Jérémias Gotthelf

HEUR ET MALHEUR
D’UN MAÎTRE D’ÉCOLE
(deuxième partie)

Traduction : P. Buchenel

Illustrations : A. Anker

1893

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Comment l’amour rend l’homme éminemment déraisonnable. 4

CHAPITRE II  Ma blanchisseuse devient mon professeur de sagesse pratique. 19

CHAPITRE III  Les vicissitudes de l’état de fiancé. 29

CHAPITRE IV  Négociations relatives à la dot et à la noce. 36

CHAPITRE V  Notre premier voyage. 40

CHAPITRE VI  Je suis à la veille de graves événements. 56

CHAPITRE VII  La noce. 60

CHAPITRE VIII  La lune de miel. 70

CHAPITRE IX  Une jeune femme atteinte de phtisie. 88

CHAPITRE X  Joies et angoisses paternelles. 93

CHAPITRE XI  Qu’importe l’adversité à qui a su conserver l’amour. 115

CHAPITRE XII  Plus la détresse est grande, plus le Seigneur est près. 124

CHAPITRE XIII  Ce que les gens pensent du bon Dieu. 140

CHAPITRE XIV  Mort et partage. 148

CHAPITRE XV  Nouvel accouchement, nouveau décès, sans héritage cette fois. 165

CHAPITRE XVI  Un héritage sans partage de succession. 173

CHAPITRE XVII  Des gens en général et d’une femme de bon conseil en particulier. 184

CHAPITRE XVIII  Les finances d’un maître d’école. 196

CHAPITRE XIX  Une visite pour surcroît de malheur. 205

CHAPITRE XX  Considérations diverses et perte d’un héritage. 227

CHAPITRE XXI  Je constate divers faits et notamment l’arrivée d’un nouveau pasteur. 243

CHAPITRE XXII  Une bouche se ferme et d’autres bouches s’ouvrent. 249

CHAPITRE XXIII  Comment on est accueilli par sa femme quand on revient d’un dîner d’enterrement. 253

CHAPITRE XXIV  Le pasteur se décide enfin à parler. 260

CHAPITRE XXV  Comment on bâtit une maison à Chèvremont. 274

CHAPITRE XXVI  Comment le pasteur prétend organiser l’école. 282

CHAPITRE XXVII  J’essaie à mon tour d’organiser l’école. 295

CHAPITRE XXVIII  Un autre prend la chose en main. 302

CHAPITRE XXIX  Comment l’école s’arrange de toutes ces combinaisons. 316

CHAPITRE XXX   Tout prend fin ici-bas, les maux et même les livres. 322

Ce livre numérique. 360

 

CHAPITRE PREMIER

Comment l’amour rend l’homme éminemment déraisonnable.

L’examen terminé et la classe d’hiver licenciée, la plupart des instituteurs se sentent le cœur allégé d’un poids énorme. Les uns se voient enfin délivrés d’une pénible astriction, aussi désagréable pour eux que ne l’est le travail de l’atelier pour un jeune ouvrier de fabrique. Les autres voient arriver à son terme l’horrible disette d’argent qui les oppresse depuis des mois. Ils vont recevoir leur modique salaire de toute l’année, et pourront enfin faire raccommoder, contre argent comptant, leurs souliers du dimanche.

La perspective de mon salaire m’avait tenu en joie, résolu que j’étais à faire un usage judicieux de mon argent. Mais quand les enfants furent partis, je les suivis du regard jusqu’à ce que le dernier eut disparu au contour de la route. Un sentiment de vide indéfinissable s’empara de moi et quand, le lendemain matin, aucun des élèves ne parut et que l’école resta déserte, un malaise profond me saisit.

Je fis le tour de la maison, je m’arrêtai à chacun des angles de celle-ci, et explorai du regard les environs, dans l’espérance de découvrir quelque vestige de mes élèves. Enfin j’aperçus un petit garçon qui faisait paître deux moutons le long d’une haie de jardin. Je m’entretins quelques instants avec lui et retournai à mon métier. Mais je n’étais pas parfaitement satisfait et ne pouvais comprendre pourquoi c’était précisément ce petit garçon qui s’était présenté et non un autre être humain.

À onze heures, je quittai mon métier pour aller à la cuisine apprêter mon dîner. Je vis alors près de la fontaine de larges manches blanches, et reconnus deux des élèves les plus âgées. Je ne sais comment il se fit que je me trouvai précisément avoir quelque chose à faire à la fontaine, et je tombai au milieu des jeunes filles comme un tourbillon. La conversation ne souffrit pas trop de mon interruption subite ; nous échangeâmes quelques paroles amicales et l’une des jeunes filles dit : « Il me semble toujours que je devrais aller aujourd’hui à l’école. »

Cette parole me fit un vif plaisir. « Pour moi, dit l’autre, je crois que je deviendrai malade d’ennui quand je ne pourrai plus aller aux leçons du pasteur. » Cette observation me vexa ; je ne compris pas qu’on pût regretter l’instruction religieuse et non l’école seulement.

Dès ce moment, la fontaine fut mon lieu de prédilection, mon casino, ma promenade, mon Palais Royal. Je lavai ma vaisselle plus assidûment que jamais et je fis une consommation considérable d’eau ; il m’arriva même, un samedi après midi, d’aller à la fontaine, ma cafetière à la main, ce qui me valut des railleries interminables.

J’avais quelquefois de la peine à réprimer quelque sotte plaisanterie, mais je m’étais si bien brûlé les doigts dans mes précédentes aventures, que j’avais encore la sensation de l’ardeur du feu ; la plaie n’était pas encore fermée ; tout au plus commençait-elle à se cicatriser ; il m’en avait trop coûté une première fois pour renouveler l’expérience. Il n’y a que les charlatans qui aient la prétention de guérir immédiatement toute espèce de plaie au moyen de quelque onguent ou de quelque emplâtre d’un effet irrésistible ; certaines plaies ne se guérissent qu’à condition d’avoir saigné et suppuré abondamment.

Il en est de même des plaies et des ulcères de l’âme. Je suis persuadé que des milliers de livres et des millions de sermons restent sans effet, parce qu’après chaque potion amère on s’empresse de présenter le morceau de pain d’épices destiné à la faire passer, parce qu’après une correction, on se hâte de dire au délinquant : « Là, ne pleure plus ; tu es bien gentil. » Après avoir dépeint les horreurs de l’enfer, on s’empresse de montrer les joies du paradis, comme on met le couvercle sur la marmite, parce qu’on ne redoute rien tant que de laisser une impression profonde.

Pour le moment, mon amour pour le sexe était un fait d’inclination générale ; il ne s’était pas encore localisé ; je ne pensais pas au mariage ; l’épargne était mon seul souci. Les quelques écus que je gardais dans mon armoire et les deux chemises que j’avais fait faire suffisaient à mon bonheur. Souvent je faisais en pensée le bilan des dépenses indispensables à mon installation, en les comparant au chiffre de mon salaire et de mes gains accessoires, et chaque fois je me trouvais en présence d’un joli excédent à employer au payement de mon orgue. Continuant mes calculs, accumulant mes économies, je me voyais bientôt possesseur d’une jolie petite fortune. Il est vrai que je ne faisais pas entrer en ligne de compte une femme et encore moins des enfants.

L’été arriva à son terme ; je fus heureux de voir revenir l’hiver et avec lui l’école. Mais cette perspective ne suffisait pas à satisfaire toutes mes aspirations, car je saisissais toutes les occasions de me rencontrer à la fontaine avec les jeunes filles qui avaient fait leur première communion à Pâques et surtout avec celle qui m’avait donné la pomme. Elle ne demeurait pas loin de la fontaine ; c’était la fille d’un pauvre cordonnier ; elle s’appelait Madeleine. Son père était un de ces cordonniers comme il en est beaucoup à la campagne, qui n’ont jamais appris à fond leur métier, qui n’ont pas de quoi acheter du cuir, et qui, après avoir été pendant les six premières semaines de leur séjour dans un village les cordonniers à la mode, sont réduits à faire des socques et à raccommoder les souliers des domestiques et des servantes.

Madeleine était la dernière des enfants du cordonnier. La femme de celui-ci étant morte et les autres enfants l’ayant abandonné, elle prenait soin de son ménage. Elle était d’une taille svelte et élevée ; mais elle n’avait pas ces joues à la riche coloration rouge et blanche, qui donnent l’illusion qu’en les pressant un peu, on ferait jaillir de l’une plusieurs tasses de lait fumant et de l’autre une demi-douzaine de pommes de terre fendues et farineuses.

Son teint rappelait la coloration d’une échoppe de cordonnier ; sans être d’un jaune sale, comme la peau d’un vieux savetier de cinquante ans ou d’un vieil ouvrier, elle était légèrement nuancée de jaune ou de brun, avec des tons rougeâtres comparables aux teintes du crépuscule ; l’émail velouté de sa peau la rendait infiniment plus belle à voir que le mélange le plus délicat de rouge et de blanc. Ses cheveux étaient d’un noir de jais et ses yeux si profonds qu’on eût voulu s’y plonger. On voit des yeux qui offrent cette apparence de profondeur insondable ; la légende raconte qu’il y avait autrefois des lacs peuplés de sirènes, qui entraînaient dans les paisibles profondeurs de l’onde quiconque osait leur jeter un regard ou les toucher du doigt ; ne seraient-ils point les yeux noirs et profonds d’une jeune beauté ?

Je m’arrêterais plus longtemps à décrire les diverses espèces d’yeux, si je n’avais pas à ajouter que ceux de Madeleine étaient surmontés de deux sourcils noirs et épais, s’arrondissant comme l’ogive d’une fenêtre d’église, qui laisse les regards curieux plonger dans l’obscur et mystérieux sanctuaire. Au dessus d’un cou se terminant en ondulations charmantes et délicates, trônait un menton court et ferme, surmonté d’une bouche point grande, ni petite ; cette bouche, aux dents blanches et régulières, parlait continuellement, bienveillante ou maligne, sans mots et sans phrases. Les yeux, à leur tour, parlaient avec une expression remarquable. Ou c’étaient les deux ensemble qui faisaient de longs discours sans se gêner réciproquement, tandis qu’au milieu d’eux, le nez, curieux et émerveillé, écoutait la conversation sans plus y comprendre qu’un Français à qui l’on parle allemand.

Madeleine se lavait le visage tous les jours, ce qui n’est pas peu dire à la campagne ; ses mains aux doigts effilés étaient habituellement propres et sa chevelure toujours soigneusement peignée sous le bonnet qui la cachait en partie. Son front était pur et brillant, bien qu’elle ne le frottât pas avec du lard, à la manière des jeunes filles qui désirent briller, ce qui n’empêche pas que bien des maris rendraient grâce au ciel si leurs femmes se contentaient d’un moyen aussi économique de satisfaire leur vanité. Toute la personne de Madeleine, légère et élégante, plutôt qu’exubérante de force, avait un air de fraîcheur et de propreté, bien que ses jambes ne fussent pas toujours pourvues de bas et qu’elle n’eût pas une chaussure de premier choix.

Telle était la jeune fille que je rencontrais plus souvent que d’autres à la fontaine. J’aimais particulièrement la voir avec sa démarche légère, ses yeux graves et sa bouche souriante. Sans être amoureux, je commençais à sentir le poids de la solitude et l’ennui de certains détails de ménage, dont je n’avais jusqu’alors aucune idée. Un bouton qui sautait me faisait gémir sur les misères d’ici-bas et me donnait à penser qu’il serait bien doux d’avoir quelqu’un pour le recoudre. L’école terminée, j’étais terriblement ennuyé d’avoir à cuire mes repas et je portais envie à ces heureux maîtres d’école qui peuvent, au sortir de la classe, aller sans autres préliminaires prendre place à une table servie.

Quand j’avais terminé mon repas, mes gémissements reprenaient de plus belle, car il me restait à laver les assiettes et la marmite ; j’y salissais mes vêtements, ce qui m’obligeait à un nouveau lavage. Souvent, je me surprenais à chanter avec force soupirs cette complainte :

 

Ah ! que la vie est amère

Sur cette pauvre terre.

 

Quand j’avais assez gémi sur ma triste situation, je passais de longues soirées à réfléchir aux moyens de mettre un terme à mes maux. J’eus l’idée de prendre pension ; mais m’y voudrait-on recoudre mes boutons et laver mes bas ? Miséricorde ! saura-t-on jamais tout ce qu’un homme qui néglige de temps en temps de faire laver son linge est capable de porter sur son corps ?

Autre fatalité quand, le dimanche, on se réveille trop tard et qu’il faut aller au sermon. À moitié endormi, on se précipite vers son armoire pour prendre une chemise propre. Malheur, plus de chemises ! Ou bien la dernière chemise n’a plus de bouton au col, ou le col lui-même est à moitié déchiré, ou c’est une autre avarie, œuvre du rude poignet de la lavandière, mais que celle-ci a soigneusement dissimulée. Déplorable situation du malheureux qui n’a pas eu l’idée de visiter son linge quand la lavandière l’a rapporté et qu’il l’a mis dans l’armoire. Que faire ? la nécessité, dit-on, rend inventif. Il endosse la chemise, à la garde de Dieu, mais il choisit la plus grosse de ses cravates, celui de ses gilets qui boutonne le plus haut et parvient ainsi à dissimuler aux yeux des hommes des avaries auxquelles il ne peut porter remède. Quand vous rencontrerez ainsi, par un chaud jour d’été, un homme affublé d’une grosse cravate et portant un gilet soigneusement boutonné, vous pourrez dire en toute vérité : « Oh ! oh ! il y a là une chemise qui cloche. »

Je considérai donc toujours plus le mariage comme le remède radical à tous mes maux. Une femme, pensai-je, fera ma cuisine et lavera mon linge ; je pourrai me mettre à table sans tracas préalables. Une femme veillera à ce que j’aie chaque dimanche une chemise propre et en bon état ; mieux que cela, elle la déposera sur mon lit et y fixera elle-même le col. Une femme m’économisera les frais de lavage et de raccommodage, cultivera mon jardin et préparera mon fil.

Il me devint de plus en plus évident qu’une femme, dût-elle n’avoir pas un batz, serait pour moi une vraie trouvaille, une excellente spéculation ; je me persuadai que je m’en tirerais incomparablement mieux et que je ferais beaucoup plus d’économies avec une femme que sans une femme. D’ailleurs, pensais-je, une femme mange peu et où il y a pour un, il y a pour deux.

La femme entrait donc dans mes combinaisons comme facteur actif, comme un poste de recettes et non de dépenses ; je comptais moins sur la fortune qu’elle aurait pu m’apporter que sur ses qualités de ménagère, sur ses aptitudes à cuire, jardiner, laver et raccommoder.

Ces calculs, quoique bien arrêtés et toujours plus présents à mon esprit, facilités même par une inclination secrète dont je ne me rendais pas compte, ne m’engagèrent pas encore à chercher femme. C’est une grâce particulière que Dieu nous fait, de préparer nos résolutions le plus souvent d’une manière lente et insensible, afin que nous puissions d’autant mieux les peser et les combiner, si toutefois nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et une raison pour comprendre.

Un jour j’allai chercher de l’eau à la fontaine. Madeleine y était, tenant sa seille sous le goulot. Une vieille femme attendait son tour et une autre jeune fille lavait des pommes de terre. J’étais pressé, car quand on est régent, et qu’il faut cuire et laver entre onze heures et une heure, on n’a pas de temps à perdre. Madeleine le savait et, comme elle le faisait souvent, elle me dit : « Maître, donnez votre seille, je la remplirai, j’ai le temps d’attendre. »

Ce disant, elle retira sa seille, prit la mienne et la mit sous le goulot. Nous restâmes silencieux côte à côte, regardant l’eau monter peu à peu dans la seille. La vieille femme, debout de l’autre côté du bassin, nous observait d’un œil sévère, ne comprenant pas que Madeleine eût plus vite cédé la place à un jeune régent qu’à une vieille femme. Enfin elle dit à la jeune fille :

— Prends-tu donc le régent pour Éliézer ou pour Jacob en personne ? Une jeune fille de ton âge ferait bien mieux de ne pas mettre son nez trop en évidence ; le nez d’une fille qui court trop après les hommes attrape souvent quelque mauvaise affaire.

La première partie de ce discours me fit rire, aussi fis-je moins attention à la seconde et je rentrai chez moi en riant, sans penser autrement à ces paroles et sans y attacher la moindre importance.

Un jour, deux jours se passèrent ; la semaine s’écoula ; je ne rencontrai plus Madeleine à la fontaine. L’inquiétude me gagna, les jours me parurent démesurément longs. Un jour, je vis de loin la jeune fille venant de mon côté ; dès qu’elle m’aperçut, elle prit brusquement un chemin de traverse. Je n’y tins plus ; je ne pouvais comprendre ce qui lui arrivait. Je tournai et retournai mes deux paires de souliers, jusqu’à ce que je découvris un petit défaut qui nécessitait l’intervention du vieux cordonnier.

C’était par une froide soirée d’hiver ; la neige craquait sous mes pas ; les lampes, d’habitude sombres et fumeuses, faisaient étinceler les fenêtres couvertes de givre. Arrivé devant la chaumière habitée par Madeleine, j’hésitai un moment, ne sachant pas si je devais heurter à la fenêtre gelée ou à la porte de la cuisine. J’entendis alors dans la cuisine le bruit du torchon à mailles frottant la marmite ; Madeleine était donc là. Je heurtai ; le panneau supérieur de la porte s’ouvrit, et la jeune fille demanda :

— Qui est là ? Eh ! Seigneur Jésus ! ajouta-t-elle aussitôt, est-ce vous, régent ?

Cet accueil me parut d’un bon augure.

— J’aurais là une paire de souliers, répondis-je, auxquels ton père pourrait faire quelque bien.

J’entrai dans la cuisine et, après quelques préambules, je voulus demander à Madeleine ce qu’elle avait donc contre moi. Mais, retenez donc une jeune fille avec des préambules ! Elle se dirigea rapidement vers la chambre :

— Venez, dit-elle, mon père est là.

J’entrai et la jeune fille disparut.

Resté seul avec le cordonnier, il fallut bavarder et entendre le récit de ses voyages à l’étranger.

— Oui, disait-il, je suis allé loin, bien loin, au delà de Morat, jusqu’à l’endroit où finit le grand lac. Les gens y sont tout autres que par ici ; ils ne prononcent pas comme nous et parlent une langue que la centième partie des gens d’ici ne comprendraient pas.

J’écoutais d’une oreille, l’air recueilli, pendant que l’autre oreille suivait tous les mouvements de Madeleine à la cuisine. À chaque instant j’espérais la voir entrer ; quand enfin elle arriva, elle se mit en mesure de changer de tablier pour aller au village, sous prétexte de chercher de l’huile.

— Mais, reste donc, lui dit le père ; voici quelques jours que tu ne peux plus rester au rouet, et tu embrouilles tout dans ton ménage ; je ne sais que penser de toi. Assieds-toi maintenant à ton rouet, si tu ne veux pas que le régent voie quelle fille tu es.

— Cela s’arrangera, interrompis-je ; les jeunes filles ont dans la tête toutes sortes d’idées qui s’en vont comme elles sont venues.

Madeleine me jeta un long regard et s’assit à son rouet sans mot dire. Ne pouvant obtenir d’elle que des monosyllabes et ne trouvant pas un plaisir particulier à la conversation du vieux, je pris congé. Pendant que Madeleine m’accompagnait avec de la lumière, je lui parlai cette fois sans préambules :

— Tu n’es plus avec moi comme autrefois ; t’ai-je fait quelque chagrin ?

— Rien que je sache… Bonsoir, maître. Mon père n’a pas de lumière et se fâchera si je tarde à rentrer.

Je restai seul, sans être plus avancé et persuadé que cette fille avait un singulier caractère ou qu’elle était irritée contre moi. À mon tour je me fâchai, estimant qu’il ne valait pas la peine de se tourmenter pour une jeune fille qui n’avait pas le sou et qui faisait des façons comme une grande dame. Mais plus je me fâchais, plus j’en avais la tête remplie. Quand on ne peut plus redevenir indifférent, on est vaincu.

Quelques jours après, le cordonnier me rapporta mes souliers.

— Excusez-moi, dit-il, si je ne les ai pas rendus plus tôt. Je n’ai pu obtenir de ma fille qu’elle les apportât elle-même ; elle se serait laissée couper en morceaux plutôt que d’y consentir. Je crois que l’orgueil lui tourne la tête. Un joli garçon, le fils d’un vacher, lui a adressé quelquefois la parole, et elle s’imagine sans doute qu’elle le tient déjà.

À ces mots, je devins rouge comme le feu, et dès lors je fus constamment poursuivi par l’idée que Madeleine avait des relations avec les garçons et encore avec quels garçons ? Des fils de vachers, de vrais ours mal léchés ! Je ne l’aurais pas crue capable d’une pareille bassesse. J’allai trouver le pasteur, mais il n’était pas à la maison. Comme je rentrais au logis à la nuit tombante, je vis une jeune fille qui cheminait devant moi. Je l’atteignis bientôt, grâce à mes longues jambes. C’était Madeleine, qui était allée chercher du sel. Nous tressaillîmes tous deux, le cœur également angoissé.

Une jeune fille est en elle-même un être timide ; j’ai appris plus tard, par les aveux de Madeleine elle-même, que ce qu’on prend souvent chez une jeune fille pour de la fierté, de la froideur ou même de l’antipathie, n’est autre chose que la crainte, qui provient du sentiment de sa faiblesse en présence d’événements qu’elle ne se sent pas la force de détourner. C’est pourquoi la jeune fille apprécie tellement la suffisance ; un homme dépourvu d’attraits extérieurs, mais plein de confiance en soi-même, aura toujours du succès auprès d’elle, tandis qu’une âme simple se laissera facilement rebuter par la timidité féminine, qu’il prendra pour la marque d’une aversion secrète, comme les soldats de Landerneau qui fuyaient devant des canons peints, ou comme les sept Souabes, qui n’osaient attaquer un lièvre.

Je réglai mon pas sur le sien et lui posai diverses questions, mais ses réponses devinrent toujours plus sèches et laconiques. Piqué au jeu je lui demandai :

— Or ça ! Quand comptes-tu faire publier tes bans ?

Elle me regarda avec des yeux étonnés et dit :

— Il faudrait d’abord être fiancée.

Après de longues circonlocutions, je lui dis :

— Et ton garçon vacher ? Il ne serait pas content de voir comme tu le renies…

À ces mots Madeleine s’arrêta, les joues empourprées par l’émotion, les yeux étincelants de colère et d’un ton brusque :

— Qui parle d’un garçon vacher ?

J’allais continuer sur le ton de la plaisanterie, mais elle m’interrompit :

— Qu’on ne me parle plus de ce garçon, ou je me fâche. À présent, régent, dites-moi qui vous en a parlé, sinon je croirai que c’est vous-même qui avez imaginé cette histoire.

Mis au pied du mur, je parlai. Alors elle se mit à se lamenter :

— Est-il possible qu’on dise cela de moi et que mon père le répète ? Mais ce qui me fait le plus de peine c’est que vous y ayez ajouté foi. Ce n’est pas beau de votre part.

À la vue de cette désolation mon cœur se fondit. Les larmes d’une jeune fille font généralement sur le cœur d’un homme l’effet du feu sur la cire ; chose curieuse, les larmes de la femme adulte n’ont pas le même effet ; leur composition chimique n’est probablement pas la même. Je commençai à m’excuser et à la consoler.

— Je n’y ai mis aucune mauvaise intention, dis-je, tu t’es comportée d’une si drôle de façon envers moi, tu n’es plus la même qu’autrefois, cela m’a fâché. D’ailleurs ton père a fait la même remarque et il a bien fallu croire ce qu’il disait. J’ai voulu te demander ce que tu avais contre moi, mais tu ne m’en as pas laissé le temps. Dis-moi maintenant ce qui en est ou je n’aurai plus qu’à m’en rapporter à ce que disent les gens.

Après bien des détours et des faux-fuyants et au milieu d’accès de toux répétés, j’appris enfin que je m’étais moqué d’elle près de la fontaine, certain jour où elle avait rempli ma seille en toute bonne intention et où la vieille l’avait si bien arrangée.

Mon Dieu, je n’y avais pas pensé ! Voilà ce qui arrive aux gens qui ne savent pas ce que la plaisanterie et l’ironie font à certaines personnes. Une allusion méchante atteint profondément le cœur d’une jeune fille, la révèle pour ainsi dire à elle-même ; sur quoi elle se retranche désormais dans cette conscience d’elle-même qu’elle vient d’acquérir ; sa franchise se change en une réserve excessive ; repoussant les occasions de s’expliquer ouvertement, elle se trouve séparée à toujours d’une personne qui lui voulait du bien. L’épisode de la fontaine et la douce hilarité qu’il avait provoquée chez moi m’étaient sortis de la mémoire. Mais Madeleine en avait gardé une impression profonde ; elle s’était rendu compte de ses sentiments, se voyait découverte et souffrait d’avoir vu combien cette découverte avait excité mon hilarité.

Ce fut donc à mon tour de me disculper. Je le fis avec la plus entière franchise, si bien que Madeleine commença à ajouter foi à mes paroles et à lever vers moi des regards confiants.

Elle me raconta, cette fois sans tousser, combien cette scène l’avait déconcertée et ce qu’elle avait souffert à la pensée que je n’agissais pas droitement à son égard. Nous pûmes ainsi nous réconcilier entièrement, retrouver l’intimité d’autrefois et nous atteignîmes le village sans nous en douter.

J’eus à peine le temps de lui dire tout bas que j’espérais la voir revenir à la fontaine à l’heure habituelle. Elle me répondit par un signe de tête ; des passants qui s’approchaient ne nous laissèrent pas le loisir d’en dire plus long ; nous regagnâmes chacun notre logis.

C’est beaucoup, pour un jeune homme, d’avoir réussi à échanger secrètement quelques paroles avec une jeune fille, mais c’est plus encore d’avoir obtenu une réconciliation. Rien n’est plus beau et cependant rien n’est plus dangereux qu’une réconciliation entre fille et garçon ; rien qui égaie autant l’esprit, rien qui rende le cœur plus léger, tout en le remplissant de douces pensées. Mais que la jeune fille y prenne garde ! Dans les classes inférieures les querelles d’amour sont beaucoup plus fréquentes que dans la haute société ; les réconciliations y sont en conséquence d’autant plus nombreuses, plus intimes et plus redoutables.

Je passai le reste de la soirée dans une disposition d’esprit singulière et la nuit je rêvai que Madeleine me cousait des boutons et qu’elle m’appelait : « Mon ami, le dîner est préparé, viens à table. » Et la pensée d’épouser Madeleine passa de mes rêves de la nuit dans ceux de la journée suivante. La nécessité de prendre femme s’imposa toujours plus fortement à mon esprit, mes soucis domestiques prirent à mes yeux des proportions incommensurables, la rencontre de Madeleine me ravit tous les jours davantage et mes calculs me démontrèrent bientôt avec une parfaite évidence qu’elle seule était capable de me rendre heureux.

CHAPITRE II

Ma blanchisseuse devient mon professeur de sagesse pratique.

Sur ces entrefaites, la blanchisseuse me rapporta un samedi soir mon linge propre. Je le pris et le mis de côté sans l’examiner de plus près, étant précisément occupé à cirer mes souliers pour le dimanche. Plus tard, quand je voulus mettre mes chemises dans l’armoire, et en réserver une pour le lendemain, je m’aperçus qu’il en manquait une et la plus belle de toutes.

Persuadé que je l’avais donnée à laver avec les autres, je courus chez la blanchisseuse et réclamai mon bien. La blanchisseuse fit l’étonnée :

— Je ne sais que vous dire, répondit-elle. Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie tout de suite qu’il manquait quelque chose à votre compte ? Chacun pourrait ainsi venir, après coup, dire qu’il lui manque tel ou tel objet. J’aurais beaucoup à faire à me tenir continuellement à la disposition des gens et j’en connais qui sauraient augmenter ainsi leur provision de linge sans bourse délier.

Bref, en vraie lessiveuse qu’elle était, elle déploya une faconde enragée, me renvoya à la face le reproche d’erreur volontaire et manifesta les soupçons les plus injurieux :

— Il y a longtemps, s’écria-t-elle, qu’on m’engage à me méfier de vous et qu’on me prédit des désagréments. Maintenant je vois ce qui en est et je ne laverai plus un seul morceau de votre linge. Chacun saura ce que vous êtes et comment vous m’avez traitée !

À ce flot de paroles je ne sus que répondre ces mots :

— Vous êtes une vilaine femme ! Vilaine femme que vous êtes.

Mais c’était opposer un innocent feu de mousqueterie aux puissantes décharges de sa grosse artillerie et je ne sus faire autre chose que gagner le large, heureux encore qu’elle ne se mît pas à mes trousses.

Quand je fus hors de sa portée, je donnai libre cours à mon indignation. Eh quoi ! après tant de désagréments de tous genres, une perte matérielle et avec cette perte l’insulte et le soupçon ! Que de maux s’acharnent sur un célibataire !

Je résolus de mettre fin à une semblable existence ; une fois ou l’autre il fallait en finir et mieux valait le faire pendant que j’avais encore quelques chemises propres. Une femme, pensai-je, saura mieux tenir tête aux calomnies de la blanchisseuse.

Interrompant brusquement mes réflexions, je prends le chemin de la maison du cordonnier. Ai-je heurté à la porte, je l’ignore ; quoi qu’il en soit, je n’attends pas qu’on dise : Entrez. Madeleine est seule dans la chambre faiblement éclairée ; elle peigne ses longs cheveux noirs. Devant elle un vieux livre ouvert, sans doute les Méditations de Arndt. Au bruit de mon irruption impétueuse dans la paisible chambrette, Madeleine se lève, effrayée. D’une main elle prend la lampe pour éclairer du côté de la porte, de l’autre elle retient les flots de sa chevelure. Et comme si la lampe eût trouvé du plaisir à contempler cette charmante jeune fille à qui l’émotion donnait des couleurs toutes nouvelles, elle inonde de ses plus vives clartés la figure et toute la personne de Madeleine. À la voir ainsi en pleine lumière, on eût dit une fée immobilisée par la surprise, plutôt qu’une fille de cordonnier à sa toilette. Sans presque la regarder, je lui crie :

— Il me faut une femme, veux-tu l’être ? Me veux-tu pour ton mari ?

À cette apostrophe, son émotion redoubla ; celle de ses mains qui tenait la lampe eut un soubresaut et l’huile submergea la mèche ; la lampe faillit s’éteindre et ne répandit plus qu’une faible lumière, comme si, poussée par la jalousie, elle eût voulu cacher à mes yeux les traits de Madeleine.

— Mon Dieu, régent, dit-elle, que se passe-t-il ? qu’est-ce qui vous prend tout-à-coup ?

Ma réponse fut un torrent de paroles incohérentes et irritées :

— Impossible d’y tenir plus longtemps, mes chemises, la blanchisseuse, le mariage, la cuisine…

— Je ne comprends pas, dit Madeleine, de quoi vous voulez parler.

Enfin je pus lui faire comprendre ce qui m’était arrivé avec la blanchisseuse. Elle en conclut, qu’irrité par la perte subie, poussé à bout par l’insolence de cette femme, j’étais résolu à en finir avec mon existence… de garçon. Mais à toutes mes sollicitations elle répondit constamment :

— Régent, vous n’y pensez pas sérieusement ; quand votre colère sera passée vous m’aurez oubliée. Il vaut mieux ne plus en parler. Vous vous repentiriez sûrement d’avoir donné suite à ce projet.

J’insistai ; je parlai d’amour et d’inclination. À toutes mes protestations Madeleine répliquait :

— Vous êtes sous l’influence de la colère et vous ne savez ce que vous faites.

Je m’enhardis et m’asseyant sur le banc à côté d’elle :

— Ce n’est pas d’aujourd’hui, lui dis-je, que je pense à toi. Il y a longtemps que tu me tournes par la tête. De toutes les filles c’est toi qui me plais le mieux et c’est vers toi que je me suis senti le plus attiré ; c’est auprès de toi que je me trouve le plus heureux. Mais je n’ai jamais pu discerner tes sentiments à mon égard ; tantôt tu me faisais bon accueil, tantôt tu me fuyais. Ce n’est que poussé à bout par la colère que j’ai voulu savoir à quoi j’en suis et mettre un terme aux ennuis de ma vie de garçon. Ne sois pas fâchée de mes procédés un peu brusques ; crois-moi, il y a longtemps que je t’aime et je ne puis vivre sans toi ; ne me repousse pas, je t’en supplie.

Je lui avais pris la main ; mes yeux étaient attachés avec anxiété sur ses yeux ; son regard se troubla, de grosses larmes apparurent au bord de ses cils ; je sentis que sa main serrait plus fortement la mienne ; sa tête s’inclina mélancoliquement en faisant onduler sa longue chevelure et elle dit :

— Non, je ne puis croire que vous m’aimiez depuis si longtemps ; hélas, je ne suis qu’une pauvre fille. Qui voudrait m’aimer ?

Et la pauvre fille fondit en larmes, appuya sa tête sur la table et laissa couler à pleins bords les flots de son incommensurable douleur. Je la consolai de mon mieux, mais sa douleur ne faisait que s’accroître.

— Régent, s’écriait-elle, pour l’amour de Dieu, ne continuez pas à vous jouer de moi !

Je recommençai à m’impatienter :

— Enfin, lui demandai-je, quelle raison as-tu de me croire assez mauvais sujet pour me jouer d’une jeune fille ? As-tu jamais entendu dire pareille chose de moi ?

Elle baissa la tête :

— Ne m’en veuillez pas, je vous prie, mais j’ai une bonne raison de ne pas croire à vos protestations d’attachement ; c’est une chose que je ne puis vous dire……

Moi, je voulus le savoir et redoublai d’instances. Madeleine se serrait toujours plus près de moi et me suppliait de ne pas l’obliger à dire son secret. Mais on sait que dans ces occasions-là, plus l’un cède, plus l’autre s’entête.

— Si tu m’aimais véritablement, dis-je, impatienté, tu me croirais sur parole et tu oserais dire tes raisons.

Ébranlée par cette supposition, elle se décida enfin à parler.

— Eh bien ! dit-elle, je vous dirai de quoi il s’agit, mais tout bas et à l’oreille, car je n’oserais le dire à haute voix.

Je m’approchai d’elle, l’oreille à portée de sa bouche, mais son haleine me causait une sensation si singulière et elle parlait si bas, si bas, que je dus lui faire répéter plusieurs fois. Je compris enfin ces mots : « Vous n’avez jamais fait comme les autres garçons ; vous n’êtes jamais venu sous ma fenêtre et le dimanche vous ne m’avez pas menée à l’auberge. »

Ce fut alors à moi de donner mes raisons. Je racontai mes aventures, la tromperie de Gertrude, le piège que la Lise du fil m’avait tendu. « Oui, m’écriai-je, j’ai vu tout un village ligué contre moi pour me couvrir de honte et, depuis ce moment, j’ai résolu de ne plus m’exposer à de nouveaux échecs de ce genre. Je sais qu’un régent est toujours mal vu dans un village autre que le sien ; d’ailleurs, je ne crois pas qu’un maître d’école puisse décemment se conduire comme les autres jeunes gens. »

Madeleine accentuait mon récit de gestes d’étonnement et d’exclamations indignées. À l’article des femmes, elle s’écria à plusieurs reprises :

— C’est une honte pour toutes les femmes, qu’il s’en trouve de pareilles ! Faut-il s’étonner après cela que les hommes ne soient pas meilleurs et que la plupart d’entre eux se croient tout permis vis-à-vis des jeunes filles. Si seulement j’avais su plus tôt ce que vous me dites maintenant : je suis aux regrets de vous avoir méconnu.

Je la consolai de mon mieux et lui demandai :

— Tu m’aimes donc et tu consentirais à devenir ma femme ?

Elle leva vers moi ses yeux profonds et m’entourant de ses bras :

— Ô maître, dit-elle ; jamais je n’ai aimé quelqu’un comme je vous aime ; souvent je me suis fait un reproche de cet attachement plus vif que celui que je portais à mon père. Celui-ci n’a jamais eu pour moi que des paroles aigres ou moqueuses ; les autres jeunes filles me méprisaient parce que je n’avais pas d’aussi belles robes qu’elles ; les garçons me tournaient en ridicule ; vous avez été le premier être humain qui ne m’ait jamais grondée et qui ait été bienveillant pour moi ; j’ai toujours éprouvé un plaisir particulier à vous obliger ; j’aurais marché à travers le feu pour vous et j’ai souvent versé des larmes à la pensée que vous aimiez mieux mes camarades, parce qu’elles étaient plus jolies et qu’elles avaient de plus belles robes que moi. Quand j’ai quitté l’école, j’ai été prise d’un ennui mortel ; je n’avais de bons moments que quand je vous voyais, fût-ce de loin. En vous voyant venir aussi à la fontaine, j’ai cru que le ciel s’ouvrait devant moi ; j’ai eu des moments où je ne savais si j’étais au ciel ou sur la terre et où il fallait qu’on me criât dans les oreilles pour me faire entendre quelque chose. Quand la vieille me prit à partie vers la fontaine, je compris pour la première fois ce qui se passait dans mon cœur ; j’en pleurai à rendre l’âme. Hélas ! pauvre fille, comment attirer jamais les regards de quelqu’un ? Mon sort était de rester fille jusqu’à la fin de mes jours ; personne ne saurait que je vous préférais aux autres hommes, personne ne devait plus avoir un prétexte pour se moquer de moi ! Quand vous m’adressiez quelque parole aimable, j’étais au comble de la joie et, l’instant d’après, je me désolais de nouveau en pensant que vous ne feriez quand même jamais attention à une pauvre fille comme moi, vous qui pourriez prétendre aux plus riches et aux plus jolies.

— Détrompe-toi, Madeleine, je t’en supplie ; je te préfère à toutes les jeunes filles ; mais il y eut un moment où je désespérai d’être aimé de toi ; j’ai été jaloux du garçon vacher. Mais, crois-moi, tu es la perfection même ; le fils du bailli lui-même ne serait pas digne de toi.

Décrirai-je le charme de ces entretiens d’amoureux ? On ne se lasse pas d’entendre et pourtant on veut aussi parler ; quand l’un a commencé à parler, il n’en finit pas jusqu’à ce que l’autre ouvre à son tour la digue aux flots de sentiments qui se pressent dans son cœur. Nous restâmes longtemps assis côte à côte, ravis, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, heureux de nous appartenir désormais l’un à l’autre. Oui, c’est le bonheur que de pouvoir appeler sienne l’âme de l’un de ses semblables. Pourquoi tant de fiancés méconnaissent-ils cette joie pour penser, celui-ci uniquement à son habillement neuf, celle-là seulement à sa robe de noces ? Pauvres joies, tristes plaisirs !

— Oh ! oh ! cela va bien ; quand le chat est loin les souris dansent ! cria tout à coup une voix devant nous.

Nous nous écartâmes lentement et levâmes les yeux ; le papa cordonnier venait d’entrer.

— Oh ! continua-t-il, c’est ainsi qu’un maître d’école…

Je l’interrompis et, prenant mon courage à deux mains, je lui dis :

— Je n’ai nulle mauvaise intention ; j’ai demandé à Madeleine si elle veut être ma femme, elle n’a pas dit non et nous nous réjouissons ensemble de la promesse que nous venons d’échanger, si toutefois vous n’avez rien à y objecter.

— C’est encore à voir, fit-il avec un haut-le-corps tout à fait comique. Madeleine est une fille qui n’a pas sa pareille à plusieurs lieues à la ronde ; elle est faite pour être une paysanne et non la femme du premier venu. Et qui me fera mon ménage si elle se marie ? Je n’ai pas le moyen de prendre une servante. Ce que c’est que les filles ! Avec elles, on n’est sûr de rien ; quand on les a bien nourries et qu’on leur a mis sur le corps tout ce qu’on a pu ramasser, elles prennent le vol avec le premier gueux qui veut bien les prendre et laissent les vieux dans le pétrin. Encore si elles pensaient à leurs vieux parents et si elles trouvaient en se mariant un coin où ils pourraient se caser auprès d’elles, ce serait une autre affaire. Reste à voir si je veux vous donner ma fille ; qu’elle attende un peu et qu’elle fasse comme les autres, elle ne manquera pas de trouver un bon parti.

Il continua encore longtemps sur ce ton, ne voulant pas entendre raison. Je finis par lui dire que mes parents avaient aussi, à l’occasion, deux vaches et qu’il y aurait sûrement une place pour lui dans la maison d’école. Madeleine lui fit quelques caresses et ajouta qu’elle ne le quitterait jamais. Alors il se calma peu à peu ; après quelques grognements indistincts, et après avoir affirmé qu’une fille est la plus sotte bête qu’il y ait au monde, il se déclara content.

— Soit, dit-il, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen d’en sortir, je ne veux pas casser les vitres. Mais je ne me serais guère attendu à n’avoir pour gendre qu’un maître d’école ; c’est une espèce de gens qui compte pour autant que rien et desquels il n’y a rien à espérer ; sur cent on en trouve à peine un qui puisse se tirer d’affaire ; comment donnerait-il un coup de main à autrui !

Bref, le bonhomme était fier de son importance et voulait paraître accorder une faveur. Quand il eut fini et que chacun eut entendu son chapitre, il devint gai comme un pinson et se délecta cordialement en pensant à ce que les gens diraient à la nouvelle que sa fille avait déjà trouvé un mari pendant que tant de filles riches ne peuvent en décrocher un. Le tout entremêlé de force plaisanteries à notre adresse.

Il était tard ; le vieux commençait à lutter contre le sommeil et parla d’aller se coucher. Je me mis en mesure de partir, mais je fus long à me décider. Et quand je fus enfin sur le seuil, suivi de Madeleine qui tenait la lampe, je n’en finissais pas de prendre congé, et si elle ne m’eût licencié en me donnant un cordial baiser, je crois que j’y serais encore.

CHAPITRE III

Les vicissitudes de l’état de fiancé.

Vous souvient-il de l’état d’esprit où vous vous trouviez lorsque votre parrain ou votre marraine vous gratifia pour la première fois d’un beau batz neuf ? Vous ne pouviez vous en séparer ; et quand, cédant aux sollicitations réitérées de votre mère, vous vous décidiez à le mettre dans votre poche, c’était pour le reprendre l’instant d’après. Vous disiez à qui voulait l’entendre : « Voyez ce que mon parrain m’a donné. » La nuit venue, vous vouliez que la pièce partageât votre couche. Le jeune homme nouvellement fiancé ne se comporte guère autrement, si toutefois il aime sa fiancée et s’il a quelque raison d’en être fier.

Je me trouvai donc seul au milieu de la route, regagnant ma maisonnette solitaire ; personne à qui adresser la phrase consacrée : « Je suis fiancé, savez-vous avec qui ? » Ce fut une longue nuit ; que le jour fut lent à venir ! Non, jamais, je crois, je n’ai eu par un dimanche d’hiver mon café du matin préparé de si bonne heure ; jamais je n’ai été si tôt prêt à me rendre au sermon. Je mis tous mes soins à ma toilette ; trois fois j’ôtai et remis ma cravate ; trente fois au moins je tirai ma montre pour voir s’il n’était pas bientôt temps de partir. Enfin je levai l’ancre ; sur la route personne ; devant, derrière, nulle part la silhouette d’une jeune fille.

Madeleine, tout entière à la pensée de ses fiançailles, n’avait sans doute pas trouvé la nuit moins longue. Elle aussi avait été prête de bonne heure, mais il ne faut pas croire qu’un vieux cordonnier consente à sortir de ses habitudes par condescendance pour une fiancée. Il me semblait l’entendre : « Qu’y a-t-il donc aujourd’hui de si terriblement pressé ? Tu arriveras encore bien assez tôt pour avoir froid aux pieds et t’ennuyer. Oui, si le pasteur en savait aussi long que celui d’au-delà de Morat, je ne dirais rien ; celui-là pérorait à faire tomber le plâtre des murailles et donnait de tels coups de poing sur la chaire que les gens tressaillaient d’effroi. Alors, il valait la peine d’aller à l’église, mais de notre temps, on n’en voit pas un qui sache prêcher ; on devrait les en dispenser pendant l’hiver. »

Ces discours prolongeaient naturellement les préparatifs, de sorte que je dus perdre tout espoir de voir Madeleine à l’église. Enfin, pendant le premier chant, elle entra. Oh ! que sa vue me fit de bien ! Je suis sûr que mon visage devint tout autre ; ainsi, sans doute, change la face de la terre sous l’effet des rayons du soleil.

Je n’ai conservé aucun souvenir du culte. Toutes mes pensées, toutes mes facultés étaient concentrées dans mes yeux, qui apercevaient une partie des cheveux de Madeleine et y restaient inébranlablement attachés, comme un navire à son ancre. La friponne aurait bien pu s’asseoir un peu mieux à portée de mes regards ; d’autres jeunes filles le font bien ; mais elle était allée se poster derrière une paysanne dont la tête était aussi grosse qu’un obusier et elle n’en bougea pas. Tout au plus s’arrangeait-elle, en se levant et en s’asseyant, à jeter un coup d’œil de mon côté pour s’assurer que j’étais encore à la même place.

Après le sermon quelques régents voulurent m’arrêter pour m’entretenir d’une nouvelle manière de tenir l’école ; cette méthode consistait, disaient-ils, à faire marcher les élèves en long et en large, comme des soldats sur une place d’armes ; on l’appelait l’école mutuelle, parce que les enfants devaient toujours se regarder mutuellement.

Pour moi, le sol me brûlait sous les pieds ; je m’arrachai violemment à leurs savantes explications et me hâtai de rejoindre Madeleine.

Pour mon malheur, elle n’était pas seule ; elle cheminait avec d’autres jeunes filles sous la houlette du président du consistoire. Celui-ci leur racontait de longues histoires sur ce tribunal, et ce qui se passait quand une jeune fille devait comparaître devant le consistoire. Je ne pus donc pas échanger un mot avec elle ; j’eus du moins la satisfaction de la voir de la tête aux pieds, quand la longue stature du président ne venait pas, comme une ombre épaisse, s’interposer entre elle et moi. J’espérais la voir au catéchisme, mais ce fut en vain. Elle ne parut pas et agit en cela très sagement. Une fille sensée a cent fois plus de raison qu’un homme. Quel catéchisme aurais-je fait, si Madeleine eût été présente et que mes pensées et mes regards eussent été constamment attachés sur elle !

Le reste de l’après-dînée me parut terriblement long. Je ne fis que ruminer la question de savoir si je n’étais pas en droit d’aller chez le cordonnier en plein jour. Assurément cela ne regardait personne, et les gens n’ignoreraient pas longtemps de quoi il s’agissait. Mais je n’avais pas parlé de la chose à Madeleine, ignorant si ce procédé lui conviendrait ; je résolus d’attendre la nuit.

La nuit venue, je mis ma pipe dans ma poche ; je remplis ma blague à tabac ; du tabac à trois kreutzers, s’il vous plaît, pour régaler mon beau-père ; j’allais souffler la chandelle, quand on heurta à la porte. Je voyais déjà en imagination Madeleine passer le seuil, mais ce fut Hans, le domestique du maire, qui entra.

— Maître, dit-il, il faut que tu m’écrives quelque chose.

Ce disant, il allume sa pipe, s’étend tout de son long sur le fourneau, et commence à m’entretenir en détail d’une vache qui donne du lait rouge.

Je le détourne avec peine de cette question, et je lui demande ce qu’il faut donc écrire. Alors, faisant sortir de sa pipe crasseuse d’épais tourbillons de fumée, il dit avec quelque embarras :

— Notre servante, qui est partie à Noël, m’a écrit ; elle veut que je lui écrive aussi une lettre ; à présent, régent, fais-moi cette lettre.

Dieu du ciel ! Je bouillonne d’impatience. Mais, quand un gaillard de cette trempe est étendu sur votre fourneau, la pipe à la bouche, l’impatience n’est pas de saison. Je ne sus faire autrement que de m’asseoir lestement à ma table et de prendre le papier et la plume.

— À présent, Hans, que veux-tu que j’écrive ?

— Qu’à moi ne tienne ; tout ce que tu voudras ; fais-moi seulement une lettre qu’on puisse cacheter et mettre à la poste.

— Mais qu’y mettre ? fis-je impatienté.

— Tu dois bien savoir ce qu’on met dans ces lettres-là, répondit-il flegmatiquement.

— Il y avait bien dans la lettre que tu as reçue quelque chose à quoi il fallait répondre.

— Oh ! je ne sais, je n’ai rien compris à ce gribouillage.

— Et où est-elle donc, cette lettre ?

— Ma foi, j’avais l’intention de la garder, et je la tenais dans ma poche, mais aujourd’hui en trayant je l’ai prise pour essuyer le pis d’une vache, parce qu’il n’y avait justement pas de paille propre dans l’écurie. Mais cela ne fait rien ; écris n’importe quoi ; d’ailleurs ce qu’on met ainsi dans les lettres ne tire pas à conséquence.

Je lui posai diverses questions et je finis par découvrir qu’il fallait écrire ceci : « La vache blanche a fait deux veaux, deux mâles ; elle donne tout un seau de lait ; la nouvelle servante n’est pas à ma guise ; elle emploie trop de paille pour les porcs et ne leur ôte jamais le fumier. Quand nous nous retrouverons, tu auras à me payer une bouteille, parce que ta lettre m’a coûté six kreutzers, Là-dessus, je te salue. »

Telle était la matière que je devais mettre sur le papier, ce que je fis dans un style aussi élégant que mon impatience me le permit.

La lettre achevée, Hans ne fit pas mine de s’en aller ; son intention était de me tenir compagnie pendant toute la soirée. Il prit la lettre et, toujours étendu sur le fourneau : — Merci, dit-il, ou bien cela coûte-t-il quelque chose ?

Je n’osai pas lui communiquer mon projet d’aller chez le cordonnier ; il m’y eût accompagné. Après avoir longtemps réfléchi, j’alléguai des questions pressantes à traiter avec l’aubergiste. Je pensais : « Si Hans vient avec moi, je le laisse à l’auberge ; sinon, tant mieux, sa présence ne m’est pas indispensable. »

— Je ne puis pas aller à l’auberge, dit Hans ; je suis en sabots. Je suis bien ici, j’attendrai ton retour.

Sans faire de façons, je le laissai couché sur le fourneau et courus chez ma fiancée.

Le temps des fiançailles développe d’une manière singulière les facultés sympathiques de l’espèce humaine ; les savants expliqueront cela par une sorte de relation magnétique existant entre les fiancés ; les pensées de l’un sont les pensées de l’autre ; les mêmes idées leur viennent simultanément ; les mêmes aspirations les préoccupent en même temps.

Madeleine m’attendait avec autant d’impatience que j’en avais à la voir. Son attente était devenue de l’angoisse… Pourquoi le fiancé tardait-il à venir ? Se repentait-il ou se passait-il autre chose ? Alors, elle avait entr’ouvert la porte de la cuisine et avait mis son petit nez au grand air, jusqu’à ce qu’il devînt tout rouge.

Enfin elle m’entendit accourir haletant. D’abord elle recula tout émue, puis, reprenant courage, elle ouvrit la porte. Je remarquai qu’elle mit moins de hâte qu’autrefois à m’introduire dans la chambre auprès de son père et qu’elle ne s’effaroucha pas quand mon visage se rapprocha quelque peu du sien.

Dans la chambre nous nous assîmes gaiement autour de la table. Madeleine tira du fourneau une cafetière soigneusement couverte ; puis elle mit du pain devant moi et parut enchantée de me régaler pour la première fois. Son café était d’ailleurs excellent ; elle avait mis dans la cafetière trois grains de plus que ne l’exigeait la règle établie par sa défunte mère. La conversation roula sur une quantité de questions que la vivacité de nos sentiments ne nous avait pas permis de discuter la veille.

CHAPITRE IV

Négociations relatives à la dot et à la noce.

Nous n’avions pas encore parlé de l’époque de notre mariage. Mon intention était de faire publier les bans déjà le dimanche suivant. J’eusse même volontiers sauté à pieds joints par dessus cet intervalle, et cela pour une bonne raison que j’avouai sans détours à Madeleine. Dans quatre ou cinq semaines au plus, je serais obligé de faire de nouveau laver mon linge et qui le laverait si je n’avais pas encore une femme ? Je ne pouvais pourtant pas retourner chez la blanchisseuse en question.

Le vieux cordonnier et Madeleine ne partagèrent pas cet avis. Un rayon de joie profonde illumina toute la personne de Madeleine quand elle vit que mes projets étaient très sérieux, car l’excès même de la joie l’avait poussée jusqu’à ce moment à douter et à craindre comme Thomas. Mais la pensée que, dans quatre semaines déjà, elle serait mariée, la remplissait d’une douce émotion.

— J’ai encore tant de préparatifs à faire, dit-elle, il me sera impossible d’être prête pour ce moment.

Quant au vieillard, il hochait la tête à la vue d’une si grande hâte.

— Sache, dit-il, que je ne puis rien donner à ma fille pour entrer en ménage, pas même une robe neuve ; d’ailleurs, celle que je lui ai fait faire pour la première communion est encore comme neuve. Je verrai cependant à lui procurer une ou deux chemises, une paire de souliers et une paire de bas ; mais cela exige plus de quatre semaines. Si je vais habiter avec vous, j’apporterai dans tous les cas quelques ustensiles de ménage, ce qui vous sera bien commode.

Que Madeleine fût sans dot et que son trousseau se composât uniquement d’une ou deux chemises neuves, ce n’est pas ce qui m’effrayait le moins du monde ; je l’aurais prise même sans cela. Je pensais qu’on peut vivre d’amour, de cet amour que je ressentais pour la première fois pour une personne déterminée, bien que j’eusse dès ma jeunesse vu les jeunes filles avec plaisir et malgré mes deux aventures galantes. Si j’avais fait partie du grand monde, j’aurais commencé à marchander avec mon beau-père, n’ayant ni père ni frère à qui, pour la bonne façon, confier cette transaction ; c’est l’usage admis entre gens doués d’un sentiment particulièrement délicat des convenances ; alors on marchande en gros et en détail, verbalement et par écrit et l’on se donne réciproquement à entendre les choses les plus impertinentes, sans pour cela rompre le marché.

Il arrive aussi parfois que l’on renonce au marché parce qu’un examen plus attentif a démontré que l’affaire n’était pas conforme aux prévisions. Il faut admirer alors la candeur avec laquelle les intéressés se font part réciproquement de leur découverte, la résignation chrétienne avec laquelle ils se séparent, le sang-froid avec lequel ils prennent congé l’un de l’autre. « Adieu, mon cher » – « Adieu, ma chère ». Ainsi l’exige le bon ton ; ainsi le veut le savoir-vivre ; c’est le comble des bonnes manières…

Mon beau-père se borna à soupirer profondément quand il vit de combien peu de chose se composait la dot de sa fille. Je ne partageai pas son découragement et lui promis d’acheter de mes deniers tout ce qui pourrait manquer à notre installation.

— Mais, dit-il, avez-vous donc autant d’argent ? Ne serait-il pas plus raisonnable de différer le mariage jusqu’après l’examen ; nous aurions le temps de réfléchir et de combiner et vous auriez votre salaire en poche.

Après mûre délibération, je convins d’attendre jusqu’après la visite d’école.

Les gens firent de grands yeux quand ils me virent un jour aller sans façons chez le marchand acheter un mouchoir de poche et un anneau pour Madeleine et quand, un autre jour, je l’entraînai de force dans le magasin pour qu’elle se choisît de l’étoffe pour une camisole.

J’aurais volontiers employé toutes mes petites épargnes à l’attifer et elle avait beaucoup de peine à s’en défendre, en disant que nous aurions plus tard assez d’occasions d’utiliser cet argent ; puis elle me chantait les paroles bien connues :

 

Ne dissipe pas ton bien

Pour la fille qui t’est chère.

D’un fiancé dans la misère

Fille sage ne veut rien.

 

Tout cela fit parler les gens ; la plupart ne voulurent pas croire à mes fiançailles. « Oh ! disait-on, il se prend pour un monsieur et s’imagine qu’il doit faire comme les messieurs, avoir une petite maîtresse et la combler de cadeaux. » Pour nous, nous attendions avec impatience le moment où la publication de nos bans montrerait le sérieux de nos projets et mettrait un terme aux commérages.

CHAPITRE V

Notre premier voyage.

Cependant les jours devinrent plus longs ; la neige disparut, les alouettes reprirent la campagne ; les primevères, si aimées des enfants, se montrèrent une à une le long des haies ; les écoliers semblèrent retrouver leur vivacité et leur pétulance de l’année précédente ; on eût dit qu’une sève nouvelle les animait et que leur sang circulait plus rapide ; avides de mouvement et d’agitation, ils recommençaient à mettre aux abois le maître d’école qui ne pouvait qu’à grand’peine les arracher à leurs jeux et les faire rentrer dans la salle d’école après les moments consacrés aux récréations.

Les femmes reparaissaient dans leurs jardins ; les premiers travaux du printemps rappelaient les hommes dans les vergers, où déjà séchait au soleil le linge fraîchement lavé, étendu en une longue rangée, pour donner une haute idée de la richesse du propriétaire. Sur les routes desséchées par le soleil du mois de mars les chiens se roulaient avec délices au milieu de la poussière qui s’élevait en tourbillons.

À mesure que s’approchait le moment solennel, les questions que nous avions à discuter, Madeleine et moi, devenaient plus nombreuses, plus embarrassantes ; c’étaient les mille et un détails relatifs à la culture du jardin, aux semis de légumes divers, à la quantité de chaque espèce qu’il convenait de mettre en terre. Puis c’était le point important de savoir s’il était convenable que Madeleine prît part à ces travaux. Elle-même n’osait guère le faire avant que nous fussions mariés. Entre temps elle me parlait beaucoup de mon village et de mes parents ; elle voulait savoir si je leur avais annoncé mon mariage, s’ils viendraient peut-être nous voir, si je n’irais pas moi-même leur faire une visite.

Elle m’en demanda tant qu’un jour je lui proposai de venir avec moi voir mon pays natal.

— Volontiers, dit-elle, voici longtemps que je me dis qu’il n’est pas convenable que je ne me présente pas à tes parents ; malgré tout, ce sont encore tes parents et ils sont peut-être mieux disposés à ton égard qu’autrefois.

Elle était d’ailleurs curieuse de voir de ses yeux notre petit domaine et de s’assurer si réellement nous y tenions des vaches et pas seulement des chèvres.

En général les jeunes filles aiment, au printemps surtout, les longues promenades d’une journée à travers monts et vaux ; riches, elles se promènent en voiture attelée d’un ou de deux chevaux ; pauvres, elles vont à pied, sans y trouver moins de jouissance ; les souliers, auxquels leurs pieds ne sont pas habitués, leur occasionnent des ampoules ; elles ôtent d’abord leurs bas, puis leurs souliers et vont pieds nus, mais leur cœur est dans le ravissement, surtout quand il y a là, tout près, un fiancé qui marche et devant elles qui se retourne tous les cent pas pour voir si sa bien-aimée continue à suivre en clopinant ou si elle s’est déjà laissée choir à l’ombre d’une haie.

La perspective de revoir mes parents m’était douce, car la timidité seule m’avait fait différer longtemps d’aller leur faire une visite. Sans éprouver pour eux un attachement profond, j’avais encore quelque affection pour ces deux vieillards. Et puis je me faisais une gloire d’exhiber ma fiancée dans mon village et souvent, le soir avant de m’endormir, je me représentais l’empressement des épouses de mes combourgeois à accourir sur le seuil de leur cuisine à notre arrivée ; je croyais les entendre se dire l’une à l’autre : « Voyez le joli brin de fille que le Pierrot du tisserand a dénichée ; croirait-on qu’elle l’ait trouvé de son goût ? » Puis c’étaient les rapports enthousiastes de ma mère sur sa future belle-fille : « Oh ! oui ! jolie elle l’est et avec cela riche au delà de toute idée ; son père n’a pas moins de sept ouvriers et il a du cuir en réserve pour plusieurs années à l’avance. »

À vrai dire, rien ne me garantissait que ma mère en ferait autant, mais j’ai quelquefois entendu les propos d’une mère dont le fils allait prendre femme dans un autre village et j’ai ri de bon cœur à l’énumération complaisante des qualités de la future et de l’opulence de sa famille. Puis, quand l’épouse apparaissait simple et en léger équipage, elle imaginait quelque cousin très riche mais avare, qui ne voulait rien donner pour le moment mais qui, à l’entendre, laisserait un jour une grosse fortune, que ses héritiers obtiendraient tout entière, ce qui valait encore mieux.

En dépit de la chanson, j’achetai pour Madeleine différents objets de toilette qui devaient lui permettre de figurer très avantageusement à mes côtés ; cela me valut d’abord de sérieux reproches, puis un baiser plus tendre que de coutume. Les fiancées et les épouses ont en cette matière de singuliers points de vue ; elles font beaucoup de cas des petits cadeaux ; la plupart d’entre elles mesurent l’amour dont elles sont l’objet à l’abondance de ces cadeaux ; il en est qui n’apprécient que les cadeaux, sans faire grand cas de l’amour ; elles entendent que ceux-là sont la preuve palpable de celui-ci. À l’homme d’y voir clair, s’il le peut…

Ce fut un grand jour pour Madeleine, qui de sa vie n’avait fait un aussi lointain voyage ; aussi que de préparatifs, que d’explications ! sûrement elle n’en dormit pas pendant plusieurs nuits.

— Nous partirons à minuit, avait-elle dit. Je la décidai, non sans peine, à n’apprêter le déjeûner que pour trois heures du matin. À l’heure convenue, j’arrivais chez elle, mais elle m’attendait depuis longtemps ; comme les enfants d’Israël lors de la sortie d’Égypte, elle était prête à partir et avait pourvu à tout. Être prêt à l’heure convenue et ne rien oublier, c’est une qualité qui siérait à beaucoup de femmes et même à un grand nombre d’hommes. Mais il y a des gens qui ne sont jamais prêts, ni pendant leur vie, ni même à l’heure de la mort…

C’est le matin que les oiseaux font entendre leurs gazouillements les plus doux ; pendant le jour ils restent muets. Vers le soir ils recommencent leurs accords d’abord doux et plaintifs, puis caressants, enfin somnolents et fatigués, puis ils se livrent au sommeil.

La matinée était fraîche ; pas un nuage au ciel ; à l’occident la lune se penchait sur l’horizon pour donner à la terre ses derniers baisers. Nos cœurs, étroitement liés l’un à l’autre, étaient cependant au large et battaient librement ; nous marchions côte à côte, heureux et confiants ; la perspective d’une agréable journée égayait nos visages.

Chacun connaît le charme particulier qu’offre une course matinale ; ce charme est plus doux encore aux fiancés qui font ensemble un premier voyage, que ce soit à pied ou en voiture ; les voilà réunis pour une première expédition ; devant eux s’ouvre une longue route à parcourir et une longue journée à passer ensemble avec ses incidents imprévus ; ne sont-ils pas deux à affronter les fatigues de la route et les incidents de la journée ? Compagnons de voyage, cette pensée les remplit de courage et d’espérance. Cette journée qui s’ouvre devant eux leur est un symbole de la vie qu’ils se préparent à passer ensemble. Heureux si la joyeuse confiance qui les anime au départ ne se dissipe pas au cours de la journée et si, le soir venu, ils peuvent regagner leur logis, exempts de déceptions pénibles et plus unis encore qu’ils ne l’étaient au début de leur voyage !

Quelle jeune fille n’a pas salué avec enthousiasme et confiance ce matin de la vie ! Oh ! pourquoi faut-il que tant de jeunes filles au cœur simple et joyeux laissent ce cœur s’endurcir au cours des années et que, devenues femmes, elles n’aient plus qu’un cœur aigri en dedans, dur à l’extérieur et garni de piquants comme la peau d’un animal bien connu ? Femmes, qui donc vous a ainsi ensorcelées ?

Tout en marchant nous nous entretenions gaiement en nous faisant mutuellement nos petites confessions et en nous communiquant l’un à l’autre nos projets et nos espérances. Madeleine faisait l’aveu de son inexpérience de quantité de choses, entre autres de la tenue d’un jardin ; en revanche elle se flattait de connaître l’art culinaire de manière à répondre à toutes les exigences de notre table ; je pus me dispenser de la consoler comme le fit certain mari au sortir de l’église où le mariage avait été célébré. Voyant sa jeune épouse pleurer amèrement : « Qu’as-tu donc à pleurer ainsi ? lui demanda-t-il étonné. — Hélas ! mon Dieu, si seulement je savais cuire, mais je n’y entends absolument rien ! (Maintes femmes auraient lieu de pleurer pour le même motif.) — Petite sotte ! dit le mari ; que cela ne t’inquiète pas, je n’ai rien à cuire ! – On dit que l’épouse se remit à pleurer de plus belle.

— Pour moi, dit Madeleine, je sais suffisamment cuire pour les besoins d’un ménage et cela m’a déjà souvent été utile. Mais, je t’en supplie, ne te laisse pas aller à la colère ; je suis d’un naturel sensible ; je ne puis supporter les regards irrités ni les paroles aigres ; j’en ai peur ; on me reproche alors de bouder, je t’assure cependant que je ne suis pas boudeuse, mais je souffre cruellement de n’être pas aimée.

De mon côté je fis mes petites confessions : « Je suis d’un caractère irrésolu et porté à la méfiance ; cela ne date que de peu de temps ; mais une femme sera joliment bien chez moi, presque aussi bien qu’une dame et en tout cas mieux que la plupart des paysannes. Nos travaux de culture ne nous prendront pas beaucoup de temps et, dans l’intervalle, tu pourras rester à l’ombre et à couvert. Quant à l’argent, nous n’aurons qu’une seule clef ; ce qui sera à moi sera à toi et tu pourras puiser à volonté. On voit des dames et même des paysannes qui sont obligées de mendier humblement et péniblement le moindre kreutzer ; il n’en sera pas ainsi dans notre ménage. »

Je n’oubliais qu’un point, c’était de promettre à Madeleine qu’il y aurait toujours de quoi puiser à volonté ; mais cela ne faisait pour nous l’objet d’aucun doute. Nous fîmes ensemble l’addition de mon salaire, de mes gains supplémentaires et du produit de nos cultures. Madeleine ajouta qu’elle s’arrangerait à filer jour après jour un écheveau, ce qui rapporterait toujours un batz par jour. Tous comptes faits, nous eûmes peine à ne pas sauter de joie, quand nous constatâmes un boni annuel d’au moins 25 écus et cela en ne comptant que 300 journées de travail, quoique l’année n’ait pas 65 dimanches.

Peu à peu le jour vint ; il se trouva que nous avions déjà fait un grand bout de chemin, sans trop savoir comment. Quand nous regardâmes autour de nous, nous reconnûmes un beau et grand village, éloigné d’environ une lieue du domicile de mes parents.

Madeleine se mit à regarder de tous côtés et quand je lui demandai ce qu’elle cherchait, elle me dit qu’elle désirait entrer dans un magasin pour acheter quelque objet à offrir à mes parents, conformément à l’usage. Elle acheta une demi-livre de sucre et une demi-livre de café et je remarquai qu’au moment de payer elle se tourna de côté, ainsi que le font beaucoup de gens, pour qu’on ne voie pas quel petit nombre de pièces ils ont dans leur bourse et avec quelle peine ils les en arrachent une à une.

Je trouvai convenable de l’inviter à boire une demi-bouteille ; elle refusa, disant qu’elle n’avait besoin de rien ; cependant quand j’entrai à l’auberge elle me suivit.

Rien de plus drôle que les allures d’un couple qui se prépare à entrer dans une auberge : la fille fait des façons, plutôt par politesse que par conviction ; le fiancé ne laisse pas d’entrer ; quelquefois, par inadvertance, il ne referme la porte qu’à moitié et voici, à peine a-t-il pris place, que la fille apparaît avec circonspection dans l’entrebâillement de la porte ; elle est là, indécise si elle avancera ou reculera ; elle se hasarde enfin à dire « Bonjour ! » en rougissant et en mettant un doigt dans sa bouche ou sur ses lèvres, faute de savoir où le mettre ailleurs.

À partir de ce village j’étais en pays de connaissance et j’eus mille choses à raconter à Madeleine sur la contrée et sur les habitants de chacune des fermes que nous trouvions sur notre route, sur le nombre de leurs vaches et sur leur manière de tenir ménage. Tout en racontant, je cherchais des visages connus ; j’étais impatient de retrouver d’anciennes connaissances et d’entendre une parole de bienvenue. Quand on revient au pays, on jouit en premier lieu de revoir la contrée ; puis on cherche des visages connus ; enfin on aspire à trouver des cœurs avec lesquels on puisse sympathiser ; à défaut on prend de l’ennui même, dans son pays natal.

Cet ennui est un mal propre à la vieillesse ; voyez l’homme arrivé à un grand âge ; ses amis d’enfance et de jeunesse s’en sont allés ; ils sont couchés dans le sépulcre, ceux qui ont porté avec lui le poids de la vie ; ceux qu’il avait élevés pour en faire ses soutiens et ses consolateurs l’ont quitté pour suivre leurs propres voies ou lui sont devenus étrangers dans un monde où tout change ; ses yeux ne rencontrent plus aucun visage connu, personne de ceux dont il avait autrefois partagé les joies et les peines et avec qui il soit en communion d’idées ; il est dans ce monde comme à l’étranger. Alors il se prend à désirer la véritable patrie ; il se sent dépaysé, même au sein de son pays natal et il aspire à atteindre bientôt les horizons célestes qu’il n’est pas donné à l’œil humain de contempler ici-bas ; il sait que le bonheur l’attend là-haut, et qu’il y trouvera l’accomplissement de ses vœux les plus chers. Heureux qui sent, à chaque fois que la pensée du ciel se présente à son esprit, une vive aspiration se manifester en lui ! Mais celui à qui les choses du ciel sont restées étrangères ne s’y trouvera jamais à l’aise, si, par impossible, il y était un jour transporté.

Peu à peu nous rencontrâmes des personnes de ma connaissance. « Eh, bonjour, Pierre, te voilà ! je ne t’aurais presque pas reconnu, tellement tu as engraissé. Est-ce là ta petite femme ? Farceur, va, tu as toujours su dénicher les plus jolies. » Puis on me tendait la main, ainsi qu’il est de mise après une absence de plus ou moins longue durée.

L’accueil bienveillant dont j’étais l’objet me fit plaisir. La rencontre du conseiller de préfecture et les paroles qu’il m’adressa me procurèrent en particulier un sentiment de légitime orgueil. Lui aussi me tendit la main ; puis il me dit : « Tu aurais dû te présenter pour notre école, nous t’aurions volontiers donné la place et nous t’en avons voulu de ne pas t’être présenté au concours. » À l’ouïe de ces paroles, Madeleine me considéra avec respect et comprit que je devais être bien vu dans la contrée. Pour moi, je sentis que je m’allongeais d’au moins trois pouces et je pris un air d’importance extraordinaire.

C’est ainsi qu’on fait quand on est quelque chose dans son village et qu’on fait faire à ses hôtes une petite promenade dans la localité. J’ai souvent ri à voir la gravité de ces personnages et l’importance qu’ils paraissaient attacher à être vus en compagnie de leurs visiteurs, surtout quand ceux-ci étaient des gens occupant une certaine position : « Voyez, semblaient-ils dire, quelles gens viennent me faire visite ; il faut donc que je jouisse d’une certaine réputation au dehors. « Et quand les gens de l’endroit les saluaient et même se découvraient à leur passage, ils rendaient le salut avec une politesse grave et empressée, puis ils jetaient un regard interrogateur sur leurs hôtes comme s’ils eussent voulu dire : « Voyez comme nous sommes respectés et comment nous savons être affables avec chacun ! »

Plus nous approchions de la maison paternelle, plus je me sentais mal à l’aise, en dépit de l’accueil bienveillant dont j’étais l’objet. Sans doute je n’avais pas induit en erreur le père de Madeleine ; je n’avais pas dépeint notre propriété comme une grosse ferme ; je n’avais pas imité l’exemple de ce mauvais sujet qui disait à sa fiancée : « À B., le soleil est à moi. » Là-dessus la naïve fiancée s’était transportée à l’auberge du Soleil à B., pour faire une petite tournée d’inspection ; elle s’était mise à commander, s’était fait ouvrir coffres et armoires ; les gens de l’auberge l’avaient prise pour une folle. Après quelques explications assez vives, le drôle finit par avouer qu’il avait voulu parler, non de l’auberge du Soleil, mais du soleil que le bon Dieu donne à tous les humains et qui, à B., lui appartenait aussi bien qu’à tout autre citoyen.

Je n’étais pas allé aussi loin ; j’avais seulement parlé sous l’impression de mes souvenirs d’enfance, or on sait que tout prend aux yeux de l’enfant des proportions plus considérables. Peut-être aussi, désireux de me faire bien venir et cédant à l’instinct qui nous fait voir en beau tout ce qui est à nous, ai-je exagéré certaines descriptions.

Ces réflexions ralentissaient quelque peu mon allure, tandis que Madeleine, au contraire, hâtait le pas. Elle a toujours été un peu curieuse ; qui sait si elle ne caressait pas la pensée d’un petit héritage à venir ? Que celui qui n’a jamais eu une pensée semblable lui jette la première pierre ! Au fond, c’était son cœur seul, avide d’affection et transporté de joie, qui l’attirait vers mes parents. Quand on a le cœur ainsi disposé, on chemine facilement.

Marchant ainsi d’une allure inégale, nous atteignîmes la haie qui borde notre domaine. Oh ! que notre petite propriété me sembla plus misérable qu’autrefois ! Les arbres étaient à moitié secs et couverts de mousses ; le sol avait encore les teintes jaunes et grises de l’hiver, pendant qu’ailleurs tout était vert ; la palissade du jardin gisait à terre. Et la maison, le toit, les fenêtres ! on eût dit une demeure abandonnée.

Ma mère était au jardin. Nous la saluâmes. Au son de notre voix elle releva la tête, nous regarda longtemps et dit enfin :

— Tu es donc curieux de savoir une fois si nous sommes encore de ce monde !

Elle s’essuya sommairement la main, qu’elle nous tendit et nous invita à entrer, mais sans me demander qui était la personne que j’avais avec moi. Dans la remise, je trouvai mon frère occupé à tailler dans un morceau de bois ; c’était un gros gaillard à l’air audacieux ; il me jeta un regard moqueur et fut encore plus laconique que la mère.

Arrivé dans la chambre, je présentai Madeleine comme ma fiancée. De son côté elle adressa à ma mère quelques paroles simples et naïves par lesquelles elle lui demandait de la considérer comme sa fille et exprimait l’intention de l’aimer comme sa propre mère.

— Tu as été bien pressé, me dit ma mère. Puis s’adressant à Madeleine :

— Il paraît que tu avais aussi grande hâte d’avoir un mari ; tu ne sais pas encore ce que c’est que le mariage et comme le célibat est une belle chose. Mais voilà, c’est quand on aurait le plus besoin des enfants qu’ils se soucient le moins de leurs vieux parents.

— Ne vous fâchez pas, dit Madeleine, voici quelque chose que j’ai acheté à votre intention.

— Tu aurais pu t’en dispenser.

— Ce n’est qu’une petite preuve d’amitié.

— Eh bien, soit !

Alors seulement mon père arriva, sortant de son sous-sol, pâle, maigre, toussant continuellement. Il nous parut tout découragé et dit :

— J’ai beaucoup plus de peine dans ma vieillesse qu’au temps de ma jeunesse ; on a toujours assez d’amis quand il y a de quoi manger, mais personne ne se montre quand il faudrait travailler.

Une atmosphère de misère et de mécontentement semblait planer sur la maison tout entière aussi bien que sur ses habitants ; la plume se refuse à la dépeindre. De quelque côté qu’on se tournât, l’œil découvrait de nouveaux motifs d’inquiétude.

La mère fit du café. Pendant le repas, nouvelles jérémiades du père.

— Voilà, dit-il, qu’il faut nous mettre à acheter le pain à partir du Nouvel-An ; notre vache ne donne plus de lait ; l’argent n’y peut rien.

Il n’y avait pas là de quoi exciter notre appétit. La mère, croyant voir dans les reproches du père une critique de son administration, lui reprocha d’avoir acheté une mauvaise vache. Il s’en suivit un échange de paroles aigres, qui n’étaient pas non plus faites pour nous mettre en appétit. Mon frère intervint, parla avec insolence, invectiva l’un et l’autre. Ils le laissèrent dire.

Après le repas, le père lui dit : — Va donc travailler un moment à ma place.

— Je serais bien bête, répondit-il, d’aller m’enterrer dans ton atelier.

Puis il prit un fusil et partit pour chasser aux corbeaux. Mes parents, n’ayant pas osé résister à ce vaurien, n’ayant pu lui imposer le moindre travail, se rabattirent alors avec d’autant plus d’énergie sur des innocents et me firent entendre assez clairement que je me serais montré meilleur fils en pensant aux moyens de leur venir en aide plutôt qu’au mariage. Fâcheuse manie de beaucoup de parents ; qu’un de leurs enfants les tourmente et les exploite, ils lui passeront toutes les méchancetés, mais ils accableront de leurs exigences les autres enfants ; ce faisant, ils travaillent précisément, sans le savoir, à détruire chez ces derniers tout désir de leur venir en aide d’une manière efficace.

J’étouffais dans notre étroite petite chambre ; Madeleine paraissait prête à fondre en larmes à chaque instant. Le sort de mes pauvres parents m’affligeait profondément ; je voyais où le bât les blessait et je me sentais impuissant à les secourir et à ôter l’amertume qui oppressait leurs esprits ; je ne pouvais ni leur faire retrouver l’autorité sur leur fils favori, ni leur procurer ce qui leur manquait.

J’allai trouver mon père dans son atelier et lui donnai le peu d’argent dont je pouvais disposer. Il poussa un soupir et dit :

— Cela ne nous remettra guère à flot ; le mal est fait, mais j’espère être bientôt délivré.

Cependant il me parut revenir à de meilleurs sentiments à mon égard ; il m’invita à venir encore et me promit de nous faire une visite, si sa toux le lui permettait ; il fît les meilleurs vœux pour ma future épouse.

La mère, de son côté, fut un peu plus avenante et s’excusa de n’avoir rien à donner à Madeleine. Chose curieuse que cet attendrissement qui s’empare de certaines gens au moment où ils prennent congé de vous, quelquefois seulement au moment où ils quittent cette vie !

Nous marchâmes longtemps en silence l’un à côté de l’autre ; plusieurs villageois nous invitèrent à entrer chez eux. Mais quand nous fûmes hors du village, Madeleine éclata en sanglots. Sans doute elle pleurait sur ses espérances déçues, car elle avait certainement compté que j’aurais un jour quelque héritage de mes parents et voici, elle avait dû reconnaître qu’il y avait moins que rien.

Je commençai à la consoler et à m’excuser de mon mieux ; mais elle m’interrompit :

— Oh ! Pierre, dit-elle, ne crois pas que je pleure parce que tu n’es pas riche ; quand tu le serais, je ne pourrais t’aimer davantage. Mais quand je pense que nous pourrions aussi arriver un jour à ne plus nous entendre, à nous quereller tout le long du jour, à nous faire mutuellement des reproches, il me semble que mon cœur va se briser. Plutôt mourir aujourd’hui même que de passer par là ! Rien ne me paraît si affreux qu’un ménage où il n’y a ni support ni affection mutuelle. Je crois que je n’aurais plus un instant de bonheur si tu devais ainsi me quereller en présence d’autres personnes. N’est-ce pas, Pierre, que tu me parleras toujours avec bonté ? Alors, vois-tu, je supporterai tout, je te ferai un marche-pied de mes mains ; seulement ne te moque jamais de moi en présence des gens. N’est-ce pas, tu me le promets ?

Naturellement je le lui promis. Elle se consola peu à peu et nous eûmes un entretien des plus édifiants sur la paix domestique et la fidélité conjugale ; notre conclusion fut que nous ne pourrions dans aucun cas être irrités l’un contre l’autre. Hélas ! ce sont de beaux rêves. Heureux du moins quand on finit toujours par faire la paix et qu’on ne laisse pas le soleil se coucher sur les incidents irritants de la journée !

Peu à peu notre conversation se ralentit à mesure que notre allure devenait moins rapide ; la fatigue prenait le dessus, fatigue du corps, fatigue de l’esprit et de la pensée. Madeleine ôta ses bas et ses souliers, se plaignit amèrement des pierres pointues et faillit se mettre en colère contre moi quand, absorbé par mes réflexions, je continuai mon chemin sans remarquer qu’elle s’était arrêtée. Mais la brave fille comprit bien vite qu’elle avait été la première à manquer à nos promesses réciproques et nous en prîmes occasion de constater quelles intimes relations unissent le corps et l’âme de l’homme, quelle influence les pieds blessés peuvent avoir sur le caractère et combien la fatigue du corps rend l’âme sensible aux moindres contrariétés. C’est une chose bonne à savoir ; on apprend ainsi à supporter autrui et à veiller sur soi-même dans certaines occasions. L’oubli de ce principe est la cause d’une infinité de chicanes entre compagnons de route et d’existence, surtout quand on est à pied, que les chemins sont raboteux et que la journée a été fatigante.

Nous nous assîmes un moment et reprîmes de nouvelles forces. Cependant nous avions hâte d’arriver au logis, et ce n’est que quand nous vîmes les lumières du village briller à travers les buissons, que nous sortîmes de notre somnolence et reprîmes notre conversation avec un nouvel entrain, tout en marchant plus vivement. Arrivés au village, nous nous quittâmes avec un baiser, heureux que cette journée fût passée. Ce fut cependant un des jours de notre vie qui nous laissa les plus agréables souvenirs et dont les divers épisodes furent plus tard le sujet d’entretiens fréquents.

CHAPITRE VI

Je suis à la veille de graves événements.

Le jour de la noce approchait à grands pas. C’est avec un sentiment tout particulier que je le voyais venir et que je faisais chaque soir le compte des jours qui m’en séparaient encore ; c’était un singulier mélange de crainte et d’espérance, d’angoisse et de plaisir. Madeleine passait sans doute par les mêmes impressions, car elle rougissait chaque fois que la conversation tombait sur ce sujet.

Madeleine s’opposa à ce que le mariage fût célébré pendant la semaine qui suivit immédiatement la publication des bans ; les raisons qu’elle me donnait à l’appui de ce refus ne me satisfaisaient en aucune façon et j’en ressentis une certaine irritation. Ce n’est pas qu’elle n’eût une raison excellente, mais elle la tenait secrète. La brave fille s’était mis en tête de me faire un cadeau de noces et se rappelant que la perte d’une chemise avait été le point de départ de notre union, elle avait résolu de me faire une chemise de noces et une toute belle. Une chemise, ai-je dit ; en effet les gens de notre espèce ne comptent pas par douzaines, ou demi-douzaines comme les dames du grand monde qui, lorsqu’il en manque une à la demi-douzaine sont dans le cas de mettre les cinq autres au rebut, pour ne pas avoir une demi-douzaine incomplète.

Or, si Madeleine était en retard dans son œuvre, ce n’est pas qu’elle eût négligé d’y penser assez tôt, ou qu’elle eût été imbue d’un sentiment d’excessive ponctualité, qu’elle n’eût pas eu confiance en l’habileté de la couturière, qu’elle eût voulu des coutures de différentes espèces ; non, il fallait que la pauvre enfant commençât d’abord à gagner de son rouet l’argent nécessaire à cette dépense ; il fallait qu’une partie des gains que lui procurait son travail servît à l’entretien du ménage, sans compter ce qu’elle avait encore à acheter pour elle-même. Quelle activité elle dut déployer pour atteindre son but ! elle en pâlissait ; mais les regards qu’elle tournait vers moi n’en étaient que plus brillants.

Elle dut cependant, cédant à mon impatience croissante, m’avouer la raison de ce retard. Inutile de dire que je ne l’aimai pas moins pour cela.

Il arrivait aussi quelquefois que Madeleine venait me trouver le soir, pour voir à quoi j’en étais et ce que j’avais fait dans notre jardin. Doux moments que ceux-là. Est-il pour un jeune homme une joie plus intime, que celle qu’il ressent, lorsque la jeune fille qu’il aime passe pour la première fois le seuil de sa demeure, qu’elle promène des regards curieux sur son petit mobilier, qu’il s’assied à côté d’elle sur des chaises qui sont désormais leur propriété commune.

Le plaisir est plus parfait encore, quand c’est une fiancée qui prend place auprès de lui, que leurs yeux passent en revue les armoires, les chaises, la table et le lit, quand ils parcourent ensemble la cave, la chambre, le galetas. L’avenir se présente à eux sous des couleurs enchanteresses ; l’émotion les étreint, ils sont heureux cependant ; leur bouche se tait, mais leurs yeux parlent avec une éloquence bien autrement captivante.

Nous étions là paisiblement assis, la main dans la main, échangeant de doux regards, puis élevant nos yeux vers la voûte céleste du haut de laquelle la lune répandait ses rayons argentés en abaissant sur nous un regard moitié sérieux, moitié moqueur. Elle sait bien, la lune, pourquoi elle se promène, grave et tranquille, par dessus notre hémisphère. Que n’aurait-elle pas à raconter et à qui va-t-elle raconter tout ce qu’elle a vu ?

Nos regards se perdaient dans les profondeurs de la voûte étoilée, où des mondes innombrables accomplissent leur course, naissent et meurent ; et nos âmes, suivant nos regards dans les profondeurs de l’infini, se plongeaient dans un monde incommensurable de douces pensées…

Nous restions assis côte à côte, plongés dans nos réflexions et le cœur profondément ému ; puis, à la fin de la soirée, nous nous séparions en nous donnant un baiser avant de regagner notre gîte. Le monde appelle cela du sentimentalisme ou de la sensiblerie ; mais, je vous le demande, eût-il été préférable d’employer à des pensées charnelles ou à des calculs matériels ces heureux moments, où sous l’œil bienveillant de Dieu, nous posions les bases de tout un avenir ? De semblables pensées et de pareils calculs détruisent toute aspiration élevée, anéantissent ce qu’il y a dans l’amour de véritablement divin.

Chez les animaux, le corps seul s’unit avec le corps ; chez les hommes, c’est une âme qui s’unit à une autre âme ; c’est une union spirituelle qui se contracte, preuve de la divinité des destinées humaines.

En se mariant, l’homme revêt un des attributs divins ; il acquiert un petit monde qu’il peuple, gouverne, conserve, sur lequel il règne en petit comme Dieu règne dans l’univers. Aussi l’homme est à ce moment sous une impression particulièrement sérieuse, pour peu qu’il ait le sentiment de sa dignité ; malheureusement, cette impression n’est guère durable, tandis qu’elle devrait se perpétuer durant toute la vie.

Pour nous, il nous eût été difficile de nous livrer à ces considérations sublimes ; nous ne nous rendions pas compte de la valeur des sentiments qui s’agitaient au dedans de nous. Combien de jeunes campagnards éprouvent des impressions du même genre, bien qu’on ne leur eût pas supposé une sentimentalité aussi développée !

Il nous restait à arrêter un point important. Je veux parler de l’endroit où nous célébrerions notre noce et de la manière de nous y transporter. Madeleine n’était pas encore allée à Berne, mais Berne était trop éloigné pour qu’il fût possible de nous y rendre à pied. Nous choisîmes un village éloigné d’environ deux lieues, et où l’aubergiste passait pour être très modéré dans ses prix.

CHAPITRE VII

La noce.

Nous nous étions donné rendez-vous de bon matin à la sortie du village, pour ne pas nous exposer à trouver des cordes ou des perches tendues à travers la route et qu’on n’eût retirées que moyennant rançon. À l’orient, le soleil commençait à paraître, chassant devant lui les dernières brumes de la nuit en leur décochant ses rayons qui allaient heurter les cimes neigeuses, annonçant aux vallées l’approche du roi du jour. Bientôt il apparut, majestueux et solennel. Je crus alors le voir s’arrêter et contempler avec étonnement ma jeune épouse, l’illuminer d’une clarté particulièrement douce et, concentrant sur elle tous ses rayons, oublier pour un instant le reste de la terre.

Cela n’eut rien qui m’étonnât. Le soleil pouvait-il bien contempler à cette heure-là un être plus gracieux que ma fiancée ? Le soleil sait bien ce qui est beau et sans doute la lune lui avait recommandé d’avoir les yeux grands ouverts ce matin-là. Madeleine était si blanche et si proprette, si gracieuse et si avenante, elle rougissait avec tant de grâce quand elle jetait les yeux sur moi, ses regards rêveurs se levaient avec un si vif éclat vers le soleil, que je n’eusse pas été surpris de voir celui-ci s’arrêter tout le jour à contempler ma fiancée. Mais le soleil n’ose pas s’arrêter longtemps ; il y a au-dessus de lui quelqu’un qui ne lui permet pas de chômer…

Nous parlions peu, mais les rares questions que nous nous adressions réciproquement montraient combien nos cœurs étaient émus.

— Madeleine, dis-je, m’aimes-tu bien réellement, et éprouves-tu de la joie à devenir mon épouse ?

— Et toi, Pierre, répliqua-t-elle, est-ce que tu ne te repens pas, et ne te semble-t-il pas qu’une fille plus riche et plus jolie ferait mieux ton affaire ?

Et nous nous donnions réciproquement de consolantes assurances, et nos mains s’unissaient, et nous restions un moment silencieux et recueillis. C’est, en effet, un jour bien sérieux que celui du mariage, et c’est un acte bien solennel de se rendre à l’église, pour promettre de porter ensemble le fardeau de la vie, de partager les joies et les souffrances, de poursuivre le même but sur le chemin de la vie. Quelque bien assortis que soient les époux, une certaine angoisse s’empare d’eux à l’approche du moment décisif.

Tout à coup, le son lointain des cloches retentit à nos oreilles, faisant vibrer les fibres les plus profondes de nos âmes. Nous nous donnâmes silencieusement la main. C’était la première annonce du service divin. Peu à peu, les vibrations de l’airain sacré devinrent plus puissantes, nous enveloppèrent de leurs ondes harmonieuses. Et les cloches des villages voisins répondaient en chœur, annonçant aux humains que les églises allaient s’ouvrir pour être témoins des vœux adressés au Père céleste, et pour répandre sur les cœurs souffrants les consolations d’En-Haut.

Nous nous rendîmes ensemble au presbytère pour nous annoncer. Le pasteur était un digne vieillard qui, pour avoir bien souvent déjà consacré des unions semblables, n’était cependant pas devenu indifférent à cet acte sacré au point de s’en acquitter machinalement.

Il nous adressa de sages et sérieuses paroles ; il fit appel à ma qualité de maître d’école, qui ne doit pas ignorer quelles sont les qualités d’un bon époux et quelle bénédiction est indispensable à un mariage heureux. Puis, s’adressant à Madeleine :

— C’est une tâche difficile, dit-il, que d’être une bonne ménagère et la digne compagne d’un maître d’école, de ne pas être en scandale ou à charge aux autres, mais de leur être en exemple et en bénédiction. Tu es encore bien jeune, ma fille, as-tu réfléchi à toutes ces choses ? As-tu réfléchi à quoi tu t’engages en épousant un maître d’école ; es-tu prête à supporter les méchantes gens, parfois la mauvaise humeur de ton mari, souvent la gêne et les privations ? As-tu pensé à tout ce qui t’incombera ensuite : ton mari à rendre heureux, des gens à réconcilier, l’huile de ta cruche à multiplier comme celle de la veuve dont parle la Bible ? Pourras-tu garder en tout temps un visage joyeux et serein devant Dieu comme devant les hommes, mais surtout en présence de ton époux ?

Madeleine ne répondit pas ; deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. Je m’irritai de son silence, craignant que le pasteur ne la crût un peu nigaude ; je le lui représentai plus tard, mais elle me dit que pour tout l’or du monde, il lui eût été impossible d’articuler un mot, ayant la gorge serrée comme par une main de fer.

Le pasteur le comprit mieux que moi, car il ajouta :

— Allons, ma fille, je n’ai pas voulu t’effrayer, mais je tenais à t’avertir de ce qui t’attend dans la carrière où tu vas entrer et où tu auras des vertus diverses à mettre au jour. Heureuse si tu sens ces choses ! Que Dieu te donne la force de t’acquitter convenablement de ces nouveaux devoirs ! Et maintenant, l’heure approche, vous avez sans doute encore quelques préparatifs à faire.

Sur ce, Madeleine ouvrit un petit sac, se retira dans un coin de la chambre, et se mit à détacher ses jarretières. Quand elle voulut enlever ses bas, pour les échanger contre d’autres plus blancs, le pasteur nous expédia dans la chambre voisine qui paraissait être celle de la cuisinière, à en juger d’après les tabliers noirs et gluants qui gisaient sur le lit et sur le plancher.

C’est là que je fis pour la première fois l’office d’un valet de chambre ; je retirai de la camisole de Madeleine les cordons de son bonnet et lui aidai à fixer sa couronne sur celui-ci. Cette coiffure lui seyait à merveille ; elle lui donnait un air distingué ; sa petite tête prenait sous la couronne un air tout nouveau de gracieuse fierté ; c’est qu’elle savait bien, cette petite tête, que la couronne virginale dont elle venait de se parer, était bien méritée.

— N’oublie pas, me dit Madeleine, au moment de quitter la chambre, qu’il faut nous serrer étroitement l’un contre l’autre pendant la cérémonie, de peur que Satan ne vienne se glisser entre nous. Mon père me l’a encore recommandé du fond de son lit, au moment où j’allais passer la porte.

Je connaissais cette superstition et, comme Madeleine, j’étais persuadé qu’aussitôt que le Diable remarque pendant la cérémonie une place vide entre les époux, il accourt en prendre possession, et sépare les époux pour toujours. Mais je n’en comprenais pas le sens symbolique qui est de rappeler aux époux, d’une manière simple et pratique, le devoir de rester fermement unis, de ne pas permettre que rien au monde, amis ou ennemis, bonheur ou malheur, passion ou indifférence, s’interpose entre eux. Beaucoup d’époux ne comprennent pas cette vérité, et quelque soin qu’ils mettent à se serrer l’un contre l’autre pendant la cérémonie, ils n’en laissent pas moins quantité d’hommes et de choses se glisser entre eux, les conseils intéressés des voisins, les sympathies affectées, les préférences et les antipathies, les prétentions irréalisables, les singularités gênantes, la méfiance, la jalousie. Maintes coutumes campagnardes, maintes prétendues superstitions ont, de même, un sens profond et l’on continue à les pratiquer sans se rendre compte de leur signification.

L’église était petite et sombre ; seuls quelques vitraux laissaient passer une lumière rouge au milieu des tons grisâtres produits par les vitres ternes des fenêtres. Trois autres couples étaient assis attendant l’arrivée du pasteur ; les fiancées, radieuses d’en être enfin arrivées à ce point, joignaient dévotement les mains sur leur tablier fortement empesé. Le pasteur entra, grave et recueilli ; d’une voix émue et sonore, lentement et solennellement, il lut les belles paroles de la liturgie, si belles que l’allocution qui suit ne fait le plus souvent que les affaiblir.

Une émotion profonde s’empara de nous quand, la main dans la main, nous nous approchâmes de la table de communion pour promettre de rester unis dans les bons et les mauvais jours, dans la santé et la maladie, de nous soutenir mutuellement par nos paroles et nos actions, de supporter patiemment nos torts et nos défauts réciproques. D’abondantes larmes roulaient sur les joues de Madeleine et je sentais moi-même mes yeux devenir humides et brûlants. Nos mains s’unirent étroitement en signe de l’union indissoluble de nos cœurs, et quand il fallut prononcer le oui solennel, ce mot, qui pourtant sortait joyeusement du fond de notre cœur, effleura à peine nos lèvres ; une ample révérence en tint lieu ; puis lorsqu’il fallut implorer la bénédiction de Dieu sur notre union, invoquer sa grâce sur nous pour la vie et la mort, nous fîmes cette prière commune avec une ferveur que les mots sont impuissants à rendre et qui intercéda pour nous auprès de Dieu par des soupirs qui ne se peuvent exprimer.

« Amen ! » dit le pasteur après un court silence. De toute notre âme et de toute notre pensée, nous répondîmes : « Amen ! » et longtemps encore cette parole retentit dans notre cœur jusqu’au moment où nous arrivâmes à l’auberge à la suite des autres couples. Là, nous nous fîmes servir un fortifiant en attendant le dîner. Nous demandâmes, selon un ancien usage, du vin chaud. Les jeunes femmes se mirent à babiller ensemble, échangeant des louanges et des critiques et s’interrogeant réciproquement sur le prix de leur toilette de noce. Les trois époux demandèrent des cartes pour tuer le temps jusqu’à l’heure du dîner. Je fus bientôt las de les voir et de les entendre et leurs plaisanteries incessantes sur mon refus de jouer m’engagèrent à aller prendre l’air.

Comme le maréchal qui flaire de loin l’emplacement de la forge et le boulanger qui se dirige d’instinct vers la boulangerie, je découvris sans peine la maison d’école. Le régent était dans le voisinage et nous liâmes bientôt conversation.

Dans le monde des régents, il arrive généralement que chacun d’eux a la prétention de savoir mieux s’en tirer que les autres ; quand donc l’un a exposé un point de sa méthode, l’autre réplique : « Pour moi, voici comment je m’y prends ; je m’en trouve parfaitement, et je ne sais pas comment je m’en tirerais si je voulais faire comme les autres. »

Comme le développement de ma méthode exigeait beaucoup de temps, je m’emballai consciencieusement et quand je repris le chemin de l’auberge, ce fut pour voir de loin ma petite femme trottiner avec inquiétude autour de la maison et explorer tous les recoins.

La pauvre enfant avait failli fondre en larmes quand les autres se mirent à table sans que je reparusse ; elle n’osait prendre place au festin en mon absence. Elle me chercha en vain. Terrible angoisse de la malheureuse qui ne pouvait s’imaginer ce que son époux était devenu ; lui était-il arrivé un accident ? l’avait-on enlevé, ou s’était-il enfui ? Angoisse bien compréhensible chez une épouse de fraîche date dont le mari disparaît inopinément.

Elle fut bien heureuse, quand elle me vit remontant la rue sain et sauf. Sans penser à me chercher querelle, elle prit gaiement mon bras. Je connais telle épouse qui, dans une circonstance pareille, eût pris un visage indigné, eût fait une scène, eût boudé peut-être tout le jour, à faire croire que sa colère avait précisément pour cause l’heureuse réapparition de son mari.

Il y a des gens qui prennent les choses par le mauvais côté, il en est heureusement aussi qui les prennent par le bon côté ; les premiers trouvent matière à récriminer, même dans les occasions les plus favorables ; les autres savent se réjouir au milieu de toutes les contrariétés ; ceux-là répandent leur bile sur le moindre rayon de miel ; ceux-ci appliquent un baume sur toutes les blessures ; les uns tournent tout en mal, les autres pardonnent toutes les maladresses ; les uns sont des esprits malheureux, comparables à ces mauvaises années où rien ne prospère et où la grêle tombe à tout propos ; les autres sont semblables à ces belles nuits de mai où toutes les plantes se couvrent de verdure, croissent et répandent leur parfum. Madeleine était de ces derniers ; elle n’eut pas un regard amer, pas une parole de reproche à mon adresse.

Selon l’usage des maîtres d’hôtels, on servit le repas avec une lenteur calculée, pour nous permettre de disposer convenablement les aliments dans nos estomacs et de gagner de la place pour les services suivants. Mes trois compagnons trouvèrent que la chose allait trop lentement ; ils poussèrent la nappe de côté et se remirent à jouer, malgré l’opposition de leurs femmes qui trouvaient qu’il fallait d’abord bien manger. Ils ne voulurent rien entendre et ne se soucièrent plus de leurs femmes, auxquelles ils ne versèrent plus à boire.

Ils jouaient encore quand nous partîmes, Madeleine et moi. Ils continuèrent à jouer pendant toute l’après-dînée, sourds aux supplications de leurs femmes, qui les tiraient par le pan de leur habit et leur rappelaient qu’il était temps de retourner au logis. Le jour baissa, le soleil disparut à l’horizon, les femmes redoublèrent d’instances, nos hommes jouaient toujours. Les heures s’écoulèrent, l’aiguille de l’horloge approcha de la douzième heure ; les femmes, émues, non plus de pitié ou de vergogne, mais de détresse et de colère, se mirent à jeter les hauts cris, le jeu continuait avec une rage croissante. L’horloge frappa douze coups, ils n’entendirent rien, et bientôt ils en vinrent eux-mêmes aux coups ; échauffés par le vin, aigris par leurs pertes, ils se battirent horriblement ; les femmes poussèrent des hurlements affreux et voulurent les séparer ; elles reçurent des horions, furent jetées de ci de là. Enfin, l’aubergiste intervint et mit toute la bande à la porte. Après s’être encore insultés et rossés d’importance sur la rue, ils reprirent deux à deux le chemin de leur logis, déchirés, éreintés, hurlant et blasphémant. Telle fut leur entrée en ménage.

Quelle fut la vie commune de ces nouveaux couples ? Quelles perspectives cette première journée a-t-elle ouvertes dans l’esprit des malheureuses épouses ? Hélas ! cette nuit n’était que la suite naturelle de beaucoup d’autres nuits de désordre qui l’avaient précédée ; c’était un vrai purgatoire à l’entrée de l’enfer.

Madeleine et moi avions quitté de bonne heure dans l’après-midi cette vilaine société ; nous nous étions donné rendez-vous avec le père de Madeleine dans une auberge à mi-chemin, afin de lui procurer aussi quelques heures agréables. Nous cheminâmes allègrement côte à côte, ma femme et moi ; la pensée que désormais nous nous appartenions l’un à l’autre, nous remplissait d’une joie inexprimable ; ma femme se montrait tantôt sérieuse tantôt malicieuse, puis elle retombait dans une sorte de gracieux attendrissement ; elle était elle-même sous le charme, et je crois qu’au besoin je l’eusse portée sur mon cœur pendant toute la durée de notre petit voyage.

Nous trouvâmes notre père déjà installé au rendez-vous et dans les meilleures dispositions. Il racontait à un petit groupe d’auditeurs ses pérégrinations au-delà de Morat, et décrivait les merveilles de ce pays et les singularités de ses habitants. On l’écoutait avec recueillement, faveur dont il n’était plus guère l’objet dans son propre village.

À la nuit tombante, nous nous remîmes en route, de manière à ne pas rentrer chez nous de plein jour. Le vieux était loquace et ne remarquait pas que nous le suivions sans dire mot. La main dans la main, tout entiers à nos pensées, nous avancions à petits pas et, quand notre pensée devenait plus intense, nos mains se serraient davantage.

Nous atteignîmes ainsi notre logis, et c’est avec une sorte d’émotion respectueuse que je fis passer à ma femme le seuil de ma demeure. D’une main tremblante je poussai le verrou de la porte et je prie maintenant le lecteur bénévole de rester derrière cette porte jusqu’au chapitre suivant.

CHAPITRE VIII

La lune de miel.

Je me représente qu’une jeune femme qui n’est pas au courant de la tenue d’un ménage éprouve au premier matin de la vie conjugale une impression particulière d’angoisse et de malaise. Elle vient de s’éveiller ; une nouvelle tâche s’ouvre devant elle. Que faire ? elle ne le sait pas ; elle ne sait par quel bout commencer ; personne n’est là pour la conseiller, et il en est plus d’une qui serait bien embarrassée si elle devait indiquer à sa servante ce qu’elle doit préparer pour le dîner. Plus grand encore serait son embarras, si elle devait préparer elle-même le dîner, car elle ne sait pas ce que c’est qu’un bouilli, s’il faut prendre de la viande de mouton pour faire un rôti de veau ou des quartiers de poires pour un plat de pommes de terre frites.

Pour épargner cet embarras à la jeune épouse, ou du moins pour le différer (on diffère volontiers ce qu’on ne peut éviter), on fait faire au nouveau couple un voyage de noces. Et comme le jeune marié ne sait que rarement à quoi en est son épouse, si elle sait tenir un ménage ou non, on a pris l’habitude de faire faire un voyage à toutes les nouvelles mariées, qui en voiture à quatre chevaux, qui en char à bancs, qui même à pied.

Par une étrange fatalité ces voyages se font le plus souvent par le mauvais temps ; le voyage découvre d’ailleurs, et cela inopinément, maints côtés fâcheux du caractère ; la fatigue aigrit, les jours et les semaines d’oisiveté assombrissent l’esprit ; on rentre chez soi fatigué et affaissé ; le logis semble morne et désert ; la vie conjugale paraît fade et ennuyeuse ; on se dégoûte du ménage et de la vie commune. Outre les inconvénients d’un voyage de noces, l’époux se trouve privé du plaisir de voir sa jeune femme se mettre à l’œuvre au milieu de son ménage, dès le premier matin de leur vie en commun ; il perd l’occasion de prendre part à ses petits embarras domestiques et de manger à la table qu’elle a servie elle-même les mets que sa main a apprêtés.

Quant à Madeleine, elle se mit courageusement à l’œuvre, tirant parti, pour me satisfaire, de toutes les ressources de son intelligence ; elle employa bien peu de bois à faire son feu ; elle mit de l’ordre dans la cuisine et alla fureter malicieusement dans certains recoins ignorés. Puis elle fit la revue de mon mobilier, visita mes chemises et mes vêtements, et demanda des morceaux pour raccommoder. En effet, mes vêtements avaient grand besoin de réparations ; elle prétendit désormais faire elle-même cet ouvrage, désirant éviter une dépense d’argent pour cet objet. De temps à autre elle me donnait un baiser et quand nous eûmes fouillé partout, brossé et suspendu à leur clou nos habits de la veille, nous fîmes l’addition de notre argent comptant. Madeleine fut enchantée de trouver chez moi la valeur de sept écus, après les nombreuses dépenses des derniers jours. Toute confuse, elle tira à son tour de sa poche les espèces qu’elle apportait en ménage ; c’étaient six batz entiers et un demi-batz. Les larmes lui en vinrent aux yeux, mais je les essuyai avec un baiser et elle me fut plus chère avec ses six batz et demi qu’une mégère avec cent mille écus.

Midi sonna inopinément. Comment la matinée avait-elle passé si rapide ? nous l’ignorions ; Madeleine avait fait beaucoup de besogne tandis que je n’avais fait que flâner en jouissant de la voir à l’œuvre.

L’après-dînée fut employée à emménager le petit mobilier de mon épouse et nous eûmes assez à faire à caser dans la chambre haute le lit du père et à arranger à celui-ci, dans la pièce principale, une place pour sa table de travail à côté de mon métier, de notre lit et de notre table qui l’occupaient déjà presque tout entière. Cependant chaque objet réussit à trouver place.

Telle fut la première journée de notre vie conjugale, la plus belle qui m’eût été donnée jusqu’alors. Elle fut suivie de beaucoup d’autres pareilles. Madeleine s’était mise avec ardeur aux travaux du jardin ; elle déclara vouloir s’en occuper seule pour me laisser travailler à mon métier et grossir notre avoir. Elle calculait que notre entretien à nous trois ne reviendrait pas à plus de deux francs par semaine, vu que nous avions du bois et des pommes de terre ; elle comptait par jour un batz de lait et un batz de pain, deux batz de café par semaine et le reste, soit quatre batz seulement, pour la farine, le beurre et le sel, ce qui faisait déjà un total de 154 francs par année. Elle reconnaissait bien qu’il nous restait encore à acheter quantité d’objets indispensables, indépendamment de toute pensée de luxe ; mes chemises, en particulier, ressemblaient à des treillis ; mais elle espérait gagner beaucoup en filant et en piochant courageusement.

Je me résignais difficilement à laisser ma petite femme travailler seule au jardin. Le temps me semblait bien long depuis sept heures du matin à midi et depuis midi et demi à six heures du soir ; ma navette semblait être rétive ; à chaque instant je tirais ma montre de ma poche pour voir si la demi-journée n’était pas encore passée.

Elle dut se rendre à mes instances et m’accepter comme aide-jardinier, car je lui démontrai clair comme le jour que deux personnes font plus que le double du travail d’une seule ; elle reconnut la valeur de mes arguments et dès lors les journées passèrent pour moi comme des minutes. Notre activité nous autorisait à nous croire en bonne voie de devenir riches ; chaque jour nous mettions nos dépenses en parallèle avec nos recettes et nous avions chaque fois plus de gains et moins de dépenses à enregistrer. Nous avions reçu, contrairement à notre attente, passablement de cadeaux de noces et beaucoup de personnes que nous croyions indifférentes s’étaient montrées généreuses à notre égard.

Nos cultures réussissaient à souhait ; il devait nous rester du lin et du chanvre à vendre, après ce que Madeleine prélèverait pour son usage. Il semble que les jeunes mariés réussissent doublement dans tout ce qu’ils entreprennent, surtout quand la ménagère est propre et active ; on dirait que les lutins bienfaisants dont parle la légende se complaisent à les voir à l’œuvre, protègent et facilitent leurs entreprises, apportent nuitamment la rosée à leurs cultures et, de jour, tempèrent pour eux l’ardeur des rayons du soleil.

Il est de fait que les cultures réussissent mieux aux jeunes gens qu’aux vieillards ; les vieux jardiniers vous disent qu’avec l’âge ils ont toujours plus de greffes manquées et qu’ils finiront par ne plus en amener une seule à bien. Sage dispensation de la Providence, qui enseigne ainsi aux hommes le prix des jeunes années et les invite à ne pas dépenser follement dans les plaisirs et l’oisiveté des moments aussi précieux.

Un dimanche, après le sermon, nous avions fait une petite promenade vers notre champ de lin ; il était d’une si belle venue que nous avions cru pouvoir en supputer le produit à quelques livres de plus que nous ne l’avions d’abord estimé. Nous reprîmes le chemin de notre logis, tout heureux de cette découverte, et j’en étais à me demander à part moi si le moment n’était pas venu de conduire pour la première fois ma femme à l’auberge ou s’il n’était pas préférable de faire chercher au moins une bouteille de vin, quand je vis assis devant la maison, côte à côte avec mon beau-père – c’était lui qui avait été de cuisine ce jour-là – un homme que je crus reconnaître.

Une terrible angoisse me saisit ; c’était le vendeur de l’orgue. Je n’avais fait à ma femme aucune mention de cette dette : dans ma félicité je l’avais presque oubliée et quand cette pensée s’était présentée à mon esprit, je l’avais promptement reléguée à l’arrière-plan, ne trouvant d’ailleurs aucune occasion propice pour en faire l’aveu. Et voilà que la pénible réalité allait apparaître aux yeux de ma femme, brusquement, inopinément, écrasant ses rêves dorés de tout son poids de cinquante écus.

— Qui est cet homme-là ? dit Madeleine.

Je ne répondis pas ; j’avais la gorge serrée comme par un câble.

Le nouveau-venu n’était pas un homme dissimulé ; il avait déjà raconté toute l’affaire à mon beau-père et, dès que je fus près de lui, il m’interpella en ces termes :

— Eh bien, voici longtemps que je ne vous ai pas vu et j’espère que vous allez maintenant me remettre le solde de votre dette.

Madeleine pâlit et me jeta un regard angoissé où je pus discerner cependant la pensée que ces paroles s’adressaient à faux et concernaient sans doute le précédent régent. Quand elle vit que je ne contestais pas la dette en question et qu’elle m’entendit balbutier, l’air troublé et la voix plaintive, quelques paroles d’excuse, elle rentra hâtivement dans la maison et il me sembla qu’elle se mettait à pleurer. Je ne pus rester auprès de cet individu, force me fut d’entrer pour apaiser cette douleur.

Je trouvai Madeleine appuyée contre la porte, la tête cachée dans ses mains et pleurant amèrement. Je la pris dans mes bras :

— Ne pleure pas, dis-je, ne pleure donc pas.

Elle ne répondit pas. Je lui relevai la tête et déposai un baiser sur ses yeux.

— Je t’en supplie, repris-je, ne fais pas ainsi ; la chose n’est pas si terrible ; cette dette n’a rien de déshonorant, elle provient de mon orgue et c’est ma seule dette.

Quand une femme découvre des dettes que son mari lui avait cachées, elle est doublement inquiète et affligée. Elle craint en premier lieu que ces dettes ne soient la conséquence de fautes secrètes ; ensuite elle a peur que ce qu’elle vient d’apprendre ne soit pas tout et qu’il ne s’en découvre bien davantage.

Madeleine était d’un naturel confiant et cet incident n’avait pas ébranlé sa confiance en moi. Délivrée de son double sujet de crainte, elle recouvra l’usage de la parole, ouvrit les yeux et me dit d’une voix entrecoupée par les sanglots :

— Mais, pour l’amour de Dieu, pourquoi ne pas me révéler cette dette ? Pourquoi me gâter le plaisir que j’avais à épargner et à faire mes petites combinaisons ? Pourquoi avoir des secrets vis-à-vis de moi ? C’est ce qui me cause tant de chagrin.

— J’ai souvent eu l’intention de t’avouer la chose, mais je n’ai jamais pu y parvenir ; j’ai pensé d’ailleurs que tu l’apprendrais toujours assez tôt.

— Mais tu n’as donc plus confiance en moi ; je te dis tout et toi, tu ne me dis rien.

— C’est vrai, je ne le ferai plus. Ne te mets pas en peine au sujet de cette dette. J’économiserai sur ma nourriture et travaillerai jour et nuit jusqu’à ce tout soit payé ou je revendrai l’orgue, si tu l’exiges.

— En aucune façon ; cet orgue me fait un si grand plaisir quand, le soir avant d’aller nous coucher, nous chantons ensemble un cantique en nous accompagnant de cet instrument ; je suis touchée de voir que tu sois prêt à le vendre par condescendance pour moi. Non, Pierre, va retrouver cet homme, nous verrons à arranger la chose.

Je sortis ; les deux hommes avaient l’air aussi déconfits l’un que l’autre, mon beau-père à cause de ma dette, l’autre à cause de mon incapacité à payer. Il parla de me faire poursuivre juridiquement :

— Avec les régents, s’écria-t-il, il n’y a absolument rien à faire ; on devrait les interdire tous, du premier au dernier.

Il consentit enfin à entendre raison et parut disposé à recevoir un acompte et à entrer en arrangements pour le solde. Je lui rappelai mes versements antérieurs en déduction du capital : il déclara n’avoir reçu autre chose que les intérêts. Là-dessus, Madeleine nous appela pour le dîner. Il n’y avait pas de viande sur la table. Tout maître d’école que je fusse, je vivais six fois plus mal que les brigands, les voleurs et les fripons qui logent au pénitencier de Berne ; on leur donne de la viande deux fois par semaine, tandis que nous ne pouvions nous en accorder qu’un dimanche sur trois et encore à peine deux livres pour nous trois, sans compter les os et le foie qui faisaient partie des dites deux livres ; cela ne nous empêchait d’ailleurs en aucune façon d’être sains et gaillards. Encore n’avions-nous ni vin ni eau-de-vie, comme on en donne, au dire des mauvaises langues, aux pensionnaires des établissements susnommés.

Grands dieux ! Ne se pourrait-il que le gouvernement fît faire, un jour ou l’autre, une enquête sur la vie matérielle des régents ? Il faudrait que le soin de faire cette enquête fût confié à quelqu’un de ces médecins de génie, qui ont tellement pris l’habitude des poulets et du jambon qu’ils les croient indispensables à l’existence, ou à l’un ou l’autre de ces conseillers d’État, à qui il faut, jour après jour, sa bouteille de Lafitte, de Château-Margaux ou de vin du Rhin. Infailliblement ces Messieurs jetteraient, à la vue de notre misère, des cris d’horreur à faire trembler les montagnes, à attendrir des cœurs de pierre, et le gouvernement nous prescrirait une alimentation qu’aucune femme de maître d’école ne serait capable de préparer, à tel point qu’il faudrait organiser un service de cuisinières itinérantes pour leur enseigner l’art de cuire les mets nouveaux ; on pourrait y joindre des écoles de cuisine, qui contribueraient puissamment au bien être général, surtout si l’État se chargeait, comme de raison, de leur approvisionnement.

Notre menu se composait pour le moment d’une soupe et de quartiers de pommes et de pommes de terre, ce qui eût parfaitement fait notre affaire, sans la présence de ce fatal personnage, qui donnait une saveur amère à chaque bouchée que nous avalions et qui me tenait dans une continuelle angoisse à la pensée qu’il pourrait, par bêtise ou par méchanceté, s’aviser de raconter certaines histoires du Pré-Loiseau connues de Madeleine, mais encore ignorées de mon beau-père, ou qu’il serait assez malin pour faire croire à ma femme par d’habiles insinuations qu’il s’était passé beaucoup plus d’événements que je n’en avais confessé.

Ce danger me fut épargné ; le personnage eut assez à raconter sur le nouveau régent.

— C’est, dit-il, un orgueilleux fieffé et sa femme n’est qu’une sotte péronnelle qui se croit trop distinguée pour faire le moindre travail ; elle est d’ailleurs trop paresseuse pour faire elle-même une lessive. Au commencement, elle envoyait sans façon son linge chez les paysannes et, quand celles-ci n’ont plus voulu être ses lavandières, elle en a fait un paquet pour l’expédier au lavage à Berne. Son mari s’est opposé à la chose ; il s’est mis à organiser lui-même une lessive et a dû bouillir le linge pendant que Madame était encore dans la plume. En vérité, les gens commençaient à dire ouvertement, qu’ils préféreraient avoir encore le précédent et qu’ils l’ont par trop fait souffrir.

Propos bien doux aux oreilles de celui qui a été le précédent régent. Et quand celui-ci rencontre des habitants du dit village et qu’il entame avec eux une conversation, il est impatient d’entendre la confirmation de ce fait, à savoir que son successeur ne sait pas s’y prendre et que les innovations qu’il avait lui-même introduites sont abandonnées par ce dernier. Si cependant, contre toute attente, l’interlocuteur n’a que des louanges à l’endroit de son successeur, il lève brusquement la séance : « Adieu, dit-il, il faut que je m’en aille. » Et il s’écoule du temps jusqu’à ce qu’il ait retrouvé sa bonne humeur. Ainsi est fait le cœur humain.

Nous avions en guise de dessert du pain noir, dont chacun des convives se coupa une petite tranche ; de café noir, point. Le dîner expédié, les négociations reprirent leur cours.

— C’est donc, dis-je, cinquante écus que je reste à devoir ; cela fait deux écus d’intérêt et nous verrons ce que nous pouvons rembourser sur le capital.

— Permettez, dit-il, c’est soixante écus que vous me devez encore ; vous ne voulez pourtant pas le nier.

— Réfléchissez un peu, je vous ai remis telle somme à telle date ; mon compte est exact.

— Il est vrai que j’ai reçu un paiement seulement, mais à titre d’indemnité, parce que je devais trouver de l’argent ailleurs, ne pouvant en obtenir de vous.

— Il suffira de retrouver les quittances, interrompit mon beau-père ; on verra bien ce qui en est.

— Eh oui, dit l’autre, produisez vos quittances.

— Vous savez bien que je n’en ai point.

— Oui, oui, fit le bonhomme avec un sourire, on serait propre s’il fallait s’en tenir au dire des gens.

— Cependant, quand je vous ai payé les intérêts, je ne vous ai pas non plus demandé des quittances, parce que je croyais avoir affaire à un honnête homme.

— C’est que les intérêts ou les remboursements ne sont pas la même chose.

De fil en aiguille nous allions nous prendre aux cheveux, si mon beau-père et Madeleine ne se fussent interposés. Enfin, après de longues négociations, au cours desquelles j’eus à entendre des insinuations peu flatteuses à l’endroit de mon honnêteté, nous arrêtâmes le chiffre de ma dette à cinquante-six écus et le père sortit pour chercher du papier timbré. Ainsi arriva ce qui se produit habituellement en pareille occurrence. Plus un homme a tort, plus il se montre arrogant ; il paie d’insolence, crie plus fort que ses adversaires et la foule de conclure : « Il faut bien qu’il ait raison, sinon il ne crierait pas si fort. »

Cependant nous réunîmes, Madeleine et moi, notre argent comptant, qui se chiffra par huit écus cinq batz ; nous payâmes deux écus et six batz d’intérêt et comme il nous manquait un batz pour faire un compte rond de six écus, mon beau-père l’ajouta de sa bourse, de sorte qu’il ne nous resta pas un kreutzer dans la maison. Et quand le gredin eut tout empoché, il réclama une indemnité quelconque pour sa course, mais il dut se contenter de la part du roi, car où il n’y a rien le roi perd ses droits.

Enfin ce mauvais génie fut hors de notre demeure ; mais les esprits malins laissent toujours après eux quelque trace de leur passage, un souffle empesté ou du moins leur ombre. Cette ombre pesait lourdement sur la physionomie de ma femme, rendait sa démarche plus pesante ou lui comprimait la gorge, qui ne laissait plus passer qu’un filet de voix oppressée et plaintive. Pour moi, elle entravait mes mouvements et me contraignait à tenir les yeux baissés. J’étais assis dans la chambre, accoudé sur la table. Madeleine était sur le banc devant la maison, absorbée, repassant sans doute dans son esprit nos calculs désormais inutiles et faisant peut-être d’autres combinaisons.

Il faisait une fraîche après-dînée ; il avait plu et des buées chaudes, survenant par intervalles, présageaient l’orage, précurseur d’une gelée nocturne. Bientôt je ne pus plus tenir en place et allai rejoindre mon épouse ; je m’assis à côté d’elle et, lui prenant la main, je lui demandai :

— Petite femme, es-tu donc fâchée contre moi ?

Elle se mit à pleurer et à se lamenter, mais sans faire entendre une seule parole de mécontentement : « Hélas, dit-elle, c’est en vain que je me réjouissais. Pourquoi ne m’as-tu pas avertie à temps ? Pourquoi m’acheter tant de choses et être si bon envers moi plutôt que de réserver ton argent pour payer ta dette ?

Elle ne dit pas un mot de notre dénuement ni de l’énorme dette de 50 écus qui pesait sur nous. Elle ne me repoussa pas avec froideur et emportement, ne fit entendre aucune récrimination égoïste et se montra ma bonne et chère Madeleine d’autrefois ; sans doute, comme la terre après une pluie d’orage, ses yeux étaient humides et brillants, mais l’arc-en-ciel de l’amour se laissait entrevoir sur son front pur et limpide. Ne connaissant pas l’orage nous étions aussi à l’abri des refroidissements qui lui succèdent et des gelées destructives. Heureux effet d’un esprit conciliant, sauvegarde de l’amour et de sa délicate efflorescence.

Cet esprit conciliant procède d’un amour désintéressé, profond et véritable, qui sait pardonner jusqu’à septante fois sept fois et qui ne laisse pas le soleil se coucher sur sa colère, qui même ne connaît plus l’emportement ; il est capable de tout surmonter et porte, au centuple, des fruits bénis.

Un soir, tard dans la nuit, trois compagnons de débauche étaient attablés à l’auberge, faisant ripaille, selon leur coutume. Deux d’entre eux se dirent l’un à l’autre : « Et nos femmes ? il y aura un rude tapage quand nous rentrerons ; elles ne fermeront la bouche que quand nous les aurons rossées d’importance. » « La mienne, dit le troisième, ne dira pas le mot ; je gage qu’elle va me préparer et me servir tout ce que je voudrai. » Les autres ne voulurent pas y croire. « Eh bien, leur dit-il, venez voir vous-mêmes. » Les voilà partis. Le mari enfonce une fenêtre d’un coup de poing pour mieux faire comprendre à sa femme qu’elle ait à ouvrir la porte. Elle ouvre et souhaite la bienvenue aux trois compagnons. Elle reçoit l’ordre d’aller immédiatement préparer des beignets. Elle se met à l’œuvre sans murmurer et présente bientôt aux trois ripailleurs un plat de beignets. En guise de remerciements son mari la saisit par le bras et la pousse dans les lieux d’aisance dont il referme la porte sur elle. La femme ne fait entendre aucune plainte. Alors les deux autres individus, saisis de remords, se lèvent et s’écrient : « Non, ce n’est pas là une femme, c’est un ange, et nous, nous sommes des monstres de soumettre à pareille épreuve une patience aussi incomparable ; nous devrions en avoir honte à rentrer sous terre ; nous ne sommes pas dignes que le soleil et les étoiles nous éclairent. » Ému à son tour à l’ouïe de ces louanges décernées à sa femme, le brutal lui demande pardon, se déclare vaincu par cet amour et promet de s’en montrer plus digne à l’avenir. Il a tenu parole et les trois compagnons de débauche sont devenus un trio d’hommes sobres et respectables ; ils furent redevables de ce changement, non aux récriminations, mais à l’esprit conciliant et doux d’une femme aimante.

Or un semblable amour est chose rare en Israël, aussi je ne conseille pas à mes lecteurs de tenter sur ceux qu’ils aiment une expérience aussi hasardeuse. Chez les jeunes gens en particulier l’amour est volontiers ombrageux et irritable ; les orages et les luttes de la vie ne l’ont pas encore affermi et cuirassé. Aussi, que le jeune mari ne compte pas trop sur l’ardeur de ce sentiment pour se faire pardonner les frasques de sa vie de garçon ; ces fautes-là se pardonnent difficilement ; il en coûte pour les payer ; les privations qu’elles exigent pèsent en partie sur une épouse qui n’a pas eu sa part des plaisirs qu’elles ont servi à payer et qui, le plus souvent, est seule à en supporter le poids.

Rien n’est plus difficile que d’acquitter les dettes de la vie de garçon en présence des exigences toujours croissantes de la tenue d’un ménage ; fussent-elles légères, elles n’en pèsent pas moins d’un poids écrasant sur le débiteur, et l’épouse ne jouira de quelque repos que lorsqu’elles seront définitivement éteintes, à moins qu’elle ne soit d’un caractère particulièrement insouciant. Or ce travail d’extinction de la dette suspend le cours du bonheur conjugal et risque de dégoûter l’épouse de son ménage ; il faut se priver des acquisitions les plus indispensables ; on ne met rien de côté pour les cas imprévus ; on n’a pas un kreutzer en réserve pour faire ses approvisionnements au bon moment ; on est toujours à sec, le malaise s’accroît, les esprits s’aigrissent et quand on est enfin parvenu à éteindre les anciennes dettes, il se trouve qu’on en a fait de nouvelles dans l’intervalle ou qu’on ne peut plus rien acheter qu’à crédit. Trouvez une femme qui reste gaie, patiente et affectueuse en face d’une semblable situation.

Qu’on se garde donc avec soin de ces dettes-là, surtout si l’on est maître d’école. C’est chose facile pour un célibataire, pour peu qu’il n’ait pas à supporter lui-même les frais de ses études. Qu’il ne se lance pas dans le brocantage, qu’il règle ses dépenses sur ses gains, qu’il ne s’accorde pas toutes ses fantaisies et il fera des épargnes. Et si, par imprudence ou par nécessité, il a dû contracter des dettes, qu’il les liquide avant d’entrer en ménage ; elles pèsent quatre fois plus à deux personnes qu’à une seule et sont dix fois plus difficiles à éteindre. Sinon, qu’il en fasse l’aveu sincère avant de se marier, qu’il expose nettement sa situation financière et qu’il observe l’impression que cet aveu fera sur sa fiancée ; si elle fait la grimace, il aura encore le temps de prendre ses mesures, tandis que plus tard la grimace le poursuivra partout dans sa maison.

Or il n’est pas de calamité domestique plus insupportable que la vue d’une femme dont les traits reflètent un profond mécontentement, des souffrances inouïes, des regrets cuisants, des tristesses indicibles ; autant vaudrait être condamné à râper du raifort ; on ne peut qu’en détourner ses regards sous peine de fondre en larmes. Il est vrai de dire que certaines femmes dont les maris n’ont pas la moindre dette savent néanmoins prendre des airs lamentables ; mais si elles savaient combien leur figure désespérée est laide à voir, quelle amertume elle répand dans les cœurs et au sein d’un ménage où pourraient régner l’amour et le bonheur, si elles comprenaient que leur visage renfrogné est pour leur bonheur domestique ce qu’est en été un vase malpropre pour le lait, certainement alors elles auraient plus de souci de leur visage, – entendons-nous, de l’air triste ou joyeux de leur visage.

Pour moi, qui n’étais pas une souche, je fus profondément affecté de voir ma femme désormais réduite aux expédients et cela par ma faute. Elle était redevenue affectueuse et, si possible, plus aimable qu’auparavant ; je n’en étais que plus navré ; je mangeai moins, je ne pris plus de pain après le repas et travaillai plus assidûment que jamais.

Le premier jour elle n’y prit pas garde ; le second jour elle me demanda pourquoi je ne prenais pas de pain. Je répondis que j’avais assez mangé et que je ne pouvais plus rien prendre. Elle exprima la crainte que je ne fusse malade, s’assit près de moi, me caressa doucement de ses mains brunes. « Je t’en prie, dit-elle, mets-toi au lit, ne travaille pas cette après-dînée, je vais te faire du thé, du thé de mélisse qui fait tant de bien. »

Il fallut bon gré mal gré avaler le thé de mélisse ; je me sentis réconforté non par le thé, mais par la sollicitude et la tendresse de Madeleine. Rien n’est plus touchant que les soins anxieux et tendres d’une femme pour son mari indisposé pour la première fois ; on voudrait être malade toute sa vie pour être l’objet de soins aussi affectueux, dont on avait perdu l’habitude pendant sa vie de garçon ; on est ravi de voir combien on est cher à sa femme ; il faut l’entendre : « Hélas, cher mari, ne meurs pas, ne te laisse pas mourir. » On lit sur tous ses traits cette crainte douloureuse. Les jeunes femmes, en effet, croient bien vite qu’il y va de la vie ; les vieilles prennent les choses avec plus de sang-froid.

Le troisième jour j’avais repris bonne mine ; les témoignages de l’affection de Madeleine et la certitude de son pardon m’avaient tout ragaillardi ; je continuai cependant à ne pas manger de pain. Alors Madeleine me considéra pendant quelques instants avec attention, les larmes lui vinrent aux yeux et elle me dit : « Est-ce peut-être à cause de ma sotte conduite de dimanche passé, que tu ne veux plus manger de pain ? »

Je ne répondis pas tout d’abord ; je ne m’attendais guère à cette question et je n’avais pas préparé mes réponses ; je regardais le bout de mon nez, ne sachant pas comment sortir de cette impasse ; ce que voyant, Madeleine, fondit en larmes : « Pourtant je ne pensais pas à mal, mais c’est vrai, j’ai été sotte ; aussi pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Si c’est à cause de cela que tu ne veux pas manger de pain, je ne mangerai moi-même plus rien du tout. »

— Non, m’écriai-je, ce n’est pas ta faute ; c’est moi qui suis le seul coupable, il est juste que je sois seul à supporter les conséquences ; je n’éprouve d’ailleurs aucune difficulté à me passer de pain et il n’en résultera aucun dommage pour ma santé.

La discussion se prolongea pendant quelques instants sans nous mettre au clair sur la question de savoir qui était le coupable et qui devait pardonner à l’autre, et fut clôturée par un baiser. Querelle d’amoureux ; on en prend facilement son parti. Quand chacun reconnaît ses torts et se montre prêt à en supporter seul les conséquences, le bonheur domestique est assuré. Pourquoi est-ce le contraire qui se voit généralement ?

CHAPITRE IX

Une jeune femme atteinte de phtisie.

Quelque temps après je remarquai que Madeleine pâlissait ; sa démarche était languissante, elle se plaignait de ci de là ; elle ressentait un certain malaise de tous les membres ; elle n’avait de goût à rien, excepté aux pommes mal mûres. J’en fus tout inquiet ; un homme est un être de si peu de ressources dans ces occasions. Je ne trouvai rien de mieux à lui conseiller que le thé de mélisse ; mais les femmes ont leurs idées à elles ; autant elles montrent d’empressement à faire avaler des drogues à leurs maris, autant elles s’opiniâtrent à ne pas y toucher elles-mêmes.

Cependant le mal allait croissant ; à table elle ne mangeait pas une bouchée ; son visage s’allongeait, ses yeux s’enfonçaient toujours davantage. Je parlai d’aller trouver le docteur, mais elle disait : « Attends un peu, cela s’arrangera. » Le lendemain rien n’était arrangé et elle continuait à dire : « Patience, cela ira mieux. »

Souvent je la trouvais toute en larmes ; je commençai à craindre la phtisie et fis part de mes inquiétudes à une voisine. « Gros nigaud, répondit-elle, c’est sûrement autre chose. » Sur cette réponse je courus, plein d’un joyeux étonnement, auprès de ma femme ; mais elle me reçut fort mal. « Tu avais bien besoin, dit-elle, d’aller bavarder sur mon compte avec la voisine. S’il y avait quelque chose, je pense que je le saurais mieux que personne ; mais je me sens tout autre que ce que les femmes disent être en pareille rencontre.

Madeleine allait donc devenir mère ; à cette pensée mes yeux se portèrent sur elle avec un intérêt tout particulier ; on n’est pas plus empressé auprès d’une reine que je ne l’étais auprès d’elle ; je me sentais singulièrement ému toutes les fois que je me disais que j’allais être père ; ma femme elle-même avait des accès de tendresse émue, qui me la faisaient aimer une fois de plus ; puis elle se retirait à l’écart pour verser des larmes ; je la trouvais les yeux rouges, je la prenais dans mes bras et lui demandais : « Chère femme, qu’as-tu donc à pleurer ? T’ai-je fait de la peine ? — Hélas, répondait-elle en se serrant plus fortement contre moi, pourrai-je supporter cette crise ? j’en mourrai certainement. Autrefois la pensée de la mort ne m’inspirait aucune crainte, mais à présent ! Comment te quitter, comment te laisser seul ? Il m’eût été si doux de voir cet enfant ; mais c’en est fait, j’en mourrai certainement et c’est ce qui m’attriste. »

Je m’efforçai de combattre et de détourner ces idées noires, je ne réussis qu’à en être moi-même atteint. Tantôt elle avait rêvé qu’elle trouvait un suaire parmi ses nippes ; tantôt une corneille était venue trois jours de suite au lever du soleil pousser son cri sur notre toit ; tantôt c’était le ver de la mort qui avait gratté dans la cloison près de notre lit ; quelquefois il s’était produit dans la chambre un craquement semblable à un coup de fusil, sans qu’on pût découvrir d’où provenait ce bruit. Tous ces incidents m’impressionnaient vivement et m’ôtaient la force de consoler ma femme.

Cependant nous parvenions quelquefois à surmonter quelque peu notre inquiétude et Madeleine oubliait à mes côtés ses funèbres appréhensions et retrouvait quelque gaieté. Mais alors survenait, comme si le diable l’eût envoyée pour raviver nos angoisses, une malencontreuse commère qui se mettait à raconter des histoires à faire frissonner, des cas de pressentiments qui s’étaient réalisés point pour point, d’accouchées qui s’étaient vues en rêve étendues dans le cercueil ; puis c’était l’énumération des souffrances et des dangers qui accompagnent un accouchement, surtout un premier accouchement, la mention de femmes qui en étaient mortes ou qui étaient restées infirmes pour le reste de leur vie, ou qui, à partir de leurs premières couches, ne ressemblaient plus qu’à des ombres échappées au tombeau et n’avaient plus une heure de bien-être. Ensuite apparaissait une autre commère qui enchérissait encore sur la précédente. Il est vrai qu’elles concluaient en disant : « Après tout, tu serais bien sotte de t’en inquiéter ; toutes les femmes ne passent pas par là et on sait bien que tous les soldats ne meurent pas à la guerre ; il suffit de ne pas avoir peur et tout ira bien. »

Ces consolations n’étaient guère pour nous remettre. Il est vrai que Madeleine souffrait de fréquentes incommodités et chaque commère croyait de son devoir de lui conseiller une meilleure nourriture, de la viande et du vin. Jamais je n’avais éprouvé aussi vivement les inconvénients de notre pauvreté et le poids de mes dettes. L’argent reçu au printemps pour mon salaire était dépensé depuis longtemps ; nous vivions au jour le jour du maigre produit de notre travail. L’hiver allait s’ouvrir, ce long hiver pendant lequel nos gains étaient considérablement réduits ; puis c’était l’accouchement, période coûteuse à traverser et en vue de laquelle tout bon père de famille a quelque argent en réserve. Enfin il fallait mettre quelque chose de côté pour amortir notre dette.

Mon embarras était poignant ; néanmoins je procurai à Madeleine tous les fortifiants possibles, mais elle se refusait à les prendre, se lamentait sur les frais qu’ils m’occasionnaient, me reprochait de dépenser un argent dont nous aurions plus tard un urgent besoin. C’étaient encore de ces querelles de l’amitié, qui ne présentent aucune gravité.

À ces lamentations et ces contestations s’ajoutaient de longs conciliabules roulant sur les mesures à prendre en vue de l’accouchement et du nouveau-né ; nous n’osions interroger les gens ; il fallait suppléer à cette ignorance au moyen de nos souvenirs de jeunesse et des observations que nous avions faites çà et là ; nous supputions longuement et minutieusement le prix de chaque objet à acheter. Mais, calcul pour calcul, nous ne pouvions rien faire sans argent ; nous n’avions pas même de vieux draps et de vieilles chemises à découper pour en faire des langes. Heureusement l’année fut favorable à la croissance du chanvre et du lin, notre récolte fut assez abondante pour nous permettre de mettre quelque argent en réserve en vue de l’accouchement. Le beau-père gagna aussi passablement et put nous aider à supporter les frais de l’entretien du ménage.

L’hiver vint et avec lui l’ouverture de l’école ; cette fois je ne vis pas son retour avec plaisir ; j’avais assez de tracas et de préoccupations sans cela.

CHAPITRE X

Joies et angoisses paternelles.

Dieu nous donna un fils, un garçon.

Le sentiment de la paternité éveille des impressions d’un genre tout particulier. On se sent un homme important ; on prend involontairement un air grave ; après les angoisses du moment critique, on est heureux comme le poisson dans l’eau, léger comme l’oiseau dans l’espace ; on se croirait presque de force à voler dans les airs. Et puis on est tellement joyeux qu’on ne sait où l’on a la tête, et la dignité paternelle n’empêche pas qu’on ait plus ou moins l’allure d’une oie ivre. On ne sait que dire à l’accouchée, on se borne à la regarder de loin quand, avec un doux ravissement, elle prend son petit enfant dans ses bras, que ses yeux brillent avec un vif éclat qui dit sa profonde reconnaissance, que toute sa personne respire, malgré son état de faiblesse, un air de soulagement et de délivrance.

Voyez un père prenant pour la première fois son enfant dans ses bras et abaissant ses regards sur ce visage défiguré par les cris. Que d’espérances il fait reposer sur lui, surtout quand c’est un garçon ! Que sera-t-il un jour ? quel sera son sort ici-bas, comment surmontera-t-il les difficultés de ce monde ? Que le monde n’ait pas encore vu son pareil, c’est de quoi le père est intimément persuadé ; il le voit en imagination couronné de gloire et d’honneurs, objet de l’admiration béate de l’univers entier, affublé de charges et de dignités en rapport avec la position qu’il occupe lui-même. S’il est patricien, il voit en lui un futur avoyer ou du moins un conseiller en herbe. S’il est paysan, il se le représente honoré de la dignité de maire de sa commune et, fièrement campé devant sa maison, les mains dans les poches de son gilet, surveillant l’attelage de quatre superbes chevaux noirs à un char de fumier. S’il est pasteur, il le voit devenu professeur, maniant avec facilité le grec et le latin qui lui ont coûté à lui-même tant de sueurs inutiles, ou tout au moins pasteur de l’une des églises de la capitale, et, dans cette perspective grandiose, il s’incline avec un saint respect devant cette frêle créature. S’il est maître d’école, il croit l’entendre déjà parlant avec solennité du haut de la chaire aux fidèles assemblés, tandis que ceux-ci se disent l’un à l’autre : « En voilà un qui sait son affaire ! » et que lui-même, l’heureux père, debout au milieu de la foule, prononce ces paroles : « Oui, vraiment, il sait son affaire ; mon fils ne voit goutte à l’agriculture, mais en chaire c’est un véritable démon. »

Ainsi rêvent les pères. Quant aux mères, leurs rêves ne sont pas en tous points les mêmes ; elles rêvent d’un joli visage aux joues roses, aux cheveux bouclés, à la bouche intelligente, pendant qu’à l’arrière-plan se dessine invariablement le tableau de la noce future.

Cependant le père et la mère sont impatients de voir le commencement de l’accomplissement de leurs rêves ; à chaque instant ils vont jeter un coup d’œil sur l’enfant, pour constater jusqu’à quel point le rêve est prêt à se réaliser ; s’il dort, ils sont constamment tentés de l’éveiller, d’abord pour lui épargner une perte de temps, puis pour se rendre compte de combien il s’est développé pendant la demi-heure qui vient de s’écouler. S’ils s’éloignent de lui, leurs rêves les poursuivent, les atteignent, se mettent en travers de leur pensée, supplantent toute autre préoccupation, de telle façon que les pauvres parents n’ont plus, comme on dit, la tête à leur affaire. Or supposez un régent dans ces dispositions-là ; ses idées s’embrouillent ; il perd le fil de la leçon de lecture, il confond les passages qu’on lui récite et exige des réponses qui ne correspondent pas aux questions posées. Et dire qu’un régent ne doit pas se tromper ! C’est une fatalité, mais le moyen de faire autrement quand les enfants sont là, le catéchisme à la main ?

Quand l’accouchement se produit en été, la chose ne présente pas de grandes difficultés. En hiver, en revanche, elle se complique singulièrement, surtout dans les vieilles maisons d’école où la salle de classe et la chambre du ménage sont contiguës ou du moins situées sur le même palier. C’est alors une rude tâche pour le régent que de tenir son école, alors que sa tête se remplit de mille autres préoccupations. Et d’abord comment en trouver le temps ? C’est lui qui fait le ménage ; il soigne sa femme ; quand l’enfant crie, il court voir ce qu’il y a. Quelquefois une voisine complaisante vient le suppléer pendant quelques instants, ou bien c’est la sage-femme. Dans ses rares moments de loisir il se sent abattu et fatigué, conséquence du surcroît de travail et de la privation de sommeil.

Autres inconvénients, l’accouchée souffre du bruit de l’école, elle s’ennuie pendant les longues absences de son mari. Et quand on a un cordonnier pour beau-père et pas d’autre chambre que celle de l’accouchée, où celui-ci puisse exercer son métier, on trouve certainement plus commode d’avoir les accouchements pendant l’été. Alors, du moins, le beau-père peut travailler devant la maison ou dans la chambre d’école. Les coups de marteau qui frappent le cuir avec force doivent en effet résonner singulièrement dans la tête de l’accouchée, et pourtant il importe de ne pas interrompre le travail, si l’on veut que la jeune mère ait régulièrement sa soupe au beurre.

Vint le moment où il fallut faire choix d’un nom pour l’enfant ; ce choix nécessita de longues conférences comme tout ce qui concerne un premier-né. De nos jours on cherche des noms qui sonnent agréablement à l’oreille ; autrefois on s’attachait de préférence à leur signification et il était plus facile de tomber d’accord qu’à présent où on ne se préoccupe que de la résonnance. Les prénoms en usage chez nous sont tirés de langues anciennes inconnues à la généralité des pères et des mères et le sens nous en échappe ; c’est regrettable, car le nom que porte une personne lui tient quelquefois lieu d’un avertissement qui retentit continuellement à ses oreilles. On a tort de ne plus se soucier du sens des prénoms ; on oublie qu’ils ont pour but de désigner certaines particularités ou certaines qualités de l’enfant, et l’on risque de se priver ainsi d’une ressource précieuse dans l’éducation de celui-ci.

Nous eûmes quelque peine, ma femme et moi, à tomber d’accord. Elle voulait un Pierre, nom qui lui plaisait beaucoup et sonnait agréablement. Pour moi je préférais Jean ; je trouvais ce nom sympathique et d’une prononciation facile : Jean, Jeannot, mon petit Jeannot. Mon beau-père, quoique sachant bien que son avis n’était pas prépondérant dans la délibération, proposait timidement le nom de Daniel ; ce nom lui paraissait avoir quelque chose de majestueux, et au-delà de Morat c’était celui des gens les plus considérés. Nous discuterions encore, si Madeleine ne m’eût jeté un regard de sa façon en disant :

— Pour moi j’ai déjà un Pierre qui m’est bien cher, et plus j’en aurai mieux cela vaudra.

Ce fut le dernier mot de la discussion sur ce point. Restait une seconde question non moins épineuse, celle du choix des parrains et des marraines. D’abord aucun de nous ne voulut exprimer une opinion claire et précise. Je pensais à part moi que chacun au village se sentirait plus ou moins honoré d’être le parrain ou la marraine du premier-né du régent et que ceux que nous n’appellerions pas à cet honneur nous en voudraient. On prendra sûrement ceci pour une de mes lubies, reste de mes aberrations de jeunesse et on se rira de moi ; mais quel est le père qui n’en a pas fait autant lors de la naissance de son premier enfant ? combien qui tiennent la naissance de cet enfant pour un évènement d’une portée universelle ! Parce qu’elle est d’une grande valeur à leurs yeux, ils croient qu’elle ne peut qu’intéresser leur prochain au même degré.

Mon Dieu ! comme on revient promptement de ces sottes imaginations ! Quand les enfants arrivent l’un après l’autre et qu’on ne sait plus comment s’en défendre, on en vient à être aussi honteux qu’on avait été orgueilleux une première fois ; autant on était fier d’être père du premier enfant et autant on pensait faire honneur à ceux qu’on choisissait pour parrains et pour marraines, autant on éprouve plus tard de l’embarras à chaque retour d’un événement semblable et autant on craint d’être à charge.

Mon opinion était donc que nous devions nous adresser aux notables de l’endroit, mais je ne l’exprimai pas, persuadé que Madeleine avait la même pensée et voulant lui en laisser la priorité.

— Il me semble, dit-elle enfin, que nous pouvons nous adresser à nos parents ; ils consentiront volontiers à nous rendre ce service.

— Mais, dis-je, nous n’avons que peu de parents et ils sont éloignés, inconnus soit de l’un soit de l’autre d’entre nous ; les gens d’ici nous en voudraient et en nous adressant à eux nous éviterions des frais et des déplacements…

Madeleine sourit d’un air incrédule en m’entendant alléguer le mécontentement des gens.

— Voilà, dit-elle, quelque chose que je n’ai jamais vu ; au contraire, j’ai souvent entendu ceux auxquels on s’adresse se plaindre qu’ils ne savent pas pourquoi on vient les tourmenter, qu’ils n’ont rien de commun avec ces gens-là et que ceux-ci ont encore des parents qui feraient bien mieux leur affaire. Les riches tiennent ces demandes pour des actes de pure mendicité et leur acceptation pour une grâce, puisqu’eux-mêmes ne demanderont jamais un semblable service à un de leurs inférieurs à titre de réciprocité ; on n’a jamais entendu dire qu’un paysan ait demandé cette faveur à un journalier. En revanche, si l’on s’adresse à ses pareils, ceux-ci n’accepteront que pour être en droit de faire un jour une semblable demande.

La question de principe étant liquidée, il fallut en faire l’application. Madeleine proposait des parents et je tenais pour des notables ; chacun de nous trouvait à redire à ceux que l’autre proposait.

Je dois avouer que je ne faisais pas grand cas de la compétence de Madeleine en ces matières ; elle était si jeune et avait eu si peu de relations avec le monde. En revanche je croyais posséder quelque expérience ; je savais bien que je ne gagnerais rien à tourmenter mes paysans, mais je n’envisageais pas qu’une demande en parrainage fût un tourment ; c’était bien plutôt un honneur ou la marque d’un respectueux dévouement. Les journaliers s’adressent bien à leur patron, les locataires à leur propriétaire et à son épouse, le pasteur au seigneur de l’endroit quand il en existe un. Je maintins donc mon point de vue avec plus d’opiniâtreté que je ne l’avais fait dans la question du choix d’un prénom, et la désignation d’un parrain et d’une marraine me fut dévolue ; le choix d’un parrain resta à ma femme et elle le désigna en la personne d’un de ses frères qui était en condition à quelques lieues de notre village. En ce qui me concernait, j’arrêtai mon choix sur le conseiller de préfecture et sur la femme du maire ; cette dernière avait assisté à l’accouchement et s’était montrée dévouée et de bon conseil dans cette occasion.

Restait à soumettre notre demande aux élus. Qui n’a pas passé par là ne sait pas ce que c’est qu’une chasse aux parrains ; on ne s’en rend bien compte que lorsqu’on est en route pour faire sa démarche. Et, chose curieuse, tandis qu’ailleurs une corvée répétée souvent devient toujours plus facile, la chasse aux parrains paraît de plus en plus pénible.

Voilà donc l’époux commençant sa tournée ; il est en habit des dimanches, foulard autour du cou, chapeau de feutre sur la tête. Il sait que de derrière toutes les fenêtres on le suit d’un regard curieux ; à le voir parcourir le village un jour de semaine en grande tenue, chacun se demande : « Où donc va-t-il ? chez qui va-t-il entrer ? » Il sait qu’à son approche un cri d’étonnement retentit dans la maison vers laquelle il dirige ses pas : « Mère, voici un individu en chapeau et en habit des dimanches ; à qui peut-il bien en vouloir, est-ce à toi ou au père ? — Qui est-ce ? dit la mère. – Et selon la réponse elle dira : « Eh ! bien soit, » ou – « Celui-là aurait bien pu se dispenser de venir. » C’est pourquoi on choisit de préférence le crépuscule ou même la nuit noire pour faire ces visites-là et on heurte timidement à la porte, pendant que la famille est à souper.

La mairesse me reçut très amicalement :

— Oui, sans doute, dit-elle, je serai volontiers la marraine de ton enfant, puisque tu m’en fais la demande ; j’estime beaucoup ta femme. Et puis, que ferait-on de sa fortune si on ne pouvait pas aussi en faire profiter les autres ?

Chez le conseiller de préfecture ce fut une autre chanson. Ce fut aussi la conseillère qui me reçut ; elle me fit entrer après avoir fait beaucoup de façons et m’avoir laissé attendre longtemps. « Mon mari va venir », dit-elle. Celui-ci était probablement dans l’arrière-chambre, prenant quelque fortifiant, à l’abri des regards curieux. En l’attendant la conseillère fit force récriminations : « Faut-il pourtant être harcelé par les gens ? on dirait qu’il n’y a que nous au monde et que nous n’avons rien à faire qu’à être parrains. » Bref, pendant la demi-heure d’attente à laquelle je fus condamné, elle m’en dit tant que le cœur faillit me manquer quand le maire entra enfin et que je dus lui présenter ma demande.

— Écoute, régent, dit-il, puisque c’est toi, je le veux bien ; à tout autre je refuserais ; je commence à en avoir assez et il est temps que je pense un peu à mes intérêts.

— Oh ! répondis-je, il ne s’agit en aucune façon de vous mettre en frais ; ce n’est pas pour cela que je me suis adressé à vous. Je vous suis bien obligé et vous attends tous au repas de baptême.

En retournant au logis, je fis la réflexion que Madeleine avait bien un peu raison, mais je ne lui en soufflai mot.

Ce ne fut pas non plus tout plaisir que d’aller trouver le frère de ma femme ; c’est vraiment une rude corvée que de faire en plein hiver six heures de marche aux fins de présenter une simple demande, mais c’est requis par les usages. Heureusement le frère se montra de bonne composition, il alla jusqu’à me payer une bouteille et, comme il venait de se faire faire un habit neuf, je crois qu’il se sentit fier d’être parrain et qu’il se réjouit de paraître en vêtements neufs aux yeux des gens de Chèvremont. Il est vrai qu’il ne parut pas enchanté d’avoir pour commère une vieille mairesse ; il eût de beaucoup préféré une jolie demoiselle.

Comme j’avais hâte de partir pour ne pas être surpris par la nuit, il m’indiqua un sentier qui devait me faire gagner une demi-heure. Il faisait un âpre vent du nord qui emportait brusquement la fumée de ma pipe. J’avais le cœur léger, étant délivré de ma dernière visite au dernier de nos parrains ; dans quelques heures j’allais retrouver mon héritier et j’avais hâte de voir ce qu’il aurait gagné en stature et en sagesse pendant la journée. Sans doute bien des points noirs se dessinaient encore à mon horizon ; chaque jour j’avais lieu de constater combien Madeleine s’était trompée dans ses prévisions budgétaires, puisque nos dépenses de ménage s’élevaient à plus de 20 gros par semaine. Le beurre et la graisse coûtaient déjà à eux seuls 5 à 6 batz. Mais ces points noirs se dissipaient rapidement aux rayons du soleil de ma joie paternelle, dont la chaleur douce et constante me récréait malgré les rafales du vent du nord.

— Au diable ! fit tout à coup une voix sourde et irritée à deux pas devant moi ; ne peux-tu pas attendre un instant ?

Un chasseur se tenait à l’affût à la lisière du bois ; à quelque distance de là, dans les buissons, un chien faisait entendre de longs aboiements ; un lièvre parut sur le sentier, s’arrêta court, fit demi-tour et allait reprendre sa course, quand deux coups de feu sortirent du fusil double du chasseur ; la pauvre bête tomba frappée à mort.

Le chasseur s’élança en avant, saisit sa victime par les pattes de derrière, lui donna du revers de la main un coup sec sur la nuque et la jeta à terre ; le chien qui accourait sur la piste en aboyant, la tourna et retourna de son museau, la prit dans sa gueule et lui eût volontiers donné un coup de dent, n’eût été l’œil menaçant du chasseur qui suivait tous ses mouvements.

Je m’approchai pour voir le lièvre. Le chasseur, dont le regard perçant m’avait immédiatement reconnu, me dit d’un ton grondeur : « N’as-tu donc pas remarqué que je te faisais signe de t’arrêter ou étudiais-tu peut-être ton prochain catéchisme ? Tu as de la chance que j’aie un bon fusil qui ne manque pas sa bête à 50 pas, fût-elle de pointe, sans cela tu aurais entendu une autre chanson.

Je m’excusai de mon mieux, quoique je fusse vexé de voir cet individu m’accueillir à chaque rencontre par une bordée d’injures. Pendant qu’il nettoyait et rechargeait son fusil, je trouvai le courage de lui dire :

— Il faut que vous ayez une forte dent contre les régents ; la dernière fois vous m’avez quitté avec une injure à leur adresse ; cette fois vous m’accueillez avec une insulte. Qu’est-ce qu’ils vous ont donc fait ?

— C’est une longue histoire, répondit-il, et j’ai pensé que tu serais curieux de l’entendre et que tu viendrais me trouver.

— C’est vrai, mais personne n’a pu me renseigner sur votre compte, bien que j’aie interrogé à droite et à gauche. Et puis j’ai eu beaucoup à faire, je me suis marié. C’est égal, je voudrais bien savoir ce que vous avez contre nous.

— C’est long à dire et le vent est froid, mais si tu veux venir avec moi à la maison je te le dirai.

— Remettons cela à une autre fois ; je n’ose pas m’attarder trop, de peur de donner de l’inquiétude à ma femme.

— Allons donc, fit-il en souriant, tu te soucies bien de rentrer une heure plus vite ou plus tard ; d’habitude les maris n’y regardent pas de si près. Mais, continua-t-il en glissant son lièvre la tête la première dans sa gibecière, puisque tu n’es pas curieux, je serais bien capable d’aller moi-même te trouver.

À ce moment le chien, qui, dans l’intervalle, s’était éloigné, fit entendre tout près de nous un aboiement lamentable ; un lièvre filait devant lui à grands sauts et se dirigeait vers la forêt ; le chasseur s’élança précipitamment dans le taillis, tenant son fusil d’une main, sa gibecière de l’autre. Je restai seul, tout ahuri ; j’eusse pourtant volontiers échangé encore quelques mots avec cet homme.

La chasse tout entière avait subitement disparu, comme s’évanouit une apparition fantastique ; seuls les aboiements du chien retentirent encore pendant quelques instants à mon oreille, toujours plus faiblement jusqu’à devenir imperceptibles. Mon chasseur était encore pour moi une énigme, presque autant qu’après notre première entrevue ; je l’eusse pris volontiers pour le coureur des bois dont parle la légende. Ce que j’avais entendu dire de lui ajoutait encore à tout ce que sa personne présentait de mystérieux. Il va de soi que j’avais interrogé de côté et d’autre à son sujet, mais tous ceux auxquels je m’étais adressé avaient hoché la tête d’un air singulier. Les uns en faisaient un chef de brigands venu d’un autre pays se réfugier dans la contrée. D’autres le disaient être un de leurs compatriotes, meurtrier, selon une version, de son propre père, selon une autre version, de son maître, un riche officier. La plupart le croyaient vendu au diable et adonné à toutes sortes de pratiques sataniques et, comme ils citaient toute une série de faits à l’appui de cette opinion, je n’étais pas éloigné de la partager et je ne m’étais en conséquence, pas pressé d’aller faire une visite au mystérieux habitant de la forêt.

Un baptême ! À y réfléchir sérieusement rien n’est plus beau et plus touchant que cette cérémonie. C’est l’acte par lequel des parents consacrent au Seigneur l’enfant qui leur a été donné, cet enfant dont l’éducation réclamera l’emploi de toutes leurs facultés et sera pour une grande part dans leur satisfaction et leur bonheur. Il est là, ce petit être, comme un point interrogatif auquel l’avenir répondra, un don de Dieu, qui peut devenir entre leurs mains un instrument de grâce ou de malédiction ; désormais remis à leurs soins, faible et sans volonté, il doit être l’objet de leur intérêt constant ; toutes choses doivent, dans l’intention des parents, contribuer à son bien, de même que toutes choses entre les mains de Dieu contribuent au bien de ceux qui l’aiment ; c’est un talent qui leur est confié et qu’ils doivent faire valoir, de manière à mériter l’approbation de Dieu ; il peut ainsi servir de pierre de touche à laquelle nous reconnaîtrons si nous sommes plus ou moins près de Dieu.

Un baptême est donc une des cérémonies les plus solennelles de l’existence ; seul l’homme qui n’en saisit pas la portée peut en méconnaître la valeur ; seul un père qui ne comprendrait pas la grandeur de sa vocation divine oserait s’y soustraire. Malheur à ceux qui, par présomption ou par erreur, travaillent à l’amoindrir aux yeux des parents et qui privent ainsi parents et enfants des fruits bénis de cette cérémonie !

Quoi qu’il en soit, il est regrettable de constater avec quel soin le monde s’efforce d’affaiblir les impressions que doit produire le baptême et d’empêcher en particulier le père d’avoir quelques instants de ce recueillement sans lequel il ne peut recevoir aucune impression durable.

Voyez-le, dès le matin de la grande journée, veillant à ce que les parrains et les marraines trouvent en arrivant une petite collation toute préparée. Il tremble qu’ils ne s’attardent en route ; il prend ses mesures pour que sa femme soit convenablement soignée et ne manque de rien en son absence. Pendant tout le cours de la cérémonie il pense à ce qu’il aurait pu oublier. Il prend ses mesures pour que personne n’ait à se plaindre de lui ; il se demande si la marraine sait quel doit être le nom de l’enfant, si les gens du baptême, lorsqu’ils sont du dehors, se conformeront aux usages en vigueur dans la localité, s’ils sauront où se placer dans l’église. À peine la cérémonie est-elle terminée qu’une nouvelle corvée s’ouvre pour lui ; il doit surveiller ses invités pour qu’ils ne se dispersent pas comme une poignée de mouches ; il crie de tous côtés : « Venez, venez donc » jusqu’à ce que tout le monde soit à l’auberge et qu’il soit lui-même enroué comme une vieille brebis.

Enfin ils sont tous rassemblés ; tout à coup l’un ou l’autre s’échappe sous un prétexte quelconque. Le malheureux père court à la cuisine, supplie l’aubergiste de servir le repas en lui représentant combien l’attente est longue ; les gens ne savent que faire et comme on perd l’appétit en parlant beaucoup, personne ne veut courir ce risque, chacun est silencieux, ce qui est d’un ennui mortel.

Enfin la soupe est sur la table, mais une partie des invités n’y sont plus. Ceux qui sont là font mille façons pour gagner leur place ; on dirait qu’ils ne peuvent pas se remuer et pourtant ils brûlent d’impatience d’être derrière la table, mais il est de bon ton de se faire prier, quelque désir que l’on ait d’être servi.

On envoie quérir les absents ; on apprend enfin qu’ils viendront certainement mais qu’ils ne veulent pas qu’on les attende. Le père ne sait s’il faut différer ou se mettre immédiatement à l’œuvre ; un des absents peut s’irriter d’une telle hâte. Cependant l’aubergiste s’impatiente à son tour. « Tout devient froid, dit-il ; on leur mettra les mets au chaud ; ils viendront bien une fois. »

Enfin on est à table ; le père a maintenant la tâche de verser à boire et de presser les convives de se servir ; quand les retardataires arrivent l’un après l’autre, dussent-ils ne paraître qu’à quatre ou cinq heures comme, par exemple, la conseillère et son fils, il a le devoir de leur faire servir toute la série des mets qui ont paru jusqu’au point où les autres convives en sont arrivés.

Le dimanche il se rencontre toujours dans les auberges certains personnages aux mœurs parasitaires qui ne manquent pas le moment où un festin de baptême est servi et qu’on voit allonger leur nez dans la salle du festin. Le père ne peut faire autrement que leur offrir un verre de vin et si même un des convives va le leur présenter, il n’a pas le droit de se froisser ; il devra supporter qu’un personnage quelconque entre sans façon, prenne place à côté du conseiller de préfecture et se mette à l’entretenir de quelque affaire ; le conseiller de préfecture versera à boire au nouvel arrivant qui ne pourra faire autrement que boire à la santé des voisins conformément aux règles de la politesse et qui s’en ira ensuite en s’essuyant la bouche du revers de la main, sans avoir accordé le moindre regard à l’amphitryon. Et puis, quand les parrains et les autres convives sont de gais compagnons et qu’ils ne se font pas scrupule d’être généreux aux dépens d’autrui, ils n’attendent plus que des non invités s’introduisent dans la salle, ils s’en vont dans la chambre d’auberge et les corridors, comme les serviteurs dont parle la parabole et qui allaient dans les rues et les carrefours, et quand ils rencontrent l’homme qui leur convient, ils lui disent : « Allons, entre un peu et prends un verre ! »

L’heureux père, témoin impassible de ce spectacle, a assez à faire à se rappeler combien de bouteilles se trouvaient sur la table au commencement du repas, et combien l’aubergiste en a apporté dès lors ; il suppute le total de la dépense ; il se demande avec angoisse s’il pourra y subvenir. Comment exiger de lui que ses pensées soient sérieuses et dignes de la cérémonie qui vient de s’accomplir ? Le compte s’accroît, déjà il dépasse de plusieurs florins le chiffre qu’il avait prévu le malheureux sent ses jambes le démanger et le brûler et pourtant aucun des convives ne fait mine de s’en aller ; comment aurait-il le cœur joyeux ? Bientôt les parrains en viennent aux mains ; les assiettes et les bouteilles volent à travers la chambre ; l’infortuné sait que c’est lui qui paiera la casse, allez donc lui demander d’avoir le visage gai ? Enfin, quand il a supporté jusqu’au bout les angoisses de la journée, il ne lui reste plus qu’à remercier cordialement les invités et à ne pas oublier de faire garnir un panier de victuailles qu’il portera à sa femme.

Pour en finir il aura peut-être encore à entendre les reproches amers de son épouse sur sa longue absence ; elle ne voudra pas comprendre qu’un père ne peut décemment pas se retirer avant les parrains ; elle insistera pour connaître le chiffre de la dépense, et quand elle le trouvera trop élevé en regard de la part que son mari lui en a apportée, il peut s’attendre infailliblement à une longue série de jours d’orage.

Cette dernière calamité me fut épargnée, en partie du moins, je le reconnais volontiers. Je n’appris pas, le soir même, le chiffre de la dépense ; l’aubergiste me dit que rien ne pressait et qu’il devait encore se consulter avec sa femme. À mon retour à la maison, Madeleine ne manifesta aucune aigreur ; elle se montra toute gaie et me reprocha de m’être mis en frais pour elle.

— J’ai maintenant, dit-elle, de quoi me régaler pour longtemps ; la femme du maire m’a fait fête, plusieurs de mes amies sont venues me voir et m’ont apporté des cadeaux à me rendre toute confuse. Mais j’en ai entendu de belles sur ce qui se passait naguère à la fontaine quand tu allais y laver tes cafetières et que je te donnais parfois un coup de main. Il ne faut d’ailleurs pas te chagriner à cause des cris que l’enfant a poussés pendant le baptême ; ces cris sont, dit-on, le présage de beaucoup de maux et de souffrances, mais j’ai détourné ces fâcheux pronostics.

— Que veux-tu dire par là ? demandai-je.

— Voici, dit-elle gaiement, fière de sa prévoyance maternelle ; quand la sage-femme est revenue de l’église avec l’enfant, elle était tout effrayée et en sueur, et elle n’était pas encore sous la porte qu’elle criait déjà :

— Vite, vite, ou cela ira mal !

Alors elle a raconté que l’enfant avait crié et que c’était un fâcheux présage. Mais, a-t-elle ajouté, le mal n’est heureusement pas encore très grand et on peut le détourner. Vite du vin, et pendant que je boirai, tu prieras avec ferveur en implorant la bénédiction de Dieu sur l’enfant. Puis elle a bu trois verres de vin au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et j’ai récité trois fois l’Oraison dominicale et prié ardemment pour l’enfant. Je n’aurais pas cru que la sage-femme fût aussi sensée ; il faudra, quand tu la paieras, choisir ton plus bel argent.

Voilà un exemple des idées superstitieuses dans lesquelles peuvent tomber les femmes les plus sensées, dès qu’il s’agit de leur bien-être ou de celui de leurs enfants et en général des êtres qui leur sont chers. Elles vivent par le sentiment bien plus que par la raison et les plus intelligentes n’échappent pas à cette disposition.

Le lendemain Madeleine m’appela hors de l’école ; c’était la première fois. Je pris peur, ne sachant ce qui pouvait bien être arrivé et entrai précipitamment dans la chambre. Je vis sur la table trois verres et une grande tresse (sorte de pâtisserie faite de fine fleur de farine, en forme d’un enfant au maillot et souvent plus lourde qu’un bébé de six mois) et Madeleine me dit :

— J’avais envie de prendre quelque nourriture et je n’aime pas manger seule, les mets ne me semblent pas bons.

Je fus touché de cette nouvelle attention et je l’en remerciai vivement. Pourquoi ne veut-on pas comprendre que l’affection produit l’affection, tandis que l’égoïsme n’engendre que l’égoïsme ?

Après l’école, Madeleine m’engagea à aller sans retard payer notre dette à la sage-femme et à l’aubergiste.

— Je n’en dors pas, dit-elle, et ce n’est qu’après avoir réglé cela que nous saurons à quoi nous en sommes et combien il nous reste.

Je réunis l’argent que je tenais dans l’armoire et dans la poche de mon pantalon et trouvai huit écus et vingt batz, sans compter les pièces d’argent qui avaient été données pour notre enfant et que je ne trouvai pas convenable d’employer au payement du festin. Je partis, soucieux et perplexe, à l’idée qu’il se pourrait qu’il ne me restât rien pour l’entretien de ma femme et de mon enfant.

L’aubergiste me fit passer dans la chambre réservée et additionna au moyen d’un morceau de craie.

— Tant pour le vin, tant pour thé ; la consommation a été forte. Comme vous le voyez, si c’était un autre je ne pourrais pas faire à moins d’un louis d’or, car il a fallu 10 pots de vin ; à vous je ne demanderai que cinq écus et dix batz. Je ne vous ai encore jamais donné quoi que ce soit et vous ne m’avez vous-même pas beaucoup tourmenté ; vous n’êtes pas comme en voit, qui sont toujours à la porte de leurs voisins.

Je m’attendais à une somme plus forte, aussi je refusai de boire le vin qu’il m’offrit, ne voulant pas être tous les jours à sa charge.

— Buvez seulement, me dit-il, je saurai bien me récupérer sur un autre.

En voilà un qui savait taxer son monde ! Au fait, je pris facilement mon parti de le voir grossir les notes des riches pour diminuer d’autant celles des pauvres. Mais avouez que ce doit être chose difficile pour un aubergiste que de taxer ainsi ses clients sans qu’il y paraisse.

La sage-femme ne se montra pas moins accommodante et ne demanda qu’un gros écu, de sorte que je restai possesseur de 45 batz ; cette somme devait nous défrayer pendant trois mois, car nos gains accessoires se montaient à peu de chose, malgré un travail assidu, et mon beau-père n’avait pas beaucoup d’ouvrage en hiver, aussi n’avions-nous en perspective qu’une vie de privations.

Beaucoup de choses étaient encore nécessaires à notre enfant, mais nous n’avions pas le moyen de les acheter.

— Qu’à cela ne tienne, disait Madeleine, l’enfant ne s’en trouve pas plus mal. Ma mère m’a toujours dit que pour les enfants la propreté est la chose essentielle ; c’est ce qui les rend sains et éveillés. Tiens, ajoutait-elle en me présentant l’enfant, sens un peu s’il a mauvaise odeur ; les enfants de beaucoup de riches paysannes sentent quelquefois comme du lait de beurre de quinze jours ; vois comme il est propre ; moi, j’ai déjà vu des enfants richement attifés mais si malpropres que j’osais à peine les toucher ; leurs mères disaient bien qu’il est impossible, quoi qu’on fasse, de les tenir toujours propres ; mais ma mère prétendait qu’elles n’essayaient pas même.

C’était un plaisir de voir ma femme soignant son bébé, le traitant avec douceur et tendresse et cela sans travailler moins et sans s’en faire un prétexte pour courir chez les voisines en le tenant sur ses bras. Une chose cependant me vexait et pendant longtemps je n’osai pas lui en parler. Elle perdait beaucoup de temps à réparer et à raccommoder. Déjà à l’entrée de l’hiver elle avait mis presque toute une journée à faire disparaître les innombrables trous de l’habit que je mettais pour tenir l’école.

— Ne te donne pas autant de peine, lui avais-je dit ; il y aura bien vite de nouveaux trous.

— Laisse-moi faire, avait-elle répondu ; quand il s’en formera d’autres, je les réparerai au fur et à mesure, ce qui prendra beaucoup moins de temps.

J’attribuais à part moi cette manie à la position intéressante dans laquelle elle se trouvait, car j’avais entendu dire que les femmes dans cette position ont de semblables bizarreries, et je me disais qu’après l’accouchement il n’en serait plus question. Mais je m’étais trompé : un trou se montrait-il sur ma personne, un bouton de chemise venait-il à sauter, immédiatement elle quittait tout, et armée de son aiguille, se mettait à papillonner autour de moi ; ou bien, elle m’enlevait mon habit ; il arriva même que, manquant de temps le soir, elle s’était levée de bon matin et ne s’était accordé aucun repos jusqu’à ce que je fusse en état de paraître à l’école dans une tenue décente. Je devais ainsi me tenir à sa disposition dans les moments où cela me convenait le moins et je calculais anxieusement combien de temps je perdais à ce sot exercice.

Un jour que j’étais précisément occupé à ruminer une oraison funèbre, Madeleine arriva en trottinant, son aiguille à la main, pour recoudre le bouton de mon col, attendu que la chemise ouverte laissait voir mon cou à l’apparence quelque peu goîtreuse. Cette fois, je me fâchai ; ce fut, je crois, la première fois.

— Laisse-moi donc tranquille avec de pareilles sottises, m’écriai-je ; tu ferais mieux de travailler ; tu vois combien nous sommes gênés et comme il nous faut mesurer au compas tous les morceaux de pain que nous mangeons !

Elle me regarda tout effrayée ; les larmes lui vinrent aux yeux, et d’un ton lamentable :

— Pierre, dit-elle, ne te fâche pas ; je puis bien attendre que tu aies fini. Comment peux-tu me reprocher mon inaction, ne suis-je pas occupée du matin jusqu’au soir ?

Et ses larmes de couler abondamment, comme de raison. Les femmes sont promptes à comprendre les choses à l’envers, ou bien elles généralisent un reproche qui ne s’appliquait qu’à un cas particulier. Je lui expliquai que je ne lui reprochais pas d’être oisive, mais bien de faire des choses qui ne lui rapportaient rien ; car qu’on ait, ou non, des trous à son habit, cela importe peu, et on aurait mauvaise grâce à se montrer orgueilleux quand on n’a pas le sou à la maison.

Ma femme ne se fâcha pas, ne bouda pas même.

— Je t’en prie, dit-elle, laisse-moi faire ce travail encore cette fois ; dorénavant je n’y perdrai plus de temps, mais je le ferai pendant la nuit. Je ne puis prendre sur moi de te laisser sortir en haillons ; je sais ce qu’il en coûte à un régent. Nous en avions autrefois un qu’on eût toujours pris pour un mendiant ; nous n’avions aucun respect pour lui, au contraire, nous nous sommes souvent amusés à compter les trous de ses vêtements, ou à calculer combien il lui restait de drap sur le corps. J’ai toujours pensé qu’il n’est pas convenable qu’un régent aille en habits troués ; il ne faut pas qu’il ait sa redingote d’école comme un vacher a sa blouse d’écurie ; entre les enfants et les bestiaux, entre une chambre d’école et une écurie, il y a pourtant une différence. Ce n’est pas une question de vanité, au contraire, en raccommodant au fur et à mesure, on peut se passer d’habits coûteux, sans avoir pour cela moins bonne façon, pourvu qu’on n’ait pas de trous. Si je n’avais pas toujours raccommodé ton habit de la semaine, il y a longtemps qu’il serait en lambeaux et que tu porterais celui du dimanche.

Pendant qu’elle parlait ainsi, l’enfant s’éveilla et lui adressa le plus charmant sourire, comme s’il eût voulu dire : « Oui, petite mère, tu as raison, tu es une bonne petite maman. »

Alors nous primes l’enfant dans nos bras et le couvrîmes de baisers, unis désormais dans une commune pensée. L’enfant nous avait mis d’accord et son sourire nous parut doublement gracieux.

CHAPITRE XI

Qu’importe l’adversité à qui a su conserver l’amour.

Le jour de l’examen arriva ; les élèves l’attendaient aussi impatiemment que nous, et cela pour la même raison, c’est-à-dire à cause des batz que nous devions recevoir. La veille j’avais fait le compte de ce qui nous restait et j’avais trouvé neuf kreutzers ; toutefois nous n’avions pas de petites dettes courantes.

Cette fois, l’examen se passa à merveille. Le pasteur ne questionna pas les élèves et se borna à une seule petite observation qui d’ailleurs ne me touchait pas de très près. Il trouva mauvais que les élèves apprissent à écrire en copiant sur le livre, et cela avant de bien connaître les lettres ; car il estimait que cet exercice n’est d’aucune utilité et qu’il gâte la main, les enfants s’habituant ainsi à écrire au hasard, et non selon les règles.

— C’est, répondis-je, un très ancien usage, qui m’a déjà procuré bien des ennuis. J’ai voulu défendre à certains jeunes élèves de copier dans leurs livres, mais les parents m’en ont fait de vifs reproches, disant qu’ils n’entendaient pas que leurs enfants restassent en arrière des autres et qu’ils valaient autant que ceux qui copient dans le livre.

Le pasteur en prit occasion pour faire aux notables une longue dissertation sur les principes de la calligraphie et la nécessité d’une méthode rigoureuse. Pendant qu’il parlait, les notables regardaient fixement devant eux et pensaient sans doute en eux-mêmes : « Qu’il parle jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus ! »

Mais comme le pasteur ne faisait pas mine de s’enrouer, le délégué du consistoire prit la parole et dit : « On a toujours fait ainsi et on voyait plus de gens sauvés qu’à présent. Si l’on copie, c’est dans le manuel biblique et c’est au moins de la religion, tandis que le premier faquin venu peut mettre tout ce qu’il veut sur une feuille de papier ; mais je vois bien qu’on ne se soucie plus guère de la religion. »

Le pasteur allait commencer une autre dissertation sur les rapports de l’écriture avec la religion, mais le consistorial intervint : « M’est avis, dit-il, que l’enseignement doit être tout entier subordonné à la religion, parce que l’enfance est le moment le plus propice à l’acquisition des connaissances religieuses. Plus tard, quand on est adulte et qu’il faut travailler, on n’a plus le temps de s’occuper de religion. Or il est toujours bon de connaître sa religion, on ne sait pas quand on mourra, et quand on est vieux et qu’on ne peut plus travailler, on est tout aise de se remettre à la religion ; c’est une excellente distraction. Et puis il y a l’éternité. » Il en resta là, laissant à ses auditeurs le soin de tirer la conclusion de son discours, à savoir que s’il n’y avait pas cette fatale éternité, on pourrait facilement se passer de religion pendant le cours de la vie présente.

Quand on eut enfin terminé la distribution des batz aux enfants, le marguiller me compta aussi mon salaire. Mes mains tremblaient presque quand je ramassai mes vingt-quatre écus, et les adieux du pasteur et des notables me semblèrent d’une longueur interminable, tant j’étais impatient de verser mon monceau d’argent dans le tablier de Madeleine.

Dans le corridor, je fus encore arrêté par la femme aux bonbons, qui s’était installée là pour soutirer aux enfants leur argent et qui me demanda si je ne voulais pas acheter aussi un pain d’épice à mon garçon. J’en achetai quatre. J’avais gagné mon argent si péniblement que je pouvais bien m’accorder cette petite jouissance. D’autres régents conduisent femme et enfants à l’auberge ; il n’y a pas de mal à cela, mais il en coûte plus que d’acheter quatre pains d’épices, et personne assurément ne nous taxera de prodigalité.

Oh ! quel régal nous fîmes avec nos quatre pains d’épices. Notre enfant mordait de si bon cœur à cette friandise inaccoutumée, que nous en étions ravis d’aise et que chacun de nous voulut mettre de côté une portion du sien pour lui procurer encore ce plaisir.

On ne se représente pas le plaisir que procurent aux pauvres les jouissances qui ne leur sont que rarement accordées. Le monarque, le capitaliste ne se font aucune idée du bien qu’un simple petit pain blanc peut faire à un pauvre et du plaisir qu’il trouve à un bon morceau de viande gras et succulent ; bien des années après, il se rappelle combien il l’a trouvé bon et ses yeux brillent de plaisir, comme s’il l’avait encore entre les dents. Les grands du monde ne connaissent pas ces jouissances, parce qu’ils ont tout à souhait, et c’est là peut-être ce qui compense l’apparente inégalité de la répartition des biens terrestres.

Quel ne fut pas l’ébahissement de Madeleine, quand je déposai sur la table en un monceau vingt-trois écus et vingt gros. Elle n’avait jamais vu autant d’argent à la fois ; elle le regardait avec des yeux brillants de plaisir et osait à peine y toucher. « À présent, dit-elle, Pierrot, nous sommes au large ; nous n’avons plus besoin de nous inquiéter, nous pourrons acheter le nécessaire. Pour le moment, mettons de côté dix écus pour ton orgue. »

Ainsi fis-je, mais Madeleine fut épouvantée quand elle vit combien le monceau avait souffert de cette opération et, quand nous eûmes prélevé quelque argent pour les achats les plus indispensables, elle faillit fondre en larmes en voyant le peu qui en restait.

Heureusement nous étions en été ; nos gains journaliers nous permettaient de faire face à nos dépenses courantes, et nous allions mettre en réserve le reste de notre argent. Nous avions d’ailleurs en perspective la récolte du chanvre et du lin, ainsi que quelque peu de grain. Mais Madeleine ne pouvait plus travailler au champ aussi longtemps qu’autrefois, car l’enfant la retenait à la maison. Nous le prenions bien quelquefois avec nous au champ, où il dormait sur nos vêtements ; mais quand il s’éveillait, il fallait quitter le travail pour s’occuper de lui. Nous ne pouvions guère le laisser aux soins du beau-père qui ne se souciait pas de cette corvée et qui devenait d’ailleurs toujours plus faible et oublieux ; sa santé avait beaucoup décliné depuis une année.

Je dus donc passer plus de temps au champ, et négligeai d’autant mon métier. Quand on ne fait qu’aller et venir, on n’avance pas à son ouvrage. Et puis, il arrivait quelquefois qu’un habitant du village venait m’interrompre en disant : « Maître, il faut que tu m’écrives quelque chose. » Le plus souvent ces gens ne savaient pas, au fond, ce qu’ils voulaient faire écrire, ou ils me l’expliquaient d’une façon si prolixe et si confuse, que je ne savais comment en sortir, et que j’y perdais plus de temps qu’il n’eût été nécessaire.

Et pendant que je m’efforçais de mettre son affaire au clair, mon client bourrait tranquillement sa pipe avec mon tabac, en alléguant qu’il avait oublié d’en acheter, ou que mon tabac devait être meilleur que le sien. Quand j’avais enfin terminé, on me disait, comme autrefois le domestique : « Grand merci, ou peut-être, cela coûte-t-il quelque chose ? » D’autres disaient : « Régent, à la première occasion je te payerai une chopine. » Des troisièmes demandaient : « Combien cela fait-il ? » Et quand je répondais qu’il n’en valait pas la peine, ils n’insistaient pas…

Il est intéressant d’observer dans ces occasions la variété des intonations du langage de deux interlocuteurs. Généralement, l’un recevrait volontiers et l’autre préférerait ne pas donner. Or, tous deux veulent faire preuve de politesse, l’un en refusant une rétribution, l’autre se montrant disposé à la donner. Le premier refuse jusqu’au moment où l’autre va cesser ses instances ; c’est le moment fatal pour dire oui ; l’autre insiste jusqu’au moment où le premier est près de se décider à accepter. Chacun des partenaires observe attentivement le visage de l’autre pour savoir à quel point il en est arrivé, et dès qu’il a lieu de croire que l’autre va se rendre, il s’empresse de dire : « Eh bien, puisque tu le veux absolument, soit ! c’est bien hardi de ma part, mais je te remercie mille fois. »

Et l’on met la main sur l’argent ou on l’empoche de nouveau, selon que l’offre ou le refus l’ont emporté, tandis que le partenaire évincé reste là, faisant une mine allongée et ayant des larmes dans la voix. Il est vrai que la plupart des gens n’ont pas conscience de cette stratégie qu’ils pratiquent d’instinct.

Quand la séance avait été longue, ou que j’étais à court d’argent, je disais quelquefois à mon client : « Eh ! donne ce que tu voudras ! » Je recevais alors un demi-batz, ou un batz. Quelquefois aussi, l’autre fouillait longtemps dans sa poche, tirait diverses pièces et finissait par dire : « Maître, je n’ai pas de monnaie ; je te paierai cela à la prochaine occasion ; n’oublie pas de me le rappeler. » Le régent n’ose naturellement pas rappeler la chose et, s’il l’oublie, il ne peut s’en prendre à l’autre qui n’attendait qu’un mot pour s’acquitter de sa dette.

De temps en temps il s’en trouvait aussi qui, sans demander et sans faire de façons, mettaient la main à la poche et me payaient raisonnablement ; mais c’était l’exception.

Quand je m’étais attardé longtemps dans la chambre d’école où ces affaires se traitaient habituellement, Madeleine jetait sur moi un regard d’anxieuse interrogation, ou me demandait combien j’avais gagné. Quand la réponse était négative, elle restait longtemps sans parler et lorsqu’elle relevait la tête, ses yeux étaient tout troublés. À force de voir le regard troublé de Madeleine chaque fois que je rentrais les mains vides, j’en vins à exiger une rétribution convenable de ceux qui étaient en mesure de payer.

Une autre cause contribuait à troubler les yeux de Madeleine : elle se sentait lourde, souffrait de tous les membres et sa pâleur augmentait. Sachant bien ce qu’il en était, nous ne consultâmes pas le docteur. En revanche, nous ne savions guère comment nous tirer d’affaire. L’hiver n’était pas encore là, et nous avions déjà fait une brèche à mon salaire ; nous n’avions pas même pu payer la totalité des dix écus mis à part pour l’orgue. Outre les frais d’un accouchement, nous allions avoir à acheter un berceau pour l’aîné.

Notre angoisse était grande et Madeleine commençait à douter de ses aptitudes de ménagère. « Je voudrais bien savoir, disait-elle, en quoi je manque. Quand je pense au monceau d’argent que nous avions et à ce que nous avons gagné depuis, je ne puis comprendre où il a passé. Je ne vois pas que nous ayons fait des dépenses inutiles ou superflues ; il nous manque encore quantité de choses, nous avons vécu chétivement, nous n’avons pas dépensé un kreutzer à l’auberge. J’ai sous les yeux d’autres ménages où il n’est pas entré une si grosse somme d’argent, où il y a plusieurs enfants et où l’on se tire d’affaire sans peine, où l’on a même toujours quelque argent pour des plaisirs ; cela me fait perdre tout courage, je me crois au-dessous de la tâche, et je me dis qu’il serait bien heureux pour toi que je mourusse ; une autre tiendrait mieux ton ménage… Et cependant, la perspective de te quitter, l’idée que tu prendrais une autre femme m’afflige tellement, que j’en deviens toute mélancolique. »

Je la consolais de mon mieux et faisais une fois de plus le compte de nos dépenses ; elles se réduisaient pour chaque article au strict nécessaire, néanmoins l’addition faisait un joli total. Madeleine était bien innocente de la chose, et c’est précisément ce qui m’empêchait de voir l’avenir avec inquiétude.

Nos gains étaient restés inférieurs à nos prévisions. Il y a, dans le ménage le plus ordinaire, des dépenses qu’il est impossible de prévoir, ne fût-ce qu’une tasse cassée à remplacer. L’année n’avait pas été des meilleures, nous n’avions eu que peu de chose à vendre, et le pain avait renchéri. Si l’on tient compte de tous ces faits, si l’on réfléchit que la moindre bagatelle pèse lourdement sur un revenu de vingt-quatre écus, on ne nous accusera pas de légèreté, comme on le fait si volontiers vis-à-vis des instituteurs ; on ne nous reprochera pas d’avoir bien vécu, car dans un ménage où il faut tout acheter, le pain et le lait constituent à eux seuls une dépense qui, à raison de un batz par jour pour chacun de ces articles, se chiffre annuellement par vingt-huit écus.

Nous nous donnâmes une peine infinie pour faire le compte de nos économies et de nos gains. Ces calculs continuels, ce dénombrement anxieux de nos batz, que nous faisions non par avarice, mais par nécessité, nous dégoûtaient parfois de notre maigre nourriture, qui nous restait au cou, quand même notre bouche affamée la saisissait avec avidité ; en effet, ce que nous ne mangions pas était toujours autant d’épargné. Mais chacun de nous n’économisait que sur soi-même, et entendait que l’autre mangeât à souhait ; souvent même nous nous querellions parce que chacun voulait obliger l’autre à manger, moi parce que l’état de ma femme exigeait qu’elle fût bien nourrie, et elle-même parce qu’elle prétendait que la majeure partie du travail m’incombait.

Lorsque mari et femme sont bien unis ensemble en face de la misère et que chacun d’eux veut porter la plus lourde part du fardeau, ils supportent sans peine les jours difficiles. Mais quand aucun des époux ne veut se soumettre à une privation quelconque, tandis qu’il impose à l’autre tous les sacrifices, quand l’un ne sait pas renoncer pour soi-même à une dépense d’un batz, tandis qu’il contrôle tous les kreutzers de l’autre, – quand l’un reproche à l’autre toutes les privations auxquelles il ne peut échapper et le rend responsable de leur situation, quand la vie commune est basée sur ces principes-là, il y a souffrance pour l’un et pour l’autre ; c’est un enfer pour le premier et un purgatoire pour le second, car celui qui souffre innocemment est moins à plaindre que celui que rien ne peut contenter. Mais si l’un et l’autre se regardent de travers, si chacun des deux entend se bien traiter et laisser l’autre faire maigre chère, alors ils ont tous deux l’enfer qu’ils méritent. De pareils enfers ne sont assurément pas rares dans ce monde.

CHAPITRE XII

Plus la détresse est grande, plus le Seigneur est près.

Souvent, quand ma femme s’assombrissait et que je ne savais que soupirer avec elle en lui disant : « Patience, cela ira mieux » alors l’enfant était pour sa mère une consolation. Il lui caressait les joues de ses petites mains, cachait sa tête dans son sein, la regardait d’un petit air malicieux ; alors elle oubliait son chagrin et ne pensait plus qu’à l’être chéri qu’elle tenait dans ses bras ; elle folâtrait avec lui et, tout entière à sa joie maternelle, redevenait simple et candide comme lui. Ces moments étaient un bienfait pour elle, des instants lumineux au milieu de ses inquiétudes ; elle y trouvait la récompense de cette candeur enfantine qui était un des traits de son caractère et qui s’harmonisait si bien avec celle de son enfant.

Il y a pour les parents des heures pénibles, heures sérieuses, heures de souffrances ou de chagrin, où l’atmosphère semble s’obscurcir autour d’eux, où le ciel se voile à leurs yeux.

Heureux alors si leurs enfants, semblables à de douces brises, viennent par leur présence dissiper leurs ténèbres, si la gaîté des enfants réveille leur gaîté et que le contentement des enfants devient celui des parents ! Ce sont des familles bénies ; la vieillesse y sera sereine et les enfants y auront une heureuse jeunesse ; leur bonheur est assuré, car à quoi servent tous les biens de la terre à celui dont aucun rayon, fût-ce même le sourire d’un enfant, ne récrée l’âme ? En revanche, combien de privations et de difficultés un esprit serein ne sup-portera-t-il pas ?

Gardons-nous donc d’opposer aux joyeuses expansions de l’enfant l’aigreur et le murmure, un visage maussade et fatigué ; que sa gaîté se reflète sur le visage de ses parents ; qu’il n’ait pas uniquement à entendre des paroles comme celles-ci : « Tiens-toi tranquille ! Tais-toi ! Va-t’en ! Regarde ce que tu viens encore de faire ! Oh comme tu t’es sali ! N’as-tu pas honte ! Quelle conduite ! » Et s’il veut vous faire quelque caresse, ne le repoussez pas en lui-disant : « Va-t’en, laisse-moi en paix, fais ton ouvrage ! » Qu’il ne voie pas constamment le front de ses parents chargé de nuages, qu’il entende autre chose que le sourd grondement du tonnerre ou l’ennuyeux clapotement de la pluie. Sinon, son ciel s’assombrira, sa joyeuse humeur s’enfuira, sa jeunesse se voilera, l’enfant vif et joyeux deviendra, sous bien des rapports, un triste personnage. Combien de ces tristes personnages promènent par le monde leur visage grincheux, accusent Dieu et les hommes et meurent mécontents comme ils ont vécu !

Pour nous, nous ne pouvons nous reprocher d’être tombés dans ce défaut ; nous aurions eu plutôt la tendance à redevenir enfants avec notre enfant. J’étais quelquefois jaloux de l’ascendant que ce bambin exerçait sur sa mère, et dont je ne me sentais pas également digne. D’un regard, il la remettait beaucoup mieux que moi avec mes excellents encouragements à la patience.

Et quand le petit vaurien se mettait en tête d’user de son ascendant sur moi-même, et qu’il me subjuguait à mon tour, j’oubliais tout sentiment de jalousie et je le laissais faire à son gré. Je crois que cet ascendant des enfants sur leurs parents est voulu de Dieu, dans le but de rendre la fraîcheur et la gaîté aux esprits envieillis, à condition toutefois de s’exercer sur le cœur seulement et non sur la raison. Parents, n’assujettissez pas votre raison aux caprices de vos enfants ; ne confondez pas le cœur et la raison, vous en pâtirez cruellement.

Cependant notre enfant ne faisait pas que de sourire ; quelquefois il s’amusait tout seul, souvent il dormait. Alors ma femme, privée de cette distraction, prenait un livre. Plus le moment critique approchait, plus elle voulait lire d’abord dans les livres de prières, puis dans le Nouveau-Testament.

— Le Nouveau-Testament, disait-elle, me fait plus de bien que les livres de prières. C’est une chose curieuse, et je ne sais comment cela se fait ; j’ai déjà lu souvent toutes ces choses, sans me soucier de ce qu’elles veulent dire et croyant que l’essentiel était d’avoir lu. Maintenant, je suis tout autre ; c’est comme si une lumière s’était faite en moi ; j’éprouve le désir de comprendre ce que je lis, et il m’arrive quelquefois de ne pas pouvoir me détacher d’un verset parce que je voudrais savoir ce qu’il signifie. Quel bonheur d’avoir sous la main un régent pour m’expliquer tout cela !

Hélas ! mon Dieu, elle s’adressait bien. L’interprétation de la Bible et l’explication des mots étaient bien loin d’être ma spécialité. Madeleine aurait voulu avoir une idée claire de la Terre promise et du Temple et cherchait à se les représenter en imagination, mais j’étais incapable de lui donner des indications desquelles elle pût tirer une image vraisemblable. Quand elle me voyait ainsi rester court, elle me disait : « Allons, ne te fâche pas, j’ai cru qu’un maître d’école savait tout cela ».

Je ne savais vraiment pas quel esprit s’était tout-à-coup emparé de ma femme ; heureusement, chacune de ses lectures la rendait plus sereine, sinon j’en eusse été affligé. À la vérité elle avait des égards pour ma faiblesse, et m’interrogeait moins sur des sujets qu’elle pensait m’être inconnus. Mais elle aimait s’entretenir avec moi des passages qu’elle avait lus et de leur signification. Or, je n’avais pas encore réfléchi au sens de ces passages, tandis qu’elle m’humiliait par l’intelligence profonde qu’elle en avait.

Un jour, après avoir réfléchi longtemps, elle me dit :

— Pourquoi penses-tu que l’Écriture sainte nous a été donnée ?

— Eh ! pour qu’on y croie et qu’on la mette en pratique.

— Eh bien ! Pierrot, dit-elle, écoute ceci : « C’est pourquoi je vous dis, ne soyez point en souci pour votre vie, ni pour votre corps. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ?

« Voyez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment ni ne moissonnent, et n’amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit ; n’êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu’eux ?

« Considérez les lys des champs ; ils ne travaillent ni ne filent, et cependant je vous dis que Salomon dans toute sa gloire n’a point été vêtu comme l’un d’eux.

« Si donc Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, ne vous revêtira-t-il pas bien plutôt, ô gens de petite foi !

« C’est pourquoi, ne soyez point en souci, disant : Que mangerons-nous, que boirons-nous et de quoi serons-nous vêtus ? Car votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin.

« C’est pourquoi, ne soyez point en souci du lendemain, car le lendemain aura soin de ce qui le regarde. À chaque jour suffit sa peine. »

Pierrot, connaissais-tu ces versets, me demanda ma femme ?

— Oui, je les connaissais.

— Alors, pourquoi ne me les as-tu pas rappelés, et pourquoi as-tu partagé toutes mes inquiétudes ?

— Je n’y ai pas pensé ; au reste on ne peut se souvenir de tout, on a déjà assez à faire avec les commandements.

— Mais, mon cher mari, n’est-il pas ordonné de se conformer à tous les commandements de Dieu et avons-nous seulement essayé de ne pas nous mettre en souci et d’avoir confiance en Dieu ? Pas moi, du moins. N’est-ce pas un péché que de ne pas avoir confiance en Dieu, et de ne pas croire ? N’est-il pas dit que celui qui croira sera sauvé, et n’est-ce pas faire acte de foi que de se persuader que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu et qu’il ne faut pas se mettre en souci du lendemain ?

— Il est vrai, dis-je quelque peu embarrassé, mais on ne peut pas toujours penser à tout cela.

— Écoute, mon cher mari. Je ne suis pas un régent, et je suis encore bien jeune, mais il me semble que c’est une grande erreur que de se borner à posséder l’Écriture sainte sur le papier, sans la laisser agir sur notre cœur. Si nous avions les paroles de la Bible dans le cœur, nous saurions toujours au bon moment ce qu’elle réclame de nous et ce qu’elle nous enseigne ; mais nous la laissons sur le papier et restons ce que nous étions auparavant. Pour moi je ne puis plus, comme je le faisais auparavant, lire machinalement et sans réflexions des chapitres entiers, comme s’ils ne me concernaient en rien. Je sens le besoin de méditer, de ne rien laisser perdre et plus je me plonge dans mes méditations, plus je me sens heureuse ; des pensées consolantes, qui m’étaient inconnues autrefois, se font jour dans mon esprit. C’est ainsi que j’ai réfléchi à ces versets et que je suis arrivée à cette conclusion que nous n’avons aucun motif de nous mettre en souci. Avons-nous jamais quitté la table en ayant faim ? Ne sommes-nous pas tous en parfaite santé ? Dieu ne nous a-t-il pas donné un enfant qui nous est cher ? Ne jouissons-nous pas d’une entière concorde ? Nous serions certainement bien coupables de nous inquiéter et nous pourrions un jour nous trouver aux prises avec des difficultés bien autrement sérieuses.

J’admirai le bon sens et l’à-propos des réflexions de ma chère femme, et cette parole du Sauveur me revint à l’esprit : « Ô Dieu, je te rends grâce de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et de ce que tu les as révélées aux simples et aux ignorants ! »

Ces réflexions de Madeleine n’étaient pas seulement le fait d’une émotion passagère ou de l’enthousiasme du moment, comme une sorte de déchirure qui se fait quelquefois dans le voile de ténèbres qui enveloppe une intelligence ; elles étaient le résultat d’impressions profondes, nées de la lutte contre l’inquiétude envahissante.

Elle avait aussi lu ce passage : « Nul n’est couronné s’il ne combat selon les règles ». Elle aussi voulait combattre selon les règles ; elle luttait contre le sentiment d’angoisse qui s’empare si facilement d’une femme dans cette situation, angoisse bien compréhensible, à la vérité ; elle luttait avec persévérance et non sans succès et, quand elle se sentait défaillir, elle relisait un de ses passages favoris où elle puisait un nouveau courage. Elle faisait l’expérience que celui qui croit aux paroles divines et les met en pratique a bâti sa maison sur le roc et n’est plus exposé à devenir le jouet des orages du cœur et des débordements de l’imagination.

C’est dans ces dispositions qu’elle vit s’approcher le moment critique. Ses souffrances furent de courte durée et elle mit au monde une fillette. C’était une enfant d’une remarquable beauté ; elle avait de grands yeux bleu-foncé doués d’une expression extraordinairement intense ; son regard était si expressif, si doux et si intelligent qu’involontairement on avait l’impression que ces yeux venaient d’un autre monde et que cette enfant nous apportait un message du Ciel. Au dire des femmes du voisinage on n’avait jamais vu un si bel enfant. Sa mère la berçait dans ses bras avec une sorte de dévotion et quiconque eût vu les regards que la mère et l’enfant échangeaient ne les eût plus oubliés. On eût dit deux anges se retrouvant après une séparation ; leurs âmes semblaient vouloir se détacher de leurs enveloppes mortelles à la suite de leurs regards et s’unir en une seule âme.

La naissance de cette enfant fut pour nous une grande joie. Il nous semblait que ce fût notre premier né. Tous nos soucis étaient oubliés ; notre vieux père lui-même en était enchanté et affirmait qu’elle était tout le portait de sa défunte femme.

Le troisième jour, l’enfant devint agitée et fit entendre des gémissements plaintifs comme si elle eût appelé quelqu’un à son aide. Un enfant n’appelle jamais sa mère en vain. Quand Madeleine la prenait dans ses bras, l’enfant paraissait se tranquilliser ; cependant elle conservait dans le regard un air de souffrance qui ne la quittait plus. À voir ses yeux fixés sur ceux de sa mère, il semblait qu’elle voulait lui conter son profond chagrin ; nous ne pensions pas, hélas ! que c’était le chagrin de devoir se séparer déjà d’une aussi bonne mère. Des tressaillements convulsifs agitaient par moments son petit corps ; souvent elle fermait les yeux, comme pour nous cacher la vue de sa souffrance et de ses luttes et pour nous habituer à voir s’éteindre ce regard qui était notre lumière.

Une force mystérieuse semblait l’étreindre et vouloir étouffer violemment cette existence à peine éclose. Ce fut une lutte sans merci ; les lèvres de l’enfant devinrent bleues et se frangèrent d’écume. Dans notre angoisse, nous fîmes appeler une voisine : « C’est fini, dit-elle d’un ton sec ; il n’y a plus rien à faire ; votre enfant a les convulsions. Mais excusez-moi, il faut que j’aille, je cuis la nourriture des porcs, et elle brûlera si je la laisse ».

À ces mots, ma femme eut un soubresaut tel qu’elle dut s’asseoir, tenant toujours l’enfant dans ses bras. « Oh ! Dieu, s’écria-t-elle, serait-ce donc possible ? Dieu ne nous frappera pas si durement. Prie-le, supplie-le de nous laisser notre enfant ».

Je pris notre livre de prières, et m’assis près de la lampe fumeuse. D’une voix entrecoupée par les sanglots, je commençai à lire avec ferveur une prière à l’usage des malades. Elle m’interrompit…

— Oh ! non, dit-elle, Pierre, non ! cette prière ne sert à rien ; il n’y est pas question de notre enfant : prie pour elle et demande à Dieu de nous la laisser.

Je feuilletai le livre et je me mis à lire une autre prière avec une ferveur plus grande encore.

— Hélas, ce n’est pas cela non plus ! Prie de cœur et comme cela te viendra à l’esprit, mais pour elle, rien que pour elle !

Je m’écartai de la lampe, le cœur rempli d’une angoisse inexprimable, craignant pour l’enfant, n’osant prier, car jamais je n’ai prié de la sorte, de cœur et d’inspiration.

Ma femme alors, en proie à une émotion poignante, s’agenouilla et cria à Dieu : « Père céleste, laisse-nous notre enfant, ne la reprends pas. Elle n’en sera pas moins à toi, un ange pour toi comme pour nous ; elle sera au Sauveur pour toute l’éternité ! Nous la porterons dans nos mains, comme un don précieux de ta main ; nous ne voulons plus nous mettre en souci ; nous voulons accepter humblement et avec soumission tout ce que tu nous dispenseras ; nous voulons mettre en toi toute notre confiance ; mais, notre enfant, ne nous la reprends pas ! Laisse-nous notre enfant pour l’amour de ton Fils ! » Ses yeux étaient tournés vers le ciel, d’abondantes larmes coulaient de ses yeux ; elle tenait l’enfant serré sur son sein.

Tout à coup l’enfant tressaillit, la mère abaissa les regards sur elle ; l’enfant s’étendit encore une fois, puis se laissa aller, tourna les yeux vers sa mère ; un léger sourire passa sur son visage, puis ses yeux se fermèrent lentement. On eût dit que ce sourire prenait la forme d’un ange et quittait ce charmant visage avec l’esprit de l’enfant. Le petit corps ne fit plus un mouvement ; les yeux restèrent fermés pour toujours.

Un regard plein de reproche monta des yeux de la mère vers le ciel ; le spasme qui venait de quitter le cœur de l’enfant semblait s’emparer de son propre cœur. Agitée par de violents sanglots, elle se pencha sur le petit cadavre pour y chercher un reste de vie ; hélas ! la vie s’était envolée ! Elle se dirigea en chancelant vers le lit, y posa l’enfant, et se penchant sur elle, donna cours à sa douleur avec une telle violence que le lit tressaillait avec elle.

Pour moi, la pensée de la mort de mon enfant m’étreignait comme dans un étau. La vue de l’état où se trouvait ma femme m’arracha à ma stupeur. Je voulus lui parler ; l’angoisse dont son cœur était plein l’empêcha de me répondre ; j’eus peur qu’elle n’étouffât. Enfin je réussis à la mettre sur le lit ; je lui fis avaler quelques gouttes d’eau pour dissiper le spasme qui l’étreignait. Je voulus emporter le petit cadavre dans son berceau ; elle le garda dans ses bras, se retira doucement en arrière et me fit signe de me tenir tranquille et de ne prononcer aucune parole…

Je restai donc assis dans les ténèbres, entre un enfant mort et un enfant vivant, pensant tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, me demandant ce qu’il adviendrait de moi si l’ange de la mort frappait aussi celui-ci. Une vague appréhension me poussa à m’approcher de son lit pour voir s’il était encore en vie, s’il respirait ; de nouveau les larmes me gagnèrent, ma douleur devint poignante. L’enfant continuait à dormir paisiblement, ses petits bras recourbés sur sa tête ; des songes gracieux faisaient voltiger de doux sourires sur ses joues rebondies. Il n’avait pas entendu les cris de détresse de sa mère, il ne se doutait pas de la grande douleur de son père ; la détresse et la douleur ne s’étaient pas encore levées sur lui et ne troublaient pas son sommeil.

Je passai ainsi le reste de la nuit au milieu d’un morne silence, interrompu seulement de temps à autre par un léger sanglot ou un profond soupir de ma femme. Quand je lui demandais comment elle se trouvait, elle me serrait doucement la main et me faisait signe de rester tranquille.

Peu à peu le jour parut ; quelques rayons de lumière se glissèrent furtivement dans la chambre et, comme s’ils eussent compati à notre douleur, ils n’enlevèrent que lentement et doucement le voile d’obscurité qui couvrait cette scène funèbre.

Aux premiers rayons du jour la chambre se montra triste et en désordre ; la lumière naissante éclaira mon visage pâle et défait et mon corps fatigué reposant sur une chaise ; du fond de son lit, ma femme leva vers le jour un regard ému et recueilli, ses mains se joignirent et le premier rayon de soleil qui pénétra dans la chambre vint frapper le berceau de mon enfant endormi, en faisant resplendir de teintes dorées ses petites boucles blondes.

À cette vue je m’arrachai à mes tristes rêveries et me dirigeai vers la cuisine pensant préparer quelque boisson chaude, dont nous avions l’un et l’autre un pressant besoin après cette épouvantable nuit. Madeleine me retint.

— Reste, me dit-elle, je t’en supplie ; j’ai quelque chose à te dire.

« Je ne puis te décrire, continua-t-elle, ce que j’ai éprouvé quand j’ai senti que la vie allait être enlevée à mon enfant. Pour la première fois de ma vie j’ai senti les sources de la prière s’ouvrir en mon âme et jaillir brûlantes vers le Père céleste ; une force s’est manifestée en moi, si intense qu’il me semblait que si j’eusse demandé un royaume, Dieu me l’aurait accordé.

« Quand ma prière fut achevée, l’enfant mourut. Alors ce fut comme si une main de fer m’arrachait le cœur ou si mille montagnes s’écroulaient sur moi, comme si un abîme m’engloutissait dans ses profondeurs obscures et incommensurables. Ma foi défaillit. Une voix de tonnerre cria au dedans de moi :

« Il n’y a pas de Dieu ». Le néant m’ouvrit ses horreurs indicibles ; je me cramponnai au petit cadavre, voulant devenir moi-même un cadavre, pour échapper à cette affreuse pensée que l’homme ne serait qu’un être voué à la mort, avec le sépulcre pour unique perspective, qu’il n’y aurait ni Dieu, ni éternité.

« Impossible de se représenter l’affreux découragement qui s’empare de celui qui, après s’être attaché avec une confiance filiale à son Père céleste, voit tout-à-coup cette pensée se dresser devant lui : Il n’y a point de Dieu, et que chacun des battements de son cœur lui répète : « Il n’y a point de Dieu, ta foi est vaine ! ».

« Pendant un moment je ne sus si j’étais morte ou encore en vie ; je fus longtemps privée de la faculté de penser, ne faisant que gémir dans mon insondable douleur. Peu à peu je repris conscience de moi-même, mais il se passa longtemps avant que j’eusse retrouvé mon Dieu. Comme le naufragé, je me cramponnais au moindre rameau, sans trouver nulle part un appui ; des sons confus retentissaient continuellement à mes oreilles : « S’il y avait un Dieu, il aurait entendu ta prière, si la Bible disait vrai, ton enfant vivrait encore. N’est-il pas dit : Demandez et vous recevrez, heurtez et l’on vous ouvrira. N’est-il pas dit que celui qui veut être exaucé ne doit pas douter. Et toi, as-tu douté ? »

« Et l’abîme s’ouvrait devant moi toujours plus profond et, le désespoir m’enserrait plus étroitement dans les mailles de son noir filet ; mon corps défaillait, mon esprit perdait conscience de lui-même et se débattait entre le rêve et l’évanouissement.

« Tout à coup il me sembla voir une faible lumière surgir au milieu de cette profonde nuit, vague d’abord et ne répandant que d’incertaines lueurs. À cette lumière, je crus voir mon enfant sourire de nouveau de ce gracieux sourire qui reposait sur ses traits au moment où son âme s’était envolée ; il me sembla qu’il reprenait vie et que son sourire confiant et doux s’adressait à un être invisible à mes veux.

« À ce moment une autre figure se dessina du milieu de l’obscurité, figure belle et douce à voir ; l’enfant tendit vers elle ses petits bras ; l’être à la douce figure posa la main sur sa tête et le prit dans ses bras. Et le visage de l’enfant devint tout autre et des ailes se montrèrent à ses épaules et ses yeux se tournèrent vers moi, vifs et brillants comme des perles. Et je reconnus en celui qui tenait l’enfant dans ses bras le Sauveur du monde et Lui, le doigt levé, sembla vouloir me dire : « Femme, pourquoi as-tu douté ?

« Je vis alors dans ses mains la trace des clous, je pensai que lui aussi avait cruellement souffert et je me rappelai sa prière : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ; toutefois, qu’il en soit, non comme je le voudrais, mais comme tu le veux. » Et pourtant la coupe amère ne s’est pas éloignée, il a dû la boire jusqu’à la dernière goutte ; toutefois, le troisième jour, il est ressuscité, magnifique témoignage de l’existence d’un Dieu qui entend les prières et récompense la fidélité.

« Pendant que ces pensées occupaient mon esprit, la lumière devenait forte et resplendissante comme celle du soleil ; les deux figures revêtaient des formes célestes et leurs regards s’abaissaient vers moi avec tendresse ; c’étaient comme des fleuves d’amour qui passaient de leurs yeux dans mon cœur ; puis cette apparition se dissipa au milieu d’une splendeur telle que mes yeux ne purent en supporter l’éclat.

« Alors le spasme qui oppressait mon cœur se dissipa et je crus un moment avoir été transportée moi-même dans le ciel. Puis, avec le retour de l’obscurité, les sombres nuées du doute s’étendirent de nouveau sur mon âme, voilant l’apparition qui m’avait réjouie ; une horde moqueuse d’esprits malins me sembla s’attrouper autour de mon lit. Je me trouvais dans un état d’esprit extraordinaire ; je voyais comme en un songe des apparitions de tout genre et j’étais néanmoins capable de saines pensées et d’une résistance ouverte à l’esprit malin.

« Peu s’en fallut que je ne succombasse dans la lutte avec les mauvais esprits dont les rires moqueurs retentissaient jusqu’au fond de mon âme. Je redoublai d’efforts ; les deux figures qui m’étaient apparues ne se présentèrent plus à ma vue, mais cette parole me resta : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ; toutefois qu’il en soit non comme je le voudrais mais comme tu le veux. » Je me cramponnai à cette parole comme à une ancre de salut, en dépit des assauts du doute et des rires moqueurs des esprits malins, et je répétai avec une ferveur toujours nouvelle : « Non pas ma volonté, mais ta volonté, Seigneur ! »

« Cette parole finit par prendre pied dans mon esprit ; comme une épée vengeresse, elle mit en fuite le doute et les esprits malins ; elle versa dans mon cœur angoissé un baume réparateur, elle fortifia ma foi en un Dieu plein de bonté qui entend les supplications de ses créatures.

« Toutefois mon cœur s’attendrit sous l’influence de cette pensée ; je sentis combien j’avais méconnu les bontés de Dieu et combien de pensées mauvaises s’étaient mêlées à mes prières. Au lieu de m’en rapporter à Dieu debout ce qui concernait la vie de mon enfant, comme le Sauveur en avait agi à l’égard de ses souffrances, j’avais exigé impérieusement que cette vie me fût laissée ; je n’avais pas réfléchi que Dieu sait mieux, dans sa sagesse et sa bonté, ce qui nous convient et qu’ignorants comme nous le sommes, nous devons nous estimer heureux que Dieu bénisse ou châtie selon les desseins de sa sagesse et non d’après les vues étroites des hommes.

« J’ai fait alors à Dieu la promesse sincère de ne plus douter de lui, de confier toutes choses à sa Providence paternelle, de ne plus me mettre en souci, de m’attacher à la grâce qui est au fond de chacune de ses dispensations et de ne pas m’égarer dans les voies tortueuses des considérations humaines et terrestres.

« Je l’ai dit à Dieu comme je te le dis à toi-même, à cœur ouvert ; je ne sais comment cela s’est fait, je n’aurais pas osé parler de cette manière à la plupart de mes semblables, mais j’y ai gagné une impression de paix profonde, un sentiment distinct de l’amour et de la bienveillance de Dieu à mon égard.

« Je suis de plus en plus persuadée que la mort de mon enfant a été moins un châtiment qu’un appel d’En-Haut. Dieu, voyant ma faiblesse et mon peu de foi, a eu pitié de moi et m’a envoyé un de ses anges pour m’ouvrir l’accès au pied de son trône. Cet ange a pris la forme d’un enfant, ne gardant de sa céleste origine que ses yeux au regard divin qui m’ont fascinée et saisie jusqu’à m’entraîner à sa suite dans le sein du Père. Ange, elle n’a pu rester ici-bas, son corps mortel a dû subir la mort, mais elle l’a subie avec joie, car elle savait, son sourire en était la preuve – qu’elle sauverait sa mère. Et puisque Dieu m’a jugée digne d’être appelée par un de ses anges, je lui resterai fidèle et je m’en crois capable. »

C’est ainsi que cette mort fut pour ma femme un moyen de grâce ; devenue un ange, notre enfant lui tendit la main pour lui aider à franchir le seuil élevé qui sépare l’humaine faiblesse de la céleste puissance. Dès lors ma femme marcha avec Dieu, elle devint un temple consacré au Seigneur ; elle s’acquitta de sa tâche sous le regard de Dieu, elle aima tous les hommes en Dieu, elle ne condamna personne, laissant le jugement à Celui qui a dit : « La vengeance m’appartient. »

Telle fut la grâce dont la mort de notre enfant fut l’instrument pour sa mère.

Mères, les enfants qui ont été retirés d’avec vous étaient des envoyés célestes destinés à vous guider vers Dieu, à vous réconcilier avec lui, tout en vous réconciliant avec ce monde, bien loin de vous rendre étrangères à vos devoirs terrestres. Puissiez-vous comprendre l’appel qui vous est adressé par leur moyen.

Mais les enfants qui restent à leurs parents sont aussi des anges de Dieu, envoyés pour les sanctifier, les protéger, les garder, les rendre pieux. Quelle reconnaissance en témoignent-ils le plus souvent à Dieu ?

CHAPITRE XIII

Ce que les gens pensent du bon Dieu.

Pendant la matinée, le bruit s’étant répandu que notre enfant était en danger de mort, les femmes du voisinage vinrent chez nous, apportant des fortifiants pour l’enfant et la mère, car en pareil cas les paysannes ne regardent pas à un petit pain blanc ou à une demi-livre de café.

— Tu as bien raison, dit l’une d’elles à ma femme, de ne pas te lamenter et te tourmenter. Ton enfant a de la chance ; elle est à l’abri de bien des maux.

— C’est vrai, dit une autre avec un air entendu ; tu aurais raison s’il ne s’agissait que de cela ; malheureusement il y a une autre chose à considérer. Si l’enfant avait été baptisée je ne dirais rien, mais je n’ose penser qu’elle est morte sans baptême ; qui sait où elle est à présent ?

— En effet, reprit la première, tu as raison ; je n’y avais pas pensé. J’ai aussi perdu quatre enfants, mais, Dieu soit béni, tous étaient baptisés, sinon je crois que j’en aurais perdu l’esprit. Je les remets volontiers entre les mains de Dieu, mais quant à les abandonner au Diable, cela serait plus fort que moi ; mieux vaudrait en garder deux douzaines que de lui en laisser un seul. On dit bien qu’ils ne vont pas au fin fond de l’enfer, mais quand ils ne seraient qu’à l’entrée, ils auraient déjà assez chaud, ces pauvres petits.

Ces paroles me bouleversèrent. Je connaissais cette superstition, encore si généralement répandue, consistant à croire que tous les enfants morts sans baptême sont damnés, mais je n’y avais jamais réfléchi. Maintenant qu’il s’agissait de mon propre enfant, j’en fus profondément affecté. Je tremblai à la pensée que ce petit être innocent fût tombé entre les griffes de Satan, mais je ne savais rien à opposer à cette idée ; c’était une idée courante et les idées courantes n’ont pas besoin d’être appuyées de preuves nombreuses. Je commençai à arpenter la chambre d’un bout à l’autre, en proie à une inquiétude mortelle. Ma femme, de son côté, se tenait dans son lit, bien tranquille.

Quand les femmes eurent épuisé leurs étranges consolations et se furent retirées, j’appuyai la tête sur le lit de Madeleine et commençai à sangloter comme un enfant. Ma femme me caressa les cheveux de la main et s’efforça de me consoler en disant que l’enfant était retournée dans la céleste patrie et que Dieu ne nous l’avait envoyée que pour éprouver et affermir notre foi.

Je fus longtemps sans pouvoir répondre. Enfin je m’écriai :

— Mais comment un enfant qui est mort sans baptême et qui est maintenant entre les griffes du Diable peut-il nous conduire à Dieu ?

— Tu crois de pareilles choses ? dit ma femme en s’asseyant dans son lit. Je ne suis pas régent, mais j’ai lu le Nouveau-Testament d’un bout à l’autre et je n’y ai pas trouvé l’ombre d’un passage duquel on puisse conclure que les enfants non baptisés ne soient pas sauvés. J’y ai lu au contraire ces paroles de Jésus : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent. » Or je crois aux paroles de la Bible et personne ne m’effrayera en avançant des choses que la Bible ne dit pas.

Ô ! Pierre, continua-t-elle en me prenant la main, comment peux-tu penser que notre enfant soit aux mains du Diable ? L’as-tu bien regardée, as-tu vu ses yeux si purs et si doux ? Te rappelles-tu ce que je t’ai raconté de mes luttes de la nuit dernière, comment le bon Dieu s’est approché de moi de si près qu’il me semblait pouvoir le toucher et que, maintenant encore, je le sens au-dedans de moi ? Non, Pierre, ne crois pas de pareilles choses ; je sens dans mon cœur qu’elles ne sont pas fondées ; une voix au dedans de moi me dit qu’elles ne sont pas vraies et cette voix intérieure est à mes yeux un témoignage divin au même titre que la voix de ma conscience.

Ainsi, mon cher petit mari, sèche tes larmes, console-toi et réjouis-toi à la pensée que notre enfant est désormais auprès de Dieu, car c’est la vérité ; faisons nous-mêmes en sorte de rester aussi près de Dieu que l’est notre enfant, alors, crois-moi, notre salut sera assuré.

Ma femme parlait comme un pasteur ; je fus gagné par son assurance, car l’expression chaleureuse d’une conviction sincère manque rarement son effet ; la seule apparence y suffit parfois.

Je mis une cravate noire et allai trouver le pasteur. Chemin faisant, mes craintes me revinrent à l’esprit et la vieille croyance entra en lutte avec les visions nocturnes de ma femme ; le doute s’empara de moi ; je me demandai si l’apparition que Madeleine avait eue n’était pas le fait d’un esprit légèrement troublé et si les voisines n’avaient pas finalement raison.

Saisi d’une angoisse toute nouvelle, j’arrivai chez le pasteur, auquel je me présentai sous l’empire d’une émotion bien compréhensible. Le pasteur me témoigna une vive sympathie.

— Hélas ! dis-je, je m’y résignerais volontiers, si seulement elle avait été baptisée.

— Pourquoi ? dit le pasteur.

— Ah, si elle allait être damnée…

— Croyez-vous aussi cela ?

— Pas précisément, mais les voisines ont terriblement effrayé ma femme avec cette idée, répondis-je, honteux pour moi-même et accusant ma femme de mes craintes.

— Je ne puis comprendre que les gens tiennent avec autant d’opiniâtreté à un vieux préjugé qui n’a aucune raison d’être.

— Mais comment est-il possible qu’un tel préjugé existe sans raison aucune ? Je serais heureux de l’apprendre à ma femme pour la consoler.

— Maître, voici la chose. Chez les Juifs, on croyait que tous les païens étaient possédés de malins esprits ; aussi quand on faisait des prosélytes, on les plongeait dans l’eau comme pour noyer les esprits malins. Quand Jésus institua le baptême comme un symbole de purification intérieure, on en vint facilement à l’idée que l’homme avant son baptême était possédé du démon, et comme Jésus reçut le Saint-Esprit lors de son baptême, on crut que le Saint-Esprit, mêlé à l’eau baptismale, expulsait le malin esprit et purifiait l’homme intérieur qui devenait à l’heure même sans péché. C’est pour obéir à cette croyance que nombre de personnes ne se faisaient baptiser qu’à l’article de la mort, espérant ainsi entrer au ciel purifiées de tout péché, et assurées du bonheur éternel, tandis que si elles eussent été baptisées plus tôt, elles risquaient de se fermer le ciel par de nouveaux péchés. Mais celui qui mourait inopinément sans baptême, par exemple d’une attaque d’apoplexie, était considéré comme irrévocablement et définitivement voué au diable ; c’est ce qui explique qu’au mot d’apoplexie, beaucoup de personnes ajoutent ces mots : « Dieu nous en préserve ! »

On s’est donc mis à baptiser les enfants le plus tôt possible, puisqu’ils sont en danger de mort dès le premier jour de leur existence. Rien ne s’oppose à cette coutume, et Jésus-Christ ne dit rien d’où l’on puisse inférer que le baptême doive être administré plus tôt ou plus tard. L’usage de baptiser les petits enfants s’est généralisé après de longues discussions, mais l’ancienne croyance que les non baptisés sont voués au diable se maintint dans le peuple, devint même un article de foi, bien qu’elle n’ait pas le moindre fondement biblique.

C’est une chose singulière que maintes superstitions anciennes s’enracinent profondément dans l’esprit des populations, tandis qu’il y a tant de vieilles vérités salutaires qui ne peuvent s’y faire jour. N’avez-vous jamais remarqué, vous qui êtes maître d’école, ce qui se passe à l’égard des réponses des élèves ? Un jour ils vous répondent de travers ; vous rectifiez la réponse, vous donnez la vraie solution ; eh bien ! je gage que le lendemain, si vous reprenez la même leçon, les élèves répéteront avec conviction la solution fausse et ne sauront plus rien de la vraie. Au reste, si l’on voulait scruter de près les croyances des hommes, j’entends les croyances qui influent sur leur manière d’être, on ferait de singulières découvertes ; on trouverait sûrement que la Bible n’est pour rien dans la plupart de ces croyances. Ces croyances populaires se modifient peu à peu, mais avec lenteur ; heureux si elles arrivent à se mettre d’accord avec les idées bibliques, mais nous n’en sommes malheureusement pas encore là.

Non, continua le pasteur, retournez tranquillement chez vous et dites à votre femme que celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants » le Sauveur, auquel toute puissance est donnée au ciel et sur la terre, ne permet certainement pas que de petits enfants naissent et meurent, pour les jeter dans les griffes du diable. Une idée pareille est stupide et blasphématoire, et quand je verrai votre femme, je lui dirai son fait.

— N’en faites rien, je vous en prie. Ma femme ne doit pas savoir que je vous ai parlé de ses erreurs ; elle m’en voudrait. Je me charge d’ailleurs bien de la consoler et de lui expliquer d’où provient cette croyance.

Cette parfaite conformité de vues entre le pasteur et ma femme acheva de me tranquilliser et le lendemain, de bonne heure, je portai le petit cadavre au cimetière après que nous l’eûmes encore couvert de baisers.

Le fossoyeur avait creusé la petite fosse au-dessous du bord du toit et à une très faible profondeur. Je lui demandai pourquoi il avait choisi précisément cet endroit. Il me regarda d’un air étonné et me dit au bout d’un moment : « Un régent doit savoir cela. »

Je parvins à le persuader de mon ignorance, ce qui dut me faire baisser beaucoup dans son estime, et il me dit :

— Plus on est enterré près de l’église, plus on est à l’abri des mauvais esprits de ce monde, et comme les enfants non baptisés n’ont rien qui les préserve de ces mauvais esprits, on les enterre près de l’église pour leur assurer la protection de celle-ci.

En outre, on les met au-dessous de la gouttière, pour qu’ils aient encore l’occasion d’être baptisés. Car, quand le pasteur bénit l’eau baptismale, toute l’eau qui se trouve en ce moment au-dedans et au dehors de l’église devient une eau baptismale, c’est-à-dire que le Saint-Esprit entre dans cette eau, de sorte que, s’il fait à cet instant une pluie abondante, l’eau qui tombe sur le toit devient eau baptismale et si elle pénètre jusqu’à l’enfant, celui-ci est aussi valablement baptisé que s’il eût été présenté dans l’église.

Que les gens sont donc ingénieux quand il s’agit d’arracher leurs semblables une fois morts aux griffes du diable, après les avoir durant leur vie jetés sans scrupule dans ses bras ! Quelle inquiétude à l’endroit du salut de leurs enfants non baptisés, et quelle légèreté à les pousser eux-mêmes, une fois baptisés, vers le diable par des exemples et des incitations mauvaises, par négligence ou par méchanceté ! Ils leur enseignent le mal par leurs propres paroles, puis ils rient de bon cœur en disant : « Ce n’est rien, ce n’est rien ! » Et quand un jour, les flammes du péché s’abattront sur leur tête, ils jetteront les hauts cris : « Au secours, au secours ! »

Ils veulent absolument que le bon Dieu recueille leurs enfants morts et ils ne se soucient guère de lui consacrer leurs enfants vivants. Ils veulent que leurs enfants morts soient tout près de l’église et ils en éloignent volontairement et méchamment leurs enfants vivants ; ils maudissent le pasteur qui voudrait les attirer à l’église et disent des grossièretés au régent, quand il prolonge d’une demi-heure la leçon de religion. Le monde est rempli de contradictions et pourquoi ces contradictions ? Parce que c’est la superstition et non la foi qui inspire les populations, parce que leur religion est faite de chimères et non de vérités et parce qu’elles croient tout au monde, à la seule exception de ce qui est divin.

CHAPITRE XIV

Mort et partage.

Cette période de notre vie fut empreinte d’une solennité particulière ; notre maisonnette elle-même nous faisait presque l’effet d’un temple, il nous semblait que le Seigneur en avait fait sa demeure. Un attachement tout nouveau et infiniment profond m’attirait vers ma femme ; cet attachement n’était ni moins tendre, ni moins expansif, mais peut-être plus profond qu’il ne l’avait été pendant la lune de miel. Nos pensées étaient empreintes d’une certaine gravité, comme si toutes nos journées eussent été des dimanches. Notre amour s’était trempé au feu de la souffrance, et la foi l’avait purifié et affermi.

À la vérité, je me sentais bien inférieur à ma femme dans ce domaine, mais le sentiment de sa supériorité dans les choses de la foi était précisément ce qui m’attachait à elle avec plus de force, au milieu des orages qui commençaient à s’abattre sur nous. Je reconnus alors combien il est vrai de dire que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu.

Voyez une famille où Dieu n’est pas aimé, et où chacun des époux n’aime, au fond, que soi-même. Chaque malheur qui s’abat sur eux creuse un nouveau fossé entre eux, et cette désunion rend la souffrance encore plus amère.

Voyez-les en présence d’une calamité, d’une situation gênée, de la mort d’un enfant, des maladies, des déceptions, des contrariétés, comme alors leur caractère se montre à nu et combien de choses on découvre, qui s’étaient dissimulées habilement sous un flot de tendres regards, de douces paroles, de manières aimables. Aucun des deux ne se montre disposé à porter le fardeau ; il en rejette le poids sur l’autre ; il affirme que si l’on ne s’était pas mariés ensemble ce malheur ne serait pas arrivé, la misère ne serait pas venue frapper à la porte du logis ; chacun se plaint d’avoir à porter une part du fardeau, ou critique la manière dont l’autre s’acquitte de son travail ; le mécontentement amène des paroles amères, des frottements désagréables qui augmentent avec le mal et rendent la réconciliation de plus en plus impossible.

Nous passions de longs instants, ma femme et moi, en conversations sérieuses. C’était comme si notre bouche eût appris tout de nouveau à parler. Ces entretiens ne portaient aucun préjudice à notre travail, ils nous rendaient au contraire plus facile l’accomplissement de nos moindres devoirs et ils nous empêchaient d’attacher à de petits incidents et à de petits détails une importance qu’ils n’avaient nullement.

Les hommes attachent aux événements de leur vie une importance très variable. Chacun a son dada, c’est-à-dire une chose à laquelle il tient particulièrement, à laquelle il laisse prendre la plus grande part d’influence et il subordonne tout le reste ; si cette chose n’a pas en elle-même une valeur réelle, se trouve avoir mis une sottise au premier rang. Pour telle paysanne ce seront les porcs, pour une autre sa coiffure, pour une troisième les défauts de son prochain, une quatrième ses servantes, une cinquième ses nerfs. Pareille chose se passe chez les hommes : les uns ne s’occupent que de leur maigre domaine, d’autres de leur sotte personne, des troisièmes (surtout les diplomates) des dîners, les quatrièmes de l’argent, les cinquièmes de leur arbre généalogique, lequel se trouvera au bout du compte finir par un paquet d’allumettes.

La plupart des hommes ne prennent pas garde à ce défaut, c’est pourquoi le monde renferme tant de mesquines compétitions, tant de visées étroites ; il y a là de quoi faire dresser les cheveux. Il est vrai de dire que la fidélité dans les plus petites choses et la recherche des buts élevés ne sont pas des talents qui s’acquièrent à l’auberge.

Pour nous, nous avions grand besoin de tenir nos cœurs tournés en haut, car nous fîmes l’expérience de la vérité du proverbe qui dit qu’un malheur n’arrive jamais seul, et que la plupart des hommes sont appelés à souffrir comme Job.

À peine la douleur causée par la perte de notre enfant s’était-elle transformée en un doux et mélancolique souvenir, que le père de Madeleine commença à se plaindre de faiblesse et de vertige. Un matin, il s’assit sur sa sellette de cordonnier et se mit à raccommoder un des souliers de notre garçon. Il venait de mettre la forme dans le soulier et se disposait à travailler, quand tout à coup il tomba la tête la première au fond de la chambre. Le garçon, qui le regardait faire, poussa des cris épouvantables ; ma femme et moi, qui étions dehors, nous précipitâmes dans la maison et trouvâmes le père étendu sans connaissance. Nous le transportâmes, non sans peine, sur son lit, et lui fîmes reprendre connaissance, mais il avait perdu l’usage de la parole ; c’était une attaque d’apoplexie. Le médecin saigna, ordonna des frictions ; le malade conserva la vie, mais sans retrouver la faculté de se mouvoir.

Nous fîmes de grand cœur pour lui tout ce qui était en notre pouvoir ; nous allâmes nous-mêmes coucher dans la chambre haute, nous lui procurâmes les remèdes nécessaires et tout ce dont il pouvait avoir besoin en fait de nourriture et de boisson. Selon l’usage, les voisins lui apportèrent beaucoup de petits cadeaux, ce qui nous fut d’un grand soulagement.

Cette coutume est très louable, à condition que les visiteurs n’apportent pas au malade une trop grande abondance de nourriture et de boisson, ce qui lui serait nuisible au plus haut degré. Ainsi lorsqu’un enfant malade a sur son lit neuf biscômes à la fois, il ne faut pas s’attendre à le voir bientôt guéri.

Quand les gens venaient voir notre père, chacun d’eux ne manquait pas de dire : « Il n’en a plus pour longtemps, c’est bien heureux pour lui, et sa mort ne mettra personne dans l’embarras. » On disait cela sans scrupule en présence du malade, et celui-ci accompagnait ces paroles d’un signe d’assentiment, en tournant vers les gens ses yeux fixes et hagards, que cela faisait peine à voir. Madeleine se mettait alors à pleurer, et les gens lui disaient : « Petite folle, ne pleure pas, remercie plutôt le bon Dieu. Ton père ne se remettra plus jamais au travail, vous n’êtes pas en position de le soigner ainsi à la longue, et si tu devais de nouveau avoir un enfant, tu ne pourrais pas aller accoucher là-haut dans la chambre froide. »

Cette supposition n’était que trop fondée et je n’étais pas sans inquiétude pour Madeleine qui n’avait aucun repos ni jour, ni nuit, ayant à faire le ménage et à soigner nos cultures. Je craignais qu’elle ne supportât pas ce surcroît d’occupations. Mais Dieu nous donne des forces nouvelles dans les jours de notre détresse.

En général, nous disposons de beaucoup plus de force et de vigueur et surtout d’une élasticité beaucoup plus grande que nous le croyons généralement. Au fond et dans la plupart des cas, nous ne faisons que jouer avec la vie.

Environ six semaines plus tard, notre père eut une nouvelle attaque et Dieu rappela à lui ce vieux travailleur fatigué.

Il y a dans la mort quelque chose de si mystérieux et de si saisissant, que les hommes les plus grossiers deviennent silencieux lorsqu’ils entrent dans une chambre mortuaire, ne marchent que sur la pointe des pieds, retiennent leur souffle et ne parlent qu’en cas de nécessité. Il semble que les hommes se sentent en présence d’une puissance supérieure, dont l’influence les domine, dégage leur âme de son enveloppe mortelle et l’entraîne avec elle dans les sphères éthérées.

Un cadavre ! c’était pour moi un spectacle effrayant. La voilà, la dépouille mortelle, la portion de notre être qui est destinée à la destruction ! Que ce corps paraît peu de chose en comparaison du rôle qu’il a joué, de ses exigences orgueilleuses et de ses penchants violents. Ce n’est plus qu’une forme usée, une enveloppe vide, une poignée de poussière. En présence d’un cadavre, l’homme rentre involontairement en soi-même, il pense à l’âme qui a habité dans ce corps et fait un retour sur sa propre âme et ses destinées.

Je n’aime pas toucher un cadavre ; cet attouchement fait courir un frisson dans tous mes membres et me serre le cœur comme si la mort posait sur moi sa main glacée. Je ne fus pas d’un grand secours à ma femme dans cette circonstance et ce fut heureux que les voisins vinssent à notre aide avec l’empressement qu’ils montrent d’habitude dans ces occasions. J’eus d’ailleurs à courir de côté et d’autre pour annoncer le décès aux parents de ma femme.

Le jour de l’enterrement je vis pour la première fois les frères et sœurs de Madeleine réunis, mais aucun d’entre eux ne me parut ressembler à ma petite femme. Ils se montrèrent parfaitement calmes et indifférents à l’événement qui nous réunissait et furent très froids avec nous.

Un cortège funèbre est une chose particulièrement solennelle. On dirait qu’une multitude de pensées sérieuses attendent les assistants à leur arrivée au cimetière et se jettent sur eux, cherchant lesquels les pourront attendrir. Le repentir attend au passage les cœurs vils et impitoyables ; la crainte épie ceux qui ensevelissent un être qui sera leur accusateur auprès de Dieu ; l’inquiétude saisit ceux qui doivent passer sur la fosse où gît une victime de leur méchanceté ; le malaise s’empare de ceux qui sont en train de briser le cœur d’un de leurs semblables : les orgueilleux y apprennent leur faiblesse, les hommes sensuels leur fragilité ; tous se demandent avec effroi si peut-être la terre qu’ils foulent aujourd’hui de leurs pieds ne sera pas demain le lieu de leur dernière demeure.

Cependant derrière ces sombres pensées, d’autres plus douces et plus consolantes se font jour dans les cœurs aimants et exempts de pensées mauvaises ; elles s’introduisent doucement dans ces cœurs et leur font entrevoir à travers leurs regrets la voie resplendissante qui conduit à la vie éternelle : elles leurs parlent de résurrection et de vie, de revoir dans la joie du Seigneur.

Ma femme devant, selon l’usage, accompagner à sa dernière demeure la dépouille mortelle de son père, des voisines bienveillantes vinrent préparer le repas d’enterrement.

Je ne comprends pas comment il se fait qu’en beaucoup d’endroits les femmes n’accompagnent pas leurs enfants au baptême, ni leurs défunts au cimetière. Serait-ce qu’elles n’ont pas besoin de se rappeler que désormais tous les chemins sur lesquels on portera, conduira ou dirigera l’enfant, doivent le conduire à Dieu ? N’ont-elles pas besoin de penser à leur fragilité, de contempler quelquefois le lieu où sera un jour creusée leur tombe, de réfléchir à ce qu’elles seront elles-mêmes quand elles devront accompagner le cercueil de leur époux ou d’un de leurs enfants, de se demander si alors l’amour sera leur consolation ou si le repentir et l’humiliation seront au contraire leur partage ?

À peine de retour du cimetière, une de mes belles-sœurs fit entendre quelques mots d’un partage à faire et dit qu’elle et son mari avaient pris un petit char pour emporter leur part de l’avoir du défunt.

Dieu du ciel ! L’avoir du défunt était réduit à sa plus simple expression. Son lit était encore ce qui valait le mieux ; ses vêtements n’étaient plus qu’un assemblage de morceaux de drap ; quant à sa vaisselle et au reste de ses objets mobiliers, nous nous en étions servis avec son consentement. Nous ne nous étions pas entretenus de cette question, Madeleine et moi, et ma femme n’y avait sûrement pas même pensé. Quant à moi je ne cache pas que j’avais pensé à l’héritage ; je crois d’ailleurs qu’il n’est personne qui, à la mort d’un de ses proches dont il est l’héritier, n’accorde une pensée à l’héritage de celui-ci, et beaucoup de gens seraient bien effrayés si le défunt réapparaissait quinze jours après le partage de la succession.

Pendant les derniers temps de sa vie, mon beau-père n’avait plus été en état de payer sa pension et nous n’avions pas pensé à nous faire indemniser par les autres enfants ou par la commune. Durant les dernières semaines en particulier, il nous avait occasionné une grande perte de temps et même des frais, de sorte que nous nous étions trouvés sans argent et que nous dûmes, par économie, préparer le repas d’enterrement à la maison et prendre à l’auberge à crédit la viande et le vin nécessaires.

Je m’étais imaginé, dans ma naïveté, que les autres enfants de mon beau-père ne réclameraient aucun de ses objets mobiliers, dont l’un, le lit m’eût fort bien convenu ; je caressais même l’espérance qu’ils nous indemniseraient quelque peu de nos débours. On pardonnera ces illusions à un pauvre chef de famille dont la bourse est vide, et qui voit un accouchement poindre à l’horizon.

Si l’on pouvait suivre dans la tête des hommes tous leurs calculs égoïstes et intéressés, on serait effrayé de tout ce qu’il y a là d’indifférence, de dureté et même de cruauté. Il est heureux que nous ne le puissions pas. Nos yeux se détourneraient avec horreur, nos cœurs se briseraient si nous pouvions lire les pensées des autres, voir de quel regard avide on épie l’instant de notre mort. Nous-mêmes, qui peut-être avons caressé autrefois des pensées et des désirs semblables, serions rongés d’amertume. Et si nous pouvions discerner ce qui se passe dans le cœur de nos semblables comme nous voyons leur visage, de quels yeux nous les regarderions ! Le Créateur sait pourquoi il n’a pas permis cela…

À peine fûmes-nous entrés dans la maison que la belle-sœur demanda à voir les objets à partager. Nous montrâmes ce que le père avait laissé. « C’est bien étonnant, dit-elle, qu’il n’y ait que cela ; mon mari m’avait parlé de tout autre chose. » Les autres enfants, qui avaient quitté la maison paternelle depuis nombre d’années, à une époque où les gains étaient plus élevés et où le ménage bénéficiait de circonstances plus favorables, parlèrent entre leurs dents de détournements et de dissimulation.

La belle-sœur, aidée de son mari et d’une des sœurs, fouilla tous les recoins, pensant découvrir des trésors cachés. Malheureusement cette dernière aperçut sur notre dressoir un pot à lait qu’elle se rappelait avoir souvent tenu à la main autrefois, alors qu’elle était encore dans la maison paternelle.

À cette vue elle poussa un cri terrible, comme si un taureau furieux se fût tout à coup précipité sur elle : — Ah ! ah ! s’écria-t-elle, on voit quelles gens vous êtes ! C’est pour le coup que nous allons chercher ; nous en trouverons bien d’autres.

Ils mirent alors la maison sens dessus-dessous, jusqu’à saisir les objets qui nous appartenaient en propre, voulant mettre le nez dans nos armoires et parlant déjà de les enfoncer si nous ne donnions pas les clefs.

— Il faut faire une revue générale criait l’un !

— Qu’on leur intime le serment ! vociférait un autre.

— Appelons un gendarme ! disait un troisième.

C’était une scène digne de l’enfer ; le vacarme croissait de minute en minute ; plus ils criaient, plus leur fureur s’allumait ; notre fourberie prenait à leurs yeux des proportions incommensurables ; ils en vinrent, je crois, à s’imaginer qu’il s’agissait d’une affaire de quelques mille florins et qu’en criant bien fort, ils finiraient par m’extorquer un gros héritage, comme si l’on presserait des cailloux pour en extraire de l’huile.

Rien de plus triste que ces querelles à propos d’un héritage ! Et cependant rien de plus fréquent, rien qui mette mieux au jour l’égoïsme et la rapacité dont j’ai parlé plus haut. Quand il s’agit de fermes, de châteaux et de coffres ; remplis d’or, on s’en étonne moins, on pense qu’il en vaut la peine. Mais c’est précisément là où il y a beaucoup à partager qu’il devrait être plus facile à des frères et à des sœurs de s’entendre, de se faire des concessions mutuelles. Mais, plus on a, plus on voudrait avoir ; c’est la malédiction des richesses ; le proverbe le dit avec raison.

En revanche, on trouve inexplicable, triste et presque risible que des pauvres se querellent pour quelques vieux draps, pour un chaudron rapiécé, une cafetière percée et une paire de pantalons graisseux. Oui, il est triste que des gens qui auraient besoin de s’entr’aider, augmentent encore l’amertume dont leur vie est déjà trop remplie en se querellant pour des objets de si peu de valeur. Et pourtant on comprendra qu’un pauvre homme qui n’a pas de quoi acheter le moindre ustensile considère une cafetière percée comme une riche aubaine, et une vulgaire pièce de literie comme un trésor auquel il n’eût jamais osé prétendre, ou qu’il n’eût pu acquérir qu’au prix de mille privations. Une femme pauvre, pour peu qu’elle s’attende à avoir encore des enfants, appréciera un lambeau de drap de lit, autant qu’une riche bourgeoise une pleine armoire de linge.

Toute cette histoire nous mettait, Madeleine et moi, dans un état inexplicable. Pas moyen de faire entendre raison à nos avides parents. Mes prières, les supplications et les larmes de ma femme restaient sans effet sur eux. Plus nous nous montrions de bonne composition, plus les épithètes injurieuses pleuvaient sur nous.

La colère commença à bouillonner au dedans de moi, mais j’étais tellement refait à la soumission, tellement habitué à ronger mon frein en silence, que je me contentai de grognements inarticulés, le visage blême de colère et les poings dans mes poches.

Madeleine mit tout en jeu pour amener une entente amiable ; c’était verser de l’huile sur le feu ; plus elle se montrait conciliante, plus les autres étaient impudents ; le moment vint où la belle-sœur mit la main sur le berceau de notre enfant et le montra à son mari, comme pour lui demander si ce meuble n’était pas aussi à prendre.

À cette vue l’indignation de Madeleine éclata, comme éclate un incendie dans une maison que la foudre vient de frapper. Sa taille déjà élevée sembla grandir d’un demi-pied ; ses yeux devinrent étincelants et d’une voix ferme et brève que je ne lui avais pas encore entendue et qui faisait ressembler ses paroles à des coups de pistolet, elle riposta, reprenant subitement l’offensive, comme le cerf qui se retourne contre la meute cruelle.

— Remets ce berceau à sa place ! cria-t-elle d’un ton impérieux à la belle-sœur ; nous l’avons payé de notre argent ; d’ailleurs tu n’as pas un mot à dire ici ; cette affaire ne te concerne pas. Va chez tes parents voir l’héritage qui te reviendra, de la crotte et de la vermine !

Puis, se tournant vers les autres, elle les arrangea tour à tour d’une terrible façon. Elle prit d’abord à partie le parrain de notre garçon : « Non, s’écria-t-elle, je n’aurais pas attendu cela de toi ! De tous mes frères c’est toi que j’ai toujours préféré ; c’est à toi que j’aurais demandé aide et protection, si le père était mort plus tôt ; maintenant je rends grâce au Ciel de m’avoir épargné cette extrémité, car je sais ce que tu vaux. Parrain de cet enfant, au lieu de le protéger, tu voudrais encore aider à lui ravir son petit lit ; jamais, depuis que le monde est monde, on n’a entendu dire pareille chose d’un parrain !…

Elle passa ainsi de l’un à l’autre, les accablant successivement des plus sanglants reproches, puis s’adressant à tous ensemble :

— Ah ! s’écria-t-elle, vous vous retrouvez, quand il s’agit de recueillir l’héritage ! mais pour soigner le père, nul de vous ne s’est souvenu de lui ! Nous l’avons recueilli, personne ne nous a demandé qui paierait sa pension. Il a été malade, personne ne s’est soucié de savoir s’il avait besoin de quelque chose, personne n’a offert de nous aider. Nous l’avons soigné, nous avons payé tous les frais, personne n’est venu nous proposer de nous récompenser de nos peines et de nos débours. Nous étions gênés et nous n’avons laissé notre père manquer de rien ; personne ne nous en a témoigné de la reconnaissance, et maintenant, pour tout remerciement, vous faites mine de vous emparer de notre propre bien. Vous êtes de belles gens ! Je rougis de penser que mon mari voit à présent dans quelle famille il est entré et toute ma vie j’aurai honte, quand je me rappellerai tout ce qu’il a fait pour notre père, lui qui n’était pas son enfant, et cela pour en être remercié de cette façon !…

Et des larmes brûlantes coulaient sur ses joues, mais son énergie n’était pas encore épuisée. Elle continua :

— Et maintenant, la viande que nous avons mangée, le vin que nous avons bu, le fossoyeur qui a enterré le père, rien de tout cela n’est encore payé et vous voudriez partager notre bien et laisser les dettes à notre charge !

L’indignation de Madeleine n’ôtait rien à sa présence d’esprit ; bien plus, elle activait ses facultés et se résolvait en une mitraille serrée sur la tête des adversaires. Les frères furent les premiers à s’adoucir, subjugués par la faconde de leur sœur qu’ils n’avaient connue que petite fille. La belle-sœur et celle des sœurs qui avait découvert le pot au lait tinrent tête plus longtemps : elles ripostèrent avec des éclats de voix courroucée, mais le feu vif et serré de Madeleine réduisit bientôt au silence leurs armes mal dirigées, et ma femme resta là, en face d’eux, comme la déesse de la vengeance, sans sceptre ni couronne il est vrai, mais les dominant du feu de ses regards et brandissant le sceptre de sa parole indignée.

— Et maintenant, s’écria-t-elle en manière de conclusion, voulez-vous vous montrer justes et raisonnables ? Sinon, tant mieux, vous trouverez à qui parler, et nous saurons établir le compte de ce qui nous est dû.

Le parrain fut le premier à capituler :

— Je ne savais pas les choses, dit-il ; comme vous ne disiez rien, j’ai pu croire que les autres avaient raison. Mais je ne réclame que ce qui me revient ; dites quels sont les objets qui vous appartiennent et ce que vous avez à réclamer. Pour moi je ne veux que mon compte.

— Moi, dit l’autre frère, je n’entends pas me laisser dire que je suis un fourbe. On a vu d’ailleurs la vaisselle du père mêlée à la vôtre ; cela donne à penser. Moi non plus, je ne demande que ce qui m’est dû en toute justice.

— Ce qui est juste est juste, dirent les femmes ; nous savons ce que nous avons vu. Au reste, prenez garde à ce que vous faites ; il y a un enfer pour ceux qui font du tort à la veuve et à l’orphelin.

— Je suis sans crainte, dit Madeleine. L’enfer est aussi fait pour ceux qui s’emparent de ce qui ne leur appartient pas et ne paient pas ce qu’ils doivent.

Si vous voulez partager amiablement, soit ; sinon allez-vous-en et tirez-vous de là comme vous pourrez. Notre pauvre père se retournerait dans la tombe s’il voyait votre conduite. Combien de fois ne m’a-t-il pas dit que sans moi il ne saurait que devenir, mais qu’il espérait bien que ses autres enfants m’en sauraient gré un jour. Hélas ! il ne savait guère quelle sorte d’enfants il avait !...

Après de longs pourparlers, après avoir tourné et retourné vingt fois chaque objet, après que Madeleine eut menacé vingt fois de produire notre compte, ils dirent :

— Soit, gardez tout, mais si vous avez autre chose à réclamer, attaquez-nous en justice. Vous vous conduisez bien mal envers de pauvres orphelins ; si nous avions su que les choses iraient ainsi, nous aurions aussi pu recueillir le père.

Ils s’en allèrent, n’emportant rien, excepté de la colère, de la haine et l’amère pensée qu’ils étaient victimes d’une tromperie ; c’est le châtiment ordinaire de l’égoïsme, triste exemple des maux qui accompagnent la pauvreté.

Pour nous, nous gardâmes les guenilles de notre père et avec elles la fatigue et l’abattement, la douleur d’avoir été mal jugés, le chagrin d’une séparation pleine d’amertume. L’excitation du premier moment passée, Madeleine tomba dans un profond abattement.

— Pauvre mari, dit-elle, tu as dû beaucoup souffrir à cause de moi. N’eussent été notre enfant et toi-même, j’aurais passé sur tout, mais je n’ai pu m’empêcher de parler ; j’étais comme sur des charbons ardents et il me semblait que le monde entier ne me pouvait rien et que j’eusse été capable de dire son fait au premier venu.

— Au contraire, Madeleine, je t’ai admirée, j’ai même un moment failli trembler devant toi et j’aime mieux que tu n’en fasses pas autant tous les jours.

Cependant la courageuse intervention de Madeleine fut une compensation aux mauvais procédés dont nous avions été les objets. Ma femme avait le sentiment d’avoir fait son devoir ; elle m’était apparue sous un jour tout nouveau. Je la savais forte dans l’adversité, mais c’était la première fois que je la voyais capable d’une résolution énergique au moment décisif.

Nous avions en effet besoin de courage pour faire face à notre situation embarrassée, d’autant que, loin de rembourser nos dettes, nous avions plutôt la perspective d’en contracter de nouvelles.

Mais les choses tournèrent mieux que nous ne l’avions pensé. Une épidémie assez grave de dysenterie se déclara dans le village ; j’eus beaucoup d’oraisons funèbres à faire et les honoraires qu’elles me valurent me furent d’un grand secours. Dieu sait que je n’ai désiré ni escompté la mort d’aucun de mes semblables, comme le faisait la femme de certain fossoyeur qui allait en grande hâte trouver les créanciers de son mari et leur disait : « Sachez qu’une terrible épidémie va fondre sur le pays ; plus de la moitié de la population en sera victime ; ayez patience jusqu’alors et, grâce à Dieu, mon mari gagnera de quoi payer tous ses créanciers. » Elle eût pu ajouter : « ceux de ses créanciers qui seront encore en vie à ce moment. »

Non, je ne faisais pas de pareils calculs. Toutefois, que ce soit à contrecœur que j’aie empoché le demi-florin de mes honoraires, que je me sois défendu longtemps quand on y ajoutait quelque gratification, que j’aie refusé la viande ou le pain qu’on me faisait parvenir, c’est ce que je ne voudrais pas affirmer.

CHAPITRE XV

Nouvel accouchement, nouveau décès, sans héritage cette fois.

Quelque temps après, ma femme mit au monde une petite fille, qui ressemblait trait pour trait, à notre avis du moins, à notre fillette défunte. Mais les voisines ne voulurent pas en convenir, affirmant que la précédente avait de tout autres yeux, des yeux de mort, comme on dit, et qu’avec ces yeux-là les enfants ne vivent pas longtemps.

Nous parlions souvent de notre père, nous aimions à nous représenter le plaisir qu’il aurait eu à voir cette enfant, et cependant nous ne pouvions nous empêcher de reconnaître que son départ avait été un grand bonheur pour nous, puisque, s’il eût encore été là, nous n’aurions su où le loger.

Il est vrai que personne ne surveillait notre turbulent garçon, pendant que ma femme donnait ses soins à la dernière-née. Je le pris avec moi à l’école ; il s’y amusait royalement, arpentait la chambre la baguette à la main ou se tenait assis aux bancs des jeunes filles, qui se disputaient la faveur de l’avoir à leurs côtés. C’était un soulagement pour sa mère, du moins je le supposais.

Mais dès qu’elle remarqua la chose, elle s’y opposa.

— Cela ne se peut pas, dit-elle ; que dirais-tu si d’autres parents envoyaient aussi leurs bébés à l’école ? Ils en auraient tout autant le droit et en sentiraient plus souvent le besoin que le régent.

— Oui, s’il en venait beaucoup, répondis-je, mais personne n’y songe. Et d’ailleurs, en quoi un petit être comme celui-là gênerait-il ? D’autres régents en font autant. Je suis allé, il n’y a pas longtemps, dans une école où les deux bébés du régent couraient dans la chambre ; ils étaient sales à tel point qu’on ne leur voyait pas le blanc des yeux ; l’un criait comme si on l’eût embroché, l’autre frappait de la baguette à tort et à travers et les élèves avaient assez à faire à se mettre la tête à l’abri. Cela ne m’a pas plu et je ne voudrais pas voir cela chez nous. Mais notre Pierrot est si gentil, si convenable et si propret que j’éprouve un vrai plaisir à l’avoir sous les yeux. On dirait qu’il se sent déjà l’étoffe d’un régent.

Madeleine fut inexorable. « Je ne demande certes pas mieux, dit-elle, que d’être débarrassée de lui de temps en temps, mais je sais bien ce qui en est de ces petits. Qu’on ne me dise pas qu’ils ne troublent pas l’école ; ceux des élèves qui s’occupent de lui ne peuvent suivre la leçon, et quand un petit bonhomme comme cela paraît dans une école, les élèves ouvrent plutôt les yeux sur lui que sur leur livre. Il me semble entendre le langage des gens : « Nous n’envoyons pas nos enfants à l’école pour en garder d’autres ; au besoin, nous en avons assez à garder chez nous ! »

Elle l’emporta. À ce propos, plus d’une femme de régent s’écriera : « Non, certes, je ne suis pas sotte à ce point ; je suis trop contente d’être débarrassée de mes gamins. Et comment les retenir quand ils se mettent en tête d’aller à l’école ? On aurait des scènes à faire sauter les tuiles sur les toits. »

Madeleine, à l’encontre de la plupart des femmes de régents, ne s’imaginait pas que l’école et le régent ne fussent là qu’à son intention ; mère douée d’une sagesse rare, elle n’estimait pas que l’on dût souscrire à tous les caprices des enfants, à seule fin de mettre un terme à leurs cris ; elle savait que leurs cris augmentent dans la proportion de leurs exigences tyranniques. Dans ce domaine elle en savait plus long que mainte femme de régent, plus même que la plupart des régents, sans m’en excepter.

Elle y gagnait, à la vérité, un surcroît de travail ; elle n’en prenait néanmoins pas occasion de faire une figure refrognée ou de négliger sa tâche journalière. C’était plaisir de la voir se trémousser autour de son ouvrage et l’expédier lestement. Et quand je la plaignais et que je lui représentais qu’elle n’y tiendrait pas, qu’elle ne viendrait jamais à bout de son ouvrage, tout cela pour obtenir que notre Pierrot vînt passer une heure à l’école, elle ne voulait pas convenir que sa tâche fût lourde.

— Je m’en tire parfaitement, disait-elle ; je sais qu’on n’est pas sur cette terre pour ne rien faire et que les jours ne se ressemblent pas ; on a tantôt plus, tantôt moins à faire, il faut en prendre son parti. Le premier malotru venu peut se faire une existence facile, quand il en a les moyens ; mais autre chose est de savoir se remuer quand il le faut. Je connais des femmes qui ont encore plus d’ouvrage que moi, je ne sais réellement comment elles parviennent à le faire, et pourtant elles en viennent à bout ; j’aurais honte de ne pouvoir faire moins qu’elles et de ne pas m’y employer de tout mon cœur.

J’avais dû me taire en présence de raisons aussi sensées. Allons donc ! nous autres hommes sommes au fond archi-bêtes. Je lui citai des dames moins chargées qu’elle et qui, par exemple, se payaient une bonne d’enfants. Cette habitude de se comparer de préférence à des femmes placées dans des conditions plus difficiles, cette vertu dont l’absence est si fatale à un ménage que beaucoup de maris se traîneraient volontiers bien loin sur leurs genoux s’ils savaient où aller la chercher, je ne la comprenais pas et je n’eusse pas demandé mieux, âne que j’étais, que d’en dégoûter Madeleine. Heureusement, j’avais plus de chance que de bon sens ; je possédais une épouse qui, obéissant à la simple raison, comprenait qu’on ne gagne rien à vouloir se comparer à des gens plus favorisés qu’on ne l’est soi-même, que tous les hommes ne jouissent pas des mêmes avantages et que beaucoup de gens qui paraissent avoir tout à souhait souffrent d’une plaie secrète si douloureuse que le dernier des mendiants ne voudrait pas échanger sa position contre la leur…

Douée d’un instinct admirable, qui la guidait sans effort vers les sources du véritable contentement, ma femme ne savait opposer à mes insinuations qu’un bon gros rire accompagné d’exhortations à ne plus me faire des inquiétudes à son sujet :

— Tu devrais te féliciter, disait-elle, que je puisse suffire à tout ; des temps plus difficiles peuvent venir pour nous, préparons-nous d’avance à les affronter. Soyons sans inquiétude, mais n’oublions pas qu’il est bon d’être prêt en vue de toutes les éventualités.

On eût dit que Madeleine avait le don de prophétie. Nous jouissions depuis peu de temps, dans une douce intimité, de la présence à notre foyer de nos deux chers enfants, lorsque je reçus l’avis que mon père était gravement malade et qu’il fallait me hâter si je voulais le voir encore en vie.

Le porteur de ce message, un marchand de poules ambulant, en était chargé depuis plusieurs jours ; je n’avais donc pas de temps à perdre. Je me disposai à partir dès après la sortie de l’école et Madeleine me préparait encore une tasse de café, quand un second message m’apprit la mort de mon père et le jour fixé pour son enterrement.

Je dois le dire, cette nouvelle m’affligea. Je n’avais pas oublié le regard attristé de mon père ni les soupirs douloureux qu’il avait laissé échapper quand nous l’avions quitté lors de notre visite. Je me reprochai amèrement d’avoir négligé si longtemps mes vieux parents, je me dis que peut-être mon vieux père était mort de misère et de chagrin et que j’aurais dû lui venir en aide. Mais comment le faire ? N’avais-je pas eu assez de peine à me tirer d’affaire moi-même et à me défendre des dettes ?

C’est une pénible position que celle de l’homme qui voudrait venir en aide aux siens, qui en aurait le devoir, mais qui n’en a pas les moyens. Il est douloureux de faire en pensée la revue des personnes auxquelles on devrait et pourrait aider ; il est poignant d’avoir dû, pour ainsi dire, jeter le voile sur leur souvenir pour échapper au sentiment de son impuissance à les secourir, alors qu’un événement imprévu vient subitement déchirer ce voile et mettre en pleine lumière une misère déjà oubliée. Fallait-il repousser le père de Madeleine pour recueillir le mien ? le vieux cordonnier n’était-il pas devenu mon second père ? Sans asile, resté seul au monde, fallait-il l’abandonner à son sort ? La conscience m’avait fait un devoir de le recueillir, et jamais l’idée ne m’était venue de reprocher à Madeleine ce que je faisais pour son père et ce que je négligeais de faire pour le mien ; ce qui était à moi était à elle, de même que ce qui lui appartenait m’appartenait aussi.

Nous n’avons jamais fait de différence entre les membres de nos familles, nous ne les avons pas considérés comme deux partis rivaux et j’ai toujours été heureux de pouvoir procurer quelque satisfaction à mon beau-père, sachant que Madeleine m’en était reconnaissante, comme si je l’eusse fait à elle-même.

Je regrettai cependant de n’avoir pu venir en aide à mon père, et ma femme, qui comprenait et partageait mes sentiments, en fut affligée et me supplia de ne pas en vouloir aux siens s’ils m’avaient méconnu ; elle m’assura qu’elle s’efforcerait de m’en témoigner sa reconnaissance aussi longtemps qu’elle vivrait. Heureux les riches, qui ne se trouvent jamais dans le cas de devoir aider à leurs semblables sans en avoir les moyens !

Les voyages que nous faisons diffèrent par les circonstances et les dispositions d’esprit dans lesquelles nous sommes appelés à les faire. La dernière fois que j’avais parcouru ce chemin, c’était avec ma fiancée, par un beau jour de printemps, le cœur débordant d’allégresse. Cette fois, c’était par une sombre journée d’hiver que j’allais, le cœur attristé, confier à la terre les restes de mon père. Arrivé à la maison paternelle, ce furent aussi des visages attristés qui m’accueillirent ; mon frère grondait brutalement et insolemment, ma mère versait d’abondantes larmes, mes sœurs avaient le visage abattu et le regard effronté. Nul ne fit de longues phrases ; à peine daigna-t-on répondre à mes nombreuses questions ; une de mes sœurs se décida enfin à me dire : « Si cela t’avait intéressé, tu serais venu plus tôt. »

Je voulus m’excuser, personne n’y prit garde.

Je revis mon père pour la dernière fois quand j’aidai à le déposer dans le cercueil. Avec son visage tiré, pâle et décharné, il semblait être la personnification du désenchantement et de la désespérance. Que d’illusions mon père avait en effet caressées ! Qu’était-il advenu de toutes ses espérances ? Hélas ! on ne sait guère quelle distance il y a du désir à la réalité… Le pauvre père était déjà à peu près oublié dans sa maison, et presque un inconnu pour les habitants du village, quand on déposa son corps dans la tombe. Peut-être un jour un de ses contemporains revenant du marché et se trouvant à la pinte ou en chemin, a-t-il demandé ce qu’était devenu le vieux tisserand Kæser ; peut-être a-t-on à cette occasion échangé quelques paroles à son sujet, mais le gazon qui recouvrait sa tombe était à peine formé, que déjà les derniers vestiges de sa mémoire s’étaient effacés de l’esprit de ses semblables.

Pour moi, j’eus longtemps encore devant les yeux ce pauvre visage amaigri, et je déplorai la fatalité qui n’avait pas permis qu’il quittât ce monde, entouré des soins bienveillants de son fils. Ce triste souvenir m’empêcha de songer à mon héritage. D’ailleurs, un des notables du village, aux côtés duquel je revins du cimetière, m’en avait ôté toute idée.

— Les choses sont allées bien mal chez ton père, me dit-il, pendant ces derniers temps. Ton frère était devenu le maître, ne travaillait plus et dépensait beaucoup. D’abord, tes parents ne se sont doutés de rien ; puis quand ils ont voulu le mettre à l’ordre, il n’était plus temps ; le garçon, fier de sa force, est resté le maître. Les intérêts sont en souffrance ; il y a des dettes, on ne sait combien, et on se demande si la faillite pourra être évitée. On y parviendra peut-être, si tu as assez d’argent pour répondre à tout. Au fait, le domaine n’est pas trop mauvais, mais la maison ne vaut absolument rien.

N’ayant pas d’argent, je dus me borner à prier qu’on fît le moins de frais possible et qu’on cherchât à sauver quelque chose pour ma mère, au moins un abri dans la maison.

Je m’en allai donc sans emporter un héritage et conséquemment sans avoir eu de querelles. Madeleine me fit bon accueil, bien que je ne rapportasse rien. Mais nous ne devions pas tarder à faire un héritage.

CHAPITRE XVI

Un héritage sans partage de succession.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées, quand, un matin, nous entendîmes heurter à la porte.

Comme Madeleine était occupée à allaiter le nouveau-né, j’allai moi-même ouvrir le guichet de la fenêtre. À peine eus-je jeté un coup d’œil au dehors, que je reculai en jetant un cri :

— Seigneur Jésus ! c’est la mère !

— Quelle mère ? dit ma femme.

— Ma mère, ma mère, portant un petit sac !

— Mais, mon Dieu, ne vas-tu pas la laisser dehors par ce vent froid !

Elle courut à la porte et accueillit ma mère avec le plus vif empressement.

Ce n’était pas sans raison que j’avais pris peur.

Un événement imprévu fait surgir en nous toutes sortes de pensées ; on dirait des éclairs sortant d’un nuage. Ces pensées ne sont pas incohérentes, comme on pourrait le croire ; elles forment un enchaînement parfaitement régulier, que notre esprit embrasse d’un coup et qu’il fait passer rapidement devant notre imagination.

À la vue de ma mère, j’eus une révélation de ce genre. Je la vis repoussée de notre vieille maison et venant nous demander asile ; je me représentai la perturbation que sa présence allait amener dans notre ménage, le surcroît de souci qui en résulterait pour moi et ma femme ; en un mot, ce fut tout un avenir qui se déroula devant mes yeux. C’est pourquoi j’avais reculé comme si j’eusse été réellement frappé par la foudre ; je ne m’étais pas senti la force d’aller recevoir ma mère et, quand elle entra avec Madeleine, j’oubliai presque de lui tendre la main.

Voici quelles furent ses paroles :

— Je n’aurais jamais cru que je serais appelée à vivre avec la femme d’un régent. Je sais bien le cas qu’elles font des autres femmes, surtout quand elles n’ont rien à lui apporter, et la tienne n’est sûrement pas meilleure que les autres. Mais il n’est que juste que mes enfants fassent quelque chose pour moi ; n’est-ce pas leur faute si je dois maintenant sortir de ma maison, les mains vides ?

C’est ce qui arrive toujours. Quand on a tout fait pour eux, ils s’en vont l’un d’un côté, l’autre d’un autre, laissant à leurs parents la ressource de mendier. Je ne courrais certes jamais après mes enfants, si je pouvais faire autrement, mais j’ai bientôt assez travaillé et je ne serais pas fâchée de voir un peu comment il fait quand on n’a pas besoin de se tuer de travail.

Pendant qu’elle débitait ces amabilités, Madeleine avait fait du café et mis la table, puis, sans se fâcher de ces paroles, elle l’invita à se régaler.

La pauvre vieille s’était mis dans la tête que ses enfants étaient cause de ses revers et avait résolu de les leur faire expier sans qu’il lui en coûtât la moindre peine. Or j’étais le seul de ses enfants qui fût en état de la recevoir. L’autre frère, disait-elle, était à la guerre, et quant aux filles, elle ne se souciait pas de savoir où elles rôdaient. Quant à la différence qu’elle avait faite autrefois entre ses enfants, au mépris dont j’avais été l’objet dans la maison paternelle, à l’éducation déplorable qu’elle avait donnée à mon frère et à mes sœurs, quant à la part de responsabilité qu’elle avait encourue dans leur inconduite, elle n’en tenait aucun compte. Elle se rendait encore moins compte du fait que sa pauvreté était due à d’autres causes ; au contraire, elle m’en attribuait la responsabilité pour la plus grande part et disait : « Si tu étais resté avec nous, au lieu de t’enfuir comme un voleur, jamais les choses n’en seraient venues à ce point ; alors tout allait bien chez nous. »

J’avais été chassé ; elle le savait, mais elle ne voulait pas en convenir et elle entendait me punir, et Madeleine avec moi, pour les fautes de tous ses enfants. Elle avait une opinion faite d’avance sur sa belle-fille ; elle la croyait mal disposée à son égard et s’était armée et cuirassée contre la malveillance de celle-ci, bien décidée qu’elle était à ne se laisser tyranniser par personne. Or, quand les préjugés et les privations se sont nichés dans une tête, surtout dans une tête de femme et particulièrement de vieille femme, le diable ne les en ferait pas sortir.

Qu’on me pardonne mon indifférence apparente à l’égard de ma mère, et ma critique peut-être un peu vive de son caractère. Mon affection pour elle n’en est point diminuée, car en dévoilant les travers de son caractère je ne fais que justifier de mon mieux sa conduite. Pouvait-elle d’ailleurs avoir un autre caractère, âgée comme elle l’était, aigrie par les vicissitudes d’ici-bas, dépourvue de cette solide piété qui seule peut garder un cœur à l’abri de l’amertume ?

On ne s’étonnera pas non plus que ce cœur ne se soit pas adouci, quand on se rappellera combien le cœur humain est tenace et difficile à changer.

Cette description du caractère de ma mère est destinée à montrer que les faiblesses, les singularités, les exigences des vieillards ne doivent pas être considérées par les jeunes gens comme des défauts qu’il faut réprimer, corriger et punir, mais comme des infirmités plus pénibles pour eux-mêmes que pour ceux qui les entourent. Les nombreuses incommodités de la vieillesse, l’affaiblissement de leurs facultés, suite naturelle de l’état maladif de leur corps qui marche vers une dissolution prochaine, tout cela les fait souffrir. Leur esprit en est affecté, quand il n’est par fortifié par le céleste médecin. Ces souffrances spirituelles sont elles-mêmes plus poignantes que les maux du corps. Le paralytique et l’hydropique souffrent beaucoup, mais l’homme irascible, entêté et égoïste est encore plus malheureux. Le sourd et le borgne sont à plaindre, mais l’homme méfiant et susceptible l’est encore infiniment plus ; ceux-là ne sont privés que de la jouissance que procurent les sons et les couleurs, mais celui-ci est privé de la joie en Dieu et de l’amour des hommes. C’est pourquoi je voudrais rappeler à chacun que les maladies dont souffrent les vieillards sont pénibles surtout pour eux-mêmes. Or, que fera le chrétien en face des maux de ses semblables ? se montrera-t-il impatient, dur, dédaigneux ? Non, car il sait, je pense, que son devoir est d’user de compassion et de douceur, de support et de charité.

Madeleine, sensible et empressée comme elle l’était toujours, me tira à l’écart et, passant sa main dans mes cheveux : « Allons, dit-elle, ne fais pas ce visage refrogné, sinon ta mère croira qu’elle vient mal à propos. Ne t’imagine pas non plus que je la vois de mauvais œil ; au contraire, je suis trop heureuse de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour toi qui as été si bon pour mon père. Nous ne pouvons guère mettre coucher ta mère dans la chambre haute, il y fait trop froid ; dresse son lit dans notre chambre, aussi bien ton métier chôme en ce moment. »

J’admirai la grandeur d’âme de ma femme ; je n’eus pas le courage de lui faire part de mes craintes et de gâter ainsi le plaisir qu’elle éprouvait à faire du bien à ma mère ; je lui donnai un bon baiser et fis mon possible pour montrer un front moins soucieux.

Quand nous rentrâmes, ma mère m’interpella avec vivacité : « Ah ! vous vous concertez en secret, je le vois bien ; ta femme te monte la tête pour que tu me renvoies ; ce n’est pas beau de sa part, mais elle n’y réussira pas ; je reste ici et si vous me mettez à la rue, je me coucherai devant votre porte… »

— C’est justement le contraire, répondis-je ; nous venons de décider de dresser ton lit dans notre chambre, parce que tu y seras mieux.

La suite lui prouva bien que nous avions dit vrai. Elle ne voulut pas reconnaître son erreur et persista dans son dire. Dès qu’elle nous voyait ensemble, ses soupçons la reprenaient ; elle nous reprochait de dire du mal d’elle ou de lui cacher quelque chose et nous invectivait grossièrement l’un et l’autre. Ce fut bien pis encore, quand nous dûmes plus tard rester aux champs des demi-journées entières pour travailler ensemble, et qu’elle ne put plus nous surveiller ; nous pouvions alors nous attendre à de lugubres soirées, pendant lesquelles elle se renfermait dans un mutisme absolu, à moins qu’elle ne nous harcelât de paroles mordantes.

Rien n’est plus affreux que cette méfiance continuelle que certaines gens manifestent vis-à-vis de leur entourage, cette manie d’épier leurs paroles et leurs gestes ; c’est un véritable enfer qu’une de ces maisons où il faut, sous peine de voir éclater un orage, prendre garde à chacune de ses expressions, à l’air de son visage, à ses moindres mouvements, éviter tout entretien particulier, toute apparence d’intimité, où le mari et la femme osent à peine échanger un regard s’ils me veulent s’exposer à mettre le feu aux poudres. Une atmosphère accablante pèse sur les esprits ; tout travail devient doublement difficile. D’où peut provenir cet esprit de méfiance ? Je ne l’attribuerai pas à un sentiment de malveillance réciproque, ni à la pensée que les autres auraient des raisons de médire de nous, encore moins à la jalousie que nous ressentirions à l’endroit de ceux qu’on nous préfère ; ces trois éléments y contribuent ensemble dans une mesure plus ou moins grande selon les individus ; c’est mon humble opinion.

Il ne nous resta donc que la ressource d’échanger de mélancoliques coups d’œil, heureux si ma mère ne les surprenait pas et ne nous apostrophait pas en ces termes : « Oui, oui, regardez-vous seulement l’un l’autre, cela m’est bien indifférent. » La nuit même, comme ma mère couchait dans notre chambre et qu’elle avait encore très bonne oreille, nous étions condamnés au silence.

De son côté, elle avait un goût prononcé pour les cachotteries et les conciliabules mystérieux ; elle était coutumière des petites conspirations domestiques, qui étaient devenues sa pâture journalière. Ces conspirations se produisent dans tous les ménages et tout spécialement dans ceux où l’administration est mauvaise, où chacun commande et où personne n’est le maître, où le gouvernement n’est pas libéral et vit aux dépens du peuple ; il y en a de sérieuses et de comiques, mais quelles qu’elles soient, elles tendent rarement à la paix.

Ma mère n’avait, dans la maison, personne avec qui elle pût conspirer ; elle essaya avec Madeleine, puis avec moi, non par méchanceté ou par bassesse, mais par pure habitude et parce que personne ne lui avait jamais dit que cette habitude constituait un vice déplorable.

Elle me prit d’abord à partie et chercha à me démontrer que Madeleine n’était qu’une piètre ménagère, qu’elle ne filait pas et que ses continuels lavages n’aboutissaient à rien. Mais je ne pris pas garde à ces insinuations ou du moins ma mère n’en vit-elle pas les résultats. On appelle cela mettre la puce à l’oreille d’un mari ou d’une femme et, de fait, il n’y a rien qui pique et qui chatouille autant que ces discours-là et l’on ne peut trop s’efforcer d’en neutraliser les effets. À défaut, les soupçons s’éveillent, on croit voir des choses qui ne sont pas, on se fait du mauvais sang ; le mauvais sang engendre les paroles aigres, et celles-ci rompent le lien qui unissait les cœurs. C’est surtout le cas dans la vie conjugale.

À dire vrai, je crus sentir quelquefois un léger picotement à l’oreille et il me parut réellement que Madeleine ne faisait rien. Mais quand je la voyais toujours active et diligente, quand je constatais combien notre ménage, malgré sa pauvreté, était mieux tenu que celui de beaucoup de gros paysans, quand je rencontrais le regard affectueux de ma femme cherchant dans mes yeux l’approbation et l’amour, alors je me persuadais bien vite que ce n’était qu’une puce qui m’avait piqué et je veillais à ne plus exposer mes oreilles aux atteintes de ces parasités.

Alors la mère se tourna vers Madeleine et lui représenta combien j’étais déraisonnable envers elle. Ces propos affligèrent ma femme, elle y reconnut l’œuvre du malin esprit et les repoussa de toutes ses forces. Elle souffrit cependant de voir que c’était précisément ma mère qui jouait le rôle du malin esprit ; elle comprit qu’en ne prêtant pas l’oreille à ses insinuations, elle risquait de se mettre mal avec elle. Longtemps elle n’osa pas m’en parler ; d’ailleurs elle ne le pouvait guère, sous le regard scrutateur de ma mère. Enfin, nous trouvâmes un moment de liberté dont nous profitâmes pour renouveler notre alliance, en nous promettant réciproquement fidélité, confiance et sincérité. La conséquence de cette alliance fut que ma mère resta isolée.

Non que nous lui eussions retiré notre affection, mais elle ne put plus faire cause commune avec l’un de nous contre l’autre, ni débiter ses doléances avec quelque chance de succès. Elle en souffrit trop pour rester longtemps dans cet isolement.

L’homme n’est pas fait pour la solitude ; faute d’autre société, il s’attache au premier être venu ; les fillettes au cœur tendre caressent leur canari et le couvrent de baisers ; plus tard, quand le temps des naïfs épanchements est passé, apparaît l’épagneul ; les sorcières ont leur chat noir, les magiciennes leurs serpents. L’homme, la femme surtout, a besoin de serrer sur son cœur un être animé au contact chaud. Heureux celui ou celle qui trouve dans la famille d’un frère, d’une sœur ou d’un fils des enfants qu’il puisse embrasser et caresser, quelquefois aussi gâter…

Le cœur de ma mère se sentit attiré vers son petit-fils ; quant à la fillette, elle ne daigna pas lui accorder un regard. Au commencement le garçon ne se souciait pas d’elle, et jetait les hauts cris quand elle voulait le prendre. Mais l’amour d’une grand’mère est opiniâtre et celui d’un enfant est faible et prompt à se laisser gagner. Elle eut bientôt fait de s’attirer la faveur de l’enfant et mit tout en œuvre pour la conserver ; elle se fit l’esclave de ses caprices et prit en toute occasion sa défense contre nous.

Et moi, père aveuglé que j’étais, peu s’en fallut que je n’imitasse l’aveuglement de ma mère et que je ne prisse la défense du garçon contre Madeleine. En effet, ma femme n’était pas aveugle ; elle aimait assez son enfant pour lui refuser, malgré ses cris, ce qu’elle jugeait lui être défavorable. Ces petites créatures ont conscience de la force qui gît dans leurs cris ; dès que quelque chose résiste à leurs caprices, ils poussent de ces cris terribles qui pénètrent jusqu’à la moelle des os. La mère en a les oreilles rompues ; elle craint que les voisins ne l’accusent de mauvais traitements, ou que le père, entendant ces clameurs, ne lui reproche de faire continuellement crier le pauvre enfant. Bref, six fois sur dix à la ville, et huit fois sur dix à la campagne, on cède au petit tyran.

C’est pour lui un fait acquis et plus tard, quand, devenu homme, il se trouvera en opposition avec d’autres hommes, il y aura guerre, et si Dieu lui-même se trouve en travers de son chemin, il se révoltera, mais il sera brisé et anéanti.

Il arriva donc que toutes les fois que nous voulions refuser quelque chose à l’enfant, ou ne pas obéir à ses caprices, il se réfugiait avec de grands cris auprès de sa grand’mère ; celle-ci le prenait sous sa protection ; il pouvait faire auprès d’elle tout ce qu’il voulait ; elle allait même jusqu’à nous faire des reproches en sa présence : « Vous vous conduisez, disait-elle, envers ce petit, comme de véritables bêtes féroces et vous le traitez de manière à avoir un terrible compte à rendre à Dieu. »

Ces reproches nous affligeaient profondément, comme chacun le comprendra. Quand nous voulions punir l’enfant, nous devions profiter d’un moment où la grand’mère était absente ; en attendant il échappait neuf fois sur dix à la punition, parce que nous ne voulions pas avoir des scènes avec elle ; elle nous l’eût arraché des mains. De cette manière l’enfant prenait toutes espèces de mauvais plis ; il s’habituait à considérer nos rares corrections, non comme la conséquence naturelle de ses méchancetés, mais comme des persécutions imméritées, œuvre de vraies bêtes féroces. Il faisait en sorte de se soustraire à nos corrections, quand il ne résistait pas ouvertement ; à défaut, il allait se plaindre auprès de sa grand’mère, qui le caressait dix fois plus tendrement. Dans ces conditions la punition, loin de le corriger, l’aigrissait davantage. Il ne peut en être autrement, quand un enfant s’aperçoit que la correction est une cause de mésintelligence, ou qu’il aurait pu, en cas favorable, y échapper, ou que quelqu’un prend sa défense.

Cependant notre enfant s’accoutumait non seulement à l’impunité, mais encore à la mésintelligence dont il était le premier auteur ; il se faisait l’allié naturel de la grand’mère contre nous. Or rien n’est plus funeste au caractère d’un enfant que l’usage des ruses de guerre, des roueries, des tromperies dans la lutte avec sa partie adverse. Cette vie de tiraillements continuels le rend envieux et méchant ; cette tendance à faire tourner tous les événements au profit de sa cause détruit sa candeur naturelle, dont il ne reste bientôt plus aucune trace.

Toutefois Pierrot ne pouvait suffire à la longue aux exigences nombreuses du caractère de ma mère ; il ne comprenait pas la portée de toutes ses plaintes et la laissait souvent à ses jérémiades. Elle dut donc chercher au dehors des personnes avec qui elle pût s’entretenir et à qui elle pût se plaindre de nos méchancetés, car plus on donne de sujets de plainte aux autres, plus on croit être en droit de se plaindre.

CHAPITRE XVII

Des gens en général et d’une femme de bon conseil en particulier.

Jusqu’à ce moment nous avions vécu sans admettre personne dans l’intimité de notre ménage, sans cependant nous isoler du reste de la population. Nous avions gardé pour nous nos peines et nos joies, sans les divulguer au dehors ; nous n’avions révélé à personne nos petits secrets agréables ou pénibles, nous n’étions pas allés nous plaindre l’un de l’autre. Madeleine n’était pas femme à faire étalage de mes manies, de mes faiblesses et de mes défauts ; de mon côté, il ne me venait pas à l’idée de demander à d’autres femmes combien elles dépensaient dans leur ménage, ou de me plaindre des grosses dépenses et des petits gains de ma femme. L’homme qui prend une voisine pour confidente de ses chagrins, est bien près de sa perte, car il y a cent à parier contre un que la voisine lui donnera raison, ne voulant pas passer pour dépenser davantage et gagner moins.

Notre ménage était donc comme une petite boîte bien close, inaccessible à la curiosité des voisines qui n’auraient pas demandé mieux que d’y mettre le nez. Non loin de notre maison demeurait une femme douée précisément d’une curiosité rare. Elle avait un talent particulier pour tirer les vers du nez de son prochain, sous l’apparence de la plus entière sympathie et de la plus parfaite candeur ; hommes et femmes lui confiaient leurs secrets. Voyait-elle venir une servante, elle lui tendait la main et lui disait : « Et puis, comment cela va-t-il ? Voici longtemps que je me demande comment tu peux tenir chez ces gens, pauvre infortunée ! »

Elle appelait chacun par son petit nom et savait admirablement flatter et circonvenir le premier venu. Mais elle ne s’en tenait pas à sa manie de tout savoir ; elle entendait aussi avoir son mot à dire en toute rencontre, et cela de plein droit, car elle se croyait douée d’une sagesse rare.

Elle avait des conseils à donner à chacun, et disait à qui voulait l’entendre : « Regarde, tu n’y vois goutte, voici comment on s’y prend ; fais seulement comme je te dis, tu t’en trouveras mieux, indubitablement. »

Et elle citait les cas nombreux où toutes sortes de gens s’étaient félicités d’avoir suivi ses conseils. On s’étonnait bien un peu qu’elle ne gardât pas ses conseils pour elle-même, d’autant plus qu’elle paraissait en avoir tout particulièrement besoin. Elle avait quelque fortune, mais ses enfants avaient mal tourné. Elle disait bien que les choses étaient toujours arrivées exactement comme elle les avait prévues dans sa sagesse, mais personne ne s’y laissait prendre. Au fait, s’il lui convenait de ne pas faire usage de sa sagesse pour elle-même, cela ne regardait personne. Il ne manquait cependant pas de gens qui prétendaient avoir autant de droits à s’ingérer dans son ménage qu’elle dans le leur, et de prononcer des jugements sur son compte, qu’elle de critiquer leurs affaires.

Cependant cette manie de donner des conseils et de s’ingérer dans les affaires d’autrui n’était pas sans présenter de graves inconvénients. Elle se vantait constamment de son bon cœur et de son désintéressement ; elle en avait les apparences, mais l’apparence est surtout trompeuse, et l’égoïsme et la vanité se cachent volontiers sous le manteau du désintéressement. Si elle eût été véritablement animée de bons sentiments, elle n’en eût pas fait un si pompeux étalage ; elle se fût bien gardée d’exciter Pierre ou Jacques contre son voisin et ne serait pas allée dire ensuite à ce dernier : « Écoute, méfie-toi d’un tel ; il te veut du mal ; si je voulais, je pourrais t’en dire long sur son compte. »

Autre côté fâcheux du caractère de cette femme. Sa conduite, aussi bien que les conseils dont elle était prodigue, n’avaient pas leur source dans des principes sérieux de religion et de morale ; au contraire, tout en elle était égoïsme, orgueil et dissimulation. Elle disposait d’ailleurs d’une forte dose d’empire sur elle-même, qui facilitait singulièrement l’exécution de ses projets. Elle savait prendre les airs les plus aimables en présence de gens auxquels elle eût arraché les yeux, si elle l’eût osé ; elle était de force à garder un visage souriant, malgré la plus profonde angoisse d’esprit. Elle alla jusqu’à inciter hommes et femmes, garçons et filles, à de scandaleux désordres ; on l’entendit prononcer ces paroles : « Le pasteur prêche contre ces choses, sans doute, mais qui voudrait suivre à la lettre toutes ses exhortations ? » En revanche, cette même femme, après avoir tenu de semblables discours, pouvait encore se répandre en invectives amères contre tels maris ou telles femmes qui n’avaient pas le don de lui plaire et leur faire un crime de petites fautes dix fois plus excusables que celles dont elle avait été elle-même l’instigatrice.

Cette femme donnait d’ailleurs quelque peu dans la libre pensée.

— Oh ! disait-elle souvent, il ne faut pas tout croire ; il se dit bien des choses auxquelles personne ne croit plus.

Et, dans la même journée, on l’entendait tenir un tout autre langage :

— De mon temps, les choses n’allaient pas ainsi ; le monde devient tous les jours pire ; mais il ne faut pas s’en étonner, on ne croit plus à rien.

Élevée dans les anciennes croyances, elle y mêlait une grosse part de superstition ; elle avait d’ailleurs grandi à l’époque où la révolution française répandait ses doctrines dans tous les pays du monde et son mari avait joué pendant quelque temps un certain rôle.

Cet homme s’était imaginé que pour s’élever, il devait s’alléger de tout bagage superflu et en particulier jeter par dessus bord tout sentiment religieux. Sa femme n’avait pas tardé à le suivre dans ses hautes visées, espérant devenir un jour, grâce à lui, Madame la conseillère ou Madame la directrice ; elle avait une foi entière dans la science et le pouvoir de son mari ; elle adopta les principes religieux de celui-ci, marcha sur ses traces, devint une digne femme de jacobin. Elle avait trouvé la nouvelle religion très commode à beaucoup de points de vue et sa pensée s’était modelée sur la largeur de principes de la nouvelle doctrine, au point que sa conscience était devenue aussi ample et aussi élastique que le bec et le cou d’un pélican.

Elle acquit bientôt une certaine influence et je ne voudrais pas avoir la tâche de réparer le dommage qu’elle a causé et les désordres dont elle a été l’instigatrice. Ses conseils ne tendaient pas à la moralisation, à la recherche consciencieuse du bien, mais à la ruse et à l’intrigue, à la dissimulation et à la fourberie. Le Ciel me préserve d’avoir jamais à redresser tout ce qu’elle a tordu.

Depuis longtemps elle souffrait de ne pouvoir s’introduire chez nous, s’ingérer dans nos affaires et diriger notre ménage selon les conseils de sa sagesse. Mais deux femmes bavardes ne sont pas longtemps sans se rencontrer : on dirait qu’elles se flairent à distance. Je n’ai jamais su comment ma mère fit connaissance avec cette femme. Elle rencontra chez elle d’autres femmes avec lesquelles elle noua des relations ; de là à être hors de la maison pendant des demi-journées entières, il n’y avait pas loin.

Nous en fûmes d’abord bien aises pour elle, espérant que la distraction la mettrait en meilleure humeur. Il faut l’avouer, nous respirions quand elle était partie ; il nous semblait qu’une autre atmosphère remplissait la maison ; nous reprenions nos visages sereins d’autrefois et notre conversation redevenait libre et franche comme alors, puisque nous n’étions plus obligés de peser toutes nos paroles, ni de les retourner sept fois dans notre bouche avant de les prononcer. Mais depuis qu’elle avait commencé à fréquenter les voisines, la mère rentrait à la maison plus mécontente que jamais. Elle se plaignait de tout et entre autres, d’être obligée de coucher dans la même chambre que nous et les enfants. « Je n’aurais jamais cru, disait-elle, qu’à mon âge je dusse encore entendre les cris des enfants pendant des nuits entières. ».

En ce qui concernait la nourriture, c’était pis encore ; elle mettait ma pauvre femme aux abois ; elle ne mangeait pas de pommes de terre, du moins quand elles étaient bouillies ; quand, par exception, elle en avalait une, c’étaient pendant toute une semaine, à chaque fois qu’elle toussait, des plaintes interminables à propos de cette pomme de terre qu’elle avait, disait-elle, été obligée de manger. Nous ne pouvions cependant renoncer à manger des pommes de terre et ma femme n’avait pas le moyen de lui faire toujours des plats à part, bien qu’elle le fît le plus souvent possible. Alors c’était le pain qui ne lui convenait plus. « C’est pourtant terrible, disait-elle, qu’une femme de mon âge soit obligée, avec de si mauvaises dents, de manger du pain de la semaine précédente ; il n’y a qu’une belle-fille qui soit capable de tourmenter ainsi son prochain. »

Quand elle avait du pain frais, c’était un autre refrain : « Il est pourtant affreux qu’une femme de mon âge en soit réduite à manger du pain aussi noir ; autrefois, quand il y avait encore de la religion dans le monde, les vieillards avaient dans chaque maison leur petit pain blanc à chacun de leurs repas. »

Même histoire à propos du café. « Je ne puis supporter la chicorée, disait-elle, elle me dessèche le gosier ; moi-même, je n’ai jamais autant rôti mon café ; j’ai toujours entendu dire que cela arrête le souffle. » Quant au lait, elle le trouvait trop clair et accusait Madeleine de l’écrémer à son profit et de ne mettre sur la table que du lait bleu. Or ma femme faisait précisément le contraire ; animée des meilleures intentions, elle se donnait toute la peine possible pour satisfaire ma belle-mère ; elle n’y gagnait que des reproches et des paroles amères, jamais un mot de remerciement. Je la surprenais souvent avalant ses larmes avec son café et ses pommes de terre ; elle ne voulait pas me faire de plaintes, car elle m’aimait mieux qu’elle ne s’aimait elle-même. La femme aime généralement son mari, mais il est rare qu’elle supporte quelque contrariété pour lui, sans le lui faire remarquer ou sans lui en tenir compte. La réserve de Madeleine me touchait d’autant plus et m’inspirait une sympathie d’autant plus profonde pour elle.

Il en est de même pour les malades : plus un malade se plaint, gémit et s’impatiente, moins on est porté à s’apitoyer sur son compte, moins on use de patience avec lui, moins on s’approche de son chevet. En revanche, s’il montre de la patience, on sera compatissant à son égard, on se dévouera pour lui. C’est ce que je ressentais à l’égard de Madeleine. Quand je la vis avaler son dépit avec ses pommes de terre et son café, et conserver, malgré tout, un air gai et un parler affable, je fus profondément touché et j’allai trouver ma mère : « Voyons, lui dis-je, ne remarquez-vous pas que nous faisons tout ce que nous pouvons pour vous, que vous êtes toujours mieux traitée que nous. Je vous en prie, ne faites pas tant de misères à ma femme, vous voyez bien dans quelle position elle se trouve et vous ne pouvez nier qu’elle ne fasse de son mieux. »

— Moi aussi, répondit-elle avec un air indigné, j’ai été plus d’une fois dans cette position-là et personne n’a jamais fait attention à moi. D’ailleurs, ce n’est pas beau de ta part de l’inciter toujours contre moi ; je n’ignore pas que le père de Madeleine a toujours été mieux traité que moi et qu’elle a fait tout au monde pour lui.

Madeleine me priait souvent avec instance de ne plus rien dire ; elle m’engageait à la patience et me consolait en disant que sans doute nous avions mérité cette épreuve et qu’il en résulterait un bien pour nous.

Néanmoins le mal allait croissant ; la mère devenait toujours plus difficile à contenter, et avait chaque jour de nouvelles plaintes à faire. Nous ne pouvions comprendre la cause de cette fâcheuse disposition d’esprit, quand, un jour, la femme aux bons conseils s’arrête, comme par hasard, près du jardin où Madeleine était occupée à bêcher un carreau de choux : « Eh bien, dit-elle, te voilà donc une fois au soleil ; tu as bien raison, il ne faut pas toujours être assise à l’ombre et perdre ton temps à des vétilles. Et la mère, où se tient-elle ? C’est une personne que j’apprécie beaucoup ; ayez bien soin d’elle, donnez-lui assez à manger et ne lui reprochez pas sa nourriture. »

Qu’on juge de la perplexité de ma femme à l’ouïe de ces paroles prononcées avec l’accent de la plus parfaite bonhomie. Elle s’excusa de son mieux en disant que nous aimions beaucoup notre mère et qu’elle était mieux traitée que nous-mêmes.

— Oui, oui, répondit la femme, on croit toujours qu’on aime ses semblables et qu’on les soigne bien, et pourtant on les néglige et on les laisse exposés aux privations. Il faut toujours se mettre à la place des gens ; si on voulait faire ainsi, on se tirerait d’affaire avec moins de peine et moins de frais.

Ce langage était une énigme pour Madeleine qui resta interloquée. La femme ajouta :

— Oui, petite femme, il faut t’y prendre autrement, tu vas te faire décrier dans tout le pays. La pauvre mère me fait pitié ; à sa place, personne n’y tiendrait. Adieu, et dis-en un mot à ton mari ; il siérait à un régent de se montrer raisonnable vis-à-vis de sa mère.

Nous eûmes dès lors le mot de l’énigme. Allez dire à une femme, avec un air de parfaite sympathie : « Eh bonjour, ma chère ? Comment cela va-t-il aujourd’hui ? Je me demande souvent comment tu te tires d’affaire. Avec peine, n’est-ce pas ? » Et la moitié de celles à qui vous parlerez ainsi ne résisteront pas à l’envie de se plaindre ; le ton de vos paroles les assure d’avance de votre sympathie et de votre commisération et, faute de pouvoir faire envie, elles veulent du moins inspirer la pitié ; elles se plaindront, les sujets de plainte ne manquent pas à qui les cherche ; plus vous vous apitoierez sur leurs maux, plus elles se sentiront malheureuses, dussent-elles paraître écrasées sous le poids de leurs contrariétés accumulées ; elles finiront par prendre leurs imaginations pour des réalités, elles rentreront dans leur ménage, aigries et mécontentes et quand, par exemple, elles se seront plaint de la mauvaise qualité du café et que vous aurez compati à leur infortune, elles trouveront le café détestable, fût-il arrivé en droite ligne du Levant, et elles feront une affreuse grimace.

C’est ainsi qu’on rend les gens malheureux sans raison, qu’on détruit la paix des ménages, qu’on désunit des époux. Ma mère avait trouvé des gens pour sympathiser avec elle et cette sympathie était un nouvel aliment à ses souffrances ; elle s’aigrit de jour en jour davantage et nous devînmes la fable de la contrée.

Comme nous ne nous défendions pas et ne mettions personne dans nos intérêts, chacun prit parti pour notre mère et nous eûmes bientôt le nom d’être des gens détestables. « Qui l’eût cru ? » disait l’un. — Il y a longtemps que je m’en doutais, affirmait un autre — J’ai bien dit que cela finirait ainsi, prétendait un troisième.

Que se passait-il alors dans l’esprit de ma pauvre femme ? Il me serait difficile de le dire ; elle eut sans doute de grandes luttes intérieures, car je la trouvais souvent les yeux rouges, quoique calme et résignée. Je l’interrogeai, elle me raconta l’incident de la femme aux bons conseils et nous comprîmes que les plaintes incessantes de ma mère avaient fini par nous mettre à dos toutes les femmes du village, et cela d’autant plus facilement que notre silence et notre désintéressement leur fournissaient un prétexte commode.

— C’en est fait, m’écriai je, je vais dire son fait à ma mère et lui interdire toute sortie.

— Garde-t’en bien, interrompit ma femme ; tu ne ferais qu’envenimer la situation ; elle s’en plaindra d’autant plus amèrement et nous ne pouvons pourtant pas la lier avec une corde.

— Eh bien ! m’écriai-je avec feu, je dirai aux gens ce qui se passe ! Ils sauront comment nous nous conduisons avec notre mère et ce qu’elle nous fait ; nous mettrons au moins la moitié des villageois de notre côté et regagnerons leur estime.

— Y penses-tu, Pierre ? faudrait-il donc nous mettre à décrier ta mère ? Ceux qui m’entendraient dévoiler et publier les défauts d’une personne de cet âge ne seraient-ils pas en droit de me blâmer ? Non, Pierre, il ne faut pas y penser. Supportons cette épreuve à la garde de Dieu. Avec le temps tout s’arrangera.

Je ne comprends pas encore, à l’heure qu’il est, où ma jeune femme puisait cette intuition si vraie et si forte de ce qui est chrétien et de ce qui ne l’est pas. Dépourvue d’éducation, ignorante, elle avait néanmoins une délicatesse de sentiments, des procédés aimables, une force d’âme, qu’on n’eût pas soupçonnés sous ses vêtements grossiers. D’où provenaient ces heureuses qualités ? Je n’avais pas besoin de me poser cette question, mais je pensais souvent à ce fait étrange, quand je me voyais confondu par ses procédés plein de délicatesse ; je les attribuais à l’amour, seul capable d’aiguiser son intelligence, d’exalter ses forces, de féconder et de diriger son activité.

Au fond la femme est faite pour aimer ; l’amour est son élément, c’est sa gloire et le secret de sa force ; elle y trouve une source inépuisable de vertus et de sensations pures et élevées, car elle vit par le sentiment beaucoup plus que par le raisonnement.

Il est malheureux que la place que l’amour devrait occuper dans l’esprit de la femme soit si souvent remplie dès le jeune âge par d’autres sentiments. L’égoïsme y établit son empire et se manifeste sous les formes de la vanité, de l’orgueil, de la sensualité, de la nonchalance et d’autres défauts variables suivant l’âge, le caprice et les occasions. Les parents font de leur mieux pour entretenir cette fâcheuse tendance ; ils gâtent leurs enfants, ils dénaturent leurs sentiments, au point que l’amour conjugal n’est plus, chez la plupart d’entre eux, qu’une nouvelle forme de l’égoïsme qui le corrompt et le détruit à plaisir. Et pourtant le Créateur avait doué la femme de facultés remarquables. Sentant plus qu’elle ne raisonne, elle trouve, dans sa sensibilité même, la plus douce des jouissances, en même temps que le pouvoir d’adoucir les amertumes et d’apaiser les passions qui résistent à toutes les autres influences. Elle possède dans l’amour une compensation aux vicissitudes d’ici-bas, un baume pour toutes les blessures, une puissance de coup d’œil qui surpasse toute la science des intelligents. Et voilà précisément ce que les hommes ne veulent pas comprendre ; ils méconnaissent la source vraie du bonheur de la femme ; ils veulent substituer en elle à l’amour la science et le raisonnement, voire même la mémoire ; de là le grand nombre de femmes malheureuses, qui font perdre la tête – ou peu s’en faut – à un nombre égal de maris…

Or le cœur de ma femme, c’est-à-dire sa sensibilité, n’avait été dénaturé par aucune fâcheuse influence ; l’amour y prit la première place et y régna en maître ; et quand ce cœur eut à subir des défaillances, il alla puiser une nouvelle force et une nouvelle sagesse aux sources de l’amour éternel.

CHAPITRE XVIII

Les finances d’un maître d’école.

Cependant nos embarras financiers ne faisaient que s’accroître ; il nous fallait au moins trois florins par semaine pour subvenir aux besoins les plus ordinaires du ménage et nous ne savions où les prendre ; encore ne comptions-nous dans ce chiffre ni les habits et la chaussure des enfants, ni la vaisselle, ni rien de semblable. Les cinquante florins, produit annuel de mon travail accessoire, suffisaient à peine à l’entretien du ménage, mais où prendre le reste ? Quand il faut tout acheter, même les pommes de terre, il n’est pas facile de nourrir six personnes avec moins de deux florins par semaine. Dix batz et demi de pain, sept batz de lait, cinq batz de beurre et de graisse, quatre batz de farine et trois batz de café, c’est peu, en vérité, pour six personnes et cependant cela représente déjà plus de deux florins.

Les paysannes, qui ont à leur disposition vaches, porcs et grenier et qui prennent, sans compter, dans le tiroir aux écus, trouveront peut-être que c’est beaucoup, elles qui dépensent sans rendre compte à personne et qui feraient des scènes terribles à leurs maris s’ils s’avisaient de contrôler leurs dépenses. Les dames de la ville en savent déjà plus long, si toutefois elles connaissent l’addition et qu’elles aient pris l’habitude de noter leurs dépenses au fur et à mesure ; mais il en est beaucoup qui ne savent pas compter, fussent-elles femmes de professeurs et aidées par leurs maris. On en cite une qui, par économie, envoyait son domestique et sa femme de chambre cueillir des myrtilles à la montagne, en leur donnant du vin et de la saucisse pour leur subsistance ; les deux envoyés cueillaient des myrtilles avec tout le zèle qu’on était en droit d’attendre d’eux, dépensaient en outre dix batz et rapportaient le soir pour six kreutzers de myrtilles. Celle-là, je l’avoue, serait mal placée pour juger de nos dépenses de ménage, puisqu’elle ne savait pas même faire la différence entre dix batz et six kreutzers.

Une circonstance imprévue vint compliquer encore nos embarras financiers et augmenter le chiffre de nos dépenses. Ma mère s’affaiblissait de plus en plus ; des incommodités de tout genre se manifestaient chez elle, entre autres un commencement d’hydropisie de poitrine. Elle s’en plaignit à ses amies, qui lui conseillèrent tantôt un remède, tantôt un autre, l’adressèrent à tel ou tel médecin qui ne manquerait pas de la guérir. Rentrée à la maison, elle en avait long à débiter : « Je sais bien, disait-elle, qu’on pourrait encore me guérir, si on le voulait bien sérieusement et si on n’aimait pas mieux me voir prendre le chemin du cimetière. — Eh bien, répondions-nous, dites quel remède vous conviendrait ; nous ferons volontiers le nécessaire. »

Elle nous indiquait alors un nouveau remède ou un nouveau médecin et il ne me restait plus qu’à ramasser ma monnaie et à me mettre en campagne. Avec quelle anxiété j’attendais chaque fois la sentence du médecin ! Combien la potion coûterait-elle ? Trois, quatre ou même cinq batz ? Un batz de plus et ma main tremblait de détresse en recevant le breuvage salutaire ; un batz de moins et elle tremblait de plaisir.

Qu’on se mette à ma place. Trois enfants, ma femme, ma mère, deux à trois kreutzers au plus à dépenser par jour pour chacun, sans savoir le plus souvent où en prendre la moitié ; comment s’étonner qu’un père de famille placé dans cette situation préfère croire que le malade se guérira de lui-même plutôt que de voir les bien portants souffrir de la faim ? On ne se fait aucune idée d’un semblable embarras. Il est regrettable qu’on n’ait pas encore trouvé le moyen de procurer gratuitement les soins médicaux à ces familles qui, sans être précisément à la charge du public, sont cependant dans une situation gênée ; cela n’est possible que dans les pays où il y a des médecins dévoués, des communes raisonnables et un gouvernement sage. Grâce à Dieu la situation tend à s’améliorer chez nous à ce point de vue.

Parmi les médecins que l’on conseillait à ma mère, il en était un, le plus cher de tous, qui ne se contentait pas de faire payer trois ou quatre batz pour sa mixture de couleur brune ou rouge mais qui la vendait habituellement un demi-florin. Ce fut précisément celui-là qui sut gagner la confiance de ma mère et c’est lui que je dus aller trouver le plus souvent, quels que fussent mes soupirs et mes gémissements.

Ma mère ressentait une douleur dans l’articulation du pied gauche et m’avait envoyé consulter le docteur en question : « Ah ! tant mieux ! dit l’Esculape, la guérison n’en sera que plus rapide ; votre mère a eu jusqu’à présent le foie malade ; maintenant le foie s’est dissout et a passé dans la jambe ; ce qu’elle ressent dans l’articulation du pied n’est rien autre que l’effet d’une descente du foie ; le mal se trouve maintenant dans d’excellentes conditions, et le cœur sera bientôt guéri. »

Malheureusement je répétai cette sentence à ma mère, qui eut désormais une confiance illimitée dans ce personnage et fut persuadée qu’elle se guérirait promptement, grâce à ses soins.

Notre détresse financière ne pouvait donc que devenir plus complète. Nous nous retranchions le plus possible et nous réfléchissions souvent, Madeleine et moi, aux moyens d’économiser encore un kreutzer. Et pourtant, en pensant à tout ce qui nous manquait encore, à tout ce qu’il eût été indispensable d’acheter, je désespérais presque. Mais ma femme me consolait :

— Ne t’inquiète pas tant, disait-elle, je puis encore me passer de certaines choses ; nous avons la santé, peu importe tout le reste ; nous pourrions être encore bien plus à plaindre. Pense à telle ou telle autre famille non moins éprouvée que nous. Et puis nous avons un avantage qui manque à beaucoup de gens, nous avons la paix, nous travaillons la main dans la main, avec cela on supporte bien des difficultés.

Cependant quand, l’automne venu, elle voyait nos aînés aller se blottir vers le fourneau, les jambes bleuies par le froid, parce que nous n’avions pas encore pu leur acheter des bas et qu’elle n’avait que des langes tout déchirés pour envelopper le dernier-né, ses yeux devenaient quelquefois humides. Mais elle embrassait son bébé en lui disant : « Allons que je te donne un peu à boire ! » Et quand le petit aux joues rouges et rebondies s’abreuvait à longs traits au sein maternel, elle souriait de plaisir et disait : « Oui, oui, tu as beau n’avoir que des guenilles, c’est bon quand même. »

En attendant, l’argent devenait de plus en plus rare chez nous ; il nous arrivait souvent d’acheter à crédit, puis de ne pouvoir payer au temps fixé ; les arrérages s’accumulaient d’une manière inquiétante ; la détresse s’emparait de moi. On a peine à croire qu’un ménage puisse se laisser appauvrir à ce point ; les jours s’ajoutent aux jours, sans qu’on s’en rende compte, et chaque jour augmente le déficit.

Il est désagréable d’acheter à crédit une première fois, mais quand il faut y revenir une seconde, une troisième fois, sans apporter l’argent du premier achat et sans pouvoir payer les nouvelles emplettes, c’est chaque fois un nouveau martyre et un nouveau serrement de cœur. Les visages s’allongent de part et d’autre, l’accueil devient moins empressé ; on vous fait entendre à mots couverts qu’il serait bon de régler les précédents achats avant d’en faire de nouveaux. Alors, le cœur serré, vous faites des promesses que vous savez bien ne pas pouvoir tenir, et tout le reste de la journée, vous avez un poids énorme sur la conscience.

Certains parents envoient leurs enfants acheter à crédit. C’est une manière de s’épargner de semblables embarras et d’éviter la vue du visage mécontent du boutiquier, mais c’est la plus cruelle des tyrannies que des parents puissent se permettre envers leurs enfants. Ceux-ci y perdent toute délicatesse de sentiment : ils deviennent renfermés et dissimulés ; ils apprennent prématurément à courber la tête sous les dures nécessités de la vie et c’en est fait de la gaîté et de la bonne volonté naturelles à leur âge.

Voyez cet enfant que ses parents ont envoyé chercher le pain et le lait nécessaires au prochain repas ; il a faim, il se réjouit de pouvoir bientôt manger et boire à souhait ; il arrive chez le fournisseur et expose sa demande ; on le fait attendre longtemps, pendant qu’on délibère dans la chambre voisine. Enfin on lui communique cette sentence : « On t’en donnera encore cette fois, mais si, la prochaine fois, tu reviens sans argent, on te mettra à la porte. »

Il retourne à la maison, porteur du fatal message. Le lendemain, on l’expédie de nouveau aux provisions ; il demande l’argent ; on lui fait longuement la leçon : « Dis que nous voulions payer, mais que le père n’est pas à la maison » – ou bien : « Nous devions toucher de l’argent qui n’est pas arrivé » – ou encore : « Nous prions pour l’amour de Dieu qu’on nous fasse encore crédit, nous paierons dès que nous pourrons. »

L’enfant s’en va, répète le mensonge qu’on lui a enseigné et quand le mensonge ne lui réussit pas dans une maison, il le colporte dans d’autres maisons. S’il n’a pas l’audace nécessaire et qu’il refuse d’aller, on le frappe, on le contraint par des menaces ; il va, tremblant et claquant les dents, mendier de quoi faire un repas. S’il ne réussit pas, il reçoit de nouveaux coups, à moins qu’on ne lui enseigne un nouveau mensonge. Peut-on imaginer des procédés éducatifs plus cruels et plus déplorables ?

Non, nous n’avons pas imposé cette torture à notre enfant. Au commencement, ce fut Madeleine qui alla acheter à crédit. Je remarquai cependant que c’était plus fort qu’elle. Elle ne se plaignit pas, elle ne me dit pas : « Tu pourrais bien aller aussi une fois, les achats sont aussi bien pour toi que pour moi. » Mais je vis à son allure embarrassée et à ses yeux rouges combien il lui était pénible d’aller sans argent. Il ne me parut pas équitable qu’elle fît à elle seule cette corvée et après de longues discussions je l’en déchargeai. La chose avait son bon côté ; les gens n’osaient pas autant murmurer quand c’était le régent lui-même qui venait acheter à crédit pour un batz de lait. Je dus cependant entendre ici et là des mots piquants : « Votre mère en aura-t-elle au moins sa part ? »

Représentez-vous le régent obligé d’aller le matin de bonne heure s’approvisionner à crédit ; avec quel plaisir il doit quitter son lit, quelles douces pensées doivent accompagner son réveil ! Et puis, comment voulez-vous qu’il s’occupe uniquement des leçons qu’il donne, quand il vient d’essuyer ici un refus pour le lait, là un refus pour le pain et qu’il ne sait où trouver l’un et l’autre pour le dîner de trois enfants affamés ? Qui voudrait dans ces circonstances exiger de lui qu’il soit occupé exclusivement de son enseignement ?

On dira : « C’est qu’il ne sait pas s’y prendre. » Ou bien : « C’est sa femme qui n’y voit goutte ; s’ils voulaient, ils gagneraient l’argent comme les pierres, mais ils dépensent tout au jour le jour et ne savent rien épargner pour le lendemain. »

J’admets volontiers qu’il y a des maîtres d’école paresseux, dépensiers, appauvris par leur propre faute ; je reconnais aussi qu’il en est qui, sans avoir un salaire élevé, parviennent, grâce à une certaine habileté et à une intelligence féconde en ressources, à se tirer honorablement d’affaire et même à acquérir quelque fortune. Ils se font secrétaires de commune, épiciers, boulangers, garde-forestiers, cumulent six ou sept petits emplois et pratiquent avec succès tous les métiers ; ils seront tout ce qu’on voudra, sauf maîtres d’école, et l’école sera pour eux la chose accessoire. Mais reprochera-t-on à celui qui s’est fait régent par goût et par vocation, de ne pas se mettre épicier quand il n’en a pas le goût ? Ne sera-t-on pas plutôt en droit de trouver que l’épicier-régent eût mieux fait de s’en tenir à l’épicerie et de ne pas se faire régent et, d’une manière générale, reprochera-t-on à quelqu’un de ne pas savoir gagner gros à côté de son emploi ou de sa charge ? S’il le fait dans le désir de faire honorablement ses affaires et qu’il demande une légère rétribution de ses peines, on dira que c’est un impudent et qu’il ne peut pas tenir une plume pendant quelques minutes sans qu’il en coûte deux batz.

Une chose est certaine, c’est qu’en reprochant à certains instituteurs et à leurs femmes leur indigence, on les juge sommairement, sans se donner la peine de faire quelques calculs et peut-être parce qu’on en voit d’autres qui paraissent ne pas souffrir de la misère ; ceux-ci ne parviennent à vivre qu’à condition de mourir de faim, mais ils réussissent à sauver les apparences ; ils conservent une certaine bonne façon et personne ne se douterait qu’ils sont des mois entiers sans manger de viande, et quelquefois des journées entières sans voir la couleur d’un kreutzer et d’un morceau de pain. C’est ainsi qu’on nous aurait jugés sans doute si ma mère n’était pas venue chez nous, car c’est grâce à elle que notre misère fut connue de chacun.

J’entends d’ici certaines gens qui n’ont pas la moindre idée des devoirs d’un enfant envers ses parents : « C’est votre faute, diront-ils, qu’aviez-vous besoin de recueillir votre mère ? La commune n’eût pu refuser de s’en charger. La peau est plus près du corps que la chemise ; sans elle, vous vous seriez tirés d’affaire et si vous vous êtes trouvés dans un tel pétrin, vous n’avez que ce que vous méritez. »

— Mais, je vous le demande, n’a-t-on pas aussi, quoique régent, des devoirs envers ses parents ? Peut-on leur fermer la porte quand ils viennent, dénués de tout, demander un asile ? N’est-on pas tenu, au contraire, de donner l’exemple de la piété filiale, en montrant, par sa conduite, que les enfants doivent être les premiers soutiens et les protecteurs naturels de leurs parents ? Tant pis pour un régent si son emploi ne lui en fournit pas le moyen ou si lui, qui doit donner l’exemple, manque à son devoir, ou encore, si l’accomplissement de ce devoir le met dans la misère.

Cette période de notre vie fut douloureuse ; le malheur nous frappait à coups redoublés ; je ne voyais tout autour de moi que des motifs d’inquiétude ; nous pleurions souvent, Madeleine et moi, et ne savions faire autre chose que d’invoquer notre Père céleste du fond de notre détresse.

CHAPITRE XIX

Une visite pour surcroît de malheur.

Par une orageuse soirée d’octobre nous étions, Madeleine et moi, assis tout tristes dans notre chambre. La mère était sortie. Nous avions arraché les pommes-de-terre, mais la neige, chassée par un vent violent, qui tourbillonnait à nos oreilles et devant nos yeux, nous avait obligés à quitter le champ et à nous retirer auprès du fourneau ; les flocons de neige se mirent à notre poursuite, comme au regret de nous laisser échapper et, s’abattant contre notre porte, fouettaient nos fenêtres où ils se collaient en rangs serrés comme pour s’assurer que nous étions réellement hors de leur atteinte. C’était un temps à jouir délicieusement du chez soi, à condition de savoir apprécier cet avantage ; or c’était bien là notre cas, heureux que nous étions de nous sentir ensemble à l’abri de l’ouragan.

Je dis alors à Madeleine : « Une tasse de café ferait certainement plaisir en ce moment. »

Mais pas moyen de faire du café. Madeleine fit la revue de l’armoire et ne trouva plus qu’une petite goutte de lait qu’il était prudent de réserver pour les enfants, car nous ne savions pas encore que le café se prend aussi sans lait. Madeleine apporta le pain et me dit gaîment : « Prends du pain, si tu as faim, il n’y a rien de pareil au pain.

— Non pas, répliquai-je, c’est toi qui n’as pas ta pareille. Et, enchanté, je pris d’une main le pain, de l’autre, la tête de Madeleine où je déposai vingt baisers. Je l’embrassais encore quand, tout-à-coup, on frappa violemment à la porte extérieure de la maison. Je reculai à un bon pied de la bouche de Madeleine, épouvanté de ce vacarme. Elle poussa un cri : — Grand Dieu, fit-elle, laisse-moi ; je suis toute honteuse ; une horrible figure vient de paraître à la fenêtre !

Cependant nul de nous ne songeait à aller répondre. L’intrus n’attendit pas et poussa brusquement la porte. C’était un chasseur à la moustache noire, tout couvert de neige et suivi de son chien. Madeleine, honteuse autant qu’effrayée, alla se réfugier dans un coin, pendant que le noir gaillard nous regardait l’un après l’autre avec un sourire moqueur.

— Régent, dit-il, c’est sans doute là ta femme ?

— Oui, répondis-je.

— Dans ce cas, il n’y pas de mal ; continuez seulement comme si je n’y étais pas.

C’était le personnage dont j’ai déjà plus d’une fois entretenu mes lecteurs. Il nous tendit la main et exposa son aventure. « J’étais à la chasse et je poursuivais un lièvre que mon chien avait fait lever pendant la matinée ; l’animal détalait par monts et par vaux, moi sur ses trousses, jusqu’à ce que la bourrasque m’a surpris et que je n’ai plus su où j’en étais, pendant que mon chien, de son côté, perdait la trace du lièvre. Nous avons alors cheminé au hasard pendant je ne sais combien longtemps. Enfin, nous avons atteint un chemin, puis une maison. À force de frapper, j’ai déniché une vieille femme à laquelle j’ai demandé où j’étais. Elle m’a regardé longtemps et a fini par répondre à une seconde interrogation : « N’allez pas croire que je vais vous le dire, on ne se moque pas ainsi de moi ; le premier enfant venu sait que ce village est Chèvremont. » Cela m’a fait penser à toi, sûr de trouver ici plus facilement qu’ailleurs un bon fourneau pour me sécher. Et puis, ajouta-t-il avec un air narquois, ce sera une bonne occasion pour tenir ma promesse. »

Là-dessus, il s’arrangea comme s’il eût été à la maison. Il commença par essuyer soigneusement son fusil, puis il le porta à la cuisine pour l’empêcher de transpirer, ôta ses guêtres et ses souliers et dit : « Tiens, petite femme, suspends mes guêtres près du feu, mais ne les laisse pas brûler ou je te flanque ma moustache à la figure. »

Quand il eut terminé toutes ses manœuvres, il dit sans façon : « À présent, petite femme, si tu me faisais quelque chose de chaud, cela ferait joliment mon affaire. » Ma femme sortit, l’air tout embarrassé.

Au bout d’un instant, elle cria : « Pierre, viens donc, j’ai quelque chose à te dire. »

Quand je fus à la cuisine : « Quel est ce malappris, dit-elle, et d’où le connais-tu ? Impossible de lui faire du café ; je ne saurais où trouver du lait. »

Jamais je n’avais vu ma femme aussi vexée. J’allai, le cœur serré, représenter la chose à notre hôte. Il se mit à rire et dit : « Je ne tiens nullement au lait ; qu’on m’apporte seulement du café noir avec du sucre et un bon verre de liqueur. »

Je retournai à la cuisine, plus embarrassé que jamais et transmis le message à Madeleine.

Elle me tourna le dos avec humeur et dit en grommelant : « Je veux bien faire du café, puisqu’il le faut, mais quant à courir après de l’eau de cerises ou du sucre pour un brigand ou un rôdeur de cette trempe, non ! »

Tout perplexe, je restai longtemps sur le seuil, entre la chambre et la cuisine, ne sachant si je devais entrer ou sortir. Enfin, j’allai ouvrir l’armoire, j’y furetai longtemps, prenant une petite corbeille, puis une petite boîte, les remettant en place pour les reprendre de nouveau, jusqu’à ce que le chasseur me demanda : « Que cherches-tu là ? Vous ne tenez probablement pas votre eau de cerises dans cette petite corbeille. »

— Non, répondis-je, mais notre argent.

— Il n’y paraît guère, reprit-il en riant aux éclats, sans cela tu en trouverais ; mais vous êtes sans doute au même point que les autres régents qui ont de tout à la maison, excepté ce qu’il faudrait, et pas d’argent pour l’acheter.

Ce disant, il jeta une pièce d’argent sur la table : « Allons, reprit-il, je ne viens pas chez vous pour vivre à vos dépens, mais pour me reposer à mon aise. C’est pourquoi ne fais pas de compliments et va chercher ce qu’il faut ; j’expliquerai moi-même à ta femme que je n’entends pas être à votre charge. »

Quand je rentrai avec mes provisions, je trouvai ma femme entièrement remise de sa mauvaise humeur et s’entretenant familièrement avec notre hôte ; lui-même la regardait avec des yeux tout à fait aimables, de sorte que je ne sus qu’en penser et qu’il me sembla qu’une puce me piquait à l’oreille.

Quand il fut bien installé à table, savourant son café, il nous invita à lui tenir compagnie : « Vous êtes, je le vois, dans une position embarrassée ; j’en suis peiné pour vous. Moi aussi, j’ai été un petit prodige et souvent mon père, assis à l’auberge, a frappé du poing sur la table en disant : « Si mon Benz était de cette sacrée engeance des bourgeois de Berne, on en ferait un bailli ou un avoyer. « À l’école, je pouvais répondre sans hésiter à n’importe quelle question du catéchisme.

» Ma mère venait souvent à l’instruction religieuse, et croisant ses gros bras, jouissait de l’habileté extraordinaire que je montrais, sachant toujours dire au régent les dernières syllabes du mot commencé, ou même le dernier mot tout entier, sans jamais être en défaut. De retour à la maison, elle disait aux servantes : « Notre Benz est un vrai savant, et je crois que si c’était lui qui questionnait, le régent ne pourrait pas lui répondre aussi bien qu’il ne répond au régent. » Le dimanche suivant, les servantes ne manquaient pas de demander la permission d’aller au catéchisme pour entendre les réponses de Benz, et vous pouvez croire si on le leur permettait. J’en conçus une haute opinion de moi-même, mais sans en demander davantage, satisfait que j’étais de passer pour le plus ferré.

» J’étais un grand et solide gaillard, brutal et orgueilleux ; la religion n’avait à mes yeux d’autre utilité que celle de m’enseigner les réponses du catéchisme et les prières, et de m’empêcher de tuer mes semblables. Je jurais à faire trembler le sol. Je n’obéissais à mes parents que quand je ne pouvais faire autrement ; j’employais vis-à-vis de ma mère les expressions les plus grossières ; mon père lui-même n’échappait pas à mes propos insolents, mais plus j’en faisais, plus ils étaient fiers de moi. Je n’avais aucun respect pour la propriété d’autrui, et quand je pouvais rosser un pauvre garçon, je m’en donnais à cœur joie. Dans ma pensée, la religion n’avait rien à voir à tout cela ; je ne pensais d’ailleurs à la religion que lorsque j’étais appelé à répondre au catéchisme.

» Ce fut alors que, par un singulier concours de circonstances, je me trouvai lancé dans le monde.

» Mon père, qui était un paysan sensé, ne tolérait pas les tridents de fer dans l’écurie des chevaux, parce qu’il prétendait qu’on faisait souvent par imprudence des blessures aux chevaux. Or, je ne pouvais pas souffrir les fourches de bois ; je ne supportais d’ailleurs pas qu’on me donnât des ordres. Je continuai donc à me servir d’un trident de fer pour ôter le fumier ou pour étendre la litière. Mon père me grondait souvent à cause de cette infraction à ses ordres ; il m’avait déjà dit à plusieurs reprises : « Garçon, si je t’y reprends encore une fois, je te jetterai sous les chevaux, toi et ton trident. »

» Un jour, un jeune cheval ne voulut pas se tirer de côté pour me laisser enlever le fumier qui était sous ses pieds et préparer sa litière. « Tourne-toi ! lui dis-je en le poussant avec le trident. Il ne bougea pas. Je le frappai plus fort en jurant. La maudite bête me décocha une ruade qui ne fit, heureusement, que m’effleurer tout en m’envoyant rouler dans le couloir. Je devins furieux ; je ne sais si je frappai ou si je donnai un coup de pointe ; bref, les trois cornes du trident firent aux flancs du cheval trois plaies saignantes, pendant que la bête se mettait à ruer avec rage.

» À ce tapage, mon père accourut. Il vit dans mes mains le trident et aux flancs du cheval les plaies ensanglantées ; il bondit de colère. D’un vigoureux coup de poing, accompagné d’une terrible bordée d’imprécations, il me repoussa contre la muraille. Aveuglé par la fureur, je tournai mon trident contre mon père. Lui, véritable Hercule, qui avait été dans sa jeunesse un lutteur redouté, saisit le trident de sa main de fer, me l’arracha comme si c’eût été une plume et me rossa d’importance. J’eus beau frapper et mordre, mon père n’y sentait ni plus ni moins que si mes poings eussent été des bulles de savon, mes sabots des pains d’épices, et mes dents du biscuit. Il me prit par les oreilles, me jeta entre les chevaux, me roula dans le fumier, me laboura de coups de poing et de coups de pied jusqu’à ce que ma mère, accourant au bruit, réussit, quoique avec peine, à m’arracher de ses mains.

» On ne peut se faire une idée de l’état d’esprit et de corps où je me trouvais. « Va te laver à la fontaine, me cria mon père, et qu’on ne te voie plus ici ! » Une rage infernale bouillonnait au dedans de moi ; je n’osai résister, sentant mon impuissance ; je ne pensai plus qu’à me venger d’une manière éclatante.

» Retiré dans la chambre haute, je ruminai longtemps mes plans de vengeance. Deux idées se combattaient dans ma cervelle : mettre le feu à la maison ou poignarder mon père. En tout état de cause, j’étais décidé à quitter le pays. Quant à rester, après avoir été battu et maltraité, au milieu des domestiques et des servantes, c’était plus fort que moi.

» Lorsque tout le monde fut couché, je me levai sans bruit, endossai mes meilleurs habits, empochai tout l’argent que j’avais gagné en faisant le commerce des pigeons et des moutons et me glissai hors de la maison. Je ne m’étais encore arrêté à aucun projet : j’avais renoncé à l’idée d’assassiner mon père ; j’essayai de mettre le feu à la maison, mais je n’avais pas d’allumettes et n’osai rentrer dans la cuisine pour en chercher. Je voulus allumer de la paille avec un morceau d’amadou, mais je n’y parvins pas.

» Cependant, il me fallait à tout prix une vengeance. Je me rappelai que mon père faisait souvent le tour de la maison pendant la nuit et, dans tous les cas, chaque matin avant l’aube, et qu’il parcourait toutes les écuries sans lanterne. Je découvris tous les creux à purin qui étaient autour de la maison et je pensai : « Quel sera celui où mon père ira se rendre compte de ce qu’on ressent quand on étouffe dans le fumier ? »

» Là-dessus, je pris le large. Je marchai jusqu’au matin, me délectant à la pensée des ébats auxquels le vieux se livrait dans le creux à purin. Quand il fit jour, je me demandai : « Que vas-tu faire, maintenant, et où dirigeras-tu tes pas ? » Ne me sentant plus en sûreté dans le pays, je résolus de passer la frontière. J’avais appris par des maquignons de Langenbrouck que c’était à Bâle qu’on trouvait le trou pour sortir du pays. Je pris le chemin de cette ville.

» Je ne veux pas vous raconter en détail mes aventures, j’en aurais jusqu’à demain. Je vous dirai seulement que, n’ayant ni régent pour m’interroger, ni église à fréquenter, ni catéchisme à réciter, je me trouvai conséquemment sans religion, sans foi ni loi, capable de tout, ne craignant que la prison.

» Après avoir descendu le Rhin avec des conducteurs de radeaux, je m’engageai comme mousse sur un navire hollandais en partance pour Batavia. C’est un long voyage ; les parages dangereux qu’il faut traverser le rendent particulièrement difficile.

» Je fus bien vite habitué à la mer et promptement au courant de mon service. Arrivés dans l’océan Indien, nous fûmes assaillis par une violente tempête. Qui n’a pas assisté à ce déchaînement des éléments ne peut s’en faire aucune idée. Nous nous crûmes tous perdus et chacun se mit à réciter les prières qu’il connaissait, en élevant la voix le plus possible, sans doute pour mieux se faire entendre de Dieu, à travers le fracas des vagues et les hurlements de la tempête. Je m’étais cramponné au reste d’un mât qui avait été brisé comme une allumette ; à mes côtés se tenait un des passagers. Comme celui-ci ne priait pas, je pensai devoir prier pour lui et je récitai avec une ardeur d’autant plus grande la prière qu’on me faisait répéter à la maison matin et soir et dont on se servait aussi quelquefois à l’école :

« Le Seigneur Jésus, dans le temple assis – avec les Douze réunis – la Sainte-Cène prit. – L’apôtre Jean dit : Ce vin-là est bon. – Mais Jésus dit : Non. – Ce n’est pas du vin, c’est mon sang répandu – pour sauver les hommes perdus. – En souvenir de moi, mangez et buvez. – Je vais vous quitter – j’ai de grands maux à supporter. – Les Juifs le prirent – dans les fers le mirent – cruellement le battirent – à la croix le suspendirent. – De la croix ils l’enlevèrent – dans un tombeau le déposèrent – où personne n’avait été mis en terre. – Mais Jésus dit : « Quiconque dira cette prière – chaque jour deux fois à jeun – et pensera à mes souffrances amères – avant son heure dernière – je lui enverrai trois anges débonnaires – un pour le conduire – un pour le nourrir – un pour l’introduire – dans le paradis et du paradis dans le royaume des cieux. Amen. »

» Telle était la prière que je répétais en criant à tue-tête. Quand j’avais fini je recommençais. Ce ne fut pas en vain ; nous n’avions heureusement pas été entraînés dans le voisinage des écueils et des brisants. L’ouragan passa, le soleil perça les nuages amoncelés et ses rayons, semblables à une main caressante, aplanirent les rides sourcilleuses et les sillons orageux de la mer, dont la surface redevint unie et limpide.

» Je fus promptement remis de mes frayeurs et je ne pensais déjà plus à mes prières ni au Dieu qui est puissant pour calmer les tempêtes, quand le passager de la veille m’accosta. Il avait l’air imposant d’un bailli, quoique avec une expression plus sympathique.

— Es-tu catholique ? me dit-il.

— Non.

— Ah ! tu es donc luthérien.

— Non.

» Il parut perdre patience, prononça quelques mots dans une langue qui m’était inconnue et me demanda : « Comment t’appelles-tu, et d’où es-tu ? »

— Benz Wehrdi, du Marais.

— Où est ce pays ?

— Au delà de Bâle, pas loin de Berne.

— À quelle église appartiens-tu donc ?

— Nous allons à l’église à Haustiwyl.

— Quelle religion a-t-on là-bas ?

— Celle qu’enseignent le pasteur et le régent.

» À force de questions, il découvrit enfin que j’étais chrétien et que j’avais, en outre, ratifié le vœu de mon baptême. Il m’interrogea encore longuement sur les livres en usage chez nous, sur notre église, ce qu’on y voyait et ce qu’on y faisait, et il conclut de mes réponses que j’étais réformé. Mais à toutes ses questions relatives à la religion elle-même, je ne pus répondre un seul mot, ce qui me prouva qu’il était un grand nigaud et que notre régent savait bien mieux s’y prendre. Il parut stupéfait de mon ignorance et continua :

— Tes parents sont sans doute de pauvres gens qui n’ont pas pu te faire instruire.

— C’est vous-même qui ne savez rien, répliquai-je avec aigreur.

— Allons, dit-il en riant, il paraît que dans le pays de Berne on a de singulières idées religieuses, puisque les gens ne savent pas seulement quelle religion ils ont et font des prières catholiques, tout en se disant réformés.

» Prenant plaisir à mes allures de bravache, cet homme s’attacha bientôt à moi. Il trouva qu’en fait d’écriture et de calcul, je n’en savais pas plus long qu’en religion. De même que je récitais les réponses du catéchisme sans en comprendre le sens, ainsi mon écriture n’était qu’une pure copie. J’avais fait le calcul d’au moins cent tas de foin, sans en toiser un seul, aussi j’aurais été incapable d’en mesurer un sur place et je ne pouvais pas même indiquer en pieds le volume d’une toise de bois. Au fond, je ne savais absolument rien. Il sut si bien me retourner de toutes façons pendant la durée de la traversée et plus tard à Batavia, où il occupait un emploi élevé et où il me prit à son service, que j’arrivai à me convaincre par mille expériences que je n’étais qu’un gros ignorant. »

Ainsi parla le chasseur en agrémentant son récit de quantité de détails qu’il serait trop long de rapporter. Il nous cita mainte occasion où son ignorance lui avait joué de mauvais tours et où il s’était laissé aller à de lourdes fautes, sans savoir que la religion les lui interdisait absolument.

Madeleine le pria de nous raconter ses aventures à Batavia et de nous dire comment il en était revenu. Voici comment il continua :

« Mon maître m’éleva peu à peu au rang de premier valet et me donna un gage à faire envie à maint jeune patricien auquel son père a fait obtenir, à titre d’argent de poche, quelque petit emploi au service de l’État. Quelques années plus tard, il fut emporté par une des maladies qui règnent dans ces climats malsains. Avant de mourir, il m’avait recommandé de son mieux en vue d’un nouvel emploi. Je fis fortune et vécus honnêtement, c’est-à-dire en ne me privant de rien et en montrant, par ma conduite, que j’avais de la religion.

» Cependant mes pensées se reportaient, je ne sais pourquoi, toujours plus ardemment vers le pays natal ; j’aurais donné ma vie pour savoir ce qui s’y passait. Mon père et ma mère étaient-ils encore en vie ? Que faisaient mes frères ? Ma sœur était-elle mariée ? Le soir, quand j’étais assis solitaire sur la terrasse de la maison, ma jeunesse tout entière se déroulait devant mon esprit. Je me revoyais petit berger, conduisant aux champs six vaches à la large encolure et tenant d’une main mon fouet et de l’autre un paquet de copeaux. Je faisais un feu en pleine campagne avec les branches enlevées aux haies voisines ; j’éprouvais une certaine jouissance à sentir mes jambes se mouiller de rosée et à les sécher ensuite à la chaleur bienfaisante de mon feu. J’arrachais des pommes de terre au premier champ venu pour les rôtir sous la cendre ; je m’approvisionnais de pommes sans demander la permission à personne ; d’autres bergers se joignaient à moi ; alors adieu la surveillance de nos troupeaux : les bêtes se réunissaient sur le champ où elles trouvaient l’herbe la plus abondante, sans demander à qui il appartenait. De notre côté, nous faisions rôtir nos provisions, nous nous battions, nous faisions des jeux, sans plus nous inquiéter de rien. Survenait le propriétaire du champ où nos vaches faisaient bombance ; il dispersait notre foyer et se mettait à notre poursuite pour nous tirer les oreilles. Bientôt, hors d’haleine, il interrompait sa poursuite sans avoir atteint aucun d’entre nous, et nous apostrophait en ces termes : « Attendez seulement, satanés gamins ; si j’attrape un de vous, je l’étrangle ! »

» Puis c’était l’humide brouillard du matin, si épais qu’on n’y voyait pas à dix pas, et dont les fraîches émanations d’un arôme si particulier montaient encore à mes narines. Le brouillard se dissipait peu à peu ; mes vaches apparaissaient, disséminées sur la vaste plaine : les silhouettes des bergers voisins se dessinaient dans le lointain. Cependant le brouillard se repliait en larges ondulations ; des déchirures lumineuses le découpaient en masses grisâtres ; il gravissait les contreforts avancés des collines, laissant apparaître de vastes espaces bleus ; derrière son voile de brume on devinait le soleil ; tout à coup le voile tombait et l’astre du jour surgissait radieux, mettant en fuite les derniers restes du brouillard, semblables à une armée désordonnée qui cherche son salut dans la fuite. Une douce chaleur se répandait dans l’atmosphère, jusqu’à l’heure où la cloche du soir retentissait du haut du clocher du village.

» À ce signal, tous les bergers se mettaient en mouvement, après avoir fait flamber encore une fois leurs feux prêts à s’éteindre, et guidaient, au son des clochettes, leurs troupeaux à travers les brumes légères qui déjà montaient çà et là sur la prairie. À mesure qu’elles s’approchaient de leur écurie, les vaches hâtaient le pas, pressées d’être délivrées de leur lait ; de loin elles adressaient au vacher un sonore mugissement, comme pour l’avertir qu’elles arrivaient et qu’il devait se tenir prêt. Le bruit des clochettes devenait plus pressé ; le village était plein de mugissements et de sons harmonieux, entremêlés çà et là des cris aigus d’un petit berger faisant la leçon à un veau encore novice qui ne connaissait pas son étable.

» Quand ma pensée me transportait à l’un de ces épisodes de ma jeunesse, la tristesse me gagnait, mon cœur se serrait, mes yeux se mouillaient de larmes et j’étais près d’éclater en sanglots. À mesure que ces souvenirs se présentèrent plus fréquemment à mon esprit, ma tristesse augmenta et avec elle mon désir de repaître encore une fois mes yeux de la vue de ces scènes champêtres, d’entendre encore les clochettes des troupeaux… Peu à peu, je pris les affaires en dégoût et tombai dans une profonde rêverie qui m’obsédait nuit et jour. Je maigrissais à vue d’œil, je vacillais sur mes jambes, je marchais semblable à un spectre ; un enfant m’eût jeté à terre.

» Je ne pouvais m’expliquer cette maladie et les médecins ne savaient qu’en dire ; ils parlaient de fièvre lente, d’une affection du foie, du cœur, des poumons, de la rate, Dieu sait de quoi encore. Et mon malaise allait en augmentant, et ma situation me semblait de plus en plus désespérée. Un jour – j’étais précisément occupé en pensée à mener les chevaux de mon père à l’abreuvoir – survint un compatriote qui, au moment de retourner au pays, voulait me faire ses adieux. Ce fut pour moi comme un trait de lumière ; on eût dit le soleil jetant d’éclatants rayons au milieu des nuages qui m’enveloppaient. Moi aussi, je décidai de retourner au pays et de mettre cette idée à exécution sans aucun retard.

» Dès ce moment tous mes maux disparurent ; plus d’abattement, plus de malaise, plus de faiblesse du cœur ou de l’estomac. Avec une activité fiévreuse je me mis à mes préparatifs de départ. Je me sentais un tout autre homme ; je ne pouvais comprendre que cette idée ne me fût pas venue plus tôt ; sans doute mon cœur était trop malade pour l’imaginer lui-même ; il fallait qu’elle me fût suggérée. Rien ne pouvait s’opposer à mon départ que le désir de m’enrichir davantage, mais grâce à Dieu, le désir de revoir les vaches, le brouillard et les toits de chaume du pays natal fut le plus fort.

» J’avais amassé une fortune qui me permettait de mener désormais une existence indépendante ; cette fortune était d’une réalisation facile ; je ne marchandai pas longtemps avec les amateurs de mes propriétés et de mon mobilier, et je fus bientôt libre comme l’oiseau. Mais je n’avais pas les ailes de l’oiseau pour franchir rapidement les terres et les mers. Tout semblait se conjurer contre mon impatience ; les vents étaient trop mous, les vagues trop lentes, les voiles trop faibles au gré de mes désirs et il me semblait que le capitaine faisait tout cela pour m’agacer. Tout obstacle contrarie l’impatient ; rien n’est assez rapide pour l’homme pressé. Cependant la pensée que chaque heure qui s’écoulait diminuait d’autant la durée de mon voyage, que chaque nouveau matin me rapprochait de celui où je m’éveillerais sous le ciel de ma patrie, cette pensée me faisait tressaillir d’aise…

» Enfin nous arrivâmes au port. Quand j’eus mis le pied sur la terre ferme et que je ne sentis plus l’Océan entre moi et ma patrie, je redevins plus calme.

» Je rentrai en Suisse par le lac de Constance, après avoir traversé l’Allemagne. De la colline qui domine Lindau, je revis enfin la Suisse, les montagnes à la croupe gigantesque, la fertile vallée du Rhin avec son fleuve déjà majestueux quoique à peine né, les vertes collines de l’Appenzell, la Thurgovie, semblable à un immense jardin, et au milieu de ce cadre grandiose des villes et des villages qui me souriaient comme de vieux amis. À cette vue, mon cœur se fondit et j’eusse voulu franchir d’un bond la vaste étendue liquide et serrer dans mes bras le premier Suisse venu, au risque de me faire rosser pour prix de ma tendresse.

» Pendant mon voyage, j’avais beaucoup réfléchi à la manière en laquelle je me présenterais aux membres de ma famille ; j’avais déjà entendu maintes histoires de fils perdus et rentrant inopinément au pays. Tantôt je projetais de paraître en grand seigneur, avec une voiture à quatre chevaux ; tantôt je voulais me déguiser en mendiant, couvert de haillons, en maquignon, en soldat ; bref, en toutes espèces de personnages. Je finis par m’arrêter au projet le plus simple, consistant à me présenter dans ma tenue de tous les jours.

» La dernière nuit, je ne dormis pas. À cette époque, les postes suisses ne circulaient guère pendant la nuit. J’étais en proie à une sorte de fièvre, je croyais voir gens et bêtes, maisons et champs dansant une ronde échevelée autour de mon lit. Enfin les premiers rayons du jour naissant éclairèrent ma fenêtre ; je ne pus tenir au lit ; je me mis à parcourir la maison comme un démon, sans traîner des chaînes, il est vrai, mais à grand fracas de talons de bottes. Je n’eus de repos que quand j’eus arraché le postillon à son lit ; le bonhomme ne voulut pas partir avant d’avoir pris quelque chose de chaud ; il fallut me mettre à la recherche de la cuisinière ; celle-ci ne pouvait rien faire sans avoir les clefs, que la maîtresse d’hôtel gardait dans sa poche. Enfin j’obtins ce qu’il fallait à chacun, mais non sans être gratifié d’injures répétées, auxquelles je ripostai avec succès par quelques vigoureuses apostrophes en langue malaise.

» Avec quel attendrissement je revis d’abord les clochers des villages, puis les toits de chaume à la tournure originale, avec leurs pans qui s’abaissent jusqu’à mi-hauteur des fenêtres comme des bonnets de nuit qu’on tire jusque, sur les yeux. Je reconnus ensuite les ponts sous lesquels j’avais pêché du poisson ou des écrevisses, les passages à travers les haies, où nous faisions des niches aux passants, la première maison du village, neuve avec des figures inconnues aux fenêtres. Enfin apparurent des maisons que je reconnus ; comme autrefois, les chiens poursuivaient la poste en aboyant ; j’aurais pu les appeler tous par leur nom.

» La voiture s’arrête devant l’auberge bien connue ; voilà le tas de fagots à côté de la maison, l’escalier de bois aux marches usées, qui précède la porte d’entrée ; voilà, en vérité, la servante qui m’a donné autrefois un soufflet en échange de quelque caresse indiscrète ; elle sort de la maison en tenant à deux mains sa chevelure qu’elle finit de tresser.

» Bonjour, Lisette, lui dis-je en me jetant presque à son cou.

» Elle recula de trois pas : « Mon Dieu, d’où me connaissez-vous ? Je ne vous ai jamais vu. »

» Je réfléchis que cette jeune paysanne de dix-huit ans ne peut être la robuste servante déjà sur l’âge, que j’avais connue autrefois, mais qu’elle est sans doute sa fille. C’était en effet le cas, mais la jeune était beaucoup plus avenante que sa mère et je la trouvai charmante dans son costume bernois bien propret ; aussi quand elle reparut, coiffée de son chapeau de paille, pour aller faire quelque commission, je l’aurais volontiers embrassée, n’eût été la crainte de recevoir un nouveau soufflet.

» Le vin de l’aubergiste avait exactement le même goût de soufre qu’il avait déjà vingt ans auparavant, et, chose curieuse, les années ne l’avaient pas fait vieillir. Mais, qu’étaient devenus mes parents ? Le cœur me battait à la pensée que j’étais si près d’eux ; je ne savais trop s’il était préférable d’aller les trouver ou de les faire appeler ; encore un peu, je m’en serais allé. J’interrogeai la jolie petite servante qui venait de rentrer et qui tournait autour de moi, moitié craintive, moitié curieuse. Mes parents étaient morts, leurs biens avaient été partagés, mes frères et ma sœur s’étaient mariés.

» Le soir, à la faveur du crépuscule, je me dirigeai vers la maison paternelle ; sur mon chemin je rencontrai plusieurs anciennes connaissances, mais, arrivé à la maison, personne ne me reconnut. Je me présentai à mon frère comme son propre frère :

» — Cela n’est guère possible, dit-il froidement, si mon frère avait appris qu’il y avait un héritage à partager, il n’aurait pas attendu si longtemps pour se montrer.

» — Mais, j’étais très loin d’ici et je n’ai pu le savoir.

» — Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela ; le père était connu partout ; quand il est mort, chacun l’a su et on a parlé de lui jusque dans les pays les plus éloignés.

» Ailleurs, ce fut la même réponse ; aucun de mes parents ne consentit à me reconnaître ; on ne tenait pas à rouvrir le partage et, me croyant mort, on s’était bien gardé de réserver ma part de l’héritage. J’eus beau en appeler à tous mes souvenirs de jeunesse, on me répondit invariablement : « Ce sont des choses que le défunt Benoît Wehrdi vous a sans doute racontées, et vous essayez maintenant de vous faire passer pour lui, grâce à ses informations. »

» Cette objection était absurde. Comment Benoît Wehrdi aurait-il pu me montrer le prunier du haut duquel il avait fait un jour dégringoler son frère ? Aurait-il eu l’idée de me raconter dans quelle écurie nous tenions nos lapins et quel était celui de mes frères avec lequel j’étais associé pour le commerce de ces animaux, pendant combien de temps chacun de nous avait appris par cœur les réponses du catéchisme et à quels endroits l’un ou l’autre avait été rossé par notre père ? Personne ne voulut ajouter foi à mon dire, pas même le régent, à qui je rappelai combien de fois je l’avais remplacé dans le maniement de la baguette.

» — C’est vraiment singulier, dit-il, mais vous avez beau dire, vous n’êtes pas le Benoît Wehrdi d’autrefois ; vous ne lui ressemblez pas du tout ; il n’avait pas de moustaches, son teint était d’un beau blanc rosé et il était plus petit que vous d’au moins un demi-pied. Au fait, si vous l’êtes, prouvez-le par votre acte d’origine ou tout au moins par votre acte de baptême.

» On savait fort bien que je n’avais pris avec moi ni l’un ni l’autre de ces actes. J’eus recours aux tribunaux ; il y eut force comparutions ; on nous traîna en longueur et les deux avocats finirent par arriver à l’audience ensemble dans la même voiture.

» Je fus obligé de requérir l’intervention de l’ambassadeur hollandais et mon affaire prit immédiatement une tournure plus favorable. Je fus reconnu bourgeois de Kungiwyl et, ensuite d’une transaction amiable, je fus mis en possession d’une petite portion des biens paternels, dont une part aurait dû être réservée pour moi d’emblée, si l’on eût procédé régulièrement. »

Pendant que le chasseur parlait, ma mère était entrée ; en voyant notre régal elle ouvrit de grands yeux. Mais son étonnement se changea bientôt en dépit et en colère à la pensée qu’un étranger fût régalé aussi bien à son détriment. Ma femme lui offrit de tout ; elle refusa insolemment, se mit à tousser à dessein au milieu de notre conversation, grommela des paroles méchantes et donna un coup de pied au chien qui reposait près du fourneau et qui se leva en grognant. Mais ma femme ne se départit pas de sa patience et ne fit pas paraître le plus léger signe de mécontentement.

Le chasseur, sans interrompre son récit, suivait toutes ces manœuvres d’un œil sévère. Quand il eut fini, il alla voir à quoi en était le temps et, le trouvant amélioré, il se disposa à partir. Il glissa quelque argent dans la main de notre garçon, remercia ma femme avec une grâce parfaite, mais il dit à ma mère : « Il faut vous convertir, la vieille, avant de mourir. »

Il m’engagea à l’accompagner à travers le village pour l’empêcher de s’égarer, et en chemin il me demanda quelques détails sur ma situation, qui lui paraissait être bien gênée. Je lui avouai franchement ma pauvreté et l’impossibilité où je me trouvais de me tirer d’affaire, en présence des dépenses nombreuses qui m’incombaient et malgré les efforts les plus soutenus.

« En effet, dit-il, c’est là la malédiction qui pèse sur nos écoles. On veut des écoles, mais le paysan ne sait pas ce que c’est qu’une école : ceux qui le savent ne veulent pas le dire et l’on n’a des écoles que pour la bonne façon. Le paysan laisse le maître d’école en proie à la misère matérielle et celui-ci laisse en échange les enfants du paysan croupir dans la misère intellectuelle. Pour toi, continua-t-il, tu es un brave garçon et je crois que tu pourrais, si tu en avais la volonté, faire progresser ton école. Quand, par exemple, tu consentirais à enseigner à tes élèves les idées religieuses de ta femme, tu ferais plus d’avance qu’avec toute ta pacotille. Elle me fait pitié et tu as là une mauvaise sorcière de mère ; j’ai pu voir ce qu’elle fait souffrir à ta femme et avec quelle patience celle-ci supporte ces méchancetés, car elle n’est pas seulement patiente en présence des gens, on voit bien à son visage qu’elle ne sait pas feindre et je gagerais qu’elle m’a mieux compris que toi, tout maître d’école que tu es. Mais elle n’a plus pour longtemps à souffrir ; ta mère mourra d’ici au nouvel-an, et vous serez bien soulagés. »

Là-dessus, il s’éloigna à travers la neige après m’avoir encore promis de s’arrêter chez moi à l’occasion.

CHAPITRE XX

Considérations diverses et perte d’un héritage.

Dès qu’il eut disparu, tout un flot de pensées surgirent dans ma cervelle. Quand nous nous séparons de quelqu’un, nous gardons au-dedans de nous comme un écho de ce qu’il nous a dit et spécialement de l’une ou de l’autre de ses paroles, qui retentit dans notre mémoire avec plus de force que les autres, et cela avec une ténacité extraordinaire. Quelles furent celles qui persistèrent dans mon esprit à la suite de ma conversation avec le chasseur, en effaçant tout le reste ? Étaient-ce ses considérations sur l’école ou la description de son caractère ou le récit de son voyage ? Nullement, c’était ce qu’il avait dit de la mort prochaine de ma mère et, je le dis à ma honte, cette perspective n’eut pour moi rien de douloureux ; elle se présenta à mon esprit comme le doux espoir d’une prochaine délivrance. Ma mère morte, tout irait mieux chez nous ; l’ère des dissensions serait close, la paix régnerait de nouveau à notre foyer et les bavardages du dehors n’auraient plus de raison d’être. Et puis, ma mère ne s’en trouverait pas plus mal ; elle ne perdrait rien à quitter ce monde ; elle aussi serait délivrée de ses maux.

Il me tardait d’annoncer cette nouvelle à ma femme ; sûrement elle s’en réjouirait avec moi, car elle y gagnerait plus encore que moi. Je la trouvai dans la cuisine, les larmes aux yeux ; on venait, sans doute, de lui faire une scène. Je lui annonçai que, selon toute apparence, notre mère ne verrait pas le Nouvel-An. Je dis cela d’un air grave, presque triste et d’une voix étouffée qui faisait penser à un tambour battant une marche funèbre pour un enterrement militaire.

— Serait-ce possible ? Qui te l’a dit ? eût demandé une autre femme avec un ton larmoyant. Madeleine se mit à pleurer tout de bon, se couvrit le visage de son tablier et alla s’appuyer au dressoir qui, dans les cas de ce genre, était son confident attitré. Je fus tout déconcerté, ne comprenant rien à la douleur de ma femme ; sans doute elle regrettait que ma mère ne fût pas morte plus tôt ou les tracasseries dont elle avait été l’objet lui revenaient-elles maintenant à la mémoire ? Il est, en effet, des femmes qui, non seulement versent des larmes à la nouvelle d’un événement favorable, mais qui s’irritent de ce que cet événement ne s’est pas produit dix ans plus tôt.

Je l’interrogeai de ci, de là, sur tous les tons et ce ne fut qu’après de longues et pressantes instances que j’entendis ces mots entrecoupés par les sanglots : « Hélas ! pauvre mère, et moi qui me suis si souvent fâchée contre elle !… »

— Console-toi, lui dis-je, console-toi ; la mort sera pour elle un bienfait ; elle n’a plus rien de bon à attendre ici-bas…

— C’est vrai et nous n’avons guère pu adoucir son existence.

— Eh ! n’avons-nous pas fait tout ce qui était en notre pouvoir ? Ne nous sommes-nous pas imposé des privations pour la contenter ?

Ne réussissant pas davantage à la consoler, je fis une timide et vague allusion aux avantages que sa mort nous procurerait à tous deux et à elle en particulier.

— Mais, Pierre, y penses-tu ? s’écria-t-elle. Ne sais-tu pas combien elle tient à la vie et à quel point elle redoute la mort ?

Ô âme candide et pure de ma femme ! Comment ai-je été assez insensé pour te méconnaître, toi qui n’as jamais laissé échapper une parole vive, qui te faisais un crime de quelques impatiences aussitôt réprimées, qui comptais pour rien nos sacrifices pour ne penser qu’à nos involontaires omissions, qui fermais les yeux sur nos perspectives d’allégement pour ne songer qu’aux regrets d’une mère qui n’avait été pour toi qu’une marâtre !

— Allons, repris-je, pas de sottises ! Ne dis-tu pas toi-même qu’il faut se soumettre aux dispensations de Dieu ?

On le voit, j’étais fort en matière d’applications pieuses. Heureusement, ma femme avait de son côté le talent de ne pas faire attention à mes sottises et surtout de ne pas me donner la réplique. Elle alla dans la chambre pour porter quelque chose à ma mère. Celle-ci la rabroua de nouveau :

— Qu’as-tu donc encore à pleurer ? il vaut bien la peine de faire une pareille scène ; tu as sans doute fait des plaintes à ton mari, mais je m’en bats l’œil. Au reste, il est bientôt temps que tu commences à te conduire comme il sied à une honnête belle-fille.

Madeleine ne répondit pas, mais tourna vers ma mère des regards si tendres et si compatissants que j’eus peine à ne pas éclater. Dès ce moment, elle redoubla d’attentions pour ma mère et fit l’impossible pour alléger ses maux. La mère ne lui en sut aucun gré ; tantôt elle la taxait d’hypocrisie, tantôt elle disait : « Je vois bien, tu t’attends à me voir mourir bientôt et tu fais en sorte d’avoir moins à te reprocher devant Dieu, mais tu as beau faire, ce qui est fait est fait ; d’ailleurs, je ne suis pas si près de la mort que tu le crois. »

Cependant, ses forces diminuaient graduellement ; ses nuits étaient de plus en plus mauvaises, elle toussait quelquefois pendant toute une nuit ; elle ne pouvait plus tenir au lit et ses jambes commençaient à enfler.

L’hiver s’ouvrit donc pour nous sous de fâcheux auspices. Il m’était particulièrement dur de tenir l’école, accablé par la misère comme je l’étais, n’ayant pas de repos pendant la nuit et harcelé toute la journée par le sommeil qui réclamait ses droits avec une ténacité implacable. Notre chambre était devenue le rendez-vous de toutes les commères du voisinage, dont les yeux d’aigle ne laissaient échapper aucune des lacunes de notre ménage ; ma mère, de son côté, profitait de leur présence pour leur montrer qu’elle ne craignait ni moi, ni sa belle-fille, tout en se posant en martyre de notre méchanceté. Et toutes ses amies, pour montrer qu’elles tenaient pour elle, nous regardaient de coin et nous lançaient des paroles mordantes.

Heureusement, la maladie de ma mère lui valut beaucoup de petits cadeaux, petits pains blancs, sucre, café, vin ; mais comme son estomac, à ce qu’elle disait, se rapetissait de plus en plus et que tout était rempli autour de son cœur, elle donnait au garçon la plus grande partie de ces victuailles ; celui-ci devenait de plus en plus insupportable et nous ne savions, plus comment le maîtriser. Au moindre mot de réprimande, la grand-mère prenait son parti et s’écriait : « Hélas ! pauvre enfant, tu en verras de rudes quand je ne serai plus et il ne te restera plus qu’à me suivre, car il n’y aura plus de place ici pour toi ! »

Les autres enfants le voyaient manger toutes sortes de friandises dont on ne leur donnait pas la plus petite part, et il en résultait des lamentations sans fin. Et quand parfois le garçon, qui n’avait pas mauvais cœur, leur en donnait une portion, la grand-mère la leur reprenait ou elle disait au garçon : « Pourquoi leur en donnes-tu ? À ta place, ils n’en feraient pas autant et si tu continues à partager avec eux, je ne te donnerai plus rien. »

Tel était son langage, entremêlé de violents accès de toux, avant-coureurs de la mort ; elle voulait avoir le garçon continuellement auprès d’elle, mais celui-ci la fuyait autant qu’il le pouvait et quand elle lui avait donné ce qu’il voulait, il s’en allait, ennuyé par cette toux opiniâtre. Alors, elle lui faisait des reproches, et le gamin de se tenir à l’écart avec d’autant plus d’empressement, ce que voyant elle nous disait : « Allons, voilà que vous l’excitez contre moi ; c’est bien mal à vous de me priver de mon unique plaisir ; il viendra un temps où vous aurez votre garçon autant que vous voudrez. »

La plupart des vieillards n’ont d’autre distraction que celle qu’ils tirent de leurs petits-enfants et de même que les enfants gâtent et détruisent leurs jouets, ainsi beaucoup de vieillards gâtent leurs petits-enfants.

Noël arriva ; il faisait un temps froid et neigeux ; faute de viande nous primes, ce jour-là, du café pour notre dîner. La grand’mère avait donné à notre gamin des pains d’épice ; c’était, disait-elle, un cadeau de l’enfant de Noël. La nuit approchait ; nous étions assis, ma femme et moi, sur le banc du poêle ; l’obscurité envahissait aussi nos cœurs, car notre avenir de privations et de souffrances nous apparaissait bien sombre ; chacun de nous en avait le sentiment profond, sans oser l’exprimer à l’autre et, au milieu de l’obscurité croissante, nous éprouvions l’un et l’autre un certain malaise intérieur que nous nous gardions bien de nous communiquer mutuellement.

Mes pensées se tournèrent vers la nouvelle année qui allait s’ouvrir et je me rappelai un passage du sermon que j’avais entendu le matin à l’église. C’était à peu près ceci : « À ce moment de l’année, le soleil s’éloigne graduellement de notre terre, mais cet éloignement a ses limites, il vient un moment où le Seigneur lui dit : Jusqu’ici et pas plus loin. Alors il tourne et se rapproche de nous, retrouvant chaque jour plus d’éclat et de chaleur. Le même fait se produit dans la vie des peuples et des individus ; il arrive parfois que le soleil du bonheur et de la grâce s’éloigne de nous, mais ayons confiance, le Seigneur la prononcera aussi cette parole puissante : « Jusqu’ici et pas plus loin. » C’est ainsi que lorsque l’humanité était tombée au dernier degré de l’incrédulité, de la sensualité et de la grossièreté, Christ est venu dans le monde. Des exemples en grand nombre nous montrent que c’est dans les moments où notre détresse est la plus grande que Dieu est disposé à nous venir en aide de la manière la plus efficace. »

Je communiquai cette pensée à Madeleine et nous y trouvâmes une lueur d’espérance au sein de nos ténèbres. Ma femme me dit : « Pierre, sens donc quelle douce chaleur notre fourneau répand dans la chambre ; il y a un instant, en revenant de la fontaine, j’en ai joui véritablement. J’ai pensé alors à la mère de notre Sauveur, la meilleure des mères : point de fourneau, point de lit pour elle dans la froide étable, à peine une petite place pour y déposer son enfant bien-aimé. Et moi j’ai tout cela ; j’ai chaque jour des aliments chauds ; nul tyran ne cherche à faire mourir nos enfants, comme le faisait Hérode. Et pourtant je ne ressemble en rien à la mère de notre Sauveur, car je commets journellement de nombreux péchés. Cette pensée m’a touché le cœur ; j’ai pensé à tous les avantages dont nous jouissons, tout en nous croyant bien à plaindre. Et j’ai demandé pardon à Dieu pour nos plaintes si peu fondées, je me suis remise entièrement à sa volonté, l’assurant d’avance de notre humble soumission à tout ce qu’il lui plairait de nous dispenser. Je lui ai parlé en toute confiance, comme un enfant parle à son père ; le courage m’est revenu et j’ai pensé encore à cette pauvre, pauvre mère couchée dans une froide étable et à laquelle il m’eût été si doux de donner un peu de la bonne chaleur dont nous jouissons aujourd’hui. »

C’est ainsi que Madeleine me faisait part de la pensée consolante où elle avait, elle aussi, puisé de lumineux encouragements en face des obscurités de son esprit.

Cependant la mère continuait à tousser et les enfants se livraient à leurs jeux. Tout-à-coup l’aînée de nos fillettes accourut en pleurant, suivie de la cadette, qui trottinait après elle toute désolée. « Mère, s’écria l’aînée, Pierrot ne veut pas nous donner de ses biscômes et la grand’mère dit que l’enfant de Noël n’en a apporté que pour lui et que si nous n’étions pas de petites souillons, il nous en aurait aussi apporté. Nous ne sommes pas de petites souillons. Petite mère, cours vite après l’enfant de Noël et dis-lui que nous ne sommes pas des souillons et qu’il doit aussi nous apporter des biscômes.

Petite mère fut vivement touchée de cette prière, mais, avec une présence d’esprit toute maternelle, elle prit les deux fillettes sur ses genoux, essuya leurs larmes et les engagea à ne plus se lamenter. Elles n’y parvinrent qu’au bout d’un temps assez long et non sans avoir dit : « Petite mère, nous ne voulons plus pleurer, mais cours, cours ! »

Petite mère dit :

— L’enfant de Noël et son âne sont déjà bien loin. Lorsqu’il vous a entendues pleurer, il s’en est allé bien vite, car il ne peut supporter les plaintes et les pleurnicheries ; je ne pourrais plus l’atteindre, d’ailleurs je dois préparer le souper et quand le souper sera préparé, l’enfant de Noël aura sûrement déjà distribué toute sa provision.

— Mais, petite mère, pourquoi l’enfant de Noël ne nous a-t-il pas aussi donné du biscôme comme à Pierrot ? Nous ne pleurions pas alors…

— C’est qu’il ne savait pas que vous étiez aussi là, répondit la mère avec quelque embarras. La première fois qu’il est venu, il n’y avait encore que Pierrot.

— Mais pourquoi ne l’en as-tu pas informé, car voilà, nous n’avons pas de biscômes à présent ?

Et leurs larmes de couler de nouveau.

— Ne pleurez pas, mes enfants, ne pleurez pas, dit ma femme qui n’avait pas même un demi-batz pour courir acheter un biscôme. Et si vous ne pleurez pas, je vous raconterai l’histoire de l’enfant de Noël, d’où il vient et où il va.

Alors les fillettes se turent et appuyèrent leurs petites têtes sur le sein de leur mère en l’interrogeant du regard, et la mère commença :

— Il y avait une fois un enfant bien sage, bien sage, qui jamais ne faisait de chagrin à ses parents, qui ne se querellait jamais avec ses frères et sœurs et qui ne pleurait jamais, pour rien au monde. Il aimait tous les autres enfants et c’était son plus grand bonheur que de leur faire quelque plaisir.

« Un jour, il vint un méchant dragon qui enveloppa dans ses plis un grand, très grand nombre d’enfants et qui voulait les manger tous. Alors cet enfant, qui arrivait justement dans cet endroit, vit comme le dragon ouvrait déjà la gueule et comme il jetait du feu par les yeux. Il eut bien pitié des autres enfants, s’approcha du dragon et lui cria : Dragon, mange-moi et laisse aller les autres. » Alors le dragon se déroula, laissa courir les autres enfants et se précipita sur lui la gueule grande ouverte, en jetant des flammes de ses yeux qui étaient aussi grands que des roues de charrue.

» Alors l’enfant joignit les mains, adressa une prière à Dieu et ferma les yeux, croyant déjà que le dragon l’avait avalé d’une bouchée et l’emportait à travers les airs. Cependant, il eut l’idée d’ouvrir les yeux pour voir comment il faisait dans le ventre d’un dragon. Et voilà, il faisait une vive lumière et on voyait un soleil magnifique, beaucoup plus brillant que le nôtre, et il se sentit dans les bras d’un ange et l’ange le regarda avec un doux sourire et lui dit : « Ne crains rien, je t’emporte dans un lieu où il fait très beau, où tu auras du plaisir plus que partout ailleurs et où il n’y aura pas de méchant dragon. » Et l’ange continua à voler, loin, bien loin, vers le soleil, au point que le pauvre enfant fut tout ébloui et dut refermer les yeux.

» Enfin, l’ange le déposa dans un jardin superbe, où se trouvaient quantité de choses qu’il n’avait pas encore vues et des fleurs aussi belles que la lumière du matin et du soir, aussi brillantes que si elles eussent été tissées des rayons du soleil et de la lune. Et mille petits anges accoururent au-devant de lui et lui prirent les mains en faisant entendre des chants si doux qu’il pensa que Dieu lui-même leur avait appris à chanter.

» Mais parmi tous ces petits anges il ne reconnaissait aucun des enfants qu’il avait sauvés de la gueule du dragon. Et il se mit à pleurer et à se lamenter et à demander qu’on le laissât retourner auprès de ces enfants puisque, sans cela, le serpent les mangerait encore.

» Alors il entendit une voix qui ne venait ni d’ici-bas, ni de là-haut, mais qui paraissait surgir de chaque fleuret de l’aurore et du crépuscule et de l’éclat du soleil et du clair de lune, et qui résonnait comme résonne sans doute l’éclat du soleil. Et cette voix lui demanda : — Ne te plais-tu donc plus ici au milieu de toutes ces splendeurs ? — Oui, répondit l’enfant, je me plais ici, mais je voudrais retourner auprès de mon frère et de mes sœurs et des autres enfants. Que feraient-ils si je n’étais pas auprès d’eux ? Toutefois, s’il m’est permis de les prendre auprès de moi, je reviendrai avec eux et rien ne manquera plus à mon bonheur ! – Et la voix lui répondit : — Cela ne se peut maintenant !

» Et il recommença à pleurer d’une manière lamentable, si bien qu’on eût pu se laver les mains dans ses larmes. Et la voix lui dit : — Ne pleure pas, cher enfant, il n’est pas permis de pleurer ici. Mais si tu promets de ne plus pleurer, tu pourras retourner là-bas auprès des autres enfants, tu leur porteras des biscômes et d’autres bonnes choses, mais seulement à ceux d’entre eux qui seront sages ; et tous ceux qui prendront l’habitude de ne plus pleurer, je les prendrai aussi dans ce lieu et tu pourras être continuellement avec eux et je les aimerai tous. »

» Et cette voix était si douce que l’enfant ne pleura plus et devint un bel ange comme les autres petits anges. Et il descendit sur la terre et porta des cadeaux à ceux des enfants qui ne pleurent pas sans nécessité, et ceux-ci purent aller l’un après l’autre là-haut auprès de lui et devinrent aussi de petits anges.

» Mais le nombre des enfants devenait toujours plus grand sur la terre et il les aimait tous et il désirait les emmener tous dans son beau jardin qu’on appelle le Paradis. Et il dut se procurer un petit âne pour transporter tous ses cadeaux et il a tant d’enfants à visiter, qu’il ne peut aller qu’une fois par année auprès de chacun d’eux ; encore n’y parvient-il pas toujours.

» Et quand il a beaucoup d’enfants à visiter ou qu’il y a trop de neige et que son petit âne ne peut aller partout, alors il se fait aider par ceux des enfants qui sont devenus de petits anges, et qu’il chérit tout particulièrement, et il donne à chacun un petit âne et une provision de cadeaux, et ils vont eux-mêmes visiter les enfants, et ils vont lui dire où ils ont trouvé des enfants sages et où ils en ont trouvé de méchants et quels sont ceux qui pourront, à leur tour, venir dans son beau jardin.

» C’est pourquoi, mes chères fillettes, soyez sages et les petits anges viendront aussi vous visiter et vous apporteront tous les ans un présent et vous emmèneront un jour dans leur ravissant jardin. »

Ainsi parlait la jeune mère aux fillettes appuyées sur son sein. La lune s’était levée et ses rayons éclairaient les deux enfants entre les bras de leur mère. La plus jeune s’était endormie aux doux sons de la voix maternelle. Qu’il faisait bon alors dans notre petite chambre et quel délicieux tableau que celui de cette mère avec ses deux enfants dont la lune venait caresser les têtes bouclées, en leur faisant une auréole, comme si elles eussent déjà franchi les portes du céleste jardin ! Le garçon était venu se glisser entre mes genoux ; les rayons de la lune ne parvenaient pas jusqu’à lui, mais le récit de la mère l’avait touché et il me dit :

— Père, je ne veux plus pleurer ; je serai sage et je donnerai aux autres de tout ce que j’aurai.

Ce furent pour nous des instants bien doux. Les paroles de ma femme avaient été pour mon cœur comme une douce rosée ; il faisait si bon dans notre petite chambre, nos enfants endormis faisaient un tableau si gracieux que nous oubliâmes pour un moment notre misère, pour ne considérer que notre seule richesse, nos enfants. Que de princes et de grands du monde sont moins riches de contentement intérieur, au milieu de leurs salons resplendissants d’or et de lumière, et n’ont pas dans toute leur vie remplie d’honneurs et de plaisirs, un seul instant d’une félicité aussi pure ! De nos temps on parle beaucoup de richesse et de pauvreté, mais on oublie trop que c’est par le cœur seulement qu’on est riche ou pauvre.

Nous eûmes là quelques moments d’un bonheur si paisible et si serein, que nous oubliâmes la grand’mère couchée dans son lit. Nous étions tellement habitués à l’entendre tousser que nous n’y faisions plus guère attention. Cependant, elle fut prise d’un accès de toux si long et si opiniâtre, que Madeleine alla déposer doucement dans son berceau l’enfant endormie et s’approcha du chevet de la malade ; elle la prit dans ses bras, la souleva pour qu’elle pût respirer plus librement et que l’accès de toux cessât ; mais la toux ne s’arrêtait que pendant de courts instants et reprenait bientôt de plus belle ; la respiration de la malade devenait plus pénible et sa faiblesse s’accentuait de moments en moments. Il fallut, malgré la rigueur de la température, ouvrir la fenêtre, puis aider la malade à sortir de son lit pour y rentrer peu après ; l’oppression et le malaise ne lui permettaient pas de conserver longtemps la même position ; nous souffrions presque autant qu’elle-même. Malgré le froid, la sueur me découlait du front. À chaque instant ma femme essuyait ses larmes ; elle se montrait si tendre et si affectueuse, paraissait si inquiète de l’état de ma mère et jouissait si visiblement quand quelque apparence de soulagement se manifestait, que la malade commença enfin à croire à la réalité de cette affection ; elle ne parlait pas, mais ses yeux la suivaient partout et, quelle que fût sa souffrance, elle avait toujours la tête tournée de manière à la voir.

Un moment nous crûmes que son âme s’était envolée, rompant les liens mystérieux qui retiennent l’âme humaine à son corps ; nos larmes débordèrent et ma femme commença à sangloter à haute voix. Mais l’âme n’avait pas encore trouvé une issue ; une fois encore elle jeta un regard par les yeux à demi-voilés de la mourante, qui vit la douleur que nous causait cette séparation. Et les yeux reprirent une lueur de vie ; un éclair d’amour et de regret les anima pour un instant, les lèvres s’agitèrent et une voix presque inintelligible fit entendre ces mots :

— Madeleine, j’ai été injuste envers toi ; pardonne-moi mes torts et que Dieu me pardonne aussi, s’il est encore possible. Hélas, je suis une grande pécheresse !

Ce furent ses dernières paroles ; ses yeux se fermèrent, mais ses oreilles purent encore entendre nos assurances de pardon. Une impression de paix et de sérénité vint reposer sur ce pâle visage, les membres se détendirent : l’âme s’était envolée.

Pauvre mère, que Dieu te fasse grâce ! Ta carrière a été pénible et la fin de ta vie assombrie par les effets de ton malheureux aveuglement ; tu as beaucoup souffert, mais à l’instant suprême, tes yeux se sont ouverts et tu as cherché le pardon. Que le Seigneur te l’accorde là-haut !

On frémit quand on pense à tant de gens qui vivent et meurent sans chercher le pardon, qui ne se soucient d’être réconciliés ni avec Dieu, ni avec les hommes, ni avec le monde. On les voit rester jusqu’à leur dernier souffle en mésintelligence avec tout ce qui les entoure ; la discorde est l’élément dans lequel il se complaisent. Quelle pensée magnifique que celle de réconcilier le monde avec Dieu et les hommes entre eux ! Pensée trop élevée pour que beaucoup d’hommes puissent la comprendre, tant leur intelligence est faible, tant leur cœur est étroit ; ils veulent le salut, mais sans passer par le pardon ; ils espèrent que le Juge suprême consentira à faire en leur faveur une petite exception à la règle. Il est des hommes qui, même en face de la mort, refusent de chercher le pardon et repoussent l’idée d’un Dieu qui pardonne ; ceux-là meurent quelquefois dans une angoisse et un désespoir à faire frissonner.

Une femme à l’article de la mort se tordait dans de vives souffrances. Une brave voisine cherchait à la consoler : « Anne Babi, lui disait-elle, console-toi, tu as eu une vie de luttes et de difficultés, tu trouveras là-haut une compensation à tes maux d’ici-bas. » Et Anne Babi se souleva et d’une voix sourde et saccadée : « Non pas, voisine, dit-elle, cela n’ira pas ainsi. Dieu me dira : Anne Babi, tu ne t’es pas souciée de moi pendant toute la durée de ton existence, va maintenant où tu voudras, je n’ai que faire de toi. » Elle sentait sans doute, la malheureuse femme, que Dieu ne se paie pas de mots, mais qu’il veut des cœurs pénétrés de sa grâce.

Hélas ! grand Dieu, s’il est vrai que le Tout-Puissant ne se paie pas de mots, qu’adviendra-t-il de millions de nos semblables ?

Dieu me reprit donc l’héritage que j’avais reçu, c’est-à-dire ma mère. Elle avait été pour nous un héritage de grand prix, elle nous avait valu une nouvelle mesure de patience et de support, elle avait mis notre affection et notre fidélité mutuelles à l’épreuve, elle nous avait appris à pardonner jusqu’à septante fois sept fois en une journée. Elle nous avait enrichis ; ma femme en particulier avait beaucoup gagné à son contact et je profitai de ses expériences.

Si les hommes savaient mieux apprécier les biens spirituels, tel qui se plaint de n’avoir pas hérité un kreutzer se flatterait au contraire d’avoir fait un riche héritage. Dieu place quelquefois à nos côtés des gens à l’écorce rude, dont le contact est destiné à nous débarrasser de nos souillures. Ouvrons donc les yeux et faisons le compte des grands biens que Dieu nous fait parfois obtenir en héritage et rougissons à la vue de notre opulence inattendue. Mais on se soucie peu de ces héritages-là, on les regarde avec dédain ; ce sont des successions auxquelles on renoncerait si Dieu les faisait annoncer dans la Feuille des avis officiels.

CHAPITRE XXI

Je constate divers faits et notamment l’arrivée d’un nouveau pasteur.

Il est sans doute arrivé à l’un ou à l’autre de mes lecteurs de rentrer chez lui par un temps calme et serein, puis de se livrer à un travail absorbant ou de se laisser aller à une douce somnolence et, lorsqu’après un temps plus ou moins long il relevait la tête, de voir avec étonnement que le vent s’était levé, que la pluie tombait à torrents ou que des flocons de neige tourbillonnaient dans l’atmosphère assombrie. On fait aussi quelquefois la constatation inverse. Par une sombre après-dînée, vous vous étiez plongé dans un sommeil bienfaisant, quand votre femme est venue vous secouer par le bras : « Eh ! réveille-toi, le temps s’est tout à fait remis et j’irais volontiers faire une petite promenade. »

Que j’en connais de ces femmes pour lesquelles c’est une véritable jouissance que d’aller faire une petite promenade avec leur mari. Elles aiment tellement être de temps en temps seules avec lui ; elles veulent échanger quelques confidences avec lui, savoir à quoi il en est ; ou bien elles éprouvent le besoin de le tourmenter un peu : elles ont quelque concession à lui arracher ; un instinct secret leur dit que leurs cœurs sont fermés l’un à l’autre, que l’intimité d’autrefois s’est envolée et elles voudraient voir ces cœurs se réchauffer un peu au soleil. Pauvres femmes ! vous luttez en vain, ce n’est pas de ce soleil-là que vos cœurs auraient besoin !…

Il arrive donc quelquefois que le temps change à notre insu ; nous relevons les yeux et nous remarquons que le ciel a pris un tout autre aspect. Il en est de même dans la vie ; il est des moments où sous l’effet de certain concours d’événements, de circonstances diverses et de préoccupations variées, nous ignorons entièrement ou en grande partie ce qui se passe autour de nous ; nous sommes tout entiers à une seule chose ; les objets même les plus rapprochés n’attirent pas notre attention. C’est le fait des amoureux et des égoïstes ; c’est aussi le fait des gens heureux et des malheureux.

Quand un homme gagne péniblement son pain quotidien, qu’il lutte jour et nuit contre les dettes et le dénuement, que toute sa vie n’est qu’une longue suite de tracas, que la discorde règne dans son ménage et qu’il n’a pas une minute de tranquillité, il courbe la tête, baisse les yeux, n’y voit plus clair, n’a plus de pensée que pour son malheur et ses privations ; mettez-lui sous les yeux un objet quelconque, il ne le verra pas. Que même il s’y cogne le nez, tout au plus criera-t-il : Aïe ! Il portera la main à son nez, mais il ne se souciera pas de savoir quel objet l’a atteint. Rien de ce qui se passe autour de lui ne l’arrache à son apathie, pourvu que le pain ne soit pas à la hausse et que les pommes de terre croissent dans de bonnes conditions.

Mais que des temps meilleurs viennent pour lui, que ses préoccupations se dissipent, qu’il en vienne à jeter de nouveau autour de lui des regards assurés, il remarquera avec stupéfaction que les choses ont changé dans l’intervalle, que le monde a fait un pas en avant, que les choses vieilles sont passées. Des faits nouveaux se sont produits à son insu et il faut du temps jusqu’à ce qu’il sache à quoi il en est et qu’il soit familiarisé avec son nouvel entourage.

Pareille chose m’arriva à cette époque.

Plongé que j’étais dans mes embarras financiers et mes contrariétés domestiques, j’étais resté ignorant de ce qui se passait dans le voisinage, et les événements mêmes dont j’avais eu connaissance m’avaient laissé indifférent. Un nouveau pasteur s’était installé dans la paroisse ; le précédent s’était retiré, disant qu’il n’y avait rien à faire avec cette population ; il avait mis en œuvre tous les moyens pour la rendre meilleure et ne voulait pas dépenser sa vie tout entière à leur service. J’étais resté entièrement indifférent à cet événement et le changement du nouveau à l’ancien n’avait pas frappé mon esprit.

Cependant, depuis la mort de ma mère nous commencions à respirer plus à l’aise ; nous nous sentions plus libres dans notre petite chambre, nous pouvions parler à cœur ouvert de nos préoccupations mutuelles ; nous avions repris toute l’autorité nécessaire sur nos enfants ; nous nous savions désormais à l’abri des critiques de nos voisins, il nous sembla même que nous avions gagné dans l’opinion de ces derniers.

Les femmes qui venaient visiter notre mère avaient, en effet, au cours de leurs visites, vu bien des choses qui leur avaient donné meilleure opinion de nous ; ma mère morte, elles en avaient parlé autour d’elles. Nous étions toujours dans la gêne et ne savions guère comment combler nos déficits antérieurs. Mais l’homme est ainsi fait, que lorsqu’il se trouve délivré d’un poids qui l’oppressait, les autres maux qui l’accablent au même moment lui semblent s’alléger considérablement, quand même ils suffiraient à l’accabler à eux seuls. Mon esprit s’éclaira d’une lueur de sécurité, qui lui permit de reprendre intérêt aux hommes et aux événements.

C’est ainsi que le nouveau pasteur attira mon attention. Cet homme était une énigme pour moi comme pour les villageois. On ne savait trop s’il fallait le tenir pour un ignorant et un simple ou pour autre chose. Les paysans avaient pesté quand l’autre était parti ; il eût fallu les entendre : « C’est dommage qu’il s’en aille, car nous aurions fini par lui apprendre à vivre et à lui faire tenir sa langue ; il s’était joliment mis au pas et avait compris qu’il n’était pas le maître et que nous n’étions pas ses jouets. Avec un nouveau, tout sera à recommencer et Dieu sait combien de temps il faudra pour le dresser. Le dernier venu prétend toujours être plus malin que son prédécesseur, mais on lui fera bien voir, à lui comme aux autres, qui est le maître à Chèvremont. »

Or le nouveau pasteur ne réclamait aucune innovation ; il se contentait de maintenir soigneusement les institutions existantes. Il ne cherchait nullement à s’imposer ; on eût dit parfois qu’il était indifférent à tout et ne s’intéressait à rien au monde. Cependant, il se montrait serviable et s’acquittait avec le plus grand soin de ce qu’on était en droit d’exiger de lui. De manières aimables, dépourvu de toute idée de morgue pastorale, beaucoup de gens crurent pouvoir lui manquer de respect et faire de lui ce qu’ils voudraient, mais il sut les remettre à leur place de telle façon qu’ils n’y revinrent pas une seconde fois.

Quand on vit cela, on se regarda avec étonnement et on commença à éprouver quelque gêne en sa présence ; on sentait en lui une force intérieure, des vues arrêtées ; on se demandait où il voulait en venir et de quel côté il fallait se mettre sur la défensive. Les uns disaient : « Il est de l’espèce des rusés, il faut se méfier de lui. » Les autres disaient : « Il n’a pas inventé la poudre et il se croit trop pour frayer avec nous. »

Cette dernière opinion rallia la majorité, car le pasteur continuait à ne pas bouger ; son apparente indifférence finit par agacer les paysans et on en entendit de belles dans les auberges : « Nous ne savons pas à quoi nous sert notre pasteur ; il ne s’inquiète pas de nous et ne prend aucun intérêt à ce qui se passe ; nous voilà bien attelés avec un personnage pareil ! Les autres, on pouvait au moins s’amuser d’eux, mais avec celui-ci il n’y a rien à faire ; autant vaut qu’il s’en aille ; il serait intéressant de savoir la couleur de son dos… »

Avec nous autres maîtres d’école, il était affable ; pendant ses visites dans les écoles, il s’occupait beaucoup des élèves et nous indisposait quelquefois avec sa manie de les interroger sur des sujets qu’ils ne connaissaient pas. Il savait particulièrement bien s’y prendre avec les élèves de l’instruction religieuse et ceux-ci s’attachaient à lui et montraient un vif plaisir à assister à ses leçons, ce qui nous rendit passablement jaloux.

Il était d’ailleurs versé en quantité de matières et dans les rares occasions où il s’arrêtait à parler avec les paysans, il les étonnait en montrant, contrairement à leur attente, une connaissance approfondie des questions agricoles, à tel point qu’il savait, par exemple, qu’un cheval a les gourmes aux jambes et non à la queue, et que le seigle est plus lourd que le blé.

Un jour un d’entre eux voulut lui vendre pour une vache portant son second veau, un vieil animal qui eût pu, par son âge, être contemporain du baptême de Napoléon, mais il fut remis à sa place de si belle façon qu’il fit un vacarme d’enfer dans les auberges et sur la rue, en criant que le gouvernement n’avait pas besoin de leur envoyer un pasteur maquignon. Les autres firent chorus avec lui et jurèrent qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que le pasteur ne sût pas son métier, puisqu’il avait employé tout son temps à étudier les vaches.

Cependant, quelles que fussent leurs injures, ils ne laissèrent pas de lui vouer un certain respect. Il ne faisait point parade de son savoir et ne le laissait paraître que comme par hasard ; ainsi on n’a jamais entendu dire qu’il eût engagé un pari avec un boucher à propos du poids d’un veau…

On comprendra qu’ayant laissé passer inaperçus quantité de faits qui se produisirent à cette époque de ma vie, je ne me sois pas autrement inquiété du pasteur – qui cependant joue dans la vie d’un maître d’école le même rôle que le vinaigre dans la salade – et que je n’aie eu aucun pressentiment de l’influence que son arrivée devait exercer sur la suite de ma carrière.

CHAPITRE XXII

Une bouche se ferme et d’autres bouches s’ouvrent.

Sur ces entrefaites, un vieux célibataire qui habitait le village vint à mourir. Cet homme avait grande fortune et mauvais cœur ; il n’avait aimé personne que sa ménagère, qui s’appelait Salomé, et un gros chat noir. La ménagère s’était attachée à la fortune de son patron ; le chat l’avait aimé pour lui-même.

Pendant que je prononçai l’oraison funèbre, la femme se donna beaucoup de mal pour s’empêcher de rire et pour verser quelques larmes. Quant au chat, il alla, avec un air de défi, prendre position sur le cercueil et quand la ménagère voulut le chasser, il lui jeta un regard si épouvantable qu’elle dut, bon gré mal gré, penser que le diable était caché dans la peau de cet animal. Il fallut lui aider à l’enlever de là.

L’assistance était nombreuse et le repas qui suivit l’enterrement fut plantureux et succulent, plus intéressant sans doute que mon discours pour la plupart des auditeurs. Ceux-ci, commodément assis dans une bonne chambre et abondamment pourvus de vin, se livrèrent aux charmes d’une conversation des plus nourries. Il faudrait un gros volume pour reproduire tout ce qui fut dit ; on parla de tout au monde et entre autres de la folie des gens de Lattikofen qui s’étaient mis à bâtir une maison d’école qui devait leur coûter au moins cinq mille florins.

Un vieux membre du consistoire s’écria : « Ils ont beau bâtir, quand même leur maison coûterait deux fois plus, ils n’en resteront pas moins toujours les gens de Lattikofen. Ce serait plus sage de leur part de se procurer une pompe à feu ou un meilleur taureau. »

— Le pasteur m’a dit, interrompit le conseiller de préfecture, que ceux de Lattikofen sont en train de bâtir une superbe maison d’école, bien que leur école actuelle soit en beaucoup moins mauvais état que la nôtre. Il regrette que notre localité ne puisse en faire autant, mais il doute que nous en ayons les moyens et il pense qu’il faut avoir patience.

— Tonnerre ! s’écria le maire en donnant sur la table un coup de poing qui fit trembler la porte. D’où le pasteur sait-il donc que nous n’avons pas d’argent ? L’un de nous lui doit-il quelque chose ? Allons-nous mendier chez lui ? Pour ce qui est de la fortune, nous ne changerions pas avec ceux de Lattikofen, quand même dix douzaines de pasteurs y ajouteraient la leur. Et si nous voulons bâtir, nous n’aurons pas besoin d’emprunter, comme ces gueux de Lattikofen. Le pasteur est un impudent d’oser avancer des choses pareilles ; il aurait pu nous interroger et nous lui aurions bien dit si nous avons de l’argent, oui ou non.

— Pour moi, dit un individu dont le nez ressemblait à un boudin et les lèvres à des saucisses au foie, je suis aussi d’avis qu’on bâtisse, ne fût-ce que pour montrer au bailli qu’il peut encore sucer longtemps avant d’avoir mis à sec la commune de Chèvremont.

— Moi aussi, dit le marguiller, je suis pour qu’on bâtisse, mais raisonnablement ; nous n’avons pas besoin d’une école aussi grande que le pâturage communal. Les enfants n’iront jamais tous à l’école et j’espère bien que, s’il plaît à Dieu, on n’enseignera pas l’écriture aux pauvres et aux non-communiers, et qu’on n’aura pas besoin de leur réserver la place pour cela. D’ailleurs l’instruction n’est qu’une pure affaire de mode et, à part un peu de religion pour bien mourir, je ne vois pas ce qu’elle rapporte ; l’essentiel est l’argent, l’instruction n’est d’aucune utilité. Voyez, du reste, les pasteurs ; ils ont beau être toujours derrière leurs livres, ils sont aussi maigres que des chèvres de pauvres gens et si leur salaire venait à être d’une semaine en retard, ils brameraient comme les vaches devant leur crèche vide.

— Marguiller, dit un autre, tu as raison à un point de vue mais pas à un autre. Tu connais mon aîné, celui duquel nous ne savions que faire à la maison et qui ne voulait pas travailler. Il faudrait le voir à présent, quand il vient en visite ; c’est un vrai Monsieur ; il regarde tout de haut et prétend faire plus de cas de sa tête que de toute ma ferme, vu que ma ferme ne me rapporte pas mille florins tandis qu’il en gagne bien deux mille, rien qu’avec sa tête. Je lui ai fait de beaux yeux. Je vous le demande, la moindre de mes vaches n’a-t-elle pas la tête plus grosse que la sienne ? Mais il faut qu’il ait eu quelque peu raison, car il était tout cousu d’or.

— C’est vrai, observa un gros huissier, quand les Messieurs savent s’éprendre, ils ont pour gagner de l’argent cent moyens dont les honnêtes gens n’ont aucune idée. J’en sais quelque chose, moi qui fréquente beaucoup les bureaux.

À ce moment le conseiller de préfecture, voyant la conversation dégénérer en allusions personnelles, fit observer qu’il était temps de s’en aller, puisqu’on apportait déjà les lumières.

Ce fut bientôt, à notre table comme aux autres, un tohu-bohu complet de conversations particulières. Chacun se hâtait de dire encore aux autres convives tout ce qu’il avait résolu de leur communiquer. Au milieu de cette confusion digne de la tour de Babel, j’entendis qu’on chargeait le marguiller de traiter avec un charpentier en vue de la construction d’une maison d’école et que le conseiller de préfecture, retiré dans un coin avec le vieux paysan, lui demandait comment il fallait adresser les lettres quand on voulait écrire à son fils. Je vis le membre du consistoire vider lentement son verre deux fois coup sur coup et ajouter avec un profond soupir : « Certainement la fin du monde ne peut pas tarder beaucoup, car les choses en sont au point dont il est parlé dans l’Apocalypse de St-Jean. N’est-ce pas vrai, régent ? continua-t-il en s’appuyant sur moi pour descendre l’escalier.

Quelle corvée de reconduire chez lui après un dîner d’enterrement un membre du consistoire ! Je ne l’aurais jamais supposé, si je n’en avais pas fait moi-même l’expérience ce soir-là.

CHAPITRE XXIII

Comment on est accueilli par sa femme quand on revient d’un dîner d’enterrement.

J’arrivai à la maison gai et jovial. Les héritiers m’avaient mis un écu dans la main et l’aubergiste n’avait pas voulu accepter le prix d’une bouteille de vin que j’avais achetée pour Madeleine ; j’avais réussi, grâce à d’habiles manœuvres, à conserver la bouteille intacte malgré les rencontres nombreuses que nous eûmes, mon consistorial et moi, avec les murs et les palissades qui bordaient le chemin. Quand mon compagnon, dans un accès de tendresse, s’appuyait sur moi de tout son poids et que nous allions donner contre une muraille, je me tirais lestement de côté et lui laissais l’honneur de recevoir le choc, jugeant qu’un membre du consistoire supporterait mieux les chocs qu’une vulgaire bouteille de vin.

Chaque fois que je rentrais tard, même après un repas, je trouvais toujours deux choses préparées à mon intention, un accueil amical et une boisson chaude, le plus souvent une tasse de café. Cette fois encore, rien n’y manquait. Je donnai un coup d’œil aux enfants déjà endormis, que je ne trouvais jamais plus gracieux que dans leur premier sommeil ; je m’installai gravement devant ma tasse de café ; Madeleine établit son rouet près de la table, attira la quenouille à elle et bientôt le fil s’enroula rapidement autour de la bobine.

Je commençai :

— Petite femme, je sais quelque chose… Ah ! si tu savais…

— Quoi donc, un nouveau mariage ?

— Non, petite femme, c’est toute autre chose.

— Est-ce peut-être que deux femmes se seraient querellées de nouveau ?

— Non, ce n’est pas encore cela ; voici de quoi il s’agit : nous aurons bientôt une nouvelle maison d’école.

— Comment est-ce possible et comment les paysans en sont-ils venus à prendre cette décision ?

— C’est pour vexer le pasteur et lui montrer qu’ils peuvent bâtir aussi bien que d’autres ; ils le soupçonnent d’ailleurs de ne pas tenir à ce qu’ils s’instruisent et de croire que tout est assez bon pour eux ; il n’a que ce qu’il mérite et je ne suis pas fâché de voir que les paysans ont plus de bon sens que le pasteur ; je ne me serais pas attendu à cela de leur part.

— Mais, Pierre, comment peux-tu croire que le pasteur n’aime pas qu’on s’instruise ? Je ne me suis pas encore entretenue avec lui, mais j’aime beaucoup ses sermons. Ne parle-t-il pas souvent de la connaissance ; ne dit-il par que la connaissance est le point de départ de la foi et qu’avant de donner sa vie, Jésus-Christ a enseigné : il faut, en conséquence, pour être reçu en grâce, connaître et accepter sa doctrine.

— Oui, dis-je, il a, en fait de religion, des idées étranges et j’ai peine à croire qu’il ait la vraie foi ; je le soupçonnerais presque de compliquer la religion en vue des paysans et de leur faire croire qu’un petit nombre seulement d’entr’eux iront au ciel.

— Et pourtant, dit Madeleine, il dit souvent que les plus pauvres peuvent entrer dans le royaume des cieux et que Dieu ne regarde pas aux vêtements ; il parle aussi de la dignité de l’homme, dont la destinée est de devenir un enfant de Dieu, s’il ne se livre pas au péché. Or cette destinée vaut bien un trône ou une charge d’avoyer.

— C’est précisément cela, il tient pour les pauvres contre les riches ; il ne peut supporter que nos paysans aient la vie facile ; il les rabaisse en toute occasion et se croit trop distingué pour frayer avec eux.

— Écoute, Pierre, on voit bien que tu sors d’un repas et que tu as été en compagnie de certaines gens, sans quoi tu ne tiendrais pas un pareil langage. Quant aux paysans, ils ne peuvent trouver un seul pasteur à leur guise ; ils reprochaient au précédent de les serrer de trop près ; ils trouvent que celui-ci les néglige. Le précédent voulait une maison d’école, les paysans ne la voulaient pas ; celui-ci n’en veut pas et les paysans en veulent une. Ne t’imagine pas que si l’on veut bâtir ce soit pour ton agrément et celui des enfants. Le pasteur n’excite pas les pauvres, il se borne à dire que Dieu ne regarde pas à la richesse et que les hommes devraient faire de même ; n’a-t-il pas raison ? Sais-tu que ce qu’il dit dans ses sermons m’a beaucoup rappelé ce que j’ai entendu l’autre jour de la bouche du chasseur noir ? Mais ne te fâche pas, je t’en prie. J’ai lu, il n’y a pas longtemps, dans le Nouveau-Testament, le sermon sur la montagne et j’y ai trouvé des choses dont je n’avais entendu parler ni au catéchisme, ni dans les leçons de religion. Là-dessus j’ai fait beaucoup de réflexions, que je regrette de ne pas avoir faites plus tôt et que personne ne m’avait enseignées. Le chasseur ne pense pas autrement et le pasteur relève constamment cette idée que la parole de Dieu est esprit et vie et que ses enseignements sont à la portée des plus simples. C’est ce genre d’enseignement, ceci soit dit sans te vexer, qui manque à nos élèves ; la plupart d’entre eux n’écoutent pas la leçon ; les autres attendent que le régent leur aide à répondre et cela leur suffit. Malheureusement, je ne sais pas dire les choses comme je les pense et les comprends.

— Moi, du moins, je ne te comprends pas et je voudrais bien voir une fois à l’œuvre tant de gens qui ne savent que critiquer le maître d’école. On ne peut pas tout enseigner à l’école et je me demande ce que l’on pourrait faire apprendre aux enfants qui vaille mieux que le catéchisme. Ceux qui ont fait le catéchisme étaient aussi des hommes ; ils ont su ce qu’il fallait y mettre et ce qu’il ne fallait pas y mettre, et cela mieux que toi et que notre pasteur, lequel n’a pas encore su se rendre compte que nos paysans sont les plus riches qu’il y ait à plusieurs lieues à la ronde et qu’ils auraient le moyen de bâtir sept maisons d’école plutôt qu’une.

Ma femme, qui me connaissait à fond, comprit que j’étais encore sous l’influence du vin et qu’il était prudent de mettre fin à la discussion. Elle différait en cela de la plupart des femmes qui pensent qu’il ne faut avoir peur de rien et ne jamais céder, quand on a ou qu’on croit avoir raison.

— Quoi qu’il en soit, dit-elle, une chose m’inquiète : c’est l’ameublement de notre futur logis. Quand nous aurons une chambre de plus, il faudra la garnir, et avec quoi ?

— Ho ! c’est le moindre de mes soucis, dis-je, légèrement excité. J’en fais mon affaire. Mais ce qui me préoccupe, moi, c’est de savoir comment je pourrai suffire à la tâche, quand tous les paysans, même les moins huppés, prenant prétexte de la nouvelle maison d’école, voudront que je fasse des savants de leurs enfants. Ce n’est pas que le talent me manque ; grâce à Dieu, en fait d’enseignement je ne crains aucun rival ; mais je me demande comment je devrai m’y prendre pour faire successivement la leçon à tous les enfants, pour enseigner l’arithmétique et l’écriture à trente ou quarante élèves à la fois. Où donner de la tête, quand ils crieront de tous les côtés à la fois : « Maître, est-ce juste ? Maître, est-ce bien fait ? » Les paysans s’imaginent, il est vrai, qu’on n’est là que pour eux et qu’en échange du misérable salaire qu’ils donnent au régent, ils peuvent lui imposer tout ce qui leur passe par la tête. Je suis étonné qu’ils n’aient pas encore exigé des maîtres d’école qu’ils fassent les cheveux, la barbe et les ongles à tous les communiers à la file. – À propos, qu’est-ce que notre Pierrot a fait aujourd’hui ? Il n’a pas son pareil dans toute la commune en fait d’intelligence ; je puis déjà joliment utiliser ses services à l’école ; il y commande comme un général et mène son monde à la prussienne. Quand la nouvelle école sera organisée et que tous les petits paysans voudront manier la plume, il devra m’aider, car il sera déjà en état de me décharger de près de la moitié de la classe. Comment s’est-il comporté pendant la journée ?

— Fort mal, répondit Madeleine, et j’ai eu assez de peine à le faire obéir ; il prétendait faire marcher les autres à sa guise et quand ceux-ci ont commencé à résister à ses ordres, il les a jetés à terre et les a souffletés. J’ai eu beau le reprendre, il n’avait pas l’air de m’entendre ; j’ai fini par élever la voix et sais-tu ce qu’il m’a répondu ? Que personne, hors son père, n’avait quelque chose à lui commander. Alors je n’ai su faire autrement que l’enfermer dans la chambre haute jusqu’à l’heure du souper. Mais crois-tu qu’il ait consenti à me répondre convenablement ou qu’il m’ait dit bonsoir ?

— Tu l’as sans doute grondé sans rime ni raison ; les femmes n’en font pas d’autres. Mais sache que rien ne rend les enfants aussi méchants que de les reprendre en tout ce qu’ils font.

— Pardon, mon cher mari, je ne lui ai pas dit un mot jusqu’au moment où je l’ai vu maltraiter ses sœurs. Mais, depuis que tu l’emploies à l’école à l’exclusion des autres élèves, qu’il peut gouverner la classe et que tu le vantes sans cesse, on ne peut plus en faire façon. N’as-tu pas remarqué avec quels airs de bravade et d’insolence il te répond à toi-même ? J’ai souvent été peinée de voir comme tu supportes toutes ses méchancetés et comment tu fermes les yeux et les oreilles sur tout ce qu’il fait et dit.

— Oui, et il y a longtemps que je m’aperçois que tu l’as en grippe et que tu ne lui passe rien, parce que je l’aime. Ses sœurs font ce qu’elles veulent et tu supportes tout de leur part. C’est pourquoi tu ne veux pas que Pierrot, qui est plus malin qu’elles, les tienne en respect.

Madeleine ouvrit la bouche, la referma, se passa la main sur le visage, peut-être sur les yeux, et demanda :

— Et ton oraison funèbre, cher ami, comment est-elle allée ? Les gens en ont-ils été touchés, et qu’en ont dit ceux qui t’entendaient pour la première fois ?

Je lui racontai ce qui s’était passé, entre autres, l’histoire du chat et de Salomé ; nous fîmes diverses conjectures sur la conduite du chat, après quoi nous trouvâmes que le mieux était de nous mettre au lit.

CHAPITRE XXIV

Le pasteur se décide enfin à parler.

Le lendemain matin, je me sentis considérablement apaisé, et quand ma femme me dit que je m’étais montré fort peu accommodant le soir précédent, je ne répliquai pas un mot et acceptai humblement cette observation. Cependant, j’étais impatient de savoir ce que le pasteur dirait en apprenant qu’on avait décidé la construction d’une nouvelle maison d’école sans qu’il s’en fût mêlé.

En conséquence, lorsque j’eus terminé mes leçons, je mis mon rôle scolaire sous mon bras et pris le chemin du presbytère, sous prétexte de soumettre le rôle au pasteur.

Je heurtai timidement ; la servante qui vint m’ouvrir me dit :

— Il y a quelqu’un là ; il faudra probablement attendre.

À mon grand étonnement, elle vint m’appeler tôt après, mais je fus encore plus étonné quand je vis, assis avec le pasteur devant la cheminée et une longue pipe à la main, devinez qui ?... une de mes bonnes connaissances, Benz Wehrdi, le mystérieux chasseur.

— Eh bien, dit-il, régent, vous ne vous attendiez guère à me rencontrer ici ; je gage, moi, que vous me tenez probablement pour l’associé ou tout au moins pour un proche parent de Satan…

— C’est une connaissance faite à la chasse, interrompit le pasteur, et au lieu d’être jaloux l’un de l’autre, comme la plupart des chasseurs, nous avons fait bonne connaissance et passé déjà bien des heures agréables ensemble.

Ce disant, il poussa le pot à tabac de mon côté, et quand j’eus bourré ma pipe et choisi un charbon ardent dans la cheminée, il me demanda quel bon vent m’amenait chez lui.

Je lui tendis le rôle et lui signalai quelques élèves peu réguliers.

— C’est, en effet, une fâcheuse affaire, dit le pasteur. Les gens n’ont aucune idée de ce que c’est qu’une fréquentation régulière de l’école. Si on ne leur dit rien, les choses en restent au même point ; si on dit quelque chose, elles n’en vont que plus mal. Au consistoire, personne ne parle que le pasteur. Si on renvoie les délinquants devant le préfet, il peut arriver, quand ceux-ci savent mentir ferme, que le consistoire ou la commune reçoive une verte réprimande, si bien que les récalcitrants en prennent du jabot et envoient encore moins leurs enfants à l’école.

— Il faudrait pouvoir, dit Wehrdi, persuader les gens de l’utilité de l’école en leur mettant sous les yeux les résultats bienfaisants de l’enseignement. Au point où en sont la plupart des écoles, je vous déclare franchement que je ne puis blâmer ceux qui préfèrent garder leurs enfants à la maison et qui répondent à chaque observation : « À quoi bon ? qu’est-ce que cela rapporte ? »

— Vous avez parfaitement raison, dit le pasteur. Mais le régent peut dire à son tour : « Commencez par m’envoyer vos enfants régulièrement, donnez-moi un local où je puisse me remuer, moi et mes élèves, et un salaire qui me permette de nouer les deux bouts ». C’est ainsi qu’on se renvoie mutuellement la balle et que personne ne veut faire le premier pas.

— Et puis, continua Wehrdi, quand vous aurez accordé aux régents toutes les facilités qu’ils demanderont, la plupart n’obtiendront pas de meilleurs résultats et tout ce que les enfants apprendront à l’école ne sera qu’un pur verbiage, sans effet sur leur esprit et sur leur cœur, et dont ils ne sauront pas plus tirer parti qu’un paysan affamé d’une bourriche d’huîtres…

— Peut-être en ce moment, dit le pasteur. Mais laissez le besoin d’instruction s’éveiller au sein des populations de la campagne et il ne tardera pas à produire des fruits. Il serait, sans doute, préférable de prendre ses mesures d’avance, de manière à pouvoir satisfaire le plus complètement possible ce besoin, quand il s’éveillera. Mais nul ne s’en soucie ; au contraire, on se borne à provoquer ce besoin d’instruction chez le paysan, pour le ridiculiser, une fois qu’il s’est produit, et pour le comprimer de son mieux.

— C’est vrai, et les pasteurs auraient là une belle œuvre à faire.

— Ah ça ! reprit le pasteur en riant, êtes-vous donc aussi de ceux qui voudraient rendre les pasteurs responsables des péchés du monde entier. Un pasteur peut faire beaucoup, sans doute, mais ce n’est pas lui qui règle le cours des événements ; Dieu seul est celui qui fait passer le développement de l’humanité par les phases diverses qu’il a déterminées dans sa sagesse. Les pasteurs sont, comme tous les humains, entraînés par le cours des événements ; ils ne se tiennent pas arrêtés sur le rivage, pas plus qu’ils ne planent au-dessus du courant. Il en est, il est vrai, qui ouvrent courageusement la marche, ce sont les futurs martyrs ou réformateurs, mais Dieu ne permet pas qu’ils soient jamais trop nombreux ; la masse les suit, et ce qu’ils ont vu les premiers apparaît peu à peu aux yeux de tous et devient le bien commun de l’humanité. Veiller à ce que l’ordre règne dans cette masse, diriger en haut les regards, telle est la mission que Dieu donne aux pasteurs, mais ils ne peuvent faire apparaître aux yeux de leurs paroissiens des choses qu’ils ne voient pas eux-mêmes ou qui sont en dehors du cercle visuel de l’humanité ; cela n’est pas en leur pouvoir. Leur tâche est de rendre leurs semblables attentifs aux événements qui se préparent, d’expliquer ceux-ci et d’en tirer de sages leçons.

» Chose étrange, pendant que les uns ne sont pas éloignés de les rendre responsables de la faute que commit Ève en mordant dans la pomme, puisqu’elle ne l’eût pas fait, si on lui eût enseigné le catéchisme, d’autres s’efforcent de paralyser leur influence, s’éloignent d’eux, les isolent de tout leur pouvoir.

» On dira, sans doute, que c’est leur faute. Assurément non, c’est bien plutôt une preuve à l’appui de l’utilité de leur mission. Nous vivons à une époque où il semble que le temps fuit plus rapide, où une lumière plus vive éblouit les regards ; beaucoup de gens en ressentent un certain malaise ; ils voudraient ralentir le cours des événements ; grands et petits ne demanderaient même pas mieux que de remonter le courant, et la plupart ne sont pas loin de rendre les pasteurs responsables de la marche de celui-ci, de la force irrésistible avec laquelle il les entraîne vers de nouvelles destinées et de nouveaux rivages, et cela parce que les pasteurs, quoique ne tenant pas tous l’avant-garde, parlent de la fuite du temps, de progrès, d’amélioration ; c’est aussi ce qui fait qu’on les laisse isolés, parce que peu d’hommes seulement entendent leurs appels ; on les relègue volontiers aux derniers rangs de la société, pour leur reprocher ensuite de n’être pas à l’avant-garde et pour avoir un prétexte de se débarrasser d’eux.

» Telle est en gros, mon cher Wehrdi, la situation des pasteurs dans leur généralité ; je ne parle pas de tel ou tel cas spécial. On me fera peut-être, un jour, passer pour un hérétique, on me taxera de paresse, d’obstination, Dieu sait de quoi encore ; on me reprochera que mes Chèvremontais ne soient pas tous des anges. Quoi qu’il en soit, je ne sais rien de mieux à faire en ce moment, que de répandre en silence une bonne semence, que le temps fera germer un jour ou l’autre ; je me tiens en apparence sur la réserve, l’avenir manifestera les fruits de mon travail.

» Mon prédécesseur était un vigoureux lutteur ; malheureusement, il prenait le moindre feu-follet pour un astre nouveau, l’annonçait à grand fracas et voulait répandre immédiatement cette lumière dans toutes les maisons. Quand on crie : « au feu ! » pour une rougeur au soleil couchant, pour un reflet de lune, pour un feu de broussailles, on risque d’être mis en doute ou tourné en ridicule, lorsqu’on donne l’alarme pour un véritable incendie. Changez le gardien, le nouveau venu ne sera pas davantage écouté. Une commune n’est pas un hôpital où les médecins expérimentent de nouveaux moyens de guérison. Un pasteur doit se garder de faire des essais, car un essai manqué, peut lui faire perdre à tout jamais la confiance de ses paroissiens. C’est ainsi qu’il y a des femmes qui, parce que leur mari les a renversées une fois, ne veulent plus sortir avec lui en voiture.

» Voilà à quoi j’en suis avec mes gens ; il suffit que je leur conseille une chose pour qu’ils fassent le contraire. Et voyez, Monsieur le régent, c’est précisément ce qui se passe au sujet de notre maison d’école. Si je les engage à bâtir, ils s’en garderont bien, dussent la moitié de leurs enfants rester dehors. C’est pour cela que j’ai dit l’autre jour au préfet que j’étais peiné qu’ils n’eussent pas le moyen de bâtir ; je l’ai dit avec un visage très sérieux, pour qu’il ne fût pas tenté de prendre ces paroles pour une plaisanterie. Je serais curieux de savoir si j’ai touché juste.

— Mais, Monsieur le pasteur, ne parliez-vous pas sérieusement et ne pensiez-vous pas, en réalité, que les gens de Chèvremont sont pauvres ?

— Allons, Monsieur le régent, me prenez-vous donc pour un sot ? Croyez-vous que je n’ai pas d’yeux et que je ne vois pas les tas de fumier qui s’élèvent partout dans le village ? Croyez-vous que je n’ai pas d’oreilles et que je n’ai pas entendu dire quelles sommes un tel ou un tel a placées à intérêt ? Mais vous avez donc entendu faire mention de ce que j’ai dit ? Le préfet a-t-il rapporté mes paroles ?

— Eh bien, Monsieur le pasteur, vos coups ont porté ; nos paysans ne veulent pas passer pour ne pouvoir bâtir aussi bien et même mieux que ceux de Lattikofen. Hier, au repas d’enterrement, on a chargé le marguiller de traiter avec un charpentier…

À ces mots, Wehrdi se leva brusquement, posa sa pipe dans un coin et se mit à jurer comme un vrai Malais :

— Quelle race de gens, s’écria-t-il, est-ce donc que ces paysans qui bâtissent par pure bêtise et sans motif sérieux !

— Reprenez votre siège, dit le pasteur, et laissez mes Chèvremontais en paix ; on sait au moins par quel bout les prendre. Quand on ne sait plus comment atteindre une population, il n’y a plus rien à espérer d’elle ; c’est comme un corps passé à l’état de pourriture : les coups de pied qu’on lui donne ne le font pas avancer d’un brin, au contraire, le pied pénètre dans la masse et la fait puer davantage, pendant qu’on a le soulier plein de matière dégoûtante. Je n’entends pas qu’on dise du mal de mes Chèvremontais ; il y a encore parmi eux des gens solides qui savent se remuer et qui sont capables de bonnes résolutions.

— J’ai beau me creuser la tête, Monsieur le pasteur, je ne comprends pas que vous trouviez encore du bien là où il n’y a pourtant pas trace de bien, et où l’on n’agit que par orgueil et bravade.

— Mon cher ami, rappelez-vous ce que nous disions il y a un instant. Il est fâcheux que les paysans et le régent soient hostiles les uns aux autres et qu’aucune des parties en présence ne veuille faire le premier pas. Que les uns se mettent en mouvement, les autres suivront bon gré mal gré ; un premier pas sera peut-être suivi de milliers d’autres. Ce premier pas, mes paysans l’ont fait, n’est-ce pas louable de leur part ?

— Monsieur le pasteur, dit Wehrdi, permettez-moi encore une question. Est-il loyal d’exploiter les défauts de ses semblables et d’user de dissimulation pour les inciter à quelque action louable ?

Le pasteur arrêta quelques instants ses regards sur le feu, puis il dit :

— Je ne sais si vous allez me comprendre ; peut-être concevez-vous une drôle d’idée de moi ; j’essaierai cependant de m’expliquer clairement. N’avez-vous jamais été frappé de voir avec quelle redoutable ironie la Providence tire parti des mauvais instincts des hommes, de telle façon qu’ils font quelquefois le bien sans le vouloir ? Ne les voit-on pas, dans certains cas, transporter eux-mêmes les pierres qui doivent servir à murer leur prison ? C’est ce que dit notre catéchisme : La Providence divine gouverne les mauvaises actions des hommes.

» Où en serait le monde, si les passions humaines ne servaient pas inconsciemment à la réalisation des plans de Dieu ? Nous ne posséderions pas l’Évangile, jamais la Réformation n’aurait pénétré au sein des populations. Il est si peu d’hommes qui fassent le bien pour lui-même, si peu qui cherchent le vrai bonheur dans la pratique de la vertu ; la plupart obéissent à des instincts bas et pervers. Le trompeur endurci ne pratique pas la fraude ouvertement, il observe les côtés faibles de ses semblables et s’efforce de les faire servir à la réalisation de ses projets. L’homme de cœur, qui travaille ouvertement au bien de son prochain et qui cherche à le gagner à la bonne cause, n’est pas écouté, reste oublié et méconnu, ne trouve ni encouragement ni appui ; il est raillé et persécuté, on va jusqu’à le mettre à mort ; l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’envie se liguent contre lui en criant : « Crucifie-le, crucifie-le ! » Pourquoi, je vous le demande, l’homme de cœur ne s’efforcerait-il pas de faire servir ces instincts mauvais du cœur des autres hommes à l’avancement de la bonne cause ? Le proverbe ne dit-il pas qu’il faut bâtir avec les matériaux qu’on a sous la main ? Mais il est indispensable de n’employer comme pierres angulaires que des matériaux de choix, car c’est d’elles que dépend la solidité de tout l’édifice. Qui voudrait fonder une institution ecclésiastique, civile ou scolaire sur des hommes irréligieux et immoraux, sur des hommes infidèles à leurs promesses anciennes et nouvelles, attirerait la malédiction sur ces institutions, mais rien ne l’empêche d’en faire les instruments inconscients et involontaires des œuvres bonnes qu’il poursuit.

» Il ne s’agit ici nullement, vous le comprenez sans doute, d’employer des moyens défendus pour soutenir de bonnes causes, à l’instar de saint Crépin qui volait du cuir pour faire des souliers aux pauvres. Je suis tout aussi éloigné de conseiller l’emploi de manœuvres coupables, du mensonge, de la calomnie, des promesses vaines. Le moyen dont je me suis servi est un moyen permis, c’est l’ironie, moyen dont Jésus-Christ a usé lui-même, quand il disait aux Pharisiens : « Ce ne sont pas ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin. »

» Ailleurs, on est arrivé à faire décider la construction de nouvelles maisons d’école en mettant sous les yeux des intéressés des preuves convaincantes de l’utilité de bonnes écoles : dans d’autres endroits, on a eu recours à la menace. Ici, il a fallu renoncer forcément à ces deux moyens, qui seraient restés sans résultat, et j’ai eu recours à un troisième moyen qui, sans doute, eût été sans effet dans d’autres localités ; j’aurais pu en employer d’autres non moins permis.

» J’ai donc stimulé l’orgueil de nos villageois ; c’est lui qui bâtira notre école ; cette fois, il a vaincu leur égoïsme, tout en creusant lui-même sa fosse, car il n’est pas, pour l’orgueil bouffi, de plus grand ennemi qu’une bonne maison d’école dans laquelle on s’applique à développer dans l’esprit de chacun des élèves le sentiment de la dignité humaine.

» Mais, prenons-y garde, l’égoïsme ne pardonnera pas à l’orgueil ce brillant succès ; il voudra dire son mot dans les questions de construction ; plus tard, il exigera que l’école rapporte des profits directs, susceptibles de se compter en batz et florins. C’est pourquoi laissez-moi vous conseiller, Monsieur le régent, de vous préparer à répondre à ces exigences, car si vous ne réussissez, en un temps de moitié moins long qu’à présent, à rendre les enfants une fois plus savants, on dira : « Si nous avions su, nous n’aurions pas bâti ; nous nous attendions à toute autre chose ! »

— C’est bien là ce qui m’inquiète, dis-je ; les paysans m’ont déjà fait comprendre qu’ils comptent que leurs enfants en sauront beaucoup plus long. Il y avait là un vieux paysan qui racontait qu’on peut tirer autant de sa tête que d’une maison de ferme et le conseiller de préfecture paraît avoir l’intention de procurer cet avantage à l’un de ses garçons.

— Ils s’imaginent donc, s’écria Wehrdi avec un éclat de rire, qu’ils vont pouvoir porter leur tête au marché, comme ils portent des têtes de choux ou des veaux !

— La chose est plus sérieuse qu’il ne le semble au premier abord, interrompit le pasteur avec gravité. Si nous y regardons de près, nous trouverons réunis, dans la conversation de ce repas d’enterrement, tous les éléments d’une transformation de notre organisation civile, ainsi que les facteurs qui contribueront, dans une plus ou moins grande mesure, à cette transformation ; du moins y trouvons-nous une base solide, et déjà suffisamment étendue, de l’ordre de choses nouveau.

— Bah ! dit Wehrdi, vous attribuez bien trop d’importance au bavardage d’une douzaine de paysans ivres.

— Pourquoi pas ? N’est-ce pas alors qu’ils disent ouvertement ce qu’ils pensent et que leurs conversations sont le miroir fidèle de leurs impressions ? Or, voyez ce qui se révèle dans ces conversations ? Voyez ces hommes agités par l’orgueil et la cupidité, voyez-les craignant de perdre ce qui fait leur orgueil, c’est-à-dire leurs biens. Voyez-les remplis de l’espoir de s’enrichir par de nouveaux moyens…

— Tout cela n’est pas nouveau, dit Wehrdi, et ne signifie pas grand’chose.

— Au contraire, ce que nous remarquons chez les gens de Chèvremont se retrouve à peu près partout et c’est cette tendance générale des esprits qui donnera naissance au nouvel ordre de choses. Sans doute, il y aura ici aussi des éléments mauvais à écarter ; les premiers fruits de la culture nouvelle seront véreux comme les premières pommes, les premiers pruneaux ; on en voit déjà quelques-uns depuis peu, des agents de droit retors, de petits Messieurs sans foi ni loi, des ouvriers vaniteux critiquant tout et propres à rien ; ce sont ces premiers fruits véreux du mouvement intellectuel moderne qui lui donnent un si mauvais renom. Mais quand viendra l’époque de la maturité, quand il sera question d’ériger en système ce développement exubérant, alors on en verra paraître les lacunes, on fera de sérieuses réflexions et le bien reprendra le dessus ; la faim et la soif, une fois éveillés, réclameront une nourriture meilleure ; les nouvelles institutions s’inspireront d’un meilleur esprit et une saine instruction pénétrera toutes les classes de la population, car le paysan est aussi apte à devenir un homme instruit et cultivé que le grand seigneur. Il y aura sans doute entre eux toujours cette différence que ce dernier sera plus au courant des questions d’art et de littérature, plus capable de juger des tableaux et des livres, tandis que le paysan, moins versé dans ces questions, connaîtra mieux les œuvres de Dieu en lui et autour de lui.

» Eh bien, c’est cette culture-là qui, intervenant dans la lutte, mettra fin à tous les exclusivismes, servira de lien entre les classes et préparera la réconciliation entre les hommes. Car l’esprit du bien aura toujours le dessus sur l’esprit du mal ; celui-ci, toujours cherchant à mal faire et toujours obligé de faire le bien, n’est d’ailleurs au fond que l’humble serviteur du premier.

— Ah ! je comprends, dit Wehrdi ; vous voulez parler du règne de mille ans, où le lion et l’agneau boiront paisiblement ensemble à la même source. Croyez-vous sérieusement que nous en soyons bientôt là ?

— Vous êtes un malin, Wehrdi, répliqua le pasteur. Les prophètes ont représenté le règne de mille ans sous des images symboliques, les rabbins s’en font une idée toute matérielle et la plupart des gens sont dans le même cas. Je ne partage pas ce point de vue, mais je crois à l’idée que ces images recouvrent. Je ne crois pas que notre monde soit une salle de comédie destinée à l’amusement des êtres célestes ; je ne crois pas que l’homme soit une espèce d’écureuil tournant incessamment dans sa roue, pour le plus grand divertissement des badauds, jusqu’à ce qu’il tombe épuisé. Je crois que l’homme est appelé à de hautes destinées ; je crois, en outre, que le développement de chaque individu en particulier élève le niveau de la race tout entière, qu’ainsi les conditions tendent à s’améliorer, puisque la volonté de Dieu est que ce monde marche de progrès en progrès. Une puissance infiniment sage régit le monde et fait converger toutes les énergies du bien et du mal vers un but unique, qui est celui que Dieu a lui-même arrêté. Mais ce but n’est pas atteint en une fois, le monde n’y parvient pas d’un saut, comme le maladroit qui se laisserait tomber d’un arbre ; il s’en approche peu à peu. Devant Dieu mille ans sont comme un jour. Ce but, quel est-il ? Je ne sais ; quand sera-t-il atteint ? Je l’ignore, mais l’esprit de foi qui est au dedans de moi, l’esprit de révélation, l’esprit de l’histoire, – on lui donne différents noms, – cet esprit m’est témoin de la vérité des choses que j’avance, bien qu’elles aient provoqué votre sourire, à savoir que c’est par un développement lent que cet idéal sera atteint.

» On s’est souvent moqué de moi à propos de ces révélations de mon esprit et, quand je disais : « Ayez patience, tout finira par s’arranger, » on m’abreuvait d’injures. Mais on ne m’ôtera pas cette croyance, on ne me fera pas croire que c’est une illusion. Je sais que j’ai mon petit rôle à remplir ici-bas. Cette pensée me préserve de toute aigreur, car je sais que, quels que soient les écarts des hommes, ils doivent, eux aussi, contribuer au même résultat.

» Je sais que ma tâche ne consiste pas à tout faire seul ; je sais qu’il ne dépend pas de moi que les choses aillent bien ; je sais aussi que les choses iraient également bien sans moi et que toute louange appartient à Dieu, aussi je ne me sens pas libre d’entraver toutes les entreprises que je n’ai pas conçues, annoncées, préparées moi-même. Je crois au progrès, c’est pourquoi j’ai patience. Je n’ai pas la prétention d’exhiber toute ma science en un jour, ni de réaliser tous mes projets en une fois ; je prends le temps de m’orienter et de rechercher si les forces nécessaires à l’exécution de telle ou telle entreprise se rencontrent chez moi ou chez d’autres ; je m’efforce de mettre ces facultés en mouvement, sans me demander si je serai remercié et loué. Je sais que je ne suis pas destiné à ne vivre qu’un instant et que les plans de Dieu ne sont pas des bulles de savon prêtes à crever au moindre souffle, c’est pourquoi je ne m’agite ni ne trépigne, mais je sais fort bien ce que les paysans pensent de cette manière de faire ; ils sont mécontents de voir que je ne leur donne pas le spectacle d’un pasteur inquiet et agité ; d’autres le font et les paysans y trouvent un singulier plaisir. Quant à moi, il ne me déplaît pas de les voir s’agiter un peu ; mais quand ils n’en pourront plus, qu’ils sachent qu’ils me retrouveront toujours plein d’affection pour eux. Sans doute, je sais bien que…

— Monsieur le pasteur, faut-il mettre votre soupe au chaud ? fit tout à coup une voix par l’entrebâillement de la porte.

À cette interruption inattendue, nous eûmes un mouvement d’effroi et tirâmes tous à la fois notre montre, où nous vîmes que neuf heures étaient passées depuis longtemps.

— Rien ne presse, dit le pasteur.

— Pour moi, répondit Wehrdi, j’aurais volontiers rompu une lance en votre présence avec Monsieur le régent, à propos de religion ; ce sera pour une autre fois. En attendant, je vous remercie pour tant de choses, nouvelles pour moi, que j’ai entendues ce soir ; désormais, j’ouvrirai mieux les yeux.

CHAPITRE XXV

Comment on bâtit une maison à Chèvremont.

Je repris le chemin du logis, la tête aussi agitée que si un essaim de guêpes y eût élu domicile. Les paroles du pasteur produisaient encore sur ma cervelle cet effet singulier, lorsque je rentrai après dix heures sonnées, au grand étonnement de ma femme, qui me demanda ce qui s’était donc passé pour que j’eusse un air aussi étrange et que je ne répondisse pas comme d’habitude.

Je pris naturellement un air de mystère et fis des façons pour répondre. Quand j’eus tout raconté, Madeleine me reprocha vertement les observations que je m’étais permises sur la conduite du pasteur ; je voulus lui faire toucher au doigt l’erreur de celui-ci, mais elle ne resta pas muette comme la veille et m’en dit tant que je n’eus qu’à me taire et à gagner silencieusement ma couche. On eût dit vraiment que le pasteur l’avait ensorcelée, tant elle en était coiffée. Je crois que s’il eût dit que le beurre et le lard étaient la même chose, elle eût, jusqu’à la fin de ses jours, donné au lard le nom de beurre.

Chose digne de remarque, les femmes ont une confiance aveugle en certaines personnes, pour peu que celles-ci aient une certaine supériorité. Ce sentiment n’est pas sans danger pour elles, lorsqu’elles ont à faire à des gens sensuels et malhonnêtes.

Mais revenons-en à la construction projetée. Une chose était bien arrêtée, c’était que la maison devrait être plus grande que celle de Lettikofen, ce qui ne présentait aucune difficulté. Il était entendu, en outre, qu’elle devait coûter au moins autant, ce à quoi le maître charpentier avait souscrit avec empressement. La salle d’école ne devait pas être aussi grande qu’un pâturage communal et point n’était besoin que le régent fût logé comme un monsieur, deux points pour lesquels il n’est pas nécessaire que l’architecte ait fait des études spéciales en Italie.

Le point le plus délicat était l’exécution du projet. Le charpentier ne voulut travailler que pendant l’époque des gros travaux de la campagne, c’est-à-dire lorsque les paysans ne l’employaient pas, ce qui était précisément le moment où les paysans ne pouvaient faire les voiturages, parce que leurs chevaux étaient occupés ailleurs. Enfin le marguillier, qui était directeur des travaux, trouvait toujours que rien ne pressait, parce que le lendemain était aussi un jour. Aussi la construction ne put-elle être commencée au printemps ; on ne s’y mit qu’après les fenaisons. Et comme il fallut tout d’abord démolir la vieille maison, on nous assigna pour demeure la maison qu’occupait pendant l’hiver Toni, un vacher originaire du canton de Lucerne.

La construction d’une maison d’école passe généralement par cinq degrés, phases ou périodes, lesquelles, sans être des périodes historiques, représentent cependant chacune un espace de temps considérable. Ce sont : la décision de bâtir, la fixation d’un emplacement, le choix du charpentier, l’adoption du plan et enfin l’exécution de celui-ci. Le premier point était donc réglé. Le second ne fut pas mis en question : il avait été entendu d’emblée qu’on bâtirait sur l’emplacement actuel ; c’était le seul endroit où la maison d’école ne gênât à personne. Cette question est souvent très délicate à résoudre ; personne ne veut avoir l’école trop près ou trop loin de son domicile, ce qui est difficile à arranger, comme on le comprendra sans peine.

Le troisième point ne présentait pas non plus de grandes difficultés. Il y avait justement dans le voisinage un vieux maître charpentier qui savait parfaitement se faire agréer des notables. Il avait toutes les allures d’un paysan, il frayait avec eux, les traitait presque comme ses égaux, sans toutefois sortir des limites d’une certaine soumission, et quand il donnait sur les oreilles à l’un d’eux, il savait s’arranger de manière à ce que sa victime ne s’en plaignît pas trop.

Ce fut un réel chagrin pour moi que de voir disparaître la vieille maison d’école. Elle avait été témoin de mes joies et de mes souffrances. Tel recoin était celui où mes enfants étaient venus au monde ; dans tel autre on avait déposé le cercueil de ma petite fille ; ce poêle nous avait souvent prêté son appui, lorsque ma femme et moi nous y étions assis, échangeant des paroles d’affection et de confiance réciproques ; c’est devant ces fenêtres délabrées, aux petites vitres rondes, que je m’étais souvent tenu, dans mes heures de découragement, regardant, par une des vitres restée claire, de quel côté me viendrait le bonheur.

Aussi, quand je portais mes regards sur ces recoins, que je m’asseyais sur le poêle ou que je me tenais près de la fenêtre, je retrouvais les impressions et les pensées d’autrefois et mon esprit se reportait vers ce passé avec ses joies et ses peines. Le temps avait adouci les peines, tandis que les joies se renouvelaient avec la vivacité et la fraîcheur d’autrefois. C’est pourquoi ces réminiscences m’étaient si chères et si chers les lieux qui les faisaient éclore en moi. Je fus près de verser des larmes sur notre vieille demeure, comme on pleure sur le départ d’un ami. Quant à Madeleine, elle pleura en réalité…

Il fallut renoncer pour cette année à notre petit jardin ainsi qu’au terrain gazonné qui entourait la maison et envoyer paître le long des haies la chèvre que j’avais enfin réussi à acheter. Personne ne nous dédommagea de cette perte, au contraire, on me donna à entendre que je pouvais m’estimer heureux que personne ne parlât de réduire mon salaire, en considération du beau logement dont j’allais être gratifié.

On dit communément que rien n’avance si lentement qu’une bâtisse. Cette expression ne s’appliquait guère à notre cas, puisqu’il arrivait souvent que la bâtisse n’avançait pas du tout, en vertu de ce principe cher au marguillier, qu’il est inutile de se presser et que demain est aussi un jour.

Au mois d’octobre, Toni le vacher descendit de la montagne avec ses huit enfants et sa femme, une grosse maritorne qui pesait deux quintaux. Ce ne fut pas petite affaire que de nous caser tous ensemble dans la maison déjà trop petite. Au premier novembre, le marguillier n’avait pas encore commandé les fenêtres, et le premier décembre elles n’étaient pas encore en place.

Cependant il faisait une froidure intense et la neige commençait à obstruer les chemins d’une manière inquiétante. Il fallut prendre possession de notre nouveau domicile, mais on ne peut rien imaginer de plus lugubre qu’une maison neuve dont les parois ne sont pas encore achevées, dont les portes et les fenêtres ne joignent pas, où la flamme de la lampe s’agite sous l’effet des vents coulis, où la main se mouille en touchant les murs, où l’on n’a pas une porte qui consente à se fermer convenablement.

Quand enfin l’école put s’ouvrir, je me demandai si une cérémonie d’inauguration du bâtiment n’était pas tout naturellement indiquée. J’avais entendu parler de cérémonies semblables, mais je n’avais à cet égard aucune idée arrêtée. J’avais déjà regretté qu’on n’eût pas invité le pasteur à faire un discours et à implorer la bénédiction d’En-haut sur la maison, le jour où on avait élevé la toiture et il m’était resté de ce fait une impression fâcheuse. Qu’on appelle cela superstition, préjugé, tout ce qu’on voudra ; j’estime qu’il faut consacrer à Dieu non seulement l’enfant qui vient de naître, non seulement l’union que deux êtres humains contractent ensemble, mais aussi la maison qui servira de demeure à ces êtres consacrés à Dieu. La demeure de l’homme est comme son corps élargi, elle est l’asile de ses peines et de ses joies, le témoin de tous les mouvements de son âme ; elle doit être aussi l’aimant qui retient le mari et la femme dans leur ménage, un port et un refuge au milieu des tempêtes de la vie. Mais pour qu’elle le soit véritablement, il faut que la bénédiction de Dieu repose sur elle.

J’allai donc trouver le pasteur et lui demandai :

— Ne pensez-vous pas qu’il y aurait lieu de faire une cérémonie d’inauguration du bâtiment et seriez-vous disposé à présider cette cérémonie ?

— Tout dépend, répondit-il, de ce qu’on entend par une inauguration. S’il s’agit d’une fête à grand fracas, avec couronnes, fleurs – les feuilles de hêtre à demi-gelées pourraient servir avantageusement – et processions, ne comptez pas sur moi. Je déteste le fracas et surtout le fracas en religion ou à propos de religion, parce qu’il n’est le plus souvent que le manteau qui sert à voiler le défaut de sentiment et de spiritualité. Voyez, par exemple, certaines fêtes de famille, où l’on s’embrasse à tort et à travers, avec des roulements d’yeux mélancoliques, où l’on échange les appellations les plus amicales, le tout entremêlé d’invocations multipliées au Père céleste et à son divin Fils. Ces protestations d’attachement cachent le plus souvent un manque complet de sentiment véritable et d’intimité, si ce n’est pis. Tout cela finit d’ailleurs par un bon repas où ne manque pas la bouteille de fin vin, dont le père verse quelques gouttes mesurées parcimonieusement aux plus jeunes, après en avoir cédé un demi-verre à sa chère moitié, qui n’accepte qu’au milieu de cris vingt fois répétés : « C’est assez… c’est trop ; » puis il s’ingurgite le reste avec un air de parfait contentement. Enfin, et à supposer qu’il ne surgisse pas inopinément quelque querelle, l’un et l’autre diront, en s’essuyant la bouche : « Quelle admirable journée ! Cette fois-ci, la cuisinière s’en est joliment tirée, c’est une justice à lui rendre ; la dernière leçon lui a été bonne. »

Quelque chose de semblable se produit lors des inaugurations de bâtiments scolaires. Je connais un endroit où l’on est allé jusqu’à inviter le bailli, qui précédait le cortège, monté sur un cheval de je ne sais plus quelle couleur, et où deux jeunes filles en vêtements blancs, si je me souviens bien, et tout enguirlandées, ont présenté à celui-ci, sur des coussins, les clefs de la maison d’école.

C’est l’esprit seul qui vivifie et c’est lui aussi qui est seul capable de produire des impressions profondes. Les manifestations extérieures affectent les sens de ceux qui ne vivent que par les sens et ont généralement pour effet d’annuler l’action de l’esprit. Je consens de grand cœur à inaugurer la maison d’école, en donnant moi-même la première instruction religieuse qui y sera faite et en y intercalant quelques paroles sur la signification de l’édifice et les bienfaits qui doivent en résulter pour le village. Si vous y joignez l’exécution d’un beau chant de circonstance, je crois que nous aurons fait le nécessaire.

Le dimanche arriva. La salle d’école était garnie de femmes pour lesquelles une première instruction dans une nouvelle maison d’école était un fait entièrement nouveau, et qui étaient curieuses de voir comment la chose se faisait. Le pasteur parla avec beaucoup d’à-propos du développement de l’être humain :

« Toutes les facultés de l’homme, dit-il, doivent être nourries et exercées et leur développement se régler sur les faits qui s’accomplissent sous ses yeux. Si, au lieu d’entendre parler des hommes, il n’entendait que des moineaux gazouiller ou des chats miauler, il gazouillerait comme un moineau ou miaulerait comme un chat. Or, les choses que l’homme apprend doivent lui servir non pour cette vie seulement, mais encore pour la vie à venir ; il faut donc qu’il pose dès ici-bas les bases de la vie qu’il doit continuer auprès de Dieu ; c’est là la connaissance fondamentale qui conduit à la foi par Jésus-Christ, le Sauveur des hommes ; il trouve dans cette foi la force de se sanctifier, de se purifier de toute souillure, de parvenir à la ressemblance de l’être divin. Cette sanctification, cette purification, cette image de Dieu en lui, sont les jalons de sa vie et lui procurent des trésors spirituels qu’il emporte avec lui dans l’éternité. Tous les autres trésors, les coffres remplis d’écus, les greniers regorgeant de grain, resteront sur cette terre quand il devra la quitter. C’est pourquoi, prenons l’habitude de considérer l’esprit de nos enfants comme un coffre-fort et un grenier, que nous devons garder avec un soin jaloux et remplir de fruits et de métaux précieux. Ces coffres-forts et ces greniers-là ne resteront pas sur la terre, ils nous accompagneront partout, nous ne pourrons nous en défaire, quand même nous le désirerions et ce que nous aurons emmagasiné dans ces jeunes intelligences, ou ce que nous aurons négligé d’y déposer ne subira plus de variations jusque dans l’éternité et ce sera pour nous un motif de salut ou de condamnation. »

Nous exécutâmes ensuite un beau cantique et l’assemblée fut congédiée après avoir été, pensions-nous, considérablement édifiée.

À la sortie, Madame la mairesse poussa du coude Madame la conseillère et lui dit :

— Écoute, notre pasteur perd la tête ou je n’y entends plus rien. La tête de mon garçon serait donc un grenier où nous devrions déposer nos récoltes, si nous voulons qu’elles nous accompagnent dans l’autre vie. Triple sot, s’il faut que je le dise ! Nous faisons, bon an mal an, au moins deux cents muids de froment, sans compter le seigle et l’orge, et il faudrait que tout cela tienne dans la tête de notre garçon… Est-ce assez absurde ? Je veux bien croire que s’il était possible de le mettre dans une tête, on pourrait aussi l’emporter dans l’autre monde, mais c’est là la difficulté. Triple sot qu’il est !

CHAPITRE XXVI

Comment le pasteur prétend organiser l’école.

Quand les assistants furent sortis de la salle, le conseiller de préfecture s’approcha du pasteur et lui dit en souriant :

— Eh bien ! monsieur le pasteur, nous voilà maintenant avec une maison d’école toute neuve et encore plus grande que celle de Lettikofen, sans compter qu’elle est payée de notre argent. Le régent est logé comme un bailli ; ne voulez-vous pas visiter aussi son logement ?

Nous montâmes ensemble l’escalier. Madeleine devint rouge comme le feu en voyant entrer le pasteur. Tout était cependant en ordre chez nous ; les lits n’étaient point défaits, la chambre avait été balayée, les enfants étaient propres ; on ne voyait sur le fourneau ni de vieux bas, ni de pantalons troués. Mais c’était la première fois que le pasteur entrait dans notre logis, la première fois que Madeleine lui adressait la parole. Or elle avait pour lui un grand respect et une confiance absolue en lui ; c’est pourquoi elle rougissait et pourquoi son cœur battait visiblement sous son corsage blanc.

Le pasteur félicita Madeleine de la bonne tenue de son ménage, chose assez rare, dit-il, dans les ménages d’instituteurs, et elle lui eût sans doute fait accepter une tasse de café, si le conseiller n’eût déclaré énergiquement vouloir l’héberger chez lui.

— Monsieur le pasteur, dis-je en prenant congé de lui, j’aurais aimé m’entretenir avec vous de l’organisation de l’école, car il y a des mesures à prendre et voici longtemps que je m’en préoccupe.

— Oui, oui, régent, dit le conseiller, nous entendons ne pas avoir bâti inutilement. Vous allez faire de nos enfants des savants, nous en avons grand besoin pour tenir tête aux messieurs.

— Je vous conseille, dit le pasteur, de réfléchir d’abord à ce que vous voulez faire, puis vous viendrez me trouver et nous examinerons ensemble comment on peut arranger les choses.

Quelques jours après, je me rendis chez lui et nous eûmes ensemble un long entretien. Après avoir discuté les détails de la méthode, nous passâmes à des considérations générales.

— Il y a, dit entre autres le pasteur, dans la vie de l’humanité, des périodes de transition qui s’imposent plus ou moins à toutes les classes de la société. Elles se manifestent d’abord dans les classes cultivées et finissent par atteindre les parties les plus ignorantes de la population. Le monde a passé par une de ces périodes, il y a une cinquantaine d’années. L’esprit humain avait pris l’éveil et entrait en lutte avec la foi aveugle, privée des deux auxiliaires qu’elle avait eus jusqu’alors, savoir la raison et le sentiment religieux, lesquels se tenaient assoupis ou en proie à un fatal engourdissement. La raison, dont les aspirations ne s’élèvent pas au-dessus de la matière et des sens, poussa un cri de triomphe, prit des allures hautaines et provoquantes, comme le ferait un jeune homme fraîchement émancipé, nia audacieusement le surnaturel, prêcha ouvertement l’incrédulité ; tel l’aveugle nie le soleil, tel le sourd ne saisit pas la beauté des sons et nie même leur existence.

» Il est des hommes pour qui cette période d’émancipation se prolonge pendant toute la durée de leur vie ; je pourrais vous en citer des exemples. Mais il n’en est pas de même de l’espèce humaine dans sa généralité ; cette période est passée pour une portion considérable de l’humanité, qui en est arrivée dès lors à des croyances plus belles, plus pures et plus profondes. Le christianisme, que beaucoup croyaient agonisant, a rejeté loin de lui le linceul dans lequel on prétendait l’ensevelir et reparaît dans la splendeur de son éternelle jeunesse. Et c’est précisément la science, la science qui déjà sonnait le glas funèbre de la religion, qui a glorifié Dieu de la manière la plus admirable, appuyée qu’elle était par la raison et par le sentiment religieux ravivé aux sources de la contemplation sincère et profonde.

» Beaucoup d’hommes, disions-nous, sont encore en pleine période d’émancipation ; ce sont surtout ceux qui ont atteint un certain degré de science et de finesse et qui, conséquemment, se croient en droit de nier tout ce que leur faible intelligence ne peut concevoir ni toucher comme du doigt dans le cercle étroit où ils se meuvent ici-bas. On trouve, parmi les hommes affectés de cette manie, une quantité d’hommes d’affaires et autres écrivassiers, des marchands et des épiciers, de riches paysans et de vieux gentilshommes campagnards, voire même des médecins sortis du collège avec un certain bagage de sciences naturelles, et des aubergistes ne connaissant en fait d’esprit que celui qui peut se mesurer à l’alcoolomètre…

» Tous ces hommes-là se donnent pour éclairés, fâcheuse recommandation pour le progrès intellectuel duquel ils se réclament. Ils sont en affaires de ce monde plus habiles que d’autres, mais au-dessus de cette sagesse terre-à-terre, il en est une autre qui lui est de beaucoup supérieure. Les gens qui ont une aussi haute opinion d’eux-mêmes manquent de spiritualité et conséquemment ne peuvent saisir les choses invisibles, pas plus qu’un aveugle ne peut voir le soleil ; ils manquent de ce sens interne qui s’appelle le sentiment religieux ; aussi ne sont-ils pas capables d’adorer Dieu et ne parviennent-ils pas à saisir la divine vérité du christianisme, pas plus qu’un sourd n’entend les mélodies les plus suaves. Faites retentir autour d’eux toutes les musiques de l’univers, ils n’y comprendront rien et se moqueront des gestes étranges que les artistes font sous leurs yeux. Eh bien ! c’est cette malheureuse instruction superficielle, propre tout au plus à produire une émancipation prématurée, qui est sinon enseignée du moins encouragée dans nos écoles.

» Il est également des ménages où l’on en est encore à cette période d’émancipation ; là, les enfants n’entendent naturellement pas un mot de religion ; au contraire, tout ce qui touche à l’église et à l’école est en leur présence critiqué et vilipendé. Dans quelques-uns de ces ménages, le père et la mère n’ont encore atteint qu’un certain degré d’émancipation ; là on prie encore et lit la Bible, mais sans joindre à ces manifestations d’un reste de foi cette piété profonde et cordiale qui s’exprime par un parler bienveillant et une activité bienfaisante. On prie et on lit par habitude, pour s’assurer que l’on sait encore prier et lire ou par mesure de précaution pour détourner la colère de Dieu, ou par avarice, afin que Dieu ne suspende pas le cours de ses bénédictions, ou enfin par politesse, en vue de se conserver les bonnes grâces du grand Dieu des cieux. Il arrive dans ces ménages que les paroles et les actions des parents sont en contraste parfait avec leurs prières, si bien que cela saute aux yeux de leurs enfants même les moins perspicaces.

» Les jeunes générations ne reçoivent, dans la plupart des cas, qu’une instruction insuffisante à les débarrasser de la foi aveugle, à les pousser à la réflexion, à les mettre en état d’éprouver toutes choses et de s’approprier ainsi les vérités chrétiennes d’une manière raisonnée et sincère, avec une foi simple et profonde.

» La jeunesse, après avoir répété à la maison des prières qu’elle ne comprend pas, est condamnée à s’approprier dans l’école des réponses qu’elle comprend encore moins et auxquelles elle est tenue de croire. Il est vrai qu’on lui explique ces réponses, on s’en flatte du moins ; mais ces explications qui ne sont que la répétition, sous une autre forme, des mêmes réponses, si elles n’obscurcissent pas ce qu’elles avaient de compréhensible, ont souvent le don de rendre absurde ce qui n’était qu’obscur.

» Dans ces conditions, les jeunes gens entrent dans la vie bourrés de préceptes de foi morte, de phrases toutes faites et de paroles vides de sens, quelquefois aussi dépourvus de toute idée quelconque. Cette foi est insuffisante à les diriger, incapable à les consoler, impuissante à produire en eux quelque vie religieuse ; elle ne peut tenir tête aux attaques des adversaires, et bientôt, trop faible pour se défendre, succombe sous les atteintes du doute et tourne à l’incrédulité. C’est ce qui se produit notamment chez ceux des jeunes gens dont l’intelligence s’est développée par le contact avec un plus grand nombre de leurs semblables et qui ont entendu parler de beaucoup de choses auxquelles on ne les avait pas rendus attentifs dans les instructions religieuses et à l’école.

» L’ignorance est méfiante de sa nature. Supposez un de ces individus mal éduqués aux prises avec un mauvais drôle qui l’entretiendra de choses nouvelles pour lui, qui lui présentera l’incrédulité sous ses divers aspects, qui lui fera croire que le pasteur et le régent savent toutes ces choses, mais les dissimulent volontairement et sont payés pour ne pas dire la vérité, le malheureux s’aigrira contre le pasteur et le régent et tiendra pour des faussetés et des mensonges tout ce qu’ils lui ont enseigné.

» Wehrdi, continua le pasteur, est un exemple vivant des effets d’une éducation de ce genre ; mais il est heureux pour lui qu’il se soit trouvé sur sa route des hommes qui aient réveillé sa conscience et l’aient remis sur le bon chemin, mais tous ne finissent pas de cette manière et les plus à plaindre sont ceux qui n’ont fait qu’un saut de la foi morte dans l’incrédulité.

» J’ai été appelé un jour – c’était dans une autre localité – auprès d’un homme que son incrédulité conduisit à une fin lamentable. C’était un homme très âgé, que j’avais peu connu et auquel je n’avais jusqu’alors jamais adressé la parole. Il détestait la prêtraille, comme il nous appelait, nous fuyait comme la peste et ne mettait jamais les pieds dans une église.

» C’était un homme d’un caractère violent et tyrannique ; ses parents, trop faibles pour lui tenir tête, avaient dû cruellement souffrir de ce caractère entier et indomptable. Peu communicatif de sa nature, il n’avait jamais laissé un de ses semblables entrer dans son intimité. L’enseignement donné dans l’école et l’instruction religieuse n’étaient à ses yeux qu’un tissu de mensonges à l’usage des paysans ignorants et qu’il ne se faisait pas faute de critiquer avec force injures. L’éducation qu’il avait reçue, basée sur un système de foi morte, ne pouvait satisfaire cette intelligence vive et subtile. Il était d’ailleurs enclin à des penchants violents, il avait la manie du vol et aimait fort le beau sexe ; il était capable de tous les mauvais tours et, pour vaincre ses scrupules, répétait à satiété que la religion n’est qu’une invention des prêtres, affiliés aux gouvernements, dans le but de tenir en bride les paysans dépourvus d’instruction. Quant à ces derniers, il les tenait en médiocre estime et affectait de ne pas parler leur patois. Une de ses assertions favorites était que les autorités civiles, pas plus que les pasteurs, ne se souciaient de la religion et de ses préceptes, preuve qu’elles ne la considéraient que comme un tissu de tromperies et de mensonges.

» Cette absence de scrupules lui ouvrait la voie à toutes espèces de méfaits, pour peu qu’il espérât échapper à la justice ; les personnes qui eussent été en position de lui donner de sages conseils et de lui ouvrir les yeux sur l’état épouvantable de son âme, s’éloignaient de lui, rebutées par ses allures impies ; il devint donc un apôtre de l’incrédulité, car il vivait au temps de la révolution française où, croyant Dieu aboli pour toujours, il se permettait les discours les plus insensés et ne reculait devant aucune action malhonnête, et l’on vit bientôt que ce qu’il entendait sous le nom de liberté n’était que la faculté de s’enrichir à son aise au détriment de ses semblables. Bref, il alla jusqu’à mettre la main sur la propriété de l’État et faillit avoir la corde au cou.

» La crainte de la corde et la tournure que prirent les événements à cette époque, le rendirent un peu plus prudent ; il n’en devint pas meilleur ; il renonça à faire étalage de son incrédulité dans les auberges et les carrefours, mais quand il pouvait attirer chez lui de jeunes garçons, les exciter contre le régent et le pasteur, répandre son incrédulité dans leur esprit, il en saisissait l’occasion avec empressement.

» Ses richesses s’accrurent ; il acquit les meilleures terres de la commune, mais son avarice augmenta dans la même mesure. Sa maison était connue pour être fermée aux malheureux ; à peine y faisait-on, exceptionnellement, une légère aumône. Un jour, un ouvrier de passage vint y demander un morceau de pain ; on le lui donna, mais si petit que le vent l’emporta, ce qui fit dire au mendiant : « Que Dieu vous le rende, si je puis le retrouver. »

» On pouvait voir quelquefois, par des jours de brouillard, cet homme riche se tenir sur les champs voisins des siens et en enlever des pelletées de terre qu’il jetait sur ses champs. Quand il labourait ses terres, il dirigeait sa charrue de manière à pousser de côté ou arracher toutes les bornes et s’annexait ainsi des sillons entiers de la propriété voisine. Peu à peu il oublia qu’il avait échappé à la corde, il reprit son arrogance d’autrefois et se mit à déplacer des bornes ; il eut beau user de mensonge et payer d’audace, il ne put se tirer de ce mauvais pas. Alors il tomba en démence. Chacun crut que ce n’était qu’une feinte pour échapper à la prison. Mais sa folie avait une autre cause plus profonde et provenait d’un tardif réveil de la conscience ; cet homme sentait que l’heure du châtiment était proche. Doué d’une vue claire des choses, il ne pouvait plus se faire illusion sur les affreux égarements de toute sa vie. Cette fois encore il échappa au bras vengeur de la justice. Comment cela se fit-il ? Je l’ignore. La justice l’oublia-t-elle, ferma-t-elle les yeux sur ses fautes ? Y eut-il des influences qui intervinrent en sa faveur ? Quoi qu’il en soit, il guérit de sa démence ; son tempérament vigoureux reprit le dessus ; il redevint plus audacieux qu’il ne l’avait jamais été ; il s’imagina que rien ne pouvait l’abattre, que son effronterie aurait raison de tous les obstacles, que tous les succès étaient assurés à sa ruse et que l’habileté, qui lui tenait lieu de Providence, ne le laisserait jamais en défaut.

» Sur ces entrefaites, sa femme mourut, cette femme pour laquelle il n’avait jamais eu qu’un profond mépris et qu’il appelait ironiquement la mèche qu’il n’avait prise que pour en tirer l’huile. La mort lui apparut inexorable et victorieuse. Quand on eut mis sa femme au tombeau, deux pensées redoutables s’emparèrent de son esprit : d’abord la perspective de son prochain départ, la douleur de se séparer de ses champs et de ses prés, de ses chevaux et de ses vaches. Et puis, c’était la pensée poignante d’une autre vie après celle-ci, d’une existence dans laquelle l’épouse qu’il avait maltraitée, les jeunes gens qu’il avait entraînés au mal, les femmes qu’il avait dupées l’accusaient devant ce Juge suprême, dont il s’était moqué pendant tout le cours de sa vie. À cette pensée, il fut pris d’une angoisse inexprimable, prélude des tourments de l’enfer.

Cependant, à mesure que l’herbe croissait sur la tombe de sa femme et que l’image de la mort s’éloignait de sa vue, sa vigueur d’autrefois reparut, son état de malaise intérieur fit place au calme apparent et sa vieille nature reprit le dessus.

Cet homme avait jusqu’alors joui d’une vigueur extraordinaire, il n’avait pour ainsi dire jamais été malade et avait conservé jusqu’à un âge avancé la plénitude de ses forces juvéniles. Mais il fut pris tout à coup de violentes angoisses, au point que les yeux lui sortaient presque de la tête ; il lui semblait qu’une main puissante lui serrait la gorge jusqu’à l’étouffer. Étaient-ce des congestions, précurseurs d’une hydropisie de poitrine ou une maladie de cœur ? Je ne saurais le dire, n’étant pas médecin. Bref, cette angoisse qui produit chez les hommes, même les mieux disposés, des moments très pénibles, réveilla avec force l’inquiétude momentanément endormie de son esprit. Cet homme, qui n’avait jamais éprouvé le moindre malaise, cet homme au cœur dur qui, bien loin de compatir aux souffrances de ses semblables, se faisait un jeu de leurs plaintes, cet homme qui avait taxé de maux imaginaires toutes les maladies qu’il ne ressentait pas lui-même, de même qu’il niait l’existence de tout ce qui ne tombait pas sous ses sens, qui refusait de croire à Dieu et au monde invisible, cet homme se prit à considérer les souffrances étranges dont il était atteint comme des influences extraordinaires, surnaturelles. Il se plaignait qu’un être invisible lui serrait la gorge et voulait l’étrangler. Il s’écriait que sa femme était revenue de l’autre monde pour l’emmener ; il suppliait qu’on l’en délivrât. Il croyait voir tantôt l’un, tantôt l’autre de ceux auxquels il avait ravi leurs biens ou leurs croyances, agenouillés sur sa poitrine et il criait : « Voyez cet individu qui vient m’écraser la poitrine ! »

« Pendant la nuit, il croyait voir Satan et tous les mauvais esprits venus pour l’entraîner dans l’enfer, ou mettant le feu à son lit. Alors il poussait des cris épouvantables. Souvent il appelait Bonaparte à son aide ; en effet, il avait voué à ce général une véritable adoration et n’avait jamais voulu croire à sa mort ; il le suppliait d’accourir et de faire rentrer Satan dans l’enfer ; l’instant d’après, il le maudissait, lui reprochant de le laisser sans secours, lui qui, pourtant, avait mis tout son espoir en lui.

« Il y eut des scènes épouvantables ; les voisins tremblaient d’effroi à l’ouïe des hurlements de cet homme que tous avaient redouté jusqu’alors ; ils se relevaient au milieu de la nuit, comme en temps d’orage, et se mettaient à chanter des cantiques et à réciter des prières, suppliant le ciel d’avoir pitié d’eux et de leur épargner des châtiments. Quelquefois l’un d’eux s’approchait de la maison pour entendre de plus près ce qui s’y passait ; il percevait alors le bruit d’une véritable lutte entre ce malheureux et le prince des ténèbres, les cris désespérés de cet homme autrefois indomptable ; l’épouvante s’emparait de lui, il se réfugiait en tremblant dans sa chaumière, poussait le verrou et s’écriait : « Que Dieu ait pitié de nous ! »

« Une nuit, un de ses petits-enfants vint frapper à ma porte et éveilla toute la maison en sursaut ; blême de frayeur et d’une voix entrecoupée par les sanglots, il me dit : « Venez, pour l’amour de Dieu, venez sans tarder ; le diable lutte avec notre grand-père et l’a déjà emporté jusque sur le seuil de la chambre. » À dire vrai, mon cœur battit bien fort à cet appel désespéré ; je frissonnai à la pensée de la scène à laquelle j’allais assister, mais ce pauvre garçon, appelé si jeune encore à passer par de pareilles frayeurs, m’inspira une profonde pitié.

« Je me dirigeai en toute hâte vers la maison où demeurait le vieillard ; à quelque distance déjà, j’entendis le vacarme et les vociférations du malade : Ha ! ha ! s’écriait-il, me laisseras-tu à présent ? as-tu ton compte ? es-tu content de t’en aller ? »

« Puis c’étaient de furieux coups de poing contre les parois. « Voyez, continuait-il, voyez ce diable noir qui dégringole en bas de l’escalier ; voyez-le filer là-bas ! Regarde, garçon, le voilà caché derrière le troisième peuplier, il examine si sa queue est encore entière. Prends le trident et transperce-le, vite, vite ! En voilà d’autres qui viennent à son aide. Malheur, malheur ! ils montent l’escalier ! Bonaparte, où es-tu ? Viens à mon secours ! Malheur, malheur ! ils me saisissent, ils m’enchaînent, ils m’étendent sur leur chariot de feu, ils m’entraînent en enfer ! Mais il n’y a point d’enfer. Non, sacrebleu, il n’y en a point ! »

« Je me tenais depuis quelques instants près du fourneau, caché à sa vue par le rideau du lit ; je fis quelques pas vers le lit pour adresser à ce malheureux quelques paroles de consolation. Une lampe fumeuse brûlait sur la table près de la fenêtre. Le malade avait la tête tournée vers la paroi. Au bruit de mes pas, il se retourna rapidement et quand il vit, près de son lit, ma grande stature tout de noir vêtue, il poussa un cri épouvantable qui dut retentir à travers champs et forêts jusqu’aux villages les plus rapprochés. « Le diable ! le diable ! Es-tu déjà là, attends un peu ! »

« Prompt comme l’éclair, il se souleva et allongea vers moi ses bras et ses mains crispées. Puis, tout à coup, il suspendit son élan comme si une force mystérieuse l’eût arrêté subitement, ses yeux s’ouvrirent démesurément, il fit quelques bruyantes aspirations, tira la langue, porta les mains à sa tête, comme s’il eût voulu la jeter contre moi, puis se laissa retomber lourdement ; ses membres se raidirent : il était mort dans la pensée que le diable l’avait emporté !…

« On ne peut imaginer un spectacle plus épouvantable que celui d’un homme mourant ainsi, entouré des terreurs de l’enfer. Depuis ce moment, je ne puis penser sans angoisse à ces milliers d’individus, qui vont au devant de la mort dans de pareilles dispositions ; je les plains parce qu’ils ne se sont pas mis sous l’influence de l’Évangile, qui eût été en tout temps leur plus ferme appui et leur meilleure consolation.

« Le christianisme restera éternellement le même. Cependant, de même qu’il apparaît à chaque individu comme une création nouvelle, ainsi il se renouvelle à chaque période de l’histoire de l’humanité. Il est toujours le même et cependant il se révèle sous des aspects différents à l’enfant, à l’homme fait, au vieillard ; ainsi, quoique demeurant immuable à travers les variations des choses, il apparaît à chaque âge de l’humanité dans une pureté, une sublimité, une spiritualité toujours plus grandes. En effet, ce ne sont pas seulement les individus qui, d’enfants qu’ils étaient, deviennent hommes faits et atteignent la vieillesse, les familles humaines, elles aussi, se dégagent des langes de l’enfance et prennent le chemin de la vieillesse. Nous saisissons difficilement les phases de ce développement de l’humanité, nous ne voyons que les milliers d’individus que le temps détruit dans sa course rapide, mais Dieu prend pitié de notre race et lui envoie de temps en temps un nouveau souffle de son Esprit qui lui donne des vues nouvelles et rend la vie à ces corps desséchés qui reparaissent pleins de force et de vigueur ».

Je ne rapportai pas à ma femme tout ce que le pasteur avait dit ; elle lui eût sans doute donné raison sur tous les points. Je me bornai à lui raconter l’histoire du malheureux paysan ; ce souvenir nous poursuivit pendant toute la nuit.

CHAPITRE XXVII

J’essaie à mon tour d’organiser l’école.

Je me mis donc à l’œuvre en commençant par donner plus de travail aux plus jeunes de mes élèves. Pour atteindre ce but, je leur choisis des moniteurs pris parmi les aînés ; je leur dessinai des lettres sur une planche noire, que j’avais dû me procurer à mes frais, la Commune me l’ayant refusée ou plutôt ayant manœuvré de manière à la laisser à ma charge ; cela nous obligea à faire raccommoder une fois de plus notre vieille casserole, au lieu que nous eussions pu en acheter une neuve. Pour le moment, les élèves durent se borner à apprendre à connaître les lettres, car je n’avais pas encore osé exiger que les petits apportassent des ardoises.

J’avais annoncé à quelques liseurs qui avaient passé du catéchisme au manuel biblique, c’est-à-dire qui employaient comme livre de lecture ce manuel au lieu du catéchisme et qui étaient en mesure d’apprendre par cœur, que le pasteur voulait qu’on apprît dorénavant à la maison et qu’en échange on apportât de petites ardoises pour apprendre à écrire et à compter.

Les élèves revinrent avec la réponse suivante : « Le père a dit qu’il n’achèterait pas d’ardoise, que ces gribouillages ne servent à rien quand on est si jeune et qu’on n’y comprend rien, que la seule chose que nous ayons à faire est d’apprendre par cœur, comme c’est l’usage immémorial. Quant au pasteur, on ne lui demande pas son avis, ce n’est pas lui qui paie le régent et s’il n’est pas content, il n’a qu’à venir le dire ; nous lui expliquerons en bon allemand notre façon de penser. »

Un autre avait dit : « C’est une indignité de mettre les enfants à l’écriture avant qu’ils connaissent bien l’imprimé ; cela donnerait un affreux gâchis et c’est une chose dont on n’a jamais entendu parler. »

Cependant il y en eut un – c’était un marchand de bestiaux, – qui vint me trouver et me dit : « Je ne veux plus que mon garçon apprenne le catéchisme, ce bredouillage ne sert à rien et je vais bientôt envoyer le garçon dans la Suisse française, où son catéchisme ne lui sera d’aucune utilité, vu que là-bas personne ne s’en soucie. Je suis bien aise de voir que vous tenez à l’écriture et au calcul, car c’est là l’essentiel, tout le reste ne donne pas à manger. »

Jusqu’alors les villageois s’étaient peu inquiétés de l’école en général et encore moins de son organisation intérieure. Il leur suffisait que le régent fût assidu, c’est-à-dire qu’il se trouvât à l’école au moment voulu et que les enfants vinssent dire quelquefois à la maison : « Le régent a eu chaud aujourd’hui, il a dû ôter son habit. » Et quand l’aîné des garçons de la famille avait rapporté une page d’examen couverte de lettres d’un demi-pouce de largeur, ou qu’on lui disait : « Garçon, lis ou récite une prière » et que le gamin se mettait à lire d’une voix de tête criarde, au point que les quenouilles vacillaient et que le chat sortait de dessous le fourneau et cherchait à passer la porte, alors on était content et on disait : « Les enfants apprennent joliment, nous avons un régent qui mérite toute louange ».

Maintenant, c’était une autre affaire ; on eût dit un guêpier effarouché ; chacun voulait commander, et ce qui convenait à celui-ci était blâmé par celui-là. N’y tenant plus, je m’en plaignis un jour au chasseur.

— Cette intervention des gens, répondit-il, n’a rien que de très naturel ; il ne faut cependant pas y attacher trop d’importance. Le paysan a dû contribuer de son argent à la construction de l’école et voiturer du bois, il la considère en conséquence comme sa chose, et de même qu’il commande dans sa maison, ainsi prétend-il commander ici autant que possible. Mais comme il n’est pas lui-même le maître chez lui, quelles que soient ses prétentions à avoir le dernier mot, et que c’est habituellement une autre personne qui a la haute main dans la maison, ainsi faut-il le laisser commander à volonté dans l’école, sans faire d’objections, quitte à diriger votre classe à votre idée.

D’ailleurs, ce que vous avez fait là est quelque chose de nouveau et le paysan est antipathique à toute innovation. Un vieux paysan mettra rarement une veste neuve sans grommeler pendant des semaines, en jurant que les tailleurs d’aujourd’hui n’y entendent plus rien et qu’ils travaillaient beaucoup mieux autrefois, ce qui n’empêche pas que la veste neuve ne vieillisse à son tour et ne lui devienne aussi chère que toutes les vieilles vestes précédentes.

Seulement, ami régent, gardez-vous bien d’entrer en discussion avec eux, car personne n’écoutera vos raisons. Parce qu’ils sont de force à apprécier le poids d’une vache à dix livres près, celui de sa graisse à sept livres et de son cuir à quatre livres près, et qu’ils peuvent dire, à coup sûr, combien de veaux elle a eus et si ses cornes ont été raclées et façonnées, toutes choses auxquelles vous n’entendez rien, chacun s’imagine être dix fois plus instruit que vous dans toutes les branches du savoir humain. Il ne leur vient pas à l’idée de penser qu’en tout ce qui n’a pas de rapport avec les chevaux et les vaches, ils sont archi-bêtes. Pour être d’une habileté rare dans le commerce du bétail, ils se rient de chacun et s’arrangent à tirer vengeance de ceux qu’ils n’ont pu circonvenir.

Quand je vois un de ces petits paysans qui ne saurait pas compter jusqu’à vingt sans s’égarer entre dix-neuf et vingt, me regarder avec un malin sourire, pendant que toute sa physionomie, depuis le coin des yeux jusqu’aux extrémités de la bouche, exprime cette pensée : « Parle seulement, tu n’es qu’un benêt, » je meurs d’envie de lui dire : « Et toi, tu n’es qu’un âne bâté ; à Batavia, on n’utilise les gens de ton espèce que pour apprendre à parler aux singes. »

Mais j’ai toujours pensé que cette manie est commune à tous les hommes ; plus nous sommes bêtes, c’est-à-dire moins nous nous rendons compte de ce qui manque encore à notre savoir, plus nous croyons être en réalité ce que nous ne sommes pas, savoir et pouvoir ce que nous ne savons ni ne pouvons.

Je ne répondis pas grand’chose à Wehrdi ; cependant je n’étais pas entièrement de son avis. Il me semblait que les paysans avaient raison à un certain point de vue ; je suivais trop à la lettre les conseils du pasteur, j’avais peine à me familiariser avec les obligations nouvelles qui en résultaient et auxquelles je ne me sentais pas de force à donner suite. J’entendis tellement de critiques, que je conçus de toute cette affaire une opinion fâcheuse. J’allai interroger le pasteur pour savoir ce qu’il fallait faire avec le fils du maquignon, qui ne voulait plus apprendre le catéchisme et avec les élèves qui ne voulaient pas apporter d’ardoise.

— Avec ces derniers, dit le pasteur, il n’y a rien à faire, tout au plus pourra-t-on tâcher d’en avoir raison par la douceur ; des mesures sévères n’obtiendraient aucun appui. Quant au fils du maquignon, c’est une autre affaire ; chacun doit apprendre par cœur, si ce n’est le catéchisme, auquel je ne tiens pas particulièrement, du moins autre chose. Autrefois, tout le travail de l’école consistait dans la mémorisation, sans qu’on s’inquiétât si les élèves savaient épeler et comprenaient le sens de ce qu’ils mémorisaient. C’était une stupidité. Mais c’est une autre stupidité que de renoncer entièrement à la mémorisation.

» La mémoire est une faculté comme les autres, et non la moins utile ; il faut l’exercer et la fortifier au même degré que toutes les autres facultés, afin de la rendre propre aux différents usages auxquels elle est destinée. Et ce sont précisément ceux des élèves qui ont la mémoire mauvaise qu’il faut le plus exercer, au lieu de les dispenser par un sentiment de sotte pitié, comme on le fait généralement ; il faut, au contraire, chercher à leur faciliter le travail de mémorisation ; il y a pour cela différents moyens.

» Beaucoup d’enfants paraissent avoir mauvaise mémoire, quand ils manquent simplement de la faculté de fixer leur pensée sur un objet, défaut qui, si on ne travaille pas de toutes ses forces à le faire disparaître, rendra l’enfant incapable de tout travail sérieux. Malheureusement, on n’est pas encore arrivé de nos jours à considérer l’école comme un instrument de développement des diverses facultés humaines ; on en fait une espèce d’entonnoir par lequel on ingurgite à l’enfant le plus de choses possibles ; quand l’entonnoir est plein, on prend un pilon et on serre vigoureusement le tout, afin de pouvoir introduire encore un seau de matière ; on bourre l’enfant jusqu’à l’étouffer et on émousse le meilleur de ses facultés. Voilà ce que vous ferez bien de représenter au maquignon en vous efforçant de le convaincre de la vérité de ces choses. »

— Il me semble, dis-je, que vous devriez réunir les pères de famille et leur faire une bonne leçon en leur rappelant leurs devoirs à ce point de vue. L’opinion de Wehrdi est que les paysans sont trop bêtes pour comprendre ces choses, et que plus ils sont bêtes, plus ils sont orgueilleux et présomptueux.

— Ces choses-là ne s’imposent pas ; intéressez-y vos élèves, qui plaideront la bonne cause auprès de leurs parents et obtiendront de ceux-ci le nécessaire ; persévérance obtient tout. Au reste, Wehrdi est beaucoup trop prévenu contre les paysans ; il faut prendre les gens comme ils sont et chaque état a ses défauts et ses qualités. Agissez prudemment, faites les choses l’une après l’autre, ne vous rebutez pas et vous arriverez.

Rentré chez moi, j’y trouvai de nouveau deux pères de famille qui m’attendaient.

L’un me dit : « Vous perdez trop de temps avec les jeunes élèves et vous négligez les plus grands. Nous n’avons pas besoin d’un régent grassement rétribué pour les amuser avec des haricots et des marrons (c’est le moyen dont je me servais, d’après le conseil du pasteur et à défaut d’un autre appareil, pour enseigner le calcul et la numération) ; les servantes en peuvent faire autant à la maison. »

L’autre dit : « Pourquoi ne faites-vous pas réciter vous-même l’abécédaire aux plus jeunes ? Mon petit Jean se plaint que vous ne l’interrogez pas et que vous vous faites remplacer par la Babette du sacristain, qui a la tête pleine de vermine. Vous étiez autrefois un bon régent, mais depuis que nous avons une école neuve, cela ne va plus, et pourtant on eût été en droit d’attendre mieux. »

CHAPITRE XXVIII

Un autre prend la chose en main.

Ces critiques nombreuses finirent par m’agacer. Un jour, j’appris avec une nouvelle indignation que le conseiller de préfecture projetait d’envoyer son garçon dans une des écoles particulières qui s’étaient établies dans le voisinage à l’usage des fils de riches paysans, sous le prétexte que je m’arrêtais beaucoup trop longtemps au même objet ; son fils n’avait-il pas dû copier trois fois de suite le même modèle d’écriture ! Jamais on n’avait entendu parler de pareilles choses !

Ces observations étaient faites journellement dans mon entourage avec toujours plus d’insistance ; les journaux eux-mêmes en parlèrent.

Cependant, au moment où on s’y attendait le moins, un souffle de régénération, contre-coup de la révolution de juillet en France, passa sur la Suisse. La vieille aristocratie s’en allait, laissant vacantes les places qu’elle avait occupées. Dans la république de Berne, tous les citoyens étaient désormais égaux et avaient les mêmes droits aux emplois vacants. Mille bombes ! quelle aubaine pour quiconque avait bonne tête et quels regrets chez ceux qui avaient négligé de meubler leur cervelle ! Combien de citoyens dénichèrent leur encrier oublié dans un coin, en enlevèrent la poussière, y versèrent de l’eau pour amollir la croûte qui recouvrait l’encre et, retirés dans leur petite chambre du fond, essayèrent, le cœur angoissé, s’ils savaient encore écrire leur nom !

De même que, lors d’un incendie, on crie après des secours, des pompes, des seaux et des hommes, de même on réclama des moyens d’instruction, des écoles de tous genres, des maîtres de toutes les espèces possibles. « Il nous faut de bonnes écoles et de bons maîtres ! » Ce cri retentit d’une montagne à l’autre et l’écho répéta ces paroles bien douces à nos oreilles : « De bonnes écoles et de bons maîtres ! »

C’était une véritable contagion ; le zèle pour l’étude gagnait tout le pays. On attendait avec impatience le moment où les poupons crieraient à leurs nourrices : « Une fois un fait un, deux fois deux font quatre, » où les petits gardeurs de chèvres et les ramasseurs de fumier en viendraient aux coups sur la question de savoir s’il y a deux ou trois termes fondamentaux, si Dieu est une catégorie ou un esprit, si un substantif est un nom propre ou s’il n’est rien du tout, où le premier Jeannot venu dans l’Oberland ou le Bas-pays serait docteur ès n’importe quoi et pourrait échanger d’un jour à l’autre ses culottes de vacher contre des culottes de professeur, pour peu que l’envie l’en eût pris.

On institua de nouvelles commissions scolaires et, comme couronnement de l’édifice, un département de l’Éducation publique. Celui-ci se montra d’emblée jaloux de toutes les autres autorités qui lui furent adjointes, persuadé qu’il possédait en toutes choses assez d’intelligence et de sagesse pour tous les autres et, pour combler la mesure, il se divisa lui-même. Cette division, comme mainte autre dans la nouvelle république, passa pour être le résultat des élections, mais elle tenait à une cause plus profonde. Il semble que certains membres du gouvernement se persuadèrent que c’était faire injure à leurs opinions que de les mettre en discussion dans le sein du département de l’Éducation, ces opinions formant un tout tellement complet que le moindre coup de lime qu’on tenterait de leur donner devait les faire crouler.

Ce point de vue paraît notamment avoir été celui de M. de Fellenberg, qui se mit en opposition ouverte avec les autres membres de l’administration supérieure de l’enseignement ; il était leur doyen d’âge, plus célèbre que la plupart d’entre eux et avait pris l’habitude, dans son institut de Hofwyl, d’étouffer toute espèce de contradiction. Il voulut, pour son malheur, faire partager à ses collègues son illusion que le salut de la république de Berne dépendait du fait que les institutions pédagogiques cantonales fussent placées à Hofwyl sous sa direction.

Il avait, d’ailleurs, une manière à lui de défendre ses opinions. M. de Fellenberg était un patricien de Berne, mais il se distingua de la plupart des hommes de son rang en ce qu’il ne prit pas, pour arriver aux honneurs et à la fortune, le chemin battu de l’avancement lent à travers les degrés successifs de l’administration. Fellenberg sentit venir le souffle de temps nouveaux et se laissa entraîner par le courant de l’époque ; mais c’est là une situation dont un Bernois ne s’accommode pas longtemps ; le Bernois aime avoir entre les mains quelque chose de positif et de défini et on ne lui reprochera pas de tomber dans un idéalisme excessif.

Fellenberg s’empara de l’agriculture, puis, comprenant que son époque aspirait après une éducation plus rationnelle, il y joignit la pédagogie dans toutes ses branches ; il manifesta dans la poursuite de ces deux buts un remarquable talent d’appropriation et entrelaça si bien ces deux branches du savoir humain, qu’aujourd’hui encore on se demande si c’était l’agriculture ou la pédagogie dont il faisait sa recherche principale, ou encore si le but de sa vie fut le bien de l’humanité ou sa propre gloire et sa fortune personnelle.

Voici le jugement qu’un paysan ignorant porta sur cette question ; nous ne donnons cependant pas ce jugement comme décisif.

Un simple paysan, en habit de milaine jaune, nommé Sepp, arriva un jour à Hofwyl pour voir de ses yeux cette institution sur laquelle couraient des appréciations si diverses. À Hofwyl, on ne remarqua pas son œil pétillant d’intelligence, on constata seulement qu’il arrivait à pied, qu’il n’était ni un Anglais, ni un grand seigneur ; aussi ne fit-on aucune attention à lui. Il se promena partout sans être inquiété, questionna ci et là, en prenant des prises dans sa tabatière de corne. On répondit à ses questions, tantôt avec bienveillance, tantôt sur un ton moqueur ; bref, on lui répondit, on ne lui cacha rien ; ses yeux vifs explorèrent tous les recoins, il fit des questions précises et comprit facilement les réponses qu’on lui faisait. Vers le soir, il reprit le chemin de son logis avec sa tabatière de corne et ses souliers graissés. Arrivé sur la colline voisine, il s’arrêta et regarda encore une fois cette superbe institution, ces bâtiments grandioses et ces cultures plus grandioses encore. Après avoir longuement réfléchi, il laissa échapper ces mots :

« Fellenberg, tu es un grand homme ! Tu as entrepris une lutte gigantesque, tu as converti des terrains marécageux et stériles en une campagne fertile, tu as élevé à peu de frais de spacieux édifices ; tu as installé des salles d’étude et des ateliers, des écuries et des étables comme on n’en voit nulle part, tu as du gros et du menu bétail, des chevaux et des ânes comme peut-être personne au monde, et c’est toi qui as créé tout cela ; en vérité, tu es un grand homme, et pourtant, Fellenberg, où sont les hommes que tu as élevés ?

» Voilà trente ans, dis-tu, que tu t’occupes d’éducation ; où sont-ils ceux que tu as élevés, tes fils selon l’esprit et selon le corps ? Où est cette pléiade d’hommes, couronne glorieuse, œuvre de ton génie ? Où sont-ils les disciples zélés et actifs qui travaillent à réaliser les sages préceptes du maître, les continuateurs de ta pensée et de ta volonté ? Et peux-tu te réjouir à la pensée qu’un jour, malgré l’anéantissement de ton corps, tu revivras en eux et seras immortel par leur moyen ? Où sont-ils les jeunes hommes, enthousiastes de tes idées, attachés à toi comme à un père et qui, fidèles à tes leçons, veulent te consacrer leur vie ; qui, lorsque les rangs de tes partisans s’éclairciront, reprendront les places restées vides et tiendront haut élevé comme leur signe de ralliement le nom de Fellenberg et publieront sa gloire dans le monde entier comme celui de l’immortel Pestalozzi ? Où sont-ils, ces hommes, où sont-ils ces jeunes gens, Fellenberg, où sont-ils ? Je n’en vois point, aujourd’hui je les ai cherchés en vain, tu es entouré d’étrangers ou d’indifférents, la solitude se fait autour de toi, tu n’as personne qui puisse perpétuer ton nom. Tu le sais et tu penses que ce doit être la tâche de la République. Elle pourra, la République, conserver tes édifices, maintenir intact ton domaine, mais ta gloire, ô Fellenberg, la gloire d’un pédagogue et d’un éducateur, elle ne peut t’en être garantie. Ce ne sont pas les édifices qui font la gloire, mais c’est l’esprit de celui qui a su vivifier et enthousiasmer, c’est cet esprit qui lègue un nom à la postérité !

» Fellenberg, pauvre grand homme ! tu es puissant sans doute, mais tu restes seul ; tu n’es pas un vieux chêne auquel s’enroulent de jeunes plantes qui le couvrent d’une verdure toujours nouvelle. Personne ne s’est appuyé sur toi ; tu luttes en désespéré, mais tu succomberas, car, malheureux, tu es seul ! »

Ainsi dit le paysan à la redingote de milaine, puis il tourna ses pieds chaussés de souliers graisseux vers la maison où l’attendaient ses deux petits-fils ; lui, du moins, se sentait revivre en ses descendants.

Le seul homme qui eût été capable de résoudre la difficulté était Fellenberg lui-même. S’il eût laissé parler les autres et se fût borné à agir, calme et serein, avec les grands moyens dont il disposait, indifférent à toutes les criailleries, ses œuvres eussent plaidé en sa faveur, les critiques eussent eu la bouche fermée et cet homme, qui fut le père des établissements d’Hofwyl, fût peut-être devenu le père de la patrie. Mais ce n’est pas ce qui arriva, et Fellenberg prit part à la lutte avec une passion peu compatible avec des convictions sincères et un grand caractère.

Cette lutte eut un fâcheux contre-coup sur le développement de nos institutions scolaires et surtout sur la position des maîtres d’école. Le bruit qui se faisait autour des questions d’école nous avait fait tourner la tête, à la manière de cette femme de chambre qui pérorait à la fontaine pendant les journées de décembre de l’année 1830 en disant : « Aujourd’hui je veux bien consentir à écurer et à laver, mais la semaine prochaine c’est moi qui serai à table, pendant que Madame et Mademoiselle feront le service. »

Fellenberg, ayant besoin d’auxiliaires dans sa lutte contre le Département de l’Éducation publique, porta tout naturellement ses regards sur nous autres maîtres d’école et nous fit marcher à l’avant-garde comme un corps de troupes légères, sorte d’enfants perdus que l’on plaçait aux postes les plus périlleux. Pour atteindre ce but on nous attira par tous les moyens possibles, on s’efforça de nous gagner aux idées préconisées dans cet établissement. On nous mit familièrement la main sur l’épaule, on nous interpella en nous disant : « Mon ami, brave homme. » On enflamma notre imagination en faisant miroiter devant nos yeux la perspective agréable de notre prochaine émancipation de la tutelle des prêtres, d’un avenir de bien-être et d’honneurs en nous parlant de la reconnaissance de la patrie, reconnaissance à laquelle nous, les éducateurs de huit mille jeunes citoyens, nous le corps le plus important de l’État, avions le droit le plus absolu. Ce fut notre malheur ; nos esprits, déjà naturellement irritables et portés à la méfiance, furent élevés à un diapason extraordinaire par les insinuations malveillantes auxquelles on se livrait en notre présence contre le Département de l’Éducation publique et ses partisans.

Faut-il s’étonner après cela que nous, qui connaissions peu le monde, qui ne savions pas nous méfier des flatteries, qui n’avions jamais usé d’intrigues et de stratagèmes, nous qu’un long assujettissement avait avachis et que mille soucis oppressaient de leur poids, perdissions la tête, sentant déjà le sol vaciller sous nos pieds ? Trouvera-t-on mauvais que Fellenberg nous soit apparu comme un père, plus que cela, comme un sauveur et que nous lui ayons voué la confiance la plus absolue ?

Mais tout ceci eût été sans conséquence, si l’on ne nous eût fait monter sur nos grands chevaux et marcher au plus fort de la mêlée.

Il n’y eut pas d’effusion de sang, mais les luttes n’en furent pas moins ardentes ; elles eurent pour foyer et pour théâtre les cours de répétition que l’on avait institués dans le but, assurément louable, de retremper les plus anciens des maîtres d’école.

L’état d’exaltation dans lequel on nous entretenait ne nous empêchait pas de nous rendre compte de tout ce qui nous manquait pour être les soutiens de la société. Nous comprîmes seulement alors la grandeur de notre vocation ; une ardente soif d’instruction s’empara de nous ; jeunes et vieux se sentirent pris d’un invincible désir d’être à la hauteur de leur tâche.

Rien de touchant comme le spectacle de ces hommes à la tête chenue, à la démarche déjà affaiblie par les années, accourant aux leçons, prêtant une oreille attentive à l’exposé des méthodes nouvelles, se soumettant à une quantité d’écrivasseries, avec un zèle et une persévérance qu’on eût loués chez de jeunes hommes, mais qui étaient réellement admirables de la part d’hommes déjà sur l’âge et déshabitués de l’étude. Il était encore plus touchant de voir ces hommes ballottés entre leurs désirs et leurs difficultés matérielles. Il me semble les voir exposant avec toutes espèces d’hésitations à leur épouse le désir qui remplit leur cœur ; ils se consultent ensemble pendant les heures de la nuit. La chose est-elle possible ? La femme pourrait-elle, à elle seule, faire le ménage, soigner le jardin, maîtriser les enfants ? Pourra-t-on se passer des gains du mari ? L’époux renouvelle ses instances, la femme comprime ses larmes et finit par céder en donnant un baiser à son époux ; puis elle fait la revue de l’armoire aux vêtements, elle remet sur le tricot deux paires de bas de coton en disant avec un sourire : « Mon ami, il te faut une paire de pantalons neufs ; tu ne peux décemment aller avec ceux-là. » Pour finir, on partage les sept batz et demi qui restent en caisse ; la femme en met quatre dans la main de son mari et garde pour elle les trois et demi qui restent. Le mari s’attendrit, pas assez cependant pour renoncer à son projet ; il la console en lui promettant des jours meilleurs : il va, les yeux humides, embrasser ses enfants endormis ; elle lui met une cravate et glisse dans sa poche un mouchoir propre ; il l’assure que, s’il va au cours, c’est uniquement dans l’intérêt des enfants puisque, quand il sera devenu plus savant, il pourra obtenir une meilleure place et leur donner une meilleure éducation.

Enfin il tend la main à sa femme et s’en va après que celle-ci a encore demandé s’il ne reviendra pas bientôt à la maison. Arrivé à l’angle de la maison il s’arrête, tâte ses poches, croit avoir oublié sa pipe ; il rentre, revoit encore sa femme et trouve sa pipe dans sa poche. Cent pas plus loin, il entend sa femme qui arrive en courant, elle tient un chausse-pied qu’elle lui donne en lui rappelant qu’il ne peut se chausser sans cet ustensile ; le régent le lui rend, après avoir longtemps réfléchi, en disant qu’on trouve des chausse-pieds dans toutes les maisons.

Ils prennent derechef congé l’un de l’autre après s’être fait réciproquement toutes sortes de recommandations qui leur viennent précisément à l’idée en ce moment. Ils s’éloignent, non sans se retourner à plusieurs reprises, et lorsque le mari a disparu à un contour de la route, la pauvre femme, laissée seule avec ses cinq enfants et ses trois batz et demi, se couvre les yeux de son tablier. Elle rentre en pleurant et se hâte d’aller s’asseoir à son rouet pour tirer de la quenouille un demi-mille de fil, soit demi-batz ; ses yeux, hélas ! lui fournissent abondamment de quoi humecter ses doigts. L’instant d’après elle retrouve un sourire à la vue d’un de ses enfants qui s’éveille.

Voilà ce qu’il eût fallu voir pour se rendre un compte exact de ce qu’était un cours de répétition, acheté au prix des larmes des mères et des privations des enfants. Et quand ils n’auraient pas assisté à ces scènes poignantes, des hommes raisonnables auraient dû y penser, à moins de se préoccuper uniquement du but à atteindre, comme un général marchant à l’assaut d’une batterie.

Mais personne ne s’arrêta à d’aussi mesquines considérations ; on continua à semer au milieu des cours de répétition des ferments de haine et de discorde ; on étouffa chez les régents l’esprit de candeur naturelle, on les poussa au mécontentement. Quant aux cours eux-mêmes on les combina bien plutôt en vue de sauver les apparences que pour répondre aux besoins de l’enseignement.

Le Département dut instituer des cours relevant directement de son administration et les cours de Fellenberg et ceux du Département se trouvèrent aux prises les uns avec les autres comme deux puissances ennemies. Cette concurrence fut nuisible aux uns et aux autres en ôtant à leurs organisateurs la liberté de les mettre franchement à la portée des auditeurs, de les circonscrire nettement et d’en exclure tout apparat inutile. On travaillait en vue de l’examen, on se préoccupait beaucoup plus de la critique des adversaires que de la matière des cours. Pour empêcher qu’il se produisît des fraudes lors des examens, on mit sur pied des espions. Le jour des examens, on vit arriver des contrôleurs au visage refrogné, à la gorge serrée dans leur cravate noire, portant la tête haute, qui prirent place au milieu des malheureux régents et se mirent à rabaisser à leurs yeux un enseignement auquel ils avaient consacré des semaines entières, qu’ils avaient apprécié hautement et qu’ils avaient acheté au prix des larmes de leurs épouses et des privations de leurs enfants.

Ce fut un seau d’eau froide versé sur leur enthousiasme ; ils doutèrent de ce qu’ils avaient appris, ils regrettèrent le temps perdu ; ils devinrent indifférents à l’étude. Adieu leur belle soif d’instruction ! Et quand l’un d’eux rentrait au logis et que sa femme, qui avait attendu son retour avec impatience, l’interrogeait sur les résultats de son travail, il n’avait que des paroles de profond découragement. Et la malheureuse de s’écrier : « Que n’es-tu resté à la maison ! »

Les hommes du Département de l’Éducation publique n’étaient ni des anges ni des souches pour ne pas s’irriter de nos réclamations et nous prendre en aversion ; ils nous accusèrent d’être des gens matériels et grossiers, accusation gratuite s’il en fut et qui montrait bien combien peu ces hommes se rendaient compte de l’impossibilité où nous étions de faire vivre une famille avec vingt-cinq écus par an. Un régent et ses enfants ne sont pourtant pas des êtres immatériels exempts du vulgaire besoin de nourriture, dispensés d’apaiser la faim qu’ils ressentent aussi bien que les autres hommes !

On sait bien que des professeurs eux-mêmes sont sujets à avoir faim et parfois une faim gloutonne ; pourquoi les régents ne ressentiraient-ils pas ce besoin ? Et puisqu’ils avaient montré qu’ils savaient être affamés d’instruction, pourquoi leur faire un crime des exigences de leurs corps ? On nous représenta que l’État n’était pas en position de nous allouer un traitement supplémentaire et qu’il ne voulait pas, par une intervention financière irréfléchie, paralyser le zèle des communes (pitié !) pour le développement de leurs écoles.

Chose étrange, Fellenberg se trouva à peu près d’accord sur ce point avec le Département de l’Éducation et nous pûmes constater avec étonnement que cet homme était tout autre en affaires d’argent que lorsqu’il s’était agi de faire des phrases.

Mais, grand Dieu ! comme nous nous étions calmés dans l’intervalle ! avec quelle indifférence nous nous laissâmes enlever l’une après l’autre toutes nos espérances et imposer coup sur coup de nouvelles obligations ! Le Département, considérant que le corps enseignant pris dans son ensemble n’était pas ce qu’il devait être, avait arrêté qu’il y avait lieu d’améliorer non la position de l’ensemble des instituteurs, mais seulement celle des plus méritants d’entre eux. Le bon Département n’avait jamais calculé ce que peut coûter l’entretien d’un ménage d’instituteur tenu sur le même pied que celui du premier journalier venu ; il ne se rendait pas compte que nous avons aussi des besoins matériels à satisfaire, ne fût-ce que celui de manger à notre faim, de boire à notre soif et de nous vêtir. Un voiturier sensé n’attelle pas son cheval à jeun en lui disant : « Si tu marches bien, tu recevras une bonne ration de fourrage, » mais il commence par le nourrir copieusement avant d’exiger qu’il fournisse une bonne traite.

Et puis, quelle ne fut pas notre déception quand nous apprîmes que le projet de la grande commission scolaire était également mis de côté et que nos salaires ne seraient augmentés en aucune manière ; quand nous vîmes que seul le Département de l’Éducation recevait des fonds, à dire vrai pour nous les distribuer à titre de gratification bienveillante ; quand il fut décidé qu’une élévation quelconque du salaire donnait à une commune le droit de déclarer un poste vacant ; quand on nous imposa l’obligation de tenir l’école pendant toute l’année, sans qu’il en résultât pour la commune aucune obligation de nous indemniser en conséquence ; quand on nous chargea de quantité d’astrictions nouvelles, sans nous accorder la moindre compensation, le moindre allègement ; quand la loi – cette loi à laquelle on attribuait une valeur tantôt transitoire, tantôt définitive – éleva à onze les branches de l’enseignement primaire, et cela en deux catégories qui comprenaient, la première : la religion, la grammaire, le calcul, l’écriture, le chant ; la seconde : le dessin linéaire, l’histoire, la géographie, l’histoire naturelle, la physique, l’instruction civique, la comptabilité, enfin l’économie domestique et agricole ; quand nous dûmes constater que personne ne prenait sérieusement et courageusement notre parti ; quand toutes nos espérances s’en allèrent en fumée, ne nous laissant qu’un surcroît de charges ; alors la détresse s’empara de beaucoup d’entre nous, de sombres nuages s’abattirent sur nombre de familles. Nous comprîmes enfin que l’opinion publique nous était, en réalité, beaucoup moins favorable qu’on ne nous l’avait représentée et que si tels personnages avaient fait un si bel éloge de notre vocation, nos personnes, en revanche, leur étaient devenues singulièrement antipathiques, sans doute un peu par notre propre faute.

Nous pûmes croire alors que la mesure de nos maux était comble ; n’avions-nous pas vu nos espérances suffisamment trompées ? Nous retombâmes dans notre apathie, nous reprîmes avec une nouvelle activité, qui le tissage, qui le raccommodage des souliers, qui la menuiserie, pour regagner l’argent ou, du moins, le temps perdu dans les nombreuses assemblées auxquelles nous avions assisté. Mais une nouvelle plus effrayante encore vint nous arracher à notre quiétude : tous les instituteurs primaires allaient avoir à subir un examen.

Le Département avait en effet décidé cette mesure qui suspendait sur nous une véritable épée de Damoclès. Ce fut de sa part une manœuvre habile et pour nous un remède comparable par ses effets à l’action d’un vomitif sur un estomac surchargé. Elle était habile, parce qu’elle était de nature à justifier le Département de son indifférence à notre égard ; l’examen passé, toutes nos réclamations tombaient d’elles-mêmes et maint régent outrecuidant était réduit au silence ; l’examen fournissait d’ailleurs au Département la mesure exacte des capacités de chacun d’entre nous, à condition qu’il fût organisé de manière à donner des résultats concluants et que les tabelles de contrôle fussent arrangées de façon à faire ressortir ces résultats au premier coup d’œil.

Cet examen se passa très convenablement. Messieurs les examinateurs généraux étaient des hommes à manières aimables, point ogres du tout ; c’étaient aussi des gens extraordinairement perspicaces qui n’avaient pas besoin de poser de nombreuses questions pour savoir à qui ils avaient affaire ; ils voyaient la chose de tout loin et nous avions à peine ouvert la bouche qu’ils prenaient déjà leurs notes dans leur calepin ; c’étaient aussi des gens discrets, car aucun d’eux ne laissa échapper le moindre mot qui pût faire augurer du résultat de l’examen.

CHAPITRE XXIX

Comment l’école s’arrange de toutes ces combinaisons.

La loi spécifiait que tous les régents que les examinateurs généraux auraient reconnus suffisamment qualifiés dans les branches de la première catégorie, auraient droit à un salaire minimum de soixante écus, dans lequel pourrait rentrer la valeur du bois de chauffage et le loyer du logement et des terres ; tous ceux qui n’auraient pas été jugés suffisamment qualifiés n’auraient droit à aucun salaire. En revanche, la loi attribuait à ceux qui auraient subi avec succès l’examen dans les branches de la seconde catégorie un supplément de de dix écus par branche, de sorte que le maximum du traitement d’un instituteur atteignait cent-vingt écus.

Il avait aussi été arrêté qu’aucun traitement ne pourrait être réduit ; ainsi les communes qui avaient payé leurs régents à raison de cent écus par an, étaient tenues de continuer à lui payer cette somme quand même la loi ne lui aurait attribué que soixante écus ou qu’elle aurait supprimé la totalité de son salaire. En revanche, les communes qui n’exigeaient pas l’enseignement des branches de la deuxième catégorie et qui n’avaient payé leurs régents qu’au taux de soixante écus devaient élever son salaire jusqu’à cent-vingt écus, lorsqu’il avait été reconnu capable d’enseigner ces branches. Il est vrai que dans ce dernier cas, le concours financier de l’État était acquis à la commune.

Cette loi fut un coup terrible pour beaucoup d’instituteurs et mit à néant leurs plus belles espérances ; on n’en constata pas tout d’abord les conséquences fâcheuses, parce que personne ne s’attendait à tomber sous le coup de ses dispositions restrictives et que chacun se flattait de l’espoir d’être taxé au moins à soixante écus, ce qui constituait pour les instituteurs de certaines régions une amélioration sensible.

En attendant, elle eut pour premier effet de désorganiser l’enseignement primaire en instituant un supplément de salaire de dix écus pour chacune des branches de la seconde catégorie, soit de soixante écus pour toutes ces branches, tandis que l’instituteur le plus versé dans les branches de la seconde catégorie ne pouvait prétendre qu’à soixante écus. On conclut de ce fait que les branches de la seconde catégorie étaient les plus essentielles et qu’il fallait les introduire à tout prix, et les régents concentrèrent toutes leurs forces sur l’acquisition de ces branches pendant que la plupart d’entre eux auraient eu besoin de tous leurs efforts pour devenir réellement aptes à enseigner les branches élémentaires. Conséquence : dans les écoles primaires, on apprenait tout et on ne savait rien.

Cette loi ne m’effraya pas, je l’avoue ; je comptais dans tous les cas sur une forte majoration de mon salaire, car j’avais aussi subi l’examen sur quelques-unes des branches de la seconde catégorie. Cependant une chose me causait quelque appréhension. Je fis la réflexion que si la commune se voyait obligée de me payer pour des branches que je n’enseignerais pas, elle se récrierait avec indignation en alléguant qu’il n’est nulle part d’usage de payer ce dont on ne profite pas. Je jugeai donc prudent de commencer immédiatement à enseigner ce que je savais de ces branches, et pendant plusieurs semaines je ne fis que ferrailler avec mes élèves dans les sciences naturelles, la description de la terre et l’histoire nationale.

Un jour que j’étais précisément à patauger dans ces branches, le pasteur entra dans l’école. Il s’assit et écouta sans dire mot. Quand les élèves furent congédiés, il resta avec moi et m’interpella sans façon de la manière suivante :

— Mais, pour l’amour de Dieu, Monsieur le régent, quelle idée vous prend tout à coup de patauger dans toutes les branches à la fois ?

— J’ai, répondis-je, les mêmes motifs que le haut Département de l’Éducation pour juger ces branches nécessaires, car on n’eût pas fait la nouvelle loi si l’on n’eût pas été persuadé de leur utilité. Au reste, je regarde aussi à mes florins, dont j’ai beaucoup plus besoin que vous ne le pensez.

Il me considéra pendant un moment d’un air très sérieux, mais son visage s’illumina bientôt d’un franc sourire : « Mon Dieu, Monsieur le régent, gagnez tout ce que vous voudrez pour vous et votre femme, qui vaut cent fois plus d’argent que vous n’en recevrez jamais, mais ce n’est pas une raison pour faire des bêtises. Le haut Département sait les choses mieux que personne, cela va de soi ; mais on ne pense jamais à tout et ceux qui ont rédigé la loi ne se sont probablement pas rendu compte de l’état actuel de nos écoles et des conséquences qui en résulteront pour celles-ci. Je veux bien croire que l’autorité scolaire est parfaitement au courant de l’organisation intérieure d’une école, du degré de développement où elle se trouve et de tout ce qui s’y passe ; mais on sait que les hommes sont sujets à oublier parfois ce qu’ils savent le mieux. Mais vous, Monsieur le régent, vous ne pouvez ignorer à quoi en est votre école. Rappelez-vous d’ailleurs ce que vous me disiez autrefois des anciennes branches, quand vous ne saviez où prendre le temps pour les enseigner ; rappelez-vous comment vous m’avez pris en grippe quand je vous ai dit qu’il fallait mettre de l’ordre dans votre enseignement et tirer parti de toutes les minutes. Comment voulez-vous avoir de l’ordre et ne négliger aucune catégorie d’élèves si vous augmentez votre programme d’une demi-douzaine de branches ? »

Pendant qu’il parlait, ma femme était entrée pour voir ce que je faisais si longtemps et avait écouté dévotement jusqu’au bout. J’avais eu un service funèbre à faire et n’étais rentré que peu d’instants avant l’heure de l’école, de sorte que je n’avais pas eu le temps de dîner convenablement, aussi ma femme m’avait-elle préparé du café et elle craignait qu’il ne devînt froid.

Le pasteur lui prit très affectueusement la main et ne la lâcha pas aussitôt, comme c’est l’usage, mais il la retint dans la sienne et la considéra de tous les côtés. Madeleine rougit jusqu’à la racine des cheveux et voulut retirer sa main.

— Allons, dit le pasteur, que je ne vous effraie pas ; c’est toujours un plaisir pour moi que de vous serrer la main ; c’est une main qui travaille et qui ne s’épargne pas, cela se voit du reste, mais elle est toujours si propre, si nette et si appétissante que c’est mon bonheur de la considérer. Je voudrais que toutes les femmes de régent eussent de pareilles mains, leurs enfants n’en seraient que plus propres. Dans le canton de Berne on a partout l’eau à bon marché, et s’il est un luxe dont le régent et tous les siens devraient donner l’exemple, c’est celui de la propreté ; tout autre luxe est superflu. Or, dites-nous un peu ce qui vous amène ici.

Sur la réponse quelque peu embarrassée de Madeleine, il ajouta :

— Si je savais que vous avez aussi une tasse de café pour moi, je vous tiendrais volontiers compagnie.

Madeleine rougit de plus belle et entama une longue discussion avec le pasteur, parce que, disait-elle, elle voulait préparer un autre café dans lequel elle ferait entrer moins d’accessoires de tous genres.

Le pasteur l’emporta et partagea notre café, pendant que Madeleine ne tarissait pas d’excuses à propos de notre pain noir déjà vieux et de notre dénuement qui ne nous permettait pas d’avoir du sucre. Mais il ne voulut rien entendre et continua à lui en dire tant, que je commençai à penser qu’il ferait bien de se taire.

Avant de prendre congé, le pasteur me dit encore :

— Au point où en est votre école, si vous voulez enseigner à vos élèves tout ce qu’il serait désirable qu’ils apprissent, vous n’aurez pas fini à la Saint-Jamais. Il y a des bornes à tout, en matière d’enseignement primaire comme ailleurs, et il se présente toujours un moment où il faut dire : « Jusqu’ici et pas plus loin ». Si vous dépassez ce point, votre école ne ressemblera bientôt plus qu’à cette bannière qu’un tailleur vit en songe et qui était formée de tous les morceaux d’étoffe qu’il avait dérobés. Le premier pas dans la réforme des écoles primaires sera de régulariser la fréquentation, qui en beaucoup d’endroits est négligée d’une manière déplorable. Évitons que les élèves n’en viennent pas, à force de science, à n’être bons à rien, comme il en est qui sont tellement forts sur la grammaire qu’ils ne savent pas écrire une lettre ; je crains qu’on ne les bourre de grammaire, comme on les bourrait autrefois de catéchisme. Il y a dans la grammaire de soi-disant définitions qui sont aussi incompréhensibles pour les enfants que toutes les réponses du catéchisme, parce que les messieurs qui ont écrit ces grammaires ont, en les rédigeant, beaucoup plus pensé à eux-mêmes qu’aux élèves pour lesquels ils avaient la prétention d’écrire.

— Mais, Monsieur le pasteur, si je n’enseigne pas les branches nouvelles, mes villageois ne me les paieront pas.

— Quant à cela, répondit-il, laissez faire le Département de l’Éducation, c’est lui qui a fait la loi, et c’est à lui à la faire appliquer, il y va de son honneur, à moins qu’il ne consente à se mettre sous le signe de l’écrevisse.

CHAPITRE XXX


Tout prend fin ici-bas, les maux et même les livres.

Cependant les paysans commençaient à se soulever contre moi et à m’accabler de malédictions. « Veut-il donc nous détourner de la vraie religion ? Il n’a sûrement pas lu la Bible. Si le soleil était immobile, Josué n’eût pas eu besoin de lui ordonner de s’arrêter et on le verrait la nuit aussi bien que le jour. Ceux qui enseignent que la terre tourne, ont eux-mêmes la tête tournée, et s’il est vrai que nous tournons et que nous sommes en bas pendant la nuit, tous les bassins de fontaines devraient se vider pendant la nuit, tandis qu’ils contiennent autant d’eau le matin que le soir. »

Ces discours m’inspiraient une profonde pitié et je pensais en moi-même. « Que ces gens sont bêtes ! » Mais je me tenais coi et je continuais à enseigner ces choses aux élèves de l’école d’été, pour me passer le temps, et cela presque en cachette.

Dieu ! que cette école d’été me pesait ! Autrefois, j’en avais pour quatre semaines seulement ; désormais, de par la volonté de notre commissaire, elle était de huit semaines plus longue. Le Département de l’Éducation avait fixé, à moins d’autorisation spéciale, la durée des vacances à huit semaines par année ; les autorisations ne pouvaient être données que pour deux à quatre semaines au plus.

Mais cette règle n’était suivie que par ceux qui le voulaient bien. On considérait l’école d’été comme absolument inutile, comme une école pour rendre paresseux les maîtres et les élèves, bonne tout au plus en de rares occasions, lorsqu’on désirait se débarrasser des enfants pendant quelques heures. En effet, il en venait deux, quatre, une demi-douzaine au plus ; quelques-uns ne paraissaient qu’une fois de tout l’été ; la plupart ne se montraient pas du tout, et la commission scolaire fermait les yeux dans l’un et l’autre cas.

Oh ! combien ces journées étaient pleines d’ennui et de dégoût ! Les élèves arrivaient lentement, mélancoliquement, un à un, de manière à vous ôter toute volonté d’entrer avec eux dans une salle d’école ; on tournait longtemps, aussi longtemps que possible autour de la maison, on jouait avec les enfants, on les laissait s’ébattre à leur aise. Quand on n’osait décemment tarder plus longtemps, on les faisait entrer. Une fois là, il se passait beaucoup de temps avant qu’on fût assis, et qu’on eût ses livres en main. Cela fait, le régent disait : « Apprenez bien ; quand vous saurez, vous me le direz. » J’ai connu un vieux régent qui disait : « Mes enfants, quand vous voudrez réciter, vous m’éveillerez. »

Dans l’intervalle, le régent s’en allait devant la maison jouir du beau soleil ou faisait quelques écritures pour son compte personnel. Quand un enfant criait : « M. le régent, je voudrais réciter, je sais ma tâche, » il répondait : « Bah ! tu es toujours trop pressé de réciter, apprends encore un moment ; on ne sait jamais assez bien. » Enfin, il se décidait à faire réciter ou épeler.

Cela fait, le régent tirait sa montre et disait : « Il ne vaut plus la peine de commencer quelque chose ; allez à la maison, à la garde de Dieu. »

Il disait aussi quelquefois : « Ce n’est pas encore l’heure de se retirer ; que chacun fasse ce qu’il voudra. »

Aussi les parents tenaient les écoles d’été pour une absurde et inutile tyrannie. De leur côté, les régents se plaignaient que, malgré tous leurs efforts, les enfants ne montraient aucun désir de s’instruire et préféraient de beaucoup être au grand air.

Les enfants eux-mêmes ne tarissaient pas en lamentations sur cette maudite école où le soleil ne paraissait pas, où ils n’apprenaient rien quand même, et où le régent ne restait jamais avec eux et se montrait, d’ailleurs, un tout autre homme en été qu’en hiver. Néanmoins, notre commissaire avait fixé la durée de l’école d’été à douze semaines et la commune m’avait ouvert un crédit d’un écu par semaine surnuméraire, cela non sans beaucoup de récriminations.

— Pour vous, dit le commissaire, vous devez, conformément aux prescriptions de la loi, tenir l’école pendant tout l’été, avec une prolongation éventuelle des vacances pendant quatre semaines au plus, ce qui représente encore au moins huit semaines de plus que les douze semaines réglementaires.

— Mais je voudrais bien savoir, interrompis-je, qui me payera pour ce travail supplémentaire ?

— Soyez tranquille, la chose ira de soi. On ne perd jamais rien à se conformer à la loi.

C’est une drôle de chose que la loi, pensais-je ; aux uns elle prescrit une chose, aux autres une chose différente.

— Monsieur le commissaire, dis-je, je vous assure que c’est perdre son temps que de prolonger l’école d’été ; les enfants ne la fréquentent pas ; tout au plus en vient-il deux ou trois ; ils n’apprennent rien, pendant que les régents s’y ennuient mortellement. Que faire avec une demi-douzaine d’enfants, ou même deux ou trois seulement ?

— Oui, régent, répondit-il avec aigreur, car il n’aimait pas la contradiction, je sais bien ce qui en est ; je n’ignore pas qu’on considère les écoles d’été comme un véritable fléau. Mais, n’oubliez pas que les petits enfants sont le vrai fondement de l’école, et que ce sont eux qui se rencontrent à peu près seuls aux écoles d’été.

— Il faut croire, repris-je, que telle a été la pensée du Département de l’Éducation, lors de l’adoption de cette mesure.

— Assurément, le Département a fait preuve dans cette affaire d’une profonde sagesse ; seulement, il n’aurait pas dû se laisser rebuter si vite et il eût mieux fait de tenir compte de l’état actuel des écoles d’été et de les mettre en relation avec les écoles d’hiver. Il faut compléter sur ce point la pensée du gouvernement.

Me voilà donc tenant l’école, bon gré mal gré, toutes les fois qu’un enfant se présentait. Ce fut une rude corvée ; cependant je crus remarquer, après quelques jours de persévérance, qu’un certain développement se faisait chez tels élèves que je n’aurais jamais cru susceptibles d’amélioration. Bref, plus je tins l’école, plus les enfants arrivèrent nombreux, plus ils parurent apporter d’intérêt aux leçons, et les parents de dire : « Jamais les enfants n’ont autant appris. »

Au milieu de cette belle éclosion de zèle scolaire survint la taxation du salaire de chaque régent. Ce fut pour nos institutions scolaires comme un coup d’assommoir, comme une gelée tardive sur une prairie couverte de fleurs, comme un seau d’eau sur un brasier. Une émotion intense s’empara de chacun de nous ; l’abîme que l’espérance avait couvert de fleurs s’ouvrait béant sous nos pas. Un grand nombre de régents furent déclarés déchus du droit au salaire minimum de soixante écus ; d’autres, non moins nombreux, furent sans pitié rayé des rôles comme incapables d’enseigner. Ce fut un coup de poignard pour beaucoup de pères et de mères accablés de dettes, entourés de cinq ou six enfants affamés et mal vêtus.

Le résultat de l’examen fut une humiliation profonde, quoique méritée, de tout le corps enseignant, mais l’application qui en fut faite au taux de nos salaires, fut bien autrement pénible à supporter et eut pour effet de rabaisser un certain nombre d’entre nous dans l’opinion des habitants de leur village. Quelle était d’ailleurs la première cause de l’ignorance de la plupart des instituteurs ; si ce n’est l’insuffisance de leur salaire ? Comment, en effet, travailler à acquérir de nouvelles connaissances quand il faut lutter jour après jour contre le dénuement ? Mais ce qui nous fut plus pénible encore que tout le reste c’est l’indifférence avec laquelle les populations accueillirent cette loi et le peu d’intérêt qu’on nous témoigna à cette occasion.

Il y avait longtemps que Wehrdi exprimait son mécontentement à l’endroit de nos procédés. « Sur qui donc pensez-vous encore compter, disait-il, quand vous aurez indisposé les autorités contre vous ? Serait-ce sur le peuple, ce peuple auquel les beaux parleurs du Grand Conseil en appellent journellement ? Vous devriez pourtant savoir ce que le peuple pense de vous, car il y a longtemps qu’il aurait augmenté votre salaire, s’il l’avait voulu sérieusement ; l’argent ne lui manque pas pour cela et personne ne l’en a empêché. Mais c’est précisément le peuple qui, dans sa majorité (j’en excepte naturellement les gens sensés), ne veut pas que vous preniez de l’importance. C’est ce qui fait que les autorités seront toujours assurées de son appui quand elles vous tiendront la dragée haute, tandis qu’elles l’auront pour adversaire toutes les fois qu’elles voudront vous donner de l’importance en améliorant votre situation financière. Ne voit-on pas les populations bouillonner de colère et d’envie dès qu’il est question d’augmenter de quarante ou cinquante écus le salaire des régents ? Vous croyez pouvoir compter sur les populations, mais le moment viendra où vous reconnaîtrez combien votre confiance était mal placée.

Le lendemain du jour où j’avais reçu la fatale nouvelle que j’avais été taxé au minimum, je me levai, après une nuit d’insomnies et de rêves pénibles et tellement accablé, que je n’eus pas la force de déjeuner.

Madeleine me dit : « Sors un peu pour te distraire, ou va trouver Wehrdi ; il aura bien quelque encouragement ou quelque bon conseil à te donner. »

Ma femme n’eût pas mieux deviné mon désir, si elle eût pu lire dans ma pensée. Seulement, je n’avais pas exprimé ce désir, ne voulant pas la laisser seule et sachant bien qu’elle était aussi navrée que moi. Mais elle me prévenait avec tant de bienveillance que je me mis en route. Elle affirmait d’ailleurs qu’elle préférait passer cette journée seule avec elle-même, ayant de son côté beaucoup à réfléchir, et qu’elle se sentait plus près de Dieu dans la solitude.

Il faisait une belle et chaude matinée d’été ; la campagne retentissait des chants joyeux des faucheurs. C’était le moment où les jeunes paysannes portent aux travailleurs le repas du matin ; on les voyait, parcourant d’un pas pressé les sentiers tracés à travers les seigles ondoyants, portant sur leur tête fièrement relevée le lourd panier aux provisions, fait d’osiers blancs tressés avec art. Lorsque l’une d’elles apparaissait au loin par dessus les hautes tiges des blés, les groupes de faucheurs la saluaient de joyeuses acclamations ; à l’ouïe de ces sons familiers, la jeune fille presse le pas, ses joues se couvrent d’une vive rougeur, car elle a reconnu, parmi les voix qui l’acclament, celle du jeune homme qui souvent, le soir sous sa fenêtre, lui a adressé à voix basse de doux propos.

Elle se dirige d’un pas rapide vers le grand pommier, qui s’élève à l’extrémité du champ et qui offre aux travailleurs son frais et luxuriant ombrage. Déjà l’un des faucheurs, un robuste gaillard aux fortes épaules, a déposé sa faux ; il s’élance par dessus les andains, tenant à la main son couvier, dans lequel la pierre à faux s’agite avec bruit ; il s’approche de la jeune fille et, la saluant d’un doux regard, il lui aide à déposer le panier dans l’herbe encore humide de rosée.

Puis tous deux enlèvent le linge blanc qui recouvre les provisions et tirent hors du panier l’écuelle pleine d’une bouillie appétissante, les fruits succulents, le pot rempli d’un lait savoureux, la grosse miche de pain, les cuillères et les fourchettes. Pendant ce temps, les faucheurs se sont approchés en échangeant de bruyantes plaisanteries ; ils entourent avec empressement les plats et les tasses, et font disparaître lestement les mets simples et appétissants en assaisonnant chaque bouchée d’une verte saillie, tellement que leurs éclats de rire retentissent au loin dans la campagne et que chaque champ semble lui-même prendre vie et s’associer à la gaieté générale.

Pour moi, la tête basse et le cœur navré, je passais au milieu de ce peuple en liesse, que je n’étais pas loin d’accuser de vouloir insulter à ma douleur par les manifestations de sa joie. Je me rappelais que, bien des années auparavant, j’avais traversé, comme aujourd’hui, la campagne remplie de travailleurs, mais dans des dispositions bien différentes ; alors, jeune homme présomptueux et enorgueilli par le succès, je prenais les campagnards en pitié, je fredonnais une chanson légère et ne rêvais que rôtis et pâtés. Que les choses avaient changé depuis ! Aujourd’hui, écrasé sous le poids de mes déboires, affaissé comme un vieillard, en proie à la misère noire, je n’avais d’autre perspective que celle d’une existence de malheur à laquelle seule la mort mettrait un terme.

Et les rires et les plaisanteries qui retentissaient tout autour de moi, comme pour me narguer, ajoutaient encore à ma douleur et à mon dépit. Rassasié de mépris, je n’avais plus qu’à quitter un pays dont la population n’avait ni charité, ni compassion, ni reconnaissance et qu’à gagner un autre recoin du monde, où je trouverais, sans doute, des hommes meilleurs et une plus équitable rétribution de mes travaux.

Dieu du ciel ! que le monde me semblait pervers et méchant ! Et de tous ces campagnards à la joie bruyante, aucun n’avait fait attention à moi ; Pierre avait vu sa Catherine, Jean avait échangé de doux regards avec Jeannette, les autres avaient plaisanté agréablement sur le compte de Pierre et de Catherine, de Jean et de Jeannette, mais personne n’avait eu une pensée pour le pauvre régent. Mais quoi, l’homme est ainsi fait qu’il rapporte tout à soi ; malheureux, il veut que chacun souffre avec lui ; s’il en était autrement, son amertume serait diminuée de moitié.

Aigri et mourant de soif, j’arrivai enfin chez Wehrdi, que je trouvai en bras de chemise, pantalons blancs, – accoutrement qui contrastait singulièrement avec son visage bruni – occupé à étayer un jeune pommier de magnifique venue, chargé de fruits d’un beau vert veiné de rouge et dont il attachait les branches inférieures avec des liens de paille.

Il parut agréablement surpris de mon arrivée, mais mon cœur était tellement gonflé d’amertume que je ne pus attendre qu’il eût fixé le dernier lien de paille et que je m’écriai :

— Me voilà réduit au salaire minimum, et pour cette fois, j’en ai assez de ce pays ; je vais me mettre en quête d’une autre école et de gens plus raisonnables !

— Quel âge donnez-vous à cet arbre, ami régent ? dit Wehrdi, après avoir tranquillement achevé son ouvrage commencé, sans paraître entendre ma plainte.

— Quinze ans, à en juger d’après son développement.

— Vous n’y êtes pas, ami régent, il n’a que douze ans.

— Il paraît que l’emplacement convient à merveille.

— C’est possible, mais cela n’empêche pas que, dès l’automne ou le printemps prochain, je le transplanterai ailleurs.

— Mais pourquoi donc ? interrompis-je vivement. N’est-il pas dans les meilleures conditions possibles ? Si vous le transplantez, vous devrez lui rogner les branches et les racines et rien ne prouve qu’il ne séchera pas dans l’endroit où vous le transplanterez, ou qu’il ne languira pas pendant une longue série d’années, avant de retrouver sa vigueur actuelle. Pendant trois années, au moins, vous n’en tirerez que peu ou point de fruits et il s’écoulera bien cinq ou six années avant qu’il rapporte autant qu’à présent, sans compter qu’un autre arbre ne prendra pas de si tôt racine à la place où est maintenant celui-ci, soit que le sol ne lui convienne pas, soit qu’il ne convienne pas lui-même au sol.

— Allons donc, comme vous savez tout cela ! Qui l’eût cru ? Vous en parlez en fin connaisseur.

— Tenez-vous donc les régents pour des sots ? répliquai-je, légèrement piqué, et croyez-vous que nous ne sachions pas ce que tous les enfants savent ? Mais voilà comment on nous traite. On ne nous accorde rien, on ne nous permet rien, on nous tient pour rien et quand il nous arrive d’émettre une fois une idée saine, on est assez méchant pour affecter la stupéfaction la plus complète.

— Ami régent, régent de mon cœur, s’écria Wehrdi en partant d’un éclat de rire à en perdre le souffle. Du calme, s’il vous plaît ! Pourquoi ne pas vous appliquer à vous-même ce que vous avez si bien su dire de cet arbre ? N’avez-vous donc des yeux que pour voir ce qui concerne les autres et non ce qui vous touche vous-même ? Vous êtes, ami régent, l’arbre et le jardinier tout à la fois. Il y a plus longtemps que vous êtes enraciné à Chèvremont que cet arbre ne l’est dans ce verger ; vous y avez poussé de fortes racines, vous êtes familiarisé avec la population, vous y êtes apprécié, vous ne tourmentez pas les gens, vous êtes, en somme, moins exigeant que d’autres le seraient à votre place. Votre femme est serviable. Les enfants que vous avez instruits vous sont attachés ; vous avez déposé en eux maints bons sentiments et ils savent que c’est à vous qu’ils doivent ces sentiments ; ils vous respectent. Il n’est peut-être pas une maison du village où vous n’ayez un allié dans la personne de l’un de vos anciens élèves ; vous avez donc jeté des racines de tous côtés, vous jouissez d’une certaine influence sur les jeunes et les vieux ; vous et le pasteur tirez à la même corde, vous travaillez sans éclat et sans bruit sur vos gens de Chèvremont et, croyez-m’en, vous ferez quelque chose de ce village. Comme le sol de leurs champs, qui est lourd et d’un labour difficile, ainsi ces gens sont lourds et rebelles à la culture. Mais, vous le savez aussi, il est peu de terrains que l’on ne parvienne à rendre productifs et les produits en sont souvent d’autant plus beaux que la culture en a été plus difficile. Dans votre école, vous connaissez à fond tous les élèves, ils vous sont familiers et vous avez déjà déposé d’excellents germes dans le cœur de plusieurs d’entre eux.

» Voilà ce que les soi-disant éducateurs du peuple ne veulent pas comprendre ; ils manquent de stabilité et vont et viennent d’un bout à l’autre du pays, comme des guêpes autour d’un poirier. À chaque instant, l’un d’entre eux se détache du sol où il a pris racine, prend son élan, rompt tous les liens, brise toutes les relations qu’il avait formées, anéantissant ainsi la moitié de son œuvre pour courir après un autre champ de travail. Et Dieu sait le temps qu’il leur faut alors pour reprendre racine ailleurs ou seulement pour trouver une autre place et un autre domicile ! Et pourquoi cela ? Pour quelques écus de plus, pour avoir à leur disposition un local de tissage, un jardin plus grand, une chambre supplémentaire, ou simplement par étourderie, pour une mésintelligence, à cause d’un mauvais voisinage ; il n’en faut pas plus pour provoquer ces transplantations arbitraires et absurdes.

» Les pasteurs eux-mêmes ne sont pas exempts de cette manie et il en est beaucoup qui ne se rendent pas compte de ce fait irrécusable, qu’une transplantation est éminemment préjudiciable aux arbres déjà développés, qu’elle n’est utile que dans un petit nombre de cas et qu’elle a toujours pour conséquence une suspension plus ou moins longue de la production. À quoi en serait, je vous le demande, un verger dont on transplanterait les arbres tous les dix ou quinze ans ? Y trouverait-on un seul arbre vigoureux, branchu, fortement enraciné et capable de résister à l’orage ? N’y verrait-on pas plutôt des arbres malingres, rabougris et mal enracinés, à l’air misérable, aux fruits clairsemés, prêts à succomber aux atteintes du plus prochain hiver, parce qu’ils n’auraient pas retrouvé dans le sol où ils avaient été transplantés la sève riche et vigoureuse d’autrefois ?

» Non, non, ami régent, ne me parlez pas de quitter Chèvremont, sinon je n’aurai plus la moindre estime pour vous. Faites votre profit de ma comparaison ; elle s’applique admirablement à votre cas. Pourquoi ne pas ouvrir les yeux et nous laisser instruire par les innombrables leçons que Dieu a déposées à notre usage dans la nature qui nous environne ? »

Là-dessus, il me conduisit dans un endroit ombragé derrière sa maisonnette et m’interrogea longuement sur ma situation financière et mon état spirituel. Il me trouva absolument découragé et comprit que ce découragement n’était que la conséquence du vif intérêt que j’avais pour ma femme et mes enfants.

— J’ai, lui dis-je, pour ma femme une affection profonde ; je la vois accablée de travail et je ne puis que rarement lui acheter une paire de bas ou une bouteille de vin, criblé de dettes comme je le suis. Mon orgue n’est pas encore payé, les cours de répétition m’ont occasionné de nouvelles dettes ; mes enfants grandissent, mon fils aîné ne manque pas d’intelligence, mais il ne veut plus obéir, nous ne savons qu’en penser ; Madeleine dit que cela vient de l’habitude que j’ai prise de l’employer à l’école et de lui permettre d’y exercer le commandement, ce qui lui fait penser qu’il peut aussi régenter dans notre ménage. Il serait temps qu’il apprît quelque chose, mais je n’en ai pas les moyens.

» Je reconnais la justesse de votre comparaison tirée de la transplantation des arbres ; il n’en est pas moins vrai cependant que chacun doit veiller à ses propres intérêts, vu que personne ne le fait à sa place. Et puis j’ai peine à croire que mon départ de Chèvremont touche quelqu’un des habitants ; personne ne m’y a jamais témoigné la moindre sympathie, au point de me donner à croire qu’on y fasse grand cas de moi. »

— Voudriez-vous donc, dit Wehrdi, que les Chèvremontais se conduisissent envers vous autrement qu’ils ne le font envers toute autre personne ? Ce sont des gens qui n’ont jamais su être aimables. Si vous vous en allez, soyez persuadé que personne ne cherchera à vous retenir ; au contraire, on dira : « Qu’à nous ne tienne ! S’il ne veut pas rester, qu’il s’en aille au plus tôt, nous ne voulons pas le retenir ; il y a assez de régents par le monde. »

» C’est pourquoi, ici comme ailleurs, un régent serait mal venu de donner étourdiment son congé. Quoi qu’il en soit, on ne pourrait s’empêcher de vous regretter ; on dirait : « C’est pourtant dommage qu’il s’en aille ; nous étions contents de lui et il ne nous tourmentait pas trop. » Il en est des régents comme des vaches : les vaches ne sont pas rares, et pourtant aucune ne ressemble aux autres. Et je suis sûr que plus d’un enfant verserait des larmes et vous garderait, bon gré mal gré, une rancune profonde parce que, après avoir éveillé en lui quelques bons sentiments, vous l’auriez abandonné de gaieté de cœur, comme un laboureur insensé qui, après avoir labouré son champ, s’en irait sans y répandre de la semence. »

— Mais, pour l’amour de Dieu, Wehrdi, que voulez-vous donc que je fasse ? Je ne puis rester dans cette position ; nous marchons à la ruine, moi, ma femme et mes enfants et personne ne prend pitié de nous ; il semble, au contraire, que chacun jouit de notre malheur. J’aurai bientôt un cinquième enfant ; comment entretenir ma famille avec mon chétif salaire ? Comptez seulement quatre florins par personne pour les vêtements, le linge, les bas, les souliers, vous arrivez déjà à un total de vingt-huit florins, c’est-à-dire seize écus. Qui voudrait se charger d’habiller quelqu’un à ce prix ? Et pourtant la moitié de mon salaire y suffirait à peine. Et avec cela, nous n’avons encore rien pour le ménage et notre nourriture. Calculez ce qu’il faut annuellement de lait et de pain pour sept personnes. À deux livres de pain et un pot de lait par jour, il en faut déjà pour plus de quarante écus, c’est-à-dire plus que mon salaire ; cela payé, nous sommes encore loin d’avoir tout ce qu’il nous faut ; la graisse, la farine et le café à eux seuls absorbent au moins seize écus par an.

» Ajoutez-y l’augmentation des heures d’école, la diminution du temps disponible pour gagner quelque argent : il me faudra un temps infini pour tisser une pièce de toile, et à interrompre à chaque instant son ouvrage, on ne fait aucune avance.

» Combien je voudrais m’occuper de mon école avec tout le zèle possible, penser aux meilleurs moyens à employer, imaginer des histoires et des exemples pour présenter et inculquer aux petits enfants l’idée de l’amour de Dieu et de sa sage providence ! Hélas ! quand je veux me livrer à ces réflexions, mes yeux tombent sur le pot à lait vide et je me demande avec angoisse qui le remplira ; je vois les jambes de mes enfants, bleuies par le froid sous la mince étoffe de leurs pantalons et je me rappelle que le marchand attend encore l’argent de ceux-ci. Quand ma femme rôtit la farine pour préparer notre soupe à l’eau de tous les jours, j’entends ses soupirs d’un bout à l’autre de la maison et je la vois passer un doigt sur ses yeux comme si la fumée seule l’incommodait. Comment se vouer à son école de toute son âme, de tout son cœur et de toute sa force quand on a, jour après jour, ce spectacle sous les yeux ?

» Non, Wehrdi, vous ne pourriez, le Ciel m’en est témoin, vous représenter l’état d’âme d’un père qui voit ses enfants joyeux et pleins de santé entourant la table et mangeant avec l’appétit de jeunes loups ; il jouit sans doute de les voir doués de cet appétit robuste, et pourtant il tremble à la pensée qu’il n’a pas de quoi apaiser leur faim. Vous ne sauriez croire ce que j’éprouve, quand je les vois se pressant autour de leur mère pendant qu’elle coupe à chacun d’eux un léger morceau de pain ; ils regardent avec anxiété tantôt le pain, tantôt leur mère ; celle-ci voudrait bien faire entrer le couteau plus profondément ; elle se fait violence pour restreindre l’entaille ; elle distribue à droite et à gauche les petits morceaux, qu’elle accompagne d’un regard mélancolique ; elle s’efforce de faire oublier aux enfants, par de gais propos, l’exiguïté de leurs portions. En un clin d’œil, les enfants ont avalé leur pain et regardent leur mère d’un air attristé ; celle-ci prend un visage souriant et entonne une joyeuse chansonnette, pendant que son cœur déborde de tristesse. Voyez-vous, Wehrdi, quand je vois cela, mon cœur se brise, je quitte la chambre et je me retire à l’écart, pour pleurer comme un enfant…

» Et dire que personne ne veut ouvrir les yeux sur notre position ; si nous nous plaignons, on reste insensible et on nous accuse d’avoir des instincts matériels ; en revanche, quand d’autres prennent notre défense, il semble toujours qu’ils ont la bouche pleine de poix et qu’ils ne peuvent articuler une parole sensée.

» Oh ! si seulement j’avais un jour l’occasion de parler, à cœur ouvert, aux hommes qui sont au pouvoir ! Je leur dépeindrais notre situation dans tous ses détails, je leur dirais tout ce que la prétendue vanité des régents cache de misères et de soucis, cette vanité qu’ils ont eue peut-être autrefois pendant leurs années de jeunesse, de beaux rêves et de célibat, mais dont ils n’ont plus que le mélancolique souvenir. Je leur prouverais jusqu’à l’évidence qu’il nous est impossible dans ces conditions de devenir ce que nous devrions être, que nos forces corporelles s’épuisent, faute d’une nourriture convenable, que notre liberté d’esprit est écrasée sous le poids de l’inquiétude, qu’il est inutile d’attendre du peuple une amélioration de notre position puisque, dans la plupart des localités, le peuple est incapable de nous comprendre. J’ajouterais qu’il n’est pas raisonnable que nous soyons, seuls dans notre patrie, les martyrs de la bonne cause, pendant que personne ne nous en donne l’exemple et que tous les autres citoyens qui veulent servir la patrie sont rétribués de telle façon que ni la faim ni la soif ne viennent jamais diminuer leur patriotisme. Je dirais enfin qu’il n’est pas juste que des professeurs, qui réunissent au plus deux ou trois étudiants, aient un revenu de huit cents à douze cents florins, pendant que des régents qui se cassent la tête avec leurs deux cents élèves, doivent se contenter de quarante florins et de moins encore.

— J’en conviens, Kæser, répondit Wehrdi ; vous me faites pitié, vous et votre femme, et si tous vous ressemblaient, il ne serait que juste d’améliorer votre position. Mais quant à en faire autant à tous les régents, c’est une autre question.

— Eh ! quoi, Wehrdi, vous êtes donc aussi de ces gens déraisonnables qui ne savent que nous reprocher notre orgueil ! Laissez-nous donc quelque chose ; n’ayant pas de quoi acheter quoi que ce soit et désirant avoir aussi quelque chose, nous nous rabattons sur ce qui ne coûte rien, et rien ne coûte aussi peu que l’orgueil. Donnez-nous de l’argent, et je vous garantis que nous saurions l’employer à des acquisitions raisonnables et solides.

« Au reste, chacun a son orgueil ; mais plus un homme est riche, moins on s’en offusque, tandis que plus il est pauvre, moins on le lui tolère. Aidez-nous à acquérir une position et notre orgueil vous choquera déjà beaucoup moins. On nous l’a dit assez souvent : « Pour avoir de bons gouvernements, il faut les rétribuer convenablement. » Et quand nous faisions cette objection que ce n’est pas en donnant à nos conseillers d’État actuels douze cents écus au lieu de huit cents qu’on les rendra meilleurs, on nous répondait que c’est précisément la perspective d’un salaire élevé qui donne à de jeunes hommes bien doués le courage de se mettre au service de l’État et de s’instruire en conséquence. Mais, disions-nous, pourquoi le peuple ne traiterait-il pas son gouvernement comme certain meunier qui préférait, pour porter ses sacs, un vieil âne perclus à un vigoureux cheval, parce que l’âne ne mange pas d’avoine et se contente au besoin de vulgaires chardons ? – On nous répondait que le peuple ne sera jamais aussi sot que ce meunier, qu’il connaît trop bien la différence entre un vieil âne perclus et un bon cheval et que, si on le met en demeure de choisir, il aura bien vite fixé son choix.

« Voilà le langage qui a cours dans les sphères gouvernementales et c’est avec de semblables discours qu’on a poussé à la création de notre université. Pourquoi ne fait-on pas le même raisonnement à l’endroit des régents ? Pourquoi attend-on qu’ils deviennent meilleurs pour augmenter leur salaire ? Quel jeune homme bien doué voudra devenir régent avec la perspective d’un travail excessif et d’un salaire dérisoire ? Où le peuple prendra-t-il les hommes de choix dont il a besoin ? Comment demander aux instituteurs déjà en fonctions, mais non entièrement usés par le travail, qu’ils trouvent le temps et le courage de travailler à leur développement intellectuel ? S’il en est qui sont présomptueux, outrecuidants, apathiques ou atteints d’une soif chronique, faut-il que tous portent la peine des défauts de quelques-uns et que le corps enseignant tout entier reste voué jusqu’à la fin des siècles à la honte et au discrédit ? Dieu eût fait grâce à Sodome pour l’amour de cinq justes, les hommes laisseraient-ils périr des milliers de leurs semblables pour les fautes d’une centaine de coupables ?

— Eh ! ami régent, vous devenez tout à fait éloquent, s’écria Wehrdi en riant.

— Oh ! Wehrdi, je ne vous aurais pas cru capable de vous moquer d’un malheureux comme moi, sinon je ne serais pas venu chercher auprès de vous des consolations. Et que dira ma femme de vous, quand je le lui raconterai ?

— Mais, pour l’amour de Dieu, ami régent, comprenez-moi donc et ne dénaturez pas mes paroles. Plaisanterie à part, je sympathise à votre position difficile et quand je me dis que votre bonne et intelligente petite femme est en proie à une pareille détresse, j’ai le cœur navré et je ne suis pas éloigné de croire qu’il faut venir à votre aide, par égard pour quelques bonnes petites femmes de régents, pour quelques bons régents et quelques centaines ou quelques milliers d’enfants affamés qui entourent la table des maîtres d’écoles et qui jettent des regards d’envie sur les robustes enfants de paysans aux poches bourrées de pain frais et de miettes sèches. Je gage que beaucoup d’autres hommes penseraient comme moi, s’ils vous entendaient décrire votre misère, énumérer vos dépenses et vos recettes et dépeindre les funestes effets de l’inquiétude et de la crainte sur votre travail ; ils changeraient d’opinion comme je l’ai fait moi-même jusqu’à un certain point ; ils conviendraient avec moi de la nécessité de fortifier votre santé avant d’exiger de vous un surcroît de travail ; ils n’auraient aucune objection à ce qu’on relevât l’ensemble du corps enseignant avant d’exiger que chacun de vous fasse individuellement des progrès. À votre place, j’irais trouver l’un après l’autre tous les hommes du Département de l’Éducation et du Conseil d’État, et je leur mettrais la chose sur le cœur avec toute l’énergie dont je dispose.

Ou bien, voici qui vaut mieux encore. Mettez tout cela sur le papier. Décrivez, sans impudence ni forfanterie, les angoisses de votre cœur, les difficultés de votre position. Allez-y en toute humilité, et sans vouloir paraître meilleur que vous n’êtes ; démontrez qu’étant données les conditions faites jusqu’ici aux instituteurs, il ne vous était pas possible de devenir autres que vous ne l’êtes, et que vous ne le deviendrez pas non plus à l’avenir, si l’on ne vous place dans de tout autres conditions d’existence. Joignez-y un brin de repentir, reconnaissez que vous avez fait quelques fautes, sans doute sous l’empire d’imitations mauvaises. Dites tout cela d’une manière bien touchante ; les femmes vous liront et seront gagnées à votre cause, après quoi les hommes devront vous aider bon gré mal gré.

Cette idée me parut judicieuse, mais je ne me sentais pas le courage de la mettre à exécution et des scrupules de tous genres naissaient dans mon esprit. Je m’étais levé de bonne heure, après une nuit agitée, je n’avais pas avalé un morceau de mon déjeuner, j’avais voyagé sous l’ardent soleil de la matinée et je m’étais bourré d’amertume et de soucis. Aussi étais-je affaissé, défaillant de corps et d’esprit, indécis et irrésolu en face de cette entreprise ; mais j’allais devenir un tout autre homme.

Wehrdi se souvint enfin qu’il avait un hôte et que cet hôte avait probablement faim et soif. Il alla chercher une bouteille de vin rouge, du pain et du fromage et me fit avec empressement les honneurs de sa table. Aussi j’entrevis bientôt les choses sous un aspect moins triste et moins sombre ; un faible rayon éclaira mon esprit, et j’eus l’impression que tout pouvait encore s’arranger. Je trouvais que l’ouvrage qui m’était proposé ne présentait pas de difficultés particulières et déjà j’étais impatient de me mettre à l’œuvre.

Cependant Wehrdi me versait à boire à outrance et enflammait mon enthousiasme pour l’entreprise projetée. À mesure que mes illusions augmentaient, il me présentait toutes les faces d’un travail semblable et insistait surtout sur la nécessité de me mettre en scène avec toute l’exactitude et la vraisemblance possibles, sans rien négliger, en commençant par mon enfance et en montrant comment j’en étais arrivé au point où je me trouvais.

— Nous ne connaissons généralement pas la vie de ceux de nos semblables qui vivent dans d’autres conditions que nous, c’est pourquoi nous ne sympathisons guère les uns avec les autres ; au contraire, nous ressentons pour eux de l’envie ; accablés sous le poids de notre propre fardeau, nous ne nous faisons aucune idée des fardeaux que nos semblables ont à porter. Telle jeune fille oubliée, qui a tout à souhait, sauf un mari et des enfants, envie sans doute le sort de madame la régente, qui a précisément un mari et des enfants, mais rien par dessus. Les gens des villes s’imaginent d’ailleurs volontiers que les campagnards peuvent vivre sans argent, comme les lièvres se nourrissent de choux qui croissent tout seuls et d’eau qui ne coûte rien.

Désormais, je me sentais dans mon élément et je me montai comme un dindon. Bientôt je remarquai que ma langue s’appesantissait et que je ne pouvais plus articuler certains mots. À cet indice bien connu, je vis qu’il était temps de mettre fin à mes libations et de reprendre le chemin de la maison.

Le vin généreux du chasseur m’était monté à la tête ; je me sentais un tout autre homme et en traversant la campagne, je regardais les gens avec une joyeuse crânerie. Ma tête était pleine de sujets à mettre sur le papier ; les idées accumulées y dansaient une sarabande effrénée et je compris que j’en aurais pour huit jours au moins à y apporter un peu d’ordre.

C’est dans ces excellentes dispositions que je franchis le seuil de ma maison. Je me donnai des airs mystérieux, laissant entendre à demi-mot que les choses allaient changer, que c’était un rien de remédier à nos embarras, et autres propos du même genre.

Madeleine m’avait accueilli avec un visage amical, mais voyant dans quel état je me trouvais, elle ne jugea pas à propos de me demander quels moyens je comptais employer pour mettre fin à notre misère.

Vexé de voir qu’elle se souciait si peu de mon secret, je murmurai quelques mots, l’accusant d’apathie et d’indifférence.

— Allons, Pierrot, ne te fâche pas, dit-elle en s’asseyant à mes côtés. Tu me rappelles tout à fait ces vieilles femmes bavardes qui affectent de faire mystère de choses qu’elles ne demanderaient pas mieux que de révéler ; tu ne comptes sans doute pas faire de même à mon égard. Calme-toi, et dis-moi tout amicalement comment il serait possible de remédier à nos maux.

Je me mis alors à parler à tort et à travers d’un écrit destiné à Madame la conseillère, à Madame la présidente et à d’autres dames encore, écrit dans lequel notre vie tout entière devait être décrite point après point et avec clarté, de manière à convaincre les gens qu’ils devaient nous venir en aide s’ils ne voulaient pas nous voir périr de misère. Et cet écrit devait s’adresser spécialement aux femmes, parce qu’elles comprennent mieux ces choses-là.

Madeleine écoutait, bouche béante, sans oser interrompre le débordement de mes paroles. Et quand enfin je lui demandai :

— Eh bien ! Madeleine, que penses-tu de tout cela ?

— Je n’entends rien à ces questions, dit-elle, mais il me semble que tu dois être fatigué et que tu dois avoir grand besoin de sommeil, car tu n’as pas dormi la nuit passée.

Effectivement, je dormis très bien, et sans faire le moindre rêve. Quand j’ouvris les yeux, le soleil inondait la chambre de ses rayons ; cependant, tout dans la maison était aussi tranquille que si l’on eût encore été à minuit, contrairement à l’habitude de notre ménage où les enfants commençaient leurs chansons aux premiers cris du coq.

Fort intrigué, je m’assis dans mon lit ; la chambre était vide, tous les oiseaux s’étaient envolés. Ma bonne petite femme, me voyant plongé dans un doux sommeil, avait voulu me laisser dormir tout à mon aise et avait représenté aux enfants quelle bonne plaisanterie ce serait que de laisser une bonne fois le père s’oublier au lit, et tous s’étaient glissés hors de la chambre, légers comme de petites souris, et s’étaient rendus à leur ouvrage, car ma femme les avait habitués dès leur jeune âge au travail, bien que je trouvasse ce procédé cruel et que je fisse mon possible pour en entraver l’exécution. Son idée était qu’il faut habituer de bonne heure les enfants au travail pour leur épargner des efforts pénibles plus tard, et rien ne la chagrinait autant que de voir des enfants oisifs.

Cependant les enfants ne pouvaient se retenir d’avancer la tête à la fenêtre, pour voir si papa dormait encore. Quand ils virent enfin papa sautant de son lit, ils se précipitèrent tumultueusement dans la chambre en me narguant à leur manière. Bientôt la mère entra, la cafetière à la main et me demanda avec un sourire si j’avais bien dormi. Je lui reprochai, comme il est d’usage en pareil cas, de ne pas m’avoir éveillé. Mais déjà, elle remplissait les tasses à la ronde avec la cafetière au bec recourbé et le pot au lait au ventre rebondi. Après la longue attente, les enfants trouvèrent le déjeûner doublement appétissant, ce qui ne les empêchait pas de me décocher, entre deux bouchées, d’aimables plaisanteries à propos de mon long sommeil.

Nous nous levâmes de table, à l’exception de la mère, que l’obligation de servir tout son monde avait empêchée de manger. Les pommes de terre avaient disparu, et chacun des convives avait reçu son petit morceau supplémentaire de pain. Le plus jeune des enfants dit en pleurnichant : « Mère, j’ai encore bien faim, donne-moi un petit morceau de pain ». La mère considéra d’un regard attristé le petit reste de pain et donna à l’enfant le morceau qu’elle avait coupé pour elle-même en lui disant : « Tiens, petit goulu ».

À cette vue, mon cœur se brisa. Quoi donc ! ma pauvre petite femme n’avait pas même son petit morceau de pain à manger, alors que tous nous étions rassasiés ! Il fallait en finir et avoir recours aux grands moyens. Assez longtemps j’avais lutté sans succès contre la misère, assez longtemps j’avais regretté l’argent dépensé si légèrement pendant ma vie de garçon et les dettes que j’avais apportées en ménage. Il fallait me mettre à l’œuvre pour que ma bonne et chère femme ne fût pas privée de son petit morceau de pain du déjeûner. C’est chose merveilleuse que la résignation tranquille et aimante soit mille fois plus efficace que le mécontentement avide et bavard. Si toutes les femmes savaient cela !…

Je me rendis résolument dans la salle d’école ; je taillai deux plumes neuves, disposai mon papier, bourrai ma pipe, trempai ma plume et voulus commencer à écrire. Mais, Dieu du ciel ! autre chose est de faire des phrases après deux simples tasses de café qu’après quelques verres d’un vin généreux !

Pendant que je vaquais à mon travail d’historien, ma femme m’attendait pour un autre genre de travail, c’est-à-dire pour l’arrachage du lin, opération que nous avions fixée à ce jour et qu’elle avait commencée seule. Voyant que je ne la rejoignais pas, elle craignit que je ne fusse indisposé ; elle accourut, entr’ouvrit la porte, avança la tête et dit :

— Eh bien, mon ami, es-tu malade, que tu ne viennes pas ?

Me voyant assis seul, le dos courbé, la tête appuyée sur une main, les yeux baissés, elle me crut réellement malade, s’approcha et me prit la main. Quand elle vit que j’écrivais et qu’il était question de mon père et de ma mère (elle n’était pas très habile à lire l’écriture) elle m’arracha la plume de la main en disant :

— Eh ! Pierrot, tu ne vas pourtant pas faire quelque sottise ; viens plutôt m’aider à arracher le lin.

— Non, répondis-je en hochant la tête, le moment est venu de me mettre à l’œuvre, nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi, et je ne sais rien de mieux à faire.

— Et moi, je sais quelque chose de meilleur, c’est d’être patient et de mettre sa confiance en un Dieu qui dirige toutes choses, et, en attendant, de travailler courageusement en se contentant des quelques faveurs dont on est l’objet. Or, nous sommes beaucoup plus favorisés que d’autres, car nous vivons en paix, et nous nous aimons les uns les autres ; en faut-il davantage pour être heureux ?

Douloureusement impressionné à la vue de la douce résignation de ma femme, je fondis en larmes et lui répondis :

— Eh ! c’est précisément à cause de toi que je ne puis plus laisser les choses au point où elles le sont ; j’ai le cœur navré toutes les fois que je te vois ôter les morceaux de ta bouche, quand je pense que tu es sur pied depuis le grand matin au soir tard, et que tu deviens de jour en jour plus misérable. Oui, depuis que nous sommes en ménage, je ne t’ai, pour ainsi dire, pas acheté un seul objet de vêtement et il y a longtemps que tu n’oserais plus aller à l’église, si tu ne faisais un si grand cas du culte public. Sans doute, il faut avoir confiance en Dieu, mais nous avons aussi l’obligation de faire tout ce qui est en notre pouvoir, c’est ce que Wehrdi lui-même dit être indispensable à chacun. Wehrdi nous veut du bien, il m’a déjà mis dans la main plus d’une pièce blanche sous divers prétextes. D’ailleurs, il connaît mieux que nous les choses de ce monde, et s’il s’est souvent moqué de nous, c’est par habitude et de telle façon que je ne puis m’en fâcher. Je veux poursuivre cette entreprise et y travailler jour et nuit, à la garde de Dieu.

— Mais enfin, Pierre, dis-moi donc ce que sera cet écrit ? Tu commences à parler de ton père et de ta mère et d’une vieille maison ; qui voudra lire cela ? J’ai toujours entendu dire de ce genre d’écrits, que plus ils sont courts, meilleurs ils sont.

— Je m’en tiens aux conseils de Wehrdi ; il t’expliquera mieux que personne quelle espèce de livre cela doit donner et pourquoi il doit être ainsi et non autrement. Il viendra dans huit jours et tu pourras lui demander ce qui en est en réalité. En attendant, je te prie de me laisser en paix, puisque je fais ce travail par amour et par intérêt pour toi.

Pendant ces huit jours, je travaillai assidûment à noircir tant de papier que je commençai à être étonné des proportions que prenait mon livre. De nombreux épisodes de mon enfance m’étaient revenus à la mémoire ; je n’en omis aucun, parce que Wehrdi m’avait recommandé d’être complet, et quoique j’eusse beaucoup écrit, je ne me trouvais guère avancé.

Wehrdi arriva un jour que ma femme était dans le champ de haricots. Il parcourut mon travail avec attention et trouva qu’il prenait bonne tournure. Quand ma femme rentra, elle ne tarda pas à le prendre à partie.

— Mais, Wehrdi, est-ce sérieusement que vous vous intéressez à nous, ou voulez-vous peut-être vous jouer de nous et ne serions-nous bons qu’à vous servir de passe-temps ?

— Non, certainement, petite femme ; il faudrait être un véritable païen pour ne pas vous souhaiter tout le bonheur possible.

— Mais, pourquoi engager mon mari à en écrire si long, en commençant par son père ? Il finira sans doute aussi par me mettre en scène…

— Bien entendu, madame la régente, il y sera aussi question de vous et les pages où votre nom paraîtra ne seront pas les moins belles ni les moins intéressantes.

— Non, sapristi, je ne veux pas paraître dans un écrit. Il se trouverait peut-être quelqu’un qui serait assez sot pour le faire imprimer.

— C’est bien ce qui pourrait arriver si nos prévisions se réalisent, et je me réjouis déjà comme un enfant en pensant que le monde entier saura quelle femme votre mari possède en vous.

— Wehrdi, dit ma femme en rougissant jusqu’à la racine des cheveux, ce n’est pas bien à vous de vous moquer de pauvres gens et c’est encore plus mal de vouloir en faire un objet de moquerie pour le monde entier. Nous sommes pauvres, il est vrai, mais nous n’avons pas mérité un pareil traitement et ce n’est pas vous que nous aurions jugé capable d’une telle indélicatesse. Je me suis souvent félicitée de voir que vous êtes l’ami de mon mari et que vous pouvez l’aider de vos conseils, et voilà maintenant comment vous nous traitez…

Et deux grosses larmes brillèrent au bord des paupières de ma femme qui se tourna rapidement vers la porte.

Wehrdi était resté ahuri, attendri comme un morceau de beurre au soleil, pendant que ma femme le sermonnait, mais il ne fut pas longtemps embarrassé. La voyant s’en aller, il la prit par le bras et lui dit :

— Ne savez-vous donc plus qu’on ne doit juger personne à la légère et sans l’avoir entendu ?

Elle était là devant lui, le visage irrité et les yeux baissés.

— Eh bien ! eh bien ! chère petite dame, montrez d’abord un visage aimable et laissez-moi vous regarder dans les yeux, pour que je puisse vous dire comment je l’entends et que vous me compreniez bien.

En disant cela, cet homme bourru avait des inflexions de voix si caressantes que je n’y comprenais plus rien. Ma femme, qui ne savait refuser aucune demande honnête, releva les yeux et Wehrdi continua :

— Non, jamais personne ne m’a jugé aussi injustement que vous le faites maintenant. Moi, me moquer de vous, je préférerais n’importe quoi, fût-ce reprendre le chemin de Batavia ! Rien ne me tient plus à cœur que de vous être utile. Je suis seul au monde, je ne suis en relations avec personne, les gens me fuient et pourtant Dieu me demandera un jour : « Wehrdi, quel bien as-tu fait à tes semblables ? » Voyez vous-même si je puis penser à me jouer des seules personnes qui aient eu confiance en moi. Je pourrais bien aussi vous donner de l’argent, mais ce serait avilissant pour vous et je n’ai jamais vu que cette sorte de secours ait été réellement utile à un ménage.

» Il en est des familles comme des arbres : pour qu’elles prospèrent il faut qu’elles s’attachent elles-mêmes au sol par de fortes racines ; les soutiens extérieurs dont on les appuie sont fragiles et d’une utilité passagère.

» Quand votre mari est venu un jour me conter longuement ses revers et me dire que si seulement on connaissait votre embarras on vous viendrait en aide, j’ai été frappé de cette observation que j’ai trouvée assez plausible. Voilà pourquoi je l’ai encouragé à écrire. Depuis, j’y ai mûrement réfléchi, j’en ai parlé au pasteur et nous avons reconnu d’un commun accord que nos gens commencent à s’imaginer qu’il suffit de s’injurier réciproquement pour résoudre toutes les difficultés. Il est malheureux que la sotte conduite de la plupart des maîtres d’école leur ait fait une réputation impossible et que le vacarme qu’ils ont fait ait encore compliqué leur position. Bref, pour leur fermer la bouche, on les a réduits à la besace, et voilà où ils en sont à l’heure présente.

» Or nous pensons, le pasteur et moi, que le seul moyen qui vous reste pour réveiller à votre égard les sentiments de justice et de bienveillance de la population est de lui présenter un tableau sincère de la position d’un maître d’école et de sa vie de tous les jours. Et, à mon avis, votre histoire est précisément la plus propre à produire ce résultat, pour peu qu’elle soit racontée avec simplicité et franchise, et tout le corps enseignant y trouvera son profit.

» Enfin, laissez-moi vous le dire, Madeleine, sur mille femmes de régents, il en est peut-être cinq cents dont la position est aussi pénible que la vôtre, si ce n’est plus, dont les enfants sont exposés aux mêmes privations. Or vous pouvez leur venir en aide, vous pouvez dissiper les noirs soucis qui assombrissent leur front, essuyer les larmes de leurs yeux, calmer les angoisses de leur cœur ; vous pouvez contribuer à leur procurer la nourriture et les vêtements, le contentement d’esprit, la joie, les sentiments de reconnaissance ; vous pouvez faire en sorte que des milliers d’enfants aient une jeunesse plus heureuse, une éducation meilleure.

» Tout cela vous le pouvez, Madeleine ; il dépend de vous qu’une belle-fille puisse assister son beau-père ou sa belle-mère sans se priver elle-même du nécessaire ; il dépend de vous qu’elle puisse présenter à son propre père un petit pain blanc pour son repas du matin. Cela dépend de vous, Madeleine, et comment ? À la seule condition de surmonter votre excessive timidité, de braver le préjugé qui vous fait redouter la publicité et la critique. On n’en meurt pas cependant. Il y a là un effort à faire, un effort qui n’a rien de pénible, quelque chose comme le premier baiser que la jeune fille se laisse dérober par son amant ; elle s’en défend avec énergie et pourtant il est pour elle le premier gage du bonheur ardemment désiré, l’avant-coureur de mille autres baisers. C’est un effort bien doux en réalité et, croyez-m’en, ma petite dame, si vous le faites, vous verrez venir à vous des amants en aussi grand nombre que les grains de sable qui sont au bord de la mer.

« Et qui sait si un jour vous ne verrez pas venir à vous des pèlerins en grand nombre, non seulement des régents désireux-de vous remercier de ce que vous aurez fait pour eux, mais-encore des gens de toute condition, Curieux de voir une femme de régent comme il y en a peu, c’est-à-dire belle, sage et pieuse ?

« C’est pourquoi, Madeleine, ne regimbez pas plus longtemps. Nous ne voulons naturellement rien faire contre votre volonté, mais, n’est-ce pas, vous vous rendez maintenant à nos raisons ?

— Vous êtes un rusé compère, répondit Madeleine. Il se peut que vous nous veuillez du bien, mais que l’affaire ait le résultat que vous attendez, bien malin qui pourrait l’affirmer. Si, au contraire, elle ne réussit pas, nous nous serons inutilement donnés en spectacle au monde entier et rendus ridicules pour le reste de nos jours.

— Dites plutôt, reprit Wehrdi, que personne ne peut savoir ce qu’il adviendra de son travail. Ne serait-ce pas se condamner à ne jamais entreprendre quoi que ce soit ; que de vouloir être assuré d’avance d’un résultat favorable ? Qu’eût-on fait de bien ici-bas si cette règle eût prévalu ? Quand nous voulons le bien, nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de travailler en vue du bien, tout en nous en remettant du succès de notre travail à Dieu, le souverain dispensateur de toutes choses. Ou avez-vous peut-être suivi cette règle, lorsque votre mari vous a demandée en mariage ? Lui avez-vous répondu que vous le prendriez volontiers si vous étiez assurée du bonheur de votre union, mais qu’à défaut de cette certitude vous préfériez le laisser s’en aller à la garde de Dieu ?

— Vous tournez tout en plaisanterie, dit Madeleine en comprimant un sourire, et les sujets les plus sérieux vous fournissent matière à rire. Si j’étais assurée de tirer de misère, je ne dis pas cinq cents, mais seulement cinq régents et avec eux cinq petits enfants, je me prêterais à tout au monde, et si c’est bien là votre but, je cesse de faire opposition, mais qu’on ne m’en remplisse plus les oreilles. Il est heureux que le pasteur ait donné son approbation à votre entreprise, sans cela j’aurais peine à croire, maintenant encore, que vous ne vous jouez pas de moi.

— Allons, voilà que vous faites plus de cas du pasteur que de moi, c’est bien mal à vous. Je sais bien que le pasteur y met plus de façons, mais quant à mêler la plaisanterie aux choses sérieuses, c’est lui-même qui m’en a donné l’exemple ; ne dit-il pas que le sérieux et la gaîté sont partout côte à côte au ciel et sur la terre ? Tout l’univers est empreint d’un immense sérieux et pourtant au-dessus de cet ensemble de choses aussi graves que mystérieuses, le soleil s’épanouit, la lune répand son doux éclat, les étoiles font scintiller leurs feux, d’autres sources de lumière brillent d’une plus faible clarté ; ainsi devrait-il être dans cette vie, dans l’esprit de chacun de nous. Ce que l’on prend pour une plaisanterie n’est d’ailleurs le plus souvent qu’un rayon lumineux, qui éclaire de quelques lueurs le mystère des choses ; supprimez cette faible lumière et vous n’aurez devant vous que le chaos immense, le mystère insondable, affreux, dépourvu de toute majesté. C’est la manière de voir du pasteur ; pour moi je vous veux autant de bien que lui et je ne puis supporter que vous ayez plus de confiance en lui qu’en moi.

Quand Wehrdi, l’homme impétueux et autoritaire se mettait à présenter d’humbles requêtes, il y avait matière à rire de bon cœur. Ma femme, vaincue par ses supplications, lui promit de se fier à lui autant qu’à n’importe qui, pourvu qu’il s’en montrât digne. Nous décidâmes en conséquence de donner suite à l’œuvre commencée.

Pendant que j’étais à l’œuvre, Wehrdi venait souvent me trouver, interrogeait, activait… et emportait au fur et à mesure les feuilles pour ne pas les rapporter.

Ce fut alors que le bruit se répandit que des hommes influents travaillaient à nous faire allouer par l’État un supplément de salaire de soixante écus. Cette nouvelle nous laissa indifférents, tant elle était invraisemblable. Hélas ! à être trompé souvent on devient méfiant. Nos cœurs tressaillaient d’aise à la pensée de cette éventualité, trop douteuse pourque nous eussions le courage d’y croire. « Ah ! me disais-je en moi-même, quelle fatalité que mon livre ne soit pas achevé, il pourrait paraître dès maintenant, il attendrirait tous les cœurs et chacun nous accorderait son suffrage. » Mais j’étais si peu avancé que la décision devait intervenir longtemps avant que j’eusse terminé ; je n’eus plus le courage de continuer et je dis à Wehrdi :

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre les événements ? D’ailleurs le temps me manque pour écrire et je ne suis pas homme à consacrer un temps aussi considérable à un ouvrage qui n’aboutira à rien du tout.

— Gardez-vous-en bien, mille tonnerres ! répondit le chasseur. Rien ne prouve que les propositions de la commission soient acceptées et si même elles l’étaient, votre livre n’en aurait que plus de raison d’être ; il ramènera à vous quantité de personnes qui sont irritées contre vous et ne vous auraient pas pardonné cette bonne aubaine. Ainsi chacun se réjouira avec nous du supplément de salaire qui vous est indispensable pour lutter contre la misère ; chacun reconnaîtra qu’il n’est pas possible, étant données les conditions qui vous sont faites, d’exiger de vous autre chose que ce que vous êtes actuellement.

Ainsi parla le chasseur, et un jour le pasteur, qui jusqu’alors avait feint d’ignorer toute l’affaire, me dit en passant :

— Courage, Kæser, travaillez ferme et ne vous rebutez pas, ce serait fâcheux.

Je consacrai en conséquence tout le temps possible à l’achèvement de l’œuvre commencée, bien que ce fût une corvée de plus en plus fatigante. Après cinq ou six heures consécutives de leçon à 150 enfants, on n’a guère la tête à soi. Et puis, il fallait de temps en temps seconder ma femme dans les travaux du ménage, car elle éprouvait de jour en jour plus de difficulté à s’en acquitter et n’était presque plus à son rouet.

Il faisait un hiver d’une rigueur extraordinaire et ce n’était pas chose facile que de se lever à cinq heures du matin pour chauffer le fourneau, aussi, je n’aurais pas consenti pour tout l’or du monde à laisser cette corvée à ma femme. Le chemin conduisant à la fontaine devint si glissant que je ne voulus plus la laisser aller chercher de l’eau, et celle-ci était si glacée, que j’eusse volontiers fait laver notre linge ailleurs, si j’en avais eu le moyen.

Nos enfants nous secondaient quelque peu, mais il fallait continuellement avoir l’œil sur eux pendant leur travail. Le garçon ne perdait pas l’habitude de maîtriser les autres enfants, ce qui donnait lieu à des querelles sans cesse renaissantes.

Quand Madeleine était seule, elle devenait si mélancolique et si absorbée, que je n’osais plus la quitter pour me consacrer à mon travail de composition ; dès que je rentrais dans la chambre où elle se trouvait, son visage s’illuminait et l’on eût dit que les noirs soucis qui pesaient sur elle se dissipaient par enchantement.

Il faut avouer, cependant, que nos entretiens n’étaient pas toujours empreints d’une gaieté parfaite, toutefois, ils nous fournissaient l’occasion de discuter paisiblement nos appréhensions communes. La venue prochaine d’un nouveau-né rendait nécessaire l’achat d’un lit pour les deux plus jeunes de nos enfants ; il fallait combiner longuement et péniblement la possibilité d’effectuer cet achat au prix le plus bas et de réunir de quoi payer ce prix réduit. Nous calculions, kreutzer après kreutzer, et souvent, quand nos enfants étaient couchés, j’allais tirer de l’armoire la petite corbeille qui nous tenait lieu de coffre-fort, pour compter pièce après pièce, et avec un soin minutieux, le montant de notre petite réserve, que je trouvais plus souvent diminuée qu’augmentée. J’osais à peine penser à l’accouchement et aux dépenses inséparables de cet événement, si bien qu’un jour je parlai d’aller demander à Wehrdi un emprunt remboursable à brève échéance, mais Madeleine en fut toute honteuse et ne me laissa aucun repos avant que je lui eusse promis de n’en rien faire, à moins de nécessité absolue et, dans aucun cas, sans l’avoir consultée.

 

***   ***   ***

 

Un jour, c’était le 1er mars 1837, un quidam m’avait retenu longtemps dans la salle d’école ; à deux reprises mes enfants étaient venus dire : « Viens donc, papa, c’est le moment de dîner, » ce qui avait décidé l’importun à me laisser en repos.

Madeleine servit une soupe à la farine ou plutôt, pour parler plus exactement, une soupe à l’eau, et des quartiers de pommes qu’elle avait cuits et additionnés d’eau pour en augmenter le volume. Je fis une légère moue et demandai :

— Pourquoi n’avons-nous pas du café et des pommes de terre, comme d’habitude ?

— Hélas ! dit ma femme, les larmes aux yeux, quand je suis descendue aujourd’hui à la cave avec une lumière pour chercher des pommes de terre, j’ai failli tomber à la renverse en voyant combien peu de pommes de terre nous avons encore. Si nous voulons en avoir pour planter, nous devrons bientôt renoncer à en manger. Dans mon embarras, j’ai résolu de les économiser, sans penser que tu n’es pas amateur de soupe. Ne te fâche pas, je suis encore toute tremblante.

Je tendis la main à ma petite femme en signe de repentir, mais je ne pus articuler un mot. Les quartiers de pommes, tant additionnés d’eau qu’ils fussent, m’écorchaient le gosier, comme si c’eût été des copeaux de hêtre, et je crus remarquer que ma femme, de son côté, avalait aussi quelque chose qui n’était ni de la soupe, ni des quartiers.

Silencieux, la main dans la main, nous regardions nos enfants mangeant gaiement la sauce brune et douceâtre, comme un vrai régal. Nous n’échangions pas de mélancoliques soupirs, mais nos pensées se portaient, avec une silencieuse appréhension, sur l’accouchement prochain, l’achat du lit, le chétif reste de nos pommes de terre. Ce triple sujet d’inquiétude nous causait des bourdonnements dans les oreilles et des éblouissements devant les yeux. Où trouver les consolations dont nous avions un si pressant besoin ?

Absorbés dans nos réflexions, nous ne remarquâmes pas que la flamme de la lampe vacillait, nous n’entendîmes pas le grincement de la porte d’entrée. Au bout de quelques instants, nous eûmes l’impression que la porte de la chambre s’ouvrait doucement et qu’une forme humaine s’approchait de nous. L’obscurité ne nous permit pas de reconnaître le nouvel arrivant, mais la voix bien connue de notre pasteur frappa nos oreilles :

— Mouchez votre chandelle et réjouissez-vous ! Hier, le Grand Conseil vous a voté une allocation annuelle de soixante écus, à la charge de l’État ; votre salaire actuel est maintenu. Il y a encore de beaux jours pour les gens raisonnables.

Nous restâmes cloués à notre place. Comme le soleil qui ne peut atteindre et éclairer notre terre qu’après avoir percé les brumes de l’atmosphère, ainsi cette nouvelle eut d’abord à dissiper notre angoisse avant d’atteindre notre esprit et d’illuminer nos cœurs.

Puis ma femme joignit les mains, leva vers le ciel des yeux humides de larmes et dit, d’une voix tremblante d’émotion :

— Ô Dieu ! pardonne-nous notre peu de foi et nos soucis fréquents ; nous voulons désormais ne plus tomber dans ces fautes, et nous n’oublierons jamais tes bienfaits envers nous, qui sommes indignes de ta bonté. Hélas ! nous sommes corrompus de nature et volontairement méchants, mais nous voulons devenir meilleurs. Aide-nous à y parvenir et si jamais nous devions t’oublier encore, veuille, toi, ne nous oublier jamais !

— Amen ! ajouta le pasteur.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gotthelf, Jérémias, Heur et Malheur d’un Maître d’école, La Chaux-de-Fonds, F. Zahn, s. d. [1894]. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend un tableau de Albert Anker, Schulknabe, huile sur toile, 1881 (Museum Oskar Reinhart am Stadtgarten, Winterthur).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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