Johann Wolfgang von Goethe

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE DE WILHELM MEISTER
(2ème partie : livres 5 à 8)

Traduction : Jacques Porchat

1860 (1796)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LIVRE  CINQUIÈME. 4

CHAPITRE I. 4

CHAPITRE II. 9

CHAPITRE III. 13

CHAPITRE IV. 18

CHAPITRE V. 24

CHAPITRE VI. 29

CHAPITRE VII. 35

CHAPITRE VIII. 39

CHAPITRE IX. 43

CHAPITRE X. 46

CHAPITRE XI. 52

CHAPITRE XII. 56

CHAPITRE XIII. 61

CHAPITRE XIV. 67

CHAPITRE XV. 69

CHAPITRE XVI. 75

LIVRE SIXIÈME. 93

CONFESSIONS D’UNE BELLE ÂME. 93

LIVRE SEPTIÈME. 160

CHAPITRE I. 160

CHAPITRE II. 167

CHAPITRE III. 171

CHAPITRE IV. 178

CHAPITRE V. 185

CHAPITRE VI. 190

CHAPITRE VII. 209

CHAPITRE VII. 210

CHAPITRE VIII. 219

CHAPITRE IX. 242

LIVRE HUITIÈME. 250

CHAPITRE I. 250

CHAPITRE II. 260

CHAPITRE III. 273

CHAPITRE IV. 287

CHAPITRE V. 298

CHAPITRE VI. 317

CHAPITRE VII. 327

CHAPITRE VIII. 340

CHAPITRE IX. 345

CHAPITRE X. 361

Ce livre numérique. 379

 

LIVRE

CINQUIÈME.

CHAPITRE I.

À peine guéri de ses deux blessures, Wilhelm en avait donc reçu une troisième, qui lui était assez incommode. Aurélie ne voulut pas souffrir qu’il se servît d’un chirurgien ; elle le pansait elle-même, accompagnant ses soins de discours, de sentences et de cérémonies bizarres, et le mettant par là dans une fort pénible situation. Au reste, ce n’était pas lui seul, mais toutes les personnes qui approchaient d’elle, qu’elle faisait souffrir par son inquiétude et ses singularités ; mais nul n’en souffrait plus que le petit Félix. Sous une pareille contrainte, l’enfant, très vif, était d’une extrême impatience, et se montrait toujours plus mutin, à mesure qu’elle le tançait et le redressait davantage.

Il se plaisait à certaines singularités, que l’on a aussi coutume d’appeler mauvaises manières, et qu’Aurélie n’entendait nullement lui passer. Il buvait, par exemple, plus volontiers à la bouteille que dans son verre, et paraissait trouver meilleur goût à ce qu’il prenait dans le plat qu’à ce qu’on lui servait sur son assiette. Ces mauvaises habitudes n’étaient point tolérées, et, quand il laissait les portes ouvertes ou les fermait avec fracas, quand on lui donnait un ordre, et qu’il ne bougeait pas de la place ou s’enfuyait brusquement, il lui fallait écouter une longue réprimande, sans qu’il fît paraître ensuite aucune trace d’amendement. Au contraire, son affection pour Aurélie semblait diminuer de jour en jour ; il n’y avait dans sa voix rien de tendre, lorsqu’il disait : « Ma mère ; » en revanche, il aimait passionnément sa vieille bonne, qui lui passait toutes ses volontés...

Mais, depuis quelque temps, elle se trouvait si malade, qu’on avait dû la transporter hors de la maison dans un logement tranquille, et Félix se serait vu tout seul, si Mignon n’était devenue son ange tutélaire. Les deux enfants jouaient ensemble le plus joliment du monde. Elle lui apprenait de petites chansons ; et lui, qui avait une bonne mémoire, il les récitait souvent, à la grande surprise des auditeurs. Elle voulut aussi lui expliquer les cartes géographiques, dont elle était toujours fort occupée ; mais elle ne procédait pas avec la meilleure méthode, et la seule chose qui parût l’intéresser dans les divers pays, était leur température froide ou chaude. Elle savait fort bien rendre compte des pôles du monde, de leurs horribles glaces, et comme la chaleur augmente à mesure qu’on s’en éloigne. Quelqu’un allait-il en voyage, elle demandait uniquement s’il allait au nord ou au midi, et tâchait de trouver le chemin du voyageur sur ses petites cartes. Quand Wilhelm parlait de voyages, son attention était plus vive, et elle semblait toujours chagrine, aussitôt que la conversation changeait de sujet. On ne pouvait la décider à se charger d’un rôle ou même à paraître sur la scène, mais elle apprenait volontiers, et avec zèle, des odes et des chansons, et surprenait tout le monde, lorsqu’elle venait à déclamer soudain quelqu’une de ces poésies, le plus souvent d’un genre sérieux et solennel.

Serlo, qui avait l’habitude d’observer chaque trace d’un talent dans son germe, cherchait à l’encourager ; mais, ce qui lui plaisait surtout chez elle, c’était l’agrément, la variété, et quelquefois même la gaieté de son chant. Le joueur de harpe avait déjà gagné sa faveur par le même moyen.

Sans avoir lui-même le génie de la musique, et sans jouer d’aucun instrument, Serlo savait apprécier la haute importance de cet art. Il recherchait aussi souvent que possible cette jouissance, qui ne se peut comparer à aucune autre. Il avait toutes les semaines un concert, et maintenant, avec Mignon, le joueur de harpe et Laërtes, habile sur le violon, il s’était composé chez lui un petit orchestre assez original. Il disait souvent :

« L’homme est si disposé à s’occuper des choses les plus vulgaires, son esprit et ses sens s’émoussent si aisément pour les impressions de la beauté et de la perfection, que l’on devrait entretenir chez soi, par tous les moyens, la faculté de les sentir. Nul ne peut se passer tout à fait de ces jouissances, et c’est uniquement parce qu’ils n’ont pas l’habitude de quelques nobles plaisirs, que tant de gens trouvent de l’agrément à des pauvretés et des sottises, pourvu qu’elles soient nouvelles. Il faudrait du moins, disait-il, entendre tous les jours un chant agréable, lire de bons vers, voir une belle peinture, et, s’il était possible, dire quelques paroles raisonnables. »

Avec ces dispositions, qui lui étaient en quelque sorte naturelles, Serlo ne pouvait manquer d’offrir aux personnes qui l’entouraient d’agréables divertissements. Au milieu de cette douce existence, Wilhelm reçut un jour une lettre cachetée de noir. Le cachet de Werner présageait une triste nouvelle, et Wilhelm fut bouleversé en apprenant la mort de son père, qu’on lui annonçait en quelques mots. Il avait succombé après une courte et soudaine maladie, et il laissait ses affaires dans un ordre parfait.

Cette nouvelle inattendue blessa Wilhelm au fond du cœur : il sentit vivement avec quelle indifférence on néglige souvent ses amis et ses proches, aussi longtemps qu’ils jouissent avec nous de la demeure terrestre, et comme on ne sait regretter sa négligence qu’après que ces doux liens sont rompus, du moins pour cette fois. La douleur que fit éprouver à Wilhelm la prompte mort du brave homme fut cependant allégée par le sentiment que son père avait peu aimé dans ce monde, et par la persuasion qu’il avait eu peu de jouissances.

Les pensées de Wilhelm se tournèrent ensuite sur sa propre situation, et il ne sentit pas une médiocre inquiétude. L’homme ne peut être placé dans une position plus dangereuse que lorsqu’il éprouve un grand changement d’état par l’effet des circonstances extérieures, sans que sa manière de sentir et de penser y soit préparée. Les choses sont changées, et nous ne le sommes pas, et il en résulte une contradiction d’autant plus grande, que l’homme remarque moins qu’il n’est pas encore préparé pour son nouvel état.

Wilhelm se voyait libre au moment où il ne pouvait encore s’entendre avec lui-même. Ses sentiments étaient nobles, ses vues étaient pures, et ses projets ne semblaient point condamnables : il s’avouait tout cela avec quelque confiance ; mais il avait eu assez d’occasions de remarquer qu’il manquait d’expérience ; et il attachait, par conséquent, une valeur exagérée à l’expérience des autres, aux résultats qu’ils en tiraient avec conviction, et, par là, il s’égarait de plus en plus. Ce qui lui manquait, il crut que le moyen le plus prompt de l’acquérir était de s’attacher à rassembler et à retenir tout ce qui pouvait s’offrir à lui de remarquable dans les livres et dans la conversation. Il entreprit donc de mettre par écrit les opinions et les idées d’autrui et les siennes, même des conversations tout entières, qu’il jugeait intéressantes. Malheureusement, par cette méthode, il retenait le faux aussi bien que le vrai. Il s’attachait beaucoup trop longtemps à une seule idée, on pourrait dire à une seule sentence, et, par là, renonçait souvent à sa manière naturelle de penser et d’agir, pour suivre, comme astres conducteurs, des clartés étrangères. L’amertume d’Aurélie et le froid mépris de Laërtes pour les hommes n’égarèrent que trop son jugement ; mais personne n’avait été plus dangereux pour lui que Jarno, dont l’esprit lumineux portait sur les choses présentes un jugement juste et sévère, mais qui avait le défaut d’exprimer ces observations particulières sous forme de maximes générales, tandis que les jugements de l’esprit ne conviennent qu’à un seul cas rigoureusement déterminé, et deviennent faux lorsqu’on les applique au cas le plus voisin.

Ainsi Wilhelm, en aspirant à se mettre d’accord avec lui-même, s’éloignait toujours davantage de cette unité salutaire ; et, dans ce désordre, il fut bien plus facile à ses passions de tourner tous ses préparatifs à leur avantage, et de l’abuser toujours plus sur le parti qu’il devait prendre.

Serlo profita de la funèbre nouvelle ; et, véritablement, il avait plus sujet chaque jour de penser à réformer son théâtre. Il lui fallait renouveler ses anciens engagements, à quoi il était peu disposé, parce que la plupart des artistes, se croyant indispensables, devenaient plus insupportables de jour en jour ; ou bien il devait, et c’est à quoi tendaient ses désirs, donner à la troupe une forme toute nouvelle.

Sans presser lui-même notre ami, il fit agir Aurélie et Philine. Les autres comédiens, qui soupiraient après un engagement, ne lui laissaient non plus aucun repos ; en sorte qu’il se voyait, avec assez d’embarras, en présence de deux chemins. Qui aurait pensé qu’une lettre de Werner, écrite dans un sens tout opposé, le pousserait enfin à prendre une résolution ? Nous la citerons presque sans changement, en nous bornant à supprimer les premières lignes.

CHAPITRE II.

« … Il en fut toujours ainsi, et c’est apparemment la bonne règle, que chacun, en chaque occasion, s’occupe de son affaire et déploie son activité. À peine le bon vieillard eut-il cessé de vivre, que, dès le premier quart d’heure, rien n’allait plus dans la maison selon ses idées. Amis, parents, connaissances, arrivaient en foule, et particulièrement les gens de toute sorte qui ont quelque chose à gagner en pareille circonstance. On portait, on traînait, on comptait, on écrivait et l’on calculait : les uns allaient quérir du vin et des gâteaux, les autres mangeaient et buvaient, mais je ne voyais personne plus sérieusement occupé que les femmes, qui choisissaient le deuil.

« Tu me pardonneras donc, mon cher ami, si, dans cette circonstance, j’ai aussi songé à mon intérêt ; si je me suis montré aussi officieux, aussi actif que possible à l’égard de ta sœur, et lui ai fait comprendre, dès que la bienséance a semblé le permettre, que notre souci devait être maintenant d’accélérer notre union, retardée jusqu’alors par les lenteurs infinies de nos pères.

« Mais ne va pas croire que nous ayons songé à prendre possession de la grande maison vide. Nous sommes plus modestes et plus raisonnables. Voici notre plan : le nouveau ménage s’établira tout de suite dans notre maison, et ta mère elle-même y suivra sa fille.

« Cela peut-il se faire ? vas-tu dire. À peine avez-vous place vous-mêmes dans le nid. » Un arrangement habile rend tout possible, et tu ne saurais croire combien de place on trouve, quand on a besoin de peu d’espace. Nous vendrons la grande maison : une bonne occasion se présente tout de suite ; l’argent qui en proviendra rapportera le centuple.

« J’espère que tu consentiras, et je désire que tu n’aies pas hérité des infructueuses fantaisies de ton père et de ton grand-père : l’un mettait sa félicité suprême dans un certain nombre d’œuvres d’art sans apparence, dont personne, j’ose le dire, n’était capable de jouir avec lui ; l’autre vivait au milieu d’un ameublement magnifique, dont il ne permettait la jouissance à personne. Nous suivrons d’autres voies, et j’espère avoir ton assentiment.

« Il est vrai que je n’aurai moi-même, dans toute notre maison, d’autre place que mon siège à mon pupitre, et que je ne vois pas encore où l’on pourra placer un berceau ; mais, en revanche, au dehors la place est grande : le café et les clubs pour le mari, les promenades à pied et en voiture pour madame, et, à la campagne, les jolis jardins de plaisance pour tous deux. Le plus grand avantage encore, c’est que notre table ronde sera toute garnie, et que notre père ne pourra plus y faire asseoir des amis, d’autant plus disposés à se moquer de lui, qu’il s’est donné plus de peine pour les recevoir.

« Mais rien de superflu dans la maison : pas trop de meubles et d’ustensiles, point de voiture ni de chevaux. Rien que de l’argent, et nous faisons raisonnablement chaque jour ce qui nous plaît. Point de garde-robe : on porte toujours sur soi ce qu’on a de meilleur et de plus beau. Le mari peut user son habit et la femme vendre sa robe, aussitôt qu’elle n’est plus à la mode. Rien ne m’est plus insupportable que ces amas de vieilles friperies. Si l’on m’offrait la plus précieuse bague, à condition de l’avoir toujours au doigt, je ne l’accepterais pas. Qui peut en effet trouver le moindre plaisir dans un capital mort ? Voici donc ma joyeuse profession de foi : faire ses affaires, gagner de l’argent, se divertir avec les siens, et ne s’inquiéter des autres, qu’autant qu’on peut s’en servir.

« Mais, vas-tu dire, dans votre beau plan avez-vous pensé à moi ? Où logerai-je, si vous me vendez la maison paternelle, et s’il ne reste pas la moindre place dans la vôtre ? »

« C’est là sans doute le point essentiel, mon petit frère, et je te donnerai là-dessus les explications nécessaires, aussitôt que je t’aurai décerné les éloges que tu mérites, pour le merveilleux emploi que tu as fait de ton temps.

« Dis-moi, je te prie, comment tu as fait pour devenir, en quelques semaines, connaisseur en tout ce qu’il y a de choses utiles et intéressantes ? Je te sais une grande capacité, mais je ne t’aurais pas supposé si attentif et si appliqué ! Ton journal nous a prouvé avec quel profit tu voyages ; la description des forges de fer et de cuivre est excellente, et prouve une grande intelligence des choses. Je les ai aussi visitées autrefois ; mais, comparée à la tienne, ma relation paraît l’œuvre d’un écolier. Tout ce que tu dis sur la fabrication de la toile est très instructif, et ton observation sur la concurrence est d’une parfaite justesse. Çà et là tu as fait dans les additions quelques erreurs, qui sont d’ailleurs fort excusables.

« Mais ce qui nous a fait le plus grand plaisir, à mon père et à moi, ce sont tes vues solides sur l’économie domestique, et particulièrement sur l’amélioration des terres. Nous avons l’espérance d’acheter, dans un pays très fertile, un grand domaine, maintenant en séquestre. Nous y appliquerons la somme que produira la vente de votre maison ; une partie sera empruntée, une partie laissée en hypothèque, et nous comptons sur toi pour t’établir dans le domaine et présider aux améliorations. En quelques années la propriété vaudra, pour ne pas trop dire, un tiers de plus. On la revend ; on en cherche une plus grande : on l’améliore et on la revend aussi. Tu es pour cela l’homme qu’il nous faut. Pendant ce temps, nos plumes ne resteront pas oisives au logis, et bientôt nous serons en état de faire envie.

« Maintenant, adieu ! Jouis de la vie en voyage, et va où tu espères trouver plaisir et profit. Avant six mois d’ici, nous n’avons pas besoin de toi : tu peux donc courir le monde à ton gré ; c’est en voyageant qu’un homme habile se forme le mieux. Adieu ! Je me félicite, étant si étroitement uni avec toi, de l’être aussi désormais par l’esprit d’activité. »

Cette lettre, si bien écrite et si remplie de vérités en matière d’économie, déplut cependant à Wilhelm de plus d’une façon. Les éloges qu’il recevait pour ses connaissances supposées en statistique, en technologie et en économie rurale, étaient pour lui de secrets reproches, et l’idéal que son beau-frère lui traçait du bonheur de la vie bourgeoise ne le séduisait nullement ; un secret esprit de contradiction le poussait au contraire vivement du côté opposé. Il se persuada que le théâtre seul pourrait lui procurer tout le développement qu’il désirait, et il parut d’autant plus affermi dans sa résolution, que Werner s’y était opposé plus vivement, sans le savoir. Là-dessus il rassembla tous ses arguments, et il s’attacha à ses idées, à proportion qu’il croyait avoir plus de motifs pour les présenter au sage Werner sous un jour favorable. Ainsi fut écrite la réponse que nous allons mettre aussi sous les yeux du lecteur.

CHAPITRE III.

« Ta lettre est si bien écrite, si finement et si sagement pensée qu’on n’y saurait rien ajouter ; mais tu me permettras de te dire qu’on pourrait penser, soutenir et faire le contraire, et cependant avoir aussi raison. Tes idées, tes vues tendent à posséder des richesses infinies et à mener une facile et joyeuse vie : à peine ai-je besoin de te dire que je ne puis trouver là rien qui me tente.

« D’abord j’ai le regret de t’avouer que j’ai écrit mon journal par nécessité, pour être agréable à mon père, avec le secours d’un ami et d’une foule de livres ; et que je sais, il est vrai, les choses que cet écrit renferme et bien d’autres du même genre, mais ne les entends point et ne me soucie nullement de m’en occuper. Que m’importe de fabriquer de bon fer, si mon cœur est plein de scories ? Que me sert de mettre en ordre un domaine, si je suis toujours en désaccord avec moi ?

« Pour te le dire en un mot, me développer moi-même, tel que m’a fait la nature, fut vaguement, dès mes jeunes années, mon désir et mon dessein. Je nourris encore les mêmes sentiments ; mais j’ai une idée un peu plus claire des moyens qui me rendront le succès possible. J’ai vu plus de monde que tu ne crois, et j’en ai mieux profité que tu ne penses. Prête donc quelque attention à mes paroles, quand même elles ne s’accorderaient pas tout à fait avec tes vues.

« Si j’étais gentilhomme, notre discussion serait bientôt terminée ; mais, comme je ne suis qu’un bourgeois, il faut que je suive une voie particulière, et je souhaite que tu veuilles bien me comprendre. Je ne sais ce qu’il en est des pays étrangers, mais en Allemagne un noble peut seul parvenir à une culture personnelle de quelque étendue. Un bourgeois peut acquérir du mérite, et tout au plus cultiver son esprit ; mais, quoi qu’il puisse faire, sa personne s’efface complètement. Le gentilhomme, qui fréquente le monde de la plus haute distinction, étant tenu de prendre lui-même des manières distinguées, et cette distinction devenant, chez un homme à qui toutes les portes sont ouvertes, un air libre et naturel (car il doit payer de sa figure et de sa personne, que ce soit à la cour ou à l’armée), il a des motifs pour s’estimer lui-même et pour montrer qu’il s’estime. Une certaine grâce imposante dans les choses ordinaires, une sorte d’élégance légère dans les choses graves et importantes, lui sied fort bien, parce qu’il fait voir qu’il se trouve partout en équilibre. Le noble est un personnage public, et, plus ses gestes sont élégants, sa voix sonore, toutes ses manières dignes et mesurées, plus il est accompli. S’il reste toujours le même avec les grands et les petits, avec ses amis et ses parents, on n’a rien à reprendre en lui ; on n’a pas le droit de désirer autre chose. Qu’il soit froid, mais sensé, dissimulé, mais prudent. Pourvu qu’il sache se posséder dans chaque circonstance de sa vie, personne ne peut lui demander davantage, et tout ce qu’il possède de plus, en lui et hors de lui, capacité, talents, richesses, ne paraît que des accessoires.

« Figure-toi maintenant un bourgeois, qui oserait montrer quelques prétentions à ces avantages : il échouerait complètement, et il serait d’autant plus malheureux, que la nature lui aurait donné plus d’aptitude et de penchant pour cette manière d’être.

« Si le gentilhomme ne connaît aucune limite dans la vie ordinaire ; si l’on peut faire de ses pareils des rois et des princes, il peut se présenter partout devant ses égaux avec une confiance tranquille ; il peut se pousser partout en avant, tandis que rien ne sied mieux au bourgeois que le sentiment juste et secret de la ligne de démarcation qui est tracée devant lui. Il ne doit pas se dire : « Qui es-tu ? » mais seulement : « Qu’as-tu ? Quelle capacité, quelles connaissances, quels talents, quelle fortune ? » Si le gentilhomme a tout donné, quand il a produit sa personne, le bourgeois, en produisant la sienne, ne donne rien et ne doit rien donner. L’un peut et doit paraître, l’autre doit être seulement, et, s’il veut paraître, il est absurde et ridicule. L’un doit agir et influer, l’autre travailler et produire ; il doit développer des facultés isolées pour devenir utile, et c’est une chose d’avance entendue, qu’il ne doit et ne peut exister dans son être aucune harmonie : car, pour se rendre utile d’une certaine façon, il doit négliger tout le reste.

« Cette différence, il ne faut point en accuser l’arrogance des nobles et la condescendance des bourgeois, mais la constitution de la société. De savoir si jamais on changera quelque chose à cela, et ce qu’on y changera, je m’en inquiète peu ; dans l’état actuel des choses, je dois, sans plus, songer à moi et chercher le moyen de me sauver moi-même, et d’obtenir ce qui est pour moi un indispensable besoin.

« Enfin j’aspire avec une inclination irrésistible à cette culture harmonique de mon être que ma naissance me refuse, depuis que je t’ai quitté, j’ai beaucoup gagné par les exercices de corps ; je me suis défait, en grande partie, de ma gaucherie ordinaire, et je me présente assez bien. J’ai cultivé mon langage et ma voix, et je puis dire, sans vanité, que je ne déplais pas dans le monde. Maintenant, je ne te cacherai pas que je sens chaque jour un désir plus impérieux de paraître en public, de plaire et d’agir dans une sphère plus étendue. À cela s’ajoute mon inclination pour la poésie et pour tout ce qui s’allie avec elle, et le besoin de cultiver mon esprit et mon goût, afin que, dans la jouissance même dont je ne puis me passer, je m’accoutume par degrés à ne considérer comme bon et comme beau que ce qui l’est en effet. Tu le vois bien, mon ami, je ne puis trouver tout cela que sur le théâtre ; c’est le seul élément dans lequel je puisse me mouvoir et me développer à mon gré. L’homme cultivé paraît avec son éclat personnel sur le théâtre, aussi bien que dans les classes supérieures ; là, dans toute action, l’esprit et le corps doivent marcher du même pas ; là, je puis être et paraître aussi bien qu’en aucun lieu du monde. Si je veux à côté de cela des occupations, j’y trouverai bien assez de tracasseries matérielles, et j’aurai chaque jour de quoi exercer ma patience.

« Ne dispute pas avec moi là-dessus, car, avant que tu puisses m’écrire, le pas sera fait. Par égard pour les préjugés dominants, je changerai de nom ; je rougirais d’ailleurs de me présenter sous celui de Meister[1]. Notre fortune est en si bonnes mains, que je n’en prends aucun souci. Je te demanderai, dans l’occasion, ce dont j’aurai besoin : ce sera peu de chose, car j’espère que mon talent me fera vivre. »

La lettre était à peine expédiée, que Wilhelm tint sa parole, et, à la grande surprise de Serlo et des autres, il déclara tout à coup qu’il se vouait au théâtre, et qu’il était prêt à signer un engagement à des conditions équitables. On fut bientôt d’accord ; Serlo avait déclaré d’avance que Wilhelm et ses camarades seraient contents. Toute la malheureuse troupe qui nous a occupés si longtemps fut reçue à la fois, sans qu’un seul membre, excepté Laërtes, en témoignât de la reconnaissance à notre ami. Comme ils avaient demandé sans confiance, ils reçurent sans gratitude. La plupart aimèrent mieux attribuer leur admission à l’influence de Philine, et ce fut à elle qu’ils adressèrent leurs remerciements.

On en vint à la signature des engagements, et, par une inexplicable association d’idées, au moment où Wilhelm écrivait son nom supposé, il se rappela soudain la place de la forêt où il était blessé, couché sur le sein de Philine ; la belle amazone sortit du bois, montée sur son cheval blanc ; elle s’approcha de lui et mit pied à terre ; elle allait et venait avec une ardeur compatissante ; enfin elle s’arrêta devant lui ; le manteau tomba de ses épaules ; son visage, toute sa personne, resplendit : puis elle disparut. Il écrivit son nom machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, et ne s’aperçut qu’après avoir signé, que Mignon était à son côté, qu’elle le tenait par le bras, et avait essayé doucement d’arrêter sa main.

CHAPITRE IV.

Une des conditions auxquelles Wilhelm entrait au théâtre lui avait été accordée par Serlo, mais non sans restriction. Notre ami désirait qu’Hamlet fût joué tout entier et sans coupures : Serlo promit de satisfaire à cette singulière demande, « pour autant qu’il serait possible. » Ils avaient eu jusqu’alors, à ce sujet, plusieurs débats ; car, sur ce qui était possible ou ne l’était pas, et sur ce qu’on pouvait retrancher de la pièce sans la mutiler, ils étaient d’avis très différents.

Wilhelm était encore à l’âge heureux où l’on ne saurait concevoir que la femme adorée, que le poète admiré, puissent avoir le moindre défaut. Le sentiment qu’ils nous inspirent est si entièrement d’accord avec lui-même, que nous sommes conduits à voir en eux aussi cette complète harmonie. Serlo, en revanche, décomposait volontiers, et peut-être à l’excès. Son coup d’œil pénétrant ne voyait d’ordinaire dans une œuvre d’art qu’un tout plus ou moins imparfait. Il croyait qu’on avait peu de motifs de laisser scrupuleusement les pièces comme on les trouvait, et Shakespeare lui-même, et particulièrement Hamlet, eut beaucoup à souffrir.

Wilhelm ne voulait rien entendre, quand Serlo parlait de séparer la balle du grain.

« Ce n’est pas la balle et le grain confondus ensemble, s’écriait-il ; c’est un arbre avec sa tige, ses branches, ses rameaux, ses feuilles, ses boutons, ses fleurs et ses fruits. Une chose n’est-elle pas unie avec d’autre ou produite par elle ? »

Serlo répondait qu’on ne servait pas sur la table l’arbre tout entier ; que l’artiste devait offrir à ses convives des pommes d’or dans des plats d’argent. Ils s’épuisaient tous deux en comparaisons, et leurs opinions semblaient de plus en plus divergentes.

Notre ami fut sur le point de désespérer, lorsqu’un jour, après un long débat, Serlo lui proposa le moyen le plus simple : c’était de se résoudre promptement, de prendre la plume et de biffer, dans la pièce, ce qui ne pouvait passer ; de grouper plusieurs personnages en un ; que, s’il n’avait pas encore l’habitude nécessaire, ou si le courage lui manquait, il n’avait qu’à lui abandonner la besogne, elle serait bientôt faite.

« Cela n’est pas conforme à notre convention, répliqua Wilhelm. Avec tant de goût, comment pouvez-vous être si léger ?

— Mon ami, répondit-il, bientôt vous le deviendrez aussi. Je ne connais que trop cette abominable méthode, qui peut-être n’a régné encore sur aucun théâtre du monde ; mais aussi en est-il un moins surveillé que le nôtre ? Ce sont les auteurs qui nous obligent à cette mutilation dégoûtante, et le public la permet. Combien de pièces avons-nous, qui restent dans la mesure du personnel, des décorations et des machines, du temps, du dialogue et des forces physiques de l’acteur ? Et cependant il nous faut jouer, jouer toujours et toujours des pièces nouvelles. D’ailleurs ne devons-nous pas nous servir de nos avantages, puisque nous réussissons aussi bien avec des pièces mutilées qu’avec des pièces entières ? Le public lui-même nous encourage. Ils sont rares en Allemagne, rares peut-être en tout pays, les hommes de goût qui sentent la beauté d’un ensemble ; on loue et l’on critique des détails ; on ne s’extasie que sur des détails ; et qui doit s’en féliciter plus que le comédien, puisque, après tout, le spectacle n’est jamais qu’une œuvre de compilation et de bigarrure ?

— Aujourd’hui ! répliqua Wilhelm ; mais faut-il donc qu’il en soit toujours ainsi ? Tout doit-il absolument demeurer ce qu’il est ? Ne me persuadez pas que vous ayez raison ; car aucune puissance au monde ne saurait m’obliger à respecter une convention que j’aurais signée dans la plus monstrueuse erreur. »

Serlo donna à la chose une tournure badine, et pria Wilhelm de méditer encore tout ce qu’ils avaient dit ensemble sur Hamlet, et de chercher lui-même le moyen de le remanier heureusement.

Au bout de quelques jours passés dans la solitude, Wilhelm revint avec un air joyeux.

« Je me trompe fort, dit-il ; ou j’ai trouvé le moyen d’obtenir plus d’ensemble ; je suis persuadé que Shakespeare lui-même aurait fait comme cela, si son génie ne s’était pas si fortement préoccupé de l’objet principal, et n’avait pas été entraîné peut-être par les nouvelles d’après lesquelles il travaillait.

— Parlez, lui dit Serlo, en s’asseyant d’un air grave sur le canapé : j’écouterai tranquillement, mais pour juger avec d’autant plus de sévérité.

— Je ne crains rien, reprit Wilhelm ; écoutez seulement. Après l’examen le plus attentif, après les réflexions les plus mûries, je distingue deux choses dans ce poème : d’abord les grands et intimes rapports des personnes et des événements ; les puissants effets qui naissent des caractères et de la conduite des personnages principaux ; ces effets, pris à part, sont excellents, et l’enchaînement dans lequel ils sont présentés ne saurait être meilleur ; il n’est pas de remaniement qui puisse les détruire, à peine les défigurer ; ce sont là des choses que chacun veut voir, sur lesquelles personne n’ose porter la main, qui se gravent profondément dans les âmes, et qu’on a, dit-on, produites, presque sans exception, sur les scènes allemandes. Seulement, on s’est trompé, je crois, en ce qu’on a considéré comme trop insignifiant le second objet qu’il faut considérer dans cette pièce ; je veux dire les rapports extérieurs des personnages, qui les font passer d’un lieu dans un autre ou qui les unissent entre eux, de telle ou telle manière, par certains événements accidentels : ces choses, on ne les a mentionnées qu’en passant, ou même on les a complètement rejetées. Sans doute ces fils sont légers et flottants, mais ils traversent la pièce tout entière, et lient ensemble les parties, qui, sans cela, tomberaient dispersées, et qui se dispersent réellement, quand on coupe ces liens, et que l’on pense avoir tout fait en laissant subsister les extrémités.

« Parmi ces événements étrangers, je range les troubles de Norvège, la guerre avec le jeune Fortinbras, l’ambassade au vieux oncle, l’apaisement de la querelle, l’expédition du jeune Fortinbras en Pologne et son retour, le retour d’Horatio de Wittenberg, le désir d’Hamlet d’y aller à son tour, le voyage de Laërtes en France, son retour, le départ d’Hamlet pour l’Angleterre, sa captivité chez le pirate, la mort des deux courtisans porteurs de la lettre perfide : tout cela sont des circonstances et des événements qui peuvent allonger un roman, mais qui sont extrêmement défectueux et singulièrement nuisibles à l’unité d’une pièce, où le héros agit d’ailleurs sans dessein suivi.

— Voilà comme j’aime à vous entendre parler ! s’écria Serlo.

— Ne m’interrompez pas : vous pourrez bien ne pas m’approuver jusqu’au bout. Ces défauts sont comme les appuis volants d’un édifice, que l’on ne doit pas enlever avant d’avoir construit par-dessous un mur solide. Mon projet est donc ne pas toucher à ces grandes situations dont je vous ai parlé d’abord, et, au contraire, de les respecter autant que possible dans l’ensemble et les détails, mais d’élaguer, d’un seul coup, tous ces incidents extérieurs, isolés, qui sont dispersés et qui dispersent l’attention, et de leur en substituer un seul.

— Et ce serait ?… demanda Serlo, en sortant soudain de son attitude tranquille.

— Il est déjà dans la pièce, reprit Wilhelm, mais j’en fais l’usage convenable. Ce sont les troubles de Norvège. Voici le plan que je vous soumets :

« Après la mort du vieil Hamlet, les Norvégiens, nouvellement conquis, s’agitent. Le gouverneur du pays envoie en Danemark son fils Horatio, ancien ami de collège du jeune Hamlet, qui surpassait tous les autres en courage et en sagesse ; il vient presser l’armement de la flotte, qui n’avance que lentement sous le nouveau roi, plongé dans les plaisirs. Horatio a connu le vieux roi, car il a pris part à ses dernières batailles ; il était en faveur auprès de lui, et la première scène du spectre n’y perdra rien. Le nouveau roi donne audience à Horatio, et envoie Laërtes en Norvège pour annoncer la prochaine arrivée de la flotte. Horatio est chargé d’en accélérer l’équipement ; mais la reine mère ne consent pas à ce qu’Hamlet, qui le désirait, s’embarque avec son ami.

— Dieu soit loué ! s’écria Serlo ; nous sommes aussi délivrés de Wittenberg et de l’université, qui étaient une fâcheuse pierre d’achoppement. Je trouve votre idée très bonne : car, à l’exception de deux objets lointains, la Norvège et la flotte, le spectateur n’a rien à se figurer ; il voit tout le reste, tout le reste passe devant ses yeux, tandis qu’autrement, son imagination devrait se promener dans le monde entier.

— Vous voyez facilement, reprit Wilhelm, comme je puis maintenant relier aussi tout le reste. Lorsque Hamlet découvre à Horatio le crime de son beau-père, son ami lui conseille de le suivre en Norvège, de s’assurer de l’armée et de revenir les armes à la main. Hamlet étant devenu trop dangereux au roi et à la reine, ils n’ont pas de meilleur moyen pour se délivrer de lui que de l’envoyer sur la flotte, et de lui donner pour espions Rosenkranz et Guldenstern ; et, Laërtes étant revenu dans l’intervalle, ce jeune homme, fanatisé jusqu’au meurtre, est dépêché après le prince pour l’assassiner. La flotte est retenue par les vents contraires ; Hamlet revient encore. On peut, je crois, motiver heureusement son passage à travers le cimetière ; sa rencontre avec Laërtes au tombeau d’Ophélie est un ressort indispensable.

« Là-dessus, le roi peut juger qu’il vaudrait mieux se débarrasser d’Hamlet sur-le-champ. On célèbre solennellement la fête du départ et la réconciliation apparente du prince et de Laërtes : un tournoi est ouvert ; Hamlet et Laërtes se mesurent ensemble. Je ne puis terminer la pièce sans mes quatre morts ; pas un ne doit survivre. Le peuple recouvre son droit d’élection, et Hamlet mourant donne sa voix à Horatio.

— Vite à l’ouvrage, dit Serlo, et allez jusqu’au bout ! L’idée a toute mon approbation ; mais ne laissez pas votre ardeur s’en aller en fumée. »

CHAPITRE V.

Wilhelm s’était occupé depuis longtemps d’une traduction d’Hamlet ; il s’était servi, à cet effet, de l’ingénieux travail de Wieland, par lequel il avait appris d’abord à connaître Shakespeare[2]. Il rétablit les passages supprimés, et il se trouva de la sorte en possession d’un exemplaire complet, au moment où il venait de s’accorder si bien avec Serlo sur le remaniement. Alors il se mit à retrancher et interpoler, à séparer et réunir, à changer et souvent à restituer ; car, si satisfait qu’il fût de son idée, il lui semblait toujours, dans l’exécution, qu’il ne faisait que gâter l’original.

Aussitôt qu’il eut achevé, il lut son travail à Serlo et à la troupe. Ils s’en montrèrent fort satisfaits, et surtout Serlo, qui fit quelques réflexions favorables.

« Vous avez parfaitement senti, dit-il entre autres choses, que des circonstances étrangères accompagnent la pièce, mais qu’elles doivent être plus simples que le grand poète ne nous les a montrées. Ce qui se passe hors du théâtre, ce que le spectateur ne voit pas, ce qu’il doit se représenter, est comme un fond devant lequel se meuvent les personnages. La grande et simple perspective de la flotte et de la Norvège produira pour la pièce un très bon effet. Si on la retranchait, il ne resterait plus qu’une scène de famille, et la grande idée que toute une race royale périt par des crimes et des désordres intérieurs ne serait plus représentée avec la dignité nécessaire. Mais si le fond du tableau restait bigarré, mobile, confus, cela nuirait à l’effet des figures. »

Wilhelm prit de nouveau la défense de Shakespeare, et montra qu’il avait écrit pour des insulaires, pour des Anglais, qui sont accoutumés à voir, comme fond du tableau, des vaisseaux et des voyages sur mer, les côtes de France et des corsaires, et il fit sentir que ces choses, tout à fait ordinaires pour eux, suffisent déjà pour nous distraire et nous troubler.

Serlo dut en convenir, et tous deux s’accordèrent à reconnaître que, la pièce devant être jouée sur la scène allemande, ce fond, plus sérieux et plus simple, était le plus convenable à notre génie. On avait déjà distribué les rôles : Serlo avait pris celui de Polonius, Aurélie celui d’Ophélie, le nom de Laërtes lui désignait le sien ; un jeune débutant, aux allures vives, à la taille ramassée, fut chargé de jouer Horatio ; le roi et le spectre causèrent seuls quelque embarras : on n’avait pour ces deux rôles que le vieux bourru. Serlo proposait le pédant pour jouer le roi ; Wilhelm protestait de toutes ses forces contre un pareil choix. On ne pouvait en finir.

Wilhelm avait d’ailleurs laissé subsister dans sa pièce les deux rôles de Rosenkrantz et de Guldenstern.

« Pourquoi ne les avez-vous pas fondus en un seul ? lui demanda Serlo ; cette abréviation serait bien facile.

— Dieu me garde d’abréger ainsi ! répliqua Wilhelm : ce serait détruire à la fois le sens et l’effet. Ce que sont et ce que font ces deux hommes, un seul ne peut le représenter. On retrouve dans ces petits détails la grandeur de Shakespeare. Cet abord insinuant, ces complaisances et ces révérences, cette servilité, ces flatteries et ces cajoleries, cet empressement, ces manières rampantes, cette ubiquité, cette inanité, cette franche fourberie, cette incapacité, comment un seul homme les pourrait-il exprimer ? Il en faudrait au moins une douzaine, si l’on pouvait les avoir ; car ils ne sont quelque chose qu’en société ; ils sont la société, et Shakespeare a montré bien de la modération et de la retenue, de n’en avoir produit que deux représentants. D’ailleurs il me faut ce couple, dans mon remaniement, pour contraster avec l’unique, l’excellent Horatio.

— Je vous comprends, dit Serlo, et nous trouverons un expédient. Je donnerai un de ces rôles à Elmire (c’était la fille aînée du bourru) : il n’y a pas de mal à ce que ces drôles aient bonne mine, et je veux si bien parer et dresser mes poupées qu’elles feront plaisir à voir. »

Philine était ravie de faire la duchesse dans la petite comédie[3]. « Je représenterai au naturel, disait-elle, comme on se dépêche d’épouser un second mari, après avoir aimé le premier d’un amour extraordinaire. J’espère obtenir le plus grand succès, et tous les hommes souhaiteront d’être mon troisième. »

Aurélie parut choquée de ces propos. Son aversion pour Philine augmentait tous les jours.

« C’est bien dommage, dit Serlo, que nous n’ayons point de ballet : vous auriez dansé un pas de deux[4] avec votre premier et avec votre second mari ; le vieillard s’endormirait à la cadence, et vos pieds mignons et vos jolis mollets produiraient un effet délicieux sur le théâtre enfantin.

— Pour mes mollets, répliqua-t-elle, d’un air dédaigneux, vous n’en savez pas grand’chose ; et quant à mes pieds mignons, dit-elle, en portant lestement la main sous la table pour ôter ses mules, qu’elle plaça côte à côte devant Serlo, voici les supports, et je vous défie d’en trouver de plus jolis.

— En vérité, dit-il, en considérant les élégants demi-souliers, on ne trouverait pas facilement quelque chose de plus coquet. »

Ces pantoufles venaient de Paris. Philine les avait reçues en cadeau de la comtesse, dont le joli pied était célèbre.

« Objet ravissant ! reprit Serlo ; de les voir, le cœur me bat.

— Quelle extase ! dit Philine.

— Non, il n’est rien au-dessus d’une paire de pantoufles d’un travail si fin et si beau ! Mais le bruit qu’elles font est encore plus ravissant que la vue. »

Serlo les souleva et les laissa retomber plusieurs fois tour à tour sur la table.

« Que signifie cela ? Rendez-les-moi ! s’écria Philine.

— Oserai-je le dire ? reprit-il, avec une réserve affectée et une gravité badine ; nous autres garçons, qui sommes le plus souvent seuls la nuit, et qui cependant avons peur comme les autres hommes, et soupirons dans les ténèbres après une compagnie, surtout dans les auberges et les lieux étrangers, où l’on n’est pas trop en sûreté, nous sommes bien tranquillisés, quand une charitable enfant vient nous assister et nous tenir compagnie. Il est nuit, on est couché, il se fait un léger bruit, on tressaille, la porte s’ouvre, on reconnaît une chère petite voix chuchotante, quelque chose s’avance, les rideaux frémissent, clic ! clac ! les pantoufles tombent, et preste ! on n’est plus seul. Ah ! ce bruit charmant, unique, des petits talons qui résonnent sur le parquet !… Plus ils sont délicats, plus le bruit est léger. Que l’on me parle de Philomèle, de ruisseaux murmurants, du vent qui soupire, et de tout ce qu’on a hurlé et sifflé, je m’en tiens à clic ! clac ! Clic ! clac ! est le plus joli thème pour un rondeau, et l’on voudrait l’entendre recommencer toujours. »

Philine lui arracha les pantoufles des mains.

« Comme je les ai déformées ! dit-elle ; elles sont beaucoup trop larges pour moi. »

Puis elle frotta, en jouant, les semelles l’une contre l’autre.

« Comme ça s’échauffe ! » s’écria-t-elle, en approchant une semelle de sa joue. Elle la frotta encore et la tendit à Serlo. Il eut la bonhomie d’avancer la main pour sentir la chaleur, et « Clic ! clac ! » s’écria-t-elle, en lui donnant une bonne tape avec le talon, si bien qu’il retira la main en poussant un cri. « Je vous apprendrai, dit-elle en riant, à raisonner autrement sur mes pantoufles.

— Et je t’apprendrai à traiter les barbons comme des enfants ! » s’écria Serlo, qui se leva soudain, la saisit vivement et lui déroba maint baiser, qu’elle sut habilement se laisser ravir, tout en opposant une sérieuse résistance. Dans la lutte, les longs cheveux de Philine se dénouèrent sur ses épaules et s’enroulèrent autour des combattants ; la chaise tomba, et Aurélie, choquée de cette scène indécente, quitta la place avec indignation.

CHAPITRE VI.

Plusieurs personnages d’Hamlet avaient disparu dans le remaniement, mais le nombre en était encore assez grand, et la troupe semblait ne pouvoir y suffire.

« Je commence à croire, dit Serlo, que notre souffleur devra lui-même sortir de son trou, se mêler parmi nous, et devenir un personnage.

— Je l’ai souvent admiré dans ses fonctions, dit Wilhelm.

— Je ne crois pas, dit Serlo, qu’il existe un souffleur plus accompli ; nul spectateur ne l’entend jamais, et nous, sur la scène, nous saisissons chaque syllabe. Il s’est fait en quelque sorte un organe particulier, et il est comme un génie, qui nous fait entendre au besoin un murmure intelligible. Il devine quelle partie de son rôle l’acteur possède parfaitement, et prévoit de loin quand la mémoire lui manquera. En certaines occasions, que j’avais eu à peine le temps de parcourir mon rôle, et qu’il me l’a soufflé d’un bout à l’autre, je l’ai joué avec succès. Il a cependant quelques singularités, qui rendraient incapable tout autre que lui : il prend un intérêt si véritable aux pièces qu’on joue, que, sans déclamer précisément les passages pathétiques, il les lit avec émotion. Par cette mauvaise habitude, il m’a égaré assez souvent.

— Et, par une autre singularité, dit Aurélie, il me laissa un jour dans l’embarras, au milieu d’un endroit très difficile.

— Puisqu’il est si attentif, comment cela s’est-il pu faire ? demanda Wilhelm.

— Il est si ému dans certains passages, répondit Aurélie, qu’il fond en larmes, et perd contenance pour quelques instants ; et ce ne sont pas proprement les endroits qu’on appelle touchants, qui le mettent dans cet état, ce sont, pour essayer de rendre clairement ma pensée, les beaux passages, où le pur génie du poète brille comme un regard de son œil étincelant ; ces passages qui nous charment le plus, et que la foule ne remarque point.

— Avec une sensibilité si vive, pourquoi ne paraît-il pas sur le théâtre ?

— Un organe rauque, une contenance embarrassée, l’excluent de la scène, répondit Serlo, et son humeur triste l’éloigne de la société. Quelle peine ne me suis-je pas donnée pour l’apprivoiser ! Peine inutile ! Il lit parfaitement, comme je n’ai jamais entendu lire ; nul n’observe, comme lui, la ligne délicate qui sépare la déclamation de la lecture animée.

— Il est trouvé ! s’écria Wilhelm ; il est trouvé ! Quelle heureuse découverte ! Nous avons l’acteur qui pourra nous lire le passage du farouche Pyrrhus !

— Il faut avoir votre passion, reprit Serlo, pour faire tout concourir à son but.

— En vérité, je craignais fort qu’il ne fallût peut-être supprimer cet endroit, et toute la pièce en aurait souffert.

— J’en doute un peu, dit Aurélie.

— J’espère que vous serez bientôt de mon avis, dit Wilhelm. Shakespeare a un double but, en produisant les comédiens de passage. L’homme qui déclame, avec une émotion si singulière, la mort de Priam, fait sur Hamlet lui-même une impression profonde ; il stimule la conscience du jeune prince, qui hésite encore, et, par là, cette scène est le prélude de celle dans laquelle le petit spectacle produit sur le roi un si grand effet. Hamlet se sent humilié par le comédien, qui prend une si grande part à des douleurs fictives, étrangères, et cela lui suggère aussitôt l’idée de faire une tentative pareille sur la conscience de son beau-père. Quel magnifique monologue que celui qui termine le second acte ! Que j’aurai de plaisir à le réciter !

 

« Oh ! quel misérable, quel vil esclave je suis !… N’est-ce pas monstrueux, que ce comédien, par une fiction, par le rêve d’une passion, tourmente son âme à son gré, au point que la pâleur couvre son visage ! Des yeux en pleurs ! des gestes égarés ! une voix brisée ! tout son être possédé d’un seul sentiment !… Et tout cela pour rien… pour Hécube !… Hécube, qu’est-elle pour lui, ou lui pour Hécube, pour qu’elle fasse couler ses pleurs ? »

 

— Pourvu, dit Aurélie, que nous puissions décider notre homme à paraître sur la scène !

— Nous l’y amènerons par degrés, dit Serlo. Dans les répétitions, je lui ferai lire le rôle, et nous dirons que nous attendons un acteur qui doit le jouer ; nous verrons ensuite comment nous pourrons venir à bout de lui. »

Lorsqu’ils furent d’accord sur ce point, ils parlèrent du spectre. Wilhelm ne pouvait se résoudre à confier au pédant le rôle du roi vivant, afin que le bourru pût jouer le fantôme, et son avis était d’attendre plutôt l’arrivée de quelques acteurs qui s’étaient annoncés, et parmi lesquels pourrait se trouver l’homme qu’il fallait.

On peut donc juger combien Wilhelm fut surpris, lorsqu’il trouva, le soir, sur sa table, à l’adresse de son nom de théâtre, ce billet cacheté, écrit en caractères fantastiques :

« Nous savons, ô singulier jeune homme, que tu es dans un grand embarras. Tu trouves à peine des hommes pour ton Hamlet, bien loin de trouver des esprits. Ton zèle mériterait un miracle : nous ne pouvons en faire, mais il arrivera quelque chose de merveilleux. Si tu as confiance en nous, le spectre paraîtra à l’heure voulue. Prends courage et sois tranquille. Il n’est pas nécessaire que tu répondes : ta résolution nous sera connue. »

Wilhelm courut, avec cet étrange billet, chez Serlo, qui le lut et relut, et assura enfin, d’un air significatif, que l’affaire était de conséquence ; qu’il fallait considérer mûrement si l’on pouvait et si l’on devait risquer la chose. Ils débattirent longtemps la question. Aurélie gardait le silence et souriait par moments, et, quelques jours après, comme on vint encore à parler de l’affaire, elle fit entendre, assez clairement, qu’elle la regardait comme une plaisanterie de son frère. Elle dit à Wilhelm qu’il pouvait être parfaitement tranquille et attendre patiemment le fantôme.

Serlo était de fort bonne humeur ; les acteurs qui devaient partir redoublaient de zèle, pour se faire regretter, et la curiosité excitée par les nouveaux comédiens lui promettait d’ailleurs d’excellentes recettes.

La société de Wilhelm avait même exercé sur lui quelque influence ; il commençait à parler un peu plus de l’art ; car enfin il était Allemand, et les Allemands aiment à se rendre compte de ce qu’ils font. Wilhelm mit par écrit quelques-uns de ces entretiens ; mais, comme nous ne pouvons interrompre si souvent le récit, nous donnerons, dans une autre occasion, ces essais dramaturgiques, à ceux de nos lecteurs qu’ils peuvent intéresser.

Un soir surtout, Serlo se montra fort gai, en parlant du rôle de Polonius, tel qu’il se proposait de le rendre.

« Je promets, disait-il, de vous régaler cette fois d’un digne personnage ; je saurai faire, en temps et lieu, le plus bel étalage de calme et d’assurance, de frivolité et d’importance, de grâce et de fadeur, de liberté et de ruse, de franche friponnerie et de fausse sincérité ; je présenterai et je développerai, avec une parfaite politesse, ce demi-coquin grisonnant, candide, souffrant tout, se pliant aux circonstances ; et les coups de pinceau, un peu durs et grossiers, de notre auteur, me rendront pour cela de bons services. Je parlerai comme un livre, quand je serai préparé, et comme un fou, quand je serai de bonne humeur. Je serai insipide, pour parler à chacun son langage, et toujours assez fin pour ne rien voir, quand les gens se moqueront de moi. J’ai rarement entrepris un rôle avec autant de malice et de plaisir.

— Que ne puis-je espérer autant du mien ! dit Aurélie. Je n’ai pas assez de jeunesse et d’abandon pour me retrouver dans le caractère d’Ophélie. Je ne sais, hélas ! qu’une chose, c’est que le sentiment qui égare son esprit ne me quittera jamais.

— N’y regardons pas de si près, dit Wilhelm : car, à vrai dire, mon désir de jouer Hamlet m’a jeté, après toute l’étude que j’ai faite de la pièce, dans la plus étrange erreur. Plus je médite ce rôle, plus je vois que je n’ai pas, dans toute ma personne, un trait de ressemblance avec le Hamlet de Shakespeare. Quand je considère comme tout se lie parfaitement dans ce rôle, j’ose à peine me flatter d’y paraître supportable.

— Vous entrez dans la carrière avec de grands scrupules, lui répondit Serlo. L’acteur se plie à son rôle comme il peut, et le rôle s’accommode à lui comme il doit. Mais comment Shakespeare a-t-il dépeint son Hamlet ? Est-il donc si loin de vous ressembler ?

— D’abord, Hamlet est blond, répliqua Wilhelm.

— C’est chercher trop loin, dit Aurélie. Quelle preuve en avez-vous ?

— Il est Danois, il est enfant du Nord, il est de race blonde et il a les yeux bleus.

— Shakespeare a-t-il pensé à cela ?

— Je ne vois pas qu’il le dise formellement ; mais, en rapprochant certains passages, la chose me paraît incontestable. Pendant le combat, il est fatigué, la sueur lui baigne le visage, et la reine dit : « Il est gras, laissez-le reprendre haleine. » Eh bien, peut-on se le figurer autrement que blond et corpulent ? C’est rarement, dans leur jeunesse, le cas des hommes bruns. Et sa mélancolie rêveuse, sa molle tristesse, son inquiète irrésolution, ne conviennent-elles pas mieux à ce tempérament, qu’à un jeune homme au corps svelte, aux cheveux bruns, duquel on attend plus de promptitude et de résolution ?

— Vous déroutez mon imagination ! s’écria Aurélie. Arrière votre gras Hamlet ! Ne nous représentez pas votre prince bien nourri ! Offrez-nous plutôt un quiproquo qui nous plaise, qui nous touche ! L’intention de l’auteur nous importe moins que notre plaisir, et nous demandons un charme qui réponde à nos sentiments. »

CHAPITRE VII.

Un soir, la société disputait sur la question de savoir lequel méritait la préférence, du drame ou du roman. Serlo déclara que c’était une dispute inutile et vaine, que l’un et l’autre pouvaient être excellents en eux-mêmes, mais qu’ils devaient tous deux rester dans les limites du genre.

« Ces limites mêmes, répondit Wilhelm, ne me sont pas encore clairement tracées.

— Pour qui le sont-elles ? reprit Serlo : et pourtant il vaudrait la peine d’éclaircir la chose. »

On discourut longtemps, et voici quel fut à peu près le résultat de l’entretien.

Dans le roman, comme dans le drame, nous voyons en action la nature humaine. La différence des deux genres ne tient pas uniquement à la forme extérieure ; à ce que, dans le drame, les personnages parlent, et que, dans le roman, on raconte d’ordinaire leurs actions. Malheureusement, beaucoup de drames ne sont que des romans dialogués, et il ne serait pas impossible de composer un drame sous forme de lettres.

Dans le roman, on doit surtout présenter des sentiments et des aventures, dans le drame, des caractères et de l’action ; il faut que l’un marche lentement, et que les sentiments du personnage principal suspendent, d’une manière quelconque, la marche de l’ensemble vers la conclusion ; l’autre, doit se hâter, et le caractère du personnage principal courir au dénouement, étant seulement arrêté par des obstacles. Le héros du roman doit être passif, ou du moins il ne doit pas être actif à un haut degré ; au héros du drame on demande des actes et des effets. Grandisson, Clarisse, Paméla, le vicaire de Wakefield, Tom Jones lui-même, sont des personnages, sinon passifs, du moins propres à ralentir l’action, et tous les évènements sont, en quelque sorte, modelés sur leur manière de sentir. Dans le drame, le héros ne modèle rien sur lui-même ; tout lui résiste ; il écarte et renverse les obstacles, ou il en est écrasé.

On convint aussi que l’on peut admettre dans le roman les caprices du hasard, mais qu’il doit toujours être conduit et dirigé par les sentiments des personnages, tandis que le destin, qui, sans la participation des hommes, les pousse, par un ensemble de circonstances, vers une catastrophe imprévue, n’est à sa place que dans le drame ; que le hasard peut amener des situations pathétiques, mais non tragiques ; que le destin, au contraire, doit toujours être terrible, et qu’il est tragique au plus haut point, lorsqu’il confond ensemble des actions innocentes et criminelles, indépendantes les unes des autres, et les enchaîne dans une même fatalité.

Ces réflexions ramenèrent au bizarre Hamlet et aux singularités de cette pièce. Le héros, disait-on, n’a que des sentiments ; il est sous l’impulsion des événements, et c’est pourquoi la pièce a quelque chose du développement romanesque ; mais, comme le destin a tracé le plan, comme la pièce naît d’un acte terrible, et que le héros est incessamment poussé vers un acte terrible, elle est tragique dans le sens le plus élevé, et ne saurait admettre qu’un dénouement tragique.

Une première répétition allait avoir lieu, dans laquelle chaque acteur se bornait à lire son rôle. Wilhelm s’en faisait une fête. Il avait eu soin de collationner les rôles, afin que, de ce côté, il ne pût y avoir d’hésitation. Tous les acteurs connaissaient la pièce, et il chercha seulement, avant que l’on commençât, à leur faire sentir l’importance d’une lecture en commun. Comme on exige de tout musicien qu’il puisse, jusqu’à un certain point, jouer à première vue, tout comédien, et même tout homme bien élevé, doit s’exercer à lire à première vue, à saisir d’abord le caractère d’un drame, d’un poème, d’un récit, pour l’exposer avec aisance. Tout apprendre par cœur ne sert de rien, si le comédien n’a pas auparavant pénétré dans l’esprit et la pensée du poète ; la lettre ne peut produire aucun effet.

Serlo assura qu’il serait indulgent dans toute autre répétition, même dans la répétition générale, pourvu que l’épreuve de lecture fût satisfaisante. « Car d’ordinaire, disait-il, rien n’est plus ridicule que d’entendre les comédiens parler de leurs études : c’est absolument comme les francs-maçons qui parlent de leurs travaux. »

La répétition réussit à souhait, et l’on peut dire que la troupe dut sa réputation et le bon accueil qu’on lui fit à ces quelques heures bien employées.

« Vous avez bien fait, mon ami, dit Serlo à Wilhelm lorsqu’ils furent seuls, d’avoir parlé si sérieusement à nos camarades, et pourtant je craignais que vous n’eussiez de la peine à réaliser vos désirs.

— Pourquoi donc ?

— J’ai toujours vu qu’autant il est facile d’ébranler l’imagination des hommes et de leur faire écouter des fables avec plaisir, autant il est rare de trouver chez eux quelque imagination créatrice. Chez les comédiens cela est frappant. Chacun est fort satisfait d’entreprendre un rôle honorable, brillant et beau ; mais rarement on en fait plus que de se mettre avec complaisance à la place du héros, sans s’inquiéter le moins du monde de savoir si personne pourra voir aussi le héros dans son interprète. Mais de saisir vivement la pensée de l’auteur dans son ouvrage ; ce qu’on doit sacrifier de son individualité pour remplir un rôle ; comment, en se persuadant à soi-même qu’on est un autre homme, on peut faire partager au spectateur la même illusion ; comment, par l’intime vérité du jeu, on transforme ces planches en temple, ces toiles en forêt : voilà ce qui est donné à peu de monde. Cette force intérieure de l’esprit, qui seule fait prendre le change au spectateur, cette vérité fictive, qui seule produit l’effet, seule conduit à l’illusion, qui donc en a quelque idée ?

« Aussi n’insistons pas trop sur l’esprit et le sentiment : le plus sûr est d’expliquer d’abord tranquillement à nos amis le sens de la lettre et de leur ouvrir l’intelligence. Celui qui a des dispositions rencontre ensuite par lui-même l’expression intelligente et pathétique, et celui qui n’en a pas ne jouera pas du moins et ne dira pas complètement faux. Mais je n’ai point vu chez les comédiens, comme chez toute autre personne, de plus fâcheuse ambition que de prétendre à l’esprit, avant de posséder clairement et couramment la lettre. »

CHAPITRE VIII.

Wilhelm arriva de très bonne heure à la première répétition qu’on devait faire au théâtre, et se trouva seul sur la scène. Le local le surprit et lui rappela les plus saisissants souvenirs. La décoration, qui représentait un bois et un village, était exactement pareille à celle du théâtre de sa ville natale ; c’était aussi à une répétition, lorsque Marianne lui fit l’aveu passionné de son amour, et lui promit la première nuit. Les cabanes du théâtre ressemblaient à celles de la campagne, et un rayon du vrai soleil matinal, pénétrant par une fenêtre entrouverte, éclaira une partie du banc négligemment posé à côté de la porte ; hélas ! ce rayon ne brillait plus, comme autrefois, sur le sein et les genoux de Marianne. Il s’assit, il rêvait à ce singulier rapprochement, et croyait pressentir qu’il la reverrait bientôt peut-être à cette place. Et la vérité était simplement qu’une petite pièce, à laquelle la décoration appartenait, se jouait alors très souvent sur les théâtres d’Allemagne.

Il fut troublé dans ces réflexions par l’arrivée des comédiens, avec lesquels entrèrent deux amis du théâtre et des coulisses, qui saluèrent Wilhelm avec enthousiasme. L’un s’était fait, en quelque sorte, le chevalier de Mme Mélina ; l’autre était un pur ami du théâtre, et, tous deux, des hommes rares, tels que toute bonne troupe devrait souhaiter d’avoir de pareils amis. On ne pouvait dire lequel l’emportait chez eux, de la connaissance ou de l’amour du théâtre. Ils l’aimaient trop pour bien le connaître ; ils le connaissaient suffisamment pour apprécier le bon et rejeter le mauvais. Mais la passion leur faisait trouver le médiocre supportable, et ils jouissaient du bon, soit par avance soit après, avec des délices inexprimables. La partie mécanique les intéressait, la partie intellectuelle les enchantait, et leur goût était si vif, qu’une répétition morcelée suffisait pour les jeter dans une sorte d’illusion. Les défauts ne leur apparaissaient jamais que dans l’éloignement ; le mérite les touchait comme un objet voisin. Bref, c’étaient des amateurs comme l’artiste désire d’en rencontrer dans ses travaux. Leur promenade favorite était des coulisses au parterre et du parterre aux coulisses ; leur plus agréable séjour était la loge des acteurs ; leur occupation la plus assidue, de corriger quelque chose à la tenue, à l’habillement, au débit et à la déclamation des comédiens ; leur plus vif entretien roulait sur l’effet qu’on avait produit, et leurs efforts continuels avaient pour objet de rendre le comédien attentif, exact et soigneux ; de lui faire quelque cadeau ou quelque plaisir, et, sans prodigalité, de procurer à la troupe quelque jouissance. Ils avaient acquis le droit exclusif d’assister, sur le théâtre, aux répétitions et aux représentations. En ce qui touche celle d’Hamlet, ils ne furent pas d’accord avec Wilhelm sur tous les points ; il céda sur quelques-uns, mais, le plus souvent, il maintint son opinion : en somme, leur conversation développa son goût sensiblement ; il témoignait aux deux amis la plus haute estime, et, de leur côté, nos amateurs ne prédisaient pas moins, comme résultat de leurs efforts communs, qu’une époque nouvelle pour le théâtre allemand.

La présence de ces deux hommes aux répétitions fut très utile. Ils parvinrent surtout à convaincre nos comédiens qu’ils devaient, dans ces exercices, unir sans cesse avec le discours la tenue et le geste, tels qu’ils se proposaient de les observer dans la représentation, et d’associer le tout ensemble par une habitude machinale. Il ne fallait, surtout dans la répétition d’une tragédie, se permettre aucun mouvement des mains qui fût vulgaire : un acteur tragique, qui prenait une prise de tabac pendant la répétition, leur donnait toujours de l’inquiétude ; car, très vraisemblablement, dans la représentation, il sentirait, au même endroit, le besoin de la prise. Ils soutenaient même que nul ne devait répéter en bottes le rôle qu’il aurait à jouer en souliers. Mais rien, disaient-ils, ne les affligeait plus que de voir, aux répétitions, les femmes cacher leurs mains dans les plis de leurs robes.

Les exhortations de ces amis du théâtre eurent encore l’heureux effet de décider tous les hommes à s’exercer au maniement des armes. « Les rôles militaires sont très nombreux, disaient-ils ; or, il n’y a rien de plus misérable que de voir des hommes qui n’ont pas la moindre tenue militaire se dandiner sur le théâtre, en uniforme de major ou de capitaine. » Wilhelm et Laërtes furent les premiers qui se firent les élèves d’un sous-officier, et ils continuèrent en outre avec zèle leurs exercices d’escrime.

C’est ainsi que nos deux amateurs concouraient à former une troupe qui s’était si heureusement réunie. Ils songeaient aux plaisirs du public, tandis qu’il s’égayait, dans l’occasion, aux dépens de leur manie dramatique. On ne savait pas combien on leur était redevable, surtout en ce qu’ils ne manquaient pas d’insister auprès des acteurs sur le point essentiel, c’est-à-dire leur devoir de parler haut et distinctement.

Ils trouvèrent sur ce point plus de résistance et de mauvaise volonté qu’ils n’avaient supposé d’abord. La plupart prétendaient qu’on les entendît comme ils parlaient, et bien peu s’efforçaient de parler de manière à ce qu’on pût les entendre ; quelques-uns rejetaient la faute sur l’édifice ; d’autres disaient qu’on ne pouvait pourtant pas crier, lorsqu’on avait à parler naturellement ou en secret ou avec tendresse.

Nos amateurs, qui avaient une patience incroyable, cherchèrent, par tous les moyens, à dissiper cette erreur, à vaincre cette obstination : ils n’épargnèrent ni les raisonnements ni les flatteries, et ils atteignirent enfin leur but ; ils y réussirent principalement grâce au bon exemple de Wilhelm. Il les pria de s’asseoir, pendant les répétitions, aux places les plus éloignées, et de frapper sur le banc avec une clef, aussitôt qu’ils ne l’entendraient pas distinctement. Il articulait nettement, il ménageait sa voix, l’élevait par degrés, et ne la forçait point dans les passages les plus passionnés : à chaque répétition nouvelle, les clefs se faisaient moins entendre ; peu à peu les autres acteurs se soumirent à la même épreuve, et l’on put espérer enfin que la pièce serait entendue dans toutes les parties de la salle.

On voit par cet exemple combien les hommes sont enclins à ne poursuivre leur but que de la manière qui leur plaît ; combien l’on a de peine à leur faire comprendre ce qui s’entend de soi-même, et combien il est difficile d’amener celui qui veut exécuter quelque chose à reconnaître les premières conditions indispensables à son dessein.

CHAPITRE IX.

On continuait à s’occuper des préparatifs nécessaires pour les décorations, les costumes et tous les autres accessoires. Wilhelm avait, sur quelques scènes et quelques passages, des fantaisies particulières, auxquelles Serlo se prêtait, soit par égard pour leur traité, soit par conviction, et parce qu’il espérait gagner Wilhelm par cette complaisance, et le conduire d’autant mieux, dans la suite, selon ses vues. Ainsi, par exemple, il fut convenu que, dans la première audience, le roi et la reine seraient assis sur leur trône, les courtisans à leurs côtés, et Hamlet confondu dans leurs rangs.

« Hamlet, disait Wilhelm, doit se tenir tranquille ; ses vêtements de deuil le font assez reconnaître ; il doit se cacher plutôt que se mettre en évidence. C’est seulement quand l’audience est finie, quand le roi lui parle comme à un fils, qu’il peut s’avancer et que la scène commence. »

Ce fut encore un objet sérieusement considéré que les deux portraits, auxquels Hamlet fait une allusion si vive dans la scène avec sa mère.

« Je veux, disait Wilhelm, les voir tous deux, de grandeur naturelle, au fond de la salle, aux deux côtés de la porte principale ; il faut que le vieux roi, armé de pied en cap, comme le spectre, soit placé du côté où la vision se montrera. Je désire qu’il fasse, de la main droite, un geste de commandement ; qu’il soit un peu tourné, et qu’il regarde comme par-dessus l’épaule, afin qu’il soit parfaitement semblable au fantôme, dans le moment où celui-ci se retire. L’effet produit sera très grand, si, dans ce moment, Hamlet regarde le spectre, et la reine le portrait. Le beau-père peut être représenté en costume royal, mais moins apparent. »

On s’occupa encore de divers détails, sur lesquels nous aurons peut-être occasion de revenir.

« Mais avez-vous pris, dit Serlo, la résolution inexorable de faire mourir Hamlet ?

— Je ne puis le laisser vivre, dit Wilhelm, puisque la pièce tout entière le pousse à la mort. Nous avons déjà amplement discouru sur ce point.

— Mais le public désire qu’il vive.

— Je serai charmé de lui complaire en autre chose, mais cette fois c’est impossible. Nous désirons aussi qu’un homme de mérite, un homme utile, qui se meurt d’une maladie chronique, puisse prolonger sa vie : la famille pleure et conjure le médecin, qui ne peut le sauver ; mais, tout comme le malade ne peut résister à une nécessité de la nature, nous ne pouvons faire violence à une évidente nécessité de l’art. C’est avoir pour le public une aveugle condescendance, que d’éveiller chez lui les sentiments qu’il veut éprouver et non ceux qu’il doit éprouver.

— Celui qui paye peut demander la marchandise qu’il lui plaît.

— Jusqu’à un certain point ; mais un grand public mérite qu’on le respecte, qu’on ne le traite pas comme des enfants, auxquels on veut attraper leur argent. Qu’on lui inspire peu à peu, par de bons ouvrages, le sentiment et le goût de ce qui est bon, et il donnera son argent avec un double plaisir, parce que, même dans cette dépense, l’esprit, la raison, n’auront rien à lui reprocher. On peut le flatter comme un enfant chéri, pour le rendre meilleur, pour l’éclairer à l’avenir, et non comme un grand et un riche, pour éterniser l’erreur dont on profite. »

Ils traitèrent de la sorte bien d’autres points, par exemple, la question de savoir ce qu’on pourrait changer encore à la pièce, et ce qui devrait rester intact. Nous ne voulons pas nous y arrêter davantage, mais un jour peut-être nous soumettrons ce nouveau remaniement d’Hamlet à ceux de nos lecteurs que cela pourrait intéresser.

CHAPITRE X.

La répétition générale était finie. Elle avait été d’une longueur démesurée. Serlo et Wilhelm trouvaient encore maintes choses à régler : car, malgré le temps considérable qu’on avait mis aux préparatifs, on avait renvoyé jusqu’au dernier moment beaucoup d’arrangements très nécessaires.

Ainsi, par exemple, les portraits des deux rois n’étaient pas achevés, et la scène d’Hamlet avec sa mère, dont on attendait un grand effet, n’en produisait encore que très peu, parce que ni le spectre ni son portrait n’avaient paru. Serlo en fit des plaisanteries :

« Nous serions furieusement attrapés, disait-il, si le fantôme allait faire défaut ; si les gardes devaient porter leurs coups d’épée en l’air, et notre souffleur donner, de la coulisse, la réplique, à la place du fantôme !

— Gardons-nous, dit Wilhelm, d’écarter par nos doutes notre merveilleux ami. Il viendra certainement à son heure, et nous surprendra aussi bien que les spectateurs.

— Ce qu’il y a de certain, s’écria Serlo, c’est que je serai bien content demain, quand la pièce sera finie : elle nous donne plus d’embarras que je n’aurais imaginé.

— Mais personne au monde, répliqua Philine, ne sera plus content que moi, si peu que mon rôle m’inquiète : car, entendre toujours et sans cesse parler d’une seule chose, d’où ne sortira rien de plus qu’une représentation, qui sera oubliée comme tant d’autres, ma patience n’y peut suffire. Au nom du ciel, ne faites pas tant d’embarras ! les convives qui se lèvent de table ont ensuite quelque chose à redire sur chaque plat : même, à les entendre parler chez eux, il leur semble à peine concevable qu’ils aient pu souffrir un pareil supplice.

— Permettez, ma belle enfant, répondit Wilhelm, que je m’empare de votre comparaison. Songez à tout ce que la nature et l’art, le commerce, les métiers, l’industrie, doivent fournir ensemble pour arriver à servir un festin ! Que d’années le cerf doit passer dans la forêt, le poisson dans la mer ou la rivière, jusqu’à ce qu’il soit digne de figurer sur notre table ! Et la ménagère et la cuisinière, que n’ont-elles pas à faire dans la cuisine ! Avec quelle insouciance on avale, au dessert, le labeur du vigneron lointain, du navigateur, du sommelier, comme une chose toute simple ! Est-ce une raison pour que tous ces hommes cessent de travailler, de produire et de préparer ? Le maître de maison ne devrait-il plus rassembler, conserver soigneusement toutes ces choses, parce qu’enfin la jouissance ne sera que passagère ? Mais il n’en est point qui le soit : car l’impression que la jouissance laisse est durable, et ce qu’on fait avec soin et travail communique au spectateur lui-même une force secrète, dont les effets sont d’une étendue incalculable.

— Tout cela m’est égal, répondit Philine : je ne fais qu’apprendre ici, une fois de plus, que les hommes sont toujours en contradiction avec eux-mêmes. Avec tous vos scrupules pour éviter de mutiler votre grand poète, vous écartez cependant la plus belle pensée de la pièce.

— La plus belle ! s’écria Wilhelm.

— Assurément, la plus belle, et Hamlet lui-même en est assez fier.

— Quelle est cette pensée ? dit Serlo.

— Si vous aviez une perruque, reprit la jeune fille, je vous l’ôterais très délicatement, car il semble nécessaire qu’on vous ouvre l’esprit. »

Toute la compagnie rêvait sur ce propos, et la conversation était suspendue. On s’était levé, il était tard, on semblait disposé à se séparer. Pendant ce moment d’irrésolution, Philine se mit à chanter les strophes suivantes, sur un air très agréable :

« Ne chantez pas d’un ton lugubre la solitude de la nuit ! Non, beautés charmantes, la nuit est faite pour la société.

« Ainsi que la femme fut donnée à l’homme, comme sa plus belle moitié, la nuit est la moitié de la vie, et c’est la moitié la plus belle.

« Pouvez-vous aimer le jour, qui ne fait qu’interrompre les plaisirs ? Il est bon à nous distraire ; il ne vaut rien pour autre chose.

« Mais, lorsqu’aux heures de la nuit, la douce lampe verse une faible lumière, et que, des lèvres aux lèvres voisines, s’épanchent le badinage et l’amour ;

« Lorsque l’enfant prompt et volage, qui d’ordinaire précipite sa course ardente, impétueuse, souvent pour la moindre faveur, s’arrête au milieu des jeux légers ;

« Quand le rossignol chante aux amants une amoureuse chanson, où les captifs et les affligés n’entendent que plaintes et soupirs :

« Avec quels doux battements de cœur ne prêtez-vous pas l’oreille à la cloche, dont les douze coups discrets promettent repos et sûreté !

« Aussi, durant la longue journée, ma chère âme, qu’il t’en souvienne, chaque jour a son tourment et chaque nuit son plaisir. »

Philine, en terminant sa chanson, fit une petite révérence, et Serlo cria : « Bravo ! » Elle sortit vivement, et s’enfuit, en faisant des éclats de rire ; on l’entendait encore fredonner, en descendant l’escalier, et faire cliqueter ses pantoufles.

Serlo passa dans la chambre voisine ; Aurélie, debout devant Wilhelm, qui lui souhaitait le bonsoir, lui dit encore :

« Que cette Philine m’est odieuse, profondément odieuse, jusque dans les plus petites choses ! Ces cils bruns, avec ces cheveux blonds, que mon frère trouve ravissants, je ne puis les souffrir ; et cette cicatrice au front est à mes yeux un objet tellement ignoble et repoussant, qu’il me ferait reculer de dix pas. Elle racontait l’autre jour, par forme de plaisanterie, que, dans son enfance, son père lui avait jeté une assiette à la tête, et qu’elle en portait la marque. Elle est bien marquée aux yeux et sur le front, afin qu’on ait à se méfier d’elle. »

Wilhelm ne répondait rien, et Aurélie poursuivit, en laissant voir plus d’amertume encore.

« Il m’est presque impossible, tant je la déteste, de lui adresser une parole obligeante et polie, et pourtant elle est fort caressante. Je voudrais que nous fussions délivrés d’elle. Vous aussi, mon ami, vous avez pour cette créature une certaine complaisance, des manières qui me blessent le cœur, des attentions qui approchent de l’estime, et que, par le ciel ! elle ne mérite pas.

— Telle qu’elle est, répondit Wilhelm, je lui dois de la reconnaissance ; on peut blâmer sa conduite, mais je dois rendre justice à son caractère.

— Son caractère ! Croyez-vous qu’une pareille créature puisse avoir un caractère ? Je vous reconnais là, vous autres hommes ! Vous méritez de telles femmes.

— Me soupçonnez-vous, ma chère amie ? Je puis vous rendre compte de chaque minute que j’ai passée avec elle.

— Fort bien ! fort bien ! Il est tard, ce n’est pas le moment de disputer. Vous êtes tous les mêmes. Bonsoir, mon ami ! Bonsoir, mon bel oiseau de paradis ! »

Wilhelm demanda comment il avait mérité ce titre d’honneur.

« Une autre fois, répondit Aurélie, une autre fois. On dit que ces oiseaux-là n’ont point de pieds, qu’ils ne font que planer dans l’espace et se nourrissent de l’éther ; mais c’est une fable, ajouta-t-elle, une fiction poétique. Bonne nuit, tâchez de faire un beau rêve. »

Elle se retira chez elle et le laissa seul ; il se hâta de regagner sa chambre.

Il se promenait de long en large, d’assez mauvaise humeur. Le ton badin, mais décidé d’Aurélie, l’avait blessé ; il sentait profondément combien elle lui faisait injure. Il ne pouvait être dur et malhonnête avec Philine ; elle n’avait eu aucun tort à son égard ; et puis il se sentait si loin de toute faiblesse pour elle, qu’il pouvait, avec assurance et fierté, se rendre témoignage à lui-même.

Il était sur le point de se déshabiller, et il s’avançait vers son lit, pour en ouvrir les rideaux, lorsque, à sa très grande surprise, il vit devant le lit une paire de pantoufles, l’une debout, l’autre posée à terre. C’étaient les pantoufles de Philine, qu’il ne connaissait que trop bien. Il crut voir aussi dans les rideaux quelque désordre ; même ils lui semblèrent s’agiter. Il s’arrêta, le regard immobile.

Une nouvelle émotion, qu’il prit pour du dépit, lui ôtait la respiration, et, après une courte pause, pendant laquelle il s’était remis, il dit avec fermeté :

« Levez-vous, Philine ! Que signifie cela ? Qu’est devenue votre sagesse, votre bonne conduite ? Voulez-vous nous rendre demain la fable de la maison ? »

Rien ne remuait.

« Je ne plaisante pas, poursuivit-il. Ces agaceries sont très mal adressées. »

Pas un souffle, pas un mouvement.

Résolu et mécontent, il marcha droit au lit et ouvrit brusquement les rideaux.

« Levez-vous, dit-il, ou je vous laisserai la chambre pour cette nuit. »

À sa grande surprise, il trouva son lit vide, les coussins et les couvertures dans le plus bel ordre. Il regarda autour de lui, il chercha, fouilla partout, et ne trouva pas une trace de la friponne. Derrière le lit, derrière le poêle, les armoires, il n’y avait personne ; il cherchait encore et encore. Un témoin malin aurait pu croire qu’il cherchait pour trouver. Il n’avait pas la moindre envie de dormir. Il posa les pantoufles sur la table, se promena en long et en large, s’arrêtant quelquefois devant la table ; et un malin génie, qui le guettait, nous assure qu’il s’occupa, une grande partie de la nuit, des pantoufles mignonnes ; qu’il les contemplait avec un certain intérêt, les maniait, jouait avec elles, et que, vers le matin seulement, il se jeta tout habillé sur son lit, où il s’endormit avec les plus étranges visions. Il sommeillait encore, quand Serlo entra dans sa chambre et s’écria :

» Où êtes-vous ? Encore au lit ! Impossible ! Je vous cherchais au théâtre, où nous avons encore bien des choses à faire. »

CHAPITRE XI.

La matinée et l’après-midi s’écoulèrent promptement. Déjà la salle était pleine, et Wilhelm se hâtait de s’habiller. Il ne pouvait mettre son costume aussi commodément que la première fois qu’il l’avait essayé. Lorsqu’il parut au foyer, les dames s’écrièrent tout d’une voix que rien n’était à sa place ; le beau panache était dérangé, la boucle n’allait pas bien : on se mit à coudre, à découdre, à rajuster. La symphonie avait commencé : Philine redressait encore quelque chose à la fraise et Aurélie aux plis du manteau.

« Laissez-moi, enfants que vous êtes ! disait-il. Cette négligence fera de moi un véritable Hamlet. »

Les dames ne le quittaient pas et continuaient à l’ajuster. La symphonie avait cessé, et la pièce était commencée. Il jeta un coup d’œil au miroir, enfonça son chapeau sur ses yeux et se remit un peu de fard.

À ce moment, quelqu’un accourut en s’écriant : « Le fantôme ! le fantôme ! »

Wilhelm n’avait pas eu, de tout le jour, le temps de songer à son grand souci, de savoir si le spectre paraîtrait. Maintenant il était rassuré, et l’on pouvait s’attendre au plus étrange auxiliaire. L’inspecteur du théâtre survint, demandant ceci et cela ; Wilhelm n’eut pas le temps de chercher des yeux le fantôme ; il courut se ranger auprès du trône, où le roi et la reine, environnés de leur cour, brillaient déjà dans toute leur magnificence. Il n’eut que le temps d’entendre les derniers mots d’Horatio, qui parlait, avec le plus grand trouble, de l’apparition du spectre, et semblait presque avoir oublié son rôle.

Le rideau se leva, et Wilhelm voyait devant lui la salle remplie. Après qu’Horatio eut débité sa tirade et en eut fini avec le roi, il s’approcha d’Hamlet, comme pour se présenter au prince et lui dit à voix basse :

« Le diable est sous la cuirasse. Il nous a fait prendre à tous la fuite de peur. »

Cependant on ne voyait dans les coulisses que deux hommes de haute taille, enveloppés de manteaux et de capuchons blancs ; et Wilhelm, qui, dans sa distraction, son inquiétude et son embarras, croyait avoir manqué le premier monologue, malgré les vifs applaudissements qui l’avaient accompagné à sa sortie, reparut, avec un véritable malaise, au milieu de l’affreuse et dramatique nuit d’hiver. Mais il se remit et débita, avec l’indifférence convenable, la tirade placée si à propos sur le goût des peuples du Nord pour les festins et la boisson ; là-dessus, comme les spectateurs, il oubliait le fantôme, et fut saisi d’une véritable frayeur, lorsque Horatio s’écria : « Voyez, il vient ! » Wilhelm se retourna brusquement, et la noble et grande figure, sa marche, qu’on entendait à peine, ses mouvements légers, sous l’armure, qui semblait pesante, produisirent sur lui une si forte impression, qu’il restait là comme pétrifié, et ne put s’écrier que d’une voix étouffée : « Anges, esprits célestes, protégez-nous ! » Il regardait fixement le spectre ; il reprit plusieurs fois haleine, et lui adressa la parole avec tant de trouble, de désordre, et de tels efforts, que le plus grand art n’aurait pu les exprimer aussi parfaitement. La manière dont il avait traduit ce passage le servit à merveille. Il s’était attaché de près à l’original, dont les expressions lui semblaient rendre admirablement l’état d’une âme surprise, effrayée et saisie d’horreur.

« Que tu sois un bon génie, que tu sois un lutin maudit ; que tu apportes les parfums du ciel ou les vapeurs de l’enfer ; que ton intention soit bonne ou mauvaise, tu viens sous une figure vénérable, oui, je te parle, je te nomme Hamlet, roi, père !… Oh ! réponds-moi. »

On observa que l’assemblée était profondément émue. Le spectre fit un signe au prince, qui le suivit au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

La scène changea, et, lorsqu’ils arrivèrent dans la place écartée, le spectre s’arrêta soudain et se retourna, en sorte qu’Hamlet se trouva un peu trop près de lui. Aussitôt, avec une vive curiosité, Wilhelm l’observa à travers la visière baissée, mais il ne put distinguer que des yeux enfoncés et un nez régulier. Il était devant lui, l’observant avec crainte ; mais, quand les premiers accents sortirent du casque, lorsqu’une voix sonore, quoique un peu rude, fit entendre ces paroles : « Je suis l’ombre de ton père, » Wilhelm recula de quelques pas en frémissant, et tous les spectateurs frémirent. Chacun crut reconnaître la voix, et Wilhelm lui trouva quelque ressemblance avec la voix de son père. Ces mystérieux sentiments, ces souvenirs, le désir de découvrir cet étrange ami, la crainte de l’offenser, même l’inconvenance qu’il y avait à s’avancer trop près de lui, comme acteur, dans cette situation, poussaient Wilhelm en sens contraire. Il changea si souvent d’attitude, pendant le long récit du spectre ; il parut si irrésolu et si embarrassé, si attentif et si distrait, que son jeu excita une admiration générale, comme le spectre un effroi général. Le vieux roi parlait avec le profond sentiment d’une douleur amère, plutôt que gémissante ; mais c’était une douleur idéale, lente, infinie ; c’était le découragement d’une grande âme, qui est séparée de toutes les choses terrestres, et qui succombe néanmoins à des peines sans bornes. Il disparut enfin, mais d’une manière étrange : un voile léger, grisâtre, transparent, qui sembla s’élever de l’abîme, l’enveloppa tout entier et l’entraîna avec lui.

Alors les amis d’Hamlet reparurent, et ils jurèrent sur l’épée. Mais la vieille taupe travailla si bien sous terre, qu’en quelque lieu qu’ils fussent, elle leur criait sous les pieds : « Jurez ! » Et, comme si le sol avait brûlé sous leurs pas, ils couraient d’une place à une autre. Où ils se trouvaient, sortait aussitôt de terre une petite flamme, qui augmentait l’effet, et laissait chez tous les spectateurs une impression profonde.

La pièce suivit son cours sans accident ; nul échec : tout réussit ; le public témoignait son contentement ; l’ardeur et le courage des comédiens semblaient s’accroître à chaque scène.

CHAPITRE XII.

Le rideau tomba et les plus vifs applaudissements retentirent dans toute la salle. Les quatre princes morts se relevèrent lestement et s’embrassèrent de joie. Polonius et Ophélie sortirent de leurs tombeaux, et ils eurent encore le vif plaisir d’entendre comme Horatio, lorsqu’il s’avança pour l’annonce, fut accueilli par des battements de mains frénétiques. On ne voulut entendre parler d’aucune autre pièce, et l’on demanda, avec enthousiasme, une seconde représentation d’Hamlet.

« La bataille est gagnée ! s’écria Serlo. Ce soir, plus un seul mot de raison !… Tout dépend de la première impression. Il ne faut pas trouver mauvais que tout comédien soit circonspect et obstiné dans ses débuts. »

Le caissier vint, et lui présenta une magnifique recette.

« Nous avons bien débuté, dit Serlo, et le préjugé nous profitera. Où donc est le souper qu’on nous a promis ? Nous avons droit de nous régaler aujourd’hui. »

Ils étaient convenus de passer la soirée ensemble dans leurs habits de théâtre et de se donner une fête. Wilhelm s’était chargé du local, et Mme Mélina du souper.

Une salle, où l’on peignait les décors, avait été mise en état, ornée de diverses décorations, et si bien disposée, qu’elle avait l’air d’un jardin bordé d’une colonnade. Dès l’entrée, la société fut éblouie par l’éclat des lumières, qui répandaient sur une table bien parée et bien servie un air de fête, à travers la vapeur des plus doux parfums, que l’on n’avait pas épargnés. On se récria sur la beauté de ces apprêts et l’on prit place avec cérémonie. Wilhelm était assis entre Aurélie et Mme Mélina ; Serlo, entre Elmire et Philine ; nul n’était mécontent de lui-même et de sa place.

Les deux amateurs, qui s’étaient joints à la société, en augmentèrent le plaisir ; pendant la représentation, ils étaient venus plusieurs fois dans les coulisses, et ne pouvaient assez témoigner leur satisfaction et celle du public ; maintenant ils en vinrent au détail, et chaque acteur reçut sa large part d’éloges. Chaque mérite, chaque passage, fut relevé avec une vivacité incroyable. Le souffleur, qui était assis modestement au bout de la table, fut hautement félicité pour sa tirade du farouche Pyrrhus ; on ne put assez louer l’adresse qu’Hamlet et Laërtes avaient déployée dans l’escrime ; la tristesse d’Ophélie avait été noble et belle au delà de toute expression ; on ne trouvait pas de termes pour le jeu de Polonius ; chacun des assistants entendait son éloge dans celui des autres et dans la bouche de ses camarades.

Le fantôme absent ne fut pas oublié dans ce concert d’éloges et d’admiration. Il avait déployé le plus heureux organe et parlé avec un sens profond. On s’étonnait particulièrement qu’il parût informé de tout ce qui s’était passé au sein de la troupe : il ressemblait parfaitement au portrait, comme s’il eût servi de modèle à l’artiste. Les amateurs ne pouvaient assez vanter l’effet terrible du moment où il s’était approché de son portrait, et avait passé devant son image : la vérité et l’erreur s’étaient merveilleusement confondues, et l’on avait cru qu’en effet la reine voyait seulement l’une des figures. Mme Mélina fut très approuvée d’avoir alors regardé fixement le portrait, tandis qu’Hamlet indiquait du geste le fantôme.

On demanda comment le spectre avait pu s’introduire, et l’on apprit, de l’inspecteur du théâtre, qu’une porte de derrière, ordinairement obstruée par les décorations, s’était trouvée libre ce soir-là, parce qu’on avait eu besoin de la salle gothique, et qu’il était arrivé par là deux grandes figures, en manteaux et capuchons blancs, qu’on ne pouvait distinguer l’une de l’autre ; qu’elles étaient vraisemblablement sorties de la même façon, à la fin du troisième acte.

Serlo loua surtout le spectre de ne s’être pas trop lamenté, comme un pauvre bélître, et d’avoir même ajouté à la fin un passage, plus convenable à ce héros, pour enflammer son fils. Wilhelm l’avait retenu, et il promit de l’ajouter à son manuscrit.

Dans la joie du festin, on n’avait pas remarqué l’absence des enfants et du joueur de harpe ; mais ils firent bientôt une entrée fort agréable. Ils se présentèrent ensemble, dans un costume très pittoresque. Félix jouait du triangle, Mignon du tambour de basque, et le vieillard, portant sa harpe suspendue à son cou, jouait en marchant. Ils firent le tour de la table en chantant diverses chansons. Ils furent servis à leur tour, et les convives se firent une fête de verser aux enfants autant de vin doux qu’ils en voulaient boire ; la compagnie elle-même n’avait pas ménagé les précieuses bouteilles dont quelques paniers étaient arrivés, le soir, sur l’ordre des deux amateurs. Les enfants ne cessaient de sauter et de chanter ; Mignon était surtout d’une gaieté folle, comme on ne l’avait jamais vue. Elle jouait du tambour de basque, avec une vivacité et une grâce infinie : tantôt, pour le faire gronder, elle passait vivement le doigt sur la peau ; tantôt elle le frappait avec le revers de la main et les jointures des doigts : même elle battait le parchemin contre ses genoux, contre sa tête, selon des rythmes changeants, ou le secouait, ne faisant plus entendre que les grelots, et tirait des sons très variés du plus simple des instruments. Après avoir fait longtemps leur tapage, les enfants se jetèrent dans un fauteuil, qui était resté vide en face de Wilhelm.

« Ôtez-vous du fauteuil ! leur cria Serlo : il est réservé pour le fantôme. S’il vient, vous pourrez en pâtir.

— Je ne le crains pas, dit Mignon ; s’il vient, nous lui ferons place. C’est mon oncle : il ne me fera point de mal. »

Pour comprendre cette repartie, il fallait savoir qu’elle avait désigné, sous le nom du grand diable, son père supposé. Les convives se regardèrent, et furent confirmés dans le soupçon que l’apparition du spectre n’était pas un mystère pour Serlo.

On jasait et l’on buvait, et les jeunes filles regardaient par moments avec frayeur du côté de la porte.

Les enfants, assis dans le grand fauteuil, et qui ne paraissaient au-dessus de la table que comme polichinelle hors de la caisse, commencèrent à jouer une scène à sa façon. Mignon imitait fort bien sa voix nasillarde ; et ils se frappèrent la tête l’un contre l’autre, ou sur le bord de la table, avec toute la violence que des poupées de bois auraient pu seules endurer.

Mignon était joyeuse jusqu’à la fureur, et les comédiens, qui d’abord s’étaient fort amusés de ce badinage, durent le faire cesser. Mais les exhortations eurent peu d’effet, car elle se leva en sursaut, et courut, comme une possédée, autour de la table, le tambour de basque à la main. Ses cheveux flottaient, et, comme elle portait la tête en arrière, et lançait, pour ainsi dire, ses membres en l’air, elle ressemblait à ces Ménades, dont les attitudes sauvages, et presque impossibles, nous étonnent souvent encore dans les anciens monuments.

Animé par le succès et le bruit des enfants, chacun voulut contribuer à l’amusement de la société. Les dames chantèrent des canons, Laërtes contrefit le rossignol, et le pédant donna un concert pianissimo sur la guimbarde. Les voisins et les voisines jouaient ensemble divers jeux, où les mains se rencontrent et se mêlent, et plus d’un couple ne manqua pas d’exprimer de tendres espérances. Mme Mélina surtout ne pouvait cacher un vif penchant pour Wilhelm. La nuit était avancée ; Aurélie, qui était presque seule restée maîtresse d’elle-même, avertit la compagnie, en se levant de table, qu’il était temps de se retirer.

Au moment du départ, Serlo donna encore le régal d’un feu d’artifice. Il savait imiter avec la voix, d’une manière inconcevable, le bruit des fusées, des soleils et des serpenteaux ; il suffisait de fermer les yeux pour que l’illusion fût complète. Cependant tout le monde s’était levé et l’on offrait le bras aux dames. Wilhelm sortit le dernier avec Aurélie. Ils rencontrèrent sur l’escalier l’inspecteur du théâtre, qui leur dit :

« Voici le voile dans lequel le spectre a disparu. Il est resté suspendu à la trappe, et nous venons de le trouver.

— Merveilleuse relique ! » s’écria Wilhelm, et il prit le voile des mains de l’inspecteur.

En ce moment, il se sentit saisir le bras gauche, et il éprouva en même temps une violente douleur. Mignon s’était mise en embuscade, l’avait saisi et mordu au bras. Elle passa près de lui, descendit l’escalier et disparut.

Quand les convives furent arrivés au grand air, presque tous s’aperçurent qu’ils avaient dépassé les bornes de la tempérance ; et, sans prendre congé, ils se dispersèrent.

Arrivé dans sa chambre, Wilhelm se hâta de se déshabiller, d’éteindre sa lumière et de se mettre au lit. Le sommeil allait s’emparer de lui, mais un léger bruit, qu’il crut entendre derrière le poêle, attira son attention. La figure du roi couvert de son armure flottait dans son imagination échauffée ; il s’assit, pour adresser la parole au spectre, lorsqu’il se sentit entouré de deux bras délicats ; de tendres baisers lui fermèrent la bouche, et il sentit sa poitrine pressée par un beau sein, qu’il n’eut pas le courage de repousser.

CHAPITRE XIII.

Le lendemain, Wilhelm se réveilla avec un sentiment pénible, et se trouva seul dans son lit. Les vapeurs du vin que le sommeil n’avait pas entièrement dissipées, lui laissaient encore la tête pesante, et il ne songeait pas sans inquiétude à la visite nocturne de la belle inconnue. Ses premiers soupçons tombèrent sur Philine, et cependant le corps charmant qu’il avait pressé dans ses bras ne semblait pas être le sien. Il s’était endormi au milieu des plus vives caresses, à côté de cette étrange et muette visite, et maintenant il n’en découvrait plus aucune trace. Il sauta à bas du lit, et il vit, en s’habillant, que sa porte, qu’il avait coutume de fermer à clef, était seulement appuyée : il ne put se rappeler s’il l’avait fermée la veille.

Mais ce qui l’étonna surtout fut le voile du fantôme, qu’il trouva sur son lit ; il l’avait apporté, et probablement il l’avait lui-même jeté là. C’était un crêpe gris. Sur la bordure, il vit cette inscription brodée en lettres noires : « Pour la première fois et la dernière, fuis, jeune homme, fuis ! »

Dans cet instant, Mignon entra et lui apporta son déjeuner. L’aspect de cette enfant le surprit, on pourrait dire, l’effraya.

Elle semblait avoir grandi pendant cette nuit ; elle se présenta devant Wilhelm d’un air imposant et noble, et fixa sur lui un œil si sévère, qu’il ne put soutenir son regard. Elle ne lui fit point les caresses accoutumées, elle qui, d’ordinaire, lui serrait la main, lui baisait la joue, la bouche, le bras ou l’épaule ; mais, après avoir fait son service, elle se retira en silence.

L’heure fixée pour une lecture était venue : on se réunit, et tout le monde était mal disposé, grâce à la fête de la veille. Wilhelm recueillit ses forces du mieux qu’il put, pour ne pas manquer d’abord aux maximes qu’il avait si vivement prêchées. Sa grande pratique vint à son secours : car la pratique et l’habitude doivent, dans tous les arts, combler les lacunes que laisseraient si souvent le génie et le caprice.

Toutefois on put reconnaître, en cette occasion, combien il est vrai de dire qu’on ne devrait jamais entrer avec solennité dans aucune situation qui doit durer longtemps, qui doit même devenir un état, un genre de vie. Que l’on se borne à fêter ce qui est heureusement accompli ; toute cérémonie, au début, épuise l’ardeur et les forces qui produisent l’élan, et qui doivent nous soutenir dans un labeur continu. De toutes les fêtes, celles du mariage sont les plus déplacées ; aucun acte ne devrait s’accomplir avec plus de silence, d’espoir et d’humilité.

La journée se traîna lentement, et Wilhelm n’en avait point encore passé de plus insipide. Le soir, au lieu de converser comme d’habitude, on bâillait. L’intérêt d’Hamlet était épuisé, et l’on trouvait presque désagréable d’avoir à le jouer encore le jour suivant. Wilhelm produisit le voile du spectre : on dut en conclure qu’il ne reviendrait pas. C’était surtout l’avis de Serlo. Il semblait parfaitement instruit des intentions de la merveilleuse figure ; d’un autre côté, on ne pouvait s’expliquer les paroles : « Fuis, jeune homme, fuis ! » Comment Serlo pouvait-il s’entendre avec une personne qui semblait avoir l’intention d’éloigner le meilleur acteur de sa troupe ?

Il fut nécessaire de confier au bourru le rôle du fantôme et celui du roi au pédant. Tous deux déclarèrent qu’ils les avaient déjà étudiés ; et ce n’était pas une merveille : en effet, après tant de répétitions et de si longues dissertations sur cette pièce, tous les comédiens avaient si bien appris à la connaître, qu’ils auraient pu très facilement prendre les rôles les uns des autres. Cependant on fit une répétition à la hâte ; on finit assez tard, et, au moment de se séparer, Philine dit tout bas à Wilhelm :

« Il faut que j’aille chercher mes pantoufles : tu ne mettras pas le verrou, j’espère ? »

Ces mots jetèrent Wilhelm dans un assez grand embarras, lorsqu’il fut rentré chez lui : ses soupçons, que Philine était l’inconnue de la nuit dernière, en furent augmentés, et nous sommes obligés de nous ranger nous-mêmes à cet avis, d’autant que nous ne pouvons découvrir les causes qui le faisaient hésiter, et lui devaient inspirer un autre soupçon bien étrange. Il se promena quelques moments dans sa chambre avec agitation, et, véritablement, il n’avait pas encore poussé le verrou, lorsque Mignon se précipita dans la chambre, le saisit par le bras et s’écria : « Meister, sauve la maison ! Elle brûle ! »

Wilhelm courut à la porte, et vit une épaisse fumée descendre à flots jusqu’à lui de l’étage supérieur. Déjà on entendait dans la rue les cris d’alarme, et le joueur de harpe, son instrument dans les mains, descendait, suffoqué par la fumée. Aurélie s’élança de sa chambre, et jeta le petit Félix dans les bras de Wilhelm.

« Sauvez l’enfant, cria-t-elle : nous aurons soin du reste. »

Wilhelm, qui ne croyait pas le danger si grand, voulut d’abord pénétrer au foyer de l’incendie, pour l’étouffer, s’il était possible, à sa naissance. Il remit l’enfant au vieillard, et lui ordonna de descendre l’escalier de pierre, qui menait au jardin par une petite galerie voûtée, et de rester en plein air avec les enfants. Mignon prit une lumière. Wilhelm pressa Aurélie de sauver ses effets par le même chemin. Lui-même il courut en haut, à travers la fumée ; mais il s’exposait inutilement au danger : la flamme semblait s’avancer de la maison voisine ; elle avait déjà envahi la charpente du grenier et un léger escalier. D’autres hommes, arrivés au secours, souffraient, comme lui, de la flamme et de la fumée ; mais il les encourageait et demandait de l’eau à grands cris ; il les conjurait de ne céder à la flamme que pas à pas, et promit de rester avec eux. À ce moment, Mignon accourut et s’écria :

« Meister, sauve ton Félix ! Le vieillard est furieux ; le vieillard le tue ! »

Wilhelm, bouleversé, descendit l’escalier précipitamment, sur les pas de Mignon.

Arrivé aux dernières marches, qui conduisaient dans la galerie voûtée, il s’arrêta, saisi d’horreur. Un amas de paille et de fagots, qu’on avait entassés à cette place, flambait vivement. Félix était couché par terre et poussait des cris ; le vieillard, la tête baissée, s’appuyait, à côté, contre la muraille.

« Que fais-tu, malheureux ? » s’écria Wilhelm.

Le vieillard gardait le silence ; Mignon avait relevé Félix et entraînait avec peine l’enfant dans le jardin, tandis que Wilhelm s’efforçait de disperser le feu et de l’étouffer ; mais cela ne faisait qu’augmenter la vivacité et la violence de la flamme. Enfin il dut s’enfuir à son tour dans le jardin, avec les cils et les cheveux brûlés, entraînant, à travers la flamme, le vieillard, qui le suivait malgré lui, la barbe roussie.

Wilhelm courut dans le jardin à la recherche des enfants ; il les trouva sur le seuil d’un pavillon écarté. Mignon faisait son possible pour tranquilliser l’enfant ; Wilhelm le prit sur ses genoux, l’interrogea, l’examina, et ne put tirer des deux enfants aucune explication suivie.

Sur l’entrefaite, l’incendie avait envahi plusieurs maisons voisines et illuminait toute la contrée. Wilhelm observa l’enfant à la lueur de la flamme ; il ne put apercevoir aucune blessure, pas une trace de sang, pas une contusion. Il le palpa sur tout le corps, sans qu’il donnât aucun signe de douleur ; au contraire, il se calmait par degrés, et déjà il admirait la flamme, il se récriait sur les beaux chevrons et les belles poutres qui brûlaient à la file, comme une illumination.

Wilhelm ne songeait point aux habits et aux autres effets qu’il pouvait avoir perdus ; il sentait profondément combien lui étaient chers ces deux êtres, qu’il voyait échappés à un si grand danger. Il pressait le petit garçon sur son cœur, avec un sentiment tout nouveau, et voulut aussi embrasser Mignon avec une joyeuse tendresse ; mais elle le repoussa doucement, le prit par la main, et, en la pressant :

« Meister, lui dit-elle (jamais encore, avant cette soirée, elle ne lui avait donné ce nom), Meister, nous avons échappé à un grand danger. Ton Félix était à la mort. »

À force de questions, Wilhelm apprit enfin que le joueur de harpe, lorsqu’ils furent parvenus dans la voûte, lui avait arraché la lumière des mains et avait mis le feu à la paille ; puis, ayant couché Félix par terre, il avait ensuite, avec des gestes bizarres, posé les mains sur la tête de l’enfant et tiré un couteau, comme s’il avait voulu l’immoler en sacrifice ; elle s’était élancée sur lui et, lui ayant arraché le couteau, elle avait crié ; un habitant de la maison, qui avait sauvé quelques meubles au jardin, était venu à son aide ; mais il fallait que, dans la confusion, il se fût retiré et qu’il eût laissé seuls le vieillard et l’enfant.

Deux ou trois maisons étaient en flammes. Personne n’avait pu se sauver dans le jardin, pendant que le feu était sous la voûte ; Wilhelm était inquiet de ses amis ; il ne se préoccupait guère de ses effets : il n’osait quitter les enfants, et voyait le désastre augmenter toujours.

Il passa quelques heures dans cette anxiété. Félix s’était endormi sur ses genoux ; Mignon était assise à son côté et lui serrait la main. Enfin l’on était parvenu à se rendre maître du feu. Les maisons brûlées s’écroulèrent ; le matin approchait ; les enfants commençaient à souffrir du froid, et lui-même, légèrement vêtu, il était fort incommodé de la rosée. Il les conduisit vers les ruines de la maison écroulée, et ils trouvèrent, auprès d’un monceau de cendres et de charbons, une bienfaisante chaleur.

Le jour naissant réunit peu à peu tous les amis, toutes les connaissances ; tout le monde était sauvé, personne n’avait beaucoup perdu.

Les effets de Wilhelm se retrouvèrent. À dix heures, Serlo fit répéter du moins quelques scènes d’Hamlet, dont les acteurs avaient changé. Il eut, au sujet de cette pièce, quelques débats avec la police : le clergé demandait qu’après un pareil châtiment du ciel, on fermât le théâtre, et Serlo soutint que, soit pour le dédommager de ce qu’il avait perdu cette nuit, soit pour réconforter les esprits consternés, la représentation d’un drame intéressant était plus que jamais à sa place. Cet avis prévalut et la salle fut comble. Les acteurs jouèrent avec une rare chaleur, avec plus de passion et de liberté que la première fois. Les spectateurs, dont la sensibilité était exaltée par l’horrible scène de la nuit, et rendue plus avide d’une récréation intéressante, par une longue journée de pénibles distractions, étaient mieux préparés aux impressions extraordinaires. La plupart étaient de nouveaux auditeurs, attirés par la renommée de la pièce, et qui ne pouvaient faire aucune comparaison avec la première soirée.

Le bourru joua tout à fait dans le sens du spectre inconnu, et le pédant avait de même bien observé son devancier ; et, s’il n’était qu’un pauvre diable, Hamlet n’en fut que mieux fondé, lorsqu’en dépit de son manteau de pourpre et de son col d’hermine, il le traita de roi en guenilles.

Jamais peut-être souverain plus bizarre ne s’éleva sur le trône, et, bien que ses camarades, et surtout Philine, fissent mille railleries sur sa nouvelle dignité, il fit cependant remarquer que le comte, en sa qualité de grand connaisseur, lui avait prédit la chose, et bien plus encore, au premier coup d’œil. Cependant Philine lui recommanda l’humilité, et lui déclara que, dans l’occasion, elle saurait poudrer les manches de son habit, afin de lui rappeler la malheureuse nuit du château et de lui apprendre à porter la couronne avec modestie.

CHAPITRE XIV.

On s’était pourvu de logements à la hâte, et la troupe se trouvait par là fort dispersée. Wilhelm avait pris en affection le pavillon du jardin, auprès duquel il avait passé la nuit ; il en obtint facilement la clef, et s’y établit ; et, comme Aurélie était fort à l’étroit dans sa nouvelle demeure, il garda Félix auprès de lui ; Mignon ne voulut pas se séparer du petit garçon.

Les enfants avaient une jolie chambre au premier étage ; Wilhelm occupait la salle du rez-de-chaussée ; Félix et Mignon s’endormirent, mais, lui, il ne put trouver le sommeil.

À côté de l’agréable jardin, que la pleine lune, à son lever, éclairait magnifiquement, il contemplait les tristes ruines, d’où s’élevait encore quelque fumée ; l’air était doux et la nuit admirablement belle. À la sortie du théâtre, Philine l’avait légèrement pressé, du coude, et lui avait chuchoté quelques mots, qu’il n’avait pas compris. Il était troublé et mécontent, et ne savait ce qu’il devait attendre ou faire. Philine l’avait évité pendant quelques jours, et c’était la première fois qu’elle lui redonnait un signe d’intelligence. Hélas ! elle était brûlée maintenant, la porte qu’il ne devait pas fermer, et les pantoufles s’étaient envolées en fumée. Comment la belle viendrait dans le jardin, si tel était son projet, il ne le savait point ; il ne désirait pas la voir, et pourtant il se serait bien volontiers expliqué avec elle.

Mais ce qui lui pesait bien plus sur le cœur, c’était le sort du joueur de harpe, car on ne l’avait pas revu. Wilhelm craignait qu’en déblayant la place, on ne le trouvât mort sous les décombres. Il avait caché à tout le monde les soupçons qu’il avait, que le vieillard ne fût l’auteur de l’incendie : car c’était lui qu’il avait vu descendre le premier du grenier déjà plein de flammes et de fumée, et son désespoir, dans la galerie voûtée, semblait être la suite d’un si malheureux événement. Cependant les recherches que la police avait faites sur-le-champ avaient rendu très vraisemblable l’idée que ce n’était pas dans la maison qu’ils habitaient, mais dans la troisième plus loin, que l’incendie avait éclaté, et s’était aussitôt répandu sous les toitures.

Wilhelm rêvait à ces choses, assis sous un berceau, lorsqu’il entendit quelqu’un se glisser dans une allée voisine. À de tristes accents, qui se firent entendre dans l’instant même, il reconnut le joueur de harpe. Le chant, qu’il put très bien saisir, exprimait la consolation d’un malheureux, qui se sent tout près de la folie. Il est à regretter que Wilhelm n’en ait retenu que la dernière strophe :

« Je me glisserai de porte en porte ; je me présenterai, silencieux et modeste ; une main pieuse me donnera la nourriture, et je passerai plus loin. Chacun se trouvera heureux, quand il me verra paraître ; une larme tombera de ses yeux, et je ne saurai pas pourquoi il pleure. »

À ces derniers mots, il était arrivé vers la porte du jardin, qui donnait sur une rue écartée : la trouvant fermée, il voulut franchir le mur, en grimpant aux espaliers ; mais Wilhelm le retint, et lui parla avec bonté. Le vieillard le pria d’ouvrir la porte, parce qu’il voulait et devait fuir. Notre ami lui représenta qu’il pourrait bien sortir du jardin, mais non de la ville, et lui montra combien il se rendrait suspect par une semblable démarche. Peine inutile ! Le vieillard persistait dans sa résolution. Wilhelm ne lui céda point, et finit par l’entraîner, avec une certaine violence, dans le pavillon, où ils eurent ensemble un entretien bizarre, que nous passerons sous silence, afin de ne pas fatiguer nos lecteurs par des idées incohérentes et des impressions pénibles.

CHAPITRE XV.

Tandis que Wilhelm ne savait que résoudre au sujet du malheureux vieillard, qui donnait des marques si évidentes de folie, Laërtes vint, le matin même, le tirer d’embarras. Fidèle à sa vieille habitude de se trouver partout, il avait vu au café un homme qui avait éprouvé, quelque temps auparavant, les plus violents accès de mélancolie. On l’avait remis à un pasteur de campagne, qui se vouait particulièrement à traiter ce genre de maladie. Cette fois encore, il avait bien réussi : il était alors en ville, où la famille du malade guéri lui faisait la plus honorable réception.

Wilhelm courut à sa recherche, et, l’ayant trouvé, il lui exposa le cas, et se mit d’accord avec lui. On sut inventer un prétexte pour lui remettre le malade. Ce fut pour Wilhelm une séparation très douloureuse, que l’espérance de voir le vieillard rétabli put seule lui rendre un peu supportable, tant il était accoutumé à le voir autour de lui, à entendre ses accents inspirés et touchants. La harpe avait été brûlée ; on en trouva une autre, qu’on lui donna pour le voyage.

Le feu avait aussi consumé la petite garde-robe de Mignon, et, lorsqu’on voulut la pourvoir de quelques vêtements nouveaux, Aurélie proposa de lui faire porter enfin des habits de femme. Mignon s’y refusa obstinément ; elle demanda, avec une grande vivacité, de conserver son habillement ordinaire, et il fallut céder à son désir.

La troupe eut à peine le temps de se reconnaître ; les représentations suivirent leur cours.

Wilhelm écoutait souvent ce qu’on disait dans le public, mais il entendait rarement ce qu’il aurait voulu entendre, et souvent, au contraire, des choses qui l’affligeaient ou le blessaient. Ainsi, par exemple, aussitôt après la première représentation d’Hamlet, un jeune homme parlait, avec une grande vivacité, du plaisir qu’il avait eu ce soir-là au spectacle : Wilhelm prêta l’oreille, et il entendit le jeune sot se vanter d’avoir gardé son chapeau sur la tête, en dépit de ceux qui étaient derrière lui, et d’avoir persisté pendant toute la pièce : glorieux exploit, qu’il se rappelait avec le plus grand plaisir. Un autre assura que Wilhelm avait fort bien joué le rôle de Laërtes, mais qu’on ne pouvait être aussi content de l’acteur qui avait rempli celui d’Hamlet. Cette confusion n’avait rien de fort étrange, car Wilhelm et Laërtes n’étaient pas sans avoir entre eux quelque ressemblance. Un troisième loua son jeu, surtout dans la scène avec sa mère, et regrettait seulement que, dans cette situation terrible, un cordon blanc se fût échappé de son pourpoint, ce qui avait nui considérablement à l’illusion.

Il s’était fait chez les comédiens plusieurs changements. Depuis la soirée qui avait suivi l’incendie, Philine n’avait pas laissé voir à Wilhelm le moindre désir de se rapprocher de lui. Il semblait qu’elle eût pris à dessein un logement éloigné ; elle s’était liée avec Elmire, et venait plus rarement chez Serlo, à la grande satisfaction d’Aurélie. Serlo, qui lui était toujours attaché, lui faisait quelques visites, surtout parce qu’il espérait trouver Elmire chez elle : un soir, il prit Wilhelm avec lui. Comme ils entraient, ils furent bien surpris de voir Philine au fond de la seconde chambre, dans les bras d’un jeune officier, en uniforme rouge et pantalon blanc, mais dont ils ne purent voir le visage. Philine courut au-devant de ses amis dans le vestibule, et ferma la porte de la chambre.

« Vous me surprenez, dit-elle, au milieu d’une merveilleuse aventure.

— Pas si merveilleuse, dit Serlo. Faites-nous connaître ce beau jeune ami, si digne d’envie. Vous nous avez si bien formés tous deux, que nous n’oserions pas être jaloux.

— Je veux vous laisser quelque temps ce soupçon, dit-elle en riant, mais je puis vous assurer que cette personne est une bonne amie, qui veut passer quelques jours chez moi sans être connue. Vous apprendrez son sort plus tard ; peut-être même ferez-vous la connaissance de cette intéressante jeune fille, et j’aurai lieu sans doute de mettre alors en pratique ma complaisance et ma modestie : car je crains, messieurs, que cette nouvelle connaissance ne vous fasse oublier votre ancienne amie. »

Wilhelm était pétrifié : dès le premier coup d’œil, l’uniforme rouge lui avait rappelé le costume sous lequel il aimait tant à voir sa chère Marianne. C’était sa tournure, c’étaient ses cheveux blonds ; seulement, l’officier lui semblait être un peu plus grand.

« Au nom du ciel, s’écria-t-il, faites-nous mieux connaître votre amie ; laissez-nous voir cette jeune personne déguisée. Nous voilà dans le secret ; nous vous promettons, nous vous jurons de le garder ; mais laissez-nous voir cette jeune fille.

— Comme il s’enflamme !… Calmez-vous, patience, vous ne saurez rien aujourd’hui.

— Eh bien, dites-nous seulement son nom.

— Ce serait alors un beau secret !

— Du moins le prénom.

— Soit, si vous le devinez ! Je vous le donne en trois, mais pas plus, autrement vous me feriez passer en revue tout le calendrier.

— Bien !… Cécile peut-être ?

— Point de Cécile.

— Henriette ?

— Nenni. Prenez garde, il faudra que votre curiosité se passe. »

Wilhelm hésitait et tremblait ; il voulait ouvrir la bouche et la voix lui manquait.

« Marianne ? dit-il enfin en balbutiant… Marianne !

— Bravo ! c’est trouvé ! » s’écria Philine, en faisant, suivant sa coutume, une pirouette.

Wilhelm ne pouvait articuler une parole, et Serlo, qui ne remarquait pas son émotion, pressait toujours Philine de leur ouvrir la porte.

Mais combien ne furent-ils pas surpris tous deux, quand Wilhelm interrompit brusquement leur badinage, et se jeta aux pieds de Philine, la priant et la conjurant, avec la plus vive éloquence de la passion :

« Souffrez que je la voie, disait-il ; elle est à moi, c’est ma chère Marianne ; elle, après qui j’ai soupiré tous les jours de ma vie ; elle, qui est encore pour moi la première, l’unique, entre les femmes. Retournez du moins auprès d’elle, dites-lui que je suis ici, qu’il est ici, l’homme qui lui avait voué son premier amour et tout le bonheur de sa jeunesse. Il veut se justifier de l’avoir quittée durement ; il veut lui demander pardon ; il lui pardonnera les torts qu’elle eut peut-être aussi à son égard ; il consent même à ne plus rien prétendre d’elle, pourvu qu’il puisse la voir encore une fois, qu’il puisse s’assurer qu’elle vit et qu’elle est heureuse. »

Philine secoua la tête, et dit :

« Mon ami, parlez bas. Ne nous abusons point, et, si cette jeune femme est réellement votre amie, épargnons-la, car elle ne s’attend point à vous voir ici. Ce sont de tout autres affaires qui l’ont amenée ; et vous savez bien que souvent on aimerait mieux voir un spectre que de rencontrer mal à propos un ancien amant. Je veux la questionner, je veux la préparer, et nous réfléchirons sur le parti qu’il faudra prendre. Je vous dirai demain, par un billet, si vous pouvez venir et à quelle heure. Obéissez-moi ponctuellement, car je jure que nul ne verra cette aimable personne contre sa volonté et la mienne. Je tiendrai mes portes mieux fermées, et sans doute vous ne songez pas à me faire visite la hache à la main. »

Wilhelm la conjura, Serlo l’exhorta ; tout fut inutile. Les deux amis finirent par céder, et sortirent de la chambre et de la maison.

Chacun pense bien que Wilhelm dut passer une nuit fort agitée, et que, le lendemain, les heures lui parurent fort longues, en attendant le billet de Philine… Par malheur, il devait jouer ce soir-là : il n’avait jamais tant souffert. La pièce finie, il courut chez Philine, sans demander seulement s’il était invité. Il trouva sa porte fermée, et les gens de la maison lui dirent que mademoiselle était partie de bonne heure avec un jeune officier ; elle avait dit, il est vrai, qu’elle reviendrait dans quelques jours ; mais on n’en croyait rien, parce qu’elle avait tout payé et qu’elle avait emporté ses effets.

À cette nouvelle, Wilhelm ne se posséda plus. Il courut chez Laërtes, et lui proposa de la poursuivre et de savoir, à tout prix, la vérité sur son compagnon de voyage. Laërtes reprocha à son ami sa passion et sa crédulité.

« Je gage, lui dit-il, que cet officier n’est autre que Frédéric. Ce jeune homme est de bonne maison, je le sais fort bien ; il est amoureux fou de Philine, et il aura probablement tiré assez d’argent de sa famille pour vivre de nouveau quelque temps avec la belle. »

Ces réflexions ne persuadaient pas Wilhelm, mais le faisaient balancer. Laërtes lui représenta combien était invraisemblable l’histoire que Philine leur avait débitée ; que la figure et les cheveux étaient parfaitement ceux de Frédéric ; que, les fugitifs ayant douze heures d’avance, il ne serait pas facile de les atteindre. « Enfin, ajouta-t-il, Serlo ne peut se passer ni de vous ni de moi pour son spectacle. »

Par tous ces motifs, Wilhelm fut du moins détourné de se mettre lui-même en chemin… Laërtes sut trouver, cette même nuit, l’homme qu’il fallait pour cette commission. Il était d’un caractère posé, il avait souvent accompagné, en qualité de guide et de courrier, des voyageurs de distinction, et se trouvait alors sans emploi. On lui donna de l’argent, on l’instruisit de toute l’affaire, et on le chargea de rechercher et d’atteindre les fugitifs, puis de les suivre des yeux et d’informer aussitôt les deux amis du lieu et de l’état où il les aurait trouvés. L’homme monta à cheval à l’heure même, et courut sur les traces du couple équivoque. Ces dispositions rendirent du moins à Wilhelm quelque tranquillité.

CHAPITRE XVI.

L’absence de Philine ne fit grande sensation ni dans la troupe ni dans le public. Elle montrait en toute chose peu d’application. Les femmes la haïssaient généralement ; les hommes auraient mieux aimé la voir dans le tête-à-tête que sur le théâtre ; et par là son beau talent et les dons heureux qu’elle avait pour la scène étaient perdus. Les autres membres de la troupe firent de nouveaux efforts ; Mme Mélina surtout se distingua par son zèle et son attention. Elle se forma, comme auparavant, sur les maximes de Wilhelm, se régla sur sa théorie et son exemple, et ses manières offrirent dès lors un charme indéfinissable, qui la rendait plus intéressante. Bientôt son jeu devint juste ; il prit tout à fait le ton naturel de la conversation, et, jusqu’à un certain point, celui du sentiment. Elle sut se mettre dans les bonnes grâces de Serlo ; pour lui complaire, elle apprit à chanter, et fit bientôt assez de progrès pour posséder un talent de société.

L’arrivée de quelques nouveaux acteurs rendit la troupe plus complète ; et, comme Wilhelm et Serlo agissaient, chacun à sa manière, Wilhelm, en insistant, dans chaque pièce, sur la pensée et le ton de l’ensemble, Serlo, en travaillant les détails avec un soin consciencieux, un zèle louable anima les acteurs eux-mêmes, et le public leur témoigna un vif intérêt.

« Nous sommes sur une bonne voie, dit un jour Serlo, et, si nous continuons de la sorte, le public y sera bientôt comme nous. Il est très facile d’égarer les hommes par des spectacles insensés et malséants ; mais, qu’on leur expose la décence et la raison d’une manière intéressante, elles les captiveront certainement.

— Le principal défaut de notre scène, et auquel ne songent ni les acteurs ni les spectateurs, c’est qu’en général elle présente une trop grande bigarrure, et qu’on n’y trouve nulle part de limite, à laquelle on puisse arrêter son jugement. Il ne me semble point que ce soit un avantage pour nous d’avoir développé notre théâtre, jusqu’à en faire une représentation infinie de la nature. Cependant ni directeurs ni comédiens ne peuvent maintenant se réduire à des bornes plus étroites ; il faut attendre le moment où peut-être le goût de la nation aura tracé lui-même les justes limites. Toute bonne société n’existe que sous certaines conditions, et il en est de même d’un bon théâtre. Il est des manières et des expressions, des objets et des façons d’agir, qui doivent être exclus. On n’en devient pas plus pauvre pour mettre en ordre sa maison. »

Ils étaient là-dessus plus ou moins d’accord, plus ou moins divisés. Wilhelm et le grand nombre tenaient pour le théâtre anglais, Serlo et quelques autres pour le théâtre français.

Pour occuper les heures de loisir, dont un comédien a toujours abondance, on convint de lire en commun les plus célèbres pièces des deux théâtres, et d’observer ce qu’on y trouverait de meilleur et d’imitable. On commença par lire quelques pièces françaises. Aurélie s’éloignait chaque fois, aussitôt que la lecture commençait. D’abord on la crut malade, mais un jour Wilhelm, que la chose avait surpris, lui en demanda la raison.

« Je n’assisterai à aucune de ces lectures, lui dit-elle. Comment pourrais-je écouter et juger, quand mon cœur est brisé ? Je hais la langue française de toute mon âme.

— Comment peut-on, dit Wilhelm, être l’ennemi d’une langue à laquelle on doit la plus grande partie de sa propre culture, et à laquelle nous aurons bien des obligations encore, avant que notre caractère soit formé ?

— Ce n’est pas un préjugé, répondit Aurélie. Une impression funeste, un odieux souvenir de mon infidèle ami, m’a ôté le goût de cette langue si belle et si parfaite. Comme je la hais maintenant de tout mon cœur ! Pendant le temps de notre douce liaison, il m’écrivit en allemand ; et quel allemand sincère, énergique et vrai ! Mais, lorsqu’il voulut se détacher de moi, il se mit à m’écrire en français, ce qu’il avait fait quelquefois auparavant, mais seulement par plaisanterie. Je sentis, je compris ce que cela m’annonçait. Ce qu’il rougissait de me dire dans sa langue maternelle, il pouvait l’écrire en sûreté de conscience. C’est une langue admirable pour les réserves, les réticences et le mensonge ; c’est une langue perfide[5] ! Je ne trouve, Dieu soit loué, aucun mot allemand pour rendre perfide dans toute son étendue. Notre misérable treulos[6] n’est auprès qu’un innocent enfant. Perfide manque de foi avec jouissance, avec orgueil, avec une maligne joie. Oh ! qu’elle est digne d’envie la civilisation d’un peuple qui peut exprimer en un seul mot de si délicates nuances ! Le français est vraiment la langue du monde, digne d’être la langue universelle, afin que tous les hommes se puissent abuser et trahir à leur aise les uns les autres. Les lettres qu’il m’écrivait en français étaient encore agréables à lire ; si l’on voulait se faire illusion, on pouvait y trouver de la chaleur et même de la passion : mais, considérées de près, ce n’étaient que des phrases, des phrases maudites ! Il a détruit chez moi toute espèce de goût pour la langue, pour la littérature française, et même pour les belles et précieuses pensées que de nobles âmes ont exprimées en cette langue ; je frissonne dès que j’entends un mot de français[7]. »

Elle pouvait continuer ainsi, durant des heures, à témoigner son mécontentement, au point d’interrompre ou de troubler toute autre conversation. Tôt ou tard Serlo mettait fin, avec quelque amertume, à ses capricieux discours ; mais d’ordinaire on ne pouvait plus, de toute la soirée, renouer l’entretien.

En général, et une triste expérience le prouve, tout ce qui doit être produit par un concours d’hommes et de circonstances ne saurait subsister longtemps sans altération. On peut d’ordinaire indiquer le moment où une troupe de comédiens, aussi bien qu’un empire, un cercle d’amis ou une armée, est parvenue au plus haut degré de perfection, de bon accord, de contentement et d’activité ; tout à coup le personnel vient à changer ; de nouveaux membres arrivent ; les personnes ne conviennent plus aux circonstances, les circonstances aux personnes ; tout change, et ce qui était uni auparavant, se disperse et se sépare bientôt. On pouvait dire que la troupe de Serlo fût quelque temps aussi parfaite qu’aucune troupe allemande avait pu se vanter de l’être. La plupart des comédiens étaient à leur place ; tous étaient assez occupés, et tous faisaient avec plaisir ce qu’ils avaient à faire. Leurs rapports mutuels étaient assez bons, et chacun d’eux semblait donner de grandes espérances, parce que chacun faisait les premiers pas avec ardeur et allégresse. Toutefois on reconnut bientôt que plusieurs n’étaient que des automates, qui ne pouvaient atteindre jusqu’au point où l’on ne parvient pas sans le secours du sentiment. Bientôt intervinrent les passions, ennemies ordinaires de toute bonne institution, et qui désorganisent si aisément ce que des hommes sages et bien pensants voudraient maintenir.

Le départ de Philine n’était pas aussi insignifiant qu’on l’avait cru d’abord. Elle avait su, avec beaucoup d’adresse, amuser Serlo et charmer plus ou moins les autres artistes ; elle souffrait les vivacités d’Aurélie avec une grande patience, et son occupation principale était de caresser l’amour-propre de Wilhelm. Elle avait été pour la troupe une sorte de lien, et l’on devait bientôt sentir sa perte.

Serlo ne pouvait vivre sans une intrigue d’amour. Elmire, qui s’était développée en peu de temps, et qu’on pouvait même appeler une belle personne, avait fixé son attention, et Philine fut assez habile pour favoriser cette passion, qu’elle avait remarquée. Il faut, disait-elle souvent, s’accoutumer de bonne heure à favoriser les amours d’autrui : c’est tout ce qui nous reste à faire quand nous vieillissons. Par son entremise, Serlo et Elmire s’étaient assez rapprochés pour s’entendre fort bien après le départ de Philine, et ce petit roman les intéressait d’autant plus tous deux, qu’ils avaient toutes les raisons du monde de le cacher au vieux bourru, qui n’aurait pas entendu raillerie sur de pareils désordres. La sœur d’Elmire était dans le secret, et Serlo devait passer aux deux jeunes filles beaucoup de choses. Un de leurs plus grands défauts était une excessive friandise, et même, si l’on veut, une insupportable gloutonnerie, en quoi elles ne ressemblaient nullement à Philine, qui empruntait un nouveau charme à ce qu’elle vivait de l’air, pour ainsi dire, mangeait fort peu, et sablait seulement, avec une grâce parfaite, l’écume d’un verre de champagne.

Maintenant, lorsque Serlo voulait fêter sa belle, il lui fallait unir le déjeuner avec le dîner, qu’un goûter devait enchaîner encore avec le souper. D’ailleurs Serlo avait un plan dont l’exécution le préoccupait. Il croyait remarquer chez Wilhelm et Aurélie une affection mutuelle, et il désirait fort qu’elle pût devenir sérieuse : il espérait mettre à la charge de Wilhelm toute la partie matérielle de l’administration théâtrale, et trouver en lui, comme dans son premier beau-frère, un instrument actif et fidèle. Déjà il lui avait remis insensiblement la plus grande partie des détails. Aurélie tenait la caisse, et, comme autrefois, Serlo vivait tout à fait selon ses goûts : cependant il avait, ainsi que sa sœur, un chagrin secret.

Le public a une façon d’agir particulière avec les hommes d’un mérite reconnu qui se présentent devant lui. Il se refroidit par degrés à leur égard, et favorise des talents très inférieurs, mais nouveaux ; il est avec les premiers d’une exigence outrée, et trouve tout charmant chez les autres.

Serlo et Aurélie eurent assez d’occasions d’en faire la remarque. Les nouveaux venus, surtout ceux qui avaient de la jeunesse et de la beauté, fixaient toute l’attention, attiraient tous les applaudissements, et, le plus souvent, le frère et la sœur devaient, après avoir déployé le plus grand zèle, se retirer sans être salués d’aucun battement de mains. Sans doute cela tenait aussi à des causes particulières. L’orgueil d’Aurélie sautait aux yeux, et beaucoup de gens connaissaient son dédain pour le public. Serlo flattait, il est vrai, chacun en particulier ; mais ses épigrammes sur la masse du peuple circulaient souvent et couraient de bouche en bouche. Les nouveaux acteurs, au contraire, étaient, les uns, étrangers et inconnus, les autres, jeunes, aimables, sans appui, et tous avaient trouvé des partisans.

Bientôt se manifestèrent aussi des dissensions, intestines et divers mécontentements : car, aussitôt qu’on se fut aperçu que Wilhelm s’était chargé des fonctions de régisseur, la plupart des comédiens se comportèrent fort mal, trouvant mauvais que Wilhelm, selon son caractère, voulût mettre un peu plus d’ordre et d’exactitude dans l’ensemble, et qu’il insistât particulièrement pour que toute la partie matérielle fût, avant tout, ponctuellement et convenablement réglée.

Ainsi toute cette société, qui avait eu quelque temps une perfection presque idéale, devint aussi vulgaire que peut l’être une troupe quelconque de comédiens ambulants. Et, par malheur, au moment où Wilhelm, à force de travail, de peine et de persévérance, eut acquis toutes les connaissances nécessaires à sa profession, et formé pour cela parfaitement sa personne, aussi bien que ses facultés, il crut enfin reconnaître, dans ses heures sombres, que ce métier valait moins que tout autre la dépense de force et de temps qu’il exigeait. Le travail était accablant et la récompense chétive. Il en aurait plus volontiers entrepris un autre, quel qu’il fût, qui, une fois achevé, permettrait de goûter la tranquillité d’esprit, plutôt que celui-là, dans lequel, après des fatigues matérielles, on ne peut atteindre encore le but de son activité que par les plus grands efforts de l’esprit et du sentiment. Il fallait écouter les doléances d’Aurélie sur la prodigalité de son frère ; il fallait éviter de comprendre les insinuations de Serlo, qui cherchait à l’amener de loin à épouser sa sœur ; il avait encore à cacher le chagrin qui lui était le plus sensible : le messager envoyé à la recherche du mystérieux officier ne revenait pas et ne donnait point de ses nouvelles, et notre ami devait craindre d’avoir perdu Marianne pour la seconde fois.

Dans ce même temps, un deuil public obligea de fermer le théâtre pour quelques semaines. Wilhelm saisit cet intervalle pour visiter le pasteur chez qui le joueur de harpe était en pension. Il le trouva dans une agréable contrée, et le premier objet qui s’offrit à ses yeux dans le presbytère fut le vieillard, qui donnait une leçon de harpe à un jeune garçon. Il témoigna beaucoup de joie de revoir Wilhelm, se leva et lui tendit la main en lui disant :

« Vous voyez que je suis encore bon à quelque chose en ce monde. Permettez-moi de continuer, car les heures sont réglées. »

Le pasteur accueillit Wilhelm de la manière la plus amicale ; il lui apprit que le vieillard était déjà beaucoup mieux, et qu’on pouvait espérer son complet rétablissement.

L’entretien tomba naturellement sur la manière de traiter les aliénés, et le pasteur s’exprima en ces termes :

« Abstraction faite des causes physiques, qui nous opposent souvent des difficultés insurmontables, et sur lesquelles je prends les avis d’un sage médecin, je trouve très simples les moyens de guérir la folie : ce sont les mêmes par lesquels on empêche les hommes de bon sens de devenir fous. Que l’on excite leur activité personnelle, qu’on les accoutume à l’ordre, qu’on leur fasse voir que leur existence et leur sort sont les mêmes que ceux de beaucoup d’autres ; qu’un talent extraordinaire, que le plus grand bonheur et le plus grand malheur, ne sont que de légères déviations du cours ordinaire des choses : alors la folie ne trouvera chez eux aucun accès, et, si elle existe, elle disparaîtra insensiblement. J’ai réglé les heures du vieillard ; il donne à quelques enfants des leçons de harpe ; il aide à travailler au jardin, et il a déjà beaucoup plus de sérénité. Il désire manger du chou qu’il plante, il veut que mon fils, à qui, en cas de mort, il a donné sa harpe, devienne un bon musicien, afin d’être en état de s’en servir à son tour. Comme pasteur, je ne hasarde que peu d’observations sur ses étranges scrupules ; mais une vie active amène avec elle tant d’événements, qu’il doit bientôt sentir que la seule activité peut lever toute espèce de doutes. Je vais à l’œuvre doucement. Si je puis obtenir encore qu’il renonce à sa barbe et à sa longue robe, j’aurai beaucoup gagné, car il n’est rien qui nous dispose plus à la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus sûrement le sens commun que de vivre, avec beaucoup de gens, selon la règle commune. Et combien de choses, hélas ! dans notre éducation et nos institutions civiles, ne sont-elles pas faites pour nous prédisposer, nous et nos enfants, à la folie ! »

Wilhelm passa quelques jours chez cet homme sage, et il apprit les choses les plus intéressantes, non seulement sur des personnes en délire, mais aussi sur d’autres, que l’on a coutume de tenir pour sensées, même pour sages, et dont les singularités touchent de près à la démence.

La conversation fut bien plus vive encore, à l’arrivée du médecin, qui visitait souvent le pasteur, son ami, et le secondait dans ses charitables efforts. C’était un homme déjà vieux, qui, avec une santé débile, avait passé de longues années dans l’exercice des plus nobles devoirs. Il était grand ami de la vie champêtre, et ne pouvait presque vivre qu’en plein air. D’ailleurs il était, au plus haut degré, actif et sociable, et, depuis plusieurs années, il aimait surtout à se lier avec les pasteurs de village. Il cherchait à seconder de toute manière ceux qu’il savait utilement occupés ; ceux qu’il voyait encore indécis, il s’efforçait de leur inspirer quelque goût favori, et, comme il était lié en même temps avec les gentilshommes, les baillis et les juges, il avait beaucoup contribué, sans bruit, dans l’espace de vingt années, au développement de plusieurs branches d’économie rurale ; il avait avancé tout ce qui est profitable aux campagnes, aux hommes et au bétail, et favorisé par ces soins la véritable civilisation. « Il n’est qu’un malheur pour l’homme, disait-il : c’est qu’il s’établisse dans son esprit quelque idée qui n’ait sur la vie active aucune influence, ou qui même le détourne de l’activité. J’en ai un exemple maintenant, poursuivit-il, dans un couple riche et noble, auprès duquel mon art a été impuissant jusqu’à ce jour ; le cas est presque de votre domaine, cher pasteur, et ce jeune homme nous gardera le secret.

« En l’absence d’un homme de condition, on se permet (plaisanterie assez peu louable) de faire endosser à un jeune homme la robe de chambre du seigneur. Sa femme y devait être trompée, et, bien que l’on m’ait rapporté la chose comme un pur badinage, je crains fort que l’on ne voulût détourner du droit chemin l’aimable et noble dame. Le mari revient à l’improviste, entre dans sa chambre, croit se voir lui-même, et dès lors il est saisi d’une mélancolie, dans laquelle il se nourrit de l’idée qu’il va bientôt mourir. Il se livre à des personnes qui s’insinuent auprès de lui avec des idées religieuses, et je ne vois pas comment on pourra le détourner d’entrer, avec sa femme, dans une confrérie de frères moraves, et empêcher que cet homme, qui est sans enfants, ne prive ses parents de la plus grande partie de sa fortune.

— Avec sa femme ! s’écria Wilhelm, saisi de frayeur à ce récit.

— Et malheureusement, poursuivit le médecin, qui n’avait vu dans l’exclamation de Wilhelm qu’un mouvement de charitable compassion, cette dame est la proie d’une douleur plus profonde encore, qui fait qu’elle se résigne sans peine à s’éloigner du monde. Ce même jeune homme prend congé d’elle ; elle n’a pas la prudence de cacher une inclination naissante ; il s’enhardit, la serre dans ses bras, et presse violemment contre le sein de la dame le portrait de son mari, orné de brillants ; elle sent une vive douleur, qui peu à peu se dissipe, et laisse après elle une petite rougeur, dont il ne reste bientôt aucune trace. Comme homme, je suis persuadé qu’elle n’a rien de plus à se reprocher ; comme médecin, je suis sûr que cette pression n’aura aucunes suites fâcheuses ; mais on ne peut lui ôter l’idée qu’il y ait là une dureté, et, lorsqu’on veut dissiper son illusion par l’attouchement, elle soutient qu’à la vérité, on ne sent rien dans ce moment, mais elle s’est fermement imaginé que ce mal finira par un cancer. Ainsi sa jeunesse, ses grâces, sont entièrement perdues pour le monde et pour elle.

— Malheureux que je suis ! » s’écria Wilhelm en se frappant le front, et il s’enfuit dans la campagne. Jamais encore il ne s’était trouvé dans un pareil état.

Le pasteur et le médecin, extrêmement surpris d’une si étrange découverte, eurent assez de peine à le calmer, le soir, quand il revint, et s’accusa, dans les termes les plus vifs, en leur faisant l’aveu plus détaillé de ces événements. L’un et l’autre prirent à lui le plus grand intérêt, surtout lorsqu’il leur eut exposé sa situation tout entière, sous les noires couleurs que lui fournissait l’état présent de son âme.

Le lendemain, le docteur ne se fit pas prier longtemps pour l’accompagner à la ville, et, s’il était possible, venir au secours d’Aurélie, que son ami avait laissée dans une position alarmante.

Ils la trouvèrent en effet plus mal qu’ils ne l’avaient supposé. Elle avait une sorte de fièvre intermittente, qu’il était d’autant plus difficile de guérir, que la malade, avec sa fougue naturelle, en prolongeait et redoublait à dessein les accès. L’étranger ne fut pas présenté comme docteur, et se conduisit avec beaucoup de ménagements et de prudence. On parla de la santé et de l’état moral d’Aurélie, et le nouvel ami rapporta divers cas de personnes qui, atteintes d’une indisposition pareille, étaient néanmoins parvenues à un âge avancé ; cependant rien n’était plus fâcheux, en pareil cas, que de renouveler à dessein les impressions violentes. Surtout il ne cacha point qu’il avait trouvé très heureuses les personnes qui, dans un état maladif, dont elles ne pouvaient se relever tout à fait, avaient été conduites aux sentiments d’une véritable piété. Il dit ces choses avec beaucoup de réserve, et par manière de récit, et promit de procurer à ses nouveaux amis la lecture, très intéressante, d’un manuscrit, qu’il avait reçu des mains d’une excellente amie, qui avait quitté ce monde.

« Ces mémoires sont pour moi du plus grand prix, leur dit-il, et je vous confierai l’original. Le titre seul est de ma main : CONFESSIONS D’UNE BELLE ÂME ».

Le médecin donna encore, avec le plus grand soin, quelques avis particuliers à Wilhelm sur le traitement diététique et médical de l’infortunée et violente Aurélie ; il promit d’écrire et même, s’il était possible, de revenir.

En l’absence de Wilhelm, s’était préparé un changement qu’il ne pouvait soupçonner. Pendant le temps de sa régie, il avait procédé en tout avec assez de largeur et de libéralité ; il avait eu surtout la chose en vue, et déployé toujours de l’élégance et de la richesse dans les habits, les décorations et tous les accessoires ; pour entretenir le zèle des comédiens, il avait flatté leur intérêt, ne pouvant avoir prise sur eux par de plus nobles motifs, et il s’y trouvait d’autant plus autorisé, que Serlo lui-même ne prétendait nullement au mérite d’un exact économe ; qu’il aimait à entendre vanter l’éclat de son théâtre, assez content, lorsque Aurélie, qui dirigeait toute l’administration financière, lui assurait que, tous frais payés, elle n’avait aucune dette, et lui remettait encore l’argent nécessaire à l’acquittement de celles qu’il avait pu contracter, par sa libéralité extraordinaire envers ses maîtresses, ou de toute autre façon.

Mélina, qu’on avait chargé de la garde-robe, froid et dissimulé comme il l’était, avait observé les choses en silence, et, mettant à profit l’absence de Wilhelm, ainsi que l’état toujours plus grave d’Aurélie, il sut faire sentir à Serlo qu’on pouvait gagner davantage, dépenser moins, et mettre quelque chose en réserve ou du moins se donner quelques jouissances de plus. Serlo prêta l’oreille volontiers, et Mélina osa produire son plan.

« Je ne veux pas affirmer, dit-il, qu’aucun de nos comédiens ait de trop forts appointements ; ce sont des gens de mérite, et ils seraient partout bienvenus : cependant ils sont trop payés pour les recettes qu’ils nous procurent. Mon projet serait d’établir un opéra. Pour ce qui regarde le drame, vous êtes, je dois vous le dire, capable d’en monter un grand à vous seul. Ne voyez-vous pas qu’on méconnaît vos mérites ? Sans que vos acteurs soient excellents, mais parce qu’ils sont assez bons, on ne rend plus aucune justice à vos talents extraordinaires. Prenez, comme autrefois, les premiers rôles, engagez à bas prix des acteurs médiocres, mauvais même ; formez la masse, comme vous le faites si bien, à la partie matérielle de l’art ; consacrez le reste à l’opéra, et vous verrez qu’avec la même peine et les mêmes frais, vous procurerez plus de plaisir et vous gagnerez beaucoup plus d’argent. »

Serlo était trop flatté, pour trouver quelque force aux objections qu’il aurait pu faire. Il avoua sans peine à Mélina que sa passion pour la musique lui avait fait depuis longtemps désirer quelque chose de pareil ; mais il voyait bien que le goût du public en serait plus égaré que jamais, et que, par ce mélange d’un spectacle qui ne serait proprement ni l’opéra ni le drame, ce qui restait de goût pour les œuvres grandes et régulières serait complètement perdu.

Mélina plaisanta avec assez peu de finesse sur l’idéal pédantesque de Wilhelm, sur sa prétention de former le public, au lieu de se laisser former par lui, et ils s’accordèrent tous deux à reconnaître qu’il s’agissait uniquement de s’enrichir ou de mener joyeuse vie, et laissèrent assez voir qu’ils seraient charmés d’être délivrés des personnes qui gêneraient leur plan. Mélina déplora, avec une douleur hypocrite, la faible santé d’Aurélie, qui ne lui promettait pas de longs jours ; Serlo parut regretter que Wilhelm ne fût pas chanteur, et fit entendre par là qu’il cesserait bientôt de le croire indispensable. Mélina lui présenta toute une liste d’économies que l’on pourrait faire, et Serlo crut voir en lui un homme qui valait trois fois son beau-frère. Ils sentaient bien qu’ils se devaient le secret sur cette conversation, qui les rapprocha plus encore l’un de l’autre, et ils en prirent occasion de conférer en secret sur tout ce qui se passait, de blâmer ce qu’entreprenaient Wilhelm et Aurélie, et de travailler toujours davantage à leur nouveau projet.

Quelque secret qu’ils observassent sur leur dessein, et si peu qu’ils se trahissent par leurs discours, ils n’étaient pas assez politiques pour cacher leurs sentiments dans leur conduite. Mélina s’opposa quelquefois à Wilhelm dans les affaires de son ressort, et Serlo, qui n’avait jamais été doux avec sa sœur, devint plus dur, à mesure que la faiblesse d’Aurélie augmentait, et que son exaltation fébrile aurait mérité plus de ménagements.

Dans ces circonstances, on mit Émilia Galotti[8] en répétition. Cette pièce fut très heureusement montée, et, dans le cadre borné de cette tragédie, tous les acteurs purent déployer librement la variété de leur jeu. Serlo était à sa place dans le rôle de Marinelli ; Odoardo fut très bien rendu ; Mme Mélina joua la mère avec beaucoup d’intelligence ; Elmire figura avec avantage dans le rôle d’Émilie ; Laërtes montra beaucoup de bienséance dans celui d’Appiani ; Wilhelm avait passé des mois à étudier celui du prince. À cette occasion, il avait souvent examiné, soit par lui-même, soit avec Serlo et Aurélie, quelle différence il y avait entre les manières nobles et les manières distinguées, et jusqu’à quel point les premières devaient être comprises dans les secondes, mais non les secondes dans les premières.

Serlo, qui représentait purement et sans caricature le courtisan Marinelli, exprima sur ce point quelques bonnes idées.

« Les manières distinguées, disait-il, sont difficiles à imiter, parce qu’elles ont proprement un caractère négatif, et qu’elles supposent une habitude longue et soutenue. Il ne faut point prendre des airs de dignité, car on tombe aisément par là dans les formes de l’orgueil ; on doit se borner plutôt à éviter tout ce qui est bas et commun, ne jamais s’oublier, observer constamment et soi-même et les autres, ne déroger en rien, ne faire pour les autres ni trop ni trop peu, ne paraître affecté de rien, n’être ému de rien, ne se presser jamais trop, savoir se posséder en chaque moment, et conserver ainsi un équilibre extérieur, quels que soient les orages du dedans. L’homme de noble condition peut se négliger parfois, l’homme distingué jamais. Celui-ci est semblable à un homme bien mis, qui ne s’appuie nulle part et que chacun se garde de toucher ; il se distingue des autres, et cependant il ne doit pas demeurer seul : car, de même que, dans tous les arts, et dans celui-ci particulièrement, les choses les plus difficiles doivent être faites avec aisance, l’homme distingué doit, malgré toutes les séparations, sembler constamment uni avec les autres, n’être nulle part guindé, être partout à son aise, paraître toujours le premier et ne jamais y prétendre. On voit donc que, pour sembler distingué, il faut l’être en effet ; on voit d’où vient que les femmes peuvent en général se donner cet air mieux que les hommes ; pourquoi ce sont les courtisans et les soldats qui parviennent le plus vite à la distinction. »

Là-dessus Wilhelm désespérait, peu s’en faut, de son rôle ; mais Serlo l’aida encore, en lui présentant, sur chaque détail, les observations les plus délicates, et il le forma de sorte qu’à la représentation il parut, du moins aux yeux de la foule, un véritable prince.

Serlo avait promis de lui communiquer, après la représentation, les observations qu’il aurait peut-être encore à lui faire ; mais une fâcheuse querelle entre le frère et la sœur empêcha cette discussion critique. Aurélie avait joué le rôle d’Orsina comme on ne le reverra peut-être jamais. Ce rôle lui était d’ailleurs très familier, et elle l’avait récité froidement dans les répétitions ; mais, à la représentation, elle ouvrit, on pourrait dire, toutes les écluses à sa douleur personnelle, et son jeu dépassa tout ce qu’un poète aurait pu imaginer dans le premier feu de la composition. Des applaudissements enthousiastes récompensèrent ses douloureux efforts ; mais, après la chute du rideau, on la trouva presque évanouie dans un fauteuil.

Serlo avait déjà témoigné son mécontentement de son jeu, qu’il appelait exagéré, et de ce qu’elle avait dévoilé le fond de son cœur aux yeux du public, plus ou moins instruit de sa fatale aventure, et, selon sa coutume dans la colère, il en avait grincé les dents et frappé du pied.

« Laissez-la faire, dit-il, lorsqu’il la trouva dans le fauteuil, entourée des autres acteurs, au premier jour, elle paraîtra sur la scène toute nue, et rien ne manquera à son triomphe.

— Ingrat ! barbare ! s’écria-t-elle ; on me portera bientôt nue, là où nuls applaudissements ne parviennent plus à nos oreilles. »

En disant ces mots, elle se leva et courut à la porte. Sa femme de chambre avait négligé de lui apporter un manteau ; sa chaise à porteurs n’était pas là ; il avait plu et un vent glacial soufflait dans les rues. On essaya vainement de la retenir, car elle était fort échauffée ; elle eut soin de marcher lentement, et vantait cette fraîcheur, qu’elle semblait respirer avec délices. À peine fut-elle à la maison, qu’un enrouement lui ôta presque l’usage de la parole ; mais elle ne dit pas qu’elle éprouvait dans la nuque et le dos une grande roideur ; peu de temps après, sa langue fut comme paralysée, en sorte qu’elle disait un mot pour l’autre ; on la porta dans son lit ; de prompts secours calmaient un mal tandis qu’un autre se développait ; sa fièvre devint violente et son état dangereux.

Le lendemain, elle eut une heure tranquille. Elle fit appeler Wilhelm et lui remit une lettre.

« La feuille que voilà, lui dit Aurélie, attendait cette heure depuis longtemps. Je sens approcher la fin de ma vie : promettez-moi de remettre vous-même cette lettre, et que vous punirez l’infidèle des maux que j’ai soufferts, en lui adressant quelques reproches. Il n’est pas insensible, et ma mort l’affligera du moins un moment. »

Wilhelm prit la lettre, en essayant toutefois de rassurer Aurélie et d’éloigner d’elle la pensée de la mort.

« Non, répondit-elle, ne m’ôtez pas ma plus chère espérance. Je l’ai longtemps attendue, et je la recevrai avec joie dans mes bras. »

Bientôt après, arriva le manuscrit que le docteur avait promis. Aurélie pria Wilhelm de lui en faire lecture. On pourra juger de l’effet qu’il produisit, quand on aura pris connaissance du livre suivant. L’orgueil et la violence de notre pauvre amie s’adoucirent tout à coup ; elle reprit sa lettre et en écrivit une autre, dans une disposition d’esprit qui semblait fort douce ; elle pria Wilhelm de consoler son amant, si la nouvelle de sa mort l’affligeait, et de l’assurer qu’elle lui pardonnait et souhaitait son bonheur.

Dès lors elle fut très calme, et parut occupée uniquement de quelques pensées du manuscrit, cherchant à se les approprier, et demandant à Wilhelm de reprendre par moments cette lecture. Le déclin de ses forces n’était point visible, et Wilhelm la trouva morte inopinément, un matin qu’il venait lui rendre visite.

Son estime pour elle et l’habitude de sa société lui rendirent sa perte fort douloureuse. Aurélie était la seule personne de la troupe qui eût pour lui de l’affection, et, depuis quelque temps, il n’avait que trop senti la froideur de Serlo. Il s’empressa donc de remplir le message qui lui était confié ; il désirait s’éloigner pour quelque temps. De son côté, Mélina fut charmé de ce départ. Grâce à la correspondance étendue qu’il entretenait, il s’était d’abord pourvu d’un chanteur et d’une chanteuse, qui devaient provisoirement préparer le public, par des intermèdes, au futur opéra. Cela ferait diversion, dans les premiers temps, à la perte d’Aurélie et à l’absence de Wilhelm. Notre ami accueillit avec joie tout ce qui lui facilitait un congé de quelques semaines.

Il s’était fait de son message une idée singulièrement importante. La mort de son amie l’avait ému profondément ; en la voyant disparaître si prématurément de la scène du monde, il devait se sentir de la haine pour celui qui avait abrégé ses jours, et qui avait rempli de tourments cette courte vie.

Sans s’arrêter aux paroles de pardon que la mourante avait prononcées, Wilhelm se proposa de faire entendre à l’amant infidèle un blâme sévère, en lui présentant la lettre, et, comme il ne voulait pas se fier aux hasards de l’inspiration, il médita un discours, auquel il donna, en le polissant, une forme par trop pathétique. Persuadé qu’il avait réussi à composer un vrai morceau d’éloquence, il fit ses préparatifs de voyage, tout en l’apprenant par cœur. Mignon assistait à ses apprêts, et lui demanda s’il allait au nord ou au midi ; et, comme elle apprit que c’était au nord, elle lui dit :

« Dans ce cas, j’aime mieux t’attendre ici. »

Elle lui demanda le collier de perles de Marianne, et il n’eut pas le courage de le refuser à la chère enfant. Elle avait déjà le fichu. En échange, elle glissa dans le portemanteau le voile du spectre, quoique Wilhelm lui assurât que ce crêpe ne lui était d’aucun usage.

Mélina se chargea de la régie, et sa femme promit de veiller comme une mère sur les enfants, dont Wilhelm se séparait à regret. Félix était fort gai au moment du départ, et, comme on lui demandait ce qu’il voulait qu’on lui apportât, il répondit :

« Écoute, apporte-moi… un père ! »

Mignon prit Wilhelm par la main, et, se levant sur la pointe des pieds, elle imprima sur ses lèvres un baiser vif et cordial, mais sans tendresse, et lui dit :

« Meister, ne nous oublie pas et reviens bientôt. »

Laissons maintenant notre ami se mettre en voyage, poursuivi de mille pensées et de mille sentiments, et transcrivons ici, pour terminer, quelques strophes que Mignon avait plusieurs fois récitées avec beaucoup d’expression, et que tant d’événements étranges nous ont empêché de citer plus tôt.

« Ne me dis pas de parler, dis-moi de me taire, car le secret est un devoir pour moi : je voudrais te dévoiler toute mon âme, mais le sort ne le veut pas.

« À l’heure marquée, la course du soleil chasse la sombre nuit, et il faut qu’elle s’éclaircisse ; la roche dure ouvre son sein, et ne refuse pas à la terre les sources profondes ;

« Chacun cherche le repos dans les bras d’un ami, et le cœur peut s’y répandre en plaintes – mais un serment a scellé mes lèvres, et un Dieu seul peut les ouvrir. »

LIVRE SIXIÈME.

CONFESSIONS D’UNE BELLE ÂME[9].

Jusqu’à l’âge de huit ans, j’ai joui d’une santé parfaite ; mais je me souviens aussi peu de ce temps-là que du jour de ma naissance. Comme j’entrais dans ma huitième année, je fus prise d’une hémorragie, et soudain ma mémoire et ma sensibilité se développèrent. Les plus petites circonstances de cet accident me sont présentes, comme s’il fût arrivé hier.

Pendant neuf mois que je fus alitée, souffrant mon mal avec patience, il me semble que mes idées commencèrent à se former, mon esprit ayant à sa portée les premiers moyens de se développer selon sa propre nature.

Je souffris et j’aimai : ce fut le véritable état de mon cœur. Au milieu de la toux la plus violente et d’une fièvre qui m’accablait, j’étais calme comme un limaçon qui se retire dans sa coquille ; aussitôt que j’étais un peu soulagée, je demandais quelques impressions agréables, et, comme toute autre jouissance m’était refusée, je cherchais à me dédommager par les yeux et les oreilles. On m’apportait des poupées et des livres d’images, et qui voulait s’asseoir auprès de mon lit devait me conter quelque chose.

J’écoutais volontiers les histoires de la Bible, que ma mère me faisait connaître ; mon père m’entretenait d’histoire naturelle. Il possédait un joli cabinet : il m’apportait un tiroir et puis un autre, me montrait les choses et me les expliquait exactement. Plantes sèches, insectes, préparations anatomiques, ossements, momies et autres objets de ce genre, il faisait tout passer sur le lit de la petite malade ; les oiseaux et les quadrupèdes qu’il tuait à la chasse m’étaient montrés, avant d’aller à la cuisine ; et, pour que le petit dieu du monde eût son mot à dire au milieu de tout cela, ma tante me faisait des histoires d’amour et des contes de fées. Il y avait des moments où je m’entretenais vivement avec le monde invisible ; je sais encore quelques vers, que je dictais alors à ma mère.

Je répétais souvent à mon père ce que j’avais appris de lui. Je ne prenais guère une médecine sans demander où croissaient les plantes dont elle était composée, quelle en était l’apparence, comment on les nommait. Mais les récits de ma tante n’étaient pas non plus tombés sur une roche. Je me voyais dans de beaux habits, et je rencontrais les princes tout aimables qui n’avaient ni trêve ni repos avant de savoir qui était la belle inconnue. Je poursuivis si longtemps une aventure pareille avec un ravissant petit ange, aux vêtements blancs et aux ailes dorées, qui voltigeait autour de moi, que, mon imagination s’échauffant, il me semblait le voir de mes yeux.

Au bout d’une année, je fus assez bien rétablie, mais j’avais perdu toute la vivacité de l’enfance. Je ne pouvais pas même jouer avec les poupées ; je demandais des êtres qui répondissent à mon amour. Les chiens, les chats, les oiseaux, dont mon père nourrissait une foule d’espèces, me plaisaient beaucoup, mais que n’aurais-je pas donné, pour posséder une créature qui jouait un rôle très important dans un des contes de ma tante ! C’était un agneau, qu’une jeune paysanne avait recueilli dans le bois et qu’elle avait nourri ; mais dans cette jolie bête se cachait un prince enchanté, qui finissait par reparaître sous la figure d’un beau jeune homme, et qui récompensait sa bienfaitrice en lui donnant sa main. J’aurais fort désiré de posséder un pareil agneau. Mais, hélas ! il ne s’en trouvait point, et tout se passait autour de moi d’une manière si naturelle, que je vis peu à peu s’évanouir l’espérance d’un si précieux trésor. En attendant, je me consolais en lisant de ces livres, dans lesquels étaient rapportées de merveilleuses aventures. Celle que je préférais à toutes les autres était l’Hercule allemand et chrétien. Cette pieuse histoire d’amour était tout à fait selon mon cœur. Arrivait-il quelque chose à sa chère Valiska (et il lui arrivait de cruels malheurs), le héros se mettait en prière avant de voler à son secours, et les prières se trouvaient tout au long dans le livre. Combien cela me charmait ! Mon inclination pour l’Être invisible, dont j’avais toujours en moi le confus sentiment, en était fortifiée ; car un jour enfin Dieu devait être aussi mon confident. Je grandissais, je lisais au hasard toutes sortes de livres ; mais la Romaine Octavie[10] eut la préférence sur tous les autres : les persécutions des premiers chrétiens, présentées sous la forme du roman, excitèrent chez moi le plus vif intérêt.

Ma mère finit par se fâcher de cette lecture continuelle ; pour lui complaire, mon père m’ôtait un jour les livres de la main, et, le lendemain, il me les rendait. Assez prudente pour reconnaître qu’elle n’y pouvait rien changer, elle exigea seulement que la Bible fût aussi l’objet de ma lecture assidue. Je n’avais pas besoin d’être contrainte, et je lus l’Écriture sainte avec un grand intérêt. Au reste, ma mère avait toujours veillé à ce qu’aucun livre dangereux ne me tombât dans les mains, et moi-même j’aurais repoussé tout ouvrage immoral : car mes princes et mes princesses étaient tous éminemment vertueux ; et d’ailleurs j’en savais, sur l’histoire naturelle du genre humain, plus que je n’en laissais paraître, et c’est surtout dans la Bible que je l’avais appris. Je rapprochais les passages scabreux des discours et des choses dont j’étais témoin, et, avec mon désir de savoir et mon aptitude à comparer, je démêlais heureusement la vérité. Si j’avais ouï parler de sorcières, j’aurais absolument voulu connaître aussi la sorcellerie.

Je dus à ma mère, et à ce désir de savoir, de joindre à ma passion pour la lecture le goût de la cuisine. C’était encore une occasion de m’instruire. Découper un coq, un cochon de lait, était pour moi une fête. Je portais les entrailles à mon père, et il en discourait avec moi, comme avec un jeune étudiant, et souvent il m’appelait, avec une intime joie, son fils manqué !

J’avais accompli ma douzième année ; j’appris le français, la danse et le dessin, et je reçus l’instruction religieuse ordinaire. Elle éveilla chez moi divers sentiments, diverses pensées, mais rien qui eût trait à mon état. J’aimais à entendre parler de Dieu ; j’étais fière de pouvoir en parler mieux que les enfants de mon âge ; je dévorai plusieurs livres, qui me mirent en mesure de bavarder sur la religion ; mais il ne me venait jamais à l’esprit d’examiner l’état de mon âme, ni si elle ressemblait à un miroir, capable de réfléchir les rayons du soleil éternel : cela, je l’avais admis, une fois pour toutes, comme certain.

J’appris le français avec beaucoup d’ardeur. Mon maître était un homme de mérite ; ce n’était pas un frivole routinier ni un aride grammairien : il avait de la science ; il avait vu le monde. En même temps qu’il m’enseignait sa langue, il nourrissait de diverses manières mon désir d’apprendre. Je l’aimais tant, que j’attendais son arrivée avec des battements de cœur. Le dessin m’offrait peu de difficultés, et j’aurais été loin, si mon maître avait eu de la tête et du savoir ; mais il n’avait que des mains et de la routine. La danse me fit d’abord moins de plaisir que tout le reste ; mon corps était trop délicat, et je n’avais pour la leçon d’autre compagnie que ma sœur : mais, notre maître ayant eu l’idée de donner un bal à tous ses écoliers et écolières, je pris un goût beaucoup plus vif pour cet exercice.

Parmi les nombreux danseurs, on remarqua deux fils du maréchal de la cour ; le cadet était de mon âge, l’aîné avait deux ans de plus. Ces enfants étaient, de l’aveu général, d’une beauté incomparable. À peine les eus-je aperçus, que nul autre ne fixa mon attention dans la foule. À l’instant même, je dansai avec attention et je désirai danser bien. Je ne sais comment il se fit que ces deux petits garçons me distinguèrent aussi parmi toutes les autres ; bref, dès la première heure, nous fûmes les meilleurs amis du monde, et la petite fête n’était pas finie, que nous étions déjà convenus du lieu où nous pourrions nous revoir bientôt. Quelle joie pour moi ! Mais, le lendemain, je fus tout à fait ravie, quand je reçus de chacun des deux frères un bouquet, accompagné d’un billet galant, où ils s’informaient de ma santé. Ce que je sentis alors, je ne l’ai plus senti de ma vie. Ce ne fut plus dès lors qu’un échange de billets et de galanteries. L’église et les promenades étaient nos lieux de rendez-vous ; déjà nos jeunes amis nous invitaient toujours ensemble, mais nous étions assez fins pour tenir la chose secrète, au point de n’en pas laisser voir à nos parents plus qu’il ne nous semblait à propos.

J’avais donc trouvé deux amoureux à la fois. Je n’étais décidée pour aucun ; ils me plaisaient tous les deux, et nous étions au mieux ensemble. Tout à coup l’aîné tomba gravement malade ; je l’avais été moi-même fort souvent, et je sus l’amuser, en lui faisant porter maintes bagatelles et les friandises que l’on permet à un malade, si bien que ses parents furent touchés de mes attentions, et, sur la prière de leur enfant chéri, m’invitèrent, avec mes sœurs, à venir le voir, aussitôt qu’il eut quitté le lit. La tendresse avec laquelle il me reçut n’était pas celle d’un enfant, et, dès ce jour, je fus décidée pour lui. Il m’avertit d’abord de ne rien laisser voir à son frère ; mais la flamme ne pouvait plus se cacher, et la jalousie du cadet compléta le roman. Il nous jouait mille tours malins ; il se faisait un plaisir de troubler notre joie, et par là il augmentait la passion qu’il cherchait à troubler.

J’avais donc trouvé cette fois l’agneau désiré, et cette passion, comme auparavant la maladie, eut pour effet de me rendre silencieuse et de m’éloigner des plaisirs bruyants. J’étais émue et solitaire et je revins à Dieu ; il demeura mon confident, et je sais bien avec quelles larmes je le priais sans cesse pour mon jeune ami, dont la santé était toujours chancelante.

Il y avait dans cette affaire de l’enfantillage, mais cela n’en contribua pas moins à me former le cœur. Nous devions écrire chaque jour à notre maître de français des lettres de notre composition, au lieu des traductions que nous faisions auparavant. Je mis mon histoire d’amour sous les noms de Damon et Philis. Mon maître devina bientôt la vérité, et, pour me rendre sincère, il donna de grands éloges à mon travail. Je m’enhardis toujours davantage ; je parlai à cœur ouvert, et restai fidèle à la vérité jusque dans les détails. Je ne sais plus en quel endroit il se prit à dire :

« Que cela est charmant ! que cela est naturel ! Mais il faut que la bonne Philis se tienne sur ses gardes : cela peut bientôt devenir sérieux. »

Je fus choquée qu’il ne tînt pas déjà la chose pour sérieuse, et lui demandai, d’un ton piqué, ce qu’il entendait par sérieux. Il ne se le fit pas demander deux fois, et il s’expliqua si clairement que je pus à peine cacher ma frayeur. Mais comme, aussitôt après, le dépit s’empara de moi, et que je trouvai mauvais qu’il pût avoir de pareilles pensées, je me recueillis, je voulus justifier ma bergère et je dis, les joues enflammées :

« Mais, monsieur, Philis est une honnête fille ! »

Alors il fut assez malin pour me plaisanter sur ma vertueuse héroïne, et, comme nous parlions français, il joua sur le mot honnête, pour faire passer l’honnêteté de Philis par toutes les significations. Je sentis le ridicule et fus extrêmement troublée. Lui, qui ne voulait pas m’intimider, coupa court à la chose, mais, en d’autres occasions, il remit la conversation sur le même sujet. Les comédies et les historiettes qu’il me faisait lire ou traduire lui donnaient souvent sujet de montrer quelle faible sauvegarde on trouvait dans ce qu’on nomme vertu, contre les entraînements d’une passion. Je cessai de le contredire, mais je m’indignais toujours en secret, et ses observations me fatiguaient. Je me vis peu à peu séparée de mon cher Damon ; les querelles du cadet avaient rompu notre liaison : peu de temps après, la mort emporta les deux frères. Je pleurai, mais ils furent bientôt oubliés.

Philis devint promptement une grande personne, d’une santé parfaite, et elle fit son entrée dans le monde. L’héritier de la couronne se maria, et, son père étant mort quelque temps après, un nouveau règne commença. La cour et la ville furent très animées. Ma curiosité avait de quoi se satisfaire. Il y eut des bals, des spectacles et d’autres réjouissances ; nos parents nous retenaient chez nous autant que possible, mais il fallut cependant paraître à la cour, où j’avais été présentée. Les étrangers affluaient ; dans toutes les maisons il y avait des gens de qualité ; quelques cavaliers nous étaient recommandés ; d’autres nous furent présentés, et l’on pouvait trouver chez mon oncle toutes les nations.

Mon respectable mentor continuait à m’avertir, modestement mais avec force, et, dans le fond du cœur, j’en étais toujours blessée. Je n’étais nullement persuadée de la vérité de ses maximes, et peut-être aussi avais-je raison ; peut-être avait-il tort de croire les femmes si faibles en toute circonstance ; mais ses discours étaient si pressants, que je vins à craindre qu’il n’eût raison, et lui dis un jour très vivement :

« Puisque le danger est si grand et le cœur humain si faible, je veux prier Dieu qu’il me garde. »

Cette réponse naïve parut lui plaire ; il approuva ma résolution, mais elle n’était rien moins que sérieuse : cette fois ce n’était qu’une parole vaine ; car le sentiment de l’invisible était presque entièrement effacé dans mon cœur. Le tourbillon du grand monde, dont j’étais environnée, me distrayait et m’entraînait comme un torrent. Ce furent les années les plus vides de ma vie. Passer les jours en conversations frivoles, sans avoir aucune saine pensée, vivre dans une dissipation continuelle, voilà ce qu’il me fallait. Il n’était pas même question de mes livres chéris. Les gens avec lesquels je vivais n’avaient aucune idée des sciences ; c’étaient des courtisans allemands, et cette classe n’avait pas alors la moindre culture.

Il semblera qu’une telle société aurait dû me conduire au bord de l’abîme. Je passais ma vie dans les plaisirs ; je ne me recueillais point, je ne priais point, je ne pensais pas à moi, je ne pensais pas à Dieu ; mais je regarde comme une dispensation de sa providence, que pas un de tous ces hommes si beaux, si riches, si bien parés, ne me plût. Ils étaient débauchés et ne s’en cachaient pas : cela me révolta. Ils ornaient leur conversation d’équivoques : cela me choquait et entretenait ma froideur à leur égard ; leur malhonnêteté surpassait quelquefois toute croyance, et je me permis de les traiter rudement.

Au reste, mon vieil ami m’avait fait entendre un jour qu’avec la plupart de ces hommes dépravés, la santé d’une femme n’était pas moins en péril que sa vertu. Dès lors ils me firent horreur, et je prenais peur aussitôt qu’un d’entre eux venait à se trouver trop près de moi. Je me défiais des verres et des tasses, comme du siège qu’ils venaient de quitter. J’étais donc moralement et matériellement fort isolée ; je prenais fièrement toutes les gentillesses qu’on me disait, comme un encens qui m’était dû.

Parmi les étrangers qui séjournèrent alors dans notre ville, se distinguait surtout un jeune homme, que nous avions surnommé Narcisse. Il s’était fait une bonne réputation dans la carrière diplomatique, et, à la faveur des changements qui avaient lieu dans la nouvelle cour, il espérait un emploi avantageux. Il eut bientôt fait connaissance avec mon père ; son savoir et sa conduite lui ouvrirent l’entrée d’une société particulière d’hommes du plus grand mérite. Mon père faisait de lui beaucoup d’éloges, et sa belle figure aurait produit encore plus d’effet, si toutes ses manières n’avaient pas trahi une sorte de fatuité. Je l’avais vu, j’avais bonne opinion de lui, mais sans avoir jamais eu avec lui de conversation.

Je le rencontrai dans un grand bal ; nous dansâmes ensemble un menuet : cela même n’établit pas entre nous une liaison plus particulière. Quand on en vint aux danses animées, que j’avais coutume d’éviter, afin de complaire à mon père, qui craignait pour ma santé, je me retirai dans une pièce voisine, et m’entretins avec mes amies plus âgées, qui s’étaient mises au jeu.

Narcisse, qui avait tourné et sauté quelque temps, vint à son tour dans la chambre où je me trouvais, et, après s’être délivré d’un saignement de nez, qui l’avait surpris en dansant, il engagea la conversation avec moi sur divers sujets. Au bout d’une demi-heure, elle fut si intéressante, bien qu’il ne s’y mêlât pas une trace de sentiments tendres, que nous ne voulûmes plus entendre parler de la danse ; et toutes les agaceries qu’on nous adressa ne nous empêchèrent pas de poursuivre l’entretien. Nous pûmes le reprendre le lendemain, et nous évitâmes, avec le même soin, la fatigue du bal.

La connaissance était faite. Narcisse nous rendit, à mes sœurs et à moi, de fréquentes visites. Alors je recommençai à démêler tout ce que je savais, ce que j’avais médité, ce que j’avais senti, et tous les objets sur lesquels je savais m’exprimer dans la conversation. Mon nouvel ami, qui avait toujours vécu dans la meilleure société, possédait, outre l’histoire et la politique, qui lui étaient familières, de très vastes connaissances en littérature ; il n’ignorait aucun ouvrage nouveau, surtout de ceux qui paraissaient en France. Il m’apportait ou m’envoyait quelquefois des livres utiles et agréables ; mais il fallait tenir la chose plus secrète qu’une intrigue d’amour : on avait rendu ridicules les femmes savantes, et l’on ne pouvait même souffrir les femmes instruites, apparemment parce qu’on trouvait malhonnête que tant d’hommes ignorants fussent exposés à rougir. Mon père lui-même, qui était charmé que j’eusse trouvé cette nouvelle occasion de cultiver mon esprit, exigea expressément que ce commerce littéraire demeurât un secret. Notre liaison avait duré presque une année, et je ne puis dire que Narcisse m’eût témoigné d’aucune manière de l’amour ou de la tendresse. Il était toujours aimable et obligeant, mais il ne montrait aucune passion ; bien plus, les charmes de ma sœur cadette, qui était alors d’une beauté extraordinaire, semblaient ne pas le laisser indifférent. Il lui donnait, par manière de badinage, toute sorte de noms affectueux, empruntés aux langues étrangères, dont il parlait fort bien plusieurs, et dont il mêlait volontiers, dans la conversation, les expressions originales. Elle ne répondait guère à ses prévenances ; elle était prise dans un autre filet ; et, comme elle était prompte et susceptible, ils avaient souvent des débats sur quelques bagatelles. Narcisse savait fort bien se conduire avec notre mère et nos tantes, et il était devenu peu à peu un membre de la famille. Qui sait combien de temps encore nous aurions ainsi vécu, si un singulier accident n’avait pas tout à coup changé nos rapports ? Je fus invitée avec mes sœurs dans une maison où je n’allais pas volontiers. La société était trop mêlée, et il s’y trouvait souvent des personnes, sinon fort grossières, du moins fort stupides. Ce jour-là, Narcisse était aussi invité, et, à cause de lui, je résolus de m’y rendre : j’étais sûre de trouver au moins une conversation agréable. À table même, nous eûmes déjà plus d’une chose à souffrir : quelques hommes avaient trop bu. Après dîner on joua aux petits jeux. Les choses se passèrent d’une manière fort bruyante et fort vive. Narcisse avait un gage à retirer : on lui ordonna de dire à l’oreille quelque chose d’aimable à chaque personne de la société. Il s’arrêta un peu longtemps auprès de ma voisine, femme d’un capitaine, qui tout à coup lui donna un soufflet si bien appliqué, que la poudre de sa chevelure me vola dans les yeux. Quand je les eus essuyés, et me fus un peu remise de ma frayeur, je vis les deux adversaires l’épée à la main. Narcisse était couvert de sang, et le capitaine, égaré par l’ivresse, la colère et la jalousie, pouvait à peine être contenu par toute la société. J’entraînai Narcisse dans une autre chambre, à l’étage supérieur, et, comme je ne croyais pas mon ami en sûreté contre son furieux adversaire, je poussai le verrou.

Nous ne jugions pas la chose sérieuse, car nous ne lui voyions qu’une légère blessure à la main, mais bientôt nous vîmes le sang couler à flots sur ses épaules, et nous remarquâmes une grande blessure à la tête. Saisie de frayeur, je courus au vestibule pour appeler du secours ; mais je ne trouvai personne, tout le monde étant resté en bas pour contenir le forcené. Enfin une jeune fille de la maison accourut, et sa gaieté me fit cruellement souffrir : je la voyais prête à mourir de rire de cette scène extravagante et de cette maudite comédie. Je la conjurai de faire appeler un chirurgien, et, avec sa fougue naturelle, elle courut bien vite en chercher un elle-même.

Je retournai vers mon blessé ; je lui bandai la main avec mon mouchoir et la tête avec une cravate, que je trouvai dans la chambre. Le sang coulait toujours en abondance ; le chirurgien ne venait pas ; le blessé pâlissait et semblait près de s’évanouir. Il n’y avait personne dans le voisinage qui pût me seconder ; je l’entourai de mes bras, sans aucune gêne, et cherchai à le ranimer, en le caressant de la main ; cela parut produire sur lui l’effet d’un secours spirituel : il conserva sa connaissance, mais il était d’une pâleur mortelle.

Enfin la maîtresse de la maison parut, et quelle ne fut pas sa frayeur, quand elle vit son hôte couché, dans cet état, sur mon bras, et qu’elle nous vit l’un et l’autre baignés de sang ! Personne ne s’était figuré que Narcisse fût blessé ; tous croyaient que je l’avais fait échapper sain et sauf.

Le vin, les eaux de senteur et tout ce qui peut soulager un blessé, arriva bientôt en abondance ; le chirurgien vint aussi, et j’aurais bien pu me retirer, mais Narcisse me retenait par la main, et, sans être retenue, je serais bien demeurée. Je continuai à le frictionner avec du vin pendant le pansement, sans trop remarquer que toute la compagnie nous entourait. Le chirurgien avait fini ; le blessé me salua d’un regard affectueux, et on l’emporta chez lui.

La maîtresse de la maison me conduisit dans sa chambre à coucher. Il fallut me déshabiller tout à fait, et je dois avouer qu’au moment où l’on me lavait, pour essuyer le sang de Narcisse, ayant jeté un coup d’œil au miroir, je m’aperçus, pour la première fois, que j’étais belle, même sans parure. Je ne pouvais remettre mes habits, et, comme toutes les personnes de la maison étaient plus petites ou plus fortes que moi, je reparus chez nous dans un singulier équipage, à la grande surprise de mes parents. Ma frayeur, les blessures de notre ami, l’extravagance du capitaine, enfin toute l’affaire, leur causa une vive indignation. Il s’en fallut peu que mon père ne défiât le capitaine, pour venger sur-le-champ son ami. Il blâmait les hommes présents à cette scène de n’avoir pas puni sur-le-champ cet assassinat : car il était trop manifeste que le capitaine avait tiré l’épée, aussitôt après avoir frappé Narcisse, et l’avait blessé par derrière ; la blessure à la main n’avait été faite qu’après qu’il se fut mis en défense. J’étais, au delà de toute expression, émue, ébranlée… que dirai-je encore ? La passion qui sommeillait au fond de mon cœur avait éclaté soudain, comme une flamme qui trouve un passage. Si le plaisir et la joie sont très propres à faire naître l’amour et à l’entretenir en secret, cette passion, naturellement courageuse, est poussée, plus aisément encore, par le péril, à se prononcer et se déclarer. Mes parents traitèrent leur chère fille en malade, et me firent mettre au lit. Dès le grand matin, mon père courut chez notre blessé, qu’il trouva fort mal, avec une fièvre intense.

Mon père me dit peu de chose de leur conversation, et chercha à me tranquilliser sur les suites de cet accident. Il s’agissait de savoir si l’on pourrait se contenter d’une amende honorable, ou si la chose devrait être déférée aux tribunaux et ainsi de suite. Je connaissais trop bien mon père, pour croire qu’il souhaitât de voir l’affaire se terminer sans duel ; mais je gardai le silence, car j’avais appris de lui dès longtemps que les femmes ne doivent pas se mêler des affaires d’honneur. Au reste, il ne semblait pas qu’il se fût rien passé entre les deux amis qui me concernât ; mais bientôt mon père confia à ma mère le reste de leur entretien. « Narcisse était, lui dit-il, vivement touché de mon assistance ; il l’avait embrassé, s’était déclaré redevable à moi pour la vie, avait assuré qu’il ne souhaitait de bonheur au monde que pour le partager avec moi, et l’avait supplié de l’autoriser à le regarder comme son père. » Maman me redit fidèlement toutes ces choses, en ajoutant, à bonne intention, qu’on ne doit pas attacher trop d’importance à des paroles échappées dans le premier mouvement. « Sans doute ! » répondis-je, avec une froideur affectée, et Dieu sait tout ce que je sentais.

Narcisse fut deux mois à se rétablir ; sa blessure à la main l’empêchait d’écrire, mais, dans l’intervalle, il me donna des preuves de son souvenir par les attentions les plus obligeantes. Je rapprochai toutes ces politesses, plus qu’ordinaires, des confidences que ma mère m’avait faites, et je ne cessai de m’abandonner à mille rêveries.

Toute la ville s’entretint de l’événement ; on m’en parla d’un ton particulier ; on en tira des conséquences, qui me touchaient toujours de fort près, quelques efforts que je fisse pour les écarter. Ce qui n’avait été d’abord qu’une habitude, un amusement, devint une sérieuse inclination. L’inquiétude où je vivais était d’autant plus forte, que je prenais plus de soin de la cacher à tout le monde. L’idée de perdre Narcisse m’effrayait, et la possibilité d’une liaison plus étroite me faisait trembler. Assurément la pensée du mariage a quelque chose d’effrayant pour une jeune fille à demi raisonnable.

Ces violentes secousses me firent rentrer en moi-même. Les images diverses d’une vie dissipée, qui jusqu’alors avaient flotté jour et nuit devant mes yeux, s’étaient évanouies tout d’un coup. Mon âme commençait à se réveiller ; cependant ma liaison avec l’invisible ami, si souvent interrompue, ne fut pas facile à rétablir : nous étions encore assez éloignés l’un de l’autre ; il y avait un retour, mais, en comparaison d’autrefois, la différence était grande.

Un duel, dans lequel le capitaine fut grièvement blessé, avait eu lieu sans que j’en fusse informée, et l’opinion publique était, de tout point favorable, à mon amant, qui reparut enfin dans le monde. Avant tout, il se fit conduire chez nous, la tête et la main encore bandées. Comme le cœur me battait à cette visite ! Toute la famille était présente ; on s’en tint de part et d’autre aux termes généraux de la politesse et de la reconnaissance ; cependant Narcisse trouva l’occasion de me donner quelques marques secrètes de sa tendresse, qui n’augmentèrent que trop mon inquiétude. Lorsqu’il fut entièrement guéri, il fréquenta notre maison, tout l’hiver, sur le même pied qu’auparavant, et tout en me donnant mille preuves délicates de son amour, il évita une explication positive.

Cette conduite me tenait dans une inquiétude perpétuelle. Je ne pouvais me confier à personne au monde, et j’étais trop éloignée de Dieu. Je l’avais complètement oublié, pendant quatre ans de dissipations ; maintenant je pensais à lui de temps à autre, mais notre commerce était refroidi ; je ne lui faisais que des visites de cérémonie, et, comme je ne paraissais jamais devant lui que dans mes plus beaux habits ; que j’étalais devant lui, avec satisfaction, ma vertu, mon honnêteté et les avantages que je croyais posséder par-dessus les autres jeunes filles, il semblait ne pas prendre garde à moi, sous mes riches atours. Un courtisan qui se verrait ainsi traité par son prince, dont il attend sa fortune, serait fort alarmé. Pour moi, je n’éprouvais, dans cette situation, aucune inquiétude. J’avais ce qu’il me fallait, savoir la santé et la fortune : Dieu voulait-il agréer mon hommage, c’était pour le mieux ; ne le voulait-il pas, je croyais du moins m’être acquittée de mon devoir. Sans doute je ne jugeais pas alors ainsi de moi, cependant c’était le véritable état de mon âme ; mais il se préparait dès lors des circonstances qui devaient épurer et changer mes sentiments.

Un jour de printemps, comme j’étais seule à la maison, Narcisse parut à l’improviste. Il me déclara son amour et me demanda si je voulais lui donner mon cœur, et si je consentirais plus tard à lui donner ma main, dès qu’il aurait obtenu un emploi honorable et avantageux. Notre prince l’avait admis au service du pays ; mais, comme on redoutait son ambition, on le retenait d’abord dans les rangs inférieurs, plutôt que de l’élever promptement ; et, comme il avait du bien, on le laissait réduit à un modique traitement.

Malgré toute mon inclination pour lui, je savais que Narcisse n’était pas un homme avec qui l’on pût agir sans détour. Je sus me posséder, et je l’adressai à mon père, dont le consentement ne lui paraissait pas douteux. Il insistait pour avoir le mien sur-le-champ. Je finis par le donner, en réservant l’approbation de mon père et de ma mère. Il se déclara auprès d’eux formellement ; ils témoignèrent leur satisfaction ; on se donna parole sur l’espérance, qui semblait prochaine, d’un nouvel avancement. Les sœurs et les tantes en furent informées, et le secret leur fut sévèrement recommandé.

L’amant était devenu fiancé, et la différence de l’un à l’autre me parut bien grande. Si quelqu’un pouvait changer en fiancés les amants de toutes les jeunes filles bien nées, ce serait un grand avantage pour notre sexe, même quand le mariage ne devrait pas s’ensuivre. L’amour n’en diminue pas, mais il devient plus raisonnable. Mille petites folies, toute coquetterie, tout caprice, disparaissent. Si le fiancé nous déclare que nous lui plaisons mieux en bonnet du matin que sous la plus belle coiffure, aussitôt une fille sage devient indifférente à la coiffure ; et c’est une chose toute naturelle, qu’il en vienne à penser lui-même solidement, et qu’il désire se former une mère de famille pour lui, plutôt qu’une poupée pour le monde. Et voilà comme tout se passe. Si la jeune fille a le bonheur que son fiancé soit un homme sage et instruit, elle en apprend plus que les collèges et les voyages n’en peuvent enseigner. Non seulement elle reçoit volontiers toute l’instruction qu’il lui donne, mais elle cherche à s’avancer toujours davantage sur cette voie. L’amour fait beaucoup de choses impossibles ; enfin la femme s’accoutume aussitôt à la soumission, si nécessaire et si convenable à son sexe. Le fiancé ne domine pas comme le mari ; il prie, et son amante cherche à le deviner, afin de le satisfaire avant même qu’il ait prié.

C’est ainsi que l’expérience m’a donné des lumières d’un prix inestimable. J’étais heureuse, vraiment heureuse, comme on peut l’être dans ce monde, c’est-à-dire pour peu de temps.

Un été se passa au milieu de ces joies paisibles. Narcisse ne me donna pas le moindre sujet de plainte. Il m’était toujours plus cher ; j’étais à lui de toute mon âme ; il le savait bien et il savait apprécier cet amour. Cependant des choses, qui pouvaient sembler de pures bagatelles, altérèrent peu à peu notre liaison.

Comme fiancé, Narcisse m’entourait de ses assiduités, et jamais il ne se permettait de me demander ce qui nous était encore défendu. Mais nous étions d’avis fort différents sur les bornes de la vertu et de la modestie. Je voulais ne rien hasarder, et ne permettais aucune liberté que celles que le monde entier aurait pu connaître. Lui, accoutumé aux friandises, il trouvait cette diète fort sévère. Il en résultait des contestations perpétuelles. Narcisse louait ma conduite et cherchait à ébranler ma résolution. Je me rappelai le « sérieux » de mon ancien maître de langue, et, en même temps, le secours que j’avais alors indiqué contre le péril.

Je m’étais un peu rapprochée de Dieu : il m’avait donné un aimable fiancé, et j’en étais reconnaissante. Mon amour terrestre concentrait même les forces de mon esprit et le mettait en mouvement, et mes rapports avec Dieu n’étaient point contraires à cet amour. Il était tout naturel que je me plaignisse à lui du sujet de mes inquiétudes, et je ne remarquais pas que je souhaitais et recherchais la chose même qui me rendait inquiète. Je me croyais très forte, et ne disais point : « Ne m’induis pas en tentation. » J’étais, dans ma pensée, fort au-dessus de la tentation. Sous ce vain oripeau du mérite propre, je me présentai hardiment devant Dieu. Il ne me repoussa point. Après le moindre mouvement vers lui, il laissait dans mon âme une douce impression, qui me portait à le rechercher toujours davantage.

Je ne voyais dans le monde que Narcisse ; lui seul avait du charme pour moi ; mon goût pour la toilette n’avait pour objet que de lui plaire. Si je savais qu’il ne dût pas me voir, je ne pouvais prendre aucun soin de ma parure. J’aimais la danse, mais, s’il n’était pas là, je n’y trouvais plus qu’une fatigue insupportable. Fallait-il paraître à une fête brillante où il ne devait pas assister, je ne savais ni acheter des habits neufs, ni faire mettre les anciens à la mode. Un cavalier me plaisait, je devrais dire me fatiguait, autant qu’un autre. Je croyais avoir bien passé ma soirée, si j’avais pu m’asseoir, avec des personnes âgées, à une table de jeu, où je ne prenais d’ailleurs pas le moindre plaisir ; et, si un vieil ami m’adressait là-dessus quelque raillerie, je lui répondais par un sourire, le premier peut-être qui m’eût échappé de toute la soirée. Il en était de même à la promenade et dans tous les plaisirs de société.

« Je l’avais choisi entre tous ; je croyais être née pour lui seul ; je ne demandais que son amour. »

J’étais donc souvent solitaire dans les assemblées, et la complète solitude me plaisait beaucoup mieux. Mais mon esprit actif ne pouvait ni dormir ni rêver ; je sentais et je pensais, et j’acquis peu à peu la faculté de parler à Dieu de mes pensées et de mes sentiments. Alors il s’en développa d’autres dans mon âme, qui ne contredisaient pas les premiers ; car mon amour pour Narcisse était conforme au plan général de la création, et n’était en aucun point opposé à mes devoirs. Ces deux amours ne se contredisaient point, et pourtant il y avait entre eux une différence infinie : Narcisse était l’image unique qui flottait devant mes yeux, à laquelle se rapportait tout mon amour ; mais l’autre sentiment ne se rapportait à aucune image, et il était d’une ineffable douceur. Je ne le sens plus, et il n’est pas en mon pouvoir de le faire renaître.

Mon amant, qui connaissait d’ailleurs tous mes secrets, ne savait rien de celui-là. Je remarquai bientôt que ses idées étaient différentes. Il me prêtait souvent des livres qui attaquaient, avec des armes pesantes ou légères, ce qu’on peut appeler les relations avec l’invisible. Je lisais ces livres, parce qu’ils venaient de Narcisse, et ne savais pas, à la fin, un mot de ce qu’ils renfermaient.

Nous avions aussi quelques débats sur les sciences et les lettres. Il faisait comme tous les hommes, il se moquait des femmes savantes, et ne cessait de m’instruire. Il avait coutume de s’entretenir avec moi sur tous les sujets, excepté la jurisprudence, et, en m’apportant des livres de toute espèce, il me répétait souvent la grave leçon, qu’une femme doit tenir son savoir plus caché qu’un calviniste sa croyance en pays catholique ; et, comme réellement je savais, d’une manière toute naturelle, ne point me montrer devant le monde plus habile et plus instruite qu’autrefois, c’était lui, dans l’occasion, qui cédait le premier à la vanité et parlait de mes mérites.

Un célèbre étranger, fort considéré pour son influence, ses talents et son esprit, trouva dans notre cour un accueil très honorable. Il distingua particulièrement Narcisse, et l’avait constamment auprès de lui. Ils disputèrent entre autres sur la vertu des femmes. Narcisse me répéta en détail leur entretien ; je ne manquai pas de lui faire mes observations, et mon ami me demanda de les mettre par écrit. Le français m’était assez familier ; j’avais fort bien appris avec mon vieux maître les principes de cette langue, dont je me servais dans ma correspondance avec Narcisse ; on ne pouvait, dans ce temps-là, se former le goût que dans les livres français. Mon écrit avait plu au comte ; je dus communiquer quelques petites poésies, que j’avais composées récemment : bref, Narcisse parut franchement tirer vanité de son amante, et l’aventure se termina, à sa grande satisfaction, par une épître fort spirituelle, en vers français, que le comte lui adressa à son départ. Il y faisait allusion à leurs paisibles débats, et finissait par le féliciter de ce qu’après tant d’erreurs et de doutes, il apprendrait, de la manière la plus sûre, ce qu’était la vertu, dans les bras d’une charmante et vertueuse épouse. Cette épître me fut d’abord communiquée, puis elle le fut à beaucoup de monde, et chacun pensa là-dessus ce qu’il voulut. Il en fut de même en de nombreuses occasions, si bien que tous les étrangers dont il faisait cas furent présentés dans notre maison.

Un comte séjourna quelque temps avec sa famille dans notre ville, pour consulter un habile médecin. Narcisse fut aussi traité dans cette maison comme un fils ; il m’y conduisit. On trouvait dans cette intéressante famille un agréable entretien pour l’esprit et pour le cœur, et même les amusements ordinaires de la société semblaient moins frivoles dans cette maison que partout ailleurs. Chacun y connaissait mes rapports avec Narcisse, et l’on nous traitait comme si on les avait ignorés ; on ne faisait aucune allusion à une circonstance si grave. Si je parle, par exception, de cette nouvelle connaissance, c’est qu’elle eut de l’influence sur la suite de ma vie.

La première année de nos fiançailles était presque écoulée, et avec elle aussi notre printemps était passé. L’été vint, avec ses ardeurs et ses orages.

Des morts inattendues avaient rendu vacants quelques emplois auxquels Narcisse pouvait prétendre. Le moment approchait qui allait décider de mon sort ; et, tandis que Narcisse et tous nos amis se donnaient à la cour tout le mouvement possible, pour effacer certaines impressions qui lui étaient défavorables, et lui faire obtenir l’emploi désiré, je me tournai, avec ma requête, vers mon invisible ami. Je fus si tendrement reçue, que j’y retournai volontiers. J’exprimai librement mon vœu que Narcisse obtînt cette place : cependant ma prière ne fut pas trop pressante, et je ne demandai pas que la chose arrivât à cause de ma supplication.

La place fut donnée à un concurrent très inférieur en mérite. À cette nouvelle, je fus bouleversée, et je courus dans ma chambre, où je m’enfermai. Ma première douleur se répandit en larmes ; ma seconde pensée fut que cela n’était point arrivé par hasard, et aussitôt je pris la résolution de me résigner parfaitement, persuadée que cette affliction apparente tournerait aussi à mon bien. Alors je fus pénétrée des sentiments les plus doux, qui dissipèrent tous les nuages du chagrin ; je sentais qu’avec un pareil secours on pouvait tout supporter. Je parus à table le visage serein, à la grande surprise de mes parents.

Narcisse avait moins de force que moi et je dus le consoler. Il éprouva aussi dans sa famille des disgrâces, qui l’affligèrent beaucoup, et dont il me fit confidence, avec le véritable abandon qui régnait entre nous. Ses tentatives pour obtenir de l’emploi dans un pays étranger ne furent pas plus heureuses ; je sentais tout cela profondément, à cause de lui et de moi ; enfin je reportai tout à Celui qui accueillait si bien mes soupirs.

Plus ces expériences étaient douces, plus je cherchais à les renouveler, et demandais la consolation où je l’avais trouvée si souvent. Mais je ne la trouvais pas toujours : j’étais comme celui qui veut se réchauffer au soleil, et qui rencontre en chemin quelque objet qui lui fait de l’ombre. « Qu’est cela ? » me de-mandais-je. J’observai la chose avec une sérieuse attention, et je vis clairement que tout tenait à la disposition de mon âme : si elle n’était pas parfaitement dirigée vers Dieu, je demeurais froide ; je ne le sentais pas réagir sur moi, et ne pouvais entendre sa réponse.

Mais quel obstacle m’empêchait de prendre cette direction ? Ici je me trouvai au milieu d’un vaste champ, et je m’engageai dans une recherche qui remplit presque entièrement la seconde année de ma liaison avec Narcisse. J’aurais pu trouver plus tôt la solution, car je fus bientôt sur la trace, mais je ne voulais pas me l’avouer et je cherchais mille défaites.

Je reconnus bien vite que la véritable direction de mon âme était troublée par une folle dissipation et par la préoccupation de choses futiles ; le comment et le pourquoi me furent bientôt assez clairs : mais de quelle manière en sortir, dans un monde où tout est indifférence ou folie ? J’aurais volontiers laissé la chose où elle était, et j’aurais vécu à l’aventure comme les autres, que je voyais s’en trouver fort bien ; mais je n’osais pas : ma conscience me faisait de trop fréquents reproches. Si je voulais me retirer du monde et changer de relations, je ne le pouvais pas. J’étais enfermée dans un cercle ; je ne pouvais rompre certaines liaisons, et, dans une affaire qui me touchait si fort, je voyais se presser et s’accumuler des obstacles inévitables. Je me couchais souvent les larmes aux yeux, et je me levais après une nuit sans sommeil ; il me fallait un puissant secours, et Dieu ne me l’accordait pas, tant que j’allais et venais avec la marotte.

Alors j’en vins à peser en détail chacune de mes actions. Mon examen porta d’abord sur la danse et le jeu. Il ne s’est rien dit, rien pensé ou écrit sur ces choses, que je n’aie examiné, discuté, lu, pesé, développé, rejeté, me tourmentant moi-même d’une manière inouïe. Si je renonçais à ces choses, j’étais sûre d’offenser Narcisse, car il craignait extrêmement le ridicule que nous donne, aux yeux du monde, l’apparence de scrupules timides. Et, comme je faisais, non pas même par goût, mais uniquement par égard pour Narcisse, tout ce qui n’était à mes yeux que folie, pernicieuse folie, tout m’était à charge horriblement.

Je ne saurais, sans me livrer à des développements et des répétitions désagréables, décrire les efforts que je faisais pour accomplir, sans que mon cœur cessât d’être ouvert à l’influence de l’Être invisible, ces actes qui me dissipaient et troublaient ma paix intérieure, et comme je dus sentir douloureusement que le combat ne pourrait se terminer de la sorte : car, aussitôt que je revêtais l’habit de la folie, je n’en restais pas au masque, mais la folie me pénétrait soudain tout entière.

Oserai-je franchir les bornes d’un simple récit et faire ici quelques réflexions sur ce qui se passait en moi ? Qu’est-ce qui avait pu changer mes goûts et mes sentiments de telle sorte, qu’à l’âge de vingt-deux ans, et plus tôt encore, je ne trouvais aucun plaisir aux choses qui peuvent amuser innocemment les personnes de cet âge ? Pourquoi ces choses n’étaient-elles pas innocentes pour moi ? C’était précisément, je puis le dire, parce qu’elles ne me semblaient pas innocentes ; parce que je n’étais pas, comme les autres jeunes filles, sans connaître mon âme. Non, je savais, par des expériences que j’avais acquises sans les avoir cherchées, qu’il existe des sentiments plus élevés, qui nous procurent, sans faute, un contentement qu’on cherche en vain dans les amusements frivoles, et que, dans ces joies plus relevées, réside en même temps une vertu secrète pour nous fortifier dans le malheur.

Mais les plaisirs de la société et les dissipations de la jeunesse devaient cependant avoir pour moi un charme puissant, car il m’était impossible de m’y livrer comme si je n’eusse rien fait. Si je le voulais seulement, que de choses ne pourrais-je pas faire aujourd’hui avec une grande froideur, de celles qui m’égaraient alors et qui menaçaient même de me maîtriser !… Point de milieu ! Je devais renoncer aux plaisirs séducteurs ou aux consolations intérieures.

Mais la question était déjà décidée à mon insu dans le fond de mon cœur. Bien qu’il y eût en moi quelques désirs des jouissances mondaines, je ne pouvais plus les goûter. Quel que soit le penchant d’un homme pour le vin, il perd toute envie de boire, s’il se trouve, devant des tonneaux pleins, dans une cave dont l’atmosphère viciée menace de l’étouffer. L’air pur vaut mieux que le vin ; je le sentais trop vivement, et, dès le commencement, je n’aurais pas eu besoin de longues réflexions pour préférer la vertu au plaisir, si la crainte de perdre l’amour de Narcisse ne m’avait pas retenue. Mais, après mille combats, après des réflexions sans cesse renouvelées, ayant porté un regard attentif sur le lien qui m’unissait à lui, je découvris qu’il était faible encore et qu’il pouvait se rompre ; je reconnus tout à coup que c’était simplement une cloche de verre, qui m’isolait dans un espace sans air : que j’eusse seulement la force de la briser, et j’étais sauvée !

L’action suivit la pensée : j’ôtai le masque, et, en chaque occasion, je suivis l’inspiration de mon cœur. J’avais toujours aimé Narcisse tendrement ; mais le thermomètre, qui était auparavant plongé dans l’eau bouillante, fut désormais suspendu à l’air libre : il ne pouvait marquer une chaleur supérieure à celle de l’atmosphère.

Par malheur, l’atmosphère se refroidit beaucoup. Narcisse commençait à se retirer et à prendre des manières cérémonieuses ; cela lui était loisible, mais mon thermomètre baissa à mesure qu’il se retirait. Ma famille s’en aperçut, on me questionna, on parut surpris. Je déclarai, avec une mâle fermeté, que j’avais fait jusqu’alors assez de sacrifices ; que j’étais prête encore à soutenir avec Narcisse, jusqu’à la fin de ma vie, toutes les adversités, mais que je demandais pour mes actions une pleine liberté ; que ma conduite devait dépendre de mes convictions ; je ne persisterais jamais par obstination dans mon sentiment ; j’écouterais au contraire volontiers toutes les représentations ; mais, comme il s’agissait de mon propre bonheur, la décision devait dépendre de moi, et je ne souffrirais aucune contrainte. Les raisonnements du plus grand médecin ne pourraient me décider à user d’un aliment, fort sain peut-être, et que beaucoup de gens trouveraient très agréable, dès que mon expérience m’aurait prouvé qu’il m’était toujours nuisible (et je pouvais donner pour exemple l’usage du café) : tout aussi peu, et bien moins encore, pourrais-je me laisser démontrer qu’une action qui m’égarait me fût moralement salutaire.

Comme je m’étais longtemps préparée en silence à soutenir ces débats, ils me furent plutôt agréables que pénibles. J’épanchai mon cœur, et je sentis tout l’avantage de ma résolution. Je ne cédai pas de l’épaisseur d’un cheveu, et je réfutai vertement tous ceux à qui je ne devais pas le respect filial. Je triomphai bientôt dans ma famille. Dès sa jeunesse, ma mère avait eu les mêmes sentiments ; seulement ils n’étaient pas parvenus chez elle à la maturité ; nulle contrainte ne l’avait forcée et ne lui avait donné le courage de faire prévaloir sa conviction. Elle s’applaudissait de voir ses vœux secrets comblés par sa fille. Ma plus jeune sœur parut se ranger de mon côté ; la seconde resta attentive et silencieuse. Ce fut ma tante qui fit le plus d’objections. Les arguments qu’elle présenta lui semblaient irréfutables, et ils l’étaient en effet par leur extrême vulgarité. Je fus enfin obligée de lui représenter que, sous aucun rapport, elle n’avait à donner son avis dans cette circonstance ; et elle ne laissa paraître que rarement qu’elle persistait dans sa manière de voir. Elle était d’ailleurs la seule qui vît la chose de près sans être aucunement touchée. Je ne la juge pas avec trop de sévérité, en disant qu’elle manquait de sentiment et avait l’esprit le plus borné.

Mon père se conduisit d’une manière tout à fait conforme à son caractère. Il me parla avec peu de détail, mais fort souvent, de cette affaire ; ses raisonnements étaient sages, et, à son point de vue, sans réplique. Le profond sentiment de mon droit me donna seul la force de disputer contre lui. Mais bientôt la scène changea : je dus en appeler à son cœur. Pressée par sa raison, je m’abandonnai aux épanchements les plus tendres ; je donnai un libre cours à mes paroles et à mes larmes ; je lui laissai voir à quel point j’aimais Narcisse, et quelle contrainte je m’étais imposée depuis deux ans ; combien j’étais assurée que ma conduite était bonne ; que j’étais prête à sceller cette conviction par la perte du fiancé que j’aimais et d’une félicité apparente, et même, s’il était nécessaire, par celle de ma fortune ; que j’aimerais mieux quitter ma patrie, mes parents et mes amis, et gagner mon pain en pays étranger, que d’agir contre mes principes. Mon père cacha son émotion, garda quelque temps le silence, et se déclara enfin ouvertement pour moi.

Dès lors Narcisse évita notre maison, et mon père se retira de la société hebdomadaire dans laquelle il le rencontrait. La chose fit sensation à la cour et à la ville. On en parla, comme il arrive dans les cas de ce genre, dont le public a coutume de s’occuper vivement, parce qu’on lui a laissé prendre l’habitude d’exercer quelque influence sur les résolutions des faibles esprits. Je connaissais assez le monde, et savais que les gens nous blâment souvent de faire les choses mêmes auxquelles on s’est laissé entraîner par leurs conseils ; au reste, avec mes dispositions morales, toutes ces opinions passagères auraient été pour moi sans aucune valeur.

En revanche, je ne me défendis point de rester attachée à Narcisse. Je ne le voyais plus, et mon cœur n’avait point changé pour lui. Je l’aimais tendrement ; c’était comme une affection nouvelle et plus sérieuse qu’auparavant. S’il voulait ne pas troubler ma conviction, j’étais à lui : autrement, j’aurais refusé avec lui un empire. Je m’entretins plusieurs mois de ces sentiments et de ces pensées, et, quand je me sentis enfin assez de calme et de force pour me mettre à l’œuvre posément et tranquillement, je lui écrivis une lettre, non point tendre, mais polie, et lui demandai pourquoi il ne venait plus me voir.

Je connaissais sa manière de ne point s’expliquer volontiers, même dans les choses futiles, et de faire en silence ce qu’il jugeait bon ; c’est pourquoi je pris alors, avec réflexion, l’initiative auprès de lui. Je reçus une réponse fort longue, et qui me parut insipide ; c’était un style diffus, des phrases insignifiantes. Il ne pouvait, disait-il, sans avoir une meilleure place, s’établir et m’offrir sa main ; je savais parfaitement quelles contrariétés il avait éprouvées jusqu’alors ; il croyait que des assiduités prolongées et sans résultat pourraient nuire à ma renommée[11] ; il demandait la permission de se tenir encore à l’écart : aussitôt qu’il serait en position de me rendre heureuse, il me tiendrait religieusement la parole qu’il m’avait donnée.

Je lui répondis sur-le-champ que, notre liaison étant connue de tout le monde, c’était, me semblait-il, trop tard pour ménager ma renommée, qui avait d’ailleurs dans ma conscience et ma vertu sa plus sûre garantie ; mais je lui rendais sa parole sans hésiter, et souhaitais que ce pût être pour son bonheur. Dans la même heure, je reçus une courte réponse, qui était au fond parfaitement d’accord avec la première. Il persistait à dire qu’après avoir obtenu une place, il me demanderait si je voulais partager sa fortune.

C’était pour moi comme s’il n’eût rien dit. Je déclarai à mes parents et à mes connaissances que notre engagement était rompu, comme il l’était en effet. Neuf mois après, Narcisse, ayant obtenu l’avancement le plus désirable, me fit encore offrir sa main, mais à condition que je changerais de sentiment, en devenant l’épouse d’un homme qui devrait avoir une maison. Je remerciai poliment, et me hâtai de détourner mon esprit et mon cœur de cette liaison, comme on se hâte de quitter la salle de spectacle, à la chute du rideau. Et, comme, peu de temps après, il trouva un riche et brillant parti, ce qui lui était maintenant très facile, je le savais heureux à sa manière, et mon repos fut complet.

Je ne dois point passer sous silence que plusieurs fois, avant que Narcisse obtînt un emploi, et plus tard aussi, on me fit de très honorables propositions de mariage ; mais je les refusai sans balancer, quoique mes parents eussent fort désiré me les voir accepter.

Alors il me sembla qu’après les bourrasques de mars et d’avril, j’étais entrée dans le plus beau mois de mai. Je jouissais d’une bonne santé et d’une paix ineffable ; sous tous les rapports, j’avais gagné à faire cette perte. Jeune et sensible, comme je l’étais, je trouvais la création mille fois plus belle qu’au temps où j’avais besoin de jeux et de société pour ne pas m’ennuyer dans notre beau jardin. N’ayant pas rougi de ma dévotion, j’eus le courage de ne pas cacher mon goût pour les arts et les sciences. Je m’occupai de dessin, de peinture, de lecture, et je trouvai assez d’amis pour me soutenir. Au lieu du grand monde, que j’avais laissé, ou plutôt qui me laissa, il s’en forma autour de moi un petit, mais bien plus riche et plus intéressant. J’avais de l’inclination pour la vie sociale, et j’avoue qu’au moment où je me séparai de mes anciennes connaissances, j’envisageai avec horreur la solitude. Maintenant je me trouvais assez dédommagée, et trop peut-être. Mes relations s’étendirent désormais, non seulement chez ceux de mes compatriotes dont les sentiments s’accordaient avec les miens, mais aussi chez les étrangers. Mon histoire avait fait du bruit, et beaucoup de gens désirèrent connaître la jeune fille qui avait préféré Dieu à son amant. Un certain réveil religieux se faisait alors apercevoir dans toute l’Allemagne. Dans plusieurs maisons de princes et de seigneurs, on s’occupait du salut de son âme ; il ne manquait pas de gentilshommes qui nourrissaient les mêmes pensées et, dans les classes inférieures, ces sentiments étaient généralement répandus.

La famille du comte, dont j’ai parlé plus haut, me rechercha avec plus d’empressement. Elle s’était augmentée dans l’intervalle, plusieurs de ses membres étant venus séjourner dans la ville. Ces estimables personnes recherchèrent ma société, comme je recherchai la leur. Ils avaient d’illustres alliances, et j’appris à connaître dans cette maison beaucoup de princes, de comtes et de seigneurs de l’Empire. Mes sentiments n’étaient un secret pour personne, et, que l’on voulût bien les honorer ou seulement les épargner, j’atteignais mon but et je restais en repos.

Cependant je devais être ramenée dans le monde par un autre chemin. Vers ce même temps, un frère consanguin de mon père, qui jusqu’alors ne nous avait fait que des visites passagères, séjourna chez nous plus longtemps. Il avait quitté, uniquement parce que tout n’allait pas selon ses vues, le service de son prince, auprès duquel il était en honneur et en crédit. Il avait l’esprit juste et le caractère rigide : en cela fort semblable à mon père ; mais mon père avait néanmoins une certaine mesure de souplesse, qui lui permettait de céder dans les affaires, et, sans agir lui-même contre sa conviction, de laisser agir ; après quoi il dévorait son chagrin en silence, ou l’épanchait dans le sein de sa famille. Mon oncle était beaucoup plus jeune, et l’état de sa fortune ne contribuait pas médiocrement à fortifier son humeur indépendante. Sa mère lui avait laissé de grands biens, et il pouvait en attendre beaucoup encore de parents proches et éloignés ; il n’avait besoin d’aucune ressource étrangère, tandis que mon père, qui n’avait qu’une modique fortune, était enchaîné à son emploi par le traitement. Mon oncle était devenu plus inflexible encore par ses malheurs domestiques. Il avait perdu de bonne heure une aimable femme et un fils qui donnait les plus belles espérances, et dès lors il parut vouloir éloigner de lui tout ce qui ne dépendait pas de sa volonté.

On se disait parfois à l’oreille dans la famille, avec une certaine satisfaction, que vraisemblablement il ne se remarierait pas, et que nous pouvions, nous autres enfants, nous regarder comme héritiers de sa grande fortune. Cela ne faisait aucune impression sur moi, mais la conduite de mes alentours s’accordait assez bien avec ces espérances.

Avec la fermeté de son caractère, mon oncle avait pris l’habitude de ne jamais contredire personne dans la conversation, mais plutôt d’écouter avec bienveillance l’opinion de tout le monde, et d’appuyer même, par des arguments et des exemples, l’avis de chacun sur le sujet en question. Qui ne le connaissait pas croyait toujours l’avoir de son côté, car il avait un esprit supérieur, et il pouvait se placer à tous les points de vue. Il ne fut pas aussi heureux avec moi, parce qu’il s’agissait de sentiments dont il n’avait absolument aucune idée, et, avec tous les ménagements, toute la sympathie et la raison qu’il faisait paraître, quand il me parlait de mes convictions, je fus cependant fort surprise qu’il n’eût évidemment aucune idée de la base sur laquelle s’appuyait toute ma conduite.

Si réservé qu’il fût, le but de son séjour inaccoutumé dans notre maison se découvrit au bout de quelque temps. On put remarquer enfin qu’il avait jeté les yeux sur notre plus jeune sœur, pour la marier à son gré et faire sa fortune. Assurément, avec son esprit et sa beauté, surtout si elle pouvait mettre encore sur le plateau de la balance un bien considérable, elle avait droit de prétendre aux premiers partis. Il montra de même, d’une manière effective, ses dispositions en ma faveur, en me faisant obtenir une place de chanoinesse, dont je touchai bientôt les revenus.

Ma sœur était moins satisfaite de son lot et moins reconnaissante. Elle me fit l’aveu d’une affaire de cœur qu’elle avait jusqu’alors très prudemment tenue secrète, car elle se doutait bien que je lui déconseillerais de toutes mes forces, comme je le fis en effet, de s’attacher à un homme qui n’aurait jamais dû lui plaire. Je n’épargnai aucune peine et je réussis. Les vues de notre oncle étaient trop sérieuses et trop claires, et la perspective offerte à ma sœur trop séduisante, à son point de vue mondain, pour ne pas lui donner la force de renoncer à une inclination que sa raison même condamnait.

Quand notre oncle vit qu’elle ne se dérobait plus comme auparavant à sa bienveillante direction, son plan fut bientôt formé. Elle devint dame d’honneur dans une cour voisine, où il pouvait la remettre à la surveillance et aux conseils d’une amie, qui jouissait, comme grande maîtresse du palais, d’une haute considération. Je l’accompagnai dans ce nouveau séjour. Nous fûmes l’une et l’autre fort contentes de la réception que l’on nous fit, et je souriais quelquefois en secret du rôle que je jouais maintenant dans le monde, comme jeune et pieuse chanoinesse.

Quelques années plus tôt, cette position m’aurait fort éblouie, et m’aurait même peut-être tourné la tête ; mais alors je demeurai fort calme, en présence de tout ce qui m’entourait. Je me laissais gravement coiffer pendant une couple d’heures ; je faisais ma toilette, sans y voir autre chose que l’obligation où j’étais, dans ma nouvelle situation, de revêtir cette livrée de gala. Dans les salons, où le monde affluait, je parlais à tous et à chacun, sans qu’une seule figure, un seul caractère, me laissât une impression durable. Quand je rentrais chez moi, la fatigue corporelle était, le plus souvent, la seule sensation qui me restât de ces brillantes fêtes. Cependant ce grand nombre de personnes que je rencontrais cultiva ma raison ; et je trouvai le modèle de toutes les vertus, d’une sage et noble conduite, dans quelques femmes, particulièrement dans la grande maîtresse du palais, sous laquelle ma sœur avait le bonheur de se former.

À mon retour dans ma famille, je m’aperçus que ce voyage avait altéré ma santé. J’avais observé la plus grande retenue et la diète la plus sévère, mais je n’avais pas été, comme autrefois, libre de mesurer mon temps et mes forces. Les repas, la promenade, les heures du lever et du coucher, la toilette et les sorties, n’avaient pas dépendu, comme chez moi, de ma disposition et de ma volonté. Dans le tourbillon du monde, on ne peut faire halte sans être impoli, et tout ce qui était nécessaire, je le faisais volontiers, parce que j’y voyais un devoir, que j’en attendais la fin prochaine, et me sentais mieux portante que jamais. Néanmoins cette vie agitée, étrangère à mes habitudes, avait agi sur moi plus fortement que je ne l’avais cru : car à peine étais-je arrivée à la maison et avais-je réjoui mes parents, en leur faisant un récit propre à les satisfaire, que je fus prise d’une hémorragie, qui, sans être dangereuse, et quoiqu’elle fût bientôt passée, me laissa longtemps une grande faiblesse.

C’était encore une leçon : je la reçus avec joie. Rien ne m’attachait à ce monde, et j’étais convaincue que je n’y trouverais jamais le vrai bonheur : j’étais donc parfaitement sereine et tranquille, et, tandis que je renonçais à la vie, je recouvrai la santé. J’eus à soutenir une nouvelle épreuve : ma mère fut tout à coup atteinte d’une grave infirmité, qu’elle endura cinq ans, avant de payer le tribut à la nature. Ce fut pour nous une époque de tribulations diverses. Souvent, quand son angoisse était trop forte, ma mère nous faisait appeler à son chevet pendant la nuit, pour trouver dans notre présence quelque distraction, sinon du soulagement. Le fardeau devint plus pesant et à peine supportable, quand mon père commença lui-même à se trouver souffrant. Dès sa jeunesse, il avait eu souvent de violents maux de tête, mais qui duraient au plus trente-six heures. Maintenant ils étaient devenus continuels, et, lorsqu’ils étaient au plus haut point, sa souffrance me déchirait le cœur. C’est au milieu de ces orages que je sentais le plus ma faiblesse corporelle, parce qu’elle m’empêchait de remplir mes plus saints et plus chers devoirs, ou du moins m’en rendait l’accomplissement très pénible.

Alors je pus me juger et me demander si la voie que j’avais suivie était celle de l’erreur ou de la vérité ; si je n’avais fait que penser d’après les autres, ou si l’objet de ma croyance avait de la réalité, et, à ma grande consolation, cette réalité me fut toujours démontrée. J’avais cherché et trouvé la juste direction de mon cœur vers Dieu, l’union avec ses enfants bien-aimés[12], et c’était là ce qui me rendait tous les fardeaux plus légers. Comme un voyageur cherche l’ombrage, mon âme se hâtait de chercher cet asile, quand tous les chagrins m’assiégeaient, et je ne revins jamais sans soulagement.

Dans ces derniers temps, quelques défenseurs de la religion, qui semblent avoir plus de zèle que de véritable piété, ont demandé à ceux qui partagent leurs croyances de faire connaître les cas où leurs prières auraient été exaucées, apparemment parce qu’ils voudraient avoir des lettres scellées, pour lutter diplomatiquement et juridiquement contre leurs adversaires. Combien le véritable sentiment leur doit être inconnu, et qu’ils doivent eux-mêmes avoir fait peu d’expériences effectives !

Je puis le dire, je ne revins jamais le cœur vide, après avoir cherché Dieu, au milieu de l’angoisse et de la souffrance. C’est en dire infiniment, mais je ne saurais et je ne dois pas m’expliquer davantage. Autant chaque expérience était importante pour moi dans le moment critique, autant mes paroles seraient faibles, insignifiantes, invraisemblables, quand je voudrais citer des cas particuliers. Combien j’étais heureuse que mille petits événements à la fois me prouvassent, aussi certainement que la respiration est pour moi la preuve de la vie, que je ne suis pas sans Dieu dans le monde ! Il était près de moi ; j’étais devant lui : c’est ce que je puis dire avec la plus grande vérité, en m’attachant à éviter le langage systématique des théologiens. Que je voudrais aussi avoir été alors étrangère à tout système ! Mais qui donc réussit de bonne heure à se posséder soi-même dans une pure harmonie, sans mélange de formes étrangères ? Je prenais au sérieux mon salut ; je me fiais modestement à l’autorité d’autrui ; je m’attachai tout entière au système de Halle[13], et mes dispositions naturelles ne voulaient nullement s’en accommoder.

Selon ce système, le changement du cœur doit commencer par une profonde horreur du péché ; dans cette détresse, le cœur doit reconnaître, tantôt plus, tantôt moins, la peine qu’il a méritée, et ressentir l’avant-goût de l’enfer, qui empoisonne les jouissances du péché. Enfin l’on doit éprouver une très sensible assurance de la grâce, mais qui, dans la suite, se dérobe souvent, et doit être de nouveau recherchée avec ardeur.

Rien de pareil chez moi d’aucune façon. Quand je cherchais Dieu sincèrement, il se laissait trouver, et ne me reprochait nullement le passé. Je voyais bien derrière moi où j’avais été coupable, et savais aussi où je l’étais encore ; mais l’aveu de mes fautes était sans angoisse. Je n’ai pas senti un seul instant la peur de l’enfer ; l’idée même du malin esprit et d’un lieu de supplices et de tourments après la mort ne pouvait entrer dans ma pensée. Je trouvais déjà si malheureux les hommes qui vivaient sans Dieu, dont le cœur était fermé à l’amour et à la confiance en l’Être invisible, qu’un enfer et des peines extérieures me semblaient promettre un adoucissement plutôt que menacer d’une aggravation de peine. Il me suffisait de voir dans ce monde des hommes qui ouvrent leur cœur aux sentiments haineux, qui s’endurcissent contre le bien, quel qu’il soit, et qui veulent faire souffrir le mal à eux-mêmes et aux autres ; qui se plaisent à fermer les yeux en plein jour, afin de pouvoir affirmer que le soleil ne répand aucune lumière… Oh ! ces hommes me semblaient malheureux au delà de toute expression !… Qui aurait pu créer un enfer pour aggraver leur état ?

Je demeurai dans ces sentiments pendant dix années consécutives ; ils se maintinrent à travers beaucoup d’épreuves, et même devant le lit de mort de ma mère bien-aimée. Je fus assez franche pour ne pas dissimuler ma sérénité à des personnes pieuses, mais d’une piété tout à fait systématique, et je dus en essuyer maints reproches bienveillants. On croyait m’avertir fort à propos des efforts sérieux que nous devons faire pour asseoir une base solide dans les jours de santé.

Des efforts sérieux, je ne voulais pas manquer d’en faire : je me laissai persuader un moment, et j’aurais souhaité, au prix de ma vie, être pleine de tristesse et d’épouvante. Mais combien ne fus-je pas étonnée, quand je vis, une fois pour toutes, que c’était là chose impossible ! Quand je pensais à Dieu, j’étais sereine et contente ; même en assistant à la douloureuse fin de ma mère, je ne sentais point les horreurs de la mort. Toutefois, dans ces heures solennelles, j’appris beaucoup, et de tout autres choses que ne supposaient ceux qui s’étaient chargés de m’instruire.

Peu à peu les lumières de tant d’illustres personnages me semblèrent douteuses, et je gardai en silence mes sentiments. Une certaine amie, à qui j’avais fait d’abord trop de concessions, voulait s’ingérer sans cesse dans mon état religieux ; je fus obligée de me délivrer d’elle, et je lui dis un jour nettement qu’elle devait s’épargner cette peine ; que ses conseils ne m’étaient pas nécessaires : je connaissais mon Dieu et ne voulais avoir que lui pour guide. Elle se trouva très offensée, et je crois qu’elle ne me l’a jamais entièrement pardonné.

Cette résolution, de me soustraire aux conseils et à l’influence de mes amis dans les affaires spirituelles, m’inspira le courage de suivre aussi mon propre chemin dans les relations de la vie ordinaire. J’aurais pu m’en trouver mal, sans l’assistance de mon invisible et fidèle ami ; et j’admire encore l’heureuse et sage direction qu’il me donna. Nul ne savait proprement ce qu’il me fallait, et je l’ignorais moi-même.

La chose, la chose fatale, et encore inexpliquée, qui nous sépare de l’Être auquel nous devons la vie, de l’Être dans le sein duquel se doit nourrir toute vie, ce qu’on nomme péché, je ne le connaissais pas encore.

Dans mon commerce avec mon invisible ami, je sentais la plus douce jouissance de toutes mes forces vitales. Le désir de goûter toujours ce bonheur était si grand, que je négligeais volontiers ce qui troublait cette société, et, à cet égard, l’expérience était mon meilleur guide. Mais il en fut de moi comme des malades qui n’usent point de remèdes, et cherchent à se guérir par la diète : elle est bonne à quelque chose, mais elle est bien loin de suffire. Je ne pouvais rester constamment dans la solitude, quoique j’y trouvasse le meilleur moyen d’échapper aux distractions auxquelles j’étais si sujette. Si je paraissais ensuite dans le tumulte du monde, il faisait sur moi une impression d’autant plus forte. Mon principal avantage était que le goût de la retraite dominait chez moi, et que je finissais toujours par y revenir. Je reconnaissais, comme dans une sorte de crépuscule, ma misère et ma faiblesse, et, pour m’en garantir, je me ménageais, je ne m’exposais pas.

J’avais observé durant sept années cette diète prudente ; je n’étais pas mauvaise à mes yeux, et j’estimais mon état digne d’envie. Sans des circonstances et des relations particulières, j’en serais demeurée à ce point ; et, si je fis de nouveaux progrès, ce fut par une voie toute particulière. Contre l’avis de tous mes amis, je formai une nouvelle connaissance. Leurs objections m’avaient fait d’abord hésiter. Aussitôt je me tournai vers mon invisible guide, et, comme il approuva mon dessein, je suivis ma route sans balancer.

Un homme d’esprit, de cœur et de talent, avait acheté des terres dans le voisinage. Il fut, ainsi que sa famille, au nombre des étrangers dont je fis la connaissance. Nos mœurs, nos goûts, nos habitudes domestiques étaient les mêmes, et nous fûmes bientôt liés.

Philon (c’est le nom que je lui donnerai) était déjà d’un certain âge, et il fut, dans quelques affaires, d’un très grand secours à mon père, dont les forces commençaient à décliner. Il devint bientôt l’ami particulier de notre maison, et, comme il trouvait en moi, disait-il, une personne qui n’avait ni la dissipation et la frivolité du grand monde, ni la sécheresse et les minuties des dévots, nous fûmes en peu de temps intimement liés. Il m’était très agréable et très utile.

Sans avoir la moindre disposition et le moindre penchant à me mêler des affaires du monde et à rechercher l’influence, j’aimais à en être informée, et à savoir ce qui se passait auprès et au loin. Je désirais connaître nettement les choses de la terre, sans y attacher mon cœur ; le sentiment, la tendresse, l’amour, je les réservais pour mon Dieu, pour ma famille et pour mes amis.

Ceux-ci étaient, si j’ose le dire, jaloux de ma nouvelle liaison avec Philon, et ils avaient raison, sous plus d’un rapport, dans les avertissements qu’ils me donnaient. Je souffrais beaucoup en silence, car je ne pouvais moi-même considérer leurs objections comme entièrement vaines ou intéressées. J’étais de tout temps accoutumée à subordonner mes lumières, et, cette fois pourtant, ma conviction ne voulait pas céder. Je priai mon Dieu de m’éclairer, de m’arrêter, de me conduire, et, comme mon cœur ne me détourna nullement, je suivis sans crainte mon sentier.

Philon avait avec Narcisse une vague ressemblance, mais une éducation pieuse avait donné à ses sentiments plus de consistance et de vie : il avait moins de vanité, plus de caractère, et si, dans les affaires du monde, le premier était fin, exact, persévérant, infatigable, le second était clair, décidé, prompt, et il travaillait avec une incroyable facilité. Par lui j’appris à connaître la situation intérieure de presque tous les grands personnages dont j’avais étudié les dehors dans la société, et, de ma cachette, j’aimais à observer les orages lointains. Philon n’avait plus rien de secret pour moi ; il me confia peu à peu ses liaisons politiques et privées. Je conçus des craintes pour lui, car je prévoyais certaines conjonctures et certains embarras, et le mal éclata plus vite que je n’avais présumé : c’est qu’il avait retenu jusqu’alors certains aveux, et, à la fin, il ne m’en dit qu’autant qu’il en fallait pour me faire deviner le pire.

Quelle impression cela produisit sur mon cœur ! Je faisais des expériences toutes nouvelles. Je voyais, avec une douleur inexprimable, un Agathon[14], qui, élevé dans les bosquets de Delphes, devait encore le prix de son apprentissage et le payait maintenant avec de lourds arrérages ; et cet Agathon était mon intime ami ! Ma sympathie fut vive et complète : je souffrais avec lui, et nous nous trouvâmes tous deux dans la plus singulière position.

Après m’être longtemps occupée de ses sentiments, mes réflexions se reportèrent sur moi-même. « Tu ne vaux pas mieux que lui, » me disais-je, et cette pensée s’éleva devant moi comme un petit nuage, se développa par degrés, et remplit de ténèbres mon âme tout entière.

Alors je ne m’en tins plus à me dire : « Tu ne vaux pas mieux que lui ; » je le sentis, et de telle sorte, que je ne voudrais pas le sentir une seconde fois. Et ce ne fut pas une disposition passagère. Durant plus d’une année, je dus reconnaître que, si une invisible main ne m’avait pas gardée, j’aurais pu devenir un Girard, un Cartouche, un Damiens ou tout autre monstre. J’en apercevais distinctement les dispositions dans mon cœur. Dieu, quelle découverte !

Si jusqu’alors je n’avais pu distinguer en moi, par l’expérience, même au degré le plus faible, la réalité du péché, j’en avais désormais pressenti clairement, et de la manière la plus effrayante, la possibilité, et pourtant je ne connaissais pas le mal, je le craignais seulement ; je sentais que je pourrais devenir coupable, et n’avais pas lieu de m’accuser.

Autant j’étais profondément convaincue qu’une pareille disposition d’esprit, où je devais reconnaître la mienne, ne pouvait convenir à l’union avec l’Être suprême, que j’espérais après la mort, autant je craignais peu de tomber dans un pareil éloignement de lui. Avec tout le mal que je découvrais en moi, j’aimais Dieu, et je haïssais ce que je sentais en moi ; je désirais même de le haïr plus vivement encore ; tout mon souhait tendait à me voir délivrée de cette maladie et de cette disposition maladive, et j’étais sûre que le céleste médecin ne me refuserait pas son secours.

Toute la question était de savoir le remède. Était-ce la pratique de la vertu ? Je ne pouvais y songer ; car, pendant dix années, j’avais pratiqué plus que la simple vertu, et les iniquités, maintenant reconnues, s’étaient dérobées à mes yeux dans le fond de mon âme. N’auraient-elles pu éclater comme chez David, lorsqu’il aperçut Bethsabée ? N’était-il pas aussi un ami de Dieu, et n’étais-je pas intimement persuadée que Dieu était mon ami ? Était-ce donc une faiblesse incurable de l’humanité ? Faut-il nous résoudre à subir tôt ou tard la tyrannie de nos penchants, et, avec la meilleure volonté du monde, ne nous reste-t-il qu’à détester la chute que nous avons faite, pour tomber encore à la même occasion ?

Je ne pouvais puiser dans la morale aucune consolation. Ni la sévérité avec laquelle elle prétend maîtriser nos passions, ni sa complaisance à les transformer en vertus, ne pouvaient me satisfaire. Les principes que m’avaient inspirés mes rapports avec l’invisible ami avaient déjà pour moi une valeur beaucoup plus grande.

En étudiant les psaumes que David avait composés après son horrible chute, je fus très frappée de reconnaître qu’il voyait dans la substance même dont il était formé le mal qui résidait en lui, mais qu’il voulait être purifié, et que, dans ses ardentes prières, il demandait un cœur pur.

Mais comment l’obtenir ? Je connaissais la réponse par les livres symboliques ; c’était aussi pour moi une vérité biblique, que le sang de Jésus-Christ nous purifie de tous péchés. Mais alors, pour la première fois, je remarquai que je n’avais jamais compris cette maxime, si souvent répétée. Nuit et jour je me demandais le sens de ces paroles, la manière dont elles devaient s’accomplir : enfin je crus voir, à la faveur d’une faible lumière, que l’objet de mes recherches résidait dans l’incarnation du verbe éternel, par lequel toutes choses et nous-mêmes avons été formés. L’Éternel est venu habiter un jour dans les profondeurs où nous sommes plongés, qu’il pénètre et qu’il embrasse ; il a parcouru par degrés toutes les phases de notre existence, depuis la conception et la naissance jusqu’à la mort ; par ce merveilleux détour, il est remonté dans les splendeurs célestes, où il nous faudrait habiter aussi pour être heureux : tout cela me fut manifesté dans un obscur lointain.

Pourquoi nous faut-il, en parlant de ces choses, employer des images qui n’expriment que des rapports extérieurs ? Qu’est-ce donc pour lui que hauteur ou profondeur, ténèbres ou lumières ? Nous seuls, nous avons un haut et un bas, un jour et une nuit. Et c’est justement pour cela qu’il s’est fait semblable à nous, car autrement nous n’aurions pu communiquer avec lui.

Mais comment pouvons-nous participer à cet inestimable bienfait ? Par la foi, nous répond l’Écriture. Qu’est-ce donc que la foi ? Tenir pour vrai le récit d’un événement, en quoi cela peut-il me servir ? Il faut que je puisse m’en approprier les effets, les conséquences. Cette foi, qui s’approprie, doit être un état particulier de l’âme, un état inaccoutumé pour l’homme naturel.

« Eh bien ! Dieu tout-puissant, donne-moi la foi ! » m’écriai-je un jour, dans l’extrême angoisse de mon cœur. Je m’appuyai sur une petite table, devant laquelle j’étais assise, et je couvris de mes mains mon visage baigné de larmes. J’étais dans la situation où nous sommes rarement, et où nous devons être pour que Dieu nous exauce.

Qui pourrait décrire ce que j’éprouvai ? Un mouvement soudain entraîna mon âme vers la croix où souffrit Jésus ; un mouvement, je ne puis mieux dire, parfaitement semblable à celui par lequel notre âme est conduite vers une personne absente et chérie, rapprochement sans doute bien plus essentiel et plus vrai qu’on ne suppose. C’est ainsi que mon âme s’approcha du Dieu incarné et crucifié, et, à l’instant même, je sus ce qu’était la foi.

« C’est la foi ! » m’écriai-je, en me levant soudain avec un mouvement de frayeur ; puis je cherchai à m’assurer de mes sentiments, de mon intuition, et bientôt je fus convaincue que mon esprit avait acquis une force d’élévation toute nouvelle.

Pour exprimer de pareilles impressions, le langage est impuissant. Je pouvais les distinguer, avec une parfaite clarté, de toute conception imaginaire. Point de vision, point d’image, et pourtant une certitude aussi complète d’un objet auquel elles se rapportaient, que dans le cas où l’imagination nous retrace les traits d’un ami absent.

Quand le premier transport fut passé, je remarquai que j’avais déjà connu cet état de l’âme ; seulement je ne l’avais jamais éprouvé avec autant de force, je n’avais jamais pu le retenir, jamais me l’approprier. Je crois du reste qu’une fois au moins toute âme humaine a ressenti quelque chose de pareil. Sans doute c’est là ce qui enseigne à chacun qu’il y a un Dieu.

Il m’avait pleinement suffi jusqu’alors de trouver en moi de temps en temps cette force passagère ; et si, par une dispensation particulière, je n’avais éprouvé, depuis des années, des chagrins inattendus ; si je n’avais perdu, à cette occasion, toute confiance en mes propres forces, j’aurais été peut-être constamment satisfaite de cet état.

Mais ce moment solennel m’avait donné des ailes. Je pouvais m’élever au-dessus de ce qui m’avait effrayé auparavant, comme un oiseau chantant vole sans peine par-dessus le torrent le plus rapide, au bord duquel un petit chien s’arrête en aboyant de détresse.

Ma joie était inexprimable, et, bien que je n’en découvrisse rien à personne, ma famille remarqua néanmoins chez moi une sérénité inaccoutumée, sans pouvoir deviner la cause de mon contentement. Pourquoi n’ai-je pas gardé toujours le silence et cherché à maintenir dans mon âme une disposition si pure ! Pourquoi me suis-je laissé entraîner par les circonstances à livrer mon secret ! J’aurais pu m’épargner pour la seconde fois un long détour.

Comme cette force nécessaire m’avait manqué pendant les dix années précédentes de ma vie chrétienne, je m’étais trouvée dans la même position que d’autres honnêtes gens ; je m’étais soutenue, en me remplissant toujours l’esprit d’images qui avaient rapport à Dieu, et assurément c’est déjà une chose utile, car cela écarte en même temps les images nuisibles et leurs funestes effets ; puis notre âme s’empare souvent de quelqu’une de ces images spirituelles, et, avec ce secours, elle prend un peu l’essor, comme un jeune oiseau voltige d’une branche sur une autre. Aussi longtemps que l’on n’a rien de mieux, cet exercice n’est pas à rejeter.

Des images et des impressions qui nous dirigent vers Dieu, nous en trouvons dans les institutions religieuses, dans le son des cloches, l’harmonie de l’orgue et du chant, et surtout les discours de nos prédicateurs. J’en étais avide au delà de toute expression ; ni le mauvais temps ni ma santé débile ne m’empêchaient de fréquenter les églises, et, quand j’étais retenue au lit par la maladie, le son des cloches, le dimanche, pouvait seul me causer quelque impatience. J’aimais beaucoup à entendre le premier prédicateur de la cour, qui était un excellent homme ; j’estimais aussi ses confrères, et je savais choisir, même dans les vases d’argile, les pommes d’or de la parole divine parmi les fruits terrestres. Aux exercices publics j’ajoutais toutes les formes possibles de ce qu’on appelle édification particulière, et par là je ne faisais que nourrir mon imagination et mon délicat sensualisme. J’étais si accoutumée à cette marche, je la respectais si fort, qu’aujourd’hui même je n’imagine rien de plus élevé. C’est que mon âme a des antennes et non des yeux ; elle tâtonne, elle ne voit pas. Ah ! si elle avait des yeux et si elle osait voir !…

Je retournai donc, pleine d’ardeur, aux prédications : mais, hélas ! que m’arriva-t-il ? Je n’y trouvais plus ce que j’avais trouvé jusqu’alors. Ces prédicateurs usaient leurs dents à la coque du fruit dont je savourais le noyau. Ils me lassèrent bientôt, mais j’avais trop de besoins factices pour m’en tenir à cet unique ami, que je savais pourtant trouver. Il me fallait des images, j’avais besoin d’impressions extérieures, et je croyais sentir de purs besoins spirituels.

La famille de Philon avait été en rapport avec la communauté des Moraves ; il se trouvait encore dans sa bibliothèque beaucoup d’ouvrages du comte de Zinzendorf. Philon m’en avait parlé quelquefois d’une manière très claire et très favorable, et m’avait engagée à feuilleter quelques-uns de ces écrits, ne fût-ce que pour apprendre à connaître un phénomène psychologique. Je tenais trop le comte[15] pour un hérétique endurci ; je laissais de même chez moi, sans les ouvrir, les cantiques d’Ebersdorf[16], que, dans les mêmes vues, mon ami m’avait en quelque sorte obligée de prendre.

Dans mon dénuement absolu de tous moyens extérieurs d’édification, j’ouvris, comme par hasard, ce livre de cantiques, et, à ma grande surprise, j’y trouvai des hymnes, qui, au milieu de formes d’ailleurs très singulières, semblaient se rapporter à ce que j’éprouvais : l’originalité et la naïveté de l’expression m’attiraient. C’étaient des impressions individuelles, rendues d’une manière individuelle ; nuls termes d’école ne rappelaient quelque chose de guindé ou de vulgaire. Je fus persuadée que ces gens sentaient ce que je sentais moi-même, et je me trouvai très heureuse de retenir ces vers dans ma mémoire et de les répéter en moi-même pendant quelques jours.

Dès le moment où la vérité m’avait été communiquée, il s’écoula de la sorte environ trois mois. Enfin je pris la résolution de tout découvrir à mon ami Philon et de lui demander ces livres, dont j’étais devenue extrêmement avide. Je fis cet aveu, et pourtant quelque chose au fond du cœur me le déconseillait sérieusement.

Je rapportai avec détail à Philon toute l’affaire, et, comme il y jouait un rôle essentiel, comme mon récit renfermait aussi pour lui la plus sévère exhortation à la pénitence, il fut saisi et touché au plus haut point. Il fondit en larmes. Je m’applaudissais, et croyais qu’il se fût aussi opéré chez lui une conversion complète.

Il me fournit tous les ouvrages que je désirais, et j’eus pour mon imagination une nourriture surabondante. Je fis de grands progrès dans la langue et la doctrine de Zinzendorf. Qu’on ne croie pas que je ne sache point apprécier, même aujourd’hui, le caractère du comte : je lui rends justice volontiers ; ce n’est point un vain enthousiaste ; il parle, le plus souvent, des grandes vérités avec une imagination hardie et sublime, et ses détracteurs n’ont su ni démêler ni apprécier ses mérites.

Il m’inspira une incroyable affection. Si j’eusse été maîtresse de mes actions, j’aurais certainement quitté amis et patrie pour me retirer auprès de lui : nous nous serions entendus infailliblement, et il nous eût été difficile de nous accorder longtemps.

Grâce au ciel, j’étais alors étroitement enchaînée à la maison paternelle. C’était déjà un grand voyage pour moi que d’aller seulement au jardin. Les soins que je devais à mon vieux père infirme me donnaient assez d’occupation, et, dans mes heures de délassement, mon passe-temps était la sublime rêverie. La seule personne que je visse était Philon, que mon père aimait beaucoup, mais dont les rapports avec moi avaient un peu souffert de la dernière déclaration. Chez lui, l’émotion n’avait pas été profonde, et, après quelques vaines tentatives qu’il fit pour parler mon langage, il évita cette matière, d’autant plus aisément que ses connaissances étendues lui fournissaient toujours de nouveaux sujets d’entretien.

J’étais donc une sœur morave de ma façon et je dus cacher surtout cette nouvelle direction de mon cœur et de mes sentiments au prédicateur de la cour, que j’avais grand sujet d’estimer comme mon confesseur[17], et dont le grand mérite n’avait même souffert à mes yeux aucune atteinte de son extrême répugnance pour la communauté morave. Hélas ! je devais être, avec d’autres, pour cet homme respectable, la source de nombreux soucis.

Il avait fait, bien des années auparavant, la connaissance d’un honnête et pieux gentilhomme d’un pays voisin, et il avait dès lors entretenu avec lui une active correspondance, comme avec un fidèle qui cherche Dieu sérieusement. Quelle douleur pour le guide spirituel, lorsque ensuite le cavalier entra dans la communauté morave, et vécut longtemps parmi les frères ! Quelle joie, au contraire, quand son ami vint à se brouiller avec eux, et parut de nouveau s’abandonner entièrement à sa direction !

Le nouveau venu fut présenté, comme en triomphe, à toutes les brebis particulièrement chéries du premier pasteur. Notre maison fut la seule où il ne fut pas introduit, parce que mon père ne voyait plus personne. Le gentilhomme fut très goûté : il avait la politesse de la cour et les manières engageantes de la communauté ; avec cela, beaucoup de belles qualités naturelles, et il fut bientôt le grand saint de tous ceux qui firent sa connaissance. Son conducteur spirituel en éprouvait une extrême joie. Malheureusement, le gentilhomme n’était brouillé avec la communauté que sur des questions de forme, et, dans le cœur, il était toujours morave, attaché réellement au corps de la doctrine ; et même les futilités que le comte y avait ajoutées lui convenaient parfaitement. Il était désormais accoutumé à cette forme d’exposition, à ces façons de parler ; et, s’il devait dissimuler soigneusement en présence de son ancien ami, aussitôt qu’il se voyait entouré d’un petit cercle intime, il éprouvait d’autant plus le besoin de produire ses chants naïfs, ses litanies et ses petites images, et il trouvait, comme on peut le croire, une grande approbation.

Je ne savais rien de tout cela, et je continuais de rêver à ma façon. Nous fûmes longtemps sans nous connaître.

Un jour, je profitai d’une heure de loisir pour faire une visite à une amie malade. Je trouvai chez elle plusieurs connaissances, et je m’aperçus bientôt que j’avais troublé une conversation. Je n’en laissai rien paraître ; mais, à ma grande surprise, je vis suspendus aux murs de la chambre quelques tableaux moraves soigneusement encadrés[18]. Je devinai bientôt ce qui avait pu se passer avant mon arrivée, et je saluai cette nouvelle apparition par quelques vers qui s’y rapportaient. Que l’on se figure la surprise de mes amis ! On s’expliqua et l’on s’entendit sur-le-champ.

Dès lors je cherchai plus souvent l’occasion de sortir. À mon vif regret, je ne la trouvais guère qu’une fois en trois ou quatre semaines. Je fis connaissance avec le noble apôtre, et peu à peu avec toute la secrète communauté. Je fréquentais, quand je le pouvais, leurs assemblées ; et, avec mon caractère sociable, je trouvai une douceur infinie à recueillir de la bouche d’autres personnes et à leur communiquer ce que je m’étais bornée jusqu’alors à méditer seule en moi-même.

Je n’étais pas assez prévenue pour ne pas remarquer qu’un petit nombre seulement sentaient bien ce tendre langage, et qu’ils n’en étaient pas plus avancés dans la piété qu’auparavant par les liturgies de l’Église. Cependant je marchais avec eux et ne me laissais pas ébranler. Je me disais que je n’avais pas mission pour examiner et juger les cœurs. J’avais été moi-même préparée à l’amendement par mainte innocente expérience. Je prenais ma part ; lorsque j’entrais en explications, je m’attachais au sens, qu’en une matière si délicate, les paroles obscurcissent plutôt que de l’éclaircir, et je laissais d’ailleurs, avec une tolérance tranquille, chacun agir à sa manière.

À ces jours paisibles de secrètes jouissances, goûtées en commun, succédèrent bientôt les orages de luttes et d’adversités publiques, qui agitèrent la cour et la ville, et causèrent même, on peut le dire, plus d’un scandale. Le moment était venu où le premier prédicateur de la cour, ce grand adversaire de la communauté morave, devait apprendre, pour sa pieuse humiliation, que ses auditeurs les plus fervents et les plus dévoués jusqu’alors inclinaient tous vers la communauté. Il fut extrêmement offensé ; il oublia, dans le premier moment, toute mesure ; et, l’aurait-il même voulu, il n’aurait pu, dans la suite, revenir en arrière. De violents débats s’élevèrent, dans lesquels, heureusement, je ne fus pas nommée, parce que ma présence à ces réunions si détestées n’avait été qu’accidentelle, et que notre zélé directeur ne pouvait se passer de mon père et de mon ami dans les affaires civiles. Je gardai la neutralité avec une satisfaction secrète ; car j’avais déjà de la répugnance à m’entretenir de ces sentiments et de ces matières, même avec des personnes bienveillantes, si elles ne pouvaient en saisir toute la profondeur et s’arrêtaient à la surface ; mais, de débattre avec des adversaires des questions sur lesquelles on s’entendait à peine avec des amis, cela me semblait inutile et même pernicieux. En effet, je ne tardai pas à remarquer que des hommes d’un caractère noble et bienveillant, qui ne purent, dans cette occasion, se préserver de haine et d’antipathie, tombèrent bientôt dans l’injustice, et, pour défendre une simple forme, abjurèrent, peu s’en faut, leurs meilleurs sentiments.

Quels que fussent, dans cette affaire, les torts de mon respectable directeur, et quelques efforts que l’on fît pour exciter contre lui mon ressentiment, je ne pus jamais lui refuser une cordiale estime. Je le connaissais parfaitement ; je pouvais équitablement me figurer sa manière de considérer ces choses. Je n’avais jamais vu d’homme sans faiblesses ; seulement, elles sont plus choquantes chez les hommes éminents ; or, nous désirons et nous voulons absolument que ceux qui sont si privilégiés ne payent aucun tribut à l’humanité. Je l’honorais comme un homme excellent, et j’espérais faire servir ma neutralité secrète à ménager une paix ou du moins une trêve. Je ne sais ce que j’aurais obtenu : Dieu en finit par un moyen plus prompt, et retira le pasteur à lui. Tous ceux qui naguère avaient disputé avec le prédicateur pleurèrent sur son cercueil. Personne n’avait jamais révoqué en doute sa droiture et sa piété.

Vers ce même temps, je dus aussi renoncer à ma poupée, que ces contestations m’avaient, en quelque façon, présentée sous un nouveau jour. Mon oncle avait poursuivi en silence ses plans à l’égard de ma sœur. Il lui proposa un jeune homme noble et riche, et, dans la constitution de la dot, il se montra aussi généreux qu’on pouvait l’attendre de lui. Mon père donna son consentement avec joie ; ma sœur avait le cœur libre et préparé : elle accepta volontiers. Les noces devaient se célébrer au château de notre oncle ; amis et parents furent conviés, et nous arrivâmes tous le cœur joyeux.

Ce fut la première fois de ma vie qu’à mon entrée dans une maison, l’admiration me saisit. J’avais, il est vrai, souvent ouï parler du goût de notre oncle, de son architecte italien, de ses collections et de sa bibliothèque : mais je comparais tout cela avec ce que j’avais déjà vu, et je m’en faisais une idée très confuse. Quelle ne fut donc pas ma surprise, à l’impression harmonieuse et grave que j’éprouvai dès mon entrée dans cette maison, et qui allait croissant dans chaque salle ! Jusqu’à ce jour, la magnificence et les ornements n’avaient fait que me distraire, mais ici je me sentais recueillie et rappelée en moi-même. Dans tous les apprêts des solennités et des fêtes, la pompe et la dignité éveillaient une satisfaction secrète, et je pouvais tout aussi peu comprendre qu’un seul homme eût inventé et ordonné toutes ces choses, et que plusieurs se fussent réunis pour accomplir ensemble un si grand dessein. Et cependant l’hôte et ses gens montraient une parfaite aisance ; on ne remarquait pas une trace de contrainte et de vaine cérémonie.

Le mariage même se fit à l’improviste, d’une manière touchante ; nous fûmes surpris par une excellente musique vocale, et le pasteur sut donner à cette cérémonie une sérieuse solennité.

J’étais auprès de Philon. Au lieu de me féliciter, il me dit avec un profond soupir :

« Quand j’ai vu votre sœur donner sa main, il m’a semblé qu’on m’arrosait d’eau bouillante.

— Pourquoi ? lui dis-je.

— C’est toujours ainsi, quand je vois unir deux époux. »

Je me moquai de lui, mais, depuis, ses paroles me sont revenues plus d’une fois à la mémoire.

L’allégresse de la société, où se trouvaient beaucoup de jeunes gens, paraissait d’autant plus brillante, que tous les objets qui nous environnaient étaient nobles et sérieux. Tous les meubles, la vaisselle, le linge et le service de table, s’accordaient avec l’ensemble, et, si les architectes me semblaient ailleurs sortis de la même école que les confiseurs, ici le confiseur et l’officier qui avait la charge de mettre le couvert semblaient s’être formés à l’école de l’architecte.

Comme la réunion devait durer plusieurs jours, l’hôte, ingénieux et sage, avait préparé à la société des plaisirs de tout genre. Je n’eus pas à faire encore la triste observation, que j’avais faite si souvent, du malaise qu’éprouve une société nombreuse et diverse, qui, étant laissée à elle-même, est forcée de recourir aux passe-temps les plus vulgaires et les plus vides, et d’ennuyer les gens d’esprit afin que les sots s’amusent. Notre oncle avait disposé les choses tout autrement. Il avait établi deux ou trois maréchaux, si je puis les nommer ainsi. L’un était chargé de pourvoir aux plaisirs de la jeunesse : la danse, les promenades en voiture, les petits jeux étaient de son ressort, et se trouvaient sous sa direction, et, comme la jeunesse aime le plein air, et ne craint pas les influences de la température, on lui avait abandonné le jardin et sa grande salle, à laquelle on avait ajouté, à cet effet, quelques galeries et pavillons, de planches, il est vrai, et de toile seulement, mais avec un goût si noble, que tout rappelait l’idée de la pierre et du marbre. Qu’elles sont rares, les fêtes où le maître se croit obligé à pourvoir de toute manière aux besoins et à l’agrément de ses hôtes ! La chasse et les parties de jeu, de courtes promenades, des asiles commodes, pour les entretiens familiers et solitaires, étaient préparés pour les personnes plus âgées ; et qui aimait à se coucher de bonne heure était logé loin du bruit.

Grâce à ce bon ordre, le séjour où nous étions semblait être un petit univers, et cependant, si l’on y regardait de près, le château n’était pas grand : et, sans la connaissance parfaite du local, sans le génie de l’hôte, il eût été difficile d’y loger tant de monde et de traiter chacun selon goût.

Autant nous est agréable la vue d’une belle personne, autant nous aimons à voir tout un établissement qui nous rend sensible la présence d’un être ingénieux et sage. C’est déjà un plaisir d’entrer dans une maison propre, fût-elle bâtie et meublée sans goût, parce qu’on y reconnaît la présence d’un maître qui a du moins une sorte de culture. Comme ce plaisir est doublé, lorsque, dans une habitation humaine, tout nous révèle une culture supérieure, quoique renfermée dans les choses matérielles !

Je fus vivement frappée de cette vérité dans le château de mon oncle. Mes conversations, mes lectures, avaient eu souvent les arts pour objet. Philon était aussi un grand amateur de tableaux et avait une belle collection ; j’avais moi-même beaucoup dessiné ; mais j’étais trop occupée de mes sentiments religieux, et ne songeais qu’à m’éclairer sur la seule chose nécessaire ; et d’ailleurs tout ce que j’avais vu, comme les autres choses mondaines, ne semblait propre qu’à me distraire. Alors, pour la première fois, je fus conduite au recueillement par les objets extérieurs, et j’appris à connaître la différence qui existe entre le chant délicieux que la nature dicte au rossignol et un alléluia chanté, à ma grande admiration, par quatre voix humaines que le goût dirige.

Je ne cachai pas à mon oncle ma joie de cette nouvelle découverte. Quand chacun de ses hôtes était occupé de son côté, il avait coutume de s’entretenir de préférence avec moi. Il parlait avec une grande modestie de ce qu’il possédait et avait produit ; avec la plus grande assurance, de l’esprit dans lequel il avait recueilli et disposé les objets ; et je pouvais observer qu’il usait envers moi de ménagements, en subordonnant, selon son ancienne habitude, le bien dont il se croyait possesseur et maître, à celui qui, dans ma conviction, était le bien véritable et excellent.

« Si nous pouvons supposer, dit-il un jour, que le Créateur de l’univers a pris lui-même la forme de sa créature, et a passé, comme elle, quelque temps dans ce monde, l’être humain doit nous sembler déjà infiniment parfait, puisque le Créateur a pu s’unir si intimement avec lui. Par conséquent, il ne doit pas exister d’opposition entre l’essence de l’homme et l’essence de la divinité, et, quand même nous sentons souvent entre elle et nous une certaine dissemblance, un certain éloignement, à plus forte raison, devons-nous ne pas considérer toujours et uniquement les faiblesses et les infirmités de notre nature, comme ferait l’avocat du diable, mais plutôt rechercher toutes les perfections par lesquelles nous pouvons confirmer nos prétentions à la ressemblance de la divinité.

— Vous me rendez trop confuse, mon cher oncle, lui répondis-je en souriant, par votre complaisance à parler mon langage. Ce que vous avez à me dire a pour moi tant de prix, que je voudrais vous l’entendre énoncer dans la forme qui vous est propre ; ce que je n’en pourrai pas adopter tout à fait, je tâcherai du moins de l’interpréter.

— Je pourrai, dit-il, continuer dans la forme qui m’est la plus particulière, sans avoir à changer de ton. Le plus grand mérite de l’homme consiste, il me semble, à dominer, autant que possible, les circonstances, et à se laisser dominer par elles le moins qu’il se peut faire. L’univers est pour nous ce qu’une grande carrière est pour l’architecte, qui ne mérite ce nom qu’en édifiant, avec l’économie, la convenance et la solidité la plus grande, au moyen de ces masses que lui présente au hasard la nature, le modèle dont son génie a conçu la pensée. Tout ce qui est hors de nous, et, j’oserai dire, tout ce qui nous touche, ne sont que des éléments ; mais au fond de nous-mêmes réside cette force créatrice, qui est en état de produire ce qui doit être, et qui ne nous laisse ni repos ni trêve, que nous ne l’ayons représenté, de quelque manière, soit hors de nous soit en nous. Vous, ma chère nièce, vous avez peut-être choisi la meilleure part ; vous avez cherché à mettre en harmonie votre être moral, votre âme sérieuse et tendre, avec elle-même et avec le grand Être, tandis que nous autres nous pouvons ne point mériter le blâme, quand nous cherchons à connaître, dans toute son étendue, l’homme sensitif, et à donner une direction unique à ses forces actives. »

Ces entretiens nous rapprochèrent peu à peu, et je demandai à mon oncle de me parler sans ménagement, comme il se parlait à lui-même.

« Ne croyez pas, me dit-il, que je vous flatte, quand je loue votre manière de penser et d’agir. J’honore l’homme qui sait clairement ce qu’il veut, qui marche en avant sans relâche, connaît les moyens convenables à son but, et sait les saisir et les mettre en œuvre ; de savoir si son but est grand ou petit, s’il mérite le blâme ou la louange, c’est pour moi une question secondaire. Croyez-moi, ma nièce, la plus grande partie du mal, et de ce qui en porte le nom dans le monde, provient uniquement de ce que les hommes sont trop négligents pour étudier parfaitement leur but, et, lorsqu’ils le connaissent, pour y tendre par de sérieux efforts. Je les compare à des gens qui ont dessein de bâtir une tour, et qui n’emploient pas plus de temps et de matériaux pour asseoir les fondements, qu’on ne ferait tout au plus pour une cabane. Vous, ma chère amie, dont le premier besoin était de démêler parfaitement votre nature morale, si, au lieu de faire les grands et hardis sacrifices que vous avez faits, vous aviez dû vous accommoder aux exigences d’une famille, d’un fiancé, peut-être d’un époux, vous auriez été en perpétuelle contradiction avec vous-même, vous n’auriez pas joui d’un instant de bonheur.

— Vous employez le mot de sacrifice, lui répondis-je, et j’ai quelquefois réfléchi que nous immolons souvent à un but plus élevé, comme on ferait à un Dieu, un objet de moindre valeur, bien qu’il nous soit cher ; comme l’on conduirait de bon cœur à l’autel un agneau chéri, pour obtenir la guérison d’un père.

— Que ce soit la raison ou le sentiment, répliqua-t-il, qui nous ordonne de quitter ou de choisir une chose pour une autre, la décision et la persévérance sont, à mon avis, ce qu’il y a de plus estimable chez l’homme. On ne saurait avoir ensemble la marchandise et l’argent, et il faut plaindre également celui qui a sans cesse envie de la marchandise, sans pouvoir se résoudre à se dessaisir de l’argent, et celui qui regrette d’avoir acheté, quand la marchandise est dans ses mains. Mais je suis bien loin de blâmer les hommes pour cela : ce n’est pas proprement leur faute, c’est celle des circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent et ne savent pas se conduire. C’est ainsi, par exemple, que vous trouverez, en général, moins de prodigues à la campagne que dans les villes, et moins dans les petites villes que dans les grandes. Pourquoi cela ? L’homme est né pour une situation bornée ; sa vue peut saisir un but simple, voisin, déterminé, et il s’accoutume à se servir des moyens qu’il a sous la main ; mais, aussitôt qu’il entre dans une vaste carrière, il ne sait plus ni ce qu’il veut ni ce qu’il doit faire, et peu importe qu’il soit distrait par la multitude des objets ou transporté hors de lui – même par leur dignité et leur grandeur : c’est toujours un malheur pour lui, lorsqu’il est tenté d’aspirer à quelque chose avec quoi il ne peut s’unir par une activité régulière et spontanée.

« En vérité, poursuivit-il, rien n’est possible dans le monde sans une ferme volonté, et, parmi les personnes que nous appelons éclairées, cette qualité est rare : qu’elles se livrent au travail, aux affaires, aux arts, aux plaisirs même, c’est toujours comme à leur corps défendant ; on vit comme on lit un paquet de gazettes, uniquement pour en avoir fini, et cela me rappelle ce jeune Anglais à Rome, qui disait un soir, dans un cercle, avec une grande satisfaction, qu’il s’était débarrassé ce jour-là de six églises et de deux galeries. Nous voulons savoir, et connaître mille choses, et justement ce qui nous touche le moins, et nous ne remarquons pas que, pour apaiser la faim, il ne suffit pas de humer l’air. Quand je rencontre un homme dans le monde, je demande aussitôt : « À quoi s’occupe-t-il ? comment et avec quelle suite ? » La réponse décide pour toujours de l’intérêt que je prendrai à lui.

— Peut-être, mon cher oncle, êtes-vous trop sévère, et refusez-vous l’appui de votre main secourable à plus d’un honnête homme à qui vous pourriez être utile.

— Faut-il en faire un reproche à l’homme qui si longtemps a travaillé inutilement sur eux et pour eux ? Combien ne souffrons-nous pas, dans notre jeunesse, par ces gens qui croient nous inviter à une agréable partie de plaisir, quand ils nous promettent la société des Danaïdes et de Sisyphe ! Dieu soit loué, je me suis délivré d’eux, et, si par malheur il s’en montre quelqu’un dans ma société, je cherche à l’écarter le plus poliment que je puis ; car ce sont précisément ces gens-là qui font les plaintes les plus amères sur la confusion des affaires du monde, sur la futilité des sciences, la légèreté des artistes, la nullité des poètes, et que sais-je encore ? Ils ne songent pas le moins du monde qu’eux-mêmes, et la foule qui leur ressemble, ne sauraient lire le livre qui serait écrit comme ils le demandent ; que la véritable poésie leur est étrangère, et qu’une belle œuvre d’art n’obtient leur suffrage qu’à la faveur du préjugé. Mais laissons cela, car ce n’est pas le moment de faire des invectives et des plaintes. »

Mon oncle attira mon intention sur divers tableaux qui décoraient la salle ; mes yeux s’arrêtèrent sur ceux qui avaient de la grâce ou dont le sujet était intéressant.

Au bout de quelques moments, il me dit :

« Accordez aussi quelque attention au génie qui a produit ces ouvrages ! Les belles âmes se plaisent à voir le doigt de Dieu dans la nature : pourquoi n’accorderaient-elles pas aussi quelque estime à la main de son imitateur ? »

Puis il me fit considérer quelques tableaux sans apparence, et tâcha de me faire comprendre, qu’à proprement parler, l’histoire de l’art peut seule nous donner l’idée de la valeur et du mérite d’un ouvrage ; qu’il faut d’abord connaître les pénibles progrès du mécanisme et du métier, auxquels l’homme ingénieux a travaillé durant des siècles, pour concevoir comment il est possible que le génie se meuve avec joie et liberté sur les sommets dont le seul aspect nous donne le vertige.

Il avait rassemblé dans cet esprit une belle série de tableaux, et je ne pus m’empêcher, quand il me l’exposa, d’y voir, comme dans un emblème, le développement de la culture morale. Quand je lui communiquai ma pensée, il me répondit :

« Vous avez parfaitement raison, et nous voyons par là qu’on a tort de travailler à la culture morale isolément, et abstraction faite de tout le reste ; on trouvera, au contraire, que l’homme dont l’esprit aspire à ce développement a toute sorte de raisons pour cultiver en même temps ses sensations les plus délicates, afin de n’être pas exposé à descendre de sa hauteur morale, en s’abandonnant aux séductions d’une imagination déréglée, et s’exposant à dégrader sa noble nature, par le plaisir qu’il prendrait à des niaiseries sans goût, si ce n’est à quelque chose de pire. »

Je ne le soupçonnais point de faire allusion à moi, mais je me sentais atteinte, quand je songeais que, parmi les hymnes qui m’avaient édifiée, plusieurs pouvaient bien avoir été sans goût, et que les petites images qui se rattachaient à mes idées religieuses auraient difficilement trouvé grâce devant les yeux de mon oncle.

Philon avait souvent passé son temps dans la bibliothèque, et il m’y conduisit enfin. Nous admirâmes le choix et le nombre des livres. On reconnaissait dans cette collection la pensée du maître ; car on n’y trouvait presque d’autres livres que ceux qui nous conduisent à des connaissances claires, ou nous enseignent à classer nos idées ; qui nous fournissent de bons matériaux ou nous démontrent l’unité de notre esprit.

J’avais lu énormément dans ma vie, et, dans certaines catégories, presque aucun livre ne m’était inconnu ; il me fut d’autant plus agréable de parler du coup d’œil général, pour observer des lacunes, là où je n’aurais vu, sans cela, qu’une confusion limitée ou une étendue infinie.

Nous fîmes en même temps connaissance avec un homme très intéressant, d’un caractère paisible. Il était médecin et naturaliste, et semblait un des dieux pénates, plutôt qu’un des habitants de la maison. Il nous montra le cabinet d’histoire naturelle, qui, renfermé, comme la bibliothèque, dans des armoires vitrées, décorait les murs de la salle, et, sans rétrécir le local, lui donnait un noble caractère. Là je me souvins avec joie de mon enfance ; et je fis remarquer à mon père plusieurs objets qu’il avait apportés au chevet du lit de son enfant malade, qui entrait à peine dans la vie. Au reste le médecin ne cacha nullement, dans cet entretien, non plus que dans ceux qui suivirent, que ses sentiments religieux se rapprochaient des miens ; à cette occasion, il fit un magnifique éloge de mon oncle, pour sa tolérance et pour l’estime qu’il faisait de tout ce qui annonce et favorise la dignité et l’unité de la nature humaine, ne demandant à tous les autres hommes que la pareille, et condamnant et fuyant, plus que tout au monde, les vanités individuelles, les vues étroites et exclusives.

Depuis le mariage de ma sœur, on voyait briller la joie dans les yeux de mon oncle, et il me parla plusieurs fois de ce qu’il songeait à faire pour elle et pour ses enfants. Il avait de belles terres, qu’il administrait lui-même, et qu’il espérait transmettre à ses neveux dans le meilleur état. Quant au petit domaine où il nous avait reçus, il semblait nourrir une pensée particulière.

« Je ne veux le léguer, disait-il, qu’à une personne qui sache comprendre, apprécier et goûter ce qu’il renferme, et qui soit convaincue qu’en Allemagne surtout, il importe qu’un riche, un grand, forme des collections, qui puissent servir de modèles. »

La plupart des hôtes s’étaient insensiblement dispersés ; nous nous disposions à partir, et nous pensions n’avoir plus de fêtes à espérer, quand notre oncle sut nous causer à la fois une vive surprise et un noble plaisir. Nous n’avions pu lui taire notre ravissement, le jour du mariage de ma sœur, quand un chœur de voix se fit entendre sans aucun accompagnement. Nous lui fîmes comprendre assez clairement notre vœu de goûter encore une fois ce plaisir. Il parut ne pas y prendre garde. Quelle ne fut donc pas notre surprise, lorsqu’un soir il nous dit :

« L’orchestre de bal est parti ; nos jeunes amis ont pris la volée ; les époux eux-mêmes semblent déjà plus sérieux : dans un pareil moment, nous séparer, peut-être pour ne jamais nous revoir, jamais du moins de la même manière, éveille en nous une disposition solennelle, à laquelle je ne puis offrir une plus noble nourriture que les chants dont vous avez paru souhaiter la répétition. »

Aussitôt il nous fit entendre des chants à quatre et à huit voix ; les chanteurs s’étaient encore exercés et fortifiés en secret, et nous eûmes, j’ose le dire, un avant-goût de la béatitude céleste. Je ne connaissais jusqu’alors que les chants pieux par lesquels de bonnes âmes, qui s’écorchent le gosier, comme les oiseaux des bois, croient louer Dieu, parce qu’elles se procurent à elles-mêmes une sensation agréable ; puis la frivole musique des concerts, qui provoque tout au plus chez nous l’admiration d’un talent, et rarement une jouissance, même passagère. Mais, cette fois, j’entendis un chant, expression du plus profond sentiment de nobles âmes, et qui, par des organes exercés et purs, parlait, avec un ensemble harmonieux, au plus noble et plus profond sentiment de l’homme, et lui faisait vivement sentir en ce moment sa ressemblance avec la Divinité. C’étaient des chants latins, des chants d’église, qui ressortaient comme des pierres précieuses sur l’anneau d’or d’une société mondaine et polie, et qui, sans prétendre à ce qu’on nomme édification, m’élevèrent à l’émotion la plus sublime et me causèrent un vrai bonheur.

À notre départ, nous reçûmes tous de mon oncle de nobles présents : il me donna une croix de chanoinesse d’un plus beau travail et émaillée avec plus de goût qu’on ne le voyait communément. Elle portait un gros brillant, par lequel elle était fixée au ruban, et que mon oncle me pria de considérer comme la plus noble pierre d’un cabinet d’histoire naturelle.

Ma sœur suivit son mari dans ses terres ; nous retournâmes tous dans nos demeures, et il nous sembla que, pour ce qui regarde les dehors, nous étions rentrés dans une vie bien vulgaire. Nous étions transportés, comme d’un château de fées, dans un lieu tout uni, et il fallut nous résigner à reprendre nos habitudes.

Les remarquables expériences que j’avais faites dans cette nouvelle sphère me laissèrent une heureuse impression ; mais elle ne subsista pas longtemps dans toute sa vivacité, bien que mon oncle cherchât à l’entretenir et à la renouveler, en me faisant passer de temps en temps quelques-unes de ses œuvres d’art les plus agréables et les meilleures, qu’il remplaçait par d’autres, quand j’avais joui assez longtemps des premières.

J’étais trop accoutumée à m’occuper de moi-même, à régler l’état de mon cœur et de mon âme, à m’entretenir de ces choses avec des personnes animées des mêmes sentiments, pour qu’il me fût possible de considérer avec attention une œuvre d’art, sans faire bientôt un retour sur moi-même. J’étais accoutumée à regarder toujours un tableau et une gravure comme les caractères d’un livre. Une belle impression plaît sans doute ; mais qui ouvrira et prendra un livre à cause de l’impression ? Je voulais donc aussi qu’une peinture me dît quelque chose, m’instruisît, me touchât, me rendît meilleure ; et, quoi que pût me dire mon oncle, dans les lettres par lesquelles il m’expliquait ses œuvres d’art, je demeurai dans mon premier sentiment.

Au reste, les circonstances, les changements qui arrivèrent dans ma famille, plus encore que mon propre caractère, m’arrachèrent à ces méditations, et même quelque temps à moi-même : j’eus à souffrir et à travailler plus que mes forces débiles ne semblaient le permettre. Celle de mes sœurs qui restait fille avait été jusqu’alors mon bras droit : forte et bien portante, d’une bonté parfaite, elle s’était chargée du ménage, comme je m’étais consacrée à soigner notre vieux père. Elle fut prise d’un catarrhe qui dégénéra en maladie de poitrine, et, en trois semaines, elle fut couchée dans le cercueil. Sa mort me fit une blessure dont je ne suis pas encore guérie.

Je tombai malade, et j’étais alitée avant qu’elle fût ensevelie : mon ancien mal de poitrine sembla se réveiller ; j’avais une toux violente, et un enrouement si fort que j’en avais perdu la voix. Ma sœur absente, saisie de frayeur et de chagrin à ces nouvelles, fit une fausse couche. Notre père dut craindre de perdre tout à la fois ses enfants et l’espérance de sa postérité. Sa juste douleur augmentait la mienne : je priai Dieu de me rendre quelque santé, et lui demandais seulement de prolonger assez mes jours pour que je survécusse à mon père. Je guéris, et, délicate comme je l’étais, je me trouvai pourtant, quoique avec beaucoup de peine, en état de remplir mes devoirs.

Ma sœur eut une nouvelle grossesse. Elle me confia divers soucis, qu’une fille confie ordinairement à sa mère. Elle n’était pas fort heureuse avec son mari ; nous dûmes en faire un secret à notre père. Il fallut m’ériger en arbitre, et je le pouvais d’autant mieux que mon beau-frère avait confiance en moi. Au fond ils étaient bons l’un et l’autre ; seulement, au lieu de se faire des concessions mutuelles, ils disputaient, et, par le désir de vivre dans un parfait accord, ils ne pouvaient jamais s’entendre. J’appris alors à m’occuper sérieusement des choses de la terre, et à pratiquer ce que je m’étais jusque-là bornée à chanter.

Ma sœur accoucha d’un garçon : les souffrances de mon père ne l’empêchèrent pas de se rendre auprès d’elle. À la vue de l’enfant, sa joie fut inexprimable. Pendant le baptême, il me parut sortir de son état ordinaire ; il était comme inspiré : on eût dit un génie à deux visages, l’un tourné avec joie vers les régions dans lesquelles il espérait entrer bientôt, l’autre vers la vie terrestre, nouvelle et pleine d’espérance, éclose dans l’enfant qui descendait de lui. Pendant le retour, il ne se lassait point de me parler de l’enfant, de sa figure, de sa santé, du désir qu’il avait que les facultés de ce nouveau citoyen du monde fussent heureusement cultivées. Il ne tarit pas là-dessus jusqu’à notre arrivée, et ce fut seulement au bout de quelques jours, que l’on remarqua chez lui un mouvement de fièvre, qui se manifesta après dîner, sans frisson, par un peu de chaleur et d’accablement. Cependant il ne garda point le lit, il sortit dans la matinée, remplit exactement les devoirs de sa charge, jusqu’à ce qu’enfin des symptômes sérieux, persistants, vinrent l’arrêter.

Je n’oublierai jamais le repos d’esprit, la clarté, la lucidité, avec lesquels il régla, dans le plus grand ordre, les affaires de sa maison et les soins de sa sépulture, comme il aurait fait pour un autre. Il me disait, avec une sérénité qui ne lui était pas ordinaire, et qui s’éleva jusqu’à une vive joie :

« Qu’est devenue la crainte de la mort, que j’ai autrefois sentie ? Pourquoi aurais-je peur de mourir ? J’ai un Dieu clément : le tombeau ne me cause aucun effroi ; j’entre dans la vie éternelle. »

Repasser dans ma mémoire les circonstances de sa mort, qui ne tarda guère, est dans ma solitude un de mes plus doux entretiens ; nul raisonnement ne m’empêchera d’y reconnaître les effets visibles d’une puissance suprême.

La mort de mon père changea mon genre de vie. De la plus étroite obéissance, de la gêne la plus grande, je passai à la plus grande liberté, et j’en usai comme d’un mets dont on a été privé longtemps. Auparavant, j’étais rarement deux heures hors de la maison : maintenant, je passais à peine une seule journée chez moi. Mes amis, à qui je ne faisais autrefois que de courtes visites, voulaient jouir constamment de ma société, ainsi que moi de la leur. J’étais fréquemment invitée à dîner ; puis venaient les promenades en voiture, les petits voyages d’agrément, et je m’y prêtais toujours volontiers. Mais, quand le cercle fut parcouru, je m’aperçus que l’inestimable avantage de la liberté ne consiste pas à faire tout ce qui peut nous plaire et à quoi les circonstances nous invitent, mais à pouvoir faire sans détour, sans obstacle ni gêne, ce qu’on tient pour juste et convenable, et j’étais en âge d’arriver là-dessus, sans payer d’apprentissage, à une complète persuasion.

Je ne pouvais me refuser de continuer et de resserrer, aussitôt que possible, mes relations avec les membres de la communauté morave, et je me hâtai de visiter quelques-uns de leurs établissements les plus voisins ; mais je n’y trouvai point non plus ce que je m’étais figuré. Je fus assez franche pour dire ma pensée, et l’on voulut me persuader que ces institutions n’étaient rien auprès d’une communauté régulièrement établie. Je pouvais accepter cette réponse, mais j’étais néanmoins persuadée que le véritable esprit devait ressortir aussi bien d’un petit établissement que d’un grand.

Un de leurs évêques, qui était présent, disciple immédiat du comte de Zinzendorf, s’occupa beaucoup de moi. Il parlait parfaitement l’anglais, et, comme je l’entendais un peu, il crut que c’était un indice que nous étions faits l’un pour l’autre. Ce ne fut point du tout mon avis : il ne me plut pas le moins du monde. Il avait été coutelier en Moravie, son pays natal, et sa manière de penser avait quelque chose qui sentait le métier. Je me serais mieux entendue avec M. de L…, qui avait été major au service de France, mais je me sentais incapable de l’humilité qu’il témoignait devant ses supérieurs ; il me semblait qu’on me donnât des soufflets, quand je voyais sa femme et d’autres dames, plus ou moins considérables, baiser la main de l’évêque. Cependant nous étions convenus de faire un voyage en Hollande ; mais, pour mon plus grand bien sans doute, ce projet resta sans exécution.

Ma sœur était accouchée d’une fille, et ce fut aux femmes, cette fois, de se réjouir, et de songer aux moyens de former cette enfant à notre image. De son côté, mon beau-frère fut très mécontent l’année suivante, quand une fille vint encore à naître. Riche comme il l’était, il souhaitait de se voir entouré de garçons, qui pussent le seconder un jour dans l’administration de ses domaines.

Ma faible santé me condamnait au repos, et cette vie tranquille maintenait assez bien l’équilibre de mes forces. Je ne craignais pas la mort ; je désirais même de mourir, mais j’avais le secret sentiment que Dieu me laissait le temps de sonder mon âme et de m’approcher de lui toujours davantage. Dans mes nombreuses insomnies, j’éprouvai quelque chose de particulier, que je ne saurais clairement exprimer.

Il me semblait que mon âme pensait sans le secours du corps ; elle voyait même le corps comme un objet étranger et comme un vêtement. Elle se représentait, avec une vivacité extraordinaire, les temps et les événements passés, et en prévoyait les conséquences. Tous ces temps sont passés ; ceux qui les suivront passeront à leur tour ; le corps sera déchiré comme vêtement ; mais moi, que je connais si bien, moi, je suis !

Un noble ami, qui s’était lié avec moi d’une manière toujours plus intime, m’apprit à m’attacher aussi peu que possible à cette grande, sublime et consolante pensée. C’était le médecin dont j’avais fait la connaissance chez mon oncle, et qui avait fort bien étudié la constitution de mon corps et de mon esprit. Il me fit voir à quel point les sensations que nous entretenons en nous-mêmes, indépendamment des objets extérieurs, nous creusent, pour ainsi dire, et minent la base de notre existence.

« L’activité, disait-il, est la première destination de l’homme, et tous les intervalles pendant lesquels il est forcé au repos, il devrait les employer à acquérir une connaissance claire des objets extérieurs, qui lui rendent à leur tour l’activité plus facile. »

Le docteur connaissait mon habitude de considérer mon corps comme une chose extérieure ; il savait que je connaissais assez bien ma constitution, mon mal et les moyens de traitement, et que mes longues souffrances et celles de mes alentours avaient fait de moi un demi-médecin : il attira mon attention, de la connaissance du corps humain et des substances officinales, aux objets voisins, que présente la création ; il me promena comme dans le paradis, et, pour continuer ma comparaison, ce fut seulement à la fin, qu’il me fit entrevoir de loin le Créateur se promenant, à la fraîcheur du soir, dans le jardin.

Que j’aimais à voir maintenant dans la nature ce Dieu, que je portais si certainement dans mon cœur ! Qu’elle était pour moi intéressante l’œuvre de ses mains, et combien ma reconnaissance était vive, qu’il eût daigné m’animer d’un souffle de sa bouche !

Ma sœur nous donnait de nouveau l’espérance de ce garçon si vivement désiré par mon beau-frère, mais il ne le vit pas naître. Cet homme laborieux mourut d’une chute de cheval, et ma sœur le suivit dans la tombe, après avoir mis au monde un beau garçon. Je ne pouvais considérer leurs quatre orphelins qu’avec mélancolie. Tant de personnes robustes m’avaient devancée, moi, faible et maladive ! Ne verrais-je pas tomber peut-être quelques-unes de ces fleurs pleines d’espérance ? Je connaissais assez le monde pour savoir combien de périls environnent la croissance d’un enfant, surtout dans les classes élevées ; et il me semblait que ces dangers avaient encore augmenté, dès le temps de ma jeunesse, pour la génération nouvelle. Je sentais qu’avec ma faiblesse, je ne pourrais rien faire ou ne ferais que peu de chose pour ces enfants. J’accueillis avec d’autant plus de joie la résolution de mon oncle, qui fut la suite naturelle de ses principes, de consacrer tous ses soins à l’éducation de ces aimables êtres. Assurément ils le méritaient sous tous les rapports ; ils étaient bien faits, et, quoique fort différents les uns des autres, ils promettaient tous d’être bons et sages.

Depuis que mon cher docteur avait éveillé chez moi l’esprit d’observation, je me plaisais à étudier les ressemblances de famille chez les enfants et les parents. Mon père avait conservé soigneusement les portraits de ses ancêtres ; il s’était fait peindre lui-même, ainsi que ses enfants, par d’assez bons maîtres ; ma mère et ses parents n’avaient pas été oubliés. Nous connaissions parfaitement les caractères de toute la famille, et, comme nous les avions souvent comparés entre eux, nous cherchâmes maintenant, chez les enfants, les traits de ressemblance extérieure et intérieure. L’aîné des fils de ma sœur nous parut ressembler à son grand-père paternel, dont il existait un portrait d’enfant d’un très bon travail, qui se trouvait dans la collection de notre oncle. Le grand-père s’était montré brave officier, et son digne petit-fils n’aimait rien tant que les armes, son unique amusement, chaque fois qu’il venait me voir. Mon père avait laissé une armoire pleine de belles armes, et l’enfant n’avait pas de repos avant que je lui eusse prêté une paire de pistolets et un fusil de chasse, et qu’il eût découvert comment on armait le chien d’un fusil allemand. Au reste, il n’était rien moins que rude ; il était doux et sage, au contraire, dans toutes ses manières et sa conduite.

La sœur aînée avait gagné toute mon affection, peut-être parce qu’elle me ressemblait, et qu’elle m’était le plus attachée. Mais je puis dire que plus je l’observais attentivement, à mesure qu’elle grandissait, plus je rougissais de moi-même ; je ne pouvais voir cette enfant sans admiration, j’oserai presque dire sans un véritable respect. Il eût été difficile de rencontrer une figure plus noble, une âme plus paisible et une activité aussi égale, que nul objet ne limitait. Elle n’était pas désoccupée un seul instant de sa vie, et tout travail prenait de la dignité dans ses mains. Elle se livrait avec un égal plaisir à toute occupation, pourvu qu’elle arrivât en son temps et à sa place ; elle savait aussi demeurer tranquille sans impatience, s’il ne se trouvait rien à faire. Je n’ai revu de ma vie cette activité sans besoin d’action. Dès son enfance, sa charité avec les pauvres et les malheureux fut incomparable. J’avoue que je n’avais jamais su me faire une occupation de la bienfaisance ; je n’étais point avare avec les indigents, souvent même je donnais trop, eu égard à ma position, mais c’était, en quelque sorte, pour l’acquit de ma conscience, et je ne savais donner mes soins qu’aux membres de ma famille. C’est justement le contraire que je loue chez ma nièce. Je ne la vis jamais donner à un pauvre de l’argent ; et ce qu’elle recevait de moi dans ce but, elle commençait toujours par le convertir en objets de première nécessité. Jamais je ne la trouvais plus aimable que lorsqu’elle pillait mes armoires de linge et d’habits ; elle trouvait toujours quelque chose que je ne portais pas et dont je n’avais pas besoin ; tailler et coudre ces vieilleries, et les ajuster à quelque enfant déguenillé, était son plus grand bonheur.

Sa sœur montrait déjà des inclinations différentes. Elle tenait beaucoup de sa mère et promettait déjà d’être gracieuse et charmante. Elle tiendra, je crois, sa promesse. Elle est fort occupée de son extérieur ; et, dès son plus jeune âge, elle a su se parer et se présenter de manière à frapper les yeux. Je me souviendrai toujours du ravissement avec lequel, encore petite enfant, elle se regardait au miroir, un jour que, pour lui complaire, je lui mis le beau collier de perles qui me venait de ma mère, et que la petite trouva par hasard chez moi.

Quand j’observais les goûts divers de ces enfants, il m’était agréable de songer à la manière dont seraient partagés entre eux et mis en œuvre les objets que je pourrais leur laisser. Je voyais déjà les fusils de chasse de mon père courir de nouveau la campagne sur l’épaule de mon neveu, et mainte perdrix tomber de sa gibecière ; je voyais, à la fête de Pâques, toute ma garde-robe, ajustée à de petites communiantes, défiler hors de l’église, et une modeste fille de bourgeois parée, le jour de ses noces, de mes meilleures étoffes : car Nathalie eut toujours une inclination particulière pour équiper ainsi des enfants et d’honnêtes jeunes filles pauvres ; et cependant, je dois le dire, elle ne fait pas paraître cette espèce d’amour, et, si j’ose ainsi parler, ce besoin de s’attacher à un être visible ou invisible, qui s’était manifesté si vivement chez moi dans mon enfance. Si je venais ensuite à penser que, le même jour, la plus jeune porterait à la cour mes perles et mes bijoux, je voyais, avec tranquillité, mes biens, comme mon corps, rendus aux éléments.

Mes neveux et mes nièces ont grandi, et, à ma vive joie, ils sont bien portants, beaux et plein d’ardeur. Leur oncle les tient éloignés de moi, et je m’y résigne avec patience. Je les vois rarement, même lorsqu’ils sont dans le voisinage ou dans la ville. Un homme assez singulier, que l’on croit un ecclésiastique français, et dont l’origine n’est pas bien connue, a la surveillance de tous ces enfants, qui sont élevés en divers lieux, et que l’on place en pension, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.

Je ne savais d’abord voir aucun plan dans une éducation pareille, mais mon docteur m’en a dit le secret : mon oncle s’est laissé persuader par l’abbé que, si l’on veut réussir dans l’éducation de l’homme, il faut voir où le portent ses penchants et ses désirs. Il faut donc le mettre, aussitôt que possible, en position de satisfaire les uns et de réaliser les autres, afin que, si l’homme s’est trompé, il puisse reconnaître assez tôt son erreur, et que, s’il a rencontré ce qui lui convient, il s’y attache avec plus d’ardeur, et se développe avec plus d’assiduité. Je souhaite que cette singulière tentative puisse réussir : avec de si bonnes natures, la chose est praticable peut-être.

Mais, ce qu’il m’est impossible d’approuver chez ces instituteurs, c’est qu’ils écartent soigneusement de ces enfants tout ce qui pourrait les conduire à s’entretenir avec eux-mêmes et avec leur invisible, unique et fidèle ami. J’ai même souvent le chagrin de voir que mon oncle me juge par là dangereuse pour mes neveux. Personne n’est donc tolérant dans la pratique ! Car celui même qui déclare qu’il laisse volontiers à chacun sa manière d’être cherche pourtant toujours à écarter l’influence de ceux qui ne pensent pas comme lui.

Cette résolution d’éloigner de moi ces enfants m’afflige d’autant plus que la vérité de ma croyance m’est plus fortement démontrée. Pourquoi ne viendrait-elle pas d’une source divine, pourquoi n’aurait-elle pas un objet réel, puisqu’elle se montre si efficace dans la pratique ? C’est par la pratique seulement que nous arrivons à la parfaite certitude de notre être : pourquoi ne devrait-on pas arriver aussi par la même voie à la connaissance de l’Être qui nous tend la main pour toute bonne œuvre ?

J’avance toujours, je ne recule jamais ; mes actions sont toujours plus en harmonie avec l’idée que je me suis faite de la perfection ; je trouve tous les jours plus facile de faire ce que je crois juste et bon, malgré la faiblesse de mon corps, qui me refuse souvent ses services : tout cela peut-il s’expliquer par la nature humaine, dont j’ai reconnu la profonde corruption ? Pour moi, je ne le crois pas.

Je me souviens à peine d’un commandement ; rien ne s’offre à moi sous la forme d’une obligation ; c’est un penchant qui me guide, et qui me mène toujours bien ; je m’abandonne en liberté à mes sentiments, et la contrainte m’est aussi étrangère que le repentir. Dieu soit loué, que je reconnaisse à qui je dois ce bonheur, et ne puisse penser à ces avantages qu’avec humilité ! Car je ne serai jamais en danger de m’enorgueillir de mon pouvoir et de ma force propre, moi qui ai vu clairement quel monstre peut s’engendrer et se nourrir dans le cœur de l’homme, si une puissance supérieure ne nous garde.

LIVRE SEPTIÈME.

CHAPITRE I.

Le printemps s’était montré dans toute sa splendeur ; un orage précoce, qui avait menacé tout le jour, fondit sur les montagnes ; la pluie descendit dans la plaine ; le soleil reparut dans tout son éclat, et, sur le fond grisâtre, se dessinait l’arc magnifique. Wilhelm, à cheval, avançait de ce côté, et contemplait avec mélancolie le brillant phénomène.

« Ah ! se disait-il, les plus belles couleurs de la vie ne doivent-elles donc nous apparaitre que sur un fond ténébreux ? Et faut-il une pluie de larmes pour que nous soyons enchantés ? Un jour serein est comme un jour nébuleux, si nous le contemplons sans être émus ; et qu’est-ce qui peut nous émouvoir, si ce n’est l’espérance que les penchants de notre cœur ne resteront pas sans objet ? Nous sommes émus au récit d’une bonne action ; nous sommes émus à la vue d’un objet harmonieux ; nous sentons alors que nous ne sommes pas tout à fait en terre étrangère ; il nous semble que nous approchons d’une patrie, vers laquelle prend l’essor, avec impatience, la plus intime, la meilleure partie de nous-mêmes. »

Sur ces entrefaites, un piéton atteignit Wilhelm, se joignit à lui, en marchant à grands pas à côté de son cheval, et dit au cavalier, après quelques paroles insignifiantes :

« Si je ne me trompe, je dois vous avoir déjà vu quelque part.

— Je me rappelle aussi votre personne, répondit Wilhelm. N’avons-nous pas fait ensemble une joyeuse promenade sur l’eau ?

— Fort bien, » répliqua le piéton.

Wilhelm l’observa plus attentivement, et lui dit, après un instant de silence :

« Je ne sais quel changement s’est fait dans votre personne ; je vous pris alors pour un pasteur de campagne luthérien, et maintenant vous me semblez plutôt un prêtre catholique.

— Aujourd’hui du moins vous ne vous trompez pas, reprit l’inconnu, en ôtant son chapeau et laissant voir sa tonsure. Qu’est devenue votre société ? Êtes-vous resté longtemps encore avec elle ?

— Plus longtemps que je n’aurais dû, car, hélas ! quand je réfléchis au temps que j’ai passé avec ces gens, j’ai l’impression d’un vide immense : il ne m’en est rien resté.

— Vous êtes dans l’erreur ; tout ce qui nous arrive laisse des traces ; tout contribue imperceptiblement à notre éducation : mais il est dangereux de vouloir s’en rendre compte ; nous en devenons orgueilleux et négligents, ou timides et découragés, et, pour la suite, l’un est aussi fâcheux que l’autre. Le plus sûr est toujours de se borner à faire ce qui est le plus pressant, et c’est maintenant, poursuivit-il avec un sourire, de gagner promptement le lieu de notre destination. »

Wilhelm s’informa de la distance du château de Lothaire.

« Il est derrière la montagne, répondit le prêtre. Peut-être vous y trouverai-je, poursuivit-il : j’ai auparavant quelques affaires dans le voisinage. Adieu, jusque-là. »

En disant ces mots, il prit un sentier escarpé, qui paraissait abréger le passage de la montagne.

« Il a raison, se dit Wilhelm en poursuivant sa route, on doit songer au plus pressé, et, pour moi, il n’est rien qui le soit plus que le triste message dont je dois m’acquitter. Voyons si j’ai bien tout entier dans la mémoire le discours qui doit confondre ce cruel ami. »

Il se mit à répéter ce chef-d’œuvre ; pas une syllabe ne lui manqua ; plus sa mémoire le servait bien, plus il sentait croître sa passion et son courage. Les souffrances et la mort d’Aurélie se retraçaient vivement dans son esprit.

« Ombre de mon amie, s’écria-t-il, plane autour de moi, et, s’il est possible, donne-moi un signe que tu es satisfaite, que tu es apaisée ! »

Avec ces discours et ces pensées, il était arrivé sur le haut de la montagne, et il vit, de l’autre côté, sur le penchant, un singulier édifice, qui lui sembla aussitôt la demeure de Lothaire. Un vieux château irrégulier, avec quelques tours et quelques pignons, en avait été la partie primitive, mais les nouvelles constructions qu’on y avait ajoutées étaient encore plus irrégulières : élevées, les unes tout auprès, les autres à quelque distance, elles tenaient au bâtiment principal par des galeries et des passages couverts. Toute symétrie extérieure, tout effet architectural semblait sacrifié aux besoins et à la commodité intérieure. On ne voyait pas une trace de remparts et de fossés, et tout aussi peu de jardins d’ornement et de grandes allées. Les potagers et les vergers s’avançaient jusqu’aux bâtiments, et, dans les intervalles même, on avait établi de petits jardins à légumes. Un joli village se voyait à quelque distance ; champs et jardins paraissaient dans le meilleur état.

Wilhelm, plongé dans ses réflexions passionnées, cheminait sans faire beaucoup d’attention à ce qu’il voyait ; il laissa son cheval dans une auberge, et se rendit, non sans émotion, au château.

Un vieux domestique le reçut à la porte, et l’informa, avec beaucoup de bonhomie, qu’il lui serait difficile de voir monsieur ce jour-là ; que le baron avait beaucoup de lettres à écrire et avait déjà renvoyé plusieurs de ses hommes d’affaires. Wilhelm insista ; le vieillard finit par céder et alla l’annoncer. Il revint, et conduisit Wilhelm dans une grande et vieille salle. Là, il le pria de prendre patience, parce que monsieur se ferait peut-être attendre encore quelque temps. Wilhelm, agité, marchait en long et en large, et jetait quelques regards sur les chevaliers et les nobles dames, dont les gothiques portraits étaient pendus aux murailles. Il répétait le début de son discours, qui lui parut parfaitement à sa place en présence de ces cuirasses et de ces fraises. Chaque fois qu’il entendait quelque bruit, il se mettait en posture, afin de recevoir son adversaire avec dignité, de lui présenter la lettre et de l’attaquer ensuite avec les armes du reproche.

Il s’y était déjà trompé plusieurs fois, et il commençait à se sentir de fort mauvaise humeur, lorsqu’enfin il vit s’avancer, par une porte latérale, un bel homme, en redingote fort simple et en bottes.

« Quelle bonne nouvelle m’apportez-vous ! dit-il à Wilhelm, d’une voix amicale. Excusez-moi de vous avoir fait attendre. » En disant ces mots, il pliait une lettre, qu’il tenait à la main. Wilhelm lui remit, non sans embarras celle d’Aurélie et lui dit :

« Je vous apporte les derniers adieux d’une amie : vous ne les lirez pas sans émotion. »

Lothaire prit la lettre et retourna aussitôt dans son cabinet, et, comme Wilhelm put très bien le voir par la porte ouverte, il mit encore à plusieurs lettres l’adresse et le cachet, puis il ouvrit et lut celle d’Aurélie. Il sembla la parcourir plusieurs fois. Wilhelm sentait bien que son discours pathétique ne cadrait pas avec un accueil si simple, mais il fit un effort sur lui-même, il s’avança brusquement sur le seuil, et il allait commencer sa harangue, quand une portière s’ouvrit dans le cabinet, et l’ecclésiastique parut.

« Je reçois la plus étrange dépêche du monde, s’écria Lothaire en allant à lui. Excusez-moi, monsieur, poursuivit-il en s’adressant à Wilhelm, mais je ne saurais m’entretenir avec vous dans ce moment. Vous passerez la nuit chez nous : abbé, veillez, je vous prie, à ce que notre hôte ne manque de rien. » À ces mots, Lothaire salua Wilhelm ; l’abbé le prit par la main et l’entraîna malgré lui.

Ils suivirent en silence de mystérieux corridors et arrivèrent dans une chambre fort jolie. Le prêtre l’y introduisit et l’y laissa sans autres excuses. Bientôt après, parut un jeune garçon, à l’air éveillé, qui s’annonça comme étant à ses ordres ; il lui servit à souper, et, tout en le servant, il lui donna quelques détails sur les usages de la maison, sur les repas, les travaux, les plaisirs, ajoutant beaucoup de choses à la louange de Lothaire.

Si agréable que fût ce jeune garçon, Wilhelm le congédia bientôt : il désirait être seul, car il se sentait dans un état de gêne et d’angoisse. Il se faisait des reproches d’avoir si mal accompli son dessein, de n’avoir rempli son message qu’à moitié ; tantôt il se proposait de réparer sa négligence le lendemain ; tantôt il sentait que la présence de Lothaire le disposait à de tout autres sentiments. La maison où il se trouvait était aussi pour lui un sujet de surprise : il ne se reconnaissait plus dans cette situation nouvelle. Il voulut se coucher et ouvrit son portemanteau. Parmi les choses dont il avait besoin, il en tira le voile, que Mignon avait placé dans ses effets. Cet objet augmenta sa disposition mélancolique. « Fuis, jeune homme ! fuis ! s’écria-t-il. Que signifient ces mystérieuses paroles ? Que fuir ? Où fuir ? Le spectre aurait dû me crier plutôt : Rentre en toi-même ! »

Il considéra les gravures anglaises qui décoraient la chambre. Il promena sur la plupart des regards indifférents ; enfin il en vit une qui représentait un naufrage. Un père, avec ses deux filles, d’une grande beauté, attendait la mort, dont les flots le menaçaient. Une des dames avait quelque ressemblance avec l’amazone. Notre ami fut saisi d’une inexprimable pitié ; il ne put résister au besoin de soulager son cœur ; il fondit en larmes, et le sommeil put seul mettre un terme à son émotion.

Vers le matin, il fit des rêves singuliers. Il se voyait dans un jardin, qu’il avait souvent visité dans son enfance, et il reconnaissait avec plaisir les allées, les haies, les parterres de fleurs ; Marianne vint au-devant de lui ; il lui parlait avec tendresse, sans souvenir d’aucune brouillerie. Puis son père vint à eux, en habit de maison, avec un air familier, qui ne lui était pas ordinaire ; il dit à son fils d’aller chercher deux chaises dans le pavillon ; il prenait Marianne par la main et la conduisait sous un berceau. Wilhelm courut au pavillon, mais il le trouva entièrement vide ; seulement il vit Aurélie à la fenêtre en face de la porte ; il s’approcha d’elle pour lui adresser la parole, mais elle ne tournait point la tête, et, quoiqu’il se fût placé près d’elle, il ne pouvait voir son visage. Il regarda par la fenêtre, et vit, dans un autre jardin, plusieurs personnes réunies, dont il reconnut aussitôt quelques-unes. Mme Mélina était assise sous un arbre, et jouait avec une rose qu’elle tenait à la main ; Laërtes était auprès d’elle, et comptait des pièces d’or d’une main dans l’autre. Mignon et Félix étaient couchés sur le gazon, Mignon étendue sur le dos, Félix, la face contre terre. Philine parut et battit des mains sur la tête des enfants ; Mignon resta immobile, Félix se leva en sursaut et s’enfuit devant Philine. D’abord il riait en courant, tandis qu’elle le poursuivait ; puis il poussa des cris d’angoisse, quand le joueur de harpe le suivit gravement à grands pas. L’enfant courait droit à un étang ; Wilhelm courait après lui, mais il arriva trop tard.

Félix était dans l’eau ! Lui-même il semblait avoir pris racine à sa place. Soudain il vit, sur l’autre bord de l’étang, la belle amazone : elle tendait à l’enfant la main droite, et marchait le long du bord. Félix traversa l’étang et courut droit à elle, et, à mesure qu’elle marchait, il la suivait ; enfin elle lui tendait la main et le tirait hors de l’étang. Sur l’entrefaite, Wilhelm s’était approché ; l’enfant était tout en flammes, et des gouttes de feu tombaient de son corps. L’angoisse de notre ami redoublait, mais l’amazone détacha soudain de sa tête un voile blanc, dont elle couvrit l’enfant : le feu s’éteignit aussitôt. Quand elle releva le voile, deux enfants s’en échappèrent, qui se mirent à sauter et jouer gaiement ensemble, tandis que Wilhelm, donnant la main à l’amazone, parcourait le jardin avec elle, et voyait au loin son père et Marianne se promener dans une allée de grands arbres, qui paraissait entourer tout l’espace. Il dirigeait ses pas de leur côté et il traversait le jardin avec sa belle compagne, quand tout à coup le blond Frédéric se présenta sur le chemin, et les arrêta, avec de grands éclats de rire et mille espiègleries. Ils voulaient néanmoins poursuivre leur chemin ; Wilhelm pressait sa marche, et courait vers les deux autres promeneurs ; son père et Marianne parurent prendre la fuite devant lui. Il n’en courait que plus fort, et il crut voir les fugitifs prendre le vol pour disparaître par la grande allée. La nature et l’amour l’invitaient à les secourir, mais la main de l’amazone le retenait. Et que volontiers il se laissait retenir !

Au milieu de ces sensations diverses, il s’éveilla, et vit sa chambre déjà éclairée par un brillant soleil.

CHAPITRE II.

Wilhelm fut averti par le jeune garçon que le déjeuner était servi. Il trouva l’abbé dans la salle et apprit de lui que Lothaire était sorti à cheval. L’abbé parlait peu, et semblait rêveur. Il demanda des détails sur la mort d’Aurélie, et il écouta avec intérêt le récit de Wilhelm.

« Ah ! s’écria-t-il, celui qui se représente vivement quelle suite infinie d’opérations sont nécessaires à l’art et à la nature, pour former et développer la créature humaine ; celui qui prend lui-même toute la part qu’il peut à l’éducation de ses frères, pourrait tomber dans le désespoir, quand il voit avec quelle témérité l’homme se détruit souvent et s’expose souvent à se détruire, avec ou sans crime. Lorsque j’y songe, la vie même semble un don si fragile, que je dois louer quiconque ne l’estime pas plus que de raison. »

À peine avait-il parlé, que la porte s’ouvrit avec violence ; une jeune dame s’élança dans la chambre, et repoussa le vieux serviteur, qui voulait lui fermer le passage. Elle courut droit à l’abbé, et, le saisissant par le bras, elle lui dit avec effort, d’une voix entrecoupée par les sanglots :

« Où est-il ? Qu’en avez-vous fait ? C’est une abominable trahison ! Avouez !… Je sais ce qui se passe. Je veux le suivre. Je veux savoir où il est.

— Calmez-vous, mon enfant, dit l’abbé avec une tranquillité affectée. Venez dans votre chambre ; vous saurez tout ; mais il faut que vous soyez en état d’écouter ce que j’ai à vous dire.

Il lui présenta la main, dans la pensée de l’emmener.

« Je n’irai pas dans ma chambre, s’écria-t-elle. Je hais les murs entre lesquels vous me tenez depuis si longtemps captive. Et pourtant j’ai tout appris ; le colonel l’a défié ; il est sorti à cheval, pour aller joindre son adversaire, et peut-être dans cet instant même… J’ai cru quelquefois entendre des coups de feu. Faites atteler et menez-moi auprès de lui, ou je remplirai toute la maison, tout le village, de mes cris. »

Elle courut éplorée à la fenêtre ; l’abbé la retenait et cherchait vainement à la calmer. On entendit le bruit d’une voiture : la dame ouvrit brusquement la fenêtre.

« Il est mort, s’écria-t-elle : on le ramène.

— Il descend de voiture ! dit l’abbé, vous voyez bien qu’il est vivant.

— Il est blessé, répliqua-t-elle avec violence ; autrement il reviendrait à cheval. On le soutient : il est dangereusement blessé. »

Elle s’élança vers la porte, et courut au bas de l’escalier ; l’abbé courait sur ses pas et Wilhelm les suivit. Il fut témoin de l’accueil que la jeune femme fit à son bien-aimé.

Lothaire s’appuyait sur son compagnon, que Wilhelm reconnut aussitôt pour son ancien protecteur Jarno ; le blessé parlait fort tendrement à la dame inconsolable, et, en s’appuyant sur elle, il monta lentement les degrés ; il salua Wilhelm, puis on le mena dans son cabinet.

Peu de temps après, Jarno reparut et vint rejoindre Wilhelm.

« Vous êtes, lui dit-il, prédestiné, je pense, à trouver partout la comédie et les comédiens. Dans ce moment, nous jouons un drame qui n’est pas fort gai.

— Je me félicite, lui répondit Wilhelm, de vous retrouver dans ce fâcheux moment. J’étais saisi, effrayé, mais votre présence me calme et me rassure. Dites-moi, le cas est-il dangereux ? Le baron est-il grièvement blessé ?

— Je ne crois pas, » répondit-il.

Quelques moments après, le jeune chirurgien sortit de la chambre.

« Eh bien, qu’en pensez-vous ? lui dit Jarno.

— Que c’est fort grave, » répliqua-t-il, en replaçant dans sa trousse quelques instruments.

Wilhelm considéra le ruban qui pendait à la trousse, et il crut le reconnaître. Des couleurs vives, tranchantes, un dessin bizarre, des fils d’or et d’argent, formant des figures singulières, distinguaient ce ruban de tous les rubans du monde. Wilhelm fut persuadé qu’il avait devant les yeux la trousse du vieux chirurgien qui l’avait pansé dans la forêt, et l’espérance de trouver, après un si long temps, la trace de son amazone traversa son cœur comme une flamme.

« D’où vous vient cette trousse ? s’écria-t-il. À qui appartenait-elle avant vous ? Je vous en prie, dites-le-moi.

— Je l’ai achetée à l’enchère. Que m’importe à qui elle appartenait ? »

En disant ces mots, le chirurgien s’éloigna et Jarno dit :

« Ce jeune homme ne dira-t-il jamais un mot de vérité ?

— Ce n’est donc pas à l’enchère qu’il a acheté cette trousse ?

— Tout aussi peu qu’il est vrai que Lothaire soit en danger. »

Wilhelm restait plongé dans des réflexions diverses ; Jarno lui demanda comment il avait vécu depuis leur séparation. Wilhelm raconta en gros son histoire, et, lorsque enfin il en fut venu à la mort d’Aurélie et à son message, Jarno s’écria :

« C’est étrange ! C’est bien étrange ! »

L’abbé sortit de la chambre, et fit signe à Jarno d’aller prendre sa place, puis il dit à Wilhelm :

« Le baron vous fait prier de rester au château ; de vous joindre à ses amis pendant quelques jours, et de vouloir bien contribuer à le distraire, dans la situation où il se trouve. Si vous avez besoin d’écrire chez vous, veuillez préparer votre lettre sur-le-champ. Et, pour vous expliquer la singulière aventure dont vous êtes témoin, je dois vous dire ce qui du reste n’est pas un secret : le baron avait lié avec une dame une petite intrigue, qui faisait un peu trop de bruit, parce que la belle voulait jouir trop vivement du triomphe qu’elle avait remporté sur une rivale. Par malheur, au bout de quelque temps, le baron ne trouva plus auprès de sa nouvelle conquête le même attrait ; il l’évita ; mais elle, avec son caractère violent, elle ne put supporter la chose de sang-froid. Ils en vinrent, dans un bal, à une rupture ouverte ; elle se prétendit outrageusement offensée et demanda vengeance. Aucun chevalier ne se présenta pour prendre sa défense ; enfin son mari, dont elle était séparée depuis longtemps, apprit l’affaire et défia le baron, qu’il vient de blesser, mais j’apprends que le colonel lui-même s’en est encore plus mal tiré. »

Depuis ce moment notre ami fut traité dans le château comme un membre de la famille.

CHAPITRE III.

On faisait quelquefois des lectures au malade ; Wilhelm lui rendait avec plaisir ce petit service. Lydie ne quittait pas le chevet de Lothaire, tout absorbée par les soins qu’elle lui donnait. Un jour il parut lui-même préoccupé, et pria le lecteur de s’arrêter.

« Je sens bien vivement aujourd’hui, dit-il, avec quelle folie l’homme laisse le temps lui échapper. Que de projets n’ai-je pas formés ! que de méditations ! et comme on hésite à exécuter ses meilleurs desseins ! J’ai relu les projets de changements que je veux faire dans mes domaines, et, je puis le dire, c’est surtout pour cela que je me réjouis que la balle n’ait pas pris un chemin plus dangereux. »

Lydie le regarda tendrement ; elle avait les larmes aux yeux, comme pour lui demander si elle-même, si ses amis, ne concouraient pas à lui faire aimer la vie. Jarno, de son côté, dit à Lothaire :

« Des changements comme ceux que vous méditez doivent être examinés sous toutes les faces, avant qu’on les mette à exécution.

— Les longues réflexions, répliqua Lothaire, prouvent d’ordinaire qu’on ne connaît pas bien l’affaire dont il s’agit, les actions précipitées, qu’on ne la connaît pas du tout. Je vois très clairement qu’à beaucoup d’égards, les services de mes vassaux me sont indispensables dans l’exploitation de mes domaines, et que je dois tenir avec rigueur à certains droits ; en revanche, je vois aussi que d’autres prérogatives me sont, il est vrai, avantageuses, mais non absolument nécessaires, en sorte que j’en puis abandonner quelque part à mes vassaux. Tout abandon n’est pas une perte. Ne fais-je pas valoir mes biens beaucoup mieux que mon père ? N’augmenterai-je pas beaucoup encore mes revenus ? Et cette prospérité croissante, dois-je seul en jouir ? Celui qui travaille avec moi et pour moi, ne dois-je pas lui faire sa part des avantages que nous procurent le développement des lumières et les progrès du siècle ?

— L’homme est fait comme cela, dit Jarno, et je ne saurais me blâmer, si je me surprends aussi dans les mêmes fantaisies. L’homme veut tout s’approprier, afin de pouvoir en disposer à son gré ; l’argent qu’il ne dépense pas lui-même lui semble rarement bien employé.

— Fort bien, répliqua Lothaire ; nous pourrions nous passer d’une partie des capitaux, si nous savions user moins capricieusement des intérêts.

— La seule chose que j’aie à vous rappeler, dit Jarno, et pour laquelle je ne puis vous conseiller de faire aujourd’hui même les changements qui vous coûteront du moins des pertes momentanées, c’est que vous avez encore des dettes qui vous pressent. Je vous conseillerais de différer vos plans jusqu’à ce qu’elles soient complètement acquittées.

— Et pendant ce temps une balle, une tuile, viendront peut-être anéantir pour jamais les résultats de ma vie et de mes travaux ! Ô mon ami, c’est le défaut principal des hommes civilisés de sacrifier tout à une idée, et de faire peu de chose ou rien pour la réalité. Pourquoi ai-je fait des dettes ? pourquoi me suis-je brouillé avec mon oncle ? pourquoi ai-je laissé si longtemps mes frères et mes sœurs sans appui, si ce n’est pour une idée ? Je croyais déployer mon activité en Amérique ; je croyais être utile et nécessaire au delà des mers ; si une action n’était pas environnée de mille dangers, elle ne me paraissait ni importante ni méritoire : comme je vois aujourd’hui les choses autrement ! et comme ce qui me touche de plus près est devenu cher et précieux pour moi !

— Je me rappelle fort bien, répondit Jarno, la lettre que vous m’envoyâtes encore d’outre-mer. Vous me disiez : « Je retournerai, et, dans ma maison, dans mon verger, au milieu des miens, je dirai : Ici ou nulle part l’Amérique ! »

— Oui, mon ami, et je le redis encore, et pourtant je me reproche d’être ici moins actif que là-bas. Pour rester dans une situation fixe, égale, uniforme, il ne faut que de la raison, et nous parvenons en effet à être raisonnables, si bien que nous ne voyons plus les sacrifices extraordinaires que chacun de ces jours monotones réclame de nous, ou, si nous les voyons, nous trouvons mille excuses pour ne pas les faire. Un homme raisonnable est beaucoup pour lui-même : c’est peu de chose pour le genre humain.

— Ne disons pas trop de mal de la raison, reprit Jarno, et reconnaissons que l’extraordinaire est le plus souvent déraisonnable.

— Oui, sans doute, parce que les hommes font les choses extraordinaires extra ordinem. Mon beau-frère, par exemple, donne à la communauté des frères moraves tout ce qu’il peut aliéner de sa fortune, et croit assurer par là le salut de son âme. S’il avait sacrifié une faible partie de ses revenus, il aurait pu rendre heureux beaucoup de gens, et faire, pour lui et pour eux, de cette terre un paradis. Rarement l’activité accompagne le sacrifice : nous renonçons sur-le-champ à ce que nous abandonnons. Ce n’est pas avec résolution, c’est avec désespoir que nous renonçons à nos biens. Depuis quelques jours, je l’avoue, j’ai sans cesse le comte devant les yeux, et je suis fermement résolu à faire par conviction ce qu’il a fait sous l’impulsion d’une inquiète folie. Je ne veux pas attendre ma guérison. Voici les papiers ; il ne reste plus qu’à les mettre au net. Prenez les avis du bailli ; notre hôte ne nous refusera pas les siens. Vous savez aussi bien que moi mes intentions : que je vive ou que je meure, je n’y veux rien changer et je veux dire : Ici ou nulle part la communauté morave ! »

Quand Lydie entendit son amant parler de la mort, elle se prosterna devant son lit, se jeta dans ses bras et versa des larmes amères. Le chirurgien entra ; Jarno remit les papiers à Wilhelm et obligea Lydie de s’éloigner.

Quand notre ami se trouva seul dans le salon avec Jarno, il lui dit avec transport :

« Au nom du ciel, qu’ai-je entendu ? Quel est ce comte, qui se retire chez les frères moraves ?

— Vous le connaissez fort bien : vous êtes le fantôme qui l’a jeté dans les bras de la dévotion ; vous êtes le mauvais sujet qui réduit sa charmante femme à trouver supportable de suivre son mari.

— Et c’est la sœur de Lothaire ?

— Elle-même.

— Et Lothaire sait…

— Il sait tout.

— Oh ! laissez-moi fuir ! Comment me montrer devant lui ? Que peut-il dire !

— Que personne ne doit jeter la pierre aux autres ; que personne ne doit composer de longs discours pour confondre les gens, à moins de commencer par les débiter devant son miroir.

— Quoi, vous savez aussi !…

— Et bien d’autres choses encore, répondit Jarno en souriant ; mais, cette fois, je ne vous laisserai pas échapper aussi facilement. Au reste, vous n’avez plus à craindre de trouver en moi un racoleur : je ne suis plus soldat, et, même comme soldat, je n’aurais pas dû non plus vous inspirer ce soupçon. Depuis que je ne vous ai vu, les choses ont bien changé. Après la mort de mon prince, mon unique ami et bienfaiteur, je me suis retiré du monde et de toutes les affaires mondaines. J’encourageais volontiers ce qui était raisonnable ; si je trouvais quelque chose absurde, je ne m’en cachais pas, et l’on ne cessait de déclamer contre mon humeur inquiète et ma mauvaise langue. Le vulgaire ne redoute rien tant que la raison ; c’est la sottise qu’il devrait redouter, s’il comprenait ce qui est redoutable. Mais la raison est incommode, et il faut s’en débarrasser ; la sottise n’est que nuisible, et l’on peut la prendre en patience. À la bonne heure ! J’ai de quoi vivre, et je vous communiquerai mon plan. Vous y prendrez part, si cela vous convient. Mais dites-moi vos aventures. Je le vois, je le sens, vous aussi, vous êtes changé. Qu’est devenue votre ancienne fantaisie de faire quelque chose de beau et de bon avec une troupe de bohémiens.

— Je suis assez puni ! dit Wilhelm : ne me rappelez pas d’où je viens et où je vais. On parle beaucoup du théâtre, mais qui n’a pas été sur les planches ne peut s’en faire une idée. On n’imagine pas à quel point ces gens s’ignorent eux-mêmes, comme ils font leur métier sans réflexion, comme leurs prétentions sont sans bornes. Chacun veut être, je ne dis pas le premier, mais l’unique ; chacun exclurait volontiers tous les autres, et ne voit pas qu’il produit à peine quelque effet avec leur concours ; chacun se croit une merveilleuse originalité, et ne saurait s’accommoder que de la routine ; avec cela, une inquiétude, un besoin continuel de nouveauté. Avec quelle passion ils agissent les uns contre les autres ! Et c’est le plus misérable amour-propre, le plus étroit égoïsme, qui seuls peuvent les rapprocher. De procédés mutuels, il n’en est pas question ; une éternelle défiance est entretenue par de secrètes perfidies et de scandaleux discours ; qui ne vit pas dans la débauche est un sot. Chacun prétend à l’estime la plus absolue ; chacun est blessé du moindre blâme. Il savait tout cela mieux que personne ! Et pourquoi donc a-t-il fait toujours le contraire ? Toujours nécessiteux et toujours sans confiance, il semble que rien ne les effraye comme la raison et le bon goût, et qu’ils n’aient rien plus à cœur que de maintenir la royale prérogative de leur bon plaisir. »

Wilhelm reprenait haleine pour continuer sa litanie, quand Jarno l’interrompit par un grand éclat de rire.

« Ces pauvres comédiens ! s’écria-t-il, et il se jeta dans un fauteuil et riait encore. Ces honnêtes comédiens ! Mais savez-vous, mon ami, poursuivit-il, quand il se fut un peu calmé, que vous avez décrit, non pas le théâtre, mais le monde, et que je m’engage à vous trouver, dans toutes les conditions, assez de personnages et d’actions qui méritent vos terribles coups de pinceau ? Pardon, vous me faites rire, de croire ces belles qualités reléguées sur les planches. »

Wilhelm se mordit les lèvres ; car le rire immodéré et intempestif de Jarno l’avait blessé, et, reprenant la parole :

« Vous trahissez, dit-il, votre misanthropie, quand vous affirmez que ces vices sont universels.

— Et vous montrez votre ignorance du monde, quand vous imputez si hautement ces phénomènes au théâtre. Véritablement, je pardonne au comédien tous les défauts qui naissent de l’amour-propre et du désir de plaire ; car, s’il ne paraît quelque chose et à lui-même et aux autres, il n’est rien. Son métier est de paraître ; il doit mettre à haut prix l’approbation du moment, car c’est toute sa récompense ; il doit chercher à briller, car il n’est pas là pour autre chose.

— Permettez du moins, dit Wilhelm, que je sourie à mon tour : je n’aurais jamais cru qu’il vous fût possible d’être si équitable, si indulgent.

— Non, en vérité, c’est là mon opinion sérieuse et bien méditée. Je pardonne au comédien tous les défauts de l’homme, je ne pardonne à l’homme aucun défaut du comédien. Ne me faites pas entonner mes complaintes sur ce sujet, elles feraient plus de bruit que les vôtres. »

Le chirurgien sortit du cabinet, et, Jarno lui ayant demandé comment le blessé se trouvait, il répondit d’un air vif et gracieux :

« Très bien ! très bien ! J’espère le voir bientôt complètement rétabli. »

Puis il sortit, d’un pas leste, sans attendre les questions de Wilhelm, qui ouvrait déjà la bouche pour lui demander encore une fois, et d’une manière plus pressante, des explications au sujet de la trousse. Le désir d’avoir quelques nouvelles de son amazone lui fit prendre confiance en Jarno ; il lui découvrit son secret et le pria de venir à son aide.

« Vous savez tant de choses, lui dit-il, ne pourriez-vous aussi découvrir celle-là ? »

Jarno réfléchit un moment, puis il dit à son jeune ami :

« Soyez tranquille et ne laissez plus rien paraître. Nous parviendrons à découvrir la trace de la belle. Maintenant l’état de Lothaire m’inquiète ; le cas est dangereux : je l’augure à la gaieté et à l’assurance du chirurgien. Je voudrais avoir déjà renvoyé Lydie, car elle n’est bonne à rien ici ; mais je ne sais comment m’y prendre. Notre vieux docteur, je l’espère, viendra ce soir, et nous en parlerons. »

CHAPITRE IV.

Le médecin arriva. C’était le bon vieux petit docteur que nous connaissons, et auquel nous devons la communication de l’intéressant manuscrit. Il se hâta de visiter le blessé, et ne parut nullement satisfait de son état. Il eut ensuite avec Jarno une longue conversation ; mais ils ne laissèrent rien paraître le soir à souper. Wilhelm le salua très affectueusement, et lui demanda des nouvelles de son joueur de harpe.

« Nous avons toujours l’espérance de guérir ce malheureux, répondit le médecin.

— Cet homme était un triste supplément à votre bizarre et pauvre ménage, dit Jarno. Qu’est-il devenu, dites-moi ? »

Après que Wilhelm eut satisfait le désir de Jarno, le docteur poursuivit en ces termes :

« Je n’ai jamais vu une disposition d’esprit plus étrange. Depuis nombre d’années, il n’a pas pris le moindre intérêt à rien d’extérieur ; à peine a-t-il rien remarqué : incessamment replié sur lui-même, il n’observait que son moi, vide et creux, qui lui paraissait comme un abîme sans fond. Combien il nous attendrissait, quand il parlait de ce fâcheux état ! « Je ne vois rien devant moi, rien derrière moi, disait-il, qu’une vaste nuit, au milieu de laquelle je me trouve dans la plus affreuse solitude ; il ne me reste aucun sentiment que celui de mon crime, qui même ne se montre que de loin derrière moi, comme un horrible fantôme. Mais je ne sens ni hauteur, ni profondeur, rien en avant, rien en arrière ; aucune parole ne peut rendre cet état, toujours le même. Quelquefois je m’écrie avec ardeur, dans l’angoisse de cette indifférence : Éternité ! éternité ! Et ce mot étrange, incompréhensible, est clair et lumineux, auprès des ténèbres de mon état. Aucun rayon d’une divinité ne m’apparait dans cette nuit ; je verse toutes mes larmes avec moi-même et pour moi-même. Rien ne m’est plus douloureux que l’amour et l’amitié ; car eux seuls ils éveillent chez moi le désir que les apparitions qui m’environnent soient des réalités. Mais ces deux spectres ne sont eux-mêmes sortis de l’abîme que pour me torturer, et pour me ravir enfin jusqu’au précieux sentiment de cette monstrueuse existence. »

« Il vous faudrait l’entendre, poursuivit le docteur, lorsqu’il soulage ainsi son cœur dans ses heures d’épanchement. Il m’a fait éprouver quelquefois la plus grande émotion. Si quelque circonstance le force d’avouer un moment que le temps a marché, il semble comme étonné, et puis il rejette ce changement extérieur, comme une pure vision. Un soir, il chanta des strophes sur ses cheveux blancs : nous étions tous assis autour de lui, et nos larmes coulèrent.

— Ah ! procurez-moi ces vers ! s’écria Wilhelm.

— N’avez-vous rien découvert, demanda Jarno, sur ce qu’il appelle son crime, sur la cause de son singulier costume, sur sa conduite lors de l’incendie, sur sa fureur contre l’enfant ?

— Nous ne pouvons former sur son sort que des conjectures : l’interroger directement serait contraire à nos principes. Ayant reconnu qu’il a été élevé dans la religion catholique, nous avons cru que la confession lui procurerait quelque soulagement ; mais il témoigne un éloignement étrange, quand nous voulons le mettre en rapport avec un prêtre. Cependant pour ne pas laisser tout à fait sans satisfaction votre désir de savoir quelque chose sur son compte, je vous dirai du moins nos suppositions. Il a passé sa jeunesse dans l’état monastique : c’est apparemment pour cela qu’il porte un long vêtement et qu’il laisse croître sa barbe. Les plaisirs de l’amour lui furent longtemps inconnus ; mais, assez tard, ses égarements avec une très proche parente, et la mort de cette femme, qui donna le jour à une infortunée créature, paraissent avoir complètement troublé sa raison. Sa plus grande folie consiste à croire qu’il porte partout le malheur avec lui et qu’un petit garçon causera sa mort. Il se défia d’abord de Mignon, avant de savoir qu’elle fût une fille. Ensuite, ce fut Félix qui l’inquiéta ; et comme, avec toutes ses souffrances, il aime passionnément la vie, on peut expliquer ainsi l’éloignement qu’il a pour cet enfant.

— Quel espoir avez-vous donc de le guérir ! demanda Wilhelm.

— Les progrès sont lents, répondit le docteur, mais ils sont réels. Il poursuit ses occupations réglées, et nous l’avons accoutumé à lire les gazettes, qu’il attend maintenant avec une grande impatience.

— Je suis curieux de connaître ses poésies, dit Jarno.

— Je pourrai vous en communiquer plusieurs. L’aîné des fils du pasteur, qui est accoutumé à écrire les sermons que son père prononce, a recueilli maintes strophes, à l’insu du vieillard, et a rassemblé peu à peu plusieurs chants.

Le lendemain, Jarno vint trouver Wilhelm et lui dit :

« Il faut que vous nous rendiez un service. Il est nécessaire d’éloigner Lydie pour quelque temps. Sa passion violente et, je puis dire, importune est un obstacle à la guérison du baron. Sa blessure, sans être dangereuse, exige du repos et de la tranquillité. Vous avez vu comme Lydie le tourmente par son ardente sollicitude ; son angoisse insurmontable et ses larmes éternelles, et… Bref, ajouta-t-il, en souriant, après une pause, le docteur ordonne expressément qu’elle sorte quelque temps de la maison. Nous lui avons fait accroire qu’une intime amie se trouve dans le voisinage, qu’elle désire la voir et l’attend d’un moment à l’autre. Elle s’est laissé persuader de se rendre chez le bailli, qui ne demeure qu’à deux lieues d’ici. Il est averti, et il regrettera sincèrement que Mlle Thérèse vienne de partir ; il fera entendre qu’on pourrait l’atteindre encore. Lydie voudra courir après elle, et vous réussirez, j’espère, à la promener d’un village dans un autre. Enfin, quand elle exigera qu’on revienne, il ne faudra pas la contredire ; vous profiterez de la nuit ; le cocher est un garçon intelligent, avec qui vous pourrez vous entendre. Vous montez en voiture avec elle ; vous tâchez de la distraire, et vous menez à bien l’aventure.

— Vous me donnez une commission singulière et délicate, répondit Wilhelm. Le spectacle d’un amour fidèle et trompé est toujours pénible, et l’on veut que je sois l’instrument de la trahison ! C’est la première fois de ma vie que j’aurai trompé quelqu’un de la sorte, car j’ai toujours cru que nous pouvons être menés trop loin, si nous commençons une fois à user d’artifice pour une chose utile et bonne.

— C’est pourtant la seule manière dont on puisse élever les enfants, répliqua Jarno.

— Avec les enfants, la chose serait admissible encore, parce que nous les aimons tendrement, et que nous leur sommes évidemment supérieurs : mais, avec nos pareils, pour lesquels notre cœur ne nous commande pas toujours autant de ménagements, cela pourrait être souvent dangereux. Ne croyez pas cependant, poursuivit-il, après un instant de réflexion, que je refuse pour cela cette commission. Le respect que votre sagesse m’inspire, l’affection que je sens pour votre excellent ami, mon vif désir de hâter sa guérison par tous les moyens possibles, me font renoncer volontiers à mes propres sentiments. Il ne suffit pas d’être prêt à risquer sa vie pour un ami, au besoin, il faut encore sacrifier pour lui sa conviction ; nous devons immoler pour lui notre passion la plus chère, nos vœux les plus ardents. Je me charge de la commission, bien que je prévoie les tourments que me feront souffrir les pleurs et le désespoir de Lydie.

— Mais une assez belle récompense vous attend, repartit Jarno ; vous ferez la connaissance de Mlle Thérèse. C’est une femme qui a peu de pareilles, devant qui bien des hommes seraient humiliés, et que j’appellerais une véritable amazone, tandis que d’autres ne nous offrent que de jolies hermaphrodites, sous ce douteux équipement.

Wilhelm fut troublé ; il se flatta de retrouver dans Thérèse son amazone, d’autant plus que Jarno, à qui il demandait quelques explications, coupa court à l’entretien et s’éloigna.

L’espérance prochaine de revoir cette beauté vénérée et chérie, excita chez notre ami les plus étranges mouvements. Il regarda dès lors la commission dont il était chargé comme l’effet d’une dispensation formelle de la Providence, et la pensée qu’il allait arracher perfidement une pauvre femme à l’objet de son ardent et sincère amour ne fit plus sur lui qu’une impression passagère, comme l’ombre d’un oiseau glisse sur la terre éclairée.

La voiture était devant la porte : Lydie hésita un moment. « Saluez encore votre maître ! dit-elle au vieux serviteur. Je serai de retour avant le soir. »

Les larmes aux yeux, elle se retourna plusieurs fois, au moment où la voiture partait, puis, revenant à Wilhelm, et, faisant un effort sur elle-même, elle lui dit :

« Vous trouverez Mlle Thérèse une personne bien intéressante. Je suis surprise qu’elle vienne dans les environs, car vous saurez que Thérèse et le baron s’aimaient passionnément. Malgré la distance, Lothaire venait souvent chez elle ; je m’y trouvais alors : ils semblaient ne devoir vivre que l’un pour l’autre. Tout à coup leur liaison se rompit, sans que personne en pût deviner la cause. Il avait appris à me connaître, et j’avouerai que j’enviais sincèrement Thérèse, que je cachais à peine mon inclination pour lui, et ne le rebutai point, quand tout à coup il parut me préférer à mon amie. Elle se conduisit avec moi aussi bien que j’aurais pu le désirer, quoiqu’il pût sembler que je lui avais dérobé un digne amant. Mais aussi, que de douleurs et de larmes cet amour ne m’a-t-il pas déjà coûtées ! Nous commençâmes par ne nous voir que rarement, en lieu tiers, à la dérobée ; mais cette vie me fut bientôt insupportable : je n’étais heureuse qu’en sa présence ; loin de lui, je ne cessais de pleurer, je n’avais aucun repos. Une fois il se fit attendre plusieurs jours : j’étais au désespoir ; je montai en voiture et vins le surprendre dans son château. Il me reçut avec amitié, et, si cette malheureuse affaire n’était pas venue à la traverse, j’aurais coulé des jours délicieux. Et ce que j’ai enduré depuis qu’il est en danger, depuis qu’il souffre, je ne puis le dire, et, même en ce moment, je me fais de vifs reproches d’avoir pu m’éloigner de lui un seul jour.

Wilhelm allait demander à Lydie quelques détails sur Thérèse, lorsqu’ils arrivèrent chez le bailli, qui s’approcha de la voiture, et témoigna ses vifs regrets de ce que Mlle Thérèse était déjà repartie. Il invita les voyageurs à déjeuner, mais il ajouta aussitôt que l’on pourrait atteindre la voiture dans le prochain village. On résolut de la suivre, et le cocher ne perdit pas un moment. On avait déjà traversé quelques villages sans trouver personne ; Lydie voulait que l’on retournât ; le cocher allait toujours, comme s’il n’eût pas compris. Enfin elle exprima sa volonté avec la plus grande énergie ; Wilhelm appela le cocher et lui donna le signal convenu : le cocher répondit :

« Il n’est pas nécessaire de retourner par le même chemin : j’en connais un plus court et beaucoup plus commode. »

Il prit de côté, par une forêt et de vastes pâturages. Enfin, nul objet connu ne paraissant à la vue, le cocher avoua qu’il s’était malheureusement égaré, mais qu’il se retrouverait bientôt, car il voyait là-bas un village. La nuit vint et le cocher sut si bien faire, qu’il demandait partout son chemin et n’attendait nulle part la réponse. Ils coururent ainsi toute la nuit. Lydie ne ferma pas les yeux : elle croyait partout reconnaître, au clair de lune, des objets, qui disparaissaient toujours. Le matin, elle les reconnut en effet, mais ils étaient bien inattendus. La voiture s’arrêta devant une jolie petite maison de campagne ; une dame en sortit et ouvrit la portière : Lydie la regarda fixement, jeta les yeux autour d’elle, les reporta sur la dame, et tomba sans connaissance dans les bras de Wilhelm.

CHAPITRE V.

Wilhelm fut conduit dans une étroite mansarde. La maison était neuve et des plus petites qui se voient, mais extrêmement propre et bien tenue. Notre ami ne retrouva point son amazone dans cette Thérèse, qui était venue les recevoir, lui et Lydie, à la voiture. C’était une tout autre personne, et qui n’avait pas avec la belle inconnue un trait de ressemblance. Bien faite, sans être grande, elle avait les mouvements vifs et animés ; rien ne semblait échapper à ses grands yeux bleus, brillants de lumière.

Elle entra chez Wilhelm, et lui demanda s’il n’avait besoin de rien.

« Excusez-moi, lui dit-elle, de vous loger dans une chambre que l’odeur du vernis rend désagréable encore : ma petite maison vient d’être achevée, et vous étrennez cette chambrette, qui est destinée à mes hôtes. Que n’êtes-vous venu dans une plus heureuse occasion ! La pauvre Lydie ne nous laissera pas un bon jour, et, en général, il faudra vous contenter de peu. Ma cuisinière vient malheureusement de me quitter ; un de mes domestiques s’est blessé à la main. Il faudrait que je fisse tout moi-même, et, après tout, si l’on s’arrangeait pour cela, les choses iraient encore. Les domestiques sont le plus grand tourment de la vie : personne ne veut servir, que dis-je ? ne veut se servir soi-même. »

Thérèse discourut encore sur divers sujets : en général, elle paraissait aimer à parler. Wilhelm demanda des nouvelles de Lydie ; ne pourrait-il la voir et s’excuser auprès d’elle ?

« Pour le moment, ce serait peine perdue, répondit Thérèse. Le temps excuse comme il console. Pour l’un et l’autre objet, les paroles ont peu de vertu. Lydie ne veut pas vous voir. « Qu’il ne se montre pas devant mes yeux, » s’est-elle écriée, quand je l’ai quittée. « Je pourrais désespérer de l’humanité ! Un si noble visage, des manières si franches et une pareille perfidie ! » Elle excuse tout à fait Lothaire, qui lui dit d’ailleurs dans une lettre : « Mes amis m’ont persuadé ; mes amis « m’ont forcé. » Lydie vous met dans le nombre et vous maudit avec les autres.

— Elle me fait trop d’honneur, répondit Wilhelm : je ne puis prétendre encore à l’amitié de cet excellent homme, et n’ai été cette fois qu’un innocent instrument. Je ne veux pas vanter mon action : il suffit que j’aie pu la faire. Il s’agissait de la santé, de la vie d’un homme qui m’inspire une plus haute estime que tout ce que j’ai connu jusqu’à ce jour. Quel caractère, mademoiselle ! Et quels hommes que ceux qui l’entourent ! C’est dans leur société, je puis le dire, que j’ai su, pour la première fois, ce que c’est que la conversation ; pour la première fois, le sens le plus intime de mes paroles m’est revenu de la bouche d’autrui, plus riche, plus complet et plus étendu : ce que j’avais pressenti devenait clair à mes yeux ; mes opinions arrivaient à l’évidence. Malheureusement cette jouissance a été troublée, d’abord par mille soucis et mille fantaisies, puis par cette désagréable commission. Je m’en suis chargé avec dévouement, car j’ai cru devoir, même contre mon inclination particulière, prêter mon concours à cette société d’hommes excellents. »

Pendant que son hôte discourait ainsi, Thérèse l’avait observé avec une grande bienveillance.

« Oh ! qu’il est doux, s’écria-t-elle, d’entendre une autre bouche exprimer nos propres sentiments ! Comme il est vrai de dire que, pour devenir parfaitement nous-mêmes, il faut qu’un autre nous donne complètement raison ! Je pense sur Lothaire exactement comme vous. Tout le monde ne lui rend pas justice : en revanche, tous ceux qui le connaissent intimement en sont enthousiastes, et le douloureux sentiment qui se mêle dans mon cœur à son souvenir ne peut m’empêcher de penser à lui tous les jours. »

Un soupir gonfla sa poitrine, comme elle disait ces mots, et des larmes brillèrent dans ses beaux yeux.

« Nous avons prononcé, poursuivit-elle, le mot de ralliement de notre amitié : apprenons le plus tôt possible à nous connaître l’un l’autre complètement. L’histoire de chacun est le miroir de son caractère. Je vous raconterai ma vie ; accordez-moi aussi quelque confiance, et, même éloignés l’un de l’autre, restons unis. Le monde est si désert, quand il n’offre à notre pensée que des montagnes, des fleuves et des villes ! Mais de savoir quelqu’un çà et là qui sympathise avec nous, avec qui nous continuons à vivre par la pensée, voilà seulement ce qui fait pour nous de ce globe un jardin vivant.

Thérèse sortit, en promettant de venir bientôt prendre Wilhelm pour la promenade. Elle avait fait sur lui l’impression la plus agréable : il lui tardait de l’entendre parler de sa liaison avec Lothaire.

Elle le fit appeler. Elle sortait de sa chambre et venait au-devant de lui. Comme ils descendaient, l’un après l’autre, l’escalier étroit et assez roide, elle lui dit :

« Tout cela serait plus grand et plus large, si j’avais voulu prêter l’oreille aux offres de votre généreux ami ; mais, pour rester digne de lui, je dois demeurer attachée à ce qui m’a valu son estime.

« Où est le régisseur ? demanda-t-elle, lorsqu’elle fut au bas de l’escalier. N’allez pas croire, poursuivit-elle, que je sois assez riche pour avoir besoin d’un régisseur. Je puis fort bien administrer moi-même ma petite terre. Ce serviteur appartient à un de mes voisins, qui vient d’acheter un beau domaine, que je connais à fond. Ce bonhomme est au lit, malade de la goutte ; ses gens sont nouveaux dans le pays, et je me fais un plaisir de les aider à s’établir. »

Ils firent une promenade à travers champs, prairies et vergers. Thérèse donnait au régisseur des explications sur tout ; elle pouvait lui rendre compte des plus petits détails ; et Wilhelm eut tout sujet d’admirer ses connaissances, sa précision et l’habileté avec laquelle elle trouvait des moyens pour tous les cas à résoudre. Elle ne s’arrêtait nulle part, se hâtait toujours d’aller aux points importants, et, de la sorte, elle eut bientôt fait.

« Saluez votre maître de ma part, dit-elle à l’homme en le congédiant. J’irai le voir aussitôt que possible. Je fais bien des vœux pour sa santé.

« Eh bien, dit-elle avec un sourire, quand le régisseur fut parti, il ne tiendrait qu’à moi d’être bientôt dans l’opulence : mon bon voisin ne serait pas éloigné de m’offrir sa main.

— Ce vieillard goutteux ! dit Wilhelm. Pourriez-vous prendre, à votre âge, un parti si désespéré ?

— Aussi ne suis-je pas tentée le moins du monde. On est assez riche, quand on sait gouverner son bien ; avoir de grands domaines est un lourd fardeau, quand on ne le sait pas. »

Wilhelm exprima son admiration de ses connaissances en économie rurale.

« Un penchant décidé, répondit Thérèse, une occasion qui s’offre dès le jeune âge, une impulsion étrangère et la pratique assidue d’une chose utile font bien d’autres miracles dans le monde. Quand vous aurez appris ce qui m’a encouragée, mon talent, qui vous paraît merveilleux, ne vous étonnera plus. »

Lorsqu’ils revinrent à la maison, Thérèse laissa Wilhelm dans le petit jardin, où il pouvait à peine se tourner, tant les allées étaient étroites et tout l’espace soigneusement cultivé. Il ne put s’empêcher de sourire en traversant la cour, car le bois à brûler était scié, coupé, empilé, avec tant de précision, qu’il semblait faire partie du bâtiment et être destiné à demeurer toujours ainsi. Tous les ustensiles, parfaitement propres, étaient à leur place ; la maisonnette était peinte en blanc et en rouge et d’un riant aspect. Tout ce que peut produire l’industrie, qui ne se soucie point des belles proportions, mais qui travaille pour le besoin, la durée et l’agrément, semblait réuni dans ce lieu.

On servit le dîner de Wilhelm dans sa chambre, et il eut tout le temps de se livrer à ses réflexions. Il fut surtout frappé de cette idée, qu’il faisait de nouveau la connaissance d’une personne intéressante, qu’une étroite liaison avait unie à Lothaire. « Il est naturel, se disait-il, qu’un homme si noble attire à lui des femmes d’un si noble cœur. Comme elle s’étend au loin, l’influence d’un caractère mâle et distingué ! Si seulement nous n’avions pas, nous autres, auprès de tels hommes trop de désavantage ! Oui, avoue ta crainte ! Si jamais tu retrouves ton amazone, la belle des belles, eh bien, après tant de rêves et d’espérances, tu la trouveras, à ta confusion et à ta honte… la fiancée de Lothaire. »

CHAPITRE VI.

Wilhelm avait passé l’après-midi dans l’inquiétude, et trouvé le temps assez long ; vers le soir, sa porte s’ouvrit et un jeune et joli chasseur entra, en lui faisant un salut.

« Allons-nous promener ? dit le jeune homme, et aussitôt Wilhelm reconnut Thérèse à ses beaux yeux. Excusez cette mascarade, poursuivit-elle, car, hélas ! ce n’est à présent qu’une mascarade. Mais, comme je dois vous parler du temps où je me trouvais si bien dans ce monde, j’ai voulu, par tous les moyens, me rendre présents ces beaux jours. Venez, la place même où nous nous reposâmes si souvent de nos chasses et de nos promenades doit y concourir. »

Ils partirent, et, en chemin, Thérèse dit à son compagnon :

« Il n’est pas juste que vous me laissiez seule parler ; déjà vous en savez assez sur mon compte, et je ne sais pas encore la moindre chose de vous. Faites-moi quelques confidences, afin que je prenne le courage de vous exposer ma vie et mon histoire.

— Hélas ! répondit Wilhelm, je n’ai rien à raconter qu’une suite d’erreurs, d’égarements, et je ne sache personne à qui je voudrais cacher plus qu’à vous les désordres dans lesquels je me suis trouvé et me trouve encore. Votre regard et tout ce qui vous entoure, votre caractère et votre conduite, me montrent que vous pouvez jouir de votre vie passée ; que vous avez suivi, avec constance, une route belle et pure ; que vous n’avez point perdu de temps ; que vous n’avez aucun reproche à vous faire. »

Thérèse sourit, et répliqua :

« Il faut savoir si vous penserez encore ainsi, quand vous aurez entendu mon histoire. »

Ils cheminaient toujours, et, parmi quelques réflexions générales, Thérèse dit à Wilhelm :

« Êtes-vous libre ?

— Je crois l’être, répondit-il, mais ne le désire pas.

— Fort bien, dit-elle, cela nous annonce un roman compliqué, et me montre que vous aurez aussi bien des choses à me dire. »

En parlant ainsi, ils montèrent la colline, et s’assirent sous un grand chêne, qui répandait un vaste ombrage.

« Ici, dit-elle, sous l’arbre de son pays, une jeune Allemande vous fera son histoire. Écoutez-moi avec patience.

« Mon père était un riche gentilhomme de cette province ; c’était un homme agréable, intelligent, actif, laborieux, tendre père, loyal ami, hôte excellent, à qui je n’ai connu qu’un défaut : c’était une excessive indulgence pour sa femme, qui ne savait pas l’apprécier. C’est avec regret que je dois parler ainsi de ma mère. Son caractère différait absolument de celui de son mari. Elle était brusque et volage, sans amour pour sa maison et pour moi, son unique enfant ; elle était prodigue, mais belle, spirituelle, pleine de talents, les délices d’un cercle d’amis, qu’elle savait rassembler autour d’elle. À vrai dire, sa société n’était pas nombreuse ou ne le fut pas longtemps. On n’y voyait guère que des hommes, car aucune femme ne se trouvait bien auprès d’elle, et ma mère pouvait moins encore souffrir le mérite d’une femme.

« Je ressemblais à mon père par la figure et les inclinations. Comme les petits canetons cherchent l’eau en sortant de la coquille, je me trouvai, dès mon enfance, dans la cuisine, l’office, les granges et les greniers, comme dans mon élément. L’ordre et la propreté de la maison, même dans le temps des jeux de mon premier âge, semblaient être mon unique instinct, mon unique objet. Mon père s’en applaudit, et il fournit par degrés à mon ardeur enfantine les occupations convenables ; en revanche ma mère ne m’aimait pas, et ne s’en cachait pas un moment.

« Je grandissais, et, avec les années, croissaient mon activité et l’amour de mon père. Lorsque nous étions seuls, que nous allions aux champs, que je l’aidais à régler les comptes, je pouvais m’apercevoir combien il était heureux ! Quand mes yeux se fixaient sur les siens, c’était comme si j’eusse regardé en moi-même, car c’était surtout par les yeux que je lui ressemblais parfaitement. Mais il ne conservait ni la même assurance ni la même expression en présence de ma mère : il m’excusait doucement, quand elle m’adressait de violents et injustes reproches ; il prenait mon parti, non comme étant capable de me protéger, mais seulement d’excuser mes bonnes qualités. Il ne s’opposait non plus à aucun de ses penchants. Elle se prit d’une grande passion pour le spectacle : un théâtre fut construit. On ne manqua pas d’hommes, de tout âge et de toute figure, qui se produisirent sur la scène avec elle, mais on manquait souvent de femmes. Lydie, agréable jeune fille, qu’on élevait avec moi, et qui, dès son âge le plus tendre, promettait d’être belle, dut jouer les secondes amoureuses, et une vieille femme de chambre, les mères et les tantes ; ma mère se réserva les premières amoureuses, les héroïnes et les bergères de toute espèce. Je ne puis vous dire combien je trouvais ridicules ces personnes que je connaissais toutes si bien, lorsqu’elles s’étaient déguisées et se montraient là-haut, voulaient qu’on les prît pour autre chose que ce qu’elles étaient réellement. Je ne voyais jamais que ma mère et Lydie et le baron ou le secrétaire un tel, qu’ils se présentassent comme princes et comtes ou comme paysans ; et je ne pouvais comprendre qu’ils voulussent me persuader qu’ils étaient heureux ou malheureux, amoureux ou indifférents, avares ou généreux, moi qui, le plus souvent, savais parfaitement le contraire. Aussi ne restais-je presque jamais parmi les spectateurs ; je mouchais les chandelles, pour faire quelque chose ; je m’occupais du souper, et, le lendemain, tandis que tous ces gens dormaient encore, je mettais en ordre leur garde-robe, que d’ordinaire ils laissaient, le soir, sens dessus dessous.

« Cette activité semblait fort convenir à ma mère ; mais je ne pouvais gagner son affection ; elle me méprisait, et je sais fort bien qu’elle répéta plus d’une fois avec amertume :

« Si la mère pouvait être incertaine comme le père, on aurait de la peine à croire que cette servante fût ma fille. »

« J’avoue que sa conduite finit par m’éloigner d’elle tout à fait ; je considérais ses actions comme celles d’une personne étrangère, et, comme j’étais accoutumée à observer d’un œil d’aigle les valets (car, pour le dire en passant, cette surveillance est la base de l’économie domestique), j’observai aussi les rapports de ma mère avec sa société. Il était facile de remarquer qu’elle ne voyait pas tous les hommes avec les mêmes yeux. Mon attention redoubla, et j’observai bientôt que Lydie était sa confidente, et, à cette occasion, apprenait elle-même à mieux connaître une passion qu’elle avait si souvent jouée dès sa première jeunesse.

« Je savais tous leurs rendez-vous ; je me taisais néanmoins, et ne disais rien à mon père, que je craignais d’affliger : mais enfin j’y fus obligée. Il y avait bien des choses qu’ils ne pouvaient risquer sans corrompre les domestiques : ceux-ci commencèrent à me braver, à négliger les ordres de mon père, à mépriser les miens. La confusion qui s’ensuivit m’était insupportable : je signalai, je dénonçai tout à mon père. Il m’écouta d’un air calme, et me répondit avec un sourire :

« Ma chère enfant, je sais tout ; sois tranquille ; souffre ces choses avec patience, car c’est seulement pour l’amour de toi que je les souffre. ».

« Je n’étais pas tranquille, je n’avais pas de patience. Je blâmais mon père en secret, ne croyant pas que, pour un motif quelconque, il dût rien souffrir de pareil. Je persistais à demander le maintien de l’ordre, et j’avais résolu de pousser les choses à l’extrémité.

« Ma mère était riche, mais sa dépense était excessive, et cela donna lieu, comme je pus m’en apercevoir, à maintes explications entre mes parents. Il ne fut longtemps porté aucun remède à la chose ; mais enfin les passions de ma mère amenèrent une sorte de solution.

« Son premier amoureux l’ayant quittée avec éclat, sa maison, son pays, sa société, lui furent à charge. Elle s’établit dans un autre domaine, mais elle s’y trouva trop isolée ; elle se rendit à la ville : elle n’y faisait pas une assez belle figure. Je ne sais tout ce qui se passa entre elle et mon père ; quoi qu’il en soit, il consentit, sous des conditions qui me sont restées inconnues, à ce qu’elle fît un voyage dans le midi de la France.

« Nous étions libres et nous vécûmes comme dans un paradis. Je crois même que mon père n’y perdit rien, et cependant il se délivra d’elle au prix d’une somme considérable. Tous les domestiques inutiles furent congédiés, et d’heureux succès semblèrent favoriser nos réformes ; nous passâmes quelques bonnes années ; tout allait au gré de nos souhaits ; mais, hélas ! ce bonheur ne fut pas de longue durée. Mon père fut soudainement frappé d’une attaque d’apoplexie, qui lui paralysa le côté droit et gêna l’usage de la parole. Il fallait deviner tout ce qu’il désirait, parce qu’il ne prononçait pas le mot qu’il avait dans l’esprit. J’eus alors bien des moments pénibles, dans lesquels il faisait entendre expressément qu’il voulait être seul avec moi. Il faisait des gestes violents pour écarter tout le monde, et, quand nous étions seuls, il ne pouvait articuler ce qu’il avait à dire. Son impatience devenait extrême, et son état m’affligeait jusqu’au fond du cœur. Évidemment il avait à me révéler un secret qui m’intéressait particulièrement. Quel n’était pas mon désir de le connaître ! Auparavant, je pouvais tout lire dans ses yeux ; mais à présent, c’était chose impossible : ses yeux même ne parlaient plus. Je comprenais seulement qu’il ne voulait rien, ne demandait rien ; tous ses efforts tendaient à me révéler quelque chose que, par malheur, je ne pus apprendre. Il eut une seconde attaque ; il devint bientôt absolument infirme, et, peu de temps après, il mourut.

« Je ne sais pourquoi je m’étais persuadé qu’il avait caché quelque part un trésor, qu’il aimait mieux me laisser qu’à ma mère ; je fis des recherches de son vivant, mais je ne trouvai rien : après sa mort, tout fut mis sous scellé. J’écrivis à ma mère, et je lui offris de rester dans la maison comme intendante. Elle refusa et je dus quitter la place. On produisit un testament mutuel, par lequel elle était mise en possession et en jouissance de tout, et moi, je demeurais sous sa dépendance tout le temps de sa vie. C’est alors que je crus comprendre les signes de mon père ; je le plaignis d’avoir été assez faible pour être injuste envers moi, même après sa mort. Au dire de quelques-uns de mes amis, cela ne valait guère mieux que s’il m’avait déshéritée, et ils me pressaient d’attaquer le testament, à quoi je ne pus me résoudre. Je me confiai dans la fortune, je me confiai en moi-même.

« J’avais toujours vécu en grande amitié avec une dame du voisinage, qui possédait des biens considérables. Elle m’accueillit avec plaisir, et je fus bientôt à la tête de sa maison. Elle avait une existence très régulière, elle aimait l’ordre en toutes choses, et je la secondais fidèlement dans ses luttes avec son intendant et ses valets. Je ne suis ni avare, ni malveillante ; mais, nous autres femmes, nous tenons beaucoup plus sévèrement que les hommes eux-mêmes à ce que rien ne soit gaspillé. Toute infidélité nous est insupportable ; nous voulons que chacun jouisse de ce qui lui revient et s’en tienne là.

« Je me retrouvais dans mon élément ; je pleurais dans la retraite la mort de mon père ; ma protectrice était contente de moi ; mais une petite circonstance troubla mon repos. Lydie était revenue : ma mère fut assez cruelle pour repousser cette pauvre fille, après l’avoir entièrement perdue. Elle avait appris chez ma mère à prendre ses passions pour règle ; elle était accoutumée à ne se modérer en rien. Quand elle reparut à l’improviste, ma bienfaitrice la recueillit aussi. Lydie voulut me seconder et ne put se mettre à rien.

« Vers ce temps-là, les parents et les futurs héritiers de ma noble amie venaient souvent chez elle, et se livraient au plaisir de la chasse. Lothaire les accompagnait quelquefois. Je remarquai bientôt comme il était supérieur à tous les autres, sans faire cependant le moindre retour sur moi-même. Il était affable avec tout le monde, et Lydie parut bientôt fixer son attention. J’étais sans cesse occupée, et me mêlais peu à la société. En présence de Lothaire, je parlais moins que de coutume ; et pourtant je dois convenir qu’une conversation animée fut de tout temps pour moi l’assaisonnement de la vie. J’aimais à parler avec mon père sur tous les sujets qui se présentaient. Ce qu’on n’exprime pas, on ne le conçoit pas nettement. Je n’avais jamais entendu personne avec plus de plaisir que Lothaire, lorsqu’il racontait ses voyages et ses campagnes. Il voyait devant lui le monde, d’un coup d’œil aussi sûr que je voyais les domaines dont j’avais l’administration. Ce n’étaient point les accidents bizarres d’un aventurier, les exagérations et les demi-vérités d’un voyageur à vues étroites, qui produit toujours sa personne à la place du pays dont il promet de nous faire le tableau ; il ne racontait pas, il nous conduisait sur les lieux mêmes. J’ai rarement goûté un plaisir aussi pur.

« Mais ma satisfaction fut inexprimable, un soir que je l’entendis parler des femmes. La conversation s’engagea d’une manière toute naturelle. Quelques dames du voisinage étaient venues nous voir, et avaient tenu les propos ordinaires sur l’éducation des femmes.

« On est injuste envers notre sexe, disaient-elles ; les hommes veulent réserver pour eux toute instruction supérieure ; on ne veut nous faire part d’aucune science ; on veut nous réduire à n’être que des poupées ou des ménagères. »

« À tout cela Lothaire répondit d’abord peu de chose ; mais, quand le cercle fut réduit, il dit ouvertement ce qu’il pensait.

« C’est une chose étrange, dit-il, qu’on nous fasse un crime de vouloir élever la femme à la plus haute place qu’elle soit capable d’occuper. En est-il de plus élevée que le gouvernement de la maison ? Tandis que l’homme se livre avec tourment aux affaires du dehors ; qu’il doit acquérir et conserver le bien ; qu’il prend part même à l’administration de l’État ; qu’il est partout esclave des circonstances, et, je pourrais dire, ne gouverne rien, alors qu’il croit gouverner ; qu’il se voit forcé d’être toujours politique, quand il voudrait être raisonnable, dissimulé, au lieu d’être ouvert, faux, au lieu d’être sincère ; tandis qu’en poursuivant un but qu’il n’atteint jamais, il renonce au résultat le plus beau, savoir d’être en harmonie avec soi-même : une sage ménagère règne véritablement dans la maison, et développe, dans une famille entière, le plaisir et l’activité. Est-il pour la créature humaine un plus grand bonheur que d’accomplir ce que nous savons être juste et bon ? de nous sentir maîtres des moyens d’atteindre notre but ? Et nos intérêts les plus proches, où doivent-ils, où peuvent-ils être, si ce n’est dans l’intérieur de la maison ? Tous les besoins indispensables et toujours renaissants, où faut-il les attendre et les chercher, si ce n’est sous le toit où l’on se couche et l’on se lève, où la cuisine et la cave et toute sorte de provisions doivent être toujours prêtes pour nous et pour les nôtres ? Quelle activité régulière n’est pas nécessaire, pour imprimer à cet ordre, sans cesse renaissant, une marche animée, invariable ? Qu’ils sont en petit nombre, les hommes auxquels il est donné de revenir régulièrement, comme un astre, et de présider au jour comme à la nuit ; de se former d’utiles instruments, de planter et de semer, de conserver et de dépenser, et de parcourir constamment ce cercle avec calme, avec amour et sagesse ! C’est lorsqu’une fois la femme s’est chargée de ce gouvernement intérieur, qu’elle rend maître chez lui le mari qu’elle aime ; elle acquiert par son attention toutes les connaissances, et par son activité elle sait les mettre à profit. Elle ne dépend de personne, et procure à son mari la véritable indépendance, celle du foyer domestique ; ce qu’il possède, il le voit bien gardé ; ce qu’il acquiert, bien employé, et, par là, il peut tourner sa pensée vers de grands objets, et, si la fortune le favorise, il peut être pour l’État ce que sa femme est si bien pour sa maison. »

« Là-dessus Lothaire fit le portrait de la femme qu’il voudrait pour lui. Je rougis, car c’était ma fidèle image. Je jouis en silence de mon triomphe, d’autant plus que je vis bien, à toutes les circonstances, qu’il ne m’avait point en vue, qu’au fond il ne me connaissait point. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé de ma vie une impression plus agréable, qu’en voyant un homme que j’estimais tant, donner la préférence, non pas à ma personne, mais à mon caractère et à mes qualités. Quelle récompense pour moi ! quel encouragement !

« Quand la compagnie se fut retirée, ma respectable amie me dit en souriant :

« C’est dommage que les hommes ne mettent pas souvent à exécution leurs pensées et leurs paroles ; sans cela nous aurions trouvé un excellent parti pour ma chère Thérèse.

« Je répondis en badinant, qu’à la vérité la raison des hommes cherchait de bonnes ménagères, mais que leur cœur et leur imagination désiraient d’autres qualités ; et que nous autres ménagères, nous ne pouvions aucunement lutter contre d’aimables et charmantes jeunes filles. Ces derniers mots s’adressaient à Lydie, car elle ne cachait point que Lothaire avait fait sur elle une grande impression, et, à chaque nouvelle visite, il paraissait plus occupé d’elle. Elle n’avait ni bien, ni naissance ; elle ne pouvait espérer de devenir sa femme, mais elle ne pouvait résister au plaisir d’inspirer et de sentir l’amour. Je n’avais jamais aimé et je n’aimais pas encore ; mais, bien qu’il me fût infiniment agréable de voir l’estime que faisait de mon caractère un homme si respecté, je dois avouer que cela ne suffisait pas pour me satisfaire. Je souhaitais maintenant qu’il pût apprendre à me connaître et s’intéresser à ma personne. Je formai ce vœu, sans arrêter ma pensée aux conséquences qui pouvaient en résulter.

« Le plus grand service que je rendais à ma bienfaitrice était de régler l’exploitation de ses belles forêts. Ces précieuses possessions, dont le temps et les circonstances augmentent toujours la valeur, avaient été malheureusement administrées avec l’ancienne routine : aucun plan, aucune méthode ; les vols et les malversations n’avaient point de fin. Plusieurs montagnes étaient dépouillées, et les plus anciennes coupes étaient seules de même croissance. Je vis tout par mes yeux avec un homme habile, je fis arpenter les forêts, je fis couper, semer, planter, et, en peu de temps, tout fut organisé. Pour monter plus aisément à cheval, et pour n’être gênée nulle part quand je serais à pied, je portai des habits d’homme. J’étais dans beaucoup de lieux à la fois et l’on me craignait partout.

« J’appris que Lothaire et ses jeunes amis avaient arrangé une partie de chasse. Pour la première fois de ma vie, l’idée me vint de paraître, ou, pour ne pas me faire tort, d’être aux yeux de cet homme distingué ce que j’étais en effet. Je pris mes habits d’homme, et, un fusil sur l’épaule, je sortis avec notre chasseur, pour attendre la compagnie sur nos limites. Elle parut : Lothaire ne me reconnut pas d’abord ; un des neveux de ma bienfaitrice me présenta à lui comme un homme versé dans la science forestière. Il plaisanta sur ma jeunesse, et continua de faire mon éloge, jusqu’à ce qu’enfin Lothaire me reconnut. Le neveu seconda mes vues, comme si nous eussions été d’accord ensemble ; il raconta, avec détail, et en exprimant sa reconnaissance, ce que j’avais fait pour les domaines de sa tante et, par conséquent, pour lui-même.

« Lothaire l’écouta attentivement ; il s’entretint avec moi, me fit des questions sur tout ce qui avait rapport aux domaines, et je fus heureuse de pouvoir étaler devant lui mes connaissances. Je soutins fort bien cet examen. Je lui soumis quelques projets d’améliorations ; il les approuva, me cita des exemples pareils, et fortifia mes raisons par l’enchaînement qu’il leur donna. J’étais toujours plus satisfaite ; mais heureusement toute mon envie était d’être connue, et je ne désirais pas d’être aimée : car, lorsque nous revînmes à la maison, je remarquai, plus qu’auparavant, que ses attentions pour Lydie semblaient trahir une inclination secrète. J’avais atteint mon but, et pourtant je n’étais pas tranquille. Dès ce jour, Lothaire me témoigna une véritable estime et une noble confiance. Quand la société était réunie, c’était d’ordinaire avec moi qu’il s’entretenait ; il me demandait mes avis, et il me montrait, surtout pour les affaires de ménage, une aussi grande confiance que si je n’avais rien ignoré. Ses encouragements me donnèrent une ardeur extraordinaire. Il voulait savoir mon opinion, même dans les questions d’économie générale et de finances ; et, en son absence, je cherchais à étendre mes connaissances sur la province et même le pays tout entier. Cela me fut aisé, car je n’y trouvais que la répétition en grand des choses que je savais parfaitement en petit.

« Depuis cette époque, ses visites furent plus fréquentes. Nous parlions de tout, je puis bien le dire ; cependant nos entretiens roulaient d’ordinaire sur la science économique, mais non dans le sens rigoureux de ce mot. Il était souvent question des résultats merveilleux auxquels l’homme peut arriver, même avec des moyens faibles en apparence, par l’emploi conséquent de ses forces, de son temps et de son argent.

« Je ne résistais pas au penchant qui m’attirait vers Lothaire ; je ne sentis, hélas ! que trop tôt combien mon amour était vif et tendre, pur et sincère, et cependant je croyais remarquer toujours davantage que ses fréquentes visites étaient pour Lydie et non pour moi. Lydie du moins en était parfaitement convaincue ; elle me prit pour sa confidente, et cela contribua quelque peu à me tranquilliser. Ce qu’elle expliquait si fort à son avantage ne me paraissait nullement significatif ; je n’y voyais aucune trace de vues sérieuses et d’une liaison durable, mais je voyais d’autant plus clairement que cette jeune fille passionnée voulait à tout prix lui appartenir.

« Les choses en étaient là, lorsqu’un jour ma bienfaitrice me fit soudain une proposition inattendue.

« Lothaire, me dit-elle, vous offre sa main et désire que vous soyez la compagne de sa vie. »

« Elle s’étendit sur mes qualités, et me dit, ce que j’avais tant de plaisir à entendre, que Lothaire était persuadé d’avoir trouvé en moi la personne qu’il avait longtemps désirée.

« J’étais au comble du bonheur : j’étais recherchée par un homme que j’estimais parfaitement ; chez lui et avec lui, j’allais donner un essor complet, libre, utile et vaste, à mon inclination naturelle, à mes talents acquis par l’exercice. Je donnai mon consentement. Il vint lui-même ; il me parla sans témoins, me tendit la main, fixa ses regards sur les miens, me prit dans ses bras et cueillit un baiser sur mes lèvres. Ce fut le premier et le dernier. Il me mit dans le secret de toutes ses affaires ; me dit ce que lui avait coûté sa campagne d’Amérique ; de quelles dettes il avait grevé ses terres ; qu’il s’était là-dessus brouillé, en quelque sorte, avec son grand-oncle ; comment cet excellent homme songeait aux intérêts de son petit-neveu, mais à sa manière ; qu’il voulait lui faire épouser une femme riche, tandis qu’un homme sage ne peut s’accommoder que d’une bonne ménagère. Il espérait persuader le vieillard par l’entremise de sa sœur. Lothaire m’exposa l’état de sa fortune, ses plans, ses vues, et me demanda mon concours. Mais nous convînmes de tenir notre engagement secret, en attendant le consentement de son oncle. À peine se fut-il éloigné, que Lydie me demanda s’il ne m’avait point parlé d’elle. Je répondis que non, et l’ennuyai de détails d’économie rurale. Elle était inquiète, chagrine, et la conduite de Lothaire, lorsqu’il revint au château, ne la rendit pas plus tranquille.

« Mais je vois que le soleil est sur son déclin : c’est heureux pour vous, mon ami ; sans cela vous auriez dû entendre, dans ses plus petits détails, l’histoire que je me raconte si volontiers à moi-même. Hâtons-nous ! nous approchons d’une époque où il n’est pas bon de s’arrêter.

« Lothaire me fit connaître son excellente sœur, qui sut m’introduire adroitement auprès de l’oncle. Je gagnai le vieillard ; il consentit à notre union, et je retournai, avec cette heureuse nouvelle, chez ma bienfaitrice. La chose n’était plus un secret dans la maison : Lydie l’apprit et ne pouvait y croire. Lorsqu’il ne lui fut plus possible d’en douter, elle disparut tout à coup, et l’on ne sut ce qu’elle était devenue.

« Le jour de notre mariage approchait : j’avais souvent demandé à Lothaire son portrait, et, comme il allait partir à cheval, je lui rappelai sa promesse.

« Vous avez oublié, dit-il, de me donner le médaillon où vous désirez qu’il soit placé. » Ce médaillon, que j’avais reçu en cadeau d’une amie, était pour moi d’un grand prix. Sous le verre extérieur était son chiffre formé de ses cheveux ; intérieurement se trouvait une plaque d’ivoire, sur laquelle devait être peint son portrait, quand elle me fut ravie par une mort funeste. L’amour de Lothaire me rappelait vers le bonheur, dans le temps où la perte de cette amie m’était encore très douloureuse, et je désirais remplir avec le portrait de mon fiancé la place laissée vide dans le cadeau de mon amie.

« Je cours à ma chambre, je prends la cassette où je renfermais mes bijoux, et je l’ouvre en présence de Lothaire. À peine a-t-il jeté les yeux dans l’intérieur, qu’il voit un médaillon, avec un portrait de femme. Il le prend, le considère avec attention et me dit vivement :

« Quel est ce portrait ?

« — Celui de ma mère.

« — J’aurais juré, s’écria-t-il, que c’était celui d’une dame de Saint-Alban, que je rencontrai en Suisse, il y a quelques années.

« — C’est la même personne, répliquai-je en souriant, et vous avez fait, sans le savoir, la connaissance de votre belle-mère. Saint-Alban est le nom romanesque sous lequel ma mère voyage. Elle le porte encore en France, où elle se trouve maintenant.

« — Je suis le plus malheureux des hommes ! » s’écria-t-il en rejetant le portrait dans la boîte, et, portant sa main sur ses yeux, il sortit de la chambre aussitôt. Il s’élança sur son cheval. Je courus au balcon et je le rappelai. Il se retourna, il me dit adieu de la main et il s’éloigna au galop… Je ne l’ai pas revu. »

Le soleil allait disparaître ; Thérèse regardait fixement le ciel embrasé, et ses beaux yeux se remplirent de larmes.

Elle gardait le silence et posa ses mains sur celles de son nouvel ami ; il les baisa avec une tendre pitié ; Thérèse essuya ses pleurs et se leva.

« Retournons, dit-elle, prendre soin de nos gens. »

Pendant le retour, la conversation ne fut pas animée. Ils arrivèrent à la porte du jardin et aperçurent Lydie assise sur un banc. Elle se leva, et, pour les éviter, elle se retira dans la maison. Elle tenait un papier à la main, et deux petites filles étaient auprès d’elle.

« Je vois, dit Thérèse, qu’elle porte toujours avec elle son unique consolation, la lettre de Lothaire. Son amant lui promet qu’aussitôt qu’il sera guéri, elle retournera vivre auprès de lui. Il la prie, en attendant, de demeurer tranquille chez moi. Elle s’attache à ces mots, se console avec ces lignes ; mais les amis de Lothaire sont mal notés chez elle. »

Les deux enfants s’étaient approchés : ils saluèrent Thérèse et lui rendirent compte de tout ce qui s’était passé au logis en son absence.

« Vous voyez là encore une partie de mes occupations, dit Thérèse. J’ai fait une association avec l’excellente sœur de Lothaire : nous élevons en commun un certain nombre de jeunes filles ; je forme les vives et diligentes ménagères, et elle se charge de celles qui montrent des goûts plus tranquilles et plus délicats ; car il est convenable de pourvoir de toute manière au bien des hommes et du ménage. Quand vous ferez la connaissance de ma noble amie, vous commencerez une vie nouvelle. Sa beauté, sa bonté, la rendent digne des hommages du monde entier. »

Wilhelm n’osa dire, hélas ! qu’il connaissait déjà la belle comtesse, et que ses relations passagères avec elle seraient pour lui la source de regrets éternels. Heureusement, Thérèse ne poursuivit pas la conversation ; ses affaires l’obligèrent à rentrer dans la maison.

Il se trouvait seul, et ce qu’il venait d’apprendre, que la belle comtesse était aussi forcée de se consoler par la bienfaisance du bonheur qu’elle avait perdu, lui causait une extrême tristesse. Il sentait que, chez elle, ce n’était qu’un besoin de se distraire et de substituer aux jouissances de la vie l’espérance de la félicité d’autrui. Il admirait le bonheur de Thérèse, qui, même après ce triste et soudain changement, n’avait pas besoin de rien changer en elle. « Heureux par-dessus tout, se disait-il, celui qui, pour se mettre en harmonie avec la fortune, n’est pas réduit à rejeter toute sa vie passée ! »

Bientôt Thérèse revint et lui demanda pardon de le déranger encore.

« Toute ma bibliothèque est dans cette armoire, lui dit-elle ; ce sont plutôt des livres que je laisse vivre qu’une collection soignée. Lydie demande un livre de piété : il s’en trouvera bien deux ou trois dans le nombre. Les gens qui sont mondains toute l’année se figurent qu’ils doivent être dévots dans l’affliction ; ils considèrent tout ce qui est bon et moral comme une médecine, que l’on prend avec répugnance, quand on se trouve indisposé ; ils ne voient dans un écrivain religieux, dans un moraliste, qu’un médecin, qu’on ne saurait mettre assez vite à la porte. Pour moi, je l’avoue, je me représente la morale comme un régime, qui ne mérite ce nom qu’autant que je le prends pour règle de vie, et ne le perds pas de vue de toute l’année. »

Ils fouillèrent parmi les volumes, et trouvèrent quelques-uns de ces livres qu’on nomme des ouvrages d’édification.

« C’est de ma mère, dit Thérèse, que Lydie a pris l’usage de recourir à ces lectures ; elle se nourrissait de romans et de comédies, tant que l’amant était fidèle : s’éloignait-il, aussitôt ces ouvrages reprenaient faveur. Je ne puis comprendre, poursuivit-elle, comment on a pu croire que Dieu nous parle par des livres et des histoires. Si l’univers ne nous révèle pas immédiatement ses rapports avec nous, si notre cœur ne nous dit pas ce que nous devons à nous-mêmes et aux autres, nous aurons de la peine à l’apprendre dans les livres, qui ne sont propres qu’à donner des noms à nos erreurs. »

Thérèse laissa Wilhelm seul, et il employa la soirée à faire la revue de la petite bibliothèque : ce n’étaient en effet que des volumes rassemblés au hasard.

Pendant les quelques jours qu’il passa chez elle, Thérèse se montra toujours égale à elle-même ; elle lui raconta, avec de grands détails et à différentes reprises, la suite de son histoire : les jours et les heures, les lieux et les discours étaient présents à sa mémoire : nous allons rapporter, en abrégé, ce qu’il est nécessaire de faire connaître à nos lecteurs.

La cause du brusque départ de Lothaire ne se devine que trop aisément. Il avait rencontré la mère de Thérèse dans ses voyages ; elle l’avait captivé par ses charmes ; elle n’avait pas été avare de ses faveurs… et cette malheureuse intrigue d’un moment l’éloignait d’une femme que la nature semblait avoir formée pour lui. Thérèse se renferma dans le cercle de ses travaux et de ses devoirs. On apprit que Lydie s’était arrêtée secrètement dans le voisinage. Cette rupture, dont elle ne connaissait pas la cause, la remplit de joie : elle se rapprocha de Lothaire, et, s’il répondit à ses avances, il semble que ce fût plutôt par désespoir que par amour, par surprise que par réflexion, par le besoin de se distraire que par un dessein médité.

Cela ne troubla point le repos de Thérèse : elle n’avait plus aucune prétention sur Lothaire, et même, eût-il été son mari, elle aurait eu peut-être le courage de souffrir une liaison pareille, pourvu que l’ordre intérieur de la maison n’en fût pas troublé ; du moins elle disait souvent qu’une femme qui gouverne bien son ménage peut passer à son mari tous ces petits caprices, et compter qu’il lui reviendra toujours.

La mère de Thérèse eut bientôt dérangé sa fortune, et sa fille en souffrit, car elle en reçut peu de secours. La vieille dame mourut, et lui légua le petit domaine et un joli capital. Thérèse sut d’abord s’accommoder à sa modeste situation. Lothaire lui offrit, par l’entremise de Jarno, une propriété de plus grande valeur : elle la refusa.

« Je veux, dit-elle, montrer, dans cette petite administration, que j’étais digne de partager la grande avec lui. Mais si, par l’effet des circonstances, je me trouve dans l’embarras pour moi ou pour les miens, je me propose de recourir tout d’abord, et sans scrupule, à mon noble ami. »

Rien ne reste moins caché et sans emploi qu’une sage activité. À peine Thérèse se fut-elle établie dans son petit bien, que les gens d’alentour recherchèrent sa connaissance et ses avis ; et le nouveau propriétaire du domaine voisin lui fit entendre assez clairement qu’il ne tenait qu’à elle de recevoir sa main et la plus grande partie de son héritage. Elle avait rapporté ce détail à Wilhelm, et plaisantait quelquefois avec lui sur les mariages bien ou mal assortis.

« Rien ne fait tant causer le monde, disait-elle, que la nouvelle d’un mariage, qu’à sa manière de voir il peut nommer un mariage mal assorti ; et pourtant ceux de cette espèce sont beaucoup plus fréquents que les autres ; car, hélas ! au bout de peu de temps, la plupart des ménages vont assez mal. Le mélange des conditions dans les mariages ne mérite le nom de mésalliance qu’autant qu’un des époux ne peut adopter la manière de vivre naturelle, accoutumée, et comme nécessaire, de l’autre. Les différentes classes de la société ont des genres de vie différents, qui ne se peuvent ni partager ni confondre, et c’est pourquoi il vaut mieux éviter ces alliances ; mais il peut y avoir des exceptions et de très heureuses. Il en est de même des mariages de jeunes filles et d’hommes âgés : en général ils sont malheureux, et pourtant j’en ai vu qui ont fort bien tourné. Pour mon compte, je ne verrais d’union mal assortie que celle qui me condamnerait à l’oisiveté et à la représentation : j’aimerais mieux épouser un honnête fermier du voisinage. »

Wilhelm songeait à retourner chez Lothaire, et il pria sa nouvelle amie de faire en sorte qu’il pût prendre congé de Lydie. Cette jeune fille passionnée se laissa persuader. Il lui adressa quelques paroles affectueuses ; elle fit cette réponse :

« J’ai surmonté la première douleur. Lothaire me sera toujours cher, mais je connais ses amis : je suis affligée qu’il soit si mal entouré. L’abbé serait capable de laisser, pour un caprice, les gens dans la détresse, ou même de les y plonger ; le docteur voudrait tout mettre en équilibre ; Jarno n’a point de cœur, et vous… point de caractère ! Poursuivez et faites-vous l’instrument de ces trois hommes ! On vous chargera encore de mainte exécution. Dès longtemps, je le sais fort bien, ma présence leur était importune ; je n’avais pas découvert leur secret, mais j’avais observé qu’ils me cachaient quelque chose. Pourquoi ces chambres fermées, ces mystérieux corridors ? Pourquoi personne ne peut-il pénétrer dans la grande tour ? Pourquoi me reléguaient-ils dans ma chambre, aussi souvent qu’ils pouvaient ? J’avoue que c’est la jalousie qui m’a conduite à cette découverte ; je craignais qu’une heureuse rivale ne fût cachée quelque part : maintenant je ne le crois plus, je crois à l’amour de Lothaire, à ses loyales intentions, mais je crois aussi qu’il est trompé par ses artificieux et perfides amis. Si vous voulez qu’il vous soit justement redevable et que je vous pardonne vos torts envers moi, délivrez-le des mains de ces hommes ! Mais puis-je l’espérer ?… Remettez-lui cette lettre ; répétez-lui ce qu’elle renferme, que je l’aimerai toujours, que je me fie à sa parole. Ah ! s’écria-t-elle, en se jetant, toute éplorée, au cou de Thérèse, il est environné de mes ennemis. Ils chercheront à lui persuader que je ne lui ai rien sacrifié. L’homme le meilleur aime à s’entendre dire qu’il est digne de tous les sacrifices, sans être obligé à la reconnaissance. »

Les adieux de Thérèse furent plus gais : elle exprima le vœu de revoir bientôt Wilhelm.

« Vous me connaissez tout entière, lui dit-elle. Vous m’avez constamment laissé la parole : la prochaine fois, votre devoir sera de me montrer la même sincérité. »

Pendant son retour, notre ami eut tout le loisir de rêver à cette nouvelle et radieuse apparition. Quelle confiance elle lui avait inspirée ! Il songeait comme Mignon et Félix seraient heureux sous une telle surveillance. Puis il songeait à lui-même, et il sentait quelles délices on goûterait à vivre auprès d’une femme si naturelle et si pure. Comme il approchait du château, la tour avec les nombreuses galeries et les bâtiments accessoires le frappèrent plus qu’auparavant, et il résolut d’entamer ce sujet avec Jarno ou l’abbé, à la première occasion.

CHAPITRE VII.

Wilhelm trouva Lothaire en pleine convalescence. Le médecin et l’abbé étaient absents. Jarno seul était resté. Au bout de peu de temps, le malade put sortir à cheval, tantôt seul, tantôt avec ses amis. Son langage était sérieux et doux, sa conversation instructive et charmante. On y remarquait souvent les traces d’une douce sensibilité, qu’il cherchait à dissimuler, et, lorsqu’elle se montrait malgré lui, il semblait presque la condamner.

Un soir, à souper, il gardait le silence, mais son visage était serein.

« Vous avez eu sans doute une aventure aujourd’hui, lui dit Jarno, et une aventure agréable.

— Comme vous connaissez votre monde ! répondit Lothaire. Oui, il m’est arrivé une aventure très agréable. Dans un autre temps, peut-être ne m’aurait-elle pas semblé aussi charmante qu’aujourd’hui, qu’elle m’a trouvé si facile à émouvoir. Vers le soir, je suivais à cheval, sur l’autre bord de la rivière, à travers les villages, un chemin que j’avais souvent fréquenté dans mes jeunes années. Mes souffrances m’ont sans doute plus affaibli que je ne croyais : je me sentais attendri, et mes forces renaissantes me rendaient comme une nouvelle vie. Tous les objets m’apparaissaient dans la même lumière où je les avais vus durant ma jeunesse, tous aussi aimables, aussi charmants, aussi gracieux, et comme ils ne m’ont pas apparu depuis longtemps. Je sentais bien que c’était de la faiblesse, mais je m’y abandonnais avec plaisir ; je chevauchais doucement, et je comprenais fort bien que l’on pût aimer une maladie qui nous dispose aux douces émotions. Vous savez peut-être ce qui m’attirait autrefois si souvent dans ce chemin ?

CHAPITRE VII.

Wilhelm trouva Lothaire en pleine convalescence. Le médecin et l’abbé étaient absents. Jarno seul était resté. Au bout de peu de temps, le malade put sortir à cheval, tantôt seul, tantôt avec ses amis. Son langage était sérieux et doux, sa conversation instructive et charmante. On y remarquait souvent les traces d’une douce sensibilité, qu’il cherchait à dissimuler, et, lorsqu’elle se montrait malgré lui, il semblait presque la condamner.

Un soir, à souper, il gardait le silence, mais son visage était serein.

« Vous avez eu sans doute une aventure aujourd’hui, lui dit Jarno, et une aventure agréable.

— Comme vous connaissez votre monde ! répondit Lothaire. Oui, il m’est arrivé une aventure très agréable. Dans un autre temps, peut-être ne m’aurait-elle pas semblé aussi charmante qu’aujourd’hui, qu’elle m’a trouvé si facile à émouvoir. Vers le soir, je suivais à cheval, sur l’autre bord de la rivière, à travers les villages, un chemin que j’avais souvent fréquenté dans mes jeunes années. Mes souffrances m’ont sans doute plus affaibli que je ne croyais : je me sentais attendri, et mes forces renaissantes me rendaient comme une nouvelle vie. Tous les objets m’apparaissaient dans la même lumière où je les avais vus durant ma jeunesse, tous aussi aimables, aussi charmants, aussi gracieux, et comme ils ne m’ont pas apparu depuis longtemps. Je sentais bien que c’était de la faiblesse, mais je m’y abandonnais avec plaisir ; je chevauchais doucement, et je comprenais fort bien que l’on pût aimer une maladie qui nous dispose aux douces émotions. Vous savez peut-être ce qui m’attirait autrefois si souvent dans ce chemin ?

— Si mes souvenirs sont fidèles, répondit Jarno, c’était une petite amourette, que vous aviez alors avec la fille d’un fermier.

— Dites une grande passion ! reprit Lothaire, car nous étions fort épris l’un de l’autre, fort sérieusement, et cela dura même assez longtemps. Aujourd’hui tout s’est rencontré par hasard pour me représenter vivement les premiers temps de nos amours. Les petits garçons poursuivaient les papillons dans les prairies, et le feuillage des chênes n’était pas plus avancé que le jour où je la vis pour la première fois. Il y avait longtemps que je n’avais vu Marguerite, car elle s’est mariée fort loin d’ici ; mais j’appris par hasard qu’elle est, depuis quelques semaines, en séjour chez son père avec ses enfants.

— Ainsi donc, cette promenade n’était pas tout à fait accidentelle ?

— Je ne cacherai pas, dit Lothaire, que je désirais la rencontrer. Quand je fus à quelque distance de la maison, je vis le père assis devant la porte : auprès de lui était un enfant de douze à quinze mois. Comme j’approchais, une femme regarda vivement par la fenêtre, et, dans le moment où je m’avançais vers la porte, j’entendis quelqu’un descendre précipitamment l’escalier. Je ne doutai point que ce ne fût elle-même ; je me flattai, je l’avoue, qu’elle m’avait reconnu, et qu’elle accourait au-devant de moi. Mais quelle ne fut pas ma confusion, lorsqu’elle s’élança de la porte, prit dans ses bras l’enfant, dont les chevaux s’étaient approchés, et l’emporta dans la maison ! Je sentis une impression pénible, et ce fut pour ma vanité un faible dédommagement d’apercevoir, à ce qu’il me sembla, un assez vif incarnat sur son cou et ses oreilles, tandis qu’elle s’enfuyait.

« Je m’arrêtai à causer avec le père, et je lorgnais les fenêtres, espérant qu’elle se montrerait ici ou là, mais je ne pus l’apercevoir. Je ne voulus pas non plus demander de ses nouvelles, et je passai mon chemin. Mon chagrin était un peu adouci par l’admiration : en effet, bien que j’eusse à peine entrevu son visage, elle ne me parut presque pas changée, et pourtant dix années sont longues ! Même elle me parut plus jeune, aussi svelte, sa démarche aussi légère, le cou plus gracieux encore, les joues aussi aisément colorées d’une aimable rougeur. Avec cela, mère de six enfants peut-être ! Cette apparition cadrait si bien avec tout ce monde magique dont j’étais entouré, que je poursuivis toujours plus agréablement ma promenade, avec les sensations de ma jeunesse, et ne tournai bride qu’à rentrée de la forêt prochaine, au coucher du soleil. Si vivement que la rosée, qui tombait, me rappelât les avis du médecin, et quoiqu’il eût été plus sage de retourner chez moi par le plus court chemin, je repris celui de la ferme. J’aperçus une femme qui allait et venait dans le jardin, fermé par une haie légère. Je m’approchai par le sentier, et je me trouvai assez près de la personne qui m’attirait.

« Bien que le soleil couchant me donnât dans les yeux, je vis qu’elle était occupée auprès de la haie, qui ne la couvrait que légèrement. Je crus reconnaître mon ancienne amante. Quand je fus près d’elle, je m’arrêtai, et sentais battre mon cœur. Quelques branches d’églantier, balancées par un léger vent, m’empêchaient de distinguer nettement sa tournure. Je lui adressai la parole et lui demandai comment elle se portait.

« Fort bien, » me répondit-elle à demi-voix.

« Cependant je remarquai, derrière la haie, un enfant occupé à cueillir des fleurs, et j’en pris occasion de lui demander où donc étaient ses autres enfants.

« Ce n’est pas mon enfant, répondit-elle. Ce serait un peu vite. »

« À ce moment, elle se plaça de manière que je pus voir distinctement son visage à travers les rameaux, et je ne sus que penser à cette vue. C’était ma bien-aimée et ce n’était pas elle. Plus jeune, plus belle peut-être, que je ne l’avais connue, dix années auparavant.

« N’êtes-vous pas la fille du fermier ? » lui dis-je, un peu troublé.

« — Non, dit-elle, je suis sa nièce.

« — Mais, lui dis-je, vous lui ressemblez d’une manière extraordinaire.

« — C’est ce que disent tous ceux qui l’ont connue il y a dix ans. »

« Je lui fis encore diverses questions : mon erreur m’était agréable, bien que je l’eusse d’abord découverte. Je ne pouvais m’arracher à l’image vivante de ma félicité passée, que j’avais devant mes yeux. Sur l’entrefaite, l’enfant s’était éloigné, et il s’était dirigé vers l’étang pour chercher des fleurs. Elle me salua et courut après lui.

« Cependant j’avais appris que Marguerite était en effet chez son père, et, chemin faisant, je n’ai cessé de me demander si c’était elle-même ou la nièce qui avait enlevé l’enfant de devant les chevaux. J’ai repassé plusieurs fois toute l’histoire dans ma pensée, et je ne sache pas que chose au monde ait jamais fait sur moi une impression plus agréable. Mais, je le sens bien, je suis encore malade, et nous prierons le docteur de nous faire passer ce reste d’émotion. »

Il en est des confidences d’amourettes comme des histoires de revenants : il suffit d’en raconter une, pour que les autres viennent d’elles-mêmes à la file.

Nos amis trouvèrent dans leurs souvenirs maints récits de ce genre. Ce fut Lothaire qui eut le plus de choses à raconter ; les histoires de Jarno avaient le cachet de son esprit, et nous savons déjà quels aveux Wilhelm eut à faire. Il craignait qu’on ne lui rappelât son aventure avec la comtesse ; mais ni l’un ni l’autre n’y touchèrent même de loin.

« Il n’est pas au monde de sensation plus agréable, disait Lothaire, que d’ouvrir son cœur à un nouvel amour, après une longue indifférence, et pourtant j’aurais renoncé pour la vie à ce bonheur, si le destin m’avait permis de m’unir à Thérèse. On n’est pas toujours jeune, et l’on ne devrait pas être toujours enfant. L’homme qui connaît le monde, qui sait la tâche qu’il y doit remplir et ce qu’il peut espérer des autres, que peut-il désirer de mieux que de trouver une compagne qui le seconde en tout, qui sache tout préparer pour lui ; dont la vigilance se charge des détails, que la nôtre est forcée de négliger ; dont l’activité se déploie de toutes parts, tandis que la nôtre peut se porter en avant ? Quel paradis j’avais rêvé avec Thérèse ! Non pas le paradis d’une félicité romanesque, mais d’une vie sûre et pratique, l’ordre dans le bonheur, le courage dans l’adversité, le soin des plus petites choses et une âme capable d’embrasser les plus grandes et d’y renoncer. Ah ! je voyais chez elle ces talents dont nous admirons le développement dans les femmes que l’histoire nous fait connaître, qui nous paraissent de beaucoup supérieures à tous les hommes ; cette intelligence de la situation, cette adresse dans toutes les circonstances, cette sûreté dans les détails, qui est d’un si heureux effet pour l’ensemble, et qu’elles déploient sans paraître jamais y songer. »

À ces mots, Lothaire, s’adressant à Wilhelm, lui dit avec un sourire :

« Vous me pardonnez, je l’espère, d’avoir oublié Aurélie pour Thérèse : avec l’une, je pouvais espérer une vie de bonheur ; avec l’autre, il ne fallait pas attendre une heure de repos.

— Je ne vous tairai pas, répondit Wilhelm, que je venais ici le cœur ulcéré contre vous, et que je m’étais promis de blâmer sévèrement votre conduite avec Aurélie.

— Ma conduite fut blâmable, repartit Lothaire : je n’aurais pas dû passer auprès d’elle de l’amitié à l’amour ; je n’aurais pas dû, à la place de l’estime qu’elle méritait, provoquer une inclination, qu’elle ne pouvait éveiller ni entretenir. Ah ! elle n’était pas aimable quand elle aimait, et c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme.

— Soit ! reprit Wilhelm, nous ne pouvons pas toujours éviter les actions blâmables ; nous ne pouvons pas éviter que nos sentiments et nos actions ne soient singulièrement détournés de leur direction juste et naturelle : mais il est certains devoirs que nous ne devons jamais perdre de vue. Que la cendre de notre amie repose doucement ; sans nous quereller et la condamner, jetons avec pitié des fleurs sur sa tombe ; mais, auprès de la tombe où sommeille la malheureuse mère, permettez-moi de vous demander pourquoi vous ne prenez pas soin de l’enfant, d’un fils, dans lequel tout homme mettrait sa joie, et que vous semblez négliger complètement. Avec votre sensibilité si tendre et si pure, comment pouvez-vous oublier entièrement l’amour paternel ? Vous n’avez pas dit encore un seul mot de la précieuse créature dont les grâces fourniraient matière à tant de récits.

— De qui parlez-vous ? Je ne vous comprends pas.

— Eh ! de qui, si ce n’est de votre fils, du fils d’Aurélie, de ce bel enfant, au bonheur duquel il ne manque rien qu’un tendre père, qui veuille s’intéresser à lui ?

— Vous êtes dans une erreur complète, mon ami, s’écria Lothaire. Aurélie n’avait point de fils, et surtout point de fils de moi. Je ne sais rien d’aucun enfant, autrement je m’en serais chargé avec joie. Mais je n’en veux pas moins considérer la petite créature comme un héritage de mon amie, et prendre soin de son éducation. A-t-elle cependant fait jamais entendre qu’elle en fût la mère, et qu’il m’appartînt ?

— Autant qu’il me souvienne, je ne lui ai rien ouï dire de formel : mais chacun le croyait, et je n’en ai pas douté un moment.

— Je pourrais, dit Jarno, vous donner là-dessus quelques éclaircissements. Une vieille femme, que vous devez avoir vue souvent, apporta l’enfant à Aurélie ; elle l’accueillit avec passion, espérant que cet objet apaiserait sa douleur ; et en effet il lui a procuré quelques heureux moments. »

Cette découverte avait rendu Wilhelm très inquiet ; ses pensées se reportèrent vivement sur la bonne Mignon et sur le beau Félix : il laissa voir qu’il désirait sortir ces deux enfants de la position dans laquelle ils se trouvaient.

« C’est bien facile, dit Lothaire ; nous remettrons à Thérèse la singulière petite fille ; elle ne saurait tomber en de meilleures mains ; pour le petit garçon, vous ferez bien, je pense, de le garder auprès de vous ; car, si les femmes elles-mêmes laissent en nous quelque chose d’imparfait, les enfants achèvent de nous former, quand nous leur donnons des soins.

— Surtout je suis d’avis, ajouta Jarno, que vous renonciez une bonne fois au théâtre, pour lequel vous n’avez d’ailleurs aucun talent. »

Wilhelm parut saisi ; il eut besoin de se remettre, car le rude langage de Jarno avait sensiblement blessé sa vanité.

« Si vous pouvez m’en convaincre, répondit-il, avec un sourire forcé, vous m’obligerez : c’est pourtant un triste service à rendre aux gens que de les arracher à leur plus doux songe.

— Sans en dire davantage sur ce sujet, reprit Jarno, je voudrais vous décider à nous amener d’abord les enfants. Le reste ira de soi-même.

— Me voilà prêt, dit Wilhelm : je suis inquiet et impatient de savoir si je ne pourrai découvrir quelque chose de plus sur le sort de l’enfant ; il me tarde de revoir la petite fille qui m’a voué une si singulière affection. »

Il fut convenu que Wilhelm partirait sans retard. Le lendemain, il avait fait ses préparatifs ; le cheval était sellé ; il n’avait plus qu’à prendre congé de Lothaire. C’était l’heure du repas : on se mit à table, comme de coutume, sans attendre le maître ; il revint fort tard, et prit place auprès de ses amis.

« Je gagerais, dit Jarno, que vous avez mis encore aujourd’hui votre cœur sensible à l’épreuve : vous n’avez pu résister au désir de revoir votre Marguerite.

— Vous avez deviné, répondit Lothaire.

— Dites-nous comment les choses se sont passées. Je suis fort curieux de l’apprendre.

— J’avoue, reprit Lothaire, que l’aventure me tenait au cœur plus que de raison. Je pris donc la résolution de retourner, et de voir réellement la personne dont l’image rajeunie m’avait fait une illusion si agréable. Je mis pied à terre à quelque distance de la maison, et je fis conduire les chevaux à l’écart, pour ne pas troubler les enfants, qui jouaient devant la porte. J’entrai dans la maison, et, par hasard, Marguerite vint au-devant de moi, car c’était elle-même : je la reconnus, quoique fort changée. Elle était devenue plus forte et paraissait plus grande ; sa grâce brillait à travers un tranquille maintien, et sa gaieté avait fait place à une paisible gravité. Sa tête, qu’autrefois elle portait si légèrement, était un peu inclinée, et des rides légères se dessinaient sur son front.

« Elle baissa les yeux à ma vue, mais aucune rougeur n’annonça une secrète émotion. Je lui tendis la main, elle me donna la sienne. Je lui demandai des nouvelles de son mari : il était absent ; de ses enfants : elle s’avança vers la porte et les appela. Ils vinrent tous et se groupèrent autour d’elle. Il n’est rien de plus charmant qu’une mère portant un enfant sur son bras ; rien de plus vénérable qu’une mère entourée de nombreux enfants. Je demandai les noms de la petite famille, pour dire quelque chose. Elle me pria d’entrer et d’attendre son père. J’acceptai ; elle me conduisit dans la chambre, où je retrouvai presque tout à l’ancienne place, et, chose singulière !… la belle cousine, sa vivante image, était assise sur l’escabelle, derrière la quenouille, dans la même attitude où j’avais trouvé si souvent ma bien-aimée. Une petite fille, qui ressemblait parfaitement à sa mère, nous avait suivis, et je me trouvais ainsi dans la plus singulière société, entre le passé et l’avenir, comme en un bosquet d’orangers, où l’on voit, dans un étroit espace, des fleurs et des fruits à divers degrés, près les uns des autres. La cousine sortit, pour aller chercher quelques rafraîchissements. Je présentai la main à cette femme, autrefois tant aimée, et je lui dis :

« C’est une grande joie pour moi de vous revoir.

— Vous êtes bien bon de me le dire, répondit-elle ; mais je puis vous assurer que je sens aussi une joie inexprimable. Bien souvent j’ai souhaité de vous revoir encore une fois dans ma vie ; je l’ai souhaité, en des moments que je croyais les derniers. »

« Elle me disait ces mots d’une voix calme, sans trouble, avec ce naturel qui me charmait autrefois en elle. La cousine revint, le père la suivit… et je vous laisse à penser avec quels sentiments je restai, avec quels sentiments je partis. »

CHAPITRE VIII.

Wilhelm, en retournant à la ville, rêvait aux nobles femmes qu’il avait connues et dont il avait ouï parler ; il se représentait douloureusement leurs singulières destinées, où le bonheur tenait si peu de place.

« Pauvre Marianne ! se disait-il, que dois-je apprendre encore sur ton sort ? Et toi, belle amazone, génie tutélaire, à qui je suis si redevable, que je me flatte partout de rencontrer, et ne trouve, hélas ! nulle part, dans quelle triste situation te verrai-je peut-être, si tu dois un jour t’offrir à mes yeux ! »

Arrivé à la ville, il ne rencontra aucune de ses connaissances au logis. Il courut au théâtre, où il croyait trouver les comédiens à la répétition : tout était silencieux ; la maison semblait vide ; cependant il vit un volet ouvert. Quand il fut sur la scène, il trouva la vieille servante d’Aurélie occupée à coudre des toiles pour une décoration nouvelle ; il n’entrait dans la salle que la lumière nécessaire pour son travail. Félix et Mignon étaient assis auprès d’elle sur le plancher. Ils tenaient ensemble un livre, et, tandis que Mignon lisait à haute voix, Félix répétait tous les mots après elle, comme s’il avait su lire lui-même.

Les enfants se levèrent en sursaut et saluèrent le voyageur. Il les embrassa avec la plus vive tendresse et les mena près de la vieille.

« Est-ce toi, lui dit-il d’un ton grave, qui as amené cet enfant à Aurélie ? »

Elle leva les yeux de dessus son ouvrage et regarda Wilhelm ; il la vit en pleine lumière, fut saisi de frayeur, et recula de quelques pas : c’était la vieille Barbara !

« Où est Marianne ? s’écria-t-il.

— Bien loin d’ici.

— Et Félix ?

— Est le fils de cette infortunée, trop aimante et trop tendre. Puissiez-vous ne jamais sentir les maux que vous nous avez faits ! Puisse le trésor que je vous livre vous rendre aussi heureux qu’il nous a rendues malheureuses ! »

Elle se leva pour sortir : Wilhelm la retenait.

« Je ne songe pas à vous échapper, dit-elle. Souffrez que j’aille chercher un papier, qui sera pour vous un sujet de joie et de douleur. »

Elle s’éloigna ; Wilhelm regardait l’enfant avec une joie inquiète ; il n’osait encore le croire à lui.

« Il est à toi ! s’écria Mignon ; il est à toi ! »

En disant ces mots, elle poussait l’enfant vers les genoux de Wilhelm. La vieille revint et lui présenta une lettre.

« Voici les derniers mots de Marianne, lui dit-elle.

— Elle est morte !

— Morte. Si je pouvais vous épargner tous les reproches ! »

Surpris et troublé, Wilhelm rompit le cachet, mais il avait à peine lu les premiers mots, qu’une amère douleur le saisit : il laissa tomber la lettre, se jeta sur un banc, et resta quelque temps immobile. Mignon s’empressait autour de lui. Cependant Félix avait ramassé la lettre, et il tirailla si longtemps sa petite amie, qu’elle finit par céder ; elle se mit à genoux auprès de lui et lut la lettre. Félix répétait chaque mot, et Wilhelm fut contraint de les entendre deux fois.

« Si ce papier arrive jamais jusqu’à toi, pleure sur ta malheureuse amante. Ton amour lui a donné la mort. L’enfant que je laisse orphelin, au bout de quelques jours, est à toi. Je meurs fidèle, malgré toutes les apparences qui parlent contre moi. Avec toi, j’ai perdu tout ce qui m’attachait à la vie : je meurs contente, puisqu’on m’assure que l’enfant est bien portant et qu’il vivra. Écoute la vieille Barbara, pardonne-lui : sois heureux et ne m’oublie pas. »

Quelle lettre douloureuse ! Encore, par une sorte de bonheur, lui sembla-t-elle d’abord à moitié énigmatique, et il n’en saisit toute la pensée qu’à une seconde lecture, que les enfants firent en bégayant et balbutiant.

« Vous savez tout à présent ! cria la vieille, sans attendre qu’il se fût remis. Remerciez le ciel de ce qu’après la perte de cette bonne jeune fille, il vous reste un si délicieux enfant. Rien n’égalera votre douleur, quand vous apprendrez comme la bonne Marianne vous est restée fidèle jusqu’à la fin, comme elle a été malheureuse, et tout ce qu’elle vous a sacrifié.

— Fais-moi vider d’un seul trait, s’écria Wilhelm, le calice de la douleur et de la joie ! Prouve-moi, fais-moi du moins accroire, qu’elle était bonne, qu’elle méritait mon estime autant que mon amour, et laisse-moi déplorer ensuite ma perte irréparable.

— Ce n’est pas le moment, dit Barbara : j’ai affaire et je ne voudrais pas que l’on nous surprît ensemble. Ne dites à personne que Félix vous appartient ; j’aurais trop de reproches à essuyer des comédiens pour ma dissimulation. Mignon ne nous trahira pas : elle est bonne et discrète.

— Je le savais depuis longtemps, et ne disais rien, repartit Mignon.

— Est-ce possible ? dit Barbara.

— Comment le savais-tu ? s’écria Wilhelm.

— L’esprit me l’a dit.

— Où donc ? parle !

— Dans le passage voûté. Quand le vieux tira son couteau, j’entendis crier : « Appelle son père ! » Et soudain je pensai à toi.

— Qui donc t’appela ?

— Je ne sais… dans le cœur, dans la tête…, je sentais une angoisse… je tremblais, je priais. Alors j’entendis crier et je compris. »

Wilhelm pressa Mignon sur son cœur ; il lui recommanda Félix et s’éloigna. Il n’avait observé qu’au dernier moment, qu’elle était beaucoup plus pâle et plus maigre qu’à son départ.

Parmi ses connaissances, Mme Mélina fut la première qu’il rencontra. Elle lui fit l’accueil le plus amical.

« Si vous pouviez, lui dit-elle, trouver chez nous les choses dans l’état que vous désirez !

— J’en doute, répondit Wilhelm. Avouez qu’on s’est arrangé de manière à pouvoir se passer de moi.

— Aussi, pourquoi vous être éloigné ?

— On ne saurait apprendre trop tôt combien l’on est peu nécessaire dans le monde. Quels importants personnages ne croyons-nous pas être ! Nous croyons seuls animer le cercle dans lequel nous agissons ; nous imaginons qu’en notre absence, la vie, la nourriture et la respiration vont manquer à chacun ; et le vide que nous avons fait se remarque à peine ; il se comble aussitôt ; souvent même la place est occupée par quelque chose de meilleur, ou du moins de plus agréable.

— Et les regrets de nos amis, dit Mme Mélina, n’en tiendrons-nous aucun compte ?

— Nos amis eux-mêmes feront sagement, s’ils prennent bientôt leur parti, et s’ils se disent : « Aux lieux où tu es, où tu séjournes, fais ce que tu peux, sois actif et serviable, et jouis gaiement de l’heure présente. »

De nouvelles explications apprirent à notre ami ce qu’il avait soupçonné : l’opéra était en pleine activité et attirait toute l’attention du public. Ses rôles étaient remplis par Laërtes et Horatio, et tous deux étaient plus vivement applaudis que lui-même ne l’avait jamais été.

Laërtes survint et Mme Mélina s’écria :

« Voyez l’homme heureux, qui sera bientôt capitaliste, et Dieu sait quoi encore ! »

Wilhelm l’embrassa et s’aperçut que son habit était du drap le plus fin : le reste de son habillement était simple, mais de la plus belle étoffe.

« Expliquez-moi cette énigme, dit Wilhelm.

— Vous aurez le temps d’apprendre, lui répondit Laërtes, que mes allées et venues sont désormais payées : le chef d’une grande maison de commerce tire parti de mon humeur inquiète, de mes connaissances et de mes relations, et il m’abandonne une part des bénéfices. Je donnerais beaucoup pour pouvoir gagner aussi à ce commerce de la confiance dans les femmes, car il y a dans la maison une jolie nièce, et je vois fort bien qu’il ne tiendrait qu’à moi de voir ma fortune faite.

— Vous ne savez pas encore, je présume, dit Mme Mélina, qu’il s’est fait aussi parmi nous un mariage ? Serlo est l’époux légitime de la belle Elmire, le père n’ayant pas voulu souffrir leur intrigue secrète. »

Ils s’entretinrent de la sorte de ce qui s’était passé en l’absence de Wilhelm, et il put fort bien juger que, dans le fond, la troupe lui avait donné depuis longtemps son congé.

Il attendait avec impatience la vieille Barbara, qui lui avait annoncé, pour une heure avancée de la nuit, sa mystérieuse visite. Elle ne voulait pas se rendre chez lui avant que tout le monde fût endormi, et demandait les mêmes précautions que la plus jeune fille qui voudrait se glisser chez son amant. En attendant, Wilhelm relut cent fois la lettre de Marianne ; il lisait avec un ravissement inexprimable le mot fidèle, tracé par cette main chérie, et avec horreur l’annonce de sa mort, dont elle ne semblait pas craindre l’approche.

Il était plus de minuit lorsqu’il se fit quelque bruit à la porte entr’ouverte, et la vieille entra, un panier à la main.

« Il faut, lui dit-elle, que je vous fasse l’histoire de nos malheurs, et, je dois le supposer, vous êtes là assis tranquillement ; si vous m’attendez ponctuellement, ce n’est que pour satisfaire votre curiosité, et, maintenant comme autrefois, vous vous enveloppez de votre froid égoïsme, tandis que nos cœurs se brisent. Mais voyez ! de même qu’en cette heureuse soirée, j’apportai une bouteille de champagne ; que je plaçai les trois verres sur la table, et que vous commençâtes à nous tromper et nous endormir avec vos agréables contes d’enfance, je vais vous éclairer et vous réveiller aujourd’hui avec de tristes vérités. »

Wilhelm ne savait que se dire, quand il vit la vieille faire sauter le bouchon et remplir les trois verres.

« Buvez, s’écria-t-elle, après avoir vidé tout d’un trait son verre écumant, buvez, avant que l’esprit s’évapore. Ce troisième verre, versé à la mémoire de l’infortunée Marianne, laissons-le sans emploi ; laissons tomber la mousse. Comme ses lèvres étaient vermeilles, lorsqu’elle buvait à votre santé ! Hélas ! et maintenant, pâles et glacées pour jamais !…

— Sibylle ! furie ! s’écria Wilhelm, en se levant et frappant du poing sur la table, quel mauvais esprit te possède et te presse ? Pour qui me prends-tu, si tu crois que le plus simple récit des souffrances et de la mort de Marianne ne m’affligera pas assez profondément, sans que tu mettes en œuvre cette infernale adresse, pour doubler mon martyre ? S’il faut que ton insatiable intempérance fasse une orgie d’un repas funèbre, alors bois et parle. Tu m’as toujours fait horreur, et je ne puis encore me figurer Marianne innocente, quand je te vois, toi qui fus sa compagne.

— Doucement, monsieur ! répondit la vieille. Vous ne me ferez point perdre contenance. Vous avez contracté envers nous une grosse dette, et l’on ne se laisse pas malmener par un débiteur. Mais vous avez raison, le plus simple récit sera pour vous une peine suffisante. Écoutez donc la lutte que Marianne a soutenue, la victoire qu’elle a remportée, pour vous rester fidèle.

— Fidèle ! s’écria Wilhelm : quel conte me vas-tu faire ?

— Ne m’interrompez pas. Écoutez-moi et croyez-en ce qu’il vous plaira. Aujourd’hui la chose est fort indifférente. Le dernier soir que vous fûtes chez nous, n’avez-vous pas trouvé et emporté un billet ?

— Je ne trouvai ce billet qu’après l’avoir emporté ; il était enveloppé dans le mouchoir, dont je m’étais emparé par un mouvement d’amoureux délire et que j’avais caché sur moi.

— Que contenait ce billet ?

— Un amant mécontent exprimait l’espérance d’être mieux reçu la nuit prochaine qu’il ne l’avait été la veille. Et, qu’on lui ait tenu parole, je l’ai vu de mes propres yeux, car je l’ai aperçu qui s’échappait de chez vous avant le jour.

— Vous pouvez l’avoir vu ; mais ce qui se passa chez nous, combien cette nuit fut triste pour Marianne et pénible pour moi, c’est ce qui vous reste à savoir. Je veux être sincère ; je ne veux point nier ni m’excuser d’avoir persuadé Marianne de se livrer à un certain Norberg ; elle m’écouta, je puis dire même, elle m’obéit, avec répugnance. Il était riche, il semblait fort épris et j’espérais qu’il serait constant. Aussitôt après, il dut faire un voyage, et Marianne fit votre connaissance. Que de choses il me fallut endurer, empêcher, souffrir !…

« Ah ! s’écriait-elle quelquefois, si seulement tu avais épargné ma jeunesse, mon innocence, quatre semaines encore, j’aurais trouvé un digne objet d’amour, j’aurais été digne de lui, et l’amour aurait pu donner, avec une conscience tranquille, ce que j’ai vendu à contre-cœur ! »

« Elle s’abandonna tout entière à sa passion, et je n’ai pas besoin de vous demander si vous fûtes heureux. J’avais un pouvoir sans bornes sur son esprit, parce que je savais tous les moyens de satisfaire ses fantaisies ; je ne pouvais rien sur son cœur, parce qu’elle n’approuvait jamais ce que je faisais pour elle, ce que je lui conseillais, contre ses sentiments secrets. Elle ne cédait qu’au besoin impérieux, et le besoin lui parut bientôt extrême. Dans ses plus jeunes années, elle n’avait manqué de rien. Sa famille fut ruinée par de malheureuses circonstances ; la pauvre fille s’était fait toutes sortes de besoins, et l’on avait gravé dans sa petite âme de bons principes, qui la rendaient inquiète, sans lui servir à grand’chose. Elle n’avait pas la moindre habileté dans les affaires de la vie ; elle était innocente, dans le vrai sens du mot ; elle n’avait pas l’idée qu’on pût acheter sans payer : rien ne l’inquiétait plus que les dettes ; elle était toujours plus disposée à donner qu’à recevoir, et une pareille situation pouvait seule la contraindre à se livrer elle-même, pour payer une foule de petites dettes.

— Et tu n’aurais pu la sauver ! s’écria Wilhelm avec colère.

— Fort bien, dit la vieille, en souffrant la gêne et la faim, le chagrin et l’indigence ! Et c’est à quoi je ne fus jamais disposée.

— Exécrable, infâme entremetteuse ! Ainsi donc tu as sacrifié cette infortunée ! Tu l’as immolée à ton gosier, à ton insatiable gourmandise !

— Vous feriez mieux de vous modérer et de m’épargner vos injures. S’il vous plaît d’insulter les gens, allez dans vos grandes et nobles maisons : là vous rencontrerez des mères tourmentées du souci de trouver, pour une aimable et délicieuse jeune fille, l’époux le plus abominable, pourvu qu’il soit le plus riche. Voyez la pauvre enfant trembler et frémir du sort qu’on lui prépare, et ne trouver de consolation que lorsqu’une amie expérimentée lui fait comprendre que, par le mariage, elle acquiert le droit de disposer à son gré de son cœur et de sa personne.

— Tais-toi ! crois-tu donc qu’un crime puisse être excusé par un autre ? Poursuis ton récit, sans plus faire d’observations.

— Écoutez-moi donc sans me blâmer. Marianne fut à vous contre ma volonté, et, du moins dans cette aventure, je n’ai rien à me reprocher, Norberg était de retour ; il revint bien vite chez Marianne, qui le reçut froidement et de mauvaise grâce, et ne lui permit pas même un baiser. J’usai de toute mon adresse pour excuser sa conduite ; je dis à Norberg qu’un confesseur avait alarmé la conscience de Marianne, et qu’il faut respecter une conscience tant qu’elle parle. Je réussis à l’éloigner, et lui promis que je ferais pour le mieux. Il était riche et violent, mais il avait un fonds de bonhomie, et il aimait Marianne éperdument. Il me promit de patienter, et je m’employai avec zèle, pour que l’épreuve ne fût pas trop dure. J’eus à soutenir avec Marianne un rude combat. Je la persuadai, je puis dire même, je la contraignis enfin, en menaçant de l’abandonner, d’écrire à son amant et de l’inviter pour la nuit. Vous arrivez, et, par hasard, vous enlevez la réponse dans le mouchoir. Votre présence imprévue avait rendu mon rôle difficile. À peine fûtes-vous parti, que les angoisses de Marianne recommencèrent. Elle jura qu’elle ne pouvait vous être infidèle, et sa passion et son exaltation furent telles, qu’elle me fit une sincère pitié. Je lui promis enfin de calmer Norberg encore cette nuit et de l’éloigner sous divers prétextes. Je la priai de se mettre au lit, mais elle parut se défier de moi ; elle se coucha tout habillée, et, tout émue et tout éplorée, elle finit par s’endormir.

« Norberg arriva et je cherchai à le contenir ; je lui peignis les remords et le repentir de Marianne sous les plus noires couleurs. Il demanda seulement de la voir, et j’entrai dans sa chambre pour la préparer. Il me suivit, et nous approchâmes ensemble de son lit. Elle s’éveille, s’élance du lit avec fureur et s’arrache de nos bras ; elle conjure, prie, supplie, menace, et finit par déclarer qu’elle ne cédera point. Elle fut assez imprudente pour laisser échapper, au sujet de son véritable amour, quelques mots, que le pauvre Norberg dut s’expliquer dans un sens spirituel. Il finit par la quitter et elle s’enferma. Je le retins longtemps encore auprès de moi, et l’entretins de l’état de Marianne, qu’elle était enceinte, et qu’il fallait ménager la pauvre enfant. Il se sentit si fier de sa paternité ; il fut si joyeux de pouvoir espérer un beau garçon, qu’il consentit à tout ce qu’elle exigeait de lui, et promit de voyager quelque temps, plutôt que de tourmenter sa maîtresse, et de nuire à sa santé par ces émotions violentes. C’est dans ces sentiments qu’il s’esquiva de grand matin, et vous, monsieur, si vous avez fait sentinelle, il n’aurait rien manqué à votre bonheur que de pouvoir lire dans le cœur de votre rival, que vous avez cru si heureux, si favorisé, et dont l’apparition vous réduisit au désespoir.

— Dis-tu vrai ? s’écria Wilhelm.

— Aussi vrai que j’espère vous y réduire encore : oui, sans doute, vous seriez désespéré, si je pouvais vous faire une vive peinture de notre matinée après cette nuit. Que Marianne fut joyeuse à son réveil ! Avec quelle amitié elle m’appela auprès d’elle ! Comme elle me remercia vivement ! Comme elle me pressa tendrement sur son cœur !

 

« À présent, disait-elle, en souriant à son miroir, je puis jouir de moi-même, jouir de ma beauté, puisque je m’appartiens encore, que j’appartiens à mon unique ami ! Qu’il est doux d’avoir triomphé ! Quelle jouissance céleste on goûte à suivre son cœur ! Combien je te remercie d’avoir eu pitié de moi, d’avoir une fois employé ton esprit, ton adresse, pour mon avantage ! Assiste-moi, et songe à ce qui peut me rendre parfaitement heureuse ! »

« Je cédai, je ne voulais pas l’irriter ; je flattai ses espérances ; elle me fit les plus agréables caresses. S’éloignait-elle un moment de la fenêtre, il me fallait faire sentinelle ; car vous ne pouviez manquer de passer ; on voulait du moins vous voir. Ainsi s’écoula dans l’agitation toute la journée. Le soir, nous vous attendions, pour sûr, à l’heure accoutumée. J’étais déjà aux aguets dans l’escalier ; le temps me parut long ; je revins près d’elle. Je fus bien surprise de la trouver en habit d’officier : elle était d’une grâce et d’une gaieté surprenantes.

« Ne mérité-je pas, dit-elle, de paraître aujourd’hui en habit de soldat ? Ne me suis-je pas conduite en brave ? Je veux que mon amant me voie aujourd’hui comme la première fois ; je le presserai sur mon cœur avec la même tendresse et avec plus de liberté : car ne suis-je pas aujourd’hui sa Marianne, beaucoup plus que dans le temps où une noble résolution ne m’avait pas encore affranchie ? Mais, ajouta-t-elle, après quelque réflexion, ma victoire n’est pas complète encore ; il me faut tout risquer, pour être digne de lui, pour être assurée de sa constance. Je dois tout lui découvrir, lui révéler toute ma situation, et qu’il juge s’il veut me garder ou me rebuter. Voilà l’entrevue que je lui prépare ainsi qu’à moi-même. Si son cœur était capable de me repousser, je n’appartiendrais plus qu’à moi seule ; je trouverais ma consolation dans mon châtiment, et je souffrirais tous les maux que le sort voudrait m’infliger. »

 

« Voilà, monsieur, les espérances, les sentiments avec lesquels cette aimable fille vous attendait. Vous ne vîntes pas. Oh ! comment décrire son espoir, son attente ? Pauvre Marianne, je te vois encore devant moi : avec quel amour, avec quelle ardeur, tu parlais de l’homme dont tu n’avais pas encore éprouvé la cruauté !

— Ma bonne, ma chère Barbara, s’écria Wilhelm, en se levant tout à coup, et prenant la vieille par la main, assez de dissimulation, assez de préparatifs ! Ton accent paisible, tranquille et joyeux t’a trahie. Rends-moi Marianne ! Elle vit, elle est près de nous ! Ce n’est pas en vain que tu as choisi pour ta visite cette heure tardive et solitaire ; ce n’est pas en vain que tu m’as préparé par ce récit ravissant. Où est-elle ? Où la tiens-tu cachée ? Je croirai tout, je promets de tout croire, si tu me la montres, si tu la ramènes dans mes bras. J’ai déjà vu passer son ombre : fais que je la presse contre mon cœur. Je veux tomber à ses genoux ; je veux lui demander pardon ; je veux la féliciter de son combat, de sa victoire sur elle et sur toi ; je veux lui présenter mon Félix. Viens ! où l’as-tu cachée ? Ne la laisse pas, ne me laisse pas plus longtemps dans l’incertitude ! Tu as atteint ton but. Où l’as-tu retirée ? Viens, que je t’éclaire avec ce flambeau, que je revoie son doux visage ! »

Wilhelm avait arraché la vieille femme de sa chaise ; elle le regarda fixement, elle fondit en larmes, et une affreuse douleur la saisit.

« Quelle erreur déplorable, s’écria-t-elle, vous laisse encore un moment d’espérance ! Oui, je l’ai cachée, mais sous la terre ; ni la lumière du soleil ni une lampe discrète n’éclaireront jamais son doux visage ! Conduisez le bon Félix auprès de sa tombe, et dites-lui : « Là repose ta mère, que ton père a condamnée sans l’entendre ! » Son cœur aimant ne bat plus d’impatience de vous revoir ; elle n’attend point dans une chambre voisine le succès de mon récit ou de ma fable ; elle est descendue dans la noire cellule où l’on n’est pas suivie du fiancé, d’où l’on ne vient pas au-devant du bien-aimé. »

À ces mots, la vieille se prosterna sur le plancher devant une chaise et pleura amèrement. Alors enfin Wilhelm fut persuadé que Marianne était morte : il était dans la plus vive douleur. La vieille se releva.

« Je n’ai plus rien à vous apprendre, dit-elle, en jetant un paquet sur la table. Les lettres que voici achèveront peut-être de confondre votre cruauté. Lisez-les d’un œil sec, si vous pouvez. »

Elle s’échappa sans bruit, et Wilhelm n’eut pas, cette nuit, le courage d’ouvrir le portefeuille. C’était un cadeau qu’il avait fait à Marianne ; il savait qu’elle y renfermait soigneusement le moindre billet qu’elle recevait de lui. Le lendemain, il fit un effort sur lui-même ; il délia le ruban, et il vit tomber de petits billets, écrits au crayon de sa propre main, qui lui rappelèrent chaque moment, depuis le jour de leur agréable rencontre jusqu’à celui de leur cruelle séparation. Mais ce ne fut pas sans la plus vive douleur qu’il parcourut une suite de billets, qui lui étaient adressés, et que Werner avait renvoyés, comme il le vit par le contenu.

 

« Aucune de mes lettres n’a pu te parvenir ; mes prières et mes supplications ne sont pas arrivées jusqu’à toi. As-tu donné toi-même ces ordres cruels ? Ne dois-je plus te revoir ? Je fais encore une tentative. Je t’en prie, viens, oh ! viens !… Je ne veux pas te retenir ; mais que je puisse te presser encore une fois sur mon cœur. »

 

« Lorsque j’étais assise auprès de toi, tes mains dans les miennes, mes yeux fixés sur les tiens, et te disais, le cœur plein de confiance et d’amour : « Ô le plus cher et le meilleur des hommes !… » tu écoutais avec plaisir ce langage ; il fallait te le répéter souvent. Je le répète encore une fois : Ô le plus cher et le meilleur des hommes, sois bon comme tu l’étais, viens et ne me laisse pas périr dans ma misère. »

 

« Tu me crois coupable : je le suis en effet, mais non comme tu penses. Viens, afin que j’aie du moins la consolation de me faire connaître à toi tout entière, et qu’ensuite l’on fasse de moi ce qu’on voudra. »

 

« Ce n’est pas pour moi seulement, c’est aussi pour toi-même que je te supplie de venir. Je sens les douleurs insupportables que tu souffres quand tu me fuis. Viens ; que notre séparation soit moins cruelle ! Je ne fus peut-être jamais plus digne de toi, qu’au moment où tu me repousses dans un abîme de misère. »

 

« Par tout ce qu’il y a de sacré, par tout ce qui peut toucher un cœur d’homme, je t’implore ! Il s’agit d’une âme, il s’agit d’une vie, de deux vies, dont l’une au moins doit t’être chère à jamais. Ta défiance ne voudra pas non plus le croire, et pourtant je le déclarerai à l’heure de la mort : l’enfant que je porte en mon sein est à toi. Depuis que je t’aime, aucun homme ne m’a seulement serré la main. Ah ! si ton amour, si ta loyauté, avaient été les compagnons de ma jeunesse ! »

« Tu ne veux pas m’entendre ? Il faut donc me taire ; mais ces feuilles ne périront point ; peut-être te parleront-elles encore, quand le linceul couvrira mes lèvres, et quand la voix de ton repentir ne pourra plus parvenir à mon oreille. Pendant ma triste vie, et jusqu’à mon dernier moment, mon unique consolation sera d’avoir été irréprochable envers toi, quand même je ne puis me dire innocente. »

Wilhelm fut incapable de poursuivre. Il s’abandonna tout entier à sa douleur ; mais il souffrit plus encore, lorsqu’il vit entrer Laërtes, à qui il s’efforçait de cacher ses sentiments. Laërtes tira de sa poche une bourse pleine de ducats, les compta et recompta, assurant à Wilhelm qu’il n’y avait rien au monde de plus beau que d’être sur le chemin de la fortune ; que rien ne pouvait plus alors nous troubler ou nous arrêter. Wilhelm se rappela son rêve et sourit ; mais il réfléchit en même temps avec horreur que, dans ce même rêve, Marianne l’avait quitté pour suivre son père mort, et qu’enfin tous deux avaient fait le tour du jardin et s’étaient envolés comme des ombres.

Laërtes l’arracha à ses pensées et l’entraîna au café. Aussitôt plusieurs personnes y firent cercle autour de lui. C’étaient des amis de son talent dramatique. Ils étaient joyeux de le revoir, mais ils avaient appris avec regret sa résolution de quitter le théâtre. Ils parlèrent avec tant de justesse et d’intelligence de son jeu, de son talent, de leurs espérances, que Wilhelm leur dit enfin, non sans émotion :

« Oh ! que ces encouragements m’auraient été précieux il y a quelques mois ! Comme ils m’auraient éclairé et réjoui ! Jamais mon cœur ne se fût aussi complètement détaché du théâtre ; je n’aurais jamais été jusqu’à désespérer du public.

— Il ne faudrait jamais en venir jusque-là, dit un homme d’âge mûr : le public est nombreux ; le bon sens, le bon goût ne sont pas aussi rares qu’on le croit : seulement l’artiste ne doit jamais exiger une approbation illimitée pour son œuvre, car cette approbation est la plus insignifiante, et nos messieurs n’en veulent pas de limitée. Je sais bien que, dans la vie comme dans les arts, on doit se consulter soi-même avant d’agir, avant de produire quelque chose ; mais, quand l’action, quand l’œuvre est accomplie, il ne reste plus qu’à écouter avec attention beaucoup de monde, et, avec quelque expérience, on peut bientôt se composer de toutes ces voix un jugement complet : car ceux qui pourraient nous en épargner la peine gardent le plus souvent le silence.

— Voilà justement, dit Wilhelm, ce qu’ils ne devraient pas faire. J’ai souvent observé que des hommes qui ne disent mot des bons ouvrages, blâment et déplorent ce silence chez les autres.

— Eh bien, nous parlerons aujourd’hui ! dit vivement un jeune homme. Dînez avec nous, et nous vous rendrons la justice que nous avons négligé de vous rendre et quelquefois aussi à la bonne Aurélie. »

Wilhelm s’excusa, et se rendit chez Mme Mélina, pour l’entretenir au sujet des enfants, qu’il voulait retirer de chez elle.

Il ne garda pas trop bien le secret de Barbara ; il se trahit, en revoyant le beau Félix.

« Ô mon enfant ! s’écria-t-il, mon cher enfant ! »

Il le prit dans ses bras et le pressa sur son cœur.

« Papa, que m’as-tu apporté ? » dit le petit garçon.

Mignon les regardait tous deux, comme pour les avertir de ne pas se trahir.

« Quelle est cette nouvelle scène ? » dit Mme Mélina.

On éloigna les enfants, et Wilhelm, qui ne se croyait pas obligé à un secret rigoureux envers la vieille femme, découvrit toute l’affaire à son amie. Mme Mélina le regardait en souriant.

« Oh ! dit-elle, que les hommes sont crédules ! Si quelque chose se trouve sur leur chemin, on peut bien aisément le leur mettre sur les bras ; mais ils n’en regardent pas plus, une autre fois, à droite ni à gauche, et ne savent rien estimer que ce qu’ils ont d’abord marqué du sceau d’une aveugle passion. »

À ces mots, Mme Mélina laissa échapper un soupir ; et, si Wilhelm avait eu des yeux, il aurait reconnu chez elle une inclination, qu’elle n’avait jamais pu vaincre entièrement. Ensuite il l’entretint des enfants, lui dit qu’il se proposait de garder Félix auprès de lui et de placer Mignon à la campagne. Mme Mélina, quoiqu’elle se séparât à regret des deux enfants à la fois, jugea le projet bon et même nécessaire. Félix devenait mutin chez elle, et Mignon paraissait avoir besoin du grand air et d’une autre société. La pauvre enfant était souffrante et ne pouvait se rétablir.

« Ne vous laissez pas troubler, dit Mme Mélina, par les doutes que j’ai étourdiment exprimés sur la question de savoir si Félix vous appartient. Assurément la vieille mérite peu de confiance ; mais celui qui peut imaginer un mensonge dans son intérêt peut aussi dire vrai, quand la vérité lui profite. Barbara avait fait croire à Aurélie que Félix était fils de Lothaire, et nous autres femmes, nous avons ce caprice, d’aimer avec tendresse les enfants de nos amants, bien que nous ne connaissions pas la mère ou que nous la haïssions de tout notre cœur. »

À ce moment, Félix accourut, et Mme Mélina le pressa dans ses bras, avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire.

Wilhelm courut chez lui, et fit demander Barbara, qui promit de venir, mais pas avant la nuit tombante. Il la reçut fort mal et lui dit :

« Il n’y a rien de plus honteux au monde que de faire métier de fausseté et de mensonge. Tu as déjà fait ainsi beaucoup de mal, et maintenant que ta parole pourrait décider du bonheur de ma vie, je suis dans le doute, et je n’ose presser dans mes bras l’enfant dont la possession tranquille me rendrait heureux. Infâme créature, je ne puis te voir sans haine et sans mépris !

— S’il faut vous parler franchement, répliqua-t-elle, votre manière d’agir m’est insupportable. Et, quand il ne serait pas votre fils, c’est le plus agréable et le plus bel enfant du monde ; on l’achèterait à grand prix, pour l’avoir toujours près de soi. N’est-il pas digne de votre affection ? N’ai-je pas mérité, pour mes soins et ma peine, un peu de pain jusqu’à la fin de mes jours ? Vous autres messieurs, à qui rien ne manque, vous pouvez, tout à votre aise, parler de vérité et de franchise ! Mais, de savoir comment une pauvre créature, qui ne trouve pas de quoi subvenir à ses plus pressants besoins ; qui se voit, dans sa détresse, sans ami, sans conseil, sans secours : comment elle pourra se pousser à travers un monde égoïste et mener sans bruit sa misérable vie ; il y aurait là-dessus bien des choses à dire, si vous pouviez et vouliez l’entendre… Avez-vous lu les lettres de Marianne ? Ce sont les mêmes qu’elle vous écrivit dans ce temps malheureux. Je fis de vains efforts pour arriver jusqu’à vous, pour vous les remettre. Votre cruel beau-frère vous avait si bien entouré que toute ma ruse et mon adresse furent inutiles ; et, comme il finit par nous menacer l’une et l’autre de la prison, il fallut bien renoncer à toute espérance. Tout ne s’accorde-t-il pas avec mon récit, et la lettre de Norberg ne met-elle pas toute l’histoire hors de doute ?

— Quelle lettre ? demanda Wilhelm,

— Ne l’avez-vous pas trouvée dans le portefeuille ?

— Je n’ai pas encore tout lu.

— Donnez-moi le portefeuille : cette lettre est la pièce essentielle. Un malheureux billet de Norberg a causé cette fatale confusion ; un autre écrit de sa main déliera le nœud, pour autant que le fil en vaille la peine encore. »

Barbara tira un billet du portefeuille ; Wilhelm reconnut la main détestée ; il fit un effort sur lui-même et lut ce qui suit :

« Dis-moi, jeune fille, comment tu peux prendre tant d’empire sur moi ? Je n’aurais pas cru qu’une déesse même pût faire de moi un soupirant. Au lieu de venir à moi les bras ouverts, tu recules ; on aurait pu dire, à ta conduite, que je te fais horreur. Est-il permis de me faire passer la nuit dans une chambre à part, assis sur un coffre, à côté de la vieille Barbara ? Et deux portes seulement me séparaient de ma bien-aimée ! C’est trop fort, te dis-je. J’ai promis de te laisser un peu de réflexion, de ne pas me montrer d’abord trop pressant, et chaque quart d’heure perdu me rend furieux. Ne t’ai-je pas donné tout ce que j’ai cru pouvoir t’être agréable ? N’es-tu pas encore persuadée de mon amour ? Si tu désires quelque chose, parle : tu ne manqueras de rien. Je voudrais qu’il devînt aveugle et muet, le calotin qui t’a mis ces folies dans la tête ! Fallait-il en choisir un pareil ? Tant d’autres savent passer quelque chose aux jeunes gens ! Tu m’entends : il faut que cela change ; j’exige une réponse dans deux ou trois jours, car je dois repartir bientôt, et, si tu ne redeviens pas aimable et complaisante, tu ne me reverras jamais. »

La lettre continuait longtemps sur ce ton ; à la douloureuse satisfaction de Wilhelm, elle tournait toujours autour du même point et témoignait de la vérité du récit de Barbara.

Une seconde lettre prouvait clairement que Marianne n’avait pas cédé non plus dans la suite, et Wilhelm apprit, non sans une douleur profonde, dans toute cette correspondance, l’histoire de la malheureuse jeune fille, jusqu’à l’heure de sa mort.

La vieille avait apprivoisé peu à peu le farouche Norberg, en lui annonçant la mort de Marianne et lui laissant croire que Félix était son fils ; il lui avait envoyé quelquefois de l’argent, qu’elle s’appropriait, car elle avait déjà su persuader à Aurélie de prendre à sa charge l’éducation de l’enfant. Malheureusement, ces secrètes ressources lui manquèrent bientôt : Norberg avait dissipé, par sa mauvaise conduite, la plus grande partie de sa fortune, et de nouvelles galanteries endurcirent son cœur pour son fils prétendu.

Quoique tout cela parût être fort vraisemblable et s’accorder fort bien, Wilhelm n’osait encore s’abandonner à la joie ; il semblait se défier d’un présent que lui faisait un mauvais génie.

« Le temps seul peut guérir vos doutes, lui dit la vieille, qui devinait ses sentiments. Regardez l’enfant comme étranger et observez-le avec plus de soin. Observez ses dons, son caractère, ses facultés, et, si vous ne vous reconnaissez pas vous-même insensiblement, vous n’avez pas de bons yeux ; car, je vous l’assure, si j’étais un homme, personne ne me mettrait sur les bras un enfant étranger. Mais il est heureux pour les femmes que les hommes ne soient pas là-dessus aussi clairvoyants. »

Après ces explications, Wilhelm congédia Barbara. Son dessein était de prendre Félix avec lui ; Barbara conduirait Mignon chez Thérèse, et puis elle irait manger où bon lui semblerait la petite pension qu’il lui promit.

Il fit appeler Mignon, pour la préparer à ce changement.

« Meister, lui dit-elle, garde-moi auprès de toi : ce sera mon bien et mon mal. »

Il lui représenta qu’elle devenait grande et qu’elle avait besoin de s’instruire.

« Je suis assez instruite, reprit-elle, pour aimer et pleurer. » Il lui fit considérer sa santé, qui exigeait des soins soutenus et les directions d’un habile médecin.

« Pourquoi s’inquiéter de moi ? dit-elle : on a tant d’autres soucis à prendre. »

Wilhelm se donna beaucoup de peine pour lui persuader qu’il ne pouvait désormais la garder auprès de lui, qu’il la placerait chez des personnes où il irait la voir souvent ; mais elle parut n’avoir pas entendu un seul mot de tout cela.

« Tu ne me veux pas auprès de toi, dit-elle : c’est peut-être le mieux. Envoie-moi près du vieux joueur de harpe ! Le pauvre homme est bien seul. »

Wilhelm tâcha de lui faire comprendre que le vieillard était fort bien soigné.

« Je le regrette sans cesse, dit l’enfant.

— Cependant je n’ai pas remarqué, reprit Wilhelm, que tu lui fusses si attachée quand il vivait avec nous.

— Il me faisait peur quand il était éveillé ; je ne pouvais soutenir son regard : mais, lorsqu’il dormait, j’aimais à m’asseoir auprès de lui ; je lui chassais les mouches et ne pouvais me rassasier de le regarder. Oh ! il m’a soutenue dans de terribles moments ! Nul ne sait ce que je lui dois. Si j’avais su le chemin, j’aurais couru auprès de lui. »

Wilhelm lui représenta en détail les circonstances, lui dit qu’elle était une enfant raisonnable, et que, cette fois encore, elle se soumettrait sans doute à ce qu’il désirait.

« La raison est cruelle, repartit l’enfant ; le cœur vaut mieux. J’irai où tu voudras, mais laisse-moi ton Félix. »

Après un long débat, elle persistait encore, et Wilhelm dut enfin se résoudre à remettre les deux enfants à la vieille, pour les conduire ensemble chez Mlle Thérèse. Cette détermination lui fut d’autant plus facile, qu’il hésitait toujours à regarder le beau Félix comme son fils. Il le prenait sur son bras et le promenait autour de la chambre ; l’enfant aimait à se regarder au miroir : sans se l’avouer, Wilhelm le portait devant volontiers, et cherchait à démêler entre lui et Félix des traits de ressemblance. Ce rapport lui paraissait-il un moment vraisemblable, il pressait l’enfant contre son cœur ; mais tout à coup, effrayé à la pensée qu’il pouvait se tromper, il le posait par terre et le laissait courir.

« Ah ! disait-il, si j’allais m’approprier cet inestimable trésor, et qu’il me fût ensuite arraché, je serais le plus malheureux des hommes. »

Les enfants étaient partis, et Wilhelm voulait prendre formellement congé du théâtre ; mais il sentit qu’il était déjà congédié, et qu’il n’avait plus qu’à s’en aller. Marianne n’était plus ; ses deux anges gardiens s’étaient éloignés, et ses pensées volaient sur leur trace. Le bel enfant lui revenait à la pensée, comme une apparition vague et charmante. Il le voyait courir à travers les champs et les bois, donnant la main à Thérèse, et se former au sein de la libre nature, sous les yeux d’une libre et gracieuse surveillante. Thérèse lui était devenue beaucoup plus chère encore, depuis qu’il se figurait l’enfant près d’elle. Même sur les bancs du théâtre, il souriait à son souvenir, et il sentait, à peu près comme elle, que la scène ne lui faisait plus aucune illusion.

Serlo et Mélina le comblèrent de politesses, dès qu’ils virent qu’il ne prétendait plus à son ancienne place. Une partie du public souhaitait de le voir paraître encore : la chose lui eût été impossible, et, dans la troupe, personne ne le désirait, sauf peut-être Mme Mélina. En faisant ses adieux à cette amie, il fut ému et lui dit :

« Pourquoi faut-il que l’homme se hasarde à rien promettre pour l’avenir ? Il n’est pas en état de tenir la moindre chose : que sera-ce, s’il se propose un objet important ? Quelle est ma confusion, quand je songe à ce que je vous promis à tous dans cette malheureuse nuit, où, dépouillés, malades, blessés et souffrants, nous étions entassés dans un misérable cabaret ? Comme le malheur élevait alors mon courage, et quel trésor je croyais trouver dans ma bonne volonté ! Et tout cela n’a rien produit, absolument rien. Je vous quitte et je reste votre débiteur. Heureusement, on n’a pas attaché à ma promesse plus d’importance qu’elle n’en méritait, et personne ne me l’a jamais rappelée.

— Ne soyez pas injuste envers vous-même, lui répondit Mme Mélina. Si personne ne reconnaît ce que vous avez fait pour nous, moi je ne le méconnaîtrai pas, car notre position serait tout autre, si nous ne vous avions pas possédé. Il en est de nos projets comme de nos désirs : nous ne les reconnaissons plus, une fois qu’ils sont exécutés, qu’ils sont accomplis, et nous croyons n’avoir rien fait, rien obtenu.

— Vos explications amicales ne tranquilliseront pas ma conscience, répondit Wilhelm, et je me regarderai toujours comme votre débiteur.

— Il est bien possible encore que vous le soyez, reprit Mme Mélina, mais non de la manière que vous entendez. Nous regardons comme une honte de ne pas remplir une promesse sortie de notre bouche : ô mon ami, un homme généreux ne promet que trop par sa présence ! La confiance qu’il éveille, l’affection qu’il inspire, les espérances qu’il fait naître, sont infinies : il devient et il demeure notre débiteur sans le savoir. Adieu !… Si notre position extérieure s’est heureusement rétablie sous votre direction, votre départ, laisse au fond de mon âme un vide qui ne sera pas facile à combler. »

Avant de quitter la ville, Wilhelm écrivit à Werner une longue lettre. Ils en avaient échangé quelques-unes ; mais, comme ils ne pouvaient s’entendre, ils avaient fini par ne plus s’écrire. Maintenant Wilhelm s’était rapproché de son ami ; il se disposait à faire ce que Werner désirait si fort ; il pouvait dire : « Je quitte le théâtre et je m’associe à des hommes dont la société doit me conduire, de toute manière, à une activité pure et tranquille. » Il demanda l’état de son bien, et il s’étonnait lui-même d’avoir pu si longtemps n’en prendre aucun souci. Il ne savait pas que c’est le propre de tous les hommes qui s’occupent beaucoup de leur culture morale, de négliger absolument les intérêts matériels. Wilhelm s’était trouvé dans ce cas, et il sembla reconnaître, cette fois, que, pour agir d’une manière soutenue, il avait besoin de moyens extérieurs. Il partit avec de tout autres sentiments que dans sa première visite à Lothaire ; les perspectives qui s’offraient à lui étaient ravissantes, et il espérait être sur le chemin du bonheur.

CHAPITRE IX.

À son arrivée au château, il trouva un grand changement. Jarno vint à sa rencontre avec la nouvelle que l’oncle était mort, et que Lothaire était parti pour aller prendre possession de l’héritage.

« Vous arrivez à propos, lui dit-il, pour nous aider, l’abbé et moi. Lothaire nous a chargés d’acheter des terres considérables dans notre voisinage : la chose se préparait depuis longtemps, et nous trouvons à propos de l’argent et du crédit. La seule difficulté, c’est qu’une maison de commerce étrangère avait déjà des vues sur ces mêmes biens. À présent, nous sommes, purement et simplement, décidés à faire cette opération avec elle : autrement nous aurions enchéri sans nécessité et sans raison.

Nous avons, semble-t-il, affaire à un homme habile. Maintenant nous en sommes aux calculs et aux projets. Il faut examiner aussi, au point de vue de l’exploitation rurale, comment nous pourrons partager ces terres, de manière que chacun possède un beau domaine. »

Les papiers furent communiqués à Wilhelm ; on visita les champs, les prairies, les bâtiments, et, quoique Jarno et l’abbé parussent entendre fort bien la chose, il regretta pourtant que Mlle Thérèse ne fût pas de la partie.

Ils passèrent plusieurs jours dans ces travaux, et Wilhelm eut à peine le temps de raconter ses aventures et sa douteuse paternité à ses amis, qui traitèrent avec indifférence et légèreté une affaire si importante pour lui.

Il avait observé que, dans leurs entretiens familiers, à table ou à la promenade, ils s’arrêtaient quelquefois tout à coup, donnaient à la conversation un autre tour, et, par là, faisaient voir tout au moins qu’ils avaient à régler ensemble quelques affaires qu’on lui dérobait. Il se rappela les paroles de Lydie, et il les croyait d’autant plus fondées, qu’on lui avait fermé constamment tout un côté du château. Il avait cherché vainement l’accès et l’entrée de certaines galeries, et particulièrement de la vieille tour, qu’il connaissait fort bien à l’extérieur.

Jarno lui dit un jour :

« Nous pouvons si bien vous regarder maintenant comme l’un des nôtres, qu’il serait injuste de ne pas vous introduire plus avant dans nos secrets. Il est bon que l’homme, à son entrée dans le monde, compte beaucoup sur lui-même ; qu’il se flatte d’acquérir beaucoup d’avantages ; qu’il cherche à surmonter tous les obstacles ; mais, quand il s’est développé jusqu’à un certain point, il est bon qu’il apprenne à vivre pour les autres et à s’oublier lui-même, dans une activité réglée par le devoir. C’est alors seulement qu’il apprend à se connaître ; car c’est proprement la pratique qui nous met en parallèle avec les autres. Vous apprendrez bientôt quel petit monde se trouve dans votre voisinage, et comme vous y êtes bien connu. Soyez debout et prêt à me suivre demain matin, avant le lever du soleil. »

Jarno vint à l’heure fixée, et conduisit Wilhelm par des chambres connues et inconnues, puis par quelques galeries, et ils arrivèrent enfin devant une grande et vieille porte munie d’une solide ferrure. Jarno heurta ; la porte s’entr’ouvrit tout juste assez pour qu’un homme pût se glisser dans l’intérieur. Jarno poussa Wilhelm dans la tour sans le suivre. Notre ami se trouva dans un lieu étroit et sombre. Il était dans les ténèbres, et, s’il voulait faire un pas en avant, il se sentait arrêté. Une voix, qui ne lui était pas tout à fait inconnue, lui cria :

« Entrez ! »

Alors il s’aperçut que les côtés de l’espace dans lequel il se trouvait n’étaient fermés que par des tapisseries, à travers lesquelles une faible lueur pénétrait.

« Entrez ! » répéta la même voix.

Il souleva la tapisserie et il entra.

La salle dans laquelle il avait passé semblait être une ancienne chapelle : à la place de l’autel, se trouvait une grande table, élevée sur une estrade et couverte d’un tapis vert : au delà, un rideau tiré semblait cacher un tableau ; sur les côtés, régnaient des armoires d’un beau travail, fermées par un léger treillis de fil d’archal, comme on en voit dans les bibliothèques ; seulement, au lieu de livres, il vit sur les rayons, de nombreux rouleaux. Il n’apercevait personne dans la salle ; le soleil levant brillait devant lui, à travers les vitraux coloriés, et lui faisait un gracieux accueil.

« Assieds-toi ! » cria une voix, qui paraissait sortir de l’autel.

Wilhelm s’assit sur un petit fauteuil adossé à l’entrée. Il n’y avait pas d’autre siège dans toute la salle : il fut obligé de s’y placer, bien que le soleil l’éblouît. Le fauteuil était fixé au parquet : Wilhelm ne put que mettre sa main devant ses yeux.

Le rideau placé derrière l’autel s’ouvrit avec un léger frôlement, et laissa voir, dans un cadre, une ouverture vide et sombre. Il y parut un homme en habits ordinaires, qui le salua et lui dit :

« Me reconnaissez-vous peut-être ? Parmi tant de choses que vous désirez savoir, souhaitez-vous d’apprendre où se trouve maintenant la collection de votre grand-père ? Ne vous souvient-il plus du tableau que vous trouviez si ravissant ? Où peut languir, à cette heure, le prince malade d’amour ? »

Wilhelm reconnut aisément l’étranger avec lequel il s’était entretenu à l’auberge dans la nuit fatale.

« Peut-être, poursuivit cet homme, serons-nous plus tôt d’accord aujourd’hui sur le destin et le caractère. »

Wilhelm voulait répondre, quand le rideau se referma brusquement.

« Chose étrange ! se dit-il à lui-même. Les événements fortuits auraient-ils un enchaînement, et ce que nous nommons le destin ne serait-il que le simple hasard ? Où peut se trouver la collection de mon grand-père ? Et pourquoi m’en fait-on souvenir dans ces moments solennels ? »

Il n’eut pas le loisir de rêver plus longtemps : le rideau se rouvrit, et il vit paraître un homme, qu’il reconnut sur-le-champ pour le pasteur de campagne qui avait fait la promenade sur l’eau avec lui et la troupe joyeuse. Il ressemblait à l’abbé, et pourtant ce n’était pas la même personne. Avec un visage serein, et une voix imposante, il prit la parole en ces termes :

« Le devoir de l’instituteur des hommes n’est pas de les garantir d’erreur, mais de les diriger lorsqu’ils s’égarent ; laisser même le disciple boire l’illusion à longs traits, telle est la sagesse du maître. Celui qui ne fait que tremper ses lèvres dans l’erreur la ménage longtemps ; il la chérit comme un rare bonheur : mais celui qui vide la coupe apprend à connaître son égarement, à moins qu’il ne soit un insensé. »

Le rideau se ferma de nouveau, et Wilhelm eut le temps de réfléchir à ces paroles.

« De quelle erreur cet homme veut-il parler, se disait-il, sinon de celle qui m’a poursuivi toute ma vie, quand je cherchai le perfectionnement moral où je ne pouvais le trouver ; quand je m’imaginais pouvoir acquérir un talent pour lequel je n’avais pas la moindre disposition ? »

Le rideau s’écarta plus vivement ; un officier parut et dit en passant :

« Apprenez à connaître les hommes en qui l’on peut avoir confiance. »

Le rideau se ferma et Wilhelm n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître, dans cet officier, celui qui l’avait embrassé dans le parc du comte, et lui avait fait prendre Jarno pour un recruteur. Comment était-il venu là et qui pouvait-il être ? C’était pour Wilhelm une énigme complète.

« Si tant d’hommes s’occupaient de toi, connaissaient la direction que tu avais prise, et savaient ce que tu aurais dû faire, pourquoi ne se sont-ils pas montrés des guides plus sérieux, plus sévères ? Pourquoi ont-ils favorisé tes amusements, au lieu de t’en détourner ?

— Ne conteste pas avec nous ! cria une voix. Tu es sauvé et tu marches au but. Tu n’expieras et tu ne regretteras aucune de tes folies : jamais destinée plus heureuse ne fut le partage d’un mortel. »

Le rideau s’ouvrit brusquement, et le roi de Danemark, le vieil Hamlet, parut, armé de pied en cap.

« Je suis l’ombre de ton père, dit la figure, et je m’en vais consolé, puisque mes vœux pour toi sont comblés au delà de mes espérances. On ne peut gravir que par des détours au sommet des monts escarpés ; dans la plaine, des routes droites mènent d’un lieu à un autre. Sois heureux, et pense à moi, quand tu jouiras des biens que je t’ai préparés. »

L’émotion de Wilhelm fut extrême ; il croyait entendre la voix de son père, et pourtant ce ne l’était pas non plus, le présent et le passé le plongeaient dans un trouble inexprimable. Il n’eut pas le loisir de rêver longtemps : l’abbé parut, et se plaça derrière la table verte.

« Approchez ! » dit-il à son ami, saisi de surprise.

Wilhelm approcha, et monta les degrés de l’estrade. Sur le tapis était un petit rouleau.

« Voici votre lettre d’apprentissage, dit l’abbé. Méditez-la soigneusement : elle renferme d’importantes leçons. »

Wilhelm prit le rouleau, l’ouvrit et lut ce qui suit :

 

LETTRE D’APPRENTISSAGE.

« L’art est long, la vie, courte, le discernement, difficile, l’occasion, fugitive. Agir est aisé, penser est difficile ; mettre à exécution sa pensée est pénible. Tout commencement est agréable ; le seuil est la place d’attente. L’enfant s’étonne ; l’impression le détermine ; il apprend en jouant ; le sérieux le surprend. L’imitation nous est naturelle : ce qu’il faut imiter n’est pas facile à reconnaître. Rarement on trouve l’excellent ; plus rarement on l’apprécie. Les hauteurs nous attirent, mais non les degrés : le regard fixé sur les sommets, nous marchons volontiers dans la plaine. On ne peut enseigner qu’une partie de l’art : l’artiste a besoin de l’art tout entier. Qui ne le connaît qu’à demi s’égare toujours et parle beaucoup ; qui le possède tout entier ne se plaît qu’à l’exercer et parle rarement ou tard. Les premiers n’ont aucuns secrets et aucune force ; leur doctrine est comme le pain cuit, savoureuse et nourrissante pour un jour : mais on ne peut semer la farine, et la semence ne doit pas être moulue. Les paroles sont bonnes, mais ce n’est pas le meilleur : le meilleur ne peut s’exprimer par les paroles. L’esprit, qui nous fait agir, est ce qu’il y a de plus éminent. L’action n’est comprise et reproduite que par l’esprit. Personne ne sait ce qu’il fait, quand il fait bien ; mais nous avons toujours conscience du mal. Celui qui n’agit que par signes est un pédant, un hypocrite ou un barbouilleur. Il y a beaucoup de ces gens-là, et ils s’entendent fort bien ensemble. Leur bavardage arrête le disciple, et leur opiniâtre médiocrité tourmente les meilleurs. L’enseignement du véritable artiste révèle la pensée, car, si les paroles manquent, l’action parle. Le véritable élève apprend à démêler l’inconnu par le connu et s’approche du maître. »

 

« Il suffit, dit l’abbé : le reste en son temps ! À présent, jetez les yeux dans ces armoires. »

Wilhelm s’en approcha et parcourut les titres des rouleaux : il trouva avec surprise

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE DE LOTHAIRE,

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE DE JARNO,

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE DE WILHELM MEISTER,

parmi beaucoup d’autres, dont les noms lui étaient inconnus.

« Me sera-t-il permis de jeter les yeux sur ces rouleaux ?

— Il n’y a plus rien de secret pour vous dans cette salle.

— Oserai-je faire une question ?

— Sans scrupule, et vous pouvez attendre une réponse décisive, s’il s’agit d’une affaire qui vous intéresse et qui doive vous intéresser.

— Eh bien, hommes singuliers et sages, dont le regard pénètre tant de mystères, pouvez-vous me dire si Félix est véritablement mon fils ?

— Heureux êtes-vous de faire cette question ! s’écria l’abbé, en frappant des mains avec allégresse. Félix est votre fils ! Par notre mystère le plus sacré, je vous le jure, Félix est votre fils, et, par ses sentiments, sa défunte mère n’était pas indigne de vous. Recevez de notre main l’aimable enfant. Tournez-vous, et osez être heureux ! »

Wilhelm entendit quelque bruit derrière lui : il se retourna, et il vit une figure d’enfant, qui le lorgnait, d’un œil malin, par l’ouverture du rideau de l’entrée. Le petit espiègle se cacha, aussitôt qu’il fut aperçu.

« Montre-toi, » cria l’abbé.

Il accourut ; son père s’élança au-devant de lui, le prit dans ses bras et le pressa sur son cœur.

« Oui, je le sens, s’écria-t-il, tu es à moi. De quel don céleste je suis redevable à mes amis ! Mon enfant, d’où viens-tu, à point nommé, dans ce moment ?

— Ne le demandez pas, dit l’abbé. Heureux jeune homme, vos années d’apprentissage sont finies : la nature vous affranchit. »

LIVRE HUITIÈME.

CHAPITRE I.

Félix avait couru au jardin ; Wilhelm le suivait avec ravissement ; une belle matinée présentait chaque objet avec de nouveaux charmes, et notre ami jouissait de ce moment avec une joie pure. La libre et magnifique nature était pour Félix un spectacle nouveau ; et son père ne connaissait pas beaucoup mieux les objets sur lesquels l’enfant ne se lassait pas de le questionner. Ils s’approchèrent enfin du jardinier, qui leur indiqua les noms et l’usage de diverses plantes. Wilhelm voyait la nature par un nouvel organe, et la curiosité de l’enfant lui faisait sentir quel faible intérêt il avait pris lui-même jusqu’alors aux objets extérieurs, combien il savait et connaissait peu de chose. Dans ce jour, le plus heureux de sa vie, sa propre éducation semblait ne faire que commencer ; il sentait la nécessité de s’instruire, parce qu’il était appelé à enseigner.

Jarno et l’abbé n’avaient pas reparu de tout le jour. Le soir, ils revinrent suivis d’un étranger. Wilhelm courut à lui avec surprise ; il n’en croyait pas ses yeux : c’était Werner, qui, de son côté, hésita un moment à le reconnaître. Ils s’embrassèrent tendrement, et ils ne purent cacher que, de part et d’autre, ils se trouvaient changés. Werner soutenait que son ami était devenu plus grand, plus fort, plus droit, mieux tourné, avec des manières plus agréables.

« Je regrette, ajouta-t-il, qu’il ait perdu quelque chose de son ancienne cordialité.

— Elle se retrouvera, dit Wilhelm, quand nous serons revenus de la première surprise. »

Il s’en fallait beaucoup que Werner eût produit sur Wilhelm une impression aussi favorable. Le bonhomme semblait avoir plutôt perdu que gagné. Il était beaucoup plus maigre qu’autrefois ; son visage anguleux semblait être plus effilé, son nez était plus long ; son front et sa tête dégarnis de cheveux, sa voix grêle, dure et criarde ; enfin sa poitrine enfoncée, son dos voûté, ses joues décolorées, annonçaient évidemment le travailleur soucieux.

Wilhelm eut la courtoisie de s’exprimer avec beaucoup de réserve sur une si grande métamorphose, tandis que Werner donnait un libre cours à sa joie amicale.

« En vérité, dit-il, si tu as mal employé ton temps, et si, comme je suppose, tu n’as rien gagné, tu es devenu du moins un joli garçon, qui peut et qui doit faire fortune. Mais ne va pas gaspiller et prodiguer encore ces avantages ! Avec cette figure, tu as de quoi nous acheter une riche et belle héritière.

— Tu ne démentiras jamais ton caractère, répondit Wilhelm en souriant. À peine as-tu retrouvé ton ami, après un long temps, que déjà tu le considères comme une marchandise, comme un objet de spéculation, sur lequel il y a quelque chose à gagner. »

Jarno et l’abbé ne parurent nullement surpris de cette reconnaissance, et ils laissèrent nos deux amis s’étendre à loisir sur le présent et le passé. Werner tournait autour de son ami, le maniait et le passait en revue, au point de l’embarrasser.

« Non, non, s’écriait le beau-frère, je n’ai rien vu de pareil. Et pourtant je sais bien que ce n’est pas une illusion. Tes yeux sont plus profonds, ton front est plus large, ton nez plus délicat, et ta bouche plus gracieuse. Voyez-vous ce maintien ! Quelle tournure ! Quelles belles proportions ! Oh ! comme la paresse prospère ! Tandis que moi, pauvre diable… »

En disant ces mots, il se regardait au miroir.

« Si, pendant ce temps-là, je n’avais gagné beaucoup d’argent, je ne vaudrais rien du tout. »

Werner n’avait pas reçu la dernière lettre de Wilhelm. Leur société de commerce était cette maison étrangère avec laquelle Lothaire avait dessein d’acheter les terres en commun ; c’était pour cette affaire que Werner était venu, et il ne s’attendait nullement à rencontrer Wilhelm sur son chemin.

Le bailli survint ; les papiers furent produits ; Werner trouva les propositions raisonnables.

« Messieurs, poursuivit-il, si vous êtes, comme il me semble, bien disposés pour ce jeune homme, faites que notre part ne soit pas mauvaise, car il ne tiendra qu’à mon ami de prendre ces terres pour lui et d’y consacrer une partie de sa fortune. »

Jarno et l’abbé assurèrent que cette recommandation était superflue. À peine les bases de la convention furent-elles posées, que Werner exprima le désir de faire une partie d’hombre, à quoi Jarno et l’abbé se prêtèrent à l’instant. C’était habitude chez lui ; il ne pouvait passer un soir sans jouer.

Après souper, quand les deux amis se trouvèrent seuls, ils se questionnèrent et s’entretinrent vivement sur tout ce qu’ils désiraient apprendre l’un de l’autre. Wilhelm vantait sa position et le bonheur qu’il avait d’être admis dans la société d’hommes si distingués ; Werner secoua la tête.

« Il ne faudrait croire, dit-il, que ce qu’on voit de ses yeux. Plus d’un officieux ami m’avait assuré que tu vivais avec un jeune seigneur débauché ; tu lui procurais, disait-on, des comédiennes ; tu l’aidais à manger son bien, et tu l’avais brouillé avec sa famille.

— Je serais fâché, répondit Wilhelm, pour mes excellents amis et pour moi, que nous fussions méconnus à ce point, si ma carrière dramatique ne m’avait rendu indifférent à tous les mauvais propos. Comment les hommes pourraient-ils juger nos actions, qui leur apparaissent toujours isolément et par traits détachés, dont ils ne voient que la moindre partie, parce que le bien et le mal se font en secret, et que ce sont, le plus souvent, les choses indifférentes qui paraissent au jour ? Qu’on leur produise sur un tréteau des comédiens et des comédiennes ; qu’on allume des bougies de tous côtés : toute la pièce est jouée en quelques heures, et néanmoins il est rare que quelqu’un sache proprement ce qu’il en doit penser. »

Wilhelm fit cent questions sur la famille, sur les amis d’enfance et la ville natale. Werner se hâta de lui dire tous les changements survenus, et ce qui subsistait encore et ce qui s’était passé.

« Nos dames, dit-il, sont heureuses et contentes : l’argent ne manque jamais. Elles passent la moitié du jour à se parer et l’autre moitié à étaler leurs parures. Du reste elles ne sont pas trop mauvaises ménagères. Mes garçons montrent assez d’intelligence. Je les vois déjà, en idée, assis au comptoir, écrire et calculer, courir, acheter et brocanter. Chacun d’eux aura, le plus tôt possible, son industrie à part. Pour ce qui regarde notre bien, tu verras des choses qui te feront plaisir. Quand nous serons en règle au sujet de ces terres, tu me suivras chez nous ; car, à te voir, tu me parais capable de t’occuper d’affaires avec quelque intelligence. Honneur à tes nouveaux amis, qui t’ont fait entrer dans la bonne voie ! Je suis un maître fou, et c’est maintenant que je vois combien je t’aime : je ne puis me lasser de te regarder et d’admirer ta bonne mine. Aussi, comme te voilà, tu ne ressembles guère à ce portrait que tu envoyas un jour à ta sœur, et qui souleva dans la maison un grand débat. La mère et la fille trouvaient charmant ce jeune monsieur avec son cou nu, sa poitrine débraillée, son grand jabot, ses cheveux flottants, son chapeau rond, sa veste courte et son pantalon flottant : pour moi, je soutenais que ce costume n’en devait guère à celui de paillasse. Mais aujourd’hui tu as l’air d’un homme. Il n’y manque plus que la queue. Je t’en prie, attache-moi ces cheveux ; autrement on va te prendre en chemin pour un juif, et l’on te fera payer le péage et l’escorte[19].

Pendant cette conversation, Félix s’était glissé dans la chambre, et, sans qu’on prît garde à lui, il s’était couché et endormi sur le canapé.

« Quel est ce marmot ? » dit Werner.

Wilhelm ne se sentit pas, en ce moment, le courage de dire la vérité, et ne se souciait point de raconter une histoire, au fond toujours douteuse, à un homme qui, par nature, n’était rien moins que crédule.

Toute la société se rendit dans les terres pour les examiner et conclure le marché. Wilhelm gardait sans cesse Félix à ses côtés ; en songeant à son fils, il contemplait ce domaine avec un vif plaisir. Les cerises et les fraises, presque mûres, éveillaient la friandise de Félix, et rappelaient à Wilhelm le temps de son enfance et les nombreux devoirs du père, de préparer, de procurer et de conserver à sa famille la jouissance des biens. Avec quel intérêt il observait les pépinières et les bâtiments ! Avec quelle ardeur il se disposait à réparer ce qui était négligé, à relever ce qui tombait en ruines ! Il ne voyait plus le monde en oiseau de passage ; il ne regardait plus un édifice comme une cabane de feuillage, bâtie à la hâte, qui sèche avant qu’on l’abandonne. Tout ce qu’il se proposait d’établir devait grandir pour l’enfant ; tout ce qu’il voulait fonder aurait la durée de plusieurs générations. Dans ce sens, ses années d’apprentissage étaient finies, et, avec les sentiments d’un père, il avait acquis toutes les vertus d’un citoyen. Il le sentait, et sa joie était sans égale.

« Ô inutile rigueur de la morale ! s’écriait-il, puisque la nature nous forme, par ses aimables leçons, à tout ce que nous devons être ! Ô singulières prétentions de la société civile, qui d’abord nous trouble et nous égare, et qui ensuite exige de nous plus que ne fait la nature ! Malheur à toute espèce d’éducation qui détruit les moyens les plus efficaces de l’éducation véritable, et qui fixe nos yeux sur le but, au lieu de nous rendre heureux sur la route ! »

Quelque variée que fût son expérience de la vie, ce ne fut qu’en observant l’enfance qu’il se forma des idées claires sur la nature de l’homme. Le théâtre, comme le monde, n’avait été pour lui qu’une poignée de dés étalés, qui portent chacun sur leur face un nombre plus ou moins élevé, et qui, tous ensemble, forment une certaine somme. Mais on pourrait dire que l’enfant était pour lui un dé unique, sur les faces diverses duquel étaient gravés clairement les qualités et les défauts de la nature humaine.

Chaque jour augmentait chez Félix le désir de connaître. Quand une fois il eut appris que les objets avaient des noms, il voulut savoir le nom de chacun. Il était persuadé que son père devait tout savoir ; il le tourmentait souvent de questions, et le portait à s’enquérir de choses auxquelles il avait fait jusque-là peu d’attention. Le désir naturel d’apprendre l’origine et la fin des êtres se montra aussi de bonne heure chez l’enfant. Quand il demandait d’où vient le vent et où s’en va la flamme, le père sentait vivement les bornes de son esprit ; il désirait connaître jusqu’où l’homme peut s’élever par la pensée, et les choses dont il peut espérer de rendre compte à lui-même et aux autres. La colère de l’enfant, lorsqu’il voyait un être vivant victime d’une injustice, causait au père une vive joie, comme étant la marque d’un bon cœur. Un jour, il vit Félix battre de toutes ses forces la cuisinière, qui avait tué quelques pigeons : mais il fut bien désenchanté, lorsqu’une autre fois il trouva son fils assommant sans pitié des grenouilles et déchirant des papillons.

Ce trait le fit songer à tant d’hommes, qui semblent parfaitement justes, lorsque la passion ne les possède pas, et qu’ils observent les actions des autres.

Il aimait à sentir quelle heureuse et réelle influence Félix exerçait sur lui ; mais sa joie fut un moment troublée, lorsqu’il vint à songer que l’enfant faisait l’éducation du père plus que le père celle de l’enfant. Wilhelm n’avait rien à reprendre chez son fils ; il n’était pas en état de lui donner une direction que l’enfant n’avait pas prise de son chef, et même les mauvaises habitudes contre lesquelles Aurélie avait tant travaillé, s’étaient toutes remontrées de plus belle après la mort de cette amie. Félix continuait à laisser les portes ouvertes, à ne pas manger ce qu’on servait sur son assiette, et il n’était jamais plus satisfait que lorsqu’on souffrait qu’il prît les morceaux dans le plat, et qu’il laissât son verre plein pour boire à la bouteille. Il était délicieux aussi, lorsqu’il se mettait dans un coin, un livre à la main, et disait bien sérieusement : « Il faut que j’étudie ma leçon, » quoiqu’il fût loin encore de connaître les lettres et de vouloir les apprendre.

Quand Wilhelm considérait le peu qu’il avait fait jusqu’alors pour son enfant, le peu qu’il était capable de faire, il était pris d’une inquiétude assez forte pour contrebalancer tout son bonheur.

« Sommes-nous donc si égoïstes, nous autres hommes, se disait-il, que nous ne puissions prendre souci d’un autre que nous ? Ne suis-je pas avec Félix sur la même voie où j’étais avec Mignon ? J’ai attiré vers moi cette chère enfant, sa présence a fait ma joie, et cependant je l’ai impitoyablement négligée. Qu’ai-je fait pour lui donner l’instruction dont elle était si avide ? Rien ! Je l’ai abandonnée à elle-même et à tous les hasards auxquels elle pouvait être exposée dans une société sans mœurs. Et ce petit garçon, que tu trouvais si remarquable avant qu’il te fût si cher, as-tu jamais senti le désir de faire la moindre chose pour lui ? Il n’est plus temps de gaspiller tes années et celles des autres ; recueille-toi, et vois ce que tu as à faire pour toi-même et pour les aimables créatures que la nature et l’inclination ont si intimement liées à ton sort. »

Ce monologue n’était proprement qu’un préambule, pour se dire qu’il avait déjà fait ses réflexions, cherché le parti qu’il devait prendre et arrêté son choix : il ne pouvait tarder davantage de se l’avouer à lui-même. Après tant de regrets superflus, donnés à la perte de Marianne, il voyait trop clairement qu’il devait chercher une mère à l’enfant, et qu’il n’en pouvait trouver une meilleure que Thérèse. Il connaissait parfaitement cette femme excellente. C’était la seule épouse, la seule compagne, à laquelle il pût se confier lui et les siens. La noble inclination de Thérèse pour Lothaire ne l’arrêtait point : ils étaient séparés à jamais par une destinée bizarre.

Thérèse se regardait comme libre, et avait parlé d’un mariage, avec indifférence, il est vrai, mais comme d’une chose toute naturelle.

Après avoir longtemps réfléchi, il résolut de lui dire sur lui-même tout ce qu’il savait ; il fallait qu’elle apprît à le connaître comme il la connaissait, et il se mit à passer en revue son histoire. Elle lui parut si vide d’événements, et, en somme, tous les aveux qu’il avait à faire, si peu à son avantage, qu’il fut plus d’une fois sur le point de renoncer à son projet. Enfin il se résolut à prier Jarno de tirer pour lui de la tour le manuscrit de ses Années d’apprentissage.

« C’est fort à propos ! » lui répondit-il, et il remit le rouleau à Wilhelm.

Un noble cœur ne peut s’empêcher de frémir, lorsqu’il sent qu’il va être éclairé sur lui-même. Toutes les transitions sont des crises, et une crise n’est-elle pas une maladie ? Après une maladie, avec quelle répugnance on se regarde au miroir ! On se sent mieux, et l’on ne voit que les ravages du mal passé. Cependant Wilhelm était assez préparé. Déjà les circonstances lui avaient parlé vivement ; ses amis ne l’avaient pas ménagé, et, bien qu’il déroulât le manuscrit avec quelque précipitation, il devint toujours plus tranquille, à mesure qu’il avança dans sa lecture. Il trouva l’histoire détaillée de sa vie, esquissée à grands traits ; nul événement isolé, nuls sentiments étroits, ne troublèrent son regard ; des observations générales pleines de bienveillance le dirigeaient sans l’humilier, et il vit, pour la première fois, son image hors de lui, non pas, comme dans un miroir, un second lui-même, mais comme dans un portrait, un autre lui-même : on ne se reconnaît pas sans doute à chaque trait, mais on est charmé de voir qu’un penseur nous a compris, qu’un grand talent nous a reproduits ; de telle sorte, qu’une image de ce que nous fûmes subsiste encore, et pourra durer plus longtemps que nous.

Wilhelm s’occupa dès lors à rédiger pour Thérèse l’histoire de sa vie, dont le manuscrit lui avait rappelé toutes les circonstances, et il rougissait de n’avoir, en présence des grandes vertus de cette aimable femme, rien à produire qui pût témoigner une sage activité. Autant son récit fut détaillé, autant sa lettre fut courte : il demandait à Thérèse son amitié, son amour, s’il était possible ; il lui offrait sa main et il implorait une prompte décision.

Après avoir débattu quelque temps en lui-même, s’il devait consulter ses amis Jarno et l’abbé dans cette affaire importante, il prit le parti de se taire. Il était trop fermement résolu, la chose était trop importante, pour qu’il eût consenti à la soumettre à la décision de l’homme le meilleur et le plus sage : il eut même la précaution de porter sa lettre au bureau de poste le plus voisin. Peut-être avait-il éprouvé un sentiment pénible, à la pensée que, tant de fois, dans les circonstances de sa vie où il croyait agir librement et en secret, on l’avait observé et même dirigé, comme cela paraissait clairement par le manuscrit, et maintenant il voulait du moins parler à Thérèse cœur à cœur, et la rendre seule arbitre de son sort. Il ne se fit donc aucun scrupule de se dérober, du moins dans cette circonstance importante, à ses gardes et ses surveillants.

CHAPITRE II.

La lettre fut à peine expédiée, que Lothaire revint. Chacun s’applaudit de voir arrangées, et bientôt conclues, les importantes affaires qu’on avait préparées ; Wilhelm était impatient de voir comment des fils si nombreux seraient noués ou déliés, et son propre sort fixé pour l’avenir. Lothaire salua tous ses amis avec la plus grande cordialité.

Il était complètement rétabli, et son air joyeux annonçait l’homme qui sait ce qu’il doit faire, et que nul obstacle n’empêchera d’accomplir sa volonté.

Wilhelm fut incapable de répondre à sa cordialité.

« Voilà, se disait-il, l’ami, l’amant, le fiancé de Thérèse, que tu songes à supplanter. Crois-tu pouvoir jamais effacer ou dissiper l’impression qu’il a faite ? »

Si la lettre n’avait pas été en chemin, peut-être ne l’aurait-il pas expédiée. Heureusement le dé était jeté ; déjà peut-être Thérèse était décidée, et la distance couvrait seule encore de son voile une heureuse conclusion. La victoire ou la défaite serait bientôt connue. Il cherchait à se tranquilliser par toutes ces réflexions, et cependant les mouvements de son cœur étaient presque fiévreux. Il ne pouvait donner que peu d’attention à l’importante affaire à laquelle tenait, en quelque façon, sa fortune tout entière. Ah ! quand la passion le possède, combien l’homme trouve insignifiant tout ce qui l’environne, tout ce qui le touche !

Heureusement pour Wilhelm, Lothaire traita cette affaire avec grandeur et Werner avec facilité. Dans son ardeur pour le gain, Werner éprouvait une grande joie de la belle acquisition qu’il allait faire, ou plutôt son ami. Lothaire, de son côté, semblait occupé de tout autres pensées.

« Ce qui peut me réjouir, disait-il, c’est moins la possession que la légitimité.

— Mais, au nom du ciel, s’écria Werner, notre possession n’est-elle pas assez légitime ?

— Pas tout à fait, répondit Lothaire.

— Est-ce que nous ne donnons pas notre argent ?

— Fort bien ! aussi regarderez-vous peut-être comme un vain scrupule ce que j’ai à vous dire. Je ne vois de propriété tout à fait légitime, tout à fait pure, que celle qui paye sa dette à l’État.

— Comment ? dit Werner ; vous voudriez donc que nos terres, achetées libres, fussent imposables ?

— Oui, jusqu’à un certain point : car c’est seulement de cette égalité avec les autres terres que résulte la sûreté de la possession. De nos jours, où tant de principes sont ébranlés, quelle est la raison essentielle qui fait juger au paysan que la propriété du gentilhomme est moins solide que la sienne ? C’est uniquement que le gentilhomme n’est pas imposé, qu’il pèse sur lui.

— Que deviendront alors les intérêts de notre capital ?

— Ils ne s’en trouveraient pas plus mal, dit Lothaire, si, en échange d’un impôt raisonnable et régulier, l’État voulait nous affranchir de ces simagrées de fiefs, et nous permettre de disposer de nos terres à notre gré, en sorte que nous ne fussions pas obligés de les grouper en si grandes masses ; qu’il nous fût loisible de les partager entre nos enfants d’une manière plus égale, pour leur assurer à tous une vive et libre activité, au lieu de leur laisser des privilèges gênés et gênants, que nous ne pouvons maintenir qu’en invoquant les mânes de nos ancêtres. Combien ne seraient pas plus heureux les hommes et les femmes, s’ils pouvaient regarder autour d’eux librement, et, sans considérations étrangères, élever jusqu’à eux par leur choix, tantôt une vertueuse jeune fille, tantôt un digne jeune homme ! L’État aurait de plus nombreux, peut-être de meilleurs citoyens, et ne manquerait pas si souvent de têtes et de bras.

— Je puis vous assurer, dit Werner, que je n’ai de ma vie pensé à l’État : j’ai payé les impôts, les péages et droits d’escorte, uniquement parce que la coutume le veut ainsi.

— Eh bien, dit Lothaire, j’espère que je ferai de vous un bon patriote : car de même qu’à table un bon père sert toujours ses enfants avant lui, un bon citoyen, avant toute autre dépense, prélève ce qu’il doit payer à l’État. »

Ces réflexions générales, loin de suspendre le cours de leurs affaires particulières, en accélérèrent la conclusion. Lorsqu’elles furent à peu près réglées, Lothaire dit à Wilhelm :

« Il faut que je vous envoie maintenant dans un lieu où vous êtes plus nécessaire qu’ici : ma sœur vous fait prier de vous rendre chez elle aussitôt que possible. La pauvre Mignon semble dépérir, et l’on croit que votre présence pourrait encore arrêter le mal. Ma sœur m’envoie ce nouveau billet, qui vous montrera combien la chose l’intéresse. »

Lothaire lui présenta le billet. Wilhelm avait entendu ces paroles avec le plus grand embarras, et reconnut sur-le-champ dans ces mots, rapidement tracés au crayon, l’écriture de la comtesse. Il ne savait que répondre.

« Emmenez Félix avec vous, dit Lothaire, afin que les enfants s’égayent ensemble. Vous partirez demain matin : la voiture de ma sœur, dans laquelle mes gens sont venus, est encore ici ; mes chevaux vous conduiront jusqu’à moitié chemin, puis vous prendrez la poste… Adieu, cher ami, saluez de ma part la comtesse ; dites-lui que je la reverrai bientôt, et qu’elle doit se préparer à recevoir quelques hôtes. L’ami de notre grand-oncle, le marquis Cipriani, est en route pour venir ici ; il espérait trouver le vieillard encore vivant, et passer avec lui d’heureux moments, au souvenir de leur ancienne liaison et dans les jouissances des arts qu’ils aimaient tous deux. Le marquis était beaucoup moins âgé que mon oncle, et lui devait la meilleure part de son éducation. Il faut maintenant mettre en œuvre toutes nos ressources, pour combler un peu le vide qu’il trouvera, et nous ne pouvons mieux y réussir qu’en appelant à nous quelques amis. »

Là-dessus Lothaire se retira chez lui avec l’abbé ; Jarno avait déjà pris les devants à cheval ; Wilhelm se hâta de rentrer dans sa chambre. Il n’avait personne à qui se confier, personne dont le secours pût lui faire éviter une démarche qu’il redoutait si fort. Le petit domestique entra, et demanda la permission de faire les paquets, parce qu’on voulait charger dès ce soir la voiture, afin de partir au point du jour. Wilhelm ne savait ce qu’il devait faire ; enfin il se dit :

« Commence d’abord par sortir de cette maison : tu réfléchiras en route à ce que tu dois faire, et tu resteras en tout cas à moitié chemin ; de là tu enverras un messager, et tu écriras à Lothaire ce que tu n’oses pas lui dire ; et qu’il en soit ce que le sort voudra ! »

Malgré cette résolution, il passa la nuit sans fermer l’œil ; la vue de Félix, qui dormait doucement, lui donna seule quelque tranquillité.

« Ah ! se disait-il, qui sait quelles nouvelles épreuves t’attendent ? Qui sait combien mes fautes passées doivent me tourmenter encore ? combien de bons et sages projets d’avenir je dois voir échouer ? Mais ce trésor, qu’enfin je possède, ô destinée exorable ou inexorable, conserve-le-moi ! S’il pouvait arriver que cet être, la meilleure part de moi-même, fût détruit, ce cœur arraché à mon cœur, alors adieu, raison et sagesse ! Adieu, sollicitude et prévoyance ! Loin de moi le goût de conserver ! Périsse tout ce qui nous distingue de la brute ! Et, s’il n’est pas permis de mettre à ses tristes jours une fin volontaire, qu’un prompt délire m’enlève la conscience de moi-même, avant que la mort, qui la détruit pour toujours, amène la nuit éternelle. »

Wilhelm prit l’enfant dans ses bras, le baisa, le pressa contre son cœur et l’arrosa de ses larmes. L’enfant s’éveilla ; ses yeux brillants, son regard caressant, émurent le père jusqu’au fond de l’âme.

« Quelle scène pour moi, lui disait-il du cœur, si je dois te présenter à la belle et malheureuse comtesse ; si elle te presse contre le sein que ton père a si profondément blessé ! Ne dois-je pas craindre qu’elle ne te repousse en gémissant, aussitôt que ton attouchement réveillera sa douleur véritable ou imaginaire ! »

Le cocher ne lui laissa pas le loisir de réfléchir ou de balancer plus longtemps : il fallut monter en voiture avant le jour. Wilhelm enveloppa son Félix d’un manteau ; la matinée était froide, mais sereine. C’était la première fois de sa vie que l’enfant voyait le lever du soleil : son étonnement, aux premiers feux du matin, à l’éclat toujours croissant de la lumière, sa joie et ses naïves réflexions, charmaient le père, et lui permettaient de lire dans ce jeune cœur, devant lequel le soleil se levait et planait, comme sur un lac pur et tranquille.

Le cocher détela dans une petite ville, et ramena les chevaux chez son maître. Wilhelm prit une chambre à l’auberge, et se demanda tout de bon s’il devait rester ou poursuivre sa route. Dans cette irrésolution, il osa relire le billet de la comtesse, sur lequel il n’avait pas eu jusqu’alors le courage de reporter ses regards.

« Envoie-moi bien vite ton jeune ami, disait la comtesse ; l’état de Mignon me semble s’être aggravé ces deux derniers jours. Si triste que soit cette occasion, je serai charmée de faire sa connaissance. »

Ces derniers mots, que Wilhelm n’avait pas remarqués d’abord, l’effrayèrent, et il résolut aussitôt de ne pas aller chez la comtesse.

« Eh quoi ! se dit-il, Lothaire, qui sait notre liaison, ne lui a pas découvert qui je suis ? Celui qu’elle attend, avec une âme tranquille, ce n’est pas une ancienne connaissance, qu’elle aimerait mieux ne pas revoir ! C’est un étranger qu’elle attend ! Et je me présenterais devant elle ! Je la vois rougir, je la vois reculer d’horreur ! Non, il m’est impossible d’affronter cette scène. »

On venait de mettre les chevaux à la voiture : Wilhelm était décidé à faire décharger ses effets et à rester. Son agitation était extrême. Il entendit la fille d’auberge, qui montait pour l’avertir que la voiture était prête ; il chercha bien vite dans son esprit un motif qui l’obligeât de demeurer, et ses regards s’arrêtèrent avec distraction sur le billet qu’il tenait à la main.

« Bon Dieu ! se dit-il, que vois-je ?… Ce n’est pas la main de la comtesse ; c’est la main de l’amazone ! »

La jeune fille entra, le pria de descendre et emmena Félix avec elle.

« Est-ce possible ? disait Wilhelm, est-ce vrai ? Que dois-je faire ? rester, attendre, m’éclaircir ? ou plutôt courir, courir et me précipiter au-devant d’un dénouement ? Ce chemin te conduit chez elle et tu peux balancer ? Tu la verras ce soir, et tu voudrais t’enfermer dans cette prison ? C’est sa main, oui, sans aucun doute ! Cette main t’appelle ; sa voiture est attelée pour te mener auprès d’elle. L’énigme est résolue. Lothaire a deux sœurs ; il connaît mes rapports avec l’une ; il ne sait pas combien je suis redevable à l’autre. Elle-même ne se doute pas que le vagabond blessé, qui lui doit, sinon la vie, du moins sa guérison, est l’hôte qui est accueilli dans la maison de son frère, avec une bonté si peu méritée. »

Félix, qui se balançait dans la voiture, s’écria :

« Viens, papa ! oh ! viens ! vois les beaux nuages ! les belles couleurs !

— Je vois, dit Wilhelm en son cœur, tandis qu’il descendait vivement l’escalier, et toutes les merveilles des cieux qui te ravissent encore, aimable enfant, ne sont rien près du spectacle que j’attends. »

Une fois en voiture, il repassa dans sa mémoire toutes les circonstances.

« Nathalie est donc aussi l’amie de Thérèse ! Quelle découverte ! Quelle espérance et quelle perspective ! Comme il est étrange que la crainte d’entendre parler d’une des sœurs ait pu me cacher complètement l’existence de l’autre ! ».

Avec quelle joie il regardait son Félix ! Il espérait pour l’enfant et pour lui le meilleur accueil.

Le soir approchait, le soleil était couché, la route n’était pas fort bonne ; le postillon avait ralenti la marche ; Félix était endormi, et de nouveaux doutes, de nouvelles inquiétudes, s’éveillèrent dans le cœur de notre ami.

« Quelle folie, quelles illusions te dominent ! se disait-il. Une incertaine ressemblance d’écriture te rassure tout à coup, et te donne occasion d’imaginer la plus merveilleuse fable ! »

Il reprit le billet, et, aux dernières lueurs du jour, il crut de nouveau reconnaître l’écriture de la comtesse ; ses yeux ne voulaient pas retrouver en détail ce que son cœur lui avait dit soudain à la vue de l’ensemble.

« Ainsi donc ces chevaux te mènent au-devant de la plus affreuse scène ! Qui sait si, déjà dans quelques heures, ils ne te ramèneront pas ! Encore si tu la trouvais seule ! Mais peut-être son mari sera-t-il présent, peut-être la baronne ! Comme je trouverai la comtesse changée ! Pourrai-je soutenir sa vue ? »

Une faible espérance que c’était auprès de son amazone qu’il se rendait, perçait quelquefois à travers ses sombres pensées. Il était nuit ; la voiture roula sur le pavé d’une cour et s’arrêta : un laquais, portant un flambeau, s’avança d’un magnifique portail, descendit un large escalier et s’approcha de la voiture.

« On attend monsieur depuis longtemps, » dit-il en ouvrant la portière.

Wilhelm, après être descendu, prit dans ses bras Félix endormi, et le premier domestique dit à un second, qui se tenait à la porte, un flambeau à la main :

« Conduis monsieur chez la baronne.

— Quel bonheur ! se dit Wilhelm, avec un soudain transport : à dessein ou par hasard, la baronne est ici ! Je la verrai la première. Apparemment la comtesse est déjà couchée. Bons génies, faites que ce moment de perplexité passe d’une manière supportable. »

Il entra dans la maison et se vit dans le lieu le plus sévère et le plus saint, lui semblait-il, où il fût jamais entré. Un lustre étincelant, suspendu au plafond, éclairait vivement un large escalier à pente douce, qui se présentait devant lui et finissait par se courber en deux bras. Des statues et des bustes de marbre étaient rangés sur des piédestaux et dans des niches : il crut en reconnaître quelques-unes. Les impressions d’enfance sont ineffaçables jusque dans leurs moindres détails ; il reconnut une muse, qui avait appartenu à son grand-père ; ce ne fut pas, il est vrai, à sa figure et à son mérite, mais à un bras restauré et à quelques réparations de la draperie. Il croyait voir se réaliser un songe. L’enfant pesait sur son bras : Wilhelm chancela sur les degrés et se mit à genoux, comme pour le prendre plus commodément ; mais c’est en effet qu’il avait besoin de se remettre un instant. Le domestique qui l’éclairait voulut prendre Félix : le père ne put se résoudre à s’en séparer. Ensuite il entra dans le vestibule et vit, avec plus de surprise encore, le tableau bien connu, qui représentait le prince malade d’amour. À peine avait-il eu le temps d’y jeter un coup d’œil, que le valet lui fit traverser quelques salles et l’introduisit dans un cabinet. Là une dame, assise derrière un écran qui la tenait dans l’ombre, était occupée à lire.

« Oh ! si c’était elle !… » se disait-il, en ce moment décisif.

Il posa sur ses pieds Félix, qui semblait s’éveiller, et il voulait s’approcher de la dame ; mais l’enfant, cédant au sommeil, s’affaissa sur lui-même. La dame se leva et s’avança au-devant de Wilhelm. C’était l’amazone ! Il ne fut pas maître de lui, tomba à genoux et s’écria : « C’est elle ! » Il lui prit la main et la baisa avec transport. L’enfant était couché entre eux sur le tapis et dormait doucement.

On le porta sur le canapé ; Nathalie s’assit à côté de lui ; elle invita Wilhelm à prendre un siège auprès d’elle. Elle lui offrit quelques rafraîchissements, qu’il refusa, tout occupé à s’assurer que c’était bien elle, à considérer attentivement ses traits, que l’écran tenait dans l’ombre, et à la reconnaître avec certitude. Elle lui parla de la maladie de Mignon, lui dit que l’enfant était lentement consumée par quelques sentiments profonds ; qu’avec sa grande sensibilité, qu’elle dissimulait, son pauvre cœur éprouvait souvent des crampes violentes et dangereuses ; que parfois ce premier organe de la vie s’arrêtait tout à coup, dans les émotions imprévues, et qu’on ne pouvait apercevoir dans le sein de l’aimable enfant aucune trace de battements réguliers ; quand cette crampe douloureuse était passée, le retour de la force vitale se manifestait chez elle par de violentes pulsations, et la tourmentait par l’excès d’activité, comme elle avait souffert auparavant par le défaut.

Wilhelm se souvint d’une scène pareille, et Nathalie s’en remit au docteur, qui lui parlerait plus amplement de la chose, et lui exposerait avec plus de détails la raison pour laquelle on avait appelé l’ami et bienfaiteur de l’enfant.

« Vous trouverez en elle, poursuivit Nathalie, un singulier changement : elle porte maintenant ces habits de femme, pour lesquels elle semblait avoir auparavant une si grande horreur.

— Comment l’avez-vous obtenu d’elle ? dit Wilhelm.

— Si c’est un changement favorable, nous ne le devons qu’au hasard. Voici comment la chose s’est passée. Vous savez peut-être que je suis toujours entourée d’un certain nombre de jeunes filles, que je cherche à former au bien, tandis qu’elles grandissent auprès de moi. Elles n’entendent rien de ma bouche que je ne tienne pour vrai, mais je ne puis ni ne veux empêcher qu’elles n’apprennent aussi, par d’autres personnes, bien des erreurs et des préjugés répandus et accrédités dans le monde. Si elles me demandent là-dessus quelques explications, je cherche, autant que possible, à lier ces idées étrangères et fausses à quelque idée juste, pour les rendre, sinon utiles, du moins innocentes. Mes jeunes filles avaient appris depuis quelque temps, des enfants du village, beaucoup de choses sur les anges, sur l’enfant Robert[20], sur le divin Jésus, qui, à certains moments, apparaissent en personne, récompensent les enfants sages, et punissent les indociles. Elles soupçonnèrent que ce pouvaient être des personnes déguisées ; je les confirmai dans cette croyance, et, sans m’engager dans beaucoup d’explications, je résolus de leur donner, à la première occasion, un spectacle de ce genre. Il se trouva justement qu’on touchait au jour de naissance de deux sœurs jumelles, qui s’étaient toujours fort bien conduites ; je promis que, cette fois, un ange leur apporterait les petits présents qu’elles avaient si bien mérités. Elles attendaient cette apparition avec une vive anxiété. J’avais choisi Mignon pour ce rôle. Au jour marqué, on l’habille décemment d’une longue robe blanche, au tissu léger. Rien n’y manquait, ni la ceinture d’or autour de son sein, ni le diadème d’or dans les cheveux. Je voulais d’abord supprimer les ailes ; mais les femmes de chambre, chargées de sa toilette, insistèrent pour deux grandes ailes dorées, où elles voulaient faire briller leur adresse. Ainsi vêtue, un lis dans une main et une petite corbeille dans l’autre, la merveilleuse apparition s’avança au milieu des jeunes filles et me surprit moi-même.

« Voici l’ange ! » leur dis-je.

« Toutes les jeunes filles furent sur le point de reculer, puis elles finirent par s’écrier :

« C’est Mignon ! »

« Cependant elles n’osaient approcher de la figure fantastique.

« Voici vos présents, » dit-elle, en présentant la corbeille.

« On entoure la jeune fille, on l’observe, on la touche et on l’interroge.

« Es-tu un ange ? demanda un enfant.

— Je le voudrais.

— Pourquoi portes-tu un lis à la main ?

— Oh ! si mon cœur était pur et ouvert comme lui !… Alors je serais heureuse.

— Comment tes ailes sont-elles faites ? Laisse-nous-les voir.

— Elles sont l’emblème de plus belles, qui ne sont pas déployées encore. »

« C’est avec cette gravité qu’elle répondit à toutes ces questions innocentes et légères. Quand la curiosité de la petite troupe fut satisfaite, et que l’effet de cette apparition parut s’affaiblir, on voulut déshabiller Mignon : elle s’y refusa, prit sa guitare, monta sur cette haute table à écrire, et chanta quelques strophes, avec une grâce admirable.

« Laissez-moi paraître, en attendant que je sois. Ne m’ôtez pas la robe blanche. Je fuis la belle terre, et descends dans l’inviolable demeure.

« Là je sommeillerai un peu de temps, puis mes yeux ranimés s’ouvriront ; je quitterai ma blanche tunique, ma ceinture et ma couronne.

« Et les figures célestes ne me demanderont point si je suis homme ou femme, et nuls voiles, nuls vêtements, n’envelopperont mon corps glorifié.

« À la vérité, j’ai vécu sans soins et sans peine, cependant j’ai senti d’assez profondes douleurs ; j’ai vieilli de chagrin avant l’âge : faites-moi renaître jeune pour toujours ! »

« Je résolus aussitôt, poursuivit Nathalie, de lui laisser sa robe, et j’ordonnai qu’on lui en fît quelques-unes de pareilles : elle n’en porte plus d’autres maintenant, et, sous ce nouveau costume, à ce qu’il me semble, elle a pris une expression toute nouvelle. »

La nuit étant déjà avancée, Nathalie se sépara de son nouvel hôte, qui ne s’éloigna pas sans inquiétude.

« Est-elle mariée ? » se disait-il.

Chaque fois qu’il avait aperçu quelque mouvement, il avait craint de voir une porte s’ouvrir et le mari paraître. Le domestique qui le conduisit dans sa chambre s’éloigna avant qu’il eût pu se résoudre à le questionner.

L’inquiétude le tint quelque temps éveillé ; il ne cessait de comparer la figure de l’amazone avec celle de sa nouvelle amie : elles ne pouvaient encore se confondre l’une avec l’autre : il avait, en quelque sorte, formé l’une, et l’autre semblait vouloir le transformer.

CHAPITRE III.

Le lendemain, tandis que le repos et le silence régnaient encore dans le château, Wilhelm se leva pour le parcourir. C’était l’architecture la plus belle, la plus pure et la plus imposante qu’il eût jamais vue.

« Il en est, se disait-il, de l’art véritable comme de la bonne société ; il nous oblige, avec une grâce charmante, de reconnaître la mesure selon laquelle et pour laquelle notre nature intime est formée. »

Les bustes et les statues qui avaient appartenu à son grand-père firent sur lui une impression infiniment agréable. Il courut avec empressement au prince malade d’amour, et le tableau lui parut toujours gracieux et touchant. Le domestique lui ouvrit plusieurs autres salles ; il vit une bibliothèque, un cabinet d’histoire naturelle, un cabinet de physique : il se sentit fort étranger à tous ces objets.

Félix s’était réveillé et courait après lui ; Wilhelm se demandait quand et comment il recevrait la réponse de Thérèse ; il redoutait la rencontre de Mignon et même de Nathalie. Combien ses dispositions étaient différentes, lorsqu’il avait cacheté la lettre de Thérèse, et avait remis avec joie tout son sort entre les mains de cette noble femme !

On vint lui dire que Nathalie l’attendait pour déjeuner. Il entra dans une salle où plusieurs petites filles, vêtues simplement, et dont aucune ne paraissait avoir plus de dix ans, mettaient le couvert, tandis qu’une personne âgée apportait une légère collation.

Wilhelm considérait un portrait placé au-dessus du canapé : il était forcé d’y reconnaître la figure de Nathalie, mais il était loin d’en être satisfait. Nathalie entra et toute la ressemblance disparut. Heureusement la croix de chanoinesse brillait également sur la poitrine de l’image et sur celle de Nathalie.

« Madame, lui dit-il, j’examinais cette peinture, et je m’étonne qu’un artiste puisse être à la fois si fidèle et si menteur. Cette figure vous ressemble fort bien en général, et pourtant ce ne sont ni vos traits ni votre expression.

— Il faut plutôt s’étonner, répondit Nathalie, qu’il s’y trouve autant de ressemblance, car ce n’est point mon portrait, c’est celui d’une tante qui me ressemblait encore étant âgée, quand je n’étais qu’une enfant. Lorsqu’on fit cet ouvrage, elle avait à peu près l’âge où je suis, et, au premier coup d’œil, chacun s’y trompe. Que n’avez-vous connu cette femme excellente ! Je lui ai de grandes obligations. Une très faible santé, l’habitude, peut-être excessive, de se replier sur elle-même, et des scrupules moraux et religieux, ne lui permirent pas d’être pour le monde ce qu’elle eût été avec d’autres dispositions. Ce fut une lumière qui brilla seulement pour quelques amis et pour moi.

— Serait-il possible, reprit Wilhelm après un moment de réflexion, et frappé tout à coup du concours de tant de circonstances diverses, serait-il possible que cette âme si noble et si belle, dont j’ai pu lire aussi les paisibles aveux, fût votre tante ?

— Vous avez lu ce manuscrit ?

— Oui, madame, avec le plus grand intérêt, et non sans fruit pour toute ma vie. Ce qui m’a le plus frappé dans ce récit, c’est, je pourrais dire, la netteté de l’objet, non seulement en ce qui la touche elle-même, mais encore dans tout ce qui l’environnait ; c’est cette nature indépendante, incapable de rien admettre en elle qui ne fût en harmonie avec ses sentiments nobles et bienveillants.

— Vous êtes donc plus équitable, plus juste, je puis dire, envers ce beau caractère, que maintes personnes auxquelles on a, comme à vous, communiqué ces mémoires. Tout homme cultivé sait quels rudes combats il a dû soutenir avec lui-même et avec les autres ; combien son éducation lui a coûté d’efforts, et à quel point il oublie, dans certains cas, ce qu’il doit aux autres pour ne songer qu’à lui-même. Combien de fois l’homme vertueux se reproche-t-il de n’avoir pas agi avec assez de délicatesse ! Cependant, lorsqu’un beau naturel pousse la délicatesse et les scrupules jusqu’aux dernières limites, et même, si l’on veut, jusqu’à l’excès, le monde semble n’avoir pour lui aucun support, aucune indulgence. Et pourtant ces natures d’élite sont hors de nous ce que l’idéal est en nous ; ce sont des modèles proposés, non pas à notre imitation, mais à notre émulation. On rit de la propreté des Hollandaises, mais notre amie Thérèse serait-elle ce qu’elle est, si elle n’avait constamment ce modèle dans la pensée au milieu de son ménage ?

— Ainsi donc, reprit Wilhelm, je retrouve dans l’amie de Thérèse cette Nathalie, si chère à sa vertueuse parente, cette Nathalie, si compatissante, si tendre et si secourable dès son enfance ! Ce n’est que dans une pareille famille qu’un pareil cœur pouvait naître. Quel tableau se déroule devant moi, quand j’envisage, d’un regard, vos ancêtres et tout le cercle auquel vous appartenez !

— Je conviens, répondit Nathalie, qu’en un certain sens, vous ne pouviez être mieux informé sur notre famille que par le récit de notre tante : cependant son amour pour sa nièce l’a portée à dire trop de bien de moi. Quand on parle d’un enfant, on ne dit jamais ce qu’il est, mais ce qu’on espère de lui. »

Wilhelm avait réfléchi soudain qu’il connaissait aussi maintenant la naissance et les premiers ans de Lothaire ; il voyait la belle comtesse, encore enfant, avec les perles de sa tante autour du cou ; lui-même, il s’était trouvé bien près de ces perles, quand les lèvres amoureuses de la comtesse s’étaient posées sur les siennes. Il tâchait d’éloigner par d’autres pensées ces beaux souvenirs ; il passait en revue les personnes que cet écrit lui avait fait connaître.

« Ainsi donc, disait-il, je suis dans la maison de cet oncle vénérable ! Ce n’est pas une maison, c’est un temple, et vous en êtes la digne prêtresse, vous en êtes le génie. Je me souviendrai toute ma vie de l’impression que j’éprouvai hier au soir, lorsqu’à mon entrée, je vis devant moi les œuvres d’art qui m’avaient entouré dans mon enfance. Je me rappelai les strophes de Mignon et ses statues compatissantes, mais ces statues n’avaient pas à pleurer sur moi ; elles me regardaient avec une noble gravité et rattachaient à ce moment mes premiers souvenirs. Cet ancien trésor de notre famille, les délices de mon grand-père, je le trouve ici parmi cent autres chefs-d’œuvre, et moi, que la nature avait fait le favori de ce bon vieillard, moi, indigne, je m’y trouve aussi, bon Dieu, dans quelles liaisons ! dans quelle société ! »

Les jeunes filles s’étaient peu à peu retirées, pour vaquer à leurs petits travaux. Wilhelm resta seul avec Nathalie, qui lui demanda d’expliquer plus clairement ses dernières paroles. La découverte qu’une précieuse partie des œuvres d’art qui formaient la collection avait appartenu à son grand-père, rendit la conversation plus gaie et plus familière. Tout comme Wilhelm avait fait connaissance avec la famille par le moyen du manuscrit, maintenant il se retrouvait en quelque sorte dans son héritage.

Il désirait voir Mignon : son amie le pria de prendre patience jusqu’au retour du docteur, qu’on avait appelé dans le voisinage. On devine aisément que c’était ce même petit homme, plein d’activité, que déjà nous connaissons et qui figurait aussi dans les Confessions d’une belle âme.

« Puisque je me trouve au sein de cette famille, dit Wilhelm, l’abbé dont parle le manuscrit est aussi, je pense, l’homme bizarre, inexplicable, que j’ai retrouvé chez votre frère, après les plus singuliers événements ? Peut-être, madame, me donnerez-vous sur lui quelques éclaircissements ?

— Il y aurait beaucoup à dire sur son compte, répondit Nathalie. Ce que je sais le mieux, c’est l’influence qu’il a exercée sur notre éducation. Il a cru longtemps que l’éducation doit se baser tout entière sur les penchants naturels : ce qu’il pense aujourd’hui, je l’ignore. Il affirmait que le tout de l’homme est l’activité, et qu’on ne peut rien faire sans la disposition naturelle, sans l’instinct. « On accorde, disait-il souvent, que l’on naît poète ; on l’accorde pour tous les arts parce qu’on ne peut le méconnaître, et parce que ces manifestations de la nature humaine peuvent à peine être contrefaites : mais une observation attentive fera reconnaître que chacune de nos facultés, même les moins importantes, sont nées avec nous, et qu’il n’est pas une seule faculté indéterminée. Ce n’est que notre éducation équivoque, décousue, qui rend les hommes indécis ; elle éveille des désirs au lieu d’animer des penchants ; et, au lieu de seconder nos véritables dispositions, elle dirige nos efforts vers des objets bien souvent sans accord avec le naturel de ceux qui les poursuivent. J’aime mieux un enfant, un jeune homme, qui s’égarent sur leur propre voie, que tant d’autres qui suivent régulièrement une voie étrangère. Quand les premiers trouvent, par eux-mêmes ou par des indications, le droit chemin, c’est-à-dire celui qui convient à leur nature, ils ne l’abandonneront jamais, au lieu que les autres sont tentés, à chaque moment, de secouer un joug étranger et de se livrer à une liberté sans frein. »

— Chose étrange ! dit Wilhelm, cet homme remarquable s’est aussi occupé de moi, et, à ce qu’il semble, il m’a engagé, à sa manière, ou du moins il m’a fortifié quelque temps dans mes erreurs. Comment il pourra se justifier un jour de s’être, en quelque sorte, joué de moi, avec le concours de plusieurs amis, c’est une question dont il faut que j’attende la solution avec patience.

— Pour moi, dit Nathalie, je n’ai pas à me plaindre de cette manie, si c’en est une ; c’est moi qui m’en suis le mieux trouvée dans la famille. Je ne vois pas non plus comment l’éducation de Lothaire aurait pu être meilleure. On devait peut-être diriger autrement ma bonne sœur, la comtesse ; on pouvait lui communiquer un peu plus de force et de gravité. Ce que deviendra mon frère Frédéric, on ne saurait absolument le prévoir : je crains qu’il ne soit la victime de cette expérience pédagogique.

— Vous avez un second frère ? s’écria Wilhelm.

— Oui, un frère fort gai et fort léger, et, comme on ne l’a point empêché de courir le monde, je ne sais ce que deviendra cette nature frivole. Il y a longtemps que je ne l’ai vu. Une seule chose me tranquillise, c’est que l’abbé et les amis de mon frère savent toujours où il se trouve et ce qu’il fait. »

Notre ami allait demander à Nathalie ce qu’elle pensait de ces paradoxes, et quelques éclaircissements sur la société secrète, quand le docteur entra, et, après avoir souhaité à Wilhelm la bienvenue, lui parla sur-le-champ de l’état de Mignon.

Nathalie prit Félix par la main, pour le mener auprès de la pauvre enfant, qu’elle voulait préparer à revoir son ami. Le médecin, se voyant seul avec Wilhelm, poursuivit en ces termes :

« J’ai à vous apprendre d’étranges secrets, que vous ne soupçonnez guère. L’absence de Nathalie nous permet de parler plus librement de choses que je ne pouvais apprendre que par elle, mais dont nous ne pouvions discourir ouvertement en sa présence. Le trait principal du singulier caractère de l’aimable enfant qui nous intéresse est une ardeur profonde. Sa passion de revoir sa patrie et sa passion pour vous, mon ami, forment, pour ainsi dire, ce qu’il y a de terrestre en elle ; l’un et l’autre objet sont reculés pour elle dans un lointain sans bornes ; l’un et l’autre sont inaccessibles à cet excellent cœur. Elle paraît originaire des environs de Milan, et fut enlevée à ses parents par une troupe de saltimbanques. On ne peut en savoir d’elle davantage, parce qu’elle était trop jeune pour indiquer exactement le nom de sa famille et le lieu de sa naissance, mais surtout parce qu’elle a fait serment de ne révéler à personne au monde sa demeure et son origine. Car ces mêmes gens qui la trouvèrent égarée, et auxquels elle décrivit exactement sa demeure, avec d’instantes prières de la reconduire chez elle, n’en furent que plus pressés de l’emmener, et, la nuit, dans l’auberge, croyant que l’enfant était endormie, ils plaisantèrent sur la bonne capture qu’ils avaient faite, affirmant que, sans doute, elle ne retrouverait pas son chemin. Alors la pauvre petite fut saisie d’un affreux désespoir, dans lequel enfin la mère de Dieu lui apparut et lui promit son assistance : là-dessus elle fit serment et se promit à elle-même de ne jamais se confier à personne, de ne raconter à personne son aventure, et de vivre et mourir dans l’attente d’un secours divin. Ces détails même, que je vous rapporte, elle ne les a pas confiés expressément à Nathalie ; notre digne amie les a recueillis de quelques mots épars, de chants et d’indiscrétions enfantines, qui trahissent justement ce qu’elles veulent cacher. »

Wilhelm put alors s’expliquer bien des chants, bien des paroles de la bonne Mignon. Il conjura son ami de lui dire tout ce qu’il avait découvert par les chants et les aveux singuliers de cette enfant extraordinaire.

« Préparez-vous, lui dit le docteur, à une étrange confidence, à une aventure où, sans le savoir, vous avez eu beaucoup de part, et qui, je le crains, sera décisive pour la vie ou la mort de Mignon.

— Parlez ! mon impatience est au comble.

— Vous souvient-il d’une visite nocturne, mystérieuse, qu’une femme vous fit après la représentation d’Hamlet ?

— Oui ! je m’en souviens, dit Wilhelm avec embarras, mais je ne croyais pas qu’on m’en fît souvenir dans ce moment.

— Savez-vous qui était cette femme ?

— Non. Vous m’effrayez ! Au nom du ciel, ce n’était pas Mignon ?… Qui donc ? Parlez !

— Je l’ignore moi-même.

— Ainsi ce n’était pas Mignon ?

— Non, sans doute ; mais Mignon était sur le point de se glisser auprès de vous, et fut condamnée à voir, d’une cachette, qu’une rivale l’avait devancée.

— Une rivale ! Poursuivez ! Je suis confondu.

— Félicitez-vous plutôt de pouvoir apprendre si vite ces résultats de nos observations. Nathalie et moi, qui cependant ne prenons à l’affaire qu’un intérêt plus éloigné, nous avons assez souffert, avant de parvenir à nous expliquer un peu clairement le trouble de cette pauvre créature, que nous désirions secourir. Rendue attentive par les propos légers de Philine et des autres jeunes femmes, et par une certaine chansonnette, elle avait trouvé ravissante l’idée de passer une nuit près de son bien-aimé, sans imaginer autre chose qu’un intime et délicieux repos. Sa passion pour vous était déjà vive et impérieuse ; déjà plus d’une fois elle avait trouvé dans vos bras une trêve à ses douleurs ; elle désirait goûter ce bonheur dans toute sa plénitude. Tantôt elle se proposait de solliciter cette grâce par ses caresses ; tantôt elle était retenue par une frayeur secrète. Enfin cette joyeuse soirée et le vin qu’elle avait bu lui donnèrent le courage de risquer cette démarche et de se glisser chez vous cette nuit-là. Déjà elle vous avait devancé pour se cacher dans la chambre, qui n’était pas fermée ; mais, lorsqu’elle eut monté l’escalier, elle entendit un léger bruit, elle se cacha et vit une femme vêtue de blanc se couler dans votre chambre. Bientôt vous arrivâtes vous-même, et elle entendit pousser le verrou.

« Mignon souffrit une douleur inouïe ; toutes les fureurs d’une violente jalousie se mêlèrent aux élans inconnus de vagues désirs, et assaillirent violemment la faible adolescente. Son cœur avait battu jusque-là de désir et d’espérance ; tout à coup il s’arrêta, et pesa sur son sein comme une masse de plomb ; la respiration lui manqua ; elle ne savait où trouver du soulagement ; elle entendit la harpe du vieillard, courut dans son grenier et passa la nuit à ses pieds, agitée d’horribles convulsions. »

Le docteur s’arrêta un moment, et, comme Wilhelm gardait le silence, il reprit la parole :

« Nathalie m’a déclaré que jamais rien ne l’avait tant effrayée et saisie que l’état de Mignon, pendant qu’elle lui faisait ce récit ; notre noble amie se faisait même des reproches d’avoir tiré d’elle ces aveux par ses questions insinuantes, et d’avoir cruellement renouvelé, par ces souvenirs, la vive douleur de la pauvre enfant.

« Cette bonne créature, disait Nathalie, à peine arrivée à cet endroit de son récit, ou plutôt de ses réponses à mes questions toujours plus pressantes, tomba soudain devant moi, et, la main sur le cœur, elle se plaignit de ressentir la même douleur que dans cette affreuse nuit. Elle se roulait par terre comme un ver, et j’eus besoin de toute ma fermeté, afin de me rappeler et de mettre en usage les moyens que je connaissais, pour soulager, dans ces circonstances, et l’esprit et le corps. »

— Vous me plongez dans une véritable angoisse, s’écria Wilhelm, en me faisant sentir si vivement tous mes torts envers cette chère enfant, à l’instant même où je vais la revoir. S’il faut que je la voie, pourquoi m’ôtez-vous le courage de l’aborder sans embarras ? Et dois-je vous le dire, telle étant la disposition de son cœur, je ne vois pas le bien que peut lui faire ma présence. Si vous êtes persuadé, comme médecin, que cette double passion a miné ses forces, au point de mettre sa vie en danger, pourquoi faut-il que je renouvelle ses douleurs, et peut-être que je hâte sa fin en paraissant à sa vue ?

— Mon ami, quand nous ne pouvons guérir, nous devons du moins chercher à soulager, et j’ai vu, par des exemples frappants, combien la présence de l’objet aimé enlève à l’imagination son pouvoir destructeur, et transforme le brûlant désir en une paisible contemplation. Observons-en tout la mesure et le but : car la présence peut aussi rallumer une passion éteinte. Voyez la bonne Mignon ; soyez doux et caressant, et attendons l’événement. »

À ce moment Nathalie revint, et invita Wilhelm à la suivre auprès de Mignon.

« Elle semble, dit-elle, tout à fait heureuse d’être avec Félix, et j’espère qu’elle recevra fort bien son ami. »

Wilhelm suivit Nathalie, non sans être un peu combattu : il était profondément ému de tout ce qu’il avait appris, et craignait une scène passionnée. Ce fut tout le contraire.

Mignon, en longue robe blanche, avec ses beaux cheveux bruns, en partie tressés, en partie flottants, était assise, tenant Félix sur ses genoux et le pressant sur son cœur ; elle semblait une ombre, et Félix paraissait la vie même. On eût dit que la terre et le ciel s’embrassaient. Elle tendit la main à Wilhelm en souriant et lui dit :

« Je te remercie de m’avoir ramené l’enfant. On me l’avait enlevé, Dieu sait comment ! et dès lors je ne pouvais plus vivre. Aussi longtemps que mon cœur aura besoin de quelque chose sur la terre, c’est Félix qui doit remplir ce vide. »

Le calme avec lequel Mignon avait reçu Wilhelm causa une grande joie à tous ses amis. Le médecin demanda que Wilhelm la vît souvent, et que l’on maintînt son corps et son esprit en équilibre ; puis il se retira et promit de revenir bientôt.

Wilhelm eut alors le loisir d’observer Nathalie dans le cercle de ses occupations. On n’aurait pas souhaité de plus grand bonheur que de vivre auprès d’elle. Sa présence avait la plus heureuse influence sur les jeunes filles et les femmes d’âges divers, dont les unes habitaient dans sa maison et les autres venaient du voisinage la visiter plus ou moins souvent.

« Le cours de votre vie fut sans doute toujours égal, lui dit un jour Wilhelm, car le portrait que votre tante fait de votre enfance me paraît vous ressembler encore. L’erreur, on le sent bien, vous fut toujours étrangère ; vous ne fûtes jamais obligée de revenir sur vos pas.

— J’en suis redevable, répondit-elle, à mon oncle et à l’abbé, qui avaient jugé si bien mon caractère. Je me souviens à peine d’avoir éprouvé dans mon enfance une plus vive impression que celle du spectacle des misères humaines et du désir invincible de les soulager. L’enfant qui n’a pas encore la force de se tenir sur ses pieds, le vieillard qui ne l’a plus, le vœu d’une riche famille d’avoir des enfants, l’angoisse d’une famille pauvre qui ne peut nourrir les siens, tout secret désir d’exercer un métier, tout penchant pour les arts, l’aptitude à remplir mille petites industries nécessaires, tout cela, mes yeux semblaient destinés par la nature à le découvrir. Je voyais ce que personne ne m’avait fait remarquer, mais aussi je paraissais née uniquement pour le voir ; les beautés de la nature inanimée, auxquelles tant d’hommes sont extraordinairement sensibles, n’avaient aucun effet sur moi, et peut-être moins encore le charme des beaux-arts ; il n’était, et, aujourd’hui même, il n’est rien de plus agréable pour moi que de chercher un dédommagement, un moyen, un secours, lorsqu’une souffrance, un besoin, se présente à mes yeux. Si je voyais un pauvre couvert de haillons, aussitôt je pensais aux vêtements superflus que j’avais vus suspendus dans les garde-robes de mes proches ; si je voyais des enfants qui languissaient sans soins et sans culture, je me souvenais de telle ou telle dame que j’avais vue livrée à l’ennui dans le luxe et l’opulence ; quand je rencontrais beaucoup de gens entassés dans un étroit espace, je me disais qu’il faudrait les loger dans les vastes salles de maints palais et de maints châteaux. Cette manière de voir m’était tout à fait naturelle ; la réflexion n’y avait aucune part, si bien que, dans mon enfance, je faisais à ce sujet les choses les plus étranges du monde, et mettais quelquefois les gens dans l’embarras par les propositions les plus bizarres. Une autre singularité, c’est que j’en vins difficilement et fort tard à considérer l’argent comme un moyen de satisfaire les besoins ; je faisais tous mes dons en nature, et je sais qu’on en riait parfois à mes dépens. L’abbé lui seul paraissait me comprendre ; je le trouvais partout ; il m’éclairait sur moi-même, sur mes penchants, et mes vœux, et m’apprenait à les satisfaire sagement.

— Avez-vous donc suivi, madame, les principes de ces hommes singuliers dans l’éducation de vos petits élèves ? Laissez-vous chaque caractère se former de lui-même ? Laissez-vous ces jeunes filles chercher et s’égarer, se méprendre, puis atteindre heureusement le but ou se perdre misérablement dans l’erreur ?

— Non, répondit Nathalie ; cette manière de traiter les créatures humaines serait tout à fait contraire à mes sentiments. Celui qui n’aide pas dans l’instant même, je crois qu’il n’aidera jamais ; qui ne conseille pas dans le moment, ne conseillera jamais. Il me semble également nécessaire d’énoncer et de graver dans la mémoire des enfants quelques règles, qui donnent à la vie une certaine fixité. Oui, j’oserais presque affirmer qu’il vaut mieux s’égarer en suivant des règles, que s’égarer en se laissant emporter au penchant arbitraire de sa nature ; et, tels que je vois les hommes, il me semble qu’il reste toujours dans leur nature un vide, qui ne peut être comblé que par une loi expresse et positive.

— Ainsi votre méthode diffère complètement de celle que suivent nos amis ?

— Oui, mais vous pouvez reconnaître leur parfaite tolérance, en ce qu’ils ne me contrarient nullement sur ma route, précisément parce que c’est la mienne : ils vont au contraire au-devant de tous mes désirs. »

Nous réservons pour une autre occasion des éclaircissements plus détaillés sur la méthode que Nathalie suivait avec ses élèves.

Mignon demandait souvent de se joindre à la société, et on le lui permettait d’autant plus volontiers, qu’elle semblait peu à peu s’accoutumer de nouveau à Wilhelm, lui ouvrir son cœur, et, en général, montrer plus de bonne humeur et de sérénité. Comme elle se fatiguait aisément, pendant la promenade, elle s’appuyait sur son bras.

« Maintenant, disait-elle, Mignon ne grimpe et ne saute plus, mais elle sent toujours le désir de se promener sur les sommets des montagnes, de s’élancer d’une maison sur une autre, d’un arbre sur un autre. Qu’ils sont dignes d’envie les oiseaux, surtout quand ils bâtissent leurs nids, si charmants et tranquilles ! »

Mignon prit bientôt l’habitude d’inviter assez souvent son ami à descendre au jardin : était-il occupé ou absent, Félix prenait sa place ; et si, dans certains moments, la bonne jeune fille semblait tout à fait détachée de la terre, dans d’autres, elle paraissait de nouveau s’attacher fortement au père et au fils, et redouter, plus que tout le reste, de se séparer d’eux.

Nathalie en fut préoccupée ; elle dit à Wilhelm :

« Nous avons désiré par votre présence épanouir de nouveau ce pauvre cœur : je ne sais trop si nous avons bien fait. »

Elle se taisait et paraissait attendre que Wilhelm s’expliquât. Il vint à songer aussi que, dans les circonstances présentes, son mariage avec Thérèse mettrait Mignon au désespoir ; mais, dans l’incertitude où il était, il n’osait parler de ses intentions ; il ne soupçonnait pas que Nathalie en fût informée.

C’était avec la même contrainte qu’il soutenait la conversation, quand sa noble amie parlait de la comtesse, faisait l’éloge de ses belles qualités, et plaignait son état. Il fut vivement troublé, quand Nathalie lui annonça qu’il verrait bientôt cette dame.

« Son mari, lui dit-elle, n’a plus d’autre pensée que celle de remplacer le comte de Zinzendorf chez les frères Moraves, de soutenir et d’étendre par ses lumières et ses travaux cette grande institution. Ils viendront bientôt nous faire, en quelque façon, leurs adieux ; ensuite le comte visitera les divers lieux où la communauté s’est établie. On paraît le traiter selon ses désirs, et je crois même qu’il risquera, avec ma pauvre sœur, un voyage en Amérique, afin de ressembler parfaitement à son prédécesseur. Comme il est fort disposé à croire qu’il lui manque peu de chose pour être un saint, il peut se sentir quelquefois la fantaisie de conquérir enfin à son tour l’auréole du martyr. »

CHAPITRE IV.

Jusqu’alors on avait parlé assez souvent de Mlle Thérèse ; assez souvent on avait fait mention d’elle en passant, et, presque toujours, Wilhelm avait été sur le point d’avouer à sa nouvelle amie qu’il avait offert à cette femme excellente son cœur et sa main. Je ne sais quel sentiment, qu’il ne pouvait s’expliquer, le retenait : il balança si longtemps, qu’enfin Nathalie elle-même, avec un sourire angélique, une sérénité modeste, qui lui était ordinaire, dit à notre ami :

« Il faut donc que je parle et que j’entre de force dans votre confidence. Mon ami, pourquoi me faites-vous un secret d’un événement si important pour vous, et qui me touche moi-même de si près ? Vous avez offert votre main à mon amie ; ce n’est pas sans mission que j’interviens dans cette affaire : voici mes titres ; voici la lettre qu’elle vous écrit, la lettre qu’elle vous envoie par mon entremise.

— Une lettre de Thérèse ! s’écria-t-il.

— Oui, monsieur, et votre sort est décidé. Vous êtes heureux, recevez mes félicitations pour vous et pour mon amie. »

Wilhelm resta muet, les yeux baissés. Nathalie l’observa ; elle le vit pâlir.

« La joie vous saisit, poursuivit-elle, avec tous les signes de la frayeur ; elle vous ôte l’usage de la parole. La part que j’y prends n’en est pas moins sincère, pour ne pas me rendre muette. J’espère que vous serez reconnaissant, car, je puis vous le dire, mon influence sur la résolution de Thérèse n’a pas été peu considérable. Elle m’a demandé conseil, et, par un singulier hasard, vous veniez d’arriver chez moi : j’ai pu dissiper heureusement les faibles doutes que mon amie avait encore. Les courriers se sont succédé promptement. Voici la résolution, voici le dénouement. Il faut maintenant que vous lisiez toutes ses lettres ; il faut que vous connaissiez à fond le noble cœur de votre fiancée. »

Wilhelm ouvrit la lettre, qu’elle lui présenta non cachetée, et lut ces lignes affectueuses :

« Je vous appartiens, telle que je suis et telle que vous me connaissez. Vous êtes à moi, tel que vous êtes et que je vous connais. Ce que le mariage pourra changer en nos personnes et nos relations, nous saurons le supporter avec de la raison, du courage et de la bonne volonté. Comme ce n’est point l’amour, mais l’amitié et la confiance qui nous unissent, nous risquons moins que beaucoup d’autres. Vous me pardonnerez sans doute, si je me souviens quelquefois avec tendresse de mon premier ami ; en échange, je presserai votre fils sur mon cœur avec les sentiments d’une mère. Si vous voulez partager dès à présent avec moi ma petite maison, nous serons seigneurs et maîtres ; en attendant, l’acquisition du domaine se terminera. Je souhaite que l’on n’y fasse aucune nouvelle disposition sans moi, afin que je puisse d’abord me montrer digne de la confiance que vous m’accordez. Adieu, tendre ami, cher fiancé, noble époux ! Thérèse vous presse sur son cœur avec joie, avec espérance. Mon amie vous en dira davantage ; elle vous dira tout. »

Wilhelm, à qui cette lettre avait rappelé parfaitement sa chère Thérèse, était aussi rentré tout à fait en lui-même. Pendant cette lecture, les pensées les plus soudaines se succédaient dans son âme. Il s’effrayait d’y trouver de vives traces d’amour pour Nathalie ; il se condamnait lui-même ; toute pensée pareille était à ses yeux une folie ; il se représentait Thérèse dans toute sa perfection ; il relut sa lettre et reprit sa sérénité, ou plutôt il fut assez maître de lui pour sembler la reprendre. Nathalie lui communiqua sa correspondance avec Thérèse : nous en citerons quelques passages :

Après avoir dépeint son fiancé à sa manière, elle ajoutait ces mots :

« Voilà comme je me représente l’homme qui m’offre aujourd’hui sa main. Quant au jugement qu’il porte de lui-même, tu le verras un jour par les feuilles dans lesquelles il se caractérise avec une entière franchise. Je suis persuadée qu’il fera mon bonheur. »

 

« Pour ce qui concerne le rang, tu sais comme j’ai pensé de tout temps sur ce point. Quelques personnes sont affreusement sensibles aux disconvenances des conditions et ne peuvent les supporter. Je ne prétends convaincre personne, mais je veux agir d’après ma conviction. Je ne songe point à donner un exemple, et je n’agis pas non plus sans avoir des exemples sous les yeux. Les disconvenances intérieures sont les seules qui me blessent ; un vase qui ne convient pas à l’objet qu’il doit renfermer ; beaucoup de luxe et peu de jouissance ; richesse et avarice, noblesse et grossièreté, jeunesse et pédanterie, misère et ostentation : voilà les disparates qui pourraient me faire mourir, dût le monde les consacrer par son empreinte et son estime. »

 

« Quand je me flatte que nous sommes faits l’un pour l’autre, je me fonde essentiellement sur ce qu’il te ressemble, ma chère Nathalie, à toi, que j’estime et que j’honore infiniment. Oui, il a, comme toi, ce noble désir, cette ardeur de progrès, qui nous permet de produire nous-mêmes le bien que nous croyons découvrir. Combien de fois ne t’ai-je pas blâmée en secret, de traiter telle ou telle personne, de te conduire dans telle ou telle occasion, autrement que je n’aurais fait ! Et pourtant le résultat montrait d’ordinaire que tu avais raison. « Si nous voulons, disais-tu, prendre toujours les hommes tels qu’ils sont, nous les rendrons plus méchants ; si nous les traitons comme s’ils étaient ce qu’ils devraient être, nous les amènerons où il faut les amener. » Pour moi, je ne puis ni voir, ni agir ainsi, je le sais parfaitement. L’intelligence, l’ordre, la discipline, la règle, voilà mon élément. Je me souviens que Jarno disait : « Thérèse dresse ses élèves, Nathalie forme les siens. » Il alla même un jour jusqu’à me contester absolument la foi, l’amour et l’espérance : « Au lieu de la foi, disait-il, elle a l’intelligence ; au lieu de l’amour, la constance ; au lieu de l’espoir, la confiance. » Et, je te l’avouerai, avant de te connaître, je ne voyais rien au-dessus d’une raison pure et sage : ton exemple seul m’a convaincue, animée, subjuguée, et je cède volontiers à ton âme noble et belle le premier rang. C’est dans les mêmes sentiments que j’honore mon ami ; je vois, par le récit de sa vie, qu’il n’a cessé de chercher sans trouver ; mais ce n’est pas une recherche vaine, c’est une recherche admirable et naïve : il imagine qu’on peut lui donner ce qui ne peut venir que de lui. Ainsi donc, ma chère, cette fois encore, ma pénétration me sert fort bien ; je connais mon époux mieux qu’il ne se connaît lui-même, et je l’en estime davantage. Je le vois, mais je ne vois pas au delà, et toute mon intelligence ne suffit pas à pressentir ce qu’il peut faire encore. Quand je pense à lui, son image se confond toujours avec la tienne, et je ne sais comment je mérite d’avoir deux pareils amis. Mais je veux le mériter en faisant mon devoir, en accomplissant tout ce qu’on peut espérer et attendre de moi. »

 

« Tu me demandes si je pense à Lothaire ? J’y pense vivement et chaque jour. Je ne saurais me passer de lui, dans le cercle d’amis au milieu desquels je vis par la pensée. Ah ! que je plains cet homme excellent, qu’une erreur de jeunesse a rendu mon parent, et que la nature a voulu qu’il fût ton frère ! En vérité, une femme telle que toi serait plus digne de lui que moi. C’est à toi seule que je pourrais, que je devrais le céder. Eh bien ! soyons pour lui ce que nous pouvons être, jusqu’à ce qu’il trouve une digne épouse, et, même alors, restons, vivons unis ! »

« Mais que diront nos amis ? reprit ensuite Nathalie.

— Votre frère ne sait-il rien de ce mariage ? dit Wilhelm.

— Non, pas plus que vos parents : cette fois, toute l’affaire s’est traitée entre nous autres femmes. Je ne sais de quelles rêveries Lydie a rempli la tête de Thérèse : elle paraît se défier de l’abbé et de Jarno. Lydie lui a du moins inspiré quelques soupçons contre certaines liaisons et certains plans secrets, dont j’ai une connaissance générale, mais dans lesquels je n’ai jamais cherché à pénétrer, et, dans cette démarche décisive, elle n’a voulu laisser qu’à moi seule quelque influence. Elle était depuis longtemps convenue avec mon frère qu’ils s’en tiendraient à s’annoncer mutuellement leur mariage, sans se consulter à ce sujet. »

Nathalie écrivit alors à son frère ; elle pria Wilhelm d’ajouter quelques mots : c’était le vœu de Thérèse. On allait cacheter la lettre, quand tout à coup Jarno se fit annoncer.

On le reçut de la manière la plus amicale ; il paraissait lui-même de fort joyeuse humeur, et ne put longtemps retenir cette exclamation : « Je viens tout exprès vous apporter une étonnante mais agréable nouvelle : elle concerne notre chère Thérèse. Vous nous avez souvent blâmés, belle Nathalie, de nous inquiéter de tant de choses : voyez pourtant comme il est bon d’avoir partout ses émissaires ! Devinez et faites-nous voir une fois votre sagacité. »

L’air de satisfaction avec lequel il prononça ces paroles, le sourire malin avec lequel il regardait Wilhelm et Nathalie, les persuadèrent tous deux qu’on avait découvert leur secret. Nathalie répondit en souriant :

« Nous sommes beaucoup plus adroits que vous ne pensez ; nous avons déposé le mot de l’énigme dans cette lettre, avant même qu’on nous l’eût proposée. »

En parlant ainsi, elle lui présenta la lettre qu’elle venait d’écrire à Lothaire, charmée de répondre de la sorte à la petite surprise et à l’embarras que l’on avait voulu leur causer. Jarno prit la lettre avec quelque étonnement ; il ne fit que la parcourir, fut saisi de stupeur, et la laissa tomber de ses mains, regardant Nathalie et Wilhelm avec une expression de surprise et même d’effroi, qu’on n’était pas accoutumé à voir sur son visage.

Il ne disait pas un mot.

Wilhelm et Nathalie étaient fort troublés ; Jarno allait et venait dans la chambre.

« Que faut-il que je dise ? s’écria-t-il ; ou dois-je même le dire ?… La chose ne peut rester secrète ; l’embarras est inévitable. Ainsi donc, secret pour secret ! surprise pour surprise ! Thérèse n’est pas la fille de sa mère ! L’empêchement est levé. Je viens ici pour vous prier de préparer la noble jeune fille à épouser Lothaire. »

Jarno voyait le trouble de Wilhelm et de Nathalie, qui restaient les yeux baissés.

« Cet accident, leur dit-il, est de ceux où la société nous importune ; les réflexions qu’il doit inspirer à chacun, on s’y abandonne mieux dans la solitude : moi du moins, je vous demande une heure de congé. »

Jarno courut au jardin ; Wilhelm le suivit machinalement, mais de loin.

Au bout d’une heure, les amis se rejoignirent. Wilhelm prit la parole :

« Autrefois, quand je menais une vie sans but et sans dessein, légère et même frivole, l’amitié, l’amour, la confiance, venaient à moi les bras ouverts, et m’assiégeaient même, je puis dire : maintenant que ma vie devient sérieuse, le destin paraît prendre à mon égard une autre voie. Ma résolution d’offrir ma main à Thérèse est peut-être la première que j’aie prise entièrement par moi seul. Je formai mon plan avec réflexion ; ma raison y donnait un plein assentiment, et le consentement de cette femme excellente avait comblé toutes mes espérances. Maintenant, le plus singulier hasard me force à laisser retomber la main que j’offrais à Thérèse ; Thérèse me tend la sienne de loin, comme dans un rêve : je ne puis la saisir, et cette belle apparence me fuit pour toujours. Adieu donc, vision charmante, et vous, images de la plus parfaite félicité, qui vous assemblez autour d’elle ! »

Wilhelm se tut quelques moments ; il restait le regard fixe et rêveur, et, comme Jarno allait prendre la parole :

« Souffrez, dit-il, que j’ajoute quelques mots, car toute ma destinée est en jeu cette fois. En ce moment, je suis soutenu par le souvenir de l’impression que Lothaire fit sur moi, la première fois que je le vis, et qui ne s’est jamais effacée. Cet homme mérite un attachement, une amitié sans bornes ; il n’est point d’amitié sans sacrifice : pour l’amour de lui, il m’en coûta peu d’induire en erreur une malheureuse jeune fille ; pour l’amour de lui, je serai capable de renoncer à la plus digne fiancée. Allez Jarno, racontez-lui cette étrange aventure, et dites-lui ma résolution. »

Jarno répondit :

« En pareil cas, l’essentiel, selon moi, est de ne rien précipiter. Ne faisons aucune démarche sans l’approbation de Lothaire. Je vais le rejoindre. Attendez tranquillement mon retour ou une lettre de lui. »

Jarno partit et laissa Nathalie et Wilhelm dans la plus grande tristesse. Ils eurent le temps de revenir de plus d’une manière sur cette affaire et de se communiquer leurs réflexions. Alors seulement, ils s’étonnèrent d’avoir accueilli si facilement la singulière déclaration de Jarno, sans avoir demandé des détails. Wilhelm conçut même quelques doutes. Mais leur étonnement ou plutôt leur trouble fut au comble le lendemain, lorsqu’un messager, envoyé par Thérèse, eut remis à Nathalie la lettre suivante :

« Si étrange que cela puisse paraître, il faut que je t’écrive coup sur coup et te prie de m’envoyer promptement mon fiancé. Il faut que nous soyons unis, quelques plans que l’on forme pour me le ravir. Remets-lui l’incluse, mais sans aucun témoin, quel qu’il puisse être. »

Voici la lettre adressée à Wilhelm :

« Que penserez-vous de votre Thérèse, si tout à coup elle presse avec passion la conclusion d’un mariage que la plus calme raison semble avoir seule concerté ? Que rien ne vous détourne de partir, dès que vous aurez reçu ce billet ! Venez, mon ami, mon cher ami : vous êtes devenu trois fois mon bien-aimé, depuis qu’on veut vous ravir ou du moins vous disputer à Thérèse. »

« Que dois-je faire ? s’écria Wilhelm, après avoir lu ces lignes.

— Jamais, en aucune occasion, répondit Nathalie, après quelque réflexion, mon esprit et mon cœur n’ont gardé un si profond silence ; je ne saurais que faire, comme je ne sais que conseiller.

— Serait-ce possible, s’écria Wilhelm avec véhémence, que Lothaire lui-même ne sût rien, ou, s’il sait quelque chose, qu’il fût avec nous le jouet de mystérieux desseins ? Jarno a-t-il improvisé cette fable à la vue de notre lettre ? Aurait-il parlé autrement, si nous eussions été moins prompts ? Que veut-on ? Quels projets peut-on former ? De quel plan Thérèse veut-elle parler ? Oui, on ne peut le nier, Lothaire est environné d’influences et d’associations secrètes ; j’ai moi-même éprouvé qu’on agit, qu’on observe, dans un certain sens, la conduite et les aventures de beaucoup de gens et qu’on sait les diriger. Où tendent ces mystères, je l’ignore ; mais ce dernier dessein, de me ravir Thérèse, ne m’est que trop évident. D’un côté, on ne me présente peut-être que comme un leurre la possibilité du bonheur de Lothaire ; de l’autre, je vois ma bien-aimée, ma vertueuse fiancée, qui m’ouvre ses bras et m’appelle. Que dois-je faire ? Que dois-je éviter ?

— Un peu de patience, dit Nathalie, un peu de réflexion. Dans ce bizarre enchaînement, je ne puis affirmer qu’une chose, c’est qu’il ne faut pas précipiter une démarche irrévocable. Contre une fable, contre un dessein artificieux, nous avons pour nous la persévérance et la sagesse ; nous saurons bientôt si la chose est vraie ou controuvée. Si mon frère peut vraiment espérer de s’unir à Thérèse, il serait cruel de lui ravir pour jamais ce bonheur, au moment où il vient lui sourire. Attendons seulement qu’il nous dise s’il sait quelque chose, s’il croit, s’il espère lui-même. »

Une lettre de Lothaire vint heureusement à l’appui de ces conseils.

« Je ne vous renvoie pas Jarno, écrivait-il ; une ligne de ma main te persuadera mieux que tous les discours d’un messager. Je suis certain que Thérèse n’est pas la fille de sa mère, et je ne puis renoncer à l’espérance de la posséder, avant qu’elle en soit aussi persuadée, et qu’ensuite elle ait décidé, avec calme et réflexion, entre notre ami et moi. Je t’en prie, retiens-le auprès de toi. Le bonheur, la vie de ton frère en dépendent. Je te promets que cette incertitude ne durera pas longtemps. »

« Vous voyez où en sont les choses, dit affectueusement Nathalie : donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne quitterez pas le château.

— Je la donne, dit-il, en lui tendant la main ; je ne partirai pas contre votre volonté. Je rends grâce à Dieu et à mon bon génie d’être dirigé cette fois, et surtout de l’être par Nathalie. »

Elle écrivit à Thérèse tout ce qui s’était passé, et déclara qu’elle ne donnerait pas congé à son ami ; elle lui adressa en même temps la lettre de Lothaire. Thérèse répondit : « Je suis fort surprise que Lothaire lui-même soit convaincu. Il n’userait pas avec sa sœur d’une telle dissimulation. Je suis fâchée, très fâchée : il vaut mieux que je n’en dise pas davantage, et le mieux encore sera que je me rende auprès de toi, aussitôt que j’aurai casé la pauvre Lydie, que l’on traite cruellement. Je crains que nous ne soyons tous trompés, et que nous ne le soyons enfin de manière à ne pouvoir jamais nous reconnaître. Si notre ami pensait comme moi, il s’échapperait et viendrait dans les bras de sa Thérèse, que personne ne pourrait plus lui arracher : mais je le perdrai, j’en ai peur, et je ne retrouverai pas Lothaire. C’est pour lui arracher Lydie qu’on fait briller de loin à ses yeux l’espérance de me posséder. Je ne dirai rien de plus. Le trouble va grandir encore. Le temps nous apprendra si, dans l’intervalle, les plus doux engagements ne seront pas tellement différés, ébranlés, bouleversés, qu’il n’y ait plus de remède, quand tout sera éclairci. Si mon ami ne s’arrache pas à cette contrainte, j’irai dans peu de jours le chercher près de toi et m’assurer de lui. Tu es surprise de voir comme cette passion s’est emparée de ta Thérèse : ce n’est point passion, c’est conviction que, puisqu’il m’a fallu renoncer à Lothaire, ce nouvel ami fera le bonheur de ma vie. Dis-lui ces choses, au nom du petit chasseur qui était assis avec lui sous le chêne, et que sa sympathie rendait heureux. Dis-lui ces choses au nom de Thérèse, qui a répondu avec une cordiale franchise à sa proposition. La vie que j’avais rêvée avec Lothaire est bannie loin de ma pensée ; celle que je rêve auprès de mon nouvel ami m’est encore toute présente : suis-je si peu estimée, que l’on croie qu’il m’est bien facile d’échanger derechef, en un clin d’œil, mon nouveau fiancé contre le premier ? »

« Je me fie à vous, dit Nathalie à Wilhelm, en lui communiquant la lettre de Thérèse : vous ne fuirez pas. Songez que le bonheur de ma vie est dans vos mains. Mon existence est tellement unie et enchaînée à celle de mon frère, qu’il ne peut sentir aucune douleur que je ne sente avec lui, aucune joie que sa sœur ne partage. Lui seul, je puis le dire, m’a fait sentir que le cœur peut être ému, élevé ; qu’il peut exister dans la vie de la joie, de l’amour, et un sentiment qui satisfait tous les besoins de l’âme. »

Nathalie s’arrêta, et Wilhelm, lui prenant la main :

« Oh ! poursuivez, lui dit-il, le moment est venu de nous témoigner une véritable et mutuelle confiance ; nous avons plus que jamais besoin de nous mieux connaître.

— Oui, mon ami, dit-elle en souriant, avec une dignité paisible, d’une douceur inexprimable ; il n’est peut-être pas hors de propos de vous le dire, tout ce que les livres, ce que le monde nous présente sous le nom d’amour, ne m’a jamais semblé qu’une fable.

— Vous n’avez jamais aimé ?

— Jamais ou toujours, » répondit Nathalie.

CHAPITRE V.

Pendant cette conversation, ils s’étaient promenés dans le jardin ; Nathalie avait cueilli quelques fleurs de formes rares, qui étaient complètement inconnues à Wilhelm, et dont il demanda les noms.

« Vous ne soupçonnez pas, dit Nathalie, pour qui je cueille ce bouquet ? Il est destiné pour mon oncle, à qui nous allons faire une visite. Je vois que le soleil éclaire vivement la Salle du passé ; c’est le moment de vous y conduire, et je ne m’y rends jamais sans y porter quelques-unes des fleurs que mon oncle préférait. C’était un homme bizarre et susceptible des impressions les plus singulières ; il y avait certaines espèces de plantes et d’animaux, certains hommes et certaines contrées, et même certains genres de pierreries pour lesquels il sentait une préférence marquée et rarement explicable. « Si, dès ma jeunesse, disait-il souvent, je n’avais lutté vivement contre moi-même ; si je ne m’étais efforcé d’étendre et de développer mon intelligence, je serais devenu le plus étroit et le plus insupportable des hommes ; car il n’est rien de plus insupportable qu’une étroite bizarrerie, chez l’homme duquel on peut exiger une pure et convenable activité. »

« Et pourtant il était obligé d’avouer que le souffle et la vie lui auraient manqué, en quelque sorte, s’il n’avait usé, de temps en temps, d’indulgence envers lui-même, et ne s’était permis de goûter avec passion des jouissances qu’il ne pouvait toujours approuver ni excuser.

« Ce n’est pas ma faute, disait-il, si je n’ai pu mettre en parfaite harmonie mes penchants et ma raison. »

« Dans ces occasions, il avait coutume de plaisanter sur mon compte et il disait :

« On peut estimer Nathalie bien heureuse dès ce monde, car sa nature ne demande rien qui ne s’accorde avec les désirs et les besoins de l’humanité. »

En parlant ainsi, ils étaient revenus dans le bâtiment principal. Nathalie conduisit Wilhelm, par une spacieuse galerie, à une porte, aux côtés de laquelle se voyaient deux sphinx de granit. La porte même était dans le style égyptien, un peu plus étroite par le haut que par le bas, et ses battants de bronze préparaient à un spectacle sévère et même lugubre. Comme on était agréablement surpris de voir, au lieu de ce qu’on attendait, la scène la plus riante, en entrant dans une salle où l’art et la vie faisaient oublier la mort et la sépulture ! Dans les murs s’ouvraient des arcades régulières, où reposaient de grands sarcophages ; dans les piliers intermédiaires, on voyait des ouvertures plus petites, ornées d’urnes et de vases ; d’ailleurs la surface des murs et de la voûte était régulièrement divisée ; entre des encadrements, des guirlandes et des ornements gracieux et variés, étaient peintes d’expressives et riantes figures, dans des espaces de différente grandeur. Les divers membres d’architecture étaient revêtus d’un beau marbre jaune, tirant sur le rouge ; des filets d’un bleu clair, d’une composition chimique, imitaient heureusement le lapis-lazuli, et, en satisfaisant l’œil par le contraste, donnaient à l’ensemble de l’unité et de la liaison. Toute cette pompe et ces ornements se présentaient avec des proportions pures, et chaque visiteur se sentait comme élevé au-dessus de lui-même, parce qu’il apprenait, à la vue de cette harmonieuse architecture, ce qu’est l’homme et ce qu’il peut être.

En face de la porte, sur un magnifique sarcophage, une statue de marbre représentait un homme vénérable, appuyé sur un coussin. Il tenait un manuscrit roulé, sur lequel son regard s’arrêtait avec une attention tranquille.

Le rouleau était tourné de façon qu’on y pouvait lire aisément ces mots : Songe à vivre !

Nathalie, après avoir enlevé un bouquet fané, plaça le nouveau devant la statue de son oncle, car c’était lui que représentait la statue, et Wilhelm crut se rappeler les traits du vieux seigneur qu’il avait vu dans la forêt.

« Nous avons passé bien des heures dans cette salle, dit Nathalie, jusqu’à ce qu’elle fût achevée. Dans ses dernières années, mon oncle avait appelé près de lui quelques artistes habiles, et son plus grand plaisir était de les aider à inventer et à choisir les dessins et les cartons de ces tableaux. »

Wilhelm ne pouvait assez admirer les objets qui l’entouraient.

« Que de vie, disait-il, dans cette Salle du passé ! On pourrait tout aussi bien la nommer la salle du présent et de l’avenir. Ainsi furent toutes choses ; ainsi seront-elles ! Rien n’est passager que l’individu, qui jouit et contemple. Cette image de la mère qui presse son enfant sur son cœur verra passer bien des générations de mères heureuses ; après des siècles peut-être, un père contemplera avec joie cet homme à longue barbe, qui oublie sa gravité et joue avec son fils. Dans tous les temps, la fiancée attendra son époux avec cette pudeur, et, au milieu de ses vœux secrets, aura besoin qu’on la rassure et la console ; l’époux prêtera l’oreille sur le seuil de la porte, avec la même impatience, pour savoir s’il ose le franchir. »

Les regards de Wilhelm se promenaient sur d’innombrables tableaux. Depuis le joyeux instinct de l’enfance, qui exerce et déploie ses membres dans les jeux, jusqu’à la gravité tranquille du sage retiré du monde, on pouvait voir, dans une suite de belles et vivantes peintures, que l’homme ne possède aucune force, aucune inclination native, sans la mettre en usage. Depuis le premier sentiment de satisfaction naïve chez la jeune fille, qui tarde à retirer sa cruche de l’eau limpide, où elle se plaît à contempler son image, jusqu’à ces grandes solennités, où les rois et les peuples prennent, devant les autels, les dieux à témoins de leurs alliances, tout se montrait plein de sens et de force.

C’était un monde, c’était un ciel, qui environnait dans ce lieu le spectateur : outre les pensées que réveillaient ces images, outre les sentiments qu’elles inspiraient, on croyait y reconnaître la présence de quelque chose encore, qui s’emparait de l’homme tout entier. Wilhelm en fit l’épreuve à son tour, sans pouvoir se l’expliquer.

« Quelle est donc, s’écria-t-il, cette influence, qui, indépendamment du sens de l’objet, et de toute sympathie que nous inspirent les aventures et les destinées humaines, peut agir sur moi avec tant de force et de charme ? Elle me parle par l’ensemble, elle me parle par chaque détail, sans que je puisse comprendre l’un, ni m’approprier les autres ! Quelle magie j’entrevois dans ces surfaces, ces lignes, ces proportions, ces masses et ces couleurs ! D’où vient que ces figures, considérées même superficiellement, produisent, comme simple décoration, un effet si agréable ? Oui, je le sens, on pourrait s’arrêter ici, y goûter le repos, tout embrasser du regard, se trouver heureux et se livrer à des pensées et des sentiments tout différents de ceux qui naissent des objets que l’œil y rencontre. »

Et assurément, si nous pouvions exprimer comme tout se trouvait heureusement distribué, et comme chaque objet, mis en son lieu par liaison ou par contraste, par unité ou variété de couleur, paraissait tel qu’il devait paraître, et produisait une impression à la fois claire et complète, le lecteur se trouverait transporté dans un lieu d’où il ne voudrait pas s’éloigner de sitôt.

Quatre grands candélabres de marbre étaient aux angles de la salle ; quatre, plus petits, au milieu, autour d’un sarcophage d’un très beau travail, qui, à juger par sa dimension, avait dû renfermer les restes d’une jeune personne de moyenne stature.

Nathalie s’arrêta près de ce monument, et, en le touchant de la main, elle dit :

« Mon oncle avait une grande prédilection pour cette œuvre de l’antiquité. Il disait quelquefois : « Les premières fleurs, que vous pouvez conserver là-haut dans ces espaces étroits, ne sont pas les seules qui tombent ; il en est de même des fruits, qui, suspendus à la branche, nous donnent longtemps encore de belles espérances, tandis qu’un ver intérieur prépare leur maturité précoce et leur destruction. »

« Je crains, ajouta-t-elle, qu’il n’ait prophétisé sur la chère enfant, qui semble se dérober par degrés à nos soins et se pencher vers cette paisible demeure. ».

Comme ils allaient sortir, Nathalie ajouta ces mots :

« Voici encore un détail sur lequel je dois attirer votre attention. Observez là-haut, des deux côtés, ces ouvertures demi-circulaires : là peuvent se tenir cachés les chanteurs ; et ces ornements de bronze, au-dessous de l’entablement, servent à soutenir les tapisseries, qui, d’après l’ordre de mon oncle, doivent être tendues pour chaque inhumation. Il ne pouvait vivre sans musique, et surtout sans musique vocale, et, par un goût particulier, il ne voulait pas voir les chanteurs. Il disait souvent : « Le théâtre nous donne les plus mauvaises habitudes : la musique n’est là, en quelque sorte, qu’au service des yeux ; elle accompagne les mouvements et non les sentiments. Dans les oratorios et les concerts, la figure du musicien nous distrait sans cesse : la véritable musique est toute pour l’oreille ; une belle voix est ce que l’on peut imaginer de plus universel, et, quand l’être borné qui la produit se montre à nos yeux, il détruit le pur effet de cette universalité. Je veux voir tout homme avec qui je dois parler ; car c’est un individu dont la figure et le caractère ôtent ou donnent de la valeur à ses paroles : mais celui qui chante pour moi doit être invisible ; je ne veux pas que sa figure me séduise ou m’égare. C’est seulement un organe qui parle à un organe et non un esprit qui parle à l’esprit ; ce n’est pas un monde d’une variété infinie qui parle aux yeux, un ciel qui s’ouvre à l’homme. » Il voulait aussi que, pour la musique instrumentale, l’orchestre fût caché autant que possible, parce qu’on est toujours distrait et troublé par les mouvements mécaniques et les attitudes gênées et bizarres des musiciens. Aussi avait-il coutume d’écouter toujours la musique les yeux fermés, pour concentrer tout son être dans la pure jouissance de l’oreille. »

Ils allaient quitter la salle, lorsqu’ils entendirent les enfants courir à toutes jambes dans la galerie et Félix crier : « Non, c’est moi ! c’est moi ! »

Mignon s’élança la première dans la salle : elle était hors d’haleine et ne pouvait dire un mot. Félix, qui était encore à quelque distance, s’écria : « Maman Thérèse est arrivée ! » Il paraît que les enfants avaient fait gageure à qui apporterait le premier cette nouvelle. Mignon tomba dans les bras de Nathalie : son cœur battait avec violence.

« Méchante enfant ! lui dit Nathalie, tout mouvement excessif ne vous est-il pas défendu ? Comme votre cœur bat !

— Qu’il se brise, dit Mignon avec un profond soupir : il bat depuis trop longtemps. »

On était à peine remis de ce trouble et de ce saisissement, que Thérèse entra. Elle courut à Nathalie et l’embrassa, ainsi que la bonne Mignon, puis elle se tourna vers Wilhelm, fixa sur lui son regard limpide et lui dit :

« Eh bien, mon ami, où en sommes-nous ? Vous ne vous êtes pas laissé abuser, je l’espère ? »

Il fait un pas au-devant d’elle, elle court à lui et se jette à son cou.

« Ô ma Thérèse ! s’écria-t-il.

— Mon ami, mon bien-aimé, mon époux ! Oui, je suis à toi pour toujours ! » s’écria-t-elle, en l’embrassant avec transport.

Félix la tirait par sa robe et lui disait :

« Maman Thérèse, moi aussi, je suis là. »

Nathalie restait immobile, les yeux baissés : Mignon porta tout à coup la main gauche à son cœur, étendit vivement le bras droit, et, poussant un cri, tomba comme morte aux pieds de Nathalie.

La frayeur fut grande : on n’apercevait plus aucun battement du cœur. Wilhelm la prit dans ses bras et se hâta de l’emporter ; le corps, sans consistance, retombait derrière ses épaules. Le médecin donna peu d’espérance ; il fit, avec le jeune chirurgien que nous connaissons, des efforts inutiles. On ne put ramener à la vie l’aimable enfant.

Nathalie fit un signe à Thérèse, qui prit son ami par la main et l’entraîna hors de la chambre. Il était sans voix, et n’avait pas le courage de chercher le regard de son amie. Il était assis près d’elle, sur le canapé où il avait trouvé d’abord Nathalie. En un clin d’œil, il passa en revue toute une suite d’événements, ou plutôt il ne pensait point ; il laissait agir sur son âme des sentiments qu’il ne pouvait bannir. Il y a des moments dans la vie où les événements, semblables à des navettes ailées, passent et repassent devant nous, et achèvent sans relâche une trame que nous avons plus ou moins filée et ourdie nous-mêmes.

« Mon ami, mon bien-aimé, dit Thérèse, après un moment de silence, en prenant la main de Wilhelm, tenons-nous fermement unis dans ce moment, comme nous devrons peut-être le faire, plus d’une fois encore, en des circonstances pareilles. Voilà de ces événements que l’on ne peut supporter, si l’on n’est pas deux dans le monde. Songez, mon ami, sentez que vous n’êtes pas seul ; montrez que vous aimez votre Thérèse, montrez-le d’abord en partageant vos douleurs avec elle. »

Elle l’embrassait et le pressait doucement contre son sein ; Wilhelm la prit dans ses bras avec les plus vives étreintes.

« La pauvre enfant, s’écria-t-il, cherchait dans ses moments de tristesse un refuge et un abri sur mon cœur agité : que la fermeté du tien vienne à mon secours en cet affreux moment ! » Ils se tenaient étroitement embrassés ; Wilhelm sentait le cœur de Thérèse battre contre sa poitrine, mais le désert et le vide étaient dans son âme : les images de Mignon et de Nathalie flottaient seules, comme des ombres, devant ses yeux.

Nathalie entra.

« Donne-nous ta bénédiction ! s’écria Thérèse : que, dans ce triste moment, nous soyons unis devant toi. »

Wilhelm avait caché son visage sur le sein de Thérèse ; il avait trouvé des larmes secourables : il n’entendit pas l’arrivée de Nathalie ; il ne la vit pas, mais, au son de sa voix, ses larmes redoublèrent.

« Ce que Dieu unit, je ne veux pas le séparer, dit Nathalie en souriant, mais je ne puis vous unir et je ne saurais approuver que la douleur et l’amour semblent bannir absolument de vos cœurs le souvenir de mon frère. »

À ces mots, Wilhelm s’arracha des bras de Thérèse.

« Où courez-vous ? s’écrièrent les deux amies.

— Laissez-moi, dit-il, laissez-moi voir l’enfant que j’ai fait mourir ! Le malheur que nous voyons de nos yeux est moins terrible, que si notre imagination l’imprime violemment dans notre âme. Voyons cet ange envolé ! Sa figure sereine nous dira qu’elle est heureuse. »

Les dames, ne pouvant retenir Wilhelm désespéré, le suivirent ; mais le bon docteur, qui vint au-devant d’eux avec le chirurgien, les empêcha d’approcher de la morte.

« Éloignez-vous, leur dit-il, de cet objet douloureux, et permettez-moi de donner, autant que mon art le permettra, quelque durée aux restes de cette mystérieuse créature. Je veux exercer sans délai sur l’enfant qui vous fut chère le bel art qui ne se borne pas à embaumer un corps, mais qui lui conserve les apparences de la vie. Comme je prévoyais sa mort, j’ai fait tous les préparatifs, et je réussirai, avec le secours de mon confrère. Accordez-moi quelques jours et ne demandez pas de revoir la chère enfant, avant que nous l’ayons transportée dans la Salle du passé. »

En ce moment, le jeune chirurgien tenait la trousse que Wilhelm avait déjà vue dans ses mains.

« De qui peut-il bien l’avoir acquise ? demanda-t-il à Nathalie ?

— Je la connais parfaitement, répondit-elle : il la tient de son père, qui vous pansa dans la forêt.

— Je ne m’étais donc pas trompé, dit Wilhelm. J’avais reconnu tout de suite le ruban. Oh ! cédez-le-moi ! C’est lui qui m’a mis d’abord sur la trace de ma bienfaitrice. À combien de plaisirs et de peines peut survivre un objet inanimé, tel que celui-là ! Que de souffrances dont il fut le témoin, et sa trame subsiste encore ! Combien de personnes il a vues à leur moment suprême, et ses couleurs ne sont point flétries ! Il était présent à l’un des plus beaux moments de ma vie, quand j’étais blessé, couché par terre, quand votre beauté secourable apparut devant moi, quand, les cheveux ensanglantés, elle prenait les plus tendres soins de ma vie, l’enfant dont nous pleurons la mort. »

Les amis n’eurent pas le loisir de s’entretenir longtemps de cet événement funeste, et d’apprendre à Thérèse l’origine de Mignon et la cause probable de sa mort soudaine, car on annonça des étrangers, et, lorsqu’ils parurent, on fut bien surpris de voir Lothaire, Jarno et l’abbé. Nathalie courut au-devant de son frère ; les autres personnes gardèrent un moment le silence ; bientôt Thérèse dit à Lothaire en souriant :

« Vous ne comptiez guère me trouver ici. Il n’est pas trop sage nous rapprocher dans ce moment : cependant recevez ma cordiale salutation, après une si longue absence ! »

Lothaire lui tendit la main, et répondit :

« S’il faut une fois se résoudre à la souffrance et au renoncement, on peut s’y soumettre, même en présence de l’objet désirable et chéri. Je ne prétends exercer aucune influence sur votre résolution, et ma confiance en votre cœur, votre raison et votre pure intelligence est toujours si grande, que je remets volontiers entre vos mains mon sort et le sort de mon ami. »

La conversation fut mise aussitôt sur des matières générales et même insignifiantes. Les amis se dispersèrent deux à deux ; Nathalie était sortie avec Lothaire, Thérèse avec l’abbé ; Wilhelm et Jarno restèrent dans la maison.

L’apparition des trois amis, au moment où Wilhelm était accablé de douleur, au lieu de le distraire, avait irrité et assombri son humeur ; il était chagrin et défiant, et ne put et ne voulut pas s’en cacher, quand Jarno lui reprocha son silence morose.

« Qu’attendre encore ? disait Wilhelm. Voici Lothaire avec ses conseillers : il serait étrange que les mystérieuses puissances de la tour, qui sont toujours si actives, n’agissent pas sur nous maintenant, et n’accomplissent pas, avec nous et sur nous, je ne sais quel projet bizarre. Autant que je puis connaître ces saints hommes, leur louable dessein semble être constamment de séparer ce qui est uni et d’unir ce qui est séparé. Quel tissu cela pourra former à la fin, c’est là, je pense, une énigme éternelle pour nos profanes yeux.

— Vous montrez du chagrin et de l’amertume, dit Jarno ? c’est fort bien. Si vous pouvez une fois vous fâcher tout de bon, ce sera mieux encore.

— Vous pourrez avoir cette satisfaction, répliqua Wilhelm, et je crains fort que l’on n’ait envie de pousser à bout, cette fois, ma patience naturelle et acquise.

— Je pourrais donc, s’il vous plaît, dit Jarno, en attendant l’issue des événements, vous raconter quelque chose de la tour, contre laquelle vous paraissez nourrir une grande méfiance.

— Comme il vous plaira, si vous voulez essayer, malgré ma distraction. Mon esprit est occupé de tant de choses, que j’ignore si je pourrai donner à ces beaux récits toute l’attention qu’ils méritent.

— Les agréables dispositions où vous êtes, repartit Jarno, ne me détourneront pas de vous éclairer sur ce point. Vous me jugez un habile personnage : je vous apprendrai à me tenir aussi pour un homme d’honneur, et, qui plus est, je suis chargé cette fois…

— Je voudrais bien, reprit Wilhelm, vous entendre parler de votre propre mouvement et avec la bonne intention de m’éclairer. Mais, comme je ne puis vous entendre sans méfiance, que me sert-il de vous écouter ?

— Si je n’ai rien de mieux à faire maintenant que de conter des fables, vous avez bien aussi le loisir d’y prêter quelque attention. Peut-être y serez-vous mieux disposé, si je commence par vous dire : tout ce que vous avez vu dans la tour n’est proprement que le débris d’une tentative de jeunesse, que la plupart des initiés firent d’abord très sérieusement, et dont ils ne font que sourire aujourd’hui, lorsqu’il leur arrive d’y songer.

— Ainsi donc ces symboles, ces discours imposants, ne sont qu’un jeu ! s’écria Wilhelm. On nous conduit solennellement dans un lieu qui nous inspire du respect ; on fait passer devant nos yeux les visions les plus étranges ; on nous donne des parchemins pleins de maximes excellentes, mystérieuses, dont nous ne comprenons, à la vérité, que la moindre partie ; on nous révèle que nous avons été jusque-là des apprentis ; on nous congédie… et nous sommes aussi sages qu’auparavant.

— N’avez-vous pas cet écrit sous la main ? dit Jarno. Il renferme beaucoup de bonnes choses ; car ces maximes générales n’ont pas été prises en l’air : elles ne paraissent obscures et vides qu’à celui chez qui elles ne réveillent le souvenir d’aucune expérience. Prêtez-moi cette lettre d’apprentissage, si vous l’avez à votre portée.

— Tout à fait ! répliqua Wilhelm. Il faudrait porter toujours sur son cœur une si précieuse amulette.

— Eh ! qui sait, dit Jarno, en souriant, si ce qu’elle renferme ne trouvera pas quelque jour une place dans votre tête et votre cœur ? »

Jarno prit la lettre, y jeta les yeux et parcourut la première moitié.

« Ceci, ajouta-t-il, se rapporte à la culture du sentiment du beau : d’autres pourront en parler ; la seconde moitié parle de la vie : là je suis sur mon terrain. »

Là dessus il se mit à lire certains passages, entremêlant à sa lecture des réflexions et des récits. « La jeunesse a pour le mystère, pour les cérémonies et les grands mots un goût singulier, et c’est souvent le signe d’une certaine profondeur de caractère. À cet âge, on veut sentir tout son être saisi et touché, ne fût-ce que d’une manière vague et obscure. Le jeune homme, qui a beaucoup de pressentiments, croit découvrir mille choses dans un mystère ; il croit y mettre beaucoup et devoir agir par ce moyen. L’abbé fortifia dans ces sentiments une société de jeunes gens, suivant en cela ses principes, aussi bien que ses goûts et ses habitudes, car il s’était affilié jadis à une société qui paraît avoir elle-même exercé secrètement une grande influence. J’étais le moins bien disposé pour ces mystères. J’étais plus âgé que les autres, assez clairvoyant dès mon enfance, et ne demandais, en toutes choses, que la netteté ; tout mon désir était de voir le monde tel qu’il est. Cette fantaisie fut comme une contagion, que je communiquai aux meilleurs adeptes, et il s’en fallut peu que toute notre discipline n’en reçût une fausse direction, car nous commençâmes à ne voir que les défauts des autres et leur esprit borné, et à nous croire nous-mêmes des génies. L’abbé vint à notre secours, et nous apprit qu’on ne doit pas observer les hommes sans prendre intérêt à leur perfectionnement, et qu’on n’est en état de s’observer et de s’étudier soi-même que dans une vie active. Il nous conseilla de maintenir les anciennes formes de la société ; nos assemblées furent donc toujours soumises à quelques règlements ; le caractère mystique des premières impressions se révélait dans l’organisation de l’ensemble ; dans la suite, il prit, comme par allégorie, la forme d’un métier, qui s’élevait jusqu’à l’art. De là les dénominations d’apprentis, de compagnons et de maîtres ; nous voulûmes voir par nos yeux, et nous créer des archives particulières de notre expérience. Telle est l’origine des nombreuses confessions que nous avons écrites nous-mêmes ou que d’autres ont rédigées à notre instigation, et dont furent ensuite composées les années d’apprentissage. « Tous les hommes ne s’occupent pas de leur perfectionnement moral ; un grand nombre ne demande autre chose qu’une recette pour arriver au bien-être, à la richesse et à toute espèce de jouissances. » Tous ces gens-là, qui ne voulaient pas marcher par eux-mêmes, nous savions les arrêter ou nous en délivrer avec des mystifications et des simagrées. Nous ne donnions, à notre façon, des lettres d’apprentissage qu’à ceux qui sentaient vivement et reconnaissaient clairement pourquoi ils étaient nés, et qui s’étaient assez exercés pour suivre leur sentier avec quelque allégresse et quelque facilité.

— Vous vous êtes bien pressés avec moi, repartit Wilhelm, car, depuis ce moment, je sais moins que jamais ce que je puis, ce que je veux ou dois faire.

— Nous sommes tombés dans cet embarras sans qu’il y ait de notre faute. La bonne fortune pourra nous en tirer : en attendant, écoutez ! « Celui chez lequel il y a beaucoup de choses à développer s’éclaire plus tard sur lui-même et sur le monde. Peu de personnes sont à la fois capables de méditer et d’agir. La méditation agrandit, mais elle paralyse ; l’action vivifie, mais elle restreint. »

— Je vous en supplie, ne me lisez plus de ces sentences bizarres. Ces phrases ne m’ont que trop embrouillé l’esprit.

— Je m’en tiendrai donc au récit, poursuivit Jarno, en roulant à moitié le manuscrit, sur lequel il ne faisait que jeter les yeux par intervalles. J’ai rendu moi-même fort peu de services aux hommes et à notre société ; je suis un très mauvais instituteur : il m’est insupportable de voir quelqu’un faire des tentatives malheureuses. Quand un homme s’égare, il faut que je le crie aussitôt à ses oreilles, fût-ce même un somnambule, que je verrais en danger et sur le point de se rompre le cou. Là-dessus j’étais toujours aux prises avec l’abbé, qui soutient que l’erreur ne se peut guérir que par l’erreur. Nous avons aussi disputé souvent à votre sujet. Il vous avait pris en singulière affection, et c’est déjà quelque chose d’attirer à ce point son attention. Pour moi, vous me rendrez cette justice, que je ne vous ai rencontré nulle part sans vous dire la pure vérité.

— Vous m’avez peu ménagé, dit Wilhelm, et vous paraissez demeurer fidèle à vos maximes.

— Pourquoi ménager un jeune homme plein de bonnes dispositions, qu’on voit prendre une direction absolument fausse ?

— Permettez, dit Wilhelm, vous m’avez refusé assez durement toute espèce de talent pour le théâtre, et, quoique j’aie entièrement renoncé à cet art, je ne puis me reconnaître tout à fait incapable de l’exercer.

— Et moi je suis persuadé que celui dont tout le talent est de se jouer lui-même n’est point un véritable comédien. Celui qui ne peut transformer de mille manières et son esprit et sa figure ne mérite pas ce nom. Vous avez, par exemple, très bien joué Hamlet et quelques autres rôles, où vous étiez secondé par votre caractère, votre figure et la disposition du moment : cela pourrait suffire pour un amateur du théâtre ou pour un homme qui ne verrait aucune autre carrière devant lui. »

Jarno jeta les yeux sur le parchemin et poursuivit en ces termes :

« On doit se garder de cultiver un talent qu’on n’a pas l’espérance de porter à la perfection. Si loin qu’on avance, quand une fois on aura vu clairement le mérite du maître, on finira toujours par regretter amèrement le temps et les forces qu’on aura perdus à ce bousillage. »

« Ne lisez pas ! dit Wilhelm, je vous en conjure. Parlez, racontez, éclairez-moi ! C’est donc l’abbé qui me seconda pour la représentation d’Hamlet, en me procurant un fantôme ?

— Oui, car il assurait que c’était le seul moyen de vous guérir, si vous étiez guérissable.

— Et c’est pour cela qu’il me laissa le voile et me commandait de fuir ?

— Oui, il espérait même qu’après avoir joué Hamlet, vous en auriez assez du théâtre. Il affirmait que vous ne paraîtriez plus sur la scène : je croyais le contraire et j’eus raison. Ce fut, le soir même, entre nous, après la représentation, le sujet d’une discussion très animée.

— Vous m’avez donc vu jouer ?

— Assurément.

— Et qui représenta le spectre ?

— Je ne puis le dire moi-même. Ce fut l’abbé ou son frère jumeau : je penche à croire que ce fut celui-ci, car il est un peu plus grand.

— Vous avez donc aussi des secrets entre vous ?

— Les amis peuvent et doivent avoir mutuellement des secrets, mais ils ne sont pas eux-mêmes un secret l’un pour l’autre.

— La seule pensée de cette confusion suffit pour me confondre. Éclairez-moi, je vous prie, sur l’homme à qui je suis si redevable, et à qui je puis adresser tant de reproches !

— Ce qui nous le rend si précieux, répondit Jarno, ce qui lui assure, en quelque sorte, l’empire sur nous tous, c’est le coup d’œil libre et pénétrant que lui a donné la nature, pour juger toutes les forces qui résident chez l’homme, et dont chacune est susceptible d’un développement particulier. La plupart des hommes, même les plus distingués, ont des vues bornées : chacun n’estime, chez lui et chez les autres, que certaines qualités ; il ne favorise que celles-là ; il ne veut pas en voir cultiver d’autres. L’abbé agit tout autrement ; il comprend tout, il s’intéresse à tout, pour le constater et l’encourager.

« Laissez-moi revenir à la lettre d’apprentissage, poursuivit Jarno. « L’humanité se compose de tous les hommes ; le monde, de toutes les forces réunies. Elles sont souvent en lutte, elles cherchent à se détruire ; mais la nature les relie en faisceau et les remet en jeu. Depuis le plus humble et le plus grossier travail mécanique, jusqu’au plus sublime exercice des beaux-arts ; depuis le bégaiement et les cris de l’enfant, jusqu’aux plus admirables accents de l’orateur et du chanteur ; depuis les premières querelles des enfants, jusqu’aux immenses préparatifs destinés à la défense ou à la conquête des empires ; depuis la plus légère bienveillance et l’amour le plus passager, jusqu’à la plus violente passion et au plus sérieux engagement ; depuis le sentiment le plus net de la présence matérielle jusqu’aux plus vagues pressentiments et aux espérances de l’avenir le plus éloigné et le plus idéal ; toutes ces choses et bien d’autres existent dans l’homme et doivent être cultivées, et non seulement dans un seul, mais chez le grand nombre. Chaque aptitude est importante et doit être développée. Si l’un ne cultive que le beau et l’autre que l’utile, l’un et l’autre ensemble ne font qu’un homme complet. L’utile s’encourage de lui-même, car la multitude le produit, et nul ne peut s’en passer ; le beau a besoin d’être encouragé, car peu de gens le produisent et beaucoup en ont besoin. »

— Assez ! s’écria Wilhelm, j’ai lu tout cela.

— Encore quelques lignes seulement : voici où je retrouve l’abbé tout entier. « Une force domine l’autre, mais aucune ne peut former l’autre ; chaque disposition naturelle renferme en elle-même, en elle seule, la faculté de se perfectionner : c’est ce que comprennent peu les hommes qui se mêlent pourtant d’agir et d’enseigner. »

— Et je ne le comprends pas non plus ! dit Wilhelm.

— Vous entendrez souvent l’abbé discourir sur ce texte. En attendant, voyons bien clairement et maintenons ce qui est en nous et ce que nous pouvons cultiver en nous ; soyons justes envers les autres, car nous ne sommes estimables qu’autant que nous savons estimer autrui.

— Au nom de Dieu, plus de sentences ! C’est, je le sens, un mauvais remède pour un cœur blessé. Dites-moi plutôt, avec votre cruelle exactitude, ce que vous attendez de moi, et comment et de quelle manière vous prétendez me sacrifier.

— Bientôt, je vous l’assure, vous nous demanderez pardon de tous vos soupçons. À vous d’examiner, de choisir ; à nous de vous seconder. L’homme n’est pas heureux avant que ses aspirations infinies se soient limitées elles-mêmes. Ne vous attachez pas à moi, mais à l’abbé ; ne pensez pas à vous, mais à ce qui vous entoure. Apprenez, par exemple, à bien connaître les qualités supérieures de Lothaire ; comme son jugement et son activité sont unis de nœuds indissolubles ; comme il est en progrès continuel ; comme il se développe et entraîne chacun avec lui. Où qu’il soit, il amène avec lui tout un monde ; sa présence anime et enflamme. Voyez, en revanche, notre bon docteur ! Il semble être justement l’opposé de Lothaire. Tandis que Lothaire n’exerce son action que sur l’ensemble, et même sur les objets éloignés, le docteur ne dirige son regard clairvoyant que sur les objets les plus proches ; il procure des moyens d’agir, plutôt qu’il ne provoque et n’excite l’activité ; sa manière est la parfaite image d’un bon économe ; son influence est secrète, car elle se borne à seconder chacun dans sa sphère ; sa science est une récolte et une distribution perpétuelle ; il amasse et il communique en détail. Lothaire détruirait peut-être en un jour ce que le docteur met des années à bâtir ; mais peut-être aussi un moment suffirait-il à Lothaire pour communiquer aux autres la force de reconstruire au centuple ce qu’il aurait renversé.

— C’est une triste occupation, répondit Wilhelm, de méditer sur le mérite des autres, dans le moment où l’on n’est pas d’accord avec soi-même ; de pareilles réflexions conviennent à l’homme paisible, et non à celui qui est agité par la passion et l’incertitude.

— Une méditation tranquille et sage ne saurait jamais nuire. Quand nous nous accoutumons à considérer les avantages des autres hommes, les nôtres se rangent insensiblement à leur véritable place ; et nous renonçons alors volontiers à toute fausse activité, à laquelle notre imagination nous convie. Délivrez, s’il est possible, votre esprit de tout soupçon et de toute inquiétude ! Voici l’abbé ; soyez aimable avec lui, en attendant que vous appreniez mieux encore combien vous lui devez de reconnaissance. Le fripon ! il vient à nous entre Nathalie et Thérèse. Je gagerais qu’il médite quelque projet. Comme, en général, il aime à jouer un peu le rôle du destin, il a quelquefois aussi la fantaisie de faire des mariages. »

Wilhelm, dont l’irritation et la mauvaise humeur n’avaient pas été adoucies par les sages et bonnes paroles de Jarno, trouva fort déplacé que son ami parlât de choses pareilles dans ce moment, et dit, en souriant, mais non sans amertume :

« Je croyais qu’on laissait la fantaisie de faire des mariages aux personnes qui prennent fantaisie de s’aimer. »

CHAPITRE VI.

La société s’était de nouveau réunie, et nos amis se virent obligés de couper court à leur entretien.

Quelques moments après, on annonça un courrier, qui demandait à remettre une lettre à Lothaire en main propre. Le courrier fut amené : c’était un homme robuste et de bonne mine ; sa livrée était riche et de bon goût. Wilhelm crut le reconnaître, et il ne se trompait point : c’était le même homme qu’il avait envoyé naguère à la poursuite de Philine et de la prétendue Marianne, et qui n’était pas revenu. Il allait lui adresser la parole, quand Lothaire, qui venait de lire la lettre, dit au courrier, d’un air sérieux et presque mécontent :

« Comment se nomme ton maître ? »

Le courrier répondit d’un ton réservé :

« C’est, de toutes les questions qu’on pourrait m’adresser, celle à laquelle il m’est le plus difficile de répondre. J’espère que la lettre vous dira le nécessaire : je n’ai reçu aucune commission de vive voix.

— Quoi qu’il en soit, dit Lothaire en souriant, puisque ton maître me montre assez de confiance pour m’écrire une pareille facétie, il sera chez nous le bienvenu.

— Il ne se fera pas attendre longtemps, dit le courrier, en faisant la révérence, et aussitôt il s’éloigna.

— Écoutez, dit Lothaire, la folle et ridicule missive de notre inconnu !

 

« Comme la bonne humeur est de tous les hôtes le plus agréable, lorsqu’elle se présente, et que je la promène partout avec moi comme compagnon de voyage, je suis persuadé que Votre gracieuse Seigneurie ne verra point de mauvais œil la visite que je me suis propose de lui faire : je me flatte, au contraire, d’arriver et de me retirer en temps opportun, à la complète satisfaction de toute l’illustre famille, dont j’ai l’honneur d’être, etc., etc.,

« Comte DE LA LIMACE. »

 

— Voilà une famille nouvelle ! dit l’abbé.

— C’est peut-être un comte de la création du vicaire[21].

— Le secret est facile à deviner, dit Nathalie : je gage que c’est notre frère Frédéric, qui, depuis la mort de notre oncle, nous menace d’une visite !

— Bien deviné, belle et sage sœur ! » s’écria quelqu’un d’un bosquet voisin.

Au même instant, on vit s’avancer un jeune homme d’une figure agréable et riante. Wilhelm eut peine à retenir un cri de surprise.

« Eh quoi ! dit-il, notre blondin, le mauvais sujet !… Je vous retrouve encore ! ».

Frédéric arrêta ses yeux sur Wilhelm et s’écria :

« En vérité, j’aurais été moins surpris de trouver ici, dans le jardin de mon oncle, les célèbres pyramides, si solidement fixées sur le sol de l’Égypte, ou le tombeau du roi Mausole, qui, à ce qu’on m’assure, n’existe plus, que vous, mon ancien ami, mon bienfaiteur à tant de titres ! Recevez mes plus vives et mes plus affectueuses salutations ! »

Après avoir salué et embrassé tout le monde, il revint à Wilhelm :

« Gardez-le bien, dit-il, ce héros, ce général, ce philosophe dramatique ! Le jour où nous avons fait connaissance, je l’ai bien mal peigné et, je puis dire, comme on peigne le chanvre ; et pourtant il m’a sauvé plus tard une volée de coups de bâton. Il est magnanime comme Scipion, généreux comme Alexandre, amoureux aussi, à l’occasion, mais sans haïr ses rivaux. Non point qu’il amasse des charbons ardents sur la tête de ses ennemis, ce qui doit être, nous dit-on, un des mauvais services qu’on puisse rendre à quelqu’un ; non, il envoie plutôt aux amis qui lui ravissent sa maîtresse de bons et fidèles serviteurs, afin que leur pied ne rencontre aucune pierre d’achoppement. »

Frédéric poursuivit de la sorte ses intarissables plaisanteries, sans que personne fût en état de l’arrêter, et ; comme personne ne pouvait lui répliquer sur le même ton, il garda la parole assez longtemps.

« Ne soyez pas surpris, s’écria-t-il, de ma vaste érudition dans les lettres sacrées et profanes. Je vous dirai comment je me suis élevé à ces belles connaissances. »

On aurait voulu savoir quelques détails sur sa vie et d’où il venait ; mais il ne put arriver, des maximes morales et des anciennes histoires, à une explication intelligible.

Nathalie dit tout bas à Thérèse :

« Sa gaieté me fait mal ; je gagerais qu’il n’est pas heureux. »

Frédéric s’aperçut qu’à l’exception de quelques plaisanteries, par lesquelles Jarno lui riposta, ses bouffonneries ne trouvaient point d’écho dans la compagnie, et il finit par dire :

« Il ne me reste plus qu’à devenir sérieux avec ma sérieuse famille, et comme en de si graves circonstances, la somme de mes péchés pèse soudain sur ma conscience, je me résous tout uniment à faire une confession générale, mais dont vous ne saurez pas un mot, mes dignes seigneurs et dames. Ce noble ami, ici présent, qui connaît déjà quelques-uns de mes exploits, recevra seul mes confidences, d’autant plus que lui seul a quelque sujet de me les demander. »

Alors s’adressant à Wilhelm :

« Ne seriez-vous pas curieux, lui dit-il, de savoir où et comment, qui, quand et pourquoi ?… Où en est, dites-moi, la conjugaison du verbe grec philéo, philô, ainsi que ses charmants dérivés ? »

En disant ces mots, il prit le bras de Wilhelm et l’entraîna, en l’accablant de caresses.

À peine furent-ils dans la chambre de Wilhelm, que Frédéric aperçut, sur la tablette de la fenêtre, le petit couteau à poudre avec l’inscription : Pensez à moi.

« Vous conservez soigneusement vos souvenirs, lui dit-il. Vraiment, c’est le couteau que Philine vous donna, le jour où je vous tiraillai si bien les cheveux. J’espère que vous avez en effet pensé fidèlement à cette belle personne, et je vous assure qu’elle ne vous a pas non plus oublié, et que, si je n’avais pas dès longtemps banni de mon cœur toute trace de sentiments jaloux, je ne pourrais vous voir sans envie.

— Ne me parlez plus de cette créature, répliqua Wilhelm. J’avoue que l’impression de son agréable présence m’a longtemps poursuivi, mais voilà tout.

— Fi donc ! qui peut renier une maîtresse ? Vous l’avez aussi parfaitement aimée qu’on pourrait le désirer. Vous n’étiez pas un jour sans lui faire quelque petit cadeau ; et, lorsqu’un Allemand donne, il aime assurément ! Il ne me restait plus qu’à vous l’enlever, et le petit officier en habit rouge s’en est fort bien tiré.

— Comment ! l’officier que nous rencontrâmes chez Philine, et qui s’enfuit avec elle, c’était vous ?

— Oui, c’était moi que vous preniez pour Marianne. Nous avons bien ri de votre méprise.

— Quelle cruauté ! me laisser dans une pareille incertitude !

— Et qui plus est, prendre d’abord à notre service le courrier que vous envoyiez à nos trousses ! C’est un habile garçon, et dès lors il ne nous a pas quittés. Et j’aime Philine aussi follement que jamais. Elle m’a si bien ensorcelé, que je me trouve, peu s’en faut, dans un cas mythologique, et crains tous les jours quelque métamorphose. »

— Apprenez-moi, je vous prie, d’où vous vient cette vaste érudition ? J’admire l’étrange habitude que vous avez prise de parler toujours par allusion aux fables et aux histoires de l’antiquité.

— Je suis devenu savant, et même très savant, de la manière la plus amusante. Philine est maintenant chez moi ; nous avons loué, d’un fermier, le vieux château d’une seigneurie, où nous menons joyeuse vie, comme les lutins. Nous y avons découvert une petite bibliothèque choisie, où se trouve une bible in-folio, la chronique de Godefroi, deux volumes du Theatrum europæum, l’Acerra philologica, les écrits de Gryphius et quelques livres moins importants. Quand nous avions assez fait tapage, l’ennui nous prenait quelquefois ; nous essayâmes de lire, et l’ennui revenait plus fort nous surprendre. Philine eut enfin l’heureuse idée d’étaler tous les livres sur une grande table : assis en face l’un de l’autre, nous lisions tour à tour et toujours des morceaux détachés, tantôt d’un livre, tantôt d’un autre. Ce fut une véritable fête. Il nous semblait être effectivement dans ces bonnes compagnies, où l’on tient pour incivil de s’attacher trop longtemps à quelque sujet ou de vouloir même l’approfondir : nous croyions être aussi dans ces sociétés bruyantes, où l’on se coupe sans cesse la parole. Nous prenons ce divertissement sans faute tous les jours, et nous en devenons peu à peu si savants, que nous en sommes nous-mêmes surpris. Déjà nous ne trouvons plus rien de nouveau sous le soleil. Notre science nous fournit des documents sur tout. Nous varions nos études de diverses manières. Quelquefois nous réglons nos lectures avec un vieux sablier, qui se vide en quelques minutes : à peine l’un a-t-il fini, que l’autre retourne l’horloge, et commence à lire dans quelque livre, et à peine le sable a-t-il passé dans le verre inférieur, que le premier recommence : comme cela, nous étudions d’une manière vraiment académique, seulement nous faisons nos leçons plus courtes, et nos études sont d’une extrême variété.

— Je comprends cette extravagance, dit Wilhelm, chez un joyeux couple tel que vous : mais, que ce couple frivole puisse rester si longtemps uni, c’est ce que j’ai plus de peine à comprendre.

— C’est là justement le bonheur et le malheur ! Philine ne saurait se laisser voir ; elle ne peut se voir elle-même ; elle a l’espoir d’être mère. Rien de plus disgracieux et de plus ridicule que Philine dans cet état. Quelques jours avant mon départ, elle se trouvait par hasard devant une glace ; « Horreur ! dit-elle ; Mme Mélina en personne ! La vilaine image ! Comme on est défigurée ! »

— J’avoue, reprit Wilhelm en souriant, que ce doit être assez drôle de vous voir ensemble comme père et mère.

— C’est une vraie folie, dit Frédéric, que je doive passer pour le père. Elle le soutient et les temps s’accordent. J’étais d’abord un peu offusqué de certaine visite qu’elle vous fit après la représentation d’Hamlet.

— Quelle visite ?

— Vous ne pouvez l’avoir oubliée tout à fait. Le fantôme charmant et très palpable de cette nuit, c’était Philine, si vous l’ignorez encore. Cette aventure me fut, je vous assure, une dot assez amère ; mais, si l’on ne veut pas se résigner à ces choses, il ne faut pas se mêler d’aimer. En somme, la paternité ne repose que sur la conviction : je suis convaincu, donc je suis père. Vous voyez que je sais aussi à propos faire usage de ma logique. Quant à l’enfant, s’il n’étouffe pas de rire en venant au monde, il sera quelque jour, si ce n’est pas utile, du moins agréable au genre humain. »

Tandis que nos amis s’entretenaient gaiement de sujets frivoles, le reste de la compagnie avait entamé un grave entretien. Frédéric et Wilhelm s’étaient à peine éloignés, que l’abbé conduisit insensiblement la société dans un cabinet de verdure, et, quand tout le monde eut pris place, il commença en ces termes :

« Nous avons déclaré d’une manière générale que Mlle Thérèse n’est pas fille de sa mère : il est nécessaire de nous expliquer là-dessus en détail. Voici l’histoire, que j’offre de prouver et d’expliquer ensuite parfaitement.

« Mme de *** passa les premières années de son mariage dans la plus heureuse union avec son époux ; seulement ils eurent le malheur que les deux premières couches de madame furent très dangereuses, et que les enfants vinrent morts au monde. Le médecin déclara que la mère ne survivrait probablement pas à une troisième, et qu’une quatrième serait certainement mortelle. Il fallut se résoudre ; les époux ne voulurent pas rompre le mariage, se trouvant trop bien établis dans la société. Mme de *** chercha dans l’étude, dans une certaine représentation, dans les jouissances de la vanité, une sorte de compensation au bonheur d’être mère. Elle souffrit avec beaucoup de tranquillité le goût de son mari pour une demoiselle à qui était remise l’intendance de toute la maison, qui avait de la beauté et de solides vertus. Au bout de quelque temps, Mme de *** autorisa elle-même des relations qui mirent dans les bras du mari la mère de Thérèse : celle-ci continua cependant ses fonctions de gouvernante, et montra à la maîtresse de la maison plus de docilité et de dévouement que jamais.

« Au bout de quelque temps, elle se déclara enceinte, et les deux époux s’accordèrent dans le même dessein, quoique par des vues tout à fait différentes. M. de *** désirait introduire dans sa maison, comme légitime, l’enfant de sa maîtresse, et Mme de ***, offensée de voir, par l’indiscrétion du médecin, son état divulgué parmi ses connaissances, voulait, par cette supposition d’enfant, se remettre en honneur dans le monde, et, par sa complaisance, prendre dans la maison de son mari un ascendant dont elle avait d’ailleurs sujet de craindre la perte. Elle fut plus circonspecte que son mari ; elle devina son désir, et, sans lui faire des avances, elle sut lui rendre une explication facile. Elle fit ses conditions, et obtint presque tout ce qu’elle demandait : de là ce testament, dans lequel on semblait avoir si peu songé aux intérêts de l’enfant. Le vieux médecin était mort ; on s’adressa à un jeune homme actif et adroit : il fut bien récompensé, il put même se faire honneur, en publiant et en réparant l’ignorance et la précipitation de son défunt confrère. La véritable mère donna son consentement sans répugnance ; ou joua très bien la comédie ; Thérèse vint au monde et fut attribuée à une marâtre, tandis que la véritable mère, victime de cette supercherie, parce qu’elle releva trop tôt de couches, mourut et laissa son bon maître inconsolable.

« Mme de *** avait atteint son but : aux yeux du monde elle était mère d’une aimable enfant, dont elle faisait parade avec orgueil ; elle était en même temps délivrée d’une rivale, dont elle ne voyait pas la position sans envie, et dont elle craignait secrètement l’influence, du moins pour l’avenir. Elle accablait l’enfant de caresses, et, en se montrant si sensible à la perte que son mari avait faite, elle sut tellement le gagner, dans les heures d’intimes épanchements, qu’il s’abandonna, on peut le dire, entièrement à sa volonté ; il remit dans les mains de sa femme son bonheur et le bonheur de son enfant, et ce fut à peine un peu avant sa mort et, en quelque façon, avec l’appui de sa fille, devenue grande, qu’il reprit quelque autorité dans sa maison.

« Voilà sans doute, belle Thérèse, le secret que votre père malade aurait si fort souhaité de vous découvrir ; voilà ce que je voulais vous exposer en détail pendant l’absence de notre jeune ami, qui est devenu votre fiancé par le plus étrange enchaînement de circonstances.

« Voici les papiers qui prouvent, de la manière la plus rigoureuse, ce que j’ai affirmé. Ils vous apprendront aussi comment j’étais depuis longtemps sur la trace de cette découverte, et ne pouvais cependant arriver avant ce jour à la certitude. Je n’osais pas découvrir à mon ami cette chance de bonheur, car sa douleur eût été trop vive, si cette espérance s’était une seconde fois évanouie. Vous comprendrez les soupçons de Lydie : j’avoue en effet que je n’approuvais nullement la faiblesse de notre ami pour cette pauvre fille, depuis que je prévoyais de nouveau son union avec Thérèse. »

Personne ne répliqua rien à ce récit. Au bout de quelques jours, les dames rendirent les papiers, sans plus en faire mention.

On avait assez de moyens d’occuper la société quand elle était réunie ; la contrée offrait tant de charmes, qu’on se plaisait à la parcourir, seul ou en compagnie, à cheval, en voiture, ou à pied. Jarno saisit une de ces occasions pour faire à Wilhelm sa commission ; il lui communiqua les papiers, sans paraître lui demander de prendre aucune résolution.

« Dans l’étrange situation où je me trouve, répondit Wilhelm, il me suffit de vous répéter ce que j’ai déclaré d’abord en présence de Nathalie, et certes de bon cœur : Lothaire et ses amis peuvent me demander toute espèce de sacrifices ; je dépose dans vos mains tous mes droits à Thérèse ; procurez-moi, en échange, mon congé formel. Ô mon ami, je n’ai pas besoin de longues réflexions pour me décider. J’ai déjà observé que, depuis quelques jours, Thérèse a besoin d’efforts pour conserver un semblant de la vive tendresse qu’elle m’avait laissée paraître à son arrivée. J’ai perdu son amour ou plutôt je ne l’ai jamais possédé.

— Des situations comme celle-ci, dit Jarno, s’éclaircissent mieux par degrés, avec l’attente et le silence, que par de longues explications, qui provoquent toujours une sorte d’embarras et d’irritation.

— Il me semble au contraire, dit Wilhelm, que cette difficulté peut se résoudre de la manière la plus nette et la plus tranquille. On m’a souvent reproché l’hésitation et l’incertitude : pourquoi veut-on, maintenant que je suis résolu, faire justement à mon égard une faute que l’on blâmait chez moi ? Le monde se donne-t-il tant de peine pour nous former, afin de nous faire sentir qu’il ne veut pas se former lui-même ? Oui, laissez-moi bien vite goûter la joie d’échapper à une fausse position, où je me suis jeté avec les intentions les plus pures. »

Malgré cette prière, il s’écoula quelques jours pendant lesquels Wilhelm n’entendit aucunement parler de l’affaire, et ne remarqua non plus aucun changement chez ses amis ; la conversation roulait presque toujours sur des questions générales et des choses indifférentes.

CHAPITRE VII.

Un jour, Nathalie, Jarno et Wilhelm étant réunis, Nathalie prit la parole :

« Vous êtes pensif, Jarno ! Je l’observe depuis quelque temps.

— Je le suis, répondit-il : j’ai devant moi une importante affaire, que nous préparons depuis longtemps, et qu’il faut nécessairement entreprendre sans retard. Vous en avez déjà une idée générale, et je puis bien en parler devant notre jeune ami, car il ne tient qu’à lui d’y prendre part, s’il lui plaît. Je ne tarderai guère à vous quitter ; je suis à la veille de passer en Amérique.

— En Amérique ! dit Wilhelm en souriant. Je n’aurais pas attendu de vous une pareille équipée, et moins encore que vous me choisissiez pour compagnon.

— Quand vous connaîtrez tout notre plan, vous lui donnerez un nom plus, favorable, et peut-être en serez-vous charmé. Écoutez-moi : il suffit de connaître un peu les affaires du monde, pour observer que de grands changements nous menacent, et que, presque nulle part, la propriété n’est désormais bien sûre.

— Je n’ai pas une idée bien claire des affaires du monde, repartit Wilhelm, et c’est d’hier seulement que je m’inquiète de mes propriétés : peut-être aurais-je bien fait de n’y pas songer de longtemps encore, car je vois que le souci de les conserver engendre la mélancolie.

— Écoutez-moi jusqu’au bout. Il convient que l’âge mûr prenne du souci, afin que la jeunesse puisse être quelque temps insouciante. L’équilibre des actions humaines ne peut malheureusement se maintenir que par des contrastes. Il n’est rien moins que prudent aujourd’hui d’avoir toutes ses propriétés dans un même lieu, de confier tout son argent à la même place ; et, d’un autre côté, il est difficile d’étendre à plusieurs lieux sa surveillance : en conséquence nous avons formé un autre plan. De notre vieille tour sortira une société qui se répandra dans toutes les parties du monde, et à laquelle, de toutes les parties du monde, on pourra se faire agréger. Ce sera une assurance mutuelle, pour le cas seulement où une révolution politique dépouillerait complètement de ses propriétés tel ou tel des associés. Je vais passer en Amérique, pour mettre à profit les bonnes relations que notre ami a formées pendant son séjour dans ce pays. L’abbé se rendra en Russie, et, s’il vous convient de vous joindre à nous, vous aurez le choix de me suivre ou de rester près de Lothaire, pour le seconder en Allemagne. J’espère que vous prendrez le premier parti, car un grand voyage est infiniment utile à un jeune homme. »

Wilhelm se recueillit un moment et répondit :

« L’offre mérite une sérieuse attention, car ma devise sera bientôt : « Le plus loin est le mieux. » Vous me ferez connaître, j’espère, votre plan avec plus de détail. Cela peut tenir à mon ignorance du monde, mais il me semble qu’une pareille association doit rencontrer des difficultés insurmontables.

— Dont la plupart ne pourront être levées, repartit Jarno que parce que nous sommes encore peu nombreux, honnêtes, habiles, résolus et animés de l’esprit public, source unique de l’esprit d’association. »

Frédéric, qui n’avait fait jusque-là que prêter l’oreille en silence, s’écria soudain :

« Et, si vous m’encouragez, je pars avec vous. »

Jarno secoua la tête.

« Que trouvez-vous à dire en moi ? poursuivit Frédéric. À une jeune colonie, il faut de jeunes colons, et je vous en amènerai ; de joyeux colons aussi, je vous assure. Et je sais encore une bonne jeune fille, qui n’est plus ici à sa place, la douce et charmante Lydie. Que deviendra la pauvre enfant, avec sa douleur et sa détresse, si elle ne peut les jeter au fond de la mer dans la traversée, et si un brave homme ne prend pitié d’elle ? Il me semble, mon jeune ami, puisque vous êtes en train de consoler les filles délaissées, que vous devriez vous résoudre : chacun prendrait sa belle à son bras et suivrait le vieux maître. »

Wilhelm fut blessé de cette proposition. Il répondit avec une feinte tranquillité :

« Sais-je seulement si elle est libre ? Comme je ne semble pas heureux dans mes projets de mariage, je ne voudrais pas faire une pareille tentative. »

Nathalie prit la parole :

« Tu crois, Frédéric, parce que ta conduite est légère, que tes sentiments peuvent convenir à d’autres. Notre ami mérite un cœur de femme qui lui appartienne tout entier, qui, à ses côtés, ne soit pas ému de souvenirs étrangers : c’est seulement avec la haute raison et le caractère pur de Thérèse que l’on pouvait conseiller une chose si hasardeuse.

— Une chose hasardeuse ! dit Frédéric. Tout est hasard dans l’amour. Sous la feuillée comme devant l’autel, avec des embrassements ou des anneaux d’or, au chant des grillons, comme au bruit des trompettes et des timbales, tout est hasard, et la fortune mène tout.

— J’ai toujours vu, reprit Nathalie, que nos principes ne sont que le supplément de notre vie. Nous aimons à couvrir nos défauts du voile d’une loi légitime. Prends garde au chemin où pourra te mener encore la belle dont tu es si passionnément séduit, et qui te tient dans sa chaîne.

— Elle est elle-même dans un très bon chemin, répliqua Frédéric, le chemin de la sainteté. Elle prend un détour, il est vrai, mais la route en est plus gaie et plus sûre. Marie Madeleine l’a suivie, et qui sait combien d’autres ? Au reste, ma sœur, quand il est question d’amour, tu ferais mieux de ne rien dire. Tu ne te marieras, je le crois, que lorsqu’il manquera quelque part une fiancée, et tu te donneras alors, avec ta bonté accoutumée, comme supplément d’une existence. Laisse-nous donc conclure notre traité avec ce marchand de chair humaine, et nous entendre sur nos compagnons de voyage.

— Vos propositions viennent trop tard, dit Jarno ; Lydie est déjà pourvue.

— Comment donc ?

— Je lui ai proposé ma main.

— Mon vieux monsieur, dit Frédéric, vous faites là un trait pour lequel, si on le considère comme un substantif, on pourrait trouver divers adjectifs, et, conséquemment, divers attributs, si on le considère comme sujet.

— J’avoue sincèrement, dit Nathalie, que c’est une dangereuse tentative, de s’attacher une jeune fille dans le moment où l’amour qu’elle a pour un autre la réduit au désespoir.

— J’en cours le risque, répondit Jarno ; sous certaines conditions, elle m’appartiendra. Et, croyez-moi, il n’est rien de plus précieux au monde qu’un cœur capable d’amour et de passion. Que ce cœur ait aimé, qu’il aime encore, cela ne m’arrête pas : l’amour dont un autre est l’objet me charme peut-être plus encore que celui qui me serait voué : je considère la force, la puissance d’un noble cœur, sans que l’égoïsme gâte pour moi ce beau spectacle.

— Ayez-vous parlé à Lydie ? demanda la baronne.

Jarno fit, en souriant, un signe affirmatif.

Nathalie secoua la tête et dit en se levant :

« Je ne sais plus que penser de vous ; mais, à coup sûr, vous ne me tromperez pas. »

Elle allait sortir, quand l’abbé entra, une lettre à la main et lui dit :

« Restez, je vous prie : j’ai à faire ici une proposition, pour laquelle vos conseils seront bienvenus. Le marquis, ami de votre oncle, que nous attendons depuis quelque temps, est sur le point d’arriver. Il m’écrit que la langue allemande ne lui est pas aussi familière qu’il l’avait cru ; qu’il a besoin d’un compagnon de voyage, qui possède bien cette langue et quelques autres : comme il désire former des relations scientifiques, bien plus que politiques, un pareil interprète lui est indispensable. Je ne connais personne qui lui convienne mieux que notre jeune ami. Il sait plusieurs langues, il a des connaissances variées, et ce sera pour lui un grand avantage de voir l’Allemagne en si bonne société et dans des conditions si favorables. Qui ne connaît pas sa patrie n’a pas de terme de comparaison pour juger sainement les pays étrangers. Qu’en dites-vous, mes amis ? Qu’en dites-vous, Nathalie ? »

Personne n’eut d’objections à faire. Jarno lui-même ne parut point considérer comme un obstacle son projet de voyage en Amérique, d’autant qu’il ne songeait pas à partir de sitôt ; Nathalie garda le silence, et Frédéric cita diverses maximes sur l’utilité des voyages.

Wilhelm fut, dans le fond du cœur, tellement irrité de cette proposition, qu’il eut de la peine à le dissimuler. Il ne voyait que trop clairement qu’on s’entendait pour se délivrer de lui, le plus tôt possible, et, ce qu’il y avait de pire, on le laissait voir sans mystère, sans ménagement. Le soupçon que Lydie lui avait inspiré, et tout ce qu’il avait éprouvé lui-même, se réveilla dans son âme avec une vivacité nouvelle, et la manière naturelle dont Jarno lui avait tout expliqué ne lui sembla non plus qu’un artificieux étalage.

Il se recueillit un moment et il répondit :

« Cette proposition mérite, en tout cas, un mûr examen.

— Une prompte décision serait nécessaire, répliqua l’abbé.

— Je n’y suis pas préparé maintenant. Attendons l’arrivée du marquis, et nous verrons alors si nous pouvons nous convenir. Mais il faut d’abord qu’on accepte une condition essentielle : c’est que j’emmènerai Félix, et pourrai le conduire partout avec moi.

— Cette condition sera difficilement accordée, reprit l’abbé.

— Et je ne vois pas pourquoi je me laisserais prescrire des conditions par qui que ce soit, et, s’il me plaît de visiter un jour ma patrie, pourquoi j’aurais besoin de la compagnie d’un Italien.

— Parce qu’un jeune homme a toujours des raisons pour s’attacher à une compagnie, » répondit l’abbé, d’un air imposant.

Wilhelm, qui sentait bien qu’il n’était pas en état de se posséder plus longtemps, car la seule présence de Nathalie le calmait encore, repartit avec quelque précipitation :

« Qu’on me laisse encore un peu de réflexion ; je présume qu’il sera bientôt décidé si j’ai des raisons pour m’attacher encore, ou si, au contraire, le cœur et la raison ne m’ordonnent pas absolument de briser tant de liens, qui me menacent d’une éternelle et misérable servitude. »

Il avait dit ces mots avec une vive émotion : un regard adressé à Nathalie lui rendit quelque tranquillité, car, en ce moment, où la passion l’agitait, la beauté et le mérite de cette jeune dame firent sur lui une impression plus profonde que jamais.

« Oui, se dit-il, lorsqu’il se trouva seul, avoue que tu l’aimes, et que tu sens encore une fois ce que c’est qu’aimer avec toutes les forces de son âme. C’est ainsi que j’aimais Marianne, qui fut victime de mon affreuse erreur ; j’aimais Philine et je dus la mépriser ; j’estimais Aurélie et je ne pus l’aimer ; j’honorais Thérèse, et l’amour paternel se transforma en inclination pour elle ; et maintenant que tous les sentiments qui peuvent rendre l’homme heureux se réunissent dans mon cœur, maintenant, je suis forcé de fuir ! Pourquoi faut-il qu’à ces sentiments, à ces convictions, s’associe l’irrésistible désir de la possession ? Et pourquoi, sans la possession, ces convictions, ces sentiments détruisent-ils absolument toute autre félicité ? Pourrais-je, à l’avenir, jouir de la lumière et de l’univers, de la société ou de tout autre bien ! Ne me dirai-je pas toujours : « Nathalie n’est pas là ! » Hélas ! et Nathalie me sera pourtant toujours présente : si je ferme les yeux, elle s’offrira à ma pensée ; si je les ouvre, je verrai son image errante devant chaque objet, comme les apparences que laisse dans notre œil une image éblouissante. Déjà la figure fugitive de l’amazone n’était-elle pas sans cesse présente à ma pensée ? Et je n’avais fait que la voir, je ne la connaissais pas. Maintenant que je la connais, que j’ai vécu dans son intimité, qu’elle m’a témoigné tant d’affection, ses qualités sont aussi profondément gravées dans mon cœur que son image le fut jamais dans ma mémoire. Il est cruel de chercher toujours, mais bien plus cruel encore d’avoir trouvé et d’être forcé d’abandonner. Que puis-je encore demander au monde ? De quoi devrais-je me soucier ? Quel pays, quelle ville, renferme un trésor comparable à celui-là ? Et il faudra que je voyage, pour trouver toujours moins que je ne laisse ? La vie n’est-elle donc qu’une arène, où l’on doit soudain revenir sur ses pas, dès qu’on touche à l’extrémité ? Et le bon, l’excellent, est-il comme un but fixe, invariable, dont il faut s’éloigner en toute hâte, aussitôt que l’on croit l’avoir atteint ? Tout homme, au contraire, qui recherche des marchandises terrestres peut se les procurer dans les différents climats, ou même à la foire et au marché.

« Viens, cher enfant, dit-il à Félix, qui s’élança vers lui dans ce moment : tu seras tout pour moi ! Tu me fus donné en dédommagement de ta mère bien-aimée ; tu devais me tenir lieu de la seconde, que je t’avais destinée ; tu auras maintenant un vide plus grand encore à remplir. Occupe mon cœur, occupe mon esprit par tes charmes, ton amabilité, ton désir d’apprendre et tes jeunes facultés. »

L’enfant s’amusait d’un nouveau joujou : le père prit la peine de le perfectionner, de le rendre plus régulier, plus propre à son usage, mais, au même instant, l’enfant perdit l’envie de s’en amuser.

« Tu es un homme aussi ! s’écria Wilhelm. Viens, mon fils, viens, mon frère ! Allons jouer sans but dans le monde, aussi bien que nous pourrons. »

Sa résolution de s’éloigner, d’emmener son fils avec lui, et de chercher des distractions dans le spectacle du monde, était désormais bien arrêtée. Il écrivit à Werner, lui demanda de l’argent et des lettres de crédit, et lui dépêcha le courrier de Frédéric, avec l’ordre exprès de revenir promptement.

S’il était fort mécontent de ses autres amis, rien n’avait altéré son affection pour Nathalie. Il lui confia son projet. Elle reconnut, comme lui, qu’il pouvait et qu’il devait s’éloigner, et, bien qu’il fût affligé de son indifférence apparente, sa présence et ses manières aimables le rassurèrent complètement. Elle lui indiqua différentes villes, qu’elle lui conseillait de visiter, pour y voir quelques-uns de ses amis.

Le courrier revint et remit à Wilhelm ce qu’il avait demandé, mais Werner ne paraissait pas satisfait de cette nouvelle excursion.

« Mon espérance de te voir raisonnable, lui écrivait-il, est de nouveau et pour longtemps ajournée. Où donc vous promenez-vous tous ensemble ? Où s’arrête cette dame, dont tu me promettais l’assistance pour la gestion du domaine ? Tes autres amis ont aussi disparu : tout roule maintenant sur le bailli et sur moi. Heureusement il est aussi bon jurisconsulte que je suis bon financier, et nous sommes tous deux accoutumés au travail. Adieu ! Il faut te pardonner tes extravagances, puisque, sans elles, notre position dans ce pays n’aurait pu devenir aussi avantageuse. »

Wilhelm était donc en mesure de partir, mais son cœur était encore lié par une double chaîne. On ne voulait absolument lui laisser voir les restes de Mignon que le jour des funérailles, dont l’abbé n’avait pas encore achevé tous les préparatifs. D’un autre côté, une lettre mystérieuse du pasteur de campagne avait appelé le médecin : il s’agissait du joueur de harpe, dont Wilhelm désirait avoir des nouvelles précises.

Dans cette situation, il ne trouvait, ni la nuit ni le jour, le repos du corps et de l’esprit. Quand tout le monde était livré au sommeil, il parcourait le château. La vue des œuvres d’art, qui lui étaient connues depuis longtemps, l’attirait et le repoussait. Il ne pouvait ni s’arrêter à ce qui l’entourait, ni le quitter ; chaque objet réveillait tous ses souvenirs ; il voyait d’un coup d’œil tout le cercle de sa vie, mais, hélas ! il le voyait brisé devant lui, et qui semblait ne vouloir jamais se reformer. Ces objets d’art, que son père avait vendus, lui paraissaient un symbole : lui-même il se verrait aussi exclu de la possession solide et tranquille de ce qui est désirable en ce monde ; il en serait dépouillé par sa faute ou par celle d’autrui. Il se perdait tellement dans ces bizarres et tristes méditations, qu’il lui semblait quelquefois être lui-même une ombre, et, même lorsqu’il touchait et palpait les objets extérieurs, il avait peine à surmonter son doute et se demandait s’il vivait encore.

La vive douleur qui le saisissait quelquefois, à la pensée qu’il devait abandonner si violemment et si nécessairement tout ce qu’il avait trouvé et retrouvé, ses larmes enfin, lui rendaient seules le sentiment de son existence. L’heureux état dans lequel il se trouvait pourtant s’offrait en vain à sa mémoire.

« Tout n’est rien, s’écriait-il, quand nous n’avons pas la chose unique qui donne du prix à tout le reste ! »

L’abbé annonça à la société l’arrivée du marquis. Il dit à Wilhelm :

« Vous êtes, je le vois, décidé à voyager seul avec votre enfant : mais apprenez du moins à connaître cet homme, qui, en tout cas, ne vous sera pas inutile, si vous venez à le rencontrer sur votre chemin. »

Le marquis parut enfin : c’était un homme d’un âge encore peu avancé, un de ces beaux types lombards, d’une expression agréable ; dès sa jeunesse, il avait fait connaissance avec l’oncle, beaucoup plus âgé que lui, d’abord à l’armée, puis dans les missions diplomatiques ; plus tard, ils avaient parcouru ensemble une grande partie de l’Italie, et les objets d’art que le marquis retrouva dans le château avaient été la plupart achetés et procurés en sa présence, et au milieu d’heureuses circonstances qu’il se rappelait encore.

Les Italiens ont en général un sentiment plus profond de la dignité de l’art que les autres peuples ; tout homme qui exerce quelque industrie veut qu’on l’appelle artiste, maître et professeur, et témoigne du moins, par cette manie de titres, qu’il ne suffit pas d’attraper quelques idées par tradition, ou d’acquérir par l’exercice une certaine habileté ; il reconnaît au contraire que chacun doit être capable de raisonner sur ce qu’il fait, de poser des principes et d’expliquer clairement et à lui-même et aux autres les raisons pour lesquelles il faut procéder de telle ou telle façon.

L’étranger fut ému de retrouver tant de belles choses sans le possesseur, et il prit plaisir à entendre son ami lui parler, en quelque sorte, par la bouche de ses dignes héritiers. Ils parcoururent les divers ouvrages, et trouvèrent une grande jouissance à pouvoir s’entendre les uns les autres. Le marquis et l’abbé dirigeaient la conversation ; Nathalie, qui croyait se sentir encore en présence de son oncle, savait fort bien se retrouver dans les idées et les jugements qu’elle s’était faits ; Wilhelm devait traduire pour lui-même, dans la langue du théâtre, tout ce qu’il voulait s’expliquer ; on avait de la peine à contenir les plaisanteries de Frédéric dans de justes bornes ; Jarno était presque toujours absent.

Comme on faisait observer que les ouvrages excellents étaient fort rares dans les temps modernes :

« Il est difficile, dit le marquis, d’imaginer et de juger ce que les circonstances doivent faire pour l’artiste ; et puis, avec le plus grand génie, avec le talent le plus décidé, ce qu’il doit exiger de lui-même est infini. L’application dont il a besoin pour se développer est incroyable. Maintenant, si les circonstances font peu de chose pour lui, s’il observe que le monde est aisé à satisfaire et ne demande qu’une légère, agréable et facile apparence, on aurait lieu de s’étonner, si la nonchalance et l’amour-propre ne l’arrêtaient pas dans la médiocrité ; ce serait une chose étrange qu’il n’aimât pas mieux échanger des marchandises à la mode contre de l’argent et des louanges, que de suivre le droit chemin, qui le mène plus ou moins à un misérable martyre. C’est pourquoi les artistes de notre temps offrent toujours pour ne donner jamais ; ils veulent toujours séduire pour ne jamais satisfaire ; ils se bornent à indiquer, et l’on ne trouve nulle part la profondeur et l’exécution. Mais aussi il suffit de passer quelque temps dans une galerie et d’observer quels sont les ouvrages qui attirent la foule, ceux qu’elle estime et ceux qu’elle néglige, pour trouver que le présent donne peu de satisfaction et l’avenir peu d’espérance.

— Oui, dit l’abbé, et, de la sorte, l’amateur et l’artiste se forment réciproquement : l’amateur ne cherche qu’une jouissance vague et générale ; il faut que l’œuvre d’art lui plaise à peu près comme une œuvre de la nature, et les hommes croient que les organes se forment d’eux-mêmes pour apprécier une œuvre d’art, ainsi que se forment la langue et le palais, et que l’on juge un tableau comme un ragoût. Ils ne comprennent pas qu’on a besoin d’une autre culture pour s’élever à la vraie jouissance des arts. Le plus difficile, selon moi, est l’espèce d’abstraction que l’homme doit opérer en lui-même, s’il veut acquérir un développement général : c’est pourquoi nous trouvons tant de cultures exclusives, dont chacune a pourtant la prétention de prononcer sur l’ensemble.

— Ce que vous dites là n’est pas bien clair pour moi, dit Jarno, qui venait d’entrer.

— Il est difficile, dit l’abbé, de s’expliquer là-dessus avec précision en peu de mots. Je me bornerai à ceci : aussitôt que l’homme prétend à une activité, à des jouissances diverses, il doit aussi être capable de développer en lui des organes divers, comme indépendants les uns des autres. Quiconque veut tout faire, tout sentir, avec sa personnalité tout entière ; quiconque veut enchaîner, pour une pareille jouissance, tout ce qui est hors de lui, consumera son temps en efforts qui ne seront jamais satisfaits. Combien il est difficile (ce qui semble si naturel) de contempler un bon caractère, un excellent tableau, en lui-même et pour lui-même ; d’écouter le chant pour le chant, d’admirer l’acteur dans l’acteur, de jouir d’un édifice pour son harmonie propre et sa durée ! Nous voyons, au contraire, le plus souvent, les hommes traiter tout uniment de pures œuvres d’art comme si ce fût une molle argile. Il faudrait que le marbre modelé se transformât soudain au gré de leurs inclinations, de leurs opinions, de leurs fantaisies ; que l’édifice aux fortes murailles s’étendît ou se resserrât ; on veut qu’un tableau instruise, qu’un spectacle corrige, que tout soit toute chose. Mais c’est proprement parce que la plupart des hommes sont eux-mêmes sans caractère, parce qu’ils ne peuvent donner à leur individualité aucune forme, qu’ils s’efforcent d’enlever leur forme aux objets, afin que tout devienne une matière mobile, incohérente, comme ils sont eux-mêmes. Ils finissent par tout réduire à ce qu’on nomme l’effet ; tout est relatif ; et, de la sorte, tout le devient réellement, à part la déraison et l’absurdité, qui règnent en effet d’une manière absolue.

— Je vous comprends, reprit Jarno, ou plutôt je vois fort bien comment ce que vous dites se lie aux principes auxquels vous êtes si fortement attaché ; mais je ne puis être aussi rigoureux que vous avec la pauvre humanité. Je connais assez de gens qui, en présence des plus grandes œuvres de l’art et de la nature, se souviennent d’abord de leurs plus misérables besoins ; qui mènent avec eux leur conscience et leur morale à l’Opéra ; ne déposent point leur haine ou leur amour en présence d’une colonnade, et se hâtent de rapetisser, le plus possible, à la mesure de leurs conceptions, les meilleures et les plus grandes choses qui leur sont produites, afin de pouvoir les relier jusqu’à un certain point avec leur propre nature. »

CHAPITRE VIII.

Le soir, l’abbé invita les amis aux funérailles de Mignon. On se rendit dans la Salle du passé, que l’on trouva éclairée et décorée de la manière la plus saisissante. Les murs étaient revêtus presque entièrement de tapisseries bleu céleste, si bien qu’on ne voyait plus que le socle et la frise. Des flambeaux de cire brûlaient dans les quatre candélabres placés aux angles et dans les quatre, plus petits, qui entouraient le sarcophage au milieu de la salle. Alentour, quatre jeunes garçons, vêtus d’une étoffe bleu céleste, lamée d’argent, balançaient de larges éventails en plumes d’autruche, comme pour agiter l’air autour d’une figure qui reposait sur le sarcophage. Dès que la société fut assise, deux chœurs invisibles demandèrent avec un chant mélodieux : « Quel hôte amenez-vous dans notre paisible société ? »

Les quatre jeunes garçons répondirent d’une voix douce : « Nous vous amenons un ami fatigué : laissez-le reposer parmi vous, jusqu’au jour où les cris de joie de ses frères célestes viendront le réveiller.

LE CHŒUR.

Ô toi ! les prémices de la jeunesse dans notre société, sois la bienvenue ! la bienvenue avec larmes et douleur ! Que nul adolescent, nulle jeune fille ne te suive ! Que la vieillesse seule s’approche, calme et résignée, de notre salle muette, et que l’enfant, la chère enfant, repose dans cette grave assemblée !

LES JEUNES GARÇONS.

Ah ! comme avec regret nous l’avons amenée ! Hélas ! et elle doit rester ici ! Restons aussi, pleurons, pleurons près de son cercueil !

LE CHŒUR.

Voyez ces ailes puissantes ! Voyez cette robe pure et légère ! Comme la bandelette dorée brille autour de sa tête ! Quelle grâce, quelle dignité dans son repos !

LES JEUNES GARÇONS.

Hélas ! ces ailes ne l’enlèvent point ; son vêtement ne voltige plus dans les jeux légers ; quand nos mains couronnaient son front de roses, elle nous regardait d’un air caressant et doux.

LE CHŒUR.

Regardez en haut, avec les yeux de l’esprit ; qu’elle vive chez vous, la force créatrice, qui emporte au delà des étoiles ce qu’il y a de plus beau, de plus sublime, la vie !

LES JEUNES GARÇONS.

Hélas ! notre compagne nous manque ici-bas. Elle ne se promène plus dans les jardins ; elle ne cueille plus les fleurs de la prairie. Pleurons, nous la laissons ici. Pleurons et restons auprès d’elle.

LE CHŒUR.

Enfants, retournez dans la vie ; que la fraîche brise, qui se joue autour du ruisseau vagabond, essuie vos larmes ; dérobez-vous à la nuit : le jour et le plaisir et la durée sont le partage des vivants.

LES JEUNES GARÇONS.

Allons, retournons dans la vie. Que le jour nous donne travail et plaisir, en attendant que le soir nous amène le repos, et que le nocturne sommeil nous restaure.

LE CHŒUR.

Enfants, hâtez-vous, montez le chemin de la vie. Que, sous le pur vêtement de la beauté, l’amour vienne à vous avec son regard céleste et la couronne de l’immortalité !

 

Les jeunes garçons sortirent ; l’abbé se leva de son siège et s’avança derrière le cercueil. Il parla en ces termes :

« C’est la volonté de l’homme qui a préparé cette paisible demeure, que tout nouvel hôte soit reçu avec solennité. Après lui, fondateur de cet édifice, créateur de cet asile, nous y avons apporté d’abord une jeune étrangère, et cet espace étroit renferme déjà deux victimes, bien différentes, de la sévère, capricieuse, inexorable déesse de la mort. Nous entrons dans la vie selon des lois certaines ; ils sont comptés, les jours qui nous préparent à voir la lumière ; mais la durée de la vie n’a point de loi. Le fil le plus délicat s’allonge d’une manière inattendue, et le plus fort est violemment coupé par les ciseaux d’une Parque, qui semble se plaire aux contrastes. Nous ne pouvons dire que peu de chose de l’enfant à qui nous donnons ici la sépulture. Nous ignorons encore son origine ; nous ne connaissons point ses parents, et nous ne pouvons que présumer le nombre de ses années. Son âme profonde, concentrée, nous laissait à peine deviner ses plus importants secrets ; rien de clair, rien de manifeste, chez elle, que son amour pour l’homme qui la délivra des mains d’un barbare. Cette tendre affection, cette vive reconnaissance, semble avoir été la flamme qui a consumé les sources de sa vie ; les soins habiles du médecin n’ont pu conserver cette belle existence, ni l’amitié la plus vigilante la prolonger. Mais, si l’art n’a pu enchaîner l’âme qui s’exhalait, il a déployé toutes ses ressources pour conserver le corps et le dérober aux ravages du temps. Un baume a pénétré dans toutes les veines, et, au lieu de sang, colore ces joues sitôt pâlies. Approchez, mes amis, et voyez la merveille de l’art et des soins. »

L’abbé souleva le voile, et l’on vit l’enfant couchée avec son costume d’ange, comme endormie dans l’attitude la plus gracieuse. Tous approchèrent et admirèrent cette apparence de vie. Wilhelm seul resta sur son siège ; il ne se possédait plus ; ce qu’il sentait, il n’osait s’y arrêter, et chaque pensée déchirait son cœur.

L’abbé avait parlé français, par égard pour le marquis ; le noble étranger s’approcha, avec le reste de la compagnie, et il observait l’enfant avec attention. L’abbé continua :

« Ce bon cœur, si fermé aux hommes, était sans cesse tourné vers son Dieu avec une sainte confiance. L’humilité et même un penchant pour l’abaissement extérieur étaient chez elle comme un instinct. Elle était attachée avec zèle à la religion catholique, dans laquelle elle naquit et fut élevée. Elle exprima souvent le vœu secret d’être inhumée en terre sainte, et nous avons consacré, selon les usages de l’Église, ce sarcophage et le peu de terre que renferme son oreiller. Avec quelle ferveur, dans ses derniers moments, elle baisait l’image du crucifié, qu’un tatouage a dessinée artistement sur son bras délicat ! »

En disant ces mots, l’abbé découvrit le bras droit de Mignon, et l’on vit, sur la peau blanche, un crucifix bleuâtre entouré de lettres et de signes divers.

Le marquis observa de tout près ce nouvel objet.

« Ô Dieu ! s’écria-t-il, en se redressant et levant les mains au ciel, pauvre enfant ! malheureuse nièce ! Je te retrouve ici ! Quelle douloureuse joie de te retrouver, toi, à qui nous avions renoncé depuis si longtemps ! de revoir, hélas ! inanimé, mais du moins conservé, ce corps aimable et chéri, que nous avions cru dévoré par les poissons du lac ! J’assiste à tes funérailles, si honorables par l’appareil, et plus encore par les nobles cœurs qui t’accompagnent au lieu de ton repos. Et, quand je serai en état de le faire, ajouta-t-il d’une voix entrecoupée, je leur en témoignerai ma reconnaissance. »

Ses larmes l’interrompirent. En pressant un ressort, l’abbé fit descendre le corps au fond du sarcophage. Quatre jeunes hommes, vêtus comme les quatre enfants, s’avancèrent de derrière les tapisseries, posèrent sur le tombeau le pesant couvercle orné de belles sculptures, puis ils chantèrent :

« Il est bien gardé maintenant, le trésor, belle image du passé ! Il repose entier dans le marbre ; il vit, il agit encore dans vos cœurs. Retournez, retournez dans la vie. Emportez avec vous de saintes et graves pensées, car elles seules font de la vie l’éternité. »

Le chœur invisible répéta les derniers mots, mais personne n’écouta ces paroles édifiantes ; chacun était trop occupé de cette merveilleuse reconnaissance et de ses propres sensations. L’abbé et Nathalie emmenèrent le marquis ; Thérèse et Lothaire emmenèrent Wilhelm, et ce fut seulement lorsque les chants eurent cessé de retentir, que nos amis furent de nouveau assaillis avec violence par la douleur, les réflexions, les pensées, le désir de connaître, et regrettèrent l’asile qu’ils venaient de quitter.

CHAPITRE IX.

Le marquis évitait de parler de sa nièce, mais il eut avec l’abbé de longs et secrets entretiens. Quand la société était réunie, il demandait souvent de la musique ; on s’empressait d’y pourvoir, parce que chacun se dispensait volontiers de la conversation. On passa de la sorte quelque temps, puis l’on s’aperçut que le marquis faisait ses préparatifs de départ. Un jour, il dit à Wilhelm :

« Je ne demande pas à troubler les restes de ma chère nièce. Qu’ils demeurent dans les lieux où elle aima, où elle souffrit. Mais il faut que ses amis me promettent de me visiter dans sa patrie, dans le lieu où la pauvre enfant naquit et fut élevée ; il faut que vous voyiez les colonnes et les statues dont elle avait conservé un vague souvenir. Je vous mènerai sur les rives où elle aimait à ramasser de petits cailloux. Vous ne pouvez, mon jeune ami, vous dérober à la reconnaissance d’une famille qui vous est si redevable. Je partirai demain. J’ai raconté à l’abbé toute l’histoire : il vous la répétera. Il a bien voulu m’excuser, quand la douleur m’interrompait. Un étranger fera ce récit avec plus de suite. S’il vous plaît de m’accompagner dans mon voyage en Allemagne, comme l’abbé vous l’a proposé, j’en serai charmé… Ne laissez pas votre Félix. Chaque fois qu’il nous causera quelque petite gêne, nous nous souviendrons de vos soins pour ma pauvre nièce. »

Le même soir, on fut surpris par l’arrivée de la comtesse. Wilhelm fut saisi d’une violente émotion lorsqu’elle parut ; elle-même, quoique préparée, fut obligée de s’appuyer sur sa sœur, qui se hâta de la faire asseoir. Quelle simplicité extraordinaire dans ses vêtements ! Comme elle était changée ! Wilhelm osait à peine jeter les yeux sur elle. Elle le salua d’un air gracieux et ne put dissimuler, sous quelques mots de politesse, son émotion et ses sentiments. Le marquis s’était retiré de bonne heure, et la société n’était pas encore disposée à se séparer : l’abbé tira un cahier de sa poche.

« Je me suis hâté, dit-il, de recueillir cette histoire étrange, telle que le marquis me l’a racontée. S’il est une occasion où l’on ne doive épargner ni son papier ni son encre, c’est quand il s’agit d’écrire en détail des événements remarquables. »

On mit la comtesse au fait des circonstances, et l’abbé lut le récit suivant, dans lequel il faisait parler le marquis :

J’ai beaucoup vu le monde, et cependant mon père est encore, à mes yeux, l’homme le plus extraordinaire que j’aie jamais connu. Son caractère était noble et droit, ses idées larges et, je puis dire, grandes ; il était sévère envers lui-même ; on trouvait dans tous ses plans une suite irréprochable, dans tous ses actes une mesure constante. C’est pourquoi, autant on se trouvait bien de vivre et de traiter avec lui, autant, par ses qualités mêmes, lui était-il difficile de s’accommoder au monde, parce qu’il exigeait de l’État, de ses voisins, de ses enfants et de ses domestiques, l’observation de toutes les lois qu’il s’était imposées à lui-même. Il exagérait, par sa sévérité, ses exigences les plus modérées, et il ne jouissait jamais de rien, parce que rien n’arrivait comme il se l’était représenté. Dans le temps même où il bâtissait un palais, où il plantait un jardin, où il faisait l’acquisition d’un grand domaine dans la position la plus belle, je l’ai vu profondément et amèrement convaincu que le destin l’avait condamné à la gêne et aux privations. Dans son extérieur, il observait la plus grande dignité ; lorsqu’il plaisantait, c’était toujours de manière à montrer la supériorité de son esprit ; le blâme lui était insupportable, et je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie tout à fait hors de lui-même, un jour qu’il entendit parler d’un de ses établissements comme d’une chose ridicule. C’est dans cet esprit qu’il avait disposé de ses enfants et de sa fortune. Mon frère aîné fut élevé en homme qui avait à espérer de grands biens. J’étais destiné à l’Église, et mon plus jeune frère devait être soldat. J’étais vif, ardent, actif et prompt, habile à tous les exercices du corps ; mon jeune frère paraissait plus disposé à une quiétude rêveuse, adonné aux sciences, à la musique et à la poésie. Ce fut seulement après la lutte la plus pénible, et quand il fut pleinement convaincu qu’il voulait l’impossible, que notre père consentit, quoique avec répugnance, à nous laisser changer de carrière l’un avec l’autre, et, bien qu’il nous vît tous deux satisfaits, il ne pouvait en prendre son parti, et assurait qu’il n’en résulterait rien de bon. Plus il vieillissait, plus il se sentait séparé de toute société ; enfin il vécut, presque seul. Un vieil ami, qui avait servi dans les troupes allemandes, devenu veuf au service, et qui s’était retiré avec sa fille, âgée d’environ dix ans, finit par être la seule société de mon père. Il acheta une jolie terre dans le voisinage ; il visitait son compagnon d’armes à certains jours et certaines heures, et il amenait quelquefois sa fille avec lui. Il ne contredisait jamais son ami, qui finit par s’accoutumer à lui parfaitement, et le souffrait, comme le seul homme supportable qu’il connût. Après la mort de notre père, nous remarquâmes que cet homme avait été fort bien pourvu par notre vieillard, et qu’il n’avait pas perdu son temps : il agrandit ses domaines ; sa fille pouvait attendre une belle dot. Elle était devenue grande et d’une remarquable beauté. Mon frère aîné me disait quelquefois, en badinant, que je devrais prétendre à sa main.

Cependant frère Augustin avait passé ses années au couvent dans le plus singulier état : il s’abandonnait absolument aux douceurs d’une sainte exaltation, à ces impressions moitié spirituelles, moitié charnelles, qui, après l’avoir élevé quelque temps au troisième ciel, le laissaient ensuite retomber dans un abîme de faiblesse et de vagues souffrances. Du vivant de notre père, on ne pouvait songer à aucun changement ; et qu’aurait-on désiré ou proposé ? Mais ensuite Augustin nous visita souvent ; son état, qui d’abord nous affligea, devint peu à peu beaucoup plus supportable, car la raison avait pris le dessus. Mais, plus elle lui promettait, avec certitude, une satisfaction et une guérison complète sur la pure voie de la nature, plus il demandait vivement qu’on le relevât de ses vœux. Il nous fit entendre que ses vues étaient dirigées sur Spérata, notre voisine.

Mon frère aîné avait trop souffert de la dureté de notre père pour rester insensible à l’état de son cadet. Nous en conférâmes avec le confesseur de notre famille, vieillard vénérable, auquel nous découvrîmes le double dessein de notre frère, en le priant de conduire l’affaire et de la mener à bien. Contre sa coutume, il hésitait, et, lorsqu’enfin Augustin revint à la charge, et que nous recommandâmes plus vivement l’affaire au prêtre, il dut se résoudre à nous découvrir un étrange mystère.

Spérata était notre sœur, notre sœur de père et de mère. L’époux, déjà vieux, avait cédé à l’empire des sens, et usé de ses droits, à un âge où ils semblent abolis. Une aventure pareille avait égayé le pays peu de temps auparavant, et notre père, pour ne pas s’exposer à son tour au ridicule, résolut de cacher ce fruit tardif d’un amour légitime, avec autant de soin qu’on a coutume de cacher les fruits accidentels et trop hâtifs de la passion. Notre mère accoucha secrètement ; l’enfant fut emporté à la campagne, et le vieil ami de la maison, qui, avec le confesseur, était seul dans le secret, se laissa aisément persuader de produire l’enfant comme étant sa fille. Le confesseur s’était seulement réservé le droit de découvrir le secret, en cas de nécessité absolue. Notre père était mort ; la jeune fille vivait sous la surveillance d’une vieille femme. Nous savions que le chant et la musique avaient ouvert à notre frère la porte de la maison ; et, comme il nous pressait toujours davantage de rompre ses premiers liens, pour en former de nouveaux, il fut nécessaire de l’instruire, aussitôt que possible, du danger qu’il courait.

Il jeta sur nous des regards de fureur et de mépris.

« Gardez, s’écria-t-il, vos contes invraisemblables pour les enfants et les sots crédules. Vous n’arracherez pas Spérata de mon cœur. Elle est à moi. Désavouez sur-le-champ votre horrible fantôme, qui ne ferait que me torturer inutilement. Spérata n’est pas ma sœur, elle est ma femme ! »

Il nous apprit, avec ravissement, comme cette fille céleste l’avait tiré de son isolement, contraire au vœu de la nature, et l’avait introduit dans la vie véritable ; comme les deux cœurs étaient à l’unisson, ainsi que les deux voix, et comme il bénissait toutes ses souffrances et tous ses égarements, parce qu’ils l’avaient tenu jusqu’alors éloigné de tout le sexe, et qu’il pouvait maintenant se donner tout entier à la plus aimable des femmes.

Nous fûmes saisis d’horreur à cette découverte ; l’état d’Augustin nous désolait ; nous ne savions que résoudre. Il nous jurait que Spérata était enceinte de lui. Notre confesseur fit tout ce que lui inspirait son devoir, mais le mal n’en devint que plus grave. Les liens de la nature et de la religion, de la morale et des lois civiles, furent attaqués par mon frère avec la dernière violence : rien ne lui semblait sacré que le lien qui l’unissait à Spérata ; rien ne lui paraissait respectable que les titres de père, et d’époux.

« Eux seuls, disait-il, sont conformes à la nature ; les autres ne sont que chimères et préjugés. Des peuples célèbres n’ont-ils pas approuvé le mariage du frère et de la sœur ? N’invoquez pas vos dieux ! Vous ne les attestez jamais que pour nous aveugler, nous écarter du chemin de la nature, et pour transformer en crimes, par une infâme contrainte, les plus nobles penchants. Vous réduisez aux plus grands égarements de l’esprit, aux plus honteux désordres du corps, les victimes que vous enterrez vivantes.

« Je puis parler, car j’ai souffert, comme personne, depuis la plus haute et la plus douce ivresse de l’extase, jusqu’au désert épouvantable de la défaillance, du vide, de l’anéantissement et du désespoir ; depuis les plus sublimes visions des créatures célestes, jusqu’à la plus absolue incrédulité, jusqu’à la négation de moi-même. J’ai bu toute cette affreuse lie du calice aux bords enduits de miel, et le poison a pénétré jusqu’au fond de mon être. Et dans le temps où la bonne nature m’a guéri par ses plus grands bienfaits, par l’amour ; où je sens de nouveau, dans les bras d’une femme divine, que je suis, qu’elle est, que nous sommes une seule vie ; où, de cette union vivante, un nouvel être va recevoir le jour et nous sourire : vous m’ouvrez les flammes de votre enfer, de votre purgatoire, qui ne peuvent brûler qu’une imagination malade, et vous les opposez à la volupté vive, véritable, indestructible, du pur amour ! Observez-nous, sous les cyprès qui lèvent au ciel leurs cimes austères, le long de ces abris, où les citronniers et les orangers fleurissent à nos côtés, où le myrte élégant nous présente ses tendres fleurs, et puis essayez de nous alarmer avec vos pièges sinistres, noir ouvrage des hommes ! »

Il persista longtemps de la sorte à refuser obstinément de croire notre récit ; enfin, comme nous en attestions la vérité, comme le confesseur lui-même la confirmait, il ne se laissa pas déconcerter et s’écria :

« N’interrogez pas l’écho de vos cloîtres, ni vos parchemins vermoulus, ni le dédale de vos fantaisies et de vos ordonnances : interrogez votre cœur et la nature. Elle vous apprendra ce qui doit vous faire horreur ; elle vous montrera, d’un doigt sévère, ce qu’elle frappe d’une malédiction éternelle, irrévocable. Voyez les lis : l’époux et l’épouse ne naissent-ils pas sur la même tige ? La fleur qui les a produits, ne les unit-elle pas tous deux ? Et le lis n’est-il pas l’emblème de l’innocence, et son union fraternelle n’est-elle pas féconde ? Ce que réprouve la nature, elle le déclare, elle le déclare hautement : la créature qui ne doit pas exister ne saurait naître ; la créature dont la vie est usurpée est bientôt détruite. La stérilité, une existence misérable, une décadence précoce, voilà les malédictions de la nature, les signes de sa colère : elle ne châtie que par des suites immédiates. Regardez autour de vous, et ce qu’elle défend, ce qu’elle maudit, frappera vos yeux. Dans le silence du cloître et dans le tumulte du monde, mille actions sont sanctifiées et honorées, sur lesquelles sa malédiction repose. Son regard s’arrête avec tristesse sur l’oisiveté nonchalante, comme sur le travail forcé ; sur le luxe et la tyrannie, comme sur la détresse et l’indigence ; elle invite à la modération ; toutes ses relations sont vraies et tous ses actes paisibles. Quiconque a souffert comme moi a le droit d’être libre. Spérata m’appartient ; la mort seule peut me la ravir. Comment je puis la conserver, comment je pourrai être heureux… voilà votre souci ?… Je cours auprès d’elle pour ne plus m’en séparer. »

Il voulait prendre un bateau, pour passer sur l’autre bord chez Spérata : nous le retînmes et le suppliâmes de ne pas faire une démarche qui pouvait avoir les plus affreuses conséquences ; il devait réfléchir qu’il ne vivait pas dans le libre monde de ses pensées et de ses conceptions idéales, mais dans une société dont les lois et les rapports avaient acquis la force invincible d’une loi naturelle.

Nous dûmes promettre au confesseur que nous ne perdrions pas notre frère de vue, et surtout que nous ne le laisserions pas sortir du château. Là-dessus il s’en alla, et promit de revenir dans quelques jours. Ce que nous avions prévu arriva : la raison avait fait la force de notre frère, mais son cœur était faible : les premières impressions de la religion se ranimèrent, et les plus horribles doutes s’emparèrent de lui. Il passa deux jours et deux nuits terribles ; le confesseur vint à son secours : tout fut inutile. La raison libre et indépendante l’absolvait ; mais sa conscience, sa religion, ses idées accoutumées, le déclaraient criminel.

Un matin, nous trouvâmes sa chambre vide : un billet, laissé sur une table, nous apprenait que, se voyant retenu par nous de force, il avait droit de ressaisir sa liberté ; il fuyait, il allait rejoindre Spérata, il comptait s’échapper avec elle ; il était résolu à tout, si l’on tentait de les séparer.

Nous étions consternés, mais le confesseur nous rassura. On avait observé de près notre pauvre frère : les bateliers, au lieu de le passer sur l’autre bord, l’avaient ramené à son couvent. Épuisé par vingt-quatre heures de veille, il s’était endormi, aussitôt que la nacelle l’avait balancé au clair de lune, et ne s’était réveillé que dans les mains de ses frères spirituels ; il n’avait recouvré sa présence d’esprit que pour entendre la porte du couvent se fermer derrière lui.

Douloureusement émus du sort de notre frère, nous fîmes au confesseur les plus vifs reproches ; mais cet homme vénérable sut bientôt nous persuader, avec les raisonnements du chirurgien, que notre pitié était mortelle pour le pauvre malade : lui-même, il n’agissait pas de son chef, mais par l’ordre de l’évêque et du conseil supérieur. On avait voulu éviter tout scandale public et couvrir du voile secret de la discipline ecclésiastique cette triste aventure : il fallait épargner Spérata, il ne fallait pas qu’elle apprît que son amant était son frère. On l’avait recommandée à un ecclésiastique, auquel elle avait déjà confié son état. On sut tenir sa grossesse et ses couches secrètes. Elle goûta parfaitement le bonheur de mère avec son petit enfant. Ainsi que la plupart de nos jeunes filles, elle ne savait ni écrire ni lire l’écriture ; elle chargeait donc le prêtre de répéter à son amant ce qu’elle voulait lui dire. Le prêtre se croyait obligé à cette fraude pieuse envers une mère qui allaitait son enfant ; il lui apportait des nouvelles de notre frère, qu’il ne voyait jamais ; il lui recommandait en son nom le repos, la priait de prendre soin d’elle-même et de l’enfant, et de se confier en Dieu pour l’avenir.

Spérata était naturellement portée à la dévotion : son état, sa solitude, augmentèrent ce penchant, que le prêtre sut entretenir, pour la préparer par degrés à une séparation éternelle. À peine l’enfant fut-il sevré, à peine la mère sembla-t-elle assez forte pour supporter les plus cruelles souffrances du cœur, que le prêtre commença à lui peindre sa faute sous d’affreuses couleurs, à lui faire envisager comme une sorte de crime contre nature, comme un inceste, les relations qu’elle avait eues avec un homme d’Église, car il avait le dessein bizarre de rendre son repentir égal à celui qu’elle aurait senti, si elle avait connu les vraies circonstances de sa faute. Par là, il lui inspira tant de douleur et d’angoisse, il lui présenta une si haute idée de l’Église et de son chef, il lui fit tellement envisager quelles conséquences terribles s’ensuivraient pour le salut de toutes les âmes, si l’on voulait user d’indulgence pour des fautes pareilles, et même récompenser les coupables par un mariage légitime ; il lui représenta si bien, comme il lui serait salutaire d’expier sa faute dès ce monde, et de gagner ainsi, quelque jour, la couronne de gloire, qu’enfin, comme une pauvre pécheresse, elle tendit volontairement le cou à la hache, et demanda instamment qu’on l’éloignât pour jamais de notre frère. Quand on eut obtenu d’elle ce sacrifice, on lui accorda cependant, mais sous une certaine surveillance, la permission d’habiter tour à tour, selon qu’il lui plairait, chez elle et au couvent.

Son enfant grandissait et montra bientôt une nature étrange. Elle devint de très bonne heure agile à la course et d’une adresse remarquable dans ses mouvements ; bientôt elle chanta très agréablement, et apprit, pour ainsi dire, d’elle-même à jouer de la guitare. Toutefois elle parlait avec difficulté, et l’obstacle semblait résider dans l’esprit, plus que dans les organes de la parole. Cependant la pauvre mère éprouvait pour son enfant des sentiments douloureux : les discours du prêtre avaient tellement troublé son esprit, que, sans être aliénée, elle se trouvait dans la plus étrange situation. Sa faute lui semblait toujours plus affreuse et plus criminelle ; l’idée d’inceste, si souvent mise en parallèle par le confesseur, avait fait sur Spérata une impression si profonde, qu’elle n’eût pas éprouvé plus d’horreur, si elle avait connu la vérité. Le confesseur se savait fort bon gré de l’artifice par lequel il déchirait le cœur d’une malheureuse créature ; c’était lamentable de voir comme l’amour maternel, qui inclinait à mettre sa joie dans l’existence de l’enfant, luttait avec l’affreuse pensée que cet enfant n’aurait pas dû naître. Tantôt ces deux sentiments se combattaient, tantôt l’horreur l’emportait sur l’amour.

Depuis longtemps on avait éloigné l’enfant de sa mère, et on l’avait confiée à de bonnes gens, qui demeuraient au bord du lac ; là, dans une plus grande liberté, se développa bientôt chez elle un singulier goût pour grimper. Escalader les plus hautes cimes de rochers, courir sur le bord des bateaux, imiter les plus merveilleux tours d’adresse des sauteurs de corde, qui se montraient quelquefois dans la contrée, était chez elle un instinct naturel. Pour se livrer plus aisément à tous ces exercices, elle aimait à changer d’habits avec les petits garçons, et, bien que cela parût indécent et impardonnable à ses gardiens, nous lui passions tout ce qu’il était possible. Ses promenades singulières et aventureuses la menaient loin quelquefois ; elle s’égarait, elle se faisait attendre, et revenait toujours.

Le plus souvent, à son retour, elle s’asseyait entre les colonnes du portail qui décorait une maison de campagne du voisinage. On ne la cherchait plus : on l’attendait. Là elle semblait sommeiller sur les degrés, puis elle courait dans la grande salle ; elle considérait les statues, et, quand on ne la retenait pas d’une façon particulière, elle revenait bien vite à la maison. Mais enfin notre attente fut trompée et notre indulgence punie. L’enfant ne revint pas : on trouva son chapeau flottant sur l’eau, non loin du lieu où un torrent se précipite dans le lac. On supposa qu’en grimpant parmi les rochers, elle avait fait une chute funeste ; on fit de vaines recherches pour retrouver son corps.

Le babil imprudent des compagnes de Spérata lui apprit bientôt la mort de son enfant ; elle parut tranquille et sereine, et fit assez clairement paraître sa joie que Dieu eût rappelé à lui la pauvre créature, et l’eût ainsi préservée de souffrir ou de causer un plus grand malheur.

À cette occasion, l’on reproduisit toutes les fables que l’on conte sur notre lac. On disait qu’il devait engloutir chaque année un enfant innocent, mais qu’il ne gardait aucun cadavre, et qu’il les rejetait tôt ou tard sur le rivage ; tout, jusqu’au dernier petit ossement, descendu au fond de ses eaux, devait reparaître. On racontait l’histoire d’une mère inconsolable, dont l’enfant s’était noyé dans le lac, et qui avait supplié Dieu et les saints de lui rendre au moins les ossements pour les ensevelir : la première tempête avait rejeté le crâne sur le bord, la deuxième le tronc, et, quand tous les ossements furent recueillis, la mère les avait portés à l’église, enveloppés dans un linceul. Mais, ô miracle ! comme elle entrait dans le temple, le fardeau était devenu toujours plus pesant, et enfin, lorsqu’elle l’eut déposé sur les marches de l’autel, l’enfant s’était mis à crier, et, au grand étonnement de l’assistance, s’était débarrassé du linceul. Un os du petit doigt manquait seul à la main droite ; et la mère l’ayant ensuite soigneusement cherché et retrouvé, il fut conservé, en mémoire du miracle, parmi les reliques de l’église.

Ces histoires firent une grande impression sur la pauvre mère ; son imagination prit un nouvel essor, et flatta les mouvements de son cœur. Elle se persuada que l’enfant avait expié sa naissance et la faute de ses parents ; que la malédiction et la peine qui avaient pesé sur eux jusqu’alors étaient complètement abolies ; qu’il ne fallait plus que retrouver les ossements de l’enfant pour les porter à Rome, et qu’il ressusciterait, dans toute sa fraîcheur et toute sa beauté, en présence du peuple, sur les marches du grand autel de Saint-Pierre ; qu’il reverrait de ses yeux son père et sa mère, et que le pape, convaincu du consentement de Dieu et de ses saints, pardonnerait aux parents leur péché, au milieu des acclamations du peuple, leur donnerait l’absolution et la bénédiction nuptiale.

Dès lors ses regards et son attention furent constamment dirigés vers le rivage. La nuit, quand les flots se brisaient au clair de lune, elle croyait voir chaque vague brillante lui apporter sa fille ; il fallait qu’une personne courût au rivage et feignît de la recevoir. Le jour, elle parcourait incessamment la grève ; elle recueillait dans un panier tous les os qu’elle trouvait ; nul n’osait lui dire que c’étaient des os d’animaux ; elle enterrait les grands, elle emportait les petits. C’était son occupation continuelle. Le prêtre qui, par son zèle obstiné, l’avait mise en cet état, s’intéressa désormais de tout son pouvoir à l’infortunée. Par son influence, elle fut considérée dans le pays comme une inspirée, et non comme une folle : on s’arrêtait dévotement à son passage, et les enfants lui baisaient la main.

La vieille surveillante qui avait favorisé la malheureuse union des deux amants, n’obtint du confesseur l’absolution de sa faute, qu’à condition qu’elle veillerait, tout le reste de sa vie, sur l’infortunée. Elle a rempli jusqu’au bout ses devoirs avec une patience et une fidélité admirables.

Cependant nous n’avions pas perdu de vue notre frère. Ni les médecins ni les religieux du couvent ne voulaient nous permettre de paraître devant lui ; mais, pour nous convaincre qu’il allait bien, selon son état, on nous autorisait à l’observer, aussi souvent que cela nous plaisait, dans le jardin, dans les corridors, et même par une ouverture pratiquée dans le plafond de sa cellule.

Après beaucoup de crises affreuses et singulières, que je passerai sous silence, il était tombé dans un calme d’esprit et une agitation corporelle extraordinaires. Il n’était presque jamais assis, si ce n’est lorsqu’il prenait sa harpe, et jouait, le plus souvent, pour accompagner son chant. Du reste, il était sans cesse en mouvement, et, en toutes choses, extrêmement souple et docile ; car toutes ses passions semblaient être réduites à la seule crainte de la mort. On pouvait le déterminer à tout au monde, en le menaçant de la mort ou d’une grave maladie.

Outre sa manie d’aller et venir sans cesse dans l’intérieur du cloître, et de faire entendre, assez clairement, qu’il aimerait mieux encore courir de la sorte par monts et par vaux, il parlait aussi d’une vision qui le tourmentait souvent. Il assurait qu’à toute heure de la nuit, lorsqu’il venait à s’éveiller, un beau petit garçon paraissait au pied de son lit, et le menaçait d’un poignard étincelant. On le transporta dans une autre cellule, mais il affirma que, là encore, et même enfin dans d’autres places du couvent, l’enfant se tenait aux aguets. Ses courses devinrent toujours plus inquiètes ; on se rappela même dans la suite qu’en ce temps-là, il s’était tenu aux fenêtres plus souvent que de coutume, et avait promené ses regards sur le lac.

Sur ces entrefaites, notre pauvre sœur semblait peu à peu consumée par sa pensée unique et son occupation exclusive, et notre docteur proposa de mêler peu à peu parmi les autres ossements ceux d’un squelette d’enfant, pour augmenter par là son espérance. La tentative était hasardeuse ; cependant il semblait qu’on y gagnerait du moins, qu’une fois qu’elle aurait rassemblé toutes les parties, on pourrait la détourner de sa recherche continuelle et lui faire espérer un voyage à Rome.

Ce projet s’exécuta, et sa gardienne substitua peu à peu aux ossements trouvés ceux qu’on lui avait remis, et la pauvre malade éprouva une joie incroyable, lorsqu’elle vit successivement les parties se rejoindre, et que l’on put désigner celles qui manquaient encore. Elle avait fixé, avec un grand soin, chaque ossement à sa place, au moyen de fils et de rubans ; et, comme on le fait en l’honneur des saintes reliques, elle avait rempli les intervalles avec de la soie et des broderies.

On avait ainsi recomposé le squelette ; il ne manquait plus que quelques extrémités. Un matin, que Spérata dormait encore, le médecin étant venu demander de ses nouvelles, la vieille tira ces précieux ossements de la cassette, qui se trouvait dans la chambre à coucher, pour montrer au docteur le travail de la pauvre malade. Bientôt après, on l’entendit sauter à bas du lit ; elle leva le voile, et trouva la cassette vide. Elle tombe à genoux, on vient et l’on entend sa joyeuse et fervente prière.

« Oui, c’est véritable ! s’écria-t-elle ; ce n’est point un songe ; c’est une réalité ! Réjouissez-vous avec moi, mes amis. J’ai revu, pleine de vie, la bonne et belle créature. Elle s’est levée, elle a rejeté le voile qui la couvrait ; son éclat illuminait la chambre ; sa beauté était glorifiée ; elle voulait et ne pouvait poser les pieds sur le plancher ; elle s’est élevée d’un vol léger, sans pouvoir seulement me toucher la main. Alors elle m’a appelée à sa suite, et m’a montré le chemin que je dois prendre. Je la suivrai, je la suivrai bientôt ; je le sens et mon cœur est soulagé. Ma peine s’est évanouie, et la vue de mon enfant ressuscité m’a donné un avant-goût des joies célestes. »

Depuis ce moment, elle fut tout occupée des plus riantes espérances : aucun objet terrestre ne fixait plus son attention, elle prenait fort peu de nourriture, et son esprit se dégageait insensiblement des liens du corps. Un jour, à l’improviste, on la trouva pâle et privée de sentiment ; ses yeux ne s’ouvrirent plus : elle était ce que nous appelons morte.

Le bruit de sa vision n’avait pas tardé à se répandre parmi le peuple, et le respect qu’elle avait inspiré pendant sa vie conduisit, bientôt après sa mort, à l’idée qu’on devait la tenir pour bienheureuse et sainte.

Lorsqu’on voulut l’ensevelir, une foule de gens accoururent avec une incroyable ardeur : on voulait toucher ses mains ou du moins son vêtement. Dans cette vive exaltation, quelques malades cessèrent de sentir les maux dont ils étaient habituellement affligés ; ils se crurent guéris ; ils le proclamèrent ; ils bénissaient Dieu et la nouvelle sainte. Le clergé fut obligé d’exposer le corps dans une chapelle ; le peuple demanda de pouvoir y faire ses dévotions ; l’affluence fut incroyable ; les habitants de la montagne, qui sont d’ailleurs disposés à l’exaltation religieuse, accoururent de leurs vallées ; la ferveur, les miracles, l’adoration, allèrent croissant de jour en jour ; les ordonnances des évêques, qui devaient borner et peu à peu faire tomber en oubli ce nouveau culte, ne purent être mises à exécution ; à chaque résistance, le peuple s’enflammait, prêt à maltraiter les incrédules. On s’écriait : « Saint Borromée n’a-t-il pas aussi vécu parmi nos ancêtres ? Sa mère n’a-t-elle pas eu la joie d’assister à sa béatification ? N’a-t-on pas voulu, par cette statue colossale, élevée sur le rocher d’Arona, nous rendre sensible l’idée de sa grandeur spirituelle ? Sa famille ne vit-elle pas au milieu de nous ? et Dieu n’a-t-il pas promis de renouveler constamment ses miracles chez un peuple fidèle ?

Le corps ne donnant, au bout de quelques jours, aucun signe de corruption, et devenant au contraire d’une blancheur plus grande et comme transparent, la confiance du peuple s’accrut toujours davantage, et l’on signala, parmi la foule, diverses guérisons, que l’observateur attentif ne pouvait lui-même expliquer, et qu’on ne pouvait non plus traiter simplement d’impostures. Tout le pays était en mouvement, et ceux qui ne venaient pas eux-mêmes n’entendirent du moins, pendant quelque temps, parler d’aucune autre chose.

Le couvent où mon frère se trouvait retentit, comme tout le pays, du bruit de ces miracles, et l’on se garda d’autant moins d’en parler en présence d’Augustin, que, d’ordinaire, il ne faisait attention à rien, et que sa liaison avec Spérata n’était connue de personne dans la communauté. Mais, cette fois, il parut avoir écouté fort attentivement ; il ménagea sa fuite avec une telle adresse, que personne n’a jamais pu comprendre comment il s’échappa du couvent. On apprit plus tard qu’il s’était fait transporter sur l’autre bord avec une troupe de pèlerins, et qu’il avait seulement prié avec instance les bateliers (qui ne remarquèrent chez lui aucune autre singularité) de manœuvrer avec le plus grand soin et de ne pas laisser chavirer la barque. Bien avant dans la nuit, il visita la chapelle où sa malheureuse amante se reposait de ses maux ; un petit nombre de pèlerins étaient agenouillés à l’écart ; la vieille amie de Spérata était assise à son chevet : il approcha, la salua et lui demanda des nouvelles de son amante.

« Vous la voyez, » répondit-elle avec embarras.

Il regarda le corps à la dérobée, fut saisi d’un frémissement, prit la main de la morte ; mais, effrayé de la trouver froide, il la laissa retomber aussitôt. Il jeta autour de lui des regards inquiets et dit à la vieille :

« Je ne puis rester maintenant près d’elle ; j’ai encore à faire un grand voyage, mais je reviendrai à temps : dis-le-lui, quand elle se réveillera. »

Il partit. Nous ne fûmes informés que bien tard de l’événement. On fit des recherches : elles demeurèrent inutiles. Comment parvint-il à franchir les montagnes et les vallées, c’est ce qu’on ne peut comprendre. Longtemps après, nous découvrîmes enfin quelques traces de lui dans les Grisons ; malheureusement c’était trop tard, et nous les perdîmes bientôt. Nous soupçonnâmes qu’il était en Allemagne, mais la guerre avait effacé complètement les faibles vestiges de son passage.

CHAPITRE X.

L’abbé cessa de lire : personne ne l’avait écouté sans verser des larmes. La comtesse avait tenu constamment son mouchoir sur ses yeux : enfin elle se leva et sortit avec Nathalie. Le reste de la compagnie gardait le silence ; l’abbé reprit la parole et dit :

« Il s’agit de savoir maintenant si nous devons laisser partir le marquis sans lui découvrir notre secret. Car on ne peut douter un moment qu’Augustin et notre joueur de harpe ne soient la même personne. Voyons ce que nous devons faire, aussi bien pour cet homme infortuné que pour sa famille. Mon avis serait de ne rien précipiter, d’attendre les nouvelles que va nous apporter le docteur. »

Tout le monde trouva que c’était le parti le plus sage, et l’abbé continua.

« Une autre question, qui exige peut-être une solution plus prompte, se présente en même temps. Le marquis est infiniment touché de l’accueil que sa pauvre nièce a trouvé parmi nous, surtout auprès de notre jeune ami. Je lui ai raconté en détail toute l’histoire ; j’ai dû même la lui répéter, et il témoignait la plus vive reconnaissance. « Ce jeune homme disait-il, a refusé de voyager avec moi, avant de savoir le lien qui nous unit : désormais je ne suis plus pour lui un étranger, dont il ne pouvait connaître l’humeur et les habitudes ; je suis son allié, ou, si vous le voulez, son parent ; et son fils, qu’il ne voulait pas quitter, qui auparavant aurait pu l’empêcher de se joindre à moi, doit devenir maintenant le doux lien qui nous unira plus étroitement l’un à l’autre. Après tout ce qu’il a fait pour moi, qu’il veuille encore m’être utile dans ce voyage ; qu’il m’accompagne ensuite en Italie.

Mon frère aîné le recevra avec joie. Que votre ami ne dédaigne pas l’héritage de son enfant adoptif : d’après une convention secrète entre notre père et son ami, la part qu’il avait assignée à sa fille nous est dévolue, et certainement nous ne priverons pas le bienfaiteur de notre nièce de ce qu’il a mérité. »

Thérèse prit Wilhelm par la main et lui dit :

« Nous voyons de nouveau, par un bel exemple, qu’un bienfait désintéressé est payé avec usure. Suivez ce mystérieux appel, et, en doublant les obligations que le marquis vous aura, tournez vos pas vers un beau pays qui plus d’une fois séduisit votre imagination et votre cœur !

— Je m’abandonne entièrement à mes amis et à leurs directions, dit Wilhelm : c’est vainement qu’on voudrait suivre dans ce monde sa propre volonté. Ce que je désirais posséder, il faut que je l’abandonne, et un bienfait immérité s’impose à moi. »

Wilhelm serra la main de Thérèse et dégagea la sienne, puis il dit à l’abbé :

« Je vous laisse disposer absolument de moi. Si l’on ne m’oblige pas à me séparer de Félix, je consens d’aller où l’on voudra et d’entreprendre tout ce qu’on jugera convenable. »

Après cette déclaration, l’abbé proposa sur-le-champ de laisser partir le marquis ; Wilhelm attendrait le rapport du médecin, et, aussitôt qu’on aurait décidé ce qu’il y avait à faire, il partirait avec Félix. L’abbé, alléguant au marquis qu’il n’était pas obligé d’attendre que son jeune compagnon eût achevé ses préparatifs de voyage, lui conseilla de visiter dans l’intervalle les curiosités de la ville. Le marquis partit, non sans avoir encore exprimé vivement sa reconnaissance, dont il donna des marques, en laissant des présents magnifiques en joyaux, en pierres taillées et en étoffes brodées.

Wilhelm était lui-même prêt à se mettre en voyage, et l’on se sentait d’autant plus impatient de n’avoir aucunes nouvelles du docteur ; on craignait qu’il ne fût arrivé malheur au pauvre joueur de harpe, dans le temps même où l’on pouvait espérer de rendre sa situation infiniment meilleure. On dépêcha le courrier, et, à peine fut-il parti, que le médecin arriva, le soir, avec un étranger, d’une figure et d’un maintien sérieux, grave, imposant, et que nul ne connaissait. Les deux arrivants gardèrent quelques moments le silence ; enfin l’étranger s’approcha de Wilhelm, lui tendit la main et lui dit :

« Ne reconnaissez-vous plus votre ancien ami ? »

C’était la voix du joueur de harpe, mais tout son extérieur était changé. Il portait le costume ordinaire d’un voyageur ; il était proprement et décemment vêtu ; sa barbe avait disparu, ses cheveux étaient bouclés avec quelque soin ; et, ce qui le rendait tout à fait méconnaissable, c’est que sa figure expressive ne portait plus les marques de la vieillesse. Wilhelm l’embrassa avec la joie la plus vive ; on le présenta aux autres personnes ; il se comporta d’une manière fort convenable, et ne se doutait pas que, depuis peu, tout ce monde le connût si bien.

« Vous aurez, dit-il avec un grand calme, de la patience pour un homme qui, si avancé dans la vie qu’il vous paraisse, entre dans le monde comme un enfant sans expérience, après de longues douleurs. C’est à cet homme distingué que je dois de pouvoir reparaître dans la société. »

On lui souhaita la bienvenue, et le docteur proposa sur-le-champ une promenade, afin de couper court à la conversation et de l’amener sur des sujets indifférents. Dès qu’il se trouva seul avec ses amis, il leur donna des éclaircissements.

« C’est au plus singulier hasard, leur dit-il, que nous avons dû la guérison de cet homme. Nous l’avions longtemps soumis, selon nos idées, à un traitement physique et moral ; son état était sensiblement meilleur, mais sa frayeur de la mort était toujours extrême, et il ne voulait pas nous faire le sacrifice de sa barbe et de sa longue robe ; du reste, il prenait plus d’intérêt aux choses du monde, et ses chants, comme ses idées, semblaient se rapprocher de la vie. Vous savez par quelle singulière lettre le pasteur me rappela d’ici. À mon arrivée, je trouvai notre homme tout changé : il avait renoncé de lui-même à sa longue barbe, et s’était laissé coiffer comme tout le monde ; il avait demandé des habits ordinaires, et il semblait tout à coup devenu un autre homme. Nous étions impatients d’approfondir la cause de ce changement, et nous n’osions pas nous en expliquer avec lui : enfin le hasard nous éclaircit ce singulier événement. Un flacon d’opium manquait dans la pharmacie du pasteur : on jugea nécessaire de faire les plus exactes recherches. Chacun s’efforçait de repousser les soupçons loin de soi ; il y eut parmi les gens de la maison des scènes violentes ; enfin notre homme vint nous avouer que c’était lui qui l’avait en sa possession. On lui demanda s’il en avait pris, il dit que non et il ajouta : « Je dois à la possession de cet objet le retour de ma raison. Il dépend de vous de me reprendre ce flacon, mais vous me verrez retomber sans espoir dans mon premier état. Le sentiment qu’il serait désirable pour moi de voir mes souffrances terrestres terminées par la mort fut mon premier pas dans la voie de la guérison ; bientôt l’idée me vint de les faire cesser par une mort volontaire, et c’est dans ce dessein que j’enlevai le flacon ; le pouvoir de mettre fin, en un instant et pour jamais, à mes grandes douleurs m’a donné la force de les supporter, et, depuis que je possède ce talisman, le voisinage de la mort m’a ramené vers la vie. Ne craignez pas que j’en fasse usage, mais décidez-vous, en hommes qui connaissez le cœur humain, à me faire aimer la vie en me laissant maître de la quitter. » Après de mûres réflexions, nous n’insistâmes pas davantage, et il porte maintenant sur lui, dans un solide petit flacon de cristal, ce poison, comme le plus singulier antidote. »

On instruisit le médecin de tout ce qu’on avait découvert, et l’on résolut de garder avec Augustin le plus profond silence. L’abbé se proposa de lui tenir fidèle compagnie et de le faire avancer dans la bonne route où il venait d’entrer. Pendant ce temps, Wilhelm ferait avec le marquis le voyage d’Allemagne. Si l’on pouvait réveiller chez Augustin le désir de revoir sa patrie, on découvrirait à ses parents sa situation, et Wilhelm le ramènerait dans sa famille.

Ses préparatifs de voyage étaient achevés, et, s’il parut d’abord étrange qu’Augustin témoignât de la joie en apprenant que son ancien ami, son bienfaiteur, allait sitôt s’éloigner, l’abbé ne tarda pas à découvrir la cause de ce singulier sentiment. Augustin ne pouvait surmonter l’ancienne peur qu’il avait de Félix, et il souhaitait de voir l’enfant s’éloigner le plus tôt possible.

Tant de personnes étaient arrivées les unes après les autres, qu’on pouvait à peine les loger dans le château et les ailes, d’autant qu’on n’avait pas compté d’abord sur de si nombreuses visites. On déjeunait, on dînait ensemble, et l’on se serait persuadé volontiers qu’on vivait dans une agréable harmonie, tandis que les cœurs aspiraient en secret à se séparer. Thérèse avait fait des promenades à cheval, seule le plus souvent et quelquefois avec Lothaire. Elle avait fait la connaissance de tous les agriculteurs du voisinage, ainsi que de leurs femmes. C’était chez elle une maxime de vie domestique (et elle pouvait bien n’avoir pas tort), qu’il faut être avec voisins et voisines dans les meilleurs rapports et dans un échange perpétuel de bons offices. Il ne semblait pas qu’il fût question de mariage entre elle et Lothaire. Les deux sœurs avaient beaucoup de choses à se dire ; l’abbé paraissait chercher la société d’Augustin ; Jarno avait de fréquentes conférences avec le docteur ; Frédéric s’attachait à Wilhelm, et Félix était partout où il se trouvait à son gré. C’est de la sorte qu’on se réunissait le plus souvent, par couples, à la promenade, quand la société se séparait ; lorsqu’elle était rassemblée, on se hâtait de recourir à la musique, afin de réunir tout le monde en rendant chacun à lui-même.

Le comte vint à l’improviste accroître la société ; il venait chercher la comtesse, et, à ce qu’il paraît, prendre un congé solennel de tous ses parents. Jarno courut le recevoir à sa voiture, et, le nouveau venu lui ayant demandé quelle société il trouverait, il lui répondit, dans un accès d’humeur bouffonne, qui le prenait toujours dès qu’il voyait le comte :

« Vous trouverez réunie toute la noblesse du monde, marquis, marchesi, lords et barons ; il ne nous manque plus qu’un comte. »

Ils montèrent ensemble l’escalier, et Wilhelm fut la première personne qu’ils rencontrèrent dans le vestibule.

« Milord, lui dit en français le comte, après l’avoir considéré un moment, je ne m’attendais pas au plaisir de renouveler ici connaissance avec vous : ou je me trompe fort ou je vous ai vu, à la suite du prince, dans mon château.

— J’eus le bonheur de faire alors ma cour à Votre Excellence, répondit Wilhelm ; seulement vous me faites trop d’honneur en me prenant pour un Anglais de la première noblesse ; je suis Allemand et…

— Un excellent jeune homme ! » dit Jarno, en l’interrompant.

Le comte regarda Wilhelm en souriant et allait répliquer, quand le reste de la société s’avança et lui fit le plus aimable accueil. On s’excusa de ne pouvoir lui offrir sur-le-champ un appartement convenable, et l’on promit d’y pourvoir incessamment.

« Hé ! hé ! répondit-il en souriant, je vois bien qu’on a laissé au hasard le soin de distribuer les logements. Avec de l’ordre et de la prévoyance, que de choses ne peut-on faire ! À présent, je vous en prie, ne déplacez pas pour moi une pantoufle ; autrement, je le vois bien, cela causera un grand désordre ; chacun sera mal logé, et je ne veux pas que personne le soit une heure à cause de moi. Vous avez vu de vos yeux, poursuivit-il, vous, Jarno, et vous aussi, Meister, combien de monde je sus loger commodément dans mon château. Qu’on me donne la liste des hôtes et des domestiques ; qu’on me fasse voir comment chacun est installé maintenant : je ferai un plan de dislocation, tel qu’avec fort peu de peine, chacun trouvera un logement spacieux, et qu’il restera de la place pour les hôtes qui pourront encore nous arriver. »

Jarno se fit aussitôt l’aide-major du comte, lui procura tous les renseignements nécessaires, et se divertit beaucoup, à sa manière, en donnant quelquefois au vieux seigneur de fausses directions. La distribution était achevée ; le comte fit inscrire en sa présence les noms sur toutes les portes, et l’on dut reconnaître qu’avec peu de changements et d’embarras, le but se trouvait atteint parfaitement. Jarno avait d’ailleurs tout dirigé de sorte que les personnes qui se trouvaient alors bien ensemble eussent le même logement.

Quand tous ces arrangements furent terminés, le comte dit à Jarno :

« Aidez-moi à me rappeler ce jeune homme que vous nommez Meister et qui se dit Allemand. »

Jarno garda le silence, car il savait bien que le comte était de ces gens qui ne font des questions que pour instruire les autres. Le comte poursuivit en effet, sans attendre la réponse :

« Vous me l’avez présenté à cette époque et recommandé vivement au nom du prince. Sa mère était peut-être Allemande, mais je réponds que son père est Anglais et homme de qualité. Qui pourrait dire tout le sang anglais qui, depuis trente ans, circule dans les veines allemandes ? Je ne veux pas insister davantage ; vous avez toujours de ces secrets de famille ; mais ce n’est pas à moi qu’on en fait accroire là-dessus. »

Puis le comte rapporta encore maintes choses que Wilhelm avait dû faire dans son château, et Jarno continua de garder le silence, quoique le vieux seigneur confondît plus d’une fois notre ami avec un jeune Anglais de la suite du prince. Le bonhomme avait eu autrefois une excellente mémoire, et il triomphait encore de pouvoir se rappeler les moindres événements de sa jeunesse ; mais il donnait, avec la même assurance, comme des choses vraies, des combinaisons et des fables bizarres, que son imagination lui avait présentées, à mesure que sa mémoire s’affaiblissait davantage. Du reste il était devenu fort doux et fort obligeant, et sa présence eut une influence très heureuse sur la société. Il demandait que l’on fît ensemble quelque bonne lecture ; il indiquait parfois de petits jeux, qu’il dirigeait avec grand soin, s’il n’y prenait point de part, et, comme on admirait ses manières affables, il répondait que c’était le devoir de toute personne qui se retirait du monde pour les grandes affaires, de se prêter d’autant plus aux choses indifférentes.

Au milieu de ces amusements, notre ami avait plus d’un moment d’inquiétude et de chagrin ; le léger Frédéric saisissait mainte occasion de faire allusion au penchant de Wilhelm pour Nathalie. Qu’est-ce qui pouvait lui en suggérer l’idée ? Qui l’autorisait à tenir ce langage ? Et la société ne devait-elle pas croire que, ces deux jeunes hommes étant beaucoup ensemble, Wilhelm avait fait à Frédéric cette imprudente et malheureuse confidence ?

Un jour, ce badinage les avait égayés plus que de coutume, quand Augustin, ouvrant tout à coup la porte avec fracas, se précipite dans la salle en faisant des gestes forcenés : il avait le visage pâle, l’œil hagard ; il voulait parler, et la voix lui manquait. La société fut saisie d’effroi ; Lothaire et Jarno, qui craignaient un nouvel accès de démence, se jettent sur lui et le tiennent fortement. Alors, balbutiant d’abord d’une voix étouffée, puis violente et furieuse, il s’écrie :

« Laissez-moi ! Courez, sauvez l’enfant ! Félix est empoisonné ! »

On le lâcha et tout le monde, saisi d’horreur, courut sur ses pas, en appelant le docteur. Augustin se dirigea vers la chambre de l’abbé, où l’on trouva l’enfant, qui parut effrayé et embarrassé, lorsqu’on lui cria de loin :

« Qu’as-tu fait ?

— Cher papa, répondit Félix, je n’ai pas bu à la bouteille ; j’ai bu au verre : j’avais soif… »

Augustin, les mains jointes, s’écria : « Il est perdu, » puis il se fit jour à travers les assistants et s’enfuit.

On trouva sur la table un verre de lait d’amande et, à côté, une carafe plus qu’à moitié vide. Le docteur arriva ; on le mit au fait, et il reconnut avec effroi, sur la table, le flacon d’opium : il était vide. Il demanda du vinaigre, et mit en usage toutes les ressources de son art.

Nathalie fit transporter l’enfant dans une autre chambre ; elle lui prodiguait ses soins ; l’abbé avait couru à la recherche d’Augustin, pour lui arracher quelques éclaircissements. Le malheureux père l’avait déjà cherché inutilement, et, à son retour, il trouva tous les visages inquiets et troublés. Le docteur avait examiné le lait d’amande qui était dans le verre, et avait reconnu qu’il contenait une très forte dose d’opium. L’enfant était couché sur un lit de repos et paraissait fort malade ; il priait son père qu’on ne lui fît plus avaler rien, qu’on voulût bien ne plus le tourmenter. Lothaire avait envoyé ses gens de tous côtés ; il était parti lui-même à cheval, pour découvrir la trace d’Augustin. Nathalie était assise auprès de Félix : il se réfugia sur ses genoux, la suppliant de le protéger, la priant de lui donner un morceau de sucre : le vinaigre était trop mauvais. Le docteur le permit, disant qu’il fallait laisser un peu de repos à l’enfant, qui était dans la plus affreuse agitation : on avait fait ce que la prudence conseillait ; il ferait tout ce qui était possible. Le comte survint, quelque peu mécontent, à ce qu’il semblait. Il avait l’air grave et même solennel : il imposa les mains à l’enfant, leva les yeux au ciel, et resta quelques moments dans cette attitude. Wilhelm, inconsolable, s’était jeté sur un siège ; il se leva brusquement, porta sur Nathalie un regard plein de désespoir et sortit. Bientôt après, le comte se retira.

« Je ne puis concevoir, dit le médecin, au bout de quelque temps, qu’il ne se manifeste pas chez l’enfant le moindre symptôme d’un état dangereux. D’une seule gorgée, il doit avoir pris une énorme dose d’opium, et je ne trouve dans l’état de son pouls rien que je ne puisse attribuer à mes remèdes et à la frayeur que nous lui avons causée. »

Bientôt après, Jarno apporta la nouvelle qu’on avait trouvé dans les combles Augustin baigné dans son sang ; un rasoir était auprès de lui ; il s’était coupé la gorge. Le docteur y courut, et rencontra dans l’escalier les domestiques qui apportaient le blessé. Il fut couché sur un lit, et la blessure soigneusement examinée. L’incision avait atteint la trachée-artère ; une forte hémorragie avait amené un évanouissement, mais on remarqua bientôt qu’il y avait encore de la vie, encore de l’espérance. Le docteur plaça le corps dans l’attitude convenable, rapprocha les parties séparées et banda la plaie. Tout le monde passa la nuit dans l’angoisse et l’insomnie. L’enfant ne voulait pas quitter Nathalie. Wilhelm était assis devant elle sur un tabouret ; les pieds de Félix reposaient sur ses genoux, la tête et la poitrine sur ceux de Nathalie : ils se partagèrent de la sorte ce fardeau chéri et ces soins douloureux, et restèrent jusqu’au jour dans cette posture incommode. Nathalie avait donné sa main à Wilhelm ; ils ne disaient pas un mot, regardaient l’enfant et se regardaient l’un l’autre. Lothaire et Jarno étaient assis à l’autre bout de la chambre, engagés dans une conversation importante, que nous rapporterions volontiers à nos lecteurs, si nous étions moins pressés par les événements. L’enfant dormit doucement, s’éveilla de bon matin tout joyeux, sauta par terre et demanda une tartine de beurre.

Dès qu’Augustin se fut un peu remis, on tâcha d’obtenir de lui quelques éclaircissements. On apprit, non sans peine, et par degrés seulement, qu’à la suite de la malheureuse dislocation du comte, étant logé dans la même chambre que l’abbé, il avait trouvé le manuscrit et lu son histoire ; qu’elle lui avait causé une horreur sans égale, et qu’il s’était jugé indigne de vivre plus longtemps ; aussitôt, selon sa pensée habituelle, il avait eu recours à l’opium, l’avait versé dans un verre de lait d’amande ; mais, saisi d’effroi en le portant à ses lèvres, il avait posé le verre sur la table pour courir au jardin et contempler encore une fois la nature : à son retour, il avait trouvé l’enfant occupé à remplir de nouveau le verre où il avait bu.

On conjurait le malheureux de se calmer : il pressait la main de Wilhelm, avec des mouvements convulsifs.

« Ah ! disait-il, pourquoi ne t’ai-je pas quitté depuis longtemps ? Je savais bien que je tuerais l’enfant et que l’enfant me tuerait.

— Il est vivant, » répondit Wilhelm.

Le docteur, qui avait écouté attentivement, demanda à Augustin si tout le lait d’amande était empoisonné.

« Non, répondit-il, mais seulement celui qui était dans le verre.

— Ainsi, dit le docteur, par le hasard le plus heureux, l’enfant a bu à la bouteille. Un bon génie a dirigé sa main, et l’a détourné de choisir la mort qui s’offrait à lui toute prête.

— Non ! non ! s’écria Wilhelm avec désespoir. Cette déclaration est foudroyante ! Félix a dit expressément qu’il avait bu au verre et non à la bouteille. Sa santé n’est qu’une apparence ; il va mourir dans nos mains. »

En disant ces mots, il courut à son fils : le docteur le suivit, et dit à l’enfant, en lui faisant des caresses.

« N’est-il pas vrai, Félix, que tu as bu à la bouteille et non au verre ? »

L’enfant se mit à pleurer. Le docteur rapporta secrètement à Nathalie ce qui s’était passé. Elle fit à son tour d’inutiles efforts pour savoir de Félix la vérité. Il pleurait toujours plus fort et finit par s’endormir. Wilhelm veilla près de lui ; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, on trouva Augustin mort dans son lit ; il avait trompé la vigilance de ses gardiens, en feignant de dormir, avait arraché sans bruit l’appareil de sa blessure et avait perdu tout son sang.

Nathalie mena l’enfant promener : il était joyeux comme en ses plus heureux moments.

« Tu es bonne, lui dit-il, tu ne veux pas me gronder ni me battre : je te dirai la vérité ; j’ai bu à la bouteille. Maman Aurélie me donnait sur les doigts, quand je prenais la carafe ; papa me regardait d’un air fâché : j’ai cru qu’il voulait me battre. »

Nathalie vole au château ; elle rencontre Wilhelm, encore plein d’angoisse :

« Heureux père, lui dit-elle, en mettant Félix dans ses bras, ton fils t’est rendu. Il a bu à la bouteille, sa mauvaise habitude l’a sauvé. »

On rapporta cet heureux événement au comte, qui prêta l’oreille, en montrant cette confiance souriante, tranquille, modeste, avec laquelle on daigne souffrir l’erreur des bonnes gens. Jarno, qui observait tout, ne pouvait cette fois s’expliquer un si haut degré de satisfaction personnelle ; mais il découvrit enfin, après force détours, que le comte était convaincu que l’enfant avait pris réellement le poison, mais qu’il lui avait miraculeusement sauvé la vie par sa prière et par l’imposition des mains. Aussitôt le comte résolut de partir. Suivant son habitude, il eut bientôt plié bagage. Au moment du départ, la belle comtesse prit la main de Wilhelm, avant d’avoir quitté celle de Nathalie, les pressa l’une et l’autre dans les siennes, détourna vivement la tête et monta en voiture.

Tant d’événements affreux et extraordinaires, qui s’étaient succédé rapidement, qui avaient arraché la société à ses habitudes, et mis tout en désordre et en confusion, avaient répandu dans le château comme une agitation fiévreuse. Les heures de la veille et du sommeil, des repas et des conversations, étaient bouleversées. Hors Thérèse, personne n’était resté dans son ornière : les hommes cherchèrent à réveiller leur bonne humeur par des boissons spiritueuses, et, en se procurant une gaieté factice, ils éloignaient la gaieté naturelle, la seule qui nous donne une sérénité et une activité véritables.

Wilhelm était agité et troublé par les plus violentes passions ; ces secousses affreuses, inattendues, l’avaient mis hors d’état de résister à l’amour qui s’était emparé de son cœur. Félix lui était rendu, et cependant tout semblait lui manquer ; Werner lui avait envoyé les lettres de change : il ne lui fallait plus, pour se mettre en voyage, que le courage de s’éloigner. Tout le pressait de partir. Il pouvait deviner que Lothaire et Thérèse n’attendaient que son éloignement pour célébrer leur mariage. Contre son habitude, Jarno était silencieux, et semblait même avoir perdu quelque chose de sa sérénité accoutumée. Heureusement le docteur vint au secours de notre ami, en le déclarant malade et le soumettant à ses ordonnances.

La société se rassemblait tous les soirs, et le pétulant Frédéric, qui d’ordinaire avait bu plus que de raison, s’emparait de la conversation, et, à sa manière, par mille citations et mille allusions facétieuses, provoquait le rire dans toute la société, et la mettait assez souvent dans l’embarras, en se permettant de penser tout haut. Il semblait ne pas croire du tout à la maladie de son ami. Un soir, que la compagnie était rassemblée :

« Docteur, s’écria-t-il, comment appelez-vous le mal qui a surpris notre ami ? Ne pouvez-vous y appliquer une des trois mille dénominations dont vous habillez votre ignorance ? Des cas semblables n’ont pas manqué sans doute. Il s’en trouve un pareil, poursuivit-il avec emphase, dans l’histoire d’Égypte ou de Babylone. »

On se regardait en souriant.

« Comment s’appelait ce roi ?… » poursuivit-il, et il s’arrêta un moment, puis, reprenant la parole :

« Si vous ne voulez pas venir à mon secours je saurai bien m’en tirer moi-même. »

En parlant ainsi, il ouvrit brusquement les deux battants de la porte, et, indiquant du doigt le grand tableau du vestibule :

« Comment appelez-vous ce roi à longue barbe, qui se désole au pied du lit de son fils malade ? Comment s’appelle la jeune beauté qui entre dans la salle, et qui porte dans ses yeux fripons et modestes le poison et l’antidote ? Comment se nomme le bélître de médecin, qu’un trait de lumière éclaire enfin dans ce moment, et qui trouve, pour la première fois de sa vie, l’occasion de prescrire une ordonnance raisonnable, d’offrir un remède qui guérit radicalement, et qui est aussi agréable que salutaire ? »

Frédéric continua sur ce ton ses plaisanteries. La société faisait aussi bonne contenance qu’elle pouvait, et cachait son embarras sous un rire forcé ; une légère rougeur couvrit les joues de Nathalie et trahit les mouvements de son cœur. Heureusement elle se promenait dans le salon avec Jarno : quand elle fut près de la porte, elle sortit doucement, fit quelques tours dans le vestibule et se retira chez elle. La compagnie gardait le silence ; Frédéric se mit à danser et à chanter :

« Oh ! vous verrez des merveilles ! Ce qui est fait est fait : ce qui est dit est dit : avant que le jour brille, vous verrez des merveilles. »

Thérèse avait suivi Nathalie : Frédéric entraîna le docteur devant le grand tableau, fit une risible apologie de la médecine et s’éclipsa. Lothaire s’était tenu jusqu’alors dans l’embrasure d’une fenêtre, et, restant immobile, il regardait dans le jardin ; Wilhelm était dans la plus affreuse situation, et, même alors, se trouvant seul avec son ami, il garda quelque temps le silence ; il passa rapidement en revue sa vie passée ; enfin, jetant les yeux avec effroi sur sa position présente, il se leva brusquement de son siège et s’écria :

« Si je suis coupable de cet incident, de ce qui nous arrive à l’un et à l’autre, punissez-moi ! Pour mettre le comble à mes souffrances, retirez-moi votre amitié, et laissez-moi, sans consolation, errer dans le monde, où j’aurais dû disparaître depuis longtemps. Mais, si vous voyez en moi la victime d’une complication fortuite et cruelle, d’où je ne pouvais me dégager, donnez-moi l’assurance que votre affection, votre amitié, me suivra dans un voyage que je n’ose plus différer. Un jour viendra où je pourrai vous dire ce que j’éprouve maintenant. Peut-être suis-je puni, pour ne m’être pas ouvert à vous assez tôt, pour avoir différé de me montrer à vous sans réserve, tel que je suis. Vous m’auriez secouru, vous m’auriez délivré à propos. Mais encore, encore aujourd’hui, j’ouvre les yeux sur moi-même, toujours trop tard, toujours en vain. Comme je méritais la censure de Jarno ! Comme je croyais l’avoir comprise ! Comme j’espérais la mettre à profit et commencer une vie nouvelle ! Le pouvais-je ? Était-ce mon devoir ? C’est en vain que les hommes s’accusent eux-mêmes, qu’ils accusent la destinée. Nous sommes malheureux et nés pour le malheur ; et n’est-ce pas absolument égal que notre propre faute, une influence supérieure ou le hasard, la vertu ou le vice, la sagesse ou la folie, nous précipitent dans l’abîme ? Adieu, je ne resterai pas un moment de plus dans la maison où, malgré moi, j’ai violé si affreusement les droits de l’hospitalité. L’indiscrétion de votre frère est impardonnable ; elle met le comble à mon malheur ; elle me réduit au désespoir.

— Et que diriez-vous, répondit Lothaire en lui prenant la main, si votre union avec ma sœur était la condition secrète sous laquelle Thérèse a résolu de se donner à moi ? La noble fille a imaginé de vous offrir ce dédommagement ; elle a juré que les deux couples marcheraient le même jour à l’autel. « Sa raison m’a choisie, dit-elle, son cœur demande Nathalie, et ma raison viendra au secours de son cœur. » Nous sommes convenus de vous observer, vous et Nathalie ; nous avons mis l’abbé dans notre confidence, et nous avons dû lui promettre de ne faire aucune démarche pour avancer cette union, et de laisser les choses suivre leur cours. Nous avons obéi ; la nature a fait son œuvre, et mon étourdi de frère n’a fait que secouer le fruit mûr. Puisque nous sommes si merveilleusement réunis, sachons nous créer une vie qui sorte de la ligne commune. Déployons ensemble une honorable activité. On ne saurait croire tout ce qu’un homme éclairé peut faire pour lui-même et pour les autres, lorsque, sans vouloir dominer, il prend plaisir à être le tuteur de beaucoup de gens, les engage à faire, en temps opportun, ce qu’au fond ils feraient tous volontiers et les mène à leur but, qu’ils voient la plupart fort bien devant eux, mais dont ils manquent le chemin. Formons dans ce dessein une alliance. Ce n’est point une rêverie : c’est une idée parfaitement exécutable, et que de nobles cœurs ont souvent réalisée, mais sans en avoir toujours une idée claire. Ma sœur Nathalie en est un exemple frappant. Il sera toujours impossible d’égaler l’activité bienfaisante dont la nature a doué cette belle âme : oui, elle mérite ce titre d’honneur plus que personne, plus, si j’ose le dire, que notre noble tante elle-même, qui, dans le temps où notre bon docteur mit en ordre son manuscrit, était le plus beau caractère de notre famille. Dans l’intervalle, Nathalie s’est développée, et l’humanité se glorifie de l’avoir produite. »

Lothaire allait poursuivre, quand Frédéric accourut, en poussant des cris de joie :

« Quelle couronne ai-je méritée ? Et comment me récompenserez-vous ? Tressez le myrte, le laurier, le lierre, le chêne le plus frais que vous pourrez trouver. Vous avez tant de mérites à couronner en moi ! Wilhelm, Nathalie est à toi ! Je suis l’enchanteur qui a découvert ce trésor !

— Il extravague ! dit Wilhelm ; je m’enfuis.

— As-tu des ordres ? dit le baron à son frère, en retenant Wilhelm.

— Je parle de ma propre autorité, répliqua Frédéric, et aussi par la grâce de Dieu, si vous voulez : comme j’étais courtier de mariage, maintenant je suis ambassadeur. J’ai écouté à la porte : elle a tout confessé à l’abbé !

— Impudent ! s’écria Lothaire : qui t’ordonnait d’écouter !

— Qui leur ordonnait de s’enfermer ? J’ai tout entendu parfaitement. Nathalie était fort émue. Dans la nuit où Félix parut si malade, et reposait à moitié sur ses genoux ; lorsque tu étais assis, inconsolable, devant elle, et que tu partageais avec elle le fardeau chéri, elle fit vœu, si l’enfant mourait, de t’avouer son amour et de t’offrir elle-même sa main. L’enfant vit, pourquoi changerait-elle de sentiment ? Ce qu’on a promis de la sorte une fois, on le tient, quoi qu’il arrive. À présent, le tonsuré va paraître, et il croira nous annoncer des merveilles. »

L’abbé entra dans la chambre.

« Nous savons tout, lui cria Frédéric. Abrégeons, car vous ne venez plus que pour les formalités : c’est tout ce qu’on demande à nos révérends !

— Il a écouté, dit le baron.

— L’impertinent ! s’écria l’abbé.

— Vite, reprit Frédéric, à quoi se réduisent les cérémonies ? On les peut compter sur les doigts. Vous allez voyager : l’invitation du marquis vient fort à propos. Une fois que vous aurez passé les Alpes, tout s’arrangera chez nous ; les gens vous sauront gré, si vous faites quelque entreprise extraordinaire. Vous leur procurez une distraction qui ne leur coûte rien. C’est comme si vous donniez un bal public : tous les rangs peuvent y prendre part.

— Vous avez déjà procuré souvent au public de ces fêtes populaires, repartit l’abbé, et il paraît qu’aujourd’hui je ne pourrai placer un mot.

— Si tout n’est pas comme j’ai dit, répliqua Frédéric, dites mieux que moi ! Venez chez elle, venez. Allons la voir et nous réjouir. »

Lothaire embrassa son ami et le conduisit chez Nathalie. Elle vint au-devant d’eux avec Thérèse. Tout le monde gardait le silence.

« Point de lenteurs ! dit Frédéric. Il faut que vous soyez prêts à partir dans deux jours. Qu’en dites-vous, mon ami ? poursuivit-il en s’adressant à Wilhelm… Quand nous fîmes connaissance, quand je vous demandai ce joli bouquet, qui aurait pu croire que vous recevriez un jour de ma main une pareille fleur ?

— Veuillez, dans ce moment de bonheur suprême, ne pas me rappeler ce temps-là !

— Et vous ne devez pas en rougir, pas plus qu’on ne doit rougir de sa naissance. Ce temps était bon, et je ne puis te regarder sans rire : il me semble voir Saül, le fils de Cis, qui partit pour chercher les ânesses de son père, et qui trouva un royaume.

— Je ne sais pas ce que vaut un royaume, répondit Wilhelm, mais je sais que j’ai obtenu un bonheur dont je ne suis pas digne, et que je ne changerais pas contre tout l’univers. »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Maria-Laura, Monique, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres de Goethe IV, Les Années d’Apprentissage de Wilhelm Meister par Goethe traduction nouvelle par Jacques Porchat, Paris, Hachette, 1860. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Drottningholm intérieur, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

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[1] Ce mot signifie maître.

[2] Wieland traduisit (1762-1766) les Œuvres dramatiques de Shakespeare ; sa traduction, retouchée par Eschenbourg, est aisée et naturelle. Trente ans plus tard, Wilhelm Schlegel fit une traduction plus complète et plus approfondie du poète anglais, et son travail fut achevé par L. Tieck en 1833. On le regarde comme un chef-d’œuvre. Les beautés et les défauts de Shakespeare sont reproduits avec une scrupuleuse fidélité ; le langage et la versification sont conservés jusque dans leurs moindres détails.

[3] Que fait jouer Hamlet devant le roi et la reine.

[4] Ces mots sont en français dans l’original.

[5] Ce mot est en français dans l’original.

[6] Treue, foi ; los, délié, détaché. Ce dernier mot a la force d’une négation.

[7] S’il en était besoin, on répondrait à Aurélie que la nation qui emploie le mot le plus énergique pour exprimer le manque de foi, doit être celle à qui cette violation est le plus odieuse. Aurélie n’est pas moins égarée par une aveugle antipathie, lorsqu’elle accuse d’être favorable aux réticences et au mensonge la plus claire de toutes les langues. Au reste, les lecteurs n’attacheront pas trop d’importance à ce passage, et ne supposeront pas que Goethe ait voulu sérieusement mettre sa pensée dans la bouche d’une amante malheureuse, à laquelle il devait prêter le langage de la passion. (Note du traducteur.)

[8] Drame de Lessing.

[9] Goethe a en vue Mlle Susanne-Catherine de Klettenberg. Membre de la communauté des frères Moraves et amie de Lavater, elle exerça sur l’âme du jeune Goethe (1761-1764) une assez grande influence. Elle éveilla chez lui momentanément un penchant à la contemplation religieuse, qui lui inspira plusieurs poésies, la plupart perdues ou non imprimées, par exemple : Joseph, poème épique. Goethe garda toute sa vie un respectueux et tendre souvenir de Mlle de Klettenberg.

[10] L’Hercule chrétien, histoire merveilleuse, par André-Henri Buchholz ; la Romaine Octavie, roman, par Ant. Ulric, duc de Brunswick.

[11] Goethe emploie le mot français. On se rappelle les habitudes de Narcisse.

[12] Ces mots sont en anglais dans le texte : beloved ones.

[13] L’Université de Halle, où le célèbre Francke enseigna la théologie. Ce sont les idées de Francke que l’on a ici en vue.

[14] Allusion au roman de Wieland. Agathon, jeune homme d’une grande sensibilité et d’une imagination ardente, est élevé à Delphes dans les idées spiritualistes de Pythagore, puis il s’égare longtemps dans le sensualisme par l’influence du sophiste Hippias.

[15] C’est toujours de Zinzendorf qu’il s’agit. On le verra encore désigné plus bas par son titre seulement.

[16] Ebersdorf, communauté morave, dans la principauté de Reuss-Lobenstein.

[17] On sait que les vieux luthériens, en ce point différents des nouveaux, admettent la confession.

[18] Les Moraves, sans rendre aucun culte aux images, en font usage dans leurs pratiques religieuses.

[19] Dans le siècle passé, et, par exemple, à Francfort, quand les juifs avaient à sortir de leurs quartiers, pendant les heures et les jours où la police les séquestrait, ils devaient être accompagnés d’un agent de police (une escorte), qu’ils étaient obligés de payer.

[20] Knecht Ruprecht, déjà connu des anciens Germains, comme un génie soumis à un dieu supérieur. On le mit plus tard au service de l’enfant Jésus, avec la mission dont il est ici parlé.

[21] Du vicaire de l’Empire ; par opposition à ceux que créait l’Empereur lui-même, et dont le titre pouvait être jugé de plus grande valeur.