Alexandre Issakoff
(Élisa Berney)

PASSION POUR PASSION

LES STRÉLITZKY

1949

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Table des matières

 

PRÉFACE. 7

PREMIÈRE PARTIE. 9

CHAPITRE PREMIER  OLGA ET SACHA.. 9

CHAPITRE DEUXIÈME  OÙ IL EST QUESTION DU DÉPART DE PIERRE   24

CHAPITRE TROISIÈME  OCIPE À L’ŒUVRE.. 33

CHAPITRE QUATRIÈME  LES PROJETS D’AVENIR D’OLGA YERMOLOFF   38

CHAPITRE CINQUIÈME  OLGA PROTECTRICE DE SACHA   49

CHAPITRE SIXIÈME  L’ANGE GARDIEN HUMILIÉ.. 60

CHAPITRE SEPTIÈME  LA MÈRE DE SACHA.. 67

CHAPITRE HUITIÈME  LE RÉCIT DE M. DES ESSARTS. 73

CHAPITRE NEUVIÈME  SUITE DU RÉCIT DE M. DES ESSARTS  91

CHAPITRE DIXIÈME  LES ÉPOUX YERMOLOFF NE SONT PAS D’ACCORD   105

CHAPITRE ONZIÈME  OLGA A UNE IDÉE LUMINEUSE.. 110

CHAPITRE DOUZIÈME  VISITE À SACHA.. 122

CHAPITRE TREIZIÈME  PETIT INTERMÈDE FAMILIAL.. 139

CHAPITRE QUATORZIÈME  UN ENTRETIEN CONFIDENTIEL   146

CHAPITRE QUINZIÈME  LE PARDON DU COMTE FÉODORE   152

CHAPITRE SEIZIÈME  MICHEL ET PIERRE.. 159

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME  MICHEL ET SACHA.. 165

CHAPITRE DIX-HUITIÈME  OLGA S’INTRODUIT DANS LA PLACE   172

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME  OLGA GAGNE UNE ALLIÉE.. 185

CHAPITRE VINGTIÈME  PIERRE NE VEUT PLUS PARTIR.. 191

CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME  LE DINER CHEZ LES YERMOLOFF   198

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME  LE REFUS DE FÉODORE.. 206

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME  OLGA GARDE BON ESPOIR   212

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME  FIANÇAILLES D’OLGA.. 217

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME  JOIE ET COLÈRE DE NATALIE   223

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME  PIERRE ÉCRIT À SACHA.. 229

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME  PIERRE REÇOIT UNE LETTRE DU COMTE   233

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME  SACHA SERA-T-ELLE LIBÉRÉE   247

DEUXIÈME PARTIE  CHEZ LES RUMINE NADIA.. 252

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME  LES RANCUNES DE WLADIMIR WLADIMIROVITCH   252

CHAPITRE TRENTIÈME  LE SACRIFICE D’ALIOCHA.. 265

CHAPITRE TRENTE-ET-UNIÈME  NADEJDA WLADIMIROVNA   277

CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME  UN AVERTISSEMENT D’ALIOCHA   283

CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME  PIERRE ET NADIA.. 290

TROISIÈME PARTIE. 297

CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME  LES TERREURS DE NATALIE   297

CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME  UNE LETTRE DE WASSILI WASSILIÉVITCH YERMOLOFF.. 303

CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME  LE COMTE FÉODORE.. 307

CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME  LE COMTE FÉODORE (suite)  319

CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME  LE COMTE FÉODORE (suite)  331

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME  FÉODORE PROTÈGE SACHA   337

CHAPITRE QUARANTIÈME  LES INTRIGUES DE DENISE.. 343

CHAPITRE QUARANTE-ET-UNIÈME  OCIPE POLICIER.. 353

CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME  SACHA L’ÉCHAPPE BELLE   358

CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME  L’HUMILIATION D’OCIPE   369

CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME  OCIPE TRIOMPHANT   379

CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME  UNE PROMENADE QUI FINIT MAL   387

CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME  SINISTRES PRÉPARATIFS DE NATALIE   396

CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME  LE RETOUR DU COMTE FÉODORE   402

CHAPITRE QUARANTE-HUITIÈME  DEUX HEURES PLUS TARD   408

CHAPITRE QUARANTE-NEUVIÈME  OLGA INTIMIDÉE.. 416

CHAPITRE CINQUANTIÈME  LE DÉLIRE DE NATALIE.. 426

CHAPITRE CINQUANTE-ET-UNIÈME  LES RÉFLEXIONS DU COMTE FÉODORE   435

CHAPITRE CINQUANTE-DEUXIÈME  OLGA APPELLE SA MÈRE AU SECOURS  440

CHAPITRE CINQUANTE-TROISIÈME  LE COMTE FÉODORE AUPRÈS DE SACHA   448

QUATRIÈME PARTIE. 451

CHAPITRE CINQUANTE-QUATRIÈME  L’EMPEREUR EST MORT, VIVE L’EMPEREUR ! 451

CHAPITRE CINQUANTE-CINQUIÈME  LES INQUIÉTUDES DE PIERRE   456

CHAPITRE CINQUANTE-SIXIÈME  DANS LE REPAIRE D’UN CONSPIRATEUR   461

CHAPITRE CINQUANTE-SEPTIÈME  NELLY DANS L’EMBARRAS  467

CHAPITRE CINQUANTE-HUITIÈME  LA LETTRE DE ROSA IVANOVNA   472

CHAPITRE CINQUANTE-NEUVIÈME  LE DÉPART DE PIERRE   477

CHAPITRE SOIXANTIÈME  L’ARRIVÉE DES YERMOLOFF À GORENEKI  480

CHAPITRE SOIXANTE-ET-UNIÈME  ROSA IVANOVNA ÉCRIT À PIERRE   487

CHAPITRE SOIXANTE-DEUXIÈME  DEUX ENNEMIS FACE À FACE   494

CHAPITRE SOIXANTE-TROISIÈME  LES SOUCIS DE ROSA IVANOVNA   502

CHAPITRE SOIXANTE-QUATRIÈME  WLADIMIR WLADIMIROVITCH RUMINE   507

CHAPITRE SOIXANTE-CINQUIÈME  LE RETOUR DE WASSILI WASSILIÉVITCH YERMOLOFF ET LA LETTRE DE NICOLAS. 523

CHAPITRE SOIXANTE-SIXIÈME  ROSA IVANOVNA CHERCHE PROTECTION CONTRE STRÉLITZKY.. 530

CHAPITRE SOIXANTE-SEPTIÈME  LE CONSENTEMENT DE WASSILI WASSILIÉVITCH   536

CHAPITRE SOIXANTE-HUITIÈME  SACHA REÇOIT DES NOUVELLES DE PIERRE   543

CHAPITRE SOIXANTE-NEUVIÈME  UN ÉCHEC DE ROSA IVANOVNA   554

CHAPITRE SOIXANTE-DIXIÈME  WLADIMIR WLADIMIROVITCH S’HUMANISE   561

CHAPITRE SOIXANTE-ONZIÈME  LE SORT DE SACHA SE DÉCIDE   564

CHAPITRE SOIXANTE-DOUZIÈME  DEUX ANS PLUS TARD   573

Ce livre numérique. 594

 

PRÉFACE

LA vie est étrange, nous le disons souvent, au point que c’est devenu une formule banale. Et cependant, oui, elle est étrange, mais tel le chat dont parle Bergson, qui commence de réfléchir dès qu’il suspend son mouvement, la vie ne mérite jamais davantage de nous étonner qu’au moment où elle s’arrête. Or, pour l’auteur du livre que nous présentons aujourd’hui au public, la vie s’était, littéralement, arrêtée. Pendant les vingt dernières années qu’elle passa dans notre pays, recluse dans une chambre pauvre et encombrée de valises jamais ouvertes, tout l’univers, pour elle, n’était plus que son roman. Solitaire en apparence, elle vivait en réalité dans l’intimité de ses personnages, s’indignant de leurs méchancetés, s’attendrissant de leurs malheurs ou bien riant de leurs bons tours. Et quelque chose du mystère de cette vie en suspens, en sursis voudrait-on dire, plane sur tout l’ensemble de l’œuvre.

L’arrêt, au reste, remontait encore bien plus loin. Passion pour passion fut écrit, en effet, il y a maintenant plus de cinquante ans, puisque l’auteur mit la dernière main à son manuscrit en 1900 environ. À l’exception de quelques amis intimes, personne, jusqu’ici, n’en avait pris connaissance. Un excès de modestie, d’abord, empêche la rédactrice de publier l’ouvrage avant sa mort, survenue il y a quelques mois dans un village des Alpes vaudoises. Et puis tout porte à croire que, ayant décrit en partie sa propre vie dans ce roman, une pudeur la retint de divulguer de son vivant le plus intime de son expérience, en même temps que de livrer la mémoire d’amis chers, et même de ses ennemis, à l’irrévérencieuse curiosité de notre temps. Et c’est sans doute pour dépister encore cette curiosité, même à titre posthume, que l’auteur avait choisi d’avance son pseudonyme masculin, puisqu’elle tint à signer Alexandre Issakoff.

L’on ne s’étonnera donc point de trouver ici un livre écrit dans le style des romans 1900. Mais si les délicats sont assurément appelés à en goûter de ce fait le charme rétrospectif, chacun verra tout de suite que la véritable valeur d’un tel ouvrage est précisément d’être arrivé jusqu’à nous comme un document enclos dans une bouteille confiée aux flots du temps il y a plus d’un demi-siècle, et que l’on viendrait de repêcher.

Nous écrivons bien : document, car tout, dans ce livre, personnages, conversations, évocations de la nature, tout est authentique et, comme on le dit d’un meuble ancien, d’époque. Et il n’est pas jusqu’aux problèmes qui préoccupent les héros peints par l’auteur, dont on ne puisse dire qu’ils ont été portraiturés avec une fidélité rigoureuse et qu’ils nous font voir l’ancienne Russie comme l’ont vue et comprise les intellectuels russes du siècle passé, l’intelligenzia. Nous avons aujourd’hui quelque peine à comprendre l’enthousiasme qu’inspirait à des cœurs encore jeunes un idéal révolutionnaire qui nous paraît souvent dépassé. Mais chez l’auteur du livre, cet idéal, loin d’être seulement un rêve abstrait, rythmait, voudrait-on oser écrire, le battement de son cœur. Car si l’histoire ici contée est bien, de par les faits qu’elle énumère, une aventure d’amour, de passion, d’égarements presque criminels, elle n’en constitue pas moins, pour peu que l’on écoute attentivement cette voix d’outre-tombe, un chant à la gloire de la dignité humaine, un hymne à la liberté. [… ]

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

OLGA ET SACHA

Il était onze heures et demie. L’institutrice sortit de la salle d’études des Yermoloff, laissant seules ses deux élèves : Olga Yermoloff et Sacha Strélitzky.

Les leçons de la journée étaient terminées.

Dans sa joie, Olga, d’un geste gamin, fit un pied de nez vers la porte qui se refermait, tandis que Sacha, déjà debout, mettait son chapeau.

— Comment, Sacha, tu t’en vas ? dit Olga en la voyant rassembler à la hâte les livres et les cahiers épars sur la table. Mais tu sais que maman t’a invitée à déjeuner…

— Ta maman est bien bonne et je la remercie. Mais je ne peux pas accepter, Olga… On me gronderait chez nous si je ne rentrais pas tout de suite.

— On ne te gronderait pas du tout ! Maman a renvoyé ta bonne, la vieille Marfa, la chargeant d’expliquer que nous te gardons. Tu vois bien que tu peux rester sans crainte.

— Non, non, Olga, je n’ose vraiment pas… Ma sœur Natalie serait très fâchée si je déjeunais hors de la maison sans lui en avoir demandé la permission.

— Mais puisque Marfa lui expliquera…

— C’est justement cela qui l’irriterait. Elle me trouverait très impertinente de lui faire dire que je reste, au lieu de lui en demander la permission. Elle serait très fâchée contre moi, je t’assure, et je serais certainement punie quand je rentrerais.

— On est bien sévère pour toi, chez vous ? Est-ce vrai, dis, que ta sœur Natalie et tes trois frères ne font que te tourmenter, que, pour la moindre peccadille, ils t’enferment dans une chambre noire, avec seulement de l’eau et du pain ? Tu sais, moi, je n’en crois rien, mais maman assure que c’est vrai. Elle dit que les Strélitzky te détestent parce que ta maman – qui n’est pas leur maman, à eux – n’était qu’une serve.

Sacha avait écouté debout, le chapeau sur la tête, prête à partir. Elle était pâle, ses lèvres tremblaient. Aux dernières paroles d’Olga, de grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

— Voyons, ma petite, tu ne vas pas pleurer. Ce serait trop bête ! s’écria Olga, courant à elle et lui passant les bras autour du cou d’un geste à la fois câlin et brusque. Je n’ai pas voulu te faire de la peine en te parlant de ta maman ; je n’ai fait que répéter ce que tout le monde dit. Franchement, Sachineka, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi larmoyer. On peut être de condition servile et avoir quand même une existence très brillante… Tu le saurais si tu n’étais pas une petite bécasse ! Songe un peu aux actrices : elles sont très souvent d’origine vile et pourtant elles finissent toutes par épouser de richissimes seigneurs. Oh ! être actrice ! c’est mon rêve… Paraître sur la scène dans de mirobolantes toilettes, éblouir tout le monde par ma beauté, faire tourner toutes les têtes ! Quel triomphe !… Mais, pour revenir à ta maman, Sacha, personne ne m’ôtera de l’idée qu’elle était une actrice, et qu’elle était belle, ensorcelante… comme tu le serais si tu voulais : car tu sais, ma petite, la beauté, tu l’as.

Pour flatteur que fût le compliment, Sacha y semblait peu sensible. Cependant, peu à peu, ses larmes s’étaient séchées. Olga, enchantée, l’embrassa :

— À la bonne heure ! Voilà que tu reviens à la raison. Était-ce assez bête, hein, de pleurer ? Et à quoi cela t’a-t-il servi, dis ? À t’enlaidir, tout simplement. Si maman te voyait avec ces yeux rouges, elle croirait, pour sûr, que c’est moi qui t’ai fait enrager et il y aurait des histoires à n’en plus finir. C’est pourquoi il vaut mieux – puisque tu ne veux quand même pas rester à déjeuner – que tu files tout de suite, sans la saluer… Allons, viens ; passons par ici. Personne ne nous verra, et je te ferai un bout de conduite.

Ce disant, elle lui passa le bras autour de la taille et l’entraîna au dehors. Ainsi enlacées, elles se faisaient valoir. Elles étaient toutes deux dans leur seizième année. Bien qu’elles fussent blondes l’une et l’autre, leur beauté était toute différente. Grande, mince et flexible, avec un teint éblouissant et de grands yeux bleus tour à tour câlins ou moqueurs, Olga attirait davantage le regard, tant elle était exubérante de vie et gracieuse effrontément. Mais la beauté de Sacha, pour faire moins d’effet au premier abord, était plus touchante, plus troublante aussi : c’est qu’il y avait sur ce visage d’enfant, d’une expression pourtant contenue et discrète, un je ne sais quoi de passionné et de douloureux, d’indolent et d’intime, qui parlait à l’âme et l’émouvait.

Tout en marchant, Olga lui faisait mille protestations d’amitié :

— Ma petite Sacha, tu sais bien, n’est-ce pas, que tu as en nous des amis tout dévoués ? C’est pour t’attirer chez nous le plus possible que maman a demandé que tu sois ma compagne d’études. Tu vois qu’elle te veut du bien. Et moi, Sacha, je suis disposée à faire plus encore pour toi : je parlerai en ta faveur à ton frère aîné, le « grand Féodore ». Il vient très souvent chez nous. Eh bien ! je te promets que, la première fois qu’il viendra, je le prendrai à l’écart et que je lui ferai un sermon qui le rendra plus doux qu’un agneau, car je m’y entends, moi, à sermonner les gens…

Mais, au grand étonnement de la petite Yermoloff, Sacha repoussa cette proposition avec une extrême violence :

— Non, Olga ! s’écria-t-elle, il ne faut pas parler de moi à Féodore. Il ne faut pas !…

Olga ouvrait la bouche pour demander la raison de ce refus. Mais elle se ravisa, de peur de provoquer un nouvel accès de larmes. Ne sachant que dire, elle songeait déjà à planter là Sacha, lorsqu’elle aperçut un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui s’approchait à grands pas.

— Eh ! Voici ton ami, le beau Pierre, qui vient à ta rencontre, s’écria-t-elle aussitôt, joyeusement. Faut-il qu’il soit entiché de toi pour en oublier ses bouquins poudreux ! Il a sans doute quelque chose d’important à te dire, car il a son air tragique des grands jours. Il s’agit que je me sauve bien vite…

Le visage de Sacha s’était assombri :

— Pierre n’est pas entiché de moi… et ce n’est pas à ma rencontre qu’il vient… commença-t-elle.

Mais Olga lui rit au nez.

— Ne fais pas la sainte Nitouche, Sacha ! Je sais ce que je dis. Pierre est amoureux de toi, ce n’est un secret pour personne. Oh ! il n’y a pas de quoi rougir, ma petite ! À notre âge, il est tout naturel que nous ayons des adorateurs… Pierre est justement celui que je te souhaite. Il est beau, et il n’est pas sans fortune. Ce serait un parti magnifique pour toi, qui n’auras pas de dot… car les Strélitzky, si tu te maries, ne te donneront rien, à ce qu’on dit. Mais Pierre est assez riche pour deux. N’était son caractère infernal et aussi ce langage embarrassé qu’il a, je te le disputerais… Mais, petite sotte, ne me regarde pas de cet air navré ! Je ne veux pas te le prendre, ton Pierre ! J’ai déjà fixé mon choix sur un autre. Il n’a pas la beauté de Pierre, c’est vrai ; mais il est bel homme tout de même ; et puis, il est riche… riche à ne savoir que faire de sa fortune. Tu le connais, Sacha, tu le connais très bien et…

Ici, Olga interrompit brusquement ses confidences : Pierre n’était plus qu’à deux pas. Pirouettant sur ses talons, elle s’enfuit, en jetant à son amie un baiser du bout des doigts.

Sacha Strélitzky et Pierre Kamensky restèrent seuls.

Six ans auparavant, quand le comte Féodore Serguiévitch Strélitzky s’était fixé à Aloupka, il avait acheté la propriété voisine de celle des Kamensky et il s’y était installé avec sa famille. Cette famille était composée de sa sœur, Natalie Serguiévna, de ses frères utérins les jumeaux Ocipe et Woldemar Alexandrovitch, et de la petite Sacha.

Pierre Kamensky avait tout de suite pris en affection cette jolie petite voisine. Il savait que Sacha n’était pas aimée des autres Strélitzky et il ignorait la nature exacte des liens qui l’unissaient à eux. Était-elle vraiment leur sœur ? Il y avait un mystère autour de la naissance de Sacha. On disait à Aloupka qu’elle n’était pas la fille de feu Dora Andréievna – la mère des autres Strélitzky – par qui elle avait pourtant été élevée.

Dora Andréievna avait été mariée deux fois. De son premier mariage avec le comte Serge Strélitzky, elle avait eu plusieurs enfants, dont les seuls survivants, Féodore et Natalie, avaient hérité de leur père des biens considérables. Quant à son second mari, Alexandre Alexandrovitch Strélitzky – un Strélitzky sans titre et sans fortune, celui-là, cousin éloigné du comte Serge – il n’avait laissé que des dettes à ses fils, les jumeaux Ocipe et Woldemar. Ce second mariage de Dora Andréievna avait été fort malheureux. Au bout de trois années de vie commune, Alexandre Strélitzky l’avait abandonnée pour se fixer à l’étranger ; et c’est à Paris que, six ans plus tard, la mort l’avait surpris.

La première apparition de Sacha chez Dora Andréievna avait eu lieu précisément l’année de cette mort, il y avait déjà quatorze ans.

La petite avait alors deux ans. Dora Andréievna l’avait présentée à ses connaissances comme l’enfant de son second mari, et l’on avait compris que Sacha était le fruit de quelque mésalliance contractée à l’étranger par Alexandre Strélitzky, après sa séparation d’avec Dora.

Alors on avait commencé à jaser. Cette séparation avait-elle eu la sanction de la loi ? se demandaient les curieux. Et, s’il y avait eu divorce, avait-il été prononcé en faveur d’Alexandre ? Quelques-uns penchaient pour l’affirmative, assuraient qu’il s’était remarié à l’étranger, et que Sacha était légalement une Strélitzky. D’autres, au contraire – et ils étaient plus nombreux – prétendaient qu’il n’en avait pas eu le droit ; que Sacha, par conséquent, n’était qu’une enfant naturelle ; que Dora Andréievna l’avait recueillie uniquement par charité. Cette dernière manière de voir expliquait en quelque sorte l’attitude hautaine et dure qu’avaient prise les quatre Strélitzky vis-à-vis de Sacha, après la mort de Dora Andréievna.

Pour Pierre, cette question n’avait pas d’intérêt. Il ne savait qu’une chose : Sacha était malheureuse chez les Strélitzky. Et, comme il avait le cœur compatissant, il l’avait prise en pitié tout de suite.

Lui aussi était orphelin. Il avait perdu son père alors qu’il était encore au berceau, et sa mère était morte peu après l’arrivée des Strélitzky à Aloupka. Maintenant, il était seul à habiter la maison paternelle. Ses deux sœurs, Zénaïde et Hélène, étaient devenues, la première Mme Boutourline, la seconde Mme Rumine. Son frère Michel était à Saint-Pétersbourg, officier dans la garde.

Pierre s’entendait assez mal avec les membres de sa famille, mais il était resté l’ami fidèle de Sacha. Avec le temps, son affection pour elle s’était même considérablement accrue. Il était ému de la tendresse profonde qu’elle lui témoignait, et flatté de l’espèce d’adoration qu’elle avait pour lui : Sacha non seulement aimait Pierre, mais elle l’admirait comme un être supérieur. À ses yeux d’enfant, nul n’était plus beau, plus instruit, plus doué, plus magnifique que son ami. Et – il faut l’avouer – il était digne, physiquement du moins, de cette admiration passionnée. Beau, certes, Pierre Kamensky l’était. On ne pouvait voir sans en être impressionné sa taille fine et élégante, ses larges épaules, et surtout son beau visage, qu’encadrait une abondante chevelure noire et qu’animaient d’une vie intense de superbes yeux sombres, au regard chargé de pensées. Quoiqu’il fût de taille moyenne, il paraissait grand, grâce à la sveltesse de son corps et à la souplesse de ses mouvements. On eût pu dire de lui ce qu’un esthète du XVe siècle disait de l’homme parfaitement beau : qu’il semblait, « non être né, mais bien créé par les propres mains de quelque Dieu ». Le seul défaut de Pierre était cette malencontreuse infirmité à laquelle Olga avait fait allusion. Une conformation défectueuse des organes vocaux le mettait dans l’impossibilité d’articuler certains sons et rendait sa parole étrange, presque incompréhensible pour ceux qui l’entendaient pour la première fois. Mais Sacha, habituée à ce langage embarrassé, n’y faisait plus attention, et son admiration n’en était pas diminuée.

Longtemps, l’amitié de Pierre et de sa petite voisine était restée ignorée des Strélitzky. Devinant qu’aussitôt connue, elle lui serait défendue, Sacha s’était appliquée à ce que rien ne transpirât de ses rencontres journalières avec Pierre au bord de la mer qui baignait les parcs des deux propriétés. Mais elle avait compté sans Pierre Kamensky. D’un naturel impétueux, il était incapable de voir une injustice ou une lâcheté se commettre sous ses yeux sans s’interposer aussitôt. Certain jour qu’Ocipe Strélitzky s’était laissé aller à frapper Sacha et que le hasard en avait rendu Pierre témoin, n’écoutant que son indignation et oubliant toute prudence, le jeune homme s’était élancé au secours de sa petite amie et d’un bond avait franchi la haie qui séparait les deux jardins. Une bataille s’en était suivie, où Ocipe avait été étrillé d’importance.

Cette scène avait eu pour les deux amis les plus fâcheuses conséquences. Le jour même, Natalie Serguievna signifiait à Sacha qu’elle eût à rompre toute relation avec Kamensky, sous peine des pires châtiments. Mais, pour la première fois de sa vie, Sacha, qui était pourtant d’un naturel fort docile, s’était montrée récalcitrante : obéir à cet ordre barbare était au-dessus de ses forces. Elle avait continué de rencontrer Pierre, en dépit de la défense formelle qui lui en était faite. Mais, chaque jour, la surveillance dont elle était l’objet devenait plus étroite et plus rigoureuse, et, se sentant épiée – surtout par Ocipe, qui en voulait mortellement à Pierre, depuis sa mésaventure – la pauvre Sacha tremblait d’être prise en flagrant délit de désobéissance et dénoncée à Natalie, dont elle avait une peur extrême.

Aussi, ce jour-là, une vive contrariété était-elle peinte sur son visage lorsqu’elle vit s’avancer son ami, et ce fut par des reproches qu’elle l’accueillit :

— Oh, Pierre ! pourquoi es-tu venu, aujourd’hui encore ? Je t’avais tant prié de ne pas te trouver sur mon chemin, quand je sors de chez les Yermoloff. Et voilà Olga qui t’a vu, et qui s’imagine que nous nous donnons des rendez-vous ! Qu’arrivera-t-il si cela revient aux oreilles de Natalie ? Je t’en supplie, Pierre, ne cherche plus à me voir ailleurs qu’au jardin !

— Tu n’y viens plus, au jardin ! répondit Pierre avec humeur. Tous ces jours, je t’ai guettée en vain.

— C’est que je suis surveillée, Pierre, étroitement surveillée. Natalie me retient des heures auprès d’elle, et quand je fais mine de sortir, Ocipe et Wolodia s’élancent à ma poursuite. Je ne fais pas un pas sans les avoir sur mes talons… Et, tiens !… maintenant encore. Regarde derrière toi. Les vois-tu là-bas ? Ils viennent sans doute à ma rencontre… Ah ! il ne faut pas qu’ils nous surprennent ensemble ! Continue ton chemin, Pierre. Adieu.

Déjà elle s’éloignait. Pierre la retint par le bras.

— Voyons, Sacha, ne t’effraie pas ainsi. À cette distance, ces brutes de jumeaux ne peuvent nous voir, myopes comme ils le sont. Et du reste, ajouta-t-il après avoir jeté un regard en arrière, eussent-ils des yeux de lynx, ils n’en seraient pas plus avancés : le détour que fait la route va nous cacher tout à fait. Ne crains donc rien, Sacha, et écoute-moi. J’ai des choses graves à te dire et je ne peux différer davantage…

— Eh bien ! cet après-midi, je tâcherai… pendant que Natalie fait sa sieste…

— Cet après-midi ? Non ! C’est maintenant, c’est tout de suite qu’il me faut te parler. Tiens, entrons dans le parc Rastovtzoff. Nous y serons à l’abri des regards indiscrets et j’y sais un joli sentier que nous pourrons prendre pour rentrer…

Il l’aida à franchir la palissade qui bordait la propriété Rastovtzoff et disparut avec elle derrière les arbres.

Il était temps. L’instant d’après apparaissaient au détour de la route Ocipe et Wolodia Strélitzky, « les rouges Strélitzky », comme on les surnommait, à cause de la couleur de leurs cheveux.

Âgés de vingt ans, tout pareils de taille et de visage, ils étaient, ces jumeaux, fort dissemblables de caractère.

Wolodia semblait n’avoir pas de volonté propre. En tout et partout, il s’effaçait devant Ocipe. Celui-ci, personnage remuant, nerveux et excitable, doué d’un excès d’imagination et d’un instinct d’exagération qui lui faisaient voir toutes choses comme à travers un verre grossissant, était particulièrement détesté de Pierre et redouté de Sacha, car il passait son temps à la surveiller et à faire des rapports contre elle à Natalie Serguievna. Rien ne le rendait plus glorieux que de la prendre en faute, non pas – comme Pierre le croyait à tort – qu’il fût précisément possédé du désir de la faire punir, mais parce qu’il avait ainsi l’occasion de mettre en évidence son incomparable clairvoyance, dont il tirait grande vanité. Ocipe était intimement persuadé que si tout marchait bien chez les Strélitzky, c’était grâce à sa vigilance…

Or, un quart d’heure auparavant, Wolodia avait aperçu, de la fenêtre de sa chambre, Pierre Nicolaiévitch qui passait sur la route et il l’avait montré à son jumeau :

— Tiens ! avait-il dit, voilà le beau Kamensky qui va en promenade. Il est ponctuel comme une horloge ! Tous les jours, à la même heure, je le vois sortir de chez lui.

Vivement, Ocipe s’était approché de la fenêtre :

— Comment ? Tu le vois tous les jours, à cette heure-ci ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt, Wolodia ?

— J’ai pensé que cela ne t’intéresserait pas.

— J’ai pensé que cela ne t’intéresserait pas ! dit Ocipe, le contrefaisant. Quel sot tu fais, Wolodia ! Cela ne te dit donc rien, à toi, que ce bellâtre de Kamensky soit sur la route en même temps que Sacha ?… Tu trouves peut-être cela tout naturel ?

— Je ne dis pas que je trouve cela tout naturel. Mais je ne vais pas, comme toi, jusqu’à m’imaginer que c’est à la rencontre de Sacha qu’il se rend, alors qu’il la sait sous la garde de la vieille Marfa.

— Et moi, fit Ocipe avec colère, je m’imagine ce qui est ! Je ne suis ni un aveugle, ni un imbécile ! Il ne me faut pas une heure pour comprendre que si le Kamensky va se poster sur le chemin de Sacha à l’heure où elle sort de chez les Yermoloff, c’est qu’il souhaite la voir et lui parler, et que la petite polissonne se prête à ce manège ! Ce n’est pas la vieille Marfa qui veut les gêner : elle tombe en enfance ; Sacha la mène par le bout du nez, et Kamensky lui fermerait la bouche avec quelque argent.

Wolodia n’avait pas l’air convaincu. Mais, voyant l’excitation d’Ocipe, il n’osait le contredire.

— Quoiqu’il en soit, fit-il, conciliant, aujourd’hui il n’y aura pas de rencontre possible pour eux, puisque Sacha reste à déjeuner chez les Yermoloff…

— À moins que le Kamensky n’y déjeune aussi, chez les Yermoloff ! Eh ! Il n’y aurait là rien de surprenant. Il est du dernier bien avec la mère Yermoloff ; elle fait toutes ses volontés. Parions que c’est lui qui l’a poussée à inviter Sacha aujourd’hui en même temps que lui, pour se ménager…

— Mais, Ocipe…

— Il n’y a pas de : « Mais, Ocipe ! » J’ai du flair, moi ! Je le connais, le Kamensky ! Il est rusé comme un serpent ! Mais, heureusement, je suis encore plus rusé que lui ! Tu ne veux pas me croire ? Attends, je te prouverai bien que j’ai raison, comme toujours ! Suis-moi… Nous allons nous mettre à la poursuite de ce gredin de Kamensky. Que je sois grillé tout vif en enfer si nous ne le voyons pas entrer chez les Yermoloff !…

Tout en vociférant de la sorte, Ocipe avait planté un chapeau sur la tête de Wolodia, l’avait saisi par le bras et l’entraînait. Bientôt tous deux se trouvèrent sur la route, à la poursuite de Pierre.

Malheureusement pour eux, ce dernier avait une forte avance, et ils le perdirent de vue à un détour du chemin. C’est précisément à ce moment que le jeune homme s’était réfugié avec Sacha dans le parc du prince Rastovtzoff. Lorsque les jumeaux furent à leur tour arrivés au même endroit, ils n’aperçurent devant eux que la longue route poussiéreuse. Ils eurent beau regarder de tous côtés : Pierre Nicolaiévitch restait invisible.

— C’est étrange, dit Ocipe. J’aurais juré, de loin, qu’il y avait, précisément où nous sommes, Sacha et Kamensky arrêtés à causer.

— Tu vois bien qu’ils n’y sont pas. Il ne nous reste plus qu’à retourner à la maison.

— Du tout ! dit Ocipe, avec décision. Nous allons nous rendre chez les Yermoloff et si nous y trouvons ce gredin de Kamensky, ce sera la preuve que Sacha et lui s’y étaient donné rendez-vous. Ah ! si nous pouvions les surprendre ensemble ! gronda-t-il, en roulant des yeux méchants.

Mais, quand ils arrivèrent chez les Yermoloff, ils eurent la déception d’apprendre que Sacha avait refusé de rester à déjeuner et que, aussitôt la leçon terminée, elle s’en était retournée chez elle. Elle devait y être à cette heure, assurait Olga.

La petite Yermoloff, en parlant aux jumeaux, avait un air moqueur qui exaspéra le susceptible Ocipe, et changea le cours de ses pensées. Tandis qu’il reprenait, en compagnie de Wolodia, le chemin du logis, il se mit à pester contre elle, oubliant momentanément Sacha et Kamensky.

— Quelle pécore, cette Yermoloff ! Si j’avais osé, je lui aurais administré un maître soufflet sur sa sotte figure, dont elle est si vaniteuse ! La main me démangeait !

Wolodia ajouta :

— C’est un vrai diable en jupes ! Elle me fait peur ! As-tu vu comme ses yeux luisent de méchanceté ? Je ne sais ce qu’elle a contre nous.

— Je ne le sais que trop, moi ! dit Ocipe. Elle nous déteste parce qu’elle pressent que nous nous mettrons à la traverse de certain projet matrimonial qu’elle caresse, et elle ne se trompe pas ! Ah ! c’est que j’ai du flair, moi, et je sais lire dans son jeu ! Quand je la vois, dans ses plus beaux atours, passer et repasser devant notre maison, comme un paon qui fait sa roue, je devine bien des choses… Mais que le diable m’emporte si je ne déjoue pas ses plans !

— Allons ! Allons ! mon pauvre Ocipe ! Calme-toi ! Tu vas, bien sûr, gagner une migraine, à te mettre ainsi en colère. Qu’est-ce que les plans de cette petite peste peuvent te faire ?

— Ce qu’ils peuvent me faire ? – Ocipe regardait son jumeau avec commisération. – Tu as des yeux, Wolodia, et tu passes pour un voyant. Mais je te dis, moi, que tu es un pauvre, un misérable aveugle, car les yeux de l’esprit te font défaut ! Si tu les avais, ces yeux-là, il y a longtemps que tu te serais aperçu qu’Olga Wassilievna aspire à devenir ta belle-sœur.

— Ma belle-sœur ! répéta Wolodia, qui n’en croyait pas ses oreilles. Quoi ! Elle oserait, cette gamine, prétendre à…

— À notre Féodore, eh oui ! éclata l’autre.

De stupeur, Wolodia resta sans voix.

CHAPITRE DEUXIÈME

OÙ IL EST QUESTION
DU DÉPART DE PIERRE

Pendant ce temps, Pierre et Sacha marchaient côte à côte dans l’étroit sentier du parc Rastovtzoff. La petite Strélitzky était partagée entre la crainte d’arriver chez elle en retard et la curiosité de savoir ce que Pierre pouvait bien avoir à lui confier. Ce fut elle qui rompit le silence :

— Eh bien ! Pierre. Tu voulais me parler. Qu’as-tu donc à me dire ?

— J’ai à te faire une grave confidence, Sacha. Tu as de l’affection pour moi, n’est-ce pas, petite ?

— Je t’aime de tout mon cœur, tu le sais, Pierre.

— Oui, je le sais. Mais cela me fait du bien de te l’entendre répéter. Vois-tu, Sacha, dans ma propre famille je ne trouve aucune sympathie. Mes deux sœurs ne voient en moi que le possesseur d’une fortune dont elles pourraient hériter. C’est mon argent qui les intéresse, et non moi. Quant à mon frère Michel, je n’en parle même pas : il me tient pour un original, pour un fou bon à enfermer. Oui, voilà comme est ma famille : une belle famille, tu vois ! Il n’y a que toi, Sacha, qui aies pour moi une affection vraiment désintéressée : aussi m’es-tu plus chère qu’eux tous ensemble !

Sacha rougit ; les paroles de Pierre remuaient son cœur délicieusement. Il poursuivit :

— J’ai besoin de ta sympathie, Sacha. Si tu savais comme je me sens triste aujourd’hui !… Triste et malheureux !

Sacha se mit à l’examiner avec inquiétude :

— Il est vrai que tu as mauvaise mine, tout à fait mauvaise mine. Qu’as-tu donc, Pierre ? Tu m’effraies. Tu es si pâle et tes yeux sont si noirs. Es-tu malade ?

— Malade ? non ! Si j’ai mauvaise mine, c’est d’avoir passé la nuit sans sommeil. Il m’est arrivé hier quelque chose qui m’a bouleversé.

Sacha leva sur lui le regard interrogateur de ses yeux très doux.

— Je vais te raconter, dit-il. Aussi bien, cela te fera mieux comprendre ce que j’aurai à te dire ensuite. Écoute. J’étais hier chez mon tuteur, le prince-gouverneur Rastovtzoff, quand est arrivée une députation de moujiks d’une terre voisine de celles qu’il possède dans le gouvernement de Toula. Ils s’étaient d’abord rendus, pour le voir, à Odessa, qui est, comme tu le sais, la résidence du prince. Ne l’y ayant pas trouvé, et apprenant qu’il était en séjour ici, ils n’ont pas hésité à se remettre en route pour Aloupka, afin de l’y joindre. Et sais-tu ce qu’ils lui voulaient ? Ils venaient le supplier de les acheter, car leur maître doit s’en défaire sous peu, et ils tremblent de tomber entre les mains d’un méchant seigneur. « Si tu n’as pas assez d’argent, ont-ils dit au prince, nous t’en fournirons. » Comprends-tu cela, Sacha ?… Ils offraient de l’argent au prince pour qu’il les achetât !

— Et qu’a fait le prince ? questionna Sacha.

— Il leur a répondu qu’il ne pouvait rien pour eux. Il lui déplaisait, m’a-t-il expliqué, de créer un précédent dans une affaire de ce genre.

— Cher Pierre ! Je reconnais ton bon cœur. Tu as souffert, n’est-ce pas, en les voyant s’éloigner déçus dans leurs espérances ?

— Non, ce n’est pas précisément cela. Ce qui m’afflige, vois-tu, Sacha, ce qui m’afflige au delà de toute expression, c’est de penser que la liberté d’un homme – ce bien si immense ! – puisse dépendre de la volonté ou d’un caprice d’un autre homme, son frère. Depuis quelque temps, Sacha, depuis que mon beau-frère Rumine est ici surtout, un monde de pensées nouvelles s’ouvre à moi. Hier, en regardant ces moujiks, en les entendant offrir au prince l’argent destiné à les acheter, je me disais : « Pourquoi ces hommes sont-ils des esclaves ? Et pourquoi, moi, suis-je un seigneur ? » Oui, pourquoi suis-je un seigneur ? En vertu de quel droit ? Du droit de naissance ? Étrange injustice, qui fait naître les uns tout-puissants sur les autres ! Le hasard m’a fait naître fils d’un seigneur. Et si j’étais né fils d’un moujik ? Oh ! Sacha ! l’horreur, l’indicible horreur de cette pensée ! Si j’étais né fils d’un moujik, je ne vivrais, malgré toute mon intelligence, que la vie étroite d’un serf ; ma volonté serait soumise au caprice d’un maître ; je serais traité, en dépit de ma raison, comme un vil bétail : on m’achèterait, on me vendrait sans même me consulter. Ah ! plutôt la mort qu’un sort pareil ! « Quels êtres sont-ils donc pour supporter une servilité aussi abjecte, sans tenter d’en sortir ? » pensais-je, et je regardais ces moujiks avec une sorte de mépris. Soudain, la voix de ma conscience éclata avec force : « Et toi, Pierre, quel être es-tu donc pour tolérer cela ? S’ils sont des esclaves, tu es leur tyran ! Honte à toi ! » Et je fus saisi d’une telle émotion que je m’enfuis de chez le prince en pleurant. Oui, je pleurais sur moi, sur le mal que je fais sans le vouloir, sans le savoir ! Moi, qui voudrais tant être bon, être juste ! Les écailles tombaient de mes yeux, et je me voyais tel que je suis : un misérable, qui non seulement ne fait pas le bien, mais encore qui fait le mal…

— Oh ! Pierre ! protesta Sacha.

Mais il l’interrompit violemment :

— Oui, un misérable ! Y a-t-il rien de plus criminel que d’attenter à la liberté de ses semblables ? C’est pis, c’est pis, te dis-je, que d’attenter à leur vie. En tuant, on supprime un être ; mais quand on l’asservit, on le dégrade, et on l’avilit, non seulement lui, créature mortelle, mais toute sa postérité pour des siècles et des siècles !… J’ai pris hier une grande résolution, Sacha, ajouta-t-il d’un ton plus calme. Je me suis juré d’émanciper tous mes serfs, le jour de ma majorité.

— Bon Pierre ! murmura Sacha, attendrie.

Pierre continua :

— Je les émanciperai tous, jusqu’au dernier, je l’annonçai hier à mes sœurs. J’aurais voulu que tu visses leur visage stupéfait, Sacha… Émanciper ses serfs, quelle folie ! Zénaïde, qui est calculatrice jusqu’aux moelles, n’a pas manqué de me faire observer que ma fortune serait considérablement amoindrie, si je donnais suite à mon idée. « Et qu’importe ma fortune, ai-je dit, quand il s’agit d’un acte de justice ! » Et j’ai essayé de leur démontrer l’iniquité du servage, et la honte qui retombe sur nous autres, nobles, de maintenir cette iniquité, parce qu’elle nous est profitable. Mais j’ai bien vu qu’elles ne me comprenaient pas plus que si j’eusse parlé chinois ! Ici, personne – hormis Rumine – ne me comprend. Ils ont tous l’intelligence rampante, l’âme dégradée, l’esprit faussé. Il n’y a ni justice, ni pitié dans les cœurs. Oh ! si tu savais, Sacha, combien je suis las de vivre ici ! Quand je vois l’égoïsme de ceux qui m’entourent, le dégoût me prend. Et non seulement le dégoût, mais encore la crainte que, par leurs mauvais exemples et leurs perfides conseils, ils ne finissent par étouffer en moi tout désir de faire usage des plus nobles qualités que Dieu m’a données. Et je sens que mon devoir est de fuir ce milieu corrompu, où toutes mes forces s’usent à me préserver du mal, et où je n’apprends pas à faire le bien. Oui, je sens que je ne dois plus rester ici.

Sacha leva sur lui des yeux effrayés :

— Que veux-tu dire ? questionna-t-elle plaintivement.

— Écoute, petite Sacha. Mon beau-frère Rumine, qui doit rentrer à Pétersbourg la semaine prochaine, m’a conseillé de l’accompagner et de passer l’hiver chez lui. Rumine est très instruit et très intelligent. Il a vécu de longues années à l’étranger ; il connaît les idées et les mœurs de l’Occident, et il s’est dégagé de nos préjugés. À Pétersbourg, il a plusieurs amis qui lui ressemblent, m’a-t-il dit. Je pourrai me faire beaucoup de bien auprès de lui, auprès d’eux… J’ai pensé à tout cela, hier, Sacha, et j’ai vu clairement que mon devoir est de suivre son conseil.

— Et tu partirais avec lui ? Tu quitterais Aloupka ? Oh ! Pierre, ce n’est pas possible ! Tu ne feras pas cela ! s’écria Sacha d’une voix tremblante, tandis que de grosses larmes jaillissaient de ses yeux. Que deviendrais-je, moi, si tu pars ?

— Ma chère petite Sacha, cela me fait beaucoup de peine de te causer ce chagrin, mais je ne puis agir autrement. Je n’ai déjà que trop perdu de temps. Que fais-je ici ? Rien, absolument rien. Et je ne veux pourtant pas rester un être inutile… Mais pourquoi te désoler ainsi, petite ? Mon absence ne sera pas de longue durée et ce n’est pas la distance qui te chassera de mon cœur, tu le sais bien. De loin comme de près, ma pensée sera auprès de toi.

Il l’avait fait asseoir à son côté sur un vieux tronc d’arbre, et il s’efforçait de la consoler. Mais Sacha ne voulait rien entendre :

— Tu ne m’aimes pas comme je t’aime, Pierre, sinon tu ne parlerais pas de me laisser seule ici !

Elle se couvrit le visage de ses mains, et Pierre l’entendit qui sanglotait. Il se baissa sur elle et, doucement, lui caressa les cheveux :

— Sacha, chère Sacha ! Comment peux-tu parler ainsi ? Comment peux-tu dire que je ne t’aime pas, méchante petite ? Il n’y a pas une seule personne au monde, entends-tu ? pas une seule, qui me soit plus chère que toi. Si je devais, par un sacrifice, mettre plus de bonheur dans ta vie, je n’hésiterais pas une minute à le faire. C’est toi, Sacha, qui ne sais pas m’aimer. Ah ! tu me fais beaucoup de peine !…

Il s’interrompit. Sacha venait de lui passer les deux bras autour du cou, et, tout bas, elle lui murmurait à l’oreille :

— Non, Pierre, Pierre chéri je ne veux pas te faire de la peine. J’avais tort de te retenir. J’étais sotte de pleurer. Pars, puisque c’est pour ton bien. Mais tu ne partiras pas seul : j’irai avec toi à Pétersbourg…

Il la regardait, interdit ; elle expliqua :

— Il y a longtemps, vois-tu, que je songe à m’enfuir de chez nous : Natalie et mes frères sont trop méchants.

— Et tu voudrais venir avec moi ? À Pétersbourg ?

— À Pétersbourg ou ailleurs. Peu importe. Où tu iras, je te suivrai, Pierre.

— Tu me suivras !… Ma pauvre Sacha ! Tu parles comme une enfant que tu es. On ne quitte pas ainsi sa famille pour suivre un étranger.

— Ma famille ne m’aime pas, tu le sais bien, Pierre. Je veux partir avec toi.

— Mais cela n’est pas possible, Sacha. Non, n’insiste pas, petite, ajouta-t-il, comme elle le regardait avec des yeux suppliants, ce serait inutile. Ta place, vois-tu, est chez les Strélitzky. Je sais bien qu’ils sont méchants, mais tu les as supportés jusqu’à maintenant avec patience…

— Je les ai supportés parce que je t’avais pour me consoler, mais si tu pars… je ne pourrai plus ! non ! je n’en aurai plus le courage !… Oh ! Pierre, Pierre ! je t’en prie, je t’en supplie, laisse-moi partir avec toi ! s’écria-t-elle, en levant vers lui son visage inondé de larmes.

Pierre se sentait très ému ; mais il ne voulut pas en rien laisser paraître.

— Allons, Sacha, en voilà assez, dit-il presque froidement, en dénouant les bras qu’elle avait passés autour de son cou. Je te le répète, tu ne peux m’accompagner à Pétersbourg. C’est impossible. Il faut que tu restes chez les Strélitzky. Ta place est à leur foyer.

Sa voix était dure, et son beau visage avait une expression de profond mécontentement. Sacha, intimidée, se tut. Elle n’osait même plus laisser couler les larmes qui s’amassaient, lourdes, sous ses paupières. Et la contrainte qu’elle s’imposait était si visible que Pierre eut honte soudain de sa rudesse.

D’un geste affectueux, il lui prit la main :

— Quoi que je dise, petite Sacha, sois assurée que tu as en moi un ami qui veut avant tout ton bonheur. Quand je te contrarie, comme je viens de le faire, un peu trop vivement peut-être, ne m’en garde pas rancune. Un jour, tu comprendras mon attitude, et tu m’en remercieras.

Il attendait une réponse. Mais Sacha, l’air boudeur, les yeux baissés, restait muette.

Ils reprirent leur marche, côte à côte. Sacha en voulait à Pierre. Son cœur se gonflait à la pensée qu’il refusait de l’emmener. « Il veut que je reste ici ; mais, s’il part, je ne le pourrai plus, pensait-elle. Je me sauverai seule et j’irai le rejoindre à Saint-Pétersbourg. » Et de vagues projets de fuite s’ébauchaient dans sa tête.

Pierre, de son côté, était mécontent de lui. Jamais encore il n’avait senti comme en ce jour combien son amitié était précieuse à sa petite voisine. Elle le lui avait dit : c’était grâce à lui, grâce à ses encouragements, qu’elle trouvait la force de supporter la vie de misère que lui faisaient les Strélitzky.

« Pauvre Sacha ! ma présence seule lui était une consolation, pensait-il, et cette consolation, je vais la lui ravir. »

— Tu ne veux pas que je t’accompagne plus loin ? interroge-t-il, en la voyant s’arrêter et lui tendre la main.

— Non, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.

Elle s’éloigna rapidement, tandis qu’il restait immobile à la regarder. Lorsqu’il eut vu se refermer, derrière elle, la haute grille qui défendait l’entrée de la propriété Strélizky, il se dirigea à son tour vers sa demeure. Comme il allait y pénétrer, une heure sonna à une chapelle voisine. Pierre eut une exclamation :

— Quoi ! Une heure déjà ? Est-il possible que nous soyons restés si longtemps à causer ? Que vont dire les Strélitzky en voyant Sacha rentrer si tard ? Ils vont lui faire une scène, et ce sera ma faute… Pauvre petite Sacha !

CHAPITRE TROISIÈME

OCIPE À L’ŒUVRE

— Où est-elle donc, cette polissonne, si elle n’est ni sur la route, ni chez les Yermoloff, ni ici ? À se promener dans les bois, sans doute, avec son bellâtre de Kamensky !

C’était Ocipe qui s’exprimait avec cette aigreur.

En arrivant au logis avec Wolodia, son premier soin avait été de s’enquérir de Sacha. Apprenant qu’elle n’était pas encore rentrée, il était d’abord resté sans voix d’indignation. Puis, sa colère avait éclaté :

— Attends, Wolodia, poursuivit-il, nous allons lui préparer une réception qui lui ôtera de longtemps l’envie de recommencer. Non, je ne veux pas déjeuner maintenant. (Et il repoussait son assiette d’un geste brusque.) L’indignation m’ôte tout appétit. Mange seul, Wolodia. Il faut, moi, que je parle immédiatement à Natalie.

Et, se tournant vers un serviteur :

— Cours demander si elle peut me recevoir, et fais en sorte, animal, de m’apporter une réponse favorable, sinon il t’en cuira. Tu expliqueras qu’il s’agit d’une communication de la plus haute importance, concernant Sacha.

Ocipe savait ce qu’il faisait en indiquant d’avance l’objet de sa visite. Natalie détestait la fille de son beau-père ; quiconque avait à se plaindre de cette dernière était sûr d’être accueilli par elle avec empressement. Ocipe, cette fois encore, n’eut qu’à se féliciter du succès de sa clairvoyance. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées qu’il était introduit chez sa sœur aînée.

Natalie Serguievna était une femme de trente-deux ans, peu jolie, mais fort distinguée. Une ample et riche robe d’intérieur dissimulait sa maigreur, qui était effrayante. Elle était étendue sur une chaise longue. Deux de ses femmes agitaient doucement au-dessus de sa tête d’immenses éventails de plumes. Lorsque Ocipe entra, elle ne fit pas un mouvement.

— C’est de Sacha que tu as à me parler ? dit-elle avec langueur, sans même se donner la peine d’ouvrir les yeux.

— Oui, je viens de constater que cette polissonne n’est pas encore rentrée.

— Tu n’as pas à t’en étonner, dit Natalie, d’un air pincé. Elle est restée à déjeuner chez les Yermoloff. Elle a eu l’effronterie de me l’envoyer dire par Marfa, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.

— Par Marfa ?… ah ! oui ! J’oubliais le beau conte bleu qu’elle t’a fait débiter par Marfa !

— Un conte bleu ?

— Sans doute. Elle n’y déjeune pas du tout, chez les Yermoloff. Je le sais bien, moi, puisque j’en reviens à l’instant. Elle n’y est pas. Elle les a quittés, comme chaque jour, à onze heures et demie. Et au lieu de rentrer directement ici, comme il convenait, elle s’est rendue… où ? Le Diable seul le sait ! Et moi, qui ai du flair, je le devine… C’est une polissonne, te dis-je, Natalie ! et, si tu veux savoir mon idée, elle a inventé toute cette histoire de déjeuner chez les Yermoloff uniquement pour se donner le loisir de courir les bois avec son gredin de Kamensky, sans que nous en sachions rien !…

Natalie, pendant qu’il parlait, s’était soulevée sur le coude. Ses yeux maintenant étaient grand ouverts, et ils exprimaient une indignation sans bornes :

— Comment ? Elle n’est pas chez les Yermoloff ? Ocipe, es-tu sûr de ce que tu dis là ?

— Parfaitement sûr, puisque je le tiens de leur bouche.

— Et elle a osé nous faire croire !… Mais c’est inconcevable ! Comment oserait-elle nous tromper de la sorte ?…

L’occasion se présentait trop bonne pour qu’Ocipe n’y allât pas de son petit couplet contre Olga Wassilievna :

— Autrefois, certes, elle ne l’eût pas osé, s’écria-t-il avec volubilité. Mais depuis qu’elle va chez les Yermoloff, elle est à bonne école pour mentir et jouer des tours. L’ineffable Olga ne fait pas autre chose tout au long du jour. C’est une perverse créature que cette Wassilievna, une fille sans vergogne, pleine de défauts, pourrie de vices…

— Assez, Ocipe, assez ! (Natalie fit le geste de se boucher les oreilles.) Ma pauvre tête ne peut pas supporter ce flux de paroles. Laissons Olga Wassilievna en paix et occupons-nous de Sacha. Je te suis très reconnaissante de la surveillance que tu exerces sur elle. Sans toi, j’aurais été assez sotte pour ajouter foi à ses mensonges. Je n’aurais rien su, rien soupçonné… Et Féodore non plus ne sait rien, ne soupçonne rien. C’est lui qui va être surpris de tout cela ! Elle fait toujours la sainte devant lui. On dirait un petit ange, incapable d’une mauvaise pensée. Il saura ce qu’elle vaut. Le cas est trop grave pour qu’il n’en soit pas immédiatement informé. Je vais le faire appeler.

— C’est inutile, dit Ocipe. Il n’est pas encore rentré.

— Il n’est pas encore rentré ? répéta Natalie, dont le visage exprima une vive contrariété. J’aurais voulu qu’il accueillît lui-même cette créature comme elle le mérite. Machka, tu auras soin de m’avertir dès que Sacha paraîtra, commanda-t-elle, en se tournant vers une femme qui venait d’entrer.

— Alexandra Alexandrovna est ici, Votre Excellence, répondit Machka. Elle vient de monter dans sa chambre. Elle ne se sent pas bien et veut se coucher.

— Ah ! ah ! La polissonne a mauvaise conscience, ricana Ocipe ! Elle a peur et fait la malade pour mieux nous tromper. Je vais lui montrer que nous ne sommes pas dupes de ses ruses. Je cours la chercher par les oreilles…

Déjà, exultant d’une joie mauvaise, il s’élançait vers la porte. Natalie le rappela :

— Ocipe ! Où cours-tu ? Je ne veux pas que tu maltraites Sacha. C’est à Féodore, et non à toi, qu’il appartient de la punir. Machka, va enfermer cette créature dans le cabinet de travail du comte Féodore et apporte-m’en la clef. Et maintenant, qu’on me laisse seule. J’ai besoin de repos. Toutes ces histoires m’ont fatiguée, horriblement fatiguée.

Et Natalie, l’air accablé, laissa retomber sa tête sur les coussins de la chaise longue, tandis que ses femmes s’évertuaient de plus belle à l’éventer.

Ocipe sortit fort mécontent. Il aurait voulu confondre Sacha sur-le-champ. Dans le corridor, il se trouva face à face avec elle, comme on la conduisait dans le cabinet du comte Féodore, et il vit qu’elle avait les yeux rouges. Goguenard, il l’apostropha :

— Ah ! tu pleures, mon petit agneau ! Tu as bien raison de pleurer ! Tu pleurerais plus encore si tu savais ce qui t’attend, quand Féodore rentrera et qu’il apprendra que tu rôdais dans les bois avec ton Kamensky, pendant qu’on te croyait chez les Yermoloff. Il t’enverra en pénitence dans un couvent où, chaque jour, tu recevras le fouet, et il t’y laissera jusqu’à ta mort ! Tu as bien raison de pleurer, te dis-je ! Je ne voudrais pas être dans ta peau !…

Et Ocipe, un peu soulagé par ses paroles, rentra dans la salle à manger, rejoindre son jumeau.

Quand Sacha, laissée seule dans le cabinet du comte Féodore, s’y sentit prisonnière, elle jeta autour d’elle des regards éperdus, tel un animal traqué qui cherche une issue pour s’enfuir. En face d’elle, la fenêtre, grande ouverte, semblait lui indiquer le chemin de la liberté. D’un bond, elle y fut, grimpa sur l’appui et, sans plus réfléchir, prit son élan. Dieu merci ! le gazon avait amorti sa chute et personne ne l’avait vue. Le sort en était jeté : elle était libre !

Debout sur ses pieds meurtris, Sacha tourna délibérément le dos à l’inhospitalière maison qu’elle quittait pour toujours, et prit sa course à travers le parc.

CHAPITRE QUATRIÈME

LES PROJETS D’AVENIR
D’OLGA YERMOLOFF

Après avoir vu partir les jumeaux Strélitzky, Olga s’était rendue dans la salle à manger, où elle avait trouvé Mme Yermoloff déjà installée à table. La mère et la fille devaient, ce jour-là, prendre leur repas en tête à tête : M. Yermoloff était en course ; Miss Lilian Mac Culloch, la demoiselle de compagnie d’Olga, qui avait obtenu la permission d’aller voir une amie en condition dans un château voisin, et qui devait rentrer ce matin même après une absence de deux jours, n’avait pas encore reparu, malgré les ordres très précis qu’elle avait reçus. Quant à Sacha, nous avons vu comme elle s’était esquivée sans même s’excuser.

Toutes ces contrariétés avaient exaspéré Mme Yermoloff. Ce fut sur Olga qu’elle fit retomber son mécontentement :

— Cette petite Sacha est d’une sauvagerie incroyable ! Mais je lui pardonne ; c’est la peur des Strélitzky qui la rend comme cela, tandis que toi, tu n’as point d’excuse.

— Moi ?… Ça, par exemple, c’est fort !

— Oui. C’était à toi de la retenir, de la rassurer. Elle avait peur d’être grondée en déjeunant ici. Tu aurais dû lui dire que j’avais chargé Marfa d’expliquer…

— Elle n’a pas voulu m’écouter. Il n’y a pire sourd, voyez-vous, chère petite maman, que celui qui ne veut pas entendre. Elle avait un rendez-vous avec le beau Pierre ; il l’attendait sur la route. Elle avait l’idée fixe de le rejoindre. Rien n’aurait pu la retenir ici. Je les ai vus, de loin, qui se faufilaient dans le parc du prince Rastovtzoff.

Mme Yermoloff prit un air scandalisé :

— Que dis-tu là, Olga ? Seigneur ! à qui se fier, maintenant ? Cette petite Sacha, avec son air innocent ! Un rendez-vous avec Pierre !…

— Eh, oui ! Et ce n’est pas le premier ! Chaque jour, il vient à sa rencontre, quand elle sort de chez nous…

— Pourquoi n’as-tu pas averti les jumeaux Alexandrovitch, Olga ? demanda Mme Yermoloff vivement.

— Moi ? Donner l’éveil à ces vilains roux, qui ne valent pas la corde pour les pendre ? Ah ! non ! Ils détestent Pierre, et, par pure méchanceté, ils remueront ciel et terre pour l’empêcher d’épouser Sacha. Mais ils auront beau faire et beau dire. Ce mariage se fera ! Et c’est cela qui avancera mes petites affaires !… Je serai sûrement invitée à la noce, et je ferai en sorte d’avoir pour cavalier le grand Féodore.

Elle se tut sous le regard sévère que lui jetait sa mère, et le silence pesa. Ce fut Mme Yermoloff qui le rompit ; elle s’avisa tout à coup que l’occasion était bonne d’avoir avec sa fille une explication sur le sujet qui leur tenait à cœur à toutes deux :

— Parlons un peu sérieusement, Olga, dit-elle. Tu as seize ans ; tu n’es plus une enfant. Les sentiments que tu affiches à l’égard du comte Strélitzky me déplaisent. S’ils sont sérieux, il est de mon devoir de te prévenir que le comte n’est pas un parti pour toi…

— Et pourquoi donc, maman ? se récria Olga, en se redressant d’un air plein de défi.

— Pour plusieurs raisons. D’abord, il n’est pas encore disposé à se marier. Quoiqu’il ait presque quarante ans, il se complaît dans sa vie de garçon. Si, comptant sur lui, tu repousses d’autres prétendants, très convenables sous tous les rapports, tu risques fort de passer toute ta jeunesse dans une vaine attente.

Olga se mit à rire :

— Pauvre petite maman, qui vois déjà sa fille unique coiffant sainte Catherine ! Mais je n’ai que seize ans ! J’ai du temps devant moi. Strélitzky ne va pas s’éterniser dans son célibat ! Pourquoi ne m’épouserait-il pas ? Je suis assez jolie – convenez-en, maman – pour flatter son orgueil et une couronne de comtesse ferait bien dans mes cheveux blonds…

— Tu as beau être jolie et spirituelle, tu ne réussiras qu’à l’amuser. Tu as tort, Olga, de jouer avec lui ; tu perds ton temps et ta peine. Il y en a tant d’autres qui seraient heureux de t’offrir leur cœur et leur main. Pourquoi vouloir justement celui-là ? Un homme de vingt ans plus âgé que toi !…

— Il me plaît.

— Je ne te félicite pas de ton goût, dit Mme Yermoloff avec dédain.

— Vous conviendrez pourtant, maman, que le comte Féodore est un bel homme ?

— Un bel homme ! parce qu’il est taillé en belle brute ! Si c’est là ton idéal !… Enfin, ne discutons pas des goûts… Mais je te déclare que, fût-il mille fois plus beau, je n’en aurais pas moins une répugnance extrême à lui confier ton bonheur.

— Et pourquoi donc ? N’a-t-il pas tout pour me rendre heureuse ? Il est très riche. Quand je serai sa femme, je pourrai m’accorder tout ce que je voudrai.

— D’autres – moins riches – le seraient cependant assez pour satisfaire aussi tous tes désirs.

— Et puis, il n’y a pas que la richesse… Il est bon, aussi.

— Qu’en sais-tu ?

— Mais… Voyez comme il est affectueux pour sa sœur malade. Papa me disait l’autre jour qu’il n’y a pas au monde de frère plus dévoué que Féodore Serguiévitch…

Mme Yermoloff l’interrompit :

— Ah ! ton père ne dit que des sottises ! Est-ce qu’il s’entend, lui, à juger les gens ? Interroge plutôt ton amie Sacha. Tu verras ce qu’elle pense de la bonté de son frère Féodore !

— Sacha ne m’a jamais dit un seul mot contre lui.

— C’est parce qu’elle se méfie de toi. Mais, si elle osait dire la vérité, tu en entendrais de belles ! Crois-en mon expérience, Olga ; les Strélitzky sont des gens inquiétants. Ils sont violents et cruels, et ce Féodore, sous son apparence débonnaire, cache le caractère de sa race, sois-en sûre.

— Quelles drôles d’idées vous avez là, maman ! s’écria Olga en riant. Violent ! Cruel ! Mais il n’y a pas d’homme au monde qui soit plus mesuré, plus calme en toutes choses que le comte Féodore.

— C’est parce qu’il sait se dominer, et il n’en est que plus à craindre. Mais sois sûre qu’à l’occasion il se révélera un autre homme, et je ne te souhaite point, Olga, de faire la connaissance de cet homme nouveau !

Mais Olga se mit à rire de plus belle :

— Chère petite maman, vous savez que j’adore l’imprévu. Un mari qui me réserverait des surprises ne serait pas pour me déplaire… au contraire !

— Ah ! on ne peut pas parler avec toi ! fit Mme Yermoloff avec colère ; et, se levant brusquement, elle repoussa sa chaise d’un geste irrité. Je suis trop bonne de me donner la peine de te faire entendre raison. Tu es la plus obstinée des sottes ! Épouse-le, ton Strélitzky, s’il te fait l’honneur de demander ta main ! Épouse-le : ce sera ta punition !

Et Mme Yermoloff sortit en claquant la porte.

Cette façon bruyante de manifester son mécontentement laissa Olga parfaitement insensible. Elle se leva lentement, prit deux fleurs à l’un des bouquets qui décoraient la table, et les fixa à son corsage. Elle vint ensuite se mirer dans la glace, et sourit à son image.

Au dehors, on entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant le perron. C’était Miss Lilian qui arrivait enfin.

« La pauvrette joue de malheur ! songea Olga. Tomber ainsi au milieu d’une colère de maman ! C’est sur sa tête maintenant que va se déchaîner la tempête : elle va recevoir un fameux sermon ! Ah ! c’est que maman ne ménage pas ses épithètes quand elle est en colère !... Quant à moi, je crois que je n’ai plus rien à craindre, miss Lilian faisant l’office de paratonnerre. Toutefois, pour plus de sûreté, je vais me réfugier sur mon tabouret de piano et n’en plus bouger. Espérons qu’on ne viendra pas m’y relancer. »

Le piano, en effet, était un refuge. Personne ne vint déranger Olga, tandis qu’elle exécutait consciencieusement gammes, exercices, études et sonates. Lorsque, enfin, la porte du salon s’ouvrit, ce fut pour livrer passage, non point à Mme Yermoloff, mais à Miss Lilian. Elle avait son chapeau sur la tête et elle tenait à la main celui d’Olga.

Les deux jeunes filles s’embrassèrent.

— Je viens vous chercher pour la promenade, dit Miss Lilian. Votre maman m’a ordonné de vous emmener tout de suite.

— Est-elle encore en colère ? s’enquit Olga à voix basse.

Miss Lilian ne jugea pas à propos de répondre à cette question, si irrespectueusement formulée :

— Elle est sortie pour faire des visites, dit-elle, et elle ne rentrera pas avant le dîner.

— En voilà une chance ! s’écria Olga.

Tout en parlant, les deux jeunes filles avaient gagné le parc qui s’étendait derrière la maison et qui était le lieu assigné par Mme Yermoloff à leurs promenades quotidiennes.

— Je parie que je sais chez qui maman s’est rendue ! reprit Olga. N’est-ce pas chez Mme Boutourline ?

— Non, c’est chez Mme Rumine. Je l’ai entendue, quand elle donnait ses ordres au cocher.

— Boutourline et Rumine, c’est tout un ! Mme Boutourline et Mme Rumine sont les deux sœurs de Pierre Kamensky, et elles ne se quittent pas d’une semelle. Cette pauvre maman a couru leur faire son rapport sur l’événement du jour. Je vois d’ici les mines indignées et les petits gestes effarouchés de Zénaïde et d’Hélène Nicolaievna, quand elles apprendront que Pierre donne à Sacha des rendez-vous dans le parc Rastovtzoff ! Heureusement que Natalie Strélitzky est malade et ne reçoit personne. Du moins, on ne pourra pas lui monter la tête, à elle !

— Qu’est-ce qu’il y a de nouveau avec les Strélitzky ? questionna Miss Lilian, soudain intéressée.

— Il y a que Sacha et Pierre s’aiment d’amour tendre. Je l’ai dit aujourd’hui à maman, qui s’est fâchée tout rouge. Pauvre maman ! elle qui meurt d’envie de me faire épouser Pierre. C’est un peu dur de se voir souffler son futur gendre par cette petite sainte Nitouche de Sacha ! Elle s’est aussitôt mise en campagne pour les séparer ; mais elle n’y parviendra pas. Il faut que ce mariage se fasse, à tout prix !

— On croirait, à vous entendre, que votre propre bonheur en dépend ! observa Miss Lilian avec un sourire.

— Certes, il sert mes intérêts, et c’est bien pourquoi j’y prête la main. Pensez-vous que, par pure sentimentalité, j’irais me mêler de protéger ces amoureux qu’on chicane ? Ah ! non ! Si je me fais leur ange gardien, au risque d’encourir la colère de maman, c’est que j’y trouve mon compte. Je suis pratique, moi, essentiellement pratique…

— J’ai le regret d’avouer, ma chère, dit Miss Lilian, que je ne comprends pas du tout quel profit vous pouvez retirer de ce mariage.

— C’est pourtant bien simple à saisir. Vous savez que maman voudrait me marier à Pierre Nicolaïevitch, et que, moi, je n’en veux pas. Non, non et non ! Sur ce point, je serai toujours intraitable ! Même si Strélitzky m’échappait, je ne consentirais jamais à mettre ma main dans celle de cet original de Pierre. Vous ne savez pas, Miss Lilian, combien il m’agace ! Je crois que si j’étais condamnée à vivre avec lui, je me briserais la tête contre les murs !

— Comme c’est étrange ! Comment ce jeune homme, avec sa divine figure, peut-il vous inspirer une antipathie aussi prononcée ?

— De grâce, miss Lilian, ne commencez pas à me vanter ce Pierre ! J’en ai une indigestion, de sa divine figure ! Je sais bien qu’il est beau, mon Dieu oui ! je ne le sais que trop ! Il est superbe, magnifique, divin, comme vous dites. Mais, avec cela, il a un affreux caractère. Il est étroit, obstiné, querelleur. Il suffit de sa présence dans un salon pour le transformer en champ de bataille. Il moralise tout le monde et il ne veut écouter personne. Quand il a une idée, on dirait qu’elle est clouée dans sa tête. Jamais je ne le pourrais supporter ! À moi, il me faut un homme maniable.

— Et vous pensez que le comte Strélitzky se laissera mener par le bout du nez, lui ? demanda Miss Lilian, un peu moqueuse.

— Je ne dis pas cela. Mais, en tout cas, il n’est pas un maniaque comme Pierre Nicolaïevitch. Quand on parle, il sait écouter ; quand il regarde, il sait voir. Il ne se croit pas infaillible comme l’autre, le Pierre, qui ne supporte absolument pas la contradiction, et qui fait taire tout le monde. « Vous êtes bien présomptueux, lui ai-je dit, certain jour qu’il m’avait agacée outre mesure. Vous parlez toujours comme si vous possédiez la sagesse suprême. Et pourtant, à vous voir à l’œuvre, il n’y paraît guère. M’est avis qu’un sage vit en paix avec son prochain, et vous, vous êtes en guerre avec tout l’univers. » Tout le monde riait de m’entendre, mais maman, furieuse de voir son favori en mauvaise posture, m’a chassée de la salle. Cette expulsion m’a été très sensible, parce que c’était au milieu d’un dîner où l’on mangeait des choses excellentes et que le grand Féodore était présent. Aussi en ai-je gardé une longue dent au beau Pierre. Il est timbré, vous dis-je ! Si sa femme ne devient pas folle au bout de six mois, c’est qu’elle aura le cerveau solide ! Moi, je ne le souhaiterais pas à ma pire ennemie !…

— Et vous voulez pourtant le donner à Mlle Strélitzky, votre amie !

— Bah ! Sacha est férue de Pierre. Et, du reste, n’en serait-elle pas férue, qu’elle n’a pas à faire la difficile. Il faut qu’elle prenne ce qui se présente : croyez-vous que je supporterai tous les Alexandrovitch[1] sous mon toit, quand je serai la comtesse Strélitzky ? Ah ! non ! Je veux être seule avec mon mari, moi. C’est à lui et à Natalie, c’est aux Serguiévitch qu’appartient toute la fortune. Les autres – Ocipe, Wolodia et Sacha – vivent à leurs dépens, par pure charité. Il faut qu’ils vident la place, cela, c’est bien décidé. Mais, encore dois-je mettre des formes pour m’en débarrasser : j’indisposerais le grand Féodore si je les jetais sur le pavé sans plus. Je marierai donc la petite Sacha à son ami Pierre ; et quant aux détestables jumeaux, je les enverrai transporter leurs pénates ailleurs, avec une petite rente pour les empêcher de mourir de faim.

— Et la sœur malade, qu’en ferez-vous ?

— Natalie ? En voilà une originale ! Vous savez qu’elle vit en recluse ? Depuis que les Strélitzky sont à Aloupka, elle n’a jamais mis le pied hors de leur propriété. Mais ce n’est pas la peine de s’occuper d’elle : c’est une pauvre moribonde ; à ce qu’il paraît, ses jours sont comptés.

Miss Lilian ne dit rien. Elle marchait tête basse, l’air rêveur.

— Vous êtes bien sombre, reprit Olga. Qu’avez-vous donc ? Sont-ce les reproches de maman que vous n’avez pas encore digérés ? Ma chère, n’allez pas prendre au tragique ce qu’elle dit quand elle est en colère. Imitez-moi. On peut me gronder tant qu’on veut : ce qui entre par une oreille sort par l’autre, et c’est comme si l’on ne m’avait rien dit. Et, du reste, avouez que vous méritiez bien une réprimande. Vous êtes arrivée avec plus de deux heures de retard.

— J’ai eu un accident en route. Ma voiture s’est renversée. Est-ce ma faute ? Mais votre maman n’a rien voulu entendre. Elle m’a dit des choses.

— Oui, je sais comme elle parle quand elle est en colère. Mais que vous êtes susceptible ! Passez l’éponge, ma chère, passez l’éponge sur tout cela, et faites un visage plus gai : cela vous va mieux. Aussi bien, vous n’avez pas que des tristesses à vous remémorer. Pensez un peu aux deux jours de vacances que…

Ici, la petite Yermoloff interrompit brusquement son babil. Elle scruta l’horizon, se frotta les yeux, et, se tournant vers sa compagne :

— Voyons ! ai-je la berlue, oui ou non ? fit-elle. Regardez donc un peu là-bas, Miss Lilian. Ne voyez-vous pas quelqu’un ? On dirait Sacha. Eh oui ! c’est elle. Elle nous a vues et elle cherche à se dissimuler derrière les arbres. Grand Dieu ! Que fait-elle là, toute seule !… et sans chapeau ? Et pourquoi nous évite-t-elle ? Ah ! il s’est passé quelque chose chez les Strélitzky, j’en suis sûre ! Il faut que j’en aie le cœur net…

Et Olga, laissant là Miss Lilian, s’élança hors du parc à la poursuite de Sacha.

CHAPITRE CINQUIÈME

OLGA PROTECTRICE DE SACHA

— Non ! jamais je ne retournerai chez les Strélitzky ! affirmait Sacha avec énergie, lorsque Miss Lilian rejoignit les deux jeunes filles. J’en ai assez de leurs méchancetés ! Et puis, j’ai peur qu’ils ne m’enferment dans un couvent. Ocipe m’en a menacée. Oui, tout à l’heure, il m’a dit que Féodore me ferait enfermer jusqu’à ma mort dans un couvent où chaque jour je recevrais le fouet…

— Nigaude ! vas-tu croire ce menteur d’Ocipe ? Il fallait lui répondre : « C’est toi, gredin ! qu’on enverra finir tes jours dans un couvent ; et c’est toi qui y recevras la bastonnade, non pas une fois, mais trois fois par jour, le matin, à midi et le soir… au lieu de repas ! Et la nuit, on t’enfermera dans un cachot plein de rats, qui mordront tes vilaines jambes velues ! » Oui, voilà comme tu aurais dû lui parler. Cela lui aurait rabattu son maudit caquet !

— Tu te trompes, Olga. Cela l’aurait rendu furieux. Il se serait jeté sur moi et il m’aurait battue.

— Tu lui aurais rendu dix coups pour un !… Tu l’empoignerais par sa vilaine tignasse rouge.

— Oh ! ce n’est pas si facile que tu crois, de se défendre contre mes frères : Wolodia prend toujours le parti d’Ocipe… Non, non, on voit bien que tu ne les connais pas : ils sont méchants quand ils sont en colère, et cela leur arrive souvent. Mais pourquoi en parler ? Je ne veux plus penser à eux, maintenant que je les ai quittés pour toujours !

Et, tendant sa joue à Olga :

— Il faut que j’aille, maintenant, conclut-elle. Embrasse-moi, Olga. Qui sait si nous nous reverrons jamais ?

— Allons donc ! s’écria la petite Yermoloff. Quelles bêtises ! Mais cela te va, cette expression tragique… Tu ferais une ravissante actrice, sais-tu bien ?

Sacha ne l’écoutait pas…

— Si tu vois Pierre, dit-elle – et des larmes firent trembler sa voix – tu lui diras que cela me fait beaucoup de peine de partir sans l’avoir revu.

— Tu pleures, Sacha ?… Petite folle ! Pourquoi t’en vas-tu ? Pierre t’épousera, si tu restes à Aloupka ; mais si tu t’enfuis, il t’oubliera.

— Pierre ne m’oubliera jamais, dit Sacha avec force. Il m’a dit que, quoi qu’il arrive et où que je sois, rien ne me chassera de son cœur.

— Ah ! il a dit cela, le beau Pierre ? Eh bien ! il s’y entend à faire des déclarations sentimentales ! Peste ! Je voudrais bien, moi, que le grand… hem !… m’en eût dit autant ! Et tu songes à partir… après cela ? Petite bécasse !

— Oui, je partirai ; et rien, rien, vois-tu, ne me retiendra.

— C’est ce que nous verrons ! pensa Olga.

À haute voix, elle dit :

— Eh bien ! puisque rien ne peut te détourner de ton projet, Sacha, laisse-moi, du moins, t’aider de mes conseils. Tu sais que j’ai l’esprit pratique, moi, et que j’ai de l’affection pour toi. Si tu m’écoutes, tu t’en trouveras bien… Mais pourquoi trembles-tu ainsi ? As-tu froid ?

— Non, mais j’ai un mal de tête atroce ; et puis j’ai faim aussi. Je n’ai rien mangé depuis ce matin.

Olga leva les bras au ciel :

— Tu n’as rien mangé depuis ce matin ! Mais, ma pauvre chère enfant ! Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? Je vais te conduire immédiatement chez la femme de notre jardinier, qui loge dans le pavillon, à deux pas de chez nous, et je te ferai servir là, par nos gens, un excellent repas.

— Oh ! non, Olga, merci ! mais je ne peux pas accepter. Cela me retarderait trop.

Et Sacha voulut se mettre en marche ; mais les jambes lui manquèrent.

— Tu vois ! tu vois ! s’écria Olga triomphante. C’est bien ce que je pensais : tu n’es pas en état de faire un pas. Il n’y a pas à tergiverser. Il faut que tu remettes à demain ton petit voyage. Laisse-moi parler. Ne m’interromps pas. Je sais ce que je dis. Si tu persistes à vouloir marcher maintenant, tu seras tout de suite rattrapée par les Strélitsky.

— Mon Dieu ! gémit Sacha en pâlissant.

— Oui, c’est comme je te le dis. Mais si tu suis mes conseils, tu n’auras rien à craindre d’eux. Voici ce qu’il faut faire : tu passeras la nuit chez le jardinier ; et demain, après un bon sommeil réparateur, tu pourras te remettre en route. Personne ne t’en empêchera.

— Tu ne diras à personne que tu m’as vue, Olga ?

Et Sacha levait sur son amie un regard inquiet. Olga l’embrassa affectueusement :

— Fie-toi à moi et tout ira bien : je serai ton ange gardien. Mais ne nous attardons pas ici. Prends mon bras, et appuie-toi sur Miss Lilian. Nous serons tout de suite chez le jardinier.

Sacha ne fit plus d’objections ; elle se sentait très lasse, et la tête lui tournait. Elles arrivèrent au pavillon où Olga donna ses ordres. Il fut convenu que Sacha quitterait Aloupka le matin suivant, et Olga promit de venir une fois encore dans la soirée recevoir les adieux de la fugitive.

— Je t’apporterai un chapeau, un manteau et de l’argent ! cria-t-elle en sortant, et, sans plus s’inquiéter de Miss Lilian, elle partit en courant dans la direction de la maison paternelle. La jeune Écossaise la suivit à pas lents. Elle n’avait rien dit pendant cette scène, mais elle était fort mécontente de la conduite d’Olga.

« Quelle triste position que celle de demoiselle de compagnie ! songeait-elle, avec amertume. Cette petite Yermoloff ne fait que bêtises sur bêtises toute la journée ; quand je hasarde une timide observation, elle me rit au nez. Et pourtant, c’est pour la surveiller que je dois l’accompagner partout. Quand je la laisse faire, alors que je la désapprouve, je manque à mon devoir. Ah ! que tout cela me tourmente ! La voici maintenant qui s’est lancée dans cette aventure qui pourrait fort mal tourner ; et dont sa mère serait certainement très mécontente. Que dois-je faire ? C’est mal, c’est très mal de vouloir soustraire cette petite Strélitzky aux recherches de sa famille ! Il faut absolument que j’aie une sérieuse explication avec elle… »

Et Miss Lilian se dirigea résolument vers la chambre de son élève. Doucement, elle frappa à la porte :

— Entrez, cria la voix impérieuse d’Olga.

Elle entra : la chambre était dans le plus grand désordre. L’armoire était ouverte ; deux ou trois robes étaient étalées sur le lit. Assise sur un tabouret, Olga, en mantelet et en jupon court, se faisait coiffer.

— Que signifie cela ? s’écria Miss Lilian étonnée. Vous faites toilette, à cette heure ?

— Oui, je me fais belle : il y a de quoi… Le grand Féodore va être ici tout à l’heure. Je n’ai que juste le temps de… Aïe ! Maria ! tu m’arraches les cheveux !

— Comment ? Que dites-vous ? – Miss Lilian restait stupéfaite sur le seuil – le comte Féodore Strélitzky va venir ici ?

— Oui, je l’ai fait mander au nom de papa pour une affaire urgente. Il va accourir, vous dis-je… Mais ne me regardez pas avec des yeux aussi ronds, Miss Lilian ! Cela me fait penser à la femme de Loth lorsqu’elle fut changée en statue de sel ! Et pourquoi restez-vous ainsi immobile ? Entrez donc et fermez la porte derrière vous.

— Vous avez fait mander le comte Strélitzky,… vous, mademoiselle Olga ?

— Eh ! oui. Qu’y a-t-il là d’extraordinaire ? Vous devez bien penser que j’ai hâte d’arranger l’affaire de Sacha !

— C’est justement pour vous parler de Mlle Strélitzky que je suis ici. Ce qui est arrivé cet après-midi me déplaît fort. Votre amie a mal agi en quittant sa famille, et vous, mademoiselle Olga, vous vous faites sa complice en la prenant sous votre protection.

— Que radotez-vous là, Miss Lilian ?… Moi, la complice de Sacha ! Mais, vous ne comprenez donc rien ? Apprenez, ma chère, que si je lui donne asile, c’est tout simplement pour l’empêcher de courir les bois, et que mon intention est de la ramener chez les Strélitzky, le plus tôt possible. Quand le grand Féodore sera ici…

— Vous n’allez pourtant pas lui livrer votre amie, maintenant qu’elle a mis toute sa confiance en vous ? Ce serait une véritable trahison ! s’écria Miss Lilian avec émotion.

— Laissez-moi donc m’expliquer avant de m’insulter ? fit Olga sèchement. Quand le grand Féodore sera ici, dis-je, je parlementerai avec lui ; et, lorsqu’il m’aura solennellement promis de pardonner à sa sœur, j’engagerai Sacha à retourner à la maison. Vous voyez, ma chère, que ce n’est pas une trahison que je projette. Je ne serai pas le Judas, mais bien l’ange gardien de Sacha, et mon intervention rendra tout le monde heureux : le grand Féodore jubilera de rentrer en possession de sa petite sœur, et Sacha sera enchantée de pouvoir retourner chez elle, sans avoir rien à craindre des Strélitzky.

Miss Lilian secouait la tête d’un air mécontent :

— Et Mme Yermoloff, que va-t-elle dire de tout cela ?

— Maman ? Elle ne saura rien… Comment voulez-vous qu’elle sache ? Elle ne rentrera qu’au moment du dîner. J’aurai vu le comte Féodore. Tout sera arrangé et fini.

— Et si elle me demande ce que vous avez fait, cet après-midi ?

— Ah ! mon Dieu ! ma chère, que vous êtes ennuyeuse avec vos questions ! S’il faut encore que je vous dicte vos réponses ! C’est un peu fort, à votre âge ! Naturellement, vous direz à maman tout ce que nous avons fait, absolument tout… excepté ce qui concerne les Strélitzky.

— Mais je n’aime pas cela, moi. C’est tromper Mme Yermoloff et cela révolte ma conscience. J’ai un peu la responsabilité de vos actions, mademoiselle Olga. Quand votre maman m’ordonne de vous accompagner, elle compte que je vous surveille, et je réponds mal à la confiance qu’elle…

— Ta ! ta ! ta ! chère Miss Lilian ! Quelle conscience peu accommodante vous avez ! Vous devez compter des Puritains parmi vos ancêtres pour être ainsi bourrelée de scrupules ! Mon Dieu ! je ne vous demande pas de dire des mensonges…

— Non, mais vous me demandez de cacher la vérité ; et cela revient au même.

— Grand Dieu ! Allez-vous me faire un sermon ? Vous auriez tort, ma chère ; vous prêcheriez dans le désert ! Aidez-moi plutôt à m’habiller. Je vais mettre ma plus jolie robe. Il faut que je sois belle, pour lui plaire…

Et Olga se regarda complaisamment dans la glace. Le visage de Miss Lilian s’assombrissait de plus en plus.

— Que devrai-je répondre à Mme Yermoloff lorsqu’elle me demandera pourquoi vous avez changé de robe ? questionna-t-elle froidement.

Olga eut un geste d’impatience :

— Vous répondrez que j’ai fait un accroc à l’autre. C’est bien simple.

— Non. Je ne dirai pas cela. Ce serait un mensonge !

— Un mensonge ! ce n’en sera pas un, ce soir… Regardez, ma chère.

Et Olga, s’armant d’une paire de ciseaux, attrapa d’un geste brusque le vêtement qu’elle venait de quitter, coupa deux ou trois points d’un volant, tira… On entendit un craquement :

— Voilà ! Ce n’est pas plus difficile que cela, dit-elle. Maintenant vous pouvez dire, sans mentir, que cette robe a un trou… Vous le voyez, n’est-ce pas ? Il est assez gros, j’espère, pour rassurer votre conscience si délicate ?

— Mademoiselle Olga, ce que vous faites là est très laid. Vous trompez votre maman, et vous voulez que je la trompe aussi. Mais je ne suis pas disposée à vous suivre dans cette voie. Je vous prie de ne pas compter sur mon silence. Si Mme Yermoloff m’interroge, sachez que je lui dirai toute la vérité.

— Ah ! vraiment ! fit Olga, l’air moqueur.

Et, sans un mot de plus, elle continua sa toilette. Miss Lilian ne savait quelle contenance prendre.

« Faut-il sortir ? se demandait-elle. Ce serait plus digne. Mais non, il vaut mieux rester. Elle n’est pas mauvaise, au fond, cette Olga, mais elle est mal élevée, horriblement mal élevée. Mes paroles ont dû la troubler. Sans doute, maintenant, elle y réfléchit, et elle se demande ce qu’elle va faire. Tout à l’heure, elle me demandera pardon et je tâcherai de la ramener à de meilleurs sentiments. »

Un coup frappé à la porte vint la distraire. C’était l’homme qu’Olga avait envoyé chez les Strélitzky. Il venait rendre compte de sa mission :

— Le comte Strélitzky sera ici tout à l’heure, Olga Wassilievna, dit le serviteur.

— C’est tout ce que tu as à dire, Ivan ? Je t’avais ordonné d’ouvrir les yeux et les oreilles. N’as-tu rien remarqué d’insolite chez les Strélitzky ?

— Oui, Olga Wassilievna. Tout y est sens dessus dessous. Alexandra Alexandrovna a disparu, et Natalie Serguievna s’est trouvée subitement si mal, qu’on a dû aller quérir pour elle le médecin des Rastovtzoff.

— Et le comte Féodore ?

— Le comte Féodore à l’air très mécontent, Olga Wassilievna.

Olga se frotta les mains :

— Va, Ivan. Tu es un bon diable. Je suis contente de toi…

Elle se campa devant la glace et s’examina minutieusement. Sa toilette était achevée. Elle était très en beauté, ce jour-là, pensait-elle, et le comte Féodore serait certainement ébloui… Ah ! oui, de ce côté-là, tout allait bien marcher, mais… il y avait cette Miss Lilian ! Conçoit-on l’effronterie de cette pauvre demoiselle de compagnie qui s’avisait de lui résister, à elle, la toute-puissante Olga Yermoloff ? Il s’agissait de la mettre au pas, et promptement ! Elle se tourna vers Miss Lilian :

— Miss Lilian Mac Culloch, prononça-t-elle d’un ton solennel. Veuillez m’écouter avec attention. Je vous ai considérée jusqu’à ce jour comme une amie, et vous répondez à ma bienveillance par une déclaration de guerre ! Vous me menacez de raconter à maman des choses que je veux qu’elle ignore. Naturellement, je ne peux pas vous coudre la bouche. Mais il faut que vous sachiez à quoi vous vous exposez en me trahissant. Si maman apprend par vous ce qui s’est passé cet après-midi, je ne vous pardonnerai jamais !… Maintenant, réfléchissez. Vous savez que la véritable maîtresse, ici, c’est moi ; et que mes parents font tout, absolument tout ce que je veux. Quand je serai contre vous, votre position chez nous sera intenable. Vous n’aurez plus qu’à faire vos malles pour l’Angleterre. Voilà ! Vous êtes avertie. À vous maintenant de provoquer ou d’éviter ce dénouement.

Elle donna encore un regard à la glace et ajouta :

— Maintenant, nous allons descendre sur la terrasse, et attendre l’arrivée du comte Féodore.

Ainsi fut fait. Quand elles furent en bas, Miss Lilian prit sa broderie et se mit à travailler silencieusement. Olga faisait les cent pas d’un air agité.

— Encore une chose ! dit-elle tout à coup en se rapprochant de Miss Lilian. Il est inutile que vous assistiez à mon entretien avec le comte Strélitzky. Ne bougez pas d’où vous êtes. Quand je le verrai paraître, j’irai seule à sa rencontre.

Miss Lilian ne répondit rien.

La patience d’Olga fut mise, ce jour-là, à une rude épreuve. Le temps passait et le comte Strélitzky n’arrivait pas. Olga commençait à désespérer lorsque, enfin ! elle vit se dessiner au loin sa haute silhouette.

Elle se porta aussitôt à sa rencontre :

« Il est superbe, vraiment, avec sa taille et son air majestueux ! songeait-elle, en le regardant s’avancer. Il est tout à fait le mari qu’il me faut ! »

Et un sentiment brusque d’orgueil lui gonflait la poitrine.

CHAPITRE SIXIÈME

L’ANGE GARDIEN HUMILIÉ

Le comte Féodore Strélitzky, « le grand Féodore », était un homme de trente-huit ans, blond, immense, assez gros et l’air fort distingué. Ses cheveux, soignés, se prolongeaient le long de l’oreille en cette sorte de favoris courts, alors à la mode, et qu’on appelle « pattes de lapin ». À un observateur attentif, son visage eût paru inquiétant par le contraste entre le calme voulu de l’expression et la violence de tempérament que trahissaient tous ses traits. Il y avait une énergie peu commune dans le menton très accusé ; de la sensualité dans la bouche petite, aux lèvres épaisses, dans le nez aux narines mobiles et ouvertes largement ; de la pensée sous le front noble ; de la dureté dans le regard à la fois perçant et impénétrable des longs yeux obliques.

Mais le comte Féodore savait se composer un masque impassible et grave.

En ce moment, son visage n’avait rien d’aimable : outre que la disparition de Sacha le contrariait fort, il venait d’apercevoir Olga dans ses beaux atours.

« Elle n’ignore pas, pensait-il, que je dois venir chez son père et elle s’est postée là pour se faire admirer. »

Il arrivait assez souvent au comte Strélitzky de faire ainsi sur la petite Yermoloff des réflexions dépourvues de bienveillance. Cette enfant terrible – mais exquisément jolie – inspirait à cet homme de vingt ans plus âgé qu’elle des sentiments tout à fait contradictoires. Il était tour à tour charmé et froissé par elle. Elle lui plaisait par sa vivacité, par ses réparties drôles, par sa grâce et sa joliesse ; elle l’irritait par ses audaces, ses impertinences, ses attitudes effrontées et pourtant toujours charmantes.

Ce jour-là, parce qu’il était de mauvaise humeur, il se sentait plein d’hostilité contre elle rien qu’en la voyant s’avancer vers lui, avec le petit air impertinent et mutin qui lui était coutumier. Il la salua toutefois avec une grande politesse et voulut passer. Mais elle lui barra le chemin :

— C’est moi qui voulais vous voir et qui vous ai fait mander, comte Féodore Serguiévitch ! déclara-t-elle, en le regardant dans les yeux, effrontément. Je l’ai fait au nom de papa ; mais c’était une ruse pour vous attirer, car vous ne seriez pas venu, peut-être, si je vous avais appelé en mon nom ?

Le comte Strélitzky ne jugea pas à propos de renseigner la petite Yermoloff sur ce point :

— Que désirez-vous donc de moi, Olga Wassilievna ? demanda-t-il, fixant sur elle ses longs yeux qu’il tenait mi-clos, ce qui ôtait toute dureté à son regard.

— J’ai des nouvelles à vous donner de votre petite sœur, répondit Olga, avec un de ses plus aimables sourires.

— Vous avez vu Sacha ?

— Non seulement j’ai vu Sacha, fit Olga avec emphase, mais encore j’ai calmé Sacha qui pleurait ; j’ai donné à manger à Sacha qui avait faim ; j’ai donné à boire à Sacha qui avait soif ; j’ai fait reposer Sacha qui tombait de fatigue… Bref, j’ai joué vis-à-vis de Sacha le rôle du Bon Samaritain !… Et je me propose maintenant d’être l’ange gardien de Sacha, Féodore Serguiévitch !

Le comte Strélitzky s’inclina, le regard soudain malicieux sous ses paupières abaissées :

— Vous ne sauriez mériter mieux ce titre, Olga Wassilievna, qu’en la renvoyant immédiatement à la maison.

— Pour la jeter dans la gueule du loup, et dans les griffes du lion, hein ? rétorqua Olga, l’air moqueur. Quelle idée avez-vous donc de moi, Féodore Serguiévitch ? Je sais protéger mes amis, apprenez-le ! Sacha ne rentrera chez vous que lorsque vous m’aurez solennellement promis qu’on l’y tiendra quitte de toute punition…

— Pour solliciter qu’on l’en tienne quitte, c’est donc que vous estimez qu’elle en mérite une ?

— Voyez donc un peu ce méchant homme ! s’écria Olga, exaspérée de cette insidieuse question. Le voilà qui fait des embarras pour pardonner à sa sœur une pure peccadille, alors que lui-même !… Croyez-vous que je n’entende pas parler de vos frasques, Féodore Serguiévitch ? Vous êtes un vilain libertin, je le sais pertinemment ! et, quand vous rentrez à l’aube, après avoir passé la nuit on ne sait ni où, ni comment, c’est vous qu’on devrait accueillir comme vous le méritez ! Une bonne bastonnade, voilà ce qu’il vous faudrait chaque fois ! Si vous n’avez personne pour vous rendre ce service, c’est grand dommage pour vous : vous allez devenir tout à fait corrompu, si cela continue !

Le comte Strélitzky, loin de se fâcher, se mit à rire. Il trouvait cette petite Yermoloff très amusante !

— Puisque vous vous intéressez à Sacha, dit-il, de la malice plein ses longs yeux, ne craignez pas qu’elle se corrompe à mon instar. Je puis vous assurer que nous nous efforcerons de lui rendre la sorte de services que vous appréciez si fort, et dont l’absence, hélas ! se fait si déplorablement sentir dans mon éducation…

Olga était assez intelligente pour comprendre qu’elle s’était engagée dans une fausse voie. Elle changea de ton et prit un air câlin :

— J’espère, cher Féodore Serguiévitch, que vous n’allez pas prendre au sérieux une simple boutade. En réalité, j’ai de vous la meilleure opinion. C’est toujours moi qui prends votre défense quand maman dit du mal de vous… Mais quand j’ai vu combien cette pauvre Sacha vous craignait ; quand j’ai appris qu’elle préférait passer la nuit dans la forêt plutôt que d’affronter votre courroux, je me suis dit : « Il faut que je m’en mêle. » Voyons, comte, un bon mouvement : pardonnez à Sacha, et elle rentrera immédiatement à la maison. Vous ne voudriez pas, n’est-ce pas ? qu’elle courre les bois et s’expose à mille aventures ?

— Elle ne courra pas longtemps maintenant que je sais sous quelle protection elle se trouve, répondit Féodore, malicieux.

— Ah ! vraiment !

De nouveau, les yeux d’Olga étincelèrent de colère :

— Ah ! vraiment ! Vous ne voulez pas traiter avec moi, parce que vous vous imaginez pouvoir rentrer en possession de Sacha rien qu’en la réclamant à mes parents. Eh bien ! Essayez un peu pour voir ce qu’on vous répondra. D’abord, ni mon père ni ma mère ne savent où elle est. Entendez-vous ?… Je lui ai trouvé une cachette, une cachette excellente, que je vous défie bien de découvrir, Féodore Serguiévitch, tout malin que vous vous croyez ! Et si vous allez vous plaindre à maman, elle fera semblant de me gronder, mais, intérieurement, elle sera enchantée que je vous aie joué un bon tour ! Et quant à mon papa, si vous lui dites : « Wassia, ta fille sait où est ma sœur, et ne veut pas me le dire. C’est à toi de la faire parler ! » n’allez pas croire qu’il aura recours à tous les moyens de torture dont vous faites usage chez vous pour vous faire obéir. Il ne me jettera pas dans un trou noir ! Il ne me mettra pas au pain et à l’eau ! Il ne me rouera pas de coups ! Heureusement, mon papa n’est pas un ogre, lui ! Il me cajolera pour me faire trahir votre sœur ; mais moi, insensible à ses caresses, je vous rirai au nez, Féodore Serguiévitch ! et vous ne saurez rien !

Elle lança ces derniers mots d’une voix triomphante, et elle regarda le comte Féodore pour jouir de sa confusion. Mais sur le visage de Strélitzky, il n’y avait qu’une expression de curiosité amusée qui blessa Olga au vif :

— Pourquoi me regardez-vous comme cela ? dit-elle avec colère. Si vous n’avez rien à me répondre, vous feriez mieux de décamper, homme de pierre que vous êtes !

— En effet, approuva-t-il, devenant grave soudain et consultant sa montre. Il est grand temps que je me rende chez le directeur de police. J’aurai l’honneur de vous revoir chez lui tout à l’heure, Olga Wassilievna.

Il s’inclina et fit mine de s’en aller. Mais Olga l’arrêta :

— Que signifie cela ? Pourquoi allez-vous chez le maître de police ? Et pourquoi pensez-vous m’y rencontrer ? s’écria-t-elle, impétueusement.

— Parce qu’il vous mandera certainement lorsqu’il m’aura entendu, Olga Wassilievna, puisque, de votre propre aveu, vous êtes la seule personne qui puissiez donner à la police des renseignements sur Sacha.

— Comment ! Vous iriez répéter à cet homme ce que je viens de vous dire ? Féodore Serguiévitch, vous ne ferez pas cela !

— Pourquoi ne le ferai-je pas ?

— Parce que cela me serait très désagréable ! Du reste, je vous préviens que, s’il m’interroge, je lui dirai que je ne sais rien, absolument rien de Sacha, et que je ne vous ai jamais parlé d’elle. Voilà.

— Vous auriez grand tort, permettez-moi de vous le dire, Olga Wassilievna. Quand on ment aux autorités, on s’attire une foule de désagréments et on a toujours lieu de s’en repentir.

Il affectait une gravité impressionnante. Olga resta interloquée. Si ce diable d’homme allait vraiment lui attirer des désagréments ?… Elle commençait à regretter de s’être lancée dans cette aventure et – étrange sentiment – elle se sentait vivement irritée contre Sacha, cause unique, pensait-elle, de l’embarras où elle se trouvait.

— Vous ferez comme il vous plaira, Olga Wassilievna, reprit le comte Féodore, qui lisait comme à livre ouvert sur le visage mobile de la petite Yermoloff. Mais je suis persuadé que vous ne ferez aucune difficulté à instruire le directeur de police de ce que vous ne voulez dire ni à votre père, ni à moi.

Ayant ainsi parlé, il s’inclina très bas et s’éloigna. Olga le regardait, consternée. Comment tout cela allait-il finir ? Ah ! si son père eût été là pour la protéger ! Mais elle était seule, et Dieu sait ce qui allait arriver !… Elle se voyait déjà, en imagination, confrontée avec le comte Strélitzky devant le policier ! Qu’est-ce qu’on en dirait à Aloupka ? Ah ! il fallait empêcher cela à tout prix ! Brusquement décidée, elle courut après Féodore, et l’attrapa par le bras :

— Comte Strélitzky ! dit-elle en le regardant avec colère, vous avez gagné la partie. Inutile de vous rendre chez le maître de police et de prolonger cette comédie. Vous voulez que je vous livre Sacha, n’est-ce pas ? C’est bien. Elle est chez notre jardinier. Allez la prendre, et faites d’elle tout ce que vous voudrez ; je m’en lave les mains !… Battez-la ! piétinez-la ! rasez-la ! tuez-la ! tannez-lui la peau ! faites-en un tambour ! Je m’en moque !… Mais disparaissez de devant mes yeux ! Vous êtes un méchant homme ! Je vous méprise ! Je vous déteste ! Je vous hais !…

Elle était furieuse. Quant au comte Féodore, s’il était satisfait, son énigmatique visage n’en laissait rien paraître. Il s’inclina encore plus bas qu’auparavant, et la remercia avec la plus grande politesse. Olga se sentait une étrange envie de se jeter sur lui, de le battre, de l’égratigner…

Comme il s’éloignait de son pas égal et majestueux, elle n’y tint plus. Vivement, elle se baissa, ramassa une poignée de gravier et la lui jeta de toute sa force en plein dos.

Mais, à sa grande fureur, il ne daigna pas même accélérer sa marche pour échapper à cette lapidation.

CHAPITRE SEPTIÈME

LA MÈRE DE SACHA

Tandis qu’Olga jouait d’une si singulière façon le rôle d’ange gardien de Sacha, Mme Yermoloff arrivait chez sa jeune amie Mme Rumine, née Hélène Nicolaïevna Kamensky, qu’elle trouvait en compagnie de son mari Nicolas Wladimirovitch Rumine, et de sa sœur Mme Zénaïde Boutourline.

La conversation roulait justement sur Pierre ; et Mme Yermoloff fut instruite du prochain départ du jeune homme pour Saint-Pétersbourg. Cette nouvelle, qui dérangeait ses plans, consterna la pauvre dame au point de lui faire oublier le but de sa visite qui était bien, comme l’avait supposé Olga, d’attirer l’attention des deux sœurs de Pierre sur l’inconvenance de la conduite de ce dernier vis-à-vis de Sacha.

— Ce départ a donc été décidé bien subitement ? demanda-t-elle. J’ai vu Pierre hier matin, et il ne m’en a pas soufflé mot.

— Oh ! Pierre a l’habitude des coups de tête, vous le savez, chère amie, répondit Mme Boutourline. C’est hier au soir qu’il a pris cette décision. Naturellement, nous en sommes enchantés. La vie qu’il mène ici ne convient aucunement à un jeune homme de son âge et de son rang. Il fuit la société, il déteste le monde et ses plaisirs ; et – je peux bien le dire entre nous – le goût qu’il montre pour la petite Strélitzky commence à devenir inquiétant.

— Il est vrai qu’il a pour cette enfant une sollicitude tout à fait extraordinaire. J’en sais quelque chose…

Et Mme Yermoloff, saisissant la balle au bond, allait entrer dans la voie des confidences, lorsque la petite Mme Rumine, lui coupant la parole, s’écria d’une voix enjouée que l’amitié de Pierre et de Sacha finirait certainement par un mariage. Quant à elle, elle verrait avec plaisir ce dénouement, ces deux êtres lui semblant créés l’un pour l’autre. Ses paroles furent accueillies avec la plus grande froideur par les deux autres dames. Mme Boutourline eut une moue pleine de dédain ; et quant à Mme Yermoloff, il lui fallut un violent effort pour cacher son dépit sous un sourire forcé.

— Mais, ma chère Nelly, fit-elle, la voix mielleuse, dès qu’elle eut reconquis son empire sur elle-même, votre frère pourrait certainement faire un meilleur choix. Intelligent comme il est, il se lasserait bien vite de cette petite Sacha. Elle est charmante, sans doute, cette chère enfant, mais si ignorante !

— Je n’ai jamais pu comprendre ce qu’il trouve en elle de si attrayant, appuya Mme Boutourline. C’est une vraie petite nigaude. Les Strélitzky la méprisent ; et, sans vouloir les excuser, je prétends qu’il est difficile d’avoir pour elle un autre sentiment, quand on voit la passivité avec laquelle elle supporte la vie humiliante qu’ils lui font.

Nicolas Rumine, qui avait écouté en souriant, prit alors la parole :

— Mais c’est précisément cette passivité qui la rend si touchante aux yeux de Pierre. N’en doutez pas, Zina, il aime Sacha justement parce qu’il la sent trop faible pour résister aux Strélitzky. Son affection a commencé par de la pitié ; et vous savez, mesdames, le proverbe : Pity is akin to love… Ah ! s’il savait encore tout ce que j’ai appris aujourd’hui sur Sacha, ce pas serait vite franchi, je le crois.

— Que voulez-vous dire, Nicolas ? dit Mme Boutourline, vivement.

— Je veux dire que je sais maintenant toute l’histoire de Sacha ; une triste histoire, ma foi !

— Dois-je comprendre que le mystère qui entoure la naissance de cette chère enfant vous a été révélé ? Et par qui donc, mon cher Nicolas ? jeta Mme Yermoloff.

— Par un Français de passage à Aloupka, et qui est notre hôte depuis hier.

Ici Nicolas se tourna vers sa femme et vers sa belle-sœur qui le regardaient, l’étonnement peint sur leurs visages :

— Oui, Nelly, oui, Zina. C’est M. des Essarts qui m’a donné sur l’origine de Sacha des détails que tout le monde ignore ici.

— Il connaît donc les Strélitzky ?

— Il a connu autrefois, à Paris, Alexandre Alexandrovitch Strélitzky, le père de Sacha.

Les lèvres de Mme Boutourline se froncèrent dédaigneusement :

— Peut-on croire ce que dit cet étranger qui, hier encore, était un inconnu pour nous ?

— Cet étranger nous est recommandé par des amis, et, à ce titre, il mérite notre confiance. Du reste, vous êtes libre de ne pas le croire, Zina. Pour moi, j’ajoute foi à son récit, parce qu’il lui est échappé spontanément, à un moment où l’émotion le dominait.

— Quand donc vous a-t-il fait ces belles révélations ?

— Ce matin. Nous sortions ensemble lorsque nous rencontrâmes le comte Féodore à cheval :

« Pardon – me dit M. des Essarts, dès que nous l’eûmes dépassé – le cavalier que vous venez de saluer, n’est-ce point ?… »

Il hésitait, cherchant un nom.

— C’est le comte Strélitzky, dis-je.

— Strélitzky ? C’est cela. Le nom m’était sorti de la mémoire, mais l’homme, non ! quoique je n’aie fait que l’entrevoir, il y a une quinzaine d’années.

— Strélitzky, dis-je, n’est pas un homme qu’on oublie, une fois qu’on l’a vu.

— Je ne m’attendais certes pas à le rencontrer ici, reprit-il, je croyais qu’il habitait dans le gouvernement de Tver.

— Il a des terres là-bas, en effet. Mais il est venu ici pour la santé de sa sœur. Le climat d’Aloupka est excellent.

— Et sa mère ? Elle est avec lui, sans doute ?

— Mme Strélitzky ? Elle est morte…

— Ah ! fit-il, et il s’absorba quelque temps dans ses réflexions.

Puis soudain, la voix toute changée :

— Et la petite Alexandra, ou plutôt Sacha, comme on l’appelait, qu’est-elle devenue ? Comment les Strélitzky la traitent-ils ?… Est-elle heureuse chez eux ?

« Mon ami, pensai-je, tu as l’air d’en savoir long sur les Strélitzky. »

Mais je me gardai de montrer mon étonnement :

— Je ne saurais vous renseigner, mon cher monsieur, dis-je. Je fréquente peu les Strélitzky, ce sont des gens très mystérieux… Mais vous semblez, vous, les connaître très bien ?

— Pardonnez-moi, dit-il. Je ne connais qu’un épisode de leur passé, et c’est bien assez.

Ces paroles, et surtout le ton dont il les prononça, piquèrent ma curiosité :

— Contez-moi donc cela, lui dis-je, j’aime beaucoup les histoires !

— Il y a histoires et histoires, répondit-il, l’air sombre. Je doute que vous preniez du plaisir à celle-ci ; elle est trop lugubre.

— Dites toujours…

Et il s’exécuta.

— Que t’a-t-il raconté ? Oh ! Nicolas, dis-le nous ! s’écria Hélène Nicolaïevna, les yeux tout luisants de curiosité.

— Oui, oui. Racontez-nous cela ! firent ensemble Mme Boutourline et Mme Yermoloff.

— Hélas ! mesdames, se récusa Nicolas, je n’ai jamais eu le talent de conter. En passant par ma bouche, cette pathétique histoire deviendrait, j’en suis sûr, bien ennuyeuse. Mais voici M. des Essarts qui se promène dans le jardin, avec notre Michel. Voulez-vous que j’aille vous le chercher ? Il vous fera ce récit bien volontiers.

— Oui, oui. Amenez-le ! s’écrièrent les trois dames d’une voix impatiente.

Quelques minutes plus tard, l’étranger faisait son entrée, accompagné de Nicolas Rumine et de Michel Kamensky. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, avec une physionomie ouverte, qui prévenait en sa faveur. Lorsqu’il apprit ce qu’on désirait de lui, il parut un peu contrarié. Mais le moyen de se dérober aux sollicitations de trois dames que la curiosité dévore ? Michel Kamensky, le bel officier en séjour à Aloupka, joignait aussi ses prières à celles de ses sœurs et de Mme Yermoloff. Il semblait encore plus désireux qu’elles d’entendre l’histoire de Sacha.

M. des Essarts comprit que toute résistance était inutile, et qu’il fallait se rendre aux vœux de la société. Il se laissa donc installer dans un fauteuil ; il attendit que tout le monde se fût rangé en demi-cercle autour de lui ; puis il recommença en ces termes le récit qu’il avait fait le matin même à Nicolas Rumine.

CHAPITRE HUITIÈME

LE RÉCIT DE M. 
DES ESSARTS

Lorsque Alexandre Strélitzky vint se fixer à Paris, voici quelque dix-huit ans – dit M. des Essarts – il n’était pas tout à fait un inconnu pour moi. J’avais beaucoup entendu parler de lui dans la colonie russe, où je comptais de nombreux amis. Je savais que, quelques années auparavant, après avoir dissipé la fortune de sa femme, il s’était enfui de Russie avec une de ses servantes et que, depuis, il ne cessait d’intriguer aux fins d’obtenir son divorce et d’épouser cette fille, dont il était éperdument épris, et qu’on disait fort belle. Ces détails – et d’autres encore, qui n’ont rien à voir ici – m’avaient donné une triste idée du personnage, et j’étais bien résolu à éviter tout rapport avec lui. Mais les circonstances souvent sont plus fortes que notre volonté : une semaine s’était à peine écoulée depuis notre rencontre, que je me trouvai en état de lui rendre un service dont il me sut un gré infini. Dès lors, impossible de le tenir à distance ; il mettait à me témoigner sa reconnaissance une ardeur qui me rendait confus ; il me pressait de l’aller voir. Pour m’en débarrasser, je sonnai, un soir, à la porte du petit appartement qu’il occupait à un cinquième étage. On m’introduisit dans une chambre très simple, où je le trouvai en compagnie de sa maîtresse. C’était la première fois que je voyais celle qu’on appelait « la belle Marie », et je restai stupéfait et charmé. Je savais qu’elle était belle – son surnom n’était-il pas éloquent ? – mais je me l’imaginais d’une beauté toute différente, celle de la fille superbe et insolente, pour qui on abandonne femme et enfants. Et je me trouvais en face d’une créature toute frêle, toute timide, au visage exquisément enfantin… Strélitzky, debout à son côté, guettant l’impression qu’elle produirait sur moi, parut fort satisfait de l’admiration que je laissai paraître ; et ce fut ce soir qu’il choisit pour me conter tout au long sa vie et celle de sa compagne.

« Je sais – me dit-il, comme nous nous trouvions seuls vers la fin de la soirée – je sais que l’on vous a dit du mal de moi… et non seulement de moi, mais encore de Marie. Et peut-être avez-vous prêté à ces calomnies une oreille attentive ? Mon Dieu, j’en conviens, les apparences sont contre nous. Pourtant, nous ne sommes pas des coupables, mais des victimes… »

Il prononça ce mot avec force, comme pour bien affirmer sa sincérité. Victime, qu’elle le fût, j’étais tout disposé à le croire, mais lui ?… Comme s’il eût deviné mes pensées :

« Monsieur, me dit-il, j’ai trop d’amitié pour vous pour ne point désirer votre estime. Souffrez donc que je vous dise ma vie, en quelques mots. Vous jugerez, après m’avoir entendu, si je ne suis pas un homme à plaindre, plutôt qu’à blâmer. »

Là-dessus, il commença ses confidences.

Il était né, me dit-il, de parents pauvres, quoique nobles ; mais il avait été élevé dans l’idée de posséder un jour une immense fortune. Son père était apparenté – assez lointainement, du reste – à deux frères, célibataires et fort riches, les comtes Strélitzky. Il n’entretenait avec eux aucune sorte de relation, et ne comptait nullement sur leur héritage. Mais voici ce qui arriva l’année même où naquit Alexandre : le cadet des deux comtes, en maniant imprudemment un couteau de chasse, se fit une blessure si grave, qu’il succomba quelques heures plus tard. Ce fut ainsi, du moins, qu’on expliqua sa mort. Mais, si l’on en croit la rumeur publique, les choses se passèrent fort différemment. Les deux frères étaient tombés amoureux d’une jeune fille noble de leur voisinage, que tous deux prétendaient épouser. C’est au cours d’une dispute qu’ils eurent à ce sujet que l’aîné, pris de fureur, se lança sur son cadet, et le frappa mortellement. Le coup fait, il en conçut un si violent désespoir que, tournant son arme contre lui-même, il allait mettre fin à ses jours ; mais sa victime l’en empêcha ; et, l’assurant de son pardon, le conjura, au nom de l’amitié qui les unissait, de garder le secret de son crime et de ne point chercher à attenter à sa vie.

Pour Alexandre Strélitzky, cette version était la seule vraie. Il me fit remarquer que le comte survivant, au lendemain de la mort de son frère, rompit résolument toute relation de voisinage avec la famille de la jeune fille en cause ; et que lui, qui s’était jusqu’alors montré assez indifférent aux choses religieuses, se prit soudain d’un zèle étrange pour des œuvres de piété, auxquelles il consacra des sommes considérables. Dans le pays, on le désignait tout bas sous le nom de « comte Caïn », et l’on racontait qu’il avait fait vœu de célibat, en expiation de son crime…

Quoi qu’il en soit de l’authenticité de cette légende, ce fut l’année même où eut lieu le drame qui le priva de son frère que le comte Strélitzky prit l’initiative d’un rapprochement avec le père d’Alexandre, qui fut fort ému de ces avances. Il fut plus ému encore, en voyant l’intérêt témoigné par son riche parent à son fils nouveau-né. Le comte était un homme réservé, qui ne parlait pas volontiers de ses affaires ; mais, lorsqu’il manifesta son intention de prendre à sa charge l’éducation d’Alexandre, M. Strélitzky ne douta plus qu’il ne comptât en faire plus tard son héritier. Et cette opinion ne tarda pas à être celle de tout le monde. Le petit Alexandre en devint, du coup, un personnage fort important. Chacun voyait en lui le futur possesseur d’une fortune considérable. Et, de ces hautes destinées qui l’attendaient, découlaient déjà, pour son père, les plus heureuses conséquences. M. Strélitzky était pauvre ; mais, du jour où son fils fut considéré comme l’héritier du comte, il se vit ouvrir du crédit partout. Et il en usa si largement qu’Alexandre se trouva, à la mort de son père, fort endetté.

Sur le moment, cela ne le préoccupa guère. N’avait-il pas, en perspective, l’héritage du riche comte, son cousin, le « comte Caïn », comme il se plaisait à le surnommer avec une insistance cruelle ? Mais une déception formidable l’attendait, comme il touchait à sa vingtième année : le comte, brutalement, lui annonça son mariage. Alexandre fut bouleversé. On le serait à moins.

« Représentez-vous ma position, monsieur, me dit-il. Elle était effrayante. Les dettes, accumulées par mon père, formaient un total considérable. Le mariage de mon cousin, en réduisant à néant mes espérances d’héritage, me fermait tout crédit et déchaînait contre moi mes créanciers. Les années qui suivirent se passèrent en efforts désespérés pour tenir en respect cette meute hurlante… Je pourrais écrire des volumes sur cette période de ma vie, mais elle m’a laissé de si cruels souvenirs que j’ai hâte d’en détourner ma pensée. Souffrez que j’en vienne immédiatement à la mort du comte Caïn. Elle survint, alors que j’avais trente-cinq ans. Plût au ciel qu’il fût mort quinze ans plus tôt, et sans laisser de postérité !…

» Sa veuve, fort civilement, m’informa du décès. Ne voulant point être en reste de politesse, je me rendis aux funérailles. Sotte idée ! Vous allez voir combien j’en fus puni…

» Il faut vous dire que, depuis son mariage, j’étais brouillé avec mon cousin, et que je ne connaissais pas sa femme. Je fus très agréablement surpris de l’accueil qu’elle me fit. Tout de suite, elle me conquit par d’habiles paroles :

— Je sais, me dit-elle, que je suis la cause involontaire de votre dépouillement… Ah ! s’il ne dépendait que de moi, je vous dirais : reprenez, reprenez ces biens dont, par ma faute, vous avez été injustement frustré.

« Comment ne pas être touché d’un si noble langage ? Je commençai, ma foi, à regarder la comtesse avec quelque sympathie. Elle, de son côté, montrait du goût pour moi, et m’engagea à prolonger mon séjour chez elle. En peu de temps, nous devînmes les meilleurs amis du monde. Chaque jour, elle me témoignait plus de confiance. Elle en venait aux confidences. Elle me parlait de l’époux qu’elle venait de perdre et qu’elle ne semblait pas, ma foi ! trop regretter. À l’en croire – si elle l’eût osé – elle ne lui eût jamais accordé sa main. Mais, orpheline, elle dépendait d’une tante, qui avait disposé d’elle sans la consulter. Le comte avait été un mari autoritaire, qui décidait de tout sans prendre l’avis de personne, et qui ne concevait même pas que sa femme pût avoir d’autres goûts que les siens. Elle s’était ennuyée mortellement auprès de lui, sans oser le laisser paraître. Des nombreux enfants qu’elle avait mis au monde, deux seuls survivaient : un fils, Féodore, qui allait la quitter, le défunt ayant expressément recommandé qu’il fût mis au Lycée ; et une fille, Natalie. Mais ses enfants lui inspiraient plus de crainte que d’affection, elle les trouvait trop semblables à leur père, et redoutait qu’ils la fissent retomber plus tard sous le dur despotisme dont la mort de son mari venait de la délivrer.

— Mais pourquoi ne pas vous remarier ? lui dis-je, un jour.

» C’était un propos en l’air. Mais elle le prit au sérieux. Elle devint rouge comme une pivoine. C’est à cette minute, parbleu ! et par ma sottise, que l’idée de m’épouser lui entra dans la cervelle. Tout de suite, je m’en rendis compte, à la gêne qui, soudain, se fit entre nous.

» Le lendemain, j’annonçai mon départ. Mais elle, qui avait son idée, me retint. J’aurais dû ne point lui céder. Mais je suis sentimental en diable. Ma maudite sentimentalité intervint. Je regrettais de quitter ce château, où mes ancêtres étaient nés, avaient vécu et étaient morts, où j’avais moi-même rêvé de passer ma vie, et qui ne m’appartiendrait jamais ! Je restai donc, non pour elle, mais pour ces lieux, qui m’étaient chers à tant de titres. Je restai et ce qui devait arriver pour mon malheur, arriva : un an plus tard, je me trouvais enchaîné par les liens du mariage à la veuve du comte Caïn… qui me donnait deux enfants, Ocipe et Wolodia.

» Ah, monsieur, quelle sottise, quelle irréparable sottise je fis en épousant cette femme ! Mon Dieu, je sais que, comme tous les mortels, j’ai mes défauts ; mais, sans me flatter, je puis dire que mon humeur est plutôt agréable. Celle de ma femme, monsieur, était telle que son commerce en devenait insupportable. Quant à son physique, je vous dirai simplement que, plus âgée que moi de quelques années, elle manquait de ces charmes qui prolongent si heureusement la jeunesse chez la femme déjà mûre. Vous me direz, sans doute, que j’aurais dû m’apercevoir de cela plus tôt. Hélas, monsieur, Quos vult Jupiter perdere, dementat prius, vous le savez…

» Et, comme pour faire ressortir par le contraste les désavantages de Mme Strélitzky, ma mauvaise étoile avait placé près d’elle la plus adorable des créatures, un ange de beauté : Marie… Vous avez vu Marie. Vous savez sa beauté. Mais ce que vous ignorez, monsieur, c’est sa curieuse histoire. Il n’y a qu’en Russie que des choses pareilles se rencontrent.

» Elle avait quelque quinze ans, à l’époque de mon mariage, et elle remplissait auprès de ma femme des fonctions assez mal définies. Était-elle femme de chambre, lectrice ? je ne saurais dire. Tout de suite, je la remarquai et voulus savoir qui elle était. On me dit que, restée orpheline en bas âge, elle avait été placée, par les soins du défunt comte, dans la famille de l’intendant, et que cet homme la traitait comme sa fille. Cependant, il avait pour elle certains égards qui me surprenaient. Je flaire un mystère et je vais aux informations. D’abord auprès de ma femme. Elle m’apprend que la mère de Marie est morte en couches, et que son père est un gentilhomme, ami du défunt comte. Hem !… Ma curiosité est piquée au vif. Je continue mon enquête, cette fois auprès des gens de service. Et je découvre – ce que j’avais déjà deviné – que le gentilhomme en question n’est autre que le comte Caïn en personne… Ainsi, Marie est la fille de cet homme exécrable ! Et il n’a pas même eu la générosité de faire de cette enfant – son enfant – un être libre !…

» Comment vous dire, monsieur, l’étrange effet produit sur moi par cette découverte ? J’avais tant de raisons déjà de haïr le comte Caïn. N’avait-il pas gâté impitoyablement mes plus belles années, en me donnant de fausses espérances ? Et voilà qu’on me révélait, commise par lui, une nouvelle iniquité !… Et j’avais là, sous les yeux, sa victime, une innocente enfant de quinze ans !…

» Dès lors, je me sens invinciblement attiré vers Marie. Je m’efforce de l’apprivoiser et, quand j’ai réussi à gagner sa confiance, je cherche à surprendre ce qu’elle peut bien savoir du secret de sa naissance. Je m’aperçois que ce secret n’en est pas un pour elle. Pauvre enfant ! Elle sait que, dans ses veines, coule le sang le plus noble, et elle est esclave ! Ma compassion grandit. Moi, du moins, je veux lui montrer, par mon attitude, que je la tiens pour mon égale, pour ma parente… Mais les égards que j’ai pour elle ne tardent pas à attirer l’attention. La fille du premier lit de ma femme – une pécore, qui ne peut me souffrir – en prend prétexte pour me calomnier indignement. Elle fait à sa mère des rapports mensongers sur mes relations avec Marie. La jalousie de ma femme s’éveille. Elle croit avoir une rivale en sa servante. En vain, je tente de remettre les choses au point, de lui faire comprendre l’origine de ma pitié pour cette malheureuse enfant. Mes explications font l’effet d’huile jetée sur du feu. Du coup, Mme Strélitzky prend Marie en grippe. Dans sa colère, elle décide de la bannir de sa présence, de l’envoyer dans la plus éloignée de ses terres, où elle sera traitée, annonce-t-elle, selon ses mérites. Et moi, qui ai l’imagination vive, je me représente Marie – ma belle, ma délicate Marie – transplantée chez de vulgaires paysans, qui, pour servir le ressentiment de leur maîtresse, l’astreindront à des travaux grossiers, auxquels elle n’est point habituée. Cette perspective me rend fou de colère. Je veux faire entendre raison à ma femme, la faire revenir sur sa décision. Mais elle reste inébranlable. Subitement, alors, ma colère tombe ; je me sens d’un calme effrayant ; c’est que je viens de prendre une résolution très grave : puisque je ne peux rien sur la volonté de Mme Strélitzky, je soustrairai Marie à sa colère…

» Je vois la jeune fille en cachette. Je lui explique la situation : elle est en disgrâce complète et sa fuite s’impose. Je lui expose mon plan : tandis qu’on la conduira au lieu de son exil, des hommes à ma solde attaqueront son escorte. Je me trouverai là pour prendre soin d’elle ; et, ensemble, nous passerons la frontière.

» Ce discours la jette dans un grand trouble. Elle tombe à mes pieds, et me supplie, en sanglotant, de l’abandonner à son sort. Vous jugez si je suis en disposition de l’écouter ! Plus elle me résiste, plus le désir de la sauver s’exaspère en moi :

— Marie, lui dis-je avec fermeté, je suis décidé à t’enlever, et je le ferai. Tu n’as qu’un moyen de m’échapper : c’est d’implorer, contre moi, la protection de ma femme.

» Je la quitte là-dessus, sans attendre sa réponse ; et je me rends moi-même chez Mme Strélitzky, à laquelle j’annonce, le plus tranquillement du monde, que je pars pour le chef-lieu, où mes affaires me retiendront une quinzaine de jours.

» Une heure plus tard, je quitte le château ; et huit jours après, c’est la frontière que je franchis, en compagnie de Marie.

» Voilà, monsieur, comment il se fait que, marié et père de famille, j’ai abandonné femme et enfants, pour passer à l’étranger avec une servante. C’est ce dont on m’accuse. Mais vous, qui connaissez maintenant les circonstances qui m’y obligèrent, vous conviendrez que je me suis laissé guider, en ce faisant, non par une basse sensualité, comme mes ennemis voudraient le faire croire, mais par cet instinctif besoin qui pousse l’honnête homme à soustraire à la méchanceté de ses oppresseurs une créature faible et innocente. »

Ainsi parla Alexandre Strélitzky ; et, bien que sa confession fût faite sur un ton de parfaite sincérité, elle ne réussit pas à me donner de lui une meilleure opinion. Je savais qu’il me cachait quantité de détails qui eussent été à son désavantage. En m’aidant de ce que j’avais entendu au cercle russe, je pouvais reconstituer en partie sa vie, non point telle qu’il l’avait contée, mais telle qu’elle avait été vécue. Je pouvais admettre – n’étant point au courant de ces circonstances-là – qu’il m’eût dit la vérité au sujet de ses relations avec le comte, son cousin ; mais en ce qui concernait son mariage, je savais, par mes amis russes, que la cupidité seule l’y avait décidé ; que la comtesse Strélitzky, en l’épousant, avait non seulement payé toutes ses dettes, mais qu’elle s’était dessaisie, en sa faveur, de tous les biens dont elle pouvait disposer ; et qu’il n’avait jugé bon de l’abandonner que lorsqu’il n’avait plus rien pu tirer d’elle.

Une seule chose ressortait, pour moi, parfaitement claire de son récit : c’est que la belle Marie avait été sa victime, à lui ; et qu’elle, du moins, était à plaindre, et non à blâmer.

Mon départ vint brusquement interrompre mes relations avec Strélitzky. Je fus envoyé en mission à Vienne, et j’y passai dix-huit mois, durant lesquels je n’entendis plus parler de lui. Cependant, le souvenir de la belle Marie ne s’effaçait pas de ma mémoire ; je pensais souvent à sa curieuse histoire, et je me demandais comment finirait sa liaison avec Alexandre Strélitzky.

De retour en France, je m’informai d’eux. J’appris que Mme Strélitzky se trouvait à Paris : elle y était venue consulter une de nos plus hautes sommités médicales. Alexandre ne cachait pas sa joie. Il comptait déjà que la mort de sa femme lui donnerait bientôt la liberté qu’il avait vainement demandée au divorce et que, plus que jamais, il désirait, car Marie l’avait rendu père d’une petite fille, et il ne pouvait, du vivant de Mme Strélitzky, prendre les dispositions nécessaires pour assurer l’avenir de cette enfant.

Quelques jours plus tard, je le rencontrai. Il montra, à me revoir, une joie extrême et m’invita à venir passer la soirée chez lui. J’acceptai avec empressement. J’étais curieux, je l’avoue, de revoir la belle Marie, après ces dix-huit mois d’absence.

Les deux amants avaient quitté leur modeste logis du cinquième étage, pour une somptueuse villa. Ce changement, qui prouvait des ressources nouvelles – de Dieu sait quelle provenance, puisque Alexandre était sans fortune – me surprit désagréablement. Et cette impression pénible s’accentua encore au cours de ma visite.

Je trouvai, installé chez eux, un certain Malachkine, avec lequel Alexandre s’était lié d’amitié, pendant mon absence. L’attitude de Strélitzky et de la belle Marie vis-à-vis de cet individu me parut fort bizarre. Alexandre était, avec lui, d’une affabilité extrême ; et, pourtant, à certains regards qu’il lui jetait à la dérobée, on eût pu croire qu’il le détestait. Je crus comprendre qu’il redoutait un rival ; car Malachkine, plus jeune d’une dizaine d’années et assez beau garçon, se montrait fort empressé auprès de la belle Marie, et Strélitzky, éperdument épris de sa maîtresse, voyait avec dépit ces assiduités. Quant à Marie, elle recevait les hommages de ce nouvel adorateur avec une froideur qui cachait mal l’aversion qu’il lui inspirait. Mais pourquoi donc tous deux s’efforçaient-ils de dissimuler leurs véritables sentiments et de faire bonne mine à l’inconnu ? Sans doute, me dis-je, Alexandre a-t-il vis-à-vis de lui des obligations qui le forcent à le ménager, et Marie agit-elle d’après ses instructions.

Durant les mois qui suivirent, j’eus fréquemment l’occasion de rencontrer cet étrange couple d’amis. Plus je voyais Malachkine, plus je sentais augmenter l’antipathie instinctive qu’il m’inspirait. Il passait pour fort riche, et je m’aperçus que Strélitzky tirait grand profit de son amitié. Je connais la générosité proverbiale des Russes. Cependant, la complaisance inlassable que ce Malachkine mettait à payer les dettes de jeu d’Alexandre me paraissait trop exagérée pour n’être point suspecte. Que j’étais loin de me douter, pourtant, qu’il poussait l’infamie jusqu’à jouer le plus odieux des rôles, et que le jour allait venir où, jetant son masque, il allait provoquer une sanglante catastrophe…

Un matin, je reçois d’Alexandre le billet suivant : « Venez me voir au plus tôt. Malachkine est un misérable. Il me met le couteau sur la gorge, sous prétexte qu’il doit retourner en Russie et qu’il a besoin de ses fonds. Si d’ici à trois jours, je n’ai pas réussi à me procurer trente-cinq mille louis, il ne me reste plus qu’à me brûler la cervelle. Voyez si vous connaissez quelqu’un qui puisse m’avancer cette somme. »

Je cours chez lui pour en apprendre davantage. C’est Marie qui me reçoit. Sa pâleur, la rigidité de ses traits, la fixité de son regard me frappent douloureusement. Je demande à voir Alexandre. Il n’est pas à la maison. Il ne me reste plus qu’à me retirer, mais je ne puis m’y résoudre. Je suis comme cloué sur le sol, à regarder la belle Marie. Le désespoir de ce visage, délicieusement puéril, me bouleverse. Le désir de provoquer ses confidences me pousse à lui apprendre que Strélitzky m’a écrit et que je suis au courant de la situation. Elle tressaille :

— Vous savez que nous sommes à la merci de Malachkine ?

Je fais signe que oui. Elle me regarde. Sans doute, mon visage reflète-t-il un peu des sentiments qui m’agitent, car tout à coup, comme cédant à une résolution subite :

— Eh bien ! me dit-elle, puisque Alexandre vous en a dit si long, monsieur des Essarts, il vaut peut-être mieux que je vous apprenne à mon tour ce qui, demain, ne sera un secret pour personne… Je suis sur le point de quitter Alexandre.

Je la regarde, stupéfait. Elle continue :

— Oui, je suis décidée à retourner en Russie avec ma petite. Je n’ai rien dit de ce projet à Alexandre, parce qu’il s’opposerait à mon départ. Mais il est nécessaire que je le quitte. C’est le seul moyen de le sauver. Malachkine me l’a dit.

Malachkine ! Un horrible soupçon me traverse l’esprit : Malachkine lui a promis, si elle consentait à le suivre en Russie, de tenir Strélitzky quitte de sa dette, et pour sauver ce dernier, la malheureuse a accepté !

Je m’écrie :

— Malachkine est un scélérat. Ne suivez pas ses conseils, madame. Si ce que je suppose est vrai…

— Et que supposez-vous ?

— Qu’il vous aime à la folie et que, pour vous avoir à lui, il a eu l’impudence de vous proposer le plus odieux des marchés.

Elle secoue la tête :

— Non, monsieur des Essarts, vous vous trompez. Malachkine a peut-être de l’amour pour moi. Mais, de cela, il n’est pas question. Il est vrai que c’est lui qui m’engage à regagner la Russie ; mais ce n’est pas pour son compte qu’il agit : il remplit une mission.

— Une mission ?

— Oui, le comte Féodore Strélitzky, qui se trouve actuellement en France, auprès de sa mère, l’a chargé de me séparer d’Alexandre.

Le comte Strélitzky, c’est le fils du comte Caïn !

— C’est donc un agent de la police russe, que ce Malachkine ?

— Non, c’est un serf des comtes Strélitzky.

— Un serf !

Je la regarde, ahuri.

— Oui, il y a comme cela, en Russie, quelques serfs très riches, m’explique-t-elle. Malachkine est le fils et le petit-fils de très riches marchands, auxquels les comtes Strélitzky ont toujours refusé la liberté. Mais le comte Féodore a promis à celui-ci de l’émanciper s’il mène à bien la mission qu’il lui a confiée.

— Alexandre est-il au courant de ces détails ?

— En partie. Il n’ignore pas que Malachkine est un serf du comte Strélitzky. Mais il est loin de se douter qu’il est ici en qualité d’agent de son maître.

— Et vous ne l’avez pas averti ?

— Tout d’abord, j’en avais l’intention. Mais Malachkine m’a prévenue que ce serait le plus sûr moyen de le perdre ; qu’il avait en main les moyens de le ruiner, et qu’il s’en servirait si je parlais. Alors, j’ai eu peur pour Alexandre, et je me suis tue.

— Et maintenant, pour obéir à cet homme, vous allez le quitter ?

— Oui, monsieur des Essarts, puisque c’est le seul moyen de le sauver. Malachkine me dit que, tant que je serai auprès de lui, sa famille lui tiendra rigueur. Et il n’est pas en état de vivre sans le secours des siens. Malachkine assure qu’il faut énormément d’argent pour vivre comme nous vivons ; et Alexandre n’en a pas. Il est obligé de jouer et d’emprunter. Malachkine lui a prêté une très forte somme. S’il en exige maintenant le remboursement, c’est uniquement pour exercer une pression sur moi, pour me contraindre à partir tout de suite. Avant-hier, il m’a dit que, si je m’y décidais, Alexandre n’avait rien à craindre de lui ; sinon, il se servirait des moyens qu’il a de lui nuire, pour venir à bout de ma résistance.

— Vous a-t-il dit quels sont ces moyens qu’il a de lui nuire ?

— Oui. Mais je n’ai pas compris. Il paraît que c’est très grave. Vous voyez bien, monsieur des Essarts, qu’il ne me reste qu’à retourner en Russie avec ma petite.

— Et que deviendrez-vous en Russie ? Si j’ai bien compris, c’est chez les Strélitzky que vous comptez vous rendre ?

— C’est chez eux.

— Mais quel accueil vous feront-ils ?

— Malachkine m’a dit qu’on me tiendrait certainement compte de la bonne volonté que je montre.

— Mais cela ne suffit pas ! Il faut des garanties. Vous devez exiger…

— Rien, monsieur des Essarts, je n’ai rien à exiger. Ils sont mes maîtres, et ce n’est pas à moi, une serve…

Hélas ! quelle situation, et que je comprends son désespoir !

Je demande :

— Et votre enfant ?

Ses mains se crispent :

— Ma petite…

Elle n’en dit pas davantage. Tout de suite, comme si elle avait peur que la pensée de son enfant ne la fasse faiblir dans sa résolution, elle parle d’autre chose :

— Je vous ai dit tout cela, monsieur des Essarts, parce que vous pouvez me rendre un très grand service…

— Madame, disposez de moi. Je serai trop heureux…

— C’est demain que je pars. Demain matin, très tôt, le plus tôt possible… dès que je pourrai le faire sans attirer l’attention d’Alexandre. Je lui laisse une lettre, où je lui dis que je le quitte de mon plein gré, parce que je reconnais que ma présence ne lui cause que du tort, et que je ne veux pas être son mauvais génie. Je lui dis aussi qu’il ne faut pas qu’il se fasse de soucis au sujet de ses huit cent mille francs ; que Malachkine l’en tiendra quitte. Et puis, quelques mots d’adieu… C’est tout… Quand il lira cette lettre, il sera hors de lui. C’est pourquoi je voudrais que quelqu’un fût là… un ami… pour lui adoucir ces premiers moments, pour lui faire comprendre que, sans moi, tout ira mieux pour lui… Et j’ai pensé à vous monsieur des Essarts.

Très ému, je l’assure qu’elle peut compter sur moi ; que, le lendemain, je serai, de bonne heure, aux alentours de la villa ; qu’elle n’a qu’à me donner un signal, grâce auquel je saurai si, oui ou non, elle a déjà quitté la maison, et si je peux y pénétrer. Nous convenons qu’elle placera un vase de fleurs sur une fenêtre, à son départ. Et là-dessus, je la quitte, pénétré d’admiration pour l’énergique courage de cette femme, si frêle d’apparence, et qui n’hésite pas à se sacrifier pour celui dont l’égoïsme féroce a gâté sa vie.

Le lendemain, très tôt, je me trouve devant la villa. Le signal n’y est pas. Mais, devant la grille, un coupé stationne, que je reconnais pour celui du docteur Fleury, une de mes bonnes connaissances. Et, juste à ce moment, je vois ce praticien sortir de la maison et se diriger hâtivement vers sa voiture. Je l’arrête au passage, vaguement inquiet.

— Tiens, me dit-il, c’est vous, des Essarts ? Vous êtes bien matineux. Et qu’est-ce qui vous amène si tôt, dans ces parages ?

— Et vous-même, docteur ?

— Oh ! moi, ma profession… À propos, vous qui comptez tant d’amis parmi les Russes, connaîtriez-vous, par hasard, celui qui habite ici ?

— Alexandre Strélitzky ? Sans doute. Mais pourquoi cette question, docteur ?

— Et sa maîtresse, la connaissez-vous aussi ? une femme d’une beauté rare…

— Oui. Mais, encore une fois, pourquoi me demandez-vous cela, docteur ?

— Pourquoi ? parce que, mon cher des Essarts, vous ne les reverrez plus vivants, vos amis russes

M. des Essarts se tut ; l’émotion lui coupait la parole.

CHAPITRE NEUVIÈME

SUITE DU RÉCIT DE M. 
DES ESSARTS

Morts ! s’écria la petite Mme Rumine. Ils étaient morts, tous deux ? Mais que s’était-il donc passé à la villa ?

— Il s’était passé, madame, répondit M. des Essarts, en s’efforçant de maîtriser son émotion, il s’était passé qu’Alexandre, très vraisemblablement, avait surpris Marie, comme elle allait le quitter pour rejoindre Malachkine ; et que, sans vouloir écouter ses explications, dans un accès de fureur jalouse, il l’avait tuée, puis s’était fait justice.

Un murmure d’horreur accueillit ces paroles.

— Pauvre Marie ! dit Mme Rumine, dont les yeux étaient pleins de larmes, quelle fin affreuse !…

— Ces passions excessives finissent toujours mal, déclara sentencieusement la belle Mme Boutourline, ce qui lui attira un regard moqueur de son beau-frère Nicolas Rumine.

Quant à Mme Yermoloff :

— Et ce Strélitzky… Dites-moi ! Ce Féodore Serguiévitch… Est-il possible d’imaginer semblable cruauté ? Car c’est lui qui est responsable de ce drame ! Malachkine n’était que sa créature, et s’il l’avait voulu…

Très excitée, elle eût sans doute continué longtemps sur ce ton, si Michel Kamensky ne lui eût fait observer que M. des Essarts n’avait pas encore achevé son histoire. M. des Essarts, sollicité de la sorte, reprit :

— Dans l’horreur du premier moment, j’avais complètement oublié la malheureuse enfant que ce double drame rendait orpheline. Mais lorsque je me fus un peu ressaisi, je m’enquis d’elle auprès de celui de mes amis russes que je savais le mieux informé. Il m’apprit que les Strélitzky l’avaient prise sous leur protection ; que, très vraisemblablement, elle serait conduite en Russie et placée dans une des familles de leurs paysans. Je manifestai mon étonnement de voir traiter de cette façon la fille d’Alexandre. Mon ami me répondit qu’elle ne passait point pour telle aux yeux des Strélitzky ; qu’ils la considéraient comme née de père inconnu, la conduite de la belle Marie laissant le champ ouvert à toutes les suppositions. N’avait-elle pas, pendant des années, entretenu des relations clandestines avec Malachkine, de l’aveu même de ce dernier ? Je protestai, indigné : « Malachkine est un menteur, et je me fais fort de le confondre ! » Et comme mon ami souriait, incrédule, je me laissai aller à lui conter mon dernier entretien avec la belle Marie, et les confidences qu’elle m’avait faites, touchant le rôle odieux joué par ce Malachkine. Cela le rendit sérieux.

— Maintenant, conclus-je, vous pouvez juger s’il convient d’ajouter foi au témoignage d’un pareil drôle. L’enfant est la fille d’Alexandre, j’en fais le serment.

— Je vous crois, me dit-il. Mais le comte Féodore Strélitzky est persuadé, lui, que Malachkine dit vrai, et ce n’est pas vous qui le ferez changer d’avis.

— C’est ce que nous verrons, répondis-je résolument.

Mon interlocuteur, surpris, me regarda :

— Vous proposeriez-vous, par hasard, de tenter l’aventure ?

— Sans doute. Je me considérerais comme le dernier des lâches si, sans protester, je laissais ternir par un scélérat la réputation d’une morte, qui fut une martyre, et priver une malheureuse enfant des avantages qui lui confère sa naissance.

À ces mots, prononcés avec énergie, mon ami laissa paraître une certaine agitation :

— Vos intentions sont excellentes, mon cher des Essarts, s’écria-t-il, mais, en ma qualité d’ami, je vous engage à renoncer à cette démarche, qui restera sans résultat, je vous en préviens. Je ne vous cache pas que Mme Strélitzky était assez disposée à admettre, comme vous, que l’enfant fût d’Alexandre, et à la traiter en conséquence. Mais le comte Féodore ne veut pas en entendre parler. Il a sans doute ses raisons pour cela. Or, le comte Féodore a une volonté de fer – la volonté des Strélitzky est proverbiale, comme aussi, du reste, sous une apparence calme, une certaine violence secrète, qui leur joue, à l’occasion, de bien vilains tours. Croyez-moi, celui qui fera changer d’avis ce jeune homme n’est pas encore né… Au fond, que vous importe cette petite ? Ce n’est pas la condition sociale qui fait le bonheur.

— Il est vrai, répliquai-je, et vous me trouveriez tout disposé à suivre vos conseils, s’il s’agissait d’un pays autre que la Russie, où tous les citoyens, quels qu’ils soient, jouiraient d’une égale liberté ; mais il n’en est pas ainsi chez vous. Et, sans doute, l’enfant née d’une serve et d’un père inconnu serait censée appartenir à la condition de sa mère ?

— Je ne saurais vous renseigner là-dessus, me dit-il, devenant soudain d’une extrême circonspection.

— Eh bien ! voyez-vous, mon cher, rétorquai-je, je ne saurais, moi, supporter l’idée que la fille d’Alexandre soit réduite à la servitude. Et je ferai tout pour l’empêcher.

Il me fit encore mille objections, que je n’écoutai point, décidé que j’étais à m’employer de toutes mes forces à servir l’orpheline. L’histoire de la belle Marie, à laquelle je pensais sans cesse, servait à me fortifier dans ma résolution. « Si cette malheureuse, me disais-je, n’avait pas été liée aux Strélitzky par le servage, elle ne fût, certes, jamais devenue la maîtresse d’Alexandre. Mais que pouvait-elle contre l’amour de celui qui avait sur elle des droits de propriétaire ? C’est la passivité, à laquelle sa condition la condamnait, qui l’a perdue… Non, non, me répétais-je avec exaltation, je ne commettrai point cette infamie de contribuer, par mon silence, à faire de cette enfant une seconde Marie… »

Mais si j’étais décidé à intervenir, j’étais fort perplexe quant à la manière dont je m’y prendrais. J’avais le choix entre deux moyens : m’adresser à Mme Strélitzky, ou à son fils. Je n’ignorais pas que ce jeune homme jouissait dans sa famille d’une autorité très grande. Mais ce que m’avait dit mon ami m’avait ôté le goût de faire sa connaissance. Ce fut donc sa mère que je décidai de voir.

Je délibérai longtemps s’il convenait de lui écrire directement pour obtenir une audience ou s’il était préférable de recourir à un intermédiaire. Ce fut à ce dernier parti que je m’arrêtai. Ma résolution prise, mes perplexités recommencèrent de plus belle quant au choix de la personne qui m’introduirait. Je pressentais que l’ami qui m’avait si bien renseigné sur le sort de l’orpheline trouverait quelque prétexte habile pour me refuser son aide. Et quant aux autres Russes de ma connaissance, ils étaient tous sans relations avec les Strélitsky.

C’est alors que le ciel m’inspira une idée, que je mis aussitôt à exécution, et dont vous allez voir si j’eus lieu de me féliciter. Il ne s’agissait de rien moins que de me faire introduire auprès de Mme Strélitzky par l’éminent médecin auquel elle avait confié le soin de sa santé. C’était un homme jeune encore et d’un tempérament énergique, nourri des principes de la révolution, et dont les opinions républicaines avaient déjà, à plusieurs reprises, donné ombrage au gouvernement impérial. Je ne doutai pas, connaissant son caractère et ses idées, qu’après lui avoir exposé les raisons qui me faisaient désirer une entrevue avec sa cliente, il ne se prît d’un vif enthousiasme pour la cause de l’orpheline, et qu’il ne se montrât disposé à me seconder par tous les moyens en son pouvoir.

Ce fut, en effet, ce qui arriva. Il me loua fort de l’heureuse idée que j’avais eue de m’adresser à lui ; « car, me dit-il, sans mon secours, vous ne seriez jamais parvenu jusqu’à cette dame. Sous prétexte de veiller sur elle, son entourage soumet à un rigoureux contrôle sa correspondance, et n’admet en sa présence qu’un nombre extrêmement limité de visiteurs. » Il se déclara prêt à m’y conduire, le lendemain matin, et me donna rendez-vous chez lui, à dix heures. Vous pensez si je fus exact. Nous nous rendîmes immédiatement chez sa cliente, à qui il me présenta comme « un honnête jeune homme, ami de feu M. Strélitzky, et qui avait à cœur de réhabiliter la mémoire d’une morte, flétrie par un audacieux menteur ». Là-dessus, il se retira, me laissant seul avec la dame, très intriguée par cette étrange présentation. Elle me pria de bien vouloir lui apprendre à quelle morte le docteur avait fait allusion. Comme j’hésitais à répondre :

— Serait-ce, me dit-elle, à cette fille, qui vivait avec mon mari ?

— Oui, madame, répondis-je.

— Et c’est elle, que vous prétendez réhabiliter ? fit-elle, avec une colère mal dissimulée. Vraiment, monsieur, vous entreprenez là une tâche bien ingrate ! Et il faut que vous ayez sur cette personne d’étranges illusions ! Si je vous disais tout le mal qu’elle m’a fait…

Et la voilà lancée dans l’énumération de tous les griefs qu’elle a contre Marie. D’abord étourdi par ce flux de paroles, je ne tardai pas à reprendre mon sang-froid, et à me féliciter même de l’entrée en matière qu’elle allait me fournir ; car je ne doutais pas qu’elle n’en vînt à parler de la fuite d’Alexandre et de Marie, et que je ne fusse en état de rectifier le récit qu’elle m’en ferait.

J’avais deviné juste :

— Cette fille, me dit-elle, non contente de me voler le cœur de mon mari, a fait pis encore : elle l’a détourné de ses devoirs envers sa patrie et envers sa famille. C’est à son instigation qu’il a fui la Russie, nous abandonnant, moi et les deux enfants nés de notre union.

— Non, madame, lui dis-je avec fermeté, ce n’est pas à l’instigation de Marie que M. Strélitzky a quitté la Russie.

La surprise qu’elle ressentit de cette contradiction inattendue la laissa interdite. Profitant de son silence, je lui répétai le récit qu’Alexandre m’avait fait de l’enlèvement de Marie. Je ne lui cachai rien, ni la résistance de la pauvre fille, ni ses supplications pour qu’il l’abandonnât à son sort. Les détails que je lui donnai parurent faire sur elle une impression profonde. Et j’eus le sentiment très net d’avoir détruit le plus lourd des griefs qu’elle nourrissait contre Marie.

Cependant, je ne perdais pas de vue le but de ma visite :

— Madame, lui dis-je, veuillez croire qu’il n’entrait pas dans mes desseins de revenir sur ce passé déjà lointain.

— Et de quoi, me dit-elle, comptiez-vous donc m’entretenir ?

— Des calomnies lancées tout récemment contre cette Marie par un certain M. Malachkine.

— Et quelles sont ces calomnies ?

— Il prétend avoir entretenu des relations avec elle, pendant des années, ce qui laisserait supposer qu’il est le père de son enfant.

— Et vous, monsieur, vous croyez… commença-t-elle, avec beaucoup de vivacité.

— J’affirme qu’il ment, madame. Il s’est installé à Paris, venant de Russie, en mai 1809, soit quatre mois exactement avant la naissance de l’enfant. Antérieurement à cette date, aucune rencontre n’a pu être possible entre lui et Marie, qui n’avait pas quitté Paris. Rien ne vous sera plus facile, madame, que de contrôler l’exactitude de ce que j’avance là. Je ne sais ce qui pousse cet homme à mentir de la sorte. La vérité est que, si M. Strélitzky a eu un mouvement de jalousie qui l’a conduit au crime, cette jalousie n’était pas justifiée : Marie lui a été fidèle jusqu’à la fin. Je dirai même qu’elle est morte au moment où, pour le sauver, elle allait accomplir l’acte le plus noble et le plus héroïque qu’il soit possible de concevoir.

Là-dessus, je lui raconte mon dernier entretien avec Marie, où, m’instruisant du rôle joué par ce Malachkine, elle me fit part de sa résolution de se sacrifier pour son amant.

Comme j’achevais ce récit, la porte s’ouvrit brusquement et le docteur entra :

— Eh bien ! où en sommes-nous ? dit-il. Le menteur est-il confondu ? Et vous, madame, êtes-vous convaincue ?

— Ah ! mon bon docteur ! fit-elle, qu’il est difficile de voir clair dans tout cela ! Qui faut-il croire ? Voilà monsieur, qui assure que cette Marie était une honnête fille ; elle aurait été enlevée contre son gré par mon mari, et allait le quitter, non pour suivre un nouvel amant, mais pour venir, en repentante, implorer mon pardon… Et Malachkine, qui est un honnête garçon, m’affirme, lui, qu’elle l’aimait depuis longtemps, et que c’était pour l’épouser qu’elle le suivait en Russie. Et je ne vous cache pas qu’il a réellement fait des démarches auprès de mon fils, il y a quelque six mois, pour obtenir son consentement à ce mariage.

— Eh bien, madame, fis-je, si M. Malachkine comptait épouser Marie, elle, n’en savait pas le premier mot. Et quant à prétendre qu’elle l’aimait, je vous assure qu’elle n’avait pas le visage d’une femme qui va rejoindre celui qu’elle aime, la désespérée que j’ai vue la veille du drame.

— Mais pourquoi, dit Mme Strélitzky, Malachkine nous tromperait-il ?

— Pourquoi ? fit là-dessus le docteur, avec une rudesse pleine de bonhomie. Eh ! parbleu ! parce que le pauvre garçon n’est pas libre de dire la vérité. N’est-il pas votre serf ?

— Non, c’est à mon fils qu’il appartient.

— Au comte Féodore ? Encore mieux ! Eh bien ! madame, tout cela, qui vous paraît si peu clair, me semble, à moi, limpide comme l’eau de roche et simple comme bonjour ; et je vais, si vous voulez bien me le permettre, vous faire la reconstitution de ce qui s’est passé. M. Malachkine, que j’ai traité de fourbe et de menteur, n’est en réalité qu’un pauvre diable…

— Oh ! docteur, il est riche à millions !

— Il serait riche à milliards que cela ne changerait rien à la chose ! C’est un pauvre diable, vous dis-je, madame, puisqu’il est privé de la liberté. Mais je continue… Ce pauvre diable, privé de la liberté, ne peut espérer l’obtenir qu’en récompense de quelque important service rendu au comte Féodore, son seigneur et maître. Or, il a cru deviner un désir secret du comte Féodore, désir très naturel, du reste : celui de voir se rompre la liaison de M. Strélitzky, son beau-père, avec une serve, en rupture de servage, nommée Marie. Et il s’est dit (c’est de M. Malachkine que je parle) que, s’il réussissait à réaliser ce désir de son maître, le comte Féodore ne lui marchanderait pas la liberté qu’il convoite. Mais ladite Marie, maîtresse de M. Strélitzky, est fort belle, et notre Malachkine s’en éprend. En bon serf qu’il est, il s’empresse de se confesser à son maître, le suppliant de lui donner la fille en mariage ; car, dans l’aimable pays que vous habitez, madame, ce ne sont pas, à ce qu’on me dit, les intéressés qui disposent d’eux-mêmes, mais leurs propriétaires. Cependant, M. Malachkine est un homme prudent et habile, et, ayant obtenu le consentement du comte Féodore, il juge préférable de ne point parler à la belle Marie du sort qui lui est réservé. Il la prend par le sentiment du devoir, très fort chez elle, la persuadant qu’elle est le mauvais génie de M. Strélitzky, et que le meilleur service qu’elle peut lui rendre, est de le débarrasser de sa présence… Voilà, madame, comme les choses se sont passées. Soyez certaine que la reconstitution que je vous fais là est exacte.

— Je conviens, répondit Mme Strélitzky, que votre « reconstitution », comme vous dites, a le mérite de faire concorder les deux versions, en apparence contradictoires, de M. des Essarts et de Malachkine. Mais elle ne m’explique toujours pas pourquoi Malachkine s’évertue à faire croire qu’il a eu des relations avec Marie pendant des années, et qu’il est le père de l’enfant.

— Pourquoi, madame ? dit le docteur. Mais, pour plaire au comte Féodore… Vous devez bien penser, madame, connaissant votre fils comme vous le connaissez, qu’il ne tient nullement à introduire dans votre noble famille – et cela sur un pied d’égalité avec lui-même – la pauvre orpheline, née d’une serve, dans les circonstances que vous savez. Et c’est pourtant la place à laquelle elle a droit, morbleu ! M. Malachkine, qui est un très fin courtisan, a compris cela immédiatement et a agi en conséquence. Soyez sûre qu’il s’attend à ce qu’on lui sache gré de cette revendication de paternité, grâce à laquelle le comte Féodore pourra se désintéresser de l’orpheline, sans avoir le moins du monde l’air de commettre une injustice.

— Ainsi, dit Mme Strélitzky, visiblement impressionnée par les véhémentes paroles du docteur, vous pensez que cette femme a été, jusqu’à la fin, fidèle à mon mari, et que, par conséquent, la petite Sacha…

— Est la fille de M. Strélitzky, oui, madame, affirma le docteur, et si j’osais vous donner un conseil…

— Donnez, docteur, je vous en prie.

— Eh bien ! madame, si j’étais vous, je ferais place à cette orpheline à mon foyer. Je serais une mère pour elle. Et, puisque, dans votre pays – à ce que m’assure M. des Essarts – les adoptions sont chose facile, j’adopterais cette enfant. Ce serait, croyez-m’en, la façon la plus simple d’assurer la sécurité de son avenir.

Ayant ainsi parlé, il se leva pour prendre congé. Mme Strélitzky ne le retint pas. Et nous la quittâmes, triste et soucieuse.

Lorsque nous fûmes seuls :

— Eh bien ! jeune homme, me dit mon aimable compagnon, voilà une partie de la besogne faite. Fiez-vous à moi pour la mener à bonne fin. Mme Strélitzky est une excellente personne, mais elle est d’un caractère faible ; et elle ne saurait, livrée à ses propres forces, sortir victorieuse d’un conflit avec son fils. Heureusement que je suis là pour lui venir en aide. Je ferai entendre au comte Féodore qu’elle n’est pas en état d’être contrariée, et qu’il faut lui passer ses fantaisies. Ce jeune aristocrate, par ailleurs dur jusqu’à la férocité, a pour sa mère une sollicitude vraiment touchante. Vous verrez qu’il en passera par où nous voudrons.

Je le priai de bien vouloir me tenir au courant de ce qui surviendrait. Il me le promit. Ce ne fut point par lui, pourtant, mais par Mme Strélitzky elle-même, que j’appris la fin de l’aventure. Un matin, je reçus d’elle un billet m’invitant à l’aller voir. Je m’y rendis aussitôt. Elle commença par me remercier du courage que j’avais montré en lui révélant ce qu’elle avait un si haut intérêt à savoir. Puis, elle me fit connaître qu’elle avait suivi les conseils du docteur, et que l’adoption de Sacha était chose accomplie.

Je la félicitai de sa bonne action, et curieux de l’attitude du comte Féodore en la circonstance, j’osai lui demander si son fils n’avait soulevé aucune objection à la réalisation de son désir.

— Aucune, me répondit-elle. Au contraire, il m’en a facilité l’exécution. C’est lui qui, spontanément, s’est offert à me représenter dans toutes les démarches à faire. Je lui ai donné carte blanche. Vous voyez que son appui ne m’a pas fait défaut.

Je lui exprimai le désir de recevoir de temps en temps des nouvelles de l’orpheline. Elle me le promit et tint parole. Ces nouvelles, malheureusement, n’étaient point excellentes. Mme Strélitzky se plaignait des pénibles scènes que la présence de la petite Sacha provoquait dans sa famille. Ses enfants opposaient à la nouvelle venue une hostilité systématique : Mme Strélitzky en était navrée.

Soudain, ses lettres cessèrent. J’écrivis. Je ne reçus pas de réponse. Maintenant, je comprends ce silence : Mme Strélitzky était morte.

— Et Sacha est restée seule au milieu de ses frères et sœur adoptifs, qui lui firent un accueil si hostile ! dit lentement Nicolas Rumine.

— Fasse le ciel qu’elle ait su trouver le chemin de leur cœur ! répondit M. des Essarts. Elle était la plus mignonne petite qu’on pût voir : elle ressemblait à sa mère. Si la jeune fille a tenu ce que promettait l’enfant, elle doit être fort belle.

— Elle est jolie, en effet, concéda Mme Boutourline du bout des lèvres.

— Oh ! elle est mieux que jolie ! s’écria avec enthousiasme la petite Mme Rumine. Micha vous le dira comme moi… N’est-ce pas, Micha ? fit-elle, se tournant vers son frère. Nous étions, lui et moi, au jardin, quand elle a passé, ce matin, expliqua-t-elle. Micha n’a pu retenir son admiration : « Quel délicieux modèle pour un peintre ! » a-t-il dit.

Tous les regards se portaient sur Michel. Ennuyé, il haussa les épaules, d’un mouvement qui signifiait :

— Ai-je dit cela, vraiment ? Je ne m’en souviens plus.

— Ah ! que j’aurais eu du plaisir à la revoir ! reprit M. des Essarts.

— Monsieur, dit Mme Yermoloff, c’est un plaisir qu’il m’est facile de vous procurer.

Et, avec son plus gracieux sourire, elle expliqua que Sacha, chaque matin, se rendait chez elle, pour prendre part aux leçons de sa fille. Elle la retiendrait, le lendemain, au déjeuner, auquel M. des Essarts serait également convié. Il pourrait ainsi la voir et lui parler, tout à son aise.

Si tentante que fût l’invitation, M. des Essarts la déclina. Son séjour en Russie était limité, et il devait, sans faute, quitter Aloupka le lendemain, à la pointe du jour.

La conversation roula longtemps encore sur les Strélitzky et il était assez tard lorsque Mme Yermoloff se retira. Tandis qu’elle regagnait en voiture son domicile, en se rappelant tout ce qu’elle venait d’entendre, elle se demandait par quels moyens elle pourrait bien détacher du comte Féodore sa jolie petite Olga.

Quoi qu’elle eût dit, le jour même, à sa fille, de l’indifférence du comte, elle n’en était pas si convaincue qu’elle avait voulu le paraître. Au contraire. Elle le savait sensible à la beauté des femmes ; et les charmes d’Olga augmentaient de jour en jour.

Pour le moment, il était évident qu’il ne voyait encore en elle qu’une enfant, mais le jour approchait où l’entrée de la jeune fille dans le monde, et les succès qu’elle ne manquerait pas d’y remporter, lui ouvriraient les yeux. Que ferait-il alors, se sachant distingué par elle ?…

Mme Yermoloff sentait le danger et voulait le conjurer à tout prix. L’éloignement d’Olga serait le meilleur remède, pensait-elle. Mais M. Yermoloff consentirait-il à se séparer de sa fille qu’il adorait ?

Mme Yermoloff se promit de lui en parler, à la première occasion.

CHAPITRE DIXIÈME

LES ÉPOUX YERMOLOFF
NE SONT
PAS D’ACCORD

Le dîner était prêt depuis longtemps, lorsque Mme Yermoloff rentra, et l’on n’attendait plus qu’elle pour se mettre à table. Rien dans l’attitude d’Olga, ni dans celle de Miss Lilian, ne lui laissa soupçonner les événements dont sa maison avait été le théâtre pendant son absence ; et elle avait elle-même de trop graves sujets de préoccupation pour songer à interroger les deux jeunes filles sur l’emploi de leur temps.

Le prochain départ de Pierre, qu’elle leur annonça, fit tous les frais de la conversation pendant le repas. Contrairement à son habitude, Olga était taciturne. Elle avait un violent mal de tête, dit-elle, pour expliquer son manque d’entrain et d’appétit. Lorsqu’on sortit de table, elle demanda la permission de se coucher, qui lui fut immédiatement accordée. Peu après, Miss Lilian se retira aussi, et Mme Yermoloff resta seule à attendre le retour de son mari.

Enfin M. Yermoloff fit son apparition. Il avait eu de son côté une journée mouvementée, et il s’apprêtait à raconter à sa femme ses nombreuses aventures, mais elle lui coupa la parole :

— Tout cela est fort intéressant, mon cher, je n’en doute pas. Mais nous en reparlerons demain… Aujourd’hui j’ai à vous entretenir de choses d’une extrême gravité.

Et, sans perdre de temps, elle lui raconta la rencontre qu’elle avait faite, chez les Rumine, de ce M. des Essarts, qui connaissait si bien le passé des Strélitzky. Elle répéta tout au long l’histoire qu’il avait contée, insistant avec complaisance sur cette violence native qui rendait les Strélitzky criminels, lorsque leurs passions déchaînées rencontraient quelque obstacle. Le comte Caïn avait tué, Alexandre avait tué…

— Vous admettrez, mon cher, conclut-elle, que cette famille n’a rien, dans son passé, qui soit rassurant pour l’avenir.

— Ah, bah ! fit M. Yermoloff, en haussant les épaules. Allez-vous croire tout ce que vous a dit ce Français ?

— Voudriez-vous, par hasard, insinuer que Français soit synonyme de menteur ? questionna, d’un ton agressif, Mme Yermoloff, qui était Française d’origine.

— Dieu m’en garde ! s’écria avec conviction M. Yermoloff, s’apercevant qu’il avait gaffé, selon son habitude, et désireux d’amadouer son irascible compagne. Mais, dans le cas particulier, ma chère Rose, vous avez eu affaire à quelqu’un qui avait beaucoup d’imagination.

— Naturellement ! Tout ce qui est défavorable aux Strélitzky est, à vos yeux, du domaine de la fantaisie… Il n’y a que le comte Féodore qui dise toujours la vérité ! riposta Mme Yermoloff, avec une ironie pleine d’aigreur. Mais vous avez tort de le croire comme l’Évangile, votre ami Féodore ! Je voudrais que vous eussiez entendu ce M. des Essarts parler de lui. Il le tient pour un méchant homme, dur et cruel sous ses dehors aimables, et je suis tout à fait de son avis. Ah ! vraiment, Wassili Wassiliévitch, je crains que vous n’ayez là un bien triste ami ! Et, quand je songe à Olga, je déplore qu’il soit admis dans notre intimité. Oui, sa présence me paraît un vrai danger pour notre fille…

— Vous voulez rire, ma chère.

— Du tout. Je suis très sérieuse. Songez donc, Wassili Wassiliévitch, qu’Olga a seize ans. À cet âge, on est romanesque ; on a l’imagination inflammable. Olga voit Strélitzky beaucoup trop souvent. Elle l’admire ; elle en fait son héros, son idéal.

— Et quel mal voyez-vous à cela, ma chère ? Mais c’est tout naturel ! C’est de son âge ! Vous aussi, j’en suis sûr, dans votre jeunesse…

Un regard courroucé de Mme Yermoloff lui coupa la parole :

— Quand vous déshabituerez-vous de cette sotte manie de me parler de ma jeunesse comme d’une chose passée ? Je ne suis pas encore une antiquité. Je vous prie de le croire.

Wassili Yermoloff se mordit les lèvres et se tint coi. Sa femme poursuivit de la même voix irritée :

— Je dois vous dire que j’ai eu aujourd’hui un entretien fort grave avec Olga. Cette enfant est folle, ce qui ne m’étonne pas, étant donné qu’elle est votre fille !… Elle s’est fourré ce Strélitzky dans la tête. Vous savez comme elle est obstinée. Elle serait capable de l’accepter s’il la demandait.

— Fichtre ! Je crois bien. Elle pourrait tomber plus mal. Strélitzky est un superbe parti : un vrai Crésus !

— Toujours la richesse ! Vous parlez comme Olga, c’est-à-dire comme deux écervelés que vous êtes ! Heureusement que je suis là, moi, pour vous empêcher de faire des sottises. Mettez-vous bien ceci dans la tête, Wassili Wassiliévitch : Strélitzky n’est absolument pas le mari qu’il faut à votre fille. J’ai dit aujourd’hui à Olga qu’elle ne devait pas songer à lui ; et, du coup, l’humeur de cette malheureuse enfant a complètement changé. Ce soir, elle n’a presque pas touché au dîner, et, pendant tout le repas, elle n’a pas prononcé plus de trois mots. On ne la reconnaissait plus… Comment expliquez-vous cela ?

— Moi ? Comment voulez-vous que je l’explique ?… fit M. Yermoloff, embarrassé.

— Grand Dieu ! Quel psychologue !… Comment ? Après tout ce que je viens de vous dire, vous ne comprenez pas que ce subit accès de tristesse montre qu’elle est follement entichée de ce Strélitzky ? Il n’est que temps d’agir, vous dis-je ! et j’espère bien, Wassili, que vous n’hésiterez pas à employer les grands remèdes, comme il est de votre devoir…

— Que voulez-vous dire, ma chère ?

— Je veux dire qu’il faut que nous éloignions Olga pour un temps… puisque nous ne pouvons fermer notre porte à ce Strélitzky !

— Éloigner Olga ! – M. Yermoloff en était tout effrayé. – Mais, ma chère Rose, vous n’y pensez pas ? Que deviendrai-je sans elle ? Elle est le soleil de ma vie, la joie de mon cœur, mon trésor. Elle absente, la maison serait vide, affreusement. J’y mourrai d’ennui…

— Et moi donc ?… Comptez-vous pour rien ma présence ? Ah ! heureusement que je ne suis pas jalouse ! Autrefois, c’était moi qui étais votre trésor, votre rayon de soleil… Vous avez bien changé, Wassia !

Et Mme Yermoloff, tirant son mouchoir, s’essuya les yeux. Le bon M. Yermoloff se sentit le cœur tout remué :

— Vous m’avez mal compris, chère amie. Je ne voulais pas dire que j’aime Olga plus que vous ; cela ne serait pas possible. Mais notre fille, avec sa jeunesse, sa gaîté, sa grâce…

— A mille fois plus de charmes que moi qui suis vieille, maussade et laide ! acheva Mme Yermoloff avec colère. Je vous remercie de la comparaison flatteuse. En vérité, on ne saurait être plus galant !…

Le malheureux M. Yermoloff, voyant que tout tournait à sa confusion, prit le parti de ne plus souffler mot. C’était un moyen qui ne manquait jamais son effet. Au bout de cinq minutes, Mme Yermoloff, exaspérée de parler à « une bûche » – c’est ainsi qu’elle s’exprimait – s’en alla en claquant la porte.

CHAPITRE ONZIÈME

OLGA A UNE IDÉE LUMINEUSE

La nuit porte conseil.

Le matin qui suivit cette journée mouvementée, Olga se leva, bien résolue à réparer les fautes commises la veille, car, pour avoir si piteusement échoué dans ce rôle de protectrice de Sacha qu’elle avait eu l’ambition de jouer, elle ne se sentait ni découragée, ni même confuse.

Ce fut avec impatience qu’elle attendit l’arrivée de son amie, afin de l’interroger sur ce qui s’était passé chez les Strélitzky, et de décider, après l’avoir entendue, de ce qu’il conviendrait de faire. Mais la matinée s’écoula sans que Sacha parût. Ceci ne laissa pas de troubler quelque peu la quiétude de la petite Yermoloff, mais elle se mit à réfléchir et, comme toujours, ses réflexions prirent le tour optimiste qui était conforme à sa nature.

« En somme, se dit-elle au bout d’un moment, je n’ai pris en main les intérêts de Sacha que pour servir ceux des Strélitzky. Si les événements m’ont trahie, il faudrait avoir bien mauvais caractère pour m’en vouloir, lorsque j’aurai exposé quelles étaient mes intentions. »

Et elle décida qu’il y avait urgence pour elle de s’expliquer avec le comte Féodore. Ce n’était pas chose facile. Très vraisemblablement Strélitzky ne se rendrait plus à un appel fait au nom de M. Yermoloff.

« Ah, bah ! se dit Olga. Je ferai comme Mahomet. Ne disait-il pas, cet homme, que, puisque la montagne ne venait pas à lui, c’est lui qui irait à elle ?… Eh bien ! je vais me rendre chez le grand Féodore. Mais comme maman refuserait sûrement de me le permettre, il faut que j’y aille en cachette, cet après-midi, pendant qu’elle fera ses visites. »

Aussi, quand sonna l’heure de la promenade, profitant de l’absence de Mme Yermoloff, Olga annonça-t-elle à Miss Lilian que sa mère l’avait chargée d’un message à porter chez les Rumine et qu’elles allaient s’y rendre.

La propriété des Rumine, voisine de celle des Strélitzky, était passablement éloignée de celle des Yermoloff. Il faisait chaud et cette promenade n’avait rien d’agréable. La route était poussiéreuse. Le soleil dardait ses rayons. Escortées d’un domestique tartare, qui les suivait à dix pas, les deux jeunes filles marchaient en silence, car elles se boudaient depuis la veille.

Miss Lilian, à la dérobée, observait sa compagne. Le notable changement qui s’était fait dans l’humeur d’Olga ne lui avait pas échappé, mais elle l’attribuait à une tout autre cause que Mme Yermoloff. Dans l’opinion de Miss Lilian, c’était la honte qui accablait son élève.

« Elle est confuse de sa conduite d’hier, pensait-elle, et il y a de quoi l’être, il faut l’avouer. Je suis curieuse de voir comment elle se comportera vis-à-vis du comte Strélitzky quand il reviendra chez ses parents. Il doit lui en vouloir furieusement. Voilà Sacha qui n’est pas venue, ce matin, à la leçon, sans doute parce qu’il le lui a défendu. Ah ! je comprends bien qu’il ne veuille pas que sa sœur entretienne des rapports d’amitié avec une enfant aussi mal élevée qu’Olga ! Et dire que c’est justement à lui qu’elle voulait plaire. Ah ! vraiment, elle n’a pas été habile, malgré la bonne opinion qu’elle a d’elle-même ! »

Et, non sans un secret plaisir, Miss Lilian se disait que l’aventure de la veille – toute regrettable qu’elle fût – avait du moins servi à renseigner le comte Strélitzky sur les multiples défauts d’Olga. « Il la connaît maintenant ! Ce n’est pas lui qui fera la bêtise de l’épouser, toute jolie qu’elle est ! »

À ce moment, la voix d’Olga la tira de ses réflexions :

— Nous voici arrivées à la campagne des Strélitzky, disait-elle. Je veux y entrer.

— Chez les Strélitzky ? Pour quoi faire ? s’écria Miss Lilian en fronçant le sourcil.

— Pour dire deux mots au comte Féodore… Mon Dieu ! Miss Lilian, ne prenez donc pas cet air sévère ; je vais tout vous expliquer… Depuis hier, j’ai beaucoup réfléchi, et je comprends maintenant que, pour rendre service à cette sotte de Sacha, j’ai offensé le comte Strélitzky. Cela m’ennuie pour plusieurs raisons. D’abord, je crains qu’il ne se plaigne de moi à mes parents, ce qui attirerait sur ma malheureuse personne toutes sortes de calamités. Et puis, il y a cela aussi que je regrette ce que j’ai fait et que j’éprouve le besoin de le lui dire.

— C’est cela ! Et vous lui demanderez pardon, sans doute ? fit Miss Lilian, avec un rire moqueur. Après l’avoir traité comme vous l’avez fait, vous irez vous humilier devant lui ! Et votre fierté, mademoiselle Olga, où la mettez-vous ? Vous le détestiez, disiez-vous hier.

— Et je le pensais, hier, en le disant, répondit Olga, sans se déconcerter. Mais aujourd’hui, je pense tout autrement. Cela m’ennuie qu’il soit fâché contre moi. C’est peut-être drôle, ce changement dans mes idées ; mais, enfin ! c’est comme cela : je préfère me raccommoder avec lui.

Miss Lilian avait l’air très mécontente :

— J’espère que tout cela n’est qu’une plaisanterie, mademoiselle Olga ?

— Du tout, du tout ! C’est très sérieux.

— À votre âge, on ne se rend pas ainsi chez un gentleman, et chez un gentleman non marié encore ; ce serait par trop inconvenant.

— Inconvenant ou pas, peu m’importe ! Il faut que je lui parle, fit Olga et, se dirigeant d’un pas délibéré vers la propriété Strélitzky, elle sonna à la grille.

Une colère froide s’empara alors de la jeune Écossaise :

— C’est bien, mademoiselle, dit-elle. Puisqu’il en est ainsi, mon devoir est tout indiqué. Je vais retourner seule à la maison et ferai connaître à Mme Yermoloff votre étrange conduite.

— Naturellement ! Vous cherchez toujours à me faire gronder ! Mais maman ne vous croira pas. Je lui expliquerai en rentrant que j’ai voulu demander chez les Strélitzky pourquoi Sacha n’est pas venue ce matin, et que vous avez refusé de m’accompagner. C’est vous qui serez grondée. Et puis, vous savez, je dirai aussi au grand Féodore quelle rapporteuse vous faites, et il aura de vous une belle opinion !

Miss Lilian allait riposter. Mais l’arrivée du concierge l’en empêcha. Dans son désarroi, elle prit le parti de suivre Olga, mettant tout son espoir dans la pensée que le comte Féodore ne serait pas à la maison.

Hélas ! Il y était. Et, lorsqu’il apprit quelle visiteuse le demandait au salon, il s’y rendit avec empressement.

Olga s’avança au-devant de lui. Malgré son audace, le cœur lui battait un peu. Quel accueil allait-il lui faire ? Elle le regarda, et ce regard suffit à la rassurer. Quoiqu’il eût, comme d’habitude, le visage impénétrable, un instinct secret avertissait la petite Yermoloff qu’il était charmé de la voir.

— Ma visite vous surprend, n’est-ce pas, Féodore Serguiévitch ? commença-t-elle. Mais il fallait que j’eusse avec vous une explication au sujet de ce qui s’est passé hier. Je suis venue à l’insu de maman. Ma gouvernante seule est dans le secret et m’accompagne.

— Votre gouvernante ? répéta le comte Féodore, et ses yeux firent le tour du salon. Il ne voyait Miss Lilian nulle part.

Olga indiqua du doigt une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur une terrasse :

— Elle est là, dit-elle. Je ne voulais pas qu’elle assistât à notre entretien. Je lui ai dit de se promener un peu là, dehors, pendant que je vous parlerais.

Tandis que, gravement, elle donnait cette explication, le visage de Strélitzky prenait cette expression amusée qu’il avait déjà eue, la veille, en la regardant.

Olga se sentit froissée : elle ne voulait pas être traitée en enfant.

— Qu’avez-vous donc à rire et à vous moquer ? s’écria-t-elle d’une voix irritée. Vous savez bien que je ne peux pas supporter de vous voir ricaner : cela m’agace horriblement ! Cessez donc, je vous prie ; sinon je prévois que nous allons recommencer à nous disputer, comme hier !

— Croyez bien que je n’en ai nulle envie, repartit le comte Féodore, et son sourire se fit ironique. Cela a trop mal fini pour moi. Il est vrai qu’aujourd’hui, vous n’avez pas de pierres à votre portée, Olga Wassilievna !

Olga sentit le rouge lui monter au visage, et ses sourcils se contractèrent. Une méchante riposte lui vint aux lèvres. Mais elle se souvint à temps qu’elle était là pour arranger ses affaires. Elle se contint, et ce fut d’une voix presque calme qu’elle dit, en se forçant à le regarder sans colère :

— Pourquoi le prenez-vous sur ce ton avec moi, Féodore Serguiévitch ? Pourquoi me reprocher un moment d’emportement que je suis la première à regretter ? Je n’ai pu fermer l’œil de toute la nuit, tant j’avais de remords…

— Pauvre petite ! dit le comte Féodore avec une feinte compassion.

— Oui. C’est comme je vous le dis. Je m’en voulais mortellement d’avoir fait tout le contraire de ce que je voulais faire. Vous pouvez me croire, Féodore Serguiévitch ; je vous dis la vérité : quand je vous ai mandé, hier, je n’avais nulle intention de vous braver ; je voulais, au contraire, servir vos intérêts. Je venais de rencontrer Sacha en fuite ; je l’avais inutilement engagée à retourner chez vous. Tout ce que j’avais pu obtenir, c’est qu’elle se reposât quelques heures chez notre jardinier. Je comptais employer ce temps pour arranger avec vous son retour à la maison. Puisqu’elle s’était confiée à moi, je ne pouvais pas vous la livrer sans conditions, n’est-ce pas ? J’aurais dû vous expliquer toute cette histoire, hier ; mais je ne sais comment cela s’est fait. Votre attitude m’a mise en colère, tout de suite. Alors… alors je vous ai dit des sottises et je vous ai lancé deux ou trois petites pierres…

Elle le regarda. Il souriait, mais son sourire n’était plus ironique comme tout à l’heure. Plus courageuse, elle continua :

— C’était stupide, c’était méchant, c’était… tout ce que vous voudrez ! Mais enfin, ça m’a échappé ! Maintenant, j’en suis très ennuyée, parce que si, par hasard, ça revenait aux oreilles de maman… ah ! grand Dieu ! Son indignation serait sans bornes. Elle me ferait une scène !… Je vous assure que je n’ose y penser. Alors, je suis venue vous demander, Féodore Serguiévitch, d’avoir la grande bonté de laisser ignorer à maman tout ce qui s’est passé hier.

— Bien ! dit Féodore. Vous pouvez compter sur mon silence. De moi (et il souligna ce moi), madame votre mère n’apprendra rien. Si vous êtes aussi sûre de la discrétion des autres que de la mienne, vous pouvez être parfaitement tranquille.

— Quels autres entendez-vous, Féodore Serguiévitch ? s’écria Olga, alarmée.

— Mais ceux qui vous ont vue à l’œuvre, hier, Olga Wassilievna : votre gouvernante et Sacha, pour ne citer que ces deux-là.

— Ma gouvernante ? Mais elle ne compte pas ! Je saurais bien lui coudre la bouche ! Et quant à Sacha… Ne pourriez-vous pas la faire taire, vous, Féodore Serguiévitch ?

— Faire taire Sacha ? Y pensez-vous, Olga Wassilievna ? Sacha est obstinée. Pour en venir à bout, il faudrait très probablement faire usage des « moyens de torture » que vous réprouvez si fort. Hier encore – je le confesse avec chagrin – je ne me serais fait aucun scrupule d’y avoir recours. Avec mes instincts d’« ogre », je trouvais cela tout naturel. Mais votre éloquence, Olga Wassilievna, a ouvert mon cœur à des sentiments plus humains ; et vraiment, aujourd’hui, j’hésiterais – même pour vous servir – à « jeter Sacha dans un trou, à la mettre au pain et à l’eau, à la rouer de coups » !

Il lui servait textuellement ce qu’elle lui avait dit la veille !

Olga laissa échapper une exclamation de dépit :

— Si j’avais su que vous étiez aussi vindicatif et méchant, je ne serais pas venue m’exposer à vos sarcasmes, dit-elle en se levant.

Et, quoiqu’il lui en coûtât de partir sans avoir rien obtenu, elle fit deux pas vers la porte-fenêtre pour appeler Miss Lilian.

Le comte Féodore s’était levé, lui aussi ; et il la regardait par derrière. Elle était charmante, cette petite Yermoloff : grande, mince, souple, le geste si gracieux toujours. Ses fins cheveux blonds, frisant autour de sa tête mignonne, l’auréolaient d’or.

Le comte Féodore ne voyait pas son visage, mais il en devinait l’expression désappointée. Et tout à coup, le désir lui vint de faire s’épanouir ce délicieux minois :

— Olga Wassilievna ! dit-il.

Sa voix, en prononçant ce nom, s’était faite singulièrement caressante. Étonnée, Olga se retourna et le dévisagea. Il se tenait debout devant elle dans une attitude respectueuse et grave. Plus trace d’ironie sur ses traits.

— Je vous demande pardon de vous avoir taquinée si longtemps, fit-il, du ton le plus conciliant.

Le cœur d’Olga se mit à battre à grands coups. C’est ainsi qu’elle aimait à le voir : avec cette attitude de force tranquille, et cette expression de bonté sur son visage. Et, en ce moment, le charme opérait plus fortement encore, parce qu’elle sentait que c’était pour elle, pour elle seule, qu’il se faisait si doux.

— Ah ! tout cela n’était qu’un jeu ? Oh ! le méchant ! dit-elle, cherchant à cacher son émoi sous un ton grondeur.

— Je vous demande pardon, répéta-t-il.

À le voir s’humilier devant elle, Olga ressentait une satisfaction orgueilleuse. Mais, en apparence, elle ne désarmait toujours pas.

— Et hier ? C’était peut-être aussi pour me taquiner que vous m’avez poussée à bout ?

— Hier, il y avait un malentendu entre nous. Je vous croyais envoyée par Sacha, et je n’étais nullement disposé à accepter ses conditions, irrité contre elle comme je l’étais, car il faut que vous le sachiez, Olga Wassilievna, son escapade aurait pu causer un grand malheur : ma sœur Natalie a eu, en l’apprenant, une de ces crises cardiaques auxquelles elle est sujette, et dont l’issue risque toujours d’être mortelle.

Tandis qu’il s’expliquait de cette voix profonde qui n’était pas son moindre charme, Olga s’était remise de son trouble, et son visage avait repris son expression habituelle :

— Un malentendu ?… Oui, vous avez raison, dit-elle. Ce n’était qu’un malentendu, et le voilà dissipé. Ah ! quelle bonne idée j’ai eue de venir m’expliquer avec vous ! C’est un peu inconvenant, peut-être. Miss Lilian me l’a dit : « On ne se rend pas, à votre âge, chez un gentleman non marié ! » Mais moi, je me moque des convenances. J’aime les situations franches, et je suis enchantée que nous soyons raccommodés, car c’est une chose entendue, je ne vous en veux pas, et vous, vous ne m’en voulez pas non plus, n’est-ce pas, Féodore Serguiévitch ? insista-t-elle en le regardant dans les yeux de cet air à la fois effronté et câlin qui était irrésistible.

— Je ne vous en veux pas du tout.

— Et vous m’aiderez à tout cacher à maman ?

— Je vous aiderai. Mme Yermoloff ne saura rien. Ma présence chez le jardinier peut s’expliquer sans votre intervention. J’ai dit à cet homme qu’on avait vu Sacha entrer chez lui. « On » n’est pas nécessairement « vous ». Quant à Sacha, elle ne se doute de rien.

— Ah ! tant mieux ! Je tremblais qu’elle ne me soupçonnât de l’avoir trahie. Me voici rassurée ; et je me réjouis de la voir, demain… car vous la laisserez venir chez nous, demain, n’est-ce pas, Féodore Serguiévitch ?

— Cela, je ne puis vous le promettre, Olga Wassilievna. Sacha garde le lit, et je ne sais quand elle pourra se lever.

— Le lit ? Et pourquoi garde-t-elle le lit ?

— Parce qu’elle a un peu de fièvre. Son équipée l’a exténuée.

— Et dites-moi, Féodore Serguiévitch, dites-moi vite que vous ne vous êtes pas vengé sur elle des pierres que je vous ai si méchamment lancées ?

Elle le regardait avec un petit air anxieux qui lui allait à ravir.

— Décidément, vous me tenez pour un barbare ! fit-il, souriant avec bonhomie. Non. Rassurez-vous. La seule vengeance que j’exerçai sur elle fut de lui faire donner les soins que réclamait son état.

— Et vous n’en exercerez pas d’autre ? Promettez-le moi !

— Je vous le promets.

— Voilà qui est bien ! déclara-t-elle, enchantée. Vous êtes très bon. C’est pourquoi je vous… – Elle s’interrompit brusquement et rougit. – Maintenant, il ne me reste plus qu’à voir Sacha, ajouta-t-elle sans le regarder.

— Bien volontiers, si elle peut vous recevoir.

— Pas de si, Féodore Serguiévitch ! Il faut que je voie Sacha. C’est à cause de maman. Je suis venue ici sans qu’elle le sache, mais Miss Lilian serait bien capable de le lui dire. Elle est si rapporteuse, Miss Lilian ! Et maman me demandera ce que je suis venue faire chez vous. Je répondrai tout naturellement que j’étais inquiète au sujet de Sacha et que je voulais avoir de ses nouvelles. Mais maman ne se contentera pas de cela. Elle voudra savoir qui j’ai vu et à qui j’ai parlé. Elle est comme cela, maman !… elle est d’une curiosité !… Si je lui dis que c’est vous qui m’avez reçue… ah ! grand Dieu ! je la vois d’ici : elle se mettra dans une colère terrible, épouvantable ! Alors je préfère lui dire tout de suite que j’ai vu Sacha, sans parler de vous. Vous comprenez ?

— Très bien ! dit Féodore, un éclair amusé dans le regard. Je vais vous faire conduire chez Sacha.

Au moment de sortir, Olga se retourna :

— C’est bien vrai, Féodore Serguiévitch, que vous ne m’en voulez pas, pas du tout ? Vous n’avez vraiment aucune arrière-pensée contre moi ?

Pour toute réponse, il s’inclina sur la petite main qu’elle lui tendait, et y mit un baiser. C’était la première fois qu’il le faisait…

CHAPITRE DOUZIÈME

VISITE À SACHA

Un instant plus tard, Olga était introduite chez son amie. Comme l’avait dit Féodore, Sacha était au lit. Olga fut frappée de sa pâleur et de l’altération de ses traits. On eût dit qu’elle avait maigri depuis la veille.

Très émue, la petite Yermoloff se jeta à son cou et la couvrit de baisers. Sacha la considérait avec surprise :

— Toi ici, Olga ? Qui t’a laissée entrer ?

— C’est ton grand frère.

— Féodore ? Tu as vu Féodore ?… Oh ! Olga, que t’a-t-il dit ? Est-il très fâché contre moi ?

Une expression d’effroi se lisait sur son visage.

— Non, non, rassure-toi, petite poltronne. Il est dans les meilleures dispositions à ton égard. Je viens de lui faire un éloquent sermon. Tu n’as rien à craindre de lui, ni des autres Strélitzky. Il m’a promis qu’on te pardonnerait.

— Vraiment ? Oh ! Olga, que tu es bonne ! Tu es réellement mon ange gardien, comme tu le disais hier. Jamais je n’oublierai ce que tu as fait pour moi. Quel excellent cœur tu as, Olga !

Olga se sentait tout à la fois embarrassée de ces éloges qu’elle sentait si peu mérités, et heureuse de voir que son amie n’avait aucun soupçon de sa trahison de la veille.

— Là, là, calme-toi, petite sentimentale ! dit-elle, en l’embrassant pour cacher sa confusion. Et raconte-moi bien vite comment il se fait que je te retrouve ici, après t’avoir laissée hier dans le pavillon du jardinier, où il était convenu que tu passerais la nuit ?

— Le jardinier ne t’a donc pas dit que Féodore est venu me chercher ?

Olga rougit :

— Le jardinier est un âne ! Je n’ai rien pu comprendre à son galimatias.

— Eh bien ! je te raconterai comment les choses se sont passées. Mais n’attends pas de moi un récit détaillé. J’avais si mal à la tête, hier, que je ne faisais attention à rien. Tout ce que je me rappelle, c’est que je restai longtemps étendue sur un divan, après que tu m’eus quittée ; puis Féodore vint et m’ordonna de le suivre.

— Avait-il l’air fâché ? Te gronda-t-il bien fort ?

— Non. Il me dit seulement : « Tu vas rentrer avec moi ! » et il me regarda de ses yeux si durs… Je voulus me lever pour le suivre, mais les forces me manquèrent et je perdis connaissance.

— Pauvre Sacha ! s’écria Olga, en lui prenant la main qu’elle serra avec force.

— Quand je revins à moi, continua Sacha, Féodore n’était plus là. Le jardinier me dit qu’on viendrait me chercher avec une voiture. Je souffrais tant, vois-tu, que je ne m’inquiétais de rien. Je me trouvai ici sans savoir comment. On me coucha, on me fit prendre des poudres, et ces atroces douleurs, que j’avais dans la tête, cessèrent enfin… Mais je me sens encore si lasse, si faible…

— Ma pauvre Sacha ! Que cela me peine de te voir dans ce lit ! Mais demain, tu seras tout à fait guérie. Peut-être pourras-tu venir à la leçon ? Si tu savais comme je m’ennuie sans toi !

— Tu es bien bonne, Olga. Mais si tu m’aimes, ne souhaite pas que je guérisse… Souhaite plutôt que je meure.

Jamais la petite Yermoloff n’avait entendu formuler un souhait pareil.

— Comment peux-tu parler ainsi, Sacha ? s’écria-t-elle, indignée. Mourir ! Quelle chose affreuse !

— Non, non, mourir n’est pas affreux. Ce qui serait affreux pour moi, c’est de vivre ici quand Pierre n’y sera plus. Tu sais… tu sais qu’il va partir ?

— Oui. Maman me l’a dit, hier.

— Mon Dieu ! que deviendrai-je sans lui ? J’ai pu supporter mon sort aussi longtemps qu’il était là pour m’encourager. Quand il n’y sera plus…

— Tu es donc bien malheureuse chez les Strélitzky ? questionna Olga à voix basse.

Sa curiosité était excitée au plus haut point.

— Oh ! oui, bien malheureuse ! répéta Sacha, dont les yeux se remplirent de larmes.

— Qu’est-ce qu’ils te font donc ? Est-ce qu’ils ne te donnent pas à manger à ta faim ? Est-ce qu’ils t’enferment la nuit dans une cave, peut-être ?

— Non, non, ce n’est pas cela ! Ce n’est pas cela ! s’écria Sacha à travers ses larmes. Je mange à leur table… et j’ai un bon lit, comme tu le vois.

— Alors de quoi te plains-tu, petite nigaude, si tu as chez eux tout ce qu’il te faut ?

— Non, Olga, je n’ai pas tout ce qu’il me faut. Je ne peux pas t’expliquer, mais je sais bien que j’aimerais mieux, plutôt que d’être ici, bien habillée et bien nourrie, vivre avec Pierre, en dormant à la belle étoile, en n’ayant qu’un croûton de pain à manger, et des haillons pour me couvrir…

— Quelles bêtises, pauvre Sacha ! Pour sûr, la fièvre te trouble le cerveau !

— Non, non. Ce que je dis aujourd’hui, je le pense toujours. Cela te paraît drôle parce que tu as de bons parents qui te comblent de caresses. Mais moi, je ne suis pas choyée comme toi. Mes frères et ma sœur ne m’aiment pas. Ils sont si méchants ! Si tu savais…

— Oui, oui. Je sais que les jumeaux ne valent rien…

— Oh ! il n’y a pas que les jumeaux. Ils ont la main leste, c’est vrai ; mais, contre eux, j’ose me défendre ; je peux leur rendre les coups qu’ils me donnent… Mais avec Natalie, c’est tout autre chose. Elle est bien plus méchante, elle, que les jumeaux. Si tu savais toutes les misères qu’elle me fait ! Elle n’est heureuse que quand elle peut me dire quelque chose qui me peine. Quand elle parle de moi, elle ne m’appelle jamais que « la créature » ; elle cherche toutes les occasions de me prendre en faute ; elle me provoque de toutes manières, et il faut que je me laisse injurier et frapper par elle sans dire un mot, sans faire un geste pour me défendre. Même quand je supporte tout, elle n’est pas satisfaite : elle me reproche mon air maussade. Comme si je pouvais être gaie, quand il faut toujours me contraindre !

— Pauvre Sacha ! Est-ce possible ? Je te plains de tout mon cœur, va… Mais écoute, il ne faut pas supporter tant de méchanceté. Il faut te plaindre à Féodore.

— À Féodore ? Oh ! non ! Je n’oserai jamais. Et, même si j’osais, ce serait bien inutile. Il approuve toujours tout ce que fait Natalie.

— Il l’aime donc beaucoup ?

— Oh ! oui. Il est toujours si bon pour elle ! Il la comble de cadeaux, il exige que tout le monde lui obéisse.

« Voilà comme il sera avec sa femme ! » songea Olga, et son visage, un moment assombri, se rasséréna à la pensée du mari charmant qu’elle aurait.

— Moi, il ne m’aime pas, continua Sacha plaintivement.

— Pourquoi donc ne t’aime-t-il pas ?

— Je ne sais pas.

Olga se prit à réfléchir.

— Je crois que je comprends ! dit-elle au bout d’un instant, et poussée par un inconscient besoin d’excuser son grand Féodore. Il ne t’aime pas parce que tu n’es pas sa sœur. Tu ne lui es rien, tu sais. Il n’est pas plus ton frère qu’il n’est le mien. Tu es la fille de son beau-père, tout simplement ; la demi-sœur des jumeaux. Tu vois que je suis bien informée. J’ai assez entendu parler de cela chez nous, pardi ! Et puis, tu sais, peut-être qu’il te méprise à cause de cette femme que personne n’a connue ici, et qui était ta mère. Peut-être qu’elle n’était qu’une serve…

Les yeux de Sacha s’étaient remplis de larmes. À cette vue, Olga comprit soudain la cruauté des paroles qui venaient de lui échapper :

— Oh ! Sacha, pardonne-moi ! s’écria-t-elle en se jetant avec impétuosité au cou de son amie et en l’étouffant presque sous ses baisers. Pardonne-moi ! Je suis étourdie, affreusement étourdie. J’oublie toujours ce que je dois taire devant toi. Mais tu sais bien, ma chère Sacha, que je ne voulais pas te faire de la peine. Je t’aime trop pour cela !

Elle continuait à la couvrir de caresses. Sacha se laissait faire. Elle semblait tout d’un coup très lasse :

— Je crois que je ferais bien de dormir un peu, dit-elle. J’ai de nouveau très mal à la tête…

— C’est moi qui t’ai fatiguée, pour sûr ! s’écria Olga. Je ne vaux rien auprès des malades, maman me le répète constamment. Eh bien ! je vais partir et te laisser reposer. Mais auparavant, petite Sacha chérie, écoute ce que je vais te dire : ne souhaite plus de mourir. Je sais un moyen – un moyen infaillible – de te tirer d’ici. Aie seulement confiance en moi. Hâte-toi de guérir et tu verras. Je te promets que dans six mois, il n’y aura pas à Aloupka de créature plus heureuse que toi ! Là, es-tu contente ?

— Que le Ciel t’entende ! soupira Sacha.

Lorsque Olga se retrouva sur la route avec Miss Lilian, son visage rayonnait de satisfaction.

— Ah ! chère Miss Lilian ! Que je suis enchantée de ma visite aux Strélitzky ! Ah ! je n’ai pas perdu mon temps, allez, cet après-midi ! J’en ai abattu de la besogne !… J’ai vu le grand Féodore et j’ai si bien arrangé mes affaires qu’il m’a baisé la main et que bientôt je l’aurai à mes pieds ! J’ai vu Sacha, malade et malheureuse, et je l’ai consolée en lui promettant d’arranger les siennes, d’affaires. Il ne faut pas être égoïste, et ne penser qu’à soi, n’est-ce pas, Miss Lilian ? Il faut aussi penser aux autres, et faire leur bonheur quand on le peut. Je vais m’occuper de celui de cette pauvre Sacha. Vous allez voir, Miss Lilian, les belles choses que je vais faire ! Il m’est justement venu une idée lumineuse…

— Vous feriez mieux, mademoiselle Olga, de ne pas trop vous fier à vos idées lumineuses, répondit Miss Lilian, avec froideur. Vous savez par expérience qu’on ne fait souvent que des bêtises quand on veut se mêler des affaires des autres.

— Ah ! c’est à cause de ce qui est arrivé hier que vous dites cela. Mais vous avez tort, Miss Lilian. Il n’y a pas de comparaison entre ce que j’ai fait hier et ce que je me propose de faire.

— Et serait-il permis de vous demander ce que vous vous proposez de faire ?

— Eh ! certainement. Vous savez que Pierre et Sacha s’aiment d’« amour tendre » comme dit la fable ? Eh bien ! je vais m’occuper de les marier.

— Les marier ! Mais, mademoiselle Olga, êtes-vous folle ? On ne se mêle pas de marier les autres, ainsi. Cela ne se fait pas.

— Et pourquoi ne le ferait-on pas ? quand ils ne sont pas capables d’en venir à bout tout seuls, et que c’est le seul moyen de faire leur bonheur ? Ce n’est pas une folie que de les aider, c’est une bonne action, je le sais bien, et je vous prie, Miss Lilian, de ne pas me contredire. Vous n’entendez absolument rien aux affaires, vous, surtout aux affaires d’amour !

Brutalement réduite au silence, Miss Lilian se résigna à garder pour elle ses réflexions.

« Espérons que cette sotte idée lui sortira toute seule de la cervelle ! » se disait-elle en suivant Olga.

Mais son front restait soucieux.

Les circonstances, décidément, favorisaient la petite Yermoloff. La première personne qu’elle aperçut en arrivant chez elle fut Pierre Kamensky. Il était venu rendre visite à Mme Yermoloff, et, ayant appris qu’elle était sortie pour une courte promenade, il s’était installé au salon pour y attendre son retour.

— Vous ici, Pierre ? s’écria Olga, courant à lui, toute joyeuse. Ah ! c’est le bon Dieu qui vous envoie, pour sûr ; j’ai justement à vous parler d’une chose très importante, et qui vous intéresse au plus haut point.

— Moi aussi, Olga, j’ai à vous parler.

— Ah ?… Eh bien ! dites d’abord ce que vous avez à dire. Moi, je parlerai ensuite. Voyons, de quoi s’agit-il ?

— Il s’agit de Sacha, dit Pierre, gravement.

— De Sacha ? – Le visage d’Olga rayonna – Je vous écoute, Pierre, dit-elle en prenant place en face du jeune homme et en le regardant de son air le plus engageant.

— Je me fais, dit-il, beaucoup de soucis au sujet de Sacha. Vous savez probablement que je vais quitter Aloupka ?

— Pour sûr, que je le sais. Maman m’en a assez battu et rebattu les oreilles, de votre départ !…

— Je passerai tout l’hiver à Saint-Pétersbourg. La pauvre petite Sacha va se ressentir cruellement de mon absence. Pour égayer sa triste vie, elle n’a, hélas ! que ces deux joies : mon amitié, et ces quelques heures qu’elle vient passer chaque jour auprès de vous.

— C’est peu.

— De ces deux joies, mon départ va encore lui en ôter une.

— La plus douce…

— Olga, vous allez rester l’unique ressource de Sacha. Soyez bonne pour elle. Si vous le voulez, vous pouvez lui être d’un grand secours. Le comte Strélitzky est un ami de votre père ; il permet à Sacha de venir chez vous ; vous êtes du même âge qu’elle. Malgré votre apparence frivole, vous n’avez pas mauvais cœur. Je suis sûr que, si vous saviez la triste existence que lui font les Strélitzky, vous redoubleriez de tendresse envers elle rien que pour la dédommager de ce qu’elle souffre par leur méchanceté. C’est triste, c’est profondément triste pour une enfant de cet âge, d’être toujours rudoyée et humiliée, de ne recevoir jamais aucune marque de tendresse. L’affection que les Strélitzky ne lui donnent pas, il faut qu’elle la cherche et qu’elle la trouve ailleurs, sinon elle s’étiolerait comme une plante privée de soleil… Olga, je compte sur votre bon cœur, quand je ne serai plus ici, pour me remplacer un peu auprès de Sacha…

Olga lui serra la main :

— Merci, Pierre. Merci de la confiance que vous me témoignez. Vous verrez tout à l’heure que je la mérite. Pauvre Sacha ! C’est de tout mon cœur que je la plains ! Elle est, en effet, très malheureuse, chez les Strélitzky. La preuve, c’est qu’elle a tenté, hier, de s’enfuir de chez eux.

— Sacha ? Elle a tenté de s’enfuir ?…

— Oui. Ils l’ont naturellement rattrapée et ramenée dans sa prison. Maintenant elle est au lit et elle a la fièvre…

— La fièvre ? Sacha ?…

Le visage de Pierre était si bouleversé qu’Olga jugea nécessaire de le rassurer :

— Ne vous effrayez donc pas ainsi ! Ce n’est rien de grave, heureusement. Vous pouvez me croire, puisque je viens de lui rendre visite. Elle ne souffre pas ; seulement, elle a des idées noires. Elle voudrait mourir, parce qu’elle ne pourra plus, dit-elle, supporter de vivre chez les Strélitzky, quand vous ne serez plus ici pour l’encourager. Moi, en l’écoutant, je me sentais le cœur tout remué et je ne pouvais m’empêcher de penser que ce serait une fameuse bonne action si l’on pouvait la tirer de leurs griffes…

— Malheureusement, cela n’est pas possible. Elle dépend d’eux. Il n’y a aucun moyen de la soustraire à leur tyrannie…

— Pardon, il y en a un, de moyen. Il y a le mariage. Quand Sacha se mariera, les Strélitzky n’auront plus aucun pouvoir sur elle.

— Mais elle n’est pas encore en âge de songer à cela, dit Pierre subitement renfrogné.

— Comment ? Elle n’est pas encore en âge de songer à cela ? Mais elle a presque seize ans, Pierre ! À cet âge, on peut très bien se marier. Pourquoi n’y songerait-elle pas, puisque c’est pour elle l’unique moyen d’échapper aux Strélitzky ? Et, si elle n’y songe pas, pourquoi ses amis n’y songeraient-ils pas pour elle ?… Voyons, Pierre, ne vous plairait-il point, vous, d’être le sauveur de Sacha ? ajouta-t-elle de sa voix la plus persuasive, en posant sa main sur la main de Pierre.

Mais il se dégagea d’un mouvement presque brutal et la regarda avec des yeux étincelants :

— Que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends pas du tout.

— Vous me comprenez très bien. Vous ne voulez pas vous faire moine, hein ? Donc, vous vous marierez un jour. Pourquoi ne pas le faire tout de suite et demander la main de Sacha ? Si vous l’épousiez… Eh bien ! qu’est-ce qui vous prend de me rouler des yeux pareils ? Je ne dis rien de mal ! Voulez-vous bien me laisser finir !… Si vous épousiez Sacha, vous lui rendriez un fameux service, et, vous-même, vous ne feriez pas une si méchante affaire : elle est très jolie, Sacha ! Elle ferait une ravissante petite femme…

Elle se mit à rire de la drôle de tête que faisait Pierre. Il était devenu pourpre, et son air à la fois confus et furibond paraissait à Olga d’un comique irrésistible.

— Olga Wassilievna !… commença-t-il avec colère. Mais il s’arrêta, pressentant qu’elle ne comprendrait rien à ses explications.

Certes, il aimait Sacha. Il l’aimait, depuis des années, comme une sœur infiniment chère, qu’on sent faible et malheureuse. Mais, dans cette amitié, il n’entrait rien que de très noble et de très pur. Plus encore qu’une amie, Sacha était pour lui un symbole : le symbole de la faiblesse opprimée. Il se penchait sur elle comme il se fût penché, pensait-il, sur n’importe quelle âme souffrante. Et c’était, vraiment, l’offenser que de ravaler cette amitié si pure au niveau d’une vulgaire amourette, en lui proposant d’épouser sa petite voisine. Mais ces subtilités-là, Pierre sentait Olga incapable de les saisir et de les apprécier, et, furieux de se voir incompris sans pouvoir s’expliquer, il devenait agressif :

— Quel âge avez-vous, Olga Wassilievna ? questionna-t-il d’une voix courroucée et en lui jetant un regard méprisant.

— J’ai eu seize ans le mois passé, très cher Pierre, répondit-elle avec son sourire le plus suave.

— Et c’est à cet âge que… que vous osez vous mêler de… Si votre maman vous entendait !

— Mais elle ne m’entend pas ! fit Olga sans se troubler.

— Mais moi, je vous entends, et c’est encore pis ! Je sais bien que vous n’êtes encore qu’une enfant et que vous ne mesurez pas la portée de vos paroles…

— Comment ? Je ne mesure pas la portée de mes paroles ? Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là, Pierre Nicolaïévitch ? Ah ! c’est ainsi que vous le prenez ! C’est comme cela que vous me remerciez ! Je me donne la peine de vous indiquer ce que vous avez à faire pour assurer le bonheur de cette Sacha qui vous tient tant à cœur, et vous me traitez d’inconsciente ! Mais c’est vous, qui êtes un inconscient, mon pauvre Pierre Nicolaïévitch ! Je n’aurais jamais cru cela de vous, non, jamais ! Après vous être conduit avec elle comme vous l’avez fait… ne pas vouloir l’épouser !…

— Qu’osez-vous dire, Olga Wassilievna ?

— Eh ! oui. Depuis des années, vous la cajolez, vous la gâtez, vous la détachez des Strélitzky pour vous l’attacher, vous vous amusez à vous faire aimer d’elle. Et maintenant qu’elle est follement amoureuse de vous, maintenant qu’elle ne peut plus se passer de vous, quand on vous parle de l’épouser, vous vous rebiffez ! Fi ! que c’est laid ! Mais cela ne m’étonne pas. Votre frère Michel n’en fait pas d’autres, je le sais, j’entends assez parler de ses frasques. Il fait la cour à tout le monde et il n’épouse personne. Mais du moins, lui ne pose pas pour un saint, comme vous !

— Tai… tai… taisez-vous, Olga Wassilievna !… vous… vous êtes une impertinente ! bégayait Pierre, les traits convulsés de colère.

Mais Olga était lancée. Rien ne pouvait l’arrêter :

— Non, je ne veux pas me taire ! Il faut que vous entendiez une fois la vérité. Personne n’ose vous la dire en face. Mais, par derrière, on se rattrape, et si vous saviez ce qu’on dit alors sur votre compte, Pierre Nicolaïévitch, vous seriez moins glorieux. Un être qui a toujours dans la bouche les plus belles paroles, et qui ne sait pas faire une seule bonne action : voilà ce que vous êtes ! Quand on vous entend parler, on dirait le bon Dieu descendu sur la terre pour y donner l’exemple de toutes les vertus : vous voulez émanciper vos serfs, vous voulez régénérer le monde ; vous seriez prêt, si l’on vous en croyait, à vous faire crucifier la tête en bas pour le salut de l’humanité. Quand on vous regarde à l’œuvre, qu’est-ce qu’on voit ? un égoïste, qui vit pour lui, uniquement pour lui, retiré dans sa maison comme un escargot dans sa coquille ! La seule bonne œuvre qui soit à votre portée, vous la méprisez. Vous n’avez pas le cœur de faire cette chose pourtant si simple : épouser Sacha. Cela, ce serait une bonne action. Mais vous, naturellement, Pierre Nicolaïévitch, vous préférez mettre vos deux mains dans vos poches, et continuer à pérorer sans agir !…

Pendant ce discours, Pierre, à plusieurs reprises, avait voulu interrompre Olga. Il n’y était pas parvenu. Il n’avait fait que gesticuler, en poussant des sons inarticulés : la colère l’étouffait. Enfin, il parvint à se maîtriser :

— Je ne veux pas discuter avec vous, Olga Wassilievna, bégaya-t-il, la voix rauque. Mais je me plaindrai à votre maman de vos impertinences.

Cette menace eut pour effet de porter à son apogée l’exaspération d’Olga :

— C’est cela ! Vous voulez encore me faire priver de dessert !… Essayez seulement ! Je vous préviens que, si vous avez le malheur d’exciter maman contre moi, je me vengerai. Ah ! vous haussez les épaules ! Vous vous moquez de mes menaces ? Vous avez tort, Pierre Nicolaïévitch Kamensky ! Je ne suis pas un adversaire à dédaigner, sachez-le ! Je me vengerai de façon à vous atteindre en plein cœur. Savez-vous ce que je ferai ? J’irai répéter à Féodore Serguiévitch le beau discours que vous m’avez débité tout à l’heure pour m’attendrir sur le sort de Sacha… Voilà qui l’intéressera !

— Je vous défends de le faire, Olga Wassilievna !

— Oh ! « je vous défends ! je vous défends ! » Vous ne pouvez pas me coudre la bouche, hein ?

— Si vous lui en dites un seul mot, je…

— Je quoi ? Ah ! vous restez bouche bée ! Bien sûr que je le lui répéterai, et je lui dirai encore un tas d’autres choses plus intéressantes… Je suis très bien avec Féodore Serguiévitch, moi ! Je peux lui faire faire tout ce que je veux ! Quand il saura les propos malveillants que vous tenez sur son compte, sur celui de sa sœur et de ses frères, savez-vous ce qu’il fera ? Il mettra Sacha au pain et à l’eau pour la punir d’être allée se plaindre à vous. Oui, voilà ce qui arrivera si vous allez monter la tête à maman contre moi. Maintenant, vous pouvez faire ce que vous voulez. Si vous parlez, je serai, moi, privée de dessert ; mais votre Sacha mangera du pain sec ! Et ce sera votre œuvre. Vous pourrez vous frotter les mains !

Elle parlait ainsi pour agacer Pierre, mais il la prit au mot, et, furieux, il marcha sur elle, l’air menaçant.

— Oh ! vous avez beau former les poings, comme si vous vouliez me battre, fit-elle en le regardant, les yeux moqueurs. Je n’ai pas peur de vous, Pierre Nicolaïévitch Kamensky !

— Mauvais cœur ! Diabolique créature !

Il ne se possédait plus de rage. Elle, enchantée de l’avoir poussé à bout, le contemplait, un sourire de suprême satisfaction sur les lèvres.

Ce fut à ce moment que Mme Yermoloff fit son entrée. Du jardin, elle avait entendu des éclats de voix et elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence.

Effrayée de l’attitude des deux jeunes gens, elle se jeta entre eux pour les séparer :

— Que signifient ces cris ? Olga ? Pierre ?… Que se passe-t-il ?

— Votre dé… dé… démon de fille…

Pierre était ivre de rage.

— Maman, ne l’écoutez pas. Il ment. C’est lui qui a commencé à me dire des impertinences…

— Olga ! s’écria Mme Yermoloff. Comment oses-tu ? Méchante fille ! Sors d’ici tout de suite…

— Mon Dieu, maman, ne me déchirez pas ma robe ! Inutile de me pousser. Je sortirai fort bien toute seule…

La porte se referma derrière elle, bruyamment.

Lorsque Mme Yermoloff fut seule avec son favori, elle s’occupa de le calmer, mais sans y réussir. Tout ce qu’elle put obtenir de lui fut le récit de ce qui venait de se passer. Elle fut très étonnée d’apprendre que Sacha était malade et que sa fille était allée lui rendre visite.

Dès que Pierre l’eut quittée, elle fit appeler Miss Lilian pour l’interroger, afin de tirer au clair ce qu’apparemment Olga avait voulu lui cacher. Miss Lilian, comme on le sait, n’entendait rien à l’art pervers de mentir dans lequel son élève excellait. Mme Yermoloff n’eut pas de peine à lui faire avouer non seulement ce qui s’était passé ce jour-là, mais encore tous les événements de la veille. Elle apprit le rôle singulier joué par sa fille dans l’affaire de Sacha.

Sa colère éclata, non contre Olga, mais contre Miss Lilian qu’elle rendait responsable de tout :

— En vérité, votre conduite est étrange, Miss Mac’ Culloch. Je vous ai engagée pour surveiller ma fille et vous lui laissez faire tout ce qui lui passe par la tête ! Je me suis bien aperçue que, depuis que vous êtes ici, elle ne fait que des sottises !

Miss Lilian tenta de remettre les choses au point, en expliquant qu’Olga était extraordinairement volontaire et désobéissante. Mme Yermoloff était trop irritée pour lui permettre de se justifier.

— Assez, Miss Mac’ Culloch !… Ma fille est désobéissante avec vous, parce que vous ne savez prendre sur elle aucune autorité. Vous devez comprendre que, dans ces conditions, il ne m’est pas possible de vous la confier plus longtemps. Je vous paierai un mois de gages en plus de ce que je vous dois, Miss Mac’ Culloch, et si vous avez quelque place en vue, vous êtes libre de quitter ma maison tout de suite.

C’était un congé brutalement signifié. L’Écossaise, très pâle, salua et sortit.

Quant à Mme Yermoloff, cette exécution avait un peu calmé sa colère. Restée seule, elle sonna, et ordonna au domestique accouru d’aller lui chercher sa fille.

CHAPITRE TREIZIÈME

PETIT INTERMÈDE FAMILIAL

Mais Olga, de son côté, n’était pas restée inactive. Après son expulsion du salon, elle s’était rendue en toute hâte chez son père.

M. Yermoloff était à son bureau à aligner des chiffres. L’entrée de sa fille le surprit désagréablement.

— Tu arrives à un mauvais moment, chère petite, dit-il. Tu le vois : je suis occupé.

Olga se jeta à son cou :

— Oh ! cher petit papa ! ne me renvoyez pas, je vous prie. Laissez-moi rester auprès de vous. Je me ferai toute petite et je ne dirai pas un mot.

— Ta présence me dérangerait quand même dans mon travail, chère enfant : j’ai besoin d’être seul. Va vite retrouver ta maman !

Il l’embrassa et fit mine de l’écarter. Mais Olga se serra contre lui plus étroitement.

— Non, non, je ne veux pas aller vers maman. Elle vient de me chasser du salon…

— Ah ! tu as de nouveau fait quelque sottise ? s’enquit M. Yermoloff, inquiet.

— Mais non ! je n’ai rien fait de mal, je vous assure. Je parlais tout gentiment à Pierre Nicolaïévitch. Il est si susceptible, ce Pierre ! Tout à coup, il s’est fâché tout rouge, je ne sais même pas à quel propos. Il s’est mis à crier, à gesticuler. Maman est survenue. Elle me donne toujours tort, quand Pierre est en cause. Elle n’a pas même voulu m’entendre. Elle m’a chassée du salon, et elle est restée seule avec ce menteur de Pierre qui lui montera certainement la tête contre moi. Je devine qu’elle va m’appeler tout à l’heure pour me gronder. C’est pourquoi je me suis réfugiée auprès de vous, cher et bon petit papa. Vous me permettrez bien de rester ici jusqu’à ce que la colère de maman se soit un peu calmée ?

— Mais… si elle t’appelle… protesta M. Yermoloff, de plus en plus anxieux.

— Je ferai la sourde oreille, décida Olga.

— J’espère pourtant, Olga, que tu ne comptes pas que je vais t’encourager à résister à ta maman. Que dirait-elle si elle savait que tu viens te cacher chez moi ?

— Mais elle ne saura rien ! N’ayez donc aucune crainte. Personne ne m’a vue entrer chez vous. Et puis, nous pouvons tirer le verrou… là… comme cela ! Maintenant, nous sommes tout à fait en sûreté ! Si maman s’avisait de venir me chercher ici – et elle ne le fera certainement pas – vous ne la laisseriez pas entrer. Vous lui crieriez, sans ouvrir, que vous êtes au travail et que vous ne voulez pas qu’on vous dérange…

— Olineka !… reprocha M. Yermoloff, faiblement.

Il ne put en dire davantage. Olga se jetait à son cou et l’embrassait à l’étouffer :

— Cher petit papa ! Vous êtes si bon ! si complaisant ! Faites cela pour moi, je vous en prie, mon bien aimé petit papa !

M. Yermoloff essaya en vain de se débarrasser d’elle. Elle se cramponnait à lui si fortement que, découragé, il renonça à la lutte et s’assit. Olga, triomphante, prit place sur ses genoux.

— Tu me fais beaucoup de peine, Olga, dit-il tristement. Moi qui voudrais tant que tu sois une enfant douce et obéissante, un petit rayon de soleil ! et, au lieu de cela, tu provoques des scènes par tes désobéissances, car tu sais comme ta maman se fâche quand on lui résiste…

— Oh ! pour fâchée, elle l’est déjà ! Elle ne pourrait pas l’être davantage !

— Je suis sûr qu’elle se calmerait tout de suite si tu lui disais que tu regrettes d’avoir offensé Pierre Nicolaîévitch.

— Peut-être bien. Seulement, voilà : si je lui disais cela, elle voudrait me forcer à faire des excuses à Pierre ; et moi, je ne veux pas m’humilier devant ce Pierre que j’exècre !

— Ma chère petite Olga ! Tu me ferais un si grand plaisir…

Il la regardait d’un air suppliant.

— Qu’est-ce que vous me donnerez, si je consens ?

— Mon Dieu, ma chère enfant, que veux-tu donc que je te donne ?

— Il y a une chose que je désire beaucoup.

— Quoi donc, Olga ?

M. Yermoloff semblait inquiet.

— C’est d’aller au bal du prince Rastovtzoff.

M. Yermoloff sursauta :

— Au bal du prince Rastovtzoff ! Mais, ma chère petite, tu es encore trop jeune pour un si grand bal.

— Oh ! trop jeune ! c’est maman qui le dit, parce que cela l’ennuie d’exhiber une grande fille comme moi. Mais je sais bien que je suis d’âge à aller dans le monde : toutes mes amies y vont.

— Celles qui sont plus âgées que toi. Mais je suis sûr que celles qui ont ton âge, la petite Sacha, par exemple…

— Oh ! Sacha ! Une Cendrillon ! J’espère bien, papa, que vous n’allez pas me comparer à elle !

— Ma chère petite Olga !…

— Si vous me promettez que j’irai au bal du prince, je vous promets de demander pardon à maman et de faire tout ce qu’elle exigera de moi.

— Je te promets, Olga, que je ferai connaître ton désir à ta maman.

— Ah ! non ! Pas cela ! Ce serait trop maladroit, elle dirait non tout de suite ! Ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre quand on veut obtenir quelque chose de maman. Je vais vous indiquer, moi, ce qu’il faut faire : ce soir, vous choisirez un moment où elle sera de bonne humeur pour lui dire que vous avez rencontré aujourd’hui le prince Rastovtzoff et qu’il a souhaité me voir à son bal ; qu’il a même tellement insisté que vous lui avez promis de m’y conduire. Maman vous croira, et elle n’osera pas faire d’objections, de peur de déplaire au prince. Comme cela, nous aurons gagné la partie.

— Mais, ma chère enfant, je ne peux pourtant pas dire à ta maman des choses qui ne sont pas.

— Comment, des choses qui ne sont pas ? Soyez persuadé que le prince sera enchanté de me voir à son bal ! Ainsi, ce n’est pas un mensonge que vous direz là. Et puis, vous savez, papa, même si c’était un mensonge, vous pouvez bien en dire une fois un tout petit pour me rendre service, puisque je consens, moi, à en dire aujourd’hui un gros pour vous être agréable.

— Comment, Olga ? Que dis-tu ? Moi ? je te fais dire un mensonge ? s’exclama M. Yermoloff, scandalisé.

— Eh ! oui. N’est-ce pas mentir que d’exprimer des regrets que je n’éprouve pas ?

— Ma pauvre enfant ! Tu as une façon de raisonner tout à fait… déraisonnable.

— Ainsi, c’est entendu ? J’irai au bal du prince ?

— Eh ! bien… oui… faiblit M. Yermoloff.

Olga l’embrassa et se dirigea vers une porte qui s’ouvrait sur le jardin.

— Où vas-tu ? lui cria son père, croyant qu’elle se trompait.

— Eh ! mais… Je passe par là pour rentrer par la porte d’entrée. C’est plus prudent. Si, par hasard, maman me voyait sortir d’ici, elle vous en voudrait de m’avoir reçu et vous seriez grondé. J’aime mieux avoir l’air de revenir du jardin. Comme cela, elle ne me soupçonnera pas d’avoir passé chez vous.

« Cette enfant a un cœur d’or ! Elle a toutes les délicatesses ! pensait M. Yermoloff en suivant sa fille d’un œil attendri. Quand on la prend par la douceur, on peut lui faire faire tout ce qu’on veut ! »

Cependant, l’enfant au cœur d’or affrontait sa mère. Dans le corridor, elle avait rencontré le domestique qui venait la chercher de la part de Mme Yermoloff.

— Maman, je vous prie de me pardonner, dit-elle en entrant dans le salon. Vous êtes fâchée contre moi, et je le mérite, car j’ai été bien impertinente à l’égard de Pierre. Mais je suis toute disposée à lui faire des excuses demain.

Mme Yermoloff resta interdite.

Elle avait fait appeler Olga pour la réprimander vertement. L’attitude inattendue de la jeune fille la prenait au dépourvu. Si, de son plein gré, Olga voulait faire des excuses à Pierre, n’était-il pas maladroit de l’irriter par des reproches qui la feraient peut-être changer d’opinion, et la rendraient plus intraitable ?

Mme Yermoloff jugea plus sage de ne pas trop élever la voix :

— Je suis bien aise, dit-elle, que tu reconnaisses tes torts vis-à-vis de Pierre. Mais ce n’est pas lui, c’est moi que tu as le plus gravement offensée, Olga. Miss Mac’ Culloch vient de m’apprendre tout ce qui s’est passé hier et aujourd’hui, à mon insu. Olga, comment as-tu pu, à ton âge, te comporter de la sorte, et surtout me cacher tout cela, à moi, ta mère ?

— Maman, je craignais de vous faire du chagrin.

— Tu aurais dû avoir cette crainte avant d’agir. Cela t’aurait évité une nouvelle et déplorable sottise.

— C’est mon bon cœur qui m’a entraînée. Cette pauvre Sacha semblait si malheureuse ! J’ai voulu lui venir en aide.

— Et tu n’as réussi qu’à te rendre ridicule. Je déplore vraiment que Miss Lilian ne t’ait pas empêchée de te lancer dans cette aventure.

— Oh ! Miss Lilian !

Et Olga eut un haussement d’épaules qui signifiait clairement : Miss Lilian, c’est un vrai zéro !…

— Oui, dit Mme Yermoloff, heureuse de rejeter sur la gouvernante la responsabilité des actes de sa fille. Miss Mac’ Culloch est trop jeune pour être auprès de toi ; aussi l’ai-je congédiée. Je vais m’occuper de te trouver une gouvernante d’âge mûr, une personne énergique et de confiance. J’espère qu’elle saura prendre sur toi l’autorité qu’il faut, et que, de ton côté, Olga, tu lui obéiras comme à moi-même.

— Certainement, maman ! assura Olga, l’air soumis.

Intérieurement, elle se félicitait de son habilité, et jubilait d’avoir si bien su dissiper l’orage que les révélations de Miss Lilian avaient failli déchaîner sur sa tête.

CHAPITRE QUATORZIÈME

UN ENTRETIEN CONFIDENTIEL

Après le départ d’Olga, le comte Féodore s’était rendu chez sa sœur Natalie ; et les deux aînés avaient eu une conversation qui eût vivement intéressé la petite Yermoloff, si elle eût pu l’entendre.

— Je viens de recevoir la visite d’Olga Wassilievna, avait commencé Féodore. Elle voulait savoir pourquoi Sacha n’est pas allée chez eux, ce matin. Je lui ai dit qu’elle était souffrante, et elle a désiré la voir.

— Et tu le lui as permis ? Ne crains-tu pas que cette créature ne lui dise beaucoup de mal de nous ?

Féodore haussa avec insouciance ses larges épaules.

— Écoute un peu, Féodore, reprit Natalie. Ce matin, j’ai surpris une conversation des jumeaux. Ils étaient sous les fenêtres de la bibliothèque où je me trouvais par hasard. Ils parlaient de cette petite Olga… Viens t’asseoir ici, tout près de moi, poursuivit-elle, en lui désignant une place à côté d’elle sur un canapé, je te raconterai ce qu’ils disaient.

— Des bêtises, comme toujours ! dit Féodore, et il sourit avec un brin de malice.

Depuis longtemps, il s’était aperçu des sentiments hostiles que ses frères nourrissaient à l’égard d’Olga, et il en avait deviné la cause.

— Ils disaient des choses si étranges ! continua Natalie. Je n’en crois pas la moitié, tu sais. Cependant, il y a un proverbe qui dit : « Il n’y a pas de fumée sans feu ! » Figure-toi qu’ils prétendaient que cette petite Olga a pour toi un sentiment caché…

— Ah ! bah !

— Et comme elle est très jolie, ils craignaient que tu ne finisses par t’en amouracher…

Elle regardait son frère, tout en parlant, et, dans ses yeux, se lisaient l’espoir et le désir de provoquer ses confidences ; mais le comte Féodore se contenta de hausser les épaules, en souriant de ce sourire aimable et glacé qu’il avait lorsqu’il ne voulait rien livrer de ses pensées.

— En les écoutant, l’envie me prenait de voir cette Olga Wassilievna ! continua-t-elle. Imagine tout à l’heure ma joie quand mes femmes me l’ont montrée qui traversait le jardin. N’était-ce pas la Providence qui l’envoyait, précisément au moment où je désirais tant la voir ? Cachée derrière les rideaux de ma fenêtre, j’ai pu la contempler à mon aise, Féodore ! Je l’ai trouvée ravissante.

— Oui, elle est très jolie.

— Elle est ravissante ! reprit Natalie, avec exaltation. Elle m’a beaucoup rappelé Wassia. Elle lui ressemble. Elle a les mêmes grands yeux bleus, si profonds et si limpides. Mais elle est encore mille fois plus belle que lui ! En vérité, Féodore, je t’avoue que j’ai été éblouie par sa beauté ! Tout est délicieux chez elle : sa petite bouche si gracieuse, son joli petit nez, l’or pâle de ses cheveux bouclés. Ce sont les cheveux de Wassia ! Et puis, cette taille souple et élégante… Dans quelques années, elle sera une beauté, j’en suis sûre. Et elle est pauvre, à ce que disaient les jumeaux. Est-il possible, Féodore, que Wassia ait dissipé toute sa fortune ?

— Tu sais que la fortune des Yermoloff n’a jamais été bien considérable.

— Ainsi, cette mignonne petite Olga est pauvre. Voilà qui me la rend plus sympathique encore ! J’ai toujours pensé, Féodore, que tu choisirais une jeune fille pauvre. Elle saurait que tu l’épouses par amour, et elle t’en aurait une reconnaissance infinie. C’est une immense garantie de bonheur, cela ! Tu n’es pas fâché de ce que je te dis là, mon frère ?

— Non, Natalie, mais je t’assure que…

— Je voudrais que tu saches bien, fit-elle, luttant contre l’émotion qui l’envahissait, que, par égard pour moi, il ne faudrait pas, si cette petite Olga te plaisait…

Elle s’arrêta. La voix lui manquait. Silencieusement, Féodore lui serra la main.

— Sans doute, il m’a été dur de voir Wassia Yermoloff se marier, reprit-elle, après un silence, et sa voix était basse et tremblante ; mais, puisque ma santé s’opposait à ce que je devinsse sa femme, il fallait bien m’attendre à ce qui est arrivé. Il a épousé cette Française…

— Qui le rend fort malheureux.

— Et il a eu cette enfant que j’aime sans la connaître, parce qu’elle est sa fille… Je suis superstitieuse, vois-tu, Féodore, dit-elle, en le regardant avec un sourire mouillé de larmes. Je ne peux pas m’empêcher de penser que nos deux familles doivent une fois être unies, comme elles auraient dû l’être, autrefois, si ma santé eût été meilleure. Peut-être Dieu vous a-t-il choisis – toi, Féodore, et cette petite Olga – pour réaliser cette union. Si Olga ressemble à son père, elle doit avoir un caractère charmant. Il était si doux, si bon, ce Wassia !

— Mais Olga ne lui ressemble pas le moins du monde ! dit Féodore en riant. Quand elle s’y met, c’est un vrai démon.

— Comme tu dis cela : « C’est un vrai démon ! » Et tu ris comme si tu trouvais la chose amusante !

— Amusante ? Certes, elle l’est, cette petite Yermoloff. J’aurais voulu que tu la visses hier se démener en faveur de Sacha.

— En faveur de Sacha ? Que me dis-tu là, mon frère ?

Féodore, sortant de sa réserve, raconta alors, avec un évident plaisir, comment Olga avait voulu se faire la protectrice de Sacha ; et comment, prise de colère en voyant l’insuccès de sa médiation, elle lui avait jeté des pierres.

— Des pierres ? à toi, Féodore ?… Oh !

Il riait en expliquant :

— Il n’y a rien là d’étonnant de sa part. Elle a l’habitude de ces sortes de gestes. Du reste, ajouta-t-il, redevenant sérieux, je dois reconnaître que, cette fois, elle a eu honte de son emportement. Tout à l’heure, elle m’a dit quelque chose qui ressemblait à des excuses. Moi, naturellement, j’ai dit que je ne lui en voulais pas du tout. Elle a aussitôt profité des bonnes dispositions où elle me voyait pour m’arracher le pardon de Sacha.

— Le pardon de Sacha ! s’écria Natalie avec émotion. Tu ne veux pas dire pourtant, Féodore, que tu as promis à Olga Wassilievna de pardonner à Sacha ses méfaits d’hier ?

Il fit signe que oui.

— Cette créature méritait pourtant un châtiment. Nous tromper comme elle l’a fait…

Elle regardait son frère d’un air suppliant.

— Certes, convint-il. Mais tu dois comprendre, ma chère Natalie, qu’il ne m’était guère possible de refuser à Olga Wassilievna ce qu’elle me demandait avec tant d’insistance.

Il parlait doucement, mais avec autorité. Natalie comprit qu’il était bien décidé à tenir la promesse faite à Olga. Elle n’insista pas, mais l’expression de son visage laissait voir sa vive contrariété.

— Je crains que nous n’ayons été très imprudents en permettant à Sacha d’aller si souvent chez les Yermoloff ! dit-elle d’une voix tremblante, après un instant de silence. Ce que tu viens de me raconter prouve qu’elle nous a noircis auprès d’Olga, et sans doute auprès de ses parents. La pensée que les Yermoloff ajoutent peut-être foi à ses calomnies me peine beaucoup.

Les yeux du comte Féodore se firent durs :

— Il est certain, dit-il, qu’elle a cherché à se faire passer pour une victime aux yeux des Yermoloff. Mais, je t’en prie, ma chère Natalie, ne prends pas cela au tragique. Je saurai bien lui faire passer cette sotte habitude qu’elle a de se plaindre. Je lui ferai donner aujourd’hui même par Catineka un avertissement sérieux.

Catineka était une vieille gouvernante, en qui les Strélitzky avaient une grande confiance, et qui leur était dévouée entièrement.

— Veux-tu parler à Catineka maintenant ? Veux-tu que je la fasse appeler ici ? proposa Natalie.

Sur un signe affirmatif de son frère, elle sonna.

CHAPITRE QUINZIÈME

LE PARDON DU COMTE FÉODORE

Quelques minutes plus tard, Catineka, munie des instructions du comte Féodore, se rendait chez Sacha.

Olga venait de partir. Au chevet du lit se tenait maintenant la vieille Marfa, qui servait de bonne à Sacha et qui l’aimait tendrement.

Catineka s’avança :

— Monsieur le comte m’envoie prendre de vos nouvelles, Alexandra Alexandrovna, dit-elle.

Sacha rougit et jeta un regard suppliant à Marfa ; celle-ci prit aussitôt la parole :

— La pauvrette ! C’est de peur surtout qu’elle est malade.

— Quand on a mal agi, on a toujours peur ! fit Catineka sentencieuse. Je comprends bien, Alexandra Alexandrovna, que vous ne vous sentiez pas la conscience tranquille, après ce que vous avez fait.

— Olga Yermoloff m’a dit que Féodore me pardonne, dit Sacha timidement.

— Monsieur le comte a, en effet, la générosité de vous pardonner votre conduite d’hier. Il veut bien oublier que – au mépris de toutes convenances – vous vous êtes enfuie en sautant par une fenêtre, et que vous êtes allée chercher du secours contre lui chez les Yermoloff, auprès desquels vous n’avez pas craint de le calomnier. Tout cela, il vous le pardonne. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas irrité contre vous, Alexandra Alexandrovna. Comment pourrait-il ne pas l’être, sachant toutes les plaintes que vous faites de lui à votre amie Olga Wassilievna ? Dans le premier moment de son indignation, il s’est demandé s’il ne convenait pas de vous faire partir d’ici et de vous envoyer dans un couvent…

— Dans un couvent ! Ah, mon Dieu ! gémit Sacha.

Toutes les menaces d’Ocipe lui revenaient à la mémoire. Elle se couvrit le visage de ses mains.

Catineka dit durement :

— Pourquoi pleurez-vous, Alexandra Alexandrovna ? Si vous êtes, comme vous le dites, si malheureuse ici, vous ne devez pas craindre d’être envoyée ailleurs.

— Je ne veux pas aller au couvent ! s’écria Sacha.

— On vous y enverra si vous ne montrez par des actes que vous vous repentez de votre conduite passée. M. le comte est si bon qu’il veut bien encore essayer de vous garder. Il sait que, malgré tout ce que vous dites, vous êtes plus heureuse ici que vous ne le seriez au couvent, où l’on est mal nourri, mal traité, sans avoir la possibilité ni de s’enfuir, ni de se plaindre, puisque l’on n’y voit jamais personne, et que toutes les lettres y sont lues, aussi bien celles qu’on écrit que celles qu’on reçoit.

— Je ne veux pas aller au couvent ! répéta Sacha, terrifiée.

— Eh bien ! vous savez ce que vous avez à faire si vous voulez qu’on vous garde ici. Les maîtres ne veulent plus tolérer vos airs maussades, vos plaintes continuelles. Demandez au bon Dieu de vous donner un cœur joyeux et reconnaissant. Ce sera le seul moyen de rentrer dans leurs bonnes grâces.

Sacha se mit à pleurer :

— Je ne peux pas avoir un cœur joyeux et reconnaissant. Je suis trop malheureuse !

— Ah ! voilà que vous recommencez déjà vos lamentations ! répéta Catineka. Vous serez toujours malheureuse, Alexandra Alexandrovna, si vous persistez dans cette humeur. Vous finirez vos jours au couvent, je vous le prédis, et ce sera la juste punition de votre ingratitude.

— Je ne suis pas une ingrate ! sanglota Sacha. Je ne mérite pas qu’on me traite ainsi…

— Et ceux qui vous comblent de bienfaits, méritent-ils que vous les traitiez comme vous le faites ? Vous allez les dénigrer par derrière, eux que vous devriez remercier à genoux ! Vous avez tant médit d’eux que maintenant leur patience est à bout. Prenez garde, Alexandra Alexandrovna ! M. le comte a les yeux sur vous. S’il lui revient encore une seule fois aux oreilles que vous continuez à vous plaindre et à vous faire passer pour une victime, il vous fera partir immédiatement et il vous enverra dans un lieu où vous regretterez cette maison comme un paradis perdu !

En achevant ces mots, rendus plus menaçants encore par le ton dont ils étaient prononcés, Catineka s’était levée. Elle sortit sans se retourner.

 

À peine la porte se fut-elle refermée derrière elle que Sacha, jetant ses bras autour du cou de Marfa, éclata en sanglots convulsifs.

La vieille femme se mit à lui caresser les cheveux, avec de douces paroles :

— Ma petite âme, pourquoi te désoler ainsi ? puisque le comte Féodore te pardonne…

— Il me pardonne parce qu’Olga a intercédé pour moi. Mais il m’en veut… Tu as entendu, Marfa, ces menaces, ces horribles menaces ?

Elle frissonnait toute.

— Oui, j’ai entendu. Ce ne sont que des menaces, Dieu soit loué !

— J’ai peur, Marfa…

— Ne tremble pas ainsi, ma colombe. Rien ne t’arrivera si tu fais la volonté des maîtres.

— Mais je ne peux pas, fit Sacha plaintivement. Tu as entendu leurs exigences, Marfa ? Ils veulent que j’aie un cœur joyeux et reconnaissant. Comment le pourrais-je ? Je suis si malheureuse !

— Chut, chut. Ne parle pas ainsi. C’est cela justement qui irrite les maîtres. Ils ne supportent pas de t’entendre te plaindre continuellement. Ne dis plus, jamais plus, à personne ! que tu es malheureuse ici.

— Mais puisque je le suis ! Je ne dis pas un mensonge, Marfa ; tu le sais bien, et eux aussi le savent !

— C’est possible, mais il ne faut pas que tu le dises. Tu sais que je t’aime, tu peux donc me croire. Eh bien ! Catineka avait raison quand elle te disait tout à l’heure que tu ne seras jamais heureuse si tu continues à te plaindre.

— Oh ! Marfa ! C’est toi qui me parles ainsi ?

— Oui, c’est moi ; et je le fais par affection pour toi, ma colombe. Cela me peine de te parler si durement, mais il le faut, pour ton bien ! Le comte Féodore, vois-tu, est très mécontent de toi.

— Ah ! – Sacha était tout effrayée – il a dit quelque chose contre moi devant toi, Marfa ?

— Non, il n’a rien dit, mais j’ai bien vu à son air qu’il est irrité contre toi comme jamais encore il ne l’a été ; et j’ai eu peur. Maintenant je suis rassurée ; je vois que, pour cette fois, tout se réduit à des menaces ; on te laisse le temps de gagner leurs bonnes grâces.

— Je ne les gagnerai jamais, Marfa. Comment le pourrais-je ?

— Ce n’est pas si difficile que tu crois. Il s’agit seulement de montrer de la bonne volonté. Si tu ne peux avoir un cœur joyeux, aie du moins une mine satisfaite. Tout à l’heure, quand tu descendras, va trouver le comte Féodore, remercie-le du pardon qu’il t’accorde avec tant de générosité, assure-le de ton repentir sincère, et promets-lui qu’à l’avenir…

— Non, non, Marfa, c’est impossible ! Je ne dirai jamais cela ! Je ne me repens pas du tout de ce que j’ai fait. Au contraire : je regrette que cela n’ait pas réussi. Ah ! si demain mon ami Pierre me proposait de m’emmener, je t’assure que…

Voyant l’air consterné de la vieille, Sacha n’acheva pas. Elle cacha sa figure dans l’oreiller et fondit en larmes :

— Oh ! Pierre ! Pierre ! Comment peut-il être si cruel de me laisser ici sans lui !

— Pierre Nicolaïévitch est plus raisonnable que toi. Il sait que ce serait insensé d’essayer de t’emmener.

— Eh bien ! qu’il reste ici avec moi, alors !

— Qui sait si son départ n’est pas un bonheur pour toi ?

— Un bonheur pour moi ? Oh !

— Oui, sa présence ici t’expose à trop de dangers. Tu lui fais trop de confidences ; il sait trop de choses. Je tremble sans cesse qu’il ne s’apitoie sur toi en présence d’étrangers et que cela ne revienne aux oreilles du comte Féodore, qui, sûrement, le prendrait fort mal. Aussi, ma petite âme, je te conseille d’être prudente, très prudente, quand tu parleras à ton ami. Crois-moi, vois-le le moins possible durant le peu de temps qu’il a encore à passer ici, et, pour l’amour de Dieu, ne lui dis rien qui puisse l’exciter contre les maîtres…

Sacha eut un geste d’humeur.

— Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour Pierre. Comment pourrais-je ne rien lui dire contre eux, quand ils sont si méchants et qu’ils me font tant souffrir ?

— Raconte le bien qu’ils te font. Rien de plus. S’il t’interroge sur ce qui s’est passé ces jours-ci, insiste sur la bonté qu’ils ont eue de te pardonner.

Sacha écoutait, tête basse. Elle ne dit pas un mot, mais l’expression de son visage montrait clairement qu’elle était loin d’être convaincue.

La vieille soupira et reprit :

— Et, maintenant, j’ai encore une prière à te faire, ma petite âme. Ne me raconte plus tout ce que vous vous dites, Pierre Nicolaïevitch et toi…

— Comment, Marfa ? Tu ne veux plus être ma confidente ? Que signifie cela ?

— Cela signifie que je préfère ne rien savoir de ce qui se dit entre vous. On ne sait pas ce qui peut arriver. Songe un peu, ma petite âme ! Si Pierre Nicolaïévitch avait consenti à t’emmener l’autre jour, tu me l’aurais dit aussitôt. Qu’aurais-je dû faire, moi, pauvrette ? J’aurais essayé de te dissuader de le suivre, mais tu n’aurais pas voulu m’écouter. Mon devoir, alors, eût été de te dénoncer au comte Féodore, mais je ne l’aurais pu, je t’aime trop ! Tu serais partie. Et que serait-il advenu de moi ? On m’eût interrogée. Qu’aurais-je répondu ? Je suis trop vieille, vois-tu, mon agneau, pour m’exposer à de tels désagréments.

— Et tu m’abandonnes, toi aussi ? Je croyais que tu m’aimais !

— Je t’aime comme si tu étais ma fille, ma propre fille.

— Tu le dis, mais tu ne m’aimes pas mieux que Pierre ne m’aime. Vous ne faites tous deux que me torturer ! Ah ! que je voudrais être morte ! que je voudrais être morte !

Et, se tournant contre la paroi, Sacha se mit à sangloter de plus belle.

CHAPITRE SEIZIÈME

MICHEL ET PIERRE

La maison qu’habitait Pierre était la propriété commune des enfants Kamensky. Michel, le beau, le volage Michel, y avait son appartement. C’était là qu’il descendait pendant les séjours qu’il faisait à Aloupka ; mais on ne l’y voyait guère : il passait ses journées tantôt chez des amis, tantôt chez ses sœurs.

Or, le matin qui suivit son altercation avec Olga, Pierre, entrant plus tard que d’habitude dans la salle à manger, eut la malchance d’y trouver Michel qui achevait de déjeuner.

Les airs conquérants du bel hussard de la garde étaient insupportables à Pierre, qui éprouvait toujours en sa présence un agacement extrême, ce matin-là plus que jamais, car il avait passé la nuit à se retourner dans son lit, tour à tour suffoqué de colère en se remémorant les méchancetés de la petite Yermoloff, ou tourmenté d’angoisse en pensant au malheureux sort de Sacha, et son humeur se ressentait de cette nuit passée sans sommeil.

Michel, en revanche, était dans d’excellentes dispositions d’esprit et ce fut avec un sourire cordial qu’il accueillit son cadet :

— Pourquoi n’es-tu pas venu hier soir chez les Yermoloff ? lui demanda-t-il gaîment. Tu as manqué, ma foi, un fameux spectacle : l’arrivée sensationnelle d’une tante Millions !

Au nom des Yermoloff, Pierre avait froncé les sourcils :

— Je ne sais pas en quoi ce spectacle pourrait m’intéresser ! répondit-il d’un ton bourru.

— Comment donc ! Mais rien de ce qui intéresse nos amis ne doit nous être indifférent ! Sais-tu bien que, pour les Yermoloff, l’arrivée de cette tante est un événement capital ? Elle leur faisait grise mine depuis le mariage de Wassia, et voilà qu’elle s’humanise ! Songe un peu aux conséquences de la chose. Les Yermoloff sont ses plus proches parents et elle a des millions ! Peste ! La petite Olga pourrait bien devenir, dans un avenir prochain, l’un des plus beaux partis d’Aloupka !

— Je ne sais pas pourquoi tu me racontes cela, à moi ? fit Pierre, agacé. Cela m’est parfaitement égal qu’Olga Wassilievna hérite ou n’hérite pas des millions de sa tante.

Michel se mit à rire :

— Eh ! voilà qui n’est pas aimable pour elle. Et moi qui te croyais l’un de ses adorateurs !…

— Un adorateur d’Olga Wassilievna ! Moi ? Quel est le menteur qui a osé dire cela ?

— Mon Dieu ! ne te fâche pas. Personne ne m’a rien dit de semblable. C’est moi qui m’imaginais… Elle est si jolie qu’il est bien permis de lui faire un brin de cour. Mais c’est fort heureux que tu n’y songes pas, car elle n’a pas l’air de s’y prêter. J’ai bien vu, hier, qu’elle n’a d’yeux que pour le gros Strélitzky. À propos des Strélitzy – continua-t-il, tandis que son visage mobile s’animait et que ses yeux se mettaient à briller – que devient la petite Sacha ?

À cette question, faite d’un ton enjoué par le bel officier, Pierre sentit sourdre en son cœur une inquiétude mêlée d’effroi.

— Ce qu’elle devient ? Je n’en sais rien ! répondit-il sèchement, et il se servit du thé.

Mais aussitôt, il eut honte d’avoir menti, et il ajouta d’une voix qu’il s’efforçait de rendre indifférente :

— Je crois qu’elle est malade. C’est, du moins, ce que m’ont dit les Yermoloff.

— Ah ! fit Michel.

Toute animation avait disparu de son visage, qui n’exprimait plus que la contrariété. La colère, qui grondait dans le cœur de Pierre, éclata :

— Qu’est-ce qui te prend, aujourd’hui, de t’inquiéter de Sacha, après l’avoir ignorée pendant des années ? s’écria-t-il, en jetant à son frère un regard courroucé.

Michel, surpris, le considéra un instant en silence. Puis, subitement, son visage se fit ironique. Il répondit avec une feinte ingénuité :

— Ce qui me prend ? Singulière question ! N’est-il pas tout naturel que je m’intéresse à cette enfant, notre voisine ? Je l’ai, non pas ignorée, comme tu le dis à tort, mais perdue de vue pendant les années où j’étais absent. Son souvenir dormait au fond de ma mémoire, voilà tout. Il s’est réveillé, l’autre jour, quand je l’ai aperçue de loin. Puis – poursuivit-il, s’étendant avec complaisance sur des détails qui, visiblement, agaçaient Pierre – j’ai entendu parler d’elle, chez Nelly, par un Français qui a connu son père et sa mère. Sa mère, tu entends ? L’histoire qu’il nous a contée était fort touchante. Ma foi, j’ai été vivement intéressé. Mon plus grand désir est maintenant de renouveler connaissance avec Sacha, et de redevenir son ami comme autrefois.

Pierre semblait hors de lui :

— Son ami ! Toi ?...

— Mais oui, moi. Tu l’es bien, son ami. Pourquoi ne le serais-je pas aussi ?

Pendant quelques minutes, la colère et l’indignation empêchèrent Pierre de répondre. Comme s’il n’y avait aucune comparaison possible entre lui et cet « Impur » ! C’est ainsi que, du haut de sa vertu, il qualifiait son frère.

— Écoute, Michel ! dit-il enfin, se maîtrisant par un effort suprême de volonté. Je suis l’ami de Sacha, tu l’as dit, un ami sincère et dévoué, décidé à la protéger envers et contre tous. Je ne veux pas, entends-tu ? que tu t’amuses avec cette enfant, pour troubler son âme innocente…

— Ah ! ça, monsieur mon cadet, interrompit Michel goguenard, quelle qualité avez-vous pour me parler sur ce ton ? Apprenez que, s’il me plaît de m’amuser avec Sacha, je le ferai, et tant que j’en aurai le goût ! Ce n’est pas vous qui m’en empêcherez, ni personne !

— Oui, je t’en empêcherai, impur ! dussé-je avertir le comte Féodore et te faire rompre les os par lui ! s’écria Pierre transporté de colère.

Michel, avec un ricanement, haussa ses larges épaules. C’était plus que Pierre n’en pouvait supporter. Comme un furieux, il se leva, courut à lui et voulut le frapper. Mais Michel était vigoureux : il retint le bras levé sur sa tête. Pendant une minute, les deux frères restèrent dans cette posture de combat, se regardant avec des yeux pleins de défi.

Michel, le premier, reprit son sang-froid :

— Allons, pas de bataille ! dit-il, lâchant son cadet. C’est absurde d’en venir aux mains pour si peu. J’ai eu tort d’entrer en conversation avec toi. J’aurais dû savoir qu’à parler aux fous, on se trouve toujours mal.

— Un fou comme moi vaut mieux qu’un drôle de ton espèce ! rétorqua Pierre.

Sentant que, de nouveau, il allait se porter à quelque violence, il battit précipitamment en retraite, laissant Michel maître de la place.

L’instant d’après, il sortait de la maison. Sa tête était en feu. Son cœur battait à coups redoublés.

Quant à Michel, cette scène brève et violente avait été pour lui une révélation : Pierre aimait Sacha, sans s’en douter peut-être, mais il l’aimait. Il l’aimait ridiculement.

Ah ! voilà qui était bon à savoir, vraiment ! Michel, intérieurement, s’esclaffa. Le sentiment qui dominait en lui en ce moment était une joie mauvaise, la joie de pouvoir enfin se venger des mille et mille vexations dont l’austère Pierre l’abreuvait depuis tant d’années.

Son premier mouvement fut de courir chez ses sœurs, pour leur raconter la dernière drôlerie du cadet et les faire rire à ses dépens. Mais il se ravisa. Il valait mieux taire cette altercation dont Sacha avait été l’involontaire cause.

Depuis qu’il avait entendu l’histoire de M. des Essarts, Michel pensait beaucoup à Sacha.

Sa beauté, ses malheurs, sa position chez les Strélitzky, tout cela l’attirait irrésistiblement. Il était possédé du désir de se rapprocher d’elle, de gagner sa confiance. Et la maladroite défense de Pierre venait encore d’exaspérer ce désir.

Michel s’abîma dans une méditation.

Quand il en sortit, un sourire de défi errait sur ses lèvres.

Il avisa le journal qu’on avait posé sur la table à côté de son couvert, le prit et sortit sur la terrasse. Il avait à peine franchi le seuil, qu’il aperçut Sacha dans le jardin des Strélitzky. Elle descendait vers la mer et ne pouvait le voir. Il observa qu’en marchant elle tournait fréquemment la tête vers la propriété Kamensky, comme si elle guettait quelqu’un.

Un sourire, de triomphe cette fois, éclaira le visage de Michel :

— Ce sont les dieux qui me l’envoient ! pensa-t-il ; et, laissant là son journal, il descendit, lui aussi, vers la mer.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

MICHEL ET SACHA

Quand Sacha, ce matin-là, avait voulu se rendre, comme d’habitude, à la leçon chez les Yermoloff, Catineka lui avait durement intimé l’ordre de rester pour faire la lecture à Natalie. Sacha avait obéi sans répliquer. Elle s’était rendue chez sa sœur ; et, pendant plus d’une heure, elle avait lu consciencieusement le roman qu’on lui avait mis entre les mains. Puis Natalie s’était endormie ; et Sacha s’était glissée furtivement hors de la chambre et avait gagné le jardin. C’était là qu’elle venait, quand elle voulait rencontrer Pierre, et elle brûlait de le voir pour lui conter ses chagrins. Jamais encore, depuis qu’elle était à Aloupka, elle ne s’était sentie aussi profondément malheureuse.

Pourtant il n’y avait rien de changé dans sa position, depuis qu’elle n’avait pas revu Pierre, c’est-à-dire depuis l’avant-veille ; mais il y avait quelque chose de changé dans son esprit à elle, et c’était cela qui rendait sa peine si amère, cela qui était nouveau et effrayant.

Pendant des années, elle avait vécu sans s’inquiéter de ce que le lendemain lui apporterait. Cette insouciance, qui était encore une sorte de bonheur, s’était évanouie à jamais. Pierre, en lui annonçant son départ, et Féodore, en la menaçant du couvent, lui avaient coup sur coup fait comprendre qu’elle pouvait être encore plus malheureuse qu’elle n’était. Dans son cœur s’était éveillée une crainte qu’elle ne connaissait pas auparavant : la crainte de l’avenir, d’un avenir plus sombre encore que le présent.

Pour la première fois, cette pensée cruelle s’insinuait dans son esprit qu’elle était entre les mains des Strélitzky comme un jouet inerte dont ils disposaient au gré de leurs caprices. Oh ! l’angoissante pensée ! et comme elle avait besoin des encouragements et des consolations de Pierre !

Pour la vingtième fois, elle remontait l’allée, les yeux fixés sur la maison Kamensky, espérant toujours en voir sortir son ami. Mais, hélas ! personne ne se montrait.

Fatiguée, déçue, craignant surtout que Natalie ne se réveillât, Sacha s’apprêtait à rentrer, lorsque, derrière elle, le gravier grinça. Vivement, elle se retourna. Aussitôt, sur son visage, la joie fit place au désappointement : elle se trouvait face à face avec Michel Kamensky.

— Bonjour, Sachineka, dit-il. Me reconnais-tu ?

Certes, elle le reconnaissait, quoique elle ne l’eût pas revu depuis fort longtemps, et elle l’admira. Car il était très beau, Michel Kamensky, dans son splendide uniforme de hussard de la garde, avec sa tournure élégante et son fin visage, si semblable à celui de Pierre.

— Me reconnais-tu, Sachineka ? répéta-t-il doucement, en fixant sur elle ses larges yeux noirs.

— Oui, Michel, dit-elle d’une voix à peine distincte.

Et elle baissa la tête, intimidée par le regard hardi du jeune officier.

— Tu ne t’attendais pas à me voir ? Tu ne savais pas que je suis en congé à Aloupka ? Oui, me voici de nouveau ton voisin, Sacha. Nous aurons souvent, je l’espère, l’occasion de nous voir, et nous redeviendrons de bons amis comme autrefois… car nous étions de bons amis, autrefois, Sachineka ?

— Oui, Michel.

Elle disait ainsi parce qu’elle n’osait le contredire. Mais elle se rappelait fort bien, au contraire, qu’il était toujours hautain et brusque avec elle lorsque, du vivant de sa mère, il la surprenait chez eux.

Aujourd’hui, il était tout différent. En vérité, on eût pu croire que l’air de Pétersbourg avait fait de lui un autre homme. Sa voix était douce comme une caresse.

— Il y a longtemps, bien longtemps que nous ne nous sommes revus. Tu as beaucoup embelli, Sacha. L’autre jour, quand je t’ai aperçue de loin, je ne t’ai pas reconnue. Il a fallu qu’on me dise que c’était toi…

Il continuait à la regarder de ses yeux ardents. C’étaient les mêmes yeux que ceux de Pierre, mais comme l’expression en était différente ! À les sentir ainsi peser sur elle, Sacha éprouvait un trouble indéfinissable.

Soudain, des appels retentirent dans le jardin : c’était Sacha qu’on cherchait.

La petite eut un sursaut de frayeur :

— Il faut que je m’en aille, Michel, dit-elle, la voix tremblante.

— Autrefois, fit-il, lui barrant le chemin, autrefois, quand tu nous quittais, tu nous donnais à chacun un baiser. C’était une gentille coutume. M’embrasseras-tu aujourd’hui, comme autrefois, Sachineka ?

Sacha ne se souvenait pas d’avoir jamais embrassé Michel. Mais elle ne savait que dire, ni que faire. L’assurance du bel officier lui imposait.

Comme elle restait là, l’air timide et effarouché, il l’attira tout contre lui, et la serra sur son cœur comme s’il voulait la briser. Puis, se penchant sur le petit visage effrayé, il le couvrit de baisers.

Quand Natalie s’était réveillée, elle avait jeté autour d’elle des regards surpris. Elle était étendue sur sa chaise longue. À ses pieds, un livre traînait. La chambre était vide.

Natalie avait passé la main sur son front, et rassemblé ses souvenirs. Oui, tout à l’heure, Sacha était là, sur cette chaise basse, qui lui faisait la lecture. Pourquoi n’y était-elle plus ?

À mesure que la mémoire lui revenait, le visage de Natalie devenait plus sombre. Est-ce que, par hasard, cette créature se serait permis de prendre à nouveau la clef des champs ? À cette supposition, l’inquiétude la saisit. Elle sonna avec tant de violence que le cordon de la sonnette lui resta dans la main. À ses femmes, qui accouraient effrayées, elle donna l’ordre de chercher et de lui ramener Sacha.

Quelques minutes plus tard, la petite faisait son apparition, rouge, décoiffée, l’air confus et embarrassé :

— D’où viens-tu ? interrogea Natalie, la dévisageant d’un œil soupçonneux.

— Du jardin, répondit Sacha à voix basse.

— Du jardin ! Que signifient ces manières ? Tu as profité de mon sommeil pour sortir d’ici…

— Je croyais… puisque tu dormais… que…

— Que tu pouvais me fausser compagnie ? Tu ne sais donc pas encore que tu n’as qu’à obéir quand je t’ordonne de rester auprès de moi ? Il faudra le fouet sans doute pour t’apprendre que tu n’as pas à t’inquiéter si je dors ou non ?

Menaçante, elle regardait Sacha.

— Pardonne-moi, Natalie ! s’écria la petite, terrifiée. Je ne le ferai plus, je te le promets ; je ne le ferai plus jamais !

Natalie daigna se radoucir :

— Pour aujourd’hui, je serai indulgente. Mais il faut que tu sois punie. Tu vas te mettre à genoux, là, dans ce coin.

Sacha obéit sans répliquer. Elle avait le cœur gros : elle savait qu’elle devait rester là, en pénitence, jusqu’au déjeuner.

Quelques minutes plus tard, le comte Féodore entra. Il passa près de Sacha, comme s’il ne la voyait pas, et s’approcha de Natalie. Il venait s’informer comment elle avait passé la nuit. Natalie aussitôt se lança dans d’interminables lamentations sur ses insomnies, sa mauvaise santé, etc. Féodore l’écoutait avec une patience inaltérable.

Quand elle eut enfin épuisé ce sujet, ils se mirent à parler de gens de connaissance, et Féodore dit à Natalie qu’il avait beaucoup de salutations à lui faire de la part de la baronne Tchernadieff.

La baronne Tchernadieff était cette vieille dame arrivée la veille chez les Yermoloff, à qui Michel Kamensky avait fait allusion en l’appelant la « tante Millions ». Cette parente des Yermoloff – qui était en effet très riche – se trouvait être une amie des Strélitzky. Du fond de ses terres, situées au centre de la Russie, elle entretenait depuis des années une correspondance suivie avec Natalie.

— Tu as reçu des nouvelles de la baronne ? questionna Natalie.

— Mieux que cela. Je l’ai vue en personne, hier soir.

— Comment ? Que dis-tu, Féodore ? La baronne Tchernadieff serait à Aloupka ?

— Oui. Elle est arrivée hier, chez les Yermoloff. Elle ne les avait pas prévenus, de sorte qu’ils ont été très surpris de la voir.

— Je croyais que, depuis le mariage de Wassia, elle était brouillée avec eux ?

— Elle l’était ; mais, avec les années, son ressentiment s’est calmé. Ces derniers temps, il y a eu échange de lettres entre elle et Mme Yermoloff, et la réconciliation s’est faite.

— Et comment l’as-tu trouvée, cette chère baronne ? changée, vieillie ?

— Absolument pas. Elle est toujours la même. Elle m’a longuement parlé de toi, Natalie. Elle aimerait te voir. « Je sais que Natacha ne reçoit personne, m’a-t-elle dit, mais elle fera bien certainement une exception en faveur de sa vieille amie. »

— Chère baronne ! s’attendrit Natalie. Elle a été si bonne pour moi. Une mère, une vraie mère ! Tu te souviens, Féodore, comme elle se réjouissait de me voir devenir la femme de Wassia ? et quel fut son chagrin quand elle sut que ma mauvaise santé rendait impossible ce mariage, qui eût fait de moi sa nièce !

L’émotion faisait trembler la voix de Natalie.

— Ma chère Natalie, dit Féodore affectueusement, ne te crois pas obligée de recevoir la baronne. Si tu crains que sa présence ne te rappelle de pénibles souvenirs, je me chargerai de lui faire comprendre…

— Non, Féodore, je peux très bien la recevoir. Je suis même enchantée de la voir. Nous aurons tant de choses à nous raconter, tant de choses qu’on ne peut se dire par lettres. Je vais lui écrire pour la prier de venir.

— Ne te donne pas cette peine. Je dois aller précisément chez les Yermoloff. Je dirai à la baronne que tu l’attends.

Il embrassa Natalie, passa de nouveau près de Sacha, toujours agenouillée, sans la regarder, et sortit.

La perspective de revoir sa vieille amie avait mis Natalie de bonne humeur. À peine son frère se fut-il éloigné que, s’adressant à Sacha d’une voix moins dure que d’habitude, elle lui permit de quitter son humiliante posture, se contentant de la renvoyer dans sa chambre, avec défense d’en sortir de toute la journée.

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

OLGA S’INTRODUIT
DANS LA PLACE

Dans l’après-midi, comme Sacha était assise tristement dans sa chambre, la porte s’ouvrit et la vieille Marfa parut :

— Ma petite âme, descends bien vite. Natalie Serguievna te fait dire d’aller dans le salon rouge tenir compagnie à Olga Wassilievna.

— Olga Wassilievna est ici ? s’écria Sacha joyeusement.

— Oui, elle accompagne sa tante, la baronne Tchernadieff, qui vient faire visite à Natalie Serguievna. Natalie Serguievna ne peut pas recevoir deux personnes à la fois. Elle te prie de t’occuper d’Olga Wassilievna pendant que la baronne est chez elle.

Sacha descendit avec empressement.

Elle trouva Olga qui l’attendait debout au milieu du salon. La petite Yermoloff inaugurait ce jour-là une nouvelle coiffure. Elle était infiniment curieuse de voir l’effet qu’elle allait produire sur Sacha. Mais celle-ci, qui ne remarqua rien, la salua comme à l’ordinaire.

Olga se sentit piquée.

— Comment ! fit-elle avec un sourire forcé, tu ne me dis rien de ma nouvelle coiffure, Sacha ?

Alors seulement Sacha s’aperçut du changement.

— N’est-ce pas que cela me va à ravir ? interrogeait la petite Yermoloff, et son sourire se faisait plein de coquetterie.

— J’aimais beaucoup te voir comme tu étais auparavant ! déclara sincèrement Sacha, qui goûtait peu l’innovation.

— Mais j’avais l’air d’une petite fille, avec ces cheveux dans le dos ! s’écria Olga dédaigneusement. Maintenant, j’ai l’air d’une grande personne, et je trouve que cela me va infiniment mieux.

Sacha ne répondit pas. Elle était peinée de l’attitude d’Olga. Elle trouvait que la petite Yermoloff aurait dû, avant tout, lui demander des nouvelles de sa santé. Au lieu de cela, elle paraissait uniquement préoccupée de sa nouvelle coiffure ! Après les démonstrations de la veille, cette indifférence surprenait péniblement Sacha.

De son côté, Olga était vexée du peu d’effet qu’elle avait produit, et elle ressentait de l’humeur contre Sacha qu’elle accusait, dans son for intérieur, de manquer de goût.

Les deux amies, mécontentes l’une de l’autre, restèrent un moment sans rien se dire. Mais la petite Yermoloff n’était pas capable de faire longtemps froide mine à quelqu’un.

— Avec tout cela, Sacha, dit-elle, se rassérénant tout à coup, je ne t’ai pas encore appris tout ce qui s’est passé chez nous, hier. Ah ! il y en a eu, des événements ! D’abord maman a mis à la porte Miss Lilian. Puis ma tante Tchernadieff est arrivée…

— Oui, je sais. Féodore et Natalie en ont parlé devant moi.

Olga passa câlinement son bras autour de la taille de Sacha, et la fit asseoir à côté d’elle sur un canapé :

— Ah ! ils en ont parlé devant toi, Sacha ? Je serais curieuse de savoir ce qu’ils en ont dit. Qu’elle est riche, n’est-ce pas ? et que je suis sa plus proche parente ?

— Non, ils n’ont pas parlé de cela. Natalie a seulement dit que la baronne Tchernadieff est sa meilleure amie.

— Rien de plus ?

— Non.

Olga parut déçue :

— Pourtant ils doivent savoir, ce me semble, que la baronne est très riche, et que je suis sa plus proche parente. Oui, il paraît qu’elle est venue à Aloupka exprès pour me voir. C’est maman qui me l’a dit, ce matin. Elle m’a recommandé d’être charmante avec ma tante. Je fais de mon mieux pour obéir à ses instructions, et, vraiment, cela ne me coûte pas. Elle est si amusante, ma tante Tchernadieff ! si gaie, si généreuse ! Si tu voyais les belles choses qu’elle m’a apportées ! Je te les montrerai demain, quand tu viendras… Ah ! mais, j’y songe, tu ne viendras pas demain. Il n’y aura pas de leçons, ni demain, ni les jours suivants.

— Pas de leçons ! Pourquoi donc ? s’écria Sacha, alarmée.

— Parce qu’on m’accorde des vacances, tout le temps que ma tante Tchernadieff sera chez nous ; et – entre nous soit dit, Sacha – je compte bien m’arranger de façon à les rendre définitives. J’en ai assez, moi, de ces leçons ! Je suis trop grande pour cela !

— Moi, je les regretterai beaucoup, dit Sacha tristement.

— C’est vrai, pauvre petite ! fit Olga en l’embrassant. C’était grâce à elles que tu pouvais chaque jour sortir de ta prison. Mais, écoute. Il faut que tu continues à venir chez nous.

— On ne me le permettra pas, quand il n’y aura plus de leçons.

— Ah ! bah ! Tu y viendras pour t’amuser. Justement, demain, nous aurons du monde à dîner, et après, il y aura une petite sauterie. Il faut que tu viennes.

— On ne me permettra pas ! répéta Sacha.

— Si fait, on te permettra. Tu verras. Ce sera très gentil ! On s’amusera beaucoup. À propos, sais-tu que je vais après-demain à un vrai grand bal, au bal du prince Rastovzoff ? Ton frère y va aussi, bien sûr ?

— Je ne sais pas.

— Je ne sais pas, je ne sais pas ! Tu redis toujours la même chanson, Sacha ! Bien sûr, qu’il y va ! Il déteste danser, je le sais, mais il faudra bien qu’il fasse une exception en ma faveur. Moi, je danse comme une « sylphide ». Le mot est de mon maître de danse… Et pour le bal du prince, j’aurai une toilette ravissante !

Sacha n’écoutait que distraitement ce babil ininterrompu sur des choses qui ne l’intéressaient en rien.

— Si nous bougions un peu ? proposa tout à coup Olga. C’est ennuyeux d’être assises à causer comme de vieilles femmes ! Je ne peux pas rester longtemps en repos, moi ! Il me faut du mouvement. Qu’allons-nous faire, dis, Sacha ?

— Ce que tu voudras.

— Eh bien ! allons au jardin.

Sacha rougit :

— Je n’ose pas descendre au jardin. Natalie m’a défendu de sortir de la maison.

— Tiens ! Pourquoi cela ? Ah ! je comprends – Olga eut un regard apitoyé – tu n’es pas encore assez bien pour quitter la chambre.

Sacha ne jugea pas à propos de la détromper.

— Eh bien ! restons ici, continua Olga. C’est beau, ici, mais c’est froid, c’est sépulcral ! Est-ce que c’est dans cette pièce que vous vous réunissez en famille ?

— Nous ne nous réunissons jamais en famille.

— Tiens ! que c’est drôle ! Ainsi chacun de vous va de son côté ?

— Non, Féodore va avec Natalie, Ocipe va avec Wolodia.

— Et toi ?

— Moi, je suis seule.

— Ainsi, reprit Olga, personne ne vient jamais ici ?

— Si, les jumeaux y passent presque toutes leurs soirées.

Olga regarda autour d’elle :

— C’est probablement dans ce confortable fauteuil que le méchant Ocipe s’installe. Ah ! si j’avais des épingles, j’en planterais dans le siège rembourré, pour qu’il s’y pique ce soir. As-tu des épingles, Sacha ?

— Non, je n’en ai pas.

— Va m’en chercher.

— Non, je ne veux pas. Il croirait que c’est moi qui les ai mises et je serais punie.

Olga n’insista pas. Elle venait d’apercevoir un piano :

— Ah ! le superbe piano ! Si je faisais un peu de musique ? Cela attirerait peut-être le grand Féodore ?

Elle se mit en devoir d’ouvrir l’instrument :

— Non, Olga, je t’en prie, ne fais pas cela ! s’écria Sacha effrayée. Natalie ne peut pas souffrir le bruit !

— Comment, le bruit ! fit Olga en riant. Je vais jouer une Marche triomphale d’un superbe effet. Tu vas la voir accourir en personne pour me féliciter de mon talent…

— Non, non, je t’en prie, je t’en supplie, ne joue pas une note ! Elle serait si fâchée… et c’est à moi qu’elle s’en prendrait…

Lentement, Olga referma le piano :

— Quels beaux yeux tu as, Sacha, quand tu prends cet air suppliant ! Sais-tu que tu es très jolie ? Tu serais plus jolie encore si tu t’arrangeais un peu plus coquettement. Mais tu n’as point de coquetterie, et personne n’en a pour toi, chez vous. Ah ! si j’étais ta sœur, tu verrais comme je te donnerais des conseils, comme je te transformerais ! On ne te reconnaîtrait plus ! Et d’abord, je t’apprendrais à te coiffer autrement. Tu as une masse de cheveux, et ils ne paraissent pas du tout. Pourtant, la chevelure, c’est la parure de la femme ! Si tu voyais les soins que maman donne à la sienne ! Pauvre maman, elle commence à grisonner, mais elle se teint si bien que personne ne le soupçonne. Laisse-moi te coiffer, Sacha, veux-tu ?

— Je veux bien, mais ne restons pas ici, alors. Allons dans ma chambre.

La perspective de confier sa tête à Olga ne lui souriait guère, mais elle était effrayée de l’exubérance de la petite Yermoloff, et elle préférait se laisser un peu tirer les cheveux par elle plutôt que d’avoir à la distraire au salon.

Elle la conduisit donc dans sa chambre.

Olga s’empressa de lui défaire ses deux belles nattes. Puis, elle se mit à la peigner, en s’extasiant sur la longueur et sur la beauté de ses cheveux. Quand elle les eut longuement brossés, elle s’amusa à les embrouiller pour voir s’ils gagnaient à être en désordre.

Résignée, Sacha se laissait faire.

Ce jeu durait depuis un quart d’heure environ, et Olga était enchantée parce qu’elle avait réussi à ébouriffer complètement Sacha, lorsqu’un laquais vint annoncer que Natalie Serguievna invitait les deux jeunes filles à prendre le thé chez elle.

— Ah ! mon Dieu ! Et moi qui suis toute décoiffée ! s’écria Sacha avec effroi. Je t’en prie, Olga, refais-moi vite mes nattes.

Mais Olga ne l’écoutait pas. Elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à la glace pour juger de la belle ordonnance de sa nouvelle coiffure.

— Refais-moi mes nattes, je t’en prie, Olga ! suppliait Sacha.

— Oui, tout de suite ! Que tu es donc impatiente ! répondait Olga qui continuait à opérer sur sa propre personne avec un sang-froid imperturbable.

Sacha se mit à pleurer et à appeler Marfa. Mais Marfa n’était pas à portée de voix.

Olga se décida enfin à quitter la glace :

— Voyons, petite nigaude, ne te désole donc pas ainsi. Je vais m’occuper de toi.

— C’est qu’il faut se dépêcher, Natalie n’aime pas attendre ! sanglota Sacha.

— Eh bien ! nous allons descendre immédiatement. Tu vas être coiffée en un clin d’œil.

Mais les cheveux ébouriffés de Sacha ne voulaient pas se laisser tresser. Ils se hérissaient, s’enchevêtraient, se nouaient. Enfin, à force de tirer et d’arracher, Olga parvint à les réunir en une natte.

Lorsque Sacha se regarda à son tour dans la glace, elle se mit à pleurer à chaudes larmes :

— Qu’as-tu ? lui demanda Olga ingénument.

— Je n’oserai jamais me montrer devant Natalie avec ces bandeaux en désordre !

— Ah ! ce n’est que cela ! Attends un peu ! s’écria Olga.

Et de la main, elle se mit à lisser les bandeaux de Sacha, tant et si bien qu’ils finirent par avoir une apparence à peu près présentable.

— Voilà ! Maintenant tu es très bien, tout à fait bien ! du moins par devant ! assura-t-elle en se reculant un peu pour contempler son œuvre. C’est un peu moins joli par derrière. Mais cela n’a pas d’importance. Souviens-toi seulement de toujours faire face à ta sœur, et de ne pas te montrer de dos.

Sacha ne répondit pas. Elle se demandait comment tout cela allait finir.

L’instant d’après, les deux amies faisaient leur entrée chez Natalie. Olga avait un petit air timide qui lui allait à ravir.

Certes, la timidité n’était pas dans son caractère, mais elle avait pourtant un peu d’émotion à la pensée d’affronter la présence de celle qu’elle nommait déjà en son cœur sa « future belle-sœur ».

— Ah ! voici ma petite Olga, dit la baronne Tchernadieff.

Olga s’avança vers Natalie et voulut lui baiser la main, mais Natalie l’en empêcha :

— Laissez-moi vous embrasser, ma chère enfant. C’est un si grand plaisir pour moi de vous voir, enfin. Il va sans dire que je vous connais très bien : j’ai si souvent entendu parler de vous.

Olga rougit de plaisir. Évidemment, si Natalie avait entendu parler d’elle, c’était par Féodore.

— Moi aussi, Natalie Serguiévna, j’ai beaucoup entendu parler de vous, et j’ai toujours eu un très vif désir de faire votre connaissance ! dit-elle gentiment, et elle arrêta sur Natalie le regard câlin de ses grands yeux bleus.

Natalie, charmée, l’embrassa encore et la fit asseoir tout près d’elle.

Sacha, à l’écart, observait tout sans rien dire. Elle comparait mentalement l’accueil affectueux, presque tendre, fait à Olga, à la rudesse qu’on affectait vis-à-vis d’elle-même, et des larmes de dépit lui montaient aux yeux.

— Eh bien ! Sacha, tu ne me reconnais pas ? dit tout à coup la baronne, en se tournant vers elle. Pourtant, autrefois, quand tu étais toute petite, je t’ai fait sauter sur mes genoux. Tu ne t’en souviens pas ?

À la voix si aimable de la baronne, Natalie avait froncé le sourcil. La moindre parole affectueuse adressée à Sacha avait le don de l’irriter :

— Oh ! Sacha n’a point de mémoire pour les caresses et les bienfaits ! s’empressa-t-elle de répondre avant que la petite eût pu placer un mot. Elle ne sait se souvenir que des choses pénibles et désagréables. C’est pourquoi elle est toujours si maussade. Allons, avance donc ! Qu’attends-tu pour saluer la baronne ?

Ceci fut lancé d’une voix brève qui contrastait singulièrement avec le ton doucereux qu’elle avait pris pour parler à Olga tout à l’heure.

Sacha s’avança et fit sa plus belle révérence. Mais l’apostrophe de Natalie l’avait violemment émue. Son petit visage avait un air si douloureux que la baronne n’osa plus lui adresser la parole, de crainte de la voir éclater en pleurs.

Tournée vers Olga, Natalie disait maintenant :

— Ah ! si ma santé était meilleure, comme j’aimerais à m’entourer de mes amis ! Mais je suis si malade ! Tout me fatigue, tout m’exténue. Je suis obligée de vivre en recluse, et c’est si triste d’être toujours seule en face de soi-même… Heureusement que j’ai mon frère. Il est si bon, mon Féodore !

— Oui, mais c’est un peu monotone de voir toujours autour de toi les mêmes visages, dit la baronne. Sais-tu ? tu devrais inviter Olga à venir parfois ; elle est si gaie, elle te distrairait. C’est communicatif, la gaîté ! Depuis hier que je suis ici, je me sens toute rajeunie par le contact avec cette enfant et j’ai grande envie de l’emmener avec moi. Hein, Olga ! qu’en dirais-tu ?

— Je dis, ma tante, que ce serait charmant d’être toujours avec vous ! fit Olga en baisant la main de la baronne. Mais cela n’est malheureusement pas possible, parce que papa s’ennuierait trop sans moi.

— C’est vrai, ce Yermoloff, il est fou de sa fille ! grommela la baronne. Il faudra bien, pourtant, qu’il s’habitue à l’idée de se séparer d’elle un jour.

Il y eut un silence.

Olga, comprenant qu’on faisait allusion à son mariage, s’efforçait de prendre un air indifférent.

Natalie songeait à son frère.

— Sacha ! commanda-t-elle, prise d’une idée subite, va voir si Féodore est chez lui, et prie-le de venir prendre le thé ici.

Sacha obéit sans empressement.

— Elle est bien taciturne, cette petite, observa la baronne. Elle n’a pas soufflé mot depuis qu’elle est entrée. Est-elle toujours ainsi ?

— Je crois bien ! Toujours maussade et de mauvaise humeur. Ah ! c’est triste de l’avoir auprès de soi.

— Pourtant, elle n’a pas l’air méchante…

— Méchante ? Elle le serait, si elle n’était tenue en respect. C’est la peur d’être punie qui lui donne cette apparence de fausse douceur.

Olga n’aimait pas à entendre parler de Sacha sur ce ton.

— Oh ! le ravissant toutou ! s’écria-t-elle pour faire diversion ; le délicieux bichon ! Il est à vous, sans doute, Natalie Serguiévna ? Est-ce que je peux le caresser ?

En même temps, elle s’approchait précipitamment d’un petit chien aux longs poils blancs, qui trônait sur un coussin.

Natalie, qui aimait beaucoup son bichon – cadeau de son frère – fut infiniment touchée de l’admiration d’Olga :

— Certainement, ma chère enfant. Ivanouchka adore les caresses.

— Oh ! l’amour ! oh ! le bijou ! répétait Olga, qui avait pris Ivanouchka dans ses bras. Il ressemble tant à mon défunt Caprice…

— Qui ça, le défunt Caprice ? dit la baronne.

— Un amour de bichon que papa m’avait donné et que j’adorais…

Et Olga se lança dans la description des multiples qualités et charmes du défunt Caprice, auquel Ivanouchka ressemblait si fort.

Lorsque le comte Féodore, quelques instants plus tard, fit son entrée, une charmante scène d’intérieur s’offrit à sa vue. Olga, penchée vers Natalie, caressait Ivanouchka, installé sur les genoux de sa maîtresse. Natalie parlait avec une animation joyeuse que Féodore ne lui avait encore jamais vue. La baronne riait.

Et le comte Féodore, ce jour-là, pour la première fois sous son propre toit, éprouva cette sensation de bien-être qu’il allait chercher d’habitude au foyer des Yermoloff.

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

OLGA GAGNE UNE ALLIÉE

Avant de quitter Natalie, Olga lui avait demandé comme une faveur qu’elle permît à Sacha d’accompagner Féodore au dîner qui devait avoir lieu le lendemain chez les Yermoloff.

Sa mère, avait-elle dit, se trouvait justement dans le plus cruel embarras. Elle venait de découvrir, en faisant le compte de ses invités, qu’on serait treize à table, si Sacha ne venait pas. Et puis Olga avait à montrer à son amie les beaux cadeaux qu’elle avait reçus de sa chère tante Tchernadieff.

Bref, elle avait tant et si bien insisté que Natalie, prise à l’improviste, avait dit oui.

À peine était-il prononcé, ce oui, que déjà elle le regrettait. Mais Olga l’avait remerciée avec tant de chaleur qu’elle n’avait pas osé revenir en arrière et reprendre sa parole.

— Eh bien ! ma chère enfant – dit la baronne à sa petite nièce lorsque toutes deux furent installées dans la voiture qui les ramenait chez les Yermoloff – es-tu satisfaite de ton après-midi ?

— Oh ! oui, ma tante, j’en suis ravie, enchantée ! Il y a si longtemps que je désirais voir les Strélitzky chez eux, et faire la connaissance de la mystérieuse Natalie.

— Et comment l’as-tu trouvée, la « mystérieuse Natalie » ?

— Je l’ai trouvée bien maigre et bien pâle, mais très distinguée. Croyez-vous, ma tante, que ce soit sa mauvaise santé qui lui fasse le caractère si désagréable ?

— Comment ! Que dis-tu, Olga ? s’écria la baronne stupéfaite et choquée. Natalie Serguiévna a un caractère désagréable ?

— Oh ! oui, ma tante. Vous avez bien vu, comme moi, son attitude vis-à-vis de Sacha. Quels regards méchants elle lui lançait, et avec quelle rudesse elle lui parlait ! La pauvre Sacha en était toute tremblante. Elle était tellement terrorisée qu’elle ne savait plus que dire, ni que faire. Il faut que Natalie Serguievna soit bien méchante, vraiment, pour l’effrayer à ce point !

— Olga, tu me peines beaucoup en parlant ainsi. D’abord, Natalie Serguievna est mon amie, ce que tu as tout à fait l’air d’oublier. Et puis, mon enfant, on ne peut pas juger une personne pour ne l’avoir vue qu’une heure. Je conviens que Natalie paraissait aujourd’hui très irritée contre Sacha, mais elle avait ses raisons. Oui. Il paraît que Sacha s’est fort mal conduite, ces jours passés. Elle a très mauvais caractère, à ce que Natalie m’a raconté.

— Pas du tout, ma tante. Je connais Sacha mieux que personne, moi. Elle est douce comme un agneau, et elle n’a point de malice. Si Natalie Serguievna lui voit des défauts – qu’elle n’a pas – c’est parce qu’elle la déteste. Et tout le monde sait à Aloupka qu’elle la déteste à cause de sa naissance.

— À cause de sa naissance ? Que sais-tu de sa naissance, toi ? dit la baronne vivement.

— Mon Dieu, ma tante, j’ai surpris et compris bien des choses, sans qu’on m’ait jamais rien raconté de précis. Je sais que Sacha est née d’un second mariage du beau-père de Natalie Serguievna, et que ce mariage était une mésalliance. N’est-ce pas cela ?

— Oui, ma petite, c’est bien cela – dit la baronne, enchantée qu’Olga n’en sût pas davantage, car elle estimait que le roman d’Alexandre et de Marie n’était pas de ceux qu’une jeune fille doit connaître. Ainsi, tu crois que Natalie est injuste envers Sacha ? reprit-elle au bout d’un instant.

— Oh ! oui, ma tante, j’en suis bien persuadée. Sacha m’a fait quelques confidences qui m’ont suffisamment renseignée là-dessus. Natalie Serguievna moleste Sacha continuellement ; elle la gronde pour rien et pour tout, elle la bat même. Sacha avait tellement assez de la vie de misères qu’elle lui fait que, ces jours passés, elle a tenté de s’enfuir.

La baronne resta silencieuse. Elle réfléchissait. Elle songeait aux lettres que Natalie lui écrivait, depuis des années. Dans toutes ces lettres, il était question de Sacha. Natalie se plaignait d’elle, l’accusait d’être une enfant perverse, rusée et sournoise, qu’on ne maintenait que par la crainte dans le chemin du devoir. Lorsque la baronne, qui n’avait conservé de Sacha qu’un souvenir confus, s’était trouvée en sa présence, elle avait été stupéfaite. Son air timide et doux lui avait plu infiniment. Il lui paraissait impossible que Sacha, avec ce visage de Madone, pût être la créature perverse décrite par Natalie.

Et les paroles d’Olga la rendaient encore plus perplexe. En y réfléchissant, elle en arrivait à se demander si sa petite nièce n’avait pas raison en affirmant que Natalie détestait Sacha uniquement à cause de sa naissance. Natalie, elle le savait, avait toujours été extrême, dans ses affections comme dans ses haines.

Ah ! s’il en était ainsi, la pauvre Sacha était vraiment à plaindre !

— Ma tante, dit tout à coup Olga, ne trouvez-vous pas que les Strélitzky feraient mieux de ne pas garder Sacha chez eux, puisqu’ils en sont si mécontents ?

— En effet, ma petite. J’en parlerai à Natalie. Si vraiment, comme tu le dis, elle n’aime pas Sacha, elle devrait la mettre en pension.

— En pension ? Ma tante, ne vaudrait-il pas mieux la marier ?

— Ma chère enfant, répondit la baronne, en souriant, pour se marier, il faut être deux.

— Oh ! quant à cela, rien ne sera plus facile que de lui trouver un mari ! J’en sais un, moi : Pierre Kamensky.

— Qu’est-ce que c’est que ce Pierre Kamensky ?

— Ma tante, c’est une espèce d’original, qui habite la maison voisine de celle des Strélitzky. Sa mère aimait beaucoup Sacha. Mais elle est morte, il y a longtemps déjà. Pierre est resté l’ami de Sacha. Les Strélitsky voient cette amitié de fort mauvais œil. Ils ont défendu à Sacha de parler à Pierre, mais ils n’ont jamais réussi à l’en empêcher, à cause des jardins qui sont contigus. On peut très bien, quand on veut, passer du jardin des Kamensky dans celui des Strélitzky, de sorte que Pierre et Sacha se voient chaque jour.

— Et tu crois que ce jeune homme serait disposé à épouser Sacha ?

— Oh ! « disposé » ! Il est si original, ce Pierre ! Il faut que je vous confesse, ma tante, que j’ai déjà fait une démarche auprès de lui…

— Comment, une démarche ? Je ne te comprends pas, Olga.

— Oui, je lui ai conseillé de demander la main de Sacha.

— Ah ! Et qu’a-t-il répondu ?

— Ma tante, il s’est fâché tout rouge.

La baronne se mit à rire :

— Dans ce cas, ma bonne petite, il ne faut pas compter sur lui. Tu t’étais trompée sur ses sentiments.

— Du tout, ma tante ! Je ne me suis pas trompée. Il aime Sacha. Seulement, il est si ridicule qu’il ne veut pas en convenir. Malgré tout, j’ai conservé bon espoir.

— Tu as l’espoir tenace, ma petite ! fit la baronne, railleuse.

— Mon Dieu, ma tante, avec ces originaux, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Et ce Pierre l’est tellement ! Demain, il doit dîner chez nous. Sacha y sera. J’ai le pressentiment que quelque chose d’heureux sortira de cette rencontre.

— Je vois que tu as décidé de marier ce Pierre, de gré ou de force. Je te souhaite bonne chance, et si, par hasard, tu as besoin d’une alliée, compte sur moi.

Olga tressaillit de joie :

— C’est sérieusement, ma tante, que vous m’offrez votre aide ?

— Très sérieusement.

— Oh ! ma tante, que vous êtes bonne ! Vous êtes un ange !

Et Olga, se jetant au cou de la vieille dame, l’embrassa avec tant d’impétuosité qu’elle lui arracha sa coiffure.

CHAPITRE VINGTIÈME

PIERRE NE VEUT
PLUS PARTIR

Dans la soirée de ce même jour, Pierre se rendit chez son beau-frère, Nicolas Rumine.

— Justement j’allais passer chez toi, lui dit ce dernier. Des circonstances imprévues m’obligent à avancer de deux jours notre départ. Nelly est très contrariée. Mais je suppose que tu ne verras, toi, aucun inconvénient à ce que nous quittions Aloupka mercredi au lieu de vendredi.

— Je n’en verrais aucun si j’étais encore décidé à partir, répondit Pierre. Mais je viens justement t’annoncer, Nicolas, que je n’irai pas à Pétersbourg.

— Quoi ? s’écria Nicolas. Tu ne veux plus aller à Pétersbourg ? toi qui, l’autre jour, semblais si impatient de partir !

— Depuis l’autre jour, il s’est passé de tristes choses… J’étais plein d’enthousiasme, c’est vrai, quand je me disais prêt à t’accompagner. Mais maintenant, je ne peux… Non ! je ne peux plus partir. Il faut que je reste ici…

— Qu’est-ce donc qui t’y oblige ?

— Écoute, Nicolas. Il y a ici une pauvre enfant qui n’a que moi pour mettre un peu de joie dans sa vie ; que moi pour l’aimer.

— C’est de Sacha que tu parles ?

— Oui, c’est de Sacha. Un danger la menace. Je ne veux pas l’abandonner alors qu’elle va avoir le plus besoin de mes conseils.

— Un danger menace Sacha ? Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que sa beauté et son innocence attirent déjà sur elle des regards de convoitise. Michel, l’impur Michel… Mais tu l’as vu sans doute aujourd’hui ? Ne t’a-t-il pas raconté la querelle que nous avons eue ce matin ?

— J’ai vu Michel, en effet. Mais il ne m’en a rien dit.

— Pourtant il s’en est fallu de bien peu que nous n’en vinssions aux mains. Ah ! Nicolas, si Michel n’était pas mon frère !…

— Quoi donc ? Que s’est-il passé de nouveau entre vous ?

— Il s’est passé que cet impur a eu l’audace de m’annoncer qu’il compte profiter de son séjour ici pour devenir l’ami de Sacha. Comprends-tu cela, Nicolas ? Un homme comme Michel, l’ami de Sacha ! Lui qui, pendant des années, ne s’est pas soucié d’elle, le voilà tout à coup qui parle de devenir son ami ! Que ne l’était-il, autrefois, son ami ? Personne n’y eût trouvé à redire… Mais non ! Quand Sacha avait dix ans, il ne la voyait pas plus que si elle n’eût pas existé ! C’est qu’elle n’était alors qu’une enfant sans beauté, tandis que maintenant…

— Voyons, voyons, Pierre, calme-toi. Je comprends tes pensées, tes soupçons. Mais tu te trompes, tu te trompes tout à fait. Ce n’est pas sa beauté qui a attiré sur Sacha l’attention de Michel, c’est autre chose. Il faut que tu saches que, chez moi, avant-hier, il a entendu un Français raconter l’histoire des parents de Sacha.

— Oui, je sais. Ce matin, il y a fait allusion avec un air plein de sous-entendus qui m’a souverainement déplu. Qu’est-ce donc, je te prie, que cette histoire ?

— La voici en quelques mots…

Et Rumine raconta à Pierre, aussi brièvement que possible, les péripéties et le tragique dénouement de la liaison de la belle Marie avec Alexandre Strélitzky. Tout en parlant, il fixait son œil perçant sur son beau-frère, et il ne perdait rien des émotions successives qui se reflétaient sur ce beau visage expressif : la curiosité, l’intérêt, puis l’indignation, la pitié, l’horreur faisaient tour à tour vibrer l’âme de Pierre. Quand Rumine en arriva au geste criminel d’Alexandre, le jeune homme, ému jusqu’aux larmes, se couvrit le visage de ses mains :

— Pauvre et malheureuse Marie ! dit-il d’une voix tremblante, après un silence que Rumine respecta. Elle a été la victime de sa faiblesse et de sa beauté comme Sacha pourrait pareillement le devenir, si l’on ne veillait sur elle.

— Ah ! Mais comment peux-tu ?… se récria Rumine, très ennuyé de le voir repris par son idée fixe. Il n’y a aucune comparaison possible entre Marie et Sacha. Leur position est toute différente. Marie était une serve. Sacha est la fille d’Alexandre Alexandrovitch. Elle a les Strélitzky pour la protéger. Je veux bien croire qu’ils ne lui prodiguent pas les marques d’affection, mais quant à veiller sur elle, cela, certes, ils le feront.

— Et moi je te dis que Sacha est mille fois plus isolée, mille fois plus exposée chez eux, que sa mère ne l’était ! Ils lui font une vie intolérable. Le seul sentiment qu’ils cherchent à lui inspirer, c’est la crainte, une crainte servile, et ils n’y ont que trop réussi ! Sacha a d’eux une peur effroyable. Pour leur échapper, elle est prête à tout. Tu entends ?… à tout ! Elle a une nature tendre, cette petite, un cœur aimant. Il lui faut de l’affection… Comprends-tu maintenant, Nicolas, pourquoi je me refuse à l’abandonner ? Je ne veux pas que, moi parti, quelque misérable profite de son isolement pour capter sa confiance. Je ne veux pas la laisser livrée à ses propres forces. Je veux la garder contre elle-même.

— Il n’a pas l’air d’avoir en elle une bien grande confiance ! pensait Rumine.

Il dit à haute voix, assez froidement :

— Que comptes-tu faire pour elle ? Comment t’y prendras-tu pour la défendre contre elle-même ? Je serais curieux de le savoir.

— Comment je m’y prendrais ? Ce que je compte faire ? Mais… continuer à être son ami et son protecteur. Ne te l’ai-je pas dit ? J’ai sur elle, Dieu merci ! quelque autorité…

— Et c’est là tout ? Tu n’as pas d’autres projets pour l’avenir ?

— Non, je n’ai pas d’autres projets.

La voix de Pierre était sèche et tranchante. Visiblement, il était agacé de l’insistance de Rumine.

Celui-ci, le visage sombre, les sourcils froncés, s’était mis à marcher à travers la chambre. Le brusque changement survenu dans les idées de son beau-frère le contrariait fort. Durant son dernier séjour à Aloupka, il avait beaucoup observé Pierre. Bien vite, il avait deviné en lui un cœur ardent mais tourmenté, un esprit inquiet, une âme cherchant encore sa voie. Il s’était flatté de l’espoir de profiter du désarroi moral où il le voyait pour exercer sur lui une influence décisive et pour le pousser dans le parti révolutionnaire dont lui-même, Nicolas Rumine, était depuis quelques années – à l’insu de sa famille – un des plus fervents adeptes. C’était pour parvenir à ces fins qu’il avait conseillé à Pierre de l’accompagner à Saint-Pétersbourg. « Quand il sera là-bas, s’était-il dit, je lui ouvrirai les yeux sur les maux dont souffre notre malheureuse patrie. Je lui montrerai le peuple tenu dans l’ignorance, dans la misère, dans l’esclavage. J’attirerai son attention sur les abus d’un pouvoir sans limites, sur les vices d’une administration corrompue, sur l’égoïsme monstrueux des classes privilégiées. Il s’indignera. Alors, je lui ferai comprendre que tout le mal vient de notre système de gouvernement, et qu’un bouleversement dans l’État s’impose. »

Il avait cru toucher au but, et voilà que Pierre lui échappait.

— Je te crois fait pour accomplir de grandes choses, dit-il, en interrompant tout à coup sa promenade et en s’arrêtant devant le jeune homme. Oui, Pierre, je te crois fait pour accomplir de grandes choses, mais à une condition : c’est que tu saches marcher au but, sans te laisser distraire et arrêter en route pour flâner au gré de tes fantaisies. Or, c’est une pure fantaisie sentimentale, permets-moi de te le dire, qui te pousse à te faire le bienfaiteur de Sacha Strélitzky. Si tu restes ici, où personne ne te comprend, où tu végètes dans l’inaction, non seulement tu perds un temps précieux, mais encore tu t’exposes à devenir semblable aux êtres égoïstes et frivoles qui t’entourent. C’est à Saint-Pétersbourg que t’appelle ton devoir envers toi-même : là, tu pourras travailler à ton perfectionnement dans un milieu favorable, tu trouveras des amis dont les aspirations sont les tiennes, tu pourras unir tes efforts aux leurs, écouter leurs conseils, apprendre d’eux à servir l’humanité, à faire de ta vie un noble usage.

— Tout cela est très beau, interrompit Pierre. L’ambition de servir l’humanité est, certes, une noble chose, mais je ne saurais sacrifier à cette ambition vague mon devoir immédiat vis-à-vis d’une pauvre enfant qui n’a que moi pour la protéger. N’insiste pas, Nicolas. Il faut que je reste ici, pour le bien de Sacha et pour le repos de ma conscience.

— Pour le bien de Sacha ? s’écria Rumine, qui ne pouvait se décider à voir sa proie lui échapper. Es-tu sûr que ce soit réellement du bien que tu fasses à Sacha, en restant ici ? Tu as vingt ans, et Sacha en a seize, si je ne me trompe…

— J’espère bien, Nicolas, interrompit Pierre en rougissant, que tu ne me fais pas l’affront de soupçonner…

— Je ne soupçonne rien, mon cher, absolument rien. Mais il est bien permis, je pense, d’attirer ton attention sur les dangers qu’offre, à ton âge, ce rôle de protecteur et d’ami d’une jeune fille de l’âge et de la beauté de Sacha. Jusqu’à ce jour, ce rôle a été bienfaisant et tu peux en être fier. Mais le sera-t-il encore demain ? Sais-tu bien que tout le monde ici prétend que tu es amoureux de Sacha ?

— C’est une indigne calomnie. Mes sentiments pour elle sont absolument fraternels.

— Je te crois. Et c’est pourquoi je crois aussi qu’il vaut mieux que tu ne restes pas à Aloupka. Ce serait lui rendre un mauvais service, vois-tu, que de l’habituer plus longtemps à ta présence, du moment que tu n’as pour elle qu’une affection purement fraternelle. Songe un peu. Si elle allait se méprendre sur tes sentiments ? Si elle allait s’imaginer… Non, je te le répète, ce rôle de protecteur que tu prétends assumer vis-à-vis d’elle, offre trop de dangers. Non pour toi, mais pour elle. Tu me comprends, n’est-ce pas, Pierre ?… Je n’ai pas besoin d’en dire davantage ?

— Mais que deviendra-t-elle si je pars ? As-tu pensé que l’impur Michel s’empressera de profiter de mon absence pour se rapprocher traîtreusement d’elle ?

— Tu oublies que Michel ne passe ici que trois semaines, dont une est déjà écoulée. Dans quinze jours, Sacha n’a plus rien à craindre de lui.

— De lui, non ! mais d’autres, taillés à son image ! Les Impurs comme Michel sont légion !… Non, non, n’insiste pas, Nicolas ; ce serait inutile. Je ne veux pas… je ne peux pas partir ! Je n’aurais plus une minute de repos si je partais ! Je serais poursuivi comme d’un remords par la pensée qu’elle n’avait que moi pour la protéger, et que je l’ai abandonnée…

— Eh bien, reste, si tu en as le cœur après tout ce que je t’ai dit, fit Rumine avec humeur. Certes, tu es libre d’agir à ta guise. Mais je te conseille de ne rien décider à la légère. Nous ne partons que mercredi : tu as encore le temps de réfléchir jusque-là.

— Je n’ai pas besoin de réfléchir, repartit Pierre avec irritation. Ma décision est prise irrévocablement : je n’abandonnerai pas Sacha.

Rumine ne répliqua rien. Et les deux beaux-frères se séparèrent, très mécontents l’un de l’autre.

CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME

LE DÎNER
CHEZ LES YERMOLOFF

Le lendemain, lorsque le comte Féodore arriva chez les Yermoloff, accompagné de Sacha, Olga s’empara de cette dernière et l’emmena dans sa chambre :

— Quel bonheur de te voir, Sacha ! J’ai craint jusqu’au dernier moment que Natalie ne t’empêchât de venir.

— Peut-être cela aurait-il mieux valu, dit Sacha tristement.

— Comment, Sacha ? C’est toi qui parles ainsi ? Moi qui croyais te faire un si grand plaisir en t’invitant. Tu aurais préféré rester à la maison ? Ce n’est pas possible !

— Pardonne-moi si je te fais de la peine, Olga, et ne crois pas que je sois une ingrate. C’est pour moi un très grand plaisir de pouvoir passer quelques heures au milieu de vous, qui êtes si bons ! Mais justement parce que c’est un plaisir, on me le fera payer cher quand je rentrerai. Natalie est si fâchée contre moi, depuis hier.

— Depuis hier, pourquoi ?

— Parce qu’elle trouve que tu me témoignes trop d’affection. Après ton départ, elle m’a envoyée au lit, et aujourd’hui elle a été méchante, si méchante ! Ah ! Olga, je t’assure que je tremble de rentrer.

— Mais pourquoi ?

— Parce que Natalie ne peut pas supporter l’idée que je m’amuse. Je sens bien que, pendant que je suis ici, sa colère contre moi augmente de minute en minute ; et quand je rentrerai… ah ! j’ai peur de ce qui m’attend ! Elle m’a fait tant de menaces !

— Des menaces ?

— Oui. Elle m’a dit qu’elle saurait demain par la baronne Tchernadieff comment je me suis comportée, et si la baronne fait la moindre remarque à mon désavantage, malheur à moi !

— Ne crains rien, Sacha. Ma tante te veut du bien. Sois assurée qu’elle ne dira absolument rien contre toi à Natalie.

— Tu crois ? Oh ! Olga, quel soulagement de t’entendre ! C’était si angoissant, vois-tu, de penser que chacun de mes mouvements, chacune de mes paroles seraient épiés et rapportés à Natalie. Je me demandais comment je devrais m’y prendre pour me conduire convenablement. Chez nous, je ne sais jamais. Je suis toujours grondée. Quand je me tais, Natalie me gronde parce que je suis maussade ; et quand je parle, elle me gronde à cause de ce que je dis.

Olga l’embrassa :

— Ma chère petite Sacha, ne pense plus à tout cela. Jouis du présent. Tu verras que tout s’arrangera. Mais viens, maintenant : il est temps de descendre.

Elles rejoignirent la société qui était réunie dans le salon. Il y avait là, outre M. et Mme Yermoloff, la baronne Tchernadieff, son médecin et sa dame de compagnie, le comte Féodore, M. et Mme Boutourline, M. et Mme Rumine et Michel Kamensky. Il ne manquait que Pierre pour que la société fût au complet. Comme il tardait, on se mit à table sans lui.

Sacha fut placée entre Michel Kamensky et le médecin de la baronne, un gros Allemand à lunettes, qui ne savait ni le russe ni le français et qui, par conséquent, eût été bien embarrassé de converser avec elle. Pendant tout le repas, il s’entretint uniquement avec son autre voisine, la dame de compagnie qui, par bonheur, se trouvait être une de ses compatriotes.

Le voisinage de Michel remplissait Sacha d’appréhensions, que trop justifiées, hélas ! par l’attitude du bel officier. À la vérité, au début, cette attitude fut tout à fait correcte. Michel prit part à la conversation générale. Mais lorsqu’elle fut devenue suffisamment animée et bruyante pour qu’on ne remarquât pas son abstention, il se tourna vers Sacha et ne s’occupa plus que d’elle :

— Sacha ! Quel air triste tu as ! Qu’as-tu, Sachineka ? Des chagrins ? Confie-les moi ; je suis ton ami, un ami sur lequel tu peux compter. Ne veux-tu pas avoir confiance en moi, ma petite Sacha ?

Sacha ne répondait rien. Elle rougissait et se troublait.

— Sachineka, ma petite âme, je t’aime. Regarde-moi, Sachineka. Tourne vers moi tes yeux, tes yeux si doux, tes yeux que j’adore !…

Sacha, pour le faire taire, lui jetait des regards suppliants, qui excitaient encore le passionné Michel. Il la trouvait exquise dans son émoi. Un désir lui venait, un désir brutal, de la serrer sur son cœur, comme la veille dans le jardin, et de couvrir de baisers fous son petit visage.

Vers la fin du second service, Pierre parut. Il fit le tour de la table, saluant familièrement chaque personne. Quand il aperçut Sacha, il changea de couleur, et ne put proférer un seul mot.

— Vous ne vous attendiez pas à voir Sacha ici, ce soir ? lui dit Olga à voix basse lorsqu’il eut pris place à son côté.

— Comment se fait-il que les Strélitzky lui aient permis de venir ? dit-il, comme se parlant à lui-même.

— C’est grâce à ma tante Tchernadieff, expliqua Olga toujours à voix basse. Elle fait la pluie et le beau temps chez les Strélitzky : Natalie Serguievna ne sait rien lui refuser. Et ma tante s’est mis en tête de marier Sacha. Alors, il faut bien l’exhiber.

Les yeux de Pierre étincelèrent. Comme mû par un ressort, il se tourna vers Olga et, la foudroyant d’un regard courroucé :

— Je ne comprends pas, Olga Wassilievna, dit-il, que vous osiez encore, après ce qui s’est passé l’autre jour entre nous…

Il s’arrêta, suffoqué d’indignation.

— Que j’ose quoi ? vous dire que ma tante veut marier Sacha ? fit Olga, l’air innocent. Mais je pense qu’il n’y a rien là d’offensant pour vous, Pierre Nicolaïévitch, puisque ce n’est pas à vous qu’elle veut la donner…

— Ah ! dit Pierre.

Et il sembla à la petite Yermoloff qu’il y avait dans ce « ah » non de l’étonnement, mais de la contrariété, du dépit.

— Oui, continua-t-elle avec le plus grand calme, ma tante Tchernadieff a trouvé absurde mon idée de l’autre jour. Vous savez quelle idée ? je n’ai pas besoin de m’expliquer plus clairement, n’est-ce pas ? Elle a quelqu’un d’autre en vue pour Sacha, quelqu’un qui lui conviendrait mille fois mieux que vous, et qui justement a l’air tout disposé…

En parlant ainsi, Olga, d’un regard éloquent, désignait Michel qui, penché sur Sacha, continuait à lui débiter des discours enflammés.

Pierre crut étouffer de colère et de dépit en voyant l’attitude de son aîné vis-à-vis de sa petite amie.

— Vos histoires ne m’intéressent pas du tout ! dit-il d’un ton bourru, et, avec un parfait sans-gêne, il tourna le dos à la petite Yermoloff.

Il espérait ainsi se débarrasser d’elle. Mais Olga ne se laissait pas si facilement décontenancer :

— Cela ne vous intéresse pas ? Vraiment ? fit-elle de sa voix la plus suave. Et moi qui pensais que vous seriez ravi d’apprendre que les malheurs de Sacha touchent à leur fin ! Car, il n’y a pas de doute, Michel a reçu le coup de foudre, le fameux coup de foudre ! Voyez donc comme il regarde Sacha : il la dévore des yeux ! Ah ! tout à l’heure, je vais lui dire que, s’il veut demander sa main, il ferait bien de profiter pendant que ma tante Tchernadieff est encore ici. Les Strélitzky sont si désireux de lui plaire que, sûrement, il sera agréé, s’il la charge de parler pour lui… Oui, il faut que je lui donne ce conseil !

— Donnez-lui tous les conseils que vous voulez, et laissez-moi en paix ! cria Pierre, au paroxysme de la fureur.

Il avait parlé d’une voix si éclatante que chacune de ses paroles fut entendue distinctement d’un bout à l’autre de la table. Tous les yeux se dirigèrent sur lui, puis sur sa voisine. De sa place, Mme Yermoloff lança à sa fille un regard menaçant. La pauvre Olga, intimidée cette fois, n’osa plus souffler mot.

Cependant, à la dérobée, elle observait son irascible voisin, et elle constatait avec une intime satisfaction qu’il ne perdait pas de vue Michel et Sacha. Elle remarqua aussi qu’il avait le souffle court et bruyant, et que son visage portait les signes d’une émotion violente.

— Pourvu qu’il n’aille pas faire un scandale ! songeait-elle, mi-ravie, mi-effrayée.

Un scandale ! Si Olga avait pu lire dans le cœur passionné de Pierre Kamensky, elle eût été tout à fait effrayée.

Depuis deux jours, Pierre vivait dans une sorte de fièvre. Trop d’émotions successives l’avaient ébranlé. Ses anxiétés au sujet de Sacha, sa querelle avec Michel, l’histoire tragique de la belle Marie que Rumine lui avait racontée, tout cela l’avait jeté dans un état de surexcitation intense.

Il ne voyait plus les choses comme elles étaient. Sacha lui semblait fatalement condamnée au même sort que sa mère, s’il ne la protégeait pas ; et il était persuadé que Michel, l’impur Michel, avait sur elle les plus noirs desseins.

Toute la journée, il avait roulé dans sa tête les idées les plus extravagantes. Vers le soir, avant de se rendre chez les Yermoloff, il s’était avisé d’écrire un billet à sa petite amie, pour la mettre en garde contre les dangers qui, selon lui, la menaçaient.

On peut juger de son étonnement, de son indignation, de sa fureur, en arrivant chez les Yermoloff, de la trouver installée à côté de Michel, à côté de celui dont – croyait-il – elle avait tout à redouter. Énervé comme il l’était, voir Sacha obligée d’écouter les compliments, le langage empoisonné de cet Impur ! Voir Michel se pencher sur elle, lui parler de tout près, plonger ses yeux hardis dans les siens, si purs !

C’était plus que Pierre n’en pouvait supporter : un scandale ! ah ! certes, il en eût été capable !…

Mais, vers la fin du dîner, un incident imprévu vint heureusement faire diversion à ses pensées. Comme l’on sortait de table – au moment où, précisément, la colère de Pierre avait atteint son paroxysme – un message fut remis au comte Féodore. C’était un billet d’Ocipe disant que Natalie venait de se trouver subitement mal, et que tout faisait prévoir une crise violente.

Très inquiet, le comte Féodore se retira aussitôt, emmenant Sacha.

Au moment de sortir, elle se tourna vers Pierre, et dans ses yeux aimants, au regard timide, presque craintif, le jeune homme crut lire comme une supplication, comme un appel.

Un attendrissement, tel qu’il n’en avait jamais encore ressenti, s’empara alors de lui, sous la puissance de ce regard chargé de détresse et qui semblait implorer son aide. Toute la colère qui remplissait son cœur se fondit en une émotion d’une douceur infinie. Il comprit soudain qu’il aimait Sacha, qu’il l’aimait autrement qu’il ne l’avait cru, et dans l’enivrement de cette découverte, des larmes lui montèrent aux yeux et roulèrent sur ses joues sans qu’il s’en aperçût.

 

Ce soir-là, quand les hôtes des Yermoloff se furent retirés, la baronne, prenant à part sa petite nièce, lui confia que Pierre lui avait fait l’aveu de son amour pour Sacha, et l’avait chargée de demander pour lui sa main aux Strélitzky.

— Enfin ! s’écria Olga. Ah ! grand Dieu ! lui en a-t-il fallu du temps, à ce gros malin, pour se décider !

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

LE REFUS DE FÉODORE

Le jour suivant, dans la matinée, la baronne Tchernadieff se rendit chez les Strélitzky. Ce fut Féodore qui la reçut. Elle lui demanda d’abord des nouvelles de sa sœur. Natalie allait beaucoup mieux ; sans doute, elle était encore très faible, comme toujours après ses crises, mais elle avait passé une nuit paisible, et elle était calme.

— Pauvre Natalie ! dit la baronne. Elle était si bien avant-hier. À quoi attribuez-vous ce brusque changement, cher comte ? J’espère que ce n’est pas moi qui l’ai fatiguée avec ma longue visite.

— Rassurez-vous, baronne. Vous n’avez aucun reproche à vous faire. Ce qui l’a rendue malade, c’est un nouvel exploit de Sacha.

Et Féodore raconta à la vieille dame comment, la veille, tandis qu’il était chez les Yermoloff, une lettre adressée à Sacha et qui devait lui être remise en cachette, avait été interceptée par Ocipe et montrée à Natalie.

— Et de qui était cette lettre ? Que disait-elle ?

— Elle était de la main de Pierre Kamensky et elle était destinée à mettre Sacha en garde contre Michel Kamensky, le frère de Pierre. Vous avez vu hier, chez Wassia, les deux frères Kamensky : Pierre, le jeune homme qui est arrivé en retard ; et Michel, l’officier voisin de table de Sacha.

— Parfaitement. Je me rends compte… Mais, dites-moi, mon ami, est-il possible qu’une lettre aussi innocente ait pu émotionner Natalie au point de la rendre malade ?

— Ma chère et respectable amie, cette lettre n’est pas aussi innocente qu’elle le paraît à première vue. D’abord, elle montre le peu de cas que Sacha fait de nos défenses, car nous lui avons interdit tout rapport avec ce jeune Kamensky. Ensuite, elle prouve ce que Natalie soupçonnait du reste depuis longtemps : que Sacha a plus volontiers des amis que des amies. Ces jeunes Kamensky ont deux sœurs : Mme Boutourline et Mme Rumine, que vous avez vues hier chez Wassia. Vous avez pu constater vous-même la froideur de ces deux dames vis-à-vis de Sacha. N’est-ce pas étrange qu’elle n’ait jamais essayé de gagner leur affection ? Elle s’est fait aimer des frères, non des sœurs. Vous avouerez, baronne, que c’est un peu inquiétant, à son âge, ce goût qu’elle a pour les amitiés masculines. Sous ce rapport, elle ressemble à sa mère.

— Ah ! cher comte, interrompit la baronne d’un ton de reproche, je n’aime pas cette allusion. Si sa mère s’est mal conduite, qu’en peut la pauvre enfant ? Pourquoi vouloir à tout prix qu’elle lui ressemble ? Mon ami, laissons les morts en paix !

— Croyez bien, baronne, que, si je fais mention de cette ressemblance, ce n’est pas pour recommencer le procès de cette femme. Elle a comparu devant le Tribunal de Dieu ; ce n’est pas à moi de la juger. Mais il est certain que Sacha lui ressemble beaucoup. J’ai souvent eu l’occasion de constater la sorte de fascination que cette malheureuse Marie exerçait sur tous les hommes qui l’approchaient. C’était une fascination que sa seule beauté – du reste très réelle – n’expliquait pas. Sacha a malheureusement hérité de cette particularité maternelle.

— Que voulez-vous ? dit la baronne. Elle est charmante, cette petite Sacha ! Vous ne pouvez pas empêcher qu’on l’admire et même qu’on s’en amourache…

— Précisément. C’est ce dont nous nous rendons parfaitement compte, Natalie et moi. Comme vous le dites très bien, nous ne pouvons pas empêcher qu’on l’admire, qu’on lui adresse clandestinement des lettres, etc. Malheureusement, tout cela effraie la pauvre Natalie au point de compromettre sérieusement sa santé déjà si chancelante. Elle se fait mille inquiétudes au sujet de Sacha. Hier soir, quand je suis rentré, je l’ai trouvée dans un état pitoyable. Il m’a fallu plusieurs heures pour la calmer, et je n’y suis parvenu qu’en lui promettant que nous quitterions au plus tôt Aloupka.

— Quitter Aloupka ! s’écria la baronne. Et pour aller où ?

— Dans notre domaine de Goreneki. Là, au milieu de nos moujiks, Sacha sera en absolue sécurité. Natalie n’aura plus à redouter de ces émotions qui la tuent. Cela vaudra mieux pour nous tous.

— C’est beau à vous, cher comte, de faire ce sacrifice à Natalie, car je suppose qu’il doit vous en coûter de quitter Aloupka. Mais heureusement, vous n’aurez pas besoin d’en arriver à cette extrémité. Grâce à Dieu, une autre solution se présente qui arrangera tout…

Féodore tourna vers la baronne un regard interrogateur.

— On va vous demander Sacha en mariage, expliqua-t-elle. C’est Pierre Nicolaïévitch Kamensky. Hier, chez Wassia, après votre départ, il m’a fait l’aveu de son amour pour Sacha. Il l’aime et elle l’aime. C’est un parti tout à fait inespéré pour cette enfant. Et n’est-ce pas providentiel qu’il s’offre à l’épouser juste au moment où la présence de Sacha sous votre toit commence à devenir une croix pour Natalie ?

La baronne regarda Féodore avec un bon sourire. Intérieurement, elle s’étonnait de le voir conserver son air impassible. Sans doute, il était un homme froid, mais cette réserve, à cette heure, dans cette occurrence, avait quelque chose qui glaçait.

— Eh bien ! mon ami, vous ne dites rien ? reprit-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre enjoué. La surprise vous rend muet ?

— La surprise ? Non, baronne. Je ne suis pas surpris, mais contrarié, très contrarié de cette demande à laquelle je ne puis malheureusement répondre favorablement, dit-il avec un sourire forcé.

— Comment ? s’écria la baronne, qui crut avoir mal entendu.

Lentement, sans élever la voix, mais en scandant chaque mot, Féodore répéta ce qu’il venait de dire.

— Quoi ! Vous refuseriez de donner Sacha à ce jeune Kamensky ? dit la baronne, stupéfaite. Mais pourquoi ?

— Parce que Natalie ne supporterait pas ce mariage.

— Allons donc ! Vous voulez rire !… Natalie n’aime pas Sacha, vous le savez aussi bien que moi. Elle sera enchantée que Pierre Nicolaïévitch l’en débarrasse, j’en suis bien sûre…

— Moi, je suis sûr du contraire. Natalie a, contre lui, de trop graves griefs pour désirer lui être agréable.

— Des griefs ! Parce qu’il voyait cette petite en cachette ? On ne peut lui en faire un crime, puisqu’il l’aime et qu’il sollicite sa main…

— Ma chère et respectable amie, ce jeune Kamensky s’est employé, pendant des années, à inciter Sacha à la désobéissance et à l’insoumission. Par sa faute, Natalie a vu, dans notre propre maison, son autorité méconnue. C’est une chose qu’elle ne lui pardonnera jamais.

— Ce serait donc pour le punir qu’elle lui refuserait la main de Sacha ?… Non, comte, je ne crois pas, je ne puis pas croire que, pour un motif aussi… dépourvu de noblesse, Natalie veuille s’opposer au bonheur de Sacha. Cependant, si tel était le cas, permettez-moi de vous rappeler, mon ami, que vous seul êtes le maître des destinées de cette enfant et que votre seul consentement suffit.

— Je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage qui n’aurait pas l’approbation de Natalie ! déclara-t-il avec froideur. Ce serait lui porter un coup mortel.

La baronne le regarda, et elle comprit à son air qu’insister davantage était inutile. Mais, quoiqu’elle considérât la cause de Pierre comme perdue, elle ne renonça point encore à la défendre :

— Vos égards pour Natalie sont admirables, comte, mais il y a des limites à tout. Dans cette affaire, il n’y a pas que Natalie en cause. Il y a Sacha. Allez-vous tromper l’espoir de cette malheureuse enfant ? lui fermer tout avenir en l’emmenant dans vos terres ! Vous ne ferez pas cela, mon ami. Ce serait trop cruel !

Un étonnement releva les sourcils de Féodore :

— Cruel ? dit-il. Permettez, baronne. Je m’arrangerai, croyez-le bien, à éviter toute peine à Sacha. D’abord, elle ignore la demande de Kamensky. Je ne risque donc point de tromper un espoir qu’elle n’a pas.

— Elle ne l’ignorera pas longtemps. Kamensky le lui dira.

— Kamensky ne le lui dira pas. Je prendrai des mesures pour qu’il ne voie plus Sacha, jusqu’à notre départ, qui est très prochain.

La baronne s’était levée :

— J’ai beaucoup d’affection et d’estime pour vous, comte, vous le savez, dit-elle douloureusement. Mais aujourd’hui, franchement, votre dureté me révolte.

— Vous me reprochez ma dureté, parce que je ne veux pas abréger les jours de Natalie, ces jours qui sont comptés ! fit-il avec un sourire amer.

— Je ne considère pas cette réponse comme définitive. Réfléchissez encore.

— C’est tout réfléchi, baronne.

Ils se séparèrent là-dessus.

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

OLGA GARDE BON ESPOIR

La baronne rentra chez les Yermoloff, très désappointée du résultat de sa démarche. À peine arrivée, elle eut à subir les questions d’Olga :

— Eh bien, ma tante, quelles nouvelles ?

— Rien de bon, Olga. Le comte Féodore refuse de donner Sacha à Pierre Nicolaïévitch.

— Ah ! par exemple ! Et pourquoi cela ?

La baronne répondit, avec une amère ironie :

— Parce que Natalie ne supporterait pas ce mariage, et qu’il ne veut pas abréger ses jours…

Et la baronne raconta à sa petite nièce tout ce que lui avait dit Féodore. Quand Olga entendit que les Strélitzky allaient quitter Aloupka, elle poussa les hauts cris :

— Mais ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Ma tante, vous devez avoir mal compris…

— Hélas, ma pauvre petite, je n’ai que trop bien compris. Oui, ils partiront. Ils emmèneront avec eux, dans leurs terres, la pauvre Sacha, lui fermant tout avenir.

— Mais c’est affreux ! C’est horrible ! C’est monstrueux !… Ma tante, il faut empêcher cette abomination !

— Empêcher ! C’est facile à dire. On ne peut pas empêcher le comte Strélitzky de partir s’il en a envie. Mais, Olga, ma petite, dans quel état te mets-tu ? Ne pleure donc pas ainsi ! Sacha finira bien, vois-tu, par se résigner…

Pauvre baronne ! elle s’imaginait que c’était le malheureux sort de Sacha qui peinait tant Olga. La petite, pourtant, se souciait bien de Sacha, en ce moment ! Elle ne pensait qu’à elle-même, qu’à l’écroulement de tous ses beaux rêves d’avenir. Elle, qui avait si ardemment souhaité devenir comtesse Strélitzky ! Le départ de Féodore allait-il réduire à néant toutes ses espérances ?

Effondrée sur le tapis, aux pieds de la baronne, elle sanglotait bruyamment. Très émue, la vieille dame lui caressait les cheveux :

— Ma chère petite, ne prends donc pas cela trop à cœur ! Sèche ces larmes, qui abîment ton visage. Sois raisonnable, Olineka. Songe que tu vas, ce soir, au bal, à ton premier bal. Il ne s’agit pas d’y paraître avec des yeux rouges et gonflés, ma petite !

Le bal du prince Rastovtzoff ! Olga l’avait complètement oublié dans la violence de son chagrin. Elle qui s’était tant réjouie d’y aller, pour danser avec Féodore ! Les paroles de la baronne le lui remettant brusquement en mémoire, elle s’essuya les yeux. Sa coquetterie reprenait le dessus.

Elle s’en fut devant la glace, avec l’appréhension que les larmes n’eussent déjà compromis la fraîcheur de son teint et altéré sa beauté. Par bonheur, il n’en était rien et, en voyant la séduisante image que le miroir lui renvoyait, elle sentit le courage et l’espoir lui revenir.

Elle se tourna vers la baronne :

— Vous avez raison, ma tante, je suis stupide de pleurer. Ce n’est pas avec des larmes qu’on peut empêcher les Strélitzky de partir. Tant de choses peuvent encore survenir avant leur départ, car ils ne partent pas tout de suite, je suppose ?

— Certainement non, mon enfant. Le départ d’une famille comme celle des Strélitzky ne s’organise pas ainsi d’un jour à l’autre.

— Alors, inutile de se transformer en fontaine avant d’avoir vu leurs talons. Rien n’est encore perdu, ma tante !

— Ne te fais pas d’illusions, Olga. Je connais Strélitzky. Il ne reviendra pas sur ce qu’il a dit.

Mais Olga secouait sa jolie tête d’un mouvement volontaire qui lui était familier et qui était plein de grâce.

— Ma tante, quand devez-vous rendre réponse à Pierre ? demanda-t-elle, au bout d’un instant de réflexion.

— Je lui ai dit que je n’irai que cet après-midi chez les Strélitzky.

— Si vous m’en croyez, ma tante, vous ne lui annoncerez pas aujourd’hui le refus du grand Féodore… du comte Féodore, veux-je dire. Il est si irritable, ce Pierre ! Il serait capable de faire une scène épouvantable et de tout compromettre.

— Je ne te comprends pas, Olga. Que veux-tu dire ?

— Eh bien, ma tante, je veux dire que Pierre est le roi des maladroits ! C’est déjà par sa faute que les Strélitzky sont si courroucés contre la pauvre Sacha. Je vous demande un peu s’il avait besoin de lui écrire une lettre, juste au moment où il allait la rencontrer chez nous !

— Mais, Olga, puisqu’il ignorait que Sacha fût invitée…

— Oh ! je connais ce Pierre de vieille date, ma tante. Il est comme cela ! Il ne saurait changer ! Quand il fourre son nez dans une affaire, on peut être sûr qu’elle tourne mal ! Soyez persuadée qu’il est prêt à refaire une maladresse, qui compromettrait tout.

— Mais, ma chère enfant, il n’y a rien à compromettre. Strélitzky ne veut pas lui donner Sacha. Un point, c’est tout.

Olga prit un air important :

— Ma tante, j’ai idée que tout peut encore s’arranger si l’on veut bien me laisser faire.

— Te laisser faire quoi ? Je serais curieuse de le savoir. D’abord, n’essaie pas de parler au comte Féodore. C’est inutile : autant vaudrait essayer d’attendrir une pierre.

Olga se mit à rire :

— Pauvre Féodore ! Comme on le traite ! Une pierre ! Parce qu’il ne veut pas affliger sa sœur ! Je ne suis pas comme vous, ma tante ; je trouve touchant cet amour qu’il a pour elle – et qu’il aura aussi pour sa femme, acheva-t-elle mentalement.

La baronne ne répondit que par un haussement d’épaules.

L’amour de Féodore pour sa sœur ! Sans doute, il l’aimait beaucoup, sa Natalie ; la baronne le savait. Mais elle savait aussi qu’il ne se laissait nullement influencer par elle, et la vieille dame était convaincue que, s’il avait mis Natalie en avant, dans cette circonstance, c’était parce qu’il pensait absolument comme elle, sans en vouloir convenir.

— Non, ma tante, rassurez-vous. Je ne veux pas parler au comte Féodore… à cette pierre, comme vous dites ! J’essayerai quelque chose d’autre, je ne sais pas encore quoi. Mais il faut avoir bon espoir. Je compte beaucoup sur le temps, moi ; et si Pierre ne fait pas de nouvelles maladresses, je réussirai certainement à lui rendre son Eurydice… sa Sacha, veux-je dire. Savez-vous, ma tante ? Vous devriez lui écrire un mot, à ce Pierre, pour lui dire que, vu l’état de santé de Natalie, vous jugez plus convenable d’attendre encore avant de transmettre sa demande aux Strélitzky. Comme cela, il se tiendra tranquille.

— Oui, ce n’est pas une mauvaise idée que tu as là, ma petite. Je vais lui écrire de patienter quelques jours. Dans l’intervalle, je pourrai le préparer tout doucement à son malheur.

— À son malheur ? Oh ! ma tante ! Je suis si sûre du succès final !

— Tu as une heureuse nature, Olga. Tu ne doutes de rien. Ah ! puisses-tu toujours conserver cette belle confiance dans l’avenir ! murmura la baronne, attirant à elle sa petite-nièce et l’embrassant tendrement.

Certes, elle ne partageait pas les espérances d’Olga, mais elle se sentait toute réconfortée par son optimisme.

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

FIANÇAILLES D’OLGA

Le lendemain, en s’éveillant, la baronne aperçut Olga assise près de son lit. Elle s’étonna qu’elle fût déjà debout, après avoir passé la nuit à danser, et elle la considérait avec surprise : Olga semblait éclater de bonne humeur.

— Ma bonne tante ! dit la jeune fille en s’emparant de la main de la vieille dame qu’elle baisa – j’ai voulu être la première à vous annoncer la grande nouvelle. Pensez donc ! Cette nuit, au bal du prince Rastovtzoff, je me suis fiancée au comte Féodore.

— Toi ! s’exclama la baronne.

Son visage exprimait un ahurissement si comique qu’Olga se mit à rire.

— Comment cela est-il arrivé, Olga ? Raconte-moi tout.

— Ma tante, le comte Féodore a dansé avec moi. Je lui ai dit que je savais qu’il allait partir, et je lui ai demandé s’il ne regretterait pas Aloupka. Il m’a répondu qu’il ne regretterait rien si je voulais venir égayer son foyer où il irait ; et j’ai dit oui. Voilà.

— Tu as dit oui ! comme cela ? tout de suite ? sans réfléchir ?… Oh ! Olga !

— Ma tante, il y a longtemps que j’aime Féodore.

— Tu l’aimes !… Mais, es-tu sûre d’être la femme qui lui convient ?

— Oh ! pour cela, oui ! sinon, il ne m’eût pas demandée ! Et à moi, il me convient tout à fait ! Nous nous faisons valoir admirablement. Je suis grande. Il me faut un homme de haute taille, tout juste comme lui. Et il est si distingué ! Sans doute, s’il était brun, cela vaudrait encore mieux, puisque je suis blonde. Mais c’est un détail insignifiant. Nous formons un très beau couple, je le sais. Et il est très, très riche.

— Oui, ma chère, il est très riche, et d’un bel extérieur. C’est vrai ; et je ne doute pas que vous vous fassiez valoir l’un l’autre admirablement. Mais cela ne suffit pas pour être heureux. Es-tu sûre que vous vous conveniez au moral aussi bien qu’au physique ? C’est là l’essentiel. Il a trente-huit ans. Tu en as seize. C’est un homme sérieux et positif, habitué à voir tout plier devant sa volonté. Toi, tu es une enfant gâtée. Seras-tu disposée à lui faire le sacrifice de tes goûts s’ils sont différents des siens ? Et, pour commencer, le suivras-tu de bonne grâce dans ses terres, où tu ne verras personne ?

— Oh ! ma tante, nous n’y resterons pas longtemps, dans ses terres. Il y va seulement à cause de Natalie.

— Et tu es disposée à te prêter aux caprices de Natalie ?

— Mon Dieu, ma tante, Féodore aime tant sa sœur ! Je l’indisposerais si j’avais l’air… comme cela, tout de suite, de me rebiffer contre ses désirs. Et puis je ne tiens pas à me faire prendre en grippe par Natalie. J’aime mieux produire une bonne impression sur elle, gagner son affection. Oh ! cela ne me sera pas difficile ! J’ai bien vu qu’elle a de la sympathie pour moi ; et je me donnerai de la peine pour me faire aimer d’elle. Vous verrez que nous serons, au bout de quelques mois, les meilleures amies du monde ! Alors, ce ne me sera pas du tout difficile de lui persuader d’aller passer l’hiver dans le Midi, pour sa santé. J’ai toujours eu le désir d’aller dans le Midi. On s’y amuse tant ! Nous irons donc passer là-bas notre premier hiver. Ce sera charmant ! Après, nous voyagerons. Vous voyez bien, ma tante, que je ne m’enterrerai pas en me mariant.

— Oui, oui ! je vois que tous tes plans sont déjà faits. Le tout est de savoir si le comte Féodore les approuvera.

D’un geste, Olga écarta l’objection :

— Oh ! quant à cela, ma tante, je ne me fais pas de soucis. Je le cajolerai si bien, qu’il voudra toujours ce que je voudrai !…

— Le crois-tu vraiment ? douta la baronne.

Olga ne répondit que par un sourire suffisant.

La baronne, l’air songeur, regardait sa petite-nièce. Quoiqu’elle eût beaucoup d’affection pour le comte Féodore, elle le connaissait trop pour ne pas souhaiter à Olga un autre mari. Cependant, elle était forcée de convenir que, si quelqu’un était capable de traiter d’égal à égal avec Strélitzky, c’était bien cette délicieuse petite Olga, à l’intelligence si éveillée, à la volonté si prompte et si tenace : ainsi la jugeait la baronne dans sa vive tendresse.

Olga reprit :

— Avec tout cela, ma tante, je n’ai encore rien dit à maman de mes fiançailles.

— Comment ? Tes parents ignorent encore…

— C’est-à-dire que papa sait, lui. Mais maman, pas encore… Oh ! ma tante, si vous saviez comme papa est enchanté ! Il m’a dit plus de cinquante fois qu’il ne pouvait pas souhaiter mieux pour moi ! Mais maman…

— Eh bien ?

— Maman n’aime pas le comte Féodore. Elle le déteste même, quoiqu’elle lui fasse toujours bon semblant. Et je pressens qu’elle fera tout pour empêcher mon mariage.

La vieille dame hochait la tête. Elle n’ignorait pas l’origine de cette antipathie. Autrefois, Féodore avait mis tout en œuvre pour empêcher son ami Wassili d’épouser la jeune Parisienne, lectrice de la baronne. Il n’avait pas réussi. La jolie Française était devenue Mme Yermoloff. Mais elle avait eu vent de son hostilité et elle lui en avait gardé rancune.

— Ma tante, il y aurait un moyen très simple d’obtenir le consentement de maman, poursuivait Olga toute à son idée. Ce serait de lui dire que vous désirez ce mariage. Strélitzky est votre ami. Je suis votre petite-nièce. Il est tout naturel que vous souhaitiez nous marier. Maman n’osera pas s’opposer à un projet formé par vous.

La baronne sourit :

— Je crains, ma pauvre petite, que tu n’attribues une importance exagérée à l’influence que j’ai sur ta mère.

— Du tout, ma tante. Maman fera tout ce que vous voudrez, je le sais bien. Elle m’a recommandé, à moi, de ne vous contrarier en rien, de respecter vos moindres volontés. Ce serait drôle, vraiment, qu’elle ne donnât pas l’exemple elle-même !

La baronne ne souriait plus. Depuis qu’elle était à Aloupka, le soupçon lui avait déjà maintes fois traversé l’esprit que Mme Yermoloff était une femme intéressée qui lui témoignait de l’affection uniquement dans l’espoir d’hériter d’elle un jour. Par ses paroles inconsidérées, Olga venait de la confirmer dans cette idée.

Comme son silence se prolongeait, Olga, câlinement, lui passa les bras autour du cou :

— Ma bonne tante, vous ne dites rien ? Vous voudrez bien, n’est-ce pas, faire cela pour moi, qui vous aime tant ! Vous seriez si bonne ! Vous me rendriez si heureuse ! Et vous savez, ma tante, ce n’est pas seulement mon bonheur, c’est aussi celui de Sacha que vous feriez !…

— Celui de Sacha ? répéta la baronne, machinalement.

— Oui, ma tante, celui de Sacha ! Quand je serai chez les Strélitzky, vous verrez que Natalie ne tiendra plus autant à la présence de Sacha. Je saurai la distraire, moi, Natalie ! Je lui raconterai des histoires drôles, qui la feront rire. Je m’amuserai avec son bichon. Vous verrez que son humeur s’améliorera beaucoup, et qu’elle ne s’inquiétera plus autant de Sacha. Vous savez, ma tante – entre nous soit dit – je crois que Sacha n’a pas su bien s’y prendre avec Natalie. Elle est trop sensible, Sacha ; et puis trop sérieuse. Elle ne sait pas amuser les gens. Mais moi, je suis gaie. J’adore voir des visages heureux autour de moi, et je m’entends à merveille à dérider même les faces les plus moroses… Vous verrez comme je métamorphoserai Natalie !

La baronne soupira :

— Dieu t’entende, ma bonne petite !

— Et puis, quand j’aurai bien réussi à gagner sa confiance et son affection, je lui persuaderai de mettre Sacha en pension. Nous lui choisirons un excellent pensionnat, où elle sera très bien, et où elle restera jusqu’à sa majorité. Alors, elle en sortira pour épouser Pierre.

— Pierre !

— Eh ! oui, ma tante ! Ce serait trop dommage, vraiment, s’ils ne finissaient pas leurs jours ensemble, ces deux-là. Grâce à moi, ils se marieront et tout sera pour le mieux ! Vous voyez, ma tante, que ce n’est pas seulement mon bonheur, mais encore celui des autres que je veux, en épousant Féodore…

— En effet, ma bonne petite. Tes intentions sont excellentes. Tu ne manques certes pas d’esprit d’initiative, et si tu as de la persévérance… Qui sait ? Essaie toujours. Peut-être réussiras-tu.

— Sans doute, ma tante, je réussirai, affirma Olga avec suffisance. Je n’ai jamais rien entrepris qui ne m’ait réussi !

« Peut-être est-ce la Providence qui l’envoie chez les Strélitzky ? » pensait la baronne.

Et tout haut :

— C’est bien, Olga. Je parlerai à ta mère.

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

JOIE ET COLÈRE DE NATALIE

Dans la soirée de ce même jour, le comte Féodore annonça à Natalie et aux jumeaux ses fiançailles avec Olga. Il savait que cette nouvelle serait accueillie avec joie par sa sœur, avec dépit par ses frères. Mais il était loin de soupçonner qu’Ocipe oserait, en sa présence, donner libre cours à sa colère. Ce fut pourtant ce qui arriva. Furieux de voir se réaliser ce qu’il redoutait par-dessus tout, et oublieux du respect qu’il devait à son aîné, l’adolescent, avec une véhémence passionnée, cria son dépit, conjurant Féodore de ne point introduire dans la famille – jusqu’alors si unie – des Strélitzky, la créature astucieuse qu’était Olga Yermoloff.

— Non, Féodore, ce n’est pas possible !… Toi ! – Il fallait entendre son accent en prononçant ce toi : toute l’admiration des Strélitzky pour leur aîné éclatait dans ce mot – toi, épouser une Olga Yermoloff ! Non ! non ! Elle n’est pas une femme pour toi ! Tu ne la connais pas. Elle a un esprit infernal, une ruse démoniaque. Elle troublera notre paix à tous… Crois-moi, elle ne mérite pas d’être ta femme. Elle ne t’aime pas, elle n’aime que ton argent ! Quand elle portera ton nom, elle se moquera de toi, et elle te trompera !

Jamais pareil scandale ne s’était produit chez les Strélitzky, où le comte Féodore jouissait d’une autorité incontestée. Personne ne se permettait jamais de juger ses actes, encore moins de les blâmer. Pour qu’Ocipe se laissât aller à pareille intempérance de langage, il fallait vraiment que le dépit lui fît perdre la raison.

Natalie, très pâle, regardait Féodore, avec l’appréhension de le voir, dans une juste colère, fondre sur cet insensé. Wolodia aussi tremblait pour son jumeau. Mais le comte Féodore conservait tout son calme. Debout, appuyé à la cheminée, il souriait, dédaigneux, et, quand il parla, ce fut sur le ton de l’ironie :

— Je te suis très reconnaissant de ta sollicitude, mon cher Ocipe. J’aurais dû sans doute te demander conseil avant d’agir. Malheureusement, il est trop tard à cette heure…

— Non, non, Féodore, il n’est pas trop tard encore, si tu le veux ! glapit Ocipe, qui ne comprenait rien à l’ironie, et qui déjà sentait l’espérance renaître en son cœur. Je connais Olga ; une rupture avec elle est chose facile, et si tu veux bien me laisser faire…

Mais Strélitzky, changeant brusquement de ton et d’attitude :

— En voilà assez ! Je suis trop bon d’écouter tes radotages. J’épouserai Olga, et toi, tu vas me faire le plaisir…

Et, comme toujours quand il prononçait ces mots « tu vas me faire le plaisir », sa voix avait un accent à la fois sarcastique et impérieux fort désagréable.

— Tu vas me faire le plaisir, si tu ne peux changer tes sentiments pour elle, d’en feindre de plus convenables.

Menaçant, il regardait le jumeau. Ses longs yeux laissaient filtrer un regard mauvais. Ocipe, qui connaissait son aîné, avait jugé prudent de ne pas insister. Le visage tordu dans une grimace de rage impuissante, dompté mais non vaincu, il s’était laissé emmener par Wolodia.

Restée seule avec son frère, Natalie s’était empressée de lui renouveler ses félicitations.

— Mon cher Féodore, si tu savais combien ton choix me rend heureuse ! Cette petite Olga, la fille de Wassia ! Comme je vais l’aimer !

Elle était sincère ; son visage rayonnait d’allégresse. Elle reportait maintenant sur Olga les sentiments qu’elle avait naguère éprouvés pour Wassili Yermoloff.

— Oui, je suis bien heureuse ! continua-t-elle. Je dirais même trop heureuse, si…

— Si ?

Le regard de Féodore l’interrogeait.

— S’il n’y avait pas cette ombre au tableau : l’amitié d’Olga pour Sacha… confessa-t-elle à voix basse.

— À propos de Sacha, dit Féodore, sans relever sa remarque, j’ai quelque chose de fort curieux à t’apprendre.

Natalie redressa la tête et le regarda avec anxiété.

— Tu connais l’originalité de notre voisin Pierre Kamensky ? reprit le comte, un sourire ironique sur les lèvres. À Aloupka, tout le monde le tient pour un détraqué. Il ne se passe pas de jour sans qu’il ne se livre à quelque excentricité. Mais sa dernière extravagance dépasse toutes les autres. Juges-en : il m’a demandé la main de Sacha.

— La main de Sacha ! répéta Natalie.

De pâle qu’il était, son visage était devenu d’un gris de cendre. Le comte Féodore affectait de ne pas la regarder. Il savait ce qui se passait en elle, et il la plaignait ; de tout temps, elle avait été jalouse de Sacha. D’abord, elle lui avait envié l’affection maladivement passionnée que Dora Andréievna avait témoignée à la fille d’Alexandre Strélitzky. Plus tard, elle l’avait jalousée pour sa santé, pour sa beauté, pour tout ce dont elle-même était privée. Et maintenant, elle lui enviait l’amour de Kamensky.

Féodore eût donné beaucoup pour pouvoir lui cacher la demande de Pierre ; mais il devinait que, par les Yermoloff, elle lui reviendrait tôt ou tard aux oreilles, et il ne voulait pas que Natalie l’apprît d’une autre bouche que la sienne.

— Ainsi, dit-elle, et sa voix était comme brisée, elle aurait pu devenir la femme de Kamensky ?

— Tu penses bien que les Rumine et les Kamensky eussent fait l’impossible pour s’opposer à ce mariage. C’est du reste uniquement à les scandaliser qu’il visait.

Féodore déguisait sa pensée. Il n’avait soin que de ménager Natalie, en lui laissant croire qu’un noble eût jugé indigne de soi d’épouser Sacha. En réalité, le comte eût ressenti comme offense la moindre objection soulevée par les Rumine ou par les Kamensky au mariage de Pierre avec la fille d’Alexandre et de Marie. Si ce mariage ne devait point se faire, c’est que lui, Féodore, et nul autre que lui, y faisait opposition.

— Et Sacha… sait-elle ? reprit Natalie.

Une nouvelle angoisse se lisait sur le visage de Natalie. Et, de nouveau, Féodore comprit et eut pitié.

— Sacha ne sait rien, répondit-il. Mais il est bon de prendre certaines mesures pour qu’elle ne puisse communiquer avec ce jeune Kamensky. C’est à ce sujet que j’ai à te parler, Natalie. J’ai déjà pris quelques dispositions.

En effet, aussitôt après la démarche de la baronne Tchernadieff, il avait pris les mesures nécessaires pour empêcher toute communication entre Sacha et Pierre. Sacha avait été mise aux arrêts dans sa chambre et placée sous une surveillance rigoureuse. Et les gens des Strélitzky avaient reçu l’ordre de porter directement au comte Féodore tout message qui pourrait leur être remis pour elle.

Natalie approuva tout. Elle était étrangement pâle et, dans son visage amaigri, ses yeux brillaient de fièvre. Féodore la reconduisit chez elle et elle déclara qu’elle allait se coucher tout de suite. Mais, lorsqu’il l’eut quittée, au lieu d’appeler ses femmes pour faire sa toilette de nuit, elle resta longtemps effondrée dans un fauteuil, à sonder l’horreur de cette chose monstrueuse qui eût pu devenir une réalité : Sacha épousant Kamensky et prenant rang dans la plus haute société…

La rage étouffait Natalie à cette pensée. Ses instincts féroces se réveillaient tumultueusement.

Elle eût voulu faire souffrir Sacha physiquement et moralement, lui infliger le traitement le plus cruel et le plus ignominieux, pour la punir de l’honneur que lui avait fait Kamensky en demandant sa main. Si elle l’eût osé, elle l’eût fait à l’instant même fouetter sous ses yeux, comme la dernière des serves, et elle eût goûté à ce spectacle un apaisement singulier. Ah ! si elle eût été dans ses terres, libre d’agir à sa guise !… Mais elle était à Aloupka. Et elle n’oubliait pas que Féodore, à leur arrivée, l’avait prévenue que, la sentimentalité y étant à la mode, on y avait de ridicules préventions contre les châtiments corporels et qu’il convenait de se conformer aux usages de l’endroit aussi longtemps qu’on y résiderait.

Par bonheur, ce séjour touchait à sa fin. Encore un peu de patience, et, les Strélitzky réinstallés dans leurs terres, elle y retrouverait enfin sa liberté d’action. Alors, Sacha serait à sa merci…

Un peu calmée par cette perspective, Natalie se décida enfin à sonner ses femmes. Quelques instants plus tard, elle était au lit. Mais elle ne dormit point cette nuit-là.

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

PIERRE ÉCRIT À SACHA

Le lendemain, Pierre eut avec la baronne Tchernadieff et Olga un long entretien, à la suite duquel il écrivit à Sacha la lettre suivante :

 

« Ma chère petite Sacha,

» Cette lettre est une lettre d’adieux. Je quitte Aloupka mercredi. J’accompagne les Rumine à Saint-Pétersbourg.

» Il m’est dur de partir sans te revoir, Sacha ; mais notre séparation ne sera pas de longue durée, j’espère ; et, s’il plaît à Dieu, quand nous serons réunis, ce sera pour toujours !

» Sacha, ma petite compagne d’enfance, toi qui as été pour moi plus tendre, plus affectueuse mille fois que mes propres sœurs, veux-tu devenir la compagne fidèle de mes jours ? Veux-tu marcher dans la vie, ta petite main dans la mienne ?

» Combien de fois m’as-tu dit que ma présence t’était douce et précieuse… C’est seulement aujourd’hui – aujourd’hui que je ne t’ai plus ! – que je réalise combien la tienne m’était bienfaisante. Ta voix si douce, tes yeux si aimants, tes traits si chers, comme tout cela va me manquer. Sacha, je n’ose pas y penser ! Pour reprendre courage, il faut que je me répète à haute voix ce qu’Olga Yermoloff m’a crié aux oreilles plus de cent fois : que je te retrouverai, dans quelques années, toi qui m’es si précieuse, et qu’alors tu ne me quitteras plus !

» Olga voulait m’obliger à partir sans t’écrire. Elle se serait chargée, disait-elle, de tout t’apprendre. Je veux bien lui laisser le soin de te raconter en détail les derniers événements, mais il y a des choses que toi seule dois entendre, ma douce petite Sacha, des choses que je ne saurais lui confier, à elle, pour qu’elle te les répète, de peur qu’elle ne les tourne en ridicule.

» Dans quelques semaines, comme tu le sais, Olga sera la femme de Féodore, ta belle-sœur, Sacha ! Je crois qu’elle est sincère quand elle dit qu’elle te veut du bien. Elle m’a promis de te protéger et de te défendre contre les Strélitzky. Mais, heureusement, tu n’auras plus longtemps à les supporter.

» Olga, Féodore et Natalie iront, paraît-il, passer l’hiver dans le Midi de la France. Les méchants jumeaux seront laissés en Russie, à la campagne. Et toi, par les soins d’Olga, tu seras mise en pension. Olga vient de m’annoncer cela tout à l’heure.

» Je ne peux pas assez te dire, Sacha, combien je suis heureux de cet arrangement, et quel soulagement ce sera pour moi de te savoir enfin dans un milieu sympathique, où tu pourras te développer dans les choses du cœur comme dans celles de l’esprit jusqu’au jour où je viendrai, petite Sacha, te chercher pour te conduire chez moi.

» Jusque-là, tu auras de mes nouvelles par Olga, comme aussi, par elle, je recevrai des tiennes. Elle m’a proposé de favoriser une correspondance entre toi et moi, à l’insu des Strélitzky, quand elle sera ta belle-sœur. J’ai naturellement refusé. Je ne veux pas m’habituer – et surtout t’habituer, toi ! – à user de détours. Le jour viendra où nous serons réunis, sans qu’ils puissent nous séparer. Pourquoi les tromper jusque-là ?

» Il est regrettable qu’Olga, à côté de tant de brillantes qualités, ait de si détestables dispositions pour le mal. Malgré toute la bienveillance qu’elle m’a témoignée, je suis sorti révolté de mon entretien avec elle. Ne voulait-elle pas me démontrer que la ruse est une preuve d’intelligence ? J’ai essayé de la remettre à sa place. Mais, avec elle, on n’a jamais le dernier mot.

» Je te prie, Sacha, si jamais elle essaie de te gagner à ses idées, qui sont détestables, de ne pas la croire. Le mal est le mal ; et si nous y succombons, rien ne saurait justifier notre chute. Le but peut être excellent. Si les moyens sont mauvais, le tout appartient à Satan.

» Pour ma part, j’aimerais mieux que tu souffres l’oppression la plus dure plutôt que de te voir chercher à t’y soustraire par des voies tortueuses. Il n’y a qu’une bonne voie : c’est la voie droite. Et tous ceux qui s’en écartent sont sur le chemin de l’Enfer.

» Et quant aux idées d’Olga sur la beauté, je ne les partage pas du tout. Si tu veux me plaire, Sacha, résiste avec énergie aux tentatives qu’elle pourrait faire pour te transformer, pour te donner le goût de la toilette, de la parure et des plaisirs mondains.

» Pour moi, il n’y a qu’une seule beauté qui vaille : c’est la beauté de l’âme, et elle se reflète sur le visage. Si tu veux être belle selon mon désir, cultive dans ton cœur de nobles sentiments : tout le reste n’est que vanité.

» Et maintenant, il faut que je te quitte, Sacha, ma douce petite amie. Sois forte et sois courageuse. Quoi qu’il arrive pendant notre séparation, supporte-le avec patience, en songeant au temps heureux où nous serons réunis.

» Adieu, Sacha ! Je t’aime et j’ai confiance en toi.

» PIERRE »

 

Cette lettre écrite, Pierre la remit à son valet de chambre, le vieil Afram, afin qu’il la fît parvenir secrètement à Sacha. Ceci se passait dans la journée du lundi, avant-veille du départ de Pierre.

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

PIERRE REÇOIT UNE LETTRE DU COMTE

Le jour suivant, Pierre était occupé à mettre de l’ordre dans ses affaires en vue de son départ, lorsque le vieil Afram entra, une lettre à la main :

— C’est de la part du comte Strélitzky, Pierre Nicolaïévitch.

Une lettre du comte Strélitzky ! Pierre se sentit pâlir. Que pouvait avoir à lui dire le frère de Sacha ? Fébrilement, il décacheta le pli et lut ce qui suit, écrit en français :

 

« Monsieur Pierre Kamensky,

» Je me suis fait un devoir de lire la lettre que vous avez tenté de faire parvenir secrètement à Alexandra Alexandrovna, et qui est tombée entre mes mains. J’ai appris ainsi :

» que vous avez conservé l’espoir de l’épouser dans quelques années ;

» que vous avez réussi à intéresser ma fiancée à vos projets, et que vous comptez sur son aide pour les réaliser.

» Je ne saurais tolérer cela, et je vous prie, Monsieur Kamensky, de bien vouloir noter :

» qu’Alexandra Alexandrovna ne sera jamais à vous ; car, étant de condition servile, elle aura, toute sa vie, besoin de mon consentement pour vous épouser. Or, je ne lui donnerai jamais ce consentement ;

» que je vous interdis absolument de correspondre avec Olga Wassilievna, quand elle sera ma femme.

» Dans le cas où vous ne respecteriez pas mes volontés, je vous préviens que je prendrai certaines mesures qui en assureront l’exécution, en dépit de votre résistance. Mais je compte que vous serez assez raisonnable pour ne point me mettre dans cette nécessité.

» Je suis, Monsieur, votre serviteur,

» Comte F.-S. STRÉLITZKY

 

» N.-B. Veuillez porter votre attention sur ce fait que nous sommes seuls, vous et moi, à connaître la vraie condition d’Alexandra Alexandrovna et que toute divulgation de ce secret ne pourrait que lui causer le plus grand tort. »

 

Pierre restait là, hébété. On eût dit qu’il avait reçu un coup de massue. Les mots « étant de condition servile » soulignés par le comte, dansaient devant ses yeux. Il lui fallut un moment avant d’en saisir le sens et d’en réaliser l’horrible signification. Alors, il se mit à trembler, comme en proie à un accès de fièvre.

Sacha, de condition servile ! c’est-à-dire perdue pour lui. Et, non seulement perdue pour lui, mais à la merci des Strélitzky toute sa vie, jusqu’à sa mort ! Avec une effroyable lucidité, Pierre se remémorait tout ce qu’il savait de la méchanceté des Strélitzky. Tous les détails de leur vie privée lui revenaient à la mémoire, tumultueusement. Il pensait à Natalie, à cette femme, qu’on disait moribonde et qu’il jugeait plus perverse que malade. Elle prenait plaisir à faire fustiger ses gens, il le savait. Elle détestait Sacha. Sans cesse, elle se plaisait à l’humilier, en la menaçant du fouet. Elle s’en tenait, du reste, à la menace, sans passer à l’exécution. Sans doute, respectait-elle encore en elle une Strélitzky. Mais lorsqu’elle connaîtrait sa vraie condition, observerait-elle les mêmes ménagements ? À savoir Sacha à la merci de cette femme féroce, pour qui la souffrance des autres était une jouissance, Pierre se sentait devenir fou.

Non, non, cela ne pouvait pas être ! Cela ne devait pas être. Sacha, Dieu merci, avait encore des amis, des défenseurs, qui sauraient empêcher cette abomination. Tout de suite, la pensée de Pierre alla à la baronne Tchernadieff. Elle s’était montrée bonne pour lui et compatissante à la misère de Sacha. Et elle était estimée des Strélitzky. Si quelqu’un pouvait efficacement servir les intérêts de Sacha, c’était elle.

Sans se donner le temps de réfléchir, Pierre courut jusque chez les Yermoloff et demanda à voir la baronne. Elle était occupée à sa correspondance et avait défendu qu’on la dérangeât. Mais Pierre insista tant et si bien qu’il réussit à se faire introduire immédiatement.

À sa vue, la baronne poussa une exclamation. Le visage du jeune homme était contracté par l’émotion, et il était tout haletant encore de sa course précipitée :

— Ah, Pierre Nicolaïévitch ! dit-elle, que vous est-il arrivé ?

— Baronne… Sacha…

Il était incapable d’en dire davantage. Mais il présentait à la vieille dame une lettre ouverte – celle de Strélitzky – et, du geste, il l’invitait à en prendre connaissance. Puis il s’effondra sur une chaise et cacha son visage dans ses mains.

La baronne avait mis ses lunettes et commençait sa lecture… Tout à coup, Pierre l’entendit qui poussait une exclamation. Elle avait jeté la lettre à terre, et elle se levait en proie à une vive émotion :

— Comment ? Comment ?… Sacha, de condition servile ? Ah ! par exemple, c’est un peu fort, ça !… Pierre Nicolaïévitch, mon enfant, n’allez pas prendre cette lettre au tragique. Il y a malentendu.

Pierre avait relevé la tête :

— Il y a malentendu ? Ah ! baronne, si je pouvais croire…

— Oui, il n’est pas possible que Sacha soit… ce que dit le comte Féodore. Dora Andréievna (Mme Strélitzky) m’a donné autrefois à ce sujet des assurances formelles.

— Mme Strélitzky vous a donné des assurances, à vous, baronne ?

— Oui. Un jour – je m’en souviens parfaitement – elle me déclara avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer à cette petite les mêmes droits qu’à ses propres enfants.

— Ah ! baronne, soyez bénie pour cette bonne nouvelle !

Et Pierre, le visage transfiguré, se précipitait aux pieds de la vieille dame, lui saisissait les mains et les baisait avec transport. La baronne se dégagea en riant :

— Je vous dis qu’il y a malentendu, et je vais m’en expliquer sur-le-champ avec le comte Féodore. Faites-moi le plaisir de sonner, mon enfant. Merci… Et surtout, ne vous faites pas de soucis. – Ivan, qu’on attelle tout de suite ma voiture ! commanda-t-elle au serviteur qui paraissait.

Et, lorsque le cocher se fut retiré :

— En quittant le comte, où vous trouverai-je ? Ici ? interrogea-t-elle.

— J’habite la maison voisine de celle des Strélitzky. Si vous daignez passer chez moi…

— Entendu.

— Ah ! baronne, comment vous remercier ?

Et, derechef, il couvrait de baisers les mains de la vieille dame. Elle le poussa doucement vers la porte :

— Vous me remercierez après. À tout à l’heure, Pierre Nicolaïévitch. Et surtout, ne vous faites pas de soucis.

Qu’il ne se fît pas de soucis ! Non, certes, il ne songeait plus à s’en faire. Il avait pleine confiance en la baronne.

« Mme Strélitzky lui a donné des assurances formelles, se répétait-il en regagnant son domicile. Rien ne peut empêcher que, dans quelques années, Sacha ne soit ma femme. »

Et la révélation du comte Féodore lui semblait maintenant une ingénieuse invention de Strélitzky pour le séparer de Sacha.

Il rentra chez lui et attendit la baronne avec impatience. Une longue heure s’écoula, puis une autre, qui lui parut plus longue encore. Il était à bout de patience lorsqu’il la vit enfin paraître. Vivement, il s’élança au-devant d’elle. Mais, devant l’air morne de la vieille dame, toute sa joyeuse confiance l’abandonna :

— Eh bien baronne ? questionna-t-il, la voix tremblante.

— Eh bien ! mon enfant, ce ne sont pas de bonnes nouvelles que je vous apporte.

— Ah ! fit-il, le cœur étreint d’une angoisse mortelle.

— Je suis désolée de vous avoir donné de fausses espérances, Pierre Nicolaïévitch. Mais ce que vous a écrit le comte est malheureusement vrai.

— Mais ces assurances… ces assurances que vous disiez avoir reçues de Mme Strélitzky ? s’écria-t-il, se cramponnant à ce dernier espoir.

— Hélas ! mon pauvre enfant, Mme Strélitzky, comme tout le monde, s’illusionnait sur la vraie condition de Sacha.

— Elle s’illusionnait ?… Qui dit cela ?

— Le comte Féodore. Il m’a tout expliqué.

— Et vous le croyez ? Ah ! baronne, est-il possible que vous ajoutiez plus de foi à ses paroles qu’au témoignage sacré de sa mère ?

— Pierre Nicolaïévitch, le comte m’a donné des détails qui ne me permettent pas de mettre en doute ce qu’il dit. Je savais que c’était lui qui s’était chargé de l’adoption de Sacha, car c’est d’une adoption qu’il s’agissait. Or, il vient de m’apprendre que cette adoption, désirée par sa mère et à laquelle il l’a laissée croire, était irréalisable, et qu’il s’est borné à réclamer Sacha, fille de leur serve, comme leur sujette.

— Ainsi, il a trompé sa mère. Le misérable !

— Pierre Nicolaïévitch, ne soyez pas si prompt à lui jeter la pierre. Si vous saviez comme moi dans quelles circonstances il agissait, vous jugeriez son attitude non seulement excusable, mais admirable.

Pierre voulut l’interrompre, mais la baronne reprit :

— Sachez que Mme Strélitzky était souffrante au moment de la mort d’Alexandre Alexandrovitch. Elle donnait déjà des signes du mal qui devait l’emporter. Entre nous soit dit, c’est d’une maladie mentale qu’elle est morte. Le comte Féodore, qui a toujours été un fils plein d’égards, craignait d’aggraver son état en la contrariant. Vous voyez que son mensonge est de ceux que l’humanité commande.

Pierre frémissait d’indignation, mais il s’efforçait de rester calme.

— Je ne discuterai pas avec vous là-dessus, baronne. Il m’est bien égal, croyez-le, que Sacha ait été ou non adoptée par les Strélitzky. Ce qui m’importe, c’est qu’elle soit libre. Puisqu’elle ne l’est pas, le comte Féodore n’a qu’une chose à faire : l’émanciper ! Il réalisera ainsi le vœu de sa mère, et il nous donnera une preuve de cette humanité qu’il se targue de posséder à un si haut degré.

— Ah ! Pierre Nicolaïévitch, c’est ce que j’ai essayé d’obtenir de lui. Oui. Je me suis donné mille peines pour lui persuader qu’il devait quelque compensation à cette enfant pour le tort qu’il lui a fait en l’habituant à une existence de luxe, à laquelle elle n’a aucun droit. Mais le comte ne veut pas admettre cela. Il prétend qu’il s’est montré généreux au delà même de son devoir, et qu’il n’est tenu à aucune réparation. D’autre part, il est convaincu que Sacha ne saurait faire un bon usage de sa liberté.

— Je comprends ! fit Pierre, amèrement. Libre, elle deviendrait ma femme. Et c’est ce qu’il veut empêcher à tout prix. Eh bien ! baronne, dites-lui de ma part que, s’il émancipe Sacha, je renonce à l’épouser. Oui, je suis prêt à ce sacrifice, si douloureux soit-il, pour obtenir la liberté de celle que j’aime.

— Pierre Nicolaïévitch, j’ai dit… oui, connaissant votre bon cœur, j’ai, de mon propre mouvement, proposé la chose au comte.

— Et il a…

— Refusé, hélas ! oui.

— Le misérable !…

En prononçant cette exclamation, Pierre avait eu un geste de menace vers la maison des Strélitzky.

— Calmez-vous, Pierre Nicolaïévitch ! s’écria la baronne effrayée. Je ne vous ai pas tout dit encore. Dieu merci, la situation n’est pas désespérée. J’ai réussi à m’arranger avec le comte. Le sort de Sacha, mon enfant, dépend de vous.

— Le sort de Sacha dépend de moi ? – Pierre était très agité – Que signifie cela ? Je ne comprends plus. Est-ce un marché qu’on me propose ? Qu’exige de moi le comte Féodore ?

— Il exige que vous vous désintéressiez complètement d’elle, et que vous fassiez en sorte que l’on n’entende plus parler de vous chez les Strélitzky.

— Ah !… Et, à ce prix, qu’accordera-t-il à Sacha ? La liberté ?

— À ce prix, Pierre Nicolaïévitch, il s’engage à garder le silence sur sa condition.

— Sans plus ? fit Pierre, glacial.

— Mais, songez donc, reprit la baronne, que de cette manière, Sacha continuera à passer aux yeux de tous pour une Strélitzky. Quel sort plus enviable pourrait-elle espérer ?

Pierre répondit sur un ton de colère concentrée :

— Et si je refuse, qu’arrivera-t-il ?

— Comment, si vous refusez ?

— Oui, si je refuse de me désintéresser de Sacha ?

— Mais, mon enfant, vous ne pouvez pas continuer à vous intéresser à elle, du moment que vous savez qu’elle dépend des Strélitzky et que vous ne pourrez jamais l’épouser.

— Baronne, j’ai l’honneur de vous demander ce qu’il arrivera si je refuse ? insista Pierre, froidement.

— Par pitié pour Sacha, vous ne pouvez pas faire cela, Pierre Nicolaïévitch !

— Par pitié pour Sacha ? Ce serait donc sur elle que se vengerait le comte ?

— Ah ! Pierre Nicolaïévitch, le comte a le cœur trop haut placé pour songer à la vengeance. Mais, se voyant menacé, il prendrait des mesures contre vous ; et ces mesures, malheureusement, atteindraient Sacha.

— Je ne comprends pas comment des mesures, prises contre moi, pourraient atteindre Sacha ?

— Je vais vous expliquer. C’est votre lettre qui est cause de tout. Ah ! malheureux enfant, quelle fâcheuse idée vous avez eue de l’écrire !

Pierre s’indigna :

— Je ne pouvais pourtant pas partir sans laisser à Sacha un mot d’espoir et d’adieu.

— Olga se serait chargée de lui transmettre vos messages. Mais écrire ainsi vos projets d’avenir ! Vous compromettre de la sorte ! et non seulement vous, mais encore ma petite-nièce, la propre fiancée du comte ! Quelle imprudence ! Dieu merci, Strélitzky est assez raisonnable pour ne pas en vouloir à Olga de s’être laissée gagner à votre cause. C’est contre vous qu’il est irrité. Pour détruire l’influence que vous avez prise sur elle et qu’il juge menaçante pour son bonheur, il est prêt à lui raconter toute l’histoire de Sacha. Il est persuadé que ces révélations détacheront de vous ma petite-nièce, et qu’elle n’aura plus aucune envie de servir vos intérêts et ceux de votre amie, après les avoir entendues. Malheureusement, il considère qu’il ne peut taire à sa sœur et à ses frères ce qu’il aura confié à sa femme, et le secret de Sacha, divulgué, entraînerait pour elle les plus funestes conséquences. Il est très regrettable que cette enfant n’ait su se faire aimer ni de Natalie ni des jumeaux ! conclut la baronne en soupirant. Le comte Féodore ne m’a pas caché qu’elle n’avait aucun ménagement à attendre d’eux, lorsqu’ils ne verraient plus en elle une sœur adoptive.

— Il vous a dit cela, cet homme abominable ? Et vous avez pu l’écouter, sans frémir d’horreur et d’indignation, sans éprouver le besoin de lui cracher votre mépris à la face ? Baronne, j’admire votre sang-froid !

— Ah ! Pierre Nicolaïévitch, croyez bien que chacune de ses paroles me faisait saigner le cœur. Mais que voulez-vous qu’il fasse pour se défendre contre vous ? Il n’a, hélas ! que ce moyen.

— Dieu me pardonne si je vous fais tort, baronne, mais je crois que vous plaidez sa cause.

La baronne eut un geste d’apaisement :

— Non, Pierre Nicolaïévitch, je ne plaide pas sa cause. Mais je le comprends et je tâche de vous le faire comprendre. Concevez sa douleur à la lecture de votre lettre. Il apprend que sa fiancée, celle qui va devenir la compagne de sa vie, s’apprête à lutter contre lui, à votre instigation. À ses yeux, la paix du foyer est la première condition du bonheur, et c’est cette paix qui, par vous, est menacée. Certes, il n’a contre Sacha ni haine, ni ressentiment ; il m’a, à plusieurs reprises, assuré de ses bonnes dispositions à son égard… Mais il n’hésitera pas à sacrifier Sacha, si la paix de son foyer l’exige.

Pierre répondit avec amertume :

— J’envie ce Strélitzky d’avoir trouvé en vous un si habile avocat. Ainsi, c’est lui, à vos yeux, qui est l’homme raisonnable. Et moi ?…

— Vous, Pierre Nicolaïévitch, vous êtes l’amoureux qui doit se sacrifier… se sacrifier, c’est-à-dire disparaître. Vous assurerez ainsi le bonheur de Sacha, dans la mesure de vos forces.

Un air de résolution subite se dessina sur le visage de Pierre :

— Eh bien, non ! baronne, je ne disparaîtrai pas ! Je ne me sacrifierai pas !… du moins pas à la façon dont vous l’entendez. Je ne ferai pas ce plaisir au comte Féodore. Ah ! il s’imaginait que ses menaces allaient m’épouvanter, il croyait que je me laisserais lier, bâillonner, réduire au silence, à l’impuissance ! Eh bien, non ! Vous pouvez lui dire, baronne, que je refuse de me soumettre à ses exigences. Et mieux encore, que je réponds à ses menaces par d’autres menaces…

Ces paroles véhémentes effrayèrent la baronne :

— Par des menaces ? Que signifie cela, Pierre Nicolaïévitch ?

— Cela signifie, baronne, que, tout à l’heure, c’était le comte qui exigeait que je disparaisse, si je ne voulais pas exposer Sacha à un redoublement de rigueurs ; et que maintenant, c’est moi qui exige qu’il me donne, dans les vingt-quatre heures, l’assurance que Sacha sera émancipée, s’il ne veut pas se voir dénoncé à l’Empereur !

— Le comte Féodore… dénoncé… à… l’Empereur ? répéta lentement la baronne, comme si le simple énoncé de cette phrase eût dû en faire éclater aux yeux de Pierre l’évidente absurdité.

— Oui, baronne, dénoncé à l’Empereur. Je raconterai à Sa Majesté l’histoire de Sacha, non point telle que le comte la racontera à Olga, mais telle qu’elle a été vécue. Et, quand il m’aura entendu, l’Empereur ne tolérera pas que Sacha reste une minute de plus à la merci des Strélitzky.

— Ah ! Pierre Nicolaïévitch ! Malheureux enfant !

Pierre s’exaltait :

— Je lui ferai connaître ces gens féroces ! Je lui décrirai la perversité raffinée de Natalie Serguievna, de cette femme cruelle, qui trouve son plaisir dans la souffrance d’autrui. Je démasquerai la férocité cachée, mais plus redoutable encore, du comte Féodore, de cet homme si correct dans son langage et dans ses manières, et qui n’hésite pas à se servir de la perversion de sa sœur pour satisfaire ses vengeances. Je lui dépeindrai les souffrances, le long martyre de Sacha entre ces deux êtres qui la détestent !

— Pierre Nicolaïévitch, pour l’amour de Dieu, calmez-vous ! Un tel rapport, malheureux enfant, se retournerait contre vous. Ne le comprenez-vous pas ? Aller vous attaquer aux Strélitzky, à une famille aussi respectée ! Mais c’est de la folie ! N’allez pas vous compromettre de la sorte, je vous en conjure, Pierre Nicolaïévitch.

Mais Pierre ne voulait rien entendre :

— J’ai confiance dans la justice de l’Empereur.

— Mais l’Empereur ne vous croira pas. Il comprendra que c’est la passion qui vous égare, la colère qui vous emporte, et que vous ne voyez pas les choses comme elles sont. Car, Pierre Nicolaïévitch, les Strélitzky ne sont pas les gens féroces pour qui vous les prenez. Ils ont eu pour Sacha toutes les bontés, tous les ménagements possibles…

— Baronne !

— Oui… Interrogez-la, votre amie. Vous verrez qu’elle ignore tout de son origine, de l’odieuse conduite de ses parents à l’égard des Strélitzky. Par pitié pour elle, ils ont gardé le silence sur le passé. C’est beau, cela, convenez-en, Pierre Nicolaïévitch. Sacha est malheureuse chez eux, dites-vous. Mais êtes-vous sûr que ce soit par leur faute ? Êtes-vous sûr que cette enfant ne soit pas marquée pour le malheur par une volonté supérieure à la leur ? Oui, Pierre Nicolaïévitch, cette conviction s’impose à moi de plus en plus forte, que c’est Dieu Lui-même qui, dans Sa justice inexorable, fait expier à Sacha les crimes de ses parents. Alexandre Alexandrovitch et sa maîtresse ont été de grands coupables. Personne ne le peut nier. Ils ont transgressé les lois divines et les lois humaines. La main justicière de Dieu s’abat maintenant sur leur fille, sur l’enfant du péché. C’est terrible ! Mais qui oserait dire que ce n’est pas juste ? Et vous, qui êtes chrétien, Pierre Nicolaïévitch, vous devez voir dans cet acharnement…

— Baronne ! interrompit Pierre, incapable de l’écouter davantage et tout frémissant d’indignation. Je ne vois qu’une chose : c’est que le comte Féodore est un homme très habile, qui a su vous gagner à sa cause. Dès lors, nous ne pouvons nous entendre…

Il se tenait debout devant elle dans une attitude qui indiquait clairement qu’il considérait l’entretien comme terminé. La baronne se leva :

— Vous me faites beaucoup de peine, mon cher enfant, dit-elle doucement, mais je n’insisterai pas. Je prie seulement Dieu qu’il vous fasse la grâce de vous assister dans cette heure d’épreuve.

Pierre, sans répondre, la reconduisit jusqu’à sa voiture.

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

SACHA
SERA-T-ELLE LIBÉRÉE

À peine Pierre eut-il vu s’ébranler la voiture de la baronne Tchernadieff, qu’il remonta en courant prendre la lettre de Strélitzky pour la porter à Nicolas Rumine. Maintenant, il n’y avait plus en lui la moindre irrésolution. Il était fixé sur ce qu’il avait à faire. À la vérité, il ignorait comment il devrait s’y prendre pour obtenir une audience de l’Empereur, mais Rumine saurait le renseigner.

Il trouva Nicolas qui donnait des ordres à ses gens, au milieu d’un vestibule encombré de malles. Sans un mot, il lui tendit la lettre du comte Féodore. Rumine la parcourut sans manifester ni surprise, ni indignation. Sa lecture achevée, il fit signe à Pierre de le suivre dans son cabinet de travail.

Ce cabinet n’avait qu’une entrée qui s’ouvrait sur un petit salon. Nicolas verrouilla avec soin non seulement la porte du cabinet, mais aussi celle du salon.

— Et maintenant, causons ! dit-il. Quels sont tes plans ?

— Je compte faire appel à l’Empereur pour obtenir l’émancipation de Sacha, répondit Pierre.

Il regardait Nicolas, anxieux de savoir quelle impression ces paroles allaient produire sur lui. Mais le visage volontairement fermé de Rumine ne laissait rien transparaître de ses sentiments.

— Je ne te cache pas, reprit Pierre, que la baronne Tchernadieff m’a dissuadé de tenter cette démarche. Elle est convaincue que je n’ai aucune chance de réussir auprès de l’Empereur.

— La baronne Tchernadieff ? Tu l’as mise au courant ?

Rumine paraissait surpris. Pierre crut devoir lui donner des explications sur le secours qu’il avait espéré d’elle. Il lui dit l’étonnement qu’elle avait montré en lisant la lettre du comte Féodore, les espérances qu’elle lui avait données, puis sa déconcertante volte-face, après avoir vu Strélitzky.

— C’est ce subit changement d’attitude qui m’a le plus révolté, conclut-il. Des Strélitzky, je n’attends rien d’autre qu’injustice et férocité ; mais la baronne m’avait paru avoir un cœur compatissant aux faibles et aux malheureux. Et je ne peux prendre mon parti de la voir justifier l’odieuse conduite des Strélitzky à l’égard de Sacha, en prétextant qu’ils ne sont que les instruments de la volonté divine. « C’est un Dieu vengeur qui frappe Sacha, dit-elle. Son père et sa mère ont vécu dans le péché. Il est juste qu’ils soient punis dans leur enfant. » Elle aurait continué longtemps sur ce ton, si je n’avais coupé court à son sermon. J’étais révolté. Maintenant, je mets tout mon espoir dans la justice de l’Empereur, et je compte sur toi, Nicolas, pour me procurer une audience…

Rumine, de la tête, fit signe que oui ; que, pour cela, on pouvait compter sur lui. Pendant tout le récit de Pierre, il n’avait pas prononcé un mot. Son air préoccupé, sa réserve étrange ne laissaient pas d’inquiéter le jeune Kamensky. Il ne lui échappait pas que son beau-frère le regardait, à la dérobée, de l’air d’un homme qui a quelque chose à dire et qui ne peut s’y décider. À la fin, n’y tenant plus :

— Qu’y a-t-il, Nicolas ? questionna-t-il, impétueusement. On dirait que tu as quelque chose sur le cœur et que tu n’oses le dire. Parle, je t’en supplie. Ne me cache rien de tes pensées.

— Eh bien ! puisque tu veux le savoir, répondit Rumine, je crains que la baronne n’ait raison, et que tu n’aies aucune chance de réussir auprès de l’Empereur.

En entendant ces mots, Pierre sentit son front se mouiller d’une sueur froide.

— Je te conseille de réfléchir encore avant d’agir, continua Nicolas. Dis-toi que les Strélitzky ont à la Cour des amis puissants, par qui ils risquent d’être informés de ta démarche, et que, si tu échoues, ce sera pour eux un nouveau grief contre Sacha.

— Si j’échoue ? Ne dis pas cela ! Pour l’amour de Dieu, ne dis pas cela, Nicolas ! Ne me pousse pas au désespoir ! Ne t’y trompe pas, j’ai l’air calme, mais ce n’est qu’une apparence. En réalité, je suis un être nouveau, étrange et effrayant ! Tout est à craindre de moi. Si je n’arrive pas à obtenir justice, j’ai peur… j’ai peur de faire quelque malheur.

— Tu penses bien que je n’aurais pas la barbarie de te parler si franchement et de t’enlever ce que tu considères comme ta dernière espérance, si je n’en avais pas une autre à faire briller à tes yeux…

Ardemment, Pierre l’interrompit :

— Une autre espérance ? Laquelle ?

— Si tu me jures de ne rien révéler de ce que je vais te dire…

— Je te le jure.

— Eh bien…

Il s’était approché de Pierre, et, tout bas, la voix frémissante d’exaltation contenue :

— Prends patience six mois encore. Dans six mois, il n’y aura plus de serfs en Russie.

Pierre fut décontenancé :

— Plus de serfs en Russie ? Quoi, l’Émancipation ! L’Empereur songerait… Béni soit-il !

— L’Empereur ? Non ! Ce n’est pas l’Empereur que tu dois bénir ! Il est bien trop préoccupé de lui-même et tourmenté de remords pour songer au bonheur de ses sujets…

— Mais qui donc ?…

— Qui donc ? Ceux qui, comme toi, désespérant d’obtenir justice, ont résolu de se la faire eux-mêmes. Pierre, dans six mois, c’est la Révolution : soixante millions de Russes proclameront leur indépendance !

Il semblait à Pierre que la terre tremblait sous ses pieds. Il avait le vertige. Devant lui, il voyait se dresser cette chose formidable : la Révolution.

La Révolution ! c’est-à-dire le renversement de l’ordre établi, le déchaînement des passions populaires, tout ce qui, d’habitude, révoltait ses instincts d’aristocrate, car il avait horreur de la foule, de la vulgarité, des excès. Mais au-dessus du fourmillement hideux qu’évoquait d’ordinaire pour lui ce mot : révolution, il lui semblait, en ce moment, voir planer un ange aux ailes radieuses, emblème de la liberté. Et, pour la première fois, dans son âme éperdue, la beauté du but l’emportait sur l’horreur des moyens.

Il se laissa choir dans un fauteuil. Il était livide.

— Et tu en es ?… questionna-t-il, d’une voix à peine perceptible.

— Oui, et toi aussi. Tu ne peux pas ne pas en être. Tous ceux qui ont dans l’âme quelque étincelle de justice nous appartiennent. On ne peut aimer la justice sans haïr la tyrannie. Et nous, nous voulons détruire la tyrannie. Tu vois bien que tu nous appartiens…

DEUXIÈME PARTIE

CHEZ LES RUMINE
NADIA

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

LES RANCUNES DE WLADIMIR WLADIMIROVITCH

— Vous sortez, mon père ? Mais le docteur Tchirikoff est auprès d’Aliocha. Tout à l’heure, il voudra vous parler, sans doute.

— Mais moi, je ne me soucie pas de l’entendre.

— Cependant, mon père…

— Je n’ai que faire d’écouter ses sornettes.

Et, tournant le dos à sa fille Nadia, Wladimir Wladimirovitch Rumine, le père de Nicolas, une sorte d’hercule septuagénaire, s’éloigna en balançant sa haute taille, le pas ferme encore, malgré son grand âge.

Sa fille le regarda partir en soupirant. Elle s’affligeait toujours de ce qu’elle prenait pour l’indifférence de son père vis-à-vis d’Aliocha. Pourtant, elle se trompait. Wladimir Wladimirovitch aimait bien son dernier-né. Mais il ne pouvait, lui, si robuste, prendre son parti d’avoir un fils chétif. Cela lui faisait mal de voir ce garçon toujours souffrant, comme aussi d’entendre parler de son misérable état de santé. Aussi était-ce à dessein qu’il sortait à l’heure même où le médecin était là, afin de ne point avoir les oreilles rebattues de ce sujet abhorré.

— Comme si je ne savais pas à quoi m’en tenir, grommelait-il, en s’éloignant. Aliocha n’arrivera pas à l’âge d’homme, c’est certain.

Et, comme toujours quand il songeait à son fils cadet, une émotion intense le domina. Avec irritation – car, chez lui, l’émotion se muait facilement en colère – il se mit à penser à sa défunte femme qui lui avait donné cet enfant malingre, et tous les griefs qu’il avait accumulés contre elle pendant des années lui revinrent à la mémoire, tumultueusement.

Wladimir Wladimirovitch Rumine s’était marié (en 1794), à l’âge de quarante-six ans. Très jaloux de sa liberté, il se serait certes bien gardé de prendre femme, n’eût été le souci d’assurer l’avenir de sa race. Mais, comme l’a si bien dit le romain Metellus, qu’il ne se lassait pas de citer : « Puisque la nature a voulu qu’il fût aussi impossible de se passer de femmes que désagréable de vivre avec elles, sachons sacrifier les agréments d’une vie si courte aux intérêts de la République. »

Changez le mot « république » en celui de « race » et vous aurez une idée de ce que pensait en la matière Wladimir Wladimirovitch Rumine.

Il avait rencontré Louise de Zwirlein dans la famille d’un savant allemand et, tout de suite, son choix s’était porté sur elle. Elle lui paraissait jouir d’une excellente santé et d’une robuste constitution, ce à quoi il tenait tout particulièrement, car il s’agissait, n’est-ce pas ? qu’elle lui donnât de beaux et vigoureux enfants. D’autre part, elle semblait posséder une fermeté de principes qui garantirait à son mari la sécurité de son foyer. Enfin, sans être belle, elle était agréable, ce qui ne gâtait rien.

Mlle de Zwirlein avait vingt-deux ans lorsque Wladimir Wladimirovitch demanda sa main. Les conseils de ses parents la décidèrent à ce mariage qu’ils considéraient comme très avantageux. Elle ne se sentait pas, quant à elle, un penchant bien vif pour ce prétendant étranger ; toutefois, il ne lui déplaisait pas. Elle avait le plus grand respect de la science, et Wladimir Wladimirovitch, qui commençait à faire parler de lui dans le monde savant, lui apparaissait comme un homme supérieur. Elle imaginait qu’elle mènerait auprès de lui une vie paisible. Il serait son conseiller et son guide. Il l’aimerait, selon le mot de l’apôtre, comme le Christ aime son Église. Elle lui serait soumise joyeusement, parce qu’en toutes choses elle reconnaîtrait sa supériorité. Et ils auraient des enfants qu’ils élèveraient dans la crainte de Dieu et dans le respect de leurs parents.

Le mariage l’avait désillusionnée bien cruellement !

Non seulement Wladimir Wladimirovitch n’était pas l’époux chrétien qu’elle avait rêvé, mais il ne réalisait même pas le type moyen de l’homme civilisé. Ce colosse russe était une façon de barbare, instruit certes, mais non point éduqué. En tout cas, l’éducation qu’il avait reçue, loin de refréner sa violence naturelle, n’avait pu que la développer. Maître absolu dans ses terres, il s’était habitué à considérer les hommes comme des esclaves. Pour une vétille, il rossait ses gens avec une telle énergie qu’il lui arrivait de les estropier. Une fois, ses moujiks exaspérés s’étaient soulevés en masse et avaient tenté de l’écharper : ce jour-là, Wladimir Wladimirovitch l’avait échappé belle ! Mais cette aventure n’avait eu pour résultat que d’endurcir encore son cœur à l’endroit de cette « puante canaille ». C’est ainsi qu’il avait coutume d’appeler ses paysans.

Il était excessif en tout. Quand il travaillait, c’était avec une ardeur qui lui faisait passer des jours et des nuits courbé sur des paperasses, sans voir personne d’autre que le serviteur chargé de lui apporter ses repas. Quand il était en gaîté, rien n’arrêtait l’élan de sa grosse joie, et il exigeait que tout le monde fût à l’unisson.

Au début, sa jeune femme avait espéré prendre sur lui assez d’influence pour lui inspirer le désir de s’améliorer. Elle avait risqué de tendres reproches, de timides conseils… Avec quels rires homériques Wladimir Wladimirovitch avait accueilli ces remontrances ! Il avait bien fallu qu’elle prît son parti de le subir tel qu’il était. Elle s’était tue, en apparence résignée, mais son silence était éloquent ; et, plus que de véhéments reproches, ce blâme muet agaçait Wladimir Wladimirovitch, de sorte qu’il s’était mis à guetter les occasions de la prendre à son tour en faute, afin de lui rendre dédain pour dédain.

Et, tandis que, de plus en plus, elle se raidissait dans son attitude d’épouse fidèle, de mère dévouée, mettant tout son orgueil dans l’accomplissement scrupuleux de ses devoirs, lui, de jour en jour, se faisait plus bourru, plus hostile, plus impitoyablement railleur. Ses sarcasmes navraient la pauvre femme. Qu’il ne l’aimât point, hélas ! elle s’y fût résignée, mais qu’il s’évertuât à tourner en ridicule les efforts qu’elle faisait pour bien élever ses enfants, qu’il la rendît responsable de tous les malheurs qui fondaient sur la famille, cela, c’était dur !

Le pire, c’est qu’elle sentait Wladimir Wladimirovitch parfaitement sincère dans les injustes accusations qu’il portait contre elle.

Des sept enfants qu’elle lui avait donnés, deux étaient morts en bas âge ; un troisième avait fui la maison paternelle ; un duel avait mis fin à la jeunesse tumultueuse d’un quatrième ; deux fils et une fille lui restaient. Et ils n’étaient pas tous bien portants, témoin ce gringalet d’Alexis, leur dernier-né. De cela, Wladimir Wladimirovitch lui faisait un crime, comme il lui faisait un crime de l’aventure survenue à Ismaïl, leur aîné. Cet Ismaïl, un garçon robuste, plein de vie, qui promettait de ressembler en tout point à son père, s’était enfui de la maison paternelle à l’âge de treize ans – il y avait dix-sept ans de cela – à la suite d’une scène où Wladimir Wladimirovitch l’avait cruellement maltraité, et, dès lors, on n’avait plus entendu parler de lui.

Si M. Rumine n’avait pas eu le jugement obscurci par la passion, il eût reconnu qu’à lui seul incombait la responsabilité de ce pénible évènement. Ne s’était-il pas systématiquement appliqué à donner à son fils des habitudes d’insoumission en prenant son parti contre sa mère, chaque fois que cette dernière tentait de lui imposer son autorité ? Si Ismaïl s’était élevé à sa guise, à la faveur des dissentiments de ses parents ; s’il était devenu ce qu’il était à treize ans – un garçon impatient de tout joug, qui, pour finir, avait insolemment tenu tête à son père en ce jour mémorable où leurs volontés s’étaient trouvées aux prises – la faute n’en revenait-elle pas tout entière aux coupables tolérances de M. Rumine ?

Mais, pour rien au monde, il n’eût voulu en convenir. À l’en croire, il n’y avait, à la conduite d’Ismaïl, qu’une seule explication possible : c’est qu’il était le fils de l’« Étrangère », de « cette Allemande qui n’avait ni su, ni voulu, s’habituer à sa nouvelle patrie et en adopter les coutumes ». L’esprit d’hostilité et de rébellion qui couvait dans l’âme de la mère, elle l’avait transmis à son premier-né. Ainsi raisonnait Wladimir Wladimirovitch ; et, de l’escapade d’Ismaïl, il avait gardé à sa femme une amère rancune.

Maximilien qui venait ensuite et sur lequel il avait reporté toute son affection, avait été tué en duel à l’âge de vingt-six ans : sa mort avait entraîné celle de Mme Rumine, frappée en plein cœur par cette fin tragique.

C’était en Nicolas, son troisième fils, que Wladimir Wladimirovitch mettait maintenant toutes ses espérances. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Longtemps, Nicolas avait compté pour rien aux yeux de son père. Ce garçon trop correct qui, pas plus que sa mère, ne donnait prise à la critique, déplaisait d’instinct à Wladimir Wladimirovitch. Il le traitait d’Allemand, ce qui était une des plus fortes injures qu’il pût adresser. Les savants et les philosophes allemands eux-mêmes ne trouvaient pas grâce aux yeux prévenus de M. Rumine. Il leur reprochait la qualité inférieure de leur intelligence qu’il prétendait impropre à l’activité créatrice, étant théoricienne à l’excès, ergoteuse, et portée uniquement aux jeux stériles de l’esprit, à la recherche vaine des problèmes dont la solution semble être interdite à la raison humaine. Et comme Nicolas était loin d’être un savant, Wladimir Wladimirovitch le tenait pour excessivement borné. Il avait fallu la fuite d’Ismaïl, la mort de Maximilien et la maladie d’Alexis pour rapprocher M. Rumine de son troisième fils, dont il n’avait, du reste, qu’à se louer. À Pétersbourg, Nicolas était bien vu en haut lieu, et tout le monde s’accordait à lui prédire une brillante carrière. D’autre part, son mariage avec la belle Hélène Kamensky avait enchanté le vieillard, toujours préoccupé de l’avenir de sa race.

Il va sans dire que Wladimir Wladimirovitch n’avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait dans le cœur de Nicolas. Il ne s’était jamais soucié de connaître les pensées et les sentiments intimes de ses enfants. Il eût été bien étonné d’apprendre que, l’un après l’autre, chacun d’eux s’était érigé en juge de sa conduite. Il eût été plus étonné encore s’il eût pu savoir que, par réaction contre son despotisme, Nicolas était devenu un révolutionnaire.

Sous une apparence froide et réservée, Nicolas cachait une âme sensible que révoltaient les injustices et les brutalités. Tout enfant, la vue du fort opprimant le faible le jetait dans un trouble profond. N’entendait-il pas journellement sa mère répéter que Dieu nous commande de faire aux autres ce que nous aimerions qu’ils nous fissent ? Il y a donc des gens pour qui la loi divine n’existe pas ? Nicolas savait que ces gens-là sont des méchants ; et, avec l’implacable logique enfantine, il n’hésitait pas à classer dans leur catégorie ce père dont les violences le remplissaient de terreur.

Mais pourquoi, se demandait-il sans cesse, n’empêche-t-on pas les méchants de faire le mal ? Pourquoi ne leur résiste-t-on pas ? Pourquoi ne se retourne-t-on pas contre eux ? La révolte d’Ismaïl était venue à point pour lui fournir une réponse à ces questions. Nicolas avait alors huit ans. Pour la première fois, il voyait quelqu’un tenir tête au terrible Wladimir Wladimirovitch. Combien il avait admiré Ismaïl, lorsqu’il l’avait vu, superbe de courage, se dresser en face de son père et, ouvertement, lui résister ! Mais qu’était-il advenu ? Ismaïl avait été jeté à terre, piétiné, battu ; et, mortellement blessé dans son orgueil, il s’était enfui cacher sa honte loin de ceux qui en avaient été témoins.

Cette scène avait fait sur l’esprit de Nicolas une impression profonde. Il avait appris, ce jour-là, qu’on ne s’attaque pas impunément à plus fort que soi ; et, cette leçon, il l’avait méditée longuement.

Nicolas avait l’âme fière comme son frère Ismaïl ; et, pas plus que lui, il n’eût supporté une humiliation. La crainte d’un conflit possible avec son père l’avait, pendant des années, préoccupé jusqu’à l’angoisse. Il se savait trop faible pour résister à Wladimir Wladimirovitch ; et il n’était pas plus dans son tempérament de se soumettre que de se laisser humilier. Dans ces circonstances difficiles, l’exemple de sa mère lui avait été d’un puissant secours. Malgré tout le soin que prenait Mme Rumine de cacher à ses enfants ses déceptions conjugales, la mésintelligence où elle vivait avec son mari n’était point un secret pour eux. Nicolas voyait bien que son père prenait un plaisir méchant à faire souffrir sa mère, mais qu’il n’osait cependant jamais aller vis-à-vis d’elle au delà des sarcasmes, même dans ses plus violentes colères, tant elle savait lui en imposer par la dignité de son attitude.

Avec une énergie bien rare chez un enfant de son âge, Nicolas s’était appliqué à imiter Mme Rumine, mettant, comme elle, toute sa volonté à ne point irriter Wladimir Wladimirovitch. Et il était arrivé, à force de souplesse, à ce résultat – surprenant, si l’on songe à qui il avait affaire – de ne jamais provoquer sa colère. Jamais M. Rumine n’avait porté la main sur lui. Et Dieu sait pourtant qu’il avait le geste prompt !

Mais si, dans ses rapports avec son père, Nicolas s’était inspiré de l’exemple de sa mère, c’était un esprit tout différent qui l’animait. Tandis que Mme Rumine tirait de la religion sa force d’endurance, Nicolas, lui, était soutenu uniquement par l’espoir de la revanche. Il comptait bien être un jour de taille à lutter contre son père, et il était résolu à n’entreprendre cette lutte que lorsqu’il aurait toutes les chances d’en sortir victorieux. En attendant, il s’encourageait à la prudence.

Ainsi, le cœur plein de révolte, mais correct en apparence, Nicolas avait grandi, sourdement hostile à ce père dont il méditait de se venger tôt ou tard.

À douze ans, il avait été mis au Lycée et à dix-sept ans, on l’avait envoyé étudier à l’étranger. Là, il avait passé par une crise. Une transformation s’était faite dans ses idées. Quand, au bout de trois ans, il était rentré en Russie, la même révolte couvait encore dans son cœur, mais elle avait changé d’objet. Il n’était plus obsédé comme autrefois du désir enfantin de se venger de son père. Il ne le condamnait plus avec la même rigueur. Il voyait en lui une victime de circonstances malheureuses : l’hérédité, d’abord, le milieu, ensuite, avaient façonné l’âme de Wladimir Wladimirovitch. Sa violence native s’était aggravée de l’inhumanité des mœurs. C’était à ces mœurs, c’était aux institutions surannées dont elles étaient le fruit qu’il fallait s’attaquer. Avec une sorte de passion sauvage, Nicolas s’était jeté dans le parti révolutionnaire…

Et, maintenant, on touchait au but. Le parti était puissant, supérieurement organisé. Tout était prêt pour la révolution ; la date en était fixée au printemps prochain.

Ainsi, quelques mois seulement séparaient Nicolas de l’événement qui devait décider de son sort et de celui de la Russie. Dans quelques mois, il serait vainqueur, et ce seraient les honneurs dans le présent, et, dans l’avenir, son nom passant à la postérité comme celui d’un libérateur de son pays ; ou vaincu, et ce qui l’attendait alors, c’était la mort ignominieuse par la main du bourreau…

Aliocha, le fils cadet de Wladimir Wladimirovitch, ne ressemblait à aucun de ses frères et sœur. Il n’avait ni l’impétuosité d’Ismaïl, ni la réserve un peu froide de Nicolas et de Nadia. Dès son plus jeune âge, il s’était révélé un petit être fragile, infiniment affectueux et caressant, qui ne se laissait rebuter ni par les sarcasmes de Wladimir Wladimirovitch, ni par la froideur de Mme Rumine, que sa situation vis-à-vis de son mari obligeait à une certaine réserve à l’égard de ses enfants, afin d’éviter de leur part des questions indiscrètes. Il les aimait tous deux d’une égale tendresse, et il était le seul des enfants Rumine qui s’affligeât de leur désaccord, sans prendre parti pour l’un plus que pour l’autre. L’idée ne lui venait pas davantage de rejeter sur son père tous les torts, comme le faisaient Nicolas et Nadia, que de lui donner raison sur tous les points, comme Ismaïl et Maximilien l’avaient fait naguère. Aliocha, lui, ne pouvait admettre que l’on fît à Wladimir Wladimirovitch un crime des aspérités d’un caractère qu’il n’était pas en son pouvoir de réformer. Il estimait que M. Rumine était infiniment à plaindre, car n’était-il pas le premier à souffrir de l’ambiance d’hostilité que lui-même créait par son humeur ? Pourquoi donc se refusait-on à comprendre qu’il n’était pas plus maître de ses emportements que le boiteux n’est maître de sa claudication ? Le petit Aliocha se rendait compte de ce qu’il y avait de désobligeant pour M. Rumine dans l’attitude terrifiée que tous prenaient vis-à-vis de lui. Il voyait avec douleur sa mère qu’il adorait et dont il connaissait l’exquise sensibilité, se replier sur elle-même dès qu’elle se trouvait en présence de son mari et afficher dans ses rapports avec lui une rigidité qui la faisait passer aux yeux de Wladimir Wladimirovitch pour un être sec, formaliste et dur. Et Nadia et Nicolas, eux aussi, restaient sur la réserve, respectueux en apparence, en réalité pleins de crainte et de méfiance. Tous traitaient Wladimir Wladimirovitch comme un homme méchant et cruel, dont on a tout à redouter, alors qu’il eût fallu, au contraire, pensait Aliocha, exagérer les témoignages de tendresse, de confiance et d’abandon, afin qu’il ne s’aperçût point de son inaptitude à se faire aimer.

Pendant des années, Aliocha avait été, au foyer des Rumine, comme un rayon de soleil, s’efforçant de répandre de la joie autour de lui par sa constante bonne humeur. Il était devenu bien vite le favori de tous. Wladimir Wladimirovitch lui-même subissait son charme. Il lui témoignait plus de tendresse qu’il n’en avait jamais montré à Ismaïl, même aux plus beaux jours de son engouement pour lui.

Pour être apprécié de M. Rumine, il fallait que l’on flattât son orgueil. Ce qu’il avait naguère complaisamment admiré en Ismaïl et en Maximilien, c’était la trempe du caractère, l’exubérance de la vie, la santé physique. C’étaient les dons de l’esprit qui inclinaient son cœur vers son dernier-né, car, sous son apparence frêle, Aliocha cachait une rare intelligence. Non seulement il acquérait sans effort les connaissances les plus variées, mais il montrait une surprenante facilité à saisir des rapports, à établir des comparaisons, à tirer des conséquences, à s’élever aux plus hautes idées générales.

La remarquable maturité de son esprit ne pouvait passer inaperçue du savant qu’était M. Rumine. Ravi de retrouver chez l’un de ses descendants ses propres aptitudes intellectuelles et convaincu qu’Aliocha serait un jour quelqu’un dans le domaine de la science, il avait pris lui-même la direction de ses études ; et, devant ses rapides progrès, sa tendresse s’était éveillée. Aliocha avait eu cette joie suprême de se sentir, pendant des années, l’orgueil de son père. Mais ce bonheur ne devait pas avoir de lendemain. À quatorze ans, alors que Mme Rumine venait de mourir, il était tombé gravement malade. Peut-être eût-il mieux valu qu’il la suivît dans la tombe. Mais, à force de soins, on était parvenu à le sauver, sinon à le guérir. Et, de cette crise, il était sorti physiquement et intellectuellement amoindri, le corps consumé par la fièvre, l’intelligence irrémédiablement atteinte.

Wladimir Wladimirovitch, pour la troisième fois si cruellement frappé dans ses enfants, n’avait pu prendre son parti de ce nouveau malheur. Le spectacle du lent dépérissement de cet être d’élite, en qui il avait mis tout son orgueil, toutes ses espérances, était au-dessus de ses forces. Et, en s’affaiblissant, Aliocha sombrait dans le mysticisme, « dans l’imbécillité », pensait son père avec mépris…

Quant à Nadia, l’unique fille de M. Rumine, elle allait avoir vingt ans. Depuis la mort de sa mère, survenue quatre ans auparavant, elle dirigeait la maison de Wladimir Wladimirovitch et il ne savait plus se passer d’elle. Tout de même, il songeait à son établissement ; mais, afin de la garder auprès de lui le plus longtemps possible, il la mariait en imagination au célibataire le plus endurci d’Aloupka, au comte Strélitzky ! Quoiqu’il se montrât presque toujours bourru vis-à-vis de Nadia, M. Rumine, dans son for intérieur, n’en rendait pas moins justice à ses mérites. Il était convaincu qu’il n’y avait pas, dans toute la province, une jeune fille qui pût rivaliser avec elle ; et il suffirait, pensait-il, le moment venu, de faire discrètement entendre au comte Strélitzky qu’une demande de sa part serait agréée, pour qu’il s’empressât de se déclarer. Nadia, il est vrai, disait souvent qu’elle préférait ne se point marier. Mais ce sont là propos en l’air. Et, du reste, ne convient-il pas qu’une jeune fille bien élevée s’en remette entièrement à son père du soin de son avenir ? Plein de confiance dans l’excellence de ses jugements, Wladimir Wladimirovitch n’éprouvait jamais le moindre scrupule à imposer à autrui sa volonté.

CHAPITRE TRENTIÈME

LE SACRIFICE D’ALIOCHA

Le docteur Tchirikoff examinait Aliocha. Longuement, minutieusement, il l’auscultait, le palpait. Le jeune malade, intimidé, laissait faire. Il regardait Tchirikoff à la dérobée, de l’air de quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut s’y décider.

— Docteur… j’ai une faveur à vous demander ! dit-il enfin, voyant que, son examen terminé, le médecin s’apprêtait à sortir.

Tchirikoff, qui déjà se dirigeait vers la porte, revint de mauvaise grâce sur ses pas. Cet homme, si expert dans l’art de guérir, redoutait les questions des malades au chevet desquels il était appelé, se sentant inhabile à leur donner de fausses espérances.

— Docteur, commença Aliocha en le regardant timidement, si je ne dois pas guérir, je voudrais… je vous en serais si reconnaissant ! que vous demandiez à mon papa de m’envoyer à l’étranger… à Nice, peut-être ?

— Qu’on vous envoie à Nice ? répéta Tchirikoff, surpris.

— Je vais vous dire, Docteur. Mon papa est âgé et deux fois déjà… Il en a eu tant de peine ! Vous avez su, peut-être ? Ismaïl, mon frère aîné, nous ne savons ce qu’il est devenu. Et mon frère Maximilien, qu’on a tué en duel… Alors, je voudrais, moi, lui épargner cette nouvelle douleur de me voir…

Tchirikoff avait compris. Son froid visage se détendit. Il serra la main d’Aliocha :

— Entendu, mon enfant. J’en parlerai à votre père et je vous promets que votre désir sera exaucé, pour autant, du moins, que cela dépendra de moi.

Là-dessus, il sortit précipitamment.

« Allons, c’est fait ! pensa Aliocha, resté seul. Mon Dieu, que cela a été dur ! Il va parler à papa. Papa dira oui tout de suite. Faudra-t-il que je meure tout seul dans une banale chambre d’hôtel ? » Dans son angoisse, des larmes brûlantes s’échappaient de ses yeux. « Mon Dieu ! que je souffre. Je n’aurais pas cru que cela serait si dur. Et pourtant, ce serait à refaire que je le referais. Je ne peux pas rester ici, auprès de papa… lui infliger le supplice d’assister à mon agonie, à lui qui ne peut supporter la souffrance. Quand je serai loin, il pensera à moi avec tristesse, sans doute, mais ce ne sera plus la même chose… Et, quand la nouvelle de ma mort lui parviendra, il sera déjà habitué à ne plus me voir, et il se dira que cela vaut mieux ainsi, puisque la maladie fait de moi un être inutile et qu’il aura toujours Nicolas pour réaliser ses rêves. Oh ! pourvu que Nicolas ne le déçoive pas ! »

Pendant ce temps, le docteur Tchirikoff s’entretenait avec Nadia :

— Eh bien ! mademoiselle, puisqu’à mon grand regret je n’en puis parler moi-même à Wladimir Wladimirovitch, vous voudrez bien lui répéter ce que j’ai eu l’honneur de vous dire et lui remettre ce mot.

Il lui tendait une page détachée de son calepin et sur laquelle il avait, à la hâte, griffonné quelques lignes.

— Je ne saurais trop vous engager à user, de votre côté, de toute votre influence pour le décider à suivre mon conseil et à envoyer sans retard votre jeune frère à Nice, insista-t-il, comme elle le reconduisait.

— Je ferai tout mon possible, Docteur… Mais comment trouvez-vous mon frère ?

— Je serai franc avec vous, mademoiselle. Il est gravement atteint, très gravement… mais cela ne veut pas dire que son état soit désespéré. Ayez bon espoir ! conclut-il brusquement en lui serrant la main : et présentez mes compliments à monsieur votre père.

Pendant quelques minutes, Nadia, en proie à une angoisse indicible, resta immobile à la place même où Tchirikoff l’avait laissée.

« De quel air étrange il m’a dit : « Votre frère est gravement atteint, mais son état n’est pas désespéré ! » songeait-elle. Évidemment il voulait me rassurer, mais ses yeux ne savent pas mentir, et j’ai lu dans ses yeux que tout est perdu. Oh ! n’y a-t-il vraiment plus d’espoir ? Aliocha, mon cher et précieux petit Aliocha, vais-je te perdre comme j’ai déjà perdu maman ? »

— Eh bien ! que dit papa ? questionna Aliocha, lorsque Nadia le rejoignit.

— Papa était sorti et le docteur n’a pu lui parler. Il lui a laissé un mot. Il insiste pour que tu ailles à Nice. Cela te sourirait-il d’aller à Nice, mon petit Aliocha ?

— Oui, Nadia, et j’espère que papa me le permettra.

— Dans ce cas, je t’y accompagnerai.

— Tu m’y accompagnerais ? Oh ! Nadia, ce serait vraiment trop beau !…

Nadia l’interrompit, d’un ton de reproche :

— As-tu pu croire un seul instant, mon Aliocha, que je te laisserais aller seul au milieu d’étrangers, toi qui n’as jamais quitté la maison ?

— Ma bonne Nadia, je sais que tu m’aimes et que tu ne m’abandonneras que si d’impérieux devoirs t’y obligent.

— Je ne me connais pas de devoirs plus impérieux que ceux que j’ai envers toi, Aliocha. À son lit de mort, maman ne m’a-t-elle pas fait promettre de veiller sur toi ?

— Oui, Nadia, mais il y a papa ! Ma bonne sœur, n’oublions pas notre pauvre papa qui est âgé et qui, plus encore que moi, a besoin de tes soins. Il se peut qu’il préfère te garder auprès de lui.

— Notre père peut très bien se passer de moi. Nos gens sont stylés et il sera soigné par eux comme par moi-même.

Mais Aliocha lui répondit doucement :

— Ma chère Nadia, j’aurais du remords s’il me fallait jouir de ta présence, sachant que papa souffre d’en être privé. Il se peut, du reste, qu’il consente à ce que tu m’accompagnes. Mais s’il désire que tu restes auprès de lui, prenons-en courageusement notre parti. Le bon vieil Ivan pourrait, dans ce cas, venir avec moi. Il a l’habitude des voyages. Tu ne dis rien, ma sœur ? questionna-t-il, en la regardant avec inquiétude.

— Que te dirai-je, Aliocha ? Je vois que tu as déjà fait tous tes plans, comme toujours avec l’unique préoccupation de ménager notre père. Je ne puis que t’approuver, bien que la seule idée de nous séparer me désespère. Aliocha, tu ne soupçonnes pas combien ta présence m’est précieuse. Toi parti, je n’ose pas penser à ce que sera mon existence…

— Ma bonne Nadia, tu t’y feras très bien, tu verras. Il y a des séparations plus cruelles, songes-y. Pourtant, même à celles-là, passé le premier moment de douleur, on s’y résigne, et elles finissent souvent par tourner à notre avantage. Je te connais, Nadia, et je sais quelle force d’âme tu possèdes. Même si Dieu ne permettait point que je revinsse de l’étranger…

— Oh ! Aliocha ! mon petit Aliocha chéri ! interrompit-elle, bouleversée de l’entendre exprimer lui-même ses propres appréhensions.

Incapable de dominer son émotion, elle se laissa tomber à genoux et, s’appuyant au lit, elle sanglota éperdument, la tête cachée dans ses mains.

— Ma pauvre Nadia, je t’ai fait de la peine, dit doucement Aliocha, en lui caressant les cheveux. Mais pourquoi pleurer ? Tu sais que la mort n’est pas pour m’effrayer ?

Nadia ne put que sangloter plus fort :

— Mais moi, Aliocha… je ne peux pas me passer de toi ; et, si tu m’étais enlevé, je ne le supporterais pas ! Ne t’imagine pas que je te ressemble. Tu ne me connais pas. Je ne suis pas bonne comme toi. Je ne sais pas me résigner. J’ai des désirs, des besoins de bonheur… et des moments de désespoir, aussi. Si je n’avais pas ta présence pour me donner du courage, je ne sais ce qu’il adviendrait de moi…

— Oh ! Nadia ! murmura-t-il, effrayé.

À l’altération de sa voix, elle comprit qu’elle l’avait sérieusement alarmé et, tout de suite, elle se ressaisit :

— Non, Aliocha, oublie ce que j’ai dit ! fit-elle, se relevant et essuyant courageusement ses larmes. J’ai parlé dans un moment d’accablement, mais ce n’est pas là vraiment ce que je pense, ou, du moins – rectifia-t-elle, car dire la vérité était pour elle un besoin – c’est ce que je pense très rarement, dans mes mauvais moments. Qui n’a pas ses mauvais moments ?

Et elle le regardait avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendre enjoué.

— Oui. Qui n’a pas ses mauvais moments ? répéta Aliocha. Moi aussi, j’en ai eu, et de terribles. Grâce à Dieu, ils deviennent cependant de plus en plus rares, depuis que j’ai décidé de subordonner en toutes choses ma volonté à la Sienne.

Un effroyable accès de toux lui coupa la parole. Ce corps chétif, violemment secoué, faisait peine à voir. Comme il retombait, épuisé, sur ses oreillers, Nadia essuya la sueur qui perlait à son front et, se penchant sur lui avec une sollicitude inquiète :

— Tu as l’air fatigué, Aliocha, dit-elle. Ne veux-tu pas essayer de dormir ?

— Je préférerais que tu me fasses la lecture.

Pour toute réponse, elle prit L’Imitation de Jésus-Christ, qui était le livre préféré de son frère et qui se trouvait sur une petite table à portée de sa main, et elle s’assit près du lit :

— Que veux-tu que je te lise, Aliocha ?

Il lui indiqua le chapitre XV du livre III. Et, docilement, elle lut :

« Mon fils, dis en toutes choses :

» Seigneur, que Ta volonté s’accomplisse. Seigneur, que cela se fasse en Ton nom, si c’est pour Ta gloire.

» Seigneur, si Tu juges que cette chose me soit avantageuse ou utile, permets-moi d’en user pour Ton honneur et Ta gloire. Mais si Tu sais qu’elle doive être contraire ou inutile à mon salut, étouffe en moi ce désir. »

» Car tous les désirs ne viennent pas du Saint-Esprit, bien que les hommes les trouvent justes et bons.

» Il est bien difficile de discerner si les désirs que l’on a viennent du Saint-Esprit ou de l’Esprit malin, ou encore de notre propre fantaisie.

» Beaucoup ont été le jouet d’illusions qui croyaient d’abord avoir pour guide l’esprit de vérité.

» Il faut donc que tes désirs soient réglés par la crainte de Dieu, par l’humilité et par une entière soumission à Ma volonté. Quelque désirable qu’une chose te paraisse, abandonne-Moi tout et dis :

« Seigneur, Tu connais ce qui m’est le plus avantageux ; que la chose arrive selon Ton bon plaisir.

» Donne-moi ce que Tu veux, quand Tu le veux et de la manière que Tu le veux.

» Fais de moi ce qu’il Te plaira pour mon plus grand bien et pour Ta plus grande gloire.

» Place-moi où Tu veux et, en toutes choses, dispose de moi selon Ta volonté.

» Je suis entre Tes mains. Tourne-moi et retourne-moi en tous sens.

» Je suis prêt à tout et ne veux plus vivre pour moi-même, mais pour Toi ; oh ! que ce soit avec toute la perfection que Tu demandes de moi, ô mon aimable Jésus ! »

Nadia s’interrompit brusquement. Aliocha s’était soulevé et prêtait l’oreille au bruit lointain d’une voix irritée.

— C’est papa, murmura-t-il. On dirait qu’il gronde…

— Je vais voir ce qui se passe, dit Nadia.

Rentrant de sa promenade, le vieux M. Rumine avait pris connaissance d’une invitation qui lui était faite d’assister au prochain mariage du comte Féodore Strélitzky avec Olga Yermoloff. Cette lecture avait eu pour effet de le mettre debout, le visage soudain écarlate sous ses cheveux blancs. Nicolas et Nelly le regardaient avec surprise aller et venir à travers la chambre, en proie à une fureur croissante.

— Olga Yermoloff ! vociféra-t-il, la voix rauque. Une gamine à peine sortie de nourrice ! La fille d’un ivrogne et d’une dévergondée de Française ! Et c’est ça que Strélitzky épouse ? Pouah ! Si l’un de vous avait eu le mauvais goût de s’amouracher de cette Yermoloff, je l’aurais traité de belle façon, je vous en réponds !

— Mais les Yermoloff sont de bonne noblesse, permettez-moi de vous le rappeler, mon père, avait observé Nicolas. Et je ne trouve pas, pour ma part, que Strélitzky déchoit en épousant Olga Wassilievna. Il me semble même qu’elle eût pu prétendre à mieux…

— Prétendre à mieux ?

Grimaçant de rage, le vieillard se campait devant son fils :

— À quelque grand-duc, peut-être ?

— Raillerie à part, mon père, un homme de l’âge de Strélitzky…

Wladimir Wladimirovitch devenait de plus en plus agressif :

— Et quoi ? Un homme de l’âge de Strélitzky ! Tombe-t-il en enfance ? Radote-t-il ?

— Certes non, mon père. Nous savons tous que, pour l’intelligence et la vigueur, Strélitzky compte peu de rivaux. Mais, malgré tous ces avantages, il n’a pas le don de plaire.

— Eh bien ! à moi, il me plaît tant que je lui eusse donné avec plaisir la main de ma fille.

— De ma sœur ? Ah, je comprends ! Quoi, Nadia ? une jeune fille si accomplie…

— Une péronnelle ! qui serait maintenant comtesse Strélitzky, si elle avait suivi mes conseils !…

— Je ne sais pas, mon père, s’il eût été un mari tant désirable pour Nadia. Quant à moi, je vous l’avoue franchement, je suis enchanté de ne point l’avoir pour beau-frère.

— Et moi, je suis désolé de ne l’avoir point pour gendre !… Et je crois que je m’y entends mieux à juger les hommes que vous, monsieur mon fils, malgré toute votre présomption ! Et je vous réponds que Nadia eût été parfaitement heureuse avec lui.

Nicolas haussa les épaules :

— Enfin, mon père, puisqu’il a préféré Olga Yermoloff à ma sœur…

— Si j’étais ta sœur, je mourrais de honte de me voir dédaignée pour une autre… Mais la voici. Nous allons apprendre de sa bouche ce qu’elle pense de tout cela. Approchez, approchez, fille accomplie, fille incomparable !…

Nadia s’empressa d’obéir, comprenant au ton dont il l’apostrophait et au vousoiement inattendu dont il usait qu’il avait contre elle quelque sérieux grief et qu’elle allait passer un vilain quart d’heure. Avec appréhension, mais courageuse quand même, elle s’apprêta à affronter l’orage.

Durement, Wladimir Wladimirovitch l’interpella :

— Vous savez sans doute que Strélitzky épouse cette satanée intrigante de Yermoloff ? Quelque âme charitable s’est déjà chargée de vous l’apprendre, hein ?

— Non, mon père, je l’ignorais.

Wladimir Wladimirovitch interrogea, narquois :

— Eh bien ! que dites-vous de ce mariage ?

— Je leur souhaite à tous deux beaucoup de bonheur, mon père.

— Vraiment ?… du bonheur ?

C’était un regard plein d’ironie qu’il dardait maintenant sur elle. Une légère rougeur empourpra le fin visage de Nadia. Elle supportait mal les railleries, bien qu’elle s’efforçât de n’en rien laisser paraître.

Comme le silence se prolongeait, timidement, elle risqua une diversion. Présentant à Wladimir Wladimirovitch le billet laissé par Tchirikoff :

— Voici, dit-elle, ce que le docteur m’a chargée de vous remettre, mon père.

— Eh ! voyez un peu cela ! s’écria le vieillard, furieux de la voir si calme. Je parle Strélitzky, et l’on me répond Tchirikoff ! Jolie façon, parbleu ! de me montrer qu’on ne veut pas m’entendre !…

— Mon père, je vous assure… Si je vous ai interrompu, pardonnez-moi, ce n’est pas avec intention. Je suis prête à vous écouter jusqu’au bout.

La voyant si soumise, Wladimir Wladimirovitch daigna se radoucir :

— Non, laissons cela. Strélitzky est marié, ou peu s’en faut. À quoi bon s’occuper de lui ? Montre-moi ce billet. Voyons… « Nécessité d’un changement d’air… Nice… besoin urgent… » Ce Tchirikoff est un âne ! On n’envoie pas à Nice un moribond. Soit ! qu’Alexis y aille, comme cet âne le conseille, si le cœur lui en dit. Je ne m’y oppose pas.

Nadia risqua, timidement :

— Je crains qu’Aliocha ne s’ennuie, seul à l’étranger. Si vous vouliez le permettre, mon père, je pourrais peut-être l’accompagner là-bas ?

Wladimir Wladimirovitch retrouvait toute sa colère.

— Et me planter ici ? Parbleu ! « Crève, pauvre vieux ! Crève tout seul ! » Ah ! c’est bien la peine d’avoir des enfants ! Voyez celle-ci : elle passe pourtant pour une fille accomplie, pour une fille modèle, pour une Antigone ! Mais quand il s’agit de soigner son pauvre vieux père qui a déjà un pied dans la tombe, tous les prétextes lui sont bons pour prendre la fuite…

— Mais, papa, dit Nelly, pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à Pétersbourg, pendant que Nadia et Aliocha seraient à Nice ?

— Et vous auriez ainsi l’occasion, ajouta Nicolas, de prendre part au Congrès scientifique qui doit s’y tenir le mois prochain.

Wladimir Wladimirovitch avait la décision prompte. Se tournant vers Nadia :

— Antigone, dit-il, va faire préparer mes bagages. Je pars demain avec Nicolas… Et toi, tu accompagneras ton frère à Nice. C’est moi qui te l’ordonne.

CHAPITRE TRENTE-ET-UNIÈME

NADEJDA WLADIMIROVNA

Nadia Rumine aimait Pierre Kamensky. Depuis longtemps, depuis toujours, lui semblait-il.

Nadia avait eu une enfance triste, plus triste que celle de ses frères aînés, qui avaient eu le privilège de fréquenter le lycée, échappant ainsi à l’atmosphère orageuse qui régnait dans la maison paternelle. Et Aliocha, que sa mauvaise santé condamnait, lui aussi, à rester au foyer, avait trop de sérénité d’âme pour se laisser impressionner par les circonstances ambiantes. Malheureusement pour elle, Nadia ne ressemblait pas du tout à Aliocha. D’une nature affectueuse, mais timide, presque craintive, il fallait, pour qu’elle se trouvât à l’aise, qu’elle se sentît entourée de tendresse attentive. Or, dans la maison de ses parents, elle ne rencontrait rien de pareil. Certes, Mme Rumine était la meilleure des mères. Mais elle se montrait peu expansive à l’égard de ses enfants, Aliocha excepté. Elle intimidait Nadia. Quant à Wladimir Wladimirovitch, avec sa haute taille, ses énormes mains velues, son visage moqueur et ses éclats de voix, il avait longtemps inspiré à sa fille une véritable terreur. Du reste, Nadia voyait peu ses parents. Elle prenait ses repas en compagnie de son institutrice, du petit Aliocha, et de la gouvernante de ce dernier.

Sa vie s’écoulait monotone et réglée jusque dans ses moindres détails. Chaque jour ramenait les mêmes occupations. En dehors des promenades et des lectures, elle devait ses seules joies à ses amis Kamensky, les familles Rumine et Kamensky ayant été de tout temps en étroits rapports d’amitié. Aussi loin que Nadia pouvait remonter dans ses souvenirs, elle se voyait jouant avec Zina, Michel et Nelly Kamensky. Quant à leur frère Pierre, il se tenait à l’écart. Dès son plus bas âge, il s’était montré d’une grande sauvagerie. La difficulté qu’il éprouvait à s’exprimer y était sans doute pour quelque chose, mais aussi et surtout le sentiment qu’il avait d’être différent des autres enfants, et supérieur à eux. De tous ses petits amis, il était celui à qui Nadia parlait le moins et à qui elle pensait le plus. Elle se savait des goûts pareils aux siens, étant comme lui sérieuse et réfléchie. C’était surtout son caractère qui lui plaisait. Non seulement, il avait horreur de l’injustice, mais toutes les menues bassesses de la vie de société, le mensonge, la médisance, la flatterie excitaient son indignation ; et, qui plus est, il avait le courage de montrer cette indignation. Il ne se contentait pas, comme elle, de se détourner des gens qu’il méprisait, mais il partait en guerre contre eux. Ses frères et sœurs l’en raillaient et le surnommaient Don Quichotte. Mais Nadia, en son cœur, admirait et enviait le courage de Pierre. Cette admiration, du reste, demeurait cachée. Nul ne se doutait – Pierre moins que personne – de l’intérêt passionné qu’elle lui portait.

La mort de Mme Kamensky, survenue en 1821, avait été suivie quelques mois plus tard de celle de Mme Rumine. À cette époque, malgré son deuil récent, Nadia avait cru voir se lever pour elle une aube de bonheur. Elle avait alors dix-sept ans. Zina Kamensky venait de se marier et avait pris chez elle, à Odessa, sa jeune sœur Nelly. Resté seul dans la maison paternelle, Pierre, le sauvage, s’était rapproché de ses amis Rumine. On le voyait chaque jour chez eux et c’était surtout dans la société de Nadia qu’il semblait se complaire. Un soir qu’ils causaient au coin du feu, Pierre s’était laissé aller à d’intimes confidences et, devant la confiance qu’il lui témoignait, le cœur de la jeune fille s’était ouvert à l’espoir. Elle avait vécu quelques mois dans l’attente d’une félicité qu’elle croyait certaine, mais brusquement la roue du destin avait tourné : Nicolas avait rendu publiques ses fiançailles secrètes avec Nelly, ôtant ainsi à sa sœur toute possibilité de s’unir à Pierre puisque, en Russie, la loi défend le mariage entre membres de familles alliées. Et, presque en même temps, s’étant pris de querelle avec Wladimir Wladimirovitch, Pierre avait cessé de fréquenter chez les Rumine. À partir de ce moment, elle ne l’avait revu que rarement dans des maisons amies. Il se montrait alors plein d’égards envers elle ; mais, en dehors de ces rencontres fortuites, il ne recherchait point sa société et ce qu’elle entendait, d’autre part, raconter sur son compte, n’était pas fait pour apaiser sa peine.

En 1819, les Strélitzky étaient venus s’installer à Aloupka, dans la campagne voisine de celle des Kamensky. Nadia n’avait d’abord accordé à ce fait aucune importance. Mais, plus tard, elle avait appris par Nelly que Pierre avait fait la connaissance de la petite Sacha Strélitzky, et qu’ils se liaient d’une étroite amitié. Certes, Sacha n’était qu’une enfant. À l’époque des fiançailles de Nelly, elle comptait à peine treize ans. Mais un instinct sûr avertissait Nadia de l’importance que cette amitié naissante allait prendre dans la vie du cadet des Kamensky. Et le temps n’avait que trop justifié ce pressentiment. Avec les années, Sacha était devenue une jeune fille fort belle, et l’on avait commencé à jaser : ce n’était plus de l’amitié, c’était de l’amour qu’on voulait qu’elle inspirât à Pierre. Nadia avait alors connu les tourments de la jalousie. Il lui semblait voir comment les choses se passaient entre Pierre et Sacha. Indigné de la méchanceté des Strélitzky à l’égard de cette sœur qu’ils traitaient en paria, et impétueux comme tous les Kamensky, Pierre encourageait à la résistance sa petite amie, cherchant à éveiller son énergie combattive. Mais Sacha restait inerte, comme si tout ressort en elle fût brisé. Lui s’irritait d’abord de cette passivité. Il s’emportait, grondait, avec l’envie de la secouer. Et elle se faisait petite, humble, tremblante de le voir se fâcher, pleine de bonne volonté et incapable de le satisfaire… Et, peu à peu, l’indignation de Pierre se changeait en pitié – pitié de la sentir si faible, si désarmée en face des Strélitzky si méchants ! – en même temps que s’éveillait en lui le besoin de la protéger. Nadia était certaine que, en dehors de ses malheurs et de sa beauté, Sacha n’avait rien d’attrayant, et que, si Pierre l’aimait, c’était uniquement parce qu’elle était malheureuse. « Malheureuse ? Peut-on être malheureux quand on a son amour ? » se disait Nadia avec amertume. Le sort de Sacha lui paraissait doux et enviable. Qu’importaient la dureté des Strélitzky, les larmes qu’ils lui faisaient verser, toutes les misères qu’ils lui faisaient endurer, puisqu’elle avait Pierre pour la consoler ? Dans son exaltation, Nadia comprenait les martyrs qui affrontaient les supplices, le cœur joyeux. Elle, pour l’amour de Pierre, que n’eût-elle pas souffert ? Et il lui fallait vivre sans cet amour !

Puisqu’elle ne pouvait épouser celui qu’elle aimait, Nadia s’était promis de ne se point marier. Mais elle avait compté sans son père. « Eh bien ! ma fille, à ton tour maintenant ! » s’était écrié Wladimir Wladimirovitch, en lui tapotant tendrement le visage de ses grosses mains velues, au lendemain du mariage de Nicolas. Et, à brûle-pourpoint : « Que te semble du comte Strélitzky ? » À cette question, dont elle avait, à l’instant, saisi toute la portée, Nadia s’était senti les jambes molles. Pour qu’il la lui posât, il fallait que son père eût déjà décidé, à part lui, de la donner à Féodore Serguiévitch, au cas où le comte solliciterait sa main. Dieu merci ! ce dernier ne faisait pas mine de s’avancer, mais il venait chez les Rumine plus souvent qu’elle ne l’eût souhaité, et qui pouvait deviner ses intentions secrètes ?

À partir de ce jour, Nadia avait vécu dans l’appréhension de ce que le lendemain lui apporterait. Elle connaissait trop son père pour ignorer qu’elle déchaînerait sa colère si jamais elle s’avisait d’éconduire le prétendant qu’il aurait choisi. Elle se représentait les terribles scènes qu’entraînerait son éventuelle insoumission. Elle s’imaginait maudite et chassée par Wladimir Wladimirovitch et, peut-être, cause indirecte de sa mort, car qui sait si, tombant malade de fureur, il s’en relèverait ?

Mais quand elle pensait à Pierre, quand, fermant les yeux, elle croyait le voir debout devant elle, jeune, ardent et beau, quand elle songeait à la douceur d’être aimée par lui, unie à lui, elle se trouvait insensée de consentir un seul instant à se plier aux caprices de M. Rumine, à épouser Strélitzky pour lui complaire. Où la conduirait cette obéissance outrée, cet excès de respect filial ? L’avenir que lui préparait sa propre inertie lui faisait honte et la dégoûtait.

Telles étaient les troublantes pensées qui tourmentaient Nadia dans les mauvais moments dont elle avait parlé à Aliocha. La douceur sereine de son jeune frère malade exerçait sur elle une action apaisante. Mais s’il mourait sous peu, comme elle en avait le pressentiment, qu’adviendrait-il d’elle ?

C’est au moment où la certitude de cette mort prochaine accablait Nadia que deux événements se produisant coup sur coup semblèrent soudain éclaircir pour elle l’avenir, en ouvrant son cœur à de nouveaux espoirs : le comte Féodore épousait Olga Yermoloff, et Pierre, à qui les Strélitzky refusaient la main de Sacha, se désintéressait d’elle et quittait Aloupka.

CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME

UN AVERTISSEMENT D’ALIOCHA

Dans la soirée de ce même jour, Pierre se rendit chez les Rumine. Aliocha désirait le voir et lui parler sans témoins.

Aliocha avait toujours porté à Pierre un intérêt passionné. Il reconnaissait en lui un homme vraiment religieux, au sens large et profond qu’il donnait à ce mot, c’est-à-dire préoccupé avant tout de son perfectionnement moral, désireux de faire de sa vie un noble emploi, obéissant en toutes choses à sa conscience, respectueux de la faiblesse des faibles et compatissant aux malheureux. Mais il n’ignorait pas que, à côté de tous ces avantages, Pierre avait le tempérament des Kamensky, qu’il était volontaire, peu endurant, prompt à partir en guerre. Et il savait aussi qu’il n’avait jamais eu à se soumettre à une discipline imposée, qu’il avait eu jusqu’alors une vie exceptionnellement facile. Comment allait-il se comporter, maintenant que sonnait pour lui l’heure de l’épreuve ? Aliocha se le demandait avec angoisse tandis qu’il regardait Pierre, cherchant à deviner, à son air, ce qui se passait dans son cœur. Mais le visage du jeune Kamensky n’avait rien de rassurant.

— Comment te sens-tu, Aliocha ? questionna Pierre, en s’approchant du lit où reposait le jeune malade.

Aliocha ne répondit pas. Il fit signe à Pierre d’approcher plus près, tout près ; et, comme Pierre se penchait sur lui, il lui murmura tout bas à l’oreille :

— Pierre, je sais votre « malheur ».

— Tu sais que ?…

— Je sais que le comte Strélitzky vous refuse la main de sa sœur. Oui, Pierre. Et je voudrais vous dire… Généralement, on ne parle pas de ces choses, mais je crois pourtant qu’il est de mon devoir de le faire. Qui sait si nous nous reverrons jamais ?

— Quelle singulière pensée, Aliocha !

— Nul ne sait ce que nous réserve demain. Et si nous ne devons pas nous revoir, il vaut mieux que vous sachiez…

— Quoi ? Qu’as-tu à me dire, Aliocha ?

— Une chose très importante, Pierre.

— Je t’écoute, Aliocha.

— Retenez bien ceci : dans nos moments de désespoir, le diable rôde autour de nous pour nous tenter. C’est ainsi que cela s’est toujours passé. Rappelez-vous notre Seigneur sur la Montagne…

Pierre, abasourdi par ces étranges paroles, regardait Aliocha avec inquiétude.

— Pourquoi me regardez-vous comme cela ? interrogea le malade. On dirait que vous êtes effrayé. Croyez-vous donc que je divague ? J’ai la fièvre, c’est vrai, mais je ne divague pas. Je parle par expérience, car moi aussi j’ai été tenté…

— Mon petit Aliocha ! dit Pierre, vivement ému, et persuadé qu’il parlait dans le délire.

— Voulez-vous que je vous raconte dans quelles circonstances il m’arriva d’être tenté, moi, indigne serviteur de Dieu ? poursuivit Aliocha, sans cesser de le tenir sous le regard de ses yeux démesurément agrandis.

— Je t’écouterais avec plaisir, Aliocha, mais je crains de te fatiguer.

— Je ne suis pas du tout fatigué. Cela me soulage de causer avec vous, Pierre ; et, si je pouvais vous faire quelque bien, si mes expériences pouvaient vous servir, j’en serais bien heureux ! Voici donc comment cela arriva… Vous vous rappelez sans doute que j’étais assez bien doué avant ma maladie. Du moins, mes maîtres étaient généralement satisfaits de mon travail, et mon papa disait souvent que j’avais hérité de l’intelligence des Rumine. Et je sais qu’il fondait alors sur moi de grandes espérances. Pauvre papa, combien il fut déçu ! Car la maladie vint ; elle dura longtemps, et quand je me rétablis, je n’étais plus le même. Un horrible changement s’était fait en moi. Avant, j’avais l’esprit vif, la compréhension rapide, la mémoire excellente. Après cette crise, rien ne me resta de tous ces dons. Voilà deux ans que je suis réduit à l’état où vous me voyez, Pierre, brisé de corps et faible d’esprit.

— Alexis, pourquoi parler ainsi, pourquoi remuer ces tristes souvenirs ? s’écria Pierre.

Et il pensait : « Non, il ne radote pas. Tout ce qu’il dit là est vrai… Mais où veut-il en venir ? »

— Eh bien ! Pierre, continua Aliocha, comme s’il eût deviné ses pensées et répondu à sa question, je sais maintenant que cette épreuve fut une tentation que Dieu permit au diable d’exercer sur moi pour éprouver ma foi. Jusqu’alors, j’avais été un enfant pieux, mais je n’avais pas beaucoup de mérite à l’être, car la vie m’avait toujours été facile. Et, tout à coup, l’épreuve s’abattait sur moi. Et ne croyez pas, Pierre, que je l’acceptai tout de suite avec résignation. Je vous l’ai dit, j’étais un enfant pieux, habitué à considérer Dieu comme le dispensateur de toutes choses, comme un Père infiniment bon, auquel nous ne nous adressons jamais en vain. Dans les premiers temps qui suivirent ma maladie, je me tournai vers Lui avec plus de ferveur que jamais et j’implorai de Sa grâce qu’il me rendît les biens que j’avais perdus. Mais Il ne m’exauça point ! Et alors, je me révoltai… Oui, Pierre, moi, qui vous parle, j’ai connu la révolte. Quand je me vis dans ma déchéance, si faible, si inintelligent, incapable de tout effort physique et intellectuel, objet de répulsion pour ceux-là mêmes dont naguère j’étais l’orgueil (il pensait à son père, en parlant ainsi, Pierre le comprit bien) ce fut comme une vague de révolte qui monta en moi. Je commençai à me plaindre amèrement : « Pourquoi, Seigneur, cette infériorité ? Pourquoi cette humiliation ? Je ne suis pas coupable, mon Dieu ! Je T’ai aimé, et je T’ai servi, et Tu me punis comme si je T’avais désobéi… Pourquoi cette sévérité ? » J’en venais même au blasphème, et j’osais dire : « Pourquoi cette injustice ? » Et mon malheur m’ouvrait les yeux sur les malheurs des autres. Et mes idées sur toutes choses changeaient. Je ne voyais plus que le mauvais côté de tout. Et je sentis alors que ma foi chancelait, que je m’éloignais de Dieu, que je mettais en doute Sa justice. Eh bien ! tout cela, je le comprends maintenant, c’étaient des pensées que le Malin me suggérait. Grâce à Dieu, je m’en aperçus à temps, et je sortis victorieux de l’épreuve, mais non sans peine, comme vous le voyez.

Aliocha se tut, mais sans cesser de tenir ses yeux fixés sur Pierre.

— Pourquoi me racontes-tu cela ? interrogea ce dernier, le sourcil froncé.

— Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi ?

Aliocha paraissait prodigieusement embarrassé.

— Mais Pierre, je vous l’ai dit : Dieu permet au diable d’éprouver la foi de Ses meilleurs serviteurs, et le diable, qui est rusé – ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Malin ! – le diable sait choisir les moments où nous sommes désespérés pour rôder autour de nous et venir nous tenter. Il sait que nous sommes alors comme dans un gouffre et il excelle à nous faire croire que sa main seule peut nous en tirer. Et c’est là qu’est le grand danger.

— Fort bien, répondit Pierre, âprement. Mais à quoi reconnaissons-nous que c’est la main du diable ?

— À quoi ? Mais… aux sentiments que nous éprouvons. Quand l’épreuve nous inspire la soumission à Dieu, l’amour du prochain, le pardon des offenses, le désir de rendre le bien pour le mal, nous pouvons être certains que nous sommes dans la bonne voie. Mais lorsque nous ressentons de l’amertume, de l’indignation, de la colère, lorsque nous doutons de la Puissance de Dieu au point de vouloir substituer notre justice à la Sienne, alors, nous pouvons reconnaître, à ces signes, l’œuvre du Malin.

En entendant ces paroles par lesquelles Aliocha, sans le savoir, le condamnait impitoyablement, Pierre ressentit une vive irritation, et ce fut d’un ton extrêmement agressif qu’il répliqua :

— Tu parles d’amertume et d’indignation. Comment n’en éprouverions-nous pas devant les injustices des hommes ? Puisque tu sais mon « malheur », comme tu l’appelles – et il est bien plus grand encore que tu ne le supposes – crois-tu que je puisse envisager avec un aimable détachement la cruauté de ce Strélitzky qui ose…

Il allait dire « qui ose priver Sacha de la liberté », mais il se ravisa et conclut :

— Qui n’hésite pas à briser le cœur d’une malheureuse enfant.

— Dieu jugera le comte Strélitzky, dit doucement Aliocha.

— Et, en attendant, nous le laisserions, lui et ses pareils, exercer leur férocité abjecte aux dépens des faibles et des innocents ? Non, Alexis ! mille fois non ! Ce serait une inqualifiable lâcheté ! s’écria Pierre avec emportement.

Des larmes montèrent aux yeux d’Aliocha. Il comprenait qu’il avait échoué, que la révolte avait pris possession du cœur de son ami.

— Je crains de vous avoir ennuyé, pardonnez-moi ! dit-il humblement.

À son exaltation momentanée succédait l’épuisement. Il se laissa tomber sur ses oreillers. Son visage livide trahissait une lassitude infinie. On eût dit qu’il allait mourir. À cette vue, la pitié refoula la colère dans le cœur de Pierre. Il embrassa le jeune Rumine :

— Aliocha, je sais que tu m’aimes. Tes intentions sont excellentes, mais notre manière de comprendre la vie est un peu différente.

— Que le Seigneur vous ait en Sa sainte garde ! murmura Aliocha, et il se mit à pleurer.

Incapable de se maîtriser plus longtemps, Pierre quitta la chambre.

CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME

PIERRE ET NADIA

Dans le vestibule, Pierre vit Nadia. Elle s’avançait vers lui, la main tendue. Mais le sourire qui éclairait son doux visage s’effaça lorsqu’elle vit l’expression de son ami. « Quel effrayant changement s’est fait en lui », pensa-t-elle, et ses yeux scrutaient avidement ce beau visage qu’elle avait toujours vu si animé, et qui maintenant restait fermé, comme durci par une souffrance au-dessus de ses forces et qu’il se refusait à avouer.

— Vous partez demain pour Pétersbourg, lui dit-elle, un peu intimidée, et moi, dans quelques jours, je quitterai aussi Aloupka. J’accompagne Aliocha à Nice…

— À Nice ? interrompit-il, la voix frémissante.

Et il jeta à Nadia un regard scrutateur. Sans qu’elle s’en doutât, l’anxiété qu’elle éprouvait à son sujet prêtait au visage de la jeune fille une expression de compassion si tendre qu’il en fut profondément remué. Pour un instant, il abandonna le masque sous lequel il dissimulait le tumulte de ses sentiments. Ce fut comme s’il ouvrait son âme fermée à son amie d’enfance et Nadia y entrevit un abîme de désespoir. Entre eux, l’espace d’une seconde, s’établit un dialogue muet. « Tu souffres ? Ne puis-je rien pour toi ? disait le regard de Nadia. – Sauras-tu compatir à ma peine ? interrogeait celui de Pierre. – Je te suis dévouée entièrement ! » répondaient les yeux clairs de Nadia.

— Il faut que je vous parle… sans que nous soyons dérangés ! fit-il brusquement.

Lorsqu’elle l’eut introduit dans un petit salon, ils restèrent un assez long moment sans parler. Pierre s’était couvert le visage de ses mains. Et Nadia, le cœur battant, attendait les mots qu’il allait prononcer. D’avance, il lui semblait les connaître. Comme après la mort de sa mère, il venait vers elle chercher des consolations, implorer sa sympathie et, qui sait ? son amour. Et Nadia était prête à répondre à l’appel de son cœur. Elle s’abandonnait, sans plus résister, aux secrètes aspirations de tout son être vers un bonheur que réclamait son corps jeune et sain.

— Je ne veux pas surprendre votre bonne foi, Nadia, dit enfin Pierre découvrant son visage où se voyaient des traces de larmes. Je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis. Sachez que l’homme que j’étais, celui auquel vous accordiez votre estime, n’existe plus, qu’un autre a pris sa place, oh, combien différent, et combien inférieur ! Mais sachez aussi, Nadia, que cet homme nouveau n’est tombé si bas que par un déplorable concours de circonstances, et qu’il souffre et qu’il pleure sa déchéance… Quoi qu’il fasse, ne le condamnez pas comme Aliocha vient de le condamner…

— Aliocha ? interrompit Nadia, étonnée.

— Oui, Aliocha voudrait me voir résigné aux événements. Il suppose – comme vous, sans doute – que mon malheur, comme il l’appelle, se borne à l’échec que je viens d’essuyer. Ah ! plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Plût à Dieu que, pour sauver Sacha des Strélitzky, je n’eusse à attendre que les quelques années qui la séparent du moment où elle pourrait librement disposer d’elle ! Cette attente, mais ce serait le bonheur, en regard de la réalité !… La réalité, Nadia, dépasse en horreur tout ce qu’on peut imaginer. Je veux vous la faire connaître. Je veux que vous sachiez ce que Nelly, ce qu’Aliocha, ce que tout le monde ignore. Mais avant tout, je dois vous prier de ne souffler mot à âme qui vive de ce que je vais vous dire.

— Vous pouvez compter sur ma discrétion, Pierre.

— Je voudrais aussi pouvoir compter sur votre aide, Nadia.

— En quoi puis-je vous être utile ?

— Je vous le dirai tout à l’heure. Voici le secret terrible que Strélitzky m’a révélé : Sacha n’appartient point à sa famille. Elle appartient à sa maison. En un mot, elle est de condition servile. Oui, Nadia, Strélitzky a des droits de propriétaire sur cette fleur d’innocence et de beauté ! Comprenez-vous maintenant l’atroce supplice que j’endure depuis que je la sais à sa merci ? Et à quel point la soumission que me prêche Aliocha me révolte ? Laisser à Dieu le soin de la sauver et, moi, me détourner d’elle, alors que… Non, non, mille fois non ! s’écria-t-il et, se levant avec impétuosité, il parcourait le salon à grands pas, comme c’était son habitude lorsque la colère le dominait. Non content de disposer au gré de sa fantaisie et de sa méchanceté des créatures chez lesquelles il a brisé tout ressort, ce misérable Strélitzky contraint encore les âmes à s’avilir pour le combattre ! Si je vous disais, Nadia, à quelles vilenies m’a déjà acculé sa scélératesse ! Moi qui mettais l’intégrité, la loyauté au-dessus de tout, je me vois forcé de dissimuler, de mentir. Il me faut avoir l’air de renoncer à Sacha, alors que je voue ma vie à la sauver…

En entendant ces paroles, qui prouvaient que, loin de se désintéresser de Sacha, Pierre s’apprêtait à la disputer aux Strélitzky, Nadia se sentit froid au cœur. Un étourdissement la prit. Sa vue se brouilla et pendant quelques minutes la voix de Pierre ne lui parvint que comme un murmure indistinct. Elle reprit ses sens pour l’entendre qui disait :

— Oui, Nadia, je me suis juré de consacrer mon temps, mes forces, mon sang, s’il le faut, à délivrer Sacha. J’ai la conviction que je réussirai, car ma cause est juste. Si je ne réussis pas, c’est qu’il n’y a pas de Dieu !

Épouvantée de ce blasphème, et craignant qu’il ne se laissât aller à en proférer d’autres, Nadia s’empressa de faire diversion à ses pensées en s’informant de ce qu’il souhaitait qu’elle fît pour lui venir en aide.

— Simplement ceci : à Nice, vous rencontrerez les Strélitzky ; ils y passeront l’hiver. Ce que je vous demande, c’est de me donner régulièrement, et sans que personne en sache rien, des nouvelles de Sacha.

— Je le ferai avec plaisir, Pierre.

Elle s’était levée et se sentait à bout de forces. Sa pâleur était extrême. Mais Pierre ne semblait s’apercevoir de rien.

— Nadia, comment vous remercier ? dit-il, se levant à son tour.

S’inclinant sur sa main, il la baisa avec ferveur :

— Vous êtes mon bon ange, Nadia !

Réfugiée dans sa chambre, Nadia pleura beaucoup. Elle ressentait profondément la cruauté inconsciente de Pierre, qui réclamait son aide pour favoriser ses amours avec Sacha au moment où elle pouvait espérer qu’il venait à elle. Elle pensait à lui avec une amertume encore jamais éprouvée. Pour la première fois – sans pour cela qu’elle l’en aimât moins – il lui semblait le voir tel qu’il était : pitoyable aux hommes et pourtant le cœur sec. Comme il l’avait laissée s’éloigner, après avoir obtenu ce qu’il sollicitait ! Pas une minute, il n’avait soupçonné ce qu’elle souffrait. Il ne l’aimait pas. C’était Sacha qu’il aimait. Et encore ! N’était-elle pas pour lui, comme il le prétendait naguère, un de ces symboles qu’il avait toujours cherchés autour de lui, la personnification de la faiblesse opprimée, une occasion de satisfaire ce besoin de lutte dont il était possédé ?

« Pourquoi est-il venu me troubler ? pensait Nadia. J’étais presque résignée à mon sort. Et maintenant, quelle souffrance ! »

Elle songea qu’elle s’était engagée à lui donner des nouvelles de Sacha. Certes, tout à l’heure, elle n’avait exprimé que sa pensée en l’assurant qu’elle le ferait avec plaisir. Mais, maintenant qu’elle y réfléchissait, ce commerce épistolaire lui apparaissait plein de dangers pour elle. Aurait-elle le courage, dans ses lettres, de lui parler uniquement de Sacha ? Elle se représenta la joie qu’elle aurait à les rédiger, le soin qu’elle mettrait à les écrire, la douceur qu’elle trouverait à imaginer son plaisir en les lisant. Elle appréhenda le travail sournois de sa pensée, la berçant une fois de plus d’espoirs insensés. Elle eut peur du désir qui pouvait lui venir de supplanter Sacha dans le cœur de Pierre…

Nadia se cacha la tête dans les mains, honteuse de se sentir si faible en face de son amour. Comment allait-elle sortir de cette épreuve ? Elle avait peur. Peur des pensées qui pouvaient l’assaillir et de ne savoir leur résister. Peur que le malheur ne l’aigrît et ne lui fît l’âme mauvaise. Il lui semblait en cet instant que le drame qui s’était joué entre ses parents se répétait en son cœur : que, à côté de cette nature calme et raisonnable qu’on se plaisait à lui reconnaître et qui faisait dire qu’elle était le vivant portrait de sa mère, il y avait en elle une autre nature, toute différente, insoupçonnée de tous, comprimée mais non point étouffée par l’éducation – nature volontaire, assoiffée de bonheur et prête pour le conquérir à tout risquer. Cette nature violente, hélas ! elle ne la connaissait que trop pour en avoir vu les ravages s’exercer dans sa propre famille : c’était celle des Rumine… Elle pensa à son père et à ses colères sauvages. Elle pensa à ses frères Ismaïl et Maximilien que leur emportement avait entraînés, le premier à une révolte qui l’avait fait s’enfuir de la maison paternelle, le second à un duel qui lui avait coûté la vie. Et, tremblante de devenir comme eux la victime de ses passions déchaînées, Nadia souhaita de mourir…

— Oh ! pourquoi suis-je née ? gémit-elle.

Mais aussitôt, son désespoir lui fit honte. Devant elle se dressa le visage de sa mère. Elle la revit, marchant dans la vie d’un pas sûr et ferme. Celle-là avait connu les désillusions amères et les chagrins cuisants ; mais jamais le désespoir n’avait approché son âme. Comme Aliocha, elle avait su garder sa sérénité au milieu des pires épreuves. Ils étaient bien de la même race. La mère et le fils considéraient la vie, non comme une source de jouissances, mais comme une âpre voie qu’il faut suivre le pied ferme, sans vertige. Tous deux, dédaignant un bonheur terrestre qui n’apporte que déceptions et souffrances, avaient placé le leur dans une soumission absolue à la volonté de Dieu.

Il sembla à Nadia qu’à l’instar de sa mère et d’Aliocha, elle n’avait rien à attendre de la vie ; que la satisfaction que donne une conscience droite et le sentiment du devoir accompli étaient le seul bonheur auquel elle pût prétendre. Mettre en Dieu seul son espoir ! Que cela paraissait dur à Nadia ! Quelle souffrance lui poignait le cœur à se dire que son partage, c’était de renoncer…

Mais déjà sa souffrance lui était chère. Ses larmes coulaient, brûlantes, et l’apaisement se faisait en elle.

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME

LES TERREURS DE NATALIE

Dans l’antichambre, un pas d’homme, égal et ferme, résonna. Le visage de Natalie s’éclaira. Ses yeux se fixèrent avidement sur la porte et lorsqu’elle livra passage au majestueux comte Féodore, elle accueillit son frère d’un tendre sourire.

— Comment te sens-tu, Natalie ? dit-il – et s’approchant du lit où elle reposait, il porta à ses lèvres la main décharnée qu’elle lui tendait. – La nuit a-t-elle été meilleure ?

— Oui, Dieu merci, je n’ai pas souffert de ces horribles insomnies. J’ai seulement la tête un peu lourde.

— C’est l’effet de ces poudres, sans doute. Tu as dormi tout d’une traite ?

— Tout d’une traite, de minuit jusqu’à sept heures.

— Et tu vas recommencer. Il n’est pas tard, huit heures à peine ! dit-il, en consultant sa montre.

— Je ne crois pas que je me rendormirai, dit-elle, languissamment. Ce n’est pas que je ne le désire point. Au contraire. J’aimerais pouvoir dormir jusqu’à ce soir, jusqu’à ton retour, Féodore, et ne rien savoir de ce qui se passera ici jusque-là, ajouta-t-elle avec une soudaine violence.

— Que veux-tu donc qu’il se passe ? demanda-t-il, souriant.

Elle ne répondit rien et il n’insista pas.

— Je reviendrai le plus tôt possible, reprit-il, soucieux de la rassurer. Il est fort probable que, vers les quatre heures déjà, je serai ici. Et j’espère bien que ma Natalie sera assez raisonnable pour ne pas se tourmenter jusque-là.

Il se penchait sur elle pour l’embrasser. Quoique son ton fût plein de douceur, Natalie crut y discerner une nuance de blâme et ses yeux s’emplirent de larmes.

— Oui, je tâcherai d’être raisonnable, commença-t-elle.

Elle se tut brusquement, dominée par l’émotion. Le comte, déjà, se dirigeait vers la porte. Elle le suivit d’un regard admirateur. Qu’il était beau, son Féodore ! si grand, si fort, si sûr de lui ! Ah ! quand il était là, certes, elle n’avait jamais peur ! Qui ne se serait senti en sécurité auprès de lui ?

Sur le seuil, avant de disparaître, il se retourna et lui sourit encore. Il fermait les yeux à demi, ce qui ôtait toute dureté à son regard. Et ce sourire donnait à son visage un peu froid une douceur pleine de charmes.

Dans l’antichambre, de nouveau, son pas résonna, égal et ferme. Puis, tout devint silencieux. Soulevée sur son lit, Natalie prêtait l’oreille. Quelques minutes s’écoulèrent. Un roulement de voiture se fit entendre. Elle comprit que c’était le comte qui s’éloignait. Alors, se laissant retomber en arrière, elle ferma les yeux, en proie à une insurmontable angoisse.

 

Le château de Goreneki se composait, à l’origine, d’une maison de maîtres en bois peint, à un étage de neuf fenêtres de front, orientées en plein midi, et d’une quantité de dépendances – bureau, cuisine, écuries, caves, logement de nombreux domestique etc. – formant tout autant de maisonnettes distinctes, régulièrement alignées en bordure d’une vaste et belle cour, qui s’étendait derrière le bâtiment principal.

Après la mort tragique de son unique frère, le comte Serge Strélitzky, père de Féodore et de Natalie, comme s’il eût pris en horreur cette vieille maison, pleine de recoins obscurs, de trappes et d’escaliers secrets, s’était fait construire un pavillon, où il s’était installé à demeure, laissant le château hermétiquement clos. Plus tard, beaucoup plus tard, sur le point de se marier, il avait ajouté une aile au bâtiment principal, coupant ce dernier à angle droit et bordant, elle aussi, la cour spacieuse, sur laquelle s’ouvraient, au couchant, sept larges fenêtres. C’est là qu’il s’était fixé avec sa jeune femme, là qu’il avait vu naître et grandir ses enfants et qu’il avait vécu jusqu’à sa mort.

La nouvelle construction, plus moderne que l’ancienne, avec, au levant, son péristyle à colonnes et les ornements en stuc de sa façade, avait son entrée particulière, et un large escalier en reliait directement les deux étages. Détail curieux : tandis qu’on avait assuré la communication des deux bâtiments au rez-de-chaussée, où le corridor de l’aile prolongeait à angle droit celui de la vieille maison dont il n’était séparé que par une massive porte de chêne – du reste toujours fermée – rien de pareil n’existait au premier étage : là, le mur isolait les deux constructions de toute son épaisseur.

Rien n’avait été changé à cet état de choses depuis le mariage du comte Féodore. Le vieux château continuait à rester condamné, personne ne se souciant, sans doute, de pénétrer dans ces appartements qu’on disait hantés. Tous les Strélitzky continuaient à loger dans l’aile. Quant au docteur Schwarzmann, le médecin de Natalie, on l’avait installé dans le pavillon naguère habité par le comte Serge.

L’appartement particulier de Natalie occupait tout un angle de l’aile et se composait de trois chambres s’ouvrant sur une quatrième, formant antichambre. Confortablement installée, à la fois indépendante et très entourée, puisque à proximité immédiate de ses frères, Natalie eût dû, semble-t-il, se sentir en absolue sécurité. Or, tout au contraire, depuis qu’elle était à Goreneki, elle était assaillie d’idées bizarres et de terreurs folles, que la présence de Féodore avait seule le pouvoir de dissiper. Elle était convaincue qu’un complot s’y tramait contre elle en faveur de Sacha. Elle n’en parlait à personne, par incapacité d’exprimer ce qu’elle ressentait, car, malheureusement, ses soupçons ne reposaient que sur des présomptions. Rien ne transpirait extérieurement de ce qui se passait dans l’ombre. Natalie en ressentait les effets, sans pouvoir s’en prendre à rien, ni à personne, sans pouvoir alléguer un seul fait positif.

En apparence, rien n’était changé chez les Strélitzky. La présence d’Olga Wassilievna n’avait aucunement modifié les us et coutumes de la maison. Natalie continuait à y être traitée ostensiblement en souveraine maîtresse. Jamais le comte Féodore ne s’était montré plus tendre et plus empressé auprès d’elle ; jamais il n’avait exigé qu’on lui témoignât plus de respect, plus de soumission. Et pourtant, en dépit de toutes ces marques extérieures de son pouvoir, Natalie n’en sentait pas moins son autorité lui échapper, du moins en ce qui concernait Sacha. Ce n’était point qu’on prît ouvertement le parti de cette dernière. L’insolent qui s’y fût risqué eût payé cher son audace. Non, c’était contre des résistances sournoises, contre une véritable conspiration des choses que venait se briser sa volonté, chaque fois qu’elle avait le dessein d’humilier ou de faire souffrir Sacha.

Natalie avait espéré que, les Strélitzky une fois réinstallés dans leurs terres, tout s’y passerait comme jadis ; que, chaque fois qu’elle aurait envie de molester Sacha, elle n’aurait qu’à recourir à Catineka ou à quelque autre de ses femmes. Après la mort de Mme Strélitzky, Catineka s’était insinuée dans les bonnes grâces de Natalie, précisément en servant sa haine contre la petite orpheline. C’était elle qui fournissait à Natalie des prétextes à punir Sacha, lorsqu’elle la voyait torturée d’un maladif besoin de vengeance. Quand elle voulait se donner le plaisir de faire expier à l’enfant l’existence trop heureuse qu’elle avait eue du vivant de Mme Strélitzky, c’était toujours à Catineka que Natalie s’adressait : « Que fait cette créature ? Comment se conduit-elle ? N’a-t-on pas à s’en plaindre ? » Catineka n’était jamais prise au dépourvu. Elle avait toujours à dénoncer quelque méfait, soigneusement noté en son temps, qu’elle exhumait à cette occasion et qui valait les verges à Sacha. Et, promptement, elle avait trouvé des imitatrices.

Or, depuis leur réinstallation à Goreneki, Natalie s’était aperçue, à sa profonde stupéfaction, que personne, pas même sa fidèle Catineka, ne semblait plus disposé à se prêter à cet odieux système de délation. Elle croyait même remarquer qu’on mettait maintenant autant de zèle à protéger Sacha que naguère à la desservir. Lorsqu’elle ordonnait à ses femmes de surveiller la « créature », on éludait ses ordres ; on faisait semblant de lui obéir, mais jamais on n’avait rien à lui apprendre qui fût défavorable à Sacha. Toujours et partout, dès qu’il s’agissait de cette dernière, Natalie se heurtait aux mêmes résistances muettes.

Quand elle essayait de sonder ce mystère – la nuit surtout, durant ses insomnies – elle était prise d’épouvante. Quelqu’un protégeait Sacha, c’était certain. Ce ne pouvait être Olga. À Aloupka, Natalie avait craint l’amitié d’Olga pour Sacha, mais elle s’était vite aperçue que sa jeune belle-sœur était trop superficielle pour être vraiment redoutable. Si ce n’était pas Olga, qui donc était-ce ? Les suppositions les plus absurdes venaient à l’esprit de Natalie. Il lui arrivait de s’imaginer que Kamensky avait des intelligences dans le château, qu’il avait réussi à soudoyer leurs gens, et que c’était lui qui complotait dans l’ombre en faveur de Sacha. Ces soupçons et ces terreurs qui, la nuit, atteignaient leur paroxysme d’intensité, la poursuivaient également durant le jour, ne lui laissant de repos que lorsque son frère était auprès d’elle. Elle se prenait alors à douter de la réalité du cauchemar qui l’oppressait si lourdement, à se demander si sa maladie ne lui faisait pas voir les choses autrement qu’elles n’étaient, si le prétendu complot n’était pas tout simplement une imagination de son cerveau affaibli. À le voir si calme, si fort, elle éprouvait, bien fugitivement, hélas ! un sentiment d’absolue sécurité.

Et c’est pourquoi, en cette matinée d’octobre, Natalie avait paru si péniblement affectée de l’éloignement – si court fût-il – de son frère Féodore.

CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME

UNE LETTRE DE
WASSILI WASSILIÉVITCH YERMOLOFF

Confortablement installé dans sa voiture, le comte Féodore avait tiré de son portefeuille une lettre qu’il s’était mis à lire, le visage soudain rembruni. Cette lettre, qu’il avait reçue, la veille, de son beau-père Wassili Yermoloff, et dont il n’avait parlé à personne, était ainsi conçue :

« Tes reproches me sont allés droit au cœur, mon cher Féodore. Se peut-il que tu me méconnaisses au point de mettre sur le compte d’un changement d’idée le retard que j’apporte à suivre tes conseils ? Non, mon cher ami, ne me fais pas l’affront de douter de moi. Les promesses que je t’ai faites, le jour où tu devins mon gendre, alors que, si généreusement, tu t’offris à me tirer de l’impasse où j’étais acculé, ces promesses, je suis toujours et plus que jamais décidé à les tenir. Si je n’ai pas encore signé l’acte de vente de ma maison de campagne d’Aloupka, ce n’est point – sois-en persuadé – que j’aie l’intention perfide de la garder, mais uniquement que je tiens, avant de conclure cette nouvelle affaire, à mettre ma femme au courant de la situation et que je n’en ai pas le courage.

» Tu connais Rosa Ivanovna, son humeur autoritaire, son caractère emporté. Tu le sais, depuis dix-sept ans que nous sommes mariés, je ne me suis jamais risqué à contrarier ses fantaisies ou à lui imposer en quoi que ce soit ma volonté, de sorte qu’elle a pris l’habitude de se considérer comme l’unique maîtresse du logis. Et voilà qu’il se trouve que, coup sur coup, je prends, à son insu, l’initiative de toute une série d’actes qui vont bouleverser ses habitudes et son existence. Conçois, cher Féodore, mon inquiétude, mon effroi à la perspective d’avoir à lui annoncer que, déjà, j’ai disposé sans la consulter de mes biens, concluant avec toi un accord aux termes duquel tu prends possession de toutes mes terres – sauf de celle de Piotrovska, que je garde – sous condition de nous servir, à elle et à moi, une rente viagère qui nous permettra de vivre sans souci aucun et même dans une large aisance, si nous restreignons quelque peu notre train de maison.

» Évidemment, cet arrangement est pour moi un bonheur inespéré et je te sais un gré infini, cher Féodore, de m’en avoir suggéré l’idée et, plus encore, de m’avoir fourni les moyens de la réaliser. Mais il s’agit de faire entendre cela à ma femme et je t’avoue que c’est une tâche qui dépasse mes forces.

» Voilà deux mois que, chaque jour, je remets au lendemain cette explication nécessaire et inévitable ; chaque jour, je m’en sens un peu plus incapable. J’ai pensé que l’ivresse me donnerait peut-être le courage qui me fait défaut quand je suis de sang-froid. Je me suis grisé comme le dernier des moujiks… sans rien perdre de ma lâcheté ! Maintenant, je vois clairement qu’il ne me reste qu’une chose à faire : charger quelqu’un d’apprendre à Rosa Ivanovna ce qui ne peut lui être caché plus longtemps. Ce quelqu’un, Féodore, ai-je besoin de te dire que c’est toi ? Qui donc serait mieux qualifié pour me rendre ce service ? Les difficultés n’ont jamais été pour te rebuter. Au contraire, on dirait que tu trouves du plaisir à les vaincre. D’autre part, Rosa Ivanovna a de toi une certaine crainte qui l’empêchera – je veux l’espérer – de se livrer, en ta présence, à tous les transports d’une fureur dont j’aurais tout à redouter, si j’étais seul à l’affronter. Et puisque nous venons, elle et moi, passer chez toi les fêtes de fin d’année, puis-je compter que tu feras ce que je sollicite de ton amitié ?… »

« Je me serais fort bien passé de cette corvée et il faut avoir la maladresse de Wassia pour me la proposer ! » se dit le comte Féodore, interrompant sa lecture.

En se prêtant à la transaction à laquelle son beau-père faisait allusion dans sa lettre, il avait eu uniquement pour but de lui épargner la honte d’un désastre financier à bref délai. Les terres des Yermoloff, bien que situées dans les régions les plus fertiles de la Russie, avaient été jusque-là si mal exploitées que leur rendement ne suffisait plus à payer les intérêts des lourdes hypothèques dont elles étaient grevées. En les reprenant à son compte, avec toutes leurs charges, contre versement à leur ancien propriétaire d’une rente viagère fort élevée, Strélitzky faisait un marché extrêmement onéreux, du moins à première vue, car il ne désespérait pas d’arriver à doubler, sinon à tripler le rapport de ces propriétés en y appliquant les procédés de culture en usage dans ses propres domaines. Mais cet espoir, qui pouvait être déçu, ne devait pas entrer en ligne de compte. Il avait donc fait preuve, dans cette affaire, d’une indéniable générosité. Pourtant, il savait fort bien que sa belle-mère non seulement ne lui saurait aucun gré de son désintéressement, mais qu’elle lui en voudrait à mort de la nécessité où il l’acculait de changer brusquement de vie. C’est que Féodore avait mis une condition au service qu’il avait rendu à son beau-père. Il lui avait fait promettre de mener dorénavant une existence plus en rapport avec ses ressources et, pour lui complaire, Wassili Wassiliévitch s’était engagé à vendre sa campagne d’Aloupka, afin de payer ses dettes les plus criantes avec le produit de cette vente, et à se retirer dans son domaine de Piotrovska. Or, pour Mme Yermoloff, vivre en cette retraite serait la pire des calamités. Aussi, Féodore comprenait-il parfaitement l’effroi de son mari à la pensée d’avoir à lui avouer ce qu’il avait fait à son insu et tout ce qu’il projetait encore de faire. Ce qu’il comprenait moins, c’est que, ne pouvant s’y résoudre, Yermoloff eût la maladresse de recourir à lui, Féodore, l’instigateur de toutes ces mesures si odieuses à Rosa Ivanovna. N’était-il pas de toute évidence que, loin d’exercer sur elle l’action apaisante qu’en espérait Wassili, l’intervention du gendre abhorré ne ferait, au contraire, que décupler son exaspération ?

Du reste, la perspective d’affronter sa belle-mère en courroux laissait le comte absolument froid. Ce qu’il envisageait avec moins de sérénité, c’était l’intrusion de Rosa Ivanovna dans son intérieur. Il pressentait qu’elle éprouverait une joie diabolique à lui causer des désagréments de toute sorte. Elle n’avait, malheureusement, que trop de chances d’y réussir.

De toute façon, la présence des époux Yermoloff à Goreneki viendrait y compliquer une situation déjà fort difficile. Strélitzky s’en rendait parfaitement compte. Il n’en était pas moins résolu à les y recevoir et à rendre à Wassili le service qu’il réclamait, certain d’être assez fort ou assez souple, quoi qu’il advînt, pour diriger les évènements à son gré. Le comte Féodore, certes, ne manquait pas de confiance en lui-même. Tout son passé ne témoignait-il pas de son habileté à faire triompher partout et toujours sa volonté ?

CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME

LE COMTE FÉODORE

Le comte Féodore Serguiévitch Strélitzky était né en 1787, dans ce château de Goreneki où il était revenu s’installer au lendemain de ses noces.

Féodore avait vécu à Goreneki jusqu’à la mort de son père, survenue en 1801, alors qu’il allait avoir quinze ans. Jusqu’à cette époque – en dehors de deux maîtres spéciaux, dont l’un qui était le propre secrétaire du comte, était chargé de l’instruire dans toutes les branches de sa langue maternelle, et l’autre, qui était une fine lame, de lui enseigner tous les arts d’adresse, à commencer par l’escrime – le soin de son éducation avait été confié à un Suisse du nom de Dubois, savant modeste et pédagogue consciencieux, mais fanatique admirateur de la Révolution française. Ce farouche républicain s’était appliqué, cinq années durant, à développer chez son élève le goût des lettres et des sciences, tout en lui inculquant ce qu’il nommait avec emphase « les immortels principes de 89 ». S’il n’avait pas réussi dans cette seconde partie de sa tâche – la plus importante, selon lui – ce n’était point, certes, faute de zèle ; mais l’enfant auquel il avait affaire appartenait à cette race de gentilshommes campagnards, véritables autocrates dans leurs domaines, chez qui la pratique plusieurs fois séculaire d’un pouvoir absolu a si fortement développé les facultés de commandement qu’ils s’imaginent en posséder le droit par privilège de naissance. Et les exemples que le petit Féodore avait eus sous les yeux dès sa plus tendre enfance n’avaient pu que fortifier encore ses penchants à la domination. N’avait-il pas appris à considérer son père comme le modèle de toutes les vertus, alors que ce père – M. Dubois n’avait pas tardé à le constater, à son inexprimable horreur – était, au contraire, le type achevé du despote ?

En 1796 – date de l’arrivée du précepteur à Goreneki – le comte Serge Strélitzky, alors âgé de cinquante-cinq ans, passait pour l’homme le plus riche de son gouvernement, et ses domaines étaient les plus prospères de la région. Pratiquant convaincu, grand bâtisseur d’églises, de couvents et d’hospices, il s’était attiré par ses libéralités la très haute faveur des princes de l’Église. M. Dubois n’ignorait pas les bruits qui circulaient sur l’origine de cette piété excessive – que le comte avait un crime sur la conscience ; que, trente ans auparavant, il s’était pris d’une passion violente pour la fille d’un de ses voisins et, trouvant un rival préféré dans la personne du frère unique avec qui il vivait, il l’avait tué dans un accès de jalousie furieuse. L’assassin s’était condamné lui-même à la plus dure des pénitences en faisant vœu d’exclure à tout jamais les femmes de sa vie. Il avait tenu, vingt années durant, cet étrange serment. Au bout de ce temps, il s’était marié, soit qu’il jugeât l’expiation suffisante, soit que les écarts de conduite du seul parent qui lui restât – un cousin éloigné, sur lequel il comptait pour perpétuer sa race, et dont il voulait faire son héritier – lui inspirassent, pour l’avenir de sa maison, les plus sérieuses appréhensions.

M. Dubois se sentait tout disposé à pardonner ce crime au coupable, en considération du repentir qu’il en avait montré. Il ne pouvait, en revanche, prendre son parti des innombrables abus de pouvoir que le maître de Goreneki se permettait sur la personne de ses sujets. Pour n’en citer qu’un exemple entre mille, le comte avait cette habitude, fort à la mode alors chez les propriétaires d’« âmes », mais particulièrement odieuse au précepteur, d’organiser lui-même les mariages de ses serfs. Tantôt, c’étaient les plus belles filles de ses domaines qu’il donnait en récompense à ses meilleurs serviteurs ; tantôt – et cela régulièrement chaque printemps – il se faisait présenter une liste de ceux de ses sujets, qui, ayant dépassé d’une année l’âge légal de se marier, ne l’étaient point encore, et il les répartissait par couples, au gré de sa fantaisie. De là, sur ses terres, nombre d’unions mal assorties, et parfois aussi, hélas ! tragiquement dénouées par le meurtre de l’époux imposé. Le bon M. Dubois eût fui Goreneki comme on fuit l’antre du tigre, s’il n’eût été retenu par le sentiment du devoir envers son élève. N’était-ce pas rendre service à ce malheureux enfant que de chercher à combattre, par un enseignement libéral, l’influence néfaste que devaient nécessairement, à la longue, exercer sur lui de si déplorables exemples ?

Placé entre ces deux êtres si dissemblables, le jeune Féodore restait en apparence impassible et comme indifférent à leurs opinions respectives. En réalité, entre son maître et son père, ses sympathies n’hésitaient pas : elles allaient d’instinct au comte. Mais il se gardait de les laisser paraître. Ce premier-né du comte Serge s’était profondément ressenti de la secousse morale qu’avait provoquée chez son père le fratricide atroce dont il s’était rendu coupable. L’homme qui, tant d’années, avait porté enseveli au plus profond de son cœur un si effroyable secret, avait transmis à son fils une âme close. Et c’était cet enfant, dissimulé de nature, que l’on soumettait à la redoutable épreuve d’une éducation absolument contraire à ses penchants héréditaires ! À l’école de M. Dubois, la dissimulation native de Féodore devait s’aggraver irrémédiablement.

Il tenait de sa race une grande dureté de cœur, des instincts autoritaires et un esprit positif, toutes choses profondément antipathiques à son précepteur. Pressentant que, s’il se montrait à lui tel que la nature l’avait fait, c’en serait fini de son repos ; que, sans trêve et sans merci, croyant faire œuvre méritoire, M. Dubois s’acharnerait à vouloir le transformer, le jeune garçon lui fermait son cœur, jouant vis-à-vis de lui le rôle qu’il savait devoir lui plaire : celui d’un écolier studieux, inaltérablement soumis.

Le maître et l’élève s’étaient séparés dans les meilleurs termes, lorsque, un an environ après la mort du comte et pour obéir à ses dernières instructions, Féodore avait été envoyé à Pétersbourg, afin d’y achever ses études dans le Corps des Pages[2] que l’empereur Alexandre venait de fonder. En prenant congé de son élève, M. Dubois se flattait, intérieurement, de n’avoir pas perdu son temps à Goreneki. Il eût été épouvanté s’il avait pu lire dans cette âme qui ne s’était jamais livrée.

En quittant le château où s’était écoulée son heureuse enfance, Féodore se promettait d’y revenir, dès qu’il serait maître de son destin, et d’y vivre comme son père y avait vécu. Le comte restait pour lui le type accompli du gentilhomme et il comptait bien, plus tard, lui ressembler en tout. Comme lui, il serait un habile administrateur. Ses devoirs, il les connaissait. C’étaient les devoirs bien entendus d’un grand propriétaire foncier ; faire régner dans ses domaines l’ordre, la justice, la sécurité, tirer d’un sol ingrat tout le parti possible au moyen de moujiks ignorants, souvent paresseux et ivrognes ; ne rien exiger qui dépassât leurs forces, mais, au besoin, les contraindre au travail et, à l’occasion, les corriger paternellement. Tout cela lui semblait parfaitement équitable et naturel. Les belles théories de M. Dubois étaient restées pour lui lettre morte. Il ne tournait pas vers l’avenir un esprit tourmenté de scrupules. Cachant sous des dehors un peu nonchalants un caractère à la fois souple et opiniâtre, bien en santé, plein de confiance en soi, il s’apprêtait à vivre selon les traditions de ses ancêtres, se sentant fait comme eux pour dominer, et servi, à leur instar, par une indomptable volonté de réussir.

Les vacances d’été devaient le ramener au manoir familial. La première fois qu’il y revint, seize mois s’étaient à peine écoulés depuis la mort de son père, et, déjà, sa mère avait pris un nouvel époux. Alexandre Alexandrovitch Strélitzky, ce cousin du feu comte qui, si longtemps, avait été considéré comme son héritier, occupait sa place.

Pour Féodore et Natalie, ce second mariage de leur mère était un coup brutal. Mais, s’ils en furent pareillement affectés dans leur for intérieur, l’extrême dissemblance de leurs natures apparut dans l’attitude que chacun d’eux prit en cette circonstance. Tandis que, chez la petite Natalie, l’indignation et la colère provoquaient une crise qui mettait sa vie en danger, Féodore, lui, restait impassible, comme résigné à un événement qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher. Durant tout le temps qu’il passa à Goreneki, son attitude vis-à-vis de son beau-père fut si parfaitement correcte que ce dernier s’y laissa tromper. « Féodore est un bon garçon ! » avait-il coutume de dire. Il ne se doutait guère que le « bon garçon » le faisait secrètement surveiller par des serviteurs dévoués. C’est que les bavardages des domestiques avaient mis Féodore au courant des antécédents de ce cousin, devenu si subitement son beau-père. Il savait que la cupidité seule avait poussé Alexandre Alexandrovitch à épouser sa mère, réduit qu’il était à vivre d’expédients, depuis que le mariage du comte l’avait frustré de l’héritage sur lequel il comptait. Cela avait fait réfléchir Féodore. Il était trop intelligent pour ignorer que sa mort et celle de Natalie eussent fait passer leur immense fortune aux mains de ce peu désirable beau-père. Et, méfiant, il prenait ses précautions contre les dangers auxquels les convoitises d’Alexandre Alexandrovitch pouvaient les exposer, lui et sa sœur. Par la suite, il s’abstint de revenir à Goreneki tant que son beau-père y résida, et il s’efforça d’en éloigner Natalie ; mais il se heurta à une résistance désespérée de la jeune fille. Quitter Goreneki ! Jamais ! Plutôt que d’abandonner le manoir familial à l’homme qui y avait usurpé la place de son père, elle préférait s’y consumer de rage impuissante. Ses lettres mettaient Féodore au courant de tout ce qui s’y passait. Elle n’avait pas de secrets pour lui. La tendresse qu’elle répartissait naguère entre les trois êtres qu’elle aimait le plus au monde : son père, sa mère et son frère, elle l’avait reportée toute entière sur ce dernier. À l’endroit de sa mère, elle n’éprouvait plus que du ressentiment. Elle ne pouvait lui pardonner de s’être remariée. Cette infidélité à la mémoire de son père la révoltait. Quant à Alexandre Alexandrovitch, elle lui portait une haine farouche. De tous ses vœux, la vindicative Natalie appelait la vengeance du Ciel sur ceux en qui elle persistait à voir deux coupables. Elle leur souhaitait tout le mal possible : à sa mère, les plus cruelles déceptions conjugales, à l’odieux Alexandre Alexandrovitch, les pires humiliations.

La férocité de sa sœur ne choquait pas Féodore. Il était trop profondément un Strélitzky pour ne point comprendre et excuser sa violence. Ce qui lui paraissait regrettable, c’est ce besoin immodéré qu’elle éprouvait de s’épancher, de laisser éclater sa haine, de mettre son cœur à nu. En lisant ses lettres, il se rendait compte de l’impression défavorable qu’elles n’auraient pas manqué de produire sur l’esprit de n’importe quel lecteur impartial ; et cette franchise, qu’elle eût observée, il le sentait, vis-à-vis de n’importe qui, lui semblait une dangereuse faiblesse, car les hommes sont ainsi faits qu’ils ne tolèrent pas chez les autres ce qu’ils n’éprouvent point eux-mêmes.

Féodore avait dix-huit ans lorsque Alexandre Alexandrovitch passa à l’étranger avec la belle Marie, abandonnant sa femme et les jumeaux qu’il lui avait donnés, après s’être approprié sa fortune par des moyens plus ou moins licites. Rien ne s’opposait plus au retour de Féodore à Goreneki. Que de changements il y trouva lorsqu’il y revint, au cours de l’été 1806, son stage terminé au Corps des Pages et son brevet d’officier en poche ! Dans le manoir, naguère si paisible, les scènes succédaient aux scènes. Dora Andréiévna ne pardonnait pas à sa fille la joie insolente qu’elle avait affichée, au lendemain de la fuite scandaleuse d’Alexandre. Et Natalie faisait à sa mère un véritable crime de la naissance des jumeaux. Elle avait alors treize ans. Sa santé avait toujours été délicate et les tempêtes intérieures épuisaient ce corps trop frêle, encore éprouvé par la croissance. Inquiet, le médecin de famille réclamait l’éloignement immédiat de la jeune fille, laissant comprendre qu’il ne répondait de rien si elle s’obstinait à rester à Goreneki. Certes, Dora Andréiévna n’eût pas demandé mieux que de la voir partir, mais Natalie ne voulait pas entendre parler d’être mise en pension. C’est alors que l’idée vint à Féodore de recourir à la baronne Tchernadieff. Il savait qu’elle lui portait une vive affection, en souvenir de son père qu’elle disait avoir beaucoup connu, et elle lui inspirait plus de confiance qu’aucune autre personne. Mise au courant de la situation, elle offrit tout de suite de se charger de Natalie. Elle n’avait pas d’enfants, et elle les adorait. En outre, elle passait une partie de l’année à l’étranger. Natalie pourrait l’accompagner dans ses voyages. La jeune fille se prêta de bonne grâce à cette combinaison, qui satisfaisait tout le monde. Elle fit si bien la conquête de la baronne, que celle-ci rêva de la marier à son neveu Wassili Yermoloff. Féodore, lui aussi, était favorable à cette union. Il aimait sa sœur. Il connaissait ses défauts et ses qualités. Il la savait féroce dans ses rancunes et impitoyable à ses ennemis, tandis qu’elle pouvait être, pour ceux qui avaient su gagner son cœur, la créature la plus aimante et la plus dévouée qui fût. Il savait également qu’elle n’était ni une âme pieuse ni un esprit cultivé, que rien ne l’intéressait hors sa famille, où elle ne trouvait malheureusement que des sujets de tristesse et de ressentiment. Et il souhaitait la soustraire à cette ambiance malsaine en la mariant.

Au cours de l’été 1808, le frère et la sœur firent un séjour en Suisse, en compagnie de la baronne et de son neveu, et Yermoloff demanda la main de Natalie, qui avait alors seize ans. Les fiançailles furent aussitôt célébrées, sans qu’on eût pris la peine d’en informer Dora Andréiévna.

Mais ce roman d’amour fut de courte durée. À la suite d’une grave maladie, Natalie, sur ces entrefaites, rendit sa parole à son fiancé, se disant résolue à ne se jamais marier. Elle se sentait si faible qu’elle pensait mourir bientôt. Ni les supplications de Yermoloff, ni les instances de la baronne et de Féodore ne la firent changer d’avis. Son frère la ramena à Goreneki, et elle y reprit sa triste existence de naguère, entre sa mère qu’elle traitait avec une hautaine condescendance et que sa présence seule paralysait, et les jumeaux, ses demi-frères, qu’elle ne pouvait souffrir, et qui ne se souciaient pas plus d’elle que si elle n’eût pas existé. Elle s’était efforcée de retenir Féodore à Goreneki, mais il était resté sourd à ses prières. Quel attrait pouvait avoir pour ce jeune homme de vingt et un ans, plein de santé, de force et de passion, la vie monotone de la campagne, alors que Pétersbourg lui offrait tous les plaisirs, toutes les jouissances dont il était assoiffé ?

C’est à cette époque que Féodore Strélitzky s’était attiré l’inimitié de celle qui, dix-sept ans plus tard, devait devenir sa belle-mère.

Rose Délavai était alors lectrice de la baronne Tchernadieff. Dans la petite ville de France où son père exerçait les modestes fonctions d’employé de l’octroi, on lui avait dit qu’en Russie une jolie fille a chance de se bien marier, et elle s’y était rendue, très décidée à tirer parti de sa beauté. Le destin avait mis sur sa route Féodore Strélitzky. Comme il était bien de sa personne, qu’elle le savait très riche, orphelin, par conséquent libre d’agir à sa guise, et qu’il ne paraissait point insensible à ses charmes, c’était sur lui qu’elle avait tout d’abord jeté son dévolu. Mais, intelligente comme elle l’était, elle n’avait pas tardé à comprendre qu’elle perdait son temps à le vouloir subjuguer ; s’il était tout disposé à flirter avec elle, jamais ce jeune aristocrate ne s’abaisserait à lui offrir son nom. Blessée dans son amour-propre, pleine de ressentiment, elle s’était alors rabattue sur Wassili Yermoloff, dont elle espérait venir plus facilement à bout. Et, cette fois, le succès avait paru couronner ses efforts. Déjà, elle croyait toucher au but ; déjà, la date de leur mariage était fixée, lorsque, brusquement, au cours de ce fameux voyage en Suisse entrepris en compagnie et à l’instigation de Strélitzky, Wassili Wassiliévitch lui avait joué le tour de se fiancer à la sœur de ce dernier. Rose Délavai avait cru étouffer de rage, lorsque la nouvelle en était parvenue à Pétersbourg. Comme elle avait maudit ce Yermoloff, inconstant et parjure ! Et, surtout, comme elle avait maudit ce Strélitzky qui, en jetant sa sœur dans les bras de son ami, se mettait, pour la seconde fois, à la traverse de ses espoirs matrimoniaux ! Heureusement que cette Natalie Strélitzky, qu’on disait un peu folle, avait eu, nonobstant sa folie, assez de bon sens pour comprendre qu’on ne se marie pas quand on a le cerveau détraqué. Elle avait rompu avec Yermoloff, et Yermoloff, peu après, était rentré seul à Pétersbourg, tandis que Féodore accompagnait sa sœur à Goreneki. Alors, aiguillonnée par la crainte de le voir lui échapper à nouveau, et définitivement cette fois, si elle ne parvenait à mettre le grappin sur lui pendant l’absence de Strélitzky, Rose Délavai avait si bien manœuvré qu’elle avait réussi à se faire épouser avant le retour de Féodore. Mais le succès n’avait point apaisé son ressentiment. Devenue Mme Yermoloff, jamais elle n’avait pardonné à Strélitzky les humiliations qu’il lui avait coup sur coup infligées ; n’osant s’attaquer au comte ouvertement, elle se vengeait en disant de lui par derrière tout le mal qu’elle pouvait.

À l’en croire, la jeunesse de Féodore Serguiévitch n’avait pas été celle d’un saint. Loin de là ! À Pétersbourg, il avait fréquenté de singuliers milieux et il en savait sur la secte des Khlystys plus long qu’il ne convient. C’était une voie détournée que prenait là Rosa Ivanovna pour l’accuser d’y avoir été affilié.

Cette secte était alors à la mode. En russe, Khlysty est le sobriquet du mot Christovtchina (communauté du Christ), altéré par dérision en Khlystovtchina (communauté de Flagellants), par allusion à l’une des pratiques de ces sectaires. Les Khlystys – qui, extérieurement, se rattachaient à l’église orthodoxe, car le plus rigoureux secret leur était imposé, et qui, pour la plupart, appartenaient aux plus hautes sphères de la société, ce qui donnait à la secte une puissance occulte considérable – les Khlystys se réunissaient la nuit, soi-disant pour communier en Dieu dans les transports d’une extase qu’ils provoquaient par des moyens qu’on prétendait contraires aux bonnes mœurs. Tout leur était bon pour atteindre leur but, qui était d’abattre le corps afin d’exalter l’esprit, de l’amener à l’état propice aux visions et aux prophéties.

Rosa Ivanovna ne manquait pas d’insinuer, lorsqu’elle abordait ce scabreux sujet, que ce n’était nullement le mysticisme des Khlystys, mais bien plutôt les pratiques licencieuses qu’on leur reprochait, qui avaient poussé Strélitzky à se fourvoyer dans leur compagnie. Et elle donnait à entendre que ceci n’était encore que péché véniel en regard des excès de toute sorte auxquels le comte s’était laissé entraîner lors de son séjour dans la capitale.

À ce propos, le prince Rastovtzoff avait eu un mot intéressant et qui avait été diversement commenté à Aloupka. Comme certain curieux insistait pour savoir ce qu’il pensait des dires de Mme Yermoloff, il s’était borné à mettre entre les mains de cet importun, avec un sourire amusé, une fort belle édition des Essais de Montaigne – celle de l’Angelier, publiée à Paris, en 1595 – ouverts au passage suivant :

« … Pourveu qu’on puisse tenir l’appétit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excès, si besoing est. Son exercitation suive l’usage. Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme que les bonnes… qu’en la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compaignons, et qu’il ne laisse à faire le mal, ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté, Multum interest, utrum peccare quis nolit, aut nesciat… »

D’où le curieux avait tiré la conclusion que, si Strélitzky avait réellement participé aux réunions clandestines présidées par Mme Tatarinoff, il n’avait fait que suivre et imiter des exemples venant d’en haut.

CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME

LE COMTE FÉODORE
(suite)

Ce fut seulement en 1816, après la mort de sa mère, que Féodore Serguiévitch quitta définitivement Saint-Pétersbourg pour s’installer dans ses terres. Dans l’intervalle, deux événements considérables étaient survenus : l’un, l’invasion de la Russie par les armées françaises et la campagne de 1812, à laquelle le comte Féodore prit une part active, levant à ses frais un régiment entier de cavalerie ; l’autre, ne touchant que les seuls Strélitzky et, pour eux, gros de conséquences : la mort d’Alexandre Alexandrovitch.

Dora Andréievna avait recueilli la petite Sacha et manifesté son intention de l’adopter, afin de lui assurer les mêmes droits qu’à ses propres enfants. Tout en la laissant croire à cette adoption, Féodore n’avait eu garde d’accomplir les formalités qui, seules, l’eussent rendue valable, de sorte que la fille de Marie et d’Alexandre se trouvait légalement, par rapport à ceux qu’elle considérait comme ses frères et sœur, dans la position d’une serve vis-à-vis de ses maîtres. Cette particularité n’était connue que du seul comte Féodore.

L’arrivée de Sacha à Goreneki avait provoqué chez Natalie une véritable révolte. Elle avait contre sa mère tant de griefs déjà ! Depuis la mort du comte Serge, quelles folies Dora Andréievna n’avait-elle pas commises ? Les scandales qu’avait entraînés son second mariage ne lui servaient donc pas de leçon ? Lui fallait-il encore, pour allonger la liste de ses extravagances, adopter la bâtarde de l’homme qui l’avait trahie ?

Qui sait à quelles extrémités l’exaspération eût porté Natalie, si Féodore ne se fût trouvé là pour la calmer ? Dans l’engouement de Dora Andréievna pour Sacha, il lui fit voir le caprice d’une moribonde ; il fit appel à son bon cœur pour qu’elle ne troublât point les derniers instants de leur mère. Natalie se résigna à dévorer sa rage en silence, en attendant la mort de Mme Strélitzky, qu’elle espérait prochaine. Mais cette mort fut lente à venir. Dora Andréievna ne devait s’éteindre que cinq ans plus tard, laissant après elle une famille divisée, comprenant les enfants de trois lits différents, animés les uns à l’égard des autres des dispositions les moins bienveillantes. Qu’allait-il advenir d’eux maintenant que Féodore était le maître ?

Natalie ne cachait pas sa joie. Enfin ! L’heure de la revanche allait sonner. Elle la rêvait complète… Sans plus tarder, on allait remettre à leur véritable place les descendants de l’odieux Alexandre Alexandrovitch, cette race de Strélitzky déchus qui, trop longtemps, avaient joui de droits usurpés. À cette époque, Natalie enveloppait dans une même haine les jumeaux et Sacha, les fils légitimes et la fille naturelle de son beau-père. Contre les jumeaux, elle nourrissait de profonds griefs. Outre qu’elle n’avait jamais pris son parti de leur existence, elle avait encore sur le cœur le peu de cas qu’ils faisaient d’elle, du vivant de leur mère, et elle comptait bien les faire repentir de leurs dédains. Ah ! comme on allait les dresser au respect ! Et qu’ils ne s’avisassent point de se rebiffer ! On arriverait toujours à les mâter, à coups de cravache, s’il le fallait ! Natalie ne rêvait rien moins que de faire régner la terreur au château.

Inquiets, les jumeaux se serraient l’un contre l’autre, se demandant avec angoisse ce qu’il allait advenir d’eux, maintenant que leur mère n’était plus là pour les protéger. Féodore leur inspirait plus de crainte que de confiance. N’était-il pas le frère de Natalie ? D’instinct, les fils d’Alexandre n’attendaient rien de bon des enfants du comte Serge.

Seule, Sacha, trop petite encore pour se rendre compte de la gravité de la situation, restait indifférente aux préoccupations de son entourage. Pauvre Sacha ! C’était elle, pourtant, qui allait pâtir seule – et combien cruellement ! – de la mort de sa bienfaitrice.

Le comte Féodore arrivait à Goreneki avec des idées bien arrêtées et qui étaient fort différentes de celles de sa sœur. Tandis qu’elle ne voyait dans l’avenir que la continuation d’un passé de discordes, il estimait, lui, que leurs dissentiments de famille n’avaient que trop duré. Évidemment, il était très regrettable que Dora Andréievna se fût remariée et que les jumeaux existassent. Mais, puisque on n’y pouvait rien changer, mieux valait en prendre son parti. Les rancunes de Natalie avaient, certes, leur raison d’être. Et il ne songeait point à l’en blâmer. Mais, à vingt-neuf ans, il était homme d’un jugement trop réfléchi pour ne point savoir que les passions sont mauvaises conseillères. Que fût-il advenu, s’il eût donné carte blanche à sa sœur ?

Poursuivis par sa haine tracassière, abreuvés de vexations, obligés de courber la tête sous le joug, Ocipe et Wolodia n’eussent pas manqué, sitôt sonnée l’heure de leur majorité, de fuir Goreneki, pleins de rancune contre leurs aînés, ne rêvant qu’occasions de leur causer du dépit et, à défaut d’une fortune qu’ils ne possédaient point, vivant d’expédients comme feu leur père. Strélitzky entrevit le danger futur, et, d’ores et déjà, voulut y parer. Il prit sous sa protection les fils de son beau-père, non pas ostensiblement, mais de la manière détournée qui convenait à son caractère dissimulé et à sa nature un peu paresseuse. Tout s’accomplit sans qu’il y parût. Il n’eut avec Natalie aucune explication ; il ne chercha point à la gagner à ses idées : elle se fût obstinée dans les siennes, et il ne voulait pas avoir à lui infliger la mortification de se voir désapprouvée par lui. Mais, tandis qu’il la laissait librement exposer ses projets de vengeance, il prenait les mesures propres à les faire échouer. Pour soustraire Ocipe et Wolodia à son ressentiment, il les installait dans le pavillon habité naguère par le comte Serge, et il leur donnait un nouveau gouverneur, leur signifiant sur un ton d’ironique bonhomie – à eux qui, jusqu’alors, n’en avaient pu garder aucun – qu’ils eussent à s’en accommoder, s’ils ne voulaient être mis dans un internat. Cette menace eut un effet magique sur les jumeaux qui se faisaient de la vie de lycée une idée épouvantable. Natalie, qui avait compté s’ingérer dans leur éducation, et prendre prétexte de leurs moindres écarts pour les faire rudement châtier, n’eut point l’occasion d’intervenir, le précepteur ayant reçu l’ordre de n’adresser ses plaintes qu’au seul comte Féodore, et celui-ci se gardant bien d’en entretenir sa sœur. D’autre part, le comte recommandait en secret à ce gouverneur grassement rétribué de ne point tourmenter ses élèves. Il s’arrangeait ainsi à rendre la vie facile aux fils d’Alexandre, alors que Natalie rêvait de leur faire un enfer de Goreneki.

Mais si Féodore protégeait les jumeaux contre la rancune de Natalie, sa sollicitude ne s’étendait point à Sacha. Soit qu’il estimât s’être montré pour elle généreux au delà même de son devoir, en lui laissant occuper à son foyer cette place de sœur adoptive à laquelle elle n’avait aucun droit ; soit qu’il jugeât habile de sacrifier quelqu’un aux fureurs vengeresses de Natalie, il abandonna la petite orpheline à sa sœur, lui laissant toute liberté de l’élever à sa guise. Le premier usage qu’elle fit de ses pleins pouvoirs fut de faire fouetter Sacha, aux seules fins de lui apprendre ce qui l’attendait, lorsqu’on aurait à se plaindre d’elle. La brutalité de l’avertissement annonçait la brutalité du régime auquel on allait la soumettre. En effet, du jour au lendemain, une vie de misères commença pour l’enfant. Que de griefs ne découvrait-on pas contre cette fille de serve qui, pendant cinq ans, avait été traitée en princesse ! Il s’agissait de rabattre son orgueil, de la dresser à l’obéissance, de lui prouver qu’on avait tout pouvoir sur elle. La pauvre Sacha, qui ne connaissait de la vie que les douceurs, en goûta subitement toutes les rigueurs. Du régime des caresses, elle passa sans transition au régime du fouet. Natalie se vantait de ne la punir jamais sans raison ; mais que de fois le prétexte tenait lieu de motif pour sévir ! Et Sacha savait que, quelle que fût la faute dont on l’accusait, qu’elle fût grave ou légère, réelle ou présumée, c’était toujours sur son corps, sur sa peau, que tombait le châtiment.

Le comte Féodore laissait faire. Pourtant, quand, d’aventure, Natalie s’attaquait aux jumeaux, il savait bien laisser transparaître son mécontentement. Mais de Sacha, visiblement, il se désintéressait. Il n’ignorait rien de ce qui se passait dans le cœur et dans l’esprit de sa sœur. Il savait de quelle férocité la haine pouvait la rendre capable, et quels griefs elle nourrissait contre Sacha. Un mot de lui eût changé complètement le sort de l’enfant. Ce mot, aussi longtemps que les Strélitzky furent à Goreneki, il ne le prononça pas. Il laissa la méchanceté de Natalie s’exercer sur Sacha. Il pensait, sans doute, qu’il valait mieux, étant donné sa condition, qu’elle n’eût point la vie trop douce ; que, d’ailleurs, la sévérité avec laquelle on la traitait n’avait rien d’exagéré, du moment que sa santé n’en souffrait pas. Il était homme à raisonner de la sorte, à supposer qu’il eût daigné arrêter sa pensée sur un être aussi infime que pouvait l’être, à ses yeux, sa soi-disant sœur adoptive.

La conséquence de cette attitude de Féodore fut que Natalie, toujours désireuse de plaire à son frère, s’habitua peu à peu à laisser les jumeaux en paix pour s’acharner uniquement sur Sacha. En même temps, un revirement se faisait dans ses idées. Elle commençait à comprendre l’injure qu’elle faisait à Ocipe et à Wolodia, issus du légitime mariage de Dora Andréiévna et d’Alexandre Alexandrevitch, en les traitant sur le même pied que la petite étrangère, fruit de la liaison de ce même Alexandre avec une serve. Et, lentement, les jumeaux rentraient dans ses bonnes grâces, tandis qu’elle se faisait de plus en plus systématiquement dure et hautaine à l’égard de Sacha.

Les trois années qui s’écoulèrent dès la mort de Dora Andréievna jusqu’à l’installation des Strélitzky à Aloupka devaient rester comme un cauchemar dans le souvenir de la pauvre enfant. À Aloupka, brusquement, son sort s’améliora. Non pas que l’humeur de Natalie se fût radoucie, bien au contraire. Mais le comte Féodore avait fait entendre à sa sœur qu’on y avait de ridicules préventions contre les châtiments corporels et qu’il convenait, aussi longtemps qu’on y résiderait, d’en tenir compte, surtout en ce qui concernait Sacha. Pour qui connaissait Féodore, pareil langage équivalait à un ordre et les ordres du comte rencontraient, chez les Strélitzky, une soumission absolue. L’emploi des verges fut donc temporairement, sinon définitivement, abandonné.

Outre la suppression des châtiments corporels, Sacha dut encore à Féodore, sitôt les Strélitzky installés à Aloupka, un certain relâchement de surveillance qui lui permit de nouer avec Pierre Nicolaïevitch Kamensky l’amitié dont elle devait tirer tant de bonheur. C’est grâce au comte également qu’elle fit la connaissance d’Olga Wassilievna et qu’elle devint sa compagne d’études.

Cette intervention indirecte de Féodore en sa faveur, dont Marfa s’était empressée de l’instruire, n’avait éveillé aucune gratitude dans le cœur de Sacha. Elle la jugeait tardive, la devinant motivée non par un sentiment de pitié pour elle, mais uniquement par le souci qu’il avait de ne point froisser l’opinion. Et elle ne se trompait pas. Pour que le comte Féodore se fût avisé de limiter l’autorité qu’il avait tacitement reconnue à Natalie sur Sacha, il avait fallu son vif désir de déjouer les intrigues de sa vieille ennemie Rose Délavai, devenue Mme Yermoloff. Furieuse de le voir s’installer à Aloupka et reprendre sur Wassili Wassiliévitch son ancien ascendant, elle menait une active campagne contre les Strélitzky, s’efforçant de les faire passer pour des monstres de férocité. Très habilement, le comte Féodore avait su éviter les pièges que, coup sur coup, Rosa Ivanovna lui avait tendus pour prouver ses dires. C’est ainsi qu’il s’était aperçu qu’elle favorisait l’amitié de Pierre et de Sacha, sans doute dans le secret espoir que cette amitié défendue vaudrait à cette dernière des rigueurs qu’elle comptait exploiter contre les Strélitzky. Et ces prévisions ne se fussent que trop réalisées, sans la précaution qu’il avait eue d’interdire qu’on infligeât à Sacha des châtiments corporels. Qu’importait au comte Féodore l’amitié de Pierre et de Sacha ! Personnellement, il y était indifférent. Quand il y réfléchissait, il y voyait même un avantage. Avec ses ridicules prétentions à la vertu, Kamensky ne pouvait être qu’inoffensif et, d’autre part, son tempérament jaloux le portait à exercer sur son amie une surveillance que la beauté de Sacha rendait nécessaire et que le comte jugeait devoir être autrement efficace que toutes les précautions et toutes les rigueurs des Strélitzky.

Déçue de ce côté-là, Rosa Ivanovna ne s’était point tenue pour battue. C’était une femme de ressources, qui avait mis sous son bonnet de démontrer partout que les Strélitzky étaient des bourreaux et Sacha leur victime. Certaine qu’ils ne souffriraient point que cette dernière fréquentât sa maison, elle avait imaginé de l’y attirer, afin de commenter à sa façon le refus qu’ils ne manqueraient pas de lui opposer. Mais le comte Féodore avait, cette fois encore, percé à jour ses desseins et déjoué son astuce : « Je ne veux pas, s’était-il dit, lui donner la joie d’aller raconter partout que nous tenons Sacha prisonnière pour l’empêcher de se plaindre. » Il savait bien que, si Sacha se plaignait, ce ne serait jamais qu’en termes vagues et qu’elle se garderait de rien révéler de ce qu’elle avait souffert à Goreneki : la peur rend discret et la honte plus encore. Il y a des humiliations qu’une âme fière n’avouera jamais et Strélitzky se doutait un peu que Sacha avait l’âme fière, bien qu’il la regardât à peine. Aussi, lorsqu’Olga Wassilievna – poussée par sa mère et très désireuse elle-même de faire la connaissance de Sacha, dont elle espérait tirer des renseignements sur la vie intime des Strélitzky – l’avait câlinement prié de lui donner sa « petite sœur » comme compagne d’études, y avait-il tout de suite consenti, bien qu’il sût que ce consentement affecterait péniblement Natalie. Il avait souffert que Sacha se rendît chez les Yermoloff, qu’elle devînt l’amie d’Olga, qu’elle se trouvât en contact journalier avec Rosa Ivanovna qui, certes, ne laissait pas échapper une si belle occasion de la traiter avec une compassion outrée, afin de bien mettre en relief sa qualité de victime. Mais, du moins, le but visé par Mme Yermoloff n’avait-il pas été atteint.

Ainsi, en toutes occasions, le comte Féodore et sa sœur Natalie pensaient et agissaient différemment. Natalie suivait les impulsions de sa nature, sans se soucier de l’effet produit. Féodore, lui, estimait qu’il convenait de tenir compte de ce qu’il appelait « les faiblesses » du milieu où l’on est appelé à vivre. À Aloupka, on était déplorablement sentimental ; évidemment, c’était un tort, mais il était préférable de ne point froisser l’opinion. La conscience qu’il avait de sa toute-puissance le disposait aux concessions. À se montrer tolérant, il ne risquait rien. N’était-il pas le maître toujours, si tel devenait son bon plaisir, de retirer brusquement les faveurs accordées ? Natalie ne comprenait rien à ces complaisances. Elle s’effrayait des libertés octroyées à Sacha comme d’une diminution de sa propre autorité. Cependant, elle ne protestait pas. Elle s’inclinait devant la volonté de Féodore. Elle l’approuvait toujours, même lorsqu’elle ne le comprenait pas, ce qui était souvent le cas. Car, dans Strélitzky, il y avait de l’inconnu, même pour ses proches.

Le comte Féodore avait sur tous les membres de sa famille un prestige immense, et, ce prestige, il le devait, avant tout, à leur reconnaissance. Tous les Strélitzky – aussi bien Natalie que les jumeaux – sentaient confusément que c’était à lui seul qu’ils devaient d’exister en famille constituée. À la mort de Dora Andréievna, il eût pu se désintéresser de ses frères et sœur, ne penser qu’à lui, rester à Pétersbourg et y vivre selon ses goûts. S’il en avait eu la tentation, il n’y avait pas cédé. Il n’avait pas voulu faire vie à part. Il était revenu vers les siens, bien qu’il se sentît supérieur à eux, et, par amour pour eux, il s’était résigné à vivre à la campagne, vouant toute son intelligence, toute sa souplesse et son opiniâtreté à cette tâche ingrate entre toutes : refaire artificiellement une famille de ces êtres disparates, n’ayant plus rien de commun, hors leur nom de Strélitzky. Cette tâche, il l’avait accomplie, cette famille, il l’avait recréée. Sans lui, les Strélitzky eussent vécu dispersés ; il les avait gardés groupés autour de lui, il les avait empêchés de s’opprimer mutuellement, il leur avait donné la sécurité et le bien-être. Aussi, tous reconnaissaient facilement en lui leur maître. Natalie l’adorait. Les jumeaux le respectaient. Sacha le craignait. Il n’y avait pourtant, dans son attitude, aucune recherche de domination. Il était, à l’ordinaire, tendrement affectueux envers Natalie, poli vis-à-vis des jumeaux, indifférent à l’égard de Sacha, mais il les tenait indistinctement tous à distance, ne les prenant ni les uns ni les autres pour conseillers ou même pour confidents. Il s’arrangeait à leur faire entendre sa volonté plutôt qu’à la leur imposer. Son action, pour être cachée, n’en était que plus puissante. Au reste, s’il ne se donnait jamais des airs de maître vis-à-vis d’eux, il n’en prenait pas moins, sans les consulter, des décisions qui les engageaient tous. Et personne ne se fût avisé d’y trouver à redire. À protester, du reste, qu’auraient-ils gagné ? À part Natalie, qui avait une fortune personnelle assez considérable pour lui permettre d’avoir son train de maison particulier, si elle l’eût voulu, les autres Strélitzky étaient pauvres et vivaient de la générosité de Féodore.

Natalie était persuadée que c’était à l’excessive indulgence dont on usait à l’égard de Sacha qu’il fallait attribuer l’inouïe insoumission dont « cette créature » faisait preuve en s’obstinant à rester en rapports d’amitié avec Pierre Kamensky, malgré la défense qui lui en était faite. De se voir ainsi bravée, sans oser recourir aux énergiques moyens de répression qu’elle jugeait seuls efficaces, était pour elle un véritable supplice. La tentative de fuite de Sacha, laissée impunie par Féodore grâce à l’intervention d’Olga, avait été la goutte d’eau qui fait déborder la coupe trop pleine. Le soir du dîner chez les Yermoloff, elle avait imploré de son frère, comme une grâce, qu’on retournât vivre à Goreneki où, Dieu merci, l’on était libre d’agir à sa guise, sans avoir à ménager l’opinion. Et, à son indicible satisfaction, Féodore, tout de suite, y avait consenti.

C’est que, lui aussi, commençait à en avoir assez d’Aloupka. Il avait reculé le plus possible le moment de son départ, parce que ce départ devait marquer la fin de sa vie de garçon. Mais, s’il se complaisait dans son état de célibataire, il savait les obligations qu’il devait à sa race et que, pour lui, l’heure avait sonné de songer au mariage. Depuis quelque temps, il y réfléchissait sérieusement, et maintenant son choix était fait : il épouserait Olga Yermoloff.

Non pas qu’il éprouvât pour elle quelque chose qui ressemblât même lointainement à de l’amour. Elle lui plaisait plus qu’aucune autre jeune fille, voilà tout. Elle était belle, jeune, débordante de vie. Sa beauté charmerait ses sens, et son exubérance égayerait son intérieur. Il n’en demandait pas davantage à celle dont il voulait faire sa compagne et la mère de ses enfants.

Olga avait des défauts, sans doute. Qui n’en a pas ? Elle avait hérité de sa mère un fâcheux esprit d’intrigues, et une certaine frivolité qui pouvait causer bien des ennuis à un mari de vingt ans plus âgé qu’elle. Mais le comte Féodore n’était pas homme à s’en effrayer. N’était-il pas là pour veiller sur elle ? À quoi tient, en somme, la vertu d’une femme jeune et jolie ? À sa résistance aux tentations, lorsqu’elle est sage ; à l’absence de tentations, lorsqu’elle est légère. Ainsi raisonnait le comte Féodore. Et il comptait bien s’arranger de manière à tenir Olga, qu’il savait frivole, à l’abri des tentations.

Quant à l’esprit d’intrigue d’Olga, la lettre de Pierre à Sacha en avait fourni au comte une preuve éclatante. Elle ne portait pas encore son nom que, déjà, elle projetait de tout bouleverser dans son intérieur, disposant cavalièrement de chacun des membres de sa famille, prétendant aller vivre à l’étranger avec lui et Natalie, laissant en Russie les jumeaux en pleine disgrâce, mettant Sacha en pension et favorisant ses amours avec Kamensky. Un autre homme que le comte eût pu trouver là matière à s’irriter. Lui, point. La naïveté et la présomption d’Olga l’amusaient plutôt.

Effectivement, il avait si bien su s’y prendre que, deux mois après son mariage, Olga, malgré tout son esprit d’initiative, n’était pas plus avancée qu’au premier jour.

CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME

LE COMTE FÉODORE
(suite)

Fidèle à sa tactique d’éviter tout conflit, Féodore s’arrangeait pour que la volonté de sa jeune femme vînt se briser non contre sa résistance à lui, mais contre les obstacles qu’il savait susciter, sans qu’elle pût en soupçonner l’origine. Ainsi, lorsqu’elle abordait la question du séjour à l’étranger, il se gardait bien de l’irriter en lui signifiant qu’elle eût à y renoncer ; il se contentait d’objecter négligemment que Natalie montrait, cette année, une vive répulsion pour les voyages et que le médecin qu’on avait attaché à sa personne, depuis leur installation à la campagne, ordonnait qu’on ne la contrariât point. Il n’ignorait pas qu’Olga se résignerait difficilement à entreprendre son tour d’Europe sans Natalie, pour de multiples raisons dont la plus frivole était que sa belle-sœur possédait tous les bijoux de famille. Elle les prêtait volontiers, mais ne voulait pas s’en séparer. Olga avait toute liberté de s’en parer, à condition de les rapporter chaque soir à sa belle-sœur, qui les serrait dans les écrins et les tenait sous clef pour la nuit. Olga ne se doutait guère que Natalie ne faisait, en agissant de la sorte, que se conformer aux instructions de son frère. Le comte, qui connaissait sa jeune femme sur le bout du doigt, avait imaginé ce petit stratagème.

Il avait pareillement veillé à ce qu’elle ne trouvât point un allié dans la personne du médecin de Natalie. Pour remplir ces importantes fonctions, il avait porté son choix sur un certain docteur Schwarzmann, qu’un amour malheureux avait rendu profondément misogyne. Plus une femme était belle, plus elle déplaisait à cet original qui avait pris Olga en grippe dès le premier jour, ainsi que Féodore l’avait prévu.

Grâce à ces multiples précautions, Strélitzky se flattait d’être en absolue sécurité. Olga se trouvait à Goreneki comme un petit oiseau dans une cage dorée, dont lui seul avait la clef. Tout le monde calquait son attitude sur celle qu’il avait à son égard. Et le mot d’ordre était de traiter la jeune comtesse en enfant capricieuse, pour laquelle on se montre plein d’indulgence et de bonté, mais dont on sourit des colères et dont on contrôle les volontés avant de s’y prêter. Eh oui ! voilà où elle en était, après deux mois de mariage ! Non seulement elle ne régnait pas à Goreneki – bien qu’elle passât ses journées à répéter que c’était elle qui y commandait, et cela sans que personne s’avisât jamais de la contredire – mais encore il lui fallait subir cet affront, lorsqu’elle donnait un ordre de quelque importance, de le voir soumis à l’approbation de son mari, avant qu’on l’exécutât. Si Féodore jugeait la chose non faisable, il lui faisait comprendre, avec ce sourire d’une condescendante indulgence qu’elle détestait lui voir, qu’il lui fallait renoncer à ce nouveau caprice. Si elle se rebiffait, il n’avait garde de se fâcher. Elle pouvait s’en prendre à tous sans qu’il se départît de son calme, car il savait qu’elle agissait ainsi poussée par un inconscient besoin d’affirmer son indépendance que, déjà, elle sentait menacée. Féodore se retirait dans son cabinet ou partait en promenade, Natalie s’enfermait chez elle, Sacha disparaissait on ne sait où. Olga n’avait plus que les jumeaux sur qui déverser sa colère, car Ocipe eût jugé déshonorant de fuir devant l’« ennemie ». Aussi bien avait-il deviné, avec son flair habituel, que, dans ces occasions-là, toute latitude lui était accordée de vexer Olga, et il s’en donnait à cœur joie. Après s’être escrimée contre eux des heures durant, elle en oubliait son ressentiment contre Féodore et, lorsqu’il reparaissait, elle se plaignait à lui de ceux qu’elle appelait « ses abominables frères », lui reprochant d’être trop bon pour eux. « Une bonne correction, voilà ce que vous devriez leur faire administrer, Teddy, pour leur apprendre à manquer de respect à votre femme ! » Il se gardait d’obéir, mais il notait la chose comme un signe précurseur de sa dépendance future. Encore quelques années et elle serait vis-à-vis de lui – il en était certain – confiante et docile comme les autres Strélitzky.

Le comte Féodore avait de lui-même la plus haute idée. Il se tenait non seulement pour un homme puissant et souple, capable de briser ou de tourner tous les obstacles, mais encore pour un être généreux et magnanime, et Olga, pensait-il, n’eût certainement pas pu trouver un mari plus indulgent que lui. Ne supportait-il pas, avec une patience inaltérable, ses accès d’humeur ? Ne lui passait-il pas toutes ses fantaisies, pour peu qu’elles fussent exécutables ? Ne lui laissait-il pas toute liberté d’agir à sa guise, de tourmenter autour d’elle gens et bêtes, si la tête lui chantait ? Il ne lui demandait – et cela, il le lui avait fait entendre dès le début de leur union – que d’avoir pour Natalie tous les égards et tous les ménagements ; et elle lui avait paru comprendre qu’il ne souffrirait point qu’on plaisantât sur ce chapitre. Rien jusqu’à ce jour n’était venu troubler la bonne harmonie des deux belles-sœurs. Le comte Féodore en attribuait, du reste, tout le mérite à Natalie. Elle témoignait à Olga tant de bonté, elle la traitait avec une si grande affabilité qu’il eût fallu vraiment, pensait-il, une dose prodigieuse de mauvais vouloir pour ne la point payer de retour.

Féodore savait à sa sœur un gré infini des bonnes dispositions qu’elle montrait à l’égard de sa jeune femme. Il devait, pensait-il, lui en coûter beaucoup de supporter les inégalités d’humeur d’Olga, ses impertinences, ses témérités. Il devinait qu’intérieurement Natalie était scandalisée –  pis que cela, épouvantée – de cette exubérance si contraire à sa propre nature, et que c’était uniquement par amour pour lui qu’elle s’efforçait de n’en rien laisser paraître. Et cet amour si profond, dénué de tout égoïsme, avait le don d’émouvoir le cœur dur de Féodore. Il était de ces hommes qui ne se sentent bien compris que de ceux de leur race, qui ne s’attachent réellement qu’à ceux auxquels les unissent les liens du sang, pour lesquels la femme même qu’ils choisissent pour compagne de leur vie n’est jamais qu’une étrangère qui parle à leurs sens, non à leur cœur. Un instinct sûr avertissait Natalie de la place privilégiée qu’elle occupait dans le cœur de son frère et elle n’était point jalouse d’Olga.

La petite comtesse – il faut bien l’avouer – ne gagnait pas toujours à être comparée à sa belle-sœur. Natalie avait une rectitude de caractère qui la mettait bien au-dessus des menues roueries qu’Olga avait apprises à l’école de sa mère. Ainsi, Strélitzky n’ignorait pas que sa sœur s’efforçait de réformer la mauvaise éducation d’Olga. Olga accueillait avec contrition ces remontrances, sachant fort bien que son repentir apparent provoquerait la générosité de Natalie qui assaisonnait toujours ses discours de quelque beau présent. Féodore, lui, n’était pas dupe des comédies de sa jeune femme. Il voyait trop bien que, en dépit de sa feinte docilité, Olga n’en faisait qu’à sa tête en toutes occasions et que son attitude vis-à-vis des jumeaux et de Sacha, par exemple, était un véritable défi jeté à Natalie.

Celle-ci s’était fait un devoir d’instruire sa jeune belle-sœur de l’origine de Sacha. Ignorant sa vraie condition – que Féodore continuait à tenir secrète – elle lui avait expliqué que Sacha avait été adoptée par Dora Andréievna, qui s’était engouée d’elle et l’avait imposée à sa famille. Elle avait espéré que ces révélations feraient comprendre à Olga la distance qui la séparait de cette fille de serve et combien son amitié pour elle était déplacée. Mais point. La petite comtesse, avec une tranquille assurance, s’obstinait à traiter Sacha en égale. C’était pour les jumeaux Alexandrovitch qu’elle réservait tous ses dédains.

Une irréductible antipathie – qui remontait à un cours de danse donné, plusieurs années auparavant, chez les Yermoloff, et où la verve d’Olga s’était exercée aux dépens du susceptible Ocipe – animait réciproquement la petite comtesse et ses deux beaux-frères. Là encore, en son for intérieur, Strélitzky ne donnait point raison à sa femme. Elle n’avait, en somme, contre Ocipe et Wolodia, aucun grief sérieux. Sans doute, le dépit que son entrée dans la famille leur avait causé n’avait rien de flatteur pour elle, mais cela ne tirait point à conséquence, tandis que l’inimitié d’Olga pour les jumeaux était chose extrêmement grave. Strélitzky croyait comprendre ce qui se passait dans l’esprit de ses frères. Leurs expériences les rendaient méfiants pour l’avenir. Ils avaient connu les vicissitudes des êtres qui dépendent d’autrui. Choyés du vivant de leur mère, ils s’étaient vus, après sa mort, tolérés tout juste, puis, grâce à Féodore, repris en gré. Olga allait-elle s’employer à les précipiter à nouveau dans la défaveur ? C’était la peur, une peur des plus légitimes, qui leur faisait voir en elle la moins désirable des belles-sœurs. Évidemment, montrer leur méfiance était une maladresse. Mais on ne commande pas à son tempérament. Et le caractère des jumeaux, celui d’Ocipe en particulier, ne s’était jamais prêté à la dissimulation et à la feinte. Il fallait leur savoir gré, déjà, de l’effort qu’ils faisaient pour n’être point agressifs. Il s’en manquait bien qu’on pût faire cet éloge à Olga. Ni les remontrances, ni les libéralités de Natalie n’avaient pouvoir de mettre les jumeaux à l’abri de ses vexations.

Ainsi, en toutes occasions, le comte Féodore faisait ses remarques et ses réflexions dans un esprit nettement défavorable à sa jeune femme ; mais il n’intervenait pas. Au fond, ces dissensions intestines faisaient son jeu. Pour surveiller Olga il avait, en la personne d’Ocipe, le plus zélé des gardiens. Il ne lui déplaisait point, d’autre part, que sa femme usât son superflu de forces dans de puériles querelles avec ses frères. Enfin – last but not least – ces vétilles avaient l’incomparable mérite d’attirer l’attention de Natalie, d’occuper son imagination et de la distraire quelque peu de son idée fixe : sa haine de Sacha.

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME

FÉODORE PROTÈGE SACHA

Entre Natalie et Sacha, les choses en étaient arrivées au point que leur présence à toutes deux sous le même toit présentait les plus grands dangers. Jamais la haine de Natalie pour Sacha n’avait encore atteint ce degré d’exaltation à froid. Le comte Féodore n’ignorait pas que sa sœur s’était installée à Goreneki avec l’intention bien arrêtée d’y faire expier à Sacha les multiples fautes dont elle la jugeait coupable. Or, Strélitzky n’était plus disposé du tout à tolérer qu’on la maltraitât. Cette prétendue sœur adoptive, sur laquelle il avait des droits de maître, n’était plus pour lui – ne serait jamais plus – l’insignifiante enfant qu’il avait naguère exposée, avec tant de dureté, à la férocité de Natalie. Les événements qui s’étaient déroulés à Aloupka avaient secoué son apathie, et avaient provoqué un revirement complet dans ses pensées. Cette Sacha, qui lui appartenait et qu’on avait mis tant d’acharnement à lui disputer, on lui en avait fait connaître le prix. On l’avait forcé à s’occuper d’elle. On l’avait obligé à abaisser sur cette réprouvée un regard attentif. Il s’était aperçu qu’elle était belle. Il s’était mis à l’observer, et, tout de suite, il avait été intrigué par l’attitude étrange qu’elle avait vis-à-vis de lui : elle paraissait lui porter plus d’aversion qu’aux autres Strélitzky, le craindre infiniment plus qu’elle ne les craignait.

La chose, à première vue, était pour le surprendre. Il n’avait jamais eu pour elle – du moins s’en flattait-il – que de bons procédés. Jamais une parole rude, ni un geste brutal. Or, elle persistait à le traiter en ennemi, et en ennemi particulièrement détesté. En effet, si elle dédaignait de feindre pour Natalie et les jumeaux une affection qu’elle n’éprouvait point, du moins ne les offensait-elle pas en affectant de les ignorer, comme elle le faisait pour lui. Eh oui ! cette petite créature orgueilleuse poussait l’audace jusqu’à ne rien vouloir savoir de lui, le tout-puissant Féodore ! Jamais elle ne s’était abaissée à l’implorer ; jamais, quelque adoucissement qu’il apportât à son sort, elle n’avait eu pour lui le moindre mot de remerciement, la moindre marque de reconnaissance.

Cette ingratitude, qui ne laissait que trop transparaître son hostilité, avait vivement piqué la curiosité du comte Féodore lorsqu’il s’en était enfin aperçu. Elle lui avait fourni matière à des réflexions qui, loin de l’irriter, lui avaient procuré un certain plaisir. C’est qu’il avait du cœur humain une connaissance trop profonde et trop subtile pour ne point savoir qu’il y a un abîme entre l’indifférence véritable, où la volonté n’a point de part – celle-là même qu’il éprouvait pour Sacha – et l’indifférence voulue, outrée, que Sacha avait pour lui. Dans l’affectation qu’elle mettait à l’ignorer, Strélitzky croyait discerner deux choses qui ne laissaient pas de flatter son amour-propre : d’abord, la rancune tenace qu’elle lui gardait de s’être désintéressé d’elle, ce qui prouvait que, dans le secret de son cœur, inconsciemment peut-être, elle avait désiré, espéré, compté sur son secours ; ensuite, la crainte qu’elle avait de lui et où il voulait voir la résistance acharnée qu’elle livrait en elle-même à l’obscur instinct qui l’attirait vers lui.

Depuis qu’il s’était tenu ces beaux raisonnements, Strélitzky avait senti sourdre en lui le désir violent, irrésistible, de conquérir cette Sacha, qui mettait à se raidir contre lui une ardeur si farouche. Cette fille d’Alexandre et de Marie lui inspirait vraiment un goût très vif. Elle lui plaisait autant par les particularités de son caractère que par sa beauté, qu’il s’imaginait parfaite. Il la sentait bien de sa race, cette enfant taciturne, vindicative, dont l’attachement passionné à Kamensky trahissait le cœur tendre et fidèle, et qui saurait aimer, quand elle aimerait d’amour – car Strélitzky ne voulait pas admettre que ce fût de l’amour qu’elle éprouvât pour Pierre – qui saurait aimer comme lui-même, Féodore, souhaitait d’être aimé, comme savaient aimer ceux de son sang, ardemment, violemment, dangereusement… Combien elle lui paraissait plus intéressante, plus séduisante mille fois qu’Olga Wassilievna, cette poupée, jolie certes, mais d’une si déconcertante superficialité. La curiosité amusée que, à défaut d’amour, Strélitzky avait ressentie pour sa jeune femme, au début de leur union, n’avait pas tardé à se muer en dédain. C’est qu’Olga montrait, dans tous ses actes, si peu de profondeur, si peu d’intelligence ! Pour parvenir à ses fins, point de plan, point d’esprit de suite ! De la ruse, et c’était tout. Et une ruse cousue de fil blanc, qui était une offense pour ceux qu’elle prétendait mener par le nez, car il fallait vraiment qu’elle les supposât bien nigauds pour se laisser prendre à de pareilles pauvretés. Strélitzky n’appréciait que les choses fortes, en bien comme en mal, celles où l’on met toute son âme, pour le succès desquelles on est prêt à tout risquer. Olga était incapable de se hausser à ce ton-là. Souvent déjà, elle lui portait sur les nerfs. Il lui semblait maintenant qu’il s’était décidé à demander sa main poussé par le désir méchant de narguer Rosa Ivanovna, parce qu’il trouvait infiniment plaisant d’infliger à cette femme, qui eût voulu le voir honni et détesté de tout le monde, la mortification de se faire aimer de sa propre fille.

De la conquête et de la possession de Sacha, Strélitzky se promettait des jouissances qu’il n’avait plus goûtées depuis longtemps et qu’il avait soif de savourer de nouveau. Il ne se dissimulait pas les difficultés, les dangers même de l’entreprise. Et, tout d’abord, entre Sacha et lui, ne se dressait-il pas, formidable, cet obstacle vivant : Natalie ?

Le comte Féodore était seul chez les Strélitzky à soupçonner la nature et la gravité du mal qui minait sourdement sa sœur. Il savait sa raison incapable de supporter le moindre choc un peu rude. Cette malheureuse femme, à l’âme ardente, mais dont l’intelligence bornée n’avait été, de tout temps, accessible qu’à un nombre d’idées très restreint, n’avait eu pour remplir sa vie que quelques passions, dont sa haine de Sacha et sa tendresse pour son frère étaient les plus fortes. Pendant des années, toutes ses pensées, tous ses actes s’étaient inspirés de sa haine pour la nourrir à nouveau. Et maintenant que le rétrécissement de son horizon intellectuel allait s’accentuant avec l’affaiblissement de son corps, cette haine devenait une idée fixe. Si on l’eût laissée faire, elle eût traité Sacha en criminelle, car prendre des précautions et exercer des rigueurs contre elle lui paraissaient non seulement choses justes, mais nécessaires. Strélitzky se rendait parfaitement compte que, chez elle, les notions du juste et de l’injuste étaient irrémédiablement brouillées, que ses instincts féroces devenaient chaque jour plus sauvages et plus irrésistibles et que Sacha avait tout à en redouter, s’il ne venait à son secours.

Depuis leur installation à Goreneki, l’énergie du comte Féodore se dépensait à empêcher que le drame muet qui se jouait entre Natalie, Sacha et lui ne s’achevât brusquement en tragédie.

Jamais il n’avait mieux compris sa sœur, jamais il n’avait mieux senti combien elle avait besoin de ménagements qu’au moment où son amour naissant pour Sacha l’obligeait à prendre parti pour elle. Mais, du moins, se flattait-il qu’elle n’avait jamais eu – et n’aurait jamais, durant le peu de temps qui lui restait à vivre – le moindre soupçon de cette trahison. S’il protégeait Sacha, c’était en donnant le change à tout le monde sur ses véritables sentiments. Pour la mettre à l’abri des violences de sa sœur, il prenait la santé de celle-ci comme prétexte :

— Il faut, à tout prix, éviter des émotions à Natalie Serguiévna, avait-il déclaré à Catineka. La présence de Sacha lui en donne. Arrangez-vous, toi et les autres, à ce qu’elle la voie et à ce qu’elle en entende parler le moins possible. Et surtout, pas de scènes entre elles !

Grâce à l’empressement qu’on avait mis à lui obéir, Sacha n’avait essuyé, jusqu’à ce jour, aucun mauvais traitement : Natalie se vantait de ne jamais la punir sans motif sérieux, et maintenant, on lui en ôtait même les prétextes ! Mais Strélitzky ne se dissimulait pas la fragilité de cet état de choses. Il pressentait que les impulsions féroces de sa sœur tendaient à se faire jour à travers tous les obstacles et que le moindre incident pouvait provoquer une catastrophe. Aussi bien, ce matin-là, avait-il pris toutes les dispositions propres à assurer la sécurité de Sacha, durant les quelques heures qu’il serait éloigné du château. Le thé qu’on servirait à Natalie, à son premier déjeuner, contiendrait une faible dose de ces poudres qui lui avaient procuré, cette même nuit, un si bienfaisant sommeil. Très vraisemblablement, elle dormirait encore toute la matinée. Si, plus tard, elle manifestait l’envie de voir Sacha, Catineka avait l’ordre d’avertir le docteur Schwarzmann, et ce dernier s’était engagé à protéger la jeune fille, dût-il même, pour y réussir, administrer à Natalie quelque drogue de son invention, qui la réduirait momentanément à l’impuissance.

Mais cet état de choses ne pouvait se prolonger davantage. Strélitzky était décidé à éloigner Sacha et à saisir le premier prétexte venu pour démontrer à Natalie la nécessité de cet éloignement. Il n’était nullement embarrassé quant au choix du lieu où, provisoirement, il reléguerait Sacha. N’y avait-il pas sur ses terres un couvent de femmes construit par le feu comte Serge et où Dora Andréievna s’était souvent retirée pour se recueillir ?

C’était afin de préparer la supérieure de ce couvent à l’arrivée dans son établissement de cette pensionnaire probable que le comte Féodore courait la contrée, en cette matinée d’octobre. Le but avoué de sa promenade était une affaire à régler dans un de ses villages, fort distant du château.

CHAPITRE QUARANTIÈME

LES INTRIGUES DE DENISE

La matinée touchait à sa fin, lorsque les accords majestueux d’une marche triomphale vinrent subitement troubler le profond silence dans lequel le château était retombé après le départ du comte Féodore. C’était la jeune comtesse Olga Wassilievna qui, sa toilette achevée, s’était installée à son piano, tandis que Denise, sa femme de chambre, assise dans un moelleux fauteuil, l’écoutait avec ravissement.

— Vrai, madame la comtesse, on se croirait encore à Aloupka !

Car Denise, qui était Parisienne, avait passé deux ans à Aloupka, au service de Mme Yermoloff, avant d’entrer à celui d’Olga. À ce double titre, elle était très appréciée de sa jeune maîtresse, qui la traitait un peu en amie et lui laissait son franc-parler.

La marche triomphale venait de s’achever par une avalanche d’octaves, frappées avec un incomparable brio, et Denise ne ménageait pas ses applaudissements à l’exécutante, lorsque la porte du petit salon s’entrouvrit doucement, laissant passer la tête grise de Catineka :

— M. le docteur Schwarzmann fait prier madame la comtesse de bien vouloir cesser sa musique, pendant que Natalie Serguiévna dort encore.

La tête grise disparut et la porte se referma.

— Ce monstre de Schwarzmann ! s’écria Olga, irritée. Il ne peut pas me souffrir, je le sais. Mais sa malice passe aujourd’hui les bornes. Ah ! s’il ne s’agissait que de lui, je me moquerais bien de ses défenses…

— Mais du moment que c’est la belle-sœur de madame qui est en cause, il faut bien obéir à ses ordres ! acheva ironiquement Denise.

Olga était vexée, mais elle était trop fière pour le laisser paraître :

— Si tu allais me chercher Sacha… proposa-t-elle, fermant le piano.

— Si je la trouve !… lança encore Denise, du même ton railleur.

Et elle sortit en courant.

— Oui, si elle la trouve ! répéta Olga, restée seule.

Si invraisemblable que cela paraisse, Sacha semblait s’être subitement refroidie à l’égard de son ancienne amie depuis qu’elle était sa belle-sœur.

« Ainsi, aujourd’hui qu’elle me sait seule, pensait Olga non sans irritation, l’idée ne lui viendrait pas de venir me trouver. Il faut que ce soit moi qui la fasse chercher. »

— Je ne sais où prendre Mlle Sacha ! – Denise, reparaissait tout essoufflée. – Je ne l’ai trouvée nulle part. Finalement, j’ai dit à Marfa de l’envoyer ici, dès qu’elle la verrait.

— Mais elle ne la verra pas ! fit Olga, avec humeur. Cela, c’est sûr ! C’est pourtant bizarre ! Chaque fois que je la fais chercher, elle est introuvable, et personne ne veut savoir où elle a passé…

Denise souriait, l’air énigmatique.

— Il semblerait presque, dit-elle, au bout d’un instant de silence et voyant qu’Olga ne l’interrogeait pas, il semblerait presque que Mlle Sacha se cache de madame la comtesse et que tout le monde se donne le mot pour l’y aider.

— Ah ! Tu as remarqué, toi aussi, qu’elle a l’air de me fuir ? s’écria Olga vivement.

— Oh ! ce n’est pas difficile à voir.

— C’est que ce serait si monstrueux de sa part que je peux à peine y croire. Tu sais qu’elle était ma meilleure amie, avant mon mariage…

— Et que madame n’a cessé dès lors de la combler de ses bontés.

— S’il n’avait tenu qu’à moi, elle serait déjà mariée à son Pierre Kamensky. Je me suis démenée pour ces deux-là, comme si mon propre bonheur dépendait du leur. Mais pour la reconnaissance qu’ils m’en ont, l’un et l’autre !

— M. Kamensky n’a pas encore répondu à madame ?

— Non, pas un mot. Le rustre ! Et quant à Sacha, tu vois quelle tête elle me fait. C’est presque à croire qu’elle m’en veut, à moi, de ce que son lourdaud de Kamensky fait le mort.

Denise prit un air mystérieux :

— Je croirais plutôt autre chose.

— Et quoi donc ?

— C’est une idée que j’ai comme ça qu’on lui défend toute familiarité avec madame la comtesse.

— Ah ! tu crois Natalie Serguiévna capable de ?… Après tout, c’est bien possible. Elle est si originale et Sacha si ridiculement aplatie devant elle. Il faudra que je tire cela au clair. Vrai, si c’est par ordre que Sacha me fait la mine, j’aime mieux ça. Qu’elle soit une ingrate, qu’elle me fuie, cela me peine, car je l’aime bien, moi, Sacha. Elle est si douce.

— Et si belle…

Olga eut une moue de contrariété :

— Oui. Il paraît que sa mère était une beauté et qu’elle lui ressemble. Est-ce que tu la trouves mieux que moi, là, franchement, Denise ? demanda-t-elle avec un détachement affecté.

— Oh ! il n’y a pas de comparaison possible entre madame la comtesse et Mlle Sacha. Mlle Sacha est belle, certainement, mais elle ne sait pas tirer parti de sa beauté, tandis que madame la comtesse…

Olga se redressa, l’air radieux :

— Oui, ça, c’est vrai. J’ai hérité de maman l’art de savoir rehausser mes avantages naturels. J’aime à être élégante et admirée. C’est pourquoi ça me chicane tant d’être ici où personne ne me voit.

— Pour sûr, que c’est dommage ! répondit Denise, avec conviction. Est-ce que madame pense qu’on va passer tout l’hiver dans ce trou ?

— Ne me demande rien, Denise. Je ne sais qu’une chose. C’est que nous finirons par en sortir. Mais quand ? Je l’ignore.

— C’est que madame avait dit que nous irions à Nice, sitôt après son mariage…

Olga l’interrompit avec humeur :

— Je t’avais dit ce que je croyais moi-même. Pouvais-je supposer que mon mari allait engager un maudit médecin qui se ferait un malin plaisir de se mettre à la traverse de tous mes plans ? Pouvais-je deviner que cet affreux Schwarzmann allait déconseiller à Natalie Serguiévna le Midi de la France, et lui vanter l’excellence de ce climat de loup ? Tu sais quels égards mon mari a pour sa sœur…

— Oh ! pour cela, M. le comte est un frère qui n’a pas son pareil ! fit Denise, avec conviction.

— Tu trouves que le bon frère fait tort au bon mari, hein ? gageons que c’est ce que tu penses ?

— Madame me rend confuse. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Mais il est certain que M. le comte rendrait madame plus heureuse encore s’il n’avait pas autour de lui…

Olga l’interrompit avec humeur :

— Toute sa ménagerie ! Je suis tout à fait de ton avis. Tu ris… Je ne vois pas qu’il y ait là de quoi rire.

— Je ris du mot « ménagerie ». Ça me fait penser à M. Ocipe. Si madame la comtesse l’avait vu, ce matin. Un singe, qu’on aurait dit !

Olga flaira, dans ces propos évasifs, une bonne histoire dont elle pourrait tirer profit pour ennuyer son beau-frère. Vivement, elle pressa Denise de poursuivre :

— Qu’est-ce qu’il faisait encore, ce toqué-là ?

— Il se pesait ! répondit Denise en riant. Madame sait qu’il a la manie de se peser chaque jour, plutôt deux fois qu’une. Ce matin, il était furieux parce que son poids avait beaucoup diminué depuis hier. C’était par rapport à sa chaussure, à ce qu’expliquait M. Wolodia. Oui, il paraît qu’hier il était en bottes, et aujourd’hui en pantoufles. M. Wolodia s’exténuait à lui faire comprendre que la différence de poids provenait de cela seul. Mais M. Ocipe ne voulait pas entendre raison. Il prétendait qu’il avait maigri par rapport aux méchancetés que lui fait madame. Je demande pardon à madame de lui répéter ces impertinences, mais je sais que ça ne la fâche pas, que ça lui fait plaisir, au contraire, de voir qu’elle a réussi à exaspérer M. Ocipe.

— Oh ! pour ça, oui ! fit Olga, ravie. Tu ne te trompes pas, Denise. N’est-ce pas l’unique distraction que j’aie ici, de faire enrager mes affreux beaux-frères ?

— Et madame la comtesse y réussit, pour sûr ! Ces messieurs ont d’elle une peur effroyable, surtout M. Wolodia…

— Je me moque de ce torchon de Wolodia ! C’est l’autre, c’est le détestable Ocipe que je voudrais faire sécher de dépit ! De celui-là, je me méfie tout plein ! S’il pouvait me jouer un mauvais tour… Mais qu’il prenne garde ! S’il m’en fait trop, je finirai bien par le faire jeter à la porte par mon mari…

Denise riait, montrant ses dents blanches.

— C’est drôle, dit-elle. Madame la comtesse trouve M. Ocipe insupportable, et moi, il m’amuse prodigieusement. Vrai, si j’étais à la place de madame, ce n’est pas de lui que je chercherais à me débarrasser, mais bien plutôt de la belle-sœur de madame.

Elle avait parlé hardiment, selon son habitude. Mais sa boutade, cette fois, ne fut pas du goût d’Olga :

— Personne ne te demande ton avis, ma fille ! fit-elle, sèchement.

Denise rougit et prit un air pincé. Comme sa jeune maîtresse détournait la tête, affectant de ne la point regarder, elle passa dans le cabinet voisin, dont elle ferma la porte.

— Cette fille se croit tout permis ! gronda Olga, assez haut pour être entendue à travers la mince cloison qui séparait les deux chambres. De quoi vient-elle se mêler ? Vouloir me faire jeter Natalie à la porte ? C’est ça qui serait bête ! D’abord, moi, je n’ai rien à lui reprocher, à Natalie. Pour sûr qu’elle n’a rien de plaisant ! C’est une méchante vieille fille. Mais, pour moi, elle se montre toujours aimable et il faut lui rendre cette justice qu’elle est généreuse. Qu’est-ce que je ferais, quand je voudrais me parer et qu’elle ne serait plus là pour me prêter ses bijoux ? car, sûrement, si elle partait, elle les emporterait. Sans compter qu’elle m’en donne souvent, et qu’elle m’a promis de me les laisser tous, après sa mort. Si je me brouillais avec elle, j’en pourrais faire mon deuil !… Non, franchement, quand on n’a que de sots conseils à donner, on fait mieux de les garder pour soi !

Comme elle achevait ces mots, Denise, qui avait tout entendu, rentra, cachant son dépit sous un air de grande dignité :

— Je viens annoncer à madame la comtesse que je quitte son service à la fin du mois.

— Ah ! ça, dit Olga, quelle lubie te prend ?

Denise poursuivit :

— Ce n’est pas que j’ai à me plaindre personnellement de madame la comtesse. Mais ce climat ne me convient pas du tout, et l’entourage de madame me rend la vie trop dure.

— De qui as-tu à te plaindre ? s’étonna Olga.

— De tout le monde, sauf de madame. Et, avec cela, je me dessèche d’ennui. Madame doit comprendre que je ne tiens pas à laisser mes os dans cet affreux pays.

— Ah ! tu veux quitter la Russie ?

— Non, je compte me rendre chez Mme Yermoloff. Elle a eu la bonté de me dire que si je quittais jamais le service de madame, je pourrais reprendre le sien.

— Eh bien, vas-y ! cria Olga, très en colère.

Denise fit une profonde révérence et se dirigea vers la porte. Elle n’avait pas franchi le seuil qu’Olga la rappelait :

— Voyons, ma bonne, ne fais pas la nigaude ! Tu sais que tu es infiniment mieux chez moi, où tu es bien payée, que chez maman qui a toutes les peines du monde à délier les cordons de sa bourse. Jamais tu ne recevras chez elle les gages que je te donne…

Denise l’interrompit, et, avec une grande dignité :

— C’est possible. Mais chez Mme Yermoloff, je suis en contact avec des gens civilisés, qui ont des égards pour moi.

— Merci ! dit Olga. Nous prends-tu donc pour des barbares ?

Mais Denise était habile :

— Je fais certainement exception pour madame. Mais les autres ne me reviennent pas. Et du moment que madame n’arrive pas à leur imposer sa volonté, du moment que ce n’est pas elle qui commande ici…

— Comment ? s’étouffa Olga, horriblement vexée. Ce n’est pas moi qui commande, ici ? Qu’est-ce que tu viens me chanter là, Denise ? Et qui donc, à ton avis, commande à ma place, je te prie ?

— Je n’en sais rien, mais, à coup sûr, ce n’est pas madame. Et c’est ce que je ne puis supporter : que ma maîtresse ne soit pas maîtresse chez elle.

Denise avait prononcé ces derniers mots d’un ton d’indéfinissable tristesse qui toucha juste au cœur d’Olga. La petite comtesse qui s’était déjà dressée, prête à montrer la porte à sa femme de chambre, fut prise d’un soudain attendrissement. Après tout, cette fille était excusable. Si elle manquait de tact, c’était par affection et, au lieu de lui en vouloir, il fallait bien plutôt lui en savoir gré.

— Nous reprendrons cet entretien un autre jour, ma petite Denise ! dit-elle, lui prenant la main d’un geste affectueux. En attendant, faisons la paix, et aie confiance en moi. Je te donne ma parole que nous allons partir d’ici, et un peu vite. Pas plus tard que ce soir, je vais m’en expliquer avec mon mari.

Elle souriait, sûre de réussir. En face d’elle, une grande glace lui renvoyait son image. Elle se voyait jeune, belle, séduisante. Elle aimait son mari et son mari l’aimait – du moins, le croyait-elle. Comment pourrait-il lui résister ? Elle lui dicterait ses volontés, et, s’il ne lui cédait pas tout de suite, elle le menacerait de partir, de retourner à Aloupka, chez ses parents…

— Mais il s’agit que je sois en beauté ! acheva-t-elle, tout haut. Ma petite Denise, c’est à toi d’y veiller. Tu vas me choisir, parmi les robes qu’il n’a pas encore vues, celle qui me va le mieux !

Denise, qui s’était rassérénée, réfléchit un instant :

— Il y aurait, dit-elle, la robe de velours noir que madame la comtesse réservait pour Nice. Elle a quelques retouches à faire, mais elles seront vite terminées. Et cette toilette lui va à ravir.

— Je la mettrai, dit Olga. Donne-la moi que je l’essaie.

— Irai-je la chercher maintenant ? questionna Denise. Si madame la comtesse veut l’essayer, elle en a jusqu’au déjeuner. Et sa visite à la comtesse Natalie ? Elle ne pourra la lui faire ce matin, comme elle en a l’habitude…

— Laisse-moi en paix avec ta « comtesse[3] » Natalie ! répondit Olga. J’ai bien d’autres soucis en tête que d’aller la voir. Va me chercher cette robe.

Sans dissimuler sa satisfaction, Denise s’empressa d’obéir.

CHAPITRE QUARANTE-ET-UNIÈME

OCIPE POLICIER

Étendu de tout son long au travers de l’escalier qui conduisait du rez-de-chaussée au premier étage, le dos au mur, les pieds appuyés contre la rampe, de telle sorte que, pour passer, il aurait fallu l’enjamber, Ocipe, l’air radieux, griffonnait dans un calepin à couverture rouge, tout en monologuant tout bas :

— Vite, notons cela ! marmonnait-il, et son crayon courait sur la page blanche : Aujourd’hui, premier octobre, à… Voyons l’heure !

Sa montre marquait onze heures et dix-sept minutes.

— Il y a bien cinq minutes de cela, donc à onze heures et douze minutes… Aujourd’hui, premier octobre, à onze heures et douze minutes du matin, faisant dans le château ma ronde accoutumée et passant devant sa porte, je l’entendis qui s’entretenait avec sa chambrière. C’était Denise qui parlait : « Si j’étais à la place de madame, disait-elle, je chercherais à me débarrasser de Natalie Serguiévna. » Sa très digne maîtresse répondait : « Il est évident que Natalie Serguiévna est une méchante vieille fille… » Une méchante vieille fille, Natalie ! Peut-on ? Il est vrai qu’elle a ajouté : « Mais elle est généreuse. » Mais cette adjonction ne figurera pas dans mon carnet. Tout ce que j’inscris est scrupuleusement exact, seulement je n’inscris que ce qui m’est utile, que ce qui sert à mon but. Je serais bien bête, autrement. Voyons plus loin : « Il est évident que Natalie Serguiévna est une méchante vieille fille, mais, puisque c’est elle qui détient les bijoux de famille, il faut bien, si je veux m’en parer et plus tard, en hériter, que je la supporte sous mon toit, toute méchante vieille fille qu’elle soit. »

Il relut sa phrase et continua :

— Là, ça y est ! Et qu’a-t-elle dit, encore ? Ah ! une chose que j’allais oublier et qui mérite pourtant d’être relevée : « Je me méfie du détestable Ocipe et je finirai bien par le faire jeter à la porte ! » Ah ! on veut me jeter à la porte, comme un chien galeux ! Voilà qui est bon à savoir. Écrivons cela : « Je me méfie du détestable Ocipe… » C’est étonnant comme cette petite phrase me fait plaisir ! Ah, ah ! Olga Wassilievna, vous vous méfiez du « détestable » Ocipe ! Cela prouve que vous n’êtes pas dépourvue de flair, car que fait-il en ce moment, le détestable Ocipe ? Avec une patience angélique, il rassemble les matériaux pour la petite enquête qu’il instruit contre vous ! Inlassablement, il note dans son calepin rouge un tas de petits faits, de petits mots, qui, pris isolément, n’ont l’air de rien et qui, ajoutés les uns aux autres, déchaîneraient contre vous une belle tempête, madame la comtesse, si votre mari en avait connaissance. Rien qu’avec cette petite phrase : « Natalie est une méchante vieille fille », on pourrait…

Son frère, qui montait justement, buta presque sur lui :

— Ah ! c’est toi, Wolodia ? fit Ocipe.

— Oui, c’est moi, grommela Wolodia, l’air mécontent. Et toi, que fais-tu là, sur l’escalier, à barrer le passage ?

Ocipe rit très fort :

— Ce que je fais ? Tu ne vois pas mon calepin rouge, mon précieux calepin, où je tiens registre de ses hauts faits ?

— Tu pourrais tout aussi bien écrire dans ta chambre. Quelle idée saugrenue de t’étendre au milieu de l’escalier !

Ocipe, en colère, s’apprêtait à riposter vertement, mais une voix, partant de derrière Wolodia, le fit s’arrêter net.

— Monsieur Wolodia, disait la voix, une voix fûtée de femme, vous seriez bien gentil de me laisser passer.

Wolodia s’écarta et Denise apparut. Un sourire moqueur se joua sur son visage mutin à la vue d’Ocipe étendu, son calepin à la main, au travers de l’escalier.

— Ne vous dérangez pas, monsieur Ocipe, fit-elle en s’avançant vers lui. Je peux très bien passer sans que vous vous déplaciez.

Tout en parlant, elle relevait bien haut sa jupe, découvrant une jambe faite au tour. Mais au moment où, avançant le pied, elle allait passer par-dessus le jumeau, celui-ci lui allongea méchamment un croc-en-jambe qui lui fit perdre l’équilibre. D’instinct, et peut-être aussi poussée par un brin de malice, elle s’accrocha à lui, l’entraînant dans sa chute. Tous deux roulèrent sur l’escalier. Ocipe, indigné, leva la main pour souffleter l’insolente, mais une tape qu’elle lui appliqua sur le bras détourna le coup. Avec un rire moqueur, elle s’était déjà relevée et s’enfuyait, emportant, dissimulé sous son tablier, le calepin rouge qu’Ocipe avait perdu dans sa chute et dont elle s’était furtivement emparée.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine.

— As… as-tu vu l’effrontée ? glapit Ocipe que la colère faisait bégayer. Elle a osé porter la main sur moi… sur moi ! Mais, attends. Elle va redescendre. À nous deux, nous allons lui donner une leçon de politesse…

— Ocipe ! Sois prudent ! interrompit Wolodia. Elle est la femme de chambre d’Olga Wassilievna, ne l’oublie pas ! Et, avec cela, plus rusée que le diable ! Si tu la touches du bout du doigt seulement, elle poussera des cris qui attireront toute la maisonnée. Olga Wassilievna accourra et tu sais comme elles sont habiles, l’une et l’autre, à brouiller les cartes. Qui sait si tu ne sortirais pas de cette affaire plus noir que d’une bouteille d’encre.

— Il ferait beau voir !… Mais c’est qu’elles en seraient bien capables !

— À ta place, je me plaindrais aux aînés. J’ai idée que cette mijaurée de Parisienne ne revient guère à Natalie et qu’elle ne serait pas fâchée d’avoir un bon prétexte pour la…

— Faire fustiger dans la cour du château, en présence de tous nos gens rassemblés ! cria le féroce Ocipe, tout émoustillé par la perspective d’une vengeance si fort à son goût. Pour une fois, mon petit, ton conseil est bon à suivre. Mais ce n’est pas à Natalie, c’est à Féodore que je me plaindrai…

— Tu as tort. Pour une bagatelle de ce genre, Féodore n’aura point d’oreilles.

Ocipe se redressa, plein de dignité :

— Apprenez, monsieur, que ce n’est point une bagatelle de porter la main sur moi ! Et je n’aurais que cet unique sujet de plainte, que c’en serait assez pour mettre en pièces cette Parisienne éhontée. Mais j’en ai d’autres encore, car tu ne sais pas tout. Ce matin, de mon poste d’observation, j’ai entendu des choses…

Et Ocipe, entraînant son jumeau dans sa chambre, lui conta par le menu ce qu’il avait saisi de l’entretien d’Olga et de sa chambrière, les propos inconvenants tenus par cette dernière sur les Strélitzky et les mauvais conseils qu’elle donnait à sa maîtresse.

CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME

SACHA L’ÉCHAPPE BELLE

Denise ne se trompait pas en affirmant à sa maîtresse que Sacha se cachait d’elle et que tout le monde se donnait le mot pour l’y aider. Ce matin-là, peu après le départ du comte Féodore, Marfa était entrée dans la chambre où Sacha dormait encore, et, patiemment, avait attendu son réveil. Alors, l’air soucieux :

— Ma petite colombe, avait-elle dit, il faudra être doublement prudente, aujourd’hui. Le comte Féodore a bien recommandé d’éviter, en son absence, tout ce qui pourrait agiter Natalie Serguiévna, et tu sais comme elle s’agite facilement. Si mon petit pigeon veut m’en croire, il ne tardera pas à se lever et viendra passer la journée auprès de moi dans la chambre des bonnes. Là, personne ne viendra le relancer.

Les yeux de Sacha s’étaient remplis de larmes. Elle ne comprenait que trop bien les sous-entendus de ce langage. C’était Olga, son amie Olga, qui pourrait venir la relancer. Et, comme Natalie ne pouvait souffrir de les voir ensemble, Marfa avisait déjà aux moyens d’empêcher toute rencontre entre elles.

Sacha n’avait rien répondu. Sa toilette achevée, elle avait pris son ouvrage et elle s’était rendue dans la dépendance du château où se trouvait la chambre des bonnes. Marfa s’était installée auprès d’elle et toutes deux s’étaient mises à travailler. Marfa tricotait, Sacha brodait. De temps en temps, la vieille femme regardait la jeune fille, qui ne disait mot. Et elle hochait la tête en soupirant. Depuis l’installation à Goreneki, Sacha ne lui faisait plus de confidences. À tort ou à raison, elle s’imaginait que Marfa était contente de la voir séparée de Pierre et lui en voulait. Elle avait encore contre elle un autre grief : il arrivait souvent à la vieille bonne d’exhorter Sacha à se montrer, vis-à-vis de Féodore, plus respectueuse, plus prévenante. Et la petite, intérieurement, s’irritait de ces conseils.

Si Sacha ne parlait pas, son imagination travaillait d’autant plus. Tout en brodant, elle évoquait ses souvenirs d’Aloupka. Sa pensée s’arrêtait longuement sur ce dîner chez les Yermoloff où elle était allée en compagnie de Féodore, et où elle avait vu Pierre pour la dernière fois. Elle n’avait pu échanger un seul mot avec lui, mais leurs regards s’étaient parlé. Elle revoyait les beaux yeux de Pierre fixés sur elle, pleins de compassion tendre. Le lendemain, il avait fait demander sa main aux Strélitzky par la baronne Tchernadieff…

Cette démarche de la baronne, les Strélitzky l’avaient laissé ignorer à Sacha. Elle l’avait apprise cependant, mais plus tard et par Olga. Elle avait compris alors les exceptionnelles mesures de rigueur qu’on avait prises contre elle, immédiatement après la visite de la vieille dame. On lui avait fait quitter sa chambrette, qui avait vue sur la propriété voisine, pour l’installer dans une mansarde située sur les derrières de la maison et où rien ne transpirait de ce qui se passait au-dehors. Pendant une semaine – c’est-à-dire jusqu’après le départ de Pierre – elle était restée dans cette prison, gardée à vue par deux servantes. Lorsqu’elle avait enfin recouvré la liberté, Olga était venue la voir et lui avait appris, tout à la fois, ses fiançailles avec Féodore et l’éloignement de Pierre. Que de larmes Sacha n’avait-elle pas versées ! Olga l’avait consolée de son mieux, en l’assurant que Pierre avait promis d’écrire souvent et de l’épouser plus tard. Mais, dès lors, trois mois s’étaient écoulés et Pierre n’avait pas donné signe de vie. Le silence de son ami consternait Sacha. S’il lui était impossible de tenir cette promesse-là, comment serait-il capable de remplir l’autre ? La crainte de ne plus jamais le revoir s’insinuait en elle, lui poignant le cœur d’une angoisse si vive qu’elle la ressentait comme une souffrance physique…

La pensée de Sacha, pleine de rancœur, allait maintenant au comte Féodore. Bien qu’elle ne sût rien de ce qui s’était passé entre Pierre et lui, elle devinait qu’il n’était pas étranger au silence persistant de son ami. Déjà, à Aloupka, elle avait cru reconnaître sa main dans les énergiques mesures prises pour l’empêcher de communiquer avec Pierre, après la démarche de la baronne Tchernadieff. Maintenant, elle était sûre de ne point s’être trompée : c’était sur l’ordre du comte qu’on lui avait infligé ce supplice cruel de la tenir sous clef et au secret jusqu’après le départ de son ami.

Cette soudaine immixtion de Féodore dans une affaire la concernant, elle dont jamais il ne s’était soucié, épouvantait Sacha, parce qu’elle croyait y voir une menace pour Pierre. Ce n’était point elle-même – elle en était certaine – mais Kamensky que visait le comte, en agissant de la sorte.

Un instinct très sûr avertissait Sacha du véritable caractère de Féodore. Elle savait que son indolence était tout extérieure ; que sa douceur et son humanité ne duraient qu’autant qu’il ne rencontrait pas d’obstacles ; qu’il pouvait être, plus encore que Natalie, impitoyable à ceux qui s’étaient attiré son ressentiment. Mais, tandis que cette dernière poursuivait d’une haine tatillonne et bruyante ceux dont elle avait à se plaindre, Féodore, lui, ne laissait pas transparaître ses antipathies jusqu’au jour où, sa patience étant à bout ou l’occasion lui semblant propice, il frappait brusquement. Et que n’avait pas fait Pierre pour offenser les Strélitzky ? En vérité, on eût dit qu’il avait mis tout son zèle à les irriter. Ah ! que n’avait-il suivi les conseils de Sacha ! L’avait-elle assez supplié de ne point s’occuper d’elle ostensiblement ! Que de soins n’avait-elle pas mis, elle-même, à dissimuler à sa famille cette amitié qui était la seule joie de sa vie ! Malheureusement, Pierre n’avait pas voulu entendre raison. Il avait, pensait Sacha, l’âme trop élevée, le cœur trop fier pour s’abaisser aux précautions que comportaient les circonstances. Il s’était obstiné à agir au grand jour, à la face de tous, allant jusqu’à prendre la défense de son amie contre les Strélitzky eux-mêmes ! Que ne prévoyait-il les dangers auxquels devait, tôt ou tard, l’exposer son courage ! Sacha avait peur pour Pierre. Elle avait peur du ressentiment de Féodore…

Pour elle-même, Sacha était résignée à tout ce qui pouvait lui arriver. Il semblait bien, du reste, que, de Strélitzky, elle n’avait rien à redouter. Jamais il ne s’était occupé d’elle. Une grosse larme perlait aux cils de Sacha, tandis qu’elle se répétait qu’elle ne comptait pour rien aux yeux de Féodore. L’indifférence qu’il affichait à son endroit, elle aurait pu encore en prendre son parti, s’il l’avait eue pour d’autres membres de sa famille. Mais non. C’était à elle seule qu’il la réservait. Pour les jumeaux, il se montrait bon frère, et, envers Natalie, sa tendresse était immense.

Naguère, à Goreneki, la partialité de Féodore avait éveillé en Sacha un douloureux sentiment de jalousie. À Aloupka, cette souffrance s’était calmée. L’amitié de Pierre avait été pour elle une compensation. Mais maintenant qu’elle ne l’avait plus, cette amitié réconfortante, la jalousie d’antan reparaissait plus aiguë encore. Sacha éprouvait un véritable dépit à s’avouer que jamais, quelque affection que lui portât son ami, il n’avait eu pour elle les égards charmants, les attentions délicates que Féodore avait pour Natalie.

Vers les onze heures, les réflexions de Sacha avaient été interrompues par l’entrée d’une servante qui venait avertir Marfa que Denise était à la recherche de Sacha. Les deux servantes échangèrent un sourire que Sacha surprit et qui la blessa. N’était-ce pas d’elle qu’il s’agissait ? Pourtant, ni Marfa, ni Aniska ne songeaient à prendre son avis. Depuis qu’on était à Goreneki, en toute occasion, on disposait ainsi d’elle sans la consulter.

À Aloupka, on tenait Sacha pour indocile. Ne s’obstinait-elle pas à voir Pierre, en dépit de la défense qu’on lui en faisait ? Mais ce qu’elle avait osé à Aloupka, elle n’en eût plus été capable ici, dans ce château où tout lui rappelait les années de son enfance, passées sous la férule de Natalie. Maintenant comme alors, elle vivait dans l’épouvante de sa terrible sœur. Le sentiment d’être à sa merci, l’angoissante appréhension de se voir de nouveau traiter par elle avec l’impitoyable rigueur de jadis, les précautions même qu’on prenait autour d’elle pour ne point l’exposer à la colère de Natalie, comme si tout le monde en eût redouté les effets, tout conspirait à remplir son âme d’une indicible terreur. Aussi se montrait-elle maintenant d’une obéissance exemplaire. Même vis-à-vis d’Olga, qu’elle aimait pourtant, elle se conformait scrupuleusement aux instructions qu’on lui donnait, au risque de passer pour une ingrate aux yeux de son ancienne amie. Jamais elle ne se rendait de son propre mouvement auprès de la petite comtesse et elle se prêtait avec docilité à toutes les mesures qu’on prenait pour empêcher une rencontre entre elles.

Cette docilité de Sacha n’était toutefois qu’extérieure. Intérieurement, elle avait de violents sursauts de révolte. Sa rancœur contre Féodore s’augmentait de cette contrainte perpétuelle qu’on exerçait sur elle : n’était-ce pas pour obéir au comte, toujours soucieux de satisfaire les caprices de Natalie, qu’on la traitait de la sorte ?

Un peu avant midi, Catineka, tout essoufflée d’avoir couru, fit irruption dans la chambre des bonnes :

— Vite, vite, Alexandra Alexandrovna. Natalie Serguiévna vous réclame.

Sacha s’était levée et s’apprêtait à sortir. Mais Catineka la retint par le bras :

— Un instant ! dit-elle.

Campée devant Sacha, elle l’inspectait minutieusement :

— Arrangez vos cheveux. Vous savez que Natalie Serguiévna veut vous les voir absolument lisses et plaqués sur les tempes. Arrangez cela, pendant que je cours aux cuisines. Il faut que le déjeuner de Natalie Serguiévna lui soit servi dans cinq minutes. Et toi, Marfa, cours avertir le docteur qu’il se tienne prêt.

— Qu’il se tienne prêt à quoi ? fit Marfa, interloquée.

— As-tu donc oublié les instructions de M. le comte ? Ne te souviens-tu pas qu’il nous a ordonné d’avertir le docteur chaque fois qu’Alexandra Alexandrovna serait appelée chez Natalie Serguiévna, afin qu’il puisse intervenir si les choses menaçaient de se gâter entre elles ?

— Bon. J’y cours. Mais pourquoi effrayer ma colombe en parlant de la sorte ? La voilà toute tremblante.

Catineka haussa les épaules et s’éloigna aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient.

Marfa s’approcha alors de Sacha qui, en effet, semblait émue :

— Eh quoi ? dit-elle. Mon petit pigeon se ferait-il du souci pour deux ou trois sottises échappées à cette vieille folle de Catineka ? Non, non, ne va pas te mettre martel en tête, mon agneau. Quand on a la conscience en paix comme tu l’as, on n’a rien à craindre de personne. Que pourrait-on bien avoir à te reprocher, bon saint Nicolas ? N’es-tu pas restée près de moi, toute la matinée ? Quand la comtesse Olga Wassilievna t’a fait chercher par sa Française, n’as-tu pas fait la sourde oreille ? Un petit ange du bon Dieu n’aurait pas été plus tranquille et plus sage que ne l’a été mon petit pigeon…

Elle parlait encore quand Catineka reparut, plus essoufflée que jamais :

— Eh bien ! Alexandra Alexandrovna, êtes-vous prête ? Vite, courons chez Natalie Serguiévna et que Dieu ait pitié de nous ! Toutes les précautions sont prises pour que vous ne restiez en sa présence que quelques minutes. C’est à vous maintenant de faire en sorte que tout se passe bien. Soyez prudente. N’ouvrez la bouche que pour répondre à ses questions et réfléchissez bien avant de parler.

Sacha écoutait en silence ces recommandations qu’on lui faisait chaque fois qu’elle était appelée chez Natalie.

Natalie était de fort méchante humeur. Elle avait passé toute la matinée à rêvasser au complot qui se tramait contre elle, à Goreneki. Tout à coup, l’idée lui était venue que Sacha devait être au courant de tout et que, si l’on savait s’y prendre, on arriverait bien à lui arracher des aveux. Et elle avait ordonné à Catineka de la lui amener.

— Pourquoi ne me demandes-tu pas comment j’ai passé la nuit ? questionna-t-elle avec aigreur, à peine l’eut-elle aperçue.

— Je… je n’osais pas, répondit Sacha, humblement.

— Avoue tout simplement que tu n’en as pas eu l’idée. Pour la politesse, un enfant de quatre ans t’en remontrerait ! Où as-tu passé la matinée ?

— Dans la chambre des bonnes.

— Dans la chambre des bonnes ! En voilà encore une idée de te tenir en permanence dans cette chambre ! Et qu’y faisais-tu ?

— Je brodais.

— Tu me montreras ce beau travail… Et, une autre fois, je te donnerai une tâche.

Il y eut un silence.

— Pourquoi tiens-tu les yeux ainsi baissés, sournoisement ? Allons, regarde-moi en face, dit soudain Natalie.

Sa voix était singulièrement rauque. Sacha leva les yeux et se força à les poser sur elle. Mais, incapable d’en soutenir le regard fixe et méchant, elle les rabaissa aussitôt.

Natalie éclata d’un rire strident, horrible à entendre :

— Ah ! tu n’oses me regarder en face ! Tu as peur que je ne lise dans tes yeux ? Qu’as-tu donc à me cacher ? Un secret ?… Folle ! crois-tu que je ne l’aie pas deviné, ton secret, et que je ne puisse te le faire avouer ? Va, je saurais bien te délier la langue et nous apprendrons de belles choses, ah ! ah !…

Elle se tourna vers Catineka :

— Qu’on apporte des verges !… Et toi, déshabille-toi ! commanda-t-elle, impérieusement à Sacha.

— Pour l’amour de Dieu, Natalie ! sanglota Sacha, en se laissant tomber aux pieds de sa terrible sœur.

— M’as-tu comprise ? Te déshabilleras-tu ? répéta Natalie, ivre de rage.

Déjà, sa main s’abattait sur Sacha pour lui arracher brutalement ses vêtements, lorsque la porte s’ouvrit, livrant passage à quatre grands diables de laquais, portant une table chargée de mets. Derrière eux trottinait un petit homme chauve, que Natalie n’aperçut pas tout d’abord. Ses yeux s’étaient mis à flamboyer, à la vue des laquais :

— Hors d’ici, misérables ! s’écria-t-elle, grinçant des dents. Qui vous a permis de me venir déranger, quand je veux être seule ? Remportez tout cela à l’instant, si vous ne voulez être fouettés jusqu’au sang !

Les domestiques, terrifiés, tournèrent le dos et s’enfuirent avec leur table, laissant le petit homme chauve face à face avec Natalie en fureur.

— Ah ! c’est vous, docteur ! dit-elle, s’apercevant subitement de sa présence et s’efforçant de prendre un ton poli. Revenez plus tard, je vous prie, je ne puis vous recevoir en ce moment.

— Bien ! je reviendrai cet après-midi. Mais permettez, toutefois, qu’avant de me retirer, je voie… une seconde seulement…

Insensible aux regards courroucés qu’elle lui lançait, il s’était saisi du poignet de Natalie et, son doigt sur l’artère, en comptait les pulsations tumultueuses.

— Oh ! oh ! fit-il, avec un hochement de tête mécontent.

Et, très calme, abandonnant la main qu’il tenait, il tira de sa poche un petit paquet d’une poudre blanche, qu’il se mit en devoir de dissoudre dans un verre d’eau.

— N’avez-vous pas entendu ce que je disais à mes gens ? Je veux être seule ! s’écria Natalie, qui ne se contenait plus qu’à grand-peine.

— Je vous laisse à l’instant. Mais buvez d’abord ceci. Buvez… et je m’en vais ! dit-il, en lui présentant le breuvage qu’il venait de préparer.

Natalie, furieuse de cette insistance, mais comprenant qu’elle ne se débarrasserait de cet importun qu’en lui obéissant, s’empara du verre et d’un trait en vida le contenu. L’effet en fut foudroyant. À l’instant, sa main levée retomba inerte, laissant échapper le verre qui vint se briser à ses pieds, ses yeux se fermèrent, sa tête s’inclina sur sa poitrine : on l’eût dite privée de vie.

— Bien ! fit Schwarzmann, qui l’observait d’un œil froid. Le comte sera satisfait. Sa protégée l’a échappé belle !

Et il regardait tour à tour Sacha, effondrée sur le tapis et les verges que Catineka venait d’apporter.

Se tournant vers cette dernière, il poursuivit :

— Votre maîtresse dort, dit-il. Laissez-la reposer bien tranquillement. Elle se réveillera dans deux heures. Faites en sorte de vous trouver auprès d’elle à ce moment ; vous lui ferez prendre cette poudre-ci dans un verre d’eau. Cela lui remettra les esprits. Et maintenant – continua-t-il en regardant Catineka d’un air grave – écoutez-moi avec attention. Il importe que Natalie Serguiévna ignore ce qui vient de se passer. Lorsqu’elle se réveillera, il faut qu’on lui persuade qu’elle s’est endormie normalement, sans intervention de ma part, vers les onze heures et demie. Tout ce qui s’est passé dès lors, elle l’a rêvé. Faites disparaître ces verges. Cette enfant-là – il montrait Sacha – n’a pas mis les pieds dans cette chambre – de toute la matinée. Moi non plus. C’est entendu, n’est-ce pas ? La volonté du comte est qu’il en soit ainsi.

— Oui, monsieur le docteur, dit humblement Catineka.

— Et vous, continua-t-il, en se penchant sur Sacha qu’il aida à se relever, pas un mot à âme qui vive de ce qui vient de se passer. Mais m’entend-elle ? se demanda-t-il, en voyant qu’elle était plus morte que vive d’épouvante. Allons, remettez-vous, vous n’avez plus rien à craindre !

Sur ces mots il s’en fut, tandis que résonnait dans tout le château les trois coups qu’un serviteur frappait sur un gong dans le grand corridor d’entrée, pour annoncer que le second déjeuner allait être servi.

CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME

L’HUMILIATION D’OCIPE

Ocipe et Wolodia n’avaient pas attendu ce signal pour gagner la salle à manger. Ils s’y étaient rendus dans l’espoir d’y retrouver le précieux calepin dont Ocipe avait fini par constater la disparition. Ils l’avaient inutilement cherché dans les autres parties du château. Et, ici encore, leurs recherches furent vaines.

— C’est étonnant, à la fin ! On dirait qu’il a été volé, s’écria Ocipe, nerveux.

— J’ai toujours dit que cette manie que tu as d’écrire à tort et à travers se retournerait contre nous. Si, par hasard, tes griffonnages sont tombés entre les mains d’Olga Wassilievna, nous voilà dans de fameux draps !

— Tu t’imagines peut-être qu’elle irait les fourrer sous le nez de Féodore, hein, triple sot ?

— Sans doute. Elle n’y manquera pas ! affirma Wolodia.

— Tais-toi, tu n’es qu’un âne ! lui lança son jumeau.

Wolodia était outré :

— Tu aurais mieux fait de les écouter, les conseils de l’âne ! Tu t’en trouverais mieux, aujourd’hui…

— Tu n’es qu’un immense poltron, tu m’abats le moral. Ah ! quel supplice ! gémit-il, changeant soudain de ton et se laissant tomber, comme accablé, sur une chaise. Être courageux, et se voir reprocher son courage comme une tare ! Être le seul clairvoyant de la famille – car, sur le compte de cette Wassilievna, ils sont tous aveugles, depuis l’aînée jusqu’à celui-ci…

— Vas-tu te mettre à dénigrer Natalie, maintenant ?

— Je dénigre qui je veux et autant que cela me plaît.

— Prends garde qu’on ne t’entende.

— Voyez un peu ce gros couard qui veut me coudre la bouche ! – Ocipe était plein de mépris. – Je suis franc : on me veut hypocrite ! Je suis clairvoyant : on me veut aveugle ! Je suis courageux : on me veut lâche… Toutes mes qualités naturelles, celles dont je m’honore le plus, on voudrait me les extirper comme de vulgaires cors au pied !…

Wolodia l’interrompit :

— Pschtt, la voici ! fit-il à voix basse.

La porte s’ouvrait, en effet. Mais, au lieu d’Olga, ce fut Sacha qui parut, toute pâle et tremblante encore des émotions récentes.

— Toi ! dit Ocipe, soudain ranimé et lui jetant un regard fulgurant, tu vas me rendre le calepin que tu m’as dérobé.

Sacha n’était pas encore revenue de son ahurissement qu’un frou-frou de soie annonçait l’approche de la comtesse Olga. Elle parut, cambrant la taille, portant haut la tête, et du défi si plein les yeux qu’Ocipe, à sa vue, n’eut plus le moindre doute : son précieux calepin était entre les mains de l’ennemi.

— Tiens ! dit-elle. Déjà tous réunis ? Bonjour, petite Sacha, comment va ? Pourquoi n’es-tu pas venue me voir, ce matin, que tu me savais toute seule ?

Et, tout de suite, sans attendre la réponse de Sacha, se tournant vers Ocipe :

— Et vous, digne Ocipe Alexandrovitch, j’apprends qu’il vous est arrivé un malheur. Vous avez perdu, m’a-t-on dit, un objet d’un prix inestimable. Si c’est un carnet de poche, par hasard, je vous préviens qu’il est en ma possession.

Ocipe, déjà, tendait la main.

— Ah ! mais non ! fit Olga en riant. Vous ne vous figurez pas que je vais me dessaisir comme ça de ce monument de votre génie ! Car, pour du génie, vous en avez, très cher et estimé beau-frère. Toutes mes félicitations ! À lire votre prose, on ne s’ennuie pas, sapristi ! Quelle verve ! quel brio ! C’est Féodore qui sera étonné et flatté d’avoir un frère si talentueux !

Ocipe dressa la tête :

— Ah ! vous vous proposez de montrer à mon frère…

— Bien certainement. Y verriez-vous quelque objection, par hasard, digne Ocipe Alexandrovitch ?

Ocipe fit un gros effort pour prendre une attitude dégagée :

— Moi ? Point du tout. Rien ne peut m’être plus agréable, Olga Wassilievna, que de voir portées à la connaissance de votre mari ces notes, prises au jour le jour et scrupuleusement exactes. Et je suis le premier à me réjouir de ce qu’il en adviendra.

Olga se fit moqueuse :

— Voulez-vous que je vous dise ce qu’il en adviendra ?

— Oh ! je peux fort bien me l’imaginer ! fit Ocipe, sans perdre son sang-froid.

— Ah ! vraiment ? Dans ce cas, vous devez vous sentir bien mal à l’aise dans votre peau…

— Moi ? Me sentir mal à l’aise de vous voir en mauvaise posture ? Non, madame, je ne vous aime pas assez pour cela.

Le coup porta, et Olga se sentit vexée :

— Je vous conseille de faire le fanfaron ! Vous savez fort bien que ce n’est pas moi, mais vous qui serez en mauvaise posture.

— Savoir ! fit Ocipe, goguenard.

— Vous le saurez assez tôt, ce soir, quand Féodore rentrera et que je lui montrerai les abominations contenues dans votre calepin.

— Ma foi, madame, de ces abominations, je ne suis pas l’auteur, mais seulement le collectionneur. Il ne tenait qu’à vous qu’elles ne figurassent point dans mon carnet.

— Taisez-vous, pauvre détraqué ! lança Olga, très en colère. Vous ne savez pas ce que vous dites ! Si Féodore était ici, il vous réduirait en poussière. Mais c’est faire vraiment trop d’honneur à vos élucubrations que de les porter à sa connaissance. C’est le silence, et non le tapage qu’on fait autour d’eux, qui punit le mieux les fous de votre sorte. Si vous êtes curieux de rentrer en possession de votre calepin, allez voir dans ma chambre : vous en trouverez les cendres dans la cheminée !

Ocipe était hors de lui :

— Brûlé ! mon…

Olga se fit moqueuse :

— Oh ! je vous fournirai matière à en remplir promptement un nouveau. N’ayez crainte !

Cependant Olga interpellait Sacha qui, assise à l’autre bout de la table, se rapetissait le plus qu’elle pouvait, dans l’espoir de se faire oublier :

— Sacha, viens t’asseoir ici, tout près de moi ! commanda-t-elle.

Sacha comprit aussitôt que ce n’était point le désir de l’avoir auprès d’elle, mais uniquement celui de vexer les jumeaux qui animait la petite comtesse.

— C’est que… c’est la place réservée à Natalie ! objecta-t-elle timidement.

Et son regard suppliait Olga de ne pas insister. Mais Olga était trop volontaire pour se laisser attendrir.

— C’est la place de Natalie quand Natalie est ici. Mais quand elle n’y est pas, elle est à celui qui la prend ! rétorqua-t-elle de sa voix la plus impérieuse. Et toi, tu vas venir l’occuper tout de suite.

— Je ne sais pas si j’ose…

Et Sacha, qui s’était à demi soulevée, consultait Ocipe du regard. Mais elle se laissa retomber sur sa chaise, devant l’air menaçant du jeune homme.

— Vas-tu venir, à la fin ? cria Olga, à bout de patience.

Sacha répéta, d’une voix à peine perceptible :

— Je ne crois pas que j’ose…

— Ah ! ça, qu’est-ce que cela signifie ? Je ne sais pas si j’ose ? Il ne s’agit pas d’oser. Il s’agit de m’obéir. C’est moi qui commande ici. Quand je donne un ordre, je veux qu’on l’exécute. Allons, viens.

Mais Sacha ne bougeait pas plus qu’une borne. Ocipe, enchanté, riait dans son semblant de barbe. Mais sa joie fut de courte durée. Olga n’était pas femme à souffrir qu’on la narguât. Se levant résolument, elle alla vers Sacha, la prit par le bras et la conduisit elle-même à la place réservée à Natalie, où elle la fit asseoir de force. Puis, avisant un des laquais qui, légumier à la main, passait sans s’arrêter derrière Sacha et se dirigeait vers Ocipe :

— Filka, où vas-tu avec ce plat ? dit-elle, l’arrêtant d’un geste impérieux. Pourquoi ne le présentes-tu pas à Alexandra Alexandravna ?

Filka, un gros gars à la figure bonasse, sourit niaisement :

— Votre Excellence, je sers comme c’est la règle : les seigneurs jumeaux d’abord, Alexandra Alexandrovna ensuite.

— Eh bien ! mon bon – le ton d’Olga était sans réplique – aujourd’hui, la règle souffrira une exception : c’est Alexandra Alexandrovna que tu vas servir la première.

L’homme, un instant décontenancé, se mit en devoir d’obéir à cet ordre catégorique. Il s’approcha de Sacha, pendant qu’Olga se tournait vers Ocipe. Les yeux de la petite comtesse pétillaient de malice. « Voilà pour votre nouveau calepin ! » s’apprêtait-elle à dire. Mais un fracas de chaises renversées l’arrêta net : c’était Ocipe qui, suffoqué d’indignation, quittait la salle, suivi du compatissant Wolodia.

— Ocipe Alexandrovitch se trouve mal ! Courez lui porter secours ! cria Olga, du ton dont elle eût crié, dans une fête des Rois : « Le Roi boit ! Vive le Roi ! » Allons, qu’attendez-vous ? Posez ces plats et ces assiettes sur la table et disparaissez ! Nous saurons bien nous servir seules. Allez, allez…

Du geste et de la voix, elle activait le groupe des serviteurs ahuris. En un clin d’œil, tous eurent disparu. Alors, se renversant contre le dossier de son siège, elle se mit à rire aux éclats :

— Me voilà vengée ! Ah ! ah ! Ma petite malice a eu du succès. Ce mauvais garnement d’Ocipe est en train d’étouffer de colère ! Nous en voici débarrassées et des autres avec lui. Qu’ils le douchent, ce fou, il est mûr pour le cabanon ! Qu’ils le purgent ! Et qu’ils le bâtonnent par-dessus le marché ! Ah ! tout ce que je possède, je le donnerais de grand cœur à celui qui ferait cette bonne œuvre de le bâtonner sous couvert de soins empressés ! Mais suffit ! Il ne vaut pas la peine qu’on s’occupe de son pauvre personnage. Nous avons mieux à faire que ça, hein, ma petite Sacha ? Il y a longtemps, si longtemps, vois-tu, que je souhaite m’expliquer avec toi à cœur ouvert, sans jamais en trouver l’occasion. Maintenant, je te tiens et tu vas me dire bien vite, méchante petite, ce que signifie ce visage que tu me fais…

— Moi ! Quel visage ? fit Sacha, péniblement.

— Mais sans doute ! Depuis que je suis ta sœur, on dirait que tu m’en veux. À toutes mes avances, tu réponds par des froideurs qui me peinent. Tout à l’heure, tu m’as fait l’affront de me résister devant les jumeaux. Et ceci n’est rien en regard de ta conduite de tous les jours. Ce matin, je t’ai fait chercher. Tu n’étais pas dans ta chambre et personne ne savait où tu avais passé. Chaque fois que j’ai envie de te voir et que j’envoie Denise à ta recherche, il en est de même. Ne dis pas que c’est un hasard. Tu me fuis, je le vois bien. Et si tu me fuis, c’est donc que tu m’en veux. Pourquoi ? Je l’ignore et j’attends de ton amitié que tu me le dises franchement. Est-ce que je t’ai peinée, peut-être, sans le savoir ?

Et, comme Sacha se bornait à secouer la tête en signe de dénégation :

— Alors, pourquoi cette mine boudeuse ? continua la petite comtesse. Si tu n’as point de griefs contre moi, c’est donc que tu agis par ordre ? par ordre de Natalie ? Allons, avoue-le ! Aie au moins ce courage-là !

— Excuse-moi, Olga, dit Sacha en se levant. Mais il faut que je me retire. Je ne me sens pas bien… pas bien du tout…

— Une semelle ! une babouche ! un torchon ! voilà ce que tu es ! cria Olga, hors d’elle.

Comme Sacha franchissait le seuil, elle courut à elle et la saisit par le bras :

— Si tu crois te tirer d’affaire en t’éclipsant, tu te trompes. Puisque tu ne veux pas répondre quand on te questionne, c’est Natalie que je vais trouver… Oui, je vais aller de ce pas lui dire que notre amitié ne regarde que nous et qu’elle a bien du toupet de s’en mêler ! Nous verrons, d’elle ou de moi, qui aura le dernier mot… Oh ! je n’en ai pas peur, moi, de Natalie : je suis prête à lui dire son fait, en pleine figure, et devant n’importe qui ! à lui faire une scène, s’il le faut.

Elle s’interrompit en voyant de grosses larmes rouler sur les joues de Sacha…

— Qu’as-tu à pleurer ? interrogea-t-elle avec brusquerie.

— J’ai… j’ai que si tu lui fais une scène, c’est moi qu’on punira ! sanglota-t-elle.

Elle avait à peine achevé ces mots qu’Olga lui sautait au cou et la couvrait de baisers.

— Eh ! petite nigaude ! Il ne faut pas prendre au tragique tout ce que je dis. Je t’aime bien trop, vois-tu, pour jamais faire la moindre chose qui puisse t’être désagréable…

Si habituée que fût Sacha à ces changements d’humeur, ils la prenaient cependant toujours par surprise. Elle resta un instant interdite. Mais comment résister aux caresses d’Olga ? Sacha sentait peu à peu la confiance lui revenir et, avec la confiance, un peu de hardiesse. Elle osa questionner tout bas :

— Et Pierre ? ne sais-tu toujours rien de lui ?

— Ne me parle plus de ce manant ! s’écria Olga en se redressant avec humeur. Je lui ai écrit deux fois, deux fois, tu entends ? et il a poussé la grossièreté jusqu’à laisser mes deux lettres sans réponse ! Si j’étais toi, j’oublierais cet infidèle.

— Infidèle ? Non, je ne le crois pas ! dit Sacha, pensivement. S’il n’écrit pas, c’est qu’il en est empêché.

— Empêché ! En voilà une idée ! S’il n’écrit pas, c’est qu’il t’a oubliée, voilà tout ! Eh oui ! à Pétersbourg, il s’amuse et il ne songe pas plus à toi qu’à sa première culotte ! Qui sait s’il ne s’est pas engoué de Nadia Rumine ? Les Rumine ne sont pas encore rentrés à Aloupka, à ce que maman m’écrit. Où pourraient-ils être, sinon à Pétersbourg, chez Nicolas Wladimirovitch ? Et ils sont faits pour s’entendre. Nadia Rumine et ton bonhomme de Pierre ! Elle pose pour une sainte comme lui pose pour un saint !

Sacha devint toute blanche. Ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler. Mais elle se ravisa, et, se retournant brusquement, elle sortit sans prononcer un mot, mais non sans avoir jeté sur son amie un regard chargé de mélancolique reproche.

« Ces Strélitzky, sont-ils bizarres ! » pensa Olga.

Elle resta songeuse. La famille de son mari ne lui revenait pas plus qu’à Denise. Plus elle voyait les Strélitzky de près, et moins elle les comprenait.

CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME

OCIPE TRIOMPHANT

Catineka, qui tremblait de ne pas savoir s’acquitter convenablement du rôle que le docteur lui avait assigné auprès de Natalie, fut toute surprise de voir que sa maîtresse n’avait, à son réveil, qu’un souvenir confus des événements de la matinée. Natalie, qui semblait très lasse et parfaitement calme, se laissa – en apparence, du moins – aisément persuader qu’elle avait rêvé.

On lui servit son déjeuner. Après quoi, elle tomba dans une profonde méditation, dont elle ne sortit qu’en voyant, debout devant elle, sa jeune belle-sœur. Olga portait une robe de velours noir qui faisait merveilleusement ressortir sa beauté de blonde : c’était celle que Denise avait retouchée, le matin même, et sur laquelle elle comptait pour éblouir Féodore.

— Ma chère enfant, vous êtes ravissante et votre toilette est exquise ! lui dit Natalie, qui la contemplait avec quasiment l’orgueil d’un propriétaire.

Olga prit un air modeste :

— C’est une robe que Féodore ne m’a pas encore vue. Je voudrais qu’il me trouvât à son goût, quand il rentrera. À propos, vous a-t-il dit à quelle heure il sera de retour ?

— Il ne faut pas l’attendre avant quatre heures, ma chère.

— Et il n’en est que trois ! C’est méchant à lui de nous laisser ainsi seules toute une longue journée.

— Vous vous ennuyez, je crois, ma chère petite ! Voulez-vous que nous allions à sa rencontre ?

— À sa rencontre ? Tiens ! c’est une idée, cela. Moi, j’adore marcher.

— Mais moi, ma chère enfant, soupira Natalie, je ne peux pas marcher et c’est en voiture que nous irons, si vous le voulez bien.

Olga esquissa une grimace : comme toujours, on lui gâtait tous ses plaisirs. Elle qui adorait la marche, voilà qu’on lui imposait la voiture ! Mais, quant à y rester en tête à tête avec Natalie, ah non !

— Nous prendrons Sacha avec nous, n’est-ce pas ? proposa-t-elle câlinement.

Pour toute réponse, Natalie se tourna vers sa femme de chambre préférée :

— Catineka, va prévenir Sacha qu’elle ait à se préparer à sortir avec nous. Puis, tu passeras chez Ocipe et Wolodia Alexandrovitch, tu leur diras que nous allons au-devant du comte Féodore et tu les prieras de nous faire le plaisir de se joindre à nous.

En entendant prononcer le nom des jumeaux, le visage d’Olga s’était éclairé d’une expression de triomphe insolent qui eût donné fort à penser à Natalie si elle s’en était aperçue. Mais elle était trop occupée à s’extraire de sa chaise longue.

— Ma chère Olga, vous voudrez bien m’excuser quelques minutes, je vais faire un bout de toilette… dit-elle, réussissant enfin, avec l’aide de plusieurs de ses femmes, à se mettre sur pied.

— Moi de même, dit Olga, pirouettant sur ses talons. À tout à l’heure, ma chère Natalie.

Et elle se sauva en fredonnant une chanson.

— Ocipe Alexandrovitch est souffrant ! annonça Catineka, reparaissant au bout de quelques minutes.

— Souffrant ? répéta Natalie.

Son visage exprimait un vif mécontentement. Elle qui passait sa vie à se soigner, ne pouvait souffrir des malades autour d’elle.

— Qu’a-t-il donc ? reprit-elle, se laissant retomber dans un fauteuil. Se sent-il réellement si mal qu’il ne puisse sortir en voiture ?

— Le voici qui vient en personne s’expliquer avec Votre Excellence.

En effet, Ocipe se montrait sur le seuil.

— Ah ! te voilà, pauvre Ocipe, dit Natalie, lui donnant à baiser le bout de ses doigts.

— Oui, le voilà. Pauvre Ocipe ! C’est bien le cas de le dire… fit le jumeau d’un ton lugubre.

— Comment te sens-tu ? Catineka me dit que tu es souffrant. As-tu vu le docteur Schwarzmann ?

— Pour quoi faire ? fit Ocipe, toujours lugubre. Il serait impuissant contre mes maux. Ce n’est pas physiquement, c’est moralement que je souffre.

— Le moral dépend presque toujours du physique. Ocipe, je désire que tu voies le docteur sans tarder, si tu souffres réellement.

Ocipe se sentit vexé :

— Réellement ? Est-ce à dire, Natalie, que tu me soupçonnerais de jouer la comédie ?

— Je ne soupçonne rien de semblable. Mais je te trouve étrangement changé depuis…

Elle allait dire « depuis le mariage de Féodore », mais elle se reprit à temps.

— Depuis que nous avons quitté Aloupka. Toi, qui étais si bien portant, si débordant de vie ! Il me déplaît de te voir maintenant prendre ces airs de mourant.

— Prendre des airs ! – Ocipe était scandalisé. – C’est à moi que tu parles de la sorte, Natalie ? à moi, la droiture incarnée ! Ah ! voilà de quoi m’achever ! glapit-il en s’affalant théâtralement sur le sol.

— Ocipe ! Qu’est-ce que ces manières ? Es-tu pris de vin, de te laisser choir ainsi ?

— Pris de vin ! Ah ! un nouvel affront à digérer ! Natalie, je suis anéanti des coups que tu me portes.

— Fais-moi la grâce de te lever, Ocipe, et de disparaître de devant mes yeux. Je suis malade et nullement en état de supporter des spectacles de ce genre. Rentre chez toi. Je vais t’envoyer le docteur Schwarzmann dont tu as grand besoin.

— C’est bon. Je disparais comme tu l’ordonnes. Mais laisse-moi te dire encore, Natalie, que je ne prends pas des airs de malade. Je le suis, réellement. C’est la pure vérité. Dans un mois, Ocipe Strélitzky aura cessé de vivre. Il sera mort, le pauvre Ocipe, mort et enterré ! Sur sa tombe on pourra graver : « Ci-gît Ocipe Alexandrovitch Strélitzky, qui fut un jeune homme excellent et d’une rare clairvoyance. Hélas ! Cette clairvoyance lui fut fatale. Les horreurs qu’il voyait commettre sans oser les dénoncer l’étouffaient. Il se donnait mille peines pour supporter les vexations dont on l’abreuvait. Mais lorsqu’on en vint à l’insulte suprême, lorsqu’on imagina de le faire servir à table après Sacha, alors, plutôt que de subir cet outrage, il préféra mourir de faim. Paix à son âme. »

Natalie, excédée, se tournait déjà vers ses femmes pour faire mettre à la porte l’importun jumeau, lorsque le nom de Sacha vint frapper ses oreilles :

— Que racontes-tu de Sacha ? questionna-t-elle, subitement attentive.

— Je dis que j’aime mieux mourir de faim plutôt que de me laisser servir après elle, comme c’est arrivé aujourd’hui ! clama le jumeau.

— Comme c’est arrivé aujourd’hui ? répéta Natalie, suffoquée. On voulait te servir après Sacha ?

— On voulait ? C’est-à-dire qu’on l’a fait. Olga Wassilievna a donné l’ordre de présenter les plats à Sacha d’abord, à moi et à Wolodia ensuite.

Natalie était scandalisée.

— Et vous avez été réellement servis après Sacha ?

— C’est-à-dire qu’elle a été servie avant nous et que nous avons quitté la salle, de sorte que nous n’avons pas été servis du tout.

— Ainsi, ce malaise ?…

— C’était ça.

Il y eut un silence impressionnant.

— Ocipe, dit enfin Natalie, je suis peinée de l’offense qui t’a été faite et je te donne ma parole que pareille scène ne se renouvellera plus. Maintenant, j’espère que tu vas me faire le plaisir de venir avec nous au-devant de Féodore ?

— Je ne veux pas me trouver face à face avec Olga Wassilievna, après l’affront qu’elle m’a fait.

— Je donnerai des ordres : il y aura deux voitures. Wolodia et toi serez dans l’une avec Sacha. Je serai seule dans l’autre avec Olga ; j’en profiterai pour m’expliquer avec elle.

— Et lui servir son paquet ! pensa Ocipe.

— Dans ce cas, je viendrai, et Wolodia aussi, dit-il.

Et, se relevant avec l’agilité d’un singe, Ocipe disparut.

Restée seule, Natalie avait porté la main à son cœur. Il battait si fort qu’on eût dit qu’il allait se rompre. Faire servir Sacha avant les jumeaux ! Olga avait osé cela ! Natalie eût reçu de sa belle-sœur un soufflet en plein visage qu’elle n’eût pas été plus bouleversée.

— Et pourquoi ne m’a-t-on rien dit de ce scandale ? se demanda-t-elle, un instant plus tard. Pourquoi toujours ces cachotteries ?

Interrogée, Catineka expliqua, avec une nuance d’embarras et de contrariété qui n’échappa pas à Natalie, que M. le comte avait expressément recommandé de ne pas tourmenter sa sœur, durant son absence, par des rapports propres à l’agiter.

L’excuse était plausible. Natalie n’insista pas. Aussi bien, n’en aurait-elle pas été capable. Une sueur froide mouillait son front. Elle tremblait toute. Les paroles de la vieille femme venaient de déchaîner, avec une violence inouïe, ces idées bizarres et ces terreurs insensées qui, depuis quelque temps, s’emparaient d’elle à tout propos. Dans une mortelle angoisse, il lui semblait sentir se resserrer sur elle les mailles d’un invisible filet où on la tenait prisonnière… Ainsi, de nouveau, au moment de punir Sacha – car Sacha méritait d’être punie, ne fût-ce que pour rabaisser l’orgueil que cette créature n’avait pu manquer de concevoir à être servie avant les jumeaux – elle s’en voyait enlever le pouvoir ! Et, comme toujours, elle ne pouvait s’en prendre à rien ni à personne de ce que Sacha échappât au châtiment. N’était-ce pas Féodore qui, par sollicitude pour elle, Natalie, avait défendu qu’on lui fît des rapports ? Ne serait-ce pas par sollicitude encore qu’à son retour il s’informerait de ce qui se serait passé ? S’il apprenait que Sacha avait été punie, il voudrait en savoir davantage. Il faudrait le mettre au courant de l’incident de la salle à manger. Et Natalie ne pouvait oublier que si Sacha en avait été – comme elle l’en accusait – l’instigatrice, c’était Olga, qui, manifestement, y avait eu le plus mauvais rôle. Or, Natalie eût jugé indigne d’elle de noircir Olga aux yeux de son mari. Elle ne le sentait déjà que trop détaché d’elle !

Et même si sa belle-sœur n’eût pas été en cause, Natalie eût hésité à instruire son frère de ce qui s’était passé : qui sait si, dans son immense désir de lui éviter toute émotion, Féodore n’eût pas tancé Ocipe de son indiscrétion ? Natalie redoutait de voir se tarir la seule source d’informations dont elle disposât encore…

Tout conspirait donc à lui lier les mains. La chose se répétait par trop souvent pour qu’elle en fût surprise ; mais, chaque fois, elle en était plus bouleversée. En cet instant, elle faisait peine à voir. Elle pouvait à peine se tenir debout. Catineka, effrayée, lui conseillait de se mettre au lit et d’appeler Schwarzmann. Mais elle s’y refusa avec une énergie sauvage. Une véritable panique semblait s’être emparée d’elle. Elle n’avait plus qu’une idée : sortir au plus vite du château, fuir ce repaire de conspirateurs, courir au-devant de son frère comme vers l’unique refuge qui lui restât.

CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME

UNE PROMENADE QUI FINIT
MAL

Un quart d’heure plus tard, deux voitures stationnaient devant le perron. Les jumeaux avaient pris place dans l’une, Natalie et Olga dans l’autre. Sacha se faisait attendre. Comme elle paraissait enfin sur le perron, Natalie fit un signe et, tout aussitôt, la voiture où se trouvaient les deux belles-sœurs s’ébranla et partit au galop.

— Et Sacha ? s’écria Olga. Nous partons sans Sacha ?

— Sacha montera auprès des jumeaux.

— Auprès de ces petits monstres qui ne feront que la tourmenter !

Jamais encore, en présence de Natalie, Olga ne s’était exprimée avec cette violence sur le compte de ses beaux-frères.

— Que vous ont-ils donc fait, ces malheureux jumeaux, pour s’attirer de votre part une si inexplicable aversion ? s’écria Natalie, incapable de se contenir plus longtemps et regardant sa jeune belle-sœur avec une sévérité à laquelle elle ne l’avait point accoutumée.

— Ce qu’ils m’ont fait ? Vous le demandez ? Mais vous ne voyez donc pas qu’ils me haïssent à mort, qu’ils n’aspirent qu’à me brouiller avec Féodore ?

— Ma pauvre Olga !…

— Savez-vous ce que Denise a trouvé, ce matin ? Le calepin dans lequel ce monstre d’Ocipe griffonne toute la journée. Et savez-vous ce qu’il contenait, ce calepin ? Rien que des abominations contre moi ! Ocipe me surveille comme si j’étais une criminelle, ni plus, ni moins. Il relève tout ce que je dis, il épie tout ce que je fais, il le dénature, l’amplifie, le déforme, et, après l’avoir rendu méconnaissable, il en prend note, afin de pouvoir, sans doute, s’en servir à l’occasion pour me nuire. Oui, voilà à quoi je suis exposée dans ma propre maison ! Mais il faut que cela finisse ! J’en ai assez d’être en butte aux méchancetés de ces deux personnages qui, en somme, vivent de charité… de ma charité !

— Olga !

— Sans doute. Je le sais bien. Maman ne me l’a pas caché. Ils n’ont point de fortune et c’est Féodore qui les entretient. Eh bien ! qu’ils aient, au moins, le tact de se tenir tranquilles, comme il convient, sinon c’est moi qui leur donnerai des leçons de savoir-vivre. J’ai déjà commencé, ce matin…

— Feriez-vous allusion à… fit Natalie, la voix altérée. Ma chère Olga, une question, je vous prie. Est-il possible que vous ayez réellement fait servir Sacha avant les jumeaux ?

Les yeux d’Olga étincelaient.

— Ah ! ils sont allés se plaindre à vous ?

— Non, ma chère, c’est tout à fait incidemment que je l’ai appris. Et je vous avoue, Olga, que j’en ait été, non seulement peinée, mais… froissée. Après tout ce que je vous ai dit de l’origine de Sacha…

— Mon Dieu ! Cette pauvre Sacha ! Est-ce qu’on va lui faire un crime jusqu’à sa mort d’être la fille d’une serve ? Et encore quand je dis d’une serve, c’est façon de parler, puisque cette Marie, à ce qu’on raconte, était la fille de votre propre père. Mais laissons cela… Je vous dirai franchement, Natalie, que si vous êtes, pour une fois, chiffonnée de mon attitude vis-à-vis de ces sacripants de jumeaux qui me font des niches en permanence et qui ne valent pas la corde pour les pendre, je suis, moi, tous les jours, révoltée de vos procédés à l’égard de cette pauvre Sacha, si douce, si gentille, si soumise.

— Si douce, si gentille, si soumise, Sacha ? Vous êtes seule à être de cet avis, ma chère.

— Du tout. À Aloupka tout le monde s’accordait à lui trouver mille qualités. Il fallait voir comme elle plaisait ! Du reste, vous savez que Pierre Kamensky voulait l’épouser et que, maintenant encore, il est prêt à le faire… quand elle sera majeure !

Féodore avait expressément recommandé à Olga de ne jamais prononcer devant Natalie le nom de Kamensky. Mais Olga était trop excitée, en cet instant, pour se souvenir de ce détail. S’en fût-elle souvenue, du reste, qu’elle n’en eût pas davantage tenu compte : elle n’était plus maîtresse de sa langue.

Natalie avait fermé les yeux. Elle était blême. Pourtant, ce fut avec un calme apparent qu’elle répliqua :

— Je le sais, en effet. Mais je sais également que ce Pierre Kamensky est un malheureux détraqué et que son principal mobile, en demandant la main de Sacha, était de scandaliser sa famille.

— Oh ! qui est-ce qui a pu vous dire ça ? Quel mensonge !

— C’est Féodore, ma chère, qui me l’a dit.

— Alors, c’est sûrement pour vous ménager qu’il n’a pas voulu vous dire les choses telles qu’elles sont. Car la vérité, c’est que Pierre Nicolaïévitch n’est pas plus détraqué que vous et moi, et que tous les Kamensky accueilleront Sacha à bras ouverts le jour où elle entrera dans leur famille !

La tête tournait à Natalie. Les petites phrases perfides d’Olga lui tintaient aux oreilles comme des milliers de cloches : « Cette Marie, la fille de votre propre père… Pierre est prêt à épouser Sacha… Tous les Kamensky l’accueilleront à bras ouverts, quand elle entrera dans leur famille… C’est pour vous ménager que Féodore n’a pas voulu vous dire les choses telles qu’elles sont… » Et, au milieu de ce carillon assourdissant, un soupçon atroce, rapide comme l’éclair, lui traversait l’esprit : était-il possible que Féodore l’eût trompée ? et que Sacha conservât l’espoir d’épouser Pierre plus tard ? Pour la première fois de sa vie, Natalie conçut des doutes sur la sincérité de son frère. La souffrance qu’elle en ressentit fut telle qu’une palpitation la prit. Elle porta la main à son cœur, en poussant un sourd gémissement.

— Qu’avez-vous donc, Natalie ? s’enquit Olga avec désinvolture.

Habituée à voir sa mère se trouver mal chaque fois qu’elle le jugeait opportun, la petite comtesse s’imaginait que sa belle-sœur usait du même stratagème afin de couper court à une conversation déplaisante.

— Catineka… appelez Catineka ! râla Natalie.

Catineka était à côté du cocher. À l’appel d’Olga, elle s’empressa de faire prendre un cordial à sa maîtresse.

— Que puis-je faire pour vous ? demanda la petite comtesse, qui ne prenait toujours pas au sérieux l’indisposition de sa belle-sœur.

Natalie ne répondit pas.

— C’est du calme surtout qu’il faut à Son Excellence ! dit Catineka à voix basse.

— Du calme ! Ça n’est pas mon affaire ! dit Olga. Je crois que je ferais mieux de monter dans l’autre voiture. Ici, je vous gênerais plutôt.

Elle s’éloigna, sans paraître remarquer l’air scandalisé de Catineka.

— Méchante vieille fille, je lui ai coupé le caquet ! se disait-elle, songeant à Natalie. C’est de colère qu’elle suffoque. Elle est comme son gredin de frère Ocipe. Ces Strélitzky, ont-ils le caractère mal fait ! Quand la rage les prend, on dirait qu’ils vont en mourir ! Ah ! pour sûr qu’elle ne songe pas à me donner un bijou ! Mais ça m’a soulagée de dire ce que j’avais sur le cœur. Je suis plus heureuse que si j’avais reçu la plus belle parure du monde.

Cependant, l’autre voiture arrivait. Elle la fit arrêter et y grimpa prestement.

— Bonjour, Sacha. Je m’ennuyais si fort de toi que je n’ai pu résister à l’envie de venir. Ne vous dérangez pas, vous autres. Il y a place pour quatre, ici ! ajouta-t-elle, en voyant les jumeaux se lever.

Sa colère contre eux était tombée et elle leur parlait presque avec bienveillance.

— Excusez-moi, Olga Wassilievna, répondit sèchement Ocipe, que la présence de son ennemie mettait hors de lui, mais qui ne voulait pas lui être en reste de politesse. Il vient de me prendre une crampe à la jambe. Je la ferai passer en marchant un peu.

Il sauta à terre, imité par Wolodia.

— Tiens ! Vous avez aussi une crampe à la jambe, vous, respectable Wolodia ! dit Olga, avec un rire moqueur.

— Non, Olga Wassilievna, mais mon frère a besoin de moi pour le soutenir, répondit Wolodia en rougissant.

— Bon débarras ! ricana Olga, assez haut pour qu’ils l’entendissent. Nous n’en serons que plus à l’aise pour babiller, hein, Sacha ?

Mais Sacha n’y semblait guère disposée :

— Je crois que tu ferais mieux, Olga, de ne pas t’attarder auprès de moi, et de retourner près de Natalie ! fit-elle, timidement.

Olga se mit à rire :

— Ah ! c’est ainsi que tu m’accueilles, méchante petite ? Tu m’as à peine entrevue que déjà tu veux te débarrasser de moi !

— Non, non. Ce n’est pas cela. Mais j’ai peur, si elle nous voit seules ensemble, qu’elle croie…

— Que nous disons du mal d’elle ? C’est ça qui m’est égal ! Mais tiens ! Qu’arrive-t-il donc ? Voici sa voiture qui rebrousse chemin. Et son cocher qui crie au nôtre d’en faire autant ! Ah bien ! Et Féodore ? Je vais à sa rencontre, moi ! Je ne veux pas qu’on retourne ! Cocher, Ivan, qu’est-ce qui te prend de tourner bride ? Veux-tu bien arrêter !

Le cocher arrêtait les chevaux :

— Je retourne parce que Natalie Serguéievna se trouve mal et qu’elle donne l’ordre de rentrer, dit-il.

— Ah ! mon Dieu ! Natalie se trouve mal ? Elle va avoir une crise…

— Eh ! bien, si elle veut rentrer, qu’elle rentre ! dit Olga au cocher. Mais moi, je ne veux pas retourner maintenant et je t’ordonne de me conduire au-devant du comte. As-tu compris, Ivan ?… Qu’est-ce que tu as à me regarder de cet air niais et à te tirer la barbe, comme si tu voulais l’arracher ?

— C’est que M. le comte, en partant, nous a donné l’ordre d’obéir en tout à Natalie Serguéievna et que Natalie Serguéievna ordonne qu’on rentre, balbutia le cocher.

Olga était furieuse :

— Aie le malheur de rentrer et tu verras ce qui t’arrivera !

— Si je ne rentre pas, je sais aussi ce qui m’arrivera ! fit le cocher, mélancolique.

Sacha s’interposa :

— Je t’en prie, Olga, ne t’oppose pas à ce qu’il retourne. Tu lui attires une méchante affaire en le retenant ici. Féodore sera très fâché contre lui s’il n’obéit pas à Natalie… et peut-être aussi contre toi. Si Ocipe va se plaindre à lui de…

— Ocipe ? Ce que je m’en moque, d’Ocipe ! Mais, j’y songe… où a-t-il passé, avec ses jambes ankylosées ?

— Ocipe et Woldemar Alexandrovitch sont montés dans la voiture de Natalie Serguéievna, dit le cocher.

Sacha reprit, et sa voix tremblait :

— Les jumeaux sont auprès de Natalie ! Et toi, tu es avec moi ! Et Natalie se trouve mal ! Mon Dieu, comment tout cela va-t-il finir ? C’est que tu ne sais pas, Olga… J’aime mieux t’avertir, Ocipe était derrière ta porte, ce matin, quand tu causais avec Denise. Il a entendu tout ce que vous vous disiez et il veut le rapporter à Féodore.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il a entendu, ce visionnaire, cet halluciné d’Ocipe ?

— Il dit que Denise te donnait de mauvais conseils, qu’elle t’excitait contre Natalie…

— Qu’est-ce que tu viens me chanter là, Sacha ? Vas-tu t’en laisser accroire par ce menteur d’Ocipe ? M’exciter contre Natalie, Denise ? Eh ! nous n’avons pas même parlé d’elle.

— Comment se fait-il, alors ? fit Sacha, naïvement. C’est qu’il ne ment pas, d’habitude. Il exagère, mais il ne ment pas.

— Je te conseille de prendre sa défense ! Es-tu nigaude ! Il est myope, hein ? Tous les jours, il prend une chose pour une autre. Eh bien ! ses oreilles, c’est comme ses yeux. Quand on parle chiffons, il entend Natalie. Saisis-tu ?

— Peut-être bien que tu as raison. Mais j’ai peur que Féodore n’ajoute néanmoins foi à ses rapportages. Et alors, tu comprends, il vaudrait mieux ne pas l’irriter davantage, en ayant l’air de braver Natalie.

Olga s’énervait :

— Poltronne ! Eh bien ! rentre seule. Moi, je descends ici et je vais au-devant de Féodore.

En prononçant ces mots, Olga avait sauté à terre. Sacha, consternée, s’apprêtait à protester, mais elle n’en eut pas le temps, car Ivan, enchanté de ce nouveau caprice de la jeune comtesse, qui lui permettait d’exécuter enfin les ordres de Natalie, et craignant sans doute qu’elle ne se ravisât, s’était empressé de fouetter ses chevaux, et la voiture partait au galop.

CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME

SINISTRES PRÉPARATIFS DE NATALIE

À peine la calèche, où Ocipe et Wolodia avaient pris place auprès de leur sœur, était-elle arrêtée devant le perron, que Natalie, qui, durant tout le trajet, n’avait pas prononcé un seul mot, en sortit précipitamment pour regagner son appartement, suivie de sa fidèle Catineka. Cet appartement, comme nous l’avons vu, occupait au premier étage tout un angle de la maison.

Parvenue dans la première pièce, qui servait d’antichambre, Natalie se tourna vers Catineka et lui intima l’ordre, d’une voix étrangement altérée, mais avec un accent qui n’admettait pas de réplique, d’envoyer Aniska attendre l’arrivée de la seconde voiture, avec la mission, dès que la comtesse Olga et Sacha en seraient descendues, de lui amener sur-le-champ cette dernière.

Cet ordre exécuté, Catineka revint auprès de sa maîtresse qui était passée dans sa chambre à coucher. Natalie lui fit signe de la suivre dans le cabinet attenant.

— Catineka, lui dit-elle, lorsqu’elles y furent, tu m’as toujours été dévouée et je compte sur toi pour me servir dans une occasion qui va décider de notre sécurité, à tous. Tu n’as pas oublié, j’espère, le passage secret qui conduit directement de cette chambre-ci dans le vieux château ?

— Moi ? Que je l’aie oublié ?… dit Catineka avec émotion.

— Je veux m’en servir aujourd’hui pour exécuter un plan que je viens de dresser dans tous ses détails et qui ne réussira que si rien n’en transpire au-dehors. Rendons-nous ensemble dans le vieux château ! Mais auparavant, va dire encore à Aniska qu’elle fasse attendre Sacha dans l’antichambre jusqu’au moment où tu l’y viendras chercher. Qu’elle n’entre chez moi sous aucun prétexte. Je suis souffrante, diras-tu, et je ne veux recevoir d’autres soins que les tiens. Dès qu’elle aura introduit Sacha dans l’antichambre, qu’elle se rende dans la chambre des bonnes pour y travailler à la broderie qu’elle a commencée.

Cet ordre fut encore exécuté par Catineka qui, en revenant vers sa maîtresse, prit la précaution de fermer à clef derrière elle la porte du cabinet. Puis, allumant un flambeau, elle s’approcha d’un placard qu’elle ouvrit. Ce placard était absolument vide. Un papier à dessins compliqués en recouvrait le mur du fond. Catineka examina avec la plus grande attention les contours de ces dessins. Puis elle y passa doucement la main. À un moment donné, ayant trouvé sans doute ce qu’elle cherchait, elle appuya l’index contre le papier comme si elle pesait sur un ressort : on entendit un léger déclic, et, poussée par Catineka, une porte s’ouvrit sans bruit.

— Marche devant. Je te suis ! dit Natalie.

Catineka prit le flambeau et, marchant à reculons, éclaira le chemin pour sa maîtresse.

Elles se trouvaient dans un étroit couloir, percé sans doute dans l’épaisseur du mur. Au bout de quelques pas se présenta une nouvelle porte que Catineka ouvrit comme elle avait ouvert la première. Un courant d’air froid fit vaciller la flamme du flambeau et un large corridor apparut : on était au premier étage du vieux château.

— Descendons dans les souterrains ! dit Natalie, répondant au regard interrogateur de la vieille servante.

Catineka eut un léger frisson, mais ne dit mot. Et les deux femmes se remirent en route. Elles descendirent un magnifique escalier pour se trouver dans un nouveau corridor, plus vaste encore que le précédent. Mais elles ne s’y engagèrent point. Elles se bornèrent à contourner l’escalier, sous lequel se trouvait dissimulée une trappe donnant accès aux souterrains, et dont Catineka souleva avec peine le lourd couvercle. Natalie, pendant cette opération, s’était emparée du flambeau. La trappe ouverte, Catineka le lui reprit des mains et, l’abaissant, éclaira une descente étroite et tortueuse, où sur un signe impérieux de sa maîtresse, elle se hasarda, non sans faire force signes de croix. Natalie la suivit sans laisser paraître la moindre émotion.

Cet escalier aboutissait en face d’une grande cave voûtée dont la porte était ouverte, bien qu’une énorme clef fût à sa serrure. Elles y pénétrèrent ensemble.

Dans des anneaux de fer scellés au mur, à hauteur d’homme, des torches étaient fichées, que Catineka s’empressa d’allumer, faisant surgir de l’ombre maints objets étranges, sur lesquels Natalie promena un regard satisfait.

— Les années ont passé sans apporter de changement à ce lieu, dit-elle, la voix grave. Que de gens furent ici fouettés jusqu’au sang pour n’avoir commis que des fautes légères. Voici le chevalet où on les étendait, les lanières qui servaient à les y attacher ; voilà le réchaud où l’on chauffait au rouge le fer à notre chiffre, dont on marquait, pour les punir, les serfs fugitifs !... Si ces murs pouvaient parler, que de douloureuses histoires ils raconteraient, car ils ont vu couler bien des larmes, entendu bien des cris et des gémissements ! Mais je veux que le spectacle dont ils vont être les seuls et muets témoins dépasse en horreur tout ce qu’ils ont vu jusqu’ici, car il s’agit, cette fois, d’une grande coupable, d’une criminelle véritable ! Pour lui faire expier ses forfaits, il me faut ton aide, Catineka. M’obéiras-tu aveuglement ?

— Je suis aux ordres de Votre Excellence ! balbutia Catineka qui se sentait glacée d’effroi.

Natalie la regarda d’un air soupçonneux :

— Qu’as-tu donc ? Tes dents s’entrechoquent et tu sembles prête à t’évanouir. Aurais-tu peur des revenants, par hasard ? Sotte ! Les revenants ? Ils ont cela de bon qu’ils servent à tenir à distance les importuns et les indiscrets ! Dans ce château hanté, dans ces souterrains abandonnés, où personne jamais plus ne met les pieds, qui donc entendrait les appels au secours, les hurlements de douleur, les sanglots et les gémissements ? Voilà pourquoi je l’ai choisi pour accomplir mon œuvre de justice. Écoute-moi avec attention, Catineka…

Catineka voulut protester qu’elle était tout oreilles, mais aucun son ne sortit de sa gorge contractée par l’émotion.

— En cet instant, reprit Natalie, Sacha est déjà sans doute dans mon antichambre à attendre que tu l’y viennes quérir. Tu lui banderas les yeux et tu me l’amèneras ici. Je ne veux pas qu’elle connaisse le secret de ce passage, bien que ce soit une précaution superflue, puisqu’elle ne sortira plus vivante de ces souterrains…

À l’ouïe de ces terribles paroles, Catineka retrouva la force de faire un grand signe de croix.

— Qu’as-tu à te signer ? s’écria Natalie, en fronçant les sourcils. Je ne veux pas tuer cette créature ! Mais elle restera ici, ma prisonnière, tout le temps qu’il faudra : des semaines, des mois, des années peut-être. Mon plan est conçu de telle sorte que personne, hormis toi, n’en saura rien. Et si tu avais le malheur de laisser jamais échapper un seul mot à âme qui vive du secret que je te confie, fût-ce même en dormant – ou mise à la question – rien ne te pourrait sauver du terrible châtiment que je t’infligerais ! Ainsi, tu es avertie ! Voici maintenant ce qu’il te faut faire : tu m’amèneras d’abord cette créature, et tu la laisseras ici, seule avec moi, pendant que tu retourneras dans mon appartement, où je suis censée me reposer dans ma chambre à coucher. Tu parcourras le château, du haut en bas, soi-disant à la recherche de Sacha, qui, elle, sera censée s’être échappée de l’antichambre, où elle attendait d’être admise en ma présence. Tu t’enquerras d’elle auprès de tout le monde, particulièrement auprès de la comtesse Olga, de sa Française, et des jumeaux. Tu diras bien haut que tu ne la trouves nulle part et que tu ne sais où elle a passé. Ainsi s’établira la légende qu’elle s’est sauvée ou qu’elle a été enlevée par son Kamensky. On entreprendra sûrement des recherches à son sujet. Peut-être même ira-t-on, ces jours prochains, jusqu’à draguer l’étang. Mais comme elle restera introuvable, on se persuadera peu à peu qu’elle s’est enfuie. Et, lorsque, dans un avenir lointain, on découvrira son corps dans l’étang, personne ne se doutera qu’elle y aura été jetée, par tes soins, sur mon ordre, après sa mort… car elle mourra ici !

Emportée par la passion, Natalie ne s’apercevait ni de l’air épouvanté de Catineka, ni de la sueur d’angoisse qui, malgré la fraîcheur du lieu, perlait en grosses gouttes sur le front de la vieille servante.

— Quand tu auras ainsi attiré l’attention sur la disparition de Sacha, poursuivit la sœur de Féodore, tu viendras me rejoindre ici. Charge-toi d’autant de verges que tu pourras en porter. Et, afin d’avoir les mains libres pour ce transport, aie soin, en remontant, d’allumer toutes les torches et tous les lampadaires que tu trouveras sur ton chemin. Il n’y a pas, Dieu merci ! à craindre qu’on les aperçoive du dehors. Et maintenant, va, Catineka, va me chercher cette créature !…

Et, tandis que Catineka s’éloignait aussi rapidement que le lui permettaient ses jambes tremblantes, Natalie, très calme, s’assit sur le bord du chevalet, en attendant qu’on lui amenât sa victime.

CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME

LE RETOUR DU COMTE FÉODORE

— Quelle race, ces Strélitzky ! se disait Olga, au même instant, tandis qu’elle piétinait sur place en attendant son mari.

Maintenant, la peur la prenait à se voir seule, dans cette solitude. Elle accusait en son cœur les Strélitzky de l’y avoir abandonnée, oubliant qu’elle s’y trouvait de son plein gré et même à l’insu de Natalie et des jumeaux. Son imagination lui représentait ce qui allait se passer sans elle, au château :

« Cette comédienne de Natalie va se mettre au lit et simuler d’être à la mort, afin de pouvoir m’accuser de l’avoir mise dans cet état. Les vauriens de jumeaux feront chorus avec elle. Et Féodore est si ridiculement susceptible lorsqu’il s’agit de sa sœur ! Ai-je été sotte ! Au lieu de faire leur jeu en restant ici, j’aurais dû rentrer, me mettre, moi aussi, au lit, prendre des airs de mourante, geindre, me lamenter, tout comme cette horrible Natalie ne va pas manquer de le faire pour indisposer Féodore contre moi. Maintenant, c’est trop tard. Féodore va venir… Que vais-je lui dire ? Il faudra bien, pourtant, que je lui explique ma présence ici, toute seule, et surtout que j’avise au moyen de détruire l’impression fâcheuse que leurs rapports pourraient faire sur lui, car ils vont lui en débiter, des mensonges, pour l’exciter contre moi ! Heureusement que je suis assez intelligente pour me tirer de ce mauvais pas. J’ai la langue aussi bien pendue qu’eux. Et puis, s’ils n’ont à me reprocher qu’une innocente malice, moi j’en ai contre eux, des griefs !… »

Elle pensa au calepin, rempli de mots un peu vifs qui lui étaient échappés, et dont Ocipe avait pris note dans une intention facile à deviner. Elle revit la scène de la salle à manger, et rougit de dépit au souvenir de l’affront qu’elle avait failli essuyer par la sottise de Sacha, terrorisée par les jumeaux. Une colère la prit à songer que toutes ses journées, depuis deux mois qu’elle était mariée, étaient uniquement remplies de détails aussi insignifiants, vexants pour son amour-propre.

— Non, cela ne peut durer ! se dit-elle en se remémorant son entretien avec Denise. Je mettrai Féodore en demeure de choisir ; qu’il vive seul avec moi, ou bien avec sa ménagerie, mais sans moi.

Comme elle monologuait de la sorte, en s’excitant de plus en plus contre les Strélitzky, elle vit la voiture du comte qui s’approchait. Elle fit un signe. Le cocher, à sa vue, arrêta ses chevaux et sauta de son siège pour lui ouvrir la portière de la calèche.

Strélitzky fut très surpris de la voir :

— Comment, Olga, vous ici ! Toute seule ! si loin du château ! s’écria-t-il.

— Oui, c’est moi ! fit Olga, sèchement.

— Vous ne me ferez pas croire, ma chère, que vous êtes venue à pied jusqu’ici, chaussée comme vous l’êtes !

— Évidemment non ! Nous avons quitté le château en voiture, pour aller à votre rencontre ; mais, en cours de route, les autres ont changé d’idée, et, comme je ne voulais pas rentrer sans vous, ces barbares m’ont abandonnée…

— Est-il permis de vous demander quels sont ces barbares ? s’enquit Féodore en souriant.

— Vos dignes frères, les affreux jumeaux ! répondit Olga, qui jugeait préférable de ne point mentionner Natalie.

Le comte eut un sourire ironique. Il supposait qu’elle s’était de nouveau querellée avec les jumeaux – le soupçon ne l’effleurait même pas que ce pût être avec Natalie – et qu’elle s’était portée au-devant de lui, les torts étant de son côté, pour lui donner de l’aventure une version qui lui fût favorable.

— Et comment se fait-il que vous soyez sortie seule avec eux ? questionna-t-il, curieux d’élucider le seul détail de cette affaire qui parût insolite.

Olga ne put contenir son irritation :

— Mais… comme je vous l’ai dit : nous étions sortis pour aller à votre rencontre. Il me semble que c’est assez naturel ! Ce qui ne l’est pas, ce sont les mille avanies que ces mauvais drôles m’ont faites, en chemin… Pour finir, le gredin d’Ocipe m’a même fait l’affront de descendre de voiture, sous prétexte que ma présence lui était insupportable…

— Et vous, vous en êtes aussi sortie, à ce que je vois ! répondit Féodore, moqueur.

Olga se défendit avec volubilité :

— Évidemment que j’en suis sortie, puisqu’ils voulaient retourner et que je voulais, moi, aller au-devant de vous, pour vous faire plaisir. Pouvais-je supposer que vous alliez m’accueillir de la sorte, me soupçonner, à peine m’avoir entrevue, de toutes sortes de choses méchantes ? Mais vos soupçons tombent à faux. Puisque je vous dis que ce sont ces affreux jumeaux qui m’ont cherché noise ! Aussi, je compte bien, Féodore, que vous allez, en rentrant, leur faire administrer une correction soignée, pour leur apprendre la politesse à l’égard de votre femme.

— La brutalité n’est pas mon fort, vous le savez, ma chère.

— La brutalité !… Il y a des cas où la brutalité est de la virilité. Êtes-vous un homme, oui ou non ? Êtes-vous le maître, oui ou non ?

— C’est vous la maîtresse, ma chère !

Le ton de Féodore se faisait de plus en plus ironique.

— On ne le dirait guère, à voir comme je suis traitée, répondit Olga. Pendant votre absence, j’ai essuyé affronts sur affronts, vexations sur vexations. J’étais à peine levée, je jouais innocemment du piano, qu’on est venu me faire cesser. Au déjeuner, c’était pis encore. Nous étions seuls à table, ces gredins de jumeaux, Sacha et moi, chacun à nos places respectives. Votre siège et celui de Natalie étaient inoccupés. L’idée m’est venue de faire asseoir Sacha à côté de moi, et, naturellement, elle a été servie immédiatement après moi… avant les jumeaux. L’affreux Ocipe a fait un véritable scandale. J’ai cru qu’il allait étouffer de rage. Et depuis, il s’est permis des impertinences qui ont mis ma patience à bout ! Oui, Féodore, ma patience est à bout. Et ma bonté aussi. Il y a des limites à tout, et, ces limites passées, on tombe dans la bêtise ; c’est ce que je ne saurais faire. Aussi vous ai-je attendu pour m’expliquer avec vous, pour vous dire que les choses en sont venues à un point où elles ne sont plus supportables, même avec la meilleure volonté du monde.

Elle s’arrêta, attendant qu’il parlât. Comme il gardait un silence impénétrable, elle poursuivit :

— L’heure a sonné, Féodore, de faire votre choix entre votre famille et moi. Ou bien nous vivrons à deux, comme vivent tous les autres gens mariés, comme vivent mon père et ma mère…

À ces mots, le comte eut un sourire ironique dont elle comprit fort bien le sens et qui la fit rougir de colère. Elle continua :

— Ou bien vous continuerez à garder votre smalah sous votre toit, et, c’est moi, alors, qui m’en irai.

Elle avait repoussé, tout en parlant, le châle qui recouvrait sa tête ; le parfum de ses cheveux bouclés venait agréablement chatouiller les narines de Strélitzky. Il la regarda et il la trouva jolie exquisément, dans l’animation de la colère.

— Je vous aime trop pour vous laisser partir, mon ange, dit-il.

Il y avait dans son regard une expression qu’Olga connaissait bien pour la lui avoir vue aux heures, de plus en plus rares, où elle s’imaginait régner sur son cœur. Elle crut son triomphe certain et, abandonnant ses airs offensés, elle se coula contre lui, la tête appuyée câlinement tout contre sa poitrine.

— Oh ! Teddy, mon Teddy aimé ! soupira-t-elle. Partons… partons pour Nice, seuls, vous et moi !

Mots malheureux ! Le comte avait dressé l’oreille. « Seuls, vous et moi ! ». Autrement dit, sans Natalie. Que signifiait cela ? Jamais Olga n’avait manifesté le désir de partir sans Natalie. Ce désintéressement soudain à l’égard des bijoux était nouveau et inquiéta Strélitzky.

Juste à ce moment, par un malencontreux hasard, Olga leva sur lui des yeux pleins de tendresse langoureuse. Elle le vit, l’air dur, qui regardait devant lui, visiblement préoccupé de tout autre chose que d’elle. Le rouge monta au visage de la jeune femme. Vivement, elle s’écarta de lui, sans qu’il parût y prendre garde. La voiture maintenant s’engageait dans l’allée conduisant au château.

Olga se tourna vers son mari :

— Écoutez-moi bien, Féodore Serguiévitch ! lui dit-elle. Je vous laisse jusqu’à ce soir pour vous décider. Si, ce soir, vous ne m’avez pas donné une réponse conforme à mes désirs – et vous savez quels sont ces désirs : une bastonnade aux jumeaux et notre départ, à nous deux, dans le plus bref délai possible, de cet affreux château – je fais mes malles et demain, à la première heure, je quitte Goreneki, pour n’y plus jamais revenir !

La première personne qu’ils aperçurent fut Ocipe qui, posté sur le perron, guettait, sans doute, leur venue. Il s’avança vers son frère et lui parla tout bas.

Et la petite comtesse vit avec colère Strélitzky se précipiter à l’intérieur du château, sans plus s’inquiéter d’elle.

CHAPITRE QUARANTE-HUITIÈME

DEUX HEURES
PLUS TARD

Le comte Féodore se dirigeait vers les appartements de sa femme, avec, sur son visage, une expression que son entourage connaissait bien et qui était, chez lui, l’indice d’un état d’âme durant lequel il était préférable de ne pas l’approcher et dangereux de le contrarier.

Quand, deux heures auparavant, rentrant en compagnie d’Olga, il s’était précipité dans le château – après qu’Ocipe lui eut annoncé tout bas l’effarante nouvelle : Schwarzmann, averti par Catineka, avait découvert Natalie en proie à d’effroyables convulsions dans les souterrains du vieux bâtiment, où elle avait ordonné qu’on lui amenât Sacha – le comte avait trouvé sa sœur sans forces, presque sans vie : la crise qui l’avait terrassée avait dû être d’une exceptionnelle violence. Maintenant, tout danger était conjuré. De l’avis même de Schwarzmann, la malade pouvait s’entretenir avec son entourage. Pourquoi donc, lorsque lui, Féodore, s’était approché d’elle avec des mots tendres, n’avait-elle point ouvert les yeux ? Pourquoi sa main frêle n’avait-elle pas répondu à la pression de sa main ? Pourquoi s’était-elle obstinée, durant tout le temps qu’il était demeuré à son chevet, à garder les yeux fermés, sans dire un mot, sans faire un geste pour le rassurer, alors que, peu d’instants auparavant, elle avait parlé à ses femmes ?

En proie à une inquiétude croissante, le comte Féodore était resté à la contempler, scrutant ce visage livide, aux joues creuses, aux lèvres décolorées, aux paupières closes. Comme elle avait changé, durant ces quelques heures qu’il avait passées hors du château ! C’était moins pourtant la subite et profonde altération des traits de Natalie que son incompréhensible attitude à son égard qui alarmait Strélitzky. Cette immobilité, ce mutisme étaient voulus, réservés à lui seul, comme si, pour la première fois de sa vie, elle lui eût refusé sa confiance, à lui, pour qui jamais elle n’avait eu de secret ; comme si elle eût, contre lui, quelque intime grief. Un grief ? lequel ? Le comte se l’était anxieusement demandé, appréhendant déjà qu’elle n’eût quelque soupçon de ce qu’il lui cachait et qu’il s’était flatté, dans son immense orgueil, de pouvoir lui cacher toujours.

Passant dans l’antichambre, où Schwarzmann s’entretenait à voix basse avec Ocipe et Catineka, Strélitzky avait invité le médecin à le suivre dans son cabinet et l’avait fait prendre un siège :

— Je serais curieux de savoir, avait-il demandé, ce qui a pu, en un si court laps de temps, aggraver pareillement l’état de ma sœur. En avez-vous quelque idée, docteur ?

— Mon Dieu, monsieur le comte, avait répondu Schwarzmann, lorsqu’il s’agit d’une malade, petites causes, grands effets ! Des paroles ont pu être prononcées, de menus faits ont pu se passer, auxquels une personne saine serait restée indifférente. Très vraisemblablement, Natalie Serguiévna, au cours de sa promenade, a éprouvé une émotion très vive, dont j’ignore la cause et la nature. Et c’est sans doute sous l’empire de cette émotion qu’elle est arrivée à ce paroxysme d’exaspération contre sa sœur. Reconnaissons, du reste, pour être juste, que, étant donné le caractère de sa maladie, la haine qu’elle porte à cette jeune personne n’a nul besoin d’aliment pour se manifester. On vous a raconté, monsieur le comte, que, à son retour au château, elle parlait de la faire mourir sous les verges. Mais peut-être ignorez-vous encore que, ce matin, elle a failli lui donner le fouet de ses propres mains ?

— C’est vous qui l’en avez empêchée ? questionna Strélitzky d’une voix calme, bien que, l’espace d’une seconde, ses yeux eussent jeté des flammes.

— Oui, monsieur le comte, j’ai réussi à l’en empêcher en lui faisant prendre un violent narcotique. Quant à cet après-midi, je n’ai eu nul besoin d’intervenir : ma présence seule a opéré ce miracle de réduire Natalie Serguiévna à l’impuissance. Lorsque, appelé d’urgence auprès d’elle, je me suis présenté dans le souterrain où elle avait ordonné qu’on lui amenât sa jeune sœur, elle a paru, à ma vue, frappée d’une telle épouvante qu’elle a été saisie de convulsions. Cette aversion subite dont elle se montre animée à l’égard de son médecin, pourrait bien être le début d’une nouvelle phase de sa maladie qui nous réservera sans doute encore des surprises.

— Que voulez-vous dire ? questionna vivement Strélitzky, en fixant sur son interlocuteur le regard aigu de ses grands yeux. Que craignez-vous encore ?

— Des complications très fâcheuses, monsieur le comte. Et, puisque vous me faites l’honneur de m’interroger, permettez-moi une supposition… une supposition un peu hardie. Admettons pour un instant que cette aversion, au lieu de se manifester à l’endroit de mon humble personne, se porte sur quelqu’un d’autre, sur quelqu’un qui aurait eu jusqu’ici toute sa confiance, toute son affection…

— Sur moi, par exemple ! fit Strélitzky, en dissimulant sous un sourire le trouble qu’il ressentait à penser que l’attitude étrangement nouvelle de Natalie à son égard semblait donner à la supposition du docteur une apparence de réalité.

— Oui, sur vous, monsieur le comte, admettons-le un instant. Eh bien ! si jamais Natalie Serguiévna en arrive à perdre la confiance qu’elle a en vous, c’en est fait de votre influence sur elle et il vous faudra renoncer à tout votre système de surveillance clandestine et de liberté apparente, appliqué à une malade, en somme, dangereuse… très dangereuse même ! insista le petit docteur, qui s’échauffait en parlant, et que sa myopie empêchait de voir l’air désapprobateur par lequel Strélitzky accueillait ses paroles. Tenez, monsieur le comte, je ne puis songer sans frémir aux terribles dangers auxquels sa jeune sœur se serait trouvée exposée, aujourd’hui, sans mon intervention.

— Mais, grâce à votre intervention, elle ne courait aucun risque ! observa Strélitzky avec calme.

— Si cette intervention me vaut le ressentiment de Natalie Serguiévna, fit Schwarzmann avec humeur, me voilà en bien mauvaise posture pour lui continuer mes soins. Je ne vous ferai pas l’injure de le méconnaître, monsieur le comte ; jusqu’ici les événements ont justifié la confiance que vous avez en votre système. Mais tout cela peut changer, tout cela peut changer d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre…

Strélitzky avait mis fin à l’entretien. Il était intérieurement froissé du manque de tact de ce médicastre, qui ne se gênait pas d’exprimer librement son opinion, alors qu’on ne la lui demandait point. Et en même temps, il éprouvait une vague inquiétude que l’événement ne donnât raison aux sombres pronostics de Schwarzmann.

— Je vous remercie des bons soins que vous avez donnés à ma sœur, et au zèle que vous avez mis à protéger Alexandra Alexandrovna, avait-il dit en le congédiant avec cet air de politesse glaciale dont il avait le secret.

Resté seul, il s’était appuyé au dossier de son siège et était demeuré ainsi un long moment, dans une immobilité absolue. Il avait besoin de concentrer toute sa force de volonté pour refouler la colère qui menaçait de l’envahir. Il savait par expérience qu’il était libre d’empêcher qu’elle entrât en lui, mais qu’il n’en était plus maître une fois qu’elle y avait pénétré.

Combien était rude à son orgueil le coup qu’il venait d’essuyer ! Tout à l’heure, ne rentrait-il pas au logis plein d’espoir de voir se réaliser enfin le projet qu’il caressait de concilier sa tendresse pour sa sœur et son amour naissant pour Sacha ? La démarche tentée au couvent avait réussi au delà même de ses désirs. Crédule et bénévole, prévenue en faveur du comte par ses libéralités autant qu’impressionnée par ses grands airs, ignorant, du reste, ses desseins secrets à l’égard de Sacha, la Supérieure n’avait fait non seulement nulle difficulté à en passer par ses volontés, mais il devinait que, par la suite, il trouverait en elle une complice, si jamais l’envie lui venait d’enlever Sacha du couvent pour l’installer dans quelqu’un de ses pavillons de chasse, où il pourrait, sans qu’on en soupçonnât rien, s’organiser auprès d’elle un bonheur discret. Oui, de ce côté-là, succès complet. Il ne restait plus au comte, pour couronner son œuvre, qu’à imaginer le prétexte que, à son retour au château, il ferait valoir aux yeux de Natalie pour obtenir qu’elle consentît que Sacha fût mise au couvent, dès le jour suivant. Il se flattait d’y parvenir sans peine en lui représentant cette claustration comme une pénitence pour la fille d’Alexandre et de Marie, comme un acheminement vers sa prise de voile. Oui, tout se serait arrangé à merveille si, pendant sa courte absence, Olga n’était venue, de gaîté de cœur, ébranler le savant édifice de ses combinaisons en le désignant à la méfiance de Natalie.

Car c’était Olga qu’il rendait responsable de tout ce qui venait de se passer. Si, à cette heure, Natalie se trouvait dans l’état lamentable où il venait de la voir, si elle en était arrivée à ce paroxysme de haine folle contre la pauvre Sacha, si surtout elle lui refusait, à lui, sa confiance, à l’heure même où il lui était le plus impérieusement nécessaire – s’il voulait éviter avec elle un conflit qui la tuerait – qu’il conservât sur elle tout son prestige, tout ce mal venait d’Olga.

Sa mauvaise conscience rendait le comte clairvoyant. Et, d’autre part, l’attitude d’Olga n’était-elle pas significative ? Tout ne désignait-il pas en elle une coupable ? L’empressement qu’elle avait mis à abandonner Natalie, à se porter au-devant de lui pour chercher, sans doute, à pallier ses torts ; ses mensonges – ne lui avait-elle pas affirmé qu’elle était sortie avec les seuls jumeaux ? – ses accusations enfin contre ces derniers où il voyait son intention perfide de détourner d’elle la colère de son mari pour la faire retomber sur eux ; bref, toutes les manœuvres auxquelles elle s’était livrée étaient autant de preuves de sa culpabilité aux yeux prévenus de Strélitzky.

Le comte n’ignorait pas – Ocipe s’était fait un plaisir de l’en instruire – que Natalie s’était trouvée mal au cours d’une querelle entre les deux belles-sœurs, alors qu’elles étaient seules dans une même voiture. Il n’avait aucune idée des propos qu’elles avaient échangés, personne n’ayant pu le renseigner à ce sujet. Mais on lui avait dit que l’altercation avait été violente et il savait Olga très capable, lorsqu’elle se prenait de langue avec quelqu’un, d’avancer des choses sans y croire elle-même, pour peu qu’elle les jugeât propres à faire enrager son adversaire. Il est vrai qu’il lui avait recommandé la plus grande prudence en ce qui concernait Natalie, se flattant que, pour lui complaire, elle lui obéirait. En cet instant, irrité contre elle comme il l’était, Strélitzky ricanait de sa propre bêtise d’avoir pu la supposer capable, par amour pour lui, de se contraindre à observer des égards pour sa sœur. Non ! Emportée par sa méchanceté foncière, guidée par un instinct sûr, Olga avait dirigé ses batteries sur le point qu’elle savait vulnérable chez la pauvre Natalie : l’amour de cette dernière pour son frère et son inimitié pour Sacha. Et, lancées à tort et à travers, les médisances empoisonnées de la petite comtesse avaient réussi à éveiller l’inquiétude de Natalie, à décupler sa haine de Sacha, à le desservir, lui, Féodore, dans l’esprit de sa sœur.

Tandis qu’il se livrait à ces réflexions, il semblait au comte qu’il haïssait sa jeune femme, et il avait toutes les peines du monde à contenir la fureur qui l’envahissait… Comprenant qu’il n’y réussirait pas, s’il ne détournait d’elle sa pensée, il se força à envisager la situation sans plus songer à la coupable qui l’avait créée.

Il s’était levé. Il alluma une cigarette, et se mit à parcourir la chambre à pas lents. Peu à peu, il sentait lui revenir la confiance qu’il avait en lui-même, en son génie d’aplanir les obstacles, de dénouer les situations compliquées. Et, déjà, il ne doutait plus de pouvoir réparer le mal qu’Olga avait fait, lorsque la cause lui en serait connue.

L’important était d’arriver à cette connaissance. Rapidement, il passa en revue les moyens d’y parvenir. Interroger les deux intéressées, il n’y songeait même pas. Il savait qu’il n’y gagnerait rien, que Natalie se déroberait à ses questions, et qu’Olga entasserait mensonges sur mensonges plutôt que d’avouer ses torts.

« Non. La seule manière rapide et sûre de découvrir la vérité, c’est de les mettre en présence, se dit-il. J’assisterai à leur entretien à l’insu de Natalie, et nous verrons bien si je ne surprendrai pas le mot de l’énigme aux paroles qu’elles échangeront. »

Tandis qu’il prenait cette détermination, son visage, perdant le masque d’impassibilité sous lequel il cachait son bouillonnement intérieur, revêtait une expression de froide résolution et d’impérieuse volonté.

Quittant son cabinet, il se dirigea vers l’appartement de sa femme.

CHAPITRE QUARANTE-NEUVIÈME

OLGA INTIMIDÉE

Olga n’était pas restée inactive durant ces deux heures : elle les avait occupées à faire les préparatifs de son départ. La nouvelle que la crise de Natalie, loin d’être simulée, avait présenté, au contraire, un caractère de gravité inaccoutumée, avait eu pour effet de la raffermir dans sa résolution de quitter Goreneki, dès le lendemain, pour retourner chez ses parents. Elle prévoyait que les Strélitzky s’en prendraient à elle du danger que leur sœur avait couru et elle ne se souciait point d’être en butte à leur ressentiment. Déjà, d’une conversation des jumeaux tenue en présence de Denise, afin, sans doute, qu’elle la rapportât à sa maîtresse, Olga avait appris que ses beaux-frères se proposaient de célébrer sa disgrâce par une illumination. Ce propos d’Ocipe, plein de sous-entendus inquiétants pour elle, avait exaspéré la petite comtesse. Elle y pensait justement lorsque le comte Féodore fit son entrée. Déjà elle ouvrait la bouche pour lui dénoncer la nouvelle gredinerie préméditée par ses frères, mais un coup d’œil jeté sur le visage courroucé de Strélitzky l’arrêta net.

Le comte s’avançait vers elle avec un air autoritaire et agressif qu’elle ne lui avait jamais vu.

— Madame, lui dit-il avec colère, vous avez profité de mon absence pour tourmenter une pauvre malade impressionnable dont la vie, je vous en avais prévenue, est à la merci d’une maladresse…

— Moi ? ah bien ! si j’y comprends quelque chose ! Me ferez-vous le plaisir de m’expliquer ?… commença Olga avec hauteur.

Mais, d’un geste impérieux, Strélitzky lui imposa silence :

— Félicitez-vous de n’avoir point sa mort sur la conscience. Mais, si, grâce à Schwarzmann, Natalie est actuellement hors de danger, son moral reste atteint, et c’est à vous de le remonter. Vous allez, madame, vous rendre immédiatement chez elle et y arranger les choses que vous avez si bien dérangées.

— Moi ? lui faire des excuses ?… s’écria Olga.

Elle s’interrompit sous le regard menaçant qu’il dirigeait sur elle.

Olga n’était, certes, pas portée à l’analyse. Mais elle avait l’intuition rapide et sûre des choses. Strélitzky, en ce moment, lui faisait l’effet d’un être nouveau, incompréhensible et effrayant. Elle sentait d’instinct qu’il était dangereux de lui résister.

— Bien, dit-elle. Je ferai ce que vous exigez, Féodore Serguiévitch. Un être raisonnable ne résiste pas à un forcené et je vois que j’ai affaire à un forcené. Je vais me rendre chez votre sœur.

Elle s’apprêtait à sortir, la tête haute, la lèvre dédaigneuse, le défi plein les yeux, et prête, sans doute, à présenter à Natalie cette sorte d’excuses qu’elle avait coutume de faire à Aloupka, lorsque ses parents en exigeaient d’elle, et qui n’étaient qu’une offense de plus ajoutée à celle qu’elle était censée regretter. La pensée des nouvelles complications qu’elle allait infailliblement lui attirer par cette attitude de bravade alluma l’indignation de Strélitzky. La colère qui bouillonnait en lui et qu’il ne contenait déjà qu’avec peine se répandit dans tout son être comme un liquide enflammé. Il saisit Olga par le poignet qu’il serra à lui faire mal. Et, se baissant, il lui dit en russe (chez les Strélitzky, depuis qu’Olga faisait partie de la famille, on ne parlait plus qu’en français) et en la regardant dans les yeux avec une expression de fureur concentrée qui la bouleversa :

— Comprends-moi bien, ma petite mère. Je ne souffrirai pas que tu ruses avec moi. Ce ne sont pas seulement des excuses que tu dois présenter à ma sœur ; ce que j’exige, c’est que tu répares le mal que tu as fait. Il s’agit que dans un quart d’heure d’ici, Natalie ait recouvré son humeur habituelle et que tu sois si bien réconciliée avec elle, que ce soit elle qui sollicite de moi ton pardon. À ce prix, je te l’accorderai, mais à ce prix seulement. Si tu ne réussis pas à attendrir ma sœur…

La fureur qui le possédait l’empêcha d’en dire davantage. Ses sourcils violemment contractés, ses narines dilatées, et surtout le regard mauvais qui filtrait à travers la fente étroite de ses yeux taillés à l’asiatique, donnaient à son visage une expression de férocité si sauvage qu’Olga fut saisie d’une peur folle qu’il ne la maltraitât à outrance. Elle se souvenait de cette violence des Strélitzky, contre laquelle sa mère l’avait mise en garde et qui, deux fois déjà, avait fait d’eux des criminels.

— Féodore, vous me faites mal ! gémit-elle.

Il la lâcha. Elle défaillait.

— Pas de comédie, n’est-ce pas ? dit-il avec rudesse. Vous vous trouverez mal après, tant que vous voudrez, mais, pour l’instant, il s’agit de faire ce que je vous ordonne. Je vais vous accompagner jusque chez ma sœur. Vous y entrerez seule et vous laisserez sa porte entrebâillée. Je serai là, derrière cette porte, qui entendrai tout. Ainsi, veillez sur votre langue.

Elle était si atterrée qu’elle le suivit, ou plutôt qu’elle se laissa entraîner par lui, sans opposer de résistance. Elle se trouva chez Natalie sans savoir comment, sans avoir la moindre idée de ce qu’elle allait dire. Dans son désarroi, elle prit le parti de se jeter dans un fauteuil, le visage enfoui dans son mouchoir, et sanglotant aussi bruyamment qu’il lui était possible. Elle s’imaginait que Natalie allait s’enquérir de son émoi et que cela lui fournirait une entrée en matière. Mais point. Natalie ne donnait pas signe de vie. Elle tenait les yeux fermés et son visage avait la pâleur et la rigidité de la mort.

— Grand Dieu ! Est-ce qu’elle va s’éterniser ainsi ? se disait Olga, qui ne laissait pas de l’observer de derrière son mouchoir.

— Natalie ! ma chère Natalie ! appela-t-elle.

Elle voulut lui prendre la main : Natalie la retira.

Pour le coup, Olga se mit à trembler. La crainte que Féodore, aux écoutes derrière la porte, ne perdît patience et ne fît brusquement irruption dans la chambre fit taire en elle toute fierté :

— Natalie, venez à mon secours, je vous en supplie ! implora-t-elle. Vous seule pouvez me protéger contre la colère de Féodore. Il prétend que c’est par ma faute que vous êtes malade. J’ignore comment cette absurde idée lui est entrée dans la cervelle, mais je suis impuissante à l’en chasser. J’ai beau lui dire que je n’ai rien fait…

— Vraiment, Olga ?…

La voix de Natalie, enfin, se faisait entendre, faible, mais sévère.

— Vraiment, Olga, vous seriez inconsciente au point de ne pas même vous rendre compte des offenses que vous faites ? reprit-elle.

— Moi ? Ma chère Natalie, serait-il possible que je vous aie offensée ? Mais en quoi ? Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je fait ? Je vous jure que j’ignore ma faute… à moins que ce ne soit cette innocente malice que j’ai eue de faire servir Sacha avant les jumeaux ? Ah ! si c’est cela qui vous a blessée, je vous en demande pardon. Je m’en serais certainement abstenue si j’avais pu supposer vous déplaire… Mais je n’ai pas pensé à vous, Natalie, j’étais hors de moi. J’avais été provoquée par Ocipe et je voulais me venger. Voilà tout. Si j’avais pu prévoir que vous ressentiriez cela comme une offense, jamais, jamais je ne m’y serais risquée. Je vous aime trop, Natalie, pour vous faire de la peine. Et puis, je ne suis pas méchante… seulement un peu vive et habituée à dire et à faire tout ce qui me passe par la tête.

— Mais ce sont justement les choses qui vous passent par la tête qui sont blessantes, ma pauvre enfant… Que vous ayez fait servir Sacha avant les jumeaux, je vous le pardonnerais encore, à condition que vous ne recommenciez pas ; mais ce que j’ai sur le cœur, Olga, ce que je ne saurais oublier, ce sont les paroles que vous avez prononcées pendant notre promenade. Je sais que Féodore m’aime et que je puis avoir en lui une absolue confiance. (Sa voix était tremblante et elle poussa un profond soupir. Le comte Féodore, derrière la porte, était tout oreilles.) Mais pourquoi, Olga, ébranler cette confiance ? (« Ah ! Ah ! nous y voilà ! » se disait Strélitzky.) Pourquoi, par vos insinuations, me faire entendre que mon frère me cache certaines choses ?

« Cela, Olga Wassilievna, je ne te le pardonnerai jamais ! » pensait le comte Féodore, les dents serrées. Il attendait, avec impatience, des détails, des précisions que Natalie eût peut-être donnés, si Olga ne se fût hâtée de l’interrompre :

— Oh ! ne parlez pas ainsi, Natalie, ma chère et bonne Natalie ! Quelle peine vous me faites ! s’écriait-elle, se jetant sur sa belle-sœur avec impétuosité et lui fermant la bouche sous ses baisers. (« Comédienne ! » se disait avec dégoût le comte Féodore.) Je sais, poursuivait la petite comtesse, que Féodore vous aime… qu’il vous aime infiniment plus qu’il ne m’aime, moi. Je le sais si bien que c’est à vous que j’ai recours pour me réconcilier avec lui. Je vous l’ai dit, Natalie, il m’en veut horriblement. Je vois bien qu’il ne me pardonnera que si vous l’en priez. Aussi, Natalie, ma bonne et chère Natalie, je vous supplie de venir à mon secours : faites appeler Féodore ici, plaidez ma cause, dites-lui que, si j’ai été coupable, c’est sans intention méchante, par étourderie, et que je ne recommencerai plus. (« Évidemment. Promettre ne lui coûte rien ! » pensait le comte avec mépris.)

Cependant, Natalie commençait à s’émouvoir. Elle éprouvait pour Olga une sympathie irraisonnée. Malgré tout ce qu’elle avait à lui reprocher, elle persistait à reporter sur elle la tendresse qu’elle avait ressentie, naguère, pour Wassili Yermoloff.

— C’est bien, Olga, dit-elle. J’intercéderai pour vous, mais à une condition.

— Tout ! Je me soumets à tout ! s’écria Olga, qui prévoyait déjà que cette pénible scène allait s’achever pour elle par le gain de quelque magnifique bijou, et cette agréable perspective la disposait à toutes les concessions.

— Écoutez-moi, Olga, avant de vous engager en rien. Et, avant tout, permettez-moi une question. Je voudrais savoir, Olga, sur quoi vous basiez vos dires, quand vous prétendiez – une émotion intense faisait trembler la voix de Natalie – que c’est avec l’agrément de sa famille que le jeune Kamensky voulait épouser Sacha.

« Kamensky ? Comment ! Elle a osé lui parler de Kamensky, malgré ma défense formelle ! » pensait le comte, outré.

— Répétiez-vous ses propres paroles ou celles de quelqu’un de sa parenté ? continuait impérieusement Natalie. Ou bien n’était-ce que votre opinion personnelle que vous me donniez ?

— Mon Dieu, Natalie, puisque vous tenez à le savoir, c’était Pierre lui-même qui m’avait fait accroire ça, mais j’ai eu tort de vous en parler, car il est tellement menteur, ce Pierre !

— Et, sachant qu’il est menteur, vous n’avez cependant pas hésité, Olga, à me venir rapporter ses mensonges, au risque de…

Laissant sa phrase inachevée, Natalie soupira profondément.

— Je n’avais nulle intention méchante, je vous le jure, Natalie ! C’est mon amitié pour Sacha qui m’a fait ajouter foi à ce que disait ce menteur de Pierre…

— Votre amitié pour Sacha ! L’amitié est une belle chose, certes, mais dans le cas particulier, ma chère, après toutes les confidences que je vous ai faites touchant Sacha, c’est faire montre, permettez-moi de vous le dire, d’un fort regrettable esprit de bravade à mon endroit, que de lui conserver votre amitié.

— Moi ! vous braver ?… Oh ! quel tort vous me faites, ma bonne, ma chère Natalie !

— Soit. Laissons cela… Que je vous dise maintenant, Olga, à quelle condition je suis prête à vous accorder mon pardon et à solliciter pour vous celui de Féodore. Je vous l’expose en toute confiance, persuadée que vous mettrez tout votre zèle à me satisfaire. Vous savez, Olga, quelle affection j’ai pour mon frère… Eh bien ! ce que je vous demande, ce que j’implore de vous, c’est d’éviter avec le plus grand soin, même par étourderie, de détruire la confiance que j’ai en lui…

— Oh ! pour cela, Natalie, vous pouvez en être sûre ! s’écria Olga, qui trépignait intérieurement de l’entendre parler de la sorte, alors que Féodore était aux écoutes.

Mais Natalie n’entendait pas se laisser couper la parole : elle avait à cœur de développer sa pensée, afin de faire plus d’effet sur sa jeune belle-sœur.

— Laissez-moi achever, Olga. Je suis malade. J’ai peut-être peu de temps à vivre. Féodore est tout pour moi. Je sais qu’il m’aime. Mais je sais aussi que, dans l’état de ma santé, je peux être assaillie d’idées absurdes. C’est mal, Olga, de me suggérer de ces idées absurdes, et c’est ce que vous avez fait aujourd’hui.

— Au nom du Ciel, Natalie, épargnez-moi ! s’écria Olga que ces paroles mettaient sur des charbons ardents.

Quant au comte Féodore, il se perdait en conjectures sur la nature des pensées absurdes dont sa sœur se disait assaillie. Rassuré en partie depuis qu’il savait que c’était sur Kamensky que sa conversation avec Olga avait roulé, il n’était néanmoins pas encore arrivé à cette exacte connaissance des faits qu’il avait espérée de la confrontation des deux belles-sœurs ; la cause de l’hostilité momentanée de Natalie à son égard continuait, entre autres, à lui échapper.

La voix de sa sœur vint le tirer de ses méditations :

— Sonnez Catineka, disait-elle, et envoyez-la chercher mon frère.

Le comte Féodore s’esquiva. Cinq minutes plus tard, Catineka le trouvait installé dans son cabinet de travail et lui délivrait le message de sa maîtresse.

Toute trace de colère, et même de mécontentement avait disparu du visage de Strélitzky lorsqu’il entra chez sa sœur.

— Féodore, dit-elle, lui désignant Olga assise dans la pose d’une Madeleine repentante, je sollicite ton indulgence pour cette enfant qui regrette bien les vivacités qui lui sont échappées aujourd’hui.

— C’est à toi qu’elle a manqué. Si tu lui accordes ton pardon…

— Va, embrasse-la ! lui souffla-t-elle à l’oreille.

Il s’approcha d’Olga, lui prit la main et fit semblant de l’effleurer de ses lèvres. Puis, il conduisit sa jeune femme près du lit de Natalie et la lui désigna d’un regard impérieux.

Obéissant à cet ordre muet, Olga se baissa sur sa belle-sœur et l’embrassa avec les marques de la plus vive tendresse et de la plus profonde gratitude. Natalie, affectueusement, lui rendait ses baisers.

— Laissez-nous seuls, je vous prie ! dit Strélitzky d’un ton glacial à sa femme.

Olga se retira sans protester, mais furieuse intérieurement contre le comte qui l’avait humiliée à plaisir et par la malignité duquel elle se voyait encore frustrée du beau présent sur lequel elle comptait.

CHAPITRE CINQUANTIÈME

LE DÉLIRE DE NATALIE

— Elle n’est qu’une enfant. Tu lui parles bien sévèrement ! dit Natalie, lorsque le frère et la sœur se trouvèrent seuls.

Sans relever l’observation, il se pencha sur elle :

— Tu te sens mieux, maintenant, Natalie ?

— Maintenant, oui… Mais, cet après-midi, j’ai bien cru que c’était la fin.

— Ce n’était qu’une faiblesse passagère…

— Et tu ne peux t’imaginer – l’interrompit-elle, poursuivant sa pensée – tu ne peux t’imaginer l’angoisse que je ressentais à me dire que j’allais peut-être disparaître, sans t’avoir parlé de ce qui m’oppresse depuis si longtemps.

— Et que tu me taisais tout à l’heure encore, acheva-t-il d’un ton d’affectueux reproche. J’ai été peiné de ton silence, Natalie.

— Il ne faut pas m’en vouloir, Féodore. Si souvent, d’absurdes pensées me viennent à l’esprit… Ah ! certes, je n’en suis pas responsable ! Il me semble à moi-même que c’est le diable qui me les suggère, pour jeter l’épouvante en moi. Si tu savais combien je souffre à lutter contre elles ! Tout à l’heure, quand tu étais auprès de moi, j’étais dans un de ces moments de lutte. Ainsi, je t’en prie, ne m’en veuille pas…

— Mais pourquoi ne pas me les confier, ces pensées absurdes ? Pourquoi me cacher ce qui te trouble et te tourmente ?

— Non, non, ne me demande pas cela ! s’écria-t-elle, en rougissant. J’aurais trop de honte à te les avouer. Mais écoute, je te dirai autre chose… quelque chose qui nous intéresse tous et dont je ne t’ai pas encore parlé, parce que je ne peux appuyer mes dires sur aucun fait positif. J’ai des soupçons, rien de plus. Et les hommes, je le sais, n’attachent d’importance qu’aux faits positifs. C’est la crainte de n’être pas crue (le comte fit un mouvement pour protester) qui me retenait. Mais maintenant, je fais litière de ce faux orgueil. Je me dis que, même si tu ne me crois pas (Strélitzky eut un nouveau geste de protestation) il vaut mieux que tu sois averti, quoi qu’il arrive. Ainsi, je te dirai tout.

— Oui, Natalie, dis-moi tout ce qui t’oppresse.

— Mais auparavant, mon ami, fais-moi le plaisir d’aller voir si personne n’est aux écoutes, derrière la porte. Et puis, tire le verrou de l’antichambre…

Strélitzky obéit, sans laisser paraître l’étonnement et l’inquiétude qu’il ressentait de ces singulières précautions, auxquelles Natalie ne l’avait point habitué.

— Et maintenant, confie-moi tout, ma chère Natalie ! dit-il, en revenant s’asseoir auprès d’elle.

— Oui, tu sauras tout. Mais ce n’est pas facile à dire. Imagine-toi que j’ai peur… peur de Sacha. Ne te moque pas. Si je la crains, j’ai mes raisons. Et, déjà avant de les avoir, ces raisons… longtemps… toujours, j’ai eu l’intuition – comprends-tu ? – le pressentiment que sa présence chez nous était un danger. Oui, ce pressentiment, je l’ai eu dès le jour où je l’ai vue pour la première fois. Cela paraît bizarre, n’est-ce pas ? et pourtant c’est ainsi. Je me souviens si bien de ce que je ressentis, lorsque maman nous la présenta, à son retour de l’étranger ! Oh ! cette scène du retour de maman, les moindres détails en sont restés gravés dans ma mémoire. Je revois, quand je le veux, sa voiture s’engageant dans l’avenue et Ocipe, Wolodia et moi nous élançant à sa rencontre. Ocipe fut le premier à l’atteindre et il s’efforçait d’en ouvrir la portière, mais sans y réussir ; et je me souviens que je m’étonnais alors que maman ne cherchât pas, de l’intérieur, à lui venir en aide. Cependant, Wolodia et moi l’avions rejoint. Le cocher avait sauté à terre. La portière maintenant était ouverte, toute grande. Le premier objet qui frappa mon regard, en m’approchant, ce fut, non pas maman, mais cette créature – Sacha – qu’elle tenait sur ses genoux. Et les premiers mots qui frappèrent mes oreilles furent ceux-ci : « Enfants, je vous amène une petite sœur. » Oui, voilà ce qu’elle trouvait à nous dire, après un an d’absence, avant même de nous embrasser ! Je ne savais que penser de cette petite sœur qui nous tombait comme du Ciel ; mais, d’instinct, je devinais en elle l’ennemie. Et, comme pour donner raison à mon pressentiment, voilà que la créature se met à pleurer : Ocipe l’avait réveillée, en se jetant sur maman pour l’embrasser. Et voilà maman qui, pour la calmer, la presse contre elle, la couvre de caresses, de baisers, sans plus songer à nous que si nous n’existions pas ! Je me sentis froid au cœur… Hélas ! les sinistres présages que je tirai de cette scène ne devaient que trop se réaliser ! Tu sais, Féodore, tu sais ce que fut ma vie durant les années qui suivirent. Si souvent, vois-tu, dans mes insomnies, je les revis en imagination, ces douloureuses années qui précédèrent la mort de maman !

— Oui, tu y penses beaucoup trop. Nous sommes, certes, bien irresponsables des pensées qui nous assaillent, mais il est toujours en notre pouvoir de les repousser. Et il n’est point raisonnable de se complaire à des visions troublantes. Pourquoi donc, quand tu te sens en proie à ces cauchemars, n’appelles-tu pas tes femmes pour te distraire ?

— Je le ferais, si ces cauchemars – comme tu les appelles – n’avaient sur moi qu’un effet déprimant. Mais tel n’est point le cas. À ces évocations du passé, j’acquiers comme un pouvoir surnaturel de divination. Oui, il me semble souvent que je puis, à la lumière de ce qui fut, prévoir notre avenir. Et c’est pourquoi, Féodore, j’ai peur de Sacha… Je sais, je sens que la présence de cette créature est pour nous un danger, que notre avenir sera souillé par elle comme notre passé l’a été par sa mère.

L’accent prophétique avec lequel elle prononça ces mots impressionna Strélitzky, si peu superstitieux qu’il fût.

— Ne vois-tu pas comme elle ressemble à sa mère ? continuait Natalie avec exaltation. Elle est son vivant portrait. C’est le même visage… et la même âme, aussi ! Souviens-toi de ce qu’était cette Marie : une créature malfaisante qui portait en elle le vice et la mort. Elle ensorcela Alexandre Alexandrovitch. Elle en fit sa dupe. Dieu merci ! Dupe, il ne le fut pas jusqu’au bout. Si sa vie fut mauvaise, il sut mourir en Strélitzky, en Strélitzky qui châtie celui qui ose se jouer de lui : c’est de sa main que périt la misérable qui l’avait ensorcelé ! Mais n’oublie pas, n’oublie jamais ! que Sacha est de la même race que sa mère. Oh ! c’est que je la connais, moi ! Elle ne peut me tromper. Je l’ai percée à jour : je l’ai trop vue à l’œuvre, du vivant de maman… Songe que, pendant cinq ans, jour après jour, il m’a fallu, dévorée d’une rage impuissante, voir cette créature s’insinuer dans le cœur de notre mère et prendre, peu à peu, sur son esprit malade, ce même infernal ascendant que l’odieuse Marie avait autrefois exercé sur Alexandre Alexandrovitch. Maman se laissait séduire par les cajoleries de cette enfant. Elle se laissait mener par elle ; elle ne voyait plus que par ses yeux. Peu à peu, elle en arrivait à se détacher de nous, comme, sous l’influence de Marie, Alexandre Alexandrovitch s’était détaché d’elle… Je te le répète, Féodore, Sacha est de la même race que sa mère. Ce sont des créatures qui, sous une apparente faiblesse, cachent un pouvoir malfaisant. Malheur à celui qui y succombe ! Il n’est plus entre leurs mains qu’un instrument dont elles se servent pour semer autour d’elles la désolation. Maman, la première, se laissa duper par Sacha. Maintenant, c’est le tour d’autres. Et le pouvoir qu’elle exerce sur eux est autrement redoutable que lorsqu’elle n’était qu’une enfant. N’est-elle pas à l’âge où son odieuse mère…

Incapable de prononcer un mot de plus, Natalie, d’un geste convulsif, se couvrit le visage de ses mains et resta ainsi, immobile et silencieuse, prostrée dans sa douleur.

Strélitzky était bouleversé. Il ne voyait pas encore où sa sœur voulait en venir. Bien qu’il se crût à l’abri de ses soupçons, le tour qu’elle imprimait à son discours ne laissait pas de l’inquiéter. Mais plus encore que de l’inquiétude, c’était de la pitié qu’il ressentait. Il regardait Natalie. Elle était frêle, pâle, maigre ; pitoyable infiniment. Sa vie ne tenait qu’à un fil. Et ce fil, il lui semblait l’avoir, lui, Féodore, entre les mains. N’était-ce pas en lui qu’elle mettait toute sa confiance et tout son espoir ? N’était-il pas son univers et son refuge ? Et il la trahissait indignement, en aimant d’un amour impérieux d’homme mûr celle qu’elle poursuivait d’une haine implacable. Strélitzky souffrait. Et cette souffrance lui rendait Sacha plus chère encore.

Natalie, cependant, avait découvert son visage. Elle leva vers son frère des yeux dont l’expression hagarde le fit intérieurement frémir. Il lui prit la main et voulut la caresser. Mais Natalie la lui retira. Lentement, péniblement, elle s’était soulevée. Comme, saisi d’inquiétude, il se penchait sur elle, elle lui passa autour du cou ses bras décharnés, l’obligeant à se courber tout à fait, de manière à pouvoir lui parler à l’oreille.

— Écoute ! chuchota-t-elle, et il remarquait avec effroi que ses yeux dilatés par l’épouvante erraient dans cette chambre qu’elle savait déserte, comme si elle y eût soupçonné quelque invisible présence. Écoute. Nous nous croyons en sûreté ici, mais nous ne le sommes pas. Il se trame un complot. Le château est rempli de ses complices… Je ne saurais te dire combien ils sont. Leur nombre est grand. Peut-être même tous nos gens sont-ils gagnés à sa cause. Cela, je ne saurais te le certifier. Mais je connais celui qui en est l’âme, de ce complot. Tu ne devinerais jamais… Eh bien ! le médecin, l’Allemand, tu sais ?… le Schwarzmann. Oui. L’aurais-tu cru ? C’est un émissaire stipendié de Kamensky. Il s’est introduit ici en qualité de médecin ; mais son véritable et unique but, c’est de servir Sacha. Oh ! ce n’est pas tout de suite que je l’ai démasqué. C’est aujourd’hui seulement que son attitude m’a mise sur la voie des découvertes. Par deux fois, il s’est interposé entre Sacha et moi, pour la soustraire à ma juste colère ; cela m’a fait réfléchir et maintenant, je vois clair. Oh ! comme je vois clair dans son jeu, à ce monstre de Schwarzmann ! Il y a longtemps, vois-tu, bien longtemps que je m’apercevais que Sacha échappait à mon autorité et je ne savais au monde à quoi l’attribuer ! Maintenant, je comprends tout ! C’est lui, le Schwarzmann, qui la protège, en attendant qu’il ne l’enlève pour la livrer à Kamensky. Voilà ce que je devais te dire. Voilà ce que tu devais savoir…

Strélitzky mettait toute son énergie à cacher son trouble : voilà donc où l’avait conduite sa perspicacité aiguë de malade ! Les mesures qu’il avait prises pour protéger Sacha contre ses violences n’avaient point échappé à sa pénétration ; elles avaient éveillé dans son esprit malade l’idée d’un complot, et ce complot, c’était à l’innocent Schwarzmann qu’elle en attribuait l’existence. Et, avant de s’en prendre à Schwarzmann, Strélitzky devinait que c’était sur lui-même, Féodore, que l’imprudence d’Olga l’avait fait porter ses soupçons. Il se remémorait tout ce qui s’était passé depuis son retour au château et chaque détail prenait à ses yeux une signification précise et terrible. Il comprenait tout, maintenant : et l’attitude étrange de Natalie vis-à-vis de lui et son insistance à supplier Olga de ne point ébranler la confiance qu’elle avait en son frère.

— Ma chère Natalie, dit-il, voyant qu’elle le regardait avec anxiété et résolu à la rassurer coûte que coûte. Je te suis très reconnaissant de m’avoir ouvert ton cœur. Sois certaine que je donne à tes paroles toute l’attention qu’elles méritent et que je saurai déjouer les desseins de nos ennemis. Ainsi, ne crains rien. Mais, ma chère sœur, il te faut prendre un peu de repos. Je vais te laisser dormir. Tu en as grand besoin, après toutes ces émotions.

— Oui, oui, dormir, je le pourrai maintenant… Si tu savais comme je me sens mieux ! Et quel soulagement j’éprouve à voir, mon Féodore, que tu comprends l’importance de tout cela. Oh ! mon Dieu ! comme j’avais peur !… C’est que ce n’était pas facile à dire ! Mais que penses-tu de ce serpent de Sacha ? Tu vois ce qu’elle nous attire ! Ah ! comme j’avais raison de me méfier d’elle, à Aloupka ! C’est avec son Kamensky qu’elle a comploté tout cela. Tu comprends : ils se sont juré d’être l’un à l’autre. Pour aller à lui, elle passerait sur nos cadavres. Je te l’ai dit : ces femmes-là, il y a toujours du sang autour d’elles !… Ils ont réussi à introduire ici ce Schwarzmann. Quelle aubaine pour eux ! Un médecin – pense donc ! – que de moyens n’a-t-il pas à sa disposition pour venir à bout de ses adversaires ! Il faudra nous en méfier, de cet homme-là ! Il fait semblant de me soigner, mais s’il pouvait m’envoyer dans l’autre monde… S’il pouvait nous envoyer tous dans l’autre monde ! Oh ! c’est bien à quoi il se résoudra, s’il voit qu’il ne peut avoir raison de nous autrement. Dieu sait quels filtres il a déjà fait boire à nos gens ! Je me disais bien qu’il semblait y avoir du sortilège dans l’obéissance aveugle qu’il obtient d’eux ! Oh ! il est rusé ! Sois prudent, Féodore, ne lui laisse pas voir que tu le soupçonnes, sinon il aurait tôt fait de se débarrasser de toi. Le mieux, vois-tu, ce serait encore de l’abattre, par derrière, comme une bête enragée, avant qu’il n’ait le temps de nous nuire… Et quant à Sacha, ah ! par quels supplices lui faire expier…

— Ne te fais aucun souci, Natalie. Je te donne ma parole que je les mettrai tous deux hors d’état de nuire.

Avisant sur le guéridon, près du lit, la potion préparée par Schwarzmann pour assurer à la malade un sommeil réparateur :

— Non, je ne souffrirai pas que tu prennes cela, déclara-t-il. Il me reste encore des poudres que t’avait prescrites le médecin d’Aloupka. Je vais les chercher.

L’expression de joie qui illumina le visage amaigri de sa sœur lui prouva que son geste avait eu sur elle l’effet désiré.

— Oh ! combien je suis heureuse de te savoir enfin au courant de tout ! lui dit-elle, lorsqu’il lui présenta le verre d’eau où il avait lui-même fait dissoudre les poudres qu’il était allé prendre chez lui et qui étaient, cela va sans dire, absolument pareilles à celles que Schwarzmann avait mises dans la potion qu’il avait eu l’air de dédaigner. Non, je n’ai plus peur, plus peur du tout, maintenant que te voilà averti.

Il acheva de la rassurer par de réconfortantes paroles et ne la quitta qu’après l’avoir vue tomber dans un profond sommeil.

CHAPITRE CINQUANTE-ET-UNIÈME

LES RÉFLEXIONS DU COMTE FÉODORE

Rentré dans son cabinet, Strélitzky s’efforça de secouer l’impression d’horreur qui l’avait envahi au chevet de sa sœur. Il fut longtemps avant d’y réussir. Tant de fois, pourtant, il avait envisagé de sang-froid cette menaçante éventualité : Natalie perdant la raison. Maintenant que les événements semblaient prendre la tournure qu’il avait, dès longtemps, pressentie et redoutée, il se trouvait désemparé devant eux. Car, pour lui, la scène qui venait de se passer était significative : c’était un véritable accès de démence qu’avait eu sa sœur.

Strélitzky ne pouvait oublier l’expression hagarde des yeux de Natalie, sa voix rauque tandis qu’elle lui confiait ses soupçons. Ils reposaient sur des faits réels, nul ne le savait mieux que lui, mais l’idée de complot qui la hantait n’avait pu, selon lui, prendre naissance et se développer que dans un cerveau malade. Le comte Féodore ne voulait point admettre que sa tactique de dissimulation fût, à elle seule, suffisante pour causer et justifier les divagations de sa sœur. Celles-ci n’étaient qu’un effet et un symptôme de la terrible maladie qui la consumait. Et il était convaincu que la scène qui avait eu lieu serait suivie d’autres semblables, sinon plus effrayantes.

Strélitzky, cependant, se ressaisissait peu à peu. La nécessité d’agir – et sans retard – s’imposait à lui. À quoi bon s’exagérer les choses ? se laisser impressionner par des complications problématiques, alors qu’il était encore en son pouvoir de parer aux difficultés présentes ? En somme, pour calmer Natalie, que fallait-il ? Uniquement qu’elle se crût à l’abri des coups de ses ennemis présumés. Tenter de lui persuader qu’elle se trompait sur leur compte, qu’elle n’avait rien à craindre d’eux, Strélitzky n’y songeait même pas.

Pour la rassurer, il ne voyait pas d’autre moyen que d’éloigner ceux qu’elle soupçonnait : Sacha et le docteur Schwarzmann.

L’éloignement de Sacha, le comte Féodore l’avait déjà décidé. Les terreurs de Natalie allaient lui fournir le prétexte qui lui manquait encore pour passer à l’exécution.

Restait Schwarzmann. Lui-même s’était déjà aperçu que Natalie l’avait pris en grippe. Dès lors, il ne serait pas difficile de lui faire comprendre que, dans ces conditions, son départ s’imposait. Certes, il n’est point agréable de se voir récompenser de la sorte de son dévouement ; mais un médecin ne saurait s’offenser des caprices d’une malade. Du reste, le comte envisageait certaine combinaison qui, jointe à ses libéralités, contribuerait à panser la blessure faite à l’amour-propre du praticien par l’ingratitude de Natalie.

Lors de son séjour à Aloupka, la baronne Tchernadieff s’était plainte, à maintes reprises, du gros Allemand à lunettes, le médecin qu’elle traînait à sa suite et auquel elle reprochait de manquer d’éducation. Strélitzky ne doutait pas qu’elle serait enchantée de se débarrasser de lui, en l’échangeant contre Schwarzmann. À Goreneki, on s’accommoderait peut-être de la rusticité du Teuton ; et, s’il déplaisait par trop, on verrait à lui donner un successeur. À tout hasard, en attendant la réponse des intéressés, à commencer par celle de la baronne – à laquelle il allait, sans retard, proposer la chose – le comte Féodore était décidé à garder Schwarzmann caché dans les alentours du château, afin de ne point se trouver pris au dépourvu, si quelque subite aggravation se produisait dans l’état de sa sœur.

Ayant ainsi arrêté ses plans, Strélitzky s’installa à son bureau pour écrire à la baronne. Il avait à peine commencé sa lettre qu’on frappait à sa porte. C’était Ocipe qui venait demander son agrément pour une petite illumination, par quoi il se proposait, disait-il, de fêter, le soir même, l’anniversaire d’un membre de la famille impériale. Strélitzky connaissait trop le jumeau pour être sa dupe. Il soupçonna immédiatement qu’il se cachait là-dessous quelque affront à l’adresse de sa femme. Mais, mal disposé comme il l’était à l’égard d’Olga, il n’était point fâché de la voir en butte aux vexations de ceux-là mêmes qu’elle aurait voulu faire bâtonner. Aussi, ne se fit-il nullement prier pour accorder l’autorisation demandée. Il ne fit qu’une restriction : on se contenterait de lampions. Il ne serait pas tiré de feux d’artifice, le crépitement des fusées pouvant troubler le sommeil de Natalie.

Ramenée à Olga par cet incident, la pensée de Strélitzky s’y attarda, après qu’Ocipe se fût retiré. Sa colère contre elle était tombée, mais sa rancune persistait, d’autant plus profonde, d’autant plus tenace que jamais auparavant le soupçon ne l’avait même effleuré qu’il pût avoir à redouter quoi que ce soit de cette créature qu’il jugeait si nulle. Le coup rude qu’elle lui avait porté – fût-ce par étourderie – en excitant Natalie contre Sacha et en le désignant lui-même à la méfiance de sa sœur, il ne pouvait le lui pardonner. Et la certitude qu’elle recommencerait, qu’elle était prête à provoquer les pires catastrophes, parce qu’absolument inconsciente de la portée de ses actes et de ses paroles, achevait de la lui rendre odieuse. Déjà las d’elle, Strélitzky aurait pu cependant s’accommoder de sa présence sous son toit, à condition qu’elle s’y montrât inoffensive. Du moment qu’elle s’y révélait dangereuse, il en avait assez. Maintenant, son parti était pris : il se séparerait d’Olga Wassilievna. Par quels moyens il réussirait à faire annuler son mariage, c’est ce qu’il ne savait pas encore et qu’il examinerait à loisir. Selon son habitude, il était résolu à agir dans le mystère, à ne faire connaître sa décision qu’à l’heure qui lui conviendrait, celle où toutes les difficultés qu’il prévoyait seraient aplanies. Alors, Olga Wassilievna sortirait définitivement de sa vie. En attendant, il comptait la garder auprès de lui, sans lui laisser soupçonner ce qu’il préméditait.

Tandis qu’il se livrait à ces réflexions, il semblait au comte Féodore que, déjà, la situation s’éclaircissait. Olga sortie de son existence, Sacha y entrerait. Et Sacha, évoquée, faisait passer à l’arrière-plan la tragique figure de Natalie. Quelle douceur de laisser sa pensée reposer sur Sacha ! Comme, en ce moment, il aurait eu besoin de sa tendresse, à cette enfant, qui l’eût compris, il en était certain, qui eût compati à sa peine sans le questionner, sans l’importuner d’intempestives démonstrations ! Tout l’élan de son être le portait vers elle. Comment avait-il pu songer à amener une autre femme à son foyer ? Quelle autre, hormis elle, pourrait jamais tenir dans sa famille ? Un douloureux passé ne l’avait-il pas comme façonnée à ce destin ?

Il se complut à s’imaginer triomphant dans son amour. Hélas ! tout, pour l’heure, le séparait d’elle. N’allait-elle pas quitter le château ? Et pour y rentrer quand ? À penser que demain elle ne serait plus là, Strélitzky se sentait pris d’une irrésistible envie d’aller auprès d’elle, de s’emplir les yeux de son image, pendant qu’il le pouvait encore. N’avait-il pas le meilleur des prétextes : lui annoncer lui-même les dispositions prises à son endroit ?

Le comte Féodore s’était levé. Sur son bureau, la lettre destinée à la baronne Tchernadieff attendait son bon plaisir. Le courrier qui l’emporterait ne quitterait Goreneki que le jour suivant. Ainsi, rien ne pressait de l’achever. Strélitzky voulut la serrer dans un tiroir. Une autre lettre, cachetée celle-là, qui s’y trouvait déjà, attira son attention. Elle portait l’adresse d’Olga, écrite de la main bien connue de Mme Yermoloff. Strélitzky se souvint qu’on la lui avait remise, la veille, en même temps que celle de Wassili Wassiliévitch et qu’il l’avait glissée là, résolu à ne la délivrer à sa femme qu’au retour de sa course du lendemain. Il avait remarqué que les lettres de Rosa Ivanovna mettaient invariablement la petite comtesse de la plus méchante humeur et il n’avait pas voulu quitter le château en laissant derrière lui ce ferment de discorde. La précaution s’était révélée inefficace. Olga n’avait pas eu besoin des excitations de sa mère pour chercher noise à tout le monde, pour exposer Sacha aux plus grands dangers et pour porter le dernier coup à la raison chancelante de Natalie…

Strélitzky prit la lettre de Mme Yermoloff et sortit pour la remettre lui-même à Olga, avant de se rendre chez Sacha.

CHAPITRE CINQUANTE-DEUXIÈME

OLGA APPELLE SA MÈRE AU SECOURS

La chambre de la comtesse Olga Wassilievna était encombrée de robes et d’effets de tous genres que Denise s’occupait à caser dans des malles, tandis que sa maîtresse arpentait rageusement le petit espace demeuré libre au milieu de la pièce.

Absorbée dans ses pensées, Olga n’entendit point s’approcher son mari. Elle le vit tout à coup devant elle, sa lettre à la main.

Depuis son expulsion de chez Natalie, la jeune femme s’était ressaisie. Elle s’en voulait à mort d’avoir eu peur de Strélitzky et surtout d’avoir montré cette peur.

« Il va sûrement s’imaginer qu’il pourra dorénavant me pétrir entre ses gros doigts comme sa sœur et ses ignobles frères, se disait-elle avec colère, mais je saurai bien lui montrer que je ne suis pas faite de la même pâte qu’eux ! »

Nonobstant ces fanfaronnades, si le comte Féodore eût paru devant elle le visage irrité et le regard menaçant comme la fois précédente, elle eût certainement filé doux avec lui, car Olga, assez craintive au fond, était éminemment souple. Mais le comte, en cet instant, avait son air presque indolent de tous les jours. Elle devinait qu’elle n’avait rien à redouter de lui. Et elle était dévorée du besoin de lui prouver qu’elle n’en avait pas peur le moins du monde. Aussi fut-ce sur le ton de la dernière arrogance qu’elle lui cria :

— Que venez-vous faire ici, vous ? Sortez ! Allez-vous en ! Vous n’êtes plus mon mari ! Je ne suis plus votre femme ! Demain, je quitte votre masure et je retourne chez mes parents. Denise et moi, nous partons.

— Je veillerai à ce que vos ordres soient accomplis en ce qui concerne votre chambrière ! répondit-il avec un grand calme. Mais, quant à vous, mon ange, je vous l’ai dit, je vous aime trop pour vous laisser partir.

— Je partirai malgré vous ! cria Olga.

Il eut un sourire à la fois moqueur et suffisant qui porta à son comble l’exaspération de la petite comtesse. « Partir malgré moi ! Ma pauvre enfant ! Essaie donc un peu ! » semblait-il dire.

— Allez-vous en ! cria-t-elle, hors d’elle de se sentir à sa merci. Sortez d’ici !

Si elle l’eût osé, elle se fût précipitée sur lui pour le pousser dehors ou, du moins, s’y acharner à coups de pieds, de poings et de genoux. Mais elle n’osa pas. Qu’elle était loin du temps où, jeune fille, à Aloupka, elle lui avait jeté des pierres !

— Voici une lettre de votre mère, dit tranquillement Strélitzky.

Posant la lettre de Rosa Ivanovna sur une malle, il se retira enfin.

Olga s’empara de la missive et la lut avidement :

« Je t’ai bien fait attendre cette lettre, ma pauvre Olga – écrivait Mme Yermoloff – et je suis sûre que tu en es déjà à te demander si je suis malade. Non, ce n’est pas la maladie qui m’a empêchée de prendre la plume, mais des ennuis continuels avec ton père. C’est triste d’avoir à se plaindre d’un père à sa propre fille, mais il faut bien dire ce qui est. Quand tu sauras que, depuis ma dernière lettre, il n’a pas cessé de se saouler, tu te représenteras un peu ce que la vie a dû être gaie pour ta pauvre mère ! Ah ! que je me fais de reproches de l’avoir épousé ! Quand je pense que, si je l’avais voulu, je serais maintenant la femme d’un marchand riche, considéré et sobre ! au contraire de monsieur ton père dont il faut encore être extrêmement satisfaite quand il peut se tenir sur ses jambes… Ah ! fallait-il être sotte pour avoir choisi justement celui-là ! Mais j’étais jeune, sans expérience – comme toi avec ton Strélitzky… En es-tu contente, au moins, de ton Strélitzky ? Te rend-il heureuse ? Et sa smalah ? Ont-ils pour toi des égards et des prévenances ? Je te conseille d’être exigeante. On ne l’est jamais assez. Qu’ils apprennent qu’ils ont affaire à quelqu’un qui a bec et ongles. Et, si tu n’en es pas contente, n’imite pas ma bêtise et ne t’éternise pas à vouloir les supporter, malgré tout.

» Tous les jours, je me mords les doigts de ne pas avoir quitté ton père, il y a quinze ou même dix ans. J’étais encore assez jeune alors pour refaire ma vie, tandis que maintenant, à mon âge, on hésite à tout recommencer. Et, pourtant, quand j’y réfléchis, je me dis souvent que ce serait encore le meilleur parti à prendre.

» Dis-moi, à quand avez-vous fixé votre départ pour Nice ? Ton père me demandait, hier, dans un de ces moments – de plus en plus rares ! – de lucidité, si je n’aurais pas du plaisir à aller t’embrasser à Goreneki, que nous pourrions peut-être y aller passer les fêtes de fin d’année.

» — D’abord, ai-je dit, ne vous imaginez pas qu’Olga sera encore à Goreneki à Noël. Elle sera à Nice.

» — Oh ! Strélitzky n’est pas encore à Nice ! m’a répondu Wassili Wassiliévitch.

» Cela m’a donné à réfléchir. Ton père est sans doute dans le secret des projets de ton mari, et l’air et le ton qu’il avait en me parlant de la sorte m’ont fait penser qu’il n’y croyait guère, à votre départ pour Nice. Strélitzky lui a probablement dit qu’il ne tient pas à quitter Goreneki, et ton père s’imagine que tu vas lui sacrifier tes goûts de voyage. Ma foi, tu serais bien sotte. Lui qui a couru toute l’Europe, qui s’est amusé partout – et comment ! – s’il éprouve maintenant le besoin de se reposer, ce n’est pas une raison pour qu’il t’impose une vie d’anachorète, à toi, qui es jeune et qui n’as encore joui de rien. Il ne t’a pas épousée pour t’enterrer, je suppose. S’il essaie de te gagner à ses idées, je te conseille de montrer de la fermeté. Si tu lui cèdes une fois, tu seras obligée de le faire toujours.

» J’ai reçu l’autre jour une lettre de Nelly. Elle me dit que son frère Pierre est tombé gravement malade, en arrivant à Pétersbourg. On est même très inquiet à son sujet. Nelly m’écrit que la vie est loin d’être gaie pour elle, en ce moment. Le vieux Rumine s’est installé chez elle en l’absence de sa fille Nadia, qui se trouve à Nice avec son frère Alexis, et tu sais comme il est détestable, ce vieux ! Il paraît qu’il commence régulièrement sa journée par une bataille avec son valet de chambre, auquel il enjoint de le tirer du lit à cinq heures du matin, et qu’il rosse à peine debout pour le remercier de s’être acquitté de ses ordres ! Quel vieux fou ! Son valet de chambre est bien nigaud. Ce n’est pas moi qui m’exposerais à ses coups ! Je l’arroserais d’eau glacée et je me sauverais avant qu’il ait le temps de se mettre sur pied. Nelly m’écrit qu’elle se réjouit de lui voir les talons : elle ne sait comment le contenter. Il crie toujours, quoi qu’on fasse. Quand on prend pour lui une initiative quelconque, il crie que, sans doute, on le croit déjà gâteux. Quand on s’abstient, il crie qu’on le néglige. Quel pénible vieux !

» Je suis bien en souci pour Pierre Nicolaïévitch. Le pauvre garçon ! C’est une fièvre cérébrale qu’il a et l’on ne peut dire encore s’il s’en tirera. Mon Dieu ! que ce serait affreux s’il mourait ! surtout pour Sacha… À propos, que devient-elle, la pauvre petite martyre ? Sois bonne pour elle, Olga, Dieu t’en récompensera.

» J’ai fait dernièrement la connaissance d’un homme charmant, d’un marquis Anglais, lord Townshend. Tu ne te fais pas idée du plaisir que j’ai à me trouver avec lui. C’est l’homme le plus amusant, le plus intéressant qui soit. Il est convaincu que nous avons vécu et que nous revivrons sous des formes terrestres différentes ; et il explique les particularités de nos caractères par l’activité que nous avons eue au cours de nos existences antérieures. Ainsi, il est persuadé que mon aptitude à commander provient de ce que, avant de naître femme, j’ai dû être un homme et un chef, j’ai dû exercer un haut commandement. Ton père, c’est la première fois qu’il est incarné en homme, de là cette absence de virilité qui le caractérise. Chaque jour, nous faisons des découvertes surprenantes sur les antécédents de nos connaissances. Je donnerais tout au monde pour que lord Townshend voie ton mari. Il saurait dire, immédiatement, ce qu’il a été avant d’être ce qu’il est et ces révélations pourraient t’être, à l’occasion, d’une grande utilité.

» Voilà tout pour aujourd’hui. Écris-moi longuement, ma chère petite. Que je voudrais t’avoir encore ici comme autrefois ! Va, je t’aime bien et je te voudrais heureuse. Aussi, cela me fend le cœur de te savoir chez ces Strélitzky. Enfin ! Dieu merci ! tu n’es pas cousue à eux et, s’ils te font trop de misères, tu sais que tu seras toujours la bienvenue ici. »

Olga fondit en larmes, en achevant cette lettre. Son imagination lui représentait le tendre accueil qu’elle recevrait à Aloupka, et on la retenait de force à Goreneki ! Car elle ne se faisait pas d’illusions : aussi longtemps que Strélitzky s’opposerait à son départ, l’équipage nécessaire pour le voyage lui serait impitoyablement refusé.

Comme, toute éplorée, elle relevait la tête, son attention fut attirée par d’insolites lueurs éclairant sa chambre. Aux fenêtres du château, des guirlandes de lampions se balançaient mollement. L’illumination ! C’était l’illumination destinée à célébrer sa disgrâce et que Denise lui avait annoncée…

— Maudits jumeaux ! Ils me le payeront ! cria Olga, en faisant le poing aux lampions.

Elle courut à perdre haleine jusqu’à l’appartement de ses beaux-frères, décidée, puisqu’elle ne pouvait les faire bâtonner par Féodore, de se faire justice elle-même et de les accommoder à sa façon à coups d’ongles, de poings et de pieds ! Mais ils avaient eu la précaution de tirer le verrou de leur antichambre, et elle les entendit qui s’esclaffaient, à l’intérieur, de ses vains efforts pour en ouvrir la porte.

— Ils ne riront pas longtemps, les monstres ! pensa-t-elle.

Et, toujours courant, elle alla prendre chez elle un broc plein d’eau, dont elle arrosa copieusement les lampions. Tout rentra dans l’obscurité.

Satisfaite de son œuvre, Olga rentra chez elle et sonna Denise dont l’absence prolongée commençait à lui paraître suspecte. Ce fut une autre femme qui parut :

— Va me chercher Denise ! commanda-t-elle.

Comme la femme ne bougeait pas :

— C’est Denise que je veux ! insista-t-elle.

— L’intendant m’a ordonné de remplir auprès de madame la comtesse le service de Denise, repartit timidement la nouvelle venue.

— Le service de Denise ? répéta Olga.

Elle devinait qu’un nouveau coup allait la frapper.

— Va me chercher cet animal d’intendant ! commanda-t-elle impérieusement.

La femme s’éloigna en courant et revint, peu après, suivie de l’intendant.

— Où est Denise, ma femme de chambre ? questionna Olga avec hauteur.

— M. le comte l’a mise à la porte, répondit l’intendant, sans paraître le moins du monde impressionné par les grands airs d’Olga.

Olga fut suffoquée :

— À la porte, Denise ? Quand ?… Et où est-elle allée ?

— Je ne saurais dire à Votre Excellence. M. le comte a donné ses ordres directement à l’homme qui l’a emmenée. À moi, M. le comte a donné l’ordre de choisir pour madame la comtesse quelqu’un qui pût remplacer Denise auprès d’elle, et comme Machka est fort habile de ses doigts…

— Je ne veux point de Machka ! C’est Denise qu’il me faut ! cria Olga. Et si tu ne me la procures pas tout de suite, malheur à toi !

Et comme l’homme, impassible, ne bougeait pas :

— As-tu compris ? Je t’ordonne d’aller à la recherche de ma Denise et de me la ramener tout de suite.

L’intendant disparut et ne revint pas. Olga l’attendit cinq minutes. Après quoi, à bout de patience, elle chercha son mari pour se plaindre. Mais le comte Féodore s’était enfermé chez lui et avait défendu qu’on le dérangeât.

Ne sachant sur qui déverser sa colère et n’ayant personne à qui s’épancher, Olga écrivit à sa mère, tout d’une traite et rageusement, une longue lettre, où elle lui narrait par le menu les événements de la journée, en ayant soin de s’y donner le rôle d’une victime. Elle termina en appelant à son secours Mme Yermoloff, car elle avait, disait-elle, tout à redouter de la brutalité des Strélitzky, qui la retenaient contre son gré à Goreneki.

CHAPITRE CINQUANTE-TROISIÈME

LE COMTE FÉODORE AUPRÈS DE SACHA

Cependant le comte Féodore s’était rendu chez Sacha. Lorsqu’il entra chez elle, il la vit debout à côté de la vieille Marfa dans l’embrasure de la fenêtre. C’était l’instant où l’illumination des jumeaux venait de faire place aux ténèbres et elles se demandaient, sans doute, la cause de cette insolite extinction.

Strélitzky s’attarda sur le seuil. Son regard enveloppait la forme gracieuse de Sacha, comme s’il eût voulu imprimer cette vision dans son souvenir.

Au bruit de la porte, les deux femmes s’étaient retournées. Sacha, qui avait tressailli en reconnaissant Féodore, restait maintenant immobile et les yeux baissés, dans cette pose bien connue de Strélitzky et qu’il qualifiait intérieurement d’« inertie rétive ». Quant à Marfa, elle s’était portée avec empressement au-devant du comte. Voyant son regard fixé sur Sacha, elle s’apprêtait à sortir, à le laisser seul avec elle ; mais il avait surpris le geste, aussitôt réprimé, qu’avait fait Sacha de se cramponner à la robe de la vieille femme pour la retenir.

— Reste, Marfa, dit-il, étouffant un soupir involontaire. Tu n’es pas de trop, ici.

Et, s’adressant à Sacha dont il ne pouvait détacher ses yeux :

— Natalie va très mal, dit-il. Nous allons passer des jours pénibles. Il vaut mieux pour toi, Sacha, que tu ne sois pas ici, pendant ces temps troublés.

Les yeux de Sacha restaient obstinément fixés à terre. Mais il semblait à Strélitzky qu’il lisait en elle comme à livre ouvert. Lorsqu’il avait dit : « Natalie va très mal ! » elle avait eu une crispation du visage qui lui fit penser immédiatement : « Elle est jalouse de ma tendresse pour Natalie. » Et c’était à dessein, sachant qu’elle y serait sensible comme à une caresse, qu’il avait prononcé ces trois mots : pour toi, Sacha.

— Demain, continua-t-il, on te conduira au couvent. (Le visage de Sacha s’altéra.) J’ai donné mes ordres à la supérieure. Je veux que tu y sois traitée avec bonté. Je viendrai voir, du reste, comment tu t’y trouveras et, si quelque chose laisse à désirer, tu me le diras… As-tu quelque demande à me faire ? questionna-t-il avec bienveillance, comme elle se taisait toujours.

La poitrine de Sacha se soulevait. Comme il la trouvait adorable dans son émoi ! Visiblement, elle avait une faveur à obtenir. L’ennemi était tout-puissant. Allait-elle l’implorer ?

Elle remua les lèvres, mais les mots s’étranglaient dans sa gorge. Il entendit « Marfa » et devina qu’elle s’informait si Marfa l’accompagnerait.

— Mais oui. Pourquoi pas ? si tu y tiens, dit-il, tout heureux de ce désir – le premier qu’elle formulait, au prix d’une victoire sur elle-même – et qu’il pouvait satisfaire.

— Tu n’as rien d’autre à me demander ? questionna-t-il encore, se rapprochant.

Il ne pouvait se décider à la quitter sans avoir rencontré son regard. Une envie le prenait de saisir entre ses mains cette tête si chère, de regarder longuement dans ses yeux, de leur faire avouer son secret.

Comme si elle eût deviné sa volonté muette et qu’elle n’y pût résister, Sacha leva la tête. Lentement, timidement, son regard alla à lui, qui le guettait, qui le happa… Ce fut comme une prise de possession. Dès l’instant où elle sentit plonger dans les siens les yeux de Féodore, il sembla à Sacha qu’elle ne s’appartenait plus. Éperdue, incapable de détourner ou d’abaisser les yeux, elle restait là, sans forces contre cet impérieux regard d’homme qui osait entrer en elle, inquisiteur et brutal, y descendre en conquérant, s’y installer en dominateur…

Combien de temps dura ce regard ? Elle n’eût su le dire. La notion du temps était abolie pour elle.

Strélitzky, cependant, s’était ressaisi. Dans les larges yeux de Sacha – tels qu’il venait de les voir, levés sur lui, pleins d’une inoubliable expression de pudeur alarmée, de détresse et de supplication – il avait lu tout ce qu’il souhaitait.

— Eh bien ! faites vos préparatifs ! dit-il à Marfa, en passant devant elle.

Et il sortit, troublé, et laissant Sacha plus troublée encore.

QUATRIÈME PARTIE

CHAPITRE CINQUANTE-QUATRIÈME

L’EMPEREUR EST MORT, VIVE L’EMPEREUR !

Le 19 novembre de l’année 1825, la Russie perdait son souverain.

Alexandre Pavlovitch mourut à Taranrog[4]. Comme il n’avait pas d’héritier direct, la couronne aurait dû revenir à l’aîné de ses frères, le grand-duc Constantin. Mais, trois ans auparavant, ce dernier avait fait savoir à l’empereur Alexandre son intention de renoncer à ses droits au trône. Dans son testament, Alexandre, faisant état de cette renonciation, avait formellement désigné pour son héritier son second frère, le grand-duc Nicolas. Par malheur, au lieu de rendre public le désistement de Constantin, il avait exigé qu’il restât secret. Lui-même avait entouré du plus profond mystère le contenu de son testament, de sorte que – à l’exception de Son Éminence Philarète, archevêque de Tver et du prince Galitzine, chancelier de l’Empire, qui, tous deux, avaient aidé à sa rédaction – personne ne s’attendait à voir Constantin exclu de la succession à l’avantage de son frère puîné Nicolas.

Alexandre croyait avoir pris toutes les précautions pour que le trône ne pût rester vacant, même momentanément. Par les soins du prince Galitzine, quatre copies avaient été faites de son testament. L’une avait été envoyée au Sénat, l’autre au Synode, la troisième au trésor de la cathédrale de l’Assomption à Moscou et la quatrième au Conseil de l’Empire. Sur chacune des quatre enveloppes, cachetées à ses armes, Alexandre avait écrit de sa propre main : « À garder jusqu’à ce que j’en ordonne autrement. Mais, dans le cas où je viendrais à mourir, ouvrir ce paquet en séance extraordinaire, avant de procéder à tout autre acte. »

Le grand-duc Constantin se trouvait à Varsovie, lorsque, le vingt-cinq novembre, la nouvelle lui parvint de la mort de l’empereur. Plus que jamais désireux de ne point régner – il craignait, dit-on, qu’on ne l’empoisonnât – et redoutant que le mystère dont on avait entouré sa renonciation ne le fît porter au trône malgré lui, il dépêcha sur-le-champ à Saint-Pétersbourg son frère cadet, le grand-duc Michel, avec une lettre au grand-duc Nicolas. Il lui mandait que, dès 1822, il s’était désisté en sa faveur du droit qu’il avait à la dignité souveraine et le saluait du titre de Majesté Impériale. Quelque diligence que mît le grand-duc Michel à franchir la distance de Varsovie à Saint-Pétersbourg, il arriva trop tard dans la capitale. Depuis trois jours, en effet, l’événement qu’il avait mission d’empêcher, était accompli : Constantin était proclamé empereur.

Voici ce qui s’était passé le 27 novembre à Saint-Pétersbourg. Sitôt instruits du décès de l’empereur, les hauts fonctionnaires et les ministres s’étaient réunis au Palais d’hiver, où le grand-duc Nicolas, après avoir lui-même prêté serment à son frère aîné Constantin comme à l’héritier légitime du trône, avait reçu en son nom leur serment. Cette formalité était à peine accomplie que le prince Galitzine informait Nicolas du contenu du testament d’Alexandre. Et dans l’après-midi du même jour, ce grand-duc apprenait que le Conseil de l’Empire, réuni en séance extraordinaire, s’apprêtait à le proclamer empereur, conformément aux instructions du souverain défunt.

Le grand-duc Nicolas avait une vue nette et rapide des choses et il était prompt à la décision. Il entrevit immédiatement la fausse position où le pouvait placer l’acceptation de la couronne, en un pareil moment. Alexandre le désignait, il est vrai, dans son testament, comme son successeur ; mais ce testament se basait sur la renonciation de Constantin. Et il ne paraissait pas à Nicolas que cette renonciation, faite trois ans auparavant et qui, alors, n’avait point été rendue publique, présentât le caractère d’un acte irrévocable. Rien ne prouvait que Constantin fût encore dans les mêmes dispositions qu’en 1822. Si, obéissant aux dernières volontés d’Alexandre, lui, Nicolas, acceptait le pouvoir, et que, de son côté, son frère aîné, revenant sur sa décision, le revendiquât en vertu de son droit de primogéniture, dans quelle pénible incertitude ce déplorable malentendu ne jetterait-il pas leurs sujets ? Nicolas ne voulut pas que, par sa faute, la Russie se trouvât un seul instant dans le doute sur la personne de son légitime souverain. Il jugea que, dans l’ignorance où l’on était des intentions actuelles de Constantin, il convenait de s’en tenir strictement à l’ordre de succession établi. Il s’en vint, en conséquence, déclarer au Conseil de l’Empire qu’il ne pouvait accepter une couronne qui revenait de plein droit à son frère aîné. Et, sur ses instances, le Sénat dirigeant se décida à publier un manifeste proclamant Constantin empereur sous le nom de Constantin Ier et ordonnant que, dans tout l’empire, serment fût prêté au nouveau souverain.

Telle était la situation lorsque le grand-duc Michel arriva à Pétersbourg, porteur de la lettre où Constantin déclarait persister dans son désistement. Remise à Nicolas le 1er décembre, cette lettre ne réussit point encore à vaincre les scrupules de ce prince. Il se refusa à la considérer comme l’expression définitive de la volonté de son aîné, attendu que ce dernier ignorait encore, en l’écrivant, le manifeste publié le 27 novembre par le Sénat. Comme il importait de savoir au plus tôt l’attitude qu’il comptait prendre relativement au serment qui lui avait été prêté dans tout l’empire, un courrier lui fut dépêché, le suppliant de faire connaître, dans le plus bref délai possible, ses intentions définitives.

Douze longs jours devaient encore s’écouler dans la plus énervante des incertitudes. La position de Nicolas devenait chaque jour plus fausse. Le trône était quasi vacant et personne ne pouvait dire qui, demain, serait empereur. Ce fut le douze décembre seulement qu’arriva la réponse de Constantin : il confirmait à son frère sa résolution inébranlable de lui céder ses droits. La situation ainsi dégagée de toute équivoque, Nicolas fit connaître qu’il était prêt à accepter la succession d’Alexandre. La cérémonie de son avènement fut fixée au surlendemain, 14 décembre.

Mais toutes ces tergiversations avaient fait le jeu du parti révolutionnaire. Depuis la mort d’Alexandre, les chefs de ce parti, au nombre desquels se trouvait Nicolas Wladimirovitch Rumine, se réunissaient presque en permanence pour discuter de la situation. Lorsqu’ils apprirent la réponse de Constantin, ils jugèrent que l’heure avait sonné de mettre à exécution leurs projets de transformation sociale. Jamais, en effet, occasion plus propice ne se retrouverait de s’assurer le concours de l’armée. Le 27 novembre, n’avait-elle pas, cette armée, juré obéissance et fidélité au grand-duc Constantin, comme à l’héritier légitime d’Alexandre Ier ? Et voilà qu’on s’apprêtait, le 14 décembre, à lui faire prêter serment au grand-duc Nicolas ! Quoi de plus facile que de lui persuader que ce dernier était un usurpateur ? que Constantin, loin de se désister de ses droits, les maintenait, au contraire, dans leur intégrité, et que les reconnaître dans la personne de son frère serait un crime de haute trahison ? Les officiers affiliés au parti révolutionnaire se faisaient fort, au moyen de cette supercherie, de provoquer une sédition militaire, à la faveur de laquelle le gouvernement serait renversé et remplacé par des institutions représentatives et même républicaines.

CHAPITRE CINQUANTE-CINQUIÈME

LES INQUIÉTUDES DE PIERRE

Dans l’après-midi du 13 décembre, Nelly Rumine et son frère Pierre Kamensky, qui relevait de maladie, étaient assis au coin du feu dans une petite chambre qui servait de bibliothèque au jeune ménage Rumine.

Pierre, très amaigri, très pâle, était en robe de chambre. Nelly portait le deuil de son jeune beau-frère Aliocha, qui venait de mourir à Nice. Tout en brodant, elle jetait à la dérobée des regards pleins d’une inquiétude craintive sur Pierre qui, penché sur le feu, le tisonnait distraitement.

— Ainsi, dit tout à coup ce dernier, Rosa Ivanovna ne t’a pas écrit depuis que nous sommes ici ?

Visiblement, Nelly hésitait à répondre.

— Non, dit-elle enfin d’une voix mal assurée.

— Et Zina, dans ses lettres, ne te parle jamais des Yermoloff ?

— Elle a tant d’autres chose à me dire !

— Tout cela est étrange… Les Yermoloff sont nos amis et Rosa Ivanovna a la plume alerte. Et veux-tu que je te dise, Nelly, ce qui me paraît encore plus étrange que leur silence ? C’est que tu ne te mettes pas en peine de demander des nouvelles d’Olga et de son mari, toi qui te montrais si curieuse de savoir comment ils s’entendraient.

En parlant de la sorte, Pierre s’était redressé et fixait sur sa sœur un regard plein d’une amère ironie.

— J’ai oublié mes ciseaux ! balbutia Nelly, qui s’était mise à fureter dans sa corbeille à ouvrage. Je vais les chercher. Je reviens à l’instant.

Elle sortit et ne revint pas.

« Comme toujours, dès que je risque une question, elle prend la fuite, pensa Pierre. Il est de toute évidence qu’elle ment quand elle affirme ne rien savoir ni des Yermoloff, ni des Strélitzky. Mais pourquoi me tromper ? Quel intérêt peut-elle avoir à me cacher quelque chose ? »

Sa pensée allait à Sacha. Il songea à l’événement formidable qui, en bouleversant la Russie, devait apporter la liberté à son amie. Cette révolution qui, tout d’abord, l’avait épouvanté, il l’appelait maintenant de tous ses vœux. À Aloupka, Rumine lui avait dit que la date en était fixée au printemps. Et l’on était en décembre ! S’il avait eu des nouvelles de Sacha, l’attente aurait paru moins cruelle à Pierre. Mais, depuis qu’il avait quitté Aloupka, il n’avait plus entendu parler de son amie. La sœur de Nicolas Rumine, Nadia, qui s’était rendue à Nice avec son jeune frère malade ne lui avait pas écrit, comme elle le lui avait promis. Ce silence de Nadia restait pour Pierre une inquiétante énigme. L’idée ne lui venait pas que les Strélitzky n’étaient pas à Nice et que Nadia s’abstenait de lui écrire simplement parce qu’elle n’avait rien à lui dire de Sacha. Et l’étrange attitude de Nelly, qui se dérobait à toutes les questions, redoublait encore son inquiétude. Il se demandait avec une angoisse sans cesse grandissante s’il ne s’était point passé chez les Strélitzky des choses dont, par pitié pour lui, personne n’osait l’instruire. Cette incertitude lui eût été insupportable si l’arrivée imminente de Nadia à Pétersbourg ne lui en eût fait entrevoir le terme. Nadia devait, en effet, se rendre directement de Nice à Pétersbourg, pour y rejoindre son père qui, en son absence, s’était installé chez Nicolas.

La tête dans les mains, les coudes aux genoux, Pierre se laissait aller à rêver. Il lui semblait voir Sacha, telle qu’elle lui était apparue en ce jour où il l’avait guettée à sa sortie de chez les Yermoloff, pour lui annoncer son départ. Les moindres détails de ce qui s’était passé entre eux lui revenaient à la mémoire. Il l’avait emmenée dans le parc Rastovzoff. Ils s’étaient assis côte à côte sur un tronc d’arbre et Sacha lui avait noué autour du cou ses petits bras en le suppliant de la prendre avec lui à Saint-Pétersbourg. Pierre revoyait, levés sur les siens, les yeux de Sacha et un attendrissement le prenait à se rappeler quel amour confiant il avait lu dans leur regard.

Le sentiment que Pierre éprouvait pour Sacha était des plus singuliers. Ce n’était point de l’amour. Il ne la désirait pas en sa chair. Mais il la sentait sienne par l’ascendant qu’il avait pris sur elle et il éprouvait à exercer cette domination qui flattait ses instincts despotiques, une satisfaction orgueilleuse. Dans l’aveugle confiance qu’elle avait en lui, Sacha lui découvrait son âme entièrement, sans nul souci de paraître ce qu’elle n’était pas. Les insuffisances de son caractère, les lacunes de son intelligence, sa naïveté – cette naïveté qui lui faisait dire ou faire tant de choses qui se retournaient contre elle – tout ce qui si souvent en elle l’avait choqué, contribuait, à distance, à la lui rendre infiniment chère. Il trouvait charmante cette âme dépourvue d’artifices. Et où aurait-il trouvé un cœur qui égalât celui de Sacha ? Peu à peu, à force de se sentir son maître, il en était arrivé à la considérer comme sa propriété. Rien ne la concernait qui le laissât indifférent. Il veillait sur elle avec une sollicitude jalouse, et l’aversion irraisonnée que lui inspiraient les Strélitzky n’avait peut-être pas d’autre cause que le déplaisir qu’il ressentait à leur savoir sur elle une légitime autorité. Aussi, la révélation subite de la condition servile de Sacha – qui la mettait à tout jamais à leur merci – avait-elle produit dans tout son être un bouleversement qui faisait réellement de lui, comme il l’avait déclaré à Rumine, un homme nouveau.

Si Pierre avait toujours eu le souci de son être moral, s’il considérait comme son devoir le plus impérieux de travailler à son propre perfectionnement, il s’était jusqu’alors montré assez indifférent au sort de l’humanité, en tant du moins qu’on prétend le faire dépendre des lois et des institutions. Pour lui, la régénération de la société devait avoir son point de départ dans la régénération de l’individu. Que des êtres isolés pussent être malheureux du fait de certains méchants, il pouvait le comprendre et il n’avait que trop montré qu’il considérait de son devoir de partir en guerre contre ces méchants. Mais que la société tout entière se fît leur complice, c’est ce qu’il n’avait encore jamais envisagé. Pour la première fois, le cas de Sacha l’obligeait à y réfléchir.

Pour un homme du caractère de Pierre, comment garder son sang-froid devant cette monstruosité : la loi donnant aux Strélitzky tout pouvoir sur Sacha ?

Certes, si la maladie ne l’en eût empêché, Pierre, dès son arrivée à Saint-Pétersbourg, se serait jeté corps et âme dans le parti révolutionnaire. Mais les circonstances ne s’y étaient point prêtées. Non seulement il n’avait pu être présenté aux amis de Nicolas Wladimirovitch, ni participer à leurs réunions, mais son état de faiblesse avait encore rendu impossible tout entretien sérieux entre Rumine et lui, de sorte qu’il s’était peu à peu habitué à considérer la révolution comme un événement qui devait s’accomplir sans qu’il eût à y prendre une part active. L’ignorance où son beau-frère l’avait laissé de tout ce qui la concernait était telle qu’il n’avait pas le moindre soupçon de ce qui se préparait pour le lendemain. Mais l’heure choisie par Rumine pour l’en instruire allait sonner.

Pierre fut brusquement tiré de sa rêverie par l’entrée de Nicolas Wladimirovitch :

— Viens-tu faire un tour avec moi, Pierre ? J’ai des nouvelles importantes à t’apprendre.

Le visage de Nicolas Wladimirovitch était plus impassible que jamais. Mais ses yeux brillaient d’un feu sombre qui démentait ce calme apparent. En toute autre occasion, Pierre n’eût pas manqué d’être frappé de l’étrangeté de ce regard. Mais, en cette minute, le jeune Kamensky était préoccupé uniquement de la sorte de nouvelles que son beau-frère pouvait avoir à lui annoncer. Le cœur battant, il s’était levé. Il était certain qu’on allait enfin lui parler de Sacha. Dieu ! qu’allait-il entendre ? Une angoisse inexprimable s’était emparée de lui. Il avait comme le pressentiment d’un malheur, de quelque chose d’effrayant et d’irréparable qui s’était passé et dont Sacha était la victime. Sournoise, atroce, cette pensée se glissait en lui, s’imposait à son imagination, l’affolait : qu’elle était perdue pour lui à tout jamais…

CHAPITRE CINQUANTE-SIXIÈME

DANS LE REPAIRE D’UN CONSPIRATEUR

Les deux beaux-frères gagnèrent en silence les terrains presque déserts qui avoisinent la ville. Là, à l’extrême surprise de Pierre, Nicolas le fit entrer dans une maison de chétive apparence, dont il verrouilla la porte avec le plus grand soin, dès qu’ils y eurent pénétré.

— Tu es ici chez moi ! lui dit-il, en l’introduisant dans une pièce sommairement meublée d’une table à écrire, d’un divan et de quelques chaises. Si je t’ai proposé cette sortie, c’est que je tenais à te faire connaître ce pied-à-terre. J’en ai, en ville, deux ou trois, que je loue sous des noms différents et où je reçois mes amis. Mais c’est ici seulement que je serre mes papiers. C’est ici mon repaire de conspirateur… Il n’y faut pas chercher du confort, ajouta-t-il, en invitant du geste Pierre à prendre place sur le divan. Mais, du moins, peut-on s’y entretenir sans crainte d’être épiés ou interrompus, ce qui a bien son avantage lorsqu’il s’agit de choses aussi graves que celles dont j’ai à te parler aujourd’hui.

Là-dessus, il lui annonça la grande nouvelle : le lendemain, on devait célébrer l’avènement au trône du grand-duc Nicolas Pavlovitch. Ce serait le soulèvement des troupes, car l’armée se refuserait à lui prêter serment. La révolution avait toutes les chances de réussir et elle allait éclater.

— Tu le vois, Pierre, dit-il, ce n’est plus une question de mois, ni même de semaines ; c’est une question de jours, pour ne pas dire d’heures. Si la chance continue à nous sourire, demain le peuple russe sera un peuple libre. Eh bien, tu ne dis rien ? Et, à ton air, on te croirait plutôt contrarié…

— Contrarié, non ! mais déçu. Je m’imaginais que tu allais me donner des nouvelles de Sacha…

— Les nouvelles que je t’apporte ne l’intéressent-elles pas ? N’est-ce pas pour elle et pour les opprimés, comme elle, que nous travaillons ?

— Hélas ! Nicolas, je tremble que cette révolution ne vienne trop tard pour Sacha. J’ai comme le pressentiment qu’un malheur lui est arrivé.

Nicolas fit un geste, comme pour chasser ces sombres pensées.

— Que voilà bien une idée de malade ! dit-il. Si tel était le cas, crois-tu que nous n’en aurions pas été immédiatement informés par nos amis d’Aloupka ?

— Nos amis font le silence autour d’elle depuis que nous sommes ici. Rosa Ivanovna n’a pas donné signe de vie, non plus qu’Olga. Et ta sœur Nadia, qui a dû rencontrer les Strélitzky à Nice et qui m’avait promis de me donner des nouvelles de Sacha, ne m’a pas écrit une seule fois.

— Nadia ne t’a pas écrit, parce qu’elle n’en avait pas le temps. Accaparée comme elle l’était par Aliocha, comment aurait-elle trouvé encore le loisir de s’occuper des Strélitzky ?

— Elle trouvait bien le temps d’écrire à Nelly.

— Oui, de courts billets, parce qu’il fallait bien nous tenir au courant des progrès de la maladie d’Aliocha. Du reste, tu vas pouvoir l’interroger tout à ton aise puisqu’elle va venir. Jusque-là, chasse ces sombres pensées et fais-moi la grâce, aujourd’hui, de m’accorder toute ton attention. La journée de demain va être décisive. Quoique toutes les chances soient pour nous, il faut prévoir le cas où nous serions trahis par le destin. C’est un dénouement que j’ai souvent envisagé, tout improbable qu’il soit. Si nous devions être vaincus, Pierre, ma résolution est prise : je ne tomberais pas vivant entre les mains du vainqueur.

À l’ouïe de ces paroles inattendues, Pierre regarda son beau-frère avec effroi.

— Mais toi, personne ne se doute que tu es de cœur avec nous, et tu pourrais continuer à vivre sans être inquiété, poursuivit Nicolas.

— Et tu crois que, lâchement, je me déroberais…

Le rouge au front, Pierre s’était levé. Mille sentiments tumultueux et contradictoires l’agitaient, mais ce qui dominait en lui, en cet instant, c’était la fierté blessée. Dans les dernières paroles de Nicolas, il croyait voir un reproche, et un reproche qu’il jugeait mille fois mérité. Ne s’était-il pas tenu égoïstement à l’écart du danger ? N’avait-il pas escompté les fruits de la révolution sans rien tenter pour assurer son triomphe ? Sous l’aiguillon de la honte et dans un élan de généreuse témérité, il souhaitait maintenant de partager le sort des conjurés, quel qu’il fût, puisqu’il n’avait point su joindre à temps ses efforts aux leurs.

— Si tu meurs, je mourrai avec toi ! s’écria-t-il en serrant nerveusement la main de Rumine.

Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que le souvenir de Sacha lui revint. Il parlait de mourir et Sacha était esclave ! Et un danger la menaçait, il en était certain… Sans lui, que deviendrait-elle ? Ne devait-il pas vivre pour la sauver ou la venger ? Un vertige le prit. Il pâlit affreusement, et, comme une masse inerte, il s’affaissa lourdement sur le sofa.

Rumine poursuivit :

— Si la révolution échoue, ce qui est peu probable, il te restera, mon cher, à compter sur toi seul pour délivrer Sacha. Voilà tout. Quant à mourir avec moi, c’est une généreuse intention et je te remercie d’en avoir eu la pensée ; mais à quoi bon un sacrifice inutile ? Ta mort ne me servirait à rien. Au contraire, si tu me survis, tu peux me rendre un grand service.

— Ah ! tout ce que je pourrai faire, je le jure ! s’écria Pierre.

— Parfait. Eh bien ! tâche de m’écouter sans m’interrompre, car j’ai encore beaucoup à dire et le temps presse. Si je t’ai dévoilé nos desseins à Aloupka, c’est que je fondais sur toi de grands espoirs…

— Je les ai cruellement déçus !

— Du tout, car ce n’était ni pour préparer, ni pour faire la révolution que je comptais sur toi. Tu es trop impétueux, trop imprudent, trop gêné de scrupules de toute sorte pour faire un bon conspirateur. Dans la lutte sournoise que nous sommes contraints, nous, chétifs, de livrer à des adversaires tout-puissants, tes qualités t’auraient nui. Ce que j’espérais, Pierre, c’est que tu ferais partie de cette élite intellectuelle qui sera appelée à faire accepter, après coup, à l’opinion, la révolution que nous aurons faite, nous autres conspirateurs. Tu as tout ce qu’il faut pour exceller dans cette tâche : une âme généreuse, prompte à l’enthousiasme et à l’indignation, le talent de rendre avec intensité ce que tu ressens. Nul mieux que toi ne s’entendra à exposer les raisons de notre révolte, à les faire comprendre, à les faire approuver. Voilà, Pierre, la tâche que je te réserve au lendemain de la révolution victorieuse.

— Et je la remplirai ! s’écria Pierre avec enthousiasme.

— Et si nous succombons… reprit Nicolas.

Il s’arrêta et poussa un profond soupir.

— Tu m’as toujours dit que vous n’iriez de l’avant que lorsque toutes les chances seraient pour vous ! murmura Pierre.

— Eh ! oui, toutes les chances… répliqua Rumine. Mais qui peut répondre du succès avant que tout soit accompli ? Je ne veux pas que tu sois pris à l’improviste. Si nous échouons et que je succombe, ta générosité te perdrait : tu voudrais partager mon sort, comme me l’a prouvé ton mouvement de tout à l’heure. Eh bien, non ! souviens-toi qu’il te resterait une mission à remplir et que, si je meurs, il faut, toi, que tu vives pour que mon effort ne reste pas stérile.

Là-dessus, ayant fait lever Pierre, il lui montra plusieurs cachettes pratiquées dans le plancher et si habilement dissimulées qu’elles échappaient à l’œil le plus exercé. Là se trouvaient quantité de documents précieux pour la cause de la révolution, entre autres une copie du fameux Code russe du colonel Pestel. Afin de donner à son beau-frère une idée de l’importance de cette œuvre, Nicolas lui en lut quelques fragments. Cette lecture achevée :

— Eh bien ! Pierre, lui dit-il, puis-je compter sur toi pour prendre soin de ces papiers et les transporter à l’étranger, en cas d’échec ?

— Peux-tu le demander ? s’écria Pierre.

Les deux beaux-frères s’entretinrent encore longuement des événements qui se préparaient et l’après-midi touchait à sa fin lorsqu’ils se décidèrent enfin à quitter ce que Rumine appelait son « repaire de conspirateur ».

Nicolas Wladimirovitch accompagna Pierre jusqu’à la porte de sa maison. Il le quitta là, pour se rendre chez Rylieff où il devait rencontrer Troubetzkoï et les autres chefs de la conspiration.

En rentrant, Pierre apprit que Nadia était arrivée de Nice et qu’elle se trouvait avec Nelly dans la salle à manger. Le jeune homme qui, déjà, se disposait à y pénétrer, se ravisa brusquement et ce fut dans la bibliothèque qu’il se rendit. Il fit prier Nadia de venir l’y rejoindre : il voulait lui parler sans témoins.

CHAPITRE CINQUANTE-SEPTIÈME

NELLY
DANS L’EMBARRAS

Nelly et Nadia avaient eu à se revoir un plaisir qu’assombrissait seul le deuil qui les frappait. Installée dans la salle à manger devant le samovar fumant, Nelly se faisait raconter par Nadia les derniers instants d’Aliocha. C’était une méningite foudroyante qui avait emporté le fils cadet de Wladimir Wladimirovitch. Nadia ne s’attendait point à cette mort si prompte et elle n’en pouvait prendre son parti.

— Que ce sera dur de vivre dorénavant sans lui ! disait-elle. Veux-tu croire, Nelly, que, pendant tout le voyage, j’ai lu jusqu’à en être épuisée, parce que j’avais peur de me trouver seule avec mes pensées.

— Je me doute un peu du tour qu’elles prennent quand je songe à l’existence qui t’attend auprès de ton père. Mais, Nadia, cela ne durera pas toujours ainsi ! Un jour viendra – et il ne saurait tarder – où tu auras ton ménage à toi, un mari qui t’aimera, des enfants…

Mais Nadia l’interrompit :

— Non, ce bonheur-là ne sera jamais mon partage.

Nadia avait rougi en prononçant ces mots. Elle savait qu’elle parlait contrairement à sa pensée. Dans l’isolement profond où l’avait laissée la mort d’Aliocha, tout son être s’élançait éperdument vers un amour humain. C’est en vain qu’elle s’efforçait d’incliner son cœur vers les choses divines. Elle voyait avec effroi sa volonté lui échapper. Jamais Pierre Kamensky n’avait été mêlé plus intimement à sa vie intérieure, et la vision de bonheur que Nelly venait de faire briller à ses yeux se présentait et s’imposait à sa propre imagination avec une intensité et une persistance qui tenaient de l’obsession. La pauvre Nadia était épouvantée de ce courant qui l’entraînait comme un vertige vers cet amour impossible et sa piété lui faisait craindre que le Ciel ne la punît d’y résister si mal.

— Et papa ? comment va papa ? questionna-t-elle, désireuse de donner un autre tour à ses pensées et à la conversation.

— Wladimir Wladimirovitch est en Angleterre.

— Ainsi, il ne sait rien encore ?

— Si fait, ta lettre nous est parvenue l’avant-veille de son départ.

— Pauvre père ! soupira Nadia. Heureusement que Nicolas lui reste. Tu ne peux t’imaginer, Nelly, combien Aliocha, toujours si modeste pour lui-même, était ambitieux pour Nicolas. Il rêvait pour lui un brillant avenir, à cause du plaisir qu’en ressentirait papa ! « Notre pauvre père a eu bien des chagrins dans sa vie, me disait-il souvent, mais, s’il plaît à Dieu, Nicolas sera sa consolation. »

— Ce bon petit Aliocha ! Ce que tu me dis là, Nadia, me touche infiniment. Moi aussi, je te l’avoue, j’ai de l’ambition pour Nicolas. Il a déjà de puissants protecteurs et quand le prince Rastovtzoff sera… pourquoi te le cacherais-je ? c’est un secret encore, mais tu es si discrète ! Sache donc que le prince-gouverneur sera prochainement le mari de ma sœur…

— Le mari de Zina ? Mais Serge Illarienovitch n’est pourtant pas…

Son visage exprimait si bien sa pensée que Nelly la comprit aussitôt.

— Non ! s’écria Nelly en riant. Serge Illarienovitch n’est pas mort, Dieu merci ! Mais Zina demande son divorce. Que veux-tu ? Ce mariage était de pure convention. Jamais Zina n’aurait épousé Serge si Pierre s’était montré convenable. Elle l’a épousé pour avoir un chez soi et à condition qu’elle garderait son indépendance et qu’elle reprendrait sa liberté quand elle le voudrait. Et maintenant que le prince Rastovzoff est veuf, elle reprend sa liberté pour l’épouser. Ainsi, le prince sera notre beau-frère et l’avancement de Nicolas en sera d’autant plus rapide. Mais surtout, Nadia, pas un mot de cela devant Pierre, au nom du Ciel !

— Et comment va-t-il, Pierre ? interrogea Nadia, se décidant enfin à prononcer le nom adoré.

— Oh ! il est quasiment guéri. Nicolas a insisté pour qu’il fasse aujourd’hui sa première sortie et il l’a emmené. Ils ne vont pas tarder à rentrer et Pierre sera enchanté de te voir. Il brûle de te questionner au sujet de sa Sacha qu’il croit à Nice. À ce propos, j’ai deux mots à te dire…

Le visage mobile de Nelly avait pris subitement un petit air malheureux que Nadia connaissait bien pour le lui avoir vu maintes fois, naguère, à Aloupka, alors qu’elle venait lui confier quelque chagrin ou lui confesser quelque peccadille.

— Y aurait-il quelque chose qui ne va pas, petite Nelly ? dit-elle affectueusement.

Aussitôt, Nelly entama ses confidences. Elle se trouvait vis-à-vis de son frère dans une très fausse position. Pendant plusieurs semaines, la maladie avait empêché Pierre de prendre connaissance de sa correspondance. Quand il s’était trouvé assez bien pour qu’on la lui remît, au lieu de lui donner toutes ses lettres sans s’inquiéter de l’effet qu’elles pouvaient produire sur lui, Nelly en avait retenu trois : deux d’Olga Wassilievna et une de Rosa Ivanovna, qu’elle avait jugées propres à troubler son repos. Car, à certains mots échappés à Pierre dans le délire, elle avait cru comprendre que, loin de se désintéresser de Sacha, comme elle l’en avait accusé, il ne puisait la force d’être temporairement séparé d’elle que dans la certitude qu’elle était en sûreté à Nice, en attendant qu’il la délivrât. Or, elle, Nelly, savait fort bien que les Strélitzky n’avaient pas quitté la Russie, et une récente lettre d’Olga lui avait appris que Sacha était dans un couvent. Persuadée que Pierre n’était pas en état d’entendre la vérité, elle avait cru bien faire en lui cachant les lettres qui pouvaient l’en instruire. À ses questions, elle répondait invariablement qu’elle était sans nouvelles d’Olga et de sa mère. Mais si elle avait espéré le maintenir ainsi dans le calme, elle s’était bien trompée : il devenait de jour en jour plus inquiet, plus agité ; son humeur était détestable ; il passait sans transition de la plus mordante ironie à une mélancolie profonde. Pour comble de malchance, une nouvelle lettre de Rosa Ivanovna était arrivée pour lui, le matin même, apportée de Goreneki par un courrier spécial. Fallait-il la lui remettre ou la retenir avec les trois autres ?

— Je n’arrive plus à me tirer de ce mauvais pas ! conclut Nelly, les larmes aux yeux. Tu connais son affreux caractère et comme il s’emporte pour un rien ! Ah ! si j’osais, Nadia, m’en remettre à toi du soin de tout lui dire ! Toi seule es capable de lui faire entendre cela sans qu’il se fâche… Mais chut ! le voici…

Dans l’antichambre, on entendait, en effet, la voix de Pierre.

CHAPITRE CINQUANTE-HUITIÈME

LA LETTRE DE ROSA IVANOVNA

— Qu’est-il arrivé à Sacha ? s’écria Pierre, lorsque Nadia fit son entrée dans la bibliothèque, introduite par le vieil Afram. Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit comme vous me l’aviez promis, Nadia ? Dites-moi tout ! Sacha vit-elle encore ? questionna-t-il, la voix tremblante.

— Mais certainement. Elle est dans un couvent, s’empressa de répondre Nadia.

Pierre n’en croyait pas ses oreilles :

— Dans un couvent ?

Il respira profondément comme quelqu’un qui se remet d’une grande frayeur.

— Et pourquoi m’avez-vous caché cela ? fit-il tout à coup en regardant Nadia d’un air irrité.

— Mais, Pierre, je ne pouvais vous apprendre ce que j’ignorais moi-même. Vous m’aviez dit que les Strélitzky viendraient à Nice. Jour après jour, j’attendais leur arrivée pour vous écrire : jamais ils ne sont venus.

Nadia, pâle et en deuil, se tenait debout au milieu de la chambre. Elle souffrait. Jamais elle n’avait éprouvé plus vivement l’indifférence de Pierre. Dans ces premiers instants du revoir, pas un regret pour Aliocha ! Pas un mot affectueux pour elle ! Comptait-elle donc si peu à ses yeux ?

Pierre, cependant, s’était radouci :

— C’est juste, vous ne pouviez pas savoir ! dit-il. Et Sacha n’est pas chez les Strélitzky ? Elle est dans un couvent ? Vous en êtes sûre ? Excusez mon insistance, Nadia. Si vous connaissiez, comme moi, la perversité des Strélitzky, vous comprendriez toute l’importance que j’attache à cette question. Sacha ne peut être en sécurité chez eux que lorsqu’ils se trouvent dans un milieu assez civilisé pour n’oser s’y montrer tels qu’ils sont. S’ils étaient dans leurs terres et qu’elle y fût avec eux, ah !…

— Eh bien ! vous voilà rassuré ! Les Strélitzky sont dans leurs terres, mais Sacha est dans un couvent. Où pourrait-elle être plus en sécurité ?

— J’en bénis le Ciel et j’en sais à Olga Wassilievna un gré infini. C’est sûrement à ses prières que les Strélitzky se sont rendus : elle m’avait promis de faire mettre Sacha en pension. Pension ou couvent, pour moi, c’est tout un. J’avoue même que je préfère savoir Sacha dans un établissement religieux plutôt que mondain.

C’était aussi l’avis de Nadia.

— Maintenant, dit-elle, il ne me reste plus qu’à vous faire une petite confession. Voici quatre lettres dont une est arrivée ce matin et les trois autres pendant que vous étiez malade. Elles auraient dû vous être remises plus tôt, mais Nelly a craint qu’elles ne vous agitassent. Voulez-vous lui pardonner ce petit retard ?

Pierre s’empara des lettres, les considéra et fronça le sourcil en reconnaissant l’écriture de Mme Yermoloff et de sa fille.

— Toujours les cachotteries de Nelly ! s’écria-t-il avec humeur.

Et, tout aussitôt, d’un ton radouci :

— Avec votre permission, Nadia, j’y jetterai un rapide coup d’œil.

Nadia voulait sortir. Mais il l’obligea à prendre place au coin du feu, dans le fauteuil que lui-même occupait lorsqu’elle était entrée.

— Nous avons encore bien des choses à nous dire. Restez, Nadia. Je suis à vous à l’instant.

Il se retira pour lire dans l’embrasure de la fenêtre. Quelques minutes s’écoulèrent durant lesquelles on n’entendit que le bruit du papier froissé par les mains nerveuses de Pierre. Tout à coup, Nadia le vit qui venait à elle, le visage bouleversé :

— Lisez, Nadia.

Nadia prit la lettre qu’il lui tendait. C’était celle de Mme Yermoloff, arrivée le matin même. Elle était ainsi conçue :

« Vite deux mots que je vous écris, à peine arrivée à Goreneki, où j’accours au secours d’Olga. C’est vous dire que les Strélitzky lui font la vie impossible, ce qui ne m’étonne nullement. J’apprends par elle que le couvent où Sacha a été conduite nuitamment, par les soins de mon gendre, et à l’insu des autres Strélitzky, est situé non loin du château ; que personne, pas même Olga, n’est admis à y visiter Sacha, mais que M. le comte lui-même ne se fait pas faute de l’y aller voir. Je ne sais ce que vous penserez de cette séquestration dans un couvent dont Strélitzky est le bienfaiteur, et où l’on me dit qu’il a ses entrées grandes et petites, étant du dernier bien avec la Supérieure. Rappelez-vous ce qu’on raconte sur les Khlystys et sur les monastères.

» Si, comme je le suppose, vous éprouvez encore pour Sacha quelque intérêt et quelque pitié et que vous soyez disposé à lui porter secours, au cas où vous la croiriez menacée d’un danger – ce qui, pour moi, ne fait pas l’ombre d’un doute – je vous engage instamment à gagner Tver au plus vite et à m’informer immédiatement et dans le plus grand secret de votre présence. Nous discuterons ensemble des mesures qu’il convient de prendre pour secourir, s’il en est temps encore, cette infortunée victime des Strélitzky. »

Tandis qu’elle lisait, Nadia entendait Pierre qui, d’une voix impérieuse, appelait le vieil Afram et lui ordonnait de tout préparer pour leur départ immédiat.

— Eh bien ? dit-il, revenant à elle et la regardant avec des yeux dont la sombre exaltation la fit frémir.

— Eh bien ! Pierre, je pense qu’il ne faut pas attacher trop d’importance à ce que dit Rosa Ivanovna. Elle déteste tellement Strélitzky…

— Elle le déteste avec raison ! l’interrompit Pierre, d’un ton cassant. Elle est la seule personne qui le voie tel qu’il est !

— Que comptez-vous faire ? questionna Nadia, jugeant à son ton irrité qu’il était dangereux de pousser plus loin la discussion.

— Suivre le conseil de Rosa Ivanovna. Partir à l’instant pour Goreneki. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! Ah ! Nelly est bien coupable de m’avoir retenu ces lettres !

Nadia lui fit observer que celle qu’il venait de lire était arrivée le jour même. Mais il semblait ne rien entendre. Il parcourait la chambre à grands pas, comme c’était son habitude lorsque la colère le dominait. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux. Une rougeur inaccoutumée empourprait ses joues. La pauvre Nadia souffrait mille morts à voir l’état où le jetaient les malheurs présumés de sa rivale.

À ce moment, assez malencontreusement, survint Nelly. Afram avait cru de son devoir d’aller la prévenir des projets de son maître et elle accourait se renseigner. À peine Pierre l’eut-il aperçue que la colère qui grondait en lui éclata. Il l’accabla de reproches. Nelly, tout d’abord, chercha à l’apaiser par des excuses. Mais, comme il ne décolérait pas, comme il en venait aux injures et aux invectives, irritée à son tour de s’humilier en vain, elle changea de ton et cyniquement lui déclara que, si elle avait pu prévoir ce qui arrivait, elle aurait suivi son premier mouvement et jeté au feu toutes ces maudites lettres, sans lui en souffler mot.

— Ah ! si tu n’étais pas une femme ! rugit Pierre.

Nadia jugea prudent d’emmener sa belle-sœur.

CHAPITRE CINQUANTE-NEUVIÈME

LE DÉPART DE PIERRE

Lorsque Nicolas rentra et que Nelly lui eut appris ce qu’elle appelait « le nouvel accès de folie de Pierre », il se rendit auprès de son beau-frère. Il le trouva qui se démenait dans sa chambre comme un possédé.

L’imagination de Pierre avait furieusement travaillé. La petite phrase perfide de Mme Yermoloff sur les Khlystys faisait son effet. Pierre croyait voir Sacha dans la cellule de son couvent. Et ce couvent n’était pas l’asile pour les âmes pieuses dont tout à l’heure – ô ironie ! – il parlait à Nadia, mais un lieu de débauche comme il s’en trouvait malheureusement plus d’un en Russie, à cette époque. Et c’était là que Sacha avait été amenée nuitamment ! là que Strélitzky – et personne d’autre ! – la venait voir. Pourquoi cet isolement, cette séquestration, comme disait si bien Rosa Ivanovna ? Sans doute, voulait-on obtenir d’elle quelque chose à quoi elle se refusait. Et ce quelque chose devait être bien horrible pour qu’elle s’y refusât. À moins que… Ici, l’imagination de Pierre devenait du délire. Il pensait aux bruits qui circulaient sur les pratiques des Khlystys. Il redoutait… Dieu ! savait-il lui-même ce qu’il redoutait ?

L’agitation que soulevaient en lui ces pensées se traduisait par des mouvements qui lui donnaient toute l’apparence d’un insensé. Tantôt, il se jetait sur son lit et se cachait la tête dans les coussins, comme s’il voulait fuir les visions effrayantes qui se présentaient à lui. Tantôt, pris de fureur, il se levait, fermait les poings en menaçant un ennemi imaginaire. Tantôt, enfin, il tournait sur lui-même, les yeux hagards, la cervelle vide : il lui semblait qu’il perdait la raison. C’est ainsi que Nicolas le surprit :

— Qu’est-ce que j’apprends ? lui dit-il. Tu veux partir pour Goreneki ?

Pierre retrouva quelque calme pour lui dire les raisons qui l’y déterminaient.

— Tu vois, Nicolas, que mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. Sacha est en danger. Et quel danger ! Strélitzky !…

À ce nom abhorré, il fut repris de fureur et recommença sa danse à travers la chambre.

Nicolas, impassible, le regardait. À l’heure si grave où allait se décider le sort d’une nation, les malheurs de Sacha ne parvenaient plus à l’intéresser. Mais, comme il partageait entièrement les préventions de Rosa Ivanovna à l’égard du comte Féodore, il comprenait que Pierre voulût partir immédiatement. Lui-même, qui redoutait toujours quelque imprudence ou quelque témérité de son beau-frère, n’était point fâché de le savoir hors de la capitale aussi longtemps que dureraient les troubles. Aussi fut-ce seulement pour la forme qu’il hasarda quelques objections :

— Ne ferais-tu pas mieux de patienter quelques jours encore ? Après-demain, peut-être, tu pourras aller en vainqueur à Goreneki, y délivrer Sacha.

— Et si elle succombe aujourd’hui ?

Et, le désespoir s’emparant de lui à cette seule supposition, Pierre se jeta sur son lit, dont il empoigna pêle-mêle la garniture qu’il ramena sur lui. Il s’y roula et disparut aux yeux de Rumine sous l’amoncellement des draps et des couvertures.

Nicolas Wladimirovitch rejoignit sa femme et lui conseilla de ne point s’opposer au départ de Pierre.

— Et si son équipée tourne mal ? se récria Nelly. Il a un affreux caractère et il m’a causé bien du tourment. Mais il n’en est pas moins mon frère et je serais navrée qu’il lui arrivât malheur.

— Et quel malheur veux-tu qu’il lui arrive ? répliqua Nicolas. S’il enlève Sacha, ce sera d’entente avec Rosa Ivanovna.

— S’il voulait enlever Sacha, il aurait dû le faire quand elle était à Aloupka ; Michel l’y aurait aidé. Maintenant, le moment favorable est passé.

— Tu n’y entends rien. À Aloupka, les Strélitzky se tenaient sur leurs gardes et Pierre avait tout à risquer à un enlèvement. Aujourd’hui que leur méfiance est endormie, il a, au contraire, toutes les chances de réussir.

Nelly n’était pas convaincue, non plus que Nadia. Mais l’assurance de Nicolas leur imposait à toutes deux. Et, du reste, comment auraient-elles pu s’opposer efficacement au départ de Pierre ? Ne pouvant l’empêcher, elles s’employèrent à le retarder jusqu’au matin suivant. Ce fut donc à l’aube de ce 14 décembre – qui devait si lugubrement finir dans le sang – que Pierre quitta Saint-Pétersbourg.

CHAPITRE SOIXANTIÈME

L’ARRIVÉE
DES YERMOLOFF À GORENEKI

Les époux Yermoloff étaient arrivés à Goreneki le 10 décembre. Rosa Ivanovna, qui était de la plus méchante humeur du monde, n’avait pas cessé, durant tout le voyage, de se répandre en invectives contre les Strélitzky. Blotti dans un coin du traîneau, se rapetissant le plus qu’il pouvait, Wassili Wassiliévitch sentait croître son inquiétude, à mesure qu’on se rapprochait du château de son gendre. Il mourait d’envie de rappeler sa femme au respect des convenances, de la prier de se taire ou, tout au moins, de donner à son éloquence un autre thème. Mais il ne savait comment lui exprimer la chose. Faire montre d’autorité, et, sans plus, lui imposer silence, il n’y fallait pas songer. Ce n’est pas après dix-sept ans de mariage et quand on a toujours été tenu sous la pantoufle, qu’on s’avise tout à coup de donner des ordres à celle qui vous a jusqu’alors mené par le bout du nez. Wassili Wassiliévitch se sentait pâlir à la seule pensée de ce qu’il en adviendrait. Certes, le but visé serait atteint immédiatement. Rosa Ivanovna resterait sans voix de cet accès d’audace de son timide époux. Mais ce silence serait dû à la stupéfaction, non point à l’intimidation. Et, une fois sa stupeur passée, Dieu ! comme elle prendrait sa revanche et quel torrent d’injures ne ferait-elle pas tomber sur lui ! « Ivrogne ! lunatique ! fou, mûr pour le cabanon !… » Ce seraient là les moindres épithètes dont elle le gratifierait. Non, il ne fallait pas songer à parler en maître. Mais, peut-être, en s’y prenant avec douceur, pourrait-on avoir quelque chance de se faire entendre.

Tout juste à ce moment, Mme Yermoloff vociférait d’une voix suraiguë qui ne trahissait que trop l’intensité de son irritation :

— Ah ! je les connais, moi, vos Strélitzky ! Ils me détestent. S’ils pouvaient m’aliéner le cœur de ma fille, la détacher de moi en me calomniant…

Wassili Wassiliévitch protesta :

— Oh ! quant à cela, je vous jure, ma chère Rose, que vous leur faites tort. Jamais, en ma présence, un seul mot contre vous n’a passé leurs lèvres, et je suis certain qu’il en est de même en présence d’Olga.

— Il ne manquerait plus que cela ! Et quel mal pourraient-ils bien dire de moi, je vous prie ? Je suis une honnête femme, moi ! et j’appartiens à une famille honorable, qui ne compte pas des assassins parmi ses membres !

— Au nom du Ciel, ma chère Rose, pas si haut ! Et surtout, je vous en supplie, pas un mot de cela quand nous serons à Goreneki. Les domestiques pourraient entendre…

— Est-ce vous qui allez m’enseigner la politesse, maintenant ? Les domestiques !… D’abord, je ne vois pas pourquoi vous les méprisez tant ! S’ils sont à nos gages, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’ils soient moins nobles que leurs maîtres, à commencer par vous, Wassili Wassiliévitch, avec vos saouleries ! Je vous conseille de tirer vanité de votre noblesse, parce que vous êtes le fils du général Yermoloff ! D’abord, cela ne prouve rien, je vous l’ai déjà dit cent fois. (« Oh ! cent mille fois ! » pensait le pauvre Yermoloff, terrifié.) Qu’on croie à l’hérédité physique, passe encore ! Mais qu’est-ce que le corps sans l’âme ? Une loque ! C’est l’âme seule qui importe. Et les récentes découvertes de la science permettent d’établir d’une façon péremptoire, comme lord Townshend se propose de le démontrer victorieusement dans le livre qu’il est en train d’écrire et qui fera sensation, que l’âme s’évade du corps avec notre dernier souffle pour s’aller loger dans une autre enveloppe, selon les desseins de Dieu et sans tenir aucun compte de ce que les hommes, dans leur bêtise épaisse, appellent l’hérédité. Ce qui a façonné l’âme, ce sont les expériences qu’elle a faites au cours de ses incarnations successives : une âme qui a eu le privilège de réaliser, antérieurement à sa vie présente, de hautes destinées, trahira toujours son origine élevée par ses nobles aspirations, quelle que soit l’infime position où la volonté divine la fait provisoirement échouer. Inversement, une âme qui n’a pu se manifester que dans de grossières enveloppes, gardera, de ses destins antérieurs, une vulgarité de mœurs qui révélera immédiatement à l’homme de science l’obscurité et la bassesse de son origine, alors même que la Providence l’aurait placée en apparence au faîte des grandeurs. Et quant aux desseins de Dieu, s’ils sont impénétrables au vulgaire, ils ne le sont point à l’homme de la science nouvelle : il sait que la Providence, dans Sa haute sagesse, place l’âme dans les conditions où elle aura le plus de chances de s’améliorer ou de contribuer à l’amélioration des autres âmes. Ainsi, vous, Wassili Wassiliévitch, si Dieu a jugé bon de vous faire naître dans la famille d’un général, c’est que, sans doute, l’âme de vos parents selon la chair devait être châtiée de quelque intolérable péché d’orgueil et que vous deviez être l’instrument de leur mortification.

Ici, Mme Yermoloff fit une petite pause afin, sans doute, de laisser son mari se bien pénétrer des vérités qu’elle énonçait avec tant d’éloquence. Puis elle reprit :

— Non, mon pauvre Wassili Wassiliévitch, il faut en prendre votre parti et abandonner un peu, s’il vous plaît, cette morgue qui vous possède. Si vous aviez en vous la moindre parcelle de l’âme d’un général, seriez-vous assis là, à vous rapetisser, comme si vous vouliez rentrer sous terre ? Pour vous dire la franche vérité, Wassili Wassiliévitch, c’est plutôt l’air d’un moujik que vous avez… d’un moujik qui aurait peur d’être fessé ! Et votre goût pour la bouteille, aussi, sent le moujik. Ainsi, vous n’avez nullement besoin de tant vous croire et de chercher constamment à me rabaisser. Il est vrai que le Ciel m’a fait naître dans une humble famille, mais je n’en suis pas moins, par mes incarnations antérieures, de sang autrement plus noble que vous, j’ose le dire.

— Et je vous crois sans peine, ma chère amie. Mais nous voici arrivés. Voici le château.

Mme Yermoloff regarda autour d’elle. Elle ne vit qu’un grand bâtiment en bois, qui n’avait rien de féodal. Elle jugea que ce ne pouvait être la demeure de sa fille et que Wassili Wassiliévitch radotait, selon son habitude. Et, dédaigneuse de relever ses radotages, elle poursuivit la conversation :

— Vous me croyez sans peine, dites-vous, Wassili Wassiliévitch. Pourquoi mentir ? Vous imaginez-vous, par hasard, que je ne sache pas, comme si je le voyais là écrit sur votre front, ce que vous pensez de moi ? et que vous me tenez, dans votre for intérieur, pour inférieure à vous ? Votre famille et vous, vous me l’avez suffisamment fait entendre ! M’avez-vous assez humiliée, assez rabaissée ! En ai-je essuyé, des affronts, toute ma vie ! et aujourd’hui encore…

— Aujourd’hui, ma chère ? s’étonna Wassili.

— Tout à l’heure, n’aviez-vous pas l’insolence de prétendre m’enseigner comment je dois me comporter à Goreneki ? C’était assez me faire entendre, je pense, que je n’ai pas votre éducation raffinée et que, lorsque je me trouve au milieu de vos pairs… Ah ! ils sont beaux, vos pairs ! Parlons-en !

— Ma chère Rose, fit Wassili, confus, je suis vraiment consterné, et je vous demande mille pardons. Mais n’est-ce point là notre Olineka ?

Quelqu’un accourait en effet :

— Papa ! Maman !

C’était Olga. Mme Yermoloff ne pouvait que se rendre à l’évidence. C’était bien le château de son gendre qu’elle avait sous les yeux. Le cocher avait arrêté les chevaux. Olga se précipitait pour embrasser ses parents, et, sur le perron, raides comme au port d’armes, se tenaient Ocipe et Wolodia Strélitzky. Les embrassades commencèrent.

Wassili Wassiliévitch, tout ému de revoir sa fille, avait les larmes aux yeux.

— Je vous conseille de pleurer ! lui dit Mme Yermoloff, sévère. À votre âge ! Est-ce des choses qu’on fait ? Mais, ma petite Olineka, comme te voilà belle ! Tu as encore gagné !

— Et ton mari ? questionna timidement Wassili Wassiliévitch, inquiet de ne point voir le comte Féodore.

Comme Olga ne lui répondait pas, il répéta sa question aux jumeaux. Ocipe expliqua que le comte était à la chasse, mais qu’il rentrerait probablement avant la nuit.

Pendant ce temps, Mme Yermoloff contemplait, avec un dédain qu’aucun mot ne peut rendre, la demeure des Strélitzky.

— Et c’est ça, leur château ! fit-elle, dédaigneuse. C’est comme leur noblesse ! Toujours la même histoire, en Russie : on a le mot, mais non la chose !

Par malheur, Ocipe avait entendu :

— Madame, dit-il avec dignité, quand on a l’honneur de descendre, comme nous, du grand Rurik, qu’on habite une isba ou un palais, on n’en est pas moins de race royale.

Mme Yermoloff le toisa avec beaucoup d’impertinence :

— Le grand Rurik ? Qui ça ?

— Tous les enfants apprennent à l’école qui est le grand Rurik, répondit Ocipe, pompeux ; et vous aussi, madame, l’avez sans doute appris. Mais il y a si longtemps de cela que je comprends que vous l’ayez oublié. (« Attrape çà ! » se disait intérieurement Ocipe.) Le grand Rurik, madame, était le chef des Varègues. C’est lui qui conquit la Russie et qui en distribua les terres aux membres de sa famille. C’est de cette famille que nous descendons par les Bariatinsky. Ma mère était une Bariatinsky, madame.

Rosa Ivanovna arrêta sur Ocipe un regard chargé de douce commisération :

— Pauvre innocent, qui en êtes encore à croire ces balivernes ! Apprenez pour votre gouverne, Ocipe Alexandrovitch, que ce n’est point à ses ancêtres, mais à son caractère qu’on reconnaît l’origine d’un individu. Et quand vous prétendez descendre de Rurik, vous, mon pauvre Ocipe, qui n’avez rien d’un conquérant, permettez-moi de vous le dire, vous prêtez à rire !

Là-dessus, Mme Yermoloff, ayant pris le bras de sa fille, disparut à l’intérieur du château, laissant le descendant de Rurik suffoqué d’indignation.

CHAPITRE SOIXANTE-ET-UNIÈME

ROSA IVANOVNA ÉCRIT À PIERRE

— Ainsi, ça ne va plus ! s’enquit Mme Yermoloff lorsqu’elle se trouva seule avec Olga.

— Plus du tout. J’ai cru épouser un homme civilisé. Je vois que j’ai pour mari un brutal.

— Un brutal ? Est-ce qu’il se permettrait, par hasard, de lever la main sur toi ?

— Vous pensez bien, maman, que je n’ai garde de m’exposer aux colères d’un forcené. Depuis que je me suis aperçue qu’il entre en fureur quand on le contrarie, je lui cède en tout. Mais je sens bien qu’il serait prêt à me brutaliser, si je me rebiffais. Pour une fois que cela m’est arrivé, il m’a serré les poignets si fort que je les ai eus longtemps tout meurtris.

Rosa Ivanovna bondit d’indignation :

— Tu n’aurais pas dû te laisser faire ! Ce n’est pas ton père qui eût osé porter la main sur moi. Au moindre geste menaçant de sa part, j’aurais appelé au secours. Les hommes ont peur du scandale. Et quand ils sentent une femme prête à en faire…

— Ma pauvre maman, vous n’y pensez pas ! Appeler au secours contre lui, dans ce château, où il est le maître ? faire du scandale ? cela n’aurait servi qu’à me rendre grotesque !

— C’est vrai… avoua Rosa Ivanovna. Ah ! ma pauvre Olga, je te plains ! Quelle bêtise tu as faite, d’épouser ce Strélitzky ! Je te l’avais dit pourtant, que tu t’en repentirais, mais tu n’as pas voulu me croire. Ah ! si lord Townshend était arrivé à Aloupka huit jours seulement avant ton mariage ! Il t’aurait appris sur ton Strélitzky des choses qui t’en auraient sûrement dégoûtée.

Olga était vivement intéressée :

— Et quoi donc ? Il connaît Féodore Serguiévitch ?

— Non, il ne le connaît pas, mais les quelques renseignements que je lui ai donnés ont suffi – tant est prodigieuse l’expérience qu’il a acquise en ces matières – à lui permettre d’établir sûrement ce que faisait Strélitzky dans sa précédente incarnation… Oh ! rien de bien relevé. Il courait tout simplement les foires, en montrant des bêtes en cages. Oui, voilà à quoi M. le comte, ton mari, doit son goût bizarre pour les ménageries, car, sa famille, est-ce autre chose ? Sa manie d’assembler autour de lui les êtres les plus disparates pour les obliger à vivre ensemble et à ne point s’entre-dévorer ne trahit que trop ses instincts de dompteur. Et, quand je pense que toi, ma pauvre Olga, tu as donné dans le piège, que tu es allée, sottement, te précipiter dans sa cage, parmi ses fauves… sous sa cravache ! Ah ! ce n’est pas pour rien qu’il est un Khlysty !

Intérieurement vexée, Olga feignait de rire :

— Votre lord Townshend, maman, est un bien amusant farceur !

Rosa Ivanovna était scandalisée :

— Un farceur ? Lors Townshend ! Que dis-tu là, ma fille ? Mais c’est un savant ! Il va publier incessamment un livre qui révolutionnera le monde. Il y montrera les catastrophes innombrables auxquelles nous exposent ces sempiternelles routines en vertu de quoi les fils, sans aucun effort de leur part, entrent en possession des privilèges dont jouissaient leurs pères et souvent leur succèdent dans l’exercice d’une autorité pour laquelle ils n’ont aucune aptitude propre, mais que la masse ignorante ne se complaît pas moins à leur reconnaître sur elle. Il fera voir, par des exemples pris dans l’histoire que, si certains royaumes ont perdu toute importance et se sont effondrés, c’est précisément par la sottise des peuples qui, victimes de grossières superstitions, confient leurs destinées à des individus soi-disant de sang royal. Les fils de rois, ma fille, ne sont, le plus souvent, que de simples roturiers, si l’on considère leur activité antérieure. Et ce qui le prouve, c’est que, devenus rois à leur tour, ils s’adonnent, dans leurs manies, à l’exercice des métiers à quoi ils étaient prédestinés. C’est ainsi qu’on a vu Pierre, cette brute que les Russes appellent « le Grand », prendre la hache et se comporter comme un vulgaire charpentier dès qu’il en eut la liberté. Inversement, on voit des plébéiens arriver au pouvoir et faire le métier de roi, comme s’ils n’avaient jamais fait autre chose. C’est le cas de Napoléon. Eh bien ! tout cela s’explique tout naturellement quand on sait que ces gens-là étaient réellement des rois dans leurs incarnations antérieures. Napoléon était roi… Et quant aux Strélitzky, qui se disent de race royale sous prétexte qu’ils descendent de Rurik par les femmes, les théories de lord Townshend auront tôt fait de rabattre leur orgueil. Je t’ai révélé tout à l’heure l’origine véritable du comte Féodore ; tu as pu constater qu’elle n’avait rien d’illustre. Quand je t’aurai dit que cet imbécile d’Ocipe fut jadis pitre et bouffon et que Natalie qui se croit tant… Mais, à propos, comment va-t-elle, cette vieille toquée de Natalie ? Fait-elle assez sa pimbêche ! Ne pas même se déranger pour nous recevoir !

— Natalie ne se dérangera plus pour personne. Elle ne quitte plus sa chambre. Elle est en train de perdre la tête.

— Folle ? Elle l’a toujours été !

— Non, cette fois, c’est sérieux.

— Comme tu dis cela ! On croirait que tu en es peinée.

Olga s’expliqua :

— Mon Dieu, maman, je n’ai rien contre Natalie. Elle a toujours été très bonne pour moi.

Mais Rosa Ivanovna ne se laissa pas désarçonner pour si peu :

— Hem !… Et Sacha ? Que fait-elle dans son couvent ? T’écrit-elle souvent ? Montre-moi un peu ses lettres.

— Mais je n’ai point de lettres d’elle, maman… Il lui est, sans doute, défendu d’écrire. Du reste, ce couvent est tout près d’ici.

— Je comprends. Tu vas la voir. Que te dit-elle, quand tu lui rends visite ?

— Je ne lui rends jamais visite, se plaignit Olga. J’ai essayé deux fois. On ne m’a pas laissée entrer.

— Allons donc ! C’est extraordinaire ! Ainsi, elle ne voit personne ? Personne ne lui écrit ?

— Féodore Serguiévitch va la voir.

Rosa Ivadovna était suffoquée de surprise :

— Ton mari va la voir !

— Oui… Et même assez souvent.

— Oh ! Oh !

Il y eut un silence. Depuis quelques instants l’attention de Mme Yermoloff était attirée par ce qui lui paraissait être un tableau de fort grandes dimensions, qu’on avait grossièrement recouvert de torchons en cotonnade à gros carreaux.

— Qu’est-ce donc que cette horreur ? questionna-t-elle.

— Ça, fit Olga avec mépris, c’est un portrait de Féodore Serguiévitch. Au lendemain de la scène que vous savez, j’ordonnai à mes gens de l’emporter d’ici. Mais voulez-vous croire, maman, que je ne réussis point à me faire obéir. Exaspérée, je montai alors sur une table et je recouvris moi-même de ces linges ce portrait qui m’est odieux.

— Ton mari ne doit guère être flatté, quand il vient chez toi, de se voir traité de la sorte.

— Quand il vient chez moi ? Il n’y met plus les pieds !

— Allons donc ! Tu lui as fermé ta porte ?

— Oh ! je n’en ai nul besoin…

Pendant ce dialogue, Mme Yermoloff avait grimpé sur une chaise et mis à découvert le portrait de son gendre. C’était une fort belle peinture, œuvre du peintre Gérard qui l’avait faite lors d’un séjour du comte à Paris. Elle représentait Strélitzky en pied à vingt et un ans, précisément à l’âge qu’il avait lorsque Rosa Ivanovna avait fait sa connaissance. Cette vue remuait en elle d’anciens souvenirs…

Debout sur sa chaise, les yeux fixés sur le portrait, elle dit lentement :

— Sais-tu, Olga ? Tout cela me déplaît ! Et, tout d’abord, cette séquestration de Sacha, quels motifs en donne ton mari ?

— Est-ce que Féodore Serguiévitch s’abaisse jamais à expliquer ses actes ? Il a mis Sacha au couvent. Un point, c’est tout. Ils ont l’air, ici, de trouver cela tout naturel, comme tout ce qu’il fait. Il me tuerait, dans un accès de rage ou de folie, il ferait disparaître mon corps dans l’étang, qu’on trouverait cela, sans doute aussi, parfaitement naturel. Et voyez-vous, maman, c’est ce qui m’épouvante : de sentir que, quoi que fasse cet homme qui est, au fond, comme vous le disiez, un Asiatique plutôt qu’un Européen, personne ici n’y trouvera jamais rien à redire.

Mme Yermoloff était descendue de sa chaise.

— Oui, c’est bien ce que je pensais ! dit-elle. Eh bien ! ma chère Olga, nous allons changer un peu cela. Oui ! nous allons avertir quelqu’un qui pourrait bien y trouver à redire, à ce que fait, dans l’ombre, M. le comte !

Olga devina immédiatement :

— Pierre ?

— Oui, Pierre. Tu sais qu’il a été gravement malade, mais maintenant, il doit être en bonne voie de guérison. Je vais lui apprendre un peu ce qui se passe ici et l’engager à venir nous prêter main-forte. Donne-moi tout ce qu’il faut pour écrire.

Olga s’empressa de satisfaire au désir de sa mère et Mme Yermoloff se mit à écrire de sa plus belle main la lettre qui devait être remise à Pierre le 13 décembre et le faire quitter Saint-Pétersbourg si précipitamment.

CHAPITRE SOIXANTE-DEUXIÈME

DEUX ENNEMIS FACE À FACE

Ce ne fut que le lendemain, et assez tard dans la soirée, que le comte Féodore rentra au logis. Avant de se coucher, il eut avec Wassili Wassiliévitch un long entretien, au cours duquel il fut décidé que ce dernier prétexterait des affaires à régler à Tver pour s’absenter de Goreneki pendant quelques jours. Le comte Féodore profiterait de son absence pour mettre Mme Yermoloff au courant des dispositions prises, à son insu, par son mari, aux fins de restreindre leur train de maison.

— Rosa Ivanovna, m’accorderiez-vous deux minutes d’entretien ? dit le comte Féodore à son ennemie, le lendemain du départ de Yermoloff.

— D’autant plus volontiers, comte, que j’ai moi-même à vous parler.

Ils se dirigèrent vers le cabinet de Strélitzky et prirent place en face l’un de l’autre, lui, indolent et courtois, elle, hautaine et agressive.

— Vous devinez sans doute de quoi j’ai à vous entretenir ? lui dit-elle en le regardant d’un air triomphant. En un mot comme en cent, voici la chose : ma fille ne veut plus rester chez vous et je la comprends ; un homme qui, après trois mois de mariage, délaisse sa jeune femme…

— Olga s’est plainte de moi ?

— Il y a de quoi, vraiment ! L’avoir brutalisée comme vous l’avez fait !

— Brutalisée ?

— Oui, vous lui avez presque cassé le bras pour la contraindre à faire des excuses à votre sœur, alors que, en toute justice, c’est votre sœur qui aurait dû lui en faire.

Strélitzky parut réfléchir une seconde :

— Je comprends, dit-il. Vous faites allusion à cette fatale journée où de coupables espiègleries d’Olga provoquèrent chez Natalie une crise qui faillit lui coûter la vie et dont elle ne s’est jamais remise. Peut-être ignorez-vous, Rosa Ivanovna, que ma sœur, à cette heure, est mourante ?

— Elle l’est, ce me semble, depuis fort longtemps déjà ! répondit Rosa Ivanovna.

— Ce jour-là, continua Strélitzky, sans relever l’insolence de la remarque, je me départis, en effet, quelque peu de la douceur qui m’est habituelle. (À l’ouïe de ces mots, Rosa Ivanovna laissa échapper un petit rire plein de la plus méprisante ironie.) Il est très regrettable que, malgré toute son intelligence, Olga n’arrive pas à comprendre que, si la patience m’échappa exceptionnellement, elle m’en avait donné toutes les raisons.

— Olga ne comprend qu’une chose : c’est qu’elle a commis une sottise à nulle autre pareille en vous épousant, Féodore Serguiévitch ! Mais elle vous croyait tout autre que vous n’êtes : vous savez si bien dissimuler ! À Aloupka, vous singiez avec tant de talent le Russe civilisé, que chacun s’y trompait. Mais à vous voir dans l’intimité, ses illusions se sont évanouies et il ne lui a pas fallu longtemps pour reconnaître, sous vos dehors d’Européen, le Kalmouk que vous êtes en réalité. Alors, la pauvre enfant a pris peur et m’a appelée à son secours. Et, si je suis venue à Goreneki, Féodore Serguiévitch, c’est pour vous reprendre ma fille et pour l’emmener avec moi à Aloupka.

— Il y a malheureusement, à cela, un empêchement majeur ! répondit, après une petite pause et avec beaucoup de douceur, le comte Féodore. C’est que vous-même, Rosa Ivanovna, vous ne retournerez plus à Aloupka en quittant Goreneki.

— Comment ? Je ne retournerai plus à Aloupka ? Vous moquez-vous ?

— Je suis très sérieux. Wassia m’a chargé de vous apprendre, Rosa Ivanovna, qu’il vient de vendre toutes ses propriétés – à l’exception du domaine de Piotrovska – pour placer sa fortune en viager. C’est le prince Rastovtzoff qui lui a racheté sa campagne d’Aloupka. Le prince doit en prendre possession le quinze décembre, c’est-à-dire après-demain.

Rosa Ivanovna resta un instant sans voix. Mais elle se ressaisit très vite et dit avec un sang-froid que Strélitzky admira :

— Ah ! Wassia met sa fortune en viager et vend la campagne d’Aloupka ? Et où compte-t-il élire dorénavant son domicile, s’il est de votre bonté de me l’apprendre, Féodore Serguiévitch ?

— À Piotrovska. Le domaine de Piotrovska vient d’être aménagé, par mes soins, pour vous recevoir, quand vous quitterez Goreneki.

— Et Wassili Wassiliévitch s’imagine que je vais le suivre à Piotrovska ? fit-elle, moqueuse.

— Il y compte.

Rosa Ivanovna s’était levée :

— Eh bien ! il se trompe, Wassili Wassiliévitch ! Et vous aussi, Féodore Serguiévitch ! Ah ! croyez-vous que je ne perce pas à jour le beau complot que vous avez ourdi ensemble contre moi ? Ah ! on met sa fortune en viager et on vend la campagne d’Aloupka ! Tout cela sans m’en souffler mot ! Et, sottement, on s’imagine que je vais me laisser enterrer, à mon âge et avec ma figure. Vous ne m’avez donc pas regardée ?… Je suis encore assez belle pour faire des conquêtes, je vous prie de le croire, bien que je n’aie pas le genre de beauté qui ait le don de vous émouvoir, Féodore Serguiévitch ! Apprenez que je n’aurais qu’un mot à dire pour me faire, en dehors de Wassili, la plus brillante des situations et, s’il m’en fait trop, qu’il prenne garde : ce mot, je le prononcerai !

Les yeux mi-clos, Strélitzky observait Mme Yermoloff debout devant lui. C’était encore une fort jolie femme, parfaitement en état, comme elle le disait, de faire des conquêtes. Il ne lui connaissait pas de liaison, lorsqu’il avait quitté Aloupka. Parlait-elle par forfanterie ou avait-elle réellement à ses pieds quelque personnage considérable ?

— Je ne conçois pas, dit-il doucement, les répugnances que vous éprouvez à aller habiter Piotrovska. C’est un charmant domaine.

Mme Yermoloff, moqueuse, lui fit la révérence :

— Libre à vous, Féodore Serguiévitch, d’aller y finir vos jours en compagnie de votre cher ami et esclave, Wassili Wassiliévitch ! Mais, pour Olga et pour moi, la chose est toute décidée : nous retournerons à Aloupka. Dieu merci ! si l’incurie d’un époux et d’un père nous prive d’un toit pour abriter nos têtes, nous y possédons assez d’amis pour ne point craindre d’avoir à y loger à la belle étoile, en attendant que nous ayons de nouveau un home à nous, Olga et moi, ce qui ne saurait tarder…

Mme Yermoloff se dirigea vers la porte. Au moment de franchir le seuil, elle se retourna :

— Puisque Wassili Wassiliévitch juge bon de vous choisir pour m’apprendre des nouvelles nous concernant seuls, lui et moi, il n’y a, je suppose, aucune indiscrétion de ma part à vous prier à mon tour de lui annoncer que je vais demander mon divorce et me remarier…

Le comte Féodore s’inclina sans mot dire.

— Et Olga aussi va demander son divorce ! continua Rosa Ivanovna.

Exaspérée par le silence que gardait son gendre et dévorée du désir de le faire enrager en excitant sa jalousie, elle allait ajouter : « Pour se remarier, elle aussi. » Brusquement, elle se ravisa. Rosa Ivanovna avait de Strélitzky une méfiance extrême. La crainte de nuire, peut-être, à sa fille, arrêta sur ses lèvres la phrase prête à jaillir. Mais l’effort qu’elle fit pour rester maîtresse de sa langue n’échappa point au comte qui ne put s’empêcher de sourire. Rosa Ivanovna vit ce sourire et, cette fois, la colère qu’elle ressentit à le voir s’amuser à ses dépens l’emporta chez elle sur la prudence.

— Oui, riez, méchant homme ! dit-elle. Vous ne rirez pas longtemps. « L’orgueil va au-devant de l’écrasement, et le méchant fait une œuvre qui le trompe. » Méditez un peu ces paroles, Féodore Serguiévitch : l’heure approche où vous allez en faire à vos dépens la peu agréable expérience !

Elle se retira, là-dessus, non sans lui avoir décoché un regard où elle semblait savourer par avance la joie de la vengeance. Ce regard et ces paroles rendirent Strélitzky songeur.

« On ne saurait, se dit-il, me prévenir plus charitablement qu’on est en train de me tendre un piège où l’on a bon espoir de me voir tomber. Il est évident que le triomphe paraît déjà certain à cette chère Rosa Ivanovna… N’y aurait-il point du Kamensky là-dessous ? » se dit-il, un instant plus tard, en fronçant le sourcil.

Strélitzky, qui faisait surveiller par son intendant les faits et gestes de Mme Yermoloff, n’ignorait pas que, le soir même de son arrivée, Rosa Ivanovna avait fait partir un courrier pour Saint-Pétersbourg avec ordre de brûler les étapes, et que cet homme était porteur d’une lettre adressée à Pierre Nicolaïévitch Kamensky.

« Oui, reprit mentalement le comte, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est ce moderne Don Quichotte qu’on prétend lancer contre moi. Eh bien ! j’aime autant cela. Tôt ou tard, il serait devenu gênant. Voilà qui va me permettre d’en finir avec lui, tout de suite. »

Depuis qu’il aimait Sacha, Strélitzky s’était mis à détester Pierre Nicolaïévitch. Il éprouvait à son endroit un bizarre sentiment de jalousie. Quand il était auprès de Sacha, il lui arrivait de penser à Kamensky et sa joie en était gâtée. Le comte rêvait de posséder Sacha corps et âme et il voulait qu’elle vînt à lui librement. Devant la résistance inattendue qu’elle lui opposait, il s’imaginait qu’elle subissait encore, à distance, la fascination de Kamensky, et que si Pierre eût brusquement surgi et qu’elle eût été libre de choisir entre eux deux, c’est son ami d’enfance qu’elle aurait suivi. Cette supposition irritait profondément l’orgueil de Strélitzky.

Le comte Féodore était persuadé que Pierre avait menti en déclarant renoncer à Sacha ; que son unique but avait été d’endormir sa méfiance, à lui, Féodore, et qu’il reparaîtrait tôt ou tard – plutôt tôt que tard – pour lui disputer son amie. Le fait que Mme Yermoloff entretenait avec Kamensky une correspondance qu’elle désirait tenir secrète confirmait Strélitzky dans cette manière de voir.

« Sans doute estiment-ils l’heure propice pour agir, se dit-il. Ils croient Sacha dans un couvent. Rien ne leur paraît plus facile que de l’enlever. »

Il eut un sourire ironique en songeant que Sacha n’y était plus, dans son couvent ! À peine y avait-elle passé huit jours. Au bout de ce temps, Strélitzky lui avait fait réintégrer le château dans le plus grand mystère. Le comte, toutefois, ne laissait pas d’aller une fois par semaine, très ostensiblement, au couvent où elle était censée se trouver encore, afin d’entretenir sa famille dans l’erreur qu’il jugeait favorable à ses desseins. Personne, à Goreneki, ne soupçonnait la présence de Sacha, sauf quelques serviteurs d’une discrétion et d’un dévouement éprouvés. Il y avait au château, nous l’avons dit, des appartements entiers où l’on ne mettait jamais les pieds, à cause des drames dont ils avaient été le théâtre et de la terreur superstitieuse qu’on en avait. C’est là, dans des pièces d’une richesse sourde et d’une claustration inquiétante, que le comte Féodore avait installé Sacha. Un passage secret reliait directement la chambre qu’elle occupait avec celle du comte.

À cette heure, combien il se félicitait de l’avoir sous la main ! Maintenant, Kamensky pouvait venir. L’entreprise qu’il ne manquerait pas de tenter contre le couvent, où il croyait son amie prisonnière, se retournerait contre lui. Ce n’est pas impunément qu’on s’attaque à l’Église ! Strélitzky comptait bien faire en sorte que Pierre ne sortît point à son honneur de cette aventure.

CHAPITRE SOIXANTE-TROISIÈME

LES SOUCIS DE ROSA IVANOVNA

Plusieurs jours s’écoulèrent durant lesquels un calme factice régna à Goreneki. On eût dit que, dans l’attente d’événements imminents, Strélitzky et Rosa Ivanovna avaient conclu une trêve, d’un tacite accord, et qu’ils s’efforçaient de se donner mutuellement le change sur leurs sentiments. Strélitzky, dissimulé de nature, y réussissait à merveille. Mais, pour Rosa Ivanovna, elle ne parvenait pas à cacher la joie qui gonflait son cœur à s’imaginer quel coup Kamensky allait porter à leur ennemi commun en lui enlevant Sacha. Son visage rayonnait d’allégresse. Elle ne pouvait tenir en place. La langue lui démangeait. Sentant son impuissance à cacher cette exultation, elle s’appliquait du moins à ce qu’on ne pût en soupçonner l’origine et – non sans ruse – c’était de lord Townshend qu’elle parlait alors qu’elle avait l’esprit avant tout occupé de Pierre. Elle ne tarissait point sur le compte du noble Anglais. Tantôt c’étaient ses théories qu’elle exposait en les émaillant d’allusions blessantes pour les Strélitzky. Tantôt, c’étaient ses richesses qu’elle énumérait avec autant d’orgueil que s’il se fût agi des siennes. Strélitzky, qui, sans en avoir l’air, prêtait à ses propos une oreille attentive, en vint tout naturellement à supposer que ce lord Townshend était le personnage dont elle se vantait d’avoir fait la conquête et dont elle faisait, dans sa pensée, le successeur de Yermoloff.

Le comte, cependant, ne se laissait pas prendre aux petites ruses de Rosa Ivanovna. Il savait fort bien ce qui se passait en elle et que c’était l’espoir de pouvoir enfin lui nuire qui la mettait dans la jubilation. D’un mot, il eût pu glacer cette joie. Mais il attendait, pour le prononcer, que le moment fût venu où il produirait tout son effet.

Bien qu’il affectât la plus grande insouciance, Strélitzky n’était pas resté inactif, depuis son entretien avec Rosa Ivanovna. Le jour même, il avait fait partir deux hommes, avec mission de se poster sur la route de Pétersbourg, d’y guetter l’arrivée de Pierre, de s’attacher à ses pas sans se laisser voir, et d’observer ses faits et gestes pour l’en informer aussitôt – ce qu’ils exécutèrent ponctuellement.

Lorsque Pierre, parvenu à Tver, voulut faire connaître à Rosa Ivanovna sa présence en cette ville, il ne trouva rien de mieux que de déguiser l’un de ses gens en colporteur, afin qu’il pût, à la faveur de ce déguisement, pénétrer sans difficultés dans le château des Strélitzky et être admis en présence de Mme Yermoloff. Les espions du comte Féodore en prévinrent aussitôt leur maître, de sorte que le messager de Pierre avait à peine mis les pieds sur la propriété du comte qu’il était saisi, bâillonné, fouillé et dépouillé de la précieuse missive que Pierre lui avait confiée. Ce fut avec une indicible satisfaction que Strélitzky en prit connaissance. Elle lui parut compromettante à souhait.

« Vous pouvez compter sur moi, écrivait Pierre à Mme Yermoloff. Il n’est rien que je ne sois prêt à tenter pour la délivrance de Sacha, dussé-je, s’il le faut, mettre le feu au couvent où on la retient prisonnière, pour l’enlever à la faveur de l’incendie.

» J’attends de vos nouvelles avec la plus grande impatience. Le porteur de la présente s’en chargera. C’est un homme sûr. »

L’homme sûr avait été jeté dans un des cachots du château. Quant au billet de Pierre, le comte l’avait fait tenir, avec une note explicative, au gouverneur de Tver qu’il savait très désireux de lui plaire. Il lui mandait que l’auteur en était un jeune noble, légèrement déséquilibré, auquel un amour contrarié pour une serve des Strélitzky paraissait avoir fait perdre la tête au point de le rendre momentanément dangereux. Et il terminait en priant Son Excellence de bien vouloir veiller à ce que le couvent en question fût à l’abri des coups de tête de cet énergumène.

Dans l’intervalle, la nouvelle de l’insurrection de Pétersbourg était parvenue à Goreneki et l’humeur de Rosa Ivanovna en avait été du coup profondément altérée. Le silence persistant de Pierre, qu’elle commençait déjà à trouver étrange, lui apparut brusquement suspect. Elle passa sans transition de la joie à l’anxiété. N’osant avouer le véritable motif de son inquiétude et toujours préoccupée de donner le change à son ennemi, elle feignit d’être fort en peine de son mari, dont l’absence se prolongeait inexplicablement. Strélitzky fit semblant de la croire, de partager même ses inquiétudes, et, quelques jours plus tard, il se rendit à Tver soi-disant pour y faire des recherches au sujet de Yermoloff. Il profita de son passage dans la ville pour visiter le gouverneur et s’enquérir de ce qu’il était advenu de Pierre Nicolaïévitch. Il eut la satisfaction d’apprendre que ce qu’il avait prévu s’était réalisé, et même au delà de ses espérances. Appelé chez le gouverneur qui se proposait de l’interroger avec bienveillance et, après l’avoir un peu morigéné, de le renvoyer à Aloupka, Pierre s’y était conduit de manière à donner de sa personne la plus mauvaise opinion. Loin d’écouter avec respect les exhortations quasi paternelles du digne fonctionnaire, il s’était laissé emporter par la colère au point de l’injurier grossièrement. Et il avait proféré contre les Strélitzky de si terribles menaces que le gouverneur, complètement abasourdi, et croyant avoir affaire à un fou dangereux, avait jugé prudent de le faire enfermer. Cette arrestation avait mis le comble à la rage de Pierre qui avait eu alors des mots extrêmement malheureux. La difficulté qu’il avait à s’exprimer avait, il est vrai, empêché le gouverneur de comprendre tout ce qu’il disait ; mais il en avait saisi suffisamment pour y voir des allusions transparentes aux événements qui s’étaient passés à Pétersbourg. De sorte qu’il en était à se demander – et il était, disait-il, fort désireux d’avoir sur ce point l’opinion de Strélitzky – si Pierre n’appartenait point à cette bande de malfaiteurs qui, le 14 décembre, avaient mis le trône et la Russie en danger.

Strélitzky, pour toute réponse, l’invita à le venir voir à Goreneki. Et, quelques jours plus tard, on le vit effectivement paraître au château. À cette occasion, le comte Féodore se donna le petit plaisir de jeter un peu de désarroi dans les esprits déjà troublés de Mme Yermoloff. Il la prit à l’écart, avant le dîner, et lui dit :

— Ma chère belle-mère (c’était la première fois qu’il lui donnait ce titre), ma chère belle-mère, je serais désolé qu’il arrivât le moindre désagrément à un membre de ma famille. Voulez-vous me permettre un conseil ? Ne parlez pas trop de votre lord Townshend devant notre hôte. Les théories de votre ami sentent le fagot. Je veux croire qu’elles ne sont qu’une plaisanterie, mais on pourrait avoir le mauvais goût, étant données les circonstances présentes, de les prendre au sérieux. Si ce monsieur est destiné à mal finir, je serais navré que vous fussiez mêlée à son aventure.

Le ton était badin et le regard sinistre. Rosa Ivanovna frémit. Elle s’assit à table et ne souffla mot. Elle voyait déjà lord Townshend en Sibérie.

Mais ce jour-là lui réservait des émotions plus fortes encore.

Comme l’on sortait de table, on entendit un traîneau s’arrêter devant la maison.

— C’est papa ! s’écria Olga.

Mais au lieu de Wassili Wassiliévitch, ce fut le vieux M. Rumine qu’on vit entrer et son premier soin fut de s’informer si Pierre Nicolaïévitch était là…

Mais ici, qu’il nous soit permis d’ouvrir une parenthèse et d’expliquer à la suite de quelles circonstances Wladimir Wladimirovitch Rumine qui, le 13 décembre, se trouvait en Angleterre, tombait quinze jours plus tard si inopinément à Goreneki.

CHAPITRE SOIXANTE-QUATRIÈME

WLADIMIR WLADIMIROVITCH RUMINE

Au lendemain du jour où lui était parvenue la nouvelle de la mort d’Aliocha, Wladimir Wladimirovitch avait quitté Saint-Pétersbourg pour aller en Angleterre rendre visite au révérend W. Herbert, qui s’occupait avec passion d’horticulture et avec lequel il entretenait une correspondance active, depuis quelques années, sans l’avoir encore jamais rencontré. Ce commerce épistolaire avait commencé à l’occasion d’un livre publié par le révérend, où il s’efforçait de démontrer que les variétés végétales ne sont autre chose que des espèces en voie de formation. Wladimir Wladimirovitch s’était aussitôt mis en rapport avec lui. C’est que l’opinion émise par Sir W. Herbert était tout à fait conforme à la propre manière de voir de M. Rumine. Et, malheureusement, les idées qui avaient cours à cette époque y étaient diamétralement opposées.

On croyait, en effet, dans le monde savant, que la terre avait été le théâtre de révolutions répétées qui, chaque fois, avaient eu pour résultat l’extermination complète de tout ce qui existait à sa surface.

Défendue par le grand naturaliste Cuvier, cette théorie, qui consacrait l’immutabilité des espèces, trouvait créance chez presque tous les biologistes contemporains.

Wladimir Wladimirovitch, lui, se refusait à l’admettre. Tout en rendant hommage au génie de Cuvier et en admirant sans réserves ses remarquables travaux tant dans le domaine de l’anatomie comparée que dans celui de la paléontologie, il n’en persistait pas moins à croire que l’hypothèse des révolutions du globe et celle des créations successives qui en est la conséquence, constituaient une erreur et qu’elles ne survivraient pas à leur auteur. Wladimir Wladimirovitch se piquait d’être un philosophe. À l’encontre de ces savants qui vivent cantonnés dans leurs spécialités, il aimait à voir les choses de haut. Classer et décrire lui avait toujours paru une corvée insipide dont un savant vraiment digne de ce nom ne saurait se contenter. Il ne méconnaissait point, certes, l’incontestable utilité de ces travaux de détails. Mais pour lui, le vrai savant était le philosophe qui, tout en réunissant les compétences les plus variées, ne perd jamais de vue l’ensemble, parce que l’ensemble seul montre l’harmonie des parties et éclaire les résultats des recherches de détails. Avec une pareille tendance d’esprit, on comprend que Wladimir Wladimirovitch ne pouvait rester indifférent aux théories sur la formation de la terre et sur l’origine des êtres vivants. Il avait sur ces deux points des idées à lui, bien arrêtées. Tout d’abord, il était convaincu que la structure de l’écorce terrestre a pour unique cause l’activité persistante, pendant des temps incommensurables, des forces naturelles, dont l’action s’exerce encore de nos jours. Quant aux organismes vivants ou ayant vécu à la surface du globe, il était persuadé qu’ils descendent par génération régulière d’un très petit nombre de formes ancestrales extrêmement simples, pour ne pas dire d’une seule forme. L’excessive diversité que présentent ces organismes provient, pensait-il, de ce que, d’une part, quantité d’entre eux se sont perpétués d’âge en âge sans subir de changements appréciables, tandis que d’autres se sont, au contraire, graduellement modifiés sous l’influence de causes encore inconnues ; et, d’autre part, de ce qu’un très grand nombre de formes intermédiaires se sont éteintes, à tous les degrés de l’échelle animale et végétale, accentuant ainsi, par leur disparition, les différences existant entre les formes survivantes.

Ces idées, il les avait exposées dans une Histoire naturelle de la Création qu’il croyait appelée à révolutionner les esprits et à porter un coup mortel au système de Cuvier. Mais il avait eu le dépit de voir le public scientifique se désintéresser de cet ouvrage. Sous le prétexte qu’il était le fruit du raisonnement plutôt que de l’observation et qu’il manquait dès lors de base suffisamment solide – mais, en réalité, uniquement parce que les idées que Wladimir Wladimirovitch y exposait étaient opposées à celles du grand naturaliste français – on ne lui avait pas même fait l’honneur de les discuter dans les assemblées savantes. Quelle déception pour Wladimir Wladimirovitch ! Il lui avait bien fallu se rendre à l’évidence et comprendre que l’inertie règne en maîtresse chez les savants tout autant que chez les profanes et que le crédit qu’on accorde à une hypothèse dépend presque exclusivement du prestige qu’exerce celui qui la défend. La réputation scientifique de M. Rumine était certes des plus solidement établies. Il la devait, non point à ses ouvrages de philosophie, mais précisément à ces travaux de détails qu’il tenait lui-même en si petite estime : il avait décrit et classé une foule de minéraux et d’êtres organisés, vivants et fossiles, et publié de très remarquables relations de voyages, au cours desquels il s’était surtout occupé des phénomènes volcaniques et où il avait pris carrément position pour l’Anglais Hutton contre le Saxon Werner. Mais il n’avait point découvert de ces lois qui forcent l’admiration générale, parce qu’elles font plus pour l’avancement des sciences que des siècles du travail empirique le plus consciencieux, telle cette loi formulée par Cuvier de la corrélation des formes, d’après laquelle toutes les parties d’un organisme étant en harmonie, il suffit de connaître un seul organe d’un animal pour en déduire tous les autres. En appliquant cette loi aux ossements trouvés dans les terrains avoisinant Paris, Cuvier n’était-il pas parvenu, en peu de temps, à reconstituer théoriquement environ cent soixante espèces d’animaux qui ont disparu dans les bouleversements du globe et qu’on ne retrouve plus sur la terre ?

L’insuccès de sa tentative avait inspiré à Wladimir Wladimirovitch d’amères, mais salutaires réflexions. Dans le premier transport de sa colère, il s’en était pris à ses collègues. Ces prétentieux ignares étaient, à l’en croire, absolument incapables de penser par eux-mêmes et à ce point dépourvus d’esprit philosophique qu’ils ne pouvaient comprendre que les choses qu’on leur faisait toucher du doigt ! Ce premier transport passé, il s’était mis à raisonner avec plus de calme. Puisqu’il avait affaire à d’incurables sots, il aurait dû – s’était-il dit – les traiter comme tels et ne leur présenter sa théorie qu’étayée d’irréfutables preuves. Or, il lui fallait bien reconnaître que tel n’avait point été le cas. Et cette lacune avait pour cause, à ce qu’il croyait, l’insuffisance de ses connaissances dans les sciences qui auraient pu lui fournir les matériaux les plus propres à la démonstration de sa thèse. Wladimir Wladimirovitch s’avisait – un peu tard, hélas ! – qu’il avait mal dirigé son activité. Sa curiosité avait été sollicitée par trop de questions diverses. Du jour où il avait conçu le dessein d’entrer en lutte avec l’illustre auteur des Révolutions du Globe et de faire prévaloir sur la sienne sa propre théorie d’une évolution naturelle des espèces descendant d’une forme ancestrale commune, il aurait dû, pensait-il, consacrer exclusivement son temps et ses forces à l’étude de l’embryologie, de l’anatomie comparée et de la paléontologie. Au lieu de cela, il avait mené de front les études les plus diverses ; il s’était occupé de biologie, certes, mais aussi d’agriculture, de minéralogie, de physique, de chimie, de philosophie et de mathématiques. Qui trop embrasse, mal étreint, dit le proverbe. Au déclin de sa vie, Wladimir Wladimirovitch se reprochait de ne s’être point assez pénétré de cette vérité. Ses regrets eussent été cuisants, s’il n’avait eu la conviction que son fils cadet mènerait à bien l’entreprise qu’il avait rêvé d’accomplir lui-même. Wladimir Wladimirovitch entendait faire profiter Aliocha des expériences qu’il avait faites, à ses dépens. Il s’était montré un maître exigeant et sévère. Il s’était appliqué à développer en lui le goût de la démonstration rigoureuse. Aliocha avait hérité de son père le don de saisir l’ensemble des choses ; comme par une intuition géniale, il savait se tirer d’un labyrinthe de détails ; son adresse était surprenante à remonter aux causes, à établir des rapports, à tirer des conséquences. M. Rumine était littéralement émerveillé de l’intelligence de son fils cadet. Et, à ce talent de « penser philosophiquement », comme le qualifiait Wladimir Wladimirovitch, Aliocha joignait une minutie, une persévérance dans le travail qui ravissaient son père. En vérité, il semblait que Wladimir Wladimirovitch avait toutes les raisons du monde de fonder sur son fils les plus vastes espoirs. Or, qu’était-il advenu ? Brusquement, la maladie avait terrassé Aliocha et, pendant trois ans, M. Rumine avait subi le supplice d’assister, impuissant, à la lente destruction de cette rare et belle intelligence. Quoiqu’il affectât de n’y point croire, Wladimir Wladimirovitch espérait, malgré tout, une guérison miraculeuse. Et c’était la mort qui était venue… la mort et l’effondrement de tous ses rêves ambitieux.

M. Rumine, intérieurement, était désespéré. Cependant, il mettait toute son énergie à ne pas laisser paraître sa douleur. Il essayait de se tromper lui-même, en se persuadant que ce coup n’avait rien changé à sa vigueur et à ses habitudes de travail. Et, s’il avait entrepris ce voyage en Angleterre, au lendemain du jour où lui était parvenue la nouvelle de la mort d’Aliocha, c’était autant pour distraire sa pensée de sa souffrance intime que pour tenter de se prouver à lui-même que les questions scientifiques n’avaient encore rien perdu pour lui de leur attrait.

D’Angleterre, Wladimir Wladimirovitch se proposait de passer en France, lorsque d’étranges rumeurs le firent brusquement changer d’avis : une insurrection avait éclaté dans la capitale russe. L’armée s’était soulevée. Dans les rues, le sang avait coulé. La famille impériale avait été en danger. Grâce à l’énergie de l’empereur Nicolas Pavlovitch, l’émeute avait été promptement réprimée, mais il y avait plusieurs morts à déplorer.

Sans être précisément inquiet au sujet de son fils, puisque Nicolas, n’étant pas dans l’armée, n’avait point dû prendre part à la lutte, Wladimir Wladimirovitch brûlait d’en savoir plus long, et, quittant l’Angleterre, il partit incontinent pour Saint-Pétersbourg. À peine arrivé, et tandis que son valet de chambre se hâtait à la recherche d’une voiture de louage, il vit un traîneau s’arrêter brusquement à quelques pas de lui et l’un de ses parents, personnage fort considérable qui était ministre depuis plusieurs années, en sortir précipitamment pour venir à lui : les deux hommes se serrèrent la main.

— J’arrive à l’instant, dit Wladimir Wladimirovitch. Eh bien ! que raconte-t-on ? La capitale en a fait de belles, durant mon absence…

Il riait.

— Si vous veniez chez moi, mon cousin ? lui dit le ministre, qui, lui, ne riait pas. Montez donc dans mon traîneau.

Wladimir Wladimirovitch se fit un peu prier. Il avait hâte, disait-il, de revoir ses enfants. Mais son parent insista et finit par l’emporter.

Durant le trajet, Wladimir Wladimirovitch s’enquit de ce qui s’était passé. Tout ce qu’il en savait, disait-il en riant, c’est que les soldats s’étaient révoltés aux cris de « Vive la Constitution », par quoi ils entendaient la femme de Constantin !

Le ministre le laissait dire sans l’interrompre et sans s’associer à sa gaîté. Mais lorsqu’ils furent chez lui, seul à seul, dans son cabinet :

— Mon cher Wladimir Wladimirovitch, lui dit-il, cette insurrection dont vous parlez comme d’une chose plaisante, est, en réalité, un événement fort grave et qui va plonger dans le deuil nombre de nos familles.

Wladimir Wladimirovitch, à ces mots, se sentit vaguement inquiet :

— Que voulez-vous dire, prince ? questionna-t-il vivement.

— Simplement qu’il s’agit d’une conspiration tramée par quelques membres de la plus haute aristocratie, aux fins d’assassiner la famille impériale et d’instaurer la république en Russie. Quand vous saurez que le chef en était le prince Troubetzkoï… l’ami de votre fils… ajouta-t-il après une pause et en baissant la voix.

Ce rapprochement alarma Wladimir Wladimirovitch.

— L’ami de mon fils… répéta-t-il et son regard tenta d’interroger son parent. Mais celui-ci regardait obstinément le sol. Comment va-t-il, Nicolas ? questionna impérieusement M. Rumine.

Le ministre ne répondit pas.

— Ah ! il lui est arrivé malheur… s’écria Wladimir Wladimirovitch.

Il était devenu blême. Son cousin lui prit la main :

— Rassurez-vous. L’honneur est sauf.

— L’honneur !… Et la vie ? Ah ! mon fils est mort !

— Wladimir Wladimirovitch, soyez fort ! reprit le ministre. Oui, votre fils est mort. Mais cette mort… volontaire… le sauve du déshonneur.

— Du déshonneur ? Nicolas ? Qu’a-t-il donc fait ?

— Conspiré.

Wladimir Wladimirovitch était livide :

— Jamais je ne croirai cela !

— Mon pauvre cousin, l’aurais-je cru moi-même, si je n’en avais les preuves ? Vous savez quelle affection je portais à Nicolas et quel intérêt je prenais à son avenir. J’ai vu, de mes yeux vu, son nom inscrit sur la liste des complices dénoncés par Troubetzkoï.

— Troubetzkoï ment !

Le ministre se taisait.

— Troubetzkoï ment ! reprit avec force Wladimir Wladimirovitch. Mais dites-moi tout. J’ai besoin de tout savoir. Ne me cachez rien.

Par un étrange phénomène, au lieu d’être terrassé par ces affreuses nouvelles, Wladimir Wladimirovitch y puisait, au contraire, comme un renouveau d’énergie et de vigueur. Dans le sombre désespoir où l’avait plongé la mort d’Aliocha, ce coup inattendu lui était une diversion. Nicolas suicidé ! Et suicidé, parce que coupable ? Non, cela ne pouvait être ! Il y avait là quelque fatale erreur qu’il se devait de dissiper. Et déjà il sentait renaître en lui de nouvelles forces pour laver du déshonneur la mémoire de son fils.

Lentement, à voix presque basse, le ministre lui donnait des détails : Nicolas avait passé la nuit du 14 au 15 à brûler des papiers dans un garni qu’il louait depuis plusieurs mois sous un faux nom… (Ce garni n’était pas le pied-à-terre où Nicolas avait conduit Pierre et les papiers qu’il avait détruits n’étaient point ceux qu’il lui avait montrés. Sans doute avait-il voulu dépister la police, en détournant son attention du lieu où se trouvaient cachés les documents réellement importants dont il avait commis le soin à son beau-frère en cas d’échec.)

— Vers les deux heures du matin – poursuivait le ministre – le bruit d’un coup de feu avait mis en émoi les locataires de l’immeuble en question. On était accouru, on avait pénétré, en en forçant la porte, dans la chambre qu’occupait Nicolas, et on l’avait trouvé gisant à terre dans une mare de sang. Le médecin, appelé, n’avait pu que constater le décès. Cette mort avait produit en haut lieu d’autant plus mauvaise impression que Troubetskoï avait formellement désigné le jeune Rumine comme l’un de ses complices. Cependant, par égard pour Wladimir Wladimirovitch, Sa Majesté l’empereur avait ordonné qu’on fît le silence autour de cette affaire et que le secret de Nicolas fût enseveli avec lui.

— Et moi, prononça solennellement Wladimir Wladimirovitch, plus irrité que satisfait de ce dénouement, je me refuse à considérer cette affaire comme classée. Je vais m’occuper de faire éclater au grand jour l’innocence de mon fils, car il est innocent, j’en ai la conviction absolue. Il ne s’est pas suicidé. Il a été assassiné. J’espère pouvoir vous en fournir prochainement la preuve…

Ce fut au tour du ministre d’interroger des yeux son parent. Mais Wladimir Wladimirovitch n’en dit pas davantage.

L’entretien des deux hommes n’avait pas duré moins de deux heures. Au sortir de chez son cousin, Wladimir Wladimirovitch se fit conduire au domicile de Nicolas. Il s’efforça, durant le trajet, de mettre un peu d’ordre et de clarté dans ses idées et d’examiner la situation avec sang-froid. En déclarant que la mort de son fils était due à un assassinat, le vieillard était sincère. Pour lui, Nicolas était innocent. Il ne pouvait donc s’être suicidé, car son suicide eût été un aveu de culpabilité. S’il ne s’était pas suicidé, il fallait qu’il eût été assassiné – et assassiné par quelqu’un ou par ordre de quelqu’un qui avait intérêt à le supprimer. Ce quelqu’un, M. Rumine s’imaginait le connaître : c’était Pierre Kamensky.

Voici comment Wladimir Wladimirovitch en arrivait à formuler cette monstrueuse accusation. Il supposait tout d’abord que la chambre garnie où Nicolas avait trouvé la mort n’avait point été louée par lui, mais par Pierre Nicolaïévitch. Pierre Nicolaïévitch était affilié au parti révolutionnaire, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour M. Rumine. Wladimir Wladimirovitch tenait Pierre pour un déséquilibré, capable de toutes les folies. Celle de renverser l’ordre établi pour y substituer l’anarchie lui semblait rentrer parfaitement dans le cadre des idées du cadet des Kamensky. Ce qui renforçait encore M. Rumine dans cette opinion, c’est qu’il avait entendu Nelly s’étonner des singuliers discours tenus par Pierre dans le délire. Ne parlait-il pas de la prochaine libération des serfs et d’un événement formidable qui se préparait et qui allait consommer la ruine des méchants ? N’était-il pas de toute évidence qu’il faisait ainsi allusion à l’insurrection qui avait éclaté ? C’était, sans doute, afin de la préparer avec ses complices qu’il avait quitté Aloupka et qu’il était venu à Pétersbourg.

Quant à la présence de Nicolas, durant la nuit fatale, dans le pied-à-terre de son beau-frère, Wladimir Wladimirovitch se l’expliquait de la manière suivante : Pierre se doutait sans doute un peu que les propos qui lui étaient échappés dans le délire avaient mis Nicolas en possession de son secret. En apprenant l’échec du mouvement révolutionnaire qu’il avait organisé, mais auquel la maladie l’avait empêché de prendre une part active, la peur d’être dénoncé par Nicolas s’était emparée de lui et lui avait inspiré le criminel désir de se débarrasser de son beau-frère. Pour y parvenir, il avait eu recours à la ruse. Prétextant l’impossibilité où il était de quitter la chambre et d’aller en personne à son domicile clandestin pour y détruire les papiers qu’il y avait déposés et dont la découverte lui eût été fatale, il avait supplié Nicolas de s’y rendre à sa place et Nicolas avait eu l’imprudente générosité de satisfaire à ce désir. Il avait brûlé tout ce qui pouvait compromettre Pierre, et tandis qu’il s’acquittait de cette besogne, un inconnu – envoyé par Pierre lui-même – était venu l’assassiner. Qui était cet inconnu et par quels moyens le jeune Kamensky était-il parvenu à lui transmettre ces ordres ? C’est ce que Wladimir Wladimirovitch se promettait de tirer au clair en arrachant à Pierre des aveux complets.

Ce fut sous l’empire de ces réflexions et fort de ces hypothèses que M. Rumine entra dans la maison de son fils. Son valet de chambre, qui l’y avait précédé, avait annoncé son arrivée. Mais ni Nelly ni Nadia ne se présentèrent pour l’accueillir. Affaiblie par de violentes attaques de nerfs, Nelly gardait le lit. Quant à Nadia, elle était sortie pour prier dans l’église la plus proche et y faire dire une messe pour le repos de l’âme de Nicolas.

Wladimir Wladimirovitch se dirigea résolument vers la chambre de Pierre et y entra sans heurter. La chambre était vide et il y régnait cet ordre particulier aux pièces inoccupées. Wladimir Wladimirovitch sonna avec violence et ordonna qu’on lui amenât Pierre. Le domestique, terrifié, lui apprit que le jeune Kamensky avait quitté la ville le matin même de l’insurrection.

À cette nouvelle inattendue, Wladimir Wladimirovitch laissa échapper toute une bordée de jurons. Ce départ qui aurait dû, semble-t-il, lui démontrer l’inanité de ses soupçons, ne faisait que les renforcer. Il croyait reconnaître dans la fuite précipitée de Pierre au moment du danger ce même esprit de lâche poltronnerie qui l’avait poussé à se débarrasser de Nicolas, comme d’un dénonciateur possible.

Ce fut, par malheur, à ce moment que survint Nadia. En rentrant de l’église, elle avait appris l’arrivée de son père, et elle accourait mêler ses larmes aux siennes. La tendre pitié qu’elle ressentait pour lui refoulait en elle toute terreur. Ne venait-il pas de perdre coup sur coup ses derniers fils ? Elle voulut se jeter dans ses bras. Mais il la repoussa d’un geste hostile. Dans l’état d’exaspération où il était, la vue de Nadia ne lui rappelait qu’une chose : elle était l’amie, la confidente de Pierre, de celui qu’il accusait en son cœur du meurtre de son fils.

— Tout doux ! tout doux, ma mie ! lui dit-il, et sa voix avait le terrible accent sarcastique qui impressionnait toujours Nadia si péniblement. Avant de nous donner l’accolade, attendons un peu que je sache si, oui ou non, tu n’es point de connivence avec l’assassin de Nicolas…

Un frisson parcourut Nadia à l’ouïe de ces paroles, pour elle incompréhensibles. Elle regarda avec terreur Wladimir Wladimirovitch. La douleur lui avait-elle fait perdre la raison ?

— Hélas, mon père, dit-elle toute tremblante. Nicolas n’a pas été assassiné.

— Non, vraiment ! Il s’est suicidé, n’est-ce pas ? répliqua ironiquement Wladimir Wladimirovitch.

Et, tout aussitôt, pris de fureur :

— Ah ! scélérate ! s’écria-t-il. Je ne vois que trop que tu lies partie avec son meurtrier ! Peu te chaut que ton frère soit mort et que sa mémoire soit déshonorée, pourvu que ton bandit échappe à la potence !

— Pardonnez-moi, mon père, je ne vous comprends pas… De quel bandit parlez-vous ?

— Tu le demandes, comédienne ? Tu oses le demander ! Comme si tu ne le savais pas, toi, sa confidente, autant dire sa complice. Me prends-tu pour un imbécile ? T’imagines-tu que vos manèges m’avaient échappé, à Aloupka, et que je n’aie point surpris cette belle promesse de vous écrire que vous avez échangée en vous séparant ? Un beau correspondant que tu avais là ! Je t’en fais tous mes compliments !

— Si c’est de Pierre que vous parlez, mon père… Hélas ! je n’y comprends plus rien. Vous semblez courroucé contre lui. Qu’a-t-il donc fait pour mériter votre colère ? De quoi le soupçonnez-vous donc, mon père ?

Wladimir Wladimirovitch ne se contenait plus :

— Je le soupçonne d’être un scélérat, un meurtrier, un régicide, l’un des instigateurs de cette infâme insurrection pour l’organisation de laquelle il est accouru tout exprès d’Aloupka, bien qu’il ait pris soin, au moment de l’action, de s’en tenir à l’écart, afin de détourner l’attention. Voilà de quoi je le soupçonne ! Voilà de quoi je l’accuse ! Voilà pourquoi je le dénoncerai – car je le dénoncerai – et je me flatte que ma dénonciation lui vaudra la potence !

— Ah ! mon père, comme vous vous trompez ! Je vous jure que Pierre est absolument étranger à tout cela…

— Oui-da. C’est peut-être le souci de sa santé qui l’a fait accourir ici cet automne et en décamper l’autre jour si prestement ?

Nadia s’efforçait de dominer sa crainte :

— Sa présence ici, mon père, et son départ ont une cause toute naturelle…

— Toute naturelle ! Malepeste ! La coquine trouve tout naturel le projet qu’il avait d’exterminer son souverain ! Nous verrons si tu la trouveras aussi naturelle, la cravate qu’on va lui nouer au cou, à ton bandit !

— Je vous supplie, mon père, de m’écouter. Pierre a quitté Aloupka uniquement parce que le comte Strélitzky lui avait refusé la main de sa sœur et qu’il avait besoin de changer d’air pour se consoler. Et quant à son départ d’ici, c’est encore son amour qui en est cause. Il voulait revoir Sacha Strélitzky et c’est à Goreneki qu’il est allé.

Mais Wladimir Wladimirovitch ne voulut pas se laisser démonter pour si peu :

— Quand on ment, ma mie, il convient d’y mettre un peu d’intelligence. Il faut que tu me supposes bien benêt, vraiment, pour espérer me faire accroire que les déplacements de ce misogyne ont pour cause un cotillon ! La vérité, c’est moi qui vais te la servir et sois sûre que je n’épargnerai rien pour la faire connaître du monde entier : Pierre Nicolaïévitch Kamensky est venu ici prendre en main la direction du mouvement insurrectionnel qui avait pour but l’assassinat de la famille impériale et le bouleversement de la Russie. Il a logé chez mon fils, le compromettant par sa présence. Puis, étant tombé malade et craignant d’avoir, dans son délire, laissé échapper des propos qui ont pu donner l’éveil à Nicolas, il n’a pas hésité, au moment de sa fuite, à l’attirer dans un guet-apens et à l’y faire lâchement assassiner, afin de se débarrasser d’un témoin compromettant, au cas où les événements prendraient une tournure contraire à ses prévisions.

— Ah ! mon père, il est innocent, s’écria Nadia avec chaleur, de tout ce dont vous l’accusez, je vous le jure !

Wladimir Wladimirovitch était pâle de rage :

— Toi ! je te défends de m’appeler ton père : je te renie pour fille.

— Mon père !…

— J’ai dit et n’en démordrai pas ! Si tu étais vraiment ma fille, c’est le parti de ton frère que tu prendrais et non celui de son meurtrier. Ton attitude dénaturée me prouve à l’évidence qu’il n’y a pas dans tes veines une seule goutte de mon sang. Va, dit-il en la poussant par les épaules hors de la chambre, va le chercher, ton père, dans la valetaille : c’est là, sans doute, que ta mère a pris ses amants, parmi mes cochers et mes laquais. Pour moi, lorsque j’aurai vengé Nicolas, il ne me restera qu’à me remarier pour faire souche d’enfants bien à moi !…

Le soir même, Wladimir Wladimirovitch partait pour Goreneki, à la poursuite du cadet des Kamensky.

CHAPITRE SOIXANTE-CINQUIÈME

LE RETOUR DE
WASSILI WASSILIÉVITCH YERMOLOFF
ET LA LETTRE DE NICOLAS

Lorsqu’il sut que Pierre n’avait pas paru chez les Strélitzky, M. Rumine se crut joué et la salle retentit de ses clameurs irritées. Il s’imaginait que Nadia lui avait menti ; que, voyant Pierre en danger, elle n’avait pas hésité à recourir à cet expédient pour l’éloigner, lui, Wladimir Wladimirovitch, afin de laisser à son ami le temps de passer à l’étranger. Dans la colère qu’il ressentait d’être tombé dans un piège aussi grossier, il oubliait toute retenue et toute prudence et se soulageait en énumérant à tue-tête les multiples crimes dont il accusait Pierre.

Parmi les personnes réunies autour de M. Rumine, il n’en était pas une à laquelle le cadet des Kamensky fût indifférent. Mais bien certainement, celle à qui il tenait le plus à cœur était Rosa Ivanovna. Aussi, la colère blêmissait-elle son visage. Que n’eût-elle donné pour clore le bec à ce vieux bavard de Wladimir Wladimirovitch ? Bien plus, elle voyait fort bien que ses radotages intéressaient au plus haut point le gouverneur. Il s’était, en effet, rapproché de M. Rumine. De temps à autre, il jetait sur Strélitzky un rapide regard, pour juger, sans doute, à son air, du crédit qu’il devait accorder aux accusations lancées contre son prisonnier par Wladimir Wladimirovitch. Le visage du comte Féodore restait impassible. Pour les jumeaux, ils témoignaient, jusqu’à l’insolence, de leur satisfaction. Rosa Ivanovna eût volontiers giflé Ocipe qui poussait l’impudence jusqu’à couler de son côté des regards narquois. Mais c’était contre Wladimir Wladimirovitch surtout qu’elle en avait. Elle n’osait ni l’interrompre, ni le contredire, sachant par expérience que c’eût été le moyen de le faire crier plus fort ; elle lui souhaitait de tout son cœur une bonne petite apoplexie qui l’étendrait raide mort sur le carreau. Le Ciel, décidément, tardait à exaucer son vœu : Mme Yermoloff en était à se demander s’il n’était point opportun de simuler quelque évanouissement qui détournerait sur elle l’attention que Wladimir Wladimirovitch accaparait si désastreusement, lorsqu’un secours lui vint, des plus inattendus. Wassili Wassiliévitch fit irruption dans la salle, criant et gesticulant comme c’était sa manière lorsqu’il était à moitié ivre ou fort intimidé, ce qui était le cas en ce moment : il mourait de peur de reparaître devant Rosa Ivanovna qu’il supposait instruite par Strélitzky du changement de leur fortune.

— Ah ! mes bons amis, quelle joie ! criait-il, quelle joie de me retrouver enfin parmi vous. Mon absence prolongée a dû vous inquiéter ; mais vous m’excuserez, j’espère, quand vous saurez à quelle aventure je viens de me trouver mêlé. Figurez-vous que j’arrive tout droit de Pétersbourg… Oui, mes bons amis, de Pétersbourg ! J’ai jugé nécessaire et urgent de m’y rendre pour informer les parents de Pierre Kamensky de l’incarcération de notre malheureux ami dans les prisons de Tver.

Au nom de Pierre, Wladimir Wladimirovitch avait bondi :

— Ah ! ce gredin est sous clef ?

Wassili s’aperçut enfin de la présence du vieillard :

— Ah ! vous êtes là, Wladimir Wladimirovitch ? Charmé de vous voir. On m’avait bien dit, chez vous, que vous étiez en route pour Goreneki et que vous ne me précédiez que de quelques heures. Votre fille m’a chargé d’un message pour vous…

Et Yermoloff, à qui ce petit incident avait fait momentanément oublier sa peur et qui avait repris son aisance naturelle, tira de son portefeuille un pli qu’il tendit à M. Rumine. Celui-ci le prit du bout des doigts d’un air dégoûté et resta un instant à le considérer, comme s’il hésitait entre l’envie de le déchirer sans le lire et la curiosité de prendre, à tout hasard, connaissance de son contenu, avant de le détruire. Ce fut à ce dernier parti qu’il se décida. Il l’ouvrit, avec un haussement d’épaules. Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu’on le vit changer de visage et, précipitamment, quitter la salle… Strélitzky se disposait à le suivre. Il fut happé au passage par le gouverneur. Ce gouverneur était un homme fort ambitieux qui ne dormait plus depuis qu’il s’était avisé que l’affaire Kamensky le pouvait mener à la fortune s’il la savait conduire avec habileté et selon les intentions secrètes de Strélitzky. C’était pour les sonder qu’il questionnait le comte. Strélitzky se débarrassa de cet importun en lui promettant de lui donner le soir même son opinion sur ce qui s’était passé. Il avait hâte de rejoindre Wladimir Wladimirovitch. Il le trouva dans le corridor, en train de lire la lettre envoyée par Nadia. Strélitzky s’aperçut que la main qui tenait cette lettre tremblait violemment. Par discrétion, il se tint à l’écart. Tout à coup, M. Rumine se retourna. Il regarda Strélitzky comme s’il ne le voyait pas et Strélitzky comprit à son air qu’il était sous le coup d’une intense émotion :

— Wladimir Wladimirovitch… dit-il, s’approchant aussitôt.

M. Rumine se passa lentement la main sur le front. Puis, il esquissa une sorte de grimace qui voulait être un sourire et qui était pitoyable, infiniment.

— Je vais vous conduire dans votre chambre, dit le comte.

M. Rumine fit un pas, puis s’arrêta et mit la main sur le bras de Strélitzky. En vérité, il semblait vieilli de vingt ans.

— Comte, vous êtes mon ami, vous pouvez me donner un conseil.

Sa voix s’altéra. Il dut faire effort pour continuer :

— À mon âge, il n’est point gai de constater que ceux qui portent notre nom ne sont pas de notre sang. Et voilà ce qui m’arrive. Lisez ceci, Strélitzky, vous le pouvez sans indiscrétion : celui qui a écrit ces lignes n’est pas mon fils.

Le comte avait pris la lettre que lui tendait M. Rumine. Par une vieille habitude, son regard alla tout d’abord à la signature. Il vit le nom de Nicolas. Il comprit que la lettre envoyée par Nadia à son père était de Nicolas Rumine, de ce Nicolas que Wladimir Wladimirovitch prétendait, tout à l’heure, avoir été assassiné par Kamensky et que, maintenant, il reniait pour fils. Strélitzky la lut rapidement :

 

« Je te demande pardon, ma pauvre Nelly, de la grande peine que je vais te faire, que je t’aurai faite, à l’heure où tu liras ces lignes. Dans le premier moment, tu ne comprendras pas et tu te demanderas quel vent de folie a bien pu me pousser à ce coup de désespoir. Tu les entendras – ceux que j’ai combattus, sans réussir à les vaincre – tu les entendras dire que je suis un criminel et que je préméditais les pires attentats. Laisse-les dire. Mais ne les crois pas. Ne crois qu’une chose : c’est que je n’ai jamais eu en vue que le salut de notre patrie.

» Mon crime, c’est d’avoir aimé la Russie. Mon crime, c’est d’avoir rêvé pour la nation russe plus de liberté, plus de bonheur. Oui, Nelly, c’est l’amour de la Russie qui m’a conduit où je suis…

» J’ai trop souffert, vois-tu, dans mon enfance. Il y avait en moi un besoin inné de justice et, autour de moi, je ne voyais qu’injustices et que cruautés. Cela, tu peux et tu dois le comprendre, sachant dans quel milieu j’ai été élevé. Mais comprends-moi bien, Nelly, ne va pas au delà de ma pensée : je n’accuse personne. Ces épreuves m’ont été salutaires. Les souffrances morales que j’ai endurées dans mon enfance et surtout celles que j’ai vu endurer par les êtres que j’aimais le plus au monde ont fait naître en moi un impérieux besoin de porter secours aux opprimés.

» Parce que tu es femme, Nelly, et que tu appartiens à une classe privilégiée, tu ne sais pas, tu ne soupçonnes même pas que, dans notre malheureuse patrie, les opprimés sont légion. Cela tient à nos mœurs, cela tient à nos institutions ; cela tient, en tout premier lieu, à notre système de gouvernement. Notre empereur pourrait être le meilleur et le plus juste des hommes ; bien que sa volonté – pour ne pas dire son caprice – soit la loi, cet empereur omnipotent ne peut rien ou, du moins, rien de durable pour soulager la misère de ses sujets. Et, d’abord, comment connaîtrait-il leurs besoins ? Entouré d’une camarilla qui a tout intérêt à lui cacher la vérité, il est l’homme de tout l’empire le plus mal informé de ce qui s’y passe. Et même si, par miracle, il avait connaissance des abus les plus criants et qu’il mît sa volonté à les détruire, comment ses ordres seraient-ils exécutés ? Enfin, à supposer encore qu’on secondât ses desseins et qu’il en résultât une notable amélioration du sort de ses sujets, son œuvre lui survivrait-elle ? Son successeur serait-il animé du même esprit ?

» C’est en réfléchissant de la sorte que la conviction s’est, peu à peu, imposée à moi qu’on ne fondera jamais rien de solide, de stable, de durable, aussi longtemps que la Russie conservera le régime autocratique et qu’il est, dès lors, absolument nécessaire, si l’on veut tirer la nation russe de la barbarie où elle est encore plongée, de substituer à cette autocratie des institutions représentatives.

» Mon crime, Nelly, c’est d’avoir consacré ma vie à cette œuvre. Mon effort n’a pas abouti. Je ne saurais survivre à un pareil malheur. Ce qui me peine, à cette heure dernière, c’est de penser au tort que je t’ai fait en unissant ton sort au mien. Puisque j’avais voué ma vie au bonheur du peuple russe, je n’aurais point dû songer à mon propre bonheur. Mais je t’aimais, Nelly, et, tu le sais, ma tendresse pour toi est restée vive comme au premier jour. Les joies que tu m’as données ont été les seules que j’aie connues ici-bas. Merci et pardon, ma pauvre Nelly. Tâche de comprendre et de me garder, malgré tout, un bon souvenir.

» Nicolas »

 

Si rapide qu’eût été sa lecture, Strélitzky ne laissa pas de faire la réflexion que le désir d’innocenter Pierre aux yeux de M. Rumine devait être bien fort chez Nadia pour la décider à envoyer à son père cette lettre écrite par Nicolas pour sa femme, et qui contenait des allusions à son enfance que le comte jugeait extrêmement blessantes pour Wladimir Wladimirovitch. Tout de suite, il entrevit le parti que lui-même allait pouvoir tirer de cette preuve indéniable de l’amour de Nadia pour Pierre. Mais le moment était mal choisi pour y attarder sa pensée.

Le regard du comte alla à Wladimir Wladimirovitch. Le vieillard s’était laissé tomber sur l’appui d’une fenêtre et semblait réfléchir profondément.

— Ne restons pas ici ! dit Strélitzky.

Et il lui offrit son bras. Wladimir Wladimirovitch le prit et, docile, se laissa emmener.

Tandis qu’ils montaient l’escalier :

— Comte ! dit M. Rumine d’un ton suppliant, aidez-moi à sortir de cette impasse. Je suis trop intéressé, voyez-vous, dans tout cela pour y voir clair. Mille projets se présentent à ma pensée, entre lesquels je ne sais plus choisir. Pour conjurer cette chose affreuse : voir ma race mourir avec moi, je suis prêt à tout… J’ai songé à marier Nadia et à adopter son mari : leurs enfants porteraient mon nom et hériteraient de ma fortune. J’ai même songé pour cela à votre frère Ocipe. Mais s’ils n’avaient pas d’enfants ?… Je songe aussi à me remarier moi-même et peut-être serait-ce encore là ce qu’il y aurait de mieux à faire.

Ils étaient arrivés devant le cabinet de Strélitzky. Le comte fit entrer Wladimir Wladimirovitch. Comme il en refermait la porte, son oreille perçut dans l’escalier un frou-frou soyeux. Il revint sur ses pas et se pencha sur la rampe : c’était Mme Yermoloff qui regagnait sa chambre.

CHAPITRE SOIXANTE-SIXIÈME

ROSA IVANOVNA CHERCHE PROTECTION CONTRE STRÉLITZKY

Rosa Ivanovna, qui avait souhaité avec tant de ferveur la mort de M. Rumine, eût été, à cette heure, dans la désolation si le Ciel avait exaucé son vœu. Car, dans la détresse où la jetaient les événements, le vieillard lui apparaissait tout à coup comme une sorte de sauveur. Et, pour opérer cette révolution dans ses idées, il avait suffi de cette simple phrase prononcée par Wladimir Wladimirovitch et qui lui était parvenue aux oreilles :

— Je songe aussi à me remarier…

« Ah ! il songe à se remarier ! » se disait Rosa Ivanovna, en rentrant dans sa chambre.

Au lieu d’appeler sa femme de chambre pour l’aider à sa toilette de nuit, elle resta seule, assise dans un fauteuil, à réfléchir.

Elle-même avait besoin d’un mari. Et voilà ce Wladimir Wladimirovitch qui cherchait femme ! N’était-ce pas la Providence qui le lui envoyait à Goreneki tout exprès pour servir ses desseins ?

Rosa Ivanovna, qui passait à Aloupka pour une femme positive, nullement sentimentale, très intéressée et d’idées un peu extravagantes, avait ceci de particulier qu’elle joignait à un goût prononcé pour tout ce qui était stable et solide la prétention d’être une belle âme, par quoi elle entendait une âme uniquement accessible aux sentiments purs, nobles, désintéressés. Ces deux particularités – le goût du solide et du stable et le souci d’être une belle âme – avaient régi toute sa vie et donnaient l’explication de toutes les apparentes contradictions de son être et de sa conduite.

Lorsqu’elle voyait son existence assurée, Rosa Ivanovna pouvait se montrer charmante et donner le spectacle de toutes les vertus ; mais se trouvait-elle en peine d’argent, elle était prête, pour s’en procurer, à toutes les compromissions. Elle se connaissait cette particularité. Mais au lieu d’y voir la manifestation d’un esprit soucieux, elle s’en prenait à ceux qui la mettaient dans la nécessité, disait-elle, « de vivre en contradiction avec elle-même ». Sa haine pour Strélitzky et son dédain pour Yermoloff n’avaient, en somme, pas d’autre cause : tous deux lui apparaissaient comme des obstacles vivants placés sur son chemin par un destin moqueur, pour l’empêcher de vivre selon son idéal.

Jeune fille, quand elle était venue en Russie, poussée par le désir d’y faire fortune par sa beauté, elle rêvait de s’élever dans la hiérarchie sociale en se faisant épouser de l’homme riche et titré qui allait infailliblement tomber amoureux d’elle ; et, une fois introduite dans le grand monde, de s’y imposer à l’admiration de tous, à force de vertu.

Une femme noble, belle et vertueuse, une femme heureuse et admirée, voilà ce qu’elle aspirait à être. Et voilà ce qu’elle serait devenue sans la méchanceté de Strélitzky et la sottise de Yermoloff.

Rosa Ivanovna avait aimé Féodore, cet homme énigmatique, de toute la tendresse dont son cœur était capable. Elle le pouvait, pensait-elle, sans déchoir. Ne réunissait-il pas tous les avantages de fortune et de rang auxquels elle estimait que sa beauté lui donnait droit ? Or, c’était lui qui n’avait pas voulu d’elle. Quelle mortification pour l’âme orgueilleuse de Rosa Ivanovna ! Et, non seulement il s’était refusé à l’élever jusqu’à lui, mais il avait encore mis tout en œuvre pour l’empêcher d’épouser Yermoloff, sur lequel elle s’était rabattue par dépit tout autant que par calcul. Il avait fallu, pour que Wassili Wassiliévitch se décidât à lui offrir son nom, qu’elle recourût à des moyens qui faisaient, en vérité, plus d’honneur à son esprit d’intrigues qu’à la vertu qu’elle se targuait de posséder à un si haut degré.

Cette période de sa vie avait laissé dans le cœur de Rosa Ivanovna tant d’amertume et tant de rancœur qu’elle eût voulu en bannir à tout jamais le souvenir de sa mémoire. C’est sur ses instances que, peu après leur mariage, Yermoloff avait quitté Pétersbourg pour se fixer en Crimée. Il semblait à Rosa Ivanovna qu’en changeant de domicile, elle allait rompre avec un passé qu’elle abhorrait. Wassili Wassiliévitch, par malheur, était là pour le lui rappeler, non qu’il y fît jamais la moindre allusion, mais ne savait-il pas, lui, ce qu’elle eût voulu que tout le monde ignorât ?

Grand, blond, très beau, avec des allures nonchalantes et des façons caressantes qui le rendaient infiniment séduisant, Wassili Wassiliévitch semblait fait pour plaire aux femmes. La sienne, pourtant, lui tenait rigueur. Sa myopie, sa crédulité, son optimisme portaient sur les nerfs de Rosa Ivanovna. On eût dit qu’elle ne pouvait lui pardonner d’avoir été sa dupe. Le fait est que – Rosa Ivanovna le sentait – Wassili Wassiliévitch la tenait en son for intérieur pour une intrigante, et que, seules, sa timidité et sa politesse l’empêchaient de le lui crier à la face. Toute l’attitude de Rosa Ivanovna à l’égard de son mari s’inspirait de ce jugement qu’elle s’imaginait qu’il portait sur elle. Le pauvre Yermoloff n’en revenait pas de se voir traiter si mal, lui qui s’était attiré l’inimitié de sa famille pour épouser cette créature, alors qu’il n’était pas le premier à l’avoir compromise. Il en était à se demander si, en dormant, il n’avait point une fois, par hasard, reproché à Rosa Ivanovna d’être une intrigante, tant elle mettait de conviction à lui imputer cette accusation et d’ardeur à s’en disculper en proclamant à la face de tous son parfait désintéressement. Il fallait l’entendre raconter, à Aloupka – où personne ne savait ses aventures de jeunesse – comment elle était devenue la femme de Yermoloff. Elle l’avait épousé, disait-elle, afin de l’arracher à la vie de débauche qu’il menait. Mais l’entreprise s’était révélée au-dessus de ses forces : loin de se corriger de ses vices, Wassili Wassiliévitch n’avait fait qu’en contracter de nouveaux. Et, parce qu’elle était elle-même de mœurs irréprochables et qu’elle ne perdait pas une occasion de mettre en relief ses hautes vertus, on la croyait sur parole, et on la plaignait sincèrement d’avoir pour époux un ivrogne et un libertin.

Le pauvre Yermoloff était navré de la réputation qu’elle lui faisait. Aussi, lorsque Strélitzky était venu se fixer à Aloupka – Strélitzky qui, lui, savait la vérité ! – l’avait-il accueilli comme un sauveur. Enfin, sa faiblesse allait pouvoir s’appuyer à cette force ! enfin, Rosa Ivanovna allait trouver à qui parler…

Prudemment, Rosa Ivanovna avait mis, dès lors, une sourdine à ses récriminations. Elle craignait Strélitzky : Dieu ! que n’eût-elle donné pour le pouvoir chasser de chez elle ! Mais il se gardait bien de lui en fournir le prétexte. Elle en disait par derrière tout le mal possible. Mais tandis qu’elle s’évertuait à lui nuire dans l’esprit des gens, elle voyait avec colère l’influence du comte grandir dans sa propre maison : ce n’était plus seulement son mari, c’était encore sa fille qui subissait l’ascendant de son ennemi. Le jour où, sous la pression de la baronne Tchernadieff, elle s’était vue contrainte d’accorder à Strélitzky la main d’Olga, Rosa Ivanovna avait cru irrémédiablement perdue pour elle la partie qu’elle jouait contre le comte Féodore. Certaine qu’elle ne trouverait plus désormais auprès de Yermoloff, devenu une marionnette entre les mains de son gendre, cette sécurité qu’elle avait toujours cherchée dans la vie et qui avait guidé son choix dans le mariage, elle s’était dit qu’il ne lui restait qu’un parti à prendre : abandonner Wassili Wassiliévitch à son sort et recommencer sa vie ailleurs avec un autre époux. Précisément alors, comme si le destin eût voulu lui offrir une revanche, le richissime lord Townshend s’était trouvé sur sa route.

Durant quelques jours, Rosa Ivanovna avait connu l’ivresse du triomphe. Déjà, elle se voyait Lady Townshend, à la barbe de ses ennemis confondus. Et, brusquement, ce triomphe tournait en défaite : lord Townshend passait au rang d’étranger suspect ! Or, épouser un suspect, c’est fort peu tentant, en Russie… Rosa Ivanovna, toute courageuse qu’elle était, préférait ne point s’y risquer, d’autant plus qu’elle se sentait elle-même en fort mauvaise posture. Sa tentative de vengeance contre Strélitzky semblait se retourner contre elle : Pierre n’était-il pas déjà sous les verrous ? Mme Yermoloff ne se faisait pas d’illusions sur les causes de son arrestation. Du moment que c’était dans les prisons de Tver qu’il était enfermé, ce ne pouvait être que pour l’affaire de Sacha et sur la dénonciation de Strélitzky.

Chose étrange, Rosa Ivanovna, qui pourtant portait à Pierre une sincère affection, ne se faisait pas autrement de souci pour lui. Elle comptait sur son tuteur, le prince Rastovtzoff, homme d’un crédit considérable, et sur ses nombreux parents pour le tirer d’affaire. C’était pour elle-même qu’elle tremblait. Si sa complicité avec Pierre était connue de Strélitzky, elle se trouverait à sa merci. Il était, il est vrai, son gendre. Mais cette parenté ne paraissait pas à Rosa Ivanovna une garantie suffisante pour la mettre à l’abri de la colère du comte. Aussi, à cette heure, n’avait-elle plus qu’une idée, qu’un désir : se dénicher au plus tôt un mari qui la protégerait contre le ressentiment de Féodore Serguiévitch. Et voilà que, précisément, la Providence lui envoyait Wladimir Wladimirovitch. Nul être au monde n’était mieux en état de lui porter secours que Wladimir Wladimirovitch. N’était-il pas l’ami de Strélitzky ? un homme universellement respecté, pour la femme duquel le comte Féodore serait tenu d’avoir tous les ménagements ?

Rosa Ivanovna se promit d’entreprendre le siège du vieux M. Rumine et de le mener rondement. Cette décision prise, elle se sentit soulagée et elle allait se mettre au lit lorsqu’elle s’avisa soudain qu’elle n’avait point encore parlé divorce à son mari. Il s’agissait pourtant qu’il fût d’accord avec elle sur cette question si importante.

Sans plus tarder, Rosa Ivanovna s’empara d’un flambeau et, quittant sa chambre, se dirigea résolument vers celle de Yermoloff.

CHAPITRE SOIXANTE-SEPTIÈME

LE CONSENTEMENT DE WASSILI WASSILIÉVITCH

Wassili Wassiliévitch venait de poser sa tête sur l’oreiller et s’apprêtait à goûter un repos bien mérité après toute la peine qu’il s’était donnée, lorsqu’un coup sec fut frappé à sa porte, et presque aussitôt on essaya d’entrer ; mais le verrou était tiré à l’intérieur.

— Ouvre, c’est moi ! chuchota au dehors la voix impérieuse de Rosa Ivanovna.

La première idée de Wassili Wassiliévitch fut de se fourrer sous les couvertures et de faire le sourd ; mais il n’osa pas la suivre. Docile, il s’en vint ouvrir à son imposante moitié, qui s’installa commodément dans un fauteuil tandis que, craintif, il se coulait de nouveau entre ses draps.

— Je ne vous félicite pas de votre tact ! commença sèchement Mme Yermoloff. Tomber en trombe dans une société composée d’on ne sait qui, et y raconter l’arrestation d’un ami ! Faut-il avoir une dose prodigieuse de crétinerie pour ne point comprendre qu’on lui peut faire ainsi un tort irréparable ! Mais vous, Wassili Wassiliévitch, vous ne comprenez jamais rien ! Vous compromettez vos meilleurs amis, vous vendez votre fille, vous trafiquez de votre femme…

— Moi, je… ! se récria Yermoloff, ouvrant tout grands ses yeux bleus naïvement épouvantés à l’ouïe d’une accusation aussi monstrueuse.

Rosa Ivanovna tendit vers lui un doigt accusateur :

— Oui, vous ! vous ! vous !… Et n’espérez pas, avec vos continuelles interruptions, me faire perdre le fil de mes idées. Je sais ce que j’ai à dire et je le dirai… J’ai à dire, Wassili Wassiliévitch, que je suis décidée à me séparer de vous ! J’ai pu rester à votre foyer aussi longtemps que j’ai conservé l’espoir de vous voir vous corriger de vos vices. Mais cet espoir s’est évanoui. Vous vous dégradez chaque jour davantage. Quand je vous ai épousé, vous n’étiez que libertin. Vous êtes devenu un ivrogne. Et maintenant il faut que je vous voie encore tomber en enfance ! Cette fois, vraiment, c’en est trop ! Je ne saurais lier plus longtemps mon sort à celui d’un homme assez insensé pour mettre – à quarante ans, et alors qu’il est père de famille ! – ses biens en viager…

— Permettez, ma chère Rosa, voulut expliquer Yermoloff. C’est là une combinaison extrêmement avantageuse pour nous et je suis sûr que…

Il s’arrêta en voyant qu’elle ne l’écoutait pas et qu’elle continuait à discourir en élevant la voix de façon à couvrir la sienne. Et, désespérant de s’en faire entendre, il prêta l’oreille à ce qu’elle disait.

— Je vous quitte, Wassili Wassiliévitch, pour recommencer ma vie avec un époux plus à mon gré. Mais pour que je puisse me remarier, il est nécessaire, comme vous le savez, que le divorce soit prononcé en ma faveur, et c’est à quoi il faut que vous consentiez.

— Le divorce ! Mais je ne tiens pas du tout à divorcer ! clama Yermoloff.

— Eh bien ! moi, j’y tiens. Et, pour cette fois, Wassili Wassiliévitch, vous voudrez bien, s’il vous plaît, en passer par mes volontés.

« Ai-je jamais fait autre chose, toute ma vie ? » pensait le pauvre Yermoloff.

— Vous allez agir en galant homme, comme M. Boutourline.

— Boutourline, un galant homme ?…

— Je crois bien ! Et intelligent, par dessus le marché. Il a parfaitement compris que, s’il s’obstinait à ne point céder sa femme au prince Rastovtzoff, il s’exposerait à avoir des enfants qui ne seraient pas les siens…

Wassili Wassiliévitch tressaillit de dégoût :

— C’est du propre !

— Un vieux dégoûtant comme vous devrait s’abstenir de donner son avis en matière de propreté !

— Un vieux dégoûtant ! Ma chère Rose, vous exagérez ! protesta Wassili Wassiliévitch, dans un sursaut de timide révolte.

— Oui ! vous avez beau prendre vos airs scandalisés, c’est le mot qui vous convient. Vous n’êtes pas autre chose qu’un vieux dégoûtant quand, pris de vin, vous titubez sur vos jambes, en empestant l’atmosphère. Tenez, vous tomberiez au milieu d’une troupe de cannibales affamés, qu’ils ne vous feraient pas l’honneur de vous manger, quand vous êtes dans cet état, qui est – on peut le dire – votre état habituel… Mais laissons cela. Revenons à nos moutons… ou plutôt à M. Boutourline. Je vous disais donc que vous ne pourriez mieux faire que d’imiter l’exemple de ce très galant homme.

— Permettez, ma chère. Je ne vois aucun rapport entre le cas de M. Boutourline et le mien. Zénaïde Nicolaievna, comme vous le savez, était la maîtresse du prince avant d’épouser Boutourline et ce mariage était de pure convention. Tandis que vous, ma chère, en qui chacun se plaît à reconnaître une épouse irréprochable…

Mais Rosa Ivanovna l’interrompit, et, d’une voix aigre :

— Croyez-vous, parce que je suis une femme irréprochable – et je m’en vante ! – que je puisse vivre de l’air du temps ? Non ! Pour vivre, il faut de l’argent, et, du moment que votre impéritie nous jette dans l’indigence, il me faut aviser aux moyens de m’en procurer, sans compter sur vous. J’ai l’âme – Dieu merci ! – trop fière pour imiter les nobles dames russes et recourir à la générosité d’un amant. Il ne me reste donc qu’à me séparer de vous pour prendre un nouvel époux qui soit en état de subvenir à mon entretien. J’espère, Wassili Wassiliévitch, que, tout abruti que vous êtes, vous sentez cependant de quels motifs élevés je m’inspire en raisonnant de la sorte, et que vous ne pouvez que m’approuver hautement.

Rosa Ivanovna se tut un instant pour laisser sans doute à son mari le temps de manifester son approbation admirative. Comme il restait silencieux, elle questionna brusquement en haussant la voix :

— Dormez-vous, Wassili Wassiliévitch, que vous ne dites rien ?

Elle quitta son fauteuil et, vivement, s’approcha du lit. Yermoloff, inquiet de cette présence trop proche, se hâta de déclarer qu’il ne dormait point.

— Je veux le croire, reprit Rosa Ivanovna, puisque vous le dites. Mais pourquoi restez-vous ainsi sans souffler mot ? Est-ce que, par hasard, vous n’avez pas entendu ce que je viens de dire ?

Yermoloff affirma avec beaucoup d’énergie qu’il n’avait pas perdu un seul mot du beau discours qu’elle venait de prononcer.

— Eh bien ! puisque vous y avez prêté tant d’attention que cela, la politesse exige que vous y répondiez.

— Mon Dieu, ma chère, excusez-moi, mais mes esprits sont un peu troublés. Du diable si je sais ce que dois répondre…

— Ce n’est pourtant pas difficile pour un homme qui se pique d’être galant. Vous n’avez qu’à me dire qu’il n’y a rien à quoi vous ne soyez prêt pour m’être agréable et que vous êtes tout disposé, puisque j’y semble trouver du plaisir, à en user vis-à-vis de moi comme Boutourline vient d’en user vis-à-vis de Zénaïde Nicolaïevna.

— Heu ! fit Wassili Wassiliévitch.

— Que signifie ce « heu » ? J’aime les réponses catégoriques, moi. Êtes-vous, oui ou non, disposé à imiter M. Boutourline ?

— Ma chère, vous me faites là une question… Laissez-moi donc un peu le temps d’y réfléchir…

— Oui, pour pouvoir vous concerter avec votre Strélitzky ? cria Rosa Ivanovna. Comme s’il avait quelque chose à voir là-dedans ! Et vous vous imaginez que je vais souffrir que cet homme se mêle de nos affaires ? Non ! Non ! Et non ! C’est à nous deux que nous allons arranger ça, mon cher Wassili Wassiliévitch, et tout de suite, ne vous en déplaise ! et par écrit encore, entendez-vous ? car, comme je vous connais, vous seriez bien capable, demain, de nier tout ce que vous m’aurez promis aujourd’hui. Voyons, n’y a-t-il pas du papier, par ici ?

Et Mme Yermoloff, avisant sur une table tout ce qu’il fallait pour écrire, se mit à griffonner. Yermoloff, très alarmé, ne soufflait mot. Au bout de quelques minutes, elle lui vint présenter un papier au bas duquel elle l’invita à mettre son nom.

Yermoloff, tout intimidé qu’il fût, jeta un coup d’œil sur le texte. Voici ce qu’il lut :

« Moi, Wassili Wassiliévitch Yermoloff, indigne époux d’une femme irréprochable, reconnais dans un moment de sincère repentir, l’avoir trompée à maintes et réitérées reprises, en commettant le péché d’adultère. En conséquence de quoi, je ne saurais m’opposer à ce qu’elle demande son divorce et à ce qu’il soit prononcé à mes dépens. »

Wassili Wassiliévitch resta un instant à se gratter l’oreille avec la plume. Il se demandait s’il n’allait pas avoir l’audace de refuser sa signature. Tout à coup, il vit Mme Yermoloff qui se dirigeait vers son lit d’un air menaçant. Il trembla qu’elle ne se livrât sur lui à quelque voie de fait et ne provoquât quelque scandale. La peur le prit, et, lâchement, fatigué déjà de la lutte, il mit son nom au bas du texte qui consacrait son indignité.

CHAPITRE SOIXANTE-HUITIÈME

SACHA REÇOIT
DES NOUVELLES DE PIERRE

Strélitzky s’imaginait que Pierre régnait encore sur l’esprit de Sacha et c’était à cette influence qu’il attribuait la résistance singulière qu’elle opposait à son amour. En quoi il se trompait : la froideur de Sacha n’était que du dépit déguisé et n’avait pas d’autre cause que le grief qu’elle faisait au comte d’avoir porté un coup brutal à ses illusions, en détruisant sans pitié les châteaux en Espagne qu’elle édifiait si joyeusement durant son court séjour au couvent. Si Strélitzky n’avait pas éloigné Sacha le jour même où son regard, pénétrant en elle, avait comme imprimé la signature d’un maître en l’âme encore molle de la jeune fille ; s’il l’avait gardée auprès de lui, toute entourée de l’atmosphère de son amour et sans défense contre l’emprise de sa volonté, il eût, sans doute, aisément achevé sa conquête. Mais elle avait vécu une semaine entière loin de lui, livrée à elle-même dans une solitude propice aux rêveries sentimentales, et Marfa, sa seule compagne, lui répétait que Féodore l’avait pris en gré et qu’il serait désormais son protecteur. L’imagination de Sacha avait follement vagabondé. Troublée encore par ce qui s’était passé entre elle et lui, se rendant compte que, jamais plus, leurs rapports ne pourraient redevenir ce qu’ils avaient été, elle était comme grisée à la pensée d’avoir gagné un ami dans la personne du tout-puissant Féodore. Et parce qu’elle le connaissait mal au point de vue sentimental, n’ayant jamais été admise dans son intimité, elle suppléait à cette insuffisance en se le représentant à l’image de Pierre : c’était sous la forme de la compassion tendre et de la sympathie agissante, à quoi l’avait habituée son ami d’Aloupka, qu’elle se figurait l’affection de Strélitzky.

À cette première erreur – car rien n’était plus étranger à la nature du comte que de compatir aux souffrances d’autrui – venaient s’ajouter encore les espoirs qu’elle avait mis en lui. Sacha savait que toutes les conditions de son existence pouvaient être changées sur un mot de Féodore. De là à imaginer que le destin lui réservait la plus éclatante des revanches, il n’y avait qu’un pas, et ce pas, Sacha l’avait allègrement franchi ; seconde et fatale erreur, car Strélitzky avait en horreur ces bouleversements, ces « révolutions de palais », comme il les appelait avec ironie, qui intervertissent l’ordre établi des choses.

Il lui avait annoncé qu’il la viendrait visiter dans son couvent. « Et si quelque chose laisse à désirer, tu me le diras ! » avait-il ajouté. À la vérité, il n’avait pas tenu sa promesse, et, durant les huit jours qu’elle y avait passés, il était resté invisible. Mais un beau matin, la Supérieure avait été avisée qu’une voiture viendrait, le soir même, chercher Sacha pour la ramener au château. Et Sacha, à la fois joyeuse et tout intimidée, avait imaginé l’existence nouvelle qui l’attendait à Goreneki, maintenant qu’elle y jouirait des faveurs de Féodore. Des tableaux confus défilaient devant ses yeux : elle se voyait installée dans l’appartement même de Natalie ; le comte venait passer auprès d’elle de longues heures ; elle lui racontait des épisodes de son passé, inconnus de lui. Et, à l’ouïe des souffrances qu’elle avait endurées, des humiliations qu’elle avait essuyées par la méchanceté de Natalie, il s’indignait contre cette dernière, ne parlant de rien de moins, dans sa colère, que de la chasser du château. Et c’était elle, Sacha, qui intercédait en faveur de sa persécutrice et qui le suppliait de la tolérer à Goreneki, maintenant qu’elle n’y pouvait plus nuire à personne. Et Féodore, attendri, louait la bonté, la générosité de Sacha. Et, à la trouver si magnanime, Natalie elle-même s’humanisait.

Puériles imaginations ! Combien la réalité en avait été différente ! Au lieu du retour triomphal au château, en plein jour, à la face de tous, c’était par une nuit noire qu’on l’y avait ramenée et elle n’y était point rentrée par la grande porte. C’était par des couloirs inconnus d’elle, par des escaliers étroits et tournants, qu’on l’avait conduite à une chambre de ce premier étage mystérieux du vieux bâtiment qu’elle avait cru vide et abandonné ; et, comme, en proie à une indicible terreur, elle hésitait à en franchir le seuil, Féodore, souriant, avait paru devant elle :

— Sois la bienvenue, Sacha, dans ce qui sera désormais ta demeure ! lui avait-il dit, la baisant au front.

Et il l’avait introduite dans une vaste chambre, somptueusement meublée à l’orientale, où un feu clair brillait dans la cheminée.

Il l’avait fait asseoir auprès du feu et, ayant lui-même pris place à son côté, tandis que Marfa versait le thé bouillant dans les verres de cristal, penché vers Sacha, il lui avait dit :

— Je sais maintenant, Sacha, que je ne saurais être heureux sans toi. Sache-le – c’est un secret que je te confie – je suis résolu à séparer mon sort de celui d’Olga Wassilievna. Ce n’est point parce que je l’aimais que je l’ai épousée, mais par lassitude d’avoir à choisir entre des créatures qui m’étaient toutes pareillement indifférentes ; et maintenant que je t’aime, sa présence m’est insupportable. Lorsque je serai délivré d’elle, je ferai de toi ma femme, Sacha, car notre parenté, bien que tu sois habituée à me considérer un peu comme un frère, n’est point telle qu’un mariage entre nous soit défendu par l’Église. En attendant que mes projets puissent se réaliser, tu vivras ici, près de moi, dans cet appartement, où les circonstances m’obligent à tenir ta présence secrète.

Ainsi, dès le début, il définissait leur situation respective, afin de prévenir les scrupules qu’elle se pouvait faire. Et, tandis qu’il parlait, penché vers elle, elle sentait les effluves de son désir l’envelopper toute. Courbant la tête, tremblante, elle regardait sans les voir les flammes danser dans l’âtre. Et lui, qui tenait les yeux fixés sur elle, voyait une rougeur intense empourprer son fin visage, couvrir son cou frêle, envahir jusqu’à la nuque délicate où frissonnaient des cheveux fous. Il se méprit sur la nature de cet émoi qu’il jugeait pareil à celui qu’il avait provoqué, lorsqu’il était venu la trouver dans sa chambrette pour lui annoncer son départ du château. Il la crut émue d’amour, alors qu’elle défaillait presque sous le poids du dépit et de la honte.

Ainsi, voilà le sort que l’amour de Féodore lui avait préparé : la réclusion dans cet appartement secret ! Il la garderait là, tout près de lui, sa prisonnière, et n’en continuerait pas moins à vivre, comme par le passé, dans l’intimité de Natalie et des jumeaux ! Sacha ne serait bonne qu’à charmer ses heures de loisir, en marge de sa vie. Et, quand il serait las d’elle, comme, déjà, il était las d’Olga Wassilievna, il la rejetterait loin de lui, avant même de l’avoir élevée au rang d’épouse. Et dans l’appartement où il l’installait, d’autres femmes, après elle, se succéderaient, sans doute ; et qui sait même si d’aucunes ne l’y avaient point précédée ? À cette supposition, Sacha avait senti tout son sang lui monter du cœur au visage. Si elle l’avait osé, elle eût crié son indignation, donné libre cours à son amertume. Mais Féodore l’intimidait, la paralysait. Et maintenant qu’elle était en sa présence, elle comprenait combien il était absurde d’avoir espéré que cet homme autoritaire et altier daignerait s’abaisser jamais à épouser ses rancunes, ses sympathies, ses haines, à se mettre à l’unisson de ses sentiments. Lui parler de son passé, l’apitoyer sur son enfance malheureuse, accuser Natalie de cruauté, et s’imaginer qu’il allait la plaindre et la venger, quelle erreur ! Non ! ce qu’il voulait, c’était jouir de sa beauté, en secret. Et, sans doute, dans son immense orgueil, ne pouvait-il concevoir qu’elle souhaitât un bonheur plus grand que d’être aimée par lui, sans plus.

À voir s’évanouir les illusions qu’elle avait caressées, Sacha sentait un immense besoin de pleurer l’envahir. Mais elle retint courageusement les larmes prêtes à jaillir. Son visage maintenant était livide. Et comme Strélitzky, surpris qu’elle ne lui répondît point, se penchait davantage encore, il lui vit les traits durcis dans cette expression qu’il qualifiait par devers lui d’inertie rétive. Il crut que c’était le souvenir de Kamensky qui se dressait entre elle et lui, et il en conçut un mortel ressentiment contre le pauvre Pierre, dont il jura la perte.

Après un silence, ayant refoulé sa colère au plus profond de lui-même, il dit d’une voix lente et comme assourdie :

— Ne crois pas que je veuille te contraindre, Sacha. Non, tu n’as rien à craindre de moi. Je sais que tu m’aimes. J’attendrai que ta volonté soit d’accord avec ton cœur et que tu te donnes à moi librement.

Les jours avaient succédé aux jours et le malentendu qui les séparait ne s’était point dissipé. Sacha s’obstinait à ne voir qu’un caprice dans l’amour du comte, et Strélitzky persistait à imaginer en Pierre un rival. Aucun d’eux ne faisait jamais la moindre allusion à l’objet de sa secrète préoccupation et tous deux, dans leur for intérieur, s’irritaient d’une situation fausse qui ne pouvait se prolonger indéfiniment.

Strélitzky avait coutume d’aller chaque soir prendre le thé chez Sacha. Tout en le dégustant, il la mettait au courant de ce qui se passait au château. Ses manières vis-à-vis d’elle étaient naturelles et affectueuses. Il semblait ne point remarquer l’attitude étrange de Sacha qui l’écoutait en silence, ne parlait que lorsqu’elle ne pouvait faire autrement, et évitait de le regarder. Quand il se retirait, il la baisait au front et il la sentait frémir sous ce baiser.

Ce jour-là, à l’heure même où Mme Yermoloff extorquait à Wassili Wassiliévitch son consentement à leur divorce, le comte Féodore, après avoir quitté M. Rumine, entra chez Sacha, avant de se rendre chez le gouverneur.

— Me voici enfin libre de me détendre quelques instants auprès de toi, lui dit-il. Tu ne saurais croire le plaisir que j’ai à prendre le thé ici. La journée a été assommante. D’abord, il y a eu ce gouverneur… Ensuite, Wassili Wassiliévitch qui s’est enfin décidé à rentrer au bercail…

Et il s’étendit sur ces deux sujets. Puis, par détour, il en vint au point où il voulait : à l’arrivée de M. Rumine.

— Tu as sans doute deviné, dit-il, aux éclats de sa voix, sa présence au château. À ce propos, j’ai quelque chose à te dire, ma chère Sacha, qui te fera peut-être un peu de peine. Tu te souviens de ce jeune Kamensky, notre voisin d’Aloupka ? Vous aviez, ce me semble, de l’amitié l’un pour l’autre. Eh bien ! ce pauvre garçon est en prison. Wladimir Wladimirovitch l’accuse d’avoir assassiné son fils Nicolas.

Il se tut et le silence pesa, lourd, dans la pièce luxueusement meublée à l’orientale. Strélitzky buvait son thé à petites gorgées. Sacha ne faisait pas un mouvement. Et Strélitzky se disait : « Si elle avance la main pour prendre son verre, je verrai sa main trembler. »

Il reprit négligemment :

— Cette accusation est idiote et Pierre Nicolaïévitch n’aura pas de peine à se disculper. Je prévois que toute cette affaire finira par un mariage. Nadejda Wladimirovna aime Kamensky. Wladimir Wladimirovitch ne saurait tenir longtemps rigueur à son futur gendre.

Là-dessus, il parla d’autres choses.

Sacha continuait à garder le silence. Et ce silence irritait Strélitzky. Il voyait qu’elle souffrait, et il lui en voulait, et de cette souffrance et de ce qu’elle ne la lui avouât point. Il devinait qu’elle aurait une crise de larmes tout à l’heure, quand il se serait retiré. Car, ce soir-là, il se retirerait plus tôt que de coutume. Il valait mieux, dans son intérêt, qu’il la laissât à ses réflexions.

Au bout de quelques minutes, il se leva, en effet. Il se pencha sur elle, qui restait assise en son immobilité, et, l’attirant un peu contre lui, la baisa au front comme tant de fois naguère, devant elle, il avait baisé Natalie. Et il lui dit de ce même ton de tendre sollicitude qu’il avait pour sa sœur :

— N’es-tu pas bien, Sacha ? Tu as l’air lasse. Je vais te laisser reposer.

Et il s’en fut, très satisfait de lui-même, mais plein de haine contre Pierre et décidé à le desservir auprès du gouverneur.

Comme il l’avait prévu, Sacha, restée seule, éclata en sanglots. Sa douleur était si violente que, une demi-heure plus tard, Marfa la trouva qui pleurait encore. La veille femme savait à quoi s’en tenir sur la cause de son chagrin et ne la questionna que pour la forme.

— Eh quoi ? lui dit-elle, récitant docilement la leçon que lui avait apprise le comte Féodore, c’est parce que Pierre Nicolaïévitch est en prison, qu’il en aime une autre et qu’il va l’épouser, que mon petit pigeon se désole de la sorte ? Ah ! si tu voulais être un peu raisonnable et te donner la peine de réfléchir, tu aurais plutôt sujet d’en être satisfaite. S’il est en prison, il ne tardera pas à en sortir et vois comme tout s’arrange au mieux pour toi : tu voulais rester fidèle à ton ami et c’est lui qui devient infidèle. Ainsi, te voilà libre…

— Oh ! tais-toi, par pitié ! s’écria Sacha, dont les pleurs redoublèrent. Tu me fais mal !

— Ne vaut-il pas mieux souffrir un peu en apprenant la vérité plutôt que de te leurrer de fausses espérances ?

— Des espérances ! Il y a longtemps que je n’en ai plus ! Si tu pouvais lire en moi, tu verrais que je n’attends plus rien de la vie…

Mais Marfa l’interrompit :

— C’est en quoi tu as grand tort. Le comte Féodore t’aime, tu le sais…

— Oh ! Marfa, que tu es cruelle, sans t’en douter ! Pourquoi me dire cela ? Pourquoi me tourmenter inutilement ? Tu prétends qu’il ne faut pas se leurrer de fausses espérances, et tu ne fais pas autre chose que d’en éveiller en moi. Je ne veux rien savoir de Féodore ! Entends-tu ? Je veux l’ignorer ! Dieu merci ! je suis parvenue à son égard à une complète indifférence : je ne lui veux point de mal, je ne lui veux point de bien. C’est grâce à cette bienheureuse indifférence que je peux supporter la vie. Le jour où elle cesserait…

Laissant sa phrase inachevée et incapable, du reste, d’exprimer sa pensée, Sacha se jeta sur un sofa et, la tête enfouie dans les coussins, s’abandonna à nouveau à son désespoir.

Marfa, l’air mécontent, contemplait ce corps souple secoué de gros sanglots. Elle s’imaginait que Sacha se désolait sur le sort de Pierre, perdu pour elle. Combien elle se trompait ! C’était sur elle-même que Sacha pleurait. Depuis le jour maudit où le regard de Féodore était entré en elle, elle en était comme possédée. Lisait-elle ? brodait-elle ? Entre le livre ou la broderie et ses yeux, c’était Féodore qui se dressait. Lui partout ! Lui toujours !

Sacha ne savait pas voir clair en elle. Sa pensée était hostile à Féodore. Elle n’avait pas confiance en lui. Il l’avait trop longtemps dédaignée. Et puis, entre elle et lui, il y avait Natalie. Sacha, à cette heure, haïssait Natalie, non point à cause du mal que Natalie lui avait fait, mais à cause de la place privilégiée qu’elle occupait dans le cœur de Féodore. De l’affection qu’il lui portait, il avait donné et il donnait chaque jour des preuves indéniables tandis que pour elle, Sacha, il n’avait – elle en était certaine – qu’un caprice passager. Et, de ce caprice, elle ne voulait rien savoir. Comment s’expliquer, avec de pareilles pensées, l’émoi délicieux où la mettait la présence du comte ? Sacha n’était pas loin de croire qu’il lui avait jeté un sort. Et, de toutes ses forces, elle s’appliquait à lui résister. La volonté de rester fidèle à Pierre la soutenait dans cette résistance. Mais voilà que Pierre lui-même l’abandonnait ! Pour lutter contre l’emprise de Féodore, n’allait-elle plus avoir que son orgueil ?

— Oh ! je voudrais ne jamais plus le revoir ! pensa-t-elle.

Mais, à l’instant même où elle formulait ce vœu, l’image de Féodore se dessina dans ses pensées ; et, tout aussitôt, comme par enchantement, son chagrin se fondit en une délicieuse langueur. Elle oubliait tout : et Pierre en prison et ses propres terreurs. Elle ne voyait que Féodore, tel qu’elle l’avait vu tout à l’heure lorsqu’il l’avait, l’espace d’une seconde, attirée tout contre lui pour la baiser au front… Sacha, frémissante, croyait sentir ce baiser sur son front. Mais soudain le souvenir lui revint des griefs qu’elle avait contre lui. Un sursaut de révolte contre elle-même la fit brusquement se dresser debout. Les joues en feu, les yeux étincelants, elle jeta à Marfa, épouvantée, ces paroles incompréhensibles pour la vieille femme :

— Je ne veux pas des miettes de sa tendresse, entends-tu ? Son amour ? Je le repousse du pied !

Marfa, toute tremblante, leva ses mains au Ciel. Dieu ! Que venait-elle d’entendre ? Était-ce du comte Féodore que parlait sur ce ton impérieux et colère la douce petite Sacha ?

— Ah ! tais-toi, malheureuse ! s’écria-t-elle. Tu ne sais pas ce que tu dis ! Monsieur le comte t’aime, c’est vrai. Mais son amour pourrait bien se changer en haine à se voir ainsi traité. Et que deviendras-tu demain, s’il te hait ? Monsieur le comte est tout puissant ici, ne l’oublie pas, et il peut tout sur toi !

— Eh bien ! s’il est tout puissant, qu’il fasse de moi ce qu’il veut ! Je suis prête à tout souffrir, mais quant à répondre à son amour, non !…

CHAPITRE SOIXANTE-NEUVIÈME

UN ÉCHEC DE ROSA IVANOVNA

Rosa Ivanovna s’était trop moquée des manies de Wladimir Wladimirovitch pour ne point les connaître. Elle savait que, sans jamais faire d’exceptions, il se levait à cinq heures du matin et que, après avoir fait une toilette des plus sommaires, il apparaissait dans la salle à manger pour y réclamer son déjeuner.

Elle fit en sorte, le lendemain, de s’y trouver avant lui.

Il ne s’attendait pas à la voir et manifesta sa contrariété par un grognement qui semblait l’envoyer à tous les diables. Mais Mme Yermoloff n’était point femme à se laisser décontenancer pour si peu.

— Quoi, Wladimir Wladimirovitch, c’est vous ? s’écria-t-elle, jouant l’étonnement. Déjà debout ? Oh ! ces savants ! Faut-il avoir une santé de fer pour supporter une pareille vie de labeur et garder un air éternellement jeune !…

Et Mme Yermoloff décochait à M. Rumine une œillade des plus admiratives.

Cette flatterie, tout exagérée qu’elle était, alla droit au cœur du vieillard. Il avait passé une assez bonne nuit. Réconforté par son entretien avec Strélitzky, il avait pu dormir quelques heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. À son réveil, il avait pris la résolution d’écrire à l’empereur et de se confesser à lui comme à un prêtre. Il voulait que Sa Majesté sût bien que la race des Rumine ne comptait pas de traîtres. Les enfants, nés de l’« étrangère » dont il avait eu la sottise de faire sa femme, n’étaient pas de lui, mais il allait, dirait-il, se remarier afin de donner à Sa Majesté, dans la personne de ses futurs fils, de loyaux sujets.

Wladimir Wladimirovitch essayait de se persuader lui-même qu’il était encore plein de force et de santé ; et, de se l’entendre dire spontanément par Rosa Ivanovna lui fut infiniment agréable. Il serra, tout amadoué, la main qu’elle lui tendait.

— Figurez-vous, Wladimir Wladimirovitch, lui dit-elle en riant – car elle sentait d’instinct que le meilleur moyen de faire sa conquête et de lui devenir indispensable était de le distraire en l’amusant – figurez-vous que j’ai rêvé de vous, cette nuit. Oui, j’ai fait un rêve des plus singuliers…

Wladimir Wladimirovitch mordit à l’hameçon :

— Et qu’y faisais-je, dans ce rêve ?

— Le croiriez-vous, Wladimir Wladimirovitch ? Vous me demandiez en mariage !

— Et vous, que répondiez-vous ?

— Je répondais… Mais non… Ce ne sont pas des choses qu’on dit. Du reste, ce n’est qu’un rêve ! Cette nuit, j’étais veuve…

— Voilà, si l’on en croit le populaire, qui va prolonger la vie à Wassili Wassiliévitch !…

— De tout mon cœur, je la lui souhaite longue. Mais, pour moi, qu’il soit mort ou vivant, ce sera prochainement tout un.

— Ah ! ça, ma petite dame, s’étonna Wladimir Wladimirovitch, vous parlez un peu par énigmes. Que signifie cela ?

Rosa Ivanovna lança la nouvelle d’une voix décidée :

— Cela signifie que je vais divorcer.

— Vous ? Divorcer !

— Comme je vous le dis. Cela vous surprend, Wladimir Wladimirovitch ! Vous me croyiez heureuse avec Yermoloff, n’est-ce pas ? Eh bien ! non ; je m’efforçais seulement de le paraître, afin de ne point nuire à l’établissement d’Olga. Mais maintenant que ma fille est mariée, je n’ai plus le courage de continuer cette vie de mensonges. J’ai exposé la chose à mon mari et il a eu assez de bon sens pour reconnaître que l’existence que je mène auprès de lui est immorale au premier chef, étant donné ses habitudes de libertinage, et que j’ai parfaitement raison de le quitter.

— Ah ! Wassili Wassiliévitch a reconnu cela ?… s’enquit Wladimir Wladimirovitch, d’un ton moqueur.

— Comme en fait foi l’attestation que voici.

Et Mme Yermoloff, tirant un papier de son sein, le présenta fièrement à Wladimir Wladimirovitch.

Le vieillard ajusta ses lunettes sur son nez et se mit à lire la ridicule déclaration arrachée la veille au soir par Rosa Ivanovna à son mari. Il se gaudissait intérieurement, s’exagérant, par diversion à sa peine, l’intérêt qu’il prenait aux minces histoires de Mme Yermoloff et la belle humeur qu’il en sentait. Pour s’entretenir dans cette illusion de gaîté où il voyait un témoignage de sa verdeur, Wladimir Wladimirovitch s’excitait à moquer Rosa Ivanovna.

— Belle dame, dit-il, en la regardant gravement par-dessus ses lunettes, ce document n’a aucune valeur.

— Comment ? aucune valeur ! se récria Mme Yermoloff.

— Oui, il n’est pas olographe. Yermoloff n’a fait que le signer. Des gens malintentionnés pourraient contester la validité de cette signature… la supposer, par exemple, extorquée par violence.

— Grand Dieu ! Je n’ai pas songé à cela ! s’écria Mme Yermoloff.

Le père Rumine s’esclaffa de rire à cette naïveté.

— Et qu’allez-vous devenir, une fois divorcée ? questionna-t-il, brutalement. Vous ne me ferez pas croire, Rosa Ivanovna, que vous allez quitter Yermoloff sans lui avoir, au préalable, trouvé un successeur. Et quel est-il, cet heureux mortel ?

Rosa Ivanovna fut prise de court, mais elle se ressaisit promptement :

— Fi donc, Wladimir Wladimirovitch ! Pour qui me prenez-vous ? Vous ai-je jamais donné matière à suspecter ma vertu ?

— Tout doux, belle dame, tout doux ! Votre vertu – je ne le sais que trop pour l’avoir appris à mes dépens – est inattaquable. Mais morbleu ! vous m’étonnez. C’est bien imprudent à vous, permettez-moi de vous le dire, de lâcher ainsi une situation qui a peut-être… disons quelques inconvénients… mais qui vous assure, en somme, beaucoup d’avantages. Et cela pour aller vous jeter, à l’aveuglette, dans l’inconnu.

Wladimir Wladimirovitch, maintenant, comprenait tout. C’était à lui qu’elle en voulait. Sinon, se serait-elle levée avant le jour pour se ménager avec lui un entretien sans témoin ? Et ce rêve, qu’elle prétendait avoir fait ?

Wladimir Wladimirovitch se sentait à la fois flatté et amusé de l’aventure.

Résolu à se payer jusqu’au bout la tête de Mme Yermoloff, il dit brusquement :

— Revenons-en un peu, s’il vous plaît, à votre rêve. Je suis fort curieux d’en connaître la fin. Racontez-moi donc, belle dame, la réponse que vous avez donnée à la demande que je vous fis. Était-ce oui ? Était-ce non ?

— C’était un… oui ! murmura Mme Yermoloff, les yeux pudiquement baissés sur son assiette.

Et, le cœur battant, elle attendit ce qui allait arriver. À sa grande mortification, il n’arriva rien du tout. Le vieux M. Rumine se mit à manger et de fort bon appétit.

Au bout d’un instant :

— Parlons sérieusement ! dit-il. Vous m’avez honoré de votre confiance en me faisant part de vos projets de divorce. Je veux vous rendre la pareille et vous confier à mon tour un dessein que j’ai formé. Je veux me remarier. Me jugez-vous, Rosa Ivanovna, en assez bonne forme pour cela ?

Rosa Ivanovna poussa un soupir de soulagement :

— Eh ! je crois bien ! Je voudrais bien voir la femme assez insensée pour dédaigner un homme tel que vous !

— C’est ce que je me dis. Tout vieux que je suis, je vaux mille fois ces petits freluquets du diable. Donc, Rosa Ivanovna, ayant dessein de me marier, j’ai porté mon choix sur… (Ici il s’arrêta et regarda Mme Yermoloff avec la même joie cruelle que prend le chat à jouer avec la souris)… sur Sacha Strélitzky.

Le coup était dur, mais Rosa Ivanovna eut assez d’empire sur elle-même pour ne point laisser paraître sa déception :

— Sur Sacha Strélitzky ?… Ah ! mon pauvre Wladimir Wladimirovitch, pour l’amour de Dieu, ne faites pas cela ! s’écria-t-elle. Vous vous en repentiriez. Cette infortunée Sacha ! Certes, pour elle, ce serait un bonheur inespéré de devenir votre femme et je le lui souhaite de tout mon cœur, mais pour vous !…

— Eh bien ! quoi, pour moi ? Elle a seize ans. Elle est en parfaite santé…

Rosa Ivanovna n’abandonnait pas la lutte :

— En parfaite santé, Sacha ? Non, non, c’est ce qui vous trompe. La malheureuse se meurt de consomption. Elle adorait Kamensky…

— Ce gredin !

— Et on les a séparés. Elle se languit d’amour contrarié.

— Eh ! Mais voilà qui tombe fort bien ! Ignorez-vous, par hasard, belle dame, que, contre la consomption, il n’est point de meilleur remède que le mariage ?

Et Wladimir Wladimirovitch regardait ironiquement Mme Yermoloff.

« Méchant vieillard ! tu te moques de moi, pensa-t-elle. Si je te tiens jamais sous ma pantoufle, je te revaudrai cela ! »

Et, incontinent, le père Rumine devint l’objet de sa rancune haineuse, comme l’était déjà Yermoloff et Strélitzky.

Cependant, elle ne renonçait pas, pour tout cela, à s’en faire épouser et elle ne laissait pas d’être fort en peine de ce qu’il allait faire. S’il sollicitait la main de Sacha, Strélitzky serait bien capable de la lui accorder. Rosa Ivanovna en était à se demander s’il ne convenait point de parler de ce couvent de mauvaise réputation (selon elle) où Sacha était enfermée. Elle hésitait, redoutant que ces révélations ne tournassent à sa confusion. Avec ce vieux Rumine, était-on jamais sûr de rien ? Qui sait s’il ne lui prendrait pas fantaisie de vouloir contrôler ses dires ?

Wladimir Wladimirovitch, en se levant, lui épargna la peine de prendre une décision. Il lui dit, en se frottant les mains :

— Belle dame, permettez-moi de me retirer. Grâce à vous, je viens de faire un excellent déjeuner. Oui, ma parole ! voilà bien longtemps que je n’ai mangé d’aussi bon appétit. Votre conversation est charmante, et, n’était l’habitude invétérée que j’ai de me mettre au travail à sept heures précises, je m’attarderais auprès de vous. Mais la science ne souffre pas de rivale. Belle dame, au revoir.

Là-dessus, il lui fit une profonde révérence et se retira.

De rage, Rosa Ivanovna mit en pièces le fin mouchoir de dentelles qu’elle tenait en main. Que n’eût-elle donné pour en pouvoir faire autant de Wladimir Wladimirovitch lui-même ?

CHAPITRE SOIXANTE-DIXIÈME

WLADIMIR WLADIMIROVITCH S’HUMANISE

M. Rumine travailla jusqu’à dix heures. Après quoi, il se rendit chez Strélitzky et lui demanda la main de Sacha. Strélitzky s’y attendait. Quelques mots lâchés la veille par Wladimir Wladimirovitch l’y avaient préparé et sa réponse était prête. Persuadé que le vieillard n’en avait pas pour plus d’un an de vie, il estimait de bonne politique de ne point l’offenser par un refus. Il lui déclara donc qu’il était tout disposé à lui donner « sa sœur » si toutefois lui, Wladimir Wladimirovitch, voulait bien patienter un an encore, peut-être deux, afin de laisser à la santé de Sacha le temps de s’améliorer.

— Elle est donc souffrante ? s’écria le vieillard, alarmé.

Strélitzky eut une réponse évasive, propre à redoubler l’inquiétude de Wladimir Wladimirovitch, qui se retira tout pensif. Ainsi, Rosa Ivanovna ne lui avait point menti ? Sacha n’était pas en état de se marier. M. Rumine commençait à craindre que les Strélitzky ne fussent point aussi sains qu’il se l’était imaginé. Il songeait à Natalie et au délabrement de sa santé. Il pensait aux jumeaux dont il jugeait la nervosité quasi-maladive. Certes, le comte Féodore était bien portant, lui ; et il avait toutes les apparences d’un homme parfaitement constitué. Mais il était l’aîné. Si les autres membres de sa famille étaient débiles, n’était-il pas à redouter que Sacha, la dernière venue, ressemblât à eux plutôt qu’à lui ? Ainsi raisonnait M. Rumine et il se sentait de moins en moins disposé à ce mariage. Sa pensée retournait maintenant à Mme Yermoloff. Ah ! celle-là était saine ! Vulgaire, sans doute, mais combien amusante ! Et, à cette heure, M. Rumine croyait voir dans cette vulgarité un effet de l’excellente santé dont jouissait Rosa Ivanovna. Il la comparait mentalement à sa défunte femme. Avec toute sa distinction, dont elle était si fière, cette pimbêche d’Allemande n’avait su que le tromper et mettre au monde de misérables enfants. Et M. Rumine se rappelait maintenant que sa femme avait en profond mépris Rosa Ivanovna. Du coup, cette dernière lui devint tout à fait sympathique…

Cette fois, ce fut lui qui rechercha Mme Yermoloff. Elle l’accueillit avec un certain air mélancolique dont elle avait étudié les effets devant son miroir.

— Qu’avez-vous donc ? questionna-t-il. Vous paraissez soucieuse.

— Je le suis, Wladimir Wladimirovitch. Je vais quitter Goreneki avec ma fille. Nous voudrions retourner à Aloupka et Yermoloff a vendu notre campagne. Je ne sais au monde où nous irons.

— Venez chez moi.

— Parlez-vous sérieusement, Wladimir Wladimirovitch ?

— Très sérieusement.

— Mais qu’est-ce que le monde dira ?

— Il dira ce qu’il voudra. Je m’en moque.

Rosa Ivanovna ne perdit pas son sang-froid :

— Mais moi, je ne m’en moque pas. Du reste, j’y songe, le monde n’aura rien à y redire, du moment que votre fille habite avec vous et que j’aurai Olga avec moi. Ah ! Wladimir Wladimirovitch, combien je vous suis obligée ! Je ne sais vraiment comment vous exprimer ma reconnaissance…

On les surprit, ce jour-là, à maintes reprises, se parlant à l’écart, à voix basse et d’un air de mystère, ce qui fit faire à Ocipe cette réflexion (il ne savait pas dire si vrai) :

— On pourrait croire que la mère Yermoloff se propose de changer de W-W ! d’échanger Wassili Wassiliévitch contre Wladimir Wladimirovitch.

Le lendemain, qui était le 30 décembre, M. Rumine quitta Goreneki. Mme Yermoloff et sa fille ne devaient le suivre que quelques jours plus tard. Wassili Wassiliévitch, mis au courant de leurs projets, s’était empressé, dans son désarroi, d’en faire part à Strélitzky, afin que le comte pût prendre les mesures qu’il jugerait opportunes pour en empêcher l’exécution. Mais Strélitzky avait accueilli ces nouvelles avec un haussement d’épaules indifférent : « Eh bien ! qu’elles partent ! Le plus tôt sera le mieux ! » semblait-il dire. Le fait est qu’il avait de trop graves préoccupations personnelles pour s’intéresser encore aux faits et gestes d’Olga et de sa mère. Si l’affaire de Kamensky tournait selon ses désirs, et même au delà, puisque les événements du 14 décembre, qu’il n’avait point prévus, étaient venus si à propos lui fournir de nouvelles armes contre son rival, il s’en fallait bien qu’il trouvât dans sa famille les mêmes sujets de satisfaction. L’état de Natalie s’était si subitement et si singulièrement aggravé qu’on attendait le pire d’une heure à l’autre. Et quant à Sacha, le comte Féodore s’irritait en secret chaque jour davantage de l’entêtement puéril qu’elle mettait à lui résister, alors que, à n’en pas douter, il se savait aimé d’elle.

CHAPITRE SOIXANTE-ONZIÈME

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