Oscar Huguenin

RÉCITS DE CHEZ NOUS

illustrations de l’auteur

1898

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Table des matières

 

UN DÉBUT. 3

ROULEAU.. 55

EN RETARD.. 65

CONTREBANDE DE GUERRE. 88

COUP DE TÊTE. 96

L’ÉPOQUE. 128

LA BALANCE DE THÉMIS. 174

RIVAUX.. 180

EN RETRAITE. 244

Ce livre numérique. 263

 

UN DÉBUT

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Cette année-là, le matin du 1er novembre, jour de la rentrée des classes pour le semestre d’hiver, la Commission d’éducation de la Brévine, dans la personne de son président et de son secrétaire, se trouva dans la plus fâcheuse posture du monde. Jugez plutôt : faire une bonne demi-heure de marche par des chemins détrempés, où la boue se complique d’une couche de neige humide tombée dans la nuit, pour s’en aller procéder à l’ouverture de l’école d’hiver du Bois-de-l’Halle, et à l’arrivée, trouver la bande d’écoliers du lieu jouant à cache-cache dans le corridor ou à saute-mouton par-dessus les tables de la salle, en criant à pleins poumons, tandis que quelques bambins plus timides ou d’un naturel plus tranquille, vaguent d’un air désœuvré autour de la maison rustique où se tient l’école, entre une étable et une grange. De magister, pas le moindre vestige ! Seulement, juste à l’instant où les délégués de la Commission s’arrêtent suffoqués de surprise et d’indignation sur le seuil de la salle d’école, le propriétaire de l’immeuble, gros fermier bernois, débouche de l’écurie, la figure cramoisie et un fouet à la main, déclarant que :

— Teufelsacrement ! si cette gommerce il être pas bientôt fertick… À l’ponne heure ! s’interrompt-il avec soulagement à l’aspect des représentants de la Commission ; ces camins c’être pouvantable comme tenir un train déjà longtemps ! Ça faire peur aux vaches, voulez pas croire, Monsieur le ministre ? parole !

M. le président, qui est en effet le pasteur de la paroisse, promène un regard sévère sur les écoliers qui ont soudain pris des postures décentes et observent maintenant un silence religieux ; puis revenant au fermier qui cache son fouet derrière son dos :

— Alors, Monsieur Hommel, vous n’avez pas vu M. le régent ? il n’est pas arrivé ?

Avant que le père Hommel ait eu le temps de formuler une réponse, les bambins se sont écriés avec un ensemble joyeux :

— Non, m’sieu, il n’est pas venu !

Et leurs yeux, pétillants d’espoir, disent clairement : Peut-être qu’il ne viendra pas aujourd’hui.

Le Bernois secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite :

— Moi, chai rien vu, rien du tout.

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Puis, poussant du coude le secrétaire, un simple cultivateur dont il ne se gêne pas comme du pasteur, il lui demande à l’oreille :

— Qui c’être régent ici pour hiver ?

Derrière sa main placée en écran, le secrétaire répond en sourdine :

— Le même que l’année passée, M. Vuille-Bille.

La communication ne paraît pas être du goût du fermier, car il fait la grimace et avance les lèvres comme pour siffler ; cependant, retenu par le respect, il réprime cette velléité inconvenante et se contente de marmotter :

— Ah ! hm ! so, voilà !

Et avec un haussement d’épaules, il s’en retourne à ses vaches, laissant ces messieurs de la Commission se débrouiller avec leur troupeau sans berger.

Au reste, M. le président ne paraît pas le moins du monde perplexe et n’a rien perdu de sa dignité ni de son calme. C’est un homme à cheveux gris qui en a bien vu d’autres dans le cours de sa carrière.

Sur son invitation, le secrétaire est allé rassembler les brebis éparpillées dans les alentours ; la classe est organisée, débrouillée ; petits et grands sont démêlés, groupés, alignés par rang d’âge. M. le pasteur fait l’appel quasi militairement, inscrit au rôle matricule les nouvelles recrues, après s’être enquis de leurs nom, prénom, âge et filiation.

Et tout cela s’accomplit dans un silence remarquable ; aussi le secrétaire, considérant son chef de file avec un respect admiratif, se dit à part lui :

— Tout de même, quel régent ça ferait, notre ministre ! Respect pour lui ! Il te mène cette marmaille à la baguette ; pas un qui bronche. Merci ! il ferait beau voir ! il te les aurait vite alignés ! C’est une autre musique qu’avec le père Vuille-Bille, Dieu nous bénisse ! Tout de même, il ne se gêne pas, le vieux lambin : voilà passé neuf heures et toujours rien de régent ! Il faut qu’il ait mangé le mot d’ordre ; pour quant à ça, il n’aurait pas pris garde qu’on est au 1er novembre, que ça ne m’étonnerait rien du tout : il n’a jamais eu la tête bien solide. Si ce n’est pas ça, je parierais qu’il s’oublie en chemin, dans un bouchon, à boire une roquille en racontant des histoires !

Le secrétaire aurait eu tort de parier, car il aurait perdu son pari. M. le régent Vuille-Bille n’avait pas plus oublié la date du 1er novembre, qu’il ne s’était attardé dans une pinte, bien que cette dernière supposition eût pu paraître extrêmement plausible, étant donné le faible qu’on lui connaissait pour l’eau-de-vie en général et celle de gentiane en particulier. Le pauvre vieux bonhomme était tout doucement parti durant la nuit pour un monde meilleur, ce qu’on apprit avant la fin du jour à la Brévine. Il faut le dire à la honte de la gent écolière, la nouvelle de cette mort subite ne provoqua d’autre émotion, parmi la jeunesse du Bois-de-l’Halle, qu’une allégresse unanime. En attendant que la Commission d’éducation eût mis la main sur un autre pédagogue, on allait avoir congé : quelle chance inespérée ! autant de pris sur l’ennemi, c’est-à-dire sur les longues et mortelles journées passées à se colleter avec les stupides règles de l’orthographe, à trébucher dans les traquenards et les chausse-trapes de l’arithmétique, à tracer à la sueur de son front des pages interminables de grosse bâtarde ou de maigre anglaise, et autres fastidieuses occupations qui ne prennent pas même fin à la sortie de la classe, mais vous poursuivent jusque sous le toit paternel, sous forme de devoirs domestiques à préparer pour le lendemain.

Et puis qui sait ? on aurait peut-être du mal à repourvoir le poste, qui, il faut le dire, n’était guère enviable, dans ce pays de loups. On sait que le quartier du Bois-de-l’Halle se compose d’une demi-douzaine de fermes rustiques, éparpillées au milieu des pâtures et des bouquets de sapins, sur le plateau qui s’étend entre le Val-de-Travers et la Brévine, à une altitude supérieure à celle de cette dernière vallée, laquelle jouit déjà d’un climat assez polaire pour mériter son surnom de « Sibérie neuchâteloise ».

À vues humaines, il y avait toute sorte de probabilités pour que l’espoir de cette jeunesse studieuse de passer l’hiver dans un doux farniente fût pleinement réalisé.

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Mais hélas ! ce bas monde est plein de déceptions ! Trois jours seulement s’étaient écoulés depuis celui où les écoliers du Bois-de-l’Halle avaient dû être congédiés faute de maître, après une vaine attente de deux heures, lorsqu’un nouvel ordre de marche vint leur apprendre que feu M. Vuille-Bille avait déjà un successeur.

Si la présente histoire était d’hier, on pourrait m’objecter que le fait manque de vraisemblance, attendu qu’en matière scolaire on ne procède pas avec une pareille célérité, qu’il faut observer les délais légaux, aviser la direction de l’Instruction publique, mettre officiellement la place vacante au concours, procéder éventuellement à un examen. Mais à cette lointaine époque, la machine scolaire était moins compliquée ; on faisait les choses en famille. C’était ce temps fabuleux où l’on n’avait pas encore senti le besoin d’inspecteurs scolaires, où les brevets de capacité pour l’enseignement primaire, de création toute récente, venaient d’être délivrés sur titres aux instituteurs en fonctions, tandis que les nouveaux venus dans la carrière étaient tenus de les gagner à la sueur de leur front, par devant un aréopage d’augustes examinateurs.

Or précisément la première de ces épreuves venait d’avoir lieu et c’était un des heureux lauréats du concours qui allait combler le vide fait par le départ du vieux magister.

Naturellement les écoliers, ainsi trompés dans leur attente, ne se rendirent à l’appel qu’avec un enthousiasme fort modéré, et dans des dispositions fort peu bienveillantes pour ce nouveau maître. Et quand, par surcroît, ils constatèrent que ce maître n’était après tout qu’une maîtresse, les plus grands, blessés dans leur dignité, firent une grimace de mépris ; nombre de regards s’échangèrent qui disaient clairement : « Une femme ! par exemple ! si elle s’imagine qu’elle va nous faire la loi ! Nous verrons bien. »

Si encore la maîtresse eût été quelque respectable dame à cheveux gris, à la mine sévère, aux lunettes imposantes, ces garnements eussent éprouvé une certaine considération pour son autorité. Mais c’était une jeune fille, d’allures plutôt timides, qui rougissait quand M. le pasteur lui adressait la parole et dont la taille atteignait à peine celle de ses plus grands élèves.

— Une catéchumène, ma parole ! chuchota à l’oreille de son voisin un gros garçon bien bâti, plus fort sur la faux que sur l’orthographe et qui en était à son dernier semestre scolaire. Va-t-on la faire valser, hein !

Le voisin n’osa pas risquer une réponse, attendu que M. le pasteur, qui avait l’oreille fine, faisait en ce moment un « sst » impérieux accompagné d’un regard sévère jeté dans la direction du bruit suspect.

Il n’était pas sans appréhension, M. le pasteur, au sujet de la façon dont cette maîtresse novice se tirerait de sa tâche ardue, et le superbe brevet de capacité qu’elle avait obtenu aux examens d’État ne le rassurait qu’à demi sur les aptitudes pédagogiques de la timide jeune fille. Aussi demeura-t-il présent la matinée presque entière et ne se décida-t-il à laisser la maîtresse en tête à tête avec ses écoliers qu’après avoir adressé à ces derniers maintes exhortations appuyées de la promesse qu’un châtiment exemplaire serait infligé à ceux qui sortiraient de la route du devoir et de la soumission.

Dans le corridor, il recommanda encore à Mademoiselle d’unir la fermeté à la douceur, conseil excellent qui se donne le plus aisément du monde, mais qu’on devrait toujours accompagner d’une recette infaillible pour le mettre efficacement en pratique.

Afin de parer à toutes les éventualités, M. le pasteur s’en fut prier le fermier Hommel de prêter main-forte à la jeune maîtresse en cas de besoin urgent.

— Vous peux être tranguille, Herr Pfarrer, répondit le brave homme en secouant énergiquement la tête ; si faire trop les tiaples, ces camins, c’est moi assez empoigner eux, potz tousig !

Puis il ajouta en confidence : « Tut de même, c’étre pien cheune ce fille, ia mi seele ! pour couverner une l’école. Le vieux il avait déchà assez la peine, l’autre hiver !

M. le pasteur fronça les sourcils mais ne releva pas l’observation ; ce blâme indirect du choix de la Commission d’éducation le froissait évidemment ; mais il jugeait inutile et au-dessous de la dignité du corps qu’il présidait, d’exposer les motifs qui l’avaient dirigé dans ce choix.

 

*

 

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— Je « m’étonne » comment notre Cécile s’en tire, disait le soir de ce jour à sa femme, l’ancien Janet, de Noiraigue, assis devant son établi d’horloger et « pivotant » à la lumière d’un quinquet à huile.

Mme l’ancienne eut un soupir bref et secoua la tête. Elle raccommodait un bas de laine qu’elle posa sur ses genoux pour dire d’un ton chagrin :

— Bien sûr que ça ne va pas comme sur des roulettes, elle est bien trop douce, notre Cécile, pour morigéner des polissons, et jeune comme elle est, j’ai bien peur qu’elle ne se laisse marcher sur le pied. Au jour d’aujourd’hui, les enfants ne savent plus ce que c’est que le respect : les choses ont terriblement changé depuis notre temps.

— Voilà ! fit l’ancien d’un air bonhomme ; on avait aussi ses malices, il faut être juste, et quand on pouvait jouer un bon tour au régent, c’était pain béni. Pardi ! je me rappelle…

— Tu as beau dire, Auguste, interrompit sa femme avec vivacité ; ce n’était pas la même chose. Et puis on osait toucher les enfants, alors ! Une bonne gifle, un bon tolet sur les doigts, ça faisait plus d’effet que des longs discours ou des pages à recopier à la maison. On était puni sur le coup, au moins. Mais à présent, vas-y voir : avec les belles lois qu’on nous a fabriquées, les mauvais garnements ont beau jeu ; aussi ils ne se gênent plus rien du tout. Enfin, voilà : c’était l’idée de la Cécile d’être régente. Quand on pense qu’elle pourrait être ici tranquillement à coudre, entre nous deux, et qu’elle est reléguée dans ce coin perdu, à se débattre avec cette marmaille d’environniers, des enfants malpropres, retardés, grossiers comme du pain d’orge, et avec ça, Dieu sait, si la bonne moitié ne sont pas des petits Allemands qui écorchent le français que ça porte peur !

— Allons, allons, Rosine ! tu te plais à voir les choses en noir. Les petits environniers ne sont pourtant pas des sauvages ; ils ont bien leurs bons côtés. S’ils sont moins dégourdis que les enfants des villages, ils savent aussi moins de mauvais tours, ils ne sont pas la moitié aussi effrontés.

Et puis tu l’as dit : la Cécile a voulu être régente, c’était son goût. Eh bien ! ce qu’on aime faire, on le fait bien, et on se met en quatre pour le faire toujours mieux. La Cécile pourrait bien se débrouiller mieux que tu ne crois avec ses écoliers. Oh ! de la peine, elle en aura, c’est sûr. Je ne dis pas que ça ira tout seul dans les commencements ; il faudra qu’elle se débatte ferme avec sa marmaille pour en faire façon. Mais la jeunesse, vois-tu, Rosine, il est bon qu’elle apprenne à se tirer d’affaire par elle-même quand le moment est venu. On en a assez vu de ces gâtions, devant qui leurs père et mère avaient bien soin d’ôter toutes les pierres qui auraient pu les encoubler ; quels êtres est-ce que ça a donnés, je te le demande ?

Mme l’ancienne Jeannet haussa les épaules. Son mari avait raison, elle le sentait bien, mais cela ne l’empêchait pas de souffrir amèrement de l’absence de sa fille au foyer domestique, une fille unique, notez bien, et de se mettre en souci à son endroit.

— Tout de même, fit-elle en secouant la tête, tu as beau dire : la Cécile te manque aussi bien qu’à moi ; n’essaye pas de soutenir le contraire !

— Oh ! ça, d’accord, Rosine ; je ne m’en cache pas. Cette place vide, ça fait mal au cœur.

Et M. l’ancien Jeannet, enlevant de son œil le microscope qu’il y tenait adroitement incrusté, en essuya soigneusement la lentille qui venait de se ternir subitement. L’instrument, ayant recouvré toute sa netteté, fut réintégré à sa place dans l’orbite droit de M. l’ancien.

— Mais que veux-tu, Rosine, la vie est comme ça, reprit mélancoliquement le digne homme ; il faut se faire une raison et ne pas penser rien qu’à nous. Si les enfants pouvaient toujours rester petits et ne jamais s’envoler du nid, ce serait bien beau. Mais quand les ailes leur ont poussé, il faut bien qu’ils apprennent à s’en servir, tu en conviendras, Rosine.

Mais Rosine, autrement dit Mme l’ancienne Jeannet, n’était pas d’humeur à convenir d’une vérité aussi évidente ; elle se contenta de pousser un soupir qui exprimait plus d’impatience que de résignation et se remit silencieusement au travail.

Au bout d’un instant son mari, sans cesser de manœuvrer l’archet et le burin, fit l’observation réconfortante qu’on était au jeudi soir, et que le surlendemain, samedi, on verrait « notre Cécile » arriver dans l’après-midi pour passer le dimanche à la maison.

Cette perspective consolante ne pouvait manquer de produire son effet sur Mme l’ancienne. Rassérénée sur-le-champ, elle se mit à combiner un bon petit festin de circonstance, dont M. l’ancien approuva la composition sans réserve.

 

*

 

Dans l’étroite chambre à boiserie fruste, contiguë à la salle d’école, pièce que le vieux régent Vuille-Bille avait occupée l’hiver précédent, Cécile Jeannet faisait le bilan de sa première journée d’école, et n’en trouvait pas précisément le solde à son actif. Cependant, bien qu’elle fût passablement énervée par sa lutte pour le maintien de la discipline, cette pierre d’achoppement des débutants, elle ne se sentait pas le moins du monde découragée : la jeune institutrice avait la vocation, et ses dehors timides cachaient une volonté tenace. En repassant les péripéties de son début, elle faisait beaucoup moins le procès de ses écoliers que le sien propre, constatait loyalement ses défaillances, et se promettait de se surveiller le lendemain, pour mieux conserver son sang-froid en face des élèves mal intentionnés, qui cherchaient à la mettre hors des gonds par leurs airs narquois, leurs réponses d’une niaiserie voulue, ou le vacarme incessant de leurs souliers ferrés.

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Au souvenir de l’emportement dont elle n’avait pas été maîtresse, du flux de reproches passionnés qu’elle avait déversés sur les coupables, elle rougissait de confusion et se disait : « Non, ce n’était pas le bon moyen ; j’aurais dû m’y prendre autrement, et je vois bien à présent que je faisais leur jeu à ces malins drôles. M. Hommel a beau dire ! »

Il faut savoir que le brave fermier, voulant mériter la confiance que M. le pasteur avait mise en lui, était venu à plus d’une reprise monter la garde derrière la porte de l’école, n’attendant qu’un signal pour entrer en scène et exercer une justice distributive et implacable.

Mais comme il avait entendu la jeune maîtresse tancer avec une belle indignation les fauteurs de désordre et dominer de la voix le brouhaha de la classe, ce à quoi parvenait rarement feu M. Vuille-Bille, avec son organe chevrotant et cassé, le digne homme s’était retiré tout doucement, jugeant son intervention inutile.

Et le soir, à souper, car l’institutrice prenait sa pension chez le fermier, il avait félicité Mademoiselle en ces termes flatteurs :

— À l’ponne heure, Maselle ! Vous savoir parler à ces tiaples gomme i faut. L’autre hiver, c’était eux gueuler plus fort gomme le maître ; aber jetzt, donnerwetter, c’être juste la gontraire ! À l’ponne heure ! chamais la vie vous pouvoir dire assez à eux ; i valent rien ! Et pis, vous n’avoir qu’à dire un mot : c’est moi être là, si vouloir je donner un râclée !

— Merci, Monsieur Hommel, vous êtes bien bon. Mais je crois qu’il vaut mieux que je me tire d’affaire seule.

Il paraît que c’était aussi l’avis de Mme Hommel, une femme fluette et tranquille autant que son mari était puissant et tonitruant, car elle fit de la tête un signe d’approbation et adressa à la jeune fille un sourire encourageant. Si elle n’exprima pas plus ouvertement son opinion, c’est peut-être qu’elle ne voulait pas se mettre en opposition formelle avec son seigneur et maître.

Dans le silence du cabinet, où l’on a le loisir de la réflexion, la liberté d’esprit nécessaire pour choisir, peser ses paroles et ses actes, il est aisé de prendre de sages résolutions. Les mettre en pratique, c’est plus difficile.

Cécile Jeannet fit l’expérience de cette vérité dès le lendemain.

Elle s’était bien promis de s’étudier à garder son calme et sa dignité vis-à-vis des provocations, d’y répondre sans colère, par un bref rappel à l’ordre, une parole mesurée, ferme et douce, suivant le conseil de M. le pasteur, de faire appel au cœur de ses élèves, en leur prouvant par ses paroles et par ses actes qu’elle était leur amie et non cette personnification sévère, inflexible et maussade du devoir, que les écoliers de tous les temps et de tous les lieux ont coutume de voir dans le maître chargé de les instruire.

Le programme était parfait, et pour peu que les disciples y eussent mis de bonne volonté, il eût fonctionné à la perfection et produit des effets merveilleux.

Malheureusement les polissons qui avaient malignement fait endêver la maîtresse à ses débuts dans la carrière, avaient pris goût au jeu et n’entendaient pas y renoncer de sitôt. Dans le programme de Cécile Jeannet, ces garnements tenaient une tout autre conduite : étonnés, saisis, subjugués par le sang-froid qui accueillait leurs tentatives de désordre, touchés au cœur par des procédés affectueux auxquels ils n’étaient pas accoutumés, les plus indisciplinés rentraient aussitôt dans la bonne voie, si bien que la tâche de la maîtresse, débarrassée de ses entraves, s’allégeait au point de réaliser l’idéal pédagogique : instruire des disciples avides d’instruction, pénétrés de respect, de soumission et d’amour pour le maître qui leur dispense cette manne intellectuelle.

Hélas ! ce n’est pas ainsi qu’il en va sur cette pauvre terre, pas plus dans une école que sur un plus grand théâtre. Comment l’enfant se corrigerait-il de ses travers du jour au lendemain, quand l’homme fait, soi-disant raisonnable, y arrive si malaisément dans le cours de toute une vie, même en s’y appliquant en conscience ?

Et voyez : Cécile Jeannet qui était droite et sévère pour elle-même, ne reconnut-elle pas, le vendredi soir, dans sa revue de la journée, que si son beau programme avait été mis en déroute, comme une clôture abattue, éparpillée par les coups de cornes d’une bande de chèvres capricieuses, il y avait aussi de la faute de la bergère, qui ne l’avait pas su garder et défendre avec vigilance. Le calme, le sang-froid, la douceur figuraient aussi au programme, – côté de la maîtresse – : ne lui avaient-ils jamais fait défaut ?

— Oui, oui, je le vois bien, se dit la jeune fille ; je ne serai maîtresse de mes « enfants » que quand je serai maîtresse de moi-même ; c’est à moi de leur donner l’exemple.

Et elle s’y appliqua bravement ; mais comme elle venait d’expérimenter cette vérité apprise lors de sa préparation à la confirmation que : notre force n’est que faiblesse, la jeune maîtresse réclama humblement le concours de Celui sans qui tout effort moral est vain.

 

*

 

— Je « m’étonne » par où notre Cécile va arriver ? disait, le samedi après-dîner, Mme l’ancienne Jeannet à son mari. Par les Pâtures, le Cervelet, le Sapel, c’est bien le plus court ; mais voilà : il y a de la neige fraîche ; elle pourrait bien prendre par Couvet. Qu’est-ce que tu en penses, Auguste ?

— Ah ! mafi ! Rosine, je n’en sais pas plus que toi ; que veux-tu que je te dise ? On le saurait, monté, que je ne serais pas allé à sa rencontre, puisqu’on ne sait pas non plus à quelle heure elle partira. Elle viendra bien, un peu plus tôt, un peu plus tard, ne t’inquiète pas.

Mme Jeannet fit un geste d’impatience ; elle trouvait que son mari supportait l’attente avec bien du flegme. Quant à elle, depuis le bon matin, elle était en fièvre. Son « samedi » était fait à deux heures de l’après-midi, sa cuisine, son corridor lavés à grande eau ; sa cocasse, ses seilles de cuivre et sa casse à eau, récurées, fourbies et brillantes comme l’armure d’un chevalier au matin d’un tournoi. Pas un atome de poussière sur les meubles, la lanterne de la pendule, le burin-fixe de son mari. Et la chambrette de Cécile ! quel ordre parfait ! Devant le lit, orné de sa plus belle courtepointe, s’étale un tapis cossu, épais, fait de chiffons multicolores que Mme l’ancienne a coupés en bandes, ajustés bout à bout et dont le tisserand des Grattes a fait une descente de lit inusable.

— Au moins notre Cécile n’aura pas froid ici ! constate avec satisfaction Mme Jeannet, en entr’ouvrant la porte pour s’assurer que rien ne manque au confortable du logis. Mais quelle drôle d’odeur ! Miséricorde ! c’est le sachet de noyaux qui brûle !

En effet, dans la « cavette » du poêle en catelles blanches, un peu ébréchées, qu’elle ouvre précipitamment, le dit sachet est en train de rissoler en dégageant un parfum nauséabond.

C’est qu’elle n’avait pas regardé à un fagot ou deux, Mme l’ancienne, pour réchauffer sa Cécile qui devait arriver à demi gelée de ce pays de loups de la Brévine.

— Et les « cafignons, » par bonheur que je ne les avais pas mis avec ! Là, sur le fourneau, je crois pourtant qu’ils ne risquent rien. Tout de même, pour plus de sûreté, mettons-les dessous.

Tout affairée, les joues en feu, Mme l’ancienne ne peut tenir en place, et comme elle est de forte corpulence, elle s’essouffle beaucoup dans ses allées et venues. Aussi son mari qui est assis tranquillement devant son établi et brunit avec soin une tête de vis, lui dit d’un ton de remontrance amicale, comme elle entre en coup de vent dans la pièce pour explorer du regard la route de Rosières :

— Ne t’échauffe pas tant, Rosine ! Monté ! vois-tu, la Cécile n’en arrivera pas une minute plus tôt.

Mme l’ancienne secoue la tête avec impatience et s’exclame :

— Ah ! çà, crois-tu que tout le monde est fait comme toi ? Le feu serait à la maison que tu ne te détranquilliserais pas ! Pardi ! s’il y a quelque chose qui m’échauffe, c’est de te voir travailler là, tout paisiblement, comme si de rien n’était, quand on pense…

— Monté ! Rosine, moi je pense qu’il n’y a pourtant que quatre jours que la Cécile est partie.

— Quatre jours, tant que tu voudras ; il me semble, à moi, qu’il y a bien quatre semaines. Et puis tu as beau dire, tu te réjouis autant que moi de la voir arriver : ne viens pas me soutenir le contraire !

— Oh ! je ne m’en défends pas, Rosine, et je te promets… Tiens, la voilà qui débouche au coin de chez…

La mère est déjà partie à la rencontre de sa fille, pendant que le père, l’œil humide, quoi qu’il en ait, pose un peu plus précipitamment que d’habitude son microscope sur l’établi, et se lève en secouant la limaille de sa blouse.

Oh ! l’heureux moment, le délectable émoi ! Vraiment l’absence, la séparation a du bon, puisqu’elle procure la joie du revoir et fait si bien apprécier la douceur d’une affection mutuelle.

Quatre jours ! est-il bien sûr qu’il n’y a pas plus longtemps que cela que l’enfant de la maison est partie pour engager le combat de la vie ? Dans le corridor, on entend les exclamations de Mme Jeannet :

— Monté ! Cécile, comment vas-tu ? il me semble que tu as pauvre mine !

Ah ! Madame l’ancienne, ce que c’est que l’imagination maternelle ! Cécile a une mine florissante, les yeux brillants, les joues pleines et colorées par la marche, le froid et le plaisir.

Elle rit de bon cœur et embrasse sa mère, pendant que M. l’ancien sourit d’un air malicieux dans sa barbe grise et se frottant les mains, attend sur le seuil.

— Quand tu auras fini, Rosine !…

— Ah ! tu es plus pressé, à présent ! — Va donner un « bec » à ton père, Cécile ; il en grille d’envie. — Ah ! tu avais beau faire semblant de rien, Auguste, et te donner des airs de me sermonner parce que je me trémoussais un peu en attendant la Cécile ; dans le fond, depuis midi, toi, tu regardais plus souvent la route que ton ouvrage ; ne dis pas le contraire !

Mais M. l’ancien est trop occupé pour riposter. Aussi Mme l’ancienne, laissant son mari et sa fille à leurs épanchements, déclare qu’elle va « faire le café ; » il a beau ne pas être encore les heures ; après une pareille « jambée » et par ces mauvais chemins, cette pauvre Cécile doit avoir besoin de se mettre quelque chose de chaud dans le corps.

Tout en procédant activement à ses apprêts culinaires, la bonne dame monologue, suivant son habitude, entre haut et bas : « Voilà qu’on n’a pas seulement eu le temps de lui demander comment ça va à son école, si ses enfants la tourmentent beaucoup ; mais qué ! notre Auguste était si tellement pressé, qu’il m’a bien fallu lui laisser la Cécile à lui tout seul. Enfin, voilà, nous l’avons jusqu’à demain soir, Dieu soit béni ! Pourvu, seulement, qu’il ne nous arrive pas des bandes de visites ! On dirait, des fois, que les gens se donnent les mots pour vous tomber dessus quand ça vous arrange le moins. Par bonheur que la cousine Ducommun, – ce n’est pas pour « cordre » le mal à qui que ce soit, – mais tout de même c’est une chance qu’elle ait pris hier ce gros rhume qui l’empêche de sortir. Nous l’aurions eue sur les bras à tout bout de champ, et une fois qu’elle est là, c’est fini : il n’y a plus à parler que pour elle. Quelle affliction, tout de même, que ces gens qui n’ont jamais la bouche fermée ! Ça va, ça coule sans s’arrêter, comme le goulot de la fontaine ; pour sûr que c’est une maladie ; la preuve, c’est que le docteur Béguin, – était-ce en parlant de la cousine Ducommun ou bien de quelqu’un d’autre ? je ne me rappelle plus au juste, – la preuve, c’est qu’il disait : Cette personne est affligée d’une incontinence de parole.

« Mais, ah çà ! ce lait, je voudrais savoir s’il y met de la mauvaise volonté, ou bien quoi jamais il n’a eu tant de peine à monter. Et que j’aie le malheur de le quitter seulement une minute pour aller mettre la table : il ira au feu, ça ne manquera pas ! Bon ! j’entends la Cécile qui trouve les tasses, à la bonne heure ! elle a toujours été fille d’escient. Si seulement elle ne s’était pas mise dans la tête d’être régente ! Enfin ! ce qui est fait est fait. On se réjouit tout de même de savoir comment elle s’en tire avec sa bande d’environniers. Pendant le souper elle nous mettra au courant ; par exemple, il est sûr que son père sait déjà ce qui en est, lui ; il a eu tout le temps de la questionner. »

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Elle se tut brusquement et il lui monta comme une petite bouffée de jalousie au cerveau. Mais secouant la tête comme pour l’en chasser, elle ajouta : « Bah ! mon tour viendra, patience ! »

Son tour vint, quand le lait récalcitrant eut enfin consenti à faire mine de sortir de la casserole et qu’elle l’eut apporté tout fumant sur la table, en compagnie de la cafetière fraîchement astiquée.

— À présent, dis-moi voir, Cécile, comment ça va-t-il avec ton école ? Dieu sait comme c’est mal appris, ces enfants de par là-haut ! comme c’est mauvais ! Je suis sûre qu’ils t’en font voir de toutes les couleurs !

— Oh ! voilà, maman, c’est beaucoup dire ! ils ne sont pas plus méchants que ceux de Noiraigue. Te rappelles-tu le marchand de biscômes à qui on demandait à la foire de Couvet si sa marchandise était bonne, et qui répondait : « J’en ai des bons, des moins bons et des autres ? » Dans mon école, c’est la même chose. Il y a quelques grands garçons qui me donnent passablement de souci. Mais comme ils ne sont pas seuls de leur espèce, je ne suis pas prête à me décourager, loin de là. On a du plaisir avec les bons, même avec ceux qui le sont moins, mais qui ont pourtant leurs bons côtés ; quant aux autres…

— Ils te font terriblement endêver, ne dis pas le contraire, Cécile ! Ah ! si je les tenais, ceux-là, c’est moi qui les arrangerais, mauvaise graine qu’ils sont !

— Tu parles comme M. Hommel ! dit Cécile gaiement. Si je l’écoutais, celui-là, j’aurais vite pris l’habitude de distribuer des gifles à tout bout de champ. Ne t’inquiète pas, maman, je compte bien en venir à bout d’une autre façon.

Oh ! qu’ils passent rapidement, les moments de répit et de détente que nous laisse la vie, et combien tôt, à notre gré, il faut nous remettre sous le joug de la tâche quotidienne ! Heureux ceux qui savent profiter de ces courts instants de halte pour faire provision de nouvelles forces, et qui recommencent en s’appuyant sur un bras plus puissant que le leur, la lutte où ils ont été maintes fois vaincus !

Cécile Jeannet était de ceux-là.

Oh ! ce n’est pas à dire que si vaillante qu’elle fût, si haut qu’elle cherchât son appui, la jeune institutrice marcha dès lors de victoire en victoire, et n’eut plus à s’humilier sur ses défaillances. Les mauvaises têtes de sa classe, les esprits rebelles qui ne voulaient pas se laisser morigéner par cette « catéchumène, » comme ils l’appelaient, ne désarmèrent pas de sitôt, et mirent souvent encore en déroute les sages résolutions de leur jeune maîtresse. Plus d’une fois le brave M. Hommel la félicita chaudement d’avoir dit vigoureusement leur fait à ces garnements, tout en regrettant discrètement qu’elle ne joignît pas le geste énergique d’une correction manuelle, aux reproches indignés dont l’écho lui était parvenu jusqu’au fond de son étable.

— Hé ! hé ! mazelle, ces mauvais camins, c’est touchours faire les tiaples ? Vous l’avoir choliment pieu fait les sulter gomme i faut ! Chai entendu vous queuler depi la curie ! Aber, mazelle, un, deux, guatre chiffles avec, ça faire plus mieux gomprendre ces queux. Écoute, Mazelle, vous n’avoir qu’à dire un mot, c’est Hans Hommel être là !

Et ce disant, il retroussait belliqueusement ses manches.

Brave père Hommel ! il ne se doutait guère du service que rendaient indirectement à Cécile Jeannet ses éloges, ses conseils et ses offres de concours, qui étaient pour elle le plus efficace des garde-à-vous !

Plus d’une fois, au moment où, l’œil étincelant, la joue en feu, la jeune maîtresse, mise hors des gonds par quelque tour perfide de ses persécuteurs, ouvrait la bouche pour les apostropher avec véhémence, la pensée que le brave fermier l’entendrait et la féliciterait d’un emportement qu’elle eût dû contenir, l’arrêta net et lui fit reprendre son sang-froid. Si à son entrée en fonctions la jeune maîtresse s’était quelque peu attendue à trouver dans les membres de la Commission d’éducation, d’utiles auxiliaires pour lui aider à s’acquitter de sa tâche, elle dut bien vite revenir de ses illusions, et se persuader qu’en ce monde il ne faut compter que sur soi-même.

Le président, à savoir M. le pasteur, fort occupé par son instruction de catéchumènes, ne put, six semaines durant, trouver le loisir d’aller inspecter la lointaine école du Bois-de-l’Halle. Quant à ses collègues, qui, suivant une coutume assez générale, se reposaient volontiers sur leur président du soin de remplir à lui seul les devoirs de toute la Commission, ils ne se préoccupaient guère de ce qu’il advenait de la jeune maîtresse et de sa classe.

M. le secrétaire, pourtant, – il faut être juste, – faisant un jour un vertueux effort sur lui-même, sacrifia une demi-journée, son battage en grange terminé, pour aller visiter l’école du Bois-de-l’Halle.

— Je serais curieux de voir par la même occasion, dit à sa femme ce pratique fonctionnaire, ce que le veau que j’ai vendu au père Hommel a donné ; ça doit faire une belle génisse à l’heure qu’il est.

Cécile Jeannet a vu passer devant la fenêtre basse le visiteur qui lui arrive en costume de circonstance ; elle va lui ouvrir.

— Mademoiselle la régente, bien le bonjour ! dit bonnement M. le secrétaire en lui donnant une de ces cordiales poignées de main montagnardes qui vous meurtrissent les articulations et vous démanchent l’épaule. Il faut pourtant venir voir si ça marche dans votre école, et comment ces enfants se comportent.

Et son regard, qu’il s’efforçait de rendre digne et sévère, parcourut les rangs des écoliers comme pour y découvrir et y réprimer des indices d’insubordination.

Il va sans dire que ce regard olympien ne rencontra que des physionomies candides et soumises, et que tout le temps de la visite de M. le secrétaire, laquelle ne dura au reste qu’une demi-heure, les drôles les plus indisciplinés eurent une tenue exemplaire, et firent preuve d’une extraordinaire assiduité. Aussi la jeune maîtresse ne voulut-elle pas troubler la satisfaction que faisait éprouver à l’inspecteur ce spectacle édifiant, en lui exposant ses doléances et lui signalant les élèves dont elle avait à se plaindre.

« Il vaut mieux d’ailleurs me tirer seule d’affaire, se disait-elle avec raison. Si la Commission d’éducation doit intervenir à tout moment entre moi et mes enfants, mon autorité, au lieu d’en être augmentée, pourrait bien perdre de son prestige. »

Cependant, par acquit de conscience et pour ne pas en imposer à son visiteur bénévole, qui lui exprimait sa satisfaction pleine et entière sur la tenue de sa classe, elle crut devoir, dans le corridor, faire l’aveu que le silence et l’assiduité n’étaient pas toujours aussi parfaits parmi ses écoliers ; à quoi M. le secrétaire, qui était optimiste de sa nature, répliqua avec bonhomie :

— Monté ! Mademoiselle, voyez-vous, c’est comme ça partout. Tout le monde a ses mauvais moments, les gens comme les bêtes, les petits comme les grands. Il y a des jours, dans la pâture, où les vaches, au lieu de manger sagement devant elles, courent comme des folles, font les cent coups, se chamaillent à coups de cornes, s’amusent à démanguiller les barres et les murs. On dirait, ma parole ! qu’elles sont possédées du… des herbes sèches !

C’est comme les gens : il y a des fois qu’on est gringe déjà en se levant ; on se plaît à battre la controverse, à chercher chicane à tout le monde. Par bonheur ce n’est que des passées comme les orages ; les clairées de soleil viennent tout ressuyer.

« À vous revoir, Mademoiselle, bien de la santé. »

Et M. le secrétaire s’en alla avec empressement constater les progrès de la génisse qu’il avait vendue au père Hommel.

Le fait est que le digne homme avait eu une peur bleue de s’entendre adresser une plainte en forme sur la conduite de tel ou tel élève, ce qui l’eût mis dans l’obligation de sermonner, de menacer, de sévir ; or si M. le secrétaire avait beaucoup de bon sens, il avait moins d’aplomb et se sentait infiniment plus à l’aise derrière une douzaine de vaches, qu’en face de deux ou trois rangées de tables d’école, garnies de bambins éveillés.

Et puis, ainsi qu’il le dit à son compère Hommel, en admirant les formes de sa génisse et faisant en même temps l’éloge de la jeune maîtresse :

« Il ne faut pas trop approfondir, quand on visite l’école ; ça amène des histoires de l’autre monde ; tu te rappelles le vieux Vuille-Bille, Hans ? En disait-il assez sur celui-ci, sur celui-là, sur le gros Justin à la Caroline, qui mettait de la poix de cordonnier sur la chaise du régent, sur cet autre qui lui avait piqué au dos un âne en papier ? Il fallait faire des scènes à tout bout de champ, allonger les oreilles, appliquer des gifles, coffrer ces garnements… C’était la mer à boire ! Et puis, ça allait-il mieux quand on avait le dos tourné ? Pour ce qui est de cette petite régente, j’en ai bonne opinion : elle a l’air de s’en tirer à la perfection avec sa marmaille et ne vous fait pas trente-six jérémiades. Si elle ne donnait pas une toute bonne maîtresse par la suite, je serais rudement surpris. C’est comme ce veau, Hans, est-ce que je ne te l’ai pas dit ? Il a beau être de petite maille, tu verras quelle fameuse génisse ça va faire dans un couple de mois !

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— Chuste, chuste ! approuva Hommel ; le veau c’être venu un beau chénisse, sûr. Mazelle Jeannet ça faire un bon maîtresse, sûr aussi. Dommage pas donner des fois sur le mors aux mauvais camins ! Un bon chifle, rien gomme ça ! conclut-il en cinglant l’air de sa grosse main velue.

— Eh bien ! voilà, fit M. le secrétaire en hochant la tête d’un air mal convaincu, chacun son idée. La mienne, c’est que si la régente peut faire façon de sa bande sans forger dessus, c’est bien tant mieux.

 

*

 

Celui des écoliers de Cécile Jeannet qui lui donnait le plus de soucis, était ce gros Justin à la Caroline, dont M. le secrétaire avait rappelé l’un des méfaits, perpétré l’hiver précédent contre la personne du vieux régent Vuille-Bille. C’était ce même garnement qui, lors de l’entrée en fonctions de la jeune maîtresse, avait irrévérencieusement qualifié celle-ci de catéchumène, à l’oreille d’un condisciple, et s’était promis de lui rendre la vie dure. Le garnement s’était tenu parole et appliquait consciencieusement à une aussi noble tâche toutes ses facultés imaginatives.

C’était le mauvais génie de la classe, l’instigateur de tous les désordres, de tous les méchants tours joués à la maîtresse et aux élèves assidus.

Avec cela, le gros Justin savait cacher son jeu ; s’il était l’âme des perfides machinations, il se gardait bien d’y tremper ostensiblement, et c’était toujours quelqu’un de ses camarades, dont il faisait ses instruments, qui était pris en flagrant délit.

Cécile Jeannet, toutefois, loin d’être sa dupe, savait parfaitement à quoi s’en tenir à son sujet.

Il eût suffi, pour la renseigner, du sourire gouailleur constamment fixé sur les lèvres du gros Justin et de ses clignements d’yeux à l’adresse des vauriens de sa trempe. Au surplus, c’était l’élève le plus ignare de la classe. À la leçon de lecture, ce gros garçon qui en était à son dernier hiver scolaire, ne s’en tirait guère mieux que les bambins de sept ans, conscrits novices dans l’art d’assembler les syllabes. Comme eux, Justin ânonnait, trébuchait sur les diphtongues et au lieu de lire dans sa langue maternelle, semblait baragouiner dans un jargon barbare. Peut-être bien qu’en véritable cancre qu’il était, le vaurien exagérait parfois son ignorance, afin d’exciter le fou-rire de ses camarades. La jeune maîtresse ne pouvait douter que ce fût le cas, lorsque, par exemple, déchiffrant dans son recueil de morceaux de lecture un article sur la maladie des pommes de terre, le gros Justin prononçait sans sourciller : « La Mélanie des hommes de fer. » On devine l’effet de ce travestissement grotesque sur le reste de la classe, et l’énervement qui en résultait pour la jeune maîtresse. Aussi y avait-il dans les rapports de celle-ci avec le gros Justin, vraie brebis galeuse de son troupeau, une tension perpétuelle ; de la part de l’élève, hostilité sourde, sous des dehors d’une naïveté voulue et agaçante, du côté de la maîtresse, surveillance inquiète, appréhension continuelle.

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Sur d’autres écoliers, qui s’étaient au début montrés aussi mal disposés que celui-là, Cécile avait réussi à établir son ascendant à force de patience et de procédés affectueux, tout en demeurant ferme dans son vouloir. Mais vis-à-vis de ce gros gaillard, à la mine à la fois insolente et niaise, avec son nez camus s’écrasant au milieu de joues gonflées et cramoisies, avec ce perpétuel sourire goguenard qui retroussait les coins de sa grande bouche, la jeune maîtresse éprouvait un malaise déconcertant, en même temps qu’une aversion insurmontable. Elle rougissait intérieurement de cette faiblesse et de ce mauvais sentiment, contre lesquels elle s’efforçait de réagir. Mais, hélas ! un seul regard jeté sur la déplaisante figure de cet écolier qui était sa croix, mettait toutes ses résolutions en déroute. Elle en venait à le détester, à souhaiter que quelque circonstance imprévue, fût-ce une indisposition, oh ! pas grave, un rhume, par exemple, privât la classe de la présence du gros Justin pour un jour ou deux ! Vain espoir ! Il était bâti à chaux et à sable, le gros Justin ! Malade ! lui ! ah ! bien oui : il n’avait pas seulement des engelures, quand bien même il était toujours à pétrir et à lancer des boules de neige, et qu’il ne portât ni bas ni chaussettes dans les grosses bottes éculées qu’il finissait d’user après son père.

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Il y avait des écoliers qui parfois ne répondaient pas à l’appel du matin, quand les masses de neige tombées durant la nuit obstruaient les chemins, ou plutôt les étroits sentiers tracés d’une maison à l’autre, dans ces solitudes des pâtures. Mais cet encombrant Justin, affrontant les plus effroyables tourmentes, se frayant un passage à travers les « menées » les plus formidables, arrivait chaque matin en classe, lui, ses bottes et son sourire goguenard, avec une ponctualité méritoire, assurément, mais désespérante pour sa maîtresse, qui eût si volontiers excusé et consigné son absence au catalogue avec la mention « justifiée ! »

Il fallait le voir alors, faire une invasion triomphante et brutale dans la chambre d’école, apportant avec lui une bouffée d’air glacé, et semant sur son passage les revêtements de neige dont il était cuirassé jusqu’à mi-jambe, et qu’il s’était bien gardé de secouer à la porte ! En allant s’étaler à sa place, il dévisageait la maîtresse d’un air goguenard qui signifiait on ne peut plus clairement : « Ah ! vous avez cru être débarrassée de moi aujourd’hui ! Eh bien ! me voilà ! »

— Écoute, Justin, lui dit dans une de ces circonstances Cécile Jeannet, agacée outre mesure par l’attitude insolente du garçon et l’amoncellement de neige qu’il faisait autour de lui en se secouant comme un chien qui sort d’une mare, écoute : une fois pour toutes, je veux qu’on se nettoie avant d’entrer. Va te secouer dehors.

— Pas besoin ; c’est fait ! répliqua-t-il de son ton gouailleur.

La jeune maîtresse pâlit et rougit coup sur coup d’indignation.

— Oui, c’est fait, dit-elle d’une voix frémissante, et le plancher est dans un bel état. C’est une honte ! Tu vas prendre le balai qui est au corridor et enlever tout cela.

Le gros Justin, de son air le plus niais, la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés, considéra un moment la neige qu’il avait apportée, puis s’assit lourdement sur son banc, en disant d’un air détaché :

— Ouais ! ça veut assez fondre !

Là-dessus il sortit son vocabulaire de son sac et se mit à l’étudier avec une assiduité qui n’était guère dans ses habitudes, ce qui ne l’empêchait pas de guetter les mouvements de la maîtresse du coin de l’œil. Les meilleurs élèves de la classe se regardèrent en échangeant en sourdine un « oh ! » réprobateur. Même deux ou trois jeunes filles au bon petit cœur tendre, murmurèrent avec indignation : « Quelle horreur ! il en devrait avoir honte ! » Mais la vérité nous oblige à dire que la majorité des enfants présents, obéissant à un instinct pervers qui est au fond de la nature humaine, se contenta d’observer la maîtresse avec une curiosité maligne.

« Voyons voir ce qu’elle va faire ! disaient tous ces yeux pétillants d’attente. Il y aurait à rire si elle se crachait avec le gros Justin : il te la ferait joliment valser ! »

Heureusement que Cécile Jeannet fit à temps la même réflexion que ses écoliers. Surmontant par un effort désespéré de volonté le courroux bien naturel qui lui avait fait bouillonner le sang à l’ouïe de la réplique insolente du malotru, elle eut vite calculé les conséquences d’une lutte inégale.

Elle se recueillit un instant, puis d’un ton froid et calme, dit au révolté, accoudé d’un air de défi :

— Tu ne veux pas aller prendre le balai ? tu es bien décidé ?

Il haussa les épaules sans répondre et se remit à épeler dans son vocabulaire :

— Tu subiras les conséquences de ta désobéissance, reprit la jeune maîtresse les joues empourprées, mais conservant son calme. Et, se tournant vers le reste de la classe : « Qui veut avoir la complaisance de balayer cette neige ? »

Une demi-douzaine d’écoliers s’élancèrent.

— Merci ! fit la maîtresse avec une vraie gratitude. Un seul suffit.

Elle accepta les services d’un des garçons qui n’appartenait certes pas à l’élite de la classe, mais dont elle voulut récompenser le bon mouvement.

En un clin d’œil le plancher fut nettoyé, et les leçons commencèrent au milieu d’un silence inaccoutumé.

Le calme et le sang-froid de leur maîtresse en face de l’insubordination du gros Justin, avaient inspiré aux écoliers infiniment plus de respect que n’eût fait l’emportement et un essai violent de répression, dont elle ne fût très probablement pas sortie à son honneur. Et puis, détail qui ne manqua pas de les impressionner durant le reste de la matinée, elle ne parut pas plus s’occuper du coupable que s’il eût été absent.

« Gare, Justin ! se disaient les écoliers en regardant leur camarade qui, en dépit de ses efforts pour garder son attitude frondeuse, ne parvenait pas à dissimuler complètement l’inquiétude vague qui l’envahissait peu à peu ; gare ! elle n’a pas fini avec lui, la maîtresse, elle l’a bien dit ! Ah ! mafi ! ça lui apprendra à faire la mauvaise tête ! »

Décidément, l’opinion générale se retournait contre lui. La preuve, c’est que ses émules mêmes dans l’art de gaspiller et d’employer en niches les heures d’étude, s’appliquaient au travail d’une façon tout à fait inusitée, en ne glissant que des regards furtifs du côté de leur chef de file moralement aplati.

Lui se répétait mentalement la menace mystérieuse de la maîtresse : « Tu subiras les conséquences de ta désobéissance ! » et cherchait à calculer la portée de ces termes, que son intelligence obtuse ne comprenait que vaguement.

Quant à Cécile Jeannet, le calme et la sérénité qu’elle affectait vis-à-vis de ses élèves étaient loin de régner dans son cœur.

Quelles mesures prendrait-elle à l’endroit du gros Justin ? Il devait être puni exemplairement ; elle lui avait annoncé qu’il le serait. La discipline de la classe, l’autorité de la maîtresse l’exigeaient et ne pouvaient subsister qu’à cette condition. Mais quelle serait cette punition ?

Ni une retenue en classe, ni un pensum quelconque à exécuter à la maison, copie, conjugaison, ne produiraient l’effet moral nécessaire sur le coupable et sur l’école tout entière.

La retenue ? le gros Justin s’en rirait et ne serait pas embarrassé de justifier son retour tardif au logis. Le pensum ? il ne le ferait pas ; et après ?

Non, la maîtresse le sentait, elle n’avait que deux alternatives : ou bien signaler aux parents du coupable l’insubordination de leur fils, ou bien déférer le cas à la Commission d’éducation.

Mais comment les parents du gros Justin prendraient-ils la chose ? Cécile Jeannet ne savait rien d’eux ; si par malheur c’étaient des gens grossiers, – et les allures de leur déplaisant héritier autorisaient jusqu’à un certain point cette supposition – ou bien seulement s’ils étaient faibles vis-à-vis de leur fils, ne trouveraient-ils pas que la maîtresse faisait bien des embarras pour peu de chose, et qu’il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat ?

Quant à la Commission d’éducation, valait-il vraiment la peine de la nantir du cas ? Elle était bien loin, et c’était une bien lourde machine à mettre en branle pour un incident de cette importance.

Quand arriva la fin de la classe, la maîtresse n’avait encore pris aucune décision. Elle laissa partir avec les autres écoliers le gros Justin, qui s’était tenu coi tout le temps des leçons et qui se glissa dehors sans songer à traîner bruyamment les talons de ses bottes, comme il en avait l’habitude, ni à pousser brutalement ses condisciples les uns sur les autres, ou à leur bourrer les côtes de coups de poing.

De fait, il était loin d’être à son aise, le gros Justin, en dépit de l’air rodomont qu’il affecta quand un groupe de ses intimes s’étant formé autour de lui à sa sortie, il se vit dévisager avec plus de curiosité maligne que de sympathie.

— Ah ! ça, vous autres, grommela-t-il de son ton le plus rogue et le plus agressif, est-ce que vous me prenez pour une bête curieuse ? qu’est-ce que vous avez à me planter des yeux pareils ? Tâchez-voir de laisser passer les gens, hein !

Le regard menaçant qu’il promenait autour de lui fit aussitôt s’élargir le cercle qui l’entourait, et sans attendre personne, il enfila à grandes enjambées le sillon étroit qu’avait tracé le matin dans la neige la bande des écoliers.

— Il a beau faire le fier, remarqua ironiquement un de ses camarades, garçon assez chétif, mais à la mine futée, que Justin avait bousculé au passage, il a beau faire semblant de rien, vous pouvez compter qu’il n’est pas tant bien dans sa peau ! C’est comme disent nos vieilles gens : Il a met sè tchaussè de trimbyie ![1]

Le mot eut du succès ; toute une fusée de rires éclata le long de la file des bambins qui cheminaient à la queue leu leu dans l’étroit sentier.

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Justin se retourna à demi, soupçonnant qu’on riait à ses dépens, mais il finit par hausser les épaules d’un air d’indifférence suprême et poursuivit son chemin en allongeant le pas.

 

*

 

Mme Hommel née Jeanneret, la tranquille et débonnaire épouse du fermier bernois, si prodigue envers Cécile Jeannet d’encouragements et de conseils, ne s’intéressait pas moins que son bruyant époux à la jeune institutrice, sa pensionnaire, bien que ses témoignages de sympathie s’exprimassent généralement d’une façon silencieuse et discrète. Aussi l’air préoccupé et soucieux de la jeune fille, quand elle vint s’asseoir à la table du dîner, frappa-t-il la brave fermière.

« Il y a eu du grabuge dans son école, ce matin, pensa-t-elle. Un de ces malappris lui aura sûrement fait des misères, un dépit, et ça la tracasse. Pauvre fille ! il faudrait pouvoir lui remonter le moral. Si seulement on osait lui demander ce qui en est ! Mais qu’est-ce qu’elle penserait ? Se mêler comme ça de ses affaires ! » Les excellentes intentions de Mme Hommel étaient ainsi souvent paralysées par sa timidité naturelle et la crainte de paraître indiscrète.

Hans Hommel, lui, n’eût pas eu tant de scrupules s’il avait été là ; mais il était parti de bonne heure pour le Val-de-Travers.

Tout en servant la soupe à sa pensionnaire, Mme Hommel tournait et retournait dans son esprit les différentes formules d’interrogation qu’elle pourrait employer pour engager la jeune fille à lui confier ses peines, mais les trouvant toutes décidément par trop indiscrètes, n’osait entrer en matière. Avec cela, comme toutes les natures timides, elle s’en voulait de sa couardise et s’en gourmandait intérieurement.

Cécile Jeannet, heureusement, la sortit d’embarras en lui posant cette question :

— Vous connaissez tout le monde, au Bois-de-l’Halle, n’est-ce pas, Madame Hommel ?

La petite dame sourit.

— Je crois bien, Mademoiselle, fit-elle de son timbre de voix doux et tranquille, qui ressemblait aussi peu à l’organe éclatant de Hans Hommel, qu’un bêlement de brebis ne ressemble au beuglement du taureau ; je crois bien quand on est de la Brévine ! Même que je suis née pas loin d’ici, aux Cottards-dessus, de l’autre côté du bois.

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— J’aimerais savoir, reprit la jeune maîtresse avec un embarras visible, quelque chose sur… à propos d’un de mes élèves, un des plus grands, Justin Clerc.

— Ah ! oui, le gros Justin à la Caroline.

La moue et le hochement de tête de Madame Hommel indiquaient clairement que le personnage en question ne lui était que trop bien connu. Aussi ajouta-t-elle aussitôt avec sympathie, et dans le but de faciliter à la jeune maîtresse la communication qu’elle avait à faire :

— J’ai peur qu’il ne vous donne bien du tracas, ce garçon. Ça n’a rien de manières, c’est grossier comme du pain d’avoine, mais monté ! si vous saviez comme ça a été élevé !

— C’est bien ce que je pensais, dit Cécile d’un ton soucieux. N’a-t-il plus son père, qu’on l’appelle toujours « Justin à la Caroline ? »

Mme Hommel parut embarrassée, et quand elle répondit, ce fut en cherchant ses mots.

— C’est-à-dire, Mademoiselle, que son père… oui, il en a bien un, sans doute, mais dans le fond, on ne peut pas dire que ce soit…

Une petite toux opiniâtre l’empêcha de compléter sa phrase, et quand la bonne dame eut recouvré la parole, elle s’en servit d’abord pour reprocher doucement à sa pensionnaire de ne pas faire honneur au repas.

— Gage que la saucisse n’est pas à votre goût, Mademoiselle ? Mon mari y a peut-être mis trop d’ail ; il aime tellement tout ce qui est fort !

— Mais non, Madame Hommel, je la trouve très bonne, je vous assure.

— Eh bien, alors, servez-vous, s’il vous plaît. Vous mangez comme un oiseau. Ça ne vaut rien, à votre âge, voyez-vous ; vous voulez vous affautir. Quand on a beaucoup à parler, comme vous, il faut se soutenir. C’est cette école qui vous coupe l’appétit ; monté ! ne vous en donnez pas tant ! les enfants sont les enfants : c’est étourdi, ça ne réfléchit pas, mais dans le fond ça n’a pas mauvais cœur. Pourvu qu’on les aime, et qu’on le leur montre, il y a toujours moyen de s’en tirer avec eux.

Elle parlait avec toute l’effusion et l’indulgence de son cœur débonnaire, voulant à la fois relever le moral de la jeune maîtresse et plaider la cause des enfants, car elle ressentait une tendresse infinie pour les petits, elle à qui la Providence n’en avait pas accordé pour égayer son foyer.

Ces paroles réconfortantes, prononcées par une voix aux inflexions maternelles, ramenaient peu à peu la paix dans le cœur agité de la jeune maîtresse, l’inclinant au support et au pardon.

Et justement Mme Hommel, sentant la nécessité de compléter les renseignements demandés, reprenait tout en passant les choux à Cécile :

— Pour en revenir au gros Justin, je pense que vous comprenez ce qui en est : il s’appelle Clerc, du nom de fille de sa mère. Le mari de la Caroline, Auguste Vaucher, n’a jamais pu souffrir ce garçon, et depuis tout petit l’a mené dur, comme s’il y avait de sa faute d’être venu au monde. Faut-il s’étonner s’il est mal élevé, déplaisant, et tout ce que vous voudrez ? La Caroline, elle, n’a peut-être pas mauvais cœur, mais c’est une de ces femmes qui sont toujours à crier, qui n’ont jamais un mot un peu gentil à la bouche. Elle ne sait pas plus s’y prendre avec son garçon qu’avec son mari. Je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a aussi pris sur ses cornes ce pauvre Justin, tandis que ses deux petites, qui ne vont pas encore à l’école, – et vous avez de la chance ! – elle les gâte d’une telle façon qu’elles seront pires que leur frère.

Cécile Jeannet commençait à éprouver une véritable pitié pour ce pauvre être malmené, et se reprochait l’aversion qu’il lui avait toujours inspiré. Elle non plus n’avait pas su s’y prendre avec lui ; qui sait si en lui témoignant un affectueux intérêt, en le reprenant avec plus de douceur et de patience, elle n’eût point évité la situation tendue qui s’était peu à peu établie entre eux, et avait abouti à l’acte de désobéissance ouverte qu’elle ne savait comment punir ?

Elle réfléchissait tristement à tout cela, quand Mme Hommel lui posant doucement la main sur le bras, dit en reprenant le ton craintif et timoré qui lui était habituel et que la chaleur de son plaidoyer en faveur du gros Justin lui avait fait mettre un instant de côté :

— Vous m’excuserez, Mademoiselle, j’ai peur d’en avoir trop dit ; il ne faudrait pourtant pas croire que j’aie voulu me mêler…

— Non, non, Madame Hommel, s’empressa de répondre la jeune maîtresse avec un regard affectueux. Je vous suis bien obligée, au contraire, de m’avoir appris tout cela, et j’en profiterai. Si j’avais su ce qui en était avec ce pauvre garçon, j’aurais été plus patiente avec lui.

— Il a encore fait des siennes, quoi, ce malheureux Justin ! osa alors demander la brave fermière ; puis elle ajouta aussitôt pour atténuer sa hardiesse :

— Si ce n’est pas être trop curieuse pourtant, que de me mêler des affaires de l’école !

— Quelle idée, Madame Hommel.

Et Cécile lui fit part de l’incident du matin et de son embarras au sujet de la mesure à prendre vis-à-vis du coupable ; sur quoi elle conclut en disant avec un hochement de tête :

— À présent je vois bien qu’il n’y a qu’une chose à faire.

La petite dame Hommel l’interrogea d’un regard un peu inquiet.

— En rester là, quoi qu’il en puisse advenir, répondit Cécile avec décision.

— Eh bien ! Mademoiselle, si j’ose le dire, c’est le meilleur parti, moyennant que vous fassiez une bonne leçon à Justin, peut-être pas par devant les autres, parce que… enfin, c’est des choses que vous savez bien mieux que moi, vous qui avez reçu de l’instruction.

« De l’instruction ! pensa Cécile. Ah ! vous avez, vous, bonne dame Hommel, quelque chose de plus et de mieux : un cœur charitable et le sens droit. »

 

*

 

L’après-midi ramena la bande bruyante des écoliers.

Le gros Justin arriva seul et l’un des derniers. Derrière la porte il s’arrêta à considérer d’un air méditatif le balai de branches de sapin qui servait de paillasson. Puis s’étant retourné pour s’assurer qu’aucun de ses condisciples arrivant sur ses talons ne risquait de le surprendre, il frotta longuement et méticuleusement ses grosses bottes éculées pour en enlever les moindres atomes de neige.

Était-ce dans l’espoir de conjurer le châtiment mystérieux dont l’avait menacé sa maîtresse, que le gros Justin accomplissait cet acte méritoire, véritable amende honorable envers elle, ou bien, hypothèse plus charitable, s’était-il senti repris dans sa conscience ? Il y avait, sans doute, de ceci et de cela dans son bon mouvement, mais une chose certaine, c’est qu’il comptait bien garder sa dignité vis-à-vis de ses camarades, en faisant son entrée d’une façon aussi dégagée que possible. Mais au moment où il posait la main sur la poignée de la porte, on ouvrit celle-ci de l’intérieur, et le gros Justin se trouva nez à nez avec sa maîtresse.

— Ah ! c’est toi, fit Cécile avec un demi-sourire. Je me demandais qui pouvait bien gratter si longtemps là-derrière. À la bonne heure ! voilà des chaussures nettoyées. C’est bien, Justin, je suis contente de toi.

Beaucoup plus décontenancé par cet éloge qu’il ne l’eût été de la plus sévère réprimande, le gros garçon se glissa à sa place sans plus songer à sauvegarder sa dignité.

Cependant, ayant surpris au passage certains coups d’œil narquois, il y répondit en lançant à la ronde un regard plein de défi et en avançant ses grosses lèvres d’un air menaçant.

Du reste, une fois les leçons commencées, il garda tout l’après-midi une tenue exemplaire et s’appliqua évidemment à faire de son mieux pour contenter sa maîtresse. Il y avait, dans la façon dont il la regardait furtivement, de l’étonnement, du respect et de la soumission. Aussi quand Cécile Jeannet surprenait un de ces regards, auquel cas le gros Justin baissait précipitamment les yeux, la jeune maîtresse se disait avec un sentiment d’allégement et de gratitude que la lutte avait pris fin entre eux.

Elle avait songé, suivant le conseil de Mme Hommel, à retenir Justin après les leçons pour lui adresser en particulier un avertissement sérieux et bienveillant. Mais en présence de son attitude nouvelle et de l’acte de réparation qu’il avait accompli à son arrivée en classe, Cécile se dit qu’elle avait mieux à faire. Avant de prononcer la prière de clôture, elle embrassa du regard toute sa petite famille debout et attentive, et dit d’un accent ému :

— Mes enfants, l’un de vous m’avait fait ce matin un gros chagrin, mais cet après-midi il a réparé sa faute. Je veux qu’il sache et que vous sachiez tous que je lui pardonne de bon cœur sa désobéissance de ce matin, bien sûre qu’il continuera comme il a commencé cet après-midi, à donner le bon exemple aux autres. C’est comme s’il me l’avait promis ; je compte sur lui.

Pendant ce petit discours, il va sans dire que tous les yeux s’étaient tournés vers le gros Justin. Lui, considérait fixement le bout relevé de ses grosses bottes et il avalait coup sur coup, sa salive, parce qu’il avait la gorge serrée.

Si jamais quelqu’un se sentit à la fois mortifié et cependant très heureux, ce fut assurément lui, pendant les quelques minutes où il se trouva ainsi sur la sellette.

La classe dans son ensemble approuva l’acte de clémence de la maîtresse, et la plupart des écoliers, grands et petits, au lieu d’estimer moins celle-ci pour avoir laissé son cœur parler plus haut que l’implacable justice, sentirent croître leur affection pour elle. Cependant, comme il y a partout de ces esprits mal faits, inaccessibles, semble-t-il, aux sentiments élevés, aux impulsions généreuses, quelques-uns des disciples de Cécile Jeannet furent positivement désappointés de voir l’affaire se résoudre d’une façon aussi pacifique. Ils avaient compté sur toute autre chose : plainte formelle adressée à la Commission, enquête, punition rigoureuse, comme l’hiver précédent, où pour l’affaire de la poix de cordonnier et d’autres méfaits, Justin avait été enfermé deux jours à la javiole de la Brévine et mis au pain et à l’eau.

Ces mécontents, n’osant s’en prendre à Justin de leur déception, n’imaginèrent rien de mieux que de chercher à l’exciter à nouveau contre la maîtresse.

À peine dehors, ils entourèrent leur camarade :

— Hein, Justin, fit en ricanant l’un d’eux, qui avait perpétré plus d’un mauvais tour avec lui ; hein, tout de même, elle a caponné, la petite maîtresse !

— Comment dis-tu ça ? gronda Justin d’un ton qui ne présageait rien de bon pour son perfide ami.

L’ami, cependant, fit bonne contenance et répliqua en haussant les épaules :

— Pardi ! c’est tout clair : je dis qu’elle n’a pas osé te faire ce qu’elle avait promis.

Justin lui mit tout à coup son gros poing sous le nez et d’un ton menaçant :

— Écoute, Montandon, si tu as le malheur de dire encore une fois du mal d’elle, je te flanque une roulée comme tu n’en as jamais reçu une de ta vie.

Montandon connaissait, sans doute, la lourdeur du poing qu’il avait à deux pouces de la figure, car il se recula prudemment avant d’oser dire :

— Si c’est comme ça que tu y vas !

— Oui, c’est comme ça !

Puis, enveloppant d’un regard belliqueux le groupe des mécontents, ses anciens compères et amis, Justin ajouta :

— Et j’en ferai autant à tous ceux qui lèveront la langue contre la maîtresse, entendez-vous ?

Sur quoi, au lieu de s’en aller le premier, il attendit, l’œil étincelant, les poings serrés. Mais personne ne releva le défi ; seulement à mesure que la troupe débandée s’éloignait dans le sentier, laissant le gros Justin maître du champ de bataille, une voix risqua en sourdine :

— Tout de même il n’y a pas si longtemps qu’il chantait une autre chanson, il a beau dire !

Le nouveau champion de la maîtresse leva les épaules avec mépris ; il avait entendu, mais dédaignant de répondre, il enfila à son tour le sentier, la tête haute et cheminant d’un tout autre pas qu’après les leçons du matin.

 

*

 

D’un pas non moins léger, Cécile Jeannet était allée rejoindre sa sage conseillère, qu’elle trouva dans sa cuisine.

— Ah ! Madame Hommel, si vous saviez comme je vous suis reconnaissante !

— Monté ! de quoi, Mademoiselle ?

— De vos bons conseils et de tout ce que vous m’avez appris sur ce pauvre Justin. Voulez-vous croire qu’il m’a fait des excuses à sa manière et que j’ai bon espoir de le voir s’amender ?

— C’est bien tant mieux pour lui et pour vous ! fit la petite dame avec chaleur. Sans vouloir être trop curieuse, est-ce que j’oserais vous demander…

— Comment c’est allé ? Mais je crois bien ; je vais vous raconter.

Une fois au courant de ce qui s’était passé entre Justin et sa maîtresse, Mme Hommel, qui avait écouté celle-ci avec une satisfaction intime, conclut de son ton bienveillant :

— Eh bien, voyez-vous, Mademoiselle, mon idée, c’est qu’il y a toujours quelque chose de bon chez ceux qui ont l’air le plus mauvais. Nous ne sommes pas pour rien les créatures du bon Dieu, et n’est-il pas dit dans la Sainte-Écriture qu’il a fait l’homme à son image ?

Cécile Jeannet, l’œil humide, lui serra la main avec affection, ce qui encouragea sans doute la petite dame à ajouter :

— Si j’osais vous dire encore une chose, Mademoiselle !…

— Dites, dites, Madame ; les jeunes comme moi ont tant à apprendre de ceux qui ont l’expérience de la vie !

— Oh ! c’était seulement ceci : qu’il faudrait prendre garde de ne pas aller vous imaginer… excusez si je suis trop franche !… que Justin va être un modèle, à présent, en tout et pour tout. J’ai bien peur qu’il ne vous faille encore souvent des patiences avec lui. Vous savez : mené comme il l’est, à la maison, le pauvre garçon…

— Vous avez raison, comme toujours, Madame Hommel, et je vous suis reconnaissante de l’avertissement. Avec l’aide de Dieu, je me surveillerai.

 

*

 

Cette année-là, la visite, autrement dit l’examen de l’école du Bois-de-l’Halle, donna les résultats les plus satisfaisants. M. le Président, au nom de la Commission d’éducation tout entière, représentée en cette circonstance, comme elle l’était à peu près invariablement, par lui et son seul secrétaire, rendit à la jeune maîtresse et à l’ensemble de ses élèves un témoignage de satisfaction pleine et entière. C’était la première fois depuis plusieurs années que le digne pasteur pouvait clôturer cet examen, sans devoir prononcer une de ces allocutions aussi pénibles à débiter qu’à entendre, où l’éloge ne peut, en conscience, être décerné qu’avec accompagnement de réserves et de restrictions qui en détruisent tout l’effet.

— Nous sommes particulièrement heureux, dit en terminant son discours M. le président, qui frottait doucement l’une dans l’autre ses longues mains d’homme d’étude, particulièrement heureux, je le répète, de constater que certains élèves, qui nous avaient donné des sujets de plainte graves l’an dernier, ce qui nous avait contraints à sévir rigoureusement contre eux, ont fait de sérieux efforts pour s’amender et ont réalisé les progrès les plus réjouissants. Et cet heureux résultat, dont je félicite vivement les élèves en question, je dois en faire remonter l’honneur et le mérite à qui de droit.

Il s’interrompit un instant pour incliner vers la jeune maîtresse sa tête grisonnante, avec une courtoisie de grand seigneur, puis reprenant la suite de son discours : « À qui de droit, je le répète, mes enfants, c’est-à-dire à l’excellente maîtresse que vous avez eu l’avantage de posséder cet hiver. Que Dieu la bénisse ! et puisse-t-elle nous consacrer longtemps ses précieux services ! Monsieur le secrétaire, avez-vous quelque chose à ajouter ? »

Qu’on ne croie pas qu’en exprimant le premier son opinion sur l’examen, M. le président manquait d’égards envers son collègue ; bien au contraire : sachant combien celui-ci redoutait généralement d’avoir à formuler ses impressions, en face de tous ces regards curieux et malins d’écoliers braqués sur lui, il voulait lui fournir l’occasion de se tirer d’embarras au moyen de la formule consacrée : « Je suis de l’avis de Monsieur le président. »

Or, à la grande surprise de M. le président, son secrétaire fit ce jour-là un trait d’audace inouï : au lieu de saisir la perche qui lui était obligeamment tendue, il entama résolument un petit discours, moins académique, à la vérité, que celui de M. le ministre, mais non moins senti, et tout aussi louangeur pour la jeune maîtresse.

Sans doute le brave homme eut quelque peine à conclure, ce qui est le fait de tous les orateurs novices, et il éprouva pendant une minute la sensation du noyé à qui le souffle va manquer ; mais moyennant deux ou trois répétitions, il réussit à trouver le mot de la fin, et ce mot fut un coup de maître :

— Ça fait, mes enfants, que je dis : Vive Mademoiselle Jeannet ! et si vous avez du cœur, vous allez crier, vous : Qu’elle vive !

On peut croire si la bande des écoliers profita de l’invitation ! Garçons et filles y mirent tant de zèle, que les vitres en tremblèrent, et que le père Hommel, croyant à l’explosion soudaine d’une révolte de la gent écolière, ouvrit brusquement la porte de la salle, dans l’intention évidente de venir prêter main forte à l’autorité scolaire. Mais s’apercevant aussitôt de sa méprise à la vue des visages épanouis de l’autorité scolaire, des écoliers et de la maîtresse, il opéra une retraite précipitée jusque dans les profondeurs de son écurie.

— Ja, mi seele ! confessa-t-il durant le souper à sa femme et à la jeune maîtresse ; c’est moi groire les camins gueuler contre ministre, maîtresse, toute la gommerce, et voilà : c’être chuste la gontraire ! Ça fait, Mazelle, vous contente ? le visite il être pien marché ?

— Oui, Monsieur Hommel, je suis très contente, puisque la commission est satisfaite de l’examen ; les enfants ont bien travaillé et ceux qui me donnaient le plus de soucis ont fini par se conduire beaucoup mieux, Dieu soit loué ! Moi aussi j’ai appris bien des choses cet hiver avec mes enfants ; de ces choses qu’on ne vous demande pas aux examens, à Neuchâtel ; et Mme Hommel m’a aidée à en comprendre d’autres auxquelles je ne pensais pas même.

La petite dame Hommel protesta d’un air confus, pendant que sa jeune pensionnaire lui serrait la main avec affection, et que le père Hommel ouvrait des yeux étonnés, tout en paraissant extrêmement flatté de l’hommage rendu à sa femme.

— Oh ! mon Chustine, prononça-t-il avec un hochement de tête énergique, c’être un femme gomme pas deux.

 

*

 

À Noiraigue, ce soir-là, la retraite était sonnée depuis longtemps et les lumières éteintes au logis de l’ancien Jeannet, quand, sous le ciel du lit conjugal, dame Rosine interpella son époux en ces termes :

— Auguste, dors-tu ?

— Hein ? oui, je commençais à tauquer. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Oh ! rien d’autre ; tu peux dormir, toi ? Ce que c’est pourtant que les hommes ! quand on pense que la Cécile va nous revenir demain pour la toute !

— Eh bien ! après ? est-ce une raison pour vous empêcher de dormir ? Je croyais que tu avais un point au cœur ou une rage de dents. Voyons voir, Rosine, tâche une fois de te calmer !

— Me calmer ! c’est bien facile à dire et à faire, pour des gens comme toi ; je ne sais pas, au monde ! comment vous êtes faits, vous autres hommes ! Ma parole ! on dirait des fois que vous n’avez pas plus de cœur… Par exemple, avec toi je sais bien ce qui en est ; tu as beau faire semblant de rien ; dans le fond tu es tout autant en fièvre que moi ; seulement tu le caches, voilà tout ; ne dis pas le contraire. On le verra bien quand la Cécile arrivera demain. À propos, à quelle heure approchant penses-tu qu’elle… Dieu me pardonne ! le voilà qui ronfle déjà comme un toupin ! Oh ! ces hommes, quels êtres !

Si M. l’ancien Jeannet ne reçut point à l’instant dans les côtes la violente bourrade que son épouse indignée eut envie de lui administrer, c’est que la brave dame fit à temps la réflexion magnanime que, dans le domaine du sentiment l’homme étant manifestement inférieur à la femme, il convient à celle-ci d’user parfois d’indulgence à son endroit.

— Tant mieux pour lui, s’il peut dormir ! conclut-elle généreusement ; pour moi, c’est fini, j’ai le sang bien trop en mouvement pour ça. Quand je pense que demain !…

Longtemps encore les radieuses perspectives du lendemain tinrent éveillée l’heureuse ancienne Jeannet. Cependant quand le guet proclama dans la rue qu’il était une heure du matin, dame Rosine Jeannet ne l’entendit pas, car en ce moment c’était en rêve qu’elle songeait à la fille qui allait rentrer au foyer paternel. Oui, c’était bien en rêve, car ce foyer, Cécile ne le quittait plus et renonçait pour toujours à sa lubie de sacrifier ses aises à l’éducation de moutards espiègles, mal appris et ingrats, tandis que la jeune institutrice s’était dit au contraire cette même nuit, avant de s’endormir : « J’ai fait mes premiers pas dans la carrière ; s’il plaît à Dieu, les fautes que j’ai commises me serviront de garde-à-vous, et mes élèves futurs profiteront des expériences de mon début. »

ROULEAU

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On l’appelait Rouleau, parce que depuis sa prime jeunesse il roulait par le monde au hasard de son caprice, sans avoir jamais, comme de juste, amassé le moindre brin de mousse. Rouleau n’était pas un aventurier de haute volée, revêtu de dehors séduisants, ce qui jette parfois de la poudre aux yeux des naïfs et même de ceux qui ne se croient pas tels. Oh ! non ; pour le dire sans détour, c’était un rôdeur des plus vulgaires, un flâneur incurable, un buveur invétéré, dont l’apparence physique et l’accoutrement débraillé et misérable étaient l’image ressemblante de son être moral. Il est même possible et extrêmement probable que Rouleau avait un état civil quelconque et figurait sous un nom plus correct et plus chrétien dans le registre tenu au temps de sa naissance par le pasteur.

L’administration communale et la gendarmerie étaient sans doute parfaitement au clair là-dessus, car la première se voyait souvent ramener par la seconde l’incorrigible vagabond qu’elle avait l’honneur de compter parmi ses ressortissants. Nous autres enfants, pour qui l’apparition de Rouleau titubant, goguenardant, se colletant avec la force publique était un spectacle délectable, nous n’en demandions pas si long, et l’amusant Rouleau ne pouvait porter un autre nom que celui qui lui convenait si bien.

En ce temps-là, le socialisme n’était pas à la mode comme aujourd’hui, sans quoi Rouleau en eût été l’un des adeptes les plus fervents. Peut-être bien eût-il hésité à signer la pétition réclamant le droit au travail, de peur d’être pris au mot et forcé de faire, si peu que ce fût, œuvre de ses dix doigts ; mais par exemple il eût applaudi des deux mains à toute mesure favorisant la douce flânerie, écrasant l’infâme capital, ou plutôt permettant de le piller sans vergogne, les fourmis diligentes étant évidemment tenues, d’après les théories nouvelles, à fournir gratis le vivre et le couvert aux cigales imprévoyantes.

Rouleau avait été toute sa vie ce qu’on peut appeler un robuste fainéant. Bâti en hercule, doué d’une santé de fer qui résistait à toutes les intempéries, dans le cours de ses pérégrinations capricieuses, invulnérable à tous les excès, il avait toujours éprouvé la plus vive antipathie pour un travail régulier.

Je ne sais si, de nos jours, les établissements de correction comme celui du Devens[2], corrigent beaucoup de paresseux ; mais ne serviraient-ils qu’à en débarrasser la société durant le temps de leur internement, que ce serait déjà un précieux avantage. Malheureusement Rouleau vivait dans un temps où cette utile institution n’était pas encore créée, sans quoi on se fût empressé de l’y mettre et il en eût été, sans doute, si ce n’est le plus bel ornement, du moins le pensionnaire perpétuel, au grand soulagement des conseils de sa commune et de nombre de gens sensés qui n’estimaient pas que l’exhibition publique de l’abjection de Rouleau fût un spectacle moral et éducatif pour leurs enfants.

Oui, c’était la paresse qui avait fait de Rouleau l’être inutile et dégradé qu’il était à soixante ans. La paresse ! qui dira combien d’âmes faites à l’image de Dieu elle a tuées, sans parler des misères physiques, des ruines qu’elle accumule dans le monde, des larmes qu’elle fait verser !

Ces larmes, ces ruines, ces misères ne paraissaient pas peser beaucoup sur la conscience de Rouleau. Il avait le tempérament jovial et voyait la vie en rose ; c’est peut-être ce qui nous le rendait sympathique à nous autres écoliers, qui ne nous embarrassions pas plus que lui des responsabilités morales. Il prenait si bien nos taquineries, recevait avec tant de sérénité tous les projectiles quelconques qui lui étaient adressés !

Parfois, sans doute, il exécutait sur la bande de ses persécuteurs une charge à fond que rendaient aussi inoffensive que bouffonne son équilibre mal assuré et les grimaces grotesques dont il accompagnait cette attaque simulée. Nous étions persuadés que Rouleau n’eût pas volontairement fait du mal à l’un de nous, bien que nous en fissions notre jouet.

Et quel talent pour faire la colonne ! avec quelle admiration pleine d’envie nous regardions le gros homme dépenaillé qui, pour cinq centimes, se tenait sur la tête durant un nombre presque égal de minutes, en pliant et redressant alternativement les deux jambes !

Et notez qu’il exécutait ce tour d’adresse sur n’importe quelle surface, dans la poussière, au milieu de la boue du chemin, et même dans un baquet plein d’eau. Dans ce dernier cas, il réclamait un salaire de dix centimes pour ne pas gâter les prix et se récupérer du danger d’asphyxie auquel il s’exposait. Cette haute paie, le misérable la palpait assez rarement, car il arrivait parfois qu’au sortir du baquet, la face toute congestionnée, Rouleau ne voyait plus personne autour de lui.

Et cet homme, cet histrion dont la jeunesse se faisait un jouet, avait les cheveux blancs ! Le sage a bien pu dire : Les cheveux blancs sont la couronne d’honneur des vieillards, mais cette parole n’est vraie qu’à la condition que l’homme dont les années ont blanchi les cheveux sache les respecter lui-même.

 

*

 

Certain soir d’automne, le vagabond mendiant et ivrogne s’en revenait à sa commune comme à sa mère nourricière, mais cette fois, chose surprenante, sans l’escorte obligée de la maréchaussée. Sa tournée dans les villages avoisinants ne devait pas avoir été fructueuse, car il cheminait d’un pas moins vacillant qu’à l’ordinaire et un nuage chagrin assombrissait sa face enluminée.

Avant d’atteindre la première maison du village, il s’assit d’un air lassé sur le talus du chemin et se prit à songer, le menton dans sa main crasseuse.

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Oh ! la misérable épave d’une vie d’oisiveté et de vice, qu’elle était triste à voir !

Les yeux étaient injectés, la face bouffie, les lèvres violettes. Les cheveux blancs, désordonnés, retombaient en longues mèches sur les tempes, se mêlant à la rude broussaille d’une barbe grise. La blouse et le pantalon du mendiant n’étaient plus que des haillons sans forme ni couleur, ses chaussures que de lamentables écumoires.

Des clameurs bruyantes qui partaient de l’entrée du village firent lever la tête au vagabond.

« Les gamins ! grommela-t-il dans sa barbe, en se mettant debout avec effort. Est-ce qu’ils m’ont déjà vu, les gueux ? Aïe ! Ces genoux ! Qu’est-ce que ça veut dire ? je m’enraidis ? misère ! Pour cinq gouttes que j’ai lampées aujourd’hui, avoir les jambes cassées ? Il secoua la tête et ajouta d’un ton d’avertissement chagrin, comme s’il parlait à un tiers :

« Mauvais signe ! Rouleau ! si le brante-vin et toi vous ne vous accordez plus, il ne te reste plus qu’à plier bagage. »

Il regardait en même temps, d’un air maussade qui ne lui était pas habituel, du côté de la troupe bruyante qui arrivait au pas de course.

« Que ces crapauds me laissent tranquille ! grommela-t-il d’un ton de menace. Ceux du Locle m’en ont assez fait aujourd’hui ; si je me retourne une bonne fois !… »

Mais pour le moment ce n’était pas à leur souffre-douleur favori qu’en avaient les enfants du village. C’était à un chien qu’ils donnaient la chasse, un pauvre petit chien errant, au poil fauve et rude. Tout souillé de boue, la queue entre les jambes, la bête aux abois fuyait éperdue, en faisant de brusques crochets pour échapper à ses persécuteurs, qui la harcelaient de cris étourdissants et d’une grêle impitoyable de cailloux. Quand un des projectiles atteignait le fuyard, à la grande joie de ses bourreaux, le malheureux animal exécutait un nouveau crochet en poussant un hurlement plaintif.

Tout à coup il fila droit sur le mendiant.

Avait-il reconnu en lui un compagnon de misère dont il pouvait espérer aide et protection ?

Le fait est qu’il vint se traîner à ses pieds en l’implorant d’un regard de supplication.

Jusqu’alors la bande des garnements, toute à sa poursuite, n’avait pas prêté attention à cet homme arrêté au bord du chemin.

Mais les interpellations et les huées qui redoublèrent tout à coup, prouvèrent que les enfants venaient de reconnaître leur souffre-douleur favori.

« Rouleau ! c’est Rouleau ! quelle chance ! On va rire ! »

La fête était complète : deux jouets au lieu d’un !

Cependant, il y eut un moment d’arrêt dans le feu roulant des projectiles : on voulait voir quel accueil le vagabond à quatre pattes recevrait de l’autre.

Rouleau s’était baissé ; une lueur de pitié attendrit son regard cynique et transfigura ses traits abjects, pendant qu’il passait doucement la main sur la tête du chien haletant :

« Pauvre petit gueux ! fit-il avec compassion. Comme ils t’ont arrangé, les brigands ! Oui, que je veux te défendre : qu’ils y viennent, les canailles ! »

Il se releva brusquement et défia la troupe des enfants en brandissant son bâton d’un air menaçant.

Une grande huée s’éleva : on était accoutumé aux moulinets inoffensifs du vagabond.

La réponse à son défi ne se fit pas attendre : elle arriva sous la forme d’un caillou qui frappa le sol à quelques pas et vint rouler jusqu’aux pieds du mendiant, qui, après avoir fait mine de marcher contre les garnements, tremblait maintenant sur ses jambes et se passait la main sur le front.

La sueur lui coulait le long des tempes ; il était pris d’étourdissements. Une pierre lui enleva son informe chapeau, qu’il regarda d’un air hébété rouler sur la route, pendant que les vauriens, enchantés de leur adresse, poussaient des cris de joie. Cependant un hurlement lamentable vint réveiller Rouleau de l’engourdissement qui l’envahissait. Son protégé, atteint à son tour, tombait tout sanglant à côté de lui.

Une flamme furieuse s’alluma soudain dans les yeux du vagabond ; une vigueur passagère ranima ses membres enraidis, et il s’élança brusquement à l’assaut de la troupe de ses persécuteurs, sans souci des pierres qui pleuvaient sur lui. La bande rompit et s’éparpilla en poussant des huées, croyant à une de ces attaques simulées qui finissaient par une cabriole ou des tours de bâton à rendre jaloux un tambour-major. Cette fois, au lieu de faire tournoyer son bâton en l’air et de le rattraper adroitement, Rouleau le lança violemment dans les jambes du plus rapproché de ses agresseurs, qui s’abattit sur la route avec un cri de douleur et d’épouvante. Ce fut une débandade générale : le mouton se faisait loup. Chacun pensa à se garer de ses atteintes et prit la fuite du côté du village, sans se soucier du camarade exposé seul à la vengeance de Rouleau.

Celui-ci arrivait sur l’enfant, qui essayait en vain de se relever et regardait le vagabond avec épouvante.

C’est qu’il était effrayant à voir avec ses longs cheveux emmêlés, ses yeux injectés de sang, sa figure bouffie et violette, ses dents jaunes, pointues, qu’un rictus de fauve, animé par le carnage découvrait en ce moment.

— Ce n’est pas moi ! criait l’enfant impuissant à fuir ; je n’ai rien fait, je vous promets ; oh ! ne me tuez pas, Rouleau ! Mon Dieu ! mon Dieu !

Rouleau avait ramassé son bâton et le brandissait au-dessus de la tête du blessé.

— Tuer ! fit-il en s’arrêtant court, comme si son bras eût été soudain paralysé, et que la seule mention de ce mot terrible l’eût rappelé à lui ; Rouleau tuer ! Ah ! ça non, par exemple. Dieu, tu as dit, gamin ? Dieu ! Il se passa la main gauche sur le front, pendant que l’autre, armée du bâton, retombait sans force à son côté. Il cherchait évidemment quelque chose, bien loin, dans les brumes de sa mémoire, mais l’engourdissement le reprenait peu à peu, à mesure que tombait l’animation factice de la lutte.

L’enfant avait réussi à se remettre sur pied, et étouffant ses gémissements, s’éloignait en boitant sans bruit, pour ne pas attirer l’attention du terrible homme.

Rouleau finit par secouer la tête d’un air las, et regarda vaguement tout autour de lui. La nuit tombait ; les maisons du village et la pointe aiguë du clocher se détachaient en silhouettes sombres sur l’or du couchant. À une vingtaine de pas sur la route grise, une tache sombre se mouvait lentement, c’était l’enfant qui fuyait. Rouleau n’y prit pas garde ; il cherchait autre chose, mais ne savait plus quoi. Sa tête, lui semblait-il, se vidait, il n’y avait plus rien dedans, rien qu’un brouillard épais. Cependant, quand ses regards indécis vinrent à rencontrer à quelques pas en arrière une petite forme vague étendue au bord du chemin, il se dirigea en chancelant vers elle et parut se souvenir. À grand’peine il parvint à rejoindre le petit chien jaune, qui, étendu sur le flanc, perdait son sang par une large blessure qu’il ne pouvait lécher, car il avait été atteint au crâne.

Rouleau s’accroupit auprès de lui, le prit doucement dans ses bras et chercha à étancher le sang avec un pan de sa blouse ; mais un éclair passa soudain devant les yeux du vagabond : il tomba en arrière avec le chien mourant qui lui léchait languissamment la figure.

Rouleau était mort et sa dernière action avait été la meilleure de sa vie.

EN RETARD

— Ah çà ! prononça d’un ton mécontent M. le greffier Breguet en constatant qu’une place restait vide à la table de famille, au moment du dîner, ah çà ! ce lambin d’Albert n’est toujours pas là aux heures des repas ! Midi et quart ! et il n’est pas de retour de l’école !

Madame la greffière qui commençait à servir la soupe, dit de sa voix douce et conciliante :

— Il va venir tantôt, bien sûr. Puis, s’adressant aux deux sœurs du délinquant : Les enfants de Mlle Benguerel sortent toujours de l’école un peu plus tard que vous, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, surtout le jeudi, s’empressa de répondre l’aînée qui voulait venir en aide à sa mère et contribuer à diminuer les torts du frère en faute.

— Pourtant, interrompit avec pétulance la cadette des sœurs, une blondine étourdie et babillarde, ils sont sortis en même temps que nous, aujourd’hui, même qu’il y en a un, tu sais, maman, ce chicaneur d’Ulysse Droz, celui qui a les cheveux rouges…

— Pst ! fit sévèrement la mère, ne fais pas la rapporteuse, Lucie !

— Peut-être, suggéra la sœur aînée, peut-être qu’Albert se sera oublié vers les lapins du cousin Jules ; il les aime tant.

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— C’est bon, fit M. le greffier d’un ton bref et gros de menaces pour l’écolier en retard. Albert a flâné et rôdé comme à l’ordinaire. Il faut que ça finisse. Aujourd’hui je n’entends pas qu’on lui mette son dîner au chaud. Un morceau de pain sec, c’est tout ce qu’il mérite, qu’il ait flâné en route, ou qu’il se soit fait retenir en classe.

La mère soupira, mais ne tenta pas d’intercéder en faveur du coupable. Albert était dans son tort et s’y mettait vraiment trop souvent. Il fallait sévir une fois pour toutes ; Madame la greffière en sentait la nécessité, et cependant son cœur de mère tendre en souffrait. C’est qu’aussi le délinquant était si jeune : sept ans à peine ! et puis il n’y avait dans son fait ni parti-pris de mal faire, ni espièglerie. Le petit Albert était un rêveur, un distrait. S’il s’attardait au sortir de l’école, ce n’était pas pour aller s’ébattre bruyamment avec ses camarades, moins encore pour perpétrer quelque mauvais tour en leur compagnie. Non, le petit homme musait, flânait, solitaire, l’œil dans le vague, le nez au vent, et bientôt suivait inconsciemment les détours capricieux d’un papillon, d’une libellule qui l’entraînait peu à peu dans les champs ou sur le marais, où le retenaient de nouveaux enchantements, quand l’insecte avait disparu : moineaux, mésanges, pinsons, fauvettes qui voletaient et piaillaient dans les buissons, alouettes chantant éperdument là-haut, dans l’azur profond, fourmis affairées formant des processions interminables le long de leurs chaussées sinueuses, lézards se chauffant au soleil, leur petite langue effilée hors de la gueule, scarabées aux cuirasses d’or, bêtes à bon Dieu, au dos si joliment tacheté de noir et de rouge, et qui venaient avec tant de confiance se poser sur la main du petit flâneur, oh ! que de merveilles ! et que le temps passait incroyablement vite à les admirer toutes !

Mais, hélas ! la vie a des devoirs, des nécessités auxquelles un mortel de huit ans lui-même ne peut se soustraire, et c’est là ce que ni les remontrances de M. le greffier Breguet, ni les tendres reproches de son épouse ne parvenaient à inculquer au petit rêveur.

Midi et demi ! La vieille pendule à grande sonnerie, enfermée dans sa cage de verre, constate avec une insistance implacable que le temps s’écoule et que le transfuge persiste à ne pas reparaître. La physionomie de M. le greffier s’assombrit de minute en minute ; celle de sa femme trahit l’inquiétude et l’alarme. Un silence lourd plane sur le repas ; personne n’a d’appétit.

Même cette petite bavarde de Lucie, à qui son père doit si fréquemment rappeler le sage proverbe : « Brebis qui bêle perd sa goulée, » se tient coi et ne dit mot ; mais son regard curieux d’écureuil étonné va si souvent du visage mécontent de son père à celui plein d’émoi de sa mère, que la grande sœur lui fait de fréquents et furtifs signes de tête, accompagnés de froncements de sourcils.

Le repas s’achève sans qu’aucun bruit ait annoncé l’arrivée du bambin en retard. M. le greffier, repoussant sa chaise avec plus de brusquerie qu’à l’ordinaire, sort silencieux et sombre comme s’il s’en allait rédiger une sentence capitale.

 

*

 

— Maman, dit tout bas Rose, l’aînée des filles, en aidant à sa mère à desservir la table, si j’allais vers le collège demander aux garçons s’ils ont vu Albert, ou si on l’a fait rester en classe à onze heures ?

— Tu as raison, fit la mère avec un regard reconnaissant. Je serais bien aise de savoir ce qui en est. Et voilà que ta sœur s’est esquivée ! si tu la vois, ramène-la aussi.

Rose n’avait que douze ans, mais c’était le bras droit de sa mère.

La brave messagère ne ramena que sa sœur Lucie. Quant à Albert, tout ce qu’elle en avait pu apprendre de ses camarades de classe, c’est qu’il n’était pas en retenue. Mais personne ne put lui dire de quel côté s’étaient tournés les pas errants du petit flâneur. C’était un samedi, heureusement, jour de congé pour l’après-midi, sans quoi le cas du petit transfuge se fût aggravé d’une absence illicite à l’école.

Comme on était en juillet et qu’il faisait un temps superbe, l’enfant avait sans doute succombé à ses tentations habituelles, et une fois de plus s’était laissé entraîner loin des lieux habités, par quelqu’un de ses spectacles favoris, au point d’en oublier le temps et la distance.

C’était dans un des vingt-deux villages du paisible et verdoyant Val-de-Ruz que se passait ce petit drame de famille.

M. le greffier Breguet, un des gros bonnets de l’endroit, était fort considéré et méritait de l’être, car c’était un homme intègre et serviable. En tant que père de famille, peut-être accentuait-il quelque peu la note de la sévérité, prenant parfois trop au tragique les incartades de ses enfants, et y voyant aisément le germe de penchants vicieux, le présage de funestes événements, le prélude d’une carrière fatalement manquée.

Intérieurement M. le greffier trouvait que sa femme manquait de fermeté dans l’éducation de ses enfants et croyait de son devoir de déployer une inflexible sévérité, afin de contrebalancer l’influence fâcheuse de cette indulgence, qui lui paraissait excessive et confiner à la faiblesse.

— Trop et trop peu gâte tous les jeux, prononçait-il fréquemment d’un ton sentencieux, à propos d’éducation, comme un blâme de la manière douce de sa femme, sans s’apercevoir que cet axiome était une critique non moins juste de sa manière forte à lui.

Pendant que, retiré dans son cabinet, M. le greffier, le front couvert de nuages, expédiait des citations, commandements et contraintes rédigés en style solennel, tout en se consultant sur le châtiment le plus efficace à infliger à cet incorrigible flâneur d’Albert, quand il serait rentré sous le toit paternel, pendant que Mme la greffière, sérieusement alarmée, parcourait le village à sa recherche, et que les deux sœurs étendaient le cercle de leurs investigations dans les vergers et les prés d’alentours, que devenait le petit transfuge qui causait tout cet émoi ?

On eût pu le voir à une demi-lieue de là, trottinant à la suite d’un convoi funèbre, sur la route poudreuse qui conduisait au village voisin.

Ce qu’il faisait là et comment il y était arrivé ? Oh ! c’est bien simple : à la suite d’un enchaînement de distractions, s’engrenant les unes dans les autres comme les mailles d’un filet.

La première maille avait été tissée par deux hirondelles occupées à approvisionner leur nichée, et dont les allées et venues avaient sollicité la curiosité du bambin dès le seuil de la maison d’école. Puis ç’avait été le tour d’un spectacle plus palpitant encore : la belle chatte tricolore de Mme la ministre s’étant trouvée nez à nez avec le gros chien jaune du brasseur, il s’en était suivi une série de péripéties des plus émouvantes qui avaient entraîné l’écolier au milieu des vergers, où le chat trouva finalement son salut dans la ramure d’un prunier. Pendant que le chien jaune, ayant exhalé son désappointement en aboyant comme un furieux au pied de l’arbre, s’en retournait au village tête basse et la queue entre les jambes, l’attention d’Albert était attirée par le cri saccadé d’un pivert.

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Il fallut bien savoir où était l’oiseau, s’approcher en tapinois, afin de le voir s’escrimer du bec sur le tronc moussu où il cherchait quelque vermine.

Effarouché par un mouvement du petit curieux, l’oiseau avait fini par s’envoler loin de là à tire-d’aile, et Albert, resté le nez en l’air, avait sur-le-champ découvert un nouveau sujet d’observations.

Là-haut, dans l’azur, qu’est-ce qui se passait donc au-dessus du Biollet ? Qu’avaient tant à crier cette nuée de corbeaux qui tournoyaient et tout à coup plongeaient brusquement sur un point commun ?

« Ah ! ah ! ils se battent avec une buse, ou un épervier ! » fait le petit garçon qui connaît mieux le monde des bêtes que celui des hommes, et se met à courir à toutes jambes pour suivre attentivement les péripéties du combat.

« Tant mieux ! les corbeaux font bien de tuer ces vilaines bêtes qui guettent nos poussins pour les manger. »

Et il secoue d’un air déterminé sa tête brune et frisée.

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La lutte fut longue et son issue incertaine. Sans le moindre souci du temps qui fuyait, l’écolier, le nez en l’air, suivait les combattants dans leur vol tourbillonnant, et à travers les prés nouvellement fauchés, s’éloignait rapidement des lieux qui lui étaient familiers. Trop occupé du drame qui se passait dans les airs, l’étourdi ne prenait pas garde à la topographie du pays, et continuait à courir, en foulant inconsciemment les champs de blé et de pommes de terre qui se trouvaient sur son passage. Cependant le nuage noir et croassant allait trop vite pour ses petites jambes de sept ans. Les corbeaux et leur adversaire disparurent enfin derrière un bouquet de sapins, et Albert, tout désappointé, revint sur terre, où il ne fut pas longtemps à trouver une compensation.

Son regard, toujours en quête de distractions, tomba, émerveillé, sur un tapis de fleurs. Derrière des buissons d’aulnes, un coin de pré avait été oublié par la faux. Les grandes marguerites, la sauge violette et l’esparcette pourprée s’y épanouissaient parmi les fenasses aux fins panaches, et quelques coquelicots jetaient, au milieu de cette symphonie de couleurs, leur note éclatante de clairon.

Avec une exclamation de ravissement l’enfant s’accroupit au milieu de ce parterre pour le mettre en coupe réglée. Bientôt ses deux petites mains eurent peine à contenir la gerbe éclatante qu’il avait moissonnée.

« C’est maman qui va être contente ! » s’écria-t-il tout triomphant, en élevant les fleurs au-dessus de sa tête.

Mais tout aussitôt sa figure épanouie se rembrunit et il promena autour de lui un regard alarmé : le souvenir de sa mère l’avait subitement rappelé à la notion du temps et de l’espace. Est-ce qu’une fois de plus il n’aurait pas oublié l’heure du dîner ? Il devait être bien loin du village : ces prés, ces buissons n’étaient pas pour lui des figures familières.

Cependant le regard plein de détresse d’Albert qui cherchait à s’orienter, vint à rencontrer, à quelque vingt pas de là, le ruban blanc d’une route poudreuse serpentant au milieu des prés. Il y courut avec le soulagement infini du naufragé qui découvre l’île du salut émergeant des flots.

Avec la naïveté confiante de son âge, le bambin se mit à la suivre, certain qu’elle devait le ramener au foyer paternel, et de fait elle n’y eût pas manqué, car elle y conduisait précisément et Albert, par grand hasard, l’avait enfilée dans la bonne direction. Mais il eût fallu la suivre sans accroc ni distractions, et la fatalité voulut qu’à peine en route, le petit retardataire vit déboucher d’un chemin de traverse un cortège sombre qui lui fit oublier toute autre préoccupation. C’était un bien humble convoi funèbre ; sur un char de campagne, un vieux cheval traînait un petit cercueil que suivaient lentement une demi-douzaine d’hommes et de femmes en habits de deuil. C’étaient de pauvres gens, des « environniers ; » on le voyait à leurs costumes râpés, démodés.

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Cela, Albert qui avait mis le chapeau à la main, n’y prit pas garde, mais ce qui impressionna et émut son bon petit cœur d’enfant, ce fut l’attitude désolée de l’homme qui cheminait en tête du convoi, et de la femme qui le suivait.

« C’est leur petit garçon ou bien leur petite fille qu’ils vont enterrer ! » se dit-il en mesurant de ses yeux qu’emplissaient les larmes, les dimensions du cercueil recouvert d’un pauvre châle noir.

« Et il n’y a pas seulement une fleur sur la bière ! Ce n’est pas juste ! les enfants, on y en met toujours : quand on a enterré mon petit frère, il y avait tout plein de couronnes et de rubans blancs.

Et comme notre petit homme n’était pas encore à l’âge où l’eût retenu ce respect humain qui paralyse tant de généreux mouvements, il s’avança vivement et voulut déposer son bouquet sur le petit cercueil. Mais la forme de celui-ci empêchait les fleurs de s’y maintenir en équilibre, et la gerbe qu’aucun lien n’entourait, s’éparpillait par l’effet des secousses du char. Albert rassembla ses fleurs à regret, et sans se préoccuper de la direction que suivait le convoi, il se mit à cheminer à côté du cercueil, le bouquet dans une main et son chapeau à l’autre.

Il ne songeait plus qu’à une chose : remplacer ainsi, puisqu’il ne pouvait autrement, la décoration dont le petit défunt lui semblait injustement frustré.

Les parents avaient d’abord suivi les mouvements de l’enfant avec une surprise non exempte de méfiance ; mais l’intention était si évidente, qu’ils échangèrent un regard touché ; la naïve action d’Albert mettait comme un baume sur la meurtrissure de leur âme.

Chez M. le greffier l’alarme grandissait à mesure que les heures s’écoulaient sans ramener le petit fugitif. M. le greffier lui-même, incapable de garder plus longtemps son flegme auguste et sa dignité sévère, avait abandonné ses paperasses officielles pour se mettre en campagne et faire battre le pays par l’huissier et le garde communal. Au reste, la nouvelle de la disparition du bambin, bien vite répandue, avait mis en rumeur tout le village : les ménagères en négligeaient leurs travaux du samedi et se communiquaient à l’oreille les suppositions les plus effrayantes.

On en voyait qui, à la suite de ces conciliabules, s’en allaient à deux ou à trois, la mine pleine d’horreur, passer la tête à l’ouverture d’une citerne pour en scruter la ténébreuse profondeur, ou qui sondaient avec une perche tous les creux à purin du village.

Quant à la gent écolière, pour qui tout incident rompant la monotonie de l’existence est une manne bénie, elle s’était, cela va sans dire, éparpillée dans toutes les directions, comme un vol de moineaux, et clamait sur tous les tons, dans les champs et sous le couvert des grands bois voisins le nom d’Albert.

Et la mère ? Ses angoisses, son agonie ne peuvent se décrire : il faut avoir passé par ces moments-là pour s’en faire une idée.

Après avoir couru éperdument de maison en maison avec le fol espoir que son enfant se serait oublié auprès de quelque camarade, qu’on l’aurait gardé à dîner chez le cousin Jules, après avoir fouillé tous les vergers, elle était revenue en hâte au logis, sur cette réflexion subite que la brebis errante pourrait bien avoir regagné le bercail en son absence. Espoir chimérique ! La maison était vide et désolée, et la pendule à grande sonnerie répétait justement avec une insistance implacable : Il est deux heures trois quarts !

Donc il y en avait plus de trois qu’Albert eût dû être rentré ! et dans ses fugues d’étourdi, jamais il ne s’était fait attendre plus d’une petite heure !

« Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la mère d’une voix étouffée par l’angoisse. Mon pauvre petit Albert ! que peut-il lui être arrivé ! Et les suppositions les plus effrayantes, les images les plus sinistres se mirent à défiler en foule dans son cerveau surexcité.

« La Sorge ! y a-t-on pensé ? Les garçons aiment tant à patauger dans l’eau ! Ce n’est pas un bien gros ruisseau, mais par places, dans certains creux profonds, qui sait !… Et justement il a fait un orage hier ! Il doit y avoir deux fois plus d’eau qu’à l’ordinaire ! Mon Dieu ! s’il y était tombé !… » À cette pensée affreuse, la pauvre mère se précipita au dehors et sortit du village par la route de Valangin, qui devait la conduire au ruisseau fatal.

En y courant affolée, elle se représentait avec horreur un pauvre corps d’enfant, celui de son petit Albert, pelotonné dans un enfoncement étroit, encaissé du ruisseau, dans lequel il avait glissé et d’où il n’avait pu se dégager. En vain il avait voulu crier : l’eau avait étouffé ses appels désespérés !…

La pauvre femme gémissait d’angoisse en évoquant cet effrayant tableau, et malgré la fatale certitude qu’elle arriverait trop tard, n’en précipitait pas moins sa course affolée.

Dans son égarement, elle prit à peine garde à un équipage rustique qui venait à sa rencontre sur la route blanche. Vaguement elle vit, alignées sur le char, les jambes pendantes, une demi-douzaine de personnes en deuil : sinistre présage ! Rapidement, tête baissée, elle allait passer, quand un cri l’arrêta net, lui faisant bondir le cœur d’une joie immense, inespérée :

— Maman !

Son enfant, son Albert, sautant du char où il était blotti au milieu des gens de l’enterrement, se précipitait dans ses bras. Il y a toute apparence qu’en pareille conjoncture M. le greffier Breguet eût procédé tout autrement que ne fit son épouse.

Eût-il ouvert ses bras à son héritier en faute ? C’est douteux. Ce qui est certain, c’est que l’héritier eût été sommé sur-le-champ de déclarer d’où il venait, pourquoi il s’était attardé d’une façon aussi scandaleuse ; après quoi M. le greffier eût sévèrement tancé le coupable, en lui traçant le tableau du trouble et de l’émoi qu’il avait causé par sa conduite inqualifiable, à sa famille d’abord, et à la commune tout entière, ensuite.

Comme conclusion, le coupable susnommé se fût entendu condamner sur-le-champ à subir un châtiment non moins sévère que juste, aussitôt qu’il aurait franchi le seuil du logis paternel, sans préjudice des acomptes qu’il pourrait avoir reçus en chemin sous forme de bourrades, administrées par l’auteur de ses jours.

Oui, il est à peu près certain que les choses se seraient passées de cette manière, si le sort n’eût voulu que ce fût Mme la greffière qui retrouvât l’enfant égaré.

Or les mères, en pareille occurrence, ne se conduisent pas avec toute la logique rigoureuse de l’inflexible justice.

Les bras de Mme la greffière s’ouvrirent tout grands et se refermèrent passionnément sur le trésor qu’elle avait cru perdu sans retour et qu’elle se mit à couvrir de baisers et de larmes de joie.

Jusque-là, le petit bonhomme avait eu à peine conscience des angoisses qu’avait dû causer son escapade. Les larmes et les transports de sa mère lui ouvrirent subitement les yeux et lui firent sentir l’aiguillon du remords, plus vivement que n’eussent fait récriminations et reproches violents.

— Oh ! maman, balbutia-t-il bouleversé par l’émotion de sa mère, je n’ai pas pensé… je ne croyais pas… et il se prit à sangloter.

Cependant, du char mortuaire étaient descendus le père et la mère de l’enfant qu’on venait de conduire à sa dernière demeure, et dont le petit Albert avait tenu à décorer le cercueil.

L’homme, un gros bûcheron gauche, lourd, à la barbe hérissée, mais à l’expression débonnaire et timide, poussa en avant sa femme, qui, bien que chétive et malingre, paraissait être la tête forte de l’association.

— Au moins, Madame, dit-elle avec effusion en posant la main sur le bras de Mme la greffière, au moins ne le grondez pas trop ! Aussi, il y a bien de notre faute : on aurait dû lui demander tout de suite d’où il était, quand il s’est mis à suivre l’enterrement pour que notre pauvre petit n’aille pas au cimetière sans fleurs.

On a cru, mon homme et moi, qu’il demeurait à Valangin. Ce n’est qu’après l’oraison qu’on a su qu’il venait de Coffrane. Monté ! c’est jeune, ça n’a pas encore de l’escient ; mais pour du cœur, il en a tant plus, je vous en réponds ! Et puis, voyez-vous, il faut être bienheureux quand les enfants ont de la santé comme lui !

À ces dernières paroles, sa voix faiblit et elle dut essuyer une larme qui roulait sur sa joue flétrie.

Derrière elle son mari étouffait un hoquet douloureux.

Mme la greffière leur pressa la main à tous deux avec une chaude sympathie.

— N’aviez-vous que cet enfant ? demanda-t-elle à voix basse.

— Oh ! las ! non, madame ; il y en a encore deux plus petits à la maison. Mais notre Fritz qui n’a jamais eu de la santé, il semble qu’on l’aimait encore plus que les autres !

Bien que Mme la greffière eût hâte de rentrer au logis pour rassurer tout le monde et faire cesser les recherches, elle s’informa du nom et de la demeure des parents en deuil avant de les quitter, car ils allaient prendre l’embranchement de route qui les avait amenés de la forêt de Bussy.

Elle se promettait bien de leur faire une visite le lendemain dimanche et de ne pas s’y rendre les mains vides, bien entendu.

Le bûcheron, qui avait laissé porter la parole à sa femme, tendit pourtant gauchement la main à Mme la greffière, puis il prit celle d’Albert et la lui secoua vigoureusement en clignant de l’œil d’un air d’intelligence. Sa femme embrassa le petit garçon avec émotion, et avant de reprendre place sur la planche noircie qui avait porté le cercueil de son enfant, elle suivit longuement du regard le couple qui s’éloignait sur la route poudreuse.

Albert donnait la main à sa mère, qui, bien doucement, bien tendrement, lui faisait sentir la gravité et les conséquences de son étourderie.

Il trottinait, tête baissée, sans dire mot, ayant le cœur gros, gros de remords et aussi d’inquiétude à la pensée de l’accueil qu’il recevrait de son père, et du châtiment inévitable que celui-ci lui tenait en réserve.

Comme bien on pense, la rentrée au village du transfuge ne produisit guère moins d’émoi que sa disparition, et les interpellations qu’il reçut au passage ne furent généralement pas des apostrophes de bienvenue. C’était à croire que les commères qui avaient fait de sinistres prédictions lui en voulaient de reparaître sain et sauf.

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— Ah ! te voilà, petit rôdeur ! Ah çà ! où te cachais-tu pendant que tout le monde te cherchait comme une aiguille dans un tas de foin ?

Mme la greffière, répondant pour son fils, satisfit brièvement la curiosité publique, et rentra au plus vite, pendant que les commères, hochant la tête à qui mieux mieux, faisaient de grands bras en s’exclamant :

— À Valangin ! le petit drôle ! voyez-vous ça ! et la moitié de la commune qui le cherche dans la Côte des Geneveys, dans les bois de la Rasereule et du côté de Serroue ! Est-il possible au monde ! ces gueux d’enfants, ça n’a pourtant plus rien de bon, au jour d’aujourd’hui. Mais voilà ce que c’est que d’être trop bon ! On sait bien comment la greffière se dirige avec les siens. Seulement, attendez voir que le greffier revienne ! son rôdeur de gamin va recevoir une belle fessée, et, mafi ! il ne l’aura pas volée !

Si jamais prédiction parut plausible et même certaine, ce fut bien celle-là. Et pourtant quand M. le greffier rentra à la tombée de la nuit, après ses filles, après l’huissier, après le garde communal, car il avait poussé fort loin ses recherches angoissées, et le dernier, peut-être, au village, venait d’apprendre le retour de l’enfant égaré, il n’y avait sur ses traits habituellement sévères que la joie que venait d’y mettre cette heureuse nouvelle.

Mme la greffière s’était attendue à le voir rentrer le front assombri par l’implacable résolution d’appliquer au coupable un châtiment rigoureux, immédiat et sans merci.

Elle avait doucement préparé le petit Albert à subir sa peine quelle qu’elle fût, comme une juste expiation et un préservatif contre les tentations futures. Même elle avait poussé l’héroïsme jusqu’à résister à la tentation d’épargner au coupable la première explosion de la colère paternelle en l’envoyant au lit. Il attendait, blotti dans un coin, comme une souris prise au piège, en passant mélancoliquement en revue les diverses formes que pourrait revêtir le châtiment qui lui serait infligé.

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M. le greffier, en rentrant au logis, s’était peut-être livré au même travail mental. Mais il faut croire que l’aspect misérable du petit bonhomme fit soudain oublier au juge quel arrêt il avait prononcé en son for intérieur, car au lieu de la paire de claques qu’Albert s’attendait à recevoir à titre d’acompte et de prélude à une correction dans toutes les règles, ce fut un baiser et une larme qui tombèrent sur sa joue.

— Est-ce qu’on lui a donné à manger ? demanda M. le greffier d’une voix tout enrouée.

— Du pain seulement ; j’attendais ce que tu dirais, répondit à voix basse et avec soumission Mme la greffière.

— Il doit être affamé depuis ce matin ! fit entre ses dents le greffier qui, lui-même, tombait d’inanition. Il faudra vite faire le souper !

Il est fait.

— Bon ! qu’on se mette à table, alors moi, je n’en peux plus.

Les deux sœurs qui, depuis le retour de leur frère, avaient reçu pour consigne de ne pas communiquer avec lui, et qui apprenaient distraitement leurs devoirs du lundi, firent disparaître en un clin d’œil livres et cahiers pour mettre le couvert.

Leur mère, immensément soulagée, s’en fut à la cuisine, en rendant au ciel de muettes actions de grâces. La cause de la mansuétude inattendue du père de famille s’expliqua durant le repas.

— J’arrive de Bussy, fit M. le greffier quand il eut satisfait son premier appétit. – Tout en parlant, il regardait d’un air moitié sévère, moitié attendri, le petit Albert qui avalait son café au lait et sa tartine beurrée avec un singulier mélange de contrition et de voracité. — C’est là, poursuivit M. le greffier, qu’on m’a donné des nouvelles de ce petit rôdeur.

Albert baissa le nez avec un redoublement de contrition, et sa mère dit vivement :

— Ah ! ces pauvres gens qui ont enterré leur petit aujourd’hui, tu les as vus, ils t’ont raconté ?…

M. le greffier fit un signe affirmatif.

— Oui, sans ça !… il secoua la tête et fronça les sourcils. Enfin, c’est bon, j’ai promis !…

Qu’avait promis M. le greffier Breguet aux pauvres bûcherons de Bussy ?

Mme la greffière le devina sur-le-champ et se promit, elle, de remercier chaleureusement la femme du bûcheron et d’ajouter quelques douceurs pour ses enfants aux cadeaux utiles qu’elle songeait à lui porter le lendemain.

— C’est de la misère par chez ces gens ! continua M. le greffier, et l’homme n’a guère de tête, à ce qu’il m’a paru. En faisant une revue dans tes buffets, Zélie, tu trouverais bien quelque chose à leur porter, en fait de nippes et de mangeaille, qu’en dis-tu ?

— C’est une bonne idée, répondit sa femme, qui ne voulut pas dire qu’elle l’avait eue la première.

— Si on y allait demain, après dîner, tous ensemble ?

— Eh ! oui, c’est ça ! cria la petite Lucie, à qui la langue démangeait depuis longtemps.

— On ne te demande pas ton avis ! prononça sévèrement son père. Il faut que les enfants sachent se tenir à leur place. Il aurait fait beau voir, du temps de mon père, que nous ayons eu le front de lever la langue sans permission. Fais comme ton frère et ta sœur : tais-toi et mange !

La petite bavarde se le tint pour dit ; elle savait qu’avec son père il fallait obéir sans réplique. Mais elle se dit à part elle : Oh ! ma sœur Rose, ça lui est bien facile de se taire ; elle n’aime pas tant parler, elle ; et Albert, je crois bien qu’il ne dit rien, après ce qu’il a fait ! Il n’a pas déjà de quoi se vanter !

Le fait est qu’Albert mangeait silencieusement et se faisait aussi petit que possible. Cependant, en voyant la tournure que prenaient les choses, il finit par reprendre peu à peu courage et avaler son souper sans arrière-pensées fâcheuses.

Quand son père le vit rassasié :

— Écoute, Albert, lui dit-il gravement, ce n’est pas le tout. Tu nous as fait une terrible peur ; que ce soit la dernière de ce genre ! pour cette fois, il y a dans ton cas ce qu’on appelle en justice des circonstances atténuantes, sans quoi, hem ! j’aurais sévi rigoureusement.

La grande sœur Rose s’était glissée derrière son petit frère Albert, auquel elle souffla quelque chose à l’oreille. Le bambin, après un moment d’hésitation, s’approcha de son père et d’une voix étouffée balbutia :

— Pardon, papa, je ne le ferai plus.

M. le greffier savait aussi bien que vous et moi ce que valent les promesses de ce genre ; il connaissait les faiblesses du cœur humain et avait fait l’expérience personnelle qu’on ne se débarrasse pas d’un jour à l’autre d’une habitude fâcheuse. Cependant il accepta la promesse telle quelle, et dérogeant pour la seconde fois de la soirée aux principes rigoureux de justice distributive qu’il avait professés jusque-là, il scella son pardon d’un baiser paternel. Et Mme la greffière, je vous en réponds, ne songea pas le moins du monde à le blâmer pour cet accroc à ses principes.

Quand les enfants furent au lit, M. le greffier dit à sa femme d’un ton très digne qui cherchait à masquer un certain embarras :

— Tu sais, Zélie, une fois n’est pas coutume. Il y a des circonstances atténuantes. Et puis, en revenant de Bussy, comme je ruminais quelle punition ferait le plus d’effet sur ce petit étourdi d’Albert, je me suis tout d’un coup rappelé une parole apprise dans un recueil de maximes et sentences : La clémence enchaîne les cœurs avec des liens qui ne se rompent jamais.

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CONTREBANDE DE GUERRE

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Rassurez-vous : ce n’est pas pour vous narrer quelque épisode de la sanglante et récente querelle des Jaunes, là-bas, dans l’Extrême-Orient, que j’ai pris la plume, non plus que pour dévoiler quelque rouerie de l’Oncle Sam, témoignant en secret sa sympathie aux insurgés de Cuba, et se donnant l’air, aux yeux de l’Espagne, et du monde, de garder la plus stricte neutralité.

Non, la guerre dont il s’agit ici eut lieu sur un bien plus modeste théâtre ; grâce à Dieu, elle fit couler beaucoup moins de sang, et la contrebande dont je veux parler n’a pas le moindre rapport avec les engins de destruction que l’homme invente et perfectionne sans cesse, avec une fertilité d’imagination déplorable pour exterminer ses semblables en gros et en détail.

Écoutez plutôt.

Les Neuchâtelois ont eu, comme on sait, dans le cours des siècles, et en particulier dans celui-ci, d’assez fréquentes querelles de famille. Les foyers les plus unis, hélas ! ne sont pas à l’abri de ces orages.

Or, il en avait éclaté un, et des plus sérieux, sur tout le pays, des rives du Doubs à celles du lac. Tempête dans un verre d’eau, si vous voulez, en comparaison des bouleversements politiques de nos grands voisins. Tempête tout de même. Qu’importe à ceux qui sont sous l’orage l’étendue de la zone frappée ! La foudre avait jailli, la poudre avait parlé, et il y avait eu mort d’hommes, blessures, emprisonnements et ce qui s’en suit.

C’était pour le triomphe d’une idée, naturellement, que ces frères ennemis s’étaient battus ; chacun y avait apporté l’ardeur de ses convictions, l’entêtement à les faire prévaloir, comme de juste, puisque chacun prétendait, suivant l’habitude dans ces cas-là, avoir le droit et la raison pour lui. Les vaincus étaient en fuite hors du pays, ou sous les verrous, attendant les uns et les autres que les vainqueurs, une fois l’effervescence de la lutte calmée, voulussent se montrer bons princes et passer l’éponge de la clémence et de l’oubli sur les torts de leurs adversaires, qui avaient tenté malicieusement de renverser l’ordre de choses établi.

 

*

 

Comme je ne veux pas faire de l’histoire, mais simplement en conter une, on me permettra de ne pas préciser et de laisser prudemment en blanc les dates et les noms propres, matière aussi dangereuse à manipuler qu’une substance explosive, quand il s’agit d’événements contemporains… ou à peu près.

Ainsi je me garderai bien de dire qui était le pasteur qu’on avait mis sous clef dans la prison d’une des préfectures du canton, et ce pour avoir affiché trop ouvertement en paroles et en actes ses opinions politiques. Le fait est que le pasteur avait été coffré en compagnie de quelques-uns de ses paroissiens qui s’étaient mis, à divers degrés, en révolte contre les autorités constituées.

Cette prison, oh ! elle n’avait rien de sinistre, rien qui rappelât, même de loin, le carcere duro italien. Dans la pièce où le pasteur et ses ouailles étaient enfermés de compagnie, on eût cherché en vain « la paille humide des cachots. » Sans doute le local manquait un peu de confort, et l’ordinaire des prisonniers, pour n’être pas composé de la cruche d’eau et du pain sec traditionnels, était cependant passablement frugal.

Était-ce peut-être à ce dernier détail que songeait l’un des prisonniers, respectable ancien d’église, quand il chuchota, un samedi soir, à l’oreille d’un de ses compagnons de captivité :

— À propos, c’est demain le Jeûne[3].

— Tiens, c’est vrai, répondit l’interpellé, parlant à voix basse pour ne pas déranger le pasteur plongé dans une lecture. Ça fait que M. le ministre y gagne de n’avoir pas un long sermon à faire pour demain. C’est toujours autant pour lui.

— Pour nous aussi, ajouta d’un ton goguenard un troisième interlocuteur, qui avait désappris le chemin du temple et ne le retrouvait généralement que le jour du Jeûne. Pour une année, on ne s’entendra pas dire son dedans et son dehors du haut de la chaire.

— Tâche voir de te taire, toi ! tu n’as pourtant jamais que de ces raisons dans la bouche. Si M. le ministre t’entendait !

M. le ministre avait entendu, car il regardait par-dessus le bord de son livre en souriant finement.

— Je compte bien, dit-il en fermant le volume, ne pas vous faire jeûner d’un sermon, demain. N’avons-nous pas tous à rentrer en nous-mêmes et à faire notre examen de conscience ?

L’ancien hocha la tête et promena autour de lui un regard sévère, comme pour appuyer le pasteur.

— Ça n’empêche, fit l’incorrigible paroissien, qu’il nous faudra jeûner d’une chose que nous autres montagnons nous aimons rudement le jour du Jeûne ; Monsieur le ministre ne dira pas le contraire, et vous, ancien, non plus, vous avez beau secouer la tête.

— Qu’est-ce que tu veux dire, toi, avec tes airs de mystère ? fit l’ancien d’un ton digne.

— Pardi ! vous savez bien de quoi je veux parler, ancien ; vous êtes autant sur votre bouche que nous autres. Et le gâteau aux pruneaux, il faudra bien nous en passer. Vous pouvez bien compter que ce n’est pas le préfet qui nous en enverra un. Et pour ce qui est d’en faire passer en contrebande, va te promener, avec ce factionnaire qui arpente le collidor du matin au soir !

 

*

 

Le lendemain, dans la matinée, le milicien qui montait la garde dans le « collidor, » se promenait d’un bout à l’autre du long couloir, giberne au flanc et fusil au bras, battant la semelle pour se réchauffer et se demandant s’il n’allait pas être bientôt relevé de faction. C’était un bon père de famille du Val-de-Ruz, qui, en dépit de son patriotisme, se fût bien passé de cette corvée et n’eût pas mieux demandé que de regagner à bref délai ses pénates.

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Comme il tournait sur ses talons au fond du corridor, il se trouva subitement en face d’une grosse dame un peu essoufflée par l’ascension de l’escalier.

Un factionnaire bien dressé eût sur-le-champ crié de sa voix la plus tonnante : Halte ! qui vive ? et présenté sa baïonnette au nez de l’intruse.

Notre milicien, père de famille, lui, plus galant et moins fort sur la consigne, demanda poliment à la dame ce qu’elle cherchait.

— J’aurais bien voulu dire un mot à mon mari qui est enfermé par là avec M. le ministre et une ou deux connaissances. Mon Dieu ! voyez-vous, dans le fond, je ne sais pas pourquoi on les a pris ; ils n’ont pourtant pas fait grand’chose.

— Ça se peut ; mais tout de même on ne les a pas mis dedans pour rien. Alors, est-ce que vous avez une permission du préfet ou quelque chose comme ça ?

— Hélas non ; le concierge, – c’est un de mes cousins, – m’a dit : « Essayez de monter, si vous pouvez vous arranger avec la sentinelle, tant mieux pour vous. » Voyons, vous avez l’air d’un brave homme. Je suis sûre que vous êtes marié ? Oui ! Je le pensais bien. Et que vous avez une bonne femme et des enfants qui vous aiment tout plein ?

À chaque question le milicien répondait bonnement d’un signe de tête affirmatif, sans songer à couper court à cette conversation illicite.

— Écoutez ; vous n’êtes pas des Montagnes, par hasard ?

— Non, je viens de Coffrane.

— Je gage qu’on fait aussi du gâteau aux pruneaux par chez vous, le jour du Jeûne ?

— Pardi ! c’est sûr. Mêmement que ça va rudement me manquer, ma parole !

La grosse dame entr’ouvrit son manteau, et en sortit un volumineux paquet enveloppé d’un journal, qu’elle se mit hâtivement à déployer, en disant en confidence :

— Je veux bien vous dire : justement j’en apportais quelques morceaux à mon mari qui n’aime rien tant au monde que ça. Tenez, vous en prendrez un et vous me laisserez…

— Oh ! pour ça, Madame, ma foi ! non ! pour qui est-ce que vous me prenez ? J’aime bien le gâteau aux pruneaux, mais tout de même je ne suis pas à vendre pour ce prix. Fermer les yeux, encore passe, mais me faire payer pour ça, ah ! non ! par exemple ! Mais savez-vous quoi ? Le concierge vous a laissée monter, c’est son affaire, ça ne me regarde pas. Moi je me promène le long du corridor, quand je suis à un bout, je ne vois pas ce qui se passe à l’autre. On a beau être factionnaire, on n’a pas des yeux au dos. Par ainsi, quelqu’un donnerait un tour de clef à cette porte et entrerait une minute ou deux, que je n’y verrais rien.

Là-dessus le milicien prit une attitude correcte, et l’arme au bras, se dirigea vers l’autre extrémité du corridor.

Inutile de dire que la dame au gâteau s’empressa de profiter de la permission. Peut-être resta-t-elle plus d’une « minute ou deux » auprès des prisonniers, mais le factionnaire poussant la magnanimité jusqu’au bout, monta la garde au haut de l’escalier, afin de prévenir toute surprise désagréable.

Quand Mme l’ancienne, toujours essoufflée et un peu plus rouge qu’avant, reparut, le milicien de Coffrane faisait justement volte-face.

— À présent, Madame, dépêchez-vous de filer ! Vous avez eu de la chance, et moi aussi, que personne ne soit monté. C’est moi qui aurais été dans de beaux draps, à présent que j’y pense !

— Je le disais bien que vous aviez l’air d’un brave homme ! Je ne m’en vais pas avant de savoir votre nom. Moi je suis… Elle se haussa pour lui glisser son adresse à l’oreille. Le milicien ayant donné son nom de la même façon, Mme l’ancienne put seule l’entendre, en sorte que, même si j’en étais capable, il me serait impossible de trahir le factionnaire coupable d’avoir donné un pareil accroc à sa consigne. Quant à la dame au gâteau, comme elle contait l’histoire bien des années après, je pourrais vous dire qui elle était ; mais les noms propres, vous savez : n’y touchons pas !

COUP DE TÊTE

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Encore qu’habitant sous le même toit, mangeant à la même table, vivant de la même vie, l’oncle et le neveu ne mettaient pas toutes leurs idées sous le même bonnet. Chacun avait sa tête et tenait l’autre pour un têtu.

— Ce n’est pas pour dire que Constant n’ait pas ses bons côtés, déclarait souvent l’oncle à sa femme ; pour un fameux travailleur, c’en est un, et adroit comme un singe et qui voit courir le vent ; mais, quelle tête ! Vois-tu, Célestine, c’est fini ; quand une fois il a chaussé une idée, on le pilerait qu’il n’en voudrait pas démordre !

De son côté, le neveu confiait à la tante Célestine que c’était pourtant bien dommage qu’un brave homme comme l’oncle, qui avait le cœur sur la main et du sens à revendre, ne voulût pas entendre raison sur tel ou tel sujet, c’est-à-dire se ranger à l’opinion que le neveu tenait pour la seule raisonnable, attendu que c’était la sienne.

La bonne dame à qui la destinée avait dévolu ce rôle de confidente et de trait d’union, s’acquittait en conscience de sa tâche de conciliatrice, conjurant, apaisant les orages, calmant son mari, tançant doucement son neveu et finalement réussissant à ramener la paix au foyer, en faisant appel au cœur plus qu’à la raison des deux hommes qui la prenaient pour confidente.

Car c’était un homme déjà, que le neveu Constant, et, à proprement parler, moins neveu que fils de la maison, car Guillaume Vuille et sa femme Célestine n’en avaient jamais eu d’autre que cet orphelin, recueilli et élevé par eux dès son bas âge.

Les deux époux avaient concentré sur Constant toute leur affection, et celle-ci se manifestait à son égard suivant le tempérament du mari et de la femme : quelque peu tyrannique de la part de celui-là, tendre et judicieuse du côté de celle-ci.

Le jeune homme se sentait aimé et le rendait à ses parents d’adoption. Seulement Guillaume Vuille n’avait pas tort quand il le déclarait obstiné et inflexible dans ses opinions. Aussi dame Célestine, quoiqu’elle eût réussi depuis bien des années à accomplir sa tâche de pacificatrice, avait-elle constamment l’esprit en souci à l’endroit de son mari et de son neveu, redoutant qu’un abus d’autorité de l’un, un accès de révolte de l’autre ne vinssent irrémédiablement détruire la bonne harmonie qu’elle s’efforçait de maintenir entre eux.

Un modeste village jurassien était le théâtre de ce drame intime, dont les acteurs étaient de simples paysans. Cependant il convient de rendre à chacun ce qui lui est dû : Guillaume Vuille n’était pas le premier venu. D’abord il avait du bien au soleil : un gros domaine avec tourbière dans le fond de la vallée et forêt en pleine valeur sur l’un des versants ; plus de l’argent placé, et sur de solides garanties, cela allait bien sans dire ; seulement nul n’eût pu parler pertinemment de ce sujet que lui, ce que Guillaume Vuille, en homme avisé, se gardait bien de faire ; et ses débiteurs, non moins avisés, imitaient sa discrétion avec un ensemble parfait.

Voilà pour la fortune, voici pour les honneurs : Guillaume Vuille était membre de la cour de justice et gouverneur de commune, et je vous prie de croire qu’au temps jadis on ne revêtait de ces charges que ceux qui en étaient jugés dignes.

Justicier impartial et gouverneur de commune intègre, Guillaume Vuille l’était, à coup sûr, encore que ses dehors ne fussent guère imposants : un petit homme tout rond, sans cesse en mouvement, aux yeux vifs et perçants sous deux touffes de sourcils rudes et gris, le front haut, ridé et basané par en bas, poli et blanc comme de l’ivoire par en haut, là où s’éparpillaient quelques mèches rares et grises comme les sourcils ; le teint vermillonné, la bouche grande et les lèvres minces, le nez dominateur et le menton volontaire.

Quant à sa digne compagne, Mme Célestine, sa bonne âme se reflétait sur ses traits pleins et arrondis, et je vous assure que les boucles argentées, en forme de tire-bouchons encadrant ses joues couperosées, respiraient positivement la bienveillance. Il n’était pas jusqu’à son bonnet antique à ruche empesée, qui n’eût un air d’aimable débonnaireté.

Le neveu Constant n’était l’image ni de l’un ni de l’autre des deux époux, bien qu’il eût le bon cœur de la tante et l’esprit volontaire de l’oncle. C’était un beau grand gaillard de vingt ans, bien découplé, agile dans ses mouvements, prompt dans ses réparties, aussi alerte à expédier une besogne qu’à lâcher une drôlerie ; faucheur infatigable, sachant manier à l’occasion les outils du charron et du forgeron, pour remettre en état les outils aratoires et les chars de campagne détraqués.

Ce beau garçon, toujours jovial, à moins qu’il ne fût en conflit avec l’oncle, ce qui ne durait pas, grâce à la tante, était bien vu de tous au village, des vieux et des jeunes, des garçons et surtout des filles, car enfin Constant Tissot, vu ses « espérances, » était un parti doré.

Quand je dis « de tous, » c’est par manière de parler ; toute règle ayant ses exceptions, il est bien certain qu’il y avait par-ci par-là quelques envieux qui jalousaient la bonne mine et surtout les avantages et les perspectives d’avenir de Constant Tissot, cet héritier tout indiqué du justicier Guillaume Vuille. Seulement ils se gardaient de laisser voir à Constant leurs pensées envieuses, le sachant peu endurant de nature et prompt à la riposte.

Chose étonnante, le dit héritier en espérance paraissait invulnérable aux œillades assassines que lui décochaient les jeunes filles à marier de son entourage. Également aimable avec toutes, dans les petites fêtes et les sauteries de village, il répondait gaiement, mais sans se compromettre, aux avances plus ou moins déguisées des plus entreprenantes, quitte à en faire des gorges chaudes au logis et à mimer leurs minauderies pour l’amusement de son oncle et de sa tante. L’oncle riait de bon cœur, mais la tante le reprenait doucement :

— Écoute, Constant, se moquer est d’un méchant ; celui qui fait des grimaces ne se défigure que le visage ; mais en se moquant d’autrui, c’est le cœur qu’on se gâte.

Dans ces occasions-là, Guillaume Vuille prenait ordinairement la défense de Constant.

— Bah ! faisait-il en haussant les épaules, les mijaurées n’ont qu’à le laisser tranquille ; est-ce que des filles qui se respectent courent pareillement après les garçons ?

Aussi Constant fut-il bien étonné quand une belle fois ce fut l’oncle qui l’arrêta net dans une de ces malicieuses représentations.

C’était au lendemain de la foire ; il y avait eu bal à l’Hôtel-de-ville, assez tard dans la nuit. Constant racontait avec sa verve accoutumée, pendant le déjeuner, les incidents de la fête, en y ajoutant ses commentaires.

Cependant, par égard pour sa tante, il s’était d’abord abstenu de tourner en ridicule ses danseuses ; mais chassez le naturel, il revient au galop.

Entraîné par son récit, Constant retomba bientôt dans la vieille ornière, et sur un regard d’avertissement de dame Célestine il s’écria :

— Ma fi ! tante, vous direz ce que vous voudrez, mais voyez-vous, c’était à mourir de rire. Si vous aviez vu les yeux tout blancs et la drôle de bouche que la Cécile Perret, de la Couronne, me faisait en dansant…

— C’est bon, Constant, prononça sévèrement l’oncle, dont la figure s’était subitement assombrie. Finalement tu as trop mauvaise langue. Tu n’as que du mal à dire de toutes les filles !

— De toutes ! c’est beaucoup dire, protesta le neveu aussi vexé que surpris. Il me semble que je n’en ai jamais dit de l’Eugénie chez le sautier, de la Cécile Jaquet, des sœurs Péter…

— C’est bon, c’est bon, rappelle-toi seulement ce que ta tante t’a dit assez souvent des grimaces et des moqueurs.

Sur cet avertissement donné d’un ton acerbe, il se leva de table et sortit en fermant la porte plus bruyamment qu’à l’ordinaire.

Le neveu regarda sa tante d’un air interrogateur.

— Qu’est-ce qui lui prend, à l’oncle Guillaume ? fit-il, les sourcils froncés ; il n’a pas toujours…

Mais voyant que dame Célestine paraissait consternée, il eut un bon mouvement et fit effort pour reprendre sa bonne humeur.

— Enfin, voilà, reprit-il plaisamment, si l’oncle se met de votre côté, il faudra bien que je m’amende, à la fin du compte, et que j’apprenne à tenir ma langue.

— Ce serait bienheureux ! dit la tante en hochant la tête ; mais elle parlait d’un air distrait et préoccupé, comme si quelque arrière-pensée la tourmentait.

Constant s’en aperçut et voulant la rassurer sur les suites de cette petite escarmouche, dit gaiement en prenant la main potelée de sa tante :

— Bah ! maman Célestine, ça ne vaut pas la peine de vous tracasser ; je ne sais pas mauvais gré à l’oncle de m’avoir coupé le sifflet, après tout. Il a eu raison ; seulement j’ai été pris par surprise : il avait toujours ri de mes singeries jusqu’à… Tiens, c’est quand j’ai entamé le chapitre de la Cécile Perret, qu’il a pris la mouche ! J’aurais dû me rappeler que l’ancien Perret et l’oncle Guillaume sont vieux camarades.

— Je crois bien qu’ils le sont, fit la tante avec chaleur ; ils ont fait leurs « six semaines » ensemble, et aussi leurs casernements. C’est un bien bon homme, l’ancien Perret de la Couronne, quand même il est un peu « à sa façon ; » et l’ancienne, qu’est-ce qu’on peut trouver de mieux ? Pour ce qui est de la Cécile, ajouta-t-elle sans regarder son neveu et avec un léger accent de reproche, je n’en ai jamais entendu dire que du bien, et nous la tenons, ton oncle et moi, pour une brave fille.

— Oh ! moi aussi ! fit Constant en haussant les épaules.

Il avait écouté d’un air un peu intrigué cette apologie de la famille de l’ancien Perret en général et de la fille en particulier.

— Oh ! je n’ai rien contre la Cécile Perret, ajouta-t-il d’un ton détaché ; seulement voilà ce qui en est : je n’aime pas ses manières avec moi !

Là-dessus il sortit aussi brusquement que son oncle.

En allant rejoindre celui-ci pour le battage en grange, – on était à l’entrée de l’hiver, – le jeune homme, les sourcils froncés, murmurait entre ses dents :

— Ma parole ! on dirait qu’ils ont envie de me la colloquer, leur Cécile. Halte-là ! est-ce que je ne suis pas assez grand pour choisir moi-même ?

 

*

 

Constant avait touché juste : Guillaume Vuille et sa femme songeaient en effet à marier leur fils adoptif à cette Cécile Perret, qu’il venait de traiter avec tant d’irrévérence. Déjà même il y avait eu entre les parents échange de vues à cet égard. Ceux de la jeune fille, sans y mettre un empressement de mauvais goût, avaient donné les mains à un arrangement aussi convenable sous tous les rapports que l’alliance de deux familles amies et de deux fortunes égales.

Quant à l’opinion des deux principaux intéressés, on ne l’avait pas réservée, tant on était sûr qu’elle ne pouvait qu’être conforme aux vœux et décisions des parents.

Même l’ancienne Perret avait glissé à l’oreille de la justicière Vuille que pour sa Cécile, c’était comme si elle avait déjà dit oui. Dame Célestine n’avait pu, en conscience, être aussi affirmative pour le compte de son neveu, mais comme elle ne connaissait pas à celui-ci d’autre inclination, elle espérait qu’il ne se ferait pas tirer l’oreille pour accepter le cadeau d’une jeune femme, bien faite de sa personne, fille unique et convenablement pourvue de biens de ce monde.

Hélas ! cette certitude venait de recevoir un rude coup ! Comment Constant allait-il accueillir l’annonce du mariage projeté, lui qui tournait en ridicule la jeune fille qu’on lui destinait ?

C’était la question que se posait avec une vraie angoisse la pauvre tante Célestine, qui, penchée sur son coussin à dentelles, oubliait d’en faire mouvoir les fuseaux.

C’était celle que roulait dans sa tête le justicier Vuille, en jouant du fléau d’un bras robuste, et jetant des regards peu tendres au neveu qui d’un coup de langue venait de mettre en désarroi la combinaison si bien agencée, qui devait assurer son avenir.

Et ce neveu, il gardait un front d’airain, et paraissait parfaitement inconscient du mal qu’il avait fait !

Sans doute il n’essayait pas d’adresser la parole à son oncle, attendu que la manœuvre du fléau ne se prête guère à la conversation ; mais il battait en cadence et avec autant de sérénité que de vigueur, sans avoir l’air de remarquer les coups d’œil rancuneux que lui adressait le justicier vexé.

Cependant il réfléchissait :

— La Cécile Perret ! mais c’est clair ; où est-ce que j’avais les yeux ? Une fois ou l’autre, ça devait arriver ; on m’a assez conté ses perfections, fait le compte du bien de ses père et mère, sans parler celui de son oncle de Plamboz. Ma parole ! Il faut que j’aie eu l’esprit rudement bouché pour ne pas comprendre du premier coup !

Bien obligé du cadeau ! mais je n’en veux rien. La tante a l’air d’y tenir ; c’est dommage ! mais tout de même, m’hypothéquer pour toute la vie d’une femme que je n’aime pas autrement, rien que pour faire plaisir à la tante, et parce que l’oncle a mis l’affaire sous son bonnet, pour ça, non ! Quels yeux il me plante l’oncle Guillaume ! Ma parole ! ne dirait-on pas que j’ai mérité d’être pendu, parce que j’ai touché à sa Cécile ? On va m’entreprendre, gare ! mais si on s’imagine, par exemple, que Constant Tissot est un garçon à se laisser mener comme un mouton à la boucherie, on a mal fait ses comptes.

Il va de soi que les réflexions de l’oncle n’étaient pas d’une nature plus conciliante que celles du neveu :

— Que cette mauvaise tête de Constant ne vienne pas se regimber, ou nous verrons ! Pas plus tard qu’aujourd’hui il saura ce que nous avons décidé avec chez l’ancien Perret, et qu’il ne fasse pas le fier, sans quoi, tête de mailloche ! il entendra une bonne fois ses vérités, et il apprendra qui est le maître, ici !

Quand la fermentation a provoqué la combustion dans un tas de fourrage, le feu couve longtemps dans l’ombre sans trahir sa présence, mais finit par éclater subitement.

Lorsque les fléaux furent mis de côté pour les fourches, le travail étant moins bruyant et partant plus propice à la conversation, le justicier en profita pour dire d’un ton net et tranchant, bien qu’avec un calme apparent :

— À propos, tu sauras que l’ancien Perret, de la Couronne, et moi, et les femmes aussi, nous sommes d’accord pour ton mariage avec la Cécile.

— Ah ! oui !

— Et tu peux dire que tu as de la chance : il y a bien des garçons qui l’auraient voulu avoir, la Cécile Perret, une fille pareille, et fortunée comme elle sera !

— Eh bien ! je la laisse à qui la voudra : moi je n’y tiens pas !

Le justicier s’était bien attendu à quelques objections, à une vague résistance, mais cette réplique audacieuse le suffoqua aussi complètement que s’il avait reçu un seau d’eau en plein visage.

Il passa subitement du rouge au cramoisi, puis le sang disparut de ses joues, qui pâlirent autant que la chose était possible à leur peau hâlée. Ses yeux dilatés, furibonds, foudroyèrent le révolté, et quand sa gorge contractée lui permit de formuler un son, ce fut pour accabler son neveu d’un déluge de reproches, de récriminations passionnées, pour lui rappeler avec amertume les bienfaits qu’il avait reçus et qu’il payait ainsi par l’ingratitude et la révolte, et finalement le sommer d’obéir sans réplique.

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Constant, appuyé sur sa fourche, avait laissé passer le torrent ; quand il vit l’oncle à bout de souffle, il dit, très pâle, et d’une voix contenue :

— Je sais tout ce que je vous dois, à la tante principalement. Ce qu’on a dépensé pour moi, je le rembourserai, mais pas avec l’argent de la Cécile Perret, je vous en réponds. Je ne suis pas à vendre, tout de même ! Les bêtes, on peut le faire sans s’informer si ça leur convient : les gens, c’est une autre affaire.

Il déposa sa fourche dans un coin, avec un calme affecté, bien que la colère fît trembler sa main, et sortit de la grange.

Dans son cerveau bouillonnant, il n’y avait plus place en ce moment que pour cette idée : on avait cru pouvoir disposer de lui et de son avenir sans le consulter, parce qu’il n’était rien par lui-même, rien qu’un misérable orphelin recueilli et élevé par charité. Le justicier ne s’était pas gêné pour le lui rappeler ! Il en frémissait de colère : les bienfaits reprochés ne deviennent-ils pas des injures ?

— C’est bon ! grondait Constant entre ses mâchoires serrées ; j’irai gagner ma vie par le monde, et on lui remboursera mon entretien avec les intérêts, au justicier, pour qu’il n’ait plus rien à me reprocher.

Fébrilement le jeune homme rassemblait quelques hardes dans sa chambre et se disposait à les envelopper dans un mouchoir, quand une réflexion subite les lui fit rejeter :

— On pourrait me dire que c’est du bien volé, fit-il avec amertume. Non, il faut m’en aller avec ce que j’ai sur le corps ; c’est déjà trop, mais enfin, je payerai ça avec le reste !

La pensée de sa tante, du chagrin qu’elle ressentirait de son départ, lui traversa bien l’esprit, mais il l’éloigna avec impatience. Le démon de l’orgueil le possédait en ce moment tout entier et lui insinuait perfidement que si sa tante avait trempé dans le complot, c’est qu’elle aussi se croyait le droit de disposer sans façon de la personne de son neveu. Aussi, cuirassant son cœur contre toute émotion bienfaisante, il sortit fier et hautain de cette maison qui avait été pour lui le foyer paternel, et de crainte de se laisser ébranler dans sa résolution, il en sortit sans prendre congé de la digne femme qui lui avait servi de mère.

Pauvre tante Célestine ! si elle avait su à temps ce qui s’était passé à la grange, si elle avait pu deviner pourquoi le pas de Constant avait fait gémir le plancher au-dessus d’elle, comme elle serait accourue pour le calmer, le retenir, lui expliquer qu’on n’avait eu en vue que son bien, pour en appeler une fois de plus à son cœur ! Eût-elle réussi ? Dans aucune des occasions précédentes où le justicier et son neveu avaient été en conflit, le premier n’avait été aussi loin dans ses récriminations ; jamais la fierté du jeune homme n’avait été blessée à ce point.

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Quand, du bas de l’escalier conduisant à la grange, dame Célestine appela ses hommes pour le dîner, le justicier vint seul, taciturne, le front chargé d’orages, prendre sa place à table.

— Et Constant ? demanda la bonne dame en observant avec inquiétude les allures brusques et la mine sombre de son mari.

Celui-ci haussa les épaules et dit froidement :

— Il y a une heure qu’il n’est plus à la grange.

— Mon Dieu ! Guillaume, vous avez eu une castille ensemble, quoi ?

— C’est-à-dire que cette mauvaise tête ne veut pas entendre parler de la Cécile Perret et qu’il l’envoie promener, et nous avec !

Dame Célestine joignit les mains avec angoisse :

— Miséricorde ! Oh ! Guillaume, si tu m’avais seulement laissé lui parler tout doucement !… Est-ce qu’il est dans sa chambre ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? T’imagines-tu, par exemple, que je voulais lui courir après ? Oh ! pardi ! il pourrait attendre longtemps, sacrée tête de mailloche, va ! Il fait la mine dans un coin, qu’il y reste !

Sans en écouter davantage, elle courut à la chambre de Constant, et en revint aussitôt, complètement bouleversée.

— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il peut être devenu ? Il n’est pas là-haut, et il a sorti toutes ses affaires de la commode.

— Pour nous donner la venette, expliqua Guillaume Vuille, affectant de manger sa soupe avec une parfaite indifférence ; pour nous faire croire qu’il va s’en aller ! Mais, bah ! il en a plus peur qu’envie. Je te dis, Célestine, qu’il se cache à un coin, comme quand il était petit, et que je ne voulais pas qu’on fasse ses quatre volontés. Quand il en aura assez, il reviendra bien tout seul, sans qu’on aille le chercher. Fais comme moi et ne t’inquiète pas de cette mauvaise tête. Fiéron, va ! refuser tout net un parti comme la Cécile, et sur un ton !

— Mais aussi, Guillaume, tu y es peut-être allé un peu trop « rude ; » avec les jeunes, tu sais…

— C’est ça, il faudrait mettre des gants pour parler aux muscadins du jour d’aujourd’hui ! Trop rude ! Je lui ai dit, tout uniment, ce que nous avions décidé avec ceux de la Couronne, et qu’il avait fameusement de chance qu’on lui donne une femme pareille. Et le voilà tout de suite qui se monte comme une soupe au lait : « Je n’en veux rien ! qu’ils la gardent ! que celui qui la voudra la prenne !… » Et des yeux et un air !

Dame Célestine se tordait les mains :

— Dieu nous soit en aide ! gémit-elle avec angoisse. Si seulement j’avais été là ! Dieu sait ce que tu lui as dit sur ça, prompt comme tu es.

— Ma parole ! répliqua le justicier d’un ton offensé, tu as l’air de penser que j’aurais dû me taire, ou bien dire à cet effronté de Constant qu’il était libre de n’en faire qu’à sa tête !

— Tu sais, Guillaume, qui répond appond ; quand on est monté…

— Monté ou non, je lui ai dit ce qu’un oncle a le droit de dire à un neveu qu’il a ramassé et entretenu, au lieu de le laisser à la charge de la commune, et nous verrons bien qui est le maître chez Guillaume Vuille, si c’est l’oncle ou le neveu, tonneau de bise !… Où vas-tu ?

Mais la bonne dame était déjà dehors, pour explorer les environs de la maison, fouiller les recoins de l’étable et de la remise.

Pendant ce temps, son mari, rouge comme une pivoine, grommelait entre ses dents :

— Oh ! ces femmes ! ça n’a pas une once de fierté !

Mais il avait beau dire, l’inflexible justicier, il ne pouvait s’empêcher de prêter une oreille inquiète aux allées et venues de sa femme, espérant, sans oser se l’avouer, que la voix de Constant allait bientôt répondre aux appels de sa tante.

Et il avait beau faire : sa gorge contractée se refusait à laisser passer le lard tendre et gras, et si à point cuit dans la potée de choux.

« Voilà la Célestine qui revient, murmura-t-il en posant sa fourchette. Aïe ! elle n’a pas l’air d’avoir rien trouvé ! Est-ce qu’il serait parti pour tout de bon, ce têtu de Constant ? Ce serait une vilaine affaire, tout de même, ne fût-ce qu’à cause des langues ! »

Elle reparut en effet seule, la pauvre tante, désolée, gémissante, et se laissa tomber sur sa chaise en se couvrant le visage de son tablier.

Sévère et digne, le justicier affectait de continuer son repas comme si la disparition de son neveu lui eût été absolument indifférente. Cependant son beau stoïcisme ne tint pas longtemps devant la désolation de sa femme. Il repoussa son assiette avec humeur : le lard et les choux l’étranglaient positivement.

— Voyons, Célestine, fit-il d’un ton moitié grondeur, moitié conciliant, tâche voir de te faire une raison, tout de même ! Se mettre dans des états pareils pour une mauvaise tête qui saura bien retrouver la maison, n’aie pas peur ! quand il en aura assez de faire la pote ! Ce n’est pas la première promptitude qu’il a, pardi ! notre Constant ; il faut qu’elle fasse sa passée, et alors tu pourras l’entreprendre à ton idée, tout doucement, puisque tu crois que ça vaut mieux.

Le justicier se croyait bon prince en faisant cette énorme concession aux idées de sa femme. Mais il était un peu tard de lui donner cette autorisation, maintenant qu’il avait compromis la situation par ses façons autoritaires.

Aussi dame Célestine, tout en faisant des efforts visibles pour se calmer, hochait-elle la tête avec découragement, sans répondre à son mari. Qu’aurait-elle pu lui dire, sinon qu’elle craignait bien qu’il n’eût, avec son emportement et ses récriminations, rendu tout raccommodement impossible : Car enfin elle le comprenait bien : si Constant était parti sans la revoir, elle qu’il considérait comme sa mère, c’est qu’il ne voulait pas se laisser attendrir, ni détourner de son inflexible résolution.

 

*

 

— Tiens, tiens, n’est-ce pas Constant Tissot, le neveu à Guillaume Vuille ? Hé ! garçon, où t’en vas-tu comme ça ?

— Chercher de l’ouvrage ! En avez-vous à me donner ?

— De l’ouvrage ? ah ! çà, il n’y a plus rien à faire chez le justicier ? Tiens, tiens, tiens ! J’ai comme une idée que vous avez eu une « pique » ensemble, hein, garçon ? C’est bien ça, qué ? Et tu l’as planté là ? Pour dire la vérité, ça ne lui vient pas tant mal, à Guillaume Vuille : il faut qu’il mène tout le monde par le bout du nez. De l’ouvrage, que tu cherches ? c’est bien clair, il faut vivre ; seulement tu sais, ce n’est guère à l’entrée de l’hiver qu’on prend du monde en journée. C’est plus malaisé à trouver que tu ne crois, par chez les paysans.

Constant, un peu désarçonné, finit par hausser les épaules, en répondant d’un ton qui voulait être dégagé :

— On en peut trouver ailleurs, je vais du côté du Locle. À vous revoir, Monsieur Comtesse.

— Attends voir, garçon, tu es bien pressé. Mon Allemand, tu sais, ce gros rouge, de Cerlier, que tu dois avoir eu vu dans les bals, s’est fait mettre « dedans » par rapport à une batterie à la Combe Girard. Il en a pour trois jours et trois nuits aux prisons du Locle. Ça ne m’arrange guère, tu comprends, d’avoir un domestique qui a toujours affaire avec la justice. Un fameux bûcheur, je ne dis pas le contraire, quand il n’est pas en déroute, et qui n’est pas difficile pour le gage. Mais tout de même, pour te rendre service, si tu n’es pas plus regardant que lui pour les conditions, je te prendrais bien à sa place. C’est tant par mois que je donne à l’Allemand ; je n’ai pas le moyen de payer des sommes à mon domestique, et encore que voici l’hiver, il n’y a guère que les bêtes à conduire ; enfin, je te l’ai dit : c’est pour te rendre service ; ça te va-t-il ?

Constant trouvait le salaire mince ; mais puisqu’il avait fait acte d’indépendance, il devait s’estimer heureux de n’avoir pas eu à chercher trop loin ni trop longtemps le vivre et le couvert. Après un moment d’hésitation il accepta.

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C’est ainsi que le neveu et héritier présumé du justicier Guillaume Vuille, un des fonctionnaires les plus honorés de sa commune, devint le domestique d’Olivier Comtesse, vieux célibataire original, à l’esprit caustique, à la réputation peu avantageuse, qui tenait en fort mince estime toute l’humanité en général et le beau sexe en particulier, et avait pour règle de conduite invariable l’aimable maxime des égoïstes : Charité bien ordonnée commence par soi-même. S’il avait pris si aisément à son service ce neveu en rupture de famille, c’est qu’il comptait bien y trouver son avantage, la réputation de Constant comme ouvrier de campagne laborieux, entendu et adroit de ses mains, étant bien établie, et cela jusqu’aux derniers confins de la commune, à une lieue du noyau du village, dans ce coin reculé de la Queue-de-l’Ordon où était situé le domaine du vieux garçon.

Olivier Comtesse savait pertinemment que son Bernois bataillard et buveur serait avantageusement remplacé, et le madré vieillard y gagnait de toutes façons, car mettant une fois de plus en pratique sa devise favorite, il avait profité de l’occasion pour réduire encore le chiffre fort modeste du salaire qu’il payait à son « Allemand. »

Constant était trop intelligent pour avoir été dupe des beaux semblants de désintéressement du vieux renard. Mais la réaction s’était faite dans le cerveau du jeune homme, naguère tout bouillonnant d’orgueil blessé.

S’en aller de porte en porte chercher du travail comme un vagabond qui demande l’aumône et qu’on éconduit rudement, c’était dur, convenez-en, pour un jeune homme élevé comme il l’avait été, en fils de riche paysan ; le dégoût, la honte lui étreignaient le cœur à cette idée ; aussi avait-il accepté avec un vrai soulagement les offres pourtant peu brillantes d’Olivier Comtesse. Et comme pour s’excuser vis-à-vis de lui-même de n’avoir pas eu plus de force d’âme et de constance, il se disait : Ce n’est qu’en attendant, je ne suis engagé qu’au mois ; ça fait que j’aurai le temps de me retourner.

Seulement, ce n’était pas dans ce coin perdu de la Queue-de-l’Ordon qu’il rencontrerait des occasions de se placer plus avantageusement. La vieille demeure d’Olivier Comtesse s’accroupissait solitaire à l’entrée d’une combe, sur un plateau élevé qu’entouraient de grands bois de sapins. Çà et là, sur les maigres prairies, s’éparpillaient quelques rares maisons au large toit de bardeaux.

Au reste, Constant, passablement démoralisé et pour le moment d’humeur peu sociable, n’aspirait qu’à la solitude.

Son maître, curieux et malin comme il l’était, ne se fit pas faute de chercher à pénétrer la cause réelle de la brouille du neveu et de l’oncle. Un autre qu’Olivier Comtesse y eût perdu ses peines ; mais le vieux garçon était un diplomate retors, et il arriva à ses fins à force de bonhomie et d’intérêt simulé.

Quand pièce à pièce il eut arraché à Constant le secret de sa fugue, le vieux renard fut pris d’un rire inextinguible ; mais comme son nouveau domestique le regardait d’un air méfiant et courroucé, il reprit son sérieux pour dire :

— Vois-tu, garçon, ça m’a paru trop farce ! Je me représentais la mine du justicier pendant que tu lui renvoyais au nez la fille qu’il te voulait colloquer. Et tu as joliment bien fait : les femmes, qu’on ne m’en parle pas ! Prenez l’une, prenez l’autre, elles ne sont toutes bonnes qu’à nous faire endêver.

— Ce n’est pas mon idée, fit Constant froidement. Il y en a d’une et d’autre ; j’en connais qui valent mieux que bien des hommes, une surtout.

Le vieux le regarda en clignant de l’œil.

— Ah ! ah ! ricana-t-il ; tu en avais une autre en tête que celle du justicier, hein ?

— Non, ce n’est pas à une jeune que je pensais en disant ça.

La voix de Constant s’altérait ; il se détourna, ne voulant pas laisser voir au vieux cynique l’émotion qui le gagnait, en songeant à la douce et bonne tante Célestine et à l’amer chagrin qu’avait dû lui causer la fuite du neveu qu’elle chérissait.

Olivier Comtesse haussa les épaules, mais ne souffla plus mot.

— Un poulain ombrageux, celui-là ! songea-t-il ; n’allons pas l’effaroucher.

C’est qu’il le voyait bien : ce domestique-là lui serait autrement à profit que l’autre ! Il s’émerveillait de le voir expédier la besogne de l’étable et de la grange avec une activité et un soin auxquels son Bernois ne l’avait pas accoutumé.

Et ce fut bien autre chose, quand Constant, ayant passé la revue des outils et du matériel d’exploitation, se mit à réparer, reclouer, rajuster tout ce qui était démantibulé dans la maison, et cela avec une adresse et une intelligence remarquables. Le vieux garçon se frottait les mains silencieusement.

Gardons-le tant qu’on pourra, se dit-il avec une satisfaction intense. Ça vaut de l’argent dans une maison, un être pareillement adroit de ses mains ! et pour ce qu’il me coûte !…

Avec ça il n’a pas l’air difficile sur le fricot, quand même c’est moi qui cuisine. Pour ce qui est de cuisiner, par exemple, j’en sais autant qu’une femme, depuis le temps que je pratique.

Quand vint le dimanche, le vieux garçon dit à son domestique d’un air moitié sarcastique, moitié affable :

— Je pense que chez le justicier on va tous les dimanches au sermon ? Si tu y tiens, je ne t’empêche pas d’y aller. Moi, ce n’est pas mon idée : pour l’avance qu’on y fait et ce que ça rapporte, j’aime autant ne pas faire cette « jambée, » une heure pour aller, une heure pour revenir… D’ailleurs il faut bien que quelqu’un garde la maison ; on ne voit plus que des rôdeurs au jour d’aujourd’hui. Ça s’enfile dans les maisons, ça vous les dévalise en un rien de temps ; bienheureux quand ils n’y mettent pas le feu, par-dessus le marché !

Constant remercia assez froidement son maître pour la permission accordée. Cette condescendance même rappelait désagréablement au jeune homme son état de dépendance absolue ; de plus, le scepticisme du vieillard lui inspirait une véritable aversion.

Userait-il ou non de la latitude qui lui était laissée de se rendre au culte ? Irait-il affronter les regards du public, s’exposer aux interpellations, aux questions multipliées qui ne pouvaient manquer de l’assaillir à la sortie du temple ? Pourrait-il entendre de sang-froid les condoléances plus ou moins sincères des uns, les allusions malignes des autres ? Et qu’était-ce que tout cela en regard de la perspective possible de se trouver face à face avec la pauvre tante, qu’il avait quittée furtivement, sans un mot d’adieu ? Quels reproches il lirait dans ses yeux, alors même qu’elle s’abstiendrait de chercher à l’entretenir à part, retenue peut-être par la volonté de son mari !

Celui-ci, oh ! Constant ne redoutait pas d’affronter ses regards irrités ou dédaigneux ! Il les lui rendrait avec usure. À cette idée, le démon de la rancune et de l’orgueil prit si bien possession du cerveau du jeune homme, qu’il l’emporta sur tout autre sentiment.

— Oui, que j’irai à l’église, ne fût-ce que pour le braver ! fit-il entre ses dents, d’un ton vindicatif.

Avec emportement, sans vouloir réfléchir davantage, il courut à sa chambre. L’habitude est si bien une seconde nature, que, machinalement il allait s’endimancher, oubliant qu’il ne possédait plus au monde d’autres vêtements que ceux qu’il avait sur le corps.

Tout à coup, dans cette chambrette dénudée, un réduit misérable, sans autres meubles qu’un grabat et une chaise vermoulue, la mémoire lui revint.

Il fit un soubresaut et considéra sa tenue avec découragement, presque avec dégoût : un pantalon de milaine usé, fané et rapiécé aux genoux, un gilet de même étoffe, pourvu de manches de futaine jaunies aux coudes, une blouse de cotonne défraîchie et de nuance indécise, était-ce, avec son vieux chapeau de feutre décoloré et déformé par la pluie et l’usage, une tenue décente pour se mêler à la foule des fidèles ?

Toute son excitation tomba du coup.

Non, il ne pouvait pas se montrer là, devant tout le monde, fait comme un mendiant, lui qu’on n’avait jamais vu au temple que vêtu d’une façon cossue, ainsi qu’il convenait au neveu du justicier Vuille !

Complètement démoralisé, le pauvre garçon se laissa tomber sur la chaise vermoulue, qui gémit sous le poids, et la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux, il s’abandonna aux plus amères réflexions.

Oh ! il n’en était pas à regretter d’avoir rompu avec son oncle, non ! Si c’eût été à refaire, il n’eût pas agi autrement ; c’est-à-dire, si : peut-être eût-il tenté de discuter avec l’oncle au lieu de s’emporter d’emblée. Mais voilà, c’était fait ! revenir en arrière, il n’en était pas question ; se soumettre, oh ! cela, jamais !

Longtemps il demeura ainsi, dans son attitude de découragement. Enfin, poussant un long soupir, il releva la tête et regarda vaguement au dehors.

Le ciel était clair et gai, bien qu’on fût au milieu de novembre. Une dernière fois le soleil de fin d’automne, le soleil de la Saint-Martin, venait réchauffer la nature, qui bientôt allait s’engourdir dans son long sommeil d’hiver. Sans doute l’herbe des prés avait pris, sous le pied et la dent des bestiaux qui l’avaient broutée, une teinte sombre par places, fanée et boueuse à d’autres ; mais enfin cette journée était un regain d’automne, contrastant si fort avec l’humeur chagrine des jours précédents, que l’âme abattue de Constant en fut un peu rassérénée.

Il s’approcha de la fenêtre aux petites vitres souillées par la poussière et les mouches, et auxquelles d’opaques toiles d’araignées servaient de rideaux. Là, comme dans toute la maison, on s’apercevait que la main soigneuse et diligente d’une femme n’avait pas passé depuis maintes années.

Constant ouvrit la croisée et se mit à considérer le paysage monotone, mais paisible et lumineux qui s’offrait à sa vue.

Une double sonnerie de cloches, assourdie par la distance, remplissait l’air de son harmonie lointaine, en arrivant de deux directions opposées.

— La grosse, c’est celle du Locle, murmura le jeune homme prêtant l’oreille pour démêler les sons ; l’autre, celle de la Sagne. Ce n’est que le « premier » qu’on sonne ! Je pense que les gens de par ici autour, ceux des Trembles et des Bressels, vont bientôt partir ; c’est eux qui arrivent toujours les premiers, quand même ils ont trois quarts d’heure de chemin à faire. Quand je pense que si j’avais eu des habits !…

Il soupira et, après un moment de réflexion, sortit de la chambre d’une allure indécise et désœuvrée. Il ne savait absolument que faire de sa personne.

 

*

 

Le justicier Guillaume Vuille rentrait du sermon, la figure plus animée qu’en s’y rendant. Ce matin-là, il avait pris son air le plus rébarbatif et le plus insociable, afin de tenir autant que possible les curieux à distance. Sa femme était restée au logis ; sans chercher le prétexte d’une migraine ou de quelque autre indisposition, elle avait dit tristement à son mari : Va sans moi, Guillaume ; je n’ai pas le cœur à voir tant de monde. Du sermon j’en aurais assez besoin, mais pour aujourd’hui il vaut mieux que je me contente de ma Bible et de la « Nourriture de l’âme. » Vois-tu, je ne pourrais pas me tenir de pleurer, et ça ne t’irait pas, je le comprends bien.

Le justicier n’avait répondu que par un hochement de tête, et s’en était allé seul au temple, ce qui ne lui était pas arrivé de bien longtemps. Il en revint, avons-nous dit, les traits animés, et exprimant un singulier mélange de sentiments opposés. Sûrement il avait eu quelque altercation, mais non moins sûrement quelque chose lui avait fait plaisir.

Dame Célestine lut sur-le-champ cela, comme dans un livre, sur le visage de son mari. Au reste, celui-ci ne la laissa pas languir : il avait besoin de s’épancher. Pour commencer, il lança à la volée son chapeau sur le lit, puis s’épongea le front avec vigueur, et finalement s’installa sur une chaise et dit d’un ton triomphant, en avançant la tête :

— Après tout, Célestine, il n’est pas au bout du monde, notre Constant, quand même il se cache au fin bout de la commune.

La bonne tante rougit, pâlit et joignit les mains :

— Tu sais où il est, Guillaume ? dis, dis-le vite.

— À la Queue-de-l’Ordon, tout uniment, chez Olivier Comtesse ! C’est l’ancien Nicolet des Trembles, qui me l’a dit. Je te demande un peu : est-ce qu’il ne s’est pas engagé comme domestique chez cette mauvaise pièce de vieux fouineur ! Pour un garçon fier comme lui, il est bien tombé, qu’en dis-tu ? Il en va manger, de la vache enragée !

— Mon Dieu ! Guillaume, on ne peut pourtant pas le laisser là. Qu’il ait de la peine, qu’il soit mal nourri, c’est encore la moindre des choses ; mais Olivier a si mauvais renom ! il ne croit ni au bon Dieu ni à rien d’autre qu’à l’argent. Oh ! Guillaume, si tu voulais !…

— On verra ! À présent, Célestine, ce n’est pas le tout ; écoute voir encore ceci : en revenant de l’église, j’ai rattrapé l’ancien de la Couronne, et quand je lui ai eu touché un mot du coup de tête de Constant, il t’aurait fallu voir et entendre de quel ton il m’a fait : — Oh ! monté ! votre Constant, ce n’est pas nous qui lui avons couru après. Oh ! qu’il n’y ait rien d’entendu, puisqu’il fait tant le difficile ! Nous ne sommes pas embarrassés de la Cécile ; elle en trouvera vingt pour un qui le vaudront bien, et de qui, – écoute bien, Célestine, ce qu’il a eu le front de me lancer au nez, – de qui on ne pourra pas dire que c’est des héritiers de rencontre !

Le justicier s’était levé, cramoisi, les poings serrés, pour répéter cette énormité.

— Constant, un héritier de rencontre ! ah ! c’est comme ça qu’il y va, Frédéric Perret ! Le propre neveu de ma propre sœur Eulalie ! Ce n’est pas eux qui lui ont couru après ! je voudrais bien savoir ! et leur fille, avec les mines de chatte qu’elle lui faisait pour l’empaumer !

Le visage de dame Célestine s’éclairait peu à peu, comme un ciel qu’un vent de bise violent, mais bienvenu, nettoie des nuées qui l’assombrissaient.

— Si tu savais, Guillaume, que je suis heureuse ! Le bon Dieu soit loué ! N’est-ce pas qu’on veut faire revenir tout de suite Constant à la maison ?

Le justicier hochait la tête d’un air qui voulait être sévère. Céder trop vite n’eût pas été de sa dignité ; et puis, en définitive, Constant n’aurait-il pas le dernier mot ? Était-il moral, conforme aux principes sacrés de l’autorité de la famille, que le neveu parût faire la loi à l’oncle ? D’ailleurs voudrait-il rentrer au bercail, avec sa mauvaise tête ?

N’aurait-on pas la mortification de lui avoir fait des avances et de se voir repousser avec une orgueilleuse obstination ?

Tout cela, Guillaume Vuille l’objecta à sa femme ; mais la bonne âme avait réponse à tout, et peut-être bien que son mari ne demandait qu’à être convaincu, car depuis le départ de Constant, il avait passé quatre journées qu’il pouvait compter comme les plus pénibles de sa vie, bien qu’il s’efforçât de faire bonne contenance.

Le fait est que dans l’après-midi, le justicier, accompagné de sa femme, gravissait les pentes du pâturage communal, en biaisant évidemment du côté de la Queue-de-l’Ordon.

Elle avait voulu être de la partie, la bonne dame Célestine, afin de remplir une fois de plus le rôle de conciliatrice que la Providence lui avait départi. Il pouvait se produire, entre les deux obstinés qu’elle aimait d’un amour égal, des froissements d’amour-propre qu’il fallait étouffer dans leur germe ; il fallait qu’à côté du langage de la raison, Constant entendît celui de l’affection, auquel, elle le savait bien, il ne pourrait résister. Son cœur maternel, connaissant son pouvoir sur le fils de son adoption, l’avait rendue vaillante pour braver la fatigue et l’asthme, et les misères de l’obésité.

À la nuit close, ils étaient trois pour revenir au logis ; et qui aurait été ce troisième, dépassant de la tête le justicier et sa femme, et soutenant les pas de celle-ci, sinon le transfuge rentrant au bercail ?

Par quels miracles de diplomatie le justicier était-il parvenu à faire lâcher à Olivier Comtesse l’inestimable domestique qu’il avait engagé ? Cela, c’est son secret. La grosse bourse de cuir qu’il avait glissée dans son gousset au moment de partir pour la Queue-de-l’Ordon eût pu dévoiler le mystère, si les bourses avaient un langage plus explicite que leur tintement. Toujours est-il que, lorsque le justicier réintégra la dite bourse dans son secrétaire, elle paraissait avoir perdu de son embonpoint.

La dure leçon qu’avait donnée au justicier et à son neveu leur coup de tête réciproque, fut certainement profitable à tous deux. Ah ! dire qu’ils furent corrigés à tout jamais de leurs travers respectifs, ce serait peu connaître la faiblesse de notre nature.

Mais du moins ils s’appliquèrent dès lors, – et c’était beaucoup, – à lutter contre le mauvais esprit et à suivre de plus en plus les conseils de leur bon génie, à savoir de la tante Célestine.

En veut-on une preuve ? Quand Constant se sentit enfin le cœur pris par les charmes et les qualités d’une bonne fille de paysan, qui ne dansait guère, mais qui filait, faisait de la dentelle à la perfection, aussi bien qu’elle chargeait un char de foin, le jeune homme s’en ouvrit à son oncle, avant même d’en instruire tante Célestine. C’était une manière d’expiation : s’il obtenait l’assentiment du justicier, il ne voulait le devoir qu’à la volonté expresse de l’oncle et non à l’intervention de la tante.

— Oncle, j’ai fait la mauvaise tête quand vous m’avez voulu marier avec la Cécile Perret ; à présent que j’ai une autre fille à l’idée, c’est vous qui devez le savoir le premier. Qu’est-ce que vous dites de la Mélanie Mairet ? À moi elle me conviendrait bien, mais reste à savoir si vous en êtes.

— Et si je disais non ! répliqua brusquement Guillaume Vuille.

Sa physionomie était impénétrable et il observait attentivement celle de Constant.

Celui-ci pâlit et se détourna un instant : il cherchait à se maîtriser. Enfin il regarda de nouveau son oncle et répondit d’une voix altérée :

— Vous seriez dans votre droit, et moi je n’aurais plus qu’à rester garçon.

La figure du justicier s’épanouit, et il dit malicieusement :

— Et tu irais tenir compagnie à Olivier Comtesse, hein ? Rien de ça ; j’aime mieux te garder et dire oui tout de suite, d’autant plus que tu n’aurais pas pu mieux choisir et que la Mélanie fera une perle de femme. – Célestine ! cria-t-il d’une voix retentissante, viens vite ! on a besoin de toi, par ici : voilà notre Constant qui a refait un de ses coups de tête !

La bonne dame accourut pleine d’alarme ; mais quand elle vit la mine épanouie et malicieuse de son mari, quand elle constata que son neveu la regardait avec le sourire heureux d’une conscience tranquille, elle comprit qu’il y avait là-dessous quelque bonne plaisanterie.

Elle se jeta tout essoufflée sur une chaise, en menaçant du doigt le justicier :

— Fi, Guillaume ! tu en devrais avoir honte : faire de telles peurs aux gens ! Qu’est-ce que vous êtes à comploter ensemble, dites ?

— Voici ce qui en est, Célestine : je crois bien que le garçon que tu vois là avait comme une idée de retourner à la Queue-de-l’Ordon. Je me suis aperçu que pour le retenir il n’y avait qu’à lui donner la Mélanie Mairet ; alors je lui ai dit qu’il l’aurait, pour peu que la fille veuille de sa mauvaise tête. À présent, reste à savoir ce que tu en penses ; si tu-dis non, il n’y a rien de fait : Constant part tout de suite à la Queue-de-l’Ordon pour faire son apprentissage de vieux garçon.

Si dame Célestine n’avait pas été occupée à essuyer les larmes de joie qui coulaient doucement sur ses joues dodues, elle eût interrompu plus tôt son mari.

— Tais-toi voir, Guillaume, avec tes bêtises ! Je sais bien que c’est parce que tu es tout content que tu parles comme ça, mais tout de même on ne rit pas avec des choses pareillement sérieuses.

— Ma fi ! tout le monde n’est pas comme les femmes, qui pleurent comme des Madeleines quand elles sont au septième ciel ! Mais tu n’as pas encore dit oui, et voilà que tu laisses Constant le bec dans l’eau.

À vrai dire, le dit Constant n’avait guère la mine inquiète d’un suppliant qui redoute de voir sa requête repoussée ; et la façon dont, par manière de réponse, sa mère adoptive le serra dans ses bras, prouva qu’il n’avait pas été présomptueux.

— Tu auras une bien bonne femme ; dans le fond elle te convient mieux que la Cécile Perret. Le Seigneur soit béni ! fit dame Célestine avec ferveur. Si tu savais, Guillaume, et toi aussi, Constant, comme je suis heureuse que vous ayez si bien pu vous entendre sans que je m’en mêle ! Le justicier feignit de prendre un air offensé :

— Voilà bien les femmes ; elles s’imaginent toujours que sans elles, les hommes ne peuvent faire que des coups de tête qui tournent mal.

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L’ÉPOQUE

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En ce temps-là, dans notre pays, n’existaient pas encore les chemins de fer régionaux, institution aussi éminemment secourable aux localités écartées que peu rentable pour les actionnaires et les communes qui en dotent leur région. En ce temps-là donc, la Sagne était encore à deux lieues du chef-lieu de son district et à quatre du chef-lieu du canton, pour les piétons, s’entend, puisque les agriculteurs et tourbiers, propriétaires de chevaux, pouvaient abréger ces distances au moyen de leurs bucéphales.

Henri Benoît, n’étant ni agriculteur ni tourbier, mais horloger, n’avait que ses jambes pour faire chaque semaine le trajet de la Sagne à la Chaux-de-Fonds pour y livrer son travail ; mais comme ses jambes étaient de fort calibre et qu’il n’avait pas l’habitude de s’arrêter dans tous les cabarets qui s’échelonnent le long du village comme autant d’oasis dans le Sahara pour étancher la soif des voyageurs, il faisait la course en une heure trois quarts du Crêt de la Sagne jusque sur la place du Marché de la Chaux-de-Fonds.

Un jour, c’était la veille de la St-Georges, époque si sérieuse pour les horlogers de la montagne, qu’on ne la nomme là-haut que « l’Époque, » Henri Benoît s’en était allé de bonne heure à la Chaux-de-Fonds, sa blouse la plus neuve sur le dos, un carton « d’échappements » sous le bras, et son « carnet » dans la poche, comptant bien rapporter en beaux écus sonnants les quelque huit cents francs qui y étaient portés en compte, représentant son travail de six mois. En ce temps-là, à part quelques acomptes, tirés à de rares intervalles, l’ouvrier horloger ne touchait ses gains que deux fois dans l’année, aux époques de St-Georges et de St-Martin, ce qui l’obligeait à vivre de crédit entre temps.

Comme Henri Benoît avait terminé son ouvrage de bonne heure dans la matinée, il s’était décidé à le porter tout de suite, malgré l’observation de sa femme que « l’Époque » ne tombant que le lendemain, il courait le risque de se heurter à un refus de « l’établisseur » pour le règlement de comptes.

— Ouais ! quelle idée ! fit le mari avec conviction. Tu ne connais pas M. Witzmann ; c’est un trop bon homme pour ça. Ce n’est pas pour un jour qu’il voudrait chicaner. N’aie pas peur, Zélie.

Cependant à l’entrée de l’ouvrier dans le comptoir, il lui avait paru que le fabricant n’était pas aussi affable qu’à l’ordinaire.

— Ah ! c’est vous, Monsieur Benoît ; vous apportez les six lignes droites à contre-pivots. Bon, bon. Tout de même, voilà, vous auriez pu attendre à demain, on aurait réglé compte en même temps.

Henri Benoît, qui avait déjà la main dans sa poche pour en sortir son carnet, eut une désagréable impression de froid dans le dos ; il lui sembla se trouver subitement sous une gouttière.

— Alors, fit-il tout désappointé, aujourd’hui vous ne pourriez pas ! je pensais…

— Ah ! vous savez, aujourd’hui ce n’est pas le jour de « l’Époque, » ce n’est que demain. Et ma foi ! dans les affaires !… Enfin voilà, ajouta-t-il d’un ton bon enfant, peut-être que si vous repassiez… voyons voir l’heure du courrier… Oui, disons vers les quatre heures, repassez vers les quatre heures ; pour vous rendre service… oh ! je ne le ferais pas avec tout le monde, vous concevez !

Ainsi rassuré, Henri Benoît s’en fut au café voisin se rafraîchir et attendre l’heure fixée par M. Witzmann.

Mais à quatre heures, M. Witzmann n’était pas au comptoir. Ce fut le « visiteur, » un employé au ton bref et cassant, qui, à travers le guichet du treillis coupant le bureau à mi-hauteur, dit à l’ouvrier :

— Le patron n’est pas là ; il a dû partir pour le Locle : affaire pressante. Hein ? qu’est-ce que vous dites ? Quand il revient ? Pas ce soir, dans tous les cas. À propos, dites donc, les plantages d’aujourd’hui, vous avez eu fait mieux que ça. Il y a un ou deux engrenages trop faibles. Enfin, le patron m’a dit de vous les payer en attendant. – Et il aligna bruyamment dix écus de cinq francs sur la tablette de chêne du guichet, en ajoutant d’un ton dégagé : « Le reste, on vous l’enverra demain, par la poste. Pas besoin de vous déranger. »

Il referma le guichet avant qu’Henri Benoît, qui n’avait pas la réplique prompte, fût revenu de la surprise pénible où l’avait plongé la communication du « visiteur. »

— Mais, Monsieur Marchand, finit-il par dire d’une voix étranglée à travers le treillis, à mesure que le sang montait à ses joues, c’est que je compte sur mon argent sans faute, pour demain.

— Quand je vous dis, fit l’employé, se retournant avec impatience, quand je vous dis qu’on vous l’enverra ! Par exemple, ajouta-t-il d’un ton de dignité offensée, est-ce que vous vous méfieriez de M. Witzmann ! On le dirait, ma parole d’honneur ! Il y a de quoi, pour quelques misérables centaines de francs !

— Mais non, mais non, protesta l’ouvrier avec embarras ; seulement vous savez, j’ai toujours eu l’habitude de payer mon loyer et de régler mes carnets juste à l’Époque...

— Eh bien ! l’Époque c’est demain ! je vous ai dit qu’on vous…

— J’aime mieux revenir, interrompit Henri Benoît que l’irritation et la méfiance gagnaient peu à peu ; il était jeune, et le ton agressif du « visiteur » l’agaçait.

— Sacrée tête de Sagnard ! mâchonna celui-ci entre ses dents. Comme vous voudrez ! fit-il à haute voix, en haussant les épaules et passant dans une pièce contiguë, afin de couper court au tête-à-tête.

 

*

 

Ce fut le cœur plus lourd que la bourse qu’Henri Benoît reprit le chemin de la Sagne. La façon dont le fabricant semblait s’être dérobé avait ébranlé la confiance de l’ouvrier, lequel, en fait, ne le connaissait que depuis un an. Alléché par les offres avantageuses de ce dernier, Henri Benoît, habile et consciencieux planteur d’échappements, avait abandonné un ancien établisseur et s’était engagé à ne travailler que pour le nouveau venu, installé depuis peu à la Chaux-de-Fonds. Au premier règlement de comptes, à la St-Martin dernière, tout s’était passé le plus correctement du monde. Il est vrai que cette fois Henri Benoît n’était pas en avance d’un jour.

— Bien sûr, se disait-il, cherchant à se raisonner pour chasser de son esprit la vague inquiétude qui s’y était glissée, bien sûr que c’est ma faute. J’aurais mieux fait d’écouter la Zélie. Dans le fond, c’est vrai que le terme, c’est demain, pas aujourd’hui. Il n’y a pas à dire le contraire. Seulement où il me semble qu’il y a du louche, c’est de m’avoir dit de repasser et ensuite de me faire faux-bond. Je n’aime pas ça. Si M. Witzmann a eu affaire au Locle, est-ce qu’il n’aurait pas pu donner mes fonds au visiteur, puisqu’il m’avait promis de régler ? Il m’avait promis, il n’y a pas à dire ! Et cet estafier de visiteur, avec son lorgnon sur le nez ! quel être ! Celui-là je n’ai jamais pu le souffrir, avec ses airs d’éplucher votre ouvrage, et de vous traiter comme un chien ! Si seulement je n’avais pas lâché M. Dubois-Bandelier pour ce nouveau ! Il n’y a encore rien de tel que les gens du pays, tout de même. C’est toujours les plus solides. Dans le fond, ce Witzmann, d’où est-ce que ça tombe ? Un juif, un Allemand ! Ça fait des belles promesses, ça paye bien d’abord, et puis après… Enfin, on verra demain.

Tout en monologuant ainsi, Henri Benoît, le regard fixe, les mains derrière le dos, arpentait de ses longues enjambées le sentier qui coupe l’extrémité du pâturage communal pour abréger le grand contour de Boinod.

— Tiens, fit-il tout à coup à haute voix, en pressant le pas, qu’est-ce que ça peut être, là sur le sentier ?

Son regard venait de rencontrer, à quelques pas devant lui, bien que le jour commençât à baisser, un objet sombre et de forme carrée, tranchant sur le sillon clair du sentier.

— On dirait un livre… non, un portefeuille.

C’était bien un gros portefeuille de cuir jadis noir, et que le frottement avait jauni aux angles et sur toutes les saillies.

L’horloger le ramassa, le retourna et ne découvrant aucune indication à l’extérieur, se décida à l’ouvrir, après un moment d’hésitation, en murmurant : « Il faut bien savoir à qui le rendre. »

Le portefeuille était bourré de papiers, dont plusieurs s’échappèrent et qu’Henri Benoît ressaisit à la volée.

— Des factures acquittées, fit-il, parcourant du regard les annotations inscrites au dos des feuilles pliées : note du sellier Jean Fuchs, payée le 23 avril 18… Note du charron Meyer, note des demoiselles Helm… toutes réglées aujourd’hui, à voir. Il avait des fonds, celui-là, pour payer avant le terme, murmura le jeune homme d’un ton amer. Qui est-ce que ça peut être, voyons voir ?

Il ne fit qu’entr’ouvrir une des factures et la referma aussitôt en hochant la tête.

— Oh ! oh ! Abram-Frédéric Mairet ! Qu’est-ce que je disais ! Pardi ! ce n’est pas l’argent qui lui manque, à celui-là ! Quelle venette il va avoir, quand il viendra à s’apercevoir de ce qu’il a perdu ! Sûrement, il y a autre chose que des notes acquittées là-dedans : Abram-Frédéric a toujours plus à tirer qu’à payer, aux époques. Mais ça ne me regarde pas.

Sur cette honnête remarque, Henri Benoît, qui était l’homme le plus scrupuleux du monde, replaça les notes dans le portefeuille, referma celui-ci sans pousser son enquête plus loin et l’enfonça dans une de ses poches en compagnie de son carnet, tout en se remettant en route et songeant avec ennui qu’il allait être obligé de faire une demi-lieue de chemin de plus, pour rendre l’objet trouvé à son propriétaire.

Celui-ci, vieux garçon original, demeurait en effet tout à l’extrémité d’un des quartiers excentriques du village, le hameau des Cœudres, à mi-chemin des Ponts-de-Martel.

Attendre au lendemain, Henri Benoît n’y songea pas un instant. Il était trop consciencieux pour ne pas sortir sur-le-champ d’inquiétude son prochain, quand il le pouvait, fût-ce au prix d’une fatigue.

Au reste, il espérait encore rencontrer Abram-Frédéric Mairet, revenant sur ses pas à la recherche de son portefeuille égaré.

Cet espoir fut déçu, aussi bien que celui de trouver le vieux garçon attablé dans quelqu’une des pintes échelonnées de la Corbatière jusqu’au Crêt. Heureusement pour notre horloger et pour sa femme, qu’il n’appartenait pas à cette catégorie de gens qui ne peuvent absolument pas passer devant une auberge, un café ou un bouchon quelconque sans y laisser une partie de leur bourse et de leur raison, car ce soir-là, il faut avouer que les tentations ne lui manquèrent pas. Dans chaque débit où il jetait un coup d’œil pour constater si celui qu’il cherchait était présent ou non, tenancier ou consommateurs cherchaient à le retenir. À tous il répondait : « Je suis pressé ; Abram-Frédéric Mairet n’est pas là ? »

Et comme partout il recevait une réponse négative, il repartait aussitôt, faisant la sourde oreille aux invitations des uns et aux interpellations ironiques des autres.

« Tout de même, se disait-il, passablement ennuyé de cette singulière corvée, tout de même, si on me voyait entrer comme ça dans tous les cabarets, le bruit aurait vite couru qu’Henri Benoît se déroute. Heureusement que la nuit est venue. »

Il arriva enfin chez lui sans avoir pu se débarrasser du portefeuille.

— Tu avais raison, Zélie, fit-il en entrant ; j’aurais mieux fait de t’écouter : voilà qu’il me faut retourner demain à la Chaux ! et je ne sais pas, mais je n’ai guère bonne opinion de ce Witzmann, en fin de compte.

Comme sa femme avait du tact et du cœur, elle se garda bien de triompher, et au lieu de lui dire : « Tu vois, je te l’avais bien dit ! Tu étais si sûr de ton M. Witzmann ! », elle chercha à calmer les inquiétudes de son mari au sujet de la solvabilité de l’établisseur. Et cependant, elle n’était pas elle-même sans appréhensions et se demandait avec angoisse : « Comment faire, mon Dieu ! si cet argent venait à nous manquer ! »

Tout en versant à son mari une tasse de café au lait, bien chaud, elle cherchait à le réconforter en affectant une tranquillité qui était loin d’être dans son cœur.

— Vois-tu, Henri, il ne faut pas voir les choses tellement en noir, et puis pourquoi soupçonner le mal ? Ça ne m’étonne rien du tout que M. Witzmann ait eu affaire au Locle sans l’avoir su d’avance. Dans le commerce, ça doit arriver souvent, surtout à l’Époque. Qui te dit qu’il n’est pas allé chercher des fonds dans une banque ou ailleurs ? Tâchons de ne pas nous faire des mauvaises idées, et à la garde de Dieu !

Lui hochait la tête, mal convaincu, et songeant qu’il avait encore une longue course à faire, avalait son café à la hâte.

— C’est que je ne t’ai pas tout dit, Zélie, fit-il entre deux gorgées ; il me faut encore aller jusqu’au fin bout des Cœudres, ce soir.

— Ce soir ! chez qui ? pourquoi ?

Il raconta à sa femme la trouvaille qu’il avait faite et lui montra le portefeuille.

— Pauvre Henri ! fit-elle avec compassion ; toi qui es déjà fatigué ! faire encore une pareille « jambée ! » prends au moins le temps de manger.

Elle ne chercha cependant pas à le persuader de renvoyer la chose au lendemain.

— Sans doute, tu ne peux pas faire autrement ; il faut se mettre à la place des gens : si c’était nous qui ayons perdu de l’argent ou autre chose, nous serions bien aises qu’on nous le rapporte tout de suite. Puis, ce vieux, qui n’a que son argent à aimer, lui, Dieu sait dans quelles transes il doit être à l’heure qu’il est ! Pense voir, Henri : ça doit lui faire comme à nous si notre petit Albert était perdu ! Avant de partir, viens vite regarder comme il dort, le petit.

Ah ! quel trésor sans prix que l’affection d’une femme, « en laquelle, comme dit le sage Salomon, s’assure le cœur de son mari ! »

Il était plus de dix heures quand Henri Benoît arriva devant la maison isolée d’Abram-Frédéric Mairet, une de ces rustiques demeures au large toit de bardeaux, et dont les trois-quarts de la façade, au pignon regardant la rue, sont formés par une cloison de planches que l’injure du temps a recouvertes d’une uniforme teinte grise.

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Porte et volets étaient clos hermétiquement. La façade n’était éclairée que par la clarté d’une belle lune, presque à son plein.

— Par exemple, murmura l’horloger désappointé, est-ce que j’aurais fait la course pour rien ? On dirait qu’Abram-Frédéric est encore par le monde. Peut-être qu’il cherche « après » son portefeuille ! Tout de même il faut essayer de taper aux contrevents. On verra s’il répond ou non.

Vigoureusement il se mit à cogner du poing contre les volets de la large fenêtre du rez-de-chaussée, en appelant d’une voix de basse-taille :

— Monsieur Mairet ! hé ! Monsieur Mairet, êtes-vous là !

Ces retentissants appels demeurèrent d’abord sans résultat, bien qu’Henri Benoît les réitérât avec une impatience croissante. Enfin il lui sembla entendre un léger bruit derrière les volets ; on devait ouvrir la fenêtre en tapinois.

— Qui va là ? gronda tout à coup par l’interstice des contrevents une voix nasillarde et bourrue. J’ai ma carabine, nom de sort ! et pas chargée à poudre, je vous garantis !

— Mâtin ! comme vous y allez, Monsieur Mairet ! s’exclama le jeune homme en s’écartant vivement de la fenêtre. C’est moi, Henri Benoît, de « sur le Crêt, » je viens…

— Hein ? qui ? Qu’est-ce que tu veux ?

En même temps un des contrevents s’entr’ouvrant légèrement, Henri Benoît vit apparaître dans l’entre-bâillement, la blancheur d’un bonnet de coton et le reflet luisant d’un canon de fusil.

— Ce n’était, pardi ! pas pour rire, fit à part lui l’horloger. Il s’agit de se faire comprendre, si on ne veut pas recevoir une prune ! J’oubliais qu’il est sourd.

Et de tous ses poumons, il se hâta de crier : Henri Benoît, que je vous dis ! Henri chez le petit Julien ; est-ce que vous me prenez pour un voleur, moi qui viens vous rapporter ce que vous avez perdu ?

Pour le coup le volet s’ouvrit tout à fait et un long et maigre personnage en costume des plus sommaire s’avança en dehors de la fenêtre, en s’exclamant d’une voix entrecoupée :

— Què ! què ! i ai poidu auqué ? baille, baille ! dépatche-te ! (Quoi ! quoi ! j’ai perdu quelque chose ! donne, donne, dépêche-toi !)

— Votre portefeuille, le voilà.

Le vieillard le saisit d’une main tremblante et l’emporta comme une proie dans le fond de la chambre.

Henri Benoît, resté devant la fenêtre ouverte, le vit allumer une chandelle et ouvrir fiévreusement le portefeuille. Le soupçonneux personnage tenait à en vérifier sur-le-champ le contenu. L’horloger haussa les épaules :

— Y manque-t-il quelque chose ? demanda-t-il d’un ton assez vexé.

— I crô que na ! (Je crois que non !) répondit le vieux qui recomptait pour la troisième fois une liasse de billets de banque et la remit précipitamment dans un des compartiments du portefeuille, en jetant un regard furtif du côté de la fenêtre.

— C’est bien de la chance ! fit sèchement le jeune homme. Alors, bonne nuit, et une autre fois tâchez de ne pas semer votre bien le long des chemins.

Là-dessus, il repoussa le contrevent avec humeur en murmurant : « Tout de même, il aurait pu me dire merci. Ça ne lui aurait rien coûté, au vieux grigou ! Rendez service aux gens : voilà le gré qu’on vous en sait. Enfin, bah ! conclut-il avec plus d’indulgence, on connaît Abram-Frédéric Mairet, ce n’est pas un homme à compliments ; ça, c’est sûr et certain. »

Il repartait à grandes enjambées, quand il entendit se rouvrir le volet et le vieux garçon crier :

— Hé ! boueube, attate-vè ! (Hé ! garçon, attends donc !) Veux-t’bère ana gotta ? (Veux-tu boire une goutte ?)

— Non, merci, je viens de souper.

— De la vîlia djichân-na ? (De la vieille gentiane ?)

— Bien obligé, je n’en bois jamais. Allez seulement vous coucher, Monsieur Mairet, si vous ne voulez pas vous donner le mal ; ce n’est pas la saison de se tenir de nuit à la fenêtre, habillé comme vous êtes.

L’offre du vieillard, prouvant qu’il était au fond plus reconnaissant qu’on n’eût pu le croire, avait calmé le dépit du brave horloger, qui ne se remit en route qu’après avoir vu le volet se refermer.

 

*

 

Le lendemain, de bonne heure, Henri Benoît repartait pour la Chaux-de-Fonds. Une cruelle déception l’y attendait ; la course de M. Witzmann au Locle cachait quelque chose de plus grave : c’était tout simplement un départ clandestin. Outre les nombreux ouvriers horlogers auxquels il devait leurs gains de six mois, le malhonnête fabricant avait fait un grand nombre de dupes et s’était esquivé prudemment à la veille de régler ses comptes.

Atterré par cette nouvelle foudroyante qu’il apprit dans la rue, de la bouche d’un groupe d’ouvriers frappés comme lui par la catastrophe et se répandant en malédictions contre l’homme qui les frustrait du produit de leur travail de six mois, en mettant littéralement la plupart d’entre eux aux prises avec la misère, Henri Benoît, ne pouvant croire à son malheur, courut au comptoir du fabricant qu’il trouva hermétiquement fermé. Il lui fallut bien se rendre à l’évidence et dans sa détresse demander à ses compagnons d’infortune quelles démarches il y avait à faire pour tenter de sauver quelques épaves du désastre.

C’était la première fois que le jeune homme se voyait dans une pareille situation, aussi éprouvait-il l’angoisse d’un enfant perdu dans une forêt sombre et sans issue.

— Il n’y a qu’une chose à faire, mon garçon, lui dit un vieil ouvrier ayant déjà fait à ses dépens plus d’une expérience de cette nature ; c’est d’aller avec ton carnet t’inscrire à l’hôtel de ville comme créancier. Si cette canaille de Witzmann a laissé quelque chose en levant l’ancre, – ce qui m’étonnerait rudement ! – tu en ramasseras peut-être une miette ou deux, à condition que la justice et les avocats ne mangent pas tout. Et tu dis que tu ne travaillais que pour cet estafier ? Ça, par exemple, c’est une fameuse bêtise ! Mettre tous ses œufs dans le même panier, ça ne vaut rien. Tu vois : le panier fait la culbute, crac ! tout passe en omelette, mais ce n’est pas toi qui la manges.

Ce n’était que trop vrai, quoique peu réconfortant.

La mort dans l’âme, le pauvre Sagnard s’en fut remplir les formalités nécessaires pour tenter un sauvetage bien problématique de ses deniers, puis la tête basse, il se rendit chez M. Dubois-Bandelier, le fabricant qu’il avait délaissé pour M. Witzmann. La démarche lui coûtait horriblement, mais pouvait-il rentrer au logis sans rapporter au moins du travail ?

M. Dubois était un brave homme, qui au lieu de profiter de la situation pour humilier l’ouvrier, lui refuser de l’ouvrage ou lui poser de dures conditions, le reçut avec bienveillance et l’encouragea de son mieux, tout en lui préparant un carton de plantages.

Il faut dire qu’en ce temps-là les affaires marchaient bien, et que les bons ouvriers étaient recherchés.

— Je pense, Monsieur Benoît, fit l’établisseur, avec bonté, – c’était un vieillard à la physionomie aimable et fine, – je pense que vous serez bien aise de travailler au comptant pour le moment ; je vous réglerai à la livraison des plantages. Bon courage, ne vous laissez pas abattre. Tout n’est peut-être pas perdu.

— Merci, Monsieur Dubois, vous êtes bien bon ; un autre, à votre place…

— C’est bon, c’est bon, mon ami, mettons ; mais comme je ne suis pas un autre, n’en parlons plus.

 

*

 

On peut se représenter dans quel état d’esprit Henri Benoît reprit le chemin de la Sagne. Qu’étaient-ce que les vagues inquiétudes qui l’agitaient la veille, en faisant le même trajet, au regard de l’angoisse poignante qui lui étreignait maintenant le cœur ? Ses pires craintes se trouvaient réalisées : pour la première fois de sa vie il allait se trouver réduit, vis-à-vis de son propriétaire et de ses fournisseurs, à la posture humiliante des mauvais payeurs, des prodigues, des insouciants et des ivrognes, qui, d’un terme à l’autre, recourent à toute sorte de procédés dilatoires, de subterfuges et de promesses pour faire prendre patience à leurs créanciers, auxquels ils livrent de temps à autre un maigre acompte comme on jette à un dogue, qui vous montre les dents, un os à ronger.

Sans répit, le pauvre homme faisait et recommençait mentalement le total de son « doit, » trouvant chaque fois un chiffre différent et s’impatientant de ne pouvoir se souvenir si le montant dû à l’épicier était de cent cinquante-trois francs ou de cent trente-cinq, si sa dette chez le boucher dépassait ou non celle du boulanger, et ces détails à la fois puérils et douloureux le faisaient souffrir comme autant de coups d’épingle sur une plaie vive.

Et pour payer cela, rien ! Les cinquante francs reçus la veille allaient bien vite être dévorés en acomptes et menues dépenses de ménage.

Et penser que durant six mois d’hiver il avait travaillé du grand matin jusqu’à dix heures du soir, gagné plus de huit cents francs, et tout cela en pure perte ! Car il le sentait bien, cet argent, il en fallait faire son deuil. Ces faillites, en tirait-on jamais rien ? Quelques misérables miettes, tout au plus, comme avait dit le vieil horloger là, sur la place, à la Chaux, et encore, quand la justice en laisse !

Plongé dans ses pensées amères, cheminant machinalement comme un automate, le jeune homme traversa le pâturage communal qui commençait à verdir et regagna la grande route. Le sentier débouchait à côté de la première maison de la Corbatière, un cabaret, bien entendu.

Henri Benoît s’arrêta. Le besoin de s’étourdir, d’engourdir son esprit afin d’oublier, le prit soudain. Pourquoi ne ferait-il pas comme tant d’autres qui noient leurs chagrins au fond d’une roquille d’eau-de-vie ?

Jusque-là l’éducation, les exemples reçus dans la maison paternelle, un éloignement naturel pour les jouissances basses et grossières, et depuis son mariage l’appui d’une compagne aimante et dévouée, l’avaient préservé de l’écueil de la boisson qui fait sombrer tant d’existences. Hélas ! n’est-ce pas le plus souvent de ces éléments assez négatifs qu’est faite la vertu relative des humains ?

Il mit le pied sur le seuil de la porte ; une lassitude immense s’était emparée de lui ; il se laissait aller à la dérive.

Le bruit d’une voiture descendant de Boinod lui fit involontairement tourner la tête.

— M. Perrenoud, le banquier, murmura-t-il.

En même temps il se reculait précipitamment comme si le seuil qu’il allait franchir lui eût brûlé la plante du pied, et tête basse, la joue subitement rougie, il reprit sa route en disant entre ses dents : « Non, je ne veux pas qu’il me voie entrer là. »

Le banquier Perrenoud, ou pour parler comme à la Sagne, M. Perrenoud-banquier, était proche voisin d’Henri Benoît, auquel il avait toujours témoigné la plus amicale bienveillance. Ce gros homme à la physionomie spirituelle, dont la large figure respirait la débonnaireté, était puissamment riche, mais n’en était pas plus fier. Sans avoir les dehors rustiques, il était simple dans sa mise et dans ses manières, aussi l’estime générale dont il était entouré, on l’accordait à son caractère autant qu’à sa position de fortune. D’ailleurs il était homme de bon conseil, et si par vocation comme par tempérament il ne jetait pas l’argent par les fenêtres, sa bourse, néanmoins, s’ouvrait toute grande à l’occasion, et il savait donner avec autant de discrétion que de discernement.

— Hé ! Henri, cria-t-il au jeune homme quand il le rejoignit, tu reviens de la Chaux-de-Fonds ? Monte, monte vite. J’ai beau être gros, il y a de la place pour deux ; heu ! Cocotte, heu, là !

Quand l’horloger se fut installé, en remerciant, dans l’antique char de côté, M. Perrenoud secoua les rênes sur le dos du cheval, qui reprit son trot pacifique.

— Eh bien ! tu as été faire ta St-Georges, fit le gros homme, que l’attitude affaissée de son voisin frappa. Est-ce que ce n’est pas bien allé ? Tu as l’air tout triste, mon garçon.

Henri Benoît, la gorge serrée, lui dit le désastre qui l’atteignait.

— Mon pauvre garçon ! fit M. Perrenoud d’un ton compatissant, c’est dur, oui, c’est dur de perdre pareillement le fruit de son travail. Il faut espérer pourtant que tout n’est pas perdu. Et puis je suis là ; crois-tu que je voudrais laisser dans la peine le fils d’Auguste Benoît, un brave homme qui cherche à faire honneur à ses affaires, qui ne perd pas son temps et son argent à l’auberge.

Le jeune homme baissa la tête avec confusion. M. Perrenoud ne savait guère à quelle tentation avait failli succomber celui dont il faisait ainsi l’éloge.

— Bien obligé, Monsieur Perrenoud, fit-il avec gratitude. À la longue je pourrais m’en tirer, si on veut patienter avec moi, et se contenter de petits acomptes. Pour le pain, je ne suis pas en peine ; ce n’est pas l’ancien Humbert qui me ferait des misères. Mais il y a le reste, surtout le logement. Si vous vouliez dire un mot au lieutenant Vuille pour qu’il ne me presse pas trop, c’est tout ce que je vous demanderais. Vous savez comme il est, le lieutenant ; ce n’est pas un propriétaire bien commode. Vous, il vous écouterait et il n’aurait pas peur pour son argent.

— À ton service, mon garçon ; je m’engage à lui faire entendre raison. Mais il y a un autre moyen. Combien t’aurait-il fallu pour régler ton logement, tes carnets, enfin, pour faire ta Saint-Georges ?

— J’ai assez retourné ces chiffres dans ma tête depuis que je suis parti de la Chaux-de-Fonds ! Cinq cents francs ; peut-être un peu moins, mais pas plus, dans tous les cas.

— Eh bien ! supposons que je te les prête ; c’est mon métier, tu sais. Qu’est-ce que tu dirais de ça ?

Henri Benoît se gratta l’oreille avec embarras.

— C’est bien bon à vous de me l’offrir, M. Perrenoud, dit-il en relevant la tête après un moment de réflexion. Seulement il me semble que ce serait faire un gros trou à une place pour en boucher trois ou quatre plus petits à une autre.

Le gros homme le regardait de côté en plissant ses yeux bienveillants. Il sourit avec bonhomie en répliquant :

— C’est bien un peu ça. Pourtant il y a ceci à considérer, qu’au lieu d’avoir quatre ou cinq créanciers qui ne sont pas toujours commodes et bien disposés, tu n’en aurais qu’un qui ne te tourmenterait pas. As-tu peur que je ne te fasse payer un trop gros intérêt ? Si c’est ça qui te retient d’accepter…

— Oh ! Monsieur Perrenoud, protesta vivement l’horloger, est-ce que je ne sais pas comme vous avez toujours été bon pour nous ?

— Mettons bien les points sur les i, continua le digne homme toujours souriant. Quand j’offre de l’argent à prêter, comme je viens de te l’offrir, entre nous, ce n’est pas pour en tirer profit, j’ai beau faire le commerce de l’argent, à présent, comme j’ai fait dans le temps celui des dentelles et des montres ; c’est un prêt que j’appellerai bénévole, de la main à la main, sans intérêt, et tu me rembourseras par acomptes, sans te gêner.

Le jeune homme regardait son interlocuteur avec respect et gratitude, mais il hésita avant de répondre.

— Monsieur Perrenoud, fit-il enfin d’une voix émue, vous êtes un bien brave homme, aussi je n’ose presque pas vous dire que je ne peux pas accepter votre offre ; vous allez me trouver bien drôle, mais je ne peux pas.

— Ah ! fit le banquier interrogeant curieusement du regard la physionomie de cet homme dans l’embarras, qui refusait si nettement d’être secouru. Voyons, mon garçon, est-ce que j’ose te demander pourquoi ?

— Mon père m’a fait promettre de ne jamais emprunter ; je crois qu’il avait ses raisons, et je ne voudrais pas plus lui désobéir à présent qu’il est mort, que de son vivant.

— Et tu as raison, Henri, fit chaleureusement le gros homme, en changeant les rênes de main pour serrer celle de l’horloger. Honore ton père et ta mère !… Donc je retire mon offre et je m’en tiens à ce que tu m’as demandé : dire un mot au lieutenant Vuille à propos de ta location. Laisse-moi parler aussi à Henri Matthey, le boucher. Pour l’épicerie, où te sers-tu ? À la boutique de Mme Vuille ? Veux-tu que je lui dise… Non ? Sapristi ! sais-tu que tu es fier comme un coq ! Bon ! voilà que tu me fais jurer ! Si Mme Perrenoud m’entendait ! Tout de même, avoue que si chacun avait des idées comme toi, je serais forcé de fermer boutique.

— C’est vrai, Monsieur Perrenoud, répliqua Henri Benoît, qui ne put s’empêcher de sourire en dépit de ses préoccupations douloureuses. Mais vous avouerez aussi que si vous prêtiez votre argent à tout le monde comme vous vouliez me le prêter, votre commerce n’irait guère non plus !

— Bien dit, mon garçon. Mais tu sais, ce n’est pas ordinairement à ce taux-là que je prête mon argent, n’aie pas peur ! Tiens, n’est-ce pas Abram-Frédéric Mairet, des Cœudres, qui marche là devant nous ?

— Oui, c’est bien lui, on le reconnaît vite à sa démarche ; il n’y a que lui à la Sagne pour être pareillement bancal.

— Il a l’air de traîner les jambes, remarqua M. Perrenoud avec compassion. Il faut dire qu’il approche des huitante. Écoute, Henri, quand on le rattrapera, tu monteras sur le siège de devant pour lui céder ta place.

— Je crois bien ! ou plutôt, moi qui suis jeune, je peux bien marcher. Il ne faut pourtant pas éreinter votre Cocotte.

— Rien de ça, la Cocotte a encore les reins solides, ne t’inquiète pas pour elle. Tu sais conduire, hein ?

— Oh ! pour ça, oui ; mais…

— Il n’y a pas de mais, ça me changera d’avoir une fois un cocher. Heu ! Cocotte, heu, là ! Grimpe tout de suite devant, pour que le vieux ne s’aperçoive pas qu’on fait du changement pour lui. Tiens, voilà les rênes et le fouet.

L’instant d’après, l’équipage s’arrêtait à la hauteur du vieillard qui cheminait les reins courbés et traînant les pieds dans la poussière.

Il ne fit pas de façons pour s’installer à côté de l’aimable et corpulent banquier, avec lequel sa personne longue et décharnée, ses vêtements négligés et crasseux faisaient un contraste frappant. M. Perrenoud était si soigné dans sa mise, qui lui donnait l’air d’un notaire, il avait la mine si fleurie, si souriante, avec de petits yeux vifs, pleins d’une douce malice, qu’à côté de lui, la longue face maigre, revêche et terreuse d’Abram-Frédéric Mairet, son nez en bec d’aigle, sa bouche édentée et ses yeux fureteurs en paraissaient encore plus déplaisants. Aussi Henri Benoît, en secouant les rênes sur le dos du cheval, se disait-il à part lui :

— Voilà deux riches qui ne se ressemblent guère, pas plus pour le dedans que pour le dehors. Ce n’est pas Abram-Frédéric Mairet qui offrirait de prêter son argent sans intérêt à qui que ce soit, pas même à quelqu’un qui lui aurait rendu service !

Pourtant, au passage, le vieux garçon ne lui avait-il pas adressé un clignement d’œil ? Était-ce en signe de gratitude, ou voulait-il lui recommander le secret sur l’aventure de la veille ?

Mais le jeune homme avait bien d’autres sujets de préoccupation. Il se replongea bientôt soucieusement dans l’examen de sa fâcheuse position, et se représenta avec appréhension l’angoisse de sa femme quand elle apprendrait le désastre.

Heureusement que la pacifique jument de M. Perrenoud, laquelle avait passé l’âge des écarts et des folles envies de galoper, trottait sagement, les rênes flottantes, sans exiger de son conducteur la moindre vigilance. Aussi l’équipage et sa cargaison parvinrent-ils sans mésaventure jusqu’au bas du Crêt, où demeurait le banquier, en face de la grande fontaine. Un peu avant d’atteindre sa maison, M. Perrenoud tira par le pan de sa blouse son cocher improvisé :

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— Écoute, Henri, fit-il à voix basse, arrête ici ; je vais descendre. Notre Abram-Frédéric dort comme un tronc ! Dans le fond il avait un petit plumet quand nous l’avons ramassé. À présent je me ferais conscience de l’éveiller. Si tu le ramenais jusqu’aux Cœudres, qu’en dis-tu ?

— À votre service, Monsieur Perrenoud. Je ne suis pas pressé de rentrer : ma femme saura toujours assez tôt la vilaine nouvelle que je lui rapporte.

Le gros banquier sortit de la voiture avec précaution afin de ne pas éveiller son voisin ; le déplacement de ce poids respectable n’en fit pas moins vaciller l’équipage d’une façon inquiétante.

— Attends une minute, Henri, fit le digne homme trottinant jusqu’à sa porte.

Il revint aussitôt apportant deux ou trois morceaux de sucre à la vieille jument, qui tournait la tête d’un air inquiet du côté de son écurie.

— Tiens, ma bonne, tiens, voilà pour te faire prendre patience. Ne la chasse pas trop, Henri. À présent, pars vite avant que ma femme... – Il baissa la voix pour ajouter : Tu sais, la Cocotte est sa gâtionne ; Mme Perrenoud pourrait trouver drôle que je l’envoie encore au bout des Cœudres ! Sûrement qu’elle jardine, Mme Perrenoud, sans quoi elle serait déjà là. Sapristi ! la voilà au coin de la maison ! sauve-toi !

Henri Benoît secoua les rênes sur le dos de la Cocotte qui, elle, secoua la tête d’un air mécontent et ne prit qu’à contre-cœur la direction des Cœudres. Sans doute elle ne s’expliquait pas plus ce supplément de course que Mme Perrenoud, qui accourait en gants de jardin et chapeau approprié, – c’était une Paris, de Peseux, qui avait des habitudes plus aristocratiques que les ménagères de la Sagne.

Mais Henri Benoît, fidèle à sa consigne, ne se prêta pas aux velléités de résistance de la jument et lui fit prendre bon gré mal gré un bon petit trot qui l’eut vite mise hors de la portée de sa maîtresse.

Un quart d’heure plus tard, la Cocotte qui avait manifesté tout le long du chemin sa mauvaise humeur par une allure des plus inégales, par de brusques arrêts, suivis de menaces d’emballements, eut enfin la satisfaction de s’entendre signifier halte, de la voix et des rênes.

Bien accoté au fond de la voiture, Abram-Frédéric Mairet ronflait, la bouche ouverte.

Ce ne fut pas une petite besogne que de l’éveiller ! Enfin il ouvrit les yeux et regarda autour de lui d’un air ahuri.

— Ivoué sin no ? Ah ! c’est tè, boueube ! Iai fâ ana brontchée, què ? (Où sommes-nous ? Ah ! c’est toi, garçon ? J’ai fait un somme, quoi ?)

— Oui, Monsieur Mairet, on n’a pas voulu vous réveiller ; M. le banquier m’a dit de vous ramener jusque chez vous.

Le vieillard hocha la tête en disant d’un air satisfait et se penchant hors de la voiture :

— Padié ! vè ! vélainq mn’ otau ! (Parbleu ! oui, voilà ma maison.)

Sans manifester autrement sa gratitude pour l’attention dont il avait été l’objet, il descendit assez péniblement et regarda Henri Benoît tourner l’équipage.

— A t’ praidgî à quauqu’on de noûtre affaire de hiè vêpre ? (As-tu parlé à quelqu’un de notre affaire de hier soir ?) demanda-t-il à l’horloger, quand il le vit prêt à remonter sur son siège.

— Pour qui me prenez-vous ? répondit le jeune homme d’un ton offensé. Je n’ai jamais passé pour une batouille ! (bavard).

— Dains’ te n’as ra det à nion ? (Ainsi tu n’as rien dit à personne ?) insista le vieux garçon d’un air soupçonneux.

Henri Benoît réunit ses rênes et haussa les épaules :

— À ma femme, si ! il fallait bien lui dire pourquoi j’allais aux Cœudres à ces heures. Mais n’ayez pas peur : ce n’est pas elle qui va parler chez les voisins de ses affaires et encore moins de celles des autres.

Le vieux cligna de l’œil.

— Padié ! fit-il d’un ton convaincu, i la kniosso pru, ta fana ! C’est sta feuilleta qu’étâv donzalla tchî le mnistre (Parbleu ! je la connais assez, ta femme, c’est cette fille qui était servante chez le ministre).

Henri Benoît fit un signe affirmatif et rassemblant ses rênes pour partir :

— Justement, et il faut que j’aille la retrouver, je suis loin depuis ce bon matin.

— Te te releidge de comptâ avoué llî l’ardgea de la St-Dgeordge, hein ? fit le vieillard, penchant la tête d’un air malin (Tu te réjouis de compter avec elle l’argent de ta St-Georges, hein ?)

Henri Benoît fronça les sourcils et lança par-dessus son épaule d’un ton amer :

— Mon argent de la St-Georges, il sera vite compté, cette année ! Mon établisseur a levé le pied, le voleur, et les huit cents francs qu’il me devait sont flambés ! Cours après ! Canaille, va !

Dans le feu de son indignation, l’horloger cingla la Cocotte d’un coup de fouet qui eût fait pousser les hauts cris à Mme Perrenoud née Paris, si elle en eût été témoin, et qui eut pour effet de faire prendre à la pacifique jument une allure emportée, tout à fait en dehors de ses habitudes.

Abram-Frédéric Mairet s’avança au milieu de la route afin de suivre des yeux la voiture qui s’en allait avec un roulement sourd, en soulevant un tourbillon de poussière, puis quand elle eut disparu derrière une des maisons des Cœudres, à un tournant du chemin, il rentra chez lui en marmottant quelques sourdes exclamations, qui exprimaient sans doute sa sympathie pour le malheur de l’horloger, malheur que le vieux garçon, si attaché à son argent, devait mieux comprendre que qui que ce fût.

 

*

 

À la nouvelle terrifiante du désastre qui les frappait, la compagne d’Henri Benoît ne se répandit pas en lamentations inutiles, mais en femme courageuse et aimante qu’elle était, elle s’efforça de dissimuler l’angoisse qui lui étreignait le cœur, et de remonter à force de paroles encourageantes le moral de son mari.

— Vois-tu, Henri, on aura patience avec nous, du moment qu’il n’y a rien de notre faute. C’est un malheur, oui, un grand malheur, mais, tout de même, perte d’argent n’est pas mortelle. Nous avons la santé, c’est beaucoup. Et puis, si tu étais un buveur comme il y en a tant, on n’oserait pas regarder en avant ; mais Dieu soit béni ! tu es un homme de conduite ; on se tire toujours d’affaire quand on se respecte et qu’on a la crainte de Dieu.

— Et surtout quand on a une brave femme qui vous remonte le cœur, ajouta le jeune homme en serrant avec affection la main de sa femme. Je veux tâcher d’avoir autant de courage que toi. Tout de même, quand je pense que cette année on avait de l’avance ; on aurait pu mettre quelque chose à la Caisse d’Épargne au nom du petit ! C’est ce qui me fait le plus mal au cœur !

— Tâche de n’y plus penser, Henri, ce sera pour une autre année.

Il hocha la tête en soupirant.

— Enfin, pour le moment, je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’aller chez l’ancien Humbert, à la boucherie et à la boutique de Mme Vuille, pour raconter ce qui nous arrive et demander du temps. Pour ce qui est du logement, j’attends que M. Perrenoud-banquier en ait parlé au lieutenant Vuille. Il m’a dit qu’il irait ce soir. Comme ça je risque moins d’être regauffé[4] ! C’est que quand il s’y met, le lieutenant, merci ! il vous fait des belles scènes, surtout quand il s’agit de ses locations ! Il vous lance de ces mots piquants qu’on a de la peine à avaler.

Henri Benoît n’avait pas trop présumé de la bienveillance de ses fournisseurs.

Il n’en reçut que des paroles d’encouragement et l’assurance qu’il pouvait continuer à user de son crédit sans crainte d’être inquiété pour le paiement. On avait toute confiance en lui ; il réglerait quand il pourrait, par petits acomptes, si cela lui convenait. Bref, le jeune père de famille rentra au logis tout réconforté par les témoignages de sympathie et d’estime qu’il avait reçus et dont la moitié était à l’adresse de sa femme.

— Il y a encore des braves gens au monde, Dieu soit béni ! fit-il en rentrant. Ça vous console des autres. Si tu savais, Zélie, tout le bien qu’on m’a dit de toi, et la chance que j’ai d’avoir une femme pareille ! Ça, par exemple, ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais.

Et il embrassa dans une commune étreinte et sa femme et le poupon qu’elle allaitait.

Le lendemain il se risqua chez son propriétaire, un petit homme colérique, intraitable sur le chapitre de ses locations.

Dès les premiers mots d’explication de son locataire insolvable, le lieutenant l’interrompit avec humeur.

— Pardi ! je le sais bien que tu ne peux pas me payer, et Dieu sait quand je verrai la couleur de ton argent ! Le banquier m’a dit ce qui en était ; il a l’air de vouloir répondre pour toi. Mais en fin de compte, tout ça ce n’est pas de l’argent comptant. Des promesses ! est-ce avec ça que je peux payer les assurances, les impôts à jour fixe, et le couvreur et les réparations qu’il faut faire à tout bout de champ ? Vous autres locataires, vous avez l’air de croire que c’est tout rose que d’avoir des maisons ? Pardi ! oui, on n’a que des colères ! Quand l’Époque arrive, qu’on s’attend à toucher ses locations, crac ! voilà qu’un Allemand fait discussion, file sans tambour ni trompette avec l’argent de mes locataires, et c’est moi qui paye les pots cassés.

À ce torrent de récriminations, le locataire ne savait qu’opposer.

— Enfin, vous voyez, Monsieur Vuille, risqua-t-il enfin, il n’y a rien de ma faute.

— Rien de ta faute ? Je voudrais bien voir ! Pourquoi ne travaillais-tu que pour ce gueux de juif ? Est-ce assez bête ? Il ne manque pas d’autres établisseurs à la Chaux, et des bons, des gens qu’on connaît, qui ne t’auraient pas joué un tour pareil, eux ! En attendant, j’ai besoin de mon argent ; arrange-toi en conséquence, et que ça ne traîne pas trop.

Là-dessus, le petit homme, les joues et le nez cramoisis, hérissa d’un geste rageur sa tignasse rude et grise et replanta ses lunettes sur son nez pour se replonger dans l’étude de son livre de comptes.

Henri Benoît, blessé au vif, avait dû se contenir pour ne pas lâcher quelque réplique amère. Le sentiment de sa situation critique, la pensée qu’il ne ferait qu’aggraver celle-ci en se montrant trop susceptible, puis la réflexion qu’en définitive le reproche qui lui était adressé, pour revêtir une forme peu bienveillante, n’en était pas moins juste, lui fermèrent la bouche.

— Il m’a fallu faire le poing dans ma poche, conclut-il en rapportant à sa femme l’accueil qu’il avait reçu. Ce n’était pas le moment de faire le fier. Après tout, je crois bien que le lieutenant ne voudrait pas nous tracasser pour le paiement. Dans le fond il aboie beaucoup, mais il ne mord pas. Et puis, il a beau dire, ça le tranquillise de savoir que le banquier est derrière nous.

Heureuse de le voir prendre ainsi les choses, sa femme abonda dans son sens tout en ajoutant d’un air pensif :

— Je me demande si on n’aurait pas dû lui offrir un petit acompte pour avoir la paix et prouver que nous avons bonne volonté.

— Mais, Zélie, nous avons cinquante francs en tout, et tu as besoin d’une robe et moi d’une paire de souliers.

— Oh ! la robe, je peux bien encore m’en passer ; on ne se met pas dans le neuf quand on ne peut pas faire sa St-Georges. Tu conviendras que ça aurait bien mauvaise façon. Mon idée ce serait de donner un acompte de dix francs pour le logement, et pour être juste, d’en faire autant pour le pain, la viande et l’épicerie.

— Et il nous en restera dix pour vivre jusqu’à ce que j’aie fait les plantages de M. Dubois ! répliqua le mari avec une certaine amertume.

— Puisqu’on continue de nous vendre à crédit, c’est tout ce qu’il nous faut pour le courant. Vois-tu, Henri, si nous voulons faire honneur à nos affaires, il faut savoir un peu nous priver.

Le mari secouait la tête d’un air chagrin ; cependant il finit par convenir que sa femme avait raison, et s’en retourna sur-le-champ chez son propriétaire pour lui remettre ses dix francs d’acompte.

Un quart d’heure plus tard, il revenait, s’exclamant tout ahuri :

— Y comprend-on quelque chose ? Le voilà qui ne veut rien de nos dix francs, à présent. Est-ce qu’il ne m’a pas fait une scène pire que l’autre ? J’ai vu le moment où il m’allait flanquer dehors ; je n’ai eu que le temps de filer. Quelle soupe au lait que ce lieutenant Vuille.

— C’est qu’il a meilleur cœur qu’on ne croit, déclara dame Zélie ; tu disais bien : il aboie, mais il ne mord pas. Mettons les dix francs dans une boîte. Ce sera le commencement des cent qu’on lui doit pour le logement.

Le modeste acompte d’Henri Benoît ne fut pas repoussé partout : persuadés que leur débiteur serait plus à l’aise vis-à-vis d’eux en s’acquittant ainsi peu à peu, ses fournisseurs, après avoir fait quelques façons, finirent par prendre son argent pour ne pas l’offenser.

Les dettes ! ah ! le boulet pesant à traîner, pour peu qu’on ait le respect de soi-même ! Celles d’Henri Benoît, bien qu’étant l’effet de circonstances dont il n’était absolument pas responsable, l’humiliaient profondément, et sans les encouragements de sa digne compagne, qui avait plus de fermeté de caractère que lui, il eût couru le risque de perdre pied et de se laisser aller à la dérive. La jeune mère de famille ayant beaucoup d’empire sur elle-même, ne pouvait manquer d’en avoir sur son mari, et l’exerçait avec affection et avec tact, dans l’intérêt de la communauté. Sous la direction d’une vieille et complaisante voisine, elle s’était mise à faire de la dentelle ; les gains étaient minimes, bien que M. Perrenoud-banquier, qui ne perdait pas de vue le jeune ménage, et se chargeait de la vente de son travail, la rétribuât plus largement que n’eût fait tout autre marchand.

Cette faible ressource, néanmoins, était la bienvenue et permettait de réserver les gains du mari pour désintéresser peu à peu les créanciers. Le « cachemaille du lieutenant, » comme les époux nommaient la tirelire où ils déposaient à chaque rentrée de fonds l’argent qu’ils destinaient à payer la location arriérée, se remplissait petit à petit, trop lentement au gré d’Henri Benoît, à qui il tardait de se libérer le plus tôt possible vis-à-vis de son irascible créancier.

La pensée que le terme de St-Martin arriverait dans quelques mois avec de nouvelles obligations, sans qu’il fût parvenu, selon toute probabilité, à se libérer des anciennes, le poursuivait comme un cauchemar. Il travaillait avec rage, sans répit, allumant son quinquet avant l’aube, veillant jusqu’à onze heures du soir et ne consentant à se coucher que sur les supplications et les remontrances de sa femme.

— Mon Dieu ! Zélie, disait-il parfois dans un accès de découragement, nous n’arriverons jamais à nous rattraper ! À mesure qu’on rabat sur les vieux comptes, les nouveaux s’allongent ! Et la location ! si on arrive à payer l’arriérée avant la St-Martin, on devra encore celle de ces six derniers mois ! Quelle misère ! il y a de quoi devenir fou !

Sa femme le reprenait doucement.

— Voyons, Henri, tâche de te faire une raison ! Il est sûr que ce n’est pas en quelques semaines ni même en quelques mois qu’on peut se rattraper. N’est-ce pas beaucoup d’avoir déjà pu mettre de côté cinquante francs pour le logement, d’en avoir donné autant sur chacun des carnets ?…

— Ça ne fait guère que la moitié de ce qu’on doit ! répondait Henri d’un air sombre ; et en attendant on mange, et la location court !

— Il me semble, Henri, que c’est être ingrat envers le bon Dieu que de parler comme tu fais. N’avons-nous pas eu bien du bonheur que l’ouvrage aille fort, que M. Dubois-Bandelier t’en donne autant que tu en peux faire, et qu’il ait la bonté de le payer comptant, sans parler de celui que tu livres de temps en temps à M. Robert, à carnet, ce qui nous fera une petite pelote à tirer à la St-Martin ? Et si ç’avait été le contraire ! s’il était venu une crise sur l’horlogerie ! c’est alors qu’on aurait pu « s’émayer ! » Et puis tu as la santé : c’est une grande bénédiction. Il ne s’agit pas d’aller te donner le mal et te gâter la vue en travaillant plus que de raison.

On ne pouvait parler plus sensément, et cependant le jeune père de famille demeurait soucieux. À peine se déridait-il un instant, quand sa femme, à bout d’arguments, lui mettait son petit garçon dans les bras.

— Quand je pense, fit-il un jour d’un air sombre, quand je pense qu’il y a des gens qui ne savent que faire de leur argent, Abram-Frédéric Mairet, par exemple !

Sa femme le regarda avec inquiétude.

— Oui, poursuivit-il, le menton dans sa main, le regard dur, ce portefeuille que je lui ai rapporté, il était plein de billets de banque. Je suis sûr qu’il en avait pour plus des huit cents francs que Witzmann m’a volés.

— Henri, Henri ! s’exclama sa femme, lui posant la main sur le bras avec effroi, comme pour le retenir sur une pente dangereuse ; prends garde ! C’est une mauvaise pensée qui te vient là.

Il rougit et se cacha la figure dans ses mains.

— C’est vrai, fit-il d’une voix étouffée ; Dieu me pardonne ! des fois je me dis : Si tu avais trouvé le portefeuille le soir de l’Époque, l’aurais-tu rendu ? N’as-tu pas honte de moi, Zélie ?

Il la regarda, les yeux pleins de larmes.

— Non, fit-elle, lui entourant le cou d’un bras caressant. Nous sommes des créatures bien misérables, et si on voyait tout ce que nous pensons… Que le bon Dieu nous préserve de ces terribles idées, et nous apprenne à ne pas nous faire tant de soucis, mais à avoir un peu plus de confiance en sa Providence !

 

*

 

Six mois se sont écoulés : l’Époque est revenue, celle de St-Martin. Comme d’habitude à pareil jour, on voit se diriger du côté de la Chaux-de-Fonds nombre d’horlogers plus ou moins endimanchés, s’en allant toucher le produit de leur travail de l’été.

Parmi eux on chercherait en vain la grande taille d’Henri Benoît. L’horloger est au fond de son lit, où l’ont couché, sans doute, et son travail excessif et les soucis dont il était obsédé jour et nuit.

Il a lutté longtemps, désespérément, contre le mal qui l’étreignait, contre la courbature, les étourdissements, les nausées ; il a vainement cherché à cacher à sa compagne le martyre qu’il endurait devant cet établi, qu’elle le suppliait de quitter ; tout d’un coup il a été terrassé, et maintenant en proie à une fièvre ardente, il divague, il se lamente, ressassant des chiffres d’une voix faible et monotone, puis tout à coup s’écrie avec violence : « Moi, un voleur ! qui est-ce qui dit ça ? Il en a menti ! Demandez à Abram-Frédéric Mairet si je ne lui ai pas rapporté son portefeuille ; est-ce qu’il y manquait quelque chose, dites ? Combien il y avait de billets dedans ? est-ce que je le sais ? des cents, des mille ! Oh ! il est riche, Abram-Frédéric ! et il ne m’a pas seulement dit merci ! Non, non, Zélie, protestait-il avec angoisse, je n’ai pas eu l’idée d’y toucher, je te jure ! Après, seulement, après je pensais… mais est-ce qu’on est responsable de ce qu’on pense ? peut-on s’en empêcher, dites ? Madame la banquière, je ne l’ai pas « riguée » au moins, votre Cocotte, rien qu’un petit coup de fouet, pas fort, et encore, c’est la faute à cette canaille de Witzmann ! Huit cents francs ! non, huit cent-trois francs cinquante ! Il y avait plus que ça dans le portefeuille, qué vous, Abram-Frédéric ? De la gentiane, non, merci ! quand je vous dis que je ne bois, jamais la goutte ! On dit pourtant que ça fait oublier. Des dettes ! le père m’avait fait promettre… mais est-ce ma faute, pour l’amour du ciel ? Vous n’avez rien à dire, vous, Monsieur le lieutenant ! Votre cachemaille est plein. Va, Zélie, va lui porter son argent et qu’il se taise avec ses mots de « choc ! »

 

*

 

Pas plus que le malheureux horloger qui délirait ainsi, le vieux richard des Cœudres n’était à la Chaux-de-Fonds, ce jour-là, et même il ne devait plus y retourner jamais pour régler ses comptes d’Époque. Il en avait maintenant de plus graves à régler avec son Créateur, qui l’avait séparé de ses biens terrestres, après lui avoir donné le temps, pendant quelques semaines de dépérissement, de mesurer le néant des choses de ce monde. Oui, Abram-Frédéric Mairet était mort, la veille de l’Époque, entouré de ses quatre neveux et d’autant de nièces, plus attachés à sa succession qu’à sa personne, et se surveillant jalousement du coin de l’œil comme des fauves guettant une proie.

Aurait-il fait un testament ? Question palpitante pour les héritiers légitimes, vis-à-vis desquels cet être original, misanthrope et avare, s’était tenu toute sa vie sur la défensive, ne leur prodiguant qu’une seule chose, et avec une impartialité parfaite : la monnaie courante de ses sarcasmes et de ses allusions malignes d’oncle à succession.

Le défunt n’était pas refroidi, que d’un accord tacite les héritiers, prévenant l’apposition des scellés par l’autorité, fouillaient tous les meubles avec une inquiète et féroce curiosité, sans perdre de vue aucun des mouvements les uns des autres. Pas la moindre trace de testament ! Les quatre neveux et les quatre nièces respirèrent. On pouvait avertir la justice.

Ils n’étaient cependant pas encore absolument rassurés, les héritiers d’Abram-Frédéric Mairet. Il se pouvait que le vieux garçon eût déposé ses dernières volontés chez M. le greffier et notaire Perret. Qui sait si au repas d’enterrement on n’allait pas voir subitement celui-ci exhiber le fatal document, qui éclaterait comme une bombe au milieu de la phalange des neveux et nièces, et réduirait à néant leurs espérances ?

Hélas ! qu’étaient ces mesquines angoisses, comparées à celles qui torturaient le cœur de Zélie Benoît, assise au chevet de son mari et essuyant la sueur qui ruisselait sur le front du malade ! À la fièvre délirante qui l’agitait tout à l’heure avait succédé une torpeur non moins effrayante. Ce corps inerte et livide ressemblait à un cadavre, avec ses traits tirés, sa bouche convulsée, ses membres rigides. On eût cru que la vie l’avait abandonné tout à coup, sans le souffle presque imperceptible qui passait à travers ses lèvres entr’ouvertes et que la pauvre femme, penchée avec effroi sur le lit, surveillait avidement. Le faible lumignon baissait, tremblait : allait-il s’éteindre ?

Dans la chambre voisine, l’enfant s’éveille et appelle sa mère ; elle n’entend que ce souffle mourant qui glisse sur les lèvres desséchées du malade.

Un soupir !… quel long soupir ! Mon Dieu ! serait-ce le dernier ?

Mais non : les yeux clos se rouvrent ; la lumière divine de l’intelligence y a reparu.

— Zélie, fait le malade d’une voix faible comme un souffle et qui semble venir de très loin, n’entends-tu pas le petit ?

 

*

 

Le surlendemain, M. Perrenoud-banquier, entrait dans la cuisine des époux Benoît, d’un pas discret, bien remarquable chez un individu d’un poids aussi phénoménal.

La femme de l’horloger vaquait à ses occupations culinaires d’un air serein, reposé qui faisait du bien à voir.

— Ça continue à mieux aller, je le vois à votre mine, Madame Zélie, fit le gros homme en se frottant les mains.

— Oui, Monsieur Perrenoud, grâce à Dieu ! Quelle bénédiction ! Mon Henri est tout ressuscité ! Quand je pense comme il s’en est peu fallu !...

— C’est un fait qu’il a été bien bas ! mais avec la jeunesse il y a toujours de la ressource, et puis, comme vous avez dit, c’est grâce au bon Dieu qu’il s’en est tiré. Peut-on lui dire bonjour ? Oui ? tant mieux ! c’est que je lui apporte quelque chose qui lui fera plus de bien que les remèdes de M. Lardy ; soit dit sans faire tort à cet excellent docteur. Pas ceci, quand même le Bordeaux a du bon, ajouta-t-il en fourrant dans un coin une bouteille cachetée qu’il venait d’extraire d’une des vastes poches de sa lévite. C’est quelque chose qui le remontera encore mieux, votre Henri, vous verrez, Madame Zélie.

Introduit auprès du malade qu’il trouva à moitié assis dans son lit pour mieux suivre les ébats de son petit Albert, M. Perrenoud, sa bonne et large face rayonnant de bienveillance, vint lui serrer cordialement la main.

— À la bonne heure, Henri, te voilà une tout autre mine ! Cette fois, nous sommes des bons !

— Oui, Monsieur Perrenoud, je me sens tout autre, et si je n’étais pas si faible…

— Ne t’inquiète pas, la force reviendra assez ; à 25 ans les ressorts sont vite remontés. Si tu étais dans les soixante, comme moi, ce serait une autre affaire.

— Oh ! vous, Monsieur Perrenoud, vous êtes plus robuste qu’un jeune.

— Voilà, voilà, on a aussi ses misères ; si tu crois qu’être gros et gras, c’est le bonheur !… À propos, sais-tu qu’on a enterré une de tes connaissances, aujourd’hui ?

Henri regarda avec une certaine inquiétude sa femme et son interlocuteur.

— Oh ! c’en était un qui était d’âge à partir : Abram-Frédéric Mairet, des Cœudres. Je pense que c’est de vieillesse qu’il est mort ; et puis avec la drôle de vie qu’il menait, la cuisine qu’il se faisait par habitude, peut-être autant que par ladrerie… enfin, bref, il est mort et enterré. On vient de lire son testament, au repas.

— Ah ! dit Henri Benoît, avec assez d’indifférence et se laissant aller sur ses oreillers ; il n’aimait guère ses neveux et nièces. Je pense qu’il leur a joué le tour de les déshériter ; ça lui ressemblerait assez.

— Eh ! bien, non, pas seulement ! il leur partage ses immeubles, tout au rebours de leurs convenances, par exemple, pour les faire endêver. Mais il a fait un legs.

— À la Chambre de charité, peut-être ?

— Tu n’y es pas ! fit gaiement le gros homme, plissant ses petits yeux malins. Non, à quelqu’un qui lui avait rendu un service et qui n’est pas loin d’ici.

Comme le banquier, les mains sur les genoux, avançait vers lui sa figure rubiconde et rayonnante, pour le regarder dans les yeux, le convalescent se mit sur son séant avec une vivacité prouvant que les forces lui revenaient à vue d’œil.

— Vous ne voulez pourtant pas dire, s’exclama-t-il, les joues subitement colorées…

— Que c’est à toi qu’il a fait un legs ? Eh bien, si, mon garçon. C’est à Henri Benoît, ici présent, qu’Abram-Frédéric Mairet a légué son vieux portefeuille de cuir noir, avec tout ce qui sera trouvé dedans. Ce qu’il y a dedans, on ne le saura que dans six semaines, quand on lèvera les scellés. Mais je serais bien surpris si ce n’était pas une bonne pelote ; ne fût-ce que pour porter pièce à ses héritiers. Tu conviendras que ce serait tout à fait dans ses habitudes. Il explique tout au long dans son testament pourquoi c’est son portefeuille qu’il te lègue. Abram-Frédéric n’aimait pas qu’on soit au courant de ses affaires, et comme tu n’as pas soufflé mot de la trouvaille que tu avais faite la veille de la St-Georges, il t’a su autant de gré de ta discrétion que de ta probité. J’ai voulu être le premier à vous apporter cette nouvelle, même avant le greffier qui va vous en aviser par écrit au nom de la justice.

Les deux époux se regardèrent, le visage rayonnant. Ils avaient le pressentiment que le contenu du vieux portefeuille leur apporterait non pas la richesse, ils ne la désiraient pas aux dépens des héritiers légitimes, mais la sécurité, le repos d’esprit pour le présent et pour l’avenir.

 

*

 

Les six semaines d’attente, on le comprend, parurent longues aux époux Benoît. Le mari était complètement rétabli quand vint le grand jour, dont il connaissait la date exacte par l’avis officiel reçu du greffe au sujet de son legs. Il vit de son établi d’horloger, où il travaillait, il faut le dire, avec moins d’attention et de suite qu’à l’ordinaire, le juge de paix et le greffier se diriger du côté des Cœudres.

— Zélie, appela-t-il avec agitation, les voilà qui vont lever les scellés. C’est fini : impossible de pivoter : je casserais tout ; regarde comme je tremble. J’ai peur, vois-tu, qu’après tout, on ne soit attrapé et qu’il n’y ait rien qui vaille dans le fameux portefeuille. Ça ressemblerait bien à Abram-Frédéric de nous avoir pareillement mis l’eau à la bouche !

Sa femme l’exhorta sagement au calme, à la confiance en Dieu ; mais il faut avouer que le prédicateur ne prêchait guère d’exemple : dame Zélie avait décidément les mouvements plus nerveux qu’à l’ordinaire, le regard plus inquiet, les pommettes plus colorées.

Vers midi, le legs du vieux garçon, dûment emballé dans une enveloppe ficelée et cachetée, était remis aux époux Benoît par M. le juge de paix et ex-maître-bourgeois Richard lui-même, qui après s’en être fait délivrer un récépissé pour sa décharge, prit congé discrètement, en disant avec affabilité de sa petite voix de fausset qui n’avait jamais complètement mué :

— À vous revoir, bien de la chance. Ce qu’il y a là-dedans ne me regarde pas ; mais j’espère que feu M. Mairet y aura mis tout ce qu’on n’a pas trouvé ailleurs. En tous cas le testament est positif : le portefeuille et tout ce qui sera trouvé dedans ! Nous avons déniché le paquet tel quel, ficelé, enveloppé, cacheté, avec votre nom dessus, Monsieur Benoît, vous ne devineriez jamais où ? Entre le plafond et le ciel du lit ! Sans M. le greffier Perret, à qui Abram-Frédéric avait glissé le mot d’ordre, on aurait pu chercher longtemps avant de mettre la main dessus, qu’en dites-vous ? Mais je me sauve ; vous devez vous réjouir de savoir à quoi vous en tenir.

La soupe, une odorante soupe aux choux, était déjà servie, mais les époux Benoît la laissèrent refroidir dans leurs assiettes, tant ils avaient hâte de prendre connaissance de la valeur de leur legs. Qu’allait leur apporter le mystérieux paquet ? La fin de leurs soucis présents et futurs, ou bien une cruelle déception ?

Fiévreusement le mari fit sauter ficelle et cachets au moyen de son couteau de table, et enleva l’épaisse enveloppe de papier d’emballage qui emmaillotait le portefeuille.

Celui-ci apparut tout gonflé, avec ses angles râpés et jaunis.

— Ouvre, Zélie, fit Henri Benoît dont la main tremblait. Moi je ne peux pas ; d’ailleurs je vois tout trouble !

La femme n’avait guère la main plus assurée que son mari, cependant elle obéit avec une hâte fébrile.

— Oh ! regarde, Henri, des billets de banque !

En effet, d’un des compartiments du portefeuille on voyait sortir le bord fripé d’une liasse de ces chiffons précieux.

Les époux se regardèrent, radieux.

— Combien y en a-t-il ? fit Henri Benoît d’une voix enrouée et plongeant avidement le pouce et l’index dans la poche aux bienheureux billets pour les en extraire. Quel tas, regarde-moi ça, Zélie, et tous des billets de cent, je crois ! Cinq, dix, douze, quinze ! – et il les alignait sur la table après les avoir dépliés, comptant plus posément à mesure que le paquet s’amincissait. – Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf… et vingt ! voilà le dernier. Vingt billets de cent francs, ça fait deux mille, tout rond ! Quel brave homme que cet Abram-Frédéric ! Non, je ne méritais pas ça, ajouta-t-il plus bas, pendant qu’une ombre passait sur son honnête figure.

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Tandis que son mari faisait le compte des billets, dame Zélie avait continué à explorer les poches du portefeuille.

À son tour, elle étala sur la table quatre papiers pliés en long et portant une suscription grossoyée de main de notaire, en disant d’un ton triomphant :

— Et ceci, Henri, qu’en dis-tu ? c’est encore autre chose ! Regarde : Cédule hypothécaire, fr. 2,500 ; une autre de fr. 1,000 ; celle-ci de 1,500 et la dernière de 2,000 ! toutes sur des gens du Val-de-Ruz.

— En tout 7,000 francs ! prononça l’horloger, presque suffoqué par la joie et la surprise. Seulement je pense qu’il faudra que la justice ou un notaire change quelque chose aux cédules, puisque j’en hérite.

Puis, comme l’homme est insatiable dans ses appétits, Henri Benoît reprit les cédules une à une pour en examiner la date, les dépliant à mesure, afin de s’assurer s’il n’y avait pas des intérêts arriérés. Mais Abram-Frédéric Mairet n’était pas homme à laisser ses débiteurs négliger de s’acquitter en temps voulu.

— Non, murmura le légataire sur un ton de regret ; les derniers sont payés. Ah ! pourtant, la cédule de 2,000 est du 20 décembre. Au 5 %, c’est encore 100 francs d’intérêt à ramasser cette année. Il n’y a plus rien dans le portefeuille, Zélie, tu es sûre ?

— Plus rien ! mais il me semble que c’est bien beau comme ça !

— C’est vrai, répondit son mari un peu confus. Plus on a, plus on voudrait avoir ! Tout de même, qui est-ce qui aurait jamais cru ça d’Abram-Frédéric ? On le tenait pour un tel avare ! Par exemple, ce n’est pas de son vivant qu’il aurait…

— Prends garde, Henri ! rappelle-toi qu’il ne te devait rien pour une chose qu’un honnête homme devait faire et que tout autre aurait fait à ta place.

— Tu as raison, comme toujours, Zélie ; et il m’a joliment payé pour ma peine, en fin de compte ! Le fait est que nous avons de quoi régler le reste de ce que nous devions. Le bon Dieu soit béni !

 

*

 

Comme Henri Benoît jouissait de l’estime générale, son heureuse fortune ne lui suscita qu’un nombre relativement restreint d’envieux ; il y en eut cependant, car il se trouve toujours en ce pauvre monde de ces mortels qui considèrent comme une atteinte portée à leurs droits le bonheur inopiné survenant à leur prochain.

Nous ne parlons pas des héritiers d’Abram-Frédéric Mairet. Ceux-là, il faut l’avouer, avaient bien quelque motif d’être de mauvaise humeur. Et comme ils ne surent jamais au juste à combien se montait le contenu du portefeuille, ils s’exagérèrent naturellement la brèche faite à leurs parts respectives par le legs intempestif de leur oncle, et en gardèrent une rancune éternelle au testateur et au légataire.

Par compensation, les mânes d’Abram-Frédéric eurent lieu d’être satisfaits du culte reconnaissant dont sa mémoire fut entourée dans la famille d’Henri Benoît. Le petit Albert, parvenu à l’âge où l’on réclame sans cesse des histoires, trouvait toujours nouvelle celle du portefeuille de « l’oncle » Abram-Frédéric, des Cœudres.

LA BALANCE DE THÉMIS

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Le joran soufflait fort, ce matin-là, sur la « fin » de Cortaillod, un de ces endroits, où les vents des quatre points cardinaux ont l’air de se sentir chez eux, tant ils s’y mettent à leur aise en toute saison.

Il y soufflait si bien, que de chaque poteau télégraphique descendaient comme d’autant de harpes éoliennes d’harmonieux gémissements, et que de la ramure des quatre noyers qui bordent la route dans l’affaissement du plateau, tombait une grêle de noix s’échappant de leur brou.

On était à la fin de septembre, cette époque où les mains des écoliers de la campagne prennent invariablement une curieuse teinte brune qui résiste à tous les lavages, et que les susdits gamins paraissent contracter à la suite des promenades solitaires qu’ils font en cette saison sous l’ombrage des noyers. Si ces amateurs de fruit défendu avaient su quelle manne tombait en ce moment sur la « fin » de Cortaillod, ils auraient doublement maudit la dure loi qui les enchaînait sur les bancs de cette galère qu’on nomme l’école. Car, hélas ! c’était l’heure où ils étaient tenus d’y ramer à la sueur de leur front, sans comprendre l’utilité de cette fastidieuse besogne. Sur le chemin blanc qui traverse les prairies, au lieu de leur troupe accourant comme un vol de moineaux pillards, on ne voyait poindre que la silhouette massive de M. le juge de paix, lequel s’en allait siéger à Boudry, statuer avec le concours de son greffier, concilier s’il y avait lieu, condamner au besoin, et cela sans appel.

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Il n’était plus jeune, M. le juge ; il y avait beau temps qu’écolier il s’était noirci les doigts en ramassant des noix fraîches en contrebande. Pourtant il les aimait toujours, et ayant la chance de posséder encore quelques molaires à peu près intactes, il en croquait volontiers à l’occasion. La preuve, c’est qu’à la vue des coques luisantes, éparpillées sur la route, il se baissa, malgré la rotondité respectable de sa personne, et de sa large main dodue fit rafle d’une demi-douzaine de noix qu’il fourra dans la poche de sa redingote, en compagnie de son mouchoir et de sa tabatière ; sur quoi il poursuivit sa route en dépouillant une des noix et la croquant avec appétit. Cela ne nuirait en rien, bien au contraire, à la modeste chopine que M. le juge se proposait de prendre avant la séance. Les noix, chacun sait cela, font trouver le vin bon.

C’était un digne homme, M. le juge, un homme débonnaire, qui n’avait pas le moindre point de ressemblance avec la rébarbative Thémis aux lourdes draperies, laquelle, les yeux bandés, brandit son épée et ses balances sur la fontaine principale de Boudry, et qu’on a, sans doute, campée là, à deux pas de l’hôtel de ville, comme un garde-à-vous permanent pour les magistrats comme pour les délinquants.

À vrai dire, ni M. le juge de paix, ni M. le président du tribunal, pas plus que leurs greffiers, leurs assesseurs, leurs huissiers et leurs justiciables, n’avaient jamais eu l’idée de considérer l’image en question à ce point de vue, et s’ils avaient une opinion à son endroit, c’est que ce lourd bloc de pierre, gauchement travaillé, était loin d’être une œuvre de génie.

Pourquoi donc, ce jour-là, quand M. le juge, arrivé à Boudry, eut gravi le perron de l’hôtel de ville, se mit-il à contempler dame Thémis avec une persistance singulière ? Il penchait la tête à droite, à gauche, changeait de place pour l’observer sous un autre angle, bref, paraissait lui découvrir tout à coup des beautés méconnues jusqu’alors. Il redescendit même l’escalier pour aller se camper devant la statue et l’examiner de face.

Alors il hocha la tête et sourit avec bonhomie en disant :

— Hé ! hé ! voilà un exemple à ne pas suivre ! Tenons-nous bien !

Ce qu’il venait de constater, c’est que les deux plateaux de dame Justice n’étaient pas de niveau, soit qu’une rafale du joran en eût détraqué le mécanisme, soit qu’un passant malicieux, un délinquant condamné, peut-être, en eût faussé l’équilibre en lançant adroitement une pierre dans l’un des plateaux.

 

*

 

Rien de particulier ce jour-là à l’audience ; pas d’autres délits que ceux que M. le greffier qualifiait facétieusement de « pain quotidien » : diffamations, injures, voies de fait entre voisins et voisines, rixes de cabaret, altercations conjugales, projectiles variés, échangés par-dessus des murs mitoyens, bris de clôture, tapage nocturne, maraudage, etc. M. le juge statua, condamna, pacifia, bref, rendit à chacun selon ses œuvres, et cela au plus près de sa conscience. Les derniers délinquants qui comparurent devant lui étaient trois gamins pris en flagrant délit de maraudage ; des récidivistes, hélas ! envers qui M. le juge avait usé d’indulgence lors d’un premier délit, et qui, au lieu de s’amender, étaient devenus plus entreprenants et plus audacieux de jour en jour.

Après avoir été tancés sévèrement par M. le juge, qui leur tint un beau discours sur le respect dû au bien d’autrui, et leur fit entrevoir, au bout de la voie où ils s’engageaient, l’édifice où l’on héberge contre leur gré ceux qui font fi de la distinction entre le tien et le mien, les trois maraudeurs s’entendirent condamner chacun à une amende de deux francs. La peine eût sans doute été plus sévère si le juge n’eût pris en considération la pauvreté des parents de deux d’entre eux et la tendre jeunesse du troisième.

M. le juge finissait de prononcer la sentence, quand il fut pris d’une série d’éternuements violents qui le secouèrent de la tête aux pieds. Un effet du joran, évidemment.

— Dieu vous bénisse ! disait M. le greffier entre deux explosions.

— À vos souhaits ! appuyait l’huissier.

Quant aux trois délinquants, ils regardaient en dessous le visage cramoisi de M. le juge et avaient tout l’air de penser : « S’il y reste, c’est, ma foi, bien fait ! »

Cependant, comme tout a un terme en ce monde, même les éternuements d’un juge de paix qui a affronté le joran, les accès, diminuant d’intensité, permirent au magistrat de reprendre ses sens et d’avoir recours à son mouchoir.

Fatalité ! Avec celui-ci, qu’il tira précipitamment de sa poche, bondirent les noix qu’il y avait emmagasinées et qui se mirent à rouler dans toutes les directions !

Horriblement mal à l’aise, M. le juge enfouit sa face congestionnée dans les plis de son mouchoir, pendant que les trois gamins, se jetant à quatre pattes, faisaient la chasse aux fugitives, qu’ils vinrent déposer sur le tapis de la table d’un air hypocritement respectueux.

M. le juge se mouchait bruyamment.

— Gardez-les ! fit-il brièvement sans se découvrir la face ; vous pouvez vous en aller.

— Pourvu qu’ils n’aillent pas soupçonner d’où elles proviennent ! songeait-il avec appréhension, en se mouchant avec frénésie. Dans le fait, entre eux et moi !… Ce que c’est pourtant que de nous !

 

*

 

C’était un fort brave homme, M. le juge de paix, comme vous voyez, et il avait la conscience plus délicate que bien des gens. Le souvenir de la balance de dame Thémis le mettait à la gêne. En sortant de l’hôtel de ville, croiriez-vous qu’il n’osa pas regarder du côté de la fontaine ?

À peine de retour à Cortaillod, le digne magistrat enveloppa trois pièces de deux francs dans autant de feuilles de papier, en fit trois petits paquets qu’il cacheta et scella, non point avec son beau cachet, mais avec un dé à coudre, et qu’il s’en fut sans délai jeter lui-même à la boîte aux lettres.

À l’audience de la semaine suivante, la balance de dame Thémis était rentrée dans l’ordre par les soins de l’édilité locale, et la conscience de M. le juge de paix avait recouvré sa sérénité.

RIVAUX

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Voilà Guillaume Vuille et Philippe Jaquet qui commencent à se regarder de coin ?

— C’est clair : nous voici à la saison ; la neige est quasi toute fondue.

Ainsi parlait-on couramment de deux cousins célibataires et proches voisins, demeurant sur le Crêt de la Sagne, et vivant en fort bons termes durant dix mois de l’année, mais qu’une brouille aussi invariable que le cours des saisons, désunissait à époque fixe, dès la fin de mars jusqu’au milieu de mai.

Chose incroyable, n’est-ce pas, et vraiment contre nature que cette éclipse périodique d’amitié au temps du renouveau, juste à ce moment où les cœurs s’épanouissent généralement comme les fleurettes après l’engourdissement de l’hiver ! Mais il n’y avait pas à le nier : c’était en avril, alors que le blanc tapis qui avait si longtemps enseveli la vallée et les monts s’en allait par lambeaux et qu’il n’en restait plus que quelques vestiges sur les sommets et dans les combes, c’était à ce moment où les semis de pâquerettes égrenaient leurs perles sur les gazons naissants, que Guillaume Vuille cessait de voisiner avec Philippe Jaquet, et que Philippe Jaquet faisait froide mine à Guillaume Vuille.

C’est qu’alors on était à la saison des morilles, et que les deux cousins susnommés étaient d’acharnés morilleurs, les morilleurs les plus experts et les plus réputés de la Sagne, où il y en a de fameux, je vous en réponds ! Or, qui dit morilleurs, dit concurrents, rivaux, car si l’on s’en va volontiers de compagnie à la chasse du lièvre ou de la bécasse, il n’en est généralement pas de même quand il s’agit de morilles.

Chacun a ses « coins, » héritage de famille, enrichi de trouvailles personnelles, dont il garde le secret avec un soin jaloux. Il ne s’en va les explorer qu’en prenant des précautions infinies pour ne pas être espionné et ne laisser aucune trace révélatrice de son passage. Le vrai morilleur, le morilleur convaincu, quand il est en expédition, après une petite pluie douce, est l’image parfaite du Peau-rouge sur le sentier de la guerre : son pied évite instinctivement de déranger une pierre, d’écorcher la mousse, de s’imprimer dans les terrains mous, et surtout, – cela, c’est l’a b c du métier, – de piétiner niaisement sur les lambeaux du tapis hivernal demeurés au fond des combes. En faire prudemment le tour est une précaution élémentaire pour tout morilleur sérieux.

Philippe Jaquet et Guillaume Vuille étaient de ceux-là, car leur éducation sous ce rapport avait été soigneusement faite par leurs pères respectifs, le lieutenant Abram-Louis Jaquet, familièrement dénommé « le petit Abram-Louis » et l’ancien Siméon Vuille, dit « le gros Semion. » Ceux-ci étant cousins germains, on voit que les fils ne l’étaient plus pour ainsi dire que de seconde main.

Aujourd’hui que le petit Abram-Louis avait été repris vers ses pères, et que le gros Semion ne quittait plus guère le grand fauteuil à oreilles où le clouaient souvent ses rhumatismes, c’était aux fils à soutenir l’honneur et la réputation des familles Jaquet et Vuille, rivales depuis deux générations, au sujet de cette fameuse question de morilles.

Continuer les traditions paternelles était un devoir sacré pour chacun des deux cousins. Et ils n’y manquaient pas. Mais voilà, cela mettait un froid dans leurs relations dès le commencement de la fonte des neiges.

C’est qu’il ne s’agissait pas seulement d’exhiber à l’admiration des passants la plus riche collection de morilles, sous forme de guirlandes du dit champignon, suspendues derrière les vitres, mais surtout de trouver la première de l’année, fait mémorable que l’heureux vainqueur faisait sur-le-champ consigner dans les colonnes de la Feuille d’avis des Montagnes, en adressant à la rédaction un champignon de dimensions microscopiques.

Or, à la grande mortification de Philippe Jaquet et à la non moins grande jubilation de son cousin et rival, il advint que trois ans de suite ce fut la victoire de Guillaume Vuille qui fut proclamée dans les colonnes de l’estimable journal.

La troisième année de sa défaite, Philippe Jaquet faillit en prendre la jaunisse, et la saison des morilles passée, il continua à garder, vis-à-vis de Guillaume Vuille, la froide réserve qui cessait d’ordinaire entre eux vers le milieu de mai, alors que le fameux champignon, cause de leur rivalité, cédait la place à une autre végétation.

Oui, il était décidément blessé au vif dans son amour-propre, Philippe Jaquet ; au lieu de prendre la chose philosophiquement et de se dire : « C’est une question de hasard, une autre année la chance peut tourner, » il en voulait à Guillaume Vuille, comme si celui-ci eût employé des moyens déloyaux pour remporter la victoire.

Le dépit ne raisonne pas, ou plutôt il fait déraisonner.

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Notre morilleur dépité était pourtant en âge de raison, car il courait sa trentième année ; il était même chef de famille, bien que célibataire, puisque son père et sa mère étant morts, il représentait l’autorité paternelle vis-à-vis de sa sœur Lina, plus jeune que lui de dix ans, et de son frère cadet Julien, qu’une vocation irrésistible avait fait placer chez le forgeron Marthaler, où tout barbouillé de charbon, l’apprenti cyclope tirait le soufflet et se brûlait les doigts du matin au soir avec un entrain méritoire. Par exemple, ce n’était qu’à son corps défendant que Philippe Jaquet avait consenti à faire de son jeune frère un maréchal.

Avait-on jamais entendu parler d’un métier pareil dans la famille Jaquet ? Un métier d’Allemand ! Est-ce qu’il n’était pas bien plus naturel que Julien prît à l’établi d’horloger, à côté de son frère et de sa sœur, la place que son père y avait occupée avec honneur jusqu’à la fin ?

— Mais s’il n’a pas goût à l’horlogerie ? objectait doucement Lina.

— Pas goût ! quelle bêtise ! Est-ce que le père nous a demandé si nous y avions goût, nous ? Depuis quand est-ce que des gamins de quatorze ans se mêlent de choisir leur métier ? Rien de ça. Il apprendra comme nous à tourner des cuvrots, limer plat, forger le laiton et tout ce qui s’en suit ; il en viendra aux « finissages, » puis on le mettra aux « échappements » après un ou deux ans. Et je voudrais bien voir qu’il se regimbe !

Julien ne s’était pas regimbé ; mais aussi tenace dans ses idées que son aîné dans les siennes, il avait réussi, à force de maladresse voulue, de stupidité affectée, à dégoûter son frère de lui apprendre le métier paternel. À bout de patience, Philippe Jaquet dit un beau jour à son cadet qui venait de commettre une bévue encore plus colossale qu’à l’ordinaire :

— C’est fini, tu es trop bête ! Jamais de la vie on ne fera de toi un horloger ! Tu casses tout, tu estropies tout ! ma fi ! tu n’es bon qu’à ferrer les chevaux !

Sur quoi le cadet, cachant sa satisfaction sous un air contrit, se gratta l’oreille en disant :

— Ça, je crois bien que je m’en tirerais. Les gros outils c’est ce qu’il me faut. Je n’aurais au moins pas peur de les casser. Je suis fort…

— Et bête ! ajouta l’aîné d’un ton sec. On dit que les monteurs de boîtes n’ont besoin que de ça dans leur métier. Je pense que pour les maréchaux c’est à peu près la même chose. Si tu veux à toute force prendre ce sale métier, fais ; je m’en lave les mains ! Mais ne viens pas te plaindre quand tu en auras par-dessus les oreilles.

Julien ne vint jamais se plaindre que le fer fût trop dur à forger ; il était dans son élément. Sa sœur Lina, une bonne et tendre fille, qui avait un faible pour son frère cadet, fut bien heureuse de cette solution de l’affaire et ne se plaignit jamais d’être obligée de lessiver à part le linge de l’apprenti forgeron.

Une active et économe ménagère, que cette Lina Jaquet, et qui s’était trouvée avant l’âge aux prises avec les peines et les soucis de la vie. Sa mère, de complexion maladive, avait quitté ce monde de misères, alors que le petit Julien commençait à répéter le b-a-ba chez la vieille dame Jeanneret, qui avait initié plusieurs générations aux mystères de l’alphabet. Il y avait huit ans de cela. Lina, qui en avait treize, se trouva ainsi prématurément promue à la dignité de maîtresse de ménage, avec tous les sérieux devoirs que cette charge comporte dans un intérieur modeste, où la mère de famille fait, bien entendu, toute la besogne. Mais la jeune fille avait été si bien préparée à cette tâche par le concours actif qu’elle apportait à sa mère depuis plusieurs années déjà, que la tenue de la maison ne souffrit pas le moins du monde d’avoir passé complètement dans ses jeunes mains. Il n’y eut rien de changé quant au confort du veuf et des orphelins. Ce qui leur manqua douloureusement, ce fut cette figure pâle et souffrante qui, au fond de son alcôve, était le centre des préoccupations affectueuses, l’objet de la sollicitude continuelle de la famille. Elle manqua même tellement au compagnon de sa jeunesse, qu’il se mit à dépérir sans que le médecin pût rien faire pour le retenir en ce monde, et que le petit Abram-Louis avait rejoint sa femme avant que l’herbe eût eu le temps de croître sur la tombe de celle-ci.

— On dit que la Marianne l’avait prédit sur son lit de mort, se chuchotaient les voisines à l’oreille, en suivant le défunt au cimetière. « Dans six semaines, tu viendras me retrouver, Abram-Louis ! » que la Mélina avait fait à son homme, à ce qu’il paraîtrait.

La vérité est, que pour calmer la désolation de son mari, la mourante avait prononcé faiblement : « Ne t’en donne pas tant, Abram-Louis ; vois-tu, ce n’est déjà pas pour si longtemps que nous serons séparés : la vie est si courte, après tout ! »

Philippe, l’aîné des enfants, ainsi devenu chef de famille, était parfaitement en âge d’en assumer la responsabilité. Il avait vingt-deux ans à cette époque, et en paraissait le double, avec sa figure sévère, ses sourcils épais et toujours froncés, sa grande bouche aux lèvres minces, qui ne connaissaient pas le sourire.

— Pour celui-là, disait-on couramment de Philippe Jaquet, on ne sait pas, au monde ! où il a été pris ! Il ne ressemble pas plus à son père qu’une laitue montée ne ressemble à une tête de salade.

Le petit Abram-Louis était tout rondelet, lui, tandis que son garçon est plus maigre qu’un clou, et si tellement haut sur jambes, qu’on dirait, ma parole ! qu’il s’est fait des rallonges avec des crosses à lessive ! Avec ça, une mine à faire trancher du lait ! Ce n’est guère son père : il avait l’air avenant, le petit Abram-Louis, il faisait toujours beau l’accoster. C’est comme la Mélina : pour une femme qui a passé la moitié de sa vie au lit, par les mains des médecins, jamais gringe, jamais à se plaindre. Pour celle-là, on ne peut pas dire que c’était une piorne.

Mais pour ce qui est de ce Philippe, quel hérisson ! Les deux pauvres vieux ne doivent guère avoir eu de contentement avec lui. À présent qu’ils n’y sont plus, comment ça va-t-il marcher avec les deux jeunes ? En voilà qui sont sûrs de ne pas avoir la vie bien douce !

Le monde est plein de ces gens qui lancent à tort et à travers les jugements les plus téméraires sur le compte de leur prochain.

La vérité est que Philippe Jaquet, en dépit de sa mine sévère, avait été plein d’attentions pour ses parents, mais n’étant pas démonstratif par tempérament et ayant horreur de tout ce qui ressemble à l’ostentation, il ne les accablait pas de prévenances et de témoignages d’affection par-devant témoins.

Démonstratif, Guillaume Vuille, son cousin et rival heureux, l’était plus que lui ; il était de tempérament jovial et débonnaire. Si la chose n’eût dépendu que de lui, la froideur n’eût pas persisté entre eux, une fois la saison des morilles passée. À plus d’une reprise, il tenta un rapprochement, se disant que c’était à lui à faire le premier pas. Mais toutes ses avances, essais de conversation au sujet de l’apparence du temps, de l’épaisseur du fourrage et autres banalités étrangères à la question brûlante qui les divisait, se heurtant chaque fois à des monosyllabes bourrus, à des regards de travers, il finit par se dire que mieux valait, en définitive, laisser le temps faire son œuvre et verser l’oubli au cœur ulcéré de Philippe Jaquet.

Pourtant Guillaume avait un motif secret pour faire au plus vite sa paix avec son cousin.

Depuis tantôt six mois ne s’était-il pas avisé tout à coup que sa cousine Lina avait de bien beaux yeux et une mine fort avenante, sans parler de ses mérites de ménagère ? N’avait-il pas, dès lors, sans en avoir soufflé mot à âme qui vive, caressé cette idée qu’il aurait là, sous la main, une femme comme il n’en trouverait pas une pareille, en cherchant au long et au large ?

Aussi en venait-il maintenant à regretter son triomphe de morilleur.

— J’aurais joliment bien fait, songeait-il avec contrariété, de ne rien dire de la morille pas plus grosse qu’un pommeau d’épingle, que j’ai trouvée à la Rocheta, le 5 mars, et de laisser croire à Philippe Jaquet… Oui, peut-être ! mais, tout de même, objectait aussitôt l’amour-propre du morilleur, étouffant les calculs de l’amoureux, est-ce que ç’aurait été juste ? Il me semble que j’aurais volé mon père ; ça lui a fait encore plus de plaisir qu’à moi de lire l’article de la Feuille d’Avis. Et puis, finalement, Philippe n’en a trouvé, lui, que quinze jours après ! Je sais bien qu’il était revenu un néva, et puis les bises de mars avaient soufflé par là-dessus. Enfin, c’est fait ! Philippe m’en veut tout de bon, cette fois. Cours après la Lina, à présent ! Le frère me recevrait comme un chien au milieu d’un jeu de quilles, si j’avais le front de vouloir aller à la « veillée » vers elle. Le mieux, c’est d’attendre ; ça ne m’empêchera pas, quand je rencontrerai la Lina, par hasard, de tâcher de savoir ce qu’elle pense de moi. Elle ne m’a jamais fait froide mine, elle ; non, elle m’a toujours dit bonjour de son air gentil, pas effronté, par exemple, comme on voit tant de ces évaporées qui ne peuvent pas rencontrer un garçon sans l’agacer de la langue et de la mine, en faisant toutes sortes de simagrées. Dommage, tout de même, qu’il y ait eu cette histoire de morilles !

Il était tout naturel qu’à vingt-huit ans Guillaume Vuille songeât au mariage. Ses deux frères aînés avaient déjà quitté le foyer commun pour se créer une famille. Lui, avait continué avec ses vieux parents à cultiver le petit « bien » que ceux-ci avaient à ferme depuis nombre d’années, ce qui ne l’empêchait pas d’exercer simultanément la profession d’horloger et d’être aussi habile « planteur d’échappements » que Philippe Jaquet et sa sœur Lina. Guillaume Vuille appartenait à cette race robuste et saine d’artisans-laboureurs, en majorité jadis dans nos montagnes neuchâteloises, et devenue bien clairsemée aujourd’hui, qui maniaient la faux et la fourche, la lime et le burin avec une égale aisance, et des mêmes mains qui tenaient fermement les cornes de la charrue, sertissaient les rubis et tournaient des pivots d’acier fins comme des cheveux.

Tant que les parents de Guillaume Vuille avaient été valides, la pensée du mariage ne s’était jamais présentée sérieusement au jeune homme. Les vieux y avaient songé parfois, mais pour écarter égoïstement cette éventualité. Ils vivaient si unis, à eux trois, ils se suffisaient si complètement à eux-mêmes ! Mais quand les rhumatismes vinrent briser la vigueur de Siméon Vuille, dit « le gros Semion, » le confinant peu à peu dans son fauteuil, quand sa compagne, alourdie par l’âge et l’obésité, suffoquée par l’asthme, ne fut plus d’une aide bien efficace pour les travaux des champs, Guillaume sentit que le moment était venu d’imiter ses frères, non en quittant le toit paternel, mais en se cherchant une compagne pour le seconder dans sa tâche. Abandonner la ferme, il n’y fallait pas songer. C’eût été un déchirement pour les vieux ; il le savait bien.

En conséquence, il s’était mis à regarder de plus près qu’il ne l’avait fait jusqu’alors les jeunes filles à marier de son entourage. C’est alors qu’il s’avisa avec une certaine surprise que sa cousine Lina n’était plus une petite fille, et qu’elle ferait fort bien son affaire. Fallait-il que cette mesquine rivalité de morilleurs vînt se mettre à la traverse d’un arrangement aussi désirable !

— Peut-on être assez bête ! Tu n’as pourtant pas eu plus de raison qu’un enfant de cinq ans, ma parole !

Et Guillaume Vuille ébouriffait avec dépit le collier de barbe noire qui encadrait sa figure ronde et colorée, laquelle, si joviale d’ordinaire, exprimait en ce moment toute autre chose que de la bonne humeur.

C’était devant son établi d’horloger que Guillaume Vuille se livrait à ces réflexions mélancoliques. Ayant terminé ses labours avec le concours d’un de ces auxiliaires de la Montagne des Bois, qui viennent chaque printemps louer leurs bras et leurs attelages aux cultivateurs de nos Montagnes, et qu’on nomme les Tatouillards, Guillaume avait repris ses outils d’horloger, dans la chambre basse où son père somnolait dans son fauteuil, pendant que la maîtresse de la maison, qu’on entendait tousser à la cuisine, s’occupait des apprêts du dîner.

Devant la fenêtre s’étalait une double guirlande de morilles de toutes les dimensions, déjà racornies. Jamais ce trophée, dont il était généralement assez fier, ne lui avait causé aussi peu de plaisir. Chaque fois que le regard de Guillaume venait à rencontrer les malencontreux champignons, ses sourcils se fronçaient instinctivement, et l’image de sa cousine Lina lui apparaissait, toujours plus désirable, mais toujours plus éloignée.

De sa personne, elle n’était pourtant pas bien loin de son cousin, la jeune fille qui faisait l’objet des préoccupations de Guillaume Vuille : la maison des Jaquet n’était séparée de celle des Vuille que par un jardin potager et par un bout de pré d’une vingtaine de pas de largeur.

Lina, que son père et son frère avaient initiée au plantage des échappements, cette partie du mécanisme de la montre qui en est pour ainsi dire l’âme, travaillait activement et silencieusement à côté de Philippe.

Silencieux, on l’était ordinairement dans cet intérieur, surtout depuis la mort des parents. Ce n’est pas le frère qui se fût prêté à la conversation, lors même que la sœur eût été disposée à causer. Et jamais, au grand jamais, on n’avait entendu Philippe Jaquet siffler un air quelconque et encore moins le chanter pour accompagner le bruit de sa lime ou de son marteau. Ce n’était pas dans son tempérament. Il travaillait posément, presque solennellement, le microscope rivé à l’œil, prenant et remettant avec méthode chaque outil à la place exacte qu’il lui avait assignée, au lieu de le jeter à la volée au milieu du tas, comme faisait son cousin Guillaume.

Lina, presque aussi habile dans sa partie que son frère, avait les mouvements moins automatiques que lui, et tout en maintenant son outillage dans le même ordre, mettait dans son travail la grâce de son sexe et la vie de la jeunesse. Car elle était gracieuse, avec ses yeux bruns veloutés, ses fins traits à la chaude carnation, et la masse de ses cheveux réunis en une lourde natte retombant un peu sur la nuque.

Comment donc son cousin Guillaume avait-il pu être si longtemps à remarquer tout cela et le charme de cette physionomie, empreinte d’une douceur tranquille et sereine ?

Cette jeune figure contrastait singulièrement avec celle du frère, longue, maigre, sévère, que deux sillons partant du nez creusaient prématurément, lui donnant l’apparence d’un homme de cinquante ans.

Et véritablement, depuis l’apparition du fait divers dans la Feuille d’Avis des Montagnes, constatant pour la troisième fois le triomphe annuel de Guillaume Vuille, les rides s’étaient creusées plus profondes, plus amères, dans les joues de Philippe Jaquet.

À lui, non plus, ses morilles, si abondante qu’en eût été la récolte, ne causaient aucune satisfaction. Il avait même fini par les prendre à tel point en grippe, tant leur vue ravivait la blessure de son amour-propre, qu’il les avait ignominieusement reléguées à une fenêtre de grenier. Et pourtant il en avait bien deux chaînes de plus que son heureux rival, mais à quoi bon, puisqu’il n’avait pas trouvé la première de l’année ?

Ne riez pas trop de Philippe Jaquet et de son dépit puéril : est-ce qu’en ce bas monde chacun n’a pas son dada ? Cherchez bien si vous n’avez pas le vôtre.

Le timbre de la vieille pendule neuchâteloise sonne gravement dix coups dans sa cage de verre. Lina lève les yeux sur le cadran :

— C’est le moment de penser au dîner, remarque-t-elle en posant sa lime et serrant soigneusement dans un carton toutes les pièces éparses devant elle.

Elle sort après avoir secoué la limaille attachée à son tablier, sans que son taciturne frère ait remué les lèvres ou détourné les yeux de son travail. Aussi bien la sœur n’a-t-elle pas attendu de réponse, sachant bien que Philippe n’est pas dépensier de paroles vaines. Elle a pensé tout haut, simplement ; à vingt ans on a besoin, parfois, de rompre un silence trop prolongé, ne fût-ce que par un soliloque.

Sous l’immense cheminée de bois, où pendent saucisses et jambons, la voilà qui prépare activement son feu, sur l’âtre aux pierres disjointes, à l’ancienne mode. Puis la marmite, dûment garnie de choux et d’un appétissant morceau de lard, placée sur la flamme, la jeune cuisinière, constatant que sa provision d’eau touche à sa fin, prend sous son bras la seille de cuivre, seul ustensile quelque peu moderne de la vieille cuisine, et s’en va la remplir à la fontaine.

Or, pour s’y rendre, elle doit passer devant la fenêtre de Guillaume Vuille.

— Tiens, voilà une occasion ! fait celui-ci, posant précipitamment lime et microscope, et courant à la cuisine. Gage que vous n’avez guère d’eau pour faire votre dîner, mère ! J’ai besoin de me dégourdir les jambes.

— Oh ! bien, voilà, la seille…

— Il n’y en a plus qu’une goutte au fond, j’en vais chercher de la fraîche.

Tout ce remue-ménage a éveillé Semion, qui appelle d’un ton impatient :

— Marianne, Marianne !

La bonne dame se hâte autant que le lui permet sa corpulence, et accourt essoufflée vers son mari.

— On me laisse tout seul, fait celui-ci plaintivement. Mon genou, aïe ! quelles lancées ! et la cheville, miséricorde ! Pour sûr que le temps va changer. Ah ! çà, Guillaume, où est-il ?

— Oh ! pas bien loin, à la fontaine ; j’avais besoin d’eau pour mon dîner. C’est Guillaume qui a eu l’idée de venir voir si je n’étais pas à court. Il a des attentions, notre garçon, tu en conviendras.

Son mari hoche la tête, sans convenir de rien. Il a sur le cœur d’avoir été laissé seul, si peu que ce soit. La souffrance, hélas ! rend égoïste. Et pourtant il aime son Guillaume et il en est fier ; mais quand on voit cet homme si solidement bâti, réduit à l’impuissance, on comprend que l’inaction lui pèse davantage qu’à une nature plus faible et que son humeur s’en ressente d’une manière fâcheuse. Ce n’est pas sans raison que depuis sa plus tendre enfance on l’appelle « le gros Semion » : il est massif dans toute sa personne, de grande taille et de forte corpulence ; il a de gros os, une mâchoire proéminente, des mains musculeuses, aux articulations gonflées et déformées par le rhumatisme, qu’il porte souvent à ses genoux avec une grimace et une exclamation de douleur.

Quant à sa compagne, si un embonpoint excessif et une oppression pénible sont ses croix, son humeur n’en souffre pas ; son mari l’explique en disant d’un ton envieux, pendant qu’elle arrange avec sollicitude la couverture qui enveloppe ses genoux :

— Toi, tu peux te remuer, au moins ! tu peux aller et venir, ce n’est pas comme moi ! oh ! quelle misère d’être cloué dans ce fauteuil ! Et ces médecins, a-t-on jamais vu des escrocs pareils, avec leurs graisses qui vous font autant d’effet qu’un emplâtre sur une jambe de bois ! C’est qu’ils sont tous les mêmes : prenez l’un, prenez l’autre ; ça vous drogue, ça vous potringue à vous coûter les yeux de la tête, ça vous fait des beaux discours, pour vous expliquer ce que vous avez, comment ça s’appelle en latin, mais pour vous guérir, va te promener ! c’est une autre paire de manches !

Tandis que le père se lamentait ainsi, le fils avait couru à la fontaine sur les traces de Lina Jaquet. Hélas ! elle n’y était pas seule : un sort malencontreux y avait amené deux vieilles voisines qui lavaient du linge sur le bord du bassin. Or les dites voisines avaient de bons yeux, l’ouïe encore fine et la langue affilée. Ce n’est pas en présence de pareils témoins qu’un jeune homme désirant sonder les sentiments de la demoiselle qui fait l’objet de ses pensées, se livre à une opération aussi délicate. En pareille occurrence, il n’y a plus qu’à se rabattre sur la pluie et le beau temps ; c’est ce que fit Guillaume Vuille en désespoir de cause.

— Est-ce que le beau va durer ? demanda-t-il d’une manière générale, en promenant un coup d’œil circulaire autour de l’horizon.

Une des vieilles s’empressa de répondre que le ciel était rouge de bon matin, et que la bise faisait mine de vouloir tourner. Sur quoi l’autre déclara d’un ton d’oracle :

— Il va y avoir un « gonfle, » je vous en réponds. Avant quatre heures on a la pluie et un tout gros orage avec.

Lina n’avait pas soufflé mot, mais sa seille étant remplie, elle la chargea prestement sur sa tête nue, avant que Guillaume eût tranché dans son esprit cette question délicate : « Faut-il lui donner un coup de main, ou bien ça paraîtrait-il louche à ces deux longues langues ? »

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La jeune fille fit place à Guillaume vers le goulot, et s’en fut, maintenant adroitement sa seille en équilibre, et adressant une salutation générale aux trois personnes présentes.

— Mon coup a raté, pensait Guillaume avec dépit, en regardant de travers les deux commères qui avaient mis ses plans en déroute. Enfin, voilà, une autre fois on tâchera de mieux réussir. Il faut pourtant que je sache à quoi m’en tenir avec la Lina, avant de trop m’avancer.

Et suivant des yeux la gracieuse silhouette de la jeune fille, il partit à son tour, portant sa seille à bout de bras, suivant son habitude, car il avait les reins solides.

 

*

 

Il semble qu’étant proche voisin de celle qui faisait l’objet de ses tendres préoccupations, Guillaume Vuille eût dû avoir nombre d’occasions de la rencontrer sans témoins gênants. Mais Lina, comme on l’a vu, menait une vie des plus remplies. Entre son ménage et son établi, il n’y avait pas la moindre place pour des promenades, des visites aux voisins et encore moins pour d’oisives rêveries, auxquelles, d’ailleurs, elle n’était nullement portée par nature. Les quelques instants qu’elle dérobait à son travail d’horlogère étaient employés par l’active jeune fille à ravauder les bas de la famille et à maintenir en bon état ses vêtements et ceux de ses frères.

Le dimanche, elle se rendait ponctuellement au temple sous l’escorte invariable du long Philippe et du courtaud Julien, lequel, à la grande mortification du frère aîné, ne parvenait jamais complètement à se débarbouiller les mains pour la circonstance. L’après-midi, c’était au catéchisme qu’elle accompagnait l’apprenti maréchal, qui adorait sa sœur et préférait sa société à celle de ses camarades.

Décidément la fontaine était le seul endroit où Guillaume Vuille eût quelque chance de mener à chef sa petite enquête préliminaire, à moins que le hasard ne se fît son allié et ne lui fournît à l’improviste l’occasion désirée. Mais les gens pratiques ne comptent pas sur le hasard, et notre horloger-laboureur était un homme pratique. En conséquence, pareil au chasseur à l’affût qui attend patiemment le passage du gibier, Guillaume, de son établi, ou de la porte de l’étable, ou du sommet de son fumier, quand il changeait la litière à ses vaches, surveillait la route, la maison de ses cousins et la fontaine, avec une vigilance de tous les instants, qui n’était pas sans faire quelque tort à son travail.

Mais on eût dit vraiment qu’un sort jaloux s’acharnait à déjouer les plans du pauvre Guillaume.

Huit jours durant, il n’eut pas une seule fois l’heureuse fortune de voir passer Lina, sa seille sous le bras, se rendant à la fontaine. Comme le chasseur ne pouvait décemment rester à l’affût sans un instant de relâche, le gibier lui avait échappé.

Puis quand enfin la jeune fille qu’il guettait lui apparut, ce fut pour la voir revenir, sa seille pleine sur la tête. Encore une occasion manquée ! S’il eût seulement été dehors à ce moment, il se fût risqué à accoster la jeune fille sous le premier prétexte venu. Mais il était à son établi, et le gros Semion, loin de dormir, entretenait son fils du projet qu’il ruminait de consulter Ramseyer, le rebouteur des Ponts, qui serait peut-être plus habile que le docteur Aschof pour le débarrasser de ses rhumatismes.

— Mais, père, si c’était pour une entorse ou un nerf levé, encore passe ! répliqua le fils avec une vivacité qui n’était pas dans ses habitudes en s’adressant à ses parents. Pour l’amour du ciel ! quel bien voulez-vous qu’il vous fasse avec ses onguents, Jean Ramseyer ?

L’observation était juste, mais si Guillaume n’avait pas été vexé d’avoir manqué une nouvelle occasion d’aborder sa cousine, il ne l’eût pas présentée de ce ton agressif. Or comme c’est le ton qui fait la chanson, le malade, offensé, repartit avec amertume :

— C’est ça, voilà comme les enfants vous traitent quand on est vieux, malade, qu’on souffre pire qu’un damné ! Voilà les égards qu’on a pour vous ! Si seulement on pouvait mourir quand on veut, je serais déjà au cimetière, au lieu de n’être qu’une « encombre » en ce monde.

Guillaume, honteux de lui-même, s’était tourné vivement du côté du malade :

— Père, père, ne dites pas des choses pareilles, pour l’amour du ciel ! J’ai parlé comme un écervelé, mais à bonne intention, je vous jure ! J’irai quand vous voudrez chercher Jean Ramseyer. Qui sait, après tout, s’il ne pourrait pas vous faire du bien, lui, puisque les docteurs n’y peuvent rien !

— Ouais ! quelle idée ! répliqua le gros Semion avec ironie ; ne l’as-tu pas dit : S’il était question d’une entorse ou d’un nerf levé, à la bonne heure ? Non, non, n’en parlons plus !

— De quoi ? demanda sa femme qui venait d’entrer en soufflant péniblement et qui se laissa aller sur une chaise d’un air accablé.

— De rien, grommela le gros homme, affectant un ton d’indifférence. Puis, se ravisant : C’est seulement Guillaume qui voulait qu’on parle à Jean Ramseyer pour mes jambes. Mais c’est de la bêtise toute pure ! Est-ce que ces mîdges peuvent quelque chose aux rhumatismes, je te demande ? On sait bien qu’ils ne sont bons que pour remettre les entorses, recoller les nerfs levés, et les choses de cette espèce.

— Mais c’est tout sûr, appuya dame Marianne avec conviction. À quoi pensais-tu, Guillaume ? Oh ! je sais bien que tu avais bonne intention, ça va sans dire ; mais pense voir : se moquerait-on assez de nous par la Sagne, si on voyait venir Ramseyer chez nous pour frotter ton père avec ses graisses !

Guillaume qui s’était remis à son établi, dut se pencher sur son étau pour cacher un sourire dont il n’était pas maître. Mais il se garda bien de protester contre le rôle qu’on lui faisait jouer. « Ça t’apprendra, une autre fois, se dit-il à lui-même, ça t’apprendra à répondre honnêtement à ton père ! »

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Le père, lui, avait l’air passablement penaud. Il avait espéré voir sa femme le contredire et se trouvait pris à son propre piège. Après s’être frotté les genoux en gémissant, il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et fit mine de s’endormir. Sa femme, qui avait pris un tricot, finit par s’assoupir à ses côtés, et leur fils, tout en continuant machinalement son travail, se remit à songer à Lina.

— Je « m’étonne, » se demanda-t-il tout à coup, la lime en l’air, je « m’étonne » si Philippe lui aurait défendu de remettre les pieds chez nous ? Ça en a tout l’air. Des fois, pas souvent, c’est vrai, mais de sept en quatorze, elle venait faire une petite échappée pour demander quelque chose à ma mère, s’informer comment allait le père. Dans ce temps j’étais assez bête pour ne pas plus faire attention à elle qu’à une gamine. À présent, c’est fini : depuis ce printemps on ne l’a plus revue. Pour sûr qu’il y a du Philippe là-dessous ! Quel rancunier, tout de même ! Pour une misérable morille ? Ça vaut bien la peine ! Il me semble qu’à sa place… oui, dans le fond, à sa place, qu’est-ce que j’aurais fait ?

Et Guillaume, qui était un homme juste, s’examina consciencieusement et reconnut finalement qu’à la place de Philippe Jaquet, s’il eût dû subir comme lui la mortification d’avoir le dessous trois ans de suite dans la chasse aux morilles, il eût tout comme lui ressenti et témoigné une certaine jalousie à l’endroit de son rival heureux.

— Tout compté ! convint-il loyalement, je n’ai rien à dire : moi aussi je me vexe assez facilement. Si on pouvait seulement trouver moyen de se raccommoder, parce que, tout de même, ce n’est pas une vie, entre cousins, de se faire des mines pareilles, à peine se dire bonjour, et encore, aussi gracieusement que des chiens qui se rônnent ? Sans compter qu’il y a la Lina ! C’est fini : à présent qu’elle m’est entrée dans l’idée, il n’y a plus moyen qu’elle en sorte ! Décidément, il faut bouger, de manière ou d’autre, conclut-il en se remettant à manœuvrer sa lime avec activité ; il faut faire quelque chose ! Une supposition : si par hasard, – oh ! monté ! il n’y aurait rien d’impossible ! – si par hasard quelqu’un venait me la prendre, la Lina !

De saisissement il posa sa lime et la pièce qu’il ajustait, et les mains sur les genoux, les sourcils froncés, il se prit à envisager, avec le dépit et la colère d’un homme qu’un filou vient de soulager de son porte-monnaie, la fatale éventualité que venait d’enfanter son imagination.

« Il ne manquerait plus que ça ! » s’exclama-t-il à demi voix.

Et s’accoudant sur son établi, les yeux dans le vague, les lèvres serrées, il s’appliqua avec une évidente contention d’esprit à résoudre les difficultés de la situation. Peu à peu les traits de Guillaume se détendirent, un sourire de bonne humeur vint errer sur ses lèvres et il se remit à l’ouvrage en sifflotant le vieil air :

 

Toujours un bon Valanginois

Qui chérit sa patrie…

 

Comme Archimède il avait trouvé, et c’était sa manière de crier « Eurêka ! »

 

*

 

Ce soir-là, Philippe Jaquet ayant quitté son établi de bonne heure, et s’apprêtant à faire un bout de toilette, sa sœur, intriguée, lui demanda :

— Tu sors, Philippe ?

Il fit un signe de tête affirmatif et condescendit à ajouter :

— Il y a une assemblée du fonds des Trois-Quartiers.

— Oh ! alors, il faut te raser ; je vais te chercher de l’eau chaude.

Il fit une grimace d’ennui.

— Mafi ! non, on n’est qu’à mardi, finalement ; je suis bon comme ça.

Cependant, sous prétexte de nouer sa cravate, il alla se regarder dans l’étroit miroir à bordure noire occupant le trumeau entre les deux fenêtres, et se frotta le menton.

Au petit grincement de râpe qui se produisit, le long Philippe se retourna vers sa sœur d’un air un peu penaud.

— N’est-ce pas ? fit la jeune fille avec un sourire. Et, sans attendre l’assentiment de son frère, elle alla quérir l’eau chaude, et en un clin d’œil eut déposé devant lui rasoir, savonnette et pinceau à barbe. Philippe n’avait plus qu’à s’exécuter, ce qu’il fit d’un air digne et en grommelant entre ses dents :

— Les femmes, c’est fini, quand elles ont chaussé une idée !…

Il ne fut cependant pas insensible au compliment que lui fit Lina sur sa bonne mine à son départ pour l’hôtel de ville, bien qu’il y répondît en haussant les épaules :

— Monté ! que tu es jeune ! Tâche voir de ne pas te moquer des gens !

— Moi, me moquer ! Quelle idée ! Je te dis que tu as aussi bonne façon que M. le greffier.

Il ne protesta contre ce rapprochement flatteur que par un haussement d’épaules, ce qui ne l’empêcha pas de glisser un regard satisfait du côté du miroir reflétant sa longue face sévère, bien ratissée et encadrée par les deux pointes anguleuses d’un col soigneusement empesé.

Il venait de partir, à la tombée de la nuit, et sa sœur, debout sur le seuil, le suivait du regard, quand Guillaume Vuille sortit à son tour, à moitié endimanché pour la circonstance. Il hâta le pas à la vue de la jeune fille qui allait rentrer.

— Hé ! Lina, on dirait que tu te sauves. Es-tu si pressée ? On ne peut pas seulement te dire bonsoir !

Elle le salua d’un familier « adieu Guillaume ! » comme on fait chez nous entre gens qui se tutoient. Mais il y avait de la gêne dans son ton et dans son maintien.

— Ah ! çà, Lina, il y a un temps infini qu’on ne t’a vue par chez nous. Ma mère le disait l’autre jour.

— C’est vrai, répondit-elle brièvement, sans ajouter d’explication. Comment va ton père, avec ses rhumatismes ?

— Oh ! pas mieux ; on ne sait plus qu’y faire. Il parle d’aller trouver Jean Ramseyer. C’est une idée de malade ; quand on souffre, on essaye tout au monde, c’est bien naturel.

— Je crois bien, fit la jeune fille avec chaleur, il faut se mettre à la place des gens. Tu vas aussi à l’assemblée, quoi ? ajouta-t-elle après un moment de silence.

— Oui, il s’agit de nommer…

— Oh ! ça ne m’intéresse pas ; mais je réfléchis que pendant ce temps je pourrais aller dire bonsoir chez vous.

— Si je retournais avec toi ? proposa Guillaume avec un empressement galant.

— Pour quoi faire ? répliqua-t-elle d’un ton froid. C’est pour le cousin et la cousine que j’irais, pendant qu’ils sont seuls. Toi, tu as ton assemblée, et je te conseille de ne pas lambiner plus longtemps ; Philippe est parti il y a un bon moment.

Là-dessus elle rentra prestement, laissant Guillaume tout interloqué.

— Ah ! çà, pensait-il en s’en allant, les mains derrière le dos, est-ce qu’elle m’en voudrait aussi, elle, à cause de cette misérable morille, ou bien quoi ? On le dirait, ma parole ! Me voilà joliment reboqui ! Pourvu qu’elle n’en ait pas un autre en tête, un plus jeune ! Je n’ai pourtant que vingt-huit ans, finalement, et ce n’est pas pour me vanter, mais il me semble que je n’ai pas l’air vieux garçon comme son frère. Oui, mais quand on n’en a que vingt, comme elle, on pense aux jeunes.

Et le pauvre Guillaume, sérieusement épris de la cousine qui témoignait une indifférence si parfaite pour la personne de son cousin, passait mentalement en revue tous les jeunes gens du voisinage, dont l’âge se rapprochait de celui de la jeune fille, et dont celle-ci pourrait avoir le cœur rempli.

— Des gamins, des blancs-becs, ma parole ! songeait-il avec dédain. Est-ce qu’elle aurait pu s’amouracher d’un de ceux-là ? J’ai de la peine à le croire.

Mais tout à coup un autre concurrent possible se présenta à son esprit.

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— Ce ne serait pourtant pas le nouveau régent qui lui aurait donné dans l’œil ? se demanda-t-il avec alarme. C’est un beau garçon, il n’y a pas à dire le contraire, un peu femmelette, mais qui a l’air d’un monsieur ; les filles se laissent assez prendre à ça. Il a sa pension tout près ; tous les jours il passe devant les fenêtres de la Lina pour aller à l’école… Oh ! c’est fini, ce doit être ça. Je me suis laissé couper l’herbe sous les pieds. Ai-je pourtant été bête !

Profondément démoralisé par la fatale conviction que l’image du jeune pédagogue était imprimée dans le cœur de Lina, le pauvre Guillaume pénétra dans la salle de commune, où la séance allait commencer, et s’assit tout désenchanté dans un coin, après avoir distraitement répondu aux salutations de ses voisins.

Il était parti plein d’entrain, comptant mettre à exécution le plan qu’il avait combiné pour ramener la bonne harmonie entre Philippe Jaquet et lui, et par suite avancer ses affaires avec sa cousine Lina. Et voilà que Lina venait de lui montrer clairement qu’elle ne se souciait pas de lui ! À quoi bon tenter un rapprochement avec le frère ? Qu’il continuât à le bouder, ce rancunier de Philippe, si ça lui faisait plaisir ! Lui, Guillaume, pouvait se passer de ses bonnes grâces ! Ainsi parlait le dépit dans le cœur de Guillaume Vuille. Pourtant une autre voix, combattant en lui ce raisonnement égoïste, disait qu’il serait beau, qu’il serait généreux de se réconcilier avec son cousin, sans arrière-pensée d’intérêt personnel, puisqu’il pensait en avoir découvert le moyen.

La lutte entre ces deux sentiments opposés absorbait à tel point le jeune homme, qu’il n’entendit pas un mot du procès-verbal de la précédente séance, lu d’une voix solennelle et monotone par le secrétaire, un petit homme à cheveux gris qui affectionnait les termes pompeux, les pléonasmes redondants et les synonymes. Quand le lecteur fut au bout de son rouleau, et que le président eut posé la question obligée : « Quelqu’un a-t-il des observations à faire au sujet du procès-verbal qui vient d’être lu ? » le silence qui s’établit subitement rappela Guillaume aux réalités de l’heure présente. Il n’avait pas d’objections, de réclamations ni d’adjonctions à opposer à la pièce qui venait d’être lue, bien entendu ; mais secouant ses préoccupations pénibles, il fixa dès lors son attention sur ce qui allait suivre.

— Si personne n’a rien à ajouter au procès-verbal, reprit le président après un moment d’attente…

— Padié ! il est pru long dains’ ! (Parbleu ! il est assez long ainsi !) fit assez haut un vieux paysan à mine madrée, qui ayant fait une station passablement prolongée dans la salle du débit avant l’ouverture de la séance, y avait fortifié son penchant naturel à la contradiction.

— Il sera adopté, se hâta de conclure le président, couvrant de sa forte voix la malicieuse observation qui pouvait soulever un incident pénible, en éveillant la susceptibilité du secrétaire. Celui-ci, heureusement, avait l’oreille dure.

Ayant ajusté ses lunettes et consulté pour la forme un petit papier contenant l’ordre du jour, le président poursuivit :

— Il s’agit présentement de nommer un boursier pour le fonds des Trois-Quartiers, attendu que Siméon Vuille s’est démis pour cause de santé. Il n’en veut plus, ni pour or ni pour argent.

— Combin baille-t-on ? (Combien donne-t-on ?) demanda d’un ton facétieux le vieux paysan aux interruptions, qui savait comme tout le monde que la charge en question était purement honorifique.

Le président fronça les sourcils :

— Il y a l’honneur, ça vaut plus que des gros émoluments, répliqua-t-il d’un ton ferme et digne.

Ce n’était pas le sentiment de l’interrupteur, sans doute, car il haussa les épaules ; cependant ce ne fut qu’à demi voix qu’il se permit de répliquer :

— Tchacon sn’idée ! (Chacun son idée !)

Mais le président, qui avait hâte de couper court à l’incident, reprenait déjà :

— Qui propose-t-on ?

— Philippe Jaquet ?

C’était Guillaume Vuille qui venait de lancer ce nom de sa voix de basse sonore. Le candidat proposé se retourna surpris, pendant que l’incorrigible interrupteur disait d’un ton sarcastique :

— C’est du bin djouven ! (C’est du bien jeune !)

— Il y a des jeunes qui ont plus d’escient à trente ans que d’autres à soixante ! répliqua sur-le-champ Guillaume, sur le même ton. Philippe Jaquet fera un tout bon boursier ; on n’en pourrait pas trouver un meilleur pour remplacer mon père.

— Appuyé ! crièrent plusieurs voix, couvrant à dessein quelque nouvelle observation maligne du paysan aviné.

Philippe Jaquet, évidemment flatté, car il avait un faible pour les « honneurs, » fit bien quelques compliments pour la forme, mais quand, à l’unanimité des assistants, moins un, à savoir l’interrupteur goguenard, il se vit honoré de la charge de boursier du fonds des Trois-Quartiers, il s’inclina sans murmure devant le verdict du scrutin.

À l’issue de la séance, Guillaume Vuille, sans faire la moindre manœuvre pour se rapprocher de son cousin, s’en alla d’un air indifférent. Mais il avait l’œil sur le nouveau boursier et se disait avec une certaine anxiété :

— Nous allons voir si mon coup a réussi. Philippe va-t-il m’accoster ? S’il passe outre, sans rien me dire, c’est fini.

L’un après l’autre, tous les membres de l’assemblée, parvenus au bas de l’escalier, s’engouffrèrent dans le débit de l’hôtel. Guillaume, qui avait décliné toutes les invitations, car il espérait encore trouver Lina auprès de ses parents, finit par se voir seul dans la rue.

Dans le brouhaha de la sortie, Philippe avait disparu.

— Est-ce qu’il serait entré dans le cabaret ? fit Guillaume désappointé. Pourtant ce n’est guère son habitude ; ou bien m’aurait-il dépassé pendant que j’avais le dos tourné et que les autres voulaient me retenir ? C’est fini, je n’ai que de la malchance, ce soir ! La Lina qui me regauffe, le frère qui m’en veut à mort pour cette misérable morille ! Et moi qui me croyais si sûr de mon coup !

C’est en compagnie de ces réflexions peu agréables, que Guillaume s’en retourna au logis. Il faisait clair de lune. Arrivé devant la maison de ses cousins Jaquet, il vit tout à coup se dresser la longue silhouette de Philippe, lequel était assis sur le banc rustique placé sous la fenêtre.

— Ça va bien, Guillaume ? fit le nouveau boursier faisant un pas pour tendre la main à son cousin et la lui secouer comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis six mois pour le moins.

— Pas mal et toi ? répondit le cousin enchanté de ce gage non équivoque de réconciliation.

— Également ; et ton père ?

— Ses rhumatismes le tourmentent terriblement.

— Et les médecins ?

— Ils n’y peuvent rien, ça va sans dire. Je crois qu’ils en ont tous, du rhumatisme, ma parole.

— C’est un fait. Avez-vous jamais essayé avec des fourmis ?

— Des fourmis ? Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— C’est simple comme bonjour : tu prends une pelle, un sac, tu vas dans les bois ; il y a assez de fourmilières par le Communal. Tu en fourres une dans ton sac ; plus il y a de bêtes avec, mieux ça vaut ; tu fermes bien… mafi ! on est un peu piqué, mais ce n’est pas la mort d’un homme ! Tu verses de l’eau bouillante là-dessus pour faire des bains. On prétend qu’il n’y a rien de tel contre le rhumatisme.

— Tiens ! c’est une chose à essayer. Bien obligé, Philippe. Pas plus tard que demain je vais aller au Botchat ; il y a de fameuses fourmilières par là autour.

— Et à la Combeta ! c’est plus près.

— Tu as raison. Mais voilà la retraite qui sonne. Il faut que j’aille aider le père à se mettre au lit. Bonne nuit, Philippe, et merci pour le remède.

— Si ça peut lui faire de l’effet, tant mieux. À la revoyance !

— Tout de même, pensait Guillaume en s’éloignant, le cœur plus léger, il fait pourtant beau sentir qu’on n’est plus en bisbille ! Si seulement la Lina…

Elle était encore là, Lina Jaquet, qui s’ingéniait à faire passer le temps agréablement aux deux vieillards. Mais à l’arrivée de Guillaume, elle se leva aussitôt et prit congé, malgré les protestations de son cousin désappointé, qui songea tout de suite avec dépit au régent beau garçon.

— Il est plus que temps de rentrer, fit-elle en se hâtant. Philippe doit être revenu ; lui et Julien vont m’attendre pour le poussenion[5].

— Il est revenu, convint Guillaume, qui, bien aise d’apprendre à sa cousine la fin de leur brouille, ajouta : Je viens de le quitter devant chez vous ; on avait parlé un moment de choses et d’autres.

Lina, qu’il accompagnait avec la lampe, se tourna vivement vers lui, le regard brillant de contentement.

Aussi Guillaume trouva-t-il ses yeux plus beaux que jamais.

— Ah ! il t’a parlé, notre Philippe ? fit-elle d’un ton de soulagement, prouvant combien la brouille des deux cousins lui avait pesé.

— Je crois bien ! même qu’il m’a indiqué un remède contre le rhumatisme ; il n’y a qu’à prendre…

— Oh ! je n’ai pas le temps… il faut que je me sauve, bonne nuit !

Elle se sauva en effet, laissant Guillaume moitié content, moitié vexé.

— Ça lui fait plaisir qu’on se soit raccommodé, Philippe et moi, c’est un fait. Reste à savoir… Le diantre soit de ce nouveau régent ! Il faudra que je les surveille, elle et lui.

 

*

 

Décidément Philippe Jaquet avait été vaincu par le magnanime procédé de Guillaume Vuille. Celui-ci n’avait pas trop présumé de l’excellence de son plan pour venir à bout de la rancune de son cousin. La preuve, c’est que le lendemain de l’élévation de Philippe Jaquet au poste éminent de boursier du fonds des Trois-Quartiers, il arrivait au point du jour chez ses cousins Vuille, portant gravement sur son épaule un long sac hermétiquement clos, où il avait enfermé toute une colonie de grosses fourmis noires, en compagnie des matériaux de leur demeure dévastée.

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— Il m’est venu à l’idée, dit-il à son cousin qu’il trouva à l’écurie, que tu avais assez à trafiquer le matin ; tes bêtes à conduire, ton père à lever, et le reste. Je connaissais une puissante fourmilière, pas loin, à la Combeta, la voilà.

Son cousin le remercia avec effusion.

— Bien obligé de ta complaisance, Philippe. Si ça pouvait faire du bien à mon père, on en serait bien heureux.

— C’est clair que je ne garantis rien. Tout ce que je peux dire, c’est que la recette vient de mon grand-père et qu’il la disait fameuse. À revoir.

Sur le seuil il se retourna.

— À propos, tu n’aurais pas eu goût, toi, de remplacer ton père comme boursier ?

— Moi ? je n’aurais jamais rien valu pour ça : les chiffres et moi, nous n’avons jamais pu nous accorder.

— Mais ton père aurait peut-être aimé…

— Ouais ! il sait bien comme je suis ! Crois-tu qu’il m’aurait jamais laissé toucher à ses comptes, quand même il avait de la peine à écrire ?

La vérité nous oblige à dire que Guillaume exagérait quelque peu, pour les besoins de la cause, son incompétence en matière de comptes.

— À propos, ajouta-t-il, se servant à son tour de cette formule complaisante qui permet de commettre les coq-à-l’âne les plus extravagants, à propos, le nouveau régent… est-ce que vous le voyez, des fois ?

— Nous ? qui ? on le voit passer, quand il va à la Maison d’éducation[6]. Pourquoi ?

Et Philippe regarda son cousin avec un étonnement sincère.

— Oh ! pour rien ; je ne savais pas si vous le connaissiez… par chez vous.

— Pas autrement que de vue et pour l’avoir entendu deux fois porter le chant à l’église ces deux derniers dimanches et lire les commandements. Mafi ! ajouta-t-il en avançant les lèvres et hochant la tête, tu l’as entendu comme moi ; ce n’est pas fameux. Parlez-moi des vieux, à la bonne heure ! Ça ne bredouillait pas, ça avait du souffle, ça vous savait ses cent cinquante psaumes sur le bout de la langue, sans compter les cantiques pour les communions. Celui-là, avec ses lunettes, sa belle raie et ses cheveux pommadés, s’il ne nous rate pas « Miséricorde et grâce, » le jour du Jeûne, je serais rudement surpris.

Guillaume Vuille, passablement rassuré par cette sortie contre le jeune pédagogue qu’il avait soupçonné être son rival, appuya chaudement Philippe, en faisant comme lui l’éloge des magisters de jadis et le procès de ceux de la jeune école.

Son cousin parti, Guillaume Vuille, tout guilleret, se mit à fredonner la Valanginoise, en étendant la litière sous ses vaches.

Sûrement ses soupçons s’étaient portés à faux sur le jeune régent ; celui-ci n’entretenait pas de relations avec les cousins Jaquet, et Philippe, pour son compte, l’avait manifestement pris en grippe à première vue. De ce côté tout allait bien. Mais il y avait Lina, la principale intéressée. Sait-on jamais ce que pensent les jeunes filles ?

Guillaume cessa de fredonner, ses appréhensions le reprenaient.

— Oui, oui, murmura-t-il, les sourcils froncés, il faudra se mettre au clair avec la Lina. Par bonheur que je suis raccommodé avec le frère ! On aura au moins l’occasion de s’entendre avec la sœur.

Le remède de Philippe Jaquet fut essayé dans la journée. Comme tous les malades dont le cas est désespéré et qui s’accrochent avec ardeur à tout nouveau moyen curatif, ainsi que le naufragé à la plus faible planche de salut, le gros Semion attendait merveille du fameux bain de fourmis, et s’était imaginé, sans doute, que l’effet en serait instantané. Aussi fut-il d’autant plus désappointé de ne ressentir aucun changement dans son état, au sortir du cuvier à lessive faisant office de baignoire, où son fils, qui était de taille à porter pareille charge l’avait plongé avec précaution.

Semion déclara, positivement furieux, que Philippe Jaquet était un mauvais farceur et qu’il mériterait qu’on lui fît boire son jus de fourmis jusqu’à la dernière goutte ; que quant à lui, il ne se laisserait pas replonger une seconde fois dans ce bouillon malpropre, qui sentait le vinaigre à plein nez !

Cependant sa femme et son fils le raisonnèrent si sensément qu’il finit par se reprendre à l’espérance et consentit à essayer d’une neuvaine complète.

Il eut lieu de s’en féliciter.

Fût-ce l’effet de l’eau chaude, simplement, fût-ce la vertu curative de l’acide formique, ou l’action combinée des deux médicaments ? Le fait est que les douleurs lancinantes se calmèrent peu à peu, finirent par disparaître tout à fait ; en même temps les articulations gonflées, enraidies du gros Semion s’assouplissaient graduellement, et un beau jour il se leva tout droit dans son cuvier et en enjamba le bord sans l’aide de personne.

— Y soû vouari, Dieu sei bni ! (Je suis guéri, Dieu soit béni !) s’écria-t-il, revenant au patois dans son allégresse.

Guéri, il ne l’était pas complètement ; il marchait encore comme un automate, mais il pouvait le faire sans endurer le martyre, et quand on a été cloué sur un fauteuil durant des mois, qu’on a la perspective désolante d’y rester jusqu’à la fin, le mouvement recouvré, ne fût-ce que partiellement, est une vraie résurrection.

Au reste, il dut se contenter de cette guérison relative : les bains essayés quelque temps encore, au grand détriment des colonies de fourmis du pâturage communal, furent impuissants à rendre à ses membres leur élasticité d’autrefois.

Si dès lors le gros Semion put aller et venir dans la maison et aux alentours d’un pas lent et automatique, vaquer à de menus travaux d’intérieur, il dut renoncer à manier la faux et à tenir les cornes de la charrue.

Ce fut une déception, naturellement : qui n’eût été déçu à sa place ? L’homme est ainsi fait ; insatiable dans ses désirs, il ne voit que ce qui lui manque et oublie aisément tout ce qu’il a reçu.

Grâce à cette cure dont Philippe Jaquet avait été l’inspirateur, les relations s’étaient établies, suivies et cordiales entre les deux familles, à l’intime satisfaction de Guillaume Vuille, qui s’était bientôt convaincu par d’adroites interrogations, posées à sa cousine, que ses craintes à l’endroit du nouveau régent étaient absolument chimériques. Aussi n’attendait-il qu’un moment propice pour faire sa déclaration. En fait, ce qui le faisait hésiter encore, ce n’était ni une timidité excessive, ni la crainte que sa cousine ne ressentît pour lui que de l’indifférence. Sur ce point délicat, il croyait être certain du contraire. Mais un scrupule lui était venu, en réfléchissant à la situation respective des deux familles.

— Ce n’est pas le tout ! avait-il songé tout à coup, un jour qu’il avait été sur le point de lâcher le grand mot. J’ai besoin d’une bonne femme ; je n’en pourrais pas trouver une meilleure que la Lina ; d’ailleurs, quand même ce ne serait pas la perfection qu’elle est, c’est celle-là que je veux et pas une autre ; ça c’est une affaire réglée : elle ou rien ! Seulement, je n’ai pas pensé à une chose : prendre la Lina à Philippe et à son frère, est-ce que c’est juste ? Ils ont aussi besoin d’une femme, eux, pour tenir leur ménage ; comment s’en tireraient-ils sans elle ? Si seulement Philippe avait aussi l’idée de se marier !

Il n’y avait, hélas ! pas la moindre apparence que le désir de Guillaume se réalisât. Jamais, au grand jamais, le long et sévère Philippe ne s’était occupé de la plus belle moitié du genre humain que pour en relever les imperfections et les faiblesses. La femme était évidemment pour lui un être d’essence inférieure, et si dans la masse il pouvait se trouver çà et là quelques rares exceptions, telles sa sœur, ou Mme la ministre, ou la greffière Perret, ces exceptions confirmaient la règle.

Aussi Guillaume, qui connaissait son cousin à fond, conclut-il avec découragement :

— Oh ! quant à ça, il n’y a pas à espérer ! pour celui-là, il est vieux garçon de naissance.

La lutte qui se livra dès lors dans le cœur du pauvre Guillaume entre son désir de se mettre en ménage en unissant sa destinée à celle de sa cousine, et l’honnête scrupule qui l’empêchait de céder à ce doux penchant, fut longue et le rendit fort malheureux.

Lina s’en doutait-elle, et quels étaient ses sentiments à l’endroit de son cousin ?

Bien habile qui lit dans le cœur des jeunes filles. Guillaume croyait être sûr de son fait en lisant dans les yeux de sa cousine, dans les moindres paroles qu’elle lui adressait, dans l’intonation qu’elle y mettait, la flatteuse assurance qu’il occupait les pensées de la jeune fille autant qu’elle occupait les siennes à lui. Mais ne s’était-il pas trompé une première fois en s’imaginant que c’était de la personne du jeune régent qu’était plein le cœur de Lina, et ne pouvait-il se tromper de nouveau, maintenant qu’il s’agissait de lui-même ? On croit si aisément ce qu’on désire !

Le fait est que Lina, qui ignorait la coquetterie, était parfaitement simple et naturelle dans ses rapports avec Guillaume, qu’elle traitait familièrement en cousin, sans que rien dans ses manières, dans son langage ni dans ses regards, trahît jamais qu’elle songeât à lui comme à un époux en expectative.

Juillet avec ses chaleurs était là. On faisait les foins d’un bout de la Sagne à l’autre. L’air en était embaumé.

Philippe Jaquet, qui n’en avait pas à rentrer, venait de dîner, et du seuil de sa porte examinait en hochant la tête le ciel qui se couvrait peu à peu de nuages menaçants.

Il rentra dans la cuisine où sa sœur lavait la vaisselle.

— Il se ramasse un rude orage du côté du Val-de-Travers, dit-il, les mains croisées derrière le dos. Mafi ! ceux qui ont du foin sec…

— Est-ce que les cousins Vuille en ont à cacher ? demanda vivement Lina en l’interrompant.

— C’est sûr ; on les voit au milieu des Plans qui se dépêchent de le mettre en rais : c’est pour charger.

Lina s’essuyait les mains à la hâte.

— Ce serait une charité d’aller leur donner un coup de main, dit-elle avec chaleur.

— Si tu veux ; les vieux ne font plus grande avance, et Guillaume n’a que deux hommes en journée.

On peut se représenter avec quelle satisfaction fut accueilli par les faneurs le renfort qui leur arrivait. Seulement le temps était trop précieux pour le perdre en compliments de bienvenue ; le ciel s’assombrissait toujours davantage ; là-bas, vers l’ouest, les rochers du Creux-du-Van avaient pris une teinte livide tranchant d’une façon sinistre sur le fond noir des nuages. Plus loin, les ondulations de la chaîne, où se découpait nettement, tout à l’heure, la corne du Chasseron, se confondaient maintenant avec la teinte sombre et menaçante du ciel, déjà zébré par les rapides zigzags des éclairs.

— On va charger à double, puisqu’il y a du monde pour ça, commanda Guillaume qui venait de sauter dans les échelles d’un char. Philippe, je te laisse l’autre ; tu charges à la perfection.

Sensible au compliment, mérité, d’ailleurs, car il s’acquittait en conscience et avec adresse de toutes les besognes auxquelles il mettait la main, le long Philippe obéit militairement, sans perdre de temps à répondre, et se mit sur-le-champ à entasser avec méthode le foin qui lui était tendu par un des ouvriers. L’autre servait Guillaume, et les deux édifices s’élevaient concurremment, les chargeurs et leurs auxiliaires travaillant avec une hâte fébrile où entrait une certaine dose d’émulation.

Autour des deux chars, la mère de Guillaume, essoufflée et tout en nage, Lina, active et légère, et le gros Semion, que l’humiliation de se voir réduit à une besogne féminine mettait de méchante humeur, râtelaient non moins hâtivement.

Cependant l’orage approchait : le roulement sourd et presque ininterrompu qui grondait au loin depuis quelques instants, s’enflait par degrés, éclatait parfois plus distinct.

Heureusement qu’on mettait en ce moment la presse aux deux chars, parvenus à une hauteur respectable, et qui ne devait pas être dépassée, sous peine de ne pouvoir les engranger.

— Voilà la pluie sur Combe-Varin ! s’exclama le gros Semion avec alarme. Pourvu qu’on puisse au moins rentrer les deux chars ! Pas moyen de les accouer[7] ; c’est trop lourd, dans les prés. Il faudra faire deux voyages. Et il y en aurait encore un de sec ! ajouta-t-il d’un ton chagrin.

— En meules, le reste ! commanda Philippe qui venait de dégringoler de son char avec une agilité surprenante chez lui, pendant que Guillaume emmenait le sien, en faisant prendre le trot au cheval déjà attelé. Il eut encore le temps de revenir au grand galop, sur sa bête, avant les premières gouttes, mais le rideau de l’averse cachait déjà tout le fond de la vallée.

— À présent, sauvez-vous ! cria-t-il en attelant fiévreusement. Père, pour l’amour du ciel, ne vous laissez pas mouiller ! ça ne vous vaut rien ! Partez tout de suite, s’il vous plaît, vous qui ne pouvez pas marcher bien vite ; il vous faut bien dix minutes pour arriver.

— Si on le mettait sur le cheval ? proposa Philippe qui fixait un des traits au palonnier.

— C’est une fameuse idée, répondit Guillaume ; le Mani est robuste ; seulement mon père en sera-t-il ? ajouta-t-il d’un ton dubitatif.

Non, il n’en était pas, le gros Semion, et il préférait aller cahin-caha, au risque d’être trempé.

Cependant, sur les instances de sa femme et de Lina qui lui représentèrent le danger d’être repris par ses rhumatismes, il finit par céder et tout en maugréant, se laissa hisser sur le cheval par les bras robustes de son fils et de Philippe. Cette charge supplémentaire n’ôta rien à l’ardeur du vigoureux Mani, qui, les jarrets tendus, mit en branle son lourd véhicule au premier signal de Guillaume et prit peu à peu cette allure des chevaux ardents, intermédiaire entre le trot et une marche rapide.

Une pareille allure, hélas ! n’était pas dans les moyens de sa maîtresse, aussi malgré les éclats du tonnerre toujours plus retentissants, malgré les grosses gouttes qui commençaient à tomber, la pauvre dame Marianne, suant, soufflant, toussant, était incapable de suivre l’exemple des faneurs qui escortaient le char de foin à la course, leurs fourches plantées dans ses flancs de droite et de gauche, pour en assurer l’équilibre. Mais Lina n’avait pas abandonné sa vieille cousine, qui s’accrochait désespérément à son bras en s’efforçant d’opérer une retraite précipitée. Même Philippe Jaquet, lequel, de sa nature, n’était pas galant et n’avait de sa vie donné le bras à une femme, ne put faire autrement que de soutenir l’infortunée et corpulente dame de l’autre côté, si bien que cette arrière-garde paraissait, toutes proportions gardées et sauf la différence d’allure, une reproduction du char de foin étayé par les faneurs.

Comme l’arrière-garde ne cheminait qu’avec une hâte bien relative, l’averse qui arrivait sur les ailes du vent l’atteignit au moment où le char de foin s’engouffrait dans la grange avec un bruit sourd.

— Quelle chance ! s’exclama la bonne âme entre deux accès de toux ; quelle chance que notre Semion ait pu se mettre à la chote !

Quant à elle et à ses deux sauveteurs, qu’elle pressait en vain de l’abandonner à son sort, ils avaient encore une centaine de pas à faire pour atteindre un abri ; et c’étaient de vraies cataractes qui tombaient maintenant du ciel ! Aussi étaient-ils trempés de la tête aux pieds avant d’arriver au port.

Chacun s’en fut de son côté se mettre au sec.

Ce soir-là, les deux familles soupèrent en commun, Guillaume étant venu faire à ses cousins une invitation en règle, qu’il les avait sommés de ne pas décliner.

— Ah ! çà, ne faites voir pas des compliments, pour l’amour du ciel ! Quand on vient vous aider aux foins, on soupe chez vous, c’est bien le moins, il me semble. Ce n’est pas pour le gala, par exemple ; ma mère n’était guère en train pour faire des gaufres, on a des pommes de terre et du fromage, tout en gros, avec du « seré » pétri, si vous l’aimez.

Comment refuser une invitation si cordialement faite.

— C’est bon, on ira, répondit Philippe qui avait présenté quelques objections pour la forme. Si la Lina en est, ajouta-t-il en consultant sa sœur du regard.

— J’en suis, dit-elle gaiement ; j’aime beaucoup le seré pétri.

À table, le gros Semion fut d’une humeur remarquablement sociable ; il accapara Philippe pour discuter par le menu les affaires de la commune et tout spécialement celles du fonds des Trois-Quartiers. Quant à Guillaume, assis à côté de sa cousine, il paraissait s’occuper d’elle beaucoup plus que de la chose publique. Il n’allait pas lui faire jusqu’à des communications confidentielles, non ; la chose eût été assez malaisée, étant donné le voisinage immédiat de dame Marianne, et celui des deux faucheurs, jeunes Bernois, qui, sans perdre un coup de dent, considéraient avec un plaisir non déguisé la belle fille qui leur faisait vis-à-vis. Guillaume se contentait de parler des incidents de l’après-midi, se félicitait de l’aide si opportune que leur avait prêtée ses cousins, mais il le faisait d’un ton pénétré et avec des regards qui devaient donner à penser à Lina, à moins que celle-ci fût vraiment décidée à ne rien voir et à ne rien comprendre. Les Bernois, eux, voyaient et comprenaient, car ils échangeaient furtivement des coups d’œil malins et des coups de coude d’intelligence.

Il paraît, même, que Philippe n’était pas si absorbé dans sa conversation avec le gros Semion, qu’il n’eût pas aussi remarqué l’attention que Guillaume accordait à sa sœur.

À la maison il lui demanda d’un ton intrigué :

— À propos, qu’est-ce qu’il te disait tant, Guillaume, à votre bout de table ?

— À moi ? rien de particulier, répondit sa sœur de l’air le plus naturel du monde, sans pourtant pouvoir se défendre d’une légère rougeur. Nous parlions de l’orage, du foin qu’on a caché ; il disait que sans nous il aurait pu à peine en sauver un char.

— Ah ! bon ! c’est qu’on aurait juré…

— Quoi ?

— Qu’il te courtisait, pardi !

— Quelle idée !

Cette fois elle rougit jusqu’aux tempes. Était-ce dépit ou plaisir ? Le fait est qu’elle ajouta aussitôt :

— Est-ce que Guillaume a jamais eu l’air de me traiter autrement que comme une petite fille ?

Son frère lui lança de côté un coup d’œil inquisiteur :

— On dirait que ça te fait bisquer ! fit-il, un peu narquois.

— Moi ! pourquoi ? protesta-t-elle, plus rouge que jamais.

Philippe hocha la tête ; sa longue figure prit une expression malicieuse pendant qu’il répliquait :

— Une belle question ! Parce que les filles aiment qu’on fasse attention à elles. Je pense que toi…

— Voilà Julien qui vient coucher ! interrompit vivement Lina, évidemment soulagée de cette diversion.

Le frère aîné fit une grimace de dégoût à l’entrée de son cadet.

— Ouais ! que tu es sale ! Telle fut l’aimable apostrophe avec laquelle il accueillit le jeune cyclope. Ma parole ! on dirait qu’il se mâchure par plaisir ! Il en a jusqu’aux yeux !

— C’est le métier qui veut ça ! répliqua gaiement Julien dont le sourire montra les dents blanches au milieu de sa face ronde et barbouillée.

— Sale métier ! grommela son frère avec rancune. Enfin, chacun son goût ; bonne nuit !

 

*

 

Cette mémorable journée laissa Guillaume Vuille plus perplexe que jamais. Sa cousine lui paraissait toujours plus désirable, mais la prendre à ses frères lui semblait une mauvaise action. Sa mère s’apercevait bien que quelque chose de pénible le préoccupait, le rendait malheureux. Les mères ont de bons yeux quand il s’agit de leurs enfants. Elle l’observa d’abord sans rien dire durant quelques jours, espérant surprendre le secret souci qui plissait si souvent le front de son Guillaume et assombrissait son humeur joviale.

Enfin elle n’y put plus tenir.

Un jour que Guillaume, accoudé sur son établi, auquel il s’était remis après les foins, regardait dans le vague, les sourcils contractés, sa mère vint lui frapper sur l’épaule.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Guillaume ? lui demanda-t-elle affectueusement.

Le jeune homme avait fait un soubresaut et sa joue brune s’était empourprée.

— Oh ! rien, répondit-il en prenant un outil avec une certaine précipitation. Je « creusais un sabot[8] ».

— Je le vois bien, et tu le fais souvent ces temps. Ce n’était pourtant pas ton habitude. Il y a quelque chose qui te tourmente, tu as beau dire. Voyons, Guillaume, tu ne m’as jamais fait des « cachettes ; » dis-moi ce que c’est.

En fils soumis qu’il était, Guillaume s’exécuta.

La mère, toujours essoufflée, s’était assise près de lui et écoutait sa confession, les mains croisées sur son giron, et la figure passablement bouleversée. Quand il eut fini, la grosse dame s’essuya les yeux et d’une voix un peu tremblante, mais qu’elle cherchait à affermir :

— Eh bien ! Guillaume, il n’y a qu’une chose à faire : tirer les choses au clair. Tout premièrement, savoir ce que ton père en pense. Puis après, s’il n’a rien contre, puisque Philippe est comme qui dirait le père et le curateur de sa sœur, c’est par lui qu’il te faut passer, avant d’en toucher un mot à Lina. Tu ne t’es pourtant pas avancé, jusqu’à présent ?

— Non, mère, je ne lui ai rien dit.

— À la bonne heure. Il ne serait pas mauvais que je dise d’abord ce qui en est à ton père ; il est par la grange ; qu’en penses-tu ?

— Je serais bien aise, mère. Mais, au moins, si ça vous fait du chagrin que j’aie l’idée de me marier…

— Non, non, Guillaume, tu as bien raison, et tu ne pourrais pas mieux choisir. Je ne demande pas mieux que d’avoir une belle-fille comme la Lina, si tout le monde est d’accord.

Le gros Semion, fort jaloux de son autorité, et plus égoïste que sa femme, ne fut pas d’abord d’aussi bonne composition qu’elle, et commença par déblatérer contre ces « enfants » qui ne sont jamais contents de leur sort, qui veulent toujours du nouveau.

— Qu’est-ce qui lui manque, à Guillaume ? qu’a-t-il besoin d’une femme ?

— Oui, qu’il en a besoin ! répliqua vertement dame Marianne. Crois-tu que nous lui soyons d’une fameuse aide pour tenir le bien, toi et moi, à l’heure qu’il est, cassés et poussifs comme nous sommes ? D’ailleurs, est-ce des raisons, de dire qu’il n’a pas besoin de se marier. Nous l’avons bien fait, nous.

Comme au fond le gros Semion était charmé que le choix de Guillaume se fût porté sur Lina qu’il avait en grande estime, il finit par hausser les épaules et dire d’un ton magnanime :

— Enfin, voilà, je ne veux pas dire non, si ça peut s’arranger. Seulement, c’est votre affaire, vous saurez que je ne m’en mêle pas.

Ce fut le lendemain, un dimanche, que Guillaume Vuille se risqua à entretenir Philippe Jaquet de ses intentions matrimoniales, dans l’après-midi.

Comme d’habitude, Lina avait accompagné Julien au catéchisme. Philippe, lui, restait au logis, ayant déclaré une fois pour toutes qu’il aimait autant dormir à la maison qu’au temple.

Cependant lorsque Guillaume qui n’attendait que ce moment se rendit, le cœur un peu palpitant, chez son cousin, il le trouva parfaitement éveillé et sur le point de sortir en toilette, malgré la chaleur d’un soleil caniculaire.

— Tu t’en allais ? je te dérange ? demanda-t-il à Philippe qui paraissait assez contrarié d’être retenu.

— Voilà ! si tu ne fais pas trop longtemps ! Veux-tu entrer ? offrit-il sans grande cordialité.

Guillaume s’en aperçut, mais comme ce qu’il avait à dire à son cousin n’était pas fait pour les oreilles des passants, il ne se formalisa pas du ton peu hospitalier de l’invitation, et entra en disant qu’il n’en avait pas pour longtemps.

— Je voudrais te demander… un conseil, commença-t-il en s’asseyant sur le premier siège venu, pendant que son cousin se mettait à califourchon sur sa chaise d’horloger.

— Voyons ça.

— Ne trouves-tu pas que je ferais bien de me marier ?

— C’est tout clair, avec ton train de labourage, ton père, ta mère… Il finit sa pensée par un hochement de tête.

— Justement, continua Guillaume encouragé. Je te dirai que j’ai une fille en vue.

— Ah !

— Oui, seulement elle fait besoin à la maison, et je me fais conscience de la demander.

— Fille unique, quoi ? demanda Philippe en regardant son cousin du coin de l’œil.

— Hélas ! oui, convint Guillaume, et la seule femme qu’il y ait pour tenir le ménage ; ça fait que, si je la prends…

— Je comprends : le père… interrompit Philippe, attachant sur son cousin un regard inquisiteur.

— Elle n’a plus ni père ni mère, mais… il se gratta l’oreille. Voici le moment ! pensa-t-il avec un battement de cœur. Dieu sait comme il va sauter en l’air quand il saura de qui je veux parler ! — Pour dire les choses par leur nom, reprit-il bravement en regardant son cousin en face…

Alors il s’avisa que la longue figure de Philippe Jaquet avait perdu son air de gravité habituelle, que les deux sillons de ses joues et la patte d’oie du coin de son œil droit s’épanouissaient en un véritable sourire, un sourire du meilleur aloi.

— Ah ! çà, Guillaume, fit le long Philippe en poussant son coude dans les côtes de son cousin, tu fais rudement de contours, juste comme quand tu vas aux morilles et que tu as peur de montrer tes coins ! Si c’est de la Lina que tu as envie, dis-le tout droit.

— Pardi ! oui, que c’est d’elle ! s’exclama Guillaume énormément soulagé par l’air de bonne humeur de celui dont dépendait son sort. Comment l’as-tu deviné ?

— Crois-tu, par exemple, qu’on a besoin de me faire signe avec un van, pour me faire comprendre les choses.

— Alors, tu n’es pas contre mon idée ! J’avais peur que la Lina vous manque terriblement.

Le long Philippe eut un sourire énigmatique.

— Comme ça, tu as fini ? demanda-t-il en se levant et prenant son chapeau.

— Avec toi, au moins, puisque tu es d’accord.

— Tant mieux ; à présent, mafi ! arrange-toi avec la Lina. Moi je vais à Marmoud, chez Daniel Matile.

Et clignant de l’œil, il ajouta :

— Si tu crois qu’il n’y a que toi au monde qui aies eu l’idée de te marier !… Tu connais l’Augustine Matile ?

— C’est sûr ; celle qui mène la tourbe à la Chaux ? une forte gaillarde !

— Qué toi ? et un beau corps de femme ! Avec ça, elle n’a pas sa pareille pour cuisiner ; elle fait toutes les culottes de son père et de ses frères, mêmement celles des dimanches ; et puis elle sait des fameux coins de morilles !

Le long Philippe était tout transfiguré, en détaillant les perfections de la dame de ses pensées.

— Alors, fit Guillaume avec satisfaction, tu la « fréquentes. »

Il fit de la tête un signe affirmatif, et clignant de l’œil, souffla en confidence à son cousin, la main en écran à côté de sa bouche :

— Depuis un mois, et ma sœur n’en sait rien, ni personne !

Il jubilait.

— On parle de la noce pour le printemps prochain. Tâche de t’entendre avec la Lina pour qu’on débarrasse tout ça le même jour, toi et moi. Adieu, bonne chance !

Et il partit à longues enjambées du côté de Marmoud.

Guillaume Vuille, la figure épanouie, parlait tout seul en regagnant son logis.

— En voilà une histoire ! On m’aurait dit ça de Philippe Jaquet que je ne l’aurais pas voulu croire ! Fiez-vous à la mine des gens ! Si jamais quelqu’un a eu l’air de vouloir rester garçon à perpétuité, c’est bien lui, et pourtant il s’en est peu fallu qu’il ne se marie le premier de nous deux ! Par exemple, il est joliment plus avancé dans ses affaires que moi ! je ne suis rien du tout sûr de mon fait, après tout : si la Lina allait dire non !

À cette désastreuse perspective qui, en définitive, était dans les choses possibles, le pauvre Guillaume s’arrêta net au milieu de la route ; il était si bouleversé, que sa figure joviale s’allongea de quelques pouces.

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Le gendarme en station à la Sagne, qu’il croisait en ce moment et qui ne connaissait encore le jeune homme que de vue, le considéra avec une attention soupçonneuse, se demandant si ce particulier aux allures étranges n’était point en train de perdre le sens, et si la sécurité et l’ordre publics n’exigeaient pas qu’on lui mît la main au collet pour le conduire en lieu sûr.

Mais Guillaume ayant fait un à droite pour rentrer chez lui, le représentant de la loi, rassuré, poursuivit sa course majestueusement.

 

*

 

Dame Marianne était aux aguets, tandis que son mari dormait du sommeil du juste dans son fauteuil. Ayant vu, du coin de la fenêtre, son fils revenir avec une physionomie qui ne présageait rien de bon, elle s’en fut à sa rencontre jusqu’à la cuisine, l’esprit rempli des plus fâcheux pressentiments.

— Monté ! Guillaume, fit-elle en le regardant avec anxiété, est-ce que Philippe mettrait des bâtons dans les roues ?

— Bien le contraire, mère ! répondit Guillaume cherchant à reprendre courage. Imaginez-vous qu’il pense aussi à se marier, lui !

— Philippe ! le bon Dieu le bénisse ! et avec qui ?

— Avec l’Augustine chez Daniel Matile, de Marmoud. Mais, s’il vous plaît, ne l’allez pas dire plus loin : il la fréquente en cachette.

— Mais, alors, Guillaume, les affaires s’arrangent divinement bien. Monté ! que tu m’as fait peur ! Ah ! çà, pourquoi, au monde ! faisais-tu une mine pareille en revenant ? J’ai cru que Philippe ne voulait entendre parler de rien.

— C’est qu’il y a la Lina, mère ! sait-on si elle ne va pas me reboquer, elle, en fin de compte ?

— Tais-toi voir, Guillaume, s’exclama la mère d’un ton de remontrance ; ce serait une belle vergogne ! Qu’est-ce qu’elle aurait contre toi ? Ce n’est pas pour te vanter, mais je peux bien dire qu’elle n’en pourrait pas trouver un meilleur que mon garçon, par toute la Sagne. Est-ce qu’elle t’aurait fait sentir, par exemple !…

— Pour ça, non, mais…

— Eh bien ! alors, pourquoi t’aller remplir la tête de ces idées noires ? Tâche de te faire une raison. Je te croyais plus crâne que ça !

— Moi aussi, confessa Guillaume en se frottant le menton d’un air honteux. Je n’aurais jamais cru que ça pouvait faire cet effet.

L’apparition du gros Semion, qui sortait de la chambre en clopinant, coupa court à l’entretien.

— Qu’est-ce que vous avez à comploter par les coins, vous deux ? fit-il du ton grognon qui lui était habituel. Vous m’avez réveillé avec tous vos batouillages.

— Comment peux-tu dire une pareille chose ? protesta sa femme avec vivacité. Nous n’avons pourtant pas crié comme des sourds.

— Oh ! voilà, pas tant mal ! J’ai entendu parler de reboquées, de vergogne, d’idées noires. C’est par rapport à tes plans de mariage, hein, Guillaume ? Et à voir la mine que vous faites, ça n’a pas l’air de marcher comme sur des roulettes.

Guillaume allait répondre pour exposer l’état des choses, mais sa mère, agacée par le ton sarcastique du gros Semion, lui coupa la parole.

— D’abord nous ne faisons pas des longues mines, dit-elle vertement. Sieds-toi voir, Semion, qu’on puisse parler dans les règles ; moi, je n’en peux plus. Bon ! à présent tu sauras que les affaires s’emmanchent on ne peut mieux. Philippe est d’accord ; il n’y a plus qu’à parler à la Lina. Et mon idée, ajouta, la bonne dame en levant l’index grassouillet de sa main droite, c’est qu’il serait juste et raisonnable que ce soit le père…

— Par exemple ! protesta son mari avec humeur, que Guillaume fasse ses affaires lui-même, il est assez grand pour ça !

Son fils se mit à rire :

— Vous avez raison, père, je crois qu’il vaut encore mieux que je m’en tire tout seul. Mais, ajouta-t-il d’un ton sérieux, j’espère que vous n’avez rien contre la Lina ! J’aimerais mieux ne pas me marier que de l’amener ici contre votre gré.

Le gros Semion, intérieurement ému par cette soumission filiale, répondit avec une brusquerie destinée à cacher cette impression, mais qui la laissait deviner, quoi qu’il en eût.

— Quelle idée ! qu’est-ce que j’aurais contre elle ? Est-ce que je ne sais pas ce qu’elle vaut ? Puisque tu es décidé à te mettre la corde au cou, et à nous amener une femme, c’est encore celle-là qui nous encoublera le moins.

— Comme si les femmes vous encoublaient, vous autres hommes ! s’exclama son épouse d’un ton indigné ; qu’est-ce que vous feriez sans elles, je te demande ? Voilà le gré…

Ici une quinte de toux lui coupa la parole, mais à peine l’accès fut-il passé, que dame Marianne, le visage enflammé, repartit sur nouveaux frais.

— Oui, voilà le gré qu’on vous en sait ! Le ménage, la cuisine, les raccommodages, les lessives, sans compter trente-six autres besognes, qui est-ce qui les fait, si ce n’est pas les femmes ? Et les trois quarts du temps, au lieu de nous donner un coup de main, qui est-ce qui nous encouble, si ce n’est pas les hommes ? Tenez, par exemple, à présent que les heures de faire le souper sont là, voilà deux hommes qui encombrent ma cuisine !

Le gros Semion haussa les épaules et dédaigna de répondre. Mais Guillaume se leva en disant gaiement :

— Allons-nous sur le banc, père ? il y a encore du soleil ; ça vous vaudra mieux que d’être sous cette cheminée, au courant d’air.

Le père haussa les épaules, mais suivit son fils. Quand ils furent dehors, au lieu de prendre place sur le banc, le gros Semion, appuyé sur sa canne, fit quelques pas dans la direction de la demeure des Jaquet.

— Bah ! pendant qu’on y est, dit-il à Guillaume qui le suivait, surpris, allons bravement demander la Lina ? Si elle voit que j’y tiens quasi autant que toi, elle dira peut-être plus facilement oui.

— Merci, père, fit Guillaume pénétré.

 

*

 

Dans la vieille cuisine enfumée des Jaquet, Lina et son frère Julien devisaient gaiement, tout en s’occupant en commun des apprêts du souper.

— Je ne sais pas où Philippe peut être allé, dit la jeune fille à ses cousins, après les avoir amicalement salués, accueil qui, par parenthèse, remplit d’espoir le cœur du soupirant. Entrez toujours. Il ne doit pas être bien loin. Julien, va dans la chambre avec les cousins, pendant que je mets mon lait sur le feu.

Ceci ne faisait pas du tout le compte des cousins. Aussi le père Semion, qui trouvait qu’en cette conjoncture la présence de l’apprenti maréchal était tout à fait intempestive, s’en débarrassa-t-il avec une présence d’esprit qui faisait honneur à son imagination.

— J’aimerais mieux, fit-il d’un ton bonhomme, que Julien aille faire un tour jusqu’à notre écurie ; j’ai idée que le Mani va se déferrer d’un des pieds de derrière un de ces quatre matins. Quand on est du métier !… Et puis pendant que tu es par là, va voir demander à ma femme si elle n’a pas besoin d’eau ; je ne sais pas comment elle fait, la Marianne : elle est toujours à court.

— À votre service ! répondit complaisamment Julien qui sortit en sifflant.

À peine fut-il dehors, que les deux hommes, au lieu d’entrer dans la chambre, se rapprochèrent du foyer et de la cuisinière par un mouvement combiné, pareil aux manœuvres d’une armée assiégeante établissant ses lignes de circonvallation.

— Vous ne voulez pas entrer ? fit Lina, son pot de lait à la main et s’apprêtant à le transvaser dans la casserole à longues jambes. Pour sûr que Philippe va rentrer tout de suite.

— Ce n’est pas à lui qu’on en veut, c’est à toi, répliqua sur-le-champ le gros Semion, continuant à remplir ce rôle de négociateur dont il avait déclaré ne rien vouloir. Et c’est ce garçon ici présent qui a quelque chose à te demander, continua-t-il en poussant son fils à l’avant-garde.

Le ton moitié solennel, moitié badin du gros homme donna sans doute à la jeune fille quelque soupçon de la vérité, car elle leva sur le fils, qui ne trouvait pas ses mots aussi aisément que son père, un regard troublé, et sa main se mettant à trembler, faillit laisser échapper le pot de lait.

C’est parfois l’incident le plus vulgaire qui sauve les situations.

Instinctivement le soupirant s’était avancé pour saisir le récipient en danger, et en avait transvasé le contenu avec précaution dans la casserole. Quand il se releva, il avait trouvé son entrée en matière.

— Il ferait pourtant beau tenir comme ça ménage ensemble toute la vie ! Qu’en dirais-tu, Lina ?

Elle aussi avait recouvré son sang-froid, mais tout le sang était parti de ses joues.

Elle secoua la tête.

— Ça ne se peut pas, dit-elle à voix basse, mais d’un ton ferme. Je ne peux pas laisser mes frères.

— Sans ça tu n’aurais pas dit non ? demanda Guillaume, qui n’avait guère la contenance abattue d’un prétendant éconduit.

Le regard qu’elle leva sur lui valait la plus éloquente des réponses.

— Et si Philippe allait se marier, lui, qu’est-ce que tu dirais ? poursuivit-il du ton d’un homme désormais sûr de son fait.

— Lui, se marier ! À quoi penses-tu ? Jamais il ne m’en a dit un mot.

Le gros Semion considérait son fils avec un secret orgueil ; il le trouvait beau joueur.

— Tiens, tiens, pensait-il, il a l’air d’avoir un fameux atout dans son jeu.

— Veux-tu que je te dise où est Philippe, à l’heure qu’il est ? continua Guillaume de plus en plus triomphant. À Marmoud, chez Daniel Matile ; il fréquente l’Augustine, et il n’attend pour se marier… Dans le fond, je ne sais pas trop ce qu’il attend ! Ah ! c’est-à-dire, oui, il m’a dit : Dépêche-toi de t’entendre avec la Lina, pour qu’on puisse faire les deux noces le même jour. Oui, il m’a dit ça ou quelque chose d’approchant, il n’y a pas plus de deux heures. Par ainsi… voyons, Lina, ça ne dépend plus que de toi !

Il s’était enhardi jusqu’à lui prendre la main et la suppliait du regard autant que de la parole.

Les roses avaient reparu sur les joues de la jeune fille ; même les dites roses devenaient peu à peu pivoines, sous le regard ardent de Guillaume.

— Dis « oui, » Lina, tout le monde serait si heureux ! Si tu savais comme on t’aime !

Le gros Semion, un peu à l’arrière-plan, les deux mains sur sa canne, suivait la scène avec un vif intérêt.

— Elle se gêne, c’est naturel, songeait-il avec bienveillance ; la Marianne a fait la même chose dans le temps ; tout de même elle va dire le mot, pas fort, mais elle va le dire !

Le gros Semion se trompait : au lieu de prononcer le mot si ardemment attendu, la jeune fille retira brusquement sa main emprisonnée dans celle de Guillaume, et se tournant du côté du foyer, enleva la casserole et en versa le contenu bouillonnant dans le pot de faïence.

Un bruit suspect l’avait avertie que son lait montait sournoisement.

— Respect pour toi ! ne put s’empêcher de dire le gros Semion d’un ton admiratif. Voilà une cuisinière qui ne perd pas la carte !

Elle se retourna souriante et regardant malicieusement son soupirant, demeuré assez penaud :

— Qu’est-ce que Guillaume aurait pensé, si j’avais commencé par laisser aller mon lait au feu ? répliqua-t-elle gaiement. Ça ne lui aurait-il pas donné une piètre idée de sa ménagère.

Elle avait accentué à dessein le mot « sa ; » aussi Guillaume, la figure soudainement radieuse, lui reprit-il la main vivement, en s’écriant :

— Alors, tu veux bien l’être, ma ménagère ?

— Oui, dit-elle franchement, et tendant son autre main au père Semion, oui, puisque tout le monde m’aime, chez vous ! Seulement, ajouta-t-elle d’un ton sérieux, c’est à deux conditions : qu’on fasse une petite place à Julien, s’il ne veut pas rester avec Philippe, et qu’on ne se chipote plus, entre les Vuille et les Jaquet, à propos de morilles.

— D’accord ! firent à la fois le père et le fils, après quoi Guillaume, comme de raison – mais est-il besoin de le dire ? Chacun ne sait-il pas quel est l’agréable sceau qu’apposent en pareilles circonstances les parties contractantes ?

 

*

 

Julien revenait en sifflant comme au départ.

— Ah ! ça, fit-il en rentrant, vous aviez mal vu, cousin ; le Mani n’est pas plus déferré que moi, et la cousine avait de l’eau plein sa seille. Mais voilà ; je ne suis pas allé pour rien : ses pinces à feu commençaient à se démanguiller ; je les ai un peu rabistoquées.

— Tiens, Lina, fit le gros Semion en clignant de l’œil, ça fait que tu nous amèneras le magnin dans la maison. C’est tout profit, ma parole !

Voyant Lina et Guillaume rire de bon cœur et le gros homme se joindre à eux, l’apprenti maréchal se mit à les regarder à la ronde d’un air surpris et inquisiteur.

— Ah ! çà, fit-il d’un ton passablement vexé, qu’est-ce que tout ça veut dire ? Vous avez l’air rudement joyeux. Est-ce de moi qu’on se moque ou bien quoi ?

— Non, non, Julien ! et sa sœur l’attira affectueusement à elle. Nous sommes joyeux, c’est vrai ; mais personne ne se moque de toi. Écoute : Philippe se marie, moi aussi, et aussi Guillaume.

Le pauvre Julien regarda sa sœur d’un air navré.

— Alors, moi, qu’est-ce que je deviens ? s’exclama-t-il avec détresse.

— Toi, répondit sur-le-champ le gros Semion d’un accent paternel, est-ce que je ne viens pas de le dire ? La Lina te prend avec elle ; on sait bien que toi et ta sœur vous n’êtes pas comme le cavalier de Coffrane ; ça ne se démonte pas.

— À la bonne heure ! fit Julien en respirant fortement comme un noyé qui revient à la surface. Il commençait à distribuer force poignées de main, quand le long Philippe, arrivant à son tour, comprit la situation au premier coup d’œil.

— Bon, ça y est ! fit-il avec satisfaction en secouant vigoureusement la main à toute la société. Et la cousine Marianne ? Va voir la chercher, Julien, que tout le monde soit là. Mais, par exemple, si tu faisais entrer tes visites dans la chambre, Lina ? Vous êtes tous là plantés dans la cuisine comme des jalons !

 

*

 

Les deux noces eurent lieu le même jour, suivant le désir de Philippe, appuyé par toutes les parties intéressées, et comme on était à la fin d’avril, que le printemps était doux et humide, le plat de résistance du festin fut une puissante écuellée de morilles frites avec des œufs. Mets de circonstance, mais surtout gage de paix et de concorde entre les deux ex-rivaux, devenus beaux-frères, car pour la première fois de leur vie, ils avaient exploré en commun leurs « coins » respectifs, au mépris de toutes les traditions.

Cette année-là, entre deux crimes sensationnels, la Feuille d’avis des Montagnes enregistra le fait que la première morille de l’année avait été cueillie sur les Monts du Locle par M. Roulet, régent de quartier, aux Replattes.

EN RETRAITE

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Courage ! mon garçon ! encore un coup de collier ; nous allons trouver un gîte pour cette nuit, et demain, – vois-tu, là-bas, cette longue crête, noire de sapins, c’est la côte de l’Harmont, la frontière suisse, mon cher, – demain tu seras au bout de tes misères.

Mais corbleu ! il ne s’agit pas de rester en plan ici, sans quoi les uhlans vont nous cueillir, et tu sais, conscrit, pour moi c’est une balle dans la tête ; avec nous autres francs-tireurs, les Prussiens ne perdent pas leur temps en compliments.

Qu’est-ce que tu marmottes, cadet ? que je file mon nœud tout seul et que je te plante là dans la neige ? Ce serait du propre ! Pour qui me prends-tu ?

C’était à la fin de janvier 1871. Deux soldats, tristes épaves de la malheureuse armée de l’Est, étaient arrêtés au bord d’un chemin étroit et assez peu frayé, serpentant au fond d’une combe du Jura français. Une neige épaisse recouvrait le sol. Morne et désolée sous ce manteau uniforme et glacé, la contrée environnante n’offrait aux regards que des croupes ondulées, où s’élevait par-ci par-là le squelette dépouillé d’un frêne ou d’un sorbier. Une haute montagne en partie boisée, se dressait brusquement à gauche du fond de la combe, tandis qu’une longue chaîne, un peu moins élevée, fermait l’horizon de sa ligne monotone et sombre. La montagne, c’était le Chatelu, et la longue chaîne, celle de l’Harmont. Ni groupe d’habitations, ni maison isolée n’étaient en vue. Aucune colonne de fumée ne montait vers le ciel gris et lourd qu’assombrissait déjà l’approche de la nuit.

La vie n’était représentée dans cette nature désolée que par le groupe sombre des deux soldats, l’un debout, appuyé sur son fusil, l’autre effondré et à demi couché dans la neige.

Le premier, grand et solide gaillard, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui cherchait comme nous l’avons entendu tout à l’heure, à relever le moral de son frère d’armes, présentait le type parfait de cette race franc-comtoise qui semble avoir gardé dans ses traits le souvenir de l’ancienne domination espagnole : teint brun, barbe, sourcils et chevelure noirs comme l’aile du corbeau.

Son costume fripé, maculé, troué par les vicissitudes de la campagne, ne rappelait l’uniforme d’aucun des corps de l’armée française, bien qu’il eût quelque apparence militaire.

Feutre mou, orné d’une plume de coq qui n’avait plus rien de vainqueur, vareuse brune, pantalon gris fer emprisonné dans de longues guêtres de chasse en cuir fauve.

Le jeune homme, dont l’armement était du reste en parfait état et qui portait avec aisance son lourd havre-sac, appartenait à une compagnie de francs-tireurs qui, opérant sur les derrières de l’armée de l’Est, afin de protéger la retraite, avait été enveloppée par l’ennemi et à peu près anéantie. Ceux qui avaient eu la chance d’en réchapper s’étaient éparpillés et jetés dans les montagnes pour chercher à gagner la frontière suisse. Pour notre Franc-comtois, à qui la contrée était familière, l’entreprise n’eût été qu’un jeu, s’il n’eût rencontré et recueilli sur sa route un soldat d’arrière-garde que l’épuisement, la maladie, le découragement avaient terrassé et jeté dans un fossé, où il fût mort d’inanition sans le secours du franc-tireur. Depuis la veille celui-ci le traînait à sa suite, le portant à moitié, l’encourageant, le morigénant comme un frère aîné fait de son cadet qui s’abandonne.

C’est que le pauvre soldat était hélas ! un délicat adolescent de dix-sept ans, qui n’avait écouté que son patriotisme en accourant s’enrôler pour la défense du sol natal. Un grand cœur dans une frêle enveloppe ! Il avait fait son devoir, le pauvre enfant, mais ses forces avaient fini par le trahir. Et puis son frère aîné, qui servait dans l’infanterie de marine où lui-même s’était enrôlé, avait perdu la vie dans une des escarmouches de cette navrante retraite, et ce dernier coup avait achevé le pauvre volontaire.

Cependant le franc-tireur, dont les paroles d’encouragement ne réussissaient pas à secouer la torpeur qui s’était emparée de son jeune compagnon, regardait autour de lui d’un air soucieux, tout en tiraillant son épaisse moustache.

— Tonnerre ! la nuit va venir : il nous faut bouger !

Il prit sa gourde et la secoua près de son oreille.

— Bon ! fit-il avec satisfaction ; il y a encore deux ou trois gorgées. Tiens, conscrit, avale-moi ça pour te redonner du cœur au ventre ! La gentiane, c’est souverain pour les coliques !

Le jeune homme but docilement, mais sans grand enthousiasme la liqueur nauséabonde, remercia d’un regard languissant, puis voulut reprendre son attitude affaissée.

Mais le franc-tireur ne l’entendait pas de cette oreille.

— Rien de ça, mon garçon, ne t’abandonne pas, que diable ! allons, hop !

Et d’un vigoureux effort il le remit sur ses pieds.

— Bon ! nous y voilà. Appuie-toi ferme sur moi. Je ne te demande que de mettre un pied devant l’autre pendant une toute petite demi-heure. Le Nid-du-Fol ne doit pas être loin ; hardi ! partons du pied gauche ! Là, tu vois que ça chemine !

Le jeune soldat s’était remis en marche péniblement, automatiquement, posant avec une souffrance évidente ses pieds endoloris, que des chiffons enroulés et ficelés autour de ses chaussures abîmées protégeaient imparfaitement contre l’humidité glacée de la neige. Accroché au bras de son compagnon, il avançait, les lèvres comprimées, comme pour refouler les gémissements que pourrait lui arracher la douleur.

Quant au franc-tireur, il ne cessait de parler, pour chercher à distraire le pauvre garçon et l’empêcher de s’appesantir sur ses souffrances.

Il lui avait pris son chassepot que le jeune soldat, par un reste de discipline, tenait machinalement accroché à l’épaule.

— Donne-moi cet outil, garçon, que je le mette avec le mien : un de plus ou de moins ! Sais-tu que ça m’a tout de même fait plaisir, quand je t’ai ramassé après la Grand’Combe, de voir que tu n’avais pas laissé ton chassepot en plan avec le reste du fourniment ? J’ai dit tout de suite : Celui-là est un brave garçon ; s’il a semé en route son havre-sac, c’est qu’il en avait plein le dos, mais son fusil, il l’a gardé comme un vrai soldat doit toujours faire : respect pour lui !

Tout en parlant avec volubilité, le franc-tireur jetait de temps à autre en arrière un coup d’œil circonspect, puis de nouveau sondait la combe, à droite et à gauche du chemin, d’un regard intense, dans l’espoir de voir apparaître le refuge dont son compagnon avait un si pressant besoin.

La nuit était tombée ; la marche du jeune soldat de marine devenait toujours plus chancelante, sa tête s’affaissait sur sa poitrine, une toux rauque lui déchirait la gorge. Cependant le franc-tireur ne faiblissait pas ; il entraînait son protégé en avant, en le soutenant d’un bras passé autour de sa taille, la main accrochée au ceinturon. L’arrêt, il le sentait bien, c’était la mort pour le jeune soldat.

Tout à coup il poussa une exclamation joyeuse :

— Une lumière, camarade, là, sur la gauche ! C’est une des maisons du Nid-du-Fol ; courage ! encore quelques pas et nous y sommes !

Languissamment, le jeune homme avait levé la tête ; la vue de la petite étoile rouge qui était le repos, le salut, lui rendit assez de forces pour atteindre le bienheureux refuge.

C’était une demeure rustique, trapue, au large toit de bardeaux, à la grande cheminée à bascule. La fenêtre éclairée, qui avait été un phare pour les deux soldats, descendait au niveau de la couche de neige ; on pouvait distinguer, quoique un peu vaguement, au travers des vitres en partie givrées, un couple attablé.

— Bon ! fit gaiement le franc-tireur : nous tombons bien, il y aura du fricot. Entrons vite.

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire : la porte était soigneusement close et verrouillée.

— Ah ! çà, ils ont donc bien peur des voleurs, par ici.

Et ce disant, le soldat cogna vigoureusement à la porte de la crosse de son fusil, pendant que son camarade épuisé se laissait aller sur un tas de menu bois.

Au bout d’un instant, impatienté qu’on tardât à répondre à son appel, le franc-tireur revint à la fenêtre, mais la lumière avait disparu.

— Aïe ! fit-il en se grattant l’oreille ; c’est ma faute ! je les aurai épouvantés. Bah ! voilà tout près une autre cambuse qui a plus de mine et de la lumière à trois fenêtres. Allons-y. Tiens, mon conscrit qui dort comme un loir ! Je reviendrai le chercher.

Il courut à l’autre maison qu’il trouva aussi hermétiquement fermée que la première. Rendu prudent par l’expérience, il heurta doucement du doigt à l’une des fenêtres : celle-là comme les deux autres était munie de rideaux grossiers opposant une barrière opaque aux regards indiscrets du dehors. La réponse à l’appel du soldat ne vint pas du rez-de-chaussée, mais de l’étage, sous la forme d’une tête qui s’avançait prudemment par une petite fenêtre qu’on venait d’ouvrir.

— Qui va là ? demanda une voix d’homme d’un ton où perçait l’inquiétude.

— Un soldat français, bourgeois, et même deux qui ont rudement besoin de se reposer et de se mettre au chaud pour la nuit. Venez vite ouvrir : mon camarade est là-bas, à moitié mort.

Le ton de l’homme changea tout à fait :

— Ma foi, nous ne logeons ni les soldats ni les rôdeurs !

Telle fut l’aimable et charitable réponse que reçut à sa requête le franc-tireur abasourdi. Il se recula pour mieux voir et apostropher son interlocuteur inhospitalier. Mais la fenêtre s’était bruyamment refermée.

— Ah ! canaille ! c’est comme ça ! gronda-t-il suffoqué par l’indignation ; dans son propre pays, être traité comme des chiens ! et c’est des Français, ces êtres-là ? Le tonnerre du ciel les fricasse, eux et leur cassine ! Ah ! si nous étions des Allemands, fit-il avec amertume, on se mettrait à plat ventre devant nous ! Mais nous verrons, sacrebleu !

Voilà encore une bicoque, là-bas : qu’on m’y rembarre comme ici !…

Sans terminer sa phrase, il brandit son chassepot d’un geste de menace et courut vers la troisième et la plus chétive maison du hameau, s’empêtrant dans l’obscurité parmi des amas de neige où il enfonçait jusqu’aux genoux.

La lutte contre ces obstacles n’était pas faite pour calmer sa colère. Celle-ci, pourtant, tomba tout à coup, quand le soldat, arrivé tout haletant devant la masure, trouva entre-bâillée la porte de l’étable, d’où s’échappait avec une chaude buée un filet de lumière.

— Ouf ! s’exclama-t-il en poussant la porte et pénétrant dans l’étable. Un vieillard coiffé d’un gros bonnet de laine renouvelait la litière de deux chèvres et se retourna effaré.

— Faites excuse, l’ancien, si j’entre sans cérémonie, dit le franc-tireur, portant militairement la main au chapeau ; c’est que, ma foi ! ça presse ! J’ai là-bas un camarade qui va passer l’arme à gauche si on ne le met pas tout de suite au chaud. J’espère que…

— Laissez là votre fourniment, interrompit vivement le vieillard qui avait jeté son trident et prenait en main la lanterne. Où est-il, ce pauvre garçon ?

— À la bonne heure ! s’écria le franc-tireur, se débarrassant lestement de son havresac et de ses deux fusils. Vous, l’ancien, vous êtes un vrai Français et un brave homme.

Il serra vigoureusement la main du vieillard qui souriait et sortit avec lui.

Le jeune soldat s’était laissé aller tout de son long sur le tas de bois et dormait toujours, mais à sentir ses mains et sa figure glacées, on comprenait que s’il eût dû rester quelque temps encore exposé au froid mortel de cette nuit d’hiver, il ne se fût pas éveillé ici-bas de son sommeil de plomb.

— Bon Dieu ! s’exclama le vieux, quand sa lanterne éclaira les traits délicats du jeune homme. Bon Dieu ! mais c’est un enfant ! Misère ! oh ! misère !

Sans perdre de temps à éveiller son jeune camarade, le franc-tireur le prit dans ses bras vigoureux et l’emporta, pendant que le compatissant vieillard éclairait soigneusement la route.

— C’est ma femme, la bonne âme, qui le va dorloter ! murmura-t-il en se détournant de temps à autre pour regarder le visage pâle et souffrant, renversé sur le bras du franc-tireur. Pour sûr qu’il ressemble à notre Louis !

— Un garçon à vous, l’ancien ?

Le vieillard répondit par un signe affirmatif, puis redressant avec un mouvement de fierté sa tête vénérable, il ajouta :

— Mort au champ d’honneur, en 59, à Magenta !

— Un brave ! fit le franc-tireur avec respect. Sacrebleu ! ajouta-t-il avec amertume, ça servait à quelque chose, alors, de se faire tuer. C’était le bon temps.

Comme l’avait dit le vieillard, sa femme ne manqua pas de prodiguer ses soins maternels au soldat éclopé qu’on lui amenait.

Elle fit si bien, qu’une demi-heure plus tard, ranimé, restauré par un bon repas, il reprenait paisiblement, et cette fois dans un lit, son sommeil interrompu, qui avait bien failli être le dernier.

Quant au franc-tireur, il demeura longtemps encore près du feu de la cuisine, à causer avec ses bons hôtes, en fumant sa pipe.

— Quelle chance, tout de même, disait-il en allant se coucher sur la paille de l’étable, car il avait catégoriquement refusé le lit qu’on lui offrait, certain que les deux vieillards s’en priveraient pour lui, – quelle chance nous avons eue de tomber en fin de compte sur des braves gens comme vous, après mes deux rembarrées !

Des fameux chenapans, ceux de la grosse maison, et ceux de l’autre, des couards finis !

— Vous l’avez dit, mon garçon, fit le vieillard en hochant la tête. Ils ne veulent pas héberger les Français par peur des Prussiens. Allez ! vous n’êtes pas les premiers de nos pauvres soldats qui passent par ici. La frontière est tout près, vous savez ; on entre en Suisse par l’Écrenaz et on arrive à la Brévine ; en un quart d’heure vous êtes à la borne.

— Si près que ça ! s’écria le franc-tireur charmé. Il faut vous dire, l’ancien, que si je suis Comtois comme vous, je n’ai pourtant jamais passé par ici. Bon ! bon ! que le camarade puisse emboîter le pas demain matin, et nous filons en douceur. Il fait bien beau chez vous, je ne dis pas. Mais supposez qu’il vienne à l’idée aux Allemands de faire reconnaître le passage par leurs satanés uhlans, qui vont se fourrer partout et vous tombent sur le râble sans crier gare, et nous voilà pris ici comme dans une souricière ! Ma foi ! vous savez, l’ancien, ce serait malsain pour moi, et puis rudement vexant : être tué comme un chien, sans profit pour personne et à deux pas de la Suisse !

Le lendemain, à l’aube, le franc-tireur, frais et dispos, n’eût pas mieux demandé que de se mettre en route ; mais son jeune camarade dormant encore profondément, il ne voulut pas troubler son repos. Ce ne fut que vers midi que ce long sommeil prit fin, et le jeune soldat se déclara alors parfaitement en état de marcher. Après un bon repas, les soldats prirent congé des vieux époux en leur exprimant avec effusion toute la reconnaissance qu’ils ressentaient pour leur charitable hospitalité. Quant à parler de rémunération, ils n’essayèrent pas même de le faire, bien que le soldat de marine, un breton de bonne famille, eût la bourse bien garnie. C’eût été, ils en avaient tous deux le sentiment, offenser leurs dignes hôtes.

Avant qu’ils se missent en marche, le vieillard s’en alla inspecter la route du côté du Roset, un hameau qui précède le Nid-du-Fol sur le chemin de la Grand’Combe.

— Jusqu’au tournant de la combe, on ne voit rien, dit-il en revenant ; partez, mes enfants, à la garde du bon Dieu ! si tout va bien, dans un tiers d’heure, vous êtes à l’Helvétia, le cabaret à Narcisse Pourchet, qui est bâti sur Suisse. Écoutez, garçons, si vous entendez siffler comme ceci : – et le vieillard portant deux doigts à sa bouche fit entendre un sifflement aigu, – quittez le chemin de l’Écrenaz et jetez-vous dans le bois : c’est que j’aurai vu des casques.

Les deux soldats se mirent en marche aussi rapidement que le permettaient les pieds meurtris et la faiblesse du jeune breton.

Le digne couple qui les avait hébergés les suivait des yeux avec sollicitude et les vit se détourner pour faire un signe d’adieu de la main, avant de s’engager dans le bois de l’Harmont, que le chemin gravit en écharpe.

Des deux autres maisons du hameau, d’autres spectateurs plus curieux que sympathiques, avaient assisté au départ des deux soldats, en échangeant des remarques sarcastiques sur ces « vieux fous qui gagnaient tout juste, en fabricant leurs manches d’outils, de quoi ne pas crever de faim, et qui donnaient le vivre et le couvert à des chenapans de déserteurs ! Nous, pas si bêtes ! chacun pour soi. »

— Ce n’est pas le tout, Florentin, dit la vieille femme à son mari, quand les soldats eurent disparu dans la forêt, tu oublies d’aller guetter, comme tu avais promis.

— Ah ! bon Dieu ! c’est vrai, Justine. J’y vais.

En arrivant sur le petit pont de pierre d’où le regard pouvait embrasser le chemin jusqu’au tournant de la combe, le vieillard poussa une sourde exclamation : un petit groupe de cavaliers trottant à la file apparaissait, faisant tache sur la neige.

— Des hurlans ! murmura-t-il en voyant flotter les banderoles noires et blanches des lances. Le franc-tireur savait bien ce qu’il disait, pas moins !

Aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent, Florentin rentra dans le hameau et se mettant à l’abri de sa maison, poussa à plusieurs reprises son sifflement strident.

Il ouvrait la porte pour rentrer au plus vite auprès de sa femme, quand le chef des uhlans arriva au grand trot et poussa son cheval sur le vieillard.

— C’est vous, siffler ? demanda-t-il d’une voix gutturale et sur un ton de menace.

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Au lieu de se troubler, le vieux Florentin se redressa pour répliquer tranquillement :

— C’est moi, comme vous dites ; et après ? est-ce que c’est défendu, par exemple ? Quand on a des garçons dans les bois, qui lambinent, il faut bien siffler après pour qu’ils ne s’attardent pas à cheminer comme des escargots !

Que le uhlan eût compris ou non toute la tirade du vieux, il n’insista pas, et après l’avoir regardé fixement d’un air méfiant, se mit à consulter une carte qu’il tenait à demi déployée sur le pommeau de sa selle, puis commanda d’un ton bref à ses deux subordonnés qui l’avaient rejoint :

— Rechts um vorwärtz, marsch !

À droite, c’était le chemin de l’Écrenaz qu’avaient pris les deux soldats ; le chemin de gauche enfilait la combe entre le Châtelu et l’Harmont, en passant par le gros du hameau, à quelques centaines de pas de là.

— Les mâtins ! grommela le vieux entre ses dents ébréchées, ils n’ont pas besoin de demander la route : avec leurs satanées cartes ils sont sûrs de leur affaire. Pourvu que nos deux garçons m’aient entendu siffler !

Sa femme qui avait tremblé comme la feuille en voyant son Florentin interpellé par ces grands diables de cavaliers à la mine barbue, le rejoignit sur le seuil quand ils tournèrent bride pour s’engager dans le chemin de l’Écrenaz.

— Sainte-Vierge ! Florentin, j’ai cru que j’allais « passer, » quand je t’ai vu au milieu de ces terribles hommes, avec leurs longues piques.

— Ouais ! Justine, fit le vieux en affectant un air dégagé, est-ce que tu t’imagines que j’en avais peur ? La preuve que non, c’est que je leur ai jeté de la poudre aux yeux, et sans menterie, encore. N’est-ce pas la pure vérité qu’il y a là dans le bois deux garçons qui risquent de lambiner, et qu’il fallait avertir de se presser ? Après ça, si ces Allemands qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas ont compris que je parlais de petits galopins qui ramassent du bois mort, ma fine ! c’est leur affaire !

Et le vieux se mit à rire en se frottant les mains.

 

*

 

Sous le couvert des grands sapins, les trois uhlans gravissaient au pas le chemin assez raide et mal frayé conduisant à la frontière suisse. Le dernier de la file, un gros gaillard à la barbe rousse et fournie, à la mine débonnaire, qui s’était arrêté un instant pour allumer sa pipe, dressa tout à coup l’oreille à un bruit étouffé qui partait de la pente escarpée dominant le chemin. On eût dit un accès de toux qu’on cherche à réprimer.

Les yeux vifs et clairs du uhlan fouillèrent la forêt et découvrirent bientôt deux formes noires accroupies, que les troncs nus des hauts sapins dissimulaient imparfaitement. Mais rien dans l’attitude du cavalier ne décela qu’il eût remarqué quelque chose de suspect. Il se remit en marche paisiblement, sans presser l’allure de son cheval.

Seulement, avala-t-il la fumée de sa pipe, ou bien était-il affligé d’un catarrhe aigu ? Le fait est qu’il fut pris d’une quinte de toux violente et prolongée, entrecoupée d’éternuements retentissants.

Le chef de la petite troupe se tourna à demi sur sa selle, en criant d’un accent furibond :

— Still ! zum Donnerwetter !

Évidemment l’expédition n’était pas de son goût, ce qui le mettait de méchante humeur.

— Zu Befehl ! Herr Unteroffizier ! répondit le cavalier enrhumé, avec une politesse bonhomique. Sur quoi il éternua bruyamment à deux ou trois reprises.

— Kalbskopf ! gronda le sous-officier dans sa moustache, avec un redoublement d’humeur.

— Dank schön ! Herr Unteroffizier !

Le uhlan qui, en dépit de son apparence débonnaire, était un malin drille et le plus grand loustic de son escadron, avait feint de prendre l’exclamation peu flatteuse de son chef pour un aimable souhait qu’il lui adressait à la suite de son éternuement, et l’en remerciait avec effusion. Il y gagna une bordée d’invectives et quelques heures de consigne à subir en rentrant au quartier, arrêt qu’il s’entendit infliger avec la plus parfaite sérénité.

Cependant la petite troupe atteignait le sommet de la côte, où une grosse borne, à demi-enfouie dans la neige, marquait la frontière. Non loin de là, le cabaret de l’Helvétia se tapissait dans une échancrure du terrain. Un homme dans la force de l’âge, vêtu d’une blouse bleue, en accourait, faisant des signes énergiques.

— C’est la Suisse, ici, vous savez ! cria-t-il aux uhlans alignés près de la borne. On ne passe pas !

Le sous-officier le regarda d’un air dédaigneux qui signifiait : J’en sais autant que toi. Mais il ne se donna pas la peine de le lui dire.

— À boire, Kerl ! fit-il rudement.

— Je ne m’appelle pas Kerl, répliqua l’homme d’un ton fort calme, mais bien Narcisse Pourchet, et en tant que cabaretier, je sers contre argent comptant la boisson qu’on me demande poliment. Vous désirez, Messieurs ?

Et il regardait à tour de rôle les trois uhlans. Mais les deux subordonnés se gardèrent de répondre, et le sous-officier, d’un ton rogue, commanda trois chopes de bière et des cigares, que Narcisse Pourchet s’en fut quérir sans se presser et qu’il ne livra qu’au vu du paiement.

Où il mit encore plus de mauvaise grâce, ce fut dans les réponses ambiguës ou goguenardes qu’il fit aux questions du uhlan, au sujet du passage par l’Helvétia de soldats français débandés. Narcisse Pourchet était un Franc-comtois de pure race, à qui on ne faisait dire que ce qu’il voulait[9].

Aussi le sous-officier n’en put-il absolument rien tirer et commanda-t-il d’un ton bourru à ses hommes de tourner bride. Coïncidence extraordinaire : juste à l’endroit du bois où le uhlan débonnaire et loustic s’était vu infliger une punition, à la suite de sa toux et de ses éternuements intempestifs, il fut pris d’une nouvelle quinte non moins violente, qui lui valut une seconde algarade de son chef avec aggravation de peine.

 

*

 

Quand de retour dans ses foyers, au fond de la Saxe, où il avait femme et enfants, le brave uhlan racontait cet épisode de sa campagne, il se frottait les mains au souvenir du tour joué à son chef, et du service que son catarrhe de commande avait rendu aux deux Français réfugiés dans le bois, en étouffant le bruit qui eût pu attirer l’attention du sous-officier.

Ce qu’il ignorait, le brave homme, c’est que sa vie n’avait tenu qu’à un fil au moment où il avait entrevu les deux fugitifs, trahis par la toux du jeune breton. Le franc-tireur couchait en joue le uhlan, qui était perdu, s’il eût fait mine d’aviser son chef de sa découverte, au lieu de distraire son attention. Sans qu’il s’en doutât, sa générosité lui avait sauvé la vie.

C’est ce que disait le franc-tireur à Narcisse Pourchet un quart d’heure après le départ des uhlans. Une fois ceux-ci bien et dûment disparus, les deux soldats s’étaient hâtés de rejoindre la route en biaisant vers le haut de la côte, et avaient atteint le port du salut, autrement dit la borne frontière et le cabaret de l’Helvétia.

Ils y étaient à peine que le vieux Florentin arriva à son tour tout haletant et plein d’émoi. Il voulait s’assurer si ses protégés étaient en sûreté.

— Le bon Dieu soit béni ! s’exclama-t-il avec ferveur à la vue du franc-tireur qui arpentait la salle commune en s’étirant vigoureusement, pendant que son jeune compagnon, assis dans un angle, s’appuyait contre la boiserie avec une quiétude délicieuse.

— Ah ! mon bon Narcisse, soigne-les bien, que je te dis !

— N’ayez crainte, papa Florentin ; on va leur refaire les côtes, à ces deux pays.

— En attendant, c’est le papa Florentin qu’on va soigner ! fit gaîment le franc-tireur en poussant le vieillard à côté du jeune soldat et s’attablant vis-à-vis d’eux. Pas vrai, conscrit, toi qui as le sac ? À propos, si tu me disais ton nom, une belle fois ? Moi je m’appelle Hector Guillot.

— Et moi, Yvon de Kerdrel.

— Aïe ! fit Hector Guillot en se grattant l’oreille, on n’osera plus le tutoyer, ce cadet-là : un « de Kerdrel ! » excusez du peu !

— Allons donc, Hector ! et le jeune soldat dont les joues pâles s’étaient légèrement colorées, saisit à travers la table la main musculeuse de son compagnon d’armes. Un nom ! qu’est-ce que cela ? Le plus noble, c’est celui qui a le plus grand cœur.

— Alors, c’est le papa Florentin ! à sa santé et à celle de maman Justine ! C’est la noblesse du Nid-du-Fol. Qu’ils y vivent longtemps pour donner l’exemple aux autres, parce que, ma parole d’honneur : les autres, entre tous, n’ont pas du cœur pour deux sous !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : O. Huguenin, Récits de chez nous illustré de 41 dessins de l’auteur, Neuchâtel. Delachaux et Niestlé et Paris, Grassart, 1898. Nous remercions le Musée régional de La Sagne et son conservateur, Monsieur Laurent Huguenin, pour la mise à disposition de cette édition originale. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Église de La Sagne en janvier a été prise par Laura Barr-Wells le 13.01.2019. Les illustrations dans le texte sont d’Oscar Huguenin et proviennent de notre édition de référence.

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[1] Il a mis ses pantalons de tremblement.

[2] Neuchâtel.

[3] Jeûne fédéral : fête religieuse suisse, célébrée dans les cantons de Neuchâtel et de Vaud, fixée au 3e dimanche de septembre et à l’occasion de laquelle on confectionne des tartes aux pruneaux (tartes aux quetsches, dirait-on en France). (BNR.)

[4] Rabroué.

[5] Collation prise à la fin de la soirée.

[6] Ancien nom du collège de la Sagne.

[7] Mettre en queue l’un de l’autre.

[8] Expression populaire signifiant rêvasser.

[9] Tout le monde, à la Brévine, a bien connu le madré Narcisse Pourchet, mort il y a trois ans en son établissement de l’Helvétia, à la fois cabaret et magasin d’épicerie, où viennent s’approvisionner les Francs-comtois des environs. Il m’a raconté lui-même, entre autres épisodes de l’année « terrible, » la visite qu’il reçut d’une petite patrouille de uhlans en reconnaissance, et l’accueil aimable qu’il leur fit.