Jérémias Gotthelf

HEUR ET MALHEUR
D’UN MAÎTRE D’ÉCOLE
(première partie)

Traduction : P. Buchenel
Illustrations : A. Anker

1893

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PRÉFACE. 5

CHAPITRE PREMIER  Mon père et ma mère. 14

CHAPITRE II  Comment mon père et ma mère éduquaient leurs enfants. 26

CHAPITRE III  Comment je perds mon rang de prince-héritier. 45

CHAPITRE IV  Comment j’échange mon rang de prince-héritier contre une dignité scolaire. 53

CHAPITRE V  Je perds mon grade de sous-maître. 73

CHAPITRE VI  La maison paternelle devient pour moi une maison de servitude. 85

CHAPITRE VII  Un vieil ami ouvre une issue au pauvre ouvrier tisserand. 90

CHAPITRE VIII  La tête me tourne et j’entre dans l’enseignement. 94

CHAPITRE IX  Le départ. 102

CHAPITRE X  Les expériences d’un sous-maître d’école. 110

CHAPITRE XI  Je cherche du pain et j’en trouve – enfin. 125

CHAPITRE XII  J’étudie la pédagogie d’après l’ancienne méthode. 142

CHAPITRE XIII  Alléluia ! Enfin ! 150

CHAPITRE XIV  Mes yeux s’ouvrent. 157

CHAPITRE XV  J’entre en fonctions. 166

CHAPITRE XVI  J’acquiers l’intelligence de ma situation. 180

CHAPITRE XVII  Ma visite au pasteur. 188

CHAPITRE XVIII  Considérations sur l’amour chez les hommes en général, et chez moi en particulier. 195

CHAPITRE XIX  Nouvel échec et nouveaux embarras. 206

CHAPITRE XX  Une nouvelle impasse. 227

CHAPITRE XXI  Comment un oiseau affamé tombe dans le panneau. 238

CHAPITRE XXII  Les amertumes du lendemain. 248

CHAPITRE XXIII  Curieuses réflexions d’un maître d’école. 252

CHAPITRE XXIV  Je reprends courage pour affronter de nouvelles épreuves. 257

CHAPITRE XXV  Je me console en retrouvant une école. 264

CHAPITRE XXVI  Je souhaite la bienvenue à mon successeur et je quitte le Pré-Loiseau. 274

CHAPITRE XXVII  Nouvelle visite à un pasteur. 280

CHAPITRE XXVIII  Le premier hiver de mes nouvelles fonctions. 294

Ce livre numérique. 315

 

PRÉFACE

Dans la belle et riante vallée de l’Emmenthal, à quatre lieues environ à l’est de la ville de Berne, au pied de vertes collines semi-boisées, se dresse, entouré de maisons rustiques, le pittoresque clocher du grand village de Luzelflühe.

À l’ombre de l’église paroissiale, sous un saule pleureur, le voyageur qui s’arrête en ces lieux distingue une tombe soigneusement encadrée, datant de l’année 1854. Sur la pierre sépulcrale de style gothique et se dressant au milieu des fleurs et de la verdure, se lit le nom d’un homme de bien, d’un pasteur distingué et d’une des gloires littéraires les plus pures de notre patrie suisse : j’ai nommé Albert Bitzius, en littérature : Jérémias Gotthelf.

C’est à son souvenir et au désir de faire mieux connaître au public de langue française ce que fut ce romancier populaire que sont consacrées les pages qu’on va lire et l’œuvre artistique à laquelle M. l’éditeur Zahn, MM. les traducteurs Sandoz, Buchenel et Clément-Rochat, et MM. les peintres Anker, Bachmann et Vigier ont consacré leur temps, leurs peines et leurs soins.

Puisse ce monument littéraire – où la pensée de l’écrivain bernois va se refléter sous une forme française – contribuer à le faire mieux connaître et à grouper autour de son souvenir une phalange nombreuse de lecteurs empressés.

 

***   ***   ***

 

Albert Bitzius, bourgeois de Berne, est né à Morat (où son père était pasteur) le 4 octobre 1797. Il était le fils aîné de Sigismond-Fréderich Bitzius et de Élisabeth Kohler, sa troisième femme. Son enfance se passa dans cette époque troublée de notre histoire qui vit l’invasion française, la lutte ardente des partis, la chute des anciens privilèges et l’aurore de ce qu’on est convenu d’appeler « la nouvelle Suisse ».

À l’âge de sept ans, en l’année 1804, le jeune Bitzius quitta Morat et son ossuaire détruit, pour accompagner son père nommé au poste d’Utzensdorf, grand village situé dans la plaine, non loin du confluent de l’Aar et de l’Emme. Ce fut sous le toit du presbytère de cette paroisse que le jeune Albert reçut ses premières leçons de latin et les préparations nécessaires pour son entrée au gymnase de Berne, dont il franchit le seuil en 1812. Sous l’œil de son père et en collaborant avec lui à l’exploitation du vaste domaine attenant à la cure, le futur peintre des mœurs bernoises se familiarisa de bonne heure à la vie des champs. Il en sentit tout jeune la saine poésie ; ce fut par là qu’il fut mis en contact avec tous les détails d’un « train de campagne » et avec les devoirs et les soucis de l’agriculteur ; ce fut là aussi que, prisant assez peu les langues anciennes, il s’éprit de la lecture de l’histoire suisse, des chroniques d’autrefois et des ouvrages d’imagination.

En l’année 1814 – à la fin des guerres du premier empire, un an avant la grande catastrophe où Napoléon vit sombrer sa gloire – le jeune Bitzius entra à l’académie bernoise. Il prit pension chez son oncle Studer, professeur de théologie, dont le fils Bernard devint son illustre ami, avant d’être l’éminent géologue que l’on sait. « Je sens, lui écrit-il un jour (en 1817) que je suis incapable de devenir jamais un savant ; d’autre part, je me rends aussi bien compte que j’ai je ne sais quelle ambition qui me défendra de mourir inconnu dans un coin.… Je veux devenir prédicateur, bien que mon organe laisse à désirer, mais, à en juger par Démosthène, il sera possible, je l’espère, de le corriger. Tout en poursuivant mes études, je tiens à ne point négliger la société de mes semblables ; car si l’on veut faire à ceux-ci quelque bien, il importe au moins de les connaître… L’éducation des hommes, dans la paroisse qui me sera confiée, telle est la tâche qui m’apparaîtra au premier plan. »

À l’âge de vingt-trois ans (1820) il fut consacré au Saint-Ministère et eut le privilège de devenir le suffragant de son père. Mais, profitant d’une autorisation, il satisfit un de ses plus chers désirs en allant compléter ses études dans une université étrangère. Les salles des cours de Gœttingen le virent suivre avec un vif intérêt des leçons d’histoire, d’esthétique et de théologie. Aux heures de loisir et de promenade, les œuvres de Walther Scott lui tinrent fidèle compagnie.

En l’année 1822, Bitzius se mit à voyager, puis il rentra à Utzensdorf et collabora à l’œuvre pastorale de son père jusqu’à la mort de celui-ci, qui survint deux ans après. Ce fut déjà durant sa suffragance que le jeune vicaire se familiarisa avec l’école, les classes primaires et les besoins du corps enseignant, alors dans la plus précaire des situations.

Après la mort de son père (1824) Bitzius fut appelé à Herzogenbuchsée, puis à Berne et enfin à Lutzelflühe, où il fut nommé pasteur et où il unit ses jours à celle qui fut la digne et fidèle compagne de sa vie et de son ministère : Mlle Zeender, petite-fille de son prédécesseur (1833). Très heureux en ménage, plein de zèle dans l’œuvre de son pastorat, on le vit surtout se préoccuper avec autant de bonté que de persévérance de l’amélioration des écoles et du soulagement des pauvres. Il devint ainsi le fondateur de l’Institut de Trachselwald destiné à l’éducation des enfants abandonnés, et il s’occupa de cette œuvre jusqu’à sa mort (1855).

 

***   ***   ***

 

Ce fut en 1836 que parut son premier ouvrage : le Miroir des paysans. Il renferme les germes et le programme de tous ses autres écrits destinés à combattre certains vices et à relever le moral du peuple qui lui était cher.

Bitzius avait quarante ans quand il fit ses débuts comme romancier et c’est peu après sa mort que fut publié son dernier volume.

Dans l’édition illustrée que nous présentons aujourd’hui au public, M. l’éditeur Zahn, aidé par le talent si apprécié de MM. les peintres Anker, Bachmann et Vigier, fera paraître successivement :

1° Heur et malheur d’un maître d’école. (Trad. de M. Buchenel).

2° Uli le valet de ferme. (Trad. de M. Sandoz).

3° Uli le fermier. (Trad. de M. Sandoz).

4° Le Miroir des paysans. (Trad. de M. Sandoz).

5° Le Dimanche du grand-père. (Trad. de M. Clément-Rochat).

6° Elsi l’étrange servante. (Trad. de M. Clément-Rochat).

7° Anne Babi. (Trad. de M. Buchenel).

Ces nouvelles sont au nombre des meilleures de l’auteur. Ce sont les pages d’un observateur sagace, d’un cœur compatissant qui, durant de nombreuses années, travailla sans relâche, non seulement au bien de sa paroisse, mais des populations bernoises dont il voulait la prospérité matérielle et morale. « Je serai – disait-il – le Jérémie des misères campagnardes et, pour peu que Dieu m’aide (Gotthelf) ma tentative portera des fruits ».

Elle en a certainement produit déjà durant ce siècle, et elle en portera encore dans l’avenir.

Écrivain didactique, réaliste à sa manière, avec une tendance cependant nettement religieuse et chrétienne, Gotthelf fait sentir dans chacun de ses écrits la bonté de son âme, son amour pour les petits, les opprimés, les souffrants, ainsi qu’il nous fait partager son enthousiasme pour les beaux caractères fermes, francs et droits qu’il sait si bien dépeindre.

Malgré certains défauts : longueur des narrations et des dialogues, liberté de langage, crudité d’expression – que les interprètes français atténueront sans hésitation – le romancier bernois a été de bonne heure l’objet des plus favorables appréciations.

Qu’on en juge :

M. Julian Schmidt, dans son Histoire de la littérature nationale allemande au dix-neuvième siècle, dit : « Parmi tous les poètes de la nature, en langue allemande, celui qui nous rappelle le plus Dickens, c’est certainement Jérémias Gotthelf. »

Mme Georges Sand, qui a écrit une courte préface aux nouvelles traduites par M. Max Buchon et publiées sous le titre de Au village, s’exprime ainsi :

« Gotthelf a du goût sous sa rude enveloppe de couleur rustique, et, sans avoir l’air d’y toucher, il fouille le cœur humain avec aisance. Il est en même temps très pieux et très gai. Pasteur protestant, homme de devoir, père de famille, ami tendre et dévoué de son troupeau, il semble ignorer qu’il existe un monde troublé et compliqué au delà de ses horizons de neige. Il dit ce qui le frappe ; il rapporte ce qu’il entend… Ses études sont belles et touchantes ; elles sont vraies ; elles sont l’expression de la Suisse telle qu’elle s’est constituée et comportée dans le cours de son histoire ».

Dans la Suisse Illustrée du 21 décembre 1872, la rédaction – M. William Reymond, sans doute – dit fort bien :

« On a souvent reproché à Gotthelf la crudité de son réalisme, et cependant quelle richesse dans ses types ! quelle variété dans ses caractères ! Il est vrai qu’il ne faut pas lui demander de l’atticisme. Il ne cherche pas à pallier les défauts. Il ne tient point à plaire. Ces rudes paysans qui s’étalent quelque peu brutalement dans des récits vaniteux, insolents, maladroits, gens que nous ne voudrions nullement fréquenter peut-être, nous inspirent cependant un intérêt qu’ils finissent toujours par justifier : C’est que ces êtres sont de chair et d’os, qu’ils sont faits comme nous, pour souffrir et pour aimer… D’ailleurs, si tous les héros de Gotthelf ne sont point attrayants, on sent que l’auteur nous montre leurs travers, comme Aristophane dévoilait ceux des Athéniens, afin de les exposer à la risée publique, juste rétribution de la sottise qui s’admire ».

Dans la Galerie des notabilités de la Suisse, un littérateur français, M. E. de Saint-Maurice Cabany consacre à Albert Bitzius une « notice nécrologique » de laquelle je détache l’appréciation suivante :

« Le style de Bitzius porte l’empreinte du pays qu’il dépeint avec tant de vérité dans cet idiome vigoureux du canton de Berne qui ne se traduit pas aisément et qui rend surtout le dialogue avec une naïveté si charmante. Chose singulière ! Cette particularité que quelques Allemands seraient disposés à blâmer, est relevée par le célèbre savant Jacob Grimm, comme un des principaux charmes des écrits de Jérémias Gotthelf. Quoi qu’il en soit, ni la génération présente, ni celle à venir ne lui contesteront la plus profonde connaissance du cœur humain unie à une justesse d’images et de comparaisons qu’on trouverait difficilement ailleurs. »

Au point de vue de son individualité très caractéristique et très accusée, le portrait suivant de Bitzius a été tracé en quelques mots :

« Front élevé et large – dit M. Buchon – figure pleine et ouverte, avec la peau fine et trouble des complexions lymphatiques ; forte tête rasée et chauve, encadrée de blonds cheveux bouclés, bouche fine et ferme, regard décidé et singulièrement pénétrant, cou gros et un peu goitreux, carrure puissante et embonpoint honnête…

» Triste à ses heures, jamais langoureux, ne redoutant pas le gros mot pour rire ; personnel comme un Suisse, affirmatif comme un croyant, prolixe comme une commère, fier comme un Bernois, madré comme un paysan, en dominant de la tête ses vingt-cinq volumes, avec la sévérité d’un homme qui n’aurait fait de cela qu’un passe-temps et une récréation, au milieu de ses nombreuses occupations de pasteur.

» C’est au bonheur intime de sa vie de famille qu’il faut attribuer en bonne partie cette sérénité qui plane sur l’ensemble de ses œuvres, et cet amour avec lequel il décrit les béatitudes du foyer domestique… Au reste, quel autre mieux qu’un pasteur de campagne peut être imbibé de toutes les réalités de la vie en général et de la vie campagnarde en particulier ? L’amour, la paternité, la famille avec son cortège de joies et de soucis, le temple, l’école et la commune, la naissance, le baptême, le mariage et la mort, tout cela, et bien d’autres choses encore, n’est-il pas journellement de son ressort ? »

« Comme Franklin – dit enfin son meilleur biographe, M. Manuel, de Berne – Bitzius faisait de la moralité religieuse et domestique la base de la liberté politique. Comme Pestalozzi, il concentrait toutes ses préoccupations sur les pauvres et les ignorants ; à cela près qu’il illuminait de ses aspirations de poète ces mêmes questions que Pestalozzi discutait, lui, plus spécialement en pédagogue et en philosophe. Et enfin, comme Jean Paul Richter, il portait dans son âme cette tendresse géniale pour tous les êtres infirmes et souffrants, qui eût fait de chacun de ses romans un véritable évènement pour Jean Paul, s’il avait été donné à celui-ci de les lire ; et c’est aussi cette tendresse qui assure à Bitzius une des premières places dans l’histoire de l’humanité, non seulement parmi les poètes campagnards, mais parmi les plus puissants remueurs de passions humaines. »

À ces citations – témoignages qui ont à nos yeux une grande valeur – je n’ajouterai rien, sinon ces antiques paroles du Livre des Proverbes (chap. XII, vers. 17-19) qui ont été gravées en partie sur le monument funèbre du cimetière de Lutzelflüe :

« Celui qui dit la vérité dit librement ce qui est juste ;

Mais la langue mensongère engendre la tromperie.

Tel qui parle légèrement blesse comme un glaive ;

Mais la langue du sage apporte la guérison.

La bouche véridique est affermie pour toujours ;

Mais la langue fausse ne subsiste qu’un instant. »

 

Cure de Blonay.

Alfred CÉRÉSOLE.

1er Juillet 1893.

CHAPITRE PREMIER

Mon père et ma mère.

Mon père était pâle de figure, maigre de corps, tisserand de profession. En hiver il toussait et quand l’hiver durait huit mois, comme en 1836 où nous n’eûmes que quatre mois sans neige, il toussait aussi huit mois durant.

Ma mère ressemblait à toutes les femmes que l’on rencontre à la campagne ; point grande, ni petite, les traits flétris prématurément, rien ne la distinguait de toute autre paysanne.

Nous possédions un petit domaine dont la récolte suffisait, dans les bonnes années et sous réserve d’un emploi judicieux des épluchures de pommes de terre, à l’entretien d’une vache et de quelques moutons. On y cultivait peu de blé, en revanche beaucoup de chanvre et de lin, parce que mon père était tisserand et ma mère de l’espèce des femmes qui tirent gloire d’une grosse provision de filasse. Dans ces conditions le sol s’épuisait, la quantité de blé récolté devenait toujours moindre et il ne nous restait qu’à ménager le pain avec un soin extrême. Au reste notre domaine ne connaissait guère de bonnes années, surtout quand nous nous en remettions à sa fertilité naturelle, faute de pouvoir le fumer convenablement. Situé à la lisière d’une forêt, le sol en était inégal, pierreux, trop ombragé et privé d’eau ; seule une petite fontaine située devant la maison y entretenait quelque fraîcheur ; encore ne donnait-elle dans les années sèches qu’un filet d’eau gros comme une aiguille à tricoter.

Un jour, des étrangers vinrent se promener dans le voisinage de notre maison. Quand ils entrèrent dans le verger, où les arbres revêtaient, grâce à la mousse qui les couvrait, toutes les nuances de gris et de vert, et qu’ils virent notre maisonnette, dont les fenêtres étaient garnies de papier et dont le toit disparaissait sous toutes espèces de plantes et de débris, ils s’écrièrent : « Quel endroit romantique ! ». Je ne compris pas cette expression, que je pris pour une moquerie et une insulte et, caché derrière la porte de la grange, j’excitai contre eux notre roquet. Si notre domaine n’avait pas meilleure apparence, c’est, en premier lieu, qu’il était grevé d’une dette, dont l’intérêt annuel s’élevait à cinquante écus. Mon père l’avait hérité de son père, qui avait déjà une dette sur cette propriété ; ayant dû remettre à ses sœurs leur part de l’héritage paternel, il avait encore grossi la dette. Ainsi les charges augmentaient de génération en génération. Or il n’est personne au monde qui soit plus accablé que le possesseur d’un petit domaine grevé d’une dette, eût-il même la ressource d’un métier ; ballottée entre le succès et la ruine, son existence est une lutte sans trêve ni merci. Les frais de culture et d’entretien de son immeuble sont comparativement plus élevés que ceux d’une grande propriété. Il fait peu ou point d’améliorations, faute de moyens pécuniaires. La totalité des produits est absorbée par l’alimentation de la famille, sans que celle-ci y trouve une nourriture suffisante ; il faut recourir à des approvisionnements supplémentaires. Quand le propriétaire n’exerce pas un métier, il ne parvient pas à réunir le montant des intérêts ; quand il en exerce un sans être très assidu au travail, il ne fait que patauger entre son champ et son métier ; il néglige l’un et l’autre et n’aboutit à rien.

La préoccupation de tous les instants était donc pour nous de réunir l’argent nécessaire au paiement de nos intérêts ; il ne pouvait être question de dépenser la plus petite somme en améliorations et embellissements, ou même en réparations indispensables. Il arrivait donc que, pour avoir négligé de remédier à temps à une légère dégradation, nous nous trouvions un beau jour en présence d’une réparation coûteuse qui nous forçait à contracter une nouvelle dette. Qui craint de dépenser au moment opportun dix kreutzers pour son toit, en aura plus tard pour dix florins. Mais la plupart des propriétaires, paralysés par le manque d’argent, ne font pas ce raisonnement.

Mon père tenait son métier pour la chose essentielle ; tout travail hors de son atelier lui répugnait et le mécontentait ; il en laissait le soin à sa femme et plus tard à ses enfants. C’est la seconde cause de l’état d’abandon dans lequel se trouvait notre domaine. Il n’était en effet pas possible qu’une femme suffît à la tâche. Comment allaiter et surveiller ses enfants, préparer la nourriture des porcs et le fourrage du bétail, faire les repas, labourer, semer, sarcler, faucher, battre en grange, filer, tout cela dans l’intervalle de couches fréquentes ? La besogne n’avance pas, l’argent manque ; la pauvre femme, épuisée et découragée, est souvent près de s’affaisser sur ses jambes enflées ; les enfants se mettent à crier de côté et d’autre ; pour surcroît de maux arrive le mari qui, jetant un regard amer sur la malheureuse, lui demande pourquoi donc tel ou tel ouvrage n’est pas encore terminé et quand donc on pourra enfin dîner et pourquoi elle laisse brailler les enfants…

Il est bien entendu d’ailleurs qu’elle doit pourvoir à tout sans faire la moindre dépense ; chaque kreutzer dont elle a besoin pour le ménage donne lieu à d’interminables contestations : le mari n’a pas la première notion des exigences de la tenue d’une maison et concentre toutes ses pensées sur les cinquante écus de l’intérêt annuel. Plaignez cette femme, lecteurs ; nulle autre n’est plus digne de votre sympathie.

Mon père, il est vrai, travaillait ferme, lui aussi. Mais, soit qu’il manquât d’habileté, soit qu’il jouât de malheur, ses gains étaient restreints. Il fut un temps où il achetait le fil et tissait à son compte pour les marchands ; mais cet essai n’avait pas réussi. Aussi, quand il entamait ce chapitre, n’en finissait-il pas de pester contre les injustices de ce bas monde.

— Plus on est pauvre, disait-il, plus on aurait besoin de gagner. Mais voyez ce qui se passe, ce sont les riches qui tirent le plus de leur marchandise. Les marchands vous ont un flair qui leur permet de discerner à cent pas sur la figure de leur client s’il a besoin d’argent ; alors soyez assurés que le malheureux recevra par aune un demi-pfenning ou un pfenning de moins que s’il n’avait pas besoin de son argent ; ils le tournent et le retournent jusqu’à ce que les larmes lui viennent aux yeux et qu’il y voie juste assez pour apercevoir qu’un autre client plus fortuné reçoit un prix plus élevé d’une étoffe de moindre qualité. Mais ce n’est pas tout. Quand le pauvre tisserand croit avoir enfin réussi à sauvegarder un maigre bénéfice, ces Messieurs trouvent encore moyen de lui faire subir un rabais pour de soi-disant défauts de tissage, pour le mauvais fil, pour n’importe quoi ; le malheureux n’y avait absolument pas songé, le cœur lui saigne, mais, que voulez-vous, il faut bien qu’il en prenne son parti ; il n’est pas de force à plaider avec ces gros bonnets et il se soumet humblement.

Ah ! s’ils savaient, ces Messieurs, ce que souffre un pauvre tisserand, quand, penché sur son travail dans un sous-sol humide, il calcule, kreutzer après kreutzer, ce qu’il retirera de son ouvrage et compare ses gains avec ses dettes ou les besoins de son ménage ! Le voilà angoissé à la pensée que les recettes ne suffisent pas à balancer les dépenses ; la navette, qui vole plus rapide, semble s’associer à ses appréhensions. Puis, chargeant son rouleau de toile sur son dos fatigué, il se met en route pour la foire de Berthoud ou celle de Langenthal. C’est un grand jour pour la famille, où chacun sait ce que représente un pfenning de plus ou de moins payé pour le travail du père ; la femme et les enfants attendent avec anxiété le retour de celui-ci ; ils sont impatients de savoir ce que le marchand a dit et combien il a payé ; ils dormiront bien ou mal, selon que le marchand aura été de bonne ou de mauvaise humeur. Ah ! si ces Messieurs savaient tout cela, ils retrancheraient sûrement une bouteille à leur plantureux repas et donneraient, par pitié, un pfenning de plus au pauvre ouvrier. Sinon, ils seraient de pierre depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête.

Mon père dut donc renoncer à son indépendance et se mettre aux gages de l’un de ces Messieurs ; il ne tissait pour son compte que le chanvre et le lin que nous cultivions nous-mêmes. Mais quand il s’en allait, portant le rouleau qui lui appartenait en propre, son allure et son port de tête étaient tout autres ; et si, au lieu de le vendre à un marchand, il réussissait à l’endosser à quelque dame de la ville, il rentrait le soir avec une petite pointe et la casquette sur l’oreille.

Un jour il revint passablement gris ; ce fut pour nous autres enfants un spectacle particulièrement amusant. Une dame de la ville lui avait donné du fil à tisser, le vieux tisserand qu’elle occupait étant mort. Mon père avait d’abord refusé :

— Voyez-vous, Madame, avait-il dit, mon patron est terriblement exigeant ; il ne tolère pas un jour de retard ; c’est un homme à faire des scènes terribles à celui de ses employés qui ne livrerait pas l’ouvrage au temps fixé ; c’est un pacha à trois queues, quoi !

Cependant, comme il y voyait son profit et qu’il comptait bien, en travaillant le matin de bonne heure et tard le soir, ne pas s’exposer aux reproches de son patron, il s’était décidé à prendre un lot de fil.

Quand il apporta la toile à sa nouvelle cliente et qu’il se mit à mesurer à la manière des tisserands, la dame prit un petit air rusé et lui dit :

— Allons, mon cher ami, je ne suis pas si bête que cela ; vous autres tisserands avez beau être de fins moineaux, vous ne m’y prendrez pas. Je n’entends pas que vous ajoutiez votre pouce à l’aune ; cela m’enlève des aunes.

— À votre service, Madame, avait répondu mon père avec un grand sérieux.

Ils s’étaient quittés parfaitement contents l’un de l’autre ; mais les batz que mon père avait gagnés en n’ajoutant pas son pouce à l’aune étaient restés à l’auberge ; en échange il rapportait un fameux plumet.

Mon père entendait que le produit de son travail servît au paiement de ses intérêts et, cas échéant, à l’amortissement de sa dette. Quant à l’entretien du ménage et aux dépenses courantes, c’était au domaine à y pourvoir. Telle était la volonté paternelle.

— Combien de particuliers, disait-il, trouvent le moyen de vivre et de payer leurs intérêts, sans avoir la ressource du tissage ou d’un autre métier et sans que leurs terres soient meilleures ou plus étendues que les miennes ! D’où tirent-ils l’argent nécessaire, si ce n’est de leur domaine ?

Ce disant il supputait, de tête et avec la craie, quelle petite dette il éteindrait pendant l’année courante et quelle autre dette plus forte il liquiderait l’an d’après. Les années s’ajoutaient aux années et les calculs de mon père se trouvaient faux, heureux quand il parvenait à tourner sans faire de nouvelles dettes.

Le brave homme pensait trop à ses gains, trop peu à ses dépenses. Et pourtant les dépenses ne lui étaient pas épargnées. Un beau matin notre creux à purin s’effondra ; il fallut appeler le charpentier pour en faire un neuf : cela coûta de l’argent et pendant plusieurs jours notre mère n’éprouva que des rebuffades. Notre vache cessa de porter ; nous dûmes l’échanger contre une autre et payer la différence en espèces.

— À présent, dit-il, femme, arrange-toi pour que celle-ci n’en fasse pas autant, sinon il t’en cuira.

Les enfants furent malades, nouvelle source de dépenses : le lin réussit mal, diminution de recettes. Chaque fois c’était pour la pauvre femme une nouvelle sauce amère à avaler. Puis un accouchement surgissait à l’horizon, perspective qui lui valait le reproche de ne savoir faire autre chose que des enfants. Voulait-elle, selon l’usage des gens de la campagne, se faire saigner, il fallait qu’elle eût recours à toutes les ruses pour réunir les quatre ou cinq batz requis pour cette opération.

C’est en effet un principe admis chez la gent féminine que la saignée n’est profitable que moyennant l’adjonction d’une chopine de vin et d’un morceau de viande tout au moins, et le médecin qui insiste le plus sur ce côté du traitement est aussi celui auquel les femmes donnent la préférence. On voyait, il n’y a pas longtemps, à certains jours, tout un contingent de campagnardes à la large encolure, se diriger solennellement vers certain village ; aucune d’elles ne rentrait à la maison sans s’être copieusement garni l’estomac ; les moins cossues n’avaient pas manqué de boire la chopine traditionnelle. Ce n’était ni un dimanche, ni un jour de fête, c’était un jour de saignée. Le médecin de ce village était passé maître en fait de saignée ; à ses clientes riches, il prescrivait non seulement une chopine, mais une cure de plusieurs jours, à raison d’une tranche de viande fraîche et d’un verre de bon vin par jour ; les femmes se soumettaient volontiers à cette prescription et les enfants, assurés d’avoir leur part des jouissances maternelles, attendaient impatiemment le retour de ces journées et demandaient fréquemment : « Mère, ne vas-tu pas bientôt te faire saigner ? »

Quant au docteur, il ne s’oubliait pas non plus, le rusé compère. À la saignée, il ajoutait, d’un air de conviction, une petite potion indispensable. Il encaissait ainsi, outre le batz de la saignée, pour trois autres batz d’herbages inoffensifs, ce qui lui permettait de suivre lui-même un traitement prolongé à la viande fraîche et au bon vin.

Ma mère prenait son parti de l’humeur difficile de son mari, de sorte que les querelles entre eux n’étaient pas trop fréquentes. Quelquefois, cependant, elle rétorquait avec vigueur : « C’est clair, disait-elle, il est bien plus commode de se tenir tranquillement assis à l’ombre et de donner des ordres. »

Ou bien elle se réfugiait chez une voisine à qui elle exposait que son mari était bien l’homme le plus sot et le plus insupportable qui pût exister et qu’il n’était jamais plus détestable que lorsque sa femme était en espérance. Plus tard ce furent ses enfants qui devinrent les confidents de ses chagrins.

Notre ménage ne passait donc pas pour être un mauvais ménage, ni plus ni moins que les autres. Les difficultés sans cesse renaissantes, la lutte amère avec les nécessités de l’existence avaient aigri l’esprit de nos parents, qui voyaient tout en noir ; les succès d’autrui les agaçaient tout particulièrement ; quelqu’un faisait-il un héritage ou une bonne affaire, ils se répandaient en invectives amères et mon père toussait plus que jamais. En revanche, les malheurs qui survenaient dans leur voisinage les laissaient insensibles ; une seule chose les étonnait, c’est que les malheurs ne fussent pas arrivés plus tôt et ne fussent pas plus grands.

Ils n’avaient probablement pas des sentiments religieux bien profonds ; leur piété se bornait à pester contre ce bas monde et quand ils voulaient dire assez de mal de quelqu’un, ils disaient : « Celui-là ne croit ni à Dieu ni à diable. »

Ils nous faisaient prier et, au beau milieu de la prière, ma mère s’écriait : « Tenez, voilà ce coquin de X. qui passe là-bas sur la route ; c’est lui qui nous a volé nos pommes ! » Mon père allait souvent à l’église parce que ses affaires l’appelaient au village ; il aimait d’ailleurs savoir ce qui se passait, surtout en hiver, quand nous avions des porcs à vendre et qu’il voulait être au courant des prix. La mère n’y allait que deux fois par an, pour communier.

C’étaient de mauvais jours pour nous autres enfants : notre mère, d’une humeur massacrante, se démenait dans la cuisine comme une furie et malheur à celui d’entre nous qui se trouvait sur son passage ! De retour à la maison, elle en avait long à dire sur le pasteur. « En voilà encore un, disait-elle, à la nouvelle mode ; on ne peut plus croire ce qu’il dit. Autrefois on nous expliquait la communion ; on nous disait quel bien elle fait aux gens et comment ceux qui y participent sont sauvés ; on nous racontait que Christ est mort pour tous, que le salut est une bien belle chose et comme tout est brillant dans le ciel. Lui, ne sait rien de tout cela ; il ne fait que répéter qu’il faut faire ceci ou ne pas faire cela ; oui, il a dit à une femme – c’est elle-même qui me l’a affirmé aujourd’hui – qu’il ne sait pas au juste comment le ciel est fait. Je vous demande un peu s’il est permis de prendre un pareil nigaud pour pasteur ; autrefois on n’en eût pas voulu comme régent ; à présent on en fait des pasteurs. Étonnez-vous après cela que l’incrédulité prenne le dessus, quand les pasteurs ne savent plus comment le ciel est fait ; ils doivent pourtant voir cela dans la Bible. »

Mon père et ma mère ignoraient que la religion veut être mise en pratique dans la vie de tous les jours et qu’elle doit être la base de toutes nos paroles et de toutes nos actions, comme de toutes nos pensées, en un mot de notre vie tout entière. À leurs yeux, la religion était la simple croyance que Dieu a prononcé tout ce qui est dans la Bible et que le salut est en Jésus-Christ ; leur culte se bornait à la répétition machinale de quelques prières. Que la religion fût destinée à créer entre eux et leurs semblables, et tout particulièrement entre un mari et une femme, des rapports de bienveillance mutuelle, qu’elle eût à ennoblir leurs pensées et à leur faciliter l’accomplissement de leur tâche terrestre, ils l’ignoraient. L’oubli de cette vérité conduit, dans tous les domaines et surtout dans celui de l’éducation, à des aberrations fâcheuses ; ainsi mon père et ma mère ne se représentaient pas qu’ils eussent à devenir meilleurs, à se corriger de leurs défauts, à garder leurs enfants des penchants mauvais.

Ce n’est pas qu’ils fussent ce qu’on appelle de méchantes gens ; on les tenait pour honnêtes mais gagnant péniblement leur vie. Ils avaient cette probité générale qui craint surtout d’être prise en faute. Quand nous trouvions un objet perdu, nous devions le rendre immédiatement quand il appartenait à un de nos voisins. « Que penseraient-ils, disait-on, s’ils apercevaient cet objet chez nous ! » Mais si le propriétaire n’était pas connu, on ne se donnait aucune peine pour le rechercher et on n’eût rendu l’objet que sur des preuves bien évidentes qu’il en était le propriétaire. Ils n’auraient jamais essayé de tromper un voisin ou un de leurs pareils, mais quand ma mère pouvait glisser quelques œufs tarés parmi ceux qu’elle vendait à la femme du pasteur ou du docteur, elle s’en faisait des gorges chaudes ; ou, si elle leur vendait de l’étoupe, elle en mêlait de la courte parmi la longue ; ils riaient alors tous deux de bon cœur et se tranquillisaient en disant : « Cela ne fait rien à ces gens ; ils ont assez d’argent et n’y font d’ailleurs pas attention ; quant à nous, nous n’avons jamais trop d’argent et à quoi servirait-il de jouer aux gens des tours qui ne rapporteraient rien ? »

Mais s’il arrivait que l’une ou l’autre de ces dames remarquât la tromperie, fît des reproches ou menaçât de ne plus acheter quoi que ce fût de nous, alors ma mère s’emportait : « Voyez, disait-elle, ces cancres de riches ! ils voudraient tout pour eux, jouir de ce qu’il y a de meilleur et ne rien payer ! »

CHAPITRE II

Comment mon père et ma mère éduquaient leurs enfants.

Le couple que je viens de mettre en scène avait huit enfants, dont j’étais le troisième.

Je prie mes chers lecteurs de ne pas me faire un crime de ma grande franchise à l’endroit de mes parents. Loin de moi la pensée de jeter la défaveur sur les auteurs de mes jours ; ne ressemblent-ils pas, hélas ! à un grand nombre d’autres époux ? Mais j’ai l’espoir que ceux-ci se reconnaîtront dans le tableau que je viens de mettre sous leurs yeux et qu’ils en tireront instruction pour eux et pour leurs enfants. Je prévois, d’ailleurs, que l’on sera d’autant mieux disposé en ma faveur et qu’on lira mon livre avec d’autant plus d’intérêt qu’on me trouvera droit et sincère.

Mes parents considéraient en réalité leurs enfants comme une charge qu’il importait d’alléger en tirant d’eux le meilleur parti possible. Quand ils parlaient d’un père et d’une mère privés d’enfants ou réduits à un seul rejeton, ils disaient : « Quelle chance ! voilà des gens heureux ! »

Cependant leur égoïsme naturel et l’aigreur qui avait peu à peu envahi leur esprit n’avaient pu effacer entièrement en eux cet attachement que Dieu a mis au cœur de tous les parents pour leurs enfants ; ils nous aimaient quoique à leur manière et chacun d’eux à sa manière. Mon père était fier de son petit domaine : en conséquence et puisqu’il fallait avoir des enfants, il voulait un garçon auquel il pût transmettre sa propriété. Malheureusement ma mère mit au monde d’abord une fille, puis une seconde fille. Mon père les prit en aversion : tout en elles lui déplaisait ; chaque kreutzer nécessaire à leur entretien lui paraissait un dur sacrifice. Ma mère, en revanche, avait pitié des petites malheureuses et prenait leur défense vis-à-vis du père ; les grondait-il, elle les caressait en murmurant contre lui ; quand elles avaient fait quelque mal, elle leur aidait à imaginer des subterfuges pour détourner la colère paternelle ; elle était habile à soustraire quelques batz du produit de la vente du beurre ou d’autres produits de la ferme pour leur acheter des vêtements.

À la campagne, la femme qui veut se faire de l’argent a cent moyens pour y arriver. Si rusé que soit le mari, il ne parviendra pas à l’en empêcher. Il est vrai de dire que beaucoup de maris obligent, grâce à leur excessive parcimonie, leurs femmes à user de ces expédients. Et ces mêmes hommes s’imaginent sottement ne pouvoir être dupés !

Plus mes sœurs grandissaient, plus leurs besoins croissaient, plus on trompait le père ; plus aussi les filles elles-mêmes trompaient et dérobaient ; elles s’habituèrent ainsi à ne mettre aucun frein à leurs désirs et à user de moyens déshonnêtes pour satisfaire leurs penchants ; elles en vinrent à tromper leurs maîtres après avoir trompé leur père ; elles finirent par la honte, ce qui nous causa un chagrin profond.

Chose étrange : beaucoup de gens croient ne pas commettre une mauvaise action en volant ce qui appartient à leurs parents. Mais n’est-il pas plus répréhensible de faire du tort à ceux auxquels nous sommes redevables de tant de bienfaits et qui pourvoient à notre nourriture et à nos vêtements, qu’à des étrangers avec lesquels nous ne sommes pas en relation de parenté ?

Je n’ai jamais compris comment il se faisait que mon père ne remarquât pas que les vêtements de ses filles ne pouvaient avoir été achetés uniquement avec l’argent qu’il avait donné dans ce but. Il ne les questionnait pas sur ce point. Persuadé que son avoir n’en était pas diminué, il ne s’inquiétait pas de la provenance de ces vêtements. Et quand, par extraordinaire, il voulait savoir d’où provenait tel objet nouvellement acquis, on lui répondait que c’était un cadeau du parrain ou de la marraine, ce qu’il admettait sans plus de recherches.

Quand je vins au monde, mon père se félicita d’avoir un héritier qui pût un jour prendre la direction de son domaine et de sa dette de deux mille florins. Je fus désormais l’objet de tous ses calculs et de toutes ses espérances.

— Moi, disait-il, je ne suis rien ; mais celui-là, je veux en faire quelque chose de distingué ; il faut qu’il apprenne tout ce qu’il est possible de savoir en ce monde, dût-il m’en coûter cent écus ; je ne regarderai pas à la dépense. Tant de gens ont pu, sans même avoir été tisserands, gagner des monceaux d’argent aussi gros que des tas de foin ; ils ont des palais pour demeures ; ils tiennent le haut du pavé sur les foires et c’est à peine s’ils daignent jeter un regard sur nous autres pauvres tisserands, qui les saluons bien bas. J’entends que mon fils devienne un de ceux-là ; d’autres y sont arrivés, pourquoi n’en ferait-il pas autant ? Ensuite il prendra une femme riche comme ils font tous ; il bâtira une belle maison comme ces gens savent les bâtir ; il achètera une calèche comme ils en ont eux-mêmes. Avec notre calèche nous irons ensemble à la foire, nous dînerons à la table des messieurs et après le dîner nous jouerons le café. Au fait, je ne tiens guère au café ; un verre de liqueur fera mieux mon affaire. Mais quand on est distingué, il faut faire les choses avec distinction, sous peine d’être méprisé.

Là-dessus il se gaudissait de tout son cœur en pensant qu’il allait pouvoir arranger de la bonne manière un tel et un tel qui l’avaient méprisé et qu’à son tour il garderait son chapeau sur la tête pendant que d’autres lui tireraient leur casquette.

Quand il s’était longuement bercé de ces espérances il abaissait sur moi un regard empreint d’une sorte de vénération et se préparait déjà à me traiter avec les égards qui m’étaient dus. Il défendait qu’on me laissât crier ; il était persuadé que je ne criais jamais sans raison, comme le faisaient les autres enfants, mais qu’on me tourmentait à dessein. Quand, du fond de son atelier souterrain, il entendait mes cris, il accourait et battait celle de mes sœurs qui était chargée de me surveiller, ou accusait ma mère de ne pas me donner à manger et de me laisser souffrir la faim dans le seul but de lui porter dépit. Il ne permettait pas qu’on me refusât la moindre chose et quand en sa présence on ne faisait pas mes quatre volontés et qu’il voyait ma figure se contracter de dépit, il s’écriait : « Veut-on faire ce qu’il demande ou je…. »

Quand il allait à une foire, il ne manquait pas de me rapporter quelque friandise, sans penser à ses autres enfants. Malheur alors à quiconque osait toucher à mon bien, fût-ce du bout du doigt ! J’avais à peine deux ans qu’il me prenait déjà avec lui à l’auberge, lorsque par extraordinaire il y allait. Là il me donnait à manger de tout ce que je voulais et me versait à boire sans mesure ; puis il vantait ma force à supporter le vin et ajoutait généralement : « Il est bon qu’il apprenne à boire le vin : un jour viendra où il en aura à souhait. » Quant à ma mère, il ne la prenait presque jamais avec lui, bien qu’elle murmurât souvent entre ses dents qu’un verre de vin lui eût mille fois mieux convenu qu’à ce morveux-là !

Ces procédés ne me mettaient pas, on le comprendra, dans les bonnes grâces de ma mère et de mes sœurs, qui avaient journellement à souffrir à cause de moi, qui ne me témoignaient jamais assez d’égards au gré de mon père et qui étaient réduites à voir de loin les bonnes choses dont j’étais comblé, sans jamais en recevoir la plus petite part.

Mon père n’avait probablement pas lu l’histoire de Joseph et de ses frères ou, s’il l’avait lue, c’était à la manière de la plupart des gens qui se bornent à murmurer les mots du bout des lèvres, sans comprendre le récit et à plus forte raison sans en faire l’application à leurs circonstances personnelles. Il ne savait rien de la jalousie enfantine, de ses ravages affreux, de ses soudaines explosions.

Il est un fait que j’ai eu souvent l’occasion de constater : les hommes connaissent parfaitement toutes les vertus et tous les vices par leur nom, mais quand les vertus ou les vices existent ou sont près de se manifester en eux-mêmes, ils n’en savent plus rien ; ils en ignorent l’origine, les symptômes, le développement ; ils sont hors d’état d’arrêter l’essor du mal. Sont-ils victimes des méchancetés d’autrui, ils s’emportent, comme cet insensé qui vient de se heurter la main à un clou planté dans la paroi ; au lieu d’enlever sagement le clou, ils frappent avec colère, l’enfoncent plus profondément, détériorent la paroi et s’en vont, la main meurtrie, en attendant qu’ils se blessent plus douloureusement encore à la première occasion.

C’est ainsi qu’il est peu de parents qui se rendent compte que les fautes de leurs enfants ont leur point de départ dans leur cœur à eux-mêmes et qu’elles se règlent sur leurs propres défauts ; ils ne s’inquiètent que de la conduite extérieure de leurs enfants et se flattent de pouvoir réprimer les méchancetés par des coups et des injures. Quand ils ont eux-mêmes provoqué ces méchancetés par une éducation déplorable, ils ne réussissent qu’à enfoncer le mal plus avant dans le cœur de leurs enfants ; la dissimulation et la tromperie recouvrent ensuite la plaie comme d’une écorce, jusqu’au jour prochain où les malheureux parents subiront les conséquences de leur fol aveuglement.

Mon père connaissait la jalousie par ouï dire et par ses lectures, mais il ne se croyait pas enclin à ce défaut et ne se doutait pas qu’il travaillait à l’implanter dans le cœur de sa femme et de ses enfants ; il ne voyait pas que ses coups et ses injures l’attisaient, la changeaient en un secret désir de vengeance et qu’il n’y gagnait qu’un redoublement de colère. Et cependant ce n’était là que le développement naturel des choses ; un aveugle, semble-t-il, eût pu s’en apercevoir.

Ma mère aimait ses filles parce que mon père les détestait ; de même elle me voyait de mauvais œil parce que j’étais le préféré de mon père ; elle me jalousait dans la proportion où elle voyait les soins et l’affection paternels se concentrer sur moi ; elle croyait fermement avoir plus de droit que moi au petit pain blanc et au verre de vin. Et comme ma présence lui procurait des souffrances nouvelles, elle en vint à désirer que le bon Dieu me reprît. « Ce serait, disait-elle, un bien pour lui et une tranquillité pour moi. »

Mes sœurs, qui s’étaient attachées à leur mère, partageaient naturellement ce point de vue. Comme j’étais journellement l’objet de faveurs auxquelles elles n’avaient aucune part, elles commencèrent à me porter envie ; cette envie se changea en haine par l’effet des coups qu’elles recevaient fréquemment à cause de moi ; elles en vinrent à me maltraiter, ce qui obligea mon père à les punir comme elles le méritaient.

Quand mon père ne le voyait pas, ma mère me battait comme chair à pâté et mes sœurs me pillaient sans retenue, avec l’aide de la mère ; elles me poussaient pour me faire tomber et m’aidaient à me relever en me tiraillant de telle façon que j’avais plus de mal à me remettre sur pied qu’à être jeté à terre. Comme je criais à peu près autant dans le premier cas que dans le second et qu’en tout état de cause mes sœurs étaient battues, elles voulaient du moins que mes cris eussent une raison d’être.

Quant aux journées que mon père passait tout entières hors de la maison, c’étaient pour mes sœurs des jours de fête et pour moi des jours de martyre. J’avais beau crier de toutes mes forces, mon père ne m’entendait pas, et si je n’avais à manger qu’à moitié ma faim, il n’en apprenait rien.

Je m’attachai donc instinctivement à mon père ; je ne voulais être qu’auprès de lui ; dès que je pus parler c’était à lui que je portais mes doléances quand j’étais malmené ; c’est vers lui que j’allais me réfugier quand quelqu’un me regardait de travers. Mon père, flatté de cette préférence, m’incitait à lui rapporter tous les faits et gestes des autres membres de la famille ; les femmes ne voulurent dès lors plus m’avoir auprès d’elles et m’éloignèrent de leurs occupations ; je ne trouvai personne disposé à lire avec moi dans les abécédaires que mon père m’avait achetés dès ma troisième année et qui étaient tous plus beaux les uns que les autres ; ma mère prétendait ne pas en avoir le temps ; quand mes sœurs y consentaient, la leçon dégénérait promptement en hostilités où l’élève avait toujours le dessus et ne faisait naturellement aucun progrès, ne se donnant aucune peine et aimant mieux regarder les éléphants et les singes dorés des couvertures du livre que les caractères tracés sur les pages ; comme ceci ne constituait pas une leçon, nous finissions, mes sœurs et moi, par nous prendre réciproquement aux cheveux ; les cris éclataient de part et d’autre et mon père se décidait à donner lui-même la leçon, parce qu’il voulait à tout prix faire de moi un grand homme et un savant.

C’était un singulier professeur que mon père. Il n’avait, cela va sans dire, plus aucune idée du temps qu’il faut à un enfant pour apprendre l’alphabet. L’enfant n’est pas habitué à se faire des notions exactes et précises ; il lui est difficile de distinguer les unes des autres des lettres qui n’ont pas de signes distinctifs particulièrement visibles ; il ne possède pas encore cette facilité d’assimilation qui est la conséquence du développement des facultés intuitives.

Or mon père qui était l’homme patient par excellence quand il s’agissait de tisser le fil le plus détestable, devenait irritable et impatient en toute autre rencontre ; il ne comprenait pas pourquoi, après avoir si facilement appris la première lettre, j’oubliais et confondais les suivantes ; il criait, se grattait la tête, décampait, toutefois sans jamais me frapper. Pour moi, qui aimais à rester auprès de lui, et qui prétextais vouloir étudier, dans le seul but d’être à ses côtés, je m’appliquai de tout mon pouvoir, pour le faire rester et n’être pas moi-même chassé ; j’atteignis ainsi heureusement la fin de l’alphabet et abordai les syllabes, que je parcourus avec non moins de bonheur. Mais comme je ne pouvais toujours étudier, je me mis tout doucement et spontanément à préparer les bobines dont mon père avait besoin, et cela avec un tel succès qu’il me considéra bientôt comme une merveille et raconta à tout venant qu’il avait un garçon comme on n’en trouverait pas un sur mille. Ces propos, répétés fréquemment en ma présence, me donnèrent une haute idée de moi-même ; je me crus une petite merveille.

À mesure que je grandissais, je devenais toujours plus curieux de savoir où donc mon père allait quelquefois le mardi et le jeudi et d’où provenaient les objets qu’il me rapportait de chacun de ses voyages. Je le suppliai longtemps de me prendre avec lui. Mes supplications étaient d’ailleurs superflues, car il s’en réjouissait lui-même comme un enfant ; il était impatient d’entendre ce qu’on dirait de moi à Berthoud ; à son avis chacun serait émerveillé à la vue d’un enfant aussi remarquable ; jamais la petite ville n’aurait rien vu de pareil.

J’avais six ans quand, par un jour d’automne, il me promit de me prendre avec lui à la foire, à condition que j’apprisse encore une fois à fond mon alphabet et que je misse tous mes soins à lui préparer ses bobines. Avec quel zèle je me mis à étudier ! avec quelle assiduité j’enroulai le fil pendant des journées entières ! La nuit je rêvais à la foire, à la ville et à toutes les merveilles que mon père m’en avait racontées. J’étais en fièvre. Je comptais sur mes doigts les jours et les heures qui me séparaient de la journée impatiemment attendue. Cent fois par jour je demandais : « Père, n’est-ce pas que ce sera la foire quand nous aurons dormi trois ou quatre fois ? »

Enfin l’aurore de cette journée mémorable se leva. J’étais levé avant elle. Mes yeux suivaient avec impatience les préparatifs du déjeuner, que ma mère semblait prolonger à dessein ; je m’irritais du peu d’empressement que mes sœurs mettaient à graisser mes souliers. Poussé à bout, j’allai me plaindre à mon père. Pour se venger, mes sœurs me tirèrent les cheveux en m’attachant ma cravate ; elles étaient outrées de me voir aller à la foire, alors qu’elles-mêmes ne pouvaient s’y rendre une seule fois de toute l’année.

Enfin nous partîmes. Mon père portait sur son épaule une pièce de toile et au bras un panier contenant une motte de beurre ; j’avais à la main un bâton presque aussi long que moi.

Avez-vous déjà vu, par une forte averse, des filets d’eau sortir de tous les coins, se réunir, former des ruisseaux qui vont eux-mêmes se jeter dans la rivière qu’ils convertissent en un torrent impétueux ? C’est ainsi qu’on voit par un beau jour de foire, de chaque maison des environs de Berthoud, et cela à plusieurs lieues à la ronde, sortir des gens qui vont à la ville pour leur plaisir ou leurs affaires. Les uns portent les produits de leur travail ou de leur jardin, les autres se bornent à y transporter leur propre personne. On accourt par tous les sentiers ; on se réunit en groupes sur les chemins de traverse ; sur la grande route on forme une file ininterrompue ; gens et bêtes se suivent pêle-mêle ; les petites voitures bernoises circulent avec fracas à travers la foule ; à leur approche les moutons se jettent de tous côtés, les piétons s’écartent brusquement et interrompent leur babil comme si une bombe venait de tomber au milieu d’eux ; sur les calèches et les chars à bancs, de grosses figures épanouies contemplent les piétons d’un air béat et passent avec rapidité, comme si elles flairaient déjà les fumets de la table d’hôte.

Quel spectacle pour un bambin comme moi, qui n’avais jamais mis les pieds sur une grande route ni à une foire ! Le bétail m’intéressait plus que les gens ; à chaque instant je m’arrêtais pour admirer les charmants petits agneaux que l’on conduisait au marché. Plus nous approchions de la ville, plus il y avait à regarder et plus je me cramponnais à la poche de mon père. Mais quand la petite cité se présenta à ma vue, dominée par son fier château, je fus un instant comme cloué sur la place ; ces maisons si belles, si grandes et si nombreuses étaient un spectacle tout nouveau pour moi. Quand je revins de mon étonnement, je me mis à jouer des jambes de telle façon que mon père eut peine à me suivre, tant j’avais hâte d’arriver. Une fois dans la ville, je voulus de nouveau m’arrêter devant chaque boutique : je criais à chaque instant : « Père, viens donc ici, regarde, regarde ! » et je me cramponnais à la poche paternelle au point de la faire craquer.

Mais mon père n’avait pas de temps à perdre ; il avait hâte de livrer sa toile. Son patron était un homme très exact, qui avait ses heures à lui et qui se fâchait au moindre retard. Malheureusement nous nous étions attardés en route, aussi le patron fut-il très bref ; il ne m’accorda pas un regard et n’eut pour moi ni un batz ni une parole aimable. Mon père, qui avait compté sur quelque faveur, prit la chose très mal. « Si j’en connaissais un autre qui me donnât de l’ouvrage suivi, dit-il, j’irais de ce pas le trouver et je lâcherais celui-ci. »

Quand il eut mis en lieu sûr le nouveau fil que le patron lui avait donné, il alla s’installer sur le marché pour vendre sa motte de beurre ; il releva soigneusement la serviette qui la couvrait et attendit les chalands.

Pour moi, la terre me brûlait sous les pieds ; je trépignais d’impatience et suppliais mon père de quitter l’arcade obscure où il avait pris place et de venir auprès des bancs de foire. Pour en finir, il me donna un batz. « Va, dit-il, achète-toi quelque chose, visite un peu la foire, mais ne t’éloigne pas et surtout reviens promptement. » Ce n’est pas volontiers qu’il me laissait aller, non par crainte qu’il ne m’arrivât quelque accident, mais parce que mon absence le privait du plaisir d’entendre les louanges qui devaient infailliblement m’être décernées par toutes les dames qui viendraient acheter son beurre. Il est vrai que jusqu’à ce moment personne, ne m’avait accordé la moindre attention, personne n’avait eu une parole d’admiration pour moi, ce qui le vexait fort.

Plus heureux qu’un roi je m’élançai, mon trésor dans la main, au milieu des splendeurs de la foire, sans avoir pris garde à l’endroit où se tenait mon père ou à la direction que je prenais et sans penser que je m’exposais à ne plus le trouver à mon retour.

J’allai d’un banc à l’autre, plein d’une admiration toujours croissante. Ici je voyais de splendides cavaliers en tunique rouge et pantalons bleus, des sabres, des fusils, de magnifiques petites voitures ; là des bonnets de fourrures ornés d’une frange d’or aux reflets éblouissants, semblables à celui que portait le fils de notre préfet et qui avait toujours excité mon envie ; plus loin c’étaient des monceaux de livres et, tout auprès, des images admirables, telles que je n’en avais vu de ma vie ; enfin des piles de pains d’épices aussi grands que des portes de four.

Je ne sais combien longtemps je restai immobile en face de ce spectacle ; j’avais oublié mon père, le temps qui fuyait, le reste du monde. Mon batz à la main, je jouissais trop de la vue de ces magnificences pour désirer en devenir possesseur. Et quand le désir d’en posséder au moins une partie se fut fait jour dans mon esprit, je fus longtemps sans savoir à quoi m’arrêter. J’avais faim et les pains d’épices me faisaient venir l’eau à la bouche ; mais les bonnets de fourrure étaient si éblouissants, les cavaliers si attrayants et les images, oh ! les images, incomparables ! Bref, les images l’emportèrent ; je m’approchai, tendis mon batz et montrai du doigt celle qui m’avait le plus charmé. — Oh ! dit le marchand en riant, il faudrait beaucoup de batz pour acheter celle-là ! attends, je t’en ferai voir de plus petites. » Mais mon choix était fait, il me fallait celle-là et pas une autre.

Alors je pensai à mon père, qui, lui, avait beaucoup de batz en réserve ; je fis demi-tour pour aller lui demander des batz. Je courus de tous côtés sans pouvoir le retrouver, sans même reconnaître l’endroit où je l’avais laissé. J’étais comme emprisonné dans la foule ; je ne savais à quoi j’en étais. Une angoisse extrême me saisit ; rien ne peut rendre l’impression de détresse qui s’empara de moi ; une sueur froide me couvrit tout le corps ; je fondis en larmes et me mis à crier : « Papa ! papa, où es-tu ? »

Mais papa ne répondait pas. Les passants s’arrêtèrent et me demandèrent :

— Que veux-tu donc ?

— Je voudrais aller vers mon père.

— Qui est ton père ? Comment est-il fait ?

— Il s’appelle Hans et il porte une veste jaune.

— Il y a beaucoup de Hans à la foire et encore plus d’habits jaunes. Ton père a sûrement un autre nom. Comment l’appelle-t-on encore ?

— Ma mère, dis-je en sanglotant, l’appelle quelquefois vieux grognard et mauvais coucheur.

Et les gens de rire et de passer leur chemin en me laissant pleurer et crier papa, moi pauvre égaré au milieu de la petite ville qui me paraissait immense et sans limites. Autour de moi, la foule affairée, indifférente à mon sort ; les uns courant à leurs affaires, les autres battant le pavé à la recherche de quelque bonne aubaine. J’avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais nulle part le visage de mon père ; je ne pus pas non plus retrouver la porte par laquelle nous étions entrés : je me rappelai pourtant qu’elle était à côté d’une grande maison s’ouvrant par une porte basse.

Désespéré je m’appuyai contre un mur, je me couvris le visage de mes mains et pleurai comme de ma vie je n’ai pleuré. Connaissez-vous la douleur de l’enfant qui se croit perdu ? Il est difficile de se la représenter, lorsqu’on est à l’âge où, plein d’un sot orgueil, on s’imagine que l’on ne peut plus se perdre. Il est pour le cœur humain une époque où les glaces de l’égoïsme s’étendent sur lui ; alors il y fait plus froid qu’au milieu des neiges de la Laponie, et l’on ne se représente plus ce que doit éprouver l’enfant qui n’a plus ni père ni mère, qui ne voit autour de lui que des visages inconnus, qui se croit abandonné et seul sur la terre ; détresse indescriptible, qui efface toute autre sensation. Les splendides cavaliers, les bonnets de fourrure, les pains d’épices, les images, tout était encore là ; j’avais même conservé mon batz ; mais je n’avais plus d’yeux pour toutes ces magnificences, j’étais inconsolable parce que celui en qui se concentrait toute mon affection, mon père, n’était plus là. Et ce père, dont je déplorais la perte, n’était pourtant qu’un pauvre tisserand en veste jaune !

Là-haut, au sein de l’éternelle lumière de l’amour infini, nous avons aussi un père ; c’est le Dieu de toute grâce ; les astres sont sa brillante parure. Ce Père céleste, beaucoup d’hommes l’ont perdu ; ils ne savent où il est et cependant ils n’éprouvent aucune angoisse ; joyeux ils passent au milieu de la foire de la vie ; ils se délectent aux images et aux pains d’épices, aux poupées et aux bonnets de fourrure. Le soir succède au jour et ils n’ont aucune pensée pour leur Père céleste ; quand on leur parle de Lui ils éprouvent une secrète terreur et veulent faire passer ce qu’on leur en dit pour les vaines créations de la fantaisie et du caprice. Leurs cœurs se sont congelés ; ce sont des champs de glace et de neige. Mais patience ! ces glaces se fondront, ces neiges se dissiperont. Alors une pensée douloureuse se fera jour en eux, la pensée qu’ils ont perdu leur Père céleste ; l’effroi, un effroi qui ne se peut exprimer en aucune langue, les saisira.

Vous représentez-vous ce qu’éprouve celui qui approche imprudemment d’un fourneau chaud ses doigts transis de froid ? Voyez-le presser ses mains l’une dans l’autre, se tenir tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, comme une cigogne dans un pré. Que sera-ce quand, un jour, les cœurs glacés devront se fondre au feu ardent de l’angoisse spirituelle ?

Je pleurai longtemps ; j’ignore pendant combien d’heures ou de minutes. Puis je sentis qu’une main écartait les miennes de mes yeux et une voix bien connue frappa mon oreille : « Eh ! Pierrot, est-ce toi ? qu’as-tu là à pleurer ? »

Je levai les yeux et à travers mes larmes je reconnus notre maître d’école.

Notre maître d’école avait le nez barbouillé de tabac et les yeux rouges ; mais un ange, l’ange Gabriel lui-même, apparaissant tout à coup à mes regards, ne m’eût pas semblé plus beau que ce vieillard à l’extérieur peu attrayant. Oh ! quelle douceur pour celui qui se croit perdu, quand un visage connu s’offre à sa vue ! il faut l’avoir éprouvée pour la connaître. Et s’il suffit de la vue d’un visage connu pour rendre la confiance au cœur désespéré, combien plus la présence d’un cœur bienveillant lui sera-t-elle douce ? Malheureusement les cœurs sont ici-bas trop souvent étrangers l’un à l’autre ; il peut même arriver que l’on soit à l’étranger dans son propre cœur.

— « J’ai perdu mon père ! » Ce furent les seules paroles que je pus adresser à notre maître d’école ; la joie que me causait sa vue m’empêcha d’en dire plus long. Il me prit par la main ; mes larmes se séchèrent, mon angoisse se dissipa ; il me sembla que j’avais déjà retrouvé mon père. Plus est grande la détresse où l’on se trouve plongé, plus on est reconnaissant du moindre secours ; le premier être humain qui vient à notre aide nous paraît être un ange, un envoyé céleste, quand même il n’est pas celui que nous désirions rencontrer.

De ma vie je n’oubliai le service que cet homme m’avait rendu. Quels que pussent être ses défauts, je lui conservai un attachement profond et cet attachement contribua à me pousser dans la voie qui devait faire de moi un maître d’école.

Il me prit par la main. — Ne crains rien, dit-il, nous saurons bien retrouver ton papa. Nous nous transportâmes dans la petite boutique où il déposait son fil et que le vieux régent connaissait bien ; il n’y était pas ; on nous dit qu’il était reparti en courant. Nous parcourûmes plusieurs rues, mais sans succès.

— C’est une sottise, dit enfin mon compagnon, de courir ainsi l’un après l’autre et le meilleur moyen de ne pas se rencontrer. D’ailleurs le temps est à la soif. Allons à l’auberge et attendons tranquillement ; ton père ne manquera pas d’y venir. »

Sur le seuil de la chambre d’auberge, nous nous arrêtâmes et sondâmes du regard tous les recoins de la salle. Bientôt je distinguai tout au fond les teintes jaunâtres de la veste de mon père qui accourait en battant l’air de ses grands bras. Je m’élançai vers lui avec un tressaillement de joie ; mais je fus drôlement reçu. « Tonnerre de garçon ! » s’écria-t-il en faisant mine de me prendre aux cheveux. Je recommençai à trembler et à pleurer ; mes membres se roidirent de frayeur ; jamais mon père ne m’avait parlé de cette façon ; jamais je n’avais reçu de lui pareil accueil ; de ma vie je n’oublierai ce moment.

C’est ainsi que je retrouvai mon père. Comprenez-vous cela, lecteur ? Voilà un homme, déjà sur l’âge, qui entend ne souffrir aucune contrariété ; s’il en’ éprouve, il ne pense pas à s’en accuser lui-même ; il en fait retomber la faute sur son enfant, qui n’en peut mais et qui se trouve ainsi doublement puni. Les choses se passent constamment de cette manière ; il n’en fut pas autrement en cette occurrence.

Mon père avait certainement passé par les mêmes transes que moi ; il m’avait cherché pendant de longues heures d’angoisse. Et voilà sa détresse changée en indignation contre cet enfant qui l’avait mis dans l’embarras ! Au lieu de se réjouir de m’avoir retrouvé, il m’accueille avec colère. N’était-il pas au fond le seul coupable ? N’aurait-il pas dû se rappeler que son bambin de sept ans n’avait jamais mis les pieds ni à Berthoud, ni sur une foire ? Ne savait-il donc plus quels sont les caprices d’un enfant ? Ne réfléchissait-il pas que les choses ne pouvaient, à moins d’un miracle, prendre un autre cours ? Mais il est une chose dont il se doutait encore moins, c’est l’effet que sa conduite devait produire sur moi. Ne venait-il pas, en effet, de détruire brutalement en moi toutes les impressions agréables de ce jour de foire et beaucoup d’autres encore ?

Il ne tarda cependant pas à s’apaiser ; il s’attendrit même à la vue de mes larmes. Il fit apporter de la nourriture et m’obligea à manger et à boire ; nous eûmes des saucisses rôties et du vin de choix. Mais je n’y étais plus et je ne faisais que sangloter. Pour me consoler et réparer sa faute, il me versait abondamment à boire, me faisait mille promesses et disait à chaque instant : « Ne pleure pas, petit ; nous retournerons à la foire et nous achèterons des joujoux. »

Mais les joujoux ne m’intéressaient plus ; les larmes et le vin me fatiguaient la tête au point que je ne pouvais plus lever les yeux. Je voulus m’en aller, mais je me traînais si péniblement et faisais entendre à chaque pas des plaintes si lamentables que mon père fut tout aise de pouvoir me charger sur le char de notre meunier. Là je ne tardai pas à m’endormir et ne m’éveillai que lorsqu’on me prit hors du char.

Ainsi finit tristement et lugubrement ce jour de joie si longtemps désiré. Désormais je ne demandai plus d’aller à la foire et longtemps encore, dans mes rêves, je me voyais perdu et saisi aux cheveux par mon père. Alors je poussais des cris si affreux que mon père était obligé de sortir de son lit pour me consoler.

CHAPITRE III

Comment je perds mon rang de prince-héritier.

Après moi, ma mère avait encore donné le jour à deux filles qui se développaient à souhait. Quand un enfant venait à mourir dans une famille du voisinage, nos parents se plaignaient amèrement de ne pas avoir pareille chance.

Cependant, ma mère accoucha pour la sixième fois ; le nouveau-né était un garçon, qui ne mourut pas plus que les autres. Un accouchement était chose si fréquente dans notre maison qu’on n’y faisait plus attention. Seules mes sœurs commencèrent à murmurer, disant que la mère pouvait bien s’en tenir là, que toutes ces choses ne rapportaient rien, que les marmots n’étaient qu’un tourment de plus et que l’héritage diminuait d’autant.

La mère resta deux jours au lit, après quoi le père se mit à lui demander ce qu’elle avait donc pour ne pas encore se lever. Elle s’arrangea à sortir du lit et reprit la direction du ménage ; mais elle devait s’asseoir à chaque instant et se plaignait tantôt d’un mal, tantôt d’un autre. « Tout cela va s’arranger, dit le père ; voilà six kreutzer pour aller acheter un petit pain blanc avec lequel tu feras une bonne petite soupe. »

Dès qu’elle en eut la force, la mère se rendit à l’église, parce qu’elle pouvait à cette occasion boire à l’auberge une chopine de vin chaud, sans que le père osât s’en plaindre ou s’y opposer.

Elle était très impatiente de voir venir le jour du baptême de l’enfant, et cela pour diverses raisons. Le petit pain blanc n’avait naturellement pas duré longtemps ; elle avait hâte de recevoir les présents qu’à la campagne on apporte à l’accouchée, ce qui ne se fait qu’après le baptême, car on prétend que celui qui apporte son cadeau avant le baptême témoigne ainsi du désir d’être pris pour parrain ; or on ne veut pas s’imposer. Au fait, si l’on ne se montre pas plus tôt, c’est sûrement par crainte d’être demandé pour parrain de l’enfant, car le parrainage est accompagné de dépenses considérables ; il faut acheter le maillot et le premier vêtement du nouveau-né ; puis ce sont les cadeaux à la sage-femme ; en beaucoup d’endroits on a coutume de célébrer d’une manière luxueuse le premier anniversaire ; ce sont ensuite les premières culottes, le premier corsage, un écu tout neuf enveloppé dans un papier sur lequel est écrit un beau souhait ; puis, à chaque anniversaire, de nouvelles étrennes qui se renouvellent parfois jusqu’au mariage du filleul ; ce sont aussi les exigences des parents, lorsqu’ils sont pauvres et qu’ils croient avoir droit d’aller tout le long de l’année heurter en premier lieu à la porte du parrain ou de la marraine ; il arrive même quelquefois que, les parents venant à mourir, le parrain se charge de l’entretien complet de l’enfant, qu’il recueille et qu’il élève avec les siens.

Telles sont à la campagne les astrictions d’un parrainage, astrictions coûteuses et qui, lorsqu’elles viennent à se produire fréquemment, constituent une très lourde charge.

Les gens des villes ne se représentent guère à quel point les bonnes familles – c’est ainsi qu’on les appelle – sont prises à partie par des gens qui souvent leur sont absolument inconnus. Il y a des maisons, et le nombre en est grand, où l’on a dû établir un registre exact des filleuls, dont le chiffre dépasse la centaine. J’ai connu une personne pour qui cette seule dépense absorbait la totalité du loyer d’une forge, loyer qui se montait, si je m’en souviens bien, à 240 écus. C’est un impôt indirect qui pèse sur les campagnards riches et dont on ne leur tient pas assez compte.

Quelquefois aussi, avant que le baptême soit célébré, on voit, la nuit venue, une jeune fille se diriger vers la maison des parents ; elle porte sous son tablier un pain sucré, fait de fine fleur de farine, souvent aussi gros qu’un enfant d’un an ; celle-là a sûrement envie de se marier ; elle donne à entendre qu’elle serait volontiers la marraine de l’enfant, mais avec un tel ou un tel. Ou bien c’est une mère pressée de marier son fils ; elle apporte un pot de vin et ajoute que son garçon est disposé à être parrain, à condition que telle fille riche soit la marraine. Ou bien encore on fait intervenir une tierce personne, qui fait comprendre à des parents indigents qu’ils doivent appeler tel parrain et telle marraine. Quelquefois les parents y pensent d’eux-mêmes et profitent d’un baptême pour réunir les jeunes gens ; ils espèrent que leur demande sera d’autant mieux agréée que l’on saura à qui l’on aura affaire. En ma qualité de maître d’école, j’ai souvent déploré amèrement que le saint baptême servît à de pareilles intrigues et que les jeunes gens oubliassent ainsi ce qu’ils faisaient et quel sérieux engagement ils prenaient devant le Seigneur.

Ma mère hâtait donc le moment du baptême, dans la douce perspective des cadeaux des bonnes gens, des faveurs du parrain et de la marraine, enfin du pot de vin et du morceau de viande que mon père lui apporterait du festin et dont elle avait grand besoin pour se fortifier ; malheureusement, cette aubaine ne suffisait pas à lui rendre la santé, parce qu’elle manquait du repos nécessaire et qu’elle se remettait trop tôt à l’ouvrage. Je suis persuadé que nombre de femmes s’affaiblissent et vieillissent avant le temps par suite du défaut de ces ménagements et de ce repos qui sont si indispensables à une accouchée.

Mon père faisait le repas de baptême à l’auberge du village, sous prétexte que nous n’étions pas organisés à la maison pour offrir un festin, en réalité parce qu’il espérait s’en tirer à meilleur compte. Chez nous, la mère et les enfants eussent pris place à table, tandis qu’ils ne se rendaient pas à l’auberge et que le parrain et la marraine payaient la dépense en tout ou en partie. Au sortir de l’église, il renvoyait l’enfant à la maison, de sorte que nous n’étions pas exposés à la plaisante aventure qui se passa dans le village de M., où on en rit encore.

C’était après un baptême ; le mari et la femme banquetaient joyeusement avec leurs invités ; l’enfant, soigneusement emmaillotté, avait été déposé sur le fourneau où, las de crier, il s’était enfin endormi. Vers minuit, les bouteilles étant vides et les têtes lourdes, on sortit de table et les époux se mirent joyeusement en route en faisant retentir de leurs chants les échos d’alentour. Or, pendant que l’hôtesse était occupée à remettre la chambre en ordre, elle entend tout à coup des vagissements sortir du recoin obscur où se trouvait le fourneau. Elle tressaille, croyant à quelque maléfice ; puis elle se précipite hors de la chambre et rassemble toute la maison. On accourt ; du seuil de la porte chacun perçoit les vagissements, mais nul n’ose s’aventurer plus loin. Enfin, l’aubergiste remonte de la cave, il projette de loin la lumière de sa lampe sur l’endroit redoutable ; il découvre sur le fourneau le ballot abandonné.

On expédia le domestique sur les traces du couple intéressant, auquel on eut mille peines à faire accepter l’enfant ; ils prétendaient que ce n’était pas le leur et que le leur était depuis longtemps à la maison.

J’avais assisté au baptême de mes sœurs cadettes ; mon père m’y avait même porté la première fois et m’avait rapporté à la maison ; cette fois je dus, malgré mes supplications et mes larmes, rester au logis ; je ne pouvais comprendre les raisons de ce refus. Après le départ du père, les sœurs me donnèrent la clef de l’énigme.

— Allons, Pierrot, te voilà déposé ; à ton tour d’être traité comme l’une de nous ; un autre t’a supplanté.

Je constatai alors qu’il en était bien ainsi et que je n’étais plus le fils cadet, c’est-à-dire l’héritier du domaine paternel ; mais cela ne m’affectait pas particulièrement ; assez souvent j’avais entendu ma mère dire que si nous n’avions pas ce maudit nid de misère, elle se trouverait bien mieux. Et mon père n’avait-il pas répété cent fois qu’on ferait de moi un savant, qu’alors j’aurais de l’argent à monceaux et pourrais acheter des terres autant que j’en voudrais ! En ce qui concernait le petit domaine, je ne voyais aucun inconvénient à le laisser à mon frère ; j’aimais mieux aller m’établir là-bas, dans le village, où les distractions ne manquaient pas, où l’on voyait de riches épiceries et de superbes magasins et où passaient à chaque instant des voitures chargées de beaux messieurs et de belles dames ; et puis, quand j’aurais ma propre voiture je pourrais circuler plus commodément là-bas que chez nous, où l’on se heurtait dans le chemin à des pierres aussi grosses qu’une tête d’enfant. Tels étaient mes projets, mais je comptais, hélas ! sans mon hôte.

En effet, mon père n’était plus le même à mon égard et sa manière d’être était toute autre que jadis. Comme nous l’avons vu, son petit domaine faisait tout son orgueil ; parlait-on des gens qui n’étaient pas propriétaires, il disait, non sans une nuance de compassion ou de mépris : « Ce ne sont que des locataires ! » Il avait vu en moi l’héritier présomptif de son patrimoine, aussi étais-je son orgueil et le terme de ses plus belles espérances. Dès que mon frère parut avec la qualité de futur propriétaire, il reporta sur lui tous les sentiments qu’il avait eus à mon égard ; mon frère me supplanta non seulement dans mes droits héréditaires, mais aussi dans le cœur de notre père. Cette transformation ne s’opéra, à la vérité, pas en un instant et mon père en eut à peine conscience, mais j’en ressentis bientôt les funestes effets. Peu à peu, les jouets me furent retirés ; tout allait au futur héritier ; le père ne me vantait plus ; il ne disait plus que je deviendrais un grand personnage. Autrefois, l’embobinage était pour moi un plaisir et un amusement ; je me livrais à ce travail pour rester auprès de mon père ; on m’en fit désormais une astriction sévère et quand je n’atteignais pas la quantité voulue, je recevais des reproches, plus tard des coups. On ne me poussait plus à l’instruction ; au contraire, quand je prenais mon livre on me disait : « Prépare les bobines ; tu es bien assez instruit ; tu as encore le temps d’apprendre et pour un simple petit tisserand, tu en sauras vite assez. »

Puis le père racontait que lui-même n’avait jamais pu apprendre grand’chose ; il ne savait donc pas pourquoi j’apprendrais plus que lui ; n’avait-il pas fait son chemin quand même ? Et quand ces remontrances ne faisaient pas leur effet, on me jetait mon livre à la tête. C’est ainsi qu’un père soufflait d’une même bouche le chaud et le froid, selon qu’il parlait à l’un ou à l’autre de ses enfants.

Quant à ma mère, elle éprouvait une joie sans mélange à me voir supplanté par un autre fils ; aussi aimait-elle le nouvel héritier autant que mon père lui était lui-même attaché ; il n’en devint que plus volontaire et intraitable.

Il est facile de se représenter ce que devint pour moi le séjour dans la maison paternelle. Le père, auteur inconscient de l’envie et de la haine que les autres me portaient, se détournait de moi et m’abandonnait à mon sort. Les dispositions des autres étaient les mêmes qu’auparavant. Notre roquet lui-même, que j’avais si souvent gratifié de mes pains d’épice, se retirait pour se tourner vers mon frère qui avait désormais les friandises. Tous s’élevaient contre moi ; personne ne prenait ma défense. Mes sœurs me rendaient au double les humiliations qu’elles avaient subies autrefois et les punitions que je leur avais attirées de la part de mon père.

Mon cœur en fut profondément atteint. Mon chien et mon père m’avaient abandonné. Or, rien n’est plus douloureux pour un cœur d’homme que l’absence d’un être qu’il puisse aimer et qui agrée son amour. Plus tard, dans la force de l’âge, alors que le soleil est déjà haut sur l’horizon de la vie et que la pensée est absorbée tout entière par le travail et l’argent, on est peut-être moins sensible à ces choses qu’au temps de la jeunesse ou de la vieillesse. Si la jeunesse a besoin d’aimer, la vieillesse a besoin d’être aimée. C’est pourquoi les vieillards recherchent avec une telle anxiété l’affection de leurs petits-enfants et font des folies pour la conquérir. C’est aussi pour cela que les enfants s’attachent si volontiers à leurs grands-parents qui sont avides et reconnaissants de leur affection. Combien de cœurs se sont endurcis et pétrifiés peu à peu à l’égal du granit pour n’avoir pas rencontré d’autres cœurs dans lesquels ils auraient pu répandre l’amour dont ils étaient pénétrés ! Et combien d’hommes sont devenus criminels, poussés qu’ils étaient par un besoin de vengeance ! Combien qui, voyant leur amour repoussé, l’ont tourné en paroles violentes et en actions criminelles !

Il fut heureux pour moi que de telles conséquences ne se produisissent pas et que la bonne Providence me gardât de ce danger en plaçant sur ma route un ange gardien, un envoyé de là-haut. Nous verrons dans le prochain chapitre quel fut ce libérateur.

CHAPITRE IV

Comment j’échange mon rang de prince-héritier contre une dignité scolaire.

L’ange qui me fut envoyé était dépourvu d’ailes ; en revanche il prenait du tabac et ses yeux distillaient comme un baquet de rémouleur. C’était notre vieux régent, le même qui m’avait découvert dans les rues de Berthoud, qui avait eu compassion de moi et avait pris ma défense quand mon père, sous l’empire d’un premier mouvement de colère, avait voulu me rouer de coups. Ces procédés avaient touché mon cœur ; je lui étais respectueusement et tendrement attaché.

Tel de vos semblables produit sur votre esprit une certaine impression qui n’est pas la même que celle qu’il produit sur les autres hommes. Cette impression est généralement motivée par la tournure de cet homme et les traits de son visage. Elle est justifiée, car le visage est le miroir de l’âme. Vous la modifierez peut-être en entendant le langage de cet homme ; vous aurez lieu de le regretter ; de pénibles déceptions vous prouveront que la première impression était la bonne. Quelquefois aussi cette impression est la résultante de la position et des circonstances au milieu desquelles un homme vous apparut pour la première fois ; celle-ci est plus durable que la première. Un enfant va pour la première fois à l’école ; il voit le maître emporté et violent dans un moment de colère ; il restera pendant des années sous cette impression de terreur qui se changera rarement en un sentiment d’affection ; il faudra même employer les coups pour le faire aller à l’école, ce qui ne fera qu’aggraver le mal.

Il en fut de même de mes rapports avec le vieux régent : les défauts que d’autres remarquaient en lui ne frappaient pas ma vue ; quand d’autres le harcelaient, je cherchais de mon côté à lui être agréable. Il était laid et presque repoussant de saleté ; outre le tabac, il aimait l’eau-de-vie ; il buvait avant la classe, quelquefois même pendant celle-ci. Ne recevant qu’un chétif salaire, il faisait le métier de boisselier pour se procurer quelque argent. En hiver, l’école lui servait d’atelier. Il passait d’ailleurs pour un homme singulièrement instruit, car il savait mesurer le foin et était même capable d’écrire de petites lettres et des certificats pour les paysans.

Quant à ses talents pédagogiques, ils n’avaient rien de transcendant. Le matin, on commençait par apprendre par cœur ce qu’on avait à réciter. Par récitation, on entendait aussi bien la reproduction de mémoire de ce qu’on avait appris, que la lecture et l’épellation. Après la récitation et si l’heure de midi n’était pas déjà venue, on faisait encore un peu de lecture. Après midi on reprenait la lecture, après quoi quelques élèves pouvaient écrire et calculer ; la plupart des élèves, surtout les liseurs et les épeleurs, ne quittaient pas leurs livres. Cette manière de tenir l’école n’en constituait pas moins une fatigue pour notre vieux maître, aussi s’en acquittait-il le moins possible lui-même et se consacrait-il volontiers à son eau-de-vie ou à son travail manuel. Il avait toujours un ou deux suppléants auxquels il confiait le sceptre, c’est-à-dire la baguette ; c’étaient généralement les plus riches, auxquels il fournissait l’occasion de s’exercer à tyranniser et à tourmenter un jour leurs inférieurs selon toutes les règles de l’art.

Pas trace d’ordre dans cette école ; en revanche, maître et élèves faisaient un fréquent usage des coups. Nul sentiment de respect ; l’élève qui pouvait jouer le plus de tours au maître et le berner le plus habilement, passait pour le plus distingué et était traité par les autres avec des égards proportionnés. On se livrait vis-à-vis du maître à toutes les sottises possibles ; on vidait sa tabatière pour la remplir avec la poussière tirée du tronc des vieux saules ; on plantait des clous dans les morceaux de bois qu’il voulait façonner.

Mais les moments où la joie était à son comble étaient ceux où il s’endormait pendant l’après-dînée, ce qui lui arrivait fréquemment. Dès qu’on s’apercevait que le sommeil le gagnait, le vacarme habituel cessait comme par enchantement et tout devenait silencieux. Le supposait-on suffisamment endormi, un des élèves laissait, pour s’en assurer, tomber un livre ou frappait sur la table avec une règle. Rarement il s’éveillait. Alors nous tenions conseil de guerre pour convenir des tours à jouer et nous étions rarement pris au dépourvu. Nous l’attachions avec des cordes aux jambes du fourneau ; nous lui barbouillions le visage avec de l’encre ; nous lui introduisions des rouleaux de papier dans le nez ; nous lui collions les cheveux au fourneau avec de la poix, et le reste. La chose faite, tous quittaient la chambre en grand silence ; un seul était chargé de voir par quelque fenêtre la fin de l’histoire, car le plus intéressant était de savoir comment le tour réussirait.

Quand la femme du régent entendait partir les enfants et ne voyait pas revenir son époux (eux-mêmes n’avaient pas d’enfants), elle accourait à sa recherche ; elle le réveillait brutalement, l’accablait d’injures variées et le débarrassait de sa poix d’une manière peu galante. Quel régal c’était pour nous que d’entendre ensuite le récit de l’aventure ! Le régent ne s’enquérait jamais des coupables, mais le lendemain matin il jouait de la verge avec une énergie particulière et ceux qu’il soupçonnait recevaient une copieuse ration de coups. Cependant, nous y étions tellement habitués que nous n’en faisions que peu de cas, bien qu’il lui arrivât d’appliquer jusqu’à six douzaines de taloches sur une seule main.

J’avais déjà été à son école sans avoir eu particulièrement à me plaindre de lui. Ayant beaucoup appris à la maison, je m’étais trouvé en avance sur les élèves de mon âge, je récitais toujours sans fautes et quant aux mauvais tours que lui jouaient les plus grands, j’étais trop jeune pour y prendre une part active. Mais depuis le moment où il m’avait reconnu dans un jour de détresse et depuis que je ne trouvais plus d’affection à la maison, l’école était devenue mon séjour de prédilection ; le maître m’apparaissait comme l’être le plus aimable qui existât sous la voûte des cieux. Je faisais tout pour lui plaire. Je gagnai ainsi sa faveur, que je possédais déjà peut-être depuis le jour où il lui avait été donné de m’être utile. L’homme fait si rarement le bien, qu’il se sent vivement attiré vers ceux qui lui ont procuré l’occasion d’accomplir une bonne action et ont fourni à sa conscience un motif de lui décerner des louanges méritées.

Les moyens dont j’usais pour me faire bien venir de lui n’étaient, à la vérité, pas des plus honorables. J’avais remarqué que les autres élèves lui apportaient quelquefois des cadeaux, du lait, du pain, du lard, de la charcuterie ; les égards que ces cadeaux leur valaient de sa part m’impressionnaient fort ; mais j’étais plus touché encore en voyant le plaisir qu’ils lui causaient et en entendant les remerciements sans fin de sa femme et les vœux qu’elle chargeait les élèves de porter à leur aimable mère et leur excellent père.

Un jour donc que l’on faisait au four à la maison, je demandai naïvement un pain pour le porter au régent. Oh ! je fus bien reçu :

— On ne mange donc pas assez de pain ici, n’est-ce pas ? dit le père. D’ailleurs le régent et sa femme feraient grand cas de notre pain ; ils le donneraient à leur chèvre.

Je n’en demandai pas plus long, mais je ne fus pas satisfait. À la vérité je ne pouvais guère imiter certain élève, qui, désirant être admis à la Communion, imagina de s’attirer la faveur du pasteur en lui faisant un cadeau. Et comme il voulait faire bien les choses, il vola deux jambons à son maître. Cette munificence inusitée éveilla les soupçons. S’il n’eût apporté qu’un jambon, le pasteur n’y eût pas autrement fait attention ; mais deux jambons à la fois ! cela ne se voyait guère ; le pasteur alla aux informations et le larcin vint au jour.

Quant à moi, je volai des œufs, et comme les œufs étaient rares en hiver, j’en fis provision pendant l’été et les cachai dans le foin ; je volai des pommes, des fruits secs et m’avisai même une fois de traire notre vache ; l’animal prit la chose fort mal et, ne reconnaissant pas en moi celui qui la trayait habituellement, m’appliqua un coup de pied qui m’envoya nager en plein fumier.

Un autre moyen, dont j’usai pour me mettre dans les bonnes grâces du régent, fut de lui rapporter les faits et gestes des autres élèves. J’agissais ainsi poussé moins par des calculs égoïstes que par une affection sincère pour cet homme et par l’amertume que m’inspirait la vue des mauvais traitements dont il était l’objet.

La fréquentation assidue de l’école n’était d’ailleurs pas chez nous une vertu de famille. Mes parents faisaient peu de cas de l’école ; il se passait des semaines sans qu’ils se souvinssent qu’il y avait une école que les enfants devaient fréquenter. De plus ils ne se représentaient pas de quelle utilité pouvait bien être l’école pour des gens du commun peuple n’aspirant pas à tenir un rang dans la société ; à leurs yeux l’école était bonne tout au plus pour nous enseigner à lire en vue de la confirmation et parce qu’il est d’ailleurs commode de savoir lire. Et comme nous savions lire, ils en concluaient que l’école n’avait plus de raison d’être pour nous. Et puis leur orgueil de républicains leur inspirait cette pensée que personne n’avait rien à leur commander ; ne donnaient-ils pas à manger à leurs enfants et ne leur achetaient-ils pas des souliers ! C’est pourquoi, si je n’étais allé moi-même avec plaisir à l’école, mes parents ne m’y auraient pas envoyé régulièrement ; ils m’auraient vu baguenaudant autour de la maison pendant des journées entières sans seulement me dire un mot de l’école.

Je suis persuadé que les absences scolaires des garçons sont dues, pour un bon tiers au moins, non au travail, mais à l’indifférence des parents, qui ne se soucient en aucune façon de l’école et qui, pour la moindre besogne, fût-ce une petite corbeille de pommes de terre à laver, disent à leur enfant : « Tu n’iras pas à l’école, aujourd’hui, il y a des pommes de terre à laver. » Or, avec un grain de bonne volonté, cette petite besogne se ferait avant ou après l’école, ou par un de ceux qui ne sont pas à l’école et qui s’en acquitterait sans négliger autre chose.

Chaque matin et chaque après-midi, j’étais prêt à partir pour l’école. Mais mes parents croyaient devoir me retenir, soit par crainte que l’embobinage ne souffrît quelque retard, soit en vertu du raisonnement suivant : « Que diront les gens, quand ils nous verront envoyer ce grand garçon tous les jours à l’école ? Ils s’imagineront que nous ne savons l’employer à rien ou que nous n’avons pas d’ouvrage à lui donner. » Quant à mes sœurs, elles avaient aussi leur mot à dire et bien qu’elles ne tinssent nullement à aller à l’école, elles prétendaient que puisque je pouvais toujours y aller, elles le voulaient aussi et qu’elles en avaient le droit autant que moi.

Au demeurant toutes ces récriminations n’aboutissaient à rien ; le plus souvent je restais le maître. En effet, chez les gens de la campagne, où l’on fait un fréquent usage des coups mais où manque une volonté ferme et sérieuse, un gamin doué d’une volonté tenace peut obtenir à peu près tout ce qu’il veut, pourvu qu’il persiste dans sa ténacité. On avait beau me faire embobiner à outrance pendant les heures libres, m’imposer des charges toujours plus lourdes, préparation du fourrage, bûchage du bois et le reste, je ne cédais pas, je travaillais de tout mon pouvoir et quand je n’y suffisais plus, j’usais de ma langue, je menaçais de m’en aller, je disais que mon parrain voulait me prendre chez lui. J’y gagnais bien quelques soufflets, mais mes menaces ne laissaient pas que de produire leur effet, car on se fût difficilement passé de moi dans la maison ; mon départ eût fait un vide et eût occasionné aux autres un surcroît de besogne dont personne ne se souciait. Je continuai à travailler d’arrache-pied à l’école et à la maison ; j’avais inventé une combinaison qui me permettait d’étudier tout en enroulant mes bobines.

Grâce à ces efforts je fis des progrès considérables. J’appris en un clin d’œil le catéchisme de Heidelberg et quantité de psaumes. Je n’y comprenais pas grand’chose, mais j’étais en mesure de réciter avec une telle rapidité qu’on n’eût pu frapper un coup de petit marteau dans les intervalles. J’étais devenu si habile dans l’art de réciter que je répétais des réponses entières sans reprendre haleine et les plus longs passages sans m’interrompre plus d’une fois. Les gens en étaient enchantés, car on tenait pour le plus habile celui qui reprenait haleine le moins souvent. À la fin de l’hiver je fus classé parmi les plus forts et le régent, qui m’aimait particulièrement, m’eût volontiers fait asseoir sur les premiers bancs, mais il n’osait le faire parce que le fils d’un des notables avait sa place immédiatement devant moi. S’il m’eût fait passer devant celui-ci et que le fils de l’huissier eût été inscrit au rôle des examens après le fils du tisserand et eût obtenu en prime d’examen un demi-batz de plus, la chose aurait occasionné un vacarme affreux. Malgré tout, mes progrès furent, au commencement de l’hiver suivant, jugés véritablement étonnants.

Il était d’usage que l’année scolaire s’ouvrît par une série de répétitions, pendant toute la durée desquelles on ne faisait ni écriture ni calcul. Ces répétitions duraient au moins jusqu’au Nouvel-An et même, pour ceux des élèves qui ne paraissaient qu’après le battage en grange, jusqu’à la Chandeleur. D’autres, n’avaient plus le temps de dépasser le point qu’ils avaient atteint pendant l’hiver précédent, et, au fait, la plupart n’avaient pas touché leur livre pendant tout l’été, depuis le moment où ils l’avaient mis de côté au printemps en même temps que leurs bas, jusqu’au moment où ils reprenaient leurs bas en automne, si ce n’est plus tard. Aussi avaient-ils absolument tout oublié. Les épeleurs devaient recommencer à apprendre les lettres. Ceux qui avaient appris pour la première fois, pendant l’hiver précédent, le catéchisme de Heidelberg, ou, comme on disait, les réponses, n’en savaient plus le premier mot. La lecture était au plus mal et beaucoup de liseurs de l’année précédente devaient se remettre à l’épellation. C’est pourquoi les progrès scolaires étaient faibles ou presque nuis. Pour moi qui n’avais pas cessé d’étudier pendant l’été, tout en enroulant mes bobines et qui n’avais fait que mémoriser, à part moi, en tout et partout, je me trouvai, l’automne venu, au premier rang ; mes répétitions furent l’affaire d’un instant et je n’eus pas mon pareil en récitation.

Cela plaisait singulièrement au maître d’école.

— Pierrot, me dit-il, tu deviendras un type achevé. Dommage que tu ne sois que le fils d’un tisserand, tu auras beau apprendre tout ce que tu voudras, tu resteras gros Jean comme devant.

Je lui exposai deux demandes. Avant tout je désirais pouvoir faire réciter les élèves, en d’autres termes, être son sous-maître.

— Pierrot, dit-il, tu en serais joliment capable, mais il te manque une chose, c’est de savoir lire à l’envers, et aussi longtemps que tu ne sauras pas lire à l’envers je ne pourrai tirer parti de toi.

En effet, pour être en mesure de le suppléer, il fallait savoir par cœur plus que les autres, de manière à faire réciter sans avoir besoin du livre. Ainsi faisait le maître, ainsi, pensait-on, devait faire le sous-maître. En second lieu le sous-maître devait pouvoir lire à l’envers. Placé devant les élèves, le maître lisait à l’envers dans leur livre et contrôlait de cette manière leur lecture. Ainsi faisait le maître, ainsi devait nécessairement faire le sous-maître, seconde qualité indispensable. En troisième lieu il fallait, ainsi que nous l’avons vu, être de bonne famille et c’eût été faire une exception unique que de confier le sceptre, c’est-à-dire la baguette, aux mains d’un élève du commun peuple. C’était là probablement la véritable raison pour laquelle le brave homme ne pouvait me confier l’emploi désiré. L’hiver suivant, le fils du maire devait faire son instruction religieuse et il n’y aurait alors plus de fils de notable en âge d’exercer cette fonction.

La seconde faveur que je lui demandai fut de pouvoir apprendre aussi à écrire et à compter.

— Pierrot, me dit-il, cela ne te servira à rien du tout ; mieux vaut donc y renoncer ; tu n’auras jamais de rentes à calculer ; tu ne seras jamais un des notables, et qui diable voudrait être de l’autorité si le premier gueux venu savait écrire et compter et dire son mot partout ?

Mais Pierrot ne cédait pas et fit tant qu’enfin il eut la promesse que, dès qu’il saurait lire à l’envers, on verrait…

Fort de cette promesse, je me mis à tourner mes livres à l’envers et à m’exercer avec un zèle infatigable, jusqu’à acquérir une certaine facilité dans cet art. Mon père examinait tout cela avec stupéfaction. Et comme un petit tisserand aime à se vanter et n’en a pas souvent l’occasion, il se faisait gloire de moi, sans toutefois être mieux disposé à mon égard.

— J’ai, disait-il, un garçon qui lit des deux façons dans tous les livres, qu’on lui mette sous les yeux n’importe quel livre. Et je parie une chopine du meilleur qu’il en sait bien plus long que le pasteur.

À quoi il ajoutait le plus souvent :

— Quant à savoir si, après tout, il deviendra un imbécile ou autre chose, je n’y vois goutte.

L’hiver suivant, le maître me confia la baguette, non sans faire quelques difficultés. La chose fit grand bruit. On ne comprit pas que le fils du tisserand eût à commander dans l’école ; on disait : « Voyez ce qui se passe dans notre village ; on commence à faire plus de cas des mendiants que des fils de paysans. »

Une femme, dont la fille avait reçu de moi des coups de baguette, arriva tout droit à l’école, se mit à insulter le régent et allait me rendre coup pour coup. Ce n’était heureusement que la femme d’un journalier, qui n’entendait pas que ses enfants fussent battus par un de leurs pareils ; elle n’eût rien dit si j’eusse été l’enfant de quelqu’un des notables. Mais comme ses plaintes ne tiraient pas à conséquence, on lui fit passer la porte bien lestement.

Cet incident mit toutefois le maître dans l’embarras et il m’eût volontiers retiré le commandement, s’il ne se fût si bien trouvé de mon activité. Jusqu’alors tous les élèves s’étaient conjurés contre lui et les sous-maîtres eux-mêmes, étant les plus âgés et les plus huppés, avaient été généralement les meneurs de la bande. Désormais j’étais de son parti ; grâce à mon autorité je pouvais prévenir bien des choses. Aussi ne put-il se résoudre à me destituer. En revanche il me recommanda d’être extrêmement circonspect et me désigna ceux des élèves que je pouvais frapper sans que cela tirât à conséquence ; quant aux autres je devais les lui réserver. Au nombre des plus malmenés étaient mes sœurs. Oh ! comme je leur rendais à l’école ce qu’elles me faisaient supporter à la maison ! Et comme il m’était doux de commander ! Quand, la baguette en main, j’arpentais la chambre du haut en bas, quand, d’une voix sonore, j’ordonnais de travailler, ou que je repoussais le livre d’un élève en lui disant : « Tu ne sais pas, apprends mieux ! » je ne croyais pas possible qu’il y eût au monde un être plus important que moi.

Tout cela me valait naturellement de vives représailles. Dès que la classe avait fini et que la bande avait gagné le large, j’étais hors la loi et chacun s’empressait de me rendre les coups reçus. À la maison mes sœurs faisaient de même. Je n’étais pas l’un des plus forts et ne savais pas me défendre ; je croyais d’ailleurs avoir droit au respect, même hors de l’école. Cependant, le respect ne paraissant pas à l’horizon, la nécessité m’enseigna à me défendre et à éviter autant que possible les autres élèves. L’école m’en devint plus chère parce que j’y étais en sécurité et mon attachement pour le régent fut d’autant plus profond que je me trouvais plus à l’aise auprès de lui.

La seconde promesse du régent fut d’un accomplissement plus difficile ; il s’agissait de m’enseigner à écrire et à compter, mais il n’y voulait pas mordre, ne tenant pas, disait-il, à avoir des démêlés avec l’autorité.

— Depuis que la maison d’école existe, ajoutait-il, jamais on n’a entendu dire qu’un élève de ta sorte ait appris à écrire ou à compter. Si je commence à en apprendre à ceux de ton espèce autant qu’aux autres, les paysans diront que c’est désormais à ceux-là à m’apporter des saucisses et du pain. Que si les leurs n’apprennent pas plus que les autres, ils ne comprendront pas pourquoi ils me feraient des cadeaux ; ne paient-ils pas déjà à eux seuls presque tout le salaire du régent ? Or mon maigre traitement ne me permet pas de m’exposer à souffrir pareil dommage. Et puis, ma femme voudrait avoir son mot à dire dans cette affaire. »

Je ne cédai pas et lui représentai, entre autres raisons, qu’il était pourtant indispensable que je fusse en état d’enseigner ces choses pendant qu’il dormait ou faisait des seilles et que si je ne pouvais occuper les élèves, ils feraient des polissonneries et joueraient de mauvais tours.

— Bah ! répliqua-t-il, plus ils écrivent et plus ils calculent, plus je m’en trouve mal. Je sais et j’ai déjà souvent éprouvé que c’est alors qu’ils sont le plus enragés. C’est pourquoi, je veux bien t’en enseigner quelque chose, mais à condition que tu me promettes de ne pas faire de page d’examen : ainsi la chose sera moins dangereuse pour moi. Les notables ne viennent jamais à l’école, le bavardage des enfants ne tire pas à conséquence et quand le pasteur viendra, tu n’auras qu’à cacher lestement ta feuille sous la table.

Il va de soi que je souscrivis à toutes ces conditions. J’arrivai à la maison tout glorieux ; j’annonçai que j’allais apprendre, dans l’école même, à compter et à écrire et qu’il me fallait en conséquence des plumes, de l’encre, du papier, une ardoise et un crayon d’ardoise, soit 1 kreutzer pour l’encre, 1 batz pour l’encrier, ½ batz pour le papier et 2 batz pour l’ardoise ; quant au crayon d’ardoise, on me le donnerait bien par-dessus. Total général : 4 batz.

À ces mots ce fut de toutes parts un cri d’indignation. Père, mère, sœurs, toutes les bouches se répandirent en invectives contre le régent.

— A-t-il donc perdu la tête pour vouloir t’enseigner des choses dont tu n’auras jamais besoin ta vie durant ; tu n’as ni biens ni rentes ; s’imagine-t-il que le père va faire une pareille dépense ? L’argent ne se trouve pas sur la rue et, si on en avait, on l’emploierait à toute autre chose qu’à de telles absurdités. Qu’il enseigne tout ce qu’il voudra à ceux qui le demandent, aux fils de paysans ; si ceux-ci prennent le chemin de l’enfer, qu’à nous ne tienne. Le calcul et l’écriture rendent les gens méchants et sont cause qu’il n’y a plus de religion dans ce monde. Pour ce qui te concerne, on va bientôt te flanquer tes maudits livres à la tête, jusqu’à ce qu’ils tombent en lambeaux, et si tu en lèves encore la langue et que tu demandes de l’argent pour ces diableries, on te guérira à coups de maillet. Quant au vieux, on s’en plaindra au pasteur ; celui-ci n’est pas non plus tout ce qu’il y a de mieux, mais il sera bien obligé de prêter l’oreille à ces vilenies.

J’étais donc éconduit de nouveau, comme lorsque j’avais voulu faire des cadeaux au régent ; mais pas plus qu’alors je ne me laissai décourager. Je voulais les quatre batz et je saurais bientôt me les procurer, comme je m’étais procuré les cadeaux.

Depuis longtemps je remarquais que ma mère et mes sœurs pratiquaient l’escamotage ; je connaissais aussi la marchande qui recevait les objets volés et les échangeait contre ceux dont elle avait besoin. Je mis donc la main sur un paquet d’étoupes, espérant en tirer plus qu’il ne fallait. Mais la marchande connaissait trop bien son métier ; elle ne donnait en échange d’objets volés que la moitié de leur valeur aux adultes et à peine le tiers aux enfants. Oh ! ces marchandes constituent un véritable malheur public et je ne comprends pas que les hommes ne mettent pas un terme à leur métier en les couvrant de honte. C’est elles qui fournissent aux femmes du vin et des rubans de velours contre du blé, aux enfants des pains d’épice contre des livres de Psaumes, aux domestiques de l’eau de cannelle et des dentelles contre du chanvre et du lin.

Elles savent attirer chez elles les petits mendiants et leur subtiliser les kreutzers qu’ils ont mendiés. Je voudrais voir une de ces mégères qui entretiennent le vol domestique, la gourmandise et la vanité, je voudrais la voir condamnée à continuer son commerce pendant toute l’éternité et à échanger du feu contre du soufre et à avoir du feu et du soufre devant et derrière elle, jusqu’à ce qu’elle ne sût plus distinguer le feu du soufre et que chacun de ses cheveux devînt une tresse de soufre ardent et chacune de ses paroles un pain d’épice brûlant. Je voudrais que chaque matin son supplice recommençât et que chaque soir elle ressemblât à un tas de charbon brûlé, jusqu’à ce qu’enfin la miséricorde divine se laissât attendrir par ses cris de douleur.

Cette marchande, à laquelle une longue pratique permettait de distinguer à première vue les objets volés de tous les autres, fut bien vite au clair sur la provenance de mon paquet d’étoupes et comprit que je n’irais pas l’offrir ailleurs ; aussi eut-elle grand’peine à m’en donner seulement une ardoise, un crayon d’ardoise et une mauvaise plume. Je dus consentir à l’échange tout en combinant déjà un nouveau larcin pour me procurer le reste.

Le soir quand je rentrai à la maison dans l’obscurité, le diable me fournit une occasion excellente. Le mouchoir de poche de mon père était suspendu à la perche devant la maison ; on l’avait oublié dehors après l’avoir lavé ; il prit sans tarder le chemin de ma poche. Le lendemain on ne le trouva plus, ce qui amena une scène terrible. Le père rossa mes sœurs qui l’avaient lavé et oublié ; la mère pesta contre les voleurs et porta ses soupçons sur une femme du voisinage. Si elle eût eu six kreutzers de reste, elle serait certainement allée trouver une devineresse pour se faire confirmer l’exactitude de ses soupçons. Elle n’alla pas si loin, mais elle joua de la langue tant et si bien qu’il en résulta une inimitié réciproque et qu’on se fit mutuellement tout le mal possible. Pendant ce temps j’avais soigneusement conservé le mouchoir dans ma poche et quand je le portai chez la marchande, j’obtins ce dont j’avais encore besoin pour écrire.

Bien que je n’employasse pour écrire et compter que des objets volés, je réussis mieux que je ne le méritais. Je traçai de superbes caractères, bien dodus, très reconnaissables pour un initié ; de plus, j’appris à les désigner par leur nom, ce qui n’était pas au pouvoir du premier venu. En effet, la plupart des élèves traçaient des lettres pendant des années sans en connaître le nom et sans que le maître jugeât nécessaire de le leur enseigner. J’en vins même à épeler et à lire de vieux écrits. Quel plaisir c’était pour moi de me mettre après un vieux parchemin jauni et de m’escrimer pendant une demi-journée pour déchiffrer la moitié d’un mot !

Dans le calcul, les progrès furent infiniment plus marqués et le maître me disait souvent : « Diable de garçon, tu en sauras bientôt autant que moi ! » Son habitude, avec ceux qui voulaient apprendre le calcul, était de leur donner d’abord un exemple d’addition et de le résoudre avec eux. Si le total dépassait dix, il disait : « On retient un. » S’il atteignait vingt, il disait : « On retient deux, » et ainsi de suite. Il ne s’engageait pas plus loin et se bornait à dire qu’une fois au bout on pose tout et ne retient rien.

Cette manière d’enseigner l’addition exigeait beaucoup de temps ; il en fallait plus encore pour la soustraction. Ici le maître se contentait de dire : « Quand on ne peut soustraire un chiffre d’un autre, il faut emprunter dix au chiffre précédent. » Quant à la multiplication, c’était un rude travail. Sans doute, ici aussi il fallait retenir, mais comme on ne savait pas le livret – bien qu’on fût censé le savoir et qu’on n’arrivât guère à le connaître qu’au bout de centaines de répétitions – il était rare qu’une solution fût juste. La division présentait des difficultés plus grandes encore. On nous apprenait que, pour diviser, on commence par devant, tandis que pour multiplier on commence par derrière ; toutefois peu d’élèves sortaient de l’école en sachant dire : « Quatre dans deux ne va pas, quatre dans vingt-quatre va six fois. »

Tout ce lent travail provenait de ce qu’on ne nous enseignait pas la théorie et que nous n’apprenions jamais pourquoi il fallait faire ainsi et non autrement. Aussi tout était oublié en un instant. Chaque hiver tout était à recommencer avec le même effort. Une fois sorti de l’école, on ne savait plus un mot de calcul. Plus que cela, une opération faisait perdre de vue la précédente et quand on en était à la multiplication, on ne savait plus soustraire. Un jour d’examen, M. le pasteur voulut nous donner une addition : « Mille pardons, très révérend pasteur, dit le maître, il y a longtemps que nous n’avons plus fait d’addition, les élèves ne s’en souviennent plus, nous sommes à présent à la division. » Aucun des notables ne parut surpris ; on trouva la chose toute naturelle et le préfet ajouta : « C’est ce qui m’arrive aussi à moi-même et maintenant encore, j’oublie ce que je ne pratique pas pendant un certain temps. »

Comme j’étais extrêmement attentif et doué d’une mémoire excellente, je pus, au grand étonnement du vieux régent, le suivre avec une facilité dont il n’avait eu jusqu’alors aucun exemple. Aussi, un samedi après midi, comme je venais de terminer une division, de laquelle il m’avait dit que si j’en devenais maître, il consentait à aller le lendemain à l’église en marchant sur la tête, il me dit :

— Pierrot, demain, après l’instruction, tu resteras ; j’ai quelque chose à te dire.

Je ne me le fis pas dire deux fois. On était au carnaval et j’avais remarqué que plusieurs enfants portaient dans la chambre du régent des objets enveloppés d’un mouchoir de poche ; je crus à une bonne régalade de gâteaux en récompense de mon travail de sous-maître et je m’en fis d’avance un plaisir extrême. Mais, lorsque j’entrai dans sa chambre, je vis sur la table, au lieu des gâteaux attendus, une ardoise et le maître me parla ainsi :

— Pierrot, il n’y en a pas un comme toi ; tu as une tête aussi grande qu’un des greniers de la dîme ; si tu étais mon garçon, je ferais de toi un régent. Je veux tout de même te montrer une chose que je n’ai encore enseignée à personne, sinon le premier faquin venu s’imaginerait qu’il n’a plus besoin de régent.

Là-dessus il commença à me développer cette chose qu’il n’avait encore révélée à qui que ce fût : la manière de poser les nombres, chose qu’il n’était venu à l’idée de personne de lui demander, tant les gens la tenaient pour un mystère insondable. C’est pourquoi ils ne pouvaient mener aucun calcul à bonne fin et étaient toujours réduits à venir lui demander conseil, vu qu’ils posaient leurs chiffres sens devant derrière.

— Mais, à toi, continua-t-il, je veux te le montrer. Il viendra peut-être un temps où cela te sera utile. Fais bien attention, Pierrot. Quand tu voudras poser un nombre, commence toujours par devant, tout comme en écrivant et en parlant. On dit cent et cinquante ; il faut donc poser d’abord 1, qui veut dire cent, puis 50, ce qui fait en tout 150. On dit de même mille, dix mille, cent mille et le reste. Surtout fais bien attention de n’oublier aucun des chiffres que l’on a énoncés ; mieux vaut en mettre un de trop qu’un de trop peu. Et si l’on te donne des nombres à lire, n’oublie pas que, quand il y a trois chiffres, cela se dit cent ; quatre chiffres font mille, cinq dix mille, six font cent mille. Un bon chrétien n’a pas besoin d’en savoir plus long. On dit bien qu’il y a aussi des millions, mais je n’en ai pas encore vu. Encore une chose, Pierrot, à ne pas négliger. Quand quelqu’un te parlera de cent mille, il faudra, dans tous les cas, poser six chiffres, quand même il n’en articulera pas six ; tu intercaleras alors des zéros jusqu’à ce que tu aies six chiffres, un, deux, trois, autant qu’il en faudra et tu ne tarderas pas à voir où il convient de les placer.

Tel était le grand mystère dont la révélation me causa une joie extrême. Je me mis immédiatement à écrire et à prononcer des chiffres jusqu’à en être tout étourdi. J’arrivai même à une certaine habileté et à une sécurité suffisante dans l’emploi des zéros.

CHAPITRE V

Je perds mon grade de sous-maître.

J’avais pendant plusieurs années vaillamment rempli mes fonctions. Mon autorité avait fini par ne plus être contestée. J’avais atteint l’âge du catéchuménat, c’est-à-dire de l’instruction préparatoire à la première communion, ce qui devait mettre fin à ma gloire. Il était, en effet, d’usage dans notre paroisse, comme dans beaucoup d’autres, que les catéchumènes ne fréquentassent plus l’école. On cite une paroisse où le jeune suffragant s’était mis en tête de modifier l’ancien usage ; la louable communauté s’était assemblée et avait pris la résolution suivante :

« De mémoire d’homme on n’a jamais vu un catéchumène fréquenter l’école ; pareille innovation serait contraire à toute espèce de religion. Ce qu’ont fait nos pieux ancêtres, nous le ferons jusqu’à la fin de nos jours. Et si quelqu’un prétend introduire une autre coutume, qu’il essaie et, sacrebleu ! nous verrons… »

La chose en resta là.

Pendant les années de l’enfance – car on est censé être encore enfant aussi longtemps qu’on n’a pas passé par le catéchuménat, ce qui n’empêche pas que beaucoup restent enfants jusqu’à quarante ans et au delà, si ce n’est jusqu’à leur mort – la plupart avaient déjà oublié une partie de ce qu’ils avaient appris à l’école ; ils ne revoyaient plus les choses apprises, lesquelles se dissipaient d’année en année. On n’avait donc au fond pas tort de dire que l’école n’était d’aucune utilité, qu’avec le temps les plus avancés des élèves tombaient au rang des plus ignorants, qu’une fois sortis de la classe les enfants ne touchaient plus un livre. Il ne peut en être autrement lorsque les élèves interrompent leur instruction avant d’avoir compris quelque chose à ce qu’ils apprenaient.

Une fois inscrit au nombre des catéchumènes, je cessai de fréquenter l’école, ce qui fut bien pénible pour moi, et je commençai mon apprentissage ; j’étais destiné à être tisserand. Mon père ne se préoccupait probablement pas de ma vocation ; il se bornait à cette considération que deux tisserands font plus d’ouvrage qu’un seul et qu’il aurait lui-même moins de peine.

Mais c’était une rude tâche que d’être son apprenti. Il n’avait aucune patience. On me donnait à travailler le fil de mauvaise qualité, qui se rompait à chaque instant. Quand je n’en pouvais plus ou que je ne comprenais pas immédiatement ce qui m’était commandé, je recevais des coups. Dans ces conditions, le travail me devenait à charge ; seule la crainte des coups me faisait travailler et prêter attention de mon mieux.

Mon unique joie était d’aller à l’instruction religieuse, ce qui faisait pester mon père d’une manière abominable, lorsqu’elle revenait fréquemment.

— De mon temps, disait-il, le monde valait beaucoup mieux et pourtant on n’allait pas la moitié autant à l’instruction. Je ne vois pas à quoi servent toutes ces courses. Un pasteur qui sait bien son affaire n’a pas besoin de si longues leçons !

J’allais très assidûment à l’instruction parce que j’y échappais à mon travail et que j’y trouvais l’occasion de jouir du grand air et de rentrer à l’école, où tout me rappelait les beaux jours d’autrefois. C’est à tel point qu’il m’arrivait quelquefois de prendre en main la baguette et d’exercer mes anciennes fonctions jusqu’à ce que le pasteur entrât.

Le pasteur était un vieillard affectueux, auquel nous étions tous attachés. Étant le plus instruit, j’étais aussi son préféré et c’était avec moi qu’il s’en tirait le mieux. Quand les autres ne pouvaient répondre à une question, il finissait par dire : « J’en sais un qui répondra ; Pierre, explique-leur cela. » J’étais d’ailleurs attentif et faisais tous mes efforts pour être toujours en mesure de répondre. C’était là pour moi, comme du reste pour tous les autres, la chose importante. Répondre à une question faisait tout notre bonheur ; les faibles tremblaient et frémissaient, moins par crainte du pasteur qu’à cause des moqueries des autres.

Au demeurant, il se développait insensiblement en nous une foi, disons mieux, une croyance, dans laquelle le fatras étrange d’idées superstitieuses, que les récits de veillées avaient fait naître en nous, se mêlait aux leçons de notre pasteur. Mais notre sentiment religieux n’était pas vivifié, notre volonté n’était pas sollicitée, notre âme ne brûlait pas d’un pieux enthousiasme, parce que toute notre attention se concentrait sur un seul fait : savoir répondre, parce que cela seul nous préoccupait et que cette perpétuelle alternance de questions et de réponses ne laissait place à aucune exhortation émouvante, heureux si elle n’accablait pas les élèves moins doués, quand elle n’excitait pas leur hilarité. Ce n’est que plus tard que je suis arrivé à la conviction que la méthode de catéchisation n’est pas ce qu’il faut à l’instruction religieuse. Cette pénible accumulation de règles et de formules, qui est utile, sans doute, en vue du développement de l’intelligence et de la mémoire et qui rend des services dans d’autres branches, s’applique mal à l’enseignement de la religion, surtout si elle est employée exclusivement et si elle devient le but au lieu de rester le moyen. C’est surtout pendant le temps du catéchuménat qu’il convient d’agir sur l’esprit des enfants, de fortifier leur âme en vue de la vie qui s’ouvre devant eux, plutôt que de se borner à occuper leur esprit et à charger leur mémoire de tout un fatras de formules et de définitions.

C’est pourquoi je conseillerais de préférence le discours libre, et cela au maître comme à l’élève, car il est indispensable que ce dernier, non seulement ait à répondre, mais soit engagé à poser lui-même des questions.

Mais, bon Dieu, il nous faudrait pour cela des enfants mieux préparés à l’école par des leçons de religion mieux combinées. Car, pour être en état de profiter de l’instruction religieuse, l’élève doit avoir l’esprit ouvert et mettre en jeu toutes les facultés de son âme. Un autre défaut de la catéchisation consiste à tout dire jusqu’à la dernière syllabe et à poser les questions de telle façon que l’élève n’ait plus qu’à répondre oui ou non. De pareilles leçons sont la ruine des intelligences et n’expliquent que trop pourquoi l’instruction religieuse reste le plus souvent sans fruit pour les enfants.

Ainsi s’écoula, trop rapidement pour moi, cet hiver pendant lequel chaque jour d’instruction religieuse m’apportait une agréable diversion aux travaux pénibles de la maison paternelle. Pâques arriva avant que j’eusse le temps d’y penser. Tout était frais et verdoyant ; les prairies se couvraient de fleurs, les arbres bourgeonnaient avec vigueur, les oiseaux faisaient entendre leurs chants les plus doux et le coq, perché sur son fumier, jetait dans l’air ses cris éclatants. Mon père lui-même prenait part à la gaieté générale, trop heureux, disait-il, que cette maudite instruction fût terminée. Moitié triste, moitié orgueilleux, j’emboîtai le pas derrière lui sur le chemin de l’église et reçus, non sans un sentiment d’angoisse, la première communion, cette assurance d’En-Haut que je pouvais, moi aussi, être sauvé. Mais je redoutais plus les regards humains arrêtés sur moi que le regard de Dieu lisant dans mon âme.

Quand je fus sorti de l’église, il me sembla que j’étais soulagé d’un grand poids et, pendant l’après-midi, je me croyais grandi d’un demi-pied. Au catéchisme, je répondis plus hardiment, après quoi je me rendis devant l’auberge du village, où la population se livrait à ce jeu qui consiste à frapper deux œufs l’un contre l’autre ; on appelle cela piquer ; celui des deux joueurs dont l’œuf a brisé la pointe de l’œuf de son partenaire gagne l’œuf. Arrivé là, je crus voir les yeux de toutes les jeunes filles s’arrêter sur moi ; mais je ne voulus piquer avec aucune ; je craignais les œufs durcis artificiellement. Aussi craintif qu’une poule qui couve, je conservais soigneusement mes quatre œufs dans ma poche, deux jaunes et deux bruns. Chaque fois que je voyais un œuf cassé au jeu, je me félicitais de sentir les miens encore entiers. Cependant, je tenais à gagner aussi ; quel régal pour un petit tisserand qu’une poche pleine d’œufs bien gagnés ! Le cœur tout ému, je me retirai discrètement à l’écart ; longtemps je tâtai mes œufs des dents et de la langue, pour savoir auquel d’entre eux je pouvais me fier et m’aventurai finalement avec un jaune. Je cherchai un petit garçon pour tenter contre lui la fortune ; longtemps il refusa de s’engager avec moi. Enfin, il se laissa convaincre. Après avoir longtemps débattu pour savoir lequel frapperait, je donnai le coup d’une main tremblante et, ô bonheur ! je gagnai l’œuf ; plus tard, j’en gagnai un autre, puis deux, trois, ma poche pleine ! Ma joie débordait ; je ne remarquai pas la fuite du temps ; je ne vis pas le soleil se coucher. L’obscurité s’étendait sur la place, les gens se retirèrent l’un après l’autre et je me trouvai seul avec ma poche pleine d’œufs ; il n’y avait plus personne pour piquer avec moi. Je repris tristement le chemin de la maison, mangeant mes œufs l’un après l’autre, mais sans jouir de mes succès, parce que mon ambition avait augmenté dans la proportion de mes gains et que la fuite du temps avait mis un terme à mes victoires.

Qui n’a éprouvé le sentiment d’isolement, de vide, qui s’empare de nous après une journée ou un instant de plaisir et quand un avenir prochain ne nous offre pas la perspective d’un nouveau plaisir, sur lequel nos yeux se reportent par delà les tristesses et les amertumes du moment présent ? Pour moi, j’avais la perspective d’une prochaine journée de plaisir et de distractions nouvelles, qui me fit bientôt oublier Pâques et les œufs. Le dimanche après Pâques, tous les jeunes gens qui venaient d’être admis à la sainte cène étaient appelés à se rendre dans l’église du chef-lieu du district, pour prêter le serment de fidélité. Quel était le sens de ce serment et à quoi nous engageait-il ? C’est ce qui nous préoccupait le moins. Que pouvaient d’ailleurs en savoir des garçons de quinze à seize ans, auxquels on n’avait jamais dit ce que c’est qu’un serment de fidélité, ce que c’est qu’un État, un gouvernement, ni quels devoirs incombent aux citoyens. On nous avait représenté le bailli tantôt comme un bon enfant, tantôt comme un mauvais diable, un orgueilleux fieffé ; nous n’avions aucune idée des lois. Et l’on nous faisait prêter serment d’obéissance ! Quelle absurdité ! À peine un d’entre nous savait-il le nom du pays que nous habitions ; à plus forte raison ne connaissions-nous ni sa constitution, ni son organisation. Jamais on ne nous avait dit un mot de la patrie ; cette chose-là nous était inconnue ; et l’on voulait faire de nous des défenseurs de la patrie ? N’est-ce pas là miner le sol d’un pays dont l’existence repose uniquement sur le patriotisme de ses habitants ?

Quoi qu’il en soit, l’amour de la patrie est inné au cœur de tout bon Suisse, de génération en génération, comme l’amour maternel est inné au cœur de toute honnête jeune fille, comme l’étincelle est cachée dans la pierre à feu. De même qu’une mère pleure sur son enfant, ainsi le Suisse verse des larmes sur sa patrie lorsqu’elle lui est ravie et de son cœur s’échappe l’étincelle du joyeux mépris du danger, dès que l’étranger étend une main rapace vers son pays bien-aimé.

La conduite des jeunes gens après le moment où ils avaient prêté serment de fidélité et d’obéissance, leur manière d’être, pendant toute cette journée, montraient jusqu’à quel point ils se rendaient compte de la portée de ce serment. C’était, en effet, le jour où il s’agissait pour eux de montrer au monde qu’ils avaient désormais acquis, par la participation à la sainte cène, le droit et la permission de faire comme les grands, de taquiner les jeunes filles et de courir les auberges, choses que le pasteur leur avait jusqu’alors formellement interdites, de faire du tapage dans les rues et de se rosser à plaisir. Telle était l’idée qu’on se faisait de la communion. Au moment même où l’on venait de prendre l’engagement solennel d’être fidèle aux magistrats et soumis aux lois, on transgressait ces lois, commettant ainsi un véritable parjure.

Tout cela ne faisait que prêter à rire, aussi longtemps qu’aucun de nous ne s’avisait de mettre en doute les droits de l’autorité, ce qui eût été suivi d’une répression sévère. Cette tendance à exiger plus de respect pour la personne des magistrats que pour les lois elles-mêmes est déplorable ; c’est d’elle que découle ce funeste préjugé qui consiste à croire que l’autorité n’est là que pour elle-même, pour son profit ou pour sa gloire et non pour la sage application de saines et justes lois.

Chacun des garçons prenait longtemps à l’avance ses mesures, de manière à avoir ce jour-là quelque argent en poche. On économisait, on mendiait à ses parents, on escamotait ; bref, il fallait de l’argent. Puis, revêtu de son habit de communion, on se rendait, accompagné du préfet ou du maire, au chef-lieu du district. Après avoir entendu un sermon et reçu le serment, le préfet se transportait chez le bailli, qui le régalait d’un bon dîner, tandis que les jeunes gens étaient censés retourner chez eux. C’est ce qu’ils se gardaient bien de faire, pensant avoir, aussi bien que le préfet et le bailli, le droit de manger et de boire, et cela d’autant plus que, disaient-ils, ils payaient, eux, leur écot de leur propre argent et non avec l’argent d’autrui !

En attendant, ils s’établissaient aussi loin que possible du festin des autorités, assez loin pour que celles-ci ne pussent les entendre, dans quelque auberge où la jeunesse de plusieurs communes se trouvait réunie. Il fallait les voir entrer fièrement, se rengorger, donner des ordres, trinquer à faire sauter les verres et à répandre le vin de tous côtés ; c’était un plaisir pour tous les assistants ; chacun se croyait le plus grand et voulait en persuader les autres en faisant le plus d’impertinences.

Il y avait en outre une chose qui intéressait les gens. C’était encore le temps où l’on se détestait de commune à commune, où chaque village avait son surnom et ne voulait rien avoir de commun avec un autre, à moins qu’il ne s’agît d’en rosser un troisième ; c’était le temps où presque chaque rencontre d’habitants de différents villages dans une auberge finissait par des rixes sanglantes, auxquelles prenaient part non seulement les jeunes gens, mais aussi les adultes et même parfois les vieillards. C’était le bon vieux temps que nous nous représentons volontiers comme l’asile de la religion et des bonnes mœurs, comme un temps d’ordre et de bonne harmonie. Élevés dans cette atmosphère de désordre, les jeunes gens ne manquaient pas de montrer qu’ils étaient dignes de leurs pères et fidèlement attachés à l’autorité, c’est-à-dire incapables de vivre dans la concorde.

Bientôt le vin faisait mousser ces jeunes cervelles non accoutumées à la boisson ; des paroles piquantes étaient échangées, on se bousculait comme par inadvertance ; les vieux attisaient le feu ; les verres suivaient les paroles à travers la salle ; bientôt une rixe était engagée, plus ou moins acharnée et sanglante selon que les assistants étaient plus ou moins disposés à séparer les combattants. Puis on reprenait le chemin du logis, roué de coups, la tête en sang, l’habit neuf en piètre état. Pour imiter en tout les grands on avait d’ailleurs fumé à grosses bouffées et pour la première fois du tabac de trois kreutzers dans une pipe d’un kreutzer. C’était combler la mesure. On rentrait à la maison entièrement désemparé et dans des dispositions telles que, le lendemain, on pensait à toute autre chose qu’au serment prêté la veille.

Telle devait être la journée dont l’agréable attente avait effacé mes impressions du jour de Pâques. J’avais mis de côté, sur ma prime d’examen, quelques batz ; j’avais fait une visite à mon parrain ; j’avais vendu mon encrier et ma plume dont je n’osais me servir sous les yeux de mon père ; j’avais gagné au jeu quelques kreutzers, de sorte que j’avais finalement réuni la somme, énorme pour moi, de 12 ½ batz. Bien souvent, pendant cette longue semaine d’attente, je les comptai en secret, car personne à la maison ne devait connaître ma richesse. Le dimanche venu, après avoir mouillé et rabattu, pendant une demi-heure, mes cheveux sur le front, je mis mon argent dans ma poche de droite et une fois hors de la maison je ne cessai d’y puiser jusqu’à ce qu’il n’y eut plus une seule pièce. Ce que je faisais avec les kreutzers, d’autres le faisaient avec des écus.

Nous nous mîmes en route, précédés du préfet qui, à coup sûr, n’avait pas beaucoup déjeuné pour que l’appétit ne lui manquât pas au dîner. Le pasteur fit un long sermon auquel je ne fis pas grande attention, car j’avais la main droite dans ma poche et la gauche occupée à lisser mes cheveux. Puis le bailli s’avança ; c’était un bel homme, de haute stature ; un long sabre était suspendu à son côté ; sa main tenait un tricorne. Il fit un petit discours en ces termes : « Vous venez d’entendre ce que le pasteur vous a si bien développé. Écoutez maintenant le greffier, puis vous lèverez trois doigts et vous répéterez après moi. Veuillez lire, Monsieur le Greffier. »

Ce dernier était un tout petit homme, maigre et effilé ; le bailli l’eût facilement mis dans la poche de son habit, n’eût été son nez remarquablement long et pointu, un nez fait exprès pour le fourrer partout. Il lut d’une voix criarde quelque chose où il était question d’autorité et d’obéissance, de fidélité et de vérité, après quoi le bailli prononça quelques paroles qu’il fallait répéter en levant trois doigts ; ceux qui étaient sur les derniers bancs n’y comprirent à peu près rien et marmottèrent tant bien que mal après les premiers ; une seule chose nous préoccupait, c’était de nous en aller ; le plancher nous brûlait sous les pieds et notre argent semblait s’agiter dans nos poches. Enfin les portes s’ouvrirent et le préfet nous congédia sur le cimetière, non sans nous avoir encore exhortés à rentrer chez nous et à ne pas faire de tapage. Il aurait pu s’épargner cette allocution, à laquelle il savait bien qu’aucun de nous ne se conformerait.

Nous allâmes donc boire et tempêter, en dignes fils de nos pères. Chacun de nous se tenait pour un héros et n’avait égard à personne. Déjà sur la rue, avant d’arriver à l’auberge, des rixes avaient éclaté, préludes des combats prochains. Le vin acheva d’exciter les esprits. Je ne raconterai pas tout au long ce qui s’en suivit. En deux mots, je dépensai tout mon argent ; on me déchira mon beau foulard, je fus rossé d’importance, d’abord par mes camarades, puis par des adultes qui prirent part à la mêlée ; je pris le chemin de la maison la pipe à la bouche et en titubant et finis par aller échouer derrière une haie, où je pensai mourir. Peu à peu cependant je me dégrisai et, laissant ma gloire accrochée aux épines de la haie, éreinté, moulu, en piteux équipage, je me glissai dans la maison, trop heureux de ne pas être accosté par mon père et de pouvoir me mettre au lit et reposer ma tête endolorie.

Telle fut la journée dite de la prestation des serments.

CHAPITRE VI

La maison paternelle devient pour moi une maison de servitude.

J’avais donc, depuis longtemps déjà, fait mon apprentissage de tisserand. Mais dès que cette maudite instruction religieuse, comme mon père l’appelait, fut terminée, je fus positivement enchaîné au métier. Dès l’aube au crépuscule je dus tisser, tout en secondant ma mère aux travaux des champs. Quand la mauvaise qualité du fil ou le travail de la campagne m’empêchait de terminer une pièce de toile au moment que mon père avait arrêté dans sa tête, il me traitait comme un chien. Il m’arriva de travailler le dimanche matin pour être prêt à temps. Mon père m’en fit aussitôt une règle et restreignit le temps qu’il me donnait pour terminer une pièce. Et que me rapportait ce travail acharné ? Rien. On ne me fournissait que les habits strictement nécessaires et cela à grand’peine et avec des paroles amères. Si je recevais peu d’habits, je recevais encore moins d’argent. Je ne parvins plus à réunir 12 ½ batz, pas même six kreutzers.

Il n’est pas bon que les jeunes gens aient en mains trop d’argent. Ils le dépensent rapidement, s’habituent à l’abondance, s’imaginent facilement que la source qui remplit leurs poches ne tarira jamais et suffira toujours à leurs désirs. On voit des fils de paysans, des ouvriers, des domestiques prodiguer l’argent pendant leur jeunesse à seule fin de s’entendre vanter comme de fameux gaillards. Puis vient un temps où l’argent se fait rare chez eux, où ils s’arracheraient les cheveux en pensant à tous les kreutzers qu’ils ont dépensés inutilement et où leurs nuits se passent à calculer tristement tout ce qu’ils feraient maintenant avec l’argent prodigué. Il vient un temps où il faudrait entreprendre un commerce à leur compte, monter un ménage et où ils ne trouvent plus d’argent, quel que soit le côté où ils se tournent. Beaucoup perdent alors courage, se ruinent, tombent à la charge de leur commune, tandis qu’ils auraient fourni une belle carrière, s’ils avaient eu à ce moment quarante écus à leur disposition.

En revanche, il n’est pas bon non plus qu’un jeune homme soit absolument sans argent. D’abord, il n’apprend pas à en faire usage, et quand plus tard il en reçoit quelque peu, il se laisse facilement tromper. Puis, le désir d’en avoir pousse à toutes espèces de mauvaises actions. On voit des fils de paysans être poussés au vol par l’avarice de leurs parents. On se représente facilement combien un jeune homme dépourvu d’argent est promptement exclu de la société. Il en est sans doute, et je ne les blâme pas, qui ne recherchent pas la société et restent chez eux d’un bout de l’année à l’autre ; mais ceux-ci y trouvent ordinairement leur intérêt ; il s’agit pour eux de ne rien dépenser et les dix kreutzers qu’ils économisent les réjouissent pendant toute la semaine, parce que cette valeur constitue une partie de la somme dont la réalisation est le but de leurs désirs. Mais celui qui n’a pas cet intérêt, qui n’épargne rien malgré le travail le plus opiniâtre, parce qu’il ne reçoit rien, celui qui doit dans ces conditions s’isoler de tout, est particulièrement à plaindre. En effet, le manque d’argent nous oblige à nous isoler. Quand j’allais auprès de mes camarades, je les trouvais chaque fois occupés à organiser quelque amusement, et l’on sait que les amusements des jeunes gens coûtent de l’argent.

Et cependant je gagnais, outre mon entretien, au moins 30 ou 40 batz par semaine, presque autant que mon père. Malgré ce supplément de gains, le ménage n’allait pas mieux ; c’étaient toujours les mêmes plaintes, les mêmes récriminations et les mêmes murmures. Le père se donnait plus de bon temps, commençait son travail plus tard le matin, le quittait plus tôt le soir, et l’interrompait plus facilement. Quand il allait à Berthoud ou à Langenthal et qu’il empochait la moitié plus qu’autrefois, il buvait une chopine et mangeait une saucisse de plus et achetait pour son préféré deux biscômes au lieu d’un. La mère devenait aussi plus exigeante, réclamait plus d’argent pour ses robes, achetait à ses filles des rubans plus larges, et buvait, quand elle allait se faire saigner, une bouteille au lieu d’une chopine. Ainsi chacun tirait profit de mes gains, sauf moi qui n’obtenais rien, pas même une bonne parole.

Oh ! que je souffrais de me sentir ainsi l’esclave de la maison, privé de tout salaire et de toute affection ! Et quand, par un beau dimanche, je voyais, depuis la lisière de la forêt, les filles et les garçons se diriger gaiement vers le village et que les cris de joie montaient jusqu’à mon oreille, quand ils revenaient deux à deux en se donnant le bras, pendant que je restais seul, abandonné et privé de tout plaisir, que de fois alors, j’ai caché mes yeux brûlants dans l’humide gazon !

Me jettera-t-on la pierre si j’ai parfois laissé de mauvaises pensées envahir mon cœur ulcéré, si mes larmes longtemps contenues se sont changées en flots de bile amère, si l’égoïsme des autres a provoqué le mien, si j’ai oublié le bien que mes parents m’avaient fait pour ne penser qu’au profit que je leur rapportais, si j’ai perdu peu à peu tout désir de leur être agréable et si la résolution de les quitter et de me tirer d’affaire par moi-même a commencé à se former en moi ? M’accusera-t-on d’avoir laissé s’éteindre en moi la flamme de l’affection filiale, d’avoir oublié mon devoir d’être l’appui de mes parents et d’avoir commencé à ne penser qu’à moi seul, puisque personne ne pensait à moi ?

Or j’étais incapable de faire autre chose que du tissage. Quant à devenir valet de ferme, je n’en avais ni le pouvoir ni la volonté. La vie offre ainsi des moments particulièrement pénibles, où l’on n’a plus de goût à rien. Le matin je m’éveillais dégoûté d’avance du travail qui m’attendait ; à chaque aune que je tissais, je supputais mentalement l’usage que mon père ou ma mère feraient du salaire qu’ils tireraient de mon travail et ce qui pourrait bien m’en revenir à moi-même.

Mais, de toutes mes journées, la plus triste était le dimanche, journée de solitude et de désirs inassouvis. Il est particulièrement pénible pour un cœur d’homme de voir l’obscurité s’étendre en lui et autour de lui, le malheur et l’insuccès faire de lui une proie facile ; il est dur de sentir la tristesse envahir notre cœur, la lumière de notre gaieté naturelle se voiler et notre âme refléter, comme un trop fidèle miroir, l’image de nos maux. Rien ne nous récrée et ne nous console ; tout est tristesse pour nous. On voit des hommes placés au sein d’une belle position terrestre se laisser envahir par la tristesse ; c’est une maladie de l’âme qui, quelquefois, est la conséquence de l’abus des plaisirs et des jouissances mondaines ; ces gens sont à plaindre parce qu’ils manquent de la force morale dont ils auraient besoin pour repousser les ténèbres qui les envahissent ; mais leur malheur n’est pas à comparer à celui de l’homme chez lequel le mécontentement intérieur s’accroît des difficultés extérieures.

Combien l’homme serait plus heureux s’il savait conserver son âme indépendante des vicissitudes du sort, si en toute occasion il savait rester libre et joyeux, dans la pensée que toutes choses nous sont dispensées par un Dieu d’amour ! Voilà la véritable indépendance, plus précieuse que l’argent et l’or ; l’homme qui la posséderait serait véritablement heureux ; les mots de malheur et d’insuccès n’auraient plus de sens dans son langage. Mais est-elle réalisable ici-bas ? Elle est promise au chrétien ; c’est la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence. Pour moi, pauvre ouvrier tisserand, je ne la connaissais pas, je la possédais moins encore. Et pourtant je savais par cœur toutes les réponses du catéchisme et la moitié du Testament. Maintenant je la connais et je m’efforce de l’acquérir. Mais elle est bien haut placée, cette couronne de victoire que Dieu m’offre déjà ici-bas, et le poids énorme de mon sens charnel et de mes maux terrestres me tient lié à la terre. Mais une douce espérance me soutient.

CHAPITRE VII

Un vieil ami ouvre une issue au pauvre ouvrier tisserand.

Deux années s’étaient écoulées depuis le jour où j’avais prêté serment à la patrie, où j’avais liquidé mes 12 ½ batz et rapporté à la maison mon cœur vide, ma tête meurtrie et mes vêtements en lambeaux. On était en été ; le soleil dardait sur la terre ses rayons les plus brûlants. L’almanach marquait un dimanche.

Mon père était parti de bonne heure pour acheter une vache afin de remplacer celle que nous avions vendue. J’aurais dû, comme d’habitude, descendre à l’atelier et tisser, mais cela me répugnait. Tout à coup l’envie me prit de retourner à l’église, ce que je n’avais pas fait depuis bien, bien longtemps.

Je réunis mes vêtements du dimanche, et introduisis bras et jambes dans les ouvertures, ce qui ne fut pas chose facile, car mes membres avaient pris de l’ampleur pendant que mes habits étaient restés les mêmes. Puis, sans me laisser arrêter par les gronderies de ma mère et ses menaces de me dénoncer à mon père, je partis pour l’église, le cœur léger. J’étais heureux de reparaître, quoique sans argent, dans la société des autres hommes.

À l’église, je passai de bien doux instants ; les accords graves et sereins de l’orgue me firent du bien, les prières touchèrent mon cœur et pendant toute la durée du sermon je m’oubliai moi-même, tant j’étais édifié par les fortes paroles qui parlaient de la puissance et de la gloire de Dieu ; il me semblait être dans un autre monde. Mais quand l’orgue eut fait entendre ses derniers accords, que ses accents majestueux expirèrent par degrés, que les portes s’ouvrirent et que je dus quitter ce lieu où j’avais passé de si agréables moments, mon cœur se serra. Combien de semaines, combien de mois s’écouleront avant que je puisse de nouveau quitter une demeure où règne le péché pour me rendre dans la maison de Dieu ? À cette pensée des larmes amères étaient prêtes à s’échapper de mes yeux.

Plongé dans ces tristes réflexions je traversais le cimetière lorsqu’une main se posa sur mon épaule. C’était mon vieux régent que je n’avais pas revu depuis longtemps et que, dans mon trouble, je n’avais pas même remarqué.

— Tu m’oublies donc entièrement, Pierrot, me dit-il. Pour moi, je ne t’ai pas oublié, car je ne retrouverai plus un élève comme toi. Pourquoi ne viens-tu jamais me voir et qu’as-tu pour prendre un air piteux comme si tu avais avalé un pot de vinaigre ?

Intimidé par la présence des gens, j’avais de la peine à m’exprimer. Il me prit par la manche de mon habit et m’entraîna dans la direction de sa demeure.

— Viens, dit-il, j’ai à la maison quelque chose dont une gorgée te fera du bien et tu pourras me dire ce qui te manque. Je vois bien que les choses ne vont pas à ton idée et je m’entends mieux à donner des conseils aux autres qu’à moi-même ; c’est une expérience que les autres ont faite, comme moi-même.

Quand j’eus avalé un petit verre d’eau-de-vie, ma langue se délia. Je lui contai mes maux ; je lui dis que mes parents me traitaient durement et qu’ils me laissaient sans argent, me fournissaient à peine les vêtements indispensables. Alors il se mit à jurer et à me raconter toutes espèces de mauvaises choses sur le compte de mes parents.

— Plante-les là, ajouta-t-il, et tire-toi d’affaire tout seul. Tu trouveras partout à gagner ta vie en tissant. D’ailleurs, en cas de besoin, tu pourras te mettre au service d’un paysan.

— Mais, confessai-je, j’ai terriblement pris en dégoût le métier de tisserand ; quant à aller chez un paysan, je n’y recevrais qu’un salaire misérable, ne sachant ni semer, ni traire, ni soigner le bétail et n’ayant, de ma vie, eu un cheval entre les mains.

Il devint tout pensif et se versa un nouveau petit verre. Tout à coup, il frappa un grand coup de poing sur la table et s’écria :

— Pierrot, fais-toi régent !

Il se tut. Moi, j’étais comme si la foudre m’eût frappé ; immobiles, nous nous regardions à travers la table, les yeux démesurément ouverts ; il paraissait enchanté de son idée ; moi, j’étais stupéfait.

Quand je revins de ma stupéfaction, je lui fis de nombreuses objections.

— Mais je ne suis pas fait pour être régent ; j’ai déjà beaucoup oublié et pour tout au monde mon père ne me laissera pas m’en aller.

Mes objections, comme toutes celles qui ne sont sérieuses qu’à moitié, furent facilement réfutées par mon interlocuteur.

— Moi-même, dit-il, je ne suis pas un des plus ignorants et tu en sais presque autant que moi. Quant à ton père, on ne lui demandera pas longtemps son consentement, et s’il ne veut pas te laisser aller, prends la clef des champs.

— Et après, répliquai-je, où trouver une place ?

— Cela, dit-il, c’est mon affaire.

Il vida son verre et se retira, car sa femme l’avait déjà appelé deux fois pour le dîner et il ne s’agissait pas de plaisanter avec elle.

CHAPITRE VIII

La tête me tourne et j’entre dans l’enseignement.

Ainsi, hélas ! font les gens ; ils vous mettent la puce à l’oreille, puis, au lieu de vous aider à la chasser, ils vous renvoient et vous laissent vous tirer d’affaire seuls. Chose curieuse, il y a des idées qui, une fois qu’elles ont été présentées à notre pensée, y prennent pied, font leur petit chemin dans notre cervelle, écartent tout le reste, s’emparent de notre imagination et se répandent comme un torrent débordé dans le vaste champ de notre avenir. Certaines gens, ou, pour mieux dire certaines cervelles, sont coutumières de ce danger d’inondation, submergées qu’elles sont à chaque instant par des flots d’idées et de projets ; ces débordements sont le plus souvent comparables à ceux de l’Emme ; ils laissent après eux un dépôt de pierres et de sable sur les terrains où ils se sont répandus, qui restent stériles pour longtemps, quelquefois même pour toujours, quand l’inondation se répète trop fréquemment.

Mais il y a des inondations d’un autre genre ; celles-ci sont plus rares : comme les précédentes elles se déversent sur le champ encore inculte de l’avenir, mais pareilles au Nil en Égypte, elles laissent après elles un limon fertile où croissent de luxuriantes moissons ; elles ne se renouvellent que lorsque la moisson est récoltée et que le sol est prêt à produire de nouveau. L’homme dans l’esprit duquel ces débordements d’idées ne se produisent pas sera un être inutile, ne voyant rien au-delà de la robe de chambre et des pantoufles, se bornant à amonceler batz après batz ou à boire verre après verre, ou s’acquittant au petit bonheur d’un travail imposé, ou encore allant de porte en porte la besace au dos. L’humanité ne lui sera jamais redevable d’une œuvre ou d’une idée et sur sa tombe on gravera ces mots : Ci-gît un corps ; dans ce corps gisait une âme ; ce que fit le corps, on le sait ; ce que fît l’âme, nul ne le saura jamais.

Les cervelles susceptibles des débordements d’idées dont nous avons parlé recèlent parfois une force divine qui agit mystérieusement dans les invisibles profondeurs de l’âme ; cette force produit l’idée, elle l’y développe jusqu’à ce que, devenue forte et grande, l’idée remplisse l’âme tout entière, en rompe les barrières et se répande comme un agent fertilisateur dans le monde où elle fait croître de riches moissons. Ce sont les intelligences supérieures. Seules elles possèdent dans toute sa plénitude la faculté de concevoir et de produire sans aucun secours étranger. Mais elles sont clairsemées sur notre terre alanguie, ces intelligences d’élite.

Il en est d’autres en plus grand nombre auxquelles il faut un auxiliaire pour qu’elles puissent produire des idées, des projets ou des résolutions ; ces auxiliaires revêtent des formes diverses ; les vieux régents et les jeunes filles y réussissent également bien. Et quand la pensée a commencé à se développer dans ces intelligences, elle heurte à toutes les parois. Mais c’est en vain, la force lui manque pour s’ouvrir un passage. Et de même qu’elle a besoin d’un père pour l’engendrer, elle a aussi besoin de la sage-femme pour la mettre au monde, l’envelopper de langes et la soigner. Souvent alors le père et la sage-femme se trouvent réunis dans une seule et même personne.

C’est d’une cervelle de cette catégorie que j’étais doué. Le régent avait déposé en moi une idée ; cette idée prenait peu à peu vie en moi. Au premier abord je ne m’en rendis pas compte ; un fait nouveau existait au dedans de moi ; qu’était-ce ? je l’ignorais. J’étais ahuri, la tête me tournait et peu s’en fallut que je ne retrouvasse pas le chemin de la maison paternelle. Je n’entendis pas les glapissements de ma mère qui me grondait à cause de ma rentrée tardive ; je ne remarquai pas qu’on se hâtait de faire disparaître des assiettes, ce qui prouvait qu’on avait eu de la viande à souper ; car quand on n’a pas de viande on n’a pas besoin d’assiettes. Je ne me rendis pas compte qu’on ne m’offrait pas de la viande et que mon repas ne se composait que de haricots froids et secs, aussi épais que les doigts de notre forgeron et mêlés de fils gros comme des ficelles d’emballage. Je jouai courageusement des mâchoires, avalant d’un violent effort ce qui ne se laissait pas mâcher. Peu après mon père rentra et rapport lui fut fait contre moi. Le père me gronda d’importance et me chassa à l’atelier. J’allai sans murmurer et me mis à tisser je ne sais quoi ni comment.

Du sein du chaos de mes pensées, du milieu des vapeurs indécises qui tourbillonnaient dans ma cervelle, jaillirent peu à peu des représentations distinctes, des idées précises dont je pus me rendre compte.

Être régent ! À cette pensée mon cœur palpitait à la fois d’orgueil et de crainte. En effet, ce n’était pas seulement l’orgueil de devenir maître d’une école, qui s’agitait en moi ; il s’y mêlait une grosse portion d’inquiétude. Comment me dégager de mon père ? trouverais-je une place ? et une fois la place obtenue, pourrais-je m’y maintenir ?

Pendant plus d’une année et à part quelques rares lectures, je n’avais fait aucun usage des connaissances acquises à l’école ; j’ignorais combien peu longtemps les choses apprises se conservent dans la tête. Je fus extrêmement désireux de savoir ce qui m’en était resté, mais il n’était pas facile à un pauvre hère comme moi de satisfaire ce désir ; je dus faire mes cours de répétition en cachette, sous peine d’être rossé. Il se trouva que je pouvais encore lire dans les livres que j’avais habitués et cela rondement et à voix forte, par devant et à rebours ; seule une vieille gazette, dans laquelle mon père avait rapporté un biscôme pour son nouvel héritier, me donna du fil à retordre, mais je ne m’en embarrassai pas longtemps puisque, grâce au ciel, on ne lit pas de gazettes dans les écoles. Les répétitions de calcul et d’écriture se présentèrent entourées de difficultés particulières, car il n’y avait dans toute la maison ni encre, ni papier, ni même un crayon. Je trouvai enfin un morceau de craie et fis mes essais sur la porte de la grange et sur celle de l’écurie ; je constatai que, à part quelques majuscules que j’avais oubliées, je savais encore tracer toutes les lettres ; je me dis d’ailleurs que j’avais la ressource d’écrire en caractères minuscules celles des lettres majuscules que je ne connaissais plus, les minuscules étant aussi bonnes que les autres et procurant une économie de papier. Quant au calcul, mes essais furent satisfaisants, à cette exception près que je ne me rappelai plus bien si pour diviser on met l’un des nombres sous l’autre et si pour multiplier on les place l’un à côté de l’autre ou vice-versa ; je me tranquillisai à la pensée que mon vieux maître dissiperait certainement toutes mes inquiétudes à cet égard.

Je fus donc en somme très satisfait de mes essais et mes craintes disparurent. À mesure que mes angoisses s’en allaient, des images gracieuses et riantes prenaient leur place dans ma pensée. Je me représentais l’heureux temps où le matin me trouverait encore dans mon lit après sept heures sonnées et où je passerais de longues soirées près du fourneau, au lieu de moisir dans notre cave à tisser ; je me voyais en pensée à l’église, chantant les Psaumes à en devenir rouge jusqu’aux oreilles, ou, dans ma chambre, recevant les petits sacs, les bouteilles, les paniers que de gentils enfants déposeraient sur la table en disant : « Bonjour, maître ; le père et la mère te souhaitent le bonjour et voilà quelque chose pour toi. »

Puis je me voyais préparant chaque matin un succulent café ; à midi je faisais mon repas dans la cuisine ; les boudins grillaient dans la poêle ; j’entendais le grésillement de la friture ; le fumet du rôti de porc me montait aux narines ; l’eau me venait à la bouche et tout mon corps tressaillait d’aise.

Et quand, à ces agréables pensées, à ces douces images, à ce fumet délicieux, il me semblait jouir en réalité de tous ces biens et qu’involontairement mes mains suspendaient leur travail et se portaient à ma bouche, tout à coup un juron et un coup de poing de mon père m’arrachaient cruellement à ces beaux rêves. Je tressautais et remettais la navette en mouvement. Mais quand le père remarquait les défauts de mon travail et les fils cassés, les injures et les bourrades reprenaient de plus belle ; il voulait savoir pourquoi je ne voyais ni ne sentais plus rien. Hélas ! je ne voyais et sentais que trop bien, mais autrement qu’il ne le supposait.

Assis à mon métier, je continuais à couver mes pensées, comme une poule couve ses œufs ; chaque jour de nouvelles pensées s’ajoutaient aux précédentes, sans que je fusse en état d’en faire éclore aucune ; ma tête en était remplie à éclater. Je crois qu’aujourd’hui encore je serais assis sur mon banc, couvant mes pensées, si le régent n’était venu me délivrer et faire éclore ma nichée.

C’était un samedi soir ; les arbres fatigués répandaient déjà sur la terre grise et dépouillée leurs feuilles jaunies ; je vis le bon vieillard passer devant notre maison et se diriger vers la forêt. Je le suivis du regard à travers les vitres aux reflets irisés, mais sans penser à le rejoindre. Quelques instants plus tard je l’entendis s’entretenant avec ma sœur près de la fontaine. Je continuai à rester en place, tout en me disant intérieurement : « Si seulement il savait quelque chose ! »

Ils parlèrent longtemps ensemble ; je continuai, à rester à ma place. Enfin il parut perdre patience et demanda où j’étais. Il descendit à la cave et me dit à brûle-pourpoint : « Pierrot, tu es un gros nigaud ; n’y vois-tu donc plus ? Ne comprends-tu plus rien ? N’as-tu pas compris que j’avais quelque chose à te dire ? Ne pouvais-tu pas venir après moi ? Trouve-toi chez moi après le dîner, je sais quelque chose. »

Il n’en dit pas plus long, déjà ma mère accourait, curieuse de savoir ce que nous pouvions bien avoir à traiter ensemble.

On comprendra quelle nuit je passai ; mes rêves d’autrefois se pressèrent de nouveau dans mon esprit ; mille suppositions me tinrent éveillé. Où était-ce ? Quel serait mon salaire ? Et le reste.

Enfin le jour parut ; mais qu’il fut lent à se lever et combien ma mère tarda à faire le dîner ! Quand j’entendais que ma mère n’était plus à la cuisine, je sortais de l’atelier et j’allais mettre quelques bûches dans le feu pour hâter la cuisson. Mais ce fut en vain ; il fallut attendre que le père fût revenu de l’église ; c’était le dimanche où le pasteur prêchait sur les écoles et ce sermon était habituellement plus long que les autres.

On ouvrit de grands yeux quand on me vit endimanché et me disposant à sortir. En effet, je sortais rarement de la maison, plus rarement encore le dimanche. La mère allait gronder ; le père l’arrêta : « Laisse-le faire, dit-il, il ne boira pas un domaine de paysan. »

Le régent était déjà sur pied ; pendant que nous cheminions il me raconta qu’il me conduisait chez le régent de Y., qui avait une classe nombreuse et n’était pas des plus robustes ; aussi la commune lui avait-elle promis un supplément de salaire de dix écus, pour qu’il prît un aide pendant l’hiver, à charge par lui de le nourrir et de le loger. Le régent avait accepté parce qu’il ne pouvait faire autrement et voulait s’arranger aujourd’hui avec moi.

L’affaire ne me convenait qu’à moitié ; je m’étais attendu à un emploi de régent, de maître absolu d’une école ; j’étais fatigué de travailler en sous-ordre. J’exposai ma manière de voir à mon compagnon.

— Allons donc, répliqua-t-il, c’est tout ce qu’il faut pour commencer et tu as là une véritable chance. Moi, j’ai tenu l’école pendant trois ans pour mon entretien et une paire de souliers et jamais depuis je ne me suis trouvé aussi bien.

Que répondre à cela ? Et quand j’aurais eu quelque chose à répliquer, cela ne m’aurait pas avancé de beaucoup, car ce que le maître avait une fois en mains il ne le lâchait plus, que ce fût un verre de liqueur ou une entreprise quelconque.

Nous trouvâmes le maître d’école et sa femme assis devant la maison. Tous deux étaient encore dans la force de l’âge, mais l’époux était phtisique et d’une figure peu avenante. Nous eûmes de la peine à nous entendre ; le maître, supposant que nous ne savions rien des dix écus, n’offrit d’abord que l’entretien ; il fallut lui arracher les écus l’un après l’autre jusqu’au dernier. Après quoi il se plaignit amèrement de sa triste position, trouva qu’un gros gaillard comme moi mangeait beaucoup et dit qu’un individu de plus petite taille aurait mieux fait son affaire ; il exigea, à titre de dédommagement, que je lui servisse de domestique entre les heures d’école ; mon Mentor accepta sans me consulter longtemps et il fut convenu que j’entrerais en fonctions le dimanche après la Saint-Martin. Nous prîmes le café et nous partîmes, lui très babillard, moi très silencieux.

CHAPITRE IX

Le départ.

J’étais mal à mon aise. Les gens chez lesquels j’allais entrer ne me plaisaient pas et je ne me souciais pas de faire le domestique entre les heures d’école ; non que j’eusse l’intention d’employer ce temps à autre chose, par exemple à me perfectionner. On ne tient pas à s’instruire davantage quand on sait lire dans les deux sens, calculer et écrire, sous réserve de quelques majuscules et de quelques incertitudes dans la multiplication et la division ! Le mot de perfectionnement est une expression découverte tout récemment et peu comprise du grand nombre ; ceux-là même comprennent le moins le mot qui auraient le plus besoin de la chose.

Ce qui m’angoissait le plus était la pensée de mon départ de la maison paternelle. Que dira ma mère, que fera mon père, quand ils l’apprendront ? Comment leur communiquer ma détermination ?

Pendant que je faisais ces réflexions et que j’en étais presque à regretter ma décision, le vieux continuait à parler sans que je prisse garde à ce qu’il disait. Enfin il s’aperçut que je n’écoutais pas et que j’avais l’air tout déconfit. Je lui confessai mes craintes. Il se mit à rire :

— N’aie pas peur, dit-il, ils ne t’avaleront pas, et s’il y a des coups, ce ne sera pas la première fois ; tu n’en auras que plus de raisons de partir. Il faut leur annoncer la chose aujourd’hui même ; l’occasion est favorable et plus tu attendras, plus cela deviendra difficile. Quand tu rentreras, ils te feront une scène ; ce sera le moment de leur mettre le marché à la main. Mais il te faut du courage ; allons boire une bouteille à l’auberge qui est là-bas.

Au lieu d’une bouteille on en but deux. Alors je cessai de trembler, et la tête haute, le regard brillant, le bonnet sur l’oreille, je fis sourire le vieux qui me dit :

— Cette fois, tu me plais ; tu peux aller à présent.

Il est curieux d’observer combien les allures des hommes chez lesquels l’esprit n’occupe pas la place prépondérante, diffèrent suivant les divers états où se trouve leur corps. C’est un fait dont on ne tient pas assez compte ; aussi manque-t-on généralement de circonspection pour soi et de justice envers les autres. A-t-on du vin dans le corps, on est joyeux et animé d’une vie toute nouvelle ; mais, manquant de justice et de circonspection, on se laisse aller à des écarts qui meurtrissent le corps et laissent dans l’âme un profond dégoût lorsque le vin a passé.

Cette fois cependant je n’allai pas aussi loin. J’entrai dans la chambre avec un air plus crâne que d’habitude ; toute la famille était occupée à peler des pommes. C’était le calme avant l’orage. Personne ne répondit à ma salutation, personne ne m’offrit à manger et ne se mit en mesure de m’apporter à souper.

Sûrement on venait de parler de moi ; on s’était indigné de ma rentrée si tardive et ceux qui m’avaient le plus blâmé étaient probablement ceux qui avaient dû faire un ouvrage dont j’étais habituellement chargé.

Je me fâchai, car il n’était que huit heures ; c’était la première fois que je rentrais tardivement ; mon père et mes sœurs rentraient souvent plus tard, mais nul ne leur en faisait un reproche ; ils trouvaient toujours quelque chose à manger. Comme on ne m’offrait rien et que personne ne m’adressait la parole, je pris un air indigné et me disposai à gagner ma chambre. Alors ma mère éclata :

— Ce serait du propre d’aller tranquillement à la paille, après avoir rôdé toute l’après-dînée. Et il faudrait encore nous mettre tous à te faire à manger !

À peine eut-elle terminé son solo, que tout le chœur partit d’une voix, sans excepter le futur héritier qui accompagnait d’un vigoureux ténor la basse paternelle. Je ne restai pas muet et criai de mon côté à faire trembler la maison ; puis encouragé par le vin que j’avais bu et profitant d’une courte pause :

— Eh bien ! vociférai-je, je m’en irai ; je suis las d’être le chien de toute la maison.

— Va seulement, hurla la mère ; plus vite ce sera, mieux vaudra.

— Cela m’arrange aussi, dit le père ; dommage seulement que personne ne veuille d’un vaurien pareil.

Une fois ma résolution annoncée, je devins silencieux. J’étais à bout d’efforts ; mon vin avait passé et mon héroïsme avec lui. Je restai quelque peu confus de mon audace. Une chose me vexa, ce fut de les voir si peu affectés de mes projets de départ et surtout de constater que mon père ne me jugeait pas capable d’obtenir une place.

Le lendemain matin je travaillai ferme pour achever la pièce de toile commencée. On prit cela pour une marque de repentir et on me houspilla d’autant plus. Mon ouvrage terminé, je fis la revue de ma garde-robe ; mon linge était sale, usé et tous mes vêtements étaient dans un piteux état.

À m’entendre parler de mon linge, mes aimables lectrices se représenteront peut-être qu’il s’agissait de cinq à six douzaines de chemises, d’un nombre égal de paires de bas, de mouchoirs et de cravates. Hélas ! cinq chemises, une paire de bas sans pied, une cravate et deux mouchoirs de poche composaient ma petite réserve ; le tout était d’ailleurs en mauvais état et mes autres objets de vêtement étaient à l’avenant. Dans ma naïveté je comptais que ma mère me laverait et me raccommoderait tout cela et que mon père me procurerait au moins des souliers et des bas. J’avais honte d’entrer en fonctions dans cet accoutrement et cela chez des étrangers.

Une semaine après, mon père étant parti le matin pour Langenthal, j’articulai ma demande. Dieu ! quel orage se déchaîna sur moi ! Et dire que je n’avais pas de vin en tête cette fois !

— Va-t’en seulement, hurlait-on de tous côtés. Mais ce n’est qu’une feinte et une menace, pour avoir des souliers et des bas neufs !

Je subis passivement l’orage en me consolant à la pensée qu’en retournant mes chemises sales je les ferais bien durer une quinzaine de plus, que je laverais moi-même mon mouchoir de poche et qu’à la rigueur je pourrais tenir l’école en sabots pendant un hiver. Je pris mon parti de me présenter non lavé et non raccommodé.

Le dimanche convenu arriva. J’emballai mes effets et me présentai à table, tout endimanché. Ma mère avait observé sans mot dire mes préparatifs. Mon père n’était pas là et n’arriva qu’après que nous eûmes commencé à manger. Quand j’eus essuyé ma cuillère à la nappe et ma bouche sur ma manche, je montai à ma chambre, pris mon paquet que je déposai prudemment devant la porte et rentrai pour prendre congé.

Pendant les jours précédents on m’avait répété à satiété que je pouvais m’en aller sans scrupule, on s’était moqué de mes projets ; aussi je m’attendais à une nouvelle édition des mêmes procédés ; j’étais décidé à les subir en silence ; il fallait surtout que mes gens ignorassent où j’allais et que j’étais déjà placé ; je les condamnais à m’attendre en vain pendant de longues journées ; je voulais que, jour après jour, ils reconnussent de quelle utilité j’avais été dans la maison et se demandassent où je pouvais bien être allé. Enfin, il fallait qu’au jour où ils apprendraient enfin le lieu de mon séjour, ils apprissent en même temps que je pouvais me passer d’eux ! Telle devait être ma vengeance !

J’entrai donc et je dis : — Eh bien, je pars ! Au revoir et sans rancune !

Toutes les têtes se tournèrent vers moi, tous les regards s’allumèrent comme des yeux de bêtes fauves et quand je tendis la main à la mère qui était au bas de la table, elle me repoussa ; les autres firent de même et quand je m’approchai du père qui était au haut de la table, il éclata, contrairement à mon attente :

— Je voudrais bien voir que des enfants, qu’on a élevés à grands frais, s’essuient la bouche et s’en aillent dès qu’on peut les utiliser à quelque chose ! Retourne à l’atelier et n’essaye plus de mettre le pied hors de la maison !

J’étais là, ahuri, n’y comprenant plus rien.

— Mais, dis-je, c’est sérieusement que je parle ; je m’en vais. D’ailleurs, je ne puis rien faire à votre idée.

Ce fut le signal d’une décharge générale. Le père bondit de sa chaise ; la mère hurla : — Donne-lui-en jusqu’à ce qu’il en ait assez, le gueux !

Je n’attendis pas mon reste ; d’un bond je gagnai la porte, poussai de côté mon petit frère qui essayait de la tenir fermée, saisis mon paquet et jouai des jambes de manière à gagner du terrain. Mon père me poursuivit jusque dans le verger, en jurant ses grands dieux qu’il m’étranglerait dès qu’il pourrait mettre la main sur moi, qu’il irait trouver le bailli et qu’on verrait bien si les enfants peuvent ainsi s’en aller. Pendant qu’il tempêtait, des têtes apparaissaient à tous les guichets des fenêtres, répétant les jurons du père, et quand celui-ci manquait de souffle, la mère reprenait avec plus de violence encore.

Ce fut la bénédiction que j’emportai de la maison paternelle. J’en avais le cœur ulcéré ; mes jambes se paralysaient et refusaient de me porter plus loin. Une seule parole bienveillante et je me serais arrêté, je serais rentré à la maison et j’aurais repris ma place à mon métier, où je serais probablement encore à l’heure qu’il est. Elle ne se fit pas entendre, cette parole amicale, au contraire, les malédictions qui retentissaient toujours à mes oreilles hâtaient ma fuite, tout en me figeant le sang dans le cœur. Dans mon effroi, l’image d’Adam et d’Eve, fuyant devant l’épée de feu du chérubin, se représentait à mon esprit ; je croyais être Caïn, poursuivi sans relâche par ces mots terribles que Dieu faisait retentir dans son âme : « Tu es le meurtrier de ton frère ! »

Peu à peu, les injures cessèrent d’arriver jusqu’à mes oreilles ; mon sang reprit son cours, mon épouvante se calma et je repris conscience de moi-même. Entrer dans le monde sous le poids de la malédiction paternelle me semblait être un sort affreux. Heureusement ma raison domina mes sentiments et me fit comprendre que j’étais dans mes droits ; elle me montra que j’avais autant rapporté à mes parents que je ne leur avais coûté, qu’ils m’avaient traité avec brutalité et égoïsme et que ces procédés, qui m’eussent entraîné à ma perte, me dégageaient de toute obligation à leur égard. Ma raison me rappelait que j’avais commencé à aimer mes parents, mais qu’ils avaient eux-mêmes repoussé mon affection ; elle me représenta que plus je m’étais montré soumis et reconnaissant, plus on avait abusé de moi.

Voilà ce que la raison me fit comprendre ; elle me démontra que les droits étaient de mon côté et les torts du côté de mes parents. Elle ne parvint cependant pas à éteindre le feu qui brûlait encore dans mon cœur, cette crainte qui me poursuivait, cette appréhension des effets de la malédiction paternelle, boulet que les parents attachent aux pieds de leurs enfants. Cette appréhension resta attachée à ma chair et à mon sang et quand, en passant le seuil de la demeure de mon nouveau maître, je fis un faux pas, ou que plus tard, au cours de mon existence, il m’arriva de succomber sous les vicissitudes d’ici-bas, il me sembla toujours entendre l’écho de la malédiction paternelle ; c’est à cette malédiction que j’attribuai mes chutes et mes malheurs ; c’est à elle que je dus de redouter toujours d’autres chutes et d’autres désastres. Une chose seule, et ce ne fut pas la raison – on le verra plus tard – parvint à bannir de mon cœur cette appréhension.

Triste destinée pour le jeune homme, quand il n’a que des souvenirs pareils à emporter des siens et que c’est avec un cœur brisé qu’il se sépare d’eux !

CHAPITRE X

Les expériences d’un sous-maître d’école.

Ainsi qu’on l’a vu, je titubai sur le seuil et me heurtai violemment contre la porte. Aussi le régent me reçut-il assez mal :

— Tâche une autre fois de faire plus attention, sinon tu m’enfonceras la porte.

Pendant que sa femme me servait une assiette de soupe, elle considérait mon paquet de hardes ; elle me demanda si c’étaient là tous mes habits. Je rougis jusqu’aux oreilles et marmottai quelques paroles confuses. Je n’ai jamais su dire un mensonge de manière à le faire passer pour une vérité. Elle comprit et émit la supposition que sans doute tout cela était lavé. Nouvelle confusion et nouveaux bégaiements de ma part. Affreuse grimace de la vieille.

— Nous n’avons, dit-elle, pas besoin de la saleté des autres gens ; nous avons assez de la nôtre. Pour ce qui est de lessiver une fois par semaine, ce n’est pas mon affaire ; à toi de voir comment tu t’en tireras.

Quelle mégère que cette femme ! Sans doute elle avait une lourde charge ; son mari était maladif ; il croyait avoir plus de maux qu’il n’en avait en réalité et son imagination grossissait d’ailleurs ceux-ci ; il employait son temps et son argent à se médeciner et avait toujours sur le foyer un pot d’une tisane quelconque. C’était l’affaire de la femme de veiller à tout le reste. Elle était absolument sans pitié ; son mari avait beau tousser et gémir, elle restait insensible ; tout au plus lui disait-elle, quand elle avait de bons moments :

— Il me semble que tu pourrais bien en finir avec cette toux.

Quand elle était de mauvaise humeur, elle lui disait tout net :

— Si tu n’étais pas un grand paresseux, tu travaillerais un peu plus, tu n’en serais que mieux !

Tout cela me paraissait alors bien cruel, plus cruel que ce que j’avais vu et entendu chez mes parents. Je fis plus tard l’expérience que la misère produit à la longue ce résultat sur le caractère des femmes les plus courageuses et qu’il n’est rien qui exaspère une femme comme la vue d’un mari qui ne pense qu’à soi et qui fait l’analyse de chacun des mouvements de ses poumons ; on comprend alors qu’une femme perde toute sensibilité et ne croie plus aux souffrances de son mari ou les suppose dix fois moindres qu’elles ne sont en réalité. Dans les ménages où il y a de l’argent, ces épreuves n’exigent que de la patience ; mais là où l’argent manque, la médecine que l’un des époux ingurgite ne fait qu’aigrir le caractère de l’autre.

Après un pareil début, la journée acheva son cours d’une manière non moins pénible. On me questionnait à tort et à travers et le ton qu’on y mettait donnait assez à entendre que j’étais un hôte importun et imposé par la nécessité. Enfin, les époux m’envoyèrent coucher dans la chambre haute que je devais partager avec leur fille âgée de quinze ans. C’était la première nuit que je passais au milieu d’étrangers et dans une maison étrangère. Mon cœur se serra. Comme il m’eût été doux d’être dans la maison paternelle ! Il est bien vrai, mieux vaut vivre chez soi avec des parents grognards, qu’à l’étranger, dans un village inconnu et chez des gens indifférents et revêches !

Le lendemain, il n’y avait pas encore d’école. La femme du régent avait fait ses réserves : « On ne commencera pas l’école, avait-elle dit, avant qu’on ait rentré nos raves et battu nos gerbes ; je ne veux pas être seule à tout faire et celui qui aide à manger doit aussi aider ailleurs. »

Il était du reste indispensable de débarrasser la salle d’école. Ce ne fut pas une petite besogne. Elle avait servi pendant l’été de chambre à serrer et de grenier ; on y avait déposé les fruits, les rouets, des monceaux de chanvre et de lin. Elle n’était pas beaucoup plus grande qu’une chambre ordinaire de paysan et il fallait y loger plus de deux cents enfants. Elle contenait quatre tables, dont la plus grande partageait la chambre en longueur ; deux autres longeaient les parois, la quatrième était près du fourneau ; les trois premières étaient larges de trois pieds, la quatrième n’avait place que pour un élève par côté.

Les fenêtres étaient formées de vitres rondes qui scintillaient de mille couleurs ; il y avait des années qu’elles n’avaient pas été lavées ; je ne crois pas qu’on eût pu en ouvrir une ; fenêtres et doubles-fenêtres restaient en place, été et hiver, invariablement sales et opaques. Le reste de la maison était à l’avenant ; c’était petit et sale, l’image de la décrépitude lente et irrémédiée ; d’année en année les liens qui retenaient la couverture de chaume devenaient plus apparents et chaque année une nouvelle poignée de paille se détachait du toit. Cet édifice était pour les paysans un sanctuaire inviolable ; aucun d’entre eux n’eût consenti à y mettre la main, à réparer le toit au moyen de quelques bottes de paille ; les récriminations incessantes de la femme du régent n’y changeaient rien. Un jour, la chèvre que celle-ci nourrissait dans l’écurie aux parois délabrées fut trouvée gelée ; elle voulut rendre la commune responsable de cette perte, mais on lui répondit flegmatiquement :

— Faites ce que vous voudrez, c’est votre faute ; pourquoi persister à garder des chèvres en hiver ; votre prédécesseur n’en avait jamais pendant l’hiver !

On témoignait les mêmes égards au fourneau qui occupait la moitié de la chambre ; il était bâti en pierres d’environ dix pouces d’épaisseur et fendu d’outre en outre, de sorte que le feu s’allongeait parfois au travers et que la fumée se dégageait en tourbillonnant ; la chambre eût admirablement pu servir de local à fumer les jambons et les saucisses. Quant au plancher, il présentait des solutions de continuité qui exigeaient une véritable habileté dans la disposition des tables ; maint élève y engageait ses souliers et il fallait le secours du régent pour le délivrer. Ce ne fut pas sans un long travail que nous réussîmes à débarrasser la chambre et à extraire, au contentement de la maîtresse, les pommes et les pommes de terre qui s’étaient logées dans les trous du plancher.

La chambre fut enfin disponible et il vint un temps de neige affreux, fait exprès pour une rentrée d’école. On m’envoya annoncer de maison en maison que l’école s’ouvrirait le lendemain et prier le boursier communal de bien vouloir faire amener des fagots pour le chauffage du fourneau, vu qu’il n’y avait plus de combustible.

Tous les paysans savent que le bois sec chauffe mieux et à moins de frais que le bois vert et qu’il détériore moins le poêle ; il n’est aucun d’entr’eux qui n’ait une provision de bois datant parfois de son arrière-grand-père. Mais c’est la coutume, non moins ancienne en beaucoup d’endroits, de ne livrer au régent, pour l’usage immédiat, que des fagots verts et de ne les lui remettre qu’au milieu de l’hiver, alors qu’ils sont remplis de glace et de neige. Et comme cette coutume date des ancêtres les plus reculés, tous les efforts ne parviendraient pas à la déraciner. Il faut que le régent reçoive ses fagots moitié bois, moitié glace ; s’il réclame, on lui répond qu’on ne comprend pas ce qu’il a toujours à raisonner ; puisque les autres ont pu chauffer on ne voit pas pourquoi lui-même ne le pourrait pas et pourquoi il lui faudrait quelque chose d’extra.

Que c’est amusant d’être obligé de se lever à cinq heures, de se démener jusqu’à six heures avant d’avoir réussi à allumer, et d’employer deux fagots pour en faire brûler trois autres ! Et la fumée qui tourbillonne, noire et épaisse, comme si l’on brûlait des mottes dans un champ ! Et l’eau qui se promène dans le fourneau à faire flotter les fagots, qui déborde dans le corridor de manière à procurer aux élèves d’agréables bains de pieds ! Et l’atmosphère humide et âcre qui remplit la salle, au point qu’il faut s’y prendre à deux fois pour respirer une fois !

C’est à contre-cœur que j’entrepris ma tournée, car j’étais très timide. Le boursier me répondit :

— Je ne puis réellement pas vous fournir du bois aussi promptement, mais quand j’aurai achevé de battre en grange, j’enverrai mes gens à la forêt ; en attendant vous pourrez abattre ma haie qui est derrière la maison d’école, pas loin ; entre les heures de classe vous aurez le temps de faire passablement de fagots ; le régent tiendra seul l’école de temps en temps, pendant une demi-journée.

Ailleurs on me regarda comme si j’eusse été une bête curieuse. Dans une maison on me fit entrer dans la chambre pour faire connaissance avec un petit garçon qui avait une peur affreuse du vieux régent et ne voulait plus aller à l’école. Je me fis aussi gracieux que possible et réussis à gagner les bonnes grâces de l’enfant.

De retour au logis, j’eus à rendre compte de l’accueil qui m’avait été fait dans les différents ménages. On fut enchanté d’apprendre que je n’avais été invité à entrer que dans une seule maison, mais on décocha mainte parole amère contre le ménage en question.

Le lendemain, il ne vint que peu d’enfants à l’école, à peine une douzaine et des plus petits. Le régent me laissa m’escrimer avec eux le matin et l’après-midi, pendant qu’il établissait le rôle scolaire. J’aimais mieux tenir l’école que de faire des fagots ; le temps s’écoula rapidement et la demi-journée me fit l’effet d’un instant ; les leçons se suivaient sans relâche et cette occupation, quoique nouvelle pour moi, me rappelait agréablement le passé ; je souriais à chaque mot qui me remettait à l’esprit une historiette ou une farce de mes années d’école et les gamins, me voyant en gaieté, concluaient que j’étais un compagnon bien plaisant, ce qui m’attira leur confiance. Nous ne faisions sans doute rien de nouveau : l’épellation, la lecture, la mémorisation et la récitation composaient à elles seules le programme de toutes nos journées.

Le nombre des élèves croissait de jour en jour et, bien que la chambre ne fût pas remplie, le régent et sa femme s’étonnaient qu’il y en eût déjà autant. « C’est la curiosité, » disaient-ils. Mais je savais bien que, si les enfants arrivaient nombreux, c’était par affection pour moi et parce qu’ils apprenaient beaucoup sous ma direction, car je me montrais très empressé auprès d’eux et quand l’un ou l’autre se trouvait arrêté en récitant, j’attendais longtemps, jusqu’à ce que ses voisins lui eussent aidé ou qu’il eût pu lire dans son livre.

J’avais naturellement toujours la baguette à la main, mais c’était pure forme, car je ne frappais jamais. J’éprouvais un immense besoin d’affection et de louange ; n’avais-je pas assez longtemps subi la haine et les insultes ? Avec les petits, – les grands étaient encore retenus par le battage en grange – je me tirais facilement d’affaire en usant de bienveillance. Mais quel tapage à toutes les tables, sauf à celle où j’étais précisément arrêté ! Heureusement j’y étais habitué et je pensais qu’il devait en être ainsi.

Un matin j’avais dû, pendant que je chauffais le poêle et pour échapper à la fumée, me réfugier dans la cuisine, qui était contiguë à la chambre du régent. J’entendis la femme quereller son époux :

— Pourquoi ne mets-tu pas les pieds à l’école ? Pourquoi laisses-tu le sous maître libre et sans contrôle ? Pas plus loin qu’hier, la femme du boucher m’a demandé quel charmant garçon nous avions là, pour que les enfants allassent si volontiers à l’école, car ils se vantent à la maison qu’ils n’ont jamais autant appris que cet hiver. Tu ne peux pas laisser les choses aller ainsi, sinon il te supplantera et c’est toi qui en pâtiras.

À cette introduction spéciale succéda l’allocution générale sur la paresse du régent, avec cette conclusion qu’il n’existait pas dans tout l’univers une nullité pareille, puisqu’il avait besoin de ce morveux que chacun admirait. Il répondit sur le même ton :

— On verra bientôt lequel des deux est une nullité. Pas un régent dans tout le canton qui soit de force à lutter avec moi. Il y a plus de vingt ans que le bailli me disait déjà qu’on ne trouverait pas dans le monde entier un régent aussi borné que moi. Et, Dieu merci, quand un bailli dit quelque chose, ce n’est pas sans raison !

On ne saurait croire combien ce dialogue me fit plaisir. Depuis ma première sortie, je n’avais fréquenté personne et ces premières paroles flatteuses me réconfortèrent singulièrement.

Le régent parut à l’école, sombre et rogue ; il fit lui-même la prière ; en d’autres termes il adressa au bon Dieu une vive interpellation. Puis il dit qu’il ferait lui-même la récitation pour remettre les choses en ordre.

J’étais là, ahuri, ne sachant qu’entreprendre. Alors il m’interpella :

— Est-ce donc pour regarder en l’air que je te fourrage et te paie. Ah ! tu te fais passer pour un régent et tu ne sais pas ce qu’il y a à faire dans une école ! Ne vois-tu pas là assez d’épeleurs, auxquels tu pourrais donner une leçon ?

Cette manière de faire m’eût peiné profondément, si je n’eusse entendu le dialogue conjugal. Mais déjà le malin esprit s’était emparé de moi ; une étincelle était tombée dans le tonneau de poudre de ma vanité et elle éclatait dans toutes les directions.

Je ne répliquai pas, ce n’était pas dans ma nature, mais je souris ironiquement. Et quand le régent avait, dans sa mauvaise humeur, grondé un élève et que celui-ci me jetait, par derrière le dos du vieux, un coup d’œil malin, je lui répondais de même par un regard sympathique. Du reste, je me tins fidèlement au poste qui m’avait été assigné et fis preuve de plus de bienveillance que précédemment. À l’arrogance tyrannique du régent je répondais par une soumission parfaite.

Ces procédés du régent à mon égard s’accentuèrent encore dans la suite. Ni ma manière d’épeler, ni ma lecture, ni même mon chant ne lui convenaient. En lisant et épelant je n’allongeais jamais assez les finales qui, à son dire, devaient avoir des queues aussi longues que les rats. À la leçon de chant, il prétendait que je le déroutais absolument. Il est vrai que nous cherchions l’un et l’autre à nous surpasser, c’est-à-dire à chanter très fort jusqu’à en avoir le visage rouge comme du feu ; alors la toux le prenait et il ne pouvait continuer. C’est ce qu’il appelait être dérouté. Mais ce qui, plus que tout le reste, le mettait hors des gonds, c’était de me voir m’approcher de la petite table, la plus rapprochée du fourneau, où trois ou quatre élèves avaient commencé à écrire après le nouvel-an. Je ne pouvais m’empêcher de leur montrer que je savais aussi écrire et d’indiquer du doigt la courbure que devait avoir telle ou telle lettre. Cela le faisait pester abominablement.

— Quand, disait-il, on ne sait pas lire l’imprimé, il ne faut pas vouloir se poser en maître d’écriture.

C’est ainsi que les choses se passaient à l’école, mais c’était encore pis après l’école. D’habitude le maître ne pouvait plus parler, il buvait des tisanes et faisait une mine pitoyable. Mais sa femme le suppléait vaillamment et savait me dire les choses d’une manière si piquante et si mordante que mon dîner en était surabondamment épicé. Elle ne me faisait grâce de rien. Jour après jour elle me demandait comment ma chemise était tournée et s’il restait encore quelque chose de mes bas. Elle disait que je ne voyais goutte au chauffage, que jamais on n’avait consumé plus de bois et que jamais le fourneau n’avait été moins chaud. Elle adjurait son mari de faire attention à ce qu’il faisait. « Oui, ajoutait-elle, chacun se plaint de la marche déplorable de l’école ; les élèves n’apprennent rien, surtout les plus jeunes et il y a des gens qui ont déclaré nettement qu’ils n’enverront plus les leurs à l’école. »

Avec cela la nourriture qu’on me donnait était détestable ; toutes les victuailles qui passaient le seuil se mangeaient en mon absence ; je n’en avais que le fumet ; cela devait me suffire.

Les élèves se rendirent immédiatement compte de l’état de nos relations et me prirent en pitié, voyant bien que mes intentions à leur égard étaient bienveillantes. Ils le racontèrent à leurs parents, surent éveiller la compassion et furent chargés de m’inviter à passer la soirée chez eux. Quand j’étais occupé à faire des fagots ou à arranger le fumier, l’un ou l’autre des paysans s’arrêtait près de moi, pour autant que ceux de l’école ne le voyaient pas ; puis ils me complimentaient et m’invitaient à la veillée. Je prenais tous ces procédés pour les marques d’un intérêt réel, sans remarquer qu’il s’y mêlait le secret espoir d’être renseignés sur ce qui se passait dans le ménage du régent. Ces invitations exerçaient sur moi un attrait extraordinaire, chacun le comprendra. Ce n’étaient pas seulement les bons morceaux du souper qui m’alléchaient, mais, après toutes les avanies dont j’étais abreuvé, j’éprouvais un véritable besoin d’être franchement félicité et remercié. Il s’y ajoutait peut-être encore le secret désir de rencontrer des gens auxquels je pusse me plaindre de mes hôtes. Il est si doux de se plaindre de ses semblables ; on voit des gens, qui, faute de mieux, arrêteront des inconnus sur la route pour leur faire entendre leurs jérémiades. Cela n’empêche pas les mêmes personnes de s’indigner, en apprenant que d’autres se sont plaint et ont fait ce qu’elles-mêmes font journellement, tant le cœur humain est sensible à la critique et à l’offense, tant ce pauvre cœur est étroit au point de déborder pour un rien : de l’abondance du cœur la bouche parle.

Mes gens faisaient de leur mieux pour m’empêcher de donner suite à ces invitations ; ils avaient toujours quelque travail à me donner ; il me fallait dévider du fil et, le plus souvent, préparer à moi seul la nourriture du lendemain, pendant que le père restait oisif et que la mère et la fille étaient à leurs rouets. Le dimanche même, on me suscitait toutes espèces d’obstacles. Mais la tentation était souvent plus forte que l’obéissance et que la crainte d’être abreuvé d’injures.

Un soir, après avoir fourragé les chèvres, je m’esquivai pour aller dans la famille qui m’avait fait les invitations les plus pressantes ; c’étaient les parents du jeune garçon qui n’avait pas voulu venir à l’école au commencement, mais que dès lors on ne pouvait plus retenir à la maison. On me reçut très amicalement, on dressa la table dès que je fus entré et les louanges d’aller leur train pendant que je mangeais. Que tout cela m’était doux !

Quand la matière fut épuisée, on s’indigna du bruit que le régent et sa femme faisaient autour de moi et de tout ce qu’ils avaient raconté sur mon compte, sans que, naturellement, personne en crût le moindre mot ; la femme disait-on, est connue pour être très méchante et chacun la déteste ; mais on la craint et malheur à qui n’est pas dans ses papiers !

Quelle douce musique c’était à mes oreilles ! À mon tour j’ouvris la bouche et je me mis à raconter tout ce qui se passait dans la maison, comment le régent me traitait à l’école et comment, si on me laissait faire, j’instruirais les enfants ; bref je me vantai à pleine bouche.

Ainsi se passa la soirée, d’une manière bien agréable pour moi ; j’avais oublié tous mes maux. Mais quel fut mon effroi quand j’entendis l’horloge sonner dix heures ! C’était le dernier acte de la pièce, ma réapparition au logis ; je tremblais en y pensant. Mes hôtes me glissèrent dans la main une pièce de cinq batz ; c’était, disaient-ils, pour mes peines. Cela me rendit le courage. Je pouvais donc faire laver mes chemises. Certes, un homme qui a cinq batz dans la poche est un tout autre homme que celui qui n’y conserve tout au plus que des miettes de pain. Les cinq batz me donnèrent un certain aplomb et l’accueil qui me fut fait ne fut pas si mauvais qu’il ne l’eût été en pareil cas chez mes parents ; je ne fus ni insulté, ni frappé, n’étant pas leur fils mais déjà une façon de maître d’école ; on se borna à quelques paroles aigres à mon adresse. Le lendemain matin cependant, comme j’avais quelque peine à avaler une soupe aux pommes de terre, les lazzis recommencèrent :

— Tu es sans doute encore rassasié depuis hier. Chez le syndic, il y a toujours de quoi régaler les visiteurs, ce qui n’empêche pas que les domestiques y meurent de faim. Ces gens feraient mieux de donner à manger à ceux qui l’ont gagné, qu’à des bandits du dehors qui n’ont rien à faire avec eux ; mais ce sont aussi les êtres les plus faux qui soient au monde ; ils flattent par devant, c’est tout soie et velours, et par derrière ils égratignent. Ce sont justement ceux qui en débitent le plus sur ton compte et, pas plus tard qu’avant-hier, la femme a dit que c’est une honte pour tout le village d’avoir un régent dont le pantalon laisse sortir la chemise par les trous.

C’était décidément trop fort. On voulait donc ôter tout le prix des louanges qui – on le supposait bien – m’avaient été décernées ! Non, je ne m’en laisserais pas imposer de la sorte, sachant bien ce que les gens pensaient de moi en réalité. D’un mouvement irréfléchi je tirai les cinq batz que depuis mon lever je n’avais pas cessé de caresser dans ma poche.

— Pourtant, m’écriai-je, ils ne me veulent pas tant de mal, sinon ils ne m’auraient pas donné ceci !

Mille bombes, il eût fallu voir les trois paires d’yeux qui se croisèrent en lançant des éclairs rouges et jaunes par dessus la soupe aux pommes de terre ! Mes gens étaient piqués au vif.

Dès lors je pris un plaisir particulier à aller à la veillée, d’autant plus que j’en rapportais toujours quelque gratification. Mais je n’ai jamais pu savoir comment la vieille s’y prenait pour apprendre chaque fois chez qui j’étais allé ; le fait est que, le lendemain, sa langue s’emparait de ces gens et les mettait en lambeaux, tout en m’invitant formellement à aller le leur redire.

Faut-il qu’une femme ait la tête bien organisée pour se rappeler tous les scandales qui se sont passés dans deux ou trois communes et pour être en mesure de les énumérer à la première occasion, dans tous leurs détails et sans en oublier un iota ! Et puis, quelle habileté à décupler la valeur des choses qui sont arrivées en réalité, à faire d’une mouche un éléphant, à combiner enfin le tout avec tant d’art que personne, elle-même moins que les autres, n’est plus capable d’y distinguer le vrai du faux ! Oui, ce sont là de fortes têtes ! Et ce qui est plus curieux encore, c’est que mainte jeune fille, qui n’avait manifesté à l’école aucun talent particulier, se trouve, quand elle est devenue femme, posséder ce don extraordinaire.

Quant à la recommandation qui m’était faite d’aller rapporter aux gens ce que j’avais entendu, j’en fis rarement usage. Non que j’y misse de la méchanceté, mais quand j’apprenais les vilains propos que la maîtresse tenait sur mon compte, il m’eût fallu plus de raison que je n’en possédais en réalité, pour garder bouche close ; j’ouvrais alors la digue et les gens apprenaient de moi, non seulement ce qui les concernait eux-mêmes, mais aussi tout ce qui avait été débité sur le compte des autres.

Je devins ainsi la gazette du village, sans mauvaise intention assurément, mais non sans amener des esclandres et des querelles regrettables. Ce que je disais dans une maison était colporté dans une autre et passait ainsi de maison en maison, dénaturé, amplifié ; telle de mes déclarations était attribuée à l’un ou l’autre des habitants, au choix du narrateur ; il ne se passait pas de journée où ma maîtresse ne fût prise à partie ; d’autres étaient dans le même cas et les maris succombaient sous les plaintes de leurs épouses….

Quant à moi, j’en ressentis le contre-coup inévitable ; non seulement j’étais journellement insulté à la maison, mais j’entendais encore en pleine classe et en présence des élèves des allusions aux calomniateurs et aux fauteurs de désordre. Je tombai dans le discrédit aux yeux de beaucoup de gens, si bien que lorsqu’une femme se préparait à parler de moi à son mari, celui-ci se mettait à grogner : « Assez de ces bavardages et qu’on parle une fois d’autre chose ! »

Pour finir, je dus comparaître devant le pasteur, auquel le régent s’était plaint de moi. Le pasteur me fit une algarade telle que je faillis me trouver mal ; quant à mes moyens de défense, il ne daigna pas s’en enquérir ; ceci, du reste, ne m’eût pas servi à grand’chose car, peu éloquent en temps ordinaire, je l’étais encore moins en présence d’une personne qui me faisait trembler d’effroi. Qu’aurais-je dit d’ailleurs, si ce n’est que j’avais agi sans intention mauvaise ?

Enfin l’hiver arriva à son terme. À l’examen on me fit encore de sérieuses exhortations, puis, après avoir reçu, non sans peine, mes dix écus, je secouai la poussière de mes pieds, gratifié par la maîtresse de quelques énergiques invectives. Tel fut mon départ de ce village, où j’avais beaucoup vu mais peu appris ; car pour faire des expériences il faut être doué de sagesse et je n’en avais pas la plus petite parcelle.

CHAPITRE XI

Je cherche du pain et j’en trouve – enfin.

J’étais donc libre, heureux, au fond, de sortir de la maison de mon régent, mais quelque peu vexé de ne pas voir les villageois s’apitoyer sur mon départ. Il me semblait qu’ils auraient pu m’engager à revenir en automne et que, tout au moins, l’un d’entre eux aurait pu s’offrir à me garder jusqu’à la réouverture de l’école. C’eût été un royal plaisir pour moi que de me faire prier et de jouer l’homme indispensable. Je trouvai les humains bien ingrats, particulièrement dans ce village. Eux, à qui je croyais avoir fait tant de bien, ils me laissaient aller sans plus de façons. Je me consolai en pensant qu’un jour viendrait où ils reconnaîtraient mes mérites, puisque jamais ils ne retrouveraient mon pareil. Mais il me tardait d’apprendre comment ils s’en tireraient sans moi et comment les choses iraient après mon départ.

Ainsi réfléchissais-je en m’éloignant du village, chargé de mon petit paquet de hardes ; celui-ci n’était pas devenu plus gros et les chemises qu’il contenait étaient en plus mauvais état ; du moins étaient-elles lavées et, avec l’argent de mes petites gratifications, je m’étais acheté une cravate et une paire de souliers.

À la sortie du village je rencontrai un vieux paysan. Il me considéra des pieds à la tête et, remarquant sans doute qu’il y avait du nouveau sur ma personne, fit la réflexion que je devais regretter de les quitter, puisque je m’étais tellement enrichi chez eux.

Absurde manie des villageois ! Un employé ou toute autre personne qui a fait un séjour chez eux viennent-ils à les quitter, les voilà faisant le compte de tous les menus objets qu’ils emportent, puis disant avec orgueil : « Voyez, ils n’avaient rien en arrivant ici et maintenant ils ne manquent de rien ! »

Le son joyeux des écus dans ma poche me fit bientôt oublier mes ressentiments. J’avais déjà vu – de loin – dix écus à la fois, mais les voir de près, les palper dans ma poche, quelle jouissance nouvelle pour moi ! Et puis, quelle abondante matière à réflexion dans la comparaison entre ma poche si bien garnie et mon maigre accoutrement joint à mon paquet plus chétif encore ! Un habillement tout neuf, c’était ce qui frappait le plus mon imagination. Mais je renvoyai cet achat à plus tard, persuadé qu’une douzaine de chemises et deux paires de bas de fil feraient bien mieux mon affaire. Il ne convenait pas que je fusse sans bas le dimanche et quant aux bas de laine que j’avais portés sans interruption pendant tout l’hiver, je craignais de graves mécomptes à leur endroit.

Quelle joie à la pensée de tout ce luxe, quelle douceur dans la perspective de n’avoir plus à porter mes chemises que du bon côté ! Tisserand et maître d’école, j’étais cependant incapable de comparer mes projets avec mes ressources, de faire le compte du détail et de l’ensemble. Avoir si longtemps tissé et ne pas connaître le prix d’une aune de drap, ni la quantité nécessaire pour un vêtement ! Qu’en dites-vous, magistrats qui connaissez tout, sauf le pays que vous habitez ? Avez-vous cru que cela fût possible ?

Je ruminais toutes ces pensées en me dirigeant vers la maison de mon précédent maître d’école. C’est auprès de lui que j’allais chercher aide et conseil, persuadé que c’était son affaire et qu’avec lui je n’avais à m’inquiéter de rien.

Je le trouvai dans le vestibule, assis à son banc de travail, occupé à réparer une vieille seille. Il parut enchanté de me revoir, m’accabla de questions et me demanda entr’autres si je ne retournais pas chez mes parents, puisque j’avais emporté mes hardes avec moi. Il fut stupéfait d’apprendre que non seulement je n’en avais pas la moindre envie et que je ne consentirais pas pour tout l’or du monde à rentrer chez eux, mais que je venais précisément le trouver pour qu’il m’aidât à me caser et qu’en attendant je comptais rester chez lui.

— Quant à cela, dit-il, il ne peut en être question. J’ai déjà maintes fois résolu de ne plus m’occuper que de moi seul. Qui veut aider aux autres ne s’attire que des ennuis. D’ailleurs ton cas m’a procuré diablement de chagrin. Tes parents n’ont pas eu de peine à remarquer que nous tramions ensemble quelque affaire, puisque tu as été assez sot pour m’obliger à descendre dans votre atelier. Ta mère est venue me relancer chez moi et m’a dit les cent horreurs ; elle m’a appelé suborneur, voleur d’enfants et le reste. Voilà ce que j’ai souffert pour toi et maintenant j’en ai assez. Dieu sait ce qu’ils me feraient, s’ils te savaient ici !

— Pour l’amour de Dieu, suppliai-je, ne me repoussez pas. Je ne rentrerai pas chez mes parents pour tout l’or du monde, car ils me roueront de coups, me prendront mon argent et je ne serai pas plus avancé qu’à présent.

Je fis tant par mes supplications qu’il me permit de passer une nuit sous son toit, ce qui nous donnerait le temps de tenir conseil. Il rit beaucoup au récit de mes démêlés avec la femme du régent de là-bas et menaça la sienne de l’arranger de la belle manière, si elle se conduisait ainsi. Le bonhomme ne voyait pas qu’il était lui-même sous la pantoufle de sa femme, quoique d’une autre façon. Nous décidâmes que je me mettrais en service pendant l’été, saison où nulle part on ne tient l’école ; nous comptions bien qu’il se trouverait un emploi en automne, les oiseaux de mon espèce étant rares et trouvant toujours à se caser.

Mais le travail manuel n’était pas mon fait et l’été me parut désespérément long. Dès que je pouvais m’échapper un instant, je courais chez mon Mentor pour savoir s’il n’avait rien découvert ; lorsqu’une gazette me tombait sous la main, je parcourais avec avidité les annonces ; quand j’entendais parler d’un vieux régent, je demandais avec empressement s’il était maladif et s’il y avait lieu de penser qu’il tiendrait encore longtemps.

Un jour, je trouvai dans une auberge une gazette toute graisseuse. Ô bonheur ! elle contenait l’annonce d’une école qui eût admirablement fait mon affaire. Je courus chez mon régent et du milieu de la rue lui criai, hors d’haleine :

— J’en ai une ! J’en ai une !

— Une quoi ! fit-il, en mettant rapidement une bouteille dans un coin de l’armoire et en s’essuyant la bouche.

— Une école ! J’ai une école !

— Où l’as-tu donc ?

— Dans ma poche !

— C’est donc une toute petite, fit-il sèchement. Puis il prit ses besicles, les posa d’aplomb sur son nez aux reflets bruns et rouges, saisit la feuille et, la tenant à distance de toute la longueur de son bras, il lut longuement. Ensuite il ôta ses besicles, les essuya et lut encore une fois.

— C’est étrange, dit-il enfin ; il n’est pas probable que cet homme soit déjà mort, robuste comme je le connais.

Pendant qu’il repliait la feuille, le millésime se trouva en vue de ses lunettes ; c’était une gazette vieille de deux ans ! Il partit d’un éclat de rire à démolir la chambre. Pendant longtemps il ne put répondre à mes questions anxieuses et quand il put enfin articuler quelques mots :

— Âne que tu es ! Mais voilà, tous les jeunes sont ainsi ; ils ont beau avoir de l’esprit, ils sont plus bêtes que les vaches et Dieu sait ce qui arriverait si les vieux n’étaient pas là !

Peu de jours après il me fit savoir que je devais me rencontrer chez lui un matin de bonne heure. Comme l’avis ne disait rien de plus, je fus tenu éveillé par l’impatience pendant la moitié de la nuit et, longtemps avant l’heure fixée, je tirais de leurs rêves les époux endormis. Il s’agissait de se rendre à un examen en vue d’un poste de régent.

— Ce n’est pas une des meilleures écoles, dit le vieux maître, mais elle est bien suffisante pour un jeune homme non marié ; un célibataire s’en tire à peu de frais ; on l’invite souvent pour lui éviter la peine de cuire ses repas ; on lui fait des cadeaux. Les femmes ont, chose étrange, plus de sympathie pour les célibataires que pour les hommes mariés, qui auraient pourtant bien autrement besoin de compassion. L’essentiel est que tu obtiennes une place ; une fois casé, on trouve facilement mieux. Ainsi les domestiques ont mille peines à trouver leur première place et doivent se contenter, pour commencer, du premier emploi venu, après quoi ils attrapent sans peine les meilleures places. Il n’en arrive pas autrement dans l’administration : dès qu’on a réussi à y faire passer le bout de son nez, on est sûr de son affaire et on atteint bien vite les échelons les plus élevés.

Tout en parlant, il s’était habillé et sa femme lui avait arrangé sa plus belle cravate. Nous partîmes, lui devant moi, à un ou deux pas de distance, majestueux et fier, tenant un bâton démesurément long, qui dépassait sa main d’un demi-pied et qu’il portait au loin devant lui. On eût dit une mère conduisant à la foire sa fille parée de tous ses atours ; voyez-la : on lit dans ses yeux que sa fille est la plus jolie à dix lieues à la ronde ; son cœur brûle au dedans à la pensée de l’admiration dont celle-ci sera l’objet ; son esprit se pâme de l’impatient désir de savoir quel sera l’heureux garçon qui conquerra, fût-ce à la force du poing, l’honneur de la reconduire à la maison quand viendra le soir.

— Les nouveaux et les jeunes me méprisent, dit-il. Eh bien ! je leur ferai voir, aujourd’hui même, que je ne suis point un ignorant. Je n’ai pas fréquenté leurs écoles modèles, qu’ils ont établies depuis que les Français ont passé par ici, et qui ne sont que des écoles d’orgueil et de vanité. Néanmoins tu les surpasses tous et cela grâce à moi seul et sans le secours de ces choses qu’ils appellent des écoles itinérantes. Quand tu seras embarrassé, tu n’auras qu’à regarder de mon côté ; je t’aiderai par signes ou je me placerai si possible derrière toi pour te souffler la réponse. Ne crains rien et laisse-moi faire. Le pasteur est mon meilleur ami ; nous sommes unis comme deux doigts de la main ; je me suis trouvé un jour à côté de lui dans une pharmacie où il achetait du tabac. Je connais aussi très particulièrement le commissaire scolaire ; je me suis trouvé un jour devant l’auberge de la Croix d’or à Langenthal au moment où il descendait de voiture et il m’a très amicalement souhaité le bonsoir ; il est vrai que c’était le matin, mais ces Messieurs savent rarement à quelle heure on en est. Ce que je lui dirai vaudra autant que si c’était imprimé. C’est que ces gens connaissent leur monde ; ils savent à qui ils peuvent se fier. Au fond l’examen n’est qu’une sotte coutume et tout dépend des recommandations et de la manière de se présenter à ces Messieurs.

Tout en marchant il m’enseignait la manière de me présenter et m’apprenait à faire les révérences. Malheureusement il arriva qu’à la première révérence je me trouvai précisément derrière lui, de sorte que je reçus en plein dans la jambe son pied chaussé d’un gros soulier ferré, qu’il projetait en arrière avec une force irrésistible.

Il m’indiquait aussi les titres et qualifications, qu’il me fallait répéter jusqu’à ce que je les connusse à fond. Il me semble que c’était hier. C’était une rude corvée pour moi que de dire : « Monsieur le commissaire scolaire. » Et quand je finissais par dire : « Monsieur l’hémisphère scolaire », mon vieux partait d’un rire homérique. Le mot de Commissaire était absolument nouveau pour moi et la bouche d’un paysan se prête difficilement à la prononciation de mots inconnus, parce que l’inconnu lui paraît chose dangereuse.

Préoccupés que nous étions de nos leçons nous arrivâmes à destination presque sans nous en apercevoir. Nous étions quelque peu en retard et nous ne trouvâmes plus à la cure Messieurs les membres du jury d’examen ; ils étaient dans la salle d’école avec plusieurs candidats.

J’entrai, tout intimidé. Quant à mon Mentor, il s’avança hardiment, son long bâton à la main, salua ces Messieurs avec force courbettes et qualifications honorifiques et leur tendit la main comme à de vieilles connaissances. Puis il me fit approcher et d’un ton protecteur et important :

— En voilà un, dit-il, qui vous fera plaisir ; il en sait presque autant que moi.

Il me fit signe de saluer, bas, très bas, encore plus bas. Je m’acquittai convenablement des révérences ; quant aux qualifications honorifiques, je ne me rappelai plus s’il fallait dire : Très honoré Monsieur l’hémisphère scolaire, ou très honoré Monsieur le Commissaire scolaire.

On prit les noms des sept candidats et l’examen commença. Je lus d’une voix forte et sonore, en mettant l’accent sur les voyelles et les syllabes finales, comme si elles eussent valu une note entière. Cela dut leur plaire, car ils ne cessaient de sourire. La leçon de religion, d’après le catéchisme, me valut un nouveau succès….

Vinrent ensuite les histoires bibliques, dont chaque candidat devait expliquer l’une. Le vieux régent m’avait conseillé de faire en sorte d’être placé au premier rang, ce qui, disait-il, était très avantageux, car on donnait presque toujours la place à celui-là et ces Messieurs en tenaient compte. Je m’étais insinué, non sans peine, au premier rang, ce qui me coûta cher. L’histoire que j’avais à développer était la quarantième de l’Ancien-Testament. Je commençai par la question : « Qui étaient Adam et Ève ? » Mon vieux régent m’avait appris en effet qu’Adam et Ève étaient le point de départ de toutes choses et qu’en commençant par eux on avait plus de facilité à aller plus loin. Mais le Commissaire m’interrompit bientôt, ce qui, soit dit en passant, me parut être de la dernière inconvenance, car, dans un examen, il faut laisser chacun faire comme il l’entend.

— À la question ! dit-il. S’il fallait commencer chaque fois par Adam et Ève (c’est ce que j’avais déjà fait à la leçon de religion), il ne nous resterait plus qu’à prier Dieu de nous envoyer un nouveau Josué pour arrêter le soleil.

Cette plaisanterie d’un goût douteux fit rire chacun, et comme j’avais perdu le fil de mes idées, je restai ahuri et incapable d’ajouter un mot.

— Voyons, dit le Commissaire, analyse ton sujet ; c’est l’essentiel dans toute explication et quand on a bien analysé une phrase, on la comprend aussi.

À ce mot je restai bouche béante, fixant de grands yeux sur le Commissaire, car j’ignorais ce que c’était que l’analyse, n’ayant pas même entendu ce mot.

— Analyse donc, reprit-il, et regarde dans ton livre ; les lettres ne sont pas sur mon nez !

L’idée me vint que c’était un mot français et que ces Messieurs, voulant parler un langage soigné, désignaient ainsi l’épellation. Je me mis courageusement à épeler.

— Tu ne comprends donc pas l’allemand ?

— Assurément je le comprends, très honorable mammifère scolaire.

— Alors analyse donc !

Je continuai à épeler.

— Je t’ai demandé si tu sais l’allemand ?

— Certainement, très honorable hémisphère, mais pas le français, fis-je avec des larmes dans la voix.

Toute la salle éclata de rire et dès ce moment je ne fus plus que le bouffon de la bande. Mon affaire était jugée.

Quand on en vint à la composition, je me trouvai bien autrement embarrassé ; de ma vie je n’avais entendu dire que l’écriture servait à composer ; nulle part, dans aucune école, je n’avais vu un élève tirer des mots de sa tête ; à plus forte raison cette science ne m’avait-elle pas été enseignée. Je regardai à droite, je regardai à gauche, mon voisin de droite faisait de même, mon voisin de gauche pareillement et à droite et à gauche les ardoises restaient vierges de composition. Il y en avait bien un qui se donnait l’air d’en savoir plus long que nous, mais nul ne le prit au sérieux. Fort heureusement, nos examinateurs se retirèrent pour aller dîner ; avant de sortir ils nous recommandèrent de travailler ferme. Ils partaient sans doute de ce principe que l’on travaille plus assidûment à jeun et que de la vacuité de l’estomac la tête se remplit.

Dès qu’ils furent loin, les assistants nous entourèrent et nous aidèrent de leur mieux, tout en murmurant entre leurs dents contre ces exigences nouvelles imposées aux régents. Quand chacun de nous eut écrit quelques lignes, les examinateurs rentrèrent et jetèrent un rapide coup d’œil sur notre travail, mais sans paraître en faire grand cas.

Ensuite vint le calcul. On nous fit chercher le volume d’un tas de foin ; puis on passa au chant. Chacun de nous devait chanter la gamme, à voix aussi forte que possible, ce qui n’empêchait pas Monsieur le Commissaire de venir très près de nous, la main derrière l’oreille, et de se pencher près de notre bouche, ce qui lui attira en pleine oreille maint beuglement retentissant. Pourquoi cette manœuvre ? Je l’ignore. Il n’avait probablement pas l’oreille musicale ; peut-être aussi, affligé d’un défaut de l’ouïe, s’imaginait-il qu’il en est de la musique comme des autres bruits et qu’on saisit d’autant mieux la valeur du son musical que l’on est plus rapproché du point de départ de celui-ci. Il n’en faisait pas moins une mine très sérieuse, avec des yeux comme une poule qui a la pépie.

Toujours sérieux, il me demanda si je pouvais lui indiquer quelle différence il y a entre le choral et la symphonie. Je me trouvai de nouveau au pied du mur, n’ayant jamais entendu parler de ces choses-là ; c’était encore du français pour moi. Mais j’étais déjà devenu rusé et j’eus recours au moyen dont nous usions en pareil cas au catéchisme.

— Je le sais parfaitement, mais je ne puis l’expliquer.

Ce fut mon salut. Il m’interrogea de telle façon que je n’eus qu’à répondre oui et non, de sorte que je subis l’épreuve avec un plein succès quoique sans y avoir compris quoi que ce soit.

Néanmoins la place ne me fut pas dévolue. En revanche, je reçus à titre bienveillant et gratuit le conseil de ne plus me présenter à un examen avant de savoir distinguer l’analyse de l’épellation.

Honteux et confus, je me rendis à l’auberge où la commune nous faisait servir un léger repas à titre de dédommagement des fatigues de l’examen. Mon Mentor avait pris place à côté de moi, l’air profondément vexé.

— A-t-on jamais vu, disait-il, un pareil examen ? Tout se fait à la nouvelle mode, fût-ce la plus grande sottise ! Je voudrais bien savoir à quoi sert cette absurde manie d’analyser et ce qu’elle rapporte. Y trouve-t-on le salut de son âme ? Procure-t-elle à manger ? Ce sont pourtant les deux choses essentielles. J’aurais cru ces Messieurs plus sensés, mais il ne peut en être autrement quand un s’affuble de titres étrangers, on en perd la tête. De mon temps on n’entendait pas parler de commissaires scolaires et encore moins d’analyse. Mais les Français sont arrivés, amenant avec eux des commissaires à grands tricornes et à longs sabres, qui n’ont fait que berner le peuple et cela sans la moindre analyse. Et à présent que les Français sont loin, voilà que le gouvernement ramène les commissaires, et jusque dans les écoles, pour faire enrager les gens, plus que cela, pour les faire analyser ! Non, il ne se peut que le gouvernement y ait sérieusement pensé et s’il connaissait les prétentions des commissaires il leur aurait bientôt donné leur congé. Car il y a encore à Berne de braves magistrats qui n’entendent pas qu’on séduise les gens (le mot peuple n’était pas encore en usage) et qu’on les dresse à la nouvelle mode !

Je ne répondis rien, tant j’étais découragé. Ma grande présomption venait d’éprouver un rude échec ; je me voyais incapable de faire entrer dans ma tête autant de connaissances nouvelles.

Au retour vers notre logis, je me confessai humblement à mon Mentor :

— Je crois, lui dis-je, qu’il ne me reste qu’à renoncer à l’enseignement, puisqu’il est bien évident que jamais je n’atteindrai ces Messieurs à la cheville.

Lui, aigri et monté, ne voulut rien entendre.

— Tu seras régent, te dis-je, en dépit de tous les commissaires du monde entier ! Moi, je ne les crains pas tous ensemble, eussent-ils des tricornes aussi hauts que la grosse tour de Berne et des sabres aussi longs que celui de Goliath[1] !

Il tint parole. Quinze jours n’étaient pas écoulés que je le vis revenir, son long bâton à la main, la figure grave et sérieuse, agrémentée, comme toujours, d’un nez aux rouges reflets, que surmontaient deux yeux clairs, semblables à deux étoiles brillant au dessus d’un sombre nuage. Il venait m’annoncer qu’il m’avait trouvé une place de régent, sans école, il est vrai.

— C’est, dit-il, à Villars-les-Haies, un endroit où, depuis des années, la question scolaire donne lieu à des dissensions et des procès toujours nouveaux, sans pour cela avancer d’un brin. La commune n’a qu’une maison d’école qui est à peine assez grande pour contenir la moitié des élèves et qui est éloignée de plus d’une heure du domicile de quelques-uns. Tous les habitants conviennent bien qu’il faudrait bâtir d’autres écoles, mais chacun veut en avoir une devant sa porte, et pour peu que l’emplacement choisi soit plus rapproché des uns que des autres, ils font tout pour entraver l’entreprise. En outre, chacun des hameaux dont se compose la commune veut être le premier servi ; on a mille peines à se mettre d’accord pour commencer et quand une fois une décision a été prise, les vaincus s’arrangent à la faire annuler par l’assemblée générale suivante.

Quant au gouvernement, il n’a pas plus d’autorité sur cette commune qu’une vieille grand’mère ; tantôt il supplie, tantôt il ordonne et finalement il laisse les choses en l’état ; on voit bien qu’il lui est, au fond, indifférent qu’il y ait ou non des écoles, pourvu qu’il reste au pouvoir.

Il y a dans cette commune un riche paysan dont la maison est très éloignée de l’école ; il prend tous les hivers un régent chez lui pendant six à huit semaines, parce qu’il s’est mis en tête de ne plus envoyer ses enfants à la vieille école ; pendant plusieurs hivers il a eu un vieux régent destitué ; celui-ci est mort et jeudi passé j’ai rencontré par hasard le paysan, auquel j’ai promis de trouver un régent de tout premier choix.

Ton salaire a été fixé à deux batz par jour. On ne t’emploiera comme régent qu’après Noël, une fois le battage en grange terminé ; mais tu peux entrer dès maintenant, aux mêmes conditions ; on a de quoi t’occuper comme tisserand ou comme batteur.

Cet arrangement ne me plaisait qu’à moitié ; j’aurais mieux aimé avoir une classe, mais la maudite analyse me dégoûtait d’un nouvel examen.

— Sache au reste, ajouta le vieux, que dès aujourd’hui je ne m’occupe plus de toi. Tes parents s’attendent à te voir revenir d’un jour à l’autre, comme l’enfant prodigue dont parle l’Évangile ; ils t’accueilleront volontiers, sans doute avec des coups et des injures plutôt qu’avec des chants et des cris de joie, car ils ont l’espoir de te garder auprès d’eux, à n’importe quel titre, quand personne ne voudra plus de toi. Malheureusement ils ont appris que je t’ai de nouveau accompagné à un examen et que je te cherche une place et ton père m’a dit hier les cent horreurs ; je crois même que, si quelqu’un ne se fût trouvé là, il m’aurait administré une décoction de coups de bâton. Or, en fait de décoction, j’aime encore moins celle-là que les autres.

Quelques jours après, je me rendis à mon poste, portant mon paquet de hardes et sans attendre le moment de commencer les leçons. Mes nouveaux hôtes me reçurent avec bienveillance et me tracèrent d’emblée mon programme :

— Nous ne voulons pas, dirent-ils, que nos enfants en apprennent trop ; nous n’entendons pas en faire des agents d’affaires ou des aubergistes, nous avons sans cela du pain et du travail pour eux. Qu’ils sachent prier et lire, qu’ils connaissent à fond les réponses du catéchisme avec les Psaumes et les histoires bibliques et nous serons contents. Point n’est besoin de les tourmenter avec le calcul et l’écriture, nous ne tenons pas autrement à ces branches ; les enfants oublient d’ailleurs au bout de peu de temps ce qu’ils en savent et quand ils en auront besoin, on aura vite fait de leur montrer l’essentiel. Et puis, avec de l’argent on trouve toujours des gens pour se tirer d’affaire.

Telles étaient mes instructions. On m’assigna un lit dans la chambre du vacher, ce qui devait me mettre en mesure d’être de bonne heure à l’ouvrage, quand les leçons auraient commencé, car le vacher était toujours le premier levé pour soigner le précieux bétail. En attendant le commencement des leçons, je faisais tout ce qui se présentait. Bon enfant, sans malice, mais timide et gauche, absolument dépourvu de rouerie, j’étais bien fait pour servir de jouet à chacun, surtout aux jeunes filles.

Pour les filles de la campagne, la présence d’un garçon aux joues rouges, gauche et timide, est une véritable bonne fortune ; je devins leur jouet dans la chambre comme à la grange ; les maîtres en riaient parfois à se tenir les côtes. C’était la règle dans cette maison que les filles s’aidassent à battre en grange quand une partie des hommes étaient occupés ailleurs. Au reste, quand tous les hommes y étaient, elles trouvaient toujours moyen de rôder dans le voisinage de la grange. Après le dîner on faisait toutes espèces de folies ; c’est alors que j’étais pris à partie ; on m’excitait à aller houspiller les filles et, quand je manquais de courage, c’étaient elles qui m’agaçaient. Tour à tour elles me mystifiaient et me comblaient de louanges, et, comme elles s’aperçurent bien vite que, débonnaire et serviable, j’étais aussi particulièrement sensible aux louanges, elles surent m’arranger de telle façon que je devins le souffre-douleur de toute la maison.

Le battage en grange terminé, les leçons commencèrent ; on y mit d’emblée une telle ardeur que j’en fus presque malade. Ces gens-là usaient de la science comme d’un breuvage ; quand ils y ont mis le nez, ils veulent le boire jusqu’à la dernière goutte, dussent-ils en sauter.

Dès que le vacher quittait le lit, je me levais aussi et je donnais une leçon au pauvre garçon que l’on nourrissait par charité dans la maison et qui était occupé ailleurs pendant le reste de la journée. Le soir, quand on avait fini d’éplucher les légumes pour le lendemain, on me disait souvent :

— Allons, régent, tu pourrais bien faire réciter un peu le garçon.

C’était une rude corvée que de faire chaque matin, dès cinq heures, la leçon ; assis en face l’un de l’autre, nous passions notre temps à bâiller jusqu’à nous démantibuler la mâchoire. « Merci, lui disais-je ; tu ne m’as pas encore avalé. »

— Et moi, répliquait-il, je te remercie de ce que tu n’y as pas passé.

Que le temps semblait long jusqu’à ce que la première servante se fût décidée à se lever et que le feu commençât à pétiller sur le foyer ! Ces moments me rendaient la tâche bien amère, quel que fût d’ailleurs mon goût pour le métier d’instituteur.

CHAPITRE XII

J’étudie la pédagogie d’après l’ancienne méthode.

Tout cela me troublait la cervelle et un dimanche, après le sermon, je fis mes doléances au maître d’école de Villars-les-Haies, qui passait pour terriblement instruit. Je lui dis le vif désir que j’avais de devenir régent, n’étaient les nouvelles méthodes qui m’étaient entièrement étrangères, n’ayant d’ailleurs personne qui pût me les enseigner.

— Tu viens bien à point, me dit-il ; deux jeunes gens m’ont déjà demandé de leur apprendre à être régents ; je suis disposé à le faire, j’ai le temps et je m’en tirerai aussi bien, si ce n’est mieux, que ceux qui tiennent des écoles normales, fussent-ils tous des pasteurs. Mais je ne suis pas connu à Berne et mes collègues seraient jaloux et me chercheraient noise. J’ai, donc l’intention de commencer avec quatre élèves au plus, sans dire que c’est une école, mais pour les préparer à suivre les cours de l’école normale avec plus de succès. Or je tiens à avoir l’autorisation du Conseil ecclésiastique, d’abord en vue d’une subvention, car vous ne seriez pas en position de me rétribuer convenablement, bienheureux si vous avez de quoi payer votre nourriture. En deuxième lieu, je ne doute pas que, si je puis vous présenter à ces Messieurs en vue de l’examen, ils ne trouvent que je suis aussi capable que n’importe qui et ne me prient d’ouvrir une école proprement dite.

J’étais enchanté. Je lui demandai si réellement il savait analyser et s’il connaissait la symphonie.

— Sois tranquille, Pierre, j’en sais autant que n’importe qui dans tout le canton, fût-il professeur !

C’était ce qu’il me fallait et je ne pouvais attendre le moment de commencer le cours et d’être initié à ces sortilèges. Chaque semaine je descendais au moins une fois au village pour savoir quelle réponse il avait reçue et quand le cours commencerait.

Un jour je le trouvai furieux et frappant les portes à mettre en émoi la moitié du village. Je crus que sa femme l’avait démonté et voulus me retirer. Mais il me retint.

— Je viens, dit-il, de recevoir une belle réponse. Se peut-il que nous ayons un gouvernement pareil ? De ma vie on ne m’y reprendra. Un de mes amis connaît particulièrement un des membres du Conseil ecclésiastique ; je l’ai prié d’écrire à ce dernier pour le sonder sur l’accueil qui serait fait à mes offres. Cet ami vient de me communiquer une lettre qu’il a reçue et dans laquelle on se montre très irrité de mon projet. « On ne comprend pas, est-il dit, ce que les gens pensent à la campagne. À peine le pays vient-il d’être gratifié d’écoles normales qui coûtent à l’État au moins 1000 à 1500 écus par an, – sans parler des gratifications aux élèves –, qu’on n’en est déjà plus content ; on voudrait faire des universités et y ajouter des gymnases ; et pourtant ces écoles ont une durée de trois et même de cinq mois ; elles suffisent amplement à former des régents capables de travailler au bien du pays ; qu’on ne parle plus de sottises pareilles qui ne servent qu’à faire du mauvais sang. »

J’étais dans une nouvelle impasse. Que faire ?

— Tu le vois, ajouta le régent irrité ; je ne puis rien faire pour toi et je ne veux plus me mêler de ces choses. Va trouver un maître d’école normale et tire-toi d’affaire avec lui comme tu pourras.

Ce conseil dicté par la colère fut pour moi un trait de lumière. Il fallait prendre une décision et je ne pouvais plus compter sur mon vieux maître. Je retournai chez mon paysan et me mis à bêcher les sillons à en avoir aux mains des ampoules aussi grosses que des noisettes.

Ce fut ma chère gazette qui me tira de peine : cette fois elle était de l’année même ; elle contenait l’avis de l’ouverture d’une école normale et du terme fatal des inscriptions ; je me présentai en temps utile. Le maître, un homme déjà âgé, aux manières distinguées, m’indiqua les livres que je devais apporter et m’engagea à chercher une pension, ajoutant que j’en trouverais bien une à dix-huit ou vingt batz par semaine.

Je retournai à la maison, le cœur serré et comparant mon avoir avec les dépenses qui allaient m’incomber ; j’en avais pour au moins 12 à 15 écus et le total de mes gains de tout l’hiver atteignait à peine cette somme. Et mes pauvres chemises ! des loques ! je n’osais presque plus les donner à laver. Et mes habits de la semaine ! chaque matin j’avais besoin de toute mon adresse pour empêcher mes pieds de prendre une mauvaise direction et de sortir à l’endroit des genoux. Or, si je voulais apprendre l’analyse, il fallait renoncer à me procurer d’autres vêtements et pourtant je n’osais paraître aux leçons avec mes guenilles. Bref, une fois engagé dans la voie, il n’y avait plus à reculer.

Mon paysan témoigna du regret de me voir partir ; je crois que ces gens, après s’être beaucoup moqués de moi, m’avaient pris en affection. Il m’engagea à revenir plus tard, à condition de ne pas dire un mot des ritournelles modernes en présence de ses enfants ; lui-même me trouvait suffisamment instruit et ne comprenait pas que j’allasse dépenser aussi sottement mon salaire. Il me fit une gratification et sa femme me présenta une chemise neuve qu’elle avait faite à mon intention, ce qui me fit grand plaisir ; cette chemise était d’une toile à durer éternellement et tellement empesée qu’elle eût pu se tenir debout ; le col en était haut et roide à me scier les oreilles. Quelle gloire quand je la mis pour la première fois !

Au cours, nous étions environ vingt, les uns déjà pourvus d’une place de régent, les autres aspirant à cette qualité. Plusieurs rentraient chez eux le soir ; les autres logeaient chez les particuliers ; j’étais de ce nombre. Dès les premiers jours j’avais confié mes embarras financiers à un camarade ; celui-ci me conseilla de proposer à mon patron de tisser pour lui dans mes moments de liberté et au besoin après la clôture des cours ; le patron accepta volontiers, ce qui me délivra de mes inquiétudes.

Les objets d’enseignement étaient la lecture, la calligraphie, la grammaire, y compris l’analyse, la dictée, le calcul, le catéchisme et le chant.

En fait de lecture on ne savait qu’une chose, c’est qu’il faut baisser plus ou moins le ton en tenant compte de la ponctuation. On travaillait essentiellement en vue d’une lecture correcte, chose inconnue de la plupart des élèves, qui n’y parvinrent pas même avant l’examen. On nous dictait la grammaire et celui qui ne pouvait suivre la dictée copiait dans le livre ou, s’il savait lire l’écrit, dans le cahier d’un condisciple.

La branche la plus importante était l’analyse que l’on exerçait dans le manuel biblique. Le maître nous enseignait qu’entre deux points on trouve toujours au moins un verbe, c’est-à-dire, un mot qui indique en quel temps la chose s’est passée ; il ajoutait qu’il se trouve quelquefois plusieurs verbes, mais qu’on reconnaît facilement quel est le verbe principal.

Le calcul fut une série de tours de force ; nous étudiâmes presque toutes les opérations possibles : les quatre règles simples avec nombres entiers et nombres fractionnaires, le cubage appliqué essentiellement aux tas de foin et appelé en conséquence le calcul des tas de foin, la règle de trois, la règle de société, la règle d’intérêt ; nous eûmes même à tirer la racine carrée et peu s’en fallut que nous n’apprissions aussi la règle conjointe. Tout cela se faisait au galop. Le maître disait : « Attention, voici comment on fait ». Et il faisait le problème à la planche noire ; puis quelques-uns d’entre nous résolvaient quelques problèmes semblables ; ceux qui avaient bonne mémoire les reproduisaient point pour point, d’après ce qu’ils avaient vu quelques minutes auparavant. Puis le maître nous disait : « Copiez maintenant cet exemple dans vos cahiers, pour que vous ne l’oubliiez pas. » Et la pièce était jouée. Le maître connaissait probablement le dicton : Plus on a de cahiers plus on est instruit.

Quant à la théorie, personne n’y pensait ; on la considérait comme une chose connue.

On consacrait beaucoup de temps à la catéchisation, sans doute pour nous préparer à donner un jour des leçons de religion qui, on le sait, sont le cauchemar des jeunes régents et le bonheur des vieux. La base de cet enseignement était naturellement le catéchisme, sur la composition, la forme et le but duquel on ne nous donnait pas la moindre explication.

Telle était la méthode éducative d’alors. On apprend ainsi aux perroquets à répéter des phrases auxquelles ils ne comprennent rien. Et cela se passait en plein dix-neuvième siècle ! C’était un péché contre Dieu et les hommes. Croira-t-on que les hommes qui organisaient ainsi les écoles normales se rendaient compte de ce qu’ils faisaient ? Peut-être voulaient-ils simplement sauver les apparences ? S’il en était ainsi, que Dieu leur pardonne !

Plus coupable encore est l’imprudence ou la stupidité avec laquelle les hommes d’alors préconisaient une pareille méthode : n’allaient-ils pas jusqu’à prétendre, qu’en maintenant le peuple dans cette ignorance systématique, ils faisaient son bonheur, tandis que l’instruction, le développement de ses facultés spirituelles l’eût rendu malheureux et impie ? Ces gens croyaient-ils en Dieu ? croyaient-ils en Jésus-Christ, la lumière du monde, venue pour éclairer le monde ? Est-ce croire en Dieu que d’enchaîner l’esprit de ses semblables dans les liens de l’ignorance, de la superstition et des préjugés, pour dominer d’autant mieux sur leur corps ? Y a-t-il quelque rapport entre la négation et la vérité, entre l’ignorance et le progrès ?

Qu’on me pardonne l’indignation qui s’empare de moi quand je pense à ces choses. Il me tarde de porter mes regards sur l’autre face de ce tableau ; cette vue me calmera peut-être, à moins qu’elle ne me donne matière à une nouvelle indignation, car je suis doué d’un singulier tempérament ; je ne sais jamais si une chose me réjouira ou me fera sortir des gonds.

Il était touchant de voir à l’œuvre les jeunes gens qui suivaient le cours. Tous sentaient combien leurs connaissances étaient incomplètes et fragmentaires, insuffisantes pour la vocation qu’ils avaient choisie ; tous avaient faim et soif d’une instruction plus complète. Mais leurs aptitudes intellectuelles étaient nulles ; ils savaient ce qu’ils savaient ; quant à ce qui manquait encore à leur savoir, ils n’en avaient aucune idée et se contentaient de termes obscurs, tels que celui d’analyse. La science se présentait à eux comme entourée d’un voile épais. Ils avaient à lutter avec mille difficultés pour suivre l’école normale. Les uns avaient renoncé à leur salaire de la saison d’été ; ils usaient leurs habits du dimanche, ces habits qu’un instituteur porte généralement pendant plusieurs années ; ils allaient au devant d’un hiver rempli de privations et de difficultés ; chaque soir, en rentrant au logis, ils se trouvaient en face de leur épouse aigrie et mécontente ; chaque soir ils entendaient les mêmes plaintes sur les enfants, sur les voisins, avec la perspective d’un renouvellement incessant de ces mêmes plaintes et de ce même mécontentement, aussi longtemps que l’hiver durerait et que le beurre manquerait à la cuisine et le sel sur la table.

D’autres souffraient les mêmes contrariétés de la part d’un père et d’une mère qui leur refusaient l’argent nécessaire pour acquérir les connaissances nouvelles. Et quand, après de longues supplications, ils avaient enfin obtenu de quoi payer leur pension hebdomadaire, leurs frères et sœurs les accablaient de reproches. D’autres vivaient du produit de l’épargne accumulée sou après sou et se privaient du nécessaire pour parvenir à nouer les deux bouts, ou, comme moi, utilisaient les intervalles des leçons et, fatigués déjà, se remettaient à l’ouvrage et prenaient l’outil en main, quand leurs yeux ensommeillés se fermaient malgré d’héroïques efforts.

Le matin nous trouvait tous réunis, comme des moineaux dans un champ de blé ; nous prenions place sur nos bancs de bois et prêtions une oreille attentive à l’exposé qui nous était fait du bagage scientifique. Nous écrivions avec effort, comme si nous eussions copié les évangiles ; une virgule oubliée troublait notre repos jusqu’à ce que nous lui eussions assigné sa place. Nous voulions tout retenir et, le soir, quand nous ne pouvions reproduire, comme des réponses du catéchisme, toutes les paroles du maître, nous étions profondément malheureux.

CHAPITRE XIII

Alléluia ! Enfin !

L’examen de la fin des cours me fut favorable. J’obtins une belle pancarte qui était un diplôme de régent.

Avec quel orgueil je la glissai dans ma poche ! Souvent pendant la journée je la repris pour la considérer. Je ne pouvais attendre le moment de montrer à mon vieux maître combien j’étais devenu savant sur tous les points. Il fut enchanté de nous voir, moi et mon diplôme ; il fit cependant quelques réserves :

— De mon temps, dit-il, on n’avait pas besoin d’une semblable pancarte. On se bornait à s’informer si l’on avait affaire à un honnête homme ; or les paysans sont meilleurs juges en cette matière que les Messieurs qui restent toute la journée assis dans les chambres, dont ils finissent par connaître toutes les mouches, tandis qu’ils ne savent rien des hommes qui sont sur la rue. C’est pourquoi on se plaît à les mystifier, surtout quand ils portent des lunettes qui les obligent à avoir le nez en l’air ; car, pendant qu’ils toisent le paysan du haut de leurs lunettes, celui-ci les examine par dessous et les berne à son aise.

Cependant je me mis en mesure de lui exhiber ma science, fraîchement acquise, des parties du discours et des temps du verbe. Il se fâcha tout rouge.

— Toutes ces nouveautés, dit-il, ne sont bonnes qu’à rendre les hommes orgueilleux et incrédules. Si ces Messieurs avaient un grain de bon sens, ils les interdiraient au lieu de les exiger ; mais depuis que les Français sont venus dans le pays, tout est sens dessus dessous.

Je me hâtai d’abandonner ce sujet et je parlai du calcul, de l’écriture et du catéchisme. Ma science des fractions, les deux manières de cuber un tas de foin et la preuve par le dénominateur lui inspirèrent un certain respect et il convint que je pourrais être rangé parmi les bons, à condition de renoncer à toutes les ritournelles d’invention moderne.

On se représente l’impatience avec laquelle j’attendais qu’il y eût une place vacante. Une seule se présenta ; c’était dans l’Oberland et le salaire offert ascendait à la somme incroyable de huit écus, sans le logement ; aussi je retournai à l’atelier où il me restait à gagner un solde de pension et mon entretien courant.

Il y eut plus tard d’autres places vacantes. Je fis l’examen, mais sans être nommé ; et pourtant j’étais persuadé que j’avais mieux réussi que les autres ; mes concurrents avaient, sans doute, eu plus de succès dans certaines branches, mais je pensais que l’impression générale devait être à mon avantage. Plus tard j’arrivai en seconde ligne ; c’était quelque chose sans doute, mais je fus navré de mon insuccès et cela d’autant plus que j’étais breveté, tandis que l’élu ne l’était pas. À l’auberge, je bus aux frais de la Commune un verre de trop. C’était un vin soufré outre mesure. En retournant au logis, je rencontrai le commissaire. Soufré comme je l’étais, je lui reprochai mon échec et lui demandai d’un ton arrogant à quoi servait la pancarte de ces Messieurs, puisqu’on n’en tenait aucun compte ?

Le commissaire, un petit homme rond (les hommes ronds sont, soit dit en passant, généralement plus accommodants que les longs), ne prit pas mon algarade en mauvaise part :

— Mon ami, dit-il, je vais t’expliquer cela, si tu ne te fâches pas. Tu as, à la vérité, fait le meilleur examen, mais les paysans n’ont pas voulu de toi. Or, il faut bien tenir compte de leur avis. Ils disent que tu es trop orgueilleux. Hier, en traversant le village, tu ne t’es arrêté devant aucune maison, tu n’as répondu que du bout des lèvres aux gens qui te souhaitaient le bonjour, tu ne t’es présenté à personne. De plus, tu as l’air beaucoup trop Monsieur, avec ta redingote noire. L’habit noir, disent-ils, est bon pour le pasteur, mais ils n’ont pas besoin d’un régent qui ait l’air plus distingué qu’eux-mêmes.

— Mon Dieu, m’écriai-je, sont-ils donc nigauds de ne pas avoir remarqué que c’était un vrai cauchemar pour moi de traverser leur village et que ma timidité m’empêchait de lever les yeux ! Je me serais volontiers entretenu avec eux, mais pas un ne m’adressait la parole. Quant à la redingote, je l’ai achetée à Berne ; elle était de moitié moins chère qu’une redingote de milaine et je me suis dit qu’un petit air ecclésiastique ne siérait pas mal à un régent.

— Fort bien, répondit le commissaire ; il est, en effet, difficile de distinguer la timidité de l’orgueil. Le paysan ne s’abouche pas volontiers avec un inconnu, mais il est sensible aux témoignages de bienveillance et d’amitié. La bienveillance est un beau mot et une vertu plus belle encore et plus indispensable qu’on ne le croit généralement ; elle doit être une des vertus préférées de l’instituteur. Pour ce qui concerne ta redingote, je sais bien que l’habit ne fait pas le moine ; c’est un vieux préjugé que l’obligation imposée à un ecclésiastique d’être vêtu de noir ; mais le paysan entend que son régent s’habille comme lui-même ; il éprouve une certaine satisfaction à voir qu’on peut être un homme instruit même sous des habits grossiers.

J’ouvrais déjà la bouche pour répliquer, quand mon interlocuteur s’arrêta, me tendit la main et me dit :

— Au revoir, Pierre ; voici mon chemin à gauche ; je vois que tu ne me comprends pas quand même. Réfléchis à ce que je t’ai dit, tu trouveras que j’ai raison. Si tu préfères faire toi-même tes expériences, c’est ton affaire. Que Dieu t’accompagne !

Il prit à gauche et je pris à droite, pestant contre le commissaire et ses beaux conseils :

— Allons donc, il ne me fera pas croire que les paysans aient dit et pensé cela ; c’est lui-même qui l’invente. Il peut bien parler d’orgueil, lui qui ne tolère pas qu’un régent porte une redingote de même couleur que la sienne ; c’est lui et lui seul qui est vexé de ma redingote noire ; les paysans ne font pas attention à cela. Oh ! le joli Monsieur et le beau donneur de conseils ! Je voudrais l’entendre prêcher sur ce texte : Ne regarde pas la paille qui est dans l’œil de ton prochain, pendant que tu as une poutre dans ton œil. Ma redingote ne le regarde pas, je l’ai payée de mon argent et, pour le narguer, je vais la mettre à tous les examens !

Ainsi pensais-je alors. Aujourd’hui, si je rencontrais quelque part le petit Monsieur rond, je le remercierais cordialement pour ses conseils, car une longue expérience m’a montré qu’il avait raison et qu’il connaissait les gens de la campagne beaucoup mieux que moi qui ai été élevé au milieu d’eux. Mais celui qui est au milieu de la forêt sait rarement où il en est ; c’est quand il la voit de haut qu’il s’y retrouve le plus facilement.

Je ne sais comment la chose se fit ; mais lorsque je me rendis à l’examen suivant, je laissai ma redingote noire à la maison ; j’endossai mon vieil habit de milaine jaune. Je n’avais pas fait cinquante pas sur le chemin, que je rencontrai une vieille femme au nez plein de tabac et à la chevelure en désordre. Elle s’approcha amicalement et voulut me serrer la main. Je devins rouge de colère. Une vieille femme, une toute laide, me rencontrer et me tendre la main, c’était le plus fâcheux augure qu’on pût imaginer ! Elle était de mon village et me connaissait. Je bredouillai quelques paroles aigres et passai comme un trait, furieux de voir mon examen absolument compromis par cette déplorable rencontre. Chacun sait qu’il n’en faut pas plus pour mettre à néant toute chance de succès. Elle s’arrêta, tout ahurie de ces procédés et me cria d’une voix irritée :

— Eh Pierrot ! ne sois pas si fier ! tu n’as pas une maison et des terres à mettre au jeu, toi qui ne peux te moucher sans courir d’abord emprunter, un mouchoir de poche.

Je m’éloignai prestement. Fallait-il jouer de malheur pour que toutes les vieilles femmes et tous les ministres se missent à me reprocher d’être orgueilleux ! Moi, orgueilleux ! je le leur ferais bien voir !

Je pris la ferme résolution de me comporter aussi gentiment et aussi poliment que possible vis-à-vis de tous les notables présents à l’examen. Ce n’était pas chose facile pour moi, mais je m’en acquittai de mon mieux et voici, l’école me fut adjugée, c’est-à-dire que je sortis le premier en liste, et le soir, au souper, je fus complimenté par les notables sur mes manières simples et aimables envers chacun. Je compris alors mes torts ; ce fut la première fois, mais non la dernière.

L’école comptait environ cent enfants. Le salaire, qui se montait à trente écus comptant et comprenait en outre l’usage de quelques pièces de terre, le bois de chauffage et le logement, en faisait alors une des plus agréables du canton. Je ne connaissais pas l’endroit, ni la maison et je dus promettre de venir prochainement visiter mon nouveau lieu de séjour.

Quelles douces pensées occupèrent mon esprit pendant que je faisais route pour rentrer au logis ! J’allais, sans me rendre compte où j’étais ni comment mes pieds me portaient ; je cheminais d’un pas tantôt lent, tantôt rapide, selon que ma pensée était plus active ou plus calme. Que de choses me traversèrent l’esprit ! j’en ai perdu le souvenir, car j’étais comme dans un rêve. Une vive douleur à la main m’arracha tout à coup à mes rêveries. C’était un buisson d’épines, qui se trouvait au bord du chemin et que j’avais saisi, pensant donner une poignée de main au maire que je croyais avoir devant moi, me souhaitant la bienvenue.

Ce sont de beaux moments que ceux-là ; ils sont particulièrement doux pour le pauvre diable qui, après avoir lutté pendant des années contre la misère et les difficultés accumulées, croit enfin avoir atteint le but tant désiré et la fin de ses maux. Ce n’est là malheureusement qu’un rêve, un beau rêve qui nous réjouit au moment où nous touchons au but, mais qui se dissipe bien vite lorsque nos yeux se sont ouverts et ont considéré les objets dont ce but est entouré. Alors naissent de nouveaux soucis et de nouvelles inquiétudes.

CHAPITRE XIV

Mes yeux s’ouvrent.

Le lendemain je m’éveillai de bonne heure, impatient et heureux que j’étais de porter à mon vieux maître la nouvelle de mon succès.

Le jour naissait, pur et brillant ; le soleil paraissait à l’horizon, la lune et les étoiles s’éteignaient peu à peu et comme à regret devant les flots de lumière nouvelle. Du sein de la terre sortait un bourdonnement semblable à celui d’une ruche prête à essaimer. Les habitations et les étables s’ouvraient, donnant passage à leurs habitants pressés de travailler et de folâtrer. Les brebis entourées de leurs agneaux se dirigeaient en bêlant joyeusement vers le pâturage ; les vaches suivaient, l’air grave, l’allure réfléchie, se permettant tout au plus quelques instants de trot pesant. Les bœufs courbaient à regret la tête sous le joug et poussaient de rauques beuglements quand le paysan leur frappait sur le museau pour les atteler au char lourdement chargé de fumier. Ils eussent préféré prendre, eux aussi, le chemin du pâturage. Les chevaux traînaient lentement la charrue en allongeant le pas sur l’interminable sillon. Spectacle unique en son genre. La vaillante arrière-garde des hommes et des jeunes filles attaque le champ de pommes de terre à grands coups de pioches et de crocs, en folâtrant et en remplissant des précieux tubercules les sacs au ventre rebondi. L’active ménagère est restée à la maison ; après avoir mis tout en ordre au logis, elle se dirige vers le champ, longtemps après les autres travailleurs. Son tablier est resplendissant de propreté. Voyez-la s’avancer d’un pas rapide et majestueux. On reconnaît à sa démarche qu’elle se sent observée. Elle sait que, lorsqu’elle sort à la campagne, les regards de tous les villageois sont ouverts sur elle.

Les regards de nos semblables ! que c’est une chose salutaire, qui retient beaucoup de gens dans la bonne voie ! Les femmes en font plus de cas que les hommes. Dieu sait tout ce qui arriverait si l’on ne redoutait pas ces regards-là !

Une joyeuse animation règne dans la campagne. Les travailleurs, groupés en plus ou moins grand nombre, se démènent activement. Assis près de son feu, le petit berger fait retentir l’air de ses cris de joie, auxquels se mêle l’harmonie monotone et plaintive des clochettes du troupeau. Chacun est à sa tâche et travaille activement sans s’inquiéter d’autrui.

Tout à coup, un lièvre, chassé d’un champ de pommes de terre, s’élance à travers la plaine. Un cri retentit : « Un lièvre, un lièvre ! » Gens et bêtes s’arrêtent subitement comme sous l’effet d’une décharge électrique. Toutes les têtes sont levées. Une immense clameur retentit de tous côtés : « Un lièvre, un lièvre ! là-bas, là-bas ! » Tous les regards et toutes les pensées sont arrêtés sur le pauvre animal qui, éperonné par la peur, gagne l’ombre de la forêt. Puis chacun reprend son ouvrage, chacun baisse les yeux sur le sillon et se remet à son propre labeur. L’unité de pensée de toute cette foule est désormais rompue. Singulière image de la vie humaine !

Tel était le spectacle que j’avais sous les yeux, pendant que, joyeux et fier, je traversais la campagne pour aller trouver mon vieux maître. Qu’allait-il dire en apprenant que l’analyse m’avait valu une aussi belle place ? Je voyais en pensée la grosse somme d’argent de mon futur salaire. Que de belles choses je ferais avec cet argent ? Je voulais être un régent distingué. Nulle part, on n’aurait vu mon pareil, et les gens seraient forcés de dire en me voyant : « Jamais nous n’avons vu un régent aussi distingué ; jamais nous n’avons eu le bonheur d’en posséder un pareil. »

Bercé par ces pensées, je marchais allègrement ; il me semblait que mes pieds ne touchaient pas le sol. Combien l’on marche plus péniblement, quand on est chargé de soucis et d’inquiétudes ! Il semble qu’on enfonce dans la terre jusqu’aux genoux.

Le vieillard parut se réjouir avec moi de mes succès. Il ne tarda pas à m’ouvrir les yeux et à verser un seau d’eau froide sur mes illusions.

— Et maintenant, dit-il, Pierrot, as-tu de l’argent ? Es-tu en mesure d’acheter les objets indispensables, tout au moins un lit ?

— C’est vrai, répondis-je, je n’y avais pas pensé ; il faudra que je me mette en pension.

— Garde-t’en bien, Pierre. Voici pourquoi. D’abord, ta pension absorbera plus de la moitié de ton salaire. Ensuite tu seras tenu de travailler beaucoup dans la maison où tu seras, et cela sans rétribution ; au contraire, si tu négliges une seule fois le travail, on t’en saura mauvais gré. Enfin, tu ne recevras point de cadeau ; si tu n’as pas un ménage en propre, on ne te fera jamais la moindre gratification.

Tout cela était clair comme le jour. Mais, où prendre l’argent pour acheter les objets les plus indispensables ? J’étais dans le plus grand embarras.

Le vieux régent m’offrit de me prêter quelques florins pour acheter des ustensiles de cuisine : une poêle, des assiettes, tasses et cuillers. Quant au lit, à l’armoire et au reste du mobilier, c’était une autre affaire. Après mûre réflexion, il me conseilla d’aller trouver mes parents : « Sûrement, dit-il, leur colère est passée et ils seront enchantés d’apprendre que tu es devenu maître d’école. Ils auront sans doute quelques objets de literie, dont ils n’ont pas l’emploi et qu’ils voudront bien te prêter. »

Je m’opposai de toutes mes forces à cette idée. Mais ce fut en vain, il fallut boire à la coupe amère. Rien ne m’attirait vers mon père et ma mère, ni vers mes frères et mes sœurs ; la seule pensée de les revoir me faisait frissonner. Cependant, une fois en route, les souvenirs d’autrefois, se présentant successivement à mon esprit, me facilitèrent le voyage. Ici c’était le ruisseau où, enfant, je pêchais les poissons et les écrevisses ; plus loin, l’arbre moussu où les étourneaux faisaient leur nid ; là, le penchant de la colline que nous descendions sur nos traîneaux, le poirier que j’avais si souvent dépouillé, enfin le toit couvert de mousse verte, sous lequel j’avais si souvent dormi, et si souvent pleuré. Il y avait plus de deux ans que je n’avais vu ces objets si chers à mon enfance. Plus j’en approchais, plus je me sentais plein d’un nouveau courage.

Oubliant que mes parents étaient sans doute encore irrités contre moi, j’entrai tout joyeux dans la cuisine.

Ma mère était occupée près du foyer.

— Bonjour, mère, lui dis-je.

— Bonjour, répondit-elle sèchement en jetant sur moi un regard sévère.

Je lui tendis la main. Ses mains restèrent plongées dans la seille où elle lavait du légume ; elle ne les essuya pas à son tablier et ne saisit pas la main que je lui tendais.

— Comment cela va-t-il ? continuai-je.

— Il y a longtemps, répondit-elle, que tu ne t’inquiètes plus de notre santé.

Son cœur, hélas, était encore plein d’aigreur. Je n’avais à attendre d’elle ni affection, ni pardon.

— Où est mon père ? repris-je.

— Dans son atelier.

Je descendis dans le sous-sol. Mon père ne se retourna pas à mon arrivée ; il n’interrompit pas son travail. Que faire ? comment exposer ma requête ? Je n’osais articuler un mot, je craignais de parler mal à propos. Enfin, je commençai.

— Il fait beau temps aujourd’hui.

— Oui, le temps est beau pour ceux qui n’ont rien à faire qu’à se promener.

— C’est un bon temps pour les semailles et aussi pour l’arrachage des pommes de terre.

— Oui, un temps bien agréable pour les gens qui n’ont qu’à regarder et à manger ce que les autres ont semé.

L’entretien continua sur ce ton pendant un temps assez long. Enfin, j’abordai l’objet de ma requête.

— Vous avez sans doute entendu dire que je suis devenu maître d’école ?

— Nous ne nous sommes pas souciés de savoir ce que tu es devenu ; sûrement rien de bon ; nous en étions persuadés d’avance.

— C’est pourtant une belle et bonne école.

— Que nous importe, nous n’en avons rien de plus.

Il fallait en finir avec ces préambules. Je présentai ma demande d’une voix tremblante d’émotion. La réponse fut claire et nette.

— C’est curieux que tu commences maintenant à penser à nous. Va trouver ceux qui t’ont si bien rempli la tête. Quand tu t’enfuyais de la maison, tu ne nous as pas demandé si nous avions besoin de toi. Nous ne tenons pas non plus à savoir maintenant si tu as besoin de nous.

À ce moment ma mère, qui avait probablement écouté derrière la porte, entra et s’écria :

— Que peut-il bien être arrivé à ce garçon pour qu’il se souvienne de nous ?

— Oh ! répondit le père, il ne se serait pas autrement inquiété de nous s’il ne se fût rappelé que nous avions certains objets de literie dont il aurait besoin.

— Aux gens de ton espèce, dit ma mère sèchement et en me jetant des regards furieux, il faut des lits de Messieurs, et nous n’en avons pas de cette espèce.

Je compris l’allusion : j’avais malheureusement mis ma redingote noire. Je voulus insister.

— Tu sais à quoi t’en tenir, s’écria ma mère ; nous n’avons pas de lit pour toi, ni de temps à perdre avec toi ; nous sommes obligés de penser à nous-mêmes. Si on laissait les enfants faire à leur tête, ils auraient bientôt fait de dépouiller leurs parents. Triste monde que celui-ci ; plus on avance, plus cela va mal ; il n’y a plus de religion.

Force me fut de partir à vide. On ne m’offrit pas même un morceau de pain ; on ne m’adressa pas une parole aimable. J’allai retrouver mon vieux régent ; après de longues délibérations, nous décidâmes que je devais m’adresser au paysan qui m’avait hébergé pendant l’hiver et qui aurait sans doute un lit à me prêter ; sa femme était une bonne âme qui ne me refuserait pas ce service.

Ce point réglé, le vieillard me demanda si j’avais préparé mon premier catéchisme et si j’avais en poche une oraison funèbre, vu qu’on ne savait jamais d’avance le moment de faire un service d’enterrement. Miséricorde ! Je n’y avais pas songé. Mon premier catéchisme était encore à faire ; puis il fallait l’apprendre, et enfin le prononcer en public. Un catéchisme en public, quelle effrayante perspective ! À cette pensée, mon cœur se serrait. Le vieux régent me rendit le courage en me versant un petit verre ; il me promit que sa femme s’emploierait à faire mes petits achats, puisque je ne voyais goutte à ces choses.

Mes négociations réussirent à souhait. La paysanne consentit à me prêter un lit ainsi qu’un vieux coffre, en disant qu’il n’était pas nécessaire de les rendre de suite ; elle ajouta qu’elle n’aimait pas qu’on y laissât venir des punaises.

Il ne me restait plus qu’à faire mon entrée dans ma nouvelle commune. C’était un petit village sans église, dans un site agréable, entre champs et forêt. Les toits de chaume élevaient gravement leur sommet couvert de mousse, du milieu des arbres verdoyants. Devant chaque maison se carrait orgueilleusement un fumier élégant et propret, objet de la prédilection et des soins attentifs du paysan. Non loin du village, un joli vallon bien arrosé. Plus loin, la montagne aux reflets bleuâtres, habitée par une nombreuse population de pâtres et de troupeaux.

Je m’étais proposé d’être aimable avec chacun, de n’éviter personne et d’être aussi affectueux que possible. Les gens me facilitèrent la tâche ; je les trouvais à point nommé, arrêtés devant leurs maisons ; ils s’informaient si je n’étais pas le nouveau régent et me souhaitaient une cordiale bienvenue. Partout on me faisait entrer dans la chambre ; on me servait du pain de ménage et de l’eau-de-vie, pendant que les femmes préparaient le café. De ma vie je n’ai bu autant de café en un jour. J’avais beau me défendre, rien n’y faisait. On me disait : — Notre nourriture ne vous dégoûte pourtant pas ? Nous offrons ce que nous avons, mais tout est au moins propre.

Au fait, je pouvais toujours boire ; le café combattait les effets de l’eau de vie. Mais c’était une rude tâche que de manger.

Je fus bien autrement embarrassé quand on m’offrit d’aller chercher mes bagages et qu’on me demanda combien il faudrait de chars, et si je préférais des chars à deux ou à quatre chevaux. Que répondre, grand Dieu ? Je refusai d’abord toutes les offres, mais on ne voulut rien entendre. Je n’osai pas dire qu’un tout petit char, attelé d’un seul cheval, suffirait amplement et, pour en finir, je marmottai quelques mots d’une voiture à deux chevaux.

On se mit à ma disposition et on fixa le jour. Il fallut promettre à chaque paysan de passer chez lui la première journée ; tous disaient que, si j’allais chez d’autres, ils m’en sauraient mauvais gré.

Il était tard quand je me retirai. On voulait me garder encore, mais je tremblais de devoir recommencer à manger et à boire ; pour tout l’or du monde, je ne serais pas resté ; ma bouche et mon estomac réclamaient impérieusement quelque relâche. Je n’étais pas accoutumé à pareille bombance et je n’ai jamais pu m’habituer à manger pour la faim à venir. J’ai vu des gens habitués à ce genre de vie manger sans désemparer pendant toute une journée, comme s’ils n’avaient rien avalé depuis plusieurs jours et qu’ils dussent jeûner ensuite pendant longtemps ; ces gens m’ont fait peur. L’animal sait quand il est rassasié ; une vache laissera sa crèche pleine, dès qu’elle sera suffisamment nourrie.

CHAPITRE XV

J’entre en fonctions.

Mon voiturier était le fils d’un riche paysan. Quand il eut chargé mon lit et le coffre où j’avais emballé ma vaisselle, mes ustensiles et mes habits, ainsi que la poêle et la cafetière, voyant que rien ne venait plus, il ne put réprimer un sourire. Il ne m’avait pas pris au sérieux quand j’avais déclaré pouvoir me contenter de deux chevaux ; pensant que je parlais ainsi poussé par une pensée d’économie, il avait attelé un troisième cheval. Il fit observer qu’un cheval aurait suffi et qu’à la rigueur un homme s’en serait tiré sans peine.

Je devins tout honteux, mon voiturier le fut plus encore quand des passants lui demandèrent : « Comptes-tu pouvoir en sortir ainsi ? »

Il leur répondit vertement, ce qui ne l’empêcha pas de se montrer toujours plus froid à mon égard, et quand nous arrivâmes enfin, à la nuit close, ce fut du bout des lèvres qu’il m’invita à aller souper chez ses parents. Un autre paysan qui avait aidé au déchargement y mit plus d’insistance et je lui donnai l’espoir que j’irais peut-être le lendemain, ayant assez à faire ce soir à m’installer dans mon nouveau logis et désirant d’ailleurs me coucher de bonne heure.

Avant de s’en aller avec leurs lanternes, ils voulurent me laisser de la lumière ; mais nous eûmes beau chercher dans tout mon mobilier, nous ne trouvâmes rien qui pût servir à éclairer. La femme du régent n’avait sans doute pas pensé à ce détail de mon ameublement, ou, ce qui est plus probable, elle n’avait pas voulu consacrer plus d’argent à mes achats. Un des hommes me laissa sa lanterne et je me trouvai enfin seul dans mon propre domicile.

Mon domicile ! Que ces deux mots sonnent agréablement à l’oreille ! qu’ils sont doux en particulier à celui qui a longtemps séjourné dans le domicile d’autrui et qui n’a jamais rien possédé en propre !

Je parcourus, la lanterne à la main, tous les recoins de la maison : un sentiment de bien-être tout nouveau me faisait battre le cœur ; à chaque pas je me disais en moi-même : « Ici, tu feras tout ce que tu voudras. » Il me semblait que la moitié de l’univers m’appartenait ; je marchais d’un pas retentissant ; je trouvais extraordinairement plaisant de ne pas m’entendre à chaque instant apostrophé par ces mots : « Pierrot, que veut dire ce vacarme ? »

La maison n’était pas de construction récente, mais je ne pris pas garde aux quelques défectuosités qu’elle présentait, à certaines parois qui ne tenaient plus dans leurs rainures, aux fenêtres qui fermaient mal, aux planchers non doublés. L’essentiel pour moi était d’avoir beaucoup d’espace à ma disposition. Deux chambres pour moi qui jusqu’alors avais dû me contenter d’une mansarde ! une cuisine, deux petites écuries, un galetas suffisamment grand pour y faire danser toute la jeunesse du village, quel luxe et quelle splendeur !

Je me mis au lit, tout fier de reposer dans ma propre maison et dans ma propre chambre.

Le lendemain matin, je fus éveillé par le soleil qui m’éclairait en plein visage. Je n’avais, cela va sans dire, des rideaux ni à ma fenêtre, ni à mon lit. Je quittai lestement ma couche et me trouvai bientôt tout habillé au milieu de ma chambre.

Je restai debout un certain temps, sans savoir que faire. Le soleil, déjà haut sur l’horizon, indiquait une heure assez avancée. Les gens raisonnables avaient sûrement déjeuné. De plus, je n’avais pas conservé le souvenir de la maison où demeurait le paysan qui m’avait invité ; pour le savoir, il eût fallu connaître son nom, et je ne connaissais ni lui ni sa maison ; il avait négligé de me donner ces renseignements, persuadé sans doute qu’il suffisait de lui avoir parlé une fois et d’avoir été une fois chez lui pour le connaître, lui et sa maison à tout jamais ; il ignorait assurément qu’il y a beaucoup de paysans et beaucoup de maisons de paysans qui se ressemblent comme un œuf ressemble à un autre œuf.

Je ne savais que faire ; mon embarras croissait avec l’intensité de ma faim. Je n’osais me montrer devant la maison, craignant que les passants ne vissent sur mes traits ma faim et mon dénuement. Je descendis à la cuisine, espérant y faire quelque trouvaille imprévue ; la cuisine était vide comme une église ; je n’y trouvai pas même un morceau de bois. J’explorai les alentours de la maison en passant avec circonspection la tête hors de la fenêtre pour échapper aux regards. J’eus beau regarder par toutes les ouvertures, rien ne se présenta à ma vue.

Je fis la revue de mon mobilier, espérant mettre la main sur quelque aliment qui pût servir à mon déjeuner ; j’explorai avec anxiété mes tasses, dont le nombre s’élevait à deux, mon pot, seul de son espèce. Je ne découvris pas même un grain de café égaré, ni une goutte de lait oubliée. Problème difficile que celui de déjeuner quand on n’a pas le moindre aliment sous la main.

Je ne perdis cependant pas courage : « Sans doute, me dis-je en moi-même, les villageois supposent que tu as dormi longtemps et ils ne tarderont pas à apporter de quoi faire un abondant repas ; les enfants et les femmes se préparent à venir, portant, qui du lait, qui du beurre, du pain, bref un déjeuner complet. » Je préparai la poêle, j’essuyai les tasses avec le pan de mon habit, je disposai toutes choses en vue du repas attendu ; j’eusse allumé le feu si j’avais eu du combustible et de quoi l’allumer. De guerre lasse, j’allai me poster à deux pas de la fenêtre et explorai l’horizon, croyant voir à chaque instant déboucher au contour de la route la longue file des villageois chargés de lait, de beurre et de pain. Des gens vinrent sur la route, mais aucun ne m’appela, aucun ne heurta à ma porte ; ils passèrent leur chemin.

Dans les maisons voisines on battait en grange ; dès que quelqu’un paraissait devant une porte et se dirigeait vers la route, je pensais : « En voilà un qui vient chez moi ! » Mais personne ne venait. Les heures succédèrent aux heures ; le soleil s’éleva dans l’espace, le bruit des fléaux cessa ; sûrement, dans toutes les maisons, on était à table. Et moi, pauvre régent, je restais à deux pas de ma fenêtre, affamé, altéré, fatigué de regarder, las d’être debout. Et personne ne paraissait se soucier de moi !

Désespéré, j’allai m’asseoir sur le gradin glacé du fourneau, et me livrai à d’amères réflexions. Si personne ne m’apportait quelque nourriture, je n’avais d’autre ressource que d’en acheter. Mais qu’acheter ? La liste des aliments indispensables était interminable : du pain, du café, du lait, des pommes de terre (hélas, qui l’eût cru ?) du sel, de la farine, de la graisse. Et puis je n’avais ni chandelier, ni chaises, ni table (j’avais espéré en trouver une dans la maison d’école), pas même un moulin à café. Mon dénuement m’apparut dans toute son étendue ; je n’avais pas même de quoi aller chercher de l’eau. Je ne pouvais pourtant pas remplir ma poêle à la fontaine.

Il fallait en finir. Je mis la main à ma poche et tirai la petite bourse qui contenait mon avoir. Trois fois je comptai ma monnaie sans parvenir à dépasser le chiffre de vingt-trois batz. Il n’était pas question de répartir cette valeur entre mes différents besoins ; j’étais trop heureux d’avoir de quoi apaiser pour le moment la faim et la soif qui me dévoraient.

Je me rapprochai de la fenêtre, espérant découvrir le magasin du village ; toutes les maisons se ressemblaient. Je n’osai interroger les passants ; on eût cru que je voulais faire honte aux gens de l’endroit et leur donner à entendre qu’ils devaient m’apporter quelque aliment. Cette crainte ajoutait encore à ma souffrance ; plus je différais de prendre un parti, moins j’osais sortir de la maison.

Les heures s’écoulèrent, le soleil descendit vers le bleu rideau des montagnes. Je me jetai sur mon lit, en proie à un affreux désespoir. Tout à coup, j’entends un bruit de pas ; on approche ; on heurte à la porte ; je reconnais le paysan qui m’avait invité. J’étais délivré de ma longue souffrance.

— Voilà, dit-il, que la journée est finie ; nous allions prendre notre souper, et j’ai voulu voir si vous étiez encore en vie, car on ne vous a pas vu de toute la journée. Peut-être voudrez-vous être des nôtres ce soir, quand même vous n’avez pas daigné venir ce matin.

Inutile de dire que j’acceptai de grand cœur. On me demanda ce que j’avais fait pendant toute la journée et chez qui j’avais été.

— Chez personne, répondis-je à la seconde question, en marmottant quelques mots incohérents en réponse à la première.

La paysanne, voyant ma jeunesse et reconnaissant bien vite que je n’étais pas très rusé, n’eut pas de peine à me faire avouer que je n’avais rien mangé et que je n’avais pas osé sortir de la maison. Ces femmes ont la manie d’interroger les gens ; elles savent admirablement distinguer les cas où elles peuvent questionner et elles savent si bien tourner leurs questions qu’on ne se doute même pas qu’on est sur la sellette ; il en est qui feraient de bien meilleurs diplomates que la plupart de nos ambassadeurs.

On s’apitoya sur ma mésaventure, tout en riant de bon cœur ; je parie que, dès cette journée, toute la population du village eut son opinion arrêtée sur mon compte et que dans toutes les maisons, on parla de moi de la manière suivante : « C’est peut-être un bon régent, la chose n’est pas impossible ; quoi qu’il en soit, il est terriblement pauvre, terriblement timide, et bien peu au courant de ce que c’est qu’un ménage. »

Le jour suivant, chacun au village, à la nouvelle de mon dénuement, voulut venir me voir ; les uns étaient poussés par la curiosité de voir du nouveau ; les autres ne voulaient pas rester en arrière des premiers. Je reçus en abondance des victuailles et des ustensiles, jusqu’à un balai et un seau. La présence de visiteurs en si grand nombre me mit dans un nouvel embarras ; je ne pouvais les inviter tous à s’asseoir, pour une bonne raison ; alors ils exploraient la chambre en faisant de grands yeux et en se regardant à la dérobée, persuadés que, simple comme je l’étais, je n’y voyais rien. Mais j’avais si bien le sentiment de ma pauvreté et de mon embarras que rien ne m’échappait et que le malaise dans lequel je me trouvais ne faisait que s’accroître. On n’est jamais plus perspicace que lorsqu’on a conscience des défauts qui attirent l’attention des autres ; c’est pourquoi les gens les plus fiers et les plus huppés sont les moins perspicaces, parce qu’ils ne se doutent pas qu’ils ont des défauts et qu’ils ne pensent pas que leurs subordonnés connaissent amplement tous leurs côtés faibles.

Et maintenant il s’agissait de préparer le catéchisme du dimanche suivant. J’éprouvai à cette occasion toute la série des sensations par lesquelles on passe lorsqu’on est tenu de livrer un travail pour une heure déterminée et impossible à différer. C’est la crainte de ne pas être prêt à temps, ce sont les interruptions imprévues qui restreignent le temps qui nous reste avant l’heure fatale. On a des frissons dans le dos, des éblouissements devant les yeux, dans la bouche des accumulations de mots qui ne peuvent sortir. Et quand enfin le malencontreux interrupteur s’en est allé, on est encore longtemps avant de pouvoir se remettre à l’ouvrage et retrouver le fil de ses idées. Plus on craint de ne pas être prêt à temps, moins on avance dans sa préparation, et le plus pressé est généralement celui qui arrive le moins rapidement à chef. C’est surtout le cas de celui qui est appelé à parler en public pour la première fois ; les idées les plus extraordinaires, les craintes les plus absurdes s’entremêlent dans son esprit ; ballotté entre la crainte et l’espérance, il se voit tantôt tourné en ridicule, tantôt couvert de louanges et ce n’est qu’à grand’peine qu’il parvient à éloigner de son esprit ces hôtes importuns.

J’appris par cœur l’exorde et l’application ; je n’avais rien à craindre de ce côté. Je comptais d’ailleurs prendre mon manuscrit avec moi. J’étais plus inquiet en ce qui concernait le développement libre du sujet ; aussi je mémorisai soigneusement mon manuel. J’étais décidé, conformément à l’avis de mon vieux régent, de ne jamais m’arrêter aux réponses absurdes et saugrenues des élèves, mais de passer outre, au risque de perdre le fil et de divaguer.

Enfin, je redoutais de ne pas faire les choses exactement et dans l’ordre voulu. Tout d’abord il faut tenir un instant son chapeau devant son visage puis vient le chant, puis la prière, ensuite le catéchisme, consistant en une introduction, une interrogation et une application ; le tout suivi d’une nouvelle prière, d’un chant et clôturé par une dernière prière. Mais ce qui m’effrayait le plus c’était d’entrer dans la salle et de franchir la distance qui séparait la porte de la chaire. Cent fois par jour, je me disais à moi-même : « Quand tu seras une fois là-haut, le reste ira tout seul. »

Le dimanche arriva ; je m’éveillai de bonne heure ; au lieu d’aller au sermon, je répétai vingt fois mon entrée, ma tenue en chaire, mes gestes. Plus l’heure fatale approchait, plus les battements de mon cœur devenaient rapides, plus ma respiration était haletante. Placé près de la fenêtre, je vis les auditeurs prendre en foule le chemin de l’école. Ma cravate, une magnifique cravate noire bordée de rouge et de bleu, me donna beaucoup à faire ; n’ayant pas de miroir, je dus pour l’ajuster utiliser les vitres de la fenêtre. Malheureusement chaque vitre donnait de ma figure une image différente et quand je croyais avoir fait un beau nœud devant une vitre, une autre vitre me le faisait voir sous un aspect lamentable ; je suais à grosses gouttes et je crois que j’y serais encore à l’heure qu’il est, si quelqu’un n’était venu me dire : « Monsieur le régent, vous feriez bien de venir, sinon vous ne pourrez plus passer, on a déjà apporté des bancs et des chaises dans la salle. »

Dieu ! comme le cœur me battit quand je vis la foule qui remplissait la salle. Le sang me monta à la tête ; j’eus des éblouissements ; je n’atteignis ma place qu’en trébuchant à chaque pas. Je voulus lire le psaume : il me sembla qu’une main de fer m’étreignait la gorge ; les aspirations les plus profondes n’amenaient qu’un mince filet de voix ; je dus faire de longues pauses et arrivai avec peine au bout de la lecture. Mais quand je voulus entonner le chant, je ne pus tirer de mon gosier que des coassements de grenouilles ou des piaillements de moineaux ; pour être en mesure de diriger le chant, il fallait d’abord être en voix. Heureusement, il se trouva parmi les assistants quelques personnes qui prirent le gouvernail et le chant s’organisa sans trop de difficulté. Je retrouvai mon souffle et ma voix forte et sonore domina bientôt le chant de l’assemblée ; cela me remit en selle ; j’étais sauvé.

Le chant exerce sur l’esprit humain un effet remarquable d’apaisement ; combien de chagrins, combien de ressentiments n’ai-je pas noyés déjà dans les vagues harmonieuses de la musique !

Dès ce moment, tout alla à souhait. Je n’eus pas besoin de mon manuscrit, et je menai l’interrogation rondement ; il est vrai que je fus seul à parler et que je n’entendis pas de réponses absurdes par la raison qu’on ne m’en fit aucune. Les élèves me regardaient fixement dans les yeux, échangeaient entre eux des sourires et se poussaient du coude. Pour moi, j’allais bravement de l’avant ; quand j’avais fait la demande, je faisais encore la réponse en ajoutant : « C’est ainsi, n’est-ce pas ? »

Bref, l’instruction religieuse me fit honneur. Je ne demeurai pas court, je ne divaguai pas et autant j’avais manqué de souffle au commencement, autant je me trouvai plus tard maître de ma voix, pérorant à plein gosier. Quelques hommes restèrent pour me complimenter.

— Nous ne vous savions pas, dirent-ils, aussi fort en instruction religieuse ; c’est beau pour un jeune homme comme vous ; il y a bien des vieux régents qui n’en savent pas si long ; notre précédent maître d’école ne s’en tirait pas mal non plus, mais ses interrogations étaient interminables ; il était toujours au même point et vous tenait quelquefois sur un seul mot à vous faire suer sang et eau.

Combien ces louanges furent douces à mon cœur, après les angoisses par lesquelles j’avais passé ! Or c’est précisément au moment où un homme est encensé que Satan trouve l’accès le plus facile dans son esprit. Je me rengorgeai, je racontai que j’avais eu fort peu de temps pour me préparer, à peine quelques instants dans la matinée, qu’une autre fois, je ferais beaucoup mieux, que je ne craignais, en fait d’instruction religieuse, aucun rival ; et autres balourdises du même genre.

Quand la série des compliments fut épuisée, je voulus savoir pourquoi les enfants avaient souri pendant l’instruction et si, peut-être, il y avait chez moi quelque chose qui prêtât à rire.

— Non, dirent-ils, ce n’est pas cela ; mais vous parlez un langage quelque peu étrange, ce qui a fait rire les enfants ; cependant vous apprendrez bien un jour à parler comme il faut.

— C’est incroyable, répliquai-je, je parle pourtant le bon allemand.

Ils me citèrent quelques mots que je n’avais pas prononcés à leur manière. — Il faudra, ajoutèrent-ils, perdre cette habitude ; personne chez nous ne parle ainsi ; nous pensons que cela n’avance à rien et que ce n’est pas beau de parler un langage pareil.

Ils s’imaginaient, les braves gens, que leur dialecte était le seul convenable, le seul que le bon Dieu comprit, le seul qui fût en usage dans le ciel. Cela me rappelle cet homme qui assistait à un culte français, et qui, voyant le débit animé et les gestes véhéments du prédicateur, s’écriait : « Il a beau se donner toute la peine possible, le bon Dieu ne le comprend pas quand même. Pour moi, je ne voudrais pas pour tout au monde parler français, c’est une langue qui ne vaut rien pour prier. »

Ainsi pensent les gens qui sortent rarement de leur village et de leur maison et qui ne savent guère ce qui se passe ailleurs ; ils développent en eux-mêmes un sot amour-propre, joint à un véritable mépris pour tous ceux qui ne leur ressemblent pas en tous points ; dans ces conditions, tout progrès et tout développement deviennent impossibles. Veut-on les instruire, ils n’ont qu’un malin sourire pour toute réponse aux bienveillants avis de ceux qui travaillent à leur amélioration intellectuelle.

La nuit suivante, je dormis peu ; je n’en fus pas moins parfaitement heureux sur mon pauvre grabat ; je songeai tout éveillé. On ne dort pas quand d’agréables pensées occupent l’esprit ; on ne dort pas non plus, hélas ! quand on est en proie à l’inquiétude ; le bonheur et le malheur, si différents l’un de l’autre, ont cependant les mêmes effets sur notre esprit : ils l’affaiblissent, ils lui ôtent la faculté de faire face avec calme et sang-froid aux nécessités du moment présent. C’est ainsi qu’il arriva que je ne songeai pas à préparer mes leçons des jours suivants.

Je me mis donc à l’ouvrage en me conformant à la routine habituelle. Le matin, à l’arrivée des élèves, je faisais réciter les plus âgés ; puis je faisais lire les commençants et épeler les tout petits ; je donnais ensuite une leçon de lecture aux plus grands, en me servant du manuel d’histoire biblique. L’après-midi, on faisait les mêmes leçons, du moins pendant les premières semaines.

Mais, il faut le dire, j’étais extrêmement assidu à ma tâche. Le matin, je me trouvais le premier à l’école, avant que les élèves eussent le temps de mettre les tables et les bancs sens dessus dessous. À mesure qu’ils arrivaient, je procédais à la récitation, ce qui n’était pas petite affaire. En effet, les enfants apprenaient des tâches énormes, le catéchisme, les cantiques de Gellert, les psaumes, les histoires bibliques et même des chapitres entiers du Nouveau Testament. C’était à qui apprendrait le plus. J’avais à faire d’interminables récitations, j’étais continuellement à la brèche, heureux quand je pouvais consacrer de temps en temps quelques minutes aux élèves les plus jeunes. Tel écolier restait parfois toute une semaine à la maison ; quand il rentrait à l’école, il fallait réciter tout ce qu’il avait appris, ce qui exigeait presque une demi-journée. Et les parents de me dire ensuite : « N’est-ce pas, maître, il est inutile de t’envoyer nos enfants ; ils apprennent autant à la maison qu’à l’école. »

Dans le village, on appréciait et on vantait mon activité ; on trouvait que les choses allaient beaucoup mieux qu’on ne l’avait espéré ; seulement on me trouvait trop indulgent. En effet, j’avais pris l’habitude, pendant les deux derniers hivers, de montrer une grande indulgence dans le but de me faire apprécier ; je continuai sur le même pied, pensant que des procédés bienveillants me faciliteraient les commencements ; je réservai la sévérité, s’il en était besoin, pour le moment où les enfants se seraient habitués à moi.

Les élèves ne me voyaient pas de mauvais œil, mais il est rare que l’obéissance naisse de l’affection, surtout lorsque la première éducation a été négligée. On ne maîtrise pas facilement des volontés qui ont joui pendant longtemps de la plus entière liberté. L’affection ne produit l’obéissance que lorsqu’elle est accompagnée de respect. Or le respect naît chez l’enfant du contact avec une volonté plus forte, plus développée et plus constante que la sienne, de l’impression que cette volonté-là ne se laissera pas endormir, ni aveugler, ni circonvenir, mais qu’elle sera toujours égale, toujours la même du matin jusqu’au soir. Alors l’enfant se soumettra volontiers ; il respectera autant qu’il aimera ; son obéissance sera joyeuse et spontanée.

Le moment vint où, me sentant débordé, je voulus rétablir l’ordre ; je dus avoir recours à la verge et au bâton et mes élèves de s’imaginer que je leur faisais tort et que je n’avais pas le droit de les punir ; ils s’étaient fait de moi l’idée d’un homme incapable de frapper et en avaient conclu qu’ils étaient libres de faire tout ce qu’ils voulaient. Ils trouvèrent mes punitions injustes et déplacées, puisque, si elles eussent été justes et naturelles, j’aurais dû en user auparavant à de nombreuses reprises. Ils les attribuèrent à une mauvaise humeur passagère ou à des sentiments de rancune contre eux et leurs parents.

C’était une idée généralement admise que le régent se vengeât sur les enfants de tous les ressentiments qu’il avait contre les parents. Ceux-ci venaient quelquefois me trouver en disant :

— Qu’as-tu donc contre nous, et en quoi t’avons-nous désobligé pour que tu aies frappé ou mis en punition notre enfant ?

— Je n’ai absolument rien contre vous, disais-je, mais votre enfant a été désobéissant.

— Ah ! disait-on, nous avons pensé qu’il y avait quelque chose de particulier, parce que d’autres en ont souvent fait autant et n’ont jamais été punis.

Tel fut le fâcheux effet de mes punitions. Aussi je reconnus que la première impression est souvent décisive. Que l’instituteur se montre aux enfants non comme un agneau, encore moins comme un tigre, mais simplement comme un homme qui leur est supérieur, qui les aime, mais qui veut être respecté et obéi. Cette règle est de la première importance pour un instituteur ; elle l’est aussi pour beaucoup d’autres hommes et particulièrement pour ceux qui revêtent des emplois et des charges.

CHAPITRE XVI

J’acquiers l’intelligence de ma situation.

Cependant les gens continuaient à accourir toujours plus nombreux à mes catéchismes. On voyait même quelquefois de charmants groupes de jeunes filles arrivant des autres villages et se dirigeant deux, trois et quatre ensemble, la main dans la main, vers la salle où je donnais mes instructions. J’imaginai que la paroisse était, sans nul doute, curieuse de connaître le célèbre maître d’école, et qu’il était bon de me faire voir à l’église. Sûrement, après m’avoir vu, les jeunes gens arriveraient plus nombreux.

Or donc, par un beau dimanche, je me disposai à faire ma première apparition devant les fidèles assemblés. De bonne heure je me mis à ma toilette, mais je ne fus prêt qu’assez tard, vu que mes cheveux, quoique mouillés et pressés à outrance, refusaient de se disposer en élégantes ondulations.

Chose curieuse, quantité de gens ne sont jamais prêts à temps pour aller à l’église et sont ensuite obligés de courir à perdre haleine, au point qu’on entend dans toute l’église leur respiration oppressée. Ils ne font pas cela pour attirer l’attention ; bien au contraire, ils préfèrent de beaucoup passer quelques instants devant l’église en conversations intéressantes, qui alimentent leur curiosité pour tout le reste de la semaine. Mais il y a comme une fatalité sur les gens qui vont à l’église ; c’est au point que beaucoup en sont tourmentés jusque dans leur sommeil ; ils rêvent que le dimanche est venu et qu’ils se disposent à aller à l’église ; mais ils ne peuvent s’habiller ; ils ne trouvent pas leurs souliers ; ils n’avancent pas, malgré de violents efforts pour hâter le pas ; cependant les cloches retentissent à leurs oreilles ; de nouveaux obstacles retardent leur course et le plus souvent ils finissent par rester en chemin. Une vieille femme expliquait ses songes en disant : « Le bon Dieu veut nous montrer que nous devons nous mettre de bonne heure à la recherche des choses du ciel, afin que nous n’arrivions pas trop tard, comme quand nous allons à l’église, et que nous n’éprouvions pas la mésaventure des vierges folles de la parabole. »

Je m’étais, par avance, fait un plaisir d’aller avant le sermon m’asseoir sur le mur de l’église ou de prendre position sous l’auvent et d’entendre les gens se dire l’un à l’autre : « N’est-ce pas lui ? regardez ce beau jeune homme ; c’est le nouveau régent qui est si savant et qui fait de si belles instructions. »

Cette jouissance, dont j’avais par anticipation savouré les délices, la lenteur de mes préparatifs allait m’en priver. Mais je ne perdis pas tout espoir : j’allongeai le pas et atteignis les groupes qui se rendaient à l’église. Je voulus passer outre. On me dit : « Ne vous pressez pas tant, voyez, nous sommes assez tôt. »

Dans mon impatience, je m’étais cru beaucoup plus en retard et je crois que si je n’avais éprouvé aucun contretemps, je me serais probablement trouvé seul sur le cimetière pendant au moins une demi-heure.

Je dus donc me mettre au pas de mes involontaires compagnons de route. C’étaient de grosses paysannes, qui discutaient ensemble le signe de l’almanach le plus favorable pour l’arrosage des choux, ou bien des hommes à la démarche pesante, qui s’entretenaient de leurs procès, de leurs ventes et de leurs achats, du rendement extraordinaire de leurs vaches, du produit de leur battage en grange. Il fallut écouter ces propos variés et cela sans oser prendre les devants. J’ai appris ce jour-là quelles doivent être les sensations d’un jeune cheval au moment où on lui met le mors pour la première fois.

Enfin nous atteignîmes le cimetière. Les cloches n’étaient pas encore en branle ; les fidèles en grand nombre occupaient déjà l’esplanade de l’église. Trois hommes étaient arrêtés près de l’entrée de l’édifice, tenant leur psautier à la main ; pour moi, j’avais oublié le mien. L’un d’entre eux se tourna vers moi et me tendit la main en disant :

— Vous êtes sans doute le nouveau régent du Pré-Loiseau ?

Sur ma réponse affirmative il m’apprit que j’avais devant moi les trois autres régents de la paroisse, Messieurs mes collègues, comme on dirait aujourd’hui. Ils me posèrent la question d’usage : Comment allez-vous ? Vous plaisez-vous ?

Moi je me mis, franche naïveté ou sot orgueil, à faire l’éloge de ma personne, ainsi que des villageois que je trouvais admirables.

— C’est, dit l’un, ce qui arrive à tous les jeunes régents, mais cela ne dure pas.

— Balai neuf balaie bien, dit un autre d’un air narquois.

— Qui rit aujourd’hui demain pleurera, ajouta le troisième.

— Ne savez-vous pas chanter, que vous n’ayez pas apporté votre Psaume ? reprit le premier. Ou peut-être est-ce trop pénible pour vous ?

— Vous êtes-vous déjà présenté au pasteur ? dit le second. C’est l’usage et cela convient. Si vous ne l’avez pas encore fait, vous serez joliment reçu.

— Vous tenez sans doute l’école d’après la nouvelle méthode ? interrogea le troisième.

— Je tiens l’école comme on la tient partout, répondis-je sèchement.

— Vous faites aussi analyser, je gage ?

— Pour cela, je n’y ai pas encore pensé.

— Alors je ne vois pas ce qu’il y a de si remarquable en vous. Mes élèves à moi savent analyser ; il faudrait les entendre ; cela chemine comme un moulin.

Miséricorde ! Le sang me bouillonnait à l’ouïe de leurs questions malignes et de leurs persiflages. Ce n’était guère l’accueil que j’avais espéré. Je fis mine de m’éloigner, je voulais aller retrouver mes honnêtes villageois et entendre des propos plus aimables ; ils ne me lâchèrent pas ; dès que je levais le pied pour m’en aller, je recevais une nouvelle bordée qui m’obligeait à rester en place. Ces moqueries à mon adresse étaient d’ailleurs débitées sur un ton de parfaite innocence ; toutefois je remarquai que l’un de mes interlocuteurs avait constamment des tiraillements dans les coins de la bouche et que ses genoux ne cessaient de s’entrechoquer fiévreusement. Je ne me rendis pas immédiatement compte de leur tactique et ne saisis pas la portée de leur persiflage. Il m’en coûtait surtout de perdre du temps en propos inutiles avec eux et d’être privé des paroles flatteuses qui m’auraient été adressées dans la société d’autres personnes.

Cependant, à l’église, pendant la prière et le chant, je commençai à avoir l’impression qu’au fond ces trois hommes s’étaient moqués de moi à plate couture ; je crus deviner le sens de certaines de leurs paroles ; je devins rouge de colère ; je me serais mordu les doigts de dépit à la pensée que je n’avais pas su leur tenir tête et leur répondre comme ils le méritaient. Je trouvai déplorable leur conduite vis-à-vis d’un jeune collègue. Je fis le poing dans ma poche et tournai les yeux de leur côté pour voir quelle espèce de gens c’étaient ; mais leur figure ne m’encouragea pas à reprendre les hostilités avec eux. Tous trois avaient, comme qui dirait, le front ceint de feux d’artifice prêts à éclater à l’approche de la moindre étincelle.

Mais le pasteur prêchait d’une manière si consolante que je sentis le courage renaître dans mon cœur, bien que mes pensées fussent occupées d’autre chose. Ainsi un tronc pourri donne quelquefois naissance à un superbe champignon. C’est la jalousie, pensai-je, qui les fait parler ainsi ; ils ont sans doute entendu parler de moi avec louange ; ils en sont vexés et ne me le pardonnent pas. Entre collègues, cette manière de faire est indigne, mais je vais leur montrer à qui ils ont affaire.

Malgré tout, je me félicitais de constater que ma réputation avait pénétré jusque dans leurs villages ; j’étais curieux de savoir qui leur avait parlé de moi et dans quels termes on l’avait fait ; je leur souhaitais de grand cœur d’avoir été vertement bernés à cause de moi. Quant à ce qu’ils m’avaient dit, j’en perdis bientôt le souvenir et ces mots prophétiques : « Qui rit aujourd’hui, demain pleurera » me sortirent de l’esprit.

Tout en pensant ainsi, je jetais sur eux des regards ironiques. Ma résolution était prise ; je voulais leur faire payer leur méchanceté, de manière à leur ôter toute envie de recommencer. C’est un des maux attachés à notre humanité que cette facilité avec laquelle les cœurs s’irritent les uns contre les autres, surtout ceux des jeunes gens contre les personnes plus âgées. Ah ! si l’on voulait se persuader que Dieu nous a tous créés indistinctement, chacun avec ses aptitudes particulières, pour nous aider les uns les autres et travailler d’un commun accord à la gloire de notre souverain Maître, si, au lieu de chercher notre propre gloire, nous cherchions celle de notre Père céleste, si nous voulions nous rappeler que le plus grand est celui qui sait le mieux se mettre au service des autres et qu’un même Maître nous récompensera tous selon la mesure de notre fidélité, il y aurait entre les cœurs des hommes une union profonde ; les jeunes, avec l’énergie et le feu de leur âge, s’uniraient à ceux des hommes âgés à l’énergie calme et sereine. Une semblable union serait irrésistible ; fondée sur Dieu elle deviendrait maîtresse du monde, du monde extérieur aussi bien que de ce monde qui vit au dedans de chacun des hommes.

Après le sermon je m’éloignai, sans que la moindre parole flatteuse vînt frapper mon oreille ; ce n’était pas, hélas ! la rosée abondante de louanges que je m’attendais à voir tomber sur moi. En revanche, j’avais été berné et persiflé.

Pareille chose m’est arrivée souvent dans la suite : souvent j’ai recueilli la moquerie et la honte là où j’attendais les louanges et les récompenses. Souvent je me suis dit : « Eh bien ! Pierre, voilà maintenant une belle et bonne action, chacun n’en ferait pas autant ; on tressaillera d’aise quand on en entendra parler. » Et presque toujours ces actions-là m’apportaient des chagrins et des railleries ; elles étaient cependant pour la plupart réellement méritoires et je croyais être fondé à leur attribuer quelque valeur. Comment se fait-il qu’une bonne semence produise des fruits amers ? J’ai été longtemps à chercher la clef de cette énigme et, de guerre lasse, j’en suis venu à partager momentanément l’opinion universelle que c’est une folie de vouloir faire des œuvres particulièrement méritoires et que la vraie sagesse consiste à chercher son propre avantage sans s’inquiéter du reste.

Or il arriva qu’un dimanche j’eus à expliquer ces paroles : « Toutes les actions des hommes ne sont que péché. » Je fus longtemps sans en saisir le sens ; enfin je compris que le péché dont il est ici question consiste dans l’orgueil et la vanité, qui accompagnent la plupart de nos bonnes actions. Si donc le péché existe partout, il faut le chercher dans les pensées qui accompagnent l’action. Dieu, dans sa bonté, daigne faire suivre chaque péché d’un avertissement intérieur ou d’une punition extérieure, afin que le pécheur se convertisse ; il punit l’orgueil et la vanité en les privant de l’objet de leur recherche ou en leur dispensant de pénibles mortifications. Mais nous nous méprenons sur les intentions de Dieu ; au lieu de réprimer l’orgueil et la vanité qui sont en nous, nous préférons renoncer à faire le bien.

Puissions-nous apprendre à faire le bien dans un esprit d’humilité et de simplicité, comme l’enfant que Jésus mit au milieu de ses disciples ; la plupart de nos chagrins disparaîtront alors et les meilleures de nos actions ne seront pas entachées de pensées mauvaises.

CHAPITRE XVII

Ma visite au pasteur.

C’est toujours pour les paroissiens un évènement important qu’une visite à leur pasteur ; c’était particulièrement le cas pour moi, jeune et timide maître d’école. On est singulièrement impressionné à l’aspect de la maison construite en pierre, en soulevant le marteau de la porte, en voyant apparaître l’habit noir de l’ecclésiastique.

Le pasteur lui-même apparaît au jeune visiteur entouré d’une nuée éclatante de puissance et de dignité. On ne sait jamais quels éclairs et quels tonnerres sortiront de ce nuage, c’est-à-dire si le temps est ou non à l’orage. Mais on éprouve aussi une joie diabolique à voir quelque chose d’humain percer au travers de ce nuage. Et pourtant on renonce difficilement à cette crainte secrète ; on tient à ce nuage comme on aime entendre une histoire de revenants. C’est au point que, lorsque le pasteur s’avise de se dépouiller de ce nimbe inutile ou d’en sortir, les gens jettent les hauts cris et l’accusent de sacrilège et d’irréligion. Faut-il donc que l’Église et le christianisme aient besoin de s’entourer de ce nuage mystérieux et terrible, prêt à faire jaillir les éclairs et la foudre ? Pourquoi ne pas s’en tenir aux belles et saintes vertus humaines, au bienfaisant amour de Dieu ? Mais, nous sommes avides d’émotions ; nous préférons trembler comme l’enfant, plutôt que d’être comme lui aimables et innocents.

Un soir donc, je me mis en route à pas lents. Plus j’approchais du presbytère, plus ma marche se ralentissait et ce fut le cœur palpitant d’émotion que je frappai à la porte ; j’attendis longtemps ; rien ne remuait à l’intérieur. Je me hasardai à frapper une seconde fois. Une servante arriva, la bouche pleine et m’interpella en grommelant :

— Qu’avez-vous donc de si pressant que vous ne puissiez pas me laisser souper en paix ?

— Je voudrais voir le pasteur.

— Le pasteur prend son café, dit-elle en levant vers moi son nez barbouillé de suie. Attendez qu’il ait fini. Cela n’a pas le sens commun de venir toujours au moment des repas ; les gens feraient bien de s’en souvenir.

Je continuai à attendre. Tout à coup, deux enfants se précipitèrent dehors, se plantèrent devant moi sans m’adresser un mot de bienvenue, se mirent à me considérer de tous les côtés en me demandant qui j’étais, ce que je voulais et si j’avais essuyé mes souliers. « La maman, ajouta l’un d’eux, a dit que c’est bien malhonnête de ne pas laisser papa prendre en paix son café. »

Je répondis de mon mieux à ces diverses questions. Enfin, on m’appela auprès du pasteur. J’entrai dans une petite chambre à demi plongée dans l’obscurité. Le pasteur, un homme de haute stature, la tête couverte d’une calotte noire, était précisément occupé à bourrer sa pipe. Il ne se tourna de mon côté que lorsqu’il eut fini cette opération et qu’il se mit à battre le briquet. J’avais la gorge serrée par une émotion aussi poignante que lorsque je tins le catéchisme pour la première fois. Il commença enfin :

— Il est temps que vous veniez vous montrer. Je ne comprends réellement pas ce que pensent les jeunes régents d’à présent et comment ils peuvent tenir l’école pendant quatre semaines avant de venir trouver le pasteur. Mais ils veulent faire à leur tête. Comment un régent peut-il arriver ainsi dans une école, comme s’il tombait du ciel, sans s’être entendu auparavant avec son prédécesseur et avec le pasteur sur l’état de l’école ? Il y a quantité de choses qu’il est indispensable de connaître si l’on veut travailler avec quelque succès.

Ainsi parla-t-il du haut de sa grande taille, la tête entourée d’étincelles et de tourbillons de fumée.

Je m’excusai tant bien que mal ; j’alléguai le manque de temps, les catéchismes. Mais je me gardai bien cette fois de parler de mon habileté à faire l’instruction religieuse.

Il me montra une chaise de bois et s’assit dans un grand fauteuil recouvert de cuir comme je n’en avais jamais vu.

Quand il eut fini son algarade et que nous fûmes assis, il prit un ton plus aimable et demanda :

— Qu’avez-vous fait jusqu’à présent à l’école et que comptez-vous faire à l’avenir ?

J’exposai longuement la marche de mon enseignement ; je dis combien les élèves avaient été négligés, quelle peine je me donnais et quels progrès les enfants avaient faits sous ma direction.

— Quand comptez-vous vous mettre à l’écriture et au calcul ?

— Oh ! il y a déjà deux ou trois garçons qui m’ont dit vouloir commencer après le nouvel-an l’écriture et le calcul des tas de foin.

— Il ne s’agit pas de savoir ce que les élèves veulent ou ne veulent pas ; c’est à moi de dire ce qui doit se faire dans l’école. Or, je n’admets pas qu’un enfant se mette au calcul et à l’écriture avant de savoir à fond son catéchisme. Chaque jour, en commençant la classe, il faut faire réciter tout ce qui a été appris par cœur, eût-on appris la Bible tout entière. C’est un point auquel il faut tenir expressément. La religion est l’essentiel et quand les élèves ne savent pas leur catéchisme par cœur ils font de mauvais catéchumènes. Une fois ceci obtenu, on ne demande pas : « Qui veut écrire, qui veut calculer ? » Tous les élèves doivent s’y mettre et apprendre autant que possible, surtout les garçons ; ce sont eux qui en ont le plus besoin, qu’ils soient riches ou pauvres ; les pauvres encore plus que les riches. Les filles doivent s’instruire également dans ces branches ; nul ne sait dans quelle position elles se trouveront un jour et si elles n’en auront pas besoin. Chaque jour, après la récitation, vous donnez le matin une heure de calcul et l’après-midi une heure d’écriture, plus si possible et si le temps le permet. C’est la recommandation que j’avais aussi donnée à votre prédécesseur, mais sans pouvoir obtenir qu’il s’y conformât. Une seule jeune fille a commencé le calcul, mais elle l’a bientôt abandonné, ne voulant pas être seule à le faire.

Cela dit, il ne parla guère que par monosyllabes et je commençai à éprouver le désir de m’en aller avant qu’il abordât un autre sujet.

Mais je ne savais comment m’y prendre pour me retirer ; je m’agitais sur ma chaise sans oser partir. Enfin il se leva et dit :

— Eh bien ! Pierre, vous savez maintenant comme je l’entends. J’espère que vous vous arrangerez en conséquence, sinon cela n’ira pas.

Je répondis que je ferais mon possible, souhaitai le bonsoir et partis.

Miséricorde ! Comme le sermon que je venais d’entendre me tourbillonnait dans le cerveau ! Quoi donc, tous mes élèves devaient apprendre à écrire et à calculer, pauvres et riches, garçons et filles ! À quoi pensent donc les pasteurs ? Exiger tout cela d’un seul homme ! Imposer à tous les élèves une pareille tâche ! Est-ce que chacun ne sait pas si l’écriture et le calcul lui sont nécessaires ? Ces inventions ne sont-elles pas faites pour tourmenter les paysans, leur occasionner des frais inutiles et mettre un instituteur aux abois ? Après toutes les récitations, enseigner encore le calcul et l’écriture à tant d’élèves à la fois ! Quand il n’y en a que deux ou trois qui écrivent, on n’a pas trop de temps pour surveiller leur travail ; que sera-ce quand il y en aura trente à quarante ? Dieu du ciel, quelle aberration ! Et cela chez un pasteur ? Qui fera épeler et lire les autres élèves ? Combien de temps faudra-t-il à un seul pour apprendre à lire ? De pareilles idées ne peuvent surgir que dans le cerveau d’un homme qui n’a jamais tenu une école et qui se passe le temps dans son cabinet en imaginant toutes espèces de combinaisons absurdes. Ah ! je voudrais le voir tenir lui-même l’école ; il comprendrait bien vite qu’il n’y voit goutte et qu’il est plus facile de donner des ordres du fond de son grand fauteuil que d’être soi-même à l’œuvre.

Tout en critiquant ainsi en moi-même les conseils du pasteur, j’atteignis mon village. Je ne rentrai pas chez moi. Un jeune homme dont la tête est remplie d’amertume contre ses semblables, a rarement la force de garder au dedans de lui ses ressentiments ; il n’a rien de plus pressé que de raconter toute l’affaire à ses amis et ces amis seront les premiers qui voudront bien l’entendre.

J’entrai dans une maison où l’on semblait particulièrement bien disposé envers moi, et allai m’asseoir sur un des gradins du fourneau.

J’avais l’air furieux ; ma mauvaise humeur éclatait sur toute ma personne. On me demanda quelle rencontre j’avais faite en chemin, pour me démener de la sorte.

Naturellement, je ne répondis pas à la première question. Ce ne fut qu’après avoir été interrogé à trois reprises, que je me décidai à ouvrir la bouche. Je dis que je venais de chez le pasteur et que c’était lui-même qui m’avait mis en pareille humeur. Je fis le tableau des exigences de ce personnage.

C’était de l’eau sur le moulin. Peste ! il eût fallu voir la paysanne s’emporter quand elle apprit que ses filles devraient désormais écrire et compter.

— Ce serait quelque chose de propre, s’écria-t-elle. Les enfants en sauraient donc plus que leurs parents ! On dirait que le diable s’en mêle ; on ne sait déjà plus comment se faire obéir. À quoi peuvent servir toutes ces nouveautés ? L’essentiel est de travailler ; moi-même, je ne sais ni écrire, ni compter ; cela ne m’empêche pas d’être une maîtresse paysanne et je voudrais bien voir que quelqu’un prétendît être plus économe et plus habile que moi !

Le mari continua sur le même ton : — Moi non plus, je n’entends pas que le premier morveux venu en sache autant qu’un fils de paysan ; il n’en serait que plus diabolique et voudrait fourrer son nez et commander partout. Qu’on ne m’en parle pas ! Le pasteur ne cherche qu’à vexer les paysans ; il ne leur pardonne pas d’être plus riches que lui ; il tient pour tous les mauvais sujets ; il écoute chacun et va ensuite faire son rapport au bailli ; c’est le greffier qui l’a dit. Mais le bailli nous veut plus de bien que le pasteur. C’est nous qui payons le régent, et tu n’as qu’à continuer comme tu as fait jusqu’à présent ; c’est précisément ce qu’il nous faut.

Je trouvai que ces gens avaient parfaitement raison, et nous convînmes de ne rien changer aux anciens usages.

CHAPITRE XVIII

Considérations sur l’amour chez les hommes en général, et chez moi en particulier.

Amour, œuvre divine par excellence ! C’est toi qui te penches sur l’enfant qui vient de naître, pour calmer ses premiers vagissements ; c’est toi qui apaises les souffrances de son corps, qui dissipes les angoisses de son esprit ! Amour, c’est toi qui fais battre le cœur de l’adolescent ; tu animes ses regards, tu inspires ses paroles ; tu crées en lui d’ardentes aspirations, tu ouvres le cœur à tous les témoignages de l’affection des autres hommes ! Tu inclines l’être humain vers ses semblables, mais tu le rends non moins avide de cordialité et de sympathie.

L’amour se manifeste de deux manières différentes : il donne et il reçoit ; il se fait esclave des autres, il réduit les autres en esclavage. Déjà dans le jeune âge nous sommes ouverts à toutes les affections ; nous nous attachons à nos parents d’abord, puis aux enfants qui nous entourent ; bientôt, devenus jeunes garçons, nous nous sentons attirés vers les jeunes filles ; celles-ci de leur côté s’efforcent de nous attirer à elles au moyen des nombreuses ressources dont elles disposent. Or ces ressources varient suivant la position des jeunes filles ; elles ne sont pas les mêmes dans les classes riches et dans les classes pauvres, chez les citadins et chez les campagnards.

Les usages sociaux des campagnards diffèrent sensiblement de ceux des habitants des villes ; ils n’en sont pas moins intéressants ; ils exercèrent sur mon esprit une sorte de fascination. J’étais régent ; j’avais toute une maison à ma disposition ; je m’y sentais bien seul et rien ne m’eût été plus agréable que de la partager avec quelques douzaines de jeunes filles, exactement comme au catéchisme.

On remarqua bientôt que les jeunes filles ne m’étaient pas indifférentes. On constata que leur présence ne m’effarouchait guère, que je ne m’enfuyais pas quand elles s’attardaient dans la salle après l’instruction ; j’avais en effet toujours quelque cantique à entonner pour les engager à rester. Et les gens de dire : « Notre régent voit les fillettes de bon œil. »

Ces mots avaient un triple sens. Pour les uns, ils exprimaient une secrète satisfaction de voir que j’étais leur pareil et que je n’avais rien d’extraordinaire dans mes habitudes ; c’était un engagement à donner carrière à ce penchant naissant. Dans la bouche des jeunes garçons, c’était l’expression de la joie qu’ils éprouvaient à voir que je n’étais pas meilleur qu’eux et que je n’avais aucun droit à leur faire la morale.

Prononcés par des adultes, ces mots renfermaient un blâme sévère. Aux yeux des hommes d’âge mûr le maître d’école ne doit être ni jeune ni vieux, ni jeune et léger hors de l’école, ni vieux et faible à l’école. Un sentiment inconscient leur dit que le régent doit être un modèle pour leurs enfants, un auxiliaire dans la répression de la légèreté et de l’indiscipline de la jeunesse.

Mais j’étais aveuglé. Il me semblait que jeunes et vieux devaient me savoir infiniment gré de mes procédés familiers et bienveillants à leur égard. Un jour cependant, un vieux paysan à la longue barbe blanche m’accosta et me dit : — Tu ferais bien mieux de rester un peu plus à la maison ; les honnêtes gens voient de mauvais œil ta conduite légère.

Je n’eus rien de plus pressé que d’aller répéter à mes familiers ce que j’avais entendu :

— Qu’il est difficile, m’écriai-je, de contenter chacun ! Les uns me trouvent trop distingué, les autres trop mondain.

— Ne t’inquiète pas des paroles de ce vieillard ; il a été de tout temps original, et ne pense jamais comme les autres gens. Si tu veux faire à son idée, tu te mettras mal avec tout le monde.

Cet avis était généralement partagé. On eût dit que tout le village s’était mis d’accord pour se jouer de moi et me remplir d’une sorte d’ivresse et d’étourdissement qui m’empêchait d’apprécier sainement les choses. C’est une fâcheuse coutume que l’on a d’exalter ainsi ceux qui sont au début de leurs fonctions, entre autres les régents et les pasteurs ; ceux-ci en viennent à juger faussement des hommes et des choses, ils ne se rendent plus compte de la portée de leurs actions, ils s’imaginent sottement avoir enfin trouvé les hommes qu’il leur faut et un milieu propice à leur activité ; ils ont une confiance exagérée dans le succès de leur travail. Puis, ce moment d’étourdissement passé, ils tombent dans le découragement et le dégoût ; ils vont d’un poste à l’autre, et finissent par prendre en haine une carrière dans laquelle ils n’ont fait que courir d’un village à un autre village.

J’entends d’ici maint jeune homme présomptueux rire de mes mésaventures et se croire lui-même parfaitement à l’abri de pareils écarts. Folle présomption ! C’est précisément quand on est le plus exposé à cet aveuglement, qu’on tombe dans les pièges les plus grossiers, fût-on d’ailleurs un jeune homme sensé et intelligent. D’ailleurs, nouveau venu dans ce milieu dangereux où il est rare que l’on ait des parents ou d’anciens amis, on manque de l’appui le plus indispensable. Introduisez une poule dans un poulailler étranger : toutes les habitantes de celui-ci l’accueilleront à coups de bec. Pareille chose se passe dans un village ; toute la population semble être conjurée contre le nouveau venu ; chacun l’observe et travaille à le tromper et à le circonvenir.

Je devins ainsi le jouet de tous les villageois. Comme on me tenait de prime abord pour un peu nigaud, on se fit un vrai régal de s’amuser de moi.

Les pères et les mères m’invitaient chez eux, m’agaçaient en me parlant de telle jeune fille : « Un homme comme toi, me répétait-on à satiété, n’a que l’embarras du choix ; depuis que la maison d’école existe, on n’a jamais vu autant de jeunes filles au catéchisme. Tu as suffisamment de place pour loger une femme ; tu n’auras pas de peine à trouver une épouse jolie et riche et quelques mille florins ne sont pas de trop pour un régent. Une fois mariés, vous prendrez des terres à bail, vous aurez deux vaches, vous vendrez le lait, dont vous tirerez un beau profit. »

Tels étaient les propos que j’entendais journellement et je passai des heures entières à supputer le produit de la vente du lait, et le bénéfice sur les vaches et les veaux. Je finissais toujours par conclure qu’il valait la peine de tenter l’aventure.

Les jeunes gens recherchaient de plus en plus ma société. Le soir, ils se réunissaient souvent chez moi ; quelquefois l’un d’entre eux venait m’inviter à prendre part à leurs conciliabules ; ils me racontaient leurs exploits et me faisaient venir l’eau à la bouche en me parlant de telle ou telle jeune villageoise.

Les jeunes filles, de leur côté, ne se tenaient pas en arrière ; on eût dit qu’elles avaient fait alliance avec les garçons. Elles prenaient des airs aimables et quand elles me rencontraient sur la route, elles se retournaient pour me voir, ce qui veut dire bien des choses. Les plus huppées ne dédaignaient pas d’entrer en relations avec moi. L’une d’entre elles surtout me paraissait sincère ; elle se laissait régaler par moi, me permettait de l’accompagner à la maison. Je ne doutai pas un instant qu’elle ne fût sérieusement éprise de moi.

Plein d’espoir, je me livrais avec une assiduité nouvelle aux calculs du produit des deux vaches. Une seule chose me préoccupait encore, à savoir s’il n’était pas préférable d’acheter des terres que d’en louer. Mes sympathies pour le sexe en général se concentrèrent peu à peu sur une seule personne. Celle-ci s’appelait Gertrude, elle était fille d’un riche paysan. Les vaches étaient sans doute, sans parler d’autres considérations, le motif qui m’engageait à lui donner la préférence, mais je ne m’en rendais pas compte. J’étais féru et conséquemment sot au possible. Chaque soir, je passais cent fois devant sa demeure ; à défaut d’autre interlocuteur, je m’entretenais avec le chien de la maison, espérant que Gertrude paraîtrait ou du moins mettrait le nez à la fenêtre. Quand elle était à la fontaine, ou qu’elle venait chercher du bois, elle avait une façon de me regarder dans les yeux à me mettre la tête à l’envers pour tout le reste de la journée. Je n’en dormais plus ; quand je supposais qu’elle passerait sur la route, je pouvais me tenir des heures entières à la fenêtre, et quand je voyais un autre jeune homme s’entretenir avec elle, je grillais d’envie de rosser l’intrus ou tout au moins de lui faire une verte réprimande.

Quand j’allais au bal, je souffrais encore plus en la voyant danser avec d’autres, ou se faire accompagner à la maison par un autre de ses prétendants. Les gens se faisaient un jeu de ma passion. Tantôt ils me vantaient Gertrude et racontaient combien elle m’appréciait elle-même. Sa mère n’avait-elle pas dit que j’étais un jeune homme charmant et de bonnes manières. Une autre fois, ils me racontaient que Gertrude se moquait de moi, disant qu’elle ne voulait pas d’un mari qui n’avait que quatre chemises rapiécées et pas une paire de bas en bon état.

Quant aux parents de Gertrude, ils me parlaient souvent des jeunes filles ; ils me disaient : « C’est bientôt le moment pour toi de prendre femme et de faire un riche mariage. » Quand j’allais chez eux, c’étaient des invitations pressantes à revenir prochainement ; ils en firent tant que je crus sérieusement qu’ils entraient dans mes vues et peu s’en fallut que dans la conversation je n’appelasse le paysan mon beau-père.

Gertrude elle-même avait à mon égard d’étranges manières. Tantôt elle se donnait l’air de ne pas tenir à moi ; elle me laissait poser devant sa fenêtre sans donner signe de vie ; quand j’offrais de la reconduire à la maison, elle me renvoyait brusquement ; quelquefois aussi, arrivée sur sa porte, elle me donnait mon congé ; elle refusait de me dire où elle comptait aller le dimanche suivant. D’autres fois, elle me comblait de prévenances, en échange d’un verre de vin que je lui avais offert ; alors, j’étais sûr que la fille et les vaches m’appartiendraient bientôt. Je ne lui avais jamais parlé de mariage. À la campagne, on n’enfonce pas les portes, on fait une cour en règle, on creuse des tranchées, on ouvre une brèche, avant de donner l’assaut.

Un jour que Gertrude me paraissait particulièrement bien disposée à mon égard, je crus le moment venu d’entrer en matière :

— Tu comptes sans doute être un jour une paysanne ?

— Moi, faire une pareille sottise, quand je puis facilement trouver mieux ! Les paysannes ne sont bonnes qu’à être levées les premières, qu’à mettre au monde des enfants et engraisser des porcs. Quand elles ont goût à un verre de vin, il faut d’abord qu’elles volent l’argent, et pour une absence d’une demi-journée, on les querelle pendant toute une semaine.

Ces paroles me remplirent de courage. Je ne doutai pas un instant que Gertrude ne fût sincère et ne parlât ainsi pour me mettre à l’aise. C’est la coutume des jeunes filles de calomnier ce qui leur tient le plus à cœur, et de paraître mépriser ce qu’elles désirent avec le plus d’ardeur, mais je ne savais pas cela. J’ai entendu plus tard des jeunes filles dénigrer en toute occasion un prétendant, un amant, voire même un fiancé, de manière à ne pas leur laisser un lambeau entier.

Chose étrange que cette manie qu’ont les femmes de rabaisser l’objet aimé ! Est-ce pour entendre parler de leur préféré, ou parce qu’elles craignent de se trahir elles-mêmes ? C’est aussi parler de lui, que de le calomnier. Sont-elles poussées par le démon de la méfiance ? Veulent-elles apprendre du mal de leur futur époux, à contre-cœur sans doute, et sans résultat probable, puisque ces discours n’empêchent jamais un mariage et ne contribuent qu’à répandre la méfiance dans le ménage ? C’est peut-être aussi la dernière lutte qui se livre dans le cœur d’une jeune fille entre sa faiblesse et sa volonté.

Quoi qu’il en soit, il est rare qu’une jeune villageoise soit sincère quand elle dit qu’elle ne veut pas être paysanne, à moins que sa mère n’ait une existence trop pénible ou qu’elle ne soit elle-même paresseuse ou d’une santé délicate ; elle préfère d’ailleurs devenir hôtelière ou meunière, ce qui lui donne une certaine autorité et lui permet d’avoir du pain blanc et de la farine à discrétion sans parler du vin brillant et du rôti doré.

Je pris donc au sérieux des procédés qui n’étaient au fond qu’une plaisanterie ou je ne sais quelle autre chose, car à l’heure qu’il est je ne suis pas encore au clair sur la conduite de Gertrude ; j’ai peine à croire qu’elle se soit moquée de moi et que je ne lui aie pas inspiré un sentiment particulier ; je m’y suis laissé prendre en toute sincérité. Son cœur était sans doute partagé entre moi et une grasse métairie, comme l’âne entre deux bottes de foin ; le mien n’était-il pas lui-même partagé entre elle et les deux vaches ? Mais Gertrude et les vaches ne faisaient qu’un dans ma pensée, tandis que je n’avais rien de commun avec une métairie. Je restai donc attaché à Gertrude, Gertrude ne trouvant pas chez moi son compte suivit la métairie désirée. Hélas ! que pouvait-elle contre la fatalité qui m’empêchait d’être propriétaire d’une grasse métairie ?

Je continuai donc à lui exposer mes projets : « Quelle agréable existence, disais-je, pour celle qui sera mon épouse ; elle n’aura pas à se lever matin, ni à travailler comme une mercenaire ; je lui apporterai tout ce qu’il lui faudra pour son ménage ; je ferai de fréquentes sorties avec elle. Allons Gertrude, est-ce que cette vie ne te sourit pas ?

Un jour, je hasardai un mot de la publication de nos bans. Gertrude répondit que rien ne pressait, qu’elle était libre et qu’elle voulait encore garder sa liberté pendant quelque temps. Ces résistances ne firent qu’aiguiser mon impatience.

Un jour où j’avais insisté d’une manière toute particulière, j’entendis derrière moi un bruit de pas. Une main se posa sur mon épaule et j’entendis ces mots :

— Je voudrais bien savoir qui se permet de tourmenter ainsi ma Gertrude ?….

Plein d’effroi je me retournai. C’était le père de la jeune fille. Il me regarda dans le blanc des yeux.

— Oh ! ce n’est que toi, régent ! Je ne t’aurais pas cru assez sot pour t’imaginer que Gertrude te prendrait jamais pour son mari. Laisse de côté ces folies, sinon il t’en cuira.

Je fus abasourdi, incapable d’un instant de réflexion. Je m’esquivai sans mot dire et regagnai mon logis, semblable au chien qui vient de recevoir un seau d’eau. Une fois dans ma chambre, je repris possession de moi-même ; tout ce que j’aurais dû dire au paysan se présenta à ma pensée : la pureté de mes intentions, ma qualité de maître d’école, le bien-être que je préparais à ma future épouse et beaucoup d’autres choses encore.

Pour un peu je serais retourné vers lui pour le lui dire, mais je pensai que Gertrude saurait bien le faire à ma place et que sûrement, le lendemain déjà, il viendrait lui-même s’excuser de ce malentendu et me dire que, si mes vues étaient sincères, Gertrude serait à moi.

Je m’endormis donc plein de confiance, et ne craignant qu’une chose, à savoir de ne pas être éveillé assez tôt pour recevoir le paysan. Cette inquiétude fit que je m’éveillai de bonne heure, mais le paysan ne parut pas. Je pris position à deux pas de la fenêtre et explorai la route dans toute sa longueur ; personne ne se dirigea vers ma porte. À midi, personne n’était venu, le soir personne. Le soir venu, je renouvelai mes courses journalières, de plus en plus décidé à entrer dans la maison et à déclarer la sincérité de mes intentions. J’allais exécuter ce projet, quand le paysan sortit de la grange, du fond de laquelle il m’avait sans doute observé :

— Allons, dit-il, trêve de sottises et n’essaie pas de remettre les pieds sous mon toit ; voici assez longtemps que je te laisse faire des folies ; tu peux être content comme cela.

Je ne m’attendais pas à cette entrée en matière ; néanmoins j’ouvris la bouche pour commencer mon discours.

— C’est bon, c’est bon, dit-il, je n’ai pas besoin d’explications ; retire-toi au plus vite, sinon voilà notre Turc qui t’aidera à trouver tes jambes.

— Je voudrais cependant dire un mot à Gertrude….

À ce moment, Turc sortit de dessous l’auvent ; je détalai lestement, poursuivi par les aboiements du chien et les éclats de rire du paysan. Peu après, Gertrude se maria…. avec un paysan.

CHAPITRE XIX

Nouvel échec et nouveaux embarras.

Pendant que je pensais aux jeunes filles, que je rêvais richesses, vaches et domaines, je m’étais endetté jusqu’aux oreilles. Heureusement, je ne suis pas le seul qui se soit appauvri pour avoir trop songé aux richesses. Les hommes se bercent des plus doux rêves, dont l’Amérique, la loterie, le jeu, le mariage, les héritages, la spéculation, les chemins de fer, font tous les frais et pendant qu’ils rêvent, la misère les entoure de ses filets.

On se rappelle que j’étais entré en ménage sans le sou, avec des dettes et un mobilier emprunté, sans même me rendre compte de ce qui me manquait. Je dus reconnaître jour après jour que quantité d’objets manquaient à mon installation domestique. J’avais commencé par acheter deux onces de poudre de café, pour un kreutzer d’allumettes et quelque peu de farine, ce qui, joint à mes deux tasses, ma cafetière, ma poêle et mes deux cuillers, me paraissait devoir parer à toutes les éventualités. La chanson le dit :

 

J’ai pour toute vaisselle

Un pot et une écuelle.

 

J’étais mieux outillé que le héros de la chanson. Je me trouvai néanmoins dans un embarras extrême, lorsque j’eus pour la première fois préparé mon café, chauffé mon lait et bu ma tasse. Ménagères, devinez en quoi consistait cet embarras ; je vous le donne en cent.

Quand j’eus porté mes ustensiles à la cuisine, et que je me trouvai en présence de ma poêle, sur les bords de laquelle le lait avait laissé des traces blanches, je me rappelai que ma mère avait sur l’évier un chiffon avec lequel elle frottait l’ustensile. Voilà ce qui me manquait. Pas un chiffon, pas le moindre morceau d’étoffe. Mes chemises et mes mouchoirs, les unes et les autres de véritables haillons, eussent été très propres à cet usage, mais comment les remplacer ? J’étais là, au milieu de la cuisine, la poêle à la main, comme un poisson sur le sable. J’essayai de frotter avec la main, rien n’y fit. Je versai de l’eau, les traces blanches persistèrent. J’avisai enfin dans un coin quelques copeaux, grâce auxquels je parvins à rendre à la poêle sa propreté primitive. Je résolus en conséquence de ne jamais laisser s’épuiser ma provision de copeaux. Il eût fallu sans doute aussi un linge pour essuyer ; je ne m’arrêtai pas longtemps à cet inconvénient ; je laissai sécher mes ustensiles persuadé qu’il est absolument indifférent qu’un objet sèche ou qu’on l’essuie, l’essentiel étant toujours qu’il finisse par être sec.

Même embarras la première fois que je voulus mettre des souliers au lieu des sabots que je portais habituellement ; point de chausse-pieds à côté du fourneau. Je n’avais pas appris à me chausser sans cet objet ; partout j’avais trouvé un chausse-pieds ; je n’avais pas pensé en acheter un ; cet objet me paraissait aussi indispensable à une maison qu’un fourneau, puisque personne n’apporte un fourneau quand il entre dans une maison. Je descendis dans la salle d’école, persuadé que j’en trouverais un ; ce fut en vain et je fus obligé de courir nu-pieds chez un voisin pour l’emprunter.

C’était une excellente idée que celle que j’avais eue de faire mon ménage au lieu de prendre pension ; car je n’aurais point reçu de cadeaux et mon salaire eût été absorbé tout entier par le prix de la pension. Les gens se montrèrent d’abord d’une libéralité extraordinaire ; les cadeaux arrivaient an abondance ; j’étouffais sous le poids de mes approvisionnements.

J’avais acheté, sur le conseil de mon vieux régent, quelques douzaines de signets représentant le plus souvent des saints de l’église catholique, pour en gratifier les enfants qui m’apporteraient quelque chose. Ces images ne me coûtaient que très peu, tout en excitant la convoitise des enfants, qui ne laissaient aucune paix à leurs parents jusqu’à ce qu’ils eussent apporté quelque chose afin de recevoir aussi un signet. Ceux des élèves qui en avaient le plus grand nombre dans leurs livres en étaient très fiers. Chaque matin, avant l’école, j’avais assez à faire à recevoir les cadeaux qu’on m’apportait en abondance ; c’était en temps ordinaire du pain, du lait et des pommes ; à l’époque du nouvel-an des pains d’épices, au carnaval des beignets, de la viande quand on faisait boucherie. Souvent, je ne savais que faire de tout le lait qui m’était envoyé, quand il n’y avait plus de place dans mon unique ustensile ; le pain se couvrait d’une longue barbe et j’avais tellement de saucisse à manger, qu’en temps de boucherie je sentais la viande de porc à vingt pas.

Non seulement les riches m’apportaient des cadeaux mais aussi les plus pauvres, ces derniers en accompagnant leur envoi de ce message : « La mère vous salue cordialement ; elle regrette de n’avoir pu vous faire quelque cadeau jusqu’à présent parce que nous sommes dans une grande gêne. » Deux seules familles ne m’envoyaient rien, bien qu’elles fussent dans une belle position ; ces gens étaient sûrement irrités contre moi ; je ne leur avais cependant fait aucun tort ; ils me faisaient une fâcheuse impression toutes les fois que je les voyais, et leurs enfants me paraissaient être les plus indisciplinés, me mettaient le plus fréquemment en colère et étaient le plus souvent punis.

Souvent aussi on refusait d’accepter le prix des objets que je voulais acheter. Un jour, je voulus payer des pommes de terre, mais le paysan me dit : « Nous en avons assez, viens seulement en chercher quand tu n’en auras plus. » Le meunier fît de même pour la farine, l’épicier pour le café, du moins on me faisait un fort rabais, par égard pour moi, disaient les vendeurs.

Mes finances prospérèrent admirablement car je n’eus presque aucune dépense pendant les premiers mois.

Je fis de nombreux projets ; je décidai d’acheter les divers objets qui manquaient à mon ménage et en particulier de faire faire des chemises, de manière à ne plus avoir besoin de les retourner ou d’en avoir constamment une au soleil sur la perche. La perspective de ces nombreuses dépenses m’effraya et m’engagea à dépenser le moins possible et à gagner le plus possible.

Le soir, dès que l’école était licenciée et le matin de bonne heure, je me mettais à tisser, ce qui me rapporta beaucoup plus d’argent que je n’en dépensais. Je fus au comble du plaisir quand, après l’examen, je reçus mon gage de trente écus. Ma main les serrait continuellement dans ma poche. J’allai jusqu’à me lever pendant la nuit pour les compter encore.

Je remboursai ma dette au vieux régent ; je promis de rendre très prochainement le lit qu’on m’avait prêté et achetai quelques objets de vêtement. Je ne regardai pas à la dépense. Avec un si gros salaire et des dépenses d’entretien si minimes, j’estimai pouvoir m’accorder quelque luxe. Je me procurai un miroir qui me parut magnifique, car les vitres des fenêtres ne rendaient qu’imparfaitement mon visage. Je me mis en tête de fumer ; ce n’était pas pour le plaisir, car les premiers essais m’occasionnèrent de gros déboires, mais pour la bonne façon ; quand je voyais un homme s’époumoner à aspirer la fumée d’une pipe savoureuse et se gonfler les joues comme une chaudière à vapeur, je le jugeais très distingué. Ce fut alors un trafic continuel de pipes de tout genre avec ou sans garniture de métal ; ma bourse en pâtit.

Il y avait longtemps que je désirais posséder une montre ; combien j’avais envié ceux qui, fièrement campés sur leurs jambes, tiraient leur montre avec ostentation et pouvaient dire quelle heure il était ! Je n’avais pas encore pu me permettre ce luxe. Désormais la possession d’une montre s’imposa à moi comme une nécessité. Le maître d’école ne peut être sans savoir quelle heure il est et, quand il n’y a pas d’horloge publique dans le village, c’est lui qui doit être l’horloge, de même qu’il est la lumière spirituelle d’un village où ne brille point d’autre flambeau.

Riche désormais, je pus satisfaire ce désir et achetai une vieille montre d’argent ; malheureusement celle-ci était poussive comme un vieux cheval ; elle s’arrêtait au moment où on s’y attendait le moins et rien ne pouvait la mettre en mouvement. Je la portai chez l’horloger, mais ce fut sans résultat. Je l’échangeai contre une autre qui ne valait pas mieux ; puis celle-ci contre une troisième. Avec les différences que je dus payer, j’aurais eu de quoi en acheter une en or.

Il en coûte d’apprendre à vivre ; le jeune homme qui fait son entrée dans le monde a besoin d’argent, tantôt pour une bouteille, tantôt pour une chopine. Le dimanche, il fait une sortie. Les jeunes filles elles-mêmes prétextent un rouet à porter au tourneur ou une pièce de toile à faire blanchir, pour courir à plusieurs lieues de distance et trouver l’occasion de boire un verre de vin. Les garçons de leur côté parcourent monts et vaux sous prétexte d’aller trouver l’horloger ou de porter quelque message. Quand le temps est mauvais et qu’on ne peut sortir, on fait chercher des rafraîchissements. Tout cela coûte ; c’est aussi une manière de faire son apprentissage.

Les romans mettent en scène certaines gens habiles à vivre sur le compte d’autrui ; le nom qu’ils portent est ronflant, on les appelle des chevaliers d’industrie ; ils ont de la chance au jeu ; ils savent habilement emprunter sans avoir l’intention de rendre ; ils vivent en parasites, se disent vos amis, vous comblent de flatteries pour pouvoir mieux vous circonvenir. On trouve aussi parmi les paysans de semblables chevaliers d’industrie.

On dit qu’il existe des hommes habiles au jeu qui, pendant la saison, parcourent les établissements de bains et les capitales ; les foires sont pareillement le rendez-vous de joueurs du même acabit. Domestiques et fils de paysans se livrent à des pratiques semblables ; ils viennent vous proposer une partie de cartes, à titre de passe-temps et, par leur ruse et leur habileté, vous dépouillent de ce que vous avez en poche. D’autres n’ont jamais d’argent sur eux ; leur refrain habituel est celui-ci : « Mon ami, paye pour moi, j’ai laissé mon argent dans mes autres culottes ; demain je te le rendrai ! » Ils oublient naturellement de rendre.

Il en est enfin qui ont toujours en tête quelque bon coup de commerce, mais qui n’ont précisément pas dans ce moment la somme nécessaire et qui viennent l’emprunter en vous promettant un gros intérêt ; essayez de leur réclamer la somme prêtée, ils se moqueront de vous et vous enverront promener.

Je n’avais aucune idée de ces pièges ; j’appris bientôt à les connaître. Je me sentis d’abord très honoré de pouvoir rendre service à quelqu’un et je fus fier, à l’occasion, de tirer d’embarras quelque fils de paysan. Et quand, à l’auberge, on me disait : « Maître, paye pour moi, je te le rendrai », j’avais une haute opinion de moi-même ; j’étais toujours prêt à rendre ce service ; c’est à peine si j’attendais qu’on me le demandât. Même satisfaction intime quand les jeunes gens se rencontraient chez moi le soir pour se distraire d’une manière ou d’une autre ; l’un d’entre eux venait alors me dire pendant la matinée : « Régent, nous viendrons ce soir, fais en sorte qu’il y ait un verre de vin ; ce sera l’enjeu de la soirée. » J’envoyais un enfant de l’école chercher du vin, je fournissais le pain et quand mes gars flairaient quelque part dans mon logis un saucisson, ils savaient bien le tirer de sa cachette. Je fournissais ainsi les victuailles et la boisson ; quant à l’argent dépensé, il était rare qu’il m’en rentrât une petite part.

Quand l’hiver fut là et que l’instruction religieuse eut commencé, un villageois vint un jour me trouver, portant une vieille clarinette. « Vois-tu, dit-il, les soirées sont longues ; en hiver on ne sait que faire le Dimanche après l’instruction ; tu aurais là une agréable distraction ; cet instrument est d’ailleurs très utile dans les leçons de chant. Tu seras bien vite au courant de la manière de jouer ; je vais te montrer à placer les doigts et tu apprendras par toi-même le reste. »

Il me dépeignit les charmes de cet instrument qui devait avoir appartenu à je ne sais quel grand personnage et joua même un petit air ; une souris, effrayée par cette musique s’enfuit en renversant mon encrier ; pour moi je frissonnai de plaisir à l’ouïe de ces accords qui me pénétraient jusqu’à la moelle des os ; je me vis déjà en pensée charmant les oreilles, attendrissant les cœurs, excitant l’étonnement universel.

Je pris avec émotion le merveilleux instrument ; je me fis placer les doigts et soufflai. Miséricorde, quels canards ! Mon professeur déclara que j’y serais tout de suite, qu’il s’en était aperçu au premier coup d’œil et qu’il n’avait jamais trouvé quelqu’un d’aussi bien doué pour la clarinette.

Inutile de dire que l’instrument ne sortit plus de chez moi. Je m’estimai heureux d’en devenir possesseur au prix de deux écus. Que j’étais heureux ! J’en oubliai mon tissage et presque mon école. Jusque tard dans la nuit, d’étranges accords faisaient retentir les échos d’alentours ; on vit des passants s’arrêter et écouter avec une visible jouissance. On dit qu’il est des gens dont le cœur est en peau de buffle, pourquoi n’y en aurait-il pas qui eussent le tympan constitué de la même manière ? Je ne m’accordai aucun repos jusqu’à ce que je fus en mesure de jouer une danse, puis un cantique de Gellert. Enfin le jour vint, jour mémorable, où, après une leçon, je pris un air mystérieux et dis aux élèves : « À présent nous allons essayer autre chose. »

J’envoyai un enfant chercher l’instrument ; je jouai d’abord quelques notes, puis j’entonnai de la voix et repris prestement la mélodie sur la clarinette en m’accompagnant de mouvements de la tête et du buste et en battant la mesure du pied et de tout le corps ; tantôt je chantais rapidement et avec effort quelques notes, tantôt j’embouchais l’instrument et me tournais de côté et d’autre pour le mettre à portée de l’oreille de tels élèves qui n’étaient pas dans le ton.

Je trouvais un vif plaisir à cet exercice ; les enfants n’étaient pas moins heureux ; ils étaient rouges de plaisir et se forçaient la voix pour tenir tête à la clarinette ; mais je ne cédai pas et quand nous arrivâmes au bout, on eût dit que les parois tremblaient ; nous fûmes un moment sans savoir si nous étions sur la tête ou sur les pieds, tant nous avions déployé d’énergie. Un vieux paysan qui passait raconta qu’il n’avait jamais entendu un aussi beau chant, qu’il en avait été pénétré comme par une forte bise et que les larmes lui en étaient venues aux yeux.

Quelque temps après, un autre villageois vint me faire voir un vieux violon. Il me fit comprendre que cet instrument était infiniment plus commode que la clarinette, parce qu’il permet de jouer et de chanter en même temps, que d’ailleurs on apprend facilement à s’en servir puisqu’il suffit de mettre les doigts à la bonne place.

Il n’eut pas besoin d’un grand effort pour m’endosser le violon au prix de trois écus. Dès lors je jouai alternativement du violon et de la clarinette, sans trêve ni repos et à l’enchantement général. Seul un voisin vint me trouver en disant : « Je te saurais infiniment gré, si tu interrompais tes exercices pendant les heures avancées de la nuit ; notre coq n’aime pas cette musique, il s’éveille et se met à chanter, ce qui fait lever tous les habitants de la maison. »

Par gain de paix je restreignis la durée de mes concerts, non sans trouver insupportable qu’un maître d’école dût régler sa conduite sur les exigences d’un simple coq.

Le commerce des instruments de musique continua dès lors avec activité. Je croirais presque qu’on avait publié à son de trompe dans tout le district que le régent du Pré-Loiseau avait la manie du violon et qu’il payait bien. Tous ceux qui avaient en mains un violon vermoulu ou une clarinette rouillée se mirent en tête de faire mon bonheur en me fournissant l’occasion d’acheter un instrument qui n’avait pas son pareil au monde. Le vendeur se présentait chez moi et écoutait mon violon avec une attention marquée ; puis il disait :

— Voilà certainement un violon qui n’est pas mauvais non plus. Je ne l’aurais pas cru aussi bon. Mais essaie donc celui-ci ; tu avoueras toi-même qu’il a un son tout différent. Tous ceux qui l’ont entendu ont été dans l’enchantement : ce sont des gens qui savent ce que c’est qu’un violon, mais ils n’en ont pas trouvé un pareil. J’aurais pu en tirer souvent un bon prix, mais il n’était pas à vendre. Et, au fond, il ne serait pas non plus à vendre à présent, mais la place me manque et j’ai besoin d’argent ; d’ailleurs j’en ai encore un meilleur à la maison et je ne saurais que faire de deux violons. Et puis, mon garçon n’a pas de goût pour cet instrument. Quant à toi, on entend immédiatement que tu es un connaisseur et ce serait bien dommage si tu n’avais pas cet instrument. Je ne voudrais pas le voir entre les mains d’un gâte-métier.

Je ne doutais pas un instant de la sincérité de ces gens. Je ne croyais pas qu’il fût possible d’inventer de toutes pièces des histoires absolument fausses et de débiter les mensonges comme si on les lisait dans un livre : je n’avais pas encore été aux prises avec les marchands de porcs et de vaches. J’étais flatté de voir les gens venir de loin pour m’offrir des instruments de choix ; j’y voyais la preuve de l’étendue de ma réputation. Il est vrai qu’un homme peut avoir une réputation fondée sur des motifs de tout genre.

Je me posais en connaisseur ; je marquais la mesure de la tête et du pied. Hélas ! je n’y voyais pas plus clair et je me laissais entortiller à plaisir. Plus on vantait mon talent de connaisseur, plus j’étais coulant sur les prix. Je me console de mes mésaventures en me disant que je ne suis pas la seule victime de la flatterie et que mes compagnons d’infortune sont nombreux et de toute condition. Combien de gens s’imaginent être de fins connaisseurs en telle ou telle matière et n’y voient pas plus clair qu’un bœuf à une clarinette. Les pires sots sont coutumiers de ce fait ; ils critiquent à outrance et sont prompts à juger les hommes et les choses.

Cependant mon argent diminuait à mesure que croissait le chiffre de mes violons et de mes clarinettes. Mes clients ne se bornaient plus aux échanges, ils voulaient vendre et me faisaient espérer de superbes bénéfices. J’achetais à tort et à travers, mais les bénéfices tardaient à venir. On vantait mes instruments comme des chefs-d’œuvre ; on reconnaissait qu’il n’existait pas dans tout le pays un régent qui possédât quatre violons et cinq clarinettes, mais nul ne se montrait désireux d’acheter un de ces instruments.

Un jour il vint un personnage qui me dit : « C’est curieux que vous n’ayez pas encore pensé à jouer de l’orgue ; habile comme vous l’êtes, vous sauriez jouer au bout de trois ou quatre jours. L’orgue est un instrument plus facile à manier que le violon, il fait meilleur effet au catéchisme. Et puis c’est un instrument de rapport ; un organiste gagne ses dix écus par an, sans avoir autre chose à faire qu’à aller à l’église tous les dimanches. »

Saperlotte ! quelle aubaine pour moi ! Je me vis en pensée assis à l’orgue de l’église paroissiale ; je me représentai les fidèles levant le nez de mon côté et se disant l’un à l’autre : « En voilà un qui sait son affaire ! C’est sûrement celui du Pré-Loiseau. Il y a longtemps qu’on en parle comme d’un tout savant.

Adieu clarinettes et violons ! C’est un orgue qu’il me fallait. Le rusé compère vit bien vite à qui il avait affaire, tandis que je ne me doutais de rien. Dans le commerce il est essentiel de savoir dissimuler ses projets et discerner ceux des autres. Du haut en bas de l’échelle, qu’il s’agisse d’un domaine ou d’une pièce de bois à usage d’auge à porcs, qu’on s’appelle Louis-Philippe ou qu’on colporte du café et du savon, le procédé est le même ; le succès appartient à qui sait cacher ses intentions et deviner celles d’autrui.

Je commençai à m’excuser gauchement : « Je sais assez de musique ; je ne tiens pas à en apprendre davantage. Et quand je voudrais me mettre à jouer de l’orgue, je n’aurais personne pour me l’enseigner. Et puis, quand on n’a pas beaucoup de temps pour s’exercer on ne fait pas beaucoup de progrès… »

Il réfuta l’une après l’autre mes objections, sans oublier les éloges habituels à mon adresse. Il finit par toucher la question de l’achat d’un de ces instruments, qui, à son dire, ferait très bon effet dans ma salle d’école et me rapporterait gros.

Je me défendis comme une jeune fille qui est demandée en mariage et qui brûle d’envie de dire oui.

— C’est un meuble bien coûteux qu’un orgue. Je ne puis pourtant pas mettre tout mon avoir (il me restait à peine quelques batz) sur un achat semblable ; j’ai déjà fait beaucoup de dépenses……

— Qu’à cela ne tienne. On trouvera bien quelqu’un qui consentirait à prendre en paiement quelques-uns de vos violons et de vos clarinettes.

Toutes les difficultés s’aplanissaient comme par enchantement. Je brûlais d’envie de posséder un orgue et un beau jour, sans trop savoir comment, l’achat fut conclu pour septante écus comptant et tous mes violons et clarinettes taxés ensemble trente écus, total cent écus. Je crus avoir fait un excellent marché en me débarrassant à ce prix de mes instruments ; je ne m’aperçus pas que l’orgue valait lui-même au plus cinquante à septante écus. Je demandai aux gens : « N’est-ce pas qu’il n’est pas cher du tout ? » Chacun le trouva très bon marché. Quand on veut connaître l’opinion des gens, il faut s’y prendre autrement. Les mêmes individus qui, en ma présence, s’étaient émerveillés du bas prix de l’instrument, n’avaient pas fait vingt pas qu’ils riaient à se tenir les côtes en s’écriant : « Notre Pierre s’est-il pourtant laissé mettre dedans ! Quand celui-là aura de l’escient, on pourra dire que la race des sots est définitivement éteinte. »

Je donnai un petit à-compte sur le prix de l’orgue après avoir réuni tout mon avoir. Je m’engageai à payer l’intérêt du solde, qui se montait à soixante-cinq écus. Ce solde représentait le salaire de plus de deux années, mais je n’hésitai pas à me charger de cette dette, persuadé que mon acquisition aurait en tout temps une valeur bien supérieure et qu’elle constituait une fortune appréciable.

Oh ! les dettes ! Rien de plus facile que de les faire, mais rien de plus lourd à supporter à la longue. On s’endette pour bâtir, afin de n’avoir plus de loyer à payer ; on achète des terres pour être quitte d’en prendre à bail ; c’est un rien que de bâtir et d’acheter ; mais conserver ses propriétés, c’est une autre affaire. On voit de ces propriétaires qui passent toute leur vie à sauter de branche en branche, jusqu’à ce que le dernier rameau sur lequel ils se sont posés se rompe sous leur poids.

Me voilà donc jouant à outrance de mon nouvel instrument. J’avais hâte de devenir organiste et l’orgue n’incommodait pas le coq. J’y passai donc des nuits entières. Cependant les cadeaux devenaient moins abondants. Il est vrai que je ne les inscrivais pas sur un registre, en les pesant autant que possible à la balance, comme c’est la coutume. Il en résultait que les achats s’imposaient toujours plus fréquents ; il fallait acheter même le pain et le lait ; on ne me livrait rien que contre argent ; le temps des cadeaux était. passé ; au contraire on me demandait souvent un prix plus élevé qu’à d’autres, parce que je gagnais mon salaire sans peine et à l’ombre.

Si l’on me donnait moins qu’au commencement, on avait pour cela de bonnes raisons. À mon arrivée chacun avait tenu à donner de soi une haute idée, à se faire voir, à ne pas rester en arrière des autres, à gagner ma faveur. Et puis le désir de voir mon pauvre petit intérieur, de compter mes deux tasses, de chercher du regard mon miroir absent, avait poussé mainte ménagère à m’apporter en personne ses cadeaux, plutôt que d’en charger ses enfants. Les filles, curieuses de vérifier l’exactitude des récits maternels et de voir le régent de plus près, étaient venues à leur tour. Désormais ces motifs n’existaient plus ; on devient vite indifférent.

À cela s’ajoutèrent bientôt des considérations d’un ordre différent. Beaucoup de villageois avaient espéré acheter, au moyen de leurs dons, l’impunité en faveur de leurs enfants, plus que cela, des privilèges, des soins plus assidus, un rang élevé dans l’école. Voyant que leurs libéralités n’avaient pas produit les résultats attendus, qu’en particulier leur Lisette et leur Jeannot n’obtenaient pas la première place le jour de l’examen, ils s’indignèrent. De là des récriminations qui mirent au désespoir le jeune régent et se manifestèrent d’une manière sensible sur l’approvisionnement de la cuisine. Que d’erreurs j’ai commises dans ce domaine, pauvre conscrit que j’étais, dépourvu d’expérience en ces questions !

Il faut dire cependant, à la décharge de mes villageois, qu’ils ne sont pas seuls de leur espèce. Que de gens doués soi-disant d’une éducation soignée font preuve des mêmes sentiments et ne peuvent souffrir que leurs enfants soient aux dernières places ! À les entendre, la faute en est à la méthode défectueuse du maître d’école plutôt qu’à leur propre inhabileté à diriger leurs enfants.

Une des principales raisons de la diminution des cadeaux était sûrement aussi l’hospitalité que j’accordais aux jeunes garçons lors de leurs expéditions nocturnes. Quand le matin au déjeuner un domestique ou un fils de paysan se mettait à dire : « Eh ! voilà du pain dont j’ai déjà mangé hier soir », on voulait savoir où il en avait mangé. — « Chez le régent », répondait-il. Colère des vieux, suppression des cadeaux, puisque les libéralités villageoises ne servaient qu’à attirer les jeunes gens chez le régent.

— Puisque c’est ainsi, nous mangerons nous-mêmes notre pain et si nous en avons de reste nous verrons à en faire profiter d’autres que les rôdeurs nocturnes.

Tel était le refrain habituel dans les cas ordinaires. Quelquefois cependant il surgissait d’autres complications, qui donnaient aux affaires une tournure toute différente. Il arrivait que les garçons se permettaient certaines observations sur le pain et les saucisses qu’ils avaient mangés chez moi : « Ursule, la femme de Jean-Louis, n’a pas épargné le seigle dans la farine ! La femme de l’assesseur aurait mieux fait de se lever de meilleure heure pour pétrir sa pâte ; on voit qu’elle aime faire la grasse matinée ! La Catherine de la Croix blanche est chiche de son lard ; ses saucisses sont aussi sèches que de la sciure de bois ! Il paraît que la femme du garde-forestier n’a pas de quoi acheter des épices ; sa charcuterie sent l’ail à plein nez ! »

Ces observations, qui faisaient dans toutes les maisons les frais de la conversation pendant le déjeuner, soulevaient des colères terribles. Une paysanne supportera tout plutôt que de voir le pain et les saucisses qu’elle a libéralement donnés, passer au crible de l’opinion. C’est pour elle une affaire d’honneur que de préparer un pain de bonne qualité ; elle est éminemment chatouilleuse à cet endroit et c’est aussi la raison pour laquelle elle se fait le plus souvent aider dans cette opération par son mari. Quand, par surcroît d’habileté, elle est encore capable d’engraisser les porcs, de faire des beignets et éventuellement de se peigner et de tresser ses cheveux sans le secours d’autrui, elle est passée cordon bleu ; c’est une maîtresse-femme ; elle porte la tête haute, ni plus ni moins que si elle était coiffée d’un bonnet de Docteur de l’Université de Berne ou de Zurich.

Une femme de cette force, être critiquée par des rôdeurs de nuit qui ne valent pas mieux l’un que l’autre, être divulguée dans toutes les maisons, c’est plus qu’elle ne peut supporter. Tant pis pour le régent ! Non seulement celles des paysannes qui avaient été les victimes directes de la médisance me prirent en haine, la gent féminine tout entière s’insurgea ; ce fut un cri unanime : Puisque c’est ainsi, qu’il trouve ailleurs des gens plus disposés à lui faire des cadeaux. Nous ne voulons pas être critiquées par les rôdeurs de nuit ; on sait de quoi ils sont capables quand ils sont réunis ; ils sont tous plus diaboliques l’un que l’autre !

Tandis que je travaillais ainsi à me couper les vivres et que je voyais le chapitre de mes dépenses s’accroître de jour en jour, un char s’arrêta un beau matin devant la maison d’école. Le conducteur s’annonça comme le domestique du paysan qui m’avait prêté un lit. Il venait réclamer l’objet prêté, la paysanne ayant besoin de ce lit qui devait servir à des ouvriers employés à une construction.

Je dus livrer le lit sans savoir où me procurer une autre couche.

C’eût été le moment d’ouvrir les yeux et de faire de salutaires réflexions sur les conséquences de ma manière de dépenser inutilement et inconsidérément mon argent, sur les suites de mon irréflexion et de ma tendance à satisfaire tous mes caprices. J’aurais dû me faire d’amers reproches. Comment donc ! En venir au point de me défaire d’un jour à l’autre d’un meuble emprunté, coucher sur le plancher, quand j’aurais pu facilement me procurer un bon et beau lit, n’eût été la déplorable manie d’acheter pipes, montres, violons, clarinettes et le reste ! Au contraire, je m’indignai contre les braves gens qui m’avaient prêté leur lit pendant deux années et qui avaient enfin eu l’audace de réclamer leur bien.

Je courus chez un voisin ; je me plaignis des procédés indignes dont j’étais l’objet et demandai à emprunter un autre lit.

Je m’étais adressé à des gens qui n’étaient pas nigauds. Ils abondèrent dans mon sens : « C’est vrai, dirent-ils, vous avez eu affaire à de tristes compagnons. La paysanne ajouta : « Quant à vous prêter un lit, cela m’est impossible dans ce moment. J’ai ouvert toutes les taies pour les laver et les plumes sont au galetas. À votre place je n’hésiterais pas un instant, je me ferais faire un lit en propre. Vous ne tarderez sans doute pas à vous marier et il faudra bien alors avoir un lit à vous. Ne regardez pas à la dépense, vous ne manquerez pas de trouver une femme riche qui vous apportera une belle dot. En attendant et jusqu’à ce que votre lit soit prêt, vous pouvez venir coucher avec notre Jean ; il est seul dans un lit qui est aussi grand qu’un pré. »

L’idée me sourit. Je courus à toutes jambes au magasin et demandai à acheter un lit. Dans ma naïveté, je croyais qu’on en trouvait en magasin comme de la poudre de café. D’ailleurs je ne tenais pas à partager indéfiniment le lit de Jean ; celui-ci n’avait pas besoin de savoir quand je faisais mes sorties nocturnes et à quelle heure je rentrais.

À mon grand étonnement la marchande me dit : « Hélas ! nous n’avons pas de lits tout montés. Les clients n’ont pas tous les mêmes goûts et quand on a la marchandise préparée d’une certaine façon, ils veulent précisément autre chose. Mais j’ai tout ce qu’il faut, la plume et le reste ; vous n’avez qu’à dire ce que vous préférez et quelle quantité vous désirez de chaque espèce. »

Dieu du ciel ! Pour qui prend-on un maître d’école ? Moi, savoir ce qu’il faut pour monter un lit et quelle quantité de chaque espèce ! De ma vie je n’avais appris au sujet d’un lit qu’une seule chose, c’est qu’un lit est un lit, qu’on y dort et qu’il peut être plus ou moins dur.

La marchande connaissait parfaitement son affaire. C’est pour cela qu’une marchande s’en tire toujours mieux qu’un marchand, parce qu’elle connaît mieux son monde et qu’elle s’entend à arranger chacun selon ses goûts, tandis que le marchand connaît mieux sa marchandise que les gens. Elle se mit à étaler sa pacotille et à développer tout au long qu’un tel prenait telle étoffe pour tel motif, tel autre une autre étoffe pour tel autre motif, celui-ci tant d’aunes, celui-là moins.

Sa cordialité et sa parfaite entente de ces questions m’inspirèrent confiance ; je m’en remis entièrement à elle. Restait une difficulté. À qui m’adresser pour monter mon lit ? La bonne femme me tira d’embarras.

— Je connais, dit-elle, une couturière habile. Si vous le désirez je lui parlerai et arrangerai toute l’affaire comme si c’était pour moi.

Cette proposition me déchargeait d’un gros tracas ; je ne pus assez remercier la marchande pour sa complaisance extrême et je songeai seulement alors à m’enquérir du prix de toute la marchandise.

Miséricorde ! par quelles transes je passai pendant qu’elle évaluait tous les objets l’un après l’autre, depuis la paillasse au matelas et à la couverture, les taies et la plume, toutes choses de plus en plus coûteuses ! En fin de compte, le lit me revenait presque la moitié aussi cher que mon orgue. Ma forte dose d’orgueil et de légèreté ne m’empêcha pas de faire une mine désespérée et ce fut d’une voix lamentable que je lui dis :

— C’est terriblement cher. Ne pourrait-on pas s’en tirer à meilleur compte ?

— Assurément, dit-elle. Il n’y a qu’à prendre des fournitures de moindre qualité ; mais je ne vous le conseille pas. Le moins coûteux finit toujours par être le plus cher.

— D’ailleurs, ajoutai-je le cœur oppressé, je n’ai pas d’argent dans ce moment, mais je vous paierai dès que j’en aurai.

— Qu’à cela ne tienne ; nous ne sommes pas à court d’argent, arrangez-vous seulement à votre convenance.

Ainsi va le monde. Quand vous commencez à vous endetter, personne ne veut avoir le nom de vous refuser le crédit ; chacun est prêt à attendre, nul n’a besoin d’argent ; on est plein d’égards pour vous. Puis, dès l’instant où l’on vous voit dans l’embarras, on se trouve tout-à-coup avoir besoin d’argent, on a vingt paiements à faire, on ne peut se passer du montant de votre dette.

J’eus grand’peine à payer la façon ; je restai débiteur du lit auquel s’ajoutèrent peu à peu divers autres achats. Mais, il faut le dire, je dormis bien sur ma couche ; c’était mon lit à moi ; je l’essayai devant et derrière ; le dernier essai était toujours le plus avantageux. Le matin, je ne pouvais en sortir et tout le jour j’attendais avec impatience le moment d’aller m’y reposer pour songer à ce que Gertrude en eût pensé, à mon orgue et au produit des vaches.

On sait quelle avait été l’issue de mes relations avec Gertrude ; mes lecteurs viennent d’apprendre dans quel embarras je me trouvais alors. Seul je ne m’apercevais de rien, je ne remarquais pas que j’étais en train de me ruiner financièrement mais aussi moralement.

CHAPITRE XX

Une nouvelle impasse.

On s’étonnera peut-être que je n’aie, pendant tout le cours des deux derniers chapitres, mentionné que des événements étrangers à ma vocation, sans dire un mot de mon école. Parmi mes lecteurs les uns croiront que j’écris uniquement pour les distraire et les amuser, comme on écrivait autrefois dans les almanachs ; d’autres se fâcheront et m’accuseront de rabaisser intentionnellement la vocation d’instituteur et d’écrire par méchanceté ; à l’appui de cette opinion, ils citeront les chapitres qui précèdent et peut-être aussi ceux qui vont suivre.

Je prie les lecteurs de ne pas me juger prématurément. J’écris, si l’on veut, un almanach à la vieille mode, c’est-à-dire un livre rempli de sottises. Or ce qui me pousse à dépeindre ces sottises, ce n’est pas la méchanceté mais le désir d’en détourner ceux qui en liront le récit. Aussi je décris avec exactitude, peut-être avec trop de détails, les conséquences de la sottise humaine. Maître d’école moi-même, pourquoi rabaisserais-je une vocation qui est la mienne ?

D’ailleurs, pendant que ma plume court sur le papier et que j’éprouve parfois le désir de taire certains détails ou d’embellir certaines situations, une autre pensée se fait jour dans mon esprit et je me dis que c’est contribuer, avec mille fois plus de chances de succès, au relèvement de cette vocation que de raconter en toute simplicité et vérité mes diverses chutes. Tous ne passent pas par les mêmes phases que moi, mais tous sont exposés aux mêmes écueils que ceux sur lesquels j’ai fait naufrage, tous ont été jeunes et n’oseraient prétendre avoir été plus sages que moi.

Pendant le premier hiver, je m’acquittai de mes fonctions d’une manière satisfaisante, je dirai même très satisfaisante. J’étais plein de zèle et mes travaux de tissage ne m’empêchaient pas d’être toujours en classe avant les élèves. Malgré la haute opinion que j’ai toujours eue de moi-même, je n’ai jamais eu la prétention – qui est celle de quelques-uns de mes collègues – d’en apprendre à mes élèves plus en une heure que d’autres en deux heures ou de faire autant d’avance en commençant l’école à neuf heures et quart que d’autres en la commençant à huit heures et demie.

À l’examen, le pasteur fut content. Il ne se plaignit que du peu de tranquillité des élèves et du petit nombre des cahiers d’examen. Les membres de la commission scolaire, en revanche, me louèrent sans réserve en ajoutant que les enfants sont les enfants et qu’on ne peut pas tout exiger d’eux. Aussi ne me fis-je pas trop de mauvais sang à propos des observations du pasteur.

Je ne me tourmentai pas davantage des attaques dont j’étais chaque dimanche l’objet de la part des autres régents qui semblaient ligués contre moi. On voit ainsi à peu près partout les employés ou les ouvriers d’une administration se liguer, sous l’influence d’une espèce d’instinct naturel, contre le dernier venu, à moins que celui-ci ne soit assez habile pour feindre l’humilité et s’attacher particulièrement à l’un des anciens, comme pour implorer ses conseils et son appui. C’est la ligue des anciennes habitudes contre les nouveautés que le nouveau venu pourrait chercher à introduire ; c’est la coalition des petites vanités individuelles, qui craignent d’être éclipsées par l’astre nouveau.

Et, à défaut de ce calcul chez les hommes, les femmes leur en font une nécessité. Une femme a beau, entre quatre yeux, traiter cent fois par jour son mari de grand nigaud, elle entend néanmoins pouvoir se glorifier publiquement de lui et ne veut le voir éclipsé par personne. La femme sent qu’elle n’est au fond que comme la planète qui tire sa lumière du soleil ; elle sait que sa position et sa réputation devant l’opinion publique n’est que la résultante de celle de son mari. Elle le sent, mais elle le pense rarement, elle ne le confesse jamais.

Je répondis aux flagorneries de mes collègues en leur racontant combien de saucisses j’avais déjà mangées pendant la semaine, combien j’en avais encore dans le buffet de la cuisine, combien de fois j’avais été invité et combien de victuailles j’avais rapportées à la maison. Ce langage n’était pas fait pour les apaiser. Leurs femmes, de leur côté, en voyant les vides de leur armoire, vides que personne ne viendrait combler, ne faisaient rien pour calmer leur mauvaise humeur. Leurs yeux de lynx épiaient tous mes faits et gestes et les observations piquantes qu’elles se permettaient à mon endroit ne tombaient pas sur une terre stérile. Je m’en souciais fort peu : Que leur langue se démène, pensais-je, ils ne peuvent pas me porter ombrage, il en faudrait d’autres pour me gêner ; je saurai leur montrer à qui ils ont affaire !

J’étais bien loin de penser que le dommage pût venir de moi-même et que le moment viendrait où ils n’auraient qu’à me montrer du doigt en s’écriant : « Voyez, ne l’avions-nous pas toujours dit ! »

À force d’avoir l’esprit préoccupé de quantité de choses étrangères à l’école, mon esprit déserta peu à peu la salle de classe où je n’allai plus que par une habitude machinale.

Or, c’est une tout autre chose de travailler de son corps et de sa pensée ou de son corps seulement. Lorsque le régent laisse sa pensée errer ailleurs, qu’il n’est pas tout entier à son affaire, une certaine somnolence s’empare de l’école ; la lassitude est dans toute la manière d’être des élèves ; elle se montre dans tous leurs regards ; les heures s’écoulent lentement et péniblement ; la vivacité naturelle des élèves souffre de cet alanguissement et cherche à se tenir en éveil au moyen de toutes espèces de niches et de polissonneries.

Une grande part de l’indiscipline des écoles n’est que l’effet de cette réaction contre le sommeil et une preuve de l’absence spirituelle du maître. Certains instituteurs obtiennent, il est vrai, une apparente tranquillité, grâce aux coups et aux punitions ; les taloches et la prison finissent par avoir raison de la vivacité enfantine. Toutefois, je préfère de beaucoup qu’un maître, incapable de réprimer l’indiscipline, laisse ses élèves se démener à plaisir. Mais il est un fait curieux à constater, c’est l’espèce de contagion qu’exerce une semblable école sur celui qui y séjourne quelques instants ; on devient somnolent, distrait, fatigué ; on tire sa montre à chaque instant, et longtemps après être retourné au grand air, on a peine à réprimer un bâillement persistant.

Tel était l’aspect que prit peu à peu mon école, grâce aux préoccupations étrangères qui retenaient ma pensée captive. Mes collègues auront peine à se persuader de l’immense utilité qu’il y a pour nous à montrer toujours un esprit libre et accessible à la gaîté. Les vicissitudes de la vie et les variations auxquelles notre esprit est exposé font qu’il est difficile d’acquérir ces dispositions qui sont le fruit d’une âme consciente d’elle-même, forte et croyante. Heureux serions-nous si nos semblables reconnaissaient la valeur de ce principe ; on ne les verrait plus accabler les instituteurs de misère, de soucis et de chagrins, qui assombrissent leur âme, arrêtent l’essor de leur pensée et laissent leur esprit s’étioler sous l’effet des privations et de la médiocrité.

Cependant, mon corps en vint peu à peu à suivre ma pensée dans ses divagations. Ma ponctualité aux leçons se relâcha ; je perdais beaucoup de temps à babiller ; j’avais toujours quelque chose à faire devant une maison, puis devant une autre ; une jeune fille passait, je ne manquais pas de lui adresser quelque plaisanterie. Un de mes camarades apparaissait-il sur la route, vite je courais dehors, tramais quelque complot avec lui ; je voulais savoir à quoi en étaient ses relations avec sa préférée, je lui racontais mes propres aventures et les dangers que j’avais courus dans mes expéditions nocturnes.

Il va sans dire que je m’attribuais le beau rôle ; je passais sous silence mes défaites ; je composais des bulletins aussi ronflants que ceux de Napoléon au retour de Russie. Or, comme c’étaient habituellement mes soi-disant bons amis qui s’étaient joués de moi, ils éprouvaient un plaisir particulier à m’entendre raconter des aventures qu’ils connaissaient aussi bien que moi-même.

Ces bavardages me prenaient beaucoup de temps. Rentré ensuite à l’école, j’étais néanmoins affaissé et fatigué. L’homme a besoin de sommeil. Le sommeil est un des plus précieux bienfaits que Dieu lui ait accordés ; il procure au malade quelques instants de répit ; le malheureux y trouve l’oubli de ses maux, le travailleur fatigué, des forces nouvelles. Sans le sommeil, cette vie que nous trouvons si courte nous semblerait bien longue, trop longue. L’homme qui se livre à des occupations sédentaires en a besoin pour réparer ses forces du corps et de l’esprit. En revanche, un paysan, un domestique pourront encore après une nuit sans sommeil abattre du bois, faucher, battre en grange et labourer ; mais qu’ils passent du champ ou de la grange dans une chambre chaude, qu’ils échangent leur travail pénible pour une occupation plus tranquille, le sommeil s’emparera d’eux au bout de peu d’instants.

Triste école que celle dont le maître est absent par la pensée, tout en ayant le corps affaissé. Nous ne veillons pas assez à conserver notre corps frais et dispos ; nous faisons perdre à nos élèves les heures précieuses que le Créateur leur avait dispensées pour leur développement intellectuel. Représentez-vous une centaine d’enfants exposés à perdre une journée entière pour une nuit que vous aurez passée en courses folles ; vous éprouverez de vifs remords, si toutefois vous prêtez l’oreille à la voix de votre conscience.

Hélas ! vous les connaîtrez un jour les nuits d’insomnie forcée, suivies de journées d’alanguissement et de somnolence, journées où vous vous sentirez insuffisants à la tâche, journées perdues pour une centaine d’élèves, parce que vous aurez dû passer une nuit sans sommeil. Vous n’en serez évidemment pas responsables, mais ne devriez-vous pas, en prévision de ces éventualités inévitables, être d’autant plus avares de celles que vous pouvez employer à votre gré ? Conduisez-vous donc toujours de manière à ce que vos élèves n’aient pas à se pousser du coude et à se dire l’un à l’autre : Voilà notre régent dans un bel état ce matin !…

J’étais ce régent-là et mon école était bien malade. Voici encore une autre cause de la déchéance de ma classe.

Les élèves perdirent de plus en plus le respect ou comme on dit la crainte, et avec elle la confiance, la soumission, l’affection. Les enfants ont un instinct particulier qui leur révèle le degré d’attachement et d’intérêt dont leur maître est animé à leur égard. Dès qu’ils s’aperçoivent que cet intérêt fait défaut, une sorte de malaise s’empare d’eux ; un vague pressentiment leur dit que leur développement intellectuel est en souffrance, et ils en conçoivent une animosité proportionnée.

Une qualité essentielle de l’instituteur est de savoir réprimer chez ses élèves les manifestations de leur volonté propre constamment active, et de tenir tête à l’insubordination et à la désobéissance ; il lui faut une fermeté calme que la malice ne puisse tromper, que les cajoleries n’endorment pas, que les bravades ne lassent ni n’effraient. La manière d’être du maître doit leur apparaître non comme la conséquence d’une excitation momentanée, mais comme une nécessité inévitable. Il faut que les élèves reconnaissent que le maître ne pourrait se comporter autrement qu’il ne le fait dans tel cas donné. Cette tenue pleine de fermeté et de dignité, inspirera à ces êtres impressionnables et légers le respect et la soumission et c’est avec une confiance entière et un respect profond qu’ils obéiront à un maître ainsi disposé.

Je n’étais pas ce régent-là, bien au contraire. Il m’arrivait de n’exercer aucune discipline pendant plusieurs jours consécutifs, puis, un beau matin, je retrouvais toute ma sévérité. Je punissais aujourd’hui une infraction que j’avais laissée passer hier. Je donnais cent ordres, sans exiger qu’ils fussent suivis, souvent sans m’inquiéter de savoir quel cas on en faisait. Quand le vacarme devenait trop grand, je criais : « Silence, voulez-vous vous tenir tranquilles, oui ou non ! » après quoi je me remettais tranquillement à l’ouvrage sans rechercher l’auteur du tapage et sans m’inquiéter si le tapage continuait. Je multipliais les menaces, sans en exécuter aucune. Je disais : « Passe encore pour cette fois, mais gare à la prochaine ! » et quand la désobéissance se renouvelait, je reproduisais la même menace sans plus de succès.

De cette manière, les enfants étaient les maîtres et ne m’en aimaient pas davantage. Je me fis la réputation d’un être terriblement injuste et partial ; ce reproche me fut adressé souvent, sans doute parce qu’après avoir menacé tous les mauvais sujets, je n’en punissais que quelques-uns. Quand je corrigeais les élèves, ce n’était pas que je fusse mécontent d’eux ou de leurs parents, mais seulement parce que j’étais de mauvaise humeur et que je jugeais nécessaire de faire une fois un exemple. L’élève puni de cette manière ne comprenait pas pourquoi on le punissait pour une infraction que vingt autres avaient pu commettre impunément, et trouvait que j’aurais dû punir également ceux-ci. Ses parents à leur tour se creusaient la tête à rechercher pourquoi le châtiment avait précisément atteint leur enfant. Ils disaient : « C’est parce que nous ne lui avons pas fait de cadeaux ou que notre fille a repoussé ses avances. » Mais quand ils étaient riches, qu’ils m’avaient fait des cadeaux et que leur fille m’avait adressé de doux regards, ils se plaignaient d’autant plus amèrement et disaient : « Il n’y a rien à faire avec lui, on ne sait comment le contenter ! »

Mais parlons d’autre chose. Je devins irritable, d’humeur inégale ; j’eus des désagréments sans nombre et je crois réellement m’être quelquefois vengé sur les enfants des offenses de leurs parents ou de leurs frères et sœurs. En effet, il m’arriva souvent de laisser échapper en pleine école des paroles blessantes sur le compte des parents des élèves, ce qui est toujours la preuve que l’on fait jouer aux enfants le rôle de boucs émissaires. Je le répète, c’est une simple supposition que je fais, car je ne m’en rendais pas compte alors et quand on m’accusait de partialité, je sautais en l’air et protestais de mon esprit de justice ; mais j’oubliais un point essentiel.

Je veux parler des lunettes. Il existe des lunettes de mille nuances différentes, semblables aux teintes diverses que revêtent la haine ou l’affection ; il en est qui sont d’un beau rouge ; il en est de jaunes ou de violettes, de grises ou de vertes. Or la plupart des hommes préfèrent se servir de lunettes plutôt que d’utiliser les yeux que le créateur leur a donnés. Cela s’appelle dans le langage courant partir de points de vue différents. Aujourd’hui, on voit couleur bleu de ciel ; demain, gris noir ; le même objet nous apparaît ici, teinté d’un beau rouge, là, d’une nuance jaune sale, selon la couleur des lunettes dont on affuble ses yeux. Pour juger sainement des hommes et des choses, il faut se garder de mettre ces lunettes, et prier le ciel de les écarter de notre nez.

Elles sont surtout préjudiciables à un maître d’école. Elles le rendent, sans qu’il s’en doute, injuste et partial. Elles lui aliènent les cœurs de ses élèves et ne lui laissent que l’amer souvenir des injustices dont il croit avoir été la victime. C’est pourquoi il doit chaque jour s’examiner soigneusement pour se rendre compte si c’est bien avec l’œil clair et tranquille de la raison qu’il considère ses élèves et si rien ne s’interpose entre eux et lui, fût-ce une saucisse, fût-ce même le manque de saucisses.

Or, ce n’est pas là ce que je faisais. Ignorant l’existence de ces lunettes, je commis de nombreuses injustices. Quand les élèves respectent leur maître, ils supportent beaucoup de sa part, ils lui pardonnent volontiers un moment d’effervescence ou de précipitation ; des enfants bien élevés se garderont bien d’aller se plaindre, quand même le maître aurait quelquefois manqué de justice envers eux. Rien de plus touchant que cette délicatesse qui se développe insensiblement chez l’enfant et qui passe généralement inaperçue du plus grand nombre.

Mais quand les élèves ne respectent plus leur maître, ils ne lui passent aucun de ses travers ; ils se dérobent à sa confiance et à son affection ; ils le blâment et le critiquent à tout propos ; aucune de ses paroles, aucun de ses actes n’est à leur convenance. Ils suspectent tout, veulent tout savoir et, rentrés à la maison, se répandent en moqueries ou en récriminations contre lui.

À l’examen, le pasteur m’adressa une sévère réprimande, agrémentée de quelques paroles mordantes au sujet de ma conduite. Un des membres de la commission scolaire laissa échapper deux ou trois mots relativement à ma partialité ; les autres restèrent muets.

J’entrai dans une grande colère. Aveuglé sur ma position, ignorant mes défauts, je me croyais en droit d’exiger toute louange et toute gloire. J’allai de maison en maison, je me répandis en plaintes amères sur l’injustice dont j’étais victime, sur la méchanceté des enfants ; je signalai même quelques-uns des parents et conclus généralement par ces mots :

— Je voudrais bien qu’on me montrât un homme capable de mieux faire. Ce ne serait en tout cas pas le pasteur qui n’a aucune idée de ce que c’est qu’une école.

Chacun me donna raison et s’efforça d’augmenter mon ressentiment. Certains parents grondèrent sur leurs propres enfants, les traitèrent de vauriens. Et c’étaient les mêmes qui avaient excité leurs enfants contre moi, qui m’avaient blâmé ou qui avaient parlé inconsidérément de moi en leur présence. C’est pendant cette période d’aigreur et de mécontentement que se passa mon aventure avec Gertrude. Cet échec ne m’abattit en aucune façon, comme c’eût été le cas deux ans auparavant. Au contraire, il porta mon exaspération à son comble, tant les caractères et surtout les caractères faibles sont prompts à changer d’allure. La fâcheuse issue de cette histoire ne -me rendit pas honteux, bien loin de là ; je ne laissai échapper aucune occasion de raconter la conduite ignoble de Gertrude, l’orgueil et la brutalité de son père ; j’affirmai hautement qu’ils s’en repentiraient un jour. C’était un vrai régal pour les villageois, qui ne se lassaient pas de m’entendre et me ramenaient à chaque occasion sur ce sujet. Pendant les premiers temps, les jeunes filles vinrent à moi dans le seul but d’entendre le récit détaillé de cette aventure et de s’en faire ensuite des gorges chaudes.

CHAPITRE XXI

Comment un oiseau affamé tombe dans le panneau.

L’occasion parut favorable à certaine femme intrigante. C’était une veuve encore dans la force de l’âge, c’est-à-dire entre quarante et cinquante ans, robuste et bien faite de sa personne.

Elle avait une langue de vipère et une fille qui ne lui cédait en rien. Les deux femmes avaient loué une maison isolée du reste du village, cultivaient un lopin de terre et faisaient le commerce de fil. Elles couraient les foires et étaient bien connues de tous les marchands. Elles paraissaient n’avoir que peu de relations avec les villageois ; on les méprisait et quand les garçons pouvaient jouer quelque mauvais tour à la fille, ils ne s’en faisaient pas faute. Le mari qui, par hasard, échangeait quelques paroles avec la Lise du fil – c’était son nom – ou faisait un bout de chemin avec elle en allant à la foire, avait – quand sa femme venait à l’apprendre – huit jours de tempête à essuyer à la maison. Elles passaient pour dépenser leurs gains en friandises et chacun s’accordait à dire qu’elles finiraient mal. Comme elles n’avaient pas d’enfants à l’école, je ne m’étais jusqu’à ce moment pas occupé de ces femmes et n’avais pas échangé dix paroles avec elles.

La mère était néanmoins parfaitement au courant des petits évènements du village et tirait habilement parti de ses renseignements. Elle rendait de petits services aux maris et à leurs femmes, quelquefois aux uns et aux autres concurremment, et cela sans jamais trahir personne. Elle savait être d’une discrétion absolue quand il y allait de son profit.

Elle savait mon aventure avec Gertrude ; elle n’ignorait pas la difficulté que j’éprouvais à me caser et mon envie non moins grande de prendre femme. Elle connaissait à un kreutzer près le chiffre de mes dettes ; ces femmes savent tout au monde !

Elle commença par me faire des politesses chaque fois qu’elle passait devant mon domicile ; elle avait toujours quelque plaisanterie à m’adresser ; elle vantait les fleurs de mon jardin. Un jour elle s’arrêta comme par hasard et dit :

— Justement, il me vient une idée. J’aurais une petite pacotille de fil à faire tisser et j’ai appris que vous êtes un fin tisserand. De nos jours les tisserands sont tous de rusés matois et on ne sait auquel se fier. Mais j’ai toute confiance en vous.

J’étais précisément sur le point de terminer une pièce de toile et n’avais pas de nouvelle commande ; j’avais besoin de gagner ; la Lise était si polie et si avenante ; je ne refusai pas sa demande et lui promis de me mettre à l’œuvre dès que j’aurais fini la pièce commencée.

Elle ne dit pas un mot de sa fille. Elle s’informa à plusieurs reprises quand elle devait apporter le fil. Au jour indiqué elle l’apporta elle-même, mais sans m’engager à aller chez elle.

Il y avait déjà quelque temps que je travaillais à sa toile quand elle vint un jour me trouver dans mon atelier sous prétexte de voir quelle tournure prenait mon travail. Elle admira mon ouvrage et s’étonna de mon habileté. Elle s’assit près de moi et se mit à babiller, sans arrière-pensée apparemment.

— Je ne comprends pas que vous ne vous mettiez à votre compte, au lieu de travailler pour autrui, dit-elle. Vous feriez mieux de vendre votre toile ; avec l’ouvrage que vous faites, il y a de quoi gagner. Pour moi, c’est une idée que j’ai déjà depuis longtemps, mais c’est difficile pour une femme seule. Je m’entends parfaitement au commerce et ne serais pas embarrassée de placer la marchandise ni de trouver de l’argent. Il est vrai qu’il n’y paraît guère et la plupart des femmes de paysans se moquent de nous, mais nous sommes mieux fournies d’argent que maint gros paysan. Seulement, je n’aime pas avoir affaire aux tisserands ; quand on ne sait pas se faire craindre d’eux ils font de vous tout ce qu’ils veulent. Si je trouvais un associé qui se chargeât de la vente, nous gagnerions de l’argent à pleines mains et mon associé n’aurait pas un kreutzer à avancer. On verrait bien alors que je ne suis pas ce qu’on suppose.

Moi, j’aurais honte de ressembler aux autres femmes ! Sans doute, j’ai aussi mes défauts, mais ils ne sont pas à comparer à ceux des autres femmes du village. Je sais bien, d’ailleurs, pourquoi les gens ont tant à dire à mon sujet, c’est parce que je ne veux pas me mêler à leurs potins. Au commencement, j’ai cru pouvoir entrer en relations avec eux, mais je me suis trouvée tout heureuse de rester chez moi ; c’est ce qui les vexe. Et puis, ils ne peuvent pas prendre leur parti de ce que nous fassions si joliment nos affaires, sans avoir besoin d’être toujours à la pluie ou au soleil, de ce que nous ayons une meilleure nourriture qu’eux, que nous buvions du café à déjeuner, tandis qu’ils n’ont eux-mêmes que des légumes maigres et coriaces qui feraient crever un porc de Lucerne et à plus forte raison un chrétien.

Mais quand je vois comment ils vous traitent, je ne suis plus étonnée qu’ils ne m’en aient pas fait pis. Gertrude s’est conduite d’une manière indigne à votre égard et son père devrait avoir honte jusqu’à la fin de ses jours d’avoir agi ainsi. Dès que ces paysans savent compter jusqu’à cinq, ils deviennent fiers comme des dindons ou comme des singes auxquels on a mis un paletot rouge sur le corps et une puce derrière l’oreille ; ils méprisent quiconque n’a pas autant de champs qu’eux ; ils mépriseraient le bon Dieu s’ils ne savaient pas, bon gré mal gré, que son ciel est plus grand que leur petit domaine qui n’est pas même franc de dettes.

Pour vous, régent, tenez-vous sur vos gardes et ne vous fiez pas trop à eux. Vous les croyez aussi honnêtes que vous, mais il n’en est pas un dans tout le village qui ait bonne opinion des autres, pas même d’un propre frère. À plus forte raison ne peuvent-ils souffrir les étrangers.

Mais il faut que je m’en aille. Pardonnez-moi mon bavardage, mais il y a longtemps qu’il me semblait que je devais vous dire ma façon de penser et vous donner quelques avis bienveillants. Au revoir et sans rancune.

Elle partit, laissant mon cerveau dans un état de véritable fermentation.

La Lise était une fine mouche. Elle savait qu’il est des gens qu’il faut attaquer par surprise, d’autres avec lesquels il faut employer les manœuvres souterraines. Les femmes et les diplomates s’entendent admirablement à utiliser dans chaque cas particulier la plus profitable de ces deux méthodes.

Huit jours après, la fille arriva, apportant, avec les salutations amicales de sa mère, du fil dont j’avais besoin et que celle-ci n’avait pu m’apporter elle-même. Elle me regarda amicalement dans le blanc des yeux et resta juste assez longtemps pour me faire regretter de la voir s’en aller et pour qu’après son départ son image restât gravée dans ma cervelle, au point que cette image s’entremêlait constamment dans mon esprit avec le commerce de la toile. C’est un véritable talent que de savoir séjourner à chaque endroit juste assez longtemps pour qu’on regrette de nous voir partir, pour que nous restions dans le souvenir des gens et que nous leur laissions un certain vide en même temps qu’une agréable impression.

Après cela les deux fines mouches me laissèrent quelque temps à ronger mon frein. Un jour que la mère passait sur la route, je l’appelai ; elle me répondit qu’elle n’avait pas le temps de s’arrêter et m’engagea à aller lui parler chez elle et à lui porter la pièce de toile un soir, dès qu’elle serait terminée.

Mais trêve de longs détails. Je me trouvai toujours plus entortillé. De leur côté les deux femmes se tinrent longtemps dans une réserve prudente.

J’avais d’ailleurs un motif pour ne pas agir avec précipitation. J’éprouvais quelque scrupule à m’aboucher avec des créatures que chacun dans le village évitait ou méprisait. Depuis que j’avais noué des relations avec elles, je remarquais certains regards moqueurs à mon adresse, j’entendais des mots piquants ; tout cela me blessait, car je n’aimais pas être tourné en ridicule. Je ne tenais pas à être un jour la risée de tout le village pour être devenu le mari de la fille de la Lise du fil. Comme le papillon de nuit, qui tourne autour de la chandelle jusqu’à ce qu’il s’y brûle les ailes, j’étais attiré et repoussé tout à la fois.

Un dimanche j’avais dû leur promettre de me rendre chez elles pendant la soirée ; la mère avait du fil à me montrer et voulait me demander conseil à propos de je ne sais quoi. C’était par un jour orageux et sombre d’octobre ; les nuages prenaient des teintes blanchâtres qui faisaient présager la neige ; les feuilles jaunies tourbillonnaient sur le sol, un vent âpre soufflait par dessus les sillons fraîchement labourés. J’avais attendu que la nuit fût descendue ; je pris un chemin détourné et quand je passai le seuil de la maison, un frisson me saisit, conséquence probable de la température.

Il faisait bon chaud dans la petite chambre. La mère lisait dans un livre et Babette – c’était le nom de la fille – faisait quelque travail de couture. La mère s’entretint avec moi sur un ton très familier.

— Voyez-vous, dit-elle à plusieurs reprises, je ne connais personne pour m’inspirer autant de confiance que vous ; je ressens pour vous plus d’affection que pour n’importe qui, à l’exception de Babette et il me semble que je m’enlèverais le cœur pour vous le donner.

Elle envoya sa fille à la cuisine pour me préparer une tasse de café et quelque nourriture, car elle disait avoir faim. Quand Babette fut sortie :

— Vous ne sauriez croire, dit-elle, quelle excellente fille j’ai là. C’est tout autre chose que ces paysannes qui ne savent coudre ni tricoter et qui sont trop paresseuses pour faire la chasse aux puces qu’elles ont par poignées sur le corps. Non, Babette est une fille propre et laborieuse ; pas une dame qui sache mieux coudre ; elle s’entend à tout. Ce n’est pas à dire qu’elle soit sans le sou et qu’elle n’ait rien à espérer. Elle a déjà gagné joliment d’argent et moi-même j’ai quelque fortune. Personne n’en sait rien et je gage qu’il y a beaucoup de riches paysans chez qui on ne trouverait pas autant d’argent que chez nous.

Pendant ce temps, la fille allait et venait ; elle mit sur la table une copieuse omelette qui fut d’un goût exquis. Je dus manger sans trêve ni repos et cela longtemps après que je fus rassasié. Quand je voulais poser la fourchette, Babette me disait : « Prenez encore un morceau d’omelette, puisque vous la trouvez bonne. »

Et elle se tenait assise tout près de moi, si bien que je ne pouvais refuser.

Bientôt je déclarai être sur le point d’étouffer ou d’éclater. On n’insista plus ; en revanche on alla chercher à boire. « Cela vous remettra », dirent les femmes. La mère tira de l’armoire un pot de vin rouge, la fille apporta des verres et but à ma santé.

Le vin est capiteux ; à en boire deux chopines on sait ce qu’il vaut. Dès les premiers verres l’enthousiasme me gagna et ma langue se délia. Mon hôtesse savait à quoi s’en tenir ; elle connaissait parfaitement les divers degrés de l’effet du vin sur l’être humain. — Je vous laisse seuls un moment, dit-elle. C’est le moment d’aller faire quelque chose. Ma fille a fait le souper, c’est à moi de laver la vaisselle. Ne vous ennuyez pas ; je rentre à l’instant.

Nous n’eûmes pas à nous ennuyer. Babette se mit à me taquiner à propos de je ne sais quelle fille. Ce faisant, elle me serrait de plus près. Je ne reculai pas, ne voyant aucun mal à la chose. Finalement je voulus l’embrasser pour la punir de ses taquineries.

— Oh ! s’écria-t-elle, si d’autres filles le voyaient, que diraient-elles ?

— Qu’elles disent ce qu’elles voudront, je ne me soucie pas d’elles ; j’embrasse qui me plaît. J’embrassai de plus belle. « Laisse-moi, dit-elle, si ma mère me voyait !

Sur ces entrefaites la mère entra et s’écria :

— Ho, ho ! cela ne va pas mal ! Vous savez aussi vous en tirer, régent. »

Babette voulut s’enfuir. Je ne la retins pas ; j’avais un peu vergogne, malgré le vin que j’avais bu ; mais la mère continua :

— Faites seulement ; j’ai aussi été jeune ; d’ailleurs je vais sortir. J’aime que le régent soit comme un autre homme et qu’il ne nous méprise pas.

Babette se rapprocha et dit : Voyez-vous, mère, il s’en tire comme s’il avait pris des leçons.

— Cela ne m’étonne pas, dit la mère. Un régent est appelé à voir bien des choses. Mais buvez donc. Rien ne donne autant la soif que d’embrasser.

Tout à coup une secousse violente ébranla la fenêtre, dont tout un battant vint tomber avec fracas au fond de la chambre. Un énorme gourdin parut à travers la brèche, suivi d’une demi-douzaine de garçons, qui sautèrent dans la chambre.

Babette était déjà sur ses pieds. Paralysé par l’émotion, je restais ahuri, pendant que les garçons m’accablaient d’invectives.

— Voilà un beau régent ! C’est du propre que de fréquenter une pareille racaille. Mais le pasteur le saura. Il ne faut pas que la honte en retombe sur tout le village !

À mon tour je trouvai de la voix et d’un ton irrité :

— Que signifie cette manière de pénétrer dans une chambre, comme de vrais brigands ? Quant à ce que je fais et où je suis, cela ne regarde ni pasteur, ni diable, ni même vous. Et d’ailleurs je n’ai fait aucun mal.

Les femmes firent chorus avec moi, surtout la vieille.

— Et maintenant, dit-elle, sortez d’ici, ou vous verrez autre chose.

Mais six rôdeurs de nuit ne se laissent pas intimider par deux femmes. Ils ne bougèrent pas, avalèrent le reste du vin, puis, se tournant vers moi :

— À présent, ami régent, viens ; nous partons.

À ces mots le vacarme recommença de plus belle. Je ne me sentais aucune envie d’aller avec les garçons.

— Il n’ira pas, crièrent les femmes. Qui sait ce que des monstres comme vous sont capables de lui faire. Et puis le régent a le droit de rester ici aussi bien qu’ailleurs.

Mais les garçons n’étaient pas des gens à s’effrayer ou à entrer en arrangements. Ils me saisirent et m’entraînèrent vers la porte. J’essayai de me défendre ; Babette se suspendit à mon cou, la mère prit la quenouille et frappa à tort et à travers. Ce fut en vain. Babette fut poussée à plusieurs reprises dans un coin, car, avec une opiniâtreté qui me toucha, elle ne cessait de se cramponner à moi ; la mère reçut quelques volées de sa propre arme et je fus jeté hors de la porte comme une botte de paille.

Là-dessus deux des garçons me saisirent par les bras et m’entraînèrent vers le village, poursuivis par les clameurs des deux femmes. Cependant mes persécuteurs m’accablaient de reproches :

— Qui aurait cru que notre régent fût un pareil vaurien ? Il faut que tout le village voie quelle espèce de maître d’école nous avons, et cela aujourd’hui même !

On me conduisit ainsi à travers le village. Le vin, l’émotion, la crainte du scandale qui se préparait, la pensée des conséquences de cette équipée, les sarcasmes qui tombaient sur moi dru comme grêle, toutes ces choses me jetèrent dans un état indescriptible, sorte d’ivresse furieuse, qui me ravit pendant un temps la conscience de moi-même.

CHAPITRE XXII

Les amertumes du lendemain.

Une nuit et un jour s’écoulèrent ; le second jour naissait et je n’étais pas encore sorti de l’état de torpeur où m’avaient jeté les derniers événements. Seul avec moi-même, je pensais à l’avenir qui se présentait à moi, sombre et triste, autant que le présent était lamentable. Un vent froid, chassant la neige en tourbillons, accompagnait mes réflexions de ses lugubres accords.

Je plains l’homme dont l’âme ne connaît pas les sources de la vraie consolation et qui vient à se trouver seul et repoussé de chacun, accablé de soucis et de remords. Derrière lui un passé duquel ses yeux se détournent avec horreur ; devant lui un avenir peuplé de spectres grimaçants, tous plus horribles l’un que l’autre. Il voudrait fermer les yeux pour ne pas voir ; il cherche à oublier et à arrêter l’essor de sa pensée, mais son passé et son avenir se pressent dans son esprit, comme le poignard du meurtrier s’enfonce dans le cœur de sa victime.

Qu’alors un de ses semblables vienne à lui, qu’il prête l’oreille à ses plaintes, qu’il ait pour lui une parole rassurante, qu’il fasse vibrer une autre corde dans l’âme du malheureux, qu’il éveille d’autres pensées dans son esprit, qu’il apporte quelque lumière dans les ténèbres où se meuvent ses réflexions, il sera pour lui comme l’ange qui apparut à Agar dans le désert. Qu’à défaut d’un être humain, ce soit un être vivant quelconque, un chat qui vienne se frotter contre ses jambes, un chien qui pose sa tête sur ses genoux, un oiseau familier qui s’approche pour lui becqueter la main, en un mot un être qui lui donne l’impression qu’il n’est pas entièrement abandonné et repoussé, qui lui apporte un rayon, fût-ce un faible rayon, de l’amour universel, la présence de cette créature, chien, chat ou oiseau, suffira à le relever de son abattement.

Notre âme a besoin d’affection ; les témoignages d’attachement sont sa nourriture de prédilection ; ne sont-ils pas en effet comme les preuves de l’amour divin qui nous suit et nous accompagne dans toutes nos voies ? Or l’homme est aimé dans la proportion du bien qui est en lui. Un homme en qui il n’y aurait plus un atome de bien, serait un objet de répulsion pour tous les êtres vivants ; son chien ne viendrait plus lui lécher la main ; nul oiseau ne serait attentif à ses appels ; seule la vermine resterait attachée à son corps.

C’est pourquoi, lorsque le malheur fond sur nous et que le Seigneur nous frappe de sa verge, notre cœur réclame ardemment un témoignage quelconque de sympathie, une preuve que nous ne sommes pas entièrement exclus de l’amour universel, que nous ne sommes pas des enfants reniés de leur père mais que les coups dont nous sommes frappés sont destinés à nous sanctifier.

Il est quantité de choses que nous faisons sans bien nous rendre compte de leur raison d’être ; ainsi, lorsqu’un de nos semblables est atteint par l’épreuve, nous courons chez lui, la bouche débordante de consolations que nous étalons pêle-mêle sous les yeux du malheureux. Ces paroles n’atteignent pas leur but en présence de grandes souffrances ; il eût suffi de notre présence, d’un regard d’affectueuse sympathie, pour témoigner à l’affligé qu’il n’est pas seul dans sa douleur, que les trésors de l’amour éternel lui sont encore ouverts.

Pour moi, je n’eus pas même cette consolation dans ma grande détresse. Je restai seul au sein de mes ténèbres, en proie au tumulte de mes pensées angoissées. Après les fatigues de la journée, le soir m’apportait de nouvelles souffrances. Qu’elles étaient lugubres ces longues soirées où nul ne venait à moi, où je n’osais m’approcher de personne ! Comment me rencontrer avec ces hommes autrefois si bienveillants en apparence, maintenant farouches et moqueurs ? Pourquoi m’exposer à entendre les allusions méchantes de gens qui peu auparavant me tenaient un langage amical ? Ces gens eux-mêmes n’avaient-ils pas commis des fautes bien autrement graves, avec cette différence seulement qu’ils les avaient accomplies à la faveur des ténèbres, tandis que mon aventure s’était déroulée à la lumière d’une lampe de ménage ?

Je restai donc à mon métier, autant pour gagner quelque argent que pour me distraire de mes tristes pensées. J’atteignis le premier de ces buts ; je réussis à me défaire de quelques créanciers impitoyables qui assiégeaient continuellement ma porte. Je parvins plus difficilement à chasser mes sombres pensées. Le travail des mains ne suspend pas l’activité de l’esprit.

J’eus le temps de me reporter en arrière, au temps de mes espérances radieuses, de mes doux rêves et de ma vie facile, en les comparant à mes maux présents. Chose curieuse, dans le bonheur nous nous tournons de préférence vers l’avenir et les agréables perspectives qu’il ouvre à notre esprit, tandis que, malheureux, nous retournons vers le passé, nous rouvrons le tombeau où nous avons enseveli notre bonheur, renouvelant ainsi nos souffrances passées. Dans l’un et l’autre cas, nous négligeons le présent. Ne vaudrait-il pas mieux intervertir les rôles ?

Dans ces moments de profond découragement, où ma pensée se portait tantôt sur mon bonheur d’autrefois, tantôt sur mes souffrances présentes, alors que ma navette glissait plus lentement à travers les fils tendus sur le métier, mon unique ressource était de supputer les jours qui me séparaient du terme de mon martyre, seul point lumineux de mon existence désespérée. Et quand enfin, fatigué de cette lutte incessante avec moi-même et des injustices de ce bas monde, j’éteignis ma petite lampe, mon unique désir était que la petite lampe de ma vie s’éteignît aussi pendant mon sommeil. Et je me consolais à la pensée que peut-être l’un ou l’autre de mes persécuteurs viendrait, en face de mon cadavre, confesser qu’il m’avait abreuvé de trop d’amertumes.

CHAPITRE XXIII

Curieuses réflexions d’un maître d’école.

Au troisième jour de la création, Dieu dit : « Que la terre produise de l’herbe portant semence et des arbres portant des fruits selon leur espèce et ayant leur semence en eux-mêmes sur la terre. » Et ainsi fut.

Parmi ces herbes et ces arbres, Dieu créa le lierre, qui n’est ni herbe ni arbre ; il le créa comme une image de ce qu’est l’homme. Semblable à toutes les herbes et à tous les arbres, le lierre tend à s’élever vers la lumière et le ciel bleu ; mais il ne peut le faire à lui seul ; il s’attache à un tronc, le long duquel il s’élève toujours plus haut et jusqu’à la cime de celui-ci. Plus l’arbre qui lui prête son appui est fort et vigoureux, plus il s’élève vers le ciel, plus aussi le lierre monte avec lui, plus il développe en hauteur ses rameaux luxuriants ; il surmonte la chaleur de l’été et les rigueurs de l’hiver comme si une vitalité intense animait chacune de ses fibres. Abattez l’arbre, dégagez de son tronc les rameaux du lierre, éloignez-le d’un autre tronc, il se fera un nouvel appui d’une plante, d’une pierre quelconque ; il rampera misérablement sur la terre, foulé aux pieds par les bestiaux qui ne voudraient pas même en faire leur aliment.

Image frappante de l’homme. Comme le lierre, l’homme n’est ni arbre ni herbe, ni ange ni animal.

L’homme est créé pour le ciel ; vers le ciel s’élèvent ses yeux, au ciel tend son esprit. Mais son œil, son esprit ne s’élèvent vers le ciel que s’il trouve à sa portée un soutien, un tronc qui lui servira d’appui. Exposez un enfant dans une forêt, donnez-lui l’ourse ou la louve pour nourrice, il ne se tiendra pas debout, il marchera à quatre pattes, il rugira comme l’ours, il hurlera comme le loup ; il ne fera usage de son intelligence que pour chasser sa proie, pour chercher sa pâture, pour reconnaître la source où il ira étancher sa soif. L’homme redeviendra semblable à l’hôte des forêts.

Donnez au contraire à l’enfant une main où il puisse mettre sa petite main, le bras d’une mère pour l’élever au dessus du sol, l’œil d’une mère pour attirer ses regards plus haut que cette terre et vous le verrez se dresser sur ses petits pieds, se suspendre à sa mère ; vous verrez ses yeux chercher l’œil maternel, se diriger vers le ciel et vous pressentirez un ange dans cette tête à la blonde chevelure.

Cet appui a toujours manqué à mon enfance et à ma jeunesse, c’est pourquoi je suis tombé si bas en si peu de temps. Mes parents se bornèrent à développer en moi la vie animale. Seul mon père déposa en moi l’ambition d’une plus haute destinée que la sienne, mais il ne fit rien pour m’aider à y parvenir ; au contraire il travailla à comprimer cette ambition et à me ravaler au rôle d’une bête de travail. Mon vieux régent la ranima, d’autres l’attisèrent et la dirigèrent vers les buts auxquels ils tendaient eux-mêmes ; mais tous agissaient dans des vues mesquines et aucun d’entre eux ne me portait une affection véritable. Ils ne furent pas pour moi des protecteurs bienveillants, à l’égal d’un père qui veut que ses enfants parviennent au but qu’il poursuit lui-même. Aucun d’eux ne pensa à me trouver une femme riche ou deux vaches. Ils firent de moi leur jouet, se délectèrent à la vue de mes efforts inhabiles et fiévreux et quand ils furent rassasiés de rire, que mes luttes impuissantes leur apportèrent lassitude et ennui, ils me jetèrent brutalement sur le sol et me foulèrent aux pieds pour avoir une nouvelle occasion de se rire de mes contorsions désespérées.

Me voilà donc foulé aux pieds ; personne autour de moi pour me tendre une main amie, personne pour m’adresser une parole de consolation ; dans mon école pas un regard sympathique, pas un mot de commisération ; rien qui pût me faire croire à l’attachement d’un seul de mes semblables ! Triste état d’un maître d’école réduit pour toute société à son troupeau d’écoliers.

Et puis, je ne trouvais en moi-même rien qui pût me relever de mon abaissement. J’avais commencé mes fonctions avec zèle et entrain, mais dans quel but ? Pour être loué, pour briller au premier rang, pour devenir riche et honoré. J’avais travaillé en vue de la gloire terrestre ; le succès espéré ne pouvait tarder à accompagner mes efforts ; mon école allait bientôt être réputée à plusieurs lieues à la ronde ; les résultats de mon travail étaient imminents et ne pouvaient que se traduire en espèces sonnantes. Voilà quels avaient été les mobiles de mon zèle et de mon activité. Et ce fut précisément le contraire qui arrivait ; je récoltais des ronces et des épines, je succombais sous un discrédit effrayant. Mon énergie se trouva brisée en un instant.

Beaucoup d’hommes, et des mieux doués, éprouvent un pareil retour des choses. Après avoir fait de brillants projets, ils tombent au bout de peu de temps dans un état de nullité complète et ne savent plus que déverser leur fiel sur le monde entier et se railler de quiconque poursuit un but élevé. Ils avaient trop présumé d’eux-mêmes, ils s’étaient cru en présence d’une tâche facile et avaient compté sur des résultats immédiats ; ils s’étaient imaginé que l’humanité n’avait erré que faute d’éducateurs de choix ; ils s’étaient cru eux-mêmes ni ces parfaits ouvriers et jetaient un regard de mépris et de compassion sur tous leurs prédécesseurs. Ils s’étaient cru assurés de la reconnaissance publique, ils se voyaient déjà comblés de gloire et de louanges, d’honneurs et de richesses.

Au commencement l’affaire allait bon train ; leur entourage les fortifiait dans leurs illusions. Mais le temps passait, l’œuvre ne progressait pas ou du moins ne progressait pas dans la mesure où on l’avait espéré. Les gens se lassaient de décerner des louanges et commençaient à blâmer, et quand, au lieu de la récompense attendue, nos héros durent éprouver l’ingratitude, alors leurs rêves se dissipèrent et avec eux les forces qu’ils avaient puisées dans ces rêves eux-mêmes ; ces hommes qui voulaient conquérir le monde et sa gloire sont devenus de petits hommes boudeurs, réduits à manger un pain amer et péniblement gagné.

Pour moi, je dois le dire à ma honte, la volonté de me relever, la force de lutter contre l’adversité, en un mot la foi qui sauve, me faisait défaut. Cela vous étonne, chers lecteurs ; vous trouvez indigne d’un instituteur d’être sans foi ; vous y voyez la preuve que le monde devient toujours plus mauvais et vous êtes peut-être de l’avis de ce président de consistoire qui ne voyait pas d’utilité à ce que le salaire des instituteurs fût augmenté, puisqu’autrefois il y avait un plus grand nombre de gens sauvés. Cependant ma foi ne valait pas mieux que celle de la plupart de mes semblables. Je croyais aussi fermement que n’importe qui au diable et à l’enfer, à Dieu et au ciel ; je croyais même aux revenants et aux sorcières ; j’étais de ceux qui hochaient la tête en entendant nier qu’on vît des fantômes rôder en portant leur tête sous leur bras. J’entendais bien être un jour du nombre des élus et, avec la plupart des gens, je croyais que, pourvu que je crusse en Jésus-Christ, je serais sauvé.

Mais cette foi, qui m’était aussi utile que l’eussent été des lunettes au milieu d’une nuit obscure, elle ne me rendait ni humble dans la prospérité, ni patient dans l’adversité ; elle ne me conduisait pas à Dieu, ne m’inspirait pas l’amour, ne me délivrait pas de la haine, ne me donnait ni paix ni courage.

J’étais comparable à la mouche éphémère qui, dans le court espace de sa vie, veut épuiser toutes les jouissances, sachant bien que, la journée passée, elle n’en verra pas d’autres. À peine a-t-elle joui d’une heure de plaisir, qu’un orage se lève ; une violente averse s’abat sur la fleur où elle s’était réfugiée ; la pauvre bête tombe dans l’herbe humide, bien loin des fleurs où elle avait cherché un abri ; ses ailes se paralysent ; elle se débat dans une lente agonie sur le sol détrempé ; elle ne se relève plus ; personne ne vient la délivrer et la replacer sur une fleur.

CHAPITRE XXIV

Je reprends courage pour affronter de nouvelles épreuves.

Le soir, quand, découragé et fatigué, j’avais achevé ma tâche journalière, et que je ne pouvais plus ni tisser ni lire, j’allais m’asseoir sur le gradin de mon fourneau, et là, solitaire et morose, je ruminais d’amères pensées.

Or il arriva qu’un soir je me sentis particulièrement mal à l’aise. Le vent ébranlait la maison à faire craquer les cloisons ; la neige et le grésil fouettaient les fenêtres ; sur la table la flamme de ma lampe vacillait inquiète ; le vent pénétrait par les fentes des fenêtres délabrées et un souffle glacé parcourait la chambre dans tous les recoins. Je sentais dans le dos comme la froide haleine des esprits malfaisants ; le craquement des parois me semblait être le soupir des malheureux que leurs péchés arrachaient au repos de la tombe. L’angoisse me gagnait dans cette chambre solitaire. J’eus l’idée de me réfugier dans la salle d’école dont les fenêtres donnaient sur la route et d’où l’on pouvait voir les lumières des autres maisons. Tout tremblant, je traversai la cuisine obscure. Mais j’étais tombé de Charybde en Scylla. Ma petite lampe n’éclairait qu’une faible partie de la chambre, et dans les coins obscurs je croyais voir des formes fantastiques apparaître çà et là rampant avec de profonds soupirs. J’avais franchi le seuil de la porte près de laquelle se trouvait mon orgue et j’étais là, debout, n’osant aller plus loin. Par hasard, le clavier était ouvert, et par hasard aussi, si toutefois quelque chose ici-bas est l’effet du hasard, j’appuyai la main sur les touches.

Un son grave et plein sortit des profondeurs de l’instrument. Au premier moment je sursautai, croyant entendre la voix d’un esprit. À une seconde modulation de l’instrument, je repris courage ; ce fut comme l’appel d’une voix amicale se faisant entendre à mon âme oppressée.

Involontairement, je m’assis en face de cet ami et évoquai sa voix. Aussitôt le frisson qui parcourait mes membres se dissipa, les spectres enfantés par mon imagination s’évanouirent, les gémissements et les sifflements du vent perdirent leur mystérieuse horreur et une douce sérénité se répandit peu à peu dans mon âme.

Je ne savais pas improviser ; j’ignorais que l’on pût jouer d’inspiration, comme d’autres ignorent que l’on puisse prier d’abondance. Quand on n’a pas de livre sous la main, on ne sait que répéter les paroles et les mélodies apprises par cœur. Mais l’esprit ne perd pas ses droits, et celui qui joue ou qui prie met, sans s’en douter, tout son cœur dans ces paroles et ces mélodies et y trouve paix, force, consolation. Ce fut le beau psaume CIV qui, s’offrant à ma pensée, me délivra de l’interdit qui pesait sur moi, changea mes amères réflexions en une douce résignation et fit éclore en moi la première aurore de l’espérance. Il me fit sentir que je n’étais pas entièrement sous la malédiction ; il me donna l’assurance que je pouvais encore sortir de mon abaissement et devenir un autre homme ; il me rappela que, s’il y a ici-bas beaucoup de choses vaines, tout n’est cependant pas vanité.

Sans doute, ces pensées ne se firent pas jour au dedans de moi d’une manière claire et consciente ; elles s’agitaient confusément dans mon esprit. Ainsi dut être le chaos obscur, quand l’esprit se mouvait à la surface des eaux et que Dieu dit : « Que la lumière soit. » C’était le commencement d’une création nouvelle ; le soleil n’avait pas encore lui sur elle.

Je sentis dès lors en moi un bien-être tout nouveau, mon cœur devint plus léger, mon âme plus libre. Et quand je cessai de jouer, j’éprouvai une paix, une force inconnue jusqu’alors, en face de la tâche du lendemain. Je me mis au lit sans pousser, comme d’habitude, de profonds gémissements et le lendemain je saluai avec joie le soleil, qui, après une nuit orageuse, apparut radieux à l’horizon et inonda ma chambre de ses rayons bienfaisants.

Dès ce moment, j’eus en mon orgue un précieux ami. Ma situation resta la même, les gens conservèrent la même manière d’être à mon égard, ma position vis-à-vis des enfants, mon influence dans l’école ne s’améliorèrent pas ; mais je ne me sentis plus accablé sous le poids de mes revers, je les subis comme une expiation. Le lecteur ne comprendra probablement pas que ce changement ait pu se produire ; je le comparerai à la différence qui existe entre l’homme étendu sur le sol, gémissant sous le poids de son fardeau et l’homme qui porte courageusement ce fardeau sur ses épaules.

J’avais encore en perspective de chaudes journées et mes forces spirituelles naissantes devaient passer par de rudes épreuves.

La plus chaude de ces journées fut celle de l’examen. Depuis longtemps je la voyais venir avec angoisse. C’est le sentiment qui s’empare du meilleur des maîtres d’école, quand il met en parallèle ses désirs avec les résultats obtenus ; sa joie est d’autant plus grande lorsque ces résultats sont appréciés à leur mérite, lorsqu’il devient évident pour lui que son angoisse n’était que l’effet de la modestie et d’une saine ambition, quand il reçoit ainsi le témoignage d’avoir travaillé non pour plaire aux hommes, mais pour être agréable à Dieu.

On voit sans doute aussi de jeunes régents qui ne ressentent pas cette angoisse et qui sont persuadés par avance de l’admiration du monde entier pour leur zèle incomparable. Il en est qui préparent leurs élèves plusieurs semaines à l’avance, qui leur font apprendre leurs réponses par cœur en vue d’un brillant examen ; c’est là chercher leur propre gloire et non le profit de leurs élèves ; c’est inculquer à ceux-ci le mensonge et la tromperie. Manœuvres basses et méprisables, qui se pratiquent à la ville comme à la campagne.

Pour moi, j’avais cent raisons d’être inquiet. Je ne pouvais ignorer que mes élèves avaient plutôt reculé qu’avancé pendant l’hiver et qu’il régnait dans l’école une indiscipline que rien ne pourrait dissimuler au jour de l’examen. Je savais le pasteur et les membres de l’autorité scolaire mécontents de moi et conséquemment disposés à juger avec malveillance. Quand on est ainsi prévenu, les meilleures choses paraissent mauvaises, et les mauvaises paraissent pires encore.

Ce que j’avais craint se produisit effectivement.

Les visages étaient sombres. À chaque instant le pasteur criait, non sans raison : « Silence donc ! on ne s’entend plus. Quel désordre ! » Je perdis contenance et l’examen tourna plus mal encore qu’on ne l’aurait attendu. Enfin, mon martyre toucha à son terme, du moins en présence des enfants, car, quand on eut congédié ceux-ci, je fus personnellement pris à partie. Je dus entendre de vifs reproches sur l’indiscipline et l’ignorance des enfants, dont on me rendait seul responsable. On me dit : « C’est ainsi que vont les choses quand le maître ne se conduit pas mieux. »

Ce qui me fut le plus pénible, fut de voir ceux des paysans qui m’avaient jusqu’alors engagé à ne pas tenir compte des observations du pasteur, être cette fois entièrement d’accord avec lui, et ceux qui avaient le plus excité leurs enfants contre moi, m’accuser de leur indiscipline. J’étais bien puni pour avoir prêté l’oreille aux vaines flatteries plutôt qu’aux sérieuses remontrances.

Après avoir essuyé plusieurs bordées de reproches, je me hasardai à demander un certificat qui me facilitât l’accès à une autre école. Trois opinions furent émises, ainsi que je pus le constater en écoutant derrière la porte, après qu’on m’eut fait sortir, non sans m’avoir fait entendre encore quelques sarcasmes.

La première opinion était dictée par l’intérêt personnel. Un paysan qui était mon créancier dit : « Je m’oppose à ce qu’on lui donne un certificat, aussi longtemps qu’il n’aura pas payé ses dettes jusqu’au dernier kreutzer. Une fois parti, on ne pourra plus en tirer quoi que ce soit ; il fera comme un autre qui tranquillisait ses créanciers en leur disant : « Console-toi, il y en a auxquels je dois davantage. »

Un second point de vue tendait à ce qu’il me fût donné un très bon certificat, pourvu que je m’en allasse. « Sinon, disait-on, il nous restera sur les bras, et si nous devions garder longtemps un régent comme celui-là, nous serions décriés dans tout le pays ; on nous en fait déjà un reproche dans toutes les auberges et sur toutes les foires. »

Selon des troisièmes, il eût été dangereux de me donner un bon certificat. « On a déjà, disaient-ils, plusieurs exemples d’instituteurs qui, après avoir demandé un certificat sous prétexte qu’ils voulaient se retirer, sont restés à leur poste et ont opposé le dit certificat à toutes les plaintes des communes. Une fois le certificat délivré, nous aurons les mains liées. Au reste, nous ne croyons pas qu’il ait sérieusement l’intention de se transporter ailleurs. Où trouverait-il une meilleure place que celle-ci ? Le mieux serait de lui donner un certificat mentionnant entièrement tout ce qui s’est passé, sans en excepter son aventure avec la Lise du fil ; il n’en a pas mérité d’autre. Mais, comme ce certificat ne le mènerait pas bien loin, il faut lui en délivrer un qui ne puisse nuire ni à lui ni à nous, un certificat duquel on puisse tirer tout ce qu’on voudra. Si on voit ensuite qu’il ne veut pas s’en aller, ou qu’il ne trouve pas d’autre emploi, on pourra toujours au besoin porter plainte. »

Cette opinion prévalut comme la plus prudente et on rédigea le certificat suivant :

« Les soussignés certifient que le nommé Pierre Kæser a tenu l’école du Pré-Loiseau pendant quatre années. En conséquence, ils le recommandent à tous et à chacun, implorant sur lui la grâce et la bénédiction d’En-Haut. »

Le mot recommandent souleva d’abord une certaine opposition, qui s’apaisa sur la déclaration suivante d’un des notables : « Il n’est pas dit pourquoi on le recommande ; on recommande souvent des gens dont on veut se débarrasser. Ceux qui liront ce certificat en penseront ce qu’ils voudront ; quant au régent, il ne pourra en tirer aucune preuve contre nous. »

Les esprits étant tranquillisés, le certificat me fut remis, accompagné de remontrances bienveillantes et comme une grâce et une faveur absolument imméritées.

Qu’ils m’eussent traité plus durement encore, ils en avaient le droit, et je n’avais pas à m’en plaindre. Mais qu’ils prétendissent me faire une grâce et une faveur d’une mesure dictée par l’égoïsme et l’intérêt, ce procédé me parut indigne.

CHAPITRE XXV

Je me console en retrouvant une école.

Quand ils furent enfin hors de la maison, je respirai. N’avais-je pas mon passeport en poche ?

Je recommençai à lire la gazette avec attention, espérant y trouver l’annonce d’une école vacante dans un district éloigné. Je ne tenais pas à me présenter à un examen dans une contrée où le bruit de mes aventures aurait pu pénétrer. Je ne voulais pas, et pour cause, me faire un piédestal de ma réputation ; j’avais besoin de me faire une autre renommée.

Je dus ainsi laisser passer plusieurs examens auxquels, en d’autres circonstances, je me serais présenté sans hésiter. Enfin parut l’annonce de la vacance de l’école de Chèvremont.

Ce village était situé au centre de la partie agricole du canton ; il s’élevait au milieu de terrains fertiles et à quelque distance de riches forêts de hêtres et de sapins. Le trèfle y croissait admirablement et les champs de pommes de terre y prenaient des dimensions aussi vastes qu’un pâturage communal. Les maisons, larges et cossues, étaient couvertes de chaume et devant chacune d’elles s’élevait un majestueux tas de fumier, tressé et arrangé-avec un soin rare ; tel de ces tas, déjà attaqué par la pelle du paysan, laissait voir, par ses flancs ouverts, une chair noire et brillante, presque savoureuse.

De toutes les maisons du village, l’école était la plus misérable ; sur le toit délabré les brides qui retenaient la paille paraissaient à nu ; la paille elle-même pendait en longs faisceaux épars ; le fond de la remise était en terre battue percée de trous, la palissade du jardin gisait à terre, les fenêtres avaient des vitres rondes et opaques rapiécées avec du papier.

Les terrains dépendant de l’école étaient situés l’un dans la partie marécageuse du pâturage communal, l’autre dans une éclaircie de la forêt.

Quatre candidats arrivèrent l’un après l’autre ; après eux parurent le pasteur et le commissaire scolaire. Des autorités communales, personne.

Après avoir attendu assez longtemps, ces Messieurs perdirent patience et envoyèrent quérir les retardataires, entre autres le maire, l’assesseur et le président du consistoire. Les messagers revinrent seuls ; comme dans l’Évangile les appelés se faisaient excuser. Le maire était parti pour la forge ; il avait entièrement oublié l’examen ; dès son retour on l’enverrait. Ainsi annonça Madame la mairesse.

L’assesseur fit dire qu’il ne pouvait venir, ayant du fumier à voiturer, mais qu’il s’arrangerait à venir l’après-midi, espérant que ce serait encore assez tôt.

Le président du consistoire faisait saluer amicalement ces Messieurs et déclarait s’en rapporter entièrement à eux, ayant lui-même à labourer un champ le matin et à le semer après-midi.

L’examen commença donc et n’offrit rien de particulier, si ce n’est qu’un des candidats ne savait pas lire. C’était un homme déjà sur l’âge, à la peau fortement bronzée, mais qui n’avait jamais tenu une école.

Le commissaire lui demanda comment il avait pu, ne sachant pas lire, se mettre en tête de tenir une école.

— Ho ! répondit-il, ce n’est pas ce qui m’inquiète ; je l’aurais bientôt appris des enfants.

J’ignore si cette occasion lui fut offerte plus tard. Le fait est que peu de temps après il obtint une école.

Quand l’examen fut terminé, on nous fit sortir, mais, comme les fenêtres étaient ouvertes, nous entendîmes les délibérations.

Le commissaire donna d’abord son avis.

— Je déplore, dit-il, que des candidats plus capables ne se soient pas présentés. N’y a-t-il donc parmi les ressortissants de la commune personne qui désire remplir ces fonctions ?

— Non, dit le pasteur, et pour une raison bien simple. La maison d’école n’a rien de bien engageant, pas plus que le salaire. Quant aux candidats qui se sont présentés, c’est le nommé Pierre Kæser qui me paraît le mieux qualifié.

Le maire parla à son tour : — Si aucun des ressortissants de la commune n’a encore eu envie de devenir régent, c’est que chez nous chacun a quelque chose de mieux à faire. Pour moi, je ne vois pas de différence entre les candidats. Un régent est un régent et il ne peut pas y avoir grand écart de l’un à l’autre.

— Un fait est certain, dit l’assesseur avec un air malin, c’est qu’il s’est toujours trouvé quelqu’un qui s’est contenté de la salle d’école et du logement. Pour moi, je m’en rapporte à ces Messieurs ; je désire seulement qu’on ne choisisse pas un régent qui ait une trop nombreuse famille, pour que nous n’ayons pas constamment ses enfants à notre porte.

Le commissaire confirma l’observation du pasteur. — Chacun sait, dit-il, que le précédent instituteur aurait eu ses chèvres gelées en hiver, s’il ne les avait transportées dans la salle d’école. Il y aurait d’urgentes réparations à faire.

— Qui paie commande, répliqua l’assesseur. Les régents gagnent leur salaire bien à l’abri dans la chambre, tandis que nous autres paysans sommes exposés à la pluie et à tous les vents. Je ne sache pas qu’on en apprenne plus dans une maison neuve que dans une vieille et si ses chèvres ont trop froid dans l’écurie, le régent n’a qu’à se défaire de ces bêtes, ce qui coupera court à toute réclamation.

Le commissaire n’insista pas et passa aux voix. Je sortis premier.

Le pasteur me communiqua ce résultat par quelques paroles bienveillantes et ajouta qu’on irait probablement chercher mes bagages, si j’en faisais aux notables la demande en due forme.

Tout joyeux je m’approchai d’eux et leur demandai de bien vouloir transporter mon petit mobilier, puisque j’avais l’avantage de devenir régent de leur commune.

— Cela ne me regarde pas, répondit le maire. Je n’ai pas d’enfants à l’école. Adressez-vous à l’assesseur.

— Je ne puis rien promettre, dit l’assesseur. Nous devons d’abord voiturer notre fumier, puis labourer. Après viendront les corvées. Le travail ne manque pas chez nous. Attendez que votre nomination soit confirmée et revenez alors ; nous verrons si la chose peut s’arranger.

Sur cette réponse sommaire je repris le chemin de mon logis, car personne ne daigna m’offrir un lit et je ne voulais pas dépenser de l’argent. Me voilà donc pourvu d’une école ; me voilà délivré de la fournaise ardente où j’ai bouilli et rôti pendant plusieurs mois !

Je ne pouvais cependant pas me livrer entièrement à la joie ; j’étais dans une singulière tournure d’esprit ; la perspective de m’en aller me faisait du bien, mais pour être entièrement joyeux, il eût fallu que ma nouvelle place offrît quelques espérances de succès, quelques perspectives d’avenir, au moins un salaire convenable. Rien de pareil. Au contraire, je pressentais combien ma position dans ce village allait être celle d’un humble serviteur, exposé au mépris de quiconque posséderait un kreutzer de plus que moi.

Avec de semblables perspectives d’avenir, je n’avais aucune raison d’être joyeux et mon horizon était bien sombre. La nuit était venue ; les étoiles brillaient au ciel d’une paisible lumière ; elles ne jetaient pas des étincelles, elles ne flamboyaient pas avec éclat et cependant ne s’éteignaient pas. Toutes les vapeurs montées de notre terre ne parvenaient qu’à les voiler pour un instant ; les vapeurs se dissipaient et les étoiles brillaient de nouveau. Elles paraissent bien petites à nos yeux : la moindre tête de chou qui croît dans un champ semble les surpasser en dimension. Et cependant elles sont grandes aux yeux du Tout-Puissant et, un jour, quand l’homme les verra dans leur magnificence, il s’écriera : « Ô Éternel, que tes œuvres sont en grand nombre, tu les as toutes faites avec sagesse. » Elles n’ont pas de langage et cependant leur voix se fait entendre dans le cœur de l’homme.

C’est ainsi qu’un sentiment de paix profonde et de douce résignation pénétrait dans mon âme à mesure que la nuit devenait plus sombre et que les étoiles scintillaient au ciel avec plus d’éclat. Dès ce moment je renonçai sans regret aux honneurs et à la fortune ; je résolus de m’acquitter de ma tâche sans bruit, de ne pas m’offusquer de l’orgueil et de la bêtise de mes semblables, de ne pas compter sur leur reconnaissance. Je résolus de ne pas rechercher la société après mes heures d’école et de me consacrer tout entier à un travail paisible et solitaire.

Telles furent les pensées qui se firent jour en moi, pendant que le souvenir mélancolique de mes beaux rêves envolés flottait encore dans mon esprit, pareil aux vapeurs légères qui voilent le ciel étoilé. Je repris conscience de moi-même ; avec mes décisions bien arrêtées, le courage me revint, ma tête se releva, ma démarche devint plus alerte. Je n’étais plus cet homme qui se laisse passivement conduire par la destinée ; j’allais au devant d’elle, non comme un vainqueur, mais avec résignation.

Cette tournure d’esprit, que les événements antérieurs avaient dès longtemps préparée, prenait corps en moi par suite de ma position nouvelle. Si j’eusse obtenu une meilleure école, si on eût fait grand cas de moi, si l’on m’eût accueilli avec enthousiasme et que des paroles flatteuses eussent salué mon arrivée, si l’on eût blâmé mon prédécesseur pour m’élever sur le pinacle, je serais resté l’homme d’autrefois ; l’espoir de faciles succès m’aurait enorgueilli ; j’aurais montré une confiance entière dans les hommes qui m’entouraient et que j’aurais cru infiniment supérieurs aux précédents. Et la conclusion de l’histoire eût été un nouveau désastre semblable au premier.

Il faut des remèdes pour guérir les maladies, des remèdes internes pour les maladies internes et des remèdes internes et externes pour les maladies extérieures. Mais les maladies, une fois surmontées et guéries, laissent toujours après elles une certaine faiblesse, une sensibilité plus vive, une disposition à contracter de nouveau la même maladie. Aussi on veille avec soin à tenir le convalescent à l’abri des influences morbides, afin d’éviter des rechutes plus redoutables que la maladie elle-même.

C’est ce qu’on ne comprend ou n’applique pas dans le domaine spirituel, aussi la vie de la plupart des hommes n’est-elle qu’une suite de chutes toujours plus profondes, à peine interrompues par de légères tentatives de relèvement. Dieu connaît la cause de ce déplorable état de choses, mais les hommes ne la savent pas. Il est un parfait médecin ; il connaît l’état de faiblesse du convalescent et le met à l’abri des influences morbides ; il crée des situations au sein desquelles le faible peut se fortifier jusqu’à être en état d’affronter un milieu défavorable. Cependant le malade se plaint des difficultés de sa position ; il soupire ardemment après une position plus facile, il trouve son état insupportable. Mais Dieu tient bon. Le changement que le malade désire lui serait fatal ; ses épreuves présentes le rendent plus fort. Un jour, arrivé au terme de sa carrière, il se rendra mieux compte des dispensations de Dieu à son égard et il lui sera reconnaissant du refus qu’il a opposé à ses aveugles exigence ».

Dieu me traita en médecin fidèle et sage, bien que je n’aie pas compris à ce moment que c’était sa main qui me conduisait miséricordieusement. La pauvreté et les déceptions par lesquelles il m’a fait passer ont extirpé de mon cœur la lèpre hideuse de l’orgueil. Il s’est servi de l’épreuve et de l’humiliation pour briser ma volonté propre. Il m’a inspiré la résignation pour rendre la paix à mon âme angoissée. Mais il a gardé ma convalescence des tentations et des rechutes. S’il m’a tiré de la fournaise de l’épreuve, il ne m’a pas non plus jeté au sein d’une prospérité trompeuse.

Il me restait à mettre ordre à mes affaires.

Grâce à l’assiduité au travail et à l’esprit d’économie dont j’avais fait preuve pendant la fin de l’hiver, je me trouvais en mesure de payer toutes mes petites dettes courantes et même la plus grande partie du prix de mon lit. Quant à l’orgue, qui avait été pour moi un ami et un consolateur, je ne pouvais ni le payer, ni m’en séparer. Il fallut composer avec mes créanciers pour qu’on me laissât déménager sans faire barre sur mon mobilier.

La marchande tint un tout autre langage qu’autrefois, alors qu’elle m’avait vendu mon lit avec force compliments. Elle ne se montra pas arrogante, elle se plaignit seulement de la dureté des temps et des pertes nombreuses auxquelles elle était exposée ; elle ne pouvait conséquemment pas attendre et n’avait d’ailleurs aucune raison pour se fier beaucoup aux gens. Après bien des façons et de longues négociations, elle consentit à accepter mon travail en équivalent du solde de la dette. Elle voyait bien que je n’étais pas homme à prendre la clef des champs en emportant un ballot de filasse. La toile qu’elle m’avait chargé de tisser lui fut remise en temps et lieu, mais je n’ai jamais entendu parler de l’excédent qui devait me revenir sur le prix de mon travail.

Quant à l’orgue, ce fut une autre affaire. Le vendeur déclarait ne pas vouloir reprendre son instrument. Il savait bien qu’il était difficile, dans notre canton de Berne, de décamper avec un orgue ; il voyait d’ailleurs que je désirais beaucoup le conserver. En conséquence, il déclara avoir grand besoin d’argent, se montra méfiant, prétendit que cet instrument avait de nombreux amateurs, que lui-même le reprendrait volontiers. Bref, il me fit passer par où il voulut et m’extorqua une indemnité pour le retard.

D’autre part mes débiteurs eurent recours à tous les subterfuges possibles pour se dispenser de me payer et quand je voulus renvoyer mes créanciers à ceux qui me devaient, ils cherchèrent des faux-fuyants et refusèrent d’entrer dans un arrangement quelconque.

Cependant le moment approchait où les gens de Chèvremont auraient achevé de conduire le fumier. Simple et naïf comme je l’étais, je réfléchis que ce serait une sottise que de faire six lieues à pied pour arrêter une voiture, puis de faire de nouveau six lieues de marche pour revenir au logis et qu’il serait beaucoup plus simple d’arranger l’affaire par une lettre. J’écrivis donc une missive par laquelle je demandais trois chevaux pour tel jour. Je crus la chose arrangée pour le mieux. Je fus même enchanté de l’excellente idée que j’avais eue de faire parvenir un message à six lieues de distance, aussi commodément que si j’étais allé en personne.

Au jour fixé, aucun des Chèvremontais ne parut ; le lendemain, le surlendemain, personne. Je courus à Chèvremont ; j’y trouvai des visages maussades : « Ce n’est pas nous qu’il faut commander de cette manière, me répondit-on. Il serait bien commode de donner ses ordres par lettre, comme un général, et de se borner à indiquer ce qu’il faut faire et ce qu’il faut amener. »

Je dus me présenter en personne aux villageois, attendre qu’on voulût bien me répondre ; il fallut me soumettre à une inspection prolongée, à un interrogatoire en règle. On finit par me promettre de venir avec trois chevaux ; on poussa la condescendance jusqu’à convenir d’un jour, au lieu de se borner à ces mots : « On ira quand on pourra. »

Une paysanne finit par m’offrir à manger ; elle alla même jusqu’à me servir un petit verre d’eau de cerises. Mais cela me coûta cher. En échange de sa générosité, elle me fit subir un interrogatoire serré ; il me fut impossible de me soustraire à ses questions. Elle entra dans des détails qui me firent venir la sueur au front ; elle me fit passer par un crible bien autrement serré que celui du commissaire. L’examen terminé, elle me licencia, apparemment assez satisfaite.

CHAPITRE XXVI

Je souhaite la bienvenue à mon successeur et je quitte le Pré-Loiseau.

Quelques jours plus tard je remarquai, un matin, une animation inaccoutumée dans le village. Les gens paraissaient sur le seuil de leur maison, jetaient un coup d’œil sur la route, puis rentraient chez eux. Je regardai à mon tour et vis sur la route un homme à la taille élancée, aux vêtements noirs, donnant le bras à une dame en toilette. Ils s’arrêtaient près des maisons ; on les faisait entrer ; après un temps assez long ils reparaissaient pour se diriger vers une autre maison où le même fait se répétait.

Je me rappelai alors que pareille chose m’était arrivée lorsque j’étais venu voir l’école pour la première fois et que j’avais failli périr par excès de nourriture et de boisson. Je présumai que c’était là le nouvel instituteur et que les villageois le recevaient avec l’amabilité et les égards qu’ils m’avaient témoignés autrefois à moi-même. Le dirai-je ? Ce fut un coup douloureux pour moi. Il fallait donc assister à l’arrivée de mon successeur et, pour surcroît de dépit, être témoin des ovations dont il était l’objet. Je n’eus pas de peine à me représenter tout le mal qu’on lui disait de moi et en revanche les louanges qu’on lui décernait.

Ma première pensée fut de m’éclipser pour être dispensé de le recevoir, car je supposais qu’il voudrait visiter aussi la maison d’école. Cependant je me roidis contre cette crainte et restai en place. Je savais trop bien que la nouvelle de ma fuite provoquerait dans tout le village un rire homérique. J’avais d’ailleurs une sorte de pitié pour le nouveau venu : « Pauvre benêt, pensais-je, si tu savais ce que je sais… »

J’étais combattu entre le devoir et un sentiment de vengeance. L’honnêteté me faisait un devoir d’avertir mon successeur, la méchanceté me conseillait de le laisser se prendre aux pièges où j’étais tombé moi-même. Cette lutte intérieure durait encore lorsqu’ils approchèrent de la maison ; leur entrée y mit fin.

Je voulus me montrer hospitalier ; je les invitai à s’asseoir et à prendre quelque nourriture. Ils refusèrent.

— Nous avons, dirent-ils, mangé déjà plus que de raison et nous sommes encore attendus à notre retour dans plusieurs maisons. Ce sont de bonnes gens, dit la femme ou la fiancée, qui examinait tout d’un air dédaigneux et faisait la précieuse ; il y aura encore moyen d’en tirer quelque chose.

Le régent confirma cette observation, et ajouta qu’il désirait depuis longtemps trouver des gens de cette espèce pour arriver à quelque résultat.

Je voulus leur donner quelques sages avis, mais la dame me regarda d’un air si moqueur et si hautain que je fermai la bouche.

L’un et l’autre ne trouvèrent pas grand’chose à leur guise. Elle voulait réclamer tels et tels changements ; de son côté, le régent ne pouvait comprendre qu’on tînt l’école dans une pareille chambre ; il exigerait qu’elle fût réparée immédiatement. Quelques pages d’écriture restées sur les tables lui fournirent l’occasion de raconter comme on écrivait bien dans sa classe. « Je n’ai pas encore, ajouta-t-il, osé dire là-bas que je quittais. Dieu sait ce qui arrivera quand les gens l’apprendront ; ce sera un beau tapage ; je n’ose pas y penser… »

Il ne me posa aucune question sur l’état de l’école. Quand on est de cette force, on n’a pas besoin de questionner, on sait tout d’avance et par le menu. Dans toute la manière d’être de cet homme, je pus lire cette pensée : « Oui, regarde-moi bien, je suis un tout autre type que toi et je ferai du Pré-Loiseau un pays de cocagne. »

Quand ils s’en allèrent, il prit à peine le temps de me dire au revoir ; elle ne me dit rien. Ils s’arrêtèrent devant la maison de nos voisins les plus rapprochés et dans leur conversation avec ceux-ci, je surpris des sourires et des chuchotements moqueurs, desquels je conclus qu’on m’arrangeait de la belle façon. Alors la malice l’emporta chez moi ; il me tardait de voir le moment où ces mêmes gens diraient : « Nous échangerions volontiers ces faquins contre notre Pierre, dût-il nous en coûter une forte indemnité. » Je fus confirmé dans cette opinion quand j’appris que le nouveau maître avait dit : « Il faudra que les choses aillent autrement ; le village a bien de la chance d’obtenir un régent comme moi. »

— Patience, me dis-je en moi-même, vous en verrez d’autres.

Tels étaient les procédés d’un successeur vis-à-vis de son prédécesseur. Il me rabaissait dans l’esprit des gens, tout en s’élevant lui-même bien haut et en faisant naître de grandes espérances ; il voulait paraître bien supérieur à moi pauvre ignorant et devenir le favori de la population. À mon tour, je jetais un regard d’envie sur mon successeur, objet d’un accueil si bienveillant, je me sentais humilié par cet accueil, mais je comptais bien que sa gloire serait de courte durée, que son travail serait vain, qu’il ne rendrait pas l’école meilleure, ni les enfants plus habiles, qu’il ne gagnerait pas l’affection et le respect de la population, bien au contraire.

C’est ainsi qu’on voit un instituteur chrétien se séparer de son école. Ainsi se conduisent beaucoup de maîtres d’école vis-à-vis de leur successeur, beaucoup de travailleurs les uns à l’égard des autres. Quel bien sortirait de cœurs ainsi disposés ? Quel résultat attendre d’eux dans cette œuvre difficile qui a pour but d’arracher les germes mauvais qui se forment dans l’âme des enfants et d’y répandre la bonne semence ? Quand la division règne entre les travailleurs, que les uns méprisent et foulent aux pieds le travail des autres, que les derniers venus se mettent au travail sans se soucier de ce qui a été fait avant eux, que deviendra le champ qu’ils cultivent ? Comment travaillera-t-on avec succès, si chacun cherche sa propre gloire et son profit personnel et non la gloire du Maître ? Quels seront les résultats du travail dans de semblables conditions, comment se rapprochera-t-on du but que Dieu assigne à chacun des travailleurs ?

J’eus encore un moment pénible à passer ; je pouvais craindre que si les gens de Chèvremont venaient à se rencontrer avec ceux du Pré-Loiseau, ceux-ci ne missent les premiers au courant de mes aventures. Je pris en conséquence toutes les mesures possibles pour empêcher toute communication entre eux ; j’avais fait provision de nourriture pour les chevaux, et j’avais pris mes arrangements de manière à évacuer promptement la place avec mes voituriers.

La chose réussit à souhait. Mes villageois, il faut leur rendre cette justice, se montrèrent à cette occasion très convenables, beaucoup plus que je ne l’aurais attendu. Non seulement ils ne m’adressèrent aucune parole de raillerie, mais ils eurent quelques propos bienveillants pour moi. Ah ! si j’avais su prendre ces gens et ne pas me laisser circonvenir par eux !

Quand je tendis la main au vieillard qui le premier m’avait donné un sage avertissement, il me dit :

— Pierre, si tu avais ajouté foi à ceux qui te voulaient du bien, tu te serais épargné bien des ennuis. Je le regrette pour toi et pour nous, car tu as montré pendant ces derniers temps que tu peux être un excellent garçon. Continue ainsi et tu réussiras.

J’espérais atteindre promptement et sans trop de frais mon nouveau domicile ; j’avais compté sans mes voituriers, un fils de paysan et un domestique, affectés l’un et l’autre d’une soif que les haltes et les libations répétées ne parvenaient pas à éteindre. Mon voyage, au lieu d’être rapide et peu coûteux, fut long et cher. Nous arrivâmes assez tard et il fallut opérer le déchargement à la lueur des lanternes. Nous eûmes grand’peine à faire passer l’orgue par la porte et à l’installer dans la salle d’école. Celle-ci avait à peine sept pieds de hauteur, et nous hésitâmes un moment à démonter l’instrument ou à percer le plafond. Nous en vînmes cependant à bout. Quand tout le reste du mobilier fut abrité tant bien que mal, le fils du paysan, que le vin avait rendu sociable, m’invita à passer cette première nuit chez ses parents.

Le lendemain je m’installai, non sans difficulté, dans mon nouveau logis. Comme on l’a vu, la maison était petite et délabrée. La chambre d’école devait loger cent cinquante élèves, ce qui représentait une superficie de trois pieds carrés à peine par enfant. Aux fenêtres la moitié des vitres étaient remplacées par du papier ; le fourneau gigantesque présentait une large fente et était à moitié usé par suite de l’aiguisage des crayons d’ardoise. Mon logement ne se composait que d’une chambre de peu d’étendue. N’ayant pas de sous-sol pour loger mon métier à tisser, je dus installer celui-ci dans la chambre, où il occupait presque tout l’espace laissé libre par le lit, de sorte que j’eus grand’peine à placer le reste de mes meubles, soit une armoire, un coffre, une table et trois chaises de bois. Le plancher était percé en plusieurs endroits et offrait un véritable danger au point de vue des entorses. À la cuisine, dont le fond était de terre glaise, les trous étaient si nombreux et si profonds, qu’on eût pu y installer des citernes d’une dimension respectable.

Je me sentais à l’étroit dans ce pauvre logis ; je ne l’avais pas remarqué d’abord, car un célibataire est un être borné qui ne voit ces inconvénients-là que quand il y heurte son nez. Je me consolai à la pensée qu’il valait mieux être ici que là-bas.

CHAPITRE XXVII

Nouvelle visite à un pasteur.

Cette fois, je me rappelai ce que le pasteur du Pré-Loiseau m’avait dit, qu’une école n’est pas à comparer avec une veste de mendiant. Il importe peu à un mendiant que sa veste se fende par devant ou par derrière. Il ne doit pas en être ainsi d’un régent vis-à-vis de son école.

Mon prédécesseur était mort, mais s’il eût encore été là, il ne m’eût pas mis au courant de l’école et des circonstances locales aussi bien que ne pouvait le faire une personne neutre. Je résolus en conséquence d’aller trouver le pasteur qui, le jour de l’examen, m’avait paru être un homme bienveillant et portant intérêt à la marche de l’école.

Un soir donc, je me mis en route pour aller le trouver. Il demeurait environ à une demi-heure de distance. Une brume grisâtre s’élevait sur le marais ; la brise se jouait dans les arbres et détachait les feuilles mortes qui tombaient mélancoliquement de leurs branches vers la terre, leur morne sépulcre. L’écureuil sautillait gaiement dans les grands poiriers solitaires, sans penser aux mauvais jours où ses pareils souffrent du froid et rongent avec effort les cônes résineux ; il jouissait des beaux jours ; n’était-ce pas assez de souffrir pendant les mauvais jours ? Il ne connaissait pas le souci, cette fatalité attachée à notre race, conséquence de notre prétention à en savoir plus long que Dieu, punition de notre manque de foi.

À la lisière de la forêt, je rencontrai le maire, la hache sur le bras, accompagné d’un autre individu ; ils revenaient de la forêt où ils avaient marqué du bois. Quand il apprit que j’allais chez le pasteur, il me dit :

— Libre à toi d’aller où tu voudras, mais si tu veux te faire le mouchard du ministre, comme ton prédécesseur, tu verras ce qui t’arrivera. C’est nous qui te payons.

Je m’excusai de mon mieux et, comme Guillaume Tell en face de Gessler, je répondis : — C’est un usage chez les maîtres d’école ; ne m’en faites pas un reproche.

— Va seulement, répliqua-t-il, mais prends garde à ce que tu fais !

La cure était une maison d’agréable apparence, entourée d’un joli verger. Un aimable bonjour me fut adressé par dessus le mur du jardin ; c’était le pasteur, précisément occupé à cueillir des poires beurré-gris ; il en avait plein ses poches et attendait le retour de son garçon qui était allé dans la maison vider un panier de ces fruits. Le garçon ne reparaissait pas, ce qui arrachait à chaque instant au père cette exclamation : « Où donc est ce garçon ? » Il eût pu attendre longtemps encore, car, lorsqu’on se mit à sa recherche, on le trouva sur un prunier, où il avait entièrement oublié son père.

Quand le pasteur eut vidé ses poches, il me conduisit dans son cabinet. C’était un homme dans la force de l’âge, quarante ans environ, à la physionomie expressive, aux mouvements brusques, toujours impatient de prendre la parole, qu’il ne lâchait plus de longtemps quand il la tenait. Il était plus prompt à parler qu’à écouter ; c’est une manie commune à beaucoup de gens et dont les conséquences sont fâcheuses ; les hommes qui en sont atteints perdent l’occasion de connaître les intentions et les pensées des autres, pendant qu’ils tiennent ceux-ci au courant de tous leurs projets et de toutes leurs opinions, et cela mal à propos quelquefois.

— Vous faites, bien, dit-il, de venir me voir ; vous ne vous imaginez pas pouvoir vous passer de conseils. J’ai l’habitude de mettre autant que possible les nouveaux régents qui viennent dans cette paroisse, au courant des habitudes et du caractère de la population ; cela fait gagner du temps et leur épargne des expériences désagréables. Sans doute, cela m’a déjà attiré bien des ennuis.

Il y a deux clefs pour ouvrir le cœur des hommes, ce sont l’amour et la haine ; l’un et l’autre sont particulièrement commodes. Quand on témoigne à un instituteur des égards et de l’attachement, quand on le loue et le flatte, on lui tourne la tête ; il ne voit autour de lui que des gens bien disposés ; dans la joie dont son cœur est rempli, il est ravi d’avoir trouvé des gens aussi aimables ; il accuse le pasteur de l’avoir induit en erreur et d’avoir fait naître en lui des craintes vaines. En revanche, s’il est persécuté, il s’écrie dans son indignation : « Cela ne m’étonne pas, le pasteur m’avait bien dit dès mon arrivée quels gens je trouverais ici ; vous êtes connus long et large. »

Ces épanchements d’un cœur enthousiaste ou irrité procurent naturellement au pasteur des ennuis de tout genre. Quoi qu’il en soit, je recommence, dès qu’il s’en présente une occasion. J’espère cependant que vous ferez de mes paroles un usage discret.

Quand j’eus, comme de raison, protesté de la pureté de mes intentions, il continua ainsi :

— Je ne sais plus comment m’y prendre avec les gens de Chèvremont. La première fois que je les vis, je crus avoir trouvé ici un milieu propice à tous les progrès ; sol excellent, aisance générale ; charges peu considérables ; avec cela les gens paraissaient si braves et si intelligents, que je les voyais en passe de devenir tous des paysans modèles.

» J’arrivais, la tête remplie de toutes espèces de plans de réformes et je pensai que le plus sage était de commencer par celles de ces réformes qui intéressent le plus les campagnards ; je m’en ouvris à eux en toute franchise ; je leur montrai les inconvénients du morcellement de leur territoire, de l’excès d’humidité de leurs prairies ; je leur parlai de marnage, d’irrigation, de nouvelles charrues ; je leur offris mes services pour le mesurage de leurs champs en vue de faciliter les échanges et de permettre à chaque propriétaire la réunion de ses terres en un seul mas. Je leur représentai qu’ils auraient ainsi une plus grande facilité de travail sur des domaines commodes où ils pourraient bâtir leurs demeures. Ils m’écoutèrent en ouvrant de grands yeux avec un air d’entière et profonde conviction, mais sans dire mot.

» Comme ils ne mettaient pas la main à l’œuvre et que j’insistais, l’un d’eux finit par me dire : « Voyez-vous, Monsieur le pasteur, il ne faut plus nous en parler ; cela ne donnera rien. Ceux qui écrivent de pareilles choses dans les livres ne sont pas la moitié aussi sensés qu’ils en ont l’air et ne comprennent pas un traître mot de ce qu’ils écrivent. Les champs ne sont pas tous les mêmes ; l’un se prête mieux à telle culture, un autre à telle autre ; l’un est humide, l’autre sec. Les échanges coûteraient beaucoup. Et les constructions nouvelles ! Celui qui ne voudra pas bâtir, consentira-t-il à abandonner des terres rapprochées pour avoir son domaine à l’une des extrémités du territoire ? On y perdrait en courses beaucoup plus de temps qu’à présent. Ce ne serait pas commode d’aller chercher l’herbe, surveiller les haricots, planter les légumes et arroser les choux. Et à supposer que quelqu’un veuille bâtir, comment fera-t-il sans eau, sans terre en labour, sans arbres fruitiers ? »

» Je fus vexé de voir qu’ils ne voulaient pas ajouter foi à des considérations qui étaient pourtant développées si clairement dans les livres, ni faire des entreprises qui paraissaient pourtant si faciles à exécuter. Je me mis alors personnellement à l’œuvre ; je fis labourer, fumer, creuser des étangs, répandre de la marne ; je démontrai aux gens, par de longues explications, combien mes procédés étaient rémunérateurs. On me regarda faire, on ne bougea pas ; on sourit du bout des lèvres. Finalement, je dus renoncer à l’agriculture pour ne pas me ruiner. Mes gens n’ont suivi mon exemple que sur un point : ils ont creusé des creux à purin plus vastes et les ont vidés avec plus de soin.

» Je réfléchis qu’il fallait commencer par éclairer les gens pour les rendre meilleurs, plus sages et pour améliorer leurs conditions d’existence. Dans mes sermons, je traitai des questions d’utilité publique ; j’offris de prêter des livres, mais sans succès ; on prenait les livres et on les rapportait plus tard sans les avoir lus ; ou bien on me disait : « Monsieur le pasteur, nous n’avons pas le temps de lire ; le jour, nous travaillons, la nuit nous dormons et le dimanche, nous avons la Bible. »

» Chez ces gens-là nul désir d’augmenter la somme de leurs connaissances. Leur unique ambition est d’avoir beaucoup de terres, beaucoup de bétail, beaucoup de gerbes, la plus belle paire de chevaux, le plus beau tas de fumier ; le reste est sans valeur à leurs yeux. Ils viennent régulièrement au culte du dimanche et écoutent avec gravité, mais je n’ai pas encore remarqué qu’un sermon fît impression sur eux, sauf quand ils croient avoir saisi quelque allusion à leurs circonstances personnelles. De même qu’ils paient la dîme avec régularité, ainsi font-ils chaque dimanche leur visite au bon Dieu, pour qu’il leur envoie régulièrement, en leur saison, la pluie et le soleil.

» Ne pouvant rien obtenir des adultes, je vouai tous mes soins à l’éducation de la jeunesse, ce qui était préparer les réformes de l’avenir. C’était le moment où votre prédécesseur venait d’arriver. C’était un homme plein de feu, désireux de s’instruire et habitué à parler sans détours. Non seulement il adopta mes idées, mais il s’en fit encore l’apôtre. Malheureusement nous nous trouvions bien mal outillés pour les mettre à exécution. La maison d’école, petite et délabrée, exigeait une réfection complète ; nous n’avions ni livres de lecture, ni tableaux et les enfants manquaient d’une partie du matériel indispensable. De plus, le salaire du maître me paraissait bien mesquin en regard de la grande tâche qui lui incombait et qui tendait constamment à s’accroître. Il fallut demander toutes ces améliorations à la commune ; je ne doutais pas que mes demandes ne fussent accueillies favorablement. La commune était riche ; depuis longtemps elle n’avait eu aucune dépense extraordinaire ; mes demandes étaient absolument justifiées ; je ne demandais rien qui ne fût destiné à l’utilité de la jeunesse. Il ne me semblait pas possible que j’éprouvasse un refus.

» Mais, mille bombes ! Autant eût valu mettre la main dans un guêpier. Au premier abord les villageois nous rirent au nez, croyant à une bonne farce. Nous insistâmes ; l’orage éclata. J’entendis des discours que je n’oserais répéter et n’obtins pas un kreutzer ; on nous dit ; « Nous avons du travail et du pain et nos enfants ne sont pas destinés à devenir des Messieurs ; le beau profit pour eux que nous nous mettions dans la misère pour leur faire apprendre quelque chose ! »

» Et ils ajoutaient : « Nous ne sachions pas que l’on vive mieux et qu’on ait meilleure mine, parce qu’on est instruit. Voyez plutôt les régents qui sont tous plus faméliques l’un que l’autre ! »

» Cela n’empêche pas que ces gens n’aient des prétentions ; ils aiment être en vue ; ils tiennent pour un honneur d’avoir un siège dans le chœur de l’église et de faire partie des autorités. Or ces honneurs s’acquièrent non par l’instruction, mais par la richesse. Celui qui possède la plus grande étendue de terres ou le plus gros tas de fumier est le plus honoré, qu’il soit instruit ou non, et rien ne l’empêchera de devenir juge au Tribunal de son district, dût-il ne pas savoir lire l’écriture.

» Des gens qui peuvent prétendre à tous les honneurs et qui, par dessus le marché, sont riches ! des gens dont les fils épouseront des filles riches et dont les filles épouseront de riches paysans sans qu’on leur demande jamais : « Sais-tu lire et écrire ? » tandis que la seule question qu’on leur adressera sera celle-ci : « Combien de mille florins vaux-tu ? combien as-tu de terres ? As-tu des dettes ou de l’argent placé ? » Nous dûmes leur paraître insensés en leur demandant de faire des dépenses sans profit apparent.

» À cette occasion nous entendîmes, le régent et moi, des propos de divers genres sur l’administration communale ; nous vîmes d’étranges choses en matière de relations entre grands et petits. Ce fut à tel point que nous ne pûmes nous empêcher d’en dire quelques mots et de faire remarquer que si l’on voulait se donner la peine de mieux administrer on trouverait facilement de l’argent, sans qu’aucun communier eût à débourser.

» Ce fut alors que l’orage éclata pour tout de bon. Les petits s’agitèrent, sans aboutir à autre chose qu’à attirer toutes les colères sur le régent et sur moi. C’est le régent qui eut le plus à souffrir. Incapable de se taire et de supporter les injures et les mauvais procédés, il s’aigrit de jour en jour davantage ; il consuma en vains efforts le meilleur de ses forces ; il se montra toujours plus irritable dans sa classe ; son exaspération le désigna aux persécutions des parents des élèves. Finalement, il fut atteint de phtisie et mourut.

» Personnellement, je souffris moins de la persécution déchaînée contre les novateurs, mais, quoi que je propose maintenant, je n’aboutis à rien et la réponse invariable à mes demandes est celle-ci : « Cela ne se fera pas. »

» Voilà à quoi j’en suis avec ces gens, race obstinée, froide, impassible. Je ne sais plus comment m’y prendre avec eux. Je regrette de ne pouvoir être pour vous un appui meilleur, mais si j’essaie de dire un mot en votre faveur, vous aurez immédiatement toute la commune à dos.

» J’ai tenu à vous renseigner exactement sur l’état des choses, pour que vous ne vous mépreniez pas à mon endroit et que votre zèle ne vous pousse pas à recommencer la lutte. Le seul conseil que je puisse vous donner c’est de vous acquitter sans bruit de vos fonctions, d’éviter tout ce qui vous mettrait trop en vue et de tâcher de vous tirer d’affaire avec votre unique salaire, sans importuner personne. La seule manière de vous concilier la faveur de nos gens consiste à vous montrer économe et travailleur ; ils apprécient cent fois plus les qualités d’un bon maître de maison que celles d’un bon maître d’école.

» Quant à l’école elle-même, elle ne se distingue en rien de la plupart des autres écoles. La mémorisation est considérée comme la chose essentielle ; cependant votre prédécesseur a pu obtenir que non seulement les élèves appartenant aux familles riches, mais tous ceux qui le désirent, apprissent à compter et à écrire.

» La discipline à l’école était sévère ; pendant ces derniers temps et par suite de l’état d’irritation continuelle du maître, cette sévérité est devenue excessive et vous ferez bien de la tempérer de quelque peu d’affection et d’user de moyens de douceur avant d’avoir recours à la verge. Évitez surtout de critiquer les parents ou les patrons des élèves en présence de ces derniers. Qu’ils rentrent à la maison avec des traces de coups, cela ne tirera pas à conséquence, on y est habitué ; mais gardez qu’il vous échappe un seul mot de blâme à l’endroit des parents ; les enfants le rapporteront comme accompagnement des coups reçus, parce qu’ils croiront que le régent les a punis non pour leur désobéissance mais pour se venger de leurs parents. Alors gare l’orage !

» Vous voyez, conclut le pasteur, que je vous veux du bien, sinon je ne vous en aurais pas dit autant. Si vous êtes dans les mêmes dispositions à mon égard, nous travaillerons ensemble et la main dans la main à notre œuvre commune. Je vois toujours avec plaisir qu’un régent vienne me trouver, poussé par un sérieux intérêt pour sa vocation. Il en est, il est vrai, avec lesquels je fais court procès, ce sont ceux qui ne viennent chez moi que pour me faire parler de choses et d’autres et aller ensuite publier ce que j’ai dit, ou pour se donner l’air de me faire la cour, tandis qu’ils s’empressent d’aller se moquer de moi avec leurs paysans, ou encore pour me faire toutes sortes de plaintes sans vouloir écouter mes conseils, ou enfin pour avoir un prétexte de se faire pardonner leurs écarts en disant : « Voyez, je suis allé chez le pasteur, c’est lui qui l’entend ainsi et qui m’a donné cette direction. »

Je remerciai le pasteur en l’assurant de toute ma confiance. Nous nous quittâmes bons amis. Les révélations que je venais d’entendre m’avaient singulièrement ému.

Je ne sais si les autres hommes me ressemblent. Dès qu’une étincelle vient frapper mon imagination, celle-ci s’enflamme et produit en moi, je ne dirai pas des idées, mais des tableaux, à la contemplation desquels je perds pour ainsi dire l’usage de mes yeux et de mes oreilles. Je me vis donc en imagination restant calme et serein au milieu des gens de Chèvremont, dans leur école, en présence de leurs enfants, vis-à-vis de mes difficultés. Et de même que les prophètes hébreux contemplaient par de là les scènes de misère matérielle et morale qu’ils avaient sous les yeux, la prochaine venue de la période brillante et glorieuse de l’âge messianique, ainsi je rêvais d’un temps où les hommes seraient devenus meilleurs, où un nouveau bâtiment d’école s’élèverait dans le village. Je rêvais de parois garnies de tableaux, enfin d’un régent à la belle prestance, assis aux côtés du maire sur le banc devant l’école, fumant du tabac non plus à 3 kreutzers mais à 6 kreutzers le paquet.

Or les rêvasseries ne sont pas précisément favorables au voyageur qui suit à travers le brouillard d’automne un chemin qu’il n’a encore fait qu’une fois. Subitement, je trébuchai sur les planches inégales d’une passerelle. Rappelé à la conscience de moi-même, je ne me rappelai pas avoir traversé cette passerelle. J’avais déjà marché longtemps et cependant je ne voyais aucun indice de la proximité d’un village. Aussi loin que le brouillard me permettait d’y voir, le pays m’était inconnu. Pas d’étoiles au ciel, du moins pas d’étoiles visibles, puisque nous avons coutume de nier l’existence de ce que nous ne voyons pas. Or ce n’est pas petite affaire que de retrouver son chemin, quand on ne sait pas où on est et qu’on ne voit pas à distance.

Tout à coup, j’entends à travers la nuit un son qui me fait tressaillir ; c’est comme un sifflement léger et continu. Les brigands, dit-on, s’appellent par des sifflements quand ils veulent surprendre les voyageurs. Je crois être tombé au milieu d’une bande de brigands ; je me vois déjà traîné dans une caverne, dépouillé, en danger de mort.

Je m’arrête, immobile comme la femme de Lot et tout tremblant. Je prête l’oreille. Les sons que je perçois à travers le brouillard ne présentent au fond rien de suspect ni d’effrayant, comme l’eussent été des signaux de brigands ; ils ressemblent plutôt à une douce musique. Je reprends courage, je réfléchis que je n’ai pas encore entendu parler de brigands dans la contrée, et que s’il y en avait effectivement, ils ne feraient pas un riche butin en s’emparant de moi, qui ne possède que ma pipe et mes vêtements. J’avais d’ailleurs entendu dire que les vrais brigands ne s’attaquent guère à de pauvres diables déjà suffisamment malheureux, mais à des gens riches et de haut parage. Ils sont ainsi les dignes émules du prince des ténèbres qui sûrement agit de la même façon. Et quand ils eussent été de mauvais brigands, assez lâches pour maltraiter un malheureux, ils ne m’avaient sans doute pas aperçu, sinon ils ne siffleraient pas de la sorte.

Je continue ma route à pas légers, prêt à m’enfuir si ce sont des brigands et à demander mon chemin si ce sont d’honnêtes gens.

À ma grande frayeur, je me trouve bientôt au milieu d’un fouillis de buissons bien propres à servir de repaire à une bande de brigands. Cependant, les sons devenant plus doux et plus harmonieux, je comprends qu’ils ne peuvent sortir que d’un de ces instruments dont j’ai déjà entendu parler et qu’on appelle des flûtes. Je continue à avancer avec précaution ; bientôt je sors de la forêt et j’entends tout près de moi la gaie mélodie de la chanson : « Allons camarades, à cheval. »

Cependant je ne distingue aucune lumière, ni aucun être humain ; tantôt les sons me paraissent sortir de terre, tantôt ils semblent retentir dans les airs ; c’est sans doute la voix du brouillard, dont les sombres légions campent sur le sol, prêtes à s’envoler à travers monts et vaux aux premiers rayons de l’aurore. À cette pensée, le frisson s’empare de nouveau de mes membres, la détresse me gagne, lorsque tout à coup je me heurte contre une jolie barrière de jardin. Où il y a un jardin, il y a une maison.

À force de regarder, je distingue enfin à quelques pas de moi, non la masse noire d’une maison de bois et de chaume, mais la blanche façade d’une maisonnette qui, dans le brouillard, avait plutôt l’air d’être le spectre d’une habitation.

À cette vue, toute ma crainte s’évanouit. Plein d’un nouveau courage, je heurte à la porte. Un contrevent s’ouvre et une tête noire à l’air farouche apparaît avec impétuosité ; une voix à l’accent étranger me demande ce que je veux.

— Je suis égaré, étranger à la contrée, et je voudrais être mis sur le bon chemin.

— Qui êtes-vous et où allez-vous ?

Quand j’eus donné les explications nécessaires, il ferma le contrevent en disant qu’il viendrait me montrer le chemin.

Bientôt il parut sur le seuil. C’était un homme de haute taille, maigre, tout muscles et os. Son visage était brun comme ses cheveux, maigre et osseux comme le reste de son corps. Sous un nez fortement charpenté, une formidable moustache, sous laquelle, malgré l’obscurité, je distinguai une double rangée de solides dents blanches. Il portait un couvre-chef de forme étrange, une jaquette courte et de larges pantalons ; il tenait à la main un solide gourdin de taille à assommer un bœuf. Voyant ma crainte et mon embarras, il se mit à rire et dit : « Oui, tu peux bien avoir peur ; tu n’es pas le premier qui ait tremblé devant moi. »

Tout en marchant, il me fit subir un interrogatoire aussi serré que ne l’eût fait un juge d’instruction ; ses questions se succédaient nettes et tranchantes ; il fallut répondre bon gré mal gré et dire la vérité ; pas moyen d’omettre le moindre détail ; il me tenait serré comme un bon cultivateur tient sa charrue. Quand j’en vins à exposer les motifs pour lesquels je m’étais fait régent, quand je racontai ce que j’avais souffert chez mes parents, comment j’avais finalement été maudit et abandonné à mon sort, quand je confessai que je n’avais plus le cœur de retourner à la maison et que je ne connaissais personne au monde qui pût me venir en aide, il cessa tout à coup de parler et partit sur ses longues jambes d’un pas tellement rapide que j’eus peine à le suivre.

Après un long intervalle, pendant lequel je ne savais trop que penser de sa conduite : « Eh bien, dit-il, régent, voilà Chèvremont. Si tu t’égares encore, viens me trouver, je te remettrai sur le bon chemin ; tu es un pauvre diable comme moi. Bonne nuit ! » Et il disparut dans le brouillard.

CHAPITRE XXVIII

Le premier hiver de mes nouvelles fonctions.

Cette fois, le cœur me battit bien fort quand je commençai l’école. Je savais désormais que le plus habile peut se trouver en défaut, et que la réussite ne dépend pas uniquement des capacités de l’instituteur, mais aussi de sa conduite, de sa tenue à l’école et hors de l’école.

Je n’étais pas encore arrivé à reconnaître l’insuffisance de mon savoir et de mon enseignement. Je ne comprenais pas qu’on fût en droit d’exiger d’un instituteur l’enseignement du calcul et de l’écriture à tous les élèves, et j’admettais encore moins que la première utilité de l’écriture fût de faciliter aux enfants l’expression de leurs pensées. Je n’avais aucune idée de la division d’une école en classes et des facilités qui en résultent, comparativement au pêle-mêle de l’ancienne routine.

Il vint un moment où l’on se mit à faire lire tous les écoliers ensemble et en mesure, vrai martyre pour quiconque n’avait pas les oreilles pourvues d’un tympan en peau de veau ; mais on crut avoir fait une découverte qui ne serait jamais surpassée et que le règne de mille ans allait s’ouvrir.

Lorsqu’un élève de bonne maison avait achevé de réciter, on lui disait : « À présent, tu peux te mettre à écrire. » Aux autres, on disait : « Apprenez », c’est-à-dire, épelez ou lisez, ou repassez à haute voix. Il n’était pas question d’un programme des leçons, chose considérée comme impraticable. Quand on se sentait particulièrement en veine, on analysait. La récitation du catéchisme se faisait deux fois par semaine ; c’était à peu près la seule leçon régulière. On tenait surtout à ce que le maître fût zélé, c’est-à-dire infatigable à courir d’un élève à l’autre et à faire réciter sans trêve ni merci.

Cette partie de ma tâche ne m’effrayait pas. Quant à enseigner la lecture et le calcul à tous les élèves, je pensais que cette combinaison se montrerait d’elle-même impraticable. Mais de tristes expériences avaient percé à jour ma présomption d’autrefois et je me demandais avec inquiétude comment je parviendrais à maîtriser cent cinquante enfants, à me faire respecter d’eux et à maintenir l’ordre dans mon école.

Je savais qu’il en est d’une école comme du mariage. L’un et l’autre ont leur lune de miel, durant laquelle le plus fin des deux conjoints épie les côtés faibles de l’autre et prend la position qu’il entend conserver dans la suite. Quand le moins rusé estime que la lune de miel a assez duré, et que le moment est venu de prendre position à son tour, il constate avec étonnement qu’il n’est plus possible de changer l’ordre de choses existant. Si cependant il veut faire prévaloir d’autres points de vue, il soulève des orages inattendus ; le ciel se fond en eau, le tonnerre gronde sourdement, des gelées tardives surviennent, à une atmosphère étouffée succède un vent glacé, le soleil se voile, ses rayons n’ont plus ni lumière ni chaleur ; le beau ciel du mariage n’est plus. Ô les bouderies, les murmures, les paroles aigres, les airs d’étonnement, les récriminations ! Ô les paroles de désenchantement : « Si j’avais su, si j’avais réfléchi ! » Plus d’union ; ici la soumission muette, là le despotisme intransigeant, ou tout au moins une guerre qui durera trente ou quarante ans, suivant la plus ou moins grande force de résistance des conjoints. Cet homme qui, plein d’une douce suffisance, se persuadait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mariages, sera le premier à baisser pavillon, à moins qu’il ne se condamne à des gronderies inutiles et incessantes.

Quant aux enfants, sentant leur faiblesse et naturellement portés à la ruse, leur instinct les pousse à épier les côtés faibles de leur maître. On en voit qui, à peine âgés d’un an, connaissent déjà les côtés faibles de leurs parents et savent en profiter. Plus tard, le même instinct les pousse à tirer parti de tous les événements nouveaux qui surgissent dans leur existence ; ils le font souvent avec plus de discernement que les adultes dont la perspicacité est émoussée déjà par l’amour-propre, les opinions préconçues, les idées faites et cent autres considérations.

Dans la vie d’un enfant, il n’est guère d’événement plus marquant que l’arrivée d’un nouveau maître d’école ; c’est sous ses regards qu’ils passeront une grande partie de leurs journées, c’est lui qui sera le dispensateur des récompenses et des punitions ; il leur importe de savoir comment ils pourront le réduire à l’impuissance, le désarmer, le jouer, le braver ; dès les premiers jours, ils l’observent avec une attention extraordinaire ; comme l’escargot, ils projettent prudemment leurs cornes en avant ; touchent-ils à un obstacle, ils se tournent d’un autre côté jusqu’à ce qu’ils sachent à quoi ils en sont ; cette manœuvre est toute inconsciente de leur part ; c’est chez eux une sorte d’instinct.

Malheur alors au régent qui n’est pas sur ses gardes, et qui, comme ils le sont pour la plupart, confit dans le sentiment de sa supériorité indiscutable, ne se doute de rien et ne sait pas opposer à ses élèves un maintien digne et affectueux ! Fût-il d’ailleurs bien doué pour l’enseignement, il ne gagnera pas leur respect et leur attachement ; il n’obtiendra jamais une discipline convenable ; son école sera ou une maison d’indiscipline, ou une maison de force.

J’avais un vague sentiment de ces difficultés-là ; je comprenais l’importance des débuts, la valeur d’une première impression ; je savais qu’un excès de douceur vis-à-vis de mes précédents élèves m’avait exposé à la risée générale et fus d’abord tenté de tomber dans l’excès opposé. Or, rien n’est plus difficile à un homme d’un caractère doux et faible que de jouer le bravache et le fier-à-bras. À chaque instant, il sort de son rôle et montre le bout de l’oreille de l’âne sous la peau du lion. Il y perd son latin ; sa peau de lion, ne l’empêche pas de faire l’âne et jeunes et vieux le traitent comme tel.

Je n’ignorais rien de tout cela ; aussi, dès le matin du jour d’ouverture de l’école, je fus pris d’un violent battement de cœur qui ne cessa que lorsque les premiers élèves arrivèrent et que je dus me rendre au milieu d’eux.

Ils étaient heureusement en petit nombre ; j’étais sérieux et attendri, nullement disposé à plaisanter avec les élèves et je m’en trouvai bien. Il faut être bon cocher pour descendre une rampe au grand trot des chevaux, et sans enrayer ; un bon cocher ne tentera guère l’aventure ; un cocher maladroit s’y rompra le cou. De même, un régent habile et ferme sur ses étriers pourra seul se permettre une plaisanterie vis-à-vis de ses élèves, et encore en usera-t-il rarement, ce qui n’empêche pas certains lourdauds de plaisanter à tort et à travers, et de faire des saillies qui ressemblent à des traits d’esprit comme une vache ressemble au roi Salomon. Je ne fis du reste aucun vacarme, ne jugeant pas utile de commencer par intimider mes élèves.

Je pris d’emblée un ton sérieux et bienveillant et tout alla bien. Les élèves me considérèrent attentivement et se tinrent cois. À midi, quand je m’assis à table, en face de mes pommes de terre et d’un reste de lait, j’aurais donné grand’chose pour pouvoir me changer en une petite souris et assister ainsi au dîner dans toutes les maisons de la commune, pour entendre ce que les enfants racontaient de moi, et quelle impression j’avais faite sur eux. Et quand vint le soir, il m’eût été agréable de pouvoir me rendre dans un des ménages pour savoir ce qu’on disait de moi et pour recueillir quelques mots de louange ou de simple estime. Mais, comme personne ne m’avait invité, je dus m’en tenir à des conjectures.

Pendant quelque temps, mes élèves furent les seuls êtres humains avec lesquels j’eus des relations, aussi les heures d’école devinrent-elles pour moi des moments de délassement que je voyais chaque jour revenir avec plaisir, et l’arrivée des élèves me faisait du bien. Ceux-ci remarquèrent bientôt que leur présence m’était agréable, et me rendirent la pareille. Les heures d’école, qui passaient rapidement pour moi, leur semblèrent à eux-mêmes plus courtes ; ils vinrent volontiers en classe.

Au bout de quelques jours, je remarquai que ceux qui étaient venus au commencement manquaient rarement l’école et qu’après une absence, ils se plaignaient que leur père ou leur mère les eussent empêchés de venir. Ils n’en continuèrent pas moins à épier mes côtés faibles, à chercher les moyens de s’affranchir de mon autorité, à se soustraire, si possible, à leurs devoirs. La chose ne m’échappa point, ce qui est déjà beaucoup ; je fis des observations, ce qui est mieux encore. Une première observation fut suivie d’effet ; les suivantes furent moins écoutées ; il fallut réprimander, puis sermonner, faire appel aux bons sentiments. Je parlai longuement, trop longuement….

Rien n’est aussi fâcheux que la manie des longues réprimandes. Le maître qui sermonne trop souvent et trop longuement ne réussit qu’à s’aigrir lui-même et à ennuyer les élèves ; pour qui connaît la légèreté du caractère de l’enfant, il est hors de doute qu’un sermon leur est une chose éminemment fastidieuse. Un ordre bref, une admonestation claire et nette les fait réfléchir, tandis qu’un sermon glisse sur leur esprit comme la pluie sur un toit. D’un autre côté, le sermon met toujours le maître dans un grand embarras ; c’est pour lui comme un verre grossissant, à travers lequel il contemple sa fidélité et la légèreté des enfants, sa bonne volonté et leur indiscipline, son amour et leur ingratitude. Plus son discours s’allonge, plus la comparaison lui apparaît effrayante, lamentable ; il s’irrite ou s’émeut de plus en plus, suivant que son tempérament le porte à la colère ou à l’attendrissement ; bientôt il ne se possède plus ; il dit aux enfants des choses qui, s’il était de sang-froid, le feraient frissonner ou qui feraient hocher la tête à des gens calmes et raisonnables. Il ira jusqu’à mettre en cause les parents des élèves, ainsi que sa situation personnelle : « On me méprise, dira-t-il, parce que je suis pauvre. Ah ! si j’étais riche, on me traiterait autrement ! » Honte au maître d’école qui se laisse aller à de semblables discours, quelque fondés qu’ils puissent être !

Vint un jour où le battage en grange fut suspendu par suite de je ne sais quelles circonstances. Quelques-uns des grands garçons convinrent de venir à l’école pour voir comment le maître était fait et jusqu’à quel point ils pourraient faire façon de lui. Or, quand une demi-douzaine de gaillards, de force à porter chacun un sac de blé, pénètrent dans une école, ils ne tâtonnent pas longtemps et en viennent immédiatement aux grands moyens.

Ils entrèrent fièrement, s’assirent sans gêne où bon leur sembla, et se mirent à faire comme si le régent ne les concernait en aucune façon. Au premier moment, je perdis contenance. Je toussai, je fis pst ! je criai : Silence ! Ils n’y prirent pas garde ; ils s’arrachaient les livres l’un à l’autre, se détournaient, parlaient sans retenue. Je réprimandai ; ils firent la sourde oreille. Je commençai un sermon sur les méchants garçons qui apportent le trouble dans l’école ; je leur exposai le chagrin que j’éprouvais de leur manière de faire ; ils pouffèrent de rire. Je me fâchai, je fis des menaces ; eux de rire plus fort et de chuchoter. Hors de moi, je saisis une règle pour en frapper un sur les mains ; il résiste, je le frappe sur le dos ; deux ou trois autres élèves veulent m’arracher la règle ; je les roue de coups. Mon bras n’en peut plus, mais l’ordre est rétabli.

Personne ne me reprocha cet esclandre, mais si les garçons avaient eu le dessus, tout le village s’en serait fait des gorges chaudes, et les vieux auraient dit avec un sourire de satisfaction : « On a vu qui était le maître ! » Mais quand on vit que j’étais resté vainqueur et que les garçons revenaient à la maison avec le dos meurtri, on jugea que j’étais dans tous mes droits et on fut unanime à dire : « Voilà un fier gaillard : personne n’eût attendu cela de lui. »

À ce récit, un pédagogue de la nouvelle école s’écriera sans doute : « Grands dieux, quelle brutalité ! Faut-il être mauvais instituteur pour avoir recours aux châtiments corporels ! » — Oui, cher ami, crie tant que tu voudras, je sais ce qui est à la mode, mais je sais aussi que les modes changent, parce qu’aucune mode n’est l’expression de la justice absolue et de la vérité vraie. Au reste, je ne fais pas une règle de l’emploi des châtiments corporels ; mais au tronc noueux, il faut un coin solide et où la brosse ne suffit pas, la baguette est indispensable.

Loin de moi la pensée d’ériger en principe qu’il faut s’abstenir des coups vis-à-vis des enfants bien élevés et en user avec les enfants mal appris. Il y a des enfants bien élevés sur lesquels le bâton ou un soufflet appliqué au bon moment sont d’un effet merveilleux. En revanche, il est des enfants mal élevés qui paraissent absolument endurcis, mais qui ne le sont qu’à l’endroit des coups ; la moindre parole affectueuse les émeut profondément ; ils y sont si peu habitués qu’ils cèdent facilement à une bienveillante admonestation. Qu’on emploie les châtiments corporels, comme des remèdes externes, vis-à-vis de certaines maladies de l’âme dont les effets se manifestent à l’extérieur ; ce sont de véritables opérations chirurgicales ; employés à propos, ils agissent souvent avec plus de succès que tous les remèdes internes ; cela se voit chez les enfants comme chez les adultes.

Une mère, en proie à une violente colère, poursuivait un jour un de ses enfants autour de la maison. « Au secours, grand’mère, au secours ! » criait celui-ci d’une voix lamentable. Sa mère l’atteint sur la route, le jette à terre, met un genou sur lui et le roue de coups sans rien entendre, sans rien voir de ce qui se passe autour d’elle. Vient à passer un solide paysan, revenant gaiement du marché de Berne, assis sur sa petite voiture. La moutarde lui monte au nez : il arrête son cheval, descend de voiture et applique à la femme un si splendide soufflet, qu’elle s’en va rouler sur le sol, par delà son enfant. Puis, sans dire mot, il remonte tranquillement sur son char et se remet en route. Quand il se retourna, il vit la femme qui, plantée au milieu de la route comme une borne, le regardait, la bouche grande ouverte. Ce fut la dernière fois qu’on entendit les cris d’un enfant près de cette maison.

Mais ces moyens exigent un emploi prompt et énergique ; les longs préparatifs sous les yeux du coupable, les démonstrations, les cérémonies, la mise en scène, reste des méthodes surannées pratiquées autrefois, doivent disparaître des usages scolaires. Un maître d’école n’écrira pas dans son cahier : « Ici une rossée » comme ce professeur de Göttingue qui, dit-on, avait écrit en marge d’un de ses cours : « Ici, je fais une pointe. »

Une école où l’on frapperait par système me fait penser à certain orphelinat où, deux fois par année, si je ne me trompe, on administrait une purgation aux soixante élèves, grands et petits, malades ou bien portants, et cela pendant deux ou trois jours consécutifs. C’est ainsi qu’on usait des châtiments corporels dans les écoles de jadis.

À entendre raconter comment on rossait autrefois les garçons, le matin et l’après-midi, à coups de verge, de bâton et de poing, comment ils saignaient et poussaient des cris de douleur, on comprend que ceux qui avaient passé par là aient pris les châtiments corporels en horreur ; devenus adultes, ils ne crurent plus à la possibilité d’un emploi modéré de ce mode de répression ; on le comprend, puisqu’aucun de leurs maîtres n’avait usé à leur égard de ce discernement. On en vint à l’interdire absolument ; on n’en permit l’emploi que moyennant l’autorisation de la commission scolaire, autorisation que le maître devait demander pour chaque cas spécial, ce qui est le comble de la sottise.

Mais il ne faut pas jeter le manche après la cognée, et si l’on soumettait autrefois les soixante garçons d’un orphelinat à une purgation collective, est-ce une raison pour ne plus en purger un seul ?

Un fait est certain, c’est que l’école où l’on aura le plus rarement recours à ce genre de punitions sera la meilleure, celle qui témoignera du meilleur état de santé morale chez les élèves, parce que le maître aura su prévenir l’indiscipline. Un maître qui frappe trop souvent est celui qui n’a pas su prévenir la désobéissance, ou dont les élèves n’ont pas assez de respect et d’affection pour se plier aux moyens ordinaires. Qu’on me montre un maître qui, dans l’emploi de ce genre de châtiments, réussisse à rester juste et à ne pas paraître injuste à ses élèves, qui sache réprimer les mêmes infractions par des punitions différentes et qui, ce faisant, laisse ses élèves persuadés qu’il a puni avec justice et équité, je lui tirerai mon chapeau.

En effet, la punition n’est pas un acte de vengeance, elle est un remède. Si le médecin peut guérir un malade au moyen d’une seule cuillerée de médicament, il ne lui en fera pas avaler une pinte et ne lui amputera pas bras et jambes. Aussi il étudiera le tempérament de ses malades, il conformera son traitement à l’état de ceux-ci, et mieux il les connaîtra, plus ses remèdes seront salutaires.

De même, un maître ne devrait jamais user de plus de sévérité que ne l’exige la guérison de l’élève, cela par un principe de justice. Il est des natures robustes et tenaces, chez lesquelles le principe morbide est plus fortement enraciné et qui exigent une médicamentation plus énergique. Qu’un maître fasse comprendre à ses élèves qu’il doit punir la même infraction d’une manière différente, avec une sévérité plus ou moins grande, suivant le tempérament du coupable et que les élèves supportent sans amertume cette apparente injustice, je m’inclinerai devant lui.

Mais pour arriver à ce résultat, il faut que le maître se persuade de la vérité de ce principe ; il faut qu’il étudie les hommes dans la diversité de leurs caractères et qu’il réfléchisse aux divers traitements à appliquer aux différents cas. Il faut aussi qu’il ôte de ses yeux toutes les lunettes quelconques et spécialement celles qui montrent le pain, les gâteaux, les côtelettes et même le jambon ; pareillement celles qui lui font voir ses propres enfants supérieurs aux autres élèves. Il faut qu’il soit homme à maîtriser sa colère, car la colère rend sot et aveugle. Que dirait-on d’un médecin qui, dans un moment d’emportement, prescrirait à un malade indigent une demi-livre d’opium au lieu d’une demi-drachme ?

Quand un maître châtie avec une colère visible l’enfant coupable d’un moment d’emportement, l’enfant se demandera qui donc punit à son tour le maître de sa colère : « J’ai été emporté, il s’est mis en colère, lequel est le plus coupable de nous deux ? »

Mes coups avaient donc fait effet ; personne ne m’en gardait rancune. Et pourtant, à mesure que les élèves venaient plus nombreux à l’école, le bruit et le désordre allaient en augmentant. Non que mon autorité fût méconnue, mais l’effet de mes ordres ne durait qu’un instant. Je fis part de mon embarras au pasteur. Celui-ci m’indiqua un remède pratique, mais non suffisamment radical ; ce n’est que plus tard que j’appris à connaître le grand remède.

Après avoir observé mon école il me dit : « Les régents sont, pour la plupart, sujets aux mêmes errements que tous les autres hommes. Quand ils voient, ils n’entendent pas ; quand ils entendent ils ne voient pas et quand ils se mettent à parler, ils n’entendent ni ne voient plus. Ils ne savent s’occuper que d’une chose à la fois ; pendant qu’un de leurs organes, l’œil par exemple, fonctionne, leur oreille perçoit sans doute les bruits, mais ils n’en ont pas conscience. Leur pensée est dans leur œil et non dans leur oreille et un organe duquel la pensée est absente fonctionne sans profit pour son possesseur. Il est sans doute plus commode de n’appliquer sa pensée qu’à un seul objet et les gens peu éclairés ne comprennent pas qu’on puisse s’occuper de plusieurs choses à la fois, c’est-à-dire suivre ou diriger en même temps le fonctionnement de plusieurs organes.

» Voyez une servante occupée à sarcler un carreau de chanvre ou de carottes ; pendant qu’elle se livre à cette occupation peu attachante, elle pense à son galant. Appelez-la une fois, deux fois, trois fois, elle ne vous entendra pas ; sa pensée, tout entière à son galant, n’est plus dans son oreille. Avertissez les domestiques qu’il est l’heure de se mettre à table ; immédiatement leur pensée se porte tout entière sur le point suivant : Aurons-nous de la choucroute ou des quartiers de pommes ? A-t-on mis de la graisse dans la choucroute ou s’est-on borné à lui montrer la cuiller ? Mettez sur leur passage ou à leurs côtés un outil aratoire quelconque, ils ne le ramasseront pas, ne le verront même pas : leur âme, tout entière à la choucroute, n’est pas dans leur œil.

» Ainsi on s’explique que, dans une chambre occupée par un grand nombre de personnes, qui parlent de toutes sortes de choses, les uns n’entendent pas ce qui se dit, tandis que les autres entendent sans voir ce qui se passe dans la chambre. Généralement l’homme qui parle et qui parle avec chaleur paraît avoir perdu l’ouïe et la vue, parce que sa pensée est tout entière à son discours ; il ne remarque pas les grimaces que fait l’un de ses auditeurs, ni les bâillements subreptices qu’un autre se permet, la main devant sa bouche. Nous avons tort de ne pas nous habituer de bonne heure à maîtriser nos organes de façon à mettre notre âme simultanément au service de toutes les directions de notre activité. Au fait, c’est pour cela qu’elle est esprit et qu’elle n’est pas une pomme de terre ou une carotte….

» L’homme doit pouvoir simultanément parler, voir, entendre et apprendre ; il doit même – faculté plus rare – être en mesure de voir de deux côtés à la fois, d’entendre deux discours simultanés. Une fois habitué à cet usage, on ne sait plus faire autrement, cela va de soi, cela devient un état de nature ; on en vient même à ne plus pouvoir concentrer sa pensée tout entière sur un seul objet, sans qu’elle soit distraite par d’autres préoccupations. On ne sera bon domestique et bonne servante qu’à condition d’avoir simultanément les yeux ouverts et les oreilles attentives et de saisir immédiatement et du premier coup ce qui tombe sous les sens, plutôt que de ne les percevoir que lentement et successivement.

» Or un maître d’école a besoin, à un bien plus haut degré, de cette faculté pour bien diriger sa classe. Il est indispensable qu’il ait le don d’ubiquité. Il faut que ses élèves sachent qu’il voit tout ce qui se passe dans l’école et qu’il n’a pas un dos derrière lequel il soit possible de faire une sottise. Tout cela sans effort, sans fiévreuse agitation, mais comme une chose naturelle et régulière.

» Cette qualité est une de celles que les enfants constatent d’emblée chez le maître et apprécient à sa juste valeur ; elle prévient cent désordres et épargne cent punitions ; elle dispense des interruptions fréquentes et donne à une classe une apparence digne et sérieuse.

» Mais rien qui soit plus rare. La plupart des maîtres d’école ne connaissent ni n’apprécient ce don d’ubiquité, cette aptitude à voir et entendre simultanément ; il semble que les trois quarts au moins de la salle d’école sont derrière leur dos et constituent un espace réservé où l’élève peut se démener à sa guise. Quand le vacarme devient par trop violent et que le maître réclame le silence, la tranquillité ne s’établit que pour un moment, jusqu’à ce que les écoliers jugent que le maître voit et n’entend plus. Dans la plupart des écoles, l’effet des ordres donnés ne dure guère plus longtemps que l’écho, sur les murs de la salle, des mots dont ils se composaient.

» C’est aussi votre défaut, ami régent, conclut le pasteur. Vous n’obtenez le silence que dans une partie et non dans la totalité de la salle d’école, parce que vous ne savez pas être partout à la fois. Essayez de suivre mes conseils et vous vous en trouverez bien. Sans doute vous aurez quelque peine au commencement. »

Je trouvai bien un peu excessive cette prétention du pasteur, j’essayai cependant d’y donner suite et je ne fus effectivement pas longtemps à m’apercevoir que la tranquillité augmentait dans la mesure où j’étais plus attentif à mon affaire. Mais je n’y parvins pas sans effort, la chose se compliquait quand il s’agissait de parler ; c’était comme si j’avais envoyé mes yeux parcourir ma cervelle à la recherche des expressions et si mes oreilles avaient dû décider à chaque fois si le terme employé était le bon. Mais avec de la bonne volonté et du travail on en vient à bout. Il est fâcheux que les régents ne veuillent plus tenter des améliorations de ce genre ; je ne parle pas d’améliorations dans les méthodes ou la terminologie, mais d’une amélioration de leur propre caractère, d’un effort pour renoncer à certains défauts, d’un progrès moral et intellectuel. Mais, hélas ! il faut compter avec la vanité, la présomption, la suffisance, comme dit le Français.

J’en vins donc à gronder moins souvent, et pour cause ; je m’attachai davantage aux élèves, surtout aux jeunes filles. Riez tant que vous voudrez, le fait est vrai.

On ne trouvera guère, sans doute, dans notre époque des régents aussi ennemis du beau sexe que ne l’était alors le vieux pasteur dont nous allons citer un trait. Il avait pour habitude, dans les leçons de religion, de tourner le dos aux filles et de ne parler qu’aux garçons. Les filles, soit dépit, soit malice, faisaient tous les tours possibles. Le vieux pasteur ne se détournait pas pour autant, et quand le vacarme devenait trop violent et que les menaces ne suffisaient plus, il ferraillait au hasard derrière son dos avec sa canne en jonc, sans regarder où les coups portaient. On peut se représenter la jubilation des élèves à cette vue.

Les garçons sont de leur nature plus rudes, plus grossiers, moins sensibles. Les jeunes filles sont plus douces, plus sympathiques, plus portées aux petites attentions envers le maître. Est-ce aussi le cas dans une école tenue par une institutrice, je ne voudrais pas le jurer. L’écolière sait que le régent est un homme et pour peu qu’il n’ait pas le nez trop éloigné du visage, elles éprouvent du plaisir à le voir et cherchent à lui plaire. On les entend dire à leurs parents : « Que notre maître est pourtant beau ! » C’est ce que ne fera jamais un garçon.

L’écolière redoute surtout de déplaire à son instituteur ; la moindre des paroles de celui-ci la touche et l’émeut ; elle met inconsciemment dans le son de sa voix, dans ses regards, dans toute sa tenue un charme qui attire le maître. Quand les parents ont quelque cadeau à envoyer au maître, c’est la jeune fille qui réclame avec le plus d’insistance la faveur de servir d’intermédiaire ; c’est elle qui poursuit sa mère pour lui rappeler que depuis longtemps on n’a fait aucun cadeau au maître et qu’à la première occasion il faudra lui porter une miche de pain.

Indépendamment de ce fait que le régent est moins souvent appelé à punir les filles, il se sent plus ou moins fortement attiré vers elles et leur rend politesse pour politesse. Remarquez combien l’intonation de sa voix est différente quand il dit : « Jean, dis-nous cela » ou quand il s’adresse à une jeune fille : « Et toi, Babette, le saurais-tu peut-être ? »

Comme les choses se sont toujours passées ainsi, personne n’est frappé de cette différence que le maître fait entre les garçons et les filles, et celui-ci dira sans se gêner : « J’aime beaucoup mieux les jeunes filles que les garçons ; j’ai beaucoup moins de peine avec elles. » On ne lui en fera pas un reproche. Toutefois il doit veiller avec soin à ce que l’inclination qu’il ressent pour toutes ses écolières en général ne se concentre et ne se localise sur l’une d’elles en particulier. Qu’il se garde de montrer la moindre préférence pour l’une ou l’autre, sinon toutes les autres se tourneront contre lui. Il pense peut-être que cette question n’est pas d’une grande importance. Mais qu’il se tâte un peu le pouls ; il ne tardera pas à s’en convaincre, comme ses élèves en sont eux-mêmes convaincus et cela sans même lui avoir tâté le pouls. Les garçons se moquent de lui, les filles se fâchent et rougissent de honte, et quand le bruit en vient aux oreilles des parents, il y a des scènes. En général il ne faut pas que le maître soit taxé de faiblesse, sous peine de voir son autorité diminuée. Il est l’homme fort, qui attire par le seul ascendant de son caractère, de son maintien digne et affectueux, ferme et doux, dépourvu de toute recherche et de toute affectation. Voilà de quoi s’imposer à l’amour et à la sympathie des jeunes garçons et à plus forte raison des jeunes filles.

À la lecture de ces considérations, maint instituteur digne et sérieux hochera la tête et me taxera de sottise. Pour donner la preuve de ma sincérité je vais conter sans détours ce qui m’est arrivé à moi-même. Il est vrai que je ne me rendais pas compte alors de mon égarement et si quelqu’un m’en eût fait un reproche, je me serais irrité contre lui et lui aurais ri au nez. Or voici ce qui arriva.

J’éprouvais chaque fois un plaisir particulier à me rendre auprès des jeunes filles pour leur faire réciter leurs leçons. Je les réservais volontiers pour la fin de la leçon, comme on réserve le dessert pour la fin du repas. Chaque fois qu’une des aînées se présentait à l’école, mon cœur tressaillait d’aise, et quand il n’y en avait aucune, la chambre me paraissait déserte.

Souvent je me rendais dans la salle un bon quart d’heure à l’avance, en prétextant à part moi la nécessité de tailler les plumes ; mais ce prétexte ne se présentait guère à mon esprit que lorsque je savais qu’une ou plusieurs des grandes filles se trouvaient déjà dans l’école. Oh ! combien l’homme est habile à imaginer des prétextes pour excuser des actions qu’il n’ose s’avouer à soi-même ni aux autres ! Ce n’est pas que je me sois conduit avec légèreté vis-à-vis de ces élèves, j’étais simplement heureux de me trouver au milieu d’elles. Bavardes comme elles le sont toutes, elles commençaient habituellement la conversation et je n’avais qu’à intercaler de temps en temps quelques paroles aimables ; cela leur suffisait, et j’apprenais ainsi bien des choses dont la connaissance m’était utile. Quand je tardais à descendre, elles se hasardaient quelquefois à venir me trouver dans ma chambre ou venaient m’appeler.

Comme je ne sortais pas d’une sage réserve, ma dignité d’instituteur resta intacte. Au contraire, elles surent user d’une circonspection toute féminine pour m’épargner tout mécontentement et il suffisait d’une parole sévère sortie de ma bouche pour les impressionner vivement. Il est possible aussi que mon air maladif et sentimental (à la ville, on appellerait cela une légère et intéressante teinte de mélancolie), leur inspirât quelque compassion. La jeune fille est tout particulièrement sensible aux souffrances d’autrui ; un secret instinct lui dit sans doute qu’elle est destinée au rôle de consolatrice.

Les jeunes filles firent tout ce qui était en leur pouvoir pour m’être agréables. Remarquant que le balayage de l’école m’ennuyait fort, elles voulurent immédiatement me décharger de cette corvée ; elles en vinrent presque aux coups dans leur ardeur à s’acquitter de ce travail, et ma chambre devint d’une propreté exemplaire. Et comme j’assistais d’habitude à cette opération, elles y apportèrent un zèle et un entrain qu’elles ne montraient sûrement pas chez leurs parents.

Un jour, c’était avant l’ouverture de la classe, une de ces jeunes filles – je crois la voir encore – tournait autour de moi, une main dans la poche de son tablier. Bientôt elle en tira une pomme, une des plus belles qu’on pût voir, jaunâtre, avec des joues rosées, sûrement la plus belle que la jeune fille eût possédée depuis des années.

— Maître, dit-elle d’une voix tremblante d’émotion, une pomme vous ferait-elle plaisir ?

— Garde ta pomme, répondis-je un peu sèchement ; je ne veux pas manger les fruits qu’on t’a donnés.

Elle devint toute rouge, leva vers moi ses yeux noirs avec un air étrange de supplication et dit :

— Maître, prenez-la ; sûrement vous la trouverez bonne.

Je n’osai plus refuser ; la fillette n’eut cette après-dînée pas de pomme à manger, et pourtant elle se montra d’une gaîté extraordinaire ; un gracieux sourire errait continuellement sur son visage rêveur. Qui dira la pensée que cette action fit éclore dans ce jeune cœur ? Quoi qu’il en soit, cette pomme fit d’elle mon Ève…

Cependant l’examen approchait, jour solennel pour les élèves, aussi bien que pour les instituteurs jeunes et vieux, qui n’ont que leur salaire pour vivre. Les garçons se réjouissent des beaux batz tout neufs qui leur seront donnés ; les fillettes sont fières de mettre de nouveau leur costume d’été aux larges manches éclatantes de blancheur. Çà et là seulement, on voit une fillette au visage triste et décoloré, portant, par cette belle et chaude journée de printemps, une simple camisole de couleur. Hélas ! cette pauvre enfant n’a pas de chemise à larges manches ; peut-être les manches des deux seules chemises qu’elle possède sont-elles usées et n’ose-t-elle les montrer ; elle les cache timidement sous un vêtement passé de mode, pendant que ses compagnes étalent avec orgueil leurs larges manches bouffantes. Hélas ! son pauvre cœur ne connaît pas l’allégresse d’une belle journée de printemps ; elle baisse les yeux et l’apparition du batz d’examen tout neuf fait passer à peine un léger sourire sur ses joues pâles et maladives.

À l’examen, les enfants sont impatients de faire preuve de leur savoir, et d’apprendre quel sera le résultat de la journée. Quant aux fatigues que le maître a éprouvées pendant tout l’hiver, personne n’en tient compte, personne ne pense aux déboires et aux contrariétés qu’il a dû supporter, et quand il aimerait faire montre de son savoir, les notables présents à l’examen allongent indéfiniment leurs jambes, le maire bâille furtivement non sans être remarqué de chacun, puis il chuchote à l’oreille du pasteur : « Pour moi, il me semble qu’en voilà assez ; je me sens las et je ne serais pas fâché que vous lui fissiez signe de s’en tenir là. »

La vue d’une page d’écriture mieux soignée que les autres donnera lieu à quelque parole d’éloge ; mais si le père de l’élève est présent, personne ne se rappellera que c’est le régent qui lui a appris à écrire ; on se contentera de féliciter le père de son rejeton plein d’avenir.

Le pasteur ne me voulait pas de mal, mais sa manière de parler à tout propos me contraria tant que dura l’examen. Pour l’examen de récitation, il voulut que les enfants missent leurs livres de côté ; il ne pouvait, dit-il, admettre qu’ils eussent constamment les yeux fixés sur leur livre. Aussi les élèves, qui étaient habitués à avoir leurs livres entre les mains, restèrent-ils muets pour la plupart ; l’examen de récitation fut détestable.

L’examen terminé, je fus invité par les notables à aller boire une bouteille avec eux. Je me rendis à leur invitation, dans l’espoir d’entendre quelques paroles de louange à mon endroit. Cette espérance fut déçue. Quand on eut discuté le prix des vaches et du grain au dernier marché de Berne, on entama les affaires de procès ; on liquida maintes bouteilles, mais on ne réussit pas à liquider le chapitre des procès.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2018

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gotthelf, Jérémias, Heur et Malheur d’un Maître d’école, La Chaux-de-Fonds, F. Zahn, s. d. [1894]. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail d’un tableau de A. Anker, L’examen à l’École, huile sur toile, 1862, Kunstmuseum, Berne).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Il y avait autrefois à Berne une grosse tour massive abritant une gigantesque statue qu’on croyait être celle de Goliath.