CARTEROMACO
(Niccolò FORTIGUERRI)

RICHARDET
(tome 1)

RICCIARDETTO, POÈME ITALIEN DE CARTEROMACO (Niccolò FORTIGUERRI), imprimé à Paris [Venise] en 1738,
TRADUIT EN VERS FRANÇAIS

ŒUVRES DE MANCINI-NIVERNOIS, TOME VII, PARIS, DIDOT LE JEUNE, l’an IV. – 1796.
TOME PREMIER.

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 4

SOURCES. 4

L’AUTEUR : FORTEGUERRI. 6

NOTRE TRADUCTION : NIVERNOIS. 13

L’ŒUVRE : RICCIARDETTO.. 16

TABLE DES ARGUMENTS DU TOME I. 22

CHANT PREMIER. 30

CHANT II. 50

CHANT III. 66

CHANT IV. 86

CHANT V. 113

CHANT VI. 138

CHANT VII 167

CHANT VIII. 198

CHANT IX. 224

CHANT X. 254

CHANT XI. 284

CHANT XII. 316

CHANT XIII. 344

CHANT XIV. 371

CHANT XV. 398

Ce livre numérique. 426

 

INTRODUCTION

SOURCES

Édition princeps : Niccolò Carteromaco (Forteguerri, Niccolò), Ricciardetto, 1, 2 et 3, « Parigi », Pitteri, 1738.

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Cette transcription est basée sur différents exemplaires numériques des volumes VII et VIII des Œuvres complètes de Mancini-Nivernois. L’exemplaire de référence est celui de la Bibliothèque numérique de Lyon :

https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001102637860

https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001102637878

Le texte a été respecté aussi scrupuleusement que possible, y compris dans son orthographe et sa ponctuation que la fantaisie du temps et la licence poétique rendent très aléatoires.

Pour faciliter la lecture, chaque chant est introduit par un résumé et des marques de coupure indiquent quand le récit change de thème.

L’AUTEUR : FORTEGUERRI[1]

FORTEGUERRI ou FORTIGUERRA (Nicolas) que l’on nomme le Jeune pour le distinguer de l’ancien, cardinal, nommé Nicolas comme lui : fut un personnage grave dans l’Église et un poète joyeux sur le Parnasse. Il naquit à Pistoie en 1671. Jacques Forteguerri, son père, qui joignait à un esprit cultivé le goût des arts et même le talent de peindre, voulut qu’il reçût sa première éducation dans la maison paternelle ; le jeune homme y montra des dispositions rares, une mémoire surprenante et un goût très-vif pour les poètes. Il apprenait rapidement des poèmes entiers ; il les récitait avec beaucoup de grâce et avec une voix douce et flexible, qui avait un charme particulier. Il entrait à peine dans l’adolescence lorsqu’il perdit son père : il se rendit à Pise pour étudier la jurisprudence et pour achever ses autres études sous les habiles maîtres qui professaient alors dans cette célèbre université. Il ne se borna donc pas aux leçons de droit du savant Joseph Averani, l’un des premiers légistes de son temps : l’éloquent Benoit Averani, frère de celui-ci, Laurrot Bellini, et surtout Alexandre Marchetti, le traducteur de Lucrèce, l’eurent parmi leurs disciples les plus assidus. Reçu docteur en 1695, il partit pour Rome, où il ne tarda pas à se faire de nombreux et puissants amis. La première occasion qu’il eut d’y paraître fut l’oraison funèbre d’Innocent XII qu’il prononça au Vatican aux funérailles de ce souverain pontife. Peu de temps après, le pape Clément XI ayant nommé légat auprès de Philippe V Antoine Félix Zondari, celui-ci ne crut pouvoir mieux faire que d’emmener avec lui un jeune homme aussi distingué par ses connaissances, ses talents et ses qualités aimables que l’était Forteguerri. Ils s’embarquèrent pour l’Espagne : leur navigation ne fut pas heureuse ; une tempête horrible les tint pendant trois jours et trois nuits entre la vie et la mort. Après avoir été jetés sur les côtes barbaresques, où ils couraient plus d’une sorte de dangers, ils abordèrent enfin en Sardaigne et y furent retenus plusieurs jours par le gros temps. La santé de Forteguerri en fut considérablement dérangée : un séjour de vingt-deux mois en Espagne ne l’ayant pas remise, il prit le parti de retourner à Rome et de là dans sa patrie, pour se rétablir. Il y recouvra promptement la santé, et revint de nouveau à Rome, où il fut reçu, logé et secondé dans ses projets d’avancement par le prélat Charles-Augustin Fabroni, avec lequel il avait précédemment contracté l’amitié la plus intime, et qui devint peu de temps après cardinal. Forteguerri obtint bientôt de Clément XI le titre de son camérier honoraire, puis un canonicat, d’abord de Ste Marie-Majeure, ensuite de St-Pierre au Vatican, et enfin la dignité de prélat référendaire de l’une et de l’autre chancellerie. Innocent XIII et plus encore Clément XII y ajoutèrent d’autres honneurs ; mais ses qualités personnelles, jointes aux avantages les plus brillants de la taille et de la figure, le distinguaient encore davantage. Il était admis et recherché dans toutes les sociétés littéraires de Rome et principalement dans celle des Arcades, où il reçut le nom de Nidalmo Tisèo. Il y récitait souvent ou de ses poésies ou des morceaux de prose, qui recevaient les plus vifs applaudissements et qui se font remarquer dans les recueils de cette société célèbre.

L’automne de 1715, qu’il alla selon sa coutume passer à la campagne, lui fournit l’occasion d’un poème de plus longue haleine. Après avoir chassé pendant le jour, il recevait le soir les jeunes gens les plus instruits et les mieux élevés des environs. Il s’amusait souvent avec eux à lire quelques chants du Berni[2], du Pulci, de l’Arioste. L’un d’eux admirait un jour l’art avec lequel ces poètes célèbres avaient su vaincre les difficultés de cette forme de l’octave dans laquelle leurs poèmes sont écrits ; difficultés d’autant plus grandes, qu’elles se font moins apercevoir, et qu’ils savent les cacher sous l’apparence d’une extrême facilité. Forteguerri ne voulut trouver à cela rien d’admirable ; il soutint que ces difficultés étaient imaginaires, qu’en poésie c’est le naturel qui fait presque tout, et que ces trois poètes s’étaient donné beaucoup moins de peine que l’on ne pensait. Pour appuyer son opinion, il prit l’engagement d’apporter le lendemain au soir le premier chant d’un poème fait dans un genre qui tiendrait de ceux de tous les trois. Il remplit avec tant de succès sa promesse, qu’on exigea de lui qu’il continuât ce qu’il avait si bien commencé : telle fut l’origine du charmant poème de Richardet, que l’auteur acheva ensuite en peu d’années, en y travaillant à bâtons rompus et dans les moments de loisir que lui laissaient des occupations plus graves ; il est en trente chants, et l’action fait suite à celle du Roland furieux. Ce n’est pas seulement Richardet qu’on y retrouve, mais Renaud, Roland, Olivier, Astolphe et presque tous les autres paladins de Charlemagne, et ce vieil empereur lui-même assiégé de nouveau dans Paris par un roi de la Cafrerie ; ce sont aussi des géants, des fées, des magiciens, des monstres, des baleines dont les entrailles sont habitées, en un mot tous les prodiges de la féerie. L’auteur s’est proposé d’imiter les trois premiers poètes qui ont mis en action tous ces ressorts ; en effet, il emploie souvent les tournures antiques et naïves du Pulci, le style piquant, libre et original du Berni ; quant à l’Arioste, il a souvent sa gaieté, quelquefois même son élégance et sa grâce ; mais la haute poésie, la force, la chaleur, les grandes et riches images que l’Homère de Ferrare a répandues dans son poème dès que son sujet l’a exigé ou permis, mais ce mélange du plaisant et du sublime qui forme un caractère unique et inimitable, il faut bien pardonner à l’auteur du Richardet, de ne l’avoir pas imité. Son ouvrage n’en est pas moins un de ceux de ce genre dont la lecture est le plus amusante et où la verve poétique se fait le mieux sentir. L’abondance, la gaieté, la folie des imaginations, y égalent la facilité, l’élégance et la joyeuse liberté du style. Si l’auteur y plaisante quelquefois sur des objets qui devraient être étrangers à la poésie badine, et qu’un homme de son état était tenu surtout respecter, c’est qu’il voulut se livrer sans gêne à tout l’essor de sa verve, dans la confiance où il était que cette débauche de son esprit ne deviendrait jamais publique ; car on s’accorde à reconnaître que ses mœurs étaient aussi pures que sa foi : mais il ne put se défendre de confier ce poème à quelques amis, de leur en laisser même prendre des copies ; il le communiqua entre autres au cardinal Corneille Bentivoglio, son ami, son protecteur, et poète comme lui ; et ce fut Gui Bentivoglio, neveu du cardinal, qui le fit imprimer quelques années après la mort de son oncle et celle de Fortiguerri. En même temps que ce dernier composait son Ricciardetto, il travaillait à une élégante traduction italienne des comédies de Térence en vers blancs ou sciolti qui ne parut non plus qu’après sa mort. Il avait traduit de même cinq comédies de Plaute ; mais, au grand regret de ceux qui les avaient lues et qui les mettaient de pair avec celles de Térence, sa traduction de Plaute s’est perdue. Il avait pour ce comique latin une prédilection marquée ; il avait composé dans le style de Plaute des apologues latins, et il récitait souvent de mémoire et le plus gaiement du monde des scènes entières de ses comédies.

Ces goûts aimables ne lui avaient point nui sous les pontificats de Clément XI et d’Innocent XIII : celui de Benoit XIII lui fut moins favorable ; il eut beaucoup à souffrir de l’humeur difficile et de l’inimitié personnelle du cardinal Coscia, qui était alors tout-puissant ; mais il retrouva toute sa faveur auprès de Clément XII, qui monta en 1730 sur le trône pontifical. Ce pape aimait la poésie, et Forteguerri ne se trouvait jamais seul auprès de lui sans réciter quelques passages de son poème, auxquels ce bon vieillard prenait un extrême plaisir. En 1733, au moment où ni Forteguerri ni personne de la cour de Rome ne s’y attendait, Clément XII le nomma au secrétariat important de la congrégation de dix cardinaux qui a reçu, de l’objet de son institution, le titre De propaganda fide. On s’attend encore moins à voir un homme de ce caractère et si bien traité par la fortune, mourir de chagrin ; c’est pourtant à cette cause qu’on attribue sa mort. Le pape lui destinait un nouveau secrétariat supérieur au premier (celui du Conseil intime) ; le cardinal Corsini[3] voulut absolument y porter un de ses favoris, homme sans mérite : Forteguerri, pour ne se pas faire un ennemi du cardinal, cessa de suivre cette affaire auprès du pape. Celui-ci lui en sut mauvais gré, et traita même de refus cet acte de réserve politique. Le repentir qu’en eut Fortiguerri fut si grand, qu’il tomba malade ; les forces de l’âme et du corps l’abandonnèrent en même temps ; une humeur qui se porta violemment sur ses oreilles rentra dans la masse du sang, et après environ cinq mois de maladie, il mourut le 17 février 1735, âgé de 71 ans.

Peu de temps avant sa mort, il fit brûler devant lui tous ses manuscrits encore inédits, ce qui a fait perdre plusieurs ouvrages commencés et quelques-uns même auxquels il avait mis la dernière main, entre autres une comédie en vers, où il avait peint très-plaisamment les caractères et les mœurs de certains grands personnages avec lesquels il avait familièrement vécu. On sauva pourtant de cet incendie trois chants d’un poème épique dont le héros était le sultan Bajazet. Il avait voulu donner dans ce poème un démenti à ceux qui prétendaient qu’il était né pour la poésie gaie et que s’il voulait traiter un sujet sérieux il échouerait. Il soutint fort bien la gageure pendant trois chants, mais arrivé au moment où Bajazet, après sa défaite, était renfermé dans une cage de fer, il trouva la chose si plaisante que les habitudes de son esprit reprirent le dessus, et que ne trouvant plus moyen d’écrire sérieusement, il aima mieux renoncer à son entreprise. Ces trois chants n’ont point été imprimés.

On a de ce poète élégant :

i-Commedie di Terentio tradotte per la prima volta in versi italiani, Urbin, 1736, in-8°…

ii-Ricciardetto di Niccolo Carteromaco, Paris (Venise), 1738, in-4° et in-8°. En tête des manuscrits de ce poème facétieux, l’auteur avait jugé plaisant de mettre le nom savant de Carteromaco, rendu célèbre dans l’érudition par un de ses ancêtres. L’éditeur, ne voulant pas nommer le prélat Forteguerri par ménagement pour l’Église, adopta ce déguisement et de plus feignit de l’avoir fait imprimer à Paris. L’édition in-4° parut la première ; elle est fort belle, enrichie du portrait de l’auteur et de vignettes gravées en tête de chacun des trente chants, représentant la principale action que ce chant renferme. Le débit en fut si rapide que la seconde édition parut dès la même année ; elle est in-8° et n’a aucun des ornements de la première. Le Richardet a été traduit ou imité en vers français (voy. DUMOURIEZ et NIVERNOIS).

iii-[…] quatre morceaux insérés dans le 2e volume des Prose degli Arcadi, et qui prouvent que Forteguerri n’écrivait pas moins bien en prose qu’en vers…

iv-Rime, dans le 2e et 8e volume des Rime degli Arcadi.

v-Raecolta di Rime piacevoli di Nicolo Fortiguerra, parte prima, Gênes, 1763. Cette première partie, contenant onze épîtres familières, n’a pas été suivie d’une seconde ; elle a été réimprimée avec les autres Rime de l’auteur, Pescia, 1780.

NOTRE TRADUCTION : NIVERNOIS

Il n’existe pas de traduction française en prose et seulement deux en vers. Les lecteurs français de la génération de Fortiguerri usaient de l’édition italienne (Venise, 1738). Il faut attendre 1764 pour que paraisse le premier tome de Richardet, poème bernesque imité de l’italien, sans nom d’auteur. C’est Duperrier-Dumouriez qui se vante d’avoir en totalité refait le poème pour l’adapter au goût français. Il annonce, le cuistre : Je me suis trouvé dans le cas où serait un peintre, entre les mains duquel tomberait une suite de desseins produits par un génie abondant et facile, mais peu correct. J’ai réformé des figures qui grimaçaient, j’ai achevé des parties ébauchées, étendu les idées du compositeur, effacé des groupes entiers, substitué d’autres à leur place… j’ai fait disparaître les caricatures trop difformes, j’ai gazé les objets trop nus et rétabli le costume ; enfin pour achever l’ensemble de l’ouvrage, j’ai placé mes propres tableaux à côté de ceux de mon original après avoir entièrement repeint tous les siens (préface de l’édition 1766). Outre cette dénaturation, Dumouriez se donne la liberté de recomposer les chants (12 au lieu de 30) et la contrainte de l’ottava rima de l’épique italien (stances de 8 vers hendécasyllabiques). Il arrive ainsi à un résultat aussi fâcheux que le jugeait Grimm (infra).

Au contraire, trente ans plus tard, Mancini-Duvernois colle au texte de Fortiguerri et en partage l’esprit fantasque. Aussi l’avons-nous choisi.

Louis-Jules Mancini-Mazarini (1716-1798), duc féodal de Nevers, gouverneur et lieutenant-général du Nivernais (1769), était le petit-fils de Philippe Mazarini, neveu du cardinal, et frère de ses fameuses nièces (pour plus détails, voir la notice de Foisset dans la Biographie universelle, T30). Marié à la sœur de Maurepas et très proche de la cour, Nivernais toutefois n’exerce pas de fonction gouvernementale (jusqu’en 1787 où il entre au Conseil du roi) mais il est ambassadeur à Rome (1748 – 1752) et assume de délicates missions diplomatiques au début (Berlin) et à la fin (Londres) de la guerre de sept ans. Selon la mode du temps qui met en vers jusqu’aux traités scientifiques, il rime à qui mieux mieux et écrit abondamment.

La révolution le ruine et le ravage : quoique le citoyen Nivernais n’émigre pas et compose avec les exigences des autorités, son ancienne richesse, son ancien duché, ses amis, le font suspecter d’être suspect. Malade et âgé, après de multiples tracasseries et exactions, il est incarcéré à la sinistre prison des Carmes le 14 février 1794 dont Thermidor lui évite l’issue fatale. Il sort le 9 août.

C’est pendant cette période que, pour se divertir de ses malheurs, il écrit Richardet : Il avait commencé, pendant qu’il gardait les arrêts chez lui rue de Tournon, la traduction d’un poème italien Ricciardetto, qui autrefois à Rome l’avait beaucoup amusé… Il obtint donc à prix d’or une table, du papier et des plumes, choses difficiles à se procurer, car elles étaient sévèrement interdites… En voyant la liberté aisée et la grâce facile de ces vers, qui n’ont guère d’autre mérite, peut-on s’imaginer qu’ils sont écrits en pleine Terreur, entre les quatre murs d’une cellule, par un vieillard qui, selon toute apparence, ne doit en sortir que pour monter sur l’échafaud ? (Perey Lucien, 1891, La fin du XVIIIe siècle – le duc de Nivernais, p. 413-6).

Si le poète s’accorde souvent des facilités exagérées et si ses vers ont peu de mérites en eux-mêmes (quoique quelques-uns soient bien frappés), cette écriture mirlitonesque est en phase avec l’ambiance burlesque du Ricciardetto et l’ironie de Fortiguerri.

Peut-être y avait-il un milieu à saisir entre les longueurs de l’original et l’imitation trop abrégée qu’en avait faite Dumouriez ; mais l’on pardonne à Nivernais sa trop scrupuleuse conformité avec le poème italien, et sa manière trop expéditive, en faveur de la grâce, de la fraicheur, du naturel d’un grand nombre de détails… écrit justement Foisset dans la Biographie universelle.

Le lecteur d’aujourd’hui commencera par souffrir un peu des fantaisies orthographiques et linguistiques que la rime et le rythme imposent au traducteur (qui en jouit). Que le bienveillant lecteur aille au moins au bout du premier chant et si possible du second qui est meilleur ! Il verra qu’on s’habitue très vite, et qu’on se surprend à apprécier.

L’ŒUVRE : RICCIARDETTO[4]

Il serait à souhaiter qu’on recueillît dans un Lambertiniana les mots et les traits particuliers de Benoît XIV[5], le plus infaillible de tous les successeurs du prince des apôtres, parce qu’il avait à lui seul plus d’esprit et d’agrément que tous ses prédécesseurs ensemble. Ce grand et aimable pontife voyant un jour entrer chez lui l’ambassadeur de France, M. le cardinal de Rochechouart, avec un air fort triste et un visage fort allongé : Eh bien ! qu’y a-t-il, monsieur l’ambassadeur ? lui dit-il, – Je viens de recevoir la nouvelle, répond celui-ci en soupirant, que M. l’archevêque de Paris est de nouveau exilé… – Et toujours pour cette bulle ? demande le pape. – Hélas ! oui, Saint-Père. – Cela me rappelle, reprend le pontife, une aventure du temps de ma légation de Bologne. Deux sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l’Arioste ; celui qui tenait pour l’Arioste reçut un bon coup d’épée dont il mourut. J’allai le voir dans ses derniers moments : « Est-il possible, me dit-il, qu’il faille périr dans la force de l’âge, pour l’Arioste que je n’ai jamais lu ! Et quand je l’aurais lu, je n’y aurais rien compris ; car je ne suis qu’un sot. »

Cette dispute de la supériorité du Tasse ou de l’Arioste ne dure en Italie que depuis quelque cent ans, et il faut espérer, pour la consolation des oisifs, qu’elle subsistera encore plusieurs siècles. Tous les gens d’esprit sont partagés sur la question, lequel de ces deux poètes a le plus de mérite, et tous les sots prennent fait et cause pour l’un ou pour l’autre, sans savoir pourquoi. À tout prendre, cela vaut encore mieux que de disputer sur la grâce efficace et sur d’autres questions aussi gaies et aussi intelligibles. L’argument qui m’a toujours paru le plus fort en faveur du Tasse, c’est que c’est le poète du peuple. Les gondoliers de Venise, les paysans de la Toscane, ne chantent point les octaves de l’Arioste, mais celles du Tasse ; ils savent le Tasse par cœur. Mais si cet argument est concluant, il s’ensuit que les couplets d’Annette et Lubin sont préférables à la plus belle sonate de Lolli ; car on chante les premiers sur les théâtres, dans les rues, dans les ateliers, dans les boutiques, et tandis qu’un petit nombre de connaisseurs s’extasie au jeu du divin Lolli[6], la multitude reste insensible. On peut dire que c’est là le sort de l’Arioste en Italie. Il a sans doute, quant au nombre, moins de partisans que le Tasse ; mais ses partisans sont bien plus pétulants, plus enthousiastes, plus ivres que les autres. C’est l’élite des esprits délicats qu’un beau vers, qu’un trait de génie et de verve transporte hors d’eux-mêmes, et affecte plus violemment et plus profondément en un clin d’œil, que la beauté noble, soutenue et un peu froide du Tasse ne saurait faire en un an. C’est donc toujours un procès qui reste à juger entre le grand nombre et, s’il est permis de se servir de cette expression, ces gourmets en littérature, qui prêtèrent ce qui est exquis et rare, et dont il n’appartient pas à tout le monde de sentir le charme, à une beauté plus commune et plus généralement sentie.

Cette dispute occupa un jour les gens d’esprit qui étaient en usage de s’assembler à Rome, une fois la semaine, chez monsignor Forteguerri. Ce prélat, célèbre en Italie par l’étendue de son génie et de ses connaissances, se déclara pour le Tasse. Il prétendit qu’il n’était pas bien difficile de réussir, lorsque, à l’exemple de l’Arioste, on pouvait tout se permettre ; et, pour prouver ce qu’il avançait, il s’engagea de faire lui-même un poème dans le goût de Roland furieux, et d’en apporter des essais à la prochaine assemblée. En effet, huit jours après cette espèce de défi, il lut les dix premiers chants du Ricciardetto dont le reste fut achevé avec la même rapidité. Ce poème eut une vogue étonnante, et sa réputation n’a point diminué depuis. On y trouve à peu près les mêmes personnages que l’Arioste a rendus célèbres ; mais surtout, on y trouve le génie et la verve qui ont immortalisé les productions de ce grand poète.

Ou peut dire que le Ricciardetto a fait plus de tort à l’Arioste que le Tasse ne lui en fera jamais, parce qu’il a partagé ses lauriers, au lieu que le Tasse jouissait d’un autre genre de gloire. Il faut dire aussi que monsignor Forteguerri soutint une mauvaise cause, peut-être, d’une manière victorieuse, et que le Ricciardetto ne prouve point du tout qu’il soit aisé de faire un poème dans le goût du Roland Furieux ; mais qu’il prouve seulement que monsignor Forteguerri était un homme d’un grand génie et d’une fécondité incroyable, vu le peu de temps qu’il mit à la composition de son poème. Ce prélat a laissé, entre autres productions précieuses, des Sermones en vers latin, dans le goût de ceux d’Horace, mais que sa famille n’a pas encore jugé à propos de publier, à cause de plusieurs traits répandus sur les plus illustres personnages d’Italie. C’est un ouvrage dont jouiront nos neveux, lorsque la génération renouvelée aura rendu ces traits indifférents.

Les cendres des grands hommes ne sont pas toujours respectées. Un rimailleur qui ne s’est point nommé[7] vient de publier une imitation libre du Ricciardetto en vers français. Il n’en paraît que la moitié ; l’auteur nous promet l’autre, au cas que celle-ci soit bien accueillie. En ce cas, nous pouvons être sûrs de ne la jamais voir ; car personne n’a pu soutenir la lecture d’une imitation aussi barbare et aussi plate. Ce poète ne mérite d’éloges que parce qu’il ne trompe pas un instant sur son talent… on lui souhaite le bonsoir sans aucun regret. Il serait à désirer, pour ceux qui ne peuvent lire le Ricciardetto dans l’original, qu’on en publiât une traduction en prose qui pût faire connaître ce charmant poème ; car de le traduire en vers français avec quelque fidélité, c’est une entreprise folle, et une simple imitation ne mérite point d’attention, parce qu’elle ne donne aucune idée ni du génie, ni du goût, ni des qualités, ni des défauts de l’ouvrage original.

La dispute sur la préférence des auteurs est ordinairement une marque de la frivolité des esprits ; elle ressemble à ces tracasseries d’étiquette qui s’élèvent dans les fêtes publiques, où chacun dispute le pas ; mais quand il est question d’affaires sérieuses et importantes, ces futilités disparaissent. On a longtemps disputé en France sur la prééminence des anciens ou des modernes, et il n’en est pas resté un bon ouvrage. Il y a douze ans que l’arrivée de deux mauvais bouffons d’Italie fit disputer tout Paris avec acharnement sur la musique italienne et sur la musique française. La dispute de la préférence de Pierre Corneille sur Racine ressemble à celle qui partage l’Italie entre l’Arioste et le Tasse. On sait, par les lettres de madame de Sévigné, et par d’autres monuments de ce temps, avec quel mépris les partisans de Corneille parlaient de Racine, et c’était alors le grand nombre ; mais plus une nation cultive les lettres, plus le goût s’épure ; l’élégance et l’harmonie, d’abord à peine senties, deviennent bientôt des qualités sans prix et voilà la raison pourquoi Corneille perd tous les jours de ses partisans, et pourquoi Racine en acquiert tous les jours de nouveaux ; mais dans le fond, la dispute est frivole : parce que César est un grand homme, il ne s’ensuit pas que Pompée soit un polisson.

On a assez parlé des maux de la guerre ; les philosophes, les poètes, les âmes sensibles et tendres se sont efforcés à l’envi d’en faire un tableau effrayant ; mais la paix n’a-t-elle pas ses maux comme la guerre, et celle-ci n’est-elle pas aussi nécessaire que les ouragans le sont dans la nature pour ébrancher les arbres, purifier l’air, et donner du ressort à toute la machine engourdie par une température trop égale ? Je crois qu’on ferait un ouvrage neuf et intéressant sur les maux de la paix. Le repos et l’oisiveté qu’elle entraîne émoussent à la longue les esprits et leur ôte la vigueur ; tout s’affaiblit et s’endort, et l’on ne s’occupe plus que de choses futiles et de niaiseries. De là, la multiplicité des académies, le goût des disputes frivoles et du bavardage. L’esprit militaire se perd dans un long repos, et l’on n’est pas en droit de dire qu’il n’y a point de mal qu’une nation qui n’est plus dans le cas de se défendre perde l’esprit militaire. Il ne faut pas croire que cet esprit soit seulement utile à ceux qui combattent pour l’État ; il se répand sur toutes les conditions d’une nation guerrière, il influe jusque sur les arts qu’on a appelés les arts de la paix par excellence. La poésie, la peinture, la musique, tout en a besoin, tout en reçoit un caractère de vigueur, seul capable de rendre les productions d’un siècle dignes de l’admiration des siècles suivants ; tandis que la paix ne produit à la longue que des dissertations, des sonnets, des madrigaux, des fadeurs et des fadaises… Lorsqu’on veut se former une juste idée de l’estime que mérite la nation italienne, il faut la considérer produisant tant de chefs-d’œuvre dans tous les genres, après avoir absolument perdu l’esprit militaire au milieu de ses États divisés, et lorsque l’Italie était depuis longtemps le théâtre des querelles étrangères, sans que la nation y prît aucune part directe. Son génie a longtemps résisté aux effets inévitables de l’oisiveté ; mais, à la longue, il arrivera pourtant qu’il n’y aura plus en Italie que des arcadiens, des faiseurs de sonnets et des cicisbei, parce que la plus grande partie de la noblesse n’a d’état que celui de la robe ou de la prélature. Heureusement pour les arts, il n’est pas à craindre que cette maladie de la paix gagne toute l’Europe, et il restera toujours assez de sujets de guerre pour nous conserver l’esprit militaire avec tous ses avantages.

TABLE DES ARGUMENTS DU TOME I

Orientation générale :

Les Paladins convergent vers Paris où Charlemagne, comme d’habitude, est assiégé par toute l’Afrique. Victoire. Despine venue tuer Richardet pour venger son frère, s’en laisse aimer, l’aime, fuit, le retrouve, le reperd (Sarpédon). Elle est libérée par Richard et ses amis.

1.

Invocation de l’auteur au lecteur.

Le Scric, roi des Cafres, ordonne une grande guerre contre Charlemagne pour satisfaire sa fille Despine dont Richardet a tué le frère chéri.

Charles envoie ses Paladins chercher Roland et, si possible, le guérir de sa folie. Cheminant vers l’Espagne, ils rencontrent la belle et accueillante Estelle dont Astolphe s’éprend aussitôt.

Renaud, parti depuis longtemps à l’aventure, est avisé par un aubergiste qu’une sorcière a transformé deux amants en bêtes pour les empêcher de convoler. Il tue la sorcière et dénoue le sortilège. Apprenant par un courrier l’appel de Charlemagne, il prend la mer pour rentrer à Paris.

2.

Renaud, assailli par une tempête, se jette au rivage où il trouve attachée la belle Lucine. Il attaque et détruit les deux énormes crapauds qui la gardent, puis les deux géants leurs parents. La Belle lui raconte comment elle a été séparée de son amoureux, Lindor. Renaud brûle d’amour pour elle mais la fureur de la tempête le rafraichit. Ils se réfugient dans une grotte qui se trouve être le refuge du malheureux Lindor. Les amants se retrouvent et Renaud, dépité, les quitte.

3.

Gravissant une affreuse montagne, Renaud est attaqué par des milliers de harpies qu’il tue à grand peine, perdant son bon cheval auquel il élève un tombeau.

Il trouve abri auprès d’un étrange ermite qui se révèle être Ferragus. Celui-ci raconte comment, ayant retrouvé et perdu Angélique, il est devenu révérend père pour sa mortification. Renaud se moque de lui, ils se battent.

4.

De leur côté, les Paladins ont attrapé et guéri Roland à coups de bâton. Ils partent ensemble retrouver Charles. En chemin, ils rencontrent Lucine et Lindor qui leur donnent nouvelles de Renaud. Ils le trouvent dans la cabane, en train de se battre avec l’ermite.

Pendant ce temps, Charles, assiégé par une immense armée hétéroclite et puissante, désespère.

Les Paladins convainquent Ferragus que son nouvel état ne l’empêche pas de les accompagner à la guerre. Leur route passe par un col gardé par deux géants qui les capturent avec leur filet. La lance magique d’Astolphe dissipe l’enchantement. Ferragus convertit et baptise les géants qui se joignent à eux. Ils rencontrent une belle dame qui pleure.

5.

L’inconsolable et belle Philomène raconte ses amours avec Tangile et leur séparation à la suite de la traitrise de Pinore.

À Paris, le scélérat Ménard fait entrer les sarrasins par un souterrain. Ils sont repoussés à grand peine.

De leur côté, Olivier et Guidon le sauvage, partis dans le Nord, trouvent au fond d’une baleine tout un monde : couvent, champs et bestiaux. Y apprenant que Charles est mal en point, ils partent le rejoindre. En chemin, ils rencontrent Psyché qui cherche son mari l’Amour. Ils voient une barque pourrie où sont en grand péril une dame et son fils.

6.

Devant les Paladins et Philomène arrive Tangile qui va être supplicié. Après une grande bataille, le méchant Pinore est occis et les amants réconciliés. Un bateau providentiel les recueille et tout le monde embarque.

Arrivés en Espagne, les Paladins et les géants font bombance à l’auberge. Ils croisent une fée qui, en haine des chrétiens, enlève leur force aux Paladins. Trainés à Valence, ils échappent à la mort en devenant qui palefrenier, qui cuisinier, qui barbier… Les géants arrachent son secret à la fée et libèrent les Paladins.

Au Danemark, la dame raconte comment, reine de Suède, elle a été condamnée par trahison. Olivier et Guidon tuent l’usurpateur Christierne et remettent la reine sur son trône. Ils partent à Paris au secours de Charles.

7.

Le Scric, Despine, Climène, les rois, chacun avec son armée, attaquent Charles qui, réconforté par l’arrivée des Paladins, fait un grand massacre.

Ferragus combat un chevalier sarrasin. C’est la belle Climène. Il s’en éprend furieusement. Elle s’en amuse. Il renie Dieu pour elle. Astolphe lui fait honte, Climène fuit à son camp. Roland sermonne Ferragus et le ramène à Paris.

Richard, à la poursuite d’un chevalier ennemi, apprend que c’est la belle Despine, la voit désarmée, s’en éprend, lui promet de lui livrer son ennemi, se livre. Elle l’épargne, déjà amoureuse ; mais, réticente, elle décide de fuir au loin.

8.

Charles décide d’en finir avec les Sarrasins.

Ferragus délire d’amour pour Climène et la cherche, tandis que celle-ci, accompagnée du beau chrétien Guidon, court après Despine.

Despine et ses géants se réfugient pour la nuit dans une grotte. Richard qui la poursuit a la même idée. Gravement blessé par les géants, Despine le guérit. Et fuit.

Ferragus trouve Climène, attaquée par des loups. Il la libère et la presse vivement. Elle s’enfuit vers Guidon.

À Paris, grande bataille.

Le Scric fait un rêve horrible (et prémonitoire) où Despine changée en tigresse câline un Franc.

9.

Despine, fuyant par devoir Richard qu’elle aime, s’embarque, fait naufrage, est recueillie par un vieillard bienveillant.

Ferragus, chassant Climène, tombe et se blesse. On le transporte dans la cabane où sont déjà Climène et Guidon. Douleur.

Le Scric, vaincu par les Francs, se jette dans un navire et s’enfuit. Les chrétiens, le pourchassant, s’arrêtent à une île. Astolphe saute sur une demoiselle qui appelle au secours. C’est Florine, la fille du roi. Astolphe, condamné au pal, est délivré au dernier moment par ses amis. Ils tuent le roi Manganor et Roland, recevant la plainte de Florine contre Astolphe, décide de délivrer son amant, gardé par un géant et des ours dans la tour de la Grenouillère qu’Astolphe désenchante.

Despine, le bon vieillard et ses aimables filles.

Climène et Guidon vont à Paris et envoient un médecin qui, aidé d’un confesseur, guérit Ferragus. Il promet de s’amender.

10.

Richardet parti sur la mer est capturé par des Anglais. Despine qui a reçu du bon vieillard des instruments magiques le rencontre et le libère. Ils s’accommodent enfin et voguent au hasard.

Au cœur des réjouissances de la victoire, Charles exile Rinaldin et Rolandin, les fils de Renaud et Roland. Ils partent à l’aventure, rencontrent la Mort dans sa caverne, la vainquent et lui prennent ses armes.

Guidon et Climène traversent la mer et rejoignent le père de celle-ci pour se marier. Désapprouvant l’affaire, il les condamne à mort quand arrivent Despine et Richard qui les délivrent.

Roland et Renaud ayant appris l’exil de leurs fils abandonnent Charles et partent à leur recherche en Afrique, tandis que les garçons, en Norvège, séduisent et épousent respectivement Argée et Corèze. Ils partent avec elles à l’aventure.

11.

Pendant ce temps, Roland désenchante l’île du Nécromant lubrique et sauve Pluton lui-même. Les dames qu’il a libérées décident de fonder un couvent et de se consacrer à Dieu.

Climène, réconciliée avec son père, se prépare à épouser Guidon quand elle le croit amoureux d’une autre et, furieuse, part.

Histoire de l’adolescent qui a trouvé la pierre d’invisibilité.

Climène rencontre une dame mourante dans une caverne. Elle s’appelle Dorine et conte la triste histoire de jalousie qui lui a valu d’être condamnée par son mari chéri.

12.

Climène et Dorine voient arriver Despine, Richard et Guidon. Ils vont tous au village où les paysans leur chantent de jolies chansons. Arrive un guerrier tout en noir qui, cherchant à mourir, les défie.

Renaud en Espagne rencontre sur le rivage une dame désolée, la reine Elmire, dont le mari a été capturé par la vilaine reine des Amazones. Il le délivre et s’en va.

Rinaldin, Rolandin, et leur épouse, jetés par une tempête sur l’île des Farfadets, subissent misères et illusions méchantes.

13.

Débarquent sur l’île l’Ermite et ses géants devenus prêtres ; et ailleurs, Richardet, Guidon et leurs dames ; et encore ailleurs, Renaud et Roland. Après de vains combats contre les enchantements, l’Ermite exorcise l’île mais, voyant Despine, il la prend pour un Farfadet venu le tenter, cède à la tentation et doit être retenu de force par ses géants. On se reconnaît, on se pardonne, on chasse les diables. Mais passent les rois amoureux de Despine, dont Sarpédon de Nubie qui l’enlève.

Le Scric, vaincu et désolé d’avoir perdu sa fille Despine, part à sa recherche sous le nom de chevalier des pleurs. Il est accueilli par de joyeux pêcheurs.

14.

Sarpédon veut à toute force épouser Despine qui, pour gagner du temps, feint de consentir, tandis que, resté sur l’île, Richardet se désole.

Rinaldin et Rolandin et leurs dames arrivent dans l’île des monstres qui vivent sous terre. Un horrible crocodile enlève les deux belles et les entraine au fond. Surviennent l’Ermite, ses géants, et Richardet qui les sauvent. Ferragus reste pour convertir les payens, sûr de ne pas être tenté, tant leurs filles sont vilaines.

Sarpedon entraîne Despine à l’autel. Elle demande à parler.

15.

Despine proteste devant tous de sa fidélité à Richardet. Sarpedon, ulcéré, la condamne à être ensevelie vivante dans un tombeau de marbre noir et à assister au supplice de ceux qui seront vaincus en tentant de la délivrer. Le Scric arrive et combat vainement.

Charles reçoit un appel au secours du roi d’Espagne et lève une armée.

L’Ermite dans son île n’a pas pu s’empêcher de s’amouracher d’une ignoble taupe avec laquelle il prend la mer. Ils coulent et toutes les créatures marines se gaussent.

Richard et ses cousins arrivent à temps pour sauver le Scric et, tuant Sarpédon, libérer Despine.

CHANT PREMIER.

Invocation de l’auteur au lecteur.

Le Scric, roi des Cafres, ordonne une grande guerre contre Charlemagne pour satisfaire Despine sa fille dont Richardet a tué le frère chéri.

Charles envoie ses Paladins chercher Roland et, si possible, le guérir de sa folie. Cheminant vers l’Espagne, ils rencontrent la belle et accueillante Estelle dont Astolphe s’éprend aussitôt.

Renaud, parti depuis longtemps à l’aventure, est avisé par l’aubergiste qu’une sorcière a transformé deux amants en bêtes pour les empêcher de convoler. Il tue la sorcière et dénoue le sortilège. Apprenant par un courrier l’appel de Charlemagne, il prend la mer pour rentrer à Paris.

 

Il m’est venu certaine fantaisie

Que je ne puis ôter de mon cerveau ;

C’est de rimer quelque conte nouveau

Ou peu connu, pour amuser Silvie.

Ma Muse n’est ni fille d’Apollon,

Ni de ces Sœurs que le sacré vallon

Voit accorder au bord de l’Hippocrène

La lyre d’or et le sistre d’ébène :

Née au village, elle en a les façons,

Vivant de glands au milieu des buissons,

Et s’abreuvant au ruisseau qui les mouille.

Elle est sans art, et sa voix ne gazouille

Que par instinct de rustiques chansons.

Or elle veut du sein de ses broussailles

Chanter ici les héros, leurs batailles,

Et leurs amours, et leurs faits éclatants.

Elle y pourra broncher de temps en temps.

Pardonnez-lui, messieurs, son ineptie ;

Elle a passé tout le temps de sa vie

Au pied d’un hêtre ou bien d’un cornouiller.

Surtout au fait de la géographie

Vous la verrez trop souvent se brouiller,

Comme l’on voit fourmi s’embarbouiller

Quand par hasard la pauvrette chemine

Sur plâtre fin, ou poussière, ou farine.

Souvent aussi vous verrez ses récits

Vous rappeler ce peintre mal appris

Au haut des monts posant une baleine,

Ou des buissons sur la liquide plaine.

Pour tout cela n’allez pas la gronder,

La baffouer ni la vilipender ;

Car la pauvrette (et vous pouvez m’en croire)

N’a nuls moyens d’embellir une histoire.

Au grand jamais elle n’a su puiser

Dans les trésors de la Grèce et de Rome ;

Et qui plus est, elle ne sait user

Des beaux écrits que chez nous on renomme :

Écrits dictés par un esprit divin,

Et qu’a gravés un immortel burin.

La pauvre enfant ne chante que pour rire,

Et divertir son monde à peu de frais.

Ne connaissant ni règle à son délire,

Ni peur de blâme, ou désir de succès,

Frivole amour d’un peu de renommée

Dont maint auteur va se rongeant les doigts

Et s’arrachant les cheveux maintes fois

Pour attraper la légère fumée

Qu’un bel-esprit compte parmi ses droits.

À tout moment vous verrez la follette

De ça, de là, comme une grenouillette

Aller sautant. Ce n’est point un travers ;

N’imputez point cette allure à folie.

Vous savez bien que dame Poésie,

Ailes au dos s’envole par les airs.

En un clin d’œil sur mille objets divers

Elle s’élance, et par cette merveille

Charme à la fois et l’esprit et l’oreille.

La voyons-nous au milieu des combats,

Teinte de sang s’acharner au carnage ?

Un seul instant ramène la volage

Aux doux plaisirs, aux amoureux ébats ;

Puis elle vole à l’enceinte sacrée

Des saints autels, et sur des tons dévots

Nous entretient d’édifiants propos ;

Puis, dirigeant son effort vers les flots,

Elle y rencontre Ariane éplorée,

Et nous attache au récit de ses maux.

Mais je l’entends fredonner en sourdine,

Et je lui vois la guitare à la main.

N’approchez pas ; vous la verriez soudain

Se colorer de rougeur enfantine.

Un peu de honte est promptement passé,

Ce n’est plus rien quand on a commencé.

Elle commence, avançons auprès d’elle,

Et s’il vous plaît marchons à pas de loup

Pour ménager la pudeur de la belle.

 

Je veux chanter une guerre cruelle

Que je lisais un jour je ne sais où

Et je ne sais si le conte est fidèle ;

Mais je sais bien que j’en fus presque fou

Tant j’avais peur de ces grandes batailles

Des bons Français assiégés dans Paris

Par un ramas de cent mille canailles,

Méchantes gens des plus lointains pays.

Le grave auteur de ces belles histoires

Avait pour nom messire Garbolin :

Sur les lieux même il faisait ses mémoires

Qu’il écrivait sur de vieux parchemins.

Mon père aurait donné pour un vieux livre

Bien, femme, enfants, et même par-delà.

Un chaudronnier qui gardait celui-là

Le lui troqua contre un poëlon de cuivre.

C’est là qu’on voit armés peuples et rois,

Le froid Lapon, la gent de Négrerie,

Sous les drapeaux du roi de Cafrerie

Mettre en péril une seconde fois

La sainte Église et le preux Charlemagne.

Tous ces gens-là se mirent en campagne,

D’autres avec, et je les nommerai

Une autre fois ; mais d’abord je dirai

Que s’il m’échappe en cette conjoncture

Quelques détails d’amoureuse aventure,

Il ne faut pas s’en aller présumant

Que c’est mon fait qu’alors je vous répète :

Vous me feriez grand tort assurément ;

Je suis trop sage, et parlant d’amourette,

Du fait d’autrui je parle seulement.

Or sachez donc qu’après l’horrible guerre

Où Charlemagne eut tant à besogner,

L’enfer maudit se plut à déchaîner

Contre ce prince encor toute la terre,

Pour mettre à sac sa ville et ses états.

Voici l’objet de ces sanglants débats.

Le Scric était roi de la Cafrerie ;

Et ce monarque avait un fils si beau

Que si Vénus eût vu le jouvenceau

Elle l’eût pris aussitôt, je parie,

Pour son mignon. Il avait une sœur

Belle à charmer, que l’on nommait Despine.

Elle l’aimait d’une si vive ardeur,

L’allait baisant, caressant d’un tel cœur,

Que tous les gens qui jugent à la mine,

La soupçonnaient d’être sa concubine :

Pour moi, je crois qu’il n’en fut jamais rien.

Quoi qu’il en soit, ce beau jeune payen

Cherchant la gloire et fier de sa vaillance,

Était allé sur les pas d’Agramant

Se signaler dans les guerres de France.

Le pauvre enfant n’y parut qu’un moment,

Et Richardet le perça de sa lance.

Bientôt au Scric la nouvelle en parvient,

Le vieillard pleure et se tord la moustache :

Despine crie, et s’emporte, et s’arrache

Ses beaux cheveux, et de son père obtient

Qu’il vengera cette peine cruelle.

Princes et rois qui soupiraient pour elle

Font le serment de servir son dessein ;

Et de sa part elle promet soudain

Que son beau corps deviendra la conquête

De celui-là d’entrevu, qui de sa main

À Richardet aura coupé la tête.

Lors à l’envi son trépas est juré.

Le roi Bolas, géant démesuré

Joint tous ses Noirs aux Cafres de Despine,

Et secouant dans les airs un vieux tronc

D’arbre noueux qui lui sert de houssine :

Voici, dit-il, un remède assez prompt

Pour votre mal, beauté plus que divine ;

Incessamment il vous fera raison

De ce vilain qui tue en trahison.

Semblablement le petit roi de Nège

Grafignolin, Lapon court et velu,

Fera venir de leur pays perdu

Ses Esquimaux et ses gens de Norvège.

En même temps un fils assez bien fait

Du grand Soudan que l’Égypte révère

Monte à cheval, et s’en va chez son père

Chercher des gens dévots à Mahomet

Pour les mener sous son ordre à la guerre

Contre la France et le bon Richardet ;

Car de Despine il est fou tout-à-fait.

D’aventuriers, cadets et volontaires,

Dit Garbolin, il en vint par milliers,

Et par milliers aussi des ouvriers.

On ne voit plus qu’ateliers militaires :

Là des harnois, ici des boucliers,

Casques, hauberts, lances et baudriers.

Cet appareil enchante fort Despine

Qui s’encourage, et déjà s’imagine

Qu’elle se baigne au sang du paladin

Qui de son frère a tranché le destin.

Pendant ceci, la noblesse française,

Sur les traités s’endormant à son aise,

La lance au croc, se donnait du bon temps.

Ainsi qu’on voit au retour du printemps

S’évaltonner[8] pasteurs et pastourelles

Quand les oiseaux recommencent leurs chants,

Et sur les prés parés de fleurs nouvelles

S’abandonner à des jeux innocents :

C’était ainsi qu’aux rives de la Seine

Les chevaliers sous des ombrages frais,

Cueillant le thym, l’œillet, la marjolaine,

Pour leur maîtresse en formaient des bouquets.

Puis sur le soir assis au clair de lune,

Chacun à table auprès de sa chacune

Boit de bon vin, chante le tendre amour,

Et de la paix célèbre le retour.

Tout au rebours l’empereur Charlemagne

Ne riait point. On lui donnait avis

Que son neveu qu’il aimait comme un fils,

Le bon Roland, de campagne en campagne,

Nu comme un ver et reconnu pour fou,

Allait courant sans jamais savoir où.

Charles d’abord s’était mis dans la tête

D’aller lui-même en personne à la quête

De son neveu ; mais on l’en empêcha :

Tant et si bien toute sa baronnie

La larme à l’œil sur ce point le prêcha.

Lors en tous lieux ce prince dépêcha

Ses paladins ; et selon son génie

Chacun courut, et l’Europe et l’Asie,

L’Afrique aussi ; qui de ça, qui de là.

Le duc Renaud tout seul en Perse alla :

Astolphe, Alard, s’en furent en Espagne,

Et Richardet avec eux fit chemin.

Olivier fut aux marches d’Allemagne,

D’autres ailleurs : l’univers en fut plein.

Deux mois après un héraut se présente

Insolemment et s’en vient déclarer

Au nom du Scric une guerre sanglante,

Si l’on ne veut sur l’heure lui livrer

Ce Richardet, qui par fraude méchante

A mis à mort le fils du roi payen.

Charles répond : Vous mentez comme un chien,

Mon Richardet ne fait point d’infamie.

Cherchant la gloire au péril de sa vie,

S’il a tué quelqu’un, c’est en tout bien

Et tout honneur. Dites à votre maître

Qu’il peut venir quand il voudra chez moi :

Il n’y verra ni déloyal ni traître ;

Mais s’il y vient pour y donner la loi,

On l’en fera sortir par la fenêtre.

Lors le héraut grommèle entre ses dents

Quelque blasphème, et retourne en Afrique ;

Et le roi Charles incessamment s’applique

À tout régler au dehors, au dedans ;

Fait travailler aux murs, aux équipages ;

Fait ramasser vivres, grains et fourrages ;

Et sur le tout, pour ravoir ses guerriers,

Par tout pays dépêche des courriers.

[***]

Laissons cela, pour passer les montagnes

Avec Astolphe, Alard et Richardet,

Qui font état, par un instinct secret,

De rencontrer Roland dans les Espagnes.

Certain quidam leur dit en Aragon

Que vers Valence il avait vu le comte,

Sale et tout nud, en plein jour et sans honte,

Courir les champs, hurlant comme un démon.

Les paladins ne se sentent pas d’aise

À ce discours ; et changeant de chemin,

Sur la main gauche ils détournent soudain,

Et vont entrer au désert d’Oropèse.

C’était le soir, et déjà les oiseaux

Cherchaient l’appui des solides rameaux ;

L’ombre des monts s’avançait dans la plaine

Où par milliers s’assemblaient les corbeaux ;

Et les hiboux sortaient de leur domaine.

Les paladins virent briller des feux,

Dans ce désert, et tout droit ils y furent :

C’étaient pasteurs ; ou du moins ils le crurent.

Chemin faisant, un nain s’approche d’eux

Portant en main bouquets de fleurs nouvelles ;

Trois justement, qu’il donne aux trois guerriers,

En leur disant : Illustres chevaliers,

C’est de la part de la reine des belles,

Pour notre bien dame de ces quartiers,

Qui veut mêler ces fleurs à vos lauriers.

Madame Estelle est son nom : sa richesse

Est infinie ainsi que sa beauté,

Et mille amants la recherchent sans cesse ;

Mais c’est en vain, nul n’aura sa tendresse ;

Elle ne veut que paix et liberté.

Elle se plaît à la danse, à la chasse ;

C’est Terpsichore et Diane à la fois :

Quand elle chante, elle attire et surpasse

Par ses accents le rossignol des bois.

À ce récit Astolphe se travaille,

Cherche en sa poche un vieux peigne d’écaille,

Et de son mieux arrange ses cheveux.

Ses compagnons en badinaient entr’eux

Quand tout-à-coup gentilles bachelettes,

À la lueur d’un millier de flambeaux,

Viennent danser au son des chalumeaux,

Et répéter de douces chansonnettes.

Estelle vint, et parut au milieu

Comme la lune au milieu des étoiles.

Son juste-au-corps est de taffetas bleu ;

Ses blonds cheveux tressés avec ses voiles,

Négligemment retombent sur son sein

Plus blanc que lait, plus brillant que satin ;

Ses bras sont nus, et sa robe entr’ouverte

Laisse entrevoir sa jambe mal couverte :

Ainsi l’on peint la déesse des bois,

Dans ses atours leste et noble à la fois.

Mais à son cou la charmante Espagnole

Portait un sistre en guise de carquois,

Dont avec grâce accompagnant sa voix,

Elle chantait, non l’amour qui s’envole,

Non les plaisirs que suivent les regrets,

Mais le bonheur, l’innocence, la paix,

La liberté d’un cœur fier et tranquille

Qui des vertus saint et paisible asile

Aux passions est fermé pour jamais.

Quand elle vit les trois guerriers de France,

Elle se tut ; et vers eux s’avançant

D’un pas qui n’est ni vif ni nonchalant,

Mais où la grâce est jointe à la décence,

Elle enchanta les chevaliers, épris

De son air noble et de son fin souris.

L’Anglais se pâme, et dit à ses amis :

Oh ! pour le coup voici le paradis.

Quelle aventure ou quel bonheur, dit-elle,

Vous a conduits au domaine d’Estelle ?

Si vous aimez faucons ou lévriers,

Vous trouverez, nobles aventuriers,

Auprès de moi ce qui pourra vous plaire :

J’ai sur ce point de quoi vous satisfaire ;

Mais si vos cœurs forment d’autres désirs,

Ne cherchez pas avec moi vos plaisirs.

L’Anglais répond que ce n’est pas son compte ;

Qu’il ne lui faut lévriers ni faucons ;

Que de la dame il attend d’autres dons ;

Et la rougeur au visage lui monte.

En devisant on arrive au palais :

La dame y monte ; Astolphe suit de près,

Et de si près qu’il est sur ses épaules.

En la suivant il lui disait tout bas :

Beauté du ciel, dont les divins appas

N’ont leurs pareils dans l’empire des Gaules,

Je vais mourir si vous ne m’aimez pas.

À ce propos la dame fut muette,

Et fit semblant de n’en entendre rien.

Filles d’honneur qui l’entendirent bien

Riaient sous cape en portant la serviette ;

Car le festin est déjà préparé,

Le couvert mis et la table servie.

Astolphe est là, le regard effaré,

Le cœur tremblant et l’esprit égaré ;

Il ne voit rien, et lui-même s’oublie.

Après souper la noble compagnie

S’asseoit en rond : chacun fait son récit,

Astolphe rêve, ou bien il balbutie ;

Il rit, il pleure, il a perdu l’esprit.

En vain Richard le tire par la basque ;

Rien ne peut plus ramener le fantasque.

Alard se fâche, et la dame sourit ;

Puis tire à part le Français, et lui dit :

Prenez ceci, vous en verrez merveille :

C’est une noix de magique vertu.

Raclez un peu cette noix sans pareille ;

Puis à votre homme, et devant qu’il sommeille,

Répandez-en sur sa poitrine à nu.

Vous le verrez tôt après revenu

Dans son bon sens, et n’ayant souvenance

De moi ni d’autre : ayez-y confiance ;

Depuis longtemps ce secret m’est connu.

Certain vieillard qui venait d’Amérique

Me le donna pour me guérir d’amour.

J’allais périr, je devenais étique ;

Le désespoir me minait nuit et jour :

Ce fruit divin sut finir ma détresse,

Et me rendit santé, fleur de jeunesse,

Avec ce peu que vous voyez d’appas.

Servez-vous-en pour dissiper l’ivresse

De votre ami, mais ne l’emportez pas.

Disant ces mots la dame se retire,

Et poliment souhaite le bon soir

Aux trois guerriers qu’on mène à leur dortoir.

Comme un enfant le duc pleure et soupire.

Ses deux amis alors n’en font que rire,

Sûrs de la noix qui fera son devoir.

Elle le fit. L’Anglais dort comme un loir,

Sans nul regret de la rigueur d’Estelle,

Et sans rêver seulement à la belle ;

Tant le remède est actif et puissant !

Le lendemain au lever de l’aurore

Astolphe dit : Que faisons-nous encore

Dans ce logis ? allons chercher Roland,

Et s’il se peut guérissons sa folie.

Bon, notre ami ! la tienne est donc guérie,

Dit Richardet ? nous t’apprendrons comment

Un de ces jours ; l’histoire en est jolie.

À ce propos Astolphe n’entend rien,

Baisse les yeux et se signe en chrétien.

Les deux Français à la dame reportent

Sa noix magique, et puis tous les trois sortent

De son palais, reprenant leur chemin.

[***]

Laissons-les faire, et cherchons le cousin

Du bon Roland, Renaud qu’un vaisseau berce

Dressant la proue au rivage de Perse.

Il arriva bientôt au Pont-Euxin ;

Il y débarque, et sur son Veillantin,

Au point du jour il commence sa quête,

Puis sur le soir au cabaret s’arrête.

Les cabarets du pays levantin

Ne sont pas bons ; mais Renaud avait faim,

Et puis l’hôtesse était de bonne mine.

Le paladin va droit à la cuisine,

Fait serviteur, aide à tourner le rôt ;

Se divertit à paraître un rustaut.

Mais l’hôte vint, qui voyant sa peau fine

Le soupçonna d’être d’un cran plus haut.

Seigneur, dit-il, si de votre vaillance

On doit ici juger par l’apparence,

Vous arrivez ma foi bien à propos.

Un vilain monstre, une exécrable Fée,

Depuis longtemps opprime la contrée

Et deux amants seigneurs de ces coteaux :

Tendres amants qu’elle accable de maux.

Bon ! dit Renaud, contez-moi l’aventure ;

Car en soupant les contes font plaisir.

J’obéirai, dit l’autre, et sans mentir :

Voici, seigneur, toute la tablature.

Ce gros château que vous voyez là-haut

Appartenait au chevalier Racole,

Brave seigneur, et fait, ou peu s’en faut,

Tout comme vous. La Fée en devint folle,

Et le comptait par son art abuser ;

Mais le garçon la sut bien mépriser ;

Car il avait en foi d’amour parfaite

Donné son cœur à madame Brunette,

Et la devait tout à l’heure épouser.

La Fée alors s’étant mise à ruser,

Consent à tout, veut être de la noce,

Le jour venu prend son plus beau carrosse,

Et va se rendre où sont les deux époux

Prêts à s’unir des serments les plus doux.

Au rendez-vous Brunette est la première.

Tous ses vassaux en chœur l’environnaient ;

Tous à l’envi de fleurs la couronnaient.

Racole arrive, et la fête est entière.

Les deux amants, le plaisir dans les yeux,

S’allaient jurer d’être à jamais heureux ;

Quand tout-à-coup la méchante sorcière

Trouble les airs, fait pâlir la lumière,

Et des enfers évoque un farfadet

Qui lui présente un vase d’eau bouillante.

Puisant alors au fatal gobelet,

Elle en répand sur l’amant, sur l’amante,

Et tous les deux disparaissent soudain ;

On ne voit plus qu’une chienne et qu’un daim,

Le daim s’élance et se livre à la fuite :

La chienne court et vole à sa poursuite.

Depuis dix ans voilà quel est leur sort,

Et l’on ne peut y porter de remède ;

Car la sorcière est cachée en un fort

Tout au sommet d’un grand rocher si roide,

Qu’il faut voler pour en trouver l’abord.

Et puis après, sa porte est défendue

Par deux géants d’épouvantable vue

Qui feraient peur aux saints du paradis.

Leur peau qui sert et d’armure et d’habits,

Est à la fois écailleuse et velue ;

Mâts de vaisseau leur servent de massue,

Et sous leurs coups pulvérisent l’acier.

Les mettre à mort en combat singulier,

Saisir la Fée en sa dernière cache

Et mettre à fin son noir enchantement ;

Voyez, seigneur, à ce fait éclatant

Que de péril et que d’honneur s’attache.

Bon ! dit Renaud riant dans sa moustache,

Ce n’est pas moi que vous mènerez là.

Me croyez-vous des paladins de France ?

Je meurs de peur en songeant à cela.

Votre récit m’a mis en telle transe,

Que je crois voir à toute heure céans

Votre sorcière et ses vilains géants.

Vous n’êtes pas, je crois, d’humeur jalouse ;

Permettez-moi pour cette seule nuit

D’aller coucher auprès de votre épouse ;

Je n’oserais rester seul dans un lit.

Non, de par Dieu ! dit l’hôte, ou que je meure ;

On ne vient pas planter sur mon terrain.

Puis, l’œil en feu saisissant un gourdin,

Payez, dit-il, votre écot tout à l’heure,

Et détalez sans attendre à demain.

Le bon Renaud qui ne cherchait qu’à rire

Feint d’avoir peur, et demande pardon

S’agenouillant tout plat aux pieds du sire ;

Et l’insolent qui le croit un poltron,

À poing fermé lui frappe le chignon.

Du paladin ce n’était pas l’usage

Qu’on le menât ainsi haut à la main.

Rouge de feu colore son visage ;

Puis empoignant les jambes du vilain,

Dans son taudis il le porte à la ronde,

Le balançant en manière de fronde,

Et lui fait faire en l’air le moulinet.

La femme accourt, intercède, et se met

À sanglotter. Renaud que cela touche

Prend seulement un baiser sur sa bouche,

Et sur le lit jette comme un paquet

Son cher époux ; puis monte à sa chambrette,

Dort quelque peu tout seul en sa couchette,

Avant le jour s’arme en vrai paladin,

Quitte l’auberge, et le long du chemin

S’en va songeant à Racole et Brunette.

Renaud portait toujours dans sa pochette

Certain livret qu’il reçut autrefois

D’une matrone assez docte en férie,

Court agenda de périls et d’exploits,

Œuvres d’amour et de sorcellerie.

Il y trouva, page sept cent et trois,

Des deux amants l’affaire toute entière ;

Et comme il faut enchaîner la sorcière,

Puis la brûler sans nul retardement,

Puis avoir soin d’en recueillir la cendre,

Et puis enfin avec soin la répandre

Sur le chemin que font incessamment

La dame chienne et le daim son amant.

Passant dessus, vous les verrez reprendre

Leurs premiers traits. Mais sachez vous défendre

De la pitié, car vous auriez grand tort :

Brûlez la Fée, ou bien vous êtes mort.

Le bon Renaud ayant pris sa doctrine

Ferme son livre, et grimpe au boulevard.

Un des géants, posté sur la colline,

Le voit venir, et d’un ton goguenard :

Veux-tu, dit-il, tâter de ma cuisine ?

Tiens, je t’envoie un pain de bonne mine :

Il est tout frais ; je veux t’en faire part.

Disant ces mots, le pendard lui décoche

En ricannant un gros quartier de roche.

Renaud l’esquive et s’approche en rusant.

Attends, dit-il, exécrable charogne,

Je vais t’apprendre à faire le plaisant ;

Lors il se baisse, et perce le géant

À cet endroit que cache la vergogne,

Ce même endroit qu’au patriarche ivrogne

Vint découvrir un fils impertinent.

L’animal tombe et roule pesamment

En rugissant comme un bœuf qu’on assomme.

Au son affreux de ce mugissement

Du haut des tours l’autre bête de somme,

Son camarade, accourt en blasphémant.

C’est un éclair, un foudre, un ouragan ;

Il n’est abri contre telle tempête.

Déjà levant son affreux casse-tête

Le monstre allait mettre en poudre Renaud :

Le paladin l’esquive avec un saut,

Et d’un revers de son bon cimeterre

Met au géant les deux poignets par terre.

Le forcené s’acharnait au combat,

Tout rugissant de douleur et de rage :

Bientôt Renaud lui fait perdre courage.

Et le réduit en si piteux état

Qu’à toute jambe enfin il prend la fuite

Comme un brigand qui sent à sa poursuite

Tous les records. Renaud le suit de près,

Entre avec lui dans le fort de la Fée,

Et le frappant sur le seuil du palais,

Lui plonge au cœur sa redoutable épée

Que d’un sang noir il retire trempée.

Lors il l’essuie, et suivant son chemin

Il est déjà dans un riant jardin.

Là sous un myrte une nymphe soupire,

Le chevalier s’attendrit et l’admire.

La nymphe n’est couverte qu’à demi :

Un voile clair, tissu de gaze fine,

Laisse entrevoir le contour arrondi

D’un corps plus blanc que la plus blanche hermine.

Ses blonds cheveux sur son sein retombants

Volent épars sans tresse et sans rubans ;

Ses yeux charmants sont noyés dans les larmes,

Et la langueur en redouble les charmes.

Renaud s’approche, et la belle en pâlit ;

Et la pâleur encore l’embellit.

Du chevalier la colère est usée

À cet aspect ; et la nymphe rusée

D’un ton de voix qui pénètre le cœur

Implore, touche, attendrit le vainqueur.

Le bon Renaud ne se sent plus de haine,

Et son épée échappe de sa main.

La Fée alors se croyant hors de peine

Change de ton, reprend son air hautain,

Un feu subit pétille en sa prunelle,

Et son regard où la rage étincelle

Semble annoncer la mort au paladin.

Il se remet alors, et se rappelle

Son agenda ; puis se saisissant d’elle,

L’attache en hâte à quelque arbre voisin ;

Puis, lorsqu’il a coupé sa chevelure

Comme le livre expressément portait,

Il ne voit plus l’aimable créature

Dont la beauté naguère l’enchantait ;

Ce n’était plus que la carcasse impure

D’une sorcière en qui tout dégoûtait.

Lors il la brûle, il recueille sa cendre,

Et sans tarder il s’en va la répandre

Sur le terrain qu’indique son livret.

Les deux amants y passent comme un trait ;

Et dans l’instant on voit tous deux reprendre

Leurs premiers traits, leurs premiers sentiments,

Et resserrer par mille embrassements

Le doux lien de leur tendresse pure.

Le paladin leur conte l’aventure ;

Ils rendent grâce à leur libérateur.

Et chacun d’eux tour-à-tour le conjure

D’être témoin de leur prochain bonheur,

Fruit de sa peine, œuvre de sa valeur.

Dans ce moment, un courier tout en nage

Vient à Renaud, et lui dit : Monseigneur,

Je vous informe au nom de l’empereur

Qu’il a besoin de votre grand courage :

Les Sarrasins contre lui faisant rage,

Tout de nouveau l’assiègent dans Paris.

À ce récit, le paladin surpris

Fait ses adieux, va chercher son bagage

Et son cheval ; et reprend son vaisseau,

Trouvant plus court de s’en aller par eau.

Par Dieu ! dit-il en montant sa patache,

Je leur saurai donner sur la moustache

À ces faquins ; il n’y manquera rien.

Comme il le dit, il le fera très bien.

Ne croyez pas toutefois qu’il arrive

Tout droit aux lieux où son prince l’attend ;

Vous le verrez aller à la dérive ;

Plus d’une fois, par plus d’un accident.

J’espère bien vous conter toute chose

Par le menu ; mais souffrez maintenant

Que le conteur quelque peu se repose.

CHANT II.

Renaud, assailli par une tempête, se jette au rivage où il trouve attachée la belle Lucine. Il attaque et détruit les deux énormes crapauds qui la gardent, puis les deux géants leurs parents. La Belle lui raconte comment elle a été séparée de son amoureux, Lindor. Renaud brûle d’amour pour elle mais la fureur de la tempête le rafraichit. Ils se réfugient dans une grotte qui se trouve être le refuge du malheureux Lindor. Les amants se retrouvent et Renaud, dépité, les quitte.

 

Le cœur me bat de n’avoir pu vous plaire,

Mes chers lecteurs, dans mon premier essai :

J’aurais mieux fait peut-être de me taire ;

Dites-le-moi tout franc, parlez-moi vrai ;

Mais un moment encor daignez entendre

Ce chant nouveau que j’ai fait tout exprès.

À cet honneur j’ose aujourd’hui prétendre :

Si vous voulez vous partirez après,

Sans qu’à vos lois un instant je m’oppose.

Mais vous savez, messieurs, que toute chose

Est comme nous chétive à son berceau ;

Puis le temps vient, et le faible arbrisseau

S’étend, se lève, et donne un bel ombrage.

Peut-être ainsi quelque jour mon ouvrage

Pourra vous plaire, et par votre suffrage

Fera l’honneur de mon petit cerveau.

[***]

Dès que Renaud eut appris la détresse

De Charlemagne assiégé dans Paris,

Il court au port, il s’embarque, et s’empresse

De retourner par mer en son pays.

Le vent d’abord fut assez favorable ;

Puis un assaut de tempête effroyable

Épouvantant les plus hardis nochers,

Tourna la tête à tous les passagers.

L’un dans l’accès de la peur qui l’accable

Se donne à Dieu, l’autre se donne au diable.

Le vaisseau perd mâts, voiles et haubans,

Et court les mers au caprice des vents.

Quand l’ouragan apaisa sa furie,

On se trouva près de la Barbarie.

Le fils d’Aymon, ennuyé de la mer,

Se fit mener et descendre au rivage,

Prit son cheval aussi prompt que l’éclair,

Et resta seul sur l’africaine plage.

Ce n’était pas son chemin le plus droit

Pour s’en aller rejoindre son monarque :

Il lui fallait traverser le détroit,

Et Veillantin n’y vaut pas une barque ;

Mais le guerrier n’en fît pas la remarque :

Il n’était pas géographe savant.

Il cheminait vers Maroc bonnement,

Quand au milieu d’une vaste prairie

Il s’arrêta frappé d’étonnement

Sous un grand arbre, où Garbolin prétend

Que sans mentir un gros d’infanterie

Aurait bien pu se camper aisément ;

Tant s’étendait de tout côté l’espace

Dont son feuillage ombrageait la surface !

Au pied de l’arbre une jeune beauté

Était liée, et de chaque côté

Un animal de terrible figure

En sentinelle est fièrement posté.

C’étaient crapauds, à ce que l’on assure :

Non pas de ceux qui dans les jours d’été

Vont sautillant le soir sur la verdure ;

Ces deux crapauds étaient d’une stature

À faire peur aux plus hardis guerriers.

Leur vaste gueule avait une ouverture

Pour engloutir quatre bœufs tout entiers,

Et de leurs dents les doubles râteliers

Auraient broyé la pierre la plus dure.

Jugez l’effroi qu’avait la créature

À la merci de pareils ouvriers.

Elle arrachait sa blonde chevelure,

Et de ses pleurs inondait son beau sein

Plus dur que marbre et plus blanc que jasmin.

Le paladin qui voit cette merveille,

Sent en son cœur l’appétit qui s’éveille.

Oh, sur mon Dieu ! dit-il, pareils morceaux

Sont mets de prince et non pas de crapauds.

Puis tout d’un temps il empoigne sa lance,

Et jusqu’au fût l’enfonce dans la panse

D’un des crapauds, sans pouvoir traverser

Ce vaste corps : le fer ne put passer

Jusqu’au-delà de l’énorme carcasse ;

Il s’en fallait encor plus d’une brasse.

Lors à grands flots coule sur le terrain

Un fleuve noir de sang et de venin

Que l’animal verse par sa blessure.

Il en hurla de rage et de douleur ;

Puis il se dresse et siffle avec fureur,

Charge Renaud, ouvre sa gueule impure,

Et dans ce gouffre engloutit à la fois

Le beau cheval avec tout son harnois,

Le cavalier et toute son armure.

Qui fut surpris ? ce fut le bon Renaud

D’être à cheval dans le corps d’un crapaud.

L’intérieur de l’effroyable bête

Était à sec par le fer nettoyé ;

Sans ce bonheur on s’y serait noyé.

Renaud ne perd ni le cœur ni la tête,

Pique des deux, parcourt le vaste égout.

Il est entré, comme on sait, par le faîte

De l’édifice : il sort par l’autre bout.

C’est fort bien fait ; mais ce n’est pas là tout.

Le paladin se retourne, et travaille,

Fusberte en main, à finir la bataille

Tant qu’à la fin l’animal tomba mort.

Mais le défunt avait un camarade

Plus dangereux et plus terrible encor ;

Car celui-là ne craint pas l’estocade,

Ayant la peau plus dure que l’acier.

Prenez pitié, bon Dieu, du chevalier !

Pendant ceci la belle prisonnière,

Tantôt joyeuse et tantôt palpitant,

Faisait des vœux pour que son combattant

Pût remporter une victoire entière.

Mais quel moyen trouver ? le monstre est dur.

Le grand Renaud déjà se déconcerte.

Accoutumé de frapper à coup sûr,

Il voit faillir l’infaillible Fusberte :

Autant vaudrait qu’on frappât contre un mur.

À pareille œuvre il faut vertu divine,

Humains efforts n’y pourront jamais rien ;

Lors une voix de céleste origine

Se fit entendre, et dit : Brave chrétien,

Auprès de toi vois-tu cette racine ?

Va la cueillir et la serre en ta main ;

Tu lui devras ton salut. Sois alerte :

Quand le crapaud viendra la gueule ouverte

Pour t’engloutir, enfonce-la soudain

Dans son gosier, tu verras le mâtin

Tout aussitôt tomber en léthargie,

Puis à tes pieds tu l’étendras sans vie,

Lui crevant l’œil avec ton coutelas :

Je te promets qu’il n’en reviendra pas.

La voix se tait. La chose est besognée

De point en point comme elle l’a prescrit.

La bête vient, s’endort, est éborgnée,

Et rend à Dieu ce qu’elle avait d’esprit.

Renaud triomphe, et sans cérémonie

S’en va tout droit à la nymphe jolie,

Lui prend les bras, songe à la caresser ;

Mais sans façon il s’en voit repousser.

Fi donc, monsieur ! vous sentez trop la bête,

Lui dit la belle, et vous êtes ma foi

Mal outillé pour faire une conquête ;

Et j’ai vraiment bien autre chose en tête.

Renaud sourit, et dit : Pardonnez-moi.

Puis, avisant un ruisseau d’onde pure,

Il y va droit, dépouille son armure,

Se jette à l’eau, s’y plonge tout entier,

Puis en ressort propre comme un denier.

Comme il volait pour rejoindre la dame,

Voici venir deux énormes géants :

C’était Bafusse et Cagnasque sa femme,

Qui s’en venaient pour venger leurs enfants,

Ces deux crapauds que Renaud de sa lame

Avait occis par moyens différents.

Le noir Bafusse et Cagnasque la rousse

Ne promettaient rien moins que poire douce.

Peau de serpent couvre leur corps hideux,

Arbres entiers leur servent de massue :

Mal avisé qui se tient trop près d’eux ;

Sa dernière heure est promptement venue.

Renaud les voit et rit de leur dessein.

Il se remet et s’affermit en selle,

Serre la main en passant à sa belle

D’un air vainqueur, et pique avec dédain

Aux deux géants, traverse l’un au sein,

Et du second perce l’énorme panse :

Le tout se fit en deux beaux coups de lance.

Puis il descend, attache Veillantin,

Et s’en revient à l’objet qui l’enchante.

Écoutez-moi, dit-il, beauté touchante,

Je conçois bien quel est votre chagrin

D’avoir été par un cruel destin

À vos parents méchamment enlevée ;

Mais quant à moi, je ne puis partager

Le juste deuil qui peut vous affliger :

Car sans cela vous aurais-je trouvée ?

Aurais-je vu ces membres délicats,

Ce cou si blanc, ce beau sein, ces beaux bras

Qu’en paradis on ne trouverait pas ?

Discours pareil n’a pas besoin de glose.

La demoiselle entend bien le projet ;

Elle en rougit : on dirait une rose

Qui nagerait dans un vase de lait.

Ne gâtez pas, monsieur, votre bienfait,

S’écria-t-elle, et laissez-moi sans tache :

Promettez-moi d’être sage et discret.

Renaud rougit à son tour : il détache

La prisonnière honnête, et lui promet

Ce qu’elle veut ; mais il en a regret.

En détachant la tendre bachelette,

Et la voyant si blanche et grassouillette,

Hélas ! dit-il, madame, qu’ai-je fait ?

À mon serment pourrai-je être fidelle ?

Je le tiendrais si vous étiez moins belle ;

Mais je ne puis : la faute en est à vous.

Disant ces mots il faisait les yeux doux :

Doux, mais ardents, et jusque dans la moelle

Il se sentait brûler par tous les bouts.

Il presse, il pleure, il se jette à genoux ;

Puis il se fâche, il s’emporte, il menace :

La belle tremble, et doute dans son cœur

Si ses efforts pourront sauver la place.

Un bruit soudain vint rompre l’entretien,

Et dans la plaine une troupe s’avance,

Troupe nombreuse et de fière apparence.

Le paladin, qui comme on le sait bien

En aucun cas n’eut jamais peur de rien,

Quitte la dame, et marche en diligence

Au devant d’eux, demandant qui va là ?

La troupe en chœur répondit à cela :

Ce sont les gens de l’île Grifanie,

Qu’a si longtemps vexés la tyrannie

Des deux géants que vous avez occis,

Et des crapauds leurs effroyables fils

Qui dévastaient cette île infortunée.

Notre bétail ne croissait que pour eux ;

En un seul jour ces crapauds monstrueux

Nous dévoraient le produit d’une année.

Ils sont tombés, grâce au ciel, sous vos coups :

Brave seigneur, venez régner sur nous ;

À vous servir tout le pays s’apprête.

Non, dit Renaud, je ne veux point régner :

J’ai dans ce lieu toute autre chose en tête.

Si vous voulez au vrai me faire fête,

Le seul moyen c’est de vous éloigner

Et me laisser seul ici besogner.

Les Grifanois dont le cœur est honnête

Prennent congé, s’en vont sur ce discours ;

Et le guerrier retourne à ses amours.

Eh bien ! dit-il, pendant ceci, ma reine,

N’avez-vous point changé de sentiment ?

Elle répond : Ah monsieur, nullement.

Savez-vous bien que je suis souveraine,

Que je naquis fille de Galafron,

Et que moi-même en un riche domaine

J’ai droit d’avoir une couronne au front ?

Si la fortune injuste me l’arrache,

Et de tout bien ici bas me détache,

Je n’en suis pas moins digne de respect :

Ainsi, monsieur, soyez plus circonspect.

Quand le chasseur au loin sur la fougère

A vu s’ébattre une biche légère,

Il guette, il tourne, il marche à pas de loup

Pour la surprendre et mieux frapper son coup :

En approchant, s’il la voit décorée

D’un collier d’or qui la lui rend sacrée,

Cachet du prince auquel elle appartient,

Il la respecte, et tristement revient

À sa maison, ayant manqué la proie

Dont l’appétit faisait toute sa joie.

Ainsi Renaud revient à la raison ;

Non pas guéri de sa démangeaison,

Mais tout confus de son étourderie.

Pardonnez-moi, madame, je vous prie,

Dit-il alors, je ne vous croyais pas

D’un rang si haut. Je voyais vos appas :

Eh ! le moyen quand on les voit, madame,

De conserver l’empire de ses sens ?

Il n’en est point, madame, je le sens.

Mais, s’il vous plaît, racontez-moi la trame

De vos malheurs. Je vous en vengerai,

J’en fais serment, et je le maintiendrai.

La belle alors : Certes je dois le croire,

Et vos exploits confirment mon espoir.

Écoutez donc ma lamentable histoire :

Vous saurez tout, je m’en fais un devoir.

C’est l’amour seul qu’il faut que l’on accuse

De tous mes maux. Toute fille est recluse

Dans mon pays au paternel manoir,

Sans en sortir et sans se laisser voir :

Hors un seul jour ; un jour dans chaque année

Dès le matin chaque belle est menée

Par ses parents au temple de Vénus.

Les jeunes gens alors y sont reçus

Pour leur parler d’amour et d’hyménée ;

Mais arrivant la fin de la journée

On se sépare, on ne se revoit plus.

J’y fus un jour : heureuse si la vie

Avant ce jour m’avait été ravie !

J’y fus enfin. Dieux ! quel objet j’y vis !

C’était Paris, Ganimède, Adonis :

C’est trop peu dire, et la nature entière

N’offrit jamais tant d’attraits réunis :

C’était le fils du roi de la Rivière.

Ses doux regards me parlèrent d’amour,

Bientôt les miens apprirent à leur tour

Ce doux langage ; et toute la journée

Nos yeux fixés sur nos yeux, et nos cœurs

Se pénétrant des plus vives ardeurs,

Il fut content, je me crus fortunée,

Mais il fallut nous séparer le soir :

Nous séparer pour ne plus nous revoir ;

C’était la loi. Mais mon amant trop tendre

Sut l’éluder : l’amour ingénieux

L’aida bientôt à tromper tous les yeux.

Il se déguise, et vient se faire prendre

À mon service, en fille travesti.

Ce qui suivit, il est bon de le taire ;

Mais le moyen de cacher un mystère

Dont par ma taille on serait averti !

Lindor me dit : Il faut prendre un parti ;

Fuyons d’ici, venez dans mon royaume ;

De votre père évitez le courroux,

Belle Lucine, et suivez votre époux.

Je n’ai besoin d’états ni de royaume,

Repris-je alors, et sous un toit de chaume

Je voudrais vivre et mourir avec vous.

Nous attendons une nuit ténébreuse,

Et nous partons, cheminant vers la mer

Par les halliers d’une forêt affreuse.

Que ne peut point une femme amoureuse ?

Autour de nous un horrible concert

Du hurlement des tigres en furie

À chaque pas menaçait notre vie :

J’étais sans crainte et je bravais la mort,

Qu’aurais-je craint ? j’étais avec Lindor.

Nous échappons aux tigres sanguinaires,

Et hors du bois nous approchions d’un port,

Quand de la côte un essaim de corsaires

Nous voit, débarque, environne Lindor,

De mille coups à la fois le transperce.

Lindor succombe, et l’on m’entraîne à bord.

Puis dans ce lieu, vil objet de commerce

On m’a vendue à cet affreux géant

Que vous avez si bien mis à néant ;

Et puis enfin pour dernière traverse,

Le vilain ogre et sa femme perverse

M’avaient donnée en garde aux deux crapauds,

Fruit monstrueux de leurs œuvres impures.

Voilà, monsieur, toutes mes aventures.

Daignez aussi me dire en quatre mots,

Et la naissance et le nom du héros

À qui je dois mon honneur et ma vie.

C’est un secret, reprit-il, important

À bien garder ; mais je vous le confie.

Je suis Renaud, seigneur de Montauban,

Et le cousin du paladin Roland.

J’en fais ici serment, belle princesse :

Dans vos états je vous reconduirai,

Soyez-en sûre, et je vous y rendrai

De Galafron la première tendresse.

Mais à présent que Lindor a péri,

Ayez pitié de l’ardeur qui me presse

Et m’acceptez en ce jour pour mari.

Oh que nenni, monsieur, reprit Lucine :

Y pensez-vous ? j’ai trop méchante mine.

Voyez un peu mes cheveux mal peignés,

Mes yeux bouffis, rouges et renfrognés,

Et mes habits sales comme un cloaque.

Pour un hymen sont-ce là des apprêts ?

Ramenez-moi, s’il vous plaît, à Baldaque ;

Nous parlerons de noce en mon palais.

À ce discours Renaud fait la grimace

Comme un enfant qui mord du chicotin ;

Puis il repart : J’aime autant votre crasse

Que votre corps tout frais sortant du bain.

Au demeurant je ne puis me défendre

Contre vos lois, et tâcherai d’attendre ;

Mais, s’il vous plaît, mettons-nous en chemin.

Disant ces mots, sur une haquenée

Il met la dame, et lui sur Veillantin

À ses côtés trotte d’un air chagrin.

Ils n’étaient pas au tiers de la journée,

Quand tout-à-coup la foudre et les éclairs

En traits de feu dont s’embrasent les airs

Semblent tracer la colère céleste.

Renaud pâlit à ce signe funeste,

Le bon Renaud qui n’avait peur de rien

Craignait très fort le tonnerre, et si bien,

Qu’à chaque éclat tout pantois il se signe,

Se déclarant tout haut pécheur insigne,

Et s’affligeant de n’avoir pas moyen

D’avoir l’absoute en manière plus digne.

Lucine était du costume payen :

Elle s’étonne à chaque dévot acte ;

Et supposant qu’il a fait quelque pacte,

Elle lui dit : Êtes-vous magicien ?

Renaud répond : Non, mais je suis chrétien.

Tout à propos une grotte profonde

S’offre à leurs yeux ; ils s’y cachent tous deux.

Et cependant le tonnerre qui gronde,

Le sifflement des Aquilons fougueux,

Et les Autans qui se heurtent entre eux

Semblent vouloir bouleverser le monde.

Lucine a peur, et presque en pâmoison

Se jette aux bras de Renaud qu’elle embrasse.

Que fait Renaud ? Renaud fait la grimace,

Et le fier coq n’est plus qu’un vil oison.

Combien de fois depuis cette journée

Se repentit le galant paladin

De n’avoir su se rendre fortunée

L’occasion qu’il eut lors à la main !

Mais par ma foi que voulez-vous qu’on fasse

Quand on a peur ? On grelotte de froid ;

Le corps, le cœur, les sens, tout est de glace :

On n’oserait lever le bout du doigt.

Quand la tempête eut calmé sa furie,

La peur cessa. L’on se mit à causer.

Lucine dit : Monsieur, je vous en prie,

Expliquez-moi ce qui peut diviser

La gent chrétienne et la gent sarrasine.

Renaud reprit : Ma foi je n’en sais rien ;

Je n’eus jamais étude ni doctrine.

Ce que je sais, c’est que je suis chrétien ;

Que tous chrétiens par grâces ineffables

Suivront le Christ en son saint paradis,

Et que de Dieu tous sarrasins maudits

Avec payens iront à tous les diables.

On approchait de la fin de la nuit,

Lorsqu’en la grotte on entend certain bruit ;

Et par le trou d’un roc qui se détache

On voit sortir d’une profonde cache

Un homme noir, pâle et défiguré,

Qui se traînait d’un pas mal assuré.

Il apparut portant une lanterne,

Et traversait lentement la caverne

En soupirant d’angoisse et de douleur.

Comme il passait, par hasard la donzelle

Éternua ; le fantôme en eut peur,

Et la frayeur fit tomber sa chandelle.

Le bon Renaud était courtois et doux.

Homme affligé, dit-il, remettez-vous,

N’ayez pas peur, et nous faites entendre

Par quel malheur, quel étrange hasard

Vous êtes là blotti comme un renard.

L’homme reprit : Je m’en vais vous l’apprendre.

Puis il s’exhale en soupirs, en sanglots,

Soupire encore, et poursuit en ces mots :

Vous me voyez dans ce séjour atroce

Vivre à l’égal d’une bête féroce,

Me nourrissant de l’herbe des forêts,

Et m’abreuvant au ruisseau qui les baigne.

Et cependant je suis d’un sang qui règne

Depuis longtemps sur de nombreux sujets ;

Et si je veux, je puis contre un palais

Changer soudain ma funeste demeure.

Mais quel éclat peut avoir des attraits

Pour qui n’attend, ne demande à toute heure

Rien que la mort ! Il fut un temps heureux

Où tout semblait conspirer à mes vœux.

L’amour exprès m’avait fait une belle :

Grâce, beauté, doux et noble maintien,

Talents, vertus, il ne lui manquait rien ;

Tout est charmant, tout est parfait en elle.

Je l’adorai : pouvais-je faire moins ?

La belle aussi daigna souffrir mes soins ;

Elle m’aima d’une égale tendresse ;

Bientôt j’obtins et sa main et sa foi.

Les dieux alors furent jaloux de moi :

D’un tour de main la fortune traîtresse

M’enleva tout en m’ôtant ma maîtresse.

En la perdant que ne pus-je périr !

Le sort voulut prolonger ma détresse,

Je vis ici pour pleurer, pour souffrir.

En attendant que j’y puisse mourir.

À ce récit Lucine est attendrie ;

Elle y croit voir un cas pareil au sien.

Elle s’approche, et dit : Je vous en prie,

Nommez-vous donc, et ne nous cachez rien.

Lors l’inconnu : Que voulez-vous encore

Savoir de plus ? je suis un malheureux,

Triste jouet de la haine des dieux ;

Un malheureux qui lui-même s’abhorre.

Si cependant vous exigez de moi

Le triste aveu de ma fortune entière,

Je l’oserai fier à votre foi.

Je suis le fils du roi de la Rivière.

Ah ! s’écria Lucine, est-ce bien toi,

Mon cher Lindor ? toi, mon bien et ma vie !

Comment vis-tu ? quelle est la main amie

Qui t’a sauvé, qui t’a conduit ici ?

C’était Lindor en effet. On devine

Ce qu’il sentit en retrouvant Lucine.

Il se pâma : qui n’aurait fait ainsi ?

Puis il conta, comment sur la marine

Un vieux pasteur l’avait trouvé gissant ;

Comme au moyen d’un baume tout-puissant,

Le bon vieillard expert en médecine

Sut le tirer de l’état languissant

Où l’avait mis une troupe assassine ;

Et puis enfin comme en son désespoir

D’avoir perdu pour jamais sa Lucine,

Il s’enferma dans ce souterrain noir

Pour y pleurer du matin jusqu’au soir.

Renaud savait toute la tablature,

Et vit fort bien ce qu’il fallait conclure ;

Il s’en alla : j’en eusse fait autant,

Car qui voudrait manger dans l’amertume

Son pain tout sec auprès du rot qui fume ?

Renaud s’éloigne ; et dans le même instant

Vous eussiez vu cet antre détestable

Changé soudain en séjour délectable

Où les amants s’enivrent de plaisirs :

Plaisirs si doux après tant de soupirs.

Mais détournons nos regards d’une image

Dont le danger éloigne un peintre sage,

Suivons Renaud qui s’en va tout chagrin.

Vous le verrez dès le même matin

Au beau milieu du peuple des Harpies,

Suant d’angoisse et perdant son latin

Pour échapper à leurs griffes impies ;

Et qui pis est, y perdant Veillantin.

Je veux vous dire un fait d’armes si rare ;

Mais, s’il vous plaît, remettons à demain ;

Car je m’endors, et sens que ma guitare

Est toute prête à tomber de ma main.

CHANT III.

Gravissant une affreuse montagne, Renaud est attaqué par des milliers de harpies qu’il tue à grand peine, perdant son bon cheval auquel il élève un tombeau.

Il trouve abri auprès d’un étrange ermite qui se révèle être Ferragus. Celui-ci raconte comment, ayant retrouvé et perdu Angélique, il est devenu révérend père pour sa mortification. Renaud se moque de lui, ils se battent.

 

Qui vit longtemps voit mainte chose étrange,

Et ne saurait en préjuger la fin.

Tel rit ce soir, qui pleurera demain ;

Tel à son aise à table boit et mange,

Fait bonne chère et boit du meilleur vin,

Qui dans deux jours se trouvera sans pain.

Peine et plaisir se tiennent par la main ;

Ainsi de tout en ce monde volage.

J’ai vu moi-même, et je ne suis pas vieux,

Trotter dans Rome attirant tous les yeux

Gens brodés d’or, en superbe équipage ;

Brillant cortège et fringant attelage ;

Vous auriez dit : Ou ce sont quelques dieux,

Ou cardinaux qui vont au consistoire.

Deux jours après, vêtus comme des gueux,

Je les ai vus me demander pour boire.

Mais la vertu, ferme en son pas égal,

Est à l’abri de la dévergondée

À qui le monde en sa frivole idée

Soumet l’empire et du bien et du mal.

Vous connaissez à ces traits la Fortune,

Femme sans frein, suppôt de mauvais lieu :

À tous venants jouissance commune

De l’un, de l’autre, et s’en faisant un jeu.

[***]

Renaud qui fut toujours un pauvre hère,

Et n’eut jamais deux sous en son pouvoir,

Ou s’il les eut n’en sut profiter guère,

Mangeant, buvant, jouant tout son avoir ;

Renaud doué de valeur non commune,

L’épée au poing sut narguer la fortune.

Cette arme-là faisait bien son devoir ;

Coupant, taillant, tranchant, il fallait voir,

Ou marbre ou fer, aussi net qu’une rave :

C’était le fruit d’un magique savoir.

Or si Renaud dut jamais être brave,

Et bien savoir jouer de l’espadon

Pour réussir à sauver son chignon,

Ce fut le jour qu’au partir de Lucine

Et de Lindor, il fit si grise mine.

Le paladin gravissait contre mont,

Quand tout à coup une effroyable bête,

Oiseau du Styx, (Harpie était son nom)

Avec fureur vint fondre sur sa tête.

Un cri perçant de ce monstre infernal

À ses pareils donne alors un signal,

Et leur volée obscurcit l’atmosphère.

Avez-vous vu s’abattre le gerfaut

Sur la colombe errante et solitaire ?

Ainsi la horde impure et sanguinaire

Tombant à plomb justement sur Renaud,

Avec fureur s’accroche à sa visière.

Renaud qui sent la griffe meurtrière,

Bon dieu ! dit-il, que diable est tout ceci ?

Il lève un bras, et prenant dans la foule

Un des vilains dont son casque est farci,

Lui tord le cou comme on fait d’une poule.

Puis dégainant son acier flamboyant,

À droite, à gauche il s’en va foudroyant

Sans s’arrêter : chaque monstre femelle

En a sa part. Tantôt il coupe une aile,

Tantôt un bec : nul coup ne porte à faux.

Bientôt s’élève à l’entour du héros

Un vaste amas de griffes et de têtes,

D’ailes, de corps, de cadavres entiers.

Mais à quoi bon, si les maudites bêtes

En face, à dos, l’assaillent par milliers ?

Cent mille au moins (la somme en fut comptée)

Cent mille au moins s’acharnent sur Renaud :

Imaginez s’il devait avoir chaud.

Heureusement son armure enchantée

Le préserva, car c’était fait de lui.

Mais Veillantin qui n’avait rien de fée

Fut déchiré. Figurez-vous l’ennui

Du bon Renaud dans cette conjoncture ;

Il est en presse et se voit sans monture.

Ni plus ni moins il donne sur le nez

Aux assaillants, à coups bien assenés,

Faisant au mieux la part de chaque bête.

Les coups sont sûrs, et sont tous variés :

L’une d’abord dégringole sans tête,

Et l’autre meurt fendue en deux moitiés ;

Toutes enfin tombent de mort frappées,

Diversement par le fer découpées.

Après cela, de fatigue accablé,

Renaud se pâme et tombe à plate terre ;

Mais, à lui-même aussitôt rappelé :

À quoi, dit-il, un si beau fait de guerre

Servira-t-il si Veillantin est mort ?

Mon Veillantin, mon ami, mon trésor !

Puis, sans tarder il rassemble, il ramasse

Du beau coursier jusqu’au moindre lambeau.

Deux monts laissaient entr’eux un peu d’espace ;

Renaud le voit ; il y forme un tombeau

Parmi les fleurs qui naissent sur la place,

Élève autour un rempart de cailloux

Mêlés de terre, et puis à deux genoux

Dévotement en baise la surface.

Pour conserver, propager à jamais

Le souvenir de sa bête chérie,

Il se promet de marcher désormais

Vêtu de deuil, à pied toute sa vie,

Partout à tous disant à quel propos.

Enfin, voulant d’une vie aussi belle

À l’avenir laisser note éternelle,

La larme à l’œil il écrivit ces mots,

Tant bien que mal : « Ci git le vrai modèle

« Des bons chevaux ; ici gît Veillantin

« Terrible en guerre, en paix doux et bénin.

« Il était né dans les marches d’Espagne,

« Servit Renaud en France, en Allemagne ;

« Et fut si leste en tous ses mouvements,

« Qu’en son allure aussi fine que belle,

« Il aurait pu fort bien par passe-temps

« Avec ses pieds faire de la dentelle. »

Renaud grava ceci sur un caillou

Avec le bout de sa terrible épée,

Au sang impur des monstres bien trempée ;

Et le cœur gros s’en fut sans savoir où.

Comme il marchait pas à pas d’un air morne,

Il aperçut de loin, près d’une borne,

Un homme assis en hermite vêtu,

Les yeux au ciel en posture d’élu.

Renaud gardait prudemment sa visière,

Se défiant de quelque nouveau choc.

Il salua tout armé l’homme au froc,

Lui dit bonjour. L’autre en humble matière

Répond : Ave ! je suis un grand pécheur.

Moi, dit Renaud, je serais bien d’humeur

À vous tenir cette nuit compagnie.

D’accord, dit l’autre ; et sans cérémonie

Dans l’hermitage ils entrent de bon cœur.

Débarrassé de sa pesante armure,

Le bon Renaud se mit à raconter

En peu de mots sa dernière aventure,

Dont il avait bon droit de se vanter.

Quoi ! dit l’hermite avec de grosses larmes,

Ces monstres-là sont tous sur le carreau,

Vaillant guerrier ? tous par vos seules armes ?

Honneur à Dieu d’un exploit aussi beau !

Lors à grand bruit tous les deux épelèrent

Un Te Deum si discordant, si faux,

Qu’il souffrit plus tandis qu’ils le hurlèrent

Que Veillantin déchiré par lambeaux.

Renaud n’avait un seul brin de clergie ;

L’autre était neuf à toute liturgie ;

Bref, tous les deux étaient francs animaux.

En finissant la bruyante prière :

Çà, dit Renaud, déclinez votre nom,

Saint pénitent. L’Hermite répond : Non,

Je ne le puis ; je veux toujours le taire,

Et pour cela me suis battu vingt fois.

Puis il rougit. Puis tous deux, l’air narquois

Et l’œil malin, se fixent sans rien dire ;

Et puis tous deux ils éclatent de rire.

Quoi ! s’écria tout-à-coup le chrétien,

C’est donc le loup qui porte la houlette !

Saint Ferragus ! Ferragus le payen !

Rends-moi raison, pour Dieu, de ta jaquette.

Je crois, ma foi, je crois perdre l’esprit :

Suis-je à l’église ou bien à la guinguette ?

Toi, le fléau des gens de Jésus-Christ,

Sous un capuche en froc d’anachorète !

Si ton humeur est celle d’autrefois,

Gare l’honneur des jeunes pastourelles

Qui cueilleront champignons dans les bois,

Ou dans les prés bouquets de fleurs nouvelles

Tu lèveras aussi bien leur jupon,

Tout aussi bien quand il serait de plomb,

Que si c’était cotillon de dentelles.

Paris le sait : tu fis tant la leçon

À son troupeau de gentes demoiselles,

Qu’on n’y voit plus aujourd’hui de pucelles.

Ah mon ami ! je suis, dit Ferragus,

Mort à ce monde et loin de tels abus.

Ces choses-là sont grosses infamies

Qui font plaisir ; mais qui mènent les gens

Droit en enfer, où sont d’autres harpies

Pires cent fois que celles de céans.

Tout libertin, dit le reclus modeste,

Doit être exclu du paradis céleste.

J’ai su cela, reprit le paladin,

Au temps passé quand je servais la messe,

Et que disant mes péchés à confesse

On me donnait le nom de petit saint.

Mais toi, l’ami, comment toi, sarrasin,

Du saint baptême as-tu pris la livrée ?

Dis-moi cela. L’histoire est de durée,

Dit Ferragus. Renaud reprit : Eh bien !

Conte toujours ; je n’ai presse de rien.

Mais toutefois avant ta longue histoire

Nous devrions un peu manger et boire.

L’hermite alors : Je ne bois que de l’air,

Et de charnage il n’entre ici morceau :

Je me macère en jeunes et fatigues

Pour mes péchés. Si vous voulez des figues,

Des raisins secs, j’en ai dans un tonneau.

Puisque tu n’as ni broche ni marmite,

Cher Ferragus, dit Renaud sans fierté,

Tes raisins secs auront bien leur mérite.

Puis de la tonne il s’approche ; et l’hermite

Dévotement dit Benedicite.

Renaud dévore, et sans reprendre haleine

Vide le sac jusqu’au dernier raisin ;

Puis sans façon s’abreuve à la fontaine

Qui jaillissait sous un rocher voisin.

Ayant fini de manger et de boire :

Oh çà ! dit-il, commence ton histoire ;

À mon avis le conte sera beau.

Le pénitent fouille dans son cerveau,

Gratte son front, rappelle sa mémoire,

Et dit : Je suis un homme tout nouveau ;

Mais qu’à Dieu seul en soit toute la gloire !

Il faut savoir, noble et vaillant Renaud,

Qu’un jour mon cœur pour la belle Angélique

Brûla si fort, qu’il en était plus chaud

Que dans le feu est le fer qu’on fabrique :

Folles amours, pleurs et soupirs perdus,

Qui de mon Dieu bravant les saints statuts,

Ont mérité les peines de l’impie.

Le mal est fait : plaise à Dieu qu’il l’oublie !

Je fis pour elle alors, s’il t’en souvient,

Nombre d’exploits en nombre de batailles,

Contre toi-même et d’autres gens de bien,

Tant, qu’à compter ce tas de funérailles

Un mois entier ne suffirait pas bien.

Elle, toujours rebelle à ma poursuite,

Me dédaigna, me traita comme un chien,

Et prit enfin avec Médor la fuite.

En l’apprenant je me désespérai,

Et de mourir j’eus une telle envie,

Que pour finir ma détresse ou ma vie

Je résolus d’aller droit au Catay

Y conquérir par services l’ingrate

Et par exploits ; ou terminer mon sort,

Assouvissant sa haine par ma mort.

Ce parti pris, je cherche une frégate ;

C’est à Valence où j’en trouve une au port :

Gens de tout sexe ainsi que de tout âge

Y prenaient place avec grand équipage,

Pour s’en aller au Catay justement.

Le nautonier m’accorda le passage

À certain prix, et dès le jour suivant

On mit en mer, où nous eûmes le vent

Bon et mauvais tour à tour. Les tempêtes,

Tous les dangers n’étaient pour moi que fêtes,

Tant me pressait l’appétit de mourir.

J’aurais pourtant avant que de périr

Voulu revoir encor ce beau visage,

Du paradis qui me semblait l’image.

Je ne dis rien de cent monstres divers

Dont j’eus la vue en de lointaines mers.

De nos pays les plus grosses baleines

Seraient auprès imperceptibles naines :

On en voit là d’une telle façon,

Qu’il faut avoir la visière bien nette,

Coup d’œil bien sûr ou bien bonne lunette,

Pour distinguer si c’est île ou poisson.

Or, une nuit que Neptune en colère

Nous attirait dans ses gouffres profonds,

La nef toucha, se brisa comme un verre

Contre un écueil, et coula presque à fonds.

On crut la perdre : on descendit à terre

Pour l’alléger de ses poids les plus lourds ;

Et sur la place on resta quelques jours

Pour travailler au radoub nécessaire.

Un soin pressant fut d’allumer grand feu

Pour la cuisine : indispensable ouvrage

À tant de gens logés en même lieu.

Quand tout-à-coup voilà l’île qui nage,

La nef avec ; et nous vîmes d’en haut

Que cet écueil était chose ayant vie.

Chacun alors l’âme d’effroi saisie

Veut sur la nef s’élancer par un saut ;

Mais l’un se noye, et l’autre s’estropie.

Après avoir tournoyé quelque temps,

L’Orque leva son effroyable hure,

Ouvrit sa gueule et nous montra ses dents :

Gueule si vaste et de telle ouverture,

Qu’aux plus beaux ponts (j’en ai vu cent de près)

Arches ne sont de semblable mesure.

De là-dessous sortaient troncs de cyprès

Bien affilés, bien longs et bien épais,

Et bien serrés, qui formaient la denture.

Le patron dit : Nous sommes tous perdus ;

Elle s’en va nous avaler tout crus ;

Et n’espérons ni secours ni défense :

Ici ne sert ni bouclier ni lance ;

Tout est égal, goujat ou paladin,

Couvert de fer ou nu comme la main.

En ce moment la gueule se referme,

Et le vaisseau soudain est englouti

Comme une amande. Alors d’une main ferme

J’arrache un mât, et j’en tire parti

En le fichant dans un œil de la bête,

Ayant sauté lestement sur sa tête.

L’Orque gémit, et hurle, en s’agitant

Pour s’affranchir de la petite arête.

Pareil outil que j’enfonce à l’instant

Dans son autre œil, achève ma conquête ;

La gueule s’ouvre, et le vaisseau flottant

Sort sain et sauf du gouffre des entrailles.

Ces poissons-là ne sont pas menuailles,

Entendez-vous ?… Enfin jusqu’au Catay

Nous fîmes route ; et quand j’y débarquai,

Je cheminai sur le champ vers Baldaque,

Ce fort château le but de mainte attaque,

Qui sous ses murs vit verser tant de sang :

Murs trop fameux, où la reine des belles,

Pour mille amants guerriers du plus haut rang,

Était l’objet de jalouses querelles.

J’entre à Baldaque où tout parlait de mort,

On y pleurait le trépas de Médor :

Ses courtisans étaient dans la tristesse ;

Et l’un d’entr’eux m’apprit que la princesse

Au désespoir, s’arrachant les cheveux,

De pleurs amers inondant ses beaux yeux,

Et languissant en un coin solitaire,

Avait horreur de fêtes et de jeux.

Mais, me dit-il, Galafron son vieux père

Veut s’appuyer sur un gendre nouveau,

Et fait chercher, non pas un damoiseau,

Mais un guerrier formidable à la guerre.

Voisins jaloux menacent sa frontière ;

Il a besoin d’un héros, et son plan

Est d’envoyer courriers par toute terre

Pour amener le paladin Roland.

Je répondis : Va-t-en dire à ton maître

Que c’est jeter l’argent par la fenêtre :

Le bon Roland est fou de son métier,

À sa cervelle ayant mainte fêlure.

Mais dis encor qu’un valeureux guerrier

Se trouve ici, qui seul et sans armure,

De tout échec, tout choc et toute injure

Préservera le Catay tout entier.

À ce propos l’homme éclata de rire.

Le malotru me croyait en délire ;

Pourtant il dit : Soit fait comme il vous plaît.

Vous êtes fier, à ce qu’il me paraît ;

Mais je ne sais après vos hyperboles

Si les effets répondront aux paroles.

Vigne à grand bois porte peu de raisin :

Du dire au faire il est bien du chemin.

Moi qui ne suis homme de patience

Et n’aime pas qu’on me dispute rien,

Voyant ce sot me refuser croyance,

Je l’empoignai par la gorge, si bien

Qu’il rendit l’âme aussitôt sur la place.

On voit le fait : toute la populace

Tombe sur moi, criant à l’assassin.

Je n’en tiens compte, et le cadavre en main,

Du moulinet j’écarte la cohue,

Je me fais jour et traverse la rue.

Lors je le jette et le lance si loin,

Que Galafron, debout à sa fenêtre

Pour voir l’émeute et veiller au besoin,

En fut atteint, et l’eut été peut-être

Avec danger ; mais le mort fut adroit :

Car le cadavre en retombant à terre

Aurait brisé le bon roi comme un verre,

S’il l’eut atteint par un tout autre endroit

Que celui-là sur lequel on s’asseoit.

Par Apollon ! dit le roi qui s’étonne,

Fait-on ainsi voler une personne ?

Nous ne sentons ni Sciroc[9] ni Garbin[10],

Et les humains ne sont feuilles d’automne

Qui par les airs font souvent leur chemin.

Lors il commande au vieux duc de Cordone

D’approfondir ce prodige nouveau ;

Et cependant fait panser son bobo.

Le duo était encor loin de la place,

Que mon épée était hors du fourreau ;

Et n’y donnant que demi-efficace,

J’avais déjà jeté sur le carreau

Plus d’un millier de cette sotte race.

Chacun s’enfuit, se tapit dans un coin,

D’où l’on criait en me montrant le poing :

Tuons ! tuons ! ne lui faisons pas grâce !

Et l’on tremblait en criant de si loin.

Le duc arrive, oculaire témoin

De l’abattis qu’avait fait la bataille.

Il me salue, et m’ôtant son chapeau :

Pourquoi, dit-il, quittant votre niveau,

Vous avilir parmi cette canaille ?

Ou morte ou vive, elle n’a rien qui vaille

Pour satisfaire un héros tel que vous

Dont elle aurait provoqué le courroux.

Puis au palais il demande que j’aille,

En m’assurant que le roi son seigneur

De m’accueillir se fera grand honneur.

Je répondis : Courtoisie et prouesse

Vont bien ensemble ; et rengainant le fer

Je le suivis. Un coureur de bon air

Droit au palais fut de toute vitesse

Pour annoncer mon arrivée au roi.

Lors Galafron vient au devant de moi,

Au fond du cœur maudissant la rencontre ;

Mais de son mieux il cache son émoi :

Il me sourit, il m’embrasse, et me montre

Désir ardent de m’avoir pour appui.

Me fait asseoir tout à côté de lui ;

Et sous ses jeux toute sa baronnie

Avec respect devant moi s’humilie.

Il me demande : Êtes-vous sarrasin

Ou bien français ? Sarrasin, répondis-je ;

De Mahomet c’est la loi qui m’oblige

Et qui me met le cimeterre en main.

Je lui contai comme aux joutes de Francs

Me mesurant avec tout paladin,

Nul n’avait pu surmonter ma vaillance,

Ni toi Renaud, ni Maugis ton cousin,

Lui qui soumet l’enfer à sa puissance.

Enfin je dis comme aux murs de Paris,

D’un fol amour pour Angélique épris

J’étais venu jusques dans son empire

La voir encor, l’adorer et mourir.

Disant cela, je pleure, je soupire,

Et le vieux roi se sentit attendrir.

Mon fils, dit-il, tout mal se peut guérir ;

Qu’un doux espoir t’anime et te console.

Tu veux la main de ma fille, ou périr ?

Elle est à toi, reçois-en ma parole,

Mon trône avec ; puisqu’enfin je n’ai plus

Mon autre fille. Elle avait nom Lucine ;

Elle me fuit, hélas ! pour sa ruine.

Renaud alors interrompt Ferragus.

Non, non, dit-il, elle n’est pas perdue ;

Et je sais gens qui près d’ici l’ont vue

Entre les bras d’un cher et tendre époux.

Il en conta la mémorable histoire,

Et finissant il dit : Achève-nous

La tienne aussi ; car la nuit se fait noire,

Et ta chandelle est à son dernier brin.

Sur quoi l’hermite : Oh ! quand elle prend fin

J’en mets une autre, et j’en ai cent pareilles ;

Car je possède ici nombre d’abeilles,

Et tout l’hiver j’occupe mon loisir

À façonner la cire par plaisir.

Cher Ferragus, tu me donnes la fièvre,

Lui dit Renaud, et j’en deviendrais chèvre,

Toi que j’ai vu dans Paris courailler

Par cabarets, mauvais lieux et tavernes,

Tu veux ici te mettre à travailler

En cire blanche, et faire des lanternes ?

Tes bons propos ne sont que balivernes ;

Tu reviendras à tes vieilles erreurs :

Tout peut changer en nous, hormis les mœurs.

Non : du Seigneur la grâce ici m’applique,

Dit Ferragus. Mais revenons un peu

À Galafron, qui jure par son dieu

De me donner soudain son Angélique.

En l’écoutant je pâmai de plaisir,

Et tellement je me sentis saisir

Que comme un plomb je tombe à plate terre.

On m’y crut mort, mais je n’y restai guère ;

Je me relève et reprends ma vigueur.

Pendant ceci, Galafron plein d’honneur

Dit à ses gens d’amener Angélique ;

Or écoutez une merveille unique,

En ce moment l’air me parut si pur,

Je vis le ciel d’un si brillant azur,

Si rayonnant d’éclatante lumière,

Que malgré moi je fermai la paupière.

Je la r’ouvris quand Angélique vint.

De quel transport mon cœur fut-il atteint !

Que crus-je voir quand je revis la belle ?

Je ne crus pas, je ne croirai jamais

Que ce pût être une femme mortelle.

Un voile obscur couvrait en vain ses traits,

Quelque partie en échappait encore.

Close à moitié, moitié s’ouvrant aussi,

Telle est la rose au lever de l’aurore,

Tel le soleil par la nue obscurci.

Sa belle bouche et son menton d’albâtre,

Et son beau sein, pouvaient s’apercevoir,

Même à travers les plis d’un voile noir

J’entrevoyais ces yeux que j’idolâtre ;

Toujours charmants, quoique dans la langueur

Fruit du chagrin qui dévorait son cœur.

Ainsi voit-on à travers la rosée

Briller l’étoile au brouillard exposée.

Mais à quoi bon vous peindre en ce moment

Une beauté qui vous est si connue ?

Il me suffit de dire qu’à sa vue

Je demeurai sans voix, sans mouvement ;

Comme jadis au sol enracinée

Certaine nymphe, aux rives du Pénée,

Tige d’arbuste à feuillage tremblant,

Qui de nos jours sert de prix au talent.

Je veux parler : ma défaite s’achève,

Ma voix s’éteint. Mais le voile odieux

De ma princesse à la fin se relève,

Et je la vois sur moi jeter les yeux

D’un air qui semble un peu moins soucieux.

Mais à l’instant certain nuage sombre

Sur ce beau ciel vient étendre son ombre.

C’est une fleur prête à s’épanouir.

Qu’un coup de vent force à s’évanouir.

En me voyant, les souvenirs de France,

Du bon Roland et du charmant Médor,

À son esprit se retracent encor.

Elle pâlit, elle perd connaissance

Comme un guerrier frappé d’un coup de lance.

Je la soutiens, et je l’ose exhorter

À faire effort pour se réconforter.

À son secours vient mainte demoiselle,

Et sans tarder on la met dans son lit.

Le médecin qu’on amène auprès d’elle

Tâte le pouls, et demeure interdit.

Il n’est plus temps, dit-il, pleurons la belle :

Elle n’entend, ne voit ni ne sent plus ;

Elle est sans vie… À cet arrêt funeste,

Des assistants le deuil se manifeste

Par mille cris jusqu’au ciel entendus ;

Et moi, Renaud, jugez comment je reste

En ce moment ! Je voulus tout de bon

Finir mes jours, en sautant un balcon

Haut pour le moins de cinquante coudées ;

Mais le Seigneur qui voulait me sauver,

De ce forfait daigna me préserver

Pour me conduire à des mœurs amendées,

Et par sa grâce il changea mes idées.

Il m’inspira de retourner chez moi,

Puisque j’avais fortune si cruelle.

Je fus encore un mois auprès du roi,

Puis je partis à la saison nouvelle

Dans un vaisseau que je pris à mes frais

Pour être seul, car je n’aimai jamais

À faire en foule une longue campagne ;

Et sain et sauf je regagnai l’Espagne.

Alors Renaud regardant de travers :

Ma foi, dit-il, tu la fis grosse et lourde,

Et fus payé d’une assez belle bourde.

Ton Angélique a les yeux bien ouverts,

Le teint bien frais, et fait joyeuse vie,

S’étant pourvue en manière de jeu

D’un autre amant qui lui tient compagnie.

Tu me ferais retomber en folie,

Dit Ferragus ; et rends grâces à Dieu

Qu’aux saints autels j’aye été faire vœu

D’être humble et doux avec qui m’humilie.

Oh ! sans ton vœu, pénitent mon mignon,

Reprit Renaud lui faisant grise mine,

Tu voudrais donc me frotter le chignon ?

Lors Ferragus : Le Christ qui me domine

Daigne empêcher que la tentation

Ne me ramène à me faire justice

De tes propos ; mais rends-moi le service

De ne me plus mettre à l’occasion.

Je ne t’y mets, ma foi, ni ne t’en ôte,

Reprit Renaud ; mais je veux, mon cher hôte,

Te dire encore un mot de vérité.

Ton Angélique a pour toi même haine,

Te fuit, te craint, comme on voit dans la plaine,

Du lévrier le lièvre épouvanté.

Comment crois-tu que ton air de bravache,

Ta barbe épaisse et ta sale moustache,

Ton teint de cuivre et ton corps mal planté,

Puissent toucher le cœur d’une beauté ?

Si je trouvais femme qui fût semblable

Aux traits hideux que chacun voit en toi,

Et qui voulût s’appareiller à moi,

J’aimerais mieux coucher dans une étable.

La belle reine aurait fait par ma foi,

(Elle en qui sont tous les dons de nature)

De sa jeunesse un agréable emploi

En s’accouplant à ta laide figure !

L’hermite alors : Je te veux pardonner,

Et sur mon dos ferai ta pénitence.

Lors il se frappe, et de telle importance,

Avec tel bruit, qu’il paraissait tonner.

Bon, dit Renaud, c’est fait d’anachorète,

Et tu devrais, ami, jusqu’à demain,

Si tu m’en crois, aller du même train.

Mais tu te sers de trop mince baguette :

Si c’était moi, je prendrais un gourdin.

Moi, s’il se peut, reprit le bon hermite,

Je te voudrais corriger en douceur.

Mais sur mon Dieu, ta langue est trop maudite ;

Je n’en puis plus, et je prends de l’humeur.

Ah ! dit Renaud, c’est œuvre de mérite

Que de souffrir tout vitupère en paix ;

Le doux Jésus à cela nous invite.

Mais, sur ma foi, tu n’es qu’un hypocrite,

Un faux dévot, plus vaurien que jamais.

Sur ce propos le pénitent applique

Cinq ou six coups de fouet bien assenés

Au fier Renaud, qui fournit pour réplique

Un coup de poing si ferme sur le nez

Que tout le corps chancela sous la tappe.

Renaud disait : Frère, si je t’attrappe,

Tes reins bénis en auront tant et tant.

L’autre se tait, et fustige d’autant.

Renaud tirant à lui le cordon sale

De Ferragus, est près de l’étouffer ;

Et celui-ci d’un coup de sa sandale

Le jette à terre, et croit en triompher.

Renaud se lève, et le choc recommence ;

Quand un grand bruit qu’à la porte on entend

Vient mettre encore au plus fort de la danse

Martel en tête à chaque combattant.

Ave ! cria de loin le bon apôtre,

À poing fermé frappant toujours Renaud,

Qui sur le champ le lui rendait tout chaud

Et coup pour coup : l’un n’attendait pas l’autre.

Ouvrez, ouvrez, criait-on du chemin ;

Et le combat allait toujours son train.

Enfin pourtant l’hermite sans chaussure

Court à la porte écumant de courroux,

Applique l’œil au trou de la serrure,

Et d’une barre appuyant ses verroux :

Je n’ouvre point, dit-il, à des gendarmes.

On lui repart : Nous pouvons bien sans armes

Forcer la porte et passer malgré vous.

Renaud sur l’heure oubliant sa querelle,

Va secourir l’hermite qu’on harcelle.

Ouvre, dit-il, ouvre à ces malotrus ;

Nous leur ferons bientôt voir qui nous sommes.

L’hermite ouvrit, et fit entrer quatre hommes,

Quatre guerriers bien faits et bien vêtus.

Or, d’où, par où, comment sont-ils venus ?

Je devrais bien, n’est-ce pas, vous l’apprendre

Sans débrider, mesdames, sur le champ ?

Vous n’aimez pas que l’on vous fasse attendre ?

Mais, s’il vous plaît, permettez-moi de prendre

Quelque répit ; et puis dans l’autre chant,

Qui sans mentir est assez attachant,

Vous saurez tout, si vous daignez m’entendre.

CHANT IV.

De leur côté, les Paladins ont attrapé et guéri Roland à coups de bâton. Ils partent ensemble retrouver Charles. En chemin, ils rencontrent Lucine et Lindor qui leur donnent nouvelles de Renaud. Ils le trouvent dans la cabane, en train de se battre avec l’ermite.

Pendant ce temps, Charles est assiégé par une immense armée hétéroclite et puissante.

Les Paladins convainquent Ferragus que son nouvel état ne l’empêche pas de les accompagner. Leur route passe par un col gardé par deux géants qui les capturent avec leur filet. La lance magique d’Astolphe dissipe l’enchantement. Ferragus convertit et baptise les géants qui se joignent à eux. Ils rencontrent une belle dame qui pleure.

 

Ce sont vraiment deux fières maladies

Que la rougeole et l’amour, quand quelqu’un

Ne les prend pas dans le temps opportun.

De la jeunesse elles semblent amies :

Elles lui font plus de bien que de mal ;

Mais aux vieillards leur effet est fatal.

L’une les tue, et l’autre qui se joue

De leur bon sens, au mépris les dévoue.

À tous amours il nous faut renoncer

Quand dans ce monde on atteint certain âge

Que pour raison je ne veux énoncer :

Car, voyez-vous, la beauté déménage

Avec le temps, et du matin au soir,

Ou peu s’en faut, emporte sans espoir

Tout souvenir du plus charmant visage.

Que le vieillard, quand il croirait voir clair

Le bon succès du traité qu’il projette,

N’espère pas de plaire à la fillette.

Trèfle de mai plaît à la brebiette,

Non pas foin sec, nourriture d’hiver.

Pauvre vieillard ! tu donnes à ta belle

Bagues, colliers, et bijoux précieux :

La jouissance en est douce pour elle,

Et le plaisir se peint dans ses beaux yeux ;

Mais ne crois pas qu’elle t’en aime mieux.

Quand la nature organisa les dames,

De tant de plis leur cœur fut obombré[11],

Comme un oignon sous cent peaux enterré,

Qu’on n’atteint point au secret de leurs âmes.

Aussi jamais nous n’y pouvons rien voir.

Tel est haï, qui croit qu’on l’aime encore ;

Tel autre pleure et se croit sans espoir,

Quand en secret sa maîtresse l’adore.

[***]

Trois fois heureux le sénateur romain,

Le bon Roland, s’il eût su la rubrique,

Lorsqu’amoureux de la belle Angélique

Qui l’accueillait d’un air doux et bénin,

Il soupirait à tourner un moulin !

C’était la fleur des paladins de France ;

Mais l’amour n’a ni frein ni révérence ;

L’amour traita Roland comme un faquin,

Sa pauvre tête en battit la campagne,

Et jamais fou ne le fut à tel point.

Il mit à sac la Provence et l’Espagne,

Fut au détroit, et ne marchanda point :

Nu comme un ver il s’y jette à la nage,

Et s’en va droit à l’africaine plage,

Où sur le sable il eût fini ses jours

S’il n’eût reçu de France un prompt secours.

Vous savez bien qu’à l’étrange nouvelle

De son neveu qui perdait la cervelle

Charles à Paris pleura comme un enfant :

Même il voulait l’aller par tout cherchant,

Mais on s’attroupe, on s’oppose, on l’arrête,

Et ses barons se chargeant de la quête,

Lui font serment de ramener Roland

Ou sage ou fou, selon qu’il a la tête.

Le bon Richard et le vaillant Alard

Vont de conserve avec le duc Astolphe ;

Et tous les trois entrants à Gibraltar

Voyent le fou qui traverse le golfe,

Sans peur, sans honte et sans aucun égard.

D’un moindre élan la brûlante fusée,

Masse de nitre et de soufre embrasée,

Va sillonnant les campagnes de l’air,

Qu’il ne fendait les vagues de la mer.

On l’atteignit à la rive africaine,

Sans mouvement sur le sable étendu.

Ce fut un bien. Comment aurait-on pu

Le garotter comme on fit ? On l’entraîne

Comme un mouton (car c’est à son insu)

Dans une grotte, et l’on ouvre la veine

D’où le sang sort à grands flots répandu.

Il paraît mieux ; mais il n’en est pas quitte,

Et pareil fou ne guérit pas si vite.

Les trois guerriers à chaque heure du jour

Pieusement infligeaient au malade

Cinquante coups de lourde bastonnade ;

Et des repas le service était court :

C’était pain sec et boisson d’eau de mare.

Le traitement vous semblera barbare ;

Mais sans cela Roland demeurait fou.

Or il guérit, et vous voyez par où :

Force eau de puits dont on n’est point avare,

Force bâton, et pain à lèche-doigt.

Un autre a dit qu’Astolphe alla tout droit

Jusqu’à la lune, où dans certaines phioles

Il vit à part avec soin resserré

De chaque fou le bon sens égaré.

Le conte est beau ; mais ce sont fariboles :

Voici le vrai. Veut-on guérir les fous ?

Le spécifique est le jeûne, et les coups.

Le bon Roland guéri de sa folie :

Oh ! oh ! dit-il, fixant les paladins,

Où sommes-nous ? comment, par quels chemins

Nous trouvons-nous ici de compagnie ?

Astolphe dit : Ne le demande pas ;

Mais rends bien grâce en dévote prière

À ton Sauveur, qui t’a tiré d’un pas

Dont sans miracle on ne se tire guère.

Le paladin voulut savoir son mal.

Lors on lui dit comme perdant la tête

Il a brouté, vécu comme une bête ;

Et comme au bruit de l’accident fatal

Charles a mis sa baronnie en quête

Pour le chercher partout. Roland rougit

En s’écriant : Amour traître et maudit,

C’est donc pour toi que j’ai perdu l’esprit !

De leur succès les guerriers faisaient fête,

Quand de Paris il survient un héraut.

Messieurs, dit-il, apprenez qu’il vous faut,

Coûte qui coûte, aller droit en Espagne ;

Et parmi vous si vous avez Renaud,

Qu’à toute hâte il se mette en campagne.

Le bon roi Charles, en proie aux sarrasins,

A grand besoin de tous ses paladins.

Sur ce propos la troupe s’achemine ;

Mais ne trouvant de nef à la marine,

Et ne sachant par terre le chemin,

On s’aventure, on se fie au destin.

Après trois jours de marche à la bouline,

Les paladins font rencontre un matin,

Dans un grand bois, de la belle Lucine :

Elle était là tout près de son époux,

Riant, chantant, d’une allégresse telle,

D’un air si gai, si naïf et si doux,

Qu’en la voyant on jouissait comme elle.

Roland l’aborde, et sa troupe le suit.

Tous à la fois saluèrent la belle

Avec respect ; et la belle en rougit ;

Puis souriant d’une grâce infinie,

Au même instant rendit la courtoisie.

Lorsqu’à Lucine on s’enquiert de Renaud :

Braves guerriers, répond-elle aussitôt,

Au fond du cœur je garde son image ;

Je lui dois tout : son généreux courage

M’a récemment arrachée au trépas.

Depuis trois jours quittant ce lieu sauvage

En d’autres lieux il a porté ses pas.

Disant ces mots, du doigt elle leur montre

Par quel chemin Renaud s’en est allé,

Les suppliant, s’ils en font la rencontre,

Que de leur bouche il lui soit rappelé

Comme à jamais une reine sensible

Conservera le tendre souvenir

De ce héros, dont le bras invincible

D’un sort affreux à su la garantir.

Pendant cela, Roland lorgnait la belle

En tapinois, et dit à Richardet :

Ce minois-là m’agite le toupet :

Allons-nous-en ; ma cure est trop nouvelle.

Attends, attends, dit Astolphe en françois ;

Un baliveau qu’à quatre pas je vois

Nous va fournir la douce médecine

Que nous t’avons fait prendre à la marine.

À ce propos Roland baisse le front,

Et prend le large avec sa compagnie.

Sur leur chemin se trouve une abbaye

Bâtie au frais dans un joli vallon.

C’étaient vraiment enfants de saint Jérôme,

Mangeurs d’herbage et buveurs d’oxycrat[12].

Quand Roland vit si peu de chose au plat :

Voici des fous, dit-il ; c’est le symptôme :

Guérissons-les. Nous n’avons pas le baume,

Reprit Astolphe ; il y faut le battoir.

Lors un vieillard de face vénérable,

Dont l’aspect seul ramenait au devoir :

Messieurs, dit-il en se levant de table,

Reposez-vous dans notre humble manoir,

Vous y verrez comme dans un miroir

La vérité qui vous est étrangère :

Car vous errez de chimère en chimère,

Dans vos erreurs croyant trouver le bien ;

Vous le croyez, vous n’y connaissez rien.

L’homme mortel est la fleur éphémère

Qui dans un jour se fane et se flétrit ;

Mais l’âme reste et jamais ne périt.

A-t-elle fait le bien ? sa récompense

Est de rentrer au sein du Créateur,

S’y couronnant de gloire et de splendeur ;

Mais quand elle a péché sans pénitence,

Elle s’abîme en un gouffre de feux.

Pour éviter un sort si rigoureux,

Nous supportons une vie assez dure :

Dure à vos yeux, si j’en juge à votre air ;

Mais nos festins d’herbages et d’eau pure,

Préservatif des tourments de l’enfer,

Sont quant à nous exquise nourriture.

Prenez le froc, dépouillez votre armure,

Et ce sera pour vous profit tout clair.

Non, dit Roland ; notre affaire est en France

Où de la foi nous requiert la défense ;

Une autre fois il en sera parlé.

Et puis, songez qu’au devoir monastique

Si chacun est par le ciel appelé,

Il n’y faut donc qu’une demeure unique ;

Et le contraire est dûment révélé.

L’avis est bon, mon fils, et je l’accepte,

Reprit l’abbé : conseil n’est pas précepte ;

Mais qui saura connaître la valeur

De ces faux biens que du monde on achète,

S’attachera plein d’une sainte ardeur

À son salut dans notre humble retraite.

J’ai vu le monde, et l’ai vu plus d’un jour.

Triste jouet de fortune et d’amour

J’en fus l’idole au printemps de ma vie.

Jeunes beautés et seigneurs de la cour

Me caressaient à l’envi tour à tour,

Et j’en voyais sécher sur pied l’envie ;

Mais l’horizon s’est promptement changé :

Car la beauté qui m’avait engagé,

Et qui semblait m’aimer à la folie,

Se prit bientôt d’une autre fantaisie,

Et toute entière à ce nouvel amant

N’eut plus pour moi que mépris et que haine.

D’une autre part, même revers de scène.

De mon patron je me croyais chéri,

Et j’avais l’air d’être son favori ;

Mais sur tout autre il répandait ses grâces.

J’étais celui qu’il appelait exprès

Pour l’escorter aux tournois comme aux chasses ;

Mais il donnait aux plus mauvais sujets

Les bons emplois et les utiles places.

Je détestai les pièges de l’amour ;

J’appréciai les services de cour

Où des tyrans s’exerce le caprice :

Je pris le froc, et vins dans ce séjour

Servir mon Dieu, l’implorer chaque jour,

Avec l’espoir de fléchir sa justice.

Ne soyez pas étonné de nous voir

Un sûr hospice en terre sarrasine :

La charité nous y tient lieu d’avoir,

Nous exerçons gratis la médecine

Pour les payens ; et la grâce divine

Donne à nos soins des succès merveilleux.

Comme l’on dit de l’éléphant sauvage,

Qu’à jeune vierge il craint de faire outrage,

Mais la caresse et l’amuse en ses jeux ;

Notre secours dont on sent l’avantage,

Secours utile et jamais onéreux,

Chez les payens nous laisse sans dommage ;

Et même encor dans les temps désastreux

Par quelques dons ce peuple nous soulage.

Le vieil abbé n’en dit pas davantage.

Les paladins mangèrent un croûton ;

Puis au bon homme ils dirent sans façon :

Père, nos corps sont bien las du voyage.

L’abbé n’avait ni couvertes ni draps ;

Il leur donna deux larges matelas

Qu’il aspergea saintement d’eau bénite,

En leur disant : Dormez sans nul émoi,

Braves guerriers défenseurs de la foi.

Ils dorment bien douze heures tout de suite ;

Puis ils s’en vont, en prenant leur congé

De dom prieur et de monsieur l’abbé.

Ils font chemin sans relâche, et si vite

Qu’à nuit tombante ils se trouvent menés

À la cellule où Renaud et l’hermite,

Comme j’ai dit, se donnaient sur le nez.

Quand les guerriers, entrés dans l’hermitage,

De leur cousin virent le beau visage

En vingt endroits si bien égratigné :

Est-ce le chat, l’ami, qui t’a peigné ?

Lui dirent-ils. Renaud se mit à rire.

Avec le père ici j’ai pelotté[13]

Après souper, n’ayant plus rien à frire,

Répondit-il ; je hais l’oisiveté.

Puis, quand Renaud conta toute l’affaire

De Ferragus, ils furent ébahis,

Criant : Jésus ! Et le duc d’Angleterre :

Ma foi, dit-il, si grâce au crucifix

Celui-ci peut à Satan se soustraire,

Que de brigands ont droit au paradis !

[***]

Laissons-les là, revenons à la France

Où maints guerriers déjà sont à cheval

Le casque en tête, et brandissent la lance

S’en escrimant chacun tant bien que mal.

Pour Ganelon c’était un beau régal :

Il jouissait tout bas de l’espérance

De voir bientôt par noire trahison

Charles en péril de mort ou de prison.

Force Lapons aux gens de Cafrerie

S’étaient unis, et de nos chevaliers

Promettaient faire autant de prisonniers.

Ces Cafres-là, géants en nègrerie,

Semblaient des tours. Ils portaient à la main

Masses de poids, telles qu’un vieux sapin

Ne paraîtrait auprès qu’une traverse.

Charles pensa tomber à la renverse

Quand il les vit. Mais le pire de tous

C’est le Lapon, race perfide et vile,

Dont le plus grand vous arrive aux genoux.

Ils sont nerveux, gros, robustes et roux,

Couverts de poil, et de nature agile,

Comme crapauds sautillant tout au mieux :

Avec cela grands bras, doigts monstrueux,

Énorme bouche, imperceptibles yeux.

Ils s’escrimaient au milieu des batailles,

D’outils aigus, de lances et d’épieux

Qui des chevaux transperçaient les entrailles.

Aux fantassins ils n’étaient pas plus doux ;

Ils se fourraient entre leurs deux genoux,

D’où travaillant avec leurs mains crochues,

Ils arrachaient prises inattendues.

Charles bientôt vit à pied ses guerriers,

La fine fleur de sa cavalerie ;

Et les soldats de son infanterie,

Pauvres moutons qui ne sont plus béliers.

Ce dernier trait fit aux dames de France

Mener tel deuil, qu’elles auraient je pense

Donné le bien, le pain de leurs maris,

Pour rattraper ce qu’on leur avait pris.

La femme à l’homme était meuble inutile,

Et c’était fait de la race des Francs,

De cette race en exploits si fertile,

Si Charles n’eût publié certains bancs.

Il ordonna par sages règlements,

Qu’aucun guerrier ne sortit de la ville,

Sans excepter les meilleurs combattants,

Et sur les murs qu’on restât immobile,

Faisant pleuvoir les dards sur ces Lapons

Si bien appris à faire des chapons.

Les Africains, gigantesque canaille,

La masse en l’air courants à la muraille,

Aux assiégés causèrent grand effroi.

Et dans Paris les jeunes demoiselles

À tous les saints vouaient mille chandelles.

Charles fit bien ; il mit en ce grand jour

Dix paladins en garde à chaque tour.

Du haut des cieux l’étoile orientale

Peignait les airs d’un coloris vermeil,

Et la fraîcheur dont elle est libérale

De la nature excitait le réveil :

D’Hypérion la fille matinale,

La belle Aurore embellissant les airs,

Chassait la nuit et montrait l’univers :

Lors sous les murs s’entend un bruit étrange,

Non de clairon, trompette ni tambour,

De cris, de cors ; c’est un affreux mélange ;

C’est l’Africain qui devance le jour.

Les paladins du haut de chaque tour

Font à propos jouer leurs arbalètes,

Et vont perçant ces formidables bêtes

Que l’on prendrait pour montagnes de chair.

Quatre ou cinq mois après ceux de l’hiver,

Quand vos maisons de mouches seront pleines,

Vous aurez beau les tuer par centaines

Et par milliers, il en surviendra tant

Que vous croirez en avoir tout autant ;

Ou quand la terre est de feuilles couverte,

Au pied d’un chêne agité par le vent

Regardez l’arbre ; y voit-on de la perte ?

C’était ainsi qu’à ce premier alerte

Les paladins jetant sans faute à bas

Force géants, il n’y paraissait pas.

Ils sont à pied ; car quelle est la monture

Aux plus grands poids ayant durci son dos,

Qui porterait de semblables fardeaux ?

Bridedor même y ferait de l’eau claire.

Ces messieurs-là touchent des pieds à terre

Sur l’éléphant le plus grand, le plus gros ;

Et c’est à pied qu’ils vont toujours en guerre.

Leur stature est de seize pieds au moins,

Et qui n’en a que dix par aventure

Leur semble un nain, avorton de nature.

Ils vont aux murs comme à faucher des foins ;

Mais le rempart était matière dure,

Et les géants voyent qu’il est trop haut

Pour espérer de le franchir d’un saut.

Que firent-ils ? Ils eurent la malice

De se hisser tous à califourchon

L’un dessus l’autre, en simple caleçon

Et supprimant l’armure de la cuisse,

Pour épargner le cou du compagnon

Que les cuissarts auraient mis au supplice.

Ainsi pourvus d’un premier échelon,

Ils comptaient bien les augmenter, selon

Qu’exigerait la hauteur des murailles.

C’est comme on voit un rustre en ses gogailles[14]

Mettant fort bien bout à bout deux bâtons,

Faire tomber fruits hors de sa portée ;

Et s’il y faut des instruments plus longs,

Pièce nouvelle aussitôt est entée.

Semblable greffe est aussi le moyen

Des géants noirs ; mais si Dieu le veut bien,

C’est à leur dam qu’ils l’auront ajustée.

Une des tours avec son terre-plein,

Que l’on nommait le rempart de la Seine,

Avait pour chef un neveu de Zerbin.

Il voit venir la cohue africaine

L’un portant l’autre accourant au château :

C’était trop peu pour atteindre un créneau.

On tierce alors ; c’était là leur système.

Au second Cafre on ajoute un troisième

Qui du rempart attrape le niveau.

À droite, à gauche il fait rouler sa masse

Sur les Français avec tant d’efficace

Qu’il en écrase un cent sur le carreau :

Puis sur le mur il saute avec audace,

Poussant en l’air de si terribles cris

Qu’ils font trembler tous les coins de Paris.

Il se retourne en éclatant de rire,

Prend par la main son compagnon, le tire

Au haut des murs ; et tout son camp l’admire.

Alors accourt le neveu de Zerbin,

Son frère avec, tous deux la lance en main

Aux deux géants portant fière estocade.

L’un tombe mort du coup : son camarade

Le flanc percé lève son assommoir,

Propre de reste à mettre en marmelade

Le paladin, s’il fait bien son devoir ;

Mais le chrétien à propos s’évertue,

Sachant très bien se tirer à l’écart ;

Et le butor, sans adresse et sans art

Joignant son poids au poids de sa massue,

Tombe tout plat. L’Écossais sans retard

Courant à lui, le perce à la visière

Où son épée enfonce toute entière.

Le sang du monstre inonde le rempart.

Le bras doué d’une force magique

Maugis alors vient la mettre en pratique,

Et lance au monstre un énorme rocher

Qui, s’incrustant justement à sa tête,

À ses voisins donne aussi sur la crête,

Et les fait tous à la fois trébucher.

Du camp payen la détestable engeance

Frémit du coup, et poussant mille cris,

Tous en fureur accourent à Paris

Pour signaler leur rage et leur vengeance.

Les paladins lancent de haut en bas

Flèches et dards, créneaux, quartiers de pierre ;

Mais les payens ou ne les sentent pas,

Ou les sentant ne s’en émeuvent guère.

En telle foule, avec un tel effort

Ils vont battant, que la porte du fort

Sous leur marteau se brise comme un verre,

Et le bon Charles en est triste à la mort.

Avez-vous vu l’habitant du village

Se mettre en quatre au temps d’un grand orage

Pour contenir, s’il le peut, dans son lit

Quelque ruisseau que l’ouragan grossit ?

À pleines mains tout le long du rivage

Il va portant chicots d’arbre et cailloux ;

Mais l’onde croît, la digue a le dessous,

Et le torrent s’ouvre un libre passage.

Les sarrasins en allaient faire autant,

Sans un fossé qu’en homme actif et sage

Charles avait fait creuser profondément,

Puis recouvrir et de terre et d’herbage.

Les sarrasins n’y songeaient nullement :

Les plus ardents de fureur et d’audace

Sont les premiers qui tombent dans la nasse ;

Maint autre après donne au même panneau,

Et la tranchée est bientôt au niveau.

Le villageois dresse pareille embûche

Auprès d’un pin, d’un hêtre ou d’un ormeau,

Au méchant loup, qui souvent y trébuche

Quand sous son poids s’éboule le terreau,

Et le chasseur l’assomme à coup de bûche.

Ainsi les Francs au bord de leur fossé

Courent en foule ; et là par aventure

Si quelque Cafre ose montrer le nez,

Force bâtons lui donne sur la hure,

Pour essayer à quel point elle est dure.

Je me souviens encor qu’étant enfant,

Au bord d’un lac avec mon arbalète,

Quelque crapaud laissait-il voir sa tête,

Je lui tirais dans un œil justement :

C’est en petit même jeu, même fête.

Mais la nuit vient : le payen rentre au camp,

Et le Français raccommode sa porte,

Bénissant Dieu de l’heureux dénoument.

Alors à Charles un espion rapporte

Que de l’Égypte une immense cohorte

Dans le moment paraît comme un éclair,

Accompagnant princesse de bon air,

De leur soudan la fille et l’héritière :

Portant haubert et panache et visière,

Au lieu de jupe et guirlande et rubans.

Despine aussi, dit-il, avec ses gens

Vient d’arriver équipée en guerrière :

Belle à ravir, mais de mine si fière,

Que le dépit éclate en ses beaux yeux.

Charles à ces mots s’arrache les cheveux,

Ses cheveux blancs dont il n’avait plus guère.

Charles gémit, et sa douleur amère

C’est de voir l’âge enchaîner sa valeur.

[***]

Laissons-le un peu déplorer son malheur,

Et retournons à ce saint hermitage

Où Roland rit du dévot équipage

De Ferragus, et rit de tout son cœur.

Autant en font aussi les autres hôtes

Du pénitent : ils en ont mal aux côtes.

Tous à l’envi vont lui disant son fait

Par tous les mots que produit l’alphabet.

Lui se recueille au rappel de ses fautes,

Baisse les yeux, et demeure muet.

Chien de boucher qui passant dans la rue

Est aboyé par un tas de roquets,

Va son chemin dédaignant leurs caquets ;

Le lièvre encor, quand la bise est venue,

S’enfonce au gîte et souffre en paix le vent :

Tel Ferragus, tranquille sur un banc,

Écoute tout sans avoir l’âme émue,

Puis à la fin, d’un air modeste et doux :

Frères, dit-il, à quel jeu jouons-nous ?

N’êtes-vous pas de la race chrétienne ?

D’où veux-tu donc, dit Roland, que l’on vienne ?

Ma foi, messieurs, repartit Ferragus,

On vous croirait rameaux d’une autre vigne

Que celle-là, dont le nom nous désigne

Notre Sauveur lui-même et ses élus.

Car, dites-moi, n’est-ce pas chose indigne

D’injurier un homme qui vit bien,

Eût-il vécu jadis comme un vaurien ?

Ce beau papier fut torchon de cuisine,

Ou tablier de sale gourgandine,

Ou, qui pis est, vieux chiffon de latrine.

Ainsi, messieurs, l’homme qui dit adieu

À tous péchés, pour se donner à Dieu,

Devient un cygne ; et tel je suis peut-être.

Roland repart : Finissons ce jeu-ci,

Et rendons grâce à notre divin maître

Qui, te daignant recevoir à merci,

S’est fait entendre à ton cœur endurci.

Il veut t’armer en faveur de la France,

Et te donner part à sa délivrance.

Asie, Afrique ont uni leurs moyens

Pour l’opprimer sous le joug des payens.

Comme je crois, si le zèle t’anime

Pour cette foi que nous défendons tous,

Quitte ta hutte et t’en viens avec nous.

Non, dit l’hermite, il n’est pas légitime

Qu’un pénitent sous la haire et le froc

Porte l’épée ou la lance en un choc ;

Noble Roland, ce nous serait un crime.

Roland sourit, et dit : En certains cas

Religieux se changent en soldats,

Et contre Turcs, payens ou renégats,

Peuvent porter et cimeterre et lance.

Moines vivant d’œufs ou de harengs crus,

Moines chaussés ou bien moines pieds nus,

Capuchonnés ou non, tous ont dispense

En pareil cas, du jeûne et des statuts.

S’il est ainsi, dit alors Ferragus,

Je vous suivrai ; mais passons par l’Espagne,

J’ai caché là mes guerriers attributs

Dans une grotte au pied d’une montagne ;

C’est, disons-nous, la grotte de Margus.

Margus, dit-on, eut là sa sépulture.

Quand il mourut d’une étrange morsure

Qu’à son talon fit un cancre marin.

Les paladins se mettaient en chemin

Bien satisfaits, quand Ferragus ajoute :

Braves guerriers, nous trouverons en route

Un rude pas, si vers le port voisin

Nous cheminons pour y prendre un navire.

Roland reprit : Qu’est-ce que tu veux dire ?

Nous abattrons la griffe des lions,

Nous passerons à travers les démons.

De vos exploits je ne suis point en peine,

Dit l’Espagnol ; je veux vous prévenir

Du grand péril où c’est moi qui vous mène.

Ici prudence à valeur doit s’unir :

Force n’est rien sans art qui l’accompagne.

Vers le sommet de l’énorme montagne

Vous gravirez par un étroit sentier,

Si fort étroit, à distance si haute,

Que par malheur si le pied vous fait faute

Il vous faudra, tombant d’un tel grenier,

Dégringoler pendant un jour entier.

Aux deux côtés de ce sentier perfide

Sont deux rochers dont l’art a fait deux tours

Comme au rivage où l’amante timide

Du beau Léandre, allumait tous les jours

Certain fanal qui lui servait de guide.

En même temps aussi ce double fort

Barre la rade et domine le port.

Dans ce détroit aussitôt qu’on arrive,

Deux forts géants, sans vous crier qui vive,

Dans un filet vous enferment d’abord

Comme pêcheurs en mer ou sur la rive ;

Mais ces filets sont du plus dur acier,

Et pèsent bien environ un millier.

Que ferais-tu, Roland, sous cette cage,

Avec ton fer, ta force et ton courage ?

Mais supposons encor, mon cher ami,

Qu’un bon hasard du filet t’affranchisse ;

Ces deux géants du haut de leur hospice

Te feront voir étoiles à midi :

Faisant pleuvoir sur toi par la fenêtre

Pierres qui sont d’un tel poids et relief,

Qu’elles feront couronne sur ton chef

D’une autre ampleur que couronne de prêtre.

Et si tu peux à tel choc résister,

Le plus terrible encor va te rester.

Les deux géants descendront sur la place,

Et contre eux deux tout seul que feras-tu ?

Nous viendrons bien assister ta vertu ;

Mais je t’ai dit par quel étroit espace

Il faut passer ; et qui le manque, est mort.

Roland repart : Point de fâcheux rapport ;

J’ai l’appétit de me voir face à face

De ces messieurs et de leur double fort.

Soudain on part ; l’hermite est à la tête,

Chantant Ave, marmottant Oremus :

Les autres vont causant du moins, du plus,

Comme font gens qui sont en même quête.

Vers le midi la brigade est en haut ;

On voit les tours, et là Roland s’arrête

Pour décider qui du premier assaut

Aura l’honneur à cette grande fête.

Des six guerriers le plus fort c’est Roland ;

Et puis après Renaud de Montauban ;

Puis Ferragus ; mais il n’a point d’épée.

Les autres sont doigts de la même main.

Moi j’essuîrai la première bordée,

Leur dit Roland ; et si le sarrasin

A le dessus, Renaud viendra soudain

Me relever : c’est assez ; car ma vie

Est, comme il sait, du trépas garantie.

Derrière tous se tiendra Ferragus,

Disant pour nous maint et maint Oremus ;

Car ce seraient armes trop inégales

Avec géants que cordons et sandales.

Disant ces mots, il avance au donjon.

Il est dessous les lucarnes fatales ;

Et le filet tombe en bas comme un plomb.

Sous l’herbe fraîche ou sous un tas de paille

Vous avez vu la perdrix ou la caille

Que fixe au sol l’aspect du chien d’arrêt

Et qu’un chasseur couvre comme il lui plait

De ses réseaux à grosse et forte maille :

L’oiseau s’agite et se tourmente en vain ;

Il prend l’essor, et retombe soudain ;

Et plus il cherche à sortir de la nasse,

Plus il s’empêtre et plus il s’embarrasse.

Ainsi Roland se consume en efforts

Des pieds, des mains, des dents, pour se soustraire

À son filet, qui d’autant plus le serre.

Renaud accourt, criant : Sortez dehors,

Vilains mâtins. Il tire sa Fusberte,

Frappe à grands coups, mais frappe en pure perte

Sur le filet ; ses chaînons sont trop forts,

Ils sont moins doux que les griffes du diable.

Renaud frappait sur l’acier intraitable

À coups perdus, lorsque de l’autre tour

Autre filet tout aussi détestable

Que le premier, l’enveloppe à son tour.

Lors aux deux forts paraît une ouverture,

Et c’est par là que l’on guinde au château

Les deux captifs, qu’on jette en des cachots

Privés du jour, de cette clarté pure

Du monde entier journalière parure.

Avec fureur s’avance Richardet,

Suivi d’Alard. Ferragus pleure, et pense

Que ses péchés ont tissu le filet

Qui des héros enchaîne la vaillance.

Il se voudrait précipiter là-bas

Au pied du roc, mais il ne le fait pas :

Car on se damne en se tuant soi-même.

En ce moment par même stratagème

Sur les Français tombent les deux réseaux.

Moins empêtrés sont deux jeunes oiseaux

Pris dans la glu, captifs dans une cage,

Que ne le sont les deux jeunes héros

Se débattant pour sortir d’esclavage.

Astolphe y court, sa lance fée en main :

C’est celle-là dont le chantre divin

Du Ferrarois nous conte les merveilles.

Elle est d’or pur, de vertus sans pareilles.

Écueils en mer, armures au combat,

Tout sous ses coups s’évanouit, s’abat.

Astolphe à peine en frappe la ferrure

Des deux filets, qu’il y fait ouverture,

Tant est puissant cet ouvrage enchanté ;

Et les Français sont mis en liberté.

Un des géants balançant une poutre

Sort de sa tour, veut venger son filet :

Le duc anglais lui donne son paquet ;

La lance d’or le perce d’outre en outre

Droit au nombril. Le géant renversé

Tombe à tel bruit, que vous croiriez entendre

Un gros vaisseau violemment poussé

Contre un écueil, par le vent courroucé.

L’autre géant accourt pour le défendre :

La lance d’or (voyez qu’elle en sait long !)

Le touche à peine ; il tombe comme un plomb.

Astolphe alors lui saute sur la crête,

Et si serré dans le filet l’arrête,

Qu’il ne s’y peut mouvoir ni point ni peu ;

Puis court à l’autre, et lui fait même jeu.

Ferragus reste à garder les otages :

Les autres vont parcourir les étages

Des deux châteaux, pour r’avoir leurs amis ;

Visitant tout jusqu’aux moindre passages

De-çà de-là ; comme on voit des fourmis

Parmi les tas de nos moissons nouvelles

Chercher les grains qui tombent des javelles.

Mais Ferragus ne perdait pas son temps :

Il enseignait fort bien aux deux géants

Du bon Jésus le dogme et la police :

Comme là-haut l’éternelle justice

Fera la part des bons et des méchants,

Aux uns la joie, aux autres le supplice ;

Et comme enfin par le premier péché

Dans son esprit, dans sa chair entaché,

L’homme a reçu les semences du vice.

Du faux Mahom il leur fait voir l’abus,

Et qu’Apollon n’est qu’un dieu de bibus[15].

Tant et si bien enfin les endoctrine,

Que leur cœur s’ouvre à la grâce divine,

Et qu’embrassant la foi du Rédempteur,

Ils ont l’amour et la soif du baptême.

Lors, pour montrer à leur convertisseur

Qu’ils sont chrétiens de cœur comme lui-même,

L’un d’eux lui dit : Ami, tes deux guerriers

Sont en tel lieu, que par aucuns sentiers

Il n’est moyen d’en découvrir la cache ;

Mais je saurai, si ta main me détache,

Te ramener ces braves chevaliers ;

Et ne crains pas ici de contrebande.

L’hermite dit : La prudence commande

De ne se pas fier sitôt aux gens.

Je suis sans arme, et ta force est si grande

Que tu serais mon maître en peu de temps :

Dis-moi la place, enseigne-m’en la route.

Lors le géant : Tout au fond de la tour

Un gros massif en manière de croûte

Couvre une geôle impénétrable au jour :

Tu tournerais vainement à l’entour.

Détache-moi ; ne crains rien ; je te jure

Qu’à notre foi je ne serai parjure.

L’hermite alors ne dit ni oui ni non ;

Croit, ne croit pas, se frotte le menton,

Rêve, et se tait. Mais le duc d’Angleterre

Sort de la tour écumant de colère,

Court aux filets, et s’élance aux géants

Comme le loup sur les agneaux tremblants.

Rendez-les-moi, dit-il, (et de la terre,

Sa voix, ses cris retentissaient aux cieux).

Mes compagnons… rendez-les-moi tous deux,

Ou sous mes coups vous mordrez la poussière.

Il dit, et lève en l’air son cimeterre,

Mais Ferragus s’écrie : Ils sont chrétiens ;

Et renonçant à tous rites payens,

Au saint bercail ils ont tous deux pris place,

Et m’ont promis de nous rendre Roland

Si je veux bien les tirer de la nasse.

J’en suis tenté, mais je n’ose pourtant ;

Qu’en pensez-vous ?… que faut-il que je fasse ?

N’en lâchons qu’un, dit Astolphe. On le fait.

Le géant sort modeste tout-à-fait,

Baise humblement les deux pieds de l’hermite ;

Puis tout courant va chercher à la tour

Les paladins, et les ramène au jour.

Ne croyez-pas qu’on exprime si vite

Comme aux Français ce moment paraît doux,

Qui sains et saufs les réunissait tous.

Mais c’est vraiment encor bien autre chose

Quand on apprend cette métamorphose

Des deux payens gagnés à Jésus-Christ ;

Ce fut alors que chacun s’attendrit.

Roland, Renaud, pleurent à chaudes larmes,

Et tout autant en font leurs frères d’armes.

L’autre géant est relâché soudain,

Et l’on descend par le plus court chemin.

Les bons géants, le filet sur l’épaule,

Ont à la main en manière de gaule

Leurs soliveaux, et sont d’un cuir épais

Bien recouverts, pour repousser les traits :

Ayant appris qu’un bon dard les éventre

Tout aussi bien que d’autres, quand il entre.

Sur le chemin se rencontre un ruisseau

Où Ferragus leur donne le baptême.

Chacun avait son nom dès le berceau ;

Par convenance on leur laisse le même :

Car on trouva qu’il leur séiait fort bien.

En Arabie au langage payen

C’était jadis Skilie et Nighibête ;

L’un c’est Fracasse, et l’autre c’est Tempête,

Quand on les nomme en langage chrétien.

Au pied du roc ils arrivaient à peine,

Qu’un bruit lointain d’armes et de chevaux

Vient les frapper ; et près d’une fontaine,

Parmi les fleurs et les gazons nouveaux,

S’offre à leurs yeux une dame qui pleure ;

Et cependant autour d’elle à toute heure

Danses, concerts se formaient tour-à-tour :

C’étaient beautés, nymphes faites au tour ;

On aurait dit déesses attroupées,

Ou pour le moins Dryades et Napées[16].

Astolphe veut savoir la chose à fond.

Belle, dit-il, d’où vient cette tristesse ?

Courtoisement la dame lui répond :

Il n’est remède au tourment qui me presse ;

Beau chevalier, passez votre chemin

Sans vous mêler de mon triste destin.

Éloignez-vous, car si ma garde impie

Vous voit ici, vous y perdrez la vie.

Astolphe alors va s’emparer d’un luth :

Il chante, il danse ; on le croit en folie.

Un sarrasin par malheur l’aperçut.

Avec fureur l’un sur l’autre travaille :

On aurait dit deux taureaux en bataille.

Lors au combat accourant par milliers,

Les sarrasins fondent sur nos guerriers.

Roland se tient près de la jeune dame,

Et cependant fait quelques coups de lame.

Le grand Renaud dans ce terrible choc,

À droite, à gauche, et de taille et d’estoc

Frappait des coups d’éternelle mémoire.

De Garbolin la véridique histoire

Dit que d’un corps il faisait deux moitiés,

Fendant les gens du toupet jusqu’aux piés.

Les deux géants aux côtés de l’hermite

Allaient partout jouant de leurs filets ;

Et les payens y furent à peu près

Tous écrasés ; le reste prit la fuite.

La dame alors, l’air un peu plus ouvert,

Mais non serein, célèbre le mérite

Des paladins, et pourtant les invite

À la laisser seule dans ce désert.

Ne croyez pas, lui dirent-ils ensemble,

Que nous laissions beauté qui vous ressemble

Seule au milieu des lions et des loups.

Grandes cités sont mieux faites pour vous ;

Là vous attend fortune moins cruelle.

Quittez ces bois, aimable demoiselle ;

Ne craignez pas de venir avec nous,

Et dites-nous l’objet de vos alarmes.

Elle essuya ses yeux baignés de larmes,

Et qui brillaient pourtant de mille feux :

Gais et sereins jugez s’ils feront mieux.

La belle dame était en grande peine ;

Et vous saurez pourquoi. Mais je suis las :

Ma voix s’enroue, et je ne m’entends pas ;

Permettez-moi de prendre un peu d’haleine.

CHANT V.

L’inconsolable et belle Philomène raconte ses amours avec Tangile et leur séparation à la suite de la traitrise du roi Pinore.

À Paris, le scélérat Ménard fait entrer les sarrasins par un souterrain. Ils sont repoussés à grand peine.

De leur côté, Olivier et Guidon le sauvage, partis dans le Nord, trouvent au fond d’une baleine tout un monde : couvent, champs et bestiaux. Y apprenant que Charles est mal en point, ils partent le rejoindre. En chemin, ils rencontrent Psyché qui cherche son mari l’Amour. Survient une barque pourrie où sont en grand péril une dame et son fils.

 

Quand le vrai seul règne en tous nos discours,

Je ne sais rien de si beau dans le monde :

Toujours le dire et l’entendre toujours,

Des plus grands biens c’est la source féconde.

Paix et bonheur circulent à la ronde ;

Point de soupçons, d’ombrages, de détours ;

La foi donnée est assez garantie ;

On la maintient au péril de la vie.

Tout au rebours, si la langue et le cœur

Sont mal d’accord, si la bouche profère

Ce qu’en secret dément l’intérieur,

Plus de bonheur, plus de paix sur la terre.

Fille du ciel, l’aimable Vérité

Du premier vrai nous transmet la lumière.

Le noir Mensonge a le démon pour père,

Le suit partout, et vole à son côté.

Heureux nos bois où des langues maudites

N’ont pas encor distillé leur venin !

On n’y voit pas ces larmes hypocrites

D’un faux ami, qui nous montre à dessein

Dans nos malheurs une pitié traîtresse,

Et dans son cœur rit de notre détresse,

Comme il se fait parmi les courtisans.

Nous ne voyons avocats ni sergents ;

Nous ne voyons procureurs ni notaires ;

Point de prisons, ni lieux patibulaires ;

Point de recors pour y mener les gens.

Sans tout cela, nos mœurs pures, intactes,

Du bien commun ne s’écartent jamais.

La foi donnée a chez nous plus d’effets

Qu’un vain amas de formules et d’actes.

Par dessus tout, la plus sainte à nos yeux

C’est celle-là de deux amants heureux.

Plutôt serait le soleil sans lumière,

Que sans constance ou berger ou bergère :

Jamais entr’eux de plainte ni de tort,

De trahison, de soupçon ni d’ombrage ;

Et de l’instant qu’à l’amour on s’engage,

Le même amour dure jusqu’à la mort.

Ne croyons pas que d’un si bel usage

Notre Arcadie ait seule l’avantage :

Fidélité parfaite se peut voir

Jusques en Perse ; et vous l’allez savoir

Dans un moment, si vous daignez m’entendre,

Et si je puis assez bien vous l’apprendre.

[***]

La belle Dame après quelque repos

Fait trêve aux pleurs qu’on lui voyait répandre,

Prend la parole, et s’exprime en ces mots :

Je suis de Balk, grande et superbe ville

Que la mer Noire entoure de ses flots.

Là tous les jours caravanes, vaisseaux,

Sont attirés par un trafic utile.

Dans ma maison sans soins et sans désirs

Je jouissais de fortunés loisirs.

On compterait peu de gens dans la Perse

Mieux partagés des faveurs du commerce.

D’un père heureux j’étais l’unique enfant :

J’étais l’amour de tout jeune Persan.

La Renommée allait exagérant

Le peu d’attraits que j’avais en partage :

Chacun voulait m’avoir en mariage :

Tous me nommaient leur vie et leur espoir ;

Et je lançais partout, sans le savoir,

De tendres feux mainte et mainte étincelle.

Car vous savez qu’innocente pucelle

Se connaît mal aux symptômes d’amour.

Je m’entendais appeler tour à tour

Cœur de rocher, fille ingrate et cruelle.

Serpent caché vous mord en trahison

Parmi les fleurs qui parent le gazon.

Un jour ainsi l’Amour cachant son aile

Fut me guetter aux yeux d’un beau garçon.

En lui parlant, j’éprouve au fond de l’âme

Je ne sais quoi, que je n’entends pas bien ;

Je crois, je doute : était-ce de la flâme ?

N’en est-ce pas ? je n’y connaissais rien.

En le quittant je perds toute ma joie ;

À la tristesse, à la langueur en proie,

Je ne sentais que le désir confus

De le revoir, de ne le quitter plus.

Quand sur la mer j’étais en promenade

Pour l’y trouver voguant dans son esquif,

Si sans le voir je parcourais la rade,

Je revenais le cœur gros et pensif.

Mais par bonheur venait-il à paraître,

Tout aussitôt je me sentais renaître.

Il était fils du seigneur de Darès :

C’est dans la Perse un riche et grand domaine.

Ses beaux yeux noirs, brillants de mille attraits,

Firent tourner la tête à mainte reine ;

Toutes voulaient sur leur trône l’asseoir ;

Et de Derbent la grande souveraine,

Ne le pouvant pour son époux avoir,

Mourut d’amour en sa poursuite vaine.

J’aimais Tangile (on le nommait ainsi).

Il se taisait ; mais il m’aimait aussi.

Dans le bois vert, le feu d’abord commence

Par absorber l’eau dont il est rempli,

Puis le bois brûle et la flâme s’élance.

Nos cœurs ainsi dans notre adolescence

À s’enflammer mirent quelque retard ;

Ou pour mieux dire, il y parut plus tard.

J’étais un jour (cette douce journée

Ne sortira jamais de ma pensée)

J’étais assise au fond d’un bois épais,

Me reposant sous des ombrages frais.

L’amant chéri, Tangile, se hasarde

À m’approcher : il se tait, me regarde ;

Je le regarde, et nous taisant tous deux

Nos cœurs parlaient le langage amoureux.

Il prend ma main, il tremble, et dit : Je t’aime.

En rougissant moi je lui dis de même,

Et j’ajoutai : N’espère rien de moi

Sans que l’hymen m’ait unie avec toi ;

J’aimerais mieux m’ôter le jour moi-même.

Tangile alors invoque tous les dieux,

Ceux des enfers, de la terre et des cieux,

Ceux des ruisseaux, des fleuves, des fontaines,

Jurant par eux qu’il sera mon époux ;

Et s’il y manque, il se soumet aux peines

D’un criminel qu’accablent sous leurs coups

Jupin, Neptune et Pluton en courroux.

D’excès d’amour on dirait qu’il expire ;

D’excès de joie à peine je respire.

Sans hésiter il va le lendemain

Trouver mon père et demander ma main.

Mon père sage agréa la prière,

Mais en secret. Jeunes gens sont légers ;

Trop tôt les croire entraîne des dangers.

Il se recueille, il médite l’affaire

Assez longtemps, puis il dit : Mon enfant,

Je ne te puis répondre sur le champ.

Prince puissant de riche dynastie,

Il te faudrait une épouse assortie.

Je suis issu moi-même, on le sait bien,

De sang royal ; mais je manque de bien,

Et sang royal sans fortune n’est rien.

Je ne pourrais suffire à la dépense

Ni de la dot, ni des frais onéreux

Que de ta noce exige la décence.

Tangile dit : Ah ! dans votre alliance,

Sans dot, sans bien je serai trop heureux.

Que me faut-il ? la seule Philomène

(C’était mon nom, que le sort aujourd’hui

Fait un signal de douleur et d’ennui).

Elle est pour moi plus qu’un vaste domaine,

Plus que tout l’or de la plage africaine :

Tout l’univers, quand il serait mon bien,

Tout l’univers sans elle ne m’est rien.

Mon père alors : Mais que dira ton père ?

Tangile dit : Ce n’est pas une affaire :

Fautes d’amour en de jeunes enfants

Trouvent toujours les pères indulgents ;

Vous le savez peut-être. Et puis encore

Je ne fais rien, non, rien qui ne m’honore :

Tout cœur sensible applaudira mon choix ;

Toute âme honnête y donnera sa voix.

Sylvain (c’était le nom qu’avait mon père) :

Mon fils, dit-il, vois blanchir mes cheveux,

Vois le regret, le chagrin douloureux

Qui hâterait la fin de ma carrière,

Me séparant d’une fille si chère.

Tangile dit : Elle vous restera ;

Auprès de vous la même elle sera.

Mon père alors : Écoute-moi, Tangile ;

Tu m’entends mal. Philomène en ces lieux

Ne pourrait pas s’accorder à tes vœux :

Cherchez au loin quelque secret asile ;

Fuyez d’ici, quittez-moi. Je le veux.

J’affecterai regret, colère, alarme ;

J’affecterai de répandre des larmes ;

Et puis j’irai vous rejoindre tous deux,

Messager sûr, et porteur de nouvelles,

Selon le cas, bonnes, ou telles quelles.

Tangile adopte aisément le projet,

Attend la nuit, va fréter un navire,

L’arme à la hâte, et prudemment n’y met

Que gens à lui, tout prêts à nous conduire

Où nous voudrons ; puis à mon logement

Vient m’appeler. Je le suis, et j’arrive

À la péotte où je monte gaîment.

On lève l’ancre et nous quittons la rive.

Droit vers Biserte on vogue heureusement ;

Mais au lever de la suivante aurore,

Deux brigantins près du rivage more

Tombent sur nous : c’étaient voleurs de mer,

Et si bien faits à manier leur fer,

Qu’il moissonna bientôt notre équipage.

Tout y périt ; tout à leurs pieds tomba :

Tangile même à leurs coups succomba.

De quelle horreur je me sentis frappée,

Vous en jugez. Je ramassai l’épée

De mon amant pour sauver mon honneur ;

J’en appuyais la pointe sur mon cœur,

Quand un soldat avec force m’arrête :

Il m’empêcha de tomber sur le fer.

De leur victoire alors ils font la fête,

De cris affreux faisant retentir l’air,

Et vont au port. Ils jettent à la mer

Les corps sans vie, et prennent quelque peine

À secourir, à panser les blessés

Qu’ils comptent vendre à la horde prochaine ;

Puis au butin on court à pas pressés,

On m’examine, on s’enflame à ma vue :

Chacun me veut ; on m’entoure en cohue ;

On se querelle, on se dit les gros mots,

Et sans tarder l’effet suit la menace ;

Le sabre joue, on se hache en morceaux,

Et la plupart trébuche sur la place.

Ce qui restait n’en est pas moins tenace ;

Le combat dure, et je vois les forbans

Jusqu’au dernier l’un sur l’autre tombants.

Lors, rendant grâce au ciel qui me dégage,

À haute voix j’appelle mon amant ;

Je le cherchais à travers le carnage,

Et je pleurais, tremblant également

De reconnaître, ou non, son beau visage.

Je pousse un corps froid et sans mouvement ;

Je le regarde ; (il fallait du courage,

Et j’en avais) je l’entends soupirer,

Et d’une voix qui semblait s’égarer,

(C’était Tangile) il nommait Philomène.

Je vole à lui ; je le connais à peine,

Du sang d’autrui comme du sien sali.

Lui, me fixant d’un œil faible et pâli :

Ah ! me dit-il, que devenir, ma chère ?

Je lui réponds : Le ciel veut qu’on espère.

J’essuie alors sa plaie : un fin mouchoir

Sert de bandage, et prenant quelque espoir

D’un meilleur sort, j’en forme le présage.

Tous nos effets sur cette triste plage

Étaient épars ; je les reporte à bord.

Certain paquet et de baume et d’herbage

Dont je connais le merveilleux usage

Était parmi : j’en arrosai d’abord

De mon époux la cruelle blessure ;

Et la recette est de vertu si sûre,

Qu’en peu d’instants il se trouve assez fort

Pour se lever et marcher jusqu’au port.

Sur le navire il me dit : Philomène,

Dresse la voile, et laissons faire au ciel :

Qu’obéissant à sa loi souveraine

La mer nous donne un sort doux ou cruel.

Et que des dieux la faveur ou la haine

De notre amour soit le prix ou la peine.

Tangile dit ; j’obéis, et le vent

En pleine mer nous emporte à l’instant.

Le roi d’Alger, homme d’un certain âge,

Nommé Pinore, était sur ce parage

Dans un esquif navigeant par plaisir,

Et de la pêche amusant son loisir.

Pinore avait une sœur jeune et belle

À ses côtés, et voyant ma nacelle,

À pleine voile on vient nous acoster.

Là commença, pour ne plus me quitter,

L’affreux ennui dont l’horreur me dévore.

Mes faibles traits embrasèrent Pinore

Des feux d’amour, et Lucrine sa sœur

Pour mon époux brûla de même ardeur.

On nous fait fête ; on amène à Tangile

Pour le guérir un chirurgien habile.

Lucrine veut suivre le traitement,

Et ne saurait s’éloigner un moment.

Dans son palais le roi donne à Tangile

Auprès du sien un bel appartement.

Lucrine avait l’accès du lieu facile,

Et me gardait en tiers obligeamment.

Un jour, hélas ! trop digne de mémoire,

Avec sa sœur le monarque s’y rend,

Voulant, dit-il, entendre notre histoire.

Tangile alors conte sans aucun biais

Comme il est fils du prince de Darès,

Riche province au bord de la marée ;

Comme l’amour de sa flèche dorée

Nous a blessés et nous tient dans ses rets.

À ce récit je vois pâlir Pinore ;

Ses yeux ternis prennent l’air de courroux :

Sa sœur Lucrine aussi se décolore,

Et comme un trait s’élance loin de nous.

Dernièrement aux mers de Salamine

De tes vaisseaux m’en ont brûlé des miens,

Pinore dit ; il sort, et s’achemine

À son logis, suivi de ses vauriens.

Tangile alors me dit : Quel coup funeste,

Ma chère amie ! et que conseilles-tu ?

Moi je réponds : En péril manifeste

L’amour s’épure ainsi que la vertu ;

Et quand on est trop fatigué de vivre,

Plus d’un moyen de nos maux nous délivre.

Ce que je crains, Tangile, (et permets-moi

D’être un instant en doute de ta foi)

Ce que je crains, c’est qu’à la fin Lucrine

M’ôtant ton cœur et brisant nos doux nœuds,

Je ne te semble un objet onéreux.

Le temps fait plus qu’on ne se l’imagine :

Une cité souffre plus d’un assaut :

Le pin résiste à plus d’un coup de hache.

Qu’arrive-t-il ? le bûcheron détache

Tant de fendants, que l’arbre fait le saut ;

Et l’ennemi par famine ou brûlure,

Sachant trop bien poursuivre l’aventure,

De la cité trouve enfin le défaut.

Un temps viendra que tu feras injure

À mon amour, sans croire me trahir ;

Et deux beaux yeux trop sûrs de t’éblouir,

Des dieux témoins et vengeurs du parjure

Sauront éteindre en toi le souvenir.

Mais que la terre ou la mer m’engloutissent

Plutôt que j’aye un si cruel destin !

Lors je me tais, et mes yeux se remplissent

De pleurs amers. Tangile prend ma main,

Du mieux qu’il peut m’embrasse et me caresse.

Chasse, dit-il, une vaine terreur ;

Ne lis-tu pas dans le fond de mon cœur ?

Tandis qu’ainsi d’une égale tendresse

Nous nous jurons les plus sacrés serments,

Voici venir deux horribles géants.

Entre mes bras l’un m’arrache Tangile ;

L’autre m’emporte et rit de ma douleur.

Dans un cachot infernal domicile

Tangile est mis ; et moi dans une tour,

En un réduit qu’on ferme à double tour.

Je ne sais pas, mais je me le figure,

Quel traitement ensuite eut mon époux.

On préparait pour s’assurer de nous

Un même piège avec même imposture :

Vous allez voir. Pinore dans la tour

Vint à toute heure et me parla d’amour.

Tantôt timide et tantôt plein d’audace,

Il employait les soupirs, la menace,

Et la prière et l’orgueil tour à tour.

Mais quand il vit son filet toujours vide

Ne se remplir chaque fois que de vent,

Et qu’il semait sur une plage aride

Où le flot vient toute chose enlevant ;

Soudain il change, et d’une voix perfide

Me dit un jour, que connaissant mon cœur,

Trop enflammé d’une constante ardeur,

Il veut enfin me rendre à ce que j’aime,

Et de douleur après mourir lui-même.

Le jour suivant il revint, et me dit :

Il faut quitter ces vieux haillons de laine ;

Prenez demain votre plus bel habit

Pour revenir à ma cour, Philomène.

Dans mon palais chacun vous fêtera,

Et vous verrez que Tangile y sera.

Un tel propos mit la paix dans mon âme ;

Et ne craignant aucun déguisement,

J’accumulai dans mon ajustement

Tout ce qui peut mieux parer une femme.

Le jour venu, concerts doux et parfaits

Vont dans la ville annonçant ma venue,

Et sur un char on me mène au palais.

Le peuple accourt, me suit de rue en rue,

Et ne saurait se lasser de ma vue.

Quand j’arrivai, Pinore vint à moi

L’air gai, bien mis ; et par ordre du roi,

Tout aussitôt gentilles demoiselles

Qui l’entouraient, me placèrent entr’elles.

Nous avançons, et bientôt je me vois

Sur un balcon peu haut, d’où j’aperçois

Placés au bas tous les gens de la ville.

Je ne vois point, je demande Tangile.

Il vient, dit-on ; et le perfide roi

Joyeusement se place auprès de moi.

Soudain un bruit de musique guerrière

Se fait entendre au bout de la carrière :

La foule s’ouvre, et je vois en effet

Mon cher époux ; mais sombre, l’air défait,

Et le visage inondé de ses larmes.

En me fixant il parut presque mort,

Et s’écria : Tu me trahis à tort !

Lors d’un soldat il arrache les armes,

Voulant mourir, et lance un trait au roi.

Le trait s’égare, et n’atteignant que moi

Légèrement au flanc gauche il me frappe.

On crie, on court, et Tangile s’échappe

On ne sait où. Pinore en grand émoi

Met après lui tous ses gens à la quête,

Et mort ou vif ordonne qu’on l’arrête.

Le jeune oiseau voltigeant dans les airs,

De ses pareils s’il entend le ramage,

Veut se mêler à leurs tendres concerts,

Et plein d’ardeur s’achemine au bocage ;

À peine entré le malheureux périt

Sous un filet, et le chasseur en rit.

Ainsi l’espoir dont je goûtais les charmes

N’est plus pour moi qu’une source de larme,

Dont sans pitié le roi cruel jouit.

Plus de douceur, dit-il, plus de prière,

Appelle-moi tyran, tigre, panthère ;

Plainte de femme en l’air s’évanouit.

Trois jours encor, trois jours je te les donne ;

Choisis après la mort, ou la couronne.

Il sort, je fuis ; un millier de soldats

Reste à ma garde et suit partout mes pas.

Autour de moi ces jeunes demoiselles

Allaient cherchant par d’innocents ébats

À me distraire, en mes douleurs mortelles,

Du souvenir des trames criminelles

De mon tyran, et ne le pouvaient pas.

Vous arrivez alors, et Philomène

Est arrachée à d’affreux attentats.

Elle se tut, et finissait à peine,

Qu’on voit venir un homme consterné,

Les bras en croix par le dos enchaîné

Sur un roussin. Vous en saurez l’histoire ;

Mais à présent, si vous voulez m’en croire,

Nous irons voir Charles qui n’est pas bien,

Tant de partout le péril l’environne.

[***]

Charles avait auprès de sa personne

Un écuyer qui n’était qu’un vaurien,

Grand matamore, et bravache en parole ;

Au dégainer poltron comme un lapin ;

Et s’enfuyant que l’on dirait qu’il vole

Quand le conflit paraissait incertain,

Intrigant souple et courtisan habile,

Et qui trouvait partout accès facile.

Il est le fils d’un villageois picard,

Et de son nom il s’appelle Ménard.

Ses doigts crochus sont griffes de harpie,

Son dos celui d’un grand âne bâté ;

Il a de l’or, il est partout fêté,

Étant partout de bonne compagnie.

Charles à tel point en est amouraché,

Qu’on l’y croirait par des clous attaché.

Le déloyal, voyant que la fortune

De son monarque allait de pis en pis,

Se travestit, et le soir à la brune

Trouve moyen de sortir de Paris

Pour mettre à fin une horrible entreprise.

Il s’en alla tout droit au camp payen,

Et dit au Scric : je viens pour votre bien,

Vous aurez Charles et Paris par surprise,

Si vous voulez ; j’en connais le moyen.

Charles est ingrat : tout pétri d’injustices,

De vains soupçons effacent mes services ;

Il me bannit, et je m’en vengerai.

Disant ces mots, il sanglotte, il s’arrache

Force cheveux et se tord la moustache.

Le Scric répond : Moi je te donnerai

Après l’effet moitié de mon empire.

Ménard reprit : Je pourrai vous conduire

Dès cette nuit ; c’est chose à votre choix.

Mais il me faut peu de monde à la fois :

Du souterrain les sentiers sont étroits

Et point de lance, il ne faut que l’épée ;

La voûte est basse en différents endroits.

Le roi barbare à tout donne sa voix,

Et sur le champ la troupe est équipée.

On marche, on part ; et le traître écuyer

Au souterrain s’enfourne le premier,

Portant au dos une grosse lanterne

Qui tout au mieux éclaire la caverne.

Au déboucher la troupe est dans Paris ;

Et le maraut qui tremble d’être pris,

D’un vilain masque a su couvrir sa face

Pour n’être pas reconnu dans la place.

Les sarrasins s’approchaient du palais

Quand par bonheur la trame est découverte.

Un corps de garde appelle, et crie alerte !

Tout aussitôt les gendarmes sont prêts,

Chacun accourt, on se bat, on se tue ;

Ruisseaux de sang coulent dans chaque rue.

Dieu soit en aide aux braves citadins !

Mais laissons-les un peu jouer des mains ;

Car d’Olivier j’ai deux mots à vous dire.

[***]

C’est à Calais qu’avec le fier Dudon,

Accompagné du sauvage Guidon,

Il s’embarqua dans un petit navire.

Ils vont à droite et voguent vers le Nord,

Laissant derrière à la gauche du port

Ces îles-là, terme de tous voyages

Au temps jadis quand bœufs parlaient raison.

Puis les voilà sur les danoises plages

Qui sont entrés dans le corps d’un poisson,

Cette baleine était de belle taille,

Car elle avait dix milles de largeur,

Trente de long ; et quand sa gueule bâille

C’est comme un port d’assez bonne grandeur.

Or ce fut là qu’Olivier prit asile,

S’y promettant abri sûr et tranquille

Contre la mer qui semblait en fureur.

À peine entré, le trio voyageur

Voit ce que c’est, dans quel port il s’arrête :

Le monstre alors épouvantable bête

Ferme la gueule, et croit entre ses dents,

Auprès d’un pied, d’un bras ou d’une tête,

Restes hideux des repas précédents,

Tenir l’esquif et ceux qui sont dedans.

Chacun pâlit au péril qui s’apprête ;

Mais le courant du flot les emporta

Sur un grand lac où l’esquif s’arrêta.

On y pêchait ; et le long des rivages

Nombre de gens erraient sous les ombrages

Des châtaigniers, des hêtres, des ormeaux.

Marchands, chalands bordaient les avenues ;

Un peu plus loin, c’étaient champs et troupeaux

Comme chez nous, et maisons et charrues ;

Car le soleil faisait là son devoir,

Entrant à plein par la gueule ou l’oreille,

Et produisant toute chose à merveille.

On y voyait mûrir le raisin noir ;

Le grain s’élève, et sa tige dorée

Reçoit des nuits la féconde rosée ;

La lune alors éclaire le pays,

Et les oiseaux sommeillent dans leurs nids.

Voilà le vrai de cette belle histoire :

Malheur à qui ne voudra pas la croire !

De quoi nos gens furent bien ébahis,

Ce fut d’ouïr sonner de loin l’office.

La cloche était dans un petit hospice

Parmi les pins, les cyprès, les sapins :

En ce moment deux pères capucins

Y revenaient bien chargés de pitance.

Lors on débarque, et les trois paladins

Droit au couvent s’en vont en diligence.

Messer Francisque en était le gardien,

Assez bon homme, et d’ailleurs bon à rien.

Jouer aux dés, rester longtemps à table

Quand il vivait dans Pistoye autrefois,

C’était à quoi se bornaient ses emplois ;

Et sa loquèle[17] était chose ineffable,

Chacun riait de ses hors de propos ;

Il apprêtait à rire même aux sots.

Il se trouvait par hasard sur la porte

Quand des Français arriva la cohorte.

Il va vers eux ; il les traite en amis,

Et leur offrit la table et le logis.

Les paladins acceptèrent l’aubaine.

Le moine alors : Restez tout ce jour-ci,

Hier encore, avant-hier aussi,

À votre gré ; c’est pour nous une étrenne,

Bonne aventure, et sans frais, Dieu merci.

Du cuisinier la cloche nous invite :

Allons ; je crois que l’on sert le souper.

Vous ne verrez ni poulets à couper,

Ni ces coulis qu’on digère trop vite.

Olivier fait de grands remercîments ;

Puis tient ses doigts serrés entre ses dents

Pour s’empêcher d’éclater d’un fou rire

Où le gardien trouverait à redire.

Les chevaliers parmi les gros bonnets

Au réfectoire ont les places d’usage,

Tout au haut bout. Les autres sont muets,

Portant respect à gens d’un tel étage.

On leur apporte une soupe aux navets,

Œufs à foison, macaroni, fromage,

Excellents vins, et pains si blancs, si frais,

Que papalins ne seraient rien auprès.

Après souper, sire Olivier demande

Au bon gardien comment il s’est mis là ;

Comment au corps de baleine si grande

On a bâti le couvent que voilà.

Lors le bon homme abaissant son capuche,

Et polissant sa barbe qu’il épluche

Avec les doigts, commença ce propos :

L’histoire est courte ; il n’y faut que deux mots,

Dit-il. J’allai jeune moine à Livorne

Avec ce père assis à mon côté.

Un beau navire y semblait arrêté,

Navire anglais qu’on nommait la Licorne.

Nous l’allons voir ; et dans le même instant

Les matelots mettent la voile au vent ;

Et dans ces mers après un long voyage

Le flot nous pousse au corps d’un grand poisson,

Monstre nouveau qui n’a ni fin ni fond.

Quant au couvent, c’est un antique ouvrage,

À ce qu’on croit. Un écrit assez long

En beau latin, et gravé sur la pierre,

Conte le tout ; et nous datons l’affaire,

Par à peu près, de cent ans environ.

À notre gré nous quittons ces contrées ;

À notre gré nous y rentrons aussi

À la faveur des diverses marées.

Olivier dit à cela : Grand merci !

J’aurai plaisir de m’échapper d’ici,

Et dès demain je m’en retourne en France

Où j’ai besoin d’aller en diligence.

Partez, partez, lui dit un moinillon ;

J’en viens naguère, on en fait la conquête :

Partout d’Afrique on entend le clairon ;

Le bon roi Charles en a perdu la tête.

Guidon repart : Que veut dire cela ?

Guerre chez nous ? Qui sont donc ces gens-là ?

Je n’en sais rien, dit l’autre ; mais je jure

Que j’ai vu là grande déconfiture ;

C’est chaque jour un carnage nouveau.

Lors Olivier se retire et se couche ;

Puis au matin remonte son bateau,

Attendant l’heure où le reflux de l’eau

Force à s’ouvrir la monstrueuse bouche.

Il en profite : il gagne en moins de rien

La pleine mer, et se signe en chrétien.

Mais dans l’esquif sans voile et sans cordage

Les paladins avaient bien à penser :

Car si la mer vient à se courroucer,

Point de salut ; c’est la fin du voyage.

Puis ils n’avaient ni fromage ni pain :

Comment calmer les accès de la faim ?

Ils y songeaient, quand un épais nuage

Obscurcit l’air, couvre le brigantin.

En s’étendant le voile se déchire ;

Et de son sein rayonnant de splendeur,

Jeune beauté descend vers le navire

Sur un oiseau d’éclatante blancheur,

Qui semble fier d’une charge si belle.

Du dieu d’Amour c’est l’épouse, dit-elle,

Que vous voyez. Je le cherche partout ;

Et n’en ayant encor nulle nouvelle,

Je cours les mers de l’un à l’autre bout.

Ne croyez pas pourtant, je vous en prie,

Que ces messieurs la prirent pour Psyché ;

Ils savaient trop que par art de féerie

Souvent le vrai sous le faux est caché.

Mais, ne voulant mettre leur industrie

À deviner ce que c’est, les finots

Feignaient de croire et faisaient les badauts,

Comme l’on fait pour frauder la gabelle.

Je suis d’avis qu’ils firent à propos.

Gâter son fait pour une bagatelle,

Me semble à moi la manœuvre des sots.

Les chevaliers laissent dire la belle ;

Même ils lui font tous les trois mille amours,

Pour qu’avec eux elle reste toujours

Dans le bateau. La belle créature

S’informe d’eux s’ils ont vu son époux.

Guidon lui dit : Nous avons autre allure ;

Donner la mort, vivre parmi les coups,

Est un métier loin des plaisirs si doux

Parmi lesquels le tendre Amour s’oublie.

Conduisez-nous à terre, je vous prie,

Et nous l’irons partout chercher pour vous.

La dame alors sur la poupe se pose,

Et par la patte attache son oiseau

Avec un long ruban couleur de rose.

Le cygne vole, et tire, le vaisseau

Vers les climats où le soir se repose

L’astre du jour. Olivier cependant

Parle à la dame ; et lui va demandant

Pourquoi l’Amour encor s’échappe d’elle ;

L’a-t-elle pu par un même accident

Une autre fois brûler à la chandelle

Dans son sommeil ? Non, non, s’écria-t-elle

En larmoyant, j’ai su m’en garantir.

Vénus sa mère est seule criminelle :

À tout moment elle le fait courir

De tous côtés, pour ses amis, pour elle ;

Et moi je reste à pleurer mes ennuis.

Je vis hier s’en allant à Paris

Avec sa sœur le fier dieu de la guerre.

Il me conta que pour certaine affaire

Vénus retient son fils en certain lieu

Qu’on nomme Afrique ; et là veut que le dieu

Perce de traits et brûle de ses flammes

Reines et rois, et chevaliers et dames.

Vénus, dit-il, en haine des chrétiens,

Veut par l’Amour animer les payens

À leur porter une cruelle guerre,

De plus en plus atroce et meurtrière.

Ainsi, voit-on les taureaux amoureux,

De leurs combats redoubler la furie,

Quand par hasard la génisse chérie

Vient dans le pré se montrer à leurs yeux.

Je me fiais à cette découverte ;

Mais nous ayons chez nous Épimélis :

Nymphe toujours prudente, sage, alerte,

Bouche bien close, oreille bien ouverte,

Qui me troubla par un cruel avis.

Épimélis me dit avoir appris

Que consommant mon outrage et ma perte,

D’un autre objet mon époux est épris.

Elle me dit que née en Arabie

Cette beauté compte aujourd’hui quinze ans,

Et doit le jour à d’illustres parents ;

Que sur son teint la rose au lis s’allie,

Qu’à ses attraits toute grâce est unie,

Et que le ciel lui donna les talents

Pour captiver les cœurs comme les sens.

Elle ajouta que Rome est sa demeure :

Là, comme on dit, elle tient les cheveux

De la Fortune, et peut rendre à toute heure

Par ce moyen tous ses amis heureux.

C’est sous le nom de Cenci[18] qu’on l’honore :

On la célèbre, on l’admire, on l’adore ;

Ses beaux yeux font mille maux sans dessein,

Et mon époux voltige sur son sein.

À ce récit je refusai de croire,

Et je feignis de n’en entendre rien.

Chat échaudé craint l’eau froide, et fait bien ;

J’ai tout le jour présent à la mémoire

Le triste effet de mes soupçons jaloux,

Lorsqu’écoutant un rapport illusoire,

J’eus le malheur d’offenser mon époux.

Je ne veux point approfondir l’histoire.

Approfondir ce qui doit attrister,

Est un écueil que l’on doit éviter.

Vous dites vrai, repartit le sauvage ;

C’est grande erreur et folie en ménage

D’aller cherchant matière à s’affliger.

Au saint hymen si jamais je m’engage,

Je saurai bien rendre son joug léger.

Je n’épierai ni billet ni message ;

Et si ma femme en secret n’est pas sage,

Ainsi soit-il ! je n’y veux pas songer.

Certain vieillard qui n’était pas trop bête

Me dit un jour : Femme qui dans la tête

A le dessein de coiffer son mari,

Le coiffera, mît-il sous trois serrures

Cette boutique où se font les coiffures,

Et portât-il toujours la clef sur lui.

Un tel affront, dit-il, n’arrive guère

Qu’à des jaloux, et non aux bonnes gens

Sans défiance, et maris indulgents.

Olivier dit : Le jus d’orange amère

Se peut sucer sans qu’on morde dedans.

Jeune et garçon, tout vous semble prospère :

Les mariés ont d’autres sentiments.

En devisant on aperçoit la terre,

Et sur la rive une foule de gens.

Bientôt on voit une barque couverte

D’un voile noir, et qui touche à sa perte :

Son bois pourri se fendait en éclats.

Là, gémissait une dame éplorée,

Seule et tenant un enfant dans ses bras :

Rien d’aussi beau sous la voûte azurée

Ne se peut voir. Psyché vole, et d’abord

Lui tend la main, l’attire sur son bord.

La dame alors s’évanouit de joie,

En se voyant arracher à la mort

Avec son fils. Mais on entend au port

Rugir les gens acharnés à leur proie :

À la reprendre ils s’animent encor.

Partons, partons, dit Psyché : la Fortune

N’a qu’un toupet important à saisir :

Perdre un instant vous expose à périr,

La dame et vous. Cet avis importune

Les trois guerriers, qui ne voulaient pas fuir.

Psyché leur dit : Laissez-moi, je vous prie,

Vous garantir d’un péril aussi grand.

Votre courage est assez apparent ;

Mais l’employer ici serait folie.

Je vois venir à nous mille vaisseaux

Qui de leurs poids, de leurs engins de guerre

Abîmeront notre esquif sous les eaux.

J’échapperai sans peine à ces brutaux ;

Mais cet enfant, cet enfant et sa mère,

Qui les pourra sauver ? Braves héros,

Soyez vainqueurs : quelle douleur amère

Vous resterait pour prix de vos travaux !

Psyché parlait, et déployant son aile,

L’oiseau voilier entraînait sur les flots

Si lestement la petite nacelle,

Qu’elle laissait les Zéphirs derrière elle.

On ne voit plus les vaisseaux ennemis :

Un doux espoir vient ranimer la belle.

Confiez-moi de grâce vos ennuis,

Lui dit Psyché qui s’attendrit pour elle.

Mais un vent frais qui vient agiter l’eau

Gonfle la vague, et berce le bateau.

La dame en souffre, et dit : Voici la terre ;

Descendons-y, madame, s’il vous plait :

Vous y saurez mon malheur tel qu’il est :

Le mal de mer me contraint à me taire.

Le cygne alors vers la terre tout droit

Prend son essor. Bientôt on aperçoit

Buissons fleuris et verdoyant herbage,

Et des oiseaux on entend le ramage.

Déjà le cygne est posé sur le bord.

Les trois guerriers y débarquent d’abord

Avec Psyché qu’ils aident à descendre ;

La dame suit, et sans se faire attendre,

Portant son fils appuyé sur son sein,

Avec transport saute sur le terrain.

Près du rivage était une chaumière,

Apparemment cabane de pécheur.

Là sur un banc la belle aventurière

Et ses amis, s’assemblent de bon cœur.

Un jeune enfant jouait sur une chaise

De la guimbarde : il se tut et sortit.

La dame enfin remise du mal-aise

De la marine, avec grâce entreprit

Sa longue histoire, et Psyché s’attendrit.

[***]

Mais vous bâillez de l’une à l’autre oreille

En m’écoutant, mesdames, aujourd’hui ;

Cela ne vient, je le sais à merveille,

Que de sommeil, de fatigue ou d’ennui.

Or en ce cas un parleur, dit le sage,

Doit faire halte, abréger son langage,

S’il ne veut pas qu’on s’éloigne de lui.

Je me tais donc de peur d’un tel déboire.

Au chant suivant j’achèverai l’histoire,

Je ne la sais moi-même pas trop bien,

Et j’aimerais autant ne la pas dire :

Car je crains fort de n’y rencontrer rien

Que d’attristant ; et je n’aime qu’à rire.

CHANT VI.

Les Paladins et Philomène voient arriver Tangile qui va être supplicié. Après une grande bataille, le méchant Pinore est occis et les amants réconciliés. Un bateau providentiel les recueille et tout le monde embarque.

Arrivés en Espagne, les Paladins et les géants font bombance à l’auberge. Ils croisent une fée qui, en haine des chrétiens, enlève leur force aux Paladins. Trainés à Valence, ils échappent à la mort en devenant qui palefrenier, qui cuisinier, qui barbier… Les géants arrachent son secret à la fée et libèrent les Paladins.

Au Danemark, la dame raconte comment, reine de Suède, elle a été condamnée par trahison. Olivier et Guidon tuent l’usurpateur Christierne et remettent la reine sur son trône. Ils partent à Paris au secours de Charles.

 

L’ambition aveuglant les mortels

Les rend méchants, perfides et cruels :

Maux à foison en reçoivent naissance ;

Et malheureux qui ne sait pas d’abord

Lui rogner l’aile à son premier essor !

La laisse-t-on prendre sa consistance ;

Adieu la foi, l’honneur et l’amitié.

On voit la mère égorger sans pitié

Son propre fils, son époux et ses frères,

Pour être en paix maîtresse des affaires.

Je ne dis rien d’amis qu’on foule au pié ;

Je ne dis rien des trames homicides,

Des faux rapports, ni des conseils perfides :

Œuvre d’enfer, qui rend l’homme en tout lieu

Fléau de l’homme et réprouvé de Dieu.

J’ai tant d’horreur pour cette convoitise,

Que je n’envie et ne demande rien :

Content de peu comme d’un plus grand bien,

De l’amitié je fais recette et mise,

Mais non trafic. Jamais je ne courtise

Messieurs les grands, leur donnant le frottoir,

Et m’infectant à l’air de leur chemise,

Pour obtenir un jour par leur pouvoir

Robe de pourpre au lieu de robe grise.

L’homme de bien, ami d’honnêteté,

Est plus content de vivre en pauvreté

Quand son destin l’a mis au bas étage,

Que s’il faisait le fendant, le seigneur,

Comme font ceux qu’un parent en faveur

A dérouillés par fraude ou brigandage :

Race d’escrocs, d’espions sans honneur,

Qu’on donnerait au diable de bon cœur.

Le vil métier de bouffon, de mercure,

A fait monter ces messieurs à tel point,

Que qui voudrait aussi faire figure,

Sans leur appui n’y réussirait point.

Seigneurs d’hier, on les a vus naguère

Mangeant des choux et buvant de l’eau claire :

Or à présent comment sont-ils nourris ?

On ne leur sert que faisans et perdrix,

Et vins parfaits sont leurs vins d’ordinaire.

Je le veux bien ; mais faut-il pour cela

Qu’un familier de la cour du Parnasse

Le chapeau bas s’humilie, et qu’il fasse

La révérence à ces malotrus-là ?

Mais je m’égare, et j’en perds la mémoire ;

Car j’oubliais de vous dire l’histoire,

Le nom aussi, de la triste beauté

Qui dans la nef entr’ouverte et pourrie,

Sans le secours de la tendre Psyché

Au fond des mers allait perdre la vie.

Vous saurez tout ; mais attendez un peu :

Je suis pressé d’aller en autre lieu ;

Je vais rejoindre à la rive africaine

Le bon Roland, le béat Ferragus,

Ses deux géants avec leurs attributs,

Et Richardet, Renaud et Philomène.

[***]

Ils devisaient ensemble, quand soudain

On voit venir lié sur un roussin

Un malheureux plongé dans la tristesse.

Deux mille archers tout le long du chemin

L’environnaient, le harcelaient sans cesse.

Lors Ferragus à ses deux pacolets[19] :

Jouez, dit-il, un peu de vos filets.

Aussitôt fait que dit. Le bon Fracasse

Cueille un millier de payens dans sa nasse ;

Et sans tarder Tempête en fait autant :

Piétons, chevaux, cavaliers, tout y passe.

Voyez un peu la pêche que c’était !

Ces pauvres gens, tandis qu’on les portait

Dans leur filet aux pieds de Philomène,

S’y démenaient, s’agitaient en tout sens,

Montrant tantôt le dos, tantôt les dents,

Comme poissons qu’à la grève on amène.

À haute voix ils demandent quartier.

On leur fait grâce, on la leur fait sans peine,

Et l’on délie aussi leur prisonnier.

On s’en approche, on le voit : c’est Tangile ;

Et Philomène en pâme de plaisir.

Mais le jeune homme en manière incivile

Cède aux fureurs qui viennent le saisir.

Femme parjure, inconstante, infidelle,

N’est plus, dit-il, encor qu’elle soit belle,

Qu’un monstre affreux que l’enfer a vomi.

Va retrouver Pinore ton ami,

Jouis du crime et de la perfidie ;

Mais ne crois pas en jouir à mes yeux :

Plutôt les perdre, et perdre aussi la vie.

Il dit, et lance un regard furieux.

Alors Roland que la justice anime :

Écoute-moi, Tangile ; que fais-tu ?

S’écria-t-il. Ton épouse est sans crime ;

C’est un miroir de parfaite vertu.

De point en point Roland déduit la trame :

Tangile en pleure, et courant à sa femme

Cent et cent fois l’embrasse avec ardeur.

Dans ce moment Pinore avec fureur,

Suivi des siens, accourt à perdre haleine.

L’un des géants préserve Philomène

Comme une tour devant elle posté :

Tangile s’arme et veille à son côté :

Roland, Renaud, prêts au premier alerte

Mettent en jeu Durandal et Fusberte,

Et se font jour portant partout la mort ;

Astolphe opère avec sa lance d’or ;

Et le géant rend la place déserte

Autour de lui, pêchant les malotrus :

À chaque coup il en prend tant et plus,

Leur fait en l’air faire la pirouette,

Puis lourdement sur le sol les rejette.

Les y laissant fracassés et moulus.

Ainsi dit-on qu’à l’africain rivage

Le fin renard s’asseoit au bord des flots,

Laissant tomber sa queue au fond des eaux

Et s’y charger de maint gros coquillage :

Lors s’élançant sur la grève à propos,

Et les brisant aux rochers de la plage,

Le fin matois trouve dans son butin

Un bon repas de langouste et d’oursin.

De son côté Richardet fait merveille ;

Et Ferragus, qui n’a lance ni rien,

Par passe-temps lance à quelque payen

Quelque caillou dans l’œil ou dans l’oreille.

À Philomène il plut dans cet emploi.

Frère, dit-elle, il te faut un salaire ;

Ma montre d’or, vois-tu, sera pour toi

Si droit au front tu peux frapper le roi.

Au même instant Roland comme un tonnerre

Fond sur Pinore, et le fend par moitié :

Il l’eût été du crâne jusqu’au pié

Sans son cheval. On voit la pauvre bête

Coupée en deux tomber sur le gazon ;

Et Durandal dans le sol ne s’arrête

Qu’en l’entamant de dix pieds environ.

Les sarrasins à ce rare fait d’arme

Prennent soudain leurs jambes à leur cou.

Comme le cerf qui fuit sans savoir où

Quand de la meute il entend le vacarme.

Les paladins restent seuls ; et Roland :

Enfants, dit-il, ou frères (il n’importe)

La nuit approche ; il nous faut faire en sorte

D’aller au port chercher un bâtiment.

Le sang me bout que je ne sois en France

Pour secourir et défendre mon roi :

Partons. Le cœur me bat ainsi qu’à toi,

Reprit Renaud ; j’ai même impatience.

Richard, Alard, en disent tout autant ;

Astolphe aussi, dont la magique lance

Peut mettre seule en fuite tout un camp.

Les deux amants, Tangile et Philomène,

Des bords persans voudraient se rapprocher.

La troupe marche, on traverse la plaine,

Et le soleil s’allait bientôt cacher.

On voit la mer : elle est douce et tranquille ;

Et le lointain offre une nef agile

Qui développe à l’usage persan

Son pavillon moitié noir moitié blanc.

Plus empressé que tout autre, Tangile

Pique des deux, arrive droit au bord,

Voit du vaisseau le nombreux équipage,

Et par signaux dont il connaît l’usage

Il les invite à s’approcher du port

Avant la nuit. On entend ce langage ;

On porte à terre, on aborde au rivage.

C’était l’instant où de nos paladins

Se présentait la noble caravanne :

L’hermite avec, faisant par les chemins

Le catéchisme à la belle persanne.

Lors de la nef un vieillard vigoureux

Descend à terre et s’avance vers eux.

Ciel ! je le vois : le voilà ; c’est mon père !

Dit Philomène embrassant ses genoux.

Tangile court, se précipite à terre ;

Et pour tous trois ce moment est si doux

Qu’à l’Élysée on en serait jaloux.

Jupin lui-même y porterait envie,

Quand savourant la céleste ambroisie,

Il la reçoit des mains du beau garçon

Qu’il aime tant, et qu’abhorre Junon.

Tangile, après ces tendres embrassades,

Fidèlement rend compte aux paladins

Et du vieillard, et de ses camarades

Qui sur les mers savent tous les chemins.

Sur quoi Roland qui songe à son voyage :

Seigneur, dit-il, accordez-nous passage

Jusqu’en Espagne, où nous avons besoin

De faire un tour. Ordonnez, dit Tangile ;

Nous sommes prêts à vous mener plus loin,

Jusqu’à Thulé qu’on dit la dernière ile.

Lors on s’embarque, on met la voile au vent.

La mer était favorable et tranquille :

On vogue au sud d’abord, puis au ponent.

On reconnaît et Majorque et Minorque :

C’est là qu’on eut la rencontre d’une orque

Qui fît courir un péril assez grand.

Il jaillissait de ses vastes narines

De tels torrents, un tel volume d’eau,

Que tout nageait au dedans du vaisseau,

Armes, agrès, et marchandises fines.

On pompe à force, et chacun met la main

Au cabestan. Astolphe seul s’avance

Sur le tillac, et du bout de sa lance

Atteint le monstre : il disparaît soudain.

Plus de danger, et voguant sans ombrage,

De Dénia bientôt on voit la plage.

Nous descendrons, dit Roland, sur ce bord,

S’il vous convient d’y mener la pinasse.

Vous moquez-vous ? dit Tangile. Il embrasse

Le paladin, et se gouverne au port.

On en approche, et Philomène pleure :

Elle a regret de perdre tout à l’heure

Ses bons amis, qui s’affligent aussi

De dire adieu pour jamais à la belle ;

Car ils s’étaient pris d’amitié pour elle.

Mais Roland dit : Il faut sortir d’ici.

Il saute à terre, et sa troupe après lui.

Le vaisseau part. Philomène plaintive,

Les yeux en pleurs et fixés sur la rive,

Aux paladins adresse encor des vœux :

Sans mouvement elle ressemble à celle

Qui devint pierre en voyant autour d’elle

Tomber ses fils mis à mort par les dieux.

Chaque guerrier salue aussi la belle :

Mais le vent soufle ; il met fin aux adieux ;

Et le navire à tous les yeux se cèle.

Les paladins qui se mouraient de faim,

Vont à grands pas droit à l’hôtellerie

Se mettre à table, ou dans un tour de main

Tout disparaît, œufs et rôtisserie :

Avec la coque ils avalaient les œufs.

L’hôte qui voit cette gloutonnerie :

Messieurs, dit-il. Dieu conserve vos yeux !

Car l’appétit vous l’avez tout au mieux.

Durant ceci, l’hôtesse à la cuisine

Sert les géants, et fait bien triste mine :

Elle criait comme entre ses poussins

Fait la pondeuse ; elle invoquait les saints ;

Elle appelait au secours ses voisins.

Sortez, dit-elle aux géants, je vous prie ;

Vous nous allez dévorer tout en vie.

Elle voyait sous leur terrible dent

Un bœuf, un veau, broyés dans un instant.

Ils les avaient pris à la boucherie,

Et rapportés sous leur manteau flottant,

Comme poulets qui tiennent dans la poche.

À s’en repaître après deux tours de broche

Moins d’un quart d’heure avait très-bien suffi ;

Et puis encore ils veulent qu’on leur donne

La côtelette et le plat de bouilli,

Et le hachis comme en dîner d’ami.

Placés tous deux à l’entour d’une tonne,

Ils s’en servaient en guise de flacon,

Et la saignaient d’une telle façon,

Qu’eût-elle été comme un puits, on assure

Qu’ils auraient su bientôt la mettre à sec :

On les voyait s’en passer par le bec

Trente barils au moins, bonne mesure,

Et leur cerveau n’en avait nul échec ;

On aurait dit qu’ils buvaient de l’eau pure.

Tout ce que l’hôte avait fait de salure

Vous fut raflé ; mortadelles, jambons :

On admirait des mangeurs si gloutons.

Mais les guerriers étaient en grande peine :

Leur bourse était trop plate. On est bien sot

En cas pareil ; car c’est chose vilaine

De s’en aller sans payer son écot.

On tient conseil, et le conseil arrête

Que Ferragus ira faire la quête,

Sur le dos nu, la discipline en main,

Se fustigeant pour toucher le prochain.

Il se dépouille aussitôt ; il abaisse

Son capuchon, et va criant sans cesse :

Pécheurs chrétiens, mes frères, mes amis,

N’oubliez pas deux nouveaux convertis.

Richard suivait, et toute honte bue

Portait la bourse et ramassait l’argent.

Le duc anglais se dépite à la vue

De deux guerriers quêtant de rue en rue.

Voyez, dit-il à Renaud et Roland,

Puis-je souffrir une telle infamie ?

Va donc chercher de quoi vivre autrement,

Répond Roland : la seule ignominie

C’est de mal faire, et non de déguiser

Son nom, ses traits. Et peut-on s’aviser

De deviner en ce lieu, que nous sommes

Objets de culte ailleurs pour tous les hommes ?

Je ne crois pas qu’un hameau catalan

Ait des guerriers qui nous puissent connaître.

Comme il parlait, voici qu’on voit paraître

Avec Richard le benoit capelan.

Ils apportaient au moins cent bonnes pièces ;

Car l’Espagnol n’est pas chiche d’espèces

Quand il en a : ce peuple est fort humain.

L’hermite avait le dos en marmelade :

On le lui baigne avec le meilleur vin,

Puis on le met au lit après le bain ;

Et Richardet reçoit mainte embrassade.

On paya l’hôte, et l’on fut se coucher.

Le lendemain on part, on va chercher

Dans un bois sombre au-delà de Valence

Cette caverne au pays sagontin

Où Ferragus commençant pénitence

Mit son trousseau de noble paladin.

Tous à cheval ils trottaient à grand train ;

Mais une nuit les mit en telle transe

Que leur grand cœur perdant toute espérance

Sentit la peur pour la première fois.

Ils se voyaient perdus au fond des bois :

Vaste désert sans hameau ni village.

Toute la nuit et tout le lendemain

Sans pain ni pâte ils souffrirent la faim :

Le jour suivant ils perdirent courage.

Ardente soif était leur plus grand mal.

Mettons à mort, dirent-ils, un cheval,

Et nous boirons le sang. Ils l’allaient faire

Quand on entend mugir au loin des bœufs.

On se ranime, on remarche, on espère ;

On sort enfin du bois malencontreux.

À demi-morts les paladins de France,

Le front couvert d’une affreuse pâleur,

Entrent du bois dans une plaine immense.

Le jeûne avait réduit leur corpulence

À tel excès, qu’ils vous auraient fait peur.

Astolphe dit : La faim est une lance

De plus d’effet que n’est ma lance d’or !

Sans être atteint d’aucun coup, je suis mort.

Soudain voilà que tous en défaillance

Se laissent choir à bas de leurs coursiers.

Roland, Renaud, tombent les deux premiers ;

Puis Richardet ; puis le duc d’Angleterre

En pâmoison se laisse choir à terre

L’avant-dernier ; et Ferragus après,

Plus jaune et sec qu’autrefois dans sa hutte :

En si grand jeûne il n’était pas profès.

Les deux géants font aussi la culbute ;

On aurait cru voir tomber deux cyprès.

Tandis qu’ainsi sur le dos étendue

La gent chrétienne est à terre abattue,

Certaine Fée arrive en ce moment.

Elle herborise, et choisissant les plantes,

Ne veut cueillir que les plus odorantes.

Elle aperçoit des corps sans mouvement ;

Elle s’étonne, et dit : Pourquoi, comment

Êtes-vous là couchés à plate terre ?

On lui répond : La faim nous fait la guerre,

Elle nous a tués plus d’à moitié :

C’est un bourreau qui n’a point de pitié.

La Fée alors se sentit attendrie.

Un élixir dont elle leur donna

Rendit à tous la vigueur et la vie ;

Chacun renaît, chacun crie hozanna !

Gloire au seigneur ! Puis elle les mena

À sa demeure, et leur fit la cuisine

En arrivant. Mais sitôt qu’elle apprit

Qu’ils étaient tous guerriers de Jésus-Christ,

Elle jugea tout de suite à leur mine

Qu’ils nuiraient fort à la gent sarrasine,

Et composant un philtre destructeur

Qui sans faillir énerve la vigueur,

Adroitement en mêle à leur potage.

Elle oublia de donner le breuvage

Aux deux géants ; ils n’en tâtèrent pas.

Venus à pied, tous deux étaient si las,

Qu’à l’écurie au milieu de la paille.

Après avoir grassement fait ripaille,

Ils y dormaient comme loirs et gros rats.

C’était le fruit des soins de la servante

Qui les fournit de provende abondante :

Elle aimait fort les géants, et souvent

Prenait plaisir à se mettre au devant.

Dès que la soupe eut été mise en place

Toute bouillante au sortir des fourneaux.

Les paladins faisant mainte grimace

En la mangeant, se brûlaient jusqu’aux os,

Et l’avalaient criant miséricorde.

La Fée alors prenant un bout de corde,

De sa main propre en va serrer les nœuds

Sur les guerriers liés comme des bœufs.

Quand à Roland elle donna l’aubade,

Il la voulut payer d’une gourmade.

Mais vous savez que le noble faucon

À qui son maître a fait rogner la serre,

Demeure sot et presque en pâmoison :

Tel est Roland, dont riait la sorcière.

Les autres font même impuissant effort ;

Casser un fil serait pour eux trop fort.

L’aube du jour ne paraissait qu’à peine :

On les conduit en les garottant bien

Jusqu’à Valence, ou la Fée, en sa haine

Du nom, du culte et du peuple chrétien,

Les donne au roi que l’on nommait Baleine,

Tant il était démesuré payen.

Jadis son père avait trouvé moyen

De s’établir dans l’espagnol domaine.

N’avez-vous pas rencontré quelque part

Le loup féroce ou le méchant renard

Pris dans un piège et portés à la ronde,

Souffre-douleurs, jouets de tout le monde ?

Homme, garçon, fille, femme, vieillard,

Chacun les suit, les tourmente, les hue ;

Chacun contre eux s’anime et s’évertue

À les vexer en cent et cent façons,

Et tout leur poil s’arrache par flocons.

Les paladins ainsi de place en place

Sont mal menés, reçoivent mille affronts :

Trognons de choux leur pleuvent sur la face.

Voyez, messieurs, ne se donne-t-on pas

Plus d’une fois au diable en pareil cas ?

Eux de saint Pierre imploraient l’efficace,

Ou de saint Paul, pour sortir d’un tel pas.

Mais rien n’y fait ; on les pousse, on les mène

Jusqu’au palais du vilain roi Baleine.

Avec son fils il voyait tout cela

D’une fenêtre au niveau de la rue.

L’enfant décoche une flèche menue,

Frappe Roland qui dit : Oh ! qui va là ?

Renaud pâlit de honte et de colère,

En s’écriant : J’en ai ma part au front.

Richardet dit : Moi c’est sur la visière,

Tout juste au nez. Et moi c’est au menton,

Dit tout ému le beau duc d’Angleterre.

Eux introduits au royal cabinet,

Baleine dit : Qu’on les pende tout net

Ces mécréants ennemis de nos rites ;

Et sur le champ deux vilains satellites

Sont en devoir de les mettre au gibet.

Roland alors qui n’est ni fou ni bête :

Sire, dit-il s’inclinant tout-à-fait,

Vous pouvez bien en faire à votre tête ;

Mais croyez-vous, quand nous serons pendus,

Avoir honneur, gloire ou plaisir de plus ?

Nous sommes gens de la plus basse espèce,

Faits à servir et nés pour travailler.

Pendez les gens qui pourraient vous troubler

Par grands exploits ou par grande richesse ;

Mais nous, seigneur, dans notre humble faiblesse

Nous ne pouvons nuire ni batailler.

Qu’êtes-vous donc ? leur dit le roi Baleine.

Roland répond : Moi je suis dépensier,

Maître d’hôtel. Moi je suis cuisinier,

Répond Renaud, et ma cuisine est saine.

Ferragus dit : Je suis palefrenier,

N’ayant esprit ni talent ni loquelle.

Richardet dit : Et moi je suis barbier.

Sot ! dit le roi, tu me la bailles belle !

Dis, que sais-tu ? Je sais barbifier,

Reprit Richard, et cours le monde entier

Faisant la barbe à quiconque m’appelle.

Astolphe alors qui restait le dernier

Se tourmentait, se creusait la cervelle,

Et se taisait ne sachant nul métier ;

Enfin pourtant il s’avance, et dit : Sire,

Dans ma maison j’avais l’unique emploi

De servir d’hôte, et qui venait chez moi,

À peu de frais y trouvait de quoi frire :

Vin blanc, vin rouge et du meilleur aloi,

Dont je tenais toujours mainte futaille ;

Et je cuisais si bien certains pigeons,

Que de partout, tant on les trouvait bons,

On accourait pour en faire ripaille.

On les détache, et le roi dit qu’il faut

Les employer selon leur industrie.

De tous marchés Roland eut la régie ;

À la cuisine on installa Renaud,

Et Ferragus fut mis à l’écurie ;

Astolphe fut hôte d’hôtellerie ;

Richardet eut savonnette et rasoir.

De la fortune incroyable pouvoir,

Ces bras toujours armés pour la victoire,

Que le soleil voyait matin et soir

Cueillir partout les palmes de la gloire,

Vous les voyez astreints au vil devoir

De manier broche, étrille et rasoir.

Tandis qu’ainsi réduits à la bassesse

Les paladins gémissent désarmés,

Les deux géants dégagés de l’ivresse,

D’un fier courroux s’éveillent enflammés.

Ils ont revu les harnois et les armes

De leurs patrons dans un recoin poudreux ;

La trahison se dévoile à leurs yeux ;

De désespoir ils en versent des larmes,

Et saisissant la servante aux cheveux :

Meurs, dirent-ils, ou nous ouvres la grille

De la prison où sont nos cinq patrons

Si valeureux, si généreux, si bons,

Que ta maîtresse a su trahir. La fille

À ce propos se tord comme une anguille,

Et de frayeur humecte ses jupons.

Ah ! s’écria la fillette éperdue,

Remettez-moi, messieurs, sur le plancher ;

Je dirai tout ; je ne veux rien cacher.

Un des géants la tenait suspendue,

Et la faisait voltiger en tous sens

Comme un pendu qui tourne au gré des vents ;

Elle craignait d’être bientôt lancée

Par la fenêtre, et sur le sol brisée.

Remise à terre, elle dit sans façon :

La Fée a l’art de faire un tel poison

Avec les sucs de tel ou tel herbage,

Qu’en le buvant on perd force et courage :

Le plus vaillant, le plus fier des guerriers

Se laisserait alors mener en lesse

Par un enfant. Ainsi vos chevaliers

Jusqu’à Valence ont suivi ma maîtresse.

À son retour vous seriez trop en presse :

Sortez, pour Dieu, sortez de nos quartiers,

Elle pourrait vous y changer en ânes ;

Car elle acquiert, en pilant certains crânes

De jeunes gens, un pouvoir infini

Qui ferait voir la lune en plein midi.

Voyez là-bas ces taureaux, ces génisses,

Voyez ici nos poules, nos ramiers ;

C’étaient jadis dames et cavaliers

Qui de la Fée ont subi les caprices.

Fuyez, fuyez ce séjour détesté

Où ne se voit que crime et cruauté.

Comme ils parlaient, on frappe à la barrière ;

La porte s’ouvre : on entend la sorcière

Grincer les dents en montant l’escalier.

Fracasse court, et lui sait appuyer

La lance d’or, par qui sans résistance

Toute magie est réduite à néant.

Elle frémit, elle perd l’espérance.

Et pour sa vie implore le géant.

Je le veux bien, dit-il, je te l’assure,

Mais rends leur forme aux gens qu’on voit ici.

C’est, répond-elle, une grande aventure.

Dans la cellule où je fais tout ceci

Est enfermée une belle licorne

De bronze pur, et tant qu’elle y sera

L’enchantement ne peut avoir de borne ;

Elle détruite, alors il cessera.

Les deux géants jettent la porte à terre.

La lance d’or à peine vient toucher

À la licorne, on la voit trébucher

Membres épars ; et Fracasse en colère

La pulvérise encor sur le plancher.

La Fée en pleurs gémit et désespère

De son salut, quand de tous les quartiers

On voit venir dames et cavaliers

Qui sans faillir ont repris leurs figures.

Aux deux géants ils font tous grand honneur ;

À la sorcière ils disent mille injures,

Et lui voudraient tous arracher le cœur ;

Mais les géants lui donnent sauve-garde.

Quelqu’un lui dit : Donne-nous donc, pendarde,

Quelque remède à ton philtre trompeur.

Alors, montrant du doigt une cassette :

C’est là, dit-elle, où je tiens la liqueur

Qui rend la force, et même plus complette,

À qui la perd comme vous par erreur.

Fracasse alors se saisit de la phiole,

Et tous ensemble ils sortent de la geôle.

On met le feu tout de suite au logis ;

Et quand on vit monter au ciel la flâme,

Tempête dit : Moi qui n’ai rien promis

Quand tu donnas la vie à cette infâme,

Dans ce foyer j’en puis sans contredit

Faire justice ; et chacun applaudit :

Sur quoi soudain le justicier Tempête

La précipite, et chacun en fait fête.

Jusqu’à Valence on fut le lendemain ;

Et les géants apprirent en chemin

Qu’ils voyageaient en bonne compagnie,

À leurs amis tout au mieux assortie.

On y comptait deux frères Agolant,

Et deux cousins d’Astolphe et de Roland,

Avec le fils de Roger, et bien d’autres

Vrais paladins, frères d’armes des nôtres.

On confia le précieux flacon

Au jeune fils de Roger, à Guidon,

En lui réglant bien juste son allure.

On le vêtit en turc, et sans façon

On lui coupa sa blonde chevelure.

Puis on voulut que déguisant son nom,

Seul dans Valence il tentât l’aventure ;

Car tant de gens donneraient du soupçon.

Il entre seul, et comme de raison

Il va cherchant par les hôtelleries,

Cherchant Astolphe. Il le trouve à la fin,

Ce passé maître en manières jolies ;

Mais il le voit graisseux, sale et vilain,

Chantant, disant quolibets et folies.

Guidon salue, et voyant cuisiner :

Maître, dit-il, je voudrais déjeûner.

Lors on lui sert omelette et fromage,

Pain blanc, vin frais, enfin ce qui lui plait.

II mange bien ; et puis en garçon sage

Il dit tout bas à l’hôte ce qu’il est ;

Et qu’envoyé pour son seul intérêt

Par les géants, il apporte un breuvage

Qui lui rendra sa première vigueur.

Le duc l’embrasse, et boit de sa liqueur

Secrètement dans la chambre prochaine.

Elle lui rend la force et la valeur ;

Puis tous les deux s’en vont tirer de peine

Le bon Roland, qu’ils trouvent attaché

À marchander fruits rares au marché,

Pour les porter à son maître Baleine.

Roland apprend le tout par le menu,

Boit à la hâte, et se sent revenu

Dans cette force à bon droit si vantée :

Même il croirait la sentir augmentée.

Droit au palais ils vont trouver Renaud

Qui, pour le roi faisant une pâtée,

Se démenait et se mourait de chaud

Sur les fourneaux de la sale cuisine.

On fait venir Ferragus et Richard

Au même endroit, où chacun prend sa part

De cette sainte et douce médecine

Qui rend à tous vigueur et bonne mine.

Le sang leur bout ; on s’anime au combat ;

Broche ou tenaille ou chenet, il n’importe,

On saisit tout, et s’armant de la sorte

Droit au palais on marche avec éclat.

La garde accourt, veut défendre la porte ;

Les pauvres gens comme pièces de rôt

Sont enfilés. On arrive aussitôt

Au roi Baleine, et Renaud lui fait fête

D’un coup de poing lui caressant la tête.

Oh ! dit le roi, voyez l’impertinent !

Qu’on me le fourre au cachot sur le champ.

Attends, attends, dit ouvrant la fenêtre

Le bon Renaud, tu vas de main de maître

Être ajusté. Tu veux nous encager,

Et nous allons t’apprendre à voltiger.

Le roi pâlit de peur et de colère ;

Il ne sait plus que dire ni que faire.

Se mord la lèvre et trépigne en tous sens.

Roland cria : Ne perdons point de temps.

Sur quoi Baleine est lancé dans la place

Qui se trouvait alors pleine de gens.

Les fils du roi viennent avec audace

Pour le venger. L’hermite un peu brutal

Reconnaissant celui de l’arbalête.

L’enveloppa sous le manteau royal,

Et l’envoya se fracasser la tête

Faisant le saut à son père fatal.

Puis on donna même leçon de danse

À tous messieurs les princes de Valence.

À cet aspect les prudents citadins

Vont allumer fagots, brandons de paille

Autour des murs, ne voulant en bataille

Se mesurer avec les paladins.

Ceux-ci bientôt furent en grande transe ;

Le feu gagnait, la flâme en haut s’élance.

Ils se disaient : Comment sortir d’ici ?

Le palais fume, on y sent le roussi.

Les deux géants arrivent en personne,

Et de leurs reins vidant la vaste tonne,

Presque en entier ils éteignent le feu ;

Et cependant ils avaient bu fort peu.

Roland, Renaud, toute la baronnie

Reprend haleine ; et tous de compagnie

Vont les trouver, les serrent dans leurs bras.

Ce fut ainsi qu’on sortit d’embarras.

Quelqu’un dira qu’éteindre un incendie

Par tel moyen, passe l’humain pouvoir ;

Que même moi je le tiens pour folie.

Mais que veut-on ? Ma muse par devoir

N’est qu’un écho qui répète une histoire.

Et puis, messieurs, pourquoi ne la pas croire ?

Car, entre nous, comment peut-on savoir

Ce qu’un géant tient dans son réservoir ?

Le feu durait, les paladins le mirent

De porte en porte aux murs de tout logis.

Valence brûle, et le soir ils partirent

Impatients de se rendre à Paris,

Et cheminant par un beau clair de lune.

Là, je les vois racontant leur fortune,

Fêtés partout, honorés et chéris.

Laissons-les faire, et cependant, pour cause,

En Danemarck allons faire une pause.

[***]

Vous souvient-il où j’en étais resté

Quand j’ai couru si loin la prétentaine ?

Je vous parlais d’une jeune beauté

Qui s’apprêtait à raconter sa peine,

Et que Psyché qu’elle intéressait fort

La larme à l’œil écoutait. C’est la reine

Veuve du roi danois le dernier mort.

Du roi de Suède elle avait pris naissance.

Et sa beauté passait toute croyance.

Son cœur était un miroir de vertu ;

Et parcourez tout le monde connu,

Vous n’y verrez de femme qui l’égale.

C’est en ces mots que tout bas sanglotant

Et la voix faible, avec grâce pourtant,

Elle conta sa disgrâce fatale.

Depuis un an j’ai perdu mon époux,

Et de ce fils il m’a laissée enceinte.

Lors de nos droits mon beau-frère jaloux

Voulut régner, et par traîtreuse feinte

Le scélérat sut nous mettre au danger

Dont votre bras a su nous dégager.

Jamais secours ne manque à l’innocence.

Dans un jardin, lieu jadis de plaisance,

J’allais un jour distraire ma douleur.

Ma garde voit, ou croit voir un voleur

Prenant la fuite ; et soudain on l’arrête.

On l’emprisonne ; et le prince imposteur

Dans la prison va le voir tête à tête.

Là lui montrant sa grâce ou sa mort prête,

Il lui fait dire, infâme corrupteur,

Que de la Suède il est un grand seigneur

En Danemarck élevé dès l’enfance,

Et que de moi passionnément épris

Chez moi de nuit il osa s’introduire.

Et sut si bien avec moi se conduire

Que de sa flâme il emporta le prix.

Tout aussitôt se forme une assemblée

De hauts barons, magistrats, sénateurs,

Où mon beau-frère introduisit d’emblée

Force avocats, notaires, procureurs,

Et d’autres gens qui ne sont pas meilleurs.

Par devant eux comparut le coupable

Qui, s’accusant d’adultère avec moi,

Dit que mon fils n’est pas le fils du roi,

Et confirma le complot détestable.

Chacun frémit ; on est saisi d’horreur,

Et chacun veut que l’infâme périsse ;

Mais par les soins de son vil protecteur

Il disparait, il échappe au supplice.

Le prince affecte une douleur factice ;

Et s’adressant aux membres du sénat :

Messieurs, dit-il, faites parler justice

Conformément à la loi de l’état.

Les magistrats prennent l’air de tristesse,

Serrent l’épaule et marmottent entr’eux.

Lors sur la loi mon beau-frère les presse.

Et ces messieurs disent d’un ton piteux :

Elle a lancé le trait de mort à ceux

Et celles-là qui par feux adultères

Osent goûter voluptés étrangères.

Divers supplice est fixé pour les deux ;

Aux corrupteurs la potence et les flâmes,

Et le tranchant du cimeterre aux femmes.

Mais nul ne doit sous le tranchant du fer

Faire tomber la tête de la reine ;

Il vaudra mieux l’exposer sur la mer

Avec son fils. Aussitôt on m’entraîne ;

Troupe nombreuse à la mer me conduit,

Et tout le peuple en gémissant me suit.

En arrivant au port, je leur demande :

Pourquoi veut-on m’opprimer aujourd’hui ?

Adressez-vous à celui qui commande,

Dit un soldat : votre frère, c’est lui

Qui vous poursuit pour un fait d’importance,

À ce qu’on dit. Lors on lit ma sentence,

Où je me vois donner l’infâme nom

De courtisanne et de femme perdue.

En l’écoutant je tombe en pâmoison,

Et l’on me porte immobile, éperdue,

Dans cette nef presque toute fendue,

Et qui sans faute allait couler à fond

Sous les fardeaux dont on l’avait remplie.

La nef voguait et s’allait submerger :

Vous arrivez, vous me sauvez la vie,

Mais votre tâche encor n’est pas finie ;

Daignez me suivre et venez me venger.

Mettez à mort ce traître mensonger

Qui me perdit en infâme faussaire.

Rendez le trône à mon fils ; c’est son bien.

Olivier dit : À chacun son salaire,

Partons, partons, et n’ayez peur de rien.

Psyché veut être aussi de la partie ;

Elle veut voir rétablir son amie.

Pendant la nuit ils dormirent un peu ;

Puis le matin, et même avant l’aurore,

Ils vont marchant avec des gens du lieu

Par un grand bois que semble habiter Flore.

Psyché faisait sous ses pieds délicats

Naître l’œillet, la rose et le lilas ;

Elle est la dame et l’épouse chérie

De celui-là qui seul donne la vie

Sur terre, au ciel, jusques dans les enfers :

Jusqu’aux enfers, et par-delà peut-être.

Une cité bientôt vient à paraître ;

C’est Copenhague assise sur les mers.

Alors Psyché sous des nuages clairs

S’enveloppant, en couvre aussi la reine

Qui peut ainsi sans péril et sans peine

Observer tout, et du peuple danois

Sonder les cœurs en recueillant les voix.

Olivier marche à la grande poterne

Avec Guidon, et tous deux à la fois

Sonnant du cor, font dire à Christierne

(C’était le nom de ce tyran félon)

Que c’est à tort et sans droit qu’il gouverne,

S’étant fait roi par fraude et trahison ;

Qu’incessamment ils veulent au démon

Qui dans l’enfer l’attend, en faire hommage.

Et que la reine en tout temps pure et sage

Dut toujours être à l’abri du soupçon.

Le tyran s’arme indigné du message :

Il perd la tête, il blasphème, il enrage.

Pardieu, dit-il, il nous manquait cela ;

Mais tout à l’heure à ces marmouzets-là

Je saurai bien donner leçon entière.

Puis s’élançant sur un puissant coursier,

Avec fureur il sort dans la carrière,

Et sans tarder abaissant la visière

Insolemment il défie Olivier.

Je viens, dit-il, maintenir que mon frère

Mourut l’époux d’une femme adultère.

Mère d’un fils qui n’était pas de lui,

Et que tu mens comme un chien aujourd’hui.

Le paladin transporté de colère

Répond de même, et part piquant des deux.

Le choc fut vif, et l’on voit les épieux

En mille éclats se briser comme un verre.

Lors tous les deux jouant du cimeterre

Frappent des coups qui font cligner les yeux.

Olivier dit : Quoi ! race de vipère,

Opprobre vil de la nature entière,

Tu vis encor ? malheureux ! Qu’attends-tu

Pour expier l’abominable trame

Qui t’a rendu le bourreau d’une dame

De si parfaite et si pure vertu ?

L’autre se tait et fait tomber sa lame

Si lourdement sur le chef d’Olivier

Qu’elle emporta le haut de son cimier :

Peu s’en fallut qu’il ne finît la fête.

Lors Olivier de son sabre puissant

Tire à deux mains un tel coup de fendant

Qu’à Christierne il fait voler la tête.

Le tyran tombe, et tombe en mugissant

Comme un taureau que le boucher assomme ;

Et sur le champ l’âme du méchant homme

S’en va brûler dans les feux éternels.

Chacun fait fête, élève des autels

Au paladin comme à Jupiter même ;

Et tout-à-coup brillante de splendeur

Psyché paraît, et la reine qu’elle aime.

Imaginez quelle allégresse extrême

C’est à la cour après un tel bonheur.

Les citoyens larmoyants de tendresse,

À son palais conduisent leur maîtresse

Qui leur sourit, les flatte, les caresse ;

Et le tyran, pâture des corbeaux,

Parmi des rocs est jeté par lambeaux.

Après deux jours ce fut grande détresse ;

Psyché quitta la reine et les héros.

Elle embrassa tendrement son amie,

La larme à l’œil. Toute la compagnie

Pleurait aussi. Le cygne était auprès ;

Il prend son vol, enlève la déesse ;

Et les guerriers aussi le jour d’après

Font leurs adieux à l’aimable princesse.

Elle avait fait pour eux armer exprès

Un bon vaisseau, si bien fourni d’agrès

Et de marins, qu’il peut braver l’orage.

Olivier dit aux gens de l’équipage

Qu’il faut choisir les chemins les plus courts

Pour arriver à la française plage ;

Et le pilote expert en tout voyage

Dit qu’il saura l’y conduire en huit jours.

[***]

Mais j’aperçois qu’ici sans en rien dire

Chacun voudrait à Charles revenir

Et s’informer du sort qu’en son empire

Ont tous ces gens qui viennent l’assaillir.

Mais savez-vous ce qui rend la prairie

Si belle à voir ? c’est ce millier de fleurs

Dont le parfum ainsi que les couleurs

À chaque instant sous nos pas se varie.

Un bon poète à mon sens doit avoir

Le procédé du peintre en mosaïque,

Bien assortir jaune et bleu, blanc et noir.

C’est à cela que l’artiste s’applique ;

Et c’est ainsi que son art nous fait voir

Une Vénus, un monstre, une fabrique.

Par même soin et par même pratique

Le romancier doit se faire valoir.

C’est pour cela, voyez-vous, que ma Muse

À voltiger deçà, delà s’amuse.

Laissez-la faire, elle reviendra bien

D’un vol léger à ce bon roi chrétien.

Près de Paris si vous voulez l’attendre,

Au chant qui suit elle vous doit apprendre

Tels chamaillis, tant de combats affreux,

Qu’ils vous feront hérisser les cheveux.

En attendant, messieurs, je vous exhorte

À m’imiter ; c’est pour votre intérêt.

Figurez-vous le mal plus grand qu’il n’est ;

Plus aisément ensuite on le supporte.

C’est à cela que je mets tous mes soins ;

Car dans le cours de cette triste vie.

Stérile en biens et féconde en besoins,

Sage est celui qui par art s’ingénie.

Comme je fais, pour souffrir un peu moins.

J’attends toujours guerre, peste, famine,

Fièvre maligne ou tel autre poison,

Ou bien voleurs qui pillent ma maison :

Je vois mourir le voisin, la voisine

Sans m’émouvoir : ou bien qu’on assassine

Quelque passant ; et s’il me reste un peu

De mon avoir, je rends grâces à Dieu.

Faites profit de ma saine doctrine :

Regardez Charles et tous ses paladins

Comme livrés en proie aux sarrasins,

Mais à présent il faut que l’on m’attende,

Un chant si long à néant m’a réduit,

Et mon Pégase a besoin de provende

Pour me pouvoir aider au chant qui suit,

Battant du pied quand je le lui demande,

Et m’animant en besogne si grande.

Or adieu donc, belles, et bonne nuit.

CHANT VII

Le Scric, Despine, Climène, les rois, et toute leur armée attaquent Charles qui, réconforté par l’arrivée des Paladins, fait un grand massacre.

Ferragus combat un chevalier sarrasin. C’est la belle Climène. Il s’en éprend furieusement. Elle s’en amuse. Il renie Dieu pour elle. Astolphe lui fait honte, Climène fuit à son camp. Roland sermonne Ferragus et le ramène à Paris.

Richard, à la poursuite d’un chevalier ennemi, apprend que c’est la belle Despine, la voit désarmée, s’en éprend, lui promet de lui livrer son ennemi, se livre. Elle l’épargne, déjà amoureuse ; mais, réticente, elle décide de fuir au loin.

 

De tant de maux qui foisonnent sur terre

Plus qu’on ne voit puces au dos d’un chien,

À mon avis le pire c’est la guerre.

Être assiégé, comme on sait, ne vaut rien ;

Être assiégeant, selon moi, ne vaut guère.

Jouer des mains du matin jusqu’au soir,

Donner des coups ou bien en recevoir,

N’est ma foi pas métier qui puisse plaire.

En guerroyant, nobles aventuriers,

Vous êtes tous meurtris ou meurtriers ;

De vos exploits vous ignorez l’issue :

Droit et pitié sont trop loin des lauriers

Que vous cherchez. Vous tuez, on vous tue :

Chacun son tour ; et vos soldats brutaux,

À qui leur veut du bien font mille maux.

Ce qui m’étonne et me met en colère,

C’est que ceux-là qui font courir les champs

À tant de monde, et tuer tant de gens,

Messieurs les rois, n’en font pas moindre chère,

Tenant leur cour, chassant dans leurs forêts,

Et s’amusant en diverse manière,

Tandis qu’en proie aux horreurs de la guerre

Sont leurs cités ainsi que leurs sujets.

[***]

Charles est bien loin d’encourir ce reproche :

Ce bon vieillard, quand l’ennemi s’approche

Courant lui-même au devant du danger,

Avec son peuple aime à le partager :

Comme un d’entr’eux il monte à la muraille,

Il y combat, ou bien il y travaille.

Mais la besogne est réduite à tel point,

Qu’il en doit perdre et le trône et la vie.

En vain Menard payant sa perfidie

Avait laissé le moule du pourpoint

Sur le carreau : toute la Cafrerie

Tournait le dos, rentrant au souterrain

Où les avait introduits le vilain.

Dans ce moment survient autre bagarre.

Un espion vient dire au roi tout bas

Qu’un grand assaut dans le camp se prépare :

Les généraux ont réglé tout le cas,

Et dans deux jours doit éclore l’affaire

Dont on ne parle encor qu’avec mystère.

À deux genoux Charles, n’en pouvant plus

Demande à Dieu, pour l’amour de Jésus,

Un prompt secours de puissance efficace ;

Et cependant il renforce la place,

Parle à ses gens, et les va consolant.

Non loin des murs Despine toute armée,

Mais tête nue, allait caracolant

Avec fierté sur un beau cheval blanc.

Dans cette ardeur dont elle est animée

Pour signaler sa force aux yeux des Francs,

Elle attendait la terrible journée

Du grand assaut, comme fille à quinze ans

Attend un bal, des fleurs et des rubans.

Ce qui la trouble et la rend presque folle,

C’est qu’elle sait Richard hors du pays.

Si de sa main la belle ne l’immole,

Que servira d’avoir brûlé Paris

Et mis à sac le royaume des lis ?

(Tel est l’excès de sa haine cruelle.)

Elle se veut flatter qu’il reviendra,

Et sous ses coups enfin expirera :

Elle a prescrit que nul pour sa querelle

L’épée en main n’attaque Richardet :

Elle nourrit toujours l’espoir secret

Que s’il périt il périra par elle.

Cet ordre-là choque fort ses amants.

Sont-ce donc là, disent-ils, les serments

Faits entre nous, quand nous vînmes en France

À votre suite, et pour votre vengeance ?

Chacun de nous jusqu’ici vous suivant,

De Richardet vous a promis la tête,

Et votre main doit être la conquête

De son vainqueur : vous en fîtes serment.

Vous enchaînez d’un mot notre vaillance ;

Vous nous ôtez tout rayon d’espérance.

Despine dit, leur faisant les yeux doux :

Je ne veux point acquérir un époux

Par un trépas ; et, comme vous le dites

Si vous m’aimez, il est tant de mérites

Dont vous pouvez vous parer à mes yeux !

Les tendres cœurs connaissent d’autres charmes

Que les exploits, les combats, les faits d’armes :

Mille moyens s’offrent à tous moments,

Et l’amour seul les inspire aux amants.

Durant ceci, le Scric veut qu’on appelle

Pour le conseil, et fait sonner du cor ;

Et puis l’armée en forme solennelle

Est par un ban instruite de son sort.

L’ordre est à tous, qu’on s’arme et s’évertue

Le lendemain pour monter à l’assaut,

Et saccager Paris de rue en rue.

En attendant, le Scric fait sa revue

Pour s’assurer qu’on s’arme comme il faut.

Deux cents milliers étaient de Cafrerie,

Trois cents au moins du pays des Lapons ;

Puis tant et tant ou d’Afrique ou d’Asie,

Qu’il eût fallu calculateurs bien bons

Pour les compter. Soudain chacun travaille :

L’un va ferrer son cheval de bataille ;

L’autre polit son casque, son pavois ;

L’autre recout bride, selle et harnois ;

Un autre aiguise et cimeterre et lance.

Les combattants de suprême vaillance

Sont le roi cafre, encor qu’un peu trop mûr ;

Puis deux géants de telle corpulence

Qu’à coups de poing ils abattent un mur.

Peau de serpent d’une odeur meurtrière

Couvre leur corps, et deux troncs de sapin

Garnis de fer, sont armes dans leurs mains

Qui des cités ne font qu’un cimetière.

L’un c’est Faucon, l’autre c’est Épervier ;

Et tous deux seuls vaincraient un monde entier.

Nommons aussi les deux belles guerrières.

Despine croit avoir sous ses bannières

Tant de héros, tant de braves soldats,

Que les chrétiens n’y résisteront pas.

Climène suit, aussi brave, aussi belle,

Des bords du Nil amenant sa séquelle.

On distinguait encore Alcimédon,

Le bel Oronte, et le fier Sarpedon.

Alcimédon à la Thrace guerrière

Donne des lois, et n’a guères d’égal

Dans les combats et dans l’art de la guerre ;

Du roi de Perse Oronte est roi vassal ;

Et Sarpedon, qui n’eut peur de sa vie,

En souverain règne sur la Nubie.

On voit après et le Fiac et le Fic :

Tous deux étaient les ministres du Scric.

J’en nommerai milliers de même sorte

Quand il faudra que je vous parle d’eux ;

Mais à présent, ou le diable m’emporte,

Leur nom m’échappe, et j’en suis tout honteux.

Quant aux Français, la liste est bientôt prête ;

Ils sont si peu, que je suis tout surpris

Qu’à tant de monde ils puissent tenir tête,

Et soient encor vivants dans leur Paris.

De paladins de suprême vaillance

Ils en avaient tout au plus cinq ou six.

L’un c’est Lurcain, le plus âgé des fils

Du beau Zerbin. C’est l’espoir de la France :

C’est le fléau, l’horreur des sarrasins,

Qu’il va chassant comme petits poussins

Quand il brandit sa redoutable lance.

Maugis le suit, célèbre négromant

Qui tient l’enfer sous son commandement.

Othon, Yvoire, ont là chacun un frère ;

L’un Marius, et l’autre Scipion.

Tous deux jouant au mieux du cimeterre,

Souvent aux Turcs échauffaient le chignon.

Après ceux-là, le reste est marchandise

De bon aloi, de bon cœur combattant ;

Mais ce n’est pas valeur assez exquise

Pour qu’un tout seul puisse en combattre cent.

Si les absents reviennent pour la crise,

Comme pour moi je crois qu’ils reviendront,

Ce ne sont point les payens qui riront :

Ceux-là sont gens à leur porter des bottes

Qui leur mettront les entrailles à l’air.

Je vous dépeins les joueurs dans ces notes

Pour que le jeu vous en semble plus clair.

Déjà le Scric à l’assaut se prépare ;

Et dans Paris Charles met tous ses soins

Pour le sauver de la rude bagarre.

Il songe à tout, prévient tous les besoins.

Il songe à tout ; il terrasse les portes,

Monte aux remparts et place ses cohortes.

Laissons-le faire, et retrouvons Roland

Qui sort d’Espagne et traverse la France.

[***]

À ses côtés Ferragus cheminant

Est recouvert d’un haubert d’importance,

D’un scapulaire affublé par dessus ;

Car il comptait rentrer en pénitence

Dès qu’il aura mis Charles hors de transe.

À parler vrai, ses péchés sont dodus ;

Il faut du temps pour en avoir l’absoute.

Près de la mer sous une grande voûte,

Comme j’ai dit, il avait retrouvé

Son attirail bien net, bien conservé.

La lance est l’os d’une énorme baleine ;

Et son épée, ouvrage des démons,

Coupe le fer comme choux et citrons.

Roland dépêche aux rives de la Seine

Un écuyer, pour avertir le roi

Qu’il est tout proche, et promet sur sa foi

D’être à Paris le lendemain sans faute

De grand matin. Le bon roi tout joyeux

Rend grâce à Dieu qui lui donne un tel hôte.

Et s’attend bien que tout en ira mieux.

Mais l’allégresse est encor bien plus vive

Quand il apprend que Ferragus arrive,

Qu’il est chrétien, et qu’il mène à la main

Deux tels géants que Roland n’est qu’un nain

À leur égard ; et qu’avec eux s’avance

Le bon Renaud, Astolphe et Richardet,

D’autres encore, outillés au complet

Pour besogner au salut de la France.

Le bon vieillard que l’espoir rajeunit

Reçoit encore autre exprès, qui lui dit

Qu’il a laissé gens de semblable sorte

Près de Paris, qu’ils touchent à la porte,

Et que peut-être ils sont entrés déjà.

Ce sont lions, dit-il, pour le courage :

C’est Olivier, Dudon et le Sauvage.

Quand à Paris on sut qu’ils étaient là,

Et que Roland s’approchait de la place

Avec les siens, tout y changea de face :

On n’a plus peur ; et le bon roi s’en va

La larme à l’œil, faisant part de sa joie

À tous venants : content après cela

Que de la mort, dit-il, il soit la proie.

La nuit venait : elle sert de signal

Au grand assaut qui doit finir la guerre.

Chacun se range au camp sous sa bannière

Et l’on choisit le Scric pour général.

Climène est là ; ses soldats sont cent mille :

Race perverse, inhumaine, indocile.

Leur soubreveste est couleur de brasier.

Et l’on y lit ces mots : « Point de quartier. »

D’autre côté le sommeil fuit Despine,

Et vous diriez qu’elle a le diable au corps ;

Elle retouche et la selle et le mors

De son coursier ; cent fois elle examine

Tout son harnois, et couvrant sa poitrine

D’un brocard d’or, elle y trace ces mots :

« Un seul m’importe, un seul ici m’amène ;

« J’aurai sa vie, ou je perdrai la mienne. »

Elle ne veut, ne prend sous ses drapeaux

Que ses amants, pour errer sans contrainte.

Déjà les airs éclaircissaient leur teinte ;

Et du dieu Mars les terribles flambeaux

Lançaient le feu dans l’âme des héros.

L’un est couvert d’une peau de panthère ;

L’autre, sauvage et sans le moindre acquit,

Monte à cheval tout nu comme il naquit ;

Un autre s’arme en forme régulière.

On ne voit point les perfides Lapons

À la comparse : ils vont en billebaude

Par le pays, volant poules, chapons,

Puis à loisir dévorant leur maraude

Dans quelque trou. Les insignes fripons

Du bien d’autrui faisaient bombance entière,

Amoncelés comme une fourmillière.

Près de Paris le terrain s’élevant,

Vers le cinquième ou le sixième mille

Formait un mont, où tout en arrivant

Sur le minuit Roland prit domicile.

La lune est claire ; il voit à plein la ville,

Et sous les murs tant et tant de soldats

Prêts pour l’assaut qu’il s’étonne, et tout bas

Maudit cent fois le chef qui les rassemble.

Les paladins tiennent conseil ensemble.

Entrera-t-on ou non dedans Paris ?

N’y pas entrer est le commun avis.

Roland, Astolphe, et Richardet encore,

Unis tous trois tomberont sur le more

Par le flanc droit ; Renaud à l’autre flanc

Avec Léon en feront tout autant ;

Et Ferragus attaquera le centre,

Faisant passer ses géants sur le ventre

Des mécréants. Les autres paladins

Harcelleront partout les sarrasins.

En même temps on instruit Charlemagne

Par un exprès de ce plan de campagne,

Pour qu’il l’approuve et concoure à l’effet.

Charles, d’accord avec sa baronnie,

Goûta ce plan, et conçut le projet

D’une manœuvre et savante et hardie.

Je vois, dit-il, se morfondre à regret

Sur nos remparts guerriers de haut service ;

J’y placerai la nouvelle milice

Qui suffira pour y faire le guet.

Nous, en trois corps partageant ce qui reste,

Par trois côtés nous les ferons saillir

Quand l’ennemi viendra nous assaillir :

C’est pour Roland un secours manifeste.

Le conseil plut ; et le sage Olivier

De ces trois corps commanda le premier :

Les deux suivants devinrent le partage

De Scipion, de Guidon le sauvage :

Charles resta pour avoir l’œil à tout

Sur les remparts, de l’un à l’autre bout.

Déjà la nuit allait plier son voile,

Et du matin laissait briller l’étoile ;

L’Aurore vient, et vient en rougissant :

Elle rougit, en s’avouant la tache

De cet amour qui follement l’attache

Au froid hymen d’un vieillard languissant.

Les sons guerriers annoncent le carnage ;

Celui du cor au camp des sarrasins,

Et la trompette aux murs des paladins.

Voyez les flots soulevés par l’orage

S’amonceler d’écume blanchissants,

Et tour-à-tour l’un l’autre se poussants ;

Voyez la vague accourir à la plage

Comme un coursier dégagé de son frein :

Tel court aux murs le fougueux sarrasin.

Mais quand le flot a heurté le rivage

Il perd sa force, il recule et s’enfuit :

Ainsi bientôt le Turc se décourage,

Voyant marcher les chrétiens à grand bruit

Hors de leurs murs, et demandant bataille.

La peur le prend. Climène en vain criaille ;

En vain le Scric blasphème et se travaille ;

Le Fiac, le Fic, en vain courent les rangs

Pour arrêter cette vile canaille ;

Ils ont à dos Roland, et sur les flancs

Sont Richardet et le duc d’Angleterre,

Qui leur faisant toute aussi rude guerre,

Sont entourés de morts et de mourants.

Renaud, Léon, frappent en même temps

Sur les payens, comme batteurs en grange ;

Et les géants en leur manière étrange

En ont déjà mis à mort des milliers,

Faisant partout autour d’eux place nette.

Car leurs filets ne sont pas amusette ;

À chaque coup pêchant mille guerriers,

On leur fait faire en l’air la pirouette.

Les sarrasins à leur front mal-menés

Font volte-face, et trouve nez à nez

Gens dont le bras en avant les repousse.

Le centre alors reçoit telle secousse

Des deux côtés, qu’il se rompt tout-à-fait.

L’un meurt de peur, l’autre expire en effet.

[***]

Le Scric voyant la bataille perdue,

Rentre à son camp suivi de peu des siens.

Charles à Paris rappelle les chrétiens

Par un signal ; mais c’est peine perdue :

La trompe sonne, et n’est point entendue

Des paladins. Ferragus seul l’entend,

Et sort du choc. Il rencontre Climène :

Elle le voit, arrête son coursier,

Et le défie en combat singulier

Dans quelque endroit écarté de la plaine.

Lui qui la croit à son air un guerrier,

Avec plaisir accepte la partie ;

Et tous les deux s’en vont de compagnie

Dans un vallon, où la lance en arrêt,

À s’attaquer chacun se trouve prêt.

Tout juste au front Climène atteint son homme,

Qui dit tout bas : Ceci n’est pas bibus[20] ;

C’est Rodomont, ou Roland, ou tout comme.

En même temps l’épieu de Ferragus

Frappe tout droit au sein la demoiselle,

Qui sous le coup semble perdre la selle,

Mais dans l’instant s’affermit encor plus.

Chacun alors jette comme une plume

Sa forte lance, et la jette au plus loin,

Pour se frapper le cimeterre au poing,

Comme à la forge on frappe sur l’enclume.

Il pleut des coups de pointe et de fendant,

Mais sans blesser le guerrier ni la belle.

Lors Ferragus serrant dent contre dent,

Lui porte au casque un coup de force telle,

Que s’il va droit il la met en canelle[21].

Heureusement le fer prend de côté,

Et ce qu’il touche est tout net emporté.

On voit briller les yeux de la princesse,

Faits pour charmer, pour captiver un Mars :

On voit flotter ses blonds cheveux épars.

Que fait l’hermite ? Il tombe dans l’ivresse,

Ouvre les yeux, la bouche, étend les bras,

Extasié devant de tels appas.

Le pèlerin harrassé de sa course,

Mourant de faim, sans un sou, sans ressource,

Va gémissant tout le long du chemin ;

Si sous ses pieds il rencontre une bourse

Pleine d’écus, il se pâme soudain :

Tel est l’hermite en voyant tant de charmes.

Il s’agenouille, il jette au loin ses armes,

S’humiliant d’un mal fait sans dessein.

La belle reine alors perd sa colère ;

Par complaisance elle met pied à terre

Comme il l’en prie, et dit avec douceur :

Je suis vaincue, et vous êtes vainqueur.

Non, répond-il, jamais contre les belles

Je ne joutai dans les combats de Mars.

Climène prend un réseau de dentelles

Pour enfermer ses blonds cheveux épars,

En détournant d’un air doux ses regards

Sur le guerrier, qui déjà dans son âme

Sent se glisser une certaine flâme.

Climène veut voir ses traits, et lui dit :

Ôtez ce casque ; et l’hermite obéit ;

Puis tous les deux s’asseoyent sur l’herbette.

Elle lui parle en manière discrette

De sa naissance et du culte qu’elle a.

Avec plaisir il l’écoute ; et déjà

Tout à l’amour, adieu la pénitence,

Adieu le froc. Le papelard commence

À clignoter en sournois, à lorgner ;

Même des mains il cherche à besogner.

Climène sait le tenir en mesure ;

Elle lui dit : Parlez s’il vous convient ;

Mais point de mains, cavalier. Il murmure

Entre ses dents, soupire, et se contient.

Mais plus il va, plus il tombe en folie.

Elle se lève ; il pleure, il la supplie

De se rasseoir, et dit qu’il se tiendra

Plus à l’écart. Propos d’amant, dit-elle,

Comme la feuille au vent s’envolera ;

Si près de toi je me mets encor là,

Je reverrai se brouiller ta cervelle.

À ta vertu je vais donner beau jeu

Pour l’éprouver. Elle s’assit à terre.

En ce moment Astolphe d’Angleterre

Du haut des monts venait au même lieu.

Il voit très bien deux corps sur la fougère :

À pas de loup il descend, considère

D’abord la belle, et puis le chevalier,

Mais ne connaît encor ni l’un ni l’autre :

Puis à la fin il voit que ce guerrier

Est Ferragus le pénitent, l’apôtre,

Si pénétré de l’amour de Jésus,

Qu’à tout jamais il veut vivre en reclus,

Portant la haire et couchant sur la dure ;

C’est celui-là qui sur le fin gazon

Requiert d’amour la gente créature.

Il lui faisait des contes à foison ;

Disant qu’il règne au pays de Murcie,

Ou comme époux il la couronnera.

Nous parlerons, dit-elle, de cela

Une autre fois. J’ai la tête étourdie :

Et puis du Christ tu professes la foi ;

Moi, celle-là d’Égypte ma patrie,

Et l’alcoran est mon unique loi.

Si tu voulais embrasser ma croyance,

Je pourrais bien t’accepter pour époux.

Je ferai tout, dit-il, oui tout pour vous.

Ô sainte foi ! prenez-le en patience.

Voilà, dit-il en comptant par ses doigts,

Un converti pour la seconde fois.

Le duc anglais qu’un zèle saint enflâme

S’élance alors, et lui dit : Moine infâme !

Que tarde encor la terre à s’entr’ouvrir,

Que tarde encor l’enfer à t’engloutir,

Digne aliment de l’éternelle flâme ?

Quelle âme impure et quel cœur gangrené !

Disant ces mots, il tombe en forcené

Sur Ferragus, qui rend la représaille.

Tandis qu’ainsi l’un sur l’autre travaille

Climène fuit, et les laisse tous deux.

L’hermite enrage en la suivant des yeux ;

Mais le bon duc le mène à telle fête,

Qu’il le distrait des désirs amoureux ;

Et si l’amour lui reste encore en tête,

Il faut qu’il songe à ses reins, à son dos,

Près, et très près d’être mis en lambeaux.

Astolphe était moins nerveux, moins robuste

Que Ferragus ; mais le ciel toujours juste

Doubla sa force en ce pieux combat,

Et le rendit vainqueur du renégat

Qui dans l’accès d’une coupable ivresse

Vient d’abjurer l’évangile et la messe.

Le bon Anglais et le blesse et l’abat :

Il s’apprêtait à lui couper la tête,

Mais le remords de Ferragus l’arrête.

Miserere ! cria-t-il repenti,

Pleurant sa faute en nouveau converti,

Et se vouant à pénitence austère

Où meurt le vice et fleurit la vertu.

D’Astolphe alors la haine a disparu ;

Il s’attendrit, pardonne, et dit : Mon frère,

C’est grand péché de renier son Dieu.

Puis il le soigne avant de dire adieu,

Bande sa plaie, (elle était fort légère)

Et va trouver le roi Charles à Paris.

Ferragus seul gémit, pousse des cris

De désespoir, et si bien désespère,

Que de sa bride il se fit un cordeau,

Cherchant des yeux quelque arbre favorable

Pour s’y brancher, s’y pendre bien et beau.

Il concevait ce penser exécrable,

Moitié regret, horreur de son péché,

Moitié craignant de se voir entaché

Si par Astolphe on sait son cas damnable.

Sur un grand chêne il est déjà juché ;

Il y fait choix de branche forte et haute

Qui puisse en l’air le soutenir sans faute ;

Il y nouait fortement son licou,

Prêt à tomber la corde autour du cou.

Le bon Roland venait au même ombrage

Se rafraîchir : il entend le tapage

Que fait l’hermite avec ce hausse-cou

Qui chez Satan s’en va le mettre en cage.

Roland regarde ; il voit le personnage,

Le reconnaît, et lui crie : Es-tu fou ?

Non, non, reprit en sanglotant l’hermite ;

Non, mais je suis un scélérat parfait :

Je dois avoir le sort que je mérite ;

Je veux l’avoir en mourant au gibet.

Voilà les fruits qu’a semés ma démence ;

Je ne suis plus ni more ni chrétien ;

Je ne suis plus homme de pénitence

Ni de combat ; je ne suis bon à rien.

Roland s’émeut, s’attendrit, et s’écrie.

Frère, dit-il, tu vas droit en enfer

Si tu finis par ce forfait ta vie.

L’autre répond : Je suis à Lucifer ;

Il a mon âme, et mon corps doit la suivre.

Disant ces mots, à la corde il se livre

De tout son poids, et se suspend en l’air.

À dire vrai si j’eusse été du comte

J’aurais bien pu le laisser gambiller,

Et par les pieds même le tirailler

Pour rendre encor la besogne plus prompte.

Je l’ai vu faire à la grève à bon compte ;

Et puis le fait se passait sans témoins,

Et ce n’était qu’un scélérat de moins.

Mais au rebours, il frappe de l’épée

Et corde et branche ; et du premier fendant

De Durandal, l’une et l’autre est coupée.

Ferragus tombe ; et le comte Roland

Sur ses deux bras le soutient, puis l’étend

Sur le gazon, asperge son visage

De belle eau claire, et lui tient ce langage :

Quel vertigo, dis-moi, cher Ferragus,

T’a pu porter à cet excès impie

De t’arracher indignement la vie ?

Pourquoi laisser dans ton cœur le dessus

Au désespoir ? et dis-moi quelle offense

As-tu donc fait pour perdre l’espérance ?

Si c’est le poids de ton iniquité

Que tu n’as pu supporter, c’est démence

Tout à la fois, et c’est impiété

Envers Jésus ; lui dont la charité

Aux mains de Dieu qui tiennent la balance

Sur tous péchés l’a toujours emporté :

Sur tous péchés suivis de pénitence ;

C’est outrager la divine bonté

Que d’en douter. Ferragus s’encourage

À ce propos. Ton avis est fort sage,

Ami Roland, dit-il ; mais quand raison

Est morte en nous, ou seulement muette,

Sages pensers ne sont plus de saison :

Sans y songer on court à l’aveuglette

Où trop tardif le regret nous attend ;

Et c’est souvent l’ouvrage d’un instant.

Je m’étais mis dans un désert sauvage,

Loin des cités et loin de tout mortel,

Sans autre abri que la voûte du ciel,

Et j’y vouais le reste de mon âge :

Sachant trop bien à quoi le monde engage.

Tout homme est faible ; et qui veut tout de bon

Suivre le bien, doit fuir l’occasion.

Mais je te vis, et je repris les armes

Pour sauver Charles et la France et la foi.

Que n’ai-je pu ne me pas joindre à toi !

J’échapperais à ces yeux pleins de charmes.

Lors il se tait en s’inondant de larmes ;

Puis il ajoute : Hélas ! je les ai vus ;

En les voyant j’ai renié Jésus.

Oh ! par ma foi, celui-là, dit le comte,

Je t’avoûrai, l’ami, qu’il est de poids :

C’est infamie et folie à la fois.

Mais n’allons pas ajouter à ta honte,

As-tu du moins eu la dame à bon compte ?

Non ; j’ai perdu mon Dieu, la dame et moi,

Et je perdais mon âme encor sans toi.

Oh ! dit le comte, il faut grosse cheville

À pareil trou. Ce n’est pas là gruger[22],

Un vendredi, poularde au lieu d’anguille ;

Et cependant ceci n’est pas léger.

Mais, cher ami, renier son baptême

Est d’autre poids qu’un oubli du carême :

C’est chose infâme ; et crois, à mon avis,

Que le soleil ne peut rien voir de pis.

Brûler d’amour, en perdre la cervelle,

Je l’ai fait, moi ; d’autres l’ont fait aussi :

Mais par ma foi c’est autre chose ici ;

Renier Dieu passe la bagatelle.

Assure-toi pourtant d’avoir merci

Du bon Jésus par pleurs et pénitence ;

Grâce jamais ne manque à repentance.

Lors Ferragus est contrit tout de bon,

Et, reprenant son armure complette,

Met par dessus scapulaire et cordon ;

Même il prétend aller gagner pardon

Aux saints autels d’Assise ou de Lorette.

Le bon Roland dit qu’il tiendra secrette

Son aventure, et de plus lui promet

Qu’il rendra même Astolphe aussi discret.

Ainsi d’accord l’un et l’autre chemine

Jusqu’à Paris. Ferragus sanglotait

Près de Roland qui le réconfortait.

Songe, dit-il, que la bonté divine

Est infinie. Ah ! j’ai trop mérité

Qu’elle soit sourde à ma triste prière,

Disait l’hermite avec humilité,

Marchant toujours les yeux baissés à terre.

Eux à Paris, le roi les fête au mieux :

Avec Astolphe il sort au devant d’eux.

Astolphe dit : Vive l’hermite insigne

Qui du Seigneur œuvre si bien la vigne !

Lors Roland dit : Voyez le beau sermon !

S’il a fait faute, il a requis pardon.

Valons-nous mieux ? et tous tant que nous sommes

Que sommes-nous, et que sont tous les hommes ?

Le sage roi feint de ne rien savoir,

Rentre au palais, et va se mettre à table ;

Car on voulait tenir conseil le soir.

[***]

Durant ceci, Climène se fait voir

Au camp payen, trouvant presque incroyable

Qu’elle ait pu seule échapper aussi bien

À si robuste et terrible chrétien.

Avec ses gens riant de l’aventure,

Elle leur dit comme en un tour de main

Ses blonds cheveux et ses beaux yeux soudain

De son vainqueur avaient fait la capture.

En rougissant elle se dit tout bas :

Ne suis-je pas la déesse des armes,

Si les plus fiers se rendent à mes charmes,

Et tout le reste aux efforts de mon bras ?

D’autre côté Richardet suit la trace

D’un qu’il prenait pour un roi sarrasin :

C’était Despine. Il court, passe et repasse

Parmi les turcs, où chacun lui fait place

Avec honneur. (Le combat a pris fin ;

Et puis on craint le bras du paladin).

Mais vainement il cherche, il se tracasse ;

Il en enrage, et fait telle grimace

Que vous diriez qu’il mord du chicotin.

Enfin pourtant un soldat lui raconte

Que ce qu’il prend pour un fier chevalier

Est une fille, et non pas un guerrier ;

Fille qui doit régner en Cafrerie.

Perles, rubis et bijoux précieux

Partout pays foisonnent autour d’elle,

Et qui la voit peut bien se dire heureux.

Puis trait pour trait il lui dépeint la belle.

Son teint pétri de pourpre et de jasmin

À tout l’éclat de la nouvelle rose :

Sa lèvre mince est un trait de carmin

Qui sur sa bouche avec grâce repose :

Ses sourcils noirs ont le luisant du jais :

Son joli nez de forme régulière

Sied à sa lèvre, et fait valoir ses traits :

Ses yeux brillants répandent la lumière ;

Charbons éteints sont d’un noir moins parfait

Que leur prunelle ; et la neige ou le lait

Cèdent au blanc qui lui sert de bordure.

Ainsi se font l’un par l’autre valoir

Dans ses beaux yeux et le blanc et le noir.

Ses beaux cheveux ombragent sa ceinture,

De la jacinthe atteignent la mesure,

Élégamment entr’eux symétrisés

Et par Vénus et les Grâces frisés :

Son cou plus blanc que la plus blanche hermine,

Porte un collier où par l’arrangement

Des diamants, on lit : belle Despine.

Un tissu d’or brodé superbement

Pare, embellit sa taille haute et fière :

L’art y fait voir des roses de rubis ;

La blanche perle y façonne des lis.

Ses pas sont courts, sa démarche est légère ;

On la prendrait pour un jeune palmier

Dont les Zéphirs meuvent la cime altière ;

Mais le Zéphir qui lui sert de voilier

C’est celui-là que font mouvoir les Grâces

Qui sans faillir suivent partout ses traces.

On voit alors son beau sein s’agiter

Sous le ruban qui cherche à l’arrêter.

Mais s’arme-t-elle ? et de son beau visage

Les traits charmants sont-ils sous le cimier ?

Ce n’est plus elle ; on ne voit qu’un guerrier

Ne respirant que combats et carnage.

Il dit : Richard est déjà prisonnier

De l’ennemi dont il jurait la perte ;

Mais il a l’air de s’en peu soucier.

Il part, il vole ; il fait la découverte

Des pavillons à Despine remis

Pour son quartier : il y veut être admis :

Il le demande. Une suivante alerte

Vient l’écouter. Richard lui fait sa cour,

La conjurant de servir son amour.

Elle y consent, promet son savoir-faire ;

Mais elle craint d’y perdre ses talents,

Tant sa maîtresse a d’horreur pour les Francs.

Depuis le jour qu’elle perdit son frère

Traîtreusement occis par Richardet,

Elle a conçu pour eux tant de colère

Qu’elle en voudrait voir périr tout-à-fait

Avec le nom la race toute entière.

Pour Richardet, elle veut de sa main

Le mettre à mort ; et c’est dans ce dessein

Qu’elle conduit sa nombreuse bannière.

S’il est ainsi, dit l’amoureux guerrier,

Va la trouver et fais-toi bien payer ;

Je prétends mettre à ses pieds sans défense

Le paladin pour en tirer vengeance.

La fille vole, et racontant le fait :

Je sais, dit-elle, un jeune homme de France

Qui veut vous voir, madame, et qui promet

Entre vos mains de mettre Richardet.

Despine était sans casque, sans cuirasse,

Sans corset même ; et dessus son beau sein

Elle n’avait qu’un fin tissu de lin

Sous un ruban qui l’attache avec grâce.

Son bras est nu ; mais on voit à l’entour

Ses beaux cheveux en couvrir le contour ;

Ils ont l’éclat des purs rayons du jour.

Un tendre azur teint sa jupe légère :

Son joli pied chausse un brodequin d’or :

Telle Diane en un bois solitaire

Fuit les amours, et vole au son du cor.

Enfin Despine elle-même se pose

Autour du cou, de ce beau cou si blanc,

Un mouchoir à bordure de rose ;

Puis elle fait entrer le jeune Franc.

Richard était garçon de bonne mine,

Prisé partout de plus d’une héroïne :

Teint animé ni trop brun ni trop blanc,

Tel qu’il sied bien à guerrier de son rang,

Ses beaux yeux bruns ont la lumière pure

Qu’on voit briller dans les fanaux de l’air

Aux jours sereins que donne un bel hiver.

Sa taille est haute, et non hors de mesure :

Il est agile, adroit et vigoureux,

Mince de corps, mais robuste et nerveux.

L’écoutez-vous parler ? il vous enchante ;

Tous ses propos sont gais, courtois et doux :

Il a ce don, cette grâce attachante,

Ce don charmant que les Français ont tous.

Richardet vient ; il voit la belle reine ;

Il veut parler, il a perdu la voix ;

Le cœur lui bat si fort sous le harnois,

Que les soupirs s’échappent avec peine.

Puis à la fin et d’un ton languissant :

Belle, dit-il, Belle unique en ce monde,

De vos attraits toute la terre ronde

M’avait instruit ; mais combien ce qu’on sent

Quand on vous voit a d’effet plus puissant !

Par les regards, le cœur et la pensée

Sont éclairés bien mieux que par récits :

Par la parole en partie éclipsée

La vérité perd toujours de son prix.

Eh ! comment rendre une fidèle image

De tant d’attraits, dont tous les dieux unis

Ont à l’envi formé votre partage ?

Je crois pourtant qu’en un cœur bien épris

De tant d’attraits l’ensemble peut se peindre ;

Mais qui jamais peut se flatter d’atteindre

Jusqu’où s’étend la divine clarté

Dont le foyer dans votre âme est resté ?

Quelque étincelle en jaillit et nous frappe ;

C’est un rayon du soleil qui s’échappe

Des flancs obscurs d’un brouillard nébuleux.

Honneur du temps ! ô vous rare merveille !

Dont l’avenir n’aura pas la pareille,

Je vois briller au cristal de vos yeux

Quelques rayons de cette pure flâme

Dont les clartés illuminent votre âme !

Ô vous enfin que les plus grands esprits

Célébreront dans d’immortels écrits,

Souffrirez-vous qu’à vos pieds je soupire

Les vœux d’un cœur de vos charmes épris ?

Pour mes pareils vous n’avez que mépris,

Et vous voulez que Richardet expire ;

J’ose en former un séduisant espoir,

Je me fais fort de remettre ce soir

Entre vos mains, prisonnier et sans armes,

Ce Richardet qui fit couler vos larmes.

La trahison ne me coûtera rien,

Si votre cœur devient le prix du mien.

En écoutant le beau Français, la reine

Les yeux fixés le regarde et rougit,

Et rougissant encore s’embellit.

Noble guerrier, dit-elle, c’est sans peine

Que je reçois éloge de beauté :

Cœur de pucelle en est toujours flatté,

Bien qu’elle soit guerrière et souveraine.

Mais à l’amour j’ai juré même haine

Qu’à Richardet. Je te dirai pourtant

Que pour toi seul mon cœur se rétractant

En ta faveur eût été loin peut-être,

Si tu t’étais fait connaître autrement

Que par l’allure et les offres d’un traître,

Qui t’ont fait prendre en horreur à l’instant.

Non, reprit-il, je répète et je jure

Qu’entre vos mains je mettrai Richardet

Sans que je sois ni traître ni parjure.

Lors à ses pieds prosterné tout-à-fait :

Vous le voyez, dit-il ; je vous l’amène

Ce Richardet dont vous voulez la mort,

Lui, contre qui votre haineux transport

Conduit ici la peuplade africaine.

S’il doit périr de votre belle main,

Peut-il avoir de mort plus fortunée ?

Disant ces mots, il tire son épée

Pour en armer Despine, qui soudain

Pâlit, se trouble, et l’esprit incertain,

Le cœur touché, mais le maintien sévère :

Fuis ! lui dit-elle, exécrable assassin,

Cœur déloyal, meurtrier de mon frère.

Fuis loin de moi ; c’est aux champs de la guerre

Que je saurai te retrouver encor.

Despine dit, et disparaît d’abord,

Comme l’esquif s’élançant du rivage,

Comme l’éclair échappé du nuage.

En s’éloignant Despine a le cœur gros,

Elle gémit. Richardet perd courage,

Et dans Paris va cacher ses sanglots.

Chemin faisant, il disait en lui-même :

Que devenir ? j’irrite ce que j’aime ;

Ce que j’adore est sans pitié pour moi.

Amour, Amour, je n’espère qu’en toi :

Tu peux calmer cette horrible tempête.

Comme il parlait, un oiseau bienfaisant,

Tendre colombe au plumage d’argent,

Vient à plein vol se poser sur sa tête :

Il en conçoit présage de bonheur,

Et quelque espoir se mêle à sa douleur.

Il est bientôt dans Paris ; il salue

Son empereur, et refusant la vue

De ses amis, va s’enfermer chez lui.

Point de souper ; il se nourrit d’ennui :

Point de sommeil ; il est sur des épines.

Également le repos fuit Despines.

Comme un amant le beau Richard lui plaît ;

Comme ennemi c’est Richard qu’elle hait :

Elle souhaite et sa mort et sa vie,

Son libre essor et sa captivité.

Au souvenir de sa rare beauté,

La pitié parle et la haine s’oublie ;

L’instant d’après rallume le transport

De la fureur. Telle une tendre mère

Entre deux fils tous deux blessés à mort,

Courant vers l’un, revenant à son frère ;

Embrassant l’un, couvant l’autre des yeux :

Pleure à la fois et sur elle et sur eux,

Et sent son cœur se diviser en deux.

Despine dit : Que va dire mon père ?

L’ombre d’Argail, l’Afrique toute entière,

En me voyant à l’amour m’engager ?

L’amour de qui ? l’amour d’un étranger,

D’un vil chrétien, l’assassin de mon frère !

Frère si cher, qu’avec tous mes guerriers

J’avais suivi sur ces bords meurtriers !

Et que dira cette belle jeunesse

Qui n’a trouvé que glace dans mon cœur ?

Que dira-t-elle, apprenant la faiblesse

Qui m’avilit dans les fers d’un vainqueur

Que j’ai maudit et détesté sans cesse ?

Ah ! loin de moi cette indigne bassesse,

Tache à ma gloire, outrage à mes ayeux,

Et que plutôt la mort ferme mes yeux !

Dans ma détresse, hélas ! que faut-il faire ?

Est-ce Richard que je dois défier,

Le provoquant par un cartel de guerre ?

Je tremblerais avant de l’envoyer.

Mais fuir Richard sur un champ de bataille,

C’est encourir le soupçon de la peur ;

Nos sarrasins me tiendront pour canaille,

Pour femmelette et guerrière sans cœur.

Puissant Amour ! j’apprends trop à connaître

Que l’univers doit t’avouer pour maître.

Oiseaux dans l’air, poissons au fond des eaux,

Hôtes des bois, tout ce qui reçut l’être

De la nature au sortir du chaos,

Jupiter même et sa troupe céleste,

Tout, dieu d’Amour, obéit à ta voix ;

L’enfer lui-même est soumis à tes lois.

Que l’Africain me blâme ou me déteste,

Je cède. Amour, je m’abandonne à toi.

Que dis-je, hélas ! et puis-je unir à moi

Le meurtrier, l’assassin de mon frère ?

Ah ! Je l’entends cette ombre toujours chère ;

J’entends ses cris retentir dans mon cœur.

Elle me crie : Arrête ! indigne sœur,

Folle d’amour pour qui m’ôta la vie !

Oseras-tu dans un hymen impie

Serrer la main qui me donna la mort ?

C’est de mon sang qu’elle est encor fumante.

Reine trop vile et trop coupable amante,

Tu vas unir sans pudeur à ton sort

Un ennemi des dieux de ta patrie,

Un ennemi qui m’arracha la vie !

Où sont ces pleurs, ces soupirs si touchants

Quand on t’apprit la funeste nouvelle

De mon trépas ? où sont tous tes serments

D’une vengeance, et prompte et solennelle ?

Tu me trahis ; tu te trahis encor

Toi-même aussi. N’accuse point le sort :

L’amour n’est rien pour qui veut s’en défendre.

C’était ainsi que se faisait entendre

L’ombre d’Argail ; et Despine d’abord

En l’écoutant sent le froid de la mort.

Mais de Richard la séduisante image,

D’un nouveau feu colore son visage ;

C’est un fanal qui s’allait consumant

Et que ranime un nouvel aliment.

Toute la nuit, incertaine, oppressée,

Despine enfin se fixe à la pensée

De partir seule et de passer les mers,

Allant chercher au bout de l’univers

Quelque réduit obscur et solitaire.

Elle a l’espoir d’user dans les déserts

Le souvenir et l’image trop chère

De l’ennemi qu’elle veut oublier.

Le vieil Adraste était son écuyer ;

Elle l’appelle, et lui dit le mystère.

À ce propos le vieillard stupéfait

Ne sait que dire, et demeure muet.

Au bout d’un temps il dit : Quelle folie !

Fuir loin d’un père est acte d’infamie.

Vous ignorez qu’il vous en coûtera

À vous l’honneur, princesse, à moi la vie ;

Mais à tout prix Adraste vous suivra.

Si vous avez déterminé la fuite,

Laissez du moins venir à votre suite

Nos deux géants, Faucon et l’Épervier.

Ils ont tous deux cœur fidèle et prouesse

Au même point, et dans le monde entier

Il n’en est point de si parfaite espèce.

Despine dit : Va les chercher tous deux.

Adraste y va, leur dit comment la reine

Veut à l’instant se faire suivre d’eux

Pour corriger certains chrétiens hargneux ;

Que l’entreprise est secrette et soudaine,

Et qu’à personne il n’en faut babiller ;

Puis à Despine en hâte il les amène

Comme le jour commençait à briller,

Despine alors se couvre de ses armes

En soupirant, en s’inondant de larmes.

Elle regarde et Paris et les camps

L’un après l’autre et dit entre ses dents :

Heureuse, hélas ! si j’eusse été moins belle !

Elle embrassait sa suivante fidelle

Qui se tourmente, et ne peut concevoir

Quel grand chagrin la reine peut avoir.

La pauvre enfant qui craint mauvais augure

Tant qu’elle peut la prie et la conjure

De s’abstenir dans ce jour des combats.

Despine dit : N’aies pas peur ; et tout bas

La larme à l’œil, la voix entrecoupée,

Elle ajouta : Vas porter cette épée

À Richardet ; vas, et tu lui diras :

Voici le don que Despine la belle

Fait à Richard comme à son ennemi,

Lui demandant toutefois pour merci

De conserver quelque souvenir d’elle.

C’est de ce fer que j’attendais un jour

Laurier d’honneur et prouesse bien chère ;

J’en attendais la vengeance d’un frère,

Mais autrement en dispose l’Amour.

La demoiselle à Paris s’achemine

En toute hâte ; et la tendre Despine,

Avec ses gens sortant à pas de loup,

Quitte l’armée, et va sans savoir où.

Vers le midi, la malheureuse arrive

Sous les abris d’un vallon verdoyant,

Et va s’asseoir, douloureuse et plaintive,

Près d’un ruisseau roulant des flots d’argent.

[***]

Mais à mon luth il se casse une corde

Pour avoir fait service trop longtemps.

Amusez-vous tandis que je m’accorde,

Chers auditeurs ; donnez-vous du bon temps.

Le chant qui suit vous paraîtra sévère

Et peu d’accord avec joyeuseté :

Je crois pourtant qu’il aura de quoi plaire,

Si d’Apollon je me vois bien traité.

CHANT VIII.

Charles décide d’en finir avec les Sarrasins.

Ferragus délire d’amour pour Climène et la cherche, tandis que celle-ci, accompagnée du beau chrétien Guidon, court après Despine.

Despine et ses géants se réfugient pour la nuit dans une grotte. Richard qui la poursuit a la même idée. Il est gravement blessé par les géants. Despine le sauve. Et fuit.

Ferragus trouve Climène, attaquée par des loups. Il la libère et la presse vivement. Elle s’enfuit vers Guidon.

À Paris, grande bataille.

Le Scric fait un rêve horrible (et prémonitoire) où Despine, changée en tigresse, câline un Franc.

 

Dame Fortune est femme sans cervelle,

Qui tout le jour besogne de travers,

Élevant l’un, mettant l’autre en canelle[23],

Favorisant toujours le plus pervers.

Elle a deux mains ; l’une, toujours amie

Qui donne tout ; l’autre, main de harpie

Qui vole tout : et c’est par ce moyen

Que tour-à-tour on est mal, on est bien.

Quand le soleil luit sur notre contrée,

Il se refuse à de lointains climats ;

Quand il se va cacher sous la marée,

Les autres l’ont et nous ne l’avons pas.

Ainsi Fortune en agit à toute heure ;

Nul ne jouit, que quelque autre ne pleure.

[***]

Charles eût donné pour deux sous ses états

Ces jours derniers, n’ayant plus d’espérance.

Déjà le Scric dans sa fière arrogance

Faisait construire un bel arc triomphal ;

Mais au retour des paladins de France

Le roi payen reçut échec fatal,

Et tombera de la fièvre en chaud mal

Quand il saura le départ de Despine.

La messagère avait à la sourdine

Fait son message : elle trouva Richard

Encore au lit, s’étant endormi tard.

Le cœur lui bat, et la joie étincelle

Dans ses beaux yeux, en recevant le fer

Qu’on lui remet de la part de sa belle.

Cent et cent fois il baise un don si cher,

La larme à l’œil. Puis à la demoiselle

Mettant en main bourse de cent ducats :

Va, lui dit-il, porte à ma bien-aimée

Les vœux d’un cœur brûlant pour ses appas,

Et plus brûlant que la paille allumée

Dans nos guérets à la fin de l’année

Par le fermier. Mais sers-moi bien, sans quoi

Plus de bijoux, plus de présents pour toi.

Soyez tranquille, et fiez-vous à moi,

Dit en partant la fille bien contente ;

Car beaux ducats sont recette excellente

Pour dissiper sans faute le chagrin.

En arrivant au quartier sarrasin,

Elle y trouva le Scric qui se lamente

Avec le Fiac, le Fic et tout son train.

On l’environne, on veut apprendre d’elle

Où Despine est ; et la fine donzelle

L’air affligé répond : C’est ce matin

Que je l’ai vue abandonner l’armée,

Et s’en allant de toute pièce armée

À certains monts chercher certains brigands.

Pour tout cortège elle a les deux géants,

Adraste avec : vous m’en voyez marrie ;

Et voilà tout. Sarpedon de Nubie

Part aussitôt, et va vers l’orient ;

Alcimédon chemine à l’occident ;

Le Fiac, le Fic, vont en autre partie ;

Le Scric demeure à veiller sur le camp.

Déjà la nuit emportait sous ses voiles,

En s’enfuyant, la troupe des étoiles

Qui faisaient place à l’astre du matin ;

Nos verts gazons se paraient du jasmin

Qui s’échappait des corbeilles de Flore ;

Et le Soleil près d’atteindre l’Aurore

Hâtait son vol dans le vague des airs,

Impatient d’éclairer l’univers.

Charles s’éveille alors, et dit : Qu’on sonne

Pour le conseil. Cependant il raisonne

Avec Roland, recherchant des moyens

Pour échapper au danger qu’il redoute.

Roland lui dit : N’ayez ni peur ni doute :

Allons combattre, assaillir les payens ;

Nous les mettrons bientôt à vau-de-route.

Dans ce moment on leur donne l’avis

Que sur les bancs du conseil sont assis

Ces hauts barons, ces paladins, ces princes

Accoutumés à domter des provinces :

Eux la terreur de tous monstres des bois,

Eux le fléau de tous les mauvais rois,

Marchant toujours de victoire en victoire,

Et signalant à chaque pas leur gloire.

Charles et Roland vont exercer leurs droits

À l’assemblée, où chacun tête nue,

Genou plié, s’incline et les salue.

Charles en passant fait à tous bon accueil,

Les caressant de la main et de l’œil.

Puis s’asseyant sur son trône, il ordonne

De se couvrir quand il met sa couronne,

Et de s’asseoir chacun selon leurs rangs.

Charles n’est pas homme de rhétorique,

Et sans exorde en ces mots il s’explique.

Les sarrasins, dit-il, depuis longtemps

Nous font la guerre et ravagent nos champs,

Coupant nos bois, nos moissons tous les ans.

Il faut qu’enfin prompt remède s’applique

À tant de maux, et voici le moyen.

Il faut sortir en ordre de bataille,

Chasser, mener battant cette canaille.

Telle valeur brille en votre maintien,

Que sans faillir tout réussira bien.

Marchons, marchons, dirent-ils tous ensemble

D’un ton de voix dont tout le palais tremble,

Comme au tonnerre éclatant dans les cieux.

Charles s’anime, et dit d’un air joyeux :

C’est folle erreur à cette horde impie,

De notre culte implacable ennemie,

De se fier au nombre de ses gens.

Vous les voyez par votre résistance

Se consumer en efforts impuissants ;

Ils ne sauraient avoir meilleure chance.

Cent et cent fois de ces monstres pervers,

Le sang impur a sali votre épée ;

Ou comme gens enchaînés par Morphée

Vous les avez entassés aux enfers.

Tant qu’il vous plaît vous en mettez aux fers ;

Car un seul Franc peut à l’aise en combattre

Une vingtaine, et tous vingt les abattre.

Ce ne sont pas les fossés et les murs,

Les hautes tours ni les larges rivières,

Qui des cités font des asiles sûrs ;

Ce sont vertus civiles et guerrières

De citoyens n’ayant qu’un même but,

Et dévoués tous au commun salut

Plus qu’à celui des têtes les plus chères.

Je ne crains point les Turcs ni leurs géants :

Ce que je crains, c’est cette zizanie

Qu’entre des chefs sème la jalousie.

Quand l’union règne parmi les grands,

Vous la voyez de même aux derniers rangs,

Ainsi l’humeur qui nourrit le feuillage,

De la racine aux branches se propage.

Vous savez tous que le comte d’Angers

Est sans conteste au dessus de l’envie,

Je vous le donne, illustre baronnie,

Pour votre chef en ces nouveaux dangers,

Eh ! qui voudrait par orgueil se défendre

D’être soumis à pareil commandant ?

Du trône même on me verra descendre

Pour obéir, s’il le faut, à Roland.

Suivez-le donc. Un seul chef fait merveilles,

Et sous plusieurs tout bon ordre est détruit.

C’est un seul roi que veulent les abeilles,

Et par lui seul tout l’essaim se conduit.

Y manque-t-on ? peine de mort s’en suit.

Voilà l’instinct : nature est un grand maître,

Et qui jamais ne s’égare en son plan.

Disant ces mots, Charles publie un ban

Pour proclamer l’ordre qu’on doit connaître.

[***]

Laissons Roland travailler tant et plus

Pour ordonner quelque bon stratagème,

Et retournons au pauvre Ferragus

Qui va bientôt, reprenant son système,

Perdre l’esprit ou mourir malheureux.

Il voudrait être au fond de la Bohème ;

Vivre à Paris lui paraît odieux ;

Il y rougit de honte jusqu’aux yeux.

Toute la nuit il la passe à la gène,

Pleurant sa faute ; et cependant son cœur

Est toujours plein de la belle Climène.

Il veut la fuir ; mais l’amour l’y ramène,

Et de nouveau ranime son ardeur.

Il en voudrait distraire sa pensée,

Mais c’est en vain ; elle y reste fixée :

Partout, dans tout, c’est Climène qu’il voit.

S’il se souvient de sa cellule ancienne,

Il va songeant qu’il pourrait à bon droit

L’y posséder en la faisant chrétienne ;

Et ce moyen lui semble assez adroit :

De part ni d’autre il n’est vœu qui s’oppose

À leur hymen : c’est bonne et sainte chose.

Il s’en occupe, il aime à le prévoir ;

Même déjà se croit au premier soir.

Mais, quand il vient à songer qu’elle est fille

Du roi d’Égypte, et croit à Mahomet,

Il entre en rage, arrache son bonnet

Et mord ses draps ; croit sentir une aiguille

Percer son cœur ; puis croit avoir le cou

Serré d’un câble ; enfin il devient fou.

Il saute à bas du lit, il se démène,

Et ne voit point de remède à sa peine.

S’il réussit à l’épouser un jour,

C’est le moyen d’arranger son affaire,

Et d’accorder Dieu, le monde et l’amour.

Son cœur saisit cette douce chimère :

Il y voit bien cent obstacles pour un,

Mais il s’obstine à tenter l’entreprise.

Il va quitter Paris ; il se déguise,

Et sort tout seul sans être vu d’aucun.

Il va courant de vallée en colline,

Cherchant Climène et ne la trouvant point ;

Elle courait de même après Despine.

Toutes les deux s’aimaient ; et c’est un point

À remarquer. Toutes les deux femelles,

Toutes les deux reines, jeunes et belles,

Elles s’aimaient. On voit bien parmi nous

Mêmes dehors ; mais l’enfer est dessous.

En cheminant il apprend que Climène

Gravit les monts sans cortège et ne mène

Qu’un jeune Franc tel qu’on peint Adonis :

Beaux cheveux blonds, teint de rose et de lis.

Sur son visage on distinguait à peine

Le fin duvet d’un tendre adolescent.

Près de Climène il est incessamment,

Et n’a pas l’air de déplaire à la belle.

Quant à son nom, c’est Guidon qu’il s’appelle,

À ce qu’on croit. Le pauvre Ferragus,

À ce récit, immobile et perclus,

Semble un mortel qui, frappé de la foudre,

Demeure entier quoique réduit en poudre.

Puis, lorqu’enfin ses sens sont revenus,

En toute hâte il court à la montagne

Où jalousie et fureur l’accompagne.

[***]

Tandis qu’ainsi l’hermite court les champs

Après Climène, allons revoir Despine

Avec Adraste au pied d’une colline

Où lentement coule une onde argentine.

Là, s’efforçant de cacher à ses gens

Comme l’amour en secret la lutine,

Elle ne tient que des propos en l’air ;

Mais elle craint qu’arrivant à la mer

À s’embarquer ses deux géants n’hésitent,

Et de concert tous les deux ne la quittent.

Elle leur parle, et prenant l’air ouvert :

Voyez, dit-elle, à quel point j’ai souffert

Pour me trouver réduite à la misère

De fuir Paris, mes amis et mon père.

En rappelant le serment qu’elle a fait

Dans son pays, d’immoler Richardet,

Elle leur dit comment tout son courage,

Tous ses serments, se trahissant un jour

Au doux aspect du trop charmant visage

Du beau garçon, firent place à l’amour.

Elle rougit en découvrant sa flâme,

Et les combats, les troubles de son âme.

Doit-elle aimer son mortel ennemi

Ou triompher de l’amour par la fuite ?

Elle se fixe à ce dernier parti

Si déchirant pour un cœur attendri,

Mais que l’honneur dans le sien sollicite.

Et désormais vivant comme un hermite

Elle mettra l’univers en oubli.

À ce discours les géants s’attendrissent,

De sa détresse avec elle gémissent,

Et font serment de ne la point quitter.

Le jour baissait ; la princesse rend grâces

Aux bons géants, et sans plus s’arrêter,

À tout mortel voulant cacher ses traces,

Elle chemine à travers les forêts.

Droit au ponent elle chemine exprès,

S’attendant bien d’y trouver la marine :

C’est à la mer que veut aller Despine.

Mais le soleil en achevant son tour

À leurs regards est près de disparaître.

Adraste dit : Voici la fin du jour ;

Passons la nuit dans la grotte champêtre

Qui s’offre à nous sous ces rochers déserts.

Un entrelacs de branchages divers

Enracinés aux fentes de la pierre,

Servait de toit à l’antre solitaire

Où les géants se trouvèrent heureux

De s’introduire, et Despine après eux.

À la clarté que le briquet procure

On aperçoit encore une ouverture ;

C’est une chambre, un réduit sec et sain

Fait pour Despine : on l’y mène soudain,

Remerciant le ciel de l’aventure.

On n’avait point de paille sous la main ;

On y supplée ; on couvre le terrain

D’herbe bien sèche et de mousse bien pure.

Les deux géants mangent vite un morceau

Et proprement étendent un manteau

Sur le feuillage où doit coucher Despine.

Adraste alors sagement l’endoctrine

Pour qu’elle ait soin de dormir chaudement

Car à vrai dire il fait froid dans la grotte,

Et l’on s’y peut enrhumer aisément.

Il lui propose encore une capotte :

Il sort ensuite. Il allume un grand feu ;

C’était l’été ; mais pourtant on grelotte.

Un géant veille et l’autre dort un peu.

En ce moment un cavalier qui trotte,

Au même endroit arrive par hasard.

Ce cavalier, c’est l’amoureux Richard,

De-çà, de-là, courant après Despine,

Et ne trouvant buisson qu’il n’examine.

La nuit l’invite à prendre du repos,

Et la caverne est là tout à propos.

Il veut entrer, l’ouverture est barrée

Par le géant. Richard la lance en main

Croit à coup sûr se procurer l’entrée.

Droit à la gorge il vise avec dédain ;

Mais le frappant de sa masse ferrée

Le fier géant l’étend sur le terrain.

Au vif éclat de la lune en son plein

Dont les rayons argentent la fougère,

Le géant voit Richard couché par terre :

Il le croit mort. Despine cependant

S’éveille au bruit. Elle sort ; elle apprend

Le grand combat. Elle approche ; elle ignore

Quel est le corps sur l’arène étendu.

Elle le voit : à peine elle l’a vu,

Son sang s’arrête, elle se décolore,

Elle chancelle. Adraste est éperdu ;

Il veut savoir quel chagrin la dévore.

Elle se tait, fixe un morne regard

Sur la victime, et dit fondant en larmes :

Vous me l’avez massacré ; c’est Richard.

Adraste court, et délaçant les armes

Du beau garçon, le trouve sans chaleur.

Despine aussi met la main sur son cœur

Qui ne bat plus. Elle le croit sans vie ;

Elle s’élance, et l’embrasse, et s’écrie :

Cher Richardet, s’il faut vivre sans toi,

Que reste-t-il dans le monde pour moi ?

À notre perte un même sort nous livre ;

Moi, pour te fuir, toi Richard, pour me suivre !

Qu’avais-je affaire et d’armes et d’amis

Pour m’escorter, me garder, me défendre ?

C’est vous, Adraste, à qui je dois m’en prendre :

Je ne voulais que vous ; mais vos avis

M’ont fait changer : vous en voyez la suite.

Conseil perfide et barbare conduite

Qui m’entoura de trop puissants guerriers !

Je savais bien que bravant tous dangers

Tu me suivrais, cher Richard, dans ma fuite :

Je pressentais qu’en un choc inégal

De ton beau sang tu rougirais la terre.

Que n’avais-tu moins d’audace guerrière ?

Tu n’aurais pas reçu ce coup fatal.

Je connais bien ton généreux courage ;

Mais tu n’étais ni Renaud ni Roland :

Tu les aurais égalés avec l’âge,

Ou surpassés, et le plus fier géant

Eût sous ton bras été mis à néant.

Mais devais-tu, chère âme de ma vie,

Te hasarder à trop forte partie ?

Sans mon sommeil, hélas ! ce n’était rien,

Je désarmais le bras de mon gardien.

Je sors, j’accours ; je te vois, je m’écrie :

Arrêtez-vous ! c’est Richard ! c’est mon bien !

Elle parlait ; et des larmes brûlantes

De ses beaux yeux sans relâche coulantes

Baignent Richard, font circuler son sang.

Un soupir sort de son sein languissant.

Despine alors en s’éloignant, ordonne

Que dans la grotte il soit porté soudain,

Et qu’aussitôt avec soin on lui donne

Le réconfort d’un baume souverain.

La belle rentre au fond de sa retraite ;

Elle y jouit d’un espoir consolant.

Adraste opère, et n’est pas nonchalant

Pour travailler à la cure parfaite.

Richard s’éveille, et d’une faible voix :

Je meurs, dit-il, ô Despine ! ô ma reine !

Je vais mourir, et je mourrais sans peine

Si j’avais pu te revoir une fois.

Belle Despine ! un moment de ta vue

En telle extase aurait su me plonger

Que le trépas n’aurait pu m’affliger ;

Mais puisqu’enfin le destin qui me tue

Ne me permet ni de vivre en ta loi,

Ni de mourir au moins auprès de toi,

Parmi l’horreur de cet état funeste,

Un seul espoir, un seul désir me reste.

Tournant alors ses regards languissants

Et sur Adraste et sur les deux géants :

Un jour, dit-il, à Despine la belle

Vous vous pourrez présenter par hasard ;

Dites-lui tous que le français Richard,

De ses amants l’amant le plus fidèle,

Qui, la cherchant, ici vint expirer,

Après sa mort veut encor l’adorer.

Disant ces mots, il pâlit, il se glace ;

C’est un soleil que le brouillard efface ;

Il est noyé sous de froides sueurs.

Despine accourt ; elle craint pour sa vie,

Et le croyant encore à l’agonie,

Une autre fois l’arrose de ses pleurs.

Richardet sort de sa crise nouvelle,

Ouvre les yeux, et reconnaît la belle.

Lorsqu’en été l’horizon obscurci

Par les vapeurs que soufle le midi,

D’un voile obscur enveloppe la terre,

Et de torrents inonde la fougère ;

Si l’Aquilon sous les neiges blanchi,

Lui dont le pied fixe l’onde légère,

Au triste Autan vient déclarer la guerre,

On voit soudain l’horizon éclairci.

Au doux aspect de la belle Despine

Richard renaît, son regard est serein ;

Joie et bonheur font palpiter son sein.

Il veut parler, la crainte le domine,

Et son effort répété mille fois

Ne lui rend point l’usage de la voix ;

Le son s’arrête et s’éteint sur sa lèvre.

Despine aussi le regarde et se taît :

Elle est sans voix ; son visage paraît

Avoir le feu, la rougeur de la fièvre :

Elle tremblait comme un jonc sous le vent.

Elle jouit, elle se le reproche ;

Elle veut fuir tour-à-tour et s’approche,

Pleure d’angoisse et de contentement,

Ne sait enfin quel désir la possède,

Tant près à près l’un à l’autre succède.

Mais à la fin, recueillant ses esprits,

Elle lui dit d’un air noble et rassis :

À tes malheurs merci doit être acquise,

Mais qui convienne à ma naissance, à moi ;

Bien que pourtant la pitié contredise

Le sentiment qui m’arma contre toi

Pour la vengeance à mon frère promise.

Porter ta tête en don à mes parents,

Puisque le sort te met en ma puissance,

Serait facile et juste en même temps ;

Mais la pitié vient prendre ta défense.

Vis, Richardet : la haine que je doi

Au souvenir de ta cruelle offense

Cède en mon cœur à la pitié pour toi.

Despine alors sur son coursier s’élance

Et disparaît, fermant avec la main

Sa belle bouche, et c’est avec prudence,

Pour étouffer ses soupirs dans son sein.

À ses côtés bientôt sa suite trotte ;

Et Richardet reste seul dans la grotte,

Émerveillé, stupéfait et chagrin.

Du mieux qu’il peut il se remet en selle,

Pique des deux et court après sa belle ;

Mais elle est loin, et marche d’un tel train

Qu’il perd l’espoir de se rapprocher d’elle.

[***]

Laissons-le aller, maudissant en chemin

De tout son cœur la fortune inhumaine ;

Et retournons à l’hermite amoureux

Qui, soupirant et jurant de son mieux,

Va par les monts en quête de Climène.

Il la rejoint par un hasard heureux,

Mais il la voit tremblante et sans défense

Parmi des loups affamés et nombreux ;

Ils étaient cent. L’hermite entr’eux s’élance

L’épée au poing, et dans un tour de main

Il en étend au moins sur le terrain

Une moitié : le reste déménage.

Climène et lui restent seuls sous l’ombrage.

Or voyez-vous quel beau coup du destin !

Là, sans façon, sans le moindre prélude

Il lui déclare en manière assez rude

Comme d’amour pour elle il est épris,

Comme il la veut pour sa femme à tout prix,

Et comment, même en cas de résistance,

Il saura bien avoir la jouissance

De son beau corps, ne voulant au besoin

Avoir qu’un chêne ou cyprès pour témoin.

À ce propos Climène devient pierre ;

Puis ravisée elle dit : Chevalier,

À ton penchant le mien n’est pas contraire ;

Laissons le ciel à son gré nous lier,

Mais voudrais-tu dans le fond d’un hallier,

Des loups cruels sombre et triste repaire,

Sans autre chant qu’un ramage grossier

Des oisillons errants sous la feuillée,

Goûter ici le doux fruit d’hyménée ?

Montons là-haut où demeure un pasteur :

Là tu seras mon époux, moi ta femme.

Pâleur de mort saisit la pauvre dame

Disant ces mots ; mais l’hermite en son cœur

Se pâme d’aise, et dit : Allons ! sans doute

Nous n’avons pas à faire longue route.

Lors il lui prend la main, et le coquin

La va serrant tout le long du chemin.

Puisqu’à toi seul ici je dois la vie,

Disait Climène en marchant avec lui,

Et puisqu’enfin à compter d’aujourd’hui

Chaîne d’hymen à ton amour me lie,

Arrêtons-nous, fixons-nous en ce lieu.

Ferragus dit : Certes, l’ange de Dieu

T’a fait savoir que c’est là mon envie.

J’ai dans l’Espagne un réduit où mes vœux

T’auraient d’abord conduite ; mais qu’importe ?

Espagne ou France est tout un pour nous deux.

Mais se peut-il que ta bonté m’exhorte

À préférer de solitaires lieux

À des cités où sont fêtes et jeux ?

Tout m’est égal avec toi, répond-elle,

Tout me plaira. (Voyez si la donzelle

En savait long !) Elle fait les yeux doux,

Comme à l’époux fait l’épouse nouvelle.

Sa robe était pleine du sang des loups ;

Elle en badine, et dit ; L’étoffe est belle

Pour un habit de noce, voyez-vous !

En ce moment elle entend qu’on l’appelle ;

Elle retire adroitement sa main,

L’hermite reste interdit et chagrin.

Un chien perdu que l’appétit travaille

Flatte un passant, le suit vaille que vaille :

L’ancien siflet se fait-il écouter ?

Le chien y court ; adieu le nouveau maître

Qui vainement le voudrait arrêter ;

Il se hérisse, et le mordrait peut-être.

Du beau Guidon Climène entend la voix ;

Climène y court à travers la feuillée ;

On dirait voir la biche épouvantée,

Ou le coureur aux lices des tournois.

Ferragus reste interdit, aux abois ;

Puis veut l’atteindre. Et nous, par la montagne

L’allons-nous suivre, ou revoir Charlemagne ?

Allons voir Charles et ses fiers combattants.

Récits d’amour avec leurs pretintailles

Sont à la longue ennuyeux pour les gens.

[***]

Laissons courir l’hermite à travers champs

Après Climène, et parlons de batailles

Où tant et tant de fougueux combattants,

Mores, Chrétiens, et Sarrasins et Francs,

S’entre-choquaient d’une égale furie.

Je vous ai dit que le comte d’Angers

Songeait comment avec tant de dangers

Donner échec à l’armée ennemie.

L’attendra-t-on ? l’ira-t-on assaillir ?

C’est ce parti que dans sa tête il roule,

Quoique à vrai dire on y pût bien faillir.

Les Francs sont peu, les Mores sont en foule ;

Mais on supplée au nombre par le cœur.

Sans hésiter le sage comte ordonne

Qu’au point du jour tout guerrier de valeur

Soit bien armé, ne conservant personne

Dans la cité, que les faibles vieillards

Distribués tout le long des remparts

Pour présenter aux payens l’apparence

De vrais soldats et de murs en défense.

Le duc Astolphe eut cinq mille chevaux

À commander, et le comte en deux mots

Lui sut fort bien apprendre la manière

D’en faire emploi sitôt qu’on verra clair.

Renaud n’en eut que cent ; mais d’un tel air

Qu’ils feraient fuir l’Afrique toute entière.

Au bon Dudon vingt mille fantassins,

Tous exercés contre les sarrasins,

Furent donnés et mis sous sa bannière.

Olivier prend une troupe légère,

Pour la porter comme il veut au besoin.

Les jeunes gens foisonnaient dans la ville,

Aux deux géants on en donna deux mille

Armés de faulx dont on coupe le foin,

Et de hoyaux pour faire une tranchée,

Car Roland veut qu’au fort de la mêlée

Contre le Scric et ses noirs compagnons,

Quand d’autre part Dudon fera carnage

Des gens d’Égypte et de leurs hauts barons,

L’accès du camp s’interdise aux Lapons

Qui font partout un trop vilain ravage.

De ces hoyaux on verra les effets ;

Ils creuseront fosse vaste et profonde

Où les géants jouant de leurs filets,

Entasseront toute la race immonde

De ces Lapons moissonnés par la faulx,

Digne aliment des festins infernaux.

Roland lui-même évitant les barrières

Du camp payen, prend le fils de Zerbin,

Et puis encor maint autre paladin :

Ils font silence, et cachant leur chemin,

Attaqueront le Scric par ses derrières.

Tout juste à point quand Astolphe de front

Avec ses gens chargera tout de bon.

On s’étonnait de ne point voir paraître

Ni Ferragus, ni Guidon, ni Richard ;

Et l’on craignait qu’ils ne fussent peut-être

Tués ou pris, ou blessés quelque part.

Ils n’étaient gens à fausser compagnie,

Se refusant à de si doux exploits,

Quand il s’agit de sauver sa patrie,

Soi, ses amis, ses parents à la fois.

Comme on s’informe, un citadin rapporte

Qu’on les a vus tous trois hors de la porte

Marchant tout seuls, l’air sombre et soucieux ;

Que même on craint de leur part quelque trame.

Non, dit Roland, non ; c’est soupçon infâme ;

Ils ont trop fait leurs preuves à nos yeux.

Comme pourtant la chose est d’importance,

Il était bon de constater le fait ;

Car trop souvent la plus belle apparence

Est parmi nous le masque d’un forfait.

Le cœur de l’homme est si double en effet

Que s’y fier est manquer de prudence.

Aussi Roland détache agent secret

Pour épier ce qu’on fait, ce qu’on pense

Au camp payen. Il apprend que Guidon,

Épris d’amour pour la belle Climène,

La suit partout, et qu’on croit tout de bon

Que même feu brûle au cœur de la reine :

On dit aussi que l’hermite en est fou,

Ayant jeté le froc on ne sait où ;

Et que Richard, amoureux de Despine,

Sans nul repos jour et nuit se chagrine.

Elle est en fuite, et les plus grands héros

Courent après sans savoir sa retraite.

Climène aussi va par monts et par vaux,

Et de guerriers un autre essaim la guette.

À ce rapport, Roland les yeux sereins :

Péchés d’amour, dit-il, je les pardonne ;

Et s’il nous manque ici trois paladins,

Vous voyez bien que chez les sarrasins

En gens d’élite il ne reste personne.

Demain sans faute on battra les vilains ;

Je vois pour nous la victoire infaillibles.

À ce ton noble et fièrement paisible.

Dans tous les cœurs l’espoir s’est affermi ;

Chacun croit voir à ses pieds l’ennemi.

On va dormir, et dans la soldatesque

Chaque guerrier fait son rêve grotesque

Et massacrant ; tandis que d’autre part

Le Scric songeait à faire sans retard

Au roi français une guerre mortelle.

Mais sa Despine en fuite, et le départ

De ses guerriers qui courent après elle,

Mettaient un peu l’entreprise au hasard.

Despine encore a fait perdre Climène

Qui l’a suivie avec cent jeunes fous,

Braves guerriers qu’à sa suite elle entraîne.

Le camp d’Égypte est sens-dessus-dessous :

Des grands guerriers on a perdu l’élite ;

Et si le sort est favorable aux Francs,

Qui fera tête à ces débordements

D’excès cruels où la victoire invite ?

On se perdait en vains raisonnements.

Ni plus ni moins l’armée est répartie

En trois grands corps. C’est tout le peuple noir

Pour le premier : leur foule est infinie,

Et ce sont gens effroyables à voir.

Le Scric leur chef est assis sur son trône ;

Il les rassemble, et leur dit : Compagnons !

Ne craignez rien : la fortune couronne

Les braves gens et fuit loin des poltrons.

Le second corps est de ces avortons

De Laponie, ennemis par nature

De tous, humains : ils vont comme oisillons

Qui par essaims volent à la pâture ;

Ils sont sans chef qui règle leur allure :

Ils sont peureux, mais les petits larrons

Font bien du mal quand la nuit est obscure.

Au dernier corps, gens d’Égypte et Persans

Sont réunis, et couvrent les campagnes

En nombre tel, que vallons et montagnes

Suffisent mal à contenir leurs rangs :

(Coup-d’œil superbe, excepté pour les Francs).

Ils sont armés du sabre ou de la masse,

Vêtus de noir, mornes dans leur audace,

Silentieux, par-là même imposants.

Malgré leur nombre ils sont en grande peine,

Et tous les soins semblent insuffisants

Pour les calmer : ils ont perdu Climène

Leur sage guide, et tous ses courtisans

Braves guerriers, et trop tendres amants

Que sur ses pas leur passion entraîne.

On tint conseil, et le commun avis

Fut qu’il fallait ne pas presser l’affaire,

En attendant qu’on reçût quelque avis

De ces héros qui, courant le pays,

Pour deux beaux yeux désertent leur bannière.

Le Scric alors commit faute grossière,

Et pourra dire un jour lequel prévaut

De recevoir ou de donner l’assaut.

Déjà la nuit étendait sur la terre

Son noir manteau d’étoiles parsemé,

Et le hibou dans son trou renfermé

De ses accents attristait l’atmosphère ;

Le doux Sommeil entouré de pavots

Allait quitter les grottes du Bosphore,

Et les humains en attendant l’Aurore

Allaient jouir des douceurs du repos.

Le Scric s’endort, et sur la fin du somme

Il fait un rêve, où le pauvre bon homme

Ne comprend goûte et perd tout son latin.

Une tigresse était dessous sa main,

De sang humain paraissant altérée.

Un jeune Franc vient à la dérobée,

S’approcher d’elle, et la bête soudain,

Quitte le Scric et court au paladin :

Mais elle croit qu’il va perdre la vie ;

De son courroux aussitôt repentie

Elle s’afflige et le va caressant.

Il l’appelait plaintif et languissant,

Il ne semblait renaître qu’à sa vue ;

Mais la cruelle est bientôt disparue,

Elle le fuit, le laisse gémissant.

Elle s’embarque et parcourt l’océan :

Puis elle aborde une terre inconnue

Où dans des bois elle paraît perdue :

Puis on la voit rendue à l’étranger

Qui court après sans boire ni manger.

Le Scric fixait une vue étonnée

Sur le Français, quand par un fier géant

Il voit soudain la tigresse enchaînée.

L’étranger s’arme, il vole, il la défend,

Combat le monstre, et lui perçant le flanc,

D’un sang impur il rougit son épée.

Le géant meurt. Le jeune homme éperdu

Tombe pâmé sur le sable étendu.

Auprès de lui la tigresse attendrie

Le réconforte et le rend à la vie.

Mais un objet encor plus merveilleux

Frappe du Scric et l’esprit et les yeux ;

Même en son rêve il croit le voir à peine.

C’est la tigresse et le Franc qui tous deux

Le front baissé, l’air humble, mais joyeux,

Vont s’assembler au bord d’une fontaine.

Là le guerrier détache son armet,

Et l’emplit d’eau qu’il répand sur la tête

De l’animal. À peine son toupet

Est-il mouillé, que disparaît la bête :

C’est une fille, et ses traits délicats,

Sa taille fine, étalent mille appas.

De tous ses yeux le Scric la considère ;

Mais il s’éveille, et le songe s’en va.

Il n’en tient compte, étant de ces gens-là

Qui ne font pas état d’une chimère.

Ceci pourtant lui demeure en l’esprit,

Que la tigresse a pris l’air de Despine.

Plus il y pense, et moins il imagine

Ce qu’il faut croire, et rumine en son lit

Sans fermer l’œil. Cependant le grand comte

Est hors des murs avec ses paladins :

Ils ont déjà reconnu les chemins.

Avant qu’aux cieux l’Aurore ne remonte

Sur son beau char, de roses parfumé,

Roland verra son projet consommé,

Et les payens auront déjà leur compte.

La sentinelle au camp de l’ennemi

Ne peut rien voir : le ciel est obscurci ;

Et des bas fonds il s’élève une brume

D’un voile noir couvrant tout le pays :

On n’y voit pas jusqu’au bout d’une plume.

C’était, dit-on, une œuvre de Maugis.

Le duc Astolphe arrivant aux barrières,

Fait résonner trompettes et tambours.

Le Scric qui s’arme assemble ses bannières ;

Mais les Français frappent comme des sourds,

Portant des coups à briser la muraille :

Ils n’ont pas peur de manquer de secours.

D’autre côté le bon Roland travaille

Sur les payens, et le brave Dudon

Aux gens d’Égypte échauffe le chignon.

Durant ceci, le travail des corvées

Qu’on employait à creuser le terrain

Sous les géants allait déjà grand train.

L’un déblayait les terres enlevées,

Un autre allait les répandre à l’entour ;

Tant et si bien, qu’avant l’aube du jour

Le puits était large de vingt coudées,

En même temps il était si profond

Qu’en s’y mirant on n’en peut voir le fond.

Tels que canards à l’entour d’une mare,

On entendait jaboter les Lapons

Au point du jour ; ils faisaient tintamare

Et saluaient l’Aurore avec les sons

D’un chalumeau rauque, sourd et barbare.

Lors les géants prenant le grand bécarre

Hurlent si bien, qu’un tonnerre est moins fort,

Et leurs suivants hurlant au même accord,

Avec leurs faulx entrent dans la tranchée.

Là, comme aux prés on voit l’herbe fauchée,

Se dépeçaient têtes, jambes et bras

Des méchants nains précipités par tas.

On aurait dit voir cette adroite chasse

D’un laboureur qui soignant ses guérets

Prend à foison les perdreaux sous ses rets ;

Et sans mentir c’était chose cocasse.

Quand les géants avaient rempli leur nasse,

Ils s’en venaient la cogner sur les bords

Du vaste puits, et la vidant alors,

Lançaient leur pêche en la fosse profonde.

Tant et si bien ils jouaient de la fronde,

Que la tranchée allait se remplissant

Jusqu’au sommet. Le fou rire me prend

Lorsque je pense à la comique chasse

De ces Lapons : il n’en resta pas trace,

Et tout s’enfuit. Ils n’en ont pas les gants :

La Cafrerie avait pris les devants :

Le Scric lui-même allait quitter la place ;

Mais aux chrétiens étalant quelque audace,

Il s’escrimait encor parmi leurs rangs,

Lorsqu’à propos le bon Roland arrive.

Le Scric troublé n’attend pas le qui vive

Et part, criant : Qui m’écoute, me suive !

Les gens d’Égypte ont un meilleur maintien,

Et font vraiment prouesses étonnantes :

Ils ont versé beaucoup de sang chrétien,

Blessent Dudon, l’emmènent à leurs tentes.

Renaud l’apprend ; il fond avec fureur

Tel qu’un dragon sur la horde sauvage ;

Et là se fait si terrible carnage,

Qu’en y songeant d’ici, je meurs de peur.

[***]

Mais laissons là les guerriers et leurs armes ;

Éloignons-nous de ces tableaux affreux ;

Ou, s’il vous faut encor nourrir d’alarmes,

Occupons-nous de ces touchantes larmes

Qui de Despine inondent les beaux yeux.

Ces larmes-là sont perles de Golconde,

Et valent mieux ; non pas pour tout le monde,

Mais pour l’amant à qui ces beaux yeux-là

Ôtent tout l’aise et le bon sens qu’il a.

En même temps il me faudra vous dire

Ce que devient ce pauvre Richardet

Qui désolé trottant sur son bidet

Vit au hasard et souffre le martyre.

Mais laissez-moi reprendre haleine ici :

Je meurs de faim, et de sommeil aussi :

Ces besoins-là ne sont matière à rire ;

Avec tous deux on a de quoi bâiller

Mais ce n’est pas le temps de babiller.

CHANT IX.

Despine, fuyant par devoir Richard qu’elle aime, s’embarque, fait naufrage, est recueillie par un vieillard bienveillant.

Ferragus, chassant Climène, tombe et se blesse. On le transporte dans la cabane où sont déjà Climène et Guidon. Douleur.

Le Scric, vaincu par les Francs, se jette dans un navire et s’enfuit. Les chrétiens le pourchassant, s’arrêtent à une île. Astolphe saute sur une pucelle qui appelle au secours. C’est Florine, la fille du roi. Astolphe, condamné au pal, est délivré au dernier moment par ses amis. Ils tuent le roi Manganor et Roland, recevant la plainte de Florine contre Astolphe, décide de délivrer son amant, gardé par un géant et des ours dans la tour de la Grenouillère qu’Astolphe désenchante.

Despine, le bon vieillard et ses aimables filles.

Climène et Guidon vont à Paris et envoient un médecin qui, aidé d’un confesseur, guérit Ferragus. Il promet de s’amender.

 

Certains docteurs qui sont francs animaux,

Ânes bâtés à facultés obtuses,

Font la grimace aux ouvrages nouveaux.

Je les ai vus me dire que les Muses

Ne savent rien que gâter les cerveaux,

Et que chacun, s’il veut faire figure,

Doit s’éloigner d’Apollon aujourd’hui

Plus vite encor que Daphné ne l’a fui.

Tels idiots n’ont ni poids ni mesure

Pour distinguer le mal d’avec le bien :

L’âme qu’ils ont ne sert que de saumure

Pour conserver le corps, tant mal que bien.

À ces gens-là je ne répondrai rien,

Mais du public la générale allure

Est de fronder tout ami des neufs Sœurs ;

Et je dirai quatre mots aux frondeurs.

Je n’entends point défendre ma conduite ;

Je suis trop loin des faveurs d’Apollon :

Je parle ici pour quelque esprit d’élite

Que la nature aux grands talents invite,

Et qui, craignant d’étouffer ce beau don

Sous le fatras de la chicanne écrite,

Va du Parnasse imiter les chansons,

Où du Portique écouter les leçons.

Il a grand soin de feuilleter sans cesse

Les beaux écrits de Rome et de la Grèce ;

Il en extrait le suc, il s’en nourrit ;

Et s’imprégnant de leur divin esprit,

Acquiert cet art de penser et de dire

Ce qui lui sert à conduire les gens.

Or, dites-moi : qui passe ainsi son temps

Est-il un sot ? est-ce matière à rire ?

On voit donner les emplois, les honneurs,

À l’ignorant qui pédamment frivole

Ne sait par cœur que Cujas ou Barthole ;

Et celui-là dont les sons enchanteurs

Sur le Parnasse obtiennent la couronne

Sera tenu pour chétive personne

Qu’on montre au doigt et qui n’est bonne à rien !

Il n’a jamais honneurs, emplois ni bien.

Tel autre au jeu passe la nuit entière,

Le jour aussi ; car que pourrait-il faire ?

Il n’entend pas quatre mots de latin,

Et sait du code à peine quelque brin :

C’est un butor : les plus mauvaises langues

Se gardent bien de lui dire un seul mot ;

Mais l’écrivain qui n’est joueur ni sot

Est le plastron de leurs plates harangues.

Au temps présent l’un se donne à l’Amour,

L’autre à Plutus. L’un pleure si sa belle

Lui tient rigueur ; l’autre, si l’escarcelle

Se remplit mal. L’un essaye à leur tour

Tous les métiers pour servir sa coquette ;

L’autre se tue à remplir sa cassette.

On plaint l’amant, l’avare est envié,

Et le poète est le seul décrié.

Ne croyez pas qu’aveugle apologiste

Quand je défends les amis d’Apollon,

J’inscrive ici sur cette noble liste

Tout rimailleur qui sait nommer le nom

Du dieu Vulcain, de Thétis, de Pluton,

Et qui prodigue aux beautés qu’il compose

De grands yeux bleus, des cheveux d’un beau blond,

Un front d’ivoire et des lèvres de rose.

Je ne tiens compte, et je le dis tout net,

De qui combine, en nivelant sa prose,

Quatorze vers pour rimer un sonnet.

Un grand poète est pour moi d’autre sorte :

J’attends de lui nouveauté qui transporte,

Qui donne à tout un air d’enchantement,

Quelque sublime et divin mouvement.

Qu’autant qu’il peut ce mortel s’endoctrine

De toute chose humaine ou bien divine,

Et que planant sur l’éther le plus pur

À son esprit rien ne paraisse obscur :

Qu’il se transporte au centre de la terre

Pour voir jaillir de ses gouffres profonds

L’eau qui s’élève à la cime des monts,

Et se filtrant perd la salure amère

Que l’océan recèle en ses bas fonds.

Croyez enfin que qui dit un poète

Dit chose étrange, et rare tout-à-fait,

Dont par faveur de nature ou planette

De loin à loin nous avons le bienfait.

Je ne veux pas cependant qu’on se guinde

Avec orgueil sur les sommets du Pinde,

Sacrifiant tout devoir à l’attrait

De s’abreuver aux eaux de Castalie.

Combien de rois, de princes, de guerriers,

Dans tous les temps ont illustré leur vie

D’un double los, en joignant aux lauriers

De leurs exploits les palmes du génie !

Je compterais plus de nobles auteurs

Qui maniaient et la plume et l’épée

Également, que l’on ne voit de fleurs

Quand au printemps la terre en est parée.

Je nommerais encor vingt sénateurs

Qui, négligeant la verve poétique,

Ont tant de fois, par discours enchanteurs

Insinuant utile politique,

De grands périls sauvé la république.

Mais à présent j’ai trop d’affaire ailleurs,

J’entends d’abord Despine qui m’appelle.

[***]

Il vous souvient que la pauvre donzelle,

Le cœur percé d’amour et de regret

En s’éloignant du tendre Richardet,

Au grand galop par les forêts chemine.

À tout moment ronce ou branche d’épine

Lui met en sang le visage et les bras.

La grêle tombe, elle ne le sent pas ;

Ou si par force elle le sent, qu’importe ?

Elle voudrait de bon cœur être morte,

Car quand fillette a plus que de raison

Du dieu d’amour goûté le doux poison,

Non seulement elle n’a plus en tête

Ni jeu, ni bal, ni parure, ni fête ;

Mais, renonçant à la clarté du jour,

Du cimetière elle ouvrirait la porte

Où confinée elle mourrait d’amour.

Elle en mourrait ; et plus d’une en est morte,

Morte d’amour : mais non pour un époux.

Femmes ne sont qu’apparences traîtresses ;

Tel n’en reçoit que dédains et dégoûts,

Qu’elles voudraient étouffer de caresses ;

Puis à tel autre elles font les yeux doux,

Pour qui dans l’âme elles sont des tigresses.

Tous leurs désirs se déguisent si bien

Que même un dieu n’y démêlerait rien.

Ainsi fuyant le vrai bien de sa vie,

Toute la nuit Despine fait chemin

Sans s’arrêter, et se trouve au matin

Dans une verte et riante prairie.

Elle aperçoit la mer dans le lointain :

Elle se hâte, elle atteint le rivage,

Trouve une nef, et s’embarquant soudain

Avec ses gens, s’éloigne de la plage.

Richard suivait, mais non pas de bien près,

N’étant parti qu’assez longtemps après.

Il arriva justement à la plaine

Comme en sa nef elle mettait le pié.

Richard le voit ; il est pétrifié.

Qui sait aimer le concevra sans peine.

Il veut crier : Attends, pourquoi partir ?

Il croit parler, sa voix ne peut sortir.

En toute hâte il court à la marine ;

Il voit voguer la nef, et du mouchoir

Fait un signal, espérant que Despine

En navigeant pourra l’apercevoir.

Elle le voit, et d’un torrent de larmes

En le voyant elle inonde ses charmes ;

Mais la vertu l’emportant sur l’amour,

Elle s’oppose elle-même au retour.

Elle fait plus encor ; Despine ordonne

Que déployant toutes voiles au vent,

En haute mer son esquif s’abandonne.

L’esquif lancé sur l’humide élément

N’y vogue pas, n’y court pas ; il y vole,

Et se dérobe aux yeux du tendre amant

Qui, ne pouvant s’en distraire un moment,

Nomme sa dame ingrate, et se désole.

Sa triste plainte attendrit les rochers,

L’hôte des bois, celui des airs qui vole,

Le soleil même, et jusqu’au fier Éole.

La mer si sourde aux vœux des passagers,

La mer s’émeut, et les poissons en foule

Levant la tête au dessus de la houle,

Viennent au bord touchés de sa douleur.

Laissons-le là déplorant son malheur,

En attendant qu’il paraisse un navire,

Et rejoignons Despine qui m’attire.

Un ouragan l’accable en un clin d’œil

Et son esquif s’ouvre sur un écueil.

Les deux géants, Adraste et l’équipage,

Tout, en un mot, périt dans le naufrage.

Despine seule aux angles du rocher

Trouve en tombant moyen de s’accrocher ;

Elle se sauve, et trouve sur la plage

Un bon vieillard une bêche à la main.

Sa barbe blanche annonçait son grand âge ;

Il avait l’air aussi doux et serein

Que peut l’avoir un homme de village.

[***]

Laissons Despine auprès de son vieillard :

On me fait signe ailleurs ; je vois Climène,

L’hermite avec, m’attirer autre part.

À haute voix Guidon nomme sa reine :

Elle s’échappe, et laisse le frocart

Tout ahuri de sa fuite soudaine.

Il reste seul, s’enfonce dans le bois.

Et se donnant au diable mille fois,

Ivre de rage il veut suivre la belle.

Par les halliers il court comme un vrai fou,

Et court si bien, qu’il tombe au fond d’un trou.

Il eut grand’peur d’y laisser sa cervelle,

Et n’y rompit qu’une côte et qu’un bras.

C’était assez ; car la douleur fut telle

Qu’il demeura parmi les échalas

Sans mouvement, sans parole et sans forces.

Certains pasteurs qui cherchaient des écorces,

En le voyant se prirent de pitié.

La nuit venait ; ils vont tous d’amitié

Le transposter à leur grange commune.

Or voyez-vous à quel point la fortune

Le balottait ! Climène et son amant

Arrivaient là dans le même moment,

Et les pasteurs leur donnèrent retraite

Près du blessé dans la même chambrette.

Il en enrage, il ne peut faire un pas,

Se mord la lèvre et blasphème tout bas.

Les deux amants que l’amour sollicite

En doux propos expriment leur ardeur :

C’était du miel pour eux ; et pour l’hermite

C’étaient poignards qui lui perçaient le cœur.

Au moindre bruit d’un arbuste qu’on taille,

Au moindre bruit d’un plancher qui travaille,

Il est aux champs : on dirait d’un coursier

Effarouché, s’emportant dans la plaine

Au bruit des cors. Et cependant Climène

Prend dans sa poche un beau miroir d’acier,

Ou bien de talc, arrange sa parure,

Tresse avec soin sa blonde chevelure

Pour s’embellir aux yeux de son amant.

Il lui disait : Notre amour, ma Climène,

Nous vient du ciel ; ce n’est pas chose humaine :

Le ciel avait ordonné le moment

Où tes beaux yeux t’ont fait ma souveraine.

L’aube du jour se découvrait à peine,

Flore et Zéphir voltigeaient dans les cieux ;

Nous nous voyons, nous nous aimons tous deux.

Ce doux instant, cet instant, ma chère âme,

Qui nous brûla d’une commune flâme,

Se reproduit sans cesse dans mon cœur ;

Mais quand viendra l’instant de mon bonheur ?

Non, non, jamais avant que l’on me tue,

Cria l’hermite en se mordant les doigts,

Et blasphémant avec un ton de voix

Qui semble un foudre échappé de la nue.

Climène entend, Climène en est émue ;

Guidon sourit, et fixant le frocart :

Qui t’a cloué, dit-il, sur ce brancart

Où tu m’as l’air d’une âme aux oubliettes ?

L’autre se tait, roulant des yeux flétris

Par la douleur, comme chauve-souris

Que l’on tourmente avec des allumettes.

Il se tordait et la bouche et le nez,

Et le menton, en étrange manière ;

Mais, s’il avait les os moins concassés,

Jouer des mains serait mieux son affaire.

Guidon lui dit : Un homme comme toi,

Supérieur aux choses de la terre,

Devrait gaîment supporter sa misère ;

Plus elle est grande, et plus on a de quoi

S’en réjouir quand on a de la foi.

Le pauvre homme a l’épaule fracassée,

Dit un pasteur, et la cuisse cassée.

Climène dit : Tu courais trop grand train,

Et tu devais songer au lendemain ;

Car tu n’es plus d’une jeunesse telle

Que le travail n’y soit que bagatelle.

À ce propos Ferragus excédé

Hurle de rage, et semble un possédé.

Pourquoi, dit-il, m’insultes-tu, cruelle ?

Vas à ton gré jouir de ton galant

Où tu voudras, et laisse-moi tranquille

Cherchant la paix dans cet obscur asile.

Puis, croyant voir que d’un air insolent

Guidon semblait jouir de sa disgrâce :

Attends, dit-il, un jour tu connaîtras,

Si je guéris, le pouvoir de mon bras.

Guidon fâché qu’ainsi le temps se passe

En vains propos, s’étend tout de son long

Près du grabat du malheureux hermite ;

Et là, chantant et gai comme un pinçon,

Le jeune gars joyeusement invite

La belle reine à venir sans façon

S’unir à lui ; mais la douce chanson

Tout aussitôt se change en plainte amère

Car la pucelle en aucune manière

N’entend à rien qui touche à son honneur.

Et sur ce point en fille honnête et fière

Prêche Guidon et lui perce le cœur.

Elle lui dit pourtant que la lumière

Disparaîtra des cieux, et la fourmi

Ira planer au haut de l’atmosphère,

Avant qu’elle ait un autre époux que lui.

Elle l’invite à la suivre en ami

Jusqu’en Égypte où commande son père :

À les unir elle a su l’engager,

En lui mandant qu’il est fils de Roger

Dont la mémoire au Soudan est si chère

Qu’il s’entretient à toute heure du jour

De ce héros ; et l’objet qu’il préfère,

C’est son portrait qu’il garde avec amour.

Climène dit si bien sa râtelée

Qu’elle calma Guidon : il s’endormît.

Elle à son tour tomba près du châlit

De Ferragus, par le somme aveuglée.

Soudain, tenté par le malin esprit,

Il allongea son épaule fêlée

Vers la princesse : il voulait le vieux fou

La chatouiller, je ne saurais dire où.

Ô de la chair appétit trop funeste,

Qui sans égard nous prive de raison !

Nous devrions te fuir comme la peste.

Heureux qui peut échapper au poison !

L’oiseau s’envole à l’aspect du faucon ;

Ainsi doit fuir les regards d’une belle

Quiconque veut s’assurer de la paix

Durant sa vie, et même encore après.

Du bras cassé la secousse nouvelle

Déboîta l’os par cet échec nouveau,

Et le blessé mugit comme un taureau.

C’est temps perdu : tout le monde sommeille.

Enfin pourtant Climène se réveille.

Qu’as-tu, dit-elle, et quelle angoisse ici

Te fait gémir ? Lui, de crier merci,

Montrant son bras qui pend et s’estropie.

Elle qui sait un peu de chirurgie

Le rajusta, remboîta sans retard,

Mit l’appareil comme un maître de l’art.

L’hermite baise au milieu de sa cure

La blanche main qui fait la ligature,

Et dit : Que Dieu vous protège à jamais

Et vous prodigue en tout temps ses bienfaits !

Déjà le jour perçait dans la chaumière ;

On entendait l’oiselet ramager.

Guidon s’éveille, et, comme eut fait Roger,

Presse l’hermite en courtoise manière

De ne penser qu’à sortir de danger.

Lui promettant pour le bien de l’affaire

Docteur habile et baume souverain ;

Et puis prenant Climène par la main,

Tous deux gaîment sortent de la cabane.

Sortis à peine, ils rencontrent un nain

Triste et piteux qui trottait sur un âne…

Mais je me vois tancer avec dédain ;

Quelqu’un demande : Où donc en est la guerre ?

Vous l’oubliez, me dit-on. Non vraiment ;

Vous l’allez voir, messieurs, dans le moment.

[***]

Les gens d’Égypte ont mordu la poussière ;

Le Scric s’enfuit, et Roland par derrière

Le talonnait avec ses paladins.

Le roi, voyant qu’il a l’épée aux reins,

Court à la mer, y trouve ses gabarres,

Monte dessus, fait couper les amarres,

Vogue à plein flot toutes voiles au vent.

Mais les chrétiens sur un navire franc

Quittent le port, et lui donnent la chasse,

Quand un nuage à l’horizon menace ;

Et les marins, voyant venir le grain,

Changent la voile, et vont chercher retraite

Sur un ilot nommé l’Île parfaite.

On la nommait alors, dit Garbolin,

L’Île du Vase ; et c’est justement celle

Jadis si chère aux seigneurs écossais.

Mais Manganor sans forme de procès

Y fit descente, et vint s’emparer d’elle

Avec ses turcs, race impie et cruelle ;

Puis tout autour fit travailler si bien,

Qu’à l’attaquer on ne gagnerait rien.

Les paladins abordèrent à l’ile

Fort à propos, et contre l’ouragan,

Par grand bonheur, y trouvèrent asile.

On entre au port dans la nuit, on descend,

Et l’on prend gîte en une hôtellerie.

On y dort bien ; et puis le lendemain

Chacun s’en va courir dès le matin

De çà de là, selon sa fantaisie.

Astolphe alla s’égarer dans un bois ;

Puis, comme il veut regagner la marine,

Un clair ruisseau qui baigne la colline

Charme sa vue et son âme à la fois.

Comme il admire et l’onde et l’herbe fine,

Un ange est là dormant sur le gazon,

Il l’aperçoit, et se met sans façon

À ses côtés. C’était une pucelle :

Le ciel jamais n’en fit une aussi belle.

L’Anglais s’allume et ne marchande pas :

Il la saisit et l’étreint dans ses bras.

Elle s’éveille, elle crie, elle appelle,

Et tout-à-coup un gros corps de soldats

Vient au secours de la gente donzelle.

Astolphe était de petite cervelle ;

Il avait mis sa lance de côté,

Son casque aussi, pour paraître plus leste

Et plus gentil. Bientôt il eut son reste ;

On y trouva peu de difficulté.

Seul, et surpris sans arme et sans défense,

Qu’eût fait Hercule en cette extrémité ?

À Manganor on mène en diligence

Le pauvre Anglais captif et garotté.

Le vieux tyran avait à son côté

Sa fille unique (on la nommait Florine)

Baissant les yeux et faisant triste mine ;

C’est le tendron qu’Astolphe avait tenté

De mettre à mal. Astolphe est en présence,

Et le payen redoublant d’arrogance :

Vilain, dit-il, et traître déloyal,

Tu t’attaquais à mon honneur royal,

Tu t’attaquais à ma fille chérie,

Profanateur de son sein virginal !

Je veux te pendre, et t’ouvrir la poitrine

Pour déchirer ton cœur… Mais c’est trop peu :

À tel pécheur la corde n’est qu’un jeu,

Et c’est le pal que ma loi te destine.

Le roi pour lors ordonnant son trépas

Veut qu’on l’empale à la mode turquesque.

L’Anglais pourtant ne désespérant pas,

Demandait grâce en langage moresque

À la princesse et l’implorait en vain.

Comment veux-tu, lui dit-elle, vilain,

Me voir sensible au mal qu’on te prépare,

Toi qui voulus m’en faire un si barbare ?

Le duc marmotte encore entre ses dents :

Ah ! que nos maux, dit-il, sont différents !

J’allais te faire un don, belle mignonne,

Don de plaisir et non pas de tourment,

Et ta colère au bourreau m’abandonne.

Florine ! au moins sois encore assez bonne

Pour différer mon supplice un moment.

Meurs ! lui répond l’implacable donzelle,

Et du balcon je vais te voir mourir.

Lors des archers la nombreuse séquelle

L’entraîne au lieu qui va le voir périr.

Là le bourreau de nature cruelle

Sur les genoux lui garotte les mains,

Et met à nu l’appendice des reins.

L’Anglais soupire, invoque tous les saints.

Le roi lui donne un répit d’un quart d’heure

Pour prier Dieu ; mais l’aspect de ce pal

Fait sur son âme un effet si fatal,

Qu’il croit mourir cent fois avant qu’il meure.

Il voit le pieu par un trou s’enfoncer

Jusqu’à sa gorge ; il ne saurait penser

À son entrée, et puis à sa sortie

Sans en frémir, et dit en priant Dieu :

Délivre-moi, Seigneur, de ce gros pieu.

Si les péchés, les crimes de ma vie

Ont mérité le tourment qu’un payen

M’a destiné, Seigneur, je meurs chrétien ;

J’ose espérer en ta grâce infinie.

Jamais péché d’avarice ou d’envie

Ne m’a souillé ; mon fait est assez clair.

J’ai fait par trop le péché de la chair ;

Mais songe moins aux crimes que je pleure

Qu’à ta bonté. Cependant le quart d’heure

Était passé. Le cruel Manganor

De son balcon fait le signal de mort.

Tout aussitôt une forte bascule

Élève en l’air le malheureux Anglois ;

Et le bourreau, tâtant avec ses doigts,

Du trou fatal approche sa canule.

L’Anglais la sent, et s’agite à tel point

Qu’elle manqua son coup et n’entra point.

Si lestement il faisait l’exercice

Que le bourreau n’avançait pas d’un pas ;

Le pal frappait ou les reins, ou la cuisse,

Ou bien le dos, et jamais l’orifice.

La populace en riait aux éclats ;

Quand tout-à-coup, se faisant faire place,

Renaud, Roland, se montrent dans la place.

Ils vont d’abord délier leur ami ;

Puis, s’escrimant sur la payenne race,

En font massacre, et vont avec audace

Droit au palais. Manganor averti

Vient au devant, armé d’une massue

Dont chaque coup pulvérise en tombant

Le plus gros mur, fut-il de diamant.

Au même temps sa fille s’évertue

Pour appeler, pour crier, au secours.

Le bon Renaud avec ardeur s’élance

Sur le tyran, et porte un coup de lance ;

Mais c’est autant que mouche au dos d’un ours.

Le roi riposte ; il lui donne une aubade

De ce marteau dont les coups sont si lourds,

Et, peu s’en faut, le met en marmelade.

Renaud chancelle ; il tombe, il semble mort,

Roland le pleure, et court à Manganor :

Attends, dit-il, vrai monstre de nature ;

De mon cousin tu t’es fait le bourreau ;

Je rougirai de ton sang la verdure,

Et laisserai ton corps sans sépulture.

Il dit, il frappe, et du premier fendant

Il fait tomber à bas le casse-tête ;

Puis d’un revers qui n’est pas moins puissant,

De Manganor il fait voler la tête.

Le bon Roland retourne à son cousin,

Le trouve en vie, et bénit son destin.

La peur saisit la troupe sarrasine :

Chacun s’enfuit ; on laisse là Florine.

Astolphe y court, et lui dit : Dieu merci,

Je vais t’apprendre ici, belle coquine,

Un beau dicton : Ce qu’il te fait, fais-lui.

Vois-tu ce pieu ? tu voulais tout à l’heure

M’en régaler, mais il sera pour toi.

À cet arrêt la malheureuse pleure,

Et dit au duc en pâlissant d’effroi :

Ah ! révoquez cette barbare loi :

N’avez-vous pas de hache, de potence,

Pour assouvir votre injuste vengeance ?

Non, dit Astolphe avec un air altier,

Il ne s’agit de corde ni de hache ;

Je veux le pal, tu l’auras tout entier !

Plus il t’effraye, et moins je m’en détache.

Lors il se met à la déshabiller,

Florine alors crie à s’égosiller,

Et mord l’Anglais d’une telle furie

Et si serré, qu’à son tour il s’écrie.

Roland survient, et dit : Qu’est donc ceci ?

Rien, dit l’Anglais. La fille que voici

M’a voulu faire un tour qui n’est pas tendre,

Je m’en souviens, et je vais le lui rendre.

Fi ! dit Roland. Songe qu’étant chrétien

Tu dois au mal rendre toujours le bien,

Surtout au mal suivi de repentance.

La règle est bien de plus haute importance

Quand il s’agit d’une femme ; et jamais

Livre ou statut de la chevalerie

Ne nous permit d’offenser ses attraits,

Eût-elle même attaqué notre vie.

La femme est tendre, et n’a rien de mauvais ;

Elle a douceur et grâce en son partage ;

Nous, la vertu, la force et le courage.

La femme est faible, et, semblable à l’enfant,

N’a rien pour nuire et rien pour se défendre.

A-t-elle même un moyen d’entreprendre,

Manquant d’audace et de haut jugement ?

Si donc tu veux, Astolphe, qu’on te place

Au noble rang des chevaliers parfaits

Il faut ici, cher cousin, faire grâce.

L’autre répond : Je ne pourrai jamais.

Vois-tu ce pal ? sans toi j’étais tout près

De le sentir passer par mes entrailles

De bas en haut. Le tendron que voilà

Y prenait goût ; mais elle en tâtera.

Je t’en réponds : j’aime les représailles.

Si je ne vais lui fourrer celui-là,

Que pour ma part j’en avale une foule.

Roland répond : De par la sainte ampoule !

Tu perds l’esprit, Astolphe, sur ma foi.

Puis, s’adressant à la gente pucelle :

Sachons, dit-il, et comment et pourquoi

Vous lui faisiez injure si cruelle.

Florine alors : Beau sire, lui dit-elle

Les yeux baissés, c’est par l’ordre du roi,

Non par le mien, qu’il allait au supplice ;

Et vous verrez que c’était par justice,

Quand vous saurez ce qu’il m’a fait à moi.

Chassant un jour dans la forêt voisine

Avec ma cour, l’animal qu’on poussait

Me fait courir jusques vers la marine.

Je descendis ; fatigue m’en pressait ;

Et je m’assis sur l’herbe tendre et fine,

Près d’un ruisseau dont l’onde est argentine.

Ma lassitude et la fraîcheur des prés

Calment mes sens, m’endorment par degrés.

Voyez, seigneur, la rougeur qui me couvre :

La pudeur craint que ma bouche ne s’ouvre,

Mais la Justice en ordonne autrement ;

Je parlerai. C’est au fort de mon somme

Que sans respect et sans égard, cet homme

Entre ses bras me serre insolemment.

Je me réveille et me défends à force :

Il me caresse, il me presse, il m’amorce.

J’appelle en aide et la terre et les cieux :

Alors la chasse arrive aux mêmes lieux,

On se saisit du brigand téméraire,

Et l’un des miens court avertir mon père.

Jugez s’il prit le coupable en horreur,

Il vient à moi rougissant de colère :

Où le trouver, dit-il avec fureur,

Cet insolent qui t’osa faire injure ?

L’homme paraît ; il le voit, et d’abord

Sans hésiter le condamne à la mort.

Jugez, seigneur, si dans cette aventure

Il méritait d’avoir un meilleur sort.

Roland toujours de bénigne nature :

Ne craignez rien, dit-il, ma belle enfant,

Et ranimez votre teint pâlissant,

Vous avez fait œuvre de vierge pure,

Et je m’afflige en cette conjoncture

D’avoir ôté la vie à Manganor ;

C’est votre père, et je l’occis à tort.

Puis : Vois, dit-il à l’Anglais, ce qu’on gagne

À vouloir suivre un appétit brutal.

Il serait beau de lire en un journal

Qu’un prince anglais, cousin de Charlemagne,

Fut justement ici supplicié

D’une façon plus vile que la roue.

Astolphe alors, contrit, humilié :

Oui, j’ai failli, cher cousin, je l’avoue :

L’occasion me rendit presque fou,

Et m’envoya l’esprit je ne sais où.

Tu sais, ami, que c’est chose ordinaire :

On voit le bien, on fait tout le contraire ;

Et je voudrais au prix de tout mon sang

D’un tel forfait me trouver innocent.

Voilà parler en chrétien, dit le comte :

Fais plus ; pardonne à cette aimable enfant.

Durant ceci, Renaud tout doucement

Vient les trouver ; et quand on lui raconte

Le fait d’ Astolphe, il s’écrie : Oh, ma foi !

Si j’avais su ton abominable œuvre,

Je te laissais avaler la couleuvre.

Nous aurons donc toujours guerre pour toi ?

Et tu courras toujours après les filles

De tout état, ou laides ou gentilles ?

L’Anglais repart : Voyez cet ouvrier

Des jeux d’amour nous faire ici des crimes ;

Lui que l’on sait dans l’univers entier

Être, au mépris de ses belles maximes,

Pire cent fois qu’un matou de janvier !

À chasteté je ne veux point prétendre,

Reprit Renaud ; mais jamais je n’ai su

Par violence affliger la vertu

D’une beauté forcée à se défendre.

Mulet rétif regimbe au coup de fouet ;

Femme se doit gagner par douce amorce.

Si l’homme veut s’y servir de la force,

Il fait folie et manque son objet.

Arrêtons là, dit Roland ; c’est mal fait

D’en dire tant devant une pucelle,

Voyons plutôt à former un projet

Pour consoler de notre mieux la belle

D’un déplaisir qui vient de notre fait.

De nos destins la fortune se joue ;

Le bien, le mal, se suivent en effet,

L’un après l’autre au tournant de sa roue.

Puis à Florine il dit : Ma belle enfant,

Mal consommé n’admet plus de remède ;

Mais pouvons-nous vous apporter de l’aide

En quelque point ? vous l’aurez sur le champ.

Florine alors : J’ai, dit-elle, un amant

Qui n’eut jamais son égal en tendresse.

La mienne, hélas ! a causé sa détresse.

Bientôt mon père apprenant notre amour,

Mit mon amant aux fers dans une tour,

Affreux cachot d’abord impraticable.

Bicciborra, géant épouvantable,

Incessamment la garde avec deux ours ;

Et puis il faut passer une rivière

Sans pont ni gué, plus rapide en son cours

Qu’aucun torrent. Allons finir l’affaire !

Cria Roland. Allons ; c’est ici près,

Dit la princesse en ranimant ses traits.

Nous la nommons tour de la Grenouillère,

C’est qu’au dedans coule une onde bien claire

Que quelquefois une Fée habitait.

Prenant alors la forme de grenouille,

Elle quittait sa vilaine dépouille

Pour en sortir ; et quand elle en sortait,

Vénus près d’elle aurait perdu la pomme.

Elle se prit d’amour pour un jeune homme

Qui, ce me semble, avait pour nom Roger.

Elle avait peur que venant à changer

Il ne s’enfuît ; et la fine renarde

En un clin d’œil éleva cette tour,

Y mit les ours et le géant pour garde,

Et le torrent qui roule tout autour.

L’histoire dit cependant qu’un beau jour

Sur un oiseau le galant prit la fuite,

Sans demander qu’on ouvrît le guichet.

La belle Fée, au désespoir réduite,

Fait une pâte et d’herbage et de lait,

Mange la tourte et s’endort tout de suite.

Depuis quinze ans elle reste interdite

De tous ses sens. Elle ne peut mourir ;

Et le sommeil l’exempte de souffrir,

Si par hasard quelque étranger s’approche,

Tout aussitôt sort un ours qui l’accroche,

Et qui l’emporte au dedans de la tour

Où, nous dit-on, nymphes faites au tour

En prennent soin, le traitent à merveille.

À ce propos Astolphe se réveille.

Belle, dit-il, que me donnerez-vous

Si je vous fais présent de votre époux ?

C’est à moi seul qu’appartient la besogne ;

Tout autre ici n’en aurait que vergogne.

Renaud sourit en regardant Roland ;

Puis à l’Anglais il dit : Cher camarade,

C’est oublier ma foi bien promptement

En quelle forme ici l’on palissade.

Tu n’étais pas tantôt si fanfaron,

Lui dit Roland. Astolphe lui répond,

Grinçant les dents : Laissez, messieurs de France,

Laissez agir ce bras et cette lance.

La grande tour paraît en ce moment.

Renaud s’élance, il court droit au torrent ;

Et dans l’instant qu’il paraît sur la rive,

Accourt un ours qui vient pour l’empogner.

Adroitement le paladin l’esquive,

Et met Fusberte en train de besogner ;

Mais c’est en vain : la bête est insensible,

Invulnérable ; et pendant le combat,

Survient l’autre ours, qui d’une étreinte horrible

Saisit Renaud par derrière, et l’abat.

Comme la louve emporte à sa tanière

Le faible agneau qu’elle a pris aux forêts ;

Comme à son trou l’aragne filandière

Traîne l’insecte arrêté dans ses rets ;

De même l’ours à travers la rivière

Porte en nageant le guerrier stupéfait.

Il en mugit, et n’y saurait que faire ;

Il a perdu sa force tout-à-fait.

À cet aspect le bon Roland s’écrie :

J’ai très mal fait, c’est œuvre de magie,

Et je devais en détourner Renaud.

Astolphe seul est ici ce qu’il faut :

Contre l’enfer il a toute puissance ;

Non qu’il soit saint, mais c’est par cette lance

Dont la vertu rompt tout enchantement.

Lors à l’Anglais il commet l’entreprise.

L’Anglais triomphe, et partant sans remise,

Au bord du fleuve arrive promptement.

Il voit venir l’ours qui vient en nageant

De l’autre bord ; il l’attend, il le vise

Comme un lapin : sa mesure est bien prise.

L’ours en fureur au sortir du canal

Vient l’attaquer. Astolphe le méprise,

Et le touchant avec l’épieu fatal,

L’ours tombe mort sans avoir d’autre mal.

L’autre ours accourt : c’est le plus formidable,

Mais comme l’autre il tombe sur le sable,

Et dans sa chute il pousse un hurlement

Qui fait trembler du plus loin qu’on l’entend.

Voici venir le géant effroyable ;

Il est si fort, si monstrueux, si haut,

Qu’il a franchi la rivière d’un saut.

Il est armé d’une solive telle,

Qu’un mât près d’elle a l’air d’un avorton.

Astolphe dit : Je vais être en canelle[24]

Au moindre coup de ce joli bâton.

Mais il le pare ; et quand l’autre s’apprête

À redoubler, il le pique au talon

Si peu que rien. La gigantesque bête

Trébuche, et meurt en se brisant la tête.

Bon, dit Roland ; mais que nous sert cela ?

Comment passer cette rivière-là ?

L’Anglais repart : Comte, je vous annonce

Que si ce fleuve est l’œuvre du démon,

Je vais le mettre à sec jusques au fond.

Il prend sa lance, il la baisse, il l’enfonce

Dans le torrent ; et, voyez s’il vous plaît

Quel coup c’est là ! le fleuve disparaît,

La tour aussi s’en va toute en fumée,

Par la vertu de cette lance d’or

Qui ne saurait être assez estimée.

Les gens du lieu disparaissent encor ;

On n’y voit plus demoiselles ni pages,

Mais chevaliers avec leurs équipages ;

Et puis on voit un corps sur le terrain.

C’est une femme, un flambeau dans la main ;

Flambeau qui brûle : elle paraît sans vie,

Tant le sommeil qui l’enchaine est puissant.

Le duc la touche, et dans le même instant

Elle s’éveille, elle se sent trahie,

Ne voyant plus de tour ni de géant ;

Elle s’enfuit. Astolphe se démène

Pour l’arrêter ; mais il s’essoufle en vain :

La dame arrive au bord de la fontaine,

Elle s’y plonge et disparait soudain ;

Elle est grenouille ; et le duc d’Angleterre

Tout stupéfait vient conter ce mystère

À ses amis. On le croit presque fou.

Durant ceci, Florine on ne sait où

Avait trouvé l’amant qui sait lui plaire ;

Et par moments Florine rougissait,

Serrant la main d’Alis qu’elle pressait.

Roland leur dit avec un doux sourire :

J’aime à vous voir jouir, jeunes amants,

De ces plaisirs du cœur qu’amour inspire ;

Mais avant tout je voudrais, mes enfants,

De notre Dieu vous voir suivre l’empire,

Abandonnant le culte des démons.

Lors il leur fait doux et doctes sermons,

Et convertit Alis avec la reine :

Puis leur fait don de l’île, sous la loi

Qu’ils enverront chaque année à son roi

Quelque régal en manière d’étrenne.

Réglons ma muse errante au gré des vents

Parmi les mers comme une Galatée.

Resterons-nous à voir ces deux amants

Jouir en paix d’une île fortunée ?

Reprendrons-nous Despine et ses tourments,

Et Richardet pleurant sa destinée ?

Ou suivrons-nous le Scric et ses vaisseaux

À toute voile emportés sur les flots ?

Allons revoir Despine, je vous prie ;

C’est, selon moi, l’ordre de courtoisie.

[***]

Un bon vieillard d’honnête et doux maintien

Vient l’aborder au plus fort de sa peine,

Lui rend hommage, et l’appelle sa reine

En la nommant par son nom qu’il sait bien.

Despine alors toute préoccupée,

De quelque effroi se sent soudain frappée.

Le vieillard sifle, et son coup de siflet

Du haut des monts attire deux pucelles

Faites au tour et lestes tout-à-fait,

De roc en roc sautant comme gazelles.

Elles avaient sur le dos un carquois,

Un dard en main, court jupon, courte tresse ;

Et sur leur teint s’unissaient à la fois

Roses et lis de la plus rare espèce.

En arrivant, le couple villageois

Avec respect se présente à Despine,

La suppliant de monter la colline

Par un sentier d’assez rude trajet,

Où leur cabane est assise au sommet :

Pauvre réduit ; mais jamais le regret

Ni les soupirs n’y trouvèrent entrée,

Telle est la paix de cette humble contrée.

La belle reine adopte le projet,

Et suit gaîment ses jeunes conductrices

Par des chemins pénibles en effet.

Mais à la fin, au lieu de précipices,

C’est un gazon plus fin qu’un fin duvet,

Une onde claire en arrose l’herbage ;

Maints arbrisseaux en parent le rivage,

Chargés de fleurs et des fruits les plus beaux.

Là vont errant génisses et taureaux ;

Là vont paissant de tendres brebiettes,

Mais sans bergers, sans chiens et sans houlettes ;

Là chaque nuit, sans crainte, les troupeaux

Trouvent partout un paisible repos.

Leucippe alors, l’une des deux pucelles,

Voyant Despine à ces charmants tableaux

S’émerveiller, lui dit : Reine des belles,

Nous n’avons point d’hiver sur nos coteaux.

Grâce au dieu Pan, ici la riche Automne,

Le gai Printemps, se tiennent par la main ;

Et nos agneaux n’ont besoin de personne

Pour les garder ; jamais notre terrain

N’est infesté par la race gloutonne

Du loup cruel ou du renard malin.

Jamais ici de rixe ni d’injure…

C’est mon troupeau… c’est le mien… non, j’en jure…

Ce vil langage est inconnu chez nous.

Chacun peut prendre à son gré du laitage

Ou des agneaux ; tout est le bien de tous.

Et comme l’air, l’amour est sans nuage

Dans nos hameaux : ici point de volage,

Point de regrets, point de soupçons jaloux.

Niside alors (c’était la sœur cadette) :

Ma sœur, dit-elle, ici n’a pas tout dit,

Tout ce qui plaît dans notre humble retraite,

Ce qui pour nous sans cesse l’embellit,

Vous allez voir comme elle est fortunée.

Nous y touchons ; et quand vous y serez,

Belle Despine, alors vous bénirez

Cent et cent fois cette heureuse journée.

[***]

En attendant leur prochaine arrivée

À la cabane, allons revoir ce nain

Porteur d’avis à la belle Climène.

Et larmoyant tout le long du chemin.

Guidon la suit, la nommant inhumaine.

Il est époux, mais il n’a que la main ;

Le don du reste, elle ne veut le faire

Que sous le toit et les yeux de son père.

Elle a raison ; mais écoutons le nain.

Reine, dit-il, nos gens sont en déroute :

Les uns sont morts ; les autres vers la mer,

Aussi légers que le vent ou l’éclair,

S’en vont fuyant par la plus courte route.

Vos chevaliers sont morts en combattant

Pour votre honneur ; mais Renaud et Roland,

Et les géants, les ont couchés par terre.

La Laponie a mordu la poussière ;

Le Cafre court à se rompre le cou ;

Et moi, je viens haletant, presque fou,

En avertir ma belle souveraine.

Que tant de sang aujourd’hui répandu

Suffise au ciel, et qu’au moins notre reine

Nous reste encor ; sans quoi tout est perdu.

Climène en pleurs au désespoir se livre ;

Mais son époux la consolant un peu,

Aux bords du Nil lui promet de la suivre.

En attendant, comme il est le neveu

Du bon roi Charles, il veut que la princesse

Vienne à Paris. Elle ne dit pas non :

Peut-elle dire autrement que Guidon ?

Il eut grand soin, dès qu’il fut à la ville

De dépêcher à l’hermite perclus

Bon chirurgien et médecin habile.

Les deux géants qu’à la foi de Jésus

Il a gagnés, furent de la partie ;

Et Charles encor donna sa pharmacie

Qui suffirait pour tout un hôpital,

Ayant à cœur la guérison du mal.

Le médecin qu’on nommait Tiracode,

Et les géants, trouvèrent Ferragus

En tel état, qu’il ne s’agissait plus

De bistouri, d’onguent ni de méthode.

En se mourant il jurait à plaisir

Entre ses dents. Le docteur lui dit : Frère,

Soumettons-nous. C’est une loi sévère,

Mais Dieu le veut ; l’homme naît pour mourir.

Les deux géants lui chantent même antienne

En tout respect. Le docteur n’est pas loin,

Et Ferragus en façon peu chrétienne

Sur le museau l’atteint d’un coup de poing

Tel, qu’il en est balafré pour la vie.

Lors Tiracode ordonne qu’on le lie ;

Puis fait venir prêtre bien éprouvé

Qui dans ces bois faisait mainte œuvre pie.

En s’approchant le prêtre dit : Ave !

Et les géants lui vont ouvrir la porte.

Vas-y malotru, que le diable t’emporte !

Dit Ferragus comme un vrai réprouvé.

Il mord sa lèvre, il écume de rage ;

Et cependant le dévot personnage

Fait son métier, s’approche du grabat.

Frère, dit-il, c’est l’heure du combat ;

Voici la mort. Je partage ta peine ;

Mais tous les maux que la nature entraîne,

Sur un seul homme assemblés à la fois,

Les comparant à ce trésor immense

Que lui réserve au ciel la providence,

Ne valent pas un seul ongle des doigts.

Le patient qui se sent aux abois,

À blasphémer tout de nouveau s’emporte,

Maugréant Dieu, jurant de telle sorte

Que le saint homme en est saisi d’horreur.

Il s’agenouille ; et demande au Seigneur

Que du malade il calme la furie,

Et s’il lui plaît le rappelle à la vie.

Tout aussitôt le mal est amorti ;

Et Ferragus honteux et repenti

Au crucifix s’adresse et s’humilie.

Joyeusement le docteur le délie.

L’homme de Dieu, rayonnant de splendeur,

Brûlant de foi, de zèle et de ferveur,

Semble un prophète, et commande à l’hermite

De se lever. Il se lève, et soudain

De tous ses maux il se sent si bien quitte

Que de sa vie il ne s’est vu plus sain.

Lors d’une voix qui vraiment sanctifie

Le confesseur prescrit à Ferragus

De retourner pénitent et reclus

À sa cellule, et d’y faire abstinence,

Recommençant sévère pénitence.

Quand Ferragus à genoux prosterné

A dit sa coulpe au saint homme étonné,

Il jette à bas caleçons et chemise,

Reprend le froc trop tôt abandonné,

Et s’en retourne à son désert d’Élise.

De ses amis il marche accompagné,

Les bons géants qu’il a mis dans l’église.

Va, mon ami ; bon voyage au saint lieu,

Où tu pourras, oubliant ta Climène,

Faire grand jeûne et te maigrir un peu.

Prends le cilice, et d’un bon nerf de bœuf

Te flagellant pour purger ta gangrène,

Fais de ton sang un bon lavoir pour toi.

Destines-en quelques gouttes pour moi ;

J’en ai besoin. Et vous, mesdemoiselles,

Laissez-moi prendre haleine, car ma foi

Je me sens las de tant de bagatelles.

CHANT X.

Richardet parti sur la mer est capturé par des Anglais. Mais Despine qui a reçu du bon vieillard des instruments magiques le rencontre et le libère. Ils s’accommodent enfin et voguent au hasard.

Au cœur des réjouissances de la victoire, Charles exile Rinaldin et Rolandin, les fils de Renaud et Roland. Ils partent à l’aventure, rencontrent la Mort dans sa caverne, la vainquent et lui prennent ses armes.

Guidon et Climène traversent la mer et rejoignent le père de celle-ci pour se marier. Désapprouvant l’affaire, il les condamne à mort quand arrivent Despine et Richard qui les délivrent.

Roland et Renaud ayant appris l’exil de leur fils abandonnent Charles et partent à leur recherche en Afrique, tandis que les garçons, en Norvège, séduisent et épousent respectivement Argée et Corèze. Ils partent avec elles à l’aventure.

 

Il est heureux celui qui sans affaire

Vit ignoré dans un coin solitaire ;

Qui ne connaît la ville ni la cour,

Et ne va point se tuant chaque jour

Courir après cette vaine fumée

Qui, sous le nom brillant de renommée,

Offre l’espoir de vivre après la mort.

Il ne veut point subordonner son sort

Au sort d’un autre, et vieillir dans la gêne

Entre la crainte et l’espérance vaine,

Pour y mourir plus misérable encor.

Palais brillants, cassettes pleines d’or,

Ce n’est pas là que le Plaisir réside ;

Il a quitté la terre pour les cieux,

Accompagné des Grâces qu’il préside ;

Mais nu, laissant sa parure en ces lieux.

Tout aussitôt l’angoisse s’en empare

Et par cet art déguisée à nos yeux

Étend sur nous son empire barbare.

Dans nos hameaux pourtant et dans nos bois

Du doux plaisir nous voyons la famille.

Nous l’y voyons lui-même quelquefois

Au cœur, aux yeux d’une innocente fille,

Nice ou Philis, partagé tour-à-tour

Entre le ciel et notre humble séjour.

Vous qui régnez sur de vastes domaines,

Gardez-vous bien du vain et fol espoir

De réunir bonheur avec pouvoir.

Vous craindrez tout ; les soucis et les peines

À votre cœur ne feront pas quartier :

C’est la justice ; et le grand ouvrier

Qui n’a rien fait qu’avec poids et mesure,

Y met sans cesse un soin particulier.

Il a donné frugale nourriture

Au villageois, mais savoureuse, pure,

Et l’a doué d’un paisible repos

Sur un grabat sans plume et sans rideaux.

Est-il blanchi, courbé sous la vieillesse ?

Point d’héritier au perfide maintien

Qui de la Parque accuse la paresse,

Pour recueillir, pour dissiper son bien.

Sa vieille épouse au temps de la froidure,

Au coin du feu, la quenouille à la main,

Use ses doigts à travailler son lin.

Elle a vécu sans soupçon, sans murmure

Avec sa bru qui lui tient lieu de sœur ;

Et sous leurs toits jamais femme d’honneur

N’eut à rougir de quelque œillade impure.

L’épouse plaît à son époux ; et lui

Jamais ne songe à la femme d’autrui.

On n’entend point dans ces douces retraites

Parler de vol, de meurtre ou de poison,

Ni de ces gens docteurs en trahison

Qui, vous présent, vous font mille courbettes,

Et, vous absent, savent à belles dents

Vous déchirer. Mais chez les pauvres gens,

Loin des cités, exempts de leurs souillures,

Les cœurs sont francs, les mœurs douces et pures.

Ce qui m’afflige en songeant à cela,

C’est de me voir cloué si loin de là

Dans une cour jusqu’à ce que j’y meure.

Superbe Rome, ah ! c’est à la mal’heure

Que vous m’avez donné droit de cité.

Si de vos murs vous m’aviez écarté,

Je retournais passer dans ma patrie

Mes heureux jours en quelque métairie.

Si j’ai reçu de vous honneurs et biens,

En même temps fardeaux quotidiens

M’ont tellement courbé, meurtri l’échine,

Qu’ils font craquer les muscles et les os.

Le beau coursier qu’on orne d’un panache,

D’un bridon d’or et d’un riche harnois,

Peut envier celui qui sans attache

Court librement par les prés et les bois.

Mais, me dit-on, que font à notre histoire

Tous vos tracas ? Vous perdez la mémoire

De Richardet plaintif au bord des flots

Quand il voit fuir au plus loin sa Despine.

Parlons de lui, messieurs, et qu’en sourdine

Chacun de nous songe à son propre fait.

[***]

Rappelez-vous ce pauvre Richardet

Qui se lamente au long de la marine,

Voyant les vents lui ravir tout-à-fait

De tous ses vœux l’unique et cher objet.

Or, comme il pleure et se bat la poitrine,

Soudain du bord un bateau s’avoisine ;

Mais sans agrès, sans voiles, sans nocher,

Décousu même à ne vous rien cacher.

Nulle autre nef dans toute l’étendue

Des vastes mers, ne s’offrait à la vue.

Le jeune amant, sans égard au danger,

Monte l’esquif et le fait naviger :

Ne voulant rien que rejoindre sa belle,

Ou se noyer en courant après elle.

Mais que fait-on sans voile, sans rameur,

Et sans nocher qui guide la nacelle ?

Parfait amant, des amants le modèle,

En vérité je voudrais de grand cœur

Dès aujourd’hui te rendre à la cruelle ;

Mais mes moyens n’égalent pas mon zèle,

Et je crains bien que tu n’ailles pas loin

Si je n’ai pas quelque ruse au besoin.

Le malheureux prêt à perdre courage,

Deçà delà sans cesse est balotté :

Avec le flux il revient au rivage,

Par le reflux il en est écarté.

Mieux lui plairait de se voir à côté

D’ours ou lion, de tigre ou de panthère.

Il s’assoupit. Un forban d’Angleterre

Passe, le voit, et dans le temps qu’il dort,

Avec la nef l’enlève sur son bord.

En le voyant de si belle stature,

Si bien formé, si bien fourni d’armure,

Les flibustiers l’enchaînent avec soin,

Et même encor s’en tiennent assez loin.

Richard s’éveille aux chaînes du pirate ;

Et ne pouvant mouvoir ni pied ni patte

Son corps frémit, le feu sort de ses yeux,

Sa bouche rend l’écume de la rage.

Durant ceci, Despine à l’hermitage

Du vieux Sylvain, s’y trouvait un peu mieux :

Elle apprenait des secrets merveilleux

Et du bon homme et de ses deux donzelles ;

Esprits follets n’en savaient pas tant qu’elles.

Il lui fit don de deux petits cailloux :

L’un fait tomber serrures ou verroux,

Et rompt le fer comme fil de dentelles :

L’autre, plus rare en son effet soudain

Rend invisible ; et qui le tient en main

Passe partout sans qu’aucun s’en défie :

Rare vertu, qui fait du corps humain

Un pur esprit (quelle chose inouïe),

Et ce n’est pas jaspe d’Éthiopie.

La pierre est jaune et d’un poli charmant ;

On ne la peut trouver que dans la tête

Ou dans le cœur d’un horrible serpent

Qui comme un coq est orné d’une crête :

Il court les bois avec un siflement

Que vous croiriez entendre une clochette.

Ces choses-là sont matière secrette,

Entendez-vous ? heureux qui les comprend !

Despine encore eut dans une cassette

Herbe de choix dont la vertu parfaite,

Par le moyen du moindre attouchement,

Rattache au corps une âme qui s’envole :

Mais si déjà vous êtes sur le rôle

Des trépassés, l’herbe perd son talent.

Voilà le vrai ; croyez-en ma parole ;

Je ne dis rien de faux ni de frivole,

Ces herbes-là sont d’effet sans pareil,

Mais différent. L’une invite au sommeil ;

L’autre, à sentir seulement, est divine

Pour ranimer. Vous saurez tout cela

Une autre fois. Retournons à Despine

Qui, le cœur gai des beaux trésors qu’elle a,

Fait ses adieux au père, à chaque fille ;

Assez longtemps avec les sœurs babille

Avant partir ; et puis elle s’en va,

S’acheminant à grands pas au rivage.

Elle y trouva navigateurs nombreux

Qui s’ébattaient. Elle se mêle entr’eux,

La pierre jaune en main ; mais leur langage

Était anglais, elle ne l’entend point.

La barque anglaise était là tout à point :

Despine y monte, elle n’y voit personne,

Hors qu’au timon reste un seul marinier,

Et sur la droite un triste prisonnier

Bien enchaîné. Ce spectacle l’étonne ;

Elle s’approche, et voit son chevalier :

C’est Richardet. Elle en verse des larmes ;

Puis, employant de plus utiles armes,

Elle tira l’herbe de son herbier

Qui fait dormir : elle endort le nocher,

Coupe le câble, attache la voilure,

Et le vaisseau navige à l’aventure.

Les matelots voyant fuir leur bateau,

Tout ahuris se jetèrent à l’eau,

Mais les vents frais emportaient à la hâte

En haute mer les deux tendres amants ;

Et ce fut force à messieurs les forbans

De regagner le bord sans pain ni pâte.

Tant pis pour eux ! laissons-les à l’écart.

Despine en mer se voyant avancée,

Sans hésiter s’approche de Richard,

En le fixant d’un amoureux regard

Où l’âme entière a l’air d’être passée,

Lui cependant gémit, maudit le sort

Qui le destine à si cruelle mort

Loin des beaux yeux de celle qu’il adore.

Elle n’osait se faire voir encore ;

Mais le cœur parle. Elle ôte de son doigt

La pierre jaune, et son amant la voit.

Ce qu’il sentit à l’aspect de sa belle,

Toute bonne âme entendra bien cela ;

Pour moi je tiens cette fortune telle

Qu’il n’en est point d’égale à celle-là.

Quand l’herbe au fer dans la main de Despine

Fut appliquée aux fers de Richardet,

Sur le tillac ils tombèrent tout net

Éparpillés comme poussière fine.

L’heureux Richard se sentant délivré,

Fixe les yeux sur les yeux de sa belle,

Tout rayonnants d’une flâme nouvelle,

Et lui parlant d’un air mal assuré :

N’es-tu donc plus, dit-il, chose mortelle ?

Car dans ton air, tes œuvres, tes moyens,

Tout fait connaître une vertu céleste.

Non, reprit-elle avec un ris modeste :

Je suis toujours parmi les citoyens

De ce bas monde ; et mon cœur qui t’adore,

Cher Richardet, mon cœur palpite encore.

Du mal d’amour guérir quand je te voi

Est un effort trop au dessus de moi :

Non, rien ne peut t’arracher de mon âme.

L’ombre d’un frère assassiné par toi

S’élève en vain pour éteindre ma flâme.

Je te fuyais ; ma nef en désarroi

Sur des écueils naguère s’est perdue.

Fortune, Amour, en manière imprévue

Me font ici, pour m’ôter tout espoir

De guérison, te rencontrer, te voir.

Non, je ne fus déloyal de ma vie,

Cria Richard à ses pieds prosterné.

Despine dit : Mon cœur l’a deviné,

Rassure-toi : qu’à jamais soit bannie

Toute querelle ; et puisqu’un même lieu

Nous réunit par la grâce de Dieu,

Seuls et si loin de nos deux parentèles,

Jurons-nous paix et tendresse éternelles.

Mais sans nochers comme sans matelots,

Le vaisseau vogue au caprice des flots ;

Et, comme on dit, est bien fou qui s’y fie.

Despine y songe, et de sa pharmacie

Tirant à point l’herbe qui fait veiller,

Elle en frotta le museau du pilote.

En s’éveillant il se trouble, il radote,

Tant ce qu’il voit sert à l’émerveiller.

D’où venez-vous, lui demanda Despine ?

Je suis, dit-il, de race florentine,

Né dans Florence, où fuyant pauvreté

De commercer je me suis entêté.

Auparavant j’avais cherché fortune

En vingt façons, sans réussir dans une.

Je fus d’abord un pauvre voiturier ;

Puis je devins pauvre cabaretier ;

Et puis, madame, enfin s’il faut tout dire,

J’avais fini par être un pauvre sbire,

Mais mon pays est si particulier

Qu’on n’y peut rien voler, ne vous déplaise ;

Et des marins j’entrepris le métier,

Impatient d’être un jour à mon aise.

Mais les forbans de ce brigantin-ci

M’ont tout ôté, mon gain et ma nacelle :

Ils m’ont gardé pour les servir ici ;

Ils n’y sont plus, et j’en perds la cervelle.

Pourquoi, de quand est ici cette belle ?

Et toi, comment tes fers sont-ils rompus ?

Tous mes pensers, mes sens sont confondus ;

Mon esprit va comme une girouette ;

Je n’entends rien à rien. Ni moi non plus,

Dit Richardet. C’est moi, reprit Despine

En souriant, c’est moi qui sais cela,

Grâce aux faveurs de la bonté divine.

Naïvement alors elle enfila

Tout le détail des herbes et des pierres

Par qui se font œuvres si singulières.

Le Florentin n’en veut rien croire et dit

Que s’il ne voit les preuves du récit,

Il ne le tient que pour fables et bourdes

De romanciers menteurs ou happelourdes[25].

La preuve est là : Despine prend en main

La pierre jaune, et disparait soudain.

Son tendre amant à tâtons se démène

Pour la trouver, et se démène en vain.

Mais un instant va lui rendre sa reine,

Elle remet la topaze en son sein ;

Elle se montre, et Richard sort de peine.

Dans la cassette où sont tant de secrets,

Despine avait encore une statue

De marbre blanc, faite au tour, toute nue :

C’est le phénix de tous ses affiquets.

Car si quelqu’un couve au fond de son âme

Pour qui la tient une perfide trame,

La figurine à ce même moment

En marbre noir change son marbre blanc.

Le Florentin s’est épris de la pierre

Qui fait soudain disparaître les gens :

Il veut l’avoir, et trouve une manière

Qu’adopteraient à peine les brigands

Les plus cruels. Le traître s’imagine

Que dans la nuit il peut à son loisir

Assassiner Richardet et Despine,

Puis de la pierre aisément se saisir.

Mais, par malheur pour lui, la providence

Qui sans cesser veille sur l’innocence

Fit avorter son criminel espoir :

Entre ses mains le marbre devint noir.

Je vois à plein ton horrible pensée,

Lui dit Despine à bon droit courroucée.

Puis elle dit au valeureux Richard :

Donnons la mort bien vite à ce pendard.

Ce marbre blanc, dit-elle, j’en suis sure,

Ne devient noir qu’aux mains d’un malfaiteur

Qui nous en veut. Richard entre en fureur.

Attends, dit-il, vrai monstre de nature,

Attends, je vais te mettre à la salure.

Puis il le jette à la mer de grand cœur,

Et les requins en font leur nourriture.

Richard gagnait à se débarrasser

Du Florentin : car vous pouvez penser

Qu’à deux amants pressés de leur affaire

Un tiers n’est pas chose qui doive plaire :

Je ne vois rien ni de près ni de loin,

En pareil cas, de pire qu’un témoin.

Les voilà seuls ; personne ne les gène

Nos deux amants. Que vous en dit le cœur ?

Belles de qui je cherche la faveur.

Qu’en sera-t-il ? Que l’amour vous l’apprenne,

Me direz-vous. Moi, sans en être en peine,

Je m’en retourne à ce bon empereur

Qui, délivré de la race payenne,

Voit son bonheur, et ne le croit qu’à peine.

[***]

Le vieux monarque et les gens de Paris

Ne voyent plus ni lances ni bannières,

N’entendent plus moines blancs, noirs ou gris,

Nasillonnant de dolentes prières.

Quiconque a vu la guerre d’un peu près

Ne sera pas surpris de l’allégresse

Qu’inspire à tous le retour de la paix.

De tous côtés le peuple est dans l’ivresse :

Ce sont partout fêtes et jeux charmants :

Feuilles et fleurs tapissent chaque rue :

Plus de coursiers, plus de hennissements,

Plus de tambours ni de trompette aiguë ;

Mais flageolets et flûtes, dont les sons

Au rossignol donneraient des leçons.

Les citoyens de tout rang, de tout âge,

Chantent le bien dont chacun se ressent :

On ne craint plus l’appareil menaçant

De gens armés faisant partout ravage :

Le villageois retourne à son village

Du fond des bois, et sa fille en dansant

Accourt aux bras de Colin son amant :

Ce n’est partout que jeux, plaisirs et fêtes.

Mais sous le fer des payens malhonnêtes

On a perdu des amants, des amis.

Tant pis pour eux ! Les dames du pays

Vont s’occupant de nouvelles conquêtes.

L’une, qui cherche un gentil damoiseau,

D’un doux parler, d’un beau teint s’amourache :

L’autre voudrait un Hercule nouveau,

D’abord grossier et porteur de moustache.

Le bon roi Charles assemble en son palais

Ses hauts barons à somptueux banquets.

On rit, on chante, on nage dans la joie.

La chère est bonne ; on boit de bon vin frais,

De ce bon vin qu’Avignon nous envoie,

Et qui vaut mieux pour l’oubli de tous maux

Que du Léthé les fabuleuses eaux.

Mais, comme a dit fort bien un sage antique,

Souvent le vin produit scène tragique.

Le roi de France admettait galamment

À son festin beautés pleines de grâce ;

Et Rolandin, fils ainé de Roland,

Avec dédain les regardant en face,

Dit au dessert : Ma foi, sot qui s’y prend ;

Jamais l’Amour ne m’aura dans sa nasse.

Lors Rinaldin, le fils du grand Renaud,

Avec aigreur lui réplique tout haut :

Tu feras bien d’être froid comme glace

Car la chaleur ne sied pas à ta race ;

On sait qu’elle est trop faible de cerveau.

Rolandin met l’épée hors du fourreau

À ce propos : Rinaldin le défie,

Et tous les deux pâlissent de furie.

Un tel excès irrite l’empereur

Qui de sa cour les chasse avec fureur,

Et les bannit du royaume de France,

Au grand plaisir du traître de Mayence :

Sous peine encor d’être comme assassins

Suppliciés à l’infâme potence.

Le jour suivant les deux nobles cousins,

L’esprit rassis et sans nulle rancune,

Partent ensemble et vont chercher fortune.

Tous deux avaient vingt ans du même jour ;

Tous deux avaient vertus héréditaires ;

Tous deux bien faits et beaux comme l’Amour.

L’un était brun, l’autre blond. Leurs manières

Sont à la fois gracieuses et fières ;

Désir de gloire enflamme leur grand cœur ;

Tous deux vivront, et dans les champs d’honneur

S’élèveront au niveau de leurs pères.

Ils eurent soin en sortant de Paris

De dépêcher couriers par tout pays

Pour annoncer leur disgrâce sévère

À leurs parents, ces deux foudres de guerre,

Roland, Renaud, dont ils sont si chéris.

Puis en chemin les aimables bannis

Sont assaillis d’une horrible tempête.

Ils ne savaient où donner de la tête,

Et leurs coursiers trépignaient de frayeur ;

Quand Rolandin découvre par bonheur

Une caverne au pied d’une montagne

Que l’on nommait le mont des Éperviers.

Il saute à terre, il entre volontiers

Dans cet abri : son cousin l’accompagne ;

Et fort contents de l’antre hospitalier,

Ils font grand feu pour se bien ressuyer,

En allumant vieille et sèche bruyère.

Bientôt après, une vive lumière

Frappe leurs yeux, brillant dans le lointain

Comme un éclair. Le jeune Rolandin

Droit à l’objet d’un pas leste s’avance,

Du même pas suivi par Rinaldin :

Ils veulent voir d’où la flâme s’élance

Pour éclairer ce vaste souterrain

Comme ferait soleil pur et serein

Ou peu s’en faut. Le foyer est immense ;

C’est une arcade ou d’acier ou d’airain ;

Et sur le faite un marbre blanc et fin

Porte ces mots : « Fuyez en diligence

« Si vous n’avez courage plus qu’humain,

« Ou vous aurez prompte et cruelle fin. »

L’inscription à peine est-elle lue,

Que les héros tous deux la dague nue

Frappent la porte. Elle s’ouvre soudain ;

Et dans l’instant accourt une momie

Ratatinée, à peine encore en vie,

Qui leur cria : Quel diable vous conduit

À ce séjour de l’éternelle nuit

Où de frayeur vous mourrez tout-à-l’heure

Car de la Mort c’est ici la demeure.

Le savez-vous ? ne le savez-vous pas ?

On lui répond avec un coutelas

Dont Rinaldin lui fend en deux la tête

Jusqu’au menton, et même par-delà.

De son caveau la Mort voyant cela,

La Mort accourt ; et la vilaine bête,

Ivre de rage et son arme à la main,

Crie au Français : Tu vas mourir, vilain.

Mais Rolandin frappant du cimeterre

Sur les doigts secs du squelette infernal,

Lui fait lâcher la faulx qui tombe à terre ;

Et la Mort perd son outil principal.

Elle a recourt aux flèches homicides

De son carquois, et montrant son groin

Aux deux guerriers, veut les percer de loin.

Mais le carquois et les flèches perfides

Sont au pouvoir de l’adroit Rinaldin

Qui s’en saisit, tandis que Rolandin

Saisit la faulx. Jugez si la Nature

Se réjouit de la triste figure

Que fait la Mort, se désolant en vain

D’avoir perdu tout espoir de capture.

Lors, d’un ton doux, la vilaine conjure

Les jeunes gens de lui rendre sa faulx

Et son carquois, nos éternels fléaux.

Elle leur dit, leur promet et leur jure

Qu’en tous périls soustraits à son pouvoir

Ils vont quitter librement son manoir,

Si tous les deux ici la veulent croire.

Explique-toi ; nous voulons tout savoir,

Dit Rolandin. – Ce tombeau sert d’armoire

À deux hauberts que j’y sus renfermer

Et que mes traits ne peuvent entamer,

Reprit la Mort. Rinaldin se détache,

Ouvre la tombe, et trouve l’attirail

De deux guerriers, avec tout son détail :

Casque, haubert, lance, épée et rondache.

Il prend sa part, et crie étourdiment

À son cousin : Viens donc ! Tout doucement.

Dit Rolandin ; veux-tu que cette bête

Nous prenne en traître et nous fauche la tête

Quand nous serons ensemble au monument ?

Dieu sert de guide à qui va prudemment.

Quand Rinaldin sort de la sépulture,

Rolandin prend à son tour l’autre armure

D’acier si pur qu’on croirait qu’elle est d’or.

Ma faulx ! mes traits ! crie aussitôt la Mort,

Ivre de rage et de haine et de honte.

Tu les auras, repart le jeune comte ;

Mais nous devons sortir d’ici d’abord.

Non, je les veux ici, dit le squelette

Qui de fureur sur Rinaldin se jette.

Mais Rolandin d’une gourmade au front

Lui fait craquer les os jusqu’au talon ;

Et Rinaldin lui caresse l’échine

À poing fermé. Si la laide gouine

Pouvait rougir, elle eût été de feu,

Tant était dure et poignante sa peine,

En se voyant dans son propre domaine

À deux enfants servir ainsi de jeu.

La Mort n’est plus qu’une sotte, une folle,

Quand de méfaits on l’oblige à chômer.

Elle craignit de se voir désarmer ;

Et d’un ton doux reprenant la parole :

Mes beaux garçons, dit-elle avec douceur,

Vous possédez dans ces belles armures

Du grand dieu Mars les guerrières parures :

Du grand dieu Mars, et de Pallas sa sœur.

Aux champs troyens j’eus un jour le bonheur

De dérober celle de la déesse,

Dans ces combats la gloire de la Grèce.

Mars désarmé dans les bras de Cypris

M’offrit bientôt la sienne ; et je la pris

Pour éviter que chez l’humaine espèce,

Soit par hasard porté, soit par adresse,

Ce grand trésor pût opposer jamais

Un sûr obstacle au pouvoir de mes traits.

Mais le destin à son gré nous balotte ;

Sortez, messieurs. Les chevaliers courtois

Quittent la Mort, et sortant de sa grotte

Lui rendent tout : flèches, faulx et carquois.

Lors, pour montrer qu’elle n’est pas traîtresse,

Elle décoche à Rolandin un trait

Sur son cimier d’acier pur et parfait.

Le trait se brise, il en tombe une pièce ;

Et je l’ai vue à Brave, au cabinet

D’un curieux, avec cette écriture :

« Fragment d’un trait que la Mort a lancé

« À Rolandin qui n’en fut pas blessé. »

Le trait s’en vient se remettre en droiture

Dans le carquois ; et les deux jeunes gens

Quittent le lieu, tous deux gais et contents

D’avoir la vie et la retraite sûre.

Cherchant partout quelque rare aventure,

Deçà, delà, le beau couple s’en fut

En Éthiopie et aux Canaries,

Du même train qu’un coursier vole au but.

[***]

Laissons-le aller : il faut que je vous parle

D’un autre objet. Déjà le bon roi Charles

A vu partir le généreux Guidon,

Et sa Climène à Paris si chérie.

La belle reine attendait à Toulon

Quelque vaisseau venant de sa patrie,

Pour les conduire aux mers d’Alexandrie.

Il en vint un, et les tendres amants

Tout aussitôt mirent la voile aux vents.

Ils eurent bien quelque peu de tempête ;

Mais sains et saufs ils touchèrent au port

Où le Soudan leur fit si grande fête

Qu’il semblait être avec eux bien d’accord ;

Tandis qu’au fond il n’avait dans la tête

Que malveillance et sinistres projets.

Il voit son camp détruit par les effets

Du fol amour de sa fille séduite,

Qui sans pudeur s’entêtant d’un Français,

A tout perdu par sa coupable fuite.

À ce penser l’orgueil du roi s’irrite,

Et dans son cœur il couve le désir

De condamner l’un et l’autre à mourir.

Il dissimule, il se masque à merveille ;

Mais dans la nuit, tandis que le guerrier

Seul dans sa chambre en toute paix sommeille,

Par des soldats le roi le fait lier,

La corde au cou bien fortement serrée.

On le garotte, et dans un château fort

On l’emprisonne en attendant la mort.

Climène aussi sans procès est coffrée

Tout vis-à-vis, dans les cachots affreux

D’un autre fort, où la pauvre cloîtrée

Meurtrit son sein, s’arrache les cheveux,

Et toute en pleurs prend à témoin les dieux

Du mauvais cœur de son barbare père.

Bientôt pourtant on apprend le mystère ;

L’arrêt de mort se publie à la cour,

Et le bourreau doit au dixième jour

L’exécuter. Mais qu’on les laisse faire ;

Jeunesse aura toujours de bons amis,

Et nos amants se tireront d’affaire.

J’en suis mal sûr pourtant ; je le prédis

Comme ennemi de tout acte sévère.

Le lendemain, dames et cavaliers

Vont du Soudan implorer la clémence,

Vêtus de deuil ; et gens de tous métiers

Ont en horreur la fatale sentence.

Le bon Guidon s’attirait tous les cœurs

Par ses beaux yeux, et l’on pleurait Climène :

On chérissait, on respectait la reine,

On adorait ses attraits enchanteurs.

Mais le vieillard est ferme dans sa haine.

Les échafauds en place sont dressés,

Et pas à pas neuf grands jours sont passés :

Le jour fatal vient marquer la dixaine.

On fait déjà sortir des deux châteaux

Les deux amants ; et la tendre Climène,

Voyant Guidon au pouvoir des bourreaux,

Se fond en pleurs et s’exhale en sanglots

Qui toucheraient l’âme la plus cruelle.

Ah cher époux ! le ciel sait, lui dit-elle,

Si de tes maux mon cœur est innocent ;

Mais tout conseil, hélas !, est impuissant

Contre un arrêt que le destin prononce.

Elle se tait, et soupire en fixant

Le beau Guidon, qui pour toute réponse

Lui dit ces mots : Climène, si la mort

Me frappait seul, je bénirais le sort,

Et du tyran je braverais la rage ;

Mais ton péril épuise mon courage.

S’entretenant de ces tristes propos,

Ils sont déjà tout près des échafauds.

Un cri d’horreur et de pitié s’élève ;

Quand tout-à-coup aborde sur la grève

Un brigantin sans patron ni rameurs.

À cette vue on pousse des clameurs,

Clameurs de joie : on attend, on espère

De cet esquif un secours salutaire.

C’était l’esquif où le beau Richardet

Seul et content voguait avec Despine :

Despine arrive à point pour couper net

L’horrible trame et sauver sa cousine.

L’œuvre se fit plaisamment tout-à-fait ;

Les spectateurs se crurent en délire,

Et les acteurs eurent matière à rire.

Sans être vus ils vont joindre à grands pas

Les prisonniers, et leur dire tout bas :

Dieu vous protège, il prend votre défense ;

Nous sommes là, vos parents, vos amis.

Puis, déclarant leurs noms et leur puissance,

Par la vertu de secrets inouïs,

Aux deux amants ils rendent l’espérance.

Leur teint s’anime, et leur beau coloris

Leur donne l’air d’anges du paradis.

Le justicier crie au bourreau : Travaille !

À l’échafaud mène cette canaille.

Mais l’herbe au fer anéantit d’abord

Chaînes, crochets, toute œuvre de potence.

Le peuple admire, et crie avec transport :

Les dieux du ciel protègent l’innocence.

Lors le Soudan du haut de son balcon

Crie au bourreau : Qu’on leur coupe la tête !

Mais la bonne herbe au devoir toujours prêt

S’applique au sabre, et la lame se fond.

À cet aspect le peuple se confond,

Mais ce n’est rien encore ; il devient bête,

Il perd l’esprit, quand Climène et Guidon

Sont disparus comme un grain de poussière

Perdu dans l’air. C’est l’effet de la pierre,

La pierre jaune ; ils en ont une en main

En s’embrassant tous deux. C’est la manière :

Le charme opère, on disparaît soudain.

Le peuple ému de l’étrange aventure,

Veut mettre à mort ce monstre de nature,

Ce roi cruel, bourreau de son enfant

Et d’un héros de si noble tournure.

On y courait ; Climène le défend,

Elle s’écrie : Arrêtez ! c’est mon père.

Elle parlait tenant encor sa pierre ;

On l’entendait, on ne la voyait pas.

On se regarde, on se disait tout bas :

Pardieu ! le diable est dans Alexandrie.

Le fier soudan se repent, s’humilie

Devant sa fille, et demande pardon.

[***]

Aux bords du Nil tandis qu’en pâmoison

Sont les témoins de cette étrange scène,

Roland, Renaud, sur les bords de la Seine

Sont en fureur, sitôt qu’ils ont appris

Le ban porté contre leurs jeunes fils :

Ils nomment Charles un barbare, un sauvage ;

Ne veulent plus jamais voir son visage

En aucun lieu, pas même en paradis.

Ils ignoraient quel chemin avaient pris

Leurs chers enfants. Roland vers la marine

S’en va tout seul : Renaud se détermine

À chevaucher, à battre tout sentier.

En vain Astolphe et le sage Olivier

Leurs bons amis, les prêchent à merveille

Pour les calmer ; ils font la sourde oreille,

Et vont errer par l’univers entier.

Roland écrit à Charles un mot peu tendre,

Mais énergique, et lui déclare en bref

Qu’à tous ingrats il peut servir de chef,

Que qui méfait, à méfaits doit s’attendre ;

Et que fortune en lui tournant le dos

Le lui saura quelque jour bien apprendre.

Vous concevez que semblables propos

Avec plaisir ne se font pas entendre.

Astolphe prend le billet ; et Roland

Fait ses adieux à l’île de la Jarre

En s’embarquant sur un slop catalan

Qui pour l’Égypte en rade se prépare.

Du même port un esquif biscayen

S’en retournait à sa chère patrie :

Renaud le prend ; il aura le moyen

D’aller de là passer en Numidie :

Pays stérile où l’on ne trouve rien,

Et qu’il a vu plusieurs fois en sa vie.

Tandis qu’ainsi les vaillants paladins

Cherchent leurs fils, ceux-ci malgré la neige

S’amusaient fort dans l’île des lapins,

Entre Suède et Jutland et Norvège.

Beaux yeux, bon air, et brillantes couleurs,

Ils avaient tout ; ils eurent tous les cœurs.

Plus que toute autre ils charmèrent deux filles,

Toutes les deux délicates, gentilles :

Leur père était le seigneur du pays :

L’une avait nom Corèze, et l’autre Argée.

Le dieu d’Amour n’eut pas victoire aisée

Sur deux héros au dieu Mars asservis ;

Il l’eut pourtant. Rinaldin prit l’aînée,

C’était Corèze : Argée eut Rolandin.

Dès qu’on le sut au rivage voisin,

Où deux géants de monstrueuse taille

Donnaient des lois, ils vont porter soudain

Aux deux Français le cartel de bataille.

Dépit jaloux en secret les travaille ;

Car ils voulaient les deux reines pour eux.

Ils sont armés de manière tous deux

À mettre en poudre une tour, une ville.

Rolandin rit de l’offre peu civile

En l’acceptant, et le jeune Renaud

En fait autant ; mais d’abord il lui faut

Calmer l’effroi de Corèze qui pleure.

Nous les vaincrons, lui dit-il ; tout à l’heure

Tu le verras. Puis il marche aux géants.

Ils sont donc fous, disaient-ils, ces enfants

À poil follet et chétive stature,

Que fait-on donc de pareils marmouzets ?

De par Mahom, ce sont colifichets,

Et femmes sont bien sottes créatures :

Rien ne saurait les mettre à la raison

Que le dédain, le mépris, le bâton.

Quand nous aurons tué les bestioles

Que nous voyons, nous traiterons leurs folles

Comme animaux, chien d’attache ou baudet.

Attendons-nous alors que chaque belle

Regimbera, pleurera sous le fouet ;

Nous en rirons. Ce serait le projet

De prendre un bœuf aux laqs[26] d’une tonnelle.

L’un des géants parlait ; l’autre sourit,

Et de la tête au projet applaudit.

Durant la nuit qui précède l’affaire,

Les tendres sœurs sanglotant de manière

À faire peur, brûlent tout leur encens

Au dieu d’Amour comme à sa sainte mère

Pour le salut de leurs jolis amants

Dans le conflit des horribles géants.

À son époux qu’en pleurant elle embrasse,

Incessamment chacune s’entrelace ;

Et Rolandin qui leur parle raison

Y perd son temps. Toute leur nuit se passe

Dans le tourment ; puis, quand à l’horizon

Le jour paraît, leur sang est à la glace.

Déjà le cor résonne sur la place,

Rolandin s’arme, il s’arme avec fureur ;

Et Rinaldin qui pétille d’ardeur,

Crie : À la mort ! à la mort ! point de grâce.

Leurs deux beautés les suivent sur le pré,

Le cœur en transe et l’esprit effaré ;

Et les géants maniant une masse

D’énorme poids, joignent à la menace

L’air du mépris. Le jeune Rinaldin

Saute à pieds joints d’un air leste et badin

Sur son géant, qui le secoue et sue

Pour s’en défaire, et se démène en vain.

Lors empoignant son sabre à pleine main,

Le beau garçon en frappe la massue

Qui par morceaux tombe sur le terrain.

Rinaldin rit, et si bien s’évertue

Avec son fer, qu’il abat au géant

La jambe gauche ; et le monstre en hurlant

Se roule à terre, où l’amant de Corèze

Le perce au cœur. Jugez comme elle est aise !

Sur son beau sein elle presse à loisir

Le beau vainqueur, et pâme de plaisir.

Bien autrement alors la pauvre Argée

Passait son temps. Le géant qui survit

Veut que la mort de l’autre soit vengée

Et sa colère en est plus enragée.

Mais Rolandin n’a pas perdu l’esprit ;

Et dans l’instant où levant sa solive

Le géant vient pour l’écraser du coup,

Adroitement le jeune homme l’esquive,

Passe dessous, et lui coupe le cou.

Imaginez comme Argée est bien aise,

Et quel orgueil elle a d’un tel amant.

À même titre autant en fait Corèze,

On se baisotte à l’envi tendrement ;

Car entre époux toute chose est permise.

Reste à savoir si cet hymen charmant

À tous égards avait forme requise :

Quoi qu’il en soit, il était suffisant

Selon le rit de cette île payenne.

Mais Rolandin a bientôt la migraine

Parmi les jeux, les passe-temps d’amour :

Désir de gloire à d’autres vœux l’attire ;

Et Rinaldin que même honneur inspire,

Rougit de vivre en cet obscur séjour

Comme un coursier dont on veut tirer race.

Se trouvant seuls un matin à la chasse,

D’un même accord tous deux firent état

D’abandonner leur coucher délicat

Pour s’en aller errer par toute terre,

Faisant leurs cours de hauts exploits de guerre.

Mais feront-ils acte de cœur ingrat ?

Laisseront-ils en larmes ces deux belles,

D’un cœur si pur, si tendres, si fidelles ?

Loyalement ils vont les informer

Du grand dessein qu’ils viennent de former ;

Leur proposant de les conduire en France

S’il leur convient, ou de s’accoutumer,

Restant dans l’île, aux ennuis de l’absence :

À leur arrêt prêts à se conformer,

Pourvu qu’honneur le puisse confirmer.

Dès qu’elles sont instruites de l’affaire,

Sans hésiter l’une et l’autre préfère

D’aller partout avec eux ; et d’abord

On se pourvoit de diamants et d’or ;

Puis à la nuit, entr’ouvrant la barrière,

Les quatre amants vont s’embarquer au port

Sur une nef qu’on nommait la Guerrière.

Moi qui toujours suis de bénigne humeur,

En vérité j’aime de tout mon cœur

Ce trait si pur d’amour et de simplesse

De nos Français. C’est un monstre hideux

Que le héros qui par air de prouesse

Peut de sang-froid, laissant là sa maîtresse,

Faire couler les pleurs des mêmes yeux

Qui de son cœur attirèrent les vœux.

[***]

Charles alors recevait la visite

Du duc anglais, qui remet tout de suite

Les quatre mots de Roland. Le roi lit

Le court billet, et le lisant pâlit.

Puis le vieillard plein d’âme et de courage :

Je suis ingrat aux yeux de mon neveu !

S’écria-t-il ; non, je suis juste et sage,

Comme il convient que soit tout personnage

Qui parmi nous tient la place de Dieu.

S’il a sauvé l’état par sa prouesse,

Que la moitié de l’état soit à lui :

Mais si son fils, ou lui-même, aujourd’hui

Manque à nos lois, la hache vengeresse

De la justice a droit de le punir ;

Et si quelqu’un rien veut pas convenir,

C’est fol orgueil ou malice traîtresse.

Mais à justice on doit trouver moyen,

Selon le cas, d’unir miséricorde ;

Le mal se peut compenser par le bien.

Je consens donc, pour bannir la discorde,

À révoquer l’exil de mes neveux :

Que leurs parents reviennent avec eux

En toute paix ; c’est à quoi je m’accorde.

C’est corriger, non meurtrir, que je veux.

Toute querelle ainsi bien apaisée,

On dépêcha pour rappeler Roland

Force couriers ; mais le seigneur d’Anglant

Était alors près d’une île boisée

D’arbres tout noirs : l’île du négromant

Où le poussaient le vent et la marée.

Sur ce bord-là malheur à qui descend,

Pris au filet, il devient la curée

Du vieux sorcier. Le nautonier prudent

Qui sait le fait, veut mener son navire

En haute mer. Roland se met à rire ;

Allons, dit-il, à terre. Non, seigneur,

Dit le patron transissant de frayeur,

Quiconque aborde à cette terre impie,

À peine un jour y peut rester en vie.

C’est là, seigneur, qu’est un monstre pervers,

Un négromant qui commande aux enfers.

Il est suivi d’un troupeau de panthères

Qu’il mène aux champs comme agneaux et moutons :

Il les rassemble en d’horribles repaires,

Et dans ses bois pour gardes ordinaires,

De tous côtés il a serpents, dragons,

Empestant l’air de leurs mortels poisons.

Il est geôlier d’un grand nombre de belles

Qu’il tient au fond de sa plus forte tour :

Insolemment il les requiert d’amour,

Et de sa main écorche les rebelles,

Donnant, après, leurs délicates chairs

Pour aliment aux panthères cruelles.

Puis en corsaire il va courant les mers

Se recruter de victimes nouvelles ;

Plus d’un millier est toujours dans ses fers.

Qui par amour pour quelque prisonnière,

Ou pour montrer sa prouesse guerrière,

Sur ce rivage ose tenter le sort,

Le même soir, malgré tout son courage,

Reçoit sans faute une honteuse mort.

D’un grand péril, seigneur, je vous dégage

En m’éloignant de ce funeste bord.

Roland reprit : L’éternelle justice

Semble dormir, mais veille à nos besoins,

Et vient frapper toute humaine malice

Dans le moment qu’on y compte le moins.

Absolument je veux entrer dans l’île.

Non pas, seigneur, dit le triste nocher,

Que mon avis puisse enfin vous toucher.

Puis, comme il voit tout conseil inutile :

Prenez, dit-il, prenez mon canot creux,

Mais évitez s’il vous plaît le bocage

Au découvert vous vous défendrez mieux,

Et n’abordez que de nuit au rivage.

Puis, quand l’Aurore aura paré les cieux

De pourpre et d’or, que l’honneur vous conduise

Où vous verrez un pavillon tendu,

Si vous voulez mettre à fin l’entreprise.

Le négromant sans armes, presque nu,

S’avancera pour vous mettre en haleine,

Ayant en main le trône de quelque chêne,

Et d’un troupeau de tigres escorté :

Il en faudra combattre une centaine ;

Et sous vos coups si leur fureur est vaine,

Serpents, dragons, viendront de tout côté

Renouveler le péril et la peine.

Soyez vainqueur ? vous n’êtes pas au bout,

Et ce qui reste est le pire de tout.

Le magicien se revêt d’une armure

Que rien ne peut briser, tant elle est dure.

Roland sourit, et dit : Ce mâtin-là

Va tellement hurler, qu’on l’entendra

Sur le rivage et d’Espagne et de France.

Disant ces mots, sur l’esquif il s’élance,

Il vogue à terre, et les yeux vers le ciel,

Avec ferveur rappelle à l’Éternel

Le sang du Christ versé dans la souffrance

Pour le salut de l’homme criminel ;

Il a l’espoir que toujours Dieu dispense

Grâce et secours à tout pieux mortel.

Mais le voilà qui touche à ce rivage,

Séjour affreux du crime et du carnage.

Je ne te suis, Roland, parent ni rien ;

Et toutefois je tremble en bon chrétien

Quand je te vois près d’assouvir la rage

De ce terrible et traître magicien.

Fuis, cher Roland ; fais taire ton courage.

Il est déjà descendu sur la plage,

Et je m’épuise en frivoles discours :

C’est du soleil vouloir montrer l’image

À quelque aveugle, ou chanter à des sourds.

Mais je ne puis donner un autre cours

À mes pensers. Et vous, mes belles dames.

Mon héros fait même effet sur vos âmes,

N’est-il pas vrai ? Mais espérons toujours

Que son bon ange aura soin de ses jours.

CHANT XI.

Pendant ce temps, Roland désenchante l’île du Nécromant lubrique et sauve Pluton lui-même. Les dames qu’il a libérées décident de fonder un couvent et de se consacrer à Dieu.

Climène, réconciliée avec son père, se prépare à épouser Guidon quand, jalouse, elle le croit amoureux d’une autre et part.

Histoire de l’adolescent qui a trouvé la pierre d’invisibilité.

Climène rencontre une dame mourante dans une caverne. Elle s’appelle Dorine et conte la triste histoire de jalousie qui lui a valu d’être condamnée par son mari chéri.

 

Il fait bon vivre ; on n’a ma foi pas tort

D’aimer la vie, et de craindre la mort.

Perdre ses sens, ne plus voir la lumière,

Être serré par les ais d’une bière,

Y devenir la pâture des vers,

Et puis après se réduire en poussière :

Le seul penser d’une si triste fin

Fait à bon droit passer le goût du pain.

Ce n’est pas tout, le reste est pis encore :

Il faut paraître au tribunal de Dieu,

Lui rendre compte ; et ce n’est pas un jeu.

Les bons auront vie et gloire immortelles,

Et les méchants sont condamnés au feu.

Aussi celui qui sort de ce bas lieu

Encor souillé de taches criminelles,

Songe en tremblant aux flâmes éternelles.

Moi cependant j’y souscris de bon cœur,

Et je perdrais une sensible joie

Si le grand juge avait moins de rigueur,

Car, quand l’enfer s’en vient chercher sa proie

Dans le tombeau de quelque malfaiteur,

De quelque ingrat, quelque vil oppresseur,

C’est un cadeau que le destin m’envoie.

Ah ! si la mort faisait bien son devoir,

Tombant à point sur tous suppôts du vice,

Et n’entraînant que tard à son manoir

Les sectateurs d’honneur et de justice ;

Oh ! comme alors seraient en exercice

Tous mes burins, mes plumes, mes pinceaux,

Pour l’effacer du registre des maux !

Mais elle n’est que folie et caprice,

À tour de bras sans cesse avec sa faulx

Faisant la roue, et jetant aux tombeaux,

Sans le savoir, gens de la bonne espèce,

Pour nous laisser jusques à sa vieillesse

Un crapuleux, ou bien un malfaiteur.

À dire vrai j’en ai tel mal au cœur

Que j’en voudrais dans mon impatience

Un petit brin à sainte Providence,

Si quelquefois on ne voyait très-bien

Quel est son but dans cette longue trêve,

Les destinant à peine plus griève.

Et puis encore ils servent de moyen

Pour épurer par leurs indignes trames

Des vrais élus les vertueuses âmes,

Ainsi que l’or s’affine dans les flâmes.

Et même encore ils n’ont pas tous le temps

De voir blanchir sur le front leur crinière ;

Car j’en ai vu des plus fiers, des plus grands,

Perdre la vie à la fleur de leurs ans.

À dire vrai, ce sont verges qu’un père

Fait quelquefois sentir à son enfant,

Pour les briser sitôt qu’il se repent.

[***]

C’est pour cela que le ciel équitable

Voulut douer de force insurmontable

Ce grand Roland, dont la terre et les mers

Ne cesseront de célébrer la gloire ;

C’est pour qu’il fût la terreur des pervers,

Et que toujours certain de la victoire

Il abattît sans faillir les plus fiers.

Or si jamais il fut dans l’univers

Un scélérat pis que les plus infâmes,

C’est ce sorcier bourreau de tant de dames,

Dont il faisait aux tigres un régal

Quand à ses vœux elles étaient rebelles ;

Tandis qu’au gré d’un appétit brutal

Il profanait les plus faibles d’entr’elles.

Ton heure approche ; attends, monstre infernal !

Tes cruautés vont avoir leur salaire.

Je vous ai dit qu’au sein de l’onde amère

Déjà Phébus plongeait ses blonds cheveux,

Quand abordant au rivage odieux

Que vous savez, Roland mit pied à terre.

Il cheminait pensif et vigilant,

L’œil et l’oreille au guet, et d’un pas lent.

À la nuit close et tout-à-fait obscure

Il s’arrêtait, quand par une ouverture

Il voit au loin paraître une lueur.

Roland y marche ; il y marche sans peur,

Mais prudemment. Il observe, examine

Tous les objets ; et tandis qu’il chemine,

Il voit bientôt un fanal éclairer

La grande tour, et le monstre y rentrer.

Roland se hâte, et tout près de la porte

Va se poser, sentinelle nouveau,

En attendant que la bête ressorte ;

Car il en veut découper un morceau.

Le paladin disposé de la sorte

Entend de là force gémissements :

D’une victime, hélas ! tristes accents.

Poursuis, cruel, s’écriait une dame ;

Déchire-moi, mets mon corps en morceaux :

Je ne ferai jamais cet acte infâme.

Viennent les chiens dévorer mes lambeaux

Puisse mon sang abreuver les corbeaux

Plutôt cent fois que te servir de femme !

Le négromant lui dit : Attends un peu,

Et sur ta peau je vais jouer mon jeu.

Lors il s’élève au fond de la clôture

Clameurs d’effroi de chaque créature.

Roland s’anime, et ce n’est pas en vain.

Tel que Samson au temple philistin,

D’un bras puissant il soulève la porte :

Il entre ; il voit un objet tout divin,

Une beauté tremblante, demi-morte,

Que sur un banc le tyran inhumain

Allait lui-même écorcher de sa main.

Il n’en eut pas le temps. Roland s’élance

De telle ardeur, que le monstre pâlit.

Roland se hâte, et si bien l’étourdit,

Qu’avant qu’il ait repris sa connaissance,

D’un seul revers il lui coupe le cou.

Or écoutez un récit presque fou :

La tête tombe, et le tronc la ramasse

En s’inclinant au lieu de trébucher ;

Puis vers la porte il se met à marcher

Par l’escalier. Ce tour de passe-passe

Au paladin fait ouvrir ses grands yeux :

Il suit pourtant l’affaire tout au mieux.

Le monstre sort de la tour, et s’arrête

Sur le gazon, tenant toujours sa tête

D’où sort alors un siflet haut et clair.

À ce signal il accourt mainte bête,

Tigres, serpents, et tous monstres d’enfer.

Soudain le tronc lance la tête en l’air

À près d’un mille ; et puis il tombe à terre,

Où vont soudain les tigres, les serpents

Le déchirer ensemble à belles dents.

La tête alors s’en revient toute seule.

Et rebondit entr’eux sur le gazon :

Chaque animal la saisit dans la gueule,

Et la renvoye en l’air comme un ballon.

Assez longtemps les monstres la jetèrent

De l’un à l’autre, et puis ils s’arrêtèrent.

Roland est là qui regarde le tout

Les bras croisés, et veut voir jusqu’au bout.

La terre s’ouvre, et lance la fumée,

La flâme avec ; l’air en est infecté.

Pluton, l’air doux plus qu’à l’accoutumée,

Du paladin s’approche avec bonté

Sans son cortège à bon droit redouté.

Sire, dit-il, vous me rendez service,

À moi seigneur du domaine infernal,

Donnant la mort au négromant fatal

Qui de mes droits m’enlevait l’exercice.

À mon tyran je n’osais dire non ;

Il m’appelait par orgueil, par malice ;

Il me changeait en renard, en lion,

En pierre, en plante, au gré de son caprice.

J’avais perdu quasi tous mes sujets,

Car il avait rassemblé dans son île

Pour le servir tous mes esprits follets.

Les animaux de ce trompeur asile,

L’orme, le pin, qui meublent les forêts,

Ce sont démons à corne et farfadets.

La tour entière est de la même sorte ;

Gonds et verrous, et marteau de la porte ;

Et chats et rats, balcon, toit et plancher,

Tout est lutins à ne vous rien cacher :

Voyez combien il en eut à revendre !

Or savez-vous comme il put m’arracher

Tant de pouvoir ? je m’en vais vous l’apprendre.

Ma Proserpine un jour eut le désir

De voir le monde, et vint sur ce rivage.

L’air était frais, elle y prenait plaisir ;

Elle voulut en jouir davantage,

Elle délace un instant son beau sein ;

Et par mégarde un billet de ma main

S’échappe, tombe et reste sur la plage.

Par ce billet écrit sur parchemin,

Et libellé dans la forme légale

Qu’on donne aux brefs de la chambre papale,

Je promettais d’obéir sur le champ,

Quel qu’il put être, à son commandement :

Tant à l’excès l’amour me rendait bête !

Car aux enfers il nous tourne la tête

Tout comme ici. Ma femme en me nommant

Me contraignait à tout, même à mon dam.

Proserpine est moins soigneuse qu’alerte :

Elle courait, sans songer à la perte

Que nous faisions, et ramassait gaiment

De tout côté coquille rouge ou verte ;

Quand par hasard le traître négromant

S’en vint d’Égypte aborder justement

À la même île, et fit la découverte

De mon billet. Il en fut si content,

Connaissant bien sa force et notre allure,

Qu’il sauta d’aise en voyant la capture.

Il me força soudain de le porter

En un clin d’œil où devait s’arrêter

Celle que j’aime. Il la voit, il s’enflamme,

Et sous mes yeux veut profaner ma femme.

En la pressant il s’en fait plus haïr :

Elle résiste et veut rester intacte ;

Mais, en vertu de mon malheureux pacte,

Le scélérat me force d’obéir

Et de forcer ma femme à me trahir.

Il triompha. Je frémissais de rage,

Et je souffrais mille fois davantage

Qu’en mon enfer, où j’ai tant à souffrir.

Ce fut alors, seigneur, qu’une ramure

Vint imprimer la honte sur mon front.

Je la limai pour éviter l’affront ;

Mais mon tyran publia l’aventure ;

Et c’est de là qu’en peinture, en sculpture,

Par tout pays de l’univers connu

Vous me voyez représenté cornu.

Sûr désormais de sa toute-puissance,

Le négromant s’abandonna sans frein

À tout penchant, à tout acte vilain.

Quiconque osait lui faire résistance,

Au même instant, et pour jamais perdu,

Disparaissait sans qu’on en eût nouvelle.

Le monstre est mort, vous l’avez pourfendu ;

Je vous en dois gratitude éternelle.

Ne soyez pas surpris si ce matin

Vous l’avez vu marcher d’un air d’audace

Décapité, tenant sa tête en main :

J’avais fourré dans son corps un lutin

Le plus rusé de tous, le plus tenace ;

Et là de l’âme il occupait la place

Quand votre bras immola le vilain.

Pluton se tait ; la terre tremble et s’ouvre ;

Le ciel pâlit ; l’abime se découvre ;

Pluton y rentre, et les tigres aussi,

Et les serpents, et toute bête impure.

Tout disparaît : arbres, tour et verdure.

Plus de prison : les dames, Dieu merci,

Ont l’honneur sauf et la vie assurée.

Quand le soleil éclaira la contrée,

Et que l’esquif dans la rade mouillé

Vit le pays d’arbres tout dépouillé

En une nuit, on ne sait si l’on veille

Ou si l’on dort : tant chacun s’émerveille !

D’une autre part, les dames vont chantant

Hymnes d’honneur à l’entour de Roland

Qui fait venir au port son équipage,

Faisant signal avec un linge blanc.

La nef arrive, elle aborde au rivage :

On saute à terre ; on presse le moment

D’être informé du succès de l’affaire.

Dès qu’on le sait, on célèbre, on révère

Le paladin vainqueur ; et sur le champ

Patron, soldats, matelots, commandant,

Veulent aller tout droit en Angleterre

Y publier un exploit aussi grand.

Roland resta tout seul avec les belles,

Qui de concert se consacrant à Dieu

Firent serment de demeurer pucelles

Et s’enfermer toutes en un saint lieu.

Roland charmé du pieux sacrifice :

Prenez, dit-il, cette île pour hospice

Où par mes soins vous trouverez dans peu

Tout à votre aise et la messe et l’office.

Auprès du port il trace un édifice,

Avec jardins où seront à foison

Herbages, fruits, fleurs de toute saison :

Fleurs à tresser en bouquet, en guirlande.

Enfin, soigneux que l’enclos se défende

Des malfaiteurs, il veut de toutes parts

L’environner de tours et de remparts.

En ce moment il aborde au rivage

Force vaisseaux, et les flots de la plage

En bouillonnant blanchissent sous le poids :

Toutes les mers en paraissent couvertes.

À cet aspect les dames sont alertes,

Courent au port, et toutes à la fois

Avec transport y trouvant leur patrie

Battent des mains, et chacune s’écrie :

Ils sont Anglais, Écossais, Hybernois !

La larme à l’œil l’une embrasse son père ;

L’autre se jette au cou d’un tendre frère.

L’une se plaît à parler de Roland

Avec amour ; l’autre, du négromant

Dont le héros a su trancher la vie :

Elle avait vu déchirer son amie

Par les serpents, les tigres, les dragons.

D’autres contaient les tourments, l’infamie

Qu’elles craignaient toutes dans leurs prisons.

Joyeusement alors les demoiselles

À leurs parents font connaître leur vœu

De se donner entièrement à Dieu :

Dans un couvent recluses et pucelles

Ayant juré de vivre et de mourir.

Les bonnes gens se sentent attendrir,

Et chacun dit à sa fille, à sa nièce :

Ainsi-soit-il ! vous êtes la maîtresse.

On fait venir soudain maints ouvriers

Maçons, couvreurs, menuisiers, charpentiers,

Gens que toujours assemble une fabrique.

Lors se commence un édifice unique

Dans l’univers. Trente milles de long

Et vingt de large en étaient la mesure.

Voyez un peu si pareille clôture

D’un beau couvent mérite assez le nom.

Mille tendrons prennent avec le voile

Un gros tissu de laine blanc et noir

Pour leur habit, sans un seul brin de toile

Dessus la peau ; mais c’est plaisir de voir

Comme elles sont ainsi fraîches et belles.

Pour leur prieure elles font choix entr’elles

De la plus vieille : elle avait dix-huit ans.

Mais je m’oublie à parler de couvents ;

Et laissant là le fil de notre histoire,

Pour mon malheur je n’ai plus en mémoire

Qu’un certain tas de nièces que chez moi

Ma belle-sœur entassa chaque année :

Matin et soir il leur faut la fournée

De beau pain blanc : il est cher, et ma foi,

Pour peu qu’encor ce petit train-là dure,

Je les envoye ailleurs chercher pâture.

Car, entre nous, à Pistoye à présent,

(Sauf le respect de mes compatriotes)

Nous n’avons pas plus de pièces d’argent

Que nos sculpteurs ne donnent de culottes

À saint Christophe ; et chacun cependant

Veut se carrer et faire le fendant.

On boit, on mange ; et tel dans sa journée

Va perdre au jeu sa rente d’une année.

Ce maudit luxe est partout excessif ;

Nous lui voyons tourner toutes les têtes.

Il n’est endroit si pauvre, si chétif,

Qui ne s’épuise en bombances et fêtes.

Aussi voit-on tout le monde en tout lieu

S’avilissant d’une manière indigne.

Doit-on donner ? on lambine, on rechigne ;

Veut-on avoir ? on y court comme au feu.

Mais c’est bien pis dans une capitale

Où de partout cette peste s’exhale.

Là, plus de saye[27] ; il faut robe et jupon,

Et puis rubans, garnitures, mantilles,

À consommer tout l’avoir des familles,

Pareillement un maître de maison

Mange son bien en chevaux, en calèches.

Ce ne sont pas encor toutes les brèches

Que fait le luxe ; il en est tant et tant

Qu’on ne les peut nombrer. Voyez l’argent

Que l’on façonne en divers ustensiles ;

Non de ceux-là qu’un buffet rend utiles,

Mais de ceux-là destinés seulement

À recevoir crachats et choses viles.

Comptez encor les perles, les rubis

Que chaque femme étale en ses habits.

Nous sommes fous ; et plus folles sont-elles

De mieux aimer être riches que belles.

Mais retournons à l’île du sorcier,

Car je crains peu le luxe de ma femme ;

Et si jamais je suis trop dépensier,

Je n’irai pas, fraudant mon créancier,

Chercher asile et consoler mon âme

De ses remords, auprès d’un bénitier :

J’ai la tonsure, et je puis délier

Du sort malin toute perfide trame.

Quand le couvent fut tout-à-fait fini,

Et de remparts tout autour bien muni,

Le paladin y fit quelque demeure.

De moinerie il n’était pas ami

Par sa nature ; et pourtant à toute heure

Il allait voir les nonnains au parloir,

Les exhortant à remplir leur devoir

De chasteté, d’office et de clôture ;

Puis à la mer il se rend en droiture.

[***]

Laissons-le aller, et passons un moment

Aux bords du Nil où j’ai laissé Climène

Avec Guidon. Là, tandis que la reine

Avec son père allait s’entretenant

Sans qu’on la vît, l’autre allait lutinant

Deçà delà mainte jeune pucelle,

Chatouillant l’une, et pinçant l’autre au bras.

Ces petits jeux n’étaient point bagatelle

Pour la princesse ; elle n’en riait pas.

Il se trouvait à la cour une belle

D’une beauté dont nulle n’approchait :

Climène avait les yeux en sentinelle

Pour observer si Guidon la touchait ;

Et le voilà qui se joue avec elle,

Croyant pourtant garder fidélité.

Lydie était le nom de la donzelle,

Belle à ravir ; et sa grande beauté

C’était sa bouche et son tendre sourire.

L’adolescent qu’un si grand charme attire

Va la toucher, en y posant le doigt

Légèrement. Climène qui le voit

En perd l’esprit, laisse échapper sa pierre,

Qui du balcon royal tombant à terre

Frappe à la tête un écolier malin ;

Il la ramasse et disparait soudain.

Maints curieux vont épluchant le sable

Pour la trouver ; mais, ils mourraient de faim

S’ils attendaient pour s’aller mettre à table

Que la recherche eût une heureuse fin.

La pierre à bas, chacun vit tout à plein

Guidon, Climène, et Richard, et Despine.

Heureusement l’amante de Richard

Gardait encor dans sa poche un bon quart,

Ou peu s’en faut, de la pierre divine

Cassée en deux un beau jour par hasard ;

Il lui fera service tôt ou tard.

Les quatre amants charment Alexandrie

Dès qu’on les voit ; et la tendre Lydie,

Les yeux fixés sur le joli garçon

Qui lui joua maint tour de polisson

Sans être vu, se sent griller dans l’âme.

Le beau Guidon est jeune, et n’est pas froid ;

Il la regarde avec des yeux de flâme.

Climène est fine ; elle s’en aperçoit,

Et dans sa chambre elle s’en va tout droit

Pour endosser à la hâte une armure,

Puis elle adresse une longue écriture

À son amant avec ces tristes mots :

Cruel ! je pars ; je vais pleurer mes maux

Dans les déserts, et terminer ma vie.

Je pars, je vais te délivrer de moi.

Puisque ton cœur fait choix d’une autre amie,

Je ne serais qu’une gêne pour toi.

La lettre mise aux mains d’une suivante,

Climène fuit, et je ne sais par où,

S’en va bien loin courir le guilledou.

Guidon l’apprend ; il gémit, se tourmente :

Car il aimait sa Climène vraiment

De tout son cœur. La cour en un moment

Change de face. On riait tout à l’heure ;

On est en deuil à présent et l’on pleure.

Près de Guidon, Despine et Richardet

Par doux propos raniment le pauvret.

Tous trois ensemble ils chercheront Climène,

La trouveront, et finiront la peine

Qui pour un rien la met tant à la gêne.

Car jalousie a la grande vertu

De tout changer. Trouve-t-elle un fétu ?

Tout aussitôt elle en va faire un chêne.

Le Soudan dit Amen à leur projet,

Et la nuit même ils partent en effet.

[***]

L’adolescent qui possédait la pierre,

La pierre jaune, en était quasi fou.

Auparavant il n’avait pas un sou ;

Mais à présent il se donne carrière :

Adieu l’étude, et sa pierre à la main

Il tente tout, ne tente rien en vain.

Il avait eu de l’amour pour la femme

D’un desservant dans le temple d’Isis :

Ce n’était pas sans raison, car la dame

Avait beautés et grâces de haut prix ;

Mais vainement il la presse, il l’assiège ;

Elle est de glace, il faut lever le siège.

Il la croyait de toute honnêteté,

Tant elle était aux autels assidue :

Au grand jamais elle n’eût accepté

Un bout de fil, un brin d’herbe menue.

Elle disait : Trésors ne me sont rien.

Fleur de vertu, c’était là tout son bien.

Or un beau jour l’écolier imagine

D’aller au lit trouver la pèlerine :

Avec sa pierre il en eut le moyen.

Il entre ; il voit, il trouve la coquine

Faisant assaut avec le dépensier

Du vieux Soudan ; et puis à la sourdine

Le galant sort. L’écolier examine :

Il voit entrer un garçon de cuisine ;

Et celui-ci portait dans un panier

Pour son offrande un demi-bœuf entier.

Que sais-je encor ? ce n’est pas trop la peine

De tout compter. Il en vint la vingtaine,

Et deux de plus, se mettre entre deux draps,

Chacun portant un régal sous le bras.

Dans tout cela le plus plaisant peut-être

Pour l’écolier, et non pas sans raison,

Ce fut de voir les gens de la maison,

Filles, garçons, guetter à la fenêtre

Et dans la cour (voyez la trahison)

Pour avertir, disaient-ils, quand le prêtre

Voudrait rentrer ; car il ferait beau bruit

S’il se doutait à quoi sa chaste couche

Vient de servir. Il arrive ; il se couche ;

Parle d’abord à sa femme, et lui dit

En ricanant : À combien de nos bêtes

As-tu baissé leurs insolentes crêtes

Dans cette nuit ? Je leur en ai ma foi

Si bien donné, dit-elle, que je croi

Qu’il en viendra fort peu la nuit prochaine.

Diable ! dit-il, oh ! c’est affaire à toi,

Conte-moi donc ce que nous vaut l’aubaine.

La femme dit : Le page du soudan

M’a fait présent d’une superbe aigrette ;

Le pourvoyeur m’a donné des poulets ;

Le pannetier, corbeilles de pain frais ;

Le sommelier, vins de bonté parfaite ;

Et l’intendant, garniture complette

Pour me parer ; les autres de l’argent :

Tous ont au mieux fourni leur contingent.

Mais je suis lasse, et déjà je sommeille.

Dors, mon enfant, dors, bonne vache à lait,

Dit le cornard ; j’aurais tout à souhait

Si j’en trouvais encore une pareille.

Lors à son tour il s’endort. L’écolier,

Tout ahuri d’un trait si singulier,

Ne sait pas trop s’il rêve ou bien s’il veille.

Soudain il part ; il va dans un enclos,

Vaste logis de pénitents dévots,

Dévots d’Isis. On les voit par les rues,

Les yeux baissés, pieds nus et têtes nues,

Portant sarreaux grossiers, velus et lourds.

Ils sont nourris de pain sec, d’herbes crues,

Et font la guerre au vin comme aux amours.

Ayez-vous vu la colombe effarée,

Avez-vous vu la génisse égarée,

L’une s’enfuir à l’aspect du faucon,

L’autre trembler au seul cri du lion ?

Tels vous verrez à l’approche des femmes

S’effaroucher ces gens-là. Point de jeux,

Point de plaisirs, point de fêtes pour eux.

On les admire : ils entraînent les âmes,

Prêchant vertu, retraite, austérité.

Dès que le Nil dans son lit arrêté

Refuse aux champs ses ondes nourricières,

Le fier soudan invoque leurs prières ;

Le laboureur aime à les implorer

Contre l’insecte ardent à dévorer

Ses plus beaux grains ; et sauvé d’un naufrage

Le nautonier touche à peine au rivage

Qu’à leur hospice il accourt humblement.

Aux murs sacrés il attache, il suspend

Force lambeaux, débris de sa voilure ;

Puis il expose aux yeux son aventure

Dans un tableau qui peint au haut des airs

Les pénitents venant calmer les mers,

Et du vaisseau recoudre la fracture.

Toute œuvre enfin que fait dans nos couvents

De notre foi la milice cloîtrée,

Là le démon en fait par ses suivants,

Si ce n’est l’acte, au moins la simagrée.

Sans être vu l’écolier se fourra

Chez ces caffards, et vit tant d’infamies

Qu’en conscience il crut se trouver là

Dans un troupeau de verrats et de truies.

Je passe en bref leurs infâmes orgies.

Imaginez que l’abbé chaque nuit,

Entre deux draps couché près d’un novice,

D’une tendron exerce le service.

Avec l’ânesse un autre s’ébaudit :

L’autre se sert du mulet de la quête.

Un autre est ivre ; il a perdu la tête ;

Et sur l’autel de son temple sacré

Se laisse voir indécemment vautré

Comme un vrai porc ronflant dans son ordure.

Un autre joue, et triche sans mesure.

Tel autre au lit tient une créature ;

Et celui-là, c’est le meilleur sujet

Qui soit parmi les gens de Mahomet.

Ils sont pétris ou de haine ou d’envie,

Et tous en proie à folle ambition :

Couvent indigne, ou plutôt horde impie,

Sans mœurs, sans règle et sans religion.

Et cependant la grande Alexandrie

Ne produit pas un esprit assez bon

Pour discerner comment cette canaille

Qu’on prend pour or, n’est que fumier et paille :

Paille et fumier, qui brûleront sans fin

Dans les fourneaux chauffés pour l’hypocrite.

Même en enfer la race en est maudite,

Et c’est pour nous le plus mortel venin.

L’extérieur d’apparence angélique

Sert d’enveloppe à l’âme d’un démon.

Tout en cachette est perverse pratique

Scélératesse, œuvre diabolique.

De telles gens on en trouve à foison

Au temps qui court ; et dans notre Italie

Bien plus encor que dans Alexandrie :

Cœurs gangrenés jusques dans leur milieu,

Gens ne croyant ni peu ni point en Dieu.

Dans le dessein d’attraper quelque proie,

Robe d’honneur, d’écarlate ou de soie,

Aux yeux du monde ils se font petits saints.

Et dans le vrai sont pires qu’assassins.

Sortant de là, l’observateur novice

Entre à la cour, et voit tant de malice

Qu’il ne peut croire en tant voir à la fois.

Cupidité, sottise, ont les emplois ;

La foi, l’honneur, la vertu, la justice,

Sont à l’écart : le sage qui n’a rien

Ronge des os dans son coin comme un chien,

Et l’opulence environne le vice.

Hors de la cour l’écolier va trottant

De tous côtés ; il en voit tout autant,

Et dégoûté de vivre dans l’ordure,

Il veut chercher un air plus pur ailleurs.

Dès qu’au matin les plantes et les fleurs,

Le vert feuillage et la tendre prairie

Ont du soleil les rayons bienfaiteurs,

Sans qu’on le voie il quitte sa patrie.

[***]

Pendant ceci, Climène en soupirant

Court le pays, et rencontre une grotte :

Une beauté s’y traînait, se mourant

De deux grands maux qui n’ont point d’antidote,

Le désespoir et la faim. Un enfant

Tout nouveau-né pendait à sa mamelle.

Mais vainement ; le lait avait tari.

Climène approche, et le cœur attendri

De les voir près d’une fin si cruelle,

Parle à la dame, et lui dit de son mieux

Tout ce qui peut lui rendre l’espérance ;

Bien qu’elle même étant seule en ces lieux

Suffise mal à sa propre défense.

La malheureuse en un morne silence

Fixe la reine avec étonnement ;

Puis elle dit : Ange du firmament,

Si vous venez pour voir ma mort certaine

(Et le ciel sait de quel cœur je l’attends)

Vous la verrez, vous arrivez à temps.

Mon âme est prête ; elle a rompu la chaîne

Qui l’attachait à moi depuis vingt ans :

Elle suivra dans sa fuite prochaine

Le vol heureux de celle de mon fils.

Ah ! résistez de grâce à vos ennuis,

Lui dit Climène en versant maintes larmes.

L’autre reprit : La vie avait des charmes

Pour moi jadis ; je la hais à présent,

Triste jouet d’un astre malfaisant

Qui prend plaisir à ma peine cruelle.

Je n’ai d’espoir qu’en la mort que j’appelle.

Le souvenir du bien qu’on a goûté

Rend, comme on dit, sa perte plus amère,

Et du trépas l’atteinte plus légère ;

Voici l’histoire et le détail complet

De l’incroyable et cruelle détresse

Où m’a plongée une infâme traîtresse

Qui m’a ravi mon époux, et me fait

Mourir victime ici de son forfait.

Je suis d’Espagne, et d’illustre naissance.

De sang royal mes parents sont issus,

Sans être rois ; et je les ai perdus

Aux premiers jours de ma plus tendre enfance.

Mais deux tuteurs, tous deux pleins de vertu,

M’ont prodigué leurs soins, et j’ai vécu

Jusqu’à douze ans sous leur loi tutélaire.

J’avais alors (et je devrais le taire)

Plus de beauté qu’aucune du canton.

Le fils du roi, le prince d’Aragon,

S’étant épris de moi sur mon renom,

Voulut me voir, et, comme étant en chasse,

Adroitement s’en vint à ma maison.

Je n’osais pas le regarder en face ;

Mais mon tuteur fit, comme de raison,

Dans un banquet servi de bonne grâce

Tous les honneurs dus au prince Léon.

Le damoiseau me regardait sans cesse :

Il ne mangea ni ne but ; et le soir

Il fit retraite à son royal manoir.

Là, tourmenté d’amoureuse détresse,

Il fut malade, et bientôt sans espoir.

Le roi, la reine, accablés de tristesse

Sont à la gêne, et font mainte promesse

À qui pourra sauver leur cher enfant

Par médecine, ou par toute autre adresse.

Mais le garçon lui-même se confesse,

Et franchement seul à seul, sans témoin,

Déclare au roi ce dont il a besoin

Pour alléger mal d’amour qui le presse.

J’expirerai, disait-il, devant vous,

Si de Doris je ne deviens l’époux.

Je suis Doris. Le monarque est bon père ;

Au point du jour il vient à mon logis.

À mes tuteurs il raconte l’affaire,

Me demandant pour épouse à son fils,

Et désireux de célébrer la noce.

Le lendemain j’entre dans Sarragoce.

Le peuple entier me fait fête, et je vois

Gens en pleurer de joie en maints endroits.

Flûtes, hautbois, se font entendre ensemble

De tout coté. La foule se rassemble

Pour m’escorter. J’arrive, et j’aperçois

Sur son balcon mon tendre amant lui-même,

Les yeux éteints, l’air défait, le teint blême.

En peu de jours il reprend sa santé,

Et plein d’ardeur à l’épouser m’invite.

Jour fortuné, dont ma mort est la suite,

Quel est le sort que tu m’as apprêté !

Léon m’épouse, et me présente en gage

De sa tendresse, un anneau de grand prix.

Huit ans entiers nous demeurons épris

De même amour, et vivons sans ombrage.

J’étais sa joie ; il était mon espoir.

Le jour, la nuit, le matin et le soir,

Sans nous quitter nous passions notre vie.

Que ne m’a-t-elle alors été ravie !

Pourquoi la Parque a-t-elle conservé

De mes beaux jours le fil trop préservé

Qui tourne encore autour de sa navette ?

Dans l’Élysée heureuse et satisfaite,

Parmi les ris, les amours et les jeux,

De tendres fleurs j’ornerais mes cheveux ;

Mais aujourd’hui par moi-même immolée,

Le noir cyprès ombragera mon front.

Avec Didon je me verrai mêlée

À celles-là qui vengeant leur affront,

Ont de leurs jours osé rompre la trame.

Amour et paix régnaient seuls dans notre ame,

Quand de Grenade arrive un chevalier

Beau, fait au tour, portant noble cimier ;

Et par la main il menait une dame

Belle à ravir, une divinité :

C’était Fernand et sa sœur Émilie.

Je les reçois comme eût fait une amie,

Et tout au mieux l’un et l’autre est fêté.

L’Espagne entière a pleine connaissance

De leur beauté comme de leur naissance ;

Ils avaient tout. Mais quand la dent du ver

À sourdement vicié la partie

Du bâtiment qui soutient l’autre en l’air,

En un instant tout s’abîme et se perd :

Et la fabrique, et quiconque s’y fie.

Le ver rongeur d’amour, c’est jalousie

Qui pénétra dans nos cœurs bien avant.

Léon pâlit si je parle à Fernand :

Je perds l’esprit s’il approche Émilie,

Nous accusant l’un et l’autre à l’envi

De foi trahie et d’amour déloyale.

Naît entre nous colère trop fatale.

Léon me quitte, et menant avec lui

Fort peu des siens, me défend de le suivre.

À la colère, aux soupçons je me livre,

Et d’espions je le fais entourer.

Bientôt, hélas ! ils viennent m’assurer

Qu’à la campagne il fait joyeuse vie

Entre Fernand et sa sœur Émilie.

Le noir venin de jalouse fureur

Ne coule plus goutte à goutte en mon cœur ;

C’est un torrent : comme on voit en automne

À gros bouillons s’épandre la liqueur

Quand la vendange échappe de la tonne.

Au désespoir mon âme s’abandonne,

Et je ne vois dans mon jaloux transport

D’autre secours que celui de la mort,

Si je n’en puis obtenir de personne

Pour regagner tous mes droits à l’amour

De mon époux. Tout aussitôt j’ordonne

Que l’on m’amène une femme de cour,

Vieille matrone et sachant plus d’un tour.

La vieille vient. Je lui demande en grâce

De me trouver avant la fin du jour

Quelque sorcier. Elle fait la grimace,

Joint les deux mains, et me jure cent fois

Qu’elle n’est point de la coupable race

De qui l’enfer aime à suivre les lois.

Je n’ai point vu, dit-elle à basse voix,

De Bénévent le noyer formidable.

Moi je la presse : elle devient traitable ;

Elle m’écoute, et me dit à la fin

Qu’elle connaît femme dont l’art divin

Sait opérer des œuvres sans pareilles :

Forcer la lune à descendre soudain,

Ou le soleil à rebrousser chemin

Avec deux mots ; et par d’autres merveilles

Faire fleurir l’hiver bois et gazons,

Et dans l’été changer l’onde en glaçons ;

Fruit étonnant de ses savantes veilles !

La vieille part, en disant qu’à minuit

Je la verrai m’amenant son amie.

On tient parole ; on vient. On me conduit

Dans un caveau plus d’à moitié détruit,

Où Mélisse est, dit-on, ensevelie :

Cette Mélisse honneur de la magie,

Là sur un pied comme sur un pivot,

Tournant de l’autre en un cercle magique,

Cheveux épars, le maintien frénétique,

L’enchanteresse enfin donne le mot

À ses lutins ; et puis elle me presse

De m’éloigner, voulant me garantir

De quelque effroi que je pourrais sentir.

À son retour elle me dit : Princesse,

Le charme est fait ; vous jouirez bientôt

De votre époux, de toute sa tendresse :

Pluton me l’a promis. Mais il vous faut

Suivre la loi de l’art que je professe.

Je l’envisage alors, et je souris ;

C’était vraiment la vieille qui naguère

M’avait si fort nié son savoir-faire.

Donnez-moi donc, lui dis-je, vos avis,

Je veux les suivre. Il faut, dit la sorcière,

Que vous tiriez du cœur de votre époux

Un peu de sang à garder dans un verre,

Sans quoi le charme est sans effet pour vous.

Je vous apporte une poudre subtile ;

Faites-en prendre une dose à Léon ;

Vous le verrez devenir immobile,

Enseveli dans un sommeil profond.

Prenez alors cette dague acérée

Que je vous laisse ; et, comme je l’ai dit,

Piquez l’endroit que je vous ai prescrit :

Ne craignez rien, l’affaire est assurée.

Elle me donne alors sa courte épée,

Sa poudre avec ; et nous nous retirons

Au point du jour chacune en nos maisons.

J’ai su depuis que la sorcière impie

Avait été nourrice d’Émilie

Et de Léon. Elle voulait, dit-on,

Mettre Émilie au trône d’Aragon

En m’arrachant et l’honneur et la vie.

Elle s’en va trouver mon cher Léon,

Elle lui dit, (voyez quelle coquine !)

Elle lui dit : Seigneur, votre Dorine

Veut votre mort, la veut incessamment,

Pour se donner toute entière à Fernand.

Elle viendra dès aujourd’hui peut-être

Vous faire fête, et vous demander d’être

À table, au lit, tout comme auparavant

Unie à vous en manière aussi tendre.

Elle voudra surtout vous faire prendre

Certaine poudre. Acceptez sur le champ ;

Elle n’a rien du tout de malfaisant.

Fermez les yeux ayant pris le breuvage,

Et paraissez dans un sommeil profond :

Vous la verrez alors comme un démon

S’armer du fer qu’a préparé sa rage :

Éveillez-vous, et montrez du courage.

La vieille part après avoir ourdi

L’horrible trame ; et Léon étourdi

D’un tel complot, y donne sa créance.

Moi, toute entière à mon jaloux tourment,

Le cœur en feu, brûlant d’impatience,

Je crois attendre un siècle, en attendant

L’heure d’avoir deux gouttes de son sang.

Avant la nuit voulant sans plus attendre

Voir mon époux, j’écris un billet tendre

Où je lui dis : Pardonnez si je veux

Contre vos lois me montrer à vos yeux ;

Mais lorsqu’Amour nous retient en sa chaîne,

Maîtres ou rois le combattent en vain.

Quand près de vous malgré vous il m’entraîne,

C’est lui qui règne et m’ouvre le chemin.

Léon paraît agréer ma prière,

Et n’avoir plus rancune ni colère.

En bons amis nous soupons tous les deux :

Il prend ma poudre ; elle comble mes vœux,

Tant son effet est prompt et salutaire.

Mon époux bâille, et nous allons d’accord

Nous mettre au lit, où je vois qu’il s’endort

D’un tel sommeil qu’il semblait une pierre.

Dans une main je prends une lumière,

Le fer dans l’autre ; et mon fatal dessein

S’accomplissait, quand Léon se ranime

Criant au meurtre, et saisissant ma main

Qu’il croit voir prête à consommer le crime.

Au même instant la chambre se remplit

De chevaliers, de pages et de dames

Qui, prévenus de mes perfides trames,

Flambeaux en mains environnent mon lit.

Quand le voleur pris en flagrant délit

Est arrêté saisi de sa capture,

D’un prompt supplice annonce toujours sure ;

Quand même encor (tant la peur l’étourdit !)

Il tient en main l’outil qui lui servit

À crocheter, forcer porte et serrure,

Il reste là, stupéfait, interdit,

Muet, n’osant nier son équipée :

Telle je fus tenant ma courte épée

Dans une main, et dans l’autre un flambeau.

Je ne dis mot : la parole et la vue

Et la couleur me manquent à la fois.

Le roi survient ; il me trouve éperdue.

Sa cour est là ; chacun donne sa voix,

De mon époux me déclare homicide,

Me montre au doigt comme atroce et perfide.

L’ordre du roi veut que d’un voile noir

On m’enveloppe en manière sinistre ;

Puis il dépêche un fidèle ministre

Pour faire mettre en rade dès le soir

Un gros navire ; et puis me considère

La larme à l’œil, en disant : Votre sort,

Femme cruelle, est juste, mais sévère.

Vous ne verrez jamais plus sur la terre

Ce tendre époux dont vous vouliez la mort ;

Ce tendre époux qui vous aimait si fort.

Je veux crier : Seigneur, je suis trahie !

Ma voix s’éteint, je ne saurais parler.

On me saisit ; et ceux qui m’ont saisie

Ne marchent pas, ils paraissent voler.

Je songe alors à terminer ma vie

Par le secours d’un fer ou d’un cordon,

Et ne résiste à cette juste envie

Que par l’horreur d’emporter le renom

D’ingratitude, et meurtre, et trahison.

Droit à la nef aussitôt on m’entraîne :

J’y suis portée, et vois le capitaine

Qui me salue en pleurant sur mon sort.

Léon, dit-il, vous destine la mort :

L’ordre est précis ; mais vous êtes enceinte,

Et votre enfant innocent du forfait,

Du cimeterre évitera l’atteinte.

Aussi le roi m’ordonne en son brevet

De vous tenir sur mer à cet effet

Jusqu’au moment où votre délivrance

À votre enfant aura donné naissance.

Je fonds en pleurs ; je jure par les dieux,

Par ce qu’ils ont de plus saint dans les cieux,

Que loin d’ourdir une trame infernale,

Je n’ai songé dans mon erreur fatale

Qu’à regagner le cœur de mon époux :

De mon époux, l’idole de mon âme

Dans le plus fort de mes transports jaloux.

Le capitaine alors : Hélas ! madame,

On sait trop bien où s’adressaient vos coups.

Car si la vieille, à qui votre imprudence

Avait fait part de l’horrible dessein,

Au bon Léon n’en eût fait confidence,

Sans y faillir vous lui perciez le sein.

Puis mot à mot il conte sans rien taire

Tout ce qu’a dit l’exécrable sorcière.

Ah ! dis-je alors, Rodrigue, (c’est le nom

De ce loyal et fidèle patron)

Que je trébuche aux flâmes éternelles

Si j’ai voulu contre mon cher Léon

Armer d’un fer mes mains trop criminelles.

Je l’avoûrai, j’avais perdu le sens,

Tant me troublait la beauté d’Émilie

Qui me rendait folle de jalousie ;

Et le ciel sait, Rodrigue, si je mens.

À cette vieille alors je me confie :

Elle a tout fait ; seule elle m’a conduit

Où m’attendait le sort qui me poursuit.

Elle leva sans peine tous mes doutes,

On est crédule alors qu’on est jaloux.

Il faut, dit-elle, avoir deux ou trois gouttes

Du sang qui coule au cœur de votre époux,

Tirez ce sang et n’ayez nulle alarme ;

J’en saurai faire un filtre, dont le charme

Ramènera le beau Léon à vous

Et chassera de son cœur Émilie.

À ce récit Rodrigue s’extasie,

Et des deux mains pour cacher son émoi

Couvre son front ; puis il écrit au roi

De point en point tout le vrai de l’affaire.

Mais, n’écoutant que vengeance et colère,

Le roi n’y veut ajouter nulle foi,

Ferme l’oreille, et me croit mensongère.

Il ordonna qu’on mît la voile au vent

Pour m’emmener. Nous partons à l’instant.

Un vent horrible, une tempête affreuse

En peu de jours nous jette sur ce bord :

On m’y descend tremblante et douloureuse.

Le capitaine attendri de mon sort

Me laisse, part, se refuse à ma mort.

Là près de moi, passa par aventure

Un vieux pasteur qui me prit en pitié.

À pas tardifs nous gagnons sa masure ;

Il m’y confie à sa vieille moitié.

J’étais tremblante, et l’instant de ma couche

Était prochain : ma souffrance les touche ;

Les bonnes gens me comblent d’amitié,

En diligence ils me font une couche

De paille fraîche et feuillages choisis.

C’était à point : les douleurs m’avaient prise.

Là, sans quitter mes lugubres habits,

En peu de temps, mais après mainte crise,

Je mets au jour cet enfant malheureux

Qui rend mon sort encor plus rigoureux.

Disant ces mots elle tombe pâmée :

Pâleur de mort se répand sur son teint.

Climène accourt tendrement alarmée,

Baigne d’eau fraîche et ses yeux et son sein.

Des bords du Styx, Climène la rappelle,

La ranimant par si puissants discours

Qu’elle promet de conserver ses jours.

Tandis qu’alors et l’une et l’autre belle

Par confiance ainsi se consolait,

(Car à son tour Climène détaillait

Sa propre peine à peu près aussi forte)

Voici qu’on voit arriver à la porte

Une autre dame en parure d’argent

Et blonds cheveux qu’on croirait d’or luisant.

Deux chevaliers qui lui servent d’escorte

Sont bien armées, et d’un air imposant.

[***]

Ce trio-là me va remettre en selle ;

Car sans mentir je perdais la cervelle,

Moi qui ne sais que joyeuses chansons

Et n’ai souci que de la bagatelle,

De me trouver ne tirant de ma vielle

Rien que soupirs, et que lugubres sons

De désespoir, de terreur, de querelle.

Changeons de corde, et même d’instrument :

Je veux enfin joyeuse ritournelle ;

Et suis trop las d’entendre si souvent

Se lamenter ou l’amante ou l’amant.

Viens, ma Nicette ; apporte deux grands verres

Pleins jusqu’au bord de vin rouge et de blanc ;

Couronne-moi tout à l’heure de lierres,

Et que Bacchus fasse à maître Apollon

Plier bagage avec son violon.

Car j’aime mieux être un âne au Parnasse

Et rire à l’aise avec mes bons amis,

Qu’avoir le los d’Arioste ou du Tasse

Quand dans la tombe un prêtre m’aura mis.

Que me ferait alors la renommée ?

Qui court après, a la tête fêlée.

Mais voyez-vous ces deux flacons de vin

Que ma Nicette apporte à sa rentrée ?

Buvons, amis : il est ma foi divin ;

C’est du nectar. Heureuse la contrée

Qui te produit, vigne chère et sacrée,

Présent du dieu de tes pampres couvert !

Qu’en ses fureurs la grêle te respecte,

Et que le bouc de son haleine infecte

N’atteigne pas tes bourgeons trop à l’air !

Je sens déjà que ton jus me ranime ;

Bacchus m’inspire, et je reprends la rime.

CHANT XII.

Climène et Dorine voient arriver Despine, Richard et Guidon. Ils vont tous au village où les paysans leur chantent de jolies chansons. Arrive un guerrier tout en noir qui, cherchant à mourir, les défie.

Renaud en Espagne rencontre sur le rivage une dame désolée, la reine Elmire, dont le mari a été capturé par la vilaine reine des Amazones. Il le délivre et s’en va.

Rinaldin, Rolandin, et leur épouse, sont jetés par la tempête sur l’île des Farfadets qui leur font misères et illusions méchantes.

 

La vie humaine est une galerie

Où la peinture assemble objets divers.

Là, vous voyez l’image de Marie

Sur son fils mort versant des pleurs amers :

Ici, c’est Job couvert de cicatrices

Et dont la femme aggrave les supplices :

Plus loin, des monts, des terres et des mers,

Phryné, Thaïs et Vénus toutes nues.

De même l’homme offre diverses vues :

Il danse, il pleure ; il se lamente, il rit ;

Blasphémateur ou pénitent contrit ;

Tantôt donnant au pauvre par caprice,

Tantôt volant autrui par avarice ;

Ivre de haine, ou bien ivre d’amour,

Et se tournant de tout sens chaque jour,

Comme à tout vent tourne la girouette.

C’est un état qui souvent ne vaut rien ;

Et d’autres fois il produit quelque bien.

Mais laissons-là cette morale abstraite,

Sans discuter ce qui convient ou non

À l’homme, en tant que doué de raison.

L’homme léger fait-il faute légère

Ou faute grave, en changeant de façon ?

Ce n’est mon fait de percer tel mystère.

[***]

Ce que je veux vous dire en ce moment,

Et qui me plaît à dire promptement,

C’est que je vois et Dorine et Climène

Se ranimer : Dorine qui tantôt

Semblait mourante, et morte ou peu s’en faut.

J’aime à les voir enfin reprendre haleine

En accueillant les deux nobles guerriers,

Et la beauté dont ils sont écuyers.

Vous l’entendez sans que je vous rappelle

Ici leurs noms : c’est Despine et Richard,

Et celui-là dont le moindre regard

Sans y faillir met Climène en cervelle ;

Le beau Guidon. Il implore sa belle,

Sans qu’elle daigne y montrer quelque égard.

Il se prosterne ; il jure qu’en sa vie

Il n’aimera qu’elle, et jamais Lydie.

C’en est assez : elle accorde pardon,

Elle caresse, elle embrasse Guidon,

Et dans ses bras le tient une heure entière.

Or voyez-vous comme elle a le cœur bon !

Mainte autre eut fait la farouche et la fière ;

Et celle-là, prodige de beauté,

N’est que douceur, tendresse, aménité.

Les quatre amants s’occupent de Dorine,

Lui promettant qu’avec l’aide de Dieu

Ils lui rendront sa couronne dans peu.

Elle se voit sauver de sa ruine,

Jouit déjà du bien qui s’avoisine,

Et rendant grâce à ses deux bienfaiteurs

Elle met fin à ses justes douleurs :

Puis de la grotte ils sortent tous ensemble,

Au voisinage ils trouvent un hameau ;

C’était un jour où la joie y rassemble

Mainte fillette à l’entour d’un ormeau :

Elles dansaient au doux son d’un pipeau,

Foulant pieds nus l’herbette encor nouvelle.

Plaisir céleste en leurs yeux étincelle,

Et l’on dirait que Jupin et l’Amour

Viennent s’ébattre au champêtre séjour.

L’éclat du fer, le cliquetis des armes,

Troublent la fête et donnent des alarmes,

Mais, et Despine et Climène et Doris,

Rendent le calme en quittant leurs habits,

Et se couvrant par manière courtoise

D’étoffe propre, et pourtant villageoise.

De fleurs des champs se faisant un chapeau,

Elles se vont mêler aux pastourelles,

Causer gaiment, folâtrer avec elles.

Dorine même au son du chalumeau,

Tenant son fils collé sur ses mamelles,

Suit la cadence avec des grâces telles,

Un mouvement si régulier, si beau,

Qu’à tout le monde elle tourne la tête.

Mais la nuit vient : on termine la fête ;

On se retire. On donne aux étrangers

Logis commode, autant que des bergers

Peuvent l’avoir ; et là chacun s’empresse

Pour leur service ; on y fait ce qu’on peut,

Ne pouvant pas y faire ce qu’on veut.

Les deux guerriers qu’à l’envi l’on caresse

Quittent bientôt haubert, casque et cimier ;

Et puis chacun sans se faire prier

Se met à table, où déjà se prépare

À faire voir qu’elle sait son métier

Une fillette accordant sa guitare.

Vis-à-vis d’elle un jeune villageois,

Le mieux bâti qui soit dans la campagne,

Chante ces vers d’une rustique voix

Qu’avec le luth la bergère accompagne :

« Lise, entends-tu ? L’amour que j’ai pour toi

« N’est vraiment pas naturel, et je croi

« Que c’est l’effet de quelque maléfice ;

« Je ne fais rien, rien qui me réussisse.

« Le croirais-tu ? je ne mets point de sel

« À ma salade, et je prendrais du miel

« Pour du verjus ; et je marche en arrière,

« M’imaginant que je marche en avant.

« Grands yeux ouverts toute la nuit entière

« Sur mon plancher je m’en vais sautillant

« Comme crapauds au bord de la rivière ;

« Et c’est de toi que me vient ma misère,

« Sans mon amour je dormirais fort bien,

« N’ayant souci ni souffrance de rien.

« Je souffrirais pourtant en patience

« Le mal d’amour, cet amour assassin,

« Si j’obtenais de toi quelque indulgence ;

« Mais ton cœur est plus dur que travertin.

« Maudit Amour ! si jamais je t’attrappe,

« N’espère pas que ta vie en réchappe.

« Dans mon grenier je t’attache, ma foi ;

« J’y mets le feu, je me moque de toi.

« Quand il sera consumé, belle Lise,

« Tu quitteras ce dédain, cet orgueil,

« Tourments cruels d’un amant qu’on méprise,

« Qui m’ont déjà presque mis au cercueil.

« Hélas ! que dis-je ? ô ma chère Lisette !

« Je suis un pâtre, Amour un dieu vainqueur,

« Et toi, ma Lise, une beauté parfaite,

« Une beauté qui m’a volé mon cœur.

« Je ne l’ai plus : il est en ta puissance ;

« Tu l’as volé. Moi je n’ai pas le tien,

« Et de l’avoir je n’ai pas l’espérance.

« Ah ! si le vol te paraît un grand bien,

« Prends mes habits, mes troupeaux et mon chien,

« Dépouille-moi si tu veux jusqu’à l’âme ;

« Mais rends mon cœur, Lisette, et sois ma femme ;

« Je te promets que tu n’y perdras rien.

Chapin se tait. La fillette ingénue

Couvre son front avec sa belle main,

En rougissant dessous un petit brin.

Puis elle tousse, et promenant sa vue

De tous côtés, elle entame un refrain

Sur sa guitare, et d’une voix émue

Chante ces mots : « Tu ne sais pas, Chapin,

« Tu ne sais pas le bien que te veut Lise.

« C’était au temps où noircit la cerise,

« Temps où les grains prennent la couleur d’or,

« Que je te vis ; et je t’aimai d’abord.

« II m’en souvient : un bonnet d’écarlate,

« Une peau d’ours, te couvraient ce jour-là.

« Tu me souris en passant ; et voilà

« Que dans mon cœur le mal d’amour éclate.

« Mon seul plaisir, je le dis sans détour,

« C’est quand tu viens en manière discrette

« M’entretenir, Chapin, dans ma chambrette,

« Quand mes parents dorment au chaud du jour.

« Ah ! quel bonheur si je me vois ta femme !

« Plus riche alors que la plus grande dame,

« Je toucherais à la porte du ciel.

« Mais j’ai la peur d’un destin bien cruel.

« Tu vas cueillir des pois avec Jasmine :

« Tu vas chercher ou Françoise ou Sandrine.

« Ne me fais pas, Chapin, un pareil tour ;

« Car je mourrai si je perds ton amour.

Fort bien ! s’écrie au milieu de la bande

Un bon vieillard ; mais la nuit nous commande

D’aller dormir. La fillette obéit ;

Elle se tait, et Climène lui donne

Un bel anneau, valant sans contredit

Cent écus d’or. Despine est aussi bonne ;

Au pastoureau Despine en donne autant.

La joie éclate en toute sa personne ;

Il en est plein comme un ballon de vent.

Dans leur cabane alors les trois princesses

Vont se coucher ; et les deux chevaliers

Dorment dehors sur des pailles épaisses.

Déjà l’Aurore attelant ses coursiers

Orne leur front de mainte fleur nouvelle ;

Ses blonds cheveux voltigent autour d’elle

Au gré des vents ; et l’amoureux Titon

Qui tristement garde seul la maison,

Gémit en vain du départ de la belle.

En ce moment un guerrier se fait voir :

Il est monté sur un beau cheval noir ;

Son casque est noir, et noire son armure ;

Sur sa casaque une biche en peinture

Par les halliers avait l’air de courir

Avec ce mot : La rejoindre ou mourir.

Nymphes, pasteurs, se lèvent en alarmes

À cet aspect ; mais non les chevaliers,

Qui tous deux vont soudain prendre leurs armes,

Seller, brider, chevaucher leurs coursiers.

Mais Guidon sait que gens de son étage

Ont pour principe et pour devoir commun

De ne jamais combattre deux contre un.

De la rencontre il cède l’avantage

À Richardet qui marchait en avant.

Le guerrier noir lui dit en arrivant :

Qui veut mourir, qui n’a pas d’autre envie,

Cherche la mort. Puissé-je la trouver

Sous mille dards d’une foule ennemie !

Mais vous pouvez, baron, aimer la vie ;

Éloignez-vous de moi pour la sauver ;

Trop inégale est ici la partie

Si votre audace au combat me défie,

La gloire seule armera votre bras ;

Et moi je veux, je cherche le trépas.

Mais je le cherche en manière loyale,

Sans avantage, et non dans des combats

Avilissants pour une âme royale.

À ce propos Richard répond d’abord :

Noble guerrier, vous vous montrez de reste

Favorisé de la troupe céleste

Qui vous donna tel mépris de la mort,

Qu’à la chercher vous paraissez vous plaire

Et sur ce point je vais vous satisfaire,

Si grâce à Dieu je suis toujours Richard.

Le guerrier noir ne veut aucun retard.

Avec orgueil il empoigne sa lance,

Piquant des deux ; tandis que d’autre part

Avec fureur le bon Richard s’élance.

Le choc fut tel et si peu mesuré,

Que n’en pouvant soutenir la furie,

Hommes, chevaux, en manière inouïe

Tous quatre à plat tombèrent sur le pré.

En ce moment arrivent les trois belles :

Cet accident les fit rire à pâmer.

Richard le voit, et de fureurs nouvelles

À cette vue il se sent enflammer.

Au guerrier noir il porte en sa colère

Un tel revers, qu’il le couche par terre :

À toute force il prétend l’assommer.

Le guerrier noir avait déjà la tête

Toute étourdie après cette tempête,

Et n’y voyait pas plus clair qu’en un four :

Il ne savait s’il faisait nuit ou jour ;

Il paraissait presque mort, et Climène

Dit à Richard : Laissez donc qu’il reprenne

Sa connaissance et respire un moment.

Sitôt qu’on a délacé sa visière

Il se ranime, et dans le même instant

Vive allégresse à l’entour se répand :

Plus contre lui ni combat ni colère ;

Et sa rencontre est une avant-courière

De paix, d’amour et de contentement.

Vous voudriez son nom ; mais une affaire

M’appelle ailleurs, et j’y cours promptement.

[***]

Je vois d’ici sur la rive espagnole

Un paladin qu’il faut que je console :

C’est le héros seigneur de Montauban,

Qui de la main me fait signe, et m’ordonne

De vous parler de lui seul à présent ;

Et sans mentir je dois à sa personne

Ma voix, ma peine, et mon temps et mon cœur,

Ou je perdrais renom d’homme d’honneur.

Renaud avait pris terre au voisinage

De la Corogne, et c’était justement

Quand le soleil est près de son couchant.

Renaud n’ayant aucun besoin d’ombrage,

Faisait chemin tout le long de la plage

Ou se brisait le fougueux élément.

Un bruit soudain tout-à-coup le surprend :

Bruit d’une voix qui semblait être proche.

Lors il s’arrête, et parmi mainte roche

Il entrevoit de loin une clarté.

À pas de loup il avance, il approche,

Et voit bientôt une jeune beauté

Qui toute en pleurs sur le sable étendue,

Échevelée, égarée, éperdue,

Disait ces mots en regardant les cieux ;

Maître puissant des hommes et des dieux,

Rends-moi l’époux si fidèle et si tendre

Que j’ai perdu sur ce funeste bord.

Ton équité te dit de me le rendre ;

À ton refus je me donne la mort.

C’est, je le sais, un coupable transport ;

Mais quand le mal passe toute mesure,

Qui peut garder sa raison saine et pure

Et modérer son juste désespoir ?

À ses côtés deux jeunes demoiselles

Menaient tel deuil qu’on ne pouvait les voir

Sans s’attendrir. Soudain au milieu d’elles

Renaud paraît, s’enquiert de leur émoi ;

Et son aspect redouble leur effroi.

Puis toutes deux essuyant leurs prunelles,

Pensent d’accord que l’appui d’un soldat

Vient à propos dans leur piteux état.

Courtoisement elles viennent lui dire :

Vous voyez là, seigneur, la reine Elmire

Qui de Léon est l’amour et l’honneur.

Elle a joui du plus parfait bonheur :

C’est d’aujourd’hui qu’elle connaît l’empire

De la douleur. Elle avait pour époux

Un cavalier le plus charmant de tous.

Ils s’aimaient tant, qu’amour de tourterelle

N’était que glace auprès de leur amour.

Un seul quart d’heure, un seul instant du jour

Ne vit jamais naître entre eux de querelle,

Et dans l’olympe on ne verra jamais

Accord pareil de concorde et de paix.

Depuis un mois nous étions en voyage

Pour la Galice en saint pèlerinage :

Nous cheminions sans soupçon ce matin :

Nous regardions la mer, le paysage,

Les bois, les fruits, les poissons, le rivage,

Quand nous voyons venir un petit nain

Fort bien monté sur un joli roussin.

Il nous salue, il nous fait politesse :

Il nous aborde, et dit que sa maîtresse

Depuis deux jours chez elle nous attend

Dans son palais près du bois ; ajoutant

Que sans cela dans toute la contrée

Nous n’aurions pas de retraite assurée.

Venez, dit-il. Puis il marche devant,

Nous le suivons ; nous quittons notre route,

Et nous entrons au bois sans aucun doute.

Nous ne trouvons en place de palais,

Qu’un petit puits ou le nain nous arrête.

Vos yeux, dit-il, ne sont pas satisfaits ;

Mais descendez : ce puits couvre le faîte

D’un louvre[28] auguste et d’un rare dessin.

Le nain descend ; il me prend par la main,

Et je le suis. Alphonse notre sire,

S’apercevant que sa femme soupire,

Dit en riant : Par ma foi, c’est ici

Que le renard ou tombe ou se retire :

Puis, avec grâce encourageant Elmire,

Descend lui-même et l’entraîne après lui.

Nous descendons, et nous trouvons à terre

L’air le plus pur, la plus douce lumière.

Ne croyez pas que fée ou négromant

Ait fait ceci par art d’enchantement :

Du souterrain l’extrémité percée

Offre une issue, et vous pourrez la voir,

Soit par dehors, soit par dedans, ce soir,

Si par pitié vous avez la pensée

De déployer pour nous votre pouvoir.

Nous revoyons le jour et la campagne

Par ce pertuis au fond de la montagne.

Elle est à pic, et s’élève si haut

Qu’à son sommet un aigle à tire d’aile

N’atteindrait pas ; et l’on trouve bientôt

Au pied du mont une cité nouvelle.

Ses citoyens sont de vils crapuleux,

Ne sachant pas se gouverner entre eux ;

Aussi la femme y tient l’homme en tutelle ;

Les hommes sont chez eux comme en prison.

Si quelque affaire au dehors les appelle,

Ils sont toujours suivis d’une femelle.

Mais quand ils sont rentrés à la maison,

Femmes alors viennent par courtoisie

Les visiter et faire leur partie,

À la première, au quadrille, au piquet,

À la triomphe, au taroc, au tresset.

Les cavaliers chez nous servent les dames :

Les hommes, là, sont servis par les femmes

À qui mieux mieux ; chacune y met du sien,

Et ces messieurs s’en trouvent assez bien.

Mais traite-t-on la plus petite affaire,

Publique ou non ? ils sont comptés pour rien ;

Bref en tout point, hormis le don de plaire,

Les hommes là sont les femmes d’ici.

Malheur à nous s’il en était ainsi

Dans nos pays, et que dans nos chambrettes

Où nous avons livres à compulser,

À tout moment ou femmes ou fillettes

Quand il leur plaît vinssent nous caresser !

De toute église on fermerait la porte

Pour tout ce temps difficile à passer

Où la jeunesse au plaisir nous exhorte.

Certaine vieille est la dame du lieu :

Méchante vieille et vilaine bagasse,

Qui ne connaît pudeur ni point ni peu,

Prostituant son impure carcasse

À tous ses gens. Et puis elle a son nain

Que par le monde elle envoie à la chasse

Des étrangers ; et le petit coquin

Les lui conduit par ce grand souterrain.

En abordant la cité des femelles,

Voici venir un millier de donzelles

Toutes portant l’armure et le harnois

À la moresque, et toutes assez belles,

Qui d’un air brusque, et cependant courtois,

Nous font accueil, demandent des nouvelles

De notre monde, et s’informent à tous

Si nous portons guerre ou paix avec nous.

Nous répondons en manière polie,

Et tout de suite on nous mène au palais.

Où dans les cours symphonistes parfaits

Formaient entre eux si charmante harmonie

Qu’on la croirait une œuvre de magie,

Puis un chanteur, paraissant au balcon,

S’adresse à nous avec cette chanson :

 

Hôtes nouveaux que Fortune seconde,

De Jupiter vous êtes bien chéris

Puisqu’il vous fait aborder un pays

Sans parangon dans le reste du monde.

 

Jamais ici d’ennui ni de tristesse,

Jamais chez nous de rixe ni d’humeur :

On voit partout la trace du bonheur ;

Ce n’est que jeux, que paix et qu’allégresse.

 

Ici la mort ne cause point d’alarmes ;

Nous la cherchons dans l’excès des plaisirs :

Point de regrets, de craintes, de soupirs,

Qui sont ailleurs ses plus puissantes armes.

 

La vie entière ici n’est qu’une ivresse ;

C’est un tissu des plaisirs les plus doux :

Dans nos beaux jours nous les épuisons tous,

Mais il en reste encore à la vieillesse.

 

Le musicien continuait sa pièce ;

La reine vient, et l’orchestre se tait.

Nous la voyons, et nous voyons qu’elle est

Tant soit peu louche et tout-à-fait bossue,

Boiteuse aussi, courte, noire et ventrue ;

Barbe au menton comme un vieux capucin,

Le sein ridé plat comme un parchemin,

La face large et la tête pointue.

Mais en revanche, élégamment vêtue

D’un tabis[29] blanc bordé de gris de lin,

Elle se quarre un bouquet à la main.

Riant, jasant, faisant la belle dame.

Alphonse est sage, et voyant que sa femme

À cet aspect allait rire aux éclats,

Fort à propos il lui pousse le bras.

Elle se tait, et fait la révérence

Courtoisement ; mais la reine en démence

Ne répond rien, s’amourachant déjà

Du bel Alphonse, et puis elle s’en va

D’aussi grand train que le trait qu’on décoche,

Bien que bossue, éreintée et bancroche.

Nous admirons ce départ si subit,

Et nous jugeons qu’elle a perdu l’esprit.

Un page vient, qui poliment annonce

Que sur le champ la reine appelle Alphonse.

Vous, nous dit-il, attendez-nous ici.

Nous demeurons avec le cœur transi,

En attendant qu’Alphonse reparaisse.

Il ne vient point, et pourtant le temps presse.

Je m’en informe à gens de tous états,

Mais vainement : on ne me répond pas,

La nuit nous prend au palais, et nous laisse

De notre Alphonse ignorant le destin.

Nous attendons, et nous voyons enfin

Venir à nous troupes assez nombreuses

Au son du cor : tous gens de bonne humeur

Qui nous font fête, et nous trouvent heureuses

D’avoir un roi qui pour son grand bonheur

Est amené chez eux par douce erreur,

Plaît à leur reine, et sert à son usage.

Nous hésitions à leur ajouter foi,

Ne croyant pas qu’un si vilain visage

Nous menaçât d’un semblable dommage,

Et nous étions pâlissantes d’effroi.

Elmire alors (c’est cette infortunée

Que vous voyez aux portes de la mort)

Elmire court, et comme forcenée,

Des pieds, des mains, elle fait tel effort

Que chez la reine elle s’ouvre un passage ;

Puis revenant à nos armes d’usage,

Pleurs et soupirs, elle implore avec nous

Ce monstre affreux qui retient son époux.

La reine vient ; on nous laisse avec elle ;

Puis sans tarder un bataillon femelle

Vient nous saisir, et comble nos ennuis,

Nous éloignant du palais avec rage,

Nous entraînant au souterrain passage,

Et nous forçant à remonter le puits,

Pour nous laisser seules sur ce rivage

Où nous voulons vivre ensemble et mourir.

Car, s’il nous faut ne plus revoir Alphonse,

Peu nous importe où nous devons périr.

Renaud sourit, et leur dit pour réponse :

Je m’attendais à combattre en ce lieu

Ours et lions, ou tigres et panthères ;

Mais, selon vous, je n’y trouverai guères

Que du bétail qui me fera beau jeu.

Rassurez-vous, belles aventurières ;

Vous reverrez votre Alphonse dans peu.

Je laisse ici mon épée et ma lance

Sur votre dire, et je ne veux en main

Qu’une houssine à chatouiller la panse

Et ses entours, à l’infâme catin

Qui vous a mis en si cruelle transe.

Mais le temps passe, et parler ne vaut rien

Au lieu d’agir. Il dit, et le chrétien

Joyeusement vers la forêt s’avance.

Bientôt après il rencontra le nain

Sur son bidet ; et le petit coquin

Au fond du puits le pressa de descendre,

Pour s’y terrer en guise de lapin.

Renaud n’avait garde de s’en défendre,

Le nain le guide ; et le bon paladin

Courbant la tête arrive au souterrain,

Puis à la plaine ; et de là vers la ville

Il va marchant d’un pas lent et tranquille.

Près de la porte il trouve en arrivant

Un corps-de-garde, où guerrières femelles

Faisaient le guet au nombre de deux cent,

Renaud sourit quand il voit les donzelles

Qui le voulaient arrêter prisonnier.

C’est leur consigne, et l’on ignore entre elles

Comme est terrible un si vaillant guerrier.

Renaud s’en joue ; il les prend à son aise

Par le menton, les caresse et les baise.

Leur nombre augmente, et dans un tour de main

Six mille au moins abaissant la visière,

Forment un cercle autour du paladin

Pour l’enchaîner et le mettre en fourrière ;

Elles avaient cordes à ce dessein.

Renaud leur dit en riant : Prenez garde ;

Pour peu qu’au nez me monte la moutarde.

C’est fait de vous, mesdames, sur mon Dieu.

Musane alors, (c’est la reine du lieu)

L’épée en main vient présider l’affaire,

Criant bien haut : Prenez ce téméraire,

Et qu’à ma tour il soit mis prisonnier.

Renaud, à qui le jeu cessait de plaire,

Voit près de lui par hasard un coursier,

Saute dessus en leste cavalier,

Et s’escrimant de sa verte houssine,

Frappe le dos, la tête ou la poitrine

À celle-ci, celle-là, sans quartier.

Il se fait jour à force de taloches

Ou de souflets qu’il détache aux plus proches,

Et tout s’enfuit. Ainsi l’émerillon

Sait attraper maint et maint oisillon ;

Mais le fin merle échappe par la fuite.

Renaud trouva Musane en son chemin,

Et la voyant si laide et décrépite,

Pour l’assommer levait déjà la main.

On lui cria : C’est la reine ! Il hésite ;

Puis la prenant, l’enlevant par le crin :

Femme, dit-il, ou furie, ou tigresse,

Qui que tu sois, rends-moi le paladin

Qu’hier au soir par manœuvre traîtresse

Tu sus ravir à sa tendre maîtresse ;

Ou je m’en vais te lancer par les airs

Au haut des monts et par-delà les mers.

Dans sa frayeur la vieille abominable

D’une eau de rose inonde alors le sable,

L’effroi déforme encor ses vilains traits :

Démons d’enfer ne sont pas aussi laids.

Puis elle dit en reprenant courage :

Aux lois d’amour nous sommes tous sujets ;

Il nous atteint sous les glaces de l’âge.

Le jeune Alphonse ici par sa beauté

À su m’ôter raison et liberté :

Si je le perds, je perds aussi la vie.

Quoi ! dit Renaud, tu veux, vieille momie,

Toi qui n’as l’air que d’un cochon rôti,

Faire l’amour, et ravir un mari

À sa moitié, tendre, jeune et jolie !

Dis-moi la tour qui tient sous ses verroux

Ce cavalier, sans quoi je t’écartelle.

Lors il la prend, et sens-dessus-dessous

L’élève en l’air. Sa jupe de dentelle

Couvre sa tête, et laisse voir en plein

Ce qui demande et rabot et couture ;

Tant d’une part boursoufle le terrain,

Et d’autre part ce n’est que déchirure.

Musane alors se tortille en serpent,

Crie au secours ; mais personne n’entend.

Vaincue enfin par le mal et la honte,

À rendre Alphonse elle cède en pleurant.

C’en est assez, Renaud est de bon compte ;

Il la retourne et la remet sur pié.

Ils vont ensemble à la tour ; on amène

Le prince Alphonse, et l’amoureuse reine

En le voyant se meurt plus d’à moitié.

Elle perdit tout-à-fait connaissance

À son départ ; et lui d’un air d’horreur

La regardait, en avait mal au cœur,

Puis il lui dit : Le baume de l’absence

C’est un portrait ; et je voudrais le tien.

Il le lui dit ; elle n’en entend rien,

Tant l’étourdit l’excès de sa souffrance.

Sans s’arrêter l’Espagnol et Renaud

Vont contre-mont ; et quand ils sont en haut,

Renaud prenant un grand quartier de pierre

Bouche le puits, ce cloaque infernal,

Opprobre vil de la nature entière.

Puis vers la mer ils vont d’un pas égal,

Cherchant des yeux l’objet qui les attire,

Et nulle part ne rencontrent Elmire.

Au même endroit où la veille tous deux

L’avaient laissée, ils trouvent des cheveux

Épars à terre, et pour plus de détresse

Le voile blanc que portait la princesse,

Renaud lui-même en a le cœur transi,

Tout fier qu’il est ; mais dans sa contenance

Et dans son air ne montre aucun souci.

Alphonse est là presque sans connaissance,

Sans mouvement, comme un marbre ; et ses yeux

De pleurs amers devenus deux fontaines,

Languissamment se tournent vers les plaines,

Les monts, les bois, les rochers de ces lieux.

Mais le Français comme un bon chien de chasse

Quêtait partout, observait toute trace,

Cherchant Elmire. Enfin il la trouva.

Venez, venez, cria-t-il ; la voilà.

Si par hasard autour de sa cachette

L’avare a vu roder un étranger,

S’il s’aperçoit qu’on vient de déranger

Le sable fin qui couvrait sa cassette,

Il en enrage, il voudrait être mort ;

Mais sous la main sent-il son cher trésor,

Il pâme d’aise et tombe sur son or.

Tel l’Espagnol naguère était en proie

Au désespoir ; il succombe à sa joie ;

Il tombe à terre. Elmire en fait autant.

Le bon Renaud s’appitoye et soupire,

Tout attendri d’un amour si parfait.

Puis, s’adressant aux suivantes d’Elmire :

Je vais partir, leur dit-il, c’en est fait ;

Saluez-moi madame, et votre sire.

Laissons Renaud poursuivant son chemin,

Et les amants dans leur tendre délire.

Allons revoir l’aimable Rolandin,

Et son cousin le gentil Rinaldin,

Qui me sont chers plus que je ne puis dire :

Le dieu Bacchus, à ne vous rien celer,

A moins d’attrait pour sa vigne chérie

Et le nectar qu’il en fait découler.

Quand je les vois, quand j’en entends parler,

Tout aussitôt j’en ai l’âme ravie.

[***]

Il vous souvient que les deux jeunes gens

Sont embarqués avec leurs deux amantes,

Voulant revoir en France leurs parents.

Les premiers jours furent choses charmantes ;

Mais vous savez qu’à la mer les tourmentes

Viennent soudain, comme en terre les fleurs

Ou champignons ; et les navigateurs

Eurent bientôt un ouragan du diable,

Qui les berçant en manière effroyable,

Brisa la barque avec tous ses engins.

Ils n’avaient là ni tritons ni dauphins

Pour les conduire à bord, et les nuées

N’apportaient point de secourables fées.

Mais ils avaient planches et madriers

Qui porteront dames et cavaliers

Sans y faillir dans quelque sûr asile.

Ils sont bientôt dans une petite île

Belle à ravir : aussi la nommait-on

La Merveilleuse. On voyait son rivage

Toujours paré des fleurs de la saison ;

Un clair ruisseau circulait dans l’herbage,

Et l’arrosait si bien, que le gazon

Sous un ciel pur sans pluie et sans nuage

Était toujours fleuri, vert et fécond.

Cette île-là, suivant un dire antique,

Sert de demeure à certains farfadets

Qui par malice et prestige magique

Tournent la tête à qui tombe en leurs rets.

Ils tireront les draps de votre couche,

Vous paraîtront tantôt bête farouche,

Ours et lion, tantôt chats et baudets,

Filles, garçons ; enfin quiconque touche

À cette rive, ils en font leurs jouets.

Ils ne font point de mal ; et souvent même

Ils font du bien, enseignent des trésors,

Et donneront à des gueux un système

Pour devenir grands seigneurs sans efforts.

C’était donc là que sauvés du naufrage

Sur les débris de leur barque en éclats,

Nos quatre amants bien baignés et bien las

S’allaient roulant au soleil sur la plage

Comme serpents ; et puis, s’étant séchés,

Ils sont frappés de voir une fabrique

D’un goût si pur qu’elle semble angélique.

Nous serions là tous quatre bien nichés,

Dit Rolandin, si c’était un hospice.

Bonne cuisine y serait bien mon fait ;

Car la tourmente est un fier exercice :

Je meurs de faim et mangerais tout net,

Si je l’avais, un dogue, un vieux baudet.

Lors Rinaldin se mettant à sourire :

Tu sens la faim ? dit-il ; je la vois, moi,

La laide bête ! elle est bien par ma foi

Ce que le ciel a pu créer de pire.

Rien qu’à la voir je tremble tout d’abord ;

J’aimerais mieux m’attaquer à la mort

Qu’à celle-là, vil fléau des canailles,

Qui me dessèche et ronge les entrailles.

Sommes-nous fous, s’écria Rolandin,

De rester là, tandis qu’au lieu voisin

Nous trouverions chaude et bonne cuisine ?

Si le patron n’est pas un Florentin,

Il nous fera chère de bonne mine.

Sur ce propos ils vont droit au palais,

Cherchant partout une porte d’entrée

Sans en trouver. Ils entendaient de près

S’évaltonner[30] gens qui faisaient curée[31],

Buvant gaîment, se portant des santés,

Et puis mangeant fritures et pâtés

Dont les cousins avalent la fumée.

Ouvrez-nous donc, crièrent-ils bien haut ;

Mais on est sourd, et l’on demeure à table.

En attendant, les Français n’ont pas chaud

Dans le dehors, et se donnent au diable.

À tour de bras ils lancent maint caillou

De gros calibre, à travers le vitrage.

Lors du palais s’échappe un loup-garou,

Monstre qui prend les dames sur son cou,

Et court avec, arpentant le rivage

Si lestement que les braves gardiens

Des deux beautés, ne le suivent qu’à peine,

Criant : Arrête ! arrête ! à perdre haleine.

Quand le renard est pressé par les chiens,

Et qu’il entend la meute qui l’approche,

Il use alors d’un tour que sans reproche

On ne peut dire, et que je dis pourtant.

De sa carcasse il fait sortir un vent

Dont la vapeur infecte et meurtrière

Fait reculer la meute toute entière :

Même moyen servit au farfadet.

Par même odeur il arrêta tout net

Les deux cousins, qui trébuchent à terre

Perdant le sens. Puis quand ils l’ont repris,

Imaginez combien ils sont surpris.

L’un fixe l’autre, en disant : Camarade,

Nous voilà bas par une pétarade.

Chacun croit voir, pour comble de malheur,

Sa tendre épouse au fond de quelque cache

Où, dépeçant ses chairs avec fureur,

Le monstre affreux s’en graisse la moustache.

À ce penser les malheureux amants,

Poussant au ciel des cris de Mélusine,

Aimeraient mieux sur des brasiers ardents

Être étendus au coin d’une cuisine.

Alors de loin perce une triste voix

Si faiblement qu’elle s’entend à peine.

Rinaldin court ; il croit que c’est sa reine :

Jugez s’il court ; il la croit aux abois.

Brûlant d’amour, de courage et de zèle,

Il court, il vole où cette voix l’appelle,

Et ne cherchant ni chemin ni sentiers,

Se précipite à travers les halliers.

D’une autre part, Rolandin en délire

Voit une femme aux bras d’un vieux satire,

À moitié nue et les cheveux épars.

Il part, s’élance, et semblable au dieu Mars,

Frappe à grands coups de sa terrible épée

Sur le satire. Il ne s’épargnait pas

À mettre en jeu tout l’effort de son bras ;

Car il croyait combattre pour Argée.

Mais au moment qu’il la voit dégagée,

Et sous ses coups le satire abattu,

Ce vaste corps n’est plus rien qu’un fétu ;

Et l’autre corps n’est plus qu’une momie,

Un avorton. Rolandin s’extasie

Comme un enfant, et vainement rêvait

Sans rien comprendre à cette œuvre inouïe.

Au même instant Rinaldin arrivait

Au pied du mont d’où sort la voix plaintive.

C’est là qu’il trouve une source d’eau vive,

Un arbre auprès ; et sur cet arbre-là

Il voit en croix deux femmes attachées,

Diversement sur le tronc accrochées ;

Car une seule est en face ; et voilà

Qu’à Rinaldin plaintive elle s’adresse,

Disant : Ingrat ! tu trahis ta maîtresse !

Corèse expire, et tu vois son trépas

Sans t’émouvoir ! Non, non, ma douce amie,

S’écria-t-il. Il frappe avec furie

Sur le grand arbre, et court tendant les bras

À sa Corèse : il la joint, il la touche,

Avec transport presse déjà sa bouche ;

Quand tout-à-coup pour le mieux tourmenter

Tout l’arbre entier vient à pirouetter.

Étroitement il serre alors sa belle,

Suit son destin, pirouette avec elle.

L’arbre est alors du plus vif incarnat :

Sa feuille blanche et ses branches touffues

Ont du saphir la couleur et l’éclat.

En même temps les dames sont perdues ;

Car l’une et l’autre est changée à l’instant

En un beau cygne au plumage d’argent

Qui prend son vol, et va sur un étang

Faire l’essai de son tendre ramage.

L’arbre n’a plus ses feuilles : les follets

En font autant de gentils oiselets,

Deçà, delà voltigeant sur la plage.

La tige tombe, et se change en serpent

Qui sur le mont fuit et sifle en rampant.

Les deux cousins dans un cruel mal-aise,

Par la forêt erraient tout ahuris,

Tandis qu’ailleurs Argée avec Corèse

La larme à l’œil cherchaient leurs doux amis.

En arrivant au bord d’une prairie,

Elles verront les corps de leurs maris

Ensanglantés, sans mouvement, sans vie.

Et quelle horreur saisira leurs esprits

À cet aspect, qui pourra vous le dire ?

L’une en tremblant s’arrache les cheveux,

L’autre se bat le sein, se le déchire,

Puis à l’envi saisissant toutes deux

De leurs amants les terribles épées

Pour se percer, elles y sont trompées ;

Dès qu’elles ont cimeterres en main,

Ce sont deux fleurs : un lilas, un jasmin.

Mais croirez-vous ce que je vais vous dire ?

Les deux corps morts deviennent un ruisseau ;

Et comme on voit se fondre au feu la cire,

On les voit fondre et se résoudre en eau.

Corèse, Argée, en souffrent davantage,

Perdant alors et perdant pour jamais

L’aspect chéri de ces corps, de ces traits

Dont la mort même avait laissé l’image.

Prenant enfin quelque peu de courage,

Dans la fontaine elles veulent entrer

Pour s’y baigner, et s’y désaltérer

Avec cette eau qu’elles ont vu naguère

En forme humaine, et pour elles si chère.

Tout aussitôt robe, jupe et jupon,

Chemise, bas, tout est sur le gazon ;

Et les beautés sans crainte d’être vues,

Dans le canal se plongent toutes nues.

Elles allaient à l’envi s’ébattant

Parmi les flots de cette onde amoureuse,

Quand tout-à-coup une troupe nombreuse

De cavaliers, de dames, les surprend.

Comment s’enfuir ? la pudeur le défend.

À troubler l’eau les deux belles s’attachent ;

Mais jusqu’au fond tout en est transparent.

De leurs cheveux les pauvrettes se cachent.

Deux cavaliers sans égard ni respect

Entrent dans l’eau, vont assaillir les dames ;

Mais à l’instant fontaine, hommes et femmes,

Tout disparaît ; le canal est à sec.

La neige alors tombe en telle abondance,

Qu’on n’y voyait pas plus clair qu’en un four ;

Mais aussitôt l’horizon recommence

À s’épurer, et l’on revoit le jour.

Lorsque l’Autan chasse au loin les nuages,

Les dispersant au hasard dans les airs,

De mille objets ou nouveaux ou divers

Nous y trouvons tour à tour les images :

C’est un navire, un cyprès, un géant ;

Et c’est ainsi que de l’être au néant,

Avec effroi les malheureuses reines

Voyent passer mille changeantes scènes.

Chacune alors commence à soupçonner

Qu’en ce canton pouvaient bien séjourner

Esprits follets, diablotins et sorcières,

Vexant le monde en diverses manières,

Selon qu’ils sont ou plus ou moins méchants,

Et quelquefois tournant la tête aux gens.

Sur cette idée, elles ont espérance

Que leurs époux, peut-être encor vivants,

Sont seulement comme elles en souffrance

Sous le pouvoir des esprits malfaisants.

J’abuserais de votre complaisance

En vous contant à présent tous les tours

Que leur joua l’enfer pendant sept jours :

Je vous dirai plutôt leur délivrance.

Mais Garbolin ferait bien le pari

De vous donner, mesdames, une paire

De beaux gants blancs, si vous deviniez qui

Sut débrouiller cet infernal mystère.

Vous souvient-il de frère Ferragus

Qui sort du bois sa blessure guérie,

En promettant à la vierge, à Jésus,

D’aller tout droit et de finir sa vie

Dans sa cellule, et de ne songer plus

À la beauté qui le mit en folie ?

Il partit donc avec ses bons amis,

Les deux géants qu’il avait convertis ;

Et c’est à lui que Dieu gardait la gloire

De purger l’île en chassant les lutins.

Au lieu d’aller à pied par les chemins,

Il prit la mer à ce que dit l’histoire,

Et fut battu d’un terrible ouragan

Qui sous les flots l’allait envoyer boire.

S’il se tira d’un péril aussi grand,

Ce fut, dit-on, un miracle notoire.

Le saint hermite, avec ses deux géants

De male-faim tous deux presque mourants,

Met pied à terre, échappé du naufrage,

À cette rive où l’enfer fait tapage.

Ils arrivaient des pays du ponent ;

Un autre esquif arrive du levant.

[***]

Mais il convient qu’ici je me repose ;

Car je dois être alerte et vigilant

Au chant qui suit : vous y trouverez chose

Qui vous plaira, je parie, à tel point

Que quand viendra le moment de sa pause,

Vous voudriez qu’il ne s’arrêtât point.

CHANT XIII.

Sur l’île des Farfadets arrivent l’Ermite et ses géants devenus prêtres, et d’un côté Richardet, Guidon et leurs dames, de l’autre Renaud et Roland. Après de vains combats contre les enchantements, l’Ermite exorcise l’île mais, voyant Despine, il la prend pour un Farfadet venu le tenter, cède à la tentation et doit être retenu de force par ses géants. On se reconnaît, on se pardonne, on chasse les diables. Mais passent les rois amoureux de Despine, dont Sarpédon de Nubie qui l’enlève.

Le Scric, vaincu, et désolé d’avoir perdu sa fille Despine, et sous le nom de chevalier des pleurs part à sa recherche. Il est accueilli par de joyeux pêcheurs.

 

S’émerveiller est œuvre d’ignorance.

Celui qui sait comme les choses vont,

N’est stupéfait par aucune apparence,

S’il n’y voit rien qui choque la raison,

Ou s’il n’y voit un prodige sensible.

Si quelque fait a l’air d’être impossible,

Il n’ira pas, méprisant tous récits,

Mordre sa lèvre ou froncer les sourcils.

Qui n’aurait vu l’océan de sa vie,

Qui n’aurait vu fontaine ni ruisseau,

Vous le feriez tourner à la folie

En lui disant ce que c’est que de l’eau ;

Par qui, comment on la trouve habitée ;

Comment encor sur une nef portée

Il s’y soutient une charge de plomb,

Tandis qu’un grain de millet tombe au fond.

Qui comprendra que l’arbre de Dodone,

Que Jupiter admet près de son trône,

Ce chêne altier que respecte le vent,

Soit tout entier contenu dans un gland ?

Que le bœuf soit au flanc de la génisse

Dès qu’elle cède au taureau mugissant ?

Et qu’un seul grain mis en terrain propice

En fasse naître à son temps plus de cent ?

Je dis enfin que l’homme instruit et sage

Se garde bien de ressembler au fat

Qui ne sait rien et fait le délicat,

Se donnant l’air, dans son plat bavardage,

De ne jamais croire que ce qu’il voit,

Et même encor que ce qu’il touche au doigt.

Qu’à telles gens soit caché cet ouvrage

Qu’ils trouveraient étrange en maint endroit :

Je n’obtiendrais chez eux nulle créance,

Surtout, messieurs, dans le chant que voici ;

Car, entre nous, vous allez voir ici

Rares moyens par qui la providence

Rendit le calme à l’île des follets.

Tout fins qu’ils sont (car Satan n’est pas bête)

Ils ne pouvaient s’attendre à la tempête,

Non plus qu’au moine avec ses pacolets[32].

Mais près de vous, belles et nobles dames,

Je suis heureux, grâce à vos bonnes âmes ;

Car vous avez sagesse avec savoir,

Et ne doutez jamais de mes nouvelles.

Si je disais qu’un baudet a des ailes,

Ou que le feu s’allume au réservoir,

Vous le croiriez. Aussi je vous adresse

Ce chant nouveau qui se lie assez bien

Au précédent, où, si je m’en souvien,

Je vous ai dit comme en grande détresse,

Presque noyé, mais traînant ses paquets,

L’hermite arrive à l’île des follets ;

Et comme alors une autre nef encore

Y vient des lieux opposés à l’aurore.

Je vous devrais faire par le menu

Tout ce détail ; mais j’abrège le conte :

Je l’ai promis, et je suis de bon compte ;

J’aimerais mieux n’avoir pas un écu

Que de manquer de parole à des dames.

Je vous dis donc dans mon mauvais jargon,

Que c’était là Richardet et Guidon

Qui débarquaient tous deux avec leurs femmes.

Renaud de même et le seigneur d’Anglant,

Venant tous deux de diverse contrée,

Se trouvent là sans trop savoir comment :

Car, quand on fait chemin par la marée,

Qui peut servir de guide ? c’est le vent,

Seul dieu des mers ; et c’est chose avérée

Que tel qui veut faire route au ponent,

Va malgré lui prendre terre au levant.

J’ai maintenant deux choses à vous dire

Dont j’ai besoin pour vous mettre au courant.

[***]

Rappelez-vous d’abord ce doux moment

Où chaque amant voit finir son martire,

Où chaque belle a trouvé son amant.

Dorine est là. Sa joie est un délire,

Quand sans erreur elle est sûre de voir

Son cher époux dans le beau guerrier noir.

En quatre mots écoutez-en l’histoire,

Car je craindrais d’en perdre la mémoire.

Avec transport le chevalier en deuil

Revoit Dorine, et la revoit fidelle.

Il court la joindre, et sa vitesse est celle

Du lévrier lâché sur un chevreuil.

Il se prosterne, et dit la larme à l’œil :

Pardonnez-moi ma fureur, ma folie ;

N’en accusez qu’amour et jalousie.

Là Garbolin cesse de parler d’eux.

À Sarragoce ils s’en furent tous deux

Sans aucun doute, et firent bonne vie :

Quoi qu’il en soit, leur histoire est finie.

[***]

Un autre objet dont il faut vous parler,

Étant la clef du chant que je commence,

C’est Ferragus ; et je dois rappeler

Quelques détails omis par négligence.

Vous avez vu dans d’autres chants, je pense,

Qu’à la cabane il dit un jour adieu,

Ayant formé grand vœu de pénitence,

Et tout entier se consacrant à Dieu.

Les deux géants le suivent en silence

Morts à ce monde, et vont jusqu’en Provence

Où dans Antibe ils plantent le piquet.

Là travaillant comme séminaristes,

En peu de temps on les fit latinistes

Sans que jamais on leur donnât le fouet.

L’évêque, instruit d’un succès si complet,

Ne se fit pas longtemps tirer l’oreille,

Et de prêtrise ils eurent le bonnet.

On accourait de Toulon à Marseille

Pour admirer cette rare merveille.

Ils disent messe au jour de leur patron

Le grand Christophe, et puis font le sermon.

À confesser leur pouvoir les invite ;

Mais dom Fracasse avec sagesse évite

Le tribunal : il y faut du secret,

Et ce n’est pas son fort. Mais le mérite

De dom Tempête, est d’être homme discret

Autant que bon : il se met tout de suite

Au tribunal des pécheurs pénitents

Que sa douceur sait rendre tous contents.

Cela posé, retournons au rivage

Où nous verrons encor bien du tapage.

En vérité, le fou rire me prend

Lorsque je vois les deux géants en chape

Un aspergès en main, et gravement

Exorcisant les lutins comme un pape.

Crier, tonner, chanter pouille au démon,

Et le forcer à venir au sermon.

[***]

Laissons prêcher les deux nouveaux apôtres,

Et revenons à Roland et Renaud

Qui s’en allaient causant de chose et d’autres

Le long de l’île, et qui mouraient de chaud.

Ils s’en mouraient ; et Roland qui se pâme

Dit à Renaud : Je me trompe de peu,

Si ce n’est pas ici l’île du feu.

Les paladins tout près de rendre l’âme

S’en vont cherchant ou fontaine ou ruisseau :

Tout est gelé jusques au fond de l’eau ;

On voit la glace en respirant la flâme.

La nuit survient, et son voile est si noir

Qu’en se touchant on ne peut plus se voir ;

Et tout-à-coup la plus vive froidure

Se fait sentir. Renaud dit à Roland :

Où sommes-nous, cousin ? quelle aventure !

Je n’en sais rien, dit le comte d’Anglant ;

Mais c’est ici, je crois, quelque clôture

Où Dieu punit le pervers, le pécheur ;

C’est quelque enfer ; j’en éprouve l’horreur.

Mon cher cousin, ce serait chose étrange

D’être en enfer si peu que nous voici,

Reprit Renaud ; nous sommes seuls ici.

Dans le cuvier nous voyons la vendange

Qui du dedans s’élançant au dehors

Frémit, bouillonne et veut franchir les bords :

Soudain ainsi tout le long de la grève

Sous les guerriers le terrain se soulève ;

Et dans l’instant comme d’un soupirail

Sort à grand bruit tout l’infernal bétail :

Monstres divers, centaures et lamies,

Aux deux barons faisant mille avanies.

Le bon Roland parmi ces loups-garous

Ne sait que faire et se gratte la tête.

Lance ne sert en pareille tempête ;

Il s’humilie et se jette à genoux.

Renaud s’emporte, et frappant à grands coups

Une lamie, un centaure, un satire,

Les va battant ; mais ils n’en font que rire,

Et lui frottant l’échine et le chignon

Le rendent noir comme more ou charbon.

Le bon Roland pleurant à chaudes larmes

Demande à Dieu la fin de tant d’alarmes ;

Et tout-à-coup la nature renaît,

Le ciel s’épure et l’enfer disparaît :

Fleurs et gazons recouvrent la prairie :

Arbres, buissons, portent de nouveaux fruits ;

Et mille oiseaux inconnus au pays

Font retentir l’air d’une mélodie

Propre à charmer les plus cruels ennuis.

Le meilleur fut parmi tant de merveilles,

Que les héros se virent accueillis

Par un essaim de beautés sans pareilles

Qui sept à sept se tenant par la main

Venaient dansant, folâtraient toutes nues.

Elles portaient flacons remplis de vin,

Pour la plupart ou d’ivresse éperdues

Ou de folie ; et l’une en souriant

Vient en ces mots s’adresser à Roland :

Seigneur, la vie est une pèlerine

Qui va, qui vient, et sans cesse chemine ;

C’est un éclair que l’on n’arrête pas.

Bien fou celui qui l’expose aux combats

Ou qui la passe à chercher la doctrine !

Qui sert Bacchus ou Vénus tour à tour,

Qui suit gaiment les enseignes d’Amour,

Celui-là seul est l’heureux et le sage.

N’attendez pas l’heure qui doit laisser

Sous un tombeau vos cendres se placer :

Abandonnez ces armes dont l’usage

N’est bon à rien. Les héros, leurs exploits

Et leur renom, tout périt à la fois.

Venez jouir. Le plaisir a des ailes :

Dépouillez-vous, hâtez-vous à sa voix ;

Il vous attend au milieu de nos belles.

Pendant ceci, déjà l’une d’entr’elles

Baisait Renaud, le tenait par la main.

L’enfer triomphe, et chaque paladin

Va buvottant avec ces demoiselles ;

Et même ils font chose que sur mon Dieu

Je n’oserais dire en un mauvais lieu.

Mais le plaisir fut de courte durée ;

En un clin d’œil des prestiges nouveaux

Changent soudain les nymphes en tonneaux

D’où coule à force une horrible purée

De mainte ordure en manière d’égout.

Telle on verrait marmite délabrée

D’où la liqueur s’enfuit par chaque bout.

Il en sort tant, que Roland tout debout

Dans ce liquide infect autant que sale

Ne peut si bien faire qu’il n’en avale.

Il veut crier ; sa voix se perd sous l’eau,

Le margouillis arrivait à Renaud

Jusqu’au menton, tant la crue était prompte.

Imaginez, mesdames, quel mécompte

Au triste aspect d’un si vilain repas,

Et quel tourment. Roland dans sa colère

Voudrait mourir pour sortir d’embarras ;

Mais, comme on sait, Roland ne le peut pas.

Renaud ne sait que dire ni que faire.

Voilà soudain que ce bourbier infect

Se pétrifie, et les héros avec :

Changés tous deux en pierre blanche ou brune,

Sans mouvement, sans connaissance aucune.

Le ciel alors semble en avoir pitié ;

La foudre éclate, et la masse de pierre

Sous ses éclats est réduite en poussière.

Les paladins demeurent seuls en pié,

Rentrant tous deux sous leur forme première.

Voici qu’on sert un banquet délicat,

Faisans, perdrix, cailles dans chaque plat,

Tous les apprêts d’une excellente chère.

Goûtons ceci, dit Renaud. Ma foi non,

Reprit Roland : ce lac et son poisson

M’ont dégoûté d’une telle manière,

Que tout bon mets me paraîtrait poison :

J’aimerais mieux toucher une vipère.

Fourchette en main, Renaud veut s’exercer

Sur un faisan, et le faisan s’envole :

De deux perdrix le fumet le console,

Il en prend une et la va dépecer ;

Au même instant l’une et l’autre s’échappe,

Et rien du tout ne reste sur la nappe.

Roland lui dit : Tu dînes lestement !

Renaud se tait et s’attriste d’autant.

Tandis qu’ainsi tous deux sont en souffrance,

D’un tel prodige à bon droit stupéfaits,

Saint Ferragus avec ses frères lais

À pas comptés vers la forêt s’avance.

Un gros serpent se roule autour de lui,

Et les géants sont accablés de pierres.

Lors tous les trois en dévotes prières :

Accordez-nous, disent-ils, votre appui,

Divin Jésus. À ce nom ineffable

Le gros serpent s’enfonçant sous le sable

Laisse reprendre haleine à Ferragus

Qu’il étouffait : cailloux ne pleuvent plus

Sur les géants. Alors le bon hermite,

De l’exorcisme invoquant les vertus,

Prend son étole et s’arme d’eau bénite ;

Et les géants font de même à sa suite.

Comme ils allaient se mettre à besogner,

Voici Climène et Richard et Despine :

Le beau Guidon vient les accompagner ;

Et tout cela joyeusement chemine

Par la forêt ; et puis d’autres encor

Que vous savez. Ce qu’ils voyent d’abord,

C’est Ferragus en attirail d’église

Avec ses clercs. Le fou rire les prend ;

Et Ferragus qui n’est pas endurant,

Vous jugez bien comme il se scandalise.

Il se retourne, en fronçant les sourcils,

Vers cet endroit d’où part ce rire étrange,

Et croit y voir encor quelque phalange

De ces lutins qui courent le pays.

Il voit Climène ; il n’a plus aucun doute

Que ce ne soit un de ces farfadets

Malignement déguisé sous les traits

Toujours si sûrs de le mettre en déroute.

Il se transporte, et dans un saint dépit

Par les cheveux il accroche l’esprit,

Lui barbouillant la face d’eau bénite.

Climène alors se cache de son mieux,

Et bravement veut attaquer l’hermite ;

Mais les géants la retiennent entr’eux.

Grand chamaillis des moines et des preux :

Chapes, surplis, attirail de prêtraille

Sont en lambeaux sur le champ de bataille.

Lors Ferragus : C’est de la part de Dieu,

S’écria-t-il, que ma voix vous ordonne

De respecter mes clercs et ma personne,

Esprits damnés qui rodez en ce lieu.

Mais ces messieurs trouvent la guerre bonne

Et vont toujours frappant comme des sourds.

Ferragus dit : Trêve de saints discours ;

Jouons des mains, et quittons la sorbonne,

Ces démons-ci paraissent mécréants

À l’exorcisme : il leur faut d’autres armes.

Nous ferons pis, reprirent les géants.

À ce propos Ferragus fond en larmes,

En s’écriant : Hélas ! Seigneur, pourquoi

Préférez-vous cette perverse race

Aux serviteurs de votre sainte loi ?

Tous trois alors se jettent sur la place

À deux genoux ; et chaque cavalier

Fait trêve aux coups, se retire à quartier

Courtoisement. Climène seule agace

Le pauvre hermite au fort de l’oraison.

Par le dieu Mars ! dit-elle, pour qui donc

Veux-tu nous prendre ? Il la voit, il soupire ;

Et ce soupir semble un canon qui tire.

Le pénitent se signe à tour de bras,

Mais vainement ; il voit toujours Climène.

Démons d’enfer soumis à telle aubaine,

Se disait-il, n’y résisteraient pas.

C’est autre chose : il veut prendre la fuite

Comme Joseph, mais pendant qu’il hésite,

Par son cordon Climène le retient ;

Et l’appétit tentateur lui survient

Tant et si bien qu’il en perd la cervelle.

Son aspergès lui tombe de la main ;

Et regardant fixement cette belle

Qui d’autres fois l’avait fait sarrasin,

Donnant au diable et son froc et son âme :

Qui que tu sois, Climène ou diablotin,

S’écria-t-il, je te voudrais pour femme.

À ce discours impie et libertin,

Dom Tempeste rouge comme carmin,

Lui qui du moine a reçu le baptême :

Père, dit-il, est-ce là ton système,

Ton oraison pour chasser le malin ?

J’ai honte, moi, de me voir ton prochain.

Qu’as-tu donc fait de ta vertu première ?

Sors de l’abîme et retourne en arrière.

Dom Fracasse le sermonne à son tour

Avec lambeaux tirés de son bréviaire,

Lui remontrant qu’il doit mourir un jour,

Et qu’il faut vivre en toute autre manière

Quand on a fait le vœu de chasteté.

Il est à bout, pressé de tout côté,

Et leur fait signe à tous deux de se taire ;

Puis il leur dit : Le jour que j’ai conçu

Le saint désir d’être un homme de glace,

Mes chers amis, je n’avais pas reçu

Au fond du cœur l’ineffaçable trace

De ce minois qui toujours me tracasse ;

Et quel que soit l’effort de la vertu,

De telle vie à la longue on se lasse.

Si vous sentiez tous deux ce que je sens

Pour ce minois qui me tient en cervelle,

Vous oubliriez bientôt tous vos serments,

Et gémiriez chaque jour de plus belle.

Dans les procès qui regardent autrui

Tout juge est juste et va droit en affaire ;

S’il s’agissait de sa fortune à lui,

Combien de fois verrait-on le contraire !

Tout un quartier s’ameute pour un rien

(Vous le savez) contre un pauvre chrétien

Qui par amour commet quelque imprudence ;

Mais, mes enfants, en bonne conscience

Croyez-vous donc qu’un froc soit un rempart

Garantissant de la flâme qui part

De deux beaux yeux, et que de ses visites

Le dieu d’amour excepte les hermites ?

N’avons-nous pas tout ce qu’on doit avoir

Quand on est homme ? ou sommes-nous des arbres ?

Encor ceux-ci ressentent le pouvoir

De quelque attrait, et ne sont pas des marbres.

Suffit-il donc de chanter le Pater,

Vivant d’herbage et s’abreuvant d’eau pure,

Pour maîtriser et l’esprit et la chair

Malgré l’amour et malgré la nature ?

Tout aussitôt qu’un objet nous émeut

Il faudrait fuir ; et nous devenons braves ;

Sinon l’amour fait de nous ce qu’il veut.

Et sans faillir nous sommes ses esclaves :

Il nous attache à des chaînes de fer,

Et sous le poids de ces dures entraves

Nous nous donnons au grand diable d’enfer.

Au jour fatal où je fus par les armes

Vainqueur de tous, et vaincu par les charmes

De celle-là, pourquoi n’avoir pas fui ?

Mais qui pouvait en craindre tant d’ennui ?

Le mal est fait ; que serviraient mes larmes ?

Je suis perdu par ma faute aujourd’hui,

Et tourmenté d’un funeste délire,

Je vois le mieux, et je m’attache au pire.

Si vous avez un peu de charité,

(Chose entre nous bien rare en vérité)

Chantez sans moi la sainte kirielle

De l’exorcisme au rituel noté ;

Car au démon, moi, je serai fidelle

Tant qu’il sera sous les traits de ma belle :

Abandonnant de bon cœur à ce prix,

À qui voudra, ma part de paradis.

Dom Tempeste frémissant du blasphème,

Prend son filet, et sur l’hermite même

Le fait tomber. Ferragus est logé,

Et chacun rit de le voir encagé :

Surtout Climène ; et voilà la coquine

Tournant autour avec trompeuse mine,

Qui le voyant sous la nasse engagé

Feint de pleurer, et rit à la sourdine.

Lors on entend sifler et chuchoter

Par toute l’île : il semblait assister

Au carnaval, quand la foule des masques

Vient s’exposer au rire, et l’exciter

Par une allure et des formes fantasques.

C’était l’hermite et son maintien piteux

Dont les démons riaient si fort entr’eux.

Mais leur plaisir fut court : le bon Tempête

Y mit bon ordre, et du haut de sa tête

Si bien prêcha, si bien exorcisa,

Que le démon n’eut plus matière à rire.

Interrogé sur ceci, sur cela,

Il s’obstinait d’abord à ne rien dire ;

Mais le chrétien sait enfin l’y réduire.

Foratasca, dit-il, voilà mon nom,

Et je commande à plus d’un million

De diabloteaux : c’est ici mon empire ;

Et tant qu’aux cieux le soleil pourra luire

J’y veux rester. Tais-toi, maudit vaurien,

Dit le béat. Puis il chante si bien

Son oraison, que le rivage tremble,

Et tout l’enfer paraît frémir ensemble.

Sors, dit le prêtre au suppôt de satan,

Sors de ces lieux ; mais dis auparavant

Pourquoi tu pris ton vol vers ce rivage ?

Qui t’en donna la force et le courage ?

L’esprit rechigne, et voudrait être exempt

De s’expliquer ; mais Dieu veut pour sa gloire

Qu’il dise tout, qu’on en garde mémoire.

Alors l’esprit sous la forme d’un nain,

Au haut d’un roc s’appuie en matamore

Sur ses rognons qu’il presse de la main,

Et jette au prêtre un regard de dédain ;

Puis, surmontant l’ennui qui le dévore :

Je vais subir, dit-il, l’injuste loi

De celui-là que pour jamais j’abhorre :

Je vais enfin parler ; écoutez-moi.

Cette île était de toute la marée

La plus heureuse, et ce fut en un jour

Qu’elle devint la plus infortunée.

Il n’en est point dont jamais le séjour

Ait éprouvé si triste destinée

Parmi les mers que couvrent les glaçons,

Ou celles-là qui brûlent les poissons.

Apprenez donc son étrange aventure.

Ses souverains, la femme et le mari,

En même jour à la fois ont péri

D’un coup de foudre ; et partout la verdure,

Les fleurs, les fruits, périrent avec eux,

Comme frappés de mortelle blessure

Par l’ouragan ; et l’île n’offre aux yeux

Que les débris, la mort de la nature.

Dans cette étrange et triste conjoncture,

Les habitants eurent quelque douceur ;

Il leur restait pour adoucir leur peine

Deux beaux enfants, que la défunte reine,

En même jour, et non pas sans douleur,

Avait donnés. C’était deux sœurs jumelles

Également et divinement belles.

Roses sur terre, étoiles dans les cieux,

Ne sont jamais plus semblables entre elles

Que ces deux sœurs qui trompèrent mes yeux

Plus d’une fois, quand j’étais auprès d’elles

Agent secret du sénat infernal,

Pour les tenter et pour les mettre à mal.

Chacune avait empreinte une cerise

À son bras gauche, un signe à son flanc droit ;

Et l’on trouvait par un mélange adroit

Grâce piquante et douce mignardise

Dans leur parler. C’est alors qu’un neveu

Du roi défunt, pour toutes deux s’enflàme,

Voulant avoir l’une et l’autre pour femme.

Figurez-vous s’il me donnait beau jeu !

Je fis si bien nuit et jour, que l’infâme,

Trop dévoré de son coupable feu,

À son château conduisit les pucelles,

Leur déclarant ses flâmes criminelles ;

Et si l’horreur de ce fatal aveu

Ne donna pas la mort aux deux jumelles,

Il s’en fallut en vérité bien peu.

Le scélérat s’enfermant avec elles

Dans une chambre, y fait l’affreux serment

De s’y laisser mourir sans aliment,

Elles avec, s’il n’obtient des deux belles

L’infâme prix que son amour attend.

Oui, tu mourras ; et nous mourrons gaîment,

Dirent les sœurs, quand pour notre tourment

Tu chercherais des peines plus cruelles.

Après deux jours, une morne pâleur

Éteint l’éclat de leur joli visage :

Ainsi voit-on languir la tendre fleur

Sous un soleil brûlant après l’orage.

Le traître alors qui les voit se pâmer,

Par élixirs cherche à les ranimer ;

Mais se tenant l’une et l’autre embrassées,

Et s’adressant en pieuses pensées

À celui-là qui n’est jamais cruel,

Vertu d’en haut vient par un don du ciel

Fortifier en elles la nature.

Elles ont l’air, à leur dernier moment,

De deux fanaux de clarté vive et pure

Qu’à l’improviste éteint un coup de vent.

Le scélérat quand il les voit sans vie,

Met sans pitié leurs beaux corps en lambeaux

Qu’il jette en proie aux vautours, aux corbeaux.

Il était nuit : l’affreuse barbarie

Fait fuir d’horreur tous les astres divers :

Dieu se courrouce, et punissant l’impie

Le fait tomber tout vivant aux enfers ;

Puis en domaine il nous donna cette île.

Et toi tu veux nous ôter notre asile !

L’esprit se tait alors, en attendant

Les yeux baissés réponse du géant.

Obéis-moi, malheureux, dit le prêtre :

Je te commande au nom de Dieu mon maître,

Sors de ces lieux ; va, fuis ; sors à l’instant,

Ou je t’étrille à grands coups d’étrivière.

Il conjurait en forme régulière :

L’île s’émeut, tout tremble, tout frémît,

Et bienheureux alors qui s’endormit !

Un vent du nord vient noircir l’atmosphère ;

Et comme on voit la phalange légère

Des étourneaux s’éparpiller en l’air ;

Ainsi vit-on descendre à leur chaudière

Par pelotons la peuplade d’enfer.

Ainsi la tour se trouva dégagée

Du maléfice ; et dans le même instant

Voici venir Corèze avec Argée

Craignant encor quelque étrange accident ;

Et puis après, ce couple si charmant

Qu’a signalé mainte haute entreprise,

Vous l’entendez sans que je vous le dise ;

Ce sont les fils de Renaud, de Roland.

Imaginez quelle fut la surprise

Des paladins, trouvant là leurs enfants.

Signes de croix et formules d’église

Sont leur recours ; mais les deux jeunes gens

Viennent calmer cette tendre détresse,

S’humiliant avec grâce et noblesse,

Et présentant leurs femmes avec eux.

Les bons parents en ont le cœur joyeux ;

Et c’est encore un surcroit d’allégresse

De voir Climène et Despine et Richard

Avec Guidon ; tandis que d’autre part

Sous son filet le désastreux hermite

Rougit de honte, et pleure et se dépite.

Dès que Renaud sait pour quelle raison

On avait mis Ferragus en prison

Sous un filet, il veut, il sollicite

Sa délivrance, en promettant pour lui

Qu’il sera sage, à dater d’aujourd’hui

Qu’il voit Climène en pouvoir de mari.

On le délivre ; et tiré de la nasse,

Il va pleurer dans un coin sa disgrâce.

Lors on s’embrasse ; et tandis qu’on jouit

De se revoir, tout-à-coup on ouit

Une rumeur. C’était par aventure

Les puissants rois de Despine amoureux,

Qui s’en allaient en rivaux généreux

Aux bords français soutenir leur gageure,

Tuer Richard sous les murs de Paris,

Et conquérir la princesse à ce prix.

Ils étaient trois : le Persien, le Thrace,

Et l’Africain dont Mars craindrait l’audace,

Tant il est fier et rude jouvenceau.

[***]

Comme le loup dérobe un faible agneau,

Le Nubien prend Despine et l’enlève

Entre ses bras, et courant à la grève,

S’élance avec sur le premier vaisseau,

Et jette l’île en un trouble nouveau.

Tout aussitôt il fait dresser la voile :

Un vent léger s’en vient gonfler la toile ;

Il se renforce, et la barque est bien loin.

Alors les Francs courent à la marine,

Vont s’embarquer, tandis que dans un coin

Richardet pleure et se bat la poitrine.

Ce malheur-là me donne un tel tintoin

Que je ne puis y penser davantage,

Quant à présent du moins, et j’ai besoin

De quelque temps pour reprendre courage.

[***]

Permettez-moi d’aller chercher le Scric

Qui semble avoir mangé de l’arsenic,

Tant la douleur le mine et le travaille

Pour s’être vu vaincu dans la bataille

Par les chrétiens. Il a perdu son camp,

Tous ses barons, et sa fille si chère ;

Il se sent vieux, il perd son héritière ;

Il se désole, et cherchant sagement

À soulager sa peine, il se déguise,

Laisse le Fic et le Fiac à leur guise

Régler sans lui l’empire tout entier,

Et ne prenant avec lui qu’un guerrier,

Il veut courir toute la terre ronde.

Peut-être un jour en quelque coin du monde

Il recevra quelque avis consolant

Sur les destins de sa fille chérie :

Ce doux espoir l’anime, et sur le champ

Il quitte tout, sujets, trône et patrie.

C’est sous le nom du chevalier des pleurs

Qu’en cheminant il va jusqu’à la plage

De la marine, où maints joyeux pêcheurs

Allaient chantant tout le long du rivage.

Chacun avait sa chacune avec lui,

Gente fillette et de douce apparence,

S’occupant tous à mettre sur le gril

Poissons tout frais dont ils faisaient bombance.

Le Scric s’approche avec son écuyer,

Tous deux l’air doux, courtois et familier ;

Et leur abord cause quelque surprise.

On s’interrompt, et puis on s’humanise ;

On leur fait place à l’entour du foyer.

Alors le roi les prenant pour modèle

S’asseoit comme eux auprès d’une pucelle,

Mange comme eux avec joyeux maintien

Une sardine, et s’en trouve fort bien.

Durant cela, voici qu’une fillette

Chante un couplet à voix seule d’abord,

Et le refrain à grand chœur se répète.

« Heureux mortels, disait la chansonnette,

« Vous qui viviez aux jours de l’âge d’or,

« Vous ne cherchiez couronne ni trésor :

« Du vrai bonheur vous aviez la recette !

« C’est comme vous que chacun vit ici ;

« Pauvre, il est vrai, mais sans aucun souci.

« Nos vins exquis, c’est l’eau de nos fontaines :

« Nos aliments se trouvent dans nos plaines,

« Dans nos étangs, dans nos mers, sans effort ;

« Et nous bravons les caprices du sort. »

On applaudit, et la troupe répète :

« Heureux, heureux les jours de l’âge d’or ! ».

L’ombre des monts s’allongeait sur la terre,

Et le soleil descendait sous les flots :

Les bonnes gens regagnent leur chaumière,

Offrant au Scric en courtoise manière

De s’en venir y prendre son repos.

Le Scric les suit : il eût fait moins de compte

Des compliments ou d’un duc ou d’un comte.

Dans la cabanne on lave les poissons,

On les fait cuire ; et cependant les filles

En leur maintien modestes et gentilles,

Vont proposant avec douces façons

Maint petit jeu pour les jeunes garçons ;

L’œuf et la noix, et d’autres que les belles

À qui mieux mieux imaginent entre elles.

L’une disait (et ce fut le meilleur) :

Je sais ton nom ; c’est une belle fleur.

Le jouvenceau répond : Quelle fleur est-ce ?

C’est, dit la belle en souriant un peu,

Et lui lançant un regard plein de feu,

C’est du poirier la fleur souvent traîtresse ;

Car tu me viens jurer à tous moments

De bien m’aimer, et peut-être tu mens.

Toi, répond-il, tu parais une rose

Belle à mes yeux par dessus toute chose.

Ainsi leur temps passait, et l’heure vient,

Cette heure-là qui console si bien

Les travailleurs, celle d’aller à table

Se reposer et jouer de la dent.

Ils y vont tous ; le Scric en fait autant,

Et sa douleur y devient plus traitable.

On soupe ensemble, on mange de bon cœur ;

On boit de même, et mieux ; puis un pêcheur :

Seigneur, dit-il, ici vaille que vaille

Après souper qu’on est de bonne humeur.

Nous nous contons quelque trait de gogaille[33] ;

Et pour savoir qui sera le conteur,

Chacun de nous tire à la courte paille.

Un brin tout seul est de plus longue taille

Que tout le reste, et qui le tirera

Devra parler. Alors un vieux bonhomme

Prit les fétus qu’en sa main il serra.

On vient tirer, et bientôt le sort nomme

Un beau garçon qui se recueille, et dit

En rougissant, qu’il a trop peu d’esprit ;

Puis il commence en ces mots, sa nouvelle ;

Dans un pays qui n’est pas près d’ici,

Certaine femme aima tant son mari

Que, le voyant un jour à l’agonie,

Elle s’arma pour se percer le sein

D’un fer tranchant ; mais changeant de dessein

Elle aima mieux finir sa triste vie

Dans les langueurs du tourment de la faim.

Elle s’en va ne menant avec elle

Qu’une suivante, et descend au caveau

Qui du défunt renferme le tombeau.

Elle y retient sa compagne fidelle,

Baigne de pleurs le corps de son mari,

Et ne veut prendre aucune nourriture.

Deux jours entiers se passèrent ainsi

Sans rien manger. La fille la conjure

De se soustraire à cet affreux trépas :

La veuve pleure, et ne l’écoute pas.

Plus d’un parent avant qu’elle succombe

Vient pour la voir, cherche à la consoler :

Inexorable, elle ferme la tombe

Et ne veut plus qu’on lui vienne parler.

La tombe était à plus d’un jet de pierre

Loin de la ville ; et c’était là tout près

Que sur des pieux s’attachaient d’ordinaire

Les criminels exécutés de frais.

Dans ce temps-là, par arrêt de Justice,

À la potence un malfaiteur fut mis :

On le nommait Satan dans le pays,

Tant il était l’enseigne de tout vice.

Le juge veut qu’il demeure accroché

Après la mort, pour mieux servir d’exemple ;

Et de celui qui l’aurait détaché

Il tirera vengeance la plus ample,

Quand chez le roi, quand aux autels du temple

Prenant asile il se serait caché.

Même il entend que pareil sort regarde,

En ce cas-là, jusqu’au soldat de garde

Auprès du corps : s’il le laisse enlever

À prix d’argent ou bien par négligence,

Le traitement qu’il est sûr d’éprouver

Allongera son cou sur la potence ;

Et l’on affiche en tout lieu la sentence.

Près du gibet un soldat est posté

En sentinelle ; et pour la parenté

Du criminel c’est grande déplaisance.

Le jour se passe, et le ciel nébuleux

Donne une nuit plus que jamais obscure.

La triste veuve au fond de sa clôture

Pleure, gémit, s’arrache les cheveux.

Il s’échappait une faible lumière

Du monument, par les joints de la pierre.

Le sentinelle approche, entend du bruit :

On parle, on pleure au fond de ce réduit.

Il est robuste ; il soulève la pierre,

Ouvre la tombe, et voit la dame en pleurs

Brillante encor de beauté singulière

Sous la pâleur du jeûne et des douleurs.

À cet aspect il reconnaît la femme,

Veuve du mort ; et la dolente dame

Ne le voit point, ne prend pas garde à lui,

Pleure et persiste en son mortel ennui.

Lors le soldat court chercher sa pitance

Au corps-de-garde, et l’apporte au caveau,

Antre lugubre, où sur le froid carreau

Celle qui n’est rien qu’amour et constance

Reste étendue ; et sa suivante auprès,

Qui de son mieux l’œil morne la conjura

De prendre enfin un peu de nourriture,

Lui reprochant son criminel excès

De désespoir. Mais la veuve endurcie,

Folle d’amour, s’obstine en sa manie.

Lors le soldat s’avance entr’elles deux :

Belle, dit-il, par quelle frénésie,

Vous que suivraient tous les cœurs, tous les vœux,

Perdrez-vous donc la raison et la vie ?

Votre mari dans un séjour heureux

N’y saura point votre mélancolie ;

Il y jouit, s’y divertit au mieux.

Tant qu’il vécut votre amoureuse flâme

Devait durer jusqu’à son dernier jour ;

Mais à présent à quoi sert cet amour ?

Vous êtes folle en vérité, madame,

De vous morfondre en regrets superflus,

Et croyez-moi, ne vous affligez plus ;

Vous trouverez bientôt, charmante dame,

Qui vous rendra tous vos plaisirs perdus.

Durant ceci, le jeune sentinelle

Lui prend la main, la va réconfortant ;

Et d’autre part la fille en fait autant,

Porte en un coin le mort, étend la nappe,

Et met dessus le souper de l’étape :

Pressant si bien la dame et l’exhortant,

Que cette fois la prière a des charmes.

La veuve mange, en essuyant ses larmes,

Quelques morceaux, et dans un verre net,

Quoique grossier, elle boit du claret.

Tant et si bien enfin on la console,

Que du soldat la dame devient folle.

Ils font entr’eux comme font les amants

Quand le hasard leur en donne le temps ;

En jouissance ils changent la détresse ;

Le désespoir se change en douce ivresse.

Pendant ceci, les parents du pendu

Vont au gibet, y font très-bien leur dû,

Coupent la corde, et s’en vont d’un air leste

Avec le corps, sans attendre leur reste.

Le sentinelle enfin se souvenant

De son pendu, détache la suivante

Pour aller voir s’il est encor pendant :

Sans quoi lui-même il sait ce qui l’attend.

Elle revient, et pleure et se lamente ;

Elle a trouvé le voleur décroché.

À ce récit le soldat et la veuve

Sont dans l’effroi ; car, sans nulle autre preuve,

Le lendemain le soldat est branché

Selon l’arrêt ; ou bien il faut qu’il parte,

Et pour jamais de la belle s’écarte.

La dame ainsi se voit dans l’abandon

Une autre fois. Ils ne savent que faire

Pour éviter la fuite ou le cordon.

Dans cet état d’angoisse et de misère,

La veuve avise un moyen assez bon.

Tu vois, dit-elle, ami, que la fortune

M’a prise en haine, et que dans sa rancune

Elle s’en vient, quand tu fais mon bonheur,

Gâter l’affaire et me percer le cœur.

Mais la traîtresse aura sa courte honte

Pour cette fois. Portons le mort d’ici

À la potence, et permets que j’y monte

Pour l’accrocher avec toi. C’est ainsi

Qu’on trompera les recors, dieu merci :

D’un mort à l’autre il n’est aucun mécompte.

Le projet plaît ; et sans perdre un moment

On enleva l’époux du monument ;

Puis on l’attache au pieu, sans que personne

Voye l’échange, ou même le soupçonne.

Mais à la reine un jour on le conta,

À son époux elle le raconta.

Le roi sourit du tour de la friponne,

Puis à la reine il dit : Belle mignonne,

Femme qu’on pousse a bientôt fait le saut ;

C’est à ceci la morale qu’il faut.

Là le pêcheur termine sa nouvelle,

On va dormir, et chacun avec zèle

Veut faire escorte au chevalier des pleurs

Qui se refuse à de si grands honneurs.

Il va tout seul se coucher ; il sommeille.

Faisons de même, attendant qu’il s’éveille.

CHANT XIV.

Sarpédon veut à toute force épouser Despine qui, pour gagner du temps, feint de consentir, tandis que, resté sur l’île, Richardet se désole.

Rinaldin et Rolandin et leurs dames arrivent dans l’île des monstres qui vivent sous terre. Un horrible crocodile enlève les deux belles et les entrainent au fond. Surviennent l’Ermite et ses géants, avec Richardet qui les sauvent. Ferragus reste pour convertir les payens, sûr de ne pas être tenté, tant leurs filles sont vilaines.

Sarpedon entraîne Despine à l’autel. Elle demande à parler.

 

Qui peut avoir ici bas seulement

Une heure ou deux de pur contentement

Sans éprouver traverse dommageable,

Se peut bien dire aimé de Jupiter,

Et navigeant à l’aise en pleine mer

Toujours poussé par un vent favorable :

Tant sont astreints par d’éternels décrets

Les biens, les maux, à se suivre de près !

La chose est sûre et ne manque jamais.

Aussi le sage au sein de l’infortune

Espère encore ; et lorsque la fortune

Vient lui sourire, il s’attend aux revers.

Le clair soleil précède une nuit sombre,

Puis il renaît et vient dissiper l’ombre ;

Le bel automne amène les hivers ;

Puis aux frimas le doux printemps succède.

Qui se connaît, et peut connaître aussi

Le train que vont toutes choses ici

Met à profit le bonheur qu’il possède

Sans lui laisser le temps de s’envoler ;

Et dans les maux il sait se consoler,

Après le mal espérant le remède :

Bien différent du pauvre Richardet

Qui de chagrin veut s’occire tout net,

Plus avisé fut le roi de Nubie :

Il a perdu sa Despine chérie,

Et ne va point comme un jeune étourneau

Pour se guérir prendre corde ou couteau ;

Il dort au mieux, fait partout chère lie[34]

Matin et soir, et malgré l’alcoran

Boit à longs traits de bon vin rouge et blanc