Veda-Vyâsa (Krishna-Dwaipayana)

LE MAHÂBHÂRATA

ONZE ÉPISODES
tirés de ce poème épique



traduction : Philippe Edmond Foucaux

1862

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Table des matières.

 

INTRODUCTION.. 7

I. 7

II. 11

III. 23

IV.. 31

ADI PARVA.. 38

EXORDE.. 38

I. 38

II. 71

ADIVANÇAVATARANA PARVA.. 76

LIX.. 76

LX.. 77

LXI. 80

LXII. 86

LXIII. 91

LXIV.. 104

VANA PARVA.. 110

KAIRATA PARVA.. 110

XXXVIII. 110

XXXIX.. 113

XL. 121

XLI. 124

ILVALA ET VATAPI. 130

XCV.. 130

XCVI. 133

XCVII. 136

XCVIII. 139

PARÂÇOURÂMA.. 145

MORT DE VRITRA.. 151

C.. 151

CI. 153

CII. 156

LÉGENDE DU PIGEON ET DU FAUCON.. 160

STRIPARVA.. 172

DJALAPRADÂNIKA.. 172

I. 172

II. 176

III. 180

IV.. 182

V.. 184

VI. 186

VII. 187

VIII. 190

IX.. 194

X.. 197

XI. 198

XII. 201

XIII. 204

XIV.. 206

XV.. 207

STRÎVILÂPA PARVA.. 212

XVI. 212

XVII. 217

XVIII. 219

XIX.. 222

XX.. 224

XXI. 227

XXII. 228

XXIII. 230

XXIV.. 234

XXV.. 237

ÇRÂDDHA PARVA.. 244

XXVI. 244

XXVII. 248

MÂHAPRASTHANIKA PARVA.. 252

LE GRAND VOYAGE.. 252

I. 252

II. 256

III. 259

INDEX.. 264

B.. 268

C.. 271

D.. 273

E.. 278

F. 278

G.. 278

H.. 280

I. 281

J. 282

K.. 282

L. 286

M... 286

N.. 289

O.. 290

P. 291

R.. 295

S. 297

T. 301

V.. 303

Y. 307

Ce livre numérique. 310

 

À LA MÉMOIRE

D’EUGÈNE BURNOUF

HOMMAGE

DE RECONNAISSANCE ET DE REGRET

 

Quand on demandait à l’illustre indianiste Eugène Burnouf quels étaient les livres sanscrits dont la traduction lui semblait le plus utile, c’était le Mahâbhârata qu’il désignait d’abord. Outre l’intérêt que le grand poème indien présente par lui-même, il le considérait comme un ouvrage qui convenait mieux que tout autre au goût et aux aptitudes de la philologie française.

Mais tant qu’il vécut, pas un de ceux qui suivaient ses leçons ne put entreprendre une tâche d’aussi longue haleine. Un seul de ses élèves et l’un des plus distingués, M. Théodore Pavie, a, du vivant de l’illustre professeur, publié un volume de fragments du Mahâbhârata, qu’il lui a dédié.

Nous aussi, fidèle aux enseignements du savant indianiste qui a laissé des travaux si beaux et si solides qu’il sera difficile de les égaler, nous voulons en publiant plusieurs épisodes du livre qu’il affectionnait, prouver que nous n’avons pas oublié ses conseils et ses leçons, et nous mettons ce modeste volume à l’abri du nom vénéré de celui qui voulut bien nous honorer de son amitié.

INTRODUCTION[1]

I

C’est par l’extrait du Mahâbhârata nommé Bhagavadgîtâ, dialogue religieux et philosophique entre Krichna et Ardjouna (un dieu et un héros), que la littérature sanskrite s’est fait connaître pour la première fois en Europe. Ce beau poème, traduit en anglais par Wilkins, sur le texte original, parut à Londres en 1785. Une traduction française de ce livre, faite sur celle de Wilkins, par Parraud, fut publiée deux ans après à Paris. Le drame de Sakountalâ, traduit en anglais par Williams Jones, ne parut qu’en 1789.

Ces deux publications furent, à leur apparition, accueillies avec intérêt ; mais l’époque n’était pas favorable aux études littéraires. Les guerres qui se succédèrent jusqu’à la fin du premier empire, absorbèrent bientôt toute l’attention de l’Europe et mirent obstacle aux relations de la France et de l’Angleterre. Elles empêchèrent longtemps que la littérature indienne ne prît, comme elle l’a fait depuis, le rang qu’elle mérite d’occuper.

Cependant, dès la fin du dix-huitième siècle, l’éveil était donné ; l’Allemagne s’était aussitôt préparée à cette étude nouvelle, et en 1808, Frédéric Schlegel publiait un ouvrage sur la langue et la sagesse des Indiens, contenant des extraits du Râmâyana, du Mahâbhârata, et du code de Manou.

Le premier texte sanskrit imprimé en Europe est le recueil de fables nommé Hitôpadêsa, qui parut à Londres en 1810. Le second, imprimé aussi à Londres en 1819, est le célèbre épisode de Nala, édité par M. F. Bopp, et accompagné d’une traduction latine. Ce dernier ouvrage, de même que la Bhagavadgîtâ, dont nous avons parlé en commençant, est un extrait du Mahâbhârata qui, depuis, a été imprimé en entier à Calcutta, dans les années 1834-1839. C’est sur cette édition princeps, qu’on a traduit un assez grand nombre d’épisodes pris çà et là dans les dix-huit livres qui composent le poème, lequel contient environ deux cent mille vers.

Il n’est pas douteux que l’étendue de cette épopée gigantesque n’ait été le principal obstacle à ce qu’on la traduise d’un bout à l’autre. Pourtant ce poème, qui est à lui seul toute une bibliothèque, puisqu’on y trouve de l’histoire sous la forme de généalogie, des traités de théologie, de philosophie, de législation et de politique, mériterait bien d’être traduit, et il est à regretter que l’ouvrage, dont les extraits ont été les premiers à nous faire apprécier la poésie indienne, soit justement celui dont la traduction se fait le plus attendre[2].

Habitués à regarder comme la plus juste mesure les proportions de l’Iliade et de l’Énéide, les lecteurs européens s’accoutument difficilement à l’idée d’un poème remplissant dix volumes. Il ne faudrait pas croire cependant que les Indiens manquent absolument de l’art de conduire une action héroïque à la manière des poèmes que nous sommes accoutumés à prendre pour modèles. Le Râmâyana, qui se rapproche de nos ouvrages classiques, et d’autres poèmes indiens, viennent à l’appui de ce que j’avance.

Il faut songer, d’ailleurs, aux lieux où le Mahâbhârata a été composé, et se transporter en idée dans un climat où la nature est douée d’une puissance excessive qui produit à profusion les fleurs et les fruits, et donne naissance à des animaux de toute espèce ; où les roseaux atteignent à la hauteur de grands arbres et forment de vraies forêts, sous les ombrages desquelles on rencontre ces éléphants que les poètes se plaisent à comparer à des collines.

Ce qui grossit le Mahâbhârata outre mesure, ce sont les épisodes et les légendes qu’on y a intercalés sans aucun souci des proportions. Dégagé de tout ce qui ne tient pas à l’action proprement dite, ce poème serait encore un long ouvrage, mais il s’accorderait, à peu de chose près, avec les exigences de la poétique de l’Occident, puisqu’il ne renfermerait que vingt-quatre mille distiques environ[3].

À l’époque où l’on croit que le Mahâbhârata a été rédigé, sous la forme où il nous est parvenu, c’est-à-dire aux derniers siècles qui ont précédé notre ère, les brahmanes auront voulu rassembler sans distinction dans un seul ouvrage toutes les traditions qui les intéressaient, pour s’en servir au besoin. L’antagonisme qui déjà existait entre eux et les bouddhistes n’est peut-être pas étranger à la manière dont le Mahâbhârata a été rédigé, par opposition aux volumineux ouvrages que produisait incessamment la secte rivale.

On avait annoncé en Allemagne, il y a quelques années, une traduction complète du Mahâbhârata, par M. Goldstücker. Mais cet habile indianiste, occupé en ce moment à imprimer la troisième édition du dictionnaire sanscrit de Wilson, ne semble pas disposé, quant à présent, à poursuivre cette entreprise.

Quelques indianistes ont lu le poème entier, et entre autres le savant M. Lassen, qui a montré dans un excellent livre : « Indische Alterthumskunde, » et dans une série d’articles du journal : « Zeitschrift für die Kunde des Morgelandes, » quel parti on pouvait tirer des renseignements de tout genre contenus dans le Mahâbhârata. Mais quelle que soit la sagacité d’un écrivain et la sûreté de sa critique, rien ne peut suppléer à la lecture des textes qui lui ont servi pour porter un jugement ou avancer un fait. Aussi quand on s’occupe si activement aujourd’hui de la traduction des Vedas, pourquoi ne pas songer à celle de Mahâbhârata ? Ces deux livres, quoiqu’ils aient été composées à des époques bien éloignées et diffèrent considérablement par la forme, gagneraient beaucoup à être étudiés parallèlement.

II

Le Mahâbhârata se compose de dix-huit Parvas, chants ou livres, qui contiennent, dit-on, cent mille Slôkas ou distiques. L’édition imprimée à Calcutta contient cent sept mille, trois cents quatre-vingt-neuf slôkas[4], mais en y comprenant le supplément, nommé Harivança, composé de seize mille trois cents soixante-quatorze distiques, qui ne faisait certainement pas partie du Mahâbhârata original. La partie authentique du poème devait être primitivement beaucoup moins étendue, car d’après ce qui est dit dans l’exorde (p. 25), le poème ne contenait que vingt-quatre mille distiques sans les épisodes. Quelques-uns de ces épisodes sont en effet des additions douteuses ; d’autres naissent naturellement du sujet, et plusieurs remontent certainement à une haute antiquité.

Le poème est attribué à Krichna-Dvâipâyana, le même qui arrangea les Vedas, ce qui lui fit donner le surnom de Vyâsa ou compilateur (v. p. 119).

Vyâsa était le père des deux princes Pândou et Dhritarâchtra, dont les enfants occupent le principal rôle dans le poème.

Vyâsa fit apprendre son ouvrage à son élève Vâiçampâyana, qui le récita pendant un grand sacrifice célébré par Djanamêdjaya, arrière-petit-fils d’Ardjouna, l’un des héros du poème.

Tel qu’il nous est parvenu, le Mahâbhârata, a été, d’après la tradition, récité par Ougrasravas, fils de Lômaharchana, aux rishis ou sages rassemblés à l’occasion d’une solennité dans la forêt de Nâimicha (v. p. 1-2).

Le sujet du Mahâbhârata est une guerre entre les fils des deux frères Pândou et Dhritarâchtra, pour obtenir le pouvoir suprême dans l’Inde.

Les fils de Pândou étaient au nombre de cinq : Youdhichthira, Bhîma et Ardjouna, de Prithâ, l’une de ses femmes, appelée aussi Kountî ; et Nakoula et Sahadêva de Madrî, sa seconde femme (v. p. 26-27, les notes).

La famille de Dhritarâchtra était beaucoup plus nombreuse.

Il avait eu de Gândhârî, fille du roi Soubala, cent fils et une fille, Douhsalâ, qui épousa Djayadratha, roi des Sâindhavas. Il avait aussi un fils né d’une servante.

Voici comment Gândhârî était devenue mère d’un si grand nombre d’enfants. Elle avait un jour reçu avec beaucoup d’égards le sage Vyâsa qui arrivait accablé de faim et de fatigue ; aussi lui avait-il promis en récompense un don à son choix. Elle lui demanda cent fils pareils, à son époux, et devint bientôt enceinte, mais elle resta ainsi deux ans sans mettre d’enfant au monde. Elle apprit alors que sa belle-sœur Kountî était devenue mère d’un fils beau comme le soleil. Elle s’irrita alors de ne pas être mère aussi. Folle de chagrin, elle s’ouvrit le sein, sans en rien dire à son époux. Il en sortit une masse de chair dure comme la pierre et le fer. Vyâsa l’ayant appris, arriva à la hâte, et Gândhârî lui dit : Au lieu de cent fils, c’est cette masse de chair que j’ai enfantée ! Vyâsa lui répondit : Ce que j’ai promis sera, car je n’ai jamais dit de chose vaine, même à un ennemi ! Il fit aussitôt creuser et remplir de beurre clarifié cent trous pareils à ceux où l’on met le feu sacré. Il mit dans chacun d’eux un morceau grand comme le doigt de la masse de chair qu’il avait divisée ; puis il s’en alla dans la montagne pour se livrer aux austérités, en recommandant de bien garder ces trous et de les ouvrir au temps convenable. C’est ainsi que naquirent Douryôdhana ses frères et sa sœur, car il s’était trouvé un cent-unième fragment. (Mahâbh. t. I, p. 165, sl. 4490 à 4522.)

L’aîné, Douryôdhana, était celui qui se montrait le plus hostile aux Pândavas ses cousins.

Quoique Pândou « le pâle, » comme son nom semble l’indiquer, fût l’aîné de Dhritarâchtra, il fut regardé comme incapable de succéder à son père à cause de sa pâleur[5]. Il fut obligé d’abandonner ses droits à son frère et se retira dans les montagnes de l’Himalaya où naquirent ses fils et où il mourut. Un débat eut lieu alors entre Kountî et Madrî, ses deux femmes, qui se disputèrent l’honneur de se brûler avec lui. Ce fut Madrî, celle qu’il avait épousée la seconde, qui monta sur le bûcher, en recommandant ses deux enfants à Kountî. (Mahâbh., t. I, p. 179, sl. 4880 et suiv.)

Après la mort de Pândou, ses fils, encore enfants furent conduits à Hastinapoura par les ascètes compagnons de sa solitude, et présentés à Dhritarâchtra comme ses neveux. Quelques doutes s’élevèrent d’abord sur la légitimité de leur naissance ; et en effet, ils n’étaient les fils de Pândou que par adoption (v. p. 27) ; mais comme il les avait reconnus pour ses enfants, les jeunes princes furent reçus par Dhritarâchtra comme des neveux et élevés avec ses fils.

L’Adi parva « le premier livre » contient la généalogie des deux familles, et décrit les circonstances de la naissance et de l’éducation des princes. On y voit naître l’inimitié qui bientôt divisera les deux familles. La malveillance des fils de Dhritarâchtra à l’égard de leurs cousins, devient de plus en plus grande, et va jusqu’à faire mettre secrètement le feu à la maison où ils demeurent avec leur mère Prithâ[6]. Avertis à temps, les Pândavas s’échappent par un passage souterrain en laissant croire qu’ils ont péri dans les flammes, et se retirent secrètement dans les forêts, après avoir pris les habits et les manières des brahmanes. C’est pendant cette période qu’ils entendent parler du Swayambara[7] de Drâupadî, fille du roi Droupada, et qu’ils se rendent à la cérémonie pour chercher à obtenir la main de la jeune princesse. Ardjouna, le troisième des cinq frères, est choisi par Drâupadî, et à cette occasion, le bruit que les fils de Pândou existent encore, venant à se répandre, les ministres du roi Dhritarâchtra obtiennent de lui que ses neveux seront rappelés, et que la souveraineté sera partagée également entre eux et ses fils. Youdhichthira et ses frères eurent en partage une province sur les bords de la Yamouna[8], et pour capitale Indraprastha. Douryôdhana et ses frères régnèrent à Hastinapoura, sur le Gange.

Mais de nouveaux sujets de haine et d’envie ne tardent pas à s’élever à cause des prétentions de Youdhichthira à célébrer le sacrifice du Râdjasoûya, pendant lequel les princes viennent offrir des présents en signe de soumission, à celui qui préside à la cérémonie. C’est ce qui forme la matière du deuxième livre nommé « Sabhâ parva, » qui se termine par les épisodes où l’on voit Youdhichthira, engagé dans une partie de jeu avec Douryôdhana, perdre son palais, sa fortune, son royaume, sa femme, ses frères et lui-même avec eux. Le vieux roi Dhritarâchtra leur fait rendre leur liberté et leurs biens, mais Youdhichthira ne tarda pas à se laisser entraîner de nouveau par la passion du jeu. Il accepte pour condition que, si la chance lui est défavorable, ses frères et lui iront passer douze années dans les forêts, et qu’ils resteront une treizième année sans se faire reconnaître. Il perd, et s’en va avec Drâupadî son épouse, et avec ses frères vivre dans les forêts.

C’est à partir de cet événement que commence le troisième livre, le Vana parva, « livre de la forêt, » dans lequel se trouve le bel épisode de Nala et Damayantî[9]. Le Kâirata parva, « livre du montagnard, » qui se trouve dans ce volume, appartient à ce troisième livre.

À la fin de la douzième année qu’ils devaient passer dans la forêt, les Pândavas se mettent au service du roi Virâta, sous divers déguisements. Leurs aventures, à partir de ce moment, sont racontées dans le Virâta parva, le quatrième livre. Ils se font estimer du roi qu’ils servent, et, à la fin de la treizième année, quand ils se font reconnaître de lui, il devient leur allié pour les aider à se venger et à réclamer leurs droits à la souveraineté.

Le cinquième livre, « Oudyôga parva, » décrit les préparatifs des deux partis pour la guerre, et fait l’énumération des princes qui se mettent de l’un ou de l’autre côté.

Parmi eux se trouve le roi de Dvârakâ, Krichna, qui est une incarnation de Vichnou. Krichna, allié aux deux familles par sa naissance, ne peut se décider à choisir entre les deux partis ; mais sachant d’avance ce qui doit arriver, il propose à Douryôdhana le choix entre son aide à lui, comme individu isolé, et la coopération d’une grande armée. Douryôdhana préfère maladroitement la dernière, et Krichna qui, à lui seul, est plus qu’une armée, passe du côté des Pândavas, se charge de conduire le char de guerre d’Ardjouna, son ami et son favori, et devient le principal instrument du triomphe de ses alliés.

Les quatre livres qui suivent, sont consacrés à la description des batailles que se livrent les deux armées ennemies dans la plaine de Kouroukchêtra[10]. Celles de Douryôdhana sont commandées par Bhîchma, son grand-oncle, par Drôna son précepteur militaire, par Karna, roi d’Anga et son ami, et enfin par Çalya, roi de Madra, son allié (v. l’exorde, p. 71). La description des opérations militaires de chacun de ces chefs forme un livre qui porte son nom. Dans le neuvième livre, le Çalya parva, Douryôdhana lui-même est tué par Bhîma, dans un combat singulier à la massue, arme dans l’emploi de laquelle ils excellaient tous les deux. Quelques chefs qui survivaient du côté de Douryôdhana essayent alors de venger la mort de leurs amis, en attaquant pendant la nuit le camp des Pândavas. Cet épisode fait le sujet du dixième livre ou Sâuptika parva[11].

Le onzième livre, Stri parva, qu’on trouvera tout entier dans ce volume, décrit les lamentations des femmes des deux partis, et le chagrin du vieux roi Dhritarâchtra. Youdhichthira lui-même y témoigne ses regrets de ce qui s’est passé.

Le douzième livre, Çânti parva, « le livre de la consolation, » donne de longs détails sur les devoirs des rois, l’efficacité du don, et les moyens d’obtenir la délivrance finale.

Le treizième livre, Anouçasana parva, est une longue série de discours sur les devoirs de la société, en général. Ils sont adressés à Youdhichthira, par Bhîchma, quand il est près de mourir. Dans ce livre, comme dans le précédent, les parties didactiques sont animées par des légendes ou des fables qui mettent les conseils en action.

Les derniers livres, quoique plus ou moins remplis d’épisodes, se rapportent davantage au récit principal. Ils sont aussi plus courts, et l’on sent que le dénouement approche.

Le quatorzième livre, Açvamêdhika parva « le sacrifice du cheval, » décrit les détails de cette cérémonie, célébrée par Youdhichthira comme preuve de sa suprématie.

Dans le quinzième livre, Açrama parva, « livre de l’ermitage, » le roi Dhritarâchtra accompagné de son épouse Gândhârî, et de ses ministres, se retire dans un ermitage où il meurt.

Le seizième livre, Mâusala parva, raconte la destruction de toute la race des Yâdavas, la mort de Krichna, qui appartenait à cette tribu, et la submersion par l’océan de Dvârakâ, sa capitale.

Le dix-septième livre, Mahâ prasthanika, « le grand voyage, » raconte l’abdication, par Youdhichthira, de la royauté qu’il a obtenue avec tant de peine, et son départ, en compagnie de ses frères et de Drâupadî, leur épouse commune[12], pour le Mérou, la montagne sacrée, en passant par les monts Himalayas.

Pendant qu’ils s’avancent, l’influence de leurs fautes passées leur devint fatale, et chacun d’eux, successivement, tombe sans vie sur le bord de la route. Il ne reste plus debout que Youdhichthira et un chien, qui avait suivi les voyageurs depuis la ville d’Hastinapoura. Le dieu Indra vient alors au-devant du prince pour l’introduire dans le Svarga, l’Élysée dont il est le chef, mais Youdhichthira refuse d’y entrer, à moins qu’on n’y admette son chien. Après quelques difficultés, Indra consent à admettre le fidèle animal[13].

Le dix-huitième et dernier livre, le Svargârôhana, « l’apothéose, » nous montre Youdhichthira entrant au ciel avec son corps. À son grand déplaisir, il y trouve Douryôdhana et les autres fils de Dhritarâchtra, mais il n’y voit aucun de ses frères, pas plus que son épouse Drâupadî. Il demande alors ce qu’ils sont devenus et refuse de rester au ciel sans eux. Un messager des dieux vient alors pour lui montrer où sont ses parents et le conduit jusqu’à une espèce d’enfer, où il rencontre toutes sortes d’objets inspirant le dégoût et l’horreur. Son premier mouvement est de retourner en arrière, mais il est arrêté par les gémissements de voix bien connues qui le supplient de rester, car sa présence a déjà adouci les souffrances de ceux qui l’appellent. Il surmonte donc sa répugnance et se résigne à partager le sort de ses amis en enfer, plutôt que d’habiter le ciel avec ses ennemis. C’est l’épreuve suprême. Les dieux viennent et applaudissent à son vertueux désintéressement. Toutes les horreurs qu’il vient de voir sur sa route s’évanouissent ; ses parents et ses amis montent avec lui au ciel, où ils redeviennent les personnages célestes qu’ils avaient été dans l’origine et qu’ils avaient cessé d’être momentanément, afin de prendre en même temps que Krichna, une forme humaine sur la terre, pour travailler avec lui à délivrer le monde de ces êtres méchants qui, dans la personne de Douryôdhana, de ses frères et de ses alliés, opprimaient la vertu et propageaient l’impiété.

Le Harivança est une espèce de supplément au Mahâbhârata. Il contient, outre la généalogie de Hari, ou Vichnou, incarné dans la personne de Krichna, des détails généalogiques, les récits des aventures et des exploits de Krichna, avec une foule de légendes faites pour recommander le culte de ce demi-dieu. Le caractère du Harivança prouve qu’il est d’une date bien postérieure à la majeure partie du Mahâbhârata. Il a été traduit en français par A. Langlois, et publié par le « Oriental translation Comittee, » 2 vol. 4o Paris et Londres, 1834.

III

Quand on étudie les religions de l’antiquité, l’un des résultats les plus intéressants de cette étude est celui qui nous fait suivre les transformations que subissent avec le temps, les objets du culte populaire. On voit une légende se développer ou s’amoindrir, selon qu’elle appartient à telle ou telle secte, et quelquefois même changer complètement de nature en passant d’un pays à un autre. L’intérêt augmente encore si l’on peut suivre sans interruption jusqu’à nos jours, des modifications de ce genre dans les croyances d’un peuple qui, comme celui de l’Hindoustan, malgré son contact journalier avec les musulmans, depuis le septième siècle, et avec les Européens depuis le seizième, est resté, pour le fond, à peu de chose près ce qu’il était au temps d’Alexandre.

C’est pour donner l’idée d’une étude de ce genre que nous avons traduit le récit de la mort de Vritra (p. 213). On verra, en comparant l’hymne antique du Veda à la légende beaucoup moins ancienne dont il contenait le germe, les changements que le temps a apportés au récit primitif.

Dans la table générale placée en tête du Mahâbhârata, et dans laquelle ce poème est appelé « un Veda de Vyâsa, » concurremment avec le véritable Veda, attribué aussi à Vyâsa, on trouve l’explication suivante du nom du Mahâbhârata :

« Seuls d’un côté les quatre Vedas, et seul de l’autre, le Bharata, ayant été mis dans une balance par les dieux assemblés, on reconnut alors que le dernier l’emportait sur les quatre Vedas avec leurs mystères ; et, à partir de ce moment, il est, dans ce monde, appelé le Mahâbhârata (grand poids). »

Sans s’arrêter à cette étymologie, évidemment forgée à plaisir[14], car la véritable doit être celle qui donne le sens de « grande histoire des descendants de Bhârata, » on ne peut s’empêcher de remarquer avec surprise que, dans l’idée de l’auteur du passage qu’on vient de lire, le Mahâbhârata semble mis clairement au-dessus des Vedas. Mais quand il parle ainsi, quel est, au juste, le fond de sa pensée ? Veut-il dire que les mythes souvent obscurs des hymnes védiques ayant été expliqués et développés dans le Mahâbhârata, celui-ci leur est supérieur par cela même ? Si telle est sa pensée, l’esprit indien a fait bien du chemin pour arriver, en partant des Vedas, jusqu’aux légendes du Mahâbhârata et des Pourânas, et à les préférer aux premiers.

Il ne faudrait pas, cependant, prendre les paroles du poète d’une manière absolue ; le passage suivant, emprunté à Mâdhava, auteur indien du quatorzième siècle, nous en donne probablement la véritable explication :

« L’Écriture qui déclare que les personnes seulement qui ont reçu l’investiture du cordon sacré (c’est-à-dire celles qui appartiennent aux trois premières castes) sont seules aptes à lire le Veda, enseigne par cela même que l’étude de ces livres serait une cause d’infortune pour les femmes et les Soûdras (qui ne reçoivent pas l’investiture). Mais alors comment ces deux classes de personnes découvriront-elles les moyens d’arriver au bonheur futur ? Nous répondrons par les Pourânas et d’autres ouvrages du même genre. C’est pour cela qu’on a dit : Parce que le triple Veda ne peut être entendu par les femmes et les Soûdras ou les hommes déchus des hautes castes, le Mahâbhârata a été, par bonté, composé par le Mouni Vyâsa[15]. »

Bien souvent ce qui n’était dans les hymnes védiques qu’une simple allégorie, est devenu une réalité dans le Mahâbhârata, où l’on voit des personnalités se substituer nettement aux êtres allégoriques, afin, sans doute, de se mettre mieux à la portée du vulgaire, auquel d’ailleurs la lecture des Vedas est interdite, comme on vient de le voir.

« Dans les hymnes adressés à Indra » dit H. H. Wilson, « nous avons une explication détaillée du sens primitif de la légende du meurtre de Vritra par Indra, laquelle a été changée par les auteurs des Pourânas en un combat entre Indra et un Asoura (titan), quoiqu’elle ne soit, dans les Vedas, qu’un récit purement allégorique de la production de la pluie. Vritra n’est rien de plus que l’accumulation de la vapeur condensée ou figurément enfermée ou arrêtée par un nuage. Indra, avec son tonnerre, c’est-à-dire, l’influence électrique de l’atmosphère, divise la masse condensée, et l’issue est donnée à la pluie qui alors descend sur la terre, arrose les champs et passe dans les rivières. Le langage des hymnes védiques n’est pas suffisamment clair et confond la métaphore avec la réalité, mais il n’approche jamais de cet inqualifiable débordement de personnifications qui, commençant vraisemblablement avec le Mahâbhârata, est devenu, pour les compilateurs des Pourânas, le motif d’amplifications extravagantes[16] ».

D’après le récit du combat de Vritra et d’Indra tel qu’il est dans l’hymne védique, le dieu ne perd pas complètement courage, et s’il est alarmé, cela ne va pas jusqu’à lui faire lâcher la foudre qu’il tient à la main. « Ni l’éclair, ni la foudre, ne purent arrêter Indra ; ni la pluie ni le tonnerre lancés par ce vil ennemi au moment du combat… Indra triompha des enchantements et pièges. – Pouvais-tu voir un autre que toi vainqueur de Vritra, ô Indra ! puisque, même après l’avoir abattu, la crainte entrait encore dans ton âme[17] ? »

Dans la légende qui fait partie de ce volume, (p. 212), au contraire, le Dieu éperdu, laisse échapper le tonnerre qui, heureusement, s’en va de lui-même frapper Vritra, tandis que Indra, talonné par la peur, court précipitamment se jeter dans un étang, car il ne s’est pas même aperçu que la foudre s’est échappée de ses mains, et, par conséquent, ignore la mort de Vritra.

Dans un second récit que fait le Mahâbhârata de la mort de Vritra, se trouve un passage qui, de même, n’est pas complètement d’accord avec le Rig-Veda.

Remarquons, au sujet de cette répétition du même récit dans le poème, qu’il n’est pas rare de voir une légende reparaître deux fois dans le Mahâbhârata[18], dans des parties éloignées il est vrai, mais toujours cependant racontée au principal héros du poème, à Youdhichthira. Pourquoi ces répétitions, qui ne diffèrent guère que par les détails ? sont-elles l’œuvre du même auteur ?

Avant qu’on ait traduit le poème entier, ce qui ne peut être fait d’une manière définitive[19] qu’à l’aide de commentaires que nous ne possédons pas, et après avoir collationné autant de manuscrits qu’on pourra s’en procurer, il est difficile de répondre à cette question et à bien d’autres encore que soulève le contenu de l’épopée colossale des Indiens.

Voici le passage dont nous parlions tout à l’heure.

« Vritra, le grand magicien, doué d’une grande force, troubla l’esprit d’Indra en employant sans cesse la magie pour combattre. Le Dieu auquel on offre cent sacrifices eut peur de ce Vritra qu’il harcelait. Alors Vacichtha l’encouragea avec les paroles du Sâma-Veda, en disant : Tu es le plus grand des dieux, ô Indra, destructeur des Daityas et des Asouras ! En possession de la force des trois mondes, pourquoi es-tu inquiet ? Voici Brahma, Vichnou, et Civa, le maître du monde, et Sôma le dieu bienheureux, et tous les chefs des Richis. Ne te laisse pas aller au découragement comme un être vulgaire ; prends une détermination digne de toi pour combattre ; sois vainqueur des ennemis, ô maître des dieux ! Voici le Dieu aux trois yeux, le bienheureux (Civa) maître des mondes et adoré de tous les mondes qui te regarde. Mets de côté le trouble, Seigneur des dieux ! voici les Richis de Brahma, précédés de Vrihaspati ; ils t’adressent une louange divine pour que tu combattes ! – Ainsi encouragé par le magnanime Vacichtha, Indra retrouva une grande force, etc. »

(Mahâbhât., Édit. de Calcutta, t. III, p. 722, st. 10,118 et suiv.)

Le commentateur du Rig-Veda veut faire entendre que la crainte éprouvée par Indra vient de l’incertitude où il était s’il détruirait ou non Vritra. Il y a aussi des parties du Veda où il est dit qu’Indra, après la mort de Vritra, croyant avoir commis un crime, s’était enfui à une grande distance. C’est à peu près ce que l’on trouve dans la suite du récit dont nous venons de donner un fragment, et dans lequel Indra va s’adresser à Brahma, pour qu’il le délivre de l’idée du crime qui le poursuit.

On voit que déjà, dans les hymnes védiques, apparaît une tendance à établir une égalité relative entre les dieux et les hommes. Si, en effet, les derniers ont besoin du secours des dieux, ceux-ci ne peuvent subsister sans les sacrifices célébrés pour eux par les hommes. Puis, quand on voit les dieux recourir souvent aux solitaires livrés aux mortifications ou aux héros célèbres par leur valeur[20], pour se débarrasser de leurs ennemis, et quand on sait qu’un ascète peut, par la force des austérités auxquelles il soumet son corps, faire déchoir un dieu tel qu’Indra et se mettre à sa place, on comprend que le brahmane, ce premier né de la création, n’hésite pas à se croire « un objet de vénération pour les dieux mêmes[21]. » Toute la légende de Vritra est remplie de cette idée que les mondes ne subsistent que par les austérités.

Le bouddhisme en critiquant les pratiques extérieures des ascètes[22], et en indiquant comme les seuls moyens donnés à l’homme pour arriver à la délivrance finale, la méditation, la pureté des mœurs, les bonnes œuvres et la charité poussée jusqu’à l’abnégation, s’éloigne peut-être de la doctrine générale des livres brahmaniques, quoiqu’on puisse trouver dans ces derniers des passages où la même idée se présente[23].

Mais quand le bouddhisme pose la naissance parmi les hommes comme condition nécessaire pour devenir un Bouddha accompli, auquel rien n’est supérieur, c’est une idée étrangère au brahmanisme, car pour que la délivrance finale des sectateurs de Brahma ait lieu, il n’est pas indispensable qu’ils soient nés parmi les hommes. Selon eux, les êtres qui sont au-dessus de l’humanité, c’est-à-dire les dieux de leur mythologie, peuvent très bien, sans redescendre à la condition humaine, se livrer aux études sacrées qui les conduiront à être absorbés en Brahma[24].

IV

Il y a trente ans environ que les études sur la religion bouddhique ont commencé à s’appuyer sur une base vraiment solide, par la découverte que M. Hodgson fit, en 1828, au Népal, d’un grand nombre d’ouvrages sanscrits, qui tous sont des originaux des livres sacrés du bouddhisme.

Cette découverte était d’autant plus précieuse, qu’il existe des traductions de la plupart de ces ouvrages, en chinois, en tibétain, en mongol, etc., parmi lesquelles il en est qui remontent aux premiers siècles de notre ère.

Avec un empressement et une libéralité qu’on ne saurait trop louer, M. Hodgson mit aussitôt tous ces livres sanscrits à la disposition des savants d’Europe. Mais, malgré les travaux d’un grand nombre d’orientalistes distingués, qui depuis ont jeté beaucoup de jour sur l’histoire et les dogmes du bouddhisme, il reste encore plusieurs points sur lesquels on n’est pas d’accord.

S’il n’est plus permis aujourd’hui de donner au Bouddha une origine africaine, comme le voulaient quelques savants du commencement de ce siècle, pas plus qu’on ne peut soutenir l’antériorité du bouddhisme sur le brahmanisme, il n’en est pas moins vrai que l’époque précise de la naissance du Bouddha est encore un sujet de controverse. Les Chinois et les Tibétains donnent treize dates pour cet événement, et le choix entre elles est assez difficile pour qu’on ait cru pouvoir, faute de preuves décisives, s’arrêter à la date adoptée par les Cingalais, c’est-à-dire à celle qui fait vivre le Bouddha environ cinq cents ans avant Jésus-Christ. Mais si l’on ignore l’époque précise de la naissance de Sâkya-Mouni, on n’en connaît pas moins en détail toutes les particularités de sa vie et de son enseignement, grâce aux sources indiennes conservées dans les livres de Ceylan et du Népal, et qui sont reproduites dans les traductions chinoises, tibétaines et mongoles, avec une exactitude telle qu’il ne peut s’élever aucun doute sur leur communauté d’origine.

Malgré cet accord parfait entre les traditions du Nord et celles du Midi, le point capital de la doctrine bouddhique, c’est-à-dire l’état de l’âme après la délivrance finale, comme devait l’entendre le Bouddha lui-même, est, en ce moment, regardé par les uns comme un anéantissement complet, et par d’autres comme un quiétisme qui n’en différerait guère, si l’on prenait ce mot d’une manière absolue, mais qui s’en éloignerait beaucoup, si, comme plusieurs textes semblent le prouver, il est possible de sortir de ce calme profond[25].

On a dit souvent, et l’on répète encore, que la différence de croyance, en ce qui regarde la délivrance finale, avait été la cause de l’antagonisme qui divisa les brahmanes et les bouddhistes. Cela est-il bien probable, dans un pays de tolérance religieuse où tant d’autres systèmes philosophiques se sont rencontrés sans se heurter violemment ? N’est-ce point plutôt l’influence que les bouddhistes avaient prise sur les peuples et les rois, de manière à ruiner complètement l’influence des brahmanes ? Si le Nirvâna du bouddhisme est l’anéantissement, diffère-t-il assez de celui du brahmanisme pour amener la persécution implacable qui fit chasser les bouddhistes de l’Inde ? On peut en douter en lisant ces paroles de l’illustre Wilson : « L’état absolu de l’âme ainsi délivrée n’est nulle part clairement défini ; elle perd toute individualité de l’esprit et du corps, soit que, avec le Vêdânta, nous la considérions comme devant être réunie à l’Être suprême ou absorbée en lui ; soit que, avec le Sângkhya, nous la regardions comme mêlée à l’élément spirituel de l’univers ; l’état individuel cesse d’exister dans les deux cas. L’annihilation donc, en ce qui regarde les individus, est aussi bien la destinée finale de l’âme que celle du corps, et « ne pas être » est le résultat mélancolique de la religion et de la philosophie des Hindous[26] ».

En présence des définitions assez vagues que donnent au sujet du Nirvâna les différentes écoles bouddhistes, on s’est peut-être trop pressé de trancher la question d’une manière ou d’une autre, car, en l’absence des livres primitifs, – ceux que nous possédons ne nous étant parvenus que remaniés par les conciles successifs qui eurent lieu quelques siècles après la mort du Bouddha, – il n’est pas facile de discerner la pure doctrine du maître. L’incertitude qui enveloppe une question de cette importance semble prouver que le Bouddha ne s’est jamais expliqué assez nettement pour prévenir après lui tout sujet de contestation.

Quoi qu’il en soit, la seule légende bouddhique qui se trouve dans ce volume ne touchant à cette question que d’une manière détournée, une plus longue discussion ne serait pas ici à sa place, et d’ailleurs elle ne pourrait être qu’incomplète, parce qu’il se passera probablement encore bien du temps avant qu’on ait lu tous les documents qui sont nécessaires pour traiter à fond ce sujet.

La légende du Pigeon et du Faucon (v. p. 231) est une des plus anciennes du brahmanisme, car le germe s’en trouve dans le Rig-Veda[27]. Sous la forme qu’on va lire, elle fait partie du troisième livre du Mahâbhârata. Elle est répétée dans le treizième livre avec quelques variantes[28].

Le roi Civi, qui en est le héros, devait être le père de la tribu dont il est fait mention par les historiens qui ont raconté les conquêtes d’Alexandre dans l’Inde. « Après avoir atteint le confluent de l’Acesines et de l’Hydaspe, Alexandre fit une marche rétrograde vers l’Indus, pour faire une incursion contre les Sibæ, que les Grecs prirent pour des descendants d’Hercule, parce qu’ils étaient vêtus de peaux et armés de massues. La figure de cette arme était imprimée sur leur bétail. »

Ces peuples passaient pour descendre du roi Civi ; mais il est plus probable que leurs noms et leurs habitudes se rapportaient à la manière particulière dont ils honoraient le dieu Civa[29].

Quoique la légende du récit brahmanique semble, au premier abord, pousser la charité jusqu’à ses dernières limites, on verra, en la comparant à celle des bouddhistes, que la doctrine de ces derniers va plus loin encore. Le brahmanisme, en effet, admet, et même, en certains cas, prescrit le meurtre des animaux[30]. Aussi, dans la légende des brahmanes, le roi Civi n’hésite pas à offrir au faucon la chair d’un autre animal en échange de celle du pigeon, et ce n’est qu’après y être forcé qu’il se résigne à donner la sienne. Dans le récit bouddhique, au contraire, quand la même idée se présente à l’esprit du roi, il la repousse aussitôt, parce que le bouddhisme, qui ne permet jamais de tuer un être vivant, va jusqu’à préconiser le suicide religieux qui fait sacrifier son corps pour un autre. Rien de plus ordinaire, dans les livres bouddhiques, que les exemples de cette abnégation tout à fait contre nature. Le plus remarquable et le plus connu se trouve dans la légende où un jeune prince, nommé Mahâsattva, qui, dans une naissance future, sera le Bouddha, se livre à une tigresse affamée pour lui sauver la vie aux dépens de la sienne[31].

Mais si le suicide, en vue d’une action méritoire, est donné pour modèle par Sâkya-Mouni, il le désapprouve quand il n’a pas d’autre cause que le dégoût de la vie. Un passage du livre de la discipline nous apprend, en effet, que plusieurs religieux, l’esprit troublé par des entretiens sur les misères de ce monde, ayant mis fin à leur existence par le fer ou le poison, Sâkya-Mouni défendit expressément, sous peine d’être complètement déchu, tout discours de ce genre capable de conduire les autres au désespoir[32].

Nous avons cru intéresser les lecteurs en leur mettant sous les yeux les deux rédactions de la légende du Pigeon et du Faucon, lesquelles, bien qu’appartenant à des sectes rivales, diffèrent assez peu entre elles pour qu’il soit nécessaire d’y regarder de près, si l’on veut apercevoir la différence, au fond très marquée, qui les distingue l’une de l’autre.

Le premier récit, extrait du Mahâbhârata, n’avait jamais été traduit. Le second est emprunté à la version tibétaine du recueil de légendes intitulée Dsang-loun, « Sage et fou. » L’original de ce livre, qui portait le titre de Dharma Mukha[33], n’a pas été retrouvé jusqu’à présent. Le texte tibétain de ce recueil, composé de cinquante et un chapitres, a été publié en entier, avec une traduction allemande, par I. J. Schmidt, sous le titre de « Der Weise und der Thor, » Saint-Pétersbourg, 1843, 2 vol. in-4o.

PH. ED. FOUCAUX.

Paris, ce 15 juin 1862.

ADI PARVA

EXORDE

I

Après avoir adoré Nârâyana et Nâra, le meilleur des hommes, ainsi que la déesse Sarasvatî, alors qu’on dise ce chant qui donne la victoire !

Le fils de Lômaharchana, Ougrasravas, le descendant de Soûta, savant dans les Pourânas[34], alla, dans la forêt de Nâimicha, pendant le sacrifice de douze ans du chef de famille Çâunaka trouver les Maharchis (grands Richis) fidèles à leurs vœux, pendant qu’ils étaient tranquillement assis, (lui) le fils de Soûta, qui avait été toujours soumis en tout à la discipline. Quand il eut atteint cet ermitage des habitants de la forêt de Nâimicha, les ascètes l’entourèrent, pour entendre des récits merveilleux. Après avoir salué tous ces solitaires en joignant les mains, il (les) interrogea sur l’augmentation de leurs mérites religieux, et fut lui-même honoré par ces (hommes) justes. Cependant tous ces ascètes s’étant assis, le fils de Lômaharchana se mit humblement sur le siège qui lui était désigné. Quand ces Richis virent qu’il était assis à l’aise et délassé, l’un des Richis l’interrogea, en lui adressant des paroles opportunes : D’où (es-tu) venu, Sâuti, et comment le temps a-t-il été passé par toi ? Réponds à ma demande, ô toi qui as les yeux pareils à la feuille du lotus.

Ainsi interrogé, le fils éloquent de Lômaharchana fit aussitôt à ceux-ci ce discours, approprié à leur manière de vivre, au milieu de cette assemblée nombreuse de solitaires, à l’esprit recueilli.

Sâuti dit : Au sacrifice des serpents (fait par l’ordre) de Djanamêdjaya, le Richi magnanime des rois, en présence du seigneur des rois et de Parikchit, divers récits très purs ont été faits par Krichna-Dvâipâyana. Il en a été fait aussi, suivant la règle, par Vâiçampâyana. Et moi, après avoir entendu ces récits de genres divers, contenus dans le Mahâbhârata, après avoir visité bien des étangs sacrés et des lieux saints, je suis parti, désireux de voir ce lieu pur, révéré par les Dvidjas[35], nommé Samantapantchaka (champ de bataille de tous), où eut lieu autrefois le combat des Kourous et des Pândavas et de tous les chefs de la terre : je suis venu ici auprès de vous, ô vénérables, (qui) tous êtes révérés par moi, comme identifiés à Brahma. (Vous) qui avez une grande part à ce sacrifice (de Çâunaka), qui brillez comme le soleil purificateur, qui avez fait vos ablutions, qui êtes purs et avez fait (les cérémonies de) la prière, de la méditation et du feu (sacré), que (vous) dirai-je, ô Dvidjas, tandis que vous êtes tranquillement assis ? Les récits contenus dans les Pourânas, purs, pleins du sens de la loi, ainsi que l’histoire des princes des hommes et des Richis magnanimes ?

Les Richis dirent : Le Pourâna qui a été récité par Dvâipâyana, le meilleur des Richis, a été vénéré par les Souras (dieux) et les Brahmarchis (Richis de Brahma), quand ils l’eurent entendu ; (c’est) de cette meilleure des légendes, aux épisodes de divers genres, imprégnée du sens subtil du Nyâya, et ornée de la substance des Vedas[36], (contenant) l’histoire du (Mahâ-) Bharata, que nous désirons connaître la collection pure, douée du caractère des poèmes, arrivée à la perfection, émanée de Brahma, augmentée de divers traités, (conception) de Vyâsa, qui a fait une œuvre merveilleuse, pénétrée des quatre Vedas, qui enlève le péché et la crainte, celle que Vâiçampâyana fit, avec joie, connaître au roi Djanamêdjaya, pendant le sacrifice, et par l’ordre de Dvâipâyana.

Sâuti dit :

Après avoir adressé mes adorations à Içâna, le premier des hommes, loué par la multitude, honoré de sacrifices par la multitude ;

À Brahma, véritable, unique et inaltérable, visible et invisible, éternel, n’étant pas, ou étant et n’étant pas à la fois, toujours supérieur à tout ce qui est ou n’est pas, créateur des grands et des petits, antique, suprême, impérissable ;

À Vichnou[37], qui est heureux et donne le bonheur, éminent entre tous, sans péché, pur, (nommé aussi) Hari, maître de ses sens, seigneur de ce qui est mobile ou immobile, je dirai ici la conception pure du magnanime Richi, honoré par tous les mondes, de Vyâsa, qui a fait une œuvre merveilleuse. Des poètes ont récité cette histoire (héroïque), à présent d’autres la récitent, et d’autres encore le réciteront sur la terre. Elle est, dans les trois mondes, estimée comme une grande science qui est conservée par les brahmanes, sous une forme développée ou abrégée ; ornée de paroles harmonieuses, d’entretiens divins et humains, entremêlée de diverses espèces de mètres, elle est chère aux savants. Dans ce monde inférieur, privé de lumière, enveloppé de tous côtés de ténèbres, était un grand œuf, germe impérissable des créatures, qui, au commencement d’un âge du monde (youga), est proclamé le signe grand et divin dans lequel sont, dit-on, la vérité, la lumière, Brahma, l’essence éternelle, admirable, incompréhensible, répandue partout également ; cause invisible, subtile, ayant en elle-même ce qui est et ce qui n’est pas, de laquelle naquirent le grand Père[38], le seul prééminent, le Maître des créatures (Pradjâpati), Brahma ; Souragourou, Sthânou, Manou, Kas et Paramêchthi ; puis apparurent les Prâtchètasas, Dakcha, ainsi que les sept fils de Dakcha, et les maîtres des créatures, au nombre de vingt-et-un ; puis le Pouroucha à l’âme incommensurable, que tous les Richis connaissent, et aussi les Viçvadêvas, les Adityas, les Vasous, les deux Açvins, les Yakchas, les Sâdhyas, les Piçâtchas, les Gouhyakas, et les Pitris. Alors furent engendrés les sages éminents, les meilleurs des Brahmarchis, ainsi que les Râdjarchis nombreux, doués de toutes les qualités ; les eaux, le ciel, la terre, le vent, l’atmosphère et les régions ; les années, les saisons, les mois, les quinzaines, les jours et les nuits successivement, et tout le reste composant le monde visible ; tout ce qu’on voit d’existant, mobile ou immobile, ce monde tout entier qui disparaît de nouveau au moment où arrive la fin d’un âge (youga).

De même que les signes des saisons apparaissent régulièrement sous diverses formes et divers aspects, de même les êtres, au commencement des âges. C’est ainsi que, dans le monde, fait sa révolution ce cercle qui n’a ni commencement ni fin, et produit les vicissitudes des êtres sans commencement ni fin.

La création des dieux, pour le dire en abrégé, comprend 36,333 personnages[39].

Le fils du ciel (Diva) est Vrihadbhânou, (nommé aussi) Tchakchourâtmâ-Vibhâvasou, Savitri, Saritchîka, Arka, Bhânou, Açâvahou, Ravi.

Les fils de Vivasvat furent tous dignes de respect ; le meilleur d’entre eux fut Devabhrâd, dont le fils est connu sous le nom de Soubbrâd.

Les trois fils de Soubhrâd, pères de famille très célèbres, furent Daçadjyôti, Çatadjyôti et Sahasradjyôti.

Les fils du magnanime Daçadjyôti furent au nombre de dix mille ; dix fois plus nombreux furent les fils de Çatadjyôti, et dix fois plus nombreux encore les fils de Sahasradjyôti. C’est d’eux que vient la race de Kourou[40], des Yadous et de Bhârata ; la race de Yayâti et d’Ikchvâkou, et celle des Râdjarchis, toute entière ; les générations nombreuses, la multiplication des races répandues de tous côtés. Toutes les demeures des êtres, le mystère composé de trois, les cérémonies prescrites par le Veda ; la vertu, la richesse et le plaisir accompagnés de discernement ; les divers livres qui traitent de la vertu de la richesse et du plaisir, ce qui embrasse le mouvement du monde, le Richi (Vyâsa) a vu tout cela. Les histoires (itihâsas) avec leurs divers commentaires, ainsi que les traditions (çroutis), tout cela, rapporté ici avec ordre est le signe distinctif du poème. Le Richi ayant développé cette grande science et l’ayant abrégée ensuite, dit : Elle est donc, dans le monde, désirée des sages, (cette histoire) qui contient l’abrégé et le développement !

Les uns lisent le (Mahâ)-Bhârata en commençant par Manou, d’autres par (l’histoire d’) Astîka, d’autres par celle d’Ouparitchara ; il y a des brahmanes qui le lisent tout entier.

De savants brahmanes font resplendir la science variée de ce recueil, les uns habiles à expliquer, les autres à retenir les poèmes.

Après avoir, à l’aide des austérités et de la méditation, divisé le Veda éternel, le fils de Satyavati (Vyâsa) fit cette histoire pure. Le fils de Parâçara (Vyâsa), le sage Brahmarchi, fidèle à ses vœux, après qu’il eut composé cette meilleure des légendes, l’illustre Dvâipâyana eut cette pensée : Comment instruirai-je ici les disciples ? Ayant (aussitôt) connu cette pensée du Richi Dvâipâyana, le bienheureux Brahma, le seigneur du monde lui-même vint en ce lieu, afin de réjouir le Richi, et dans le désir d’être utile aux mondes. (Vyâsa) entouré de la foule de tous les Richis, fut étonné en le voyant ; puis, les mains jointes, et se tenant incliné, il lui fit préparer un siège. – Après avoir tourné autour d’Hiranyagarbha (Brahma), assis sur le siège d’honneur, le petit-fils de Vâsavî (Vyâsa) se tint auprès du siège. Cependant, sur l’ordre de Brahma-Paramêchthî, Krichna (Vyâsa) s’assit auprès du siège, joyeux et souriant, et le très glorieux dit à Brahma-Paramêchthî : Il a été fait par moi, ô bienheureux, ce poème révéré entre tous ! Ô Brahma, ce qui a été aussi fondé par moi, c’est le mystère du Veda, ainsi que les œuvres développées des Angas et des Oupanichats, des Vedas ; l’exposition des Itihâsas et des Pourânas a été coordonnée, ainsi que la triple notion du temps : ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ; l’examen de la vieillesse, de la mort, de la crainte, de la maladie, de l’existence et du néant ; ce qui distingue la loi, sous ses diverses formes, ainsi que les ordres religieux[41] ; la règle des quatre castes et des Pourânas, en entier ; (celle) de la mortification, de l’état de continence, (celle des révolutions) de la terre, de la lune et du soleil ; la mesure des éclipses, des constellations et des étoiles, ainsi que les (quatre) âges ; les Rig, Yadjous et Sâmas, qui sont l’esprit suprême du Veda ; l’étude du Nyâya (logique) ; la médecine, le don à la manière des sectateurs de Civa[42] ; la naissance égale par la cause, (quoique) appelée divine et humaine ; la description des étangs sacrés et des lieux purs ; des fleuves, des montagnes, des forêts et de l’océan ; l’art de la guerre des anciens âges divins ; les variétés de peuples et de langages ; l’établissement des usages du monde ; l’essence qui pénètre partout et se produit (sous une forme). Pas un autre écrivain (parlant) de cela ne se trouve sur la terre.

Brahma dit :

Par ta connaissance de la science des mystères, je t’estime bien supérieur à la multitude des Mounis (solitaires) distingués par leur sainteté. À partir du commencement, je connais le chant véridique qui parle de Brahma, et nommé par toi poème ; c’est pourquoi ce sera le poème (par excellence). Les (autres) poètes sont aussi inhabiles à produire ce qui distingue ce poème que (le sont) à (faire) ce qui distingue le maître de maison, les trois autres états[43]. Afin d’écrire ce poème, souviens-toi de Ganêça, ô Mouni !

Sâuti parle :

Brahmâ ayant ainsi entretenu celui-ci (Vyâsa), il s’en alla dans sa demeure.

Alors Vyâsa, fils de Satyavati, se rappela Hêramba (Ganêça), et dès qu’il s’en fut souvenu, le maître des Ganas, qui remplit les désirs de ses dévots, Vighnêça vint où était Vyâsa et s’arrêta. Après qu’il eut été honoré et qu’il se fut assis, celui qui est sans péché fut entretenu par Vyâsa : Sois l’écrivain de ce Bhârata, toi, le chef des Ganas ; (de ce poème) dicté par moi, conçu par mon esprit. Vighnêça ayant entendu ces paroles, dit : Si la plume ne s’arrête pas un instant pendant que j’écrirai, je serai l’écrivain (du poème).

Vyâsa dit alors à ce dieu : Si tu ne comprends pas, n’écris rien.

Et ayant dit Om[44] ! Ganêça fut vraiment l’écrivain ; le Mouni (Vyâsa) fit alors avec ardeur la liaison secrète du poème, et, selon sa promesse, le mouni Dvâipâyana dicta cet ouvrage.

Je connais[45] huit mille slôkas, plus huit cents slôkas ; Çouka (fils de Vyâsa) les connaît, Sandjaya les connaît aussi, plus ou moins. Aujourd’hui, cette somme de slôkas liés et fortement unis du Mouni, ne peut être divisée, à cause des mystères du sens bien enchaîné. Pendant que Ganêça même qui sait tout, méditait un instant, Vyâsa composait bien d’autres slôkas. Ce poème fait ouvrir les yeux du monde, aveuglé par les ténèbres de l’ignorance, avec les instruments qui appliquent le collyre de la sagesse, et qui sont les récits abrégés ou développés qui ont pour objet la loi, la richesse, l’amour et la délivrance[46] ; de sorte que, par le soleil du (Mahâ-) Bhârata, l’ignorance des hommes a été détruite. Par la pleine lune des Pourânas, les lumières des Vedas se sont répandues, et la vue claire des ennemis de l’intelligence humaine a été produite. Par la lampe de l’histoire, qui détruit les ténèbres de la passion, le séjour de l’embryon du monde a été convenablement éclairé tout entier. Le chapitre qui contient le sommaire est la semence ; le Pâulôma et l’Astîka[47] ont la racine ; le Sambhava est le tronc développé ; le Sabhâ et l’Aranya sont le branchage ; les Parvas d’Aranî, Virâta et Oudyôga sont la forme et l’essence ; le Bhîchma Parva la branche principale ; le Drôna parva en est le feuillage. Le Karna parva représente les fleurs pures ; le Çalya parva le parfum des fleurs[48] ; le Stri[49] parva et l’Aichika sont son ombrage ; le Çânti parva est le grand fruit ; l’Açvamêdha en est la sève immortelle (l’amrita) ; l’Açramasthâna est le lieu où elle croît ; le Mâusala est l’abrégé des Vedas, honoré par les meilleurs des Dvidjas. L’arbre impérissable du (Mahâ-) Bhârata sera une source de vie pour tous les princes des poètes, et, pour les êtres, sera comme (un autre) Pardjanya.

Soûta dit :

Je raconterai l’éternelle production des fleurs et des fruits de cet arbre, douée d’une saveur douce et pure, indestructible même pour les immortels.

Autrefois, par l’ordre de (Satyavati), sa mère, et du sage Gângêya, l’héroïque Krichna-Dvâipâyana, imbu de la loi, engendra, dans le champ de Vitchitravîrya les Kâuravyas, pareils à trois Agnis. Après avoir procréé Dhritarâchtra, Pândou et Vidoura, le sage retourna à son ermitage pour (reprendre) les austérités. Ces (fils) étant nés, ayant grandi et étant allés dans la meilleure voie, le grand Richi récita le (Mahâ-) Bhârata dans ce monde des hommes. Interrogé mille fois par Djanamêdjaya et par les Brahmanes, le sage instruisit Vâiçampâyana, son disciple, assis près (de lui). Assis avec ceux qui étaient présents à la cérémonie, il fit entendre le (Mahâ-) Bhârata dans les intervalles du sacrifice ; pressé à plusieurs reprises (de continuer), Dvâipâyana dit toute la grandeur de la race de Kourou, la soumission de Gândhârî à la loi, la sagesse de Kchattri, la fermeté de Kountî ; le bienheureux Richi parla de la magnanimité de Vâsoudêva, de la véracité des Pândavas, et de la mauvaise conduite des fils de Dhritarâchtra.

Il fit un recueil du (Mahâ-) Bhârata, en 24,000 (slôkas), lequel, sans les épisodes, est appelé Bhârata par les savants. Puis, le Richi fit un abrégé de 150 slôkas, contenant la table des histoires, ainsi que des lectures. Dvâipâyana le fit d’abord lire à son fils Çouka, puis le sage le donna à ses disciples fidèles. Il fit un autre recueil de 6,000,000 (slôkas) ; 3,000,000 sont déposés dans le monde des dieux ; 1,500,000 dans le monde des mânes (Pitris) ; 1,400,000 chez les Gandharbas[50] ; 100,000 sont déposés chez les hommes. Nârada récita pour les dieux, Asita-Dêvala pour les Pitris, Çouka pour les Gandharbas, les Yakchas et les Rakchas[51]. Dans ce monde, celui qui récite est Vâiçampâyana, le disciple de Vyâsa, imbu de la loi, le meilleur de ceux qui connaissent le Veda. Le (recueil) de 100,000 (slôkas) récité (aussi) par moi, écoutez-le ! L’irascible Douryôdhana est le grand arbre, Karna est le tronc, Çakouni les branches, Douhçâsana les fleurs et les fruits multipliés, le sage roi Dhritarâchtra est la racine.

Le pieux Youdhichthira est le grand arbre, Ardjouna le tronc, Bhîmasêna les branches, les deux (jumeaux), fils de Madrî, (Nakoula et Sahadêva), sont les fleurs et les fruits multipliés, la racine est Krichna, Brahma et les Brahmanes.

Pândou ayant soumis beaucoup de pays, par son intelligence et son courage, demeura avec les Mounis dans la forêt, occupé à la chasse. En mettant à mort deux gazelles qui s’accouplaient, il attira sur lui une infortune cruelle qui, à partir de la naissance des princes (ses fils), fut un exemple de la nécessité de suivre la loi. Les deux mères[52], afin que les prescriptions de la loi fussent suivies, eurent commerce avec Dharma, Vayou, Çakra et les deux Açvins. Leurs fils, devenus grands en compagnie des ascètes, gardés avec soin par leurs mères, dans les forêts purifiées et dans les ermitages des grands solitaires, savants élèves portant la chevelure nattée des Brahmatcharis, furent alors conduits spontanément par les Richis, vers Dhritarâchtra et les siens. « Ces disciples sont vos fils, vos frères et vos amis ; ce sont les Pândavas ! » Et après avoir parlé ainsi, ces Mounis disparurent. Quand les Kâuravas eurent vu ceux-ci, présentés comme étant les Pândavas, les citoyens des classes les plus élevées poussèrent de grands cris de joie. Quelques-uns dirent : Ceux-là ne sont pas à lui (à Pândou) ; d’autres dirent : Ils sont à lui. D’autres : Si Pândou est mort depuis longtemps, comment sont-ils à lui ?

« Nous avons le bonheur de voir la race de Pândou ! » Tel était le cri général de bienvenue qu’on entendait de tous côtés. Ce bruit s’étant apaisé, le tumulte des êtres invisibles répandus à tous les points de l’espace retentit alors. Il y eut une pluie de fleurs, des odeurs suaves, un son de conques et de tambours à l’entrée des princes ; c’était comme une merveille. Ce fut une joie générale de tous les habitants de la ville ; il se fit alors un grand bruit allant jusqu’au ciel et augmentant encore les transports.

Les Pândavas, ayant achevé la lecture de tous les Vedas et des divers Çâstras[53], demeurèrent en ce lieu, honorés et libres de crainte. Les gens éminents étaient réjouis par la pureté de Youdhichthira, par la fermeté de Bhîmasêna, par l’héroïsme d’Ardjouna, par l’empressement de Kountî à servir le Gourou (précepteur spirituel), par la soumission des deux jumeaux (Nakoula et Sahadêva). Et tout le monde était charmé de leurs vertus héroïques.

Alors, dans l’assemblée des rois, Ardjouna, en faisant une action très difficile à accomplir, obtint la jeune Krichnâ dans la cérémonie où elle-même se choisit un époux[54]. À partir de ce moment, honoré dans ce monde entre tous les archers, comme un soleil, il (Ardjouna) fut difficile à regarder (en face) dans les combats. Après avoir vaincu tous les princes et leurs troupes nombreuses, Ardjouna prépara le grand sacrifice du Râdjasoûya[55] d’un roi, abondant en mets, abondant en offrandes, qu’accompagnent des mérites de toute espèce, le grand sacrifice du Râdjasoûya, qui fut célébré par Youdhichthira.

Lorsque, par la bonne direction de Vâsoudêva (Krichna), par la force de Bhîma et d’Ardjouna, eurent été tués Djarâsandha et Tchâidya, fier de sa force, Douryôdhana vint, et ayant vu de tous côtés des choses précieuses, des joyaux d’or et de diamants, des vaches, des éléphants, des chevaux, des grains, des vêtements de toute sorte, des habits, des manteaux précieux et des peaux d’antilopes, des vêtements de laine, des fourrures et toute cette heureuse abondance des Pândavas, un excessif déplaisir, excité par l’envie, s’empara de lui. Ayant vu ensuite la salle d’assemblée des Pândavas bien construite par Maya, pareille à un Vimâna, il fut consumé (de jalousie). Il fut alors, au moment où il sortait à la hâte, raillé par Bhîma, en présence de Vâsoudêva, comme quelqu’un qui n’eût pas été de noble race. Cet (homme) qui jouissait de biens et de trésors de tout genre, fut dépeint[56] à Dhritarâchtra comme étant décoloré, jaune, amaigri ; et Dritarâchtra permit le jeu par amour pour son fils. À cette nouvelle, la colère de Vâsoudêva fut très grande. Et (Dhritarâchtra) n’eut pas l’esprit très satisfait, lui qui souffrit les contestations et permit le jeu, ainsi que beaucoup d’autres choses terribles, après avoir jeté Vidoura, Bhîchma, Drôna, Çaradvata et Kripa dans cette lutte tumultueuse, consumant l’un et l’autre parti.

Les fils de Pândou ayant été vainqueurs, et Dhritarâchtra ayant appris le dessein plein d’inimitié de Douryôdhana, et ayant su que c’était (aussi) celui de Karna et de Çakouni, parla à Sandjaya après avoir longtemps médité : Sandjaya, apprends tout de moi, et abstiens-toi de blâmer. Tu sais, ô sage, doué de science et de prudence, que ma pensée n’est pas pour le combat et que je ne me plais pas à la destruction de ma race, car il n’y a pas pour moi de distinction entre mes propres fils et les fils de Pândou. Mes fils, entraînés par le ressentiment, méprisent en moi un vieillard ; et moi, privé de la vue, je supporte cela par faiblesse et par amour pour mes fils. Je partage la folie de Douryôdhana, hors de lui, irrité d’avoir vu, dans le (sacrifice du) Râdjasouya, la splendeur du Pândava, rempli de majesté ; la folie (de Douryôdhana), blessé par une moquerie, tandis qu’il était monté pour voir la demeure (des Pândavas).

Furieux, incapable par lui-même de vaincre les Pândavas dans le combat ; dans l’impossibilité d’atteindre à leur splendeur, quoique Kchatriya[57] lui-même, il a, en compagnie du roi de Gândhâra, préparé la fraude et le jeu.

Et maintenant, tout ce qui est connu par moi à ce sujet, ô Sandjaya, écoute-le, et après avoir écouté avec attention mes paroles remplies de sagesse, ô fils de Souti, tu reconnaîtras que je suis doué de l’œil de la prescience[58] !

Quand j’appris (par la don de la divination) que, l’arc ayant été tendu, un but singulier avait été percé et renversé à terre, et que Krichnâ avait été enlevée en présence de tous les rois, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Soubhadrâ, la fille de Madhou avait été enlevée de force à Dvârakâ par Ardjouna ; que les deux héros de la race de Vrichni étaient allés à Indraprastha, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le roi des dieux, tandis qu’il versait la pluie, avait été empêché par Ardjouna, à l’aide de flèches divines, et que Agni (le dieu du feu) avait dévoré la forêt de Khândava, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les cinq princes (Pândavas) avaient été délivrés de la maison de laque[59], en compagnie de Kountî, et que Vidoura les avait rejoints pour l’heureux accomplissement de leurs projets, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Drâupadî avait été, au milieu de l’arène, obtenue par Ardjouna, qui avait transpercé le but (de l’arc), et que les guerriers Pântchâlas et Pândavas s’étaient unis, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le prince des Magadhas, Djarâsandha, qui se distingue au milieu des Kchatriyas[60], avait été étouffé par Bhîmasêna entre ses bras, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les seigneurs de la terre avaient été, malgré leur résistance, subjugués par les fils de Pândou, dans leur conquête du pays, et que le grand sacrifice du Râdjasoûya avait été célébré, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Drâupadî, gémissante, éplorée, avait été conduite dans l’assemblée, honteuse et avec un seul vêtement, alors qu’elle était indisposée ; comme si elle eût été sans protecteur, quoiqu’elle eût un protecteur (en son époux), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris qu’au même instant Douhçâsana, à l’esprit méchant et déréglé, avait attiré une longue bande du vêtement de Drâupadî, mais sans parvenir à la fin, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Youdhichthira avait été dépouillé de son royaume, vaincu par Sâubala au jeu de dés, et qu’il avait été suivi de ses frères incomparables, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris tous les efforts des Pândavas, fidèles à la loi, demeurant dans la forêt, et plongés dans la détresse par amour pour leur aîné, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Dharmaradja avait été suivi de mille Brahmanes magnanimes, initiés et vivant d’aumônes, pendant qu’il demeurait dans la forêt, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris qu’Ardjouna avait réjoui dans le combat le dieu des dieux Tryambaka sous la figure d’un montagnard, et qu’il avait obtenu la grande arme appelée Pâçoupata[61], alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que l’illustre Dhanandjaya, instruit dans le Veda, attaché à la vérité, était dans le ciel (Tridiva), en présence de Çakra (Indra), avec l’arme divine, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les Kâlakêyas et les Pâulômas, enorgueillis par un don spécial (qui devait les rendre) invincibles pour les dieux eux-mêmes, avaient été vaincus par Ardjouna, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris qu’en vue de la destruction des Asouras, Kiridi qui dompte les ennemis était parti, et que, l’œuvre accomplie, il était revenu du monde de Çakra, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, en compagnie de Vaiçravana, Bhîma était allé ainsi que les autres princes dans ce lieu (le monde de Çakra) inaccessible aux hommes, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que mes propres fils, heureux de suivre les conseils de Karna, et emprisonnés par les Gandharvas alors qu’ils allaient à Ghôchayâtra, avaient été délivrés par Ardjouna, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, sous la forme d’un Yakcha, Dharna était venu, ô Soûta, et qu’il répondait en détail à certaines questions posées par Youdhichthira, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les miens ne savaient pas que ces Pândavêyas demeuraient, sous un déguisement, dans le royaume de Virata avec Krichna, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les meilleurs de mes fils magnanimes avaient été vaincus par Ardjouna à l’aide d’un seul char de guerre, pendant qu’ils demeuraient dans le royaume de Virâta, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que la vertueuse fille du roi de Matsya avait été, par lui, donnée à Ardjouna, qui l’avait acceptée pour son fils, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les armées de Youdhichthira, vaincu, sans biens, errant çà et là et séparé de ses biens, étaient au nombre de sept, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Mâdhava-Vâsoudêva (Krichna) était une incarnation de Sarvâtman, duquel on dit qu’il a seul le pouvoir sur cette terre, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris de la bouche de Nârada que Nâra et Nârâyana tous les deux étaient (dans le même temps) Krichna et Ardjouna, (ce que, me dit-il,) j’ai bien vu dans le monde de Brahma, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Krichna, désireux, pour le bien du monde, de faire la paix, s’était rendu auprès des Kourous, et qu’il était parti sans avoir réussi dans ses projets de paix, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le dessein était formé par Karna et Douryôdhana de s’emparer de Kêçava, et que celui-ci se montrait sous plusieurs formes, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, pendant la retraite de Vâsoudêva (Krichna), Prithâ, qui se tenait tristement en avant du char, avait été consolée par Kêçava (Krichna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Vâsoudêva (Krichna) était le conseiller (des Pândavas), comme Bhîchma, fils de Çantanou, l’était de ceux-ci (les Kourous), et que Bhâradvâdja prononçait les bénédictions, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Lorsque Karna dit à Bhîchma ces paroles : Je ne me joindrai pas à toi dans le combat ! et qu’ensuite, abandonnant l’armée, il s’éloigna, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Vâsoudêva et Ardjouna, tous les deux, avec l’arc incomparable Gândiva formaient la réunion de trois puissances terribles, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, pendant qu’Ardjouna était assis sur son char accablé de faiblesse, Krichna lui faisait voir les mondes dans son corps, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Bhîchma, le vainqueur des ennemis, avait détruit dans le combat dix mille guerriers montés sur des chars, sans qu’un seul héros illustre (de l’armée des Pândavas) eût péri, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris qu’Apagêya (Bhîchma), attaché à la loi, avait prédit (que) sa mort (arriverait) dans le combat, et que les Pândavêyas l’avaient déchiré avec joie, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Bhîchma, le héros par excellence, avait été tué dans le combat par Ardjouna, après avoir placé devant lui l’invincible Cikhaudi, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le vieux héros Bhîchma était couché sur un lit de flèches, percé de traits de toute sorte, après avoir réduit les Sômakas à un petit nombre, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le fils de Çântanou (Bhîchma), étendu sur le sol et désirant de l’eau, avait été, sur sa prière, désaltéré par Ardjouna, après que celui-ci eut percé la terre, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand Vâyou, Çakra et Soûrya[62], tous les deux unis (au premier) et d’accord pour donner la victoire aux fils de Kountî, ne cessèrent, ainsi que les bêtes sauvages, de jeter l’effroi parmi nous, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Lorsque Drôna, montrant l’usage des diverses armes dans le combat, lui qui combat de différentes manières, n’eût pas tué les meilleurs des Pândavas, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjada !

Quand j’appris que nos grands guerriers, embusqués pour la perte d’Ardjouna, avaient été tous ensemble tués par lui, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le brave Sâubhadra tout seul avait forcé l’entrée du camp impénétrable pour les autres, et défendu par Bhâradvâdja muni de ses armes, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Lorsque les grands guerriers ayant, tous ensemble, enveloppé le jeune Abhimanyou, prirent, après l’avoir tué, un air joyeux, incapables (qu’ils étaient) de vaincre Pârtha (Ardjouna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, après avoir tué Abhimanyou, les fils de Dhritarâchtra avaient fait entendre les cris d’une joie insensée, et (quand je sus) ce qui avait été dit à Sâindhava par Ardjouna furieux, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, à l’égard de Sâindhava, la promesse avait été faite par Ardjouna de le tuer, et que celui-ci l’avait accomplie au milieu des ennemis, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Dhanandjaya (Ardjouna) ayant ses chevaux fatigués, les avait dételés, puis ramenés, après les avoir abreuvés ; qu’il les avait attelés de nouveau et était allé trouver Vâsoudêva (Krichna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, ses chevaux étant sans force, tous les assaillants avaient été repoussés par Ardjouna, le fils de Pândou[63], qui se tenait sur son char, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Youyoudhana, fils de Vrichni, après avoir défait l’armée de Drôna, dont l’attaque est très difficile à soutenir, même pour des éléphants, était allé où étaient Krichna et Pârtha (Ardjouna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le brave Bhîma, après avoir été provoqué par les paroles insultantes de Karna, qui l’avait frappé avec le bout de son arc, avait attaqué Karna et avait échappé à la mort, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Drôna, Kritavarman, Kripa, Karna, Drâuni et le courageux roi de Madra avaient souffert que Sâindhava fût tué, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris qu’une lance donnée par le roi des dieux avait été, par Krichna, rendue sans effet sur le Rakcha Ghâtôtkatcha, à l’aspect terrible, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, dans le combat entre Karna et Ghâthôtkatcha, un trait avait été lancé par Karna, qui aurait pu tuer Sâvyasâtchi (Ardjouna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Drôna, le précepteur spirituel, avait été laissé seul sur son char, mourant et sans armes, par Dhrichtadyoumna, transgressant la loi, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Nakoula, le fils de Madrî, dans un combat singulier en char avec le fils de Drôna, au milieu des soldats, avait été son égal, en décrivant des cercles, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Lorsque, Drôna étant tué, le fils de Drôna (Açvatthâman), usant de l’arme divine de Nârâyana, ne s’avança pas pour la destruction des Pândavas, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le sang du frère de Douhçâsana[64] avait été bu par Bhîmasêna, sans que personne l’en empêchât, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que le brave Karna, le héros invincible, avait été tué dans le combat par Pârtha (Ardjouna), dans ce conflit de frères, mystère (de la volonté) des dieux, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Youdhichthira, le roi de la justice, était vainqueur du fils de Drôna et du vaillant Douhçâsana, ainsi que du terrible Kritavarman, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris, ô Soûta, que le roi de Madra, celui qui toujours était l’émule de Krichna dans le combat, avait été tué par Dharmaradja (Youdhichthira), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que Sâubala, le coupable artisan des querelles et de la fraude au jeu, le grand magicien, avait été tué dans le combat par Sahadêva, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, épuisé de fatigue, seul, sans char, sa lance brisée, Douryôdhana était entré dans l’eau dormante de l’étang, se faisant un rempart de l’eau, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les Pândavas, qui étaient présents, étaient entrés dans l’étang avec Vâsoudêva, et avaient frappé mon fils exaspéré, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que celui (Douryôdhana) qui, dans le combat de la massue, employait des modes admirables et variés en décrivant des cercles, avait été tué injustement par l’intelligence de Vâsoudêva (Krichna), alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que les Pântchâlas et les Drâupadêyas endormis avaient été tués par le fils de Drôna et sa suite ; qu’une action cruelle et infâme avait été faite, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, pendant qu’il était poursuivi par Bhimasêna, Açvatthâman avait lancé une arme excellente, avec laquelle, dans sa colère, il blessa Aichika dans le sein de sa mère, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que l’arme (appelée) Brahmaçiras[65] avait été rendue sans force par Ardjouna, en prononçant un charme (Svasti, se servant ainsi d’une) arme contre une autre arme ; et que les joyaux et les pierres précieuses avaient été donnés par Açvatthâman, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Quand j’appris que, à l’aide d’une grande arme, le fils de Drôna ayant fait tomber le fruit de la fille de Virâta, Dvâipâyana (Vyâsa) et Kêçava (Krichna) avaient, chacun à son tour, lancé, sur le fils de Drôna (Açvatthâman), des malédictions, alors je n’ai plus espéré la victoire, ô Sandjaya !

Gândhârî est digne de pitié, privée de ses fils, de ses petits-fils, de ses alliés, de ses parents et de ses frères ; une action mauvaise a été commise par les Pândavêyas, et le royaume, délivré d’ennemis, est obtenu de nouveau par eux.

Hélas ! en apprenant que dix (seulement) étaient restés dans le combat, trois des miens[66] et sept des Pândavas ; que dix-huit armées étaient détruites dans ce terrible conflit de Kchatriyas, le désespoir m’enveloppe outre mesure, le trouble me pénètre, pour ainsi dire ; je ne rassemble plus mes idées, ô Soûta, tant mon esprit est agité !

Soûta dit :

Après avoir parlé ainsi, et s’être lamenté dans l’amertume de sa douleur, Dhritarâchtra, épuisé, étant revenu un peu à lui, dit à Sandjaya ces paroles :

Dhritarâchtra dit :

Cela s’étant passé ainsi, ô Sandjaya, je désire quitter la vie sans retard, car je ne vois pas le moindre avantage à conserver la vie !

Sâuti parle :

Au seigneur de la terre, qui parlait ainsi dans sa tristesse et se lamentait en poussant des soupirs comme un serpent, troublé de plus en plus, le sage fils de Gavalgana adressa ce discours d’un grand sens :

Sandjaya dit : Tu as appris, ô roi, de la bouche de Dvâipâyana et du sage Nârada, que, dans les grandes familles royales ornées de qualités, des hommes d’une grande énergie et d’une grande force étaient nés ; lesquels, habiles à manier les armes divines, et d’une splendeur égale à celle de Çakra, après avoir soumis la terre par la loi, célébré des sacrifices aux belles offrandes et obtenu la renommée dans ce monde, sont ensuite allés dans le domaine du Temps. (Tels étaient) Çâivya, le vaillant Mahâratha, Srindjaya, le meilleur des conquérants, Souhôtra, Rantidêva, Kâkchivan, à la grande gloire, Vâhlika, Damana, Çaryâti, Adjita et Kala ; Viçvamitra, qui détruit les ennemis, Ambarîcha, à la grande force, Maroutta, Manou, Ikchvâkou, Gaya et Bhârata, Râma, fils de Daçaratha, Çaçavindou, Bhagîratha, Kritavîrya, à la grande prospérité, Djanamêdjaya, Yayâti, aux belles actions, qui fut lui-même désigné par les dieux pour faire le sacrifice, et pour qui cette terre, marquée par les poteaux des victimes, fut la place des sacrifices.

C’est ainsi que cette suite de vingt-quatre rois a été, par Nârada, le Richi des Souras, énumérée autrefois à Çâivya, consumé de douleur à cause de ses fils. Avant ceux-ci, avaient passé d’autres rois bien plus puissants, de grands guerriers magnanimes doués de toutes les qualités : Pourou, Kourou, Yadou, Çoûra, Viçvagaçva, à la grande gloire, Anouha, Youvanâçva, Kakoutstha, Vikrami, Raghou, Vidjaya, Vîtihôtra, Anga, Bhava, Çvêta, Vrihadgourou, Oucînara, Çataratha, Kanka, Doulidouha, Drouma, Dambhôdbhava, Para, Vêna, Sagara, Sankriti, Nimi, Adjêya, Paraçou, Poundra, Sambhou, et Dêvâvridha, exempt de fautes ; Dêvâhvaya, Soupratima, Soupratîka, Vrihadratha, Mahôtsâha, Vinîtâtman, Soukratou, Nâichada et Nala ; Satyavrata, Çântabhaya, Soumitra, le chef Soubala ; Djânoudjangha, Anaranya, Arka, Priyabhritya, Çoutchivrata, Balabandhou, Nirâmardda, Kêtouçringa, à la grande force, Dhrichtakêtou, Vrihadkêtou, Dîrptakêtou, exempt d’imperfections, Avikchitchapala, Dhoûrtta, Kritabandhou, Dridhêchoudhi, Mahâpourana, Sambhâvya, Pratyanga, Paraha et Çrouti. Ceux-ci, et d’autres rois, par centaines, par milliers, sont énumérés, et d’autres encore, en quantités innombrables, princes, sages et puissants qui, abandonnant leurs nombreuses jouissances, ont trouvé la mort comme tes fils. Leurs actions divines, leur héroïsme, leur générosité, leur magnanimité, leur confiance dans la Providence, leur véracité, leur pureté, leur clémence, leur droiture, sont racontés au monde dans les récits des Pourânas, par les sages inspirés, les meilleurs des poètes. Quoique doués de toutes sortes de vertus, ils ont trouvé la mort. Tes fils à l’esprit méchant étaient consumés par la passion, ambitieux et d’une conduite mauvaise ; ne les pleure donc pas ! Tu as appris, ô toi qui es intelligent, instruit et considéré comme un sage, que ceux dont l’intelligence se conforme aux écritures sacrées ne s’égarent pas, ô fils de Bhârata ! Ta bienveillance et ta sévérité sont connues toutes les deux, seigneur de la terre ! Ne te préoccupe donc pas à l’excès de la conservation de tes enfants, et ne te désole pas de ce qui doit arriver. Par la lumière de la prescience, qui donc peut détourner la destinée ? De la route tracée par le destin, personne ne s’écarte.

Le temps est la racine universelle de ce qui est et de ce qui n’est pas, du bonheur et du malheur. Le temps produit les êtres, le temps emporte les créatures, le temps consume les créatures, le temps les rend au repos. Le temps fait donc les créatures bonnes ou mauvaises dans le monde ; le temps réunit toutes les créatures et les disperse de nouveau ; le temps veille quand on dort ; le temps est donc difficile à traverser. Le temps pénètre également dans tous les êtres, sans qu’on puisse s’y opposer ; les créatures passées et futures, de même que celles qui existent à présent, étant reconnues être l’œuvre du temps, ne va pas abandonner la raison.

Sâuti parle :

Ayant ainsi consolé Dhritarâchtra, le maître des peuples, désolé à cause de ses fils, Soûta, fils de Gavalgana, lui rendit la confiance en lui-même. En ce moment, Krichna-Dvâipâyana récita une oupanichat sainte, qui est racontée au monde, dans les anciennes histoires, par les sages inspirés, les meilleurs des poètes. La lecture du Mahâbhârata est sainte ; tous les péchés de celui qui en lit seulement une partie sont effacés sans exception. Les Dêvas, les Dêvarchis, les Brahmarchis sans tache y sont célébrés pour leurs belles actions, ainsi que les Yakchas et les Mahôragas. Le bienheureux et éternel Vâsoudêva (Krichna) y est aussi célébré, car il est la vérité et la justice, la pureté et la sainteté ; l’éternel Brahma, l’âme suprême, la lumière constante, éternelle, dont les savants racontent les œuvres divines. Être non-existant, étant et n’étant pas, duquel procède l’univers ; génération et développement (des êtres), naissance, mort et renaissance.

Il y est parlé (dans le Mahâbhârata) de l’âme suprême (Adhyâtma), dont la nature participe des cinq éléments. Ce qui est au-dessus de (ce qu’on nomme) l’indistinct y est aussi décrit, et aussi ce que ceux qui sont délivrés des soins du monde et doués du pouvoir de la contemplation et de l’union avec la divinité aperçoivent résidant en eux-mêmes, comme une image réfléchie dans un miroir.

L’homme toujours rempli de foi, toujours occupé de l’idée et de la pratique de la vertu, qui s’applique à cette lecture, est délivré du péché.

Un vrai croyant, écoutant constamment, depuis le commencement, cette section du Mahâbhârata appelée Anoukramanika (la table), ne tombe pas dans l’infortune.

Celui qui, entre les deux crépuscules, récite une partie (de l’introduction), que ce soit le jour ou la nuit, est délivré du péché. Car ce corps du Mahâbhârata est la vérité et l’immortalité ; comme le beurre frais l’emporte sur le caillé, le Brahmane sur les autres hommes, l’Aranyaka[67] sur le (reste du) Veda ; comme l’Amrita l’emporte sur les plantes médicinales, l’Océan sur les lacs ; comme la vache est le premier des quadrupèdes, de même que tous ceux-ci en leur genre, le Mahâbhârata l’emporte sur les autres histoires (Itihâsas) ; et celui qui en ferait entendre cette partie jusqu’à la fin aux Brahmanes pendant un Çrâddha (cérémonie funèbre), procurerait aux mânes de ses ancêtres une offrande inépuisable de riz et d’eau.

Qu’il augmente le Veda des Itihâsas et des Pourânas ; le Veda craint celui qui connaît peu la tradition, et (pour lui) ne combattra pas les maladies[68].

Le savant, après avoir fait entendre ce Veda de Vyâsa, en recueille le fruit. Il effacera (ainsi) le meurtre d’un embryon et tout autre péché, il n’y a pas de doute.

L’homme pur qui lirait ce chapitre à chaque phase de la lune, aurait lu le Mahâbhârata tout entier, tel est mon avis.

Celui qui, rempli de foi, écouterait continuellement ce saint livre, obtiendrait une longue vie, la renommée et le chemin du ciel.

Seuls d’un côté les quatre Vedas, et seul de l’autre le Bhârata, ayant été autrefois, par les Souras (dieux) rassemblés, mis dans une balance, on reconnut alors que le dernier l’emportait sur les quatre Vedas avec leurs mystères ; et, à partir de ce moment, il est, dans ce monde, appelé le Mahâbhârata (grand poids).

Parce qu’il est estimé supérieur en grandeur et en pesanteur, on l’appelle Mâhabhârata, à cause de sa grandeur et de sa pesanteur. Celui qui en connaît l’explication est délivré de tous ses péchés.

La pratique des austérités est innocente, l’étude est innocente, les préceptes du Veda sont innocents par leur propre nature ; l’acquisition de la fortune par le travail est innocente ; mais si elles sont dénaturées, ces choses deviennent nuisibles.

Telle est, dans le vénérable Mâhabhârata, dans la rédaction en cent mille (stances) de Vyâsa, dans l’Adiparva, la première lecture (contenant) la table.

II

Les Richis dirent :

Ô fils de Soûta, nous désirons entendre une description vraie et complète du lieu qu’on appelle Samantapantchaka.

Sâuti dit :

Écoutez-moi donc, ô Brahmanes, moi qui récite de belles histoires ; vous êtes dignes, ô excellents, d’entendre la description du lieu appelé Samantapantchaka. Dans l’intervalle, entre les deux âges (du monde, nommés) Trêtâ et Dvâpara[69], le meilleur de ceux qui portent des armes, Râma, poussé par la colère, frappa plusieurs fois la noble race des Kchatriyas. Ce héros, qui a l’ardeur du feu, ayant, par sa vaillance, détruit toute la race Kchatriya, forma, à Samantapantchaka, cinq lacs de sang. On nous a rapporté que, dans ces lacs aux eaux ensanglantées, pendant qu’il était mis hors de lui par la colère, il satura les mânes de ses ancêtres (Pitris) avec du sang. Alors ses ancêtres, ayant à leur tête Ritchika, étant allés trouver Râma, lui dirent : Râma, très fortuné Râma ! nous sommes contents de toi, ô descendant de Bhrigou, et de cet honneur que tu nous rends, et aussi de ton héroïsme, ô excellent. Bonheur à toi ! Choisis le don que tu désires, ô très illustre !

Râma dit :

Si vous êtes contents de moi, ô Pitris, si vous voulez m’accorder une faveur, parce que, emporté par la colère, j’ai détruit la race des Kchatriyas, que je sois délivré du péché que j’ai commis par cette action, voilà la faveur que j’implore ! Et que ces lacs formés par moi, changés en lieux consacrés (tîrthas), deviennent célèbres dans le monde.

Il en sera ainsi, lui dirent les Pitris ; puis ils lui commandèrent d’être calme, et le calme lui fut rendu.

Dans le voisinage de ces lacs aux eaux ensanglantées, est le lieu très célèbre sous le nom de Samantapantchaka. Les sages ont dit qu’une contrée marquée par quelque signe doit être désignée par un nom qui rappelle ce signe. Dans l’intervalle, entre les deux âges Kali et Dvâpara, eut lieu, à Samantapantchaka, le combat des deux armées des Kourous et des Pândavas. Dans ce lieu, pur par excellence, non souillé des crimes de la terre, combattirent avec acharnement dix-huit armées. Les Dvidjas qui s’y étaient rassemblés y sont tous allés à la mort. Le nom de ce lieu vous a été expliqué, ô brahmanes. Cette contrée pure et agréable vous est bien connue ; tout ce qui la rend célèbre dans les trois mondes, ô vertueux ascètes, vous a été raconté en détail par moi.

Les Richis dirent :

Tu as employé le mot akchâuhinî, ô descendant de Soûta ; nous désirons apprendre tout ce qui est compris dans cette expression ; fais-nous le dénombrement d’une akchâuhinî (armée) composée d’hommes, de chars et d’éléphants ; car tout cela est connu de toi.

Sâuti dit :

Un char, un éléphant, cinq hommes à pied et trois chevaux, voilà ce qui est désigné par les savants comme (étant) un patti. Trois pattis se nomment sênâ-moukha ; trois sênâ-moukhas sont appelés goulma. Trois goulmas ont le nom de gana, trois ganas ont le nom de vâhinî. Trois vâhinîs sont nommées pritanâ par les gens habiles. Une tchamoû se compose de trois pritanâs ; trois tchamoûs font une anikini, et les savants ont dit que dix anikinis forment une akchâuhinî (armée complète).

Le nombre des chars d’une armée, ô excellents brahmanes, suivant ceux qui connaissent la science des calculs, est de 21,870 ; le nombre des éléphants est aussi le même ; 109,350 est le nombre des hommes à pied, ô vertueux ascètes ; et 65,610, voilà pour le nombre des chevaux. C’est là ce que les gens habiles dans la science des calculs ont désigné sous le nom d’armée complète (akchâuhinî), comme cela vous a été expliqué en détail.

C’est d’après ce dénombrement qu’étaient composés les dix-huit armées rassemblées des Kourous et des Pândous, ô excellents brahmanes. Réunies dans ce lieu, c’est là aussi qu’elles sont allées à la mort par l’influence du Temps aux actions merveilleuses, qui avait fait un instrument des Kâuravas.

Bhîchma, le plus habile à se servir des armes, combattit pendant dix jours. Pendant cinq jours, Drôna commanda l’armée (vâhinî) des Kourous. Karna, qui harcèle les armées ennemies, combattit deux jours. Çalya combattit la moitié d’un jour. Le combat à la massue eut lieu ensuite entre Douryôdhana et Bhîma, et dura la moitié d’une journée. À la fin de cette même journée, le fils de Drôna (Açvatthâman), Hârdikya et Gâutama[70] frappèrent l’armée de Youdhichthira pendant la nuit, quand elle était endormie et sans défiance. Cette histoire excellente du Mahâbhârata, récitée pendant la cérémonie de ton sacrifice, ô Çâunaka, et qui le fut aussi au sacrifice de Djanamêdjaya par un savant disciple de Vyâsa, abondante en événements, célèbre la gloire et l’héroïsme des maîtres de la terre. En premier lieu, se trouvent racontés le Pâuchya, le Pâulôma et l’Astîka[71]. Elle est remplie d’épisodes et de récits variés, cette histoire, reconnue comme exempte des agitations du monde, par les hommes sages qui recherchent la délivrance. Comme l’intelligence pour les choses à apprendre, comme la vie dans les objets aimés, cette histoire (itihâsa), d’une grande importance, est le meilleur entre tous les livres sacrés (Agamas).

Il n’y a pas de récit dans le monde qui ne dépende de cette histoire, comme il n’y rien qui soutienne le corps, si l’on n’a pas recours à la nourriture. Ce (poème), nommé Bhârata est aimé des poètes, comme le vénérable Içvara (Civa) l’est de ses serviteurs, qui désirent la grandeur. Dans cette meilleure des histoires est renfermée, en effet, la meilleure science, comme, dans les deux signes du son (les voyelles et les consonnes), l’est toute parole, dépositaire de la science du monde.

Qu’on écoute la collection des parties (Parvas) de cette histoire de la famille de Bhârata, aux divisions variées, recherchée par les sages, composée avec art, remplie d’un sens subtil, et ornée de la substance des Vedas[72].

ADIVANÇAVATARANA PARVA[73]

LIX

Çâunaka parle :

La grande histoire, à partir de la famille de Bhrigou, m’a été racontée tout entière par toi, excellent Sâuti, aussi suis-je content de toi. Je te demanderai de plus maintenant, ô fils de Soûta, les récits qui ont été recueillis par Vyâsa ; raconte les moi aussi. Dans ce sacrifice des serpents, très difficile à accomplir par les (héros) magnanimes, dans les intervalles des cérémonies du sacrifice, au milieu de l’attention des assistants, quels furent les divers récits, et sur quels sujets ? Ce qu’il en est, nous désirons l’apprendre de toi, ô Soûta, instruis-nous donc !

Sâuti parle :

Pendant les intervalles des cérémonies, les brahmanes racontaient des histoires empruntées au Veda. Vyâsa aussi récita le Mahâbhârata aux récits variés.

Çâunaka parle :

Le récit du Mahâbhârata, qui fait la gloire des Pândavas, le sage Krichna-Dvâipâyana, interrogé par Djanamêdjaya, le fit entendre alors, suivant la règle, dans les intervalles du sacrifice. Moi aussi, je désire entendre, suivant la règle, cette histoire pure. L’esprit du grand Richi inspiré, est pareil à l’Océan. Parle, ô le plus distingué des sages, car je ne suis pas fatigué, ô fils de Soûta !

Sâuti parle :

Eh bien ! je te dirai, depuis le commencement, cette grande histoire du Mahâbhârata, la plus belle de toutes, conçue par Krichna-Dvâipâyana. Écoute-la tout entière racontée par moi, ô brahmane. La raconter est une grande joie qui m’est donnée ici.

Telle est, dans l’Adiparva, dans la section de l’Adivançavatarana, dans l’enchaînement, du récit, la cinquante-neuvième lecture.

LX

Sâuti parle :

Lorsqu’il eut appris que Djanamêdjaya avait été initié au sacrifice des serpents, le sage Richi Krichna-Dvâipâyana alla le trouver. Kali avait été rendue mère de ce dernier par le fils de Çaktri, Parâçara, dans une île de la Yamouna[74], pendant qu’elle était jeune fille ; il fut le grand’père des Pândavas. Dès sa naissance, il fit immédiatement grandir son corps par l’effet de sa volonté ; puis le glorieux (sage) lut les Vedas, les Angas et les Itihâsas. Personne n’en approche par les austérités, par la lecture du Veda, par les pratiques religieuses, par le jeûne, par la naissance, par la fierté. C’est lui qui divisa en quatre le Veda unique, plus savant que tout autre dans le Veda ; Brahmarchi, connaissant le passé et l’avenir, poète, attaché à la vérité, pur, il engendra Pândou, Dhritarâchtra et Vidoura, augmentant ainsi, le très glorieux à la renommée pure, la race de Çantanou.

Le sage magnanime entra donc dans l’assemblée de Djanamêdjaya, le Richi des rois, accompagné de ses disciples qui lisaient les Vedas et les Vedangas. Il y vit le roi Djanamêdjaya assis au milieu d’un grand nombre d’assistants, comme Pourandara (Indra) au milieu des dieux, entouré de rois de divers peuples, dont le front avait reçu la consécration royale, de prêtres de familles ressemblant à Brahma, et habiles à la célébration des sacrifices.

Djanamêdjaya, le Richi des rois, le meilleur des descendants de Bhârata, ayant vu ce Richi arrivé, s’avança promptement avec joie au-devant de lui. Le chef vénéré de l’assemblée lui fit donner pour siège un tapis d’or, comme Çakra (Indra fit) pour Vrihaspati[75]. Quand le sage bienfaisant qu’honorent les troupes de Dêvarchis s’y fut assis, le prince des rois l’honora par une cérémonie conforme aux Çâstras. Il présenta à Vyâsa, son vénérable aïeul, de l’eau pour laver les pieds, de l’eau pour laver la bouche, de l’arghya[76], et une vache, suivant le précepte. Quand il eut reçu cette offrande de Djanamêdjaya, le fils de Pândou, et fait emmener la vache, Vyâsa fut satisfait. Après avoir ainsi entouré de respect son grand’père, et s’être assis auprès de lui avec joie, il l’interrogea sur sa santé. Le bienheureux, de son côté, l’ayant vu et lui ayant souhaité le bonheur, puis ayant été salué par tous les assistants, rendit le salut à l’assemblée. Alors aussi, Djanamêdjaya, le meilleur des Dvidjas, accompagné de tous les assistants, lui fit cette demande, en joignant les mains :

Djanamêdjaya dit :

Je désire (connaître), racontée par toi-même, ô brahmane, l’histoire des (actions) des Kourous et des Pândous, dont tu as été témoin oculaire ; comment eut lieu la division de ces (hommes) infatigables dans leurs actions ; et comment se passa le grand combat qui amena la destruction des êtres et celle de tous mes ancêtres aveuglés par le destin. Dis-moi en détail comment tout cela s’est passé, ô le meilleur des brahmanes.

Sâuti parle :

Lorsqu’il eut entendu les paroles de celui-ci, Krichna-Dvâipâyana s’adressa au disciple assis auprès de lui, à Vâiçampâyana.

Vyâsa dit :

Raconte à celui-ci (Djanamêdjaya) comment eut lieu autrefois la division des Kourous et des Pândous ; raconte tout, comme tu l’as appris de moi.

Quand il eut entendu l’ordre de son précepteur, le meilleur des brahmanes raconta aussitôt toute cette ancienne histoire à ce roi, aux assistants et aux princes ; la division et la destruction complète des Kourous et des Pândous.

Telle est, dans l’Adiparva, dans la section de l’Adivançavatarana, dans l’enchaînement du récit, la soixantième lecture.

LXI

Vâiçampâyana parle :

Après avoir adressé d’abord mes salutations au Gourou (précepteur spirituel) avec le cœur, l’intelligence et la réflexion ; après avoir honoré aussi tous les brahmanes et toutes les autres personnes sages, je réciterai la composition tout entière du grand et savant Richi, célèbre ici-bas et dans tous les mondes, du magnanime Vyâsa. Parce que tu as obtenu, ô roi, l’ordre de (te faire) entendre cette histoire du Bhârata, ému par la parole de mon précepteur, mon cœur bat de joie. Écoute, ô roi, comment eut lieu la division des Kourous et des Pândous ; l’assemblée pour le jeu, à cause d’un royaume, le séjour dans la forêt, et comment fut livré le combat qui amena la dévastation de la terre. Je te dirai cela, à toi qui l’as demandé, ô prince de Bhârata.

Leur père étant mort, ces héros (les Pândous) revinrent de la forêt dans leur demeure, et aussitôt ces sages s’occupèrent du Veda et de (l’exercice de) l’arc. En les voyant ainsi doués de vertu et de courage, renommés et respectés de la cité, les Kourous ne purent souffrir le spectacle de la prospérité et de la renommée, qui étaient le partage des Pândavas.

Alors, Douryôdhana furieux, Karna avec Sâubala se livrèrent à des hostilités et à des violences de plusieurs sortes. Puis le vaillant Douryôdhana, dans la pensée (de posséder le pays) de Koulinga, vexa les Pândavas par tous les moyens, à cause de la royauté. Le méchant fils de Dhritarâchtra donna du poison à Bhîma ; le héros au ventre de loup l’avala avec sa nourriture. Puis, comme preuve excellente (pour se justifier), il lia le héros au ventre de loup pendant qu’il dormait, et, après l’avoir jeté dans les eaux de la Gangâ (le Gange), il retourna à la ville. Quand il s’éveilla, le fils de Kountî, Bhîmasêna aux grands bras, coupa ses liens, délivré de son abattement. Il (Douryôdhana) le fit mordre aussi à toutes les parties du corps, pendant qu’il était endormi, par des serpents noirs remplis de venin, mais le destructeur de l’ennemi (Bhîma) ne mourut pas.

Au milieu de toutes les hostilités de ceux-ci, le magnanime Vidoura fut attentif à apporter la médiation et la délivrance ; comme Çakra, qui se tient dans le Svarga, apporte le bien-être au monde des vivants, de même Vidoura apporta toujours le bien-être aux Pândavas, de sorte que, par aucuns moyens cachés ou découverts, il (Douryôdhana) ne put les faire périr, protégés (qu’ils étaient) par le destin à cause de ce qui devait arriver. S’étant consulté alors avec ses conseillers Vricha, Douhçâsana et les autres, et ayant obtenu l’assentiment de Dhritarâchtra, il (Douryôdhana) désigna la maison de laque. Désireux d’être agréable à son fils, le roi, fils d’Ambikâ, exila les Pândavas, dans son désir d’obtenir la jouissance de la royauté.

Ils sortirent donc tous ensemble de la ville appelée Nâgasa. En avant, était Kchattri, le conseiller de ces hommes magnanimes. Délivrés par lui de la maison de laque, ils s’enfuirent pendant la nuit dans la forêt. Puis, les fils de Kountî ayant atteint la ville de Vâranâvata, les magnanimes vainqueurs de l’ennemi y séjournèrent avec leur mère. Par l’ordre de Dhritarâchtra, ils avaient demeuré dans la maison de laque, gardés par Pourôtchana, pendant un an, sans perdre courage ; puis, ils avaient fait faire des galeries souterraines, excités par Vidoura, et après avoir incendié cette maison et avoir brûlé Pourôtchana, les vainqueurs de l’ennemi s’enfuirent avec leur mère, pressés par la crainte[77].

Ils virent le terrible Rakcha Hidimbâ dans un torrent de la forêt, puis, ayant tué ce maître des Rakchas, et, craignant d’être découverts, les princes s’enfuirent pendant la nuit, talonnés par la peur de Dhritarâchtra.

Hidimbâ[78] fut le partage de Bhîma, et d’elle naquit Ghâthôtkatcha.

Ils allèrent ensuite à Êkatchakra, les Pândavas fidèles à leurs vœux ; c’étaient des Bramatcharis occupés de la lecture du Veda. Ces princes des hommes, à l’esprit calme, demeurèrent là quelque temps avec leur mère dans la maison d’un brahmane d’Êkatchakra. C’est là que Bhîmasêna, au ventre de loup, aux grands bras, alla trouver un mangeur d’hommes affamé, nommé Vaka, redoutable par sa force. Le Pândava, éminent parmi les hommes, l’ayant tué à l’aide de sa grande force, le héros rassura promptement les villes.

Ils apprirent ensuite que Krichnâ faisait un swayambara[79] chez les Pântchâlas ; et, à cette nouvelle, ils se mirent en route pour s’y rendre. Arrivés là, ils obtinrent Drâupadi, et restèrent un an (inconnus) dans ce lieu, après l’avoir obtenue. Ayant été reconnus, les vainqueurs de l’ennemi se dirigèrent vers Hastinapoura[80], et furent entretenus par le roi Dhritarâchtra et par Çantanou : « Pourquoi, ô excellents, n’y aurait-il pas réunion de vous avec vos frères ? dirent-ils. Le séjour qui vous est désigné par nous est Khândavaprastha ; prenez donc la grande route fréquentée par les hommes et très facile à suivre, allez à Khândavaprastha pour y demeurer, ayant mis de côté le ressentiment. »

D’après les paroles de ces deux personnages, ils (les Pândavas) se rendirent, avec tous leurs amis, à la ville de Khândavaprastha, après avoir pris tout ce qu’ils avaient de précieux. Les princes demeurèrent là plusieurs années, mettant dans la dépendance, par la force des armes, les autres protecteurs de la terre.

Ainsi, ces héros dévoués à la loi, attachés à la vérité et à leurs vœux, grands par leur sagesse, patients, domptèrent beaucoup d’ennemis. Bhîmasêna, à la grande gloire, soumit la contrée de l’est ; le vaillant Ardjouna celle du couchant ; Nakoula celle du nord ; Sahadêva, qui tue les guerriers ennemis, soumit celle du sud ; c’est ainsi qu’ils mirent sous leur dépendance cette contrée tout entière ; et, à cause des cinq Pândavas, fermes dans la vérité et pareils au soleil, et (aussi à cause) du soleil qui l’éclairait, cette terre semblait avoir six soleils.

Alors, pour certaine raison, le roi de la justice, l’illustre Youdhichthira, attaché à la vérité, fit rester dans la forêt Ardjouna, son frère, qui lui était plus cher que la vie, le héros à l’esprit ferme et rempli de vertus, habile à tirer l’arc même avec la main gauche. Celui-ci, en effet, demeura un an et un mois dans la forêt. C’est alors qu’il alla de temps en temps près de Hrichikêça (Krichna), à Dvâravati, et qu’il obtint pour épouse la plus jeune des filles de Vâsoudêva (Krichna), Soubhadrâ, aux yeux de lotus, aux gracieuses paroles. De même que (la déesse) Çatchî, unie au grand Indra, comme (la déesse) Çrî, unie à Krichna, Soubhadrâ fut comblée de joie par le fils de Pândou, Ardjouna.

Dans la forêt de Khândava, le fils de Kountî, Bibhatsou (Ardjouna) accompagné de Krichna, rassasia le dieu du feu, ô le meilleur des princes ! Car il n’y avait pas de trop lourd fardeau pour Ardjouna (agissant) avec Krichna, comme Vichnou accompagné de son énergie pour l’extermination des ennemis.

Agni (le dieu du feu) donna aussi à Ardjouna Gândiva, le meilleur des arcs, deux carquois avec des flèches indestructibles, et un char ayant un singe pour emblème.

Là où Bibhatsou (Ardjouna) délivra le grand Asoura Maya, il convoqua la grande assemblée divine, ornée de toutes sortes de choses précieuses, dans laquelle l’insensé Douryôdhana, rempli de malice, se montra plein de convoitise, alors que, aidé de Sâubala, ayant trompé Youdhichthira (en jouant) avec des dés, il le fit demeurer douze ans dans la forêt, et la treizième (année) dans son royaume, mais seul et inconnu. Puis, la quatorzième année, (les Pândavas) ayant redemandé leur propre fortune, ils ne l’obtinrent pas, ô grand roi, d’où s’en suivit le combat. Ayant alors attaqué les Kchatriyas et tué le roi Douryôdhana, les Pândavas recouvrèrent le royaume, où un très grand nombre (d’hommes) avait été tué.

Telle fut autrefois la conduite de ces hommes infatigables dans leurs actions, telles furent leur division et leur victoire, pour la ruine du royaume.

Telle est, dans l’Adiparva, dans la section de l’Adivançâvatârana, la soixante et unième lecture du Mahâbhârata.

LXII

Djanamêdjaya dit :

Tu m’as fait sommairement tout le récit du Mahâbhârata, de cette grande histoire des Kourous, ô le meilleur des brahmanes. Aujourd’hui, racontes-en les épisodes variés, ô ascète ; une extrême curiosité m’est venue de les connaître en détail. Ainsi, daigne reprendre en détail ce récit, car je ne me lasse pas d’entendre ces grandes histoires antiques ; il n’y a pas de petite action où sont les Pândavas savants dans la loi. Ils tuèrent des êtres que nul ne pouvait faire périr, et sont loués par les hommes. De quelle manière ces héros des hommes, purs, forts et sans péché, ont-ils supporté les persécutions des méchants ? Comment Vrikôdara (Bhîma), remarquable par la force de ses bras, fort comme dix mille serpents, contint-il sa colère, même au milieu des persécutions, ô le meilleur des brahmanes ? Comment, tourmentée par les méchants, Drâupadî-Krichnâ, forte et vertueuse, n’a-t-elle pas consumé, avec ses yeux enflammés de colère, les fils de Dhritarâchtra ? Comment alors, ces héros des hommes persécutés par les méchants vinrent-ils auprès de celui qui trompait au jeu les deux princes, fils de Madrî ?

Comment le meilleur de ceux qui observent la loi, le fils de Dharma (Youdhichthira), qui connaît la loi, supporta-t-il, sans le mériter, le plus grand outrage ? Comment le fils de Pândou, Dhanandjaya (Ardjouna), qui a Krichna pour cocher, conduisit-il seul toutes les armées nombreuses dans le monde des Pitris (mânes) ? Raconte-moi comment tout cela s’est passé, ô toi qui es riche en austérités, et tout ce qu’ont fait en divers lieux les grands guerriers.

Vâiçampâyana parle :

Fais une pause, ô grand roi, (car) elle est considérable cette suite de récits qui est à faire, composée par Krichna-Dvâipâyana, le grand Richi magnanime, dont les paroles sont pures, honoré dans tous les mondes. Je réciterai la composition tout entière de Vyâsa à la gloire immense, cette centaine de mille de slôkas (rappelant) des œuvres pures, récitée ici-bas par le fils de Satyavati (Vyâsa), à l’éclat sans bornes. Le sage qui l’aura fait entendre, et les hommes qui l’auront entendue, après être allés dans la demeure de Brahma, obtiendront d’être égaux aux dieux, car elle est liée aux Vedas, (cette histoire) pure et excellente ; c’est le meilleur des Pourânas qu’on puisse entendre, elle est louée par les Richis. En elle sont enseignés (ce qui concerne) la richesse et le plaisir. Dans cette légende très pure est la science qu’il convient surtout d’étudier. Le sage qui fait entendre ce Veda noir à ceux qui n’en sont pas indignes, à ceux qui aiment à donner, aux gens véridiques, à ceux qui ne sont pas des Nâstikas, obtient la richesse. Il serait absous même du péché qu’on fait en causant un avortement, il n’y a pas de doute. L’homme le plus coupable[81], en écoutant cette histoire, est délivré de tous les péchés, comme la lune l’est de Râhou ; car ce récit donne la victoire, et doit être entendu par celui qui désire être victorieux. Le roi conquiert la terre (par lui) et dompte ses ennemis ; c’est la meilleure initiation, la grande route du bonheur. Il doit être écouté souvent par un jeune roi et son épouse ; il fait naître un fils héroïque ou une fille qui prend part à la royauté.

C’est le livre pur de la loi, le meilleur livre de politique, le livre sacré de la délivrance finale ; il est récité aujourd’hui par Vyâsa à l’intelligence sans bornes, et d’autres l’entendront aussi. Les fils sont désireux de l’entendre, de même que les serviteurs qui font ce qui est agréable. Le péché qu’il a commis par le corps, la parole ou la pensée, l’homme qui écoute ce récit en est délivré promptement. Pour ceux qui, sans envie, écoutent cette grande (histoire de la) naissance des descendants de Bhârata, il n’y a pas de crainte des maladies, comment y en aurait-il de l’autre monde ? Donnant la fortune, la renommée, la vie, la pureté et le ciel, elle a été composée par Krichna-Dvâipâyana, désireux de faire une œuvre pure, et de répandre dans le monde la renommée des Pândavas magnanimes et d’autres Kchatriyas (guerriers), brillants par leur grande puissance, illustres par leur science de toutes choses, et dont les actions sont célèbres dans le monde. L’homme qui, ici-bas, en vue de la sainteté, fait entendre aux brahmanes purs cette histoire grandement vénérable, a des mérites religieux sans fin ; en célébrant continuellement la famille glorieuse des Kourous, il reste toujours pur ; il obtient en ce monde une famille nombreuse et sera honoré entre tous. Le brahmane fidèle à ses vœux qui lit le Mahâbhârata sans tache, pendant les quatre mois pluvieux, est délivré de tous ses péchés ; il doit être considéré comme ayant parcouru les Vedas celui qui lit le Mahâbhârata, car les dieux, les Râdjarchis ainsi que les Brahmarchis vertueux y sont célébrés, eux qui sont délivrés du péché ; Kêçava (Krichna) y est célébré aussi, de même que le bienheureux maître des dieux y est célébré, ainsi que son épouse. L’origine de Kârtikêya (dieu de la guerre), aux naissances multipliées, y est célébrée, de même que l’importance des brahmanes et des vaches. Cette collection de toutes les traditions doit être entendue par tous ceux qui connaissent la loi. Le sage qui, ici-bas, la fera entendre, par sections, aux brahmanes, délivré de ses péchés, et gagnant le ciel, ira en Brahma l’éternel. Celui qui la ferait entendre d’un bout à l’autre aux brahmanes, dans une cérémonie funèbre (Çrâddha), par ce Çrâddha impérissable, amènerait les Pitris (mânes des ancêtres) ici-bas. Ce qui est fait de jour avec les sens ou la pensée, ce que l’homme fait avec connaissance ou sans connaissance, est effacé après avoir entendu le récit du Mahâbhârata.

La grande naissance des descendants de Bhârata est appelée Mahâbhârata ; celui qui en connaît l’explication est délivré de tous ses péchés, c’est pourquoi cette histoire des Bhâratas est grandement merveilleuse, et, récitée de suite, elle délivrera les mortels d’un grand péché. Ce n’est qu’au bout de trois années que le Mounî Krichna-Dvâipâyana, désireux d’atteindre le but, toujours appliqué et pur, parvint à achever le Mahâbhârata depuis le commencement. C’est au milieu des austérités et des pratiques religieuses qu’il a été composé par le grand Richi, c’est pourquoi il doit être écouté par des brahmanes livrés aux pratiques religieuses.

Les brahmanes qui feront entendre cette histoire pure de Bhârata, enseignée par Krichna (Vyâsa), et les hommes qui l’entendront, partout où ils se trouveront, ne seront pas affligés par des œuvres inachevées. Elle doit être entendue aussi en entier, cette histoire, par l’homme qui désire la justice, et alors il obtiendra la félicité. S’il n’a pas obtenu cette route du ciel, l’homme n’obtient pas le bonheur. L’homme qui, ayant entendu cette histoire grande et pure, s’en nourrit, celui qui, en l’écoutant, y a foi, pratique la vertu, et fait entendre (à son tour) ce merveilleux récit, obtient le fruit (des sacrifices) du Râdjasoûya et de l’Açvamêdha[82]. De même que le vénérable Océan, de même que le grand mont Mêrou[83] sont tous les deux appelés réceptacles des choses précieuses, de la même manière est désigné le Mahâbhârata. Lié, en effet, aux Vedas, pur et excellent, il doit être écouté ; son audition est douce, purifiante et augmente les mérites religieux. Celui, ô roi, qui donne ce Mahâbhârata à qui le demande, c’est comme s’il donnait la terre entière qui a l’Océan pour ceinture. L’histoire divine de Parikchita, racontée par moi pour produire la pureté et la victoire, écoute-la tout entière, cette source de joie. Pendant trois années, le Mouni Krichna-Dvâipâyana s’occupa sans cesse à composer cette merveilleuse histoire du Mahâbhârata, en vue de la loi, de la richesse, du plaisir et de la délivrance, ô prince de Bhârata. Ce qu’on y trouve est ailleurs, mais ce qu’on n’y trouve pas n’est nulle part ailleurs.

Telle est, dans l’Adiparva, dans l’Adivançavatarana, l’éloge du Mahâbhârata, et la soixante-deuxième lecture.

LXIII

Vâiçampâyana parle :

Il y avait un prince de la terre nommé le roi Ouparitchara, attaché à la loi, qui était incessamment occupé à aller à la chasse. Ce demi-dieu (Vasou), descendant de Pourou, s’était emparé, par le conseil d’Indra, de la contrée délicieuse de Tchêdi. Pendant que ce roi riche en austérités demeurait dans un ermitage, après avoir déposé les armes, les dieux, précédés d’Indra, allèrent le trouver. Après s’être dit : « Il est digne, par ses mortifications, de la condition d’Indra[84] », les dieux, par de belles paroles, le détournèrent de la pénitence.

Les dieux dirent :

Que la loi ne soit pas confondue sur la terre, ô prince de la terre ; soutenue par toi, que la loi protège le monde entier !

Indra dit :

Protège la loi dans le monde, toujours attentif et occupé de la pensée de la loi ; tu verras ainsi les mondes purs et éternels. Tu es devenu mon ami à moi, qui habite le ciel, toi qui habites la terre. Cette contrée, délicieuse (entre toutes) sur la terre, habite-la, ô prince des hommes ! Vertueux, riche en troupeaux, possesseur de biens et de grains en abondance, tu te protèges toi-même. Tu es beau, comblé de félicité et doué de tous les avantages de la terre. Elle prospère, cette contrée où l’on trouve des richesses, des choses précieuses, et le reste. Cette terre est remplie de trésors ; demeure donc à Tchêdi, ô prince de Tchêdi. Les habitants sont attachés à la justice, très heureux et bons. Il n’y a point ici de parole menteuse ; comment en serait-il autrement parmi des gens qui suivent leur inclination ? Les fils ne sont pas séparés de leur père, heureux de l’amitié de leur précepteur (Gourou). Ils n’attachent pas au joug les bœufs maigres, et ils leur donnent du bien-être. Toutes les castes se tiennent toujours dans leur devoir dans le pays de Tchêdi, ô prince dont je suis fier. Il n’y a rien de ce qui est dans les trois mondes qui te soit inconnu. Un grand char de cristal, divin et fortuné, qui va à travers l’atmosphère, donné par moi, t’attend au milieu de l’air. Toi seul, entre tous les mortels, monté dans ce char excellent, tu voyageras dans les hauteurs de l’air avec l’apparence d’un Dieu. Je te donne une bannière aux guirlandes pures de lotus ; elle te préservera, dans le combat, de l’atteinte des armes. Elle sera ton emblème ici-bas, ô prince des hommes ; on l’appelle Indramâlâ, c’est un grand trésor auquel rien n’est comparable.

Vâiçampâyana parle :

Le meurtrier de Vritra (Indra) lui donna aussi le bâton de bambou (pour y attacher la bannière), après lui avoir montré ce présent désirable, égide des chefs. En l’honneur de ce (bâton de bambou, présent) d’Indra, le roi fit faire sur la terre une cérémonie, quand l’année fut écoulée. À partir de cette époque, et aujourd’hui encore, la cérémonie du bâton est faite par les princes les plus vertueux, de même qu’elle fut accomplie par celui-ci. Le jour suivant, est fait, par les princes, le déploiement de la bannière, ornée de cassettes et de guirlandes parfumées ; elle est, suivant la règle, entourée de guirlandes et de tresses ; c’est alors que le bienheureux Içvara (Indra) est adoré sous la figure d’un cygne, qu’il a prise lui-même, par amitié pour le magnanime Vasou.

Le grand dieu Indra, ayant vu cet hommage magnifique qui lui était rendu, et rempli de bienveillance pour Vasou, le premier des rois, l’immortel dit : Les hommes et les rois qui feront célébrer mon sacrifice et le feront achever avec autant de joie que le prince roi de Tchêdi, auront, pour eux et leurs royaumes, la prospérité et la victoire ; leurs peuples seront nombreux et dans le bien-être !

C’est ainsi, ô prince, que le grand roi Vasou fut comblé de biens par le grand et magnanime Indra, qui lui était favorable.

Les hommes qui célébreront toujours la fête de Çakra (Indra) seront comblés des trésors de la terre et d’autres dons encore. Car c’est à cause de ses magnifiques offrandes et de ses grands sacrifices en l’honneur de Çakra (Indra), que fut honoré de la faveur de Maghavat (Indra), Vasou, le seigneur et maître de Tchêdi. Il protégea par la justice cette terre de Tchêdi, où il demeurait. Par la faveur d’Indra, Vasou, le maître de Tchêdi, célébra le sacrifice d’Indra. Il eut cinq fils héroïques, à la gloire immense, que lui, monarque souverain, il fit consacrer rois en divers royaumes ; (c’étaient) : le grand guerrier des Magadhas, l’illustre Vrihadratha ; Pratyagraha et Kouçamba, qu’on nomme (aussi) Manivâhana ; Mâvêlla et Yadou, le kchatriya invincible. Ces fils de ce Râdjarchi, à la grande renommée, remplirent de leurs noms des contrées et des villes ; ces cinq rois, fils de Vasou, furent, chacun de son côté, (la souche de) familles impérissables. Quand ce prince (Vasou) demeurait dans le séjour d’Indra, au milieu des cieux, dans un char de cristal, les Gandharbas et les Apsaras[85] se tenaient au-dessous du héros magnanime, aussi était-il célèbre sous le nom du roi Ouparitchara[86] (qui va au-dessus).

Autrefois, le mont Kôlâhala (qui résonne confusément), doué de sentiment, arrêta la rivière Çouktimati par amour pour elle, pendant qu’elle coulait au-dessous du roi (Vasou) ; celui-ci frappa du pied le mont, et elle s’échappa par l’ouverture qui se fit à ce choc. Le mont lui-même eut deux jumeaux de cette rivière, que celle-ci, reconnaissante d’avoir été mise en liberté par le roi, lui envoya. Celui qui était du sexe masculin fut fait général d’armée par le meilleur des Râdjarchis, par Vasou, le dispensateur des richesses, le vainqueur des ennemis. Quant à la jeune Girikâ (née du mont), le prince en fit son épouse. Girikâ annonça à Vasou que c’était le temps de l’amour aussitôt qu’elle se trouva dans le moment favorable, et elle se baigna pour être pure au jour de la conception. Ce jour-là, les Pitris (mânes des ancêtres) dirent au roi : « Tue des bêtes sauvages. » Telles furent les paroles que, joyeux, ils adressèrent au meilleur des rois, ô le premier des sages ! Le prince ne transgressa pas cet ordre des Pitris : il alla à la chasse, plein d’amour, songeant sans cesse à Girikâ, et comme s’il eût eu en sa présence une autre elle-même, douée de sa beauté !

Il alla dans la forêt pareille au Tchâitraratha (jardin de Kouvêra, dieu des richesses), remplie d’açôkas, de tchampakas, de tchoûtas nombreux, d’atimouktakas, de pounnagas, de karnikâras, de vakoulas, de fleurs divines du pâdala, de mârikêlas, de sandals et d’ardjounas[87], grands arbres, beaux et purs, aux fruits délicieux ; (il alla dans cette forêt) retentissante du chant des kôkilas[88], du cri des éléphants errants et ivres d’amour à la saison du printemps.

L’âme tout entière à l’amour, il ne voyait pas alors Girikâ : il ne la voyait pas, et, brûlé par l’amour, il errait à l’aventure. Il aperçut un açôka aux branches superbes couvert de fleurs, orné de feuilles nouvelles et embelli par ses gracieux boutons. Le prince des hommes s’assit à l’aise à l’ombre de cet arbre aux fleurs odorantes, dont le parfum enivre le cœur. Excité par la brise à (commettre) une faute, il céda à l’enivrement.

Sa semence s’échappa pendant qu’il était ainsi dans la forêt inaccessible. Dès qu’elle se fut répandue, le prince la recueillit avec une feuille d’arbre. « Ma semence ne sera pas tombée en vain, dit-il, elle ne doit pas avoir coulé en vain ! C’est la saison favorable de mon épouse ; qu’elle ne soit donc pas inutile. Telle fut la pensée du roi ! »

Pendant qu’il faisait ces réflexions, le roi marchait toujours ; et, ayant trouvé un moyen pour que la semence ne fût pas stérile, le meilleur des rois, ayant considéré que c’était le temps de l’envoyer à la reine, il prononça un charme sur cette semence ; puis, étant allé vers un faucon (au vol) rapide qui se trouvait près de là, le prince, qui connaît les corps subtils, leur but et leur nature, lui dit :

« À cause de celle qui m’est chère, gentil oiseau, porte cette semence qui vient de moi à la maison de Girikâ ; va vite, car c’est aujourd’hui son temps favorable. »

Le faucon l’ayant prise et s’élevant avec rapidité, fit la plus grande diligence, en volant à travers les cieux.

Cependant, un autre faucon vit ce faucon qui se hâtait ainsi ; il le poursuivit sans relâche, croyant qu’il portait de la chair. Ils engagèrent tous les deux un combat à coups de bec dans l’air, et tandis qu’ils combattaient, la semence tomba dans l’eau de la Yamouna[89]. Là, une belle Apsara (nymphe céleste) nommée Adrikâ, réduite, par une malédiction de Brahma, à la condition d’un poisson, parcourait la Yamouna. Cette semence de Vasou, tombée de la serre du faucon, Adrikâ, sous sa forme de poisson, la saisit à la hâte en se plaçant au-dessous.

Quelque temps après, des pêcheurs prirent ce poisson femelle, et, le dixième mois étant venu, ô le meilleur de Bhârata, ils retirèrent de son ventre une fille et un enfant mâle. Ils allèrent aussitôt annoncer cette merveille au roi, en disant : C’est dans le corps d’un poisson qu’étaient ces deux créatures à figure humaine.

Le roi Ouparitchara prit le garçon ; sous le nom de Matsya, il fut un roi, fidèle à la loi, attaché à la vérité.

Quant à l’Apsara, délivrée de sa malédiction, elle avait aussitôt repris sa forme. Bhagavat (Brahma) lui avait dit autrefois : Tu iras dans la condition d’un animal, ô toi qui es belle ; puis, après avoir mis au monde deux créatures humaines, tu obtiendras la délivrance de ta malédiction.

Après qu’elle eut enfanté les deux (jumeaux), quand elle fut tuée par le pêcheur, la belle Apsara, abandonnant sa forme de poisson et recouvrant sa forme divine, reprit la voie des Siddhas, des Richis et des Tchâranas.

Quant à la jeune fille, née d’un poisson, elle avait l’odeur du poisson. Elle fut donnée par le roi à un esclave, en disant : « Que cette jeune fille soit la tienne ; elle est douée de beauté et de bonté ; elle a toutes les qualités en partage. » Elle eut le nom de Satyavati parce qu’elle avait été protégée par un pêcheur. Elle avait, en tout temps, l’odeur du poisson, la jeune fille au doux sourire. Pendant qu’elle traînait sur l’eau le bateau de son père, ce qui était son emploi, Parâçara la vit, alors qu’il faisait un pèlerinage aux étangs consacrés.

En la voyant douée d’une beauté extraordinaire, et désirée des Siddhas eux-mêmes, le sage (Parâçara) fut pris de désir pour la jeune fille au gracieux sourire. Le premier des Mounis dit à cette divine fille de Vasou, à la taille élégante : « Unis-toi à moi, ô bienheureuse ! » Celle-ci répondit : « Vois, ô bienheureux, les Richis qui se tiennent dans l’Océan ; de nous deux, vus par eux, comment l’union peut-elle avoir lieu ? » Sur cette observation, faite par la jeune fille, le bienheureux sage répandit un brouillard par lequel toute la contrée fut comme obscurcie. En voyant le brouillard répandu par le grand Richi, la jeune fille modeste fut étonnée et honteuse.

Satyavati dit : « Sache, ô bienheureux, que je suis une fille toujours soumise à la volonté de son père. Par mon union avec toi, ma virginité serait perdue, ô sans péché ! Et, ma virginité étant perdue, comment pourrai-je, ô le meilleur des brahmanes, retourner à la maison ? Comment oserai-je y rester, ô sage Richi ? »

Vâiçampâyana parle :

Telle fut sa pensée qu’elle lui fit connaître aussitôt ; le meilleur des Richis répondit avec bonté à ce discours : « Après avoir fait ce que je désire, tu n’en seras pas moins vierge ; choisis, de plus, le don qui te convient, timide jeune fille ! car ma protection n’a jamais été vaine jusqu’à présent, fille au doux sourire. » À ces paroles, elle choisit comme don l’odeur la plus douce pour son corps, et le bienheureux accomplit sur la terre ce désir de sa pensée.

Alors, en possession de ce don, heureuse et ornée des qualités qui sont le partage des femmes, elle s’unit au Richi aux actions merveilleuses. À cause de cela, son nom de Gandhavatî (parfumée) fut célèbre sur la terre. L’on sentait d’un yôdjana[90] le parfum (qui s’échappait) d’elle, d’où lui vint son autre nom de Yôdjanagandhî.

C’est ainsi que Satyavati, satisfaite, ayant obtenu le meilleur des dons, à la suite de son union avec Parâçara, enfanta à l’instant un fils. Et, dans un sacrifice sur le bord de la Yamouna, le fils de Parâçara, plein de force, après avoir obtenu le consentement de sa mère, appliqua son esprit à la pénitence, et dit : moi qui ai le souvenir des causes, j’enseignerai. C’est ainsi que Dvâipâyana fut engendré en Satyavati par Parâçara ; et c’est parce qu’il avait été déposé enfant sur une île (dvîpa) qu’il fut appelé Dvâipâyana.

Ce sage ayant vu que, de youga en youga (d’âge en âge), la loi se promulguait en vers, que la vie et la capacité des mortels se conformait aux yougas, dans son désir d’être agréable à Brahma et aux brahmanes, il rédigea (vivyâsa) les Vedas, et c’est à cause de cela qu’il est connu sous le nom de Vyâsa. L’illustre et bienfaisant sage enseigna les Vedas au nombre de cinq (y compris) le Mahâbhârata : à Soumantou, à Djâimini, à Pâila, à Çouka, son fils (à lui Vyâsa), et à Vâiçampâyana. C’est par eux que furent répandus séparément les récits du MahâBhârata.

En ce temps-là, Bhîchma, fils de Çantanou, le héros à la grande renommée, naquit de la (rivière) Gangâ, qui s’était unie avec le dernier. Le bienheureux Richi, qui connaît le sens du Veda, le brahmane à la grande renommée, le Richi de l’ancien temps, était empalé sur une pique, non parce qu’il était un voleur, mais parce qu’on était en doute si c’était un voleur. On l’appelait aussi Anîmândavya, lui dont la renommée est grande. Ayant invoqué Dharma (Yama), il lui dit : Une sauterelle a été, il est vrai, transpercée par moi, dans mon enfance avec un roseau ; je me rappelle cette faute, ô Dharma, mais je ne me rappelle pas un autre péché ! Comment mes austérités sans nombre ne l’ont-elles pas effacé mille fois ? Le meurtre d’un brahmane est un crime plus grave que le meurtre de toute autre créature ; parce que tu en es coupable, ô Yama, tu renaîtras dans la famille d’un soûdra !

Par cette malédiction, en effet, Dharma naquit dans la famille d’un soûdra, et le sage vertueux et sans péché reparut sous la figure de Vidoura. Sandjaya, semblable à un Mouni, fut le fils de Gavalgana. Du Soleil et de la jeune Kountî naquit Karna, à la grande force, portant une cuirasse née avec lui, lui dont le visage est orné de pendants d’oreilles. Pour le bien des mondes, Vichnou, à la grande gloire, qui est adoré par le monde, naquit de Dêvakî, (rendue mère) par Vâsoudêva, le dieu éternel, immuable, le créateur de l’univers, qu’on a nommé aussi Avyakta (invisible), Akchara (inaltérable), Brahma (l’essence divine), Pradhâna (le dieu suprême), Trigounâtmaka (ayant en lui-même les trois qualités), Atmâna (âme de l’univers), Avyaya (impérissable), Prakriti (la nature passive), Prabhava (la cause créatrice), Prabhou (maître suprême), Pouroucha (l’âme, le principe de vie), Viçvakarman (créateur de tout), Sattvayôga (dont l’essence est la bonté), Dhrouvâkchara (éternel et inaltérable), Ananta (sans fin), Atchala (immobile), Dêva (dieu), Hansa (cygne), Nârâyana (allant sur les eaux), Prabhou (maître suprême), Dhâtri (nourricier), Adja (qui n’a pas eu de naissance), Avyakta (invisible), Para (prééminent), Avyaya (impérissable), Kâivalya (l’unique), Nirgouna (dénué de propriétés), Viçva (universel), Anâdi (sans commencement), Adja (non né), Avyaya (impérissable). Lui, le Pouroucha excellent, le créateur, le grand-père de tous les êtres, dans le but d’accroître la loi, naquit au milieu des Andhakas et des Vrichnis[91].

Les deux guerriers très puissants, connaissant toutes les armes et habiles à s’en servir, Sâtyaki et Kritavarman, dévoués à Nârâyana, furent engendrés par Satyaka et Hridika. La semence de Bhâradvâdja, déposée en Drônî, fructifia, et Drôna naquit de ce grand Richi aux austérités terribles. De Gâutama, fils de Çaradvat, naquirent deux jumeaux, dans un bouquet de roseaux. La mère de Açvatthâman (Kripî) et Kripa, à la grande force[92]. Ensuite, le vaillant Açvatthâman naquit de Drôna.

Dhrichtadyoumna, aussi resplendissant qu’Agni, naquit du feu, pendant que s’achevait la cérémonie d’un sacrifice. Le héros plein de force ayant pris son arc pour anéantir Drôna, là aussi, sur l’autel même, naquit la belle et glorieuse Krichnâ ; elle resplendissait par l’éclat de son corps et par sa beauté sans égale.

Le disciple de Prahrâda (ou Prahlâda), le vainqueur des mendiants nus, Soubala parut alors. Sa race, qui détruisait la loi, naquit par une malédiction des dieux.

Alors aussi naquit Çakouni, fils de Sâubala roi de Gandhâra, et la mère de Douryôdhana (Gândhârî), tous les deux habiles à connaître le fond des choses.

De Krichna-Dvâipâyana, naquit Dhritarâchtra, le roi des nations, et de la femme de Vitchitravîrya naquit le puissant Pândou.

Le sage, habile à connaître le sens de la loi, pur de toute faute, Vidoura naquit de Dvâipâyana, dans une famille de soûdras.

De Pândou naquirent cinq fils, de deux femmes, tous semblables aux dieux. Le plus éminent d’entre eux par ses qualités fut Youdhichthira. Youdhichthira naquit de Dharma, Vrikôdara (Bhîma), de Maroutta, l’illustre Dhanandjaya (Ardjouna), le meilleur de tous ceux qui portent les armes, d’Indra. Puis, naquirent, beaux et semblables aux deux Açvins, Nakoula et Sahadêva, attentifs à servir leur précepteur spirituel (gourou)[93].

Alors aussi naquirent les cent fils du sage Dhritarâchtra ; à partir de Douryôdhana, jusqu’à Youyoutsou, ce sont : Karâna, Douhçâsana, ainsi que Douhçaha, ô Bhârata ; Dourmarchana, Vikarna, Tchitrasêna, Vivinçati, Djaya, Satyavrata et Pouroumitra, et, enfin, Youyoutsou, le fils de la vaicya, (paysanne), qui est le onzième grand guerrier.

Soubhadrâ fut, par Ardjouna, rendue mère d’Abhimanyou, neveu de Vâsoudêva et petit-fils du magnanime Pândou.

De Drâupadî, fille du roi de Pântchâla[94], les Pândous eurent cinq fils, beaux et habiles à se servir de toutes les armes. Prativindhya naquit de Youdhichthira, Soutasôma de Vrikôdara (Bhîma) ; Çroutakîrtti d’Ardjouna ; Çatânîka fut le fils de Nakoula, et, enfin, de Sahâdêva, naquit le redoutable Çroutasêna.

Hidimbâ fut, par Bhîma, rendue mère de Ghadôtkatcha, dans la forêt.

Droupada fut le père de Çikhaudi, la jeune fille qui fut changée en garçon, celle-là même que le Yakcha Sthoûna changea en homme, dans le désir de lui être agréable.

Dans le combat des Kourous, s’assemblèrent plusieurs centaines de mille de rois désireux de se mesurer dans les combats.

Les noms de ces (guerriers) innombrables ne pourraient être tous comptés avec exactitude, même en y employant dix mille ans. Ce sont ces chefs illustres qui font que cette histoire est aussi étendue.

Telle est, dans l’Adiparva, dans l’Adivançavatarana, la soixante-troisième lecture.

LXIV

Djanamêdjaya parle :

Les uns sont célèbres, ô brahmane, et les autres ne le sont pas ; je désire entendre parler de tous ces rois, ainsi que des autres (qui se comptent) par milliers. Dans quel but ils étaient rassemblés sur la terre, ces grands guerriers semblables aux dieux, daigne, ô bienheureux, me le raconter en détail.

Vâiçampâyana parle :

Certes, il est mystérieux, ô roi, ce récit que nous avons appris des dieux ; je te le dirai, cependant, après avoir adoré l’être existant par lui-même. Trihsaptakritva[95], ayant autrefois dépeuplé la terre de Kchatriyas, le fils de Djamadagni (Paraçourâma) se livra à la pénitence sur le Mahêndra, le meilleur des monts. Alors, dans le monde ainsi dépeuplé de Kchatriyas par le fils de Bhrigou (Paraçourâma), les femmes des Kchatriyas, ô roi, allèrent trouver les brahmanes pour avoir des fils. Les brahmanes, attachés à leurs vœux, eurent commerce avec elles, toujours au temps convenable. Ces femmes Kchatriyas, par milliers, conçurent d’eux et mirent au monde des Kchatriyas extrêmement courageux, et aussi des filles pour la propagation des Kchatriyas. C’est ainsi que, par des brahmanes austères, fut régénérée et augmentée, chez les femmes des Kchatriyas, la race de ces derniers, suivant la loi, et douée d’une très longue existence. Il y eut de nouveau alors quatre castes, dont celle des brahmanes était la première. Les hommes s’approchaient de leurs femmes au temps convenable, jamais par désir et hors le temps convenable. Il en était de même pour les autres êtres nés dans la condition des bêtes. Par ce commerce avec leurs épouses dans le temps convenable, ô prince de Bhârata, s’augmentèrent, d’accord avec la loi, les êtres vivants par centaines de mille. Ces peuples, ô protecteur de la terre, étant attachés à l’observance de la loi, les hommes furent délivrés de tous côtés des inquiétudes et des maladies. Alors la caste des Kchatriyas domina de nouveau sur cette terre que ronge l’Océan, passée tout entière au pouvoir du meilleur des fils de la Gangâ (Bhîchma), avec ses monts, ses forêts et ses villes ; et la race des Kchatriyas gouvernant cette terre suivant la loi, la caste des brahmanes et les (trois) autres jouirent de la plus grande prospérité.

Ayant mis de côté les fautes produites par le désir et la passion, les princes protégeaient en suivant la loi, infligeant le châtiment à ceux qui le méritaient ; de sorte que, pour la classe équitable des Kchatriyas, Çatakratou, aux mille yeux (Indra), dans une contrée agréable, protégeait les nations en leur versant la pluie en temps convenable. Aucun enfant ne mourait alors, ô prince, et nul ne connaissait de femme avant d’être parvenu à la jeunesse. C’est ainsi que se remplit de gens doués d’une longue vie, ô prince de Bhârata, cette terre entourée de l’Océan.

Les Kchatriyas faisaient de grands sacrifices, accompagnés de nombreux présents, et les brahmanes lisaient alors les Vedas, ainsi que les Angas et les Oupanichats. En ce temps-là, les brahmanes ne vendaient pas le Veda, ô prince, et, dans une réunion de soûdras[96], on ne lisait pas les Vedas. Les vâicyas traçaient les sillons à l’aide des bœufs sur cette terre, mais ils n’attachaient pas les bœufs maigres au joug, et les nourrissaient avec soin ; les hommes ne troublaient point les veaux qui buvaient l’écume (du lait) ; les marchands ne vendaient pas alors leurs marchandises avec des mesures trompeuses, et les actions, ô prince des hommes, étaient réglées par la justice. Les hommes, soumis à la loi, agissaient en vue de la loi. Toutes les castes étaient attachées à leurs devoirs, de sorte que, alors, ô prince des hommes, la justice ne diminuait nulle part. Dans le temps (convenable), les génisses et les femmes donnaient l’existence, ô seigneur de Bhârata. Les fleurs et les fruits des arbres venaient en leur saison. Tandis que le Kritayouga s’écoulait dans ces conditions, la terre entière était remplie d’un grand nombre d’êtres animés. Dans le monde des hommes ainsi réglé, les Asouras rendirent mères les femmes des rois, ô prince des nations.

C’est alors que de nombreux Dâityas vaincus par les dieux dans une bataille, privés de leur puissance et du ciel, s’assemblèrent ici-bas sur la terre ; et là, ces êtres intelligents aspirant à la condition de dieux parmi les hommes, ces Asouras, ô excellent, y engendrèrent en toutes sortes d’êtres : dans des vaches, dans des cavales, ô prince des rois, dans des ânesses, des chamelles, dans des femelles de buffles et d’éléphants, dans des gazelles et des femelles d’animaux carnivores.

À cause des créatures qui étaient nées et de celles qui naissaient, ô protecteur de la terre, la Terre ne pouvait plus se soutenir elle-même.

Cependant, quelques princes étaient nés remplis de beaucoup d’orgueil ; fils de Diti et de Danou[97], qui habitaient ce monde, pleins de force et d’arrogance, prenant diverses formes, ils parcouraient cette terre entourée par l’Océan, ces persécuteurs de leurs ennemis. Ils vexaient les brahmanes, les Kchatriyas, les vaîçyas et les soûdras ; ils opprimaient aussi les autres créatures par leur violence, épouvantant et tuant tous les êtres assemblés ; ils erraient de tous côtés sur la terre, ô roi, par centaines de mille, tourmentant çà et là les grands Richis retirés dans leurs ermitages, ces êtres qui n’avaient rien de commun avec les brahmanes, fiers de leur force et enivrés par l’excès de leur orgueil.

Ainsi désolée par ces grands Asouras aux efforts puissants, enorgueillis de leur force et de leur courage, la Terre, ô roi, alla trouver Brahma, car les troupes des êtres et les serpents ne pouvaient plus supporter la Terre avec ses montagnes, ainsi bouleversée par la force des Dânavas.

Alors la Terre, fatiguée de son fardeau, agitée par la crainte, alla en refuge vers le dieu grand-père de tous les êtres. Elle aperçut le dieu Brahma, le créateur éternel du monde, entouré de dieux, de brahmanes et de Maharchis pleins de félicité, de Gandharbas et d’Apsaras occupés à des œuvres divines et jouissant du bonheur. S’étant approchée de lui, elle le loua pendant qu’il était ainsi (au milieu de la cour céleste).

Venue pour chercher un refuge, la Terre se fit reconnaître de lui, en présence de tous les gardiens du monde, ô Bhârata. En vertu de sa nature qui est la suprême intelligence, ce qu’allait faire la terre avait été connu d’avance de Brahma, existant par lui-même. Comment, en effet, le créateur de l’univers ne connaîtrait-il pas tout ce qui est dans l’esprit des Souras, des Asouras[98] et des hommes, sans exception ?

Le seigneur excellent de la Terre, ô grand roi, parla à la Terre ; le maître de toutes les créatures, l’Être suprême, Sambhou-Pradjâpati-Brahma dit : Afin de remplir le but pour lequel tu es venue en ma présence, ô Terre, je rassemblerai tous les dieux.

Vâiçampâyana parle :

Après avoir parlé ainsi à la Terre, le dieu Brahma la congédia, ô roi, et il ordonna lui-même alors à tous les dieux de chasser par portions et peu à peu le fardeau de celle-ci. « Procréez sur elle, par opposition (aux Asouras) » dit-il. Puis, ayant rassemblé les troupes des Gandharbas et des Apsaras, le bienheureux adressa à tous ce discours plein de sens.

Brahma dit :

« Que chacun de son côté engendre comme je le désire au milieu des hommes. »

Alors Çakra (Indra) et les autres ayant tous entendu ces paroles du maître des Souras (dieux), en saisirent la vérité, la convenance et la justesse.

Tous donc, le moment leur étant désigné pour aller chacun de son côté sur la terre, suivirent Nârâyana-Vâikoundha, le vainqueur de l’ennemi, celui qui a le disque et la massue à la main, qui est vêtu de jaune, resplendissant de blancheur, qui a le nombril pareil au lotus, celui qui tue les ennemis des dieux, dont la poitrine est large, qui a de beaux yeux, le dieu maître des Pradjâpatis, le guide puissant des Souras, Hrichikêça (Vichnou), marqué du Çrîvatsa[99], adoré de tous les dieux.

Le Ciel, purificateur par excellence, dit à ce meilleur des Pourouchas : Pour ta part, accomplis un avatâra (incarnation). Et Hari (Vichnou) lui répondit : Qu’il en soit ainsi ! Telle est, dans l’Adiparva, dans l’Adivançavatarana, la soixante-quatrième lecture.

VANA PARVA

KAIRATA PARVA

ÉPISODE DU MONTAGNARD[100]
 

XXXVIII

Djanamêdjaya dit :

Ô bienheureux, je désire apprendre en détail comment Pârtha (Ardjouna), infatigable dans ses actions, obtint les armes ; comment ce héros des hommes, cet illustre Dhanandjaya aux longs bras entra sans crainte dans la forêt déserte, ce qu’il y fit pendant son séjour, ô le plus savant des brahmanes, et comment fut satisfait le bienheureux Sthânou (Civa), le roi des dieux. Voilà ce que je désire apprendre, ô le meilleur des brahmanes ; car, ô toi qui sais tout, tu connais les choses divines et humaines. Ce fut, ô brahmane, la plus étonnante des luttes, et faisant dresser les cheveux, que soutint avec Civa autrefois Ardjouna, le meilleur des combattants, invincible dans les batailles. À ce récit, les cœurs des princes héroïques, lions des hommes, tressaillirent de crainte, de plaisir et d’étonnement. Raconte aussi tout ce que fit ensuite Ardjouna, car je ne vois rien en lui de blâmable ni d’indifférent. Raconte-moi toutes les aventures de ce héros.

Vâiçampâyana dit :

Je vais te dire en détail cette histoire divine du magnanime Ardjouna, ô illustre descendant de Kourou, cette grande et merveilleuse lutte corps à corps d’Ardjouna avec Tryambaka (Civa) le dieu des dieux. Écoute le récit complet de cette rencontre.

Par ordre de Youdhichthira, Ardjouna était allé voir Indra, le maître des Souras, et Çangkara (Civa) le dieu des dieux. Après avoir pris son arc divin et son épée à poignée d’or, le prince à la grande force, aux grands bras, le descendant de Kourou, pour accomplir ce qu’il fallait faire, se dirigea par l’horizon septentrional vers le sommet de l’Himavat. Le fils d’Indra à l’esprit ferme, ô roi, le plus grand guerrier du monde entier, s’en allait en grande hâte, bien résolu à se livrer aux austérités. Il parcourut seul la forêt sombre et hérissée d’épines, remplie de fleurs et de fruits variés, habitée par divers oiseaux, pleine de troupes d’animaux de toutes sortes, fréquentée par les Siddhas et les Tchâranas. Pendant que le fils de Kountî pénétrait ainsi dans la forêt, un bruit de conques et de tambours retentit dans le ciel ; puis, une grande pluie de fleurs tomba sur la terre et un réseau de nuages étendit son ombre de tous côtés.

Après avoir traversé les passages difficiles de la forêt jusqu’au voisinage de la grande montagne, Ardjouna resplendit sur le flanc de l’Himavat, où il fixa sa demeure. Là, il aperçut des arbres en fleur, animés par les chants gracieux des oiseaux ; des fleuves aux larges ondes sinueuses pareilles au lapis-lazuli sans tache, retentissant du cri des cygnes et des oies sauvages, du chant joyeux des kôkilas mâles, des hérons et des paons. Le vaillant Ardjouna, à la vue de ces eaux pures, fraîches et limpides, entourées d’une forêt délicieuse, fut rempli de joie. Ravi, en explorant cette belle forêt, Ardjouna se livra à de rudes austérités. Brillant d’une splendeur terrible, couvert d’un vêtement d’herbe, muni du bâton et de la peau de gazelle (des ascètes), il se nourrissait de feuilles sèches tombées à terre. De trois nuits en trois nuits, pendant un mois, il mangea des fruits ; il passa le second mois en mettant le double d’intervalle ; il passa le troisième mois en ne prenant de la nourriture que tous les quinze jours ; et le quatrième mois, enfin, étant venu, le fils de Pândou, aux grands bras, avait l’air pour nourriture. Les bras levés en haut, il se tenait, sans appui, debout sur la pointe du pouce de ses pieds. Par l’effet de ses ablutions continuelles, les cheveux nattés du héros magnanime à la gloire immense, ressemblaient à l’éclair et au lotus.

Alors tous les Maharchis allèrent trouver le dieu qui porte un trident (Civa)[101], désireux de lui apprendre qu’Ardjouna se livrait à une mortification terrible.

Après avoir salué Mahâdêva, ils lui racontèrent ainsi ce que faisait le héros : Cet Ardjouna à la grande splendeur, établi sur le sommet de l’Himavat et livré à des austérités terribles et difficiles à accomplir, emplit les régions de fumée, et nous tous, ô maître des dieux, nous ne savons ce qu’il veut faire ; il nous inquiète tous[102] ; il faut l’empêcher de continuer.

Quand il eut entendu ce discours des Mounis préoccupés de cette idée, l’époux de la déesse Oumâ, le maître des Bhoûtas (génies), Mahâdêva, leur adressa ces paroles :

Le découragement ne doit pas vous prendre ainsi à cause d’Ardjouna. Vite, retirez-vous joyeux et pleins d’énergie comme vous êtes venus. Je connais bien le dessein que celui-ci a dans l’esprit ; ce n’est ni le désir du ciel, ni de la puissance, ni d’une longue vie. Tout ce qui est l’objet de son désir, je le remplirai certainement aujourd’hui.

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ces paroles de Çarva (Civa), les Richis véridiques, l’esprit satisfait, s’en retournèrent dans leurs demeures.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Kâirata parva, dans le dialogue des solitaires et de Civa, la trente-huitième lecture.

XXXIX

Tous ces ascètes magnanimes étant partis, le bienheureux qui tient un trident à la main, Civa, qui efface toutes les fautes, prit la figure d’un montagnard, pareil à l’arbre kânchana[103], resplendissant et fort comme un autre mont Mérou. Après avoir pris son arc fortuné et ses flèches pareilles à des serpents, il descendit rapidement, ayant le corps d’un homme farouche, accompagné de la déesse Oumâ sous une forme pareille. Vêtu des habits d’un montagnard, il était suivi de Bhoûtas joyeux couverts de vêtements de toutes sortes, et de femmes par milliers.

Alors, ô roi, cette contrée resplendit. Au même instant, la forêt tout entière devint silencieuse ; le bruit des torrents et le chant des oiseaux cessèrent.

Arrivé près d’Ardjouna, infatigable dans ses actions, le dieu vit, chose étrange, un fils de Danou nommé Moûka, qui avait pris la forme d’un sanglier, et qui, rempli de méchanceté, attendait Ardjouna pour le tuer. Mais Ardjouna lui dit en prenant (l’arc) Gândiva et des flèches pareilles à des serpents, après avoir tendu l’arc excellent et en faisant résonner la corde : Tu veux me tuer, moi qui suis venu ici sans mauvais desseins ; mais ce sera moi qui le premier te conduirai aujourd’hui dans la demeure de Yama.

En voyant l’habile archer Ardjouna se préparant à frapper, Civa, sous la forme d’un montagnard, l’arrêta aussitôt. – C’est moi qui le premier ai désiré ce (sanglier) pareil au mont Indrakîla[104]. Sans prendre garde à ces paroles, Ardjouna n’en frappa pas moins. Le majestueux montagnard lança aussi, dans ce seul et même but, une flèche pareille à la foudre et étincelante comme la flamme. Les deux flèches décochées par eux tombèrent à la fois sur le corps de Moûka gros comme une colline. Pareil au coup de tonnerre dans la montagne, retentit en ce moment la chute de leurs deux flèches. Percé ensuite de traits nombreux, aux pointes brillantes, semblables à des serpents, le sanglier mourut, et reprit de nouveau la forme terrible d’un Rakcha.

Alors Ardjouna, qui tue les ennemis, aperçut cet homme brillant comme l’or, couvert d’un vêtement de montagnard et accompagné de femmes. Le fils de Kountî, joyeux, lui dit en souriant : Qui es-tu, toi qui erres dans la forêt déserte entouré d’une troupe de femmes ? Ne crains-tu rien dans cette forêt, homme couleur d’or ! Pourquoi ce sanglier, qui est ma capture, a-t-il été blessé par toi ? Ce Rakcha venu ici avait été d’abord abattu par moi. De gré ou de force, tu ne m’échapperas pas vivant, car ce n’est pas le droit de la chasse que tu as exercé aujourd’hui à mon égard. Aussi vais-je te faire sortir de cette vie, habitant de la montagne !

Ainsi interpellé par le fils de Pândou, le montagnard sourit et répondit d’une voix flatteuse au Pândava habile à manier l’arc (même) de la main gauche : Ne te mets pas en peine à cause de moi, au milieu de cette forêt, ô héros ! Cette terre a toujours été notre demeure à nous qui habitons dans la forêt. Mais toi, qui fais des choses difficiles, pourquoi ce séjour-ci est-il embelli par toi ? C’est nous qui habitons ces lieux remplis d’une multitude d’êtres, ô pénitent. Toi, au contraire, beau jeune homme, brillant comme le feu, et fait pour le plaisir, comment parcours-tu tout seul cette contrée déserte ?

Ardjouna dit :

J’ai fait mon refuge de (mon arc) Gândiva, et de mes flèches pareilles au feu, et j’habite dans cette grande forêt comme un second Pâvaki ; et ce Rakcha redoutable, venu ici pour me tuer sous la forme d’une énorme bête sauvage, a été tué par moi.

Le montagnard dit :

Percé d’abord des flèches parties de mon arc, s’il est étendu sans vie, c’est parce que je l’ai conduit dans le séjour de Yama. C’est moi qui l’ai visé le premier, moi qui l’ai frappé d’abord, et c’est par mes coups qu’il a été privé de la vie. Ne viens donc point attribuer tes torts à un autre, fier de ta force ! tu es orgueilleux, ô insensé ! tu ne m’échapperas pas vivant. Sois ferme ; je lancerai des flèches comme des foudres, déploie ta plus grande force ; lance aussi des flèches !

À ces paroles du montagnard, Ardjouna fut transporté de colère et le frappa de ses flèches. Il les reçut d’un air joyeux. Encore ! encore ! disait-il. Un peu lent ! un peu lent ! lui criait-il. Saisis ces flèches pénétrantes aux pointes de fer.

Ainsi excité, Ardjouna lança aussitôt une pluie de traits. Alors, furieux tous les deux, et irrités de plus en plus, ils se couvraient l’un l’autre de flèches terribles comme des serpents. Pendant qu’Ardjouna faisait pleuvoir une pluie de flèches sur le montagnard, Civa les recevait d’un air joyeux, et, après avoir, pendant une demi-heure, supporté cette pluie de traits, le dieu qui porte un trident restait debout, le corps intact, immobile comme une montagne. En voyant que cette pluie de flèches était sans effet, Ardjouna fut rempli du plus grand étonnement. Bien, bien ! se dit-il. Quoi, ce beau jeune homme, habitant des cimes de l’Himavat, reçoit les flèches lancées par l’arc Gândiva sans être blessé ! Qui est-il ? Ce doit être un dieu ; Civa ou un Yakcha ; un Soura ou bien un Asoura, car c’est sur la meilleure des montagnes qu’a lieu l’assemblée des dieux. Pas un autre, en effet, que le dieu qui porte un trident ne pourrait supporter le choc d’une multitude de traits lancés par milliers par moi. Dieu ou Yakcha, quel qu’il soit, autre que Civa, je le conduis avec des flèches acérées dans la demeure de Yama.

Alors Ardjouna, joyeux, lança ses flèches pénétrantes aux pointes de fer, par centaines, comme le soleil darde ses rayons. Le bienheureux dont la pensée embrasse le monde, le dieu qui porte le trident les reçut d’un air satisfait, comme une pluie de pierres, sans remuer. En un moment, Ardjouna eut épuisé ses traits, et une crainte extrême s’empara de lui à la vue de ce destructeur de flèches. Il pensait que c’était le bienheureux Agni (dieu du feu), par qui, autrefois, lui avaient été donnés, dans le bois sacré, deux carquois indestructibles. « Eh ! quoi, tout ce que j’ai lancé de flèches avec mon arc est perdu ! Quel est donc cet homme qui dévore ainsi tous les traits ! Mais en le tuant avec le bout de mon arc, comme on tue un éléphant avec la pointe d’une pique, je le conduirai dans le séjour de Yama qui inflige le châtiment. »

Alors, après avoir saisi son arc par le bout et avoir défait le nœud qui retenait la corde, il frappait aussi avec ses poings pareils à la foudre, tout rempli d’ardeur. Le fils de Kountî combattait donc avec la pointe de l’arc, lui qui tue les guerriers ennemis. Mais l’habitant de la montagne lui prit son arc divin. Alors Ardjouna, dépouillé de son arc, s’avança l’épée à la main, et, désireux de mettre fin au combat, attaqua avec impétuosité son adversaire. Le vigoureux descendant de Kourou lui déchargea sur la tête, et de toute la force de son bras, son glaive acéré que des montagnes n’eussent pas supporté. Le glaive excellent, en atteignant la tête de celui-ci, se brisa. Alors Ardjouna combattit avec des arbres et des pierres. De son côté, le bienheureux, sous la forme du robuste montagnard, saisissait des arbres ou des pierres. En ce moment, Ardjouna plein de force, avec ses poings pareils à la foudre, et soulevant un nuage de poussière, frappa celui-ci sur sa figure orgueilleuse, pareille à celle d’un montagnard. Alors aussi, avec ses poings redoutables, semblables à la foudre d’Indra, le bienheureux, sous la figure d’un montagnard, harcela le fils de Pândou. À cet instant, retentit le bruit terrible et répété des coups de poings du Pândava et du montagnard qui combattaient. Pendant une heure dura ce combat qui fait dresser les cheveux, où les bras se mêlaient en se choquant, comme dans la lutte de Vritra et d’Indra.

Ardjouna étreignit alors avec force le montagnard contre sa poitrine. De son côté, le montagnard serra fortement le Pândava, qui s’épuisait en efforts. Du frottement de leurs bras, de l’étreinte de leurs poitrines, naissait dans leurs membres un feu produisant une fumée comme celle des charbons.

Alors Mahâdêva ayant fatigué Ardjouna, dont les forces étaient épuisées, l’accabla de sa splendeur, et, par la colère, lui troubla l’esprit.

En ce moment, Ardjouna resplendit de tous ses membres fatigués et rassemblés comme une boule ; et, ainsi replié sur lui-même par le dieu des dieux, il ne pouvait respirer. Pressé par le magnanime Civa, il tomba à terre, incapable de se mouvoir et comme privé de vie.

Après être resté près d’une heure ainsi, le fils de Pândou reprit ses sens. Accablé de tristesse, et les membres couverts de sang, il prit pour refuge le dieu secourable qui porte un trident. Puis, ayant élevé un carré de terre, il honora Civa en y déposant une guirlande. Au même instant, le meilleur des fils de Pândou, revenu à son caractère par la joie, aperçut la guirlande posée sur la tête du montagnard. Il tomba à ses pieds, et alors Civa fut satisfait et lui dit, d’une voix retentissante comme celle des nuages orageux, en même temps qu’il était frappé d’étonnement à la vue des membres du héros amaigris par la mortification :

Oui, oui, Ardjouna, je suis satisfait de ton action sans égale. Par le courage et la fermeté, il n’y a pas de kchatriya (guerrier) qui soit semblable à toi. Ta gloire et ta valeur sont égales à la mienne aujourd’hui, ô sans péché ! je suis content de toi, guerrier aux grands bras. Regarde-moi, prince de Bhârata. Je te donne un œil (divin), guerrier aux grands yeux, qui as été autrefois un Richi. Tu vaincras dans le combat tous tes ennemis, fussent-ils dieux. Je te donnerai avec plaisir cette arme irrésistible, car tu es capable, dès à présent, de te servir de cette arme qui m’est propre.

Alors Ardjouna vit le dieu Mahâdêva, qui habite la montagne et porte à la main un trident, accompagné d’une déesse et brillant d’un grand éclat. Il mit les genoux à terre, et, courbant la tête, Ardjouna qui détruit les villes des ennemis se rendit Civa propice.

Ardjouna dit :

Dieu aux cheveux tressés, maître de tous les dieux, vainqueur de Bhaganêtra, Mahâdêva, dieu des dieux, au cou noir, aux cheveux nattés, je te connais, ô le meilleur des créateurs, toi qui as trois yeux et es présent partout. Refuge des dieux, c’est par toi, ô dieu, qu’a été créé cet univers. Tu es invincible pour les trois mondes des dieux, des Asouras et des hommes. À Civa sous la forme de Vichnou, à Vichnou sous la forme de Civa, destructeur du sacrifice de Dakcha, à Hari-Roudra, adoration ! À celui qui a un œil au front, maître universel qui porte un trident, qui conserve l’arc Pinâka ; à celui qu’on nomme aussi Soûrya (le soleil), Mârdjâlîya et Vêdhas ! Je t’implore, ô bienheureux, seigneur de toutes les créatures, appelé encore Ganêça ; refuge de l’univers, créateur des créateurs du monde, toi qui es bien au-dessus de la nature et de l’humanité, ô Civa ! le plus éminent et le plus subtil des êtres, daigne me pardonner mon offense, ô bienheureux Civa ! Dans le désir de te voir, je suis venu sur cette grande montagne aimée de toi, maître des dieux, et la meilleure retraite pour la pénitence. Sois-moi propice, ô bienheureux qu’adorent tous les mondes. Que ma faute, ô Mahâdêva, ne soit pas pour moi la cause d’un châtiment. C’est par ignorance que j’ai soutenu cette lutte avec toi. À celui qui t’a pris pour refuge, pardonne aujourd’hui, ô Civa !

Le très glorieux Vrichabhadvadja (Civa qui a un taureau pour emblème), lui répondit en souriant, en touchant son beau bras et en prenant plaisir à caresser avec les siens Ardjouna qui ne résiste plus. Le bienheureux Civa, le dieu des dieux, parla à Ardjouna, après l’avoir rassuré auparavant.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans l’épisode du montagnard et la louange de Mahâdêva (Civa), la trente-neuvième lecture.

XL

Le dieu des dieux dit :

Tu as été, dans une existence antérieure, Nâra le compagnon de Nârâyana, et tu t’es livré à une pénitence terrible à Badari[105], pendant plusieurs myriades d’années. C’est en toi ou en Vichnou que réside la plus grande gloire, ô le meilleur des dieux[106] ! C’est par votre splendeur à vous deux, éminents entre les dieux, qu’est soutenu cet univers. Au couronnement de Çakra (Indra), les Dânavas ayant ravi le grand arc qui résonne comme un nuage pluvieux, ils furent punis par toi et par Krichna, ô excellent. C’est ce même (arc) Gândiva, fait pour ta main, ô Ardjouna, qui fut repris par moi, à l’aide de magie, ainsi que ces deux carquois indestructibles qui te conviennent si bien aussi. Ton corps sera invulnérable, ô descendant de Kourou. Tu as mon amitié, ô prince ferme dans la vérité. Reçois de moi le présent que tu désires, ô le meilleur des hommes. Pas un héros, quel qu’il soit, ne peut, parmi les mortels ou dans le ciel, se comparer à toi qui me rends fier ! L’état de guerrier est ta nature, ô vainqueur des ennemis !

Ardjouna dit :

Ô bienheureux ! si par amitié tu me donnes ce que je désire, toi qui as un taureau pour emblème, je désire cette arme divine et terrible qui t’appartient, ô maître, celle qui a nom Brahmaçiras (tête de Brahma), instrument formidable, qui, au moment terrible où arrive la fin d’un youga (âge), détruit le monde tout entier. Il y aura un grand combat avec Karna, Bhîchma, Kripa et Drôna ; par ta protection, ô Mahâdêva, fais que je puisse les vaincre selon la règle. Puissé-je, avec cette arme, consumer dans le combat les Dânavas et les Rakchas, les Bhoûtas, les Piçâtchas, les Gandharbas et les Serpents ! En elle naissent, au gré du désir, mille lances, des massues effrayantes à voir et des flèches pareilles à des serpents. Puissé-je combattre avec elle contre Bhîchma, Drôna, Kripa et le fils du Soleil (Karna) qui toujours, dans le combat, prononce des paroles amères. C’est là mon premier désir, ô bienheureux, vainqueur de Bhaganêtra. Soutenu par ta faveur, puissé-je être fort en conséquence !

Bhava (Civa) dit :

Je te donne cette arme favorite de Civa, ô héros ! Tu es fort pour résister, pour délivrer et pour combattre, ô Pândava. Le grand Indra ne le sait pas, ni Yama, ni le roi des Yakchas (Kouvêra), ni Varouna, ni Vâyou, comment les hommes le sauraient-ils ? Mais cette arme, ô Pârtha (Ardjouna), ne doit pas être lancée inconsidérément sur tout homme ; elle pourrait détruire le monde entier si on la faisait tomber sur un homme de peu de gloire. Rien, en effet, dans les trois mondes, de mobile ou d’immobile, qui ne puisse en être frappé ; on la fait tomber avec la pensée, l’œil, la parole ou l’arc.

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ces paroles, Pârtha (Ardjouna) empressé, pur et recueilli, s’approcha de Viçvêça (le maître de tout, Civa). « Instruis-moi, » lui dit-il. Alors le dieu enseigna le secret d’arrêter cette arme au meilleur des fils de Pândou, dont le corps est pareil à celui d’Antaka.

L’arme se tint auprès de Pârtha (Ardjouna) de même qu’auprès de l’époux aux trois yeux d’Oumâ. Ardjouna la reçut avec joie, et, au même instant, la terre trembla avec les montagnes, les arbres des forêts, les profondeurs de l’Océan, les villages et les villes. En ce moment retentirent les conques, les tambours et les timbales par milliers, et des tourbillons soufflèrent à plusieurs reprises. Alors étincela l’arme terrible du fils de Pândou à la gloire immense. Les dieux et les Dânavas la virent qui se tenait à son côté sous une forme visible. Ensuite, au toucher de Tryambaka (Civa), tout ce qui n’était pas beau dans le corps de Phalgouna (Ardjouna) disparut entièrement. « Va dans le ciel, » (lui dit Civa). À cet ordre de Tryambaka, Ardjouna ayant incliné la tête, adora le dieu en joignant les mains. Alors le maître puissant des habitants du ciel, le seigneur resplendissant de la montagne, l’époux d’Oumâ, Civa rendit au meilleur des hommes le grand arc Gândiva, qui détruit les fils de Diti et les Piçâtchas.

Puis Içvara, accompagné d’Oumâ, quittant la plus belle des montagnes, avec des cimes blanches, des plateaux et des vallées, habitée par les oiseaux et les grands solitaires (Maharchis), s’en alla au ciel, à la vue du plus vaillant des hommes.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans l’épisode du montagnard et la rencontre de Civa, la quarantième lecture.

XLI

Le dieu qui a un taureau pour emblème et porte (l’arc) Pinâka, fut bientôt hors de la vue d’Ardjouna, comme le soleil couchant (disparaît) pour le monde. Alors Ardjouna, qui tue les ennemis, fut livré au plus grand étonnement. « J’ai vu ici devant moi Mahâdêva, » se dit-il, ô descendant de Bhârata. « Je suis heureux, je suis favorisé, puisque Tryambaka (Civa), qui porte (l’arc) Pinâka, a été vu par moi sous les traits d’un bienfaiteur et touché par ma main. Je comprends que j’ai fait l’action la plus extraordinaire dans le combat, que tous les ennemis sont vaincus et que mon but est atteint. »

Pendant que Pârtha (Ardjouna), à la gloire immense, se livrait à ces pensées, le maître fortuné des eaux, brillant des couleurs du lapis-lazuli, éclairant de tous côtés les régions, arriva entouré d’une troupe de monstres marins, de Nâgas, de fleuves, de rivières, de Dâityas, de Sâdhyas et de divinités, le maître puissant des habitants des eaux, Varouna, arriva en cet endroit.

Puis Kouvêra, au corps d’or, avec un char resplendissant, s’approcha suivi des Yakchas ; illuminant l’éther et admirable à voir, le dieu fortuné des richesses venait pour voir Ardjouna. Celui qui met fin au monde, le majestueux Yama, dont la présence est redoutable, qui porte un bâton dans sa main, qui détruit tous les êtres, dont les pensées sont impénétrables, était accompagné des Pitris (mânes), qui sont la cause par laquelle le monde existe, revêtus d’une forme humaine ; le fils du Soleil, le roi de la justice, éclairait avec son char les trois mondes, en même temps que les Gouhyakas, les Gandharbas et les Serpents[107]. Comme un second soleil, quand est venue la fin d’un youga (âge du monde), ceux-ci éclairent les divers sommets de la grande montagne. Quand ils se furent arrêtés, ils virent Ardjouna qui se livrait aux austérités.

Quelque temps après, monté sur la tête d’Airâvata, arriva, avec la grande Indrânî (épouse d’Indra), Çakra (Indra), entouré d’une troupe de dieux, avec un parasol jaune tendu sur sa tête. Il brillait comme le roi des astres quand il se tient sur un nuage blanc. Loué par les Richis (saints) riches en austérités, il s’arrêta sur le sommet de la montagne et y resta, comme un soleil levant.

Cependant, le son prolongé des nuages retentit dans la montagne, et Yama, qui connaît le mieux la loi, debout à l’horizon méridional, (s’écria) : Ardjouna ! Ardjouna ! regarde-nous, (vois les) gardiens du monde rassemblés. Le spectacle que nous déployons devant toi est digne d’être vu. Tu as été autrefois le magnanime et puissant solitaire nommé Nâra, descendu à la condition d’un mortel par l’ordre de Brahma, ô excellent. Par toi, le descendant de Vasou, le courageux et redoutable grand’père Bhîchma[108], très savant dans la loi, doit être mis à mort dans le combat, ô sans péché, et son corps, consumé par le feu, (sera) gardé par le fils de Bhâradvâdja (Drôna). Les Dânavas puissants, descendus à la condition des hommes, les Dânavas se sont revêtus de cuirasses, ô descendant de Kourou. Et le fils de mon père, du dieu qui échauffe tous les mondes (le Soleil), Karna, à la force prodigieuse, doit être tué par toi, ô Dhanandjaya (Ardjouna) ; et les alliés des Dêvas, des Dânavas et des Rakchas, accablés par le fruit de leurs œuvres, marchant à leur perte, et terrassés par toi dans le combat, obtiendront la voie qui leur convient, ô fils de Kountî, vainqueur de l’ennemi ; et ta renommée demeurera impérissable dans le monde, ô Phalgouna (Ardjouna), car Mahâdêva (Civa) a été content de toi dans le grand combat ; mais ta renommée doit être rendue plus pure et plus brillante encore en compagnie de Vichnou. Prends, héros aux grands bras, ce bâton auquel rien ne résiste ; avec cette arme, tu accompliras une œuvre très grande.

Vâiçampâyana parle :

Le descendant de Kourou reçut comme il convenait cette arme portant avec elle les mantras (formules magiques), le secours et la délivrance.

Alors Varouna, qui a la couleur bleue de l’Océan, le maître des monstres marins, se tenant dans la région occidentale, prononça ces paroles : Ô Pârtha (Ardjouna), tu es le premier des Kchatriyas qui pratiquent la loi des Kchatriyas. Regarde-moi, toi qui as de grands yeux couleur d’airain, je suis Varouna, le souverain des eaux. Ces chaînes préparées par moi, irrésistibles, propres à Varouna, ô fils de Kountî, prends-les avec le secret de les arrêter. Avec elles, ô héros, dans le combat avec les démons, des milliers de Dâityas magnanimes ont été enchaînés par moi. Puisqu’elles (te) sont offertes par ma faveur, ô grand guerrier, prends-les ! L’impitoyable Yama lui-même ne pourrait te les ôter. Quand tu te serviras de cette arme dans le combat, la terre sera alors dépeuplée de Kchatriyas, il n’y a pas de doute.

Vâiçampâyana parle :

Alors le dieu qui habite le mont Kâilâsa, le maître des richesses (Kouvêra), prit la parole : Des armes divines ayant été données par Varouna et par Yama, moi qui t’aime aussi, fils de Pândou, sage et fort, je suis venu près de toi, l’invincible. Héros aux grands bras, habile à manier l’arc de la main gauche, dieu primitif, éternel, avec nous tu seras toujours calme, au milieu des villes en détresse. Je présente aussi à tes yeux cette (arme) divine, ô le premier des hommes. Tu vaincras ceux-mêmes qui ne sont pas des hommes, et les plus difficiles à vaincre, ô héros ! Reçois donc de moi, sans retard, cette arme, la meilleure de toutes ; avec elle, tu consumeras les armées du fils de Dhritarâchtra. Prends cet Antardhâna[109], mon arme favorite, qui produit une lumière éblouissante et pénétrante qui endort (et paralyse), ô meurtrier de l’ennemi. Lorsque, par le magnanime Çangkara (Civa), fut détruit le royaume de Tripoura, c’est cette arme qui fut employée, et par elle furent consumés les grands Asouras. Elle a été, à cause de toi, préparée par moi, héros inébranlable dans la vérité. Tu es digne de la porter, toi dont la renommée est égale à celle du (mont) Mêrou.

Alors le descendant de Kourou, Ardjouna aux grands bras, reçut, comme il convenait, l’arme divine de Kouvêra. Puis, le roi des dieux, Indra, qu’accompagne le bruit des nuages et des tambours, dit à l’infatigable Pârtha (Ardjouna), en l’encourageant d’une voix caressante : Tu es bien le héros aux grands bras qui a Kountî pour mère. L’antique Içâna (Civa), après avoir obtenu le plus grand des succès, a repris, en ta présence, la route (du séjour) des dieux. Pour toi, il faut que tu fasses un grand sacrifice aux dieux, ô vainqueur de l’ennemi. Il faut aussi que tu montes au ciel tout armé, ô très glorieux. Muni d’un char, Mâtali se rendra, à cause de toi, sur la terre. Là je te donnerai des armes divines, ô descendant de Kourou.

En voyant les gardiens du monde rassemblés sur le sommet de la montagne, le sage fils de Kountî, Ardjouna fut rempli d’étonnement. Alors Ardjouna, à la grande gloire, honora, suivant la règle, les gardiens du monde avec des prières, de l’eau et des fruits.

Puis, les dieux s’en retournèrent après avoir salué Dhanandjaya (Ardjouna), tous remplis, en partant, de sentiments paternels.

Alors Ardjouna, le premier entre les hommes, fut rempli de joie d’avoir obtenu les armes, et, le cœur plein, il comprit que son œuvre était achevée.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans l’épisode du montagnard, la quarante et unième lecture qui termine le Kâirata parva.

ILVALA ET VATAPI[110]

XCV

Lômaça raconte :

Il y avait autrefois dans la ville de Manimati, ô descendant de Kourou, un Dâitya nommé Ilvala, qui avait pour frère puîné Vâtâpi. Ce fils de Diti dit à un brahmane qui se livrait à la pénitence : « Que le bienheureux me donne un fils égal à Indra ! » Mais le brahmane ne lui donna pas de fils semblable au descendant de Vasou, et cet Asoura se mit alors dans une violente colère contre le brahmane. À partir de cet instant, ô seigneur des rois, Ilvala fut un meurtrier des brahmanes. Furieux, il changea par magie son frère en bélier ; mais Vâtâpi, sous cette forme de bélier, pouvait, à sa volonté, changer de figure à l’instant même. Après l’avoir ainsi bien transformé, il le fit manger à un brahmane qu’il désirait tuer, puis il rappela son frère qui était allé dans la demeure du dieu des morts (Vâivasvata). Vâtâpi ayant repris sa forme, reparut vivant. L’ayant donc bien transformé, il le fit manger à un autre brahmane qu’il désirait tuer. Puis il rappela son frère qui était allé dans le séjour de Yama (dieu des morts). Celui-ci, ayant de nouveau repris sa forme, reparut vivant.

Ensuite Ilvala fit encore un bélier bien proportionné de l’Asoura Vâtâpi, et, l’ayant fait manger à un brahmane, il le rappela encore une fois. Aussitôt que ce fléau des brahmanes eut entendu la voix fortement articulée d’Ilvala, Vâtâpi, le grand Asoura, fort et consommé dans la magie, déchirant le flanc du brahmane, en sortit en criant, ô prince des hommes !

Le descendant de Diti, Ilvala, à l’esprit cruel, donna plusieurs fois, de cette manière, à manger à des brahmanes et les fit mourir.

Dans ce même temps aussi, le bienheureux Agastya[111] vit, dans une fosse, des Pitris (mânes des ancêtres) suspendus la tête en bas. Il les interrogea, tandis qu’ils étaient ainsi suspendus et tremblants, et ces sectateurs des Vedas lui répondirent : « Nous sommes ici à cause de notre postérité. Nous sommes, lui dirent-ils, tes propres ancêtres confinés dans cette fosse où nous sommes tombés, nous qui avons besoin d’une postérité. Si tu engendrais pour nous, ô Agastya, un fils excellent, il serait notre libérateur de cet enfer, et toi, notre fils, tu obtiendrais la (meilleure) voie ! » L’illustre Agastya attaché à la loi et à la vérité, leur répondit : Je ferai ce que vous désirez, ô Pitris ; que la fièvre de votre esprit s’apaise ! Alors, songeant à avoir une suite de descendants, le bienheureux sage ne vit point de femme digne de lui en donner. Il prit (donc) à un être, puis à un autre, ce qu’il avait de plus beau dans ses membres, et de ces membres rassemblés, il forma une femme incomparable. Cette femme qu’il avait façonnée pour lui-même, le grand solitaire, riche en mortifications, la donna (pour fille) au roi de Vidarbha, qui se livrait aux austérités pour avoir un fils. Elle naquit là, la belle jeune fille, brillante comme l’éclair ; remarquable par sa beauté, elle grandit, la jeune fille au gracieux visage. Aussitôt sa naissance, le roi de Vidarbha l’ayant vue, fut rempli de joie et fit prévenir les brahmanes. Tous les brahmanes la louèrent, ô prince de la terre, et lui donnèrent le nom de Lôpamoudrâ. Douée d’une beauté suprême, ô grand roi, elle grandit comme un bouquet de lotus dans les eaux, et bientôt comme la flamme étincelante du feu.

Quand elle fut arrivée à la jeunesse, ô prince des rois, cent jeunes filles bien parées et cent esclaves prêtes à lui obéir se tenaient auprès de cette jeune fille fortunée. Entourée de cent esclaves, au milieu de cent jeunes filles, elle brillait dans son éclat, comme la belle Rôhinî au ciel. Et pendant qu’elle était ainsi dans la fleur de la jeunesse, douée de vertu et de modestie, pas un homme ne la choisit par crainte du magnanime Agastya. Et cette jeune fille, attachée à la vérité, plus belle que les Apsaras elles-mêmes, réjouissait par sa vertu son père et sa famille. Cependant, envoyant la jeune princesse de Vidarbha douée de pareilles qualités, son père songea dans son esprit à qui il la donnerait (pour femme).

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés, dans la légende d’Agastya, la quatre-vingt-quinzième lecture.

XCVI

Lômaça raconte :

Lorsque Agastya pensa qu’elle était capable de conduire une maison, il alla trouver le roi de Vidarbha, et dit à ce seigneur de la terre : Ô roi, mon esprit est occupé de mariage, afin d’avoir un fils. Je te choisis (pour beau-père), ô protecteur de la terre, donne-moi Lôpâmoudrâ. Ainsi interpellé par le solitaire, le prince, troublé, n’avait pas la force de le refuser, et cependant il ne voulait pas lui accorder (sa fille). Il alla trouver la reine et lui dit : Ce grand et puissant sage irrité me consumera du feu de sa malédiction ! En voyant le seigneur de la terre s’affliger ainsi avec son épouse, Lôpâmoudrâ s’approcha aussitôt et lui dit : Ne te mets pas en peine à cause de moi, roi de la terre, accorde-moi à Agastya, conserve-toi par moi, ô mon père !

D’après les paroles de sa fille, le roi accorda Lôpâmoudrâ au magnanime Agastya, suivant la règle, ô prince des hommes ! Quand il l’eut obtenue pour femme, Agastya dit à Lôpâmoudrâ : Quitte ces vêtements de grand prix, ainsi que ces ornements. Alors la jeune fille aux longs yeux quitta les beaux et précieux vêtements, ainsi que les fins tissus. Elle prit les habits d’écorce et la peau d’antilope des pénitents, et la belle jeune fille ressembla à une ascète.

Cependant, le meilleur des solitaires s’étant rendu à Gangâdvâra[112], il se livrait à de rudes austérités, accompagné de son épouse fidèle. Heureuse, elle entourait son époux d’un grand respect, et Agastya donnait à sa compagne la plus grande félicité.

Ensuite, un temps assez long s’étant écoulé, ô prince ! le bienheureux sage vit Lôpâmoumoudrâ resplendissante par ses mortifications, et purifiée. Ravi de sa conduite pure et retenue, de sa grâce et de sa beauté, il l’invita à céder à ses désirs. Alors celle-ci joignant les mains, et comme honteuse, adressa au solitaire ce discours flatteur : Sans doute, c’est pour avoir une postérité que mon seigneur a pris une femme. Ma joie est en toi, ô sage ! daigne la rendre complète. Viens me trouver sur une couche pareille à celle qui m’appartient dans le palais de mon père, ô brahmane ! Mais je désire que toi qui portes un chapelet, tu ne m’approches, comme tu le veux, que paré d’ornements, quand je serai ornée moi-même de parures divines. Autrement, je ne me prêterais pas à tes désirs revêtue d’un long vêtement rouge ; quel qu’il soit, en effet, ce n’est, d’aucune manière, un ornement vraiment pur[113].

Agastya dit :

Tes richesses, ô Lôpâmoudrâ ! ne sont pas si grandes que les miennes, quelles que soient celles de ton père, ô excellente !

Lôpâmoudrâ dit :

(En effet), tu es maître par (la puissance de) tes austérités, ô sage riche en austérités, de prendre à l’instant tout ce qu’il y a de richesses dans le monde des vivants.

Agastya dit :

Cela est comme tu l’as dit ; mais cela aussi détruirait le fruit des austérités. Indique-moi donc un moyen pour que mes austérités ne soient pas perdues.

Lôpâmoudrâ dit :

Le temps favorable pour m’approcher qui reste est court[114], ô saint ermite ! et je ne veux pas que tu m’approches en aucun autre temps qui ne le serait pas. Je ne veux pas, non plus, retrancher rien de ce qui est juste, mais daigne agir suivant mon désir.

Agastya dit :

Puisque cette détermination, ô bienheureuse, est arrêtée par ta sagesse, je vais chercher (des richesses) ; pour toi, ô excellente ! reste ici et fais ce qui te plaira.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés, dans la légende d’Agastya, la quatre-vingt-seizième lecture.

XCVII

Lômaça raconte :

Alors, ô fils de Kourou ! Agastya alla demander des richesses à Çroutarvan, le protecteur de la terre, supérieur en science aux autres princes. Ayant appris l’arrivée d’Agastya, ce maître de la terre, accompagné de ses conseillers, le reçut avec beaucoup de respect à la limite de son royaume. Et, après lui avoir offert l’arghya[115] suivant la règle, le prince de la terre s’avançant les mains jointes, lui demanda la cause de sa venue.

Agastya dit :

Sache que je suis venu pour avoir des richesses, ô prince ! Suivant que tu le peux, sans léser les autres, donne-moi une part.

Lômaça raconte :

Alors le roi lui fit connaître son revenu et sa dépense tout entiers. « Prends, ô sage ! ce que tu voudras de richesses. » Mais en voyant la dépense et le revenu égaux, le brahmane à l’esprit modéré comprit quelle pouvait être la souffrance des créatures à cause de ce qu’on leur prenait.

Il emmena donc avec lui Çroutarvan et alla trouver Bradhnaçva. Celui-ci les reçut tous les deux avec respect, suivant la règle, à la limite de son royaume. Il leur fit donner l’arghya et de l’eau pour laver leurs pieds, et les ayant reconnus, il leur demanda la cause qui les amenait.

Agastya dit :

Sache que nous sommes venus ici tous les deux dans le désir d’avoir des richesses, ô prince de la terre ! Selon que tu le peux, sans léser les autres, donne-nous une part.

Lômaça raconte :

Alors le roi leur fit connaître à tous les deux son revenu et sa dépense tout entiers : « Voyez et prenez tous les deux ce qu’il y a de surplus. »

Et le brahmane à l’esprit modéré ayant vu le revenu et la dépense égaux, comprit quelle était la souffrance des créatures à cause de ce qu’on leur prenait.

Agastya, Çroutarvan et Bradhnaçva allèrent ensuite auprès de Trasadasyou, descendant de Pouroukoutsa[116], possesseur de grandes richesses. Le magnanime Trasadasyou les ayant vus, les reçut, suivant la règle, en allant au-devant d’eux à la limite de son royaume. Le meilleur des rois de la race d’Ikchvâkou les ayant honorés comme il convenait, leur demanda pourquoi ils étaient venus ensemble.

Agastya dit :

Sache que nous sommes venus ici dans le désir d’avoir des richesses, ô seigneur de la terre ! Selon que tu le peux, sans léser les autres, donne-nous une part.

Lômâça raconte :

Alors le roi leur fit connaître son revenu et sa dépense tout entiers : « Voyez et prenez ce qu’il y a de surplus. » Mais le brahmane à l’esprit modéré ayant vu le revenu et la dépense égaux, comprit quelle était la souffrance des créatures à cause de ce qu’on leur prenait.

Alors, ô grand roi ! tous ces princes rassemblés dirent au grand solitaire, en se regardant entre eux :

Celui qui est vraiment riche sur la terre, ô brahmane ! c’est le Dânava Ilvala. Allons tous le trouver aujourd’hui et nous lui demanderons des richesses.

Lômaça raconte :

Il fut donc convenu entre eux qu’on ferait une demande à Ilvala. Et tous ensemble, ô roi ! se rendirent auprès d’Ilvala.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés, dans la légende d’Agastya, la quatre-vingt-dix-septième lecture.

XCVIII

Lômaça raconte :

Ilvala ayant appris que les princes s’approchaient accompagnés du grand solitaire, vint avec ses conseillers les recevoir, avec respect, à la limite de son royaume. Puis, ce premier des Asouras leur donna l’hospitalité, avec son frère Vâtâpi, ô fils de Kourou ! bien métamorphosé (en bélier).

Tous ces princes des rois furent étonnés et troublés à la vue du grand Asoura Vâtâpi ainsi transformé en bélier. Mais le meilleur des sages, Agastya, dit à ces rois : « Ne vous laissez pas aller à l’abattement, car je mangerai le grand Asoura. »

Le grand sage s’étant rendu à la demeure de l’animal, il s’assit. Le prince des Dâityas, Ilvala, lui offrit à manger en souriant. Agastya mangea alors Vâtâpi tout entier. Pendant qu’il mangeait, l’Asoura Ilvala fit l’appel de son frère. Alors du vent s’éleva sous la personne du sage magnanime, produisant un grand bruit comme celui d’un nuage orageux. « Vâtâpi, sors ! » cria Ilvala à plusieurs reprises. Agastya, le meilleur des solitaires, lui dit alors en souriant : « Comment peut-il sortir, ainsi déchiré par moi, cet Asoura ? » Et Ilvala fut consterné en voyant le grand Asoura déchiré ; puis, joignant les mains ainsi que ses conseillers, il dit : « Pourquoi êtes-vous venus, parlez, que ferai-je pour vous ? »

Agastya répondit en souriant à Ilvala : « Nous savons tous, ô Asoura, que tu es le seigneur et maître des richesses. Or, ceux-ci n’ont point de richesses superflues, et le besoin que j’ai de richesses est grand. Selon que tu le peux, sans léser les autres, donne-nous une part. »

Alors Ilvala s’adressant au sage, lui dit : Si tu sais la richesse qu’on désire qui soit donnée, je te la donnerai.

Agastya dit :

Dix mille vaches pour chacun de ces rois, et autant de souvarnas (pièces d’or), voilà ce qu’on désire que tu donnes, ô grand Asoura.

Quant à moi, c’est le double, avec un char d’or et des chevaux rapides comme la pensée que je désire que tu me donnes.

Aussitôt, pour eux qui désiraient le voir, ce char d’or fut visible ; et ce char désiré, ô fils de Kountî, était vraiment d’or.

Ensuite le Dâitya leur donna, avec bien du regret, d’immenses richesses. Virâva et Sourâva, les deux chevaux attelés à ce char, emportèrent promptement ces richesses à la demeure d’Agastya, et tous les rois avec lui, en un clin d’œil, ô descendant de Bharata ! Congédiés par Agastya, les princes des rois se retirèrent alors. Le sage avait fait tout ce que Lôpâmoudrâ désirait.

Lôpâmoudrâ dit :

Tu as fait, ô bienheureux, tout ce qui était désiré par moi ; engendre donc en moi un seul fils, le plus grand des héros !

Agastya dit :

Je suis satisfait de ton choix, femme excellente au beau visage, et je vais te dire ce qui est déterminé pour ta postérité, écoute :

Tu peux avoir mille fils ou cent que dix égaleraient ; tu peux en avoir dix égaux à cent, ou bien un seul qui en surpasse mille.

Lôpâmoudrâ dit :

Que j’aie un seul fils égal à mille, ô sage, riche en austérités ; car un seul qui est bon vaut mieux que plusieurs qui ne sont pas bons.

Après avoir promis en disant : « Qu’il en soit ainsi ! » le solitaire cohabita avec cette femme vertueuse dans l’observance des devoirs, en temps convenable, rempli de foi, avec elle aussi remplie de foi. Puis, l’ayant prise avec lui pendant qu’elle était enceinte, il alla dans la forêt, et, dans ce voyage à travers la forêt, le fruit qu’elle portait grandit pendant sept ans[117], et, la septième année étant venue, naquit, comme éclairé de sa splendeur, le grand sage nommé Dridhasyou, ô descendant de Bharata. Grand ascète, il récitait les Anggas, les Oupanichats[118] et les Vedas, l’illustre et grand brahmane qui était fils du solitaire. Le glorieux jeune homme apportait lui-même, dans la demeure de son père, un fardeau de bois à brûler, et fut pour cela (nommé) Idhmavâha[119].

En voyant les qualités dont il était doué, le solitaire se réjouit, et c’est ainsi qu’il engendra le meilleur des fils, ô descendant de Bharata, et que ses ancêtres obtinrent les mondes qu’ils désiraient, ô roi. Et à partir de ce moment, l’ermitage d’Agastya devint célèbre sur la terre.

Le fils de Prahlâda, Vâtâpi[120], fut adouci par Agastya, et sa demeure, ô roi, fut le séjour des qualités aimables.

Voici la même légende d’après le Râmâyana, Aranya Kânda (livre de la forêt), t. III, p. 192, de la traduction italienne, édition de M. Gorresio.

« Comme je l’ai appris par le récit de Soutikchna, c’est ici que se trouve certainement l’ermitage du frère d’Agastya ; d’Agastya, son frère aîné, par lequel cette contrée est devenue un asile sûr, après que celui-ci eut, dans son désir d’être utile aux créatures, dompté par la force de ses mérites religieux (un Asoura terrible comme) la mort. Ici, autrefois, habitaient ensemble deux frères, grands Asouras, meurtriers des brahmanes, le cruel Vâtâpi et Ilvala. Le perfide Ilvala, se montrant sous la figure d’un brahmane, et parlant sanscrit, invitait les brahmanes à assister aux cérémonies funèbres. Et, à l’heure des cérémonies, il donnait, suivant l’usage, à manger aux brahmanes, et c’était son frère dont il avait préparé la chair après l’avoir transformé en bélier. Mais quand les brahmanes avaient mangé, Ilvala disait alors avec une voix forte : « Vâtâpi, sors ! » Aussitôt qu’il entendait la voix de son frère, Vâtâpi, bêlant comme un bélier, sortait en ouvrant et en déchirant les corps des brahmanes. Des milliers de brahmanes furent tués ainsi par ces deux frères qui les invitaient à manger de la chair. Mais le meilleur des sages, Agastya, ayant appris que les brahmanes étaient dévorés ainsi, vint promptement à l’endroit où étaient ces deux malfaiteurs. En voyant Agastya venir, les deux frères furent remplis de joie, et l’invitèrent aussitôt, en disant : Mangez, ô vénérable ! Ainsi invité par ces deux démons, le respectable solitaire, acceptant leur invitation, leur dit : C’est bien ! Ilvala lui dit alors en souriant : Comment pourras-tu manger à toi seul un bélier ? Agastya répondit en souriant aussi : Je le mangerai bien tout entier, fais-le moi préparer ; je suis affamé, généreux seigneur, par des jeûnes de plusieurs années. Je puis donc bien manger à moi seul un bélier dans une cérémonie funèbre. À ces paroles d’Agastya, Ilvala répondit : Bien ! je vais te le faire donner, mange-le donc, si cela est possible. Alors le vénérable Agastya, pendant qu’Ilvala le regardait, se mit à manger Vâtâpi sous la forme d’un bélier et préparé pour servir de nourriture. Alors le sage invoqua mentalement la déesse du Gange ; et, propice à son désir, elle entra promptement dans son vase (qu’elle remplit de son eau). Le solitaire, prenant l’eau contenue dans le vase, et s’étant purifié en murmurant les prières consacrées, mangea le bélier tout entier. Ilvala, qui ne connaissait pas le redoutable solitaire, appela son frère en criant à haute voix : « Vâtâpi, sors ! » – Mais tandis qu’il évoquait ainsi son frère, le meurtrier des brahmanes, le plus grand des solitaires lui répondit en souriant : Comment la force de sortir (resterait-elle) au Rakcha ton frère mangé par moi sous la forme d’un bélier ? Reparaître lui est impossible. Le Rakcha a été mangé par moi, il ne peut donc plus revenir, quand même les dieux avec Indra s’y emploieraient ; voilà ce que j’ai décidé irrévocablement. En entendant les paroles d’Agastya, le rôdeur de nuit, affligé de la mort de son frère, et rempli de colère, commença à injurier le solitaire. Furieux, il attaqua le sage qui brillait comme le feu, et il fut réduit en cendres par l’œil ardent de celui-ci. Après avoir exterminé les deux criminels Rakchas, meurtriers des brahmanes, le vertueux Agastya fit entrer (son frère) dans le bel ermitage du solitaire aux œuvres pures, où abondent les fleurs, les fruits et les eaux excellentes ; il est embelli par des bosquets et des étangs, l’asile (du frère) de celui qui a une majesté et une splendeur divine, et par qui a été accomplie cette entreprise difficile, par compassion pour les brahmanes. »

PARÂÇOURÂMA

Voici, la Bhagîrathî[121] pure et honorée par les dieux et les Gandharbas ; elle brille, comme au milieu des airs un étendard agité par le vent. Elle coule incessamment sur le sommet des monts et au fond des précipices, frémissante au milieu des rochers, pareille à l’épouse du roi des Serpents. Comme une mère, elle arrose toute la contrée méridionale, l’épouse chérie de l’Océan, tombée autrefois de la chevelure de Çambhou (Civa). Il faut aller, au gré de son désir, se plonger dans cette rivière extrêmement pure.

Lômaça raconte :

Youdhichthira, reconnais cet étang consacré à Bhrigou, célèbre dans les trois mondes (le ciel, la terre et l’enfer), ô grand roi, et honoré par les grands Richis, au contact seul duquel Râma recouvra la splendeur qui lui avait été ravie.

Là, avec tes frères et Krichnâ[122], ô Pândava, tu dois retrouver la splendeur qui t’a été enlevée par Douryôdhana, de même que Râma recouvra la sienne quand il prit sa revanche.

Vâiçampâyana dit :

Le fils de Pândou s’y étant baigné avec ses frères et Drâupadî, il rassasia ensuite les dieux et les mânes[123], ô descendant de Bhârata ; et la beauté de cet étang brilla d’un éclat encore plus grand, et ceux qui portaient des parasols ne pouvaient le soutenir, ô prince des hommes.

Alors le prince des hommes interrogea (encore) Lômaça. Bienheureux, comment le corps de Râma lui fut-il enlevé, et comment lui fut-il rendu ? Apprends-le à celui qui le demande.

Lômaça raconte :

Écoute, seigneur des rois, cette histoire de Râma, le sage descendant de Bhrigou. Râma était le fils du magnanime Daçaratha. C’était Vichnou lui-même (incarné) avec son propre corps pour la destruction de Râvana. Nous avons vu alors à Ayôdhya ce fils de Daçaratha.

Un petit-fils de Rênoukâ, Râma[124], petit-fils de Bhrigou et fils de Rênoukâ, ayant entendu parler de l’infatigable Râma, fils de Daçaratha, fut pris de curiosité, et revint à Ayôdhya, après avoir pris l’arc divin qui détruit les Kchatriyas, et dans le désir de connaître la valeur du fils de Daçaratha.

Cependant Daçaratha ayant appris qu’il était arrivé à la frontière de son royaume, envoya au-devant de cet (autre) Râma, Râma son illustre fils. Quand il vit ce dernier, exercé aux armes, venu au-devant de lui et qui l’attendait, (Paraçou) Râma lui adressa ces paroles en souriant, ô fils de Kountî :

« Cet arc que je prête pour quelque temps, tâche de le tendre si tu peux, ô prince. »

Ainsi interpellé, il répondit : Ô bienheureux, ne me méprise pas ; je ne suis pas le dernier des deux fois nés qui suivent la loi des Kchatriyas ; il a été parlé avec honneur de l’héroïsme des enfants d’Ikchvâkou.

Pendant qu’il s’exprimait ainsi, (Paraçou) Râma lui dit : Assez de vanterie ; tends l’arc, petit-fils de Raghou.

Alors Râma, fils de Daçaratha, saisit avec colère de la main de (Paraçou) Râma l’arc divin qui tue les chefs des Kchatriyas. Il le tendit comme en se jouant, ô descendant de Bhârata, et fit résonner la corde de l’arc en souriant de sa force. À ce bruit, les êtres tremblèrent comme à celui du tonnerre.

Râma, fils de Daçaratha, dit alors à (Paraçou) Râma : Cet arc ayant été tendu, ô brahmane, quelle autre chose ferai-je pour toi ?

Râma, fils de Djamadagni, donna (alors) l’arc divin au héros magnanime en disant :

Réjouis (avec cet arc) jusqu’à l’extrémité du pays des sourds, (mais) qu’on l’emporte[125] !

Après avoir entendu ces paroles, Râma (fils de Daçaratha), enflammé de colère, répondit :

Tu es rempli d’orgueil, dit-on, et on le souffre, petit-fils de Bhrigou. Est-ce donc par toi que la gloire des Kchatriyas a été attaquée ? Par la protection de ton grand’père, chasse-moi donc promptement. Vois-moi, avec ma propre forme, je te donne mon œil. Alors, en effet, le descendant de Bhrigou, (Paraçourâma) voit, dans le corps de Râma, les Adityas, les Vasous, les Roudras, les Sâdhyas, avec les troupes des Marouts ; (puis ce sont) les Mânes, Houtâçana, les astres et les planètes, les Gandharbas, les Rakchasas, les Yakchas, les fleuves, les étangs consacrés, les Richis (saints), les Bâlikhilyas éternels unis à Brahma, tous les Richis des dieux, les mers et les montagnes, les Vedas et les Oupanichats avec les sacrifices aux offrandes brûlées, les Sâmas, sous une forme animée, le Dhanourveda, la foule des nuages, les ondées et les éclairs, ô Youdhichthira.

Alors le bienheureux Vichnou lança une flèche ; et la surface de la terre fut enveloppée d’un tonnerre sec et de grandes flammes, ô descendant de Bhârata ; d’une grande pluie de poussière et de la pluie des nuages, de tremblements de terre, de tourbillons et de bruits retentissants.

Après avoir rendu Paraçourâma tout tremblant, en développant sa force toute entière, la flèche étincelante vola, lancée par le bras de l’autre Râma. Cependant, après avoir éprouvé une grande frayeur, Paraçourâma reprit courage, et, revenu à lui, il adora la splendeur de Vichnou, et, avec la permission de ce dieu, il retourna au mont Mahêndra. Il demeura là craintif et humilié, le grand pénitent ; puis, une année s’étant écoulée, et les Pitris (mânes des ancêtres) ayant vu Paraçourâma abattu et affligé, ils lui dirent :

Avoir été trouver Vichnou n’est pas une œuvre achevée, cher fils ; il faut aussi qu’il soit honoré et loué dans les trois mondes. Va, cher fils, vers la rivière pure appelée Vadhoû-sarakrita. Là, au contact de l’eau d’un étang consacré, tu recouvreras ton corps. Il s’appelle Diptôda (eau brillante), ô Râma, l’étang où ton grand’père Bhrigou accomplit la plus grande des pénitences au temps du Devâyouga.

En agissant ainsi, d’après les paroles d’un père, Râma recouvra sa splendeur dans cet étang, ô fils de Kountî. Tel fut le résultat obtenu par l’infatigable Râma, ô grand roi, après avoir été trouver Vichnou auparavant.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés, dans le récit de l’anéantissement de la splendeur du fils de Djamadagni (Paraçourâma), la quatre-vingt-dix-neuvième lecture.

MORT DE VRITRA[126]

C

Youdhichthira dit :

Je désire entendre encore la suite des actions du grand et sage Richi Agastya, ô le meilleur des brahmanes.

Lômaça dit :

Écoute, ô grand roi, cette histoire divine, merveilleuse et surhumaine ; (apprends quelle est) la puissance d’Agastya, dont la force est sans bornes.

Il y avait, dans le Kritayouga, des Dânavas terribles et indomptables dans les combats. On appelait Kâlakêyas leurs troupes, extrêmement redoutables. Réunis autour de Vritra, exercés aux diverses armes, ils couraient de tous côtés à la rencontre des dieux qui avaient à leur tête le grand Indra. Les dieux firent alors un effort pour tuer Vritra, et, après avoir honoré celui qui détruit les villes (Indra), ils allèrent auprès de Brahma, qui dit à tous ces dieux qui joignaient les mains : Je sais, ô dieux, tout ce que vous désirez faire, et je vous apprendrai le moyen de tuer Vritra. Il y a un grand sage, plein d’intelligence, nommé Dadhîtcha[127]. Allez le trouver tous ensemble, et demandez-lui un don ; il vous le fera avec joie, lui qui est pénétré de la loi. Il doit être sollicité par vous tous qui désirez la victoire, en disant : « Donne tes propres os pour le salut des trois mondes. » Et, après avoir abandonné son corps, il vous donnera ses os. Avec ses os, qu’un foudre fort et terrible, au son effrayant, soit fabriqué, ayant six pointes, et propre à détruire le grand ennemi. C’est avec ce foudre qu’Indra tuera Vritra. C’est tout ce que j’avais à vous dire ; que cela s’accomplisse promptement ! Ainsi instruits, les dieux, ayant pris congé de Brahma et ayant adoré Nârâyana (Vichnou), s’en allèrent à l’ermitage de Dadhîtcha (situé) sur l’autre rive de la Sarasvatî, entouré d’arbres et de lianes de toutes sortes ; résonnant du bourdonnement des abeilles et de la voix de ceux qui récitent le Sâma-Veda mêlés aux chants du kôkila et du djîvandjîvaka ; fréquenté par les buffles, les sangliers, les daims et leurs faons, errant çà et là, sans crainte des tigres ; (fréquenté) par les éléphants femelles précédés des éléphants mâles que trouble la saison de l’amour, et qui se plongent dans les eaux en se jouant et en faisant retentir de leurs cris (le rivage) où résonne aussi la voix des lions, des tigres et d’autres animaux couchés dans les vallons ou dormant dans les cavernes. Au milieu de ces scènes variées, ils arrivèrent au bel ermitage de Dadhîtcha, réjouissant le cœur, et pareil au Tripichtapa. Là, ils aperçurent Dadhîtcha, ayant l’éclat du soleil, jetant un grand éclat avec son corps, comme Brahma avec sa splendeur.

Les dieux s’étant jetés à ses pieds, et l’ayant salué, lui demandèrent tous un don, comme il avait été dit par Brahma. Alors Dadhîtcha, très satisfait, répondit à ces dieux excellents : Je fais aujourd’hui ce qui vous est utile, ô dieux ! et j’abandonne mon propre corps. Et, sur leur demande, le meilleur des hommes, maître de ses sens, abandonna aussitôt son souffle vital. Les dieux prirent les os du défunt, comme cela leur avait été prescrit ; et, avec un air joyeux, en vue de la victoire, étant allés trouver Tvachtri, ils lui dirent ce dont il s’agissait. Tvachtri, après avoir écouté leurs paroles, travailla avec ardeur, et, d’un air satisfait, fabriqua un foudre rapide d’une forme terrible. Quand il l’eut achevé, il dit, tout joyeux, à Indra : Avec ce foudre, le meilleur de tous, réduis aujourd’hui en cendres l’ennemi formidable des dieux ; puis, après avoir tué l’ennemi, entouré de ses compagnons, obtiens la félicité toute entière dans le ciel où tu résides ! Après que Tvachtri lui eut parlé ainsi, Indra, joyeux et maître de lui-même, prit le foudre.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés et le récit de la fabrication du foudre, la centième lecture.

CI

Lômaça dit :

Alors le dieu muni d’un foudre, protégé par les dieux pleins de force, attaqua Vritra, qui tenait enveloppés le ciel et la terre, et qui était défendu de toutes parts par les Kâlakêyas gigantesques, avec leurs armes levées, pareils à des montagnes avec leurs sommets. Alors eut lieu le combat des dieux avec les Dânavas, qui, pendant une heure, remplit le monde d’une grande terreur. C’était un grand bruit de glaives levés et heurtés par de nombreux combattants ou frappant sur des corps. On vit la surface de la terre couverte par les têtes qui tombaient de l’atmosphère, comme des palmes détachées de leur tige, ô grand roi !

Ces Kâlakêyas, couverts de cuirasses d’or, combattant avec des piques, tombaient sur les dieux comme les arbres embrasés d’une forêt.

Les dieux ne purent soutenir le choc de ces impétueux combattants qui se précipitaient sur eux ; mis en désordre, ils s’enfuirent épouvantés.

Le dieu aux mille yeux, qui détruit les villes (Indra), en voyant qu’ils fuyaient, talonnés par la crainte, et que Vritra avait le dessus, fut pris d’un grand abattement. Épouvanté par Kala (Vritra ?), il alla précipitamment chercher un refuge vers le puissant Nârâyana (Vichnou). L’immortel Vichnou ayant vu Indra tombé dans un pareil abattement, lui rendit sa splendeur et augmenta sa force. Quand ils virent qu’Indra était protégé par Vichnou, toutes les troupes des dieux retrouvèrent leur splendeur, de même que les Richis sans tache de Brahma.

Cependant Indra, renforcé par Vichnou, par les dieux et les glorieux Richis, s’avança plein de force.

En reconnaissant que le maître puissant des dieux était présent dans toute sa force, Vritra poussa de grands cris. Au bruit de sa voix, la terre, les horizons, les cieux, l’éther, tout trembla.

Alors le grand Indra, agité au dernier point en entendant ce cri formidable, fut plongé dans la stupeur. Il lâcha à la hâte le grand foudre destiné à tuer Vritra. Frappé par le foudre d’Indra, il tomba, le grand Asoura, couvert de sa parure d’or, comme autrefois le mont Mandara, le meilleur des monts, lancé par la main de Vichnou.

Le chef des Dâityas étant tué, Indra, pressé par la crainte, courut se jeter dans un étang, car il ne croyait pas que le foudre se fût échappé de sa main, et la peur l’empêchait de croire à la mort de Vritra.

Cependant tous les dieux, transportés de joie, et les grands Richis, louant Indra, ayant assailli à la hâte tous les Dâityas, tuèrent ces géants, furieux de la mort de Vritra. Effrayés par les dieux réunis, ceux-ci entrèrent dans la mer, poussés par la peur, et pénétrèrent dans ces eaux immenses habitées par les poissons et les crocodiles. Puis, s’étant réunis, ils composèrent un mantra (formule magique), en souriant à l’idée de détruire les trois mondes. Là, en effet, quelques-uns, sachant que c’était un dessein arrêté, énuméraient les divers moyens (d’obtenir ce résultat). Et le dessein qui était dans leur pensée était à redouter en ce moment, par l’union de la force et du temps. « C’est de ceux qui sont riches en science et en austérités qu’il faut d’abord opérer la destruction ; car tous les mondes sont soutenus par les austérités. Tout ce qu’il y a sur la terre de pénitents, quels qu’ils soient, connaissant la loi et sachant cela, voilà ceux dont la mort est nécessaire au plus vite ; eux détruits, le monde est détruit. »

C’est ainsi que tous, hors d’eux-mêmes, ils étaient remplis de la plus grande joie à l’idée de détruire le monde, après s’être réfugiés dans la demeure inaccessible de Varouna (dieu de la mer), sillonnée de grandes vagues et qui est une mine de choses précieuses.

Tel est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés et l’histoire de la mort de Vritra, la cent-unième lecture.

CII

Lômaça dit :

Ainsi réfugiés dans les eaux de l’Océan, qui recèlent les trésors de Varouna, les Kâlakêyas s’occupaient de la destruction des trois mondes.

Pendant la nuit, pleins de rage, ils dévorent sans cesse les solitaires, quand ils sont dans les ermitages ou dans les lieux purs. Dans l’ermitage de Vacichtha[128], quatre-vingts brahmanes furent dévorés par ces furieux, et cent quatre-vingt-neuf autres ascètes. Ils allèrent dans l’ermitage pur de Tchyavana, habité par des brahmanes, où ils dévorèrent une centaine de solitaires qui se nourrissaient de fruits et de racines.

C’est ainsi qu’ils agissaient pendant la nuit, et, de jour, ils rentraient dans la mer.

Dans l’ermitage de Bhâradvâdja, de jeunes solitaires fidèles à leurs vœux, se nourrissant d’air et d’eau, furent massacrés au nombre de vingt.

C’est ainsi que, successivement, les Dânavas furieux attaquent pendant la nuit tous ces ermitages, confiants dans la force de leurs bras. Ces Kâlakêyas, enfants du Kaliyouga, détruisent ainsi une foule de brahmanes. Et les hommes, ô excellent, n’apercevaient pas les Dâityas qui en agissaient ainsi envers les ermites livrés aux austérités.

Au matin, on apercevait, arrachés à leurs exercices pieux, les solitaires étendus sur la terre ; par ces corps privés de vie, aux chairs amaigries, privés de sang, dénués de moelle et d’entrailles, désarticulés et dispersés, la terre brillait comme si elle eût été couverte de morceaux de conques. La terre était couverte d’urnes brisées, d’ustensiles rompus et de débris des feux des sacrifices. Privé de la récitation des prières, ayant ses sacrifices, ses fêtes et ses œuvres détruits, le monde était sans énergie, tourmenté par la peur des Kâlakêyas.

Ainsi menacés de la mort, les hommes, ô prince, occupés surtout du soin de leur conservation, parcouraient le pays, talonnés par la crainte. Les uns entraient dans les cavernes, les autres dans les torrents. Ceux-ci, par crainte de la mort, rendaient l’âme de peur. Il se trouva quelques héros, grands guerriers pleins d’ardeur, qui firent un suprême effort pour s’opposer aux Dânavas, mais ils ne rencontrèrent pas ceux-ci, qui s’étaient réfugiés dans la mer. Ils éprouvèrent la plus grande fatigue, et trouvèrent aussi la mort.

La langueur étant produite dans le monde par la destruction des sacrifices, des fêtes et des œuvres, ô maître des hommes, les dieux furent livrés à la plus grande peine. Ils se réunirent au grand Indra, et, par crainte, ils composèrent un mantra (charme). Puis, étant allés en refuge vers Nârâyana, le dieu secourable qui n’a pas eu de naissance, et ayant adoré l’invincible Vâikounta, les dieux rassemblés dirent à Madhousoûdhana :

« Tu es notre créateur, notre père et le soutien de l’univers, ô excellent ! C’est par toi qu’a été fait tout ce qui se meut et ne se meut pas. Par toi, la terre a été détruite autrefois à l’aide de l’Océan. Elle a été restaurée par toi, quand tu pris le corps d’un sanglier, en face de l’univers, ô toi qui as des yeux de lotus ! Le premier Aditya, Hiranyakacipou, fut anéanti, ô le meilleur des hommes, quand tu pris la figure de Narasinha. Celui que nul ne pouvait tuer, Bali, le grand Asoura, a été, par toi, précipité hors des trois mondes, quand tu pris le corps d’un nain. Et l’Asoura, grand archer, célèbre sous le nom de Djambha, le cruel perturbateur du sacrifice, a été de même terrassé par toi. Combien, après ces premiers exploits, d’autres encore dont le nombre n’est pas connu ! Tu es notre refuge, à nous qui sommes frappés de terreur, ô Madhousoûdhana ! C’est pourquoi nous t’avertissons, dans l’intérêt du monde, maître souverain des dieux. Délivre l’univers, les dieux et Indra d’une grande crainte[129] ! »

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’Aranya parva, dans le livre du pèlerinage aux étangs consacrés, dans l’éloge de Vichnou, la cent deuxième lecture.

LÉGENDE DU PIGEON ET DU FAUCON

RACONTÉE
PAR LE SAGE LOMAÇA À YOUDHICHTHIRA
[130]

Lômaça raconte :

Vois, ô prince des rois ! (la rivière) qui enlève tous les péchés, fréquentée par tous les grands ascètes, la Vitastâ, aux ondes fraîches et parfaitement pures. (Vois) aussi, auprès de la Yamouna, les rivières Djalâ et Oupadjalâ. C’est là que Oucînara, après avoir fait un sacrifice, surpassa Vâsava (Indra).

Pour connaître le meilleur des hommes, ô prince ! Indra, accompagné d’Agni, était allé à l’assemblée divine d’Oucînara, pour le connaître. Bienveillants tous les deux, ils voulaient connaître le magnanime Oucînara. Indra s’étant changé en faucon et Agni en pigeon, ils se rendirent au sacrifice. Le pigeon s’étant posé sur la cuisse du roi, par crainte du faucon, resta immobile de frayeur.

Le faucon dit :

Tous les princes de la terre disent que tu es un maître magnanime, ô roi ! Pourquoi veux-tu donc faire une action opposée à toutes les lois ? Ne garde pas, ô roi ! la nourriture qui m’est destinée, à moi que tourmente la faim. Dans ton désir d’observer la loi, tu la transgresses !

Le roi dit :

Tout effrayé et demandant protection, ce grand oiseau, effrayé par toi, est venu près de moi, désireux de conserver sa vie. Quand ce pigeon est ainsi venu ici par crainte, comment ne vois-tu pas, ô faucon ! que la loi suprême est de ne pas le livrer ? Un pigeon qui vole, effrayé par un faucon, paraît en ma présence, implorant pour sa vie ; l’abandonner serait indigne ! Celui, quel qu’il soit, qui tuerait les deux fois nés, ou une vache mère du monde, ou celui qui abandonne l’être qui s’est réfugié vers lui, de ceux-là le péché est égal.

Le faucon dit :

C’est par la nourriture que tous les êtres subsistent, ô prince de la terre ! c’est par la nourriture que subsistent et grandissent les êtres animés. (Quand on n’a que le nécessaire), lors même qu’il serait difficile de partager ce qu’on a, on peut vivre longtemps ; mais il n’est pas possible de subsister longtemps en se privant de nourriture. Aujourd’hui, ô prince des hommes ! mon souffle vital, à moi qui suis privé de nourriture, abandonnant mon corps, ira dans la route où il n’y a pas de crainte d’aucun côté. Moi mort, ô vertueux prince ! mes enfants et ma compagne périront, tandis qu’en conservant le pigeon tu ne conserves pas plusieurs existences. La loi qui contredit la loi n’est pas une loi, c’est une mauvaise loi ! mais la loi qui résulte de l’absence de contradiction, voilà la (vraie) loi, ô prince véridique ! Dans les difficultés, ô protecteur de la terre ! après avoir bien considéré le fort et le faible, là où il n’y a pas de contradiction est la loi qu’on doit suivre. Après avoir pesé le fort et le faible dans un examen attentif du juste et de l’injuste, d’après celui qui l’emporte, applique la loi à coup sûr.

Le vénérable roi dit :

Ce que tu dis a beaucoup de sens, ô le meilleur des habitants de l’air ! Es-tu donc Souparna, le roi des oiseaux, toi qui connais la loi, il n’y a pas à en douter. Puisque tu fais un discours sur plusieurs sujets qui regardent la loi, je te considère comme un être auquel rien n’est inconnu. Comment donc penses-tu que l’abandon de celui qui désire un asile est bon ? Cette démarche de ta part, habitant de l’air, est en vue de manger ; mais une nourriture plus abondante encore peut être prise par toi aujourd’hui ; un taureau ou un sanglier, une gazelle ou un buffle, peuvent être préparés pour toi aujourd’hui, ou toute autre chose que tu voudras.

Le faucon dit :

Je ne mange ni sanglier, ni taureau, ni animaux d’aucune sorte, ô grand roi ! pourquoi me parler de toute autre chose ? Ce qui m’a été destiné par les dieux pour nourriture, ô prince des Kchatriyas ! ce pigeon lui-même, abandonne-le-moi, ô protecteur de la terre ! Le faucon mange les pigeons, c’est la règle éternelle. Sans avoir vérifié son essence, ô roi, n’emploie pas la tige de la Kadalî[131].

Le roi dit :

Le royaume florissant des Civis, je te le donne, habitant des airs ! Tout ce qui fait l’objet de tes désirs, je te le donne, excepté cet oiseau qui est venu demander asile. L’action en retour de laquelle tu le laisseras, ô le meilleur des oiseaux, désigne-la-moi, je la ferai, car je ne te donnerai pas le pigeon !

Le faucon dit :

Roi Oucînara, si tu as de la tendresse pour ce pigeon, il faut, après avoir coupé (une partie) de ta propre chair, qu’elle soit mise en contre-poids avec le pigeon ; et quand (le poids de) ta chair, ô le meilleur des hommes ! sera égal à celui du pigeon, il faudra alors me la donner, et je serai satisfait.

Le roi dit :

C’est une faveur, je pense, que tu me demandes, ô faucon ! c’est pourquoi je te donnerai aujourd’hui ma propre chair mise dans la balance.

Lômaça raconte :

Le roi qui connaît la meilleure loi, ayant lui-même coupé sa chair, la pesa, ô fils de Kountî ! égale à celle du pigeon ; mais le pigeon suspendu l’emportait toujours par le poids de sa chair. Le roi Oucînara ayant de nouveau coupé sa chair, la donnait (incessamment), et comme elle ne se trouvait pas égale au poids de celle du pigeon, il monta, tout décharné lui-même, dans la balance.

Le faucon dit :

Je suis Indra, ô prince qui connais la loi ! et ce pigeon est Agni. Désireux tous les deux de connaître la loi, nous sommes venus vers toi, dans l’enceinte du sacrifice. Parce que tes chairs ont été enlevées de tes membres, ô prince des hommes ! ta gloire brillante se répandra dans tous les mondes. Tant qu’il y aura des hommes dans ce monde, ils parleront de toi, ô roi ! et aussi longtemps que subsisteront les mondes éternels, ta renommée durera.

Après avoir parlé ainsi au roi, Indra remonta au ciel.

Le pieux Oucînara, après avoir rempli de sa vertu le ciel et la terre, monta, tout resplendissant, dans le ciel, avec son corps. Voici la demeure de ce roi magnanime, ô prince. Regarde-la avec moi, (cette demeure) pure qui délivre des péchés. On y voit sans cesse les dieux et les pieux solitaires, avec les brahmanes purs et magnanimes.

La même légende, plus abrégée, se retrouve dans le tome IV du Mahâbhârata, édit. de Calcutta, p. 72, st. 2046.

C’est encore à Youdhichthira qu’elle est racontée, mais, cette fois, par Bhîma, son grand-oncle, au lieu de Lômaça. Il est à remarquer aussi que le nom de Vrichadarbha, donné en commençant au roi Oucînara, est celui de son petit-fils, suivant le Harivança et le Vichnoupourâna[132].

Le chapitre III du Markandêyâ-pourâna (Bibliotheca Indica, no 1) contient une légende du même genre dont voici l’abrégé :

Indra, sous la forme d’un grand oiseau accablé de faim et de soif, vient demander de la nourriture au sage Vipoulasvan. Celui-ci lui en promet ; mais en apprenant que la chair humaine est celle qu’il préfère, il est tout troublé, et appelle ses fils, en les priant de donner de leur chair. Sur leur refus, le sage les maudit, et dit à l’oiseau : Ô excellent ! quand j’aurai accompli les cérémonies de mes funérailles conformément aux Écritures, dévore-moi sans hésiter. J’ai fait l’abandon de mon corps pour te servir de nourriture.

Indra, sous la forme de l’oiseau, fut frappé de surprise à ces paroles du sage et répondit : Ô excellent brahmane ! abandonne ton corps par la force de la contemplation (seulement), je ne mange jamais de créature vivante.

Suivant les paroles d’Indra, le sage se recueille dans une contemplation profonde, et le dieu voyant qu’il est sincère, reprend sa figure et lui dit : Ô excellent brahmane ! j’ai commis cette faute dans le dessein de t’éprouver ; pardonne-moi, ô sage rempli de sainteté ! Quel est ton désir, pour que je l’accomplisse ? Je suis satisfait de toi, puisque tu es ainsi attaché à la sincérité… Tu ne rencontreras plus d’obstacles dans l’accomplissement de tes devoirs pieux, etc.

Voici maintenant le récit des Bouddhistes[133] :

Dans un temps passé depuis un nombre incommensurable de kalpas, ici, dans le Djamboudvîpa (l’Inde), naquit un roi nommé Civi. Le nom du palais où il résidait était Dêvavartta. Richesses, bien-être, prospérité, trésors, il possédait tout sans mesure. En ce temps-là, ce roi gouvernait le Djamboudvîpa… et il n’y avait personne qui ne fût entouré de bienveillance et d’égards.

En ce même temps, Indra, le maître des dieux, privé des cinq attributs du corps d’un dieu[134], et voyant que le terme de sa vie (divine) approchait, était très affligé. Viçvakarman[135] l’ayant vu se désoler, lui en demanda la raison.

Indra dit :

Comme des signes évidents de transmigration m’apparaissent, et que, dans le monde, la loi du Bouddha est arrivée à décliner ; comme il n’y a pas de Bodhisattva dans le monde, et que je ne sais vers qui aller en refuge, je me livre au chagrin.

Viçvakarman dit :

Maître des dieux, il y a, dans le Djamboudvîpa, un grand roi qui se conduit comme un Bodhisattva ; il s’appelle Civi. Par sa fidélité à ses vœux, par l’héroïsme qu’il déploie, sans nul doute il deviendra un Bouddha accompli. Si tu allais en refuge vers lui, il serait certainement ton protecteur et te délivrerait de toute entrave.

Indra dit :

Pour savoir s’il est vraiment Bodhisattva, il faut d’abord le mettre à l’épreuve. Change-toi donc en pigeon ; pour moi, changé en faucon, je te poursuivrai vivement. Arrivé à l’endroit où est ce roi, tu l’éprouveras en lui demandant asile, et l’on saura si ce qu’on dit est vrai ou faux.

Viçvakarman dit :

Maître des dieux ! comme il convient à un grand homme qui est Bodhisattva de faire un sacrifice sans ôter la vie, il ne convient pas de le tourmenter par une affaire aussi difficile que celle-ci.

Indra répondit par cette stance :

Je n’ai pas contre lui de mauvaise pensée ; (mais) comme on est reconnu après avoir été éprouvé, parce que je désire savoir la vérité, il faut éprouver le Bodhisattva.

Quand le dieu eut récité cette stance, Viçvakarman se changea en pigeon, et Indra en un faucon qui semblait poursuivre le pigeon, comme pour arriver à le saisir. Le pigeon, rempli d’effroi, s’étant posé sur le bras du roi, lui demanda de protéger sa vie. Le faucon le suivit aussitôt, et s’arrêtant auprès du palais, adressa au roi ces paroles : Ce pigeon est ma nourriture ; et puisqu’il est venu ici auprès du roi, qu’il me le donne promptement, car je suis extrêmement tourmenté par la faim.

Le roi dit :

J’ai fait vœu de ne pas abandonner tous ceux qui viennent en refuge vers moi, et je ne te donnerai pas celui-ci.

Le faucon dit :

Le roi, comme il l’a dit, donne asile à tous ; or, s’il ne m’accorde pas ma nourriture, je serai privé de la vie. Pourquoi donc suis-je excepté entre tous ?

Le roi dit :

Si je te donnais d’autre chair, la mangerais-tu ?

Le faucon dit :

Si c’était de la chair récemment tuée et fraîche, je la prendrais.

Le roi pensa : Si je lui donne de la chair récemment tuée et fraîche, je nourrirai un être par le meurtre d’un autre : cela ne peut convenir, c’est un contre-sens.

Et il pensa encore : Excepté mon propre corps, j’épargnerai celui de tous les êtres animés. Prenant alors un couteau acéré, il coupa la chair de sa cuisse, et l’ayant donnée au faucon, il racheta la vie du pigeon.

Le faucon dit :

Ô roi ! puisque tu es devenu mon bienfaiteur, pour être juste en tout, quoique je ne sois qu’un petit oiseau, il faut, dans le désir d’être juste, si tu veux racheter la vie du pigeon, mesurer avec des balances, afin qu’il y ait égalité (parfaite). À ces mots, le roi ayant pris des balances, mit le pigeon dans un des plateaux, et ayant amassé de la chair en contre-poids, quoique la chair de sa cuisse fût épuisée, elle était plus légère que le pigeon. Les deux épaules, la cuisse, le côté droit et le côté gauche, toute la chair de son corps, épuisée en la coupant, n’ayant pas été égale au (poids du) pigeon, le roi lui-même se leva et voulut entrer dans les balances ; mais ne l’ayant pu, à cause de sa faiblesse, il tomba à la renverse à terre. Puis, quelque temps après, ayant repris ses sens, il se dit à lui-même ces mots de reproche : « Depuis un temps sans commencement, tu n’as pu, en parcourant le cercle de la transmigration dans les trois mondes[136], et quoique tu aies éprouvé toutes sortes de misères, amasser des bonnes œuvres suffisantes. Le temps est venu de déployer de l’énergie ; ce n’est plus le moment de rester insouciant. » C’est ainsi qu’il se blâme lui-même de toutes sortes de manières. Puis, faisant un effort, il parvint à se mettre dans le plateau de la balance : « Maintenant c’est bien ! » dit-il, et il fut rempli de la plus grande joie.

Au même instant, le ciel et la terre tremblèrent fortement de six manières[137] ; les palais mêmes des dieux s’agitèrent et furent ébranlés. Les dieux de la région de la forme étant descendus, s’arrêtèrent dans l’étendue des airs. En voyant le Bodhisattva faire les choses les plus difficiles, soumettre son corps à des épreuves inouïes, et, à cause de la loi, ne regarder ni à son corps ni à sa vie, ils répandirent des larmes comme une pluie, et, après avoir jeté une pluie de fleurs divines, ils lui firent une offrande.

Indra ayant alors repris sa première forme, adressa ces paroles au roi : Quand le roi fait des choses aussi difficiles, quel est son désir ? Désire-t-il être un monarque universel, ou être Indra[138], ou le roi des génies ? Veut-il l’empire des trois régions ? Que peut-il désirer ?

Le Bodhisattva dit :

Je ne désire pas la possession du grand et noble empire des trois régions du désir. Si je fais des bonnes œuvres, c’est que je désire l’état de Bouddha, que rien ne surpasse.

Indra dit :

En tourmentant ainsi ton corps en faisant des choses impossibles, quand tu en es venu à éprouver une souffrance qui pénètre jusqu’aux os, n’as-tu pas de regret ?

Le roi dit :

Je n’ai pas de regret.

Indra dit :

Si ces paroles : « Je n’ai pas de regret, » sont la vérité, quand ton corps tremble et frémit tellement, que ta voix est entrecoupée et que tu ne peux parler, comment croirai-je que tu n’as pas de regrets ?

Le roi dit :

Du commencement à la fin, pas plus que pour un seul brin de poil, je n’ai pas eu la pensée d’un regret, et tout s’est passé comme je le voulais. Si ces paroles sont l’expression de la vérité, que ce corps, absolument comme auparavant, redevienne sans blessure.

Ces mots étaient à peine prononcés, que le corps du roi devint encore plus beau qu’auparavant. Dans le monde des dieux et des hommes, tous se réjouirent et furent remplis d’étonnement.

Au même instant le roi Civi devint Bouddha.

STRIPARVA[139]

(LE LIVRE DES FEMMES)

DJALAPRADÂNIKA

(LE DON DE L’EAU)

Après avoir adoré Nârâyana et Nâra, le meilleur des hommes, ainsi que la déesse Sarasvatî, qu’on dise alors ce chant qui donne la victoire !

I

Djanamêdjaya parle :

Douryôdhana ayant été tué et l’armée détruite tout entière, et le grand roi Dhritarâchtra l’ayant appris, que fit-il, ô sage, ainsi que le magnanime descendant de Kourou, le roi Youdhichthira ? Kripa et ses compagnons que firent tous trois ? Nous avons appris l’exploit d’Açvatthâman[140], résultat d’un serment mutuel ; dis (à présent) le reste de l’histoire que raconta Sandjaya.

Vâiçampâyana parle.

Ses cent fils ayant été tués, triste comme un arbre dont les rameaux sont coupés, dévoré du chagrin de la mort de son fils, Dhritarâchtra, le seigneur de la terre, devenu muet par l’effet d’une méditation profonde, absorbé par sa pensée, fut abordé par Sandjaya, qui lui dit ces paroles : Pourquoi te désoles-tu, grand roi ? Tu n’as point de compagnons dans ta douleur. Tes dix-huit armées sont détruites, ô roi ! Cette terre tout entière est déserte et vide à présent. Après s’être rassemblés de divers côtés, les rois des diverses nations, en même temps que ton fils, sont tous allés à la mort. Il faut faire, avec ordre, les funérailles des pères, des fils, des petits-fils et des précepteurs spirituels (Gourous).

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ce triste discours, désolé du massacre de ses fils et de leurs enfants, et tombant à terre comme un arbre superbe abattu par le vent, Dhritarâchtra dit : Mes fils étant tués, mes ministres tués, tous mes alliés tués, certes, je serai désolé en parcourant cette contrée. Qu’ai-je à faire avec la vie, aujourd’hui que je suis privé de mes parents, moi, accablé de vieillesse et pareil à un oiseau dont on a coupé les ailes ? Ma royauté étant détruite, mes parents tués, quand je suis, de plus, privé de mes yeux, je ne brillerai plus, ô grand sage, pareil à un soleil dont les rayons sont éteints. N’était-ce pas un discours d’ami, celui de Djamadagni, de Nârada et du divin solitaire Krichna-Dvâipâyana, et cette excellente parole qui me fut dite au milieu de l’assemblée par Krichna : « Assez d’hostilités, ô roi ! que ton fils soit contenu ! » Et pour n’avoir pas fait ce qui m’était dit, je suis cruellement puni, insensé que je suis ! N’écouterai-je donc pas le discours plein de justice de Bhîchma, à présent que j’ai appris le meurtre de Douryôdhana, vaillant et terrible comme un taureau, le meurtre de Douhçâsana et la mort de Karna ? L’éclipse du soleil de Drôna me déchire le cœur. Je ne me rappelle rien de mal, ô Sandjaya, fait par moi autrefois, dont ceci soit le fruit recueilli ici aujourd’hui par moi, insensé que je suis !

Certainement, dans mes naissances antérieures, j’ai commis quelque faute pour laquelle Brahma m’a conduit à des actes qui produisent les douleurs ; puis, le changement du temps m’a amené la destruction de tous mes parents, la mort de mes alliés et de mes amis par l’enchaînement de la destinée. Quel autre homme est plus affligé, plus troublé sur la terre ? Que les Pândavas fidèles à leurs devoirs me regardent aujourd’hui, debout sur la route large et longue du monde de Brahma !

Vâiçampâyana parle :

Pendant que le roi gémissait et répandait sa grande douleur, Sandjaya prononça ces paroles propres à calmer le chagrin du prince des hommes : « Éloigne la douleur, ô roi ! Les préceptes sûrs des Vedas, les divers Çâstras et Agamas ont été entendus par toi (de la bouche) des sages, ô le meilleur des hommes. Ce que les Mounis dirent autrefois quand Srindjaya était accablé de chagrin à cause de son fils, convient à ton fils obstiné dans son orgueil juvénile, ô prince. Tu n’as pas compris les discours de tes amis ; rien de bon n’a été fait par toi, avide et empressé de saisir le fruit. Tu as décidé avec ton intelligence, épée à un seul tranchant. C’était ordinairement ceux dont la conduite était mauvaise qui étaient toujours favorisés. Les conseillers de ton fils étaient Douhçâsana et Karna, à l’esprit mauvais ; Çakouni, à l’âme méchante ; le pervers Tchitrasêna, et Çalya, qui avait rempli de trouble le peuple de Bhîchma, le plus vieux des Kourous, (le peuple) de Gândhârî et de Vidoura, de Drôna, de Kripa, de Çaradvata, de Krichna, du savant Nârada, ainsi que des autres Richis et de Vyâsa, à-la gloire immense. Ce qui fut dit n’a pas été exécuté par ton fils, ô Bhârata, ce jeune fou, hautain, toujours parlant de guerre, cruel, impatient et jamais satisfait. Tu as appris, ô sage toujours véridique, et les sages vertueux tels que toi ne se trompent pas, qu’aucune loi n’a été respectée, et qu’il disait toujours : « La guerre ! » Tous les Kchatriyas ayant été détruits, la splendeur des ennemis s’est accrue. Et toi, qui étais médiateur, tu n’as cependant pas dit une parole de conciliation. Ton avis n’a pas été, mal intentionné que tu étais, pesé dans une balance égale. Dès le commencement, l’homme doit agir avec douceur. Et comme une chose non-accomplie est suivie de regret, toi qui, sous l’influence de l’ambition de ton fils, cherchais à lui être agréable, tu es maintenant en proie au regret, et tu ne dois pas te plaindre ! Celui qui, ayant vu une eau solitaire, n’aperçoit pas le gouffre au-dessous, celui-là, entraîné par la soif de l’eau se désole ensuite comme toi. Mais l’affligé n’atteint pas le but, l’affligé ne recueille pas le fruit, l’affligé n’obtient pas ce qu’il désire, l’affligé n’obtient pas la béatitude finale. Après avoir allumé soi-même le feu, celui qui s’enveloppe de son vêtement subit, en brûlant, la détresse de l’esprit, mais ce n’est pas un sage. Allumé par toi-même et par ton fils avec le vent des paroles, et aspergé avec le beurre clarifié de l’ambition, a étincelé le feu d’Ardjouna. Tes fils sont tombés dans cette flamme comme des papillons. Eux qui ont été consumés par le feu des flèches, tu ne dois pas les pleurer. Ce triste visage que tu inondes d’un ruisseau de larmes, ô prince, en le voyant ainsi, contre les préceptes des écritures, les sages ne te louent pas. Comme des étincelles, tes larmes brûlent, en vérité, ces hommes. Sache donc vaincre le chagrin par l’intelligence, appuie-toi sur toi-même ! »

Vâiçampâyana parle :

Après que le magnanime Sandjaya l’eut ainsi consolé, Vidoura, qui soumet l’ennemi, dit beaucoup de choses inspirées par la sagesse.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Striparva, dans l’épisode du Djalapradânika et la consolation de Dhritarâchtra, la première lecture.

II

Vâiçampâyana parle :

Apprends ce que dit alors au prince des hommes remarquable par son héroïsme, Vidoura, qui le consolait avec des paroles pareilles à l’ambroisie.

Vidoura dit : Lève-toi, ô roi ! pourquoi sommeilles-tu ? Appuie-toi sur toi-même. Telle est, ô roi, la route suprême de tous les êtres. Tout ce qui est rassemblé finit par être séparé, tout ce qui est élevé finit par tomber ; ce qui est uni finit par la désunion, et la vie a pour fin la mort. Puisque Yama (le dieu de la mort), saisit et le brave et le lâche, pourquoi tes Kchatriyas ne combattraient-ils pas, ô prince des Kchatriyas ? Tel qui ne combat pas meurt, tandis que celui qui combat vit. Quand le temps est venu, grand roi, personne ne le dépasse. Les êtres commencent par ne pas être, puis ils viennent au milieu des êtres, et ils cessent d’être par la mort[141]. Qu’y a-t-il là à se lamenter ? L’affligé ne suit pas le mort ; l’affligé ne meurt pas. Ainsi, dans ce monde produit par la nature, pourquoi donc te lamentes-tu ? Le temps entraîne tous les êtres divers ; personne n’est aimé ni haï du temps, ô le meilleur des Kourous. De même que le vent renouvelle de tous côtés les touffes de gazon, de même les êtres obéissent à l’empire du temps, ô prince de Bhârata. Pour tous ceux qui voyagent ici-bas, il n’y a qu’une seule (et même) caravane, et c’est le temps qui marche à la tête ; pourquoi donc ces lamentations ? Tu ne dois pas, ô roi, regretter ceux qui ont été tués dans le combat. Si les écritures sont une autorité, ils sont allés dans la meilleure voie. Tous étudiaient le Veda, tous étaient fidèles aux observances, tous ont été frappés en faisant face à l’ennemi, pourquoi donc ces lamentations ? Sortis de l’invisible, ils sont retournés dans l’invisible. Ils ne sont plus à toi, et tu n’es plus à eux ; pourquoi donc ces lamentations ? Celui qui est tué obtient le ciel ; celui qui a tué, la gloire ; l’un et l’autre sont pleins de fruits pour nous ; il n’y a rien de stérile dans le combat. Indra fera pour eux (qui sont tués) des mondes pareils à la vache d’abondance. Ils sont donc les hôtes d’Indra, ô prince de Bhârata ! Ce n’est ni par des sacrifices accompagnés d’offrandes, ni par des mortifications, ni par la science qu’ils vont dans le ciel en qualité de mortels, mais comme des héros immolés dans le combat. Dans le corps des héros (servant de) feux, on a fait des offrandes de flèches ; et les (guerriers) illustres ont mutuellement supporté les flèches (lancées) comme des offrandes. Ainsi, ô roi, je te le déclare, le meilleur chemin du ciel, c’est le combat ; il n’est rien ici-bas qui surpasse le combat pour les Kchatriyas. Tes Kchatriyas, héros magnanimes, brillants dans le combat, ayant obtenu la plus grande faveur, ne sont donc pas à regretter. Consolé par toi-même, ne gémis plus, ô le meilleur des hommes ! Tu ne dois pas aujourd’hui, abattu par le chagrin, négliger ce qu’il faut faire.

Les pères et les mères par milliers, les épouses des fils par centaines, sont restés dans le monde ; à qui sont-ils ? à qui sommes-nous ? Mille sujets de chagrin, cent sujets de crainte n’instruisent-ils pas chaque jour le savant troublé ? Personne n’est aimé ni haï du temps, ô le meilleur des Kourous ! Le temps n’a pas de milieu ; le temps entraîne tout ; le temps mûrit les êtres ; le temps entraîne les générations ; le temps est donc difficile à surpasser[142]. Passagère est la jeunesse, la beauté, la vie, la richesse, la santé et la société des amis, que le sage ne mette donc pas son désir en ces choses. Ne te livre pas seul à une douleur vulgaire ; mais que le néant s’empare d’elle et qu’elle ne revienne pas. Que l’affligé ne se révolte pas, s’il périt par une force supérieure. Le remède de la douleur, c’est de ne pas y penser ; car non seulement elle ne quitte pas celui qui y pense, mais s’augmente beaucoup, au contraire.

C’est par l’union avec ce qu’on n’aime pas et la séparation d’avec ce qu’on aime que les hommes de peu de sens sont consumés par des douleurs mentales. Il n’y a ni but, ni vertu, ni plaisir dans ce chagrin auquel tu te livres, et non seulement il ne s’en va pas, mais il est dénué d’objet d’action, et n’est pas un des trois objets de poursuite[143]. Après avoir atteint telle ou telle condition de richesse qui les distingue, les hommes qu’elle ne satisfait pas sont troublés, (tandis que) les sages arrivent au bonheur. Qu’on détruise la douleur de l’esprit par la sagesse, celle du corps par des remèdes, c’est là le pouvoir de la science ; ce n’est pas par d’autres moyens qu’on arrive à la tranquillité.

Elle dort avec celui qui dort, elle est debout avec celui qui est debout, elle court après celui qui court, l’action commise précédemment. Que ce soit dans telle ou telle condition que l’on fasse le bien ou le mal, dans telle ou telle condition on en recueille le fruit. L’action telle ou telle que l’on fait avec tel ou tel corps, on en recueille le fruit. L’esprit est donc l’ami de l’esprit, l’esprit est donc l’ennemi de l’esprit ; l’esprit est donc le témoin de l’esprit ; de ce qui est fait ou de ce qui ne l’est pas. D’une bonne œuvre vient le bonheur ; le malheur d’une œuvre mauvaise. Une action porte fruit partout ; ce qui n’est pas fait ne porte fruit nulle part. Ce n’est donc pas à des actions mauvaises multipliées s’opposant à la science et détruisant la racine (du bien) que s’attachent les sages tels que toi.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans le Djalapradânika, la seconde lecture (nommée) consolation de Dhritarâchtra,

III

Dhritarâchtra dit :

Par ces belles paroles, ô grand sage, mon chagrin s’est dissipé. Je désire encore entendre plusieurs discours pleins de vérité sur l’union avec ce qu’on n’aime pas et la séparation d’avec ce qu’on aime[144], et sur la manière dont les sages sont délivrés des douleurs mentales.

Vidoura dit :

Selon que, d’une manière ou d’une autre, il s’est affranchi de la peine ou du plaisir de l’esprit, après avoir dompté ce dernier, le sage obtient la tranquillité. Tout ce qui est doit être considéré comme passager, ô prince des hommes. Le monde est semblable à la plante Kadalî, dont l’essence n’est pas visible. Quand sages et fous, riches et pauvres, tous, après avoir rejoint la tombe de leurs pères, dorment, délivrés de la fièvre (de la vie), à ces corps sans chair, qui ne sont plus qu’un amas d’os liés par des nerfs, comment alors les autres hommes voient-ils la différence par laquelle ils distinguaient la noblesse et la beauté, à cause desquelles se recherchent l’un l’autre les hommes qui ont l’intelligence troublée ? Les sages ont dit, en effet, que les corps des mortels étaient comme des maisons ; elles sont détruites par le temps, l’âme seule est éternelle. Et de même qu’un homme, après avoir quitté un vêtement usé ou non, en veut un autre, il en est de même des corps pour les âmes[145]. Les êtres obtiennent donc ici-bas, par l’effet de leurs propres œuvres, un malheur ou un bonheur produit par la différence de leurs efforts. C’est par les actions qu’on obtient le paradis, le bonheur et le malheur, ô Bhârata ! De là vient qu’on porte un fardeau sans être esclave, si ce n’est de soi-même. Et comme un vase de terre placé sur la roue est exposé à des accidents, quand il est un peu façonné, ou même aussitôt qu’il est fait, fendu ou déformé, ou descendu de la roue, humide ou sec, ou à cuire, ou retiré de la cuisson, ou mis à part, ô Bhârata, ou mis en usage, il en est de même des corps pour les créatures. Qu’on soit dans le sein (de sa mère) ou né, qu’on ait (vécu) l’espace d’un jour, qu’on soit arrivé à la moitié d’un mois, ou qu’on l’ait parcouru tout entier ; qu’on ait vécu un an ou même deux ans ; qu’on soit dans la jeunesse, l’âge mûr ou la vieillesse, on est exposé aux accidents. C’est donc par les œuvres antérieures que les êtres sont et ne sont pas. Cela étant ainsi dans le monde produit spontanément, pourquoi te tourmentes-tu ? Et de même, ô roi, qu’un être qui est entré dans l’eau pour jouer peut surnager ou plonger, de même, dans la forêt (du monde) de la transmigration, que l’on surnage ou qu’on disparaisse, c’est par le fruit des œuvres que sont détruits et tourmentés les hommes de peu de sens. Mais les sages qui, fermes dans la vertu, dans ce monde périssable, désirent faire le bien, et connaissent (les causes de) la rencontre des êtres, ceux-là vont dans la meilleure voie.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du Djalapradânika, et la consolation de Dhritarâchtra, la troisième lecture.

IV

Dhritarâchtra dit :

Comment cette forêt du monde des mortels peut-elle être connue, ô le plus éloquent des hommes ? Je désire l’apprendre, dis-le à celui qui t’interroge.

Vidoura dit :

À partir de la naissance d’un être, toute action est observée, et même auparavant tout ce qui a eu lieu dans la demeure impénétrable (du sein de sa mère ?) Ensuite, le cinquième mois étant passé, il a achevé son enveloppe, puis, embryon doué de tous ses membres, c’est alors qu’il est vraiment procréé. Il demeure au milieu des excréments, dans la souillure de la chair et du sang ; et, enfin, par la force d’un souffle, les pieds en haut, la tête en bas, arrivé aux portes de la vie, il rencontre bien des souffrances, et les douleurs qui résultent de la naissance, parce qu’il est lié par des œuvres antérieures. Délivré de cela, il voit d’autres tourments venant de l’existence ; des Grahas s’approchent de lui, comme les chiens de la chair. Puis, un autre temps étant venu, les maladies fondent sur lui pendant qu’il vit, tourmenté par ses autres œuvres, enchaîné par les sens, enveloppé de liens dont l’attrait est plein de douceur, quoiqu’il survienne aussi bien des infortunes, ô prince des hommes ! Et, tourmenté par elles, il ne retrouve plus le contentement, et alors il ne comprend même plus en agissant ce qui est bon ou mauvais. Cependant, ceux-là sont préservés qui sont affermis dans la méditation. Celui-ci n’est pas éclairé, tant qu’il n’est pas arrivé au monde de Yama (le dieu des morts), et qu’entraîné par les messagers de Yama, il aille à la mort par (la suite du) temps. Privé de la parole, il n’a plus alors devant lui que ce qu’il a fait de bien ou de mal. Et c’est ainsi qu’il s’aperçoit jusqu’à quel point il est condamnable lui-même. Ô pauvre monde déchu ! Subjugué par la cupidité, rendu insensé par l’ambition, la colère et la crainte, il ne se comprend pas lui-même. Il se réjouit de la noblesse de sa race ; ceux d’une basse naissance, il les méprise ; enflé d’orgueil à cause de sa fortune, il dédaigne les pauvres ; il dit des autres : « Ce sont des fous, » et il ne se regarde pas lui-même ! Il censure les fautes des autres et ne désire pas se corriger lui-même ! Mais quand sages et fous, riches et pauvres, nobles et plébéiens, orgueilleux et humbles, sont allés dans le séjour des ancêtres, tous dorment, et leur fièvre est passée ! À ces corps décharnés, qui ne sont plus qu’un amas d’ossements liés par des nerfs, les autres hommes ne voient plus la différence par laquelle ils distinguaient la noblesse et la beauté, alors que tous dorment également, déposés au sein de la terre. Pourquoi donc les méchants désirent-ils se tromper l’un l’autre ici-bas ? Celui qui, en public ou en secret, après avoir écouté l’Écriture sainte, s’y conforme depuis sa naissance, obtiendra la voie suprême. Ainsi, après avoir bien connu la vérité tout entière, celui qui s’y attache rend toutes les voies propres à la délivrance, ô prince des hommes !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans le Djalapradânika, et la consolation de Dhritarâchtra, la quatrième lecture.

V

Dhritarâchtra dit :

Puisque cette complication de la loi est comprise par l’intelligence, enseigne-moi donc en détail toute la route de l’intelligence.

Vidoura dit :

Je te dirai ici, après avoir adoré l’être existant par lui-même, comment les premiers entre les sages expliquent la forêt du monde (des vivants). Tout Dvidja qui se trouve au milieu du grand univers est entré dans une forêt d’un accès très difficile, remplie de bêtes fauves, remplie de lions, de tigres et d’éléphants, effrayante par de grands bruits ; en voyant qu’elle est ainsi occupée de tous côtés, Yama, (le dieu des morts, lui-même) pourrait être effrayé. À cette vue, une crainte suprême s’est emparée du cœur du Dvidja, ses cheveux se dressent, ses idées se troublent, ô vainqueur de l’ennemi. Il parcourt cette forêt, il la visite en courant de tous côtés ; il examine tous les points de l’espace en disant : Où trouver un asile ? Désireux de trouver une issue, courant çà et là, talonné par la crainte, il ne s’en éloigne pas et n’en est pas délivré. Cependant il a vu la forêt terrible, de tous côtés remplie de pièges, enveloppée par les deux bras d’une femme très redoutable ; cette grande forêt, entourée par des éléphants à cinq têtes, hauts comme des montagnes, touchant le ciel et inspirant une grande crainte. Et là, au milieu de la forêt, est un puits, enveloppé de plantes grimpantes et d’herbes épaisses dont il est comme caché. Le Dvidja est tombé dans ce profond réceptacle d’eau, où il s’est trouvé embarrassé dans cet amas de lianes qui se croisent. Comme le gros fruit du Panasa qui est né attaché à un pédoncule, il est là suspendu, les pieds en haut, la tête en bas ; mais là encore naissent pour lui beaucoup d’autres souffrances. Au milieu du puits, il a vu un grand serpent d’une grand force. Au bord de l’ouverture du puits, il a vu un grand éléphant à six bouches, de couleur noire, marchant sur douze pieds, s’avançant dans sa marche, enveloppé de lianes et de plantes, entraînant des branches d’arbres suspendues à ses défenses. Des abeilles dangereuses de formes diverses, de formes terribles, sont nées d’avance dans cette demeure, où elles ont caché du miel ; elles désirent de plus en plus ces rayons de miel doux au goût, par lesquels la force des êtres est détruite. De nombreux ruisseaux de ce miel coulent toujours, et l’homme, s’emparant de ces ruisseaux, boit sans cesse ; mais pendant qu’il boit avec avidité, sa soif n’est pas apaisée ; il désire ardemment alors, toujours altéré de plus en plus, et tant qu’il vit, il ne devient pas indifférent, et c’est en cela que réside l’amour de l’homme pour la vie. Des souris blanches et noires rongent cet arbre ; et, à cause des bêtes féroces qui sont au fond de cette forêt difficile à traverser, à cause de cette femme extrêmement redoutable, à cause du serpent au fond du puits, de l’éléphant qui est au bord ; à cause du danger de la chute des arbres ; à cause de celui qui vient des souris, qui est le cinquième, et, enfin, à cause des abeilles avides de miel, on a dit que le danger était composé de six espèces ; et c’est là que demeure le Dvidja jeté ainsi dans la mer du monde ; et, dans son amour pour la vie, il n’arrive jamais à l’indifférence.

Telle est, dans le Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du Djalapradânika et dans la consolation de Dhritarâchtra, la cinquième lecture.

VI

Dhritarâchtra dit :

Hélas ! c’est certainement une grande douleur pour celui-ci que ce séjour de misère ; comment y a-t-il là pour lui du plaisir ou de la joie, ô excellent ? Et comment cet homme est-il délivré de ce grand péril ? Dis-moi tout cela, ô sage, et alors nous agirons. Une grande pitié m’est venue au sujet de la délivrance de celui-ci.

Vidoura dit :

Cette comparaison, ô roi, est faite par ceux qui connaissent la délivrance, par laquelle l’homme obtient le bonheur dans les autres mondes. Cette route difficile est, dit-on, le grand univers lui-même. La forêt difficile à traverser, c’est la misère du monde ; les bêtes féroces dont on a parlé, ce sont les maladies. Et cette femme au grand corps qui y domine, les sages ont dit que c’était la vieillesse, qui détruit la couleur et la forme. Et le puits qui est là, ô prince, c’est le corps des êtres animés ; le grand serpent qui demeure au fond, c’est le temps lui-même, qui amène la fin de tous les êtres, le ravisseur de tous les corps ; la plante rampante née là au milieu du puits, c’est l’homme, enchaîné à sa marche rampante, (qui est l’) amour des êtres pour la vie. Et cet éléphant à six têtes, qui, au haut du puits, tourne autour de la plante, ô roi, c’est, dit-on, l’année ; les six bouches sont les saisons[146] ; les douze pieds sont, dit-on, les mois. Les souris et les serpents qui rongent l’arbre, ce sont les nuits et les jours, ont dit les sages. Et les abeilles qui se trouvent là représentent les désirs. Et ces ruisseaux nombreux qui coulent en flots de miel, qu’on sache que ce sont les jouissances du désir où se plongent les hommes. Les sages connaissent cette révolution du cercle de l’existence, à l’aide de laquelle ils brisent les chaînes du cercle de l’existence.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, etc., la sixième lecture.

VII

Dhritarâchtra dit :

Certes, ce récit fait par toi, qui vois la vérité, a été pour moi un grand plaisir, pendant que j’entendais l’ambroisie de ta parole.

Vidoura dit :

Écoute encore : Je t’enseignerai l’étendue de cette route ; après l’avoir connue, les savants sont délivrés des vicissitudes de la transmigration.

Comme un homme, ô roi, qui parcourt une longue route fait une halte toutes les fois qu’il est accablé de fatigue, il en est de même, dans l’arrangement de l’univers, pour les séjours (successifs) dans le sein (de mères différentes). Les insensés font une halte là où les sages sont délivrés. C’est pourquoi les gens qui connaissent les livres sacrés (çâstras) ont dit que c’était une route, et le trouble de l’existence, les sages l’ont appelé forêt. Telle est, dans ce monde, la rencontre des mortels. Que le sage ne désire pas être de ceux qui sont en mouvement et de ceux qui sont immobiles.

Les maladies corporelles ou mentales des hommes, visibles ou invisibles, ce sont les bêtes sauvages qui sont sur la terre. Tourmentés sans cesse par elles, et entravés par leurs propres actions, qui sont (comparées à) ces grandes bêtes sauvages, les gens de peu de sens ne s’effrayent pas. Cependant l’homme peut être délivré par ces maladies mêmes, ô roi, lorsque, par la suite, s’empare de lui la vieillesse qui détruit la forme. Par l’ouïe, la vue, le goût et le toucher et les divers objets des sens, (il est jeté) de tous côtés dans le grand marais dont on ne peut être tiré, (formé) de la moelle des os et de la chair. Années, mois, quinzaines, jours et nuits qui s’enchaînent s’emparent successivement de sa forme et de sa vie. Ce sont les trésors du temps que les insensés ne connaissent pas. On dit que les êtres sont inscrits par Brahma d’après leurs œuvres. Le corps est un char, l’âme le cocher, dit-on ; les sens sont les chevaux, dit-on ; l’intelligence des œuvres est la bride ; celui qui suit l’élan de ces chevaux rapides roule (incessamment) dans le cercle de ce monde, comme une roue ; celui qui les contient, contenu lui-même par l’intelligence, n’y revient pas, quoiqu’il roule aussi dans le cercle de ce monde comme une roue. Il en est qui, tout en tournant avec le monde, tournent sans être troublés, car la douleur, ô roi, est produite pour ceux qui tournent dans le monde ; que le sage fasse donc l’effort qui a pour but de la faire cesser. Il ne faut pas qu’il y ait ici-bas de négligence[147] ; l’homme aux sens domptés, ô roi, délivré de la colère et de l’ambition, satisfait, véridique, va tout droit au repos.

On a donc dit qu’il appartenait à Yama (le dieu des morts), ce char par lequel sont troublés les hommes de peu de sens. Celui à qui arriverait ce qui t’arrive, ô prince des hommes : destruction de son royaume, destruction de ses amis, destruction de ses fils, au moment où il se désole, voilà ce qu’on appelle une vraie douleur. Que l’homme vertueux emploie le remède de l’intelligence, qui est celui des plus grandes douleurs, après avoir acquis ici-bas le remède de la sagesse, ce grand remède difficile à obtenir. Qu’il brise la grande angoisse de la douleur, l’homme aux sens domptés. Point de puissance, point de richesse, point d’amitié, point d’amis en foule. On est d’autant mieux délivré de la douleur qu’on est soi-même plus affermi. C’est pourquoi, pour celui qui, en cultivant l’amitié, est devenu vertueux, maître de lui, plein d’abnégation, exempt de folie, les trois Vedas sont les chevaux. Celui qui, se tenant dans le char de l’esprit, est muni des rênes de la vertu, en mettant de côté la crainte de la mort, va dans le monde de Brahma. Celui qui donne la sécurité à tous les êtres, ô maître de la terre, va dans la demeure suprême de Vichnou, affranchie de toutes les maladies. Ce n’est ni par mille sacrifices ni par des jeûnes continuels, mais en donnant la sécurité (à tous les êtres) que l’homme pourra obtenir le fruit (de ses œuvres), car il n’y a certainement chez les êtres rien de plus cher que soi-même. Ce qui est redouté de tous les êtres, c’est la mort, ô descendant de Bhârata ; aussi la charité doit-elle être pratiquée envers tous les êtres par le sage. Agités par des troubles de toute sorte, enveloppés par le filet de l’intelligence, les insensés qui ne voient pas les petites choses errent çà et là ; ceux qui voient les plus petites choses, ô roi, vont vers l’éternel Brahma.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans le Djalapradânika et la consolation de Dhritarâchtra, la septième lecture.

VIII

Vâiçampâyana parle.

Après avoir entendu ce discours de Vidoura, (Dhritarâchtra) le meilleur des Kourous, consumé par le chagrin de la mort de son fils, tomba à terre, sans connaissance. En le voyant ainsi privé de sentiment, Vyâsa, Vidoura, le fils d’une esclave[148], Sandjaya et d’autres amis, ainsi que les gardes de la suite, touchèrent son corps avec les mains en lui jetant de l’eau fraîche, et en l’éventant sans relâche avec des éventails. Après qu’ils eurent, pendant longtemps, donné leurs soins à Dhritarâchtra ainsi accablé, le maître de la terre, après un long espace de temps, ayant repris connaissance, se lamenta longuement, accablé par les regrets (de la mort) de son fils.

« Ah ! malheur à l’homme qui a, parmi les hommes, une famille d’où naissent incessamment des racines de douleurs ! En perdant ses fils, en perdant ses richesses, ses parents et ses alliés, on éprouve une douleur excessive, pareille au poison et au feu, ô excellent ! Par elle sont brûlés les membres, par elle la sagesse périt ; vaincu par elle, l’homme songe toujours à la mort. Ce malheur que j’éprouve par un revers de fortune, je ne puis en trouver le terme, si ce n’est en perdant le souffle de vie, et c’est ce que je ferai aujourd’hui même, ô le meilleur des Dvidjas ! »

Après avoir parlé ainsi à son père magnanime, (à Vyâsa) le plus savant des brahmanes, Dhritarâchtra resta accablé, livré à une douleur extrême, et il resta ainsi silencieux et plongé dans ses réflexions. Après avoir écouté ce discours de son fils, ô roi, le sage Vyâsa adressa ces paroles à son fils, consumé de chagrin à cause de son fils.

Vyâsa dit :

Dhritarâchtra, écoute ce que je vais te dire : Tu as appris en quoi consistent la loi, la richesse et la vertu, ô savant prince ! Rien de ce qu’il faut savoir n’est inconnu de toi. Tu connais donc bien, sans doute, le peu de durée des mortels. Dans le monde passager de la vie, ou dans un séjour (plus) durable, la vie ayant pour terme la mort, pourquoi te désoles-tu, ô descendant de Bhârata ? C’est sous tes yeux qu’a eu lieu la naissance de cette inimitié, ô prince des rois, produite par l’enchaînement du temps qui a fait de ton fils un instrument ; et puisque la destruction des Kourous était inévitable, ô prince, pourquoi pleures-tu ces héros qui sont allés dans la meilleure voie ? Le savant et magnanime Vidoura avait employé tous ses efforts en vue de la paix, ô maître des hommes ; mais la route tracée par le destin ne peut être évitée longtemps par un être quel qu’il soit, malgré ses efforts, tel est mon avis. Ce qui devait être fait par les dieux, je l’ai entendu dire en ma présence et je te l’expliquerai, afin que la fermeté te revienne. Autrefois, en marchant à la hâte, et domptant la fatigue, je parvins à la demeure d’Indra ; je vis alors les divinités rassemblées, et tous les Dêvarchis, ayant Nârada à leur tête, ô sans péchés. Là aussi je vis la Terre, ô prince de la terre, venue auprès des divinités dans quelque dessein. Après s’être approchée, elle dit aux dieux rassemblés : Ce qui devait être fait pour moi, ce qui, dans la demeure de Brahma, me fut promis autrefois par vous, ô bienheureux, que cela s’accomplisse promptement ! Après avoir entendu ces paroles de la Terre, Vichnou, qu’adore le monde, lui dit en souriant, au milieu de l’assemblée des dieux : « Des cent fils de Dhritarâchtra, celui qui est l’aîné, et qu’on nomme Douryôdhana, fera pour toi ce qui doit être fait, et l’ayant obtenu pour roi, tu auras ce que tu voulais qui fût fait. C’est à cause de cela que les protecteurs de la terre (les rois) se sont rassemblés à Kouroukchêtra. Ils se tueront les uns les autres avec des armes redoutables, pleins de fureur, et tu verras alors la destruction de Vichnou[149] dans le combat, ô déesse ! Va vite dans ta demeure, soutiens les mondes, ô toi qui es belle ! » Et c’est ton fils lui-même, ô roi, qui, en vue de cette destruction d’hommes, est né, par celle du Kali (youga), dans le sein de Gândhârî, impatient, mobile, irascible et difficile à apaiser. Par l’enchaînement de la destinée sont nés des frères pareils à lui, et aussi Çakouni, Mâtoula et Karna, ses meilleurs amis, guerriers rassemblés sur la terre en vue de la destruction. Tel naît un roi, tel sera son peuple. Le vicieux revient à la vertu si le roi est vertueux ; les sujets seront suivant les qualités ou les défauts du souverain ; il n’y a là nul doute. Tes fils ont marché en compagnie d’un mauvais roi. Nârada sait bien tout cela, lui qui connaît la vérité. C’est par ta propre faute que tes fils ont été tués, ô prince de la terre ; ne les pleure pas, car il n’y a pas là de cause de chagrin ; les Pândavas n’ont commis envers toi qu’une très petite offense, ô prince. C’est par tes fils à l’âme mauvaise que cette terre a été ravagée. Nârada, autrefois, t’avait souhaité du bonheur, sans doute, à l’assemblée pour le sacrifice du Râdjasoûya de Youdhichthira (auquel il dit :) « Les Pândavas et les Kâuravas, après s’être tous attaqués les uns les autres, cesseront d’exister, ô fils de Kountî ; ce que tu as à faire, accomplis-le. » Quand ils eurent entendu ces paroles de Nârada, les Pândavas furent affligés. Ainsi t’est révélé tout entier ce secret divin, éternel, pour amener la fin de ton chagrin et la bienveillance pour les fils de Pândou, en apprenant l’arrêt prononcé par le destin. Lorsque cette prédiction fut ainsi autrefois entendue par moi, quand elle fut faite à Youdhichthira, dans le sacrifice du Râdjasoûya, le meilleur des sacrifices, un effort fut fait par Youdhichthira et par moi après qu’eut été révélé ce secret impénétrable pour les Kâuravas, arrêt puissant du destin. Aucun décret du sort ne peut, de quelque manière que ce soit, être évité par ce qui existe dans le monde, de mobile ou d’immobile. Tu restes vertueux là où la meilleure intelligence est troublée, en voyant le départ et le retour des êtres. En apprenant que tu es consumé par le chagrin et troublé de plus en plus, le roi Youdhichthira pourrait-il abandonner la vie ? Toujours miséricordieux et calme, même pour les êtres nés parmi les bêtes, comment, ô roi, ne montrerait-il pas sa bonté pour toi ? Par mon ordre même, et parce qu’on ne peut échapper à la destinée, et aussi par affection pour les Pândavas, supporte la vie, ô Bhârata ! C’est en agissant ainsi que tu seras glorieux dans le monde. Le but de la loi est très grand, ô mon fils, et la pénitence doit être longtemps pratiquée. Le feu né dans la douleur que te cause ton fils, et qui flamboie, pour ainsi dire, éteins-le toujours avec l’eau de ma science, ô vertueux prince !

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ce discours de Vyâsa, à la gloire immense, et avoir réfléchi pendant plus d’une heure, Dhritarâchtra répondit : Je suis agité par les grands filets du chagrin, ô le meilleur des brahmanes, et je ne me reconnais pas moi-même, troublé de plus en plus. Après avoir écouté ton discours inspiré par l’enchaînement de la destinée, je supporterai l’existence et je m’efforcerai de ne plus m’affliger.

Après avoir entendu ces paroles de Dhritarâchtra, Vyâsa, fils de Satyavati, disparut en ce lieu même, ô prince.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Djalapradânika et la consolation de Dhritarâchtra, la huitième lecture.

IX

Djanamêdjaya dit :

Le bienheureux Vyâsa étant parti, que fit le roi Dhritarâchtra, ô sage brahmane ? dis-le-moi, je te prie. Et le roi des Kourous, le magnanime Youdhichthira, et Kripa, avec ses (deux) compagnons[150], que firent-ils tous trois ? Je connais l’action d’Açvatthâman et la faute commise par un consentement mutuel. Dis la suite de l’histoire que raconta Sandjaya.

Vâiçampâyana parle :

Douryôdhana ayant été tué et son armée détruite tout entière, Sandjaya, hors de lui, s’approchant de Dhritarâchtra, lui dit :

Venus de diverses contrées, les divers chefs des peuples sont tous allés dans le monde des Pitris (mânes) avec tes fils, ô roi ! C’est par ton fils, sollicité sans cesse, ô Bhârata, qu’a été ravagée toute la terre, dans son désir de mettre fin aux hostilités. Fais faire, par ordre de succession, les funérailles de tous, fils, petits-fils et pères, ô prince de la terre.

Vâiçampâyana parle :

En écoutant ce triste discours de Sandjaya, le roi, privé de sentiment, tomba à terre, comme si la vie l’abandonnait. S’étant approché de lui pendant qu’il gisait sur la terre, Vidoura, qui connaît toute la loi, lui dit ces paroles : Lève-toi, ô roi, pourquoi t’endors-tu ? Ne te désole pas, ô prince de Bhârata. Telle est, ô maître des hommes, la voie suprême de tous les êtres. Les êtres commencent par ne pas être, puis ils viennent au milieu des êtres, et ils cessent d’être par la mort, qu’y a-t-il là de quoi se lamenter[151] ? L’homme affligé ne ranime pas un mort ; l’affligé ne meurt pas. Dans le monde ainsi fait, pourquoi te désoles-tu ? Celui qui ne combat pas meurt, celui qui combat vit. Quand l’heure est venue, grand roi, nul ne peut aller au-delà. Le temps entraîne tous les êtres divers ; personne n’est aimé ni haï du temps, ô le meilleur des Kourous ! De même que le vent renouvelle de tous côtés la tige des herbes, de même les êtres obéissent au pouvoir du temps, ô prince de Bhârata ! Et quand tous marchent là comme une seule caravane, à la tête de laquelle marche le temps, qu’y a-t-il là de quoi se lamenter ? Et ceux qui ont été tués dans le combat et que tu pleures, ô roi, ces héros magnanimes ne sont pas à regretter, car tous sont allés dans le ciel. Ce n’est ni par des sacrifices accompagnés de présents ni par des mortifications, ni par la science qu’ils vont dans le ciel, mais comme des héros faisant l’abandon de leur corps. Tous ces héros connaissaient le Veda, tous accomplissaient leurs vœux, tous sont tombés en faisant face à l’ennemi, qu’y a-t-il là de quoi se lamenter ? Dans le feu du corps des héros, on a fait des offrandes de flèches, et les meilleurs des hommes ont supporté ces flèches comme une oblation. C’est ainsi, ô roi, que je te désigne cette route qui mène au ciel comme la meilleure. Il n’y a rien ici-bas qui, pour le Kchatriya, surpasse le combat. Ces Kchatriyas, magnanimes héros, brillants dans le combat, ont obtenu la plus grande des bénédictions ; ils ne sont donc, tous, pas à regretter. Rappelé à toi par toi-même, ne te désole pas, ô prince de Bhârata ! Ne va pas, aujourd’hui, vaincu par le chagrin, négliger ce qu’il faut faire !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva et l’épisode du don de l’eau, la neuvième lecture.

X

Après avoir parlé à Vidoura, le plus savant dans la loi, le prince pieux, l’esprit accablé de douleur, monta dans le char. Gândhârî, désolée de la mort de son fils, se rendant au désir de son époux, se hâta de venir avec Kountî et les autres femmes, à l’endroit où était le roi. Après s’être approchées de lui, cruellement tourmentées par le chagrin, elles allaient, s’appelant l’une l’autre, en poussant de grands cris. Vidoura les consola, lui-même plus affligé qu’elles. Après avoir fait monter (dans des chars) ces femmes éplorées, il sortit de la ville. Alors un grand bruit se fit entendre dans toutes les demeures des Kourous, et tout, jusqu’aux enfants, fut tourmenté par le chagrin. Ces femmes, qui n’avaient pas été vues auparavant, même par les dieux, sont vues par le peuple, aujourd’hui que leurs époux sont tués. Après avoir déposé leurs parures et laissé leurs beaux cheveux épars, portant un seul vêtement, elles se laissaient tomber, ces femmes privées de protecteurs. De leurs maisons, pareilles à des collines blanches, elles sortaient comme (sortent) des grottes de la montagne, des biches dont le chef est tué. Les groupes nombreux de ces nobles femmes tourmentées par le chagrin couraient çà et là, ô roi, comme des (troupeaux de) cavales dans une cour. Après avoir recueilli en gémissant leurs fils, leurs frères et leurs pères, elles présentent un spectacle pareil à la désolation du monde à la fin d’un âge. Gémissantes, éplorées, courant d’un côté et d’un autre, l’esprit abattu par la douleur, elles ne savaient ce qu’il fallait faire. Ces femmes, qui étaient honteuses autrefois, même devant leurs amies, avec un seul vêtement, étaient ainsi, sans honte, devant leurs belles-mères. Elles qui, autrefois, se consolaient entre elles dans leurs chagrins légers, troublées (aujourd’hui) par l’excès du chagrin, se regardent les unes les autres (sans parler). Entouré par des centaines de femmes qui pleuraient, le roi sortit de la ville, tout affligé, en se dirigeant à la hâte vers le champ de bataille. Artisans, marchands, laboureurs, qui tous vivent de leur travail, ayant à leur tête le roi, s’en allèrent hors de la ville.

Le grand bruit des sanglots de ces femmes affligées du désastre des Kourous épouvantait les mondes, comme lorsqu’à la fin d’un âge il y a conflagration des créatures ; les êtres crurent que cette heure était arrivée. Le cœur cruellement affligé de la ruine des Kourous, les habitants de la ville se lamentaient, ô roi, remplis de compassion.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du don de l’eau et la marche de Dhritarâchtra, la dixième lecture.

XI

Vâiçampâyana parle :

Parvenus à la distance d’un krôça[152], ils aperçurent les grands guerriers, Kripa, petit-fils de Çaradvat, le fils de Drôna (Açvatthâman) et Kritavarman. Ceux-ci ayant aussi vu le roi qui a l’œil de la sagesse, dirent au roi qui pleurait, en gémissant eux-mêmes et avec les yeux pleins de larmes : Ton fils, ô grand roi, après avoir fait une action très mauvaise, est allé avec ses serviteurs dans les mondes d’Indra, ô prince de la terre ! C’est par la force de Douryôdhana que nous avons été délivrés tous trois avec nos chars ; tout le reste de ton armée a été détruit, ô prince de Bhârata !

Après que Kripa, petit-fils de Çaradvat, eut parlé ainsi au roi, il dit à (la reine) Gândhârî, désolée de la mort de ses fils : En combattant sans peur, en tuant des troupes nombreuses d’ennemis et en faisant des actions héroïques, tes fils sont allés à la mort. Ils ont certainement obtenu les mondes purs conquis par les armes ; revêtus d’un corps radieux, ils revivent maintenant comme des dieux. Pas un de ces héros n’a tourné le dos en combattant ; en recevant la mort par les armes, pas un (n’a demandé grâce) en joignant les mains. La mort par les armes dans le combat, voilà, pour les Kchatriyas, la voie la plus belle, disent les Pourânas, ne pleure donc pas leur mort. Leurs ennemis, les Pândavas, ne prospèrent pas encore dans le royaume. Écoute ce qui a été fait par nous, conduits par Açvatthâman. Quand nous eûmes appris que ton fils avait été tué injustement par Bhîmasêna, nous avons accompli la destruction des Pândavas, après avoir pénétré dans leur camp endormi. Ils sont tous tués, les Pântchâlas qui avaient à leur tête Dhrichtadyoumna, de même que les fils de Droupada et ceux de Drâupadî. Et après avoir fait un tel carnage d’une foule d’ennemis de ton fils, nous avons fui, car nous ne pouvions rester trois pour combattre ! Les guerriers aux grands arcs, les Pândavas viendront bientôt, possédés par la violence de la colère, impatients de reprendre les hostilités. En apprenant que leurs fils sont tués, ces héros, furieux, voudront porter ici leurs pas au plus vite, ô excellente ! Après le carnage que nous avons fait de ceux-ci, nous ne pouvons rester ; permets-nous de partir, ô reine, ne laisse pas ton esprit céder à la douleur ! Et toi aussi, ô roi, laisse-nous partir, et conserve toute ton énergie, puisque, tu le vois, la loi des Kchatriyas subsiste tout entière.

Après avoir parlé ainsi et avoir salué le roi[153], Kripa, Kritavarman et le fils de Drôna (Açvatthâman), les yeux tournés vers le sage Dhritarâchtra, les héros magnanimes pressèrent le pas de leurs chevaux en suivant le cours du Gange. Quand ces grands guerriers se furent éloignés ensemble, ils se saluèrent tristement l’un l’autre et se dirigèrent par trois (chemins différents). Le petit-fils de Çaradvat, Kripa, s’en alla à Hastinapoura, Hârdikya dans son royaume, et le fils de Drôna (Açvatthâman) alla dans l’ermitage de Vyâsa. Ainsi s’éloignèrent ces héros, en se regardant l’un l’autre, talonnés par la crainte des magnanimes fils de Pândou, après le crime qu’ils avaient commis.

Les guerriers s’étant approchés du roi au moment où le soleil se couchait, ils s’en allèrent où ils voulurent, ces vainqueurs de l’ennemi. Cependant, les grands guerriers, fils de Pândou, qui poursuivaient le fils de Drôna, restèrent ensuite maîtres du champ de bataille où ils avaient été vainqueurs.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du Djalapradânika et l’entrevue de Kripa, Açvatthâman et Bhôdja, la onzième lecture.

XII

Les armées étant détruites, le roi de la justice, Youdhichthira, écouta le vieux père (Dhritarâchtra), qui était parti de Nâgasâhvya. Il alla, environné de ses frères, et désolé à cause de son fils, trouver ce père plongé aussi dans la douleur à cause de son fils. Il était suivi du magnanime héros Dâçâhra (Krichna), de Youyoudhana, ainsi que de Youyoutsou. Drâupadî, accablée de chagrin, abattue par la douleur, le suivait avec les femmes de Pântchâla, qui étaient rassemblées en ce lieu. Youdhichthira vit, le long du Gange, ces groupes de femmes qui gémissaient comme des Kourarîs. Le roi (Youdhichthira) fut entouré de ces femmes, par milliers, qui gémissaient en levant les bras, désolées, belles ou sans beauté. « Où donc est maintenant, (disaient-elles), la connaissance du devoir d’un roi ? Où donc est la vertu qui évite le meurtre ? que celui-ci a tué les pères et les frères, les fils des précepteurs, ainsi que les amis ! Après avoir fait tuer Drôna et Bhîchma, ton grand’père[154], comment était donc ton cœur, ô grand roi, quand Djayadratha fut tué aussi ? Qu’as-tu à faire avec un royaume où tu ne verras plus tes parents et tes frères, ni Abhimanyou, difficile à vaincre, ni les fils de Drâupadî, ô Bhârata ? » Après avoir passé au milieu des femmes éplorées, le sage Youdhichthira s’adressa au vénérable père (Dhritarâchtra), et après qu’il l’eût salué comme il convenait, lui qui détruit les ennemis, les Pândavas proclamèrent leurs noms de tous côtés. Un père accablé par la mort de son fils consola avec peine le Pândava qui était la cause de la mort de ce même fils. Après avoir consolé Youdhichthira et l’avoir calmé, le prince, irrité, regardait Bhîma, pareil à un feu avide de le consumer[155]. Ce feu de sa colère, animé par le vent du chagrin, semble avide de consumer Bhîma, comme (le feu menace) une forêt. Hari (Krichna) ayant connu cette mauvaise pensée contre Bhîma, attira celui-ci par les mains, et fit avancer (à sa place) un Bhîma de fer. Krichna, à la grande science, qui avait compris d’avance le dessein du prince, accomplit habilement un rite (magique) à l’instant même. Attirant alors par les mains le Bhîmasêna de fer, le roi, plein de force, le broya, croyant que c’était Bhîma lui-même. Le prince, qui a la force et l’énergie de dix mille serpents, après avoir brisé le Bhîma de fer, avait la poitrine meurtrie et rendait du sang par la bouche. Il tomba aussitôt à terre, et, ainsi taché de sang, il était pareil à l’arbre Paridjâta quand ses tiges sont couvertes de fleurs. Le sage cocher Gâvalgani le releva en lui disant : « Ne reste pas ainsi, » et en cherchant à l’apaiser et à le consoler. Le prince magnanime, qui avait déposé son ressentiment et dont la colère était passée, s’écria, accablé de douleur : Ah ! ah ! Bhîma ! En voyant que sa colère était passée, et qu’il était affligé du meurtre de Bhîmasêna, Vâsoudêva (Krichna), le meilleur des hommes, dit au roi : Ne te désole pas, Dhritarâchtra, ce n’est pas Bhîma qui a été tué par toi. Cette image de fer, qui lui ressemble, a seule été renversée par toi. Quand je me suis aperçu que tu étais possédé par la colère, ô prince de Bhârata, j’ai éloigné le fils de Kountî, qui allait sous la dent de la mort. Il n’y a, ô prince des rois, personne qui t’égale en force. Quel est l’homme, ô puissant héros, qui pourrait supporter l’étreinte de tes deux bras ? De même que nul vivant n’échappe quand il rencontre Antaka (le dieu de la mort), de même aussi, nul vivant qui se trouve au milieu de tes bras. C’est pourquoi cette image de fer, ressemblant à Bhîma, fabriquée par ordre de ton fils, t’a été présentée par moi, ô descendant de Kourou. Ton esprit était dévoré du chagrin de ton fils et éloigné de la justice, c’est pour cela que tu voulais tuer Bhîmasêna. Mais il ne serait pas convenable, ô roi, que tu fusses le meurtrier de Bhimasêna, car tes fils, ô roi, ne pourraient plus vivre nulle part. C’est pourquoi tout ce qui est fait par nous, en vue de la paix, accepte-le sans exception, et ne laisse pas aller ton âme au chagrin.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du don de l’eau et le broiement de la ressemblance de Bhîmasêna, la douzième lecture.

XIII

Vâiçampâyana parle :

Alors les serviteurs l’entourèrent pour la purification. Quand il fut purifié, Krichna lui dit encore : Ô roi ! les Vedas et les divers livres de la loi ont été lus par toi, tu as entendu les Pourânas et tu connais tous les devoirs des rois. Quand tu es un sage d’un grand savoir, habile à comprendre le fort et le faible, comment, par ta propre faute, te livres-tu à une fureur pareille ? Ce que je te disais autrefois avec Bhîchma et Drôna, ce que te disaient Vidoura et Sandjaya, ô roi, tu ne l’as pas fait ! Tu en as été empêché, et tu n’as pas tenu compte de nos paroles, (quand nous disions) que les Pândavas étaient supérieurs en force et en courage, ô descendant de Kourou ! Un roi dont la science est solide voit donc lui-même ses fautes ; la meilleure part du temps et de l’espace, il l’obtient. Mais celui qui, étant averti, entre le bon et le mauvais, ne choisit pas ce qui est le meilleur, celui-là, tombant dans le malheur, se désole dans son infortune. Regarde-toi, ô Bhârata, toi qui étais mené par un autre ; car tu n’étais roi que de nom, obéissant à l’empire de Douryôdhana. Quand c’est par ta faute que tout est arrivé, pourquoi veux-tu tuer Bhîma ? Réprime donc ta colère, en te rappelant que tu as mal agi. Le malheureux qui, par envie, fit amener Drâupadî au milieu de l’assemblée, a été tué par Bhîmasêna, désireux de venger un outrage[156]. Vois la transgression du droit commise par toi et ton fils à l’esprit mauvais ; quand les Pândavas étaient inoffensifs, c’était une trahison, ô prince !

Vâiçampâyana parle :

Krichna lui ayant dit ainsi toute la vérité, le roi Dhritarâchtra répondit au fils de Dêvaki : Comme tu le dis, ô vaillant Mâdhava, mon affection pour mon fils ébranla ma fermeté ! Heureusement, le meilleur des guerriers, le robuste Bhîma, attaché à la vérité, protégé par toi, ô Krichna, n’est pas venu au milieu de mes bras. Maintenant, ma colère étant passée, ma fièvre apaisée, je désire interroger le vaillant Pândava qui tient le milieu (entre ses frères[157] !). Les premiers entre les rois étant tués, mes fils étant tués aussi, les fils des Pândavas étant tués, reste-t-il encore du bonheur et du plaisir ?

Dhritarâchtra toucha alors Bhîma et Ardjouna, et les deux vaillants héros, fils de Madrî, et, après leur avoir parlé avec douceur, en pleurant, il leur souhaita une heureuse fortune.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du don de l’eau et de l’apaisement de la colère de Dhritarâchtra, la treizième lecture.

XIV

Vâiçampâyana parle :

Congédiés alors par Dhritarâchtra, Kourous et Pândavas, allèrent tous, comme des frères, trouver Gândhârî, en compagnie de Krichna. Quand elle reconnut le roi de la justice, Youdhichthira, dont les ennemis étaient tués, Gândhârî, irritée par le regret de son fils, voulut le maudire. S’apercevant de sa mauvaise intention contre les Pândavas, le sage fils de Satyavatî (Vyâsa), qui l’avait prévue d’avance, ayant puisé dans le Gange de l’eau limpide à odeur pure, le meilleur des Richis, dont l’esprit est pénétrant, se rendit à l’endroit où était Gândhârî. Voyant avec un œil divin, il comprit alors la pensée ou le murmure de tous les êtres vivants. Il parla à sa belle-fille, le grand pénitent qui dit de belles paroles en temps convenable ; éloignant le temps de la malédiction, il proclama le temps de la patience. « La colère ne doit pas s’exercer sur le Pândava, ô Gândhârî ! Reprends ton calme, retiens ta parole, et écoute ma parole à moi. Pendant dix-huit jours, ton fils, qui désirait la victoire, t’a dit : « Tu désires, ô ma mère, le succès de (ton fils) qui combat l’ennemi. » Et, à ces paroles répétées à chaque instant par celui qui désirait la victoire, tu as dit, ô Gândhârî : « Où est le droit, doit être la victoire ! » Et cette parole que tu disais avec satisfaction, ô Gândhârî, et que je me rappelle, elle n’est pas fausse, car tu es bienveillante. Après avoir été au combat tumultueux des rois, le but, il n’y a pas de doute, a été atteint par la victoire des Pândavas dans la bataille, et c’est donc bien le droit qui a été triomphant. Toi qui étais toujours patiente autrefois, pourquoi ne pardonnes-tu pas aujourd’hui ? Triomphe de l’injustice, toi qui connais la loi : où est le droit, doit être la victoire. En te rappelant ton devoir et la parole que tu as dite, ô femme sensée, réprime ta colère, ô Gândhârî ! Ne sois pas ainsi, toi qui dis la vérité. »

Gândhârî dit :

Ô bienheureux, je ne les maudis pas et ne désire pas leur perte ! Par la violence du regret de mon fils, mon esprit est comme ébranlé. Les fils de Kountî doivent être protégés aussi bien par moi que par elle ; ils doivent être protégés par Dhritarâchtra aussi bien que par moi. C’est par la faute de Douryôdhana, de Çakouni et de Sâubala, c’est par Karna et Douhçâsana qu’a été accomplie cette destruction des Kourous. Ce n’est la faute ni d’Ardjouna ni de Bhîma, ni celle de Nakoula et Sahadêva, ni certainement celle de Youdhichthira. Que les fils de Kourou, en combattant et en se blessant mutuellement, aient été tués ici avec beaucoup d’autres, il n’y a rien en cela qui me choque ; Bhîmasêna, d’ailleurs, a agi sous les yeux de Krichna, quand il a provoqué Douryôdhana au combat à la massue. Mais avoir reconnu par l’exercice ce qui rend supérieur en le faisant plusieurs fois dans le combat, et avoir frappé au-dessous de la ceinture, voilà ce qui a fait grandir ma colère. La loi proclamée par les gens magnanimes qui la connaissent, comment les héros ont-ils pu l’abandonner dans le combat par amour de la vie ?

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du don de l’eau et l’apaisement de Gândhârî, la quatorzième lecture.

XV

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ces paroles de Gândhârî, Bhîmasêna lui répondit en tremblant par ce discours respectueux : Que ce qui est juste ou injuste ait été, par crainte, fait par moi dans cette circonstance, dans le désir de ma conservation, daigne me le pardonner, car ce n’est pas avec justice que ton robuste fils a été terrassé. Il ne pouvait être tué par personne, de là vient la mauvaise action. Resté seul de son armée, redoutable au combat de la massue, même s’il m’eût tué, il n’aurait pu ressaisir la royauté. C’est avec cette pensée que j’ai agi comme je l’ai fait.

Youdhichthira avait été autrefois vaincu injustement par lui ; (nous étions) toujours maltraités ; de là vient la mauvaise action. Tout ce que ton fils dit à la fille du roi de Pântchâla, indisposée et n’ayant qu’un seul vêtement, est connu de toi. Sans la prise de Douryôdhana, la terre et l’océan ne pouvaient être notre partage ; voilà pourquoi cela a été fait par moi. Ton fils avait fait une action choquante pour nous, quand il avait regardé au milieu de l’assemblée, la cuisse gauche de Drâupadî. Alors fut voué à la mort par nous ton coupable fils, et, par l’ordre de Youdhichthira, nous en fîmes alors le serment. Cette grande inimitié a été allumée par ton fils, ô reine ; et nous, nous étions toujours dans la détresse au milieu de la forêt, voilà pourquoi j’ai agi comme je l’ai fait. La fin de cette inimitié est venue par la mort de Douryôdhana dans le combat. Youdhichthira a recouvré la royauté et notre colère est apaisée.

Gândhârî dit :

Ce n’est pas à cause de sa mort que tu loues mon fils ; dis-moi donc aussi tout ce que tu as fait de plus. Quand Nakoula eut son cheval tué par Vrichasêna, ô Bhârata, tu as bu dans le combat, le sang qui coulait du corps de Douhçâsana. Tu as fait une action horrible et cruelle, blâmée par les sages et pratiquée par les gens vils : aussi est-elle indigne (de toi), Vrikôdara.

Bhîmasêna dit :

Le sang d’un autre ne doit pas être bu, pas plus que le sien : tel je suis moi-même, tel est mon frère, il n’y a nulle différence. Le sang n’a pas dépassé mes dents et mes lèvres, ne te plains donc pas, ô mère ! Les mains de Vâivasvata aussi, sache-le, étaient couvertes de mon sang. En voyant que Nakoula avait eu son cheval tué dans le combat par Vrichasêna, je fis naître la crainte (dans l’esprit) des frères remplis de joie de celui-ci. Ce que je dis par colère, en voyant la belle chevelure de Drâupadî mise pour enjeu, reste dans ma mémoire. J’aurais été, pendant des années sans fin, déchu du droit des Kchatriyas, si je n’avais pas accompli ma promesse ; de là vient ce que j’ai fait. Veuille donc ne pas m’accuser d’un crime, ô Gândhârî ! N’ayant pas, autrefois, contenu tes fils vis-à-vis de nous qui n’étions pas des offenseurs, pourquoi, aujourd’hui, veux-tu m’accuser d’un crime ?

Gândhârî dit :

Toi qui as tué les cent fils de ce vieillard, ô invincible, pourquoi n’épargnes-tu, s’il t’a fait un léger reproche, aucun membre de notre famille à nous deux, vieillards privés de notre royaume ? Comment au vieux couple aveugle reste-t-il encore un bâton ?

Vâiçampâyana parle :

Après avoir parlé ainsi, Gândhârî demanda Youdhichthira. Où donc est le roi ? dit-elle avec colère, irritée de la mort de ses fils et de ses petits-fils. Le prince des rois s’approcha d’elle en tremblant, et lui dit ces paroles d’une voix douce, en joignant les mains : Moi, Youdhichthira, je suis le pervers meurtrier de tes fils, ô reine ! Je suis l’auteur, digne de malédiction, de la dévastation de cette terre, maudis-moi ! Je n’ai rien à faire avec la vie, avec la royauté, avec la richesse, après avoir tué de pareils amis, moi, le fils de l’ami de cet insensé.

Pendant qu’il parlait ainsi, plein de crainte en s’approchant, Gândhârî ne dit pas un mot et soupira profondément. Pendant que le roi Youdhichthira se prosternait à ses pieds, Gândhârî, qui connaît la loi et a la vue pénétrante, aperçut le bout des doigts du prince par l’ouverture de son vêtement. Il avait alors les ongles difformes, le prince aux beaux ongles. Ardjouna, quand il l’eut vu, s’en alla derrière Krichna. Pendant qu’ils étaient ainsi troublés, l’un ici, l’autre là, Gândhâri, dont la colère était passée, les consola comme une mère. Par son ordre, ils allèrent trouver ensemble, ces guerriers aux larges poitrines, la mère des héros, leur mère Prithâ (Kountî). Après avoir longtemps considéré ses fils, dont elle partage les chagrins, la reine essuya ses larmes, en se couvrant le visage de son vêtement. Après avoir versé des larmes avec son fils, Kountî vit les nombreux guerriers blessés par la multitude des flèches. Elle caressa ses fils l’un après l’autre et à plusieurs reprises, et partagea la douleur de Drâupadî, dont le fils était tué, la fille du roi de Pântchâla, qu’elle aperçut, éplorée et tombée sur la terre.

Drâupadî dit :

Tes nobles fils, accompagnés du fils de Soubhadrâ, où sont-ils allés ? Ils ne viennent pas te trouver aujourd’hui, toi qu’ils ont vue longtemps livrée à la pénitence. Pour moi, privée de mes fils, qu’ai-je à faire avec la royauté ?

Kounti aux longs yeux consola Drâupadî, éplorée et accablée de chagrin, après l’avoir relevée. Puis, accompagnée par elle, et suivie de ses fils, elle suivit la triste Gândhârî, plus triste elle-même. Celle-ci, qui était avec la femme de son fils, dit à l’illustre (reine) : Ne sois pas ainsi, ma fille ; toi qui es affligée, regarde-moi, affligée aussi. Je crois que cette destruction d’hommes a eu lieu par la volonté du Temps. Un événement inévitable, qui fait dresser les cheveux, est arrivé spontanément. Elle est accomplie, la grande parole de Vidoura, que ce grand sage dit à Krichna, qui n’avait pas réussi dans sa négociation. Cette chose inévitable ayant eu lieu, ne pleure pas ! Car ils ne sont pas à plaindre ceux qui sont allés à la mort dans le combat. Telle tu es, telle je suis : qui nous consolera toutes deux ? Et c’est par ma faute que la première des familles est détruite !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du don de l’eau, et la visite des fils de Kountî, la quinzième lecture, qui termine Djalapradânika.

STRÎVILÂPA PARVA

(LAMENTATIONS DES FEMMES[158])

XVI

Vâiçampâyana parle :

Après avoir parlé ainsi, Gândhârî vit là, de loin, avec son œil divin, le désastre des Kourous. Dévouée à son époux, vertueuse et fidèle en tout à ses devoirs, occupée de pratiques austères et toujours chaste, douée d’une science divine par un don excellent de Krichna, le sage aux actions pures, elle se lamenta de diverses manières. La sage (reine) vit de loin, comme si c’eût été en sa présence, le champ de bataille des guerriers héroïques, étrange, et faisant dresser les cheveux ; couvert d’os et de chevelures, inondé de ruisseaux de sang, jonché de plusieurs milliers de corps éparpillés ; couvert des corps souillés de sang de ceux qui avaient combattu sur des éléphants, à cheval ou dans des chars ; d’une multitude de corps sans têtes et de têtes sans corps ; rempli de tous côtés du bruit des éléphants, des chevaux, des hommes et des femmes ; rempli de chacals, de grues, de corneilles, de hiboux, de corbeaux et de hérons ; faisant la joie des Rakchas qui dévorent les hommes ; remplis d’aigles, retentissant de sons tristes ou joyeux, et visité par les vautours. Alors Dhritarâchtra, le maître de la terre, sur l’ordre de Vyâsa, et tous les Pândavas, précédés de Youdhichthira, ayant honoré Vâsoudêva (Krichna) et le prince dont les parents étaient tués, rassemblèrent les femmes des Kourous et se dirigèrent vers le champ de bataille. En arrivant à Kouroukchêtra, ces femmes, dont les époux étaient tués, virent leurs frères, leurs fils, leurs pères et leurs époux sans vie, dévorés par les chacals, les corbeaux et les corneilles, avides de chair, les Bhoûtas, les Piçâtchas, les Rakchas et autres rôdeurs de nuit. À la vue de ce champ de carnage, pareil à un cimetière, les femmes tombent de leurs beaux chars en poussant des cris. À ce spectacle, qu’elles n’avaient pas vu auparavant, les femmes de Bhârata, accablées de douleur, trébuchent et tombent, les unes sur des corps, les autres sur la terre. D’autres sont accablées et n’ont plus de sentiment, tant est grande la désolation des femmes des Kourous et des Pântchâlas. À la vue du champ de bataille effroyable, résonnant de tous côtés du cri des femmes accablées de chagrin, la fille de Soubala (Gândhârî), qui connaît la loi, après avoir appelé Krichna, le premier des hommes, à la vue de ce carnage des Kourous, prononça ce discours, inspiré par la douleur : Regarde-les, ô Krichna, mes belles-filles dont les époux sont tués ; elles ont les cheveux épars, et crient comme des aigles. Après être venues te trouver, elles se souviennent des princes de Bhârata, et courent, chacune de son côté, à leurs fils, à leurs frères, à leurs pères, à leurs époux. Considère, Seigneur, le champ de bataille rempli partout de mères dont les fils sont tués, d’épouses de guerriers qui ont perdu leurs époux ; illustré par les plus vaillants des hommes : Bhîchma, Karna et Abhimanyou, Drôna, Droupada et Çalya, brillants comme des feux ; vois ce champ de bataille, orné de cuirasses d’or et des pierres précieuses divines des héros magnanimes ; de bracelets[159] et de guirlandes ; de lances et de piques échappées de la main des guerriers, de glaives acérés de toute sorte, d’arcs et de flèches ; rempli de troupes de bêtes sauvages, dispersées de tous côtés, ici, se jouant, ici, endormies. Regarde-le, Seigneur, ce champ de bataille tel qu’il est ! En le voyant, je suis consumée par la douleur, ô Djanârdana ! Dans cette destruction des Pântchâlas et des Kourous, ô Krichna, je vois aussi la destruction incompréhensible des cinq éléments[160]. Les Souparnas et les vautours souillés de sang les déchirent ; les vautours, se servant de leur double serre, les dévorent par milliers. Qui donc peut supporter la pensée de la mort de Djayadratha, de Karna, de Drôna et Bhîchma, ainsi que d’Abhimanyou ? Ces héros, qui n’auraient pas dû être tués, et que je vois, après leur mort, devenus la pâture des vautours, des hérons, des grues, des faucons, des chiens et des chacals ! Ces guerriers impatients, qui restaient soumis à l’empire de Douryôdhana, vois-les, ô Krichna, pareils à des feux éteints ! Accoutumés tous à des couches moelleuses et sans tache, ils dorment aujourd’hui, les infortunés, sur la terre nue ! Loués sans cesse, dans un autre temps, par les éloges des panégyristes, ils n’entendent plus, les infortunés, que les cris terribles de ceux qui sont heureux ! Eux qui reposaient autrefois sur des lits, héros glorieux, le corps parfumé de sandal ou d’autres essences, ils dorment aujourd’hui sur la poussière. Les vautours, les chacals et les corneilles dispersent leurs ornements, en poussant sans cesse des cris lugubres. Leurs flèches acérées, leurs cimeterres jaunis, leurs belles massues, ils les portent comme s’ils vivaient encore, heureux et fiers de combattre. Plusieurs d’entre eux, aux belles formes, aux belles couleurs, traînés par les bêtes sauvages, pareils à des taureaux, dorment avec leurs guirlandes vertes. Couchés et faisant face à l’ennemi, les uns embrassent encore leurs massues, les autres leurs lances, comme des héros leurs épouses chéries. D’autres portent des cuirasses et des armes étincelantes, et les animaux sauvages ne les déchirent pas, car ils croient qu’ils vivent encore. Les ornements d’or et les guirlandes d’autres guerriers magnanimes sont, par les bêtes fauves, dispersés de tous côtés ; les chacals craintifs détachent par milliers, du cou des guerriers qu’ils entourent, des colliers de perles. Eux que, pendant toutes les autres nuits, des panégyristes habiles louaient avec des louanges délicates et variées, de belles femmes, accablées de douleur, les pleurent maintenant, cruellement tourmentées par le chagrin, ô héros des Vrichnis ! Comme des lotus rouges desséchés, brillent les beaux visages de ces femmes excellentes, ô Krichna ! Interrompant leurs plaintes et plongées dans la méditation, les femmes des Kourous errent çà et là, dans leur chagrin. Ces visages des femmes des Kourous, beaux comme le soleil et pareils à l’or, les larmes et la douleur les ont rendus couleur d’airain. À cause du bruit des plaintes qu’elles entendent de tous côtés, ces femmes ne comprennent pas leurs paroles inachevées. Celles-ci, après avoir longtemps gémi et soupiré sans relâche, frappées par la douleur, abandonnent la vie. Plusieurs, en voyant les corps (inanimés), redoublent leurs plaintes et leurs cris. D’autres se frappent la tête avec leurs mains délicates. Leurs têtes, dont l’abondante chevelure est déroulée, tous leurs membres groupés et enlacés font briller la terre qu’ils recouvrent. En voyant des corps sans têtes et des têtes sans corps, des femmes, horriblement joyeuses, se troublent et deviennent folles. Après avoir rapproché une tête d’un corps, et, regardant sans faire attention et sans voir, « c’est une autre qu’il faut là, celle-ci n’est pas à celui-ci, » disent-elles en pleurant. En rejoignant des bras, des jambes, des pieds percés de flèches et isolés, ces femmes, accablées de chagrin, s’évanouissent à chaque pas. Après avoir recueilli d’autres têtes dévorées par les bêtes sauvages et les oiseaux, les femmes de Bhârata, en les voyant, ne reconnaissent plus leurs époux. Quelques-unes se frappent la tête avec les mains, ô Krichna, à la vue de leurs frères, de leurs pères, de leurs fils et de leurs époux immolés par les ennemis. À cause des bras avec des glaives, des têtes avec leurs pendants d’oreilles, il est difficile de toucher la terre souillée de sang. Ces femmes irréprochables, étrangères auparavant à la douleur, sont plongées dans la douleur. Vois, ô Krichna, la terre couverte de leurs frères, de leurs pères et de leurs fils ; vois, pareils à des troupeaux de jeunes cavales aux longues crinières, les groupes nombreux des belles-filles de Dhritarâchtra. Où trouver, ô Krichna, une douleur plus grande que celle qui est devant moi, sous les formes variées que me présentent toutes ces femmes ? Sans doute, une faute a été commise par moi dans mes naissances précédentes, que je vois immolés mes fils, mes petits-fils et mes frères !

Pendant qu’elle se désolait ainsi dans sa douleur, elle aperçut son fils inanimé.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, l’épisode des lamentations des femmes et la vue du champ de bataille par les femmes, la seizième lecture.

XVII

Vâiçampâyana parle :

Alors, à la vue de Douryôdhana, Gândhârî, épuisée par la douleur, tomba aussitôt sur la terre, comme un arbre[161] coupé dans la forêt. Puis, après avoir repris connaissance et s’être lamentée à plusieurs reprises, après avoir considéré Douryôdhana étendu et couvert de sang, et l’avoir embrassé, elle pleura sur l’infortuné : Ah ! ah ! mon fils ! s’écria-t-elle, les sens troublés par la douleur, en arrosant des larmes qui coulent de ses yeux son sein et son beau cou[162] orné de colliers d’or ; puis, accablée, de chagrin, elle dit à Krichna, qui était auprès d’elle : À l’approche du combat qui a été la perte de nos parents, Seigneur, ce meilleur des rois m’a dit en joignant les mains : Dans ce rude conflit de parents, que ma mère me dise où sera la victoire. Ainsi interrogée, moi qui connaissais la destinée qui l’attendait, je lui répondis : C’est du droit que viendra la victoire. De sorte que si, en combattant, tu ne te livres pas à la folie, ô mon fils, tu obtiendras certainement les mondes qui sont gagnés par les armes, ô héros, semblable à un immortel. C’est ainsi que je parlai naguère, et ce n’est pas ce fils que je pleure ; je pleure sur l’infortuné Dhritarâchtra, privé de ses parents. Le plus impétueux du combat, le plus habile des guerriers, le plus terrible, le plus emporté, vois-le, ô Krichna, mon fils, étendu sur le lit des héros ! Ce vainqueur des ennemis, qui marchait à la tête de ceux dont le front a reçu la consécration royale, il dort aujourd’hui dans la poussière ; vois le changement qu’amène le temps ! Certes, le vaillant Douryôdhana est allé dans la voie difficile à atteindre, puisqu’il repose, le visage tourné vers l’ennemi, sur la couche recherchée par les héros ! Celui qu’autrefois entouraient et réjouissaient les plus belles femmes, c’est celui que ces infortunées sont heureuses de réjouir, à présent qu’il dort sur le lit des héros ! Celui qu’autrefois entouraient et réjouissaient de savants brahmanes, des vautours l’environnent, immolé et couché sur la terre. Celui qu’autrefois, avec les plus beaux éventails, rafraîchissaient des femmes, ce sont des oiseaux qui le rafraîchissent aujourd’hui avec le vent de leurs ailes ! Il dort, le guerrier aux grands bras, ferme dans la vérité, terrassé dans le combat par Bhîmasêna, comme un éléphant par un lion. Regarde, ô Krichna, Douryôdhana, couvert de sang, tué par Bhîmasêna, après s’être servi de la massue (pour combattre). Le vaillant chef qui, autrefois, conduisait au combat onze armées, ô Krichna, a été conduit à la mort par le Destin. Il dort, Douryôdhana, le grand archer, le grand guerrier, terrassé par Bhîmasêna, comme un tigre par un lion. Après avoir méprisé Vidoura et son père, le jeune insensé, égaré par son irrévérence pour la vieillesse, est tombé au pouvoir de la mort. Celui dont la terre était restée treize ans sans ennemis, le voici étendu sans vie sur la terre, mon fils, le maître de la terre ! J’ai vu, ô Krichna, la terre soumise aux fils de Dhritarâchtra, remplie d’éléphants, de bœufs et de chevaux, et cela, il n’y a pas longtemps ! Cette même terre, je la vois soumise à un autre, privée de ses éléphants, de ses bœufs et de ses chevaux ; pourquoi suis-je encore vivante, ô Krichna ?

Vois, ce qui est encore plus désolant que le meurtre de mon fils, ces femmes qui entourent les héros tués dans le combat. Cette femme à la belle taille, aux cheveux épars, qui se penche sur le beau corps de Douryôdhana, pareille à un autel d’or, regarde-la, ô Krichna : c’est la mère de Lakchmana. Cette jeune femme, qui, pendant que le héros vivait, cherchait un refuge entre ses bras, se plaît encore auprès de lui, l’épouse fidèle. Comment mon cœur ne se brise-t-il pas en cent morceaux, à la vue de mon fils tué avec son fils dans le combat ? La pieuse épouse baise mon fils couvert de sang, et essuie avec sa main (le corps de) Douryôdhana. Elle pleure son époux et son fils, la vertueuse femme ; n’est-elle pas belle ainsi, occupée à contempler son fils ? Après avoir frappé sa tête avec ses mains, la jeune femme aux longs yeux se précipite sur la poitrine du héros roi des Kourous. Elle brille comme un lotus blanc dont elle a la beauté, l’infortunée, tandis qu’elle lave le visage de son fils et de son époux ! Ah ! s’il faut en croire les saintes écritures et les Vedas, certes, ce héros a obtenu les mondes qui sont la récompense des guerriers vaillants !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode du Strîvilâpa et la vue de Douryôdhana, la dix-septième lecture.

XVIII

Gândhârî dit :

Vois, ô Krichna, mes fils qui ont résisté aux fatigues de cent combats, tués en grand nombre dans la bataille par la massue de Bhîmasêna. Ce qui m’afflige plus encore aujourd’hui, c’est que ces jeunes femmes échevelées, mes belles-filles, dont les fils ont été tués dans le combat, courent çà et là autour d’eux. C’est que, habituées à fouler avec leurs pieds couverts d’ornements le pavé d’un palais, elles touchent la terre humide de sang ! Elles chassent les vautours, les chacals et les corneilles ; accablées de douleur, elles marchent en tournant comme des insensées. Celle-ci, qui est si belle, et dont la taille se mesurerait avec les mains, à la vue de cet affreux carnage, s’affaisse, par l’excès de sa douleur ! En voyant cette fille de roi, la mère de Lakchmana, mon esprit ne peut se calmer. Les unes, à la vue de leurs frères, les autres, à la vue de leurs époux et de leurs fils tués dans le combat, tombent en se serrant mutuellement leurs belles mains. Les cris de ces femmes, dont la première jeunesse est passée, et de celles-ci qui sont vieilles, dont les parents ont été tués dans cet affreux conflit, écoute-les, ô invincible ! Regarde ces femmes, accablées de fatigue et de douleur, qui se tiennent immobiles auprès des sièges des chars et des corps inanimés des éléphants et des chevaux. Vois, ô Krichna, cette autre qui, après avoir pris la tête séparée du corps de son parent, reste immobile. Une faute a été commise dans une naissance précédente par ces femmes irréprochables et par moi, insensée ! Et ce n’est pas, je crois, une faute légère, puisque le roi de la justice (Yama, dieu des morts) a fait tomber tout cela sur nous, ô Krichna ! Car il n’y a pas annihilation de deux actions, l’une étant bonne, l’autre mauvaise. Ces belles jeunes femmes, au beau sein, à la belle taille, nées dans de nobles familles, modestes, aux yeux, aux cils, aux cheveux noirs, dont les paroles sont inarticulées comme les cris du cygne, qui sont troublées par la douleur et l’inquiétude, regarde-les, ô Krichna, criant comme des oiseaux abattus. Le soleil brûle leurs charmants visages, pareils à des lotus épanouis, ô héros aux yeux de lotus ! Chacun voit, aujourd’hui, les femmes des appartements secrets de mes fils, jaloux et superbes comme des éléphants ivres d’amour. Les boucliers aux cent disques de lune, les étendards brillants comme le soleil, les armures dorées, les colliers d’or et les casques de mes fils, vois-les, ô Krichna, briller sur la terre pareils aux offrandes qui brûlent dans le feu du sacrifice. Il dort, ce Douhçâsana, avec tous ses membres couverts de sang, terrassé dans le combat par Bhîma, le héros qui détruit les ennemis. Vois, ô Krichna, mon fils immolé par la massue de Bhîmasêna, qui se rappelait les malheurs du jeu et ce qui avait été dit à Drâupadî. La fille du roi de Pântchâla, en effet, qui avait été gagnée au jeu au milieu de l’assemblée, avait été interpellée par lui[163], dans son désir de faire ce qui était agréable à son frère et à Karna : « Tu es une femme esclave, ô Drâupadî ; avec Sahadêva, Nakoula et Ardjouna, vite, entre dans notre maison. »

C’est alors que je dis au roi Douryôdhana : Çakouni, que la mort et les pièges accompagnent, abandonne-les, ô mon fils ! Apprends à connaître ton oncle à l’esprit méchant, ami des querelles ; vite, abandonne-le, ô mon fils, fais la paix avec les Pândavas. Tu ne connaîtras donc jamais, ô insensé, l’impatient Bhîmasêna, que tu blesses avec les flèches aiguës de ta parole, comme on irrite un éléphant avec des traits enflammés ? Furieux et supportant en secret ces paroles blessantes, il a lancé son venin sur ceux-ci, comme un serpent sur des taureaux. Il dort, ce Douhçâsana, avec ses grands bras étendus, tué par Bhîmasêna, comme un grand éléphant par un lion ! L’impétueux Bhîmasêna a fait une action terrible quand il a, dans sa fureur, bu le sang de Douhçâsana dans le combat.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode des lamentations des femmes et le discours de Gândhârî, la dix-huitième lecture.

XIX

Gândhârî dit :

Ce Vikarna, mon fils, l’ami des savants, il dort sur la terre, ô Krichna, tué et mis en pièces par Bhîmasêna. Vikarna repose, inanimé, au milieu des éléphants, pareil à la lune d’automne entourée de nuages noirs. Sa large main, qui porte la marque du frottement de l’arc, comment est-elle déchirée par les vautours, quand elle a encore la bande qui la protège[164] ? La jeune et vertueuse épouse de Vikarna s’efforce sans relâche d’écarter les vautours avides de chair, mais elle ne peut y parvenir. Jeune, beau, vaillant, ce Vikarna, entouré de bonheur, et digne d’être heureux, il dort dans la poussière, ô Krichna ! Aujourd’hui, qu’il a été percé dans le combat par les pointes de flèches empennées, sa splendeur n’abandonne pas ce meilleur des descendants de Bhârata. Tué par le héros du combat, désireux de garder ses promesses, Dourmoukha dort renversé sur le champ de bataille, lui qui tuait des troupes d’ennemis. Son visage, ô Krichna, à moitié dévoré par les bêtes, brille encore d’un grand éclat, comme la lune à son septième jour. Regarde, sur le champ de bataille, ô Krichna, le visage du héros, tel qu’il est encore. Comment ce fils à moi, victime de mes ennemis, mord-il la poussière ? Celui dont personne ne peut tenir la place en tête de la bataille, comment ce Dourmoukha, tué par les ennemis, est-il allé dans les mondes des dieux ? Vois, ô Krichna, Kchitrasêna étendu sans vie à terre, ce fils de Dhritarâchtra, le modèle des archers, orné de belles guirlandes, qu’entourent de jeunes femmes accablées de douleur, éplorées, au milieu de troupes de bêtes sauvages ! Le bruit des sanglots des femmes, le cri des bêtes, tout cela m’apparaît comme un spectacle étrange !

Jeune, beau, toujours servi par de belles femmes, voilà Vivinçati qui dort, tombé dans la poussière ! Des vautours environnent le guerrier, dont la cuirasse est percée de flèches, et restent près de lui[165]. Après avoir, pendant le combat, passé au travers d’une division de l’armée[166] des Pândavas, il dort, l’éminent guerrier, sur le lit des héros, réservé aux plus dignes ! Regarde ô Krichna, le visage au doux sourire, au beau nez, aux beaux sourcils, semblable à la lune, et maintenant si pâle, de Vivinçati ! Ce Vasou, qu’entouraient les femmes de la famille de Vasou, comme mille jeunes déesses (entourent) un Gandharva[167] folâtre ; qui donc a pu résister à Douhçaha, celui qui arrêtait les ennemis, le héros brillant dans le combat, le destructeur des armées ? Le corps de Douhçaha, couvert de flèches, brille comme une montagne couverte de Karnikâras en fleurs nés sur ses penchants. Avec sa guirlande d’or et sa cuirasse luisante, il brille comme une montagne sur laquelle brûle un feu, le pâle héros, terrible encore, quoique inanimé !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode des lamentations des femmes et le discours de Gândhârî, la dix-neuvième lecture.

XX

Gândhârî dit :

Celui qu’on disait plus qu’à moitié doué de force et de courage, ô Krichna, qui était fier de son père et de toi, comme un lion superbe ; celui qui, seul, a dispersé l’armée difficile à disperser de mon fils, après avoir causé la mort des autres, est allé au pouvoir de la mort ! Je le vois, ô Krichna, la splendeur d’Abhimanyou, qui a la beauté du dieu de l’amour, ne s’efface pas, même après sa mort ! Cette fille de Virâta, la belle-fille de celui qui porte l’arc Gândiva[168], désolée à la vue du jeune héros son époux, elle pleure, l’épouse sans reproche ! Après s’être approchée de lui, elle le lave avec sa main, la jeune femme, fille de Virâta. Après avoir baisé le visage du fils de Soubhadrâ, pareil au lotus épanoui, et dont le cou est entouré de colliers, elle le serre avec passion dans ses bras, comme troublée par une liqueur enivrante, elle si honteuse autrefois ! Après avoir délié sa cuirasse dorée teinte de sang, elle examine le corps du héros ; et après l’avoir considéré, ô Krichna, la jeune femme s’adresse à toi : « Celui qui, comme toi, avait des yeux de lotus, il est tombé ! Ton égal en force, en vaillance et en gloire, ô sans péché ! Celui qui l’emportait par sa beauté, il dort tombé sur la terre ! – Si beau et si jeune, habitué à reposer sur des tapis de laine et des peaux d’antilope, ton corps ne souffre-t-il pas sur la terre ? – Ses deux bras, pareils à la trompe d’un éléphant, dont la peau est devenue rude au frottement de la corde de l’arc, ces bras puissants, ornés de bracelets d’or, il sommeille après les avoir étendus. – Après avoir de plusieurs manières combattu avec ardeur, sans doute, tu es tranquillement endormi par la fatigue, puisque tu ne me réponds pas, à moi qui gémis et me lamente ainsi ? Je ne me souviens pas d’offense envers toi qui t’empêche de me répondre. N’est-ce donc pas toi qui, autrefois, m’appelais en me voyant de loin ? Non, je ne me souviens pas d’offense envers toi qui t’empêche de me répondre. Après avoir abandonné la noble Soubhadrâ (ta mère), ô noble héros, et ces femmes pareilles à des déesses, ainsi que tes parents et moi que la douleur accable, où iras-tu ? »

Elle soulève avec sa main les cheveux teints de sang du héros, et, appuyant sa tête sur son côté, elle interroge, comme s’il vivait encore, le neveu de Krichna, le fils de celui qui porte l’arc Gândiva (Ardjouna) : Comment t’ont-ils tué, pendant que tu étais au milieu du combat, ces grands guerriers ? Ah ! malheur à Kripa, à Karna et à Djayadratha, ces guerriers qui font des actions cruelles ! À Drôna et à son fils (Açvatthâman) aussi, car c’est par eux que tu as été immolé ! Comment était donc alors le cœur de tous ces chefs des hommes qui, pour mon malheur, t’ont frappé, toi si jeune, lorsqu’ils t’entourèrent alors que tu étais seul ? Et cela à la vue des Pândavêyas et des Pântchâlas ! Tu as, ô héros, été à la mort, devenu dépendant, d’indépendant que tu étais ! Après t’avoir vu frappé par plusieurs dans le combat, comment, ô héros des hommes, ton vaillant père existe-t-il encore ? Privé de toi, ce puissant destructeur des ennemis, qui a obtenu la royauté, ne jouira pas du plaisir des princes, ô héros aux yeux de lotus ! Les mondes (des dieux) que tu as conquis par les armes, par la justice et par la modération, bientôt je t’y suivrai, attends-moi ! Il est donc bien difficile de mourir quand on n’a pas mérité un monde (meilleur), puisque je te vois tué dans le combat et que je vis, épouse délaissée ! Quelle sera maintenant cette autre que tu entretiendras comme moi, en souriant, avec ta voix caressante, après l’avoir rencontrée dans le monde des Pitris (ancêtres) ? Ah ! sans doute, tu troubleras au ciel les cœurs des Apsaras (nymphes) par ta beauté sans égale et ta voix que précède le sourire. En possession des mondes réservés à ceux qui sont vertueux, en compagnie des Apsaras, ô fils de Soubhadrâ, heureux alors, tu oublieras mes soins et mon amour ! Cette demeure préparée ici-bas pour toi, tu l’as habitée avec moi pendant six mois, et au septième, ô héros, tu es allé à la mort !

Pendant que l’infortunée Outtara prononce ces mots, vains rêves de son imagination, les femmes de la famille du roi des Matsyas l’entraînent ; et, tandis qu’elles entraînent la triste Outtara, plus tristes encore elles-mêmes, elles crient et se lamentent à la vue de Virâta inanimé, déchiré par l’épée et les flèches de Drôna, couvert de sang et couché sur la terre. Les vautours, les chacals et les corneilles entourent Virâta en criant, et les femmes aux yeux noirs de Virâta, épuisées, mourantes, ne peuvent le débarrasser des oiseaux qui l’entourent en criant. Ces femmes, brûlées par les rayons du soleil, et dont les visages sont décolorés par la fatigue et l’épuisement, ont le corps baigné de sueur. Regarde Outtara, Abhimanyou et le vertueux Kambôdja, ces jeunes chefs immolés, ainsi que le beau Lakchmana, couché au milieu du front de la bataille, ô Krichna !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode des lamentations des femmes et le discours de Gândhârî, la vingtième lecture.

XXI

Gândhârî dit :

Il dort, Vâikarttana (Karna), le grand archer à la force puissante, comme un feu étincelant, éteint dans le combat par l’énergie d’Ardjouna. Regarde-le, ce fils de Vikarttana, ce Karna qui, après avoir tué un grand nombre de guerriers montés sur des chars, est étendu sans vie sur la terre, entouré de ruisseaux de sang ! Le héros impétueux, longtemps courroucé, le grand archer, qui combattait sur son char, il dort, tué dans le combat par celui qui tient l’arc Gândiva (Ardjouna) ; lui que mes fils, dans leur terreur des Pândavas, avaient mis en avant, quand ils combattirent, comme des éléphants (mettent) le chef de leur troupeau. Comme un tigre par un lion, comme un éléphant par un éléphant furieux, il a été terrassé dans le combat par Ardjouna. Rassemblées, ô Krichna, ses femmes, éplorées, les cheveux épars, entourent le héros tué dans le combat. Sans cesse inquiété par lui, le roi de la justice, Youdhichthira, pendant treize ans, n’a pu, en songeant à lui, trouver un sommeil paisible. Invincible dans le combat pour ses ennemis, comme Indra ; étincelant comme le feu à la fin d’un âge, ferme comme le mont Himavat, lui qui fut le protecteur du fils de Dhritarâchtra, ô Krichna, il repose sans vie sur la terre, comme un arbre renversé par le vent. Vois l’épouse de Karna, la mère de Vrichasêna, éplorée, jetant des cris lamentables, et tombée à terre ! La malédiction de ton précepteur t’a suivi, sans doute (ô Karna), puisque cette terre, à toi, a dévoré l’armée, et qu’ensuite ta tête a été séparée, dans le combat, au milieu des ennemis, par une flèche d’Ardjouna. Ah ! malheur à la mère de Souchênâ[169], éplorée et cruellement affligée, qui est tombée sans connaissance à la vue de Karna, le guerrier au cœur intrépide, dont le flanc était protégé par des bandes d’or. Un petit reste a été laissé par les animaux qui dévorent les corps, et il ne nous est pas plus agréable de le voir que la lune au quatorzième jour de la quinzaine noire. Après être restée où elle était tombée sur la terre, cette femme se relève tristement, et, baisant le visage de Karna, elle se lamente sans cesse, accablée par la mort de son fils.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva et le discours de Gândhârî, la vingt et lecture.

XXII

Gândhârî dit :

Les vautours et les chacals dévorent le héros d’Avanti, terrassé par Bhîmasêna ; lui qui avait tant de parents, il est comme s’il n’en avait pas ! Regarde-le, ô Krichna ! Après avoir fait un grand carnage des ennemis, il est couché tout sanglant sur le lit des héros. Des chacals, des hérons et d’autres bêtes le déchirent, chacune de son côté ; vois le changement qu’amène le temps ! Les femmes rassemblées entourent en pleurant le guerrier d’Avanti qui cause leurs gémissements, étendu sur la couche des héros. Bâhlika, le grand archer, fils de Pratipa, tué par une flèche, pareil à un tigre endormi, regarde-le, ô Krichna ! La couleur de son visage brille encore d’un grand éclat, quoiqu’il soit mort, comme celle de la pleine lune à son lever.

C’est par Ardjouna, consumé de chagrin à cause de son fils, et gardant sa promesse, que le Kchatriya consommé a été renversé dans la bataille. Celui qui avait survécu à la défaite de onze armées, regarde-le, ce Djayadratha, tué par celui qui désirait tenir son serment. Le prince des Sindhous et des Sâuvîras, intelligent, plein d’orgueil, et redouté du peuple, de misérables vautours le dévorent ! Tandis qu’il est gardé par ses épouses dévouées, des femmes qui demeurent là l’emportent auprès d’une grotte profonde. Le prince puissant des Sindhous et des Sâuvîras ainsi gardé, ce sont des femmes Kâmbôdjas et Yavanas qui l’entourent !

Lorsque Djayadratha, l’oppresseur du peuple, après avoir enlevé Drâupadî, fuyait avec les Kâikêyas[170], alors aussi il fut voué à la mort par les Pândavas. Comment, aujourd’hui, ne la ramènent-ils pas, cette Drâupadî, puisque Djayadratha a été abandonné par ceux qui conduisaient Douhsalâ[171] ? Cette jeune femme, ma fille, cruellement affligée, qui gémit et se frappe elle-même en maudissant les Pândavas ! Peut-il y avoir une douleur plus grande que la mienne, ô Krichna ? Ma fille, est veuve, et les époux de mes belles-filles sont tués ! Ah ! malheur à Douhçalâ ! Regarde-la, errant de côté et d’autre, sans se tourner du côté de la tête de son époux, comme si elle n’avait ni douleur ni crainte !

Lui qui avait arrêté tous les Pândavas désireux de retrouver leurs fils, il est allé au pouvoir de la mort, après avoir détruit une puissante armée. Le héros si difficile à vaincre, semblable à un éléphant furieux, des femmes au visage beau comme la lune l’entourent en pleurant !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode des lamentations des femmes et le discours de Gândhârî, la vingt-deuxième lecture.

XXIII

Gândhârî dit :

Voici, devant toi, Çalya inanimé, l’oncle maternel de Nakoula, tué dans le combat par le roi juste, par Youdhichthira, qui connaît la loi ! Celui qui était toujours et partout ton émule, ô le plus vaillant des hommes, il est couché sans vie, le roi de Madra, le grand guerrier. C’est par celui qui a arrêté le char du plus grand guerrier dans le combat, et en vue de donner la victoire aux Pândavas, qu’il a été frappé dans sa gloire. Ah ! ah ! malheur ! Vois le visage de Çalya, aux yeux de lotus, beau comme la pleine lune, qui était resté intact, dévoré par les corneilles ! Du guerrier brillant comme l’or, la langue, pareille à l’or bruni, attirée hors de sa bouche, est dévorée par les oiseaux ! Le roi de Madra, Çalya, brillant dans le combat, tué par Youdhichthira, ses vertueuses femmes l’entourent en pleurant. Après s’être approchées du plus vaillant des hommes, de Çalya, le roi de Madra, ces femmes Kchatriyas à la taille déliée, pleurent le premier des Kchatriyas ! Après avoir entouré Çalya le héros tombé, elles se tiennent auprès de lui, comme des éléphants femelles autour d’un éléphant noyé dans un marais. Ce héros secourable, ce meilleur des guerriers, regarde-le, étendu sur le lit des héros, déchiré par des flèches. Ce roi majestueux, habitant de la montagne, donné par la Fortune, le meilleur de ceux qui conduisent les éléphants, il est couché sans vie sur la terre. Sa guirlande d’or brille sur sa tête, et fait briller ses cheveux, tandis que des bêtes le dévorent ! Son combat avec Ardjouna fut certainement des plus terribles, comme celui d’Indra avec Bali, qui fait dresser les cheveux. Ce héros aux grands bras, après avoir provoqué Ardjouna et l’avoir jeté dans un doute, a été terrassé par le fils de Kountî.

Celui qui, dans le monde, n’a pas d’égal en force et en courage, le voici couché sans vie, Bhîchma qui faisait des choses terribles dans la bataille. Regarde le fils de Çantanou, ô Krichna, qui dort, brillant comme le soleil ; pareil au soleil tombé du ciel à la fin d’un âge, par la force du temps. Après avoir consumé les ennemis dans le combat par le feu de ses armes, le héros, soleil des hommes, s’en va disparaissant, comme le soleil à son coucher, ô Krichna ! Le guerrier déposé sur un lit de flèches, l’égal de Dêvapi en vertu, déposé sur un lit de flèches, regarde-le, il dort sur la couche des héros recherchée par les guerriers. Après s’être placé sur le plus beau des lits, et l’avoir jonché de flèches empennées aux pointes de fer, il dort, comme le bienheureux Skanda[172] dans un bouquet de gazon. Sur cette rude couche[173], garnie de flèches par ses femmes, après qu’on y a placé un coussin excellent donné par celui qui porte l’arc Gândiva (Ardjouna), il repose, le guerrier glorieux, fidèle aux ordres de son père, le sage fils de Çantanou, sans égal dans le combat !

Vertueux, connaissant la loi[174], il usa de la vie comme un immortel, quoiqu’il fût mortel. Il n’y a, dans le combat, personne de pur, ni de sage, ni de courageux, là où Bhîchma, le fils de Çantanou, repose, immolé par les ennemis. Ce héros lui-même, savant dans la loi, interrogé par les Pândavas, avait annoncé sa mort dans le combat, lui qui disait la vérité. Lui, par qui la famille des Kourous détruite avait été relevée, il est allé à la mort avec les Kourous, le grand sage. Qui donc les Kourous interrogeront-ils sur les lois, ô Krichna, à présent que le meilleur des hommes, pareil à un dieu et fidèle au culte des dieux, est allé au ciel ? Vois le guide et le précepteur d’Ardjouna et de Satyaki, Drôna, le meilleur entre les Dvidjas des Kourous étendu sans vie. Drôna connaissait l’arme qui se compose de quatre[175], comme le maître des dieux lui-même, ou comme le redoutable descendant de Bhrigou[176], ô Krichna. Celui par les leçons[177] duquel le Pândava Ardjouna a fait une action difficile à faire, le voilà étendu sans vie, et ses armes ne l’ont pas protégé ! Celui qui, lorsqu’il avait été mis en avant par les Kourous, donnait à ceux-ci le courage de défier les Pândavas, le plus habile de ceux qui portent les armes, le voici, Drôna, paré de ses armes. Celui dont la marche, pareille à celle du feu, consumait une armée, il dort sans vie sur la terre, comme un feu dont la flamme est éteinte. La poignée de l’arc de Drôna, intacte ainsi que le bracelet à son bras, se voit encore comme s’il vivait, quoiqu’il soit sans vie. Le héros, auquel les quatre Vedas et toutes les armes étaient familiers, ô Krichna, comme ils le furent dès le commencement à Pradjâpati, vois aujourd’hui ses beaux pieds dignes de respects et d’hommages et loués par les flatteurs, des chacals les déchirent, ces pieds honorés par la foule de ses disciples[178] !

Kripî est assise auprès de l’infortuné Drôna, tué par le fils de Droupada, et son âme est brisée par la douleur. Regarde-la, tristement tombée à terre, les cheveux épars la tête baissée, tout près de son époux, le meilleur de ceux qui portent des armes. Elle se tient, sur le champ de bataille, auprès de Drôna, dont la cuirasse a été percée de flèches par Dhrichtadyoumna, l’épouse vertueuse aux cheveux nattés. Elle s’efforce d’accomplir le rite funèbre de son époux, qui a succombé dans la bataille, la triste Kripî, la femme vertueuse et fidèle ! Après avoir pris du feu, suivant la règle, et avoir allumé le bûcher de tous les côtés, et y avoir déposé Drôna, les chantres du Sâma chantent les trois Sâmas ; et les Brahmatcharis aux cheveux nattés faisant un bûcher avec des arcs, des piques, des caisses de chars et d’autres armes de toutes sortes, brûlent celui qui a l’éclat de l’or. Et après avoir ainsi déposé Drôna, ils le louent et pleurent. D’autres le louent avec les paroles des trois Sâmas consacrés aux funérailles, après avoir déposé (comme) un feu dans un autre feu, Drôna, immolé dans le sacrifice !

Puis, les Dvidjas, disciples de Drôna, s’en allèrent vers le Gange, après avoir tourné autour du bûcher en lui présentant le côté droit, et avoir salué Kripî.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans l’épisode des lamentations des femmes et le discours de Gândhârî, la vingt-troisième lecture.

XXIV

Gândhâri dit :

Vois le fils de Sômadatta, mis à mort par Youyoudhana, et percé de traits nombreux, là devant toi, ô Krichna ! Consumé par la douleur (de la mort) de son fils, Sômadatta fait des reproches à Youyoudhana. Voici la mère de Bhoûriçravas, qui, au comble de la douleur, cherche à consoler son époux, la femme irréprochable. « Heureusement que tu ne la vois pas[179], ô grand roi, cette déplorable destruction de la famille de Bhârata, cette terrible désolation des Kourous, pareille à la fin d’un âge ! Heureusement que tu ne le vois pas aujourd’hui, le héros sans vie, qui avait pour emblème le poteau du sacrifice[180] ton fils, qui donnait l’or à pleines mains, et n’offrait pas qu’un seul sacrifice. Heureusement qu’au milieu des cris de mes belles-filles tu n’entends pas cette plainte prolongée, pareille à celle des grues sur l’Océan. Couvertes d’un seul vêtement, avec leurs cheveux noirs épars, les femmes de tes fils courent çà et là, elles dont les époux sont tués, dont les seigneurs sont tués ! Heureusement que tu ne le vois pas, le guerrier vaillant, dévoré par les bêtes, le héros dont le bras est coupé, qui a été immolé par Ardjouna. Çala, tué dans le combat, ainsi que Bhoûriçravas, et toutes tes belles-filles, tu les regardes ici sans les voir, aujourd’hui ! Heureusement que tu ne vois pas, déployé au-dessus du siège du char, le parasol d’or du magnanime fils de Sômadatta, dont l’étendard a pour emblème le poteau du sacrifice. Ces épouses de Bhoûriçravas, après avoir entouré celui qui a été tué par Sâtyaki, elles le pleurent, ces femmes aux yeux noirs. Après avoir longtemps gémi, désolées de la perte de leur époux, elles tombent devant toi à terre auprès de l’infortuné, ô Krichna ! Comment Bibhatsou (Ardjouna) a-t-il fait une action aussi blâmable que celle de couper le bras du héros pieux mis hors de lui-même ? Sâtyaki a fait alors une action encore plus mauvaise, quand il s’est réjoui de le voir décidé à jeûner jusqu’à en mourir. Seul, tué par deux, tu reposes (privé de la vie) injustement, ô juste ! »

Ainsi se plaignent les femmes de celui qui a pour emblème sur son étendard le poteau du sacrifice, ô Krichna !

Cette femme de Bhoûriçravas, dont la taille se mesurerait avec les mains, après avoir mis sur ses genoux le bras de son époux, pleure amèrement :

« Cette main, qui dénouait ma ceinture, qui pressait mon sein, et m’entourait de caresses ; cette main, qui tuait les ennemis et donnait aux amis la sécurité ; qui donnait les vaches par milliers, qui immolait les guerriers, c’est quand il combattait vaillamment avec l’infatigable Ardjouna, qu’elle a été coupée par un autre sur le champ de bataille, en présence de Krichna ! Ne la raconteras-tu pas dans les assemblées, au milieu d’autres récits, ô Krichna, cette grande action d’Ardjouna qui, lui aussi, porte un diadème ? »

Après ces reproches, la belle épouse reste silencieuse, et ses compagnes la plaignent, elle qui est aussi ma belle-fille. – Le roi de Gândhâra, le puissant Çakouni, attaché à la vérité, a été tué par Sahadêva, le fils de sa sœur. Celui qui, autrefois, était rafraîchi par des éventails à poignée d’or, aujourd’hui qu’il est étendu sans vie, c’est par les ailes des oiseaux qu’il est rafraîchi ! Les tromperies de ce trompeur qui changeait ses allures de cent, de mille manières, elles ont été consumées par la splendeur du fils de Pândou. Cet homme à la fausse sagesse qui, au milieu de l’assemblée, avait, par fraude, gagné à Youdhichthira un grand royaume, a donné sa vie en revanche. Des oiseaux entourent de tous côtés Çakouni[181], ô Krichna ; la fraude a été enseignée à mes fils pour leur perte. Cette grande inimitié qu’il a entretenue à l’égard des Pândavas a causé la mort de mes fils, la sienne et celle de ses troupes. Et, de même, Seigneur, que les mondes obtenus par mes fils l’ont été par les armes, de même aussi les mondes de ce méchant ont été obtenus par les armes. Comment donc n’aurait-il pas suscité des obstacles entre mes fils et leurs frères[182] qui connaissaient ce qui est juste, lui qui était injuste, ô Krichna !

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva et le discours de Gândhârî, la vingt-quatrième lecture.

XXV

Gândhârî dit :

Vois le roi hautain de Kambôdja, fort comme un taureau et digne des tapis de son pays, mort et couché dans la poussière, ô Krichna ! Après avoir regardé ses deux bras ornés de sandal, son épouse, au comble de la douleur, pleure l’infortuné : « Ces deux bras, pareils à des massues, aux belles mains, aux beaux doigts, quand ils s’ouvraient pour moi, le plaisir ne me quittait plus ! Privée de toi, ô prince des hommes, quelle route suivrai-je, aujourd’hui que mes parents sont tués, que je suis sans protecteur, tremblante et suppliante ? »

La beauté n’abandonne pas le corps de ces femmes, malgré leur épuisement, comme celle des guirlandes de fleurs qui languissent à l’ardeur du soleil.

Vois le héros de Kâlinga couché non loin, ô Krichna ; son bras puissant est entouré d’un bracelet d’or brillant. Vois le roi des Magadhas Djayatsêna, qu’environnent en pleurant les femmes de son pays. De ces femmes aux longs yeux, aux douces paroles, la voix qui surprend le cœur et l’oreille me trouble l’esprit, ô Krichna ! Toutes leurs parures sont dispersées ; éplorées et cruellement affligées, les femmes de Magadha, accoutumées à reposer sur des tapis, sont couchées sur la terre !

Celles-ci, après avoir entouré le prince des Kôçalas, le fils de roi au bras puissant, leur époux, pleurent, chacune de son côté. Les flèches lancées par la force du bras du fils de Krichna, et entrées dans son corps, elles les retirent, éplorées et épuisées de plus en plus. Les visages de toutes ces femmes irréprochables, brûlés par l’ardeur du soleil, brillent comme des lotus languissants, ô Krichna. Immolés par Drôna, ils reposent parés de leurs bracelets brillants, les vaillants fils de Dhrichtadyoumna, tous ces adolescents avec leurs guirlandes d’or. Ils ont attaqué Drôna, dont le char est la demeure du feu, l’arc la flamme, les flèches les étincelles, et la massue l’aliment ; ils ont été consumés comme des sauterelles dans le feu. Ainsi immolés par Drôna, sont étendus sans vie les héros aux bracelets brillants, tous faisant face à l’ennemi, les cinq frères Kâikêyas. Revêtus de leurs cuirasses d’or bruni, avec leur étendard, qui a pour emblème un palmier, avec leurs chars et leurs guirlandes, ils éclairent la terre de leur splendeur, comme des feux rayonnants.

Droupada, renversé dans le combat par Drôna, regarde-le, ô Krichna ! pareil à un grand éléphant tué dans la forêt par un grand lion. Le parasol jaune sans tache du roi des Pântchâlas brille comme la lune d’automne. Celles-ci, ses belles-filles et ses épouses, cruellement affligées, après avoir fait brûler le vieux Droupada, s’en vont en lui présentant le côté droit.

Le grand archer Dhrichtakêtou, le héros de Tchêdi, tué par Drôna, ses femmes l’emportent, le cœur brisé. Après l’avoir tué, Drôna l’a foulé aux pieds, ô Krichna. Le grand archer est étendu sans vie, comme un arbre déraciné par un fleuve. Le prince de Tchêdi, Dhrichtakêtou, le vaillant guerrier, est couché sans vie, après avoir tué, dans le combat, des ennemis par milliers. Ses femmes entourent le roi de Tchêdi, percé de flèches, au riche vêtement, au beau collier. Après avoir placé sur leurs genoux le descendant de Dâçâhra, le héros ferme dans la vérité, ces belles femmes pleurent le roi de Tchêdi. Regarde son fils, ô Krichna, à la belle chevelure, au beau collier, déchiré de tous côtés par les flèches de Drôna ; il n’a pas quitté son père au milieu du combat et luttant avec les ennemis, pas plus qu’aujourd’hui, ô Krichna !

De même aussi, le fils de mon fils, le vaillant Lakchmana, le vainqueur des ennemis, accompagnait son père Douryôdhana.

Vinda et Anouvinda, les héros d’Avanti, tombés tous les deux, regarde-les, ô Krichna, comme deux grands rameaux en fleur renversés par le vent, à la fin de l’hiver. Ils ont encore les bracelets d’or et les armures, les épées et les arcs qu’ils portaient dans le combat, les deux guerriers aux grands yeux[183], étendus avec leurs guirlandes sans tache.

Les Pândavas qui ne devaient pas être tués, ont tous, avec toi, échappé à Drôna et à Bhîchma, à Karna, à Vâikarttana et à Kripa ; à Douryôdhana, au fils de Drôna et à Sâindhava, le grand guerrier ; à Sômadatta, à Vikarna et au vaillant Kritavarman. Ces premiers des hommes, qui auraient pu tuer même des dieux par la force des armes, ils sont tous tués ; vois le changement qu’amène le temps ! Certes, il n’y a pas de plus cruel arrêt du destin que celui qui fait que ces Kchatriyas, les plus vaillants des Kchatriyas, sont privés de la vie ! Maintenant que mes fils impétueux sont tués, ô Krichna, tu es retourné à Oupaplavya, sans que tes désirs soient accomplis. Le fils de Çantanou (Bhîchma) et le sage Vidoura me l’avaient dit autrefois : « Ne mets pas ton affection dans tes fils ! » Leur science à tous les deux ne peut être fausse ; bientôt, hélas ! mes fils seront réduits en cendres, ô Krichna !

Vâiçampâyana parle :

Après avoir parlé ainsi, Gândhârî tomba à terre, accablée par la douleur, l’esprit troublé par le chagrin, sans connaissance et abandonnée de sa fermeté, ô Bhârata. Le corps abattu par le désespoir, plongée dans la douleur à cause de son fils, Gândhârî s’approcha de Krichna, les sens troublés par la passion.

Gândhârî dit :

Les Pândavas et les fils de Dhritarâchtra se sont détruits les uns les autres ; pourquoi as-tu souffert qu’ils se détruisent, ô Krichna ? Toi qui avais le pouvoir, quand tu étais avec de nombreux serviteurs, au milieu d’une immense armée ; quand, des deux côtés, tu étais puissant par ta science et tes paroles ? Cette destruction des Kourous, que tu as désirée et soufferte, puisqu’elle vient de toi, ô héros, recueilles-en donc le fruit ! (Mais) si, par mon dévouement à mon époux, j’ai acquis quelque mérite, par ce mérite difficile à obtenir, je te maudirai, toi qui portes le disque et la massue ! Puisque Kourous et Pândavas se sont tués entre parents, et que tu l’as souffert, ô Gôvinda, tu feras périr les tiens ! Toi-même, la trente-sixième année étant révolue, tes parents étant tués, tes conseillers tués, tes fils tués, toi-même étant errant dans la forêt, c’est d’une façon vile que tu iras à la mort[184] ! Et étendus avec leurs guirlandes sans tache.

Les Pândavas qui ne devaient pas être tués, ont tous, avec toi, échappé à Drôna et à Bhîchma, à Karna, à Vâikarttana et à Kripa ; à Douryôdhana, au fils de Drôna et à Sâindhava, le grand guerrier ; à Sômadatta, à Vikarna et au vaillant Kritavarman. Ces premiers des hommes, qui auraient pu tuer même des dieux par la force des armes, ils sont tous tués ; vois le changement qu’amène le temps ! Certes, il n’y a pas de plus cruel arrêt du destin que celui qui fait que ces Kchatriyas, les plus vaillants des Kchatriyas, sont privés de la vie ! Maintenant que mes fils impétueux sont tués, ô Krichna, tu es retourné à Oupaplavya, sans que tes désirs soient accomplis. Le fils de Çantanou (Bhîchma) et le sage Vidoura me l’avaient dit autrefois : « Ne mets pas ton affection dans tes fils ! » Leur science à tous les deux ne peut être fausse ; bientôt, hélas ! mes fils seront réduits en cendres, ô Krichna !

Vâiçampâyana parle :

Après avoir parlé ainsi, Gândhârî tomba à terre, accablée par la douleur, l’esprit troublé par le chagrin, sans connaissance et abandonnée de sa fermeté, ô Bhârata. Le corps abattu par le désespoir, plongée dans la douleur à cause de son fils, Gândhârî s’approcha de Krichna, les sens troublés par la passion.

Gândhârî dit :

Les Pândavas et les fils de Dhritarâchtra se sont détruits les uns les autres ; pourquoi as-tu souffert qu’ils se détruisent, ô Krichna ? Toi qui avais le pouvoir, quand tu étais avec de nombreux serviteurs, au milieu d’une immense armée ; quand, des deux côtés, tu étais puissant par ta science et tes paroles ? Cette destruction des Kourous, que tu as désirée et soufferte, puisqu’elle vient de toi, ô héros, recueilles-en donc le fruit ! (Mais) si, par mon dévouement à mon époux, j’ai acquis quelque mérite, par ce mérite difficile à obtenir, je te maudirai, toi qui portes le disque et la massue ! Puisque Kourous et Pândavas se sont tués entre parents, et que tu l’as souffert, ô Gôvinda, tu feras périr les tiens ! Toi-même, la trente-sixième année étant révolue, tes parents étant tués, tes conseillers tués, tes fils tués, toi-même étant errant dans la forêt, c’est d’une façon vile que tu iras à la lecture.

ÇRÂDDHA PARVA

(CÉRÉMONIE FUNÈBRE)[185]
 

XXVI

Le bienheureux (Krichna) dit :

Lève-toi, lève-toi, Gândhârî ! Ne livre pas ton cœur au chagrin, puisque ce n’est certainement pas par ta faute que plusieurs sont allés à la mort. En honorant Douryôdhana, ton fils à l’âme méchante, envieux, d’un orgueil excessif, dur, plein d’inimitié et transgressant les ordres des vieillards, tu fais mal en croyant bien faire. Comment veux-tu ici rejeter sur moi la faute commise par toi-même ? Celui qui regrette l’être mort, anéanti, disparu, ajoute le chagrin au chagrin ; deux choses inutiles sont produites. La femme brâhmane a porté dans son sein un fils destiné aux austérités, la vache a porté un taureau, la cavale un poulain, la servante un esclave, la femme du laboureur un gardeur de troupeaux, la fille de roi comme toi un fils destiné à être tué (dans les combats).

Vâiçampâyana parle :

Après avoir entendu ce discours sévère répété par Vâsoudêva (Krichna), Gândhârî resta silencieuse, les yeux égarés par la douleur. Cependant, le vertueux Dhritarâchtra, le sage entre les rois, dominant le trouble qui naît de l’ignorance, interrogea Youdhichthira, le roi de la justice : « Toi qui connais le dénombrement des armées vivantes, ô Pândava, si tu connais aussi le dénombrement de celles qui sont détruites, dis-le-moi. »

Youdhichthira dit :

Ils sont au nombre de dix âyoutas d’âyoutas, en y ajoutant soixante kôtis et cent, ceux qui ont été tués dans cette bataille, ô roi ! Il faut y ajouter encore quatorze mille héros infortunés et dix mille autres, plus cent soixante-cinq, ô prince des rois.

Dhritarâchtra dit :

Dans quelle voie sont-ils allés, ô le premier des hommes ? Dis-le moi, héros aux grands bras, car, je le sais, tu connais tout.

Youdhichthira dit :

Ceux par qui des corps ont été tués avec joie dans le grand combat, ceux-là, héros attachés à la vérité, sont allés dans des mondes semblables à ceux du roi des dieux. Mais ceux qui, avec un esprit mécontent, ont dit : Il faut mourir ! Ceux-là, tués en prenant part au combat, sont allés avec les musiciens célestes. Et ceux qui, prosternés sur le champ de bataille, demandant merci et tournant le dos, ont reçu la mort par le fer ; ceux-là sont allés auprès des gardes du dieu des richesses. Mais ceux qui ont été abattus par les ennemis parce qu’ils étaient abandonnés et sans armes, ces gens magnanimes, craignant la honte, faisant face à l’ennemi dans le combat, percés de flèches aiguës, attachés à la loi des Kchatriyas (guerriers), ces héros, privés de vie et pleins de gloire, sont allés dans la demeure de Brahma. Ceux qui ont été tués, ô roi, au milieu même de la bataille, ceux-là ont obtenu, d’une manière ou d’une autre, les contrées d’Outtarakourou.

Dhritarâchtra dit :

Par quelle puissance de savoir, ô mon fils, vois-tu comme un prophète ; dis-le moi, si tu sais ce qu’il faut apprendre.

Youdhichthira dit :

Autrefois, quand, par ton ordre, j’étais errant dans la forêt, j’ai obtenu cette faveur par des pèlerinages assidus aux étangs sacrés. J’ai vu le divin solitaire Lômaça, et, depuis, j’ai acquis une seconde mémoire ; un œil divin m’a été donné autrefois par l’effet de la science.

Dhritarâchtra dit :

De ceux qui sont ici sans protecteurs et de ceux qui en ont, ô descendant de Bhârata, puisse-t-on brûler les corps, en accomplissant les rites ! Mais il n’y a personne pour les accomplir ; il n’y a personne qui ait ici conservé le feu sacré. Comment ferons-nous donc, ô mon fils, à cause de la multiplicité des cérémonies ?

Vâiçampâyana parle :

Ainsi interpellé, le grand sage, fils de Kountî, Youdhichthira, fit appeler Soudharma, Dhâumya et le barde Sandjaya, ainsi que Vidoura, dont l’intelligence est grande, et Youyoutsou, le descendant de Kourou, de même que tous les serviteurs et tous les bardes, ayant à leur tête Indrasêna.

« Vous, faites faire de toutes parts les funérailles de ceux-ci, afin qu’aucun corps ne soit détruit comme s’il était sans protecteur. »

Par l’ordre de Youdhichthira, le roi de la justice, Kchattri et le barde Sandjaya, Soudharma, accompagné de Dhâumya, Indrasêna, ainsi que les autres, ayant ramassé du bois de sandal et du bois d’aloès de deux espèces, du beurre clarifié, de l’huile de sésame, des parfums et des vêtements de lin de grand prix, des monceaux de pièces de bois, des chars brisés et diverses armes [qui se trouvaient] là, en firent des bûchers. Puis, impassibles, et par une cérémonie conforme à la règle, ils firent brûler avec soin, comme étant les premiers entre les princes des hommes, le roi Douryôdhana et ses frères, dépassant [le nombre de] cent ; Çalya, le roi Çala et Bhoûriçravas, le roi Djayadratha, Abhimanyou, le fils de Douhçâsana, Lackchmana et Dhrichtakêtou, le prince de la terre ; Vrihat, Sômadatta et des Srindjayas au nombre de plus de cent ; le roi Kchêmadhanvan, Virâta et Droupada ; Cikhaudin, Dhrichtadyoumna, le petit-fils de Prichata, du pays de Pântchâla ; Youdhamanyou, Vikrânta, Outtamâudjas, Kâuçalya, les fils de Droupada, Çakouni, Sâmbala, Atchala, Vrichaka et Bhagadatta, le prince de la terre ; Karna, Vâikarttana, avec son fils impatient, les Kâikêyas, les grands archers, les grands guerriers de Trigartta, qui combattaient sur des chars, et Ghadôtkatcha, roi des Rakchas, et le frère de Vaka[186], et Alamboucha, aussi roi des Rakchas, et Djalasandha, le prince de la terre, ainsi que d’autres princes et rois par centaines, par milliers, qu’ils brûlèrent avec des feux rendus étincelants par des aspersions de beurre clarifié. Les sacrifices aux mânes des ancêtres eurent lieu pour chacun des [héros] magnanimes ; on chanta les hymnes du Sâma (Veda), et l’on exprima ses regrets en chantant d’autres [Vedas]. À cause des chants du Sâma [Veda] et du Rig [Veda], à cause des gémissements des femmes, un grand abattement s’empara de tous les êtres pendant la nuit. Dégagés de fumée, vifs et rayonnants, ces feux apparaissaient comme dans le ciel des planètes enveloppées d’un léger nuage. Et (les corps de) ceux qui étaient là sans être réclamés, dispersés en divers endroits, furent tous rassemblés, et, après qu’on les eut mis en monceaux par milliers, et qu’on eut dressé des bûchers avec des morceaux de bois choisis en grande quantité, et imprégnés d’huile, Vidoura les fit brûler par l’ordre de Youdhichthira. Après avoir fait faire les funérailles de ceux-ci et avoir honoré Dhritarâchtra, Youdhichthira, le roi des Kourous, s’en alla vers la Gangâ (le Gange).

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans la cérémonie funèbre et l’accomplissement des rites funéraires, la vingt-sixième lecture.

XXVII

Vâiçampâyana parle :

Quand ils se furent approchés de la bienheureuse Gangâ (le Gange) aux eaux pures, la rivière profonde, limpide, forte et belle, et qu’ils eurent déposé leurs ornements, leurs vêtements supérieurs et leurs coiffures, toutes les femmes des Kourous, éplorées et cruellement affligées, firent alors l’ablution de leurs pères, de leurs frères, de leurs neveux, de leurs parents, de leurs fils, de leurs grands-pères et de leurs époux. Instruites de la loi, elles accomplirent également les rites de l’ablution pour les amis. Pendant que se faisait l’ablution des héros par leurs épouses, la Gangâ était l’eau bien consacrée qui coulait abondamment. Semblable au rivage du grand Océan, triste, lugubre, et couvert des femmes des héros, le rivage de la Gangâ resplendissait. Alors Kountî, ô grand roi, violemment tourmentée par la douleur, éplorée, adressa, d’une voix grave, ce discours à ses fils : « Ce héros, habile archer, chef entre les chefs des guerriers, tué par Ardjouna dans le combat, marqué du signe des héros, celui que vous avez cru le fils d’un cocher, celui qu’on nommait Râdhêya, ô Pândavas ! ce chef qui brillait au milieu de l’armée comme le soleil ; qui, naguère, vous combattit, vous tous suivis de vos soldats ; lui qui brillait en commandant l’armée tout entière de Douryôdhana ; auquel nul n’était égal en valeur sur la terre ; celui qui préféra toujours en ce monde la gloire à la vie ; pour ce héros attaché à la vérité, qui n’a pas été préservé dans le combat, faites l’ablution ; (faites-la) pour ce frère infatigable dans ses actions ! car c’est votre frère aîné, que le soleil a engendré en moi, (c’est) le héros aux pendants d’oreilles et à la cuirasse, égal au soleil par son éclat ! »

Après avoir entendu ce triste discours de leur mère, tous les Pândavas pleurèrent Karna, et furent encore plus affligés. Alors le prince des hommes, Youdhichthira, le fils de Kountî, dit à sa mère, en gémissant comme un serpent : « Celui qui avait la vitesse de la flèche, qui faisait tournoyer son étendard, le héros aux grands bras, à la puissante étreinte, qui faisait briller d’un vif éclat son grand char qui résonnait frappé par ses pieds ; [devant lequel], après avoir essuyé le choc de ses flèches, nul autre qu’Ardjouna ne fût resté debout, comment était-il ton fils, issu d’un dieu, autrefois ? Lui, par la grande énergie duquel nous avons été tourmentés de tous côtés ; lui qui était pareil au dieu du feu, comment l’as-tu caché comme un feu, avec un vêtement ? Lui, dont la force du bras a toujours été estimée par les fils de Dhritarâchtra, comme est estimée par nous la force de celui qui porte l’arc Gândiva (Ardjouna). Excepté Karna, le fils de Kountî, pas un autre, choisi parmi les forts, les héros des héros montés dans un char, n’arrêta l’armée de tous les maîtres de la terre. Ce frère, notre aîné, le meilleur de tous ceux qui portent les armes, doué d’une force merveilleuse, comment le Soleil l’engendra-t-il en toi avant [nous] ? Hélas ! parce que tu as caché ce secret, nous sommes frappés ; nous sommes, ainsi que nos parents, affligés par la mort de Karna, par le meurtre d’Abhimanyou, par la mort violente du fils de Droupada, par la destruction des guerriers Pântchalas et la chute des Kourous. C’est à cause de cela que cette douleur à cent faces m’a rudement atteint. Et maintenant que je regrette Karna, je suis brûlé comme si j’étais jeté dans le feu. Puisse-t-il n’y avoir plus aucune chose qui ne s’obtienne ici-bas, fût-elle placée dans le ciel ! Puisse-t-il n’y avoir plus désormais de terrible carnage destructeur des Kâuravas ! »

Après avoir ainsi beaucoup gémi, Youdhichthira, le roi de la justice, cruellement affligé, fit les ablutions pour Karna. Aussitôt, les femmes qui étaient là présentes à cette cérémonie de l’ablution jetèrent des cris de tous côtés. Alors le sage roi des Kourous, Youdhichthira fit amener les femmes et les serviteurs de Karna, par affection pour ce frère. Après avoir, avec elles, achevé sans retard la cérémonie funèbre, le vertueux prince sortit des eaux de la Gânga (le Gange), les sens tout troublés.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Stri parva, dans la cérémonie funèbre et la révélation du secret de la naissance de Karna, la vingt-septième lecture qui termine le Striparva.

MÂHAPRASTHANIKA PARVA

LE GRAND VOYAGE[187]

Après avoir adoré Nâra, le meilleur des hommes et la déesse Sarasvatî, qu’on dise alors ce chant qui donne la victoire !

I

Djanamêdjaya parle :

Quand ils eurent appris le grand massacre qui avait eu lieu dans la famille des Vrichnis et des Andhakas, qui s’étaient frappés entre eux avec des pilons, que firent les Pândavas, lorsque Krichna fut aussi allé au ciel ?

Vâiçampâyana parle :

Le roi des Kourous (Youdhichthira) ayant appris le grand désastre des Vrichnis, conçut l’idée d’un voyage et adressa ces paroles à Ardjouna : Le temps mûrit tous les êtres, ô magnanime ; toi aussi, je pense, tu dois voir les chaînes du temps.

À ces paroles, le fils de Kountî s’écria : Le temps ! le temps ! Et il acquiesça au discours de son sage frère aîné. En apprenant la détermination d’Ardjouna, Bhîmasêna, ainsi que les deux jumeaux (Nakoula et Sahadêva), acquiesça aussi aux paroles que lui dit Ardjouna. Alors ayant amené Youyoutsou, et s’exilant, dans le désir de se conformer à la loi, Youdhichthira donna le royaume tout entier au fils de la Vaicya. Puis ayant, dans son propre royaume, donné à Parikchit la consécration royale[188], l’aîné des Pândavas et leur roi dit, avec tristesse, à Soubhadrâ : Ce fils de ton fils sera le roi des Kourous ; et Vadjra, le seul survivant des Yadous, sera fait roi. Parikchit régnerai Hastinapoura, le descendant de Yadou à Çakraprastha. Le roi Vadjra doit être protégé par toi. Ne laisse pas aller ta pensée à l’injustice !

Après avoir parlé ainsi, le roi prudent de la justice ayant, avec ses frères, fait avec recueillement l’offrande de l’eau au sage Vâsoudêva, à son vieil oncle maternel (Çalya), à Râma et à d’autres encore, il ordonna et fit, suivant la règle, les funérailles de tous. Ayant désigné Dvâipâyana, Nârada, Mârkandêyâ riche en austérités, le fils de Bhâradvâdja (Drôna), Yadjnavalkya et Hari, il leur fit promptement goûter une nourriture agréable, et, après avoir loué Vichnou, donna des trésors, des maisons, des villages, des biens et des femmes, par centaines de mille aux premiers des deux fois nés[189]. Puis, ayant honoré Kripa, le précepteur spirituel révéré des habitants de la ville, il lui donna Parikchit pour élève.

Youdhichthira ayant ensuite rassemblé tous les membres du gouvernement[190], le sage et magnanime entre les rois leur dit ce qu’il désirait qui fût fait. Quand ils eurent entendu son discours, tous les habitants de la ville, l’esprit extrêmement affligé, ne se réjouirent pas de ses paroles. « Il ne faut pas agir ainsi ! » dirent-ils au prince de la terre. Mais le roi ne fit pas ce qu’ils voulaient, lui qui connaît la loi et les vicissitudes du temps. Et, le roi de la justice ayant congédié les habitants de la ville, pensa à son départ ainsi que ses frères. Le fils de Dharma, Youdhichthira, le roi des Kourous, ayant ôté les ornements de son corps, prit des vêtements d’écorce, ainsi que Bhîma, Ardjouna, les deux jumeaux et la vertueuse Drâupadî. C’est ainsi que tous prirent des vêtements d’écorce, après avoir fait faire, suivant la règle, le sacrifice d’usage. Après avoir jeté les feux dans les eaux, tous ces hommes vaillants se mirent en route. Toutes les femmes fondirent en larmes en voyant partir ces premiers des hommes avec Drâupadî, qui était la sixième, de même qu’autrefois, lorsqu’ils avaient été vaincus au jeu. Mais tous les frères se réjouissaient à l’idée du départ, en apprenant le dessein de Youdhichthira, après avoir vu la destruction des Vrichnis. Les cinq frères étaient donc avec Drâupadî, qui était la sixième, et un chien qui était le septième. Le roi, lui septième, avec ceux qui l’accompagnaient, sortit donc de la ville de Gadjasâhvaya, suivi très loin par les habitants et par les femmes de l’appartement intérieur. Et personne n’osa lui dire : Retournez en arrière ! Tous les habitants de la ville s’en retournèrent alors. Kripa et d’autres entourèrent Youyoutsou, et Ouloûpi, la fille du serpent, entra dans le Gange. Tchitrângadâ se dirigea vers la ville de Manipoûra ; les autres mères qui restaient entourèrent Parikchit.

Les Pândavas magnanimes et la vertueuse Drâupadî, après avoir jeûné, s’avancèrent vers l’Orient, remplis de dévotion, parvenus à accomplir la loi de l’abnégation. Ils rencontrèrent bien des pays, des fleuves et des mers. Youdhichthira marchait à la tête, Bhîma immédiatement après, Ardjouna venait ensuite, puis les deux jumeaux successivement ; derrière eux marchait la meilleure des femmes, la brune Drâupadî, à la taille élégante, aux yeux de lotus. Un seul chien suivait les Pândavas qui voyageaient dans la forêt.

Ardjouna, le grand archer, ne se servit pas de Gândiva, l’arc divin, par envie d’avoir des trésors, pas plus que de ses deux grands carquois inépuisables. Ils aperçurent alors Agni (dieu du feu) qui se tenait devant eux comme une montagne, occupant la route en avant, avec la forme d’un homme. Le dieu aux sept flammes dit alors aux Pândavas : Hôla ! héros, fils de Pandou, reconnaissez en moi Pâvaka (le dieu du feu). Youdhichthira aux grands bras, Bhîmasêna vainqueur des ennemis, Ardjouna, et vous deux, vaillants fils des Açvins, écoutez ma parole. Je suis Agni, ô les meilleurs des Kourous ! C’est par moi qu’a été brûlée la forêt de Khândava aidé par la puissance d’Ardjouna et de Nârâyana. Qu’Ardjouna, votre frère, abandonnant dans la forêt, Gândiva, le meilleur de tous les arcs, continue d’avancer, il n’en a plus aucun besoin. Le précieux disque, qui se tenait auprès du magnanime Krichna, est parti aussi et ne reviendra plus en aucun temps dans sa main. Il a été reçu autrefois de Varouna par moi pour Ardjouna, cet arc Gândiva, le meilleur de tous. Il doit être rendu à Varouna !

Alors tous les frères exhortèrent Ardjouna, et il jeta l’arc dans l’eau, ainsi que les deux carquois inépuisables. À l’instant même, Agni disparut. Les Pândavas se dirigèrent alors du côté du sud. Ils allèrent ensuite, par le rivage septentrional, vers les eaux salées, ô prince de Bhârata, vers la région du sud-ouest. Puis, retournant vers la région occidentale, ils aperçurent la ville de Dvârakâ submergée par l’Océan. Puis, retournant vers le nord, ils se remirent en route, les meilleurs des descendants de Bhârata, désireux de faire le tour de la terre, ces hommes vertueux remplis de piété.

Telle est, dans le vénérable Mahâbhârata, dans l’épisode du grand voyage, la première lecture.

II

Vâiçampâyana parle :

Alors ces hommes, maîtres d’eux-mêmes, livrés à une pieuse contemplation, étant parvenus à la contrée du nord, virent la grande montagne de l’Himavat, et, en la franchissant, ils virent une mer de sable, et aperçurent le grand mont Mérou, le meilleur des monts. Au milieu d’eux tous qui marchent à la hâte, livrés à une contemplation pieuse, Drâupadî, étant déchue de cet état de contemplation, tomba à terre. En la voyant ainsi tombée, Bhîmasêna, à la grande force, dit au roi, en la regardant : « Aucune faute n’a été commise par la fille de roi, ô vainqueur de l’ennemi ; dis donc pour quelle cause Drâupadî est tombée à terre. »

Youdhichthira dit :

« C’est le grand penchant de celle-ci à avoir une préférence, surtout pour Ardjouna ; en voilà le fruit qu’elle recueille aujourd’hui, ô le meilleur des hommes ! »

Après avoir parlé ainsi sans la regarder, le meilleur des descendants de Bhârata continua de marcher en recueillant son esprit, le chef des hommes, sage et attaché à la loi.

Le sage Sahadêva tomba ensuite sur la terre, en le voyant tomber, Bhîma dit au roi : « Celui-ci qui, au milieu de nous tous, était toujours prêt à obéir et sans orgueil, ce fils de Madrî, pourquoi est-il tombé sur la terre ? »

Youdhichthira dit :

« Il ne crut jamais qu’il y eût un sage pareil à lui ; c’est par cette faute qu’il est tombé, ce fils de roi ! »

Il dit, et abandonnant Sahadêva, Youdhichthira, le fils de Kountî, poursuivit sa route avec ses frères et son chien.

À la vue de Drâupadî, tombée ainsi que Sahadêva, le vaillant Nakoula, chéri de ses parents, accablé de tristesse, tomba aussi. Nakoula, le héros, remarquable par sa beauté, étant ainsi tombé, Bhîma dit de nouveau au roi : « Ce frère attaché à la loi qu’il n’a jamais violée, cet auteur de préceptes, sans égal dans le monde pour la beauté, Nakoula est tombé à terre ! »

Ainsi interpellé par Bhîmasêna, Youdhichthira répondit : « Quant au vertueux Nakoula, le meilleur de ceux qui sont doués de sagesse, il se disait : Il n’y a personne qui m’égale en beauté ; seul je suis supérieur. Tel était le fond de sa pensée. C’est pour cela que Nakoula est tombé. Marche, ô Bhîma ; ce qui était pour lui une conséquence inévitable, il l’éprouve, ô héros ! »

En voyant ceux-ci tombés, le Pândava qui a des chevaux blancs (Ardjouna) tomba ensuite consumé par la douleur, le vainqueur de l’ennemi. Au moment où ce héros, difficile à vaincre et la gloire d’Indra[191], tombait en mourant, Bhîma dit au roi : « Je ne me rappelle pas un mensonge de celui-ci, même au milieu de ses exigences ; quel est donc le méfait pour lequel il est tombé à terre ? »

Youdhichthira dit :

« « En une seule nuit je consumerai les ennemis ! » Ainsi parla Ardjouna ; mais le présomptueux héros ne le fit pas, voilà pourquoi il est tombé. Il méprisa tous les archers, et il ne devait pas en être ainsi de la part de quelqu’un qui désirait (régner sur) la terre. »

En parlant ainsi, le roi poursuivit sa route. Alors Bhîma tomba, et en tombant dit à Youdhichthira :

« Hélas ! ô roi, regarde ! Je suis tombé à terre, moi qui te suis si cher. Quelle est la cause de (ma) chute ? Dis-la-moi si tu la connais. »

Youdhichthira dit :

« Tu as abusé de ta force et tu t’en es glorifié sans considérer l’ennemi ; voilà pourquoi tu es tombé à terre, ô prince. »

Après avoir parlé ainsi, le héros puissant marcha sans regarder celui-ci. Le chien seul le suivait, celui dont je t’ai déjà parlé plusieurs fois.

Telle est dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Mahâ prasthanika parva et la chute de Drâupadî et des princes, la deuxième lecture.

III

Cependant Indra faisant retentir le ciel et la terre[192] de toutes parts, alla trouver le prince avec un char et lui dit : « Monte dans ce char. »

À la vue de ses frères tombés, Youdhichthira, le roi attaché à la loi, accablé de chagrin, dit au dieu qui a mille yeux (Indra) : « Que mes frères tombés là viennent avec moi ; je ne veux point aller sans mes frères dans le ciel, ô maître des dieux ! Que la tendre fille de roi qui mérite le bonheur, ô destructeur des villes, vienne aussi avec nous ; daignez y consentir. »

Indra dit :

« Tu verras tes frères dans le ciel, tous arrivés avant toi dans la demeure céleste, en compagnie de Drâupadî ; ne te désole pas, ô le meilleur des descendants de Bhârata ! Après avoir abandonné leur corps mortel, ils sont partis, ô prince. Toi, tu dois aller dans le ciel avec ce corps, il n’y a là aucun doute. »

Youdhichthira dit :

« Et ce chien, ô maître de ce qui est et de ce qui sera, qui m’a toujours été dévoué, qu’il vienne avec moi ; la dureté n’est pas mon caractère ! »

Indra dit :

« Puisque tu as, ô roi, obtenu aujourd’hui l’immortalité, une condition pareille à la mienne, une félicité complète et une grande fortune avec les joies du ciel, abandonne ton chien, il n’y a en cela aucune dureté. »

Youdhichthira dit :

« Pour un homme digne, une indignité, ô Indra, est difficile à commettre ! Que je n’obtienne point une félicité à cause de laquelle il faut que j’abandonne un serviteur dévoué ! »

Indra dit :

« Dans le monde des cieux, il n’y a pas de séjour pour ceux qui ont des chiens (êtres) violents qui enlèvent les offrandes ; aussi, pense aux actions (de ces êtres), ô roi ami de la justice, et abandonne ton chien, il n’y a là aucune dureté. »

Youdhichthira dit :

« On a dit que l’abandon d’un serviteur était une faute immense, égale dans le monde au meurtre d’un brahmane. C’est pourquoi je n’abandonnerai certainement pas celui-ci aujourd’hui, en vue de mon bonheur, ô grand Dieu ! C’est un être qui n’est que doux et dévoué, et quand il est ainsi affaibli, amaigri à faire la garde et désireux de vivre, au prix même de ma vie, je ne me résoudrais pas à l’abandonner. Voilà ma résolution inébranlable ! »

Indra dit :

« Les chiens, on le voit, êtres violents, enlèvent l’offrande sacrée exposée pour être consumée ; c’est pourquoi fais l’abandon de ton chien ; par cet abandon, tu obtiendras le monde des dieux. Après avoir abandonné tes frères, ta Drâupadî bien-aimée, et avoir obtenu le ciel par tes propres œuvres, ô héros, comment n’abandonnes-tu pas ce chien, après avoir fait (d’ailleurs) un abandon complet ? Tu es fou aujourd’hui. »

Youdhichthira dit :

« Il n’y a pas liaison, mais bien séparation à l’égard des mortels décédés, telle est la croyance du monde. Ceux-ci ne peuvent donc être rendus à la vie par moi, et ce n’est pas l’abandon de vivants que je fais en eux. L’action d’effrayer celui qui vient demander asile, le meurtre d’une femme, l’enlèvement d’un brahmane endormi, la tromperie à l’égard d’un ami, ces quatre choses, ô Indra, et l’abandon d’un serviteur sont semblables ; telle est mon opinion. »

Quand il eut entendu ce discours du roi ami de la loi, le bienheureux dont la propre nature est la loi, Dharma dit avec joie au roi des hommes Youdhichthira, en le louant avec de douces paroles : « Tu es respectable, ô prince, à cause du sacrifice accompli par ton père, et à cause de cette tendresse pour tous les êtres, ô descendant de Bhârata ! Autrefois, ô mon fils, tu as été éprouvé par moi dans la forêt de Dvâita, là où tes vaillants frères ont été frappés à cause de l’eau ; là où Bhîma et Ardjouna t’avaient abandonné lorsque, désirant vivement l’égalité des deux mères[193], tu préférais une existence en dehors de la famille. L’abandon fait par toi du char divin en disant : « Ce chien est dévoué, » fait qu’il n’y a personne dans le ciel qui t’égale, ô prince des hommes. C’est pourquoi les mondes qui sont à toi sont impérissables ; avec ton propre corps, ô descendant de Bhârata, tu as obtenu la meilleure route divine. »

Alors Dharma et Indra, Marouta et les deux Açvins[194], les dieux et les Richis des dieux ayant fait monter le fils de Pândou dans le char, s’en allèrent dans leurs chars divins, heureux et prenant du plaisir à leur gré ; tous exempts de passions, purs de parole, de pensée et d’action. En même temps, le chef de la famille des Kourous étant monté dans le char, s’éleva rapidement dans les airs, remplissant de sa splendeur le ciel et la terre.

Alors, en présence des dieux, Nârada, qui connaît le monde entier, prononça à haute voix ce discours, lui qui dit de grandes choses et accomplit de grandes pénitences : « De tous ces premiers des rois, ici présents, le roi des Kourous ayant certainement obscurci la renommée, il est placé au-dessus d’eux. Il a rempli les mondes de sa splendeur, de sa gloire et de ses perfections, et nous n’avons pas entendu dire qu’un autre que le Pândava soit parvenu jusqu’en ces lieux avec son propre corps. »

Après avoir entendu le discours de Nârada, le roi magnanime dit aux dieux, après les avoir salués, ainsi que leur suite :

« Qu’elle soit bonne ou mauvaise, la demeure où sont mes frères aujourd’hui, c’est celle où je veux aller, je ne désire point d’autres mondes ! »

Après avoir entendu ce discours du roi, le roi des dieux qui détruit les villes, répondit au généreux Youdhichthira : « Demeure en ces lieux, ô prince des rois, aux actions pures, que nul ne surpasse ! Comment traînes-tu encore aujourd’hui la forme humaine ? Tu as atteint la perfection suprême, comme il n’est arrivé à aucun autre homme ; tes frères même n’ont pas atteint cette demeure, ô fils de Kourou ! Cependant la nature humaine t’enveloppe, ô prince des hommes ! voici le Svarga (paradis) ; regarde les Dêvarchis et les Siddhas, habitants du ciel. »

Alors Youdhichthira répondit par ce discours plein de sens au roi des dieux qui venait de parler ainsi :

« Privé d’eux (mes frères), je ne puis demeurer ici, ô destructeur des Dâityas (Titans) ; je veux aller là où mes frères sont allés ; là où celle qui est grande, brune et douée des qualités de l’intelligence et de la bonté, où ma Drâupadî, la meilleure des femmes, est allée ! »

Telle est dans le vénérable Mahâbhârata, dans le Mahâ prasthanika parva et l’ascension de Youdhichthira au ciel, la troisième lecture qui termine le Mahâ prasthanika parva[195].

INDEX

Abhimanyou : fils de Ardjouna et Soubhadrâ.

Açâvahou : Dieu du feu.

Acesines : nom grec de la rivière Chenab.

Açôkas : lante, Jonesia asoka.

Açrama parva : nom d’une partie du texte.

Açramasthâna : séjour dans l’ermitage.

Açvamêdha : sacrifice du cheval, sacrifice de l’ordre le plus élevé, puisque, en le célébrant cent fois, on peut arriver à être maître du Svarga ou paradis.

Açvamêdhika parva : nom d’une partie du texte.

Açvatthâman : Drâuni.

Açvins : jumeaux, fils du soleil, et médecins du ciel d’Indra, pères supposés de Nakoula et de Sahadêva, eux-mêmes jumeaux.

Adhyâtma : âme suprême.

Adiparva : nom d’une partie du texte.

Aditya(s) : Divinités au nombre de douze, semblent une personnification du soleil en chaque mois.

Adivançavatarana : nom d’une partie du texte.

Adja : un des noms de Vichnou. Soit « qui n’a pas eu de naissance ».

Adjêya : nom d’un guerrier.

Adjita : nom d’un roi.

Adrikâ : nom d’une nymphe céleste.

Agamas : livres sacrés, traité mystique, sur le culte de Civa, etc.

Agastya : nom d’un sage (Richi).

Agni(s) : Dieu du feu.

Aichika : du mot echika, qui est le nom d’une arme merveilleuse.

Airâvata : éléphant d’Indra.

Âkâca : éther, un des cinq éléments.

Akchara : un des noms de Vichnou. Soit « inaltérable ».

Akchâuhinî : armée complète.

Alakanandâ : nom d’une rivière.

Alamboucha : nom d’un roi des Rakchas.

Allahabad : nom d’une ville dans l’actuel Uttar Pradesh.

Ambâlikâ : c’est-à-dire la femme de Vitchitravîrya, vingt-deuxième roi de la dynastie solaire, fils de Çantanou. Elle était veuve lorsque Dvâipâyana, son beau-frère, reçut le conseil de la rendre mère, comme c’était la coutume, de même que chez les Hébreux. Vichnupur., traduct. Wilson, p. 459.

Ambarîcha : nom d’un roi.

Ambikâ : nom d’une déesse.

Amrita : élixir d’immortalité.

Anâdi : un des noms de Vichnou. Soit « sans commencement ».

Ananta : un des noms de Vichnou. Soit « sans fin ».

Anaranya : nom du roi d’Ayodhya.

Andhakas : 1. nom de pays, probablement le Béhar. 2. Deux branches de la famille des Yanavas, dont Krichna représente la plus importante, si ce n’est la plus ancienne. Cf. Select from the Mahabh., p. 46.

Anga : ou Vedangas, branche de connaissance qui a le Veda pour base.

Angiras : nom d’un Richi (sage).

Anikini : partie d’une armée.

Anîmândavya : nom d’un brahmane.

Anouçasana parva : nom d’une partie du texte.

Anouha : nom d’un guerrier.

Anoukramanika : sorte de table des matières analytique et détaillée.

Anouvinda : un des fils de Djayâsêna, roi d’Avanti, la moderne Oudjein. Le Vichnu purâna (trad. de Wilson) écrit son nom « Anavinda. »

Antaka : « Celui qui amène la fin, » surnom de Yama, le dieu de la Mort.

Antardhâna : bouclier, litt. « disparition, évanouissement. »

Aoude : nom français de la cité Ayôdhya.

Apagêya : Bhîchma.

Apsaras : les musiciens et les nymphes célestes du ciel d’Indra.

Aranî : nom d’une ville.

Aranya : forêt.

Aranyaka : portion du Rig-Vêda. (Cf. Colebroake’s essays, t. I, p. 46-77 et 307.)

Ardjouna : troisième fils de Pândou, par Vâyou, le dieu du vent. C’est aussi le nom d’une plante, Pentaptera ardjuna.

Arghya : offrande aux dieux ou aux hommes respectables, composée de riz, d’eau et de fleurs, etc.

Arka : nom d’un guerrier.

Asita-Dêvala : nom d’un sage. (Cf. le Vichnupur., trad. par Wilson, p. 120.)

Asouras : les titans.

Astîka : nom d’un saint.

Atchala : un des noms de Vichnou. Soit « immobile ».

Atharva-Veda : quatrième partie du Veda.

Atimouktakas : plante, Dalbergia oujeinensis.

Atmâna : un des noms de Vichnou. Soit « âme de l’univers ».

Aum : nom mystique de la divinité que les Hindous mettent à la tête de tous leurs livres sacrés. Elle se compose de « a », signifiant Vichnou, de « u » (ou) Civa, et de « m », Brahma. Il représente, en un seul mot, les trois principales divinités de la triade indienne.

Avanti : un des noms de la ville d’Oudjayînî (la moderne Oudjein). Cf. Vichnupur., p. 418, n. 20 ; – et le Mêghadûta, édit. de Londres, p. 27, vers 181, et p. 29, v. 196.

Avatâra : littéralement descente du ciel, soit incarnation d’une divinité sur terre, avatar.

Avikchitchapala : nom d’un guerrier.

Avyakta : un des noms de Vichnou. Soit « invisible ».

Avyaya : un des noms de Vichnou. Soit « impérissable ».

Ayôdhya : capitale du roi Daçaratha, et ensuite de Râma ; Oude des modernes.

Âyoutas : dix mille.

B

Badari : l’arbre aux jujubes, mais ce nom est donné ici à une partie de l’Himalaya.

Badri-nâth : ville au bord d’un bras du Gange.

Bâhlika : fils de Pratipa et nom d’un peuple.

Balabandhou : nom d’un guerrier.

Bali : nom d’un asoura.

Bâlikhilyas : ou Bâlakhilyas : sages au nombre de soixante mille, de la hauteur du pouce, nés des pores du corps de Brahma.

Berar : nom d’une contrée.

Bhadrasôma : nom d’un fleuve.

Bhagadatta : guerrier renommé et ami d’Indra.

Bhaganêtra : titan tué par Civa.

Bhagavadgîtâ : « Chant du Bienheureux », partie centrale du Mahâbhârata.

Bhagavat : Brahma.

Bhagîratha : nom d’un roi.

Bhagîrathî : nom du fleuve Gange.

Bhânou : un ancien roi.

Bhâra : « poids d’or égal à deux mille paias. »

Bhâradvâdja : Fils de Bharata. (Cf. Wilson, Vichnupur., p. 449.). Sage de la période védique.

Bhârata : Fils de Douchyanta et de Çakountalâ.

Bhâravi : nom d’un poète indien.

Bhatti : région.

Bhava : nom de Civa.

Bhîchma : grand-oncle des Pândavas.

Bhikchou : moine novice.

Bhîma : nom du deuxième des cinq Pândavas.

Bhîmasêna : fils de Pândou, par Indra, le Jupiter des Hindous.

Bhôdja : nom d’un roi.

Bhoûriçravas : un des fils de Sômadatta, roi des Bahlikas. Cf. Vichnupur., p. 459.

Bhoûtas : génies.

Bhrigou : nom d’un grand Richi (sage).

Bhurtpore : nom d’un pays.

Bibhatsou : nom d’Ardjouna.

Bodhisattva : un homme destiné à devenir Bouddha.

Bradhnaçva : nom d’un roi.

Brahma : Le père de toutes choses.

Brahma-Paramêchthî : Brahma.

Brahmaçiras : « Tête de Brahma. » Arme divine qui avait été donnée à Ardjouna par Civa.

Brahmanes : les brahmanes formant la première caste (sur quatre).

Brahmarchi(s) : nom d’une classe de Richis (sages).

Brahmatchari : étude du Veda, stade de la vie Brahmanique.

C

Çaçavindou : nom d’un roi.

Çaiya : oncle maternel de Youdhichthira, roi de Madra.

Çakouni : oncle maternel des fils de Kourou, et conseiller de Douryôdhana. Ce nom signifie « oiseau ».

Çakountalâ : « La protégée des oiseaux », nom d’une reine.

Çakra : Indra.

Çakraprastha : ou Indraprastha, la moderne Delhi.

Çaktri : père de Parâçara.

Çâkya : Sinha nom d’un Bouddha, Rahoula.

Çala : un des fils de Sômadatta, roi des Bahlikas. Cf. Vichnupur., p. 459.

Çalya : nom d’un guerrier, oncle du roi de la justice ?

Çambhou : un des noms de Civa.

Çangkara : un des noms de Civa.

Çântabhaya : nom d’un guerrier.

Çantanou : vingt et unième roi de la dynastie lunaire, père du précédent par Gangâ (déesse du Gange).

Çânti : repos ; rites expiatoires, etc.

Çânti parva : nom d’une partie du texte.

Çara : 1. flèche 2. nom d’une plante, saccharum sara.

Çaradvat(a) : nom d’un guerrier.

Çarva : un des noms de Civa.

Çaryâti : nom d’un roi.

Çâstras : traité de théologie.

Çatadjyôti : un des trois fils de Soubhrâd.

Çatakratou : nom d’un dieu.

Çatânîka : nom d’un guerrier.

Çataratha : nom d’un roi.

Çatchî : épouse du roi des dieux.

Çâunaka : législateur inspiré, plus ancien que Manou.

Çiçoupâla : souverain de Tchêdi. (aussi nommé Tchâidya.)

Cikhaudi : fils de Droupada, roi de Pantchâla. Avait été d’abord une fille, puis changé en garçon. Parfois = Çikhandî.

Civa : troisième personne de la triade Indienne, la plus formidable des trois, et dont le culte est rempli de pratiques mystérieuses. Civa est le dieu de la destruction.

Civi : nom d’un roi et de son peuple.

Çouka : signifie « perroquet ». Fils de Vyâsa.

Çouktimati : nom d’une rivière.

Çoûra : nom d’un roi.

Çoutchivrata : nom d’un ancien roi.

Çrâddha : cérémonie funèbre.

Çrî : 1. fortune, prospérité. 2. vénérable.

Çrîvatsa : signe auspicieux.

Çroutarvan : nom d’un guerrier.

Çroutasêna : fils de Sahadêva.

Çrouti : révélation.

Çvêta : nom d’un guerrier.

D

Daçadjyôti : fils de Soubhrâd.

Dâçâhra : Krichna.

Daçaratha : roi d’Aoude, fils d’Asra, père de Râma (Vichnou).

Dadhîtcha : nom d’un sage.

Dâityas : ou fils de Diti, femme de Kacyapa. Les Dâityas sont des titans, ennemis des dieux.

Dakcha : né du pouce de la main droite de Brahma.

Damana : fils de Bhîma.

Damayantî : épouse de Nala.

Dambhôdbhava : nom d’un roi arrogant et querelleur.

Dânavas : géants ou titans, fils de Danou, l’une des femmes de Kâcyapa. Ils étaient ennemis des dieux. La généalogie de Vritra, leur chef, se trouve dans le Mahâbhârata, édit. de Calc., t. I, p. 90-97.

Danou : une des femmes de Kâcyapa, mère des Dânavas, des démons ou titans.

Dauryôthana : frère de Douhçâsana.

Dehli : capitale de l’Inde actuelle.

Dêva(s) : dieu.

Devabhrâd : fils de Vivasvat.

Dêvâhvaya : nom d’un guerrier.

Dêvakî : mère de Vichnou.

Dêvapi : fils de Pratipa et frère de Çantanou, père de Bhîchma.

Dêvavartta : palais du roi Civi.

Dêvâvridha : un des fils de Sâtvata.

Devâyouga : âge des dieux, ou Mahâyouga, un des âges ou cycle de la chronologie hindoue.

Dhanandjaya : Qui conquiert la richesse, surnom d’Ardjouna, le troisième des Pândavas.

Dhanourveda : « Le Veda de l’arc, » c’est-à-dire l’art de la guerre.

Dharma : ou Yâma, le dieu des morts et aussi celui de la justice, qui passait pour le père de Youdhichthira. Dharma signifie loi.

Dharmaradja : Roi de la justice, surnom de Youdhîchthira, l’aîné des Pândavas.

Dharna : Yama, père de Dharmaradja (Youdhichthira).

Dhâtri : Un des noms de Vichnou. Soit « nourricier ».

Dhâumya : le Pourôhito, ou prêtre de la famille des Pândavas.

Dhoûrtta : nom d’un roi.

Dhrichtadyoumna : fils de Droupada, roi des Pântchâlas. (Vichnupur., p. 455.)

Dhrichtakêtou : archer, fils de Dhrichtadyoumna, petit-fils de Droupada. Cf. Vichnupur., p. 455 et 486, n. 11.

Dhritarâchtra : père des Kourous et oncle des Pândavas.

Dhrouvâkchara : un des noms de Vichnou. Soit « éternel et inaltérable ».

Dilipa : ou Khatvanga, nom d’un roi.

Dinadjpour : ville dans l’actuel Bangladesh.

Diptôda : eau brillante, nom d’un étang.

Dîrptakêtou : nom d’un guerrier.

Diti : une des femmes de Kâcyapa, mère des Dâityas, espèce de géants ou de démons ennemis des dieux.

Djagannâtha : personnification de Vichnou, honorée principalement au temple célèbre du même nom, vulgairement Jagrenat.

Djahnou : nom d’un saint.

Djâimini : nom d’un sage.

Djalâ : nom d’une rivière.

Djalapradânika : « le don de l’eau », titre d’un chapitre.

Djalasandha : ou Djartsandha, le roi de Magadha, ennemi de Krichna. Cf. Vichnupur., p. 563.

Djamadagni : père de Paraçou.

Djambha : nom d’un asoura.

Djamboudvîpa : l’Inde.

Djanamêdjaya : fils de Parikchit et son successeur.

Djanârdana : Krichna.

Djânoudjangha : nom d’un roi.

Djarâ : décrépitude.

Djarâsandha : souverain de Magadha, tué en combat singulier par Bhîmaséna.

Djartsandha : ou Djalasandha, le roi de Magadha, ennemi de Krichna. Cf. Vichnupur., p. 563.

Djatouchgriha : texte de l’épisode de la maison de laque.

Djaya : un des fils de Dhritarâchtra.

Djayadratha : roi du Sind.

Djayatsêna : roi des Magadhas, le Béhar méridional.

Djîvandjîvaka : le faisan.

Douchyanta : nom d’un roi, père de Bhârata.

Douhçaha : un des fils de Dhritarâchtra, le quatrième.

Douhçâsana : le deuxième des cent fils de Dritarâchtra.

Douhsalâ : femme de Djayadratha, roi des Sâindhavas.

Doulidouha : nom d’un roi, grand-père de Dilipa.

Dourgâ : ou Oumâ, nom d’une déesse.

Dourmarchana : un des fils de Dhritarâchtra.

Dourmoukha : nom d’un guerrier.

Douryôdhana : fils aîné de Dhritarâchtra.

Drâuni : Açvatthâman. (Vichnupur., p. 454.)

Drâupadî : fille de Droupada, roi des Pântchâlas, aussi nommée Krichnâ.

Dridhasyou : fils de Agastya.

Dridhêchoudhi : nom d’un guerrier.

Drôna : précepteur militaire des Pândavas. Guerrier de l’armée des Kourous.

Drônî : mère de Drôna.

Drouma : nom d’un guerrier.

Droupada : roi des Pântchâlas.

Dsang-loun : recueil de légendes tibétain.

Dsang-toung : titre d’un texte bouddhiste.

Dvâipâyana : Vyâsa.

Dvâita : dualisme, dualité.

Dvâpara : un des quatre âges du monde.

Dvârakâ : capitale de Krichna, submergée par l’océan, mais représentée par une petite île au nord de la côte de Malabar.

Dvâravati : ou Dvâraka capitale de Krichna, qu’on suppose avoir été submergée par la mer, mais représentée par une petite île au nord de la côte de Malabar.

Dvidjas : deux fois nés, c’est-à-dire les Brahmanes, les Kshatriyas et Vaiçyas : l’investiture religieuse, à l’âge de la puberté, étant considérée comme une seconde naissance.

Dvîpa(s) : continent, île.

E

Êkatchakra : ville du Bengale occidental.

F

Fille du roi de Matsya : Outtara, femme d’Abhimanyou. Les Matsyas habitaient les contrées de Dinajpour et Cootch Behar. (Cf. Vichnupur., p. 185.)

G

Gadjasâhvaya : syn. de Hastinapoura et de Nâgasâhvaya, capitale de Youdhichthira, à cinquante-sept milles nord-est de Delhi.

Gana : partie d’une armée.

Gândhâra : contrée à l’ouest de l’Indus et dans le Pendjab. Les Gandarii ou Gandarida des auteurs classiques, aujourd’hui Candabar. (Wilson, Vichnupur., p. 191).

Gandharbas : demi-dieux, musiciens du ciel d’Indra.

Gândhârî : femme de Dhritarâchtra, mère des Kourous.

Gandharvas : musicien du ciel d’Indra.

Gandhavatî : parfumée, un des noms de Satyavati.

Gândiva : qui frappe à la joue, l’arc d’Ardjouna.

Ganêça : C’est-à-dire le maître des Ganas, dieu de la sagesse, représenté avec une tête d’éléphant. On l’invoque au commencement de tous les ouvrages d’esprit. Il est désigné plus bas par les noms de Hêrambha (qui défie), et de Vighnêça (maître des obstacles), qui indiquent son pouvoir d’élever les difficultés ou de les aplanir.

Gangâ : déesse du Gange.

Gangâdvâra : C’est-à-dire porte du Gange. C’est l’ouverture des monts Himalayas, par laquelle le Gange descend dans les plaines de l’Hindoustan. Cet endroit est plus connu aujourd’hui sous le nom de Hardwar.

Gangâvatârana : l’épisode de la descente du Gange.

Gângêya Bhîchma : fils de Gangâ (déesse du Gange).

Gâutama : fils de Çaradvat.

Gavalgana : père ou mère de Sandjaya / Soûta.

Gâvalgani : nom d’un cocher.

Gaya : nom d’un roi et nom d’une ville.

Ghadôtkatcha : roi des Rakchas, Fils de Bhîma et de la Râkchasî Hidimbâ.

Ghôchayâtra : nom d’un lieu.

Girikâ : fille de Kôlâhala.

Gouhyakas : demi-dieux attachés à Kouvêra et gardiens de ses richesses, comme les Yakchas.

Goulma : partie d’une armée.

Grahas : êtres fantastiques d’une classe particulière, qui tourmentent les enfants et leur donnent des convulsions.

Grihastha : un des ordres religieux.

H

Hanouman : Dieu à visage de singe.

Hansa : un des noms de Vichnou. Soit « Cygne ».

Hârdikya : c’est-à-dire « le fils de Ilridika, » ou Kritavarman. – Cf. le Vichnupur., trad. p. H. H. Wilson, p. 436.

Hari : ou Vichnou.

Hari-Roudra : ou Vichnou.

Harivança : titre d’un texte.

Hastinapoura : ville dans l’actuel Uttar Pradesh.

Hêrambha Ganêça : c’est-à-dire le maître des Ganas, dieu de la sagesse, représenté avec une tête d’éléphant. Classe de divinités inférieures de la suite de Civa et sous la direction spéciale de Ganêça, son fils.

Hidimbâ : maître des Rakchas.

Himavat : nom d’une montagne.

Hindoustan : ou Inde.

Hiranyagarbha : Brahma.

Hiranyakacipou : nom d’un titan, d’un aditya.

Hitôpadêsa : recueil de fables, premier texte traduit du sanskrit.

Hlâda : ou Hrâda, père de Vâtâpi et Ilvala.

Houtâçana : « Celui qui mange l’offrande, » Agni, le dieu du feu.

Hrâda : ou Hlâda, père de Vâtâpi et Ilvala.

Hrichikêça : Krichna.

Hridika : père de Kritavarman.

Hydaspe : nom d’un fleuve, la Jhelum moderne.

I

Içâna : nom de Civa.

Içvara : nom de Civa.

Idhmavâha : Idhma, combustible, vâha et qui porte, autre nom de Dridhasyou.

Ikchvâkou : petit-fils du soleil par Vâivasvata, et premier prince de la dynastie solaire, régnait à Ayôdhya (Aoude).

Ilvala : nom d’un géant, premier des Asouras.

Indra : dieu de l’atmosphère.

Indrakîla : un des noms du mont Mandara.

Indramâlâ : bannière.

Indrânî : épouse d’Indra.

Indraprastha : (ville près de) la moderne Delhi.

Indrasêna : aïeul de Devadatta.

Itihâsa(s) : récits historiques tels que le Mahâbhârata lui-même.

J

Jagrenat : nom d’un temple.

K

Kâcyapa : nom d’un demi-dieu.

Kadalî : nom d’une plante, Musa Sapientum, ou Pistia stratiotes. La tige de cette plante se compose de feuilles enroulées sans autre support.

Kadrou : épouse de Kâcyapa.

Kâikêyas : les cinq fils de Dhrichtakêtou, roi de Kâikêya, et nom de leur pays.

Kâilâsa : montagne, placée par les Hindous au milieu des monts Himalayas, et son nom est donné à l’un des pics les plus élevés qui se trouve au nord du lac Manasa.

Kâirata parva : nom d’une partie du texte.

Kâivalya : Un des noms de Vichnou. Soit « L’unique ».

Kakoutstha : nom d’un guerrier.

Kâlakâ : père de Kiridi.

Kâlakêyas : troupes des Dânavas, les géants ennemis des dieux.

Kali : un des quatre âges du monde.

Kâlinga : royaume au centre-est de l’Inde.

Kaliyouga : quatrième âge de la cosmogonie hindoue.

Kalpa : un jour et une nuit de Brahma, formant une période de 4,320,000,000 d’années solaires.

Kambôdja : nom d’un personnage, sans doute le roi d’une contrée au nord-ouest de l’Indus. Cf. Vichnupur., p 194.

Kânchana : nom d’un arbre, Michella champaka.

Kânda : livre.

Kanka : nom d’un roi et de son peuple.

Kansa : nom du roi de Mathura.

Karâna : un des fils de Dhritarâchtra.

Karna : fils du soleil et de Kountî avant le mariage de cette dernière avec Pândou.

Karnikâras : nom d’un arbre, Pteraspermum acerifolium.

Kârtikêya : dieu de la guerre.

Kas : nom de Brahma, ce mot a aussi le sens de air, âme, soleil, substance, plaisir, temps, etc.

Kâuçalya : nom d’un sage.

Kâuravas : descendants du roi Kourou.

Kâuravya : nom d’un roi Nâga, demi-dieu.

Kchatriyas : la caste royale ou militaire, la seconde caste (sur quatre).

Kchattri : frère puîné de Dhritarâchtra. Ce mot a le sens de fils d’une esclave. C’est le nom par lequel Vidoura est désigné d’une manière familière.

Kchitrasêna : un des fils de Dhritarâchtra.

Kêçava : qui a une belle chevelure, surnom de Krichna.

Kêtouçringa : nom d’un guerrier.

Khândava : bois consacré à Indra.

Khândavaprastha : nom d’un lieu, Indraprastha, près de l’actuelle Delhi.

Kirâtârdjounîya : titre d’un texte.

Kiridi : les fils de Kâlakâ et de Poulôma, filles de Vâisvânara et mères des Dânavas ou Titans. (Cf. Wilson, Vichnupur., p. 118.)

Kôçalas : pays dont la capitale était l’Oude des modernes.

Kôkila(s) : le coucou indien.

Kôlâhala : nom d’une montagne, et divinité.

Kôtis : dix millions.

Kouça : herbe sacrée.

Kouçamba : un des fils de Vasou.

Koulinga : nom d’une contrée.

Kountî : femme de Pândou, mère des trois aînés des Pândavas.

Kourarîs : femelles d’orfraie, ou aigle de mer.

Kourou : souverain du nord-ouest de l’Inde, dans la contrée voisine de Delhi, et ancêtre de Pândou et de Dhritarâchtra ; le nom patronymique de Kourous s’applique néanmoins plus spécialement aux descendants du dernier.

Kouroukchêtra : plaine où était le camp des Kourous, et où fut livrée la grande bataille entre eux et les Pândavas, située à l’ouest de la rivière Yamouna, dans le voisinage de Delhi et de la rivière Sarasvati (Cf. Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes, I, 351, III, 200. Ce lieu est nommé dans les Mémoires de Hiouen Tshang, traduit par M. Stanislas Julien, t. II, p. 211 et 214, n. 5.)

Kouvêra : Dieu des richesses.

Krichna : divinité centrale.

Krichnâ : ou Drâupadi, fille de Droupada, roi des Pântchâlas.

Krichna-Dvâipâyana : L’un des noms de Vyâsa, l’auteur du Mahâbhârata.

Kripa : guerrier de l’armée des Kourous. Signifie aussi compassion.

Kripâtchârya : maître d’armes.

Kripî : épouse de Drôna.

Krita : un des quatre âges du monde.

Kritabandhou : nom d’un guerrier.

Kritavarman : guerrier de l’armée des Kourous.

Kritavîrya : nom d’un roi.

Kritayouga : le premier des quatre âges du monde.

Krôça : quatre mille coudées, et, selon d’autres, huit mille.

L

Lakchmana : fils de Douryôdhana.

Lalita vistara : Soutra « du jeu en déploiement », biographie du Bouddha.

Lanka : île de Ceylan.

Lômaça : nom d’un prêtre.

Lômaharchana : père de Sâuti.

Lôpamoudrâ : mère de Dridhasyou, épouse d’Agastya.

M

Mâdhava : auteur indien du XIVème siècle.

Mâdhava-Vâsoudêva : Krichna.

Madhou : ce nom, qui est commun à plusieurs personnages, semble désigner ici un des descendants de Yadou. (V. Wilson, Vichnupur., p. 417, 418, 422, 485.)

Madhousoûdhana : « meurtrier du géant Madhou, » surnom de Vichnou.

Madra : contrée au nord-ouest de l’Hindoustan.

Madra : le roi de Madra : Çaiya, oncle maternel de Youdhichthira.

Madrî : femme de Pândou, mère des jumeaux Nakoula et Sahadêva, les derniers des cinq frères. De Kountî, sa première femme, Pandou avait eu Youdhichthira, Ardjouna et Bhîma.

Magadhas : royaume du Béhar méridional.

Maghavat : Indra.

Mahâ prasthanika : nom d’une partie du texte.

Mahâbhârata : histoire de la lignée des Kourous, et de la rivalité entre deux fratries, les Kauravas et les Pândavas.

Mahâdêva : littéralement le grand dieu, c’est-à-dire Civa ou Vichnou.

Mahâpourana : nom d’un texte majeur des Pourânas.

Mahâratha : nom d’un guerrier.

Maharchis : ou grands Richis, les grands saints de la mythologie indienne.

Mahâsattva : littéralement grand être, figure mythique.

Mahêndra : montagne que l’on croit être la chaîne des Ghats du nord de l’Inde.

Mahôragas : une classe d’êtres.

Mahôtsâha : nom d’un guerrier.

maison de laque : c’était une maison bâtie avec des matériaux combustibles, mêlés d’étoupes et enduits de graisse et de laque (espèce de substance résineuse). Elle avait été construite pour y faire périr les Pândavas par le feu.

Manasa : lac Manasarovar, proche du Mont Kâilâsa.

Mandara : c’est cette montagne qui servit aux dieux et aux géants à remuer l’Océan, pour retrouver les objets sacrés qui s’y étaient perdus pendant le déluge.

Manimati : nom d’une ville.

Manipoûra : Manipur, nom d’une ville au nord-est de l’Inde.

Manivâhana : un des fils de Vasou.

Manou : fils de Brahma, ou plutôt la personnification de Brahma lui-même, législateur dont nous avons un recueil de lois.

Mârikêlas : cocotier.

Markandêyâ-pourâna : titre d’un texte.

Maroutta, Marouts : dieu des vents, père supposé de Bhîma. Aussi au pluriel.

Mâtali : cocher d’Indra.

Mâtoula : nom d’un guerrier.

Matsya : l’esprit universel, l’âme du monde, Vichnou. Aussi le nom d’un roi.

Matsya : fille du roi de Matsya : Outtara, femme d’Abhimanyou. Les Matsyas habitaient les contrées de Dinajpour et Cootch Behar. (Voy. Vichnupur., p. 185.)

Mâusala : pilon, instrument qui joue un grand rôle dans cet épisode.

Mâusala parva : nom d’une partie du texte.

Mâvêlla : un des fils de Vasou.

Maya : charpentier et architecte de Dâityas, les démons, ou plutôt les Titans de la mythologie indienne.

Mêghadûta : nom d’un texte.

Mêrou : la montagne sacrée des Hindous, au milieu des sept continents qui composent le monde.

Moûka : fils de Danou.

Mouni : maître.

N

Nâgas : classe de demi-dieux ou dragons, avec une tête d’homme et une queue de serpent, fils de Kâcyapa et de Kadrou, l’une de ses épouses, fille de Dakcha.

Nâgasa : nom d’une ville.

Nâgasâhvya : « La ville qui prend son nom de l’éléphant ». C’est le synonyme de Hastinapoura. Ces deux noms sont ceux d’une ancienne ville, capitale de l’Inde, dont on retrouve quelques traces au nord-est de Delhi, sur l’ancien lit du Gange qui, dit-on, détruisit Hastinapoura dans une inondation. On fait venir aussi le nom de cette ville de Hastin, prince de la race lunaire, par lequel elle aurait été fondée. Cf. Sélections from the Mahâbhârata, p. 6.

Nâichada : nom d’un guerrier.

Nâimicha : nom d’un lieu.

Nakoula : Nakoula et Sahadêva : quatrième et cinquième fils de Pândou, par les deux Açvîns, jumeaux eux-mêmes et médecins des dieux.

Nala : nom d’un roi, époux de Damayantî.

Nandini : ou Nandi, taureau ou vache, monture de Civa.

Nâra : Vichnou sous une forme humaine.

Nârada : fils de Brahma, l’un des dix ermites divins, l’un des dix premiers solitaires divins, ami de Krichna.

Narasinha : un des noms de Vichnou. Soit « l’homme à la tête de lion ».

Nârâyana : nom de Vichnou considéré comme le dieu antérieur à tous les mondes, planant sur les eaux primordiales, ou présent dans le cœur de tous les hommes. Soit « allant sur les eaux ».

Nârâyana-Vâikoundha : Vichnou.

Narmadâ : fleuve ?

Nâstikas : athées niant l’autorité des Vedas. Les brahmanes donnent ce nom aux bouddhistes.

Nîlakanta : érudit, commentateur du Mahâbhârata.

Nimi : nom d’un guerrier.

Nirâmardda : nom d’un guerrier.

Nirgouna : un des noms de Vichnou. Soit « dénué de propriétés ».

Nirvâna : vacuité.

Nyâya : la « logique », nom de l’une des six écoles de philosophie des hindous.

O

Oucînara : nom d’un roi pieux, qui s’est sacrifié.

Oudjayînî : la moderne Oudjein.

Oudyôga parva : nom d’une partie du texte.

Ougrasravas : fils de Lômaharchana.

Ouloûpi : nymphe du Pâtâla, région souterraine où demeurent les Nâgas, demi-dieux qui ont le haut du corps d’un homme et le reste terminé en queue de serpent. Ouloûpi était la fille du Nâga Kâuravya, et l’une des femmes d’Ardjouna.

Oumâ : la déesse Oumâ, la même que Dourgâ ou Pârvati, fille du mont Himalaya, épouse de Civa, qui est quelquefois représenté avec trois yeux.

Oupadjalâ : nom d’une rivière.

Oupanichats : partie théologique des livres indous, basée aussi sur le Veda.

Oupaplavya : capitale du pays des Matsyas, situé au nord-est du Bengale ; Dinadjpour et Rangpour des modernes.

Ouparitchara : roi de Tchêdi. Littéralement : qui va au-dessus.

Outtara : fille du roi de Matsya, femme d’Abhimanyou. Les Matsyas habitaient les contrées de Dinajpour et Cootch Behar. (Voy. Vichnupur., p. 185.)

Outtarakourou : contrées au nord du mont Mérou et non loin de cette montagne sacrée, habitées par les génies. Vichnupurâna, p. 168.

P

Pâçoupata : Civa.

Pâdala : plante, Bigonia suaveolens.

Pâila : un des premiers disciples de Vyâsa.

Panasa : nom d’une plante, Atrocarpus integrifolia.

Pândava (s) : les principaux héros du Mahâbhârata.

Pândavêyas : Pândavas.

Pândou : père nominal des Pândavas. Voy. Les notes pour les slokas 110-115.

Pântchâla (s) : les Pântchâlas habitaient le centre de l’Inde. Leur roi.

Para : un des noms de Vichnou. Soit « prééminent ».

Parâçara : sage Inspiré, petit fils de Vacichta.

Paraçou : père de Djamadagni, premier des trois Râmas.

Parâçourâma : il était fils de Djamadagni et de Rênoukâ, fille du roi Prasênadjit. C’est le premier des trois Râmas, et la sixième incarnation de Vichnou, descendu sur la terre pour réprimer et punir la violence de la caste royale (ou militaire).

Paraha : nom d’un guerrier.

Paramêchthi : « Qui est à la place la plus élevée. » C’est un des noms de Brahma.

Pardjanya : ou Indra, le dieu qui répand la pluie.

Paridjâta : l’arbre de corail, Erythrina fulgens.

Parikchit (a) : petit-fils d’Ardjouna et fils d’Abhimanyou et d’Outtara, tué dans le sein de sa mère, mais ranimé par Krichna. Cf. Vichnu pur., p. 460.

Pârtha : Ardjouna.

Parvas : partie.

Pârvati : nom d’une déesse.

Pâtâla : région souterraine où demeurent les Nâgas, demi-dieux.

Patti : partie d’une armée.

Pâuchya : nom d’une partie du texte.

Pâulôma (s) : qui a une couronne, surnom d’Ardjouna.

Pâvaka : Dieu du feu.

Pâvaki : ou Kârtikêya, dieu de la guerre, fils de Civa.

Phalgouna : Ardjouna.

Piçâtchas : « mangeurs de chair » forment une espèce d’esprits malfaisants ou vampires, espèces de démons d’un caractère méchant, larves ou lémures.

pinâka : arc.

Pitris : ancêtres décédés, leurs mânes.

Poulôma : relatif à pâulôma.

Poundra : nom d’un guerrier.

Pounnagas : plante, Rostleria tinctoria.

Pourânas : poèmes sacrés des Indiens, dont la composition est attribuée aussi à l’auteur du Mahâbhârata. Ils traitent de la théologie, de la création, de la destruction et de la rénovation des mondes, de la généalogie des dieux et des héros. On en compte dix-huit. – Cf. la préface du Vichnupurana, transl. by H. H. Wilson.

Pourandara : Indra.

Pourôtchana : gardien de la maison de laque.

Pourou : nom d’un guerrier.

Pouroucha : un des noms de Vichnou. Soit « âme, principe de vie ».

Pouroukoutsa : Nom d’un roi qui demeurait sur les bords de la Narmadâ, et auquel fut récité le Vichnou-Pourâna par les sages qui l’avaient recueilli de la bouche de Brahma lui-même.

Pouroumitra : un des fils de Dhritarâchtra.

Prabhava : un des noms de Vichnou. Soit « cause créatrice ».

Prabhou : Un des noms de Vichnou. Soit « maître suprême ».

Pradhâna : un des noms de Vichnou. Soit « dieu suprême ».

Pradjâpati : sage qui, au deuxième âge du monde, mit en ordre les hymnes du Veda. Cf. Vichnupurâna, p. 272.

Pradjâpatis : qualifie le dieu créateur.

Prahlâda : le troisième fils de Hiranyakacipou.

Prahrâda : nom d’un ascète.

Prakriti : un des noms de Vichnou. Soit « nature passive ».

Prasênadjit : nom d’un roi, père de Rênoukâ.

Prâtchètasas : au nombre de dix frères, petits-fils de Varouna, dieu des eaux.

Prâtiçâkhya : nom d’une partie du texte du Rig-Veda.

Pratipa : père de Dêvapi.

Prativindhya : fils de Youdhichthira.

Pratyagraha : un des fils de Vasou.

Pratyanga : nom d’un guerrier.

Prichata : grand-père de Dhrichtadyoumna.

Pritanâ : partie d’une armée.

Prithâ : ou Kountî, femme de Pândou, et mère des trois fils aînés de ce dernier. Avait été, avant son mariage, rendue mère de Karna par Aditya (le soleil).

Priyabhritya : nom d’un guerrier.

R

Râdhêya : le fils de Râdhâ, la femme du cocher du roi Soûra, par laquelle Karna avait été trouvé et élevé, après que Kountî, sa mère, l’eut exposé. Il était le fruit d’une liaison secrète de cette dernière avec le Soleil, avant son mariage avec Pândou. Karna était né couvert d’une cuirasse et avec des pendants d’oreille.

Râdja : roi.

Râdjarchi (s) : roi.

Râdjasoûya : le Râdjasoûya est un sacrifice célébré seulement par un monarque universel, assisté de princesses tributaires.

Raghou : nom d’un guerrier.

Raghou-Vansa : nom d’une partie du texte.

Râhou : Râhou est un dragon immortel qui est supposé avaler le soleil et la lune pendant les éclipses.

Rahoula : fils du Bouddha.

Rakcha (s) / Râkchasî / Rakchasas : espèce de démons. Esprits malins, vampires. Se prend quelquefois pour un sauvage.

Râma : fils de Daçaratha.

Râmâyana : épopée sacrée racontant la vie de Râma.

Rangpour : ville dans l’actuel Bengale.

Rantidêva : nom d’un roi.

Râvana : roi des Rakchas.

Ravi : Dieu du feu.

Rênoukâ : fille du roi Prasênadjit.

Richîka : époux de Satyavati.

Richis : les saints du brahmanisme.

Rig-Veda : partie principale des Vedas, considérée comme la plus ancienne.

Rôhinî : le quatrième astérisme lunaire, personnifié en une nymphe, l’une des femmes de la lune (Lunus, masculin en sanscrit).

Roudras : autre classe de demi-dieux, au nombre de onze.

S

Sabhâ : assemblée, réunion.

Sabhâ parva : nom d’une partie du texte.

Sâdhyas : classe de divinités inférieures, demi-dieux, au nombre de douze.

Sagara : nom d’un guerrier.

Sahadêva : cinquième fils de Pândou, par les deux Açvîns, jumeau de Nakoula et médecins des dieux.

Sahasradjyôti : un des fils de Soubhrâd.

Sâindhava : né dans le pays de Sindh, probablement roi de ce pays. Et Sâindhavas, ses habitants.

Sakountalâ : héroïne d’un drame légendaire.

Sâkya-Mouni : le Bouddha.

Sâma : manière de chanter les textes sacrés.

Sâma-Veda : troisième partie du Veda, contenant les prières qui doivent être chantées, parfois personnifiées.

Samantapantchaka : lieu saint, champ de bataille.

Sâmbala : nom d’un roi.

Sambhava : origine, généalogie.

Sambhâvya : nom d’un guerrier.

Sambhou : nom d’un guerrier.

Samkhya Kârikâ : texte sanskrit de philosophie.

Sandals : plante, Pentaptera ardjuna.

Sandjaya : fils de Gavalgana.

Sângkhya : une des écoles philosophiques hindoues.

Sankriti : nom d’un guerrier.

Sarasvatî : 1. femme de Brahma, déesse de l’éloquence, de la musique et des arts. 2. nom d’une rivière, la Sarsouti des modernes, qui prend sa source dans les montagnes, au nord-est de Delhi, et va se perdre au sud-ouest, dans les sables du pays de Bhatti.

Sattvayôga : un des noms de Vichnou. Soit « dont l’essence est la bonté ».

Satyaka : père de Sâtyaki, nom d’un roi.

Sâtyaki : ou Youyoudhana.

Satyavati : mère de Vyâsa, femme de Richîka. Cf. Vichnoupurâna, trad. De Wilson, p. 399, 459.

Satyavrata : un des fils de Dhritarâchtra.

Sâubala : roi de Gandhâra.

Sâubhadra : le fils de Soubhadrâ et d’Ardjouna, Abbimanyou.

Sâuptika parva : nom d’une partie du texte.

Sâuti : narrateur du Mahâbhârata.

Sâuvîras : les Sâuvîras doivent avoir habité un pays très rapproché de celui des Sindhous, si ce n’est une partie du même territoire, au sud-ouest du Pendjab, car Djayadratha est appelé indifféremment roi des Sindhous ou des Sâuvîras. Il avait épousé Douhçaiâ, la seule fille que Dhritarâchtra avait eue avec ses cent fils.

Savitri : qui lance les rayons d’Agni, le feu.

Sâvyasâtchi : Ardjouna.

Sênâ-moukha : partie d’une armée.

Siddhas : sorte de demi-dieux habitant le milieu des airs, entre la terre et le soleil.

Sindhous : lkes Sindhous sont les habitants de la contrée qu’arrose le Sindhou (l’Indus) depuis le Pendjab jusqu’à la mer. C’est de leur nom que vient celui de « Hindoi, » qui le fut donné par les Grecs, et dont les modernes ont fait Hindou et Indien.

Sita : nom d’un fleuve.

Skanda : ou Kârtikêya, le dieu de la guerre.

Slôkas : verset en sanskrit.

Sôma : dieu de la lune.

Sômadatta : roi des Bahlikas.

Sômakas : les fils de Sômaka, fils de Sahadêva, le quatrième des Pândavas. (Wilson, Vichnupur., p. 455.)

Soubala : nom d’un roi, père de Gândhârî.

Soubbrâd : fils de Dêvabhrâd, petit-fils de Vivasvat.

Soubhadrâ : femme d’Ardjouna, belle-sœur de Youdhichthira, grand’mère de Parikchit. et sœur de Djagannâtha (ou Krichna). Djagannâtha est la personnification de Vichnou, honorée principalement au temple célèbre du même nom, vulgairement Jagrenat.

Souchêna : ce nom est soit un synonyme de Vrichasêna, soit celui du fils de Krichna.

Soudharma : nom d’un guerrier.

Soûdras : ou domestiques, forment la quatrième caste (sur quatre).

Souhôtra : nom d’un guerrier.

Soukratou : nom d’un guerrier.

Soumantou : un des premiers disciples de Vyâsa.

Soumitra : nom d’un guerrier.

Souparna : Garouda, roi des oiseaux.

Soupratîka : nom d’un guerrier.

Soupratima : nom d’un guerrier.

Souragourou : ou Vrihaspati, régent de la planète Jupiter, précepteur des dieux.

Souras : les dieux.

Sourâva : nom d’un cheval.

Soûrya : soleil.

Soûta : Sandjaya, fils de Gavalgana.

Soutasôma : fils de Bhîma.

Souti : père de Sandjaya.

souvarnas : pièces d’or.

Srindjaya : synonyme de Pântchala.

Sthânou : c’est l’un des noms de Civa, la troisième personne de la Triade Indienne.

Stri parva : nom d’une partie du texte.

Strîvilâpa parva : nom d’une partie du texte.

Svarga : ciel d’Indra (ou Çakru).

Svargârôhana : nom d’une partie du texte, le 18ème livre, apothéose.

Svasti : ou svastika, symbole sacré.

Swayambara : cérémonie dans laquelle une jeune princesse choisit publiquement le jeune homme qu’elle veut pour époux.

T

Tartarie : Asie centrale et septentrionale.

Tchâidya : souverain de Tchêdi. Son vrai nom est Çiçoupâla.

Tchâitraratha : jardin de Kouvêra, dieu des richesses.

Tchakchou : nom d’un fleuve, Oxus.

Tchamoû : partie d’une armée.

Tchampakas : plante, Michelia champaca.

Tchâranas : bardes célestes, panégyristes des dieux.

Tchatourvidba : « L’arme qui se compose de quatre ».

Tchêdi : nom d’un royaume.

Tchitrângadâ : autre femme d’Ardjouna, fille du roi Tchitravâhana.

Tchitrasêna : un des fils de Dhritarâchtra.

tchoûtas : plante, Mangifera indica.

Tchyavana : Sage de la période védique.

Tirtha yâtra parva : nom d’une partie du texte.

Tîrthas : lieux consacrés.

Trasadasyou : nom d’un roi.

Trêtâ : un des quatre âges du monde.

Tridiva : le séjour des mortels divinisés et des dieux inférieurs.

Trigartta : pays au nord-ouest de l’Inde, qu’on croit être Lahore.

Trigounâtmaka : un des noms de Vichnou. Soit « ayant en lui-même les trois qualités ».

Trihsaptakritva : un des noms de Parâçourâma.

Tripichtapa : synonyme de Svarga, ou paradis dont Indra est le chef.

Tripoura : nom d’une contrée, ainsi nommée parce qu’il s’y trouvait trois villes célèbres fortifiées. C’est aussi le nom d’un Asoura ou géant, ennemi des dieux, roi de ce même pays. Tripoura est le district moderne de Tipparah ou Tipera, dans la province du Bengale.

Tryambaka : nom mystique de Civa, faisant allusion aux trois Vedas, ou aux trois lettres Aum, symbole de la triade indienne, dont Civa est la troisième personne.

Tvachtri : l’ouvrier des dieux, espèce de Vulcain.

V

Vache d’abondance : vache fabuleuse, donnant autant de lait qu’on en désire.

Vacichtha : sage de la période védique.

Vadhoû-sarakrita : nom d’une rivière.

Vadjra : nom d’un roi.

Vâhinî : partie d’une armée.

Vâiçampâyana : sage qui le premier enseigna le Yadjour-Veda, et qui va réciter le Mahâbhârata à Djanamêdjaya.

Vaiçravana : ou Kouvéra, dieu des richesses.

Vaiçya (s) : ou marchands et agriculteurs, forment la troisième caste (sur quatre).

Vâikarttana : ou Karna, fils de Vikarttana.

Vâikounta : « qui produit diverses illusions, » ou, suivant d’autres, « Indestructible, » surnom de Vichnou.

Vâisvânara : Soi, âme atman.

Vâivasvata : dieu des morts.

Vaka : nom d’un mangeur d’hommes.

Vakoulas : plante, Mimusops elengi.

Vana parva : nom d’une partie du texte.

Vanaprastha : un des ordres religieux.

Vâranâvata : nom d’une ville.

Vârchnêyas : les Vrichnis.

Varouna : maître des habitants des eaux, dieu de la mer.

Vâsava : un des noms d’Indra.

Vâsavî : autre nom de Satyavati.

Vasou (s) : demi-dieux, au nombre de huit.

Vâsoudêva : Krichna.

Vâtâpi : un des Asouras, frère d’Ilvala, métamorphosé en bélier.

Vâyou : dieu du vent, père supposé de Bhîma. Aussi nommé Maroutta.

Vedangas : branche de connaissance qui a le Veda pour base.

Vêdânta : « aboutissement des Vedas ».

Vêna : nom d’un guerrier.

Vichnou : la seconde personne de la Triade indienne, celle qui conserve les mondes.

Vichnupurâna : nom d’un texte.

Viçva : un des noms de Vichnou. Soit « universel ».

Viçvadêvas : divinités au nombre de dix, d’une classe particulière, invoquées aux funérailles des ancêtres.

Viçvakarman : 1. un des noms de Vichnou. Soit « créateur de tout » 2. c’est aussi le nom d’un personnage, dans la légende du pigeon et du faucon, qui paraît à la place d’Agni de la légende brahmanique, et qui est le fils de Brahma. C’est une espèce de Vulcain, chargé de fabriquer la foudre, les chars divins ou tout autre objet à l’usage des dieux.

Viçvêça : un des noms de Civa.

Vidarbha : nom d’une contrée.

Vidjaya : nom d’un guerrier.

Vidoura : le plus jeune des trois frères, conseiller de Dhritarâchtra.

Vighnêça : Ganêça, c’est-à-dire le maître des Ganas, dieu de la sagesse, représenté avec une tête d’éléphant. Classe de divinités inférieures de la suite de Civa et sous la direction spéciale de Ganêça, son fils.

Vikarna : un des fils de Dhritarâchtra.

Vikrami : nom d’un guerrier.

Vikramorvaci : titre d’un texte.

Vikrânta : nom d’un roi.

Vimâna : char ou palais divin, se mouvant au gré du désir à travers les cieux.

Vinda : un des fils de Djayâsêna, roi d’Avanti, la moderne Oudjein.

Vindhyas : nom d’une montagne.

Vipoulasvan : nom d’un sage.

Virâta : situé au centre de l’Inde, probablement le Berar. C’est aussi le nom du roi du pays des Matsyas, situé à l’ouest de la Yamounâ (Djoumna).

Virâta parva : nom d’une partie du texte.

Virâva : nom d’un cheval.

Vitastâ : nom d’une rivière : Le Jhelum des modernes, appelé encore Vitastâ dans le Cachemire. C’est le Bidaspes ou Hydaspes des anciens.

Vitchitravîrya : c’est-à-dire la femme de Vitchitravîrya, vingt-deuxième roi de la dynastie solaire, fils de Çantanou. Elle s’appelait Ambâlikâ et était veuve lorsque Dvâipâyana, son beau-frère, reçut le conseil de la rendre mère, comme c’était la coutume, de même que chez les Hébreux. Vichnou Pourâna, traduct. Wilson, p. 459.

Vîtihôtra : nom d’un guerrier.

Vivasvat : père de Dêvabhrâd.

Vivinçati : un des fils de Dhritarâchtra.

Vricha : conseiller de Douryôdhana.

Vrichabhadvadja : un des noms de Civa.

Vrichadarbha : roi Oucînara, ou son petit-fils.

Vrichaka : nom d’un roi.

Vrichasêna : fils de Karna.

Vrichni : 1. l’un des noms de Krichna. Et nom d’une famille. 2. nom d’un peuple formé des descendants de Vrichni, l’un des ancêtres de Krichna. Cf. Vichnupurana, p. 418. 3. l’un des descendants de Yadou, Madhou, à la branche duquel appartenait Krichna, avait en cent fils, dont le chef était Vrichni, d’où vinrent les noms de Vrichnis et de Vârchnêyas, donné aux membres de cette famille. On les appelait aussi Mâdhavas, du nom de Madhou, leur père ; on leur donnait aussi le nom général de Yâdavas, formé de celui de Yadou, leur ancêtre commun. – Vichnu pur., p. 418.

Vrihadbhânou : « Qui a de grands rayons, » Agni, ou le feu.

Vrihadgourou : nom d’un guerrier.

Vrihadratha : un des fils de Vasou.

Vrihaspati : ou Souragourou, régent de la planète Jupiter, et identifié avec cette planète, précepteur des dieux. Dans la mythologie, il est le fils d’Angiras, l’un des sept sages créés par Brahma.

Vrihat : nom d’un roi.

Vrikôdara : le héros au ventre de loup : En sanscrit, « Vrikôdara, » surnom donné à Bhîma, probablement à cause de son grand appétit.

Vritra : chef des Dânavas, les géants ennemis des dieux.

Vyâsa : Richi (sage) légendaire, fondateur du Védanta.

Y

Yâdavas : les Vrichnis.

Yadjna-Varâha : « sanglier du sacrifice ».

Yadjour Veda, Yadjous : deuxième partie du Veda, plus spécialement consacrée au rituel.

Yadou : un des fils de Vasou.

Yadous : descendants de Yadou, sixième roi de la dynastie lunaire, fils aîné de Yayâti, qui régnait sur la contrée située à l’ouest de la Yamouna.

Yakchas : Demi-dieux, gardiens des trésors de Kouvêra, le dieu des richesses, le Plutus indien.

Yama : Dieu des enfers, des morts, fils du Soleil, qui présente le double caractère de Pluton et de Minos.

Yamouna : ou Djoumna, rivière qui prend sa source au sud des monts Himalayas, à une petite distance au nord-ouest de la source du Gange, dans lequel elle se jette, au-dessous de la ville d’Allahabad.

Yanavas : les Indo-Grecs, arrivés avec Alexandre-le-Grand.

Yavanas : les Yavanas, que l’on croit être les peuples de la Bactriane, ils avaient la tête entièrement rasée. Ils habitaient la contrée au nord-ouest de l’Indus, comme les Kâmbôdjas. Ces deux tribus étaient au nombre de celles qui, après avoir appartenu à la classe des Kchatriyas (militaires), avaient été dégradées parce qu’elles avaient cessé tout rapport avec les brahmanes pour l’accomplissement des rites religieux.

Yayâti : cinquième roi de la dynastie solaire.

Yôdjanagandhî : parfum, un des noms de Satyavati.

yôdjanas : unité de mesure. (env. 3 lieues, ou 8 milles selon les uns ; – ou 5 milles selon les autres.)

Youdhamanyou : nom d’un roi.

Youdhichthira : l’aîné des Pandavas, réputé fils de Pândou, mais en réalité fils de Yama, ou Dharma, dieu de la justice et des morts, aussi nommé Dharmaradja : Roi de la justice.

youga : âge, temps.

Youvanâçva : nom d’un guerrier.

Youyoudhana : l’un des chefs de l’armée des Pândavas, le fils de Satyrka ; il était l’écuyer de Krichna.

Youyoutsou : onzième fils de Dhritarâchtra, cousin de Youdhichthira.

 


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[1] Aucun des épisodes qui composent ce volume n’avait été traduit en français, le premier, qui forme l’exorde, est le seul dont il existe une traduction anglaise attribuée à Wilkins, et insérée dans les « Annuals of oriental literature, » Londres, 1810.

M. O. Frank, a donné aussi le texte sanskrit de ce même morceau, accompagné d’une version latine, avec quelques extraits du Commentaire de Nilakantha, dans « Chrestomathia sanscrita ».

Plusieurs personnes qui s’intéressent à la littérature sanskrite désiraient que le commencement du Mahâbhârata fût traduit, afin de remplir la lacune laissée par M. Th. Pavie, dans les « Fragments traduits du Mahâbhârata. » C’est ce que nous avons fait en traduisant l’exorde et l’Adivança. On aura maintenant, en réunissant notre volume à celui de M. Pavie, la traduction de deux mille distiques du premier livre.

[2] Voyez, dans le t. 1, de l’excellent ouvrage de M. J. Muir, Original sanskrit texts on the origin and progress of the religion and institutions of India, de nombreux extraits du Mahâbhârata sur l’origine des castes, et les contestations qui s’élevèrent entre les brahmanes et les kchatriyas (militaires), dès les premiers temps de leur établissement dans l’Inde.

Les savantes notes du Radjatarangini, « Histoire des rois du Kachmir », trad. du sanscrit par M. Antoine Troyer, contiennent beaucoup de renseignements historiques empruntés au même poème.

Dans un vol. publié à Bruxelles en 1858, par M. F. Nève, « Portraits de femmes dans la poésie épique de l’Inde, » on trouve d’excellentes études morales et littéraires sur le Mahâbhârata.

L’illustre Wilson pense que le Mahâbhârata est la source primitive d’où provient la plus grande partie, si ce n’est la totalité des Pourânas (Préf. du Vichnu purana, p. 58). C’est d’ailleurs, ce que dit le Mahâbhârata lui-même : « Il n’y a pas dans le monde, un récit qui ne dépende de cette histoire, qui est la collection de toutes les traditions. Ce qu’on y trouve peut être ailleurs, mais ce qu’on n’y trouve pas n’est nulle part ailleurs. » (p. 73, 99 et 103 de ce volume.)

[3]M. C. Schœbel a donné, dans les Annales de l’Université catholique, t. XVI, 1853, sous le titre de Légende des Pândavas, un travail qui résume le Mahâbhârata dégagé de tous les épisodes.

[4] C’est le nombre donné par Wilson, dans la préface des Selection from the Mahâbhârata, à laquelle j’emprunte la plus grande partie de cette courte analyse du poème. Mais ce compte ne doit être qu’approximatif, parce qu’il y a quelquefois des erreurs dans les chiffres qui indiquent le nombre des vers, dans l’édition de Calcutta. Voy. t. I, p. 562, où le premier slôka est numéroté 9,900 au lieu de 8,900.

[5] Wilson croit que cette pâleur était causée par une espèce de lèpre, ce qui expliquerait jusqu’à un certain point l’exclusion du prince, car son frère était lui-même atteint d’une infirmité grave : Dhritarâchtra était aveugle, et Gandhârî, sa femme, pour partager en quelque sorte, son infirmité, portait toujours un bandeau sur ses yeux.

[6] L’épisode dans lequel est raconté cet événement se trouve dans les fragments du Mahâbhârata, traduits par Théod. Pavie, p. 167.

[7] Cérémonie dans laquelle une princesse choisissait elle-même un époux parmi les prétendants à sa main. (Svayambara, dans le texte original, BNR.)

Cet épisode se trouve aussi dans les Fragments traduits par Th. Pavie, p. 197.

[8] Djoumna, dans le texte original. (BNR.)

[9] Traduit en latin par M. F. Bopp, en anglais par M. H. Milman, et en français par M. Émile Burnouf. Il y a aussi plusieurs traductions allemandes de cet épisode remarquable.

[10] Située au nord-ouest de l’Inde, dans le voisinage de Delhi et la rivière de Sarasvatî. Ce lieu est appelé « Samanta pantchaka » dans l’exorde de Mahâbhârata (voy. p. 6). Le nom de Sthanêsvara, qu’on lui donne quelquefois, et qui a produit le nom moderne de Tanesser, semble plus moderne. V. Mémoire sur l’Inde, par M. Reinaud, p. 155 et 287.

[11] Se trouve dans les Fragments du Mahâbhârata, trad. par Th. Pavie, p. 281.

[12] L’étrange circonstance qui fait de Drâupadî une femme avec cinq maris, est racontée dans un autre chant du Mahâbhârata. Quand les cinq frères Pândavas revinrent à la maison, après le swayambara, c’est-à-dire la cérémonie où une jeune princesse choisissait publiquement celui qu’elle préférait pour époux, Ardjouna, qui avait été choisi par Drâupadî, emmena celle-ci avec lui, quoique son mariage avec elle ne fût pas encore célébré. En entrant, les frères crièrent à leur mère : « Nous avons recueilli une aumône. » Sans les regarder leur mère répliqua : « Partagez-la entre vous ! » Et quel que fût son regret en découvrant sa méprise, il fut convenu entre elle et ses fils que ses paroles ne seraient pas vaines et que Drâupadî serait la femme de tous les frères. Quand cela fut annoncé au roi Droupada, le père de la jeune fille, il s’éleva contre cet arrangement, et Youdhichthira fit, à ce sujet, cette observation très remarquable : « Nous ne prétendons pas déterminer ce qui est convenable ; nous suivons la voie de ceux qui nous ont précédés. »

Nous devons inférer de ceci que cette pratique précédait le temps des Pândavas et qu’elle fut apportée par eux de l’Himalaya où elle subsiste encore parmi les habitants du Bhoutan, une famille de frères a une femme commune, et en voyant la stérilité du pays, dans lequel prévaut cette coutume, il est à peine nécessaire de se demander l’objet de cet arrangement. C’est vraisemblablement le même motif, celui de l’insuffisance de la nourriture, qui avait amené le même usage qui, comme nous l’apprend Hérodote, prévalait chez les Scythes nomades. Il est moins facile d’expliquer pour quelle raison la tribu des Naïrs du Malabar a adopté cette coutume ; cependant, comme il existe des traces de parenté, quoique bien effacées, entre ceux-ci et les peuples de l’Himalaya, elles indiquent que les Naïrs ont pu venir des montagnes et apporter cette coutume avec eux.

V. Wilson, notes des Selections from the Mahâbhârata, edited by Johnson, p. 66, note 2.

Ajoutons à cette note du savant Wilson un autre passage du Mahâbhârata (Tome I, page 233, sloka 6426 et suivants), dont voici la substance : « Il y avait autrefois une jeune fille belle et douée de toutes les qualités ; mais, malgré ses vertus, elle ne trouvait pas de mari. Triste alors, elle commença à se livrer à de rudes austérités afin d’avoir un époux. Ces austérités touchèrent le dieu Civa qui lui dit : « Choisis le don que tu voudras. La jeune fille joyeuse répéta aussitôt plusieurs fois : Je désire un époux accompli ! Civa lui répondit : Tu en auras cinq, qui seront les fils de Bharata, car tu as répété cinq fois ta demande. » Or, cette jeune fille fut, dans une autre naissance, Drâupadî, l’épouse des cinq Pândavas. »

L’auteur du Dabistan, chap. XII, rapporte que chez les Dardes, peuple qui habite les montagnes du Cachemire, tous les frères d’une famille ont en commun une seule femme (Kachmir, dans l’édition originale, BNR).

Selon Strabon (chap. XVI), chez les Arabes de l’Arabie Heureuse, une seule femme était l’épouse de tous les frères d’une famille.

Et enfin César dit, en parlant des anciens Bretons (habitants de l’Angleterre) : « Les femmes des Bretons sont communes à dix ou à douze ; particulièrement celles d’un frère sont communes à ses frères et celles d’un père à ses enfants ; tous les enfants sont toujours attribués à ceux qui les premiers ont épousé la femme. « Britanni… uxores habent deni, duodenique inter se communes, et maxime fratres cum fratribus et parentes cum liberis ; sed si qui sunt ex his nati, eorum habentur liberi a quibus primum virgines quæque ductae sunt. » (De Bello gallico, v. 14.)

Dans un travail de M. Léo Joubert, sur les nouveaux historiens de l’antiquité (Revue contemporaine, 15 juillet 1858, p. 25), on voit que « une femme spartiate peut légalement avoir plusieurs maris. Quatre ou cinq frères, trop pauvres pour fournir chacun aux frais d’un ménage, n’eurent quelquefois qu’une seule femme. Ces faits sont attestés par Xénophon et Polybe. »

Et enfin, pour terminer cette longue note, nous empruntons à la Revue de l’Orient (juillet-août 1857, p. 40), le renseignement suivant : « Les chapelains du sire de Béthencourt (voyageur français du quinzième siècle), rapportent qu’à Lancerote, aux Canaries, la plupart des femmes avaient trois époux. »

[13] M. de Lamartine a parlé de cet épisode dans le troisième entretien de son Cours de littérature, p. 217. On le trouvera tout entier dans ce volume.

[14] En jouant sur la ressemblance de Bharata avec Bhâra « poids d’or égal à deux mille paias. » Le paia vaut 700 grains anglais environ.

[15] V. Original sanskrit texts, ed. by J. Muir, t. III, p. 50.

[16] Rig Veda, translated by H. H. Wilson, t. I, p. 86, note.

[17] V. dans l’excellent ouvrage de M. Barthélemy Saint-Hilaire « des Vedas, » p. 43-41, l’hymne entier d’où j’extrais ce passage, et dans la trad. anglaise de Wilson, t. 1, p. 81 et suiv.

[18] La légende du Pigeon et du Faucon y est aussi répétée deux fois. V. p. xxxi et 230.

[19] C’est l’opinion de M. Théod. Goldstücker (V. Pânini : his place in sanskrit literature, p. 31.– London, in-8o, 1861, et nous la croyons juste, sans nier l’utilité et l’intérêt d’une traduction faite sur le texte seul de l’édition de Calcutta.

[20] Voyez les drames de Çakountalâ et de Vikramorvaci, et dans ce volume, la légende de Dadhîtcha, p. 214 et suiv.

[21] Manou, I, 31-33 ; XI, 84.

[22] Lalita vistara, ch XVII, édit de Calcutta (Bibliotheca indica), p. 313 et suiv.

[23] V. Bhagavadgîtâ, XVII, st. 5-6.

[24] V. Colebrooke’s Essays, t. I, p. 348. – J. Muir Sanskrit texts, t. III, p. 66.

[25] Voy. Le lotus de la bonne foi, trad. par B. Burnouf, p. 144 et 165.

[26] Two Lectures on the religions practices and opinions of the Hindus, by H. Wilson. Oxford, 1840, in-8o , p. 65.

[27] Voy., dans le Journal Asiatique, année 1857, t X, p. 521 et suiv., le savant article de M. le baron d’Eckstein et dans la traduction du Rig-Vêda, par Langlois, t. IV, section VIIIe, hymne XXXVII.

[28] Éd. de Calcutta, t. IV, p 73.

[29] V. une note de Wilson, dans les Selections from the Mahâbhârata, p. 66.

[30] Voy. Lois de Manou, V. st. 31 et suiv.

[31] Les livres brahmaniques offrent aussi des exemples de dévouement du même genre. Comparez, dans le Raghou-Vansa, livre II, st. 45 et suiv., le passage où le roi Dilipa s’offre à un lion pour être dévoré à la place de la vache Nandini.

[32]Asiat. Researches, t. XX, p. 81. Csoma de Koros, auquel j’emprunte ce détail, ajoute en note : « Hégésias. philosophe de Cyrène, parlait des misères de la vie avec tant d’éloquence, que plusieurs de ses auditeurs se tuèrent, tant il les avait mis hors d’eux-mêmes. Ce fut la raison pour laquelle Ptolémée lui défendit de parler sur ce sujet ».

[33] Dâmamoûkha, dans le texte original. (BNR.)

[34] Poèmes sacrés contenant la théologie, l’histoire des révolutions des mondes, et la généalogie des dieux et des héros. On en compte dix-huit, qu’on suppose écrits aussi par Vyâsa. V. la préface du Vichnupurâna, trad. de Wilson.

      [35] Deux fois nés, c’est-à-dire les Brahmanes, les Kshatriyas et Vaiçyas : l’investiture religieuse, à l’âge de la puberté, étant considérée comme une seconde naissance.

[36]Les plus anciens livres sacrés des indous, révélés par Brahma et écrits par Vyâsa, sont au nombre de quatre : Le Rig-Veda, le Yadjour Veda, le Sâma-Veda et l’Atharva-Veda ; mais on leur adjoint quelquefois le Mahâbhârata et les Pourânas, ce qui fait cinq.

[37] La seconde personne de la Triade indienne, celle qui conserve les mondes.

[38] Brahma, père de toutes choses.

[39] Ce nombre est exprimé de la manière suivante dans le texte : Trente-trois mille-trente-trois cent-trente-trois.

[40] Bhârata : Fils de Douchyanta et de Çakountalâ. C’est de son nom qu’est formé celui de (Mahâ) Bhârata, le grand poème relatif aux descendants de Bhârata. Voici l’étymologie du titre de ce poème, évidemment inventée pour rehausser le mérite de l’ouvrage, mais qu’il convient de connaître par cela même. On raconte que les Souras l’ayant mis dans des balances avec les Vedas, il se trouva que son poids (bhâra) l’emporta sur celui des premiers, d’où le nom de Mahâ bhârata (grand poids). V. sl. 264-265.

[41] Ordres religieux : Au nombre de quatre, suivant les périodes de la vie : 1° celui d’étudiant voué à la continence, ou Brahmatchari ; 2° du maître de maison, Grihastha ; 3° de l’anachorète, Vanaprastha ; 4° du religieux mendiant, Bhikchou.

[42] Troisième personne de la triade Indienne, la plus formidable des trois, et dont le culte est rempli de pratiques mystérieuses tendant à obtenir un pouvoir surnaturel. Civa est le dieu de la destruction.

[43] Ce sont ceux des Bramatcharis, ou étudiants religieux voués à la continence ; des Vanaprasthas, ou anachorètes retirés dans les bois ; et des Bhikchous, ou religieux mendiants.

[44] Ou Aum : nom mystique de la divinité que les Indous mettent à la tête de tous leurs livres sacrés. Elle se compose de a, signifiant Vichnou, de u (ou) Civa, et de m, Brahma. Il représente, en un seul mot, les trois principales divinités de la triade indienne.

[45] C’est Sâuti qui reprend ici la parole en son nom. Cf. ci-dessus.

[46] Ou plus nettement : la vertu, la richesse, les plaisirs des sens et la délivrance finale, qui sont les quatre principaux buts de la vie humaine.

[47] Pâulôma et Astîka : Parties du Mahâbhârata qui viennent à la suite de l’exposition. Pâulôma, c’est-à-dire relatif à Poulôma, nom d’un saint, beau-père d’Indra, qui le mit à mort. Astîka est aussi le nom d’un saint.

Sambhava : Autre partie du Mahâbhârata. Tout ce passage exprime d’une manière figurée les développements du poème, indiqués seulement ici par les titres des sections (Parvas). Sambhava signifie origine, généalogie.

[48] Guerriers qui ont donné leurs noms à ces parties du Mahâbhârata.

[49] Chant consacré aux femmes (siri). Se trouve tout entier traduit dans ce volume.

[50] Musiciens du ciel d’Indra.

[51] Espèce de démons. Se prend quelquefois pour un sauvage.

[52] Pândou ayant encouru la malédiction d’une gazelle, dont il avait tué la compagne à la chasse, fut frappé d’impuissance. C’est pour cette raison que les dieux rendirent mères ses deux femmes, Kountî et Madri. – Cf. Vichnupurâna, trad. Wilson, p. 459.

[53] Les écritures, spécialement celles qui passent pour une autorité divine.

[54] Cf. l’épisode intitulé Swayambara, dans les fragments du Mahâbhârata, traduits par M. Th. Pavie.

[55] Sacrifice qui n’était célébré que par un monarque universel, accompagné de tous les rois tributaires.

[56] Dhritarâchtra était aveugle.

[57] La caste royale ou militaire, la seconde. Les Brahmanes formant la première, les Vaiçyas ou marchands et agriculteurs la troisième, et les Soûdras, ou domestiques la quatrième.

[58] Doué de l’œil de la prescience : Dhritarâchtra, en effet, emploie partout le prétérit en parlant d’événements qui ne sont pas encore arrivés, et fait ainsi une espèce de sommaire du Mahâbhârata.

[59] La maison de laque : C’était une maison bâtie avec des matériaux combustibles, mêlés d’étoupes et enduits de graisse et de laque (espèce de substance résineuse). Elle avait été construite pour y faire périr les Pândavas par le feu. On trouvera le récit de cet événement dans l’épisode du Djatouchgriha, trad. par M. Th. Pavie dans les Fragments du Mahâbhârata.

[60] Kchatriyas : Il faut peut-être lire ici Kchêttra au lieu de Kchattra mudhyé que donne l’édition de Calcutta. Ce serait alors : au milieu du champ de bataille.

[61] Le trident de Pâçoupata (Civa). L’épisode du montagnard se trouve dans ce volume.

[62] Le commentateur Nilakantâ indique ici une variante de quelques manuscrits, qui ont Tchandra et Soûrya, leçon adoptée par l’auteur de la traduction de ce morceau insérée dans les Annals of oriental literature.

[63] Le fils de Pândou : Le traducteur anglais a lu ici Gandivêna, avec l’arc Gandiva, au lieu de Pândavêna.

[64] Douhçâsana : Second fils de Dhritarâchtra. Le frère dont on veut parler est son aîné, Dauryôthana.

[65] « Tête de Brahma. » Arme divine qui avait été donnée à Ardjouna par Civa. (Cf. le Kâirata Parva. sl. 1644).

[66] Trois des miens : Selon le commentaire de Nîlakanta, ce sont : Kripa, Açvatthâman et Kritavarman.

Sept des Pândavas : id., Krichna, Sâtyaki et les cinq Pândavas.

[67] Aranyaka : Portion du Rig-Veda. (Cf. Colebroake’s essays, t. I, p. 46-77 et 307.)

[68] Cette fin de vers est obscure. J’ai traduit en lisant : mâ âmayam praharichyati. La traduction anglaise a : « One of little information lest he should injure them (the Veda).

[69] On en compte quatre, dans l’ordre suivant : Krita, Trêtâ, Dvâpara et Kali.

[70] Le traducteur anglais a ici : Aswatthânâ Kritavarma, and Kripâtchârya. Dans l’épisode auquel il est ici fait allusion, ce sont, en effet, ces noms qu’on trouve, mais le dernier est écrit Kripa, sans l’épithète de âtchârya. (Édit. de Calcutta, t. III, p. 307, sl. 16.)

[71] Se trouvent dans les fragments du Mahâbhârata, trad. par M. Th. Pavie.

[72] Les slôkas 311 à 660, qui suivent ce qu’on vient de lire, forment une table des divisions et sous-divisions du Mahâbhârata, et ne contiennent guère que les titres des chants du poème ou les noms des personnages qui y figurent. Comme ces noms sont, pour la plupart, inconnus aux lecteurs européens, cette table sera sans intérêt tant que le poème n’aura pas été traduit en entier.

Les slôkas 661 à 2197 forment les trois épisodes du Pâuchya, du Pâulôma et de l’Astîka, qui ont été traduits par M. Théodore Pavie avec une remarquable fidélité unie à une élégance de style qu’il est assez difficile d’obtenir en faisant passer en français la poésie sanscrite. Ils font partie des Fragments du Mahâbhârata, traduits en français par Th. Pavie, Paris, 1844, in-8°, pp. 1-165.

[73] Édition de Calcutta, p. 80, sloka 2198. Les divisions du Pâuchya, du Pâulôma et de l’Astîka occupent les n° III-LVIII.

[74] Ou Djoumna, rivière qui prend sa source au sud des monts Himalayas, à une petite distance, au nord-ouest du Gange, et qui, après un cours de 378 milles environ, se jette dans ce fleuve au-dessous d’Allahabad. Dans la mythologie, la Yamouna personnifiée est considérée comme la fille du soleil (Soûrya) et la sœur de Yama, le dieu des enfers, de la mort et du temps.

[75] Régent de la planète de Jupiter et identifié avec cette planète. Dans la mythologie, il est le fils d’Angiras, l’un des sept sages créés par Brahma. Vrihaspati est le précepteur des dieux.

[76] Offrande de plusieurs substances mêlées qu’on faisait à un dieu ou à un brahmane, telles que de l’eau, du lait, des pointes de l’herbe kouça, du lait caillé, du beurre clarifié, du riz, de l’orge et de la moutarde blanche.

[77] La maison de laque : L’épisode de la maison de laque a été traduit et publié par M. Th. Pavie, dans les Fragments du Mahâbhârata, p. 167-193.

[78] Sœur d’Hidimbâ. Le meurtre d’Hidimbâ forme aussi un épisode, qui a été traduit en allemand par M. Bopp, à la suite de Ardschunas’s Reise, etc. Berlin, 1824, p. 29.

[79] Le swayambara est la cérémonie dans laquelle une jeune princesse choisit publiquement le jeune homme qu’elle veut pour époux. Le récit de la cérémonie dont il est question ici a été traduit par M. Th. Pavie, dans les Fragments du Mahâbhârata, p. 199 et suiv. Krichnâ était fille de Droupada, roi des Pântchâlas, d’où son autre nom de Drâupadi. Elle devint la femme commune des cinq frères Pândavas.

[80] Hâstinapoura : capitale de Youdhichthira et de ses frères, dont les ruines existent encore à 57 milles environ au nord-ouest de la ville de Dehli, sur les bords de l’ancien lit du Gange.

[81] Cf. la Bhagavadgîtâ, IV, 36 et IX, 30.

[82] Le Râdjasoûya est un sacrifice célébré seulement par un monarque universel, assisté de princesses tributaires. L’Açvamêdha, ou sacrifice du cheval, est de l’ordre le plus élevé, puisque, en le célébrant cent fois, on peut arriver à être maître du Svarga ou paradis. Il y en a une description dans le quatrième volume du Mahâbhârata, dans le chant qui porte son nom. L’abbé Dubois a donné la description du sacrifice du cheval dans son livre : Exposé de quelques-uns des principaux articles de la théologie des Brahmes, in-8°. Paris, 1825.

[83] La montagne sacrée des Hindous, au milieu des sept continents qui composent le monde. On la compare au calice d’un lotus, dont les feuilles sont formées des différents dvîpas ou continents. Sa hauteur est, suivant les Hindous, de 84.000 yôdjanas (le yôdjana équivaut à trois lieues environ). – Le mont Mêrou a une base de 60.000 yôdjanas enfoncés en terre ; sa forme est représentée de plusieurs manières : carrée, conique, à colonnes, sphérique ou en spirale, et ses quatre faces sont de couleurs différentes : blanche à l’est, jaune au sud, noire à l’ouest, et rouge au nord. Le Gange tombe du ciel sur son sommet, et, de là, tombe sur les mondes environnants, en quatre courants : au sud, c’est le Gange, dans l’Inde ; au nord, dans la Tartarie, c’est le Bhadrasôma ; à l’est, la Sita ; à l’ouest, le Tchakchou (l’Oxus). Au sommet du Mêrou, réside Brahma, servi par les sages les musiciens célestes, etc. ; les régents des points de l’espace occupent les faces correspondantes de la montagne, dont la masse est composée d’or et de pierres précieuses. (Cf. Vichnupurana, translated by M. H. Wilson, p. 170-172.)

[84] Par ses mortifications et ses mérites religieux, un homme peut faire déchoir un dieu et se mettre à sa place ; c’est ce qui explique la suite de ce passage.

[85] Les musiciens et les nymphes du ciel d’Indra.

[86] Cf. Vichnupur., trad. Par Wilson, p. 455.

[87] Il s’agit de noms de plantes, voir l’index pour plus de précisions. (BNR.)

[88] Le coucou indien, dont le chant, suivant les poètes indiens, inspire des émotions douces et tendres.

[89] Ou Djoumna, rivière qui prend sa source au sud des monts Himalayas, à une petite distance au nord-ouest de la source du Gange, dans lequel elle se jette, au-dessous de la ville d’Allahabad.

[90] Huit milles selon les uns ; – cinq milles selon les autres.

[91] Nom de pays, probablement le Berar et nom d’une famille. (Cf. Vichnupurâna, p 190 et 424 et 418.)

[92] (Cf. Vichnupurâna, trad. par Wilson, p. 454. – Harivança, trad. par Langlois, t. I, p. 149. « Le roi Çantanou, étant à la chasse, trouva les deux jumeaux, et les prit par compassion (kripâ) ; de là vient que le garçon fut appelé Kripa et la fille Kripî. »

[93] Youdhichthira passait pour être fils de Dharma, le dieu des morts. Vrikôdara passait pour le fils de Maroutta, dieu du vent, et Ardjouna pour le fils d’Indra, dieu de l’atmosphère. Nakoula et Sahadêva passaient pour être les fils des deux Açvins, dieux jumeaux, médecins du ciel. Les trois premiers avaient pour mère Kountî, et les deux derniers Mâdrî.

[94] Contrée au nord-ouest de Dehli. (Cf. Vichnupurâna trad. de Wilson. p. 176, 177, 185, 454.)

[95] Ce nom de Parâçourâma vient de ce qu’il extermina à vingt et une reprises (trois fois sept fois) les Kchatriyas. (Cf. Vichnupurâna, trad. de Wilson, p. 403.

[96] Les soûdras n’ont pas le droit de lire ou d’entendre lire le Veda.

[97] Toutes les deux femmes de Kâcyapa ; la première mère des Daîtyas, la seconde des Dânavas, sortes de titans ennemis des dieux.

[98] Les dieux et les titans.

[99] Marque en croix sur la poitrine de Vichnou.

[100] Édit. de Calcutta, t. I, p. 462. Cet épisode a fourni au poète Indien Bhâravi le sujet d’un poème sanscrit sous le titre de Kirâtârdjounîya, dont M. C. Schütz a traduit en allemand les deux premiers chants.

[101] Ou un arc, car pinâka a les deux sens.

[102] Les austérités d’Ardjouna inquiètent les Richis, parce qu’un homme peut, par la force de ses mortifications, faire déchoir un saint, même un dieu, et se mettre à sa place.

[103] C’est-à-dire jaune comme le tronc ou les fleurs de cet arbre. (Michella champaka.)

[104] C’est un des noms du mont Mandara, avec lequel les Souras et les Asouras remuèrent l’Océan après le déluge, pour retrouver les choses qui s’y étaient perdues pendant l’inondation.

[105] Badarî est, à proprement parler, l’arbre aux jujubes, mais ce nom est donné ici à la partie de l’Himalaya, où peut-être cet arbre est né. Ce lieu est désigné ici comme celui où eurent lieu les austérités des deux solitaires Nâra et Nârâyana. Nâra est un saint qu’on suppose avoir été le même qu’Ardjouna, dans une naissance précédente. Nârâyana est un des noms de Vichnou. Badarî est plus connu sous le nom de Badri-nâth. C’est une ville avec un temple, sur le bord d’un bras du Gange appelé Alakanandâ. C’est encore un lieu de pèlerinage consacré à Civa. (Cf. Sélections from the Mahâbhârata, p. 90.)

[106] « Pouroucha, » le dieu suprême, le principe mâle.

[107] Cf. dans les Fragments du Mahâbhârata trad. par Th. Pavie, la légende des serpents dans l’Astika-parva, p. 49 et suiv.

[108] Bhîchma était le grand-oncle des Pândavas, et cette qualification de grand’père s’explique par une coutume presque générale qui, dans l’antiquité, confondait les proches parents. Elle s’était conservée dans la société bouddhique, et on la retrouve dans la vie du Bouddha (Lalita vistara, édit. de Calcutta, p. 135), où celui-ci appelle « mère » sa tante Pradjâpatî. L’Évangile nous en donne un exemple dans le chap. VIII, v. 19-20, de saint Luc : « Alors sa mère et ses frères vinrent le trouver ; et comme ils ne pouvaient l’approcher à cause de la foule, on lui dit : Votre mère et vos frères sont là dehors qui désirent vous voir. »

Et dans Tacite, De moribus Germanorum : « Les enfants des sœurs sont chéris de leur oncle comme de leur propre père, etc. » – (Cité par Montesquieu, Esprit des lois. liv. XVIII, ch. XXII.)

[109] Antardhâna : Litt. « disparition, évanouissement. » Cette arme rappelle le bouclier de l’enchanteur Atlant, dans le troisième chant du Roland furieux de l’Arioste, octave 67 : « Il a un bouclier qui, dès qu’il est découvert, frappe les yeux d’une lumière si éblouissante qu’elle prive aussitôt de la vue, et pénètre tellement les sens qu’on demeure comme mort. »

[110] Mahâbh. Édit. de Calcutta, t. 1, p. 549, v. 8543. Cet épisode et les deux qui suivent font partie du Tirtha yâtra parva « pèlerinage aux étangs consacrés, » qui est lui-même une sous-division de l’Aranya parva.

[111] Les légendes où il est question d’Agastya, sont intéressantes en ce que ce personnage occupe une place importante dans l’histoire ancienne de l’Inde. Voici ce qu’en dit M. Lassen, cité par M. Muir (Sanskrit texts on the origin and hist. of the people of India, t. II, p. 125) : Quand Râma arrive au sud des monts Vindhyas, il trouve là le sage Agastya qui avait rendu les régions du sud accessibles et sûres. Agastya apparaît comme le conseiller et le guide de Râma, et comme le chef des ermites établis au sud. Cette légende nous fait connaître que le sud était dans l’origine une vaste forêt que les brahmanes, arrivés là les premiers, avaient commencé à cultiver. Les Rakchasas, qu’on représente comme troublant les sacrifices et dévorant les prêtres, signifient là, comme souvent ailleurs, simplement que les tribus sauvages étaient eu hostilité avec les institutions brahmaniques. »

Comp. dans les « Indische Studien, » par M. A. Weber, I. p. 475, l’explication qu’il propose de la légende d’Ilvata et Vâtâpi.

Dans le Rig-Veda, sect. I, Sukta XV, se trouve un hymne composé par Agastya, en forme de dialogue entre lui et Lôpamoudrâ.

Et enfin l’hymne IV de la 2e section, contient trois stances dont le refrain est « Deviens Vâtâpi, gonfle-toi pour nous. » Et comme l’hymne est encore attribué à Agastya, il y a sans doute une liaison entre l’hymne védique et la légende du Mahâbhârata.

[112] C’est-à-dire porte du Gange. C’est l’ouverture des monts Himalayas, par laquelle le Gange descend dans les plaines de l’Hindoustan. Cet endroit est plus connu aujourd’hui sous le nom de Hardwar.

[113] Les vêtements rouges (teints avec de l’ocre) semblent réservés aux ascètes ou aux personnages en deuil (Nata, XXIV, 9). C’est le vêtement spécial des religieux bouddhistes.

[114] Cf. Manou, III, 45-50.

[115] Offrande aux dieux ou aux hommes respectables, composée de riz, d’eau et de fleurs, etc.

[116] Nom d’un roi qui demeurait sur les bords de la Narmadâ, et auquel fut récité le Vichnou-Pourâna par les sages qui l’avaient recueilli de la bouche de Brahma lui-même. (Vichnupurana, trans. by Wilson, p. 9, 362 et 371.)

[117] Dans un livre bouddhique cité par M. Hodgson, Journal of the roy. As. Soc. of gr. Britain and Ireland, 1855, t. II, p. 304, il est dit que le fils du Bouddha Çâkya Sinha, nommé Rahoula, demeura six ans dans le sein de sa mère. La peine et l’inquiétude de la mère et du fils étaient causées, ajoute le texte, par les actions de leurs naissances antérieures. Dans notre légende, le long séjour de Dridhasyou dans le sein de sa mère ne paraît pas devoir être attribué à une cause pareille.

[118] Les Anggas sont, suivant les Hindous, une division de la science dépendant des Vedas, d’où le nom de Vedânggas (membres du Veda) qu’on leur donne aussi. Ils traitent de la prononciation, du détail des cérémonies religieuses, de la grammaire, de la prosodie et de l’astronomie.

Les Oupanichats sont la partie théologique des Vedas.

[119] Idhma, combustible, vâha et qui porte.

[120] Vâtâpi et Ilvala sont mentionnés dans le Vichnou-pourâna comme fils de Hlâda ou Hrâda, second fils d’Hiranyakacipou, titan pour la destruction duquel Vichnou descendit pour la quatrième fois sur la terre, sous la figure de Narasinha (l’homme à la tête de lion).

La légende du Mahâbhârata leur donne ici pour père Prahlâda qui est le troisième fils de Hiranyakacipou.

Cf. Vichnupurana translated by H. H. Wilson, p 124, L 1, et p. 147, note 1, etc.

[121] Nom du Gange (féminin en sanscrit : la Gangâ). Dans sa course, cette rivière troublait les dévotions d’un saint nommé Djahnou ; ce fut la raison pour laquelle il avala ses eaux. Mais il lui rendit la liberté à la prière du pieux monarque Bhagîratha, d’où lui vient le nom de Bhagîrathî. Dans sa descente du ciel, elle s’arrêta sur la tête du dieu Civa, où elle erra quelque temps dans les tresses de sa chevelure.

Cf. dans les Fragments du Mahâbhârata, trad. par Th. Pavie, la descente du Gange, p. 229-248 ; et dans le Râmâyana, liv. I. ; l’épisode de la descente du Gange (Gangâvatârana), d’après le Râmâyana, a été traduit en vers allemands par A. G. de Schlegel ; – et en vers anglais par Milman.

[122] ou Drâupadi : l’épouse commune aux cinq frères.

[123] Pour les sacrifices aux mânes, cf. le IIIe livre de Manou, et, en particulier, les slôkas 266 et suiv. – Comparez aussi le XIe livre de l’Odyssée.

[124] Celui qu’on distingue par le prénom de Paraçou (Paraçourâma) ; il était fils de Djamadagni et de Rênoukâ, fille du roi Prasênadjit. C’est le premier des trois Râmas, et la sixième incarnation de Vichnou, descendu sur la terre pour réprimer et punir la violence de la caste royale (ou militaire). Paraçourâma semble représenter la tribu des brahmanes dans leurs contestations avec les Kchatriyas (militaires). Cf. Vichnupurana, trad. de Wilson, p. 384 et 401, etc. et Muir, Sanskrit texte, I, p. 151.

[125] Il y a ici un jeu sur le mot qui commence le vers, et ne diffère de Râma que par l’a qui est bref : Ramâkarnadêçantam ayam âkrichyatâm. Je ne sais si j’ai bien saisi la raillerie de Paraçourâma.

[126] Édit. de Calcutta, t. 1er, p. 554, slôka 8689 et suiv.

[127] Cf. dans le Rig-Vêda, trad. angl. de Wilson, t. l, p. 310, une légende sur ce personnage.

[128] Ce nom et ceux de Tchyavana et de Bhâradvâdja appartiennent à des sages de la période védique. (Cf. Rig. Vêda, trad. angl. de Wilson, p. 177, 292, 308). Suivant le Mahâbhârata, ces personnages sont contemporains.

[129] À la fin de l’épisode du Mahâbhârata, qui porte le nom de « Délivrance de Djayadratha » (Édit. de Calcutta, t. I, p. 774), et qui a été traduit en entier par M. A. Sadous, dans les « Fragments du Mahâbhârata, etc., Paris, 1858 », se trouve un passage semblable à cette prière. Le texte du morceau cité a été reproduit dans les Selections from the Mahâbhârata, in-8°, London, 1842, où on lit, page 93, la note suivante de H. H. Wilson : « La descente de Vichnou parmi les hommes sous la forme d’un sanglier est la troisième de ses incarnations (Avatâras). Les deux précédentes sont : 1° Celle de la Tortue, sous la forme de laquelle il soutint le mont Mandara, quand il servit aux dieux et aux démons pour remuer l’Océan et en retirer l’amrita ou breuvage d’immortalité ; 2° celle du Poisson, sous la forme duquel il sauva un pieux monarque et les Richis (saints) de la mort dans un déluge. Les descriptions du sanglier confondent deux choses très différentes : un animai réel et un être allégorique. La grosseur, les défenses, la couleur et le grognement appartiennent au premier ; l’éloquence, la connaissance de l’écriture appartiennent au second, ainsi que l’épithète de Yadjna-Varâha, « sanglier du sacrifice, » désignant, sans nul doute, une victime. Le sens de l’allégorie serait : Le monde subissait la punition de sa méchanceté, mais il expia ses crimes par des sacrifices et des prières. »

La suite du morceau qu’on vient de lire se trouve dans les fragments du Mahâbhârata, trad. par Théod. Pavie, p. 230.

[130] Mahâbhârata. Vana parva, édition de Calcutta, t. 1, p. 585, st. 10,555.

[131] La plante Kadalî (Musa Sapientum) est une image de la faiblesse, parce que sa tige est formée de feuilles enroulées sans substance ligneuse au milieu. Le faucon veut dire, sans doute, que le raisonnement du roi manque de force.

[132] Trad. de Langlois, t. 1, p. 141 et trad. anglaise de Wilson, p. 445.

[133] Dsang-toung « Der Weise und der Thor, » texte, t. I, p. 13, et traduction allemande, t. II, p. 16.

[134] Quand les dieux de l’Élysée d’Indra, et lui-même, sont près de changer d’existence, parce qu’ils sont, eux aussi, soumis aux lois de la transmigration, ils en sont avertis, selon les Bouddhistes, par les signes suivants : 1° leurs guirlandes se fanent ; 2° leurs vêtements s’usent ; 3° leurs corps exhalent une odeur désagréable ; 4° leurs épaules se couvrent de poussière ; 5° ils ne sont plus à l’aise sur leurs sièges. Comp. Fœkouéki, p. 147.

[135] Ce personnage, qui paraît ici à la place d’Agni de la légende brahmanique, est le fils de Brahma. C’est une espèce de Vulcain, chargé de fabriquer la foudre, les chars divins ou tout autre objet à l’usage des dieux.

[136] Plus exactement « l’enceinte des trois régions » qui sont : La région du désir, la région de la forme, et la région de l’absence de forme. Il est à remarquer que ces régions ne sont habitées que par des dieux. La condition humaine a, sur toutes les autres, suivant les bouddhistes, l’inappréciable avantage d’être celle qu’embrasse un Bouddha avant d’entrer dans le Nirvâna ou délivrance finale.

[137] Cf. Lotus de la bonne loi, trad. de E. Burnouf, p. 307. – La terre tremble ici parce que le roi va devenir Bouddha, comme on le voit à la fin de cette légende. Des tremblements de terre ont lieu, en effet, quand un être destiné à être Bouddha entre dans le sein de sa mère, quand il en sort, quand il devient Bouddha et quand il entre dans le Nirvâna.

[138] En demandant au roi s’il veut devenir le personnage qu’il est lui-même, Indra nous ramène à la croyance brahmanique qui suppose que, par des mortifications extraordinaires, un homme peut faire déchoir un dieu et se mettre à sa place.

[139] Éd. de Calcutta, t. III, p. 336.

[140] Il ne restait de l’armée du roi Douryôdhana que trois guerriers : Kritavarman, Kripa et Açvatthâman. Ce dernier, furieux de la mort de son père qui avait été tué par Dhrichtadyoumna, roi des Pântchâlas, jure de le venger. Il s’introduit furtivement la nuit dans le camp des Pântchâlas endormis, tue d’abord Drichtadyoumna de sa propre main, puis continue à frapper un grand nombre d’ennemis ; tandis que Kripa et Kritavarman, mettant le feu aux quatre coins du camp, font périr le reste des Pântchâlas au milieu de l’incendie. Cf. dans les Fragments du Mahâbhârata, trad. par M. Th. Pavie, l’épisode intitulé Sâoptika.

[141] Comp. dans la Bhagavadgîtâ, édit. de Schlegel, II, 28.

[142] On trouve aussi, dans le commentaire de la Samkhya Kârikâ : « Le temps, ce sont les cinq éléments ; le temps détruit le monde ; le temps veille quand tout dort ; le temps ne peut être surpassé. » Trad. anglaise de Wilson, p. 173, et du texte, p. 44.

[143] L’amour, la vertu, les richesses.

[144] Le texte de Calcutta doit être fautif ici, car il porte : Anichtânâm asonsargâd ichtânân tcha visardjanât. Il faudrait : Anichlânâñ tcha sansargâd, etc. La même idée, en d’autres termes, se retrouve plus haut, sl. 73 : Anichtasamprayôgâth tcha, viprayôgân priyasya tcha.

[145] Comp. Bhagavadgîtâ (Mahâbhâr., t. II, p. 363, sl. 900 ; édit. de Schlegel et Lassen, II, 22). « De même qu’après avoir quitté de vieux vêtements, un homme en revêt de neufs, de même, après avoir quitté son vieux corps, l’âme entre dans un nouveau. »

[146] Les Hindous comptent six saisons. – Cette allégorie rappelle l’énigme proposée à Ésope par les savants d’Héliopolis : « Il y a un grand temple appuyé sur une colonne entourée de douze villes, chacune desquelles à trente arcs-boutants, et, autour de ces arcs-boutants, se promènent, l’une après l’autre, deux femmes, l’une blanche, l’autre noire, etc. » La Fontaine, Vie d’Ésope.

[147] Il y a ici un demi-slôka qui n’est pas clair : Çataçakhah pravarttatê Litt. « Ce qui a cent branches est produit. »

[148] « Kchattri. » C’est un nom familier qu’on lui donne quelquefois sans le faire précéder de son vrai nom de « Vidoura. » Il était fils de Vyâsa et d’une femme esclave.

[149] Dans la personne de Krichna, l’une de ses incarnations.

[150] Açvatthâman et Kritavarman, qui déjà avaient surpris pendant la nuit ceux qui restaient de l’armée de Youdhichthira, et les avaient fait périr en mettant le feu au camp où ils dormaient.

[151] Ce slôka se trouve déjà, plus haut, et la même pensée est exprimée aussi dans la Bhagavadgîtâ, II, 28, avec les mêmes mots, sauf deux, dont l’emploi prouve que, par « non-être, » il faut entendre, non pas le néant, mais ce qui est indistinct, invisible. L’idée du néant absolu ne doit pas être une idée familière aux Hindous, qui croient la matière éternelle et pour lesquels la création n’est pas une œuvre de toutes pièces, mais la reconstruction de l’univers momentanément en dissolution ou rentré dans l’invisible avyakta. Brahmanes et bouddhistes ont, au fond, la même manière de voir, quoique les derniers semblent laisser la nature agir seule, sans l’intervention d’un être suprême. N’a-t-on pas trop perdu de vue cette manière d’envisager « le non-être, » en disant que le Nirvâna des bouddhistes était le néant absolu, tel que nous le comprenons ?

[152] Quatre mille coudées, et, selon d’autres, huit mille.

[153] Le texte a : « Après avoir fait le tour du roi en lui présentant le côté droit, » ce qui est une sorte de salut très respectueux. Cette coutume, dont il est très souvent question, est une des plus anciennes du brahmanisme. Elle est mentionnée dans le Prâtiçâkhya du Rig-Veda (Trad. de M. A. Régnier, ch. XV, st 13, p. 123, et la note p. 159, dans le journal asiat., 5e série, t. XII, 1850).

Le baron d’Eckstein a parlé aussi de cet usage dans un article du même journal (août-sept 1859, p. 216).

Cf. aussi, dans le Mêghadûta, édit. de Londr., p. 56, une note où l’on cite des passages du Râmâyana et de Çakountalâ relatifs à cet usage.

Les bouddhistes, qui adoptèrent cette manière de saluer, faisaient ordinairement trois fois, et, dans certains cas, jusqu’à sept fois, le tour du personnage qu’ils voulaient honorer. (V. le Lalita vistara, édit. de Calcutta, p. 6, I .3 ; traduct., p. 20. – Lotus de la bonne loi, trad. de E. Burnouf, p. 272, I. 11, et p. 276, I. 16.)

D’après W. Scott (Waverley, ch. XXIV), les plus vieux des montagnards faisaient encore de son temps ce qu’ils appelaient le deasil, c’est-à-dire tourner trois fois autour d’une personne à laquelle on veut du bien, en se dirigeant de l’est à l’ouest, suivant le cours du soleil. Faire le tour en sens contraire, ou le withershins, passait pour une espèce de maléfice.

[154] Bhîchma était le grand-oncle des Pândavas ; mais on a déjà vu que, dans l’antiquité, on confondait souvent à dessein les noms d’oncle et de père, de tante et de mère.

[155] Bhîma avait tué Douryôdhana, le fils aîné de Dhritarâchtra.

[156] Le roi Youdhichthira avait perdu au jeu son royaume et son épouse Drâupadî, qu’il avait mis pour enjeu dans une partie avec Douryôdhana. C’est alors que Douhçâsana, sur l’ordre de Douryôdhana, son frère, avait entraîné au milieu de l’assemblée, en la tenant par les cheveux et en la traitant d’esclave, Drâupadî, à peine vêtue, et mise hors d’elle-même par la honte et le ressentiment. Dhritarâchtra avait été témoin de cette action, qu’il avait laissé faire. La scène est racontée dans le Sabhâ parva. (Mahâbhârata, édit. de Calcutta, t. 1, p. 389.)

[157] Ardjouna, le troisième des cinq frères.

[158] Mahâbhârata, édit. de Calcutta, t. III, p. 351, sl. 427. Comp., dans le Harivansa, trad. de Langlois, t. I, p. 372, les lamentations des femmes de Kansa.

[159] Le texte a : Des bracelets pour le poignet et des bracelets pour le haut du bras.

[160] La terre, l’air, le feu, l’eau et l’éther (âkâca), dont est formé le corps de l’homme, selon les Hindous.

[161] Le texte a : Comme une Kadalî (arbre : Musa sapientium), etc.

[162] Le texte a : Sa large poitrine, dont la clavicule est bien cachée, etc.

[163] C’est-à-dire par Douhçâsana.

[164] Les archers portaient au bras gauche une bande de cuir, pour le protéger contre le frottement de la flèche lorsqu’elle était lancée.

[165] Il y a ici un jeu sur le nom de Vivinçati. « Parivâryâsatê gridbrâh parivinçad vivinçatim. » Une vingtaine de vautours environnent celui qui vaut à lui seul vingt guerriers.

[166] Anikini.

[167] Musicien du ciel d’Indra. Je ne sais si j’ai bien compris ce slôka. La difficulté vient des mots vasoum et vâsavayôchitah.

[168] Outtara, femme d’Abhimanyou, fils d’Ardjouna et de Soubhadrâ.

[169] Ce nom doit être, dans le texte, le synonyme de Vrichasêna, car, suivant le Vichnupur., trad de Wilson, p. 578, ce serait celui du fils de Krichna, ce qui ne s’accorderait pas avec le texte.

[170] Kâikêyas : Les cinq fils de Dhrichtakêtou, roi de Kâikêya. Cf. Vichnupur., p. 437.

[171] Gândhârî veut dire, sans doute, que les Pândavas devraient amener Drâupadî pour jouir de la vengeance qu’ils ont exercée sur Djayadratha.

[172] Il y a ici un jeu sur le mot çara « flèche, » qui est aussi le nom d’une espèce d’herbe (saccharum sara) sur laquelle on couchait le dieu dans son enfance.

[173] Le texte a : « cette couche non remplie de coton, mais garnie de flèches par les femmes du fils de la Gangâ (déesse du Gange), mère de Bhîchma). » Le coussin donné par Ardjouna, c’est la multitude de traits lancés par lui. Quand Bhîchma tomba, percé par les flèches qu’Ardjouna lui lança pendant longtemps sans le mettre hors de combat, « il ne toucha pas la terre, » dit le poète, « tant il y avait de flèches autour de lui. » – Bhîchma parva, slôka 6658.

[174] Il y a ici trois mots dont je ne saisis pas bien le sens. Voici le vers : « Dharmâtmâ tava dharmadjnah pârâvariêna nirnayê. »

[175] « Tchatourvidba. »

[176] Paraçourâma.

[177] Le texte a : « par la faveur duquel, etc. » Drôna avait été le précepteur militaire des Pândavas.

[178] En lisant : « Cichyaganârtchitâu, » au lieu de « artchitâih, » qui donnerait le sens que voici : « Ces pieds loués par les flatteurs honorés par la foule de leurs disciples. »

[179] En lisant « pacyasi, » comme au slôka suivant, au lieu de « pacyati » que porte l’édit de Calcutta.

[180] Les bannières des princes hindous se distinguent encore à une espèce d’armoirie. Dans l’antiquité, elles paraissent avoir été des objets véritables, comme celle de Youdhichthira, qui portait deux petits tambours. La bannière d’Ardjouna représentait la figure du singe Hanouman (l’allié de Râma quand il alla à la conquête de Lanka (Ceylan). La même figure se trouvait sur la bannière du Râdja de Bhurtpore, quand il fut pris par lord Combermere. – Select. from the Mahabh., p. 79, n. de Wilson.

[181] Son nom signifie « oiseau », ce qui a donné lieu dans le texte au jeu de mots : « Çakountâ çakounim paryoupâsaté. » Litt. : « des oiseaux entourent l’oiseau. »

[182] Les Pândavas.

[183] Litt. « aux beaux yeux de taureau, » comme dans l’Iliade, « Junon aux yeux de bœuf. »

[184] La malédiction de Gândhâri s'accomplit en effet. Les parents de Krichna se tuèrent entre eux dans un festin, et lui seul survécut quelque temps.

Voici comment le Mahâbhârata fait le récit de sa mort, Mâusala parva, sl. 122 et suiv. :

« Il demeurait dans la forêt solitaire, livré à ses réflexions et couché sur la terre, le héros à la splendeur suprême. Tout ce que Gândhârî lui avait dit autrefois lui revint alors à la pensée… Il songea que le moment de changer d’existence était venu… et, quoique dieu et connaissant le temps et ses résultats. Il désira que la certitude vint le délivrer de l’attente. Krichna s’occupa donc de réprimer ses sens, sa parole et sa pensée, livré à une contemplation profonde. Le chasseur Djarâ (ce nom, qui signifie « décrépitude » est une allégorie), désireux de tuer des gazelles, vint alors en ce lieu. Ayant vu Krichna couché pendant qu’il était plongé dans la contemplation, (et le prenant pour une gazelle), le chasseur Djarâ, la terreur des gazelles, le blessa avec une flèche à la plante du pied, puis il accourut à la hâte auprès de lui pour s’en emparer, mais il ne vit qu’un homme à plusieurs bras, ayant un vêtement fauve, et plongé dans la méditation. S’apercevant qu’il était un meurtrier, Djarâ embrassa les pieds de Krichna, l’esprit tout troublé. Le magnanime Krichna le consola, et s’éleva aussitôt dans le ciel, entouré de majesté. » – Comp. Vichnupurâna, p. 611-612, le récit du même événement.

[185] Édit. de Calcutta, t. III, p. 362.

[186] La mort de Vaka, tué par Bhîma, est le sujet d’un bel épisode du Mahâbhârata (t. I, p. 222) ; il a été traduit en allemand par M. Bopp, en anglais, par M. Milman.

[187] Édit. de Calcutta, p. 427.

[188] Les cérémonies du sacre d’un roi ont été savamment décrites, d’après les livres indiens, par M. Théod. Goldstücker, dans la 3e édit du dict. sanscrit de Wilson, p. 275 et suiv.

[189] C’est-à-dire les brahmanes.

[190] Ceux qui s’occupent de l’administration d’un royaume qui se compose d’un roi, d’un ministre, d’un allié, d’un trésor, d’un territoire, de forteresses et d’une armée. On y ajoute quelquefois, comme huitième classe, les corporations des citoyens des villes. Cf. le dict. sanscrit de Wilson, 2e édit., p. 557, col. 2.

[191] Ardjouna passait pour être fils du dieu Indra.

[192] On sait qu’Indra est le dieu de l’atmosphère, le Jupiter tonnant des Hindous.

[193] On a vu que deux des frères n’étaient pas de la même mère que les trois autres. Il paraît que Bhîma et Ardjouna n’admettaient pas l’égalité des deux femmes de leur père.

[194] On a vu que Dharma passait pour le père de Youdhichthira et Indra pour celui d’Ardjouna.

[195] L’édit. de Calcutta met, à la fin cet épisode, la note que voici : « Si, dans le nombre des slokas des lectures récitées par Vyâsa, il y a ici plusieurs fois de l’excédent, on doit comprendre que c’est par l’inattention du copiste. »