Oscar Huguenin

MAÎTRE
RAYMOND DE LŒUVRE

Un Magister du XVIème siècle

Illustré de 54 dessins de l’auteur

1895

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 4

I  LES VAUDOIS DE PROVENCE. 8

II  DANS LE SOUTERRAIN.. 20

III  L’UN SERA PRIS, L’AUTRE LAISSÉ. 31

IV  LA FUITE DU VAUDOIS. 41

V  LE BON SAMARITAIN.. 58

VI  JUIF ET CHRÉTIEN.. 69

VII  DANS LA COMTÉ DE NEUFCHÂTEL. 81

VIII  MINISTRE ET MAITRE D’ÉCOLE. 104

IX  LA CROIX DE CLAUDA GRELLET. 118

X  DAME CATHON CHEZ L’ARMURIER.. 129

XI  LE SALAIRE DU MAITRE D’ÉCOLE. 141

XII  EMMÉNAGEMENTS. 153

XIII  MAITRE ET DISCIPLES. 163

XIV  L’IDÉE DE JACQUEMIN.. 175

XV  MARIÉ, VEUF OU GARÇON ?. 186

XVI  BEAU SONGE, VAIN SONGE. 194

XVII  L’ENQUÊTE DE JACQUEMIN.. 201

XVIII  MALHEUR DE L’UN, BONHEUR DE L’AUTRE  214

XIX  CATASTROPHE. 227

XX  À LA VIGNE. 242

XXI  AU CIMETIÈRE. 250

XXII  ADIEUX.. 262

Ce livre numérique. 274

 

INTRODUCTION

Le héros de la présente histoire n’est pas un personnage imaginaire. Il y a plus de trois siècles qu’il a vécu, aimé, souffert en son pays d’origine, la France, et chez nous, dans la petite ville de Boudry, qui l’avait recueilli et adopté pour un de ses enfants.

Pourrions-nous mieux le présenter au lecteur qu’en transcrivant en tête de ce volume l’acte de donation ci-dessous, qui est en même temps sa lettre de bourgeoise[1] ? En dépit des fastidieuses formules notariales du temps, il se dégage de cette pièce un tel parfum d’honnêteté et d’estime réciproque, la modestie, la débonnaireté et la gratitude du maître d’école s’y montrent d’une façon si touchante, dans le vieux parler français savoureux et énergique de nos pères, que nous nous gardons d’y rien changer.

« Nous, Raymond de Lœuvre, de Sainct-Marcel, du Fondfilieusa, au diocèse de Nymes, et Clauda Grellet, sa femme, de Bouldry, dehuement authorisée de mondit mary – une part – Pierre Grellet et Claude Gorgerat, maistres-bourgeois dudit Bouldry, – d’aultre part – faisons sçavoir à tous que nous avons faict et faisons entre nous les octrois donations et traictés suyvans :

Assçavoir que nous, ledit Raymond et Clauda, mariés, considérant les biens, bons et aggréables services à nous cy devant faicts par ladite ville et communaulté, tant en général qu’en particulier, comme encore continuent, Et mesme à moy ledit Raymond, m’ayant receu leur pédagogue et maistre d’escole pour instruire leur jeunesse, ce que j’ai faict selon la capacité de l’esperit que Dieu a mis en moy, Et comme aussy je désire ladite jeunesse estre instruicte et fonder quelque bon commencement d’escole audit Bouldry et continuer ce qui déjà y est commencé, – De ma certaine, sincère, pure, franche et spontanée volonté, sans aucunement estre contrainct, séduyct ny baratté (trompé, circonvenu) mais de mes droicts et de madite femme bien conforme, pour nous et nos hoirs, j’ay donné, octroyé et transporté, donne, octroyé et transporte par donation perpétuelle qui se dict faicte entre les vifs, non debvoir à révoquer pour quelconque vice d’ingratitude, auxdits Maistres-bourgeois, au nom de ladite ville et communaulté dudit Bouldry, présens acceptans pour eulx et leurs successeurs perpétuels, toutefoys après mon trespas et décès seulement – Assçavoir : un myen morcel de vigne par moy acquis de Thévenin Gorgerat dudit Bouldry, gesant près du mollin comme se comporte : Jouxte Guillaume Gorgerat devers joran, le chemin et pasquier devers uberre, le sentier des vignes devers vent, et le chemin conduysant au mollin devers byse, – avec ses appartenances et charges de cense directe et foncière. – Et c’est pour la fondation et dotation de l’escole dudit Bouldry : et entretenement d’un maistre d’escole, sans le debvoir apliquer à aultre usaige que à l’instruction de ladite jeunesse, – De laquelle vigne toutefoys je joyrai ma vie naturelle durant, en ce que seray cependant tenu la bien clore, labourer et cultiver avec de bons vignerons, et après mon trespas reviendra de plein droict auxdits maistres-bourgeois, conseil et communaulté pour l’apliquer à l’usaige susdit et non aultrement. – À quoi je, ladite Clauda ay consentu et consens, ne détenant aulcun usaige ny droict à ladite vigne ny fruicts d’icelle après le trespas de mondit mary. – Et nous, lesdits maistres-bourgeois devant nommés, voyant leurs bons vouloirs et affections, non veuillans estre ingrats, iceluy Raymond de Lœuvre, de bon vouloir, avons receu et reconnu, recepvons et reconnaissons nostre bourgeois de nostre ville et communaulté, le faisant participant à nos droictures de ville comme l’un de nos aultres bourgeois nouvellement receus, et davantaige que leurs personnes seront franches et quictes leur vie durant des rentes de ladite ville, et quant aux aultres charges de ville, ils en seront au mesme degré que les plus grands ou moindres de ladite ville. – Toutes lesquelles choses, comme dessus déclarées, nous lesdites parties, avons louhé, passé, accordé et consentu, louhons, passons, accordons et consentons par ces présentes, En promettant par nos bonnes foys et serrements, pour ce corporellement touché en la main du notaire soubscript et sous l’expresse obligation de tous et singuliers les biens de nous lesdits donateurs et des biens de nostre dite ville et communaulté, meubles et immeubles présens et advenir quelconques, tout le contenu des présentes perpétuellement ensuyvre, garder, observer, tenir et servir ferme, stable et aggréable, sans aller, dire, faire, venir ny souffrir par l’un ou l’aultre de nous lesdites parties au contraire, en quelque manière que ce soit.

En tesmoings desquelles choses, nous, Léonor d’Orléans, duc de Longueville et Toutteville, comte souverain de Neufchastel, d’après l’humble suplication des parties et la féable relation de Pierre Henry, de Courtaillodz, notaire, nostre juré, nostre scel des contraulx de nostre chastellenie dudit Bouldry, aux présentes avons commandé mettre et appendre, sauf nos droits audit.

Que furent faictes et données à Bouldry le vingt-troisiesme jour de janvier, l’an mil cinq cens soixante et sept.

Présens : honnorables Claude Steiner, chastellain de Bouldry et conseiller de Neufchastel, Anthoine Marin, Jehan Loys, dudit Neufchastel, Abraham Chaillet, Guillaume Perrod, d’Aulvernier, Jacques Gaul et Jacques Pettavel de Boulle (Bôle) tesmoings ad ce espécialement demandés et requis.

(Signé) Moy Raymond de Lœuvre recognois estre ainsi.

(Signé) P. Henry, notaire.

I

LES VAUDOIS DE PROVENCE

Par un beau soir de printemps – on était au 19 mars 1545 – deux gentilshommes chevauchaient côte à côte sur une route de Provence. Les senteurs pénétrantes des fleurs nouvellement épanouies embaumaient l’air, à cette heure où le soleil allait disparaître derrière la ligne violette des Cévennes.

Mais les cavaliers paraissaient bien trop absorbés par de graves préoccupations, pour prêter aucune attention aux charmes de la nature. Ils étaient engagés dans une conversation si animée, que leurs montures, se sentant abandonnées au gré de leur caprice, s’en allaient au pas, les rênes flottantes.

— Ah ! ces malheureuses gens de Cabrières ! s’exclamait le plus jeune des gentilshommes, un jouvenceau de fière mine, à la moustache naissante ; ah ! les fols entêtés ! les voilà pris ! Que n’ont-ils, à l’exemple de ceux de Mérindol et autres lieux, prêté l’oreille à nos avis, et abandonné la place pour se réfugier parmi les antres des rochers ! Leurs murailles ! misère ! pour les vieilles bandes du Piémont ce seront taupinières à renverser, et ces routiers pillards auront tôt fait de massacrer tout ce peuple, comme ils en ont agi avec les pauvres laboureurs du sieur de Cental.

L’autre cavalier, d’une dizaine d’années plus âgé que son compagnon, et dont la physionomie grave et pensive n’exprimait pas moins d’alarme et de tristesse, se contenta de hocher la tête avec découragement.

— Or çà, d’Alenc, reprit le jeune homme, arrêtant court sa monture dans un mouvement d’impatience, il n’y a plus, selon toi, rien à tenter pour sauver ces misérables, et il les faudra laisser meurtrir, navrer et brûler par ces bouchers d’enfer ?

Le sire d’Alenc posa la main sur l’épaule de son fougueux compagnon.

— Hélas ! Roger, fit-il tristement, que pourrions-nous présentement pour ces pauvres gens ? Cabrières est cerné ; la brèche sera tôt faite en ses murailles. Est-ce qu’à nous deux nous pourrions nous opposer au sac et au pillage de la ville et ce, contre une armée entière ? Ne serait-ce pas en agir comme des êtres destitués de sens, et sans profit aucun pour les Vaudois, nous faire occire au premier choc ? Au surplus, de droit nous ne pouvons mettre opposition à l’exécution de l’arrêt rendu contre eux. D’Oppède n’a-t-il pas lettres patentes royales pour l’extermination des hérétiques ou dits tels ?

Le sire de Beaujeu fit un geste de colère :

— Oui bien, fit-il avec amertume, et notre gracieux roi a choisi là un digne exécuteur d’une sentence aussi inique : ce misérable juif renégat d’Avignon, ce Jean Meynier, se disant baron d’Oppède parce que son larron de père lui a légué le manoir de ce nom, acquis par ses rapines et usures, c’était bien la bête dévorante qu’il fallait lâcher sur des troupeaux paisibles ! Par la mort-Dieu ! si messire Satanas, son digne patron, tarde trop à prendre ce d’Oppède en son giron, mon épée activera son départ pour les lieux infernaux !

— Paix, Roger, ne t’emporte point ; la vengeance appartient à plus puissant que nous ; elle sera exercée en son temps.

Le jeune gentilhomme secoua avec impatience sa tête fine et fière.

— En attendant, murmura-t-il d’un ton de fureur contenue, cet infâme tourmenteur égorge, torture, brûle à journée faite ! et les gens qu’il extermine, quel mal ont-ils fait ? Ils ne disent ni messe ni libera ; ils ne prennent pas l’eau bénite, ne vont pas en pèlerinage ni à confesse, prient sans faire le signe de la croix… Ne voilà-t-il pas des crimes abominables ! Vrai Dieu ! je ne suis pas vaudois, mais m’honorerais fort de l’être.

Son compagnon approuva du geste :

— D’accord, dit-il gravement, et je voudrais comme toi mériter l’éloge qu’en fait Langey dans son enquête, où il a établi et représenté au roi que nos Vaudois de Provence sont probes, honnêtes, laborieux, charitables, point tracassiers, et ne prononcent jamais paroles malséantes. Hélas ! ne sais-je pas bien aussi que l’arrêt du parlement d’Aix qui les condamne est un jugement inique, impie, et dû à la haine de nos mauvais prêtres, à commencer par l’archevêque, à qui la vie pure et honnête des Vaudois fait honte de leur conduite dissolue ? Oui, Beaujeu, nous savons toutes ces choses, qui sont l’opprobre de l’Église et attireront quelque jour des jugements terribles sur notre pays de France où se peuvent perpétrer des iniquités pareilles. Mais encore un coup, à l’heure présente Dieu seul peut…

Une détonation sourde lui coupa la parole ; plusieurs autres suivirent à peu d’intervalle.

Les deux cavaliers s’étaient détournés avec une exclamation de surprise consternée.

— Du canon ! s’écrièrent-ils en même temps.

— Ils l’ont amené d’Avignon, fit Beaujeu en abritant ses yeux de la main pour regarder au loin, du côté du couchant, où le soleil allait disparaître dans une gloire de lumière ; le vice-légat ne voulait point manquer à prêter les siens à son compère pour une fin si louable que d’exterminer les hérétiques. C’en est fait des malheureux qui se sont réfugiés dans Cabrières ; ils peuvent voir là ce qui les attend.

Le jeune cavalier étendit le bras vers plusieurs colonnes de fumée noire qui zébraient le ciel empourpré du soir, et les désignant tour à tour du doigt :

— Vois, poursuivit-il, Mérindol brûle encore, et Genson et Laroque ; ici c’est Lourmarin qui flambe et Treizemines et Villelaure. Oui, montez, s’écria le jeune homme en levant avec exaltation les deux bras au ciel, montez jusqu’au ciel, fumées d’abominables sacrifices, et comme la voix du sang d’Abel, allez dire au Juge souverain ce que ces Caïns font de leurs frères !

Plus sobre de paroles, mais non moins ému que son jeune compagnon, le sire d’Alenc détourna la tête avec un geste d’impuissance navrée.

— Allons-nous-en, Roger, dit-il d’une voix sourde.

Silencieusement ils reprirent leur route, et d’un accord tacite mirent leurs montures au trot, comme pour échapper au bruit de la canonnade, que leur apportait la brise du soir avec une cruelle netteté. Ils tressaillaient à chaque coup et, échangeant un rapide regard, accéléraient l’allure de leurs chevaux. Tout à coup, à un détour brusque du chemin encaissé et bordé de haies vives qu’ils suivaient, les deux cavaliers se trouvèrent en présence d’une de ces scènes d’atroce férocité dont la malheureuse Provence était alors le théâtre. Devant une pauvre masure qui flambait, une demi-douzaine de soudards, ivres de débauche et de sang, se faisaient un jeu barbare de repousser à coups de piques dans le brasier, un homme cherchant à franchir le seuil pour échapper à la mort horrible qui l’attendait.

Les deux gentilshommes, n’écoutant que leur indignation, enlevèrent leurs montures d’un vigoureux élan qui les porta jusqu’au milieu du groupe des soldats.

— Holà ! pandours ! criait Beaujeu en distribuant à droite et à gauche de violents coups de houssine aux soldats que cette attaque inattendue avait éparpillés et qui ne songèrent, au premier moment, qu’à se garantir des ruades des chevaux et des cuisants coups de cravache du bouillant sire de Beaujeu.

— D’Alenc, cingle-moi ces écorcheurs de la belle manière, tu les ménages, par ma foi ! ah ! marauds, vous aurez de mes marques !

À la faveur de cette diversion inespérée, l’homme qui avait failli périr dans les flammes, franchit d’un bond le seuil de la masure en feu, puis y rentra aussitôt pour reparaître l’instant d’après chargé du corps inerte d’un vieillard à cheveux blancs. Le sire d’Alenc poussa une exclamation de surprise.

— Raymond ! mais c’est Raymond de Lœuvre, et le vieux métayer Coulon !

— Garde-toi, d’Alenc ! dégaine sans retard ! cria Beaujeu qui avait jeté sa houssine pour mettre l’épée à la main et s’escrimait gaillardement contre quatre soudards qui le menaçaient de leurs piques en vociférant.

Les malandrins, le premier moment de panique passé, avaient compté leurs assaillants, et se voyant en force, prenaient l’offensive à leur tour.

— Ah ! les maudits parpaillots ! hurlait celui qui paraissait leur chef ; ah ! ils prétendent s’opposer à la justice du parlement ! sus, sus, pertuisez-les sans merci !

— Venez-y, sacripants, vous verrez si nous sommes mouchettes sans aiguillons ! répliquait Beaujeu belliqueusement, en parant les coups de piques et faisant cabrer et volter habilement son cheval. Ah ! vous en voulez, enfants du diable ! vous en aurez et sans prix aucun ! attrape-moi ce horion, bélitre ! À toi, maroufle, cette balafre, pour t’apprendre à y aller de franc jeu, au lieu de t’en prendre à mon cheval.

Le sire d’Alenc, malgré le calme et la modération qui lui paraissaient habituels, avait dû mettre aussi l’épée au poing, et peu à peu, entraîné par la chaleur de l’action et l’exemple de son jeune ami, il passait de la défensive à l’attaque et ne ménageait plus ses adversaires. Son cheval ayant été lardé d’un coup de pique au poitrail, d’Alenc se mit à frapper d’estoc et de taille, et eut en un clin d’œil mis hors de combat les deux soldats qui l’assaillaient : Beaujeu, de son côté, s’était si bien démené, que deux de ses adversaires se tordaient sur le sol, plus ou moins grièvement blessés ; quant aux deux autres, leur tactique ne consistait plus qu’à chercher à se tenir à distance respectueuse de l’épée impitoyable dont ils avaient déjà senti les atteintes, et à profiter d’un moment propice pour s’esquiver. Enfin, grâce à l’obscurité grandissante, ils réussirent à se couler derrière une haie et prirent la fuite à toutes jambes.

Durant le combat, l’incendie de la masure s’était à peu près éteint faute d’aliment. Cette pauvre demeure aux murs de boue durcie, n’offrait guère de combustible que sa toiture de chaume et de roseaux qui avait flambé comme une allumette. Une fumée noire et âcre montait des décombres, mais le brasier était encore assez ardent pour lutter contre l’obscurité et éclairer les alentours.

L’homme qui devait la vie à l’intervention des deux gentilshommes était accroupi auprès d’un des soldats blessés, et le pansait de son mieux au moyen d’un lambeau de mouchoir, sans se laisser rebuter par les imprécations et les injures du malandrin.

— À tes actes, on te reconnaît, maître de Lœuvre, dit le sire d’Alenc qui avait sauté de cheval et s’approchait vivement ; faisant du bien à qui t’a fait du mal. Ces drôles mériteraient la corde au lieu de tes charitables soins.

Celui qu’on appelait maître de Lœuvre était revêtu de l’ample robe sombre que portaient alors les gens d’église et d’étude, il tourna vers son interlocuteur un visage empreint d’une bonté sereine :

— Tous tant que nous sommes, frère Guy, répondit-il avec un sourire doux et triste, méritons-nous autre chose que condamnation et châtiment ? ce nonobstant Dieu nous a pris à merci, faisant porter nos forfaits à son unique Fils.

Il se releva et regardant autour de lui :

— Pour ceux-là, – il montrait de la main trois corps gisant sur le sol – il n’y a rien à faire ; ils ont rendu l’âme. Dieu leur pardonne comme je fais ! Et voilà le vieil Anselme Coulon qui est trépassé, lui aussi ; par leur fait il a souffert le martyre et remporté la couronne de gloire.

Il s’agenouilla auprès d’un grand corps étendu sur un tas de fascines. Les reflets mourants de l’incendie éclairaient les cheveux et la longue barbe blanche du mort.

— Il m’a été comme père, tu le sais, poursuivit-il en contemplant avec émotion les traits rigides du vieillard, et j’eusse donné ma vie pour sauver la sienne. J’étais venu le solliciter de se retirer avec nous dans Cabrières ; mais Dieu n’a pas permis que j’arrive à temps pour l’emmener. Au moins lui rendrai-je les derniers devoirs.

— En quoi nous vous assisterons, maître de Lœuvre, dit le sire de Beaujeu qui venait d’arriver, tirant par la bride son cheval blessé en plusieurs endroits. Ah ! ma pauvre Lise, comme ils t’ont accommodée, les coquins ! mais leur peau ne doit pas être en meilleur point que la tienne, encore qu’ils m’aient coulé entre les doigts comme des anguilles.

— Pour ceux-ci, ils ont eu leur content, ajouta-t-il en se baissant pour examiner les corps épars sur le sol. Hé ! maraud, tu remues encore, toi ? Sais-tu bien que si je te mettais à rôtir en ce brasier que tu as allumé toi-même, tu n’aurais que ton dû ? Mais messire Satanas te réserve une flambée plus cuisante et durable. Je ne veux point aller sur ses brisées.

Il tourna le dos au misérable qui se mit à ramper sournoisement comme un reptile malfaisant cherchant à s’éloigner du pied qui pourrait l’écraser.

Le sire d’Alenc et Raymond de Lœuvre paraissaient discuter chaudement quelque sujet sur lequel ils différaient d’avis, quand le sire de Beaujeu revint vers eux :

— Or çà, dit-il d’un ton perplexe, il nous faudrait outils plus solides que nos épées pour creuser une fosse ; que vous en semble ?

— C’est pourquoi je cherche à persuader maître de Lœuvre de nous suivre jusqu’en mon manoir, où nous emporterons le corps de ce pauvre Anselme et où d’ailleurs il sera en sûreté ; mais il s’obstine à vouloir s’en retourner à Cabrières ; n’est-ce pas témérité inutile ?

— Folie insigne, et qui ne sent point son magister ! Ah ! çà, maître, vous êtes bien assoiffé de mourir, pour de plein gré vous aller jeter dans les griffes de ces fauves, quand on vient de vous en tirer.

Le vaudois qu’on saluait ainsi du titre de magister, assujettit dans sa ceinture de cuir les pans de sa longue robe de clerc et répondit avec une dignité simple et ferme :

— Ma place est avec mes frères ; leur sort sera mon sort ; et d’ailleurs ma sœur s’est venue réfugier en la ville assiégée.

— À la bonne heure ! s’écria Beaujeu avec chaleur. Puisqu’il en est ainsi, honte à nous si nous persistions à vous retenir ! Nous mettrons le vieil Anselme en terre, et s’il ne l’est à la manière vaudoise, soyez certain qu’il le sera chrétiennement ; d’Alenc saura mieux qu’un prêtre réciter quelque prière entendue de Là-Haut.

— Mais toi, Raymond, et le sire d’Alenc posait affectueusement sa main sur le bras du maître d’école, comment entreras-tu dans Cabrières sans tomber aux mains des soldats féroces qui le cernent étroitement ? et de plus as-tu quelque espoir d’en ressortir vivant avec ta sœur ?

— Je connais dès mon bas-âge un vieil aqueduc abandonné, par où je compte pénétrer dans la place en rampant, et c’est par là, Dieu voulant, et si le peuple consent à suivre mes avis, que nous échapperons tous aux persécuteurs. Adieu, messeigneurs, le temps presse !

Il s’enfonça dans la nuit.

— Par la tête de mon père ! s’exclama le sire de Beaujeu, je ne puis le laisser seul courir à la tuerie ! D’Alenc, prends soin du mort, à moi le vivant !

Il caressa son cheval qui hennissait tristement et voulait le suivre en boitant.

— Adieu, ma Lise ; non, tu n’es plus de force à porter ton maître. Va, ma bonne bête, d’Alenc te pansera.

Et repoussant doucement l’animal, le jeune homme s’élança dans la direction qu’avait prise le maître d’école, sans écouter les objections de son ami.

Demeuré seul, le sire d’Alenc poussa un soupir et secoua la tête avec découragement :

— Les reverrai-je jamais ? Dieu seul le sait ! qu’il ait en sa sainte garde ces deux vaillants cœurs !

À la vague lueur qui sortait encore des ruines de la masure, le gentilhomme souleva le corps enraidi du mort et le mettait en travers de sa selle, quand il ressentit soudain dans le dos une douleur aiguë. Lâchant son fardeau qui s’affaissa sur le cheval, d’Alenc se retourna vivement : une ombre se dressait devant lui ; l’éclair d’une lame qui brillait en s’élevant, lui signala le danger qu’il courait. D’un bond de côté, il s’écarta en dégainant, et lança à l’homme qui l’assaillait un violent coup de pointe qui porta, car l’agresseur roula à terre avec une imprécation.

— Ah ! méchant traître ! fit le gentilhomme en se baissant, l’épée en avant, pour examiner l’homme qui râlait. C’est toi qui as été pansé par celui que tu voulais faire périr dans le feu, et tu me viens lâchement agrédir par derrière ! Si je n’écoutais que ma juste colère, je t’achèverais comme un chien !

Il lui tourna le dos avec mépris et revint à son cheval, sur lequel il monta avec peine, car la blessure qu’il venait de recevoir lui causait de vives douleurs. Réunissant alors les brides des deux chevaux dans la main qu’il avait de libre, – l’autre maintenait le cadavre en équilibre sur la selle – le sire d’Alenc s’éloigna lentement.

Le râle du soudard blessé à mort se fit encore entendre longtemps dans le silence de la nuit étoilée, mais quand vint l’aurore, la vie s’était éteinte chez le misérable, comme l’incendie dans les ruines de la pauvre maison du vaudois.

II

DANS LE SOUTERRAIN

Pendant que le sire d’Alenc arrivait avec son funèbre fardeau à la porte du manoir de ses pères, où la vue du maître tout sanglant et à bout de forces provoquait l’alarme et la confusion et mettait au désespoir la dame d’Alenc, le sire de Beaujeu avait rejoint Raymond de Lœuvre et déclarait, malgré les protestations du magister, qu’il l’escorterait sur terre et sous terre, jusqu’à Cabrières, et le ramènerait mort ou vif.

— Et je n’en ferai qu’à ma tête, tenez-le pour certain, répétait obstinément le jeune homme en réponse aux raisonnements et aux prières du maître d’école ; vous en faites bien à la vôtre, soit dit sans reproche. Au surplus je n’ai que la mienne à perdre. Mais êtes-vous sûr du chemin, et de trouver l’issue de votre aqueduc, par cette nuit noire ?

— Ce n’est pas là ce qui me met en souci : l’entrée en est auprès du mur du camp romain, et nous y serons tantôt, mais ce que j’appréhende, c’est que, dans le cours des ans, il ne soit survenu dans ce souterrain qui est fort long quelque écroulement des murs qui rende le passage malaisé, sinon impossible. Mais, allons, à la garde de Dieu !

Et le maître d’école poursuivait sa route dans l’obscurité, sans la moindre hésitation.

— Sur ma parole ! il faut que vous ayez des yeux de chat, sans vous offenser, disait le sire de Beaujeu qui buttait à chaque instant contre quelque obstacle, pierres ou broussailles. Vous y allez comme de plein jour.

— Gardez-vous, messire ! voici le fossé du camp romain : au-delà est le mur en ruines ; suivez-moi ; j’en franchis la brèche.

L’instant d’après, Raymond de Lœuvre disait à voix basse à son compagnon, en écartant et froissant un fouillis de broussailles :

— Nous y sommes ; mais une dernière fois, je vous réitère ma prière de ne vous point exposer inutilement, car si vous êtes pris avec mes frères et moi dans la ville, vous endurerez mort et martyre, encore que n’étant point des nôtres.

— Et vous ne m’en jugez point digne, maître de Lœuvre ?

Pour toute réponse, le vaudois serra la main du gentilhomme.

— Courbez-vous, dit-il en se baissant lui-même, et apprêtez-vous à descendre à ma suite.

Il brisa quelques branches, écarta les plantes rampantes qui garnissaient les abords d’un trou béant, et se coula avec précaution dans cette ouverture.

Si la nuit avait paru sombre au sire de Beaujeu, avec la seule clarté tombant des étoiles, il trouva que cette obscurité était transparente, comparée aux ténèbres opaques qui régnaient dans le souterrain. Celui-ci n’était qu’un boyau étroit et bas, où les deux hommes ne pouvaient avancer qu’à la suite l’un de l’autre et courbés en deux. Le sol en était sec, mais jonché de pierres tombées de la voûte. Le maître d’école qui n’avançait qu’avec prudence, les mains en avant, signalait à son compagnon chacun des obstacles qui auraient pu le faire trébucher. Parfois il commandait une halte et engageait le jeune gentilhomme à se reposer en changeant de posture. Cette marche fatigante durait depuis près d’une demi-heure, quand Raymond de Lœuvre laissa échapper une exclamation sourde. Ses mains venaient de rencontrer un amoncellement de moellons, de terre et de gravois qui obstruait complètement le passage. La voûte de l’aqueduc s’était effondrée, entraînant avec elle les terres sous lesquelles était creusé le passage.

— Asseyons-nous et délibérons, dit le maître d’école, réagissant contre le découragement qui avait failli s’emparer de lui. Que vous en semble, messire ? Estimez-vous qu’il vaille mieux tenter de déblayer le passage, ou bien êtes-vous d’avis de rebrousser chemin pour chercher à entrer dans Cabrières à ciel ouvert.

— À vous dire le vrai, maître, je n’ai qu’un mince penchant à faire métier de taupe ; il me plairait davantage d’arriver dans la place en passant sur le ventre des soldats de d’Oppède et du vice-légat. Toutefois, comme il ne s’agit point ici de ce qui me plaît, mais de sauver tout un peuple sans délai, par le plus court et le plus sûr, j’estime qu’il nous faut sans plus tarder faire effort pour aller de l’avant.

— C’est aussi mon sentiment, fit Raymond de Lœuvre avec satisfaction. J’enlèverai les moellons et vous les passerai. Mais afin de ne point nous barrer la route du retour, au cas où il faudrait nous résoudre à revenir en arrière, dispersez ces pierres au lieu de les amonceler.

Les deux hommes se mirent à l’œuvre avec une ardeur fébrile. Le temps pressait : forcer le passage était pour eux et pour les assiégés question de vie ou de mort. Mais quelle rude besogne dans cet espace resserré où tous les mouvements étaient pénibles et gênés ; où l’air respirable manquait, où une chaleur lourde faisait ruisseler la sueur sur le front de ces hommes peu accoutumés à un labeur de ce genre !

— Avançons-nous ? demanda au bout d’un quart d’heure de travail le gentilhomme qui haletait.

En dépit de sa jeunesse et de sa robuste constitution, le sire de Beaujeu se sentait harassé, tandis que le maître d’école plus âgé pourtant, d’une dizaine d’années, et moins vigoureux en apparence que son compagnon, ne manifestait aucune fatigue. L’espoir de sauver sa sœur lui donnait une force surhumaine.

Cependant, au son de voix assourdi du gentilhomme, il devina sa lassitude :

— Prenons quelque repos, dit-il en cessant de pousser les déblais entre son compagnon et lui. J’ai bon espoir que nous aurons tôt percé les décombres, et au surplus j’estime que nous ne devons plus être loin de Cabrières. Écoutez, messire : ne vous semble-t-il point ouïr quelque rumeur ?

Les deux hommes prêtèrent l’oreille en retenant leur respiration.

Au-dessus de leur tête, on percevait en effet assez distinctement un bruit formé de piétinements, de roulements sourds, auxquels se mêlait le son étouffé de nombreuses voix humaines.

— Serions-nous sous les pieds des assiégeants ? demanda le sire de Beaujeu qui s’était étendu tout de son long pour mieux reposer ses membres endoloris.

Ne recevant point de réponse, il se mit vivement sur son séant, pris d’une vague appréhension.

— Holà ! maître, où êtes-vous donc ?

— Chut ! parlez bas, messire.

La voix de Raymond de Lœuvre était étouffée et plus lointaine qu’auparavant.

— Rampez sur les décombres et venez.

Le gentilhomme obéit aussi promptement qu’il le put, en se traînant sur les genoux et sur les coudes. À mesure qu’il avançait, il lui semblait que les ténèbres étaient moins profondes et tout à coup il lui passa sur le visage une bouffée d’air frais qu’il aspira avec délices.

— Ouf ! le bon réconfort ! fit-il entre ses dents ; or çà, je pense que nous voilà hors, maître de Lœuvre ; car si ce ne sont là les propres étoiles du bon Dieu, c’est que j’ai la berlue.

On voyait en effet par une échancrure de la voûte éventrée, apparaître un pan du ciel où scintillaient radieusement les étoiles et où montait le mince croissant de la lune.

— Chut ! murmura Raymond de Lœuvre, qui, accroupi près de l’ouverture, où il n’osait encore passer la tête de crainte d’une surprise, écoutait attentivement les bruits du dehors et cherchait à s’orienter.

Il se pencha vers son compagnon et lui dit à l’oreille :

— Nous sommes tout contre un des murs de la ville, mais est-ce le dedans ou le dehors ? Les rumeurs qui se font entendre non loin d’ici sont bien le fait d’une foule de peuple ; mais confuses comme elles sont, je ne puis m’assurer si elles viennent des assiégeants ou de mes frères en la foi. Je vais…

— Laissez, maître de Lœuvre ; c’est moi qui m’en irai reconnaître les lieux ; aussi bien j’en ai en suffisance de cette posture de taupe fouisseuse !

Le maître d’école repoussa doucement son fougueux compagnon, et lui dit avec autorité :

— Messire de Beaujeu, je vous prie, remettez-vous en à moi. Les lieux me sont plus qu’à vous familiers, et comme vous l’avez dit vous-même, j’y vois quasi clair dans l’obscurité.

Sentant que le magister avait raison, le gentilhomme n’insista pas ; il se borna à exhaler un soupir d’impatience, et essaya d’une position moins incommode.

Raymond de Lœuvre s’était redressé et se hissait peu à peu par l’étroite ouverture, en regardant avec précaution tout autour de lui.

Il finit par disparaître tout à fait au dehors.

— Or sus, fit entre ses dents le sire de Beaujeu qui se mit à ramper à son tour vers l’ouverture béante, s’il est pris dans quelque traquenard, qui l’en sortira, si je n’y suis ?

Afin d’être prêt à toute éventualité, il sortit sa dague du fourreau et la prit entre ses dents ; puis s’accrochant par les poignets au bord du trou, il s’enleva d’un élan jusqu’au sol, sans y mettre autant de circonspection que le maître d’école. Mal lui en prit, car il alla donner rudement de la tête contre une haute muraille qui se dressait à deux pieds de l’aqueduc éventré. Le choc fut si violent, que le jeune homme, repoussé en arrière, fût retombé dans l’ouverture d’où il sortait, si une main ferme ne l’eût saisi par le bras et maintenu sur le sol. C’était Raymond de Lœuvre qui revenait de son exploration.

— Écoutez, messire, dit-il tout bas. Nous sommes hors les murs ; la rumeur qui s’entend part du camp des assiégeants ; voyez leurs feux non loin d’ici. Mais j’ai trouvé une brèche que leur canon a faite en la muraille, et il n’y a point de soldats aux alentours. En nous aidant l’un à l’autre, nous pourrons par là pénétrer dans la place. Venez.

Quelques instants après, les deux hommes, se faisant la courte échelle, s’aidant des décombres amoncelés au pied de la muraille, se hissaient sur la brèche et entraient dans Cabrières.

 

*

*    *

 

Le lendemain, 20 avril au soir, il ne restait de la dernière retraite des Vaudois qu’un amas de décombres fumants, seul tombeau des centaines de malheureux, inhumainement massacrés par la soldatesque, en violation des clauses d’une capitulation qui garantissait aux assiégés « la vie et les biens saufs. » Partout, gisaient au milieu des ruines, des amas de corps mutilés, dépouillés de leurs vêtements. Épars dans les rues, ils s’amoncelaient sous les décombres du château, où d’Oppède s’était fait amener les hommes liés deux à deux pour qu’ils fussent massacrés sous ses yeux, dans les ruines du temple, où plus de huit cents femmes et enfants qui avaient espéré trouver un refuge dans ce saint lieu, avaient été mis à mort avec des raffinements de barbarie.

Cabrières n’était plus qu’un tombeau fumant. Nulle voix humaine ne s’y faisait plus entendre. Gorgée de sang et de butin, l’armée du président d’Oppède avait mis le feu aux quatre coins du bourg, en exécution de la sentence d’Avignon, portant qu’on ferait main basse sur tout ce qui serait dans Cabrières, et que le lieu serait rasé pour en abolir la mémoire ; puis les massacreurs s’étaient dirigés sur La Coste, dont les habitants allaient subir le même sort, malgré les efforts généreux de leur seigneur, qui, en sa qualité de parent du président d’Oppède, avait espéré pouvoir fléchir le sanguinaire magistrat[2].

Qu’était-il advenu, dans cette affreuse tuerie, de Raymond de Lœuvre et du généreux gentilhomme qui l’avait accompagné au péril de sa vie ? Étaient-ils parmi les morts, ou de ceux que le féroce capitaine Poulain, baron de la Garde, digne lieutenant de d’Oppède, avait réservés pour les galères du roi ? Ou bien encore, supposition plus invraisemblable, avaient-ils réussi à s’échapper avant le sac de la ville ou à la faveur du désordre ?

Toutes ces questions, le sire d’Alenc, cloué sur son lit par sa blessure, et en proie à la fièvre, se les posait sans cesse avec angoisse. Après son épouse, la douce et tendre Jeanne, après sa petite Yseult, ces deux hommes étaient ce qu’il avait de plus cher au monde. Il avait élevé Roger de Beaujeu, son parent éloigné, orphelin dès son bas-âge, avec l’affection et la sollicitude d’un frère aîné. Raymond de Lœuvre ne lui était pas moins cher : c’était son frère de lait, le compagnon de jeux de son enfance ; adolescents, le jeune paysan et le gentilhomme avaient travaillé, étudié ensemble, et ils étaient demeurés étroitement unis de cœur, bien que le sire d’Alenc fût resté par tradition attaché à l’église romaine, tout en blâmant les erreurs et l’immoralité de ses conducteurs, tandis que Raymond de Lœuvre appartenait à la secte des Vaudois si répandue alors en Provence, et y exerçait la vocation de maître d’école.

L’affection et l’estime que le gentilhomme ressentait pour le magister vaudois et qu’il étendait à tous les coreligionnaires de celui-ci, il les leur avait prouvées en mainte rencontre, en prenant hardiment leur défense contre le clergé qui en avait juré l’extermination. Ainsi c’était l’intervention du sire d’Alenc qui, cinq ans auparavant, avait arrêté l’exécution de l’arrêt rendu contre les Vaudois par le parlement d’Aix. Avec autant d’à-propos et d’habileté que de courage, le gentilhomme avait rappelé au président Chassanée un ouvrage écrit par celui-ci, Catalogus gloriæ mundi, où étaient critiquées avec beaucoup de bon sens les formes de procédure de l’époque, et lui avait démontré, en s’appuyant sur un spirituel apologue contenu dans ces pages, l’injustice d’un arrêt frappant innocents et coupables sans avoir entendu ni les uns ni les autres. Chassanée, vaincu par ses propres armes, avait eu la loyauté de le reconnaître et commandé la retraite aux soldats qui s’apprêtaient à détruire Mérindol.

Malheureusement pour les Vaudois, le président Chassanée était mort, et son successeur, le cruel et ignoble Jean Meynier, baron d’Oppède, n’obéissant qu’à ses instincts de rapine et de férocité, avait, avec l’aide du cardinal de Tournon, arraché de la faiblesse de François Ier la permission d’exécuter l’arrêt rendu contre les Vaudois cinq ans auparavant et que le roi lui-même avait mitigé, sinon complètement annulé.

Dès lors toute démarche en faveur des malheureux réformés voués à la mort et abandonnés par leur souverain, devint inutile et même dangereuse pour ceux qui eussent osé la tenter. Tout ce que purent faire en faveur de leurs protégés, des hommes généreux et droits comme les sires d’Alenc et de Beaujeu, fut de leur conseiller la fuite dans les montagnes, ou autant que faire se pouvait, en pays étranger.

III

L’UN SERA PRIS, L’AUTRE LAISSÉ

C’était le lendemain du sac de Cabrières.

Dévoré par la fièvre et l’inquiétude, le sire d’Alenc se retournait sur la couche où sa blessure le tenait cloué, et gémissait de son inaction forcée. Malgré sa faiblesse et les cuisantes douleurs qu’il ressentait, il eût été tenté de se lever pour s’enquérir du sort de ses amis, si sa femme, avec une fermeté douce et tendre, ne lui eût fait entendre raison, et toucher du doigt son impuissance, tout en l’engageant à ne perdre ni l’espoir ni la confiance en Dieu.

Cependant le blessé, tout en se soumettant, ne cessait de répéter avec douleur les noms de Raymond et de Roger.

— Voulez-vous, messire, que quelqu’un de nos gens s’en aille épier les alentours de Cabrières, et tenter ?…

— Dieu vous bénisse, Jeanne, pour cette bonne pensée ! Faites venir au plus tôt Gaucher, que je lui donne mes instructions.

Gaucher parut l’instant d’après. Un vrai soudard : trapu, vigoureux, quelque peu obèse, mais dans la force de l’âge ; sa face cuivrée, tannée, coupée diagonalement par une longue balafre, et décorée d’une paire de moustaches rudes comme des soies de sanglier, eût été rébarbative, sans ses petits yeux gris qui pétillaient de jovialité sous leurs sourcils hérissés.

Il s’arrêta à deux pas du lit de son maître, sa barrette à la main, attendant dans l’attitude du soldat sous les armes, les ordres qu’il aurait à exécuter.

— Gaucher, lui dit son maître avec une hâte fébrile, il faut que j’aie des nouvelles sûres du sac de Cabrières, et qui ne soient point des ouï-dire, mais de quelqu’un qui ait vu les lieux. Il faut de plus que tu tâches d’y entrer, si faire se peut, et que tu t’enquières de ce qu’il est advenu… – sa voix faiblit et se prit à trembler – de messire Roger et de mon frère Raymond de Lœuvre.

— J’y vais, messire, et je saurai.

— Mais, Gaucher, garde-toi…

Le serviteur-soldat fit un geste d’insouciance en frappant sur la large dague pendue à sa ceinture.

— Je n’ai cure, dit-il tranquillement, des maraudeurs et traînards ; qu’ils se viennent frotter à Gaucher : ils n’en seront pas les bons marchands.

— Prends un bon cheval… et des cordiaux, pour le cas où il en serait besoin.

Épuisé par l’effort, le blessé s’affaissa sur ses oreillers.

La dame d’Alenc essuya la sueur qui ruisselait du front contracté de son époux, et lui dit doucement :

— Mettez-vous l’esprit en repos, cher seigneur ; je m’en vais munir Gaucher de tout le nécessaire pour panser blessés et malades.

 

*

*    *

 

Monté sur un vigoureux bidet dont il ne cessait de presser l’allure, Gaucher franchit en moins d’une heure les deux lieues de pays qui séparaient le manoir d’Alenc du bourg de Cabrières.

Il arrêta sa monture à quelques centaines de pas de la place démantelée, d’où montaient de lourdes colonnes de fumée, et que dominait encore la masse à demi ruinée du château. Nul autre bruit ne s’y faisait entendre que le crépitement de la flamme se ravivant parfois au souffle de la brise, et l’écroulement soudain d’une cheminée ou d’un pan de mur branlant.

Autour de ces ruines fumantes, nul être vivant n’apparaissait.

— Pécaïre ! grommela Gaucher en remettant son cheval en marche ; le bourg n’est plus qu’un charnier ! si j’y trouve autre chose que des corps morts, ce sera grande merveille ! Ah ! çà, qu’avait besoin messire Roger de se venir fourrer en cette souricière avec le maître d’école ? Voilà ce qu’il en advient de hanter des hérétiques !

Tout en bougonnant, Gaucher explorait du regard la ligne déchiquetée, éventrée des remparts pour y chercher l’ouverture de la porte du bourg. Il finit par la découvrir ; mais la tour à mâchicoulis qui la surmontait avant le siège avait été jetée à bas, et ses débris encombraient le passage, le rendant impraticable à un cavalier. Gaucher mit pied à terre et attacha sa monture au tronc brisé d’un olivier, puis prenant une sacoche suspendue au pommeau de sa selle, il escalada les décombres avec plus d’agilité qu’on n’eût pu en attendre d’un gros courtaud que son embonpoint aurait dû alourdir.

À peine arrivé dans la place, cet ancien soldat qui avait guerroyé au près et au loin, participé à maint combat, donné et reçu maint horion, qui avait versé le sang d’autrui et vu couler le sien, frémit involontairement au spectacle hideux qui s’offrait à ses regards.

C’est que ces amas de corps qui remplissaient les rues, dont les membres apparaissaient entre les décombres, n’étaient pas ceux de soldats morts en luttant l’arme au poing, mais de pauvres gens sans défense, femmes, enfants, vieillards, que leurs bourreaux, non contents de martyriser avant de les massacrer, avaient encore horriblement mutilés.

Gaucher s’avançait dans ce hideux champ de mort, les dents serrées, les sourcils froncés, enjambant les cadavres, après avoir examiné avec attention ceux dont le visage n’était pas trop méconnaissable ; parfois même il s’agenouillait sur le sol saturé de sang, pour prendre dans ses mains et tourner vers la lumière une tête détachée du tronc, puis se relevait comme soulagé de n’avoir pas reconnu dans ces tristes restes l’objet de ses recherches.

Attiré par la vue de corps à demi carbonisés, il entra dans quelques maisons où le feu était à peu près éteint. Il remua patiemment les monceaux de cadavres entassés dans les ruines du temple, dans celles du château, où il faillit se faire écraser par une muraille qui s’abîma à l’instant où il venait de passer à sa base. Mais nulle part il ne trouva trace de vie : les exécuteurs avaient fait leur besogne en conscience. Nulle part, non plus, il ne put découvrir les corps de ceux qu’il cherchait.

Au bout de deux heures de cette lugubre recherche, Gaucher ayant tout exploré, sauf l’intérieur des maisons où l’incendie faisait encore rage, revint lentement sur ses pas, le front soucieux. Cependant il ne cessait de fureter à droite et à gauche, enjambant soudain un tas de moellons, un entrecroisement de poutres fumantes, sous lesquelles il avait découvert un corps, et s’appliquant à dégager celui-ci pour l’examiner avec une fiévreuse attention. Mais il l’abandonnait bientôt en secouant la tête.

C’est ainsi qu’il revint à son point de départ. Le cheval qui piaffait d’impatience, rongeant l’écorce de l’olivier, hennit de contentement à la vue de son maître. Gaucher le caressa de la main, tout en regardant d’un air perplexe les murailles croulantes.

— Pécaïre ! murmura-t-il entre ses dents ; me faudra-t-il revenir comme je suis parti, et sans pouvoir sortir de peine messire d’Alenc ?

Il fit quelques pas en long et en large, d’une allure incertaine, puis s’arrêtant tout à coup :

— Tête de bois ! s’exclama-t-il : j’ai vu le dedans des murs et n’ai point songé au dehors !

Sur-le-champ, il se mit en route pour faire le tour des murailles, en inspectant minutieusement les tas de décombres amoncelés dans les fossés.

L’ardeur infatigable et la constance que le digne Gaucher apportait dans ses recherches n’étaient pas dues seulement au désir de calmer les angoisses d’un maître qu’il chérissait, mais aussi à l’affection profonde que lui inspirait le sire de Beaujeu lui-même, auquel il avait servi de maître d’armes et d’équitation.

Quant à Raymond de Lœuvre, il s’intéressait infiniment moins à son sort. Bien que l’ex-soldat eût toujours témoigné au maître d’école le respect dû à un ami de son maître, il le considérait néanmoins comme un hérétique damnable, dont la fréquentation habituelle ne pouvait qu’être préjudiciable aux habitants du manoir.

Devant une brèche béante des remparts, Gaucher était agenouillé auprès de quelques corps épars qu’il venait de découvrir. Ceux-ci n’avaient été ni mutilés, ni dépouillés de leurs vêtements. Trois d’entre eux, même, étaient ceux de soldats appartenant évidemment à l’armée assiégeante. Il devait y avoir eu lutte en cet endroit entre eux et des fugitifs qui s’échappaient par la brèche. L’un de ceux-ci, la dague dans la main droite, avait encore la gauche violemment crispée autour de la gorge d’un des soudards qu’il avait étranglé dans un dernier effort. C’est auprès de celui-là que Gaucher s’était agenouillé : il avait reconnu le sire de Beaujeu ! Avec une hâte fiévreuse, il ouvrit le pourpoint du gentilhomme, tailladé de coups de pique et d’épée, maculé de sang déjà desséché et noirci, et appuya l’oreille sur le cœur du jeune homme : ce vaillant cœur ne battait plus. L’ex-soldat releva la tête en poussant un gémissement sourd.

Une grosse larme roula sur sa joue basanée, pendant qu’il passait doucement sa main sur le visage du mort, où l’animation de la lutte avait laissé son empreinte.

— Il a vendu chèrement sa vie, notre Roger ! murmura-t-il avec fierté, en comptant de l’œil les soudards étendus autour de lui. Pécaïre ! faut-il qu’il se soit fait occire en défendant ces hérétiques qui ne rendent pas coup pour coup et se laissent égorger comme des moutons !

Sur cette exclamation pleine d’amertume, Gaucher jeta sur les autres corps, gisant dans toutes les attitudes tourmentées d’une mort violente, un regard où il y avait moins de commisération que de rancune.

— Et voilà que le maître d’école y est, je le pensais bien ! grommela-t-il d’un ton bourru. Deux morts à rapporter au manoir ! Notre sire en mourra, lui aussi !

Il se leva comme à regret et s’en fut, par acquit de conscience, examiner de près Raymond de Lœuvre qu’il avait reconnu à sa longue robe sombre. Le maître d’école, défiguré par le sang coagulé, sorti de ses blessures, couvrait encore de ses bras meurtris le corps d’une jeune femme, celui de sa sœur. Il avait désespérément et jusqu’à son dernier souffle cherché à la protéger, en recevant les coups qui lui étaient portés.

Gaucher, malgré ses préventions, fut ému de ce spectacle. Avec plus d’empressement qu’il n’en avait d’abord manifesté, il se baissa pour s’assurer s’il ne restait aucun souffle de vie dans les corps rigides étendus devant lui.

La sœur était bien morte, mais il sembla à Gaucher, qui avait posé la main sur la poitrine du frère, qu’un faible palpitement s’y faisait sentir. Aussitôt il y appliqua l’oreille, puis se releva vivement et courut chercher la sacoche restée auprès du corps de Roger de Beaujeu, et contenant des fioles de cordiaux et des objets de pansement.

Son indifférence ou, pour mieux dire, son animadversion de tout à l’heure à l’endroit des hérétiques avait disparu. Si faible, si chétive que fût l’étincelle de vie qu’il venait de surprendre dans ce corps inerte, elle avait suffi pour échauffer en lui cette sympathie humaine que le Créateur a déposée en nous. D’ailleurs ce vaudois pour qui Roger avait donné sa vie n’était-il pas le frère de lait, l’ami de cœur de messire d’Alenc ? Et si l’on parvenait à ranimer ce lumignon près de s’éteindre, ne serait-ce pas diminuer de moitié le cruel chagrin qu’allait ressentir le maître bien-aimé, en apprenant la mort du jeune homme qu’il avait élevé ?

Gaucher choisit une fiole avec attention et en flaira le contenu.

— Ceci, dit-il, est pour le dedans, et j’imagine que c’est le plus pressé. Mais, pécaïre ! le pauvre hère a la mâchoire serrée comme l’étau d’un armurier !

Il sortit sa dague du fourreau pour en introduire la lame entre les dents du blessé, et lui versa le cordial goutte à goutte dans la bouche.

Un léger frémissement, une contraction de la gorge, une détente dans ces traits convulsés, un soupir à peine perceptible, enfin… et cette âme, en chemin déjà pour sa vraie patrie, revint habiter son pauvre corps meurtri, pour terminer sa tâche en cette terre de misères : lutter, aimer, souffrir.

IV

LA FUITE DU VAUDOIS

Un mois s’était écoulé depuis le sac de Cabrières. Dans une petite pièce retirée du manoir d’Alenc, pièce dont l’entrée était habilement dissimulée dans les boiseries, deux hommes, deux convalescents, assis en face l’un de l’autre, causaient avec une certaine animation. C’était le maître du logis et Raymond de Lœuvre, tous deux pâles, faibles et amaigris par la douleur physique et morale. Le maître d’école portait encore un bras en écharpe et avait le front couvert d’un bandage. En ce moment il ne paraissait pas d’accord avec son frère de lait.

— Non, frère Guy, disait-il avec une fermeté douce ; non, je ne dois point rester davantage en ta maison, car je risquerais d’attirer sur toi et les tiens la rage des persécuteurs. On pourchasse partout ceux d’entre mes frères qui ont réchappé. Quelque jour on découvrira que tu m’as donné asile, et alors... N’est-ce point assez, ajouta-t-il plus bas, avec un tremblement dans la voix, que je sois cause de la mort…

— Paix, Raymond, dit vivement le sire d’Alenc en lui posant la main sur la bouche ; pourquoi parler ainsi ? Notre Roger a fait son devoir de chrétien et de chevalier, en mettant sa vie pour autrui, et défendant le faible et l’opprimé. C’est une belle mort que la sienne.

Raymond de Lœuvre inclina doucement la tête.

— C’était un grand cœur et un cœur droit, dit-il avec chaleur. J’ai l’assurance qu’avec mes frères en la foi, morts pour la vérité, il repose présentement dans les tabernacles éternels.

Mais je te le dis, frère Guy ; c’est assez d’une victime dans ta maison ! Ne me retiens pas, je te prie. J’ai résolu de m’éloigner dès ce soir à la faveur des ténèbres, et voyageant de nuit en ces lieux où je suis connu, de chercher à gagner Genève.

Le gentilhomme s’agitait avec l’impatience d’un malade.

— Genève est loin, objecta-t-il, comment peux-tu songer, affaibli comme tu l’es par tes blessures, et avec ce bras...

— Mon bras a repris sa force, vois, frère Guy.

Il dégagea le membre blessé du mouchoir qui le soutenait et l’étendit à plusieurs reprises en ajoutant :

— Ta bonne Jeanne a si bien et savamment pansé toutes mes plaies, que je suis présentement plus fort que toi, mon pauvre frère Guy.

— Et tu t’en prévaux pour me faire violence ! répliqua le gentilhomme d’un ton à demi sérieux.

Que ne diffères-tu ton départ jusqu’au moment où je pourrai t’escorter ?

— Point, point, te dis-je. Où passe un seul homme, deux parfois passent malaisément. Quel profit y aura-t-il pour moi que tu veux protéger, si nous sommes pris ensemble ? Et toi, tu seras traité en hérétique pour m’avoir donné asile. Songe à ta femme, frère Guy, et à ta petite Yseult. Au surplus, ajouta le maître d’école en posant la main sur l’épaule de son frère de lait, je ne cheminerai point seul.

Guy d’Alenc le regarda d’un air interrogateur.

— Tu as pensé prendre Gaucher, dit-il vivement : l’idée est bonne ; te sachant en sa compagnie, j’aurais moins de souci pour ta sécurité.

Le maître d’école secoua doucement la tête.

— Qui donc t’accompagnera ?

Raymond posa la main sur un livre ouvert près de lui.

— Dieu, répondit-il, n’est-ce point assez ?

 

*

*    *

 

À la nuit close, un homme sortait sans bruit du manoir, le bâton à la main et la besace au dos. C’était Raymond de Lœuvre qui avait échangé sa robe de magister contre l’humble costume d’un ménétrier ambulant, cédant ainsi, après une vive résistance, aux prières instantes du sire d’Alenc et de sa femme. Cette sorte de tromperie répugnait à la droiture du digne magister, et ce n’avait été qu’à son corps défendant et afin de diminuer les inquiétudes de ses amis à son endroit, qu’il avait enfin consenti à prendre ce travestissement. Mais il se promettait bien de ne jouer qu’à la dernière extrémité le rôle du personnage dont il portait le costume.

Au reste, le maître d’école n’était pas embarrassé pour accompagner de la guiterne[3] suspendue à son épaule les vieux lais, sirventes et canzones de Provence qu’il avait chantés jadis avec son frère de lait, et dont sa mémoire avait gardé le souvenir, bien que les psaumes de David lui fussent maintenant bien plus familiers, et que les louanges de Dieu lui parussent seules dignes d’être accompagnées d’accords mélodieux.

La séparation des deux frères de lait avait été poignante. Se reverraient-ils jamais en ce monde ?

L’un et l’autre sentaient la mort suspendue sur leur tête : mais ni l’un ni l’autre ne songeait au danger qui le menaçait lui-même, tant chacun était préoccupé, angoissé de celui qui pouvait fondre sur son frère bien-aimé.

La blessure du sire d’Alenc était loin d’être guérie ; elle avait affecté des organes vitaux, et il eût fallu que les soins dévoués et pleins d’amour de la châtelaine fussent dirigés par ceux plus habiles d’un homme de l’art.

Malheureusement il n’existait, plusieurs lieues à la ronde, aucun médecin vraiment digne de ce nom, et l’on n’avait osé en faire venir un d’Avignon, de peur que ses indiscrétions ou même ses dénonciations n’attirassent la vengeance du clergé sur l’homme qui avait été assez audacieux pour prendre la défense d’un vaudois, en s’opposant par la force à l’exécution de l’arrêt du parlement.

Aussi Raymond de Lœuvre, en s’éloignant dans les ténèbres, avait-il sans cesse devant les yeux cette figure pâle et décharnée, et disait-il avec angoisse :

— Seigneur, sauve ! Seigneur, guéris ! Ô frère Guy, que ne puis-je mourir à ta place !

Et pourtant il avait voulu partir, tant il était persuadé que sa présence au manoir était un danger de plus pour son frère de lait. Sans doute, les gens du château étaient sûrs et dévoués à leur maître, mais un propos inconsidéré est vite lâché, et puis qu’y eût-il eu d’étonnant à ce que la demeure du sire d’Alenc fût surveillée comme celle d’un ami déclaré des Vaudois, capable de donner asile à quelqu’un d’entre eux ?

Le ciel était sombre et sans étoiles, l’obscurité à peu près complète. Mais le maître d’école se fût dirigé les yeux fermés dans ces lieux qui lui étaient familiers depuis son enfance. À quelques cents pas devant lui, deux ou trois petites lumières tremblotantes indiquaient l’emplacement du hameau dépendant du manoir, et dont les habitants étaient zélés catholiques. Aussi le fugitif, jugeant prudent détourner le groupe de masures, quitta-t-il bientôt le chemin encaissé qu’il suivait pour s’engager dans un champ pierreux. À ce moment un léger choc qui se produisit à quelques pas derrière lui éveilla son attention.

C’était, lui parut-il, le bruit d’une chaussure heurtant un caillou.

— Quelqu’un est là qui me suit ; pensa le maître d’école en s’arrêtant pour écouter.

Appuyé sur son bâton, il s’était détourné et cherchait à sonder les ténèbres. Son cœur ne battait pas plus vite que l’instant d’avant : cet homme de paix avait un courage tranquille ; il ne connaissait pas la peur, mais dans sa situation il ne pouvait trop se tenir sur ses gardes.

Il eut beau prêter l’oreille, rien ne troublait plus le silence de la nuit.

Raymond hocha la tête et pensa : — On s’est arrêté quand j’ai fait halte moi-même ; poursuivons.

Il se remit en marche avec plus de précaution qu’auparavant, posant le pied légèrement afin de saisir le moindre bruit qui se produirait derrière lui. On eût dit qu’il distinguait les pierres dans l’ombre, tant il était adroit à éviter de les heurter du pied.

Celui qui le suivait, car évidemment quelqu’un marchait dans ses pas, avait l’allure plus pesante et trébuchait à chaque instant sur les cailloux dont le champ était jonché.

— Celui-là, pensa Raymond, qui malgré la gravité de la situation ne put s’empêcher de sourire, celui-là ne sait point son métier d’espion. Chat qui guette la souris y doit aller en tapinois.

Là-dessus il se coula brusquement derrière une grande masse sombre, amoncellement de pierres s’augmentant avec les années de toutes celles qu’on y jetait des prés avoisinants. Il attendit là, l’oreille au guet.

Son poursuivant, arrivé devant le tas de pierres, s’y butta lourdement ; une exclamation étouffée lui échappa, puis il contourna l’obstacle avec une évidente hésitation. Quand Raymond de Lœuvre sut de quel côté arrivait l’espion, il se recula sans bruit pour remettre le tas de pierres entre lui et l’inconnu.

Celui-ci, n’entendant aucun son qui pût le diriger, fureta çà et là pendant quelques instants, comme un chien qui a perdu la piste de son gibier, et finit par s’acheminer dans la direction du hameau.

Le maître d’école lui donna le temps de s’éloigner, puis poursuivit sa route à grands pas dans la direction opposée.

Il marcha toute la nuit vers le nord, s’arrêtant parfois pour prendre quelques instants de repos sur la crête d’un mur, ou le talus du chemin, et évitant toujours villes et villages. Quand l’aube blanchit à l’horizon, faisant disparaître les dernières étoiles, dix lieues de pays séparaient le vaudois fugitif de son frère de lait.

Mais le voyageur, était à bout de forces. Il chercha du regard quelque abri où il pût reposer sans attirer l’attention des passants. Le pays était au reste assez désert ; on ne voyait aux alentours aucune trace d’habitation. Sur un sol accidenté se succédaient des prairies incultes, des vignobles où la verdure commençait à peine à se montrer, des bouquets de pins et de chênes. Raymond de Lœuvre avisa une de ces petites forêts couronnant une éminence voisine. Il s’y traîna péniblement, pénétra jusqu’au plus épais du bois, et s’étendit avec soulagement sur un tapis de mousse et de feuilles mortes. Il était si épuisé par cette marche au-dessus des forces d’un convalescent, qu’il ne songea pas même à se restaurer en faisant honneur aux provisions de bouche dont la bonne châtelaine d’Alenc avait garni sa besace. Il ne demandait qu’à dormir.

Un sommeil de plomb vint aussitôt fermer ses paupières ; mais dans son cerveau surexcité par le souvenir des scènes sanglantes auxquelles il avait été mêlé, par ses angoissantes préoccupations au sujet de son frère blessé, par le souvenir de la mort cruelle de sa sœur qu’il n’avait pu sauver, par les dangers enfin qu’il courait lui-même, toute une succession de rêves effrayants se déroulèrent comme les anneaux d’un reptile monstrueux. Puis ce monstre prit un corps ; hideux, apocalyptique, il vint écraser la poitrine du dormeur, y plonger ses griffes acérées, lui fouiller les entrailles… La douleur fut si vive que Raymond s’éveilla, baigné de sueur et les yeux hagards. Nulle bête n’était accroupie sur lui, et cependant il croyait encore sentir péniblement le poids de son corps, et chose étrange, les déchirements douloureux qui l’avaient éveillé persistaient. Ce n’était autre chose, il s’en rendit bientôt compte, que les tiraillements de la faim. Aussi s’empressa-t-il de sortir de sa besace les vivres qu’y avait mis la prévoyante châtelaine ; mais avant d’apaiser sa faim, le maître d’école se recueillit un instant pour rendre grâce et recommander à la protection divine les êtres chéris qu’il avait dû quitter.

Le sommeil du voyageur avait duré longtemps : à la direction oblique des rayons du soleil pénétrant dans le bois entre les troncs des pins, Raymond jugea que la journée tirait à sa fin. C’était bientôt pour lui l’heure de se remettre en route. Afin de s’orienter, il sortit de sa cachette, et s’en vint avec circonspection à la lisière du bois étudier la contrée environnante.

La journée avait été radieuse ; les parfums de la nature renaissante embaumaient l’air ; les bourgeons, gonflés de sève, entr’ouvraient leurs écailles brunes sur tous les buissons, laissant apercevoir la verdure tendre des feuilles. Mais le fugitif avait d’autres préoccupations que d’admirer le renouveau de la nature. Il étudiait avec attention la configuration du pays. Portant ses regards tantôt sur la silhouette imposante d’une chaîne de montagnes allongée qui se dressait à une lieue de distance, fermant en partie l’horizon, tantôt sur la plaine ondulée s’étendant à son pied, sillonnée par le ruban blanc et sinueux d’un grand cours d’eau venant du nord et contournant la chaîne, Raymond faisait de petits signes de reconnaissance en murmurant : Bon ! je suis dans la bonne voie. Devant moi voilà la montagne de Lure, à gauche le Ventoux, à droite la Durance, laquelle me va être un guide jusqu’à Sisteron, qui se doit sûrement trouver au tournant de la montagne, derrière ces coteaux et bois taillis, puisqu’après minuit j’ai passé Forcalquier et Saint-Etienne-les-Orgues.

Raymond avait à deux reprises traversé le bas Dauphiné où ses coreligionnaires étaient fort nombreux ; c’est ce qui l’avait engagé, en dépit des difficultés que lui présenterait le passage des hautes montagnes, à choisir cette direction, plutôt que la route plus unie de la plaine du Rhône.

Nul être vivant n’apparaissant aux alentours, le voyageur, réconforté, se décida à poursuivre sa route sans attendre la nuit, se confiant du reste à son travestissement.

— Il me faut de toute nécessité, songeait-il, passer le Buech qui joint la Durance à Sisteron, où il y a un pont, mais y vouloir passer de nuit ce serait attirer sur moi l’attention du guet. Au surplus je ne suis pas embarrassé pour m’abriter là sous un toit ami.

Sur cette dernière réflexion il redescendit, bâton en main, la colline, et rejoignit la route longeant la Durance.

Sans avoir fait de fâcheuse rencontre, il arriva en vue de l’antique petite ville, dominée par sa forteresse, et entourée de solides murailles. Le jour était sur son déclin, quand il passa sous la porte massive pour s’engager dans une rue étroite et sombre, où son humble apparence de ménétrier ambulant n’éveilla guère que la curiosité d’un groupe de marmots prenant leurs ébats. Les bourgeois et les artisans qui, du seuil de leur porte ou de la fenêtre de leur échoppe, le virent passer traînant le pied, le considérèrent avec plus ou moins d’indifférence ; les plus charitables faisant la remarque que le pauvre hère aux habits poudreux avait l’air terriblement fourbu, les plus durs grommelant qu’un gaillard de cette taille, ni vieux ni perclus, aurait eu mieux à faire qu’à s’en aller de ville en ville chanter comme une cigale fainéante. Tel ne fut pas l’avis d’une demi-douzaine de soudards en goguette qui, sur le point d’entrer dans une taverne, avisèrent le faux ménétrier, et l’acclamèrent joyeusement :

— Hé ! l’ami, viens çà nous régaler de tes chansons, et tu auras à boire pour ta peine. Entre avec nous céans, sire musicien, et n’épargne ni ta viole, ni ton gosier.

Bon gré mal gré, Raymond de Lœuvre dut pénétrer avec la bande dans la taverne où on le poussa par les épaules.

À grands cris le tavernier fut requis d’apporter force brocs de vin nouveau, et le ménétrier, à qui un des soudards versa une large rasade, dut se faire entendre à la turbulente compagnie.

Recueillant ses souvenirs, il dit successivement le lai du Prisonnier des Anglais, la Rançon de sire Bertrand, le sirvente narquois d’Henri au court mantel, et chose curieuse, à mesure que les chants des vieux ménestrels de Provence, endormis au fond de sa mémoire, en sortaient comme des morts évoqués du tombeau, le maître d’école oubliait les dangers de sa situation et s’abandonnait au charme des souvenirs. Mais un incident survint qui le ramena brusquement aux dures réalités de sa position. Comme il entamait le vieux lai des Exploits de Roland, quelques-uns de ses auditeurs qu’attendrissaient apparemment leurs libations, réclamèrent des chansons plus sentimentales.

— Or çà, l’ami, il n’y a point assez de dames et damoiselles dans tes chansons ; allons, sus, mets les cotillons en danse !

Mais les autres protestèrent bruyamment ; ayant le vin belliqueux, ils tenaient pour la chanson guerrière.

— Point, point, par la barbe de Lucifer ! poursuis hardiment, musicien, ta chanson de Roland.

— S’il la reprend, vociférèrent ceux de l’autre camp, qu’il prenne garde à ses os !

Les soldats, tous plus ou moins ivres, s’étaient levés et se menaçaient du poing. Bientôt même ils commencèrent à se gourmer ; un broc d’étain tomba lourdement sur une tête ; ce fut le signal d’une mêlée générale ; les dagues furent tirées et la taverne présenta bientôt l’aspect d’un champ de bataille.

L’auteur involontaire de la bagarre, comprenant qu’il y aurait folie à vouloir s’interposer, ne put faire que se retirer dans un angle de la salle et finalement imita le tavernier qui avait prudemment pris la fuite, peut-être pour aller réclamer l’intervention de la maréchaussée.

— S’il va revenir avec les sergents du guet, pensa Raymond, je serai pris avec ces bataillards, mené à la geôle, interrogé et reconnu comme vaudois.

Il gagna rapidement la rue par une porte du fond et s’éloigna dans l’obscurité. C’était la seconde fois qu’il venait à Sisteron, aussi s’avançait-il dans l’ombre avec une certaine sûreté d’allures. Après avoir suivi la rue principale pendant une centaine de pas, il s’engagea sans hésitation dans une petite ruelle où ne brillaient que de rares lumières aux fenêtres.

— C’est bien ici, murmura-t-il, en s’arrêtant devant une vieille bâtisse à la façade irrégulière, ventrue, au pignon surplombant. Mais aucune lueur n’apparaissait dans toute la façade, tous les volets étaient clos. Raymond chercha en tâtonnant le marteau de la porte et en frappa deux ou trois coups dont l’écho se répercuta à l’intérieur. Aucun bruit ne répondit à son appel. Il le répéta avec plus de force. Enfin une vague lueur apparut à un petit guichet grillé, percé dans le panneau supérieur de la porte.

— Qui va là ? cria une voix chevrotante et chagrine. On ne voyait personne par l’ouverture ; le propriétaire du logis paraissait se tenir prudemment dans un angle du corridor.

— C’est moi, Raymond de Lœuvre, le vaudois de Cabrières, chuchota le fugitif par le guichet de la porte.

Ce fut le mot magique pour forcer l’entrée du logis. On entendit une exclamation étouffée, le bruit d’une chaîne qu’on tire, le grincement d’un verrou, celui d’une clef tournant dans la serrure, puis la porte s’ouvrit vivement et un petit vieillard ratatiné parut, abritant de la main la flamme d’une lampe de fer.

— Entre, entre, mon fils, et sois le bienvenu dans la maison de Nathan, dit-il avec une hâte joyeuse, en attirant son visiteur dans le corridor, pour refermer ensuite la porte avec le plus grand soin.

— Il faut veiller aux larrons, mon fils, et me garder des méchants desseins des ennemis de mon peuple, disait-il en poussant barres et verrous et fixant la chaîne de sûreté. Maintenant, viens-t’en, mon fils, te reposer et prendre du réconfort ; je vois que tu es las, et tu m’apprendras…

Raymond de Lœuvre interrompit le vieillard en lui posant la main sur le bras :

— Savez-vous, père Nathan, dit-il doucement, qu’il y a présentement danger de mort à donner asile à un vaudois ? Savez-vous que nous sommes traqués comme les fauves des bois et que quiconque nous met à mort pense faire une œuvre agréable à Dieu ?

Le vieux petit Juif redressa sa taille courbée, peut-être moins par l’âge que par l’accoutumance d’une attitude humble.

— Mon fils, répondit-il avec dignité, Salomon le sage n’a-t-il pas dit : L’intime ami aime en tout temps et il naîtra comme un frère au temps de la détresse ? Je sais que tes frères ont été exterminés à la façon de l’interdit et que l’épée poursuit impitoyablement le reste de ceux qui ont réchappé. Mais un fils d’Israël n’oublie ni un bienfait ni une injure : Nathan se souvient qu’un jour tu as garanti sa vie au péril de la tienne. Et dès ce jour, mon fils, l’âme de Nathan est attachée à la tienne comme l’âme de David à celle de Jonathan, et elle tressaille de joie en te voyant échappé aux mains de tes ennemis. Entre, te dis-je, ma maison est ta maison.

Et le vieillard, prenant son hôte par la main, l’attira avec une amicale violence sur les degrés de l’escalier.

Nathan de Sisteron, ainsi qu’on le nommait dans le Dauphiné et en Provence, était un marchand faisant trafic de tout, comme la plupart de ses compatriotes. Il voyageait de lieu en lieu avec deux mulets, dont l’un lui servait de monture et l’autre de bête de somme pour le transport de ses marchandises. Certain soir, au coin d’un bois, deux routiers pillards l’avaient attaqué pour le détrousser, et il eût infailliblement perdu la vie en même temps que son bien, si Raymond de Lœuvre, revenant d’un voyage chez ses coreligionnaires du Dauphiné, n’eût passé par aventure et ne fût venu à son aide.

Quoique pacifique par tempérament et par principe, autant que par devoir professionnel, le maître d’école savait à l’occasion se servir adroitement du bâton, et le prouva en cette circonstance. Les deux rôdeurs de grand chemin, moulus de coups, furent contraints de prendre la fuite, abandonnant leur butin et leur victime.

Le maître d’école avait complété son œuvre de bon Samaritain en emmenant chez lui le vieillard tout meurtri, et ne l’avait laissé repartir qu’après l’avoir guéri de ses plaies. Deux ans s’étaient écoulés depuis cette aventure, et le Juif reconnaissant n’avait eu qu’une seule fois, pendant ce laps de temps, la joie de revoir son sauveur, qui, envoyé en mission à Gap, avait profité de son passage à Sisteron pour rendre visite à Nathan.

Celui-ci avait renoncé à ses voyages et se contentait de commercer à Sisteron et dans ses environs immédiats. Riche, veuf et sans enfants, il menait une vie triste et solitaire, sans autre compagnie que celle d’une vieille femme de sa race qui tenait sa maison.

Aussi quand, après avoir servi un repas réconfortant à l’hôte inopiné qu’il avait accueilli avec tant de joie, le vieillard eut été mis au courant de sa situation, il lui dit avec affection :

— Que tu veuilles t’en aller là où tu pourras servir l’Éternel selon ton cœur et comme tu penses qu’il doit être servi, c’est un dessein juste et raisonnable. Mais crois-en, mon fils, l’expérience d’un homme chargé d’années : pour endurer les fatigues d’un voyage tel que celui que tu entreprends, sans parler du péril de l’épée et de la rage de tes ennemis, il te faut faire provision de forces. Demeure chez moi quelques jours ; tu y es en sûreté. Qui te connaît dans cette ville sinon moi ? Et d’ailleurs, étant venu de nuit heurter à ma maison, nul ne sait que tu t’y es retiré. N’aie donc point de crainte quant aux risques que ta présence sous mon toit pourrait me faire courir.

Raymond avait essayé à plusieurs reprises d’interrompre le vieillard pour opposer des objections à son offre hospitalière. Mais celui-ci, d’un geste suppliant, lui avait imposé silence.

— Que te coûterait-il, conclut Nathan, sa vieille main ridée posée d’une façon caressante sur celle du maître d’école, que te coûterait-il d’accorder cette joie à l’homme solitaire et chargé d’années que je suis ? Considère mes cheveux blancs, mon visage et ma personne : ma vigueur n’est-elle pas abattue comme celle de la fleur flétrie et séchée par l’ardeur de l’été ? Songe que dans peu de temps je serai recueilli vers mes pères. Ne veux-tu pas, mon fils, réjouir mon cœur et ma chair comme un rayon de soleil bienfaisant, avant que je descende au sépulcre ?

À cette touchante requête, comment le fugitif eût-il pu demeurer sourd ?

Sa main répondit à l’étreinte de celle du vieillard, et avec un sourire de bonté qui éclaira sa physionomie grave et pensive, il lui dit :

— Mon père, il en sera comme vous le désirez.

Au reste, Raymond était forcé d’en convenir, il avait trop présumé de ses forces. Des douleurs sourdes ou des élancements aigus lui rappelaient que ses blessures étaient à peine cicatrisées. Malgré son long sommeil de la journée, une lassitude immense l’envahissait. Aussi fût-ce en chancelant, et avec un brouillard devant les yeux, qu’il alla trouver la couche que lui avait fait préparer son hôte.

V

LE BON SAMARITAIN

Le séjour du maître d’école vaudois chez le juif fut plus long qu’ils n’y avaient compté tous deux. Raymond, pris d’une fièvre violente, demeura toute une semaine entre la vie et la mort, et quand au sortir de cette crise dangereuse, il recouvra ses sens, ce fut pour entrer dans une longue période d’épuisement et de faiblesse. Son hôte le soigna avec la tendresse et la sollicitude d’un père. Il avait, d’ailleurs eu recours aux savants offices d’un de ses compatriotes, un homme jeune encore, mais dont la réputation était grande dans toute la contrée. Bien qu’il appartînt à une race honnie et persécutée, le mire Eléazar jouissait, grâce à sa science consommée et à son habileté chirurgicale, d’une confiance générale dans toutes les classes de la société. Son prestige était tel qu’on ne lui imputait pas à crime d’être âpre au gain tout autant que le plus infime trafiquant de sa race. À plus d’une reprise ses confrères chrétiens, jaloux des succès du mire juif, avaient tenté de le discréditer en l’accusant de magie, mais ils en avaient été pour leurs frais de calomnie.

Comme Eléazar, fils d’un ami du vieux Nathan, entretenait avec celui-ci des relations assez suivies, les visites qu’il faisait au malade caché dans la maison du marchand ne pouvaient éveiller l’attention publique.

Il n’y venait guère, d’ailleurs, qu’à la tombée de la nuit, heure à laquelle Nathan et lui avaient coutume de se voir.

Quand la fièvre eut cédé, le médecin dit au vieillard qui s’inquiétait de la grande faiblesse du malade :

— Ce doit être ainsi ; tout va bien. Il a tourné le dos à la fosse. Qu’on lui donne à manger, mais pas plus qu’à un passereau, et sa force renaîtra.

Cependant plusieurs jours se passèrent et les forces ne revenaient pas. Raymond restait étendu, inerte, silencieux, les yeux fixes et comme plongé dans une rêverie douloureuse. À travers les murs de sa chambre, son regard anxieux s’en allait au loin chercher une autre figure de malade, hâve et souffrante, et le cœur gonflé d’une immense douleur, il croyait y lire l’empreinte fatale de la mort. Alors ses yeux se fermaient et une grosse larme roulait sur sa joue amaigrie.

Le vieux Nathan qui passait au chevet de son malade tous les instants qu’il pouvait dérober à son commerce, fut bouleversé en surprenant un de ces accès silencieux de chagrin.

Se penchant vivement sur Raymond comme une mère qui cherche à consoler son enfant, le vieillard lui dit d’une voix tremblante de commisération :

— Mon fils, pourquoi pleures-tu ?

D’une voix faible et brisée qui semblait venir de très loin, le malade lui dit en phrases entrecoupées sur qui il versait ces larmes, quel tendre attachement l’unissait dès l’enfance à l’homme droit, noble et bon, qui s’en allait peut-être mourir là-bas en Provence, loin de lui, et mourir à cause de lui, comme était mort déjà le vaillant et généreux enfant qu’il avait élevé. Il parla de la douce compagne de son ami, qui, livrée à ses seules ressources, luttait vaillamment mais sans succès pour l’arracher aux serres de la mort.

Il fit le portrait de l’innocente enfant qui allait devenir orpheline, et dont les caresses rendaient plus amères encore pour son père les angoisses de la séparation.

— Frère Guy, sanglota-t-il en terminant, que ne puis-je mourir à ta place !

— Mon fils, dit le vieux juif avec une tendre gravité, ainsi parle le grand roi David : Qui peut faire marché avec l’Éternel et lui offrir vie pour vie ? Mais la délivrance de la mort vient de l’Éternel notre Seigneur. Et encore : C’est lui qui retire ta vie de la fosse, qui t’environne de bonté et de compassion. Décharge-toi donc, mon enfant, de ton fardeau sur l’Éternel et il te soulagera.

Ces paroles consolantes du psalmiste tombaient des lèvres du vieillard comme une rosée rafraîchissante sur le front du malade.

L’apaisement se faisait en cette âme troublée, qui dans un moment de détresse avait perdu pied et s’enfonçait, parce que les menaces de la vague en courroux lui avaient fait oublier de regarder en haut.

Un regard de gratitude et un serrement de main exprimèrent sa reconnaissance, puis il ferma les yeux et s’absorba dans un recueillement paisible qui détendait tous ses traits.

Ce soir-là, comme Eléazar, après sa visite quotidienne au malade, paraissait surpris et mécontent, et demandait avec une certaine brusquerie si l’on suivait ses prescriptions, et si Raymond ne reprenait point d’appétit, Nathan l’attira dans une autre pièce et lui dit :

— Eléazar, quand l’âme est dans l’angoisse, le corps languissant peut-il recouvrer sa force ?

Le mire leva sur le vieux marchand un regard vif et interrogateur, puis répondit par un signe négatif.

— L’esprit de notre malade, continua Nathan, est plein de soucis cruels. Ne l’as-tu pas ouï toi-même, dans la folie de la fièvre, répéter maintes fois avec douleur le nom de Guy, frère Guy ?

Le médecin était décidément ménager de ses paroles ; il se contenta d’incliner affirmativement la tête et tout en caressant de la main sa barbe noire et soyeuse, il invita du regard son interlocuteur à poursuivre.

— Ce Guy est un seigneur de Provence que Raymond appelle son frère parce qu’un même lait les a nourris tous deux. Et ils s’aiment véritablement comme si le même sein les avait portés, encore qu’ils ne servent point l’Éternel de la même manière. Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? Moi qui suis enfant d’Abraham, n’aimé-je pas, comme un père aime son fils, ce Raymond qui est un gentil et un disciple du Crucifié ?

En prononçant ces dernières paroles, le vieillard avait résolument levé la tête et regardait Eléazar en face comme pour le défier de jeter un blâme sur sa liaison si intime avec un chrétien.

— Il t’a sauvé la vie, observa froidement le médecin en inclinant la tête.

— Je l’aime pour cela, continua Nathan, mais ajouta-t-il avec chaleur, je l’aime parce qu’il est plein de bonté et de droiture : c’est un homme intègre et pieux qui ne fait point acception de personnes et ne méprise point les enfants de notre peuple.

Le médecin fit de la main un geste impatient et d’un bref monosyllabe invita le vieillard à revenir à la question.

— Or mon fils Raymond, reprit Nathan, est dans l’angoisse au sujet de son frère de lait, tout languissant par suite d’une mauvaise plaie, laquelle provient d’un traître coup de dague qu’il a reçu en sortant son frère des mains des cruels Amalécites qui viennent de passer au fil de l’épée ces gens de paix qu’on appelle les Vaudois de Provence. C’est pour ne point attirer le malheur et la vengeance sur la maison de son frère qui lui avait donné asile, que Raymond a pris le bâton du voyageur et s’en est allé loin du pays de ses pères. Mais son esprit se ronge de soucis en songeant à ce frère qui est près de descendre au sépulcre.

Le mire fit un léger mouvement des épaules, accompagné d’un haussement de sourcils.

— Tu penses, Eléazar, reprit vivement Nathan, que si l’heure de cet homme est arrivée, nul n’y peut rien changer. Mais sache qu’il ne reçoit d’autres soins que ceux de sa femme, laquelle ne peut avoir l’habileté et le savoir de ceux qui ont appris l’art de guérir. Ni elle ni son mari n’ont osé se confier aux médecins du Comtat et de Provence qui le pourraient livrer comme ayant pris la défense d’un vaudois.

Nathan se tut, mais sans cesser d’observer d’un regard anxieux le visage impénétrable du médecin. Celui-ci regardait devant lui d’un œil fixe, en passant la main sur sa barbe.

— Ce Guy se nomme ? demanda-t-il enfin en relevant la tête.

— Le sire d’Alenc, et c’est parmi la foule impure des Gentils, un homme intègre et...

— Il demeure ?

— En son château d’Alenc, dans le Comtat venaissin, non loin des bourgs saccagés de Mérindol et Cabrières. Ah ! mon frère Eléazar, ajouta vivement Nathan d’un ton de prière instante, toi que l’Éternel a rempli de science, si tu voulais…

— C’est loin d’ici et mon temps est précieux, interrompit sèchement le mire en faisant mine de s’en aller.

Le vieillard le retint par sa manche. Il y avait de l’amertume et même une nuance d’ironie dans le ton avec lequel il dit au médecin :

— Ton temps, qui ne le sait ? frère Eléazar, est d’un prix inestimable, aussi te sera-t-il payé ce que tu exigeras, si tu te rends à ma requête ; Nathan, fils de Baruch, t’en donne sa parole, car son argent et son or ont moins de valeur à ses yeux que la vie de ceux qu’il aime. Or la vie de mon fils Raymond est liée à celle de son frère.

Le ton du vieillard était redevenu suppliant. Le mire fit une légère inclination de tête, et sans qu’un muscle de son visage impassible remuât pour exprimer un sentiment quelconque, il répondit laconiquement :

— J’irai.

Heureux du succès de sa négociation, Nathan lui dit avec effusion :

— Que l’Éternel te bénisse et te conduise ! qu’il éclaire ton esprit et dirige ta main ! Permets-tu que mon fils Raymond soit instruit de ton voyage ? L’espérance est une puissante médecine.

— Et un poison mortel quand elle est frustrée ! répliqua le mire par-dessus son épaule. Fais ce que tu jugeras bon.

Cette réponse de la froide raison rendit le pauvre Nathan tout perplexe. La latitude que lui laissait le médecin le chargeait d’une lourde responsabilité. Ferait-il naître dans l’esprit de son cher malade un espoir que l’événement pourrait cruellement tromper ?

Toute la journée du lendemain, l’esprit du vieillard, tourmenté par cette grave question, l’examina, sous toutes ses faces, en en pesant à satiété les avantages et les conséquences redoutables.

Aussi Raymond, à qui les paroles consolantes de son vieil ami avaient fait retrouver la paix, et dont l’état physique semblait s’améliorer, fut-il frappé de l’agitation, des réticences et des distractions de Nathan, qui se levait brusquement de son chevet à peine il s’y était assis, et au lieu de converser posément et d’exprimer ses pensées en discours sentencieux suivant son habitude, ne parlait que par monosyllabes incohérents.

Cette agitation extraordinaire fit naître un soupçon inquiet dans l’esprit du malade.

— N’a-t-on point eu vent dans la ville de ma présence chez Nathan ? se dit le fugitif subitement alarmé pour la sûreté de son charitable hôte bien plutôt que pour la sienne propre. Faut-il que je porte malheur à tous ceux qui me viennent en aide !

Il voulut en avoir le cœur net et interrogea franchement Nathan.

Mais celui-ci s’empressa de le rassurer.

— Ton esprit s’alarme à tort, mon fils. N’aie point de crainte à mon sujet non plus que pour toi-même. Comment saurait-on que je donne asile à un de ceux que la haine des méchants poursuit avec tant de rage ? Est-ce ma vieille Déborah qui nous trahirait ? Quand je lui ai commandé de sceller sa bouche à ton endroit, ne m’a-t-elle pas répondu : — Que ma langue s’attache à mon palais si je révèle à âme qui vive la retraite de celui qui a garanti ta vie ! Quant au mire Eléazar, il est celui dont parle Salomon le sage quand il dit : — L’homme qui a la prudence se tait, l’homme sûr tient la chose cachée. Non, ce n’est pas lui, le fils de l’intègre rabbi Manassé, qui ira dire aux hommes de sang : — Un de ceux dont vous cherchez la vie est caché dans la maison de Nathan. Non, quand bien même il retirerait un grand profit de cette action infâme, Eléazar ne la commettrait point, car s’il aime à amasser de l’argent, ce n’est pas celui que procure un gain déshonnête.

Raymond fit de la main un geste protestant de sa confiance dans ceux dont Nathan prenait la défense avec tant de chaleur.

— Je ne me méfie, dit-il avec son bon sourire, ni de Déborah ni du médecin. Mais il m’avait paru, père Nathan, qu’aujourd’hui votre esprit était troublé et inquiet, et j’appréhendais...

Il s’interrompit en voyant que son vieil ami paraissait se recueillir comme pour se consulter, ou faire une prière mentale.

Le vieillard releva bientôt la tête et prenant la main du malade il lui dit doucement :

— C’est l’Éternel, t’ai-je rappelé hier, qui est le maître de la vie et de la mort, qui fait descendre au sépulcre et qui en fait remonter. Mais il a préparé, parmi les merveilles de sa création, sur la terre et sous la terre, des médecines qui ont le pouvoir de prolonger notre courte vie et de guérir les plaies. Et il a donné la science à certaines de ses créatures pour bien discerner à quels maux il convient d’appliquer ces médecines. Et l’Éternel, qui est pitoyable, bénit, quand il le juge à propos, l’œuvre du médecin, et ramène sur la terre des vivants celui qui s’en allait descendre vers les morts. C’est ainsi qu’il en a fait pour toi, mon fils, et son nom soit béni.

Nathan s’arrêta un instant, pendant que Raymond qui s’était mis sur son séant, considérait le vieillard avec une anxieuse attente, car il comprenait bien que sa dissertation sur la médecine et les médecins n’était que le préambule d’une communication importante, et il croyait deviner, sans oser l’espérer, que celle-ci concernait son frère Guy.

Nathan vit à l’éclat fiévreux des yeux du malade qu’il ne fallait pas prolonger son attente.

— L’Éternel, dit-il gravement et inclinant la tête avec respect comme il le faisait chaque fois qu’il prononçait le saint nom, l’Éternel a béni pour toi les soins du grand mire Eléazar ; ne le pourrait-il point pour celui qu’aime ton âme ?

Raymond, suspendu aux lèvres du vieillard, voulut parler, mais si l’émotion l’empêcha d’articuler une parole, son regard ardent formulait assez, clairement la question qu’il voulait poser.

Répondant aussitôt à cette interrogation muette, Nathan dit, la voix un peu tremblante :

— Eléazar ne viendra ni ce soir ni de quelques jours, parce qu’il s’en est allé donner ses soins au sire d’Alenc, ton frère.

L’étreinte de la main de Raymond et son regard humide de reconnaissance prouvèrent à Nathan que son malade savait bien à qui attribuer le mérite de cette charitable intervention, mais sa gorge contractée ne pouvait émettre aucun son.

Le vieillard le recoucha doucement sur ses oreillers en lui disant :

— Prends maintenant du repos, mon fils ; sois tranquille en regardant à l’Éternel et attends-toi en lui.

Plein d’espoir et de gratitude, Raymond ferma les yeux et s’absorba dans une prière fervente où il réunit, pour appeler sur eux la bénédiction divine, et son frère bien-aimé, et le médecin qui allait lui porter le secours de sa science, et le vieillard généreux qui avait eu la charitable pensée de l’y envoyer.

VI

JUIF ET CHRÉTIEN

L’espérance est une puissante médecine, avait dit Nathan au mire Eléazar. Et de fait, à partir du moment où Raymond de Lœuvre sut que la vie de son frère de lait allait être disputée à la mort par le savant médecin juif, sa convalescence fit des progrès merveilleux.

Avec l’appétit, les forces lui revinrent au point que le surlendemain du départ d’Eléazar, Nathan trouva dès l’aube son malade habillé et assis dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux.

À la fois heureux et alarmé, le vieillard reprocha amicalement à Raymond l’imprudence qu’il commettait.

— Je me sens fort et bien portant, lui répondit le maître d’école avec son bon sourire. Mon mal s’est envolé comme une nuée d’été.

Puis il ajouta, le doigt posé sur le livre ouvert devant lui : — Ainsi qu’il est écrit ici, je puis dire en vérité : Quoi qu’il en soit, mon âme se repose sur Dieu, ma délivrance vient de lui. Quoiqu’il en soit, il est mon rocher, ma délivrance et ma haute retraite, je ne serai pas beaucoup ébranlé.

Puis tournant quelques pages, il lut encore :

— Ma chair et mon cœur défaillaient, mais Dieu est le rocher de mon cœur et mon partage à toujours.

Le vieillard qui avait d’abord considéré le livre de son hôte d’un air circonspect, se rapprocha et dit avec un joyeux étonnement :

— Mais ce que tu lis, ce sont les propres paroles du grand roi David ! Est-ce là le livre de ses psaumes écrit dans ta langue ?

— Ce livre est la Sainte-Écriture, lampe à mon pied, lumière à mon sentier, répondit gravement Raymond. C’est cette lumière, longtemps tenue sous le boisseau, qui nous est à nous autres vaudois persécutés, force, vie et consolation. Ce livre est bien nôtre, nous le pouvons dire sans orgueil, car si le Seigneur a suscité un homme pieux et savant dans la connaissance des langues, pour le transcrire tout entier dans celle que nous parlons, si le sage et humble Olivetan l’a pu imprimer, c’est la pauvreté de mes frères en la foi qui a fourni les cinq cents écus d’or qu’il a coûté[4].

Voyez, poursuivit-il, tendant à Nathan le livre ouvert à la première page, voici la Genèse où Moïse, le conducteur de votre peuple, nous révèle l’œuvre de la création et l’histoire des premiers hommes.

Nathan réfléchissait ; son regard perplexe allait tour à tour de Raymond au livre qu’il lui présentait. Sans vouloir toucher à celui-ci, il y lut des yeux et prononça à demi voix :

— Au commencement Dieu créa les cieux et la terre...

— Plus outre, continua le maître d’école, feuilletant le volume sacré, il y a l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome, tous livres écrits par Moïse.

Le vieillard approuvait d’un signe de tête la mention de chaque livre, mais la surprise qu’il ressentait témoignait d’autant de gêne que de plaisir.

Raymond poursuivit :

— Toute l’histoire de votre peuple, mon père, est contenue en ce saint volume, divinement inspiré. On y peut voir ses gloires et ses chutes, ses exploits et ses misères, les réprimandes, les adjurations des prophètes du Très-Haut, l’annonce des jugements terribles qui devaient un jour châtier les enfants pour les péchés des pères. Mais on y trouve aussi – et la voix de Raymond qui s’était élevée peu à peu continua plus doucement : — On y trouve aussi la promesse certaine que, de la postérité de David, il naîtrait un Libérateur qui sauverait son peuple de ses péchés ; et non point seulement son peuple, ajouta Raymond avec force, mais toutes les nations de la terre.

À cette dernière parole, le vieux juif releva la tête ; sur sa figure bienveillante un nuage de méfiance et de froideur s’étendait.

Mais le vaudois, dans le feu de son exposition, n’y prenait pas garde. Tout en feuilletant vivement la seconde partie du volume, il continuait :

— Et ce Messie promis est venu et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu. Ils ont mis à mort le saint…

— Arrête ! interrompit Nathan, la main étendue. Ne prononce point sous ce toit le nom du Crucifié !

Puis le front contracté, la lèvre crispée, il se détourna et sortit brusquement.

Raymond, tout attristé, poussa un soupir et murmura avec douleur :

— Le cœur de ce peuple est appesanti ; ils ont ouï dur de leurs oreilles, ils ont fermé leurs yeux, afin de ne point voir, et leur cœur afin de ne se point convertir et de n’être pas guéris !

Ses mains amaigries, étendues sur le volume sacré qu’en se sauvant de Cabrières il avait emporté sous sa robe, et qui le suivait dans son exil, le maître d’école demeura plongé dans une rêverie douloureuse. Puis de son cœur aimant une prière fervente monta vers le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob en faveur de cet Israélite si bon, si charitable, mais qui, pareil à ses pères, ne voulait voir, en Jésus de Nazareth qu’un imposteur justement mis à mort.

À l’étage inférieur où Nathan tenait boutique, vendant et trafiquant de toutes sortes de denrées et d’ustensiles, vieux et neufs, le maître du logis allait et venait en ce moment avec agitation, les mains derrière le dos.

L’irritation avait disparu de son visage, qui n’exprimait plus qu’un chagrin profond. Il avait suffi de quelques mots échappés au zèle ardent de Raymond pour faire mesurer à Nathan la profondeur de l’abîme qui, en dépit de leur affection réciproque, les séparerait toujours l’un de l’autre.

Et le pauvre vieillard isolé, sans famille, qui, dans le secret de son cœur avait caressé, sans presque s’en douter, un rêve de vie à deux, nourri le vague espoir de conserver près de lui, dans une paisible retraite, ce Raymond qu’il se plaisait à nommer son fils, voyait avec douleur son rêve s’évanouir comme une vaine fumée. Car il devait bien se l’avouer : chrétien et juif ne pouvaient vivre côte à côte, dans une communion intime de tous les instants. La différence de leurs croyances serait entre eux une cause sans cesse renaissante de discorde.

— Le moindre nazarien, se disait Nathan avec amertume, – l’orgueil de race l’emportant pour un moment sur sa tristesse – le moindre nazarien pense être en la possession de la vérité, et considère comme un infidèle tout enfant d’Abraham. Et le meilleur d’entre eux s’imagine, comme ce nazarien fugitif, être agréable à l’Éternel en s’attachant à nous convaincre d’erreur, nous, le peuple qu’il s’est choisi pour héritage.

Mais bientôt son cœur parlait à nouveau, et pleurant la perte de ses illusions, le vieillard répétait avec douleur : — Raymond, mon fils ! mon fils Raymond !

 

*

*    *

 

Le bruit sec du marteau de la porte arracha brusquement le vieux marchand à ses préoccupations douloureuses. Il s’en fut ouvrir sans hâte, s’attendant à recevoir un client. Mais ce fut la figure froide et impassible du mire Eléazar qui se présenta à lui.

— Déjà de retour ! s’écria Nathan saisi d’une crainte soudaine. Entre, frère Eléazar ; dis-moi, ce sire d’Alenc ?…

— N’a plus besoin de médecin.

Et le mire, fermant la porte, s’y appuya, les bras croisés.

— Se peut-il qu’il soit guéri ? demanda Nathan d’un ton exprimant plus de doute et d’alarme que d’espoir.

Eléazar haussa légèrement les épaules.

— Il est mort ! sa femme aussi est morte et sa fille !

Nathan, atterré, joignit les mains en articulant avec angoisse : Raymond, mon fils !

Le mire poursuivit de sa voix dure comme celle du destin :

— Il n’y a plus de château d’Alenc. On m’a montré où il fut : une ruine fumante !

Et d’un ton sarcastique il ajouta après un silence :

— Les loups ne se mangent pas ; les chrétiens le font. Ceux d’Avignon, loups féroces, ont brûlé d’Alenc, manoir et gens ; ils y avaient flairé odeur de vaudois.

Nathan poussa un gémissement, puis levant les mains au ciel :

— Dieu des vengeances ! s’exclama-t-il avec une généreuse indignation, laisseras-tu donc impunies des actions aussi infâmes ?

Puis laissant retomber ses bras, il murmura avec détresse :

— Comment apprendre ces choses à mon fils Raymond ? il en mourra !

Eléazar le toucha à l’épaule et lui fit signe de regarder derrière lui. Au pied de l’escalier, à quelques pas en arrière, Raymond de Lœuvre, pâle comme un suaire, écoutait, accroché à la rampe.

Il passa la main sur son front en disant d’une voix étrangement ferme et résignée :

— C’est l’Éternel, qu’il fasse ce qui lui semblera bon !

Mais aussitôt, la nature humaine reprenant ses droits, il murmura avec amertume :

— Terre de France, qui dévore les plus nobles de tes enfants, je secoue contre toi la poussière de mes pieds ! un jour viendra...

Il ne put achever : un brouillard s’étendit devant ses yeux et il s’affaissa sur lui-même, privé de sentiment, avant que Nathan eût pu le retenir dans ses bras.

 

*

*    *

 

Les dernières étoiles s’éteignaient une à une devant la clarté de l’aube blanchissant le ciel. Mais dans la rue étroite où la maison de Nathan élevait son pignon aigu, surmonté d’une girouette, l’ombre régnait encore.

Une carriole, portée sur deux grandes roues et recouverte d’une toile arrondie, s’ébranlait lourdement, après avoir stationné devant la porte du marchand. C’était le véhicule dont Nathan se servait pour ses courses d’affaires aux alentours de Sisteron, depuis qu’il avait renoncé à faire de plus longs voyages, et à enfourcher sa mule dont l’allure cahotante ne convenait plus à son âge.

Assis sur le devant de la carriole et laissant cheminer paisiblement sa bête, le vieux juif paraissait n’avoir d’autre compagnie que les ballots amoncelés derrière lui. Cependant si un œil curieux eût pu glisser un regard sous la bâche qui les recouvrait, il eût découvert une forme humaine étendue à l’arrière du véhicule sur un lit de paille, et cachée par les ballots. Raymond, complètement rétabli, malgré le terrible choc que lui avait fait éprouver l’affreuse nouvelle apportée par le mire Eléazar, avait voulu se remettre en route, et son vieil ami, autant pour lui épargner fatigue et danger que pour s’en séparer le plus tard possible, le conduisait secrètement dans sa carriole jusqu’à Gap.

Leur voyage se fit sans encombre. Nul n’inquiéta le vieux juif, bien connu dans la contrée et estimé pour son caractère bienveillant et sa droiture en affaires. Quand, à la fin de la seconde journée, la carriole de Nathan s’approcha de Gap, où vaudois et huguenots étaient assez nombreux pour vivre dans une sécurité relative, le fugitif prit place à côté du vieux marchand et lui indiqua la demeure d’un huguenot de sa connaissance, qui leur donnerait certainement l’hospitalité.

Il ne se trompait pas : le vaudois et son vieil ami furent reçus et hébergés avec la plus cordiale affection. Quand leur hôte, le mégissier maître Guillaume Hennequin, eut appris du maître d’école à quel point celui-ci était redevable à Nathan, il s’inclina respectueusement devant le vieillard et dit à sa femme et à ses trois enfants :

— Celui-là est un véritable israélite en qui il n’y a point de fraude. Le Seigneur, ajouta-t-il en prenant la main du marchand dans les siennes, le Seigneur vous rende au centuple le bien que vous avez fait à l’un de mes frères, et vous reçoive avec les saints hommes dans sa gloire !

Le grand Dieu des deux ne fait point d’acception de personnes, mais en toute nation celui qui le craint et qui s’adonne à la justice lui est agréable.

Raymond de Lœuvre approuva d’une inclination de tête, accompagné d’un regard reconnaissant à l’adresse de son hôte.

Quant à Nathan, tout ému d’un hommage respectueux auquel ses coreligionnaires n’étaient guère accoutumés, il ne put que répondre à l’étreinte du brave mégissier et poser sa main ridée sur la tête des enfants groupés autour de leur mère.

Ce ne fut pas sans un douloureux serrement de cœur que le lendemain, dès l’aube, Raymond se sépara du bon vieillard auquel il devait tant, et qui lui avait voué une si paternelle affection. À peine put-il répondre par quelques mots entrecoupés à l’adieu du vieux juif, qui, posant ses mains tremblantes sur la tête de celui dont il allait se séparer pour toujours, disait avec émotion :

— Mon fils, l’Éternel te bénisse et te garde ! L’Éternel fasse luire sa face sur toi et te fasse grâce ! L’Éternel tourne sa face vers toi et te donne la paix !

Tristement le vieux marchand reprit vers le sud le chemin de Sisteron, pendant que Raymond de Lœuvre se dirigeait vers le nord et s’engageait dans les montagnes en compagnie d’un jeune huguenot qui s’était offert à lui servir de guide.

Le maître d’école avait laissé sa guiterne à Gap. Sa conscience délicate lui avait reproché plus d’une fois le subterfuge employé pour favoriser sa fuite, et quand l’affreuse nouvelle apportée par le médecin juif vint le terrasser, cette pensée amère et poignante lui monta du cœur aux lèvres : Dieu nous a châtiés pour avoir menti à la vérité !

Pour entreprendre le voyage long, périlleux et fatigant, au terme duquel était Genève, ce bienheureux refuge des proscrits du temps, Raymond de Lœuvre n’avait que son courage, son bâton et sa besace. Mais la besace, outre les provisions de bouche dont l’avait garnie la femme du mégissier, contenait le trésor le plus précieux du vaudois : la Parole de Dieu.

Quant à son escarcelle, elle était légère. De son frère de lait, Raymond n’avait voulu accepter qu’une modeste somme, et quand Nathan tenta d’y ajouter quelques pistoles, son protégé s’y refusa absolument mais avec douceur, et le vieillard, craignant de blesser la susceptibilité du maître d’école, n’osa pas insister.

À la lisière d’une forêt de pins où allaient pénétrer le vaudois et son guide, Raymond se détourna.

Son regard parcourut la vallée verdoyante où serpentait la Durance et se fixa sur une tache blanche qui se mouvait lentement le long de la grande route de Gap à Tallard : c’était la carriole de Nathan.

Le jeune montagnard, croyant que son compagnon admirait le panorama qui s’offrait à sa vue, se mit à lui donner toutes sortes de renseignements topographiques.

— Droit devant nous, maître, voyez-vous ce village conséquent ? c’est Jarjayes, où les nôtres sont en force, aussi ne les malmène-t-on point. Tout là-bas, cette tache blanche, sur le bord de la Durance, c’est Tallard, un gros bourg fermé de murs, avec le puissant manoir des seigneurs de Clermont, lequel a autant de tours que l’année de mois, autant de portes que de semaines, autant de fenêtres que de jours, autant de marches d’escaliers que d’heures. Mais c’est un nid de papistes, ajouta le jeune homme avec rancune ; quelque jour eux et nous réglerons nos comptes !

Cette sortie véhémente arracha le maître d’école à sa contemplation.

Poussant un soupir, il se retourna vers son bouillant coreligionnaire et lui dit doucement :

— Paix, mon ami ! oublies-tu la parole du Maître : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent et faites du bien à ceux qui vous outragent et vous persécutent. »

Le jeune huguenot, le regard fixé à ses pieds, fouillait nerveusement le sol de la pointe de son bâton ferré.

— C’est malaisé à faire plus qu’à dire ! murmura-t-il entre ses dents en secouant la tête d’un air de révolte.

Raymond lui posa la main sur l’épaule :

— Celui qui l’a dit l’a accompli parfaitement, fit-il avec gravité ; il nous est en exemple et il faut que nous suivions ses traces.

Sur cette parole les deux hommes se remirent en marche et pénétrèrent sous le dais de la forêt où le bruit de leurs pas eut bientôt cessé de se faire entendre.

VII

DANS LA COMTÉ DE NEUFCHÂTEL

Il y a trois cents ans, l’antique route de la Vi de l’Etra, longeant le pied du Jura, et conduisant de Genève à Bâle, était la principale voie de communication en usage dans le bas pays de Neuchâtel. Des embranchements s’en détachaient, reliant à cette grande artère les villes et villages qu’elle ne traversait pas. À l’entrée d’un de ces chemins, plus étroits et moins bien entretenus que la voie principale, pavée dans tout son parcours, un voyageur aux vêtements poudreux était arrêté. Les mains appuyées sur son bâton, il contemplait le paysage qui s’offrait à sa vue et murmurait avec adoration :

— Que tes œuvres sont en grand nombre, ô Éternel ! tu les as toutes faites avec sagesse ; la terre est pleine de tes richesses !

C’était la fin d’une belle et chaude journée de juillet. Le soleil venait de disparaître derrière la haute croupe boisée de la montagne de Boudry, dont la grande ombre, enveloppant déjà les toits et les tours de la petite ville couchée à ses pieds, assombrissait peu à peu les prairies de la « fin » de Cortaillod où commençaient à jaunir les moissons. Par delà le monticule boisé de Chanélaz, encore baigné dans les rayons dorés du soir, le lac reflétait dans son miroir tranquille et d’un bleu pâle les falaises de ses bords et les grandes Alpes rosées par le soleil couchant.

Une paix infinie se dégageait de cette riante nature ; les quelques rumeurs lointaines s’élevant des villages, loin de troubler l’harmonie générale de la scène, y ajoutaient la note gaie de la vie et de l’activité humaines.

Le voyageur qui promenait ses regards charmés sur ce tranquille paysage, en adorant le Créateur dans ses œuvres, avait le costume et l’apparence générale d’un homme d’école ou d’église. Avec cette robe sombre et ample, retroussée à la ceinture pour la commodité de la marche, avec ce béret noir à fond plat, le voyageur devait être clerc, magister ou prédicant.

Il était de grande taille, mais ses épaules, voûtées avant l’âge, témoignaient d’une constitution peu robuste ou de fatigues excessives ; son visage, allongé et pâle, qui accusait à peine quarante ans, portait l’empreinte évidente de peines morales, endurées avec résignation. Le trait principal de cette figure précocement flétrie était la bonté. Elle se lisait dans le regard velouté de ces grands yeux bruns enfoncés dans leur orbite, dans cette bouche, grande aussi, aux lèvres saillantes, au sourire doux et triste. Ce n’était pas une belle figure, au sens conventionnel du mot, mais la bonté qui en éclairait pour ainsi dire tous les traits, en faisait oublier l’irrégularité.

Au moment de se remettre en route, le voyageur parut hésiter sur la direction à prendre. Il regarda alternativement la grand’route qui, évitant les prairies marécageuses dites les Sagnes, continuait à suivre le pied de la montagne et le chemin plus étroit qui, s’en détachant sur la droite, conduisait directement à la petite ville.

— Le plus droit, m’a-t-on dit au dernier village, fit-il avec irrésolution en passant la main sur sa courte barbe noire, le plus droit c’est de poursuivre par la grand’route ; mais je vois qu’il y a loin encore jusqu’à Neufchâtel, et je suis mortellement las de la fatigue et chaleur du jour.

Il souleva son bonnet pour essuyer la sueur perlant sur son front.

— Tout bien considéré, poursuivit-il en regardant avec envie du côté du petit bourg si voisin, mieux me vaudrait m’arrêter là, dans quelque modeste hôtellerie, pour arriver dispos demain à Neufchâtel, et ménager mon escarcelle.

Cette dernière considération devait être d’une importance majeure pour l’étranger, car il prit aussitôt son parti, et quitta la grand’route pour s’engager dans celle de Boudry.

Comme il approchait du petit faubourg de Vermondins, qui est au-dessus du château, des clameurs bruyantes éclatèrent soudain dans les prairies de la « fin » de Cortaillod.

— Qu’est-ce là ? murmura le voyageur en s’arrêtant brusquement pour chercher à découvrir la cause et les auteurs des cris discordants qui venaient ainsi troubler le calme du soir. On dirait du bruit d’une violente querelle et bataille, ou d’une émotion populaire ; mais on ne voit personne, et le tumulte, pourtant, ne sort pas de la ville, mais bien des prés et champs que voilà.

Hélas ! ajouta-t-il avec un soupir, faut-il toujours que l’homme, créé à l’image de Dieu, la plus parfaite de ses créatures, apporte en la création le trouble et le désordre, par le débordement de ses passions détestables !

Le bruit d’un pas lourd, résonnant derrière lui sur le chemin, lui fit tourner la tête.

Un vigneron, la hotte au dos, rentrait du travail. En passant auprès de l’étranger, il porta la main à son bonnet, en disant avec déférence : — Salut, maître.

Le voyageur, après lui avoir rendu sa salutation, lui demanda vivement, la main tendue dans la direction où retentissaient toujours les clameurs :

— Qu’est-ce donc que tout ce tumulte ?

Le campagnard haussa les épaules en répondant d’un ton jovial :

— Ouais ! maître, ne vous embarrassez pas de ces huées. Ce ne sont que jeux d’enfants ; les petits coqs de Boudry essaient leurs ergots contre ceux de Cortaillod, sur le haut de la Grasselire. Tenez, là : on les voit se bousculer derrière ces buissons. Bon ! ceux de Cortaillod plient ! hardi ! les gars de Boudry, tapez-moi dru sur ces carcoyes[5], qu’ils ne reviennent pas de sitôt se frotter aux traîne-bâtons[6] !

Et le vigneron, un gros homme trapu, à mine réjouie, les bras couleur de brique, croisés sur sa poitrine découverte, riait à gorge déployée dans sa barbe rousse.

Quant à l’étranger, il hochait la tête d’un air mécontent et attristé.

Aussi fut-ce d’un accent de blâme, qu’il dit au belliqueux campagnard :

— Véritablement, à vous ouïr, mon ami, il semblerait que ce soit la coutume en ce pays que proches voisins s’entre-déchirent à la façon des bêtes des forêts, et se courent sus comme soudards en la bataille. Y a-t-il à ce point inimitié entre gens de Boudry et de Cortaillod, qu’on estime naturel que les enfants mêmes épousent la querelle de leurs pères ?

Cette apostrophe sévère ne troubla point la bonne humeur du vigneron.

— Ouais, maître, fit-il avec un clignement d’œil qui paraissait lui être familier, ouais ! ne prenez point tellement à cœur tout ceci. Ce sont là joutes sans conséquence, petites querelles de famille. Plus on est proche, plus on se frotte. Vous le voyez : Cortaillod et Boudry sont coude à coude : de toute éternité grands et petits de l’un et de l’autre endroit ont pris plaisir à se larder de brocards en tout bien tout honneur, et à échanger quelques horions bien assénés et bien reçus. Eux et nous n’en sommes point ennemis pour autant ; nenni, maître, n’en croyez rien.

Pendant les explications du jovial vigneron, que le voyageur avait écoutées en secouant la tête d’un air peu convaincu, la bataille avait pris fin. Les clameurs s’éteignaient peu à peu, et l’on voyait la petite troupe de Cortaillod regagner ses quartiers en bon ordre, se retournant parfois pour renvoyer aux tirailleurs ennemis les cailloux qu’elle en recevait.

— Les carcoyes font une belle retraite, sur ma foi ! c’est justice de le dire ; remarqua le vigneron d’un ton approbateur. Au surplus, la nuit va tomber ; tout le monde en a sa suffisance. Vous permettez, maître, que je chemine en votre compagnie ?

L’inconnu se remettait en route de son pas lassé.

— J’y trouverai plaisir et profit, répondit-il avec courtoisie ; vous voudrez bien m’enseigner, à moi qui suis étranger en ce pays, en quelle hôtellerie je pourrais passer la nuit.

— Ce sera tôt fait, répliqua le vigneron en souriant dans sa barbe. En notre bonne ville il n’y a qu’une maison où on loge à pied et à cheval : c’est l’hôtellerie des « Armes de Boudry », où l’on sera heureux de vous recevoir, maître, et vertuchoux ! vous y trouverez bon gîte et chère appétissante ; je m’en porte garant, moi, l’hôtelier, Jacquemin Verdonnet.

Le voyageur, sans paraître étonné outre mesure de la double profession du campagnard, s’inclina courtoisement et dit d’un ton enjoué :

— La rencontre est heureuse. Mon nom à moi est Raymond de Lœuvre et je suis maître d’école.

Ils passaient en ce moment sous la voûte massive de la porte de Vermondins qui ferme la ville à la hauteur du château. Les lourds battants, bardés de ferrures et d’énormes clous à tête ronde, en étaient encore ouverts, mais allaient se fermer une fois la nuit close. L’unique rue en pente de la petite ville, bordée de vieilles bâtisses à un seul étage, aux portes cintrées et aux fenêtres étroites à meneaux de pierre jaune, rongée par les intempéries, offrait une certaine animation. Les campagnards rentraient du travail, la hotte au dos comme Verdonnet ; d’autres conduisaient leur bétail à l’abreuvoir ; sur le pas des portes, à l’entrée des néveaux[7] assombris par le crépuscule, des commères devisaient, les poings sur les hanches, tandis que des groupes de bambins remplissaient l’air du bruit de leurs jeux.

L’hôtelier vigneron échangeait sans s’arrêter des saluts et de gais propos avec chacun.

— Les langues, fit-il d’un ton narquois et en clignant de l’œil à son compagnon, les langues vont se remuer à votre endroit, maître : Qui est celui-ci ? d’où vient-il ? où va-t-il ? s’arrêtera-t-il chez Verdonnet, ou ira-t-il plus outre ? Ah ! dame ! c’est qu’on est puissamment curieux à Boudry, vous pouvez m’en croire !

— Où ne l’est-on pas, observa le maître d’école avec un sourire indulgent. Au surplus, n’est-ce pas un besoin de l’humaine nature de s’enquérir de ce qu’on ignore ? Il n’y a là rien que de légitime et de naturel, pourvu qu’on demeure dans les bornes de la discrétion. Et véritablement, mon ami, si l’on prête céans autant d’attention que vous dites à ma chétive personne, j’ai lieu de m’en tenir pour honoré plutôt qu’autrement.

Le jovial Verdonnet considéra avec déférence la figure bienveillante de l’hôte qu’il allait héberger.

— Par ma foi, maître, déclara-t-il avec sérieux, m’est avis que vous êtes accoutumé à prendre gens et choses par le bon bout. Mais nous voici arrivés ; soyez le bienvenu en mon logis.

Il lui montrait de la main la porte cintrée de l’hôtellerie, vieille construction au pignon élevé, avançant sur la rue son large toit en berceau, pour abriter la façade. À l’angle de celle-ci se balançait en grinçant, au souffle du joran du soir, une enseigne de fer découpée à jour, représentant des chevrons et une truite, armes de la bourgeoisie.

L’intérieur de la vieille hôtellerie ne démentait pas l’air avenant et hospitalier de son extérieur. La salle commune où Verdonnet introduisit son hôte faisait plaisir à voir, avec ses boiseries brunes, son grand poêle de catelles bleues et blanches, son plafond aux solives saillantes, son dressoir où brillaient des brocs d’étain soigneusement entretenus, et par-dessus tout son hôtelière, active matrone, en coiffe et tablier d’un blanc immaculé.

— Ma femme, dit Verdonnet en lui présentant l’hôte qu’il amenait, voici messire Raymond de Lœuvre, maître d’école, qui nous fait l’honneur de loger sous notre toit, au cours d’un sien voyage.

La dame du logis, petite personne dodue, dans la maturité de l’âge, aux yeux pétillants, aux joues pleines et vermeilles, répondit par une révérence irréprochable au salut courtois de l’étranger. Puis elle se redressa prestement, ce qui fit tinter le trousseau de clefs suspendu à sa taille, et dit avec aisance et dignité :

— Nous ferons de notre mieux pour qu’il s’y repose et réconforte à sa satisfaction.

Et afin de tenir parole, la diligente hôtelière s’en fut sur-le-champ donner ses ordres et payer de sa personne à la cuisine.

Il en résulta un souper plantureux qui embauma toute la maison, et auquel le voyageur harassé fit honneur, encore que Verdonnet prétendît qu’il mangeait et buvait comme un oiseau.

— Çà, maître, encore un coup de vin, pour vous mettre du sang aux joues ! Votre gobelet est toujours plein. C’est pourtant de mon meilleur des Gillettes, et du vieux, vertuchoux ! Mais nos crus ne sont point de votre goût, peut-être ; le vin, chez vous… car vous venez du pays de France, j’en mettrais ma main au feu ?

— Jacquemin, fit sa femme à voix basse, d’un ton de remontrance, est-il séant de questionner ses hôtes ?

Le magister sourit et répondit avec bonne humeur :

— Votre vin est fort à mon goût, je vous assure, mais je n’ai point accoutumé de boire sans discrétion.

L’accorte hôtelière poussa son coude dans les côtes de son époux et lui murmura à l’oreille :

— Bien dit ! fais-en ton profit, Jacquemin !

— Je suis du pays de France, c’est vrai, ajouta le magister, en passant la main sur son front prématurément ridé ; il m’en a fallu fuir devant l’épée des persécuteurs, il y a sept ans déjà, et le Seigneur m’a sorti du carnage comme un tison qu’on arrache du feu.

Son visage s’était douloureusement assombri au souvenir des scènes sinistres gravées dans sa mémoire en traits de feu et de sang.

Il demeura un instant silencieux, le menton appuyé sur sa main, et regardant au loin, les sourcils froncés, la bouche amèrement crispée.

Fort mal à l’aise d’avoir involontairement ravivé chez son hôte d’aussi pénibles souvenirs, Verdonnet tourmentait sa barbe et n’osait lever les yeux sur sa femme, sûr qu’il était de rencontrer un regard chargé de reproches, prélude de la leçon qu’elle se réservait de lui faire dans l’intimité.

En attendant, la dame desservait la table sans bruit, pour ne pas troubler la triste rêverie du maître d’école. Mais celui-ci, relevant la tête, reprit bientôt avec une douceur résignée :

— Le Seigneur châtie celui qu’il aime ; il frappe de ses verges celui qu’il tient pour ses enfants. S’il nous a fait passer, mes frères et moi, par le creuset de l’adversité, c’était pour éprouver et affiner notre foi. Bénie soit sa main !

— Maître, fit Verdonnet d’un air honteux, quand je vous ai dit qu’on était puissamment curieux à Boudry, je n’imaginais point que je serais le beau premier à vous en donner la preuve. Maudite soit ma langue qui vous a induit à vous remémorer des souvenirs fâcheux.

— Point, point, mon ami ! protesta le magister avec bonté, en posant doucement sa main effilée sur le bras musculeux de son interlocuteur ; vous n’avez nul reproche à vous faire. Il est juste et raisonnable qu’un hôtelier sache qui est l’hôte qu’il héberge.

De fait, je suis natif des environs de Nismes, et vaudois de religion. J’enseignais la jeunesse à Cabrières, dans le Comtat venaissin, quand le baron d’Oppède – le Seigneur lui pardonne sa cruauté – lâcha sur nos paisibles troupeaux ses bandes féroces de soudards, loups dévorants, qui se gorgèrent de sang et de rapines, et de nos villes et villages ne laissèrent pierre sur pierre. Tous ceux que j’aimais, ajouta-t-il d’un ton de voix douloureux, y ont laissé la vie.

Il s’arrêta, la gorge contractée par l’émotion, mais reprit bientôt après un court silence.

— La volonté du Seigneur soit faite ! et pourquoi mener deuil sur ceux qui en faisant bien ont été maltraités et même ont perdu la vie pour l’amour du Seigneur, puisque la couronne de gloire leur est échue ? N’ont-ils pas, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, la part la meilleure, eux qui ont fini de combattre contre les ennemis du dehors et ceux du dedans ?

Comme le maître d’école passait la main sur son front, quelques mèches de ses cheveux s’écartèrent laissant voir la ligne rouge d’une longue cicatrice.

L’hôtelier et sa femme se regardèrent ; Verdonnet hocha la tête en serrant les lèvres ; s’il n’eût été retenu par le respect, il se fût certainement écrié : — Cornebœuf ! vrai est bien que ces damnés papistes vous ont laissé de leurs marques !

Raymond de Lœuvre continua du ton de douce résignation qui lui était habituel :

— J’ai dit adieu au pays de mes pères, pour m’en venir en vos heureuses contrées où brille la pure lumière de l’Évangile. À travers monts et vallées, sur les âpres rochers et les neiges glacées, la main du Seigneur m’a conduit ; il m’a fait franchir les abîmes, et suscité sur mon chemin des hommes bons et compatissants, qui m’ont guidé, hébergé et soigné comme le généreux Samaritain de l’Évangile.

Et à Genève, le pieux docteur et ministre Jehan Calvin, lequel s’était employé de tout son pouvoir auprès du roi François Ier, à garantir de la persécution nos églises de Provence, me vint charitablement en aide, en me procurant du travail d’écriture pour gagner ma subsistance. Présentement je viens de sa part apporter un message à maître Guillaume Farel, et chercher quelque emploi de ma modeste compétence, afin de n’être à charge à personne.

Verdonnet et sa femme échangèrent un regard rapide, comme si une commune idée venait de surgir dans leur esprit.

Le mari ouvrait déjà la bouche pour communiquer à son hôte l’idée en question, quand une réflexion subite la lui fît refermer prudemment.

— Si ta Cathon allait encore trouver que tu as la langue trop longue ! Nenni, Jacquemin, mon ami, tourne-la sept fois dans ta bouche, et avant de la mettre à l’air, demandes-en le congé à ta femme.

Cathon, c’est-à-dire dame Catherine Verdonnet née Gilliéron, était la maîtresse incontestée du logis, mais n’usait qu’à louable intention de son pouvoir absolu. C’est pourquoi son mari, dont l’affection conjugale égalait la soumission, tenait à mériter l’approbation de cette femme de tête et de cœur. — Si elle me fait signe, à la bonne heure ; j’irai de l’avant.

Comme cette autorisation tacite tardait à se manifester, dame Catherine ne faisant rien à la légère, son obéissant époux se dit qu’elle avait ses raisons pour garder par devers elle leur idée commune, et se contenta de formuler les réflexions que lui suggérait le récit du magister.

— On a bien ouï parler chez nous, fit-il avec une suite de hochements de tête énergiques, de ces briganderies abominables ; mais d’aucuns prétendaient que ce ne pouvaient être que menteries, ou bien qu’on mettait les choses au pire en rapportant que des centaines, voire des milliers de gens, hommes, femmes et petits enfants, avaient été exterminés ou brûlés vifs dans des églises, sans compter ceux qu’on avait envoyés ramer sur les galères du roi, ou vendus comme esclaves. Mais quand je peux voir de mes yeux, ouïr de mes oreilles quelqu’un qui a passé par cette fournaise !…

Sans terminer sa phrase, le robuste hôtelier frappa la table de son poing noueux.

— Ça crie vengeance ! gronda-t-il dans sa barbe. Tout se repayera un jour ou l’autre ! Et pour ce qui est de ce pendard de roi qui a permis ou commandé ces abominations…

— Le roi François est mort, dit doucement le maître d’école, et il a eu regret d’avoir livré mes frères à la boucherie, à tel point qu’il a expressément recommandé à son fils et successeur de faire examiner soigneusement si l’on n’avait point outrepassé ses ordres. Il y a eu enquête faite, mais il est vrai que le parlement de Paris, encore qu’il eût reconnu que des abominations avaient été commises…

— A innocenté le d’Oppède ! interrompit Verdonnet avec un haussement d’épaules. Ouais ! poursuivit-il avec mépris, vos parlements de France sont bien nommés : on y parle à journée faite ; mais pour ne rien dire, et ce n’est pas tout leur beau parlage qui ressuscitera les morts. Et pour ce qui est des chefs qui ont mené toute la boucherie, les voilà qui s’en tirent blancs comme neige, ce baron d’Oppède le beau premier. Celui-là, mort de ma vie ! qu’il ne se trouve jamais à portée de mon poignet, ou je lui tords le cou comme on fait à la bête puante[8] qui est surprise saignant vos poules !

— La vengeance appartient à l’Éternel ; je la rendrai, dit le Seigneur ! prononça gravement le magister.

L’hôtelier haussa les épaules avec une certaine irrévérence.

— Oui bien, mais si c’est en l’autre monde, grommela-t-il entre ses dents, nous n’en aurons point la vue, car j’espère bien n’être point du même côté que ces suppôts du diable.

Dame Cathon imposa silence à son époux en lui administrant une vigoureuse bourrade, puis elle dit d’un ton persuasif au maître d’école qui rêvait tristement, le coude sur la table et le front dans sa main :

— Messire, vous êtes las ; il vous serait bon d’aller reposer. Jacquemin, la lampe !

Raymond de Lœuvre répondit par une inclination de tête et un sourire d’acquiescement au conseil de son hôtesse, lui souhaita une bonne nuit et suivit Verdonnet, qui avait docilement allumé une lampe de fer pour conduire son hôte à sa chambre.

Au moment où l’hôtelier rentrait dans la salle commune par la porte du fond, un client y pénétrait par l’autre entrée. Verdonnet s’exclama joyeusement :

— Salut, Claude-Moïse ! tu nous arrives à la jointe, sur ma parole ! Si ma Cathon n’est pas de mon sentiment, je veux bien que le…

— Arrête, Jacquemin, interrompit son épouse avec autorité, et en levant l’index pour appuyer sa sommation. Quand cesseras-tu de proférer des jurements impies et de prendre le nom de Dieu en vain ?

L’époux réprimandé haussa les épaules, en clignant de l’œil au nouvel arrivant :

— Sur ma foi, dit-il d’un air innocent, tu m’accuses à tort, Cathon ; ce n’est point le saint nom que j’allais prononcer, mais celui du diable, ce qui est juste le contraire !

— Paix, Jacquemin ! mieux est-il de se taire que de laisser sortir un tel nom de ses lèvres. Puis, s’adressant au client, dont le costume indiquait un artisan aisé, et qui, les mains sur les hanches, suivait d’un air amusé l’escarmouche conjugale :

— Maître Barbier, prenez place, je vous prie.

L’hôtelière parlait avec une déférence cordiale, tout en passant sur un escabeau le coin de son tablier de toile.

L’artisan, un homme grand et fort, dont les cheveux noirs et crépus commençaient à grisonner aux tempes, s’assit en disant d’un air de bonne humeur :

— Laissez, dame Catherine ; vos sièges sont plus nets que mes chausses. Pourquoi, Jacquemin, disais-tu que j’arrive à point ?

Avant de répondre, Verdonnet consulta prudemment du regard son épouse, qui déposait entre les deux hommes une pinte d’étain et deux gobelets.

Dame Cathon ayant fait un léger signe d’assentiment, son époux, mis à l’aise, dit en remplissant les deux gobelets :

— Voici, Claude, ce qui en est. Ne m’as-tu point vu, à la tombée de la nuit, descendre la ville en la compagnie d’un étranger ?

— Moi ; non, j’étais devant ma fournaise ; mais bien ta filleule Jacqueline, qui en a instruit sa mère. Et cet étranger… ? Puisque tu en parles, remarqua-t-il pour excuser sa curiosité, j’imagine qu’on ose te demander…

— Quel il est ? c’est certain ; je te l’allais dire. Il loge ici ; c’est un maître d’école qui, présentement arrive de Genève, se rendant à Neufchâtel auprès de maître Guillaume Farel, mais qui est venu de plus loin, il y a quelque sept ans. Imagine-toi, Claude, poursuivit Verdonnet en s’animant, qu’il est de ces vaudois de France, si horriblement navrés et martyrisés par cette infernale engeance des papistes, dignes fils et zélateurs du Diable…

— Jacquemin, garde ta langue ! fit d’un ton sévère dame Catherine qui cousait diligemment sans perdre un mot de la conversation.

Verdonnet, ainsi rappelé aux convenances, se frotta le nez avec une certaine contrariété, puis avala une bonne rasade comme pour refouler le reste de la phrase, arrêtée dans son cours par l’interpellation conjugale.

— Bref, tu sais, Claude, ce qu’on a ouï conter de ces briganderies. Le maître d’école que nous hébergeons ce soir, y a failli laisser la vie, comme tous les autres ; et de fait il porte au front les marques que ces bouchers de l’enfer… hem !

Le robuste hôtelier serra les poings et les mâchoires, tout en faisant des efforts louables pour contenir son honnête indignation.

— Enfin, poursuivit-il d’un ton plus calme, il en est réchappé, et présentement il cherche de l’occupation. J’ai été sur le point de lui dire qu’il en trouverait céans, attendu que la jeunesse de Boudry a pour le moment la bride sur le cou. Mais ma Cathon et moi avons réfléchi…

Il se tourna vers sa femme et l’invita du regard à compléter la communication.

— Oui, ajouta l’hôtelière, nous avons réfléchi qu’il ne fallait point nous avancer trop, avant de prendre conseil, encore que ce maître d’école, messire Raymond de Lœuvre, ait l’apparence et le langage d’un homme de bien et fort instruit.

— Et il doit être ce qu’il paraît, ajouta Verdonnet avec conviction, sans quoi il ne serait pas en commerce familier avec maître Jehan Calvin, de Genève, et maître Guillaume Farel, au point de porter à l’un les messages de l’autre, ainsi qu’il nous a dit avoir charge de faire...

L’artisan écoutait, le coude sur la table, son menton barbu dans la main. On comprenait, avoir son air calme et la fermeté de ses traits, que l’hôtelier et sa femme fissent grand cas de son jugement.

— Vous avez sagement agi en ne vous pressant point, dit-il après un moment de réflexion. La matière est assez grave pour ne se point engager à l’étourdie. Mon avis est qu’il faut avant toute chose entretenir de ceci messire Jacques Sorel, notre ministre, lequel est le meilleur juge de ce qu’il est le plus expédient de faire.

— C’est bel et bon, Claude, observa Verdonnet, que la circonspection de son ami et conseiller paraissait quelque peu désappointer ; seulement, l’oiseau va s’envoler dès demain matin, avant qu’on ait pu lui mettre du sel…

L’hôtelière leva l’index jusqu’à son sourcil subitement froncé.

— Jacquemin ! fit-elle avec reproche, parle avec plus de révérence des gens et des choses qu’il convient d’honorer ! Si maître Barbier ne te connaissait pas…

— Mais comme je le connais, et d’assez loin, interrompit l’artisan avec un bon sourire, et en posant sur l’épaule de son compère sa large main calleuse, je ne le juge point sans merci sur ses propos et le tiens pour aussi brave et d’aussi bon fonds que s’il parlait le langage d’un clerc. À ta santé, Jacquemin.

Les deux gobelets se choquèrent fraternellement, puis se vidèrent avec un ensemble parfait. Pendant l’opération, dame Catherine considérait les deux amis d’un œil plus indulgent que ses paroles. Si elle morigénait son mari par devant témoins, c’était pour le maintien des principes.

— Il est vrai, reprit l’artisan, que le maître d’école vaudois s’en ira avant que le ministre et le conseil de ville aient délibéré à son sujet. Mais Neufchâtel où il se rend n’est pas loin ; on l’y peut retrouver ; et cela d’autant que sans la vénérable Classe nous ne pouvons rien faire de nous-mêmes ; c’est elle, comme tu ne l’ignores pas, qui a, jusqu’ici, depuis que nous sommes revenus à la pure lumière de l’Evangile, pourvu à l’instruction de la jeunesse.

Verdonnet hocha la tête :

— Oui bien, fit-il de son air frondeur ; elle y a pourvu, du plus au moins. Après ce digne et pieux maître Hugues Gravier lequel nous avait été pris pour être donné à Cortaillod – et fut tôt après cruellement martyrisé et brûlé en son propre pays – quels maîtres la classe nous a-t-elle octroyés pour tenir sa place ? Un béjaune qui se laissait turlupiner et marcher sur le pied par la marmaille ! Un vieux routier qui jouait si bellement du martinet qu’il fêlait plus de têtes qu’il n’en emplissait de savoir, et qui entonnait plus volontiers une chanson à boire qu’un psaume !

— Que veux-tu, Jacquemin ! fit l’artisan avec bonhomie, nul n’est exempt d’erreur ; le premier était trop jeune et sans expérience, quoique plein de bon vouloir, et pour l’autre, on avait sûrement fait à la Classe des rapports trop avantageux sur son compte. Au surplus, si notre pauvre ministre, messire Barbarin, n’eût été en cette occurrence souvent retenu au logis par le mal qui vient de le coucher au tombeau, toutes choses seraient allées autrement.

Verdonnet que son éloquence avait altéré, se rafraîchissait le gosier.

— Je ne dis pas non ! fit-il avec un haussement d’épaules. Mais c’est bien pourquoi il me paraissait qu’ayant sous la main un bon maître et qui cherche de l’occupation, il fallait se donner garde de le laisser couler entre nos doigts. Si l’on ne prend les devants, ceux de Neufchâtel le pourraient bien garder pour eux ou l’envoyer ailleurs que chez nous ; car je te le dis, Claude, il n’en pleut pas dru des maîtres pareils, et c’est justement l’homme qu’il nous faudrait ; ma Cathon te le dira comme moi.

Dame Catherine, ainsi appelée en témoignage, appuya d’autant plus volontiers les dires de son époux, que le plaidoyer de celui-ci avait été relativement convenable dans sa forme.

— Messire Raymond de Lœuvre, fit-elle en secouant affirmativement la tête, est assurément un digne maître d’école ; il paraît homme de grand savoir, de grand sens et fort pieux.

L’artisan avait écouté Verdonnet et sa femme avec attention.

— Tout bien considéré, fit-il en repoussant son gobelet et se levant délibérément, il est peut-être sage de ne point renvoyer à demain d’aller à la cure. L’heure n’est point encore trop tardive, et sachant où nous avons affaire, on ne fera point difficulté de nous ouvrir la porte. Viens-t’en avec moi, Jacquemin, entretenir le ministre de tout ceci. Il pourra, s’il le trouve bon, s’aboucher dès l’aube avec ce maître vaudois, de qui vous dites tant de bien, et s’il lui plaît autant qu’à vous, le demander plus outre à la Classe.

— Est-il besoin que j’y aille aussi ? essaya de dire Verdonnet qui tenait la pinte par l’anse et en sondait l’intérieur du regard.

— Sans nul doute : toi seul peux parler pertinemment de ce maître d’école, et non moi qui ne l’ai ni vu ni entretenu.

— C’est qu’avec ce nouveau ministre, essaya d’objecter l’hôtelier en se grattant l’oreille, on n’y peut point aller à la franche marguerite comme on en agissait vis-à-vis de notre vieux et digne Barbarin ! Il faudrait s’endimancher…

Dame Catherine qui était sortie reparut avec un vêtement sur le bras, et coupa court aux velléités de retraite de son mari.

— Jacquemin, voilà ton pourpoint de cérémonie, abats-moi ces manches de chemise sur tes poignets, vite, et laisse cette pinte en repos !

Force fut bien à l’hôtelier d’obéir et de se laisser introduire dans son vêtement des grands jours.

— Il me faudra changer de peau pareillement, dit maître Claude qui les regardait faire en souriant. Ce n’est pas en armurier que je me dois présenter à la cure, mais en conseiller de ville, comme toi, Jacquemin. Je serai travesti par ma Toinette aussitôt que toi par ta Cathon.

Le pourpoint dûment agrafé, boutonné et tiré en tous sens par la dame du logis, les deux amis sortirent, non sans que Verdonnet eût trouvé moyen d’égoutter la pinte dans son gobelet, et le gobelet dans son gosier, ce qui lui valut une verte remontrance de sa moitié, en manière d’adieu.

VIII

MINISTRE ET MAITRE D’ÉCOLE

— Or ça, maître, sur ma foi ! vous ne dormez point la grasse matinée.

C’est avec cette apostrophe que Jacquemin Verdonnet accueillit son hôte, le lendemain matin. Le fait est que le jour se levait à peine au moment où Raymond de Lœuvre entrait dans la salle commune de l’hôtellerie. Verdonnet, les bras nus, balayait la pièce en fredonnant, après en avoir copieusement arrosé le plancher.

Le maître d’école hocha la tête et dit avec un sourire :

— Si je n’eusse écouté que ma lassitude et la mollesse tentatrice de ma couche, je serais encore à reposer ; mais il me faut poursuivre mon voyage.

— Oui bien, mais pas avant de vous être sustenté comme il convient, cornebœuf !

— Jacquemin !

Dame Catherine arrivait à point nommé de sa cuisine.

— Je ne sais à quoi pense mon mari ! fit-elle avec une révérence à l’adresse de son hôte, et un regard mécontent jeté sur Verdonnet, qui s’était remis à balayer d’un air affairé. Vous entretenir en cette pièce, parmi la poussière et le désordre, au lieu… Maître, veuillez entrer céans, s’il vous plaît.

Elle ouvrait en même temps la porte d’une petite pièce proprette et bien meublée, où elle installa le maître d’école en lui annonçant que son déjeuner ne tarderait pas à lui être apporté.

Puis étant prestement rentrée dans la salle commune :

— Jacquemin, dit-elle d’un ton sévère à son mari qui déployait un zèle extraordinaire pour mettre en ordre le mobilier, laisse-moi ces escabeaux en repos, qu’on se puisse entendre ! Quand je suis venue, tu avais toujours à la bouche un des jurements impies dont tu es coutumier ! Je te le dis : si tu ne t’amendes, tu attireras quelque jour les châtiments de Dieu sur notre maison.

Verdonnet écoutait l’admonestation conjugale avec la contrition sournoise d’un écolier pris en faute.

— Çà, Cathon, tenta-t-il de dire d’un ton conciliant, çà, voyons, bellement, bellement !

Elle lui imposa silence du geste et de la voix.

— Nous étions convenus, poursuivit-elle sans se laisser fléchir, que tu ferais prendre patience à notre hôte et le retiendrais jusqu’à l’arrivée du ministre. Mais quelle idée un homme de bien comme lui prendra-t-il de nous et de notre maison, s’il entend sans cesse le maître du logis proférer des imprécations et des paroles malséantes ?

L’époux sur la sellette fourrageait dans sa barbe et regardait sa femme en dessous, comme s’il méditait quelque moyen de sortir d’embarras. Il n’en trouva pas d’autre que de prendre sa grondeuse épouse par la taille, et de lui fermer la bouche au moyen d’un baiser retentissant. Et le moyen, paraît-il, en valait bien un autre, car dame Catherine en resta là de sa réprimande, et l’air plus serein, regagna sa cuisine.

— Là, fit Verdonnet en se frottant les mains. Or sus, tenons notre langue, vertuchoux ! Elle a grand’raison, ma Cathon : il faut me garder de scandaliser ce digne maître, et ne lui point donner fâcheuse opinion de nous et de Boudry. Allons l’entretenir, mais parlons bien et ne jurons plus, cornebœuf !

Tout pénétré de ces vertueuses résolutions, le digne Verdonnet s’en fut tenir compagnie à son hôte. Celui-ci, debout devant la fenêtre, considérait d’un air rêveur l’enfilade irrégulière des maisons d’en face.

— Hem ! fit l’hôtelier pour attirer son attention. Nos masures ne sont guère de haute mine, au regard des maisons et rues de Genève d’où vous arrivez ; que vous en semble, maître ?

— Telles quelles, répliqua le magister en tournant vers l’hôtelier son visage bienveillant et triste, telles quelles, elles me plaisent à voir, ainsi appuyées les unes aux autres. Il me semble, à les considérer, me retrouver dans quelqu’une de nos petites villes de Provence, avant que… Il soupira et détourna la tête, puis reprit d’un ton résigné, et comme se parlant à lui-même : Que sert de regarder toujours en arrière ? La volonté de Dieu soit faite !

Il se passa la main sur le front d’un geste qui semblait vouloir éloigner de son esprit les souvenirs douloureux qui l’obsédaient.

Verdonnet, si loquace d’ordinaire, ne trouvait rien à dire, et pour se donner une contenance et cacher l’émotion qu’il ressentait, faisait un grand remue-ménage dans la pièce, qui pourtant était dans un ordre parfait. L’arrivée de dame Catherine apportant le repas du maître d’école mit heureusement fin à ce déploiement de zèle superflu. Verdonnet, fort soulagé, se laissa tomber sur un escabeau avec un soupir de satisfaction, pendant que sa femme engageait son hôte avec une familiarité tempérée de respect, à faire honneur au lait fumant, au beurre et à l’appétissante confiture qu’elle avait posés sur la table.

En se retirant, dame Catherine fit de la porte un signe d’avertissement à son époux, qui le comprit à merveille et y répondit par un clignement d’œil non moins expressif. De fait le jovial hôtelier s’évertua sur-le-champ à distraire son hôte de ses tristes préoccupations et à lui faire oublier la fuite du temps, en parlant à tort et à travers de tout ce qui lui passait par la tête, et émaillant ses discours de hem ! sonores, destinés à tenir la place des expressions incongrues qui lui montaient aux lèvres et que proscrivait avec tant de sévérité sa digne épouse.

Entre-temps Verdonnet reprochait respectueusement au maître d’école d’être trop modeste dans ses attaques sur les éléments du déjeuner :

— Or çà, maître, vous ne mangez que du bout des dents, cornes… hem ! le beurre est frais, pourtant ; ma Cathon l’a battu pas plus tard qu’hier !

— Il est fort bon et parfumé, mon ami, assurait Raymond de Lœuvre avec un sourire bienveillant.

— En ce cas, tombez-moi ferme dessus, et n’en laissez miette, sinon ma femme s’en offensera. Et cette gelée de raisinelets, n’est-elle point belle à voir et désirable à manger, vermeille et transparente comme la voilà, autant que vin rouge bien soutiré ? Que si le miel est plus à votre gré, goûtez-moi celui-là ; il est de notre rucher dans le courtil ; nos mouchettes ont diligemment besogné sur la « fin » de Cortaillod et les prés d’Areuse.

— J’aime à penser, fit le maître d’école avec un sourire plus malicieux qu’à l’ordinaire, j’aime à penser que vos mouches à miel vivent en meilleur accord avec celles de Cortaillod que ne font les enfants, et n’épousent point les querelles de ceux-ci.

Verdonnet se mit à rire :

— Savoir ! répliqua-t-il en hochant la tête. Je n’en jurerais pas. Elles aiment la bataille, les mouchettes, et ont tôt sorti la dague du fourreau. Mais, merci de nous ! ce n’est pas courtoisement qu’elles en jouent : celles qui en sont piquées demeurent sur le carreau !

Nos garçons, croyez-le, maître, n’y vont point si véhémentement, et les horions qu’ils reçoivent ne font que meurtrissures sans conséquence.

Le maître d’école, redevenu sérieux, secouait la tête.

— Mieux serait-il, néanmoins, fit-il doucement, et plus conforme à la concorde et charité chrétienne, de ne pas vivre entre voisins comme font entre eux chiens et chats. Les disputes de religion, reprit-il comme frappé d’une idée subite, seraient-elles cause…

— Point, point ! interrompit avec empressement Verdonnet. À Cortaillod, non plus qu’à Boudry, il n’y a plus de papistes ; eux et nous sommes de la vraie foi. Comme je vous l’ai dit hier, les escarmouches ne sont que petites querelles de famille aussi vieilles que la comté, qu’entre jeunes on a coutume de vider en se gourmant ; plus rassis, les vieux n’y vont guère que de la langue. Ce néanmoins, poursuivit l’hôtelier en redressant fièrement sa taille trapue, on a vu souventes fois, et on verra toujours, en un commun danger, en un pressant besoin, « carcoyes » et « traîne-bâtons » s’épauler et s’entr’aider, comme frères bien unis, croyez-m’en, maître.

Raymond de Lœuvre approuva d’un signe de tête, puis demanda d’un air intrigué :

— Qu’est-ce que ce nom de « carcoyes » que vous donnez à vos voisins, et pourquoi vous surnomment-ils « traîne-bâtons » ?

Verdonnet rit largement dans sa barbe.

— Ah ! voilà, fit-il avec condescendance, c’est que le parler de la comté n’est point celui de France. Chez nous on dénomme « carcoyes » les hannetons, cette engeance du d… hem ! Et les gens de Cortaillod sont dits « carcoyes » pour ce que, en une certaine année où ces dévorantes bestioles étaient aussi nombreuses que les sauterelles d’Égypte, les dites gens de Cortaillod, tout marris de voir leurs vergers mis à sac, ont requis par supplique l’évêque de Lausanne d’excommunier cette vermine. C’était, par ma foi ! aussi sensé que de vouloir parler latin à un pourceau !

— Hélas ! fit le maître d’école en secouant la tête, on n’a été que trop coutumier jadis de pareilles pratiques, lesquelles étaient véritablement profanation. Mais, ajouta-t-il aussitôt avec son indulgence naturelle, ceux qui le faisaient péchaient par ignorance, car c’étaient des aveugles conduits par d’autres aveugles.

— Vous l’avez dit, maître. Pour ce qui est de nous autres bourgeois de Boudry – et Verdonnet se caressa la barbe avec une certaine fatuité – nous sommes dits « traîne-bâtons », non point « traîne-sacs » comme d’aucuns le disent méchamment – par la raison qu’étant tenus de porter les armes pour la défense de notre ville, nous en avons pris l’allure martiale…

Dame Catherine qui venait d’entr’ouvrir la porte termina elle-même l’explication comme suit :

— L’allure de soudards qui traînent leur rapière sur les pavés. Tels les bourgeois de Cossonay, qu’en mon pays on nomme « traîne-dagues ».

Jacquemin ! fit-elle, appelant d’un geste impérieux son mari passablement déconfit.

Elle lui dit à l’oreille :

— Le ministre descend la ville ; va-t’en le recevoir à la porte.

Puis s’étant assurée que l’appétit de son hôte était satisfait, elle desservit prestement la table, pendant que Raymond de Lœuvre, son escarcelle en main, demandait à payer son écot. La bourse était loin d’être rondelette, et il y avait dans le ton et sur la physionomie du maître d’école, pendant qu’il s’enquérait du chiffre de sa dépense, une expression d’inquiétude qui ne pouvait échapper à l’attention de l’hôtelière. Dame Catherine, encore que femme d’ordre et entendant ses intérêts, n’était pas âpre au gain, au point de s’être cuirassé le cœur contre toute émotion charitable. L’écot qu’elle réclama de son hôte était si modeste, que le maître d’école, bien que soulagé dans ses appréhensions, fut pris d’un honnête scrupule et déclara que le chiffre de sa dépense lui paraissait bien minime, eu égard à l’hospitalité qu’il avait reçue.

L’arrivée de Verdonnet, introduisant le pasteur, mit fin à cet amical débat.

— Maître Raymond de Lœuvre, fit l’aubergiste en s’adressant au magister qui s’était levé tout surpris, voici messire Jacques Sorel, notre honoré ministre, qui désire vous entretenir.

Là-dessus, il se retira discrètement avec sa femme, après avoir avancé un siège au pasteur.

Celui-ci, qui paraissait à peine atteindre la quarantaine, était de petite taille, tout replet ; il avait le teint fleuri, le regard pétillant, les mouvements agiles.

Il tendit cordialement la main au maître d’école en lui disant avec volubilité :

— D’abord, honoré maître, que je vous souhaite le bonjour fraternellement. Maîtres d’écoles et ministres sont confrères, puisqu’ils travaillent en commun la vigne du Seigneur. Et doublement se peuvent-ils ainsi nommer, quand étant de même race, ils se rencontrent en terre étrangère.

— Vous êtes comme moi du pays de France ? demanda Raymond de Lœuvre, dont le regard brilla d’un joyeux étonnement, pendant qu’il répondait à l’étreinte du pasteur.

Celui-ci inclina la tête d’un petit mouvement bref.

— Natif de Champagne, comme vous l’êtes, m’a-t-il été dit, de Provence. Mais prenez place, je vous prie, nous serons plus à l’aise pour converser.

Les deux hommes s’assirent en face l’un de l’autre, et le pasteur, ses mains potelées jointes sur la table et faisant activement tourner ses pouces, reprit sur-le-champ :

— En premier lieu, il convient que je vous donne la-raison de ma visite, afin de ne vous point paraître indiscret.

Et comme le magister faisait un geste de protestation bienveillante.

— Que oui, maître, que oui. Vous seriez en droit de vous étonner… Mais pour ne point vous retenir outre mesure, je vous dirai que Boudry est présentement sans maître d’école ; en sorte qu’ayant été instruit de votre passage en notre ville par l’hôtelier, lequel m’a dit de plus que vous étiez en quête d’un pareil emploi, j’ai trouvé qu’il fallait profiter d’une aussi heureuse rencontre. Que diriez-vous de vous établir en notre petite ville pour y travailler à l’instruction et au salut de la jeunesse ?

— Qu’aurais-je à dire, fit avec émotion le magister en tendant la main au ministre, si ce n’est remercier le Seigneur d’aplanir ainsi toutes les voies devant son serviteur ? Mais vous ne me connaissez point, observa-t-il humblement et en hochant la tête, non plus que mes faibles capacités. De celles-ci vous pourrez juger en me faisant interroger et examiner par ceux à qui il appartient ; mais pour ce qui est du témoignage de ma vie et mœurs, c’est à Genève, où j’ai demeuré ci-devant, que vous pourrez seulement vous enquérir… Il se peut, toutefois, reprit-il après avoir réfléchi un instant, que maître Guillaume Farel, à qui j’apporte un message de son ami et frère, le vénéré Jehan Calvin, puisse et veuille de moi répondre, sur ces avis.

— J’y compte bien, répondit le pasteur avec une inclination courtoise. Et comme nous ne pouvons de nous-mêmes rien décider, et qu’à la Classe seule il appartient d’examiner la doctrine et suffisance des maîtres d’école, comme aussi de s’enquérir de leur vie, ce que je pourrais faire nonobstant, serait de vous accompagner à Neufchâtel pour exposer notre désir de vous retenir comme maître de notre jeunesse… si vous voulez bien de ma compagnie, toutefois, ajouta-t-il avec un sourire.

Tout ému de l’offre bienveillante du pasteur, le maître d’école n’y répondit d’abord que par un regard de gratitude. Il finit par dire d’une voix contenue et un peu tremblante :

— Pourrais-je être autrement qu’honoré et touché de votre proposition, laquelle ne tend à autre fin qu’à me venir en aide, à moi qui ne suis pourtant connu de vous que par mes dires !

— Et votre personne, ajouta courtoisement le ministre ; et il y a telles figures, ajouta-t-il, l’index et le pouce de la main droite serrés l’un contre l’autre et s’agitant par un geste familier aux prédicateurs, il y a telles figures qui valent lettres de recommandation.

Puis aussitôt, le sentiment d’avoir effarouché la modestie de son interlocuteur fit exécuter au bienveillant ecclésiastique une petite toux de commande ; il se leva d’un air affairé, et dit en se frottant les mains :

— Quand il vous plaira de vous mettre en chemin… la journée sera chaude ; si plus rien ne vous retient céans…

— Rien autre que de prendre congé de mes bons hôtes, répondit le maître d’école, qui passa prestement la courroie de sa besace sur son épaule et prit en main son bâton qu’il avait déposé dans un coin.

Verdonnet et sa femme attendaient dans la salle commune la fin de la conférence.

— Je vous ai, mes amis, leur dit Raymond de Lœuvre, les mains tendues avec cordialité, je vous ai une grande obligation, puisque sans vous, votre digne pasteur n’eût point ouï parler de moi.

Même si la Classe ne me juge point digne de revenir en votre ville travailler à l’œuvre du Seigneur, je conserverai de vous bon et affectueux souvenir.

Le pasteur allait et venait, se frottant activement les mains et adressant à Verdonnet de petits clignements d’yeux, appuyés de signes de tête non moins expressifs, qui disaient manifestement :

— N’ayez crainte, il reviendra.

Par discrétion et peut-être par besoin de mouvement, le ministre sortit, pendant que le maître d’école serrait cordialement la main à ses hôtes. Quand il rejoignit le pasteur, celui-ci, ne pouvant tenir en place, arpentait la rue à petits pas pressés.

De la porte de l’auberge, Verdonnet et sa femme les regardèrent un instant s’éloigner, descendant la ville côte à côte.

— Sur ma foi ! dit l’hôtelier avec un hochement de tête convaincu, les deux font bien la paire ; mais ce n’est pas par le dehors : d’apparence, ils sont dissemblables, autant que le seraient, accouplés à la charrue, le grand cheval des Allemagnes du banderet Favre, et le bourriquet à Pierre Cherland.

— Jacquemin ! fit sévèrement dame Catherine en donnant une bourrade à son mari ; quand cesseras-tu d’être irrévérencieux ?

— Bellement, Cathon, bellement ! je parle sans irrévérence aucune ; les deux n’en font pas moins la paire ; je l’ai dit et ne m’en dédis point. C’est la crème des braves gens, ce qui ne m’empêche point, à les considérer là, cheminant coude à coude, de voir que le ministre est bref de taille, tout rond et trotte-menu, tandis que le maître est long et mince comme une perche, et fait des enjambées qui comptent double. Mais vois-tu, Cathon, se hâta-t-il d’ajouter, pour prévenir une nouvelle interpellation de son épouse, s’il y a un digne homme sous le couvert du ciel, c’est bien ce Raymond de Lœuvre. Nos petits et grands pendards de Boudry auront plus de chance qu’ils n’en méritent, s’il vient les enseigner. Ils en ont bon besoin.

— On a besoin d’instruction et de répréhension à tout âge, observa sentencieusement dame Catherine. Il y a telles gens qui ne se croient plus d’âge à s’asseoir sur les bancs de l’école, et qui ne savent pourtant point encore parler de façon décente, qui entremêlent leurs discours d’imprécations, de propos, malséants et prennent sans cesse à témoin…

Comme Verdonnet, se sentant pris à partie, se retirait modestement dans les profondeurs du corridor, la fin de la remontrance conjugale qui l’y poursuivait, s’y perdit avec lui. Le coupable l’écouta-t-il jusqu’au bout avec componction, ou bien l’abrégea-t-il de la façon qui lui avait si bien réussi quelques instants auparavant ?

Toujours est-il que le jovial hôtelier n’avait rien perdu de sa sérénité, quand il reparut, la hotte au dos, pour s’en aller « râbler » sa vigne des Buchilles, et que sa Cathon, qui, les mains sur l’appui d’une fenêtre, suivait d’un regard bienveillant son robuste époux remontant l’étroite rue, n’avait point du tout la mine sévère d’une épouse qui vient de morigéner son seigneur et maître.

— Bon ! fit-elle d’un ton satisfait en le voyant entrer dans la forge de son compère et ami, l’armurier Barbier, tout près de la porte de Vermondins, bon, il va mettre au courant maître Claude. Dieu fasse que ce digne maître d’école nous revienne, car en vérité la jeunesse est ici de race perverse et turbulente comme nulle autre part ! Oui, oui, Boudry a bon besoin d’un maître d’école fidèle et capable !

Dame Catherine, née Gilliéron, n’étant point native de Boudry, ni de la comté, mais bien de Moudon, au pays de Vaud, avait l’esprit enclin à voir les travers des combourgeois de son mari aussi gros que des poutres et non comme des fétus de paille. Et puis elle n’avait point d’enfants. C’était pour elle un regret cuisant ; mais ce regret ne la rendait point indulgente pour la vivacité, la turbulence et les espiègleries du jeune âge. Aussi, dans la famille de maître Claude-Moïse, l’armurier, où on ne l’appelait que « tante Catherine », recevait-elle des enfants plus de témoignages de respect que de tendresse et d’expansion. Seule, la cadette, Jacqueline, qui était sa filleule, avait su trouver le chemin du cœur de la digne hôtelière. La gentillesse et la candeur expansive de la petite fille opéraient comme un charme magique sur dame Catherine, qui sentait s’évanouir en elle toute velléité de remontrances, quand la joue veloutée de sa filleule se pressait contre la sienne.

IX

LA CROIX DE CLAUDA GRELLET

Holà ! du nouveau, dame Verdonnet ! et une pinte bien mesurée, mille bombardes ! Çà, qu’on se hâte ! j’ai la garguette aussi sèche que le four du caquelier[9] Tissot.

Dame Catherine qui était restée à la fenêtre tressaillit à cette brutale interpellation. Mais elle avait sans doute reconnu sur-le-champ l’organe et les allures de l’aimable client si pressé d’étancher sa soif, car sans se hâter et lui accordant à peine un coup d’œil rapide et fort peu sympathique, elle s’en fut remplir la pinte réclamée et revint la poser devant lui sans mot dire.

Ce personnage si altéré dès le matin était un gros homme rougeaud, grimaçant, au regard clignotant et cynique. De longues mèches de cheveux gris et rudes s’échappaient de son bonnet déformé, auquel une plume d’épervier froissée, ébouriffée, cherchait en vain à donner un air de crânerie, et ne réussissait qu’à accentuer l’apparence dépenaillée du couvre-chef et de son propriétaire. Tout l’accoutrement du personnage était, du reste, en harmonie parfaite avec sa coiffure : pourpoint débraillé et maculé de taches de toute sorte, chausses en loques, souliers éculés… un véritable épouvantail à moineaux, ou plutôt l’image ignoble du désordre et de l’intempérance.

Dame Catherine s’était assise à son comptoir et ravaudait un bas d’un air digne et froid, sans paraître s’occuper de l’hôte déplaisant, attablé à quelques pas d’elle.

Celui-ci, au contraire, tout en vidant coup sur coup son gobelet d’étain, ne cessait de cligner de l’œil du côté de l’hôtelière dont le silence glacial le vexait visiblement.

Dans ses petits yeux éraillés s’allumait peu à peu une flamme méchante, qu’avivaient naturellement ses libations répétées. D’abord il se contenta de grommeler à part lui, puis tout à coup il éclata :

— Or çà, madame ma nièce par alliance, le chat vous a-t-il point pris la langue, ou bien si c’est messire Satanas ?

Dame Catherine releva la tête comme un cheval de bataille à la sonnerie du clairon.

— Je n’ai point de propos à perdre avec vous, Jonas Grellet, fit-elle d’un ton sec et cinglant comme un coup de cravache. Ce m’est déjà une assez grande mortification que de subir votre compagnie.

— Là, là, je savais bien que je la ferais dégainer sa dague !

Il éclata d’un rire sardonique et vida le reste de la pinte dans son gosier, trouvant sans doute le gobelet de dimension ridicule.

— Or sus, belle dame et très chère nièce, ajouta-t-il d’un ton gouailleur, pour ce qui est de ma compagnie, il vous la faudra bien subir, ne vous déplaise, tant qu’il me restera dans ma bougette[10] de quoi faire remplir cette pinte.

Et faisant sonner d’une main l’escarcelle suspendue à sa ceinture par une courroie rapiécée, de l’autre il heurta bruyamment la table de sa pinte vide.

— Çà, qu’on m’aille remplir ce corps mort, et promptement, mille bombardes !

Dame Catherine le toisa avec mépris ; elle se leva, vint lui prendre la pinte des mains, mais au lieu de s’éloigner pour la remplir, dit laconiquement :

— L’écot !

— Par la barbe de Lucifer ! elle ne me veut pas faire crédit jusqu’à la seconde pinte ! grommela-t-il en cherchant à se donner un air digne.

Mais l’hôtelière attendant, muette et froide, que le buveur eût soldé sa dépense, il se décida à ouvrir sa bougette et en tira deux pièces de monnaie qu’il jeta sur la table en disant d’un ton de grand seigneur :

— Le voilà, l’écot, et je paye d’avance.

Dame Catherine prit une des pièces et repoussa l’autre ; puis, toujours digne et silencieuse, regagna sa place, où, sans remplir la pinte qu’elle avait mis égoutter sur un séchoir, elle reprit son travail de ravaudage.

L’ivrogne la considéra d’abord d’un air hébété, mais voyant qu’elle paraissait bien décidée à ne pas lui servir une seconde pinte, il éclata en vociférations furieuses :

— Par la gargamelle[11] de Bacchus ! la maudite péronnelle a juré de me laisser périr de soif. Est-ce point une hôtellerie, cette bicoque ?

Il s’était levé en chancelant et frappait du poing sur la table.

— À boire, femme, ou que la peste…

— Vous n’aurez plus de ma main une goutte à boire aujourd’hui, Jonas Grellet, interrompit nettement dame Catherine ; allez cuver le vin que vous avez bu sans mesure !

— Mort et massacre ! rugit l’homme, qui tira violemment de sa gaine le coutelas qu’il portait, suivant la mode du temps, suspendu à côté de son escarcelle, et le brandit avec un geste menaçant :

— Ne réveille pas le lansquenet d’Italie, femme ! on en a décousu bien d’autres, et pour bien moins, entends-tu, pécore ! À boire, te dis-je, sinon !…

D’un coup violent, il enfonça son couteau dans la table où il resta planté.

Dame Catherine était jusque-là demeurée impassible, accoutumée qu’elle était, sans doute, aux façons brutales du vilain personnage qui se disait son oncle.

Cependant à ce dernier trait, elle rougit d’indignation et se levant comme un ressort elle montra la porte du doigt :

— Allez, homme de sang, fit-elle d’une voix basse et concentrée, vous montrez bien de quel esprit malfaisant et diabolique vous êtes animé ! Hors d’ici, et sans délai, si vous ne voulez passer la nuit au crotton du château ! J’aurai tôt fait d’appeler à l’aide !

L’attitude résolue de l’hôtelière produisit son effet. Comme le fauve sous le regard du dompteur, l’ignoble personnage perdit instantanément son air menaçant et féroce : la tête rentrée dans les épaules, la mine basse et rampante, il voulut tenter d’une langue pâteuse une sorte de justification, tout en remettant furtivement son coutelas au fourreau.

Puis obéissant au geste impérieux de dame Catherine, il gagna la porte d’un pas incertain et disparut.

L’hôtelière salua son départ d’un soupir de soulagement.

— Oh ! le vilain sire ! fit-elle en reprenant d’une main nerveuse son travail de ravaudage. Oh ! la vermine malfaisante ! Sûrement il avait vu Jacquemin s’en aller aux vignes, et pensait m’épeurer avec ses airs et façons de soudard.

Et avec un geste méprisant elle ajouta :

— Poignez le vilain, il vous oindra ! Il en faudrait d’autres que ce maître couard pour me donner la venette et me faire la loi ! Quelle vergogne et quelle croix que des êtres pareils dans une famille !

Jacquemin a là une bien fâcheuse parenté ! Mais quoi ! il n’y peut rien ! et ce n’est pas à moi de lui en faire reproche, car je me connais de par Moudon des cousins qui valent son oncle. Mais c’est cette pauvre Clauda qui est à plaindre d’avoir à sa charge un être pareil ! En doit-elle endurer, et de toutes sortes, avec cette guenille, ce soûlard de lansquenet en retraite que son père lui a légué comme un héritage de prix et qui la suce comme une méchante araignée fait d’un moucheron !

Le déplaisant personnage en question était en effet un de ces mercenaires à qui l’appât du butin et l’amour des aventures avait fait abandonner les paisibles et honnêtes travaux du cultivateur pour vendre son épée et ses services au plus offrant, sur le marché de la guerre. Comme bien d’autres, il était revenu au pays natal, plus pauvre que Job, vieilli prématurément par les fatigues, les blessures, les excès de tout genre, et ce qui est plus triste encore, absolument dépravé, sans foi ni loi, et capable de tout pour satisfaire ses appétits d’ivrogne.

Certain soir il était venu, malade, déguenillé, gémissant, frapper à la porte de son frère aîné Claude, qui l’avait recueilli, soigné et admis dans son intérieur en dépit de ses égarements et de son abjection. Est-ce qu’on peut abandonner un frère, si bas qu’il soit tombé ?

Le brave Claude avait été bien mal récompensé de sa sollicitude fraternelle : l’ex-soudard lui avait rendu la vie amère, comme un ivrogne ne manque jamais de faire à ceux qui lui tiennent de près. Et cependant il y avait dans l’âme du frère aîné tant de trésors de pitié et de pardon pour ce misérable enfant prodigue, qu’il le supporta patiemment jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’au moment où la mort, qui nous paraît parfois bien aveugle en choisissant ses victimes, vint frapper l’honnête homme en épargnant le frère ingrat et dénaturé.

Et même alors, Claude, sur le seuil de l’éternité, eut une dernière pensée pour son frère.

— Clauda, dit-il à sa fille aînée qui, depuis la mort de la mère, tenait d’une main ferme les rênes du ménage, Clauda, ma bonne fille, je te laisse ton frère et ta sœur à élever… et… et mon frère Jonas… à supporter !

Et le moribond mourut tranquille, quand Clauda lui eut promis de ne pas plus abandonner le grand enfant que les petits. Et elle le supportait pour l’amour de son père, cet abject et incorrigible grand enfant qui lui donnait cent fois plus de soucis à lui seul que les deux petits ensemble.

À l’inverse du soudard en retraite, dont l’existence désordonnée avait une fois de plus prouvé la vérité de l’adage : « pierre qui roule n’amasse pas mousse, » Claude Grellet, par son travail et sa moralité, avait conservé et fait fructifier sa part de patrimoine. À sa mort il laissait à ses enfants un logis modeste, mais bien à eux ; à l’étable, trois chèvres et une vache ; quelques champs sur le plateau de la « Fouéraie, » et cinq morcels de vignes éparpillés en une douzaine « d’ouvriers, » sur les pentes des Gillettes, des Rossets et des Gravanis. C’était l’existence assurée, presque l’aisance. Seulement, le père de famille, le travailleur infatigable n’était plus là pour faire valoir les terres. Clauda suffirait-elle à la tâche ? Voilà ce que plus d’un ami du défunt s’était demandé en revenant du cimetière. Il y avait deux ans de cela ; et Clauda s’en était tirée vaillamment. Les vignes n’avaient pas moins belle apparence que du temps où le père et la fille les taillaient, échalassaient, fossoyaient, attachaient, râblaient de compagnie. La chènevière était aussi soigneusement cultivée que par le passé et le champ de fèves de Bourgogne continuait à alterner avec le seigle et le froment. Par exemple, la vaillante fille recevait de temps à autre un coup de main secourable et plus efficace que ceux qu’elle pouvait attendre de son grand enfant, lequel trouvait généralement la terre trop dure et trop basse quand il s’agissait d’aider à sa nièce, et ne s’astreignait par aventure à un travail à peu près régulier qu’au service de quelque voisin, et seulement quand son escarcelle à sec le réduisait à une pénible abstinence.

Celui qui, pour les plus rudes travaux de la campagne, apportait à Clauda Grellet le secours de ses bras musculeux, n’était autre que Jacquemin Verdonnet, dont la mère défunte était la sœur des frères Grellet, ce qui valait à dame Catherine le peu enviable privilège d’être traitée de « chère nièce » par l’ex-soudard. Jacquemin amenait même parfois du renfort à sa cousine, en la personne de Jehan Barbier, le fils aîné de l’armurier, que son père autorisait volontiers à abandonner le marteau et la lime pendant une journée ou deux, en considération du service à rendre. Et le jeune artisan saisissait avec empressement ces occasions de se rendre utile à une brave fille comme Clauda Grellet, aux charmes de laquelle il était loin d’être indifférent, encore qu’il désespérât de se voir payer de retour, car elle le traitait familièrement en petit garçon, lui, grand gaillard de dix-neuf ans !

C’est qu’elle en avait vingt-cinq, cette robuste fille aux allures délibérées, au regard franc et droit, à la joue brunie par les ardeurs du soleil.

Elle n’était pas sans s’apercevoir de l’adoration discrète du jeune armurier ; mais en fille sensée et totalement dépourvue de coquetterie, elle s’appliquait à lui ôter toute espérance, car elle ne voyait en lui qu’un enfant. D’ailleurs Clauda faisait la sourde oreille à tous propos tendres, de quelque part qu’ils vinssent, disant à qui voulait l’entendre qu’elle n’avait que faire d’un amoureux et d’un mari, puisqu’elle avait déjà famille : — Deux marmots à élever, un gros à morigéner… j’en ai ma suffisance ! et pour ce qui est d’un homme, c’en est assez d’un dans la maison : il y tient place et fait du bruit pour deux.

Suivant la promesse faite à son père, Clauda supportait son oncle, mais jusqu’à une certaine limite ; car elle n’entendait pas que ce support tournât au détriment moral du frère et de la sœur dont l’éducation lui était dévolue. Aussi Jonas avait-il dû apprendre à garder, autant qu’il était en son pouvoir, une certaine tenue et des propos décents en présence des enfants.

— Écoutez, oncle, lui avait dit une fois pour toutes Clauda, d’un ton calme mais déterminé, je ne veux pas que vous induisiez au mal ces deux petits de qui j’ai charge. Tenez-vous-le pour dit.

Quand l’ex-soudard qui, à jeun observait à peu près la consigne imposée par sa nièce, par peur de perdre son abri, rentrait aviné et privé de toute raison, Clauda, de son ton ferme et tranquille, l’envoyait cuver son vin, et pour peu que l’ivrogne se montrât récalcitrant, elle le saisissait d’un poignet vigoureux et le mettait sous clef dans la petite pièce de derrière qui lui était assignée comme logis.

Les lâches ne respectent que ceux qui leur tiennent résolument tête : aussi Jonas Grellet, insolent et cynique avec chacun, baissait le ton devant cette jeune fille déterminée, qu’il n’avait jamais vue trembler à ses plus violents éclats de voix, à ses menaces les plus sinistres et dont il connaissait par expérience la poigne de fer. Ce respect de Jonas pour sa nièce avait, il est vrai, beaucoup d’analogie avec celui que témoignent à leur dompteur les fauves obéissant à son regard et à sa cravache… jusqu’au moment où ils le déchirent d’un coup de griffe. Ce serait, sans doute, faire beaucoup d’honneur à l’ex-soudard que de le comparer à un lion de l’Atlas ou à un tigre du Bengale, mais il y avait certainement une grande affinité entre cet être abject et la hyène traîtresse et féroce.

— Méfie-toi, Clauda, disait parfois Jacquemin à sa cousine. L’oncle Jonas fait le chien couchant avec toi ; mais je te le dis, c’est un loup : donne-toi garde de ses crocs !

X

DAME CATHON CHEZ L’ARMURIER

La nuit tombait, comme messire Jacques Sorel, le pasteur, s’en revenant de Neuchâtel, traversait de son pas vif et pressé le pont à chevalets jeté sur l’Areuse, et s’engageait sous la porte du « bas de la ville, » haute et massive tour carrée dominant de son toit élancé et surmonté de deux girouettes toutes les maisons voisines.

Le ministre revenait seul, ce qui allait être, sans doute, une déception pour le couple Verdonnet et leur ami l’armurier. Aussi, au lieu de poursuivre sa route jusque chez lui, l’ecclésiastique entra-t-il délibérément à l’hôtellerie des Armes de Boudry. S’étant, pour ainsi dire, engagé à ramener le maître d’école, il tenait à renseigner l’hôtelier et sa femme sur ce qu’il était advenu de celui-ci.

— Il nous reviendra, mes amis, il nous reviendra, j’en ai le ferme espoir ! s’empressa-t-il de dire d’un ton rassurant en réponse à l’air désappointé des deux époux.

C’est que, voyez bien, un maître d’école ne se choisit et ne se met point en charge sans cérémonie, comme on fait d’un taupier ! Nul ne peut être admis en cette charge qu’il n’ait été diligemment examiné de sa foi et de son savoir, et qu’on n’ait de sa vie un bon et sûr témoignage. Or, suivant les lois et ordonnances sagement rendues en cet État, il faut qu’il soit pourvu à cet examen de savoir et de doctrine, comme à cette inquisition de mœurs, par l’assemblée des Pasteurs, laquelle, si elle trouve le suppliant digne et propre pour sa charge, le présente au Magistrat, après qu’il a signé d’observer la doctrine et de se conformer aux ordonnances.

Dame Catherine approuvait de la tête avec déférence, mais Jacquemin fronçait les sourcils d’un air mécontent et tourmentait sa barbe.

— Je n’ai aucun motif de douter, conclut le pasteur, que messire Raymond de Lœuvre ne soit reçu maître d’école en ce pays, car j’ai pu m’assurer qu’il était homme pieux, rempli de savoir et débonnaire.

— Oui bien, grommela Verdonnet, mais vous verrez qu’il nous passera sous le nez, à nous, gens de Boudry.

Cette observation chagrine et peu respectueuse en sa forme valut sur-le-champ à l’hôtelier une vigoureuse bourrade de sa moitié, accompagnant un « fi, Jacquemin ! » indigné.

Le ministre se mit à rire, et frappant sur l’épaule de l’impatient hôtelier :

— N’ayez crainte, maître Verdonnet, fit-il jovialement ; j’ai pris soin de nos intérêts : Boudry aura son maître d’école. Seulement rien ne presse ; durant l’été on retient malaisément les oiseaux en cage. Il les faut laisser s’ébattre et butiner au soleil du bon Dieu tandis qu’il luit. Assez tôt viendra le froid et le brouillard, pluie, neige et gelée qui font trouver plaisir et profit à demeurer à l’abri d’un toit. C’est proprement alors le temps de l’étude. Pour le moment maître Guillaume Farel retient auprès de lui messire de Lœuvre, voulant l’employer à diverses besognes auxquelles il est propre, ainsi que le lui marque dans un message son vénéré compère de Genève, maître Jehan Calvin.

À son tour Verdonnet poussa du coude son épouse en hochant la tête d’un air mal convaincu.

— Ne le disais-je pas ? voilà qu’on nous l’agrippe ! signifiait évidemment son regard.

Et c’est bien la déclaration qu’il fit d’un ton mécontent à dame Catherine, après le départ du pasteur. Mais sa femme eut bientôt fait de le remettre à sa place :

— Je te le dis, Jacquemin, tu finiras mal avec ton esprit contredisant ! N’est-ce pas parler et se comporter en mécréant que de mettre en doute la parole de notre digne ministre ? Il nous a promis que maître de Lœuvre reviendrait : ne devons-nous pas l’en croire ? Mais tu es semblable, – et beaucoup d’hommes avec toi – à un enfant qui trépigne pour qu’on lui mette sur-le-champ dans la main le hochet qu’il convoite !

Il faut reconnaître que Jacquemin Verdonnet avait l’esprit mieux fait que bien des époux. Jamais il ne se montrait vexé des admonestations de sa Cathon, et bien qu’il gardât parfois une attitude frondeuse en l’écoutant, ou prît des airs de contrition exagérée et narquoise, il lui donnait toujours raison en son for intérieur. Cette fois encore il accepta sans révolte la réprimande conjugale.

— Si tu allais, proposa-t-il quand dame Catherine eut fini, faire un tour chez Claude Moïse ? Il se peut que ce soir on ne le voie pas céans. Tu lui pourrais réciter ce que nous a dit le ministre. La Toinette te trouve toujours trop rare et la petite Jacqueline plus encore.

La proposition souriait beaucoup à dame Catherine, encore qu’elle n’en voulût rien laisser paraître et soulevât toute sorte d’objections que son mari réfutait une à une, avec autant de jovialité que de patience. Enfin elle se laissa convaincre, et après avoir chargé la mémoire et la conscience de son mari d’une foule de recommandations, elle lui abandonna les rênes du gouvernement et s’en fut chez l’armurier.

Sur le seuil elle se retourna :

— Je ne serai hors qu’une demi-heure. Veille à ce que la Marion ne délaisse pas sa cuisine pour courir la prétantaine ! Ces évaporées ont tôt fait de lever le pied sous le couvert de quelque besogne. Elle a une pleine panerée de haricots à effiler : qu’elle s’y tienne ! Et toi, Jacquemin, ne prends pas occasion de mon absence pour pinter sans modération et faire raison à quelque compère. Je te le mets sur la conscience !

— N’aie crainte, Cathon, n’aie crainte, et t’en va sans nul souci.

Chez l’armurier on était à souper : une belle tablée, père, mère et quatre enfants, tous de beau sang, robustes et bien constitués, depuis ce fort gaillard de Jehan, l’admirateur de Clauda Grellet, jusqu’à la mignonne Jacqueline, en passant par un gros joufflu de onze ans, répondant au nom de Pierre, et une raisonnable adolescente de quinze ans, la tranquille Annette, bras droit de sa mère.

L’armurier et sa femme firent à leur visiteuse un accueil des plus affables, avec une teinte de déférence du côté de Toinette Barbier, et de joviale familiarité de la part de son mari.

— À la bonne heure ! fit celui-ci à dame Catherine à qui on avait déjà fait une place d’honneur, et que sa filleule, aussitôt pelotonnée sur ses genoux avec des allures de petit chat, se disposait à accaparer ; à la bonne heure ! vous savez encore le chemin de notre logis !

À cet amical et indirect reproche, dame Catherine répliqua avec dignité :

— Une hôtellerie, maître Barbier, est une attache plus étroite et gênante que vous ne pensez. Quand Jacquemin est aux vignes, qui tiendrait la maison, si ce n’est sa femme ? Pour ce soir, je lui en ai remis la charge, voulant aussi me procurer quelque répit et contentement… Oui Jacqueline, oui ma mie, cherche en ma bougette : il s’y pourrait bien trouver quelque croustillette pour tes petites dents. Une hôtellerie, le Ciel vous en préserve, Toinette ! On n’y trouve que soucis, tracas et déplaisance. Qu’est-ce en regard, que la besogne de quatre enfants à élever ? Ne s’y voit-on pas contraint d’héberger et abreuver toute sorte de gens, voire des abominables comme ce Jonas Grellet, qui en ce jour même m’a menacée de son coutelas et finalement en a lardé une de mes tables à la façon d’un fou furieux ?

— Miséricorde ! s’exclama la femme de l’armurier, pendant que son mari secouait la tête d’un air soucieux, et que le reste de la famille, y compris Jacqueline grignotant une pâtisserie découverte au fond de la poche de sa marraine, considérait avec de grands yeux effarés cette « tante Catherine » qui venait de passer par un péril mortel.

— Il était pris de vin, suivant sa coutume, ajouta-t-elle, allant au-devant des interrogations, et j’ai refusé de lui donner à boire davantage, selon le devoir d’une hôtelière qui se respecte. Le mauvais homme s’est mis en rage, comme je vous l’ai dit, mais ni ses propos horribles ni son coutelas dégainé ne m’ont fait broncher. Je l’ai maté et le couard s’en est allé comme un chien fouaillé.

La petite Jacqueline poussa un gros soupir de soulagement, embrassa sa marraine à pleines joues puis revint avec appétit à sa « croustillette. »

Tous les visages s’étaient détendus, comme si dame Catherine échappait à l’instant au danger qu’elle avait couru.

Elle fit un bref mouvement de sa main grassouillette pour chasser le souvenir de cette scène et reprit :

— Au surplus, laissons ceci. Aussi bien n’est-ce point pour vous entretenir de Jonas Grellet que j’étais venue, mais d’un homme de paix et digne.

— C’est le maître d’école vaudois que vous voulez dire ? demanda vivement l’armurier. Vous en savez quelque chose ? Est-il de retour ?

— Pour l’heure il demeure à Neufchâtel, auprès du vénérable maître Farel, lequel a de l’emploi pour lui. Mais notre ministre se porte garant que messire Raymond de Lœuvre nous sera octroyé pour maître d’école, après qu’il aura été duement examiné et reçu par la Classe des ministres.

Toinette Barbier, qui avec l’aide de sa grande Annette desservait la table tout en suivant la conversation, manifesta sa satisfaction par une inclination de tête silencieuse. Son mari lui avait parlé de l’hôte des Verdonnet et des espérances qu’on fondait sur lui pour le bien de la jeunesse de Boudry.

— Bon ! fit l’armurier en frottant ses mains calleuses. Puisque messire Sorel l’a promis, il sait à quoi s’en tenir, et on peut compter sur sa parole.

— Vous n’êtes pas, maître Barbier, de si faible foi que mon Jacquemin, lequel, comme Thomas l’apôtre, ne veut croire que ce qu’il voit de ses yeux et touche de sa main ! Mais ce qu’il en fait, je le vois bien, c’est pour le plaisir de batailler de la langue et de m’ouïr arguer et rétorquer, de quoi je lui donne tout son content.

Elle disait cela la mine épanouie, en caressant les boucles blondes de sa filleule.

Bientôt elle reprit l’air digne et grave qui lui était habituel pour ajouter, l’index levé :

— Mais à cette fois, vous, conseillers de ville, gardez-vous d’être chiches et ladres à l’endroit de ce nouveau maître ; donnez-lui un salaire honnête et qui le puisse faire vivre de façon non misérable, comme il convient à un homme qui instruit votre jeunesse en la crainte de Dieu.

— Bien dit, dame Catherine, répondit l’armurier avec une inclination courtoise, et je m’y emploierai diligemment avec mon compère Jacquemin. Le banderet Pierre Favre sera de notre sentiment, à l’inverse de Thévenin Gorgerat et de quelques autres, lesquels, à dépenses de cette sorte font grise mine, à leur ordinaire.

— C’est qu’ils n’y voient nul profit pour leur escarcelle ! observa dame Catherine d’un ton sarcastique. Mais si Thévenin Gorgerat n’a point d’enfants à faire enseigner, si ceux de Jacques Cherland ne sont plus d’âge à l’être, encore qu’ils en aient bon besoin, si Tissot, le « caquelier, » n’a cure de voir les siens demeurer comme lui…

Elle s’interrompit brusquement parce qu’elle s’aperçut que dame Toinette envoyait discrètement dehors le gros joufflu et la tranquille Annette qui écoutaient de toutes leurs oreilles, et que l’aîné, sur un signe de son père, les suivait à son tour.

Dame Catherine rougit sous sa coiffe blanche et se mordit les lèvres.

— Ma mie, fit-elle en se penchant sur sa filleule pour la baiser, c’est l’heure du coucher pour les poulettes comme toi. Qu’en dit maman Toinette ?

— Que tante Catherine a grand’raison. Jacqueline, souhaite la bonne nuit à ta marraine et à ton père. C’est Annette qui te mettra ce soir au lit ; tu sais qu’elle t’a promis le conte des deux grillets !

— Qui s’en furent dîner chez leur cousin Cheval d’or ! iou ! Bonne nuit, petite marraine ! la « croustillette » était bien bonne ! Un bec pour la « croustillette » et un pour l’oncle Jacquemin !

Le père eut son tour et la petite courut trouver Annette pour lui réclamer le conte promis.

Quand dame Catherine fut seule avec les deux époux, elle dit avec brusquerie, mais sans aigreur, ce qui était méritoire, eu égard à son caractère impérieux.

— Voilà ce que c’est que de n’avoir point d’enfants : on oublie que toute sorte de propos ne sont point faits pour leurs oreilles. Je vous sais gré de m’en avoir fait ressouvenir. Au surplus le temps passe, l’heure du couvre-feu est sonnée, et je m’oublie en votre compagnie. Dieu sait ce qui se passe chez nous ! Cette Marion Guinchard a une tête de linotte, et je ne la connais que depuis une quinzaine qu’elle m’est venue de la Béroche ; je me méfie qu’elle court le guilledou.

L’armurier et sa femme cherchèrent en vain à retenir leur visiteuse. Ses craintes étaient éveillées, elle s’en fut en toute hâte.

Dans la cuisine de l’hôtellerie où la flamme d’une lampe de fer faisait jaillir çà et là des reflets brillants de la vaisselle d’étain bien fourbie, Marion Guinchard, la servante si véhémentement soupçonnée par sa maîtresse, effilait consciencieusement ses haricots.

D’un coup d’œil rapide, dame Verdonnet mesura la besogne faite et celle qui restait à faire, et aussitôt elle s’adressa mentalement à elle-même une verte semonce, puis tout haut déclara :

— C’est bien besogné ; Marion, vous êtes une bonne fille.

La servante, grosse et flegmatique jouvencelle de vingt ans, qui somnolait à moitié, tout en manœuvrant machinalement son couteau, fit un brusque haut-le-corps et leva sur sa maîtresse des yeux ronds et effarés ; sa bouche entr’ouverte esquissa un sourire indécis, qui pouvait bien n’être autre chose qu’une grimace d’inquiétude, car elle était plus accoutumée aux gronderies qu’aux éloges et elle se demandait peut-être si celui qui venait de lui être décerné était réellement de bon aloi.

Mais dame Catherine leva tous ses doutes en ajoutant avec bonté :

— Allez-vous en au lit, vous avez sommeil, Marion. Le reste se fera demain, rien ne presse.

Dans la salle commune, Jacquemin Verdonnet dormait solidement dans un angle, ses bras musculeux et velus croisés sur sa poitrine. Devant lui, sur la table, reposait une pinte vide, et çà et là d’autres pots d’étain et gobelets dispersés attestaient que s’il avait eu des consommateurs à servir, ceux-ci n’avaient pas contrevenu à l’ordonnance qui enjoignait à cette époque de fermer les tavernes à 9 heures.

L’hôtelière fit d’un regard satisfait ces diverses constatations, et mit aussitôt toutes choses en place, en évitant de troubler le repos de son mari.

— Quelles faibles et misérables créatures nous sommes pourtant ! songeait-elle tout en rinçant ses gobelets sans bruit. Toujours à nous tenir pour parfaits nous-mêmes et faillibles les autres !

Elle soupira et hocha la tête, puis éveilla son mari en le secouant légèrement par l’épaule.

Jacquemin s’étira avec un large bâillement.

— Ouais ! qu’on est raide ! Ah ! c’est toi, Cathon ? Il paraît que j’ai dormi !

— À poings fermés ! Viens-t’en au lit, il en est temps, et tu seras mieux qu’en ce coin. Il est venu quelque compagnie ?

— Les frères Emonet, qui ont joué aux tarots, comme à leur ordinaire, à qui payerait l’écot. Et puis Thévenin Gorgerat et Blaise Amyet, lesquels ne se peuvent souffrir, comme tu sais, depuis le procès que Thévenin a perdu, mais qui a coûté les yeux de la tête à Blaise, à l’endroit de ce bout de pré à Pontareuse. Comme ils ne se peuvent voir ni parler de sens rassis, il m’a fallu les empêcher d’en venir aux coups.

Imagine-toi, Cathon, et l’hôtelier se mit à rire de bon cœur au souvenir de la scène dont il avait été témoin, imagine-toi que ce soir ils se sont pris de langue à l’endroit du coq noir de la Guillauma Clerc, lequel a vilainement déplumé et éborgné le grand jaune de Thévenin. Blaise Amyet soutenait que c’était justice, attendu que ce grand pendard de coq jaune va sur les brisées de tous ses voisins. Il y avait de quoi s’esclaffer d’ouïr ces deux conseillers de ville à cheveux gris argumenter et s’échauffer sur le sujet de ces bestioles. Mais, vertuchoux ! ils auraient bel et bien fini par se prendre à la crête ni plus ni moins que les coqs, si je n’y avais mis le holà !

— En sont-ils restés là, et n’ont-ils point fait d’autre scandale en notre maison ?

Dame Catherine était très jalouse du bon renom de son hôtellerie et n’entendait pas que celui-ci fût compromis à la légère.

— N’aie crainte, Cathon ; nos deux champions ont baissé la crête, Thévenin le premier, en me voyant retrousser mes manches. Au surplus, quand j’ai dit : Çà, la paix, ou je m’en mêle ! qui est-ce qui se regimbe ?

Et Verdonnet considéra avec complaisance ses poings musculeux qu’il ouvrait et refermait alternativement comme pour les assouplir.

La main gauche était mutilée : il y manquait le petit doigt et la moitié de l’annulaire, que Verdonnet avait perdus quelque vingt ans auparavant, dans la conquête du pays de Vaud sur les Savoyards, expédition où il avait en revanche gagné une excellente femme, en la personne de dame Catherine Gilliéron.

— Cornebœuf ! le bon troc ! avait-il coutume de dire à l’occasion. Si j’avais tous mes doigts, je n’aurais pas la femme. En y laissant la main entière, il y aurait encore eu gain pour moi.

XI

LE SALAIRE DU MAITRE D’ÉCOLE

En donnant aux époux Verdonnet l’assurance que le digne maître d’école qu’ils avaient hébergé serait réservé à Boudry, le pasteur Sorel ne s’était pas trop avancé.

Vers le milieu d’octobre, après la fin des vendanges, le Conseil de ville de Boudry fut avisé par la Compagnie des pasteurs que « maître Raymond de Lœuvre, natif de Saint-Marcel, au diocèse de Nîmes, premièrement maître d’école à Cabrières, dans le Comtat venaissin, ayant été admis après examen et inquisition de sa vie, à enseigner la jeunesse en la comté de Neufchâtel, avait été choisi pour remplir cette charge en la ville et communauté de Boudry. »

Ce choix devait être notifié publiquement à la paroisse, au culte public, afin que si quelqu’un avait connaissance de quoi que ce fût de blâmable ou d’indigne dans la conduite du nouveau maître, il en avisât le « Magistrat » et la Classe dans les huit jours.

Le Conseil de ville était en même temps invité à fixer les émoluments de son régent d’école ; – et ce, de façon non chiche ; qu’il soit pourvu d’un salaire honnête, car sa charge est honorable, devant s’employer diligemment comme il y est requis, non point tant seulement à apprendre lecture et écriture aux enfants, mais aussi et principalement à les former à la crainte de Dieu et à la connaissance de la pure doctrine.

Le Conseil fut aussitôt réuni pour s’occuper de la question. Ainsi que l’avait prévu l’armurier, ce ne fut pas sans tiraillements qu’on parvint à s’entendre au sujet du « salaire honnête » à attribuer au nouveau maître.

Thévenin Gorgerat, dont l’armurier avait prévu le mauvais vouloir, ne manqua pas de prendre avec âpreté la défense de la caisse publique.

— Cet étranger, dit-il en nasillant et sur un ton sarcastique, est-il donc un oiseau si rare qu’il ne se puisse contenter de ce qui a fait vivre les autres maîtres ?

— Vivre ! répéta ironiquement Jacquemin Verdonnet ; c’est beaucoup dire : moi j’estime que les pauvres hères en crevaient, mort de ma vie ! Je voudrais vous, y voir, Thévenin ! À vous sustenter de la pâtée qu’on a jetée jusqu’ici à nos régents, les dents qui vous restent vous deviendraient longues.

— Au surplus, intervint à son tour le banderet Favre, grand et digne vieillard, à la barbe et à la chevelure argentée, au teint fleuri, il n’est ni juste ni séant d’imputer à grief à qui que ce soit d’être natif d’un pays étranger. Que ne devons-nous pas, nous autres gens de la comté, aux étrangers chassés de France et d’ailleurs par la rage des persécuteurs !

Qui, si ce n’est eux, a rallumé chez nous le pur flambeau de la Parole ?

Il n’en viendra jamais trop de ces étrangers tels que maître Guillaume Farel, et Christophe Fabry, et feu notre digne ministre Thomas Barbarin, et celui qui l’est présentement, messire Jacques Sorel.

Étranger, ne l’était-il point, le docte et pieux maître d’école Hugues Gravier qui nous a été pris pour prêcher la Parole à Cortaillod et qui a scellé de son sang et de sa vie sa fidélité à la vraie foi[12] ? Le digne banderet qui s’était peu à peu animé au cours de son plaidoyer, reprit plus posément, après avoir remis en ordre sa collerette empesée :

— Et pour ce qui est du gage à payer à maître Raymond de Lœuvre, lequel, à ce qu’on nous assure, est un homme de Dieu et savant, j’estime qu’il ne faut point être chiche et regardant. Tout ouvrier est digne de son salaire, et quel ouvrier fait œuvre plus haute que celui qui façonne l’esprit et l’âme de nos enfants, de manière qu’ils apprennent à se comporter droitement en cette vie transitoire et cherchent à gagner celle qui est éternelle ?

Thévenin Gorgerat qui, plus jeune d’une dizaine d’années que le banderet Favre, n’en avait pas la belle prestance, étant courtaud, tortu, bancal et de mine chafouine, n’avait pas écouté le discours de son collègue avec beaucoup de componction, à en juger par sa moue hargneuse, ses haussements d’épaule et ses hochements de tête.

Cependant, n’osant pas contredire en face le banderet qui jouissait d’une considération méritée, il se contenta de pousser du coude son voisin et compère, le gros tanneur Martenet, en lui chuchotant à l’oreille :

— Le vieux radoteur s’aime ouïr jaser ! la peste soit de l’agace[13] !

Blaise Amyet, maître charpentier de son état et ennemi intime de Thévenin Gorgerat, n’avait pas d’opinion préconçue sur le sujet en litige, mais en toute occasion il prenait avec empressement le contre-pied de celle de ce collègue qui lui était si antipathique.

— Pour moi, déclara-t-il, d’un ton doucereux en affectant de ne pas regarder Thévenin qui était en face de lui, pour moi je suis du sentiment de messire le banderet que, pour ce qui est du salaire du régent d’école, il ne nous faut point faire les ladres verts.

Thévenin lui lança un regard furibond :

Cette épithète était un des surnoms dont la malice de ses concitoyens l’avait gratifié.

— Et quant à ce qui est du reste, poursuivit imperturbablement le charpentier, qu’on soit d’ici plutôt que de là, de la Comté plutôt que de France ou d’Allemagne, ce n’est point ce qui fait valoir l’homme. Que le bois me vienne de Treymont, des Buges ou d’ailleurs, il ne m’en chaut, pourvu qu’il soit bon. Il y a tels étrangers, au regard de qui tels ou tels du pays font piètre figure, pour l’esprit comme pour le corps !

Sur ce dernier trait, Blaise Amyet s’absorba dans la contemplation des solives du plafond, sans paraître entendre Gorgerat, qui mâchonnait entre ses dents toute une kyrielle de malédictions.

— Langue de vipère ! bête puante ! que la fièvre quartaine, la gravelle et les rhumatismes te serrent jusqu’à ce que mort s’en suive !

Le maître-armurier, qui jusqu’alors ne s’était pas mêlé au débat, jugea bon d’y prendre part en ce moment, autant pour conjurer une querelle que pour faire avancer la question, en formulant des propositions nettes et pratiques :

— Outre la maison pour loger le maître et y tenir l’école, j’estime qu’il convient de lui donner – et l’armurier, parlant posément, se mit à compter sur ses doigts : Premièrement, un courtil pour ses légumes ; deuxièmement, froment, moitié blé, orge et vin pour sa subsistance, en quantité à débattre plus outre ; troisièmement, bois d’affouage en suffisance ; quatrièmement, quelque petit salaire en argent monnayé, attendu qu’on ne peut percevoir qu’un écolage fort minime d’un chacun écolier bourgeois, et que des autres il n’y en a quasi point.

La discussion s’engagea sur ces bases et fut par moments fort chaude. Les chiffres proposés par les conseillers qui voulaient se montrer larges, firent pousser les hauts cris à ceux que des dépenses de ce genre trouvaient toujours récalcitrants. Dans la mêlée, Blaise Amyet et Thévenin Gorgerat échangèrent les coups de langue les plus affilés ; notre ami Jacquemin Verdonnet y lâcha, pareils à des bombes, ses jurons les plus retentissants, qui eussent fait sursauter dame Catherine d’indignation et d’horreur, et il fallut toute l’autorité du banderet, tout le calme bon sens de l’armurier pour faire aboutir le débat à un résultat plus convenable et plus positif qu’à des gros mots et des horions.

On finit par tomber d’accord, ou ce qui est plus exact, les uns, après une défense acharnée, se laissèrent arracher pièce après pièce les deux coupes[14] de froment, cinq de moitié blé et deux d’orge, avec le muid[15] de vin que les autres déclaraient nécessaire à la subsistance du maître, le bois pour son chauffage, et surtout les 10 livres en argent que Thévenin et ceux de son parti ne lâchèrent qu’après une défense désespérée.

En sortant de cette séance orageuse, le gros tanneur Martenet hochait la tête d’un air profond, en disant d’un ton navré à son compère Gorgerat :

— On verra dans quel fossé ces dépensiers enragés nous feront choir ! Ils sont fols à lier et mettent plus méchamment que des larrons la bourgeoisie à sac !

Le tanneur, en parlant ainsi, pensait être agréable à son chef de file, mais contre son attente il se vit aigrement rabroué :

— Oui bien, mais c’est par devant le banderet et les siens qu’il le fallait dire ! Que n’as-tu sorti ta langue plutôt, au lieu de t’en tenir à pester entre cuir et chair et faire le poing sous la table comme un couard ? Présentement ce sont paroles au vent, grêle après vendanges !

Jacques Cherland et toi, et Tissot le caquelier, vous êtes tous les mêmes, me laissant toujours porter seul le poids de la bataille, sans me venir à rescousse en temps opportun, et ne sachant que piailler après l’affaire comme des moineaux dans une haie d’épines.

Le tanneur pliait les épaules pour laisser passer l’averse.

Quand Thévenin, à bout de souffle plus que d’invectives, cessa d’accabler de reproches son compère, celui-ci, comme s’il n’en eût reçu que des paroles aimables, lui dit placidement et sans la moindre rancune :

— Nous voici devant ma porte : si nous en allions boire un à ma cave, Thévenin ? Tu sais, cette bossette que j’ai eue en troc de Jehan Perrochet d’Auvernier, contre des peaux chamoisées, j’y ai mis la boîte : oh ! la fine goutte et qui redemande !

Thévenin se fit un peu prier, pour la forme ; bien que la proposition lui fût des plus agréables, il ne voulait pas avoir l’air de désarmer aussi aisément. Il hocha la tête avec un reniflement rancuneux et déclara d’un ton bourru que ces blancs de la côte avaient un renom usurpé et qu’au regard de son cru des Gillettes ils feraient piètre mine.

— Holà ! par ma barbe, rétorqua le tanneur qui en portait une longue et fournie, quand de celui-là tu auras goûté, tu changeras de chanson. Entre, Thévenin, sans plus de façons ! au surplus ce n’est pas chez Verdonnet que nous nous pourrions abreuver : le couvre-feu de neuf heures a sonné, et sa femme ne souffre pas qu’on passe outre aux ordonnances.

— Et lui, ajouta Gorgerat d’un ton sarcastique, lui qui fait tant le discoureur au Conseil et veut tout mener, n’oserait passer outre malgré sa femme, car au logis il est en puissance de cotillon.

Là-dessus les deux conseillers s’engouffrèrent sous une porte cintrée et s’en furent comparer le blanc de la côte avec les crus de Boudry.

Jacquemin Verdonnet s’était de son côté laissé emmener chez son ami l’armurier. Confortablement installés à la cuisine, en face d’un pot de vin, les deux amis devisaient des incidents de la séance, en mettant dame Toinette au courant des décisions prises concernant le maître d’école.

Les enfants, sauf l’aîné, étaient au lit, et leur mère, en maîtresse de maison laborieuse qui ne trouve jamais un moment pour se croiser les bras, faisait activement des réparations à un vêtement, tout en prenant part à la conversation.

Fraîche encore et bien conservée, à quarante-cinq ans, la femme de l’armurier n’avait guère l’air d’être la mère de ce grand et vigoureux garçon, qui, assis près de l’âtre, ciselait pour sa petite sœur Jacqueline, une tête de poupée dans une racine tortue.

C’était un taciturne que Jehan, le premier-né de l’armurier ; il sentait profondément, mais gardait ses pensées pour lui. Bien qu’il fût habile ouvrier, il s’absorbait parfois dans des méditations qui lui faisaient négliger sa besogne et impatientaient son père. Depuis quelques mois, ces rêveries étaient devenues plus fréquentes, sans que ses parents pussent en deviner la cause. Sans doute l’image de Clauda Grellet hantait le jouvenceau, que les rebuffades amicales de la jeune fille attristaient sans lui faire perdre tout espoir. Pour le moment il était tout à sa besogne et ne paraissait prendre aucun intérêt à l’entretien de ses parents et de leur ami Verdonnet.

Celui-ci jubilait du résultat de la séance du Conseil et ne pouvait se lasser de revenir sur les péripéties de la discussion.

— Vertuchoux ! la chaude affaire ! ont-ils été battus dos et ventre, Thévenin et sa bande ! hein, Claude Moïse ? Et le mot de Blaise Amyet ! Ladre vert ! Ah ! ah ! ah ! Il me semble ouïr encore le rusé drille lâcher son brocard au nez de Thévenin, d’un air de chattemite, tandis que Thévenin le regarde avec la mine féroce d’un vieux loup édenté qui voudrait bien sauter à la gorge d’un dogue, mais qui appréhende d’en être mauvais marchand !

L’armurier hocha la tête.

— Oui, Jacquemin, fit-il avec sérieux, Blaise Amyet a combattu de notre côté, ce soir, mais seulement pour faire pièce â Thévenin Gorgerat ; et n’est-il pas fâcheux qu’en des sujets si hauts on mêle ses animosités et rancunes, au lieu de ne songer qu’à examiner et choisir en toute conscience ce qui est juste, bon et raisonnable ?

Dame Toinette fit, sans lever les yeux, un petit signe approbatif de la tête, puis jeta un coup d’œil du côté de Jehan, comme pour s’assurer s’il faisait son profit des paroles sensées de son père.

Mais le jeune homme, penché sur son travail, paraissait indiffèrent ou sourd à ce qui se disait près de lui.

Quant à Jacquemin Verdonnet, il fit d’abord une moue embarrassée, tourmenta furieusement sa barbe rude et finit par dire avec sa jovialité habituelle :

— Mettons que Blaise Amyet n’y allait pas de franc jeu, et qu’il avait moins de souci du salaire du régent que de donner sur les doigts à Thévenin.

Néanmoins tu conviendras que son coup d’épaule nous a été profitable à souhait.

— J’en conviens, mais n’es-tu pas d’avis que les raisons du banderet étaient de meilleure valeur par le fond que celle de Blaise Amyet, et sa façon de les déduire plus séante en un sujet pareil ?

— Or bien, j’en demeure d’accord ; ce n’est pas moi qui mettrai Blaise Amyet en balance avec le banderet Favre. Toutefois si tu n’avais pas battu le fer pendant qu’il était chaud… C’est qu’il vous faut savoir, Toinette, que sans Claude Moïse, nous serions sûrement encore à nous chamailler sur le dos du maître d’école, et que rien ne serait décidé à l’heure qu’il est, touchant son salaire, si ce batteur de fer que voilà n’avait donné son coup de marteau en temps opportun. Mais, par la morbœuf ! je m’oublie céans ! il est temps que je déguerpisse, ou ma Cathon me va frotter les oreilles de la belle façon, pour l’avoir fait se morfondre à m’attendre !

Et le jovial hôtelier, simulant une vive inquiétude, mais riant sous cape, prit congé à la hâte.

— Quand Catherine saura d’où vous sortez, fit gaiement Toinette…

— Je serai sauf, et mes oreilles pareillement ! termina Jacquemin, feignant d’être subitement rassuré par cette réflexion. Au surplus, je mettrai tout sur ton dos, Claude Moïse, car il est notoire que c’est toi qui m’as débauché.

Bonne nuit à toute la compagnie, compris toi, Jehan, bavard enragé ! veille à ne pas user pareillement ta langue et pour ce, prends-moi pour exemple de discrète muetterie.

XII

EMMÉNAGEMENTS

Elle était petite, étroite et de bien chétive apparence, la maison octroyée au maître d’école pour lui servir de logis et y instruire la jeunesse du lieu. Resserrée entre la porte de Vermondins et la maison plus cossue, plus haute de Thévenin Gorgerat, cette humble masure, propriété de la bourgeoisie, avait l’air souffreteux et malingre d’un pauvre honteux. Tout le rez-de-chaussée était en retrait et formé d’une arcade surbaissée, aux pierres disjointes. C’était le néveau, sous lequel s’ouvraient la porte d’entrée de la maison et celle de la cave. L’étage unique était éclairé par une fenêtre que divisaient en trois baies des meneaux de pierre jaune usée, effritée par l’âge et les intempéries. Quant aux petites vitres rondes, encadrées de plomb, la vieillesse et sans doute le manque de soins de propreté leur avaient enlevé toute transparence pour la remplacer par des reflets irisés. La muraille se lézardait lamentablement, la mousse envahissait la toiture, remplissant charitablement les intervalles formés par les tuiles ébréchées.

Pour qui eût tenu à ses aises et aux agréments de l’existence, ce séjour n’avait rien de séduisant.

Aussi quand Jacquemin Verdonnet dut en faire les honneurs à Raymond de Lœuvre, arrivé à Boudry la veille de son entrée en fonctions, éprouva-t-il un sentiment de gêne et même de honte en s’arrêtant avec lui devant la pauvre masure.

— Une bien méchante bicoque, maître, comme vous voyez, et c’est vergogne qu’on vous mette en pareil lieu ! S’il n’y avait qu’à dire et qu’il n’en tînt qu’à moi…

Sans terminer sa phrase il se gratta furieusement la nuque, tout en guettant du coin de l’œil avec inquiétude l’impression que faisait sur le nouveau maître l’aspect peu engageant de la demeure qui allait devenir sienne.

Mais le visage bienveillant de Raymond de Lœuvre n’exprima ni déception ni répugnance. Son regard parcourut rapidement la façade délabrée et il dit avec son bon sourire, en posant une main sur l’épaule de l’hôtelier :

— Mon ami, ici-bas, où nous sommes étrangers et voyageurs, la beauté et commodité du logis est de mince valeur. Celui-là, tel qu’il est, me suffira pour m’appliquer à y servir Dieu et mon prochain. Là haut – ajouta-t-il gravement en levant le doigt vers le ciel, – nous avons une demeure éternelle qui n’est point faite de main d’homme, et où tout sera à jamais paix, joie et lumière.

Jacquemin Verdonnet considéra avec respect la figure sereine de cet homme qui avait tant souffert pour la vérité, et dont l’âme s’élevait par la foi au-dessus des misères de ce monde.

Mais comme au même moment apparaissait sur sa porte Thévenin Gorgerat, lançant au maître d’école et à son compagnon un coup d’œil malveillant, Jacquemin attira Raymond de Lœuvre sous le néveau.

— Entrons, voici la clef, fit-il avec une certaine hâte ; il craignait que le conseiller grincheux dont il connaissait amplement la nature rancuneuse, n’accueillît le nouveau maître par quelque méchant propos de sa façon, et il redoutait tout autant de se laisser entraîner, par devant Raymond, à riposter par trop vertement.

— Vous verrez, au surplus, continua-t-il en précédant le maître d’école sur un escalier de bois raide et étroit, dans une obscurité complète, vous verrez que le dedans vaut le dehors. Donnez-vous garde, maître, la dernière marche est effondrée ! Attendez, pour y voir, que j’ouvre la porte.

Celle-ci donnait sur une petite cuisine vaguement éclairée par une étroite fenêtre, percée dans le mur extérieur formant le rempart de la ville. Un plancher raboteux, quatre murs nus et enfumés, un vaste manteau de cheminée au-dessus d’un âtre fait de dalles disjointes, où le vent avait éparpillé les cendres, tout cela respirait la tristesse et l’abandon.

Verdonnet ouvrit la porte de la chambre, et s’effaça pour laisser passer Raymond, puis levant les bras et les laissant retomber le long de ses jambes d’un geste navré, il attendit en silence le jugement qu’allait porter Raymond sur son logis et celui de ses futurs élèves.

La pièce, quoique assez profonde, était étroite, et si basse de plafond, que le maître d’école, de plus grande taille que l’hôtelier, en effleurait de la tête les grosses solives en saillie. Un grand poêle, aux catelles bleues et blanches, occupait dans le fond de la chambre l’intervalle entre la porte et l’une des parois latérales. Dans l’autre paroi se creusait une alcôve, masquée par un rideau si fané qu’il était impossible d’en déterminer la nuance primitive.

Quant au mobilier, il se composait de deux longues tables de taverne vermoulues, entaillées, maculées de taches, et flanquées de quatre bancs qui n’avaient rien à leur envier sous le rapport de la vétusté et du délabrement. Près de la fenêtre, une chaire minuscule, faite tout uniment d’une caisse placée debout, indiquait avec un escabeau la place du magister. Rien aux parois bistrées, si ce n’est une redoutable férule, suspendue à portée de la main du maître. Raymond s’était assis sur le petit escabeau placé devant la rustique chaire, et le coude appuyé sur celle-ci, le menton dans sa main, il paraissait étudier mélancoliquement la modeste salle où allait se déployer son activité. En réalité il remontait le cours de ses souvenirs et s’absorbait dans une rêverie profonde et douloureuse.

La vue de cette humble chambre d’école lui avait rappelé vivement celle tout aussi modeste, où quelques années auparavant il instruisait la jeunesse de Cabrières.

Ce silence prolongé mettait Jacquemin fort mal à l’aise. S’imaginant que Raymond de Lœuvre, déçu par l’aspect peu engageant de cet intérieur, se prenait à regretter d’être venu s’échouer en pareil lieu, il jetait tout autour de lui des regards courroucés et vindicatifs.

— Sur ma foi ! tout ceci est minable ! finit-il par dire d’un ton pénétré. Ma Cathon et la Toinette ont bien pu faire la chasse aux aragnes, laver à grande eau ce plancher troué et ces vieilles tables, mais non d’un taudis faire un lieu agréable à la vue.

Le maître d’école, ainsi brusquement arraché à sa rêverie, fit de la main un geste de protestation bienveillante :

— Point, point, mon ami ; ne parlez point mal de ce logis qui est fort à mon gré et me sera suffisant. Que je suffise seulement moi-même, avec l’aide du Seigneur, à m’y acquitter de la charge qui m’a été confiée !

— Oui bien, maître, fit Verdonnet soulagé par cette déclaration, mais non réconcilié avec le local qu’il avait qualifié de taudis ; oui bien, mais vous n’êtes pas difficile à contenter, et c’est tant mieux pour nous ! Là est votre couche, poursuivit-il en écartant le rideau fané ; ma femme Catherine a fait le nécessaire, comme vous nous l’aviez mandé. Pour ce qui est du manger, elle compte bien, et moi aussi, sauf votre agrément, que vous le viendrez prendre chez nous. Cuisiner n’est point une besogne où doivent se complaire gens qui travaillent de la tête, et sans orgueil, j’ose prétendre que ma Cathon vous fera faire meilleure chère et sans plus de dépense que vous ne pourriez, en fricotant de vos propres mains.

Raymond de Lœuvre, tout en paraissant prêter une attention bienveillante aux détails de la vie pratique dont l’entretenait Verdonnet, avait l’esprit ailleurs : debout entre les deux tables, il les mesurait de l’œil et calculait mentalement le nombre d’écoliers qui pouvaient raisonnablement y prendre place.

— Quarante, conclut-il d’un air satisfait, et si besoin est, dans les coins, quelques petits sur des escabeaux.

Il se frotta les mains en parcourant la pièce d’un regard circulaire, comme s’il la voyait déjà remplie de ses jeunes disciples.

L’hôtelier le considérait d’un air perplexe, moitié respectueux, moitié déconfit.

— Il n’a l’esprit qu’à ses écoliers, se disait-il à part lui ; c’est bel et bon, et tant mieux pour eux. Mais je veux être écartelé s’il a écouté un traître mot de mes discours sur la mangeaille ! Vertuchoux ! il en faut, pourtant, du fricot, pour se tenir le corps sain et l’esprit en joie !

Bah ! ma Cathon l’entreprendra et en viendra bien à ses fins, elle.

Si dame Catherine en vint à ses fins au sujet des repas du maître d’école, ce ne fut pas aussi aisément ni aussi complètement que Verdonnet y avait compté.

Raymond de Lœuvre était tout à sa vocation et en mettait les devoirs au-dessus de tout autre objet. Cependant, à la grande surprise de Verdonnet, il montra, à propos de cette menue question de ménage, quand il ne fut plus distrait par d’autres préoccupations, plus de sens pratique et de ferme vouloir qu’on n’eût pu s’y attendre.

Malgré tous les raisonnements de dame Catherine, qu’il écouta avec beaucoup d’attention et de déférence, il ne voulut accepter de prendre à l’hôtellerie que le repas de midi.

— Celui-là, je le recevrai avec gratitude de votre bienveillance, à charge de vous payer en retour une rémunération convenable. Et ce n’est point pour la chère, mais je ne pourrais apprêter moi-même ce repas sans y employer un temps qui se doit réserver à des devoirs plus hauts et plus dignes.

Cette amicale négociation, d’où était absent tout vil calcul intéressé, tant d’un côté que de l’autre, ne fit que renforcer chez dame Catherine la haute idée qu’elle se faisait du maître d’école, et chez Raymond l’estime qu’il ressentait pour les époux Verdonnet.

Ce soir-là il dut encore accepter pour le souper l’hospitalité à l’hôtellerie, car il avait à se pourvoir de provisions et d’ustensiles, soin que dame Catherine eût bien épargné d’avance au maître d’école, si elle n’eût fermement compté qu’il prendrait tous ses repas chez elle. Au reste, comme elle était femme de décision, elle eut vite pourvu au plus pressé et garni du nécessaire la hotte de Jacquemin.

— Là ! tu accompagneras messire de Lœuvre en son logis pour lui porter ce que voici, et par-dessus tu mettras un fagot de sarments et un de bibes[16]. Le lait est en ce pot, qu’il faudra tenir en main et veiller à ne pas renverser, comme aussi la lampe qui est pleine d’huile.

— J’y prendrai garde, fit Raymond en se chargeant avec précaution du pot et de la lampe de fer, malgré les protestations de dame Catherine et de son mari. Hé ! mes amis, fit-il en souriant, me tenez-vous donc pour perclus de mes membres, ou pour un seigneur de haute volée qui a coutume de se faire servir par les mains d’autrui ?

Quand Jacquemin, ayant déposé ses deux fagots dans la cuisine du maître, sortit un à un de sa hotte les objets qu’y avait placés sa femme, il les inventoria méthodiquement comme suit :

— Un et deux plats d’étain, grand et petit ; item une écuelle à oreilles ; item un demi-pot ; item un petit crollion à fourgonner le feu ; – elle n’oublie rien, ma Cathon ! – item un pot de fer ; item une casse à trois jambes ; dedans, un pain de moitié-blé ; item… qu’est-ce ceci ? un pot qu’elle a coiffé d’un parchemin ? ah ! sûrement du miel de nos mouchettes ! et item, en finale, une cuiller ronde enfer. Dans ce coin, maître, est un placard pour serrer le tout, et sous le néveau il y a un tas de bois, en bûches menues. Plus outre, on vous en pourvoira pour l’hiver, comme il convient. Et quant à ce qui pourra vous faire faute, je compte bien et ma femme aussi, que vous le direz hardiment, afin qu’on y pourvoie.

Raymond remercia chaleureusement le brave hôtelier de toutes ses attentions.

— Véritablement, mon ami, fit-il en lui serrant la main, vous et votre femme me traitez, moi, chétif, avec tant de sollicitude et de bienveillance, que j’en demeure confus, et ne serai point quitte envers vous quand je vous aurai rendu en argent monnayé la valeur des ustensiles et provisions que voilà.

— Ouais ! la belle affaire ! quelques méchants pots et plats qui encombraient ma Cathon par sa cuisine ! Or sus, maître, bonne nuit je vous souhaite, et tout d’une pièce jusqu’au plein jour, car il vous faut faire provision de forces pour vous mettre à défricher demain tant de cervelles rebelles !

Et en lui-même, Jacquemin poursuivit en s’en allant : Cornebœuf ! je ne voudrais point être à sa place, et j’aimerais mieux labourer tout le long de l’année un terrain caillouteux comme celui de la Fouéraie, que d’avoir à enseigner notre marmaille de Boudry ! Au surplus, à chacun son métier, et maître de Lœuvre doit sûrement savoir pratiquer le sien, voire y trouver plaisir, ce qui me passe l’entendement.

XIII

MAITRE ET DISCIPLES

Oui, bien que cela surprît si fort le brave Jacquemin, Raymond de Lœuvre trouvait non seulement plaisir, mais un bonheur intime à s’occuper des petits.

On le vit bien, dès le lendemain, à l’accueil qu’il fit aux écoliers de tout âge et de toute taille qui envahirent l’étroite masure, en se bousculant et les yeux pétillants de curiosité et d’attente. Le sourire de bienvenue qui épanouissait le visage du maître n’était pas un sourire de commande. Grands et petits le sentirent dès l’abord, et les enfants sont bons physionomistes. Cet homme dont la grande taille se courbait pour se mettre à leur niveau, qui leur tendait si amicalement les mains et les accueillait avec tant de bienveillance, ne serait certes pas pour eux un magister dur et inflexible. Aussitôt les plus pervers, spéculant méchamment sur son apparence débonnaire, se promirent d’en prendre à leur aise avec lui, et de charmer les ennuis de l’étude en jouant à leurs condisciples et à l’occasion à leur maître tous les tours que pourraient leur suggérer les circonstances. Pour le moment il s’agissait de marcher droit : le ministre Sorel et le banderet Favre étaient présents. Les garnements les plus invétérés avaient appris par expérience qu’il ne fallait pas abuser de la patience de ce pasteur au parler vif et aux mouvements agiles, qui n’avait pas la longanimité de son prédécesseur, maître Barbarin, et qu’en présence du respectable banderet Favre, un manque de tenue était sur-le-champ récompensé d’une paire de cuisantes taloches.

Mais les garnements susdits se promirent bien de se récupérer quand le maître serait privé de ces deux puissants auxiliaires.

Il y a des natures sur lesquelles la bonté et la douceur n’ont aucune prise ; les procédés affectueux, les conseils bienveillants semblent passer sur eux, glisser sur leurs cœurs comme fait la pluie sur les vitres. Ah ! combien le divin rayon, allumé par le Créateur au cœur de chacun des êtres faits à son image, est obscurci en eux ! C’est ce que parfois se dit avec tristesse le maître au cœur aimant qui ayant vu toutes ses avances repoussées, ses intentions bienveillantes, ses conseils encourageants méconnus, se voit forcé de demander à la contrainte et à la force ce qu’il eût voulu n’obtenir que de la bonté et de la persuasion.

Parmi les écoliers les plus âgés de Raymond de Lœuvre, il y avait bon nombre de ces natures rebelles et endurcies, toutes disposées à considérer le maître comme leur ennemi naturel et à en faire si possible leur souffre-douleur.

Ceux-là ne perdirent pas de temps pour se signaler par quelques-uns de leurs méfaits, après le départ du pasteur et du banderet, lesquels venaient, bien entendu, de leur adresser de paternelles exhortations. L’organisation d’une classe composée d’éléments des plus hétérogènes, n’est pas l’affaire d’un moment ; il y avait là des enfants, garçons et filles, de tout âge et de capacités fort diverses. Le nouveau maître ayant à se débrouiller au milieu de ce chaos, l’occasion était alléchante pour les amateurs de désordre.

Comme Raymond procédait à son triage avec calme et bonté, adressant à chacun un mot aimable, prenant note de son nom, plaçant côte à côte les élèves qu’un examen sommaire lui signalait comme étant de force égale, un miaulement lamentable éclata, dominant le bourdonnement général.

Il y eut des rires étouffés, quelques protestations indignées, et tous les regards se dirigèrent vers le maître.

— Celui-là, fit-il avec bonhomie, en se tournant vers le coin de la chambre d’où était parti le miaulement, celui-là est assurément fort habile à contrefaire le chat : si pour lire il l’est moitié autant, il sera le premier parmi vous pour le savoir.

Tout en parlant le maître regardait fixement et avec sérieux un long garçon dégingandé qui était devenu fort rouge, bien qu’il essayât de donner le change en feignant de chercher le coupable de tous côtés.

Sans poursuivre son avantage en mettant sur-le-champ à l’épreuve la science de celui qui se trahissait aussi manifestement, Raymond continua son examen avec calme, surveillant avec vigilance tout son petit monde et jetant souvent du côté du garçon dégingandé un coup d’œil qui paraissait le mettre extrêmement mal à l’aise. Évidemment le coupable attendait avec une vive appréhension son tour d’être examiné.

De fait ce grand garçon de treize ans, l’un des fils du caquelier Tissot, fit preuve de la plus déplorable ignorance, et cela à la joie maligne de ses condisciples, qui comptaient bien que le maître allait lui rappeler pour sa plus grande confusion son habileté à miauler, en la mettant en regard de sa laborieuse épellation.

Il s’y attendait bien aussi, le long Jacques Tissot, et son soulagement fut grand, quand au lieu de la comparaison ironique dont il se croyait menacé et qu’il se préparait à subir, la tête baissée et rentrée dans les épaules, il entendit le maître lui dire avec tristesse mais avec bonté :

— Mon ami, tu as beaucoup à apprendre ; il te faudra mettre le temps à profit, car il est maintenant borné pour toi. Pour toute affaire sous le ciel, dit l’Ecclésiaste, il y a un temps. Quand celui d’apprendre est passé il ne revient plus. Dis-moi, Jacques, veux-tu t’y appliquer de tout ton pouvoir ?

Ce ton affectueux était chose si nouvelle pour le fils du caquelier, qu’il leva sur son maître un regard où il y avait beaucoup d’étonnement et un peu de gratitude.

Sans rien dire il fit de la tête un signe d’assentiment, puis aussitôt regarda furtivement ses condisciples et particulièrement les garnements dont il était l’intime pour voir ce qu’ils pensaient de son humiliation. Mais les garnements se tenaient coi, craignant d’avoir leur tour, et les sourires méchants s’étaient effacés devant l’attitude et les paroles pleines de bonté et de pardon du maître.

Il y eut encore dans la matinée quelques tentatives de désordre de la part des émules et intimes de Jacques Tissot, tentatives aussitôt réprimées avec autant de tact et de calme que la première. Seulement, l’un des garnements ayant cru pouvoir récidiver derrière le dos du maître, après avoir été repris deux fois avec bonté, reçut sur la main qui venait de lancer un gland à toute volée à travers la chambre, un coup de férule solidement appliqué.

Comme il était de ceux sur lesquels des arguments de ce genre font seuls impression, il en conçut un salutaire respect pour ce maître qu’il avait cru incapable d’y avoir recours, et qui avait la faculté extraordinaire de voir ce qui se passait derrière lui.

Quand un ordre relatif eut été mis dans le chaos de cette petite fourmilière, Raymond prit place devant sa chaire rustique, et ayant réclamé de sa main levée un silence complet, il se mit à raconter en termes familiers et à la portée de ses petits auditeurs « ce qu’il advint au prophète Daniel, pour n’avoir pas voulu adresser ses prières à un autre que le Dieu des cieux, et comment il fut merveilleusement garanti de la gueule des lions. »

L’auditoire était suspendu aux lèvres du maître, qui savait si bien rajeunir la vieille et dramatique histoire, que ceux mêmes parmi les écoliers qui la connaissaient, croyaient l’entendre pour la première fois. Le long Jacques Tissot écoutait, bouche béante et les sourcils froncés, avec une attention si intense que tous les muscles de sa face en étaient tendus ; les plus sensibles avaient les yeux pleins de larmes, et même le garnement qui s’était attiré le premier coup de férule du maître, avait peu à peu quitté l’air de rancune hargneuse qu’il gardait depuis son châtiment mérité, et ne prêtait pas une oreille moins attentive que les autres au récit biblique.

Peut-être les applications pratiques, les leçons morales que Raymond tira de l’histoire de Daniel n’obtinrent-elles pas auprès de ses écoliers le même succès d’attention que le récit en lui-même. N’y a-t-il pas de grands enfants auxquels on pourrait de nos jours faire le même reproche ?

Somme toute, Raymond de Lœuvre avait d’emblée gagné le cœur de ses jeunes disciples, et il pouvait dès lors se dire véritablement leur maître, maître doux et débonnaire, mais ferme et vigilant.

Dans toute agglomération d’individus, grands ou petits, certaines figures arrêtent le regard en raison de leur originalité, d’une expression particulière que revêt leur physionomie et qui fait préjuger bien ou mal de leur caractère. C’est ainsi que Raymond de Lœuvre avait remarqué parmi ses écoliers, au milieu de toutes ces têtes brunes, blondes ou rousses, à la chevelure plus ou moins inculte, de tous ces visages, les uns joufflus et colorés, les autres plus chétifs, au teint jaunâtre ou à la peau couverte de taches de rousseur, une gentille fillette de 9 à 10 ans, à l’expression sérieuse et réfléchie ; sa mise proprette quoique des plus simples, ses cheveux blond cendré soigneusement nattés et tressés, sa tenue modeste, tout prévenait en sa faveur, et Raymond qui croyait retrouver en elle quelque chose de la petite Yseult d’Alenc, la regardait souvent avec attendrissement :

— Voilà, pensait-il, une douce enfant, qui a l’heureuse fortune d’avoir une mère tendre, soigneuse et diligente, et qui forme sa fille à son image.

En cela Raymond de Lœuvre ne se trompait pas : seulement la mère tendre, soigneuse et diligente était une grande sœur de vingt-cinq ans, car la gentille fillette était la fille cadette de Claude Grellet. Elle était arrivée, tenant par la main un gros garçon joufflu, son frère, évidemment, plus jeune qu’elle et dont elle s’occupait avec une sollicitude maternelle. Aussi Raymond n’avait-il pas voulu les séparer l’un de l’autre, bien que la sœur sût déjà lire presque couramment, tandis que le frère en était encore à sonder les mystères de l’alphabet.

Pendant le dîner, Jacquemin Verdonnet, feignant de ne pas voir les froncements de sourcil et les signes de tête de sa femme, demanda sans ambages au maître d’école son impression sur la jeunesse confiée à ses soins.

— Or sus, maître, que vous semble de cette graine de bourgeois de Boudry ? Gageons que vous y avez trouvé plus de nielle et d’ivraie que de blé franc !

— En toute âme d’enfant des hommes, répondit Raymond de son ton bienveillant et sérieux, se trouvent mêlés le bien et le mal. L’un est meilleur, l’autre est pire ; mais toujours le meilleur a ses faiblesses, et dans le pire, en cherchant bien, toujours on trouve une trace, si menue et chétive qu’elle soit, de l’image du divin Créateur. Les fils des hommes ne peuvent être et ne sont ni anges ni démons, en quelque lieu du monde que ce soit ; pourquoi mes enfants, – il prononça ce mot avec tendresse – le seraient-ils ?

Chose curieuse : dame Catherine ne regarda point son mari de cet air sévère qui signifiait : — Bien dit ! Voilà qui t’apprendra ! C’est qu’elle-même se sentait reprise en sa conscience pour avoir mainte fois traité la presque totalité des enfants de Boudry de réprouvés capables de tous les forfaits.

— Vrai est-il que parmi ces enfants, continua Raymond, qui remarqua peut-être que sa réponse avait causé quelque confusion à ses hôtes, vrai est-il qu’il y a des esprits, plus que d’autres, accoutumés au mal et endurcis. Avec ceux-là il me faudra patience et douceur sans faiblesse. Hélas ! qui sait si les exemples fâcheux donnés à ces enfants en actes et en paroles par ceux qui les devraient conduire dans la voie étroite, ne sont point cause de leur perversion ! Le Seigneur l’a dit : Quiconque scandalise un de ces petits, mieux vaudrait pour lui qu’on attachât une meule à son cou et qu’on le jetât dans la mer.

Il y en a, d’autre part, – et le visage, du maître d’école s’éclaira au souvenir de la fillette blonde – il y en a de qui la figure et toute la personne font plaisir à voir, et donnent à penser que ceux-là reçoivent de leurs père et mère, outre les soins du corps et du vêtement, des exemples et des conseils salutaires.

L’hôtelier et sa femme écoutaient avec déférence la parole chaleureuse de Raymond, en se disant que l’influence et l’exemple d’un maître tel que lui, seraient des plus bienfaisants, non seulement pour la jeunesse du lieu, mais pour la population tout entière.

— À votre santé, maître ! fit Verdonnet qui ne trouva pas d’autre moyen plus expressif de manifester sa sympathie pour son digne pensionnaire. Et il choqua son gobelet contre celui de Raymond, avant d’en avaler le contenu d’un trait.

Puis clignant de l’œil du côté de sa femme, il dit d’un ton de jubilation :

— C’est la Clauda qui va être contente pour ses petits !

Dame Catherine fit un signe d’assentiment et Raymond demanda avec un intérêt bienveillant de qui il s’agissait.

— Clauda Grellet, expliqua dame Catherine à qui son mari avait passé la parole, du regard, est une brave fille, notre cousine, sans père ni mère, et qui en tient lieu à sa sœur Pernette et au petit Amé. Bienheureux sont-ils d’avoir une si bonne sœur !

Le maître d’école avait écouté dame Catherine avec attention :

— Pernette Grellet ? fit-il en cherchant dans sa mémoire parmi tous ces noms dont il avait pris note dans la matinée et qui ne se rattachaient encore dans son esprit à aucune figure particulière.

Jacquemin lui vint en aide en faisant de ses jeunes parents un portrait détaillé et vivant.

— Pernette, une damoiselle de dix ans ; la mine avenante comme une marguerite des prés, des cheveux tout clairs, pareils à la filasse d’une quenouille, et qu’elle sait déjà tresser seule en une longue queue ; pas une tache à ses nippes ni un accroc, cornebœuf ! La Clauda y veille et Pernette est soigneuse. Pour ce qui est d’Amé, un bout d’homme tout rond et dodu comme un lapin, avec des joues de la couleur d’un court-pendu bien mûr, et une toison frisée comme la mienne. La Clauda a beau faire et Pernette aussi : il a souvent des crevés à ses chausses et de la crotte partout. Un drille qui saute, grimpe, bataille et chante à journée faite, que voulez-vous ! ma ressemblante image quand j’avais sept ans et même avant.

Raymond souriait depuis un moment.

— Il me souvient bien d’eux, présentement : elle, tenant la main de son frère sans le lâcher, et lui parlant doucement à l’oreille, quand l’envie de se trémousser poignait trop fort le pétulant garçon.

Ce doux visage, ajouta-t-il d’un ton mélancolique, m’a rappelé celui d’une autre enfant que le Seigneur a recueillie dans les demeures éternelles.

La figure de Raymond se contracta douloureusement, et le front dans la main, il s’absorba dans une de ces tristes rêveries où ses hôtes l’avaient déjà vu se livrer plus d’une fois.

Sans bruit dame Catherine s’était mise à desservir la table, et Jacquemin, sur un signe impérieux de son épouse, qui craignait de le voir troubler les méditations du maître d’école, se disposait à quitter la chambre, quand Raymond releva la tête.

— Demeurez, je vous prie, dit-il à l’hôtelier, et pardonnez si je m’oublie à regarder en arrière, quand il faudrait vivre dans le présent et en vue de l’avenir. Cette Clauda, reprit-il avec intérêt, qui tient lieu de mère à sa sœur et à son petit frère, est donc demeurée seule avec eux ? Est-elle au moins d’âge à suffire à sa tâche ?

— Oh ! l’âge y est, et la force et le courage aussi. Mais seule avec les petits, que ne l’est-elle, cornebœuf ! sa tâche en serait plus légère.

Jacquemin se gratta furieusement la nuque, et continua, en réponse au regard interrogateur de Raymond :

— Son brave homme de père – mon propre oncle – étant à l’article de la mort, ne lui a-t-il pas mis sur les bras un sien frère, – mon propre oncle pareillement, mais le plus grand sacripant de la terre, qui a usé sa jeunesse aux guerres et n’y a appris qu’à ivrogner, fainéanter, goguenarder et pis encore !

J’en aurais bien débarrassé la Clauda pour m’en encombrer moi-même, encore qu’avec ma Cathon – il s’assura que sa femme n’était pas à portée de l’entendre – j’aurais eu à batailler ferme pour lui persuader de garder cette méchante pièce sous son toit. Mais la Clauda m’a dit tout franc :

— À mon père mourant qui m’en priait, j’ai promis de ne point abandonner l’oncle Jonas ; et je le dois supporter tel qu’il est.

Nonobstant, poursuivit Verdonnet en hochant la tête d’un air soucieux, l’épine est cuisante que la Clauda a là plantée en sa chair, principalement parce qu’elle appréhende pour ses petits frère et sœur le spectacle malséant et les mauvais propos de ce piètre sire.

— La pauvre fille ! fit Raymond avec compassion. Le Seigneur lui vienne en aide ! Et n’y a-t-il aucun espoir que cet homme dévoyé vienne à s’amender ?

— Ouais ! Jonas Grellet ! autant croire qu’un beau jour l’épine noire donnera du raisin au lieu de belosses ! Ni la geôle, ni les sermons n’y peuvent rien : notre défunt ministre, maître Barbarin, l’a souventes fois admonesté, censuré, exhorté ; après lui, messire Sorel l’a entrepris de la belle manière. Ouais ! misère ! c’est comme si on avait soufflé contre la Tour Marfaux pour la mettre à bas ! L’un et l’autre ministre y ont perdu leurs peines et n’y ont gagné que d’être gouaillés sans nulle vergogne par ce mécréant.

Le magister soupira, et sans rien ajouter reprit tout pensif le chemin de son école.

XIV

L’IDÉE DE JACQUEMIN

L’année tirait à sa fin : courtes, sombres et froides étaient les journées. À trois reprises la neige avait fait son apparition, recouvrant la campagne d’un léger tapis bientôt troué, maculé et transformé sur les routes en boue liquide. Les sommets et les pentes des montagnes étaient seuls revêtus de la blanche parure de l’hiver, tandis que le vignoble avait l’apparence piteuse et maussade d’un loqueteux qui grelotte sans manteau sous la bise âpre et glacée. De toutes les cheminées du vieux bourg sortaient maintenant des panaches de fumée plus épais. C’est qu’on enfournait au trident, dans les poêles de catelles à la large bouche, des fagots de sarments tout entiers pour lutter contre le froid humide et pénétrant du dehors.

Depuis trois mois que Raymond de Lœuvre gouvernait son petit royaume, il avait appris à connaître ses sujets, et bien qu’il lui arrivât encore parfois de commettre des méprises en les interpellant par leur nom, il ne se trompait pas quant à leur personnalité, et à la façon dont il convenait de s’y prendre avec chacun d’eux. Tel était plus sensible à une douce parole, à un mot encourageant, à un regard d’avertissement ; tel autre, rebelle à tout argument persuasif de ce genre, n’avait de respect que pour la large et lourde férule dont le maître n’usait qu’en dernier recours. Il y en avait avec lesquels Raymond n’essayait pas même de l’employer. Pour ceux-là il réservait une ironie malicieuse, dont on eût cru incapable cet homme débonnaire et bienveillant, et qui produisait plus d’effet que la rigueur ou la longanimité.

À cette époque si éloignée de nous, non seulement par les années, mais aussi par les idées et par les mœurs, la physionomie d’une classe, l’enseignement qui y était donné, différaient singulièrement de nos écoles d’aujourd’hui. C’est qu’après la Réforme et jusqu’à la fin du XVIème siècle, l’École était intimement unie à l’Église : les maîtres faisaient partie du clergé, assistaient aux assemblées de la Classe, y faisaient à leur tour une prédication sur un sujet donné, et passaient à la censure de l’assemblée générale du printemps.

Aussi l’instruction élémentaire donnée aux enfants par ces maîtres ecclésiastiques, en fait de lecture, d’écriture, de calcul et de chant, n’était-elle pas le point essentiel et le but final de leur activité. Ce but, plus élevé, était essentiellement religieux ; il s’agissait pour eux, non pas surtout de meubler l’esprit de l’enfant de connaissances utiles pour la vie présente, mais de faire son éducation morale et de le préparer, en l’instruisant des vérités de la religion, à la ratification du vœu du baptême et à l’admission à la Sainte-Cène, cette entrée dans l’Église pouvant avoir lieu dès l’âge de 12 ans.

Si quelques enfants, tels que le long Jacques Tissot, devaient encore à 13 ou 14 ans s’asseoir sur les bancs de l’école, c’est qu’ils n’avaient pas jusque-là fait preuve de connaissances générales et surtout religieuses suffisantes.

Cependant le long Jacques avait tenu sa promesse ; il travaillait à la sueur de son front, et mettait le temps à profit, suivant la recommandation de son maître.

Il lui avait voué un vrai culte, à ce maître qui avait été si magnanime pour lui, lors de sa première incartade. Sans la moindre hésitation il se fût jeté dans l’Areuse du haut du pont de bois, pour peu que ce plongeon dangereux eût pu être utile au maître en quoi que ce fût. Mais Raymond ne réclamant de lui aucune preuve aussi éclatante de dévouement, le long Jacques se rabattait sur le travail, assuré qu’il était de procurer ainsi à son maître une douce satisfaction. Comme les vauriens dont il faisait autrefois sa société étaient demeurés insensibles aux bons procédés et à la bienfaisante influence de Raymond, ils traitaient leur ancien camarade de ganache, de poule mouillée et autres qualificatifs aussi méprisants. Le long Jacques n’en avait cure et secouait les épaules avec philosophie ; mais quand l’un d’entre eux, voulant le piquer au vif, vint à lâcher à l’adresse du maître un propos injurieux, il reçut coup sur coup une paire de gifles fort bien appliquées, car le long Jacques avait de la poigne.

— Et le premier qui lèvera derechef la langue contre messire de Lœuvre, déclara Jacques, les poings serrés, il peut compter que je le pilerai comme de la terre à fourneau !

Le fils du caquelier empruntait cette image énergique à la vocation paternelle.

Les garnements se le tinrent pour dit, et ne risquèrent plus de propos malsonnants sur le maître en la présence de Jacques Tissot.

Le triste personnage sur les traces duquel ces précoces vauriens se préparaient à marcher, l’ex-soudard, Jonas Grellet, n’avait pas tardé à se faire connaître de Raymond de Lœuvre, qui avait pu constater que Jacquemin Verdonnet n’avait pas calomnié son oncle en l’appelant « le plus grand sacripant de la terre. » On ne pouvait demeurer longtemps à Boudry sans rencontrer dans la rue ce personnage débraillé, à la démarche vacillante, aux traits abjects, aux propos cyniques, et qui dans l’ivresse, où il était presque constamment plus ou moins plongé, chantait d’une voix éraillée des refrains bachiques. C’était la croix des honnêtes gens du bourg, le cauchemar des fonctionnaires chargés du maintien de la décence et de l’ordre publics ; en vain appliquait-on à tout instant à Jonas Grellet l’ordonnance de la Seigneurie enjoignant de « mettre en la javiole un jour et une nuit, en pain et eau, ceux qui boivent plus que nature ne peut porter, » il ne sortait pas corrigé de la geôle du château, et nul n’avait l’idée de lui réclamer les 20 sols que devait payer le contrevenant au sortir de prison. Le vilain sire bénéficiait de l’axiome : Où il n’y a rien le roi perd ses droits.

Le monde est si pervers, qu’il se trouve toujours des gens pour qui le spectacle d’êtres dégradés, de scènes scandaleuses est une jouissance délectable, et qui pour n’en être pas privés, versent soigneusement de l’huile sur le feu au lieu de l’éteindre.

Les ordonnances avaient aussi prévu ce délit d’incitation à la boisson, qu’elles qualifiaient de « bringue par paroles, signes ou par aguet », et qu’elles prohibaient sévèrement ; mais si les taverniers étaient surveillés de ce chef, il était plus malaisé d’appliquer la loi aux particuliers, et on jugeait plus commode de fermer les yeux.

L’ex-soudard qui n’eût pu assouvir sa passion favorite en buvant immodérément chez son neveu Verdonnet, trouvait souvent quelque cave complaisante où l’on prenait un plaisir diabolique à l’amener au degré d’abrutissement qui lui faisait perdre toute retenue.

C’est dans cet état que Jonas Grellet sortait un soir de la cave de Jacques Cherland, un des gros bonnets de Boudry, mais un être sans conscience ni moralité.

L’école venait de se vider bruyamment et les enfants s’éparpillaient dans la ville comme un vol de moineaux.

Raymond, qui du seuil de son étroit logis assistait avec un sourire indulgent aux ébats de ses disciples, s’en allait rentrer, quand il vit l’ivrogne déboucher du néveau d’une maison voisine et se disposer à descendre la ville en chancelant et en gesticulant.

La figure du maître devint soucieuse ; il ferma sa porte et s’avança vivement dans la rue pour faire rentrer chez eux tous les enfants qui étaient en vue et qui n’eussent pas mieux demandé que de suivre l’ivrogne, puis il dépassa rapidement Jonas qui interrompit la chanson bachique qu’il entonnait, pour interpeller le maître d’école.

— Holà ! maître pédagogue ! pas si vite, mille bombardes ! que je te puisse honorer de ma compagnie, et t’aider à marcher droit ! Par la gargamelle de Lucifer ! je veux être tiré à quatre chevaux si ce porteur de robe n’a pas pinté comme un reître d’Allemagne ! Ah ! tu fais le sourd ! va-t’en te faire pendre, vilain traîneur de férule !

Puis il reprit sa chanson :

On m’a l’eau défendu, au moins en beuverie.

À peur que je ne tombe en une hydropisie.

Raymond qui se hâtait, rejoignit devant l’hôtellerie Verdonnet deux enfants marchant devant lui en se donnant la main. C’était Pernette et Amé Grellet, qui tournaient furtivement la tête avec une anxiété évidente, au bruit des éclats de voix de leur misérable oncle.

— Mes enfants, dit doucement Raymond en les poussant du côté de l’hôtellerie, venez avec moi ; tante Catherine vous fera voir ses tout petits lapins blancs.

Et tante Catherine les leur fit voir avec beaucoup d’autres merveilles, attendu que Raymond avait glissé quelques mots à l’oreille de la digne hôtelière.

Quant au maître d’école, il ne paraissait pas tenir particulièrement à admirer les lapins, car il s’esquiva sans bruit.

L’instant d’après il entrait dans une maison de modeste apparence, attenante à la porte du bas de la ville, et en ressortait presque aussitôt. C’était la demeure de Clauda Grellet ; Raymond venait de prévenir charitablement la jeune fille de l’arrivée de son oncle, et de lui dire qu’elle n’eut pas à s’inquiéter à l’endroit de Pernette et d’Amé qui lui seraient ramenés plus tard.

— La vaillante fille ! songeait Raymond en remontant la rue que Jonas Grellet descendait en zigzags et faisant de nombreux arrêts pour apostropher les passants ou répondre à leurs quolibets. Que ne peut-on lui venir en aide de façon plus efficace ! Mais l’ami Jacquemin me l’avait bien dit : elle veut porter seule son fardeau, et ne souffre pas qu’on y touche ! Et pour ce qui est de cet homme impie et dégradé, avec lui tous raisonnements sont paroles au vent, perles devant les pourceaux. Nul homme au monde n’y peut rien, mais à Dieu toutes choses sont possibles ; puisse-t-il y mettre sa main !

Au passage l’ivrogne tenta de happer le maître d’école par sa robe flottante, mais Raymond s’écarta vivement et poursuivit son chemin, sachant par expérience que toute tentative d’engager Jonas à regagner tranquillement son logis eût été vaine, et n’eût fait qu’aggraver le scandale.

Quand Raymond, l’esprit préoccupé, le front soucieux, passa devant l’hôtellerie, Jacquemin, arrêté au milieu de la rue, regardait avec perplexité du côté du bas de la ville.

— Misère de ma vie ! s’exclama-t-il en se grattant furieusement la nuque ; et dire qu’il faut se croiser les bras ! Que j’y aille doucement ou de force avec lui, c’est tout un ; m’en mêler c’est mettre les choses au pire, et la Clauda n’y gagne rien.

— Le plus fâcheux en tout ceci, observa Raymond avec une sévérité qui n’était guère dans sa nature, c’est qu’il se trouve des gens assez pervers pour prendre plaisir à le mettre en cet état. Ceux-là, qui incitent leur prochain au mal, comme en agit le prince des ténèbres, ceux-là devraient être châtiés selon leurs mérites.

Jacquemin haussa les épaules et répliqua sur un ton de menace :

— S’ils le sont quelque jour, ce ne sera pas par le juge, mais parce que j’y aurai mis la main. Qui a jamais été châtié pour ce fait à Boudry, comme le réclame l’ordonnance sur les bringueurs ? Pour ce, il faudrait pouvoir fournir de son dire bonnes preuves et certaines, par témoins honorables, qui ont été là et ont vu de leurs yeux inciter et donner à boire plus que de raison.

Or bien, je vous le demande, maître, sont-ce gens honorables et témoins qui veuillent témoigner de bonne foi, que ceux qui étant présents sont de moitié dans ces vilenies ?

Raymond de Lœuvre secoua la tête avec tristesse :

— Hélas ! fit-il, l’esprit de l’homme est rusé et désespérément malin ! Affranchis des erreurs et des ténèbres du papisme, nous ne le sommes pas du joug de nos vices détestables.

Mais, reprit-il, hésitant à poursuivre sa route du côté de son logis, pensez-vous que votre cousine Clauda n’ait rien à risquer de cet homme qui n’est plus en cet instant qu’une brute destituée de raison ?

— Pas plus ce soir qu’un autre, fit Verdonnet avec son haussement d’épaules. La Clauda a le coup pour le mater. Néanmoins, ajouta-t-il comme pris d’une vague appréhension, on ne peut jurer de rien, Jonas fait le chien couchant avec elle, mais c’est un méchant traître.

Avant que de remmener les petits, il faut que je sache si le vieux drille est coffré dans son cagnard. J’y vais de ce pas ; bonne nuit, maître, et mettez-vous l’esprit en repos.

Pendant qu’il s’éloignait dans l’obscurité naissante, Raymond restait indécis devant l’hôtellerie dont les fenêtres venaient de s’éclairer. Il prit enfin subitement son parti et suivit Jacquemin, qui arrivait devant le logis de Clauda Grellet comme le maître d’école le rejoignait.

— C’est vous, maître ! fit Verdonnet surpris, tout ceci vous met martel en tête, parce que vous n’y êtes point accoutumé. Au surplus, voyez : tout est tranquille chez la Clauda ; elle a sa lampe allumée et on n’entend pas le moindre bruit. Sûrement l’oncle Jonas dort déjà comme un tronc en cuvant son vin. Je vais chercher les petits.

— Vous ne voulez point entrer, auparavant ? demanda Raymond, moins facilement rassuré que l’hôtelier.

— À quoi bon ? je connais la Clauda ; elle est fière et ne me saurait gré qu’à moitié de prendre à ce point souci d’elle, comme on fait d’une femmelette. Prêtez l’oreille, ajouta-t-il, en entr’ouvrant doucement la porte. Entendez-vous rien ? S’il y avait du grabuge, on l’ouïrait de reste ; mais tout s’est passé tranquillement, sans quoi il y aurait encore des curieux ameutés devant la maison. Venez-vous, maître ?

Raymond secoua la tête :

— J’attendrai céans que vous reveniez avec les enfants, répondit-il d’un ton délibéré.

Verdonnet s’éloigna en réfléchissant. Cette persistance peu justifiée des appréhensions de Raymond l’étonnait.

— Quelle mouche le poind ? murmurait l’hôtelier à part lui. Il en tiendrait pour la Clauda qu’il n’en ferait pas davantage ! Hé ! hé ! et pourquoi non ? Il n’est point si vieux, et elle n’est plus toute jeunette ! Oui, mais il y a cette méchante guenille de soudard ! La peste l’étouffe !

Sur ce charitable souhait, Jacquemin entra chez lui et ayant dit quelques mots à sa femme, emmena les deux enfants que dame Catherine n’avait pas laissés à jeun, et vis-à-vis desquels elle s’était quelque peu départie de son attitude cérémonieuse.

Raymond se promenait dans la rue, les yeux fixés sur la fenêtre éclairée.

— Vous plairait-il d’entrer avec nous, maître ? demanda Verdonnet.

L’obscurité empêcha de voir le clignement d’œil qui accompagnait cette proposition, et peut-être aussi un certain embarras qui se peignit sur la figure de Raymond avant qu’il répondit :

— J’estime qu’il est plus séant que vous y alliez seul.

Sans insister, Jacquemin entra dans la maison avec les enfants, qui avaient gentiment pris congé de leur maître, et en ressortit seul peu d’instants après.

— Tout va bien, fit-il gaiement. L’oncle est à l’ombre dans son cagnard, où il ronfle comme un toupin, et la Clauda filait en attendant ses petits. Vous le voyez, maître, vous vous étiez mis martel en tête sans raison.

— Oui, mon ami, le Seigneur a garanti votre parente et je lui en rends grâce.

Cette grave réponse du maître d’école imposa le respect à Verdonnet et l’empêcha de se livrer sur-le-champ à la petite enquête qu’il s’était promis de faire pour sonder les sentiments de Raymond à l’endroit de Clauda Grellet.

XV

MARIÉ, VEUF OU GARÇON ?

Le soupçon qui venait de naître dans l’esprit de Jacquemin Verdonnet était-il fondé ? Le brave hôtelier ne donnait-il point une fausse interprétation à l’intérêt et à la compassion que devait inspirer à une nature noble et généreuse comme celle de Raymond de Lœuvre, la dure croix qu’avait à supporter la nièce de Jonas Grellet ?

Quand Jacquemin fit part à sa femme de la découverte surprenante qu’il pensait avoir faite, dame Catherine le rembarra vertement.

— Fi ! Jacquemin, tu n’as de révérence pour personne. Ne vois-tu pas que c’est faillir au respect qui se doit à un si digne homme, que de croire qu’il puisse s’enamourer d’une jeunesse comme la Clauda ?

— Nenni da ! madame ma femme, je ne vois ça nullement. Le plus digne, voire le plus saint homme du monde est néanmoins fils d’Adam, et s’il lui plaît de se choisir une Êve en toute honnêteté, le bon Dieu lui-même n’y peut trouver à redire, lui qui n’a fait la femme qu’à cette intention. Voilà mon sentiment, corne…

— Jacquemin !

— Le mot était de trop, je le confesse ; j’aurais été plus avisé de dévider mon écheveau jusqu’au bout pendant que j’y étais, car…

— Hé ! que ne le fais-tu ? Je ne te clos point la bouche pour avoir retenu une imprécation sur tes lèvres.

— Or bien, je vais de l’avant. La Clauda peut te sembler une jeunesse au regard de maître de Lœuvre, lequel, pourtant, n’est point un Mathusalem, corn… hum ! mais n’a-t-elle pas plus de sens à vingt-cinq ans, que nombre d’autres à trente, voire à quarante ?

Dame Catherine qui avait autant d’estime pour Clauda Grellet que son mari lui-même, se garda bien de répondre à sa question, mais transporta aussitôt la discussion sur un autre terrain, tactique dans laquelle le sexe soi-disant faible est passé maître.

Les mains sur les hanches et regardant son mari dans les yeux, elle lui dit sur un ton légèrement sardonique :

— Dis-moi, Jacquemin, sais-tu si maître Raymond de Lœuvre est à marier, toi qui le maries sans plus de cérémonie ?

Jacquemin demeura bouche béante, et finit par se gratter l’oreille d’un air indécis.

— T’a-t-il jamais confié, continua son épouse poursuivant ses avantages, s’il est garçon, veuf ou n’est point engagé dans les liens du mariage ? Ou bien as-tu connaissance qu’il en ait instruit qui que ce soit à Boudry ?

D’abord complètement désarçonné, Jacquemin reprenait peu à peu ses esprits et réfléchissait.

— Vrai est-il, fit-il enfin en réponse à l’interrogation ironique de sa femme, que de cela je ne sais rien pertinemment. Mais ne te souvient-il point que maître de Lœuvre nous a déclaré que tous les siens avaient été massacrés par ces abominables papistes ?

— Il a parlé comme suit, fit dame Catherine d’un ton doctoral : « Tous ceux que j’aimais y ont laissé la vie. »

— Or bien, madame ma femme ! s’écria Jacquemin d’un ton triomphant, maître de Lœuvre n’est plus marié, s’il l’a été jamais, car sa femme a été occise avec les autres ! Un bon mari aime sa femme, vertuchoux ! conséquemment…

— Qui t’assure que dès lors maître de Lœuvre n’a point pris femme à Genève ? interrompit dame Catherine qui ne voulait pas laisser le dernier mot à son mari.

Jacquemin secoua la tête d’un air incrédule.

— Et depuis six mois qu’il est en notre pays, notamment depuis qu’il est pourvu d’un emploi qui le peut faire vivre, il n’aurait point appelé sa femme auprès de lui ? Maître de Lœuvre, comme nous le connaissons, n’est point homme à en agir ainsi ; ou bien c’est qu’il est attelé à quelque méchante garce…

— Fi, Jacquemin ! puisque tu ne peux refréner ta licence de langage, mieux vaut cesser ce débat. Aussi bien est-il indiscret de vouloir pénétrer ce que maître de Lœuvre juge à propos de celer.

Ayant ainsi coupé court avec une grande dignité à une discussion qui tournait à son désavantage, dame Catherine opéra en bon ordre sa retraite dans la cuisine.

— Elle a le dernier mot ! fit avec un clignement d’œil l’époux demeuré seul ; oui bien, mais c’est moi qui ai le gain de la bataille, car il appert de tout ceci que le maître d’école n’est point en puissance de femme. Au surplus j’en aurai le cœur net avant qu’il soit longtemps.

Quand Jacquemin Verdonnet avait un projet en tête, il le mettait à exécution sans délai, et allait droit au but. Pour apprendre ce qu’il voulait savoir, il le demanda tout net à Raymond de Lœuvre, mais fut pourtant assez diplomate pour ne pas procéder à son interrogatoire en présence de sa femme.

Profitant du moment où celle-ci, desservant la table du dîner, venait de sortir :

— N’est-il pas vrai, maître, fit-il à brûle-pourpoint, que vous êtes garçon ?

Raymond leva sur l’hôtelier un regard un peu surpris, mais répondit avec un sourire :

— Assurément, mon ami. Je n’ai jamais pris femme. Quelqu’un vous a-t-il dit le contraire ?

Cette question que Verdonnet n’avait point prévue le mit fort à la gêne.

Tout en tourmentant sa barbe qui n’en pouvait mais, il cherchait une réponse qui ne mît pas sa femme en cause.

Raymond, voyant son embarras, le dispensa de répondre en poursuivant d’un ton mélancolique :

— Hélas ! ceux de mes frères en la foi qui, là-bas, en Provence, avaient femme et enfants ont doublement souffert dans les terribles jours d’angoisse et de désolation qu’il a plu à Dieu de nous faire traverser. Voir souffrir et périr cruellement ceux qu’on aime, sans les pouvoir secourir, c’est la pire des douleurs que puisse endurer notre humaine nature.

Il passa la main sur son front contracté, dont les cheveux cachaient imparfaitement le sillon rouge qu’y avaient creusé les scènes sanglantes dont il parlait.

Ainsi ai-je vu périr ma sœur, murmura-t-il comme dans un rêve pénible, sans que j’aie pu donner ma vie en échange de la sienne. Ainsi périt le vaillant Roger… Ainsi et plus cruellement encore…

Raymond se leva brusquement et fît quelques tours dans la chambre, les traits crispés, les mains serrées l’une contre l’autre. Il parvint enfin à dominer son émotion et revint s’asseoir en face de l’hôtelier, qui s’adressait à lui-même les plus vifs reproches pour avoir, par son indiscrète question, ravivé les souvenirs douloureux du maître d’école.

Mais quand Jacquemin, tout honteux, voulut s’excuser, Raymond de Lœuvre lui dit avec bonté :

— Point, point, mon ami ; votre question était légitime et raisonnable ; j’aime qu’on en agisse en toutes choses droitement et sans détour, comme vous faites. Vous n’êtes point à blâmer en cette occurrence, mais bien mon faible cœur, qui de tout prend occasion de se retourner vers les choses passées pour en ressasser la douleur. Mais voici l’heure d’aller retrouver mes enfants.

Les remords de Jacquemin ayant été vite apaisés par la déclaration du maître d’école, il ne lui resta que la satisfaction d’avoir tiré les choses au clair et obtenu une réponse conforme à ses prévisions et à ses désirs.

Ainsi c’était lui qui avait raison, en définitive : cette constatation chatouillant agréablement son amour-propre, il se disposait à aller trouver sa femme à la cuisine pour lui crier triomphalement :

— Or sus, Cathon, ma mie, je te l’avais bien dit : Maître de Lœuvre est à marier !

Mais ce premier mouvement fut arrêté net par deux réflexions successives, la première, dictée par l’affection conjugale :

— Tu vas faire un cuisant dépit à ta Cathon ; qui en tirera profit ? ni toi, ni elle, mais bien le diable qui se plaît à brouiller les cartes entre mari et femme !

La seconde réflexion de Jacquemin avait un mobile moins noble :

— Elle voudra savoir comment les choses se sont passées et te lavera la tête pour avoir interrogé le maître d’école comme un malappris sans vergogne.

Bref, le résultat de ces deux réflexions combinées fut de fermer la bouche à Jacquemin sur ce sujet délicat.

— Tenons notre langue en repos jusqu’au moment propice, conclut-il prudemment. Si ta Cathon y revient d’elle-même, à la bonne heure ! j’ai de quoi répondre. Pour ce qui est des idées de maître de Lœuvre à l’endroit de la Clauda, attendons pareillement de voir si ce que j’ai pensé n’est que fumée. S’il y a quelque feu qui couve sous la cendre, il finira par se montrer quelque jour.

De son côté, dame Catherine, malgré qu’elle en eût, avait l’esprit tout préoccupé du même sujet, depuis la discussion soutenue contre son mari. Au fond, les arguments de celui-ci l’avaient ébranlée beaucoup plus qu’elle n’en eût voulu convenir. La perspective de voir un homme qu’elle estimait autant que Raymond de Lœuvre devenir son cousin en devenant l’époux de Clauda Grellet, lui souriait fort, bien qu’elle eût accumulé les objections contre la possibilité et la convenance d’une pareille union. Pas plus que Jacquemin, elle ne croyait sérieusement Raymond marié. C’était l’esprit de contradiction, l’instinct de la combativité fort développé en elle qui l’avait poussée à avancer en désespoir de cause un argument dont son bon sens lui démontrait le peu de valeur. Mais en convenir franchement devant son seigneur et maître, ce n’était pas dans les habitudes ni dans les principes de dame Catherine Verdonnet née Gilliéron.

Elle se promit de ne plus parler de l’affaire avant que son mari y fit allusion lui-même.

Ce soir-là, Raymond de Lœuvre, assis près de l’âtre où il faisait bouillir son lait dans un des ustensiles que lui avait fournis dame Catherine, regardait pensivement la flamme. Un léger sourire passa sur ses lèvres pendant qu’il murmurait :

— Ce digne Verdonnet, quel motif l’a pu pousser soudain à s’enquérir si j’étais ou non dans le saint état du mariage ?

Il se prit à songer, le menton dans la main, le coude appuyé sur son genou. La flamme du foyer éclairait de ses reflets capricieux sa figure douce et sérieuse dont les épreuves avaient flétri les traits avant l’âge, sans pouvoir altérer l’expression de bonté qui les caractérisait.

— Puis l’Éternel Dieu dit : récita Raymond à demi voix d’un ton rêveur, il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide qui lui soit semblable.

Il hocha la tête et reprit doucement :

— Une femme forte ! qui la pourra trouver ? Elle a plus de valeur que les perles. En elle s’assure le cœur de son mari… La grâce est illusion, la beauté, vanité ; c’est la femme craignant Dieu qu’on doit louer.

XVI

BEAU SONGE, VAIN SONGE

Raymond ne l’avait-il point trouvée, cette femme modèle de l’Écriture, appui sûr et fidèle de son époux, maîtresse de maison active, vigilante et sage, mère de famille heureuse dans les enfants qu’elle élève sous le regard de Dieu ?

Oui, Jacquemin Verdonnet avait touché juste en soupçonnant que sa cousine Clauda avait pris le cœur du maître d’école, ce cœur qui, jusqu’alors, n’avait battu que pour l’affection fraternelle et pour l’amitié, et que les nobles devoirs de sa vocation, la ferveur de son zèle, avaient absorbé tout entier.

Échappé comme par miracle et tout meurtri aux assauts de la tempête qui avait englouti tous ceux qui lui étaient chers, Raymond, après avoir ressenti l’écrasante lassitude du naufragé, s’était remis à sa tâche, relevé, soutenu par sa foi.

Il n’aimait pas moins qu’autrefois sa vocation ; l’amour de l’enfance et le souci de l’élever en vue de ses destinées futures ne remplissaient pas moins son cœur, et cependant quelque chose lui manquait : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. »

Le besoin de s’appuyer sur un cœur fidèle et aimant lui était venu vaguement, depuis que ses occupations régulières lui avaient procuré une existence tranquille et sédentaire. Puis son intérêt, éveillé par la figure sympathique de la petite Pernette, s’était porté sur la vaillante sœur qui remplaçait si bien pour ses cadets les parents dont ils avaient été prématurément privés. L’éloge que lui firent de Clauda Grellet l’hôtelier et sa femme ne pouvait manquer d’inspirer à Raymond un vif désir de faire la connaissance de la jeune fille. Il l’avait rencontrée dans la rue, vue de loin, le dimanche et les jours de fête religieuse, au temple de Pontareuse, où elle se rendait régulièrement, donnant la main à Pernette et à Amé ; puis de près à l’hôtellerie Verdonnet, où elle avait eu quelque affaire de ménage à traiter avec sa cousine. Raymond avait à peine adressé la parole à la jeune fille ; mais les manières naturelles et le parler franc de celle-ci, qui ne manquait pourtant pas de dignité ni de modestie, avaient fait sur lui la plus favorable impression. Ces rencontres, que le hasard des circonstances avait jusqu’alors seul amenées, Raymond en vint bientôt à les désirer et à les rechercher. Le sentiment de vive sympathie qui l’attirait vers Clauda Grellet, Raymond ne songea pas d’abord à l’analyser. Quoi de plus naturel que cette estime et cet intérêt compatissant qu’il ressentait pour la jeune fille, dont la tâche de mère de famille était alourdie d’un devoir pénible et ingrat à accomplir ?

Peu à peu, cependant, la lumière se fit dans l’esprit du maître d’école. En découvrant la vraie nature du sentiment qu’il caressait, ce cœur candide en éprouva une vraie confusion. N’était-ce pas une faiblesse indigne d’un homme de sa vocation, une sorte de trahison envers le Maître auquel il avait jusqu’alors exclusivement consacré sa vie, et ses forces ?

Jusqu’à ce que Raymond de Lœuvre en fût venu à considérer son cas à un autre point de vue, il fut inquiet, triste et troublé. Enfin la paix lui revint : à la source où il avait coutume de puiser force, direction et consolation, il trouva la réponse à ses doutes, l’apaisement des alarmes de sa conscience.

Mais ces scrupules calmés, d’autres lui vinrent, et pour être d’une nature plus terrestre, ne le plongèrent pas dans de moindres perplexités, et finirent par lui faire envisager son inclination naissante comme un rêve insensé.

— Elle est la jeunesse, le printemps, et moi l’âge mûr, quasi l’automne ! se dit mélancoliquement Raymond. Voudrait-elle pour mari d’un homme dont les tribulations ont meurtri l’âme et flétri le corps ?

La jeunesse cherche la jeunesse. N’y a-t-il pas ce fils de l’armurier de qui l’hôtelier disait certain jour à sa femme qu’il se rongeait le cœur pour Clauda ? N’agréerait-elle point sa recherche, qu’elle en peut accueillir favorablement quelque autre qui soit à sa convenance. Qui pourrait y trouver à redire ? Pour moi, je ne suis certainement à ses yeux qu’un homme sur le déclin, et je lui paraîtrais avoir perdu le sens, si j’osais !… D’ailleurs, fit-il avec un tressaillement subit, elle a des biens de ce monde et j’en suis dénué. Il se pourrait qu’on crût autour de moi – si elle-même ne le croit point – qu’en recherchant son alliance je me veux procurer une existence assurée !

La pensée qu’il pourrait être soupçonné d’un calcul pareil fit rougir Raymond comme s’il s’en fût réellement rendu coupable.

Il secoua la tête et passa la main sur son front d’un geste lassé.

— Je le vois bien, murmura-t-il avec un soupir, j’avais fait un beau songe ; mais ce n’était qu’un songe vain, comme ceux que le réveil dissipe au matin. Il m’eût été doux, pourtant, de lui aider à porter la croix dont elle est chargée.

On le voit, Raymond, en noble cœur qu’il était, n’avait pas considéré Jonas Grellet comme un obstacle à l’union qu’il avait rêvée avec Clauda ; il n’avait songé à cet être déchu, tourment de sa nièce, que pour partager avec celle-ci la tâche de le supporter.

Mais maintenant c’en était fait : pour Raymond la question était jugée. Courageusement, mais non sans une tristesse, un désenchantement profonds, il se promit d’enterrer tout au fond de sa mémoire le projet qu’il avait osé caresser dans le secret de son cœur.

Nul autre que lui n’en souffrirait ; il n’avait fait de confidence à personne.

Pour celle à qui il avait rêvé d’unir sa destinée, il continuerait à être comme pour tous le maître d’école modeste mais honoré qui devrait à son âge et à ses fonctions la déférence qu’on lui témoignait, et ne pouvait rien ambitionner de plus. Oui, il s’efforcerait d’oublier, en se donnant sans partage à l’œuvre que le Seigneur lui avait confiée.

 

*

 

Quelques jours plus tard, Raymond qui avait dépêché son dîner rapidement et en silence, venait de regagner son école ; Jacquemin resté attablé, vidait son gobelet à petites gorgées, d’un air préoccupé, pendant que dame Catherine desservait la table avec son activité habituelle.

— Or sus, Cathon ma femme, fit enfin l’hôtelier repoussant son gobelet, je te le dis : ou bien maître de Lœuvre couve quelque maladie, encore qu’il se dise en santé, ou bien quelque-chose, si ce n’est quelqu’un lui donne de la tablature : sa marmaille ne marche pas droit, j’en jurerais ; à moins que…

Comme il s’était arrêté subitement de lui-même, comme quelqu’un qui tient à garder pour lui une idée qui lui traverse l’esprit, sa femme le regarda sévèrement et répéta :

— À moins que ?

Jacquemin haussa les épaules et prit une mine indifférente pour répondre :

— À moins que ce ne soit autre chose qui le tarabuste.

Puis il s’empressa d’ajouter pour couper court à d’autres questions :

— Lui as-tu jamais vu la mine pareillement soucieuse, et ne devient-il pas ménager de ses paroles plus que de raison ? Pour ce qui est du manger, je t’en prends à témoin ; il ne fait plus que toucher du bout des dents aux victuailles les plus ragoûtantes ; pour le boire, même chanson : un moineau lui tiendrait tête ! Et tu l’as vu : rien ne sert de l’éperonner ; l’appétit n’y est pas. Quand un homme en est là, c’est qu’il y a sûrement quelque chose qui cloche soit en sa machine corporelle, soit en son esprit.

Contre son habitude, dame Catherine n’essaya pas de soutenir, même pour le principe, la contrepartie de l’opinion de son mari. Son hochement de tête prouva bien à Jacquemin que les allures soucieuses du maître d’école ne l’avaient pas moins frappée que lui. Cependant elle ne jugea pas à propos de lui communiquer pour le moment ses réflexions à ce sujet, et gagna silencieusement sa cuisine.

Jacquemin ne s’en offusqua pas.

— Elle veut ruminer l’affaire, pensa-t-il ; pour moi je mettrais ma main au feu que j’ai déniché le pot aux roses. Mais, cornebœuf ! tenons notre langue ! Ça n’empêche que je serais curieux de tâter la Clauda…

Il se leva en s’étirant bras et jambes et s’avança à l’entrée de la cuisine :

— Je m’en vais, dit-il à sa femme, m’enquérir si la Clauda a déjà fendu ses mosets[17]. Sinon je lui donnerai un coup de main ; les miens sont faits et parachevés.

Dame Verdonnet fit d’un air distrait un signe d’assentiment par-dessus son épaule, et continua d’essuyer machinalement et sans entrain l’assiette qu’elle avait en main. Évidemment le cas du maître d’école la préoccupait, et suivant l’expression de Jacquemin elle « ruminait l’affaire. »

— Je lui ai mis la puce à l’oreille ! murmura son mari en s’éloignant. Elle cherche et finira par trouver ; c’est une fine mouche. Pour moi, fit-il en se caressant la barbe avec complaisance, je tiens le fil ; il n’y a plus qu’à dévider l’écheveau. Primo, comme disait ce digne curé Gauthier – un brave homme, quoique papiste enragé ! – le maître d’école est garçon ; secundo, je gagerais que la Clauda lui a donné dans l’œil ; tr… ter… bref, c’est juste à cette place qu’il y a un nœud et que le fil s’embrouille : est-ce qu’elle ferait fi de lui comme des autres ? ou bien est-ce lui qui manque de cœur pour sauter le fossé ? En ce cas, c’est cet épouvantail de Jonas qui encouardit maître de Lœuvre. Cornes du diable ! il y a bien de quoi. Faut-il que cet encombre soit toujours sur le chemin des honnêtes gens, et que le chaud-mal tarde tant à en purger la terre !

XVII

L’ENQUÊTE DE JACQUEMIN

Clauda Grellet fendait ses mosets sous le néveau, et chose étonnante, l’oncle Jonas la secondait dans son travail. Oh ! le moins possible, bien entendu, et avec la mine hargneuse d’un dogue enchaîné à sa niche et forcé de garder la maison, quand il voudrait vagabonder en liberté.

Il tenait nonchalamment d’une main le manche de la hache enfoncée dans une bille de sapin, pendant que sa nièce assénait sur la tête de l’outil de vigoureux coups de son maillet de hêtre.

La journée n’était pas moins maussade que l’ex-soudard ; un après-midi de janvier, où la neige était remplacée peu avantageusement par une pluie fine, drue et glacée. Jonas, qui se donnait très peu de mouvement, grelottait et tenait sa hache tantôt d’une main, tantôt de l’autre, afin de pouvoir en fourrer constamment une au plus profond de ses chausses. En relayant Clauda dans le maniement du lourd maillet, il se fût amplement réchauffé, mais Jonas Grellet était bien trop paresseux pour faire un effort dont il eût pourtant bénéficié.

Quand Jacquemin arriva, ce fut lui qui prit le maillet des mains de la jeune fille :

— Donne-moi ça, Clauda, et vous, Jonas, allez faire un somme contre le poêle ; vous avez la grulette[18].

L’hôtelier était bien aise de se débarrasser de son digne oncle, et l’oncle ne demandait pas mieux que de s’en aller ; seulement il eût préféré que ce fût pour s’attabler en face d’un broc bien rempli ou devant le robinet d’un tonneau ; mais il n’avait pas – et pour cause – ses entrées libres à la cave, et en ce moment sa bourse était absolument à sec. Aussi rentra-t-il en maugréant et sans dire merci à son neveu.

Clauda Grellet ne ressemblait guère à une héroïne de roman ; elle n’était ni anémique, ni séraphique, ni d’une beauté éblouissante. Mais le sang circulait richement sous sa peau dorée par le grand soleil ; ses épaisses nattes de cheveux bruns, que ne recouvrait aucune coiffe, faisaient une opulente couronne à cette tête de paysanne, dont la figure aux traits agréables exprimait dans toutes ses lignes la décision et une assurance tranquille.

— Serviable comme toujours, cousin Jacquemin ! fit-elle gaiement en lui passant le maillet pour prendre le manche de la cognée, abandonnée avec empressement par Jonas.

Verdonnet ne répondit à ce remerciement qu’en assénant sur la tête de la hache un coup qui l’enfonça profondément et fendit la bille en deux.

— Ce n’était quasi pas la peine de m’en mêler ! observa-t-il en jetant un coup d’œil sur le petit tas de billes encore intactes. C’est là ton restant de mosets ?

— Oui, j’ai dans le pressoir deux milliers d’échalas fendus.

— L’oncle en a abattu, de la besogne, hein ?

Et Jacquemin, le maillet en l’air, cligna de l’œil avec malice.

— Il a fait ce qu’il a pu, répliqua sérieusement la jeune fille. Que veux-tu, Jacquemin, qu’on demande de ce grand enfant ?

Verdonnet déchargea son coup de maillet et récidiva plusieurs fois sans parler.

Quand il reprit la conversation en attaquant une autre bille, ce ne fut plus pour s’en prendre à l’oncle Jonas.

— À propos, qu’en est-il des deux petits ? Ont-ils toujours l’école et le maître à gré, ou bien la ferveur première n’a-t-elle été que feu de bibes[19] ?

La figure de Clauda s’épanouit :

— Oh ! répondit-elle avec chaleur, le feu de leur zèle n’est pas moins ardent qu’au premier jour ; aussi profitent-ils à miracle. Voilà qu’Amé dit sans broncher toutes ses lettres, et présentement il en est au b-a-ba. Pour ce qui est de Pernette, il y a moins à s’émerveiller de tout ce qu’en si peu de mois elle a mis en sa sage petite tête. Mais pour mon gros Amé, je n’étais pas sans appréhension : un poulain si pétulant ! Ce maître les sait prendre, assurément, et s’en faire aimer. Au surplus, la bonté n’est-elle pas sur son visage ?

— Tu l’as dit, Clauda, et cette bonté vient du dedans. Le ministre Sorel fait grand cas de maître de Lœuvre, et il n’est guère de gens à Boudry qui ne soient de son sentiment, sinon ces méchantes espèces, semblables aux souris-volantes qui ne peuvent souffrir la lumière d’une lampe et cherchent à l’éteindre à coups d’ailes. Tels, Thévenin Gorgerat et Jacques Cherland, les pires de tous, avec leur langue de vipères.

— Est-ce qu’ils parleraient mal d’un si digne maître ? demanda Clauda d’un ton indigné.

— Ouais ! qui est-ce qui se peut vanter de ne point passer à leur crible ? Épargnent-ils même le ministre, quand il a le dos tourné, et ne m’a-t-il pas fallu, pour leur couper le sifflet, mettre le poing sous le nez à ces deux méchants compères, en déclarant que s’ils y revenaient, je leur renfoncerais dans la gorge leurs menteries abominables ?

Han ! conclut-il avec un puissant coup de maillet, qu’il semblait décharger moins sur la tête de la hache que sur celle des calomniateurs.

— Mais, reprit Clauda, fronçant ses noirs sourcils, qu’ont-ils à reprendre à la conduite d’hommes de bien tels que le maître d’école et le ministre ?

— Hé ! Clauda, ma fille, où il n’y a rien, on imagine ! Oublies-tu comment fait en la foire l’homme qui avise une belle vache et la convoite ? Ne la dénigre-t-il pas à plaisir et ne lui trouve-t-il pas cent tares qu’elle n’a pas ?

La dernière bille étant fendue et débitée, Jacquemin n’entendit pas laisser à sa cousine la peine de porter seule les échalas ébauchés au pressoir où ils devaient être façonnés. Une fois le transport terminé, il s’installa sur l’auge du pressoir, sortit sa serpette de la poche étroite de ses chausses destinée à cette usage, et se mit sur-le-champ en devoir de mettre la dernière main aux échalas.

Le digne hôtelier tenait à renouer le fil interrompu de la conversation, et à poursuivre prudemment sa petite enquête sur les sentiments de Clauda vis-à-vis de Raymond de Lœuvre. Évidemment la jeune fille tenait celui-ci en haute estime, en tant que maître d’école, homme pieux et digne de tout respect ; mais Jacquemin eût voulu en savoir davantage, et la petite besogne tranquille qu’il allait partager avec Clauda, ne pouvait qu’être éminemment propre à lui permettre d’arriver à ses fins.

Clauda, de son côté, ne demandait pas mieux que de jouir le plus longtemps possible de la société du jovial cousin qu’elle considérait comme un frère aîné, et dont elle acceptait l’aide matérielle aussi simplement qu’elle lui était offerte.

En conséquence les deux serpettes se prirent à fonctionner activement, entourant peu à peu les travailleurs de copeaux de toutes dimensions.

Jacquemin, sans quitter des yeux l’échalas qu’il façonnait, reprit bientôt la parole :

— Pour en revenir à ce que nous disions, il y a certaine affaire qui me tarabuste, et ma Cathon aussi, encore qu’elle n’en veuille pas convenir ouvertement.

Clauda leva la tête et regarda son cousin :

— Est-ce touchant le maître d’école ? demanda-t-elle avec intérêt.

— Tu l’as dit. Depuis tantôt une semaine il a perdu le manger, le boire, quasi la parole ; il ne fait plus que ruminer et a l’air de tomber de la lune quand on essaye de l’apostropher.

— N’aurait-il point quelque mal qui le ronge ?

Cette fois Jacquemin leva vivement les yeux ; il lui avait semblé que, dans le ton dont cette question était posée, il y avait plus qu’une banale sympathie.

Clauda avait cessé son travail et attendait la réponse de son cousin avec une anxiété visible.

Jacquemin secoua négativement la tête.

— Il assure que non, et de fait je vois bien qu’il y a autre chose qui cloche. Mais si c’est l’esprit qui est endolori et non le corps, il est malaisé de lui venir en aide, d’autant qu’on ne sait point la cause de sa peine, et que l’interroger serait discourtois.

La jeune fille, tout en écoutant avec attention, abattait lentement les angles d’un échalas.

— La méchante conduite de quelques écoliers, fit-elle pensivement, n’est-elle point ce qui l’attriste ? il est si bon !

— Nenni, Clauda ; c’est autre chose. S’en donnerait-il à ce point, lui qui nous a dit des plus mauvais qu’il les faut savoir supporter, parce qu’ils n’ont vu et ouï depuis la mamelle, – et c’est la pure vérité – qu’exemples et propos pernicieux ?

— Qui sait, reprit Clauda en hochant la tête, s’il ne lui est point revenu quelques sons des méchantes paroles qu’on a prononcées contre lui !

— Point, point, tu n’y es pas, Clauda ! Et où les aurait-il pu ouïr, lui qui ne met les pieds, entre ses écoles, que chez nous et à la cure ?

Au surplus, il en aurait eu vent qu’il n’est pas homme à faire si grand cas de vilaines menteries. Nenni da ! il y a autre chose.

— Mais quoi, Jacquemin ? fit la jeune fille avec une certaine impatience. Si tu le sais, pourquoi me tenir en suspens ?

Verdonnet se gratta l’oreille en regardant en dessous sa cousine.

— Sur ma parole, Clauda, je suppose plus que je ne sais. Et voici, j’en mettrais ma main au feu, ce qui doit être : maître de Lœuvre a eu idée de se chercher femme, et qui pourrait lui en trouver à redire ?

Il s’interrompit comme pour attendre une objection, mais Clauda avait repris son travail, et les yeux sur son échalas, en abattait les angles et les aspérités avec un soin minutieux.

Jacquemin continua, tout en observant sa cousine à la dérobée :

— Qui sait si, en ayant trouvé une à son gré, il n’a point été rabroué par cette…

— Rabrouer un homme comme maître de Lœuvre ! s’écria Clauda avec une indignation qui colora vivement ses joues brunes. Quelle fille ou femme, à Boudry, ne serait grandement honorée et fière de sa recherche ?

Verdonnet haussa à la fois les épaules et les sourcils, comme s’il ne supposait pas la chose aussi impossible.

— On peut, dit-il, l’avoir trouvé trop vieux.

— Vieux, maître de Lœuvre ! parce qu’il n’a plus ni vingt ni trente ans ! A-t-il seulement les quarante ? Il y a bien des jouvenceaux…

Sans terminer sa phrase, elle reprit un échalas brut et l’attaqua avec une certaine brusquerie.

— Ou bien, poursuivit Verdonnet, dont les yeux riaient et clignaient malgré la gravité d’emprunt du reste de ses traits, ou bien on lui aura répondu : Où sont vos biens, meubles ou immeubles, vos…

— Si quelque femme a osé parler ainsi à maître de Lœuvre, c’est une effrontée péronnelle ! interrompit Clauda, les yeux étincelants ; et s’il lui arrive quelque jour…

— De s’engluer d’un mari cousu d’or, mais ladre comme le traître Judas et méchant comme un âne rouge, ce sera bien fait ! oui, Clauda, ma fille, c’est aussi mon sentiment, ou que je sois écartelé par les cinq cents…

Clauda leva sa serpette d’un geste d’avertissement.

— Jacquemin ! prononça-t-elle du ton impératif que dame Catherine y mettait pour arrêter une imprécation sur les lèvres de son époux. Seulement Clauda ne parvint décidément pas à revêtir ses traits de la sévérité qu’exigeait la circonstance, ni à réprimer le léger sourire qui errait sur ses lèvres.

Aussi Jacquemin lui dit-il avec un clignement d’œil :

— Bon ! Clauda, autant vaut que si c’était ma Cathon, encore que tu n’y aies pas le coup comme elle. Quand tu y seras pour ton compte, ayant un mari à morigéner, l’usance te rendra plus experte !

Clauda hocha la tête en souriant et pendant quelques instants les deux cousins continuèrent leur besogne en silence. Jacquemin, cependant, ne demeura pas longtemps muet.

— Ce que j’ai dit, fit-il, l’air bonhomme, d’une rabrouée que maître de Lœuvre aurait reçue, n’est au surplus qu’imagination pure et raisons en l’air. À dire le vrai, pas plus, que toi je ne peux croire que fille ou femme ait fait la nique à un homme tel que lui, et tout bien considéré, j’estime qu’il ne doit avoir fait des avances à qui que ce soit.

Clauda regardait son cousin avec attention et réfléchissait.

— Il y aurait donc une autre cause à sa tristesse, fit-elle lentement, si tu ne te méprends, pas en croyant qu’il songe au mariage.

— De cela je mettrais bien ma main au feu. Il y songe, te dis-je ; mais quelque chose se met à la traverse de ses désirs.

La jeune fille demeura un instant inactive et silencieuse, puis, une pointe de rougeur aux joues, elle reprit avec un peu d’hésitation :

— Ne se pourrait-il point que maître de Lœuvre, intègre, droit et humble comme on le connaît, se trouve à ses propres yeux trop vieux, chétif et pauvre pour oser s’avancer ?

Jacquemin se frappa la cuisse du plat de la main.

— Par ma barbe ! s’écria-t-il tout épanoui, elle a trouvé le joint ! si ce n’est pas ça, je l’irai dire à Rome ! Ah ! le brave homme qu’il est ! mais vertuchoux ! il ne le faut point laisser à ses idées et se ronger le sang ! Que je sache seulement à quelle fille il en veut !

Tout en parlant, Jacquemin regardait sa cousine en dessous.

Mais Clauda s’était remise à l’ouvrage et donnait le dernier fini à son échalas, avec un soin et une attention extraordinaires.

— Si nous faisions le compte des filles à marier à Boudry, voire des veuves, hein, Clauda ? Nous finirions bien par tomber sur la bonne.

La jeune fille releva les yeux avec un éclair de malice.

— Tant jeunes que vieilles, il y en aurait bon nombre à éplucher ! fit-elle gaiement.

Puis redevenant aussitôt sérieuse, elle ajouta :

— Mais je ne sais, Jacquemin, de quel droit nous nous immiscerions à ce point dans les affaires de maître de Lœuvre.

— Cornebœuf ! mais c’est pour son bien, te dis-je ! Faudrait-il donc par discrétion le laisser périr de langueur, quand on lui pourrait venir en aide ? Hardi ! Clauda, mettons-nous à l’œuvre en commençant par Vermondins, et pour aller plus vite en besogne, laissons les vieilles qui ne « marquent » plus, et les jouvencelles qui n’ont pas leurs vingt ans.

Et sans attendre l’assentiment de Clauda, Verdonnet entreprit sur-le-champ l’énumération des filles et des veuves de Boudry, les faisant passer à mesure au crible impitoyable de ses jugements, que la jeune fille s’efforçait en vain d’adoucir.

À en croire l’hôtelier sur parole, on eût été persuadé que la petite ville n’était peuplée que de laiderons, d’épouvantails, de filles acariâtres, prodigues à jeter l’argent par les fenêtres, ou d’une avarice sordide. Tantôt c’était par la langue qu’elles péchaient, pour l’avoir trop affilée ; tantôt c’était leur cervelle qui, au dire de Jacquemin, n’était pleine que de vent.

Cette veuve n’avait pas le nez rouge pour rien ; celle-là, si elle faisait tant la dévote, c’est que le fantôme de son défunt époux à qui elle avait rendu insupportable le séjour de ce monde, revenait de l’autre, chaque nuit, pour la tourmenter. Telle fille ne mentait pas à sa réputation d’avoir les doigts trop longs ; telle, enfin…

— Bellement, Jacquemin, bellement ! finit par dire Clauda d’un ton de remontrance. Je ne te savais pas si mauvaise langue. Pour le coup, si maître de Lœuvre pouvait t’ouïr, il te dirait assurément que tu manques à la charité chrétienne.

Elle avait parlé sérieusement, mais le malaise évident qu’éprouvait la jeune fille n’était peut-être pas dû uniquement aux propos médisants de son cousin, mais aussi au fait que dans l’énumération de Jacquemin, son tour à elle allait arriver.

Oh ! ce n’est pas qu’elle eût à craindre d’être maltraitée comme les autres ! au contraire.

Depuis quelques instants, elle avait démêlé les intentions du malin hôtelier, et ne voulait pas se prêter plus longtemps à ce jeu. Clauda jeta sur le tas l’échalas qu’elle venait de façonner et se leva délibérément.

— Coupons court, Jacquemin. Maître de Lœuvre sait ce qu’il a à faire. Au surplus, voilà les enfants qui arrivent de l’école ; il faut m’en aller apprêter le souper pour ces petits affamés, et voir si l’oncle s’est endormi. Je t’ai, Jacquemin, la plus grande obligation pour ton serviable coup de main ! ajouta-t-elle cordialement. Sans toi, je ne sais comment, depuis la mort du père, j’aurais pu, bien souvent, donner le tour.

— Ta, ta, ta ! vas-tu point m’accabler de louanges, après m’avoir tancé pour ma mauvaise langue !

Elle quitta le pressoir en souriant, pendant que Verdonnet, regagnant son logis l’air tout guilleret, se disait à part lui :

— Cornebœuf ! je n’ai perdu ni mon temps ni ma peine, et ma demi-journée est bien payée !

XVIII

MALHEUR DE L’UN, BONHEUR DE L’AUTRE

Le soir de ce même jour, la fournaise de l’armurier flambait, piquant d’un point rouge et ardent la large fenêtre cintrée de la forge. Claude-Moïse Barbier, les bras nus, la face vivement éclairée par le brasier, y rougissait une longue et large lame, tandis que son fils Jehan faisait manœuvrer le lourd soufflet, d’un mouvement machinal et lassé.

— Père, fit tout à coup le jeune homme, ne suis-je pas d’âge et n’en sais-je pas assez pour faire mon tour de compagnon ?

Il avait dit cela d’une voix basse et concentrée, d’un accent morne où perçait néanmoins la ténacité d’une idée arrêtée.

L’armurier hocha la tête et considéra son premier-né d’un regard soucieux et mécontent.

— J’avais vingt et un ans, répondit-il avec sévérité, quand j’ai fait le mien aux Allemagnes, et tu n’en as que dix-neuf, Jehan. Quel esprit remuant et inquiet te pousse à délaisser sitôt père et mère, frères et sœurs pour t’en aller courir le monde ?

Et comme le jeune homme, la tête baissée, le regard fixe et dur, gardait un silence obstiné, son père reprit avec amertume :

— Les petits du passereau, quand ont poussé leurs plumes, essayent leurs ailes et s’en vont loin du nid pour n’y plus revenir. Mais eux sont des animaux destitués de raison, à qui le Créateur n’a pas donné âme et sentiment comme aux fils des hommes.

La lame était rougie à blanc ; il la sortit vivement du brasier pour aller la plonger dans une auge en pierre, remplie d’eau, d’où s’élevèrent aussitôt avec un long sifflement les volutes blanches d’un nuage de vapeur.

— Si tu veux partir, reprit l’armurier d’un ton sec en jetant la pince qui lui avait servi à tenir la lame, qu’à moi ne tienne ! Pourquoi te retiendrais-je plus que n’a fait le père de l’Enfant prodigue ? J’en parlerai à ta mère.

Entre ce père à la nature ouverte, droite et expansive, et ce fils taciturne et réservé, il avait toujours existé une certaine gêne, dont ils souffraient tous deux et dont souffrait bien plus encore dame Toinette, la femme de l’armurier. Elle avait vu avec chagrin, en dépit de tous les efforts de sa tendresse de mère et d’épouse, grandir avec les années la barrière d’abord imperceptible qui séparait son mari et son fils, une de ces barrières inextricables, faites de malentendus, d’idées préconçues, d’arrière-pensées, qu’il est si malaisé d’abattre.

Contre l’attente de l’armurier, sa femme, loin de s’opposer au désir de Jehan, fut d’avis qu’il était inutile d’attendre qu’il eût un ou deux ans de plus pour faire le voyage auquel tout artisan devait s’astreindre, afin de se perfectionner dans sa profession.

Elle fit valoir que Jehan étant un garçon posé et sérieux, peu porté aux amusements bruyants de son âge, il y avait moins à redouter pour lui que pour tout autre les entraînements de l’exemple.

— Il lui sera bon, dit-elle, de voir du nouveau, choses et gens ; il en goûtera mieux au retour la douceur du toit paternel.

— Comme le fils prodigue de la parabole ! grommela l’armurier dans sa barbe.

— Eh ! oui, Claude, comme lui, encore qu’avec l’aide de Dieu, j’aie l’espérance ferme que notre Jehan ne se laissera point aller aux mêmes dérèglements.

Le père de famille soupira et le front toujours chargé de nuages, dit sans regarder sa femme :

— Puisqu’il en est ainsi, mieux vaut qu’il s’en aille au plus tôt. Il faudra veiller à préparer ses hardes. Dès demain je m’emploierai à lui procurer les papiers et attestations dont tout ouvrier compagnon doit être pourvu. Présentement je m’en vais chez Jacquemin.

— Tu fais bien, Claude ; il est de bon conseil et aime notre Jehan.

En présence de son mari, Toinette s’était contrainte à cacher sa peine ; mais quand elle fut seule, elle alla s’asseoir dans un coin, et cachant sa figure dans son tablier, se prit à pleurer sans bruit.

Ce qui remplissait son cœur d’angoisse, ce n’était pas tant ce départ soudain de son premier-né, auquel elle venait d’acquiescer si aisément, parce qu’elle le croyait utile et opportun, que la sourde mésintelligence qui régnait entre le père et le fils et que tous ses efforts étaient impuissants à dissiper.

Dans cette question de l’éducation de son fils aîné, le sens droit de l’armurier semblait lui avoir fait défaut. Il n’avait pas compris la nature concentrée de Jehan et avait voulu, par une sévérité inflexible, combattre ce qu’il prenait pour de l’obstination sournoise. À son tour, l’enfant d’abord surpris, puis peu à peu aigri par les rigueurs paternelles qu’il taxait en lui-même d’injustice et de dureté, en était venu à croire que son père ne l’aimait pas ou était loin de l’aimer au même degré que ses frères et ses sœurs.

L’intervention aimante et discrète de la mère avait pu enrayer le mal, mais non l’empêcher de progresser insensiblement. Au fond l’armurier trouvait sa femme trop faible vis-à-vis de Jehan et ne pouvait s’empêcher parfois de le lui faire sentir assez vivement, quitte à se reprocher l’instant d’après d’avoir peiné la fidèle compagne de sa vie.

Toinette s’était calmée. Au plus fort de son chagrin, la recommandation du Psalmiste aux cœurs affligés lui était revenue en mémoire : Décharge-toi de ton fardeau sur l’Éternel, et il te soulagera. Avec ferveur et avec foi, elle exposa une fois de plus à son Dieu ses soucis et ses peines, lui demandant d’ouvrir les yeux et le cœur de ce père et de ce fils qu’un fatal malentendu tenait éloignés l’un de l’autre. Une fois de plus aussi, elle se sentit soulagée et encouragée, et l’horizon lui sembla s’éclairer de lueurs d’espérance.

Quand l’armurier était arrivé chez son ami, celui-ci et sa femme avaient aussitôt remarqué sa physionomie soucieuse, et échangé un regard surpris et inquiet.

— Or çà, Claude-Moïse, fit Jacquemin vivement, en prenant la main de son ami, il y a quelque chose qui cloche chez vous ? Qu’est-ce que c’est, mon vieux compère ?

L’artisan s’assit, toujours sombre, et répondit d’un ton bref et chagrin, en regardant la table.

— Jehan veut s’en aller !

— S’en aller, Jehan ? où donc, par la morbœuf ?

L’armurier haussa les épaules :

— Faire son tour de compagnon, et avant le temps. La maison lui pèse, ce n’est pas d’aujourd’hui que je le vois.

Jacquemin qui s’était assis en face de son ami, se leva pour lui frapper sur l’épaule.

— Bellement, Claude, bellement, fit-il d’un ton de reproche amical. Ne noircis pas Jehan à plaisir. Qu’il soit un garçon boutonné, qui rumine plus qu’il ne jase, qui garde pour lui ce qu’il a sous son bonnet, j’en demeure d’accord. Mais en vaut-il moins pour n’être pas bavard comme une pie ? Y en a-t-il beaucoup à Boudry de son âge, qui soient comme lui rangés, laborieux, modérés dans le boire, et ne hantent ni mauvais lieux, ni mauvaises compagnies ? J’en prends à témoin ma Cathon. Catherine, ma femme, dis à l’ami Claude ce que tu penses de son fils Jehan.

— Je le tiens, dit dame Catherine du ton posé et solennel d’un témoin qui dépose sous la foi du serment, je le tiens pour un digne et honnête garçon et ne l’en estime que davantage, s’il ne se répand pas comme tant d’autres en discours vains. Au surplus chacun a sa nature, vous le savez comme moi, maître Barbier. Votre digne Toinette n’a point la mienne ; la vôtre n’est point celle de Jacquemin. En marchons-nous de moins bon accord, et n’y a-t-il pas entre nous bonne, solide amitié et estime réciproque ?

L’armurier hochait la tête, mais son front se rassérénait peu à peu. Son bon sens et son affection paternelle, réveillés pour ainsi dire par ce plaidoyer chaleureux en faveur du fils méconnu, lui faisaient accepter le blâme implicite qu’il contenait à l’adresse du père.

Il sortit de la petite chambre des époux Verdonnet où avait eu lieu l’entretien, le front plus serein et le cœur plus léger qu’en y entrant ; aussi dame Toinette, heureuse et reconnaissante de l’entendre parler des préparatifs du départ de Jehan sans amertume ni aigreur, remercia du fond du cœur Celui auquel elle avait eu recours dans son angoisse.

Le lendemain, à dîner, Verdonnet, charmé d’avoir sous la main un sujet de conversation qui eût quelque chance de distraire Raymond de Lœuvre de ses préoccupations, se mit à parler du départ imminent de Jehan Barbier.

Le jeune homme n’était pas un inconnu pour le maître, qui comptait au nombre de ses élèves le frère cadet de Jehan, le joufflu et tranquille Pierre, lequel, il faut le dire, ne s’élevait pas au-dessus d’une honnête médiocrité. Introduit par Jacquemin chez son vieil ami Claude-Moïse, Raymond s’était d’emblée senti à l’aise dans ce milieu honnête, bien ordonné, où l’éducation des enfants était conduite avec vigilance, fermeté et amour, et où l’on respirait une atmosphère de solide piété. Aussi échangeait-il volontiers à l’occasion quelques paroles amicales avec l’un ou l’autre des membres de la famille. Et ces occasions se présentaient assez fréquemment, l’école étant à quelques pas de la maison de l’armurier.

À l’interpellation directe de Verdonnet qui lui demandait : Maître, saviez-vous que Jehan Barbier, le fils de mon compère Claude-Moïse, s’en va faire incessamment son tour de compagnon ?

Il répondit avec surprise :

— Je ne l’eusse pas cru d’âge à voyager déjà pour son métier. Il me semblait avoir ouï dire qu’il n’avait pas vingt ans.

— Vous dites vrai : il n’en a que dix-neuf ; mais il est déjà fort habile, et plus vieux que son âge par la raison. Au surplus, c’est lui qui a demandé avec instance d’entreprendre son tour de compagnon. Et son père, qui nous a mis au courant, ma femme et moi, n’y met plus d’opposition, encore qu’il n’ait point vu d’abord de bon œil cette hâte de Jehan de courir le monde.

— En quoi j’aurais été du premier sentiment de maître Barbier, fit Raymond en hochant la tête. Quand un enfant, poursuivit-il avec chaleur, a l’insigne privilège de vivre sous l’aile de ses parents, au milieu de frères et sœurs qui le chérissent, oh ! qu’il est insensé, aveugle et ingrat de vouloir prendre sa volée avant le temps ! Et pour une mère tendre comme est dame Toinette Barbier, ce départ prématuré n’est-il pas un dur chagrin ?

Comme Raymond, en posant cette question, avait paru s’adresser particulièrement à son hôtesse, ce fut elle qui répondit :

— Honoré maître, je vois qu’il vous paraît étrange que nous ayons donné à maître Barbier le conseil de laisser aller son fils.

Le maître d’école inclina affirmativement la tête.

— En cela, poursuivit avec dignité dame Catherine, nous pensons néanmoins, Jacquemin et moi, avoir agi pour le plus grand avantage de Jehan et de toute la famille, et Toinette elle-même ne peut que nous en savoir gré.

Raymond renouvela son geste d’assentiment :

— De cela, dit-il avec chaleur, je ne doute nullement, encore que je ne m’explique pas…

Il en reste là, attendant un éclaircissement que dame Catherine ne tarda pas à lui donner.

— Vous le savez mieux que moi, honoré maître : chacun a son écharde en la chair. Les familles les plus unies ne sont point sans avoir la leur, plus ou moins cuisante. Celle des Barbier, c’est que le père et le fils aîné ne s’entendent point comme la mère les voudrait voir s’entendre.

Jacquemin qui les connaît de plus loin que moi, vous dira au juste ce qui en est.

— Oui, dit Verdonnet ainsi mis en demeure de reprendre la parole, il y a du temps que Claude-Moïse et moi sommes tels que deux doigts de la main ! à tel point que le curé Gauthier nous avait dénommés Aureste et Pilate, lesquels furent au temps jadis, comme maître de Lœuvre doit le savoir pertinemment, deux grands amis que seule la mort put séparer.

Raymond approuva de la tête, mais ne put réprimer un léger sourire en entendant le digne hôtelier travestir si étrangement les noms d’Oreste et de Pylade.

Cependant dame Catherine, craignant que son mari ne s’engageât dans de plus longues digressions, le rappela à la question d’un signe de tête impérieux, accompagné d’un froncement de sourcils.

Il reprit docilement :

— Pour en revenir à Jehan, vous n’êtes pas sans avoir vu, maître, qu’il est ménager de ses paroles plus qu’on n’est à son âge ; et dès sa petite enfance il n’a pas été autrement, gardant par devers lui plaisirs et peines. Ainsi est-il fait et ne se peut changer. Or son père, tout homme de sens qu’il est, s’est mépris vis-à-vis de lui ; le tenant pour sournois et têtu, il l’a mené un peu dur, à mon idée. Quoi qu’on ait pu faire et dire, il en est advenu sourde grippe entre le père et le fils. Et c’est pourquoi, maître, il nous a paru sage et opportun que Jehan ne fût point empêché de faire présentement son tour de compagnon.

— Puisqu’il en est ainsi, fit Raymond avec un geste d’acquiescement, il se peut que l’absence aide à dissiper ce fâcheux désaccord entre un digne père et un honnête garçon.

À vivre journellement les uns avec les autres on voit et grossit ses respectives faiblesses, et l’affection en est parfois obscurcie d’autant.

Jacquemin hochait approbativement la tête et adressait à sa femme des clignements d’œil qui voulaient dire : Hein, Cathon, comme il sait deviser de toutes choses avec discernement !

Les signes d’intelligence du digne hôtelier ne reçurent d’autre réponse que cette remarque bien digne d’une ménagère « que les mets refroidissaient, que les sauces figées étaient lourdes à l’estomac, et qu’il ne fallait pas empêcher de se sustenter quelqu’un qui avait déjà un aussi chétif appétit que maître de Lœuvre. »

Celui-ci sourit et s’efforça d’imiter Verdonnet qui, avec une docilité louable, s’était aussitôt remis à faire honneur à la cuisine de son épouse.

Mais en cette matière le maître d’école n’était pas de force à se mesurer avec son hôte ; aussi eut-il bien vite repoussé son assiette en se déclarant rassasié, malgré les encouragements et les reproches amicaux de dame Catherine, qui pour l’exciter à manger feignait de se montrer blessée dans son amour-propre de cuisinière.

Cependant Jacquemin avait encore quelque projet en tête ; il mettait les morceaux doubles et avalait en hâte, tout en guettant Raymond du coin de l’œil. Il n’entendait pas le laisser partir avant d’avoir repris la conversation interrompue par la sommation de dame Catherine.

— Là ! fit-il, en s’essuyant les moustaches du revers de la main, et couronnant son dîner par une copieuse rasade.

Voilà comme on se tient le cœur en joie, le sang vif et le corps sain ! Ah ! messire de Lœuvre, si vous vouliez en croire ma femme et moi ! Vous me direz que l’appétit n’y est pas : mais, par la mor… hem ! j’estime que ce ne doit point être l’estomac qui mène l’homme, mais inversement que l’homme doit commander à son estomac !

Raymond ne répondant que par un sourire indulgent à cette proposition saugrenue, Jacquemin continua, les bras croisés, les jambes étendues sous la table :

— Ceci me fait repenser à ce pauvre Jehan Barbier, petit mangeur, lui aussi, et de tout temps, mais principalement ces semaines dernières.

— C’est qu’il est dans la peine, fit Raymond en hochant la tête. Quand l’esprit souffre, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, se soucie-t-il des besoins de son corps périssable ?

— Vrai est-il, reprit Jacquemin, que Jehan a plus d’un souci qui le ronge. Outre sa « mésentente » avec son père – ceci entre nous, messire de Lœuvre, et Jacquemin se rapprocha du maître d’école pour lui parler en confidence, bien que dame Catherine eût quitté la pièce – Jehan ne s’est-il pas mis dans l’esprit une fille qui n’est point faite pour lui et ne le prendra jamais pour mari, car il est trop jeune pour elle ! Vous la connaissez, maître, c’est ma propre nièce Clauda Grellet.

Du coin de l’œil le malin hôtelier surveillait l’effet que produirait sa communication.

Il eut lieu d’être satisfait : une rougeur fugitive monta aux joues pâles de Raymond, pendant que cette question rapide lui échappait pour ainsi dire :

— Et il lui a fait des avances ?

— De bouche, non ; il est bien trop boutonné, le pauvre Jehan ! Mais Clauda qui a de bons yeux – et les femmes n’ont pas courte vue en ces matières – a tôt vu de quel bois il se chauffait, et sans beaucoup de paroles lui a fait comprendre qu’il perdait son temps et sa peine à courir après ses cotillons, et que si jamais il lui prenait envie à elle de se marier, ce ne serait pas avec un enfant.

Raymond écoutait, les yeux tournés vers la fenêtre, et ses traits se détendaient peu à peu.

— C’était dur à ouïr pour Jehan, fit-il remarquer, mais elle a agi droitement à son égard en ne le laissant pas dans l’erreur.

Jacquemin se caressa la barbe avec satisfaction, et reprit aussitôt :

— Clauda, voyez-vous, maître, est une fille comme il n’y en a guère, que dis-je ? comme il n’y en a point d’autre à Boudry. Si celle-là se décide à se marier, ce ne sera ni pour la jeunesse du mari, ni pour ses dehors, ni pour le bien qu’il lui pourrait apporter, car ce qu’elle prise chez un homme, ce n’est point ce qui séduit les autres filles, mais ce qui est solide, de bon fonds, une vie intègre, la crainte de Dieu plus que celle des hommes…

— Messire de Lœuvre, interrompit dame Catherine qui ouvrit brusquement la porte, j’appréhende que Jacquemin, avec tous ses discours, ne vous fasse mettre en oubli l’heure de l’école.

Raymond se détourna pour répondre en souriant :

— C’est aujourd’hui samedi, dame Verdonnet ; il y a relâche pour les écoliers ; mais il convient pourtant que je ne sois pas en retard pour la prière de deux heures, à Pontareuse ; aussi je vous rends grâce de votre bon avis.

Quelques instants plus tard, le maître d’école s’acheminait vers le hameau de Pontareuse, dont il ne reste aujourd’hui d’autre vestige que quelques pierres taillées, montants de fenêtres et de portes, encastrés dans les murs de vignes, et qui en ce temps-là, paisiblement assis dans son tranquille vallon, possédait, avec le presbytère, le temple de St-Pierre, lieu de culte de la plus grande des paroisses du pays.

Bien que Raymond fût plongé dans de profondes réflexions, celles-ci ne devaient pas être d’une nature pénible, car le nuage de tristesse qui obscurcissait ses traits depuis quelque temps s’était dissipé.

XIX

CATASTROPHE

L’été était venu, apportant avec ses dons, les changements ordinaires dans le genre d’occupations des campagnards. L’école aussi s’en ressentait : à l’apparition de la première verdure, les rangs des disciples de Raymond s’étaient éclaircis peu à peu. La terre réclamait tous les bras capables de la servir ; aussi ne resta-t-il bientôt plus sur les bancs de l’école qu’une poignée de bambins, auxquels il fallut bien aussi donner la volée, quand avec les chaleurs caniculaires arriva la moisson où les plus petites mains peuvent s’employer à glaner.

La chaleur appelle la soif ; celle de Jonas Grellet qui existait à l’état permanent, s’exaspérait naturellement en été. Aussi recherchait-il avidement toutes les occasions de l’étancher le plus copieusement possible. Il en résulta qu’un beau jour, la fièvre chaude qui guettait sa proie, finit par le prendre corps à corps et lui enlever le peu de raison qui lui restait.

On était à dîner à l’hôtellerie Verdonnet, quand la petite Pernette, traînant son frère après elle, fit irruption dans la chambre en criant d’une voix entrecoupée :

— Oh ! oncle Jacquemin, il faudrait venir vite, vite !… l’oncle Jonas est bien méchant avec Clauda ! il casse tout…

— Oui, reprit Amé secouant énergiquement la tête ; avec son grand couteau, il a tout lardé la huche, et il rit, puis il pleure…

Mais Jacquemin et Raymond, sans en écouter davantage, s’étaient précipités dehors et descendaient la ville en courant, sans s’embarrasser des regards surpris et des interpellations qu’excitait leur allure étrange.

Il était temps qu’ils arrivassent : Jonas en proie au « délirium », qui, en lui ôtant sa dernière lueur de raison, semblait avoir doublé sa force physique, avait acculé Clauda dans un angle de la cuisine et lui portait de furieux coups de son coutelas. La jeune fille, avec une rare présence d’esprit, parait les attaques de son mieux, en cherchant à désarmer le fou qui rugissait comme une bête fauve. Mais la lame avait à plus d’une reprise entamé les doigts et les poignets de Clauda, d’où le sang coulait, et cette lutte inégale et effroyable n’eût pu finir que d’une façon tragique pour la jeune fille, sans le secours qu’étaient allés chercher les deux enfants.

Jacquemin arrivait comme une trombe. Jonas subitement enlacé par derrière dans les bras d’hercule de son neveu, se trouva en un clin d’œil réduit à l’impuissance. Raymond, dont la robe flottante avait quelque peu entravé la course, survenait au même moment et lui arracha adroitement mais non sans peine, l’arme dangereuse qu’il continuait à brandir en écumant de rage.

Nul doute que si Jacquemin eût été libre de suivre son impulsion, il n’eût administré à son digne oncle une correction exemplaire, car le brave hôtelier était hors de lui. Il avait traîné Jonas comme un paquet de chiffons dans un angle, où il le maintenait et le secouait du poing et du genou.

— Ah ! pendard, sacripant, méchante vermine ! grondait-il, à demi suffoqué par la colère, que je te…

— Jacquemin, cria Clauda qui étanchait avec un linge mouillé le sang coulant de ses mains, ne lui fais point de mal, il a perdu le sens. Il le faut seulement mettre en son cagnard. Maître de Lœuvre, je vous prie, apaisez Jacquemin !

Raymond, qui avait voulu offrir ses soins à la jeune fille blessée, retourna docilement vers le groupe des deux hommes et en quelques paroles douces mais fermes parvint à calmer Verdonnet, puis il l’aida à transporter dans son réduit l’ivrogne que la violence de son accès de fièvre avait épuisé, et qui regardait autour de lui d’un air vague et hébété.

Aussitôt qu’ils l’eurent étendu sur son grabat et dûment mis sous clef, les deux hommes revinrent en hâte auprès de Clauda.

Maintenant que l’excitation de la lutte était passée, la jeune fille, en dépit de son courage et de son empire sur elle-même, se sentait toute brisée ; prête à défaillir, elle s’était laissée choir sur un escabeau, et toute pâle, s’appuyait à la muraille, les yeux à demi clos et les mains enveloppées dans un linge ensanglanté reposant sur ses genoux.

— Misère de nous ! la voilà qui se pâme ! s’exclama Verdonnet tout alarmé et perdant la tête.

Raymond, sans rien dire, avait avisé un seau d’eau ; il y trempa la main et aspergea vivement le visage de la jeune fille. Elle rouvrit les yeux et se redressa toute confuse à la vue du maître d’école penché vers elle avec un air d’inquiète sollicitude.

— Une gorgée d’eau vous remettrait les esprits, fit-il, cherchant des yeux un ustensile pour puiser dans le seau.

— Une lampée de vin blanc, rien de tel ! proposa à son tour Jacquemin qui n’avait pas grande confiance dans les vertus curatives de l’eau claire.

Mais Clauda but avidement l’eau que lui offrait Raymond dans la « casse » de cuivre et se déclara, tout à fait remise.

— Il faut nous laisser panser vos blessures sans retard, dit Raymond, regardant avec commisération le linge tout maculé de sang dans lequel elle cachait ses mains blessées.

Elle s’en défendait, disant que ce n’étaient que des éraflures sans conséquence ; mais quand le maître d’école, avec une douce autorité, défit le linge avec précaution, elle n’osa pas résister comme elle eût fait avec son cousin.

— Ah ! le brigand ! Ah ! le gibier de potence ! s’écria Jacquemin en voyant apparaître les longues estafilades faites par le couteau de Jonas. Si on ne le pend pas haut et court…

— C’est notre oncle, Jacquemin, et il était hors de sens, interrompit Clauda avec fermeté. Que ceci reste entre nous, et qu’on sache seulement au dehors, puisque rien ne se peut celer à Boudry, qu’il est malade de fièvre.

Jacquemin secoua la tête avec rancune, sans rien vouloir promettre. Pendant ce temps, Raymond s’était mis à laver avec soin les plaies d’où le sang continuait à couler.

S’apercevant que la jeune fille pâlissait et s’appuyait de nouveau à la muraille, il se tourna vers Jacquemin :

— Il nous faudrait pour arrêter ce sang, dit-il rapidement, de l’huile et un tison enflammé.

Clauda avait entendu, et indiqua l’endroit où se trouvait l’huile, puis referma languissamment les yeux.

Quand Jacquemin, ayant allumé un puissant feu sur l’âtre, en eut retiré un tison flambant, il demanda d’un air intrigué à Raymond ce qu’il en fallait faire.

— Verser de l’huile goutte à goutte sur le tison et me l’apporter tout fumant.

Verdonnet obéit. Au-dessus de la fumée noire et nauséabonde qui résulta de l’opération, le maître d’école souleva pour les y exposer longuement les mains de la jeune fille, qui aussitôt rouvrit les yeux en faisant une grimace de dégoût ; cependant elle se déclara grandement soulagée et peu à peu le sang se coagula sur ses plaies et cessa de couler.

— Vrai, maître, fit Jacquemin émerveillé, vous savez plus d’un métier et en remontreriez, sur ma parole ! à tous apothicaires et chirurgiens, voire à…

— Quelqu’un vient ! interrompit Clauda, prêtant l’oreille et se levant brusquement pour passer dans la chambre voisine.

C’était dame Catherine qui accourait hors d’haleine. Inquiète de ne voir revenir ni son mari ni Raymond, elle appréhendait un malheur, et ne voulant pas envoyer un des enfants aux informations, elle avait abandonné l’hôtellerie – fait inouï et qui donnait la mesure de ses alarmes ! – à la seule garde de la servante, afin d’aller s’assurer par elle-même de ce qui était arrivé chez Clauda. Une fois mise au courant de la situation, et avant d’aller rejoindre la jeune fille, dame Catherine, en femme de décision qu’elle était, régla la besogne de chacun.

— Toi, Jacquemin, pour le présent retourne-t’en au logis. La Marion est une bonne fille, mais sans cervelle. Tu retiendras les enfants. Pour vous, maître, il ne m’appartient pas de vous commander…

Raymond s’inclina et dit en souriant :

— J’attends vos instructions, dame Verdonnet, et m’y conformerai.

— Puisqu’il faut de toute nécessité un homme céans, à cause de ce forcené, et qu’aussi bien vous êtes présentement déchargé du soin de vos écoliers, je vous serais obligé de demeurer dans la maison jusqu’à ce que j’aie délibéré avec Clauda sur ce qu’il convient de faire…

Jacquemin ! tu n’es pas encore parti ?

L’hôtelier qui avait tenu à connaître la suite des arrangements que prendrait sa femme, et écoutait sur la porte, disparut aussitôt dans l’escalier.

— Il convient, dit dame Catherine se disposant à entrer auprès de Clauda, il convient que j’aille seule achever de panser ma cousine ; si j’ai besoin de secours, messire, je vous appellerai. Asseyez-vous, je vous prie, en attendant.

Raymond, trop agité pour demeurer en place, se mit à arpenter la petite cuisine, les mains derrière le dos, s’arrêtant de temps à autre pour prêter l’oreille, tantôt à la porte du réduit où était enfermé Jonas, tantôt à celle que venait de refermer dame Catherine.

Derrière celle-ci on n’entendait que le murmure confus de deux voix. Jonas était plus bruyant : un nouvel accès de fièvre paraissait le reprendre après la prostration qui avait succédé à sa frénésie meurtrière.

Il parlait avec volubilité, s’arrêtant brusquement par instants pour rire aux éclats ou réclamer à boire avec une kyrielle d’imprécations furibondes. Puis ce furent des chuchotements, des rires étouffés, comme s’il eut comploté avec quelque esprit familier.

Raymond écoutait intrigué, sans parvenir à saisir autre chose que des mots sans suite. Il entendit Jonas faire un grand remue-ménage, traîner un objet lourd, son lit, sans doute, contre la porte de son réduit, comme s’il faisait le dessein de s’y retrancher.

En ce moment, dame Catherine rentra dans la cuisine pour appeler le maître d’école.

— Maître de Lœuvre, je vous prie, venez m’aider à faire entendre raison à Clauda.

Raymond vit du premier coup d’œil que ce n’était pas pour le pansement que son aide était réclamée : les mains de la jeune fille étaient bandées soigneusement et enveloppées de linges blancs. Mais ses sourcils froncés, ses lèvres comprimées et l’air de révolte dont ses traits et toute sa personne étaient empreints, disaient clairement qu’il s’était élevé une divergence d’opinions entre elle et dame Catherine, et que cette dernière avait vainement cherché à faire céder sa cousine.

La jeune fille, debout près de la fenêtre, baissa les yeux quand Raymond entra.

— Je vous fais juge, maître de Lœuvre, fit dame Catherine avec sa dignité habituelle, de notre différend ; car Clauda et moi ne sommes point d’accord. Je la veux emmener chez nous pour y rester avec les enfants jusqu’à ce que ses plaies soient guéries, et elle prétend demeurer en son logis, blessée comme elle l’est et avec le fou furieux qui l’a mise en cet état. N’est-ce pas tenter Dieu et s’attirer quelque malheur plus grand encore ?

Paix, Clauda ! paix ! fit-elle en réponse à un mouvement d’impatience de la jeune fille qui voulait prendre la parole.

Ton oncle Jonas ! on en aurait soin, t’ai-je dit. Jacquemin lui viendrait apporter sa nourriture, veiller à ce que rien ne lui manque.

— Oui bien, fit Clauda hochant la tête, et hors ces brèves visites qu’on lui fera, il demeurerait enfermé nuit et jour, sans que personne fût à portée de l’ouïr s’il appelait à l’aide ! Non, je n’y puis donner les mains !

— Damoiselle Clauda, intervint Raymond doucement mais avec fermeté, il ne faut point que votre bon cœur vous fasse agir contre toute raison. En l’état où vous êtes, vous ne pouvez songer à vaquer aux soins du ménage, non plus qu’à donner à votre oncle malade ceux qui lui pourraient être nécessaires.

Dame Catherine approuva énergiquement de la tête.

Le mieux est donc d’accepter l’offre de dame Verdonnet. Et plus outre, se hâta-t-il d’ajouter en réponse au regard attristé que lui adressait la jeune fille, plus outre, d’agréer celle que je vous fais de demeurer moi-même céans avec votre oncle pour lui donner les soins convenables et le surveiller en ses accès.

— Oh ! messire de Lœuvre, protesta Clauda avec vivacité, quoique la gratitude brillât dans son regard, je ne puis accepter. Pourquoi vous chargeriez-vous d’un pareil fardeau ?

— Pour plusieurs raisons, damoiselle Clauda, répondit Raymond avec un bon sourire.

Présentement je suis oisif et sans emploi, attendu que mes écoliers courent les champs. Conséquemment la rencontre est heureuse, et l’occasion bonne pour occuper mon loisir. Au surplus, ajouta-t-il sur un ton plus grave, le maître d’école, comme le ministre, se doit à ceux qui sont dans la peine et qui souffrent. Dites : ne me voulez-vous point confier votre maison et votre malade ?

Le sourire et le regard qui accompagnaient cette requête étaient si persuasifs, si affectueux, que Clauda, les joues colorées par une vive émotion et les yeux humides, déclara accepter l’arrangement proposé, en exprimant l’espoir que la faction de maître de Lœuvre ne serait que de courte durée.

— Il y sera le temps qu’il faudra, fit péremptoirement dame Catherine ; et tu peux te mettre l’esprit en repos à l’endroit de ton oncle. Il aura plus de bonheur qu’il ne mérite de se trouver en aussi bonne compagnie. Messire de Lœuvre, nous avons à recueillir des hardes et mettre ordre à différentes affaires qui ne sont point de votre compétence.

Raymond ainsi congédié retourna à son poste, le cœur léger comme il ne l’avait pas eu de longtemps. C’est que le regard que lui avait adressé Clauda à sa sortie, lui avait paru exprimer plus que de la gratitude. Il était si doux, si plein de promesses ! Il n’en fallait pas davantage pour dissiper les scrupules que sa raison et sa conscience avaient élevés contre les aspirations de son cœur.

Il ne songeait plus ni à son âge, ni à sa pauvreté, pas plus qu’à l’aisance relative de Clauda.

Il ne voyait que la jeune fille, à laquelle l’attachait un lien plus fort que la mort, il savourait ce regard doux comme une caresse, qui lui ouvrait des perspectives d’espoir et de félicité.

Assis sur un escabeau près de l’âtre, où brillaient encore quelques tisons, Raymond était si absorbé par cette sensation nouvelle pour lui, qu’il en oubliait totalement la mission dont il était chargé, à savoir la surveillance de l’oncle Jonas. Ce qui contribuait, il est vrai, à favoriser cette distraction, c’est qu’un silence complet régnait maintenant dans le réduit où était enfermé l’ivrogne en proie à la fièvre.

Cependant, au bout de quelques instants, Raymond détourna les yeux des tisons qu’il regardait sans les voir, et releva la tête d’un air de vague malaise. Une odeur âcre et pénétrante le prenait à la gorge. Il se leva brusquement en s’apercevant que la cuisine s’emplissait peu à peu de fumée. D’où venait celle-ci ? Évidemment pas de ces quelques tisons mourant sur l’âtre. Elle s’épaississait au fond de la cuisine, dans l’encoignure où s’ouvrait le réduit.

— Jonas ! s’exclama Raymond se souvenant tout à coup.

Il courut à la porte, en tourna la clef, mais ne put que l’entre-bâiller : un objet lourd, appuyé contre elle, formait barricade. Au reste, un torrent de fumée sortant du réduit força Raymond à reculer.

— Ah ! l’insensé ! fit-il bouleversé, il a mis le feu là dedans et va y être consumé tout vif.

Réunissant ses forces, le maître d’école se jeta de tout son poids contre la porte et réussit à l’entr’ouvrir assez pour glisser un regard dans la pièce. Mais, repoussé par un jet de flammes, il courut à la chambre où étaient les deux femmes.

— Le feu, cria-t-il, le feu dans le cagnard ! Sans perdre une seconde il prit le seau et en lança le contenu par l’ouverture de la porte, puis d’une violente secousse parvint à en élargir l’entrée.

Dame Catherine arrivait avec Clauda tout angoissée, apportant ce qui restait d’eau dans la cuisine.

— Laisse, laisse, te dis-je ! disait-elle à la jeune fille qui malgré ses mains bandées voulait entrer dans le réduit en feu ; le maître y est.

Raymond, en effet, bravant la fumée suffocante, avait pénétré dans la chambre, appelant et cherchant Jonas à tâtons. Il revint tout haletant, les mains et le visage noircis.

— Je ne le trouve nulle part ; où peut-il être passé ? C’était le lit qui flambait, mais il n’y était point. Y a-t-il à ce logis quelque autre sortie que la porte ?

— La fenêtre du cagnard prend jour sur la galerie, expliqua vivement Clauda. Il y aura trouvé refuge, Dieu soit loué !

Dame Catherine qui était allée prestement faire provision d’eau, arriva sur ces entrefaites.

On inonda le grabat déjà à moitié consumé ; le feu qui avait pris à la porte et aux boiseries voisines fut bientôt étouffé, mais la fumée n’en devint pour un instant que plus épaisse. Aussi fallut-il laisser au courant d’air établi à travers la maison le temps de la dissiper quelque peu, avant qu’on pût traverser le réduit, pour aller s’assurer si Jonas avait en effet pu se réfugier sur la galerie dont avait parlé Clauda.

Celle-ci avait tant de hâte de savoir ce qu’il était advenu de son oncle, qu’il fallut toute l’autorité de Raymond pour l’empêcher de s’exposer à une asphyxie certaine, et quand on put pénétrer sans danger dans la pièce, ce fut Clauda qui, la première, fut à la fenêtre du réduit qu’elle trouva ouverte.

— Il est là, cria-t-elle.

Puis aussitôt, avec un accent de terreur :

— Miséricorde ! il va choir ! descendez de là, Jonas, descendez ! sinon…

Un éclat de rire moqueur répondit à cette injonction suppliante.

Clauda, agenouillée sur l’appui de l’étroite fenêtre qu’elle s’apprêtait à franchir, se détourna épouvantée vers Raymond et dame Catherine, qui ne pouvaient voir ce qui causait son effroi.

— Le malheureux insensé ! murmura-t-elle avec angoisse. Il a enfourché le rebord de la galerie, et le chevauche, une jambe de-ci, une de-là ! et la Reuse est en bas ! Que faire ? il se rit de mes appels.

— Le mieux, conseilla Raymond, serait à mon sens de vous retirer. Qui sait si par esprit de contradiction…

Mais dame Catherine s’était avancée impétueusement et criait à Jonas :

— Si vous ne descendez de là sur-le-champ, vous allez choir dans la Reuse et y serez noyé sans rémission. Tôt, tôt, Jonas, vous dis-je !

— Or çà, mille bombardes ! répliqua l’ex-soudard avec une grande dignité, depuis quand les cotillons se mêlent-ils de donner des ordres aux capitaines d’armées, lieutenants, généraux et connétables ? Savez-vous, pécore ! à qui vous parlez, et pensez-vous que Charles de Bourbon, ex-connétable de France et présentement lieutenant-général de Sa Majesté l’empereur Charles-Quint, quand il charge sur son destrier de bataille, ait du loisir à perdre avec des gaupes de votre sorte ? Arrière, la vieille, ou les sabots de mon cheval vont piétiner votre face de sorcière !

Déjà Raymond avait attiré dans la chambre dame Catherine que son indignation allait entraîner à riposter.

— L’exciter, dit-il avec autorité, empirerait le danger.

Jonas, cependant, continuait à pérorer sur son coursier.

— La Reuse ! disait-il avec un éclat de rire sardonique. Cette vieille est folle à lier : elle prend la Sesia pour la Reuse ! Ha ! ha ! marquis de Pescaire, l’avez-vous ouïe ? Encore un coup elle nous aurait dit que ce n’est point là Romagnano, et que Bonnivet et Saint-Pol et Bayard n’ont point tourné dos et ne fuient point comme des couards ! Les voyez-vous là-bas, de l’autre côté de l’eau ?

Sus, Pescaire, l’épée aux reins, sus !

Clauda, qui était restée aux aguets, poussa tout à coup un grand cri et se rejeta en arrière : Jonas avait sauté d’un bond dans la rivière qui grondait, enflée par un orage, à trente pieds au-dessous de la galerie !

XX

À LA VIGNE

Quand Jacquemin Verdonnet apprit de la bouche de sa femme la fin tragique de son oncle, emporté comme un fétu de paille par les eaux rapides et limoneuses de la rivière, il n’éprouva – la vérité nous force à le dire – d’autre sentiment que celui d’un soulagement infini, que trahit aussitôt cette exclamation plus sincère que charitable :

— Ah ! le fameux débarras !

Et comme dame Catherine lui reprochait vertement son manque de tenue.

— Ah ! çà, Cathon, fit-il d’un accent de révolte, faudrait-il me répandre en lamentations et m’allonger la mine d’une demi-aune, parce que Clauda et nous et toute la ville sommes diquepillés de ce méchant sire ? Je ne sais point faire les simagrées et dis ce que je pense.

Dame Catherine eut beau le chapitrer ; elle ne put le sortir de là, et obtint tout au plus une vague promesse qu’en public il observerait une tenue et tiendrait des propos plus en rapport avec sa qualité de neveu du défunt.

Si quelqu’un devait bénéficier directement de la disparition de Jonas Grellet, c’était bien la nièce pour laquelle cet oncle indigne était une écharde incessante, un sujet de souci journalier. Et cependant, bouleversée par les circonstances tragiques dans lesquelles il avait quitté ce monde, Clauda éprouvait un réel et profond chagrin, se faisant par devers elle le reproche d’avoir manqué de support dans la tâche que lui avait léguée son père, se disant que la fermeté dont elle avait usé à l’égard de son oncle n’avait été, en définitive, autre chose que de la dureté, de l’impatience, parfois de la colère. Qui sait si en traitant son oncle avec plus de douceur, plus de patience, elle ne l’eût point amené peu à peu à s’amender ! Illusion généreuse d’une conscience délicate !

Puis la pensée que cet être déchu, en révolte contre son Créateur, avait passé brusquement le seuil de l’éternité sans qu’à la dernière heure une suprême occasion se fût présentée pour lui de s’amender comme pour le brigand sur la croix, angoissait l’esprit de Clauda et lui torturait le cœur. Ses mains étaient guéries que cette douloureuse préoccupation continuait à la poursuivre.

Jacquemin Verdonnet n’en revenait pas, et s’efforçait de lui mettre l’esprit en repos en tenant toute sorte de raisonnements allant la plupart à contre-fin du but qu’il se proposait.

Dame Catherine elle-même, qui avait hautement approuvé l’attitude de la jeune fille après la catastrophe, commençait à trouver dans son for intérieur que Clauda avait témoigné suffisamment d’affliction de la mort de son oncle, et qu’elle pourrait, sans manquer au respect humain et aux convenances sociales, se départir quelque peu de la rigueur de ses regrets, ainsi qu’on quitte insensiblement les ajustements de deuil. Seulement la digne hôtelière n’en laissait rien paraître, comptant sans doute sur le temps pour ramener la paix dans le cœur de Clauda. Jacquemin, plus impatient, finit par dire un jour à sa femme au moment où il allait partir pour râbler une des vignes de sa cousine :

— Sur ma parole ! si maître de Lœuvre ne s’en mêle pour faire entendre raison à Clauda, elle finira par tomber en un mal de langueur.

L’idée de l’intervention du maître d’école était déjà venue à dame Catherine ; cependant elle commença par hocher la tête d’un air de doute, présenta quelques objections à l’endroit des bienséances, mais finit par reconnaître que si quelqu’un pouvait réussir à soulager l’esprit de Clauda, c’était bien maître de Lœuvre.

— Bon ! fit Jacquemin enchanté d’un assentiment qui lui donnait carte blanche, j’en coulerai deux mots au maître d’école pas plus tard que ce matin, puisqu’il me va venir donner un coup de main à la vigne ; et il ne faut point tarder davantage, attendu que la Clauda est sur le point de s’en retourner chez elle, bien que ses plaies aient encore assez vilaine apparence ; une fois qu’elle sera hors de chez nous, maître de Lœuvre ne la pourra plus si aisément entretenir.

Les époux Verdonnet n’avaient pas voulu que la mort inopinée de Jonas Grellet changeât rien à l’arrangement auquel Clauda avait fini par consentir, et la jeune fille s’était installée à l’hôtellerie avec son frère et sa sœur.

Raymond avait ainsi journellement l’occasion de se trouver en compagnie de Clauda à l’heure du dîner. Pour lui, la tristesse profonde qu’elle témoignait de la mort d’un oncle qui n’avait été dans sa vie qu’une cause continuelle de soucis, n’était cependant pas un sujet d’étonnement ni d’impatience, car il en comprenait la cause et sympathisait avec cette conscience délicate. La jeune fille ne lui en était que plus chère en donnant ainsi la preuve de l’élévation de ses sentiments.

Aussi quand Jacquemin Verdonnet, donnant suite à son idée, voulut engager Raymond à « parler raison » à Clauda, fut-il assez surpris de s’entendre répondre nettement, quoique avec douceur :

— Mon ami, je n’estime pas qu’il la faille reprendre ni exhorter pour pareil motif. Le temps fera son œuvre pour ramener la paix en son cœur troublé, ou plutôt le Seigneur lui-même y mettra la main, car ainsi qu’a dit le roi David : l’Éternel est bon à ceux qui sont nets de cœur.

— En attendant, objecta Verdonnet qui tourmentait sa barbe avec impatience, à force d’idées noires notre Clauda se ronge le sang et y perdra la santé, si on n’y prend garde ; vous verrez, maître !

Et comme Raymond ne paraissait pas s’émouvoir outre mesure de cette prédiction lugubre :

— Sur ma parole ! s’exclama le pétulant hôtelier avec humeur, je ne pensais point que la Clauda vous tînt si peu à cœur !

Un vif regard du maître d’école, et la légère rougeur qui colora subitement ses joues, protestèrent contre l’injustice de ce reproche ; mais habitué à commander aux mouvements de son âme, il attendit un instant avant de répondre :

— Ami Verdonnet, votre bonne amitié pour votre cousine vous induit à mettre les choses au pis en croyant sa santé en péril. Et si je n’en juge point comme vous, ne croyez point pour autant que tout ce qui concerne sa personne me soit indifférent !

Il s’était peu à peu animé en parlant, et son regard brillait d’une vivacité inaccoutumée.

— Sur ma parole ! pensa Verdonnet, il y a des moments où on ne lui donnerait pas trente ans !

— Maître de Lœuvre, fit-il avec élan, je suis un maroufle, un bélître qui ne sait point gouverner sa langue ! Ne prenez pas plus garde à mes écarts de langage qu’aux ruades et braiments d’un baudet.

Raymond le regardait en souriant.

C’était en plein vignoble, au milieu des ceps vigoureux et touffus, sous les rayons éclatants d’un soleil caniculaire qui faisait briller la sueur sur le front de Jacquemin et de Raymond, que ces deux hommes si différents de caractère, de type, d’éducation, de sentiments, causaient du sujet qui les unissait dans une commune pensée. Sous l’enveloppe rude de ce vigneron trapu, vigoureux, à la peau tannée par le soleil et la vie en plein air, à la face rubiconde, envahie par une barbe rude comme une broussaille, battait un cœur non moins généreux que chez l’homme d’étude élancé, au type plus affiné, dont la physionomie sérieuse et douce révélait le travail incessant de la pensée.

Comme le maître d’école avait dépouillé sa robe professionnelle pour se livrer à ce labeur du sarclage qui ne lui était guère familier, mais dont il s’acquittait avec entrain, sa taille ainsi dégagée en paraissait plus svelte à côté de la corpulence massive de Verdonnet.

Celui-ci continuait à se gourmander sans ménagement.

— Ma Cathon me l’a dit souventes fois : Garde ta langue ; trop parler nuit, trop gratter cuit ! Penser tout ce qu’on dit c’est bien, mais point n’est besoin de dire tout ce qu’on pense ; langue partie, cheval échappé. J’aurais dû mordre la mienne plutôt que de lui lâcher bride et de…

Mais Raymond l’interrompit par un geste de protestation bienveillante.

— Laissez, mon ami, laissez ! Ne sais-je pas bien, que vous ne doutez nullement du cas que je fais de damoiselle Clauda ? Au surplus, si quelque occasion vient à s’en rencontrer, je ne me refuse point à m’employer selon ma capacité et avec le secours du Seigneur à calmer son esprit angoissé.

Puis, se courbant de nouveau entre les ceps, il se remit à racler avec activité le sol raboteux qu’avaient envahi les mauvaises herbes.

Au lieu d’en faire autant, Verdonnet le regardait d’un air admiratif.

— Sur ma parole de vigneron, fit-il, à vous y voir aller de si grand courage, on jurerait que vous avez pratiqué le râblet et le fossoir dès vos jeunes ans. Ce n’est pas moi qui changerais si aisément de métier ! Il ferait beau voir Jacquemin Verdonnet besognant de la tête et s’essayant à gouverner la marmaille : ha ! ha ! ha !

Ayant ri largement à l’idée invraisemblable de se voir travesti en magister, le brave Jacquemin reprit son travail avec vigueur, pour regagner le temps perdu.

Mais s’il besognait activement, il ne donnait pas plus de répit à sa langue qu’à ses bras.

— Hein ! maître de Lœuvre, voyez-vous ces grappes ? Ces ceps sont-ils assez chargés ? De vraies quenouilles, sur ma parole ! Si la Clauda ne fait pas pour le moins cinq gerles à « l’ouvrier, » c’est que la grêle s’en sera mêlée d’ici aux vendanges, ce qu’à Dieu ne plaise !

Vertuchoux ! cette vigne des Rossets, quelle fontaine ! La mienne qui la jouxte n’est guère à comparer ; si je le dis, ce n’est point par esprit d’envie, mais la vérité est la vérité, et la Clauda s’entend à gouverner ses vignes. Une chance, par exemple, qu’elle ait pu effeuiller et attacher avant d’avoir les mains lardées par ce mauv… hem ! il est mort, n’en disons plus mot. Tout de même, qui est-ce qui l’aurait pensé, qu’un si fort lampeur de vin finirait par excès d’eau ?

Jacquemin se tut un instant, comme si cette antithèse le plongeait dans un abîme de réflexions ; mais il ne demeura pas longtemps silencieux.

— Une chose qui passe mon entendement, reprit-il d’un ton songeur, c’est qu’en la même famille, il se puisse trouver des êtres aussi dissemblables que ne sont l’eau et le vin.

S’il y a eu sur terre un homme honnête, laborieux et digne de respect, c’est assurément le père de Clauda ; ma feue mère qui était sa sœur le valait et ne fut pas moins considérée de son vivant. Et pourtant lui et elle n’étaient-ils pas bon frère et bonne sœur de ce… de celui qui vient de trépasser !

Raymond se redressa un instant pour dire gravement :

— Hélas ! nous sommes tous créés à l’image de Dieu pour faire sa volonté, mais beaucoup succombent aux séductions de leurs convoitises, et parce qu’ils prêtent l’oreille à la voix du Tentateur plutôt qu’à celle du Seigneur, ils tombent dans la perdition finale. Garde ton cœur plus que toute autre chose qu’on garde, car c’est de lui que procèdent les sources de la vie !

XXI

AU CIMETIÈRE

C’est dimanche ; le concert des cloches le proclame de toutes parts. Dans l’agreste vallon de Pontareuse résonnent les accents graves et puissants du vieux moûtier de St-Pierre. Là-bas, du côté de Cortaillod, carillonne gaiement une petite cloche seulette : c’est la voix grêle de la chapelle de Saint-Nicolas, qu’accompagnent en sourdine les sonneries plus lointaines de Colombier, de Corcelles et de Bevaix, dont la brise apporte par instants des bouffées harmonieuses. La nature aussi est en fête et semble se joindre à l’adoration que l’appel sonore des cloches invite les hommes à rendre à leur Créateur. Le ciel est sans nuage ; les vergers, les vignobles sont remplis de promesses pour l’automne qui s’approche.

Par tous les chemins qui aboutissent au vallon de Pontareuse arrivent des groupes de fidèles revêtus de leurs habits de fête. Le plus fort contingent vient de Boudry par le « Crêt de Bataillard, » mais au delà de la Reuse, on voit descendre en file égrenée, le long de la Vi de l’Etra qui gravit la côte en écharpe pour atteindre Trey-Rouz[20], les paroissiens de ce hameau, avec ceux de Rochefort, les Grattes et lieux voisins, tandis que ceux de Bôle dévalent par le raide sentier de vignes qui, descendant du plateau de la Fouéraie, débouche vers le pont de bois jeté sur la Reuse.

Le temple vénérable où des points les plus éloignés de la paroisse viennent se réunir les fidèles est fortement atteint par la décrépitude.

Les pierres moussues, rongées par la vieillesse, se disjoignent et s’effritent ; des crevasses inquiétantes sillonnent sa tour comme le visage d’un reître balafré dans vingt combats. Le moutier, vieux à cette époque d’au moins cinq cents ans[21], est atteint dans ses œuvres vives, et cependant, durant près d’un siècle encore[22], il réunira sous ses voûtes lézardées les fidèles de la grande paroisse.

Sur le gazon du cimetière entourant le temple, des groupes s’étaient formés ; parents, amis, connaissances devisaient avant d’aller prendre place dans l’édifice. Quand le pasteur, accompagné du maître d’école, sortit du presbytère, bâti à côté de l’église et, comme elle, portant l’empreinte de l’âge et de la vétusté, on leur fit place avec un empressement respectueux et chacun se hâta d’entrer à leur suite.

 

*

 

« Écoute, Israël ; l’Éternel notre Dieu est le seul Éternel.

« Tu aimeras donc l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces ;

« et ces commandements que je te prescris aujourd’hui seront dans ton cœur ;

« tu les inculqueras à tes enfants et tu en parleras quand tu te tiendras dans ta maison, quand tu te mettras en chemin, quand tu te coucheras, et quand tu te lèveras. »

L’assistance écoutait debout et recueillie ces solennelles recommandations que le maître d’école lisait en chaire comme préambule de la proclamation du Décalogue. Cette lecture, faite non sur le ton monotone d’une récitation, mais avec un accent respectueux, expressif et senti, commandait l’attention en donnant à chaque mot sa valeur et atteignait les consciences.

La lutte pour le triomphe de la vérité était terminée dans la paroisse et dans notre pays, mais la lutte contre le mal qui existe au fond de notre nature peut-elle, doit-elle jamais prendre fin ?

— Plus de papistes à Cortaillod ni à Boudry ; eux et nous sommes de la vraie foi ! avait répondu Jacquemin Verdonnet à Raymond de Lœuvre quand il s’informait si les disputes de religion n’étaient pour rien dans les démêlés des enfants de Boudry avec leurs voisins.

Eût-il pu répondre avec autant d’assurance, si Raymond lui eût demandé : Mais montrez-vous votre foi par vos œuvres, crucifiant en vous le vieil homme, afin d’être les vrais disciples et les imitateurs de Celui qui est mort et ressuscité pour vous ?

C’est cette question que dans une prédication incisive le pasteur Sorel adressa à la conscience de ses auditeurs.

— De ce temple du Seigneur – et il montrait en parlant les murailles dénudées du vieil édifice, d’où vingt ans auparavant on avait enlevé tous les ornements qu’y avaient accumulés depuis des siècles une piété mal éclairée et une dévotion superstitieuse, – de ce temple vous avez ôté les idoles et vous ne vous prosternez plus devant elles. Mais dans le temple de vos cœurs n’y a-t-il point encore quelque autel caché, où dans le secret vous offrez des sacrifices indignes à quelque idole détestable qui se nomme orgueil, convoitise, intempérance, avarice, impureté ?

« Heureux l’homme qui est continuellement dans la crainte ! »

Cette parole des Proverbes qu’il avait prise pour texte de son sermon, il la commenta de façon à impressionner fortement son auditoire.

« La crainte, mes frères, et laquelle ? Non point la crainte des hommes, de ce qu’ils nous peuvent faire, de ce qu’ils peuvent dire de nous.

« Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire périr l’âme ; mais craignez Celui qui a le pouvoir de faire périr le corps et l’âme dans la géhenne. Oui, je vous le dis, c’est celui-là que vous devez craindre.

« Mais pour nous, chrétiens, le Seigneur Éternel, tout-puissant, n’est-il pas un père qui nous aime et nous a adoptés en Jésus-Christ, puisqu’il l’a livré à la mort pour rançon de nos iniquités, et le devons-nous redouter toujours comme un juge courroucé ? Oui, Dieu nous est père, et c’est comme tel que nous le devons craindre, comme un père qu’il faut se garder d’offenser par méchanceté volontaire. La crainte de Dieu, c’est proprement l’appréhension de lui déplaire.

« Heureux l’homme qui vit continuellement dans la crainte ! Heureux, dit David, l’homme qui craint l’Éternel ! »

Après l’amen final, l’assemblée, conduite par le maître d’école, chanta avec une ferveur qui rachetait le défaut d’harmonie et de correction ces strophes du psaume 19 :

La crainte du Seigneur

Assure leur bonheur

À perpétuité.

 

Tous ses commandements

Tous ses enseignements

Sont remplis d’équité.

 

Aussi ton serviteur

Qui les porte en son cœur

En est tout éclairé :

 

Tous ceux qui les suivront,

De ta main recevront

Un salaire assuré.

 

Mais qui peut se vanter

De connaître ou compter

Ses péchés d’ignorance ?

 

Toi qui vois tout, Seigneur,

Pardonne mon erreur,

Et couvre mon offense.

À la sortie les groupes se reformèrent par familles et par villages sur le cimetière, et la foule s’écoula lentement par les divers chemins qui l’avaient amenée. Par-ci par-là, auprès de quelque tertre fleuri ou fraîchement recouvert, une femme, des enfants s’attardaient, songeant au cher défunt qui dormait là de son dernier sommeil, mettant pieusement en ordre le petit jardinet qui le recouvrait, y cueillant une fleur pour la rapporter au logis, où durant quelques jours elle parlerait de celui dont la place était maintenant vide au foyer.

Clauda Grellet était de ces attardées ; elle avait aujourd’hui trois tombes à visiter. Sur celle de Jonas s’élevait déjà un petit buisson de houx et des fougères qu’Amé et Pernette étaient allés arracher dans les bois, et qu’ils avaient remis en terre sous la direction de leur grande sœur. Les deux enfants, munis chacun d’un vase ébréché, faisaient la navette du cimetière au ruisseau voisin afin de rafraîchir les plantes, nouvellement transplantées, qui souffraient de l’ardeur du soleil, et penchaient tristement feuilles et branches vers la terre.

De son côté, Clauda était allée de la tombe déjà ancienne de sa mère à celle plus récente de son père, avait donné quelques soins à chacune d’elles, puis s’était recueillie en évoquant ses souvenirs et l’image chérie des défunts. Sur chaque tertre elle avait pris une fleur, et, craignant de s’être trop attardée, elle se disposait à appeler les deux enfants pour regagner Boudry, quand elle vit venir à elle Raymond de Lœuvre sortant du presbytère.

Une légère rougeur monta aux joues de la jeune fille ; prise d’un embarras subit, elle allait rejoindre Pernette et Amé, quand Raymond l’arrêta d’un geste de prière.

— Demeurez, damoiselle Clauda, demeurez, je vous prie. J’ai une requête à vous présenter.

Elle leva sur lui son regard franc et pur, mais baissa aussitôt les yeux ; son calme habituel l’avait abandonnée ; la main qui tenait les fleurs tremblait visiblement, et toute son attitude trahissait l’attente ou l’appréhension.

De son côté, le maître d’école ne paraissait pas moins agité.

— Ce que j’ai à vous dire, fit-il d’une voix assourdie par l’émotion, si les père et mère de qui vous venez de visiter la tombe étaient encore de ce monde, c’est à eux que je l’aurais demandé premièrement avant d’oser m’en ouvrir à vous.

Et pourtant, reprit-il, cherchant à raffermir sa voix, auraient-ils agréé ma demande, que si vous la repoussez, je n’aurais qu’à m’incliner humblement et à dire : J’avais trop présumé de moi-même !

Il interrogeait ardemment le jeune visage penché devant lui et coloré par l’émotion, espérant y surprendre un encouragement à formuler nettement sa demande et redoutant d’y lire son arrêt.

Sans parler, la jeune fille leva sur l’homme qui tremblait ainsi devant elle un regard d’une douceur infinie. Transporté, Raymond lui prit vivement les mains :

— Clauda, voulez-vous être ma femme devant Dieu et devant les hommes ?

— Je le veux, répondit-elle simplement.

 

*

 

Quand avec Pernette et Amé, qui, donnant la main à leur sœur et à Raymond, les liaient ainsi l’un à l’autre, on les vit descendre la ville, il y eut sur leur passage comme une traînée de chuchotements, accompagnés de regards d’intelligence, les uns malins et envieux, les autres sympathiques. Celui que leur décocha de sa fenêtre Thévenin Gorgerat n’était assurément pas de ces derniers ; sa vilaine face se contracta en un ricanement mauvais, pendant qu’il lâchait entre ses dents un propos cynique. Par contre, Claude-Moïse, l’armurier, qui rentrait chez lui, ayant au retour du culte fait la conduite à son compère Jacquemin, les salua cordialement au passage et les suivit d’un œil bienveillant.

— Toinette, dit-il à sa femme, il me paraît qu’il y a étroite et singulière entente entre maître de Lœuvre et Clauda Grellet ; les voilà qui de compagnie s’en reviennent du moutier, quasi comme des promis. Puissent-ils l’être véritablement ! ce serait une heureuse fortune pour l’un et l’autre.

Dame Toinette convint que ce serait un couple bien assorti ; mais elle le dit sans grande chaleur et fit la remarque qu’il y aurait cependant un notable écart entre les âges respectifs des époux.

À cela l’armurier répondit sur-le-champ avec bonne humeur que le maître d’école n’était cependant pas d’âge à passer pour le père de Clauda, et que mieux valait, en pareille occurrence, que la balance des années penchât du côté du mari plutôt que de celui de la femme.

Sans rien répliquer, dame Toinette continua à s’occuper des apprêts de son dîner.

Surpris de la façon dont elle accueillait une communication qui, pensait-il, devait la réjouir comme lui, l’armurier regarda un instant sa femme d’un air pensif et perplexe, puis il s’en alla en secouant la tête.

— Depuis que Jehan est parti, se dit-il avec un soupir, elle n’est plus la même ; son esprit est avec le garçon, et le reste ne lui est plus rien !

Si comme sa femme, Claude-Moïse eût su le secret de Jehan, qu’elle lui avait arraché peu avant son départ, il eût mieux compris encore l’indifférence presque hostile, qu’elle venait de témoigner en apprenant la nouvelle que lui apportait son mari.

Ce n’est pas que dame Toinette eût appris avec plaisir l’inclination de son fils pour Clauda Grellet. En femme sensée et pratique, elle s’était efforcée de lui faire voir les fâcheux côtés et même les dangers d’une union aussi disproportionnée sous le rapport de l’âge. Mais elle était mère, et elle souffrait par avance avec son fils de la ruine de ses espérances.

À l’hôtellerie, au contraire, on était tout à la joie. Raymond y avait amené Clauda, et simplement, mais le visage radieux, il avait dit aux époux Verdonnet :

— Mes bons amis, votre cousine Clauda et moi avons engagé notre foi l’un à l’autre ; et j’ose espérer que vous me verrez sans déplaisir entrer dans votre famille.

Est-il besoin de dépeindre l’allégresse exubérante de Verdonnet ? Il triomphait comme si ce mariage, objet de ses secrets désirs, eût été son œuvre de toutes pièces.

Aussi donna-t-il l’accolade à sa cousine, à Raymond, aux enfants qui ne se rendaient pas encore bien compte de ce qui arrivait, à sa femme enfin, à l’oreille de qui il chuchota par la même occasion : Tout compte fait, il était garçon ! Et vertueusement il refoula deux ou trois de ces exclamations incongrues que prohibait son épouse.

La satisfaction de celle-ci, pour n’être pas moins complète, s’exprima d’une façon plus calme et plus digne.

Seulement, les compliments sincères, quoique cérémonieux, qu’elle présenta aux promis furent abrégés par cette subite exclamation du petit Amé, en qui la lumière venait de se faire, après de longues réflexions :

— Ah ! bien, j’entends ! Noël ! Noël ! nous aussi nous aurons un papa ! pas vrai, Pernette ?

Raymond échangea avec Clauda un regard heureux.

— Oui, disait celui de Raymond, les petits orphelins avaient en leur grande sœur retrouvé la mère trop tôt perdue ; en moi ils auront un vrai père pour la seconder.

Et le regard confiant de Clauda prenait acte de cette promesse et l’acceptait avec une heureuse assurance.

Longtemps battue par les flots contraires qui avaient failli la faire sombrer, la barque de Raymond avait jeté l’ancre dans des eaux tranquilles, aussi disait-il le soir même à Clauda, quand seuls ensemble ils purent se parler à cœur ouvert :

Quel homme a plus sujet que moi de dire avec David : Mon âme bénis l’Éternel et n’oublie aucun de ses bienfaits. C’est lui qui a retiré ma vie de la fosse et qui m’environne de bonté et de compassion, qui rassasie ma bouche de biens, tellement que ma jeunesse est renouvelée comme celle de l’aigle !

— Et moi aussi, répondit le regard aimant de Clauda, je puis bénir Dieu et lui rendre grâce avec un cœur joyeux.

XXII

ADIEUX

Depuis six mois que Jehan Barbier avait quitté le foyer paternel, on était sans nouvelles de lui ; il s’était dirigé sur le pays de Vaud avec le dessein de se rendre à Genève, d’y séjourner quelque temps, suivant le conseil de Raymond de Lœuvre, s’il y trouvait de l’occupation, puis de passer en France.

Aucun messager d’occasion, ouvrier compagnon, trafiquant ambulant, seule ressource qu’eussent alors les gens du commun pour leurs communications lointaines, n’avait paru, chargé par Jehan de renseigner les siens sur son compte.

Et ce n’était assurément pas un jeune artisan faisant son tour de compagnon qui pouvait s’accorder le luxe d’un courrier, comme en envoyaient les grands, les commerçants et les gens pressés de faire parvenir à qui de droit un message important.

C’est à quoi songeait tristement un soir Claude-Moïse Barbier dans sa forge, où il travaillait solitaire et sans entrain, repassant pour la centième fois avec un serrement de cœur sa conduite paternelle à l’égard de son fils.

— Tu as été un père inflexible et dur pour ton premier-né. Toujours tu lui as montré un visage sévère ; a-t-il pu croire que néanmoins tu l’aimais ? Ah ! quand il reviendra !… Puis avec angoisse il se demandait : Jehan reviendra-t-il jamais ? Oh ! que n’arrive-t-il au moins un message de lui !

 

*

 

Le messager désiré était en route ; il arrivait, et parut tout à coup sur le seuil de la forge, sous la forme d’un jeune et grand gaillard, mince et aussi dégagé de langue que de tournure, car il salua jovialement l’armurier dans les termes suivants :

— Maître Barbier, je vous salue, tant en mon nom propre qu’en celui de Jehan votre fils, lequel vous fait savoir qu’il est gaillard et dispos comme poisson dans l’eau.

Presque suffoqué par la surprise, Claude-Moïse fut un moment avant de pouvoir rassembler ses idées. Enfin il tendit vivement la main à l’inconnu et la lui serra avec chaleur.

— Bienvenu est le message et aussi le messager, dit-il, la figure épanouie. Vous le connaissez, mon Jehan ? L’avez-vous vu naguère et où est-il présentement ?

— Si je le connais ! riposta joyeusement l’étranger en se débarrassant de la besace de cuir des ouvriers compagnons, suspendue à son épaule, et coiffant un étau de son bonnet : si je connais Jehan Barbier ! mais sachez que depuis quatre mois tantôt nous sommes compères et amis, lui et moi, et avons martelé sur la même enclume. Si je l’ai vu naguère ? Il y a huit jours nous dînions à la même table et il me faisait la conduite un bout de chemin.

Où il est présentement ? en l’échoppe de mon père, comme me voici en la vôtre, ou bien il mange la soupe avec tout notre monde, car c’est l’heure, à Genève.

— Ah ! c’est à Genève qu’est votre père, et maître armurier, pareillement ?

— Comme vous dites, et il n’y en a guère de plus habiles, trédame ! répondit le jeune homme en retroussant sa moustache blonde et effilée. Et bien mieux : vous et mon père, maître Barbier, êtes de vieilles connaissances : vous souvient-il point d’avoir besogné de notre métier, voire joué de l’espadon et du mousquet par occasion, en la compagnie d’un certain compagnon de Genève, à Gingins.

— Guillaume Perrin ! s’écria Claude-Moïse, qui depuis un moment dévisageait avec attention le jeune ouvrier. Hé ! mon ami, vous lui ressemblez comme…

— Comme un fils a le devoir de ressembler à son père ! termina le Genevois en riant. Oui, maître, j’ai nom Ami Perrin et suis fils de Guillaume, votre compère du temps jadis et présentement le maître de Jehan, lequel se trouve chez nous comme coq en pâte et ne me paraît avoir nulle envie de pousser plus outre ; d’autant que ma sœur Germaine… mais je n’ai pas à me mêler de leurs affaires ! Enfin, sachez que mon père tient Jehan en si haute estime, tant comme ouvrier que comme garçon rassis, qu’il me le donne en exemple à imiter, et m’a dit mainte fois : Que ne sais-tu comme Jehan tenir ta langue en repos et ne la dégainer qu’à bon escient ! C’est qu’il n’est pas parleur, votre Jehan, ni d’humeur folâtre. Toutefois il commence à se dérider ; Germaine y est pour quelque part, et moi je m’y suis appliqué de mon mieux, ayant de mon naturel, comme vous voyez, la langue assez déliée et l’esprit peu enclin à la mélancolie.

Le maître armurier souriait avec bienveillance.

— Venez, jeune homme, fit-il en lui frappant sur l’épaule, venez vous restaurer, vous devez être affamé et las ; c’est aussi bien l’heure du souper à Boudry qu’à Genève, et ma femme va vous soigner, croyez-m’en, pour lui avoir apporté d’aussi heureuses nouvelles !

— Ah ! mais, trédame ! s’écria le jeune homme en se frappant le front, moi qui allais oublier mon autre message et le plus pressé !

Enseignez-moi, je vous prie, la demeure du magister Raymond de Lœuvre. Il faut que je le voie sans délai.

— J’y vais.

L’armurier s’était prestement débarrassé de son tablier de cuir pour accompagner le Genevois. Celui-ci lui apprit en route que le maître d’école était appelé en hâte à Genève, auprès d’un vieillard qui désirait ardemment le revoir avant de mourir.

En apprenant le nom de celui qui réclamait instamment sa présence avant l’heure suprême, Raymond manifesta une vive émotion et eût voulu partir sur-le-champ, bien que la nuit tombât. Mais sa femme – car il était l’époux de Clauda depuis quelques mois – le persuada d’attendre au lendemain et de faire le voyage à cheval pour gagner du temps et s’épargner de la fatigue. L’armurier appuya Clauda et se fit fort d’obtenir pour la circonstance le grand et fort bidet du banderet Favre.

Claude-Moïse ne s’était pas trop avancé.

Le digne banderet se déclara heureux et honoré de prêter son cheval à maître de Lœuvre qu’il estimait fort, et pour un cas aussi urgent.

Il le lui amena lui-même avant l’aube.

— C’est une bête de fond et sûre ; elle vous mènera bon train, dit-il en tapotant le cou du grand bidet roux. Puissiez-vous avec son aide, messire de Lœuvre, arriver en temps opportun !

Ce souhait bienveillant s’accomplit : Raymond arriva à temps pour recevoir les adieux suprêmes et le dernier soupir du moribond qui l’avait appelé. Ce mourant, c’était le vieux juif Nathan, de Sisteron.

Ayant appris à la fin de l’année précédente, par un huguenot venant de Genève, que Raymond de Lœuvre, qui lui envoyait ses salutations filiales, était arrivé à bon port, il n’avait pu résister au désir de revoir en ce monde celui qu’il appelait son fils Raymond. Sa vieille et fidèle Déborah était morte ; rien ne l’attachait plus au coin de pays où il avait passé sa vie. Fiévreusement, car il sentait que désormais les jours lui étaient comptés, il avait mis ordre à ses affaires, vendu ses marchandises et sa maison à un coreligionnaire, et bravant dangers et fatigues, entrepris avec sa carriole et son mulet le long et périlleux voyage de Genève.

Après bien des vicissitudes, le vieillard était arrivé au but, mais brisé de corps et d’esprit et pour éprouver la plus cruelle déception : celui qu’il était venu chercher de si loin n’était plus à Genève, et, aucune des personnes auxquelles il parla de Raymond de Lœuvre ne put lui dire où le maître d’école s’était rendu.

Le pauvre Nathan, dont les forces, sinon le courage, étaient à bout, fut terrassé par ce coup imprévu. Il dut s’aliter dans l’hôtellerie où il était descendu, et désormais sans espoir au monde, il attendit la mort et l’appela comme une délivrance, disant avec amertume comme le prophète : Maintenant, donc, Éternel, retire, je te prie, mon âme ; car la mort m’est meilleure que la vie.

Cependant l’hôtelier, que le désespoir du vieillard avait touché, continuait les recherches au sujet de Raymond. L’armurier Perrin, qui demeurait dans le quartier, en entendit parler et rapporta le fait chez lui, en s’apitoyant sur la déception du vieux juif.

— J’irai, dit-il avec décision, m’enquérir auprès de maître Jehan Calvin…

— Pas n’est besoin d’y aller, interrompit le jeune ouvrier entré depuis peu chez l’armurier. Je sais, moi, où est présentement maître de Lœuvre : c’est à Boudry qu’il enseigne. Je le pourrais aller quérir.

— Nenni, Jehan, c’est moi qui irai, déclara le fils Perrin. N’étais-je pas déjà sur le point de partir pour mon tour d’Allemagne ? Boudry est sur mon chemin.

— Tu ne peux pas mieux dire, approuva le père.

Et c’est ainsi que Raymond de Lœuvre fut prévenu à temps, et qu’à la dernière heure Nathan eut encore la joie de serrer son « fils Raymond » dans ses bras.

— Là-haut, vers mes pères… dans le sein d’Abraham… dit solennellement le vieux juif, la main posée sur l’épaule du chrétien, il y a place…

Il s’arrêta haletant, mais Raymond reprit :

— Oui, mon père, il y a place pour tous ceux qui ont le cœur droit.

Le moribond approuva de la tête.

— Car Dieu, continua Raymond, ne fait point d’acception de personnes, mais en toute nation celui qui le craint et qui s’adonne à la justice lui est agréable.

— Cette parole est bonne, prononça faiblement Nathan ; qui a dit cela ?

Mais il s’assoupit aussitôt et quand il rouvrit les yeux, ce fut pour chercher du regard avec inquiétude autour de lui.

— Là, fit-il en serrant le poignet de Raymond et lui montrant une valise de cuir bouclée solidement et posée sur un meuble. Ceci est à toi, mon fils ; mais il faut… il faudrait…

Incapable de continuer, il regardait avec angoisse tantôt la porte, tantôt Raymond.

Un cordial que lui fit prendre celui-ci le ranima pour un instant et lui rendit la parole.

— Des témoins, dit-il fiévreusement, il faut des témoins !

Et comme Raymond hésitait :

— Hâte-toi, commanda-t-il avec autorité, va et ramène des témoins.

Guillaume Perrin qui avait conduit Raymond à l’hôtellerie était encore là ; il entra avec le maître du logis.

Le moribond rassembla ses forces pour dire, sa main posée sur celle de Raymond :

— Celui-ci est mon fils, non selon la chair, mais le fils de mon adoption. Tout ce qui est à moi est à lui ; vous l’avez ouï et en rendrez témoignage. Que celui… qui changera… quoi que ce soit…

Sa voix s’éteignit ; une lueur rapide passa dans ses yeux, qui se ternirent subitement, tandis qu’un sourire radieux remplaçait sur ses lèvres l’anathème qui allait en sortir.

L’âme de Nathan de Sisteron était retournée vers ses pères.

 

*

 

À cet embranchement de la Vi de l’Etra et du chemin de Boudry, où à peine deux ans auparavant Raymond de Lœuvre s’arrêtait un soir d’été, harassé d’une longue et pénible marche, nous le retrouvons arrivant une seconde fois de Genève. Il n’est point monté sur le cheval emprunté au banderet Favre, mais installé sur le devant de la carriole de Nathan trainée par son mulet. À côté de celui-ci, et le dépassant de la tête et de la croupe, trotte fièrement le grand bidet roux attaché par la bride au brancard du véhicule. Il sent son écurie et hennit avec impatience en tirant sur sa longe.

Raymond eût trouvé aisément à se défaire à Genève du mulet et de la voiture ; mais il lui répugnait de laisser en des mains étrangères le modeste équipage du bon vieillard.

On peut se représenter la sensation que fit à Boudry l’arrivée du maître d’école dans cet attirail insolite. Cette perspective avait même fait quelque peu hésiter Raymond :

— On rira de moi, s’était-il dit avec appréhension ; on me tiendra tout le long du chemin pour quelque trafiquant, si ce n’est pour un bateleur ou histrion de foire !

Mais il avait triomphé de cette faiblesse d’amour-propre en pensant à Nathan.

— A-t-il appréhendé, lui, de se donner en spectacle à travers villes et villages, au cours d’un voyage de cent lieues de chemin, à seule fin de te venir voir avant de mourir et t’apporter son héritage ?

Qu’était-il au juste, cet héritage, et combien contenait la valise de cuir de Nathan ?

Qu’il représentât ou non une fortune, cet héritage n’augmenta pas d’une obole aux yeux de Clauda née Grellet, l’importance de l’homme qu’elle avait pris pauvre pour compagnon et guide de sa vie. Mais ce témoignage de la touchante affection du vieux juif pour le maître d’école, ajouta, s’il se pouvait, à l’amour mêlé de respect que la jeune femme avait pour son mari.

Au reste, plus ou moins riche, Raymond n’en continua pas moins comme par le passé à remplir avec zèle ses modestes fonctions, sans prétendre à s’élever au-dessus de l’humble sphère où il se trouvait à sa place, parmi les petits et les faibles de ce monde.

Cependant on ne vit plus au printemps la femme du maître d’école fossoyer ses vignes, ni les râbler pendant les chaleurs de l’été : Raymond avait exigé qu’elle abandonnât à des journaliers les labeurs les plus pénibles de la terre ; non point qu’il trouvât déshonorant pour sa compagne le travail manuel, mais il voulait lui épargner les durs travaux, et n’eut-elle pas bientôt, d’ailleurs, de doux et impérieux liens qui l’attachèrent au logis, dans la personne des deux chérubins qu’Amé nommait en se rengorgeant : « Mes nepveux Guy et Roger, » et que Pernette disputait à sa grande sœur pour les dorloter avec passion ?

Quand vint une petite blondine qu’on nomma Yseult, Raymond, dans sa joie et sa reconnaissance, s’écria :

— Que rendrai-je à l’Éternel ? tous ses bienfaits sont sur moi !

Et s’adressant à Clauda :

— Que t’en semble, ma femme, ne voulons-nous point, à l’exemple des Hébreux offrant des sacrifices de prospérités et d’actions de grâces pour reconnaître les bontés du Seigneur, lui offrir quelque chose qui soit à sa gloire et pour l’avancement de son règne ?

— C’est là une bonne pensée, dit Clauda en serrant son trésor contre son sein. Mais qu’offririons-nous à Celui de qui nous tenons tout ?

Raymond n’eut pas à chercher longtemps pour répondre :

— L’école est pour sa gloire, puisque les enfants y apprennent à craindre, aimer et adorer leur Créateur ; et Dieu ne tire-t-il pas sa louange de la bouche des petits ?

Mais à Boudry comme en maints autres lieux, l’école est encore chétive et d’un sort peu assuré. Pour l’asseoir et la fonder sûrement en notre ville, où je suis présentement traité quasi comme bourgeois par la bienveillance de chacun, ne pourrions-nous donner quelque somme d’argent ou fonds de terre qui payât le salaire du maître, lequel, pour le présent, ne dépend que du vouloir bon ou contraire des Conseils ?

Clauda mit sa main dans celle de son mari :

— Je donne pour cet usage, dit-elle, les yeux brillants, ma vigne des Rossets ; c’est la plus grande et la meilleure.

— L’intention est bonne et généreuse, ma Clauda, fit doucement Raymond. Toutefois il me paraît plus convenable qu’au lieu de prélever ce don sur l’héritage de tes pères, il soit plutôt offert par l’homme qui, en ce lieu-ci a été comblé de bénédictions, et ainsi nul n’y pourra trouver à redire. La vigne des Gillettes que j’ai acquise de Thévenin Gorgerat et de laquelle une part de l’argent du bon Nathan a payé le prix, sera mon offrande à l’Éternel.

Clauda approuva d’un signe de tête et d’un regard aimant.

Et ainsi fut fait.


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https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2017.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Huguenin, Oscar, Maître Raymond de Lœuvre, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, Paris, Grassart, 1895 . D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Depuis les hauts de Peseux en direction de Boudry, a été prise par Yves Häusermann le 06.01.2008 (Flickr, Wikimédia, licence CC Attribution 2.0 Générique).

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[1] Cette pièce vénérable est conservée aux archives de Boudry.

[2] Voici les chiffres qu’avoue un historien catholique, l’abbé Moréry, qui écrivait son grand dictionnaire historique et géographique un siècle après ces massacres : « Par une exacte supputation qu’on en fit, il se trouva qu’environ 3000 personnes périrent en cette occasion ; que 600 hommes des plus forts furent envoyés aux galères par le baron de la Garde, et qu’il y eut 900 maisons brûlées en 24 villages de Provence. » Moréry ajoute : « Le reste de ces misérables Vaudois qui s’étaient sauvés dans les bois, y moururent presque tous de faim, à la réserve des plus robustes qui se retirèrent à Genève et dans les cantons protestants. »

[3] L’un des noms de la guitare au XVIe siècle.

[4] La Bible dite d’Olivetan, première traduction française qui ait paru, a été imprimée à Serrières en 1535, ensuite d’une décision des églises vaudoises de France et de Piémont réunies à Angrogne en 1532, et où, Farel, Olivetan et Saulnier assistaient.

[5] Ancien surnom des habitants de Cortaillod.

[6] Surnom des bourgeois de Boudry.

[7] Rez-de-chaussée en retrait, porche qui, aux Montagnes porte les nom expressif de recule.

[8] Le putois.

[9] Potier-poêlier.

[10] Petite poche de cuir ; c’est de cet ancien mot français que les Anglais ont fait « budget » qui nous est revenu d’outre-Manche ainsi travesti.

[11] Gorge.

[12] Hugues Gravier, après avoir été nommé pasteur à Cortaillod, voulut aller régler des affaires de famille dans sa province natale, le Maine. Saisi comme hérétique à Mâcon, il fut brûlé vif à Bourg-en-Bresse, en janvier 1553.

[13] La pie, en vieux français comme en patois. Du breton « agas. »

[14] La coupe valait quatre quarterons.

[15] 365 litres.

[16] Copeaux.

[17] Billes de sapin sans nœuds, propres à faire les échalas.

[18] Grelottement, tremblement.

[19] Copeaux.

[20] Trois-Rods est la traduction maladroite de Trey-Rouz, qui signifie « au delà du Ruz, de la Reuse. »

[21] M. le pasteur Auguste Bonhôte, dans sa savante monographie de l’église de Pontareuse, estime que l’origine du moutier de St-Pierre n’est pas moins ancienne que celle de Bevaix et de St-Martin – 998 – ou en tous cas ne doit pas être postérieure à la fondation du prieuré de Corcelles en 1092.

[22] Il fut démoli en 1647.