Henry Rider Haggard

SHE (ELLE)

traduction : Pierre Georges de Labouchère

2025 (1920)

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Table des matières

 

I. 4

II. 12

III. 23

IV.. 34

V.. 45

VI. 54

VII. 63

VIII. 74

IX.. 82

X.. 91

XI. 104

XII. 112

XIII. 120

XIV.. 126

XV.. 131

XVI. 136

XVII. 139

XVIII. 142

XIX.. 150

XX.. 161

XXI. 168

XXII. 176

XXIII. 184

XXIV.. 194

XXV.. 204

XXVI. 212

Ce livre numérique. 217

 

I

Certains événements nous causent une si vive impression, que nous ne les oublions jamais : telle la scène que je vais décrire[1].

Il y a un peu plus de vingt ans, moi, Ludwig Horace Holly, j’étais enfermé un soir dans ma chambre d’étudiant, à Cambridge, en train de résoudre un problème quelconque, car je devais passer dans huit jours mon examen d’agrégation. Tombant de fatigue, j’allai chercher ma pipe sur la cheminée. Tandis que je l’allumais, je me vis par hasard dans la glace, et je ne pus m’empêcher de réfléchir à ma laideur. La plupart des hommes de vingt-deux ans ont au moins le charme de la jeunesse, mais ceci même m’était refusé. Court, trapu, avec de longs bras nerveux, des traits disgracieux, des yeux caves, un front bas disparaissant sous une masse de cheveux noirs, tel était mon extérieur il y a environ un quart de siècle, et je n’ai guère changé depuis. La nature m’avait marqué d’un stigmate de laideur ; par contre, elle m’avait accordé une force peu commune et une intelligence remarquable.

J’étais si laid que mes camarades, bien que fiers de mes prouesses physiques, évitaient d’être aperçus en ma compagnie. Quoi d’étonnant dès lors que je fusse misanthrope et boudeur, je faisais horreur aux femmes, et j’entendis même l’une d’elles dire derrière mon dos que j’étais « un monstre, et que je l’avais convertie à la théorie darwinienne ! »

J’étais plongé dans ces réflexions quand on frappa à ma porte. J’écoutai avant d’aller ouvrir, à près de minuit je n’étais guère d’humeur à recevoir un étranger. Je n’avais qu’un seul ami au collège – ou plutôt dans le monde entier – peut-être était-ce lui. À ce moment même, le visiteur toussa, et je me hâtai d’ouvrir, car je connaissais cette toux.

Un homme d’environ trente ans, aux traits fins et distingués, entra précipitamment, succombant sous le poids d’un énorme coffret en fer, qu’il tenait par la poignée. Il déposa le coffret sur la table, et fut pris alors d’un tel accès de toux qu’il devint pourpre, et s’affaissa sur un fauteuil en crachant le sang. Je lui donnai quelques gouttes de whisky ; il parut se remettre un peu.

— Pourquoi m’avez-vous laissé si longtemps au froid ? demanda-t-il d’un air grognon. Vous savez bien que les courants d’air me sont mortels.

— Je ne savais pas que c’était vous. Vous venez bien tard.

— Oui, et je crois vraiment que c’est ma dernière visite, répondit-il avec un lugubre sourire. Je suis perdu, Holly, je suis perdu. Demain, je ne serai plus là !

— Quelle bêtise ! répliquai-je. Laissez-moi aller chercher un médecin.

— Ce n’est pas la peine. J’ai étudié la médecine, et n’ai pas besoin de docteur. D’ailleurs, il n’y a plus rien à faire, ma dernière heure est venue ! Depuis un an, je ne vis que par miracle. Maintenant, écoutez-moi de toutes vos oreilles, car je ne pourrai jamais répéter ce que vous allez entendre. Voilà deux ans que nous sommes liés ensemble : saviez-vous que j’avais un fils ?

— Non.

— J’en ai un âgé de cinq ans. Sa mère est morte en lui donnant le jour, et depuis lors je ne peux supporter la vue de cet enfant. Si vous voulez accepter cette mission, je vais vous instituer tuteur de mon fils.

— Moi ! m’écriai-je.

— Oui, vous. Ce n’est pas en vain que je vous ai étudié deux années durant. Je dois mourir ; j’ai cherché quelqu’un à qui confier mon enfant – et cet objet, ajouta-t-il en désignant le coffret de fer. Vous êtes l’homme qu’il me faut, Holly ; car vous êtes fort et robuste : cet enfant sera le seul représentant d’une des plus anciennes familles du globe. Vous allez rire, mais il vous sera prouvé un jour, sans conteste, que mon soixante-cinquième ou soixante-sixième ancêtre en ligne directe était un prêtre égyptien, quoique d’extraction grecque, et qu’il s’appelait Kallikratès[2] ; son grand-père était, je crois, ce même Kallikratès dont parle Hérodote[3]. Vers l’an 339, à l’époque de la chute des Pharaons, ce Kallikratès (le prêtre) rompit ses vœux de célibat, s’enfuit de l’Égypte avec une princesse de sang royal qui s’était amourachée de lui, et finit par faire naufrage sur la côte d’Afrique, près la baie actuelle de Delagoa, ou un peu plus au nord ; sa femme et lui furent seuls sauvés, tous leurs compagnons ayant été engloutis. Après avoir enduré des maux cruels, ils trouvèrent asile auprès de la reine d’un peuple sauvage, femme d’une beauté extraordinaire, qui, pour des motifs que vous apprendra un jour le contenu de ce coffret, finit par massacrer mon ancêtre Kallikratès. Sa femme put s’échapper et se réfugier à Athènes, après avoir donné le jour à un enfant qu’elle appela Tisisthenes, ou le « puissant vengeur ». Environ cinq cents ans après, la famille émigra à Rome, et tous ses membres y prirent le surnom de Vindex ou Vengeur, sans doute pour maintenir l’idée de vengeance exprimée par le nom de Tisisthenes. Ils restèrent à Rome jusqu’en 770 après J.-C., époque où le chef de la famille quitta l’Italie pour s’établir en Bretagne. Un de ses descendants passa en Angleterre sous le règne d’Édouard le Confesseur, et occupa des fonctions importantes à la cour de Guillaume le Conquérant. De ce moment jusqu’à aujourd’hui, je peux suivre sans interruption la filière de mes ancêtres, bien qu’aucun d’eux n’ait brillé d’un vif éclat : mon grand-père avait gagné une fortune considérable dans la brasserie, mais mon père, qui lui avait succédé, la dissipa presque tout entière, et mourut il y a dix ans, en ne me laissant qu’un revenu d’environ 2000 livres. C’est alors que j’entrepris une expédition se rattachant à ceci – il désigna le coffret de fer – expédition qui finit assez mal. À mon retour, je voyageai dans le sud de l’Europe, et passai par Athènes, où je fis la connaissance de ma chère épouse, qu’on aurait bien pu surnommer la « Belle », comme son ancêtre grec. Je l’épousai aussitôt et, un an après, elle mourait en donnant le jour à mon fils Léo.

Il s’arrêta un instant, prit sa tête dans ses mains, puis continua :

— Mon mariage m’avait détourné d’un projet que je ne puis vous raconter à présent. Je n’ai pas le temps, Holly, je n’ai pas le temps ! Un jour, si vous acceptez la mission que je veux vous confier, vous saurez tout… Après la mort de ma femme, je songeai de nouveau à ce projet. Mais, d’abord, il me fallait posséder une connaissance parfaite de tous les dialectes orientaux, et notamment de l’arabe. C’est dans ce but que je suis venu ici. Mais ma maladie ne tarda pas à faire des progrès, et maintenant c’est fini de moi.

Comme pour me confirmer ces paroles, il fut pris d’un terrible accès de toux.

Je lui versai derechef un peu de whisky, et il poursuivit au bout d’un moment :

— Je n’ai jamais revu mon fils depuis sa plus tendre enfance ; sa vue m’était insupportable. C’est, m’a-t-on dit, un enfant fort beau et intelligent. Sous ce pli – il tira de sa poche une lettre qui m’était adressée – vous trouverez mes instructions relatives à l’éducation de Léo. Cette éducation, d’un genre tout spécial, ne saurait être confiée à un étranger ; je le répète donc, voulez-vous vous en charger ?

— Je désirerais savoir d’abord à quoi je m’engage, répondis-je.

— Vous devrez garder Léo auprès de vous jusqu’à sa vingt-cinquième année ; souvenez-vous de ne jamais l’envoyer à l’école. Votre tutelle finira à son vingt-cinquième anniversaire, et alors, avec ces clefs que je vous donne (il les déposa sur la table), vous ouvrirez le coffret de fer, vous lui en ferez lire le contenu, et vous lui demanderez s’il est, oui ou non, disposé à entreprendre l’expédition. Rien ne l’oblige à le faire. Parlons maintenant de vos honoraires. Mon revenu actuel est de 2200 livres sterling. Je vous lègue la moitié de cette somme à condition que vous acceptiez la tutelle de mon fils – c’est-à-dire 1000 livres de rémunération pour vous, et 100 livres pour l’entretien de Léo. Le reste sera mis de côté jusqu’à ce que Léo ait vingt-cinq ans, afin qu’il y ait une somme disponible, dans le cas où il voudrait entreprendre l’expédition en question. Écoutez-moi, Holly, ne me refusez pas. Croyez bien que ceci est tout à votre avantage. Vous n’êtes pas fait pour vous mêler au monde. Dans quelques semaines vous serez agrégé, et votre revenu, joint à ce que je vous laisse, vous permettra de continuer vos études favorites.

Il s’arrêta et me regarda avec anxiété ; j’hésitais.

— Faites-le pour moi, Holly. Nous avons toujours été bons amis, et je n’ai pas le temps de conclure d’autres arrangements.

— Eh bien ! j’accepte, répondis-je, pourvu qu’il n’y ait rien dans ce papier qui soit de nature à me faire changer d’avis – et je désignai l’enveloppe déposée sur la table.

— Merci, Holly, merci ! Il n’y a rien de pareil… Jurez que vous serez un père pour cet enfant et que vous suivrez mes instructions à la lettre.

— Je le jure ! répliquai-je d’un ton solennel.

— Fort bien ; rappelez-vous qu’un jour peut-être je vous demanderai compte de votre serment ; car, bien que mort et oublié, je vivrai cependant. La mort est un mythe, Holly ; il n’y a qu’un simple changement, et même, ici-bas, ce changement peut quelquefois être indéfiniment retardé.

Et il fut repris d’un terrible accès de toux.

— Allons, dit-il, je dois vous quitter, vous avez le coffret, et l’on trouvera parmi mes papiers mon testament qui vous confie la tutelle de l’enfant. Vous serez bien payé, Holly, et je sais que vous êtes honnête, mais si vous trahissez ma confiance, mon spectre vous hantera.

Troublé, je ne pus répondre. Il prit la bougie et se regarda dans la glace. Son visage était rongé par la maladie.

— Bonne nourriture pour les vers ! dit-il. C’est étrange de penser que, dans quelques heures, je serai froid et rigide… Le voyage est fini, la comédie est jouée !… Hélas ! la vie ne vaut pas grand-chose, la mienne du moins ; peut-être en sera-t-il autrement pour Léo, s’il a le courage et la foi. Adieu, mon cher !

Et, dans un accès soudain de tendresse, il me jeta ses bras autour du cou, m’embrassa sur le front et se disposa à partir.

— Voyons, Vincey, dis-je, si vous êtes aussi malade que vous le pensez, il vaudrait mieux aller chercher un médecin.

— Non, non, répliqua-t-il. Permettez-moi de n’en rien faire. Je vais mourir et je désire mourir seul, comme un rat empoisonné.

— Vous me permettrez de ne pas vous croire, répondis-je.

Il sourit et me quitta, en répétant tout bas : « Souvenez-vous ! » Je me frottai les yeux, me demandant si je ne m’étais point endormi. Cette supposition étant inadmissible, je commençai à penser que Vincey avait, sans doute, trop bu. Je le savais très malade, mais il me semblait impossible qu’il sût, à coup sûr, ne pas devoir passer la nuit. Aussi près de sa fin, il n’aurait pas eu la force de marcher, de porter un lourd coffret. Et comment admettre qu’il n’eût jamais vu son fils depuis sa tendre enfance ? Comment admettre qu’il retrouvât les traces de sa famille jusqu’à trois cents ans avant Jésus-Christ ?

Intrigué par toute cette histoire extraordinaire, je me décidai à gagner mon lit, après avoir serré précieusement le coffret de fer, et je m’endormis.

Je fus réveillé par une personne qui m’appelait. Je me mis sur mon séant, et me frottai les yeux : il faisait grand jour…

— Eh bien, qu’y a-t-il donc, John ? demandai-je au domestique qui nous servait, Vincey et moi. On dirait que vous avez vu un spectre.

— Oui, monsieur, j’en ai vu un, répondit-il, du moins un cadavre, ce qui est pire. Je suis entré chez M. Vincey, comme de coutume, et je l’ai trouvé mort dans son lit.

Peu de temps après, on procéda à l’ouverture du testament de Vincey. Ce document confirma ce que Vincey m’avait dit. Je devais donc me charger de son fils… La lettre qu’il m’avait remise avec le coffret ne contenait que des instructions relatives à l’éducation de l’enfant ; elle devait comprendre le grec, les mathématiques et l’arabe.

Je résolus de confier Léo à un jeune homme fort recommandable, du nom de Job, qui, ayant seize frères et sœurs en bas âge, avait l’habitude de soigner les enfants. Puis, après avoir déposé le coffret de fer chez mes banquiers, à Londres, j’attendis l’arrivée de Léo. Il vint accompagné d’une femme âgée et je fus frappé de son étrange beauté. La finesse de ses traits rappelait les camées antiques ; les rayons du soleil faisaient ressortir l’éclat de ses boucles blondes. Il pleura amèrement quand sa bonne le quitta et commença par nous montrer le poing ; mais, grâce en partie à la manière dont Job sut l’amuser, il s’apaisa et nous devînmes les meilleurs amis du monde.

II

Plusieurs années s’écoulèrent. Léo fit d’assez bonnes études à l’Université, acquérant surtout une connaissance approfondie du grec et de l’arabe. Sa beauté excitait l’admiration et les femmes raffolaient de lui. À vingt et un ans, il passa son examen d’agrégation, et je lui dis alors quelques mots de l’étrange mystère qui le concernait. Enfin, arriva ce vingt-cinquième anniversaire, qui allait être le point de départ d’événements étranges, parfois terribles.

La veille de ce jour, nous nous rendîmes à Londres pour retirer le coffret de la banque où je l’avais déposé vingt ans auparavant ; le soir, nous retournions à Cambridge, si émus qu’il nous fut impossible de dormir de la nuit. Le lendemain, nous déjeunâmes à la hâte. Le repas terminé, je demandai à Job d’apporter le coffret ; il le déposa doucement sur la table et se disposa à quitter la pièce.

— Arrêtez, Job, lui dis-je ; si M. Léo n’y voit pas d’objection, je préférerais opérer devant un témoin sûr et fidèle.

— Certainement, oncle Horace, répondit Léo (je l’avais habitué à m’appeler « mon oncle »).

— Fermez la porte, Job, dis-je, et apportez-moi mon pupitre.

Il obéit et je tirai du pupitre les clefs que le pauvre Vincey, le père de Léo, m’avait données le soir de sa mort. Il y en avait trois ; la plus grande était relativement moderne, la seconde et la troisième excessivement anciennes ; cette dernière semblait avoir été faite d’un morceau d’argent massif.

— Êtes-vous prêts, maintenant ? dis-je, comme lorsqu’on va mettre le feu à une mine.

Je pris la grosse clef, mis un peu d’huile dans la serrure, et, après un ou deux essais infructueux, car mes mains tremblaient, je parvins à ouvrir le coffret. Léo se pencha, prit à deux mains l’énorme couvercle et le renversa en arrière avec quelque difficulté, tant les gonds étaient rouillés. Une autre boîte couverte de poussière s’offrit alors à nos regards. Nous la retirâmes du coffret de fer, après avoir enlevé la poussière accumulée depuis des années.

La boîte était, ou semblait être, en ébène ou en quelque autre bois noir analogue, parmi des plaques de fer. Son antiquité devait être prodigieuse, car le bois commençait à tomber en miettes.

— Ouvrons cette boîte, dis-je en introduisant la deuxième clef.

Job et Léo se penchèrent, sans pouvoir articuler une parole. La clef tourna dans la serrure et, tandis que je soulevais le couvercle, nous poussâmes un cri de surprise : la boîte d’ébène contenait une magnifique cassette en argent, large d’environ douze pouces, sur huit de haut. Elle semblait être de fabrication égyptienne, car les quatre pieds étaient formés de sphinx et le couvercle était aussi surmonté d’un sphinx. La cassette était naturellement fort ternie et décolorée par l’âge, quoique d’ailleurs en assez bon état.

La tirant de la boîte, je la déposai sur la table, puis, au milieu du plus complet silence, j’introduisis la clef d’argent dans la serrure, et, après bien des efforts, je parvins enfin à ouvrir la cassette. Elle était pleine de rouleaux d’une substance brune, ressemblant à des fibres végétales. J’enlevai soigneusement ces rouleaux, et je découvris une lettre sous enveloppe avec la suscription suivante, écrite de la main de mon ami défunt, Vincey :

« À mon fils, Léo, s’il vit assez longtemps pour ouvrir cette cassette. »

Je tendis la lettre à Léo qui la déposa sur la table, et me fit signe de continuer.

Je trouvai ensuite un parchemin, soigneusement roulé ; je le dépliai et, voyant qu’il était aussi écrit de la main de Vincey, et intitulé : « Traduction de l’inscription grecque onciale tracée sur le tesson de poterie », je le déposai à côté de la lettre. Puis vint un autre rouleau de vieux parchemin, qu’une longue suite d’années avait jauni et ridé ; je le dépliai également. C’était apparemment une traduction latine du même texte grec qui, par le style et le caractère, me parut dater du commencement du seizième siècle. Au-dessous de ce rouleau, se trouvait quelque chose de dur et de lourd, enveloppé dans de la toile jaune et reposant sur une autre couche de substance fibreuse. Nous dépliâmes la toile avec soin, mettant au jour un vieux tesson de poterie de couleur jaune sale. Le tesson devait sans doute avoir fait partie d’une amphore ordinaire de taille moyenne. Il mesurait dix pouces et demi de long sur sept de large, et était recouvert, en dehors, de caractères grecs onciaux effacés çà et là, mais parfaitement lisibles pour la plupart, l’inscription ayant été tracée avec grand soin, et au moyen d’une plume de roseau, telle qu’en employaient les anciens. Je ne dois pas oublier de mentionner qu’à une époque reculée ce fragment avait été brisé en deux morceaux, qu’on avait rejoints au moyen de ciment et de huit longs rivets. Il y avait aussi de nombreuses inscriptions à l’intérieur, mais elles avaient été tracées au hasard, par différentes personnes et à différentes époques.

— Y a-t-il encore quelque chose ? me demanda tout bas Léo.

Je cherchai avec émotion, et découvris un objet dur, emballé dans un petit sac de toile. Du sac nous retirâmes d’abord une charmante miniature, faite sur ivoire, et, en second lieu, un petit scarabée couleur chocolat ; et marqué de trois hiéroglyphes, dont le sens était : « Le fils royal de Râ ou du Soleil. » La miniature représentait la mère de Léo, une délicieuse créature aux yeux noirs. Derrière ce portrait était écrit, de la main du pauvre Vincey : « Ma femme bien-aimée. »

— C’est tout, dis-je.

— Fort bien, répondit Léo, en déposant sur la table la miniature qu’il venait de contempler avec tendresse. Maintenant, lisons la lettre.

Il rompit le cachet et lut tout haut : « Mon fils Léo, quand vous lirez cette lettre, vous aurez atteint l’âge mûr, et il y aura assez longtemps que je serai mort pour être à peu près oublié de tous ceux qui m’ont connu. Rappelez-vous pourtant en la lisant que j’ai vécu, et que je vis peut-être encore, et qu’au moyen de cette plume et de ce papier je vous tends la main par-dessus le gouffre du trépas ! Quoique je sois mort, et que vous n’ayez goûté aucun souvenir de moi, je suis avec vous au moment même où vous me lisez ! Depuis votre enfance, jusqu’à ce jour, j’ai à peine vu votre visage. Pardonnez-moi ! Votre naissance a coûté la vie à une personne que j’aimais avec passion, et je ne puis m’en consoler ! Si j’avais vécu, j’aurais oublié avec le temps ; mais je ne suis pas destiné à vivre. Mes souffrances, physiques et morales, sont intolérables, et j’ai l’intention d’y mettre bientôt un terme. Que Dieu me pardonne si j’agis mal ! Je ne pourrais vivre tout au plus qu’une année encore. »

— Ainsi, il s’est suicidé ! m’écriai-je. C’est bien ce que je pensais.

Léo continua sa lecture sans répondre :

« Et maintenant, ne parlons plus de moi. Ce que j’ai à vous dire vous concerne, vous qui êtes vivant, et non moi qui suis mort et parfaitement oublié. Mon ami Holly (à qui j’ai l’intention de vous confier, si toutefois il accepte cette mission) vous aura parlé de l’extraordinaire antiquité de notre race. Le contenu de cette cassette vous en fournira la preuve. L’étrange légende que notre ancêtre éloigné a retrouvée sur le tesson de poterie me fut communiquée par mon père à son lit de mort, et à l’âge de dix-neuf ans je résolus d’aller en vérifier l’authenticité. Je ne puis raconter à présent tout ce qui arriva. Mais voici ce que mes yeux ont vu. Sur la côte d’Afrique, dans une région inexplorée, un peu au nord de l’embouchure du Zambèze, il y a un cap, à l’extrémité duquel se dresse un pic, découpé en forme de tête et tout à fait semblable à celui dont parle l’inscription. Abordant en cet endroit, un indigène m’apprit qu’à l’intérieur du continent il y a de grandes montagnes, et des grottes entourées d’immenses marais. Les habitants parlent un dialecte arabe et sont gouvernés par une femme blanche d’une grande beauté, qu’ils voient rarement, mais qui, dit-on, exerce son pouvoir sur toutes choses, vivantes et mortes.

« Je me mis en route pour l’intérieur.

« Mais deux jours après, le manque de provisions ainsi que les premiers symptômes d’une grave maladie me forcèrent à regagner mon navire.

« Quant aux aventures qui m’arrivèrent ensuite, il est inutile d’en parler. Je fis naufrage sur la côte de Madagascar, et fus recueilli quelques mois après par un navire anglais qui m’amena à Aden, d’où je partis pour l’Angleterre avec l’intention de poursuivre mes recherches dès qu’il serait possible. Cependant, je m’arrêtai en Grèce où j’épousai votre mère, c’est là qu’elle est morte, en vous mettant au monde. Peu de temps après, atteint de ma dernière maladie, je revins ici pour mourir… Toutefois, espérant encore contre toute espérance, je me mis à apprendre l’arabe, avec l’intention de retourner à la côte d’Afrique, et d’éclaircir le mystère dont la tradition s’est perpétuée dans notre famille. Mais je ne me suis point rétabli et, en ce qui me concerne, l’histoire est finie…

« Il n’en est pas de même pour vous, mon fils, et quand vous aurez atteint l’âge mûr, – mais seulement à ce moment-là, – on remettra entre vos mains les résultats de mes labeurs. Vous serez alors à même de décider si vous voulez poursuivre mes recherches ; peut-être regarderez-vous toute cette histoire comme une simple fable, inventée par le cerveau maladif d’une pauvre femme…

« Ce n’est pas une fable ; je crois qu’il y a un endroit où les forces vitales du monde existent visiblement. Mais je ne veux nullement vous influencer, lisez et jugez par vous-même… Si vous êtes persuadé que tout cela n’est qu’une chimère, détruisez le tesson de poterie et les documents, pour épargner à notre race une cause de trouble et de souci. Ce sera peut-être le parti le plus sage. L’inconnu est une chose terrible, et celui qui veut jouer avec les forces secrètes de l’univers devient souvent la victime de la folie. Et, à supposer que le but soit atteint, et que vous acquériez une beauté et une jeunesse éternelle, en seriez-vous réellement plus heureux ? Choisissez, mon fils, et que le Dieu qui gouverne toutes choses vous guide dans votre choix ! Adieu. »

La lettre qui n’était ni datée, ni signée, finissait là, brusquement :

— Qu’allez-vous faire de ceci, oncle Holly ? dit Léo en replaçant la lettre sur la table.

— Ce que je vais en faire ? Mais, il n’y a pas de doute que votre pauvre père ne fût fou… Vous voyez qu’il s’est évidemment suicidé…

— Bien sûr, monsieur, ajouta Job, qui voyait toujours le côté positif des choses.

— Examinons tout de même ce que le tesson de poterie a à nous dire, fit observer Léo ; et, prenant la traduction écrite par son père, il lut ce qui suit :

« Moi, Amenartas, de la famille royale d’Égypte, femme de Kallikratès, prêtre d’Isis, à mon fils Tisisthenes (le puissant vengeur). Sous le règne de Nectanebes, je me suis enfuie d’Égypte avec ton père qui, par amour pour moi, avait rompu ses vœux. Nous étant enfuis vers le Sud, à travers les mers, nous errâmes pendant douze lunes sur la côte orientale d’Afrique, à l’endroit où se dresse un rocher ayant la forme d’une tête d’Éthiopien. Après avoir navigué pendant quatre jours sur une vaste rivière, nous fûmes recueillis par des sauvages qui nous portèrent, dix jours durant, à travers des déserts et des marais, et nous atteignîmes enfin une montagne, où se trouvent les ruines d’une grande cité et des grottes dont personne n’a jamais vu la fin ; les indigènes nous conduisirent vers la reine d’un peuple qui place des pots enflammés sur la tête des étrangers ; cette reine est une magicienne ayant la connaissance de toutes choses, et sa vie et ses charmes sont éternels. Elle jeta un regard d’amour sur ton père, Kallikratès, et aurait voulu me tuer et le prendre pour époux, mais il m’aimait et la craignait, et il refusa. Alors elle nous conduisit, au moyen de son infernale magie, à la fosse où le vieux philosophe est étendu mort, et nous montra la Colonne de Feu qui ne meurt point, dont la voix est comme la voix du tonnerre ; elle se plongea alors dans les flammes, et en sortit sans blessure, et plus belle que jamais. Puis, elle jura de rendre ton père immortel s’il voulait me tuer et se donner à elle, car elle ne pouvait me tuer, à cause de ma propre magie. Et il mit sa main devant ses yeux, et refusa même de la regarder. – Alors, dans sa rage, elle lança un sortilège contre lui, et il mourut ; mais elle le pleura et le porta chez elle avec force lamentation. Craignant ma vengeance, elle m’envoya à l’embouchure de la grande rivière ; emportée au loin sur le navire où je te donnai le jour, j’arrivai enfin à Athènes après mille péripéties. Tisisthenes, mon fils, va retrouver cette femme, apprends le Secret de la Vie, et, si tu en trouves le moyen, tue-la pour venger ton père Kallikratès ; et, si tu recules ou que tu échoues, je répète ceci à tous ceux de ta race qui viendront après toi, jusqu’à ce qu’il trouve enfin parmi eux un vaillant homme qui se baignera dans les flammes, et s’assiéra sur le trône des Pharaons. Je jure que je dis la vérité ! »

— Que Dieu lui pardonne ! dit Job qui avait écouté bouche-bée cet étrange document.

Quant à moi, je ne dis rien, ma première idée était que mon pauvre ami avait composé le tout dans un accès de folie ; et, pourtant, il semblait difficile d’inventer une histoire aussi originale. Je pris le tesson de poterie et me mis à lire les caractères grecs onciaux qui y étaient tracés[4]. Dans le but de le lire plus facilement, je transcrivit fidèlement l’inscription en écriture cursive :

Ἀμενάρτας, τοῦ βασικοῦ γένους τοῦ Αἰγυπτίου, ἡ τοῦ Καλλικράτους Ἴσιδος ἱερέως, ἣν οἱ μὲν θεοὶ τρέφουσι τὰ δὲ δαιμονια ὑποτάσσεται, ἤδη τελευτῶσα Τισισθένει τῷ παιδὶ ἐπιστέλλει τάδε· συνέφυγον γάρ ποτε ἐκ τῆς Αἰγυπτίας ἐπὶ Νεκτανέβου μετὰ τοῦ σοῦ πατρός, διὰ τὸν ἔρωτα τὸν ἐμὸν ἐπιορκήσαντος. φυγόντες δὲ πρὸς νότον διαπόντιοι καὶ κʹδʹ μῆνας κατὰ τὰ παραθαλάσσια τῆς Αιβύης τὰ πρός ἡλίου ἀνατολὰς πλανηθέντες, ἔνθαπερ πέτρα τις μελάλη, γλυπτὸν ὁμοίωμα Αἰθίοπος κεφαλῆς, εἶτα ἡμέρας δʹ ἀπὸ στόματος ποταμοῦ μεγάλου ἐκπεσόντες, οἱ μέν κατεποντίσθημεν, οἱ δὲ νόσῳ ἀπεθάνομεν· τέλος δὲ ὑπ᾽ ἀλρίων ἀνθρώπων ἐφερόμεθα διὰ ἐλέων τε καὶ τεναλέων ἔνθαπερ πτηνῶν πλῆθος ἀποκρύπτει τὸν οὐρανὸν, ἡμέρας ί, ἕως ἤλθομεν εἰς κοῖλόν τι ὄρος, ἔνθα ποτὲ μεγάλη μὲν πόλις ἦν, ἄντρα δὲ ἀπείρονα· ἤγαγον δὲ ὡς βασίλειαν τὴν τῶν ξένους χύτραις στεφανούντων, ἥτις μαλεία μὲν ἐχρῆτο ἐπιστήμη δὲ πάντων καὶ δὴ καὶ κάλλός καὶ ῥώμην ἀλήρως ἦν· ἡ δὲ Καλλικράτους τοῦ πατρὸς ἐρασθεῖδα τὸ μὲν πρῶτον συνοικεῖν ἐβούλετο ἐμὲ δὲ ἀνελεῖν· ἔπειτα, ὡς οὐκ ἀνέπειθεν, ἐμὲ γὰρ ὑπερεφίλει καὶ τὴν ξένην ἐφοβεῖτο, ἀπήγαγεν ἡμᾶς ὑπὸ μαγείας καθʹ ὁδοὺς σφαλερὰς ἔνθα τὸ βάραθρον τὸ μέγα, οὗ κατὰ στόμα ἔκειτο ὁ γέρων ὁ φιλόσοφος τεθνεώς, ἀφικομένοις δʹ ἔδειξε φῶς τοῦ βίου εὐθύ, οἷον κίονα ἑλισσόμενον φώνην ἱέντα καθάπερ βροντῆς, εἶτα διὰ πυρὸς βεβηκυῖα ἀβλαβὴς καὶ ἔτι καλλίων αὐτὴ ἑαυτῆς ἐξεφάνη. ἐκ δὲ τούτων ὤμοσε καὶ τὸν σὸν πατέρα ἀθάνατον ἀποδείξειν, εἰ συνοικεῖν οἱ βούλοιτο ἐμὲ δε ὰνελεῖν, οὐ γὰρ οὖν αὐτὴ ἀνελεῖν ἴσχυεν ὑπὸ τῶν ἡμεδαπῶν ἣν καὶ αὐτὴ ἔχω μαγείας. ὁ δʹ οὐδέν τι μᾶλλον ἤθελε, τὼ χεῖρε τῶν ὀμμάτων προίσχων ἵνα δὴ τὸ τῆς γυναικὸς κάλλος μὴ ὁρῴη ἔπειτα ὀργισθεῖσα κατεγοήτευσε μὲν αὐτόν, ἀπολόμενον μέντοι κλάουσα καὶ ὀδυρμένη ἐκεῖθεν ἀπήνεγκεν, ἐμὲ δὲ φόβῳ ἀφῆκεν εἰς στόμα τοῦ μεγάλου ποταμοῦ τοῦ ναυσιπόρου, πόδδω δὲ ναυσίν, ἐφʹ ὧνπερ πλέουσα ἔτεκόν σε, ἀποπλεύσασα μόλις ποτὲ δεῦρο Ἀθηνάζε κατηγαγόν. σὺ δέ, ὦ Τισίσθενες, ὧν.

Ce texte correspondait de tous points à la traduction anglaise de Vincey.

Examinant ensuite le tesson de poterie sous toutes ses formes, j’y lus une quantité d’inscriptions datant les unes de l’époque romaine, les autres du Moyen-Âge ; elles étaient signées du nom de Vindex ou Vincey, et attestaient que le précieux fragment s’était transmis dans la famille de père en fils, de génération en génération.

— Eh bien, dis-je à Léo, mon opinion est faite.

— Quelle est-elle ?

— Voici. Je crois que le tesson de poterie est parfaitement authentique et qu’il s’est conservé dans votre famille depuis le quatrième siècle avant J.-C. ; les inscriptions le prouvent d’une manière irréfutable. Je ne doute pas que la princesse égyptienne, ou un scribe à ses ordres, n’ait écrit ce que nous voyons sur le tesson de poterie ; en même temps, je suis sûr que ses souffrances et la perte de son mari lui avaient tourné la tête et qu’elle était folle quand elle a écrit cela.

— Comment expliquerez-vous alors ce que mon père a vu et appris ? me demanda Léo.

— Pure coïncidence. Il y a sans doute sur la côte d’Afrique plusieurs caps ayant l’apparence d’une tête humaine et aussi mainte nation qui parle un patois arabe. Je crois aussi qu’il ne manque pas de marais. Et puis, Léo, je suis fâché de vous le dire, mais votre pauvre père n’était pas dans son bon sens quand il a écrit cette lettre. Il avait éprouvé de grands chagrins, cette histoire s’était emparée de son esprit, le tout ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête. Il y a certainement, dans la nature, des forces cachées que nous ne pouvons comprendre ; mais, à moins de l’avoir vu de mes propres yeux, je ne croirai jamais qu’il y ait un moyen d’éviter la mort, même pour un temps, ou qu’il existe une sorcière blanche vivant au cœur des marais d’Afrique. C’est de la farce, mon cher. Qu’en dites-vous, Job ?

— Je dis, monsieur, que c’est un mensonge et que si, par hasard, c’est vrai, j’espère bien que M. Léo n’ira pas se mêler de choses pareilles, car il n’en peut sortir rien de bon.

— Peut-être avez-vous tous deux raison, dit Léo avec calme. Je n’exprime pas d’opinion. Mais je suis décidé à en avoir le cœur net et, si vous refusez de m’accompagner, j’irai tout seul.

Regardant le jeune homme, je vis bien que rien ne pourrait le faire changer d’avis. Mais je n’aurais jamais consenti à le laisser partir sans moi. Sans affections, ni liens ici-bas, m’étant tenu volontairement à l’écart du monde, j’ai reporté toute ma tendresse sur mon cher Léo, qui est pour moi un frère, un enfant et un ami. Toutefois, il était inutile de lui laisser voir l’empire qu’il avait pris sur moi ; je cherchai donc un moyen de m’imposer à lui sans en avoir l’air.

— Oui, j’irai, mon oncle ; et, si je ne trouve pas la « Colonne de Vie », je tirerai du moins quelques bons coups de fusil.

Je saisis la balle au bond :

— Des coups de fusil ? dis-je. Tiens ! je n’y avais jamais pensé. Ce doit être un pays sauvage, riche en gros gibier. Mon désir a toujours été de tuer un buffle avant de mourir. Sans croire à l’histoire en question, je crois assez au gros gibier pour, si vous partez, prendre un congé et vous accompagner.

— Mais l’argent ? Nous aurons besoin d’une forte somme.

— Soyez sans inquiétude. Votre revenu s’est accumulé pendant des années, et nous ne manquerons de rien.

— Eh bien ! mettons ces documents à l’abri et allons à Londres acheter nos fusils. À propos, Job, venez-vous aussi ? Il est temps que vous commenciez à voir le monde.

— Oh ! monsieur, répondit Job, je me soucie peu des pays étrangers, mais, si vous partez tous deux, vous aurez besoin de quelqu’un pour vous aider, et je ne suis pas homme à vous abandonner après vingt ans de service.

— Fort bien, Job, lui dis-je. Et maintenant, écoutez-moi. Il ne faut pas dire un traître mot de cette « bêtise », et je désignai le tesson de poterie. Si cela s’ébruitait et qu’il m’arrivât malheur, mes proches attaqueraient mon testament pour cause de folie et je deviendrais la risée de tout Cambridge !

Trois mois plus tard, nous naviguions sur l’Océan, en route pour Zanzibar.

III

Nous voici loin de notre patrie ; adieu, les allées plantées d’ormes, adieu nos chambrettes d’étudiant, adieu notre chère bibliothèque. La mer nous entoure de toutes parts ; une jolie brise gonfle notre voile et la Lune verse sur les flots sa lumière argentée. La plupart des matelots sont endormis, il est près de minuit ; seul, Mohamad, notre pilote arabe, se tient à la barre, gouvernant avec nonchalance. À tribord, une ligne basse se dessine vaguement : c’est la côte orientale d’Afrique. Nous naviguons vers le sud, entre la terre ferme et les récifs qui bordent cette côte périlleuse pendant des centaines de milles. La nuit est paisible, si paisible qu’on entend le moindre murmure, si paisible qu’un sourd grondement nous arrive de la terre lointaine…

Le timonier arabe lève la main et ne dit qu’un mot : « Simba » (lion). Nous écoutons attentivement et nous entendons le même grondement, qui nous émeut jusqu’au fond de notre être.

— Demain, vers 10 heures, dis-je, nous devrions, si le capitaine ne se trompe pas, découvrir cette fameuse tête et commencer notre chasse.

— Et rechercher aussi la cité ruinée et la « Colonne de Vie », ajouta Léo en souriant.

— Quelle bêtise ! Cet après-midi, vous avez causé en arabe avec notre timonier : eh bien ! lui qui connaît à fond tous ces parages, a-t-il entendu parler de la cité en ruines ou des grottes ?

— Non, répliqua Léo. Il dit que toute la contrée n’est qu’un vaste marécage rempli de serpents et de gibiers et que personne n’y habite.

— Vous voyez quelle opinion ces gens ont du pays. Aucun d’eux ne voudra nous accompagner. Ils nous croient fous, et ma foi, ils ont peut-être raison. Je crains bien que nous ne revoyions jamais notre chère Angleterre !

— C’est égal, oncle Horace, il faut tout de même tenter la chance… Tiens ! qu’est-ce donc que ce nuage ?

Et il montrait une tache noire sur le ciel étoilé, à quelques milles derrière nous.

Il me quitta et revint au bout d’un instant :

— Le timonier dit que c’est un ouragan, mais qu’il passera à côté de nous sans nous toucher.

Rassurés par cette réponse, nous restâmes, Léo et moi, à causer paisiblement sur le pont du navire, admirant la beauté de cette nuit d’Afrique, et bientôt une sorte de torpeur s’empara de nous. Quant à Job, il s’était installé dans une barque qui pendait aux flancs du navire et où nous avions entassé toutes nos provisions, le capitaine nous ayant dit que les brisants l’empêcheraient d’atterrir.

Il y avait quelques moments que nous sommeillions, quand nous fûmes réveillés par un coup de vent terrible, accompagné d’une trombe d’eau qui nous fouettait le visage. L’équipage, frappé de terreur, essaya, mais inutilement, de carguer les voiles. Le ciel était couvert de sombres nuages ; toutefois, la Lune brillait encore, et je pus distinguer une vague énorme, haute de vingt pieds environ, qui se précipitait sur nous. Peu d’instants après, un flot d’écume inonda le pont du navire, il me sembla que j’étais sous l’eau durant plusieurs minutes – ce n’était en réalité que quelques secondes. La vague passés, il y eut un moment de calme relatif. Job me criait : « Sautez dans le bateau ! » Je me précipitai à l’arrière du navire et le sentis s’enfoncer sous moi ; voyant Mohamad s’élancer dans la barque, je me décidai à le suivre, et, secondé par Job, je tombai comme une masse au fond du petit bateau. Cinq minutes après, le navire coulait à pic, tandis que Mohamad coupait avec son couteau la corde qui nous attachait à lui…

— Grands dieux ; où est Léo ? m’écriai-je, et soudain je vis flotter sur la crête des vagues un objet noir qui, au milieu de l’écume et des tourbillons, se rapprochait de plus en plus… J’étendis le bras et ma main rencontra un autre bras, que je serrai comme dans un étau… Mon bras fut presque arraché de l’épaule par le poids du corps flottant, mais, grâce à une vigueur peu commune, je parvins à le hisser dans le canot… À ce moment même, un rayon de Lune éclaira le visage de l’homme que je venais de sauver ; c’était Léo, Léo arraché, vivant, ou mort, au gouffre de l’Océan !…

Notre situation était terrible ; nous étions obligés de vider constamment l’eau qui envahissait notre canot et deux lignes de brisants se dressaient en face de nous, grondant et mugissant comme des hôtes de l’enfer. « Prenez le gouvernail, Mohamad, dis-je en arabe, et tâchons de les franchir. » Mohamad se cramponna à la barre, tandis que je ramai avec l’énergie du désespoir et, grâce à l’adresse de notre timonier, nous passâmes sans encombre au milieu d’un gigantesque tourbillon d’écume et nous pûmes gagner un petit bras de mer où les flots étaient relativement paisibles.

Mais nous étions inondés d’eau, et à un demi-mille environ se dressait la deuxième ligne de brisants. Heureusement, la tempête s’était tout à fait calmée et la Lune, voilée un instant, nous découvrait maintenant un cap rocailleux, terminé par un pic qui semblait éloigné de nous d’un mille tout au plus. À ce moment même, Léo ouvrit les yeux et prononça deux ou trois mots ; il était sauvé !…

Quelques minutes après, Mohamad nous faisait franchir heureusement les nombreux brisants et, contournant rapidement le cap dont je viens de parler, nous entrions dans une rivière au cours paisible. Léo dormait profondément… La Lune commença à descendre dans le firmament, la clarté des étoiles pâlit devant une lueur étincelante qui s’élevait à l’orient, et bientôt l’aurore versa des torrents de lumière sur la crête des vagues, sur les montagnes, sur la ligne des côtes, sur les marais qui s’étendaient au-delà ! Hélas ! le Soleil qui se levait pour nous s’était couché hier pour dix-huit de nos compagnons, dont les corps étaient maintenant ballottés parmi les rochers et les herbes de l’Océan !

Enfin, le soleil émergea des flots dans toute sa splendeur et inonda la terre de chaleur et de lumière. Bientôt ses rayons éclairèrent le pic surmontant le promontoire que nous avions doublé avec tant de difficulté, et je constatai avec stupeur que le sommet du pic avait la forme d’une tête et d’un visage, à l’aspect terrifiant… Il n’y avait pas à s’y tromper ; tout y était, les lèvres épaisses, le nez aplati, le crâne arrondi et, pour compléter la ressemblance, une touffe d’herbe ou de lichen poussant sur le crâne et figurant la toison d’une tête colossale de noir… C’était assurément fort étrange, et je crois à présent qu’il y a là, non une pure fantaisie de la nature, mais un monument gigantesque élevé par un peuple inconnu, à titre d’avertissement et de défi aux ennemis qui viendraient aborder. Quoi qu’il en soit, cette figure menaçante continue d’âge en âge à dominer les profondeurs de l’Océan : c’est là qu’elle se dressait il y a deux mille ans, à l’époque d’Amenartas, la femme de Kallikratès, ancêtre de Léo, c’est là qu’elle se dressera encore plusieurs siècles après que nous serons descendus dans la tombe !…

— Que pensez-vous de ceci, Job, demandai-je à notre serviteur en lui montrant cette tête diabolique.

— Oh ! monsieur, répondit Job, qui remarquait pour la première fois l’objet en question, je pense que c’est le diable en personne qui a posé pour son portrait sur ces rochers !

J’éclatai de rire, ce qui éveilla Léo.

— Oh ! oh ! s’écria-t-il, qu’ai-je donc ? Je me sens tout raide ; où est le navire ?

— Le navire est englouti, répondis-je ; tout l’équipage est noyé, à l’exception de nous quatre, et vous-même vous n’avez été sauvé que par miracle.

Et, tandis que Job allait chercher un flacon de cognac pour le réconforter, je lui racontai notre étrange aventure.

— Ciel ! dit-il d’une voix, faible. Tiens ! ajouta-t-il soudain, après avoir avalé quelques gorgées de cognac, voilà cette fameuse tête dont parle l’inscription !

— Oui, dis-je, c’est elle.

— Alors, répondit-il, toute l’histoire est vraie ?

— Je n’en suis nullement sûr. Nous savions que cette tête était là, votre père l’a vue, ce n’est probablement pas la même tête dont parle l’inscription ; et, en tout cas, cela ne prouve rien.

— Vous êtes un incrédule, oncle Horace, me répliqua Léo en souriant. Qui vivra, verra.

— Fort bien. Et maintenant, Job, ramons vigoureusement, et voyons si nous pouvons trouver une place pour aborder.

La rivière où nous entrions ne semblait pas très large, bien que le brouillard qui couvrait ses rives nous empêchât d’en bien mesurer la largeur. Il y avait, comme dans presque toutes les rivières de la côte d’Afrique, une barre considérable à l’embouchure, mais nous parvînmes à franchir cet obstacle sans trop de difficulté. Quelques instants après, la brume se dissipa, et nous vîmes que le petit estuaire avait environ un demi-mille de large, les rives étaient fort marécageuses et peuplées de crocodiles couchés au milieu de la vase. À un mille devant nous, cependant, on apercevait une sorte de langue de terre, et, nous dirigeant vers ce point, nous prîmes le parti de débarquer, après avoir amarré notre bateau à un arbre magnifique, de l’espèce des magnolias. Un copieux déjeuner répara nos forces épuisées ; nous étions heureux d’avoir entassé toutes nos provisions dans la barque avant que l’ouragan ne détruisît le navire.

Notre repas terminé, nous nous mîmes à explorer les alentours. Nous nous trouvions sur une langue de terre large d’environ deux cents mètres sur cinq cents de long, bordée d’un côté par la rivière, de l’autre par des marais désolés, qui s’étendaient à perte de vue. Cette langue de terre était élevée d’environ vingt-cinq pieds au-dessus des marais environnants et du niveau de la rivière ; elle avait en réalité tout l’air d’avoir été créée de main d’homme.

— C’est un ancien wharf, dit Léo sentencieusement.

— Allons donc ! répondis-je. Qui serait assez stupide pour construire un wharf au milieu de ces affreux marais et dans un pays habité par des sauvages, si toutefois il est habité ?

— Peut-être n’y a-t-il pas toujours eu ici des marais et des sauvages, dit-il sèchement, en regardant la rive escarpée. Voyez donc, ajouta-t-il en désignant un endroit du rivage où l’ouragan de la nuit dernière avait déraciné un magnolia et soulevé en même temps une grande quantité de terre, n’est-ce pas là un ouvrage en pierre ? Ça en a bien l’air, en tout cas.

— Allons donc ! répliquai-je de nouveau, en me dirigeant avec lui vers l’arbre déraciné.

— Eh bien ! dit-il.

Cette fois, je ne répondis rien, car je venais d’apercevoir une véritable muraille de pierres reliées entre elles par du ciment… Et ce n’est pas tout ; voyant un objet qui émergeait du sol au bas de la muraille, j’écartai la terre avec mes mains et je mis au jour un énorme anneau de pierre, épais d’environ trois pouces. Je demeurai stupéfait.

— On dirait un wharf où de gros navires ont été amarrés, n’est-ce pas ? oncle Horace, dit Léo avec animation.

J’étais sur le point de répéter : « Allons donc ! » mais je n’osai, en face de mon étrange découverte. Ainsi, des navires avaient été jadis amarrés en cet endroit, et ces pierres étaient sûrement les débris d’un wharf solidement construit. Sans doute la ville à laquelle il avait appartenu était ensevelie au fond des marais.

— Hem ! on dirait tout de même que l’histoire est vraie ? dit Léo d’un air gai et, réfléchissant à la tête mystérieuse et aux ruines également mystérieuses, je ne répondis pas directement à sa question.

— Une contrée comme l’Afrique, dis-je, abonde en reliques de civilisations mortes et oubliées depuis longtemps. Personne ne connaît l’origine de la civilisation égyptienne ; ajoutez les Babyloniens, les Phéniciens, les Perses et toutes sortes de gens plus ou moins civilisés, sans parler des Juifs qui se faufilent partout à présent. Peut-être ces différents peuples, ou l’un d’entre eux, ont-ils eu ici des colonies ou des comptoirs.

— Oui, en effet, dit Léo, mais ce n’est pas là ce que vous disiez tout à l’heure.

— Eh bien ! qu’allons-nous faire maintenant ? demandai-je en changeant le cours de la conversation.

Personne ne répondit et nous nous dirigeâmes vers les bords du marécage, afin d’en explorer la nature et l’étendue. Il semblait immense et, maintenant que le Soleil était déjà haut dans le ciel, des vapeurs méphitiques s’exhalaient des flaques d’eau stagnante.

— Deux choses sont claires pour moi, dis-je à mes trois compagnons ; d’abord, nous ne pouvons traverser ce marais ; ensuite, nous mourrons de la fièvre, si nous nous arrêtons en cet endroit. Dès lors, il y a deux alternatives : virer de bord et tâcher de gagner un port, ce qui serait fort risqué, ou bien remonter la rivière.

— Je suis décidé à remonter la rivière, dit Léo.

Job fit la grimace, Mohamad gémit en murmurant : « Allah ! » Quant à moi, j’étais aussi désireux que Léo de marcher de l’avant. La tête et les ruines avaient piqué ma curiosité. Ayant donc tout disposé pour notre départ, nous nous embarquâmes et le vent, qui soufflait de la mer, nous permit de hisser la voile. Grâce à la brise favorable, nous pûmes remonter aisément la rivière pendant deux ou trois heures. Vers midi, le Soleil devint insupportable et les miasmes qui se dégageaient des marais nous forcèrent à avaler des doses supplémentaires de quinine.

Sur ces entrefaites la brise tomba, et, comme il ne pouvait être question de ramer contre le courant par une pareille chaleur, nous fûmes heureux de trouver un abri à l’ombre d’un groupe d’arbres qui poussaient au bord de la rivière, et de rester en cet endroit jusqu’au moment où le coucher du Soleil vint mettre un terme à nos misères. Apercevant devant nous une sorte de nappe d’eau, nous résolûmes de ramer dans cette direction, avant de décider ce que nous ferions pour la nuit.

Au moment où nous allions détacher le bateau, une gracieuse antilope s’approcha de nous et vint boire à la rivière. Léo, altéré du sang du gros gibier, auquel il avait rêvé depuis des mois, saisit aussitôt son fusil.

— Prenez garde de le manquer, murmurai-je.

— Le manquer ? murmura-t-il à son tour d’un air méprisant, jamais de la vie !

Il épaula son fusil, et l’antilope, qui avait fini de boire, leva la tête. L’animal se tenait sur une sorte de chaussée qui traversait le marais, et offrait le coup d’œil le plus gracieux.

Pan ! pan ! L’antilope s’enfuit avec des bonds prodigieux. Léo l’a manquée. À mon tour, maintenant… Je vise ; l’animal tombe foudroyé.

— Eh bien ! vous voici refait, maître Léo ! m’écriai-je au milieu de la joie peu généreuse du triomphe.

— Oui ! Que le ciel vous confonde ! gronda Léo.

Puis, avec ce sourire qui est l’un des charmes de sa jolie figure :

— Pardonnez-moi, camarade, et recevez toutes mes félicitations.

Peu d’instants après nous débarquions pour procéder au dépeçage de notre victime, et cette opération fut si longue qu’il faisait déjà sombre quand nous atteignîmes l’espèce de lagune où la rivière se déversait. C’est là que nous jetâmes l’ancre à la tombée de la nuit…

Nous n’osions descendre à terre, ne sachant si nous pourrions trouver un endroit pour y camper, et, craignant les exhalaisons empoisonnées des marais, nous convînmes de passer la nuit dans notre bateau. Hélas ! le sommeil dont nous avions tant besoin nous fut refusé, et les morsures exaspérantes des moustiques, les plus gros et les plus sanguinaires que j’aie jamais vus, nous causèrent une douleur intolérable. Malgré ce supplice, nous commencions à nous assoupir, quand j’entendis Job murmurer avec effroi :

— Oh ! regardez donc, monsieur !

Je regardai. Deux lions formidables s’approchaient de nous, et on distinguait déjà leurs yeux flamboyants. Léo et moi nous saisîmes nos fusils, et, au même moment, l’un des fauves – c’était une lionne – aborda sur un banc de sable, à environ cinq mètres de notre bateau. Léo fit feu, et la balle traversa de part en part le cou de la lionne, qui tomba raide morte. Son compagnon, un énorme lion se préparait à bondir sur le banc de sable, quand il se passa un étrange incident. Des rides se dessinèrent sur l’eau, le lion poussa un rugissement terrible et fit un saut en avant, traînant quelque chose de noir après lui.

— Allah ! s’écria Mohamed, un crocodile l’a saisi par la patte !

En effet, nous pouvions voir le long museau et les écailles du reptile.

Le lion tâchait de prendre pied sur la rive.

Il ébranla l’air de ses rugissements, puis, avec un grondement sauvage, se retourna et enfonça ses griffes dans la tête du crocodile. Celui-ci parvint à se dégager de son étreinte, mais le lion lui sauta à la gorge, et ils roulèrent à plusieurs reprises sur le sable, se livrant à une lutte hideuse !… Au bout d’un moment, le crocodile sembla reprendre l’avantage, et, saisissant le corps du lion, le secoua de côté et d’autre. Mais le lion enfonçant ses griffes dans la gorge du crocodile, la fendit comme on déchirerait un gant. Puis, tout à coup la lutte cessa. La tête du lion retomba sur le dos du crocodile, et il mourut en poussant un terrible grognement, tandis que le crocodile, après être resté une minute sans mouvement, roulait à ses côtés.

Quand ce duel à mort eut pris fin, nous nous étendîmes sur notre couchette improvisée, nous disposant à passer la nuit aussi paisiblement que les moustiques daigneraient le permettre.

IV

Le lendemain, à l’aurore, nous fîmes nos préparatifs de départ, et, la brise soufflant de la mer, il nous fut possible de hisser la voile et de suivre le cours de la rivière, après avoir franchi la lagune. À midi, quand le vent tomba, nous eûmes la chance de trouver un endroit favorable pour camper.

La nuit passés, comme la précédente, en escarmouches contre les moustiques, nous pûmes reprendre notre route. Deux ou trois autres journées s’écoulèrent de la même manière.

Nous étions au cinquième jour de notre voyage, et nous avions fait environ cent trente-cinq à cent cinquante milles depuis la côte. Ce matin-là, le vent était tombé comme d’habitude, vers 11 heures, et nous avions été forcés de nous arrêter au confluent de notre rivière et d’un autre cours d’eau large d’environ cinquante pieds. La terre étant suffisamment sèche en cet endroit, nous résolûmes de faire un bout de chemin le long des bords de la rivière pour explorer le pays ; mais nous n’avions pas fait cinquante pas, que nous vîmes qu’il n’y avait aucun espoir de remonter plus loin le cours d’eau avec la baleinière, car, à deux cents mètres environ de l’endroit où nous avions stoppé, se trouvait une succession de bas-fonds et de vase, un véritable cul-de-sac.

Revenant sur nos pas, nous longeâmes les bords de l’autre rivière, et un examen attentif nous démontra bientôt que ce n’était nullement une rivière, mais un ancien canal, évidemment creusé de main d’homme à une époque reculée ; l’on pouvait voir encore les talus qui avaient sans doute servi autrefois de chemin de halage. Il y avait peu ou point de courant, aussi la surface du canal était-elle obstruée par une foule de plantes et d’herbe. Comme il était évident que nous ne pourrions pas remonter la rivière, il ne nous restait plus qu’à tenter la voie du canal ou à regagner la mer ; nous ne pouvions rester où nous étions, exposés aux rayons du Soleil et dévorés des moustiques.

Dès que le Soleil baissa à l’horizon, nous nous mîmes à ramer une heure ou deux ; mais les herbes nous arrêtèrent bientôt, et nous forcèrent à recourir au mode primitif du halage. Job et Mohamed m’aidèrent à tirer le bateau, tandis que Léo, assis à l’avant, coupait les herbes avec le sabre de Mohamed ; ce travail se poursuivit toute la nuit et, après un repos de trois heures au lever du jour, fut repris jusqu’à 10 heures ; à ce moment, un orage terrible fondit sur nous, accompagné d’une pluie diluvienne qui nous trempa jusqu’aux os.

Inutile de raconter en détail les quatre journées suivantes, qui ne furent qu’une succession monotone de misères et de pénibles labeurs. Partout d’immenses marais, dont les exhalaisons pestilentielles nous auraient certainement fait mourir sans les doses de quinine que nous absorbions…

Le troisième jour de notre voyage sur le canal, nous avions aperçu vaguement dans le lointain une colline arrondie, et le quatrième soir cette colline nous parut être à vingt-cinq ou trente milles de nous. Nous étions épuisés, et nos mains, couvertes d’ampoules, ne pourraient bientôt plus tirer le canot ; c’était une terrible situation, et, tandis que je me couchais au fond du bateau pour dormir d’un lourd sommeil, je maudis la folie qui m’avait poussé à me lancer dans cette entreprise… Bientôt, je commençai à m’assoupir, et je fis un rêve affreux où il me semblait voir nos os s’entrechoquer au milieu des débris de notre bateau, rempli d’une eau pestilentielle. Je m’éveillai en sursaut, tout frissonnant, de cet horrible songe, et je frissonnai encore plus à la vue de quelque chose qui n’était pas un songe, car deux grands yeux me contemplaient à travers le brouillard et l’obscurité. Je sautai sur mes pieds, et me mis à crier de toutes mes forces, de sorte que mes compagnons se levèrent également, en proie à une terreur indicible. Soudain, un fer reluisit dans l’ombre, une lance fut pointée contre ma gorge ; derrière elle d’autres lances jetaient un sinistre éclat.

— Paix, dit une voix en arabe, ou plutôt en un dialecte où l’arabe entrait pour une bonne part, – qui êtes-vous, vous qui venez ici en nageant sur l’eau ? Parlez, ou vous êtes morts !

Et je vis avec horreur le fer se rapprocher de ma gorge…

— Nous sommes des voyageurs venus ici par hasard, répondis-je en arabe.

Et je parus être compris, car mon agresseur se retourna, et s’adressant à un homme de haute stature qui se tenait à l’arrière-plan :

— Père, dit-il, faut-il tuer ?

— Quelle est la couleur de ces hommes ? répondit une voix de basse-taille.

— Ce sont des blancs.

— Ne tuez pas, répliqua l’autre indigène. Il y a quatre Soleils, « Celle qui doit être obéie » m’a fait dire : des hommes blancs vont venir, ne les tuez pas. Faites-les donc conduire au pays de « Celle qui doit être obéie ». Amenez ces hommes, et faites apporter tout ce qu’ils ont avec eux.

— Venez, dit l’indigène, en me tirant hors du bateau, et en même temps je vis d’autres hommes agir de même à l’égard de mes compagnons.

Sur la rive était rassemblée une troupe d’environ cinquante hommes, armés de grandes lances. C’étaient des individus solidement bâtis, d’un noir peu foncé, et entièrement nus, sauf une peau de léopard qui leur ceignait les reins.

Quelques instants après, Léo et Job étaient placés à côté de moi.

— Qu’y a-t-il donc ? dit Léo en se frottant les yeux.

— Voilà une drôle d’affaire ! s’écria Job. Mohamed arriva en chancelant, suivi d’un indigène qui le menaçait de sa lance.

— Allah ! Allah ! gémissait Mohamed, protégez-moi, protégez-moi !

— Père, c’est un noir ! dit une voix. Qu’a dit « Celle qui doit être obéie » au sujet du noir ?

— Elle n’a rien dit ; mais ne le tuez pas. Approche-toi, mon fils.

L’indigène s’avança, et celui qu’on appelait « le Père » se pencha et murmura quelques mots.

— Oui, oui, dit l’autre, avec un ricanement sinistre.

— Les trois hommes blancs sont-ils là ? demanda son interlocuteur.

— Oui, ils sont là.

— Alors, apportez ce qu’on a préparé pour eux, et dites aux hommes de prendre tout ce qu’on peut retirer de l’objet qui flotte.

Au même moment arrivèrent des hommes portant sur leurs épaules de véritables palanquins – quatre porteurs et deux suppléants par palanquin ; on nous fit comprendre que ces litières nous étaient destinées.

— Allons, dit Léo, qui voyait toujours le beau côté des choses, c’est bien agréable de trouver quelqu’un pour nous porter, après nous être portés nous-mêmes si longtemps !

Il n’y avait du reste qu’à se soumettre, et voyant mes compagnons installés dans leur palanquin, je montai dans le mien, que je trouvai, je dois le dire, fort confortable. Il semblait fait de toile tissée avec des fibres de végétaux, et cédait à tous les mouvements du corps de la façon la plus agréable.

À peine y avais-je pris place que les porteurs partirent au trot, accompagnant leurs pas d’un chant monotone. Durant une demi-heure environ, je réfléchis à nos aventures, et je me demandai quelle figure feraient nos respectables amis de Cambridge si je me trouvais soudain transporté à leur table, leur racontant toute cette histoire…

Au milieu de ces méditations, le sommeil me gagna, et, bercé par le mouvement du palanquin, je finis par m’endormir profondément… C’était la première fois, depuis la nuit du naufrage, que je goûtais un repos réel ; aussi le Soleil était-il déjà haut à l’horizon quand je m’éveillai. Nous voyagions à raison de quatre milles par heure. Je regardai à travers les rideaux de la litière qui étaient légers comme de la mousseline, et je vis à ma grande joie que nous avions dépassé la région des marais, et que nous nous dirigions au milieu d’une plaine gazonnée vers une colline ayant la forme d’une coupe. Je jetai ensuite les yeux sur les hommes qui me portaient. C’étaient des individus solidement bâtis, hauts de plus de six pieds, et de couleur jaunâtre. Leur aspect ressemblait assez à celui des Somalis, sauf que leur chevelure n’était pas frisée et pendait en boucles épaisses sur leurs épaules. Leurs traits étaient généralement fins et distingués, et leurs dents régulièrement plantées. Mais, malgré leur beauté, je fus frappé de l’expression de froide cruauté qui se peignait sur leur visage ; je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi diabolique, et j’en étais positivement révolté.

Ce qui me frappa encore chez eux, c’est qu’ils n’avaient jamais l’air de sourire. Parfois, ils entonnaient la chanson monotone dont j’ai parlé, mais, quand ils ne chantaient pas, ils gardaient le plus profond silence, et jamais le rire ne venait égayer leur sombre figure. De quelle race pouvait bien être ce peuple ? Leur langue était un patois arabe, et pourtant ce n’étaient pas des Arabes, leur peau était trop noire, ou plutôt trop jaune. Je ne sais pourquoi, mais leur aspect me remplissait d’une folle terreur, dont j’avais honte. Tandis que je me livrais à ces réflexions, une autre litière s’approcha de la mienne. Elle contenait un vieillard vêtu d’une robe blanche, faite apparemment de toile grossière, et flottant autour de ses reins. Je crus tout de suite le reconnaître pour l’individu de haute stature qui se tenait sur la rive, et qu’on appelait le « Père ». C’était un étrange vieillard, avec une barbe neigeuse, si longue que les bouts en pendaient par-dessus les bords de la litière ; il avait un nez crochu, au-dessus duquel reluisait une paire d’yeux semblables à ceux d’un serpent, tandis que l’ensemble de son visage avait une expression grave et sardonique à la fois.

— Es-tu réveillé, étranger ? dit-il d’une voix basse et profonde.

— Certainement, mon père, répondis-je avec courtoisie, sentant que je ferais bien de me concilier ce vieux bonze.

Il caressa en souriant sa belle barbe blanche.

— De quelque pays que tu viennes, dit-il, – et ce doit être une contrée où notre langue n’est pas inconnue – je vois qu’on enseigne la courtoisie à vos enfants. Et, maintenant, pourquoi es-tu venu dans ce pays, qu’aucun pied étranger n’a foulé depuis un temps immémorial ? Toi et tes compagnons, êtes-vous fatigués de la vie ?

— Nous sommes venus à la recherche de l’inconnu, répondis-je ; nous sommes fatigués des vieilleries. Nous sommes d’une race qui ne craint pas la mort, mon vénéré père, pourvu que nous acquérions quelques connaissances nouvelles avant de mourir.

— Hum ! dit le vieux gentleman, c’est peut-être vrai ; mais, si je ne craignais d’être impoli, je te dirais que tu mens, mon fils. Cependant, je puis t’affirmer que « Celle qui doit être obéie » satisfera ton désir.

— Qui est « Celle qui doit être obéie ? » demandai-je avec curiosité.

Le vieillard jeta un regard sur les porteurs, puis me répondit, avec un petit sourire qui me donna le frisson :

— Assurément, mon fils, tu l’apprendras assez tôt, si c’est son bon plaisir de te voir vivant.

— Vivant ? répliquai-je. Que veut dire mon père ?

Le vieillard se contenta de rire d’un rire sinistre, et ne répondit rien.

— Quel est le nom de vos gens, mon père ? demandai-je.

— Le nom de mes gens est Amahagger (habitants des rochers).

— Et si un fils peut faire pareille question, quel est le nom de mon père ?

— Mon nom est Billali.

— Et où allons-nous, mon père ?

— Tu le verras plus tard.

Et, sur un signe de lui, ses porteurs se mirent à courir jusqu’à la litière où Job reposait, une jambe pendant de chaque côté.

Sans doute qu’ils n’obtinrent pas grand-chose de Job, car je vis ses porteurs trotter aussitôt vers la litière de Léo.

Ensuite, comme il ne se passait rien d’intéressant, je cédai à l’agréable mouvement du palanquin et m’endormis de nouveau. J’étais horriblement fatigué. En m’éveillant, je vis que nous traversions un défilé aux flancs escarpés, où poussaient de beaux arbres et des buissons en fleurs.

Peu après, à un tournant de ce défilé, nous eûmes sous les yeux un spectacle charmant. Devant nous, s’étendait un vaste amphithéâtre de verdure, dont les bords étaient rocailleux et couverts de buissons, mais dont le centre était occupé par une vaste prairie, parsemée d’arbres magnifiques et arrosée par des ruisseaux sinueux. Dans cette plaine si riche, paissaient des troupeaux de chèvres et de gros bétail, mais je ne vis point de moutons. Je ne pus deviner tout d’abord ce qu’était ce singulier endroit, mais je finis par penser qu’il y avait eu là un volcan éteint, puis un lac, desséché ensuite je ne sais comment. Mais ce qui m’embarrassait fort, c’était de ne pas voir trace d’habitation humaine, bien qu’on aperçût des gens en train de garder les troupeaux. Où pouvaient-ils bien demeurer ? me demandai-je. Ma curiosité allait être bientôt satisfaite. Tournant à gauche, la file des palanquins suivit le côté abrupt du cratère pendant environ un demi-mille, puis s’arrêta soudain. Voyant le vieux gentleman, mon « père » adoptif, Billali, sortir de son palanquin, je suivis son exemple, ainsi que Léo et Job. La première chose que j’aperçus fut notre pauvre compagnon arabe, Mohamed, étendu sur le sol. On ne lui avait point donné de palanquin, et comme il avait été obligé de faire toute la route à pied, et qu’il était déjà épuisé de fatigue au moment de notre départ, son abattement était extrême.

Nous ne tardâmes pas à découvrir que l’endroit où nous avions fait halte était une plateforme située à l’orifice d’une vaste caverne ; on avait empilé sur cette plateforme tout le contenu de la baleinière, jusqu’aux avirons et à la voile. Aux alentours de la caverne se tenaient les hommes qui nous avaient escortés, et d’autres individus semblables. Ils étaient tous grands et beaux, quoique leur peau fût d’un noir différent, les uns étant noirs comme Mohamed, les autres jaunes comme des Chinois. Ils étaient nus, sauf la peau de léopard ceignant leurs reins, et chacun d’eux tenait une lance gigantesque.

Il y avait aussi parmi eux quelques femmes, qui, au lieu de la peau de léopard, portaient une peau d’antilope. Ces femmes avaient, en général, fort bon air, avec de grands yeux noirs, des traits fins, et une épaisse forêt de cheveux bouclés, tantôt blonds, tantôt châtains ou noirs. Quelques-unes, mais en petit nombre, portaient un costume de toile jaune, mais nous découvrîmes plus tard que c’était un insigne, plutôt qu’un vêtement. D’ailleurs, leur aspect était moins terrifiant que celui des hommes, et elles souriaient quelquefois, bien que rarement. Dès notre arrivée, elles s’assemblèrent autour de nous, et nous examinèrent avec curiosité, mais sans émotion aucune. Les formes athlétiques de Léo et ses traits fins et distingués attiraient pourtant leur attention, et, comme il les saluait poliment, découvrant ses boucles blondes, un léger murmure d’admiration se fit entendre. Et ce ne fut pas tout ; car, après l’avoir contemplé des pieds à la tête, la plus belle des jeunes femmes, une de celles qui portaient une robe, s’avança soudain vers lui, et avec une rare audace, lui passa tranquillement son bras autour du cou, se pencha, et le baisa sur les lèvres.

Je poussai un cri, m’attendant à voir Léo massacré sur-le-champ, et Job murmura :

— La drôlesse ! Ce n’est pas moi qui voudrais…

Quant à Léo, il eut l’air quelque peu étonné ; puis, faisant observer que nous étions en un pays où l’on suivait évidemment les coutumes des premiers chrétiens, il s’empressa de rendre le baiser.

Je frémis de nouveau, croyant qu’il allait se passer quelque chose de grave ; mais, à ma grande surprise, bien que quelques jeunes femmes eussent l’air contrarié, les autres se contentèrent de sourire, ainsi que les hommes. Ce mystère nous fut expliqué plus tard, quand nous fûmes mieux au courant des mœurs de ce peuple extraordinaire. Il paraît, en effet, que, contrairement aux habitudes de presque toutes les races sauvages du globe, les femmes, chez les Amahagger, sont non seulement sur un pied de parfaite égalité avec les hommes, mais parfaitement indépendantes de ces derniers. Il n’y a que la ligne maternelle qui compte, et, tandis que les individus sont aussi fiers d’une longue suite d’ancêtres féminins que nous le sommes de nos familles en Europe, ils ne reconnaissent jamais aucun homme pour leur père, même quand leurs ascendants mâles sont parfaitement connus. Chaque tribu ou « ménage » comme ils l’appellent, n’a qu’un chef mâle, qui est soumis à l’élection et gouverne avec le titre de « Père ». Par exemple, Billali était le « Père » de ce « ménage », qui se composait d’environ sept mille individus, et aucun autre homme n’était jamais appelé de ce nom. Quand une femme trouvait un homme à son goût, elle témoignait ses préférences en l’embrassant devant tout le monde, comme l’avait fait cette jeune femme, nommée Ustane, qui avait embrassé Léo. S’il l’embrassait à son tour, c’était la preuve qu’il l’acceptait, et le pacte continuait jusqu’à ce que l’un d’eux en fût dégoûté.

V

L’opération du baiser terminée – et, à ce propos, je dois dire qu’aucune des jeunes femmes ne m’en offrit autant – le vieux Billali s’avança et nous invita, gracieusement, à entrer dans la grotte, où nous fûmes suivis d’Ustane qui semblait disposée à nous accompagner partout.

La grotte n’était pas l’œuvre de la nature : elle avait été creusée de main d’homme. Autant que nous pouvions en juger, elle paraissait avoir cent pieds de long sur cinquante de large et la hauteur de sa voûte la faisait ressembler à une nef de cathédrale. De cette nef se détachaient des couloirs conduisant, je le supposais, à des chambres plus petites. À cinquante pieds de l’entrée de la grotte, juste à l’endroit où la lumière s’obscurcissait, brûlait un grand feu qui projetait des ombres gigantesques sur les murs sinistres. C’est là que Billali s’arrêta : nous nous accroupîmes sur des couvertures de peau étendues à terre. Bientôt, de la nourriture, consistant en laitages, viande de chèvre bouillie et gâteaux de farine de blé indien, nous fut apportée par des jeunes filles. Nous étions littéralement affamés, et je ne crois pas avoir jamais mangé de ma vie avec autant de satisfaction…

Le repas terminé, notre hôte Billali, qui nous avait contemplés en silence, se leva et m’adressa la parole. C’était la première fois, me dit-il, que des blancs arrivaient au pays du Peuple des Rochers. Quelquefois, bien que rarement, des noirs étaient venus chez eux et leur avaient parlé d’hommes plus blancs qu’eux-mêmes, qui parcouraient les mers sur des navires, mais ils n’avaient jamais aperçu aucun de ces blancs. On nous avait vu pourtant haler notre bateau sur le canal, et Billali avoua qu’il avait tout d’abord donné des ordres pour nous massacrer, l’entrée du pays étant interdite aux étrangers, quand il avait reçu un message de « Celle qui doit être obéie », lui ordonnant de nous épargner et de nous faire conduire jusqu’ici.

— Pardon, mon père, lui dis-je, mais si « Celle qui doit être obéie » demeure beaucoup plus loin encore, comment a-t-elle pu être informée de notre approche ?

— N’y a-t-il personne dans votre pays, répliqua Billali, qui puisse voir sans yeux et entendre sans oreilles ? Ne me fais pas de questions : « Celle qui doit être obéie » savait tout.

Je haussai les épaules, et il continua, disant qu’il n’avait pas d’instructions nouvelles à notre égard et qu’il devrait aller consulter « Celle qui doit être obéie », la reine des Amahagger.

Je lui demandai combien de temps il serait absent, il me répondit qu’en se hâtant il pourrait être de retour le cinquième jour, mais qu’il y avait plusieurs milles de marais à traverser avant d’arriver à la résidence de la Reine. On pourvoirait à tous nos besoins en son absence, et il espérait que la Reine serait bien disposée en notre faveur : mais il ne pouvait rien certifier à cet égard, car tous les étrangers qui étaient venus dans le pays durant la vie de sa grand-mère, de sa mère, et durant la sienne propre, avaient été mis à mort.

— Mais, répliquai-je, vous êtes un vieillard, et le laps de temps dont vous parlez est égal à trois vies humaines ; comment votre reine aurait-elle pu ordonner la mort de quelqu’un au début de la vie de votre grand-mère, puisqu’elle même n’était certainement pas née ?

Il sourit encore, de ce sourire bizarre qui lui était propre et, s’inclinant profondément, me quitta sans répondre ; nous ne le revîmes plus durant cinq jours…

Après son départ, nous discutâmes sur notre situation qui me remplissait d’alarmes. Je n’aimais nullement ces récits sur la reine mystérieuse qui ordonnait la mort des étrangers. Léo était, lui aussi, assez abattu ; mais il se consola en affirmant d’un air triomphant que « Celle qui doit être obéie » était sans doute la personne dont parlait la fameuse inscription traduite par son père. J’étais trop énervé par cette suite d’événements extraordinaires pour discuter une allégation aussi absurde, et je laissai tomber la conversation…

Sur ces entrefaites, la nuit était venue et la caverne se remplissait d’indigènes qui s’assemblaient autour du feu et prenaient leur repas du soir à la lueur d’une quantité de lampes suspendues à la muraille ; ces lampes, quoique en faïence grossièrement travaillée, avaient néanmoins une forme assez gracieuse. Nos hôtes mangeaient en silence et, après les avoir contemplés quelque temps, je priai un vieillard, auquel Billali nous avait confiés, de vouloir bien nous montrer notre lit. Il se leva sans proférer une parole et, me prenant poliment par la main, il se dirigea vers un des petits couloirs que j’avais déjà remarqués. Après avoir fait environ cinq pas dans ce couloir, nous arrivâmes à une petite chambre d’environ huit pieds carrés, taillée à vif dans le roc. Sur l’un des côtés de la chambre se trouvait une dalle de pierre, occupant toute la longueur de la pièce, comme les lits dans les cabines de navire. Il n’y avait ni fenêtre, ni meuble quelconque ; et, en y regardant de plus près, j’acquis la conviction (justifiée, d’ailleurs, comme je l’appris plus tard) que cette pièce avait servi dans l’origine de sépulture pour les morts plutôt que de chambre à coucher pour les vivants, la dalle étant destinée à recevoir le corps du défunt. Cette pensée me fit frissonner malgré moi ; mais, comme il fallait bien coucher quelque part, je surmontai de mon mieux mes pénibles sensations et retournai chercher ma couverture qui avait été déposée dans la caverne avec nos provisions. Je rencontrai alors Job qui, introduit dans un appartement semblable, avait refusé d’y loger, disant qu’il préférerait être mort et enseveli dans la tombe de ses pères. Il m’exprima le désir de coucher avec moi, si je le permettais, et je fus naturellement trop heureux d’accéder à sa demande.

La nuit se passa, en somme, très confortablement. Je dis en somme car, pour ma part, j’eus un effroyable cauchemar, occasionné sans doute par l’aspect lugubre des objets qui m’entouraient : je rêvais que j’étais enterré tout vivant !…

À l’aurore, une trompette en corne d’éléphant donna le signal du réveil, et nous allâmes faire nos ablutions à un ruisseau voisin, après quoi on servit le repas du matin. Pendant le déjeuner, une femme, d’un âge déjà mûr, s’approcha de nous et baisa Job sur la bouche… Je n’oublierai jamais l’expression de terreur et de dégoût qui se peignit sur le visage de notre serviteur quand il se vit ainsi embrassé en public, devant ses maîtres et sans autorisation de sa part…

— Allez-vous-en, friponne, s’écria-t-il ! Je vous assure, messieurs, que je ne lui ai fait aucune avance, je suis un honnête homme… Ah ciel ! la voilà qui revient à la charge !

Il prit ses jambes à son cou et je vis les Amahagger rire pour la première fois. Quant à la femme, elle ne riait pas et paraissait, au contraire, en proie à une véritable fureur, qu’augmentaient encore les railleries des autres femmes ; j’envoyai au diable les scrupules de Job, pressentant que son admirable conduite mettrait notre vie en danger. Et je ne me trompais pas, comme on le verra par la suite.

La dame s’étant retirée, Job revint vers nous, fort nerveux et jetant un regard terrible à chaque femme qui s’approchait de lui. Je crus devoir expliquer à mes hôtes que Job était un homme marié, malheureux en ménage, ce qui expliquait sa présence ici et sa terreur à la vue des femmes, mais mes remarques furent accueillies par un silence glacial : la conduite de notre serviteur était évidemment regardée comme une insulte pour la « famille en général », quoique les femmes, à l’instar de leurs sœurs plus civilisées, s’égayassent de la déconvenue de leur compagne…

Les quatre jours suivants s’écoulèrent sans incident notable. L’origine et le régime politique de cette race bizarre nous intriguaient fort, mais nos hôtes étaient peu communicatifs sur ces divers points. Nous eûmes cependant, à la longue, quelques renseignements par Ustane, l’amie de Léo, qui suivait ce jeune gentleman comme son ombre. Sur l’origine de ses compatriotes, elle ne savait pas grand-chose ; il y avait cependant, nous dit-elle, près de l’endroit où résidait la reine, et qu’on appelait Koi, des fûts de colonnes et des restes de maçonnerie : ces débris, d’après les sages du pays, provenaient de maisons habitées jadis par des hommes, lesquels étaient peut-être les ancêtres des Amahagger. Personne n’osait s’approcher des ruines, parce qu’elles étaient hantées. Les grottes où ils demeuraient avaient été aussi creusées dans le roc par des hommes qui avaient bâti la ville. Eux-mêmes n’avaient pas de loi écrite, mais seulement une coutume qui, du reste, avait force de loi. Si un homme enfreignait la coutume, il était mis à mort par ordre du « Père ». Je demandai alors à Ustane comment on le faisait mourir, et elle se contenta de sourire en disant que je le verrais peut-être bientôt.

Ce peuple étrange avait une reine, cependant. « Celle qui doit être obéie » était leur reine, mais on la voyait rarement, peut-être une fois en deux ou trois ans, quand elle venait juger quelques coupables ; elle était alors enveloppée d’un voile épais, et personne ne pouvait voir son visage. Ses serviteurs, sourds et muets, ne pouvaient rien dire sur son compte, mais on racontait qu’elle était séduisante comme aucune femme ne l’a jamais été. On faisait aussi courir le bruit qu’elle était immortelle et avait pouvoir sur toutes choses, mais elle, Ustane, ne savait rien à cet égard. Elle croyait seulement que la reine se choisissait un mari de temps en temps, et que ce mari était mis à mort dès que naissait un enfant du sexe féminin. Ensuite, l’enfant grandissait et prenait la place de la reine quand celle-ci mourait et était ensevelie dans les grottes. Tout ce que l’on pouvait affirmer, c’est que la souveraine actuelle était obéie dans tout le pays et que la moindre infraction à ses ordres était punie de mort. Elle avait une garde, mais pas d’armée régulière.

Je demandai quelle était l’étendue du pays, et combien il avait d’habitants. Elle me répondit qu’il y avait dix « familles » comme celle-ci et que toutes les « familles » vivaient dans des grottes, répandues sur une vaste étendue de marais qu’on ne pouvait traverser que par des chemins secrets. Ils n’avaient aucune relation avec n’importe quel peuple, et personne ne pouvait, d’ailleurs, franchir les marais.

— Nous aurions été incapables, ajouta-t-elle, de parvenir jusqu’à cet endroit, si nous n’y avions été conduits…

Tout cela nous fit réfléchir… L’inscription du tesson de poterie était donc vraie ? Il semblait y avoir, en effet, une reine mystérieuse à qui la rumeur publique attribuait un pouvoir surhumain, et Léo était triomphant parce que je n’avais cessé de me moquer de toute cette histoire. Quant à Job, il était absolument dérouté et s’abandonnait au hasard des circonstances. L’Arabe Mohamed, que les Amahagger traitaient pourtant avec égards, restait toute la journée accroupi dans un coin de la grotte, en proie à une grande frayeur que je ne pouvais m’expliquer ; tous ces hommes et ces femmes, prétendait-il, étaient de vrais démons, et, en vérité, je trouvai une fois ou deux depuis qu’il avait bien raison…

Cependant le temps s’écoulait. Il y avait déjà quatre jours que Billali était parti, quand nous fûmes témoin d’un spectacle étrange. Nous étions assis avec Ustane autour d’un feu allumé dans la grotte, et nous rêvions en silence… Tout à coup, la jeune femme se leva et, posant sa main sur les boucles dorées de Léo, lui adressa la parole. Même à présent, il me semble voir encore cette fière créature, éclairée par les flammes tremblotantes, et déclamant d’un ton prophétique une sorte de discours rythmé qui était à peu près conçu de la sorte :

« Tu es mon bien-aimé ! Il y a des siècles que je t’attends !

« Tu es beau ! Qui a des cheveux semblables aux tiens ou une peau aussi blanche ? Qui a un bras aussi puissant ?

« La lumière de tes yeux est comme l’étoile qui brille au firmament.

« Tu es parfait et mon cœur s’est épris de toi.

« Oui, quand mes yeux tombèrent sur toi, je te désirai, mon bien-aimé.

« Et je t’ai serré sur mon cœur.

« Et j’étais toute à toi, et tu étais tout à moi.

« Et il en fut ainsi jusqu’à ce que le temps engendrât un jour funeste…

« Alors, je ne te vis plus et je fus perdue dans les ténèbres.

« Et celle qui est plus forte et plus belle qu’Ustane s’empara de toi… Et alors – ah ! mon bien-aimé ! »

À cet endroit la jeune femme cessa son discours ou son chant, qui nous faisait l’effet d’une sorte de mélopée, et fixa ses regards sur les profondeurs ténébreuses de la grotte. Au même moment, son visage prit une expression de terreur indicible, comme si elle entrevoyait quelque horrible spectacle. Quant à nous, nous ne vîmes absolument rien ; mais il n’en était pas de même pour Ustane, car, sans proférer d’autre parole, elle tomba évanouie à côté de nous… Léo, qui commençait à éprouver un réel attachement pour cette jeune personne, était vivement alarmé et troublé et, à vrai dire, je n’étais pas loin d’éprouver une sorte de crainte superstitieuse. Tout à coup, Ustane revint à elle et se releva avec un tremblement convulsif.

— Que voulais-tu dire, Ustane ? demanda Léo, qui parlait fort correctement l’arabe.

— Mon bien-aimé, répondit-elle avec un petit rire forcé, je n’ai fait que chanter pour toi à la mode de mon pays. Je n’ai rien voulu dire. Comment pourrais-je parler de ce qui n’est pas encore ?

— Et qu’as-tu vu, Ustane ? demandai-je en la regardant entre les deux yeux.

— Je n’ai rien vu, répondit-elle encore. Ne me demandez pas ce que j’ai vu. À quoi bon vous épouvanter ?

Puis, se tournant vers Léo, avec l’expression la plus tendre que j’aie jamais vue sur le visage d’une femme, civilisée ou sauvage, elle prit la tête du jeune homme entre ses mains et l’embrassa sur le front, comme une mère l’aurait fait.

— Quand je t’aurai quitté, mon bien-aimé, quand, durant la nuit, tu étendras la main et ne pourras me trouver, alors pense à moi quelquefois, car, en vérité, je t’aime passionnément, quoique je ne sois pas digne d’essuyer la poussière de tes pieds. Et maintenant, aimons-nous, prenons ce qui nous est donné et soyons heureux ; car, dans le tombeau, il n’y a ni amour, ni chaleur, ni baisers… peut-être rien, ou peut-être seulement un souvenir amer du passé. Ce soir, les heures sont à nous, savons-nous à qui elles appartiendront demain ?

VI

Le jour qui suivit cette scène mémorable – scène faite pour inspirer de sombres pressentiments – on nous annonça qu’une fête serait donnée le soir en notre honneur. Je fis de mon mieux pour y échapper, disant que nous étions des gens modestes et peu amateurs de fêtes, mais mes remarques furent accueillies par un silence désapprobateur, et je crus qu’il valait mieux me taire. Peu d’instants avant le coucher du soleil, je fus prévenu que tout était prêt et, accompagné de Job, j’entrai dans la grotte, où je retrouvai Léo, qu’Ustane escortait comme d’habitude. On avait allumé un feu énorme, ce soir-là, et autour des flammes étaient réunis environ trente-cinq hommes et deux femmes : Ustane et la femme vis-à-vis de laquelle Job avait joué certain rôle biblique… Les hommes, assis en cercle avec leurs lances plantées derrière eux, gardaient, selon leur habitude, un profond silence…

— Que va-t-il se passer, monsieur, dit Job. Voilà de nouveau cette femme ; j’espère bien qu’elle va me laisser tranquille, car je ne l’ai guère encouragée… Tiens, ils ont invité Mohamed à dîner, et voilà que cette dame lui fait des politesses… Je suis bien content que ce ne soit pas à moi.

En effet, la femme en question s’était levée, et, prenant par la main notre timonier qui s’était assis dans un coin de la grotte, l’engageait à s’approcher du feu… Mohamed, qu’on avait toujours nourri à part, ne semblait nullement sensible à cet honneur inusité ; il tremblait de tous ses membres, et ses jambes avaient peine à le soutenir.

— Eh bien ! dis-je à mes deux camarades, les choses me semblent prendre une mauvaise tournure ; mais il faut faire face au danger. Avez-vous vos revolvers, et sont-ils chargés ?

— J’ai le mien, répondit Job, mais je crois que M. Léo n’a que son couteau de chasse, qui est, du reste, de bonne taille.

Trouvant que ce serait trop long d’aller chercher le revolver de Léo, nous nous avançâmes hardiment et nous assîmes sur une même file, le dos appuyé à la paroi de la grotte. À peine étions-nous assis, qu’on fit circuler une jarre en faïence contenant un liquide fermenté, d’un goût assez agréable et fait avec une graine semblable à celle qui, dans l’Afrique méridionale, est connue sous le nom de blé kafre. Le vase qu’on faisait passer à la ronde était excessivement curieux, et ses diverses faces étaient ornées, à la mode des poteries étrusques, de peintures représentant des scènes d’amour ou des scènes de chasse… Une heure environ s’écoula de la sorte, durant laquelle nous gardions un profond silence, nous contentant de regarder les ombres projetées par les flammes sur les murailles de la grotte. Des deux côtés du feu était placée une paire de pinces énormes ; je n’aimais nullement l’aspect de ces pinces. Je ne pus m’empêcher de frissonner en regardant ces visages farouches et en songeant que nous étions absolument à la discrétion de gens d’autant plus redoutables que leur véritable caractère nous était inconnu. Bref, c’était une fête étrange et qui me rappelait vaguement le festin des Barmécides, quoiqu’il n’y eût rien à manger.

Enfin, au moment où je me sentais comme hypnotisé, un mouvement se fit dans la foule, et, soudain, un homme assis vis-à-vis de nous s’écria d’une voix de stentor :

— Où est la chair que nous allons manger ?

À quoi les autres répondirent d’un ton grave en étendant la main droite vers le feu :

— La chair va venir.

— Est-ce une chèvre ? dit le même homme.

— C’est une chèvre sans cornes, et c’est plus qu’une chèvre, et nous l’immolerons, répliquèrent-ils à l’unisson, en saisissant leurs lances qu’ils lâchèrent aussitôt.

— Est-ce un bœuf ? reprit l’indigène.

— C’est un bœuf sans cornes, et c’est plus qu’un bœuf, et nous l’immolerons, répondirent-ils.

Et les lances furent de nouveau saisies, et de nouveau lâchées.

Il y eut alors un silence, et je remarquai avec horreur que la femme assise à côté de Mohamed se mettait à le caresser, tapotant ses joues et lui donnant les noms les plus tendres, tandis qu’elle promenait ses regards farouches sur l’infortuné. Je ne sais pourquoi ce spectacle me remplit de frayeur, mais il nous terrifia tous et notamment Léo. Ces caresses avaient quelque chose de sinistre[5] ; aussi Mohamed pâlissait-il visiblement, malgré la couleur brune de sa peau…

— La viande, est-elle prête à cuire ? demanda le même individu.

— Elle est prête, elle est prête.

— Le pot est-il chauffé ? continua la voix d’un ton criard qui fit résonner les échos de la grotte.

— Il est chauffé, il est chauffé.

— Grands dieux ! s’écria Léo, rappelez-vous la phrase : « Les gens qui placent des pots enflammés sur la tête des étrangers. »

À peine avait-il prononcé ces paroles que deux grands diables se levèrent, et, saisissant les longues pinces, les plongèrent dans les flammes ; la femme qui venait de caresser Mohamed tira un nœud coulant de dessous sa ceinture ou moocha et le glissa autour du cou de l’infortuné que des hommes saisissaient en même temps par les jambes. Les hommes armés de pinces éparpillèrent les cendres brûlantes sur le plancher et retirèrent du feu un pot de faïence chauffé à blanc. En un instant, ils avaient atteint l’endroit où Mohamed se débattait. Il luttait comme un démon, poussant des cris désespérés, et, malgré le nœud coulant et les efforts des hommes qui lui tenaient les jambes, les misérables ne purent exécuter tout de suite leur dessein qui – on aura peine à le croire – était de placer le pot rougi sur sa tête !

Je sautai sur mes pieds avec un cri d’horreur, et, tirant mon revolver, je fis feu par une sorte d’instinct sur la femme diabolique qui avait caressé Mohamed et qui le tenait à présent dans ses bras. La balle l’atteignit dans le dos et la tua raide, et je m’en suis toujours félicité, car j’appris depuis que c’était elle qui avait organisé cette horrible scène pour se venger de l’insulte que Job lui avait infligée. Elle s’affaissa sur le sol, et, au même instant, à ma terreur profonde, Mohamed, par un effort surhumain, échappa à ses bourreaux, et sautant en l’air, retomba mourant sur le cadavre de la femme. La balle de mon pistolet avait transpercé les deux corps, frappant la coupable et sauvant sa victime d’une mort cent fois plus horrible. C’était un terrible et pourtant heureux accident.

Durant un moment, les Amahagger, frappés de stupeur, gardèrent le silence. Ils n’avaient jamais entendu le bruit d’une arme à feu et le résultat produit par la détonation les épouvantait. Mais un de mes voisins finit par revenir à lui, et, saisissant sa lance, se prépara à en frapper Léo qui était le plus rapproché de lui.

— Sauve qui peut ! m’écriai-je, en prenant mes jambes à mon cou pour fuir hors de la grotte. Malheureusement, il y avait des hommes sur ma route et j’avais, en outre, aperçu une foule compacte assemblée en plein air, près de l’entrée du souterrain. Aussi fus-je assailli par une troupe de cannibales que la mort de la femme rendait absolument furieux. Je franchis d’un bond le corps de Mohamed et au même moment, je sentis sur ma jambe la chaleur du pot brûlant. À l’extrémité de la grotte, se trouvait une petite plateforme rocheuse, haute d’environ trois pieds, sur laquelle deux grandes lampes étaient allumées le soir ; nous pûmes l’atteindre tous trois et y grimper rapidement et nous nous préparâmes à vendre chèrement notre vie. Durant quelques secondes, la foule qui nous pressait recula en nous voyant prêts à résister. Léo attacha la courroie de son couteau de chasse autour de son poignet droit et, passant son bras autour de ma taille, me serra affectueusement contre lui.

— Adieu ! me dit-il, cher ami qui avez été pour moi plus qu’un père. Nous n’avons aucune chance contre ces coquins ; ils en finiront avec nous en quelques minutes et nous mangeront ensuite, je suppose. Adieu. C’est moi qui vous ai engagés dans cette aventure. J’espère que vous me pardonnerez. Adieu, Job.

— La volonté de Dieu soit faite ! dis-je en me préparant à mourir.

Au même instant, Job fit feu et blessa un homme, mais non, certes, celui qu’il avait visé : Job manquait toujours son coup.

Les indigènes se précipitèrent sur nous et tirant aussi vite que je le pouvais, je parvins à les arrêter ; Job et moi, en outre de la femme, nous tuâmes ou blessâmes cinq hommes avant que nos munitions ne fussent épuisées. Mais nous n’avions pas le temps de recharger nos pistolets, et ils s’élancèrent de nouveau avec un courage digne d’éloges, étant donné qu’ils ignoraient si nous ne continuerions pas à tirer.

Un grand individu bondit sur la plateforme, et Léo l’étendit raide mort en le transperçant de son couteau. J’infligeai le même sort à un autre, mais Job manqua son coup, et je vis un Amahagger le saisir par la taille et l’entraîner hors du rocher. Le couteau n’étant pas assujetti par une courroie échappa des mains de Job, mais, par un heureux hasard, il tomba la pointe en l’air sur le roc, et l’assaillant fut transpercé de part en part ! Je ne sais pas au juste ce qui arriva ensuite à Job, mais je crois qu’il resta étendu sur le cadavre de l’indigène… Quant à moi, je me livrai bientôt à une lutte désespérée avec deux coquins, qui, heureusement pour moi, avaient laissé leurs lances derrière eux ; et, pour la première fois de ma vie, je pus mettre à profit la vigueur extraordinaire dont m’a gratifié la nature. J’avais frappé un homme avec tant de violence que son crâne avait été fendu en deux et le couteau s’y était planté si solidement qu’au moment où l’assaillant tombait de côté, mon arme me fut arrachée de la main… Ce fut alors que deux autres bandits sautèrent sur moi. Je les vis venir, et passai mon bras autour de la taille de chacun, et nous tombâmes ensemble sur le plancher de la grotte, roulant l’un sur l’autre. Ils étaient très forts, mais j’étais fou de rage, et animé de cette soif de carnage qui s’empare des plus civilisés quand les coups pleuvent et qu’il s’agit de la vie ou de la mort. J’étreignis les deux noirs démons et les serrai jusqu’à ce que j’entendisse leurs os craquer. Ils se tordaient comme des serpents et m’administraient force coups de poing, mais je tins bon. Couché sur le dos, afin que leurs corps pussent me protéger contre les coups de lance, je me disposai à mettre fin à leur existence ; bientôt mes assaillants perdirent le souffle, leurs forces les abandonnèrent, mais je n’osai encore les quitter, car ils mettaient longtemps à mourir, et je savais qu’ils reviendraient à la charge si je relâchais mon étreinte. Les autres coquins pensèrent sans doute – car nous étions tous trois étendus dans l’ombre – que nous étions tous morts, ils ne prirent aucune part à notre petite tragédie.

Je me retournai, et, tandis que j’étais en proie aux angoisses de cette terrible lutte, je pus voir que Léo était maintenant en dehors du rocher, car la lueur des lampes tombait en plein sur lui. Il se tenait encore sur ses pieds, mais était entouré d’une foule croissante qui essayait de le jeter à terre. Sa charmante tête bouclée dominait celle des sauvages, (Léo a six pieds deux-pouces), et je vis qu’il luttait avec une énergie désespérée, à la fois magnifique et affreuse à contempler. Il transperça un homme de son couteau, – ses adversaires étaient trop près de lui pour l’atteindre avec leurs lances, et ils n’avaient ni couteaux ni bâtons. L’homme tomba, et le couteau ayant été arraché de sa main, ce qui le laissait sans défense, je crus que sa dernière heure était venue. Mais, par un effort désespéré, il se dégagea de leur étreinte, saisit le corps de l’homme qu’il venait de massacrer, et, le soulevant dans l’air, le lança au milieu de la foule des assaillants, de sorte que la force du choc jeta à terre cinq ou six d’entre eux. Au bout d’une minute, ils se relevèrent tous, à l’exception d’un, dont le crâne avait été broyé, et ils s’acharnèrent de nouveau contre lui. Enfin, après une lutte acharnée, les loups terrassèrent le lion. Il put se redresser, encore une fois, et abattre un Amahagger de sa poigne vigoureuse, mais un seul homme ne pouvait lutter longtemps contre tant d’adversaires, et il finit par s’affaisser sur le sol, tombant comme un chêne puissant, et entraînant dans sa chute tous ceux qui se cramponnaient à lui. Ils le saisirent par les bras et les jambes, puis enlevèrent son corps.

— Une lance, cria une voix, une lance pour lui couper la gorge, et un bassin pour recueillir son sang !

Je fermai les yeux, car je vis l’indigène s’avancer armé d’une lance, et je ne pouvais aller au secours de Léo : je commençais à perdre mes forces, et les deux hommes qui pesaient sur moi n’étaient pas encore morts.

Soudain, il se fit un mouvement, et involontairement je rouvris les yeux et je contemplai la scène de carnage. Ustane s’était jetée sur la poitrine de Léo, le couvrant de son corps, et l’enlaçant de ses bras. Elle s’attachait à lui comme une plante grimpante à un arbre, et ce fut en vain que les assaillants tâchèrent de les séparer. Ils essayèrent alors de poignarder Léo sans blesser Ustane, mais celle-ci le protégeait, et il ne fut que blessé.

Les indigènes perdirent enfin patience.

— Transpercez à la fois l’homme et la femme, dit une voix, la même qui avait posé les questions à cette lugubre fête, ils seront ainsi mariés pour de bon.

L’individu armé d’une lance brandit son arme, l’acier brilla comme un éclair, et je fermai de nouveau les yeux…

Au même moment, j’entendis une voix tonitruante, dont les échos se répercutèrent au milieu des rochers.

— Cessez ! dit cette voix.

Là-dessus, je tombai évanoui, et, à travers les lueurs confuses de mon cerveau, il me sembla que ma dernière heure était arrivée.

VII

Quand je rouvris les yeux, je me trouvai étendu sur une peau de bête, non loin du feu autour duquel nous nous étions réunis pour cette terrible fête. Près de moi gisait Léo, encore sans connaissance, et sur lui se penchait la jeune Ustane, en train de panser une plaie profonde qu’il avait au côté. Derrière elle, Job était appuyé contre la paroi de la grotte, sans blessure apparente, mais contusionné et tremblant. De l’autre côté du feu, dispersés çà et là, comme s’ils s’étaient jetés à terre épuisés de fatigue, gisaient les corps de ceux que nous avions tués dans notre lutte effroyable pour la vie. Je les comptai : il y en avait douze, outre la femme et le cadavre du pauvre Mohamed, mort de ma propre main, qui était placé au bout de la file. À gauche, une troupe d’hommes étaient en train de lier derrière le dos les bras des survivants des cannibales, en les attachant deux à deux. Les coquins se soumettaient avec un air d’indifférence boudeuse qui s’accordait mal avec la fureur concentrée qu’on lisait dans leurs sombres yeux. En face de ces hommes, dirigeant les opérations, se tenait notre ami Billali, ayant l’air tout à fait patriarcal avec sa barbe de fleuve, et froid et indifférent comme s’il avait présidé au découpage d’un bœuf. Cependant il se retourna, et voyant que je me dressais sur mon séant, il s’avança vers moi, en me disant gracieusement qu’il espérait que je me sentais mieux. Je répondis que pour le moment je ne pouvais rien dire, si ce n’est que je souffrais de partout.

Il se baissa ensuite et examina les blessures de Léo.

— C’est une mauvaise blessure, dit-il, mais la lance n’a pas percé les entrailles. Il se rétablira.

— Grâce à ton arrivée, mon père, répondis-je. Une minute de plus, et nous étions tous perdus, car ces démons nous auraient massacrés comme ils voulaient massacrer notre serviteur.

Et je désignai Mohamed.

Le vieillard grinça des dents, et je vis une expression singulière de malice se peindre sur son visage.

— Ne crains rien, mon fils, répondit-il. On tirera d’eux une vengeance telle que le simple récit de leur supplice ferait frissonner. Ils seront envoyés à la reine, et sa vengeance sera digne de sa grandeur. Cet homme – désignant Mohamed – je te dis que cet homme serait mort d’une mort plus douce que celle qui est réservée à ces hyènes. Dis-moi, je te prie, comment cela est arrivé.

Je lui racontai en quelques mots ce qui s’était passé.

— Ah ! voilà ! répondit-il. Mon fils, c’est la coutume, chez nous, de tuer au moyen du « pot enflammé » l’étranger qui arrive dans le pays et de le manger ensuite.

— C’est l’hospitalité à rebours, répondis-je d’une voix faible. Dans notre pays, nous régalons l’étranger et lui donnons à manger. Ici, au contraire, vous le mangez et il fait les frais de votre festin.

— Vieille coutume ! répondit-il en haussant les épaules. Moi-même, je la désapprouve, mais je dois dire, ajouta-t-il, que je n’aime guère la chair des étrangers, surtout quand ils ont erré dans les marais et se sont nourris de gibier. Quand « Celle qui doit être obéie » a ordonné de vous épargner, elle n’a rien dit de l’homme noir ; aussi ces hommes, véritables tigres, ont-ils convoité sa chair, et c’est la femme que tu as eu raison de tuer qui les a persuadés d’infliger à la victime le supplice du « pot brûlant ». Mais ils auront leur récompense. Mieux vaudrait pour eux n’avoir jamais vu la lumière que d’affronter la terrible colère de la reine. Heureux ceux qui ont péri de votre main !

« Ah ! continua-t-il, quel beau combat vous avez livré ! Sais-tu, mon cher, que tu as écrasé les côtes de ces deux individus comme on écrase une coquille d’œuf ! Et ton jeune camarade, le lion, qui a lutté si vaillamment contre tant d’adversaires, et en a tué quatre ! Je vous assure que votre courage vous a gagné mon cœur, car j’aime à voir un assaut bravement repoussé ! Mais, dis-moi, comment avez-vous tué ceux qui ont un trou dans la peau ? On a entendu, paraît-il, un grand bruit et ils sont tombés face contre terre… »

Je lui expliquai de mon mieux, mais fort brièvement, j’étais exténué, et je ne parlais que par crainte d’offenser un si puissant personnage, quelles étaient les propriétés de la poudre à canon, et il me demanda de mettre mes théories en pratique sur la personne de l’un des prisonniers. Ce serait fort intéressant, disait-il, et j’aurais ainsi un commencement de vengeance. Il fut très étonné quand je lui dis que ce n’était pas notre habitude de nous faire justice nous-mêmes, et que nous laissions ce soin à la loi, et à une puissance souveraine, qu’il ne connaissait point…

À ce moment même, Léo ouvrit les yeux, grâce à quelques gouttes de cognac que Job lui versa dans la gorge, et notre conversation prit fin…

Après quoi, je m’occupai de transporter Léo dans son lit, avec le secours de Job et de la brave Ustane, que j’aurais volontiers embrassée pour sa noble conduite à l’égard de mon cher enfant ; mais Ustane n’était pas femme à vous laisser prendre aisément des libertés avec elle, de sorte que je réprimai mon désir. Ensuite, énervé et contusionné, je gagnai ma chambre sépulcrale, qui aurait bien pu être mon sépulcre véritable ce soir-là, car, sans une protection spéciale de la Providence, il est certain que j’aurais trouvé la mort dans cette horrible aventure…

Le lendemain matin, accompagné de Billali, j’allai voir Léo, et je le trouvai encore plus terriblement contusionné que moi, et fort affaibli par la perte de sang que lui avait occasionnée sa blessure au côté, mais néanmoins gai comme un pinson et demandant à déjeuner. Job et Ustane le transportèrent à l’entrée de la grotte, d’où avait disparu maintenant toute trace du massacre de la nuit précédente, et c’est là que nous passâmes cette journée, et la majeure partie des deux suivantes.

Le troisième jour, Job et moi nous étions à peu près rétablis. Léo lui-même était tellement mieux que je cédai aux demandes réitérées de Billali et acceptai de partir immédiatement pour Kôr (c’était, paraît-il, le nom de l’endroit où demeurait la mystérieuse souveraine). Je craignais les fatigues du voyage pour Léo dont la blessure était à peine cicatrisée, mais Billali avait l’air si pressé de se mettre en route que j’acquiesçai à son désir, soupçonnant quelque difficulté ou quelque danger.

Une heure après, cinq litières se trouvaient à l’entrée de la grotte, accompagnées chacune de quatre porteurs et de deux suppléants ; il y avait aussi une troupe d’environ cinquante Amahagger armés qui devaient former l’escorte et porter le bagage. Trois de ces litières étaient naturellement pour nous, une pour Billali, qui, à ma grande satisfaction devait nous accompagner, tandis que la cinquième était, je pensais du moins, destinée à Ustane.

— Cette jeune fille vient-elle avec nous, mon père ? demandai-je à Billali, qui surveillait les préparatifs du départ.

Il répondit en haussant les épaules :

— Si elle le désire. Dans ce pays-ci, les femmes font ce qui leur plaît. Nous leur rendons un véritable culte, car, sans elles, le monde ne pourrait marcher.

— Ah ! dis-je, n’ayant jamais envisagé la question à ce point de vue.

— Oui, répéta-t-il, nous leur rendons un culte, et, quant à Ustane, c’est une noble fille, qui aime tendrement le Lion (Léo), et qui lui a sauvé la vie… Elle est donc sa femme, conformément à nos usages, et a droit d’aller partout où il va ; à moins que la reine, ajouta-t-il d’un air significatif, lui dise non, car sa parole l’emporte sur tous les droits du monde.

— Et si elle lui ordonne de le quitter, et que la jeune fille refuse ?

— Si, répliqua-t-il, l’ouragan ordonne à l’arbre de plier, et que celui-ci refuse, qu’arrive-t-il ?

Puis, sans attendre ma réponse, il se dirigea vers sa litière, et dix minutes après, nous étions tous prêts à partir.

Nous mîmes plus d’une heure à traverser la plaine volcanique, et une demi-heure environ pour gravir la crête située du côté opposé.

De cet endroit, la vue était fort belle. Vis-à-vis de nous, se trouvait une pente raide et gazonnée, coupée çà et là de bouquets d’arbres semblables à nos épines. Au bas de cette pente, à quelque neuf ou dix milles, nous distinguions vaguement une mer de marécages, au-dessus desquels flottaient des vapeurs malsaines, comme la fumée autour d’une ville. Les porteurs n’eurent pas de peine à descendre la pente, et à midi nous avions atteint la limite du marécage. C’est là que nous nous arrêtâmes pour prendre notre repas de midi, puis, suivant un sentier en colimaçon, nous nous enfonçâmes dans les marais. Le sentier nous parut dès lors si mal tracé qu’on pouvait à peine le distinguer de ceux faits par les animaux et les oiseaux aquatiques, et c’est encore un mystère pour moi de savoir comment nos porteurs trouvaient leur route à travers les marais. En tête de la cavalcade marchaient deux hommes munis de longues perches destinées à explorer le sol dont la nature, pour des causes que j’ignore, changeait fréquemment d’un mois à l’autre. Je n’ai jamais vu de paysage plus mélancolique. Des lieues et des lieues de fondrières, coupées seulement çà et là par des bandes de terrain relativement solide, et par des étangs profonds bordés de joncs où l’on entendait sans cesse les cris des butors et le coassement de grenouilles gigantesques ; les airs sillonnés du vol d’innombrables oiseaux, tels que grues, canards, sarcelles, bécassines, pluviers ; des quantités de serpents venimeux se vautrant dans la fange… Quant aux moustiques, ils étaient encore pires que sur la rivière et nous tourmentaient atrocement. Le pire fléau du marécage était certainement l’horrible odeur de végétation pourrie qui s’en dégageait et les exhalaisons méphitiques que nous étions par suite obligés de respirer.

Cependant, nous continuions notre route et, juste au moment où le soleil se couchait avec un lugubre éclat, nous atteignions un monticule large d’environ deux acres – petite oasis au milieu d’un désert de boue – où Billali nous annonça que nous allions camper. Le campement ne fut, en réalité, guère compliqué et consista à s’asseoir en rond autour d’un feu composé de roseaux desséchés et de bois que nous avions apporté avec nous. Décidés, néanmoins, à tirer le meilleur parti possible de la situation, nous mangeâmes avec autant d’appétit que nous le permettaient l’humidité pestilentielle et la chaleur accablante, car cette région basse était torride. Malgré la chaleur, nous étions heureux de nous tenir près du feu, parce que nous avions découvert que les moustiques craignaient la fumée. Notre repas fini, nous nous roulâmes dans nos couvertures ; mais, en ce qui me concerne, le coassement des grenouilles et les cris des bécassines, planant dans les airs, me rendirent le sommeil impossible… Je me retournai vers Léo, étendu auprès de moi ; il sommeillait, mais son visage avait une coloration que je n’aimais guère et à la lueur vacillante du feu, je vis Ustane, qui était couchée de l’autre côté de lui, se lever de temps en temps sur son coude et le regarder d’un air anxieux.

Cependant, je ne pouvais rien faire pour lui, car nous avions tous absorbé déjà une forte dose de quinine, le seul remède que nous eussions ; aussi demeurai-je immobile, contemplant la voûte étoilée, et absorbé dans de profondes réflexions… Je maudissais la témérité de notre entreprise et, pourtant, je ne pouvais m’empêcher de constater à quel point nos aventures semblaient concorder avec l’inscription du tesson de poterie. Qui était cette femme extraordinaire, souveraine d’un peuple apparemment aussi extraordinaire qu’elle-même et régnant au milieu des vestiges d’une civilisation disparue ? Et que signifiait cette histoire du feu qui donnait une vie éternelle ? Était-ce possible qu’il existât un fluide ou une essence capable de protéger notre muraille de chair contre les assauts de la décrépitude ? C’était possible, quoique peu probable… Et si c’était vrai, qu’arriverait-il ? La personne qui aurait fait cette découverte gouvernerait sans doute le monde : elle posséderait toute la richesse, la puissance, la sagesse de l’univers. Elle pourrait consacrer sa vie entière à l’étude de chaque art et de chaque science. Et maintenant, si cette femme était réellement immortelle, ce que je ne pouvais croire, comment se faisait-il qu’avec un pareil pouvoir, elle préférât rester dans une grotte en compagnie de cannibales ? Toute cette histoire était monstrueuse et digne de l’époque superstitieuse où elle avait été écrite. En tout cas, ce n’était pas moi qui essayerai de vivre éternellement… j’avais eu bien trop de désappointements et de secrètes amertumes durant ma courte existence…

Je m’endormis sur cette dernière réflexion… Quand je me réveillai, il commençait à faire jour et les porteurs se mouvaient comme des spectres à travers les brumes du matin, préparant tout pour le départ. Le feu s’était éteint, et je me levai et m’étirai, les membres glacés par l’humidité. Je tournai alors mes regards vers Léo. Il était assis, tenant sa tête dans ses mains, et je vis qu’il avait la face rougie et les yeux brillants avec un cercle jaune autour de la pupille.

— Eh bien, Léo, lui dis-je, comment vous sentez-vous ?

— Je me sens bien mal, répondit-il d’une voix rauque. Ma tête craque, et tout mon corps tremble.

En effet, Léo avait un violent accès de fièvre, et j’allai trouver Job pour lui demander de la quinine dont nous avions encore, heureusement, une bonne provision. Hélas ! notre serviteur n’allait guère mieux que Léo ; il se plaignait de douleurs dans le dos, de vertiges et il lui était presque impossible de s’aider lui-même. Je fis alors la seule chose qu’il fût possible de faire dans les circonstances actuelles, – je leur donnai à chacun environ dix centigrammes de quinine, et en pris moi-même une dose plus faible en guise de précaution. Après quoi, j’allai trouver Billali et le mis au courant de la situation en lui demandant ce qu’il y avait de mieux à faire selon lui. Il vint avec moi voir Léo et Job.

— Ah ! me dit-il, quand nous fûmes à quelque distance, la fièvre… Je m’en doutais. Le Lion est fortement atteint, mais il est jeune et se remettra sans doute. Quant à l’autre, son cas est moins grave ; ce n’est que la « petite fièvre » dont il souffre, et sa graisse en fera les frais.

— Peuvent-ils continuer leur route, mon père ? demandai-je.

— Oui, mon fils, ils doivent continuer. S’ils s’arrêtent ici, ils mourront certainement ; ils seront d’abord mieux dans les litières que sur le sol. Ce soir, si tout va bien, nous aurons franchi les marais et nous serons en bon air. Allons : portons-les dans les litières et partons, car c’est très malsain de rester immobile au milieu de ces brouillards du matin.

Je suivis son conseil et, quelques minutes après, commençait la seconde étape de notre étrange voyage. Pendant les trois premières heures, tout se passa aussi bien qu’on pouvait l’espérer, mais il arriva ensuite un accident qui faillit nous priver de la société de notre vénérable ami Billali, dont la litière tenait la tête de la cavalcade. Nous traversions une série de fondrières extrêmement dangereuses, où les porteurs enfonçaient parfois jusqu’aux genoux. En vérité, je me demandais comment ils pouvaient franchir le sol mouvant avec leur charge, quoique les deux suppléants, aussi bien que les quatre porteurs en titre, dussent soutenir les brancards sur leurs épaules. Soudain, tandis que nous nous débattions au milieu de ces difficultés, un cri perçant se fit entendre, puis une série d’exclamations, et enfin, un clapotement terrible, et toute la caravane s’arrêta.

Je me précipitai hors de ma litière. À vingt mètres environ devant moi se trouvait le bord de l’un de ces marais fangeux dont j’ai parlé. Le sentier que nous suivions courait le long de sa rive qui était fort escarpée. En tournant mes regards vers le marais, je vis à ma profonde horreur, la litière de Billali flotter à la surface et, quant à Billali lui-même, on ne le voyait nulle part. Bref, voici ce qui était arrivé. Un des porteurs de Billali avait malheureusement marché sur un serpent qui l’avait piqué à la jambe, et il avait lâché le brancard, puis s’était cramponné à la litière, sentant qu’il dégringolait en bas du talus. La litière avait alors été précipitée sur la pente, les porteurs l’avaient lâchée et le tout, y compris Billali et l’homme piqué par le serpent, avait roulé dans le marais. Quand je m’approchai de l’eau, on ne voyait plus personne, et le fait est que l’infortuné porteur ne reparut jamais. Quant à Billali, bien qu’on ne pût le voir, sa présence se manifestait néanmoins par des mouvements désordonnés de la litière : « Il est là ! notre père est là ! » dit un des hommes, mais aucun d’eux ne songea à lui porter secours, et ils se bornèrent à contempler l’eau.

— Laissez-moi passer ! brutes que vous êtes ! m’écriai-je en anglais et, ôtant mon chapeau, je me précipitai dans le marais fangeux. Deux ou trois brasses m’amenèrent à l’endroit où Billali se débattait sous la toile.

Je parvins à le dégager, je ne sais pas au juste comment, et sa vénérable tête, couverte de fange verdâtre, comme celle d’un Bacchus couronné de lierre, émergea à la surface de l’eau. Le reste fut facile, car Billali eut le bon sens de ne pas se cramponner à moi, comme le font d’habitude les noyés, et je pus le prendre par le bras et le remorquer jusqu’à la rive fangeuse, d’où l’on nous retira avec difficulté. Je n’ai jamais vu de spectacle aussi dégoûtant que celui que nous offrions, et on aura peut-être une idée de la majesté surhumaine de Billali quand je dirai que, toussant, à demi noyé, couvert de boue verdâtre, il avait encore l’air vénérable et imposant.

— Misérables ! dit-il aux porteurs, dès qu’il eut la force de parler, vous m’avez abandonné, moi, votre père ! Sans cet étranger, je me serais certainement noyé. Eh bien ! je m’en souviendrai !

Et il leur lança un regard qui ne leur plut guère, malgré leur apparente indifférence.

— Quant à toi, mon fils, ajouta-t-il en se tournant vers moi et en me serrant la main, sois assuré que je resterai ton ami dans les bons comme dans les mauvais jours. Tu m’as sauvé la vie : peut-être pourrai-je un jour te rendre la pareille.

Là-dessus, après nous être nettoyés de notre mieux et avoir repêché la litière, nous reprîmes tous notre voyage, moins l’homme qui avait été noyé. Est-ce par égoïsme et indifférence, ou à cause de son mauvais caractère ? Toujours est-il que personne ne sembla s’affliger de sa perte, sauf peut-être les hommes qui étaient obligés de faire sa part de travail.

VIII

Une heure environ avant le coucher du soleil, nous sortions, à ma grande satisfaction, de la région des marais, pour atteindre un pays montagneux et ondulé comme les vagues de l’Océan. Nous nous arrêtâmes sur une des crêtes pour y passer la nuit. Mon premier soin fut d’examiner l’état de Léo. La maladie s’était encore aggravée depuis le matin, et, fâcheux symptôme, les vomissements se déclarèrent bientôt, continuant jusqu’à l’aurore. Je ne pus fermer l’œil cette nuit-là, car je la passais à seconder Ustane, qui veillait auprès de Léo et de Job avec un zèle infatigable. Cependant, l’atmosphère était agréable, et il n’y avait plus de moustiques ; en outre, nous avions dépassé le niveau des brouillards, qui s’étendaient à nos pieds comme la fumée au-dessus une cité, éclairés çà et là par les lueurs errantes des feux follets. On voit donc que nous étions relativement au paradis.

Le lendemain, à l’aurore, Léo était en proie au délire, et, cruellement préoccupé, je commençai à me demander quelle serait la fin de ce terrible accès ! Hélas ! je ne savais que trop comment ces accès se terminaient d’habitude ! Sur ces entrefaites, Billali vint me dire qu’il fallait continuer notre route, d’autant plus que Léo n’en avait peut-être pas pour deux ou trois jours, s’il n’atteignait dans les douze heures un endroit où l’on pût le soigner convenablement. C’était aussi mon avis, et nous repartîmes aussitôt, Ustane marchant à côté de Léo pour le protéger contre les mouches, et l’empêcher de se jeter hors de sa litière. Une demi-heure avant le lever du soleil, nous avions atteint le point culminant de la région dont j’ai parlé, et un magnifique spectacle s’offrit à nos regards. À nos pieds s’étendait une contrée florissante, parsemée de fleurs et d’arbustes verdoyants. Dans le fond, à dix-huit milles environ de l’endroit où nous nous trouvions, une montagne extraordinaire et gigantesque se dressait au milieu de la plaine. La base de cette montagne semblait consister en une pente de gazon, au-dessus de laquelle s’élevait une muraille abrupte, haute de douze ou quinze cents pieds. La montagne, qui était certainement d’origine volcanique, avait une forme arrondie, et comme on n’en voyait naturellement qu’une partie, il était difficile d’évaluer au juste sa dimension. Je découvris plus tard qu’elle devait couvrir au moins cinquante milles carrés. Je n’ai jamais vu spectacle plus imposant que cet immense château naturel, se dressant au milieu de la plaine dans sa grandeur solitaire. Son isolement même ajoutait à sa majesté, et ses sommets vertigineux semblaient rejoindre le ciel. La cime était généralement enveloppée de nuages qui reposaient en masses floconneuses sur les flancs de la montagne.

Je me soulevai dans mon hamac pour admirer ce spectacle majestueux et émouvant, et je crois que Billali s’en aperçut, car il se rapprocha de moi.

— Voici la maison de « Celle qui doit être obéie », dit-il. Jamais reine eut-elle un pareil trône ?

— C’est admirable, mon père, répondis-je. Mais comment entrons-nous ? Ces pentes semblent difficiles à gravir.

— Tu verras, mon fils. Regarde, maintenant, la plaine qui s’étend à nos pieds. C’était jadis un grand lac, que les habitants desséchèrent, en faisant écouler l’eau par ce canal dont tu vois les restes.

Et il me montra une ligne droite qui se dessinait vaguement au milieu de la verdure.

— Le lac une fois desséché, ajouta Billali, le peuple, dont je t’ai parlé, bâtit sur son emplacement une puissante cité, dont il ne reste que des ruines et le nom de Kôr, et d’âge en âge creusa les grottes et les couloirs que tu verras.

Quelques instants après, nous descendions dans la plaine, et j’examinai avec ravissement ses fleurs semi-tropicales et ses arbres gigantesques, qui croissaient par groupes de trois ou quatre tout au plus, et appartenaient à la variété des chênes verts. Il y avait aussi quantité de palmiers et de magnifiques fougères arborescentes auxquelles étaient suspendus des essaims d’abeilles et de papillons aux larges ailes. Au milieu de cette luxuriante végétation paraissaient toutes variétés de gibier, depuis les rhinocéros et les buffles jusqu’aux élans et aux gracieuses antilopes. Le gibier était si abondant que je ne pus résister à la tentation, et, apercevant un superbe élan qui se prélassait sous un des arbres, je descendis de ma litière et m’approchai à environ quatre-vingts mètres de l’animal. Au moment où celui-ci s’apprêtait à fuir, je le visai à l’épaule, et je crois que je n’avais jamais mieux tiré, car l’élan sauta en l’air et retomba raide mort. Les porteurs ne purent s’empêcher de proférer un murmure approbateur, chose rare chez ce peuple boudeur qui ne semble jamais s’étonner de rien, et quelques hommes se préparèrent à découper la victime. Quant à moi, je regagnai paisiblement ma litière, comme si j’avais eu l’habitude de tuer des élans toute ma vie, sentant que j’étais monté de plusieurs degrés dans l’estime des Amahagger, qui regardaient le tout comme une œuvre de sorcellerie. Cependant, je n’avais jamais vu auparavant un élan à l’état sauvage.

Billali me reçut avec enthousiasme.

— C’est magnifique, mon fils, s’écria-t-il, magnifique ! Tu es un grand homme, et si je n’avais vu cela de mes propres yeux, je ne l’aurais jamais cru…

Après ce petit incident, il ne se passa rien de remarquable durant quelques heures. Un peu avant le coucher du soleil, nous atteignîmes la gigantesque masse volcanique que j’ai déjà décrite. Impossible de peindre son étrange grandeur, avec ses précipices vertigineux et sa couronne de nuages ; tout ce que je puis dire, c’est que la majesté même de cette montagne solitaire me frappait d’épouvante. Nous gravissions péniblement les pentes ensoleillées, et bientôt nous passâmes à travers une vaste coupure pratiquée dans le roc. Cet ouvrage merveilleux avait dû employer des milliers d’ouvriers durant plusieurs années, et, à l’heure qu’il est, je ne puis m’expliquer comment on l’a exécuté sans l’aide de la poudre fulminante ou de la dynamite. C’est, et ce sera toujours, un des mystères de ce pays sauvage. Je suppose que ces coupures et les grottes immenses creusées dans le roc ont été l’œuvre maîtresse du peuple de Kôr, dont les origines se perdent dans la nuit des temps, et qu’à l’instar des monuments égyptiens, ces travaux ont été exécutés par des milliers de captifs et continués durant un nombre de siècles incalculables.

Sur ces entrefaites, nous atteignions le précipice, et nous nous trouvions à l’orifice d’un souterrain qui me rappela les tunnels creusés par nos ingénieurs des chemins de fer. De ce tunnel sortait un cours d’eau considérable. En effet, bien que j’aie oublié, je crois, de le mentionner, nous avions suivi ce cours d’eau depuis l’endroit où commençait la coupure pratiquée dans le roc. La caravane s’arrêta à l’entrée de la grotte et, tandis que les hommes allumaient des lampes qu’ils avaient apportées avec eux, Billali m’informa poliment, mais d’un ton ferme, que la reine avait donné l’ordre de nous bander les yeux, pour nous laisser ignorer le secret des chemins traversant les entrailles de la montagne. Je me laissai faire sans résistance, mais Job, qui allait bien mieux à présent, malgré le voyage, ne trouva guère la plaisanterie de son goût, s’imaginant, je crois, que c’était un préambule au supplice du « pot brûlant ». Je le consolai pourtant en lui montrant qu’il n’y avait là ni pots, ni feu pour les chauffer. Quant au pauvre Léo, il était tombé dans une sorte de torpeur morbide, et on le laissa reposer en paix au fond de sa litière. Ustane eut, elle aussi, les yeux bandés, j’ignore pourquoi ; peut-être craignait-on qu’elle nous dévoilât les secrets de la route.

Cette opération accomplie, nous repartîmes, et je reconnus bientôt, au son des pas qui se répercutait contre les voûtes, que nous pénétrions dans les entrailles de la montagne. C’était une sensation assez désagréable, que d’être emporté ainsi au fond d’un souterrain, sans savoir où nous allions ; mais je commençais à m’habituer aux sensations pénibles, et j’étais prêt à tout subir. J’écoutai donc en silence le bruit des pas de nos porteurs, et je tâchai de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Soudain, les hommes entamèrent le chant mélancolique que j’avais entendu le soir où nous fûmes capturés sur la baleinière, et l’effet produit par ces voix était vraiment extraordinaire…

Au bout d’un instant, l’air devint excessivement lourd et épais, il me sembla même que j’allais étouffer. Cependant, la litière faisait des détours infinis, et j’essayai, mais en vain, de tracer mentalement une carte de notre parcours, dans le cas où nous voudrions nous échapper un jour par cette route. Une demi-heure environ se passa, après quoi je m’aperçus tout à coup que nous étions de nouveau en plein air ; j’en sentais la fraîcheur sur mes joues, et je pouvais voir la lumière à travers mon bandeau. Quelques minutes après, la caravane s’arrêta, et j’entendis Billali ordonner à Ustane d’ôter son bandeau et de défaire les nôtres. Sans attendre ses gracieuses attentions, je détachai le mien et regardai le paysage.

Comme je le prévoyais, nous avions traversé le précipice et nous étions arrivés maintenant de l’autre côté de la montagne. Nous nous trouvions au milieu d’un vaste entonnoir, à peu près semblable à celui où nous avions séjourné lors de notre naufrage ; je ne distinguais d’ailleurs que vaguement la ligne des collines situées en face.

Une grande partie de la plaine ainsi enclose par la nature était cultivée et entourée de murs en pierre destinés à empêcher le bétail d’entrer dans les jardins. Çà et là s’élevaient des tertres de gazon, et, à quelques milles de distance, il me sembla entrevoir des ruines colossales. Je n’eus le temps de rien observer d’autre pour le moment, car nous fûmes entourés soudain d’une foule d’Amahagger, à peu près semblables à ceux que nous avions déjà vus, et qui se pressèrent autour de nos hamacs au point de nous intercepter la lumière du jour. Puis, arrivèrent brusquement des troupes d’hommes armés, commandés par des officiers qui tenaient une baguette d’ivoire à la main. Ces hommes, aussi bien que leurs officiers, portaient une robe, en outre de la peau de léopard, et formaient comme je l’appris ensuite, la garde d’honneur de la Reine.

Leur chef s’avança vers Billali, le salua en plaçant sa baguette d’ivoire en travers de son front, puis posa une question que je ne pus saisir, et, Billali lui ayant répondu, le régiment tout entier fit demi-tour et se mit en marche le long des flancs de la montagne, suivi de notre caravane.

Après avoir parcouru ainsi un kilomètre environ, nous nous arrêtâmes pour la deuxième fois à l’orifice d’une grotte immense, mesurant environ soixante pieds de haut sur trente de large, et Billali descendit de sa litière, nous invitant, Job et moi, à suivre son exemple. Léo était, cela va sans dire, incapable de bouger. Quant à moi, je mis pied à terre, et nous entrâmes dans la grotte, éclairée faiblement par des lampes qui semblaient se prolonger à l’infini, comme les réverbères dans une rue déserte de Londres. Je remarquai tout d’abord que les murs étaient couverts de sculptures en bas-relief, à peu près semblables à celles des vases dont j’ai parlé plus haut – scènes d’amour, scènes de chasse, d’exécutions capitales, torture des criminels par le supplice du « pot brûlant », montrant d’où nos hôtes avaient recueilli cette charmante coutume… Entre les sculptures étaient tracés des caractères absolument inconnus pour moi ; en tout cas, ces caractères n’étaient ni grecs, ni égyptiens, et on aurait dit plutôt de l’écriture chinoise. Près de l’entrée de la grotte, les sculptures et les inscriptions étaient fort détériorées, mais à l’intérieur elles étaient souvent aussi fraîches et intactes que le jour où l’artiste les avait terminées.

Le régiment des gardes ne dépassa point l’entrée de la grotte, où il se rangea en bataille pour nous laisser passer. À notre entrée dans le souterrain, nous fûmes reçus par un homme vêtu de blanc, qui s’inclina humblement, mais sans proférer une parole, ce qui n’était pas étonnant, car il était sourd et muet, comme je l’appris ensuite.

À vingt pieds environ de l’entrée de la grotte principale, se trouvait une autre grotte ou galerie plus petite, qui était creusée à droite et à gauche de la grande caverne. Devant la galerie de gauche se tenaient deux gardes, d’où je conclus que c’était l’entrée des appartements de la Reine. La galerie de droite était dépourvue de sentinelles, et c’est là que le muet nous fit signe de pénétrer. Après avoir fait quelques pas dans ce corridor, qui était éclairé avec des lampes, nous arrivâmes à une chambre dont l’entrée était fermée par un rideau assez semblable à un paillasson de Zanzibar. Le muet écarta ce rideau avec une profonde révérence et nous introduisit dans un appartement assez vaste, taillé dans le roc, et éclairé au moyen d’un puits taillé dans la montagne. Il y avait dans cette chambre un lit de pierre, une cruche remplie d’eau, et de magnifiques peaux de léopards, pour servir de couvertures. C’est là que nous laissâmes Léo, qui dormait encore d’un lourd sommeil, et Ustane demeura auprès de lui. Je remarquai que le muet lançait à la jeune fille un regard irrité, comme pour dire : « Qui êtes-vous, et en vertu de quel ordre venez-vous ici ? » Là-dessus, il nous introduisit dans nos chambres respectives, qui étaient tout à fait semblables à celle de Léo, et ce fut avec délice que Job et moi nous pûmes mettre des vêtements propres, car ceux que nous portions n’avaient pas été changés depuis la perte du navire.

IX

Je venais de terminer ma toilette, quand une jeune fille, muette elle aussi, entra dans ma grotte et me fit comprendre par signes que notre repas était servi, ce qui me réjouit fort, je l’avoue, car je commençais à mourir de faim. Je la suivis donc dans la pièce voisine où je trouvai Job, qui, à sa grande contrariété, y avait été introduit par une autre esclave muette. Job n’avait jamais oublié les avances que la femme indigène lui avait faites, et il redoutait toutes les filles qui s’approchaient de lui.

Ces jeunes beautés ont, disait-il, une manière de vous regarder qui n’a rien de respectable.

La nouvelle pièce était deux fois plus grande que les grottes où nous avions couché, et je vis tout de suite qu’à l’origine elle avait dû servir de réfectoire, et probablement aussi de salle d’embaumement ; car ces grottes n’étaient autres que de vastes catacombes où avaient été conservés, durant des siècles, les restes mortels de la race éteinte dont les monuments nous entouraient. De chaque côté de la pièce se trouvait une table sculptée dans le roc, dont elle avait fait primitivement partie, et cette table se trouvait juste au-dessous d’un puits destiné à laisser pénétrer l’air et la lumière. Quoique les deux tables fussent tout à fait semblables, au premier abord, je ne tardai pas à remarquer que celle de gauche avait dû servir, non aux repas, mais aux embaumements. La pierre était en effet taillée de manière à recevoir une forme humaine, et l’on pouvait distinguer aisément l’emplacement de la tête et du cou. Je n’avais d’ailleurs qu’à regarder autour de moi pour me convaincre de l’exactitude de mon hypothèse : les murailles étaient recouvertes de sculptures d’une conservation étonnante, représentant la mort, l’embaumement, les funérailles d’un vieillard à longue barbe, sans doute un roi ou un grand dignitaire du pays.

Après avoir examiné à la hâte ces monuments d’un autre âge, je me mis à table avec Job, et l’on nous servit un excellent repas composé de viande de chèvre, de lait frais et de gâteaux de froment. Je m’empressai, notre festin terminé, d’aller voir le pauvre Léo, que je trouvai en proie à un délire violent ; il proférait des injures et des menaces, et Ustane avait toutes les peines du monde à le contenir. Je lui parlai, et le son de ma voix parut l’apaiser ; il devint plus calme, et consentit à avaler une dose de quinine.

Il y avait environ une heure que j’étais assis à son chevet quand Billali entra soudain et m’annonça d’un air important que la reine avait daigné exprimer le désir de me voir, honneur, ajouta-t-il, qui était accordé à bien peu de personnes. Je crois qu’il fut tant soit peu scandalisé de la manière dont j’accueillis cette nouvelle ; le fait est que la perspective de voir quelque souveraine sauvage, à la peau noire, ne me souriait que médiocrement, surtout au milieu de mes inquiétudes pour la vie de Léo. Cependant, je me levai pour le suivre, et au même moment, j’aperçus sur le plancher un objet brillant que je ramassai. Peut-être le lecteur se rappellera-t-il qu’avec le tesson de poterie, le coffret contenait un scarabée marqué de curieux hiéroglyphes, dont le sens était : « Le fils royal du soleil ». Léo avait voulu absolument faire monter le scarabée en une bague d’or massif, et c’était cette bague que je venais de ramasser. Il l’avait sans doute retirée durant un accès de fièvre, et l’avait laissé tomber sur le plancher. Craignant qu’elle ne fût perdue, je la glissai à mon propre petit doigt, et je suivis alors Billali, laissant Job et Ustane avec Léo.

Après avoir traversé la grotte principale, nous atteignîmes le couloir situé de l’autre côté, à l’entrée duquel les gardes se tenaient debout comme deux statues. À notre arrivée, ils s’inclinèrent profondément devant nous, puis soulevant leurs lances, les placèrent au travers de leurs fronts, comme les chefs de la troupe venue à notre rencontre l’avaient fait avec leurs baguettes d’ivoire. Nous avançant entre les deux gardes, nous nous trouvâmes dans une galerie tout à fait semblable à celle qui menait à nos propres appartements, seulement ce couloir était beaucoup mieux éclairé. Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes quatre muets – deux hommes et deux femmes – qui s’inclinèrent profondément et se placèrent, les femmes en tête, les hommes derrière nous, et la procession ainsi formée passa devant plusieurs portes tendues de rideaux comme les nôtres, et qui s’ouvraient, ainsi que je l’appris plus tard, sur des chambres occupées par des muets attachés au service de la reine. Quelques pas encore et nous arrivions à une autre porte située en face de nous et qui semblait marquer la fin du couloir. Là se tenaient deux autres gardes du corps vêtus de blanc ou plutôt de jaune, qui s’inclinèrent, eux aussi et nous introduisirent dans une vaste antichambre, où neuf ou dix femmes à chevelure blonde, jeunes et jolies pour la plupart, étaient assises sur des coussins, travaillant à une sorte de tapisserie. Ces femmes étaient également sourdes et muettes. À l’extrémité de ce vaste appartement se trouvait une autre porte tendue de lourds tapis orientaux, et là se tenaient deux jeunes filles muettes d’une beauté éclatante, la tête inclinée sur leurs poitrines et les mains croisées dans une attitude d’humble soumission. À notre approche, elles étendirent chacune un bras et ouvrirent des rideaux. Là-dessus, Billali nous offrit un étrange spectacle. Ce vénérable gentleman – car Billali est gentleman jusqu’à la moelle des os – se mit à ramper sur ses genoux et ses mains et, dans cette position peu digne, sa longue barbe traînant sur le sol, il franchit le seuil de la porte. Je le suivis en me tenant droit sur mes pieds comme d’habitude. Mais Billali se retourna et s’en aperçut :

— À genoux ! mon fils, s’écria-t-il. À genoux ! nous arrivons en présence de la reine, et si tu n’es pas humble, elle te réduira en poussière !

Je m’arrêtai, épouvanté ; le fait est que mes genoux commençaient à se dérober sous moi ; mais la réflexion vint à mon aide. Je suis Anglais, me disais-je ; pourquoi donc ramper comme un animal en présence d’une femme sauvage quelconque ? Assurément, je n’y consentirais jamais, à moins que ma vie ou mon confort en dépendissent. Je marchai donc la tête droite et avec hardiesse derrière Billali. Je me trouvai bientôt dans un autre appartement, beaucoup plus petit que l’antichambre, et dont les murs étaient tendus de somptueux rideaux à peu près semblables à ceux de la porte d’entrée, et tissés, comme je l’appris plus tard, par les muettes assises dans l’antichambre. Çà et là étaient rangés des sièges en bois d’ébène incrustés d’ivoire, et le plancher était recouvert d’autres tapisseries. Au bout de cet appartement, on apercevait une sorte de réduit, également drapé de rideaux, à travers lesquels perçaient des rayons de lumière. Excepté nous, il n’y avait personne dans la pièce.

Le vieux Billali se dirigea en rampant vers le réduit, et je le suivis en faisant de mon mieux pour conserver ma dignité. Mais ce fut en vain ; comment, en effet, paraître digne quand on suit un vieillard qui se traîne sur son estomac comme un serpent ? Et puis, afin de ne pas aller trop vite, j’étais obligé de rester la jambe en l’air à chaque pas, ou bien de m’arrêter court entre chaque enjambée, comme Marie Stuart marchant au supplice. Billali rampait fort lentement – sans doute qu’il était alourdi par l’âge – et, en vérité, nous n’avancions guère. J’étais immédiatement derrière lui, et, plusieurs fois, j’eus l’envie de l’aider d’un bon coup de pied. La situation finissait par être du plus haut comique, et je dus me moucher pour m’empêcher de rire, ce qui scandalisa fort le vieux Billali.

Nous parvînmes enfin jusqu’aux rideaux, et Billali s’affaissa littéralement sur son estomac, les mains étendues en avant comme s’il était mort. Ne sachant que faire, je promenais mes égards tout autour de moi, quand, soudain, je m’aperçus qu’il y avait quelqu’un derrière les rideaux. Je ne pouvais voir la personne, mais je sentais qu’elle me regardait et j’éprouvais une sorte de trouble nerveux. L’aspect solitaire du lieu, malgré les riches tentures et la lumière des lampes, ce silence profond, la vue de Billali étendu comme un cadavre devant les lourds rideaux, l’odeur des parfums qui semblait monter vers la voûte du souterrain, tout cela était bien fait pour vous émouvoir. Les minutes s’écoulaient, et il n’y avait encore ni signe de vie ni mouvement du rideau, mais je sentais le regard de cet être inconnu me transpercer comme une flèche, et une terreur secrète faisait perler des gouttes de sueur sur mon front.

Au bout d’un moment, la tapisserie remua enfin. Qui pouvait bien être derrière ce rideau ? Quelque reine sauvage toute nue, une beauté orientale languissante, ou une jeune femme de notre époque, en train de boire son thé ? Je n’avais aucune idée à cet égard, et, dans l’état d’esprit où je me trouvais, rien n’aurait pu m’étonner. Le rideau s’agita un peu, puis, soudain, apparut entre ses plis une main d’une blancheur éclatante avec de longs doigts effilés et de charmants ongles roses. La main écarta le rideau et, au même instant, j’entendis une voix, la plus douce et la plus argentine que j’aie jamais entendue ; on aurait dit, en vérité, le murmure d’un ruisseau.

— Étranger, dit la voix en arabe, mais en un arabe beaucoup plus pur et plus classique que le langage des Amahagger, étranger, pourquoi es-tu si effrayé ?

En dépit de mes terreurs secrètes, je me flattais d’avoir gardé un calme parfait, et je fus donc assez étonné de cette question. Je n’avais pas encore eu le temps de préparer une réponse quand le rideau s’ouvrit, et une étrange apparition s’offrit à mes regards. Figurez-vous une forme humaine drapée des pieds à la tête dans une étoffe blanche qui dissimulait jusqu’aux yeux, et qui me rappelait, malgré moi, le linceul des cadavres, bien qu’on aperçût la chair rosée sous cette enveloppe diaphane… Je me sentis, je l’avoue, plus effrayé que jamais, et mes cheveux se dressèrent sur ma tête à la vue de cet être fantastique. Et pourtant j’étais en présence, non d’une momie, mais d’une grande et jolie femme qui, à une beauté éclatante, joignait une grâce serpentine tout à fait extraordinaire. Quand elle remuait la main ou le pied, tout son corps semblait onduler, et le cou, au lieu de plier, se recourbait.

— Pourquoi es-tu si effrayé, étranger ? répéta la voix d’un accent qui pénétra jusqu’au fond de mon cœur comme le son de la plus douce musique. Ai-je donc l’air si redoutable ? Ah ! les hommes sont bien changés, maintenant !

Et, là-dessus, elle se retourna d’un geste gracieux et coquet qui fit ressortir ses charmes éblouissants et l’opulence de sa noire chevelure retombant en boucles épaisses jusque sur ses pieds chaussés de sandales.

— C’est ta beauté qui me remplit d’effroi, ô reine, répondis-je humblement, ne sachant quoi dire.

Et, au même instant, il me sembla entendre le vieux Billali, qui était encore prosterné sur le sol, murmurer :

— Très bien ! mon fils, très bien !

— Je vois que les hommes savent encore nous abuser, nous autres femmes, par de fausses paroles. Étranger, répondit-elle avec un rire qui résonnait comme une clochette d’argent, tu as eu peur parce que mes yeux cherchaient à lire dans ton cœur. Mais, n’étant qu’une pauvre femme, je te pardonne ton mensonge, car il était dit galamment. Et maintenant, dis-moi pourquoi vous êtes venus dans ce pays de marécages, de crimes, d’ombres des morts ? Vous faites donc assez peu de cas de votre existence pour la remettre entre les mains de « Celle qui doit être obéie » ? Dis-moi comment vous avez appris la langue que je parle. C’est une ancienne langue, cette douce enfant du vieux Syrien. Est-elle encore vivante ici-bas ? Tu vois que je demeure au milieu des morts et je ne sais rien des affaires des hommes, qui m’importent peu d’ailleurs. J’ai vécu de mes souvenirs, ô étranger, et mes souvenirs sont ensevelis dans un tombeau que j’ai creusé de mes propres mains, car on a eu bien raison de dire que les fils des hommes sont les auteurs de leurs propres maux.

Et sa jolie voix trembla et s’évanouit en un murmure aussi doux que le gazouillement d’un oiseau. Tout à coup, ses regards tombèrent sur Billali étendu à ses pieds et, reprenant ses esprits :

— Ah ! te voici, vieillard, s’écria-t-elle. Raconte-moi ce qui s’est passé dans ta famille. Mes hôtes ont été, paraît-il, attaqués, un d’eux a failli être tué et dévoré par ces brutes, tes enfants, et si les autres n’avaient vaillamment combattu, ils auraient été massacrés, eux aussi, et je n’aurais pu rappeler le corps à la vie. Qu’est-ce que cela signifie, vieillard ? Qu’as-tu à dire pour ta défense ?

Sa voix, enflée par la colère, se répercutait maintenant contre la paroi du rocher. Il me semblait voir aussi ses yeux briller à travers la gaze qui les recouvrait. Le pauvre Billali, que j’avais cru être à l’abri de toute crainte, tremblait littéralement de frayeur.

— Ô reine, dit-il, sans oser relever la tête, ô reine, sois miséricordieuse envers ton serviteur. Je ne suis pas coupable, c’était la faute de ces misérables qu’on appelle mes enfants ! Excités par une femme qu’un de tes hôtes avait repoussée, ils voulaient, suivant l’ancienne coutume du pays, manger l’étranger noir qui est venu ici avec tes hôtes blancs, croyant que tu n’avais donné aucun ordre au sujet du noir. Mais, quand ton hôte ici présent et son ami virent de quoi il s’agissait, ils tuèrent la femme et tuèrent aussi leur serviteur pour le sauver des horreurs du « pot brûlant ». Alors, ces misérables, altérés de sang, sautèrent à la gorge des blancs, mais ceux-ci luttèrent vaillamment, et ils avaient massacré plusieurs assaillants quand je vins à leur secours et les sauvai ; après quoi, ô reine, j’ai envoyé les criminels à Kôr ; pour être jugés par ta grandeur !

— Oui, vieillard, je le sais, et demain je siégerai dans la grande salle et je les jugerai comme ils le méritent, n’aie pas peur. Quant à toi, je te pardonne, mais dorénavant, veille mieux sur ta famille. Tu peux t’en aller.

Billali se releva sur ses genoux avec une promptitude étonnante, fit trois saluts et, sa barbe blanche traînant sur le sol, quitta la pièce en rampant comme il y était entré, jusqu’à ce qu’il disparût enfin derrière les rideaux, me laissant, à mon grand effroi, seul avec cette terrible, mais fascinante personne.

X

— Eh bien ! dit-elle, le voilà parti, ce vieil insensé ! Ah ! que la sagesse de l’homme est peu de chose ! Il la ramasse comme de l’eau mais, comme l’eau, elle coule entre ses doigts et, pourtant, il suffit que ses mains soient humectées pour qu’on le proclame un sage !… N’est-ce pas vrai ? Mais comment donc t’appelle-t-on ? On ne m’a pas encore dit ton nom.

— On m’appelle Holly, ô reine, répondis-je.

— Holly, reprit-elle, en prononçant le mot avec difficulté, mais avec un délicieux accent ; et qu’est-ce que Holly ?

— Holly (le houx) est un arbre avec des piquants, dis-je.

— Fort bien. Tu as l’air, en effet, assez piquant et, en même temps, tu es robuste comme un chêne, et fort laid, par-dessus le marché, mais, si je ne me trompe, tu es profondément honnête et tu sais réfléchir. Maintenant, Holly, ne reste pas ici, entre avec moi et assieds-toi à mes côtés… Je ne veux pas que tu rampes devant moi comme ces esclaves. Je suis lasse de leur adoration et de leurs terreurs et, parfois, il me prend envie de les réduire en poussière ! Et, de sa main d’ivoire, elle écarta le rideau pour me livrer passage…

J’entrai en frissonnant, car cette femme était vraiment terrible. Derrière les rideaux se trouvait un réduit long de douze pieds sur dix de large, et au milieu de ce réduit, il y avait un divan et une table garnie de fruits, près de laquelle on remarquait une sorte de vasque taillée dans la pierre et remplie d’une eau limpide. L’appartement était éclairé par des lampes richement ciselées, et l’air était imprégné de parfums subtils qui semblaient émaner de la magnifique chevelure et des vêtements blancs de la reine. J’entrai dans la petite pièce et attendis avec émotion.

— Assieds-toi, dit la reine en me désignant le divan. Jusqu’à présent, tu n’as aucune raison de me craindre. Si tu as quelque crainte, celle-ci ne sera pas de longue durée, car je te mettrai à mort ! Ainsi donc, que ton cœur soit léger !

Je m’assis à l’un des bouts du divan, près de la vasque, et la reine s’assit à l’autre bout.

— Maintenant, Holly, me dit-elle, comment se fait-il que tu parles arabe ? C’est ma propre langue, car je suis Arabe de naissance, et j’ai vu le jour dans la vieille cité d’Ozal, province d’Yaman l’Heureuse. Cependant, tu ne parles pas comme nous étions habitués à parler. Ton langage n’a pas ce doux accent, qui caractérisait les tribus d’Hamyar[6].

— J’ai étudié l’arabe durant plusieurs années, répondis-je. D’ailleurs, cette langue est encore parlée en Égypte et ailleurs.

— Ainsi, on la parle encore et il y a encore une Égypte ?… Et quel est le Pharaon qui règne actuellement ? Est-il de la race du Perse Ochus, ou les Achéménides sont-ils partis ? Car nous sommes loin du temps d’Ochus…

— Voilà près de deux mille ans que les Perses ont quitté l’Égypte et, depuis lors, les Ptolémées, les Romains et bien d’autres ont dominé sur les bords du Nil pour tomber ensuite, dis-je tout troublé. Comment peux-tu connaître le Perse Artaxerxès ?

Elle se mit à rire sans me répondre, et je frissonnai de nouveau jusqu’à la moelle des os.

— Et la Grèce, reprit-elle, y a-t-il encore une Grèce ? Ah ! j’aimais tant les Grecs ! Ils étaient beaux comme le jour et fort intelligents, mais néanmoins volages et irascibles.

— Oui, dis-je, il y a une Grèce : et maintenant, il y a de nouveau un peuple grec. Pourtant, les Grecs d’aujourd’hui ne ressemblent guère aux Grecs d’autrefois, et la Grèce, elle-même, n’est qu’une mauvaise copie de l’ancienne Grèce.

— Soit. Les Hébreux sont-ils encore à Jérusalem ? Et le temple qu’a bâti le sage roi est-il encore debout, et quel Dieu y adore-t-on ? Le Messie, dont ils annonçaient si bruyamment la venue, est-il enfin arrivé, et gouverne-t-il la Terre ?

— Les Juifs ont été vaincus, dispersés, les débris de ce peuple couvrent le monde, et Jérusalem n’est plus. Quant au temple qu’Hérode a bâti…

— Hérode ? dit-elle. Je ne connais pas Hérode. Mais, continuez.

— Les Romains l’ont brûlé, les aigles romains ont plané au milieu de ses ruines et la Judée est maintenant un désert.

— Ah oui ! c’était un grand peuple, ces Romains, ils ont marché droit au but – ils s’y sont précipités comme leurs propres aigles fondant sur leur proie ! – et ils ont laissé la paix derrière eux…

— Solitudinem faciunt, pacem appellant, insinuai-je.

— Tiens ! tu parles aussi latin ! dit-elle, tout étonnée. Cette langue sonne étrangement à mes oreilles après tant d’années écoulées, et il me semble que ton accent n’est pas le même que celui des Romains. Qui a écrit cela ? Je ne connaissais pas cette sentence, mais elle s’applique bien à ce grand peuple. Je crois que tu es un savant homme, que tu as puisé aux sources de la science. Sais-tu aussi le grec ?

— Oui, reine, et un peu d’hébreu, mais je ne le parle guère bien. Ce sont des langues mortes actuellement.

Elle battit des mains avec une joie enfantine.

— Malgré ta laideur, dit-elle, tu sais cueillir les fruits de la sagesse. Mais revenons à ces Juifs que je hais, car ils m’appelaient « païenne » quand je voulais leur enseigner ma philosophie. Leur Messie est-il venu, et gouverne-t-il le monde ?

— Leur Messie est venu, répondis-je avec respect ; mais il était humble et pauvre, et ils ne voulurent pas de lui. Ils le flagellèrent et le crucifièrent sur le bois, mais ses paroles et ses œuvres vivent encore, car il était le fils de Dieu, et maintenant il gouverne la moitié du monde, quoique son royaume ne soit pas de ce monde.

— Ah ! ces loups furieux ! dit-elle, adorateurs de la sensualité et de mainte autre divinité, avides de gain et déchirés par les factions ! je vois encore leurs sombres figures !… Ainsi donc, ils ont crucifié leur Messie ! Cela ne m’étonne pas ; ils ne se souciaient que des dieux qui arrivaient dans tout l’éclat du pouvoir suprême, et l’esprit de vie ne leur importait guère… Oui, ce peuple élu, sectateur de Jéhovah, sectateur de Baal, sectateur d’Astaroth, sectateur des dieux d’Égypte – peuple avide de tout ce qui lui apportait la richesse et le pouvoir. Ainsi donc, ils ont crucifié leur Messie parce qu’il était plein d’humilité – et maintenant ils sont dispersés dans l’univers entier… D’ailleurs, si je ne me trompe, c’est bien là ce qu’un de leurs prophètes avait prédit. Je ne les plains guère – ils ont brisé mon cœur, ces Juifs, et m’ont chassée dans ce pays sauvage, demeure d’un peuple plus ancien qu’eux-mêmes. Quand je voulus leur enseigner la sagesse à Jérusalem, ils me lapidèrent, oui, ces rabbins et ces hypocrites à la barbe blanche excitèrent le peuple à me lapider ! Vois, j’ai encore la marque de leurs coups ! – et, découvrant soudain son joli bras potelé, elle me montra une petite cicatrice qui se détachait en rouge sur sa peau d’une blancheur éclatante.

Je reculai avec horreur.

— Pardonne-moi, ô reine, m’écriai-je, mais je suis stupéfait ! Près de deux mille ans se sont écoulés depuis que le Messie a été crucifié sur le Golgotha… Comment peux-tu avoir enseigné la philosophie aux Juifs avant sa venue. Tu es une femme et non un esprit. Comment une femme peut-elle vivre deux mille ans ? Pourquoi te moques-tu de moi, ô reine ?

Elle se renversa sur le divan, et je sentis que ses yeux cherchaient de nouveau à lire dans mon cœur.

— Oh ! homme, dit-elle enfin, d’une voix lente et mesurée, il y a des choses sur la Terre que tu ne connais sans doute pas encore. Crois-tu que tout meurt, comme le croyaient ces Juifs ? Eh bien ! je te dis qu’en réalité rien ne meurt. La mort n’est qu’un mot, il n’y a qu’une métamorphose ! Vois. (Et elle désigna quelques sculptures sur la paroi du rocher.) Trois fois deux mille ans ont passé depuis que le dernier membre de la grande race qui a ciselé ces tableaux est tombé sous les coups d’un fléau pestilentiel, et, pourtant ces gens ne sont pas morts. Ils vivent encore à présent, et peut-être leurs esprits viennent-ils nous visiter à ce moment même. (Et elle promena ses regards autour de la pièce.) Assurément, il me semble parfois que mes yeux peuvent les voir.

— Oui, mais pour le monde, ils sont morts, provisoirement, mais même pour le monde, ils renaissent plusieurs fois… Oui, moi, Ayesha[7] – car c’est là mon nom, étranger – je te dis que j’attends maintenant la résurrection d’un être que j’aimais, et je demeure ici jusqu’à ce qu’il vienne me retrouver, sachant bien qu’il viendra… Si j’habite au milieu de barbares pires que les bêtes, moi qui suis plus belle que l’Hélène des Grecs ; moi dont la sagesse surpasse celle de Salomon, moi qui connais tous les secrets de l’univers, c’est que j’attends celui que j’aime. J’ai peut-être fait le mal, je l’ignore, – qui peut, en effet, distinguer le bien du mal ? – Aussi, quoique ce soit impossible, je crains de mourir, car il pourrait alors s’élever entre nous une muraille infranchissable ! Mais le jour viendra, peut-être dans cinq mille ans, peut-être demain, où lui, mon adoré, renaîtra, et alors, suivant une loi plus forte que tous les desseins de l’humanité, il me retrouvera, ici même, et son cœur s’adoucira aisément envers moi, bien que j’aie péché contre lui, oui, quoiqu’il ne me connaisse plus, il m’aimera, quand ce ne serait que pour ma beauté.

Durant un instant, je restai comme pétrifié, sans pouvoir rien répondre. Tous ces mystères dépassèrent les limites de mon intelligence.

— Mais s’il en est ainsi, ô reine, dis-je enfin, si nous autres hommes nous renaissons plusieurs fois, il n’en est pas de même pour toi, si tu dis la vérité. (Je sentis son regard se fixer de nouveau sur moi.) Toi, m’empressai-je de continuer, qui n’es jamais morte…

— En effet, répondit-elle ; mais j’ai pu, grâce à mon savoir, résoudre une des grandes énigmes de l’univers. Dis-moi, étranger : La vie existe, pourquoi donc la vie ne pourrait-elle être prolongée ? Que sont dix, quinze, vingt mille ans dans l’histoire de la vie ? En deux mille ans, ces grottes n’ont point changé, rien n’a changé sauf les bêtes et l’homme, qui est semblable aux bêtes. Eh bien ! il n’est pas si difficile que tu crois de prolonger la vie humaine. La nature a en elle un principe fécondant, et celui qui possède tous ses secrets vivra autant qu’elle. Ces secrets, je ne les possède pas tous, néanmoins je les connais mieux qu’aucun de ceux ou de celles qui m’ont précédée. Maintenant, je ne doute pas que tout cela ne soit un grand mystère pour toi, et, ne voulant pas abuser de ton attention, je remets cet entretien à une autre fois. Devines-tu comment j’ai pu savoir que vous veniez dans ce pays et vous arracher au supplice du « pot brûlant » ?

— Non, ô reine, répondis-je d’une voix faible.

— Alors, regarde cette eau.

Et elle désigna la vasque taillée dans la pierre sur laquelle elle se pencha, la main droite étendue.

Je me levai et regardai, et au même instant l’eau se troubla. Elle se clarifia ensuite, et je vis aussi distinctement que possible, je vis, dis-je, notre baleinière flottant sur l’horrible canal. Rien n’y manquait, Léo couché au fond du bateau, le visage couvert pour le préserver des moustiques, moi-même, Job, enfin Mohamad halant le bateau sur la rive.

Je reculai avec effroi, et m’écriai que c’était de la magie, car la scène était reproduite avec une exactitude surprenante.

— Non, non, Holly, répondit-elle, il n’y a aucune magie là-dedans. Ce qu’on appelle à tort magie n’est que la connaissance des secrets de la nature. Cette eau me sert de miroir ; j’y vois ce qui se passe sur la terre, si tel est mon bon plaisir. Je puis te montrer ainsi tous les événements du passé ; quant à l’avenir, le secret m’en est encore dérobé. Un jour donc, je me suis rappelé ce vieux canal – j’y avais navigué il y a environ vingt siècles et j’eus l’idée de le contempler à nouveau. Je regardai, et je vis le bateau et les trois hommes marchant sur la rive ; un quatrième, dont je ne pouvais distinguer les traits, mais qui avait l’air jeune et distingué, était couché au fond du bateau. Et maintenant, adieu. Un moment encore ; parle-moi de ce jeune homme, le « Lion », comme l’appelle le vieux Billali ; je voudrais le voir, mais il est malade, dis-tu, malade de la fièvre, et blessé par-dessus le marché.

— Il est très malade, répondis-je tristement, ne peux-tu rien faire pour lui, ô reine, qui sais tant de choses ?

— Certainement que je le puis ; je puis le guérir ; mais pourquoi parles-tu si tristement ? Aimes-tu ce jeune homme ? Il est peut-être ton fils ?

— Mon fils adoptif, ô reine. L’amènera-t-on devant toi ?

— Non. Quand la fièvre l’a-t-elle pris ?

— C’est maintenant le troisième jour.

— Bon ; il faut qu’il reste encore un jour couché. Alors, peut-être se remettra-t-il tout seul, et cela vaudra mieux que si je le guéris, car mes remèdes sont de force à ébranler la vie jusque dans ses fondements ! Cependant si, demain soir, à l’heure où la fièvre l’a pris pour la première fois, son état ne s’améliore pas, alors je viendrai le guérir. À propos, qui prend soin de lui ?

— Notre esclave blanc ; et puis… ajoutai-je avec quelque hésitation, une femme nommée Ustane, une beauté de ce pays, qui l’a embrassé dès qu’elle l’a vu, et qui est toujours restée près de lui depuis lors, suivant la coutume de ton peuple, ô reine !

— Mon peuple ! ne me parle pas de mon peuple, ajouta-t-elle sur-le-champ ; ces esclaves ne sont que des chiens qui exécutent mes ordres jusqu’au jour de ma délivrance ; et quant à leurs coutumes, elles m’importent peu. De même, ne m’appelle pas reine, je suis dégoûtée de la flatterie et des titres ; appelle-moi Ayesha ; ce nom résonne doucement à mes oreilles, c’est un écho du passé. Quant à Ustane, je ne sais que dire ; je me demande si c’est elle dont je dois me méfier… A-t-elle ?… Attends, je vais voir.

Et se penchant en avant, elle étendit la main sur la vasque remplie d’eau qu’elle contempla un instant.

— Vois, dit-elle tranquillement, est-ce la femme en question ?

Je regardai l’eau ; à sa paisible surface, se dessinait la silhouette du visage d’Ustane. Elle se penchait en avant, et veillait, avec une tendresse infinie, sur un homme couché à ses pieds.

— C’est elle, dis-je tout bas, car je me sentais de plus en plus troublé ; elle veille sur Léo endormi.

— Léo ! murmura Ayesha…, c’est étrange…, oui, presque le même…, mais c’est impossible !…

D’un geste impatient, elle passa de nouveau sa main sur l’eau. Celle-ci se troubla, l’image s’évanouit, et la lampe seule éclaira la paisible surface de ce miroir vivant.

— As-tu encore quelque chose à me demander, avant de me quitter, ô Holly, dit-elle après avoir réfléchi quelques instants. C’est une rude vie que tu mènes ici, car ces gens sont des sauvages, et ignorent les mœurs de l’homme civilisé. J’ai commandé à mes femmes de te servir ; ce sont des sourdes-muettes, et par conséquent les plus sûres des esclaves, sauf pour ceux qui savent lire sur leurs visages et comprendre leurs signes. As-tu encore quelque chose à me demander ?

— Oui, une seule chose, Ayesha, dis-je hardiment, quoique en tremblant dans mon for intérieur. Je voudrais voir ton visage.

Elle rit de son rire argentin.

— Réfléchis, Holly, répondit-elle, réfléchis. Tu sembles connaître les vieux mythes des dieux de la Grèce. N’y eut-il pas un certain Actéon qui périt pour avoir été trop épris de la beauté féminine ? Si je te montre mon visage peut-être ton cœur se consumera-t-il en un désir impuissant : car je suis destinée à un seul homme qui a été, mais qui n’est pas encore.

— Comme tu voudras, Ayesha, lui dis-je. Ta beauté ne me fait pas peur. Les charmes de la femme ne sont que vanité et passent comme la fleur.

— Tu te trompes, répliqua-t-elle ; ma beauté durera autant que ma vie ; toutefois, qu’il soit fait comme tu le désires ; mais ne t’en prends qu’à toi-même si ta passion triomphe de ta raison, et la mène plus loin que tu ne voudrais aller. L’homme qui a contemplé ma beauté en garde un éternel souvenir, et c’est pour cela que je n’ôte jamais mon voile, même en présence de ces sauvages. Eh bien ! veux-tu voir ?

— Je le veux, répondis-je, dominé par ma curiosité.

Elle leva ses beaux bras et, lentement, très lentement, détacha un ruban noué sous sa chevelure. Alors, tout d’un coup, le sinistre vêtement retomba jusqu’à terre, et Ayesha m’apparut vêtue d’une simple étoffe blanche, qui, se moulant sur son corps, faisait ressortir tout l’éclat de son incomparable beauté. Cette robe était agrafée autour de la taille par un serpent en or massif, et laissait à découvert sa poitrine d’une blancheur de neige, sur laquelle ses bras étaient croisés… je contemplai son visage, et je n’exagère pas en disant que je reculai aveuglé et frappé de stupeur.

La plume est impuissante à décrire ses yeux profonds et doux, ce large et noble front, ces traits fins et délicats. Oui, cette beauté était sublime, presque céleste, et pourtant elle avait quelque chose de mauvais, de vraiment diabolique ; on lisait dans ces yeux une cruelle expérience de la vie, le chagrin et la passion y avaient laissé une empreinte ineffaçable, et ce regard de pécheresse semblait dire : « Vois, je suis belle comme aucune femme ne l’a jamais été, je suis immortelle et presque divine, et pourtant le souvenir me hante de siècle en siècle ; la Passion me conduit par la main – j’ai fait le mal, et le remords m’a poursuivie de siècle en siècle, et je ferai le mal de siècle en siècle, et je connaîtrai l’affliction jusqu’au jour de ma rédemption. »

Attiré par une force magnétique à laquelle je ne pouvais résister, je demeurai les yeux fixés sur son visage, et il me sembla qu’un courant électrique secouait tout mon être.

Elle se mit à rire – ah ! quel rire argentin ! – et prit un air de majestueuse coquetterie qui rappelait Vénus Victrix.

— Téméraire ! dit-elle, tes désirs ont été exaucés ; mais prends garde que, nouvel Actéon, tu ne périsses misérablement, mis en pièces par tes passions ! Moi aussi, ô Holly, je suis une déesse vierge qu’aucun homme ne put émouvoir, sauf un seul – et ce n’est pas toi. Eh bien ! as-tu assez vu ?

— J’ai contemplé ta beauté, et je suis aveuglé, dis-je d’une voix rauque, en couvrant mes yeux de ma main.

— Qu’est-ce que je te disais ? La beauté est comme l’éclair ; elle est sublime, mais elle anéantit même les arbres, ô Holly ! Et là-dessus elle se mit de nouveau à rire.

Soudain, elle s’arrêta, et un changement étrange se produisit en elle. Ses yeux prirent une expression où l’horreur semblait lutter avec une sombre espérance surgissant des profondeurs de son âme. Son gracieux visage se contracta et tout son être sembla se raidir.

— Ô homme, dit-elle d’une voix sifflante, en renversant la tête comme un serpent prêt à mordre – ô homme, où as-tu trouvé ce scarabée ? Parle, ou je te réduis en poudre sur-le-champ !

Et elle fit un pas vers moi, et ses yeux me lancèrent un si terrible regard que je m’affaissai sur le sol, en proie à une indicible terreur.

— Paix, dit-elle en reprenant soudain son doux accent. Je t’ai effrayé ! Pardonne-moi ! Mais parfois, ô Holly, la longueur du temps m’impatiente et je suis tentée d’user de mon pouvoir uniquement pour faire souffrir… tu as failli mourir, mais je me suis rappelé… Mais le scarabée, le scarabée ?

— Je l’ai ramassé, répondis-je d’une voix faible, en me relevant.

Et, en vérité, j’étais si troublé que pour le moment je me rappelai seulement avoir ramassé la bague dans la grotte de Léo.

— C’est étrange, dit-elle avec un tremblement et une agitation qu’on n’aurait pas attendus de cette terrible femme, mais j’ai connu jadis un scarabée à peu près semblable. Il pendait au cou d’un homme que j’aimais…

Et elle poussa un petit soupir qui me montra qu’après tout elle n’était qu’une femme, quoique fort âgée peut-être.

— Oui, continua-t-elle, c’est à peu près le même scarabée, et pourtant, je n’en ai jamais vu un pareil… Mais le scarabée que j’ai connu n’était pas monté en chaton de bague… Et maintenant, va, Holly, et si tu le peux, tâche d’oublier que tu as contemplé la beauté d’Ayesha.

Puis, me tournant le dos, elle s’affaissa sur le divan, et enfonça sa tête dans les coussins.

Quant à moi, je m’éloignai en chancelant et je ne me rappelle pas comment j’atteignis ma grotte.

XI

Il était près de 10 heures du soir quand je me jetai sur mon lit, en proie à la plus vive émotion. Je tâchai de réfléchir à tout ce que j’avais vu et entendu, mais plus je réfléchissais, moins je comprenais. Étais-je ivre, ou bien fou ? Étais-je simplement victime d’une colossale mystification ? Comment se pouvait-il que moi, un savant versé dans l’histoire du monde, et plein de mépris pour ce fatras qu’on appelle le surnaturel, j’eusse été engagé dans un entretien avec une femme âgée de deux mille ans ? C’était contraire à toutes les expériences de la nature humaine, et il n’y avait certainement là qu’une mystification. Toutefois, la beauté surnaturelle de cette femme était un fait patent, indéniable, et, comme elle me l’avait dit, il était dangereux pour un homme de contempler un pareil visage ! J’étais fort endurci en pareille matière et, sauf une pénible expérience de ma tendre jeunesse, j’avais presque entièrement chassé le beau sexe de mes pensées. Mais maintenant, à ma terreur profonde, je sentais que je ne pourrais jamais oublier ces yeux étincelants, et l’aspect diabolique de cette femme m’attirait encore plus qu’il ne me repoussait… Une personne âgée de deux mille ans, et possédant le secret de tenir la mort à distance, méritait certes qu’on s’éprît d’elle ! Mais, hélas ! il ne s’agissait pas de savoir si oui ou non elle le méritait, car moi, homme sérieux et d’un âge mûr, j’étais éperdument amoureux de cette blanche sorcière. Maudite soit la curiosité fatale qui pousse l’homme, à ôter le voile de la femme ! Cette curiosité est la cause de presque tous nos maux !

Et puis moi, à mon âge, devenir la victime de cette moderne Circé ! Il est vrai qu’elle n’était guère moderne, à ce qu’elle prétendait, du moins ; elle était presque aussi ancienne que la première Circé !…

Je m’arrachai les cheveux, et je sautai à bas de mon lit, sentant que je deviendrais fou si je ne faisais pas quelque chose. Mais, qu’avait-elle voulu dire au sujet du scarabée ? C’était le scarabée de Léo, et nous l’avions retiré du coffret que Vincey avait laissé dans ma chambre environ vingt et un ans auparavant. L’histoire était-elle donc vraie après tout, et Léo était-il l’homme qu’Ayesha attendait, le mort qui devait renaître. Mais non, le tout n’était qu’une farce ? Qui a jamais entendu parler d’un homme né deux fois ?

Toutefois, s’il était possible qu’une femme vécût deux mille ans, ceci était possible également – tout était possible ; moi-même, j’étais peut-être la réincarnation de quelque ancêtre oublié. L’idée me parut si absurde que j’éclatai de rire, et m’adressant à un guerrier sculpté sur la paroi de la grotte : « Qui sait, mon vieux camarade, m’écriai-je, nous étions peut-être contemporains. Peut-être ne faisons-nous qu’une seule et même personne ! » Là-dessus, je me mis à rire de nouveau et mon rire me sembla résonner d’une façon sinistre ! L’instant d’après, je réfléchis que je n’avais pas encore été voir comment se trouvait Léo, et, prenant une des lampes qui brûlaient au chevet de mon lit, j’ôtai mes souliers et rampai à travers le couloir jusqu’à l’entrée de sa chambre. J’aperçus alors Léo couché sur son lit et dormant d’un sommeil fiévreux. À ses côtés se trouvait Ustane, à moitié couchée sur le plancher, à moitié appuyée contre le lit de pierre. Elle tenait la main de Léo dans la sienne, et sommeillait, elle aussi ; les deux jeunes gens formaient un tableau gracieux et touchant. Pauvre Léo ! Ses joues étaient d’un rouge vif, il respirait péniblement, un cercle noir se dessinait sous ses yeux… Il était malade, très malade, et je crus de nouveau que sa dernière heure était arrivée.

Cette pensée me remplit d’angoisses et pourtant, si Léo vivait, il serait sans doute mon rival auprès d’Ayesha ; même s’il n’était pas l’homme prédestiné, quelle chance aurais-je, moi, vieilli et hideux, contre sa brillante jeunesse et sa beauté ? Heureusement, Ayesha n’avait pas encore tué en moi la notion du bien et du mal, et je priai Dieu de sauver cet enfant, mon fils bien-aimé !… Je m’éloignai aussi doucement que j’étais venu ; mais je ne pus dormir ; la vue de Léo couché sur son lit de douleur n’avait fait qu’augmenter mon trouble et des visions, des idées étranges, de vagues souvenirs du passé vinrent assiéger mon esprit. Au-dessus de toutes ces rêvasseries planaient la silhouette de cette terrible femme et le souvenir de son ensorcelante beauté. Je faisais sans discontinuer les cent pas dans la grotte.

Soudain, j’observai qu’il y avait dans la paroi du rocher une étroite ouverture dont je ne m’étais pas encore aperçu. Je pris la lampe et l’examinai ; l’ouverture conduisait à un couloir. Ceci piqua ma curiosité, et je voulus voir où aboutissait le couloir en question. Il conduisait à un escalier de pierre, que je descendis ; l’escalier finissait près d’un autre couloir, ou plutôt tunnel, creusé, autant que je pus en juger, sous la galerie qui conduisait à l’entrée de nos chambres. Je m’engageai dans le tunnel : il était silencieux comme un tombeau, et cependant je poursuivis ma route, entraîné par une force mystérieuse. J’avais parcouru environ cinquante mètres, quand il m’arriva un terrible accident : le courant d’air qui soufflait violemment éteignit ma lampe, me laissant dans une obscurité profonde, au milieu de ce terrible souterrain. Que faire ? Je n’avais pas d’allumettes ; il était difficile de tenter ce long voyage de retour à travers les ténèbres, et pourtant je ne pouvais rester là toute la nuit, ce qui serait d’ailleurs inutile, car dans les entrailles du rocher, on n’y verrait pas mieux à midi qu’à minuit. Je sondai du regard les ténèbres et, à une assez grande distance, j’aperçus une faible lueur. Peut-être était-ce une grotte où je pourrais me procurer de la lumière – en tout cas, ce n’était pas à négliger. Je me glissai lentement et péniblement à travers le tunnel, posant mes pieds avec précaution, de peur de tomber dans quelque trou. Trente pas, il y avait une lumière qui allait et venait derrière une tapisserie ! Cinquante pas – j’étais tout près ! Soixante – grands dieux !

J’étais arrivé à la tapisserie et, comme elle était entrouverte, je pouvais voir aisément l’intérieur de la petite caverne. Celle-ci avait exactement l’aspect d’un tombeau, et était éclairée par un feu qui brûlait avec une flamme blanchâtre et sans fumée. À gauche, on remarquait une dalle en pierre avec un petit rebord haut d’environ trois pouces, et sur cette dalle, je crus voir un cadavre recouvert d’une sorte de linceul blanc. Sur le feu se penchait une femme, enveloppée dans un sombre manteau semblable à un vêtement de nonne. Elle se tenait en face du cadavre, et semblait contempler la flamme vacillante. Soudain, tandis que je me demandais ce qu’il fallait faire, elle se leva d’un mouvement convulsif et rejeta loin d’elle le sombre vêtement…

C’était Ayesha en personne !…

Elle était vêtue de la même robe blanche que je lui avais déjà vue, et sa chevelure noire retombait sur ses épaules en boucles épaisses. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut l’expression absolument terrifiante de son visage. L’agonie, la passion aveugle, le désir de vengeance qui se peignaient sur ces traits bouleversés, dans ces yeux injectés de sang, défiaient toute description.

Elle se tenait immobile, les bras levés au-dessus de sa tête et, au même instant, sa robe blanche glissa jusqu’à sa ceinture dorée, dévoilant aux regards ses formes éblouissantes. Elle se dressait là, devant moi, les poings crispés, les traits contractés par une fureur diabolique.

Soudain, je me demandai ce qui arriverait si elle venait à découvrir ma présence, et cette pensée me fit frissonner ; supposé qu’elle m’entendît, ou qu’elle m’aperçût, ma dernière heure aurait certainement sonné.

Ses mains retombèrent sur ses hanches, puis s’élevèrent de nouveau au-dessus de sa tête et, foi d’honnête homme, je vis la flamme blanchâtre jaillir en même temps, et monter presque jusqu’à la voûte, jetant une lueur sinistre sur Ayesha elle-même, sur le corps recouvert d’un linceul et sur les parois du rocher !…

Les bras retombèrent ainsi que la flamme et, d’une voix sifflante qui glaça mon sang dans mes veines, Ayesha prononça les paroles suivantes :

— Maudite, maudite soit-elle à tout jamais !

Les bras se relevèrent de nouveau, et la langue de feu jaillit en même temps, puis ils retombèrent encore.

— Maudite soit sa mémoire ! Maudite soit la mémoire de l’Égyptienne !

Même mouvement des bras et de la flamme.

— Maudite soit-elle à cause de sa beauté, la jolie fille du Nil ! Maudite soit-elle pour m’avoir privée de mon bien-aimé !

Et, de nouveau, la flamme se retira…

Ayesha se couvrit les yeux de sa main, et, abandonnant sa voix sifflante, elle s’écria :

— À quoi bon maudire ? Elle m’a vaincue, et elle est partie !

Puis elle recommença, avec une énergie encore plus terrible :

— Puisse ma malédiction l’atteindre partout et troubler son repos ! Qu’elle se cache dans les ténèbres ! Qu’elle soit plongée dans un abîme de désespoir !

Et les mêmes rites diaboliques continuèrent, la flamme se réfléchissait dans les yeux angoissés d’Ayesha : ses terribles malédictions, dont aucune description ne peut rendre l’horreur, se répercutaient contre les murailles, et des lueurs sinistres, succédant à une obscurité profonde, éclairaient le cadavre étendu sur la dalle de pierre !

Elle finit par se taire, épuisée de fatigue, et, s’asseyant sur le plancher rocailleux, elle poussa des soupirs désespérés.

— Pendant deux mille ans, murmura-t-elle, pendant deux mille ans, j’ai attendu et souffert ; mais, quoique les siècles succèdent aux siècles, ce souvenir me hante sans cesse, toute espérance m’est refusée ! Oh ! avoir vécu deux mille ans, le cœur rongé par la passion, mon péché toujours devant les yeux ! Oh ! ces années de tristesse, ces années d’ennui qui ne finiront jamais !

« Mon bien-aimé ! mon bien-aimé !… Ah ! pourquoi cet étranger est-il venu ? Depuis cinq cents ans, je n’ai pas souffert de la sorte ! Ah ! si j’ai péché contre toi, n’ai-je pas expié mon péché ? Quand me seras-tu rendu, toi qui es tout pour moi ? Hélas ! que ne suis-je morte avec toi, moi qui t’ai massacré ! hélas ! hélas ! »

Et elle s’affaissa sur le sol, en soupirant et en versant un torrent de larmes.

Soudain, elle se calma, se releva, rajusta sa robe, et, rejetant ses longues boucles en arrière, elle s’avança vers le cadavre étendu sur la pierre.

— Ô Kallikratès ! s’écria-t-elle, – et ce nom me fit tressaillir, – je veux contempler de nouveau ton visage, quoique ce soit une vraie torture ! Une génération a passé depuis que je ne t’ai contemplé, toi que j’ai massacré de ma propre main !

Elle souleva alors en tremblant un des coins du linceul et murmura d’une voix faible qui trahissait son effroi :

— Te ressusciterai-je pour te voir là devant moi, comme jadis ? Je puis le faire.

Et elle étendit ses mains sur le linceul, tandis que tout son corps se raidissait et que ses yeux devenaient ternes et vitreux. Je reculai avec horreur derrière le rideau, mes cheveux se dressèrent sur ma tête, et je crus voir – était-ce une hallucination ? était-ce une réalité ? – je crus voir le corps frissonner légèrement et le linceul s’agiter comme s’il reposait sur la poitrine d’une personne endormie. Soudain, elle retira ses mains, et le mouvement du corps me parut cesser.

— À quoi bon ? dit-elle tristement. À quoi bon rappeler un semblant de vie quand je ne puis rappeler l’esprit ? Même si tu étais debout devant moi tu ne me reconnaîtrais pas, et ne pourrais faire ce que je t’ordonnerais. La vie, chez toi, serait ma vie, et non ta vie, Kallikratès.

Durant un instant, elle resta immobile et rêveuse, puis, s’agenouillant près du corps, elle porta le linceul à ses lèvres et se mit à pleurer amèrement. La vue de cette femme s’abandonnant à sa passion pour un mort était si horrible, que je ne pus supporter plus longtemps un pareil spectacle ; je m’éloignai donc en tremblant et me glissai dans le sombre couloir, l’âme bouleversée par cette vision infernale.

Je ne sais maintenant comment je parvins à trouver mon chemin. Je rampais depuis vingt minutes environ au milieu des ténèbres, quand je m’aperçus que j’avais dépassé le petit escalier par où j’étais descendu. Enfin, épuisé de fatigue, rempli d’une frayeur mortelle, je m’affaissai sur la pierre et m’évanouis.

Quand je repris connaissance, je distinguai derrière moi un faible rayon de lumière. Je fis quelques pas et je vis que c’était justement par le petit escalier que cette lueur pénétrait jusqu’à moi. Gravissant les marches, je pus regagner ma chambre en sûreté, et, me jetant sur mon lit, je m’endormis bientôt d’un lourd sommeil.

XII

Quand je m’éveillai, le lendemain matin, j’aperçus Job en train de secouer mes habits, et de ranger mon nécessaire de voyage.

— Comment va M. Léo, Job ? lui demandai-je.

— À peu près de même, monsieur. Je crains bien que sa fin ne soit prochaine ; et pourtant je dois dire que cette jeune sauvage, Ustane, le soigne aussi bien qu’une chrétienne. Elle est toujours à son chevet, et, si je veux m’interposer, elle se met en colère ; l’autre jour, elle a été jusqu’à me menacer d’un couteau dissimulé sous l’espèce de chemise de nuit dont elle est revêtue ! Ah ! monsieur, c’est cruel d’avoir à supporter pareil traitement de la part d’une sauvage ; mais aussi, pourquoi sommes-nous allés chercher ce qu’aucun homme ne peut trouver ? Voyez-vous, monsieur, tout n’est pas encore dit, et, pour prix de notre folie, nous irons rejoindre les spectres et les cadavres qui habitent ces grottes diaboliques ! Et, maintenant, je vous quitte, car il faut que je m’occupe de M. Léo, si toutefois cette sauvagesse veut me le permettre.

Les remarques de Job n’étaient pas précisément égayantes après une nuit comme celle que j’avais passée ; en outre, je ne pouvais m’empêcher de reconnaître qu’il avait raison. Tout pesé, il me semblait certain que nous ne sortirions jamais de ce pays. À supposer que Léo se rétablît et que Ayesha voulût bien nous laisser partir, comment trouver notre chemin à travers les marais ? Il n’y avait donc qu’à accepter notre destinée ; et, pour ma part, je ne demandais pas mieux, car l’aventure m’intéressait au plus haut degré et, – l’avouerai-je, – les charmes d’Ayesha, même après le terrible spectacle que j’avais contemplé la nuit précédente, exerçaient sur moi une puissante attraction…

Après m’être habillé et avoir pris quelque nourriture, je m’empressai d’aller voir Léo, que je trouvai en proie au plus violent délire. Je demandai à Ustane ce qu’elle pensait de son état : elle se borna à secouer la tête en pleurant. Évidemment, la jeune fille n’avait pas grand espoir et je réfléchis que le mieux serait de décider Ayesha à venir le voir. Elle le guérirait certainement si tel était son bon plaisir ; en tout cas, elle disait qu’elle le pouvait. Sur ces entrefaites, Billali entra dans la chambre et, secouant la tête :

— Il mourra ce soir, dit-il.

— Que Dieu le protège, mon père ! répondis-je.

Et je me disposai à sortir, le cœur serré.

— Celle qui doit être obéie te réclame, mon fils, dit le vieillard dès que nous eûmes atteint le rideau ; mais sois plus prudent. Hier, j’ai bien cru que la reine allait te réduire en poudre quand tu n’as pas voulu ramper devant elle… Elle siège actuellement dans la grande salle pour juger ceux qui ont essayé de te tuer, toi et le Lion. Viens, mon fils, viens vite !

Je me mis donc en marche et le suivis à travers le corridor, et, en arrivant dans la grande caverne centrale, nous aperçûmes quantité d’Amahagger qui s’y précipitaient pêle-mêle, vêtus les uns d’une robe, les autres de la simple peau de léopard. Nous mêlant à la foule, nous remontâmes l’énorme et presque interminable souterrain. Les murailles étaient couvertes de sculptures et tous les vingt pas environ, s’ouvraient des couloirs conduisant, me dit Billali, à des tombes creusées dans le roc par « l’ancien peuple ». Personne ne visitait maintenant ces tombes, paraît-il ; et je me réjouissais du vaste champ de recherches scientifiques qui s’ouvrait devant moi.

Nous arrivâmes enfin à l’extrémité de la grotte, où se trouvait un dais de pierre semblable à celui sur lequel nous avions été si furieusement attaqués, ce qui me prouva que ces dais avaient sans doute servi d’autels pour les cérémonies religieuses et plus spécialement pour les rites funéraires. En face de ce dais étaient groupés un grand nombre d’individus des deux sexes ayant un air sinistre et boudeur, capable de glacer la gaieté du plus enjoué des hommes. Sur le dais était installé un fauteuil grossier en bois incrusté d’ivoire, avec un tabouret tenant au fauteuil.

Soudain, on entendit un cri : « La reine ! la reine ! » et, là-dessus, tous les spectateurs se jetèrent la face contre terre et restèrent immobiles comme s’ils étaient frappés à mort. Au même moment, un long cordon de gardes sortit d’un couloir situé à gauche, et se rangea des deux côtés du dais. Puis survinrent une vingtaine environ de serviteurs muets, autant de femmes muettes portant des lampes, puis enfin une personne emmaillotée des pieds à la tête, que je reconnus pour Ayesha elle-même. Elle monta sur le dais, s’assit sur le fauteuil, et m’adressa la parole en grec, sans doute pour ne pas être comprise de son entourage.

— Viens, Holly, me dit-elle, assieds-toi à mes pieds et regarde-moi juger ceux qui voulaient te massacrer. Pardonne-moi si mon grec est quelque peu fautif ; il y a si longtemps que cette langue n’a résonné à mes oreilles !

Je m’inclinai et, montant sur le dais, je m’assis à ses pieds.

— Comment as-tu dormi, mon cher Holly ? demanda-t-elle.

— Fort mal, Ayesha, répondis-je, en songeant avec terreur qu’elle savait peut-être comment j’avais passé une partie de la nuit.

— Moi aussi, dit-elle avec un sourire, je n’ai guère bien dormi. La nuit dernière, j’ai eu des rêves bizarres, et c’est toi, ô Holly, qui en es la cause.

— De quoi as-tu rêvé, Ayesha ? demandai-je d’un air indifférent.

— D’une personne que j’aime et d’une autre que je hais ! répondit-elle vivement.

Puis, changeant le cours de la conversation, elle s’adressa en arabe au capitaine des gardes :

— Faites amener les accusés !

Le capitaine s’inclina profondément (les gardes et les serviteurs étaient demeurés debout) et s’engagea avec ses hommes dans un des couloirs de droite.

Il y eut alors un silence. Ayesha, la tête appuyée sur sa main, semblait perdue dans ses rêveries, tandis que la multitude continuait à ramper sur l’estomac, relevant seulement un peu la tête pour nous regarder.

Au bout d’un moment, nous entendîmes un bruit de pas dans le couloir, et la garde défila, escortant les prisonniers, au nombre d’une vingtaine, sur le visage desquels se peignait une sombre frayeur. On les fit ranger en face du dais, et ils allaient se prosterner comme les spectateurs, quand Ayesha les arrêta.

— Non, dit-elle de sa voix la plus douce, veuillez rester debout. Peut-être le temps viendra-t-il où vous serez fatigués d’être étendus.

Et elle rit d’un rire mélodieux.

Un frémissement de terreur courut dans les rangs des pauvres victimes et, malgré leur méchanceté, je ne pus m’empêcher de les plaindre. Quelques minutes se passèrent, durant lesquelles Ayesha sembla examiner lentement et soigneusement chaque accusé.

Enfin, s’adressant à moi d’un ton paisible et délibéré :

— Ô mon hôte, dit-elle, reconnais-tu ces hommes ?

— Oui, reine, je les reconnais presque tous, répondis-je.

Et les prisonniers me lancèrent un regard menaçant.

— Alors, raconte à cette noble compagnie ce qui s’est passé.

Je fis donc, aussi brièvement que possible, le récit de l’horrible fête. Tous, accusés et spectateurs, m’écoutèrent dans un profond silence, et, quand j’eus terminé, Ayesha appela Billali qui confirma pleinement mes dires. Aucun autre témoin ne fut cité.

— Vous avez entendu, dit enfin Ayesha, d’une voix claire et perçante qui contrastait avec son accent habituel. Qu’avez-vous à dire pour votre défense, enfants rebelles ?

Personne ne répondait, quand un des prisonniers, grand et robuste gaillard, prit la parole et dit que, si on leur avait commandé d’épargner les blancs, ils n’avaient reçu aucun ordre au sujet du noir ; aussi avaient-ils cru pouvoir le supplicier à la mode du pays, pour le manger ensuite ; quant à leur attaque contre nous, elle avait eu lieu dans un soudain accès de fureur, et ils la regrettaient sincèrement. Il terminait en faisant appel à la miséricorde de la reine ; mais on voyait, à l’expression de son visage, qu’il avait fort peu d’espoir.

Un silence profond succéda à ce discours, et je n’ai jamais vu scène plus étrange, même dans ce pays diabolique. La lumière des lampes se reflétant d’une manière sinistre sur les murailles ; les spectateurs étendus à terre comme des cadavres ; les coupables tâchant de dissimuler leurs craintes sous une feinte indifférence ; les gardes du corps, vêtus de robes blanches, se tenant debout, appuyés sur leurs lances ; et puis, assise sur ce fauteuil grossier, cette femme voilée, dont les charmes et la puissance redoutable semblaient rayonner autour d’elle comme un cercle lumineux, tout contribuait à vous émouvoir jusqu’au fond de l’âme.

Ayesha se leva enfin pour prononcer sa sentence :

— Chiens et serpents, commença-t-elle, d’une voix qui fit résonner les profondeurs du souterrain, mangeurs de chair humaine, vous avez commis deux crimes. D’abord, vous avez attaqué ces étrangers, qui étaient des blancs, et vous vouliez tuer leur serviteur, et, pour cela seul, vous avez mérité la mort. Mais ce n’est pas tout. Vous avez osé me désobéir. Ne vous avais-je pas fait dire par Billali de bien traiter ces étrangers, que vous auriez cruellement massacrés sans leur héroïque défense ? Ne vous a-t-on pas enseigné depuis votre enfance que mes paroles font loi, et que celui qui enfreint cette loi d’un iota doit périr ? Vous le savez bien, méchants que vous êtes ! Mais vous êtes tous mauvais – mauvais jusqu’au fond du cœur – la méchanceté bouillonne en vous comme un torrent ! Sans moi, il y a longtemps que vous n’existeriez plus, car vous vous seriez détruits les uns les autres. Et maintenant, pour avoir commis ce crime, pour avoir voulu massacrer ces hommes, mes hôtes, et surtout pour avoir osé me désobéir, voici quel sera votre châtiment. Vous serez conduits à la grotte de torture[8] et livrés aux bourreaux, et demain, au coucher du soleil, ceux d’entre vous qui vivront encore subiront le supplice qu’ils voulaient infliger au serviteur de mon hôte.

Elle se tut, et un frémissement de terreur courut dans les rangs de l’auditoire. Quant aux victimes, dès qu’elles connurent l’horreur de leur sort, elles se jetèrent aux pieds de la reine, implorant sa pitié avec des larmes amères. Moi aussi, je me tournai vers Ayesha, et la suppliai de les épargner, ou du moins d’adoucir leur peine. Mais elle fut inflexible comme un roc.

— Mon cher Holly, me dit-elle en grec, c’est impossible. Si je montrais quelque pitié envers ces loups furieux, vos vies ne seraient plus un seul jour en sûreté. Tu ne les connais pas. Ce sont des tigres qui, maintenant encore, ont soif de votre sang. Sois persuadé, Holly, que je ne suis pas cruelle à plaisir : à quoi bon me venger sur des êtres aussi méprisables ? Les personnes qui vivent longtemps sont à l’abri des passions, sauf quand leur intérêt est en jeu. Ce n’est point sous l’empire de la colère que je condamne ces hommes. Tu as vu parfois ces petits nuages que balayent les vents impétueux : eh bien ! mes caprices ressemblent à ces nuages, ils cèdent toujours devant la grandeur de mon but… Oui, les accusés doivent mourir, et mourir comme je l’ai dit !

Puis, se tournant vers le capitaine des gardes :

— Qu’il soit fait comme je l’ordonne !

XIII

Quand les prisonniers eurent été emmenés, Ayesha fit un signe, et les spectateurs se retirèrent en rampant, nous laissant bientôt seuls, la reine et moi, à l’exception des muets et de quelques gardes du corps. Pensant que l’occasion était bonne, je demandai à Ayesha de venir voir Léo, en l’informant de son triste état ; mais elle refusa, disant qu’il ne mourrait certainement pas avant la nuit, car on ne mourait jamais de cette sorte de fièvre qu’à la tombée de la nuit ou à l’aurore. Elle me dit aussi qu’il vaudrait mieux laisser autant que possible la maladie suivre son cours avant de la guérir. En conséquence, je me levai pour prendre congé, quand elle m’invita à la suivre, ajoutant qu’elle voulait me montrer les merveilles des grottes. J’étais trop ensorcelé par ses charmes pour dire non, et d’ailleurs ma curiosité était singulièrement éveillée. Elle se leva de son fauteuil, et, faisant quelques signes aux muets, descendit du dais. Là-dessus, les jeunes filles prirent des lampes et se placèrent devant nous, tandis que les gardes du corps disparaissaient.

— Maintenant, dit-elle, voudrais-tu voir quelques-unes des merveilles de ce pays, ô Holly ? Regarde cette grotte. As-tu jamais vu la pareille ? Cependant, elle a été creusée, ainsi que bien d’autres, par la race éteinte qui vivait ici autrefois. Ce devait être une grande nation que ce peuple de Kôr, mais, comme les Égyptiens, il pensait plus aux morts qu’aux vivants. Combien d’hommes et combien d’années a-t-il fallu, selon toi, pour creuser cette caverne et les galeries adjacentes ?

— Dix mille, répondis-je.

— À peu près, ô Holly. Ce peuple est plus ancien que les Égyptiens. Je puis lire un peu leurs inscriptions, dont j’ai trouvé la clef, et, vois-tu, ceci est la dernière grotte qu’ils aient creusée.

Puis, faisant signe aux muettes de soulever leurs lampes, elle me montra sur la muraille une inscription tracée en caractères semblables à ceux que j’ai déjà mentionnés. La forme des lettres était encore parfaitement visible, et Ayesha put me traduire ce document, qui était ainsi conçu :

« Moi, Junis, prêtre du grand temple de Kôr, j’écris ceci en l’année 4803 de la fondation de Kàsl môs[9]. Kôr est tombée, et ses palais sont maintenant le repaire des loups, des hiboux et des cygnes sauvages ! Il y a vingt-cinq lunes, un nuage s’est abattu sur Kôr, et de ce nuage est sorti un fléau pestilentiel qui a anéanti tout son peuple, vieux et jeunes, riches et pauvres, hommes et femmes, princes et esclaves. Les morts étaient si nombreux qu’on ne put conserver les corps selon les anciens rites du pays, et on les jeta dans la grande fosse creusée sous la caverne… Moi, le prêtre Junis, seul survivant des habitants de Kôr, j’écris ceci avant de mourir, le cœur désespéré d’avoir vu tomber Kôr, l’auguste cité. »

Je poussai un cri d’étonnement, tant était poignante la tristesse empreinte dans ces quelques lignes. Qu’avait dû éprouver ce vieillard, tandis qu’il retraçait ainsi l’histoire des malheurs de sa race sur les murailles de cette sinistre caverne ? Quel sujet pour un peintre ou un moraliste !

J’en étais là de mes réflexions, quand Ayesha, me posant la main sur l’épaule :

— Je veux te faire voir maintenant, dit-elle, la grande fosse dont parle l’inscription. Jamais tes yeux ne contempleront pareil spectacle.

Je la suivis donc à travers un couloir latéral, puis nous descendîmes un grand nombre de marches pour arriver enfin à un souterrain profond d’environ soixante pieds au-dessous de la surface du roc. Soudain, le couloir cessa, la reine s’arrêta et fit signe aux muettes de soulever leurs lampes et, comme elle me l’avait prédit, je fus témoin d’un spectacle assurément peu commun. Nous étions sur le bord d’une fosse gigantesque et, à la lueur des lampes, je vis que c’était un vaste charnier, rempli de milliers de squelettes humains qui étaient amoncelés en une énorme pyramide. Je ne puis rien imaginer de plus émotionnant que ces débris d’une race éteinte et, pour ajouter encore à l’horreur du spectacle, un nombre considérable de corps s’étaient desséchés en conservant leur peau et semblaient nous lancer des regards grimaçants. Je poussai une exclamation de stupeur, et les échos de ma voix, résonnant sous la voûte du souterrain, ébranlèrent un crâne qui se balançait depuis des milliers d’années au sommet de la pile. Il tomba avec fracas, entraînant dans sa chute une avalanche d’ossements, qui fit retentir les parois de la fosse, comme si les squelettes se levaient pour nous saluer.

— Allons, dis-je, j’en ai assez vu. Ce sont les corps des victimes de la grande peste, n’est-ce pas ? ajoutai-je en m’éloignant.

— Oui. Les habitants de Kôr embaumaient leurs morts comme les Égyptiens, mais avec un art encore plus parfait. Reste un moment, et tu pourras t’en convaincre[10].

Puis, faisant signe aux muettes de nous éclairer, et ouvrant une des petites portes qui donnaient sur le couloir, elle m’introduisit dans une chambre semblable à celle où elle avait couché tout d’abord, sauf qu’il y avait deux bancs ou lits au lieu d’un seul. Sur les bancs étaient étendus deux corps recouverts d’une étoffe jaunâtre, sur laquelle une poussière fine et impalpable s’était amoncelée durant le cours des âges.

— Soulève le linceul, ô Holly, me dit Ayesha.

Mais il me fut impossible de le faire, tant j’étais impressionné par la solennité lugubre de ce lieu. Alors, souriant de mes terreurs, elle retira elle-même la draperie funéraire, et pour la première fois depuis deux mille ans, les yeux d’un vivant contemplèrent le visage de ce cadavre glacé. C’était une femme d’environ trente-cinq ans, dont on pouvait admirer encore l’éclatante beauté. Vêtue d’une robe blanche, sur laquelle retombait sa noire chevelure, elle dormait son dernier sommeil sous ces voûtes et, dans ses bras, le visage pressé contre sa poitrine, reposait un petit enfant. Ce souvenir d’une race oubliée parlait plus éloquemment au cœur qu’aucun document écrit n’aurait pu le faire, et j’eus peine à retenir mes larmes. Je replaçai avec respect le linceul, et je me tournai vers le corps étendu sur l’autre lit funéraire. J’ôtai tout doucement le drap mortuaire, et j’aperçus un homme à barbe grise, sans doute le mari de la jeune femme, qui, après lui avoir survécu plusieurs années, était venu enfin la rejoindre dans le tombeau.

Ayesha me fit visiter nombre d’autres chambres semblables, ayant chacune leurs hôtes, car cinq cents ans s’étaient écoulés entre l’achèvement de la grotte et la destruction de Kôr, mais il faudrait des volumes pour décrire toutes les scènes dont je fus témoin ; aussi m’arrêtai-je seulement à la dernière tombe que je visitai. Elle n’était occupée que par deux personnes, étendues sur une même couche funèbre. Je soulevai le linceul : un jeune homme et une gracieuse jeune fille s’offrirent à mes regards. Ils étaient étroitement enlacés, et leurs lèvres se rencontraient dans un suprême baiser. Entrouvrant la robe du jeune homme, je distinguai sur son cœur la trace d’un coup de poignard, et le sein de sa compagne portait la même cruelle cicatrice… Sur le roc était gravée une inscription en quatre mots qu’Ayesha me traduisit et qui était ainsi conçue : « Mariés dans la mort ! »

Ému jusqu’au fond de l’âme, je crus voir toute une scène du passé revivre sous mes yeux. Elle était là, devant moi, cette belle jeune fille, plus pure et plus blanche que le lys, agenouillée devant l’autel, où le prêtre, revêtu des ornements sacerdotaux, s’apprêtait à célébrer son mariage. Tout à coup surgissait de la foule un jeune homme aux cheveux noirs qui, enlaçant la jeune fille, baisait son pâle visage où le sang montait comme les lueurs de l’aurore dans le ciel du matin. Puis un tumulte s’élevait, les épées sortaient du fourreau, le jeune homme était arraché des bras de son amante et poignardé ; mais elle se penchait sur lui et, retirant le poignard de la plaie, elle s’en frappait elle-même et tombait morte sur le sol… Puis, au milieu des cris et des lamentations, le cortège disparaissait dans les brumes du lointain…

J’en étais là de mes méditations quand Ayesha m’adressa la parole.

— Vois, dit-elle d’un accent solennel qui concordait avec ma rêverie, la tombe et l’oubli, c’est là ce qui nous attend ! Moi-même, ô Holly, dans mille et mille années, quand tu auras franchi depuis longtemps le redoutable passage, la mort me frappera à mon tour, et alors à quoi me servira d’avoir vécu deux mille ans ?

Puis, changeant soudain de ton :

— En as-tu assez, ô étranger, ou te montrerai-je encore d’autres merveilles de ces tombes qui sont mes palais ? Si tu le désires, je te conduirai à l’endroit où Fisno, le plus puissant roi de Kôr, est enseveli avec une pompe qui semble défier le néant !

— J’en ai assez vu, ô reine, répondis-je. Mon cœur est accablé par ces souvenirs de mort. L’homme est faible et s’émeut facilement à l’idée de la compagnie qui l’attend un jour… Emmène-moi hors d’ici, Ayesha !

XIV

Quelques minutes après, nous arrivions à un escalier qui nous conduisit à l’antichambre d’Ayesha, la même pièce où Billali était entré en rampant, le jour précédent. Je voulus alors prendre congé de la reine, mais elle s’y refusa.

— Non, Holly, me dit-elle, entre avec moi, car, en vérité, ta conversation me plaît fort. Je suis lasse de ne pouvoir converser qu’avec des esclaves, et de n’avoir pour société que mes propres pensées, qui sont bien amères parfois, et bien que tu manques un peu d’expérience, tu me rappelles ces vieux philosophes avec lesquels je disputais jadis à Athènes… Ainsi donc, tire le rideau, assieds-toi à mes côtés, et nous aurons une douce causerie. Je vais encore me montrer à toi, et c’est ta faute si, à l’exemple de ces philosophes antiques, tu oublies ta philosophie sous l’empire de mes charmes !

Là-dessus, elle se leva, et faisant tomber les blanches draperies qui l’enveloppaient, elle m’apparut dans tout l’éclat de sa radieuse beauté ; son regard me transperçait comme un poignard, et son rire joyeux résonnait comme une clochette d’argent.

Son humeur paraissait singulièrement changée. Ce n’était plus la femme furieuse qui maudissait sa rivale auprès du foyer infernal ; ce n’était plus la souveraine courroucée qui envoyait froidement les coupables à la mort ; c’était une Aphrodite triomphante, l’incarnation de l’éternelle féminité, plus parfaite, plus accomplie qu’elle ne s’était jamais manifestée aux yeux des humains… Elle sourit gracieusement et, secouant son épaisse chevelure qui embauma les airs de son parfum, elle frappa le sol de son petit pied chaussé d’une sandale, et entonna un fragment de quelque ancien épithalame grec… Puis, se tournant vers moi :

— Assieds-toi, dit-elle, ô Holly, et contemple-moi à ton aise ! Mais ne t’en prends qu’à toi-même si, durant le reste de tes jours, tu regrettes amèrement d’avoir satisfait ton imprudente curiosité ! Allons, dis-moi – car, en vérité, j’aime les compliments – ne suis-je point belle ?… Non, pas tant de hâte, examine toutes les parties de mon corps, sans oublier les mains, les pieds, ma chevelure… et dis-moi si tu as jamais vu une femme qui, pour un seul de ses charmes, ait pu se comparer à moi ? Et ma taille… Peut-être ne la trouves-tu pas assez mince ; c’est la faute à ce serpent doré qui ne la serre pas suffisamment… Mais tu vas voir… Donne-moi tes mains, ô Holly, je te permets de me toucher !

Je n’y pus tenir davantage. Je ne suis qu’un homme, et elle était plus qu’une femme… Dieu sait ce qu’elle était, moi je l’ignore ! Quoi qu’il en soit, je m’agenouillai à ses pieds, et lui dis, en un bizarre mélange de langues – tant j’avais l’esprit troublé ! – que je l’adorais comme jamais femme n’avait été adorée, et que je donnerais mon âme immortelle pour l’épouser, ce que j’aurais certainement fait alors, et ce qu’aurait fait tout autre homme à ma place. Elle eut l’air tout d’abord quelque peu surprise, puis, frappant joyeusement ses mains l’une contre l’autre :

— Oh ! si tôt, Holly ! s’écria-t-elle. Je me demandais combien de minutes tu résisterais à mes charmes… Voilà longtemps que je n’avais vu un homme s’agenouiller devant moi et, crois-moi, ce spectacle est toujours doux pour une femme, en dépit de la sagesse des années !… Que voudrais-tu, que voudrais-tu ? Tu ne sais pas ce que tu fais. Ne t’ai-je pas dit que je n’aimais qu’un seul homme, et que tu n’étais pas cet homme ! Ah ! Holly ! malgré toute ta sagesse, tu n’es qu’un pauvre fou ! Tu voudrais me regarder dans le blanc des yeux, tu voudrais me donner un baiser ! Eh bien, soit ! regarde ! (et se penchant vers moi, elle fixa sur mon visage ses yeux sombres et troublants), oui, et embrasse-moi, si tu le veux, car heureusement les baisers ne laissent aucune trace, excepté sur le cœur… Mais si tu me donnes un baiser, je te préviens que ton amour te consumera, et que tu mourras !

Au même moment, sa douce chevelure effleura mon front, et son haleine embaumée me troubla jusqu’au fond de l’âme. Puis, soudain, tandis que je me préparais à la serrer dans mes bras, elle se redressa, et un brusque changement se produisit en elle. Étendant la main, elle la tint quelques instants au-dessus de ma tête, et il me sembla qu’il en sortait comme un souffle glacé qui me rappelait au sentiment des convenances et des vertus domestiques.

— Assez de ce jeu, Holly, dit-elle d’un ton sévère. Écoute-moi, tu es un honnête homme, et je voudrais t’épargner ; mais il est si difficile pour une femme de pardonner ! Je le répète, je ne te suis pas destinée. Ainsi donc, quitte ces vaines pensées ! Tu ne me connais pas, Holly… Si tu m’avais vue, hier soir, en proie à ma passion, tu aurais reculé d’horreur ! Je suis une femme changeante, et mes caprices passent rapidement ; il n’y a que le fond de mon être qui soit immuable… Ne fais donc pas attention à ce que je semble être, puisque tu ne peux savoir ce que je suis ! Si tu m’ennuies encore, je remettrai mon voile, et tu ne contempleras plus mon visage !…

Je me levai et m’assis sur le divan à côté d’elle, encore tout frissonnant d’émotion, quoique ma passion fût calmée pour le moment, comme les feuilles d’un arbre continuent à frissonner quand la tempête est passée. Je n’osai pas lui dire que je l’avais vue lors de cette horrible scène de l’incantation du feu !

— Et maintenant, continua-t-elle, parle-moi des doctrines de ce Messie hébreu qui, dis-tu, gouverne actuellement Rome, la Grèce, l’Égypte et les barbares aussi ! Sa philosophie devait être bien extraordinaire, car de mon temps les peuples ne voulaient pas nous écouter ; la débauche, l’ivresse et le carnage, telles étaient leurs seules croyances…

J’avais recouvré à peu près mon sang-froid et je lui exposai de mon mieux les doctrines du christianisme, auxquelles elle ne parut prêter qu’une médiocre attention, sauf en ce qui concernait l’enfer et le paradis. J’ajoutai que, parmi ces concitoyens les Arabes, un autre prophète, Mahomet, avait prêché une nouvelle foi qui comptait maintenant plusieurs millions d’adhérents.

— Ah ! dit-elle, deux religions nouvelles ! J’en ai tant vu déjà de mon temps, et sans doute qu’il y en a eu bien d’autres depuis que je suis ensevelie dans ces grottes de Kôr ! Les religions naissent et les religions passent, les civilisations naissent et passent, et il n’y a que le monde et la nature humaine qui puissent durer ! Ah ! si l’homme pouvait voir que l’espérance est en lui et non en dehors de lui, et qu’il doit travailler à son propre salut ! Pourquoi ne marche-t-il pas la tête droite, au lieu de se prosterner devant l’image de quelque dieu inconnu ?

Je songeai à part moi que ce raisonnement ressemblait singulièrement à ceux que j’ai entendus souvent au dix-neuvième siècle et en d’autres endroits que les cavernes de Kôr. Ces principes ne sont nullement les miens ; mais je ne me souciais guère d’entamer une discussion avec une femme surnaturelle qui, outre son expérience de deux mille années, possédait tous les secrets de la nature ! Je crus donc préférable de garder le silence.

— Eh bien, mon cher Holly, dit Ayesha, tu es donc déjà fatigué de moi, que tu demeures silencieux ! Homme sans foi ! il y a une demi-heure à peine tu te prosternais à mes pieds, me jurant que tu m’aimais ! Et, maintenant, je veux aller voir ce jeune homme que Billali appelle le Lion, et qui est si malade. La fièvre a sans doute suivi son cours, et, s’il est sur le point de mourir, je lui rendrai la vie ! Ne crains rien, Holly, je n’userai pas de magie ! Ne t’ai-je pas dit que la magie n’était qu’un vain mot, et qu’il ne s’agissait que d’utiliser les forces de la nature ? Pars maintenant, et je te rejoindrai quand j’aurai préparé la drogue[11].

XV

Je la quittai donc et trouvai Job et Ustane en proie à un violent désespoir, déclarant que Léo était à l’agonie, et qu’ils m’avaient cherché partout. Je me précipitai vers le lit : le malade respirait péniblement, et de temps en temps un frisson secouait tout son être. Je savais assez de médecine pour voir que dans une heure, peut-être dans cinq minutes, il rendrait le dernier soupir. Combien je maudissais mon égoïsme et la folie qui m’avait retenu auprès d’Ayesha, tandis que mon cher enfant se mourait ! Hélas ! combien aisément les meilleurs d’entre nous sont entraînés au mal par l’éclat des yeux d’une femme ! Quel misérable j’étais ! Oui, en vérité, j’avais presque oublié Léo, qui, depuis vingt ans, avait été mon plus cher compagnon, presque un autre moi-même ! Et, maintenant, peut-être était-il trop tard !

Je me tordis les mains de désespoir, et promenai mes regards autour de moi : Ustane était assise près du lit, et le découragement se peignait sur son visage ; quant à Job, il pleurait comme un veau et se tenait dans un coin ; voyant que mes yeux étaient fixés sur lui, il sortit pour donner libre cours à son chagrin. Il n’y avait plus évidemment à espérer qu’en Ayesha ; elle seule pouvait sauver Léo, à moins qu’elle n’eût menti, ce que je ne pouvais croire… Je me disposais à aller implorer son secours, quand Job rentra précipitamment dans la chambre, les cheveux dressés sur la tête :

— Ah, ciel ! monsieur, murmura-t-il avec effroi, voilà un cadavre qui s’avance dans le couloir !

Assez étonné tout d’abord, je finis par deviner qu’il avait sans doute vu Ayesha, revêtue de son sinistre costume, et que, trompé par sa démarche légère, il l’avait prise pour un spectre… En effet, au même moment, Ayesha entrait dans la grotte. À peine Job l’eut-il aperçue, qu’il s’écria :

— Le voilà !

Et, se réfugiant dans un coin, il cacha sa figure contre la muraille. Ustane, reconnaissant sa redoutable souveraine, se jeta la face contre terre.

— Tu viens à propos, Ayesha, dis-je, car mon enfant va mourir.

— Oh ! répondit-elle doucement, pourvu qu’il ne soit pas mort, peu importe, car je puis le rappeler à la vie, mon cher Holly. Cet homme est-il ton serviteur, et est-ce ainsi que tes serviteurs accueillent les étrangers ?

— Il a peur de ton vêtement, qui ressemble à un linceul, répondis-je.

Elle se mit à rire.

— Et la jeune fille ? Ah ! je vois maintenant. C’est celle dont tu m’as parlé. Eh bien ! ordonne-leur à tous deux de nous quitter, et nous verrons à guérir « le Lion ». Je n’aime pas que les subalternes soient témoins de ma science.

Je dis alors à Ustane et à Job de nous quitter, ordre que celui-ci exécuta volontiers, car il ne pouvait réprimer sa terreur. Mais il en fut autrement pour Ustane.

— Que veut donc Ayesha ? murmura-t-elle, partagée entre sa crainte de la terrible reine et son vif désir de rester auprès de Léo. Une femme a sûrement le droit de rester auprès de son mari, quand il est mourant. Non, je ne partirai pas, monseigneur.

— Pourquoi cette femme ne veut-elle pas vous quitter, mon cher Holly ? demanda Ayesha qui était en train d’examiner quelques sculptures sur la muraille.

— Elle regrette de quitter Léo, répondis-je, ne sachant que dire.

Ayesha se tourna vers Ustane, et ne dit qu’un mot, mais ce mot suffit, car le ton sur lequel il était prononcé était plus que significatif.

— Va-t’en !

Ustane s’éloigna en rampant sur ses mains et ses genoux.

— Tu vois, Holly, dit Ayesha en souriant, il était nécessaire de donner à ces gens une leçon d’obéissance ! Et maintenant que cette fille est partie, occupons-nous du jeune malade ; et elle se glissa vers le lit où reposait Léo, le visage dans l’ombre et tourné vers la muraille.

— Il a de nobles traits, dit-elle en se penchant sur lui pour regarder son visage.

Soudain, elle recula en chancelant, et poussa le cri le plus terrible, le plus infernal que j’aie jamais entendu.

— Qu’est-ce donc, Ayesha ? m’écriai-je. Est-il mort ?

Elle bondit sur moi comme une tigresse :

— Chien ! dit-elle d’une voix sifflante, pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ?

Elle étendit le bras, et je crus qu’elle allait me massacrer.

— De quoi ? répliquai-je avec une terreur indicible ; de quoi ?

— Ah ! reprit-elle, peut-être ne savais-tu pas. Apprends-le, Holly, apprends-le : sur ce lit repose mon Kallikratès, Kallikratès que j’avais perdu et qui m’est revenu ! Et elle se mit à soupirer et à rire, comme le font toutes les femmes en proie au délire des sens.

« Quelle bêtise ! » pensai-je, mais je me gardai bien de le dire, et d’ailleurs je ne songeais qu’à sauver la vie de Léo, oubliant tout le reste dans ma terrible anxiété. Je craignais maintenant qu’il ne mourût, tandis qu’elle se livrait à ses transports amoureux.

— Si tu ne viens à son secours, Ayesha, fis-je observer, ton Kallikratès ne pourra bientôt plus répondre à ta voix. En ce moment même, il se meurt !

— C’est vrai, dit-elle en frissonnant. Oh ! pourquoi ne suis-je pas venue plus tôt ! Je n’ai pas de force, ma main tremble !… Et pourtant, c’est bien facile ! Allons, Holly, prends cette fiole, dit-elle en tirant un petit pot de dessous sa robe, et verse dans sa gorge le liquide qu’elle renferme ! Ceci le guérira, s’il n’est pas mort… Vite, vite, le malade meurt.

Je regardai Léo : il était en effet, aux portes du trépas ! Son visage prenait une teinte livide, sa respiration devenait haletante. La fiole était bouchée avec un petit morceau de bois. Je l’arrachai avec mes dents, et une petite goutte du fluide étant tombée sur ma langue, je sentis ma tête tourner, et un brouillard monter devant mes yeux ; heureusement, ce trouble ne fut pas de longue durée, et passa aussi vite qu’il était venu.

Quand je parvins auprès de Léo, il était expirant, sa tête blonde s’agitait à droite et à gauche, et sa bouche était légèrement entrouverte : Je demandai à Ayesha de lui tenir la tête, ce qu’elle fit aussitôt, quoiqu’elle tremblât comme une feuille secouée par l’orage. Puis, desserrant un peu les mâchoires de Léo, je versai dans sa bouche le contenu de la fiole. Une petite vapeur s’éleva, comme lorsqu’on agite de l’acide nitrique, et cette vue n’augmenta guère l’espoir, déjà assez faible, que j’avais dans l’efficacité du traitement.

XVI

Toujours est-il que le râle cessa ; je crus même, au premier abord, que Léo avait franchi le redoutable passage. Une pâleur livide envahit son visage, et le battement de son cœur, qui était déjà assez faible, sembla s’arrêter complètement, les paupières seules remuaient encore un peu. J’interrogeai du regard Ayesha, dont le voile était tombé au milieu de son agitation. Elle tenait la tête de Léo et le contemplait avec une expression d’angoisse inexprimable ; assurément, elle ignorait s’il vivrait ou mourrait. Cinq minutes s’écoulèrent, et je vis qu’elle n’avait plus guère d’espoir ; son charmant visage semblait s’amaigrir sous l’influence d’une agonie morale qui imprimait un cercle noir autour de ses yeux. Ses lèvres de corail devenaient aussi blanches que celles de Léo, et tremblaient convulsivement. Elle faisait peine à voir, et, au milieu de mon propre chagrin, je ne pus m’empêcher de la plaindre…

— Est-ce trop tard ? murmurai-je.

Elle cacha sa figure dans ses mains sans me répondre, et moi aussi je me détournai. Mais soudain, j’entendis un profond soupir et, regardant le visage de Léo, je vis la couleur y revenir peu à peu, puis, ô miracle, l’homme que nous avions cru mort se retourna sur sa couche !

— Tu vois, dis-je tout bas.

— Je vois, répondit-elle d’une voix rauque. Il est sauvé ! mais, un instant, un court instant de plus, et tout était fini !

Et elle fondit en larmes, poussant des soupirs à fendre l’âme, et cependant plus belle que jamais… À la fin, elle se calma.

— Pardonne-moi. Holly, pardonne-moi ma faiblesse, dit-elle. Tu vois que je ne suis après tout qu’une pauvre femme ! Pense à mes angoisses ! Ce matin, tu m’as parlé d’un lieu de torture, appelé, je crois, l’enfer, où, selon ta religion, l’âme humaine, en proie à de douloureux souvenirs, expie les erreurs qu’elle a commises, les passions inassouvies qui l’ont assiégée. Eh bien ! voilà l’existence que je mène depuis deux mille ans, tourmentée par le souvenir d’un crime, torturée jour et nuit d’un désir inassouvi, sans société, sans consolation, guidée seulement, dans mon triste voyage, par la lueur de l’espérance qui, bien que vacillante parfois, me laissait entrevoir l’arrivée de mon libérateur. Soudain – penses-y bien, Holly, car tu ne verras plus jamais semblable prodige, même si je te donnais dix mille années de vie – mon libérateur est venu, celui que j’avais attendu pendant plusieurs générations, il est venu me chercher, comme je l’avais prévu d’avance, car ma science ne pouvait me tromper, quoique je ne susse ni quand ni comment il me rejoindrait… Cependant, vois combien j’étais ignorante. Vois combien ma science est peu de chose ! Depuis des heures, il était étendu sur ce lit, dangereusement malade, et je n’en savais rien, moi qui l’avais attendu deux mille ans ! Enfin, je le vois, et au moment où je vais jouir pleinement de mon bonheur, il devient la proie du trépas, auquel je ne puis l’arracher ! Et s’il meurt, mon enfer va recommencer, j’ai devant moi des siècles d’ennui, avant que mon bien-aimé ne me soit rendu !… Tu lui donnas alors le remède, et durant cinq minutes j’ignorais s’il vivrait ou s’il mourrait, et je te jure que les soixante générations passées ne m’ont pas semblé aussi longues que ces cinq minutes. Elles s’écoulèrent enfin, sans qu’il donnât signe de vie, et je savais que si la drogue n’opérait pas à ce moment, tout était fini. Je crus qu’il était mort une fois de plus, et mon cœur fut comme transpercé d’un dard empoisonné, parce que j’avais de nouveau perdu mon Kallikratès. Soudain, il a poussé un soupir, il vivait !… Et je savais qu’il était sauvé, car on ne meurt jamais quand la drogue produit son effet. Quelle merveille, mon cher Holly, quelle merveille ! Il dormira douze heures, et alors la fièvre l’aura quitté !

Elle s’arrêta et, posant sa main sur les boucles dorées de Léo, elle baisa son front avec une chaste tendresse qui aurait été ravissante à contempler si ce spectacle ne m’avait fendu l’âme, car j’étais jaloux !

XVII

Il y eut ensuite un silence et, durant quelques instants, Ayesha sembla plongée dans une bienheureuse extase. Mais tout à coup ses traits se contractèrent et son visage prit une expression diabolique.

— J’avais presque oublié, dit-elle, cette femme, Ustane. Qu’est-elle à Kallikratès ? Sa servante, ou bien…

Elle s’arrêta et sa voix trembla.

Je haussai les épaules.

— Je crois qu’elle l’a épousé suivant la coutume des Amahagger, répondis-je ; mais je ne sais pas au juste.

Sa figure devint sombre comme une nuée d’orage. Malgré sa vieillesse, Ayesha n’était pas à l’abri de la jalousie.

— Alors, c’en est fait, répliqua-t-elle ; Ustane mourra sur-le-champ !

Je n’osai lui répondre, car au moment où il s’était réveillé pour la première fois, Ayesha m’avait envoyé chercher, et m’avait de nouveau prévenu que si je faisais la moindre révélation à Léo, j’aurais tout lieu de m’en repentir.

Après tout ce que j’avais vu, je croyais qu’elle s’empresserait de faire valoir ses droits auprès de son ancien amoureux ; mais, pour des motifs que je ne pus démêler tout d’abord, elle se borna à le servir avec une humilité qui ne s’accordait guère avec sa fierté habituelle, lui adressant la parole sur un ton presque respectueux. La curiosité de Léo était, cela va sans dire, vivement excitée, et cet être mystérieux lui inspirait même une sorte de terreur, car, bien qu’Ayesha ne lui eût rien dit de son âge extraordinaire, il l’identifiait tout naturellement avec la femme mentionnée sur le tesson de poterie… Enfin, poussé au pied du mur par ses questions incessantes, je lui conseillai de s’adresser à la reine, ajoutant, ce qui était vrai, que j’ignorais où était Ustane. Nous allâmes donc trouver Ayesha, car les muets avaient ordre de nous admettre à toute heure.

Elle était, comme de coutume, assise dans son boudoir, et, dès que les rideaux furent tirés, elle se leva de son divan, et nous tendant les deux mains, elle s’avança pour nous saluer, ou plutôt pour saluer Léo ; car il va sans dire que j’étais tenu maintenant à l’écart. C’était un charmant spectacle que de voir cet être diaphane se glisser légèrement vers le robuste Anglais ; car, malgré son origine semi-grecque, Léo est Anglais jusqu’à la moelle des os, et sa forte carrure, sa tête puissante lui donnent une apparence de vigueur et de fierté qui justifient son nom Amahagger de « Lion ».

— Salut ! jeune seigneur étranger ! dit-elle de sa voix la plus douce. Je suis heureuse de te voir rétabli. Crois-moi, si je ne t’avais pas sauvé au dernier moment, tu ne vivrais plus actuellement. Mais le danger est passé, et je prendrai soin – ajouta-t-elle en soulignant ces mots – qu’il ne revienne plus !

Léo s’inclina et la remercia avec effusion des bontés qu’elle avait eues pour un inconnu.

— Non, répondit-elle doucement, tu n’as pas à me remercier. Ta beauté est sans pareille dans le monde, et ta venue me rend bien heureuse !

— Hein ! camarade, me dit Léo à part en anglais, cette dame est fort aimable. Nous sommes vraiment en paradis ! J’espère bien que vous avez su profiter de la situation !… Par Jupiter, elle en a une paire de bras !

Je le poussai légèrement pour le faire taire, car je remarquai qu’Ayesha me lançait un regard étrange de dessous de son voile.

— Je pense, continua Ayesha, que mes serviteurs ont pris bon soin de toi ; sois sûr que tu auras tout le confort dont on peut disposer en ce triste endroit. Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire pour toi ?

— Oui, ô reine, répondit Léo sur-le-champ. Je voudrais bien savoir où est partie la jeune femme qui me veillait.

— Je l’ignore, répondit Ayesha ; elle a dit qu’elle voulait partir, je ne sais où elle est allée. Peut-être reviendra-t-elle, peut-être que non. C’est ennuyeux de soigner les malades, et ces femmes sauvages sont fort inconstantes.

Léo eut l’air contrarié et troublé.

— C’est bien bizarre, me dit-il en anglais.

Puis, s’adressant à la reine :

— Je ne comprends pas…, dit-il, la jeune femme et moi…, bref, nous avions de l’amour l’un pour l’autre.

Ayesha sourit doucement, puis changea de sujet.

XVIII

La conversation prit ensuite un tour banal, et je ne me rappelle plus sur quoi elle roula : Ayesha parlait d’ailleurs avec plus de réserve que d’habitude. Au bout d’un instant, néanmoins, elle informa Léo qu’elle avait organisé une danse en notre honneur. Ceci m’étonna fort, car je m’imaginais que les Amahagger étaient gens bien trop lugubres pour s’adonner à pareille frivolité ; mais, comme on le verra bientôt, la danse Amahagger n’a que peu de rapports avec les divertissements analogues usités chez les autres peuples, sauvages ou civilisés. Puis, comme nous nous disposions à prendre congé, elle demanda à Léo s’il aimerait visiter les merveilles des grottes, et, sur sa réponse affirmative, nous prîmes le chemin des caves sépulcrales[12].

Décrire notre visite ne serait que répéter ce que j’ai dit plus haut ; ainsi, par exemple, je revis la pyramide d’ossements qui avait hanté mon sommeil la nuit précédente. Léo était vivement intéressé par ce spectacle extraordinaire, capable d’éveiller l’imagination de l’homme le plus insensible. Quant à Job, il n’y prenait aucun plaisir, et était singulièrement ému à la vue de ces restes humains, dont les formes étaient si parfaitement conservées, quoique leur voix fût perdue à tout jamais dans l’éternel silence de la tombe !…

Notre promenade terminée, nous rentrâmes prendre notre repas, car il était plus de 4 heures de l’après-midi, et tous – surtout Léo – nous avions besoin de nous restaurer et de nous reposer. À 6 heures, accompagnés de Job, nous allions rendre nos devoirs à Ayesha, qui augmenta encore les terreurs de notre pauvre serviteur en lui montrant des images reproduites à la surface de l’eau, dans la vasque dont j’ai parlé. Ayant su par moi qu’il était l’aîné de dix-sept enfants, elle lui dit de penser à tous ses frères et sœurs, réunis ensemble à la maison paternelle ; et, au même moment, Job vit cette scène du passé se refléter dans l’eau comme dans un miroir… Seulement, quelques-unes des figures étaient un peu confuses, car le pouvoir d’Ayesha était strictement limité en cette matière, et elle ne pouvait reproduire que les images présentes actuellement à l’esprit des assistants ; or, Job n’avait pu se rappeler exactement le physique de tous les individus en question… Il n’y avait là qu’un phénomène très ordinaire de télépathie, mais notre pauvre serviteur regardait le tout comme une œuvre d’infernale magie… Je n’oublierai jamais son cri de terreur quand il aperçut les portraits de ses frères, ni le joyeux éclat de rire avec lequel Ayesha accueillit son effroi. Quant à Léo, il avait l’air de goûter fort peu ce divertissement, et promenait nerveusement ses doigts dans ses boucles blondes… Sur ces entrefaites, Billali arriva en rampant, comme d’habitude, et annonça que la danse allait commencer, si la reine et les étrangers voulaient bien y assister. Quelques instants après, nous nous levions tous, et Ayesha, ayant jeté un manteau noir (le même qu’elle portait au moment de l’incantation du feu) sur ses blanches draperies, nous nous mettions en route. La danse devait avoir lieu sur le plateau rocheux situé à l’orifice de la grande caverne, et en cet endroit étaient disposés trois sièges où nous nous assîmes pour attendre la fête, car on ne voyait encore aucun danseur. La nuit était presque entièrement tombée et la Lune n’étant pas levée, nous nous demandions comment nous pourrions voir les danseurs.

— Tu comprendras bientôt, dit Ayesha en réponse aux questions de Léo.

Et, à peine avait-elle prononcé ces paroles, que nous vîmes une foule d’individus émerger de l’obscurité, chacun portant avec lui ce que nous prîmes tout d’abord pour une énorme torche. En tout cas, les flammes étaient terribles et s’étendaient jusqu’à un ou deux mètres derrière chaque porteur. Ils étaient là une cinquantaine environ, ayant l’air de démons sortis de l’enfer. Léo fut le premier à découvrir ce qui leur servait de torches.

— Grands dieux ! s’écria-t-il, ce sont des cadavres enflammés !

Je regardai et regardai derechef – il avait raison – les flambeaux qui devaient éclairer notre fête étaient des momies extraites des grottes !

Les porteurs de cadavres enflammés se précipitèrent en avant et, se réunissant à environ vingt pas de nos sièges, firent de leurs lugubres fardeaux un énorme feu de joie. Grands dieux ! Quels crépitements et quelles lueurs ! Jamais baril de goudron n’aurait brûlé comme ces momies… Et ce ne fut pas tout. Soudain, je vis un grand diable saisir un bras humain enflammé qui s’était détaché du tronc, et s’enfoncer dans l’obscurité. Puis il s’arrêta, et une traînée de feu s’éleva dans l’air, éclairant tous les alentours. La lampe d’où elle jaillissait n’était autre que la momie d’une femme appuyée contre le rocher, et l’indigène avait mis le feu à la chevelure… Il fit de même à l’égard d’une seconde momie, puis d’une troisième, puis d’une quatrième, et au bout d’un instant nous fûmes entourés de trois côtés par un cercle de corps flambant d’une manière terrible, car les matières avec lesquelles on les avait conservés les avaient rendus si inflammables, que les flammes jaillissaient littéralement des oreilles et de la bouche en gigantesques langues de feu !

Néron illuminait ses jardins au moyen de chrétiens vivants enduits de poix, et on nous faisait assister à un spectacle analogue, sauf qu’heureusement nos lampes n’étaient pas des êtres vivants !

Mais, bien que cet élément d’horreur fît défaut, le spectacle étalé sous nos yeux était d’une si terrible grandeur, que j’ose à peine essayer de le décrire… Il y avait quelque chose d’affreux, et pourtant de fascinant, dans cet emploi des morts pour éclairer les orgies des vivants ; le tout était une véritable satire de la destinée humaine. Voilà donc à quoi nous servons, voilà le cas que font de nous les multitudes avides que nous nourrissons, et dont la plupart, bien loin de vénérer notre mémoire, nous maudissent pour les avoir fait naître dans ce monde de misères !

Au point de vue purement matériel, c’était un spectacle atroce et splendide à la fois. Ces vieux citoyens de Kôr brûlaient avec le même luxe qu’ils avaient déployé pendant leur vie. En outre, leur nombre était infini. Dès qu’une momie était brûlée jusqu’aux chevilles, ce qui s’achevait en vingt minutes environ, on la laissait de côté et une autre prenait sa place. Le feu de joie continuait à être entretenu de la sorte, et ses flammes s’élevaient à vingt ou trente pieds dans l’air avec des sifflements et des craquements, projetant des lueurs gigantesques à travers lesquelles voltigeaient les silhouettes des Amahagger, pareilles à de noirs démons. Nous regardions avec stupeur, fascinés malgré nous, par ce spectacle étrange, et nous attendant à voir les esprits qui avaient jadis animé ces cadavres enflammés, surgir de l’ombre pour tirer vengeance des profanateurs !

— Je t’avais promis quelque chose d’extraordinaire, mon cher Holly, dit en riant Ayesha, qui seule paraissait avoir conservé son calme, et tu le vois, j’ai tenu parole. Il y a là aussi une leçon. Ne te fie pas à l’avenir, car qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Vis donc au jour le jour, et n’essaye pas d’échapper à la poussière, qui est le lot de l’humanité ! Qu’auraient dit ces seigneurs et ces nobles dames s’ils avaient su qu’ils serviraient un jour à éclairer les danses ou à faire bouillir la marmite des sauvages ? Mais voici les danseurs ; une joyeuse troupe, n’est-ce pas ? La rampe est allumée, la comédie va commencer.

Au même moment, une troupe d’individus, hommes et femmes, vêtus simplement de la peau de léopard, s’avança vers le feu de joie, et se rangea sur deux files se faisant face l’une à l’autre entre nous et le feu. Alors commença la danse, ou plutôt un infernal cancan. Le décrire serait chose impossible ; d’ailleurs, malgré de nombreux battements et entrechats, on aurait dit plutôt une pantomime qu’une danse, et le sujet semblait être des plus lugubres, comme c’est toujours le cas chez ce peuple, qui, dans ses plaisirs et divertissements, semble s’inspirer des funèbres demeures où il passe son existence. Je devinai que la scène représentée était une tentative de meurtre : la victime, ensevelie vivante, tâchait d’échapper aux horreurs du tombeau… Chaque acte de l’abominable drame autour de la victime supposée, qui se tordait sur le sol à la lueur rutilante du feu de joie…

Cet agréable spectacle dura quelques minutes, puis les danseurs se retirèrent, laissant désert l’espace compris entre nous et le feu de joie.

Je croyais la représentation terminée, et, me sentant assez mal à l’aise, j’allais demander à Ayesha si nous pouvions partir, quand soudain, ce que je pris d’abord pour un babouin s’approcha du feu en sautillant, et fut immédiatement rejoint par un lion, ou plutôt un être humain revêtu d’une peau de lion. Puis arriva une chèvre, ensuite un homme enveloppé d’une peau de bœuf, dont les cornes se dressaient d’une façon bizarre. Après lui, venaient un blesbok[13], des chèvres, et bien d’autres animaux, y compris une jeune fille cousue dans la peau écailleuse d’un boa constrictor, dont plusieurs mètres traînaient sur le sol derrière elle. Bientôt après, tous les indigènes revêtus de peaux de bêtes se livrèrent à une danse burlesque, en imitant les sons produits par les divers animaux qu’ils représentaient, de sorte que les airs retentirent de mugissements, de bêlements, et du sifflement des serpents ! Ceci dura encore longtemps, et, fatigué à la fin de cette pantomime, je demandai à Ayesha la permission d’aller avec Léo examiner les torches humaines. Elle nous l’accorda volontiers, et après avoir contemplé un ou deux corps enflammés, nous nous disposions à revenir, dégoûtés de ce spectacle grotesque, quand notre attention fut attirée par un danseur, un léopard fort agile, qui s’était séparé de ses camarades et se retirait peu à peu vers l’endroit le plus sombre. Entraînés par notre curiosité, nous le suivions, quand il s’enfonça dans l’ombre et murmura : « Viens », d’une voix que nous reconnûmes pour celle d’Ustane. Sans prendre le temps de me consulter, Léo la suivit dans l’obscurité, et je les accompagnai, en proie à une assez vive inquiétude. Le léopard rampa pendant environ cinquante pas – distance tout à fait suffisante pour être hors de la clarté du feu et des torches – et, se redressant alors, il murmura à l’oreille de Léo :

— Ô mon seigneur, je t’ai donc retrouvé ! Écoute. « Celle qui doit obéie » m’a menacée de mort !

« Ton compagnon t’aura sans doute raconté comment elle m’a chassé ? Je t’aime, ô mon seigneur, et tu es à moi, d’après la coutume du pays. Je t’ai sauvé la vie ! Mon cher Léo, me repousseras-tu maintenant ? »

— Certes non, s’écria Léo ; je me suis demandé où tu étais partie. Allons expliquer tout à la reine.

— Non, non, elle nous mettrait à mort ! Tu ne connais pas sa puissance, ton ami, lui, la connaît, car il en a été témoin ! Non, il n’y a qu’une chose à faire ; si tu veux me garder près de toi, tu dois fuir tout de suite avec moi à travers les marais et peut-être échapperons-nous, alors.

— Au nom du ciel, Léo ! commençai-je, mais elle m’interrompit.

— Non, ne l’écoute pas, vite, vite, la mort est dans l’air que nous respirons ! Peut-être même qu’Ayesha nous entend.

Et, sans plus, elle se jeta dans ses bras… Au même moment, la peau de léopard glissa de la tête d’Ustane, et je vis les trois marques de doigts, reluisant à la clarté des étoiles. Comprenant toute la gravité de la situation, j’allais m’interposer, car je savais que Léo était assez faible vis-à-vis du beau sexe, quand, horreur ! j’entendis derrière moi un petit rire argentin. Je me retournai : Ayesha était là en personne, avec Billali et deux serviteurs. Je faillis tomber évanoui, car je savais que tout cela finirait par quelque horrible tragédie, dont je serais, sans aucun doute, la première victime. Quant à Ustane, elle détacha ses bras et se couvrit les yeux de ses mains, tandis que Léo, ignorant les périls que nous courions, se bornait à rougir, l’air honteux de se voir pris à pareil piège.

XIX

Il y eut ensuite un silence, le plus pénible que j’aie jamais enduré. Ayesha fut la première à le rompre, et, s’adressant à Léo :

— Allons ! monseigneur et mon hôte, dit-elle de sa voix la plus douce, qui résonnait cependant comme l’airain, n’aie pas l’air si troublé ! C’était vraiment un charmant spectacle – le léopard et le lion !

— Que le diable l’emporte ! dit Léo en anglais.

— Et toi, Ustane, continua-t-elle. Je ne t’aurais certainement pas aperçue sans la lueur qui éclairait ta chevelure.

Et elle désigna la Lune qui se levait maintenant à l’horizon.

— La danse est finie, les bougies sont éteintes, et tout est plongé dans le silence… C’est le moment propice pour l’amour, n’est-ce pas, Ustane ? Et moi qui te croyais déjà loin, ne pouvant m’imaginer que tu me désobéirais !

— Ne te moques pas de moi, murmura la pauvre créature, tue-moi, et que ce soit fini !

— Allons donc ! il ne fait pas bon à passer si vite de la chaleur de l’amour au froid du tombeau !

Et elle fit un signe aux muets, qui s’avancèrent et saisirent la jeune fille chacun par un bras. Aussitôt, Léo se précipita sur l’esclave le plus rapproché de lui, et, le jetant violemment à terre, le maintint sous lui en le menaçant du poing.

Ayesha sourit de nouveau :

— Bravo ! mon hôte, tu as un bras vigoureux pour un convalescent ! Mais je te supplie d’épargner cet homme et de le laisser exécuter mes ordres. Il ne fera aucun mal à la jeune fille ; l’air se refroidit, et je voudrais la recueillir chez moi. Ta favorite sera aussi la mienne.

Je pris Léo par le bras et lui fis lâcher sa victime, sans résistance de sa part. Nous nous dirigeâmes alors vers la grotte en traversant le plateau, où un monceau de cendres humaines était tout ce qui restait du feu qui avait éclairé la danse, car les danseurs étaient partis.

Peu de temps après, nous atteignions le boudoir d’Ayesha, beaucoup trop tôt à mon gré, car j’avais un lugubre pressentiment de ce qui allait se passer.

Ayesha s’assit sur son divan, et ayant renvoyé Job et Billali, ordonna par signe aux esclaves d’allumer des lampes et de se retirer tous, sauf une jeune fille qui était sa servante favorite. Nous restâmes debout, tous trois, la malheureuse Ustane se tenant un peu à l’écart.

— Eh bien ! Holly, commença Ayesha, comment se fait-il que toi, qui m’as entendu ordonner à cette criminelle (et elle désigna Ustane) de sortir d’ici ; toi, à la prière duquel j’ai eu la faiblesse de l’épargner, comment se fait-il, dis-je, que tu aies pris part à ce que j’ai vu ce soir ? Réponds, et, dans ton intérêt même, dis toute la vérité, car je ne suis pas d’humeur à tolérer des mensonges en cette affaire !

— C’était l’effet du hasard, ô reine, répondis-je. J’ignorais tout…

— Je te crois, ô Holly, répondit-elle froidement, et c’est bien heureux pour toi ! Tout le poids de la faute retombe donc sur elle !

— Je ne vois là aucune faute, interrompit Léo. Elle n’était pas mariée, et elle m’a épousé, paraît-il, suivant la coutume de ce triste pays ; ainsi donc, où est le mal ? En tout cas, madame, continua-t-il, ce qu’elle a pu faire, je l’ai fait moi aussi, et si elle est punie, je dois l’être également ; et je te préviens, continua-t-il en prenant un air furieux, que si tu ordonnes à l’un de ces coquins de la toucher encore, je le mettrai en pièces ! Et il semblait prêt à exécuter sa menace.

Ayesha l’écouta dans un silence glacial et sans rien répliquer. Quand il eut fini, néanmoins, elle s’adressa à Ustane.

— As-tu quelque chose à dire, femme ? Toi qui espérais, faible brin de paille, flotter paisiblement vers le but de ta passion, et affronter le vent de ma colère ! Dis-moi : pourquoi as-tu fait cela ?

J’eus alors sous les yeux un exemple éclatant de courage moral et d’intrépidité. La pauvre créature, sachant ce qu’elle avait à attendre de sa terrible souveraine, sachant aussi, par une cruelle expérience, quel était le pouvoir de son adversaire, trouva, dans la profondeur même de son désespoir, la force de la braver.

— Je l’ai fait, ô reine, répondit-elle en se redressant de toute sa hauteur, parce que mon amour est plus puissant que le tombeau. Je l’ai fait, parce que la vie me serait intolérable sans cet homme que mon cœur a choisi ! Aussi, ai-je risqué ma vie, et, malgré ton courroux, je suis heureuse de l’avoir risquée, et de me sacrifier maintenant, parce qu’il m’a embrassée, et m’a dit qu’il m’aimait encore !

Ayesha se souleva sur son divan, mais se rassit aussitôt.

— Je ne suis pas sorcière, continua Ustane d’une voix sonore, et je ne suis point une reine immortelle, mais le cœur d’une femme n’est pas facile à vaincre, ô reine, et les yeux d’une femme savent voir, même à travers ton voile, ô reine !

« Écoute : Je le sais, tu aimes toi-même cet homme et tu voudrais me massacrer parce que je me trouve en travers de ton chemin ! Oui, je succombe, j’entre dans les ténèbres de la mort, je ne sais pas où je vais… Mais il y a une lumière qui brille dans mon cœur et, grâce à cette lumière l’avenir se déroule devant moi !… Quand j’ai vu pour la première fois mon seigneur et maître, dit-elle en montrant Léo, je savais que ma mort serait son cadeau de noces et, pourtant, je ne reculai pas, décidée à payer le prix de mon bonheur, et voici que la mort s’approche… Toutefois, au moment de franchir les portes du trépas, je déclare que tu ne recueilleras pas les profits de ton crime. Il est à moi, et quoique ta beauté brille comme un soleil au milieu des étoiles, il sera toujours à moi ! Jamais il ne te donnera ici-bas le nom d’épouse, toi aussi tu es condamnée, je vois, ajouta-t-elle avec l’accent d’une prophétesse inspirée, ah ! je vois… »

Un cri de rage et d’épouvante l’interrompit soudain. Je me retournai. Ayesha s’était levée et tendait le bras vers Ustane dont le visage avait une expression de terreur vague qui vous impressionnait jusqu’au fond de l’âme. Ses yeux s’agrandissaient, ses narines se dilataient, ses lèvres pâlissaient.

Ayesha se redressa sans proférer un mot, et, tremblant comme une feuille, elle sembla regarder fixement sa victime. Au même instant, Ustane porta les mains à sa tête, jeta un cri perçant, tourna deux fois sur elle-même, puis s’affaissa sur le plancher avec un bruit sourd. Léo et moi, nous nous précipitâmes vers elle ; elle était raide morte, frappée à mort par un fluide électrique ou par quelque force mystérieuse dont Ayesha disposait…

À cette vue, Léo, rempli de fureur, se précipita sur Ayesha en lançant un horrible juron. Mais elle était sur ses gardes et, le voyant venir, elle étendit de nouveau le bras ; il recula vers moi en chancelant, et serait même tombé, si je ne l’avais retenu. Il me dit plus tard qu’il avait ressenti comme un coup violent asséné dans sa poitrine, et qu’une sorte d’énervement avait envahi tout son être.

Ayesha prit alors la parole :

— Pardonne-moi, mon hôte, dit-elle doucement, si ma sentence t’a choqué.

— Te pardonner ! méchante créature ! s’écria le pauvre Léo en se tordant les mains de rage et de désespoir. Je te tuerai plutôt, si je le puis…

— Non, non, répondit-elle de la même voix douce, tu ne comprends pas encore, mais le moment est venu de t’instruire. Tu es mon bien-aimé, mon trésor, mon Kallikratès ! Je t’ai attendu deux mille ans, Kallikratès, et maintenant enfin tu m’es rendu ; et quant à cette femme, ajouta-t-elle en désignant le cadavre, elle se dressait entre toi et moi ; aussi l’ai-je fait disparaître, Kallikratès.

— C’est un détestable mensonge ! dit Léo. Je ne m’appelle pas Kallikratès, je suis Léo Vincey ; Kallikratès était mon ancêtre, je le crois du moins.

— Oui, oui, Kallikratès était ton ancêtre, et tu es Kallikratès revenu au monde, et mon cher seigneur et maître !

— Je ne suis pas Kallikratès, et quant à être ton seigneur et maître, j’aimerais mieux épouser un démon sorti de l’enfer !

— Oses-tu dire cela, Kallikratès ?… Mais au fait, il y a si longtemps que tu ne m’as vue, que tu n’as gardé aucun souvenir de moi. Pourtant, je suis bien belle, Kallikratès !

— Je te hais ! scélérate, et n’ai aucun désir de te voir ! Que m’importe ta beauté ? Je te hais, te dis-je.

— Et cependant, tu ne tarderas pas à te prosterner devant moi, et à me jurer que tu m’aimes, répondit Ayesha avec un sourire moqueur. Nous allons en faire l’épreuve ici-même, devant le cadavre de ton amoureuse !… Regarde-moi, Kallikratès !

Et d’un geste, elle fit glisser ses blanches draperies, et apparut dans tout l’éclat de sa radieuse beauté, sortant de son linceul comme Vénus de la vague, ou Galatée de son marbre, ou un bienheureux du tombeau. Elle s’avança, et fixa son regard perçant sur Léo, dont les poings se desserrèrent et dont la colère tomba aussitôt. Je vis l’admiration, puis la fascination succéder chez lui à l’étonnement, et plus il luttait, plus cette redoutable beauté prenait possession de ses sens et bouleversait son cœur. D’ailleurs, moi qui avais le double de son âge, n’avais-je pas succombé moi-même à ce charme dangereux ? Hélas ! à ce moment même, ma passion se rallumait, sous l’empire d’une furieuse jalousie, j’étais prêt à me jeter sur Léo, tant cette femme avait perverti mon sens moral ! Néanmoins, je parvins, je ne sais comment, à recouvrer mon sang-froid, et je me disposai à suivre les phases de la tragédie.

— Grands dieux ! murmura Léo, es-tu une femme ?

— Oui, certes, une femme dans toute la force du mot, et ton épouse, Kallikratès ! répondit-elle en lui tendant ses beaux bras et en lui souriant, ah ! d’un air si doux !…

Léo la regarda à plusieurs reprises, et peu à peu je le vis s’approcher d’elle. Soudain ses regards tombèrent sur le cadavre de la pauvre Ustane, et il s’arrêta en frissonnant.

— Non, non, dit-il avec embarras. Tu l’as massacrée, et elle m’aimait !

Il oubliait déjà qu’il l’avait aimée !

— Ce n’est rien, murmura-t-elle, d’une voix aussi douce que la brise nocturne qui agite les feuilles des arbres. Ce n’est rien. Si j’ai péché, ma beauté est responsable. Si j’ai péché, c’est par amour pour toi : que ma faute soit donc oubliée !

Et, de nouveau, elle lui tendit les bras et murmura :

— Viens…

Et l’instant d’après, c’en était fait… Je le vis lutter, je le vis même se disposer à fuir ; mais la beauté ensorcelante d’Ayesha, la passion violente de cette femme extraordinaire le tinrent comme enchaîné… Hélas ! oui, même là, en présence du cadavre de la femme qui l’avait assez aimé pour lui sacrifier sa vie !… C’était horrible, infâme, et pourtant le crime de Léo était certes pardonnable. La tentatrice qui l’induisit au mal était plus qu’humaine, et aucune fille des hommes ne pouvait rivaliser avec Ayesha !

Cependant, il la serrait dans ses bras, et leurs lèvres s’unissaient en un tendre baiser ; et ainsi, avec le cadavre de sa bien-aimée pour autel, Léo Vincey engagea sa foi à cette femme criminelle, et cela pour toujours, car lorsqu’on s’abandonne à une pareille domination, sacrifiant son honneur et ses passions, on ne peut jamais secouer ce joug implacable, et on ne moissonne que deuil et que larmes !

Soudain, elle échappa à son étreinte avec la rapidité du serpent, et souriant d’un air moqueur :

— Ne t’avais-je pas dit que tu ne tarderais pas à ramper devant moi ? Eh bien ! m’étais-je trompée, Kallikratès ?

Léo poussa un gémissement de honte et de désespoir ; car, bien que vaincu et subjugué, il n’était pas sans s’apercevoir de l’abîme de bassesse où il était tombé. Du reste, sa généreuse nature devait bientôt reprendre le dessus.

Ayesha sourit de nouveau, puis se hâta de remettre son voile, et fit un signe à l’esclave muette, qui avait contemplé toute cette scène d’un œil curieux. La jeune fille sortit, puis rentra aussitôt, suivie de deux muets, auxquels la reine fit un autre signe. Là-dessus, tous trois saisirent par les bras le corps de la pauvre Ustane et le tirèrent hors de la caverne. Léo contempla un instant ce douloureux spectacle, puis se couvrit la figure de ses mains, et il me sembla que le cadavre nous regardait…

— C’est le passé qui s’enfuit, dit Ayesha d’un ton sentencieux, quand le lugubre cortège eut disparu derrière les rideaux.

Alors, par une de ces bizarres transitions dont j’ai déjà parlé, elle ôta de nouveau son voile, et se mit à entamer, suivant l’usage poétique des anciens Arabes, un hymne de triomphe ou épithalame, intraduisible en anglais, et dont la musique seule aurait pu d’ailleurs rendre l’extrême suavité. Autant que je me rappelle, ce chant extraordinaire était divisé en deux parties, l’une célébrant d’une manière générale la poésie et les charmes de l’amour, l’autre prophétisant les joies célestes qui les attendaient désormais, elle et son amant…

Soudain, elle s’interrompit, et d’une voix faible :

— Peut-être, dit-elle, ne me crois-tu pas, Kallikratès ? Peut-être penses-tu que je te trompe, que je n’ai pas vécu tant d’années, et que tu n’es pas revenu du tombeau ? Mais non ; quitte cet air de doute, car je te le jure, Kallikratès, jamais ma bouche ne te mentira, jamais mon âme ne s’écartera de toi ! On aura beau m’ôter la vue, m’entourer de ténèbres, mes oreilles percevront encore le son inoubliable de ta voix ; on aura beau me priver de l’ouïe, un millier d’hommes me toucheraient sur le front, que je te reconnaîtrais entre tous ! Oui, quand même je serais sourde, aveugle, muette, insensible au toucher, mon esprit bondirait en moi et crierait à mon cœur : « Kallikratès est là ! Tes veilles sont finies ! La nuit se dissipe, et l’étoile du matin se lève à l’horizon ! »

Elle s’arrêta un instant, puis continua :

— Mais, si ton cœur se raidit contre la vérité et qu’il te faille une nouvelle preuve de ce que tu trouves si difficile à comprendre, je vais te la donner, et à toi aussi, mon cher Holly. Prenez chacun une lampe, et suivez-moi où je vous conduirai.

Sans nous arrêter pour réfléchir – quant à moi, je trouvai la réflexion bien inutile, en présence d’une telle succession de prodiges, – nous prîmes les lampes, et la suivîmes. Traversant son « boudoir », elle souleva un rideau, et nous aperçûmes un petit escalier, comme il y en avait tant dans ces sombres grottes de Kôr. Tandis que nous descendions l’escalier, je remarquai que les marches étaient considérablement usées au centre. Or, toutes les autres marches que j’avais vues dans les grottes étaient intactes, comme on pouvait s’y attendre, vu qu’elles n’avaient jamais été foulées que par les porteurs de sinistres fardeaux. Ce fait, insignifiant en apparence, attira tout de suite mon attention ; j’étais dans un état d’esprit où les plus petits objets nous causent une impression extraordinaire.

Je regardai donc les marches d’un air intrigué, quand Ayesha m’aperçut :

— Tu te demandes quels sont les pieds qui ont usé le roc, mon cher Holly ? me dit-elle. Ce sont les miens ! Depuis deux mille ans, je descends ici chaque jour, et vois, mes sandales ont fini par user cette pierre massive !

Je ne répondis rien, tant j’étais ému ! Quelle preuve frappante de la prodigieuse antiquité de cette femme, que le roc creusé par ses petits pieds mignons ! Combien de millions de fois avait-elle dû franchir ces marches pour arriver à un pareil résultat ?

L’escalier menait à un tunnel, et après avoir fait quelques pas dans ce tunnel, nous vîmes une porte fermée par un rideau, que je reconnus tout de suite pour l’entrée du souterrain où j’avais été témoin de l’incantation du feu ! Tous les détails de cette horrible scène se retracèrent aussitôt à ma mémoire, et je tremblai de tous mes membres ! Ayesha entra dans le tombeau (car c’était un tombeau) et nous la suivîmes, partagés entre notre curiosité et une vague terreur…

XX

— Vois maintenant l’endroit où j’ai dormi deux mille ans, dit Ayesha en prenant la lampe des mains de Léo et en la tenant au-dessus de sa tête.

Ses rayons tombèrent sur une petite cavité pratiquée dans le sol, où j’avais vu jaillir la flamme, mais le feu était éteint maintenant. Ils tombèrent aussi sur le cadavre enveloppé dans son blanc linceul, sur les sculptures du tombeau, et sur une dalle de pierre faisant face à celle où reposait le corps, et séparée d’elle par la largeur de la grotte.

— C’est ici, continua Ayesha en posant sa main sur le roc, c’est ici que j’ai dormi nuit après nuit durant vingt siècles avec un simple drap pour me couvrir ! Je n’aurais jamais voulu reposer mollement quand mon cher époux était couché sur la pierre, raidi par le trépas ! C’est ici que, nuit après nuit, j’ai dormi en sa froide compagnie ; et cette dalle, comme les marches que nous avons descendues, a été usée par les mouvements convulsifs de mon corps ! Tu vois, ô Kallikratès, combien je t’ai été fidèle, même pendant ton sommeil ! Et maintenant, mon bien-aimé, tu vas voir quelque chose d’étrange. Toi, être vivant, tu vas voir ton propre cadavre. Es-tu prêt ?

Nous nous regardâmes l’un l’autre avec effroi et sans rien répondre, tant cette scène était effrayante et solennelle. Ayesha s’avança et, relevant un coin du linceul :

— Ne crains rien, dit-elle, quoique tout cela te semble bien étrange ; tous, nous avons déjà vécu une fois ; mais nous l’ignorons, parce que la terre se referme sur nous, et que personne ne sauve notre gloire de l’oubli du tombeau ! Mais, grâce à mon savoir, j’ai pu te préserver de la poussière, ô Kallikratès, afin que l’image de ta beauté restât éternellement devant mes yeux ! Tu étais ainsi toujours présent à ma mémoire, et des visions du passé venaient assouvir l’avidité de ma passion ! Et maintenant, le vivant et le mort vont se rencontrer ! À travers le gouffre du temps, ils ne font qu’un, bien que le sommeil ait scellé du sceau de l’oubli les peines et les chagrins qui, autrement, nous auraient assaillis d’existence en existence ! Oui, ils ne font qu’un, car notre sommeil se dissipera comme les nuages devant l’aquilon ; les voix du passé se fondront en une douce musique comme les neiges des montagnes fondent au soleil ! L’Esprit de Vie viendra nous donner une nouvelle force, et nous marcherons d’un pas ferme vers la destinée qui nous attend !

« Ainsi donc, ô Kallikratès, ne crains rien, lorsque toi, vivant, tu contempleras ton propre cadavre… Je ne fais que tourner une page du Livre de ta Vie, et te montrer ce qui y est écrit. Regarde ! »

D’un brusque mouvement elle souleva le linceul, et dirigea la lueur de la lampe sur les restes glacés de son amant. Je regardai et reculai aussitôt, avec épouvante ; car, malgré leur subtilité, que pouvaient les explications d’Ayesha en présence du fait brutal et terrifiant ? Là, devant nous, vêtu de blanc et parfaitement conservé, reposait sur la dalle de pierre un corps qui semblait être celui de Léo Vincey ! Je regardai tour à tour Léo vivant et Léo mort, et je ne vis aucune différence entre eux, sauf peut-être que le corps déposé sur la dalle paraissait plus âgé. C’étaient les mêmes traits, jusqu’aux petites boucles dorées qui faisaient le principal charme de Léo. Il me sembla même que le visage du mort avait cette expression particulière que j’avais vue quelquefois chez Léo, quand il était profondément endormi. Bref, je n’ai jamais vu jumeaux se ressembler davantage.

Je me retournai pour voir quel effet produisait sur Léo la vue de sa propre personne défunte ; il se tenait debout, l’air effaré, et sans pouvoir proférer un seul mot. Quand il recouvra enfin la parole, ce fut pour murmurer :

— Remettez le linceul et emmenez-moi d’ici.

— Non, attends, Kallikratès, dit Ayesha, qui, tenant au-dessus de sa tête la lampe dont la lumière faisait ressortir son éclatante beauté, ressemblait à une sibylle inspirée plutôt qu’à une femme. Attends, je voudrais te montrer encore quelque chose, afin qu’aucun détail de mon crime ne t’échappe. Holly, ouvre le vêtement sur la poitrine du défunt Kallikratès, car peut-être mon seigneur et maître craindrait-il de le toucher lui-même.

J’obéis en tremblant. Cela me semblait un sacrilège de toucher cette image glacée de l’homme vivant qui se tenait à côté de moi. Je découvris cependant sa large poitrine, et, juste au-dessus du cœur, j’aperçus une blessure faite évidemment par un coup de lance.

— Tu vois, Kallikratès, dit-elle. Sache que c’est moi qui t’ai mis à mort ! Je t’ai massacré à cause de ton amour pour l’Égyptienne Amenartas, que je ne pouvais frapper comme j’ai frappé tout à l’heure Ustane ! Oui, dans ma colère, je t’ai massacré, et depuis lors je t’ai pleuré et j’ai attendu ta venue ! Tu es arrivé enfin, et maintenant, au lieu de la mort, je te donnerai la vie, non pas une vie éternelle, car personne ne peut la donner, mais une vie et une jeunesse qui dureront des milliers et des milliers d’années, et avec elles une puissance, une richesse telles qu’aucun homme n’en a jamais possédé et n’en possédera jamais. Écoute-moi encore un instant, et tu pourras te reposer et te préparer pour le jour de ta nouvelle naissance ! Tu vois ce corps, qui fut le tien propre. Durant tous ces siècles, il a été ma consolation et mon compagnon ; mais à présent que tu es là, vivant, devant moi, il ne servirait qu’à réveiller le souvenir de ce que je voudrais oublier. Qu’il retourne à la poussière dont je l’ai préservé !

« Regarde ! j’ai tout préparé en vue de cet heureux moment ! »

Et se dirigeant vers l’autre dalle de pierre, qui lui avait, disait-elle, servi de lit, elle en retira un vase à deux anses, dont l’orifice était hermétiquement fermé. Puis, après avoir baisé doucement le front du mort, elle déboucha le vase et en versa le contenu sur le corps, prenant, je le remarquai, les plus grandes précautions pour qu’aucune goutte ne tombât sur nous ou sur elle-même. Aussitôt une vapeur épaisse s’éleva, et la grotte fut remplie d’une fumée suffocante qui nous empêcha de rien voir, tandis que le pernicieux acide (car c’était, je présume, une préparation de ce genre) accomplissait son œuvre. On entendait en même temps une sorte de craquement et de sifflement qui cessa pourtant avant que la fumée ne se fût évanouie. Celle-ci finit par se dissiper entièrement, sauf un petit nuage qui flottait encore au-dessus du cadavre. Au bout de deux ou trois minutes, le nuage avait aussi disparu, et, ô prodige ! sur la dalle de pierre qui avait supporté durant tant de siècles les restes mortels de l’ancien Kallikratès, on ne voyait plus maintenant que quelques poignées de poudre blanche ! L’acide avait complètement détruit le corps, et avait même entamé la pierre en certains endroits. Ayesha se baissa, prit une poignée de cette poudre dans sa main, la jeta en l’air et, d’un ton calme et solennel, prononça ces paroles :

— La poussière à la poussière ! le passé au passé ! le mort aux morts ! Kallikratès est mort et est né de nouveau !

Les cendres se répandirent sans bruit sur le sol, et nous les regardâmes tomber sans proférer un mot, tant nous étions émus !

— Laissez-moi maintenant, dit-elle, et dormez si vous le pouvez. Il me faut veiller et réfléchir, car demain soir nous nous mettons en route, et il y a longtemps que je n’ai foulé le sentier que nous devons suivre…

Nous prîmes donc congé d’elle. En rentrant à notre appartement, je jetai un coup d’œil dans la chambre de Job, pour voir ce qu’il devenait, car il était parti juste avant notre entrevue avec la pauvre Ustane. Le brave garçon dormait profondément, et je fus heureux de penser que ses nerfs, assez peu robustes, n’avaient pas eu à affronter les dernières scènes de cette terrible journée. Arrivé dans sa chambre, le pauvre Léo, qui, depuis qu’il avait vu cette image glacée de sa propre personne, semblait en proie à une sorte de stupeur, fut pris d’un véritable accès de fureur. Maintenant qu’il n’était plus en présence de la redoutable Ayesha, le remords, la terreur envahissaient son âme au souvenir de tant d’horreurs, et surtout du meurtre d’Ustane, qui lui tenait par des liens si chers. Il se maudissait lui-même, il maudissait l’heure où il avait vu pour la première fois cette fameuse inscription qui se trouvait si mystérieusement vérifiée ; il maudissait sa propre faiblesse ! Quant à Ayesha, il n’osait la maudire ; qui aurait osé mal parler d’une pareille femme, dont l’esprit planait peut-être sur nous à ce moment même ?

— Que faire, mon vieux camarade, murmura-t-il douloureusement, en posant sa tête sur mon épaule. Je l’ai laissé massacrer, je ne pouvais l’empêcher, il est vrai, mais, cinq minutes après, j’embrassais la coupable sur le corps de sa victime ! Je suis une brute infâme, mais je ne peux résister à cette – sa voix faiblit – terrible sorcière ! Je sais que je recommencerai demain ; je sais que je suis pour toujours en son pouvoir ; si je ne la voyais plus, je ne penserais à personne d’autre durant ma vie entière ; je dois la suivre, comme l’aiguille suit l’aimant ! Je ne partirais pas maintenant, même si je le pouvais ; il me serait impossible de la quitter, mes jambes ne me supporteraient point, et cependant, au fond de mon cœur, je la hais, du moins je le crois… C’est si horrible, et ce corps, c’était moi ! Je me suis vendu, mon cher, et elle prendra mon âme pour prix de ses faveurs !

Alors, pour la première fois, je lui avouai que ma position n’était guère meilleure que la sienne. Il eut le bon goût de sympathiser avec moi, sentant peut-être qu’il n’avait aucune raison d’être jaloux, du moins en ce qui concernait Ayesha… Je lui suggérai l’idée de fuir au loin, mais ce plan nous parut absolument inexécutable ; et puis, quand même on nous aurait offert de nous transporter sur-le-champ à Cambridge, nous aurions sans doute refusé, tant nous étions enivrés des plaisirs redoutables que nous goûtions en ce lieu ! Comment Léo, en particulier, aurait-il pu résister aux charmes de cette extraordinaire créature, quand elle l’assurait de son entier et absolu dévouement, et lui prouvait d’une manière à peu près certaine que ce dévouement avait duré deux mille ans ? Sans doute elle était bien coupable, sans doute elle avait assassiné Ustane qui lui faisait obstacle, mais elle était réellement fidèle, et l’homme est tout prêt à excuser les crimes de la femme[14], surtout si cette femme est belle, et que le crime soit commis pour l’amour de lui !

D’ailleurs, quel homme avait jamais rencontré une chance pareille à celle que Léo avait maintenant sous la main ? Où trouver tant de dévouement, tant de sagesse réunis dans la même personne ? Ajoutez cette connaissance profonde des secrets de la nature, qui devait procurer la richesse et la puissance, et enfin cette couronne d’éternelle jeunesse, si toutefois Ayesha pouvait la donner… Non, en vérité, il n’était pas étonnant que Léo, malgré le chagrin et la honte où il était plongé, ne songeât guère à laisser échapper la fortune extraordinaire qui l’attendait…

Il nous fut tout d’abord impossible de dormir et nous passâmes deux ou trois heures, Léo et moi, à causer des événements miraculeux dont nous étions témoins. Tout cela nous semblait un rêve ou un conte de fées, au lieu d’une réalité. Qui aurait jamais cru que nous pourrions, un jour, constater nous-mêmes la véracité de la fameuse inscription ? Qui aurait jamais cru que cette femme mystérieuse découvrirait en Léo l’être qu’elle attendait de siècle en siècle ? Et pourtant, impossible de nier, après tout ce que nous avions vu ; aussi, convaincus de la vanité et de l’impuissance de la science humaine, prîmes-nous le parti de nous endormir, remettant nos destinées entre les mains de la Providence.

XXI

Il était 9 heures, le lendemain matin, quand Job, qui avait encore l’air tout effrayé, vint me réveiller et m’exprimer sa joie de nous retrouver en vie, ce à quoi il ne s’attendait guère sans doute. Je lui racontai la fin de la pauvre Ustane, et ce récit l’émut jusqu’au fond du cœur, quoiqu’il n’y eût guère de sympathie entre Ustane et lui.

— Je ne voudrais rien vous dire de désagréable, monsieur, dit Job quand j’eus terminé, mais à mon avis, cette femme est le diable en personne. Nous sommes dans une contrée de démons, et je crois que nous n’en sortirons jamais ! Maintenant que Léo est sorti (Léo s’était levé de bonne heure et était parti faire un tour de promenade), il faut que je vous raconte un songe que j’ai eu la nuit dernière. J’ai rêvé que je voyais mon vieux père revêtu d’une sorte de chemise de nuit, à peu près semblable à celle que portent ces gens quand ils veulent faire toilette.

« — Job, me dit-il d’un ton solennel, où perçait néanmoins une certaine satisfaction, l’heure est venue ; mais je ne m’attendais guère à venir vous chercher en un lieu pareil, et ce n’est pas gentil de m’avoir fait courir si loin, sans compter que ces habitants de Kôr sont de vilaines gens. Nous nous reverrons bientôt, ajouta-t-il en me quittant. »

— Assurément, dis-je, vous ne croyez pas que vous allez mourir, parce que vous avez vu en songe votre vieux père ; si on mourait pour avoir rêvé de son père, qu’arriverait-il donc à un homme qui rêverait de sa belle-mère ?

— Ah ! monsieur ! vous vous moquez de moi, dit Job ; mais, voyez-vous, vous n’avez pas connu mon père. Si ç’avait été quelqu’un autre, je ne m’en inquiéterais guère ; mais mon père était un fainéant, qui ne se serait pas dérangé pour rien… Oui, monsieur, il parlait sérieusement, et c’est tout de même cruel de mourir en pareil endroit, au milieu de sauvages !… Quoi qu’il en soit, je vous ai fidèlement servis, vous et M. Léo, et si vous sortez jamais de ce pays, j’espère que vous penserez quelquefois à mes os blanchis dans cette terre inhospitalière, et que vous ne vous occuperez plus des inscriptions gravées sur les pots de fleur – si toutefois, monsieur, vous me permettez de vous donner ce conseil.

— Allons donc ! répliquai-je ; quelle bêtise de vous mettre pareilles idées en tête !

— Monsieur, dit Job, ce ne sont point des idées. Je suis condamné, je le sens ; et, si vous allez en quelque lieu, je vous serai obligé de m’emmener, car, au moment de passer dans l’autre monde, on aime à voir devant soi un visage ami… Maintenant, monsieur, je vais chercher le déjeuner.

Il partit, me laissant en proie à un singulier malaise. J’étais profondément attaché à Job, le meilleur et le plus honnête homme que j’aie jamais connu, et malgré moi, j’étais obligé de reconnaître que ses pressentiments avaient quelque fondement. Sur ces entrefaites, le déjeuner arriva, et la présence de Léo, qui ne tarda pas à rentrer, dissipa pour quelque temps mes lugubres pensées. Après déjeuner Billali vint nous trouver, et nous annonça que la reine serait heureuse de nous voir. Nous nous rendîmes donc auprès d’Ayesha, non sans une certaine émotion, car on ne pouvait s’empêcher de vénérer cette femme extraordinaire.

Les muets nous introduisirent comme d’habitude, et quand ils se furent retirés, Ayesha ôta son voile, et invita de nouveau Léo à l’embrasser, ce qu’il fit avec plus d’ardeur que ne le requérait la stricte courtoisie, malgré ses scrupules et ses remords de la nuit précédente.

Elle posa sa blanche main sur la tête de Léo, et le regarda tendrement dans le blanc des yeux :

— Tu te demandes sans doute, Kallikratès, dit-elle, quand tu pourras m’appeler ton épouse, et quand nous ne ferons plus qu’un ? Je vais te le dire. D’abord, tu dois être comme je suis – non pas immortel, car je ne le suis point, – mais endurci et fortifié contre les attaques du temps dont les flèches se briseront sur l’armure puissante de ta vie !

« Je ne puis encore m’unir à toi, car toi et moi nous sommes différents, et l’éclat même de ma personne te consumerait, et te ferait peut-être périr. Tu ne pourrais même pas me regarder longtemps sans que tes yeux ne souffrent, que tes sens ne soient bouleversés ; aussi, vais-je remettre mon voile (elle n’en fit rien, soit dit en passant…) Mais, écoute-moi : tes épreuves ne seront pas de longue durée, car ce soir même, une heure avant le coucher du Soleil, nous partirons d’ici, et demain soir, si tout va bien, et que je n’aie pas oublié le chemin, nous gagnerons le siège de la vie, et tu te baigneras dans le feu, et en sortiras glorifié, comme personne ne l’a été avant toi ; alors, Kallikratès, tu m’appelleras ta femme, et je t’appellerai mon mari !

« Et à toi aussi, Holly, continua-t-elle, je veux te conférer cet inestimable bienfait, car tu m’as plu, et bien que ta philosophie ressemble trop à celle des sages de la Grèce, tu sais encore tourner une jolie phrase sur les beaux yeux d’une femme ! »

— Hein ! mon vieux ! murmura Léo, en reprenant son ancienne gaieté, vous lui avez donc fait des compliments ? Je n’aurais jamais cru cela de vous !

— Je te remercie, Ayesha, répondis-je d’un ton solennel ; mais je n’ai pas rencontré assez de bonheur en ce monde, pour vouloir y rester éternellement ! La Terre est une marâtre, et donne à ses enfants, pour leur nourriture journalière, des pierres au lieu de pain ! Qui voudrait endurer ce supplice pendant plusieurs générations ? Quel pénible fardeau que le souvenir des heures perdues, des vaines amours, des chagrins du voisin qu’on est impuissant à consoler ! Il est dur de mourir parce que notre esprit recule devant le redoutable inconnu ; mais il serait encore bien plus dur de vivre éternellement, le cœur rongé par les angoisses et les souffrances du passé ! Non, non, ô reine, je veux vivre et vieillir comme tous les autres hommes de mon temps, mourir au jour fixé, et tomber dans l’oubli ! Car j’espère en une immortalité auprès de laquelle le faible laps de temps que tu peux m’accorder n’est qu’un fétu de paille ! Oui, l’immortalité que ma foi me promet sera affranchie de tous les liens qui enchaînent ici-bas mon esprit ! Car, tant que la chair subsiste, le chagrin et le mal subsistent également ; mais, une fois délivré de la chair, l’esprit s’élève vers des régions si éthérées que les plus sublimes aspirations de l’humanité, l’encens le plus pur des prières d’une vierge, ne peuvent y trouver place !

— Tu as de hautes visées, dit en riant Ayesha, et ta voix résonne comme une trompette. Mais, cet « inconnu », dont tu parlais tout à l’heure, peut-être ne le vois-tu qu’avec les yeux de la foi et dans le miroir de ton imagination. Ah ! les hommes se font ainsi d’étranges idées de l’avenir, et cela, sans pouvoir s’accorder entre eux !… Un jour viendra peut-être, ô Holly, où tu regretteras amèrement d’avoir rejeté le bienfait inappréciable que je voulais te conférer ! Mais il en a toujours été ainsi ; l’homme ne s’est jamais contenté de ce qu’il avait sous la main ; une lampe est à sa portée, il la jette de côté, parce que ce n’est pas une étoile ! Tu crois pouvoir saisir l’étoile, mon cher Holly ; eh bien ! tu es un insensé de ne pas te contenter de la lampe !

Je ne répondis rien, car je ne pouvais, surtout devant Léo, lui dire que son visage serait toujours présent à ma mémoire et que je n’avais aucun désir de prolonger une existence qui serait toujours hantée et torturée par son souvenir, et par l’amertume de l’amour inassouvi ! Et pourtant, hélas ! c’était vrai, et c’est encore vrai à l’heure actuelle !

— Maintenant, continua Ayesha en changeant tout à la fois de ton et de sujet, dis-moi, Kallikratès, comment êtes-vous venu me chercher ici ? Hier soir, tu m’as dit que Kallikratès – celui que tu as vu – était ton ancêtre. Comment cela se fait-il ? Dis-le-moi, car tu ne parles guère.

Léo lui raconta alors l’étonnante histoire du coffret et de l’inscription tracée par son ancêtre, l’Égyptienne Amenartas. Ayesha l’écouta attentivement et, quand il eut fini, m’adressa ces paroles :

— Ne t’ai-je pas dit un jour, ô Holly, que souvent le bien engendrait le mal, et le mal le bien ? Vois maintenant : cette Amenartas, cette fille du Nil qui me haïssait, et que je hais même à présent, car elle m’a vaincue, en quelque sorte, Amenartas elle-même a jeté son amant dans mes bras ! C’est à cause d’elle que je l’ai massacré et maintenant c’est elle qui me le ramène ! Elle avait voulu me faire tout le mal possible, et elle m’a donné plus que le monde entier ne peut donner !

« Ainsi donc, continua-t-elle au bout d’un moment, elle avait ordonné à son fils de me détruire s’il le pouvait, parce que j’avais massacré son époux ! Et toi, cher Kallikratès, tu es le père, et aussi en quelque sorte le fils ; eh bien ! veux-tu te venger ? Veux-tu venger ta mère, ô Kallikratès ? Vois (et elle glissa sur ses genoux, découvrant son sein blanc comme la neige), vois, c’est ici que bat mon cœur, et à ton côté pend un couteau long et aigu, le couteau même qu’il faut pour égorger une femme coupable ! Prends-le et frappe ! De la sorte, tu seras satisfait, Kallikratès, et tu vivras heureux, car tu auras puni le crime et acquitté la dette du passé ! »

Il la regarda, puis lui tendant la main :

— Lève-toi, Ayesha, dit-il tristement ; tu sais bien que je ne puis te frapper, même pour l’amour de celle que tu as massacrée hier soir. Je suis en ton pouvoir, je suis ton esclave. Comment pourrais-je te tuer ? Je préférerais m’égorger moi-même !

— Ah ! je le vois, tu commences à m’aimer, Kallikratès, répondit-elle en souriant. Et maintenant, parle-moi de ton pays ; c’est une grande nation, n’est-ce pas, avec un empire semblable à celui des Romains ! Tu voudrais sûrement retourner là-bas, et tu as raison, car tu ne dois pas rester éternellement dans ces grottes de Kôr. Quand tu seras pareil à moi, nous partirons d’ici, je saurai bien trouver un chemin, et nous passerons alors en Angleterre, où nous mènerons une vie digne de nous. J’ai attendu deux mille ans le jour où je pourrais quitter ces horribles grottes et ces gens lugubres, et maintenant ce jour est proche, et mon cœur bondit de joie comme celui d’un enfant au moment des vacances ! Car tu gouverneras l’Angleterre.

— Nous avons déjà une reine, objecta Léo.

— Cela ne fait rien, dit Ayesha ; elle peut être renversée.

À quoi nous répondîmes avec indignation que nous ne souffririons jamais pareille injustice, notre reine étant universellement aimée et vénérée. Nous ajoutâmes que dans notre pays, le peuple était le véritable maître, et que nous étions gouvernés par les votes des classes les moins éclairées.

— Ah ! dit-elle, une démocratie ! Bien sûr qu’il y a un tyran, car j’ai toujours vu que les démocraties, ne sachant ce qu’elles voulaient, finissaient par se courber sous le joug d’un tyran.

— Oui, dis-je, nous avons nos tyrans.

— Eh bien ! répliqua-t-elle, nous détruirons ces tyrans, et Kallikratès régnera !

J’avertis sur-le-champ Ayesha qu’en Angleterre le meurtre était puni par la loi, et menait le plus souvent à l’échafaud.

— La loi ! s’écria-t-elle avec mépris, la loi ! ne comprends-tu pas, ô Holly, que mon Kallikratès et moi nous sommes au-dessus de toute loi humaine !

« Et maintenant, laissez-moi, je vous prie, car il faut que nous nous préparions tous pour notre voyage de demain. N’emportez pas grandes provisions, nous ne serons absents que trois jours environ. Nous retournerons ensuite ici, et je ferai en sorte que nous puissions dire adieu pour toujours à ces sépulcres de Kôr ! »

Nous prîmes donc congé d’elle, et je ne pus m’empêcher de songer au redoutable problème qui s’ouvrait devant nous. La terrible Ayesha était évidemment décidée à aller en Angleterre, et je frissonnais à l’idée de ce qu’elle parviendrait à faire dans ce pays. Il serait peut-être possible, d’abord, de réfréner son ambition, mais elle ne tarderait pas à renverser tous les obstacles et à régner en souveraine absolue sur l’univers entier ; et, quoiqu’elle dût faire de nous la nation la plus puissante et la plus prospère que le monde ait jamais vue, ce résultat ne serait atteint qu’au prix de sanglants sacrifices[15].

Le tout me faisait l’effet d’un rêve ou de l’invention de quelque cerveau détraqué ; et pourtant c’était un fait, – un fait miraculeux, – dont l’univers entier aurait bientôt connaissance !… Bref, après y avoir mûrement réfléchi, je conclus que la Providence voulait se servir de cette étrange créature pour révolutionner le monde et édifier une puissance devant laquelle toute l’humanité s’inclinerait.

XXII

Nos préparatifs ne furent pas très longs. Nous mîmes deux vêtements de rechange dans mon sac, et nous prîmes chacun notre revolver et notre carabine, avec une certaine quantité de munitions, précaution qui nous sauva la vie en maintes circonstances. Quant au reste de notre attirail, nous le laissâmes derrière nous, y compris les fusils de gros calibre.

Quelques minutes avant le moment fixé, on nous introduisit de nouveau dans le boudoir d’Ayesha, et nous la trouvâmes prête, elle aussi, avec son manteau sombre jeté sur ses épaules.

— Êtes-vous préparés pour la grande aventure ? demanda-t-elle.

— Oui, répondis-je, quoique pour ma part je n’y aie guère foi.

— Mon cher Holly, tu es vraiment comme ces anciens juifs, incrédule et peu disposé à accepter ce que tu ne sais pas. Mais tu verras ; et si mon miroir ne me trompe point – et elle désigna la vasque d’eau limpide – le sentier est encore ouvert comme jadis. Et maintenant, en route pour la nouvelle existence qui s’ouvre devant nous !

Peu d’instants après, nous traversions la grande caverne centrale, et nous nous trouvions en plein air. À l’orifice de la grotte, six porteurs, tous muets, nous attendaient avec une seule litière, et j’eus le plaisir de voir au milieu d’eux notre vieil ami Billali, pour lequel j’avais conçu une sorte d’affection. Pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer, Ayesha avait décidé qu’à l’exception d’elle-même, nous irions à pied, et nous ne demandions pas mieux, après notre long emprisonnement dans ces grottes, véritables sarcophages et demeures peu gaies pour les vivants. Soit par l’effet du hasard, soit sur l’ordre d’Ayesha, l’endroit où nous avions assisté à l’horrible fête était vide de spectateurs. On ne voyait pas une âme, et j’en conclus que notre départ était ignoré de tous, sauf peut-être des muets qui servaient Ayesha, et ils avaient naturellement l’habitude de garder pour eux ce qu’ils voyaient.

Au bout de quelques minutes, nous franchissions la grande plaine cultivée semblable à une vaste émeraude au milieu de son cirque de collines, et nous admirions une fois de plus l’habileté et l’énergie qu’il avait fallu aux fondateurs de la vieille cité pour dessécher cet immense marais. C’est à mon avis un exemple sans pareil de ce que peut faire l’homme en face de la nature, et des travaux comme le canal de Suez et le tunnel du mont Cenis ne sauraient rivaliser avec cette antique entreprise.

Nous marchions depuis environ une demi-heure, jouissant de la délicieuse fraîcheur qui, à cette heure-là, se répandait dans la plaine de Kôr, quand nous aperçûmes les ruines que Billali nous avait dit être celles de la grande cité. Plus nous approchions de ces ruines, plus elles nous semblèrent dignes d’admiration. La cité n’était pas très vaste, comparée à Babylone, à Thèbes, ou à d’autres villes d’une antiquité reculée ; sa superficie avait dû être de douze milles carrés à peu près. Les murailles, construites en pierres de taille, n’avaient guère, autant que nous pûmes en juger, plus de quarante pieds de haut ; d’autre part, leur largeur égalait leur hauteur, et elles étaient entourées d’un grand fossé large d’environ soixante pieds, où l’on trouvait encore quelques flaques d’eau. Dix minutes environ avant le coucher du Soleil, nous atteignîmes ce fossé, et, le traversant sur les débris entassés d’un ancien pont, nous gravîmes avec quelque difficulté la muraille jusqu’à son sommet. Ma plume est impuissante à donner une idée du spectacle grandiose qui s’offrit alors à nos regards. Dorées par les derniers rayons du Soleil couchant, des ruines s’étendaient à perte de vue, colonnes, temples, autels et palais de rois, entremêlés de buissons verdoyants. Les toits de tous ces bâtiments s’étaient, cela va sans dire, écroulés depuis longtemps ; mais, grâce à l’extrême solidité des constructions, et à la dureté du sol employé, la plupart des murailles et des grandes colonnes demeuraient encore debout[16]. Devant nous s’étendait ce qui avait été évidemment la principale artère de la grande cité, car cette voie était très large, plus large que la levée de la Tamise. Étant pavée en pierres de taille, semblables à celles des murailles, elle n’était que peu envahie par les herbes et les buissons, qui ne pouvaient y trouver de terre végétale ; au contraire, les anciens parcs et jardins n’étaient plus qu’une jungle épaisse. Des deux côtés de la grande artère, on voyait d’immenses blocs de ruines, chaque bloc étant séparé de son voisin par un espace qui avait, je le suppose, été jadis un jardin, mais qui n’était plus maintenant qu’un bocage épais et enchevêtré[17].

Quelques instants après, nous arrivions à un énorme édifice que je pris, avec raison, pour un temple couvrant au moins quatre acres de terrain, et disposé apparemment, en une série de cours séparées l’une de l’autre par des rangées de colonnes gigantesques. Ces colonnes offraient une particularité étrange : elles s’amincissaient au milieu, pour s’élargir au sommet et à la base. Je pensai d’abord qu’on avait voulu ainsi symboliser d’une façon grossière le corps féminin, comme c’était l’habitude chez les architectes de l’antiquité. Le jour suivant, néanmoins, en gravissant les pentes de la montagne, nous aperçûmes quantité de splendides palmiers dont le tronc avait exactement la même forme, et je ne doute pas maintenant que le premier dessinateur des colonnes ne se soit inspiré de ces arbres gracieux qui, il y a dix mille ans, embellissaient déjà les flancs de la montagne.

Devant la façade de ce temple gigantesque, presque aussi vaste que celui de El-Karnac, à Thèbes, notre petite caravane s’arrêta, et Ayesha descendit de sa litière.

— Il y avait ici un endroit, Kallikratès, dit-elle à Léo qui était accouru l’aider, où l’on pouvait passer la nuit. Toi et moi, ainsi que cette horrible Égyptienne, nous y avons reposé, voilà deux mille ans, mais depuis lors, je n’y ai jamais remis le pied, et peut-être le mur s’est-il écroulé !

Puis, suivie de nous tous, elle gravit un vaste escalier à demi ruiné qui conduisait à la cour extérieure. Après avoir réfléchi quelques instants, elle se dirigea vers le mur de gauche :

— C’est ici, dit-elle, en faisant signe d’avancer aux deux muets chargés des provisions.

L’un d’eux s’approcha et, prenant une lampe, l’alluma à son brasier (en voyage, les Amahagger portent presque toujours avec eux un petit brasier allumé, pour faire du feu). Dès que la lampe fut allumée, nous aperçûmes une chambre creusée dans l’épaisseur de la muraille, et qui, à en juger par la table en pierre placée au milieu de la pièce, avait dû servir de demeure à un des portiers du temple. C’est là qu’Ayesha nous fit entrer, et nous nous y assîmes pour prendre un frugal repas composé de viande froide et de fruits. Sur ces entrefaites, la Lune apparut derrière la montagne, et répandit sur tous les alentours sa lumière argentée.

— Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai amenés ici ? dit Ayesha, qui, la tête appuyée sur sa main, contemplait l’astre majestueux. Je vous ai amenés… à propos, sais-tu, Kallikratès, que tu es assis à l’endroit même où reposait ton cadavre, quand je l’ai porté à ces grottes de Kôr, il y a tant d’années ? Toute la scène se retrace maintenant à mon esprit, je la vois, c’est affreux !

Et elle frissonna.

Léo se leva et se hâta de changer de place ; le souvenir évoqué par Ayesha n’avait évidemment aucun charme pour lui.

— Je vous ai amenés ici, continua Ayesha, pour que vous voyiez le spectacle le plus merveilleux qu’ait jamais contemplé un œil humain, la pleine Lune éclairant les ruines de Kôr. Quand vous aurez fini votre repas, je vous montrerai ce temple gigantesque et le dieu que les hommes y adoraient autrefois.

Ces paroles nous décidèrent naturellement à partir sur-le-champ. Et ici, je suis encore obligé d’avouer que ma plume est impuissante à décrire les magnificences dont nous fûmes témoins. Comment donner une idée de ces cours succédant aux cours, de ces rangées de colonnes gigantesques, sculptées parfois du piédestal au chapiteau, de ces espaces vides qui parlaient plus éloquemment à l’imagination que des rues bondées de monde ? Et, par-dessus tout, un silence mortel, un sentiment de solitude et de désolation, et le spectre du passé planant sur ces débris ! Que c’était beau et lugubre en même temps ! Nous n’osions parler tout haut…, Ayesha elle-même se sentait émue en présence d’une antiquité auprès de laquelle sa longue existence était peu de chose ; nous nous contentions de chuchoter, et nos murmures semblaient errer de colonne en colonne, pour se perdre ensuite dans l’air paisible… La Lune éclairait les colonnes, les cours et les murailles, cachant leurs imperfections sous sa robe argentée, et revêtant leur antique majesté de l’éclat particulier de la nuit ! C’était un merveilleux spectacle de voir la pleine Lune projeter sa lumière sur le sanctuaire ruiné de Kôr. Nous nous demandions avec stupeur depuis combien d’années le globe là-haut et la ville morte ici-bas s’étaient contemplés ainsi mutuellement, se racontant au milieu des espaces solitaires l’histoire de leur vie perdue et de leur gloire disparue ! De minute en minute, les ombres se glissaient à travers les cours recouvertes de gazon comme si les esprits des anciens prêtres avaient hanté leur sanctuaire ; la beauté et la grandeur de cette scène nous pénétraient jusqu’au fond de l’âme, et faisaient revivre sous nos yeux la pompe et la splendeur que la tombe avait englouties !

Nous regardions depuis quelque temps déjà ce spectacle merveilleux, quand Ayesha nous dit :

— Je veux vous montrer maintenant la merveille des merveilles, pourvu, toutefois, que les injures du temps l’aient épargnée.

Et, sans attendre notre réponse, elle nous fit traverser deux autres cours, et nous conduisit au sanctuaire même du vieux temple.

Là, au centre d’une cour intérieure, qui pouvait avoir environ cinquante mètres carrés, nous nous trouvâmes en face de l’œuvre d’art la plus grandiose qu’ait jamais donnée au monde le génie de ses enfants. C’était une colossale statue de femme, haute d’environ six mètres, et dont la beauté éclatante et quasi céleste me remplit d’une si vive émotion que mon cœur cessa un instant de battre dans ma poitrine… Cette femme tendait les bras comme si elle avait voulu embrasser quelqu’un qu’elle aimait passionnément, et toute son attitude donnait l’impression d’une tendre supplication. Elle était entièrement nue, sauf un voile léger qui recouvrait son visage, et dont l’un des bouts retombait sur sa poitrine, tandis que l’autre flottait dans les airs.

— Qui est-elle ? demandai-je, dès que je pus détacher mes yeux de la statue.

— Tu ne devines donc pas, Holly ? demanda Ayesha. Eh bien ! c’est la Vérité invitant ses enfants à dévoiler sa face. Vois ce qui est écrit sur le piédestal. C’est emprunté sans doute au Livre des Écritures de ces hommes de Kôr.

Et elle nous conduisit au pied de la statue où une inscription en caractères hiéroglyphiques se lisait encore visiblement. Ayesha nous la traduisit de la sorte :

« N’y aura-t-il donc aucun homme pour soulever mon voile et contempler mon visage ? Celui qui soulèvera mon voile, je serai à lui, et je lui donnerai la paix et les vrais biens !…

« Et une voix s’écria : « Quoique tous ceux qui te cherchent te désirent, tu es vierge, et vierge tu resteras jusqu’à la fin des Temps ! Aucun homme vivant ne soulèvera jamais ton voile ! Il n’y a que la mort qui puisse soulever ton voile, ô Vérité. »

« Et la Vérité étendit les bras et pleura amèrement, parce que ceux qui la cherchaient ne pouvaient la trouver, ni la regarder en face ! »

— Tu vois, dit Ayesha, quand elle eut fini de traduire, la Vérité était la déesse du peuple de Kôr, et leurs sanctuaires lui étaient consacrés ! Quoique sachant qu’ils ne la trouveraient jamais, ils la cherchaient néanmoins.

— Il en est de même encore maintenant, ajoutai-je tristement ; l’homme cherche la vérité, mais sans la trouver, car il n’y a que dans la mort qu’on trouve la vérité !

Quelques instants après, nous jetions un dernier regard à cette admirable statue, si parfaite et si pure qu’on l’aurait crue animée d’un véritable souffle de vie, et, traversant de nouveau les vastes cours éclairées par la Lune, nous revenions à notre point de départ.

XXIII

Le lendemain, les muets nous réveillèrent avant l’aurore ; et, après avoir fait nos ablutions à un jet d’eau qui était resté intact au milieu des ruines du temple, nous allâmes trouver Ayesha. Celle-ci se tenait debout près de sa litière, tandis que Billali et les deux porteurs étaient occupés à rassembler les bagages. Bien qu’Ayesha fût voilée comme de coutume, je pus observer qu’elle avait un air de tristesse et d’abattement qui contrastait avec sa vivacité et sa fierté habituelles. Léo lui demanda comment elle avait dormi.

— Fort mal, mon cher Kallikratès, répondit-elle. Cette nuit, j’ai eu des rêves étranges et hideux, et je ne sais ce que ces rêves me présagent. Il me semble qu’un péril me menace ; et, cependant, que puis-je redouter ? Je me demande, continua-t-elle avec une tendresse toute féminine, je me demande si, dans le cas où il m’arriverait malheur, tu te souviendrais de moi ? Je me demande si tu attendrais mon retour, comme durant des siècles j’ai attendu ta venue ?

Puis, changeant de sujet :

— Mettons-nous en route, dit-elle, car nous avons loin à aller, et il faut que nous arrivions avant demain à la Source de la Vie.

Cinq minutes plus tard, nous poursuivions notre chemin à travers les ruines de la cité, qui se détachaient d’une manière lugubre sur le ciel grisâtre.

Juste au moment où les premiers rayons du soleil levant éclairaient ces restes désolés, nous atteignions le mur d’enceinte, et, après avoir jeté un dernier regard sur les monuments grandioses de la ville disparue, nous franchissions le large fossé pour nous retrouver dans la plaine.

Peu à peu Ayesha recouvra toute sa gaieté, et elle nous dit en riant qu’il fallait attribuer sa tristesse passée aux lugubres souvenirs de l’endroit où elle avait dormi.

— Ces barbares prétendent que Kôr est hanté, ajouta-t-elle ; et, en vérité, je crois qu’ils ont raison, car je n’ai jamais passé une si mauvaise nuit, sauf une fois dans ma vie. C’était au même endroit, quand tu gisais mort à mes pieds, Kallikratès. Je ne visiterai plus jamais ce lieu de mauvais augure.

Après une courte halte pour déjeuner, nous fîmes tant de diligence qu’à 2 heures de l’après-midi nous arrivions au pied de la vaste muraille de rocher que formait le rebord du volcan et qui s’élevait à la hauteur de quinze cents ou deux mille pieds. Nous nous arrêtâmes en cet endroit, et je n’en fus guère surpris, car je ne voyais pas comment il nous serait possible d’aller plus loin.

— C’est maintenant, dit Ayesha en descendant de sa litière, que notre labeur commence, car nous allons nous séparer de ces hommes et marcher seuls désormais ; et toi – s’adressant à Billali – reste ici avec ces esclaves, jusqu’à notre retour. Nous serons revenus demain, vers midi ; sinon, attendez-nous.

Billali s’inclina humblement et dit que les ordres de la reine seraient exécutés, dût-il rester là jusqu’à la fin de ses jours.

— Quant à cet homme, ô Holly, dit Ayesha en désignant Job, il vaudrait mieux qu’il demeure également, car, si son courage n’est pas à la hauteur de la tâche, peut-être lui arrivera-t-il malheur. Et puis, les secrets que nous allons pénétrer ne sont pas faits pour les yeux du vulgaire.

Je traduisis ceci à Job, qui me supplia sur-le-champ, les larmes aux yeux, de ne pas le laisser en arrière. Il ne verrait certainement, disait-il, rien de plus terrible que ce qu’il avait déjà vu, et il tremblait à l’idée de rester seul avec ces « muets » qui s’empresseraient sans doute de le massacrer.

Je traduisis ces paroles à Ayesha qui haussa les épaules et répliqua :

— Qu’il vienne donc ; peu m’importe ; il servira, d’ailleurs, à porter la lampe et ceci, en outre.

Et elle désigna une planche étroite, longue d’environ seize pieds, qui était attachée à son hamac, et dont nous n’avions pu deviner l’utilité.

La planche fut confiée à Job, ainsi qu’une des lampes. Je pris l’autre sur mon dos, tandis que Léo se chargeait des provisions. Ceci fait, Ayesha ordonna à Billali et aux six muets de se retirer derrière un buisson de magnolias distant d’environ cent mètres, et d’y rester sous peine de mort jusqu’à ce que nous eussions disparu. Ils s’inclinèrent humblement et obéirent, et, au moment de me quitter, le vieux Billali me donna une cordiale poignée de main, en murmurant qu’il ne m’enviait guère d’aller faire cette terrible expédition en compagnie de la reine – il avait bien raison, ma foi. Au bout d’une minute, ils étaient tous partis, et, après nous avoir demandé si nous étions prêts, Ayesha tourna ses regards vers la colline escarpée.

— Ah ! ciel ! Léo, m’écriai-je, nous n’allons sûrement pas escalader ce précipice ?

Léo haussa les épaules sans répondre, tant il était fasciné par le mystère de notre entreprise. Sur ces entrefaites, Ayesha commença à gravir la colline, et nous dûmes naturellement la suivre. C’était merveilleux de voir la facilité et la grâce avec lesquelles elle sautait de rocher en rocher. L’ascension n’était pourtant pas aussi difficile qu’on aurait pu le croire, car le roc, s’élevant en pente douce, n’était pas encore aussi abrupt à cet endroit qu’il était plus haut. Après avoir gravi une vingtaine de mètres, nous atteignîmes une arête, assez étroite tout d’abord, mais qui, s’élargissant peu à peu, nous conduisit, en fin de compte, à une sorte d’ornière ou repli de rocher, encaissé comme un sentier du Devonshire. Ce sentier continuait durant environ cinquante ou soixante pas, puis aboutissait soudain à une caverne, qui était certainement de formation naturelle, comme le démontraient ses contours irréguliers ; toutes les grottes creusées par les anciens habitants de Kôr étaient, en effet, parfaitement symétriques et régulières. Ayesha s’arrêta à l’ouverture de cette caverne, et nous ordonna d’allumer les deux lampes, ce que je fis aussitôt ; puis elle prit la tête et s’avança au milieu de la grotte en tâtant son chemin avec soin, ce qui était fort nécessaire, car le sol était parsemé de quartiers de roc et creusé en quelques endroits de trous profonds, où l’on aurait pu aisément se briser la jambe.

Après avoir fait mille détours dans cette caverne, longue d’environ deux kilomètres, nous parvînmes enfin à l’extrémité opposée, et tandis que j’essayais d’explorer les ténèbres, un courant d’air violent éteignit les deux lampes.

Ayesha nous appela, et il nous fut assez difficile de la rejoindre ; mais le spectacle qui s’offrit à nos yeux nous dédommagea amplement de nos peines. Devant nous s’ouvrait un gouffre gigantesque qui avait dû être creusé dans le roc par quelque terrible convulsion de la nature. Il nous était impossible de mesurer la largeur exacte de cet abîme, ni d’en déterminer au juste les contours, car le point où nous nous trouvions était si encaissé, qu’un faible rayon de lumière parvenait seul jusqu’à nous. À l’orifice de la caverne que nous venions de traverser, une roche bizarre se dressait dans les airs, et, surplombant le gouffre, ne pouvait être mieux comparée qu’à l’éperon d’un coq. Cette roche, entièrement isolée, n’était rattachée que par sa base aux flancs de la montagne.

— C’est ici que nous devons passer, dit Ayesha. Prenez garde que le vertige ne s’empare de vous, ou que le vent ne vous entraîne, car ce gouffre n’a pas de fond.

Et, sans nous donner davantage le temps de réfléchir, elle s’élança le long de l’éperon, nous invitant à la suivre. Je marchais immédiatement derrière elle, puis venait Job, traînant péniblement sa planche, tandis que Léo formait l’arrière-garde. C’était merveilleux de voir cette femme intrépide glisser sans crainte au milieu de tous ces abîmes. Quant à moi, je n’avais pas fait quelques pas, que je dus ramper sur mes genoux et mes mains, tant le chemin était difficile, et mes deux compagnons ne tardèrent pas à m’imiter.

Cependant Ayesha poursuivait sa route, bravant les rafales de vent et conservant tout son sang-froid.

Nous avions fait environ vingt pas sur ce terrible pont, qui se rétrécissait de plus en plus, quand une forte rafale de vent vint soudain balayer la gorge. Ayesha tint bon, mais le vent s’engouffra dans son manteau, et le déchira en mille morceaux qui s’envolèrent dans les airs. Cramponné au rocher, je promenai mes regards autour de moi, tandis que le gigantesque éperon semblait vibrer sous le coup de la tempête. Nous nous trouvions littéralement entre ciel et terre, et le spectacle était vraiment épouvantable : sous nos pieds, un abîme dont on ne pouvait sonder la profondeur, au-dessus de notre tête, des espaces et des espaces qui donnaient le vertige… Et, le long des parois du gouffre immense, l’ouragan mugissait avec fureur, chassant des nuages et des colonnes de vapeur qui nous aveuglaient. Notre position était si infernale, que maintenant encore j’en rêve souvent la nuit !

— En avant, en avant ! cria Ayesha qui, simplement vêtue de blanc maintenant que son manteau s’était envolé, avait l’air d’un esprit traversant la tempête. En avant, ou vous tomberez et serez réduits en miettes ! Tenez vos yeux fixés sur le sol, et cramponnez-vous aux rochers !

Nous suivîmes son conseil et continuâmes à ramper péniblement, nous retournant seulement de temps en temps, quand c’était absolument nécessaire ; après une assez longue marche, nous nous trouvions enfin au sommet de l’éperon, quartier de roche à peine large comme une table ordinaire, et que l’ouragan faisait trembler sur sa base… Nous restions là, couchés sur l’estomac, et nous cramponnant au sol, tandis qu’Ayesha se tenait debout, résistant à la fureur du vent qui faisait flotter sa longue chevelure, et continuait à marcher de l’avant, sans faire attention au gouffre hideux qui s’ouvrait sous ses pieds. Nous vîmes alors à quoi devait servir la planche étroite que Job et moi nous avions portée avec peine. Devant nous, s’étendait un espace vide, de l’autre côté duquel il y avait quelque chose. Quoi, nous n’aurions su le dire, car les ténèbres étaient aussi profondes que durant la nuit.

— Attendons un moment, s’écria Ayesha, la lumière va venir bientôt.

Je ne pus saisir tout d’abord ce qu’elle voulait dire. Comment la lumière viendrait-elle en cet horrible endroit ? Tandis que je me posais cette question, tout à coup, semblable à une épée de flamme, un rayon du soleil couchant perça les ténèbres et donna sur la pointe de rocher où nous nous trouvions, revêtant les formes gracieuses d’Ayesha d’une splendeur surnaturelle. Aucune description ne saurait rendre la beauté sauvage de cette épée de feu reluisant au milieu de l’obscurité et des vapeurs du gouffre, et projetant sur l’objet éclairé une lumière si vive qu’on pouvait distinguer presque toutes les parcelles du rocher.

Et maintenant, grâce à ce rayon de lumière qu’Ayesha avait attendu, sachant que depuis des milliers d’années il apparaissait toujours ainsi au coucher du Soleil, nous pûmes distinguer ce qui était devant nous. À onze ou douze pieds du rocher où nous nous tenions se dressait un cône en forme de pain de sucre, dont le sommet se trouvait juste vis-à-vis de nous. Sur le rebord de ce sommet, reposait une énorme pierre plate qui, tenant à peine au cône et se balançant dans les airs, oscillait sous le coup des rafales impétueuses !

— Vite, dit Ayesha, la planche ! Nous devons passer tandis que le rayon de Soleil nous éclaire ; il va bientôt disparaître !

— Ah ! ciel ! comment allons-nous faire ? murmura Job, en me poussant la planche, sur mon ordre.

— Nous verrons bien. Job, lui répliquai-je avec une gaieté forcée, quoique l’idée de passer sur cette planche ne me sourît guère.

Je passai la planche à Ayesha, qui la posa adroitement en travers du gouffre, de sorte que l’une de ses extrémités s’appuyait sur la pierre branlante, l’autre sur l’éperon. Puis, posant son pied sur la planche, pour l’empêcher d’être emportée, elle se tourna vers moi.

— Mon cher Holly, me dit-elle, la pierre branlante est moins solide qu’autrefois, et je ne suis pas sûre qu’elle puisse nous porter ! Aussi, passerai-je la première, parce que je n’éprouverai aucun mal.

Et, traversant aussitôt la fragile passerelle, elle arrivait saine et sauve sur la pierre gigantesque.

— Il n’y a pas de danger, s’écria-t-elle. En route ! je me tiendrai sur l’extrémité opposée de la pierre pour qu’elle ne bascule pas sous votre poids. Viens, Holly, la lumière faiblit.

Mais, malgré tout mon bon vouloir, j’hésitai à me lancer, et je n’ai aucune honte à l’avouer.

— Comment ! tu as peur, s’écria cette étrange créature, posée comme un oiseau sur la pointe la plus élevée du rocher. Alors, laisse passer Kallikratès !

Ceci me décida ; mieux vaut tomber dans un précipice et mourir que d’être bafoué par une femme pareille ; aussi, l’instant d’après, étais-je debout sur cette horrible planche, avec l’abîme sans fond au-dessous et autour de moi ! Ô quelle horrible sensation me donnait cette planche reposant sur ses deux supports mouvants ! J’avais le vertige, il me semblait que j’allais tomber, et rien ne saurait peindre la joie que j’éprouvai à me trouver enfin sur cette pierre, qui pourtant s’élevait et s’abaissait comme un navire ballotté par les vagues !

Puis vint le tour de Léo, et bien qu’ayant l’air un peu embarrassé, il traversa la planche avec l’agilité d’un danseur de corde. Ayesha lui tendit la main, et je l’entendis lui dire :

— Bravo ! mon cher, bravo ! Le vieil esprit grec revit en toi !

Il n’y avait plus que le pauvre Job qui restât encore sur l’autre bord du gouffre. Il rampa jusqu’à la planche et s’écria :

— Impossible ! monsieur. Je vais tomber dans cet affreux trou !

— Il le faut ! lui répliquai-je avec une gaieté hors de saison, il le faut, Job, c’est facile comme bonjour.

— Je ne puis pas, monsieur, je ne puis pas.

— Qu’il vienne, ou qu’il périsse là où il est ! Voyez, la lumière faiblit ! Dans un moment, elle va disparaître ! dit Ayesha.

En effet, le rayon de soleil diminuait de plus en plus.

— Si vous restez là, Job, vous mourrez, m’écriai-je ; la lumière disparaît.

— Allons, Job, du courage ! ajouta Léo ; c’est très facile !

Le malheureux Job finit par se décider.

Il se jeta à plat ventre sur la planche et se traîna par sauts et par bonds, ses jambes pendant de chaque côté dans l’abîme.

Ses bonds firent osciller la grande pierre et, pour comble de malheur, au moment où il était à moitié route, le rayon de lumière s’éteignit soudain, laissant dans l’obscurité tout le désert environnant.

— Venez, Job, au nom du ciel ! criai-je avec désespoir, tandis que la pierre se balançait si violemment qu’il était difficile de s’y tenir. C’était une position vraiment terrible !

— Dieu ait pitié de moi ! gémit le pauvre Job ! Oh ! la planche glisse !

J’entendis un bruit strident, et je crus qu’il était englouti… Mais, à ce moment même, il me tendit la main, et, déployant toute l’énergie dont j’étais capable, je pus le hisser sur le roc, et la minute d’après Job était assis à mes côtés ! Mais la planche ?… Je la sentis glisser et l’entendis heurter contre une saillie de rochers : elle était partie au loin !

— Grands dieux ! m’écriai-je. Comment reviendrons-nous ?

— Je ne sais pas, répondit Léo. À chaque jour suffit sa peine. Je suis déjà fort reconnaissant d’être ici.

Sur ces entrefaites, Ayesha me prit par la main et m’invita à la suivre.

XXIV

J’obéis, et, à ma grande frayeur, je me sentis guider vers le rebord du rocher. Je cherchai, mais en vain, un appui pour mes jambes.

— Je vais tomber, murmurai-je.

— Non, laisse-toi aller, et fie-toi à moi, répondit Ayesha.

On comprendra qu’avec tout ce que je savais du caractère d’Ayesha, ma confiance en elle ne dût pas être bien grande. Mais, dans la vie, on est forcé parfois de remettre son sort en d’étranges mains, et c’était le cas maintenant.

— Laisse-toi aller ! cria-t-elle.

Et c’est ce que je fis, n’ayant pas le choix. Après avoir fait deux ou trois pas le long des flancs du rocher, je me sentis comme lancé dans l’espace, et je me crus perdu. Mais non ! l’instant d’après, mes pieds heurtèrent une surface rocheuse, et je me sentis installé sur quelque chose de solide, et à l’abri du vent, que j’entendais siffler au-dessus de ma tête. Léo ne tarda pas à me rejoindre, au prix de pénibles efforts.

— Êtes-vous là, camarade ? s’écria-t-il. Cela commence à devenir intéressant, n’est-ce pas ?

Au moment même, Job tombait sur nous et nous renversait l’un et l’autre. À peine nous étions-nous relevés, qu’Ayesha était auprès de nous, nous commandant d’allumer les lampes qui, grâce à Dieu, étaient intactes.

Je tirai ma boîte d’allumettes-bougies, et quelques minutes après, les deux lampes étaient allumées, éclairant un tableau vivement curieux. Nous étions entassés dans une chambre étroite, aux murailles de pierre, et nous avions tous l’air fort troublé, sauf Ayesha qui se tenait debout, les bras croisés, sans s’émouvoir. La chambre semblait avoir été creusée en partie de main d’homme, au sommet du cône ; l’endroit était d’ailleurs sec et chaud – un vrai nid de repos, comparé aux abîmes effroyables qui l’entouraient.

— Ainsi donc, dit Ayesha, nous sommes sains et saufs, quoique j’aie craint une fois que la pierre branlante ne tombât avec vous, et ne vous précipitât dans ces profondeurs insondables. Et maintenant que cet homme – désignant Job, qui, assis sur le sol, larmoyait et s’essuyait le front avec un mouchoir – a laissé tomber la planche, il ne sera pas facile de retraverser le gouffre, et je dois faire un plan à cet égard. Mais reposez-vous quelques instants, et regardez un peu l’endroit où nous sommes. Croirais-tu, ô Holly, qu’un homme a jadis choisi ce nid aérien pour sa demeure, et y a passé plusieurs années ?

« Oui, continua-t-elle en voyant notre air étonné, c’est là qu’habitait, plusieurs siècles après la chute de Kôr, un saint ermite, philosophe versé dans tous les secrets de la Nature. Il avait découvert la puissance extraordinaire du feu que je vais vous montrer, et savait qu’en se baignant dans ce feu on vivait autant que le monde. Mais comme toi, ô Holly, cet homme ne voulut pas mettre sa science à profit, car, disait-il, l’homme n’est pas fait pour vivre éternellement. Aussi, ne voulant confier son secret à personne, vint-il demeurer ici, et encore maintenant, les Amahagger l’honorent comme un saint.

« À mon arrivée dans ce pays, j’allai trouver le philosophe en question, quoique la traversée du gouffre me fît grand’peur. Séduit par ma beauté et mon esprit, il me dévoila les mystères du feu, mais il refusa de me laisser tenter la redoutable épreuve, et j’obéis, craignant qu’il ne me massacrât. Je m’en retournai donc, et quelques jours après, je te rencontrai, mon cher Kallikratès, et tu ne tardas pas à m’inspirer une vive passion !… Je conçus donc le projet de nous donner, à toi et à moi, la vie éternelle, et nous vînmes en ce lieu, avec l’Égyptienne Amenartas qui n’avait pas voulu te quitter : le vieillard était étendu mort sur le roc où tu es assis maintenant… Nous descendîmes à l’endroit où je vais vous conduire, et rassemblant tout mon courage, j’entrai dans les flammes et j’en sortis avec une vie et une beauté éternelles ! Alors, je te tendis les bras, Kallikratès, mais, aveuglé par ma beauté, tu te détournas de moi et jetas tes bras autour du cou d’Amenartas ! Affolée par la colère, je saisis la javeline que tu tenais, et je t’en perçai le cœur[18] ! Je ne savais pas alors que je pouvais foudroyer par la seule force de mon regard, et, dans ma fureur, je te massacrai avec la javeline.

« Et, quand tu fus mort, je pleurai amèrement en songeant que j’étais immortelle, et que tu étais mort ! Quant à l’Égyptienne, elle me maudit, invoquant tous ses dieux, et appelant sur moi les maux les plus cruels… Je crois voir encore son visage menaçant, je crois entendre encore ses injures ! Mais, comme elle ne pouvait me faire aucun mal, elle finit par m’aider à t’emporter loin d’ici, et, ensuite, je la renvoyai à travers les marais… Amenartas a donné le jour à un fils, et elle a tracé l’inscription qui t’a guidé, toi son mari, vers moi, sa rivale !…

« Telle est l’exacte vérité, mon cher Kallikratès ; je ne t’ai rien caché. Et, maintenant, il faut accomplir l’acte qui doit couronner le tout… Un mot néanmoins avant l’épreuve finale. Nous allons nous trouver en présence de la Mort – car la Vie et la Mort se touchent – et qui sait ? Peut-être allons-nous être séparés de nouveau pour quelque temps ? Je ne suis qu’une simple femme et ne puis lire dans l’avenir. Mais je sais que ma vie est seulement prolongée et ennoblie ; je ne puis vivre éternellement, aussi vais-je te faire une prière. Dis-moi, Kallikratès, que tu me pardonnes et que tu m’aimes du fond du cœur ! Vois : j’ai souvent fait le mal, peut-être était-ce mal de frapper cette jeune fille qui t’aimait… mais elle m’a désobéi et m’a irritée par ses sinistres prophéties ! Lorsque tu seras tout-puissant, toi aussi, crains de te laisser emporter par ta colère ou ta jalousie, car ta force invincible est une arme dangereuse entre les mains de l’homme ! Oui, j’ai péché, j’ai péché par amour pour toi, et pourtant je sais distinguer le bien du mal, et mon cœur n’est pas tellement endurci ! De même que ma passion m’a entraînée jadis au mal, de même ton amour sera ma rédemption, ô Kallikratès ! Car l’amour qui se réfléchit dans l’âme du bien-aimé nous donne des ailes pour nous élever au-dessus de nous-mêmes ! Ainsi donc, Kallikratès, prends-moi la main, soulève mon voile aussi hardiment que si j’étais une humble paysanne, regarde-moi bien en face, et dis-moi que tu me pardonnes et que tu m’adores ! »

Elle s’arrêta, et ses tendres accents me pénétrèrent jusqu’au fond de l’âme ; ils étaient si humains, si féminins ! Léo, lui aussi, semblait vivement ému ; jusque-là il avait été fasciné, comme un oiseau est fasciné par un serpent, mais à présent il éprouvait, je crois, un véritable amour pour cette étrange et splendide créature. En tout cas, ses yeux se remplirent de larmes, il s’avança vivement vers elle et dénoua son voile diaphane, puis, la prenant par la main et la regardant dans le blanc des yeux, il dit tout haut :

— Ayesha, je t’aime de tout mon cœur, et je te pardonne la mort d’Ustane ! Je t’aime comme je n’ai jamais aimé de ma vie, et je te promets une fidélité éternelle !

— Maintenant, répondit Ayesha avec une orgueilleuse humilité, maintenant que mon seigneur et maître m’accorde si généreusement mon pardon, je ne peux demeurer en reste avec lui.

Et, pliant le genou en terre devant Léo :

— Vois, ajouta-t-elle, en signe de soumission, je m’incline aux pieds de mon seigneur et maître ! Vois (et elle le baisa sur les lèvres), en signe d’amour conjugal j’embrasse mon seigneur et maître ! Vois (et elle posa sa main sur la tête de Léo), par le péché que j’ai commis, par les siècles d’attente qui l’ont expié, par l’amour que je t’ai voué, par l’Esprit d’où découle toute vie, et où toute vie retourne, je jure d’abandonner le Mal et de chérir le Bien ! Je jure de me laisser toujours guider par ta voix dans le sentier du devoir ! Je jure aussi de t’honorer et de te chérir à tout jamais, ô mon Kallikratès, que le Destin a ramené dans mes bras !

« Et toi, Holly, tu es témoin de mon serment ! Nous voici donc mariés, cher époux, mariés jusqu’à la fin des temps ! Et les vents qui balayent la surface du monde vont porter jusqu’aux cieux nos vœux solennels !

« Et, comme cadeau de noces, je te donne ma couronne de beauté, une vie éternelle, une sagesse infinie, une richesse incalculable ! Vois ! les grands de la Terre ramperont à tes pieds, leurs belles épouses ne pourront supporter l’éclat de ton visage, et les sages s’humilieront devant toi ! Tu liras dans le cœur des hommes comme dans un livre, et tu les mèneras selon ton bon plaisir !

« Tu domineras sur terre et sur mer, sur le paysan dans sa hutte, et sur le monarque dans ses palais, sur les cités couronnées de tours, sur les habitants. Partout où brillent les rayons du Soleil, partout où gronde l’ouragan, du Nord enseveli sous les glaces jusqu’aux rivages du Midi que berce la douce haleine du zéphyr, ton pouvoir s’exercera, tes lois seront obéies ! La maladie, la crainte qui glacent le cœur, l’affliction, les peines du corps et de l’esprit te seront inconnues. Tu seras comme un dieu, tenant le bien et le mal dans le creux de ta main, et moi, même moi, je me prosternerai devant toi !

« Tel est le pouvoir de l’amour, tel est le cadeau nuptial que je te fais, ô Kallikratès, mon seigneur et maître !

« Et maintenant, tout est accompli, et vienne la tempête, vienne le Soleil, vienne le bien, vienne le mal, vienne la vie, vienne la mort, rien ne pourra rompre notre union ! – j’ai dit – maintenant, partons d’ici, le Destin nous appelle ! »

Et, prenant une des lampes, elle s’avança vers l’extrémité de la chambre, où elle s’arrêta.

Nous la suivîmes, et quelques instants après nous apercevions un escalier taillé dans la muraille du cône, ou, pour être plus exact, des saillies de rocher qui avaient la forme de marches. Ayesha se mit à les descendre en courant, sautant de marche en marche comme un chamois, et nous la suivîmes, mais avec moins de grâce. Après avoir descendu quinze ou seize marches, nous trouvâmes devant nous une pente abrupte qui se rétrécissait peu à peu, comme les côtés d’un cône renversé. La pente était fort rude, nous pûmes néanmoins la descendre assez facilement à la lueur de nos lampes, quoique ce ne fût guère agréable de s’enfoncer ainsi au cœur d’un volcan sans savoir où l’on allait. Je pris la précaution de noter autant que possible notre route, ce qui n’était pas difficile, grâce aux formes extraordinaires et fantastiques des rochers, dont plusieurs ressemblaient plutôt à des figures de gargouilles qu’à des blocs de pierres.

Après une marche d’environ une demi-heure, je vis que nous atteignions la pointe du cône renversé ; deux ou trois minutes plus tard, nous arrivions à un couloir si bas et si étroit que nous fûmes obligés d’y pénétrer en rampant. À quelques mètres de son orifice, le couloir se transformait soudain en une grotte immense, dont nous pouvions à peine distinguer la voûte et les parois.

Poursuivant notre route dans un morne silence, et précédés d’Ayesha, qui semblait voltiger comme un spectre, nous atteignîmes bientôt un deuxième couloir, qui conduisait à une grotte beaucoup plus petite que la précédente. Cette grotte se terminait elle-même par un troisième couloir, à travers lequel perçait un faible rayon de lumière.

J’entendis Ayesha pousser un soupir de soulagement à la vue de cette lueur.

— Tout va bien, dit-elle ; préparez-vous à entrer dans le sein même de la Terre, là où elle conçoit la vie qui se manifeste chez les hommes et les animaux !

Elle s’élança en avant, et nous la suivîmes avec une curiosité mêlée d’effroi. Qu’allions-nous voir ? Nous pénétrâmes dans le tunnel ; la lumière devenait de plus en plus éclatante, projetant sur nous des rayons semblables à ceux d’un phare… Et ce n’était pas tout ; les lueurs étaient accompagnées d’un bruit sinistre, comparable à celui du tonnerre et de branches qui craquent… Ensuite, ô ciel, quel spectacle !

Nous nous trouvions dans une troisième caverne longue d’environ cinquante pieds sur trente de large. Elle était tapissée de sable fin, et ses murailles avaient été usées par l’action d’un élément quelconque. Cette caverne, loin d’être sombre comme les autres, était éclairée par une lumière rosée, d’une douceur et d’un charme incomparables. Soudain, tandis que nous nous demandions d’où pouvait venir cette lueur, un phénomène étrange s’offrit à nos regards. À l’autre extrémité de la caverne, une colonne de feu jaillit avec un bruit sinistre qui nous fit trembler de tous nos membres ! Durant quelques secondes, les flammes tournèrent autour de nous en mugissant, puis le terrible bruit cessa peu à peu, et la colonne de feu s’évanouit – je ne sais où – laissant derrière elle la même douce clarté que nous avions vue tout d’abord.

— Approchez-vous, approchez-vous ! cria Ayesha d’un accent de triomphe. Voici la source de Vie, qui jaillit au sein du grand Univers. Voici la substance dont la Nature entière tire son énergie, l’Esprit du Globe, sans lequel la Terre deviendrait morne et glacée comme la Lune ! Approchez-vous, baignez-vous dans les flammes, et que leur vertu pénètre jusqu’aux fibres les plus profondes de votre être !

Quelques instants après, nous sortions de la grotte, et nous nous trouvions à l’endroit même où battait le pouls de l’Univers, où naissait la Flamme vivifiante. Impossible de peindre l’ardeur inconnue, l’énergie intense dont nous nous sentions peu à peu animés… Il me semblait que toutes les sortes de génies dont l’intelligence humaine est capable venaient de descendre en moi ! Des idées grandioses jaillissaient dans mon cerveau ; mon âme, délivrée des liens de la chair, s’envolait vers les régions célestes ; une vie nouvelle s’ouvrait devant moi, je goûtais une félicité inouïe, un autre moi se succédait à l’ancien…

Je réfléchissais aux prodigieuses sensations qui s’étaient emparées de moi, quand Ayesha prit la parole.

— Kallikratès, dit-elle, le moment solennel est arrivé. Quand la flamme va revenir, il faut que tu t’y élances. Ôte tout d’abord tes vêtements, car elle les brûlerait, quoiqu’elle ne doive te faire aucun mal. Quand le feu t’environnera, absorbe-le jusqu’au plus profond de ton cœur, et ne laisse perdre aucune étincelle de la flamme ! M’entends-tu, Kallikratès ?

— Oui, je t’entends, Ayesha, répliqua Léo ; mais, bien que je ne sois pas un poltron, je me défie de ce feu terrible ! Comment puis-je savoir si je n’y perdrai point la vie ? Je le ferai néanmoins, ajouta-t-il.

Ayesha réfléchit une minute, puis répondit :

— Ce n’est pas étonnant que tu hésites. Dis-moi, Kallikratès : si tu me vois rester debout au milieu des flammes et en sortir sans aucun mal, y entreras-tu aussi ?

— Oui, j’y entrerai même si elles me tuent. J’ai promis d’y entrer sur-le-champ.

— Et moi aussi, m’écriai-je.

— Tiens ! cher Holly, je croyais que tu ne voulais pas entendre parler de prolonger tes jours, dit-elle en riant.

— J’ai changé d’avis, répliquai-je. Il y a dans mon cœur quelque chose qui m’ordonne de goûter à la flamme, et de vivre éternellement !

— C’est bien, dit-elle. Tu n’es pas si fou que je croyais. Vois, je vais me baigner pour la seconde fois dans ce bain de vie ! Je voudrais, s’il est possible, ajouter encore à ma beauté et à la longueur de mes jours.

« Mais, continua-t-elle après un court silence, j’ai un motif plus sérieux de me plonger dans la flamme. Quand j’ai éprouvé pour la première fois sa vertu, mon cœur était rongé par ma passion et ma haine pour cette Égyptienne Amenartas, et, malgré mes efforts pour m’en débarrasser, ma passion et ma haine ont dominé mon âme depuis ce triste moment jusqu’à maintenant. Mais, à présent, je n’ai que des pensées pures et vertueuses, et je voudrais qu’il en fût toujours ainsi ! Aussi, Kallikratès, vais-je me purifier une fois de plus, pour me rendre encore plus digne de toi ! Et, quand tu t’élanceras à ton tour dans les flammes, rejette loin de toi toute mauvaise pensée, et qu’une douce satisfaction s’empare de ton âme ! Donne libre essor à ton esprit, et abandonne-toi à une sainte contemplation ; oui, rêve aux baisers de ta mère, et tourne-toi vers la vision la plus sublime qui ait jamais traversé le silence de tes rêves ! Car de ce qui se passera en toi à ce moment redoutable découlera toute ton existence future !

« Maintenant, prépare-toi, prépare-toi comme si ta dernière heure était venue, et que tu fusses sur le point d’entrer dans le royaume des ombres ! Prépare-toi, te dis-je. »

XXV

Il y eut ensuite un silence, durant lequel Ayesha parut rassembler ses forces pour la redoutable épreuve, tandis que nous nous tenions étroitement enlacés, sans proférer une parole.

Enfin, un faible murmure arriva jusqu’à nous, murmure qui se changea bientôt en un crépitement sinistre. Dès qu’elle l’entendit, Ayesha enleva promptement son vêtement diaphane, déboucla le serpent doré, puis, laissant retomber sa magnifique chevelure en guise de vêtement, fit glisser sa robe et, au moyen de sa ceinture, noua autour d’elle ses masses de cheveux… Elle était là devant nous, vêtue seulement de ses boucles abondantes, comme Ève dans le paradis ; et rien ne saurait peindre son charme divin !… Les flammes s’approchaient de plus en plus et, au moment où elles arrivèrent près de nous, Ayesha passa son bras d’ivoire autour du cou de Léo.

— Ô mon bien-aimé, mon bien-aimé, murmurait-elle, sauras-tu jamais combien je t’ai aimé ?

Et, l’embrassant sur le front avec la tendresse d’une mère, elle s’avança vers la Flamme de Vie.

Le crépitement devenait de plus en plus distinct, on aurait dit une forêt balayée par un vent furieux et renversée ensuite par la foudre le long des pentes d’une montagne ! Des rayons de lumière, avant-coureurs de la colonne de feu, traversaient les airs comme des flèches, et, soudain, la colonne elle-même apparut. Ayesha lui tendit les bras, et fut bientôt entourée de flammes qui léchaient toutes les parties de son corps. Elle soulevait le feu dans ses mains comme si c’était de l’eau, le versant sur sa tête, et ouvrant même la bouche pour l’absorber dans ses poumons ; c’était un spectacle vraiment terrible !

Au bout d’un instant, elle s’arrêta, et se tint immobile, avec un sourire céleste sur son visage, comme si elle était l’Esprit même de la Flamme !

Le feu se jouait autour de sa noire chevelure, s’y mêlant et s’y entrelaçant comme des fils de dentelle dorée ; il brillait sur sa poitrine, sur ses blanches épaules d’où la chevelure avait glissé ; il rampait le long de sa gorge divine, et semblait se mirer dans ses yeux, qui surpassaient en éclat le mystérieux élément.

Ô qu’elle était belle au milieu des flammes ! Maintenant, encore, mon cœur se trouble à ce souvenir, et j’aurais donné tout le restant de mes jours pour contempler une fois de plus pareil spectacle.

Mais, soudain, un changement étrange se produisit en elle… Son sourire disparut, faisant place à un regard sec et dur ; son visage se contracta, comme si quelque anxiété y laissait son empreinte. Ses yeux perdirent leur éclat, le corps entier parut se voûter…

Je me frottai les yeux, croyant être le jouet de quelque hallucination ou d’une illusion d’optique produite par la réfraction de la lumière ; et, sur ces entrefaites, la colonne de feu s’engloutit avec fracas dans les entrailles de la Terre, laissant Ayesha toujours au même endroit ! Dès que la flamme eut disparu, Ayesha se dirigea vers Léo – il me sembla que son pas était lourd et pesant – et voulut poser sa main sur l’épaule de son amant. Je regardai son bras si merveilleusement beau naguère : il devenait sec et anguleux ! Et son visage ? Ah ciel ! son visage vieillissait sous mes yeux ! Je crois que Léo le remarqua, lui aussi ; du moins recula-t-il d’un pas ou deux…

— Qu’y a-t-il donc, Kallikratès ? dit-elle.

Hélas ! où était son doux accent ? Sa voix était maintenant criarde et chevrotante.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? répéta-t-elle avec difficulté, je me sens tout éblouie… Et pourtant, ce feu est toujours le même, le principe de Vie ne peut s’altérer. Dis-moi, Kallikratès, mes yeux sont-ils endommagés ? Je n’y vois plus clair.

Et, portant la main à sa tête, elle tâta sa chevelure : horreur suprême ! la chevelure tomba tout entière sur le sol !

— Ô regardez ! Regardez ! Regardez ! s’écria Job avec terreur, l’écume aux lèvres, les yeux sortis de la tête. Regardez ! Regardez ! Regardez ! elle se change en singe !

Et il s’affaissa sur le sol, en écumant, et en grinçant des dents.

C’était vrai… Ma plume se refuse presque à retracer cet effroyable souvenir… Elle se ratatinait peu à peu, la ceinture dorée glissa jusqu’à terre, et son corps devint de plus en plus petit… En même temps, la blancheur éclatante de sa peau faisait place à une couleur brune et jaunâtre, comme celle d’un vieux parchemin. Elle porta la main à sa tête : cette main n’était plus qu’une griffe, une serre humaine comparable à celle d’une momie égyptienne mal conservée. L’infortunée parut alors se rendre compte du changement qui survenait en elle et, se roulant sur le sol, elle poussa des cris déchirants.

Elle diminua, diminua, et au bout d’un instant, la superbe Ayesha n’était pas plus grande qu’un babouin !… Sa peau était maintenant couverte de rides, et son visage informe portait la marque de la plus extrême vieillesse… Impossible de peindre l’horrible expression de cette figure ravagée par les ans et à peine aussi grosse maintenant que celle d’un enfant de deux mois !… Enfin, elle demeura sans mouvement, ou à peu près. Cette femme qui, deux minutes auparavant, nous éblouissait par son incomparable beauté, gisait maintenant sur le sol et n’était plus qu’une momie hideuse à contempler ! Et pourtant, j’y songeai sur-le-champ, c’était la même femme !

Nous vîmes qu’elle était à l’agonie, et nous en rendîmes grâce à Dieu, car, si elle avait vécu quelles n’auraient pas été ses souffrances ! Elle se souleva sur ses mains osseuses, et regarda vaguement autour d’elle, balançant sa tête de droite et de gauche. Elle ne pouvait voir, car ses yeux vitreux étaient recouverts d’une sorte d’écaille.

Quel horrible spectacle ! Elle pouvait encore parler néanmoins.

— Kallikratès, dit-elle d’une voix rauque, ne m’oublie pas, Kallikratès ! aie pitié de ma misère ; je reviendrai et ma beauté renaîtra, je le jure… Oh ! Oh !

Et elle retomba, la face contre terre, sans mouvement.

À l’endroit même où, plus de vingt siècles auparavant, elle avait massacré le prêtre Kallikratès, elle tomba et mourut…

Glacés d’épouvante, nous ne pûmes résister à toutes ces horreurs et, quelques instants après, nous tombions nous-mêmes évanouis.

 

____________________

 

Je ne sais combien de temps nous restâmes dans cet état. Plusieurs heures, je suppose. Quand je rouvris enfin les yeux, mes deux compagnons étaient encore étendus sur le sol. La lumière rosée rayonnait comme une céleste aurore et la colonne de feu, qui disparaissait au moment de mon réveil, faisait entendre son crépitement accoutumé. Et la hideuse petite momie, qui avait été la glorieuse Ayesha, gisait toujours au même endroit. Hélas ! ce n’était pas un rêve, c’était une affreuse réalité !…

Qu’est-ce qui avait produit ce sinistre changement ? La nature du feu vivifiant avait-elle changé ? Apportait-il parfois une essence de mort au lieu d’une essence de vie ? Ou peut-être, quand on s’était imprégné de la flamme de vie, une seconde expérience neutralisait-elle la première ? Quoi qu’il en soit, le doigt de la Providence se voyait clairement en cette affaire. Ayesha, ensevelie dans un véritable sépulcre, et attendant de siècle en siècle la venue de son amant ne pouvait guère déranger l’ordre de l’univers. Mais Ayesha, triomphante, revêtue d’une jeunesse et d’une beauté éternelles, et possédant la sagesse de plusieurs siècles, aurait révolutionné la société et peut-être même changé la destinée de l’humanité. Elle allait à l’encontre de la Loi éternelle, et cette Loi l’avait précipitée dans le néant.

Je restai quelques minutes étendu sur le sol, roulant dans ma tête ces problèmes redoutables. Cependant, grâce à la légèreté de l’atmosphère, je ne tardai pas à recouvrer mes forces physiques, et me relevant avec peine, je songeai à secourir mes deux compagnons. Mais je pris tout d’abord la robe et l’écharpe avec lesquelles Ayesha dissimulait ses charmes aux yeux des hommes, et détournant la tête, j’ensevelis cette relique de la reine défunte, ce triste débris de la beauté et de la vie humaines.

Puis, enjambant les masses de cheveux noirs et parfumés qui jonchaient le sol, je me baissai sur Job, qui était couché la face contre terre, et le retournai… Hélas ! notre fidèle serviteur était mort ! Ses nerfs, déjà ébranlés par toutes les épreuves qu’il avait subies, n’avaient pu résister à ce spectacle hideux, et il était mort de frayeur, ses traits contractés l’indiquaient suffisamment.

Quant à Léo, il n’était qu’évanoui, et je parvins à lui faire reprendre ses sens ; mais, au moment où il se dressait sur son séant, un nouveau spectacle terrifiant s’offrit à mes regards… Lorsque nous étions arrivés dans cet affreux endroit, ses cheveux étaient de l’or le plus pur : maintenant, ils grisonnaient et, au bout d’un instant, ils devinrent blancs comme neige. En outre, il paraissait avoir vingt ans de plus !

— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-il d’une voix caverneuse, lorsque son esprit se fut un peu élucidé.

— Tâcher de sortir d’ici, je pense, lui répondis-je ; à moins que vous ne vouliez entrer là-dedans.

Et je lui montrai la colonne de feu qui s’avançait de nouveau.

— J’y entrerais si j’étais sûr d’y mourir, dit-il en souriant. Maudites soient mes craintes ! Si je n’avais pas hésité, elle n’aurait pas eu à me montrer le chemin !… Mais, au lieu de me tuer, le feu pourrait bien me rendre immortel, et, ma foi, je n’ai pas la patience d’attendre deux-mille ans qu’elle vienne me chercher ! Je préfère mourir quand mon heure sera venue, peut-être ce moment ne tardera-t-il guère… Entrez-y si vous voulez…

Je me contentai de secouer la tête, car mon ardeur était bien éteinte, et je répugnais plus que jamais à la prolongation de mon existence terrestre. En outre, nous ne savions quels pourraient être les effets du feu. Le résultat produit sur Ayesha n’était certes guère encourageant, et nous ignorions naturellement les causes qui avaient produit ce résultat.

— Eh bien ! mon fils, nous ne pouvons rester ici jusqu’à ce que nous ayons le sort de ces deux-là, dis-je en montrant les tristes restes d’Ayesha et le cadavre déjà raidi du pauvre Job. Si nous devons partir, mieux vaudrait partir tout de suite.

Léo partagea entièrement mon avis et, après avoir rallumé les deux lampes (il nous restait heureusement encore un peu d’huile, et les mèches n’étaient pas entièrement consumées), je l’aidai à faire nos préparatifs de départ.

Avant de nous mettre en route, nous serrâmes tous deux la main de Job. C’était une cérémonie un peu froide, mais nous n’avions pas d’autre moyen de témoigner notre respect au pauvre défunt et de célébrer ses obsèques. Quant aux restes d’Ayesha nous n’étions nullement disposés à les découvrir et à contempler de nouveau ce terrible spectacle ! Mais chacun de nous emporta une boucle des cheveux noirs qui étaient tombés de sa tête au milieu de son affreuse agonie, et nous possédons encore ces boucles, seul souvenir qui nous reste de la grandeur et des charmes d’Ayesha ! Léo porta à ses lèvres les cheveux parfumés.

— Elle m’a demandé de ne pas l’oublier, dit-il d’une voix rauque, et elle a juré que nous nous reverrions ! Ah ! ciel, je ne l’oublierai jamais… Je jure que si nous pouvons sortir d’ici, je n’aurai de ma vie aucune autre passion, et que partout où j’irai, je l’attendrai aussi fidèlement qu’elle m’a attendu.

« Oui, pensai-je, si elle revient avec la beauté que nous lui avons connue. Mais, supposons qu’elle revienne dans cet état[19] ? »

Là-dessus, nous nous mîmes en route, laissant ces deux êtres réunis dans le séjour glacé de la tombe, en face de la Source même de la Vie ! Nous avions le cœur brisé, tellement brisé que la perspective de l’immortalité n’avait plus aucun charme pour nous, car nous savions que prolonger indéfiniment nos jours ne serait que prolonger nos souffrances. Nous sentions qu’après avoir contemplé Ayesha, nous ne pourrions jamais l’oublier, et que son souvenir serait éternellement gravé dans notre cœur. Hélas ! en ce qui me concerne, je n’avais et n’ai aucun droit sur elle ; ne m’avait-elle pas dit que je ne lui étais rien, et que je ne lui serais jamais rien, quoi qu’il arrivât ?… Quant à Léo, c’est bien différent, et j’envie souvent son sort, car si Ayesha ne s’est pas trompée, il a un brillant avenir devant lui. Mais moi, je n’ai aucun espoir, et pourtant – voyez combien le cœur humain est insensé – je ne me trouve pas malheureux ; je garde pieusement le souvenir de quelques douces paroles, et j’ai la confiance qu’un jour ou l’autre, dans l’avenir lointain, un gracieux sourire me récompensera de mon dévouement envers elle, et envers Léo !

XXVI

Nous traversâmes les grottes sans aucune peine, mais le plus difficile était de gravir le cône renversé et de trouver notre chemin. En vérité, si je n’avais pris note mentalement de la forme des divers rochers, etc., je suis sûr que nous aurions erré dans le cratère du volcan, jusqu’à ce que nous fussions morts d’épuisement et de désespoir. C’était néanmoins une tâche extrêmement pénible que de ramper au milieu des ténèbres, n’ayant que la faible lueur des lampes pour nous éclairer. Nous marchions en silence, nos cœurs étaient trop oppressés pour parler ; tombant parfois et nous coupant les mains. Le fait est que nous étions littéralement accablés et que nous nous souciions peu de ce qui pouvait nous arriver. Durant trois ou quatre heures environ, nous errâmes de la sorte, finissant par perdre notre chemin, et je commençais à craindre que nous ne fussions enfoncés dans quelque cratère subsidiaire, quand soudain je reconnus un énorme rocher qui se trouvait à peu de distance du sommet. Peu d’instants après, nous gagnions sans trop de peine l’escalier de pierre, et nous nous trouvions de nouveau dans la petite chambre où l’ermite avait fini ses jours.

À l’aube, le vieillard lui-même apparut, et nous dit qu’en se servant du nom redouté d’Ayesha, il était parvenu à réunir les porteurs nécessaires et deux guides pour nous conduire à travers les marais, et qu’il nous conseillait de partir sur-le-champ, annonçant en même temps son intention de nous accompagner pour nous protéger contre une trahison quelconque. Je fus vivement touché de cet acte de bonté du vieux barbare vis-à-vis d’étrangers sans défense. Un voyage de trois jours à travers les marais ne serait pas une petite tâche pour un homme de son âge, mais il le faisait avec plaisir pour veiller à notre sûreté. Cela prouve que même parmi ces féroces Amahagger, il y a des hommes au cœur généreux. Peut-être l’intérêt personnel y était-il pour quelque chose, car Billali pouvait penser que la reine reviendrait lui demander compte de ses actes. Quoi qu’il en soit, nous ne nous serions certes pas attendus à de pareils égards et, tant que je vivrai, je garderai un souvenir reconnaissant de mon soi-disant père, le vieux Billali.

Ainsi donc, après avoir pris quelque nourriture, nous partîmes en litière, nous sentant singulièrement reposés après notre long sommeil.

La montée de la colline fut des plus pénibles. Nous suivions la plupart du temps un sentier en zigzag, taillé sans doute par les anciens habitants de Kôr. Les litières étaient naturellement inutiles en cet endroit, et nous étions obligés de marcher.

Vers midi, nous atteignîmes le sommet de cette puissante muraille de rochers, et un spectacle grandiose s’offrit à nos regards, avec la plaine de Kôr, au centre de laquelle nous distinguions d’un côté le Temple de la Vérité, et de l’autre l’interminable marais. Cette muraille de rochers, qui avait sans doute formé le rebord du cratère, était encore couverte de scories. Rien n’y poussait, et la monotonie de ce site désolé n’était rompue çà et là que par des flaques d’eau de pluie. Nous montâmes sur la crête de ce puissant rempart, puis vint la descente qui, moins difficile que la montée, était assez vertigineuse cependant, et nous prit plusieurs heures. Cette nuit-là, nous campâmes en sûreté sur les ondulations de terrain qui s’étendaient jusqu’aux marais.

Le lendemain matin, à 11 heures environ, commença notre triste voyage à travers ces océans de marais que j’ai déjà décrits.

Durant trois jours entiers, nos porteurs se traînèrent péniblement au milieu des boues pestilentielles, et nous atteignîmes enfin une vaste plaine inculte et presque sans arbres, mais fertile en gibier de toute sorte, qui s’étend au-delà de ce district désolé et impraticable sans guide. C’est là que, le jour suivant, nous fîmes, non sans regret, nos adieux à Billali, qui nous bénit d’un ton solennel en caressant sa barbe blanche.

— Adieu, mon fils, dit-il ; adieu, Léo. Je ne puis faire davantage pour vous. Mais si vous revoyez jamais votre pays, ne vous aventurez plus dans des contrées que vous ne connaissez pas, de peur que vos os blanchis ne marquent la limite de votre voyage ! Adieu encore ; je penserai souvent à vous, et tu ne m’oublieras pas, mon cher fils, car bien que ton visage soit laid, ton cœur est généreux.

Là-dessus, il nous quitta, emmenant avec lui les porteurs à l’air lugubre, et nous les vîmes s’éloigner lentement, semblables à une procession emportant des cadavres hors du champ de bataille. Peu après, les brouillards du matin les dérobaient à nos regards, et nous restions seuls au milieu du désert immense…

Trois semaines auparavant, quatre hommes avaient pénétré dans les marais de Kôr et maintenant deux d’entre eux étaient morts, et les deux autres avaient passé par des aventures et des épreuves plus terribles que la mort… Trois semaines, et trois semaines seulement ! En vérité, il nous semblait qu’il y avait trois ans que notre baleinière s’était engloutie !

— Nous devons tâcher de gagner le Zambèze, dis-je ; mais Dieu sait si nous y arriverons jamais !

Léo fit un signe approbatif. Il était devenu très silencieux depuis quelque temps, et nous partîmes, n’emportant que nos vêtements, une boussole, nos revolvers, nos fusils à tir rapide et quelques munitions ; et ainsi finit notre visite aux ruines de Kôr, l’antique et vénérable cité ! Quant aux aventures qui nous arrivèrent ensuite, quelque étranges et variées qu’elles aient été, je me suis décidé, tout pesé, à ne pas les raconter ici. Dans les pages qui précèdent, j’ai seulement voulu donner un récit clair et net d’un événement que je crois devoir être d’un puissant intérêt pour le monde entier, si jamais nous nous déterminons à publier ce manuscrit. D’un commun accord, nous avons décidé que cette publication n’aurait lieu qu’après notre mort.

Quant au reste, il offre peu d’intérêt, ressemblant aux péripéties de la plupart des voyages en Afrique. Qu’il suffise de dire qu’après d’incroyables épreuves et privations, nous atteignîmes le Zambèze, situé à environ cent soixante-dix milles de l’endroit où Billali nous avait, quittés. Là, nous fûmes retenus prisonniers durant six mois par une tribu sauvage, qui nous prit pour des êtres surnaturels, à la vue du jeune visage et des cheveux blancs de Léo. Nous pûmes enfin échapper à ces indigènes et, peu après, traversant le Zambèze, nous nous dirigeâmes vers le sud, où nous eûmes la chance de rencontrer un métis portugais, chasseur d’éléphants, qui s’était enfoncé dans l’intérieur à la poursuite d’une troupe d’éléphants. Cet homme nous traita avec bonté et, grâce à son aide nous atteignîmes la baie de Delagoa, plus de dix-huit mois après être sortis des marais de Kôr, et le lendemain nous prenions un des bateaux à vapeur qui vont en Angleterre par la voie du Cap. Notre voyage s’accomplit sans encombre et nous débarquâmes à Southampton juste deux ans après être partis pour notre expédition. C’est dans la chambre même où le pauvre Vincey était venu me trouver, le soir de sa mort, que je termine le récit de cette étrange aventure dont le dernier mot n’est peut-être pas encore dit, tant la nature recèle de mystères !

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2025.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Yves, Joan, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Haggard, H. R. (de Labouchère, P. G. trad.) (1920), She (Elle) : in Excelsior, 15 février au 21 mars. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte, notamment :

la numérisation du site Gloubik (2020) :

(https://livres.gloubik.info/spip.php?rubrique31)

et She (1898), Longmans, Green, and Co (œuvre originale, 1886-87).

L’illustration de première page, reprend le détail du tableau Mount Vesuvius in Eruption (1780), huile sur toile, de Jacob More (National Gallery of Scotland. Édimbourg) sur lequel a été incrusté la figurine en terre cuite Femme debout les bras levés, datée du IVe au IIIe siècle av. J.-C., (Musée d’archéologie de Toulouse).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Nous avons emprunté à l’édition anglaise des passages et des notes où l’auteur ajoute des commentaires sous la plume de son personnage, L. Horace Holly. L’orthographe et les expressions de la traduction ont été adaptées dans de rares occasions. (BNR.)

[2] Le Fort et le Beau ou, plus adéquatement, le beau dans la force. (Note de l’éditeur anglais.)

[3] Le Kallikrates auquel se réfère mon ami était un Spartiate, selon Hérodote (Herod. IX, 72), qui était remarquable pour sa beauté. Il tomba lors de la glorieuse bataille de Platées (22 sept. 479 avant notre ère), lorsque les Lacédémoniens et les Athéniens, sous le commandement de Pausanias, mirent en déroute les Perses […] L. Horace Holly.

[4] Cette partie est celle de la version originale anglaise. (BNR.)

[5] Nous apprîmes plus tard qu’il s’agissait de simuler et de faire croire à la victime qu’elle était un objet d’amour et d’admiration et, ainsi, d’apaiser sa souffrance afin qu’elle expire dans un état de détente et de contentement. L. H. H.

[6] Yarab, fils de Kâhtan, qui vécut quelques siècles avant l’époque d’Abraham, fut le père des anciens Arabes, et donna au pays son nom d’Araba. En parlant d’elle-même comme « al Arab al Ariba », Elle exprimait sans doute qu’elle était de vrai sang arabe, par opposition aux Arabes naturalisés, les descendants d’Ismaël, le fils d’Abraham et d’Agar, qui étaient connus sous le nom de « al Arab al mostáraba ». Le dialecte du Koreish était généralement appelé l’arabe clair ou « perspicace », mais le dialecte hamaritique se rapprochait de la pureté de son origine syriaque. L. H. H.

[7] Prononcer Assha. L. H. H. (Aycha dans les éditions françaises. BNR.)

[8] « La grotte de torture. » J’ai vu plus tard ce lieu terrible, lui aussi un héritage des hommes préhistoriques qui vécurent à Kôr. La grotte ne contenait que des dalles rocheuses disposées de façon à faciliter les actes des tortionnaires. Poreuses, pour certaines, celles-ci étaient imprégnées et noircies du sang des anciennes victimes. Au centre, un fourneau avec un logement permettant de chauffer la marmite traditionnelle. Mais – et c’était le plus terrible – chaque dalle était surmontées de sculptures explicitant la torture qui devait y être accomplie. Ces illustrations étaient si horribles que je ne ferai pas souffrir le lecteur en tentant de les décrire. L. H. H.

[9] Nous avons ajouté le sujet manquant d’après le texte anglais : « … from the founding of Kor. Kor is fallen!… » (BNR.)

[10] Ayesha me montra plus tard l’arbre dont les feuilles sont utilisées pour extraire la substance permettant cette conservation. C’est un arbre aux feuilles longues et étroites semblables au laurier mais peu odorantes, d’un vert vif rougissant à l’automne. Arbrisseau, presque buisson, il est très abondant sur les pentes montagneuses, ou plutôt sur celles menant aux parois rocheuses. Si l’on en bouillit les feuilles, il s’en dégage un arôme prenant et presque insupportable. Cependant, ce sont les racines dont on tire la conservation la plus efficace. Ayesha m’a montré des inscriptions mentionnant la loi menaçant de lourdes peines les personnes en dessous de certains rangs sociaux, d’utiliser la décoction provenant des racines. Le but en aurait été d’empêcher l’extinction de l’arbre. La vente des feuilles et racines étant un monopole royal, c’est de cette manière que les rois de Kôr constituèrent, dans une large mesure, leur fortune personnelle. L. H. H.

[11] Ayesha était une chimiste experte. En effet, la chimie semble avoir été sa seule distraction, sa seule occupation. Elle fit aménager l’une des grottes en laboratoire, et, bien que ses appareils fussent nécessairement peu précis, les résultats qu’elle obtint furent, comme on le verra au cours de ce récit, tout à fait surprenants. L. H. H.

[12] Je me demandais longtemps ce qui avait pu être fait des énormes quantités de roche extraites de ces vastes cavernes. J’ai découvert par la suite qu’elles furent, en grande partie le matériau des murs et des palais de Kôr. Elle servirent aussi d’enduit pour les conduits des égouts et les réservoirs. L. H. H.

[13] Espèce d’antilopes d’Afrique du sud, appelée aussi Damalisque à front blanc. (BNR.)

[14] Après quelques mois de réflexion à propos de cette affirmation, je dois avouer que je ne suis plus tout à fait convaincu de sa véracité. Il est parfaitement vrai qu’Ayesha a commis un meurtre, mais je soupçonne que, si nous étions dotés du même pouvoir absolu et si nous avions le même intérêt en jeu, nous serions très enclins à faire la même chose dans des circonstances similaires. Il faut se rappeler qu’elle considérait son acte comme une exécution pour désobéissance dans un système qui rendait la moindre désobéissance passible de la peine de mort. Si l’on met de côté la question du meurtre, ses actions horribles se résolvent dans l’expression d’opinions et la reconnaissance de motifs qui sont contraires à notre prédication, sinon à notre pratique. Bien sûr on peut le considérer, de prime abord, comme la preuve de sa perversité mais, quand nous en venons à considérer la longévité d’un tel être, il devient douteux qu’il s’agisse de quelque chose de plus que le cynisme naturel qui naît de l’âge et de l’amertume d’une expérience qui s’est accumulée au cours des ans et de la possession d’extraordinaires facultés d’observation. C’est un fait bien connu que, très souvent, si l’on met de côté la période de l’enfance, plus nous vieillissons, plus nous devenons cyniques et endurcis. Il faut avouer que beaucoup d’entre nous ne sont sauvés d’une pétrification spirituelle totale, sinon d’une corruption morale, que par un décès fort opportun. Personne ne niera qu’un jeune homme ne soit en moyenne meilleur qu’un vieillard, car il n’a pas cette expérience de l’ordre des choses qui, dans certaines dispositions réfléchies, ne peut guère manquer de produire le cynisme, et ce mépris des méthodes reconnues et des coutumes établies que nous appelons mal. Or, l’homme le plus âgé sur la terre n’était qu’un bébé comparé à Ayesha, et l’homme le plus sage sur la terre n’était – et de très loin – pas aussi sage. Et le fruit de sa sagesse en était qu’il n’y avait qu’une seule chose qu’il valait vraiment la peine de vivre : l’amour dans son sens le plus élevé et que, pour obtenir cet objet désiré, elle ne s’arrêtait pas à des bagatelles. À cela se résumait son côté sombre alors qu’il faut se rappeler que, quoi qu’on puisse en penser, elle avait plusieurs vertus développées à un degré peu commun chez l’un ou l’autre sexe, comme, par exemple, la fidélité de ses amours. L. H. H.

[15] J’ai le regret de dire que je n’ai jamais pu déterminer si Elle était invulnérable contre les accidents ordinaires de la vie. On peut supposer qu’il en était ainsi, sinon quelque mésaventure aurait certainement dû mettre fin à sa vie au cours de tant de siècles. Certes, elle a proposé de laisser Leo la tuer, mais très probablement ce n’était qu'une expérience pour tester son tempérament et son attitude mentale envers elle. Ayesha ne cédait jamais à une impulsion sans un objet valable. L. H. H.

[16] L’état de conservation de ces ruines peut paraître extraordinaire après un si vaste laps de temps – au moins six mille ans. Il faut toutefois se rappeler que Kôr n’a pas été brûlée ni détruite par un ennemi ou un tremblement de terre mais abandonnée, conséquence d’une terrible épidémie de peste. Les maisons sont donc restées indemnes. À cette raison s’ajoute le climat de cette plaine remarquablement beau et sec avec très peu de pluie ou de vent. Les construction restantes n’ont donc qu’à lutter contre l'action du temps, agit dont l’action sur des blocs de maçonnerie aussi massifs est fort lente. L. H. H.

[17] Billali m’a dit que les Amahagger croient la ville hantée, et que l’on ne pouvait les contraindre à y entrer pour quelque raison que ce soit. En effet, je voyais bien que Billali lui-même n’aimait pas du tout y venir, et qu’il ne se sentait prémuni que par la pensée qu’il était sous la protection directe d’Elle. Il nous sembla très curieux, à Léon et à moi, qu’un peuple qui n’a aucune objection à vivre parmi les morts, chez qui sa familiarité en a peut-être engendré du mépris, et les a même conduit à utiliser les cadavres comme combustible, soit terrifié à l’approche des habitations que ces mêmes défunts avaient occupées de leur vivant. Après tout, cependant, ce n’est peut-être qu’une incohérence de sauvage. L. H. H.

[18] On remarquera que le récit d’Ayesha sur la mort de Kallikratès diffère sensiblement de celui écrit sur le tesson de poterie par Amenartas. Le contenu du tesson reporte : « Alors, dans sa rage, elle le frappa par sa magie, et il mourut. » Nous n’avons jamais su quelle était la vraie version, mais on se souviendra que le corps de Kallikrates avait une blessure de lance à la poitrine, ce qui semble concluant… à moins qu'elle n’ait été infligé après sa mort. Une autre chose que nous n’avons jamais vérifiée, c’est comment les deux femmes – Elle et l’Égyptienne Amenartas – ont-elles pu porter le corps de l’homme qu’elles aimaient toutes les deux à travers le redoutable gouffre et le long de l’éperon tremblant. Quel spectacle ces deux femmes ainsi occupées ont-elles dû offrir avec leur chagrin et leur beauté, tandis qu’elles peinaient lors de cet affreux cheminement, avec un cadavre entre elles ! Mais il est possible que le passage ait été plus facile à ce moment-là qu’aujourd’hui. L. H. H.

[19] Quelle réflexion terrifiante est-ce, soit dit en passant, que presque tout notre amour profond pour les femmes qui ne sont pas de notre famille dépende avant tout de leur apparence personnelle. Si nous les perdions et que nous les retrouvions affreuses à regarder, bien qu’elles fussent exactement les mêmes, les aimerions-nous encore ? L. H. H.