CARTEROMACO (Niccolò FORTIGUERRI)

RICHARDET
(tome 2)

RICCIARDETTO, POÈME ITALIEN
DE CARTEROMACO (Niccolò FORTIGUERRI),
imprimé à Paris [Venise] en 1738, TRADUIT EN VERS FRANÇAIS

ŒUVRES DE MANCINI-NIVERNOIS, TOME VIII,
PARIS, DIDOT LE JEUNE, l’an IV. – 1796.
TOME SECOND.

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Table des matières

 

TABLE DES ARGUMENTS DU TOME II 3

CHANT XVI. 12

CHANT XVII. 39

CHANT XVIII. 62

CHANT XIX. 87

CHANT XX. 113

CHANT XXI. 145

CHANT XXII. 166

CHANT XXIII. 194

CHANT XXIV. 212

CHANT XXV. 236

CHANT XXVI. 260

CHANT XXVII. 284

CHANT XXVIII. 306

CHANT XXIX. 333

CHANT XXX. 357

Ce livre numérique. 384

 

TABLE DES ARGUMENTS DU TOME II

Orientation générale :

Despine, enlevée par le Scric son père qui ne veut pas la donner à un Chrétien, s’échappe dans la forêt enchantée où elle oublie Richardet. Celui-ci la retrouve mais le Scric la reprend et une sorcière l’enferme dans un donjon impénétrable. Délivrée, une malédiction en fait une tigresse et la transporte au loin. Richardet et ses amis la sauvent. Mariage et liesse.

16.

Nicotas, le père de Sarpédon, vient le venger. Il blesse le Scric et enlève les trois belles qu’il confie à sa femme, la sorcière Draghille. Les trois preux, après maints combats contre les redoutables enchantements de la sorcière, la détruisent et libèrent les belles.

De leur côté, Roland et Renaud, partis attaquer Sarpédon, font naufrage à Madagascar et sont attaqués par les sauvages. L’aubergiste enivre Roland qui est capturé. Renaud parti à sa recherche trouve dans une caverne une fille et un garçon attachés.

17.

Renaud massacre les gardiens et libère les damoiseaux, roi et reine d’une île voisine : la fille a été capturée par des corsaires et le garçon pris en tentant de la délivrer.

Ferragus, tout étonné de se trouver en France où Neptune l’a fait conduire par un triton, rencontre Maugis en rejoignant Charlemagne. Dans une auberge, il trouve un inconnu[1] et ils décident d’y passer la nuit.

De leur côté, les preux et leurs dames gagnent l’endroit où le Scric se remet de ses blessures. Celui-ci presse Despine de partir avec lui sans Richard. Elle refuse et lui reproche cette trahison.

18.

Le Scric enlève Despine et prend la mer.

À Madagascar, Roland est libéré par Renaud au moment de son supplice. Ils massacrent les sauvages, partent avec les damoiseaux dans leur île, puis décident de rentrer en France.

Astolphe et Ferragus, partageant la chambre de l’aubergiste, tentent d’abuser d’une fillette et, confondant les lits dans l’obscurité, s’attaquent à la grand-mère. Hilarité. Honteux, ils s’enfuient.

Despine, désolée et prisonnière, affecte de se résigner. Sous prétexte d’avoir de la compagnie, elle assemble une troupe de garçons, semblables d’apparence, au sein desquels elle se cache pour entrer dans la forêt magique d’Origile interdite aux hommes. Lirine lui fait boire le breuvage d’oubli et Despine n’aime plus qu’elle.

19.

Richardet, désespéré, part seul à la recherche de Despine. Jeté par une tempête sur l’île où se trouve le dragon à tête de nymphe, un combat difficile se termine par la mort de la bête. Richard trouve alors l’armure et le cheval magiques qu’il capture. Il apprend qu’ils sont les seuls à pouvoir vaincre les charmes d’Origile.

Renaud et Roland arrivés en France, rejoignent Charles à la grande bataille de Grenade où le roi Ulasse tue Astolphe. Arrivent les deux géants de Ferragus.

De leur côté, Rinaldin, Roland et leurs belles, restés seuls après le départ de Richard, se mettent en marche. Arrivés à la forêt d’Origile, les dames sont enlevées par Despine et Lirine et les héros s’affrontent à des enchantements qu’ils ne comprennent pas.

20.

Richard arrive à son tour dans la forêt magique. Il est entouré de séduisantes demoiselles auxquelles il s’abandonnerait si le cheval magique ne l’en empêchait pas. Doutant de Despine, Richard rencontre Maugis qui lui explique tout.

Charles, revenant de Grenade, traverse les Pyrénées. Il s’arrête auprès d’un couvent de demoiselles. Ferragus enlève la belle Almérine et l’emporte dans la forêt pour en abuser. Roland les retrouve et veut tuer le lubrique moine. Renaud le châtre. Ferragus est soigné et difficilement exorcisé car les diables prennent l’apparence de filles tentantes. Il meurt.

21.

Dans la forêt, Richard vainc un géant et rencontre enfin Despine. Elle ne le reconnaît pas et Lirine lui dit de feindre l’amour pour attirer le guerrier et le mettre à mort. Despine donne rendez-vous à Richard qui doit venir sans armes. Enivré de désir, il court mais Maugis l’arrête et envoie à sa place un simulacre qu’il voit tué par Despine joyeuse. Richard rencontre Rinaldin et Rolandin. L’obscurité et les maléfices les empêchent de se reconnaître. Ils se combattent jusqu’à ce que Maugis les apaise. Pendant ce temps, Lirine fait des conjurations : Rinaldin et Rolandin sont appelés au secours de leurs belles, et capturés. Richard, attaqué de toutes parts par des monstres, leur échappe à grand peine et croit voir Despine emportée par un satyre qu’il poursuit.

22.

Le satyre oppose Despine aux coups de Richard qui ne peut l’abattre. Un serpent-dragon l’attaque. Une fois qu’il l’a vaincu grâce à son cheval, Richard reprend la poursuite du satyre qui, affolé, sort de la forêt enchantée. Despine revient à elle, reconnaît Richard. Enfin réunis, énamourés, ils partent ensemble et arrivent à un château que Despine avait non loin. Par souci de son honneur, Despine insiste pour que Richard dorme à l’autre bout du château. Et le gardien court prévenir le Scric.

De son côté, Lirine, furieuse de sa défaite, décide de faire mourir les deux belles et leurs amoureux.

Le Scric accourt et enlève encore une fois Despine pour la marier à Ulasse, roi de Cafrerie. Richard, furieux, détruit tout, croit à une manigance de Lirine, court dans la forêt, trouve les amoureux qu’il ne parvient pas à libérer. Lirine s’avoue vaincue, se rend et demande amitié, mais il est hors de son pouvoir de lever l’enchantement. Pour cela, Richard doit vaincre un dragon qui renaît six fois.

23.

Le Scric, par peur de Richard, décide de quitter Cobonne et d’accompagner Ulasse en Cafrerie où il épousera Despine. Celle-ci lui reproche vainement sa trahison et son ingratitude envers Richard qui l’a sauvé. Ils partent.

Richard et les autres arrivent à Cobonne où, après un massacre, ils font amitié générale. Les trois beautés sont choyées. Spectacle et défilé des princesses[2].

24.

Charles, rentrant d’Espagne, est invité par Ganelon à un grand festin de réconciliation à Roncevaux. Ganelon, ayant compris que les armes ne viendront à bout des Paladins, fait creuser le sol et remplir la mine de poudre à canon. Malgré les hésitations et les réticences de son entourage, Charles accepte.

Rinaldin et Rolandin décident de rentrer en France, et Lirine de rejoindre Richard parti au Monomotapa délivrer sa princesse. Richard désespère car Despine, enfermée dans un donjon auquel on ne peut accéder que du ciel, est surveillée étroitement. Maugis les rejoint. Lirine se change en faucon et crève les yeux du Nécromant gardien de Despine.

Roland, déguisé, apprend l’existence d’un complot des Mayençais sans arriver à savoir en quoi il consiste. Il échoue à convaincre Charles que Ganelon supplie de le tuer s’il doute de sa loyauté.

25.

Le vieux gardien retrouve des yeux grâce à la magie de Lirine et se rallie. Mais le seul contact avec l’extérieur est l’hippogriffe que la sorcière Armodie, cousine d’Ulasse, utilise comme courrier. Lirine capture la bête et, montant dessus, ils s’échappent. Armodie, se devinant trahie, court au bord de la mer appeler à son aide tous les monstres de l’enfer qui, par peur de Richard, refusent. Dépitée et furieuse, Armodie se tue. Ulasse et ses innombrables armées cherchent à reprendre Despine et Richard se précipite contre Ulasse.

Charles, malgré l’opposition des Paladins et de l’armée entière, se met à table à Roncevaux. Ganelon s’éclipse, allume la mèche. Tout saute. Tout meurt. Rinaldin et Rolandin apprennent l’attentat, accourent, ramassent ce qui reste de l’armée et massacrent les Mayençais.

26.

Désespoir de la France. Élection de Richard comme roi. On lui envoie des messagers. Liesse.

Après un combat titanesque, Richard tue Ulasse dont les hommes se jettent sur lui. Il vainc et est proclamé roi. Mais, tandis que, dans l’allégresse générale, ils vont à Zimboé, Mélène, la fille d’Armodie, se venge. Elle va aux enfers cueillir l’eau du sommeil, en empoisonne la fontaine et s’empare de Despine.

À Paris, enterrement solennel de Charles et des Paladins. Châtiment de Ganelon. Liesse. Rinaldin et Rolandin partent chercher Richard.

27.

Rinaldin et Rolandin arrivés en Afrique cherchent l’aventure. Ils tuent un énorme dragon. Ils montent au sommet de l’Atlas capturer la déesse Fortune qui vient s’y ébattre. Elle leur échappe. Ils redescendent joyeux.

Richard sort de son sommeil magique et se désole de la nouvelle disparition de Despine.

28.

Richard quitte ses compagnons et erre misérablement. Le vieux, passant par là sur son griffon, le ramène à la vie. Sa magie leur apprend ce que la sorcière a fait de Despine : transformée en ourse, sous la garde d’un cruel géant, elle est dans l’île Tristan. Richard se met aussitôt en route, guidé par le vieux.

De leur côté, Rinaldin et Rolandin partent châtier une sorcière qui attire les garçons pour les tuer. Rinaldin tombe dans le piège amoureux et, nu, enchaîné, est trainé par un géant que le sage Rolandin combat et tue. Ayant assommé un lion qui courait après leurs chevaux, ils se mettent en selle et rencontrent le vieux sur son griffon, et Richard à sa suite. Ils échangent les nouvelles et tous se mettent en route pour l’île Tristan. Affamés, ils trouvent un château entouré d’un profond fossé où un nain se goinfre en se moquant d’eux. Richard, puis le vieux et le griffon, tombent dans le fossé. Lirine les rejoint et les délivre grâce à un stratagème.

29.

Arrivés à l’île Tristan, Lirine explique à Richard ce qu’il doit faire. La tigresse l’attaque. Les Paladins tuent le géant qui la garde et aussitôt la tigresse câline Richard. Lirine puise de l’eau magique au fond d’une grotte, en arrose Despine qui, reprenant forme humaine, tombe dans les bras de Richard. La sorcière Mélène, furieuse, met le feu à leur bateau et à toute l’île mais le vieux, sur le griffon, va en chercher un autre.

Apparaît dans l’eau une demoiselle nue entourée de monstres marins. Elle appelle au secours. On la sort de l’eau. Les monstres la poursuivent. On en tue. Les autres abandonnent. Elle raconte son histoire, comment, alors qu’elle allait se marier, un roi de la mer l’a voulue ; comment, après son refus, il est mort de dépit ; comment sa mère s’est vengée en la condamnant à errer par les flots sous la surveillance de Protée qui détruit ceux qui viennent à son aide.

Ils embarquent et arrivent en France.

30.

Maugis, parti devant, prévient Paris qui prépare un tournois pour glorifier l’événement. Les héros arrivent dans l’enthousiasme général. Enfin Richard et Despine sont mariés. Bonheur. Mais Mélène la sorcière n’a pas renoncé : elle enlève Maugis et, ne pouvant s’attaquer directement aux époux, vole le grimoire de Lirine. Le lendemain, à la chasse, Despine d’un côté, Richard de l’autre, s’égarent à la poursuite d’une bête et se retrouvent enfermés dans une caverne, ensemble sans se voir. Désolation à Paris. Lirine impuissante, envoie le vieux en Égypte chez la sorcière. Il trouve son grimoire et prend le chemin du retour. Il libère Despine et Richard et le griffon les emmène tous à Paris. Liesse universelle.

CHANT XVI.

Nicotas, le père de Sarpédon, vient le venger. Il blesse le Scric et enlève les trois belles qu’il confie à sa femme, la sorcière Draghille. Les trois preux, après maints combats contre les redoutables enchantements de la sorcière, la détruisent et libèrent les belles.

De leur côté, Roland et Renaud, partis attaquer Sarpédon, font naufrage à Madagascar et sont attaqués par les sauvages. L’aubergiste enivre Roland qui est capturé. Renaud parti à sa recherche trouve dans une caverne une fille et un garçon attachés.

 

En vérité, j’ai la tête à l’envers

Lorsque je vois l’humanité sujette

À tant de maux, tant d’accidents divers.

Le vieux Jupin n’a donc plus sa lunette ?

Il l’a cassée, ou bien la laisse choir,

Et nous tombons alors au pot au noir.

Ainsi le loup soufle aux yeux d’une bête

L’eau qui l’aveugle, et puis lui saute au cou.

Jupin qui n’a que le plaisir en tête,

Je n’entends pas qu’il se fasse un joujou,

De nous ôter tout le plaisir de boire,

En nous frottant d’absinthe la mâchoire ;

Ni qu’il se plaise à créer nos débats,

À voir nos champs se couvrir de soldats,

Et nos moissons par le feu saccagées,

Ou par le fer chaque jour fourragées.

L’artiste adroit qui travaille à l’envers

Aux ateliers de la tapisserie,

Semble n’avoir qu’une fausse industrie :

Tout sous ses doigts vous paraît de travers ;

Les yeux, le nez, la bouche, tout grimace ;

Mais allez voir s’il vous plaît au revers,

Vous trouverez chaque objet à sa place.

Quand l’artisan divin fit l’univers,

Tel fut son art. Mais je vous tiens peut-être

Un sot propos. Je n’ai pas été maître

De mon dépit, en voyant survenir

Nouvelle crise et nouvelle détresse

Aux deux amants dont le sort m’intéresse.

Je m’attendais à ces chants de plaisir,

Sons amoureux de lyre et de guitare

Que savent bien les Grâces assortir ;

Non à ce cri, ce cliquetis barbare

Dont le tapage est venu m’étourdir.

[***]

De Sarpedon Nicotas est le père ;

Et des fuyards il a bientôt appris

Que trois guerriers d’une race étrangère

Mettent tout seuls à sac tout le pays ;

Que le sang coule à grands flots sur la terre ;

Qu’on n’ose plus braver leur cimeterre,

Et que chacun s’enfuit par les taillis.

Comme en tel cas homme avisé doit faire,

À ce rapport le roi craint pour son fils.

Soudain un corps de six mille gendarmes

Est à cheval. Le vieux roi sous les armes

Court avec eux. C’est le vol des faucons,

C’est le rocher qui tombe des montagnes,

C’est la pensée en ses élans si prompts :

Ils vont foulant l’herbage des campagnes

Sans y laisser la trace de leurs pas.

Il faut savoir que le roi Nicotas

Est grand sorcier, et sa femme Draghile

Magicienne encore plus habile :

Car c’est le goût de ce peuple africain,

On trouve là maints faiseurs de prodiges,

Et l’on y tient école de prestiges

Dans un local plus grand pour le certain

Que n’est chez nous le collège romain.

Au bruit que fait l’escadron royaliste

Que la poussière annonce aussi de près,

Les guerriers francs se trouvent bientôt prêts ;

Et quoique pris tous trois à l’improviste,

Sans s’étonner, le cimeterre en main,

Vont au devant avec un fier dédain,

Laissant au Scric leurs trois dames en garde,

Et le priant de les conduire au port

En sûreté, sans que rien le retarde.

Le chevalier des pleurs résista fort,

Voulant aussi faire acte de vaillance ;

Mais il se rend, avouant l’importance

Que pour sauver ces belles de la mort

Il reste au moins un homme à leur défense.

Il n’avait fait qu’environ deux cents pas,

Voici venir cavaliers et soldats

Qui l’accablant et de dards et de pierres,

À haute voix criaient : Point de quartier !

Il se défend ; mais on ne tarde guères

À l’accabler ; et puis sur un coursier

On enleva chacune des trois belles.

Nos paladins faisaient des œuvres telles

De leur côté qu’on n’a jamais vu rien

Rien de pareil. Le sang coule si bien

Qu’il porterait bateau. Je dis l’affaire

Tout au plus juste, et sans rien vous surfaire

Pour embellir le récit. Croyez-moi :

Le sang montait en hauteur, sur ma foi,

Plus de deux pieds au dessus de la terre.

De cavaliers, de soldats, de chevaux

On en voit tant d’étendus sur la place

Qu’on en ferait un mont tout des plus hauts.

Le reste fait prudemment volte-face ;

Chacun s’enfuit. Richard est si content

D’un tel succès, qu’il en pleure de joie.

Ses beaux cousins en font tous deux autant ;

Et puis ensemble ils courent sur la voie

Des trois beautés ; et bientôt atteignant

Le chevalier des pleurs que sa blessure

Retient gisant, ils apprennent de lui

En peu de mots la funeste capture.

Chacun des trois dans son mortel ennui

S’en prend au sort, au ciel, à la nature.

Le bon Richard met le Scric presque mort

Sur son épaule, et le conduit au port.

Dans une auberge on pourvoit à la cure,

Richard voit l’hôte, et va l’interroger

Adroitement sur l’humeur, les manières,

De Nicotas, afin de préjuger

Le traitement qu’il fait aux prisonnières.

L’hôte répond : C’est un homme maudit,

Qui chaque jour ainsi que chaque nuit

Parmi démons et farfadets demeure.

Il leur fait faire à tous quelque métier :

L’un est maçon, un autre charpentier.

Moi, je l’ai vu fabriquer en une heure

Certaine tour si haute, qu’en effet

L’aigle en plein vol n’atteint pas au sommet.

Chez lui tout seul je l’ai vu faire naître

En un clin-d’œil cavaliers et chevaux,

Arrêter l’onde, en faire des cristaux.

Sa femme en sait encor plus : c’est son maître ;

Et malheureux qui tombe sous sa main !

Je le sais mieux qu’un autre ; la sorcière

M’a fait souffrir un tourment inhumain.

Je fus changé d’abord en gros mâtin ;

Puis enfermé dans une souricière

Sous une tour horrible, où par milliers

Sont entassés dames et chevaliers ;

Si bien qu’enfin ils y manquent de place.

Le beau trio n’entend pas volontiers

Un tel rapport : chacun fait la grimace ;

Et Rinaldin, d’un ton qui n’est pas fier :

Veut-on, dit-il, entrer dans cet enfer ?

Et toi, reprend Richard, es-tu trop lâche

Pour concourir à l’honorable tâche

De pénétrer en cette infâme tour ?

J’y marche seul. Je veux seul en ce jour

Mettre à néant cet enclos d’épouvante,

Fût-il de roche ou bien de diamant.

Tout est aisé pour un fidèle amant ;

Par son mépris les poisons que présente

Du sort cruel la coupe malfaisante,

D’un doux breuvage acquièrent la vertu.

Un déplaisir me reste : j’ai perdu

Les talismans de puissance divine

Que me laissa dans l’île ma Despine :

Portes et gonds, j’aurais tout abattu

En un clin-d’œil, livré la tour aux flâmes,

Et consumé tous ces cachots infâmes ;

Mais il suffit de ma seule vertu

Pour en tirer ma Despine et vos femmes.

À ce propos le sage Rolandin

En souriant repart : Mon cher cousin,

Nous avons tous bon cœur ; mais si le diable

Retient les gens dans ce fatal réduit

Sans en sortir, quel peut être le fruit

De nos travaux ? C’est semer dans le sable,

Ou mettre à l’eau son filet à minuit.

Il parle bien celui-là, reprit l’hôte :

L’autre avait tort, et n’est pas bien instruit ;

Car la tour n’a porte basse ni haute :

C’est à plein vol que Draghile y conduit

Ses prisonniers. Je sais seul une route

Par où pourtant jusqu’à la tour on va :

Mais gardez-vous de cheminer par là ;

Vous trouveriez la mort sans aucun doute.

Richard répond : Que m’importe cela,

Peut-on penser que je garde l’envie

De voir le jour sans voir ma douce amie ?

Le vrai soleil pour moi, c’est celui-là.

Les trois cousins conjurent l’aubergiste

De leur apprendre au juste la façon

De retirer leurs dames de prison.

L’hôte répond d’un ton et d’un air triste :

Vous le voulez ; vous méprisez la mort ;

Écoutez donc, s’il vous plaît, mon rapport.

Loin de la tour, environ à deux milles,

Un mont formé de rocs nus et stériles

Ouvre en ses flancs au défaut d’un rocher

Un tel abîme, un si grand précipice,

Que je frémis seulement d’y songer.

Le roc est là plus luisant et plus lisse

Que l’acier fin ; et là mille dragons

Roulent des yeux plus rouges que charbons.

Voici bien plus : vous trouvez la montée

Couverte d’eau, mais d’une eau si gelée,

Qu’une fourmi ne s’y soutiendrait pas :

C’est un effet des arts de la sorcière,

Or, voyez donc comme vous pourrez faire

Si vous n’avez des ailes sous les bras.

Mais supposant qu’un miracle vous porte

Jusques là-haut, vous le payerez cher.

Vous trouverez une enceinte de fer,

Et vous verrez un vieillard à la porte.

Ce vieillard-là n’a pas un corps de chair ;

II est de bronze, et n’a pour toute armure

Qu’un grand miroir qu’il tient toujours en l’air :

Dès qu’on s’y voit on devient pierre dure.

De sa main droite il tient un soliveau

Que dans les airs comme un fouet il promène :

Au bout du fouet il pend une centaine

De gros boulets, et cet engin nouveau

Donne à la fois la mort et le tombeau,

Tant à tous coups il enfonce sous terre.

Dans la main gauche est le miroir fatal.

Il faut pourtant terrasser l’animal ;

Et pour le vaincre il n’est qu’une manière,

C’est d’enfoncer l’épieu dans son œil droit :

Le monstre n’a de chair, qu’à cet endroit

Qu’il défend bien. Mais par un coup adroit

Si vous l’avez privé de la lumière,

Entrez alors sans peine, dans l’enclos :

Vous y verrez une large rivière

De poix brûlante, où nagent par troupeaux

Plusieurs milliers d’effroyables baleines

Qui font horreur, avec faces humaines.

Je ne puis rien vous dire sur cela,

Hors qu’à coup sûr la mort vous attend là.

Mais je veux bien que la fortune amie

Vous tire encor d’un péril si pressant,

Vous trouverez la fatale écurie,

Et sur la porte un monstre si puissant

Qu’il n’en est point de pareil sur la terre :

C’est le gardien sans cesse rugissant

Près des coursiers ailés de la sorcière.

Si du gardien vous pouvez vous défaire,

Bonheur à vous : montez à votre tour

Ces beaux coursiers, qui d’une aile légère

Vous porteront à la magique tour

Pour y jouir des doux plaisirs d’amour.

Mais vous voyez, hélas, quelle est la route

Qu’il vous faut suivre ; et, je suis fou, sans doute,

De vous avoir appris un tel chemin.

Enseigne-t-on au chasseur où sa quête

Doit s’adresser pour rapprocher la bête

Qu’il a perdue et qu’il recherche eu vain ;

Transport joyeux succède à son chagrin.

Tels nos guerriers, et plus joyeux encore

À ce récit vont tous trois s’embrassant,

Et du transport dont l’ardeur les dévore

L’impatience est l’unique tourment.

La guérison du Scric était prochaine ;

Les amoureux prennent congé de lui,

Le suppliant de rester sans ennui

À les attendre au port une semaine.

Il y résiste, et se rend avec peine ;

Mais il se rend. Les héros vont partir :

Bientôt, hélas ! ils vont s’en repentir.

Nicote avait fait don à sa sorcière

Des trois beautés qu’il tenait en fourrière.

Elle a perdu Sarpedon, son cher fils ;

Elle en ressent des angoisses cruelles,

Les agréments, les grâces des trois belles

Adouciront peut-être ses ennuis.

Vous le pensez ? mais malheur aux donzelles,

Si la sorcière apprend que leurs époux

Ont fait tomber Sarpedon sous leurs coups !

Elle se plaît à bien s’assurer d’elles,

Et les plaçant de sa main sur les ailes

De ses coursiers, les conduit à la tour :

Elle craignait jusqu’aux regards du jour.

Despine est là, celle qui l’intéresse

Plus que toute autre, et par discours flatteurs

Elle s’attache à calmer sa tristesse ;

Puis, les quittant, elle s’envole ailleurs.

Tout juste au pied du logis des captives

Dans cette tour sont des jardins charmants,

Parés de fleurs toujours fraîches et vives,

À la faveur d’un éternel printemps :

Roses, jasmins, jonquilles et narcisses,

Et la jacinthe avec son bel azur

Qui d’Apollon fait les tendres délices.

Et l’amaranthe avec son pourpre obscur ;

Que sais-je encor ? mille et mille corbeilles

D’un doux parfum, d’un coup-d’œil si charmant,

D’un tel éclat, que sans enchantement

Jamais le ciel n’a vu telles merveilles.

Vous parlerai-je aussi des arbrisseaux,

Sous leurs beaux fruits pliant comme roseaux ?

Faut-il parler de ces belles fontaines,

De tous côtés dirigeant maints canaux

Pour animer les plaines, les coteaux ?

Là c’est un fleuve : ici l’eau divisée

Au haut des airs, en retombe en rosée,

L’onde jaillit avec des bruits divers,

Et c’est l’effet des arts de la sorcière.

Là vous croiriez entendre le tonnerre :

Ce sont ailleurs tendres et doux concerts.

Perds donc, Tibur, l’orgueil de tes bocages,

Des seigneurs d’Est précieux héritages.

Toi-même aussi, toi, mon cher Frascati,

Ne parle plus des tiens près de ceux-ci :

Séjour unique, où tout bien se rassemble

Pour enchanter les sens et l’âme ensemble.

Sans l’avoir vu, je gage que Jupin

N’en a pas tant au céleste jardin.

C’est là pourtant que les tristes princesses,

De leur amour sans cesse le cœur plein,

Le jour, la nuit, le soir et le matin

S’entretenaient des communes détresses.

Tel est leur deuil parmi les voluptés

Qu’en ces beaux lieux prodigua la magie

Que leurs sanglots n’en sont point arrêtés.

Trois jours passés, la magicienne impie

Est de retour ; mais ses traits sont changés,

Son air est sombre, et ses yeux sont chargés

D’une pâleur dont la teinte plombée

Marque le fiel dont l’âme est imbibée.

L’effet s’ensuit. Les démons à sa voix

Viennent soudain dépouiller les trois belles,

Et les meurtrir de leurs verges cruelles :

Puis, les faisant attacher toutes trois

À des troncs d’arbre en piteuse posture,

Elle leur dit que dès le lendemain

Elles seront de ses chiens la pâture ;

Leurs os broyés, épars sur le terrain

Où son cher fils a reçu la blessure.

Disant cela, son air est inhumain.

Et vos maris, reprit-elle, je jure

Que je leur garde aussi même destin.

Lors d’un seul mot détruisant son jardin,

On n’y voit plus que décombres stériles :

Puis elle part. Les beautés immobiles

Fondaient en pleurs, croyant à tout moment

Voir les mâtins venir chercher leur proie ;

Et cependant leurs époux sur la voie

De cette tour, couraient incessamment.

Dans le chemin un ours qui les arrête

Avec fureur s’en vient les assaillir,

Rolandin court à lui. L’énorme bête

Veut l’étouffer et croit n’y point faillir ;

Mais le héros lui sépare la tête

D’avec le cou : l’animal tombe mort.

Deux autres ours viennent, quittant leur fort,

Du fond des bois venger leur camarade ;

Mais les cousins leur donnent telle aubade

Sur le museau, qu’ils ont le même sort.

Ce rare exploit qui ne leur coûta guère

Pour les guerriers fut d’un grand intérêt.

Les ours de là sont bien une autre affaire

Que ceux d’ici. Jugez-en, s’il vous plaît,

Quand vous saurez qu’ils ont à chaque patte

Soixante ergots en crochet si pointu

Qu’en aiguisant l’acier le mieux battu,

Il ne faut pas qu’un ouvrier se flatte

D’en faire un seul de semblable vertu.

Le ciel nous donne un secours efficace,

Dit Rinaldin ; écorchons ces ours-là,

Et sous leur peau mettons-nous à leur place :

Nous grimperons la montagne de glace

Par le moyen des griffes que voilà.

Les deux cousins font signe de la tête

Pour approuver, et soudain on se met

À travailler pour se changer en bête.

Les trois guerriers semblent ours en effet,

Et font ainsi chemin vers la montagne.

Où de vrais ours un tas les accompagne.

L’histoire ajoute un conte assez bouffon,

Peut-être vrai ; c’est qu’un gros ours, dit-on,

Dans les halliers amoureux d’une oursine

Dont Rinaldin avait la peau, la mine,

Vint galamment lui lécher le museau ;

Puis l’enjambant sur le dos bien et beau

Semblait vouloir consommer la sottise.

Le paladin suait sous cette crise,

Dont ses cousins riaient d’un air malin.

Même on prétend que l’acte de luxure

Sur le Français s’exerça tout à plein ;

Mais ce sont là dires d’un écrivain

Qui laisse aller sa plume à l’aventure.

Que ce soit fable, ou bien vérité pure,

Peu nous importe. On voit déjà le mont ;

On voit la tour où les trois guerriers vont.

Ils ont bientôt gravi ce mont sauvage,

Et sans danger : c’est un miracle exprès.

Les animaux qui gardent le passage,

À l’homme seul en défendent l’accès.

Voilà pour lors l’enclos où par magie

Le vieux d’airain porte fouet et miroir :

Fouet assommant, miroir qui pétrifie

Tout du plus loin quiconque le peut voir.

Mais les faux ours, marchant sous le feuillage

En gens d’esprit, n’y voyent qu’éléphants,

Tigres, lions qu’ils trouvent bons enfants.

Rolandin seul s’approche du passage

Où pend le fouet à grelots si pesants ;

Et comme il est fertile en tours plaisants,

Il jette à l’œil du vieux de la montagne,

Son œil unique, un peu de son d’Espagne ;

Et le vent fut si bon pour le guerrier

Que le tabac remplit l’œil tout entier.

Le vieux jeta son miroir, et la plaque

Qui défendait si bien de toute attaque

Cet œil si cher, devenu son tourment :

Il se l’essuie, il se le frotte, il l’ouvre ;

Et Rolandin, sitôt qu’il le découvre,

D’un coup d’estoc le perce adroitement.

L’homme d’airain trébuche, tombe à terre :

Tout disparaît, les monstres vont ailleurs.

Rinaldin dit : Il faudrait nous défaire

De ces peaux-là, bonnes pour les tanneurs :

Jouer des mains est à présent l’affaire ;

Il ne s’agit ni de grimper un mont,

Ni d’aveugler un borgne. On lui répond :

Tu parles bien, d’autant que la fourrure

Grève les reins de mainte échauboulure[3].

On se dépouille ; et les trois compagnons

Cherchent ce lac brûlant où les baleines

S’en vont nageant en guise de goujons,

Comme j’ai dit, avec faces humaines.

En approchant, la fumée et l’odeur

Se font sentir, et l’odeur n’est pas bonne.

Le beau trio tient conseil, et s’étonne,

Non sans avoir un petit brin de peur.

Je dis le vrai : Je ne suis pas personne

Qui, pour vanter à l’excès mes héros,

En veuille faire ou des fous ou des sots.

Autre chose est l’effroi d’une âme vile,

Ou crainte juste et défiance utile :

Le premier lot est d’un poltron sans cœur ;

L’autre est sagesse accompagnant valeur.

Les trois guerriers marchaient vers la rivière

À pas comptés, songeant à la manière

De la passer. Rinaldin dit tout haut

À Rolandin : Ce n’est pas une rave

Qu’une baleine ; et puis j’ai peur du chaud :

En poix qui bout le bain n’est pas suave.

L’autre répond : Juger sans avoir vu,

Mon cher cousin, ne vaut pas un fétu :

Consultons-nous au bord de la rivière.

Disant ces mots ils y touchaient déjà :

Elle leur semble une immense chaudière

De poix bouillant à gros bouillons. C’est là

Que va nageant mainte et mainte baleine ;

On en pouvait compter un million,

Et chacune est comme un gros galion.

Le beau poisson pour pêcher à la seine !

C’est, dit Richard, grand miracle de Dieu

Si nous passons par ce fleuve de feu.

Ils vont courant tout le long du rivage,

Mais vainement, pour trouver un passage.

Même embarras de l’un à l’autre bout ;

Poix qui bouillonne, et baleines partout.

Rinaldin dit : Voyez-vous ces pucelles ?

Allons souper et coucher avec elles.

Il était près du bord, disant cela :

On l’entendit sans doute, car voilà

Qu’une s’approche en courtoise personne,

Et galamment le vient saluer là,

Baissant son nez, large comme une tonne.

Vous devriez être cuite déjà,

Dit Rinaldin, dans ce marc qui bouillonne.

Lors il s’escrime, et frappe à tours de bras

Sur l’animal qui ne s’en émeut pas :

C’est le zéphir qui soufle sur un chêne.

Vive Jésus ! nous perdons notre peine,

Dit Richardet ; je ne vois qu’un moyen,

Et j’ai l’espoir qu’il nous fera grand bien :

Mais fiez-vous tous deux à ma parole

Si vous voulez que l’affaire aille bien.

Ma foi, je tiens ton espoir pour frivole,

Dit Rolandin, et je n’espère rien :

Je vois le mal, et crains encor du pire.

Laissez-moi donc, reprit Richard, vous dire

Que je m’en vais où gît l’homme d’airain :

J’apporterai ce redoutable engin

Qui pétrifie, et vous verrez ensuite

Crainte et débat se terminer bien vite.

Mais permettez qu’on vous bande les yeux :

J’en aurai soin ; sans quoi la réussite

De mon projet, vous nuirait à tous deux.

Sur Rolandin il entre en exercice,

Et puis à l’autre il rend même service ;

Puis il les quitte. Il a bientôt trouvé,

Dans un étui de cuir, bien conservé

Le grand miroir, qu’aussitôt il apporte

À ses cousins, disant : Tout est sauvé.

Il les console, et surtout les exhorte

À demeurer encore un petit peu

Les yeux bandés : puis va se faire un jeu

Des gros poissons ; lance à l’un une pierre,

À l’autre un dard, pour les mettre en colère.

Il réussit : toutes viennent sur l’eau ;

Et de fureur alongeant leur museau,

Au paladin font hideuse grimace.

Avez-vous vu l’hiver faire une chasse

À la lanterne ? On va sous les ormeaux,

Sous la feuillée où dorment les oiseaux :

L’éclat subit du fallot les réveille,

Les éblouit ; ils tombent aux réseaux,

Et le chasseur en remplit sa corbeille.

Ainsi Richard, armé de son miroir,

Change à son gré chaque baleine en pierre ;

Puis il le jette au fond de la rivière,

Et fait très bien, car on pourrait s’y voir.

À ses cousins rendant lors la visière :

Passons, dit-il ; le succès est entier ;

Et pour l’exemple il marche le premier

Sur les poissons qui sont vraiment de pierre.

De l’un à l’autre alors ils vont sautant,

Passent le fleuve, et chacun est content.

Achevons donc, dit Richard, ce qui reste.

Nous approchons de ce monstre funeste

Dont en tremblant l’hôte nous a parlé ;

C’est le gardien de l’attelage ailé,

Et c’est ici qu’il faudra le combattre,

Heureux tous trois si nous pouvons l’abattre !

Disant ces mots, ils entrent sur un pré

Couvert de fleurs et de fines herbettes ;

Et par-delà sont quelques maisonnettes

Dans un enclos de pâlis entouré.

Ils vont plus loin, et d’un œil assuré

Du monstre horrible ils cherchent les retraites :

Tout leur espoir était là concentré.

Soudain il hurle au fond de son repaire :

C’était un singe, et de tel gabari,

Qu’à ce qu’on dit la plus grosse panthère

N’aurait paru qu’un rat auprès de lui.

Charbons ardents sont ses yeux ; sa mâchoire

Bave le sang sur sa peau rude et noire ;

Ses doigts crochus creuseraient aisément

Cent pieds au moins de terre en un moment ;

Et sa queue a la longueur et la forme

D’un aqueduc. Tombons tous à la fois,

Dit Richardet, sur cette bête énorme,

Qu’à chaque flanc s’attache un de nous trois

Sans le quitter ; le troisième au derrière :

C’est, selon moi, la meilleure manière

D’en triompher ; et je suis assuré

D’y réussir en un miserere.

Cette entreprise, amis, est la dernière,

Et va nous rendre enfin dans cette tour

Les trois objets si chers à notre amour.

Tous trois ensemble ils attaquent la bête,

L’un par le dos, les autres sur le flanc,

Sans dire mot. C’est le jeune Roland

Qui la travaille au plus loin de la tête.

Il a déjà su mettre tout en sang

La grande queue, et la bête en enrage ;

Puis, la tranchant comme pain à potage,

Il l’a bientôt réduite à la moitié.

Par-ci par-là chatouillant l’orifice,

Il y fourrait son épieu sans pitié ;

Et l’animal n’aimait pas ce service,

Mais dans sa panse un régiment à pié

Aurait, dit-on, pu faire l’exercice.

Pendant ce jeu, les autres travaillaient

Sur les côtés, et si bien chamaillaient

Qu’en peu de temps la bête est au supplice.

Lors Rinaldin, qui ne pense pas mal,

Court au hameau prendre ces étrivières

Qu’on met aux bœufs ; puis vient à l’animal

Adroitement les mettre en jarretières.

Il le garrotte, et tire à tour de bras,

Tant et si bien que la bête est à bas.

Alors il lie à son train de derrière

Son avant-main, serrant le tout bien fort.

Rinaldin dit : Qu’en voulons-nous donc faire ?

Finissons-en, et lui donnons la mort.

Mais Rolandin : Je veux que la sorcière

Voye en nos mains sa bête prisonnière

Pour en crever de honte et de dépit :

Elle apprendra quel est notre acabit.

Cela posé, tous trois à l’écurie

S’en vont tout droit, et trouvent un garçon

Qui les voyant pâlit, tremble, et s’écrie

En reprenant ses esprits : Comment donc

Avez-vous pu venir dans cette cage

Où ne saurait entrer un papillon ?

Richard réplique : Un homme de courage

Surmonte tout, ou meurt sans dire non.

Or, fais-nous voir l’ami, sans artifice,

Tes beaux chevaux ailés ; et si tu veux,

Viens avec nous pour nous rendre service

Dans le besoin. Je puis donc être heureux,

Dit le bon homme, et finir mon supplice !

Il selle et bride alors chaque coursier,

Quand ils ont bien vidé le râtelier,

Pour qu’avec cœur ils fassent leur office.

Mais, mes seigneurs, avant que de partir,

Je dois, dit-il, d’un fait vous avertir.

La magicienne est si fort entichée

De ses coursiers, qu’il ne lui suffit pas

De la défense à leur garde attachée ;

Et dans la peur de perdre son haras

(Voyez un peu la malice infernale !)

Elle se sert d’une jeune cavale :

Dessous sa queue elle a mis un démon

Toujours actif à répandre un poison

D’un effet sûr. L’odeur qui s’en exhale,

Sans y faillir, ramène à la maison

Ces animaux, s’ils rompent leur prison.

Or, voyez-vous, je ne sais comment faire

Par le chemin pour nous en assurer.

Rinaldin dit : Pourquoi pas opérer

Ces beaux galants ? À merveille, cher frère,

Dit Rolandin, c’est le nœud de l’affaire ;

Le spécifique est sûr dans ces cas-là.

Opérons-les. Et tout de suite on va

Mettre la main à l’œuvre. On serre, on serre

Un nœud coulant : le paquet tombe à terre.

Lors Rolandin, en guise de collier,

L’attache au cou de la vilaine bête ;

Puis il écrit sur feuille de laurier :

« C’est le cadeau que le trio guerrier

« À Draguilla laisse ici pour sa fête.

« Fais-en saucisse ou joyau singulier ;

« Il te siéra, détestable coquine,

« Ornant ta tête, ou couvrant ta poitrine. »

Lors le gardien, en garçon avisé,

Va dans un coin prendre un chiffon usé

Qui conservait une odeur de cavale.

Et puis il va le mettre sous le nez

Des beaux chevaux amoindris et fanés,

Sans qu’à présent ce parfum les régale ;

Et nulle part ils n’en témoignent rien.

Montons dessus, dit-il, tout ira bien ;

Ils ont sagesse et pudeur de vestale.

Ils étaient cinq les ailés destriers ;

Trois fendent l’air sous les trois chevaliers,

Et le garçon monte le quatrième,

Menant en main pour relais le cinquième.

Ils font chemin, volant comme éperviers,

Jusqu’à ce bois où sont leurs femmes nues

Dans les liens pleurantes et battues.

Le garçon prend les cinq chevaux ailés,

Et les guerriers vont à pas redoublés

Rendre chacun à sa dame outragée

Ses beaux jupons, bleux, jaunes ou perlés :

Lui promettant qu’elle sera vengée

Au départir de ce lieu de tourment.

Lors on entend la sorcière enragée

Qui par les airs arrive en blasphémant.

Le bon Richard fait cacher prudemment

Les cinq coursiers, et même fait prière

À ses cousins d’en vouloir faire autant

En certain trou qu’il voit sous une pierre.

Lui, reste au guet attendant la sorcière :

À sa descente à terre il se promet

De lui donner sans faute son paquet.

Or la voilà qui vole toute nue :

Elle a tant fait de chemin qu’elle en sue,

Et ses tétons pendent sur ses genoux.

Elle criait : Je viens exprès pour vous ;

Vous allez voir, salopes, gourgandines,

Âmes de boue, infâmes concubines

De mécréants qui servent saint Louis,

Vous allez voir vos destins accomplis.

Disant ces mots elle touchait à terre,

Richard est leste ; il la saisit au crin,

Dont il se sert en guise de funin

Pour l’amarrer à la plus grosse pierre.

Puis appelant les dames, il leur dit :

J’écorcherai bientôt ce corps maudit,

On n’a point vu de semblable mégère.

Durant ceci, la méchante sorcière,

Les yeux ardents et le front rechigné,

Les regardait d’un air peu résigné ;

Mais force était d’avaler la pilule.

Le garçon vient ; il fait une canule

Qu’on introduit au dessus du talon

Dont un couteau lève la pellicule

Et la vilaine enfle comme un ballon :

C’était vraiment chose assez ridicule.

Elle enrageait d’être comme un chevreau,

Quand on veut faire une outre de sa peau.

Le plus comique en toute cette affaire,

Ce fut de voir, comme on le vit, dit-on,

Les deux cousins, qui du haut d’une pierre

À qui mieux mieux sautaient sur le ballon,

Tant et si bien qu’à ce jeu polisson

La tonne crève, et le vin tombe à terre ;

Et le garçon écorche la sorcière,

Ni plus ni moins qu’on ne pèle un oignon.

Elle appelait au secours tous les diables.

Les trois beautés, qui ne craignent plus rien,

Prêtaient l’oreille à ses cris effroyables

Comme la lune au jappement d’un chien.

Elles riaient en la voyant sans force :

Puis à la fin elles en font un torse,

En lui coupant bras, jambe et cetera :

Sera bien fin qui la reconnaîtra.

Tout disparaît. La tour fait la cascade ;

Et ses chevaux ailés si singuliers

Sont vrais ânons, portant dans leurs paniers

Deçà, delà, fruit, fromage et salade.

Dames de rang et gentils cavaliers

Hors de prison s’en vont en promenade :

Tous à-la-fois se trouvent dans un pré.

Un de ces gens qu’on voit bon gré, malgré,

Épiloguer sur chaque minutie

Demandera pourquoi la fée oublie

En ce conflit d’employer son grand art.

Je répondrai qu’elle se leva tard

Et toute nue, et que sous sa gonille[4]

Elle laissa toute sa pacotille

D’enchantements. Soit dit pour aujourd’hui ;

Mais par ma foi je n’aurai pas l’ennui

De vous donner sur chaque point la glose.

Je ne veux point être commentateur

De l’écrivain dont je rime la prose :

Si je le fais, c’est que j’en suis d’humeur.

Une autre fois je vous dirai la chose

Tout uniment, comme l’auteur l’expose.

[***]

Tandis qu’ils sont tous à se divertir,

Informons-nous, s’il vous plaît, du grand comte

Et de Renaud. Vous les vîtes partir

Pour s’en aller tirer vengeance prompte

De Sarpedon, qui les offensa tant

Quand à Richard il enleva Despine

Qu’il emporta dans ses bras tout courant.

L’histoire dit qu’étant sur la marine,

Un ouragan s’en vint les assaillir ;

Et trente jours entiers sans y faillir

Ne leur fit voir que mort et que ruine.

Enfin pourtant ils purent se r’avoir ;

Ils voyent terre ; ils y dressent la proue

En grande fête, et débarquent le soir.

Là, d’autres qu’eux eussent bien fait la moue

Et regretté la tourmente des flots,

Même la mort dans l’abîme des eaux.

C’est sans mentir la plus cruelle plage

Qu’on trouve en mer ; mais les nobles parents,

Unis de sang, d’exploits et de courage,

Loin d’avoir peur, sont calmes et contents.

Ce pays-là, c’est l’île de la Lune,

Madagascar nommée en d’autre temps ;

Et dans le monde on n’en verra pas une

Qui donne asile à peuples plus méchants.

Blanche au dedans, près des bords elle est brune,

Et ne contient que coquins et brigands :

Race perverse, insolente et perfide,

Preste à tout mal, prompte à tout homicide.

Les deux héros avaient débarqué là

Dans certain port appelé Machicore,

Vers Cafrerie, et dès l’abord déjà

Sont investis par la peuplade more.

Le bon Roland, d’un signe de la main,

Veut écarter cet importun fretin ;

Mais on tient ferme, et l’on s’avise encore

De l’assaillir de loin comme un mâtin,

À coups de pierre. Alors le noble comte,

Dont le grand cœur aurait scrupule et honte

D’user du fer avec tels malotrus,

En saisit un par ses pieds noirs et nus,

Et puis le lance en l’air que c’est merveille :

Il paraissait d’en bas une corneille,

Et va tomber à trois milles de là.

Jugez un peu ce qu’on dit à cela !

Chacun s’enfuit, ma foi, vaille que vaille.

Mon beau cousin, s’écrie alors Renaud,

Ce mécréant, s’il eût été de paille

Ou bien de foin, n’eût pas volé si haut.

Roland repart : Moi-même, je m’étonne

D’avoir lancé si loin ce gros crapaud.

Trois mille pas ! l’arbalète était bonne.

Cherchons un gîte à présent, mon cousin,

Reprit Renaud : ma foi je meurs de faim,

De faim, de soif, et de sommeil ensemble.

Et puis, vois-tu, ce peuple a l’air malin ;

S’il nous faisait comme fait le dauphin

Avec le thon ? Bon ! bon ! laisse-les faire,

Reprit Roland : je suis vieux, ma visière

Va de travers ; mais je suis, grâce à Dieu,

Sur mes deux pieds aussi ferme qu’un pieu.

Comme ils parlaient, ils voyent sur la porte

D’un grand logis, la branche de laurier,

Signe d’auberge ; et le couple guerrier

Entre dedans. L’hôte a la gueule morte

En les voyant, tant ils lui faisaient peur.

Il voulait fuir ; Roland le reconforte,

Lui demandant avec l’air de douceur

S’il a bons lits et vins de bonne sorte.

Oh ! pour cela, dit l’hôte rassuré,

Vous trouverez de tout à votre gré.

Et pour essai le fin matois apporte

Un vin exquis. Roland est altéré :

C’est du nectar, dit-il, et s’en régale.

Renaud voyant de quel cœur il avale :

Tout beau ! dit-il ; c’est ici, mon cousin,

Qu’il ne faut pas jouer avec le vin.

Le comte est sourd, et recommande à l’Hôte

D’en apporter dix autres caraffons,

La grande soif desséchant ses poumons,

À ce qu’il croit les colle sur sa côte ;

Il va renaître en vidant les flacons.

L’hôte jouit, et voit là que sans faute

Le Parmesan pleut sur ses macarons.

Voilà le vin ; Roland le boit sans compte,

Table et flacons, tout tourne aux yeux du comte.

Il rit ; il dit : Renaud, mon beau bijou,

Dansons un peu. Puis, sautant comme un fou,

Il perd la tête, et tombe à plate terre,

Criant : Je suis un navire léger !

Et des deux mains il a l’air de nager.

Le bon Renaud, qui l’aimait comme un frère,

La larme à l’œil, le porte avec grand soin

À l’écurie, et l’étend sur du foin.

À s’endormir Roland ne tarde guère ;

Il ronfle au mieux ; et Renaud tout pantois

Va souper seul. L’aubergiste demeure

À le servir. Le drôle était matois ;

Il l’amusa de cent contes grivois,

Et l’entretint au moins une bonne heure,

Donnant le temps à ce peuple brigand

De garotter et d’enlever Roland.

Le lieu désert, avec la nuit obscure,

Et les grands bois qui vont jusqu’à la mer,

Tout est pour eux ; tout les aide et les sert

À s’assurer cette grande capture :

Mais plus que tout, le vin et la fureur

De s’enivrer, qu’eut le héros buveur.

Renaud descend trop tard à l’écurie :

Il voit le fait, il devient en furie :

C’est un lion qui, pressé par la faim,

Va s’élancer sur une bergerie.

Tel il s’emporte, et la torche à la main

Il fait brûler toute l’hôtellerie,

L’hôte et les gens avec ; et puis il sort,

Portant partout le carnage et la mort.

À chaque pas il s’arrête, il s’écrie :

Mon cher cousin, où t’a conduit le sort ?

Dans la forêt, malgré la nuit obscure,

Renaud s’enfonce, appelant son cousin,

Tâtant partout, sondant chaque ouverture

Avec son fer ou bien avec sa main.

Sous les halliers il entend à la fin

Un bruit confus de voix interrompues

Par des soupirs. Il y marche soudain,

Ardent à voir choses inattendues.

Il est bientôt frappé d’une clarté

Que du terrain transmet une crevasse.

Il y met l’œil, et sans difficulté

Au souterrain voit tout ce qui se passe :

C’est une fille avec un beau garçon,

Liés tous deux en barbare façon,

Et tout auprès est un vieillard qui pleure ;

Plus loin, soldats qui ne comptent pas l’heure,

Faisant débauche et de vin et de jeu.

Renaud touché recommandait à Dieu

Les affligés ; quand au dehors de l’antre

Un homme vient par hasard lui montrer,

Sans le vouloir, comme on y sait entrer.

Il lève un bloc de pierre, et puis il entre

Par un pertuis que le bloc recouvrait.

Serait bien fin, mesdames, qui dirait

Si vous ou moi sentons en cette affaire

Plus vif désir de percer le mystère

Des inconnus terrés dans cet endroit.

Moi je m’en meurs ; mais songeons que l’histoire,

De jour, de nuit, aura le même goût.

Il se fait tard, et j’ai bonne mémoire :

Venez demain ; je vous conterai tout.

CHANT XVII.

Renaud massacre les gardiens et libère les damoiseaux, roi et reine d’une île voisine : la fille a été capturée par des corsaires et le garçon pris en tentant de la délivrer.

Ferragus, tout étonné de se trouver en France où Neptune l’a fait conduire par un triton, rencontre Maugis en rejoignant Charlemagne. Dans une auberge, il trouve un inconnu[5] et ils décident d’y passer la nuit.

De leur côté, les preux et leurs dames gagnent l’endroit où le Scric guérit de ses blessures. Celui-ci presse Despine de partir avec lui sans Richard. Elle refuse et lui reproche cette trahison.

 

De tous les dons que le ciel nous a faits,

En vérité le vin n’est pas le moindre ;

Je le tiens même, à vous parler sans feindre,

Pour le plus cher des célestes bienfaits.

C’est à lui seul, qu’un misérable en proie

À tous les maux, doit encor quelque joie.

Mais gardons-nous d’en boire un tonneau plein,

Et n’ayons pas toujours le verre en main.

En toute chose il faut qu’on se modère ;

Faire autrement c’est jouer trop gros jeu.

Vertu se tient dans le juste milieu

Où la retient une juste barrière ;

Un pas de plus, c’est le vice et l’erreur.

La vertu sent les peines sans murmure :

Ne les pas voir, n’est que sottise pure :

Les trop sentir, est faiblesse de cœur.

Comme j’ai dit, buvez-vous sans mesure ?

Vous n’êtes plus qu’une bête en fureur.

Le moindre excès est encore une injure

À la raison, à vous, à votre honneur.

Mais buvez-vous avec économie,

Dans une juste et naturelle envie

De ranimer vos sens et vos esprits ?

Vous êtes sage et je vous applaudis.

Celui qui tue un homme, est moins barbare,

À mon avis, que celui qui s’égare

Jusqu’à tuer lui-même sa raison,

Ou la réduire en honteuse prison.

Chacun en rit, et chacun le baffoue,

Le voyant prêt à tomber dans la boue.

La rue est large ; il n’y saurait tenir,

Et va disant à qui veut bien l’ouïr

Tous ses secrets. Si j’avais la police,

À ces messieurs, je ferais voir beau jeu :

J’entends ceux-là qui font le sacrifice

De leur raison, et cela, pour si peu.

Car si c’était qu’un jour par aventure

Vin trop fumeux vous prît sans votre aveu

Au dépourvu, craignez peu ma censure.

Quant à celui qui se fait un cadeau

De s’abrutir à boire sans mesure,

Je le voudrais tenir dans un bateau

Sur la rivière à s’abreuver d’eau pure.

Mais parmi nous songe-t-on à cela ?

S’occupe-t-on de guérir ce mal-là ?

Tout au contraire, on va criant merveille

À qui d’un trait avale une bouteille.

[***]

Si le grand comte avait eu le bon sens

De résister à sa fureur de boire,

Se verrait-il, chargé de fers pesants,

Triste jouet de la canaille noire ?

La corde au cou comme un vrai criminel,

Ils ont osé le traîner au prétoire

De leur monarque ; et ce tyran cruel

Mange un chrétien à jeun comme une poire.

Quand il apprit que le fier paladin

Avait lancé l’un des siens à la nue,

Il ordonna que dès le lendemain

On lui coupât et l’une et l’autre main.

Figurez-vous si Roland se remue

Dans ses liens ; mais on le garde à vue

En attendant que demain le bourreau

De chaque bras lui détache un morceau.

Laissons-le un peu rêver dans cet hospice ;

Il y pourra, j’espère, s’amender :

Grands accidents savent persuader

Un vicieux, et le tirer du vice

Mieux que beau dire en prose ou même en vers.

Et retournons en hâte à ces déserts

Où dans un antre à leurs desseins propice

Sont réunis tant de vauriens divers.

Renaud voyait soulever une pierre,

Et pénétrer par-là dans la tanière

Où gémissaient la fille et le garçon,

Un vieux soudart qui s’en va sans façon

Se mettre à table avec ses camarades.

Renaud le suit, et l’épée à la main

Sans hésiter descend au souterrain,

Fait place nette à force d’estocades

À droite, à gauche, et s’escrime si bien

Qu’il va mêlant aux pâtés, aux salades,

Un tas de morts : le tout en moins de rien.

L’un meurt tenant son verre et sa bouteille ;

L’autre en maintien encor plus guilleret,

On en vit un qui croquait un poulet ;

Renaud le sabre au dessous de l’oreille.

Affreux spectacle ! on voit parmi les plats,

Sur le buffet, têtes, jambes et bras ;

Le vin, le sang, coulent mêlés ensemble

Par la caverne. Oh ! que l’homme a grand tort,

Quand dans le sein du plaisir il lui semble

Qu’il ne doit pas redouter que la mort

Vienne sitôt interrompre sa joie !

Elle est tout près : elle saisit sa proie.

Tous les brigands couchés sur le carreau,

Le paladin court à la demoiselle,

Rompt ses liens et ceux du damoiseau,

Disant : Ô vous dont le sexe femelle

En l’enviant toujours s’honorera,

Je n’ai rien fait ici pour vous, la belle,

Près des travaux que mon bras soutiendra

Pour subjuguer la fortune rebelle

Bonne aux méchants, aux bons toujours cruelle,

Qui vous poursuit. Elle vous servira ;

Je vous le jure (et prononçant cela

Il fait briller sa redoutable épée)

J’en jure Dieu ; la vilaine poupée

Qui vous poursuit, mon bras la soumettra.

La belle alors interdite et confuse,

En rougissant regarde son sauveur.

Elle se tait, et par signe s’excuse

D’être sans voix en ce moment d’horreur

Pour exprimer ce qu’elle a dans le cœur.

Au paladin le jouvenceau s’adresse,

Et dit : Seigneur, une telle prouesse

Décèle en vous un illustre guerrier :

De vos exploits ce n’est pas le premier.

Pardonnez-nous à tous deux un silence

Qui vous cachait notre reconnaissance :

Le grand respect, l’éclat de vos hauts faits,

Nous a rendus l’un et l’autre muets.

Mais un mortel, quel que soit son courage,

Peut-il tout seul faire un pareil ouvrage ?

Vous avez l’air d’être un ange du ciel,

Que de son trône envoya l’Éternel

Dans sa pitié, pour finir la misère

Où nous avons passé l’année entière,

Et nous sauver une honteuse mort.

Pendant ceci, Renaud avec transport

À ses genoux voyait la demoiselle,

Qui les embrasse avec ses blanches mains.

Il s’en émeut : les appétits humains

Se font sentir. Son trouble se décèle,

Comme la joie éclate dans un chien.

Le damoiseau qui s’en aperçoit bien,

Courtoisement écarte un peu sa femme.

Sortons, dit-il, de ce réduit infâme,

Et s’il vous plaît allons revoir le jour.

Oui, dit Renaud : que le vieux nous précède,

Il marche mal ; nous viendrons à son aide,

Le soutenant tous les trois tour-à-tour.

Gagnant alors le trou par où l’air entre,

Et chacun d’eux s’y fourrant à son tour

Avec effort, les voilà hors de l’antre.

Tous les objets qu’avait décolorés

La sombre nuit, reprenaient par degrés

En ce moment leur teinte et leur parure.

Déjà la rose a son bel incarnat,

Et le jasmin sa blancheur vive et pure ;

L’aurore enfin brillant d’un doux éclat

Ressuscitait, réveillait la nature.

Faisons chemin avant l’heure du chaud ;

Et s’il vous plaît, en marchant, dit Renaud,

Apprenez-moi vos noms, votre aventure.

Lors le garçon : Pourrions-nous sans injure

Nous refuser au moindre de vos vœux ?

Je dirai tout. Amour nous prit tous deux

Dans le filet où sa main toujours sûre

Tient à son gré les hommes et les dieux.

Vers le ponent, près de cette île immense,

On en voit deux d’une moindre apparence.

L’une est à moi, connue aux voyageurs

Par le surnom de l’île la Cruelle :

Les gens y sont méchants et batailleurs.

L’autre au contraire, on la nomme la Belle :

Femmes y sont plus charmantes qu’ailleurs ;

Vous en voyez près de vous un modèle.

Elle y naquit pour le trône ; et, je crois

Par sa beauté comme aussi par ses droits,

Elle en est reine, et son peuple l’adore.

Mon cœur est fier : je haïssais l’amour,

L’amour lui-même, et les amants encore.

J’eus toutefois tel désir de la voir,

Qu’en matelot me déguisant un soir,

Secrètement je passai dans son île.

J’y parcourais son palais et la ville

Soir et matin, mais sans l’apercevoir.

Enfin pourtant je fais la connaissance

D’un de ses gens, et j’ai quelque espérance

Quand il m’apprend qu’auprès de la cité,

À Mahomet un temple consacré

Souvent l’attire en saint pèlerinage ;

Et que demain sans tarder davantage,

S’accompagnant des dames de sa cour,

Dévotement dès la pointe du jour

Elle y viendra, comme c’est son usage,

À pied peut-être, ou peut-être à cheval,

Peut-être aussi dans un char de cristal

Si beau, si clair, qu’il enchante la vue.

Le valet part. Je soupire, je sue

En priant Dieu d’avancer le signal

De la comparse, et j’attends dans la rue.

C’était alors la riante saison

Où tout jouit, dans les airs, sur la terre

Et dans les mers ; quand l’amour et sa mère

Dans tous les cœurs versent leur doux poison,

Ours et lion, taureau, tigre, panthère,

Oiseaux, poissons, sentent même transport :

Qui ne le sent doit se tenir pour mort.

Au point du jour sort du palais la belle

Que vous voyez. C’est ma vie, et près d’elle

Je ne crains pas que mes jours prennent fin.

Ses blonds cheveux s’épandaient sur son sein ;

Et la couleur de sa robe était telle

Que je ne puis la nommer : c’était celle

Dont la colombe à l’éclat sans pareil

Change la teinte aux regards du soleil.

Junon, au ciel peut-être ainsi vêtue,

Parmi les dieux à leur table s’assied.

La belle avait sur son épaule nue

Un voile fin descendant jusqu’au pied,

Et parsemé de fleurs en broderie

Où se mêlaient avec tant d’industrie

La perle et l’or, que mon œil ébloui

Pour un instant quitta son beau visage.

En la voyant, ce cœur fier et sauvage

Dont mon orgueil avait longtemps joui,

Ce cœur d’acier, fondit comme la cire

Dans un brasier : tant l’amour a d’empire.

Je fus amant. Cher et bienheureux jour,

Trait enflammé qui fîtes ma défaite,

Je vous bénis sans cesse, et ne regrette

Que d’avoir pu vivre un temps sans amour.

Je la demande alors en mariage :

On me l’accorde aussitôt volontiers,

Et nous faisons d’abord heureux ménage.

Bientôt, hélas ! nous sommes prisonniers.

Certains forbans débarqués au rivage

S’étaient cachés depuis trois jours entiers,

Et nous guettaient sous le sombre feuillage

D’un bois épais où nous allions chasser.

Ma suite accourt pour nous débarrasser ;

Mais c’est en vain : l’escadre du corsaire

Était en mer et volait sur les flots.

À cet aspect nos sujets en colère,

Deçà delà montent sur des bateaux,

Forcent de rame et courent avec zèle,

Avec l’ardeur d’un cœur vraiment fidèle.

Clarine et moi, c’est le nom de ma belle,

Nous n’étions pas sur le même vaisseau :

Mais je l’entends ; c’est sa voix qui m’appelle

Par cris plaintifs, comme la tourterelle,

En gémissant, répète à chaque ormeau

Qu’elle a perdu son compagnon fidelle.

Si j’en sentis douleur plus que mortelle,

Vous en voyez sans peine le tableau.

Mes défenseurs eurent un vent propice,

Et leur flottille en profita si bien,

Qu’elle atteignit la nôtre en moins de rien.

Je bénissais le ciel et sa justice :

Mon sort allait changer du mal au bien,

Près d’échapper à ce tas de harpies

Qui menaçaient à chaque instant nos vies ;

Quand tout-à-coup la barque qui portait

Tout mon trésor, celle ou ma femme était,

Force de voile et semble avoir des ailes.

La mienne était de manœuvres plus frêles,

Et puis encor mal servie en rameurs.

Mes gens sont là, m’arrachent aux voleurs,

En saisissant leur nef qu’on amarine :

Je suis sauvé, mais je perds ma Clarine.

Je cours aux miens, les poussant de mon mieux

À tout forcer pour faire diligence.

Et dans les mers il n’est nymphes ni dieux

Dont je n’invoque humblement l’assistance,

Mais le pirate avait pris trop d’avance.

Je l’approchai d’assez près, lui criant :

Race perfide ! attends-moi, vil brigand,

Ou dans ton sang j’éteindrai ma vengeance.

Soudain je vois, (dieux ! quel objet d’horreur !)

Je vois traîner mon épouse au rivage ;

Un voile noir couvrait son beau visage,

Et tout son air exprimait la terreur :

Un furieux vient lui trancher la tête.

Jugez, seigneur, où cet affreux trépas

Me réduisit ; mais non, je ne veux pas

Qu’à tel objet votre penser s’arrête.

Soudain le traître avec un air de fête

Précipita le buste dans les flots,

Puis comme un trait il vole à ses bateaux

Teint du beau sang dont son crime l’inonde.

Qu’eussai-je fait[6] ? Je ne pouvais songer

Qu’à mon trépas, quand je vois surnager

Ce corps si cher : Je le tire de l’onde

Avec respect, et pour l’ensevelir

Droit vers mes ports je fais ramer mon monde.

Elle au tombeau je n’ai plus qu’à mourir,

Et sans mystère alors je m’en occupe ;

Quand un vieillard, l’un de nos prisonniers,

Craignant pour lui s’il reste en nos quartiers

Après ma mort, me dit : Vous êtes dupe

D’un grand secret, et je vous l’apprendrai

Si vous voulez me conserver la vie ;

J’en fais serment ; le vieillard s’y confie.

Celle, dit-il d’un ton bien assuré,

Que vous pleurez, n’a pas perdu la vie ;

Une autre qu’elle eut ce malheureux sort :

Femme assez belle et des amours chérie,

Près de la vôtre aussi laide qu’un mort.

Mes compagnons craignant votre furie

Ont fait ce change, et vous pleurez à tort.

J’étais présent quand on ourdit la trame

Dans le conseil : ce fut de travestir

Une victime, et la faire périr

Sous les habits et l’air de votre femme,

Comme on a fait. Mais je crains que les dieux

Qui jusques là vous ont servis tous deux,

Ne puissent pas du trépas la défendre,

Lorsque nos gens à terre iront descendre.

C’est un usage établi parmi nous,

Si nous sortons d’une mésaventure,

Trois jours après nous nous rassemblons tous

Au fond des bois par une nuit obscure,

Pour immoler la femme la plus pure

Et la plus belle ; et c’est moi leur seigneur

Qui dois remplir cet acte de rigueur.

Si vous voulez sauver la créature,

Renvoyez-nous mes compagnons et moi,

Et suivez-nous. J’ai dans l’esprit, je croi,

Pour la sauver une ruse assez sûre.

Il dit, et part. Je me fie à sa foi.

C’est ce vieillard qui dans sa faible allure

Nous suit partout. Alors je le suivis,

Me conformant en tout à son avis.

En un seul jour il fut à la rivière :

Ses compagnons lui firent grande chère,

Et l’on régla qu’au soir du lendemain

Sur ma Clarine il porterait la main

Pour l’immoler, comme c’est leur manière :

Manière affreuse ! On enfonce à dessein

D’un grand couteau la lame meurtrière

Dans les jupons, juste au dessous du sein.

Quand la lionne instruisant au carnage

Ses lionceaux, a déchiré les flancs

D’une génisse, elle anime leur rage

À tirailler de leurs petites dents

Deçà delà les fumantes entrailles

De l’animal : ainsi font les canailles,

Déchiquetant ces objets innocents.

Le soir venu, le prêtre et la victime

Dans un enclos formé pour le besoin

Se tiennent seuls, et les autres plus loin

Hors de l’enceinte attendent le grand crime.

Tandis qu’il prie, et qu’il montre avec soin

L’affreux apprêt du fatal sacrifice,

Secrètement il tue une génisse ;

Et dans un sac ayant mis sans témoin

Ses intestins, les place avec adresse

Sous les habits de la belle en détresse.

Lors il a l’air de lui percer le sein ;

Et son couteau, son mouchoir à la main,

Tous teints de sang, il s’escrime de sorte

Qu’avec raison chacun la tient pour morte.

Du même fer avec même dessein

Il ouvre alors les entrailles postiches

Dont les lambeaux tombent sur le terrain ;

Et les brigands trompés ne sont pas chiches

D’accourir tous à l’horrible festin.

Je perds les sens, je me montre, et je crie

À tous les miens d’assaillir les brigands,

Il n’est plus temps ; la horde était partie.

Tout éperdu je recherche à pas lents

Ce corps chéri que je croyais sans vie,

Je trouve enfin ce bon vieux qui l’essuie

De la souillure, et dans peu de moments

Me rend Clarine après tant de tourments.

Le jour suivant nous nous perdons de route

Dans la forêt, sans en pouvoir sortir ;

Et dans un antre où l’on ne voyait goutte

Nous nous logeons, pour nous y garantir

Des mauvais temps, de la dent des vipères ;

Quand tout-à-coup des voleurs sanguinaires

Pendant la nuit nous viennent assaillir,

Nous combattons, nous faisons grand carnage

De ces brigands ; mais ils sont si nombreux

Que nous tombons enfin dans l’esclavage ;

Et depuis lors nous avons souffert d’eux

Plus que ne peut exprimer le langage.

Clarine alors : C’est assez, cher époux,

Dit-elle : ayant tel héros avec nous,

Du bonheur seul nous lui devons l’image.

Le chaud croissait ; le soleil à midi

Faisait chercher le repos et l’ombrage.

Les voyageurs trouvèrent un abri

Près d’un ruisseau sous un épais feuillage.

Là par bonheur un garçon de village

Courtoisement vint leur offrir du fruit

Dont avec joie ils firent leur profit.

Interrogé quel est son domicile,

Je suis, dit-il, et je viens de la ville

Du roi Grandon, qu’on nomme Sadolin.

Y parle-t-on d’un fameux paladin,

Reprit Renaud ? Oui, dit l’autre ; on s’apprête

À lui couper les deux poings dès demain.

Bon ! dit Renaud. Je veux être à la fête,

C’est un louchard grand ennemi de Dieu ;

On ferait mieux de lui couper la tête .

Il parle ainsi, pour ne pas donner lieu

De soupçonner ce qu’il est pour le comte,

Dont ce soupçon rendrait la fin plus prompte.

Espionnage est partout en vigueur.

[***]

Or nous, tandis qu’au bord d’une fontaine

Les voyageurs attendent la fraîcheur,

Allons revoir Ferragus bien en peine

De se trouver parmi le peuple franc,

Apporté là d’une île si lointaine

Sans deviner ni par qui ni comment.

Et puis, se voir armé dans le moment,

Vient encor plus troubler sa fantaisie.

Ce n’est, dit-il, Augustin ni Tobie,

Ni saint François, ni l’ange Gabriel

Qui m’ont tiré d’une mer en furie ;

Car je ne suis, ma foi, qu’un criminel

De pied en cap. Mais pourquoi ce mystère ?

Et celui-là pourquoi veut-il se taire

Qui m’a fait faire un trajet plus qu’humain ?

Ce pourrait être œuvre d’esprit malin.

Dans ce penser, qui n’a rien de contraire

À l’apparence, il s’en va cheminant

Droit à Paris, et sur la route apprend

Par maint rapport, que le roi Charlemagne

Est en chemin vers les marches d’Espagne

Pour secourir Alphonse qui l’attend.

Sur cet avis, il pique sa jument

Pour joindre Charles et le suivre en campagne.

S’imaginant alors que c’est un tour

Du bon Maugis, qui l’a conduit en France

Par son grand art, il compte au premier jour

Savoir de lui toute la manigance ;

Qu’il en saura du moins sa suffisance.

Comme il jasait à part lui comme un fou

Sur cet objet au gré de son caprice,

Un pauvre aveugle est là quêtant un sou,

Et Ferragus : Le bon Dieu vous bénisse !

Dit-il ; je suis aussi sec qu’un coucou.

L’aveugle dit : Fouillez dans votre bourse,

Ou vous m’aurez tout le long de la course

À vos côtés, toujours vous poursuivant.

Ferragus rit, et galoppe en avant,

Au bout d’un mille il regarde derrière,

Et voit le gueux qui suit sans dire mot.

Crois-moi, finis, lui dit-il, vilain sot ;

Sans quoi tu vas tâter de l’étrivière.

L’autre à ces mots usant de son bâton,

Du cavalier épouste le jupon.

Le paladin qui sent la bastonnade

Tire son fer, frappe le quinze-vingt ;

Mais celui-ci, de ce godet d’étain

Où tous les gueux recueillent leur butin,

Sans y faillir pare chaque estocade,

Et tellement s’escrime du gourdin,

Que Ferragus rougissant de colère

D’être aux abois en si vile manière,

Lui dit ces mots : Vieux aveugle d’enfer,

Dont le bâton et les mains voyent clair,

Laisse-moi donc en paix, va faire injure

À qui t’en fait, ou battre quelque chien.

Tu te méprends ; je n’ai, foi de chrétien,

Ni sou ni maille, et tu perds ta mouture :

Tu me battrais tout un mois, je te jure,

Que sur mon Dieu tu n’y gagnerais rien.

L’aveugle cesse alors, et dit : Mon frère,

Je t’ai battu ; mais c’était pour ton bien.

Ne sais-je pas que tu n’es qu’un vaurien,

Le plus pervers qui vive sur la terre ?

À ce propos de leçon familière

Ferragus craint, tant il se sent confus,

Qu’il n’y paraisse à travers sa visière,

Et met soudain ses deux mains par dessus.

Le bon aveugle alors n’est plus difforme ;

En un clin d’œil il a repris sa forme,

Sa forme ancienne, et dit : Regarde-moi ;

Vois si je suis homme de bas aloi.

Je suis issu de la fameuse race

De Montalban. Je viens ici pour toi,

Pour ton service, et pour celui du roi

À qui chacun doit secours efficace.

Quand Ferragus voit Maugis : Ah ! dit-il.

Je te connais, petit voleur subtil.

C’était donc toi qui me frottais l’épaule ?

Tu sais si bien changer d’air et de rôle !

Que je te voye un beau jour transformé

En tas de paille ou de foin, malin drôle,

Et de la foudre à mes yeux consumé !

Toi, dit Maugis, dis-moi, méchant hermite,

Dis ; qu’as-tu fait dans cette île maudite ?

Espères-tu que le fleuve d’oubli

Tienne en ses eaux ton crime enseveli ?

Non, malheureux : je sais ton infamie,

De ta guenon et la mort et la vie ;

Je sais le tout, et bientôt le publie.

À ce discours l’Espagnol stupéfait

Baisse les yeux, demande le secret

En soupirant ; et Maugis le promet.

Puis ils s’en vont tous deux de compagnie

Au camp du roi. Bientôt les y voilà ;

Charles campait à deux milles de là.

C’était à l’heure où le soleil dans l’onde

Allait plonger sa chevelure blonde ;

Et dans les airs l’étoile de Vénus

Allait briller au départ de Phébus.

Les oiselets finissaient leur ramage ;

Et les zéphirs, abandonnant la plage

Des vastes mers, volaient vers les coteaux

Pour s’abreuver au bord des clairs ruisseaux.

Les deux guerriers se présentent ensemble

Au bon roi Charle, et sa cour se rassemble

Avec ardeur, pour les bien festoyer.

Je n’aurais pas assez d’un jour entier

Pour vous conter jusqu’où va l’allégresse.

Le bon roi Charles avec grâce et noblesse

Place l’hermite avec lui sous son dais,

Ne pouvant pas s’en trouver assez près.

Et n’allez pas crier à la merveille :

Les grands vous font toujours chère pareille

Dans le besoin et même plus encor,

Vous prodiguant révérence, embrassade,

Vous confiant leur femme et leur trésor,

Et vous faisant cortège de parade ;

Mais tiennent-ils ce qu’ils voulaient de vous ?

Vous n’en auriez par ma foi pas deux sous.

Charles d’abord interrogeant l’hermite

Le fait causer sur ceci, sur cela,

Roland, Renaud, leurs fils, et cetera ;

Quel est le lieu que tout ce monde habite.

Seigneur, je viens d’une île où j’arrivai

Presque expirant et noyé ; j’y trouvai,

Dit Ferragus, merveille sur merveille :

Le monde entier n’a pas chose pareille.

Elle est si loin cette île-là qu’ici

Vous n’en sauriez avoir vent ni nouvelle.

Le même orage y conduisit aussi

Vos paladins dans une autre nacelle.

À ce détail l’hermite en ajouta

D’autres encor ; mais de cette gouine,

Monstre d’enfer, dont l’amour l’entêta,

Il ne dit mot, et fit bien. Il conta

L’enlèvement de la belle Despine ;

Comme il la vit s’arrachant les cheveux ;

Comme Richard et maint guerrier fameux

Sont sur la mer. Puis il flatte le sire

Qu’il reverra dans peu Renaud, Roland,

Avec leurs fils ; et la fin de son dire

Est de s’offrir lui-même, en attendant,

Pour le servir, lui, l’Église et l’Espagne.

Le roi l’embrasse : on soupe, on va dormir ;

Puis dès l’aurore on se met en campagne.

Désir d’honneur qui presse de partir

Hâte la marche en toute diligence.

On a bientôt traversé la Provence,

Le Languedoc ; et sans se ralentir,

Le lendemain on arrive à Narbonne

Tout justement avant l’heure de none.

Ferragus marche ailleurs, pour avertir,

Comme il convient, le seigneur de Toulouse

Et ses barons. Le duc a pour épouse,

Comme l’on sait, une fille du roi.

Ferragus veut qu’il signale sa foi,

Mettant soudain tous ses gens en campagne

Pour joindre Charles et secourir l’Espagne.

Sur son chemin il voit un cabaret,

Et trouve l’hôte avec un banneret

Se chamaillant d’une manière étrange.

Le cavalier disait : Je suis venu

Avant-hier chez toi ; tu prends le change.

Non, de par Dieu ! dit l’hôte, je t’ai vu

Tout ce printemps ; je n’ai pas la berlue :

Tu m’as laissé ma femme bien pourvue

À ton départ ; elle est grosse d’enfant.

L’autre repart : Que dis-tu là, méchant ?

Je n’ai jamais approché de ta femme.

L’hôte à cela : C’est une allure infâme,

Dit-il ; tu fais comme fait le coucou,

Qui par traîtrise au poulailler se coule,

Avale un œuf, et pond au même trou,

Laissant couver son enfant à la poule.

Le cavalier alors : Tais-toi, vaurien,

Réplique-t-il, et que ta ménagère

Soit grosse ou non, ce n’est pas mon affaire.

Moi je n’y pris ni n’y mis jamais rien,

J’ai nuit et jour escorté tête à tête

Maintes beautés toutes faites au tour ;

J’ai su domter les appétits d’amour ;

Et tu voudrais… Crois-moi, vilaine bête

Au nez camus de gros pois parsemé,

Ton pot au feu dont tu fais ma conquête

Ne peut tenter qu’un chartier[7] affamé.

Soit ; mais ma femme en a tout plein sa boîte,

Dit le manant, s’échauffant à tel point

Qu’il prend en main sa fourche d’écurie,

Et l’adressant de son mieux au pourpoint

Du cavalier, la pousse avec furie.

Le guerrier, fait à toute batterie,

Saute à l’écart leste comme un genêt ;

Et le fourchon va percer un valet.

Le valet crie, et tous ses camarades

À coups de pierre assaillent leur bourgeois,

Qui prudemment sous fortes barricades

Va s’enfermer, et fait bien ; car je crois

Qu’ils auraient mis son pauvre crâne en loque

En le fendant comme un œuf à la coque.

Femme, dit-il d’un air doux et pantois,

Je ne sors plus que la paix ne soit faite.

Va-t-en trouver de ma part les garçons,

Leur demandant pour moi mille pardons.

L’hôtesse était égrillarde, proprette

Et de bon air ; les garçons l’aimaient fort ;

Elle eut bientôt tout mis en bon accord.

Elle leur sert une bonne omelette,

Un beau jambon rouge comme carmin,

Le tout flanqué d’un broc d’excellent vin.

On boit, on mange, et voilà la paix faite :

L’hôte paraît, on s’embrasse au festin.

Ferragus dit : Par ma foi, je m’arrête

À ce bouchon jusqu’au soleil levant :

Ceci vaut mieux que l’antre d’une bête,

Ou qu’une grotte. Et puis, n’aller buvant

Que de l’eau claire, est un fait de grenouille :

J’ai plus de cœur quand j’ai bu du vin blanc.

Ferragus reste, et je crois fermement

Que c’est l’hôtesse au fond qui le chatouille.

Le soldat reste aussi ; c’est celui-là

Qui s’était pris de querelle avec l’hôte.

Un autre jour je vous dirai sans faute

Quel il était : je vais bien loin de là

Pour aujourd’hui : la grande compagnie

Que j’ai laissée au soleil de Nubie

Me fait un signe ; et déjà sans façon

Mon luth s’accorde et veut changer de ton.

[***]

Corèze, Argée et la belle Despine,

Et Richardet avec ses deux cousins,

Après avoir écorché la coquine

Qui se faisait un jeu de leurs chagrins,

Se retrouvaient, et bien d’autres encore

Sortis aussi du pouvoir des lutins,

Sur des gazons au lever de l’aurore.

Les six amants s’ébahissent d’abord

De voir soudain la tour évanouie.

Puis, comme on sent toute peine finie,

On rit, on danse, et puis on marche au port.

Le chevalier des pleurs y reste encor

Depuis le jour que la gent sarrasine,

Percé de coups l’avait laissé pour mort,

Et que Richard le remit sur son bord.

C’est, comme on sait, le père de Despine.

Depuis le jour qu’on ravit malgré lui

Les trois beautés dont il était l’appui,

Il gémissait et larmoyait sans cesse,

Enseveli dans un mortel ennui.

Il était père, et c’est d’une déesse.

Figurez-vous avec quelle tendresse

Il la revoit, et ses embrassements

Aux deux beautés, aux guerriers qu’il caresse,

Et qui sentaient mêmes ravissements.

Puis sans tarder, après ces doux moments,

Il tire à part sa Despine, et la prie

De repartir demain pour Cafrerie

En bonne fille, et docile à ses vœux,

Sans emmener Richardet avec eux :

Son arrivée est trop inattendue,

Et la peuplade en pourrait être émue

Jusqu’à manquer à tous trois de respect ;

Mais il promet qu’avec art circonspect,

Incessamment il l’y fera conduire

Pour le nommer héritier de l’empire

Et son époux. La princesse pâlit :

C’est le soleil au passage subit

De quelque épais et rapide nuage ;

Et cependant en fille honnête et sage

Elle répond : Si vous voulez, seigneur,

Me séparer de celui qui m’engage,

J’obéirai pour mourir de douleur.

Le Scric alors : Que dis-tu ? quelle image !

Non tu vivras… Mais avant le départ

Garde-toi bien d’en parler à Richard.

Ah ! c’en est trop ! dit-elle : hélas ! mon père,

Voilà mon sein, plongez-y le poignard ;

Mais qu’à Richard je fasse un tel mystère

Quand je le quitte, ah ! c’est trop de tourment.

Où me réduit la fortune cruelle ?

Amour qui tient les amants en cervelle

Fit avancer Richard tout doucement

Près de la porte : il a l’oreille alerte ;

Il soupçonnait : il écoute, il entend ;

Et furieux de voir tramer sa perte,

Sans dire mot il enfonce un battant,

Et par ces mots son désespoir s’exhale :

Je vois le prix qu’une âme déloyale,

Un cœur ingrat, sans honneur et sans foi,

M’a destiné. Traître, regarde-moi :

Je suis celui qui pour avoir Despine

Osai combattre et sus vaincre pour toi.

Dans un tombeau, triste séjour d’effroi,

J’ai vu gémir cette beauté divine ;

Je l’en tirai par l’effort de mon bras,

Et te sauvai toi-même du trépas.

Demande-lui ce que j’ai fait pour elle,

Et si d’un cœur aussi pur que fidelle

J’ai respecté la fleur de ses attraits :

Effort d’amour qu’on aura peine à croire.

Je vis encor ; seule elle en a la gloire :

Je dois ma vie aux serments qu’elle a faits

D’être à moi seul, de m’aimer à jamais.

Disant ces mots, il regarde la belle

Sans se mouvoir, les yeux fixés sur elle.

Despine ignore en ces moments affreux

Quel est le coup dont son destin la frappe :

Ruisseau de pleurs coule de ses beaux yeux,

Et l’on dirait que son âme s’échappe

Avec ses pleurs. Elle voudrait parler ;

Sa voix s’éteint sans rien articuler.

Le Scric qui voit sa trame découverte

Change son dire, et feint qu’il se repent

De son projet. Tel, évitant sa perte,

Nocher expert se règle sur le vent.

Il amadoue, il appaise, il console,

Le bon Richard, et lui donne parole

De l’emmener sans faillir avec lui.

C’en est assez, messieurs, pour aujourd’hui.

CHANT XVIII.

Le Scric enlève Despine et prend la mer.

À Madagascar, Roland est libéré par Renaud au moment de son supplice. Ils massacrent les sauvages, partent avec les damoiseaux dans leur île, puis décident de rentrer en France.

Astolphe et Ferragus, partageant la chambre de l’aubergiste, tentent d’abuser d’une fillette et, confondant les lits dans l’obscurité, s’attaquent à la grand-mère. Hilarité. Honteux, ils s’enfuient.

Despine, désolée et prisonnière, affecte de se résigner. Sous prétexte d’avoir de la compagnie, elle assemble une troupe de garçons, semblables d’apparence, au sein desquels elle se cache pour entrer dans la forêt magique d’Origile interdite aux hommes. Lirine lui fait boire le breuvage d’oubli et Despine n’aime plus qu’elle.

 

Si la Nature eût fait notre poitrine

De cristal pur ou de fin diamant,

Chacun de nous verrait commodément

Dans chaque cœur tout ce qui s’y machine

Sans peine aussi chacun se défendrait

De tout mécompte et toute tromperie,

Et de ce monde alors disparaîtrait

Tout faux semblant et lâche hypocrisie.

Un jeune amant connaîtrait tout de go

Si c’est du cœur que sa nouvelle amie

En le nommant son bien, son tout, sa vie

Dit qu’elle tient tout autre pour zéro.

Voyez un peu ce sultan, je vous prie,

Un monde entier à ses pieds s’humilie,

Lui souhaitant que de son grand pouvoir

Il ait longtemps paisible jouissance :

Si quelque jour il venait à savoir

Tout ce qu’au fond son pauvre peuple pense,

Comme on maudit sa vie, et sa puissance ;

Et que ces cris d’amour, ces beaux souhaits,

Sont faux semblants créés pour son palais ;

Se dépouillant de l’orgueil qui l’enivre,

Peut-être alors il se mettrait à vivre

En bon seigneur, père de ses sujets.

Le corps humain n’est vraiment pas de verre ;

Il est pétri d’os, de nerfs et de chair.

Dieu le voulait disposer de manière

Qu’on aurait vu le cœur comme en plein air ;

Mais celui-là qui pour faute grossière

Du paradis s’en fut vivre au désert,

Dérangea tout, et fit notre misère.

Ce coup fatal nous donna tous les maux,

Au Temps une aile, à la Mort une faux :

Partout le bien au mal céda la place :

Rien désormais n’est plus de bon aloi ;

Et l’univers, corrompu dans sa masse,

Ne voit régner que feintise et qu’audace

Où fleurissaient l’innocence et la foi.

Du père au fils, de l’époux à l’épouse,

Plus d’amitié : défiance est partout ;

Fraude, soupçon, envie, humeur jalouse.

Tel qui paraît sentir le contre-coup

De votre mal, au fond n’en fait que rire,

Et tel paraît applaudir de grand goût,

À votre bien, qui prêt à vous maudire

Voudrait vous voir endurer le martire.

[***]

Or c’est ainsi que le pauvre Richard

Fut abusé, comme je vais vous dire.

Franc, ingénu, sans soupçon et sans art,

Il fut facile au roi de le séduire.

Je n’entends pas l’excuser en ceci :

S’abandonner sans ombre de prudence

En un sujet de pareille importance,

N’est, à mon sens, qu’une œuvre d’étourdi.

Tandis qu’au port dans les soins de sa cure

Le Scric songeait à guérir sa blessure,

Il attendait le succès des guerriers

Qui s’en allaient venger chacun leur dame

Et l’arracher au pouvoir des sorciers,

Le roi Nicote et sa méchante femme.

Ce prince avait un balcon sur la mer,

Où volontiers il venait prendre l’air.

Quand un navire abordait au rivage,

Il se faisait amener l’équipage,

Et s’informait de ce qu’on avait vu

En voyageant, et si l’on avait su

Quelques détails de grand remû-ménage

En quelque lieu, comme il est fort d’usage.

Or il y vint un jour deux gros vaisseaux

Pleins de soldats, et forts en matelots.

Un écuyer que le Scric leur envoie

Savoir leurs noms, savoir de quelle part

Ils sont en mer, s’en revint plein de joie.

Disant : Seigneur, c’est l’amiral Alard,

Votre amiral : il court sur la marine

Pour vous chercher. Cafrerie est chagrine

De votre absence, et demande à grand cri

Que vous veniez lui rendre son seigneur.

Comme il parlait, Alard vient, s’humilie

Devant son roi, qui le renvoye à bord,

Lui prescrivant d’en faire sa patrie :

Mais, s’il voyait quelque mêlée au port,

Qu’il se découvre, et s’en vienne d’abord

À son secours. Puis il donne une lettre

À l’écuyer ; mais qu’il ne doit remettre

À l’amiral, en messager accort,

Qu’en pleine nuit. Déjà l’hôtellerie

S’entretenait de ce fatal départ,

Pour Richardet plus perçant qu’un poignard,

Et dont on dit Despine garantie.

Corèze, Argée, en ont l’âme attendrie,

Et du projet vont se plaindre au vieillard

Qui leur fait voir une âme repentie.

On soupe ensemble, et puis du même pas

On va dormir chacun dans sa chambrette.

Les mariés sont sur même couchette

Avec leur femme ; et ceux qui n’en ont pas

Se vont grattant à loisir sous leurs draps.

Dans un quartier sont la fille et le père ;

Tout au plus loin Richard, et le garçon

Dort comme un loir sans le moindre soupçon.

Dès que Despine eut fermé la paupière,

Le Scric brûla de certaine matière

Dont la fumée a l’effet sans pareil

D’appesantir, de nourrir le sommeil

À tel excès qu’il a l’air de féerie.

Puis la princesse et son lit et ses draps

Sont emportés par quatre Fier-à-bras

Qui porteraient encor l’hôtellerie.

On lève l’ancre en arrivant à bord :

Le vent conspire à cette œuvre traîtresse,

Et l’on navige avec tant de vitesse,

Qu’on est bientôt soustrait aux yeux du port.

Du chêne altier la cime colorée

S’embellissait au lever du soleil

Qui la paraît d’une teinte dorée,

Richard s’éveille ; et quel est son réveil

En apprenant le départ de sa belle,

Vous le saurez quelque jour. Mais Roland

Est dans les fers : il gémit, il m’appelle,

Prêt à subir sa sentence cruelle.

[***]

Il est aux pieds du monarque inhumain :

Roland va perdre et l’une et l’autre main.

Sur un gros tronc pose une énorme hache

Dont on pourrait fendre en deux une vache :

Renaud se mêle au peuple curieux,

Et du billot s’approche de son mieux.

Voici venir dans un morne silence,

Les yeux baissés, le héros de la France.

Le bourreau va pour saisir ses deux mains :

Renaud s’élance, et lui perce les reins ;

Puis, sans mot dire, il renverse, il assomme

Autour de lui tout ce peuple félon

Qui va pensant que ce n’est pas un homme,

Et croit que c’est quelque insigne démon ;

Il va coupant épaule, cuisse ou tête :

Le reste fuit. Et lui qui n’est pas bête

Va délier bien vite son cousin

Qui n’ayant pas d’autre arme sous la main

Prend le billot, et de ce cippe agreste

Pile à tous coups, écrase ce qui reste

De sarrasins ; et l’écho du canton

Répète au loin leur hurlement funeste.

Le roi paraît : il a pour soubreveste

Le cuir épais d’un énorme dragon,

Sa cour le suit, bien armée et l’air leste.

Le paladin autour de son billot

Roule à trois tours la grosse corde ronde

Qui l’attachait lui-même en son cachot,

Puis s’en escrime en manière de fronde.

Malheur à qui tombera le ballot !

Il entendra… mais non ; le pauvre sot

N’entendra pas sonner sa dernière heure :

Quand elle sonne, il est déjà capot.

D’autre côté, personne ne demeure

Près de Renaud ; la place est un désert.

Le roi survient. L’arme dont il se sert

Fait peur à voir : c’est un marteau de fer

Dont il assène un tel coup sur la tête

Du bon Renaud, que sous cette tempête

Le paladin tombe à terre tout plat,

Comme un ormeau que la cognée abat.

Le criminel qui subit le supplice

De l’assommoir, y reçoit coup sur coup

Comme au bourreau lui prescrit son office :

Ainsi l’engin tombe encor sur le cou

Du bon Renaud, et lui donne son reste.

Roland s’approche ; il voit le coup funeste,

Croit son cousin fracassé tout-à-fait ;

Et sur le roi s’élançant comme un trait,

Il le saisit, il l’étreint, le terrasse,

Et du billot lui donne un tel souflet

Que pour jamais il l’étend sur la place.

La mort du roi fait fuir la populace,

Et fuir si bien qu’elle semble voler.

Le bon Roland reste à se désoler,

Tout aussitôt il détache le casque

De son cousin, et que voit-il d’abord ?

Un sang épais et noir, qui comme un masque

Couvre la bouche et le nez dont il sort.

Il touche au pouls ; il ne le sent qu’à peine,

Mais il le sent ; Renaud respire encor.

En cet état si voisin de la mort

Roland l’enlève, et jusqu’à la fontaine

Qui près de là verse de fraîches eaux

Le bon Roland le porte sur son dos.

Clarine est là, son époux avec elle :

Eux que Renaud sauva de mort cruelle,

Leurs soins bientôt rappellent sa vigueur

Avec ses sens ; il reprend son grand cœur

Et veut soudain retourner à bataille

Avec le roi ; sur quoi Roland le raille.

Ton roi, dit-il, est mort, et mort vraiment ;

Non comme toi, qui nous en fis semblant

Faute de cœur. Tous deux alors de rire,

Se caressant l’un l’autre avec amour ;

Et puis après ils songent à conduire

Les deux amants à leur petite cour,

Abandonnant cet odieux séjour

Qui les traita si mal ; et puis en France

Ils s’en iront jouir de l’abondance

Qu’à pleines mains la nature y répand.

Ils vont au port ; mais point d’embarquement,

Point de vaisseaux : on fuyait une plage

Où deux guerriers avaient fait tel carnage :

Au seul aspect du panache flottant

Sur le cimier de leur casque éclatant,

Tous mariniers se jetaient à la nage.

Il ne restait qu’un petit brigantin,

Vaisseau marchand des îles de Clarine,

Chargé de peaux et de poil de lapin,

Dont ces gens-là font un tissu si fin

Qu’on le prendrait pour toile ou mousseline.

Le patron voit sa reine ; il est le fils

De sa nourrice ; et d’abord lui propose

De l’amener à son charmant pays,

Elle et les siens. On accepte la chose :

On monte à bord : on met la voile au vent ;

Et le garbin[8] soufle si fraîchement

Qu’en un pater on a fait plus d’un mille.

Point d’ennemis ; pas le moindre accident ;

En quatre jours on débarque dans l’île.

Les paladins y restèrent un mois,

Bien fêtoyés de leurs hôtes courtois.

Mais, dit Roland, la France nous rappelle :

Charles en est roi ; nous sommes ses soldats.

Belle Clarine, il nous faut des combats ;

Tigres, dragons, pour nous sont bagatelle ;

Mais le repos et les mets délicats

C’est justement ce qu’il ne nous faut pas.

Ôter le soir ses habits, les reprendre

Le lendemain, manger de beau pain tendre

Ou de la tourte, et se laver les dents

Pour les purger d’un reste d’aliments,

Comme chez vous, sied mal aux gens de guerre.

Nous endurcir aux grands froids, aux grands chauds,

Souffrir la faim, blanchir sous les travaux,

C’est le métier qu’il nous convient de faire.

Leur prompt départ à Clarine est amer ;

Mais, ne pouvant les garder davantage,

Elle leur fait présent pour leur voyage

D’un brigantin qui vole sur la mer.

Les paladins, en prenant congé d’elle,

Avec tendresse embrassent son amant,

Et sans tarder montent sur la nacelle.

Laissons-les là voguer au gré du vent,

Et revenons à l’auberge où sans faute

Est Ferragus, avec l’aventurier

Qui s’était pris de querelle avec l’hôte.

[***]

Or savez-vous quel était ce guerrier ?

C’était Astolphe. Il allait par le monde ;

Et voulant être inconnu désormais,

Il a noirci sa chevelure blonde :

Barbe postiche ombrage ses beaux traits,

Et chaque jour il l’empâte de frais.

Vous avez vu qu’au sortir de cette île

Où sur un pal, sans Renaud et Roland,

On l’affligeait d’une mort incivile,

Il s’en alla trouver Charles le Grand,

Lui portant lettre en assez rude style.

Les paladins s’y plaignaient de la loi,

La loi d’exil, que de la part du roi

À leurs deux fils un trompette a portée.

Astolphe arrive, et trouve qu’à la cour

Son aventure est toute ébruitée,

Ses bons amis l’en raillaient tour à tour.

L’un lui disait touchant son haut de chausse :

Est-ce celui que tu baissais au bal

En pleine place ? Un autre encor le gausse

Plus durement ; il lui nomme le pal,

Disant : L’ami, cela fait-il du mal ?

Ils avaient tous des langues de vipère.

Astolphe enrage, et quitte en son dépit

Charles et Paris pour errer solitaire.

Par les chemins une fièvre le prit,

Et l’arrêta dans cette hôtellerie

Où le patron par sa grande industrie

Crut deviner ce que le drôle y fit.

J’en veux douter, car l’hôtesse le nie,

Mettant au jeu son salut et sa vie

Qu’il n’en est rien. Astolphe en dit autant.

L’hôtesse donc n’est pleine que de vent,

Et l’hôte seul aura tort, je parie.

Les voyageurs quand le soir est venu

Soupent ensemble. Astolphe est méconnu

Par Ferragus qui s’en tourmente ; et l’autre

Le connaît bien, lui ; mais le bon apôtre

Fait l’ignorant, et d’un air ingénu

Il le regarde en face, et lui demande

S’il est natif ou de France ou d’Irlande,

Mais Ferragus craint de se découvrir.

Comachio, dit-il, en Italie,

Est mon pays. Sur quoi l’Anglais s’écrie,

Prenant plaisir à le faire mentir :

Comachio ! je me sens attendrir ;

Comachio ! tous deux même patrie !

Pour l’Espagnol ceci n’était pas bon,

Mais il repart suivant sa momerie :

Nous sommes nés dans un charmant canton.

Oui, dit l’Anglais. Quel air sans flatterie

On y respire, et quels fruits délicats !

À ce propos qu’il entendit d’en bas

Le valet monte ; il est Comachiote.

Loin de chez soi, l’homme est toujours joyeux

De rencontrer un seul compatriote ;

Avec transport le valet en voit deux.

Comachio n’était pas connu d’eux,

À dire vrai ; non pas même en peinture.

Ni plus ni moins soutenant la gageure,

Astolphe dit : Notre fabrique là

De Saint-Eustache, oh ! ma foi, c’est cela

Qui fait tomber l’antique architecture :

Le Panthéon auprès n’est que masure.

Par Dieu, disait Ferragus, quel beau plan !

Depuis quand donc une si belle église,

Dit le valet ? est-ce l’œuvre d’un an ?

On n’en voyait pas l’ombre auparavant.

Et la dépense où diable l’a-t-on prise ?

Les deux menteurs de ricaner sous main

À ce propos ; et puis : Tais-toi, vilain,

Reprit l’Anglais. Peux-tu ne pas connaître

Dans notre ville un chef-d’œuvre divin ?

Comachio ne t’a jamais vu naître.

C’est vous, c’est vous, dit le garçon ému,

Qui ne l’avez seulement jamais vu.

L’Anglais riposte, et c’est d’une gourmade

Qui met le nez du gars en marmelade.

Et Ferragus : Par saint Hilarion !

Tu dois, dit-il, être un hardi fripon,

Toi qui nous viens, trahissant ta patrie,

T’attribuer ici, comme tu fais

La mienne à moi, qui ne te vis jamais.

Un malheureux saisi d’épilepsie,

Un possédé, l’homme en apoplexie,

Ne sont pas pis et n’ont pas un autre air

Que le valet, qui reste l’œil ouvert,

Avec le teint moitié noir et jonquille

Et moitié vert, comme on voit la chenille :

Même on m’a dit qu’il en perdit la voix,

Et demeura stupide plus d’un mois.

Le duc Astolphe est moqueur et grivois.

Comachio, dit-il, cher camarade,

N’est-il pas vrai que pour la promenade

Dans ses dehors il a de beaux endroits ?

L’autre répond : Vraiment, c’est une plaine

Où sous les pieds on n’a pas un caillou.

Il disait vrai ; car la ville est un trou

Dans des marais d’où la terre est lointaine.

En devisant vient l’heure de dormir,

Et chacun va pour chercher sa couchette :

L’Anglais riant que c’était un plaisir,

Mais Ferragus en secret s’inquiète ;

Il a bien vu que l’autre sait mentir.

Là le dortoir est une grande halle

Où chacun couche, et même le garçon.

L’hôte et l’hôtesse en un coin de la salle

Sont dans un lit ensemble sans façon,

Et dans un autre auprès d’eux la grand’mère.

Tous les couchers sont de mousse légère,

Et fine et douce, où le somme est parfait.

Aux environs dormait une fillette,

Sœur de l’hôtesse ; elle avait dans le coin

Un lit à part, ni trop près ni trop loin.

Une lanterne est sur une tablette,

Et les lits ont chacun leur pavillon.

Astolphe avait la peau fine et douillette,

Que perce à jour l’amoureux aiguillon ;

Et l’Espagnol est un vrai goupillon,

Sur tous objets faisant tomber sa pluie.

Or à tous deux il vint en fantaisie

De faire là quelque beau réveillon.

Tout aussitôt qu’un sommeil salutaire

Avec sa glu vient coller la paupière

Des bonnes gens, l’Anglais sort de son trou :

Il a guetté le lit de la pucelle,

Et prudemment va soufler la chandelle,

L’hermite alors qui veut faire son coup

Sort d’embuscade, et marche à pas de loup.

Par grand hasard, le patron se réveille

Juste au moment que s’éteint le falot.

Il entend bien qu’on marche, et s’émerveille

De ne rien voir, le drôle n’est pas sot :

Il sort du lit, et s’armant d’un tricot[9],

En pareil cas meilleur qu’une lanterne,

Il s’en escrime à travers la taverne

Où les galants tournent autour du pot.

Le premier coup frappe Astolphe à la tête,

Comme il allait soulevant le rideau

De la pucelle, et se le donner beau

Pour son péché : mais le tricot l’arrête ;

Et si pesant fut le coup d’assommoir

Que le galant troublé de telle fête,

Six ou sept fois fit le tour du dortoir,

Disant tout bas : Voici mon dernier soir.

L’hermite au bruit du gourdin qu’on manie

Veut regagner son lit, et se méprend :

Il en trouve un à tâtons ; il le sent

Bien habité. C’est l’hôtesse jolie,

À ce qu’il croit ; et ce n’est cependant

Que ce vieux corps qui pue le cimetière.

Il suit sa pointe, et se place à côté,

Ivre de folle et sale volupté.

L’hôtesse entend besogner sans lumière ;

Et n’ayant plus son mari sous la main,

Elle en conclut la sœur, banqueroutière

À son honneur, et la famille en train

D’être encornée. Elle saute en chemise

À bas du lit, et va tout bellement

Sans dire mot à celui de l’enfant :

Le lit est vide, et l’hôtesse est surprise.

Pendant ceci, l’hôte revient au sien ;

Il y cherchait sa femme en bon chrétien,

Quand une main lui saisit la poitrine :

C’était Astolphe ; il est là par hasard,

Et sa méprise à tel point le chagrine

Qu’il meurtrirait son hôte sans égard ;

Mais il s’en va par crainte du scandale

Et se remet à roder dans la salle.

La jeune fille a regagné son lit :

Sa sœur l’occupe ; on s’embrasse et l’on rit.

D’autre côté le duc anglais s’enfourne

Où l’Espagnol au visage enfumé

Près de la vieille avec amour séjourne :

Elle a fourré sous double couverture

Son corps infirme et des ans consumé,

Car en juillet elle craint la froidure.

Les deux galants en forment le blocus,

À droite Astolphe, à gauche Ferragus ;

Et chacun d’eux est content de sa place,

Mais un souci cependant les tracasse :

Ils sont muets et respirent bien bas ;

Car Ferragus prend Astolphe pour l’hôte ;

À son égard l’Anglais fait même faute,

Et tous les deux craignaient nouveau tracas.

Mais cependant l’impatient hermite

Veut informer la pauvre décrépite

De son amour, et ne s’en tiendra pas.

Sans y voir goutte, il lui voit mille appas ;

Et des deux mains tâtant sa favorite,

Comme à la joute il s’escrime, il s’agite

Pour découvrir les traits si délicats

Du vieux visage enfoui sous les draps.

En même goût Astolphe aussi tripote ;

Et cependant l’hôte déjà sorti

S’en revenait, cachant sous sa capote

Un lumignon dont le drôle est nanti.

Marchant tout doux, il prépare l’attaque,

Sans dire mot, au premier lit qui craque.

Astolphe alors accroche par hasard

Sa main profane avec la main bénie

De Ferragus ; et soudain le frocart

À poing fermé chante une litanie

Dont l’autre enrage, et pourtant ne dit mot.

Voulant tenir secrette l’avanie,

Il était prêt à quitter la partie

Quand l’hôte approche, et montre son falot.

Si deux fripons rencontrent dans la rue

Quelque paquet, l’un sur l’autre se rue

À coups de poing pour se l’approprier :

Un tiers vient-il sans se faire prier

Qui le délie, et montre la capture,

Tas dégoûtant de chiffons et d’ordure ?

Les larronneaux s’évadent tout honteux,

Et le quidam reste à se moquer d’eux.

Tels les galants qu’éclaire la chandelle

Sont à l’aspect de la sempiternelle,

Cent fois plus laide (et c’est beaucoup pourtant)

Que les vieillards ne le sont de coutume.

Sur son menton découle un noir bitume ;

Et sa peau jaune a tout l’air d’un vieux gant,

De ces gants-là que l’on apprête en France

Pour tenir frais quand la chaleur commence,

Imaginez le reste du tableau.

Les deux guerriers que la honte dévore,

N’attendent là ni le jour ni l’aurore ;

Et blasphémant contre un pareil cadeau

De la fortune, ils se tirent d’affaire

En s’enfuyant, comme le larronneau

Que dans la rue on suit à coups de pierre.

Laissons-les faire, et changeant de pinceau,

Allons trouver Despine avec son père.

[***]

Elle a dormi toute la nuit entière

La malheureuse, et tout le jour suivant,

Elle s’éveille enfin ; et se trouvant

En pleine mer, elle porte la vue

Tout autour d’elle, inquiète, éperdue,

Cherche Richard et le demande à tous.

Chacun se tait. Ses mortelles alarmes

Brisent son cœur et l’abreuvent de larmes.

Son père vient, lui promet son époux,

Promesse en l’air, que Despine apprécie ;

Il a trop bien montré sa perfidie.

Mais la princesse est d’un tel acabit,

Que même au fort du tourment qu’elle endure,

Aucun penser n’échappe à son esprit.

Elle résout de cacher sa blessure,

Et se tournant à son père, elle dit :

Votre vouloir sera ma loi suprême,

J’aime Richard ; c’est sa vertu que j’aime,

Sa modestie unie à la valeur :

Rares trésors de son généreux cœur ;

Mais tout amour cède à celui d’un père.

Si vous voulez, seigneur, comme j’espère,

Me le donner pour maître et pour époux,

Je n’ai plus rien désormais sur la terre

À désirer. Mais si le ciel et vous

Pour mon malheur ordonnez le contraire,

Mon sexe est faible, il est vrai ; mais mon cœur

Est courageux, et malgré ma douleur

Je saurai bien me vaincre pour vous plaire.

À ce discours inattendu, le vieux

Se sent renaître, et prend l’air d’allégresse,

Tels nos gazons reverdissent au mieux

Sous une ondée après la sécheresse.

Puis sur sa fille il attache les yeux,

Disant : Ô toi ! modèle de sagesse,

Digne rejet de nos nobles aïeux,

Que j’aime à voir tout l’honneur de ma race

Revivre en toi ! le tien même l’efface.

L’amour, tyran des hommes et des dieux,

Ne serait plus qu’amusette enfantine,

Si l’on avait le grand cœur de Despine.

Que tu dois bien rendre grâces aux cieux,

Noble pays, ma chère Cafrerie,

En me voyant cette fille chérie.

J’avais un fils, hélas ! et c’était lui

Qui devait être après moi ton appui :

Despine encor te rendra plus fleurie.

Comme il parlait ainsi de sa patrie,

On découvrait les monts dans le lointain,

Et puis la côte, et puis de main en main

Les ports, les lieux renommés dans l’empire.

À cet aspect le patron du navire

Avait hissé le pavillon royal.

Les citoyens accourent sur la rive,

Fiers et joyeux de voir à ce signal

Que leur monarque incessamment arrive.

Il était tard ; le soleil se plongeait

Sous la marine, et le mont s’ombrageait.

C’était l’instant où la nymphe divine

Qui vient donner aux humains le repos,

Sort de cet antre où le jour la confine,

Cheveux épars et ceinte de pavots.

Les noirs hiboux avec leur parentelle

Lui font cortège et volent autour d’elle.

Dès que le Scric et sa fille et leurs gens

Eurent pris terre, on vit un tel délire,

Un tel transport dans tous les habitants,

Qu’en vérité je ne puis le redire.

L’un les précède, et va jonchant de fleurs

Tout leur chemin ; un autre l’illumine,

Et c’est ainsi que la belle Despine

Entre au palais, au milieu des clameurs

D’un peuple entier qui s’enivre de joie.

Toute la nuit la malheureuse en proie

À sa douleur, ne pense qu’à mourir

Si son Richard ne la vient secourir.

Les beaux yeux noirs de Richard ont des charmes

Bien plus puissants que les plus sûres armes :

De leur atteinte on ne saurait guérir.

Un grand dessein plaît au cœur de Despine :

De pied en cap la belle s’armera,

Et cherchera partout en héroïne

Son cher époux ; rien ne l’arrêtera.

Elle a l’espoir que sa peau tendre et fine

Sous le harnois guerrier s’endurcira.

Le seul obstacle, (et Despine en soupire)

C’est l’embarras de sortir de l’empire :

Le peuple entier sur Despine a les yeux ;

Elle est l’espoir de l’état qui chancelle.

Comment tromper les regards curieux

De l’intérêt, de l’amour et du zèle ?

L’or a souvent délivré des cités ;

Il adoucit l’Argus le plus sauvage ;

Et par menace ou par flatteur langage

On a pu voir des braves arrêtés :

Mais un cœur pur, un cœur tendre et fidelle,

Nourri d’amour, d’honneur, de loyauté,

Surmonte tout, n’est jamais surmonté.

Rien ne l’émeut ; la mort la plus cruelle

Lui paraît douce, et la pauvreté belle.

Despine est sage ; elle voit son départ

Désespéré sous l’importun regard

D’un peuple entier qui veille à l’entour d’elle.

L’Amour, qui donne aux plus sots de l’esprit,

Aux mieux pensants donne encor des pensées ;

Et Despine a l’âme sans contredit

La plus ouverte aux heureuses idées.

Elle entend tout, voit tout en moins de rien,

Que c’est merveille ; et l’Amour qui l’éclaire,

Pour son bonheur lui suggère un moyen

D’en imposer à la peuplade entière.

C’est d’assembler une troupe guerrière

De cent garçons, qu’elle choisit exprès

Égaux de taille, et faits sur son modèle.

Elle les veut spirituels, bien faits

Comme elle-même, et leur donne une armure

D’un beau travail, qui leur sert de parure :

Mêmes couleurs et devises pour tous ;

Tout est pareil, sans consulter les goûts,

Jusqu’aux coursiers qui feront leur monture.

Despine veut qu’ils soient pareils entr’eux,

Comme le sont deux roses ou deux œufs :

C’est même poil ainsi que même taille

Sans nulle tache, et sans que rien y faille.

Despine encor veut que sur les cimiers

Flotte un plumet de couleur argentine.

Bref, on ne peut distinguer ses guerriers

Qu’à la parole, et non pas à la mine.

Il fait beau voir deux cents yeux noirs de jais

Donner même air à cent jeunes visages

Dont nul duvet n’ombrage le teint frais ;

Et si l’un d’eux a quelques plus beaux traits,

Sous la visière il perd ses avantages.

Au milieu d’eux, et sous mêmes habits,

Chassant au bois les animaux sauvages,

Despine perce à travers les taillis ;

Ou de la mer parcourant les rivages

À toute bride, elle ne garde plus

Rien de son sexe, et par mâles vertus

S’associant aux plus fermes courages,

Veut de sa fuite assurer le succès.

Au loin du port commencent les forêts,

Enclos fatal, que la fée Origile

En accidents a rendu si fertile.

Elle y repose ; et ce n’est pas en vain

Qu’elle employa tout son art de magie

Pour y garder une fille chérie,

Dont elle a su ne réserver la main

Qu’à celui-là qui pourra mettre à fin

De la forêt la terrible aventure ;

Car depuis lors, quiconque l’essaya,

Aux premiers pas périt ou recula :

D’acier parfait la plus parfaite armure

Ne sert à rien contre ces charmes-là.

Mais on disait, et c’est vérité pure,

Que toute femme y pouvait librement

Passer partout, malgré l’enchantement.

Il arriva que la tendre Despine

Qu’accompagnait son beau détachement,

Chassant un jour à la forêt voisine,

Dans celle-là passa tout doucement.

Rien ne servait à distinguer la belle ;

L’œil s’y trompait. Les uns vont avec elle ;

D’autres aussi demeurent en arrêt,

N’osant franchir le bord de la forêt.

À peine est-on dans la fatale enceinte,

Le jour pâlit, tout inspire la crainte ;

La foudre éclate, et sur l’aile du vent

Les eaux du ciel se vont précipitant ;

En gros flocons la neige tourbillonne :

On ne distingue, on ne connaît personne :

Chacun veut fuir, mais on ne sait comment,

Despine avance, et le soleil l’éclaire :

Elle n’entend ouragan ni tonnerre ;

Même elle trouve en ces nouveaux climats

Le ciel plus pur, plus clair qu’à l’ordinaire.

De tout côté sous ses yeux, sous ses pas,

Roses et lis étalent leurs appas,

Et les ormeaux raniment leur verdure.

Quand tout lui rit ainsi dans la nature,

Quel triste deuil attend les cavaliers

Faits pour la suivre et veiller autour d’elle !

Contents de fuir ces funestes sentiers,

Triste séjour de tourmente cruelle,

Visière haute ils couraient au palais.

Là, connaissant qu’aux terribles forêts

Despine reste en proie à la furie

Des éléments, on pleure, on s’humilie :

Le roi surtout se consume en regrets ;

Il a perdu le soutien de sa vie,

Sans espérer de le revoir jamais.

Despine est belle, et de pareils attraits

N’échappent pas à l’amour de Lirine :

Dès qu’une belle est prise en ses filets,

On lui fait boire en manière badine

Un verre ou deux de certaine liqueur

Qui dans l’instant efface de son cœur

Tout souvenir de parents, de patrie :

Lirine seule alors devient chérie ;

Et telle aimait d’amour tendre et constant,

Qui ne sait plus ce que c’est qu’un amant.

Lirine sait à point ce qui se passe

Dans sa forêt ; et sitôt qu’elle apprend

Le moment juste où Despine s’y prend,

À sa rencontre elle vient avec grâce.

La fée amène un cortège charmant :

C’est un millier de tendres bachelettes.

Leur pied foulait à peine les herbettes ;

Elles semblaient voler au gré du vent.

Despine assise au bord d’une fontaine,

Sous des lauriers y reprenait haleine.

Ses bras sont nus ; son visage divin

Est découvert ; sa blonde chevelure

En tresses d’or flottait à l’aventure :

C’est là l’instant ou du coteau voisin

Descend la fée avec son doux cortège.

Despine alors abandonnant son siège,

À la rencontre avançait poliment ;

Lirine arrive en ce même moment.

Au tendre accueil que se font les deux belles

Par cent baisers et caresses entr’elles,

D’amour ancien leur cœur paraît touché.

Voyez le lierre au vieux orme attaché,

Voyez l’épine et la vigne sauvage

S’entrelacer au fond d’un verd bocage ;

Tels s’unissaient, et plus étroitement,

Ces deux beaux corps en doux embrassement.

À voyager le Zéphir est habile ;

En un clin-d’œil sans peine il les conduit

Avec leur suite, au palais qu’Origile

À peu de frais jadis avait construit.

Mille démons, dit la vieille chronique,

Durant un mois y vinrent travailler ;

Et sans mentir nulle autre œuvre magique

Au grand jamais ne pourra l’égaler.

C’est au milieu d’une verte prairie

Qu’est ce palais, dont le vaste pourtour

Est embaumé par la tige fleurie

Des orangers plantés tout à l’entour.

De place en place on y voit des fontaines

D’un onde pure et d’un travail exquis :

Bref, la nature et l’art n’ont rien omis

Pour embellir ces retraites lointaines.

Si Cafrerie était un peu plus près,

J’irais les voir en poste tout exprès.

En ébaucher le plan serait folie :

Je n’aurai garde, et dirai seulement

Que là tout est plaisir, amusement ;

Là tous les jours et presque à tout moment

On chante, on danse et l’on fait chère lie.

Jeunes tendrons y sont plus d’un millier.

Mais pas un homme ; elles ont de la haine

Pour notre sexe, autant qu’un lévrier

Pour l’animal qu’il chasse dans la plaine.

Despine encor qui n’a pas eu le temps

De respirer au magique breuvage

L’aversion du sexe des amants,

S’entretenait avec la douce image

De son Richard, ne songeant qu’au bonheur

De le revoir, d’en jouir sans ombrage ;

Mais elle boit la fatale liqueur,

Et Richardet s’efface de son cœur.

Oh ! qu’on en voit aujourd’hui de ces belles

Qui tous les jours boivent de la même eau,

Et sans égard à des amants fidelles

Quittent l’ancien et font un choix nouveau !

Car on craindrait de sortir du domaine

Des passions, et de quitter leur chaîne :

Un tel effort coûte trop ; et c’est tout

Si quelque sainte en peut venir à bout.

Le beau Richard n’est plus rien pour Despine

Qui toute entière est livrée à Lirine.

On les voyait partout soir et matin

Se caressant, se tenant par la main ;

Et la princesse aime tant cette vie

Qu’elle se croit dans le séjour des dieux.

Laissons-la donc se croire dans les cieux,

Et revenons à Richard je vous prie.

[***]

Mais je suis las ; j’ai besoin de repos

Pour mieux reprendre ensuite mon ouvrage.

Il est pénible, il y faut du courage :

J’en sue, et puis je gèle jusqu’aux os.

Car, voyez-vous, c’est une grande affaire,

Quoique à vrai dire il n’y paraisse guère.

Grande louange est due au bon rimeur

Qui donne à l’art les traits de la nature,

Et ne met point l’auditoire en sueur

Pour déchiffrer une sentence obscure.

Ses vers aisés s’entendent en courant ;

Chacun les cite, et tient pour chose sûre

Que s’il voulait il en ferait autant.

Gardez-vous bien, mesdames, cependant

De prendre à mal ce que je viens de dire ;

Je donnerais par trop matière à rire

Si j’entendais ici parler de moi :

Je parle à ceux qui sans savoir pourquoi,

Ne faisant rien et ne sachant rien faire,

De tout blâmer se sont donné l’emploi.

Ces messieurs-là me mettent en colère ;

Mon sang bouillonne, et me ferait sortir

De ma carrière. Il le faut amortir ;

Et ce vin frais y sera salutaire.

Oh le bon vin ! dont les riches coteaux

De Serravalle emplissent nos tonneaux !

Soyez béni, villageois débonnaires,

Vous qui foulez avec vos pieds poudreux

De nos raisins l’enveloppe légère,

Pour nous donner ce jus si savoureux !

CHANT XIX.

Richardet, désespéré, part seul à la recherche de Despine. Jeté par une tempête sur l’île où se trouve le dragon à tête de nymphe, un combat difficile se termine par la mort de la bête. Richard trouve alors l’armure et le cheval magiques qu’il capture, découvrant ensuite qu’ils sont les seuls à pouvoir vaincre les charmes d’Origile.

Renaud et Roland arrivés en France, rejoignent Charles à la grande bataille de Grenade où le roi Ulasse tue Astolphe qu’ils enterrent avec honneurs. Arrivent les deux géants de Ferragus.

De leur côté, Rinaldin, Roland et leurs belles, restés seuls après le départ de Richard, se mettent en marche. Arrivés à la forêt d’Origile, les dames sont enlevées par Despine et Lirine et les héros s’affrontent à des enchantements qu’ils ne comprennent pas.

 

Si quelquefois vous m’avez protégé,

Filles du ciel, nymphes de l’Hippocrène,

Si quelquefois vous m’avez ombragé

De vos lauriers, et si votre fontaine

M’a quelquefois dans mes maux soulagé,

Ayez pitié, déesses, de ma peine.

Le sort cruel m’enlève un tendre enfant,

Neveu chéri qui meurt presque en naissant.

C’était l’espoir de la famille entière :

Nous le pleurons avec sa tendre mère ;

Nous pleurons tous, et ce n’est pas à tort.

Trop rarement la nature rassemble

Tant de beauté, d’esprit, de grâce ensemble,

Même en formant les héros. Et la mort

Vient, démentant ce favorable augure,

Trahir mes vœux et ceux de la nature !

Je ne songeais qu’au moment fortuné

Où de l’Ombro[10] quittant la rive obscure

Ce cher enfant me serait amené

Aux bords du Tibre, où bientôt couronné

Pour ses vertus dans le saint consistoire,

Il eût été le soutien et la gloire

De tous les siens qui pleurent son trépas.

Cruelle mort ! quels sont tes attentats !

Tel est le cri de nos cœurs en détresse,

Mon cher neveu ; car nous ne songeons pas

Au bonheur pur, à la sainte allégresse

Dont tu jouis. Tu n’étais ici bas

Qu’un périssable et vil amas de fange ;

Et désormais dans les cieux nouvel ange,

Astre brillant, tu nous éclaireras.

Pleurer ta mort est une erreur étrange ;

C’est ignorer combien de maux divers

Pour notre perte infectent l’univers.

Mille ennemis au dehors nous harcèlent

Incessamment ; et nos cœurs en recèlent

D’autres encor, qui ne nuisent pas peu.

Bénis ton sort ! et rends grâces à Dieu

Qui t’a doué de félicité pure.

Mais en planant sur la voûte des cieux,

De tes regards ne crains pas la souillure,

Et sur nos maux daigne abaisser les yeux.

Peut-être, hélas ! aux jours de ta jeunesse,

Aimable enfant, nous t’aurions vu souffrir

Comme Richard, qui navré de tristesse

Vit pour pleurer, soupirer et gémir.

[***]

Il a perdu sa charmante maîtresse

Que dans le somme on a su lui ravir.

En apprenant que Despine est partie,

Le tendre amant est outré de dépit,

Et peu s’en faut qu’il n’en perde la vie.

Avec fureur il saute à bas du lit,

Le cœur saignant et la tête égarée ;

Il s’arme en hâte, et court à la marée

Pour s’embarquer. Mais tous les matelots

Lui disent : Non, le juzant est trop gros,

Et le vent soufle avec trop de furie.

Partez sur l’heure, ou je vous romps les os,

Cria Richard : allons en Cafrerie ;

J’y veux aller, et vous m’y mènerez,

Ou de ma main ici vous périrez.

À ce parler qui n’était pas frivole,

Chacun se tut ; on n’opposa plus rien

À Richardet, d’autant qu’on savait bien

Qu’il était homme à tenir sa parole.

Lors le patron, assez rusé matois :

Seigneur, dit-il, (flattant la fantaisie

Du paladin) nous avons mainte fois

De tous les vents combattu la furie,

Et sans faillir notre art les a soumis.

Le feu, la terre, avec les bancs de sable

Et les écueils, voilà nos ennemis.

Nous défions Éole et tous ses fils ;

Nous méprisons leur troupe formidable ;

Et conducteurs de la fleur des héros

Sur notre nef, nous verrons les tempêtes,

Les ouragans, comme des jours de fêtes.

Il appareille en finissant ces mots,

Et met en mer. Richard a le cœur gros,

Et ce n’est pas vraiment pour bagatelles.

Dans son transport, le malheureux amant

Était parti si précipitamment

Qu’il n’en avait donné vent ni nouvelles

À ses cousins, non plus qu’à leurs deux belles :

Même il y songe assez tard ; et pour lors

Il est rongé de honte et de remords.

Mais nonobstant il s’éloigne, il s’obstine,

S’attendant bien au pardon de ses torts.

L’amour n’est pas de sévère doctrine

En procédés. C’est comme à la famine ;

Loin de nourrir ceux qui meurent de faim,

Par tous moyens on leur vole leur pain.

Les premiers jours le temps fut favorable ;

Et puis le ciel s’enbruma sur le soir.

Nous navigeons parmi des bancs de sable,

Dit le patron, et ne pouvons avoir

Qu’un seul moyen d’éviter notre perte :

C’est d’attérer à cette île déserte

Que vous voyez ; (car en disant cela

Il la montrait à Richard). Mais c’est là,

Ajouta-t-il, qu’un monstre affreux demeure

De tous les temps, dans les bois que voilà.

Richard reprit : Abordons tout à l’heure,

Je ne crains rien que la mer ; et déjà

Le cœur me bat d’aller mettre à quia

Votre animal. Ma foi, dit le pilote,

Cet oiseau-là n’est pas une linote,

Et j’aime mieux m’engloutir sous les flots

Que de sentir ses griffes sur mon dos.

Cet animal est d’une taille énorme ;

Mais sa poitrine et sa gorge et ses traits

Sont d’une nymphe : il en a les attraits.

Deux pattes d’ours donnent un air difforme

À ses deux bras ; tout le reste a la forme

D’un gros serpent couvert d’un cuir épais,

Impénétrable à flèches et mousquets ;

Et dans sa queue est une force telle,

Que quand il veut il n’a besoin que d’elle

Pour mettre à bas chênes, pins ou cyprès.

Enfin ce monstre a l’art de l’araignée,

Qui sait si bien sous ses minces filets

Être à l’abri du vent et de l’ondée.

Au point central de son rézeau posée,

Dès qu’une mouche ose en toucher le fil,

Tout aussitôt la vilaine avertie

Par un instinct aussi sûr que subtil,

Fond sur sa proie, et cruelle ennemie

Vient sans faillir en faire son repas.

Tel est le monstre en son île déserte,

Que de ses rets il a toute couverte :

Ce sont rézeaux si fins, si délicats,

Que sur le sable ils ne paraissent pas.

Qui met le pied sur la fatale plage

Se trouve pris, et rien ne le dégage.

Mes yeux ont vu les géants les plus forts

Y succomber malgré tous leurs efforts.

Un seul guerrier un jour rompit la cage :

Un seul, venu, dit-on, de vos climats.

On nous l’a dit, mais je n’en réponds pas.

Un jour entier il combattit la bête

Qui dans la mer s’alla précipiter,

D’où ne montrant que sa charmante tête

À son vainqueur, elle sut l’enchanter.

Fuyons, seigneur, cette île abominable ;

Fuyons la mort ; et si j’en crois mon art,

La mer tranquille et le vent favorable

Assureront bientôt notre départ,

N’hésitons pas, croyez-moi. Mais Richard :

Non, non, dit-il, je veux seul être en butte

À l’animal : tenez-vous à l’écart

En haute mer, d’où vous verrez la lutte.

Malgré l’avis de son sage patron,

Richard s’obstine et va descendre à terre ;

Mais, au moment d’y marcher tout de bon,

La balayant avec son cimeterre,

Qui comme on sait ne touche rien en vain,

Il bat le sol, comme un propriétaire

Bat sa récolte un fléau dans la main.

Il se trouva très-bien de la recette ;

Il était pris pour le sûr sans cela,

Comme l’oiseau qu’attire la chouette.

L’horrible monstre attendait en vedette ;

Et quand il croit que l’étranger déjà

Est dans la nasse, il sort de sa retraite,

Court à Richard dont il croit s’emparer,

Et tout vivant songe à le dévorer.

Mais, le voyant marcher en assurance,

Il s’en retourne, et n’a plus d’espérance

Que dans l’effet de sa rare beauté.

Avec grand soin il couvre de feuillage

Ses reins hideux et sa griffe sauvage ;

Puis sous le sable il cache entièrement

Sa queue horrible, et montre seulement

Ses blonds cheveux et son charmant visage.

Son regard est si doux, si velouté,

Si séduisant, que Richard dans son âme

Doute déjà que tant de cruauté

Puisse s’unir avec tant de beauté ;

Et les récits qui le peignent infâme

Et sans pitié, ne sont qu’un conte vain

De radoteurs ou de gens pris de vin.

Le monstre alors ouvrant sa belle bouche,

Traitreusement fait entendre une voix

D’un son si doux, si flatteur, qu’elle touche

Au fond du cœur le guerrier trop courtois.

Et cependant l’abominable bête

De son réduit décoche sur la tête

Du bon Richard sa nasse ourdie en croix ;

Puis en fureur s’élance hors du bois.

Mais du filet chaque maille est coupée ;

Car Richardet n’avait pas fait un pas

Sans promener sur le sol son épée ;

Et pour le coup il ne se trompait pas.

Terrible choc, effroyable tempête

Vont commencer. Richard a vu la bête ;

Soudaine horreur s’empare de ses sens.

On voit venir dans la sainte semaine

À chaque office une troupe d’enfants

Armés de fouets ; et quand la cantilène

Donne un signal, chacun d’eux se démène

À tour de bras frappant sur tous les bancs :

Tel est Richard jouant du cimeterre

Sur l’animal qu’il taille par morceaux.

L’horrible queue est bientôt en lambeaux,

Et ne sert plus ni d’arme meurtrière,

Ni de défense au monstre, qui soudain

Saisit et rompt le fer du paladin ;

Et puis s’armant de la pointe qu’il serre

Entre ses dents, il fait tourner ainsi

À son profit l’arme de l’ennemi.

Richard reçoit une atteinte légère :

Ce n’était rien, mais c’était la première.

Richard se voit sans ressource aujourd’hui,

Et ne sait plus que dire ni que faire ;

Il prend la fuite, et c’est bien fait à lui,

Puisqu’il ne peut frapper ni se défendre.

S’aller offrir au monstre qui l’attend,

Comme les chiens se jettent sous la dent

Du sanglier, c’eût été mal l’entendre.

À voir courir le beau jeune garçon,

Vous auriez dit voir planer l’hirondelle

Quand elle va rasant le vert gazon

Sans l’effleurer et sans remuer l’aile.

Richard s’en va par le même chemin

Qu’il est venu. Le monstre est à sa suite,

Et pourra bien y perdre son latin,

Tant la fureur l’aveugle en sa poursuite.

Il s’égarait en courant comme un fou,

Quand sous ses pas il rencontre un grand trou :

Un trou sans fond, dont l’énorme ouverture

Fait frissonner à la voir seulement.

Le monstre touche au bord, et dans l’instant

Le terrain fond sous cette masse impure,

L’animal tombe, et d’un long hurlement

Il fait frémir la rive et l’île entière.

Richard revient ; il voit la fondrière

Où l’animal allait dégringolant,

Toujours heurtant les bords, toujours hurlant.

Il entendit de loin ses cris de rage

Pendant longtemps ; et même il dit depuis

Sur son navire aux gens de l’équipage,

Qu’il l’avait vu culbuter dans le puits

Pendant une heure, ou même davantage.

Oh ! pour le coup, Richardet mon ami,

C’est grand bonheur de l’échapper si belle !

Car quand Pluton et sa noire séquelle

Seraient venus te lutiner ici,

Pauvre chrétien, crois-moi, près de ceci

Ce n’eût été ma foi que bagatelle.

Certes tu dois une double chandelle,

À Dieu d’abord, et puis à ce trou-ci.

Voilà le monstre enterré, Dieu merci.

Suivons Richard, qui rencontre une chaîne

Dont à propos le galant se saisit ;

Car sans faillir elle le conduisit

Jusqu’au filet qui recouvre l’arène

Autour de l’île : on ne le voit qu’à peine

Tant il est fin ; mais tel est son tissu,

Que Richard seul peut avoir la vertu

De l’entamer avec son cimeterre.

Il eut grand soin d’en ramasser à terre

Un bon millier d’aunes qu’il empocha.

Faisant chemin ensuite, il s’attacha

À bien sonder buisson, haie et broussaille.

Parmi des joncs il fit une trouvaille,

Il voit un feu qui semble le soleil

À son lever : c’est l’éclat d’une armure,

Dont la matière est transparente et pure.

Tout le cimier est de rubis vermeil ;

Le bouclier, le hautbert, la rondache,

Tout, en un mot, semble fin diamant.

Aux environs, est un coursier charmant

Dont aussitôt le guerrier s’amourache.

Il est tout noir et sans la moindre tache ;

Ses quatre pieds sont doublés d’argent fin ;

Sa selle est d’or, et de perles son frein.

Près de l’armure est une riche épée

D’acier parfait, et par tel art trempée,

Que sans faillir elle entame le fer

Le plus épais, comme un morceau de chair.

Du cimeterre une lance est voisine ;

Et celle-là, dont chaque coup est sûr,

Sans s’émousser transperce une poitrine

Qui même aurait l’enveloppe d’un mur.

Le talon est or pur, et tout le reste

Est diamant. Quelqu’un peut-être bien

Croit que je ments ici ; mais je proteste

Que peu m’en chaut : Garbolin que j’atteste

Est mon docteur ; le reste ne m’est rien.

Quand Richard voit cette armure superbe,

Il en raffole ; il y porte la main

Pour s’en saisir ; mais il le tente en vain.

Le beau coursier qui se roulait sur l’herbe

Soudain se dresse, et hennit en ruant

À faire peur. Ce n’est pas jeu d’enfant,

Dit Richardet, se tirant en arrière :

Ce cheval-là ne vit pas de chiendent :

Je m’imagine et crois même vraiment

Que du dieu Mars c’est le cheval de guerre.

Comme il parlait, le coursier fait un bond,

Puis de nouveau s’étend sur le gazon.

De plus en plus amoureux de l’armure,

Richard songeait aux moyens de l’avoir,

Lorsqu’en un coin sur une tombe obscure

Il aperçoit un petit marbre noir,

Où se lisait en fort belle écriture :

« Pour posséder le harnais que voilà,

Il faut monter, domter ce cheval-là. »

Richard reprit : C’est ma foi beaucoup dire

En peu de mots. Et tout bas il soupire.

Ce cheval-là, dit-il, d’un coup de pié,

Fendrait tout juste un sou par la moitié :

Il m’a trop bien montré son savoir-faire,

Et je n’en veux ma foi plus approcher.

Ni plus ni moins il s’obstine à chercher

Si pour le prendre il n’est point de manière.

Tant et si bien il creuse son cerveau,

Qu’il se souvient du magique rézeau.

Soudain il part ; et quoiqu’il n’ait pas d’aile,

Il va volant vite comme un oiseau

À la cabane où la bête cruelle

Avait laissé ses engins de tonnelle[11].

Richard revient avec, mais il a soin

De rapprocher le filet de fort loin ;

Puis doucement, doucement il le tire,

Et réussit sans bruit à le conduire

Jusqu’au coursier, qui s’y trouve empêtré ;

Devant, derrière il est enchevêtré.

Lors il se lève, et roule sa prunelle

D’un air hagard ; mais Richard est en selle.

Prose ni vers ne vous peindraient les sauts

De l’animal, quand il sent sur son dos

Le cavalier ; mais celui-ci tient ferme.

Calus épais recouvre l’épiderme

De ses jarrets. L’animal est domté :

Plus de foucade ; il reste comme un terme.

Richard descend, remonte à volonté,

Comme il boirait une tasse de thé :

Le fier coursier ne mord ni ne remue ;

C’est un agneau sous la main du tondeur ;

C’est un vieux bœuf qu’on met à la charue.

Du beau harnais Richard est possesseur,

Et tout armé (je parle en conscience)

Sur l’animal remonte en confiance.

Il avait pris et l’épée et l’épieu

Dont les pareils ne sont en aucun lieu

Du monde entier : même au pays de France.

Puis soulevant à propos son filet,

Le cœur joyeux il va droit au mouillage

Trouver ses gens. Il les trouve en effet,

Mais abattus, ayant perdu courage :

Tant on a peur du monstre et de sa rage !

Mais quand on voit le gentil paladin

Resplendissant sous la brillante armure,

L’espoir renaît, le patron se rassure,

Et fait voguer à bord son brigantin

Où Richardet saute sur sa monture.

Il leur raconte alors par le menu

Tous les détails de cette horrible crise,

Et comme enfin, fortune qui ne prise

Que les grands cœurs, a servi sa vertu.

À son aspect, on s’étonne, on admire

L’éclat divin dont il est revêtu ;

On croit rêver, on croit être en délire.

Dans ce moment le héros s’aperçoit

D’un sac qui pend à l’arçon de sa selle :

Un petit sac. Richard l’ouvre ; il y voit

Certain papier d’écriture fort belle

En langue turque : et c’était bagatelle

Pour Richardet ; car il savait le fin

De tout langage, hormis du chaldéen.

L’écrit disait : « Ces armes enchantées,

« Ce beau coursier, sont l’ouvrage des fées ;

« De celles-là qui savent tout au mieux

« S’assujettir les lois de la nature.

« Elles sont cent qui vinrent en ces lieux

« Pour y placer cette brillante armure

« Et ce cheval, qui seuls peuvent tous deux

« Mettre à néant les œuvres d’Origile. »

Ce même écrit déduisait à la file

Tous les motifs de la haine des cent.

J’en noterai deux ou trois entre mille :

Une forêt changée en guet à pend ;

La liberté ravie à tout passant ;

Et, sans égard aux lois de la nature,

L’amour trahi par vilaine imposture.

Mais le papier promettait un vengeur,

Disant : « Heureux qui sera possesseur

« Du beau cheval et de la belle armure ! »

Puis un postscript en petite écriture

Disait pourquoi dans l’île que voilà

Était le charme. On s’assurait par là

Qu’on ne verrait qu’une vertu bien pure

Vaincre le monstre et finir l’aventure.

Mais du héros on exige un serment

Dont le papier donne le formulaire :

Tout irait mal sans ce préliminaire ;

L’armure même et le cheval charmant,

Loin de servir, feraient tout le contraire,

Quand on ira, non pas pour prendre l’air

Dans la forêt, mais pour mettre en poussière

Le vilain monstre et les outils d’enfer.

Richard prêta son serment haut et clair

Au beau milieu de sa chiourme entière ;

Et dans l’instant les éclats du tonnerre

Se font entendre à gauche de la nef.

On en compta cent se suivant en bref ;

Et sur cela les personnes sensées

Avec raison conclurent de leur chef

Que c’était là le signal des cent fées.

Soudain Richard va presser son patron

Pour aborder la forêt d’Origile.

Il faut courir jusqu’au centième mille,

Dit le nocher ; mais le vent paraît bon.

Que fait Richard ? Il va lâcher la bride

À son coursier ; puis veut qu’au haut des mâts

Un sentinelle incessamment réside

Pour observer si l’on n’aperçoit pas

Quelque buisson. Va, poursuis ton voyage

À la faveur et des flots et du vent,

Amant loyal : je te quitte un moment ;

Mais si je puis débrouiller mon ouvrage

Enchevêtré de tant d’autres objets,

Je reviendrai te joindre en diligence

Dans la forêt. En attendant, je vais

Trouver Renaud et Roland dans la France

Où tous les deux sont arrivés de frais.

[***]

On leur apprend que Charles est en Espagne,

Et tous les deux se mettent en campagne

Pour y courir : chacun sur un roussin

Bon travailleur et mangeur de chemin.

Impatients de signaler leur zèle

Par des exploits dignes de Charles et d’eux,

Leur déplaisir est de n’avoir point d’ailes.

Près de Grenade ils arrivent tous deux,

Précisément le jour de la bataille

Que des payens l’innombrable canaille

Allait livrer aux chrétiens peu nombreux.

Le pavillon du roi frappe les yeux

Du bon Roland ; il y court, il se presse :

Le trait qui vole aurait moins de vitesse,

Lancé de loin par un bras vigoureux.

Le noble comte embrasse avec tendresse

Son empereur : Renaud en fait autant ;

Et dans l’armée aussitôt qu’on apprend

Qu’elle possède et Renaud et Roland,

On veut combattre, on court : c’est un délire.

Les sarrasins sont pressés, déconfits ;

Et les chrétiens en font un tel hachis

Que vainement le voudrais-je décrire.

J’aurais ici maint beau fait à vous dire,

Et Garbolin me fournit bien de quoi ;

Mais le beau sexe est toujours en émoi

Au moindre mot de guerre, de blessures :

Il ne lui faut que tendres sentiments,

Doux entretiens ou querelles d’amants.

Je veux pourtant, parmi tant d’aventures

De la bataille, en conter une ici

Pour n’avoir pas taxe de négligence.

Un sarrasin était de corpulence

Si monstrueuse et d’un tel gabari,

Qu’à chaque pas il ébranle la terre ;

Et ses deux bras sont si démesurés,

Que de la main ramassant une pierre

Il reste encor tout droit sur ses deux piés.

Ses doigts étaient à peu près longs d’une aune,

Et recouverts de gants dont le cuir jaune

Était armé de gros ongles d’acier

Déchirant tout, même quand la féerie

Aurait doué l’armure et le guerrier.

Près de sa lance, un sapin je parie

Ne paraîtrait à vos yeux qu’un fuseau :

À chaque coup il creuse un précipice ;

À chaque coup il fait le double office

De fossoyeur ensemble et de bourreau.

Voici le monstre, il accourt : c’est-à-dire,

Il fait trois pas, et fait dans ces trois pas

Près d’une lieue. On croit être en délire

Voyant cela. Moi je n’en fais que rire :

Proportion est dans tout ici bas.

Que par plaisir un jour la providence

Veuille donner des pieds à l’Apennin,

Oh ! qu’en trois pas il ferait de chemin !

Quand l’animal, la vivante montagne

Dont Dieu se sert pour châtier l’Espagne,

Eut ajambé jusqu’au lieu des combats,

De la main droite il tourne sa baguette

En moulinet. Ce fut un méchant plat

Pour les chrétiens ; et puis il en abat

De l’autre main par minute complette

Plus d’un millier. Or ma foi c’est ici

Que j’ai besoin, Apollon mon ami,

D’être éclairé de ta vive lumière.

Sur mon esprit répands-la toute entière,

Et que ma voix puisse avec dignité

Faire passer à la postérité

Tous les détails d’une si grande affaire.

Le géant prend le pavillon entier

Où se tenaient autour de Charlemagne

L’anglais, l’hermite, et maint autre guerrier

Venu comme eux pour faire la campagne.

Il enleva la charpente, les toits,

Tout l’attirail, comme si dans ses doigts

Il n’avait eu qu’un paquet d’allumettes ;

Puis mit le tout auprès de ses lunettes

Pour le mieux voir. Lors Roland et Renaud,

Voyant ses mains qui s’élevaient si haut

Sautent dessus, chevauchent à merveille

Chacun un bras, et d’une ardeur pareille

Vont dépeçant les brassards du payen.

Leur trempe était excellente, mais rien

Ne put avoir force de résistance :

Soit par l’effort des paladins de France,

Ou que le ciel voulût au roi chrétien

Donner secours. Déjà plus d’une maille

Vole en éclats ; déjà plus d’une entaille

Dépouille à nu la chair au pli du bras :

(car c’est l’endroit où le duo travaille).

Mais, dit Roland, nous n’achèverons pas

Jusqu’à demain ; il y faudrait la scie.

Sur quoi Renaud s’adresse en litanie

À tous les saints, implorant leur appui

Pour que son fer réussisse aujourd’hui

À dépecer cette énorme carcasse,

D’os et de chair épouvantable masse.

Le monstre voit bientôt couler le sang

De ses deux bras : il blasphème, il s’emporte ;

Mais c’est en vain qu’il veut fuir le tranchant

Des paladins : la partie est trop forte :

Ce sont couteaux qu’on ne peut émousser,

Et travailleurs qu’on ne peut repousser.

En même temps ils terminent l’affaire

De leur manœuvre aux coudes du géant,

Dont par moitié les bras tombent à terre,

Les mains avec. Ce fut triple accident :

Car les deux mains entraînent dans leur chute

Le bon roi Charles ; il fait la culbute

Avec les siens, si bien qu’on le croit mort.

Mais son bon ange en eut soin ; et d’abord

Le pavillon prend si bien ses mesures

En trébuchant, que par un coup du sort

Charles et les siens gardent mêmes postures.

Charles s’étonne ; il ne sait pas encor

Comment sa tente est à bas : il en sort :

Il sort ; il voit étendus sur le sable

Les bras coupés, vrais soliveaux de chair,

Et puis il voit les deux cousins en l’air

Sur les moignons du colosse effroyable

Bien à cheval, et jouant bien du fer.

Ils besognaient tous deux de grand courage,

Mais ils ont tant à couper de charnage,

Que pour mener le colosse à trépas,

Le jour entier pourrait ne pas suffire,

Ils en ont peur ; mais voici des soldats

Que fait venir à point Charles leur sire,

Leur enjoignant de scier les jarrets

De l’animal. Ils se mettent après

Avec ardeur, brûlant tous de l’abattre ;

Et d’autre part les braves paladins,

De leurs couteaux qu’ils tiennent à deux mains,

Autour du cou travaillent comme quatre.

Le monstre alors se voyant tailladé

Si fort au vif, hurle en vrai possédé.

Il s’affaiblit, il s’ébranle, il chancelle

Comme un vieux pin que la hache morcelle

Quand elle l’a fendu plus d’à moitié.

Il se tortille, il s’affaisse, il succombe ;

Et par ma foi durant le temps qu’il tombe

On dirait bien tout un Miserere.

Le géant mort, la payenne cohue

Perd tout espoir et disparaît soudain,

Mise à néant par la peur qui la tue ;

Ainsi qu’on voit par un soleil serein

Neige d’avril en un clin-d’œil fondue.

Le roi tout seul se tient ferme et rugit

Comme un lion blessé qui sur la place

Reste gardant sa rage et son audace :

Il défiait tour à tour au conflit

Chaque chrétien. Astolphe qui s’avance

Est le premier ; mais, hélas ! par malheur

Il n’avait pas sa redoutable lance ;

La lance d’or, outil toujours vainqueur.

Le roi payen s’appelait la Terreur

Parmi ses gens. Son vrai nom c’est Ulasse ;

Mais dans l’armée et dans la populace

Le sobriquet annonçait sa valeur.

Soudain tous deux jouant du cimeterre

À qui mieux mieux, se portent des coups sûrs

Dont se fendraient les chênes les plus durs.

Quand celui-ci tombe-t-il donc à terre,

Disait Ulasse ? Et le duc d’Angleterre

Disait : Par Dieu, les pavés et les murs

Résisteraient moins qu’une telle bête.

Dans leur fureur tous deux perdent la tête ;

À chaque coup ils s’inondent de sang.

Pour faire court, ils s’écharpèrent tant

Que le roi maure enfin tomba sans vie.

Le duc anglais ne valait guère mieux ;

Un œil perdu, la poitrine blessée

En trois endroits, et la gorge percée :

Déjà la mort s’annonce dans ses yeux.

On l’environne ; et Roland qui s’avance

Pour l’assister, lui dit à haute voix :

Tu fis à Dieu sans doute mainte offense,

Mais garde-toi de perdre l’espérance

De ton salut : le Sauveur sur la croix

Te tend les bras en signe d’indulgence :

Mille péchés répétés mille fois

Sont effacés par vive repentance.

Ferragus vient aussi dire son mot

De pénitence, en véritable hermite ;

Mais le mourant : Va, fuis, race maudite ;

Ton procès est dans les mains d’Astarot,

Lui cria-t-il. Roland repart : Mon frère,

Sois humble et doux sans mal penser d’autrui,

Eût-il été scélérat et demi,

À Dieu tout seul est réservé d’en faire

Le jugement. Sur quoi l’Anglais repart :

Quand j’ai nommé Ferragus un pendart,

Ai-je donc fait quelque mal, je te prie,

Disant le vrai ? n’est-ce pas bien son cas ?

À ce propos Ferragus s’humilie,

Et tout contrit il marmote tout bas :

Je le confesse, Astolphe ne ment pas.

Je suis pécheur, lui dit-il ; mais qu’importe

À ton salut ? faut-il quand je t’exhorte

Me mépriser ? Je ne vois point pour toi

De confesseur : dis-moi ta coulpe à moi ;

Car autrement c’est mal mourir. Sans doute,

Reprit Roland : il t’importe fort peu

En ce moment que celui qui t’écoute

Soit pur ou non ; tu parles à ton Dieu.

Disant cela, Roland s’éloigne, et laisse

Discrètement Astolphe sans témoin

Dire son fait. La mort n’était pas loin ;

Astolphe meurt. On le lave ; on l’encaisse,

Le parfumant, l’embaumant avec soin,

Pour le porter aux marches d’Angleterre ;

Puis sur la caisse on écrivit ceci :

« Le corps d’Astolphe est en dépôt ici.

« Vaincu, vainqueur en cent lieux de la terre,

« Tant qu’il vécut il fut souvent en guerre ;

« Il l’aimait fort, et les dames aussi.

« Sans doute il est dans la gloire éternelle :

« Il a péri victime de son zèle

« Pour l’évangile, immolant un grand roi,

« Le fier Ulasse ennemi de la foi. »

Ferragus vient chanter la sainte messe

Sur un autel dressé près de la caisse ;

Puis à son camp Charles fit un discours

Au grand honneur du duc, dont le secours

Ne lui manqua jamais dans la détresse.

Le bon monarque avait la larme à l’œil

Disant cela ; puis après tout ce deuil

On s’en alla dîner selon l’usage.

On s’égayait, quand tout-à-coup un page

Vient avertir qu’on voit dans le lointain

Des gens nouveaux venir assez grand train.

Charles mettant la tête à la fenêtre :

Vraiment, dit-il, ces gens qu’on voit paraître,

Ce sont géants, et peut-être les fils

De celui-là qui fit ici le maître,

Et que si bien les cousins ont occis.

Sur ce propos Ferragus met la tête

À la lucarne ; et puis comme un vrai fou :

Cher Fracasse, cria-t-il, cher Tempête !

Est-ce bien vous que je revois ? et d’où

Arrivez-vous ? Il criait à tû-tête,

Et fit tinter les oreilles du roi

Qui doucement le pria de se taire,

Ou de parler d’autre ton ; car le braire,

Dit-il, fait mal aux vieillards comme moi.

Comme il parlait, Tempête se présente

À la fenêtre en dehors ; car la tente

N’a pas de porte assez haute. Et voilà

Que le bon roi d’humeur si bienfaisante

Lui fait accueil, ravi de le voir là.

D’où venez-vous, lui dit-il, vaillant homme ?

Le géant dit : Nous arrivons de Rome,

Nous faisions route au pays africain

Avec Richard, Rolandin, Rinaldin,

En même nef. Dès qu’on fut au rivage,

Les trois héros sautèrent sur la plage :

Nous dormions, nous ; et le patron maudit

Vira de bord, et nous laissant au lit

Remit en mer ; il craignait notre taille

Et notre force en un cas de bataille

Contre son roi. C’est de ce jour amer

Que nous avons erré, battu la mer

Seuls tous les deux : car, sans qu’on le remarque,

Sournoisement le nocher se débarque.

Nous prîmes terre ensuite au port d’Oran,

D’où navigeant tout droit en Italie,

À Rome enfin sans aucune avanie

Nous arrivons le jour de saint Clément.

Bon, dit le roi ; vous conterez le reste

Une autre fois ; allez-vous-en dîner.

Et les géants y furent sans conteste.

Charles alors songeait à retourner

Dans son royaume, et tout haut il l’annonce.

Puis il s’en va prendre congé d’Alphonse

Qui jouissait de voir tout son pays

Hors de péril et purgé d’ennemis.

Il voudrait bien conduire à la frontière

Le roi français ; mais Charles s’en défend,

Et sans tarder il part avec son camp.

Laissons-le aller. Reprenons la matière

Que nous avons laissée à mi-chemin :

Allons chercher Rolandin, Rinaldin,

Tous deux pareils au grand dieu de la guerre,

Et leurs moitiés qui ne les quittent guère.

[***]

Richard parti, le quatuor charmant

S’en va par mer tout droit à Cafrerie,

Et par malheur débarque justement

À la forêt qu’infeste la magie.

Lirine accourt alors au devant d’eux

Avec Despine ; et soudain toutes deux

Étroitement embrassent les deux belles

Que les Zéphirs enlèvent par les airs,

Et leurs époux disparaissent pour elles.

Rinaldin dit : Quel diable de revers !

Ma femme au ciel ! et qu’en veut-on donc faire ?

Moi, mon cerveau s’épaissit et s’altère,

Dit Rolandin, et nous serons tous deux

Incessamment coiffés comme les bœufs.

De Jupiter tu sais ce qu’on raconte :

Les autres dieux n’ont ni pudeur ni honte ;

De leurs bâtards ils ont peuplé les cieux.

Bon ! tout cela ce sont des contes bleux,

Et vrais fagots que nous ne pouvons croire

Étant chrétiens. Mais c’est, dit Rinaldin,

Fait de magie, et tout de la plus noire.

Disant ces mots, il a l’air d’un lutin,

Battant des mains comme un fou. Beau cousin,

Dit Rolandin, mauvaise échappatoire,

Si c’est le diable au lieu du vieux Jupin

Qui nous inscrit à l’infâme grimoire

Des encornés. Marchons par le chemin

Qu’ont pris en l’air nos épouses chéries ;

Retrouvons-les au péril de nos vies.

S’il me faut perdre un objet tant aimé,

J’aimerais mieux cent fois être assommé.

Rinaldin pleure, et fait plus triste mine

Qu’un patient que le bourreau mâtine.

Les deux époux se mettent en chemin.

Ils avaient fait à peine un quart de mille,

Que devant eux ils avisent un pin,

Un pin qui marche ; et sur l’arbre mobile

Miaule un chat gros comme un mannequin.

Forêt qui marche et femme qui s’envole,

Dit Rolandin, ma foi rien n’est si drôle.

Tous deux alors tirant leurs coutelas,

À poings fermés travaillent sur la plante.

Tout aussitôt le chat qui saute à bas,

Sur le cimier de Rolandin se plante,

Le tiraillant pour mettre à nu le chef

Du paladin qui défendant sa tête,

Et des deux mains serrant au cou la bête,

Fait de son mieux pour l’étrangler en bref.

Puis Rinaldin s’en vient avec sa lance

De part en part lui transpercer la panse.

Le chat trébuche, et se change en tombant :

C’est un dragon ; sa tête est un volcan

Lançant la flâme et donnant la berlue.

Le pin s’agite, et sa tête touffue

De fruits de bronze inonde en un instant

Tout l’environ. Vous avez vu des gardes

Ranger le peuple avec leurs hallebardes,

Les appuyant sur les pieds des badauds

Qui font la foule au milieu d’une rue

Pour voir passer ou pape ou cardinaux :

Tel va le pin, piétinant les héros.

À l’esquiver chacun d’eux s’évertue ;

Mais de partout ils ont trop d’embarras :

Ici le pin, et le dragon là-bas ;

Et puis encor la grêle continue

Des fruits de bronze : effroyable verglas.

Les deux héros ne s’en émeuvent pas ;

Ils savent bien que leur armure est telle

Que rien ne peut les mener à trépas ;

Et tout cela leur semblant bagatelle,

Ils vont toujours frappant à tour de bras.

Alors le pin tombe la tête en bas,

Devient un lac, et porte une nacelle

Que sur les eaux gouverne une pucelle,

Et qui va, vient, tourne, vogue à son gré.

Les deux cousins d’un air délibéré

Sautent dessus, et le vent qui s’élève

Les porte au loin. À peine ils sont passés,

Que Richardet arrive sur la grève,

Et maints bateaux par les Zéphirs poussés

Viennent à bord conduits par des donzelles.

Dire à quel point elles sont toutes belles,

Je ne le puis ; et je vais laisser là

Nymphes, Zéphirs, bateaux et cetera.

La nuit approche, et dépliant ses voiles

Me fait, je crois, déjà voir les étoiles.

CHANT XX.

Richard arrive à son tour dans la forêt magique. Il est entouré de séduisantes demoiselles auxquelles il va s’abandonner quand le cheval les empêche de le désarmer. Doutant de Despine, il rencontre Maugis qui lui explique tout.

Charles, revenant de Grenade, traverse les Pyrénées. Il s’arrête auprès d’un couvent de demoiselles. Ferragus enlève la belle Almérine et l’entraine dans la forêt. Roland les retrouve et veut tuer le lubrique moine. Renaud le châtre. Ferragus est soigné et exorcisé non sans mal car les diables prennent l’apparence de filles tentantes. Il meurt.

 

Le diable fait actes miraculeux,

Pour peu que Dieu le veuille laisser faire.

Ajoutez donc foi toujours bien entière

À tous récits de ses tours merveilleux !

Il est malin, et toujours sans paraître

Vous laissera seulement à connaître

Fée ou sorcier comme auteurs de ses coups ;

Regardez bien ; vous y verrez la griffe.

Fée ou sorcier semblent conte apocryphe

À bien des gens, mesdames, comme à vous.

Ignore-t-on qu’au jour de sa disgrâce,

Chassé du ciel, Satan ne perdit pas

Les facultés des esprits de sa classe ?

Et c’est assez pour briser en éclats

Tout l’univers tandis qu’un instant passe.

Nos livres saints ne nous parlent-ils pas

En cent endroits de sorciers, de sorcières ?

Et puis, pourquoi l’eau bénite qu’on prend

Dans une église ? et pourquoi des prières

Sur une cloche alors qu’on la suspend ?

Demandons-nous à Dieu pour le battant

Et pour la corde un heureux exercice ?

Demandons-nous pour la cloche un beau son ?

Non ; tout cela ne tend avec raison

Qu’à nous garer de quelque maléfice.

[***]

Le temps me manque, et je suis obligé

De retourner à la forêt ; à celle

Où Richardet se trouve bien logé

Au bord d’un lac de structure nouvelle.

Je ne vous puis achever ma leçon ;

Mais, en un mot, partout on voit des fées,

Ainsi qu’on voit en toutes les contrées

Poil au lapin, écailles au poisson.

Nous n’en avons que trop de cette race ;

Et plût à Dieu qu’elle fût moins vivace !

Richard aimait à lorgner tour à tour

Du bord de l’eau les jeunes demoiselles,

Leurs jolis traits, leur taille faite au tour,

Et leur beau sein où séjourne l’amour.

Toutes alors sortant de leurs nacelles

En souriant l’entouraient à la fois.

Richard s’arrête à la blonde, à la brune,

L’une après l’autre, et brûle pour chacune,

Ne sachant pas entr’elles faire un choix.

L’une plus fine et d’esprit plus matois

Vient l’agacer, le regarder en face,

Prend une lyre et prélude avec grâce ;

Puis fait entendre une charmante voix.

« Dépouillez-vous, beau guerrier, disait-elle,

« De cette armure, et restez avec nous.

« Laissez les gens de petite cervelle

« Suivre la gloire, et comme de vrais fous

« Souffrir la faim, la soif, chercher les coups :

« Dans leurs beaux jours ivres de la fumée,

« Frivole espoir de vaine renommée

« Après leur mort. Le dieu Mars et sa sœur

« Sont tous les deux le fléau de la terre ;

« Et l’on n’y peut goûter quelque douceur,

« Si par hasard tous deux à contre-cœur

« Ne sont oisifs, et ne manquent de guerre.

« Heureux qui met dans la paix son bonheur !

« La douce paix est la source féconde

« De tous les biens qui se trouvent au monde.

« Aimable paix, doux présent de Jupin,

« Qui, permettant que les moissons mûrissent,

« As écarté les horreurs de la faim ;

« Toi que Vénus et les Grâces chérissent,

« Viens éclairer ce jeune aventureux,

« Et fais-lui voir que le métier des armes

« Ne convient pas à qui veut être heureux.

« Qu’il se détrompe, en admirant tes charmes,

« Tes blonds cheveux d’olive couronnés,

« Négligemment en boucles contournés,

« Et tes beaux traits qui sans art, sans parure,

« Ne veulent rien devoir qu’à la nature ;

« Qu’il s’attendrisse aux accents de ta voix :

« Accents si doux, qu’en allégresse pure

« Ils changeraient la plus âpre torture.

« Si la beauté près de lui perd ses droits,

« Si ton parler n’offre rien qui le touche,

« Peins-lui les traits de la guerre farouche

« De toutes parts dégoûtante de sang,

« À tous périls avec fureur poussant

« Ses serviteurs, et n’ayant pour guitare

« Dans ses concerts, que le clairon barbare. »

Comme Richard écoutait la chanson

Avec plaisir, les autres péronelles

Viennent à lui, l’entourent sans façon :

Elles comptaient le désarmer entr’elles,

Et l’auraient fait, si par bons coups de pié

Le beau cheval ne les mettait en fuite.

Elles s’en vont se rencogner bien vite

Dans leurs bateaux ; et là, plus d’amitié ;

Toutes voudraient voir Richard en canelle.

Ainsi nos chiens fuyant la dent cruelle

Du sanglier, ou le front du taureau,

Vont à l’écart mettre à couvert leur peau,

Hurlant toujours, faisant le diable à quatre,

En attendant qu’ils reviennent combattre.

Chacune prend une flèche, et la met

Sur un arc d’or dont chacune est parée ;

Chacune veut lancer à Richardet,

Et la première et la plus acérée.

Il en reçoit ensemble un magasin

Sans qu’une seule entame son armure :

Elle est trop forte, et sa trempe est trop pure ;

La foudre même y tomberait en vain.

À cet aspect, les nymphes ébahies

Sautent dans l’onde, y plongent bien et beau,

Ainsi que font grenouilles ahuries

Au moindre bruit qu’on fait au bord de l’eau.

Richard s’émeut : il fait entrer sa bête

Dans le canal. Jusqu’aux genoux d’abord ;

Puis il la met à la nage, et s’apprête

À traverser bientôt à l’autre bord.

Mais, comme on voit au jeu de la becquée

Le villageois ouvrir un large bec,

Et n’attraper, au lieu d’œuf, qu’un bois sec

Dont il se sent la mâchoire piquée ;

Il fuit, il court comme un lièvre qui part

Chassé du gîte : ainsi le bon Richard,

Qui se croit près de sauter sur la plage,

En voit jaillir des tourbillons de feux.

Le beau coursier se remet à la nage ;

Et Richardet, comptant réussir mieux,

Le fait nager vers un autre abordage.

La bête est leste ; elle atteint le rivage

En un clin d’œil ; mais le vent est trop fort :

Vent fait exprès, souflant de telle rage

Qu’il la rejette auprès de l’autre bord.

Richard s’obstine ; il ne craint pas la mort.

À tous périls il tente le passage

En cent endroits, et n’est pas plus heureux.

Lors, délivrant de tout sujet d’ombrage

Son bon cheval, il lui couvre les yeux

D’un linge épais ; et puis, piquant des deux,

Il va braver la fumée et les feux

Qui l’avaient fait tantôt plier bagage.

Sans hésiter il se jette au milieu

De l’incendie, et traverse le feu

Sans en souffrir. L’embrasement s’appaise,

Laissant odeur de l’infernale braise

Aux environs. Alors le cavalier,

Rendant la vue à son brave coursier,

À travers champs le fait courir à l’aise

Jusqu’au sommet d’un mont. Ce mont charmant,

Du printemps même est, je crois, la patrie :

Du haut en bas la pente en est fleurie,

Et ce sont fleurs d’acabit surprenant.

Simple Nature en est seule la mère,

Et seule encore en est la jardinière.

Avec amour les faisant prospérer.

Toutes nos fleurs, anémone, jonquille,

Rose, lilas, jasmin, tout ce qui brille

Dans nos jardins et s’y fait admirer ;

Là vous diriez, qui les voudra les prenne,

Et pour deux sous en donneriez centaine :

Tant par l’éclat, le parfum, les couleurs,

Les fleurs de là l’emportent sur nos fleurs !

Une y brillait, et, si je l’ai bien vue,

C’est un muguet. Il avait la hauteur

D’un beau cyprès, et sa tige menue

Laissait flotter les cloches de la fleur

De la plus pure et parfaite blancheur,

Où les oiseaux posés sur le branchage,

Et les zéphirs agitant le feuillage,

Formaient ensemble un concert enchanteur.

Pour peu qu’on ait une once de cervelle,

On voit par-là si la prairie est belle.

Richard descend, attache son coursier

À ce beau brin de muguet singulier ;

Et ne songeant qu’à la beauté qu’il aime,

Triste et plaintif il se dit en lui-même :

Sans doute ici les trois sœurs de l’Amour,

Et lui peut-être, habitent ce séjour !

Et moi j’y meurs ; je n’y vois pas Despine :

Elle en est loin, et c’est pour ma ruine :

Je suis peut-être effacé de son cœur.

À tel oubli toute femme est encline,

Quand elle est loin de son premier vainqueur.

Esprit volage est leur lot ; et Despine,

À qui le ciel donna beauté divine,

Eut part sans doute au vice général :

Si je lui plus, un autre peut lui plaire.

L’Amour voltige, et l’on ne fait pas mal

De nous le peindre avec aile légère.

Et puis, quel est le nœud que ne desserre

Le laps de temps ? Constance n’est qu’un nom ;

La chose même, où la trouvera-t-on ?

Ce ne sera, certes, chez les femelles,

Et moins encor sera-ce chez les belles.

Despine osa mépriser Sarpedon ;

Elle aima mieux, tendre et fidèle amante,

Elle aima mieux qu’on l’enterrât vivante,

Que de se voir une couronne au front

Par cet hymen. Je ne dis pas que non ;

Mais je ne puis la croire encor constante.

Peut-être elle eut haine de l’Africain ;

Ce fut dégoût peut-être, ou bien dédain,

Entêtement, caprice féminin.

Peut-on juger qu’une femme est fidelle

Sans l’avoir vue exposée aux amants ?

Et dites-moi, s’il vous plaît, quelle est celle

Qui se défend au milieu d’eux longtemps ?

Vous le savez : plus une femme est belle,

Et plus sa vue attire de galants.

Despine en a des milliers autour d’elle,

Et de son cœur elle m’aura banni.

Ainsi Richard raisonnait à part lui

Quand tout-à-coup il se trouve en présence

D’un beau vieillard d’imposante apparence

Qui vient à lui, par son nom l’appelant

D’un son de voix si doux, qu’il fait entendre

Je ne sais quoi d’amical et de tendre.

Soudain Richard, comme se réveillant,

Fixe le vieux, et sans peine s’avise

Qu’il voit Maugis, ses traits et sa devise.

Imaginez le transport de Richard

À cet aspect : je ne le puis décrire.

Il s’attend bien que le sage vieillard

Va lui donner les détails qu’il désire

Sur sa Despine ; et, le pressant de dire

Ce qu’il en sait, montre tout l’intérêt

Qu’y prend son cœur ; mais le vieillard se tait.

Maugis se tait ; Richardet en soupire,

Et lui demande en tremblant de l’instruire.

Maugis répond : Elle trahit sa foi ;

Elle a conçu telle haine pour toi

Que sous ses yeux si tu perdais la vie

Elle en rirait. Despine est en folie,

N’aimant plus rien qu’une nymphe jolie

Qui de son cœur devient l’unique objet.

S’il est ainsi, s’écria Richardet

Tout consolé, je cesse de me plaindre.

Un beau garçon me paraissait à craindre ;

Il m’aurait pu jouer un mauvais tour.

Mari tortu, louche, et gueux en guenille,

Est mieux, je crois, le fait de toute fille

Qu’une Vénus dans ses bras nuit et jour.

Rassure-toi, dit Maugis : ta Despine

Est par magie éprise de Lirine.

Je te promets qu’avant la fin du mois

À ton amour elle rendra ses droits,

Mais il y faut travaux de longue haleine ;

Ces œuvres-là ne se font pas sans peine.

Que je te sais, Richard, heureux d’avoir

Et cette armure, et ce beau coursier noir.

Tu succombais sans cela dans l’affaire.

Ici mon art a fort peu de pouvoir ;

Et cependant, seul que pourras-tu faire

Si de quelqu’un tu n’apprends le mystère

De la forêt, qu’on nomme avec raison

Forêt magique, où commande Pluton ?

Monte à cheval, et ne quitte la selle

En aucun cas. Si tu perds ton coursier,

Du blanc au noir ton sort change en entier :

N’espère plus de jamais voir ta belle,

Non : tu vivras toujours ignoré d’elle

Comme de tous ; et dans ce lieu d’horreur

Tu vieilliras, tu mourras sans honneur.

Cet animal possède un talent rare :

Avec ses pieds, ses deux pieds de devant,

Il vient à bout de tout enchantement.

Tour ou rocher, fleuve, torrent ou mare,

Rien ne l’arrête ; et des gouffres profonds

Pleins jusqu’au bord de serpents, de dragons,

Il vous les passe en si leste manière,

Qu’on le croirait sur un pont. Si pourtant

Vous le voyez retourner en arrière

L’air effrayé, c’est le bien de l’affaire ;

Laissez-le aller ; il a fin jugement :

Tant la féerie eut soin en le formant

De le douer ! Aussi lui voit-on faire

Choses vraiment d’adresse singulière

Qui feraient honte au meilleur artisan.

Je ne dirai qu’un mot de ton armure :

Elle est si forte, et si fine, et si dure,

Qu’avec sa hache ou bien son coutelas

Le grand dieu Mars ne l’entamerait pas :

Que Jupin même y lance le tonnerre

Qui sous les pieds des Titans orgueilleux

Brisa les monts accumulés par eux,

Il n’y fera que de l’eau toute claire.

Tout au rebours, tu ne peux rencontrer

Rien qui résiste à l’épée, à la lance

Dont tu jouis ; et l’on sait ta vaillance.

Sois donc content, et songe à t’honorer

Par grands exploits. Endurcis-toi d’avance :

On n’acquiert pas tant de biens sans souffrance ;

Mais à la fin la céleste faveur

Te comblera de gloire et de bonheur.

Tandis qu’ainsi le bon Maugis pérore,

Déjà Richard est en selle, et lui dit :

Fais-moi revoir la beauté que j’adore,

Mon cher cousin, ou j’en perdrai l’esprit :

À ton refus il faudra que je meure.

Allons la voir, dit Maugis, tout à l’heure.

Disant ces mots, il se transforme en nain ;

Et chevauchant un beau petit roussin

Qu’il fait paraître à l’instant par machine,

Avec Richard il va chercher Despine.

Mais je m’entends appeler autre part :

J’y vais courir, ou plutôt je m’y traîne.

Oui, je dis bien ; car ce n’est pas sans peine

Que j’abandonne ici le beau Richard.

S’il vous déplaît de les laisser derrière,

Vous en aurez plus de plaisir, j’espère,

À les rejoindre ; et ce sera dans peu.

Nature veut qu’ici bas tout varie,

Changeant sans cesse ou d’état ou de lieu :

C’est son secret ; c’est par cette industrie

Qu’elle nous plaît. Je voudrais seulement

Voir un peu moins sujette au changement

Certaine chose ; et c’est à vous, mesdames,

Que je le dis. Nature à tout moment

Change de forme ou d’aspect, et vos âmes

Changent encor plus qu’elle, et plus souvent.

Que nous vissions de la constance aux femmes,

Elles seraient le bonheur, l’ornement

De notre vie ; et c’en est le tourment.

Si Dieu n’avait créé femme ni fille,

Et qu’on peuplât par œuvre d’estampille,

Qu’il ferait bon pour nous vivre ici bas

Sans ce fléau de l’amoureuse flâme.

Mais justement Dieu ne le permit pas ;

Et pour tenir l’homme dans les tracas,

Il lui donna pour compagne la femme :

Il la créa d’acabit si méchant

Qu’elle nous fait damner à tout moment.

J’en eus ma part, et je sais bien qu’en dire ;

Amour me tint jadis sous son empire.

Mais retournons en Espagne à présent,

Finissons là ce discours trop sincère :

À quelques-uns il pourrait ne pas plaire.

[***]

Suivi des siens, Charles marchait en deuil

Vers ce grand mont qu’on nomme Pyrénée ;

Et les géants au centre de l’armée

Portaient le corps d’Astolphe en son cercueil.

Là Ferragus en guise de bannière

Tenait la croix, et marmottait à Dieu,

Chemin faisant, quelque bout de prière

Pour le défunt, qui n’aurait pas beau jeu

S’il n’avait pas secours de meilleur lieu.

On termina la sainte promenade,

La nuit tombante, au terroir de Grenade ;

Et l’on campa tout au tour d’un château

Où prend sa source un pur et clair ruisseau,

Le Guadalin, dont la crue est si preste,

Que quand il croît, la fille la plus leste

N’ose risquer au gué ses cotillons.

Charles en ce lieu planta ses pavillons,

Et la contrée en fit fête éclatante.

Le diable veille, et plus nous travaillons

À nous régler, plus sa malice augmente.

Il voit l’hermite avec un air contrit

Qui de ses pleurs efface ses souillures ;

Et lui tendant des embûches trop sures,

Tout de nouveau lui fait perdre l’esprit.

Près de la place où Charles avait sa tente,

Était assis un céleste couvent.

Il y venait demoiselles d’Espagne

De tous côtés : elles étaient un cent.

On mit Astolphe au chœur de leur chapelle :

Charles voulait le voir à tout moment ;

Et Ferragus fut mis en sentinelle

Près du cercueil entre chaque géant.

Là toute fille est mise simplement,

Mais ne fait point le vœu d’y rester fille ;

Et cependant peu veulent un époux.

Dans la maison les travaux de l’aiguille

Et du fuseau, leur semblent assez doux

Pour les fixer. Elles n’ont point de grille,

Et le château leur ouvre ses abords ;

Quelquefois même elles vont au dehors.

Là se trouvait alors une pucelle,

Espèce d’ange : elle était aussi belle.

C’était le fruit de l’hymen clandestin

D’une Espagnole et du roi sarrasin

Que dans Séville on vit amoureux d’elle :

Il gouvernait alors en souverain

Une moitié d’Espagne toute entière.

Ce roi payen mit sa fille au couvent.

Tout lieu de garde est trésor pour un père.

Le jardinier qui soigne un jeune plant

Ne manque pas de l’entourer d’épine

Pour le soustraire à la dent assassine

Des animaux ; et par même raison

Fillette doit être en sûre maison

Comme un trésor dérobée à la vue ;

Sans quoi bientôt elle perd son renom,

Et la plus belle est une fleur perdue.

Almerina, cet ange du couvent,

Vient le matin saluer Charlemagne ;

Et le troupeau des vierges l’accompagne.

Elle paraît dans ce troupeau charmant

Comme la lune au milieu des étoiles,

Ou bien la rose au milieu d’un jardin

Entre les fleurs. Elle n’a pas le teint

Du roi son père ; et sa peau sous les voiles

À la blancheur du lait et du satin.

Renaud, Roland, le vieux Charles lui-même,

À son aspect sentent je ne sais quoi

Qui les émeut, les trouble ; mais le roi

Tout aussitôt par sagesse suprême

Éteint ce feu naissant ; et Roland même,

Qui craint d’en perdre une autre fois l’esprit,

Sait mettre un frein à son désir subit.

Changeant alors de mœurs et de système,

Renaud maîtrise aussi son appétit :

Renaud fut sage, Almérine partit.

Les meilleurs chiens quand la chasse est finie.

Cessent soudain des efforts superflus :

Tels les héros, quand la belle est sortie,

De la revoir n’ont plus la moindre envie,

Et même entr’eux ils ne s’en parlent plus.

Il n’en fut pas ainsi de Ferragus :

Quand par le temple il vit passer la belle,

Il se sentit en feu jusqu’à la moelle.

La foudre fait, quand elle tombe à plomb

Sur paille sèche, un ravage moins prompt.

L’audacieux veut tirer la donzelle

De son couvent pour s’enfuir avec elle,

Et puis après en faire à son plaisir.

On le laissait s’introduire à loisir

Dans la maison sous son habit d’hermite.

Sales haillons, cordon, barbe maudite,

Comme par vous tout le monde est déçu !

Chacun vous croit enseignes de vertu ;

Chacun s’y fie, et sans soupçon vous donne

À lui garder, ses trésors les plus chers.

Je sais fort bien qu’en tant de sacs divers

On en verra dont la farine est bonne ;

Mais ceux-là sont au cloître, et ne vont pas

Courant le monde. Ô divine justice !

Qui te retient d’exterminer un tas

De francs vauriens bons à mettre en saucisse ?

Mais j’ai l’espoir qu’on te verra dans peu

Leur faire droit en les jetant au feu.

Tu brûleras avec eux, avarice,

Fraude, luxure, ignorance, malice,

Hypocrisie, orgueil, et trahison

De frère à frère ; enfin tout vilain vice :

Car sous le froc ils sont tous à foison.

Le monde alors purgé de cette peste,

En deviendrait à coup sûr bien meilleur.

Pardonnez-moi, vous grands saints que j’atteste,

Si de vos gens je parle avec humeur.

Bien humblement (et je vous le proteste

Au nom du Dieu qui remplit votre cœur)

Je baiserais et le cloître et la trace

De vos enfants, j’en chérirais la race,

Je ne dis pas s’ils étaient comme vous,

Mais s’ils étaient moins méchants et moins fous.

L’hermite a vu qu’Almérine la belle

À sa cellule attenant le jardin.

La nuit venue, il se met en chemin,

Ouvre l’enclos, et vole à tire d’aile

À la chambrette où dormait la pucelle.

Elle était seule : il l’éveille, et soudain

En lui fermant la bouche d’une main,

Sur son épaule il emporte Almérine

Au plus profond de la forêt voisine.

Ce forfait-là me donne un tel chagrin,

Qu’à sa forêt je laisse le vilain,

Et je retourne au château grenadin.

Déjà la nuit emportait sous ses voiles,

En s’enfuyant, et l’ombre et les étoiles ;

Déjà l’aurore animait son beau teint

En s’éveillant, et paraît son beau sein

Du vif éclat de la rose nouvelle.

La villageoise emplissait son écuelle

De lait nouveau, doux trésor du matin,

Qui va bientôt enrichir son ménage

De lait caillé, de crème et de fromage.

Soudain éclate un bruit inattendu

Dans le couvent ; et l’on juge à l’entendre,

Que le pareil ne s’est pas entendu

Depuis le jour qu’Ilion mis en cendre

Vit tout espoir sans ressource perdu.

Tel est l’émoi dans le cloître éperdu,

En apprenant l’aventure cruelle

D’Almerina. Charles en a la nouvelle

Dès le matin, et met au même instant

Force guerriers en quête de la belle.

On s’aperçoit que Ferragus absent

A déserté son poste à la chapelle :

Tout aussitôt Roland se met en selle

Pour le chercher : Renaud en fait autant ;

Et par le bois tous deux vont écoutant

Si quelque part on entend quelque plainte.

L’hermite est las, mais il n’a plus de crainte :

Il prend haleine, et sur un beau gazon

Pose Almérine entre ses draps couchée ;

Puis, lui montrant une âme bien touchée

De repentir, lui demande pardon

En douce voix, de l’avoir arrachée

À son couvent par insigne forfait,

Mais que l’Amour, l’Amour seul a tout fait.

Il lui disait : Notre maître suprême,

Ma belle enfant, c’est l’Amour. Il nous peut

Mettre à néant ; et de Jupin lui-même

Il sait se faire un jouet quand il veut,

En le rendant heureux ou misérable.

De mon délit tu dois seul l’accuser.

Je suis l’ami : l’Amour seul est coupable ;

Mais à l’ami tu dois un doux baiser.

Ainsi l’hermite était à deviser,

Se reposant et jouissant d’avance ;

Et d’autre part, souffrant cruelle transe,

Almerina semblait prête à mourir.

Le vilain moine en son ardeur fatale

Déjà vers elle étend sa main brutale :

Roland survient, il vient la secourir,

Et son aspect la rappelle à la vie.

Quand tourmenté d’amoureuse folie

Le cerf atteint la biche au fond des bois,

Il ne se meut, ne vit et ne respire

Que concentré dans l’objet qui l’attire.

Qu’il soit en proie à cent chiens à la fois

Dont le chasseur vient animer la voix,

Il ne voit rien, il n’entend rien : il quitte

Son naturel peureux et défiant ;

Rien ne l’émeut. C’est ainsi que l’hermite,

Ivre déjà du plaisir qu’il attend,

Sans en douter, est aux mains de Roland

Qui par le cou le saisit et l’enlève ;

Puis le traînant en lesse sur la grève,

Droit au château retourne en galopant

Pour ramener à la dévote troupe

Almerina qu’il a su mettre en croupe.

C’était déjà l’heure où l’astre du jour

A terminé la moitié de son tour :

L’arbre des bois ne donnait point d’ombrage,

Et la cigale avec son chant sauvage

Étourdissait les échos d’alentour :

Le gros bétail couché dans le bocage

Y ruminait, et les chiens altérés

Sans mouvement haletaient dans les prés.

La belle alors au paladin s’adresse,

Le conjurant de s’arrêter un peu :

Sans quoi, dit-elle, il n’est point de milieu,

Vous m’allez voir expirer de faiblesse.

Roland pressé d’adoucir son malheur,

Au tronc d’un arbre attache l’affronteur,

Au tronc d’un arbre ; et puis posant la belle

Sur le gazon, il s’asseoit auprès d’elle.

Tirant alors de sa poche un canif :

Ma foi, dit-il, je veux, belle Almérine,

En attendant que le soleil décline,

Lever la peau de ce moine lascif.

J’introduirai mon outil dans la panse

Pour commencer, si vous le voulez bien.

La belle dit avec indifférence :

Comme il vous plaît, cela ne me fait rien.

Roland s’en va déshabiller l’hermite ;

Dans ses liens on le met tout de suite

Nu comme un ver, à ses mutandes[12] près.

Tu vas, dit-il, expier tes forfaits,

Et tu feras pénitence assez dure ;

Car je te vais écorcher tout vivant,

Livrant tes chairs au bec du chat-huant

Qui par les yeux commence sa pâture.

Ne croyez pas qu’il parlât tout de bon

Et qu’il voulût traiter de la façon

Un chevalier : c’était plaisanterie.

Renaud survient à la même prairie

L’épée en main, et s’arrête où Roland

À Ferragus tout nu qui s’humilie

Montrait de près son outil menaçant.

Renaud cria : N’est-ce pas là peut-être

Le ravisseur de notre belle enfant ?

Roland repart : Oui, c’est ce digne prêtre,

C’est ce héros du nouveau testament.

Alors Renaud s’en approche, et le prend

Par le menton, et lui dit : Méchant drôle,

Tu vas tirer les filles de couvent !

Ne mettras-tu jamais fin à ton rôle

De scélérat et d’infâme brigand,

Pire toujours plus tu vas en avant !

Mais quand les chats vont au lard trop souvent

Ils y sont pris, on les met en friture :

Voici ton jour. Oui ma foi, dit Roland ;

Je veux ici l’écorcher tout vivant,

Pour l’y laisser aux corbeaux en pâture.

Renaud sourit, et dit : La peine est dure ;

Elle l’est trop : et puis serait-il beau

Que d’une main qui cueille en toute guerre

Plus de lauriers que le long d’un coteau

Il n’est de fleurs ou de brins de fougère,

Le grand Roland fît œuvre de bourreau,

Et que lui-même il enlevât la peau

À ce vaurien sans égal sur la terre ?

Frère Fracasse arrive en ce moment,

Accompagné du sage dom Tempête.

L’hermite nu, lié, baissant la crête,

Leur fait pitié ; mais quand on leur apprend

La fuite infâme et le rapt malhonnête,

En se signant tous deux hochent la tête ;

Et Fracassa d’un ton grave et pesant :

Je sais, dit-il, qu’à tout acte du vice

La peine est due, et qui n’en fait justice

Nuit au public et l’expose à danger.

Mauvais exemple est comme une étincelle

Qu’en paille sèche on laisserait loger ;

Et chirurgien qui quand la plaie est belle

N’y met le fer et veut la ménager,

Étend le mal au lieu de l’abréger.

Mais, comme on sait, justice trop sévère

Devient injuste ; il faut qu’on la tempère

Selon les cas. Un léger châtiment

À gros péchés quelquefois peut suffire,

Tandis qu’on doit appliquer sagement

À moindre faute un plus rude martire,

Suivant qu’un cœur fut plus ou moins porté

À quelque excès par un puissant délire.

Nos deux fléaux sont amour et beauté :

Il n’est pas bon de se voir tourmenté

Par l’un des deux ; mais le mal est bien pire

D’être à la fois par tous deux agité.

Si Ferragus épris de cette belle

L’osa ravir, prit la fuite avec elle,

On ne saurait excuser son transport ;

Mais pour cela qui peut le mettre à mort ?

Et de quel droit ? Est-il donc parricide ?

Est-il un traître ? un citoyen perfide

Qui mit sa ville aux mains de l’ennemi ?

Fièvre d’amour s’est élevée en lui ;

Et pour calmer l’excès de sa souffrance,

Il a voulu cueillir ce fruit si doux

Qu’on connaît bien ; mais ce n’est pas à nous,

C’est au grand juge à punir son offense.

Je n’ai ni vu ni lu que des héros

Fassent jamais l’office de bourreaux.

Déliez donc l’hermite, et qu’on le rende

À sa cellule, afin qu’il y demande

En gémissant l’indulgence de Dieu.

Renaud d’abord hocha la tête un peu

À ce propos ; puis il dit : Allons, passe,

Je le veux bien pour plaire à dom Fracasse ;

Car sans cela je lui brisais les os,

Pour le payer de ses sales travaux.

Qu’il aille donc pleurer dans sa guérite.

Mais pour si peu je ne le tiens pas quitte :

Je veux lui faire une entaille de rien

Sous le nombril, environ à six pouces.

Je n’ai jamais été bon chirurgien ;

Mais en ami je le servirai bien,

Et n’emploirai que manières bien douces.

N’est-ce pas là d’où coule ce poison

Qui de l’hermite offusquant la raison,

Lui fit braver Dieu même et sa colère ?

Roland sourit, et se grattant le front :

Voilà, dit-il, le vrai nœud de l’affaire.

Dom Tempesta ne dit rien ; au contraire,

Sachant très bien qu’on est débarrassé

De tout effet quand la cause a cessé.

Mais Ferragus qui ne peut plus se taire :

Puisse la mer, dit-il, m’ensevelir,

Lâche Renaud, avant que par traîtrise

Jusqu’à ce point tu m’oses avilir !

On ne dit mot : Renaud s’en autorise,

Et du grand comte empruntant le canif,

Déjà s’apprête à la sainte entreprise.

Renaud besogne en homme expéditif,

Empaquetant toute vieille broussaille ;

Puis sur le point de commencer la taille :

Pardon, dit-il, frère, je touche au vif.

Et zeste ! à bas toute la pretintaille.

Ferragus tombe, et perdant tous ses sens

Reste soigné par les deux bons géants.

Les deux Français avec la demoiselle

N’attendent pas, et prennent les devants.

Ils discouraient entr’eux de ces hermites

Mauvais chrétiens, et race d’hypocrites,

Qui l’œil bénin, l’air dévot, le cou tors,

Sont vrais vauriens jusqu’à ce qu’ils soient morts.

Almerina ne savait point l’affaire

De Ferragus ; ni s’ils l’ont écorché,

Ni s’ils l’ont mis à mort. On veut lui taire

Le dénouement ; mais la belle au contraire

Désire fort que rien ne soit caché.

Renaud sourit, et dit : Reine des belles,

N’y pensez plus ; Ferragus est vivant,

Et même il a sa peau ; mais seulement

Il a perdu certaines bagatelles.

Roland, qui voit Renaud près de parler,

Serre le bec, grimace et se tourmente,

L’avertissant qu’il ait à ravaler

Le grand secret ; tandis que l’innocente

À jointes mains l’exhorte à babiller.

Ne voit-on pas souvent une marmite

Où l’eau qui bout ne saurait plus tenir ?

Tel est Renaud ; il ne peut s’abstenir

De dégoiser le fait du pauvre hermite.

La jeune enfant n’entend pas tout le fait,

Elle en entend toutefois quelque chose :

Elle en devient toute couleur de rose,

Baisse les yeux, et garde le tacet ;

Puis elle tousse, afin que l’on suppose

Que de la toux sa rougeur est l’effet.

Pareils efforts, que souvent rien n’arrête,

Semblent tirer les yeux hors de la tête.

En cheminant on arrive au château

Où l’on parlait du retour d’Almérine.

On l’attendait à lui voir triste mine ;

Et sans mentir on avait assez beau

Pour en juger ainsi. Le loup commence

Par étrangler sa proie, avant qu’il pense

À l’emporter au plus profond des bois ;

Et si l’hermite y manqua cette fois,

De ses consorts il oublia l’usage.

Oh ! que le monde est sot de festoyer

Ces échappés de cloître et d’hermitage,

Fumier infect et poison meurtrier !

Pourrai-je un jour, près de leurs toits en flâmes,

Voir un gibet dressé pour ces infâmes ?

Au temps jadis, on a vu de grands saints

Ne cheminant que pieds nus, tête nue,

Se nourrissant de fruits ou d’herbe crue,

Et se logeant dans le creux des sapins.

Francs déserteurs du séjour des humains,

Par dessus tout ils évitaient la vue

De toute femme, et dans leur sainte peur

Ils n’épargnaient vieillesse ni laideur.

Ce n’est pas tout : souvent sur les épines

Ou sur la neige ils s’étendaient tout nus ;

Puis, ne songeant rien qu’aux choses divines,

Ils endossaient haillons durs et velus.

Ces gens de bien au milieu des délices

Voyent leur Dieu face à face aujourd’hui,

Et pour jamais exempts de tout ennui

Goûtent le prix du jeûne et des cilices.

Leurs successeurs, ma foi bien différents,

Mangent au mieux perdrix, cailles, faisans ;

Et, très-friands d’un gibier moins sauvage,

Courent après, comme chat au fromage.

Tout villageois leur fait part de son grain

Sitôt qu’il l’a séparé de la paille,

Et pour nourrir cette infâme canaille

S’exposera même à mourir de faim ;

Car chacun donne ou des œufs ou du vin,

Pigeons, poulets, succulente volaille,

Pour restaurer un drôle, qui travaille

Tout de son mieux à bien meubler le front

D’un charitable et crédule patron.

Pauvres maris ! dont ces moines infâmes

Prennent le pain d’abord, et puis les femmes !

Ne soyez pas surpris, lecteurs bénins,

Que je m’acharne après cette vermine

De faux dévots ; je les sais si malins !

Vous ne verrez désordres ni ruine

Où quelqu’un d’eux ne trempe tout entier :

Leur chapelet, leur missel, leur psautier,

C’est adultère, assassinat, rapine.

Mais revenons à la belle Almérine,

Dont au palais on fête le retour.

Charles s’approche, et veut que sans détour

Roland lui fasse entendre l’aventure.

Le paladin est discret et prudent :

Il lui conta toute la tablature

Hors un seul point, celui de la coupure

Qu’il supprima par égard pour l’enfant.

Almerina retourne à son couvent,

Et depuis lors on ne parle plus d’elle.

Renaud survient au palais, et ne cèle

Aucun détail ; il conte tout au roi,

Ce qu’il a fait au moine, et comme quoi

Barbe au menton n’aura plus de recrue

Chez Ferragus. Le bon Charles sourit,

Et de bon cœur entend tout le récit.

Mais du dîner déjà l’heure est venue ;

Cors et hautbois l’annoncent dans la rue.

Charles entend qu’on invite aujourd’hui

Les paladins, et puis d’autres encore,

Tous gens de bien, à manger avec lui.

C’est fort bien fait. Plus la vertu s’honore,

Plus elle acquiert d’éclat et de valeur.

Nous, laissons-les se divertir à table,

Et retournons trouver ce pauvre diable

D’estropié. Les géants par bonheur

Ont si bien fait que tout le sang s’arrête ;

Mais Ferragus est en telle fureur

Que par degrés il va perdre la tête.

Nu comme un ver il s’enfuit aux forêts :

Les bons géants courent bientôt après ;

Mais il avait déjà trop pris d’avance.

Il nuisait fort à sa plaie en courant :

Aussi son mal se ravive, et son sang

Vient à couler avec tant d’abondance,

Que vers le soir il tombe en défaillance.

Là par hasard passèrent près de lui

Deux bonnes gens, la femme et le mari,

Qui par pitié sur leurs bras le portèrent

Au grand couvent des pères Théatins,

Par tout pays hommes vraiment divins,

Qui d’eau de vie aussitôt le frottèrent

Dans un bon lit bien chaud, où le blessé

Revint à lui, mais en piteuse mine.

Il est pensif ; il a le front baissé,

À poing fermé se frappe la poitrine,

Et puis demande un confesseur zélé.

Père Hildebrand accourt tout essouflé.

C’était un vieux plus que sexagénaire :

Il avait fait le métier de soldat

Dans sa jeunesse ; et puis changeant d’état,

Avait vécu de diverse manière,

Bon ou mauvais tour à tour ; puis enfin

Avait acquis au pied du sanctuaire

Et les vertus et le renom d’un saint.

Il vient ; il prend l’hermite par la main,

Disant : Mon fils, la mort est chose dure ;

Mais, selon moi, grâce au Dieu bienfaisant

Qui se fit homme, et qu’un Judas parjure

Fit mettre en croix, elle est douce à présent.

Mettons en lui toute notre espérance,

Et qu’à lui seul s’adressent tous nos vœux :

C’est à ce prix qu’on a son indulgence.

Quand tes péchés seraient aussi nombreux

Qu’au bord des mers le sont les grains de sable,

Garde-toi bien d’un désespoir coupable

Qui dans l’enfer te mènerait tout droit.

Peut-on borner la clémence infinie

D’un Dieu sauveur, qui toujours, quel que soit

L’égarement d’une coupable vie,

À sa bonté nous laisse même droit ?

Sur ce propos, que Hildebrand achève

La larme à l’œil, l’hermite se soulève

En s’appuyant d’une main sur son lit ;

Et découvrant de l’autre main sa tête,

Demande à Dieu pardon d’un air contrit.

Puis il requiert du béat, qu’il lui prête

Appui solide en si fière tempête.

Il se recueille, il soupire, il gémit ;

Et puis commence enfin sa kirielle,

Qui par ma foi n’était pas bagatelle.

Elle dura quatre heures, tout autant ;

Et fit souvent grommeler Hildebrand,

Qui comptait bien sur nombre de fredaines,

Non sur un tas d’œuvres aussi vilaines.

Il consola pourtant le moribond,

Lui promettant indulgence plénière ;

Et Ferragus fut absous tout de bon,

Si bien qu’au ciel on en fit fête entière.

Mais le démon n’est pas les bras croisés ;

Il fait venir ses gens les plus rusés.

À Ferragus l’un va montrer la mine

De sa Climène, un autre en prend la voix ;

L’autre a les traits de la jeune Almérine ;

Un autre encore est la beauté divine

Dont il suivit dans le Catai les lois :

Bref, il en vint plus d’un cent à la fois.

Droit au couvent ils marchent sans scrupule,

Et sans tarder courant à la cellule

De Ferragus, l’ouvrent en tapinois.

Le malheureux a l’âme encore émue

Par ces objets : il sourit à leur vue.

Mais Hildebrand qui l’observe avec soin,

Soupçonne, à voir cet étrange délire,

Que les démons peuvent n’être pas loin.

Frère, dit-il, il sera temps de rire

Quand tu seras au ciel ; mais à présent

Ce sont des pleurs que votre état mérite.

Lors il le signe avec de l’eau bénite,

Vrai repoussoir de l’esprit malfaisant.

Tout disparaît aux yeux du pauvre hermite,

Il s’émerveille, et rend grâce au Seigneur

Qui l’a tiré d’un danger si terrible ;

Puis il détaille au bénin confesseur

Toute la trame et l’artifice horrible

Des farfadets ; et les larmes aux yeux,

La foi dans l’âme, il implore contr’eux

Du tout-puissant le secours infaillible ;

Quand tout-à-coup il rugit, se débat

Comme un taureau dont les chiens font curée :

Il veut son fer ; il défie au combat

On ne sait qui. Sa tête est égarée.

Tuez, dit-il, tuez ce scélérat

Qui m’a réduit en si cruel état.

D’un tel transport la cause est inconnue

Au confesseur ; et c’est qu’un diablotin,

Le plus pervers de tous et le plus fin,

Prenant les traits de Renaud, s’insinua

Dans la cellule, et montre d’une main

À Ferragus l’outil qui fit l’entaille ;

Dans l’autre main tenant la menuaille

Du patient, toute saignante encor.

À cet aspect il écume de rage ;

Et Hildebrand l’exhorte encor plus fort

À se calmer, à pardonner l’outrage.

Mais c’est en vain qu’il se tue à prêcher ;

Le moribond ne saurait s’attacher

Qu’au seul désir d’une prompte vengeance.

Le confesseur armé du crucifix :

Mon fils, dit-il, vois si tes ennemis

Ont pu te faire aussi cruelle offense !

Et sur la croix au fort de la souffrance

Jésus priait pour ses persécuteurs ;

Il demandait grâce pour leurs erreurs.

Le pauvre hermite est encore en délire,

Et ne sait pas qu’on vient de le prêcher :

Père, dit-il, Renaud m’a bien fait pire,

Le traître avec un couteau de boucher

M’a fait eunuque, et nettoyant la place

Aux environs, a fait par tout main-basse.

Mon fils, repart alors le bon chrétien,

Tu lui veux mal quand il t’a fait du bien !

Oui, par ma foi, du bien ! reprit l’hermite,

D’un ton piteux et parmi les sanglots.

Son sang bouillait, comme bout la marmite

Quand par dessous brûle un tas de fagots.

En cet état il tempête, il blasphème,

Maudit les saints, et s’attaque à Dieu mème.

Tout de son mieux le sage confesseur

Le réconforte, et veut avec douceur

Au bon sentier par la main le conduire ;

Mais rien n’y sert, rien ne peut le réduire,

Tant sa fureur redouble à chaque instant.

Le malheureux mourait impénitent,

Quand les deux clercs à la vaste tonsure,

Les deux géants, entrèrent en rampant

Dans la cellule, où voyant la capture

Que le démon va faire du mourant :

Cher Ferragus, est-ce là la manière

De demander grâce pour tes forfaits,

Lui disent-ils, et dans son sein jamais

Dieu reçoit-il une âme rancunière ?

Si de ton Dieu quand tu l’as offensé,

Pécheur contrit, tu cherches l’indulgence,

Pardonne donc toi-même à qui t’offense.

Ainsi Dieu veut que tout soit compensé ;

Sans quoi jamais au ciel tu n’auras place,

Et dans l’abîme avec l’infâme race

Des farfadets, tu brûleras sans fin.

Sur ce propos, le pauvre hermite enfin

Se radoucit et retourne à confesse ;

Puis aux géants fait signe avec tendresse

De s’approcher, et leur dit en secret :

Si l’on n’a pas enterré mon paquet

Que vous savez, faites-le moi recoudre.

S’il est perdu, s’il est réduit en poudre,

Faites-m’en un de quelque vieux chiffon,

Ou bien de cire, et même de carton,

Pour m’épargner quelque indigne avanie

Si l’on voyait mon corps déshonoré.

À peine il s’est de leurs soins assuré

Sur cet objet, qu’il tombe en agonie ;

Il perd la voix, et c’est en s’inclinant

Qu’il redemande une nouvelle absoute.

De bon vieux vin, qu’on verse goutte à goutte

Sur une éponge, allait le restaurer :

Il soufle, il baille, et c’est pour expirer.

Les deux géants se prirent à pleurer,

Et Hildebrand de bon cœur les imite.

À la chapelle ils déposent l’hermite,

Disant tous trois messes à son profit.

Un beau sépulcre est là, sans que personne

Sache pourquoi, pour qui, quand on le fit :

C’était à point : or le couvent le donne

Pour Ferragus. Ce fut là qu’on le mit ;

Et Tempesta sur la tombe écrivit

Avec le fer de sa longue rapière :

« Arrêtez-vous, passant. Voici la bière

« Où Ferragus repose. Il fut payen,

« Et le fléau de la race chrétienne

« Pendant longtemps ; puis, s’étant fait chrétien,

« Il mit à sac toute la gent payenne.

« Il prit capuche, et puis reprit chapeau,

« Ce fut l’amour qui creusa son tombeau.

« Gardez votre âme, et priez pour la sienne. »

Dom Fracassa sur les murs du couvent

Mit par écrit et la vie et l’histoire

Du grand hermite, afin que la mémoire

D’un tel héros durât incessamment.

Et quant à moi, messieurs, le cœur me fend

Lorsque je songe à cette mort fatale ;

Et je maudis Renaud et l’instrument

Qui lui servit à cette œuvre brutale.

En bonne foi, si les mêmes délits

Avaient reçu toujours même salaire,

Vous m’avourez que l’on ne verrait guère

Mentons humains porter poil noir ou gris :

Surtout parmi les habitants de France,

Grands amateurs de tous jolis minois ;

Et quand Renaud eut si peu d’indulgence,

Il s’oublia lui-même cette fois,

Aussi dit-on qu’il en eut repentance :

Un vieux journal a laissé pour certain

Qu’il en pleurait le soir et le matin ;

Et porte aussi que la jeune Almérine,

En apprenant le cas, parut chagrine.

Et si la belle eût connu la vertu

De l’instrument que l’hermite a perdu,

C’était bien pis encore ; et la pauvrette

En eût pleuré bien fort dans sa chambrette.

Mais laissons-là des détails affligeants ;

Changeons de ton pour égayer les gens,

Et retournons, si vous voulez m’en croire,

À la forêt, où mon ami Richard

Brûlant d’amour et brûlant pour la gloire,

Avec Maugis marche d’un pas gaillard.

Venez-y donc écouter son histoire,

Et de plaisir vous aurez bonne part.

CHANT XXI.

Dans la forêt, Richard vainc un géant et rencontre enfin Despine. Elle ne le reconnaît pas et Lirine lui dit de feindre l’amour pour attirer le guerrier et le mettre à mort. Despine donne rendez-vous à Richard qui doit venir sans armes. Enivré de désir, il court mais Maugis l’arrête et envoie à sa place un simulacre qu’il voit tué par Despine joyeuse. Richard rencontre Rinaldin et Rolandin. L’obscurité et les maléfices les empêchent de se reconnaître. Ils se combattent jusqu’à ce que Maugis les apaise. Pendant ce temps, Lirine fait des conjurations : Rinaldin et Rolandin sont appelés au secours de leurs belles, et capturés. Richard, attaqué de toutes parts par des monstres, leur échappe à grand peine et croit voir Despine emportée par un satyre qu’il poursuit.

 

Donner créance à qui conte une histoire

Si merveilleuse et de tel acabit

Qu’on pourrait bien refuser de la croire,

Est tout-à-fait courtois sans contredit.

Aussi, vraiment, j’aime bien qui m’écoute

Sans se moquer des contes que je fais,

Et qui se plaît à les tenir pour vrais,

Comme ils le sont, je crois, sans aucun doute.

À mes récits, mesdames, donnez foi,

Et je permets qu’ailleurs on les déchire

Tant qu’on voudra ; je n’en ferai que rire,

Votre suffrage est bien assez pour moi.

Avec cela, qui sait si mon ouvrage

Ne prendra pas un glorieux essor ?

Je ne suis pas devin, mais je présage

Qu’il pourra bien avoir un heureux sort.

Mais reprenons le fil de l’aventure.

[***]

Sur un bidet Maugis en petit nain,

Et Richardet sur sa belle monture,

Trottant tous deux, voyent par le chemin

Trace d’un pied large comme une tonne.

C’est un joli garçon que celui-là,

Dit Richardet, si toute sa personne

Correspond bien au morceau que voilà.

Ils avaient fait cinquante pas à peine,

Quand tout-à-coup au tournant du chemin

Un gros géant leur montre sa bedaine

Qu’il emplissait certes soir et matin

D’autre aliment que céleste rosée.

Ce gros béta portait au lieu d’épée

Un bloc de pierre énorme en chaque main ;

Et c’est ainsi qu’il marche au paladin,

Assez surpris d’une telle équipée.

Qui que tu sois, lui cria le vilain,

Mets pied à terre, ou rebrousse chemin.

Moi ? tu me prends pour un autre sans doute,

Répond Richard. Je poursuivrai la route

Qui me ramène à l’objet si chéri

Sans qui je meurs de détresse et d’ennui.

Il dit, se tait, et tenant sa parole,

Pique si bien que l’on dirait qu’il vole.

Le géant hurle ; et faisant pirouetter

Sa pierre en l’air, a soin de se piéter

Pour la lancer juste à Richard qui trotte.

Une pareille et de taille et de poids

Servit, dit-on, à Neptune autrefois

Pour écraser le titan Polybotte,

Et puis devint la belle île Nisir.

Mais Richardet sut mieux se garantir.

Je ne saurais vous conter la manière

Dont il s’y prit pour éviter le coup,

Et je craindrais de m’embrouiller beaucoup.

La main de Dieu retint-elle la pierre ?

Ou le cheval sauta-t-il à quartier ?

Ou bien peut-être (et c’est le plus probable)

Le vent qu’excite un bloc si formidable

Enleva-t-il Richard et son coursier ?

Quand le géant voit son arme par terre

Et sans effet, il lance l’autre pierre

À tour de bras ; mais Richard est trop loin

Dans la forêt : le coup ne l’atteint point.

Le gros géant, malgré toute sa graisse,

Veut à tout prix joindre le cavalier,

Et court si bien, qu’il semble un lévrier

Tout fraîchement détaché de la lesse.

Au bruit qu’il fait et qui de loin s’entend,

Richard fait halte avec joie, et l’attend.

Le monstre approche, et Richardet lui crie :

C’est bien aller ! ma foi je te prendrai

Pour mon coureur ou celui de ma mie ;

Mais ne crois pas que je te donnerai

Des caleçons ; il y faut trop d’aunage ;

Viens avec moi, nous ferons bon ménage,

Lui dit le nain. Attendez un moment,

Et je vous mets, lui repart le géant,

Tous deux ensemble au même cimetière.

Quand tous les dieux du ciel et de la terre

Viendraient ici, quittant le firmament,

Pour vous sauver de ma juste colère,

Ils n’y feraient, je crois, que de l’eau claire.

Disant ces mots, il étend ses grands bras

Pour les saisir tous deux avec leurs bêtes ;

Mais le coursier ne le leur permit pas.

Une ruade, en lieu que gens honnêtes

Ne nomment point, jeta le monstre à bas.

Le bon Richard qui ne s’en émeut guère

Marche en avant, et bientôt voit la terre

Qui de partout est couverte de fleurs.

Un air plus pur embellit l’atmosphère,

Et sous l’ombrage une troupe légère

D’objets charmants qu’on ne voit point ailleurs,

Vient en dansant effleurer la fougère.

Prends garde, ami : c’est ici, dit le nain,

Qu’il faut cœur ferme avec jugement sain.

Incessamment tu vas voir ta Despine ;

Mais garde-toi de répondre à ses vœux :

Tous ses propos seront pièges affreux.

Ce n’est plus elle, et l’infâme Lirine

La tient si bien captive sous la loi

De l’odieux amour qui la domine,

Qu’elle a perdu tout souvenir de toi.

Un bruit ancien les a persuadées

Qu’un chevalier doit venir tôt ou tard,

Sur un coursier qu’auront doué les fées,

Mettre à néant toute œuvre de leur art.

Aussi, d’abord qu’un voyageur arrive

Dans leur forêt, toutes sur le qui-vive

Le vont guetter, et sous l’air d’amitié

S’en emparant, l’égorgent sans pitié.

Voyez leurs os, leurs restes déplorables,

Sans sépulture au milieu de ces sables.

Le nain parlait, quand Richard stupéfait

Voit s’avancer au sortir d’un bosquet

Les deux beautés qui n’ont point de semblables.

À leur aspect, les nymphes, les oiseaux,

Font de leur chant retentir les échos.

Lirine seule a l’air d’être en souffrance,

Voyant chez elle un si fameux héros

Sur un coursier de si haute apparence.

Feignons (dit-elle à Despine tout bas)

Feignons d’aimer le guerrier qui s’avance ;

Sans quoi telle est sa force et sa vaillance,

Qu’il saurait bien échapper au trépas.

Ce conseil-là plaît à la jeune fille,

Qui va soudain abordant Richardet

Lui demander en manière gentille

Quel est son nom, son pays, son projet ;

S’il a le cœur épris de quelque belle,

Ou si la gloire est son unique objet.

Elle l’invite à quitter son armet

Et son coursier, pour danser avec elle.

Figurez-vous une mère aux abois

Auprès d’un fils tombé dans le délire

Qui méconnaît et ses traits et sa voix :

Elle est sans force ; à peine elle respire ;

Puis, reprenant ses sens, elle soupire,

Pleure, gémit, embrasse son enfant.

Ses pleurs sont vains, l’enfant n’en fait que rire ;

Il méconnaît celle qui les répand.

Tel est Richard : il souffre le martire,

Il perd l’esprit, se voyant méconnu

Par celle-là qui si souvent l’a vu.

Puis dans son deuil se battant la poitrine

Il s’écria : Me méconnaîtras-tu ?

Je suis Richard, ton Richard, ma Despine.

Elle sourit, et dit : Jamais mes yeux

Ne vous ont vu ; j’en atteste les dieux.

Je sais, répond Richardet en colère,

Je sais combien ton sexe est peu sincère ;

Mais me nier d’être connu de toi,

Ou me nier que le soleil éclaire,

C’est même chose, en vérité, pour moi.

Lirine écoute, et comprend à merveille

Toute la rixe ; elle parle à l’oreille

De Richardet, et lui dit : Beau guerrier,

Apprenez-moi votre nom ; je vous jure

De vous servir, et j’y puis employer

Des soins heureux. Vous aimez d’aventure

Ce cœur ingrat, qui jouit méchamment

De sa malice et de votre tourment.

Le bon Richard était sans défiance ;

Il raconta d’abord toute la chance

À la sorcière, et lui fit grand plaisir.

Sous un ombrage elle emmène Despine,

Et là lui dit : Bientôt il va périr

Cet insolent, si tu veux y servir,

L’amadouant, lui faisant bonne mine,

Feignant d’avoir brûlé jadis pour lui.

C’est Richardet, lui qui nous brave ici,

Apelle-le par son nom ; c’est lui-même :

Fais-le venir, et sans nul embarras

Dis-lui gaiment tout ce que tu voudras ;

Il va te croire : on croit tout quand on aime.

Despine rit, et réplique soudain :

Je t’obéis dans le moment, ma chère.

Puis à Richard qu’elle prend par la main :

Appaise donc ton injuste colère,

Mon cher Richard. Ce n’est pas par dédain

Que je te fuis ; c’est par force, dit-elle.

Nous ne devons ici nous attacher,

Selon la loi, qu’à quelqu’autre pucelle :

On nous épie, et grand malheur à celle

Qui d’un garçon pourrait s’amouracher !

Mais je rends grâce à la bonté divine

Qui, t’inspirant ici pour mon bonheur,

T’a fait conter nos amours à Lirine

Dont en entier je possède le cœur.

Viens avec nous et suis-nous à la plaine,

Puis, quand Phébus descendra sous les flots,

Fais halte au bord d’une belle fontaine

Qui sur nos prés roule ses claires eaux

Près d’un palais de fabrique divine.

Tu m’y verras rentrer avec Lirine ;

Attends-moi seul. Laisse au bois ton coursier

Que gardera la nuit ton écuyer.

Mais souviens-toi que ni cotte de mailles,

Ni corselet, armet ou bouclier,

Ne sont engins propres à nos batailles.

Disant ces mots, elle rougit un peu ;

Et Richardet semble un monceau de pailles

Où tout-à-coup il s’allume du feu,

Tant son amour acquiert de violence.

Il implora le soleil jusqu’au soir,

Lui demandant de faire diligence,

Et l’accusant toujours de nonchalance.

Ah malheureux ! si tu pouvais savoir

Que de périls, d’outrages, de supplices,

On te prépare avec tant d’artifices,

Tu ne pourrais sans colère ici voir

Cette beauté, qui se fait un devoir

De te haïr, et de forger tes chaînes.

On voit déjà s’alonger sur les plaines

L’ombre des monts ; et le fatal palais

S’ouvre aux beautés qui viennent par centaines

S’y retirer. Despine y vient après,

Rentre, ressort avec malice insigne,

Au bon Richard va faisant les yeux doux,

Et chaque fois par œillade et par signe

Le fait songer, l’invite au rendez-vous.

Richard alors délaçant sa rondache,

Allait encor dépouiller son harnois,

Lorsque le nain qui sur ses pas s’attache :

C’est donc (dit-il en élevant la voix)

C’est donc ainsi, Richard, que tu me crois,

Et que suivant mes leçons de sagesse

Tu fuis l’appât d’une trompeuse adresse !

Je te l’ai dit ; et toi-même, dis-moi,

N’as-tu pas vu de tes yeux que Despine

A renoncé l’amour qu’elle eut pour toi,

Et toute entière adonnée à Lirine,

Ne songe plus qu’à hâter ta ruine

Sous le semblant de te garder sa foi ?

Tu le savais ; mais tu vois la coquine ;

Soudain tu cours te ranger sous sa loi.

Ne te souvient-il plus de la prière

Que je t’ai faite avant tout la première ?

Reste, ai-je dit, reste sur ton coursier,

Gardant sur toi l’impénétrable acier

Qui te défend si bien de toute atteinte :

Sans quoi, Richard, tu connaîtras la crainte ;

Et je te vois prêt à perdre en entier

Dans ta folie armure et destrier.

Elle t’a dit naguère, la friponne,

Qu’au jeu d’amour l’amoureux qui se donne

Est sans défense ; et cependant ce soir

Seul et sans arme elle te veut avoir

À ses côtés. Entends-tu ce grimoire ?

Ah mon Richard ! ton salut et ta gloire

Courent grand risque ; et bientôt le danger,

Encor caché sous un voile léger,

Se montrera, mais trop tard. À ce dire

Du sage nain, Richard se met à rire,

Ne répond rien, peigne ses blonds cheveux,

Et tour-à-tour désire, craint, s’étonne.

Tantôt il brûle, et tantôt il frissonne ;

À tout moment il va jetant les yeux

Au bout du pré sur le palais fameux,

Impatient qu’il s’en ouvre une porte

Dans le grand nombre, et que quelqu’un en sorte.

Maugis voyant s’obstiner son cousin

Reprend sa forme, abjure l’indulgence ;

Et désormais, comme le médecin

Qui veut traiter un malade en démence,

D’un ton sévère et d’un air rembruni

Il lui cria : Puisque tu n’as souci,

Lâche garçon, ni d’honneur ni de gloire,

Puisque tu veux dans un honteux oubli

Ensevelir ton nom et ta mémoire,

Va, malheureux, va chercher tes ébats

À la fontaine, où bientôt tu verras

Si mes leçons n’avaient rien de solide.

Cette beauté dont l’adresse perfide

T’enflamme ici pour ses traîtres appas,

Tu la verras, nouvelle Danaïde,

Et pis encor, te mener au trépas.

Si par malheur on ne t’immole pas,

La liberté pour jamais t’est ravie ;

Et sans espoir tu traîneras ta vie

Dans les horreurs d’un cachot ténébreux.

Mais si tu peux, ou t’armer de constance

Au rendez-vous, ou plutôt si tu veux

Y renoncer, je te donne assurance

Qu’heureux vainqueur de tous enchantements,

Tu reverras Despine en peu de temps,

Comme autrefois tendre, pure et fidelle.

Au haut d’un mont réside la vertu ;

Et pour l’atteindre on souffre, on sue, on gèle :

Mais, mon cher fils, le prix qu’on reçoit d’elle

Fait oublier ce travail assidu :

Elle se montre et lumineuse et belle

Comme le ciel ; et qui peut avoir vu

Un tel éclat sans que son cœur s’enflâme

Pour cet objet, à quoi lui sert son âme ?

Le choc divers des nuages entr’eux

Laisse entrevoir dans leur sein orageux

Par-ci par-là quelque bout de clarière :

Tel est Richard, qu’un rayon de lumière

De la raison, vient pénétrer soudain.

Il doute, il tremble ; et dans son trouble extrême :

Tu dis bien vrai, dit-il à son cousin ;

Mon cher cousin, tu dis bien vrai ; mais j’aime.

Maugis alors : Ami, dit-il, crois-moi,

Et sans tarder reprends tes belles armes.

Despine va frapper, au lieu de toi,

Un pur fantôme évoqué par mes charmes ;

Nous l’allons voir, et le voir sans danger,

Enveloppés d’un nuage léger.

Il dit, commande ; et sa voix souveraine

Fait des enfers sortir un farfadet

Avec les traits et l’air de Richardet.

L’esprit follet va droit à la fontaine,

Les deux cousins le vont suivant de près

Sans être vus. Despine vient après,

D’un air riant : elle n’est inhumaine

Que par l’effet d’un filtre fait exprès.

Elle portait une robe éclatante

De pourpre et d’or. La lune était brillante ;

On y voyait aussi clair qu’à midi,

Si ce n’est mieux. Despine fait un cri,

En arrivant : c’est Richard qu’elle appelle ;

Et tous les deux répondent à la fois.

Reconnais-tu ta Despine, dit-elle ?

Ai-je à ton cœur encor les mêmes droits,

Mon cher Richard ? m’es-tu toujours fidelle ?

Toujours, toujours, répond le farfadet.

Oui, oui, toujours, dit tout bas Richardet,

Et ma douleur n’en est que plus cruelle.

En ce moment le spectre étend ses bras

Autour du cou de la belle Despine.

Richard le voit : Richard fait une mine

Que l’on croirait qu’il boit de l’oxicras.

Son mal fut court ; l’accès de jalousie

Ne dura pas. La barbare furie

Plonge le fer au sein du farfadet,

Et croit avoir immolé Richardet.

Elle triomphe ; et lui coupant la tête,

Va tout courant la porter au palais,

Criant : Ouvrez !… On ouvre ; on lui fait fête ;

Porte et fenêtre offrent partout accès.

Lirine accourt, et mille autres après.

Toutes voulant la mettre au milieu d’elles

Pour l’honorer. Mais dans le même instant

On voit rentrer au château les donzelles,

Tristes, sans voix, et le pas chancelant.

Despine alors fière de sa conquête,

Chemin faisant veut leur montrer la tête

De Richardet ; mais quel objet voit-on ?

C’est une boule et de paille et de jonc.

À cet aspect la belle se chagrine,

Et le prodige épouvante Lirine :

Elle ne sait ce qu’on doit redouter

D’un tel présage, et s’en va consulter

Les documents d’Origile, sa mère.

Laissons Lirine à loisir feuilleter

Tous les cartons de l’habile sorcière ;

Richard m’appelle, allons le retrouver.

Voyez l’horreur hérissant sa crinière,

À tel excès, qu’elle va soulever

Son casque entier, le heaume et la visière.

Richard frémit, et ce n’est pas à tort :

Non que la peur puisse entrer dans son âme ;

Richard frémit de se voir mis à mort,

Ou peu s’en faut, par la main de sa dame.

Ma foi, dit-il à Maugis, j’ai bien fait

De renoncer à mon premier projet.

Mais crois-tu donc ma Despine enivrée

Par quelque drogue ou breuvage d’enfer

Dont le poison fatal fait qu’elle perd

De nos doux nœuds la mémoire sacrée ?

Maugis répond : Tout est enchantement,

Mon cher cousin ; sois ferme et vigilant,

Tu vas trouver tantôt liesse pure,

Tantôt péril et funeste accident,

Pire cent fois qu’on ne se le figure,

Garde-toi bien de changer ton allure

Jusqu’au moment où le charme détruit

Te laissera victoire pleine et sûre.

Comme ils parlaient, ils entendent du bruit

Dans la forêt ; et ce sont d’aventure

Deux paladins, mais si las, si recrus,

Qu’ils ont tous deux l’air de n’en pouvoir plus.

Richard avait repris sa belle armure :

Maugis reprend sa chétive figure

De petit nain ; et tous deux bien trottants

Ont bientôt joint les marcheurs haletants.

D’un tel éclat la lune et les étoiles

Font de la nuit disparaître les voiles,

Qu’à dire vrai le soleil le plus pur

Ne rendrait pas l’horizon moins obscur :

Puis les guerriers ont si brillante armure

Qu’elle ajoutait encore à la clarté ;

Et cependant d’un et d’autre côté

C’est vainement des yeux qu’on se mesure.

Richard leur dit : Déclinez votre nom,

Ou combattez. Et Rolandin répond :

Dire nos noms ! ce n’est pas notre usage ;

Mais cependant, si tu veux les savoir,

Attends un peu, nous t’allons faire voir

Que nous venons d’ailleurs que du village.

Viens au galop défier des piétons,

Lâche ! tu vas en payer les façons.

Richard entend, et soudain la moutarde

Lui monte au nez. Attends, race bâtarde !

Leur cria-t-il brandissant son épieu ;

Peut-on répondre avec tant d’arrogance ?

Cent coups de poing seraient le droit du jeu

Pour vous punir, mais je vais de ma lance

Vous enfiler tous deux comme crapauds,

Et vous laisser en pâture aux corbeaux.

Les deux cousins mouraient de lassitude.

Vous avez vu sur le sable étendus

De pauvres chiens haletants et rendus,

À leur retour d’une chasse trop rude :

Mais un levraut s’échappe-t-il du bois ?

À l’environ tous les chiens à la fois

Courent après, et de si bonne haleine,

Que l’on dirait qu’ils sortent de la chaîne.

Soudain ainsi la colère et l’honneur,

Des deux garçons raniment la vigueur :

Comme souvent, si quelque vent l’enlève,

Du sol aux toits le sable fin s’élève.

Les jeunes gens couverts du bouclier,

Sans s’émouvoir attendent en silence,

L’épée au poing, que le fier cavalier

Vienne sur eux fondre avec violence.

Richard accourt, et porte un coup de lance

Qui percerait un chêne comme un œuf.

Ce fer était vraiment tout battant neuf ;

Mais c’est en vain, et l’écu le repousse.

C’est cet écu qu’en manière assez douce,

Aux deux cousins la Mort avait donné ;

Et peu s’en faut qu’à Richard étonné

L’arme n’échappe en si rude secousse.

Cet accident, à Richard tout nouveau,

De prime abord lui trouble le cerveau.

Ce Rinaldin d’humeur gaillarde et fière

L’ose narguer en risible manière :

Voulant, dit-il, sitôt qu’il l’aura mis

Hors de combat, qu’en certain oratoire

Lui soient chantés quinze oremus ou dix,

Pour le salut des gens en purgatoire

Dont certain pape ainsi fixa le prix.

Sur ce propos, Rolandin le conjure

De lui laisser finir seul l’aventure ;

Et d’autre part le paladin loyal,

Le bon Richard s’égare en ses pensées.

Il croit devoir descendre de cheval :

Quand il vaincrait en combat inégal,

Les lois d’honneur en resteraient blessées.

Le nain qui voit tout ce brouillamini

S’avance entr’eux, et leur dit : C’est ici

Le vrai séjour de la scélératesse :

Il nous en faut tirer avec adresse ;

Et gardons-nous de nous y diviser.

Il ajouta pourquoi de sa monture

Le cavalier ne saurait se passer ;

Bref il dit tout, et bientôt fit conclure

Sincère paix. C’est un ravissement :

On se rapproche, on s’aime, on se caresse ;

Et les piétons en perdent leur faiblesse.

Richard jamais n’eut tel contentement,

Comme il l’a dit lui-même en sa vieillesse

À ses enfants. Mais, comme on en est là,

Lirine accourt avec son agenda.

À la fontaine elle arrive essouflée,

En jupon court, pieds nus, échevelée.

Là, maniant sa baguette d’enfer,

Elle en décrit deux cercles : l’un dans l’air,

Et l’autre à terre. Alors de sombres voiles

Cachent le ciel, la lune et les étoiles,

Et des torrents tombent du haut des cieux.

Avez-vous vu quelquefois dans nos jeux

Le gros ballon ? c’est la juste mesure

Des gouttes d’eau qui pleuvaient sur l’armure

Des trois guerriers. Ils en riaient entr’eux :

Leurs bons cimiers les repoussaient au mieux :

Le pauvre nain craignait seul pour sa tête,

Et s’abritait sous son petit cheval.

Elle finit, l’effroyable tempête

Qui déracine ou brise par le faîte

Le chêne altier : personne n’eut de mal,

Et Richardet resta toujours en selle.

Le soleil luit ; une splendeur nouvelle

Épure l’air, et les guerriers joyeux

Voyent soudain une jeune donzelle

D’un air riant accourir auprès d’eux.

C’est de la part de Corèze et d’Argée

Que la femelle aborde les piétons :

Requérant d’eux les secours les plus prompts

Pour ces beautés, que la méchante fée

Menace, opprime, et va faire mourir

Pour peu qu’on tarde à les bien secourir.

Disant ceci, la messagère pleure ;

Et les garçons répliquent : Tout à l’heure,

Nous voilà prêts. La donzelle repart :

Descendez donc sous la grotte prochaine

Où vous verrez ces dames à la chaine.

Oui, disent-ils, descendons sans retard ;

Allons tirer nos épouses de peine.

Maugis les prêche, et veut avec Richard

Les arrêter ; mais la leçon est vaine.

La fille avance, et les garçons après,

Par la prairie allant à la fontaine.

Là, s’arrêtant auprès d’un vieux cyprès,

La tête basse, ouvrant les yeux à peine :

Ici, dit-elle ; est la grotte inhumaine

Où tout l’honneur du sexe dont je suis

Va succomber aux tourments, aux ennuis.

Rolandin saute et Rinaldin se jette

Au souterrain, où dès qu’ils sont entrés

Le sol s’unit et la trappe se ferme.

La fille court s’enfuyant par les prés

Comme un éclair ; et Richard comme un terme,

Tout stupéfait d’un désastre si grand,

Perd connaissance ; et lorsqu’il la reprend,

Amèrement il pleure l’accident.

Lors un dragon d’épouvantable forme

L’attaque en face ; à droite un fier taureau ;

À gauche encor c’est un géant énorme,

Couvert de poil et noir comme un crapaud.

La terre s’ouvre, et des gouffres horribles

Derrière lui sont prêts, s’il veut passer,

À l’engloutir : je frémis d’y penser.

En même temps les trois monstres terribles,

De tous côtés viennent le menacer.

Au fier dragon le bon coursier tient tête ;

De l’avant-main il travaille la bête ;

Et d’autre part le brave Richardet,

De son épieu faisait le moulinet

À droite à gauche, et cherchant un passage

Entre les deux qui le serraient de près,

Pour s’éloigner de ce trou fait exprès.

Malheur à lui s’il y tombe jamais !

Pour l’achever, certain oiseau sauvage

S’abat à plomb sur lui dans le moment :

Il est si gros, et si forte est sa serre,

Qu’à son plaisir il enlève de terre

Un éléphant, comme l’aigle en son aire

Porte un lapin. Richard qui n’a d’effroi

D’aucun péril, sent alors quelque émoi ;

Et le cousin Maugis dessous sa bête

Reste tapi pour garantir sa tête.

Il essaya son art de négromant,

Dans le dessein de pouvoir disparaître

Avec Richard ; mais ce fut vainement :

Rien n’obéit à son commandement ;

Les diablotins avaient trouvé leur maître

Qui déjouait leur faible enchantement.

Maugis se tait, et tient l’oreille basse,

Transi de peur et pleurant sa disgrâce.

L’oiseau s’escrime ; et sur le beau cimier

De Richardet enfonçant une serre,

Fait entrer l’autre au cou de son coursier ;

Puis les enlève, et d’une aile légère

Caracolant en triomphe dans l’air,

Veut les jeter ensemble au puits d’enfer ;

Mais Richardet avec sa forte lance

De part en part lui transperce la panse.

Le gros oiseau, quand Richard le frappa,

Était en l’air enlevé d’un bon mille.

Droit au nombril la lance l’attrapa,

D’où s’élevant en manière subtile

Jusques au cœur, elle lui fait passer

Sa dernière heure. Il se sent affaisser ;

Et de sa griffe impuissante, inutile,

Laisse échapper Richard et son cheval

Qui vont tomber auprès du trou fatal.

Le gros oiseau tombe mort dans l’abîme :

Le trou se ferme, et l’énorme géant

Et le dragon rentrent dans le néant.

Vous, Apollon, qui régnez sur la cime

De l’Hélicon, et vous, Muses aussi,

Daignez m’entendre et m’inspirer ici ;

Je sens combien ma tâche est empirée.

L’affaire étant alors désespérée,

Lirine veut autrement s’aviser ;

Et voyant bien sa Despine adorée

Par Richardet qui la doit épouser,

Elle la fait venir au pré, captive

Entre les bras d’un follet, qui soudain

Va l’emporter aux yeux du paladin,

Fuyant avec pour que Richard la suive.

Le monstre passe ; et Richard toujours prêt,

Dès qu’il le voit, met la lance en arrêt,

Pique des deux, et court à perdre haleine

Par les gaulis, où son brave coursier

Va brisant tout pour se faire un sentier.

Laissons-le aller, car je vous sais en peine

De l’accident cruel des deux amants,

Jeunes époux si tendres, si constants.

Je vais ici, mesdames, vous instruire

De leur fortune, et dans peu de moments

Vous apprendrez la fin de leur martire.

Égayez-vous : tous deux vivent contents,

Environnés de gentilles donzelles,

Faisant bombance à toute heure avec elles,

Et se moquant de nos pressentiments.

Ce trou profond, horrible précipice,

Ce n’était rien qu’apparence factice

Pour égarer votre esprit et le mien ;

Car c’est à quoi le diable s’entend bien.

Mais ces beautés et ce charmant hospice

Sont chose vraie ; et là comme en un fort

Lirine tient, par nouvelle malice,

Ceux que son art n’a pas pu mettre à mort.

Rien ne manquait pour eux dans la boutique

De la sorcière : instruments de musique

Pour s’amuser, vivres pour se nourrir ;

Ils n’avaient qu’à boire, manger, dormir,

S’engraissant là comme chapons en cage.

On leur donnait bons vins de Germinage,

Si renommés, et d’autres de grands prix

Qu’aux Pistoyens les démons avaient pris.

C’était afin qu’une vile débauche

Les opprimant, ils ne pussent jamais

D’un beau dessein former la moindre ébauche ;

Et s’oubliant eux-mêmes désormais,

Réduits aux sens, aux penchants de la bête,

Ils n’eussent plus au cœur ni dans la tête

Rien que de bas. Les cousins en sont là ;

Rolandin perd tout souvenir d’Argée ;

Par Rinaldin Corèze est outragée ;

Les deux époux ont abjuré déjà

Leur tendre hymen. Mais écartons cela :

Abandonnons l’infâme hôtellerie

Qui m’a trop fait tancer (j’en suis fâché)

Ces beaux garçons, qui vraiment n’ont péché

Que par ivresse et par fait de magie.

Le temps viendra qu’une noble rougeur

Annoncera leur honte et leur douleur,

Et qu’enflammés du désir de la gloire

Ils accroîtront l’honneur de leur mémoire.

Du bon coursier tombé par un malheur,

Nouveaux élans effacent la culbute :

Tel peut faillir quelquefois un grand cœur,

Mais sans jamais s’avilir par sa chute.

Ce mauvais lieu, ces effets si divers,

Si monstrueux que la magie opère,

Dans la forêt ont entraîné mes vers

Bien loin de Charles et de sa sainte guerre ;

Mais attendez, nous y reviendrons bien :

Demain peut-être. Et pourtant, à vrai dire,

Chanter sans fin me donne le délire ;

Je brouille tout et je n’arrange rien.

Or si de moi vous faites quelque compte,

Excusez-moi, comme vous excusez

Ces bons vieillards que leurs cerveaux usés

Font radoter. Ils commencent un conte,

Le laissent là, puis changent de propos :

Car la vieillesse enfile force mots,

Mais sans pouvoir mettre ensemble une histoire :

La langue marche, et non pas la mémoire.

Si ce chant-ci vous paraît un peu court,

Patientez : si Dieu me prête vie,

D’autres plus longs viendront au premier jour :

Matière est ample, et même est infinie,

Avant qu’ici chaque chose à son tour

Soit mise en ordre, avec soin recueillie.

Il pourra bien passer en vérité

Plus d’un hiver, et même d’un été.

CHANT XXII.

Le satyre oppose Despine aux coups de Richard qui ne peut l’abattre. Un serpent-dragon l’attaque. Une fois qu’il l’a vaincu grâce à son cheval, Richard reprend la poursuite du satyre qui, affolé, sort de la forêt enchantée. Despine revient à elle, reconnaît Richard. Enfin réunis, énamourés, ils partent ensemble et arrivent à un château que Despine avait non loin. Pour l’honneur, Despine insiste pour que Richard dorme à l’autre bout du château. Et le gardien court prévenir le Scric.

De son côté, Lirine, furieuse de sa défaite, décide de faire mourir les deux belles et leurs amoureux.

Le Scric accourt et enlève encore une fois Despine pour la marier à Ulasse, roi de Cafrerie. Richard, furieux, détruit tout, croit à une manigance de Lirine, court dans la forêt, trouve les amoureux qu’il ne parvient pas à libérer. Lirine s’avoue vaincue, se rend et demande amitié, mais il est hors de son pouvoir de lever l’enchantement. Pour cela, Richard doit vaincre un dragon qui renaît six fois. Enfin, tout le monde est heureux.

 

J’ai toujours cru, je le crois même encor,

Que le plus sûr est d’en faire à sa mode.

Dans tous les cas, un malade a-t-il tort

De se guérir sans docteur ni méthode ?

Un bon conseil peut servir quelquefois,

Et dans le doute on fait bien de le suivre ;

Mais trop souvent nous voyons qui s’y livre

Avoir sujet de s’en mordre les doigts.

Adoptons donc, suivons les douces lois

De ces élans qu’en nous nature excite :

C’est leur puissance imprévue et subite

Qui sans faillir assure un prompt succès.

Mais il y faut apporter diligence :

On paye cher la moindre négligence :

Le bonheur fuit, en vain court-on après ;

On ne saurait le rattraper jamais.

Plus dans nos maux nous avons besoin d’aide,

Plus la nature y vient porter remède,

Et plus aussi doit-on suivre sa loi.

Nous survient-il, pour nous plaire ou nous nuire,

Chose ou de bon ou de mauvais alloi ?

Nous nous sentons certain je ne sais quoi

Qui nous repousse, ou bien qui nous attire ;

Et de là vient que partout où l’on va,

Autour de soi sans cesse on entend dire :

Que n’ai-je fait, que n’ai-je dit cela ?

Aussi vraiment j’aime bien et j’admire

Le bon Richard, et tous ceux comme lui :

J’entends tous ceux qui sans trop de souci

Font tout-à-coup ce qui leur vient en tête .

[***]

Il vous souvient de la méchante bête,

Œuvre d’enfer, qui devant Richardet

Vint à passer, portant comme un paquet

Dessus son dos la charmante Despine

Qui sanglottait, se battait la poitrine.

Le bon Richard court après comme un fou,

Et laissant là Maugis et sa doctrine,

Comptant pour rien de se casser le cou,

Veut à tout prix sortir de l’aventure.

Son beau coursier était d’une nature

À devancer daims et cerfs de beaucoup :

L’aigle en son vol n’a pas tant de vitesse ;

Et si le vent en arrière le laisse,

C’est de bien peu. Bref, il court de façon

Qu’il est toujours à côté du démon.

Tous deux volant de si belle manière,

Trouvent au bois une grande clarière

Où le lutin feignant d’être bien las

S’arrête, et dit à Richard : Ne crois pas

Que je te crains. Si je fuis, c’est pour être

Fidelle en tout aux ordres de mon maître :

Ne me suis plus, ou bien malheur à toi !

La jeune fille est et sera, ma foi,

À moi tout seul : tu serais en démence

Si tu comptais me la reprendre. Et moi,

Reprit Richard, quand j’use de la lance,

C’est tout de bon ; et si je dois périr

Sans recouvrer ici ma douce amie,

C’est sans regret que je saurai mourir :

Mon seul tourment est de la voir ta proie.

Disant ces mots, il brandit avec joie

La lance d’or, et fond sur le vilain

Avec fureur ; mais le monstre malin

Élève en l’air Despine avec audace,

Et s’en faisant à tout coup un rempart,

De tout côté la présente à Richard,

Comme aux jours saints un bon chanoine en place

Aux assistants montre la sainte face.

À quelque endroit que le bon Richardet

Veuille frapper, il trouve sa Despine

Qu’expose aux coups le rusé farfadet.

Richard frémit ; la fureur le domine :

Il voit trop bien qu’il ne peut se venger,

Tant le monstre est garanti par la belle.

Richard peut-il ne pas trembler pour elle ?

Lors il s’avise, et par un saut léger

Va se jeter sur les flancs de la bête,

Mais c’est encor Despine qui l’arrête.

À dire vrai, le guerrier ne sait pas

Si ces beaux yeux, ces membres délicats

Ne seraient pas une apparence vaine ;

Mais il ne veut, même en posant le cas,

Jamais frapper l’image de sa reine.

Il abaissa le fer ; mais son coursier

Développant son talent singulier

Vaincra le monstre en épargnant Despine.

Il écrasa de ses pieds de devant

Ceux du vilain, et leur griffe assassine

Qu’un vieux calus défendait bien pourtant.

Rien n’y faisait : neige, glace ou bruine ;

Mais ce secours était insuffisant

Contre un cheval ouvrage de féerie.

Voici venir alors dans la prairie

Un grand serpent dont l’aspect fait horreur.

À son milieu c’était pour la grosseur

Comme un taureau ; mais une vaste plaine

À l’horizon augmente la grandeur

De tout objet. La chose plus certaine,

C’est que sa tête a l’ampleur des tonneaux,

Et jour et nuit jette par les nazeaux

Globes de feu. Le reptile s’adresse

Droit à Richard ; il approche, il se dresse

À moitié corps : On dirait d’un clocher.

Lors il s’élance, et s’il peut accrocher

Le bon Richard, c’en est fait ; mais l’adresse

Du beau coursier sait très-bien l’empêcher ;

Car sans faillir il fait ce qu’il veut faire.

Le grand serpent, qui ne peut rester droit

Un trop long temps, se replie en arrière,

Mais un trésor de force singulière

Est dans sa queue ; et par un tour adroit

Il s’en escrime, et fait si bien qu’en somme,

Enveloppant et le cheval et l’homme,

Il met tous deux en extrême embarras.

Mais par bonheur Richard avait le bras,

Le bras droit libre : il prend son coutelas,

Et de ce fer à qui rien ne résiste

Coupe en morceaux la ceinture si triste

Qui le liait : il est en liberté.

Ainsi chez moi sur la fin de l’été,

Le paysan qui va dîner à l’ombre,

Coupe en chemin, et melon et concombre.

On voit le corps des insectes divers

Assez souvent rempli de petits vers :

Ainsi vit-on s’échapper des entrailles

Du grand serpent, un tas de serpenteaux

Qui paraissaient autant de brins de pailles ;

Mais dans l’instant ils devinrent tous gros,

Comme il arrive à ces petits crapauds

Qu’aux jours d’été fait éclore la pluie.

On voit alors par toute la prairie

Têtes et cous d’un millier de serpents,

Deçà, delà, se mouvoir en tout sens :

Comme les grains qu’un soufle du zéphire,

Tant verts que mûrs, fait flotter au printemps.

D’horribles feux et d’affreux siflements,

À la terreur tout à l’envi conspire ;

L’oreille et l’œil souffrent en même temps.

Ces monstres-là rangés en palissade

Viennent cerner le vaillant chevalier :

Ils s’attendaient à mettre en marmelade

Tout à la fois et l’homme et le coursier ;

Mais Richardet avec une sacade

Au bon cheval fait faire un si beau saut,

Que le voilà par-delà l’estacade :

À dire vrai pas plus loin qu’il ne faut.

Le cheval court, il vole ; il met bientôt

Le cavalier au bout de la prairie.

Le jour baissait ; l’ombre tombant de haut

Couvrait les monts et la plaine en partie.

La mer rougit ; puis, perdant sa couleur,

Prend de la nuit la teinte de noirceur

Qui se répand sur la nature entière.

Richardet perd tout-à-fait la lumière

Qui passe ailleurs. Le cheval enchanté

Ne vit que d’air, ne sait manger ni boire ;

Et toutefois il semble être empâté.

Mais Richardet n’est pas si bien doté ;

Il meurt de faim, à ce que dit l’histoire,

Et ne voit rien qui puisse le nourrir :

Dans le soir même il s’attend à mourir.

Jusqu’à présent biscuits ou tartelettes,

Blancs de poulet en légères tablettes,

Que de Maugis au bois il a reçus,

Le soutenaient ; mais il n’en reste plus.

Point de secours, si comme les chouettes

Il ne peut pas vivre de papillons

Dont la forêt offre des millions.

Richard sentant sa force anéantie,

Laisse flotter la bride sur le cou

De son coursier qui n’est ni sot ni fou :

Il va tout droit chercher à la prairie

Ces vils serpents dont il ne fait nul cas,

Saute dessus, et si bien les piétine

Qu’il les écrase ; et ne s’amusant pas,

À toute jambe il court après Despine

Que le lutin tient toujours dans ses bras.

Le monstre fuit, il fuit saisi de crainte,

Voyant Richard le serrer de si près ;

Et de Lirine oubliant l’ordre exprès

Qui lui défend d’outrepasser l’enceinte

Du bois fatal, sans quoi plus de succès,

La peur l’emporte ; il est hors des forêts.

À peine a-t-il posé ses pieds de chèvre

Sur le terrain qui n’est pas enchanté,

Il perd ses droits, et courant comme un lièvre

Laisse en fuyant Despine sur le pré.

Le noir poison de l’infernal breuvage

Sur ses esprits ne fait plus nul effet ;

De sa raison elle a repris l’usage,

Et tout l’amour qu’elle eut pour Richardet.

En ce moment la lumière commence

À se montrer, et lentement s’avance

Chassant la nuit, indiquant chaque objet,

Rendant déjà la vie à la nature.

On voit sortir le troupeau du bercail ;

Et le berger bâillant sous sa mazure

Se lève, et va suivre aux champs son bétail.

Despine ignore où le sort l’a conduite ;

Elle est pensive, elle craint, elle hésite :

La clarté faible encore ne permet

De discerner au juste aucun objet.

Vers la forêt la belle s’achemine ;

C’est le plus sûr, à ce qu’elle imagine.

Cet homme armé qu’elle ne connaît pas,

Tout lui fait peur, accroît son embarras.

Richard semblait un homme qu’on enterre :

Il n’a pas vu Despine ; elle aurait su

D’un seul regard ranimer sa vertu.

Elle voulait sortant de la clarière

Rentrer au bois comme en lieu de salut ;

Mais le coursier, qu’on ne prend pas pour dupe,

Avec ses dents l’arrêta par la jupe,

Et la retint jusqu’au jour qui parut.

Le jour paraît ; Richard voit la lumière ;

Il voit Despine et n’est plus en fourrière ;

Il est sorti de l’enclos infernal.

Soudain il saute à bas de son cheval ;

Mais son bonheur le trouble : il s’y prend mal

À délacer son heaume et sa visière.

Il tient la main de Despine à loisir,

Et peu s’en faut s’il n’en meurt de plaisir,

La belle était entièrement guérie

De ce poison qui la mit en folie

Pour une fille ; et se voyant si près

D’un cavalier, elle le considère

Comme l’enfant, sa nourrice ou sa mère

Qui pour jouer lui déguisent leurs traits

Un seul moment, et se montrent après.

La belle voit que c’est celui qu’elle aime,

Et se sent prête à lui sauter au cou,

Richard aussi songe à faire de même,

Lui qu’un long jeûne avait rendu si mou.

Si cependant tous deux ils se contiennent,

C’est un miracle, et des plus grands pour moi ;

Car qui croira que des amants s’abstiennent

Comme des saints ? Il y faut de la foi.

Je n’ai jamais pu croire de ma vie

Qu’avec amour innocence s’allie ;

Et c’est hasard s’ils le font quelquefois.

Plaisez d’abord, puis pressez une belle,

Vous triomphez ; j’y gage mes dix doigts.

Vous aurez bien deux ou trois refus d’elle ;

Honneur lui dit de ne pas succomber :

Pressez encor, la belle va tomber.

Quand on vous dit que les femmes sont faites

Pour nous mener au ciel par échelons,

Et nous servir comme d’échantillons

De ces beautés célestes et parfaites

Où d’ici bas l’œil ne peut se porter,

Riez du conte. On eût pu l’écouter,

Peut-être, avant la coulpe originelle.

Mais aujourd’hui tout le sexe femelle

N’est bon à rien qu’à nous précipiter.

S’est-on donné la foi du mariage ?

C’est autre chose ; il faut autre langage.

Voyons en gros, ne chicanons pas tant,

Despine est là qui lorgne son amant ;

Elle le lorgne, elle le lorgne encore ;

Et Richardet dans ces yeux qu’il adore

Trouve un secours, un remède plus sûr

Que ne serait le baume le plus pur.

Le jour croissait : déjà le soleil dore

Le haut des monts. N’attendons pas plus tard,

Monte à cheval, dit Despine à Richard :

Je ne crois pas que Despine te gène,

Assise en croupe, et tous deux sans retard

Nous gagnerons un vrai séjour de reine

Qui m’appartient. Allons, dit le guerrier ;

Et le voilà déjà sur son coursier.

Despine aussi s’élance, et plus légère

Que n’est la plume, elle s’asseoit au dos

De l’animal, qui sous ses deux fardeaux

Semble courir sous deux brins de fougère.

Les deux amants n’avaient pas vent contraire ;

Car en une heure ils arrivent là-bas,

À ce palais de beauté singulière ;

La route était de trente mille pas.

Il est posé de savante manière,

Moitié sur terre et l’autre sur la mer.

Des murs épais entourent la dernière

De toutes parts, et s’élevant en l’air

Forment un port ; et leur solide enceinte,

Des vents, des flots repousse au loin l’atteinte.

Les flottes sont sur ces paisibles bords

En plein repos toutes voiles dehors.

On voit fleurir sur les murailles nues

Un beau jardin ; et deux rangs de statues

De toutes parts en ornent le pourtour.

Un arc de bronze entre les avenues

S’élève en l’air, et porte jusqu’aux nues

Un dieu Neptune en bronze avec sa cour :

Travail exquis de grandeur qu’on admire ;

Serait bien fou qui voudrait en décrire

Le délicat et régulier contour.

Au pied de l’arc, dans des conques de perles,

On voit Doris et Galathée auprès,

Qui dans leurs mains tiennent de grands filets,

Non pas pour prendre alouettes ni merles ;

Il ne faut pas ici des oiselets :

C’est du poisson que veulent ces deux belles.

L’art en a fait de si parfaits modèles

Qu’on s’extasie aussitôt à les voir.

Maints gros dauphins étalant leur dos noir

Sont attachés à leur conque autour d’elles.

Quand le soleil s’est caché sous les flots.

Et que la nuit étendant ses manteaux

Ôte aux objets la couleur et la forme,

Le bronze pur de l’obélisque énorme

Répand au loin tant d’éclat sur les eaux

Qu’à sa faveur les fragiles vaisseaux

Osent encor, luttant contre l’orage,

Venir chercher l’asyle de la plage.

D’une fontaine au centre de ce port

Jaillit en gerbe une onde pure et vive.

Qui la regarde est enchanté d’abord

De son éclat ; et la fontaine est d’or,

Un émail vert tapisse chaque rive :

Et je ne dis ici rien de trop fort,

Je ne dis pas même tout ; j’aurais honte

De vous paraître inventeur d’un beau conte.

Tout à l’entour du superbe palais,

Ce qu’on rencontre est si riche et si rare,

Qu’en y songeant l’esprit humain s’égare.

Ce sont partout si merveilleux objets,

Qu’en parangon, Aranjuès et Versailles

Vous paraîtraient chétives antiquailles.

Un bois charmant, et de murs entouré,

Dans son enceinte embrasse trente milles :

L’art et le goût, aidés de mains habiles,

En ont ouvert en tout sens le fourré

Jusques au centre, où fleurit un grand pré

Que l’on atteint par cent routes faciles.

Un lac est là, dont les bords sont plantés

De beaux sapins jusqu’au ciel exaltés.

Nymphes, Sylvains, taillés des plus beaux marbres,

Sont disposés dans l’entre-deux des arbres,

Penchant à point vases toujours pleins d’eau,

Qui du beau lac maintiennent le niveau.

De hauts cyprès entourent la prairie,

Et dans l’enclos toute chasse varie

À volonté ; filet ou lévrier,

Pipée ou dards, tout sert, et le gibier

Ne peut manquer. On voit la bartavelle

Au haut des airs s’élever en siflant,

Puis redescendre au buisson, où rappelle

Avec amour son époux qui l’attend.

La perdrix grise et le coq de bruyère

Viennent en foule ; et l’oie en bavardant,

Moitié sur terre et moitié sur l’étang,

Au rendez-vous arrive la dernière.

Le lièvre agile et le gentil lapin,

Avec l’hermine au poil blanc, doux et fin,

Vont parcourant la plaine et la montagne.

Là, le chevreuil, la gazelle et le daim,

Sans défiance errent dans la campagne ;

Et le chasseur les prendrait à la main.

Un ordre exprès en écarte à dessein

Tout sanglier, toute bête cruelle.

On se souvient du deuil de la plus belle

Des déités, quand un monstre inhumain

D’un beau garçon termina le destin.

Au doux banquet de la troupe immortelle

Vénus tremblait, et le nectar divin

Avec les pleurs inonda son beau sein.

Bien fatigués, Richard et son amante

Entrent au parc en abaissant le pont ;

Puis sans tarder au palais ils s’en vont

Se reposer. Mais un vieux se présente,

En leur criant d’un ton qui n’est pas doux :

D’où venez-vous ? votre nom ? qu’êtes-vous ?

Richard répond : Nous sommes de la France.

Le vieillard dit : Je le crois bien ainsi,

À l’air aisé dont vous entrez ici ;

Mais si c’est là votre seule espérance,

Couchez à l’air. Il fait, disant ceci,

La sourde oreille, et referme la porte.

À ce propos la colère transporte,

Non sans raison, Richard qui meurt de faim.

Ouvre, dit-il, ta porte, ouvre, vilain,

Ou je l’enfonce à tes yeux tout à l’heure ;

Et tu verras alors si sous ma main

Un bout d’oreille en entier te demeure.

Disant ces mots, il s’escrime soudain

Avec le fer de sa lance enchantée

Sur le portail. Les battants sont d’airain,

Comme l’on voit la porte si vantée

Du Vatican. Mais à quoi sert cela

Contre un engin, un bras comme ceux-là ?

La porte éclate, et tombe à plate terre

Avec tel bruit, que le pauvre portier

Reste ébahi de ce coup singulier.

Despine monte, et voit le pauvre hère

Mourant de peur au haut de l’escalier.

Elle se nomme ; il reconnaît sa reine ;

Il s’agenouille et demande merci.

Despine est bonne, et l’accorde sans peine :

Richard l’accorde à sa prière aussi.

Mais celui-ci, que male faim tourmente :

Bon vieux, dit-il, donne-moi du pain frais

Et de bon vin ; nous resterons en paix.

Le vieillard court ; il revient, et présente

Avec du vin d’une espèce excellente

Un beau pain blanc, fait chez lui, cuit à point,

Dont le parfum embaume de bien loin.

Il porte encor ses poires les plus belles,

Des raisins secs, et d’autres bagatelles

Dont les amants se trouvent tout au mieux.

Mais déjà l’air se parsème d’étoiles,

Et la nuit sombre étend ses tristes voiles.

Despine alors attache ses beaux yeux

Sur son amant, et lui dit : Voici l’heure

Qui doit ici dans la même demeure

Nous séparer. Elle commande au vieux,

En souriant, de conduire son hôte,

Et le loger dans quelque chambre haute

Loin de la sienne ; et vous pouvez juger

Comme Richard se sentit affliger.

Mais de sa vie, et c’est chose étonnante,

Il ne fit rien qu’au gré de son amante.

Il eût mieux fait, je crois, cette fois-ci

De s’en moquer, et du vieillard aussi.

Il obéit ; la loyauté l’emporte ;

Il va quitter la chambre du bonheur :

Mais dans son trouble il cherche en vain la porte ;

Et vainement aussi son conducteur

Crie après lui, le tire avec humeur ;

C’est temps perdu : la détresse est si forte

Que Richard semble un homme agonisant.

Une constance, un amour de la sorte

Touchent Despine ; elle va consolant

Son tendre époux, mais l’honneur veut qu’il sorte.

Elle lui dit : Attends, mon doux ami,

Qu’à notre hymen mon père ait consenti ;

Et jusques là supporte sans murmure

Qu’en t’adorant je t’éloigne de moi.

L’honneur le veut : il est de sa nature

Chose fragile et délicate en soi ;

La nuit surtout, un rien lui fait injure,

Et je ne puis la passer près de toi

Pour demeurer toujours honnête et pure.

Laissez cela, lui réplique Richard ;

Mettez un peu vos préjugés à part,

Et tirons-nous enfin d’un train de vie

Qui n’est que peine et souffrance infinie.

De votre lit, moi, je me tiendrai loin

Sans approcher ; mais je ne craindrai point

Qu’en son sommeil on m’ôte ma Despine.

Il met le vieux dans la salle voisine,

Et puis il dit : Rien ne peut m’empêcher

De respirer où ma reine respire ;

Et si l’enfer venait m’en arracher,

C’est par morceaux qu’il faudra qu’on m’en tire.

Despine alors le confond d’un regard.

Il s’humilie, et se laissant conduire

Sans répliquer, va suivre le vieillard.

Tel un bon chien, qui ne peut reconnaître

Pendant la nuit l’allure de son maître,

À son retour le prend pour un voleur,

Veut l’assaillir, hurle à lui faire peur :

Le patron vient, le gronde, lui décoche

Quelque caillou s’il en a dans sa poche ;

Et le bon chien qui reconnaît la voix,

Baisse la queue et s’enfuit tout pantois.

Le bon Richard coucha sous son armure

Sans sommeiller, et le cœur tout serré.

Son beau cheval s’étendit sur le pré :

Il vit d’air pur et fuit toute clôture.

Despine est seule ; elle aurait appétit

D’avoir Richard à côté de son lit,

Car, voyez-vous, la plus folle je gage

Est celle-là qui paraît la plus sage.

Pendant la nuit le vieux, sans dire mot,

À son seigneur dépêche un paquebot

Pour l’avertir que sa fille Despine

Qu’il fait chercher partout incessamment

Est au château ; non pas seule vraiment,

Mais amenant garçon de bonne mine,

Et qui paraît lui plaire infiniment :

Garçon si fier et de trempe si forte,

Que du palais il a brisé la porte.

Laissons en paix dormir les deux amants

Et le bateau voguer au gré des vents.

[***]

Je vois Lirine en proie à la souffrance :

Elle n’entend que lugubres accents

Dans sa forêt : elle ne veut, ne pense,

Elle n’attend que mort et que vengeance.

Au bout du bois elle arrive à l’instant

Où le démon en sort, et par sa furie

A sans retour détruit l’enchantement.

Le vieux Maugis qui trottait à la suite

De son cousin, et trottait pesamment,

Resta pour gage à la fée interdite,

Qui le voulait découper sur le champ ;

Mais le voyant d’un si chétif corsage,

Elle le lie au cou comme un gros chien,

Et le pendant au plus prochain branchage,

Croit qu’il y va mourir. Il n’en fit rien,

Mais il en fit le semblant, et fit bien.

Lirine part ; et dès qu’elle est partie,

Le farfadet de Maugis le délie ;

Et détaché de son triste gibet,

Le négromant court après Richardet.

La fée en fut près de mourir de rage ;

Et si son art l’eût aidée à prévoir

Que Maugis pût se sauver du branchage,

Elle l’eut mis en morceaux au saloir.

Lirine apprit un peu tard son dommage ;

Voici pourquoi. Les démons ont l’usage

De ne servir que par ordres exprès ;

Puis font le mal à communs intérêts.

Entr’eux aussi quelquefois ils s’entendent

Pour délivrer leurs dévots, leurs profès

De tout péril, sitôt qu’ils le demandent.

Laissant Maugis au branchage accroché,

À son château Lirine est retournée.

Triste à la mort de se voir mal menée,

Et son honneur honteusement taché.

Elle rougit, on la dirait en flâmes ;

Et dans la soif qu’elle a de se venger,

Elle résout, à force d’y songer,

De mettre à mort les deux charmantes dames,

Et Rolandin avec, et Rinaldin.

Tous deux sont là riant soir et matin,

Sans nul souci d’éloges ni de blâmes ;

Mais la cruelle, en reculant leur fin,

Veut qu’abreuvés d’une affreuse amertume,

Une mort lente à ses yeux les consume.

De leur taverne amenés au château,

On les mit près d’Argée et de Corèze.

Figurez-vous si c’était un cadeau :

Ils se croyaient dans le ciel tout de go ;

Et leurs moitiés ne se sentant pas d’aise,

En avaient peine à tenir dans leur peau.

Mais ce doux calme amène un fier orage :

Mon cœur se fend à cette affreuse image.

Eh ! que n’ont-ils le secours d’un couteau

Ou d’un cordon pour sortir de la vie !

Mais ce serait trop peu : leur ennemie

Veut à pas lents les traîner au tombeau,

Et par la faim, la langueur, l’agonie,

Les voir s’éteindre enfin comme un flambeau.

Ils ne pourront à leur heure dernière

Se secourir ni s’embrasser entr’eux.

Voilà soudain qu’une cloche de verre

Vient enfermer les quatre malheureux,

Chacun à part. La force, le courage

Sont sans effet, et pour briser leur cage

Les jeunes gens feraient de vains efforts :

Ils sont sans arme, et les murs sont trop forts.

Sous ces cristaux d’épaisse consistance

Où sont logés les quatre prisonniers,

On les prendrait pour quatre chandeliers

Mis à couvert ainsi contre l’offense

Du moindre vent ; ou pour de ces objets

Jolis à voir et qui ne coûtent guère :

Diablotins noirs et gentils oiselets

Qu’on voit dans l’eau sous des parois de verre.

Lirine, après les avoir fourrés là,

Ferme la porte à deux tours, et s’en va.

Imaginez comme les deux gendarmes

Sont en fureur, et comme sont en larmes

Les deux beautés, accusant le courroux

De leur étoile. Ah ! dit la tendre Argée,

Si je pouvais aujourd’hui, cher époux,

Perdre à tes pieds ma vie infortunée,

Mon sort cruel me paraîtrait plus doux.

Corèze en proie à la même tourmente

Sous ces cristaux d’où l’on n’échappe pas,

S’exhale en plainte au moins aussi touchante ;

Et les époux en gémissent tout bas :

Chacun entend la voix de son amante.

Lors Rinaldin leur dit la larme à l’œil :

Il faut périr ici ; notre courage

N’y sert à rien : mais faisons trêve au deuil ;

Bravons l’effort de l’infernale rage ;

Souffrons en paix et mourons en héros.

Que celle-là qui jouit de nos maux

Des nobles cœurs trouve en nous le modèle :

Qu’elle en gémisse, et s’afflige de voir

Que si nos corps ici dépendent d’elle,

Sa rage est vaine, et son art sans pouvoir

Sur la vertu de notre âme immortelle.

Le jour avance, il passe, et la nuit vient

Qu’on est encore à jeun sous chaque cloche.

Rolandin dit : Je ne me tiens pas bien

Sur mes deux pieds, et je n’ai rien en poche.

Rinaldin bâille étendu de son long ;

Et les beautés rêvent à la Cocagne,

Ce beau pays, où toute la campagne

Donne pour fruit, et pagnotte[13] et jambon.

Au second soir, les dames abattues,

Sous leur cristal sont par terre étendues.

Je n’y tiens pas, et je n’attendrai point

Le jour suivant ; je m’en vais au plus loin :

Mon cœur éprouve angoisses trop cruelles

À voir la fleur des guerriers et des belles

Souffrir, s’éteindre, expirer de besoin.

Mais j’ai beau fuir : hélas ! il ne me reste

À vous chanter ce soir rien de joyeux.

Mon chant du moins ne sera pas funeste.

[***]

Sur ce bateau qu’a dépêché le vieux,

Comme j’ai dit, certain pêcheur de marque,

Nommé Larès, navigeant tout au mieux,

En peu de temps sut conduire la barque

Jusqu’à Cobonne où siège le monarque,

Et lui dit tout. On comptait à peu près

Trois mille pas de la ville au palais

Où les amants dormaient sans défiance.

De tous les temps le sommeil et l’amour

Sont mal ensemble, et rivaux de puissance

Incessamment se nuisent tour-à-tour :

Si trop de veille affaisse la machine,

L’amour faiblit : et le sommeil domine.

Tout juste alors, (voyez ce hasard-là !)

Le fils du roi de Monomotapa,

Son fils aîné, brutal comme un gros dogue,

Dedans Cobonne étalait son air rogue.

L’Afrique était sous les lois du mâtin ;

De Cafrerie il était suzerain,

Et venait là recevoir en personne

Une fleur d’or que le roi son vassal

Lui doit d’hommage, et tous les ans lui donne.

Or par malheur le vilain animal

S’était épris de la belle Despine,

Sur son renom. Il apprend son retour ;

Il la demande, et l’obtient sans détour

Au premier mot. Il a méchante mine ;

Mais les écus sont chez lui par boisseaux,

Et dans l’Afrique il n’a que des vassaux.

À cet appât le Scric se laisse prendre,

Et tout joyeux il emmène son gendre,

Suivis chacun par un seul écuyer,

Au beau château, dont le maudit portier

Les introduit dans la chambre où la belle

Dormait en paix. Le Scric s’approche d’elle,

La prend au corps, la saisit brusquement.

Despine encor plus d’à moitié sommeille,

Les yeux ouverts : se tournant, retournant,

Tremblant enfin comme la plume au vent,

Quand tout-à-fait la pauvrette s’éveille.

Elle rougit, et veut crier d’abord,

Croyant que c’est Richardet qui la serre :

Quand elle vit et reconnut son père,

Crainte et respect la saisirent si fort,

Qu’elle en trembla comme j’ai dit naguère.

Les écuyers la mettent sur leurs bras,

Et vers le port l’emportent à grands pas.

Le Scric les suit avec le prince Ulasse :

(C’était le nom de l’Éthiopien).

Jusqu’à Cobonne ils vont en moins de rien,

Et n’avaient guère à traverser d’espace.

Le Scric eut soin de taire là son fait :

Il lui fallait quelque peu d’artifice ;

Car il n’avait que très-peu de milice,

Et savait bien que le bon Richardet

Vaut sans mentir à lui seul tout un monde.

Qui pourrait dire et la douleur profonde

De la princesse, et ses pleurs, et ses cris ?

Elle arrachait sa chevelure blonde :

Son cou, son sein, ses bras étaient meurtris ;

Et de sa main cette reine des belles

Aurait encore attenté sur ses jours,

Sans un troupeau de suivantes fidelles

Qui l’entouraient et la veillaient toujours.

De son côté Richard n’a pas à rire :

Au point du jour dès qu’il ouvre les yeux,

Il va chercher quelqu’un pour le conduire

À sa Despine. Il appelle le vieux.

Tu n’entends pas ? lui dit-il en colère.

Il crie en vain, mais non pas sans raison :

Le vieux était sorti de la maison.

Richard tout seul la parcourt toute entière,

Rode partout, et court comme un démon,

En haut en bas fouillant la moindre cache ;

On l’eut cru voir jouer à cache-cache ;

Quand d’une chambre où son sort le conduit

L’aspect fatal l’interdit et le glace :

C’est où Despine avait passé la nuit.

Il voit le lit gardant encor la trace

De la chaleur ; il le presse, il l’embrasse.

Du rapt fatal il n’est que trop instruit :

Le filet d’or, la gaze blanche et fine

Qui recouvrait les tresses de Despine,

Tout est épars sans ordre autour du lit.

Imaginez comme Richard fulmine,

Comme il s’en prend au ciel, à tous les saints,

Les appelant injustes, inhumains !

Voyez son cœur que la rage domine ;

Voyez ses yeux devenus deux volcans :

Vous seuls pouvez, tendres et vrais amants,

Peindre Richard à ce moment funeste.

Tel fut peut-être Alcide au mont Œta,

Se déchirant sous sa brûlante veste ;

Ou tel parut le parricide Oreste

Quand la furie en Grèce l’agita ;

Ou tel on vit la Ménade insensée,

Le thyrse en main et le lierre au front,

Quand dans la Thrace au bord du Thermodon

Elle accourait au massacre d’Orphée.

Mais c’est chercher des exemples trop loin,

Quand Richard sort, il a pour premier soin

De mettre en feu la place et la détruire :

Puis il s’en va rapidement au port,

Brise, fracasse, enfonce tout navire,

Et sans pitié met tous nochers à mort

Tant qu’il en trouve ; et puis à la prairie,

S’en va trouver sa monture chérie,

Saute dessus, et part. Le bon cheval

Comme en volant le porte au bois fatal

Où Richard veut chercher sa belle amie :

Lirine a pu l’y cacher par magie ;

En cheminant il rencontre Maugis

Négligemment à plate terre assis ;

Mais si petit, si petit, qu’il a peine

À le connaître. Il le connaît pourtant,

Le prend en croupe, et tous deux vont trottant

Sans dire mot à la forêt prochaine.

Les y voilà. Richard voit sans terreur

Flâmes, torrents, monstres qui font horreur.

Il marche, il entre au palais de Lirine

Sur son coursier, qui court de bout en bout

Sans hésiter. À voir comme il piétine

Dans tous les coins, s’introduisant partout,

On lui croirait des pieds pareils aux nôtres.

Il fait si bien, qu’il s’introduit entr’autres

Dans ce réduit où gissent les cousins,

Et Richard voit l’excès de leur souffrance,

Il met en jeu son épée et sa lance

Sur les cristaux : mais tous les coups sont vains ;

Autant vaudraient des gouttes de rosée ;

C’est temps perdu : mais la bête rusée

Des quatre pieds se démène si bien,

Que le cristal se brise en moins de rien ;

Chaque prison de verre est écrasée.

Mais, dites-moi : quand on est tourmenté

De male faim, que sert la liberté ?

Il ne restait chez la maligne fée

Pas un croûton, pas une goutte d’eau ;

Et si le ciel ne leur fait le cadeau

D’un prompt secours, c’en est fait des deux belles,

Et leurs époux expirent avec elles.

Les deux guerriers alors veulent en vain

Se soulever ; l’un et l’autre retombe.

Corèze en pleurs envisage la tombe ;

La belle Argée en silence s’éteint :

Le bon Maugis dans sa magique boëte

Ne trouve rien, et chacun perd la tête ;

Chacun s’entend prononcer son arrêt.

Le bon Richard, tout concentré qu’il est

Dans la douleur du rapt de sa Despine,

Aux quatre époux prend un tendre intérêt :

À tout tenter son grand cœur est tout prêt

Pour leur sauver l’horreur de la famine.

Sur son cheval il va partout cherchant

Un peu de pain, ou quelque autre aliment.

Il rencontra Lirine épouvantée

Qui s’enfuyait ; mais le cheval est fée

Aussi bien qu’elle : il l’atteint, la saisit

Avec ses dents, et la tient par l’habit.

Richard, alors d’une voix menaçante :

Rends-moi mon bien, lui cria-t-il, méchante !

Rends-moi Despine, ou ton supplice est prêt.

Ce n’est pas moi qui t’ai ravi Despine,

Et je la sais bien loin de ma forêt ;

J’en fais serment, dit en tremblant Lirine.

Déjà Richard qui ne la croyait point

Levait le bras pour lui couper la tête ;

Mais le cheval la rejetant au loin,

Du coup mortel écarte la tempête,

Puis la r’attrape et de nouveau l’arrête.

Richard s’étonne, hésite, et tout compté

Croit qu’elle peut avoir dit vérité.

Seigneur, cria la donzelle éperdue,

Puisque aujourd’hui je me trouve à la fin

De ma fortune, et que tout l’art divin

De la féerie a sa force perdue

Sous vos efforts, daignez prendre en pitié

Mes blonds cheveux et ma naissante vie,

Si vous avez un peu de courtoisie.

Je n’eus jamais pour vous d’inimitié,

Et je veux être à jamais votre amie.

Richard sourit, et dit : Si vous m’aimez,

Prouvez-le moi, prenant pitié vous-même

De mes cousins, qui meurent affamés

Chacun auprès de l’épouse qu’il aime,

Sans aliments tous les quatre enfermés.

Je ne les puis servir, reprit la fée ;

Je le voudrais, mais j’en suis empêchée.

C’est en féerie un règlement fatal :

Nous pouvons faire ou du bien ou du mal,

Comme il nous plaît, aux personnes diverses ;

Mais tout notre art se réduit à néant

Pour transformer en bonheur les traverses.

Il faut ici détruire entièrement

L’œuvre magique, et le péril est grand.

Près du palais incessamment demeure

Un monstre horrible ; et s’il advient qu’il meure,

Tout aussitôt il devient un serpent

Petit, petit comme ver ou chenille,

Et dans les mains plus glissant qu’une anguille,

Mais il ne reste ainsi qu’un seul moment :

Vous le voyez se renfler tellement,

Que sa grosseur n’a bientôt plus de bornes ;

C’est le pareil du monstre précédent,

Il faut pouvoir le saisir par les cornes,

Et lui couper la tête sur le champ.

Allons donc voir cette bête maudite,

Tantôt si grande et tantôt si petite,

Cria Richard. Lirine l’y conduit,

Richard s’avance, et le dragon mugit

En le voyant ; puis s’élance, et travaille

À l’engloutir. Richard n’est pas de paille ;

Il va frappant le monstre à tour de bras,

Tantôt au cou, tantôt beaucoup plus bas.

Bref, pour conter en peu de mots l’affaire,

Il l’étend mort d’un coup de cimeterre.

Tout aussitôt paraît un serpentin,

Mais si menu, si plat, que pour le prendre

Un cavalier n’y peut porter la main ;

Et Richardet qui ne veut pas descendre

De son cheval, y perdra son latin.

Le vermisseau ne se fait pas attendre :

En un clin d’œil le voilà gros et grand,

Qui sur Richard s’élance dans l’instant.

Je vous dirai, pour abréger l’histoire,

Qu’au moins six fois le monstre mis à mort

Devint reptile, et puis grossit encor ;

Et sans faillir il eut eu la victoire.

S’il eût fallu que Richard le saisît

Quand il rampait à terre ; mais l’esprit

Du cheval fée en eut bientôt la gloire.

Avec les dents il attrape le ver,

Le tient bien ferme, et l’élevant en l’air

L’offre à Richard qui met à mort la bête.

Dans le moment qu’on lui coupa la tête,

Tout disparut : le bois et le palais.

On ne voit plus qu’une verte prairie

Dans un beau site, où s’unissaient en paix

Dames, guerriers, brillante compagnie.

Sur l’herbe étaient étendus Rolandin

Et Rinaldin avec leur douce amie,

Qui paraissaient près d’expirer de faim.

Durant ceci la sorcière attendrie

A fait la quête et les vient soulager.

Lirine va d’abord faire manger

Les deux beautés, mais à petite dose.

Il faut vraiment donner très-peu de chose

Aux affamés qu’on commence à nourrir ;

Sans quoi peut-être on les ferait mourir.

Après ceci, la sensible Lirine

S’en va servir les pauvres paladins,

Leur apportant bons vivres et bons vins.

La fée aimait si tendrement Despine,

Qu’elle a donné dans son cœur droit égal

Au bon Richard, l’époux de son amie.

On n’y doit pas trouver l’ombre du mal ;

Et si quelqu’un jamais eut l’infamie

D’en mal parler, il fut menteur ou sot :

Dans Garbolin je ne vois pas un mot

Qui ne répugne à telle vilainie.

Richard reçoit quelque soulagement

À son chagrin, quand il voit les deux belles

Et leurs époux délivrés du tourment

Qui les menait à des morts si cruelles ;

Puis pour Cobonne il part le même soir :

De fond en comble il prétend la détruire.

Et le fera comme vous allez voir ;

Au chant suivant je veux vous en instruire.

CHANT XXIII.

Le Scric, par peur de Richard, décide de quitter Cobonne et d’accompagner Ulasse en Cafrerie où il épousera Despine. Celle-ci lui reproche vainement sa trahison et son ingratitude envers Richard qui l’a sauvé. Ils partent.

Richard et les autres arrivent à Cobonne où, après un massacre, ils font amitié générale. Les trois beautés sont choyées. Spectacle et défilé des princesses[14].

 

Que ne peut-on faire au moins à deux fois

Ce que l’on fait trop à la hâte en une ?

Nous serions moins en prise à la fortune,

Et nous aurions au bonheur plus de droits.

Exempts des soins, des peines, des alarmes

Qui si souvent viennent troubler nos jours,

On ne verrait presque jamais les larmes,

De notre vie empoisonner le cours.

Mais on verrait en paix tous les ménages,

Tous moines saints, et toutes nonnes sages :

Car tous ceux-ci sortiraient du couvent ;

Et les maris délivrés promptement

De leurs moitiés, les laisseraient pour gage.

Gaîment au cloitre ils s’iraient mettre en cage,

Et les reclus se viendraient marier.

Le défroqué ne pouvant oublier

Les duretés d’un gardien qui blâme,

Punit, tourmente à tort et à travers,

Souffrirait tout de la part d’une femme ;

Et le mari joyeux dans d’autres fers

Supporterait la haire, les cilices,

Au souvenir des féminins caprices

Qu’en son hymen le pauvre homme a soufferts.

Mais une fois que les choses sont faites,

Vous savez bien qu’on ne les défait pas ;

Ou bien il faut qu’un vieux prêtre en lunettes

À l’un des deux vienne chanter tout bas

Un requiem : j’entends ici le cas

D’un pauvre sot que triste destinée

Vient de lier au joug de l’hyménée.

Quant au reclus, c’est jusqu’à son trépas

Qu’il portera chaînes dures ou douces.

[***]

Aussi le Scric se mord-il bien les pouces

D’avoir ôté sa fille au beau Richard :

Car il prévoit très-bien, le vieux renard,

Que le cœur gros d’une telle avanie

Le paladin sur lui s’en vengera.

Il veut quitter sa cour et sa pairie

Pour s’en aller au Monomotapa ;

Il y sera plus sûr qu’en Cafrerie :

Car s’il tombait aux mains de Richardet,

Il n’en serait pas quitte pour le fouet.

En souriant il dit au fier Ulasse :

Je veux aller avec ma fille et toi

À ton pays ; j’aime à changer de place,

Et puis tu vois comme elle se tracasse

En recevant à contre-cœur ta foi :

Or je saurai la réduire à ta loi

Dans le chemin, par prière ou menace.

La pauvre fille était en tel tourment

Qu’à son aspect un cœur de diamant

S’attendrirait de si rude détresse,

Et se fondrait comme le sel dans l’eau.

Mais le vieux Scric ne s’en fait qu’un cadeau ;

Et sans pitié pour la triste princesse,

Au noir Ulasse il veut donnant sa main

La voir régner sur le monde africain.

Il va lui dire : Es-tu donc hébétée

De préférer à ce roi si puissant

Un gueux qui n’a que la cape et l’épée,

Et dans sa poche à peine un sou vaillant ?

Maris ou beaux ou laids c’est même chose :

Ils sont tous beaux s’ils ne sont pas tortus.

Mais eussent-ils teint de lis et de rose,

Ils sont tous laids quand ils n’ont pas d’écus.

Avec le temps toute beauté se passe,

Et tout amour aussi. C’est rarement

Que par hasard le temps fera la grâce

À quelque époux de demeurer amant.

Songes-y bien, ma fille ; on ne s’engraisse

Ni de baisers ni de tendres propos :

Non. Mais avoir force ducats en caisse,

Régner en paix sur villes et châteaux,

Provinces même, états de toute espèce :

Folle qui peut refuser ce bien-là.

Je ne dis pas, Despine, pour cela

Que je ne sente au cœur grande amertume

À voir ici l’ennui qui te consume.

Que de la paille on approche un tison,

C’est justement comme alors qu’une fille

Fait connaissance avec un beau garçon ;

Le feu s’y met ; il faut temps et façon

Pour étouffer la flâme qui pétille.

Mais dans un bon naturel, la raison

Supplée au temps, règle la fantaisie.

Dès ton berceau ce fut-là ta leçon ;

Je te la fis chaque jour de ta vie ;

Et tu la veux rejeter devant moi !

Le Scric se tait. Sa pauvre fille n’ose

Lever les yeux ; elle est en tel émoi

Que sa rougeur ferait pâlir la rose.

Enfin, les yeux fixés sur le terrain,

Les bras en croix, le menton sur le sein :

Seigneur, dit-elle, avez-vous souvenance

Des attentats dont le fier Sarpedon

Insolemment menaça votre front ?

Vous souvient-il avec quelle vaillance

Mon Richardet (qui sera toujours mien)

Combattit seul, et réduisit à rien

Des Nubiens la brigade traîtresse,

Mettant à mort leur maître Sarpedon ?

Cet orgueilleux n’était pas un poltron :

De maints lauriers couronnant sa jeunesse,

Il paraissait le Mars de nos climats.

De mon Richard l’étonnante prouesse

Nous arracha tous les deux au trépas,

Vous comme moi ; mais c’est vous seul, mon père,

Dont je vous parle, et je ne puis vous taire

Les fers, la mort dont vous sauva son bras.

Entre vos bras alors vous l’étreignîtes

Avec amour, mon père, et ne feignîtes

De le nommer notre ange protecteur.

Vous l’avez donc oublié ? Mais, seigneur,

Rappelez-vous un jour plus mémorable.

Blessé, souffrant, étendu sur le sable,

Vous gémissiez en mortelle langueur :

Cris impuissants ! une forêt muette

Les étouffait et n’y répondait pas.

Richard survint ; il vous prit dans ses bras,

Et sous ce poids fournissant une traite

De longue haleine, il vous mit dans le port

Des Nubiens : sans lui vous étiez mort.

Mais à quoi bon vous rappeler l’idée

D’un tel bienfait, puisque, manquant de foi

À ce héros qui vous sauvait pour moi,

Au même lieu vous m’avez enlevée ?

N’en parlons plus ; mais ce que récemment

Pour mon salut Richardet vient de faire

Est d’un tel prix, le péril fut si grand,

L’exploit si beau, que je ne puis m’en taire.

Je ne dis rien de trop : l’Afrique entière,

Le monde entier n’aurait pu me tirer

Du bois fatal, où l’art d’une sorcière

Dans ses filets m’avait su resserrer.

De mon Richard l’intrépide vaillance

Brave l’enfer, ose me délivrer,

Me rend à vous ; et pour reconnaissance

Vous le payez d’une mortelle offense !

On sait combien d’illustres chevaliers

Sont dans ce bois sans qu’aucun d’eux en sorte :

Ils y seront des siècles tout entiers,

Tant on fait bien la garde à chaque porte :

Ce sont dragons et larves et lutins

Qui jour et nuit veillent de bonne sorte.

Voyez l’honneur qu’il est juste qu’on porte

Au bras qui put s’ouvrir de tels chemins !

Seigneur, si c’est en vous un tendre zèle

Qui me destine Ulasse pour époux,

Croyant me faire un sort brillant et doux ;

Sachez qu’alors votre fille rebelle,

Ensanglantant la maison paternelle,

Enfoncera dans son cœur le poignard.

Elle ne peut recevoir auprès d’elle

Un autre époux que le brave Richard.

Elle se tait, en larmoyant de sorte

Qu’elle se pâme et tombe comme morte.

Son père est là ; mais le cœur endurci,

Et ne songeant qu’à se voir obéi :

Il prend Despine, il l’enlève, il la porte

Au char d’Ulasse, où déjà celui-ci

S’impatiente, et menace, et s’emporte.

Soudain on part : Despine et les deux rois.

Elle avait l’air aux mains de leur cohorte

D’un bloc de marbre, ou d’un morceau de bois.

Si de ce rapt je pouvais la défendre,

Je m’y saurais de bon cœur employer ;

Moi qui ne puis sans une pitié tendre

Voir un levreau pris par un lévrier,

Ou la perdrix en proie à l’épervier,

Figurez-vous quelle peine cruelle

Je sens à voir entraîner cette belle.

Un tel désir me presse de savoir

Comment pourra finir cette aventure,

Que si j’osais manquer à mon devoir

Je passerais vingt pages d’écriture

De Garbolin ; mais je veux sans retard,

Pour vous servir changeant de tablature,

M’en retourner ou j’ai laissé Richard.

[***]

Il vous souvient qu’il ne hait plus Lirine

Depuis qu’il a détruit l’enchantement :

Il se tenait près d’elle incessamment,

Et l’écoutant parler de sa Despine

Sentait accroître ou calmer son tourment.

Les trois cousins venant à la marine

Trouvent en feu le palais et le port ;

J’ai pensé dire, et la mer même encor.

Richardet voit que l’excès du ravage

Ne laisse plus d’exercice à sa rage.

Il s’en irrite, et d’un air menaçant

Jette les yeux sur les murs de Cobonne

Qui ne pourront l’arrêter un instant ;

Le fer, le feu vont les mettre à néant :

Je vois périr tout un peuple innocent,

Pour le méfait d’une seule personne.

Je n’entre point dans les conseils de Dieu

Qui fait tout bien : je ne suis qu’une bête ;

Mais si jamais j’en faisais à ma tête,

Je ne voudrais punir (j’en fais l’aveu)

Que le coupable ; et si par aventure

C’était mon roi qui fût méchant ou fou,

Je lui mettrais fort bien la corde au cou.

Oh ! comme au Scric siérait cette parure !

Voyez un peu si son vilain museau

Ne vous dit pas, Vite, vite un cordeau !

C’est par son fait qu’aujourd’hui sa patrie

De son haut rang va tomber dans les fers,

Et qu’à jamais le sol de Cafrerie

N’offrira plus que des sables déserts.

Le bon Richard qui côtoyait la rive,

Laissant sa troupe et gagnant les devants,

Semblait voler et défier les vents.

On l’aperçut, on lui cria Qui vive ?

Du haut des murs ; et la garde avec soin

Ferme la porte. Aussitôt dans Cobonne

On est instruit que Richard n’est pas loin ;

Et ce n’est pas nouvelle qui soit bonne.

Mais la jeunesse a souvent le défaut

De s’estimer bien plus qu’elle ne vaut.

Les jeunes gens là, quoi qu’on leur remontre,

Sont résolus d’aller à la rencontre

De Richardet. Le vieux qui sous sa main

Vit enfoncer le grand portail d’airain

Va leur crier : Vous cherchez mal-encontre ;

Le plus gros mur est de beurre pour lui.

Si nous pouvons nous sauver aujourd’hui

D’un prompt trépas, il n’est qu’une manière :

Allons à lui sans casque ni visière,

Lui remettant les clefs de la cité ;

Croyez-m’en tous. Fort bien en vérité,

Dit un d’entr’eux. Eh quoi donc, pauvre hère !

Pour un seul homme il faut tant de rumeur ?

Fût-il de bronze ou de chose plus dure,

Par Mahomet ! vieux poltron, je te jure

Qu’il ne saurait jamais nous faire peur.

À quinze ou vingt il percera le cœur :

Et puis après ? comment veux-tu qu’il sorte

D’entre nos mains ? Disant ces mots il part,

Et le premier court si vite à la porte

Qu’il semblerait que le diable l’emporte.

On ouvre, il sort ; et ce petit vantard

Nommé Dragut, va tout droit à Richard

Qui d’un revers, sans presque y prendre garde,

Le coupe en deux comme concombre ou carde.

À ce grand coup la garde et les portiers

S’en vont fermer la porte et la barrière

À deux verroux ; et les autres guerriers

Ne savent trop que dire ni que faire.

On se rassemble, et du haut des remparts

On fait pleuvoir pierres, flèches et dards.

Mais la terreur se mêle à la surprise,

Quand on les voit tomber sur le cimier

Du paladin, comme fraise ou cerise ;

Tant son armure est de fabrique exquise !

Puis un prodige encor plus singulier

Par son effet, donne encor plus de prise

À la frayeur ; et c’est quand le guerrier,

Ferme en sa selle et sur son étrier,

Brandit sa lance et l’appuie à la porte.

En un clin d’œil, serrure épaisse et forte,

Doubles battants, verroux et cadenas,

Tout est rompu, brisé de telle sorte

Que les morceaux volent à mille pas.

À cet aspect qu’ils ne soutiennent pas,

Les Cobonnois semblent changés en pierre.

Richard s’avance entr’eux : c’est la panthère,

C’est le lion au milieu d’un troupeau.

Dans sa fureur il fait partout main-basse,

Et plus de vingt de cette faible race

En quatre coups tombent sous son couteau.

Chacun voyant cette capilotade

S’enfuit chez soi ; chacun se barricade ;

Chacun se croit aux portes du tombeau.

Partout Richard signale sa furie :

Dans quelque temple il a trouvé du feu ;

Et menaçant la ville d’incendie,

Dans sa fureur semble s’en faire un jeu.

Le vieux gardien du château de Despine,

Touché de voir cette affreuse ruine,

Monte à son toit, et comme d’un rempart

En sanglottant il appelle Richard.

Seigneur, dit-il, accordez à mes larmes

Notre salut, et faites-en serment ;

Je vais vous dire où l’objet plein de charmes

Que vous aimez, se trouve en ce moment.

Vous le cherchez en vain par la ruine

Des Cobonnois ; et cependant Despine,

Qu’entraîne à force un soldat inhumain,

Loin de Cobonne à contre-cœur chemine.

À ce beau nom Richardet plus serein

Se radoucit, comme après une ondée

Le vent s’appaise et calme la marée.

Il jette à bas sa torche, et dit au vieux :

Comment sais-tu cette trame inouïe ?

Le vieux répond : Seigneur, c’est en ces lieux,

À cette cour que j’ai passé ma vie.

Dès ma jeunesse on me donna le soin

De ce palais au bord de la marine,

Où je vous vis un jour venir de loin

Accompagné de la belle Despine.

Le Scric l’y vint surprendre dans son lit ;

Elle est sa fille et sa seule héritière.

Si vous l’aimez, donnez créance entière,

Et sans tarder, au fidèle récit

Qu’à son sujet il me reste à vous faire.

À ce propos Richard frappe du pié,

Baissant la tête en signe d’amitié,

Et dit tout haut : Qu’on m’écoute à Cobonne !

Soyons amis ! Cafres ; je vous pardonne.

Qui vous ferait, voudrait vous faire tort,

Je le défie et le combats à mort.

Mais toi, bon vieux, achève en diligence

De m’informer où ma Despine va.

Le vieux répond : Elle est en la puissance

Du plus grand roi dont on ait connaissance.

Le fils du roi de Monomotapa

L’a demandée au Scric en mariage.

Le roi la donne, et croit faire œuvre sage

De mépriser la profonde douleur

Qui la mettait en péril de sa vie.

Lui-même enfin craignant votre valeur

Dont en tout lieu le renom se publie,

Suit la victime et quitte sa patrie.

Indique-moi promptement le chemin,

Dit Richardet : fais signe de la main,

C’en est assez. Alors le vieillard lève

Un bras en l’air, et le suit du regard

Fixant le sud. Richard le voit ; il part,

Pique des deux, galoppe sur la grève.

Tandis qu’il joue ainsi des éperons,

Lirine arrive avec ses compagnons.

Le calme a fait oublier la tempête ;

Aux arrivants tout Cobonne fait fête ;

On les conduit, on les loge au palais,

En leur offrant service de sujets.

Les trois beautés qu’en triomphe on couronne,

Avec transport sont mises sur le trône.

Pour les y voir chacun court de son mieux :

Jeunes garçons, fillettes aux doux yeux,

On en compta plus de deux cent cinquante

Dans le palais, avant qu’on fut au soir.

Taille parfaite et parure élégante,

Rien n’y manquait. Il nous faudrait avoir,

Leur dit Lirine, une troupe choisie

De musiciens ; et l’ordre s’en publie.

On sait partout comme au sallon royal

Lirine veut ce soir donner le bal.

On n’a pas là de bals comme les nôtres :

Ce ne sont pas nos danses ; c’en sont d’autres,

Sans menuets, rigaudons, passepiés ;

Mais qui pourtant ont de quoi plaire assez.

La danse suit l’air des espagnolettes :

Les musiciens rangés en deux moitiés,

Pour instruments ont fifres, castagnettes

Et tambourins, flageolets et musettes,

S’accompagnant de quelque violon.

Le bal s’ouvrit par une danse en rond.

Maints beaux garçons, maintes gentes pucelles,

À dire vrai dansèrent tout au mieux.

Une surtout attira tous les yeux,

Se distinguant au milieu des plus belles,

Comme la rose en un champ de barbeaux,

Ou le platane entouré d’arbrisseaux.

Du vieux roi Cafre elle était la cousine,

Déjà promise au fils d’un souverain.

On perd repos et liberté soudain

Au seul aspect de sa beauté divine.

C’est dans ses yeux qu’amour forge ses traits ;

Et tant de grâce à ses charmes s’allie,

Que douce ou fière elle a mêmes attraits ;

On ne voit qu’elle, et soi-même on s’oublie.

Sa taille est haute et noble au dernier point ;

Son parler doux, et sa voix si touchante

Qu’au mois d’avril quand le rossignol chante

Il a beau faire, il n’en approche point.

C’est Marianne[15], à tel degré charmante,

Qu’en tout Cobonne où que l’on puisse aller,

On ne verra nul vieillard qui se vante

D’avoir rien vu qui la puisse égaler.

Elle paraît, elle mène la danse ;

On veut la voir, on se pousse, on s’avance

En se hissant sur la pointe des piés.

Les spectateurs semblent pétrifiés

Sans se mouvoir, et gardant le silence,

On se croit seul dans les appartements :

Hors par hasard quand certains mouvements

De la danseuse, excitent l’assistance

À déceler de secrets sentiments.

En la voyant je disais en moi-même :

Fille sans pair, que le juste ciel t’aime !

Astres des cieux, soit fixes, soit errants,

Réunissez vos regards bienfaisants

Pour écarter d’elle toute détresse ;

Qu’heureuse encore aux jours de la vieillesse,

Elle blanchisse au sein de ses enfants ;

Puissent la paix, le bonheur, la tendresse,

Toujours fixés entr’elle et son époux,

Les enchaîner de leurs nœuds les plus doux !

On vit paraître aussitôt après elle

Sa belle-sœur[16] qui n’était pas moins belle.

Elle portait un panache argentin

Sur ses cheveux, et des fleurs sur son sein.

Née en Toscane, une nef d’Étrurie

L’avait portée aux bords de Cafrerie.

Au premier pas qu’elle fait pour danser,

On ne voit qu’elle, on ne peut s’en lasser.

Je ne saurais vous peindre son allure,

Trop au dessus de l’humaine nature.

Ainsi voit-on aux beaux jours du printemps

Flore glisser sur nos gazons naissants,

Du pied, de l’aile, effleurant la verdure ;

Telles aussi les filles d’Apollon

Dansent le soir dans le sacré vallon,

Aux doux accords des dix célestes sphères ;

Telles aux cieux on pourrait voir encor

Les déités, sous de fins voiles d’or,

Se cadencer dans leurs danses légères.

Je dois me taire aussi sur ces beautés :

En dire plus, ou moins, c’est même chose.

Un peu n’est rien ; beaucoup n’est pas assez :

Le meilleur est de tenir bouche close.

L’art est en faute, et n’a point de couleurs

Pour exprimer tant de grâces ensemble

Qu’en chaque trait son visage rassemble.

Son regard perce, embrase tous les cœurs

Comme il lui plaît : j’en sais bien en souffrance.

Après son tour une nymphe[17] s’avance,

Et sa comparse attire tous les yeux ;

C’est sans mentir la nymphe de la danse.

Elle a tressé sur son front ses cheveux,

Où sont mêlés à l’aide de l’aiguille,

Perle et saphir, sur un ruban jonquille

Qui ceint sa tête et la couronne au mieux.

Juste au milieu de sa riche couronne,

Parsemé d’or s’attache un voile blanc

Qui fait la pointe avec grâce en avant ;

Puis, retombant sur sa taille mignonne,

En larges plis ombrage son beau flanc.

Sur ses deux bras voltige élégamment

Toile de lin, que borde une dentelle,

Ouvrage exquis du bon peuple flamand.

Pour la couleur de sa robe, elle est celle

Que donne aux prés l’approche de l’hiver :

Mélange heureux et de jaune et de vert.

Elle est traînante au milieu par derrière ;

Moyen adroit de la rendre plus chère ;

Mais les côtés sont plus courts, et tous deux

Sont bien égaux. La ceinture est fort juste,

Le haut fort ample et couvrant tout le buste.

Sous ces atours attirant tous les yeux,

Elle enchantait les hommes et les dieux.

De Marianne elle est la sœur cadette,

Et son égale en renom de vertu.

Athène et Rome ont peut-être bien eu

Femme en leurs murs de beauté plus parfaite,

Mais de plus sage elles n’en ont pas vu.

Et je ne sais comment elle avait pu

Se trouver là : son humeur est austère ;

Fêtes et bals ne la rencontrent guère.

Je ne veux pas vous taire assurément

Tout le succès, tout l’applaudissement

Qu’eut en ce jour la romaine Isabelle[18],

Spirituelle, aimable autant que belle,

Ses yeux sont noirs et ses cheveux aussi.

Elle est si svelte en toute sa personne,

Qu’elle inspira l’amour à tout Cobonne ;

Car on a là des yeux tout comme ici.

En vérité je crois qu’à l’entour d’elle

Vénus se plut à fixer ses enfants ;

Tant son regard, sa voix, ses mouvements,

Ont à toute heure une grâce nouvelle,

Elle ne peut trouver que des amants ;

Et dans tous lieux comme à tous les moments

L’air retentit du beau nom d’Isabelle.

Sa fille[19] est née au bord de l’Apennin,

Pour augmenter la gloire de Boulogne.

Pourrais-je donc terminer ma besogne

Sans vous parler de cet esprit divin,

Et de ce cœur à bon droit adorable :

Cœur noble et pur, à tous dons préférable ?

Non ; je les chante et je les chanterai

Avec amour, et tant que je vivrai.

Hippolita (c’est le nom qu’on lui donne)

Pour bien danser ne le cède à personne ;

Et son visage est si rempli d’attraits

Qu’un plus charmant je ne le vis jamais.

Sa danse était si brillante et nouvelle,

Qu’avec transport on s’attroupe autour d’elle.

Son pas était à peine à la moitié,

Chacun déjà bat des mains et du pié,

Les paladins, les reines lui font fête

À qui mieux mieux. Mais l’orchestre s’arrête,

Le bal finit : non pas sans déplaisir

Des jeunes gens, et surtout de ces belles

L’honneur du siècle, et dont tout l’avenir

Sera jaloux, n’en ayant point comme elles.

L’heure venue on s’assemble au festin ;

Tous dons de Dieu s’y trouvent sous la main.

Comme on était au fort de la bombance,

La harpe en main une nymphe s’avance.

Les cordes d’or qu’elle pince des doigts

Rendent des sons de douceur sans pareille ;

Puis, y joignant les charmes de sa voix,

Elle captive et le cœur et l’oreille.

Jolis enfants, dit-elle, qu’au berceau

Le ciel doua du destin le plus beau,

Vivez heureux. Elle en dit plus encore ;

Puis son regard sur vous s’est arrêté,

Vous, Flavia[20], dont le nom est vanté

De la Scythie au climat de l’aurore,

Des demi-dieux tout ce qu’on a chanté

Se trouve en vous : esprit, sagesse, grâce.

Et ce trésor d’adorable bonté

Qui sans mentir toute beauté surpasse.

La nymphe encore, après vous, fit honneur

À maints objets dignes de son hommage.

La Grèce et Rome avaient ce bel usage

Qui des vertus augmente la valeur.

L’amour du bien devient un saint délire ;

Et le désir dont s’enflamme le cœur

De tout jeune homme en cette noble ardeur,

C’est d’imiter ce qu’il voit qu’on admire.

Quittons Cobonne, et prouvons notre foi

Dans Roncevaux au bon roi Charlemagne,

J’entends d’ici comme il se plaint de moi ;

Il n’a pas tort, et je sais bien pourquoi.

Je vis en paix, sans travaux, sans émoi,

Parmi les jeux en pays de Cocagne,

Tandis qu’il va par pénibles exploits

Se signalant pour la dernière fois.

Si vous voulez le trouver en Espagne,

Suivez-moi tous ; je vous y conduirai :

Je tends la voile, et la dirigerai.

Les vents, les flots n’ont rien qui m’intimide :

C’est Apollon lui-même qui me guide ;

Et les neufs Sœurs veillant à mon côté

Suivent ma nef et font ma sûreté.

Ne croyez pas que je vous abandonne,

Tendres beautés qui restez dans Cobonne,

Charles m’appelle, et je vous dis adieu

Pour l’aller voir ; mais je reviens dans peu.

J’ai tant à cœur de rejoindre Despine,

Qui sans espoir de revoir son amant

Gémit en proie au plus cruel tourment,

N’attendant plus qu’affronts et que ruine.

CHANT XXIV.

Charles, rentrant d’Espagne, est invité par Ganelon à un grand festin de réconciliation à Roncevaux. Ganelon, ayant compris que rien ne viendra à bout des Paladins, a fait creuser le sol et remplir la mine de poudre à canon. Malgré les hésitations et les réticences de son entourage, Charles accepte.

Rinaldin et Rolandin décident de rentrer en France, et Lirine de rejoindre Richard parti au Monomotapa délivrer sa princesse. Richard désespère car Despine, enfermée dans un donjon auquel on ne peut accéder que du ciel, est surveillée étroitement. Maugis les rejoint. Lirine se change en faucon et crève les yeux du Nécromant gardien de Despine.

Roland, déguisé, apprend l’existence d’un complot des Mayençais sans arriver à savoir en quoi il consiste. Il échoue à convaincre Charles que Ganelon supplie de le tuer s’il doute de sa loyauté.

 

Les Sarrasins étaient chassés d’Espagne :

La France attend bientôt son Charlemagne

Qui revenait couronné de lauriers,

Comme il le fut tous les jours de sa vie.

Mais il avait au sein de ses guerriers,

De Mayençois une cohorte impie :

Ils s’assemblaient dans un coupable accord

Pour concerter et préparer sa mort.

C’est Ganelon qui trame le mystère,

Loin de Paris il avait une terre,

Il y mena les traîtres ses amis,

Et là leur dit : Tout notre savoir-faire

Jusqu’à présent nous a fort mal servis :

Charles en rirait ; mais je sais la manière

De l’opprimer. Écoutez mes avis ;

Il n’aura pas longtemps sujet de rire.

Il s’en revient presque tout seul le sire,

Ayant perdu dans l’Espagne ses gens.

Il en ramène un tas de négligents,

Ne sachant pas se servir de leurs armes,

Et se croyant hors de toutes alarmes.

Il est bien vrai que Renaud et Roland

Sont avec lui. C’en est assez vraiment

Pour attaquer, combattre et déconfire

Toute une armée ; un seul pourrait suffire

Contre nous tous, rien qu’avec un bâton.

Ne quittons pas pour cela la partie :

Nous n’irons pas les combattre de front,

Mais finement, sans risque de la vie,

Il faut aller d’ici jusques au mont

Qui porte encor le nom de Pyrénée ;

Et puis descendre à la grande vallée

De Roncevaux où Charles périra

Avec les siens : nul n’en réchappera,

La trahison n’étant pas découverte.

Dans certains bois qui sont aux environs,

Durant le jour nous nous enfoncerons

Tous bien armés, mais sans donner d’alerte ;

Puis à la nuit, soldats et cavaliers,

La hache en main, sortant hors des halliers,

Iront creuser à l’entour de la plaine

Et par dessous, des trous où je mettrai

Une recette inconnue et certaine,

Qu’en temps et lieu je communiquerai.

En attendant, sachez que le tonnerre

Est moins puissant, et qu’il n’est sur la terre

Homme si fort, si robuste géant,

Que son effort ne réduise à néant.

Mais le temps presse, et l’affaire est perdue

Si nous allons à Roncevaux trop tard.

Il dit, se tait. La troupe s’évertue :

Chacun s’équipe et s’apprête au départ ;

On se dispose, on s’assemble, et l’on part.

Les conjurés étaient en tout vingt mille,

Tant à cheval qu’à pied, tous à la file,

S’allant cacher au plus épais des bois.

La nuit venue, ils vont tous à la fois

Se disperser autour de la prairie :

Bêchant, piochant, creusant de bout en bout,

Et disposant de grands tonneaux partout.

La multitude en était infinie,

Un sable noir les remplit jusqu’au bord :

Poudre d’enfer, qui s’enflamme, étincelle,

Brise les rocs, et peut dans son effort

Bouleverser tout un monde autour d’elle.

C’est le trésor que l’infâme séquelle

Sous le terrain dépose en trahison,

Le recouvrant de mousse et de gazon.

Les conjurés pratiquent sous la terre

Divers sentiers, qui mènent aux tonneaux

Où se devra déposer le tonnerre

Au jour fatal qu’attendent les bourreaux,

Puis dans leur bois ils rentrent tous ensemble.

On tient conseil, où Ganelon assemble

Les premiers chefs, et leur parle en ces mots,

Au milieu d’eux assis au pied d’un tremble :

Amis, dit-il, tous nos efforts sont vains,

Si nous n’avons une sûre manière

De mettre ici le roi Charles en nos mains,

Avec tous ceux qui suivent sa bannière.

Je veux aller par courtoise prière

L’amadouer, l’attirer en ces lieux

Qu’il faut orner de pavillons nombreux.

Vous poserez la plus puissante mine

Juste au dessous de la tente du roi

Et de ses deux beaux-cousins ; après quoi

Il vous faudra travailler en cuisine,

Accumulant bons vins et fins ragoûts.

Pour moi je pars ; Pinabel au poil roux

Me suivra seul. Il dit, prend sa monture,

Et Pinabel le suit en écuyer.

Tandis qu’il va trouver Charles en droiture,

Chacun au bois exerce son métier

Pour embellir la plaine destinée

Au noir forfait de la race damnée.

Toute la terre à jamais parlera

D’un tel excès de haine forcenée ;

Peut-être même à peine on y croira.

À son retour, Charles dans l’allégresse

S’entretenait avec ses bons amis,

De doux propos. Ils calculent sans cesse

Quand ils mettront pied à terre à Paris ;

Quand de son peuple ils entendront les cris :

Cris si touchants de joie et de tendresse ;

Et quand des mains que font mouvoir les cœurs,

De pied en cap les couvriront de fleurs.

Quels doux pensers remplissaient d’espérance

Roland, Renaud, et tous héros de France,

Comme il était naturel, quand soudain

Le Mayençois s’offrit sur leur chemin,

Tout désarmé, n’ayant ni fer ni lance.

C’est Ganelon de Pontiers qui s’avance

Vêtu de blanc comme un héros de paix.

On n’en eut pas d’abord la souvenance :

Charles hésitait ; mais l’approchant de près

Il reconnut sans faillir tous ses traits,

Et se douta de quelque perfidie,

Non sans raison. Qui trahit une fois

Est toujours traître, et bien fou qui s’y fie.

Le roi sourit pourtant au Mayençois,

En lui disant : Portes-tu paix ou guerre ?

Et d’où viens-tu ? L’autre met pied à terre,

Baise le pied de Charles à l’étrier,

Et dit : Seigneur, dans l’univers entier

Qui se pourra trouver sans nulle tache,

Si de nos cœurs la charité n’arrache

Le souvenir et le ressentiment

Des vieux péchés ? Dieu fait-il autrement ?

Certes, seigneur, peu d’hommes sur la terre

À vos faveurs peuvent avoir des droits.

Puissiez-vous lire en mon cœur sans mystère

Ce qu’à toute heure il inspire à ma voix !

Certes alors la bonté qu’autrefois

J’obtins de vous, devra m’être rendue.

Mais si mon cœur échappe à votre vue,

Laissez ma voix vous déclarer son sort.

Dans son regret de cette antique offense

Qu’il vous a faite, il demande la mort

Si son trépas vous plaît, pour que son tort

Soit effacé de votre souvenance.

Mourir cent fois au gré de son seigneur

N’est pas supplice à mes yeux ; c’est bonheur.

Mais voulez-vous me conserver la vie ?

Accordez-moi, pour comble de faveur,

De trouver bon que je la sacrifie

À vous servir : vous verrez qu’un grand cœur

Sait réparer sa faute avec honneur.

Mais il est temps que ce discours finisse,

À l’œuvre seule on juge l’ouvrier :

C’est la maxime ; et j’ose avec justice

M’en prévaloir. Je ne suis plus guerrier :

Je suis trop vieux pour suivre la milice ;

J’y supplérai par autre bon service.

De vos exploits contre les sarasins,

De vos périls, vos travaux et vos veilles,

Par toute terre on conte les merveilles ;

Et vos Français inquiets, incertains

De votre sort, vivent dans la détresse.

J’ai rassemblé dans le prochain vallon

Tous mes parents, et leur zèle s’empresse

À décorer un royal pavillon

Qui vous attend ; et par leurs soins on dresse

Tout à l’entour des tentes à foison,

Où tous vos gens comme dans leur maison

Répareront leurs fatigues passées.

Renaud se lève, et s’adressant au roi :

Gardons-nous bien, dit-il, d’ajouter foi

À ce pervers qui ne vise en pensée

Qu’à te voir mort, et nous tous avec toi.

Roland alors, la mine renfrognée :

Eh ! depuis quand es-tu donc si courtois,

Si généreux ? dit-il au Mayençois.

Tant de dépense est-elle sans mystère ?

Non, ce n’est pas ma foi de l’eau bien claire,

Et quelque piège est caché là-dessous.

J’aimerais fort pour te guérir du rhume

À te frotter le nez sur une enclume.

Charles, qui fut toujours sensible et doux,

Dit à Roland et Renaud : Entre nous,

Mes beaux-cousins, si les gens de Mayence

Sont devenus braves et francs guerriers,

Faudra-t-il donc qu’à l’aspect de leur lance

Le grand Roland perde son assurance ?

Puis, se tournant au sire de Pontiers :

J’irai, dit-il, ce soir à vos quartiers,

Mais gardez-vous de dépense trop grande

À mon sujet. Aussitôt il demande

À l’un, à l’autre, en leurs divers métiers

L’économie, et même aux cuisiniers.

Que Ganelon goûte en sa vilaine âme

Le prompt succès de sa manœuvre infâme ;

Moi je m’envole, et veux aller partout

Chercher Despine, en pleurs je ne sais où,

Sous la puissance et dans les fers d’Ulasse.

Pardonnez-moi d’avoir quitté la place

Si brusquement ; mais la crise où je vois

Mon bon roi Charles anéantit ma voix :

Mon cœur se brise et ma veine se glace.

Permettez donc que loin d’un tel objet,

Pour quelque temps je change de sujet.

[***]

Les deux garçons chacun avec sa mie

Après le bal furent se mettre au lit ;

Puis font dessein de s’en aller sans bruit

Revoir la France et quitter Cafrerie.

Dès le matin ils vont pour arrêter

Des nefs au port ; la ville est avertie

De leur projet, les presse de rester,

Et par amour veut les violenter.

Mais leurs parents et Charles en décadence

Ne souffrent pas une plus longue absence.

Lirine accourt, et serre tendrement

Les deux beautés, qui toutes deux répondent

Avec tendresse à cet embrassement.

Leurs cris, leurs pleurs, leurs sanglots se confondent

Elles voudraient se parler toutes trois,

Et les sanglots étouffent les trois voix.

Lirine enfin représente aux deux belles,

Qu’à son égard elles seraient cruelles

De la laisser toute seule en ce lieu

D’où Richardet est parti depuis peu

Courant à force au royaume d’Ulasse.

Que devenir dans ce mortel ennui,

Seule en ces lieux, sans secours, sans appui ?

Autant vaudrait la tuer sur la place.

S’il vous plaisait de venir avec nous,

Dit Rinaldin, vous nous charmeriez tous,

Mais vous avez certes l’âme trop belle

Pour exiger que nous perdions l’honneur.

Nous avons pu jusqu’ici par bonheur,

Au bien d’autrui consacrant notre zèle,

Nous signaler en pénibles combats ;

Et dans la France on ne nous connaît pas !

Quand nos parents flétris par la vieillesse,

Comme leur roi, n’ont plus que cheveux blancs

Sous leur cimier, et combattent sans cesse :

Les assister à leurs derniers moments,

Et soutenir leurs efforts défaillants

Par les efforts d’une verte jeunesse,

N’est-ce donc pas le devoir qui nous presse ?

Les droits de Dieu, les droits de nos parents,

Obligent-ils moins que la politesse ?

Sur ce propos ils se mettent en mer

Sur leur esquif, qui part comme un éclair.

Lirine alors songe à sa propre affaire,

Et veut aller au Monomotapa,

Se déguisant pour cacher le mystère

Aux Cobonnois, qui diraient : Qui va là ?

Tout aussitôt, comme elle sait bien faire,

Ce n’est plus elle ; on voit un cavalier.

Elle se tient tout le jour à quartier

Pour ne donner de soupçon à personne ;

Puis, quand le soir la fille de Latone

Vient argenter l’univers, elle part

Sur un cheval ailé, qui s’abandonne

À tout son vol, et la mène à Richard

Avant le jour. Ce n’était pas trop tard.

Et savez-vous pourquoi la jeune fille

Vole si bien ? C’est un effet de l’art

Que lui transmit la magicienne Orille,

Dont la belle a dès l’enfance hérité.

Le bois magique a perdu sa puissance ;

Mais le savoir à Lirine est resté,

Et ses effets passent toute croyance.

En attendant le point du jour nouveau,

Les airs avaient une teinte encor brune ;

Lirine au pied des grands monts de la Lune

S’arrête alors et descend de l’oiseau.

Elle regarde, et voit avec surprise

Un cavalier bien monté : c’est Richard,

Qu’elle connaît d’abord à sa devise

Et son cheval. Puis usant de son art

Elle reprend sa figure, et l’appelle

En le nommant. Richard se sent ému,

Ne sachant pas d’où l’appel est venu,

Et soupçonnant quelque embûche nouvelle,

Droit à la voix il marche cependant,

De tous côtés avec soin regardant

À la faveur de l’aube qui se montre.

Il voit Lirine ; il court à sa rencontre.

Est-ce donc vous, dit-il en l’abordant,

Est-ce bien vous, chère et fidelle amie ?

Vous m’allez voir finir ma triste vie

Dans les horreurs du plus cruel tourment,

Si pour jamais Despine m’est ravie.

Il est trop vrai, je la perds sans retour.

Sur le sommet de ces montagnes nues

Est un donjon s’élevant jusqu’aux nues,

Si ce n’est plus ; et cent monstres autour

Y font la garde en tout temps, nuit et jour.

Là sans secours Despine abandonnée

Demeurera, jusqu’à ce que la mort

Vienne abréger sa triste destinée ;

Ou que sa main, pour aggraver mon sort,

Au fier Ulasse en hymen soit donnée.

Plus que jamais le tyran attaché

À l’y forcer, tient un garde auprès d’elle :

Vieux négromant, là tout exprès niché,

Qui nuit et jour a les yeux sur la belle.

Du vieux sorcier j’ai fort peu de souci :

Vous savez bien qu’avec ce cheval-ci

Je ne crains pas une pareille engeance ;

Mais le donjon est d’un autre acabit :

Ce ne sont pas murs de vaine apparence :

Ce sont gros murs, vrais murs sans contredit ;

Et tout pouvoir, toute vertu magique,

Sont sans effet contre telle fabrique.

Je ne vois là fenêtre ni pertuis ;

Rien pour entrer ne m’offre aucune place.

Voilà trois jours avec autant de nuits

Que je soupire au pied de cette masse :

Ne soutenant de si mortels ennuis,

Que par l’espoir qui vient me luire encore

D’avoir enfin l’accès de ce grand puits.

Mais par quel bout m’y prendre ? je l’ignore.

Le négromant, qui sait que tout autour

De ce donjon, je rode nuit et jour,

M’a détaché l’infernale canaille

Pour m’effrayer ; mais, le divin acier

De mon armure et mon brave coursier

Me défendant, il n’a rien fait qui vaille.

Neige, tonnerre et tourbillons de feu,

N’ont jamais pu m’éloigner de ce lieu,

Mais à quoi bon ? Tout beau ! reprit Lirine ;

Ne nous tenons pas si tôt pour battus,

Cherchons ici quelque case voisine.

Console-toi, rappelle tes vertus :

Attends demain ; et dans la matinée

Tu reverras, crois-moi, ta bien-aimée :

Tu la verras, pour ne pas dire plus.

Comme une fleur par le hâle flétrie

S’épanouit sous une douce pluie ;

Tel Richardet passe dans ce moment

Du désespoir à la douce espérance.

De la montagne aussitôt s’éloignant,

Il suit Lirine avec pleine assurance ;

Et tous les deux s’arrêtent de grand cœur

Sous l’humble toit d’un honnête pasteur.

Là vient Maugis, qui tant qu’il peut travaille

Pour son cousin, et ne fait rien qui vaille,

Tarabustant tous ses démons en vain.

Dans le donjon qui n’a point de fenêtre

Il s’était bien introduit le matin

Adroitement en forme de serin.

Le négromant sut trop bien le connaître,

Voulut le prendre, et le manqua de peu,

Pour le plumer et le cuire à son feu.

Il échappa, mais non pas sans dommage :

Il y perdit sa queue, et le plumage

Des environs. Maugis se souviendra

Pendant longtemps de sa triste coupure,

Quand à la forme humaine il reviendra.

D’abord qu’il eut conté son aventure,

Lirine dit : Demain, s’il plaît à Dieu,

Dès le matin nous verrons ce beau lieu,

Richard et moi. Ma foi prenez-y garde,

Reprit Maugis : si le vieux vous regarde,

Vous êtes pris, le sorcier est bien fin.

La fée alors : Je lui ferai le crin

Si près, si près, et par un tel chemin

Le mènerai, qu’il verra ses prestiges

Mis à néant : je sais faire prodiges.

Sur ce propos ils vont tous trois s’asseoir

Près du foyer, et là, vaille que vaille,

Soupent de fruits avec de vieux pain noir.

Et puis chacun sur la mousse et la paille

S’en va dormir, tandis qu’au pré voisin

Le beau coursier va humer la rosée

Pour son repas, si l’on croit Garbolin.

À dire vrai ce n’est pas chose aisée ;

Et quant à moi, je n’entends pas trop bien

Comme un cheval peut se nourrir de rien.

Richard s’éveille une heure avant l’aurore,

Se lève en hâte, et secoue avec soin

Sur ses habits, et mousse et paille et foin.

Autant en fait Lirine, et plus encore.

De sa cassette elle tire d’abord

Certain réchaud, qui porte un vase d’or,

Si bien sculpté que c’est une merveille.

Elle portait une liqueur vermeille

Dans un flacon qu’elle ouvrit promptement.

Elle en versa deux gouttes seulement

Sur le plat d’or, et la liqueur bouillonne

À gros bouillons jusqu’au soleil levant.

À haute voix alors elle fredonne

De certains mots que personne n’entend,

Et puis des pieds, des mains va s’agitant

Avec tel bruit, qu’à l’entour on frissonne.

Quand le soleil parut dans son éclat,

La fée ôta du feu le riche plat

De son réchaud ; et puis de place en place

Elle courut autour de Richardet

Qui perd les sens, tant il est stupéfait.

Puis, l’aspergeant de cette eau sur la face,

Richard n’est plus qu’un gentil oiselet ;

Elle, un faucon qui lui donne la chasse.

Le faucon plane accroché sur le dos

De l’oiselet captif sous ses ergots ;

Puis sur la tour il vient tout droit s’abattre.

L’oiseau ne fait que crier, se débattre,

Et semble dire en douloureux accents :

Ah ! qui pourra venir ici, combattre

Pour m’arracher à ces ongles perçants ?

Despine accourt ; et le vieux avec elle

Tire l’oiseau de la serre cruelle.

Despine est tendre ; elle aime à caresser

Le rossignol, qui lui rend la pareille

Autant qu’il peut : lui becquetant l’oreille,

Le cou, la lèvre, et puis s’allant placer

Parmi ses blonds cheveux, d’où sans cesser

Il fait entendre une douce harmonie.

Émerveillé de cette mélodie,

Le négromant passé maître en son art

Rêve en lui-même, et reconnaît Richard.

Il prend l’oiseau dans les mains de Despine,

Et s’en allait l’étouffer sans égard ;

Mais le faucon qui de loin l’examine,

Se précipite, et lui sautant aux yeux

En fait deux trous, en les crevant tous deux.

Le négromant aveuglé s’humilie,

Demande grâce et tremble pour sa vie.

La fée alors reprend ses premiers traits,

Et rend les siens à Richard, qui se pâme

Et meurt de joie en revoyant sa dame :

Ou s’il n’en meurt, il en était bien près.

Laissons-les là. Le bon Charles est en crise

Près du vallon où l’attend la traîtrise :

Allons le voir ; nous reviendrons après.

[***]

La charité de Dieu, toujours féconde

En ses bienfaits, même ailleurs qu’en ce monde,

Voulait purger de tous mauvais levains

Le bon monarque et ses deux beaux-cousins ;

Ne souffrant pas qu’entraînés dans l’abîme,

De Lucifer ils fussent la victime.

Dieu dirigea leur route tellement,

Que les Français trouvèrent à Bayonne

Le jubilé, que le saint père donne

À tout pécheur qui n’est pas mécréant.

Sincère aveu de tout dérèglement,

Vrai repentir et quelque pénitence,

Donnent le droit à la pleine indulgence.

Charles, qui sait combien a d’influence

Sur les petits la conduite des grands,

À ses vassaux voulut prêcher d’exemple.

La larme à l’œil prosterné dans le temple,

Il se confesse ; et Renaud qui le suit,

Renaud couvert d’amoureuses souillures,

Mit au détail de tant d’œuvres impures

Depuis midi presque jusqu’à la nuit.

Le bon Roland fait le bien à sa guise,

Et fait grand bien : mais non pas dans l’église.

Il prie, il prêche, il instruit en tout lieu,

Chantant à tous les louanges de Dieu.

Dans la ferveur qui brille sur sa face,

Les yeux, dit-on, toujours fixés au ciel,

Le saint transport de son âme était tel

Qu’il s’éleva dans l’air plus d’une brasse.

À cet aspect les soldats attendris

S’en vont chercher moines bruns, moines gris,

Ou blancs ou noirs : chacun pour se défaire

De son paquet, et montrant à son air

Un cœur touché de repentir sincère.

En ce moment le ciel paraît plus clair ;

Charles se sent, comme aussi son armée,

Le cœur joyeux plus qu’à l’accoutumée.

Toute la nuit, on reste à la cité

Dévotement, sages comme novices,

Le cierge en main, gagnant le jubilé.

Même Renaud lisait les exercices

De saint Ignace. Ô divine bonté !

Toi seule peux extirper tous nos vices ;

Toi seule peux amender le méchant,

Le rendant bon d’abord qu’il se repent !

Le Mayençois, ce Ganelon si traître,

Plus que jamais s’efforçant de paraître

Ce qu’il n’est pas, marmottait le Pater

La tête basse ; et puis le dos à l’air,

Le scélérat à grand bruit se flagelle,

Priant le Christ avec ferveur nouvelle

De le laver à fond de tout forfait.

Mais, tout contrit qu’il est, Renaud s’avance

À Ganelon, disant : Quitte ton fouet ;

Tu m’as tout l’air d’un dévot contrefait :

Dieu n’aime pas la fausse pénitence.

Roland reprit : Mon beau-cousin, crois-moi,

Laisse-le faire. Est-il de bonne foi ?

Certes il fait œuvre bien salutaire ;

Est-ce grimace, et n’est-il pas sincère ?

Il s’en punit comme ferait la loi.

À mon avis, c’est chose injuste et dure

De voir en mal ce qui se montre en bien :

Je ne le puis, et telle est ma nature.

Ton sang est doux, dit Renaud, mais le mien

Est d’autre sorte ; et je crains ce vaurien

Le crucifix en main, le nez à terre,

Priant la Vierge, et jouant le chrétien,

Bien plus qu’armé de lance et cimeterre.

Je n’entends pas médire ainsi de lui ;

J’ai fait ici mon bon jour aujourd’hui,

Mais qui ne sait que la gent mayençoise

Est une race infidelle et sournoise ?

Que Ganelon en est le plus mauvais ?

Et tu nous veux conduire à ses filets.

Parlons à Charles ; obtenons qu’il se doute

De quelque piège, et prenne une autre route.

Roland repart : Eh ! que peut Ganelon ?

Qu’en peut-on craindre ? embûche ou trahison ?

Pour moi je ris de tout son savoir-faire.

Que contre nous, contre l’armée entière

Et contre Charles il invoque l’enfer :

Il n’y fera que de l’eau toute claire,

Et tombera bientôt sous notre fer.

Ainsi chacun à sa mode raisonne.

Le Mayençois tout au mieux les entend,

Sans dire mot, et tant et tant s’en donne

Avec son fouet, qu’il se met tout en sang.

Charles qui croit la pénitence bonne,

Tout attendri l’embrasse, et lui défend

De s’acharner à ce saint châtiment.

Renaud reprend la parole, et dit : Sire,

Vous me croirez peut-être trop méchant

Au prime abord, et blâmerez mon dire ;

Mais je vous vois dans un péril trop grand.

C’est votre mort que cherche ce perfide ;

Ami de bouche, et de cœur homicide ;

À qui siérait d’avoir entre les bras

Au lieu du Christ l’image d’un Judas,

Il vous conduit par fines impostures

À quelque endroit où force ni vertu

Ne pourront rien. Nous avons trop connu

Son cœur pervers en maintes aventures :

Croirons-nous donc, seigneur, que le vaurien

Devient ici pour nous un ami tendre ?

Je ne crains point la mort, je ne crains rien

Que de mourir sans pouvoir me défendre.

Charles répond d’un air doux et serein :

Ne sais-tu pas, Renaud mon cher cousin,

Que le soupçon est tantôt médecine,

Tantôt poison ? Croire que le pécheur

Ne change pas, quand même de bon cœur

Il se repent, c’est mauvaise doctrine.

À ce sujet Dieu pense comme moi :

Malheur à nous s’il jugeait comme toi !

Ganelon vient ; il sanglotte, il soupire

Aux pieds de Charle, et lui dit : Noble sire,

Ne tardez pas, vengez-vous d’un félon

Qui vous a fait vilaine trahison.

Arbre gâté demande qu’on l’étête :

Prenez la hache, et tranchez une tête

Qui si souvent couva dans son cerveau

Le noir désir de vous voir au tombeau.

Accordez-lui, seigneur, ce qu’il demande,

Reprit Renaud, et ne différez pas :

Il ne faut pas que Ganelon attende

Cette faveur d’un si juste trépas :

Scions-le en deux sur le champ pour conclure.

Charles se tait, mécontent du propos,

Fait relever Ganelon ; et l’assure

Qu’au jour suivant il marche à Roncevaux,

On va souper alors, puis on se couche :

Non pas Renaud ; c’est une fine mouche,

Un vieux renard ; il est tout en émoi,

Voyant l’eau trouble à l’entour de son roi.

De grand matin il part sans dire gare,

Puis tout le jour aux bois de la Navarre

Se tient caché sous des buissons épais.

De Roncevaux il était déjà près ;

Des Mayençois il voit déjà les tentes,

Et les vilains avec mines contentes

Allant s’ébattre à l’entour des forêts.

Il songe alors qu’il faut qu’il se déguise

Pour s’introduire en trompant tous les yeux

Et que le soir il assomme un d’entr’eux

Dont il prendra l’habit et la devise.

Aussitôt fait que dit. Un faux chrétien

Vient à passer ; Renaud lui fend la tête

Jusqu’au menton, et par droit de conquête

Prend son pourpoint, qui l’habille si bien

Qu’on jurerait que c’est vraiment le sien.

Il entre au camp sous cette mascarade,

Et là chacun le croit un camarade.

De l’un à l’autre il s’en va maudissant

Son cousin Charles, et dit en toute lettre :

Je vais donc voir périr ce gros gourmand !

Dans nos filets lui-même il se vient mettre,

Nous amenant son paladin Roland,

Ce fier louchard, et Renaud l’insolent

Qui tant de fois nous ont mis en détresse.

Mais il a beau faire et dire ; il n’apprend

Rien de précis sur ce qui l’intéresse.

Il voit partout assurance, allégresse :

Même on lui dit que sans faute on s’attend

À voir périr Charles avec sa noblesse ;

Mais voilà tout. Le quand et le comment,

On n’en sait rien dans cette populace :

À peu de gens Ganelon l’avait dit.

Ce ne sont pas choses d’un acabit

À s’en aller les crier sur la place.

Renaud chagrin quitte l’infâme race

Des Mayençois, et va chercher son roi

Qui ne lui veut jamais ajouter foi.

Il le trouva près du vallon perfide,

Et se planta devant son palefroi.

En lui criant : Ah sire ! tournez bride.

Ce Roncevaux, repaire des vauriens.

Pour vous, pour nous, n’est plus qu’un cimetière,

Et croyez-moi, je vous conte l’affaire

Tout comme elle est ; c’est d’eux que je la tiens.

Je les ai vus, j’ai vu leur joie impie,

Et leur espoir de vous ôter la vie

Dans ce vallon. Le fait est évident :

Nous périrons, mais j’ignore comment.

Renaud se tait alors. L’armée entière

Frémit d’horreur ensemble et de colère.

Charles est pensif ; puis, s’adressant soudain

À Ganelon, il dit d’un ton sévère :

Quand le soupçon éclate à la légère,

C’est un fantôme, une ombre, un songe vain.

Mais pose-t-il sur fondement solide ?

N’y pas veiller c’est l’œuvre d’un stupide.

Défends-toi donc du dire de Renaud ;

Et si le tien te laissait en défaut,

Tu peux compter sur le juste salaire

De ton forfait. Mais si, comme j’espère,

Tu réussis, Renaud me verra prêt

À le punir, tout mon cousin qu’il est.

Il nous soutient, fixant sur toi la vue,

Que le complot est public dans ton camp,

Où, pour se mettre à l’œuvre, l’on attend

À Roncevaux l’heure de ma venue,

Sans redouter, dit-il, aucunement

Notre valeur en tout lieu si connue.

Réponds, réponds ; le fait est important.

Lors Ganelon sans changer de visage,

Baissant les yeux et croisant les deux bras :

Sire, dit-il, je rirais d’un tracas

Extravagant, s’il ne faisait outrage

À ma candeur, ma foi, ma loyauté.

En cas pareil le plus léger nuage,

Une ombre, un fil, un rien, tout est compté.

Renaud vous dit que sous toutes mes tentes

On s’entretient de choses effrayantes,

De trahison, de forfait concerté,

Et que la voix publique y rend notoire

Contre vos jours la traîne la plus noire.

Un attentat qui menace des rois,

Est, comme on sait, tramé dans le silence.

Comment Renaud en a-t-il connaissance

Par le rapport de mille et mille voix ?

Vous le savez, seigneur : quand la parole

A pris l’essor, c’est la flèche qui vole

Delà les mers et les monts et les bois,

Sans s’arrêter ; et l’on veut que muette

Autour de Charles, aujourd’hui l’indiscrète

Dans mes quartiers se renferme par choix !

Renaud vous trompe ; ou bien les Mayençois,

À mon insu, seigneur, en mon absence,

Auront conçu ce projet odieux.

Mais à mes yeux c’est pure extravagance,

Et le bon sens n’en jugera pas mieux.

N’a-t-on donc pas, sire, devant les yeux

Votre puissance et vos exploits fameux ?

Le grand baron d’Anglant, puis-je le taire ?

Et toi, Renaud, toi vrai foudre de guerre,

Vaillant héros tous les deux, qui toujours

Escortez Charles et veillez sur ses jours ?

Ce fier Renaud aime à chercher querelle,

Et vous savez comme il hait ma maison :

Peut-être même eut-il jadis raison ;

Mais moi, seigneur, mes gens, ma parentèle,

Nous sommes tous changés. Mais je vois bien

Que votre cœur, tout bon qu’il est, s’attache

Au souvenir de mon délit ancien,

Et me soupçonne ici de quelque tache :

Eh bien ! seigneur, que tous mes Mayençois,

Nus, désarmés, sans chevaux, sans défense,

Aillent errer loin de votre présence

Comme troupeaux égarés dans les bois.

Mais le soupçon profite et s’alimente

De tous objets ; et peut-être, seigneur,

Qu’en ce moment de trouble et d’épouvante,

D’un noir poison vous présageant l’horreur,

De tels forfaits consignés dans l’histoire

Vous rappelez la funeste mémoire :

Ne mangez rien, sire, ne buvez rien

Sans qu’avant vous j’en fasse les épreuves.

Après cela, si Renaud vous soutient

Que du complot on a de sûres preuves,

Prenez, prenez entre mes Mayençois

Nombre de gens, seigneur, à votre choix ;

Entourez-les de flâme et de fumée ;

Et si l’un d’eux fait entendre sa voix

Pour m’accuser, qu’aussitôt votre armée

Sous votre fer voye couler mon sang :

Rassurez-vous, seigneur, en le versant,

Toi, Pinabel, va dire à mes gendarmes

De s’éloigner sans chevaux et sans armes ;

Tandis qu’ici j’invoquerai les cieux,

Leur adressant ma prière et mes vœux.

Si contre Charles et les siens je recèle

Au fond du cœur quelque trame infidèle,

Je veux, j’attends que la foudre des dieux

Tombe sur moi, me consume à leurs yeux.

À ce discours Renaud se déconcerte,

Perd patience, et crie : Alerte ! alerte !

Vous laissez-vous tromper par ce vaurien ?

Le scélérat ne veut que votre perte,

Le fait est sûr. Charles répond : Eh bien !

Que cela soit ; pouvons-nous craindre rien,

Quand de ces lieux tout Mayençois déserte ?

Le pauvre prince avait toute raison,

Ne sachant pas la terrible puissance

De cette poudre, ouvrage du démon

Dont un hermite eut par lui connaissance,

Et qu’il a mise aux mains de Ganelon.

Hélas ! avant de voir réduire en cendre

Ce bon vieillard victime d’un félon,

Cherchons quelqu’un, sinon pour le défendre,

Pour le venger du moins ; et sans attendre,

Je vois déjà Rolandin, Rinaldin,

Qui nonobstant la longueur du chemin,

À ce beau port de Bordeaux vont descendre :

Port que nature a tourné de sa main

En forme d’arc posé sur le terrain,

Et dont la corde est, dit-on, la Garonne

Qui dans la mer s’en va trouver sa fin.

Les deux cousins partent le lendemain,

Quittent Bordeaux et s’en vont à Bayonne :

C’était leur but ; et dès qu’ils l’ont atteint,

La joie éclate en toute leur personne :

Même une mère avec moins de transport

Retrouverait un fils qu’elle a cru mort.

Les deux beautés qui suivent la fortune

De leurs époux, jouissent du bon temps.

Laissons chacun rire avec sa chacune ;

Je ne sais pas s’ils riront trop longtemps.

Allons ailleurs ; non à cette vallée

De Roncevaux qui m’attriste à la mort ;

Cherchons au loin quelque heureuse contrée.

Nous pourrons bien la trouver : mais d’abord

Souffrez, messieurs, qu’ici je me repose :

Car je m’enroue, et j’ai besoin de pause.

CHANT XXV.

Le vieux gardien retrouve des yeux grâce à la magie de Lirine et se rallie. Mais le seul contact avec l’extérieur est l’hippogriffe que la sorcière Armodie, cousine d’Ulasse, utilise comme courrier. Lirine capture la bête et, montant dessus, ils s’échappent. Armodie, se devinant trahie, court au bord de la mer appeler à son aide tous les monstres de l’enfer qui, par peur de Richard, refusent. De dépit, Armodie se tue. Ulasse et ses innombrables armées cherchent à reprendre Despine et Richard se précipite contre Ulasse.

Charles, malgré l’opposition des Paladins et de l’armée entière, se met à table à Roncevaux. Ganelon s’éclipse, allume la mèche. Tout saute. Tout meurt. Rinaldin et Rolandin apprennent l’attentat, accourent, ramassent ce qui reste de l’armée et massacrent les Mayençais.

 

Lorsque par jeu, par simple badinage,

Un beau matin j’entrepris cet ouvrage

Que les neuf Sœurs qui m’ont prêté la main

Ont par bonté mis si près de sa fin,

Si j’avais eu le bien de vous connaître,

Vous que j’honore autant et plus peut-être

Qu’aucune reine, illustre Altieri,

D’un autre style il eût été nourri.

J’aurais laissé Richardet et Despine

Dans le néant, et vous auriez été

Le seul objet que ma Muse eût chanté.

Je sens qu’alors l’éclat de l’héroïne

D’un feu nouveau m’eût enflammé soudain ;

Et le sujet élevant ma pensée,

On aurait vu voler ma renommée

Des bords de l’Inde au rivage africain.

Mais vous avez trop sublime existence,

Par la vertu comme par la naissance,

Par tous les dons, enfin, que quelquefois

Dieu départit à des âmes de choix :

Échantillons de l’éclat ineffable

Qui l’environne aux célestes lambris.

Et moi que suis-je ? Un pauvre misérable :

On sait à peine au monde si je vis.

Pouvais-je donc avoir assez d’audace

Pour contempler votre éclat sans pareil,

Plus pur cent fois que celui du soleil ?

Mais puisqu’enfin la fortune me place

Près du foyer dont les brillants rayons,

De mon esprit viennent fondre la glace,

Je ne dis pas qu’un beau jour je ne fasse

Votre portrait avec dignes crayons.

J’y montrerai le cortège des grâces

Et des vertus, accompagnant vos traces ;

J’y montrerai l’innocence, la foi,

Et la raison qui règle leur emploi :

On les verra sous les modestes voiles

De votre front, comme on voit les étoiles

Sous le rideau d’un nuage léger

Qui ne les peut tout-à-fait ombrager :

J’exprimerai l’attrayante manière

Dont à coup sûr vous charmez les esprits ;

Et je dirai par qui, par quelle mère

Tant de trésors vous ont été transmis.

Ah ! que Phébus rende mes chants sublimes

En m’animant d’un feu digne de vous

Comme de lui ! vous vivrez dans mes rimes

Après la mort, et vous et votre époux.

C’en est assez, reprenons notre histoire :

Le los d’autrui le plus pur, le plus clair,

S’éclipserait auprès de votre gloire.

Voyez un fleuve : il va perdre à la mer

Avec ses eaux son nom et sa mémoire.

Ainsi mon chant, s’il vous a pour objet,

Dans le néant met tout autre sujet.

[***]

Le vieux geôlier de Despine la belle

Était aveugle, et le bon Richardet

Avait repris sa forme naturelle ;

Lirine aussi : leur bonheur est complet,

Mais le bonheur n’est guère de durée :

On leur apprend que la tour est murée,

Et qu’on n’en peut sortir de nulle part.

Ah ! plût à Dieu, dit l’affligé vieillard,

Que de ces lieux une fuite soudaine,

De mon délit pût me sauver la peine !

J’y périrai sans forme de procès :

Je ne saurais m’en échapper jamais ;

Ni vous non plus, pour qui c’est une fête

D’avoir tiré mes yeux hors de ma tête.

Point d’escalier ici ni de cordeau

Pour nous couler à terre ou pour descendre.

Nos aliments, notre vin et notre eau

Nous sont portés ici par un oiseau

Qui vient d’Égypte, et qu’il nous faut attendre.

Au point du jour une fée a le soin

D’ouvrir sa cage, et pour notre besoin

Il prend l’essor à la voix d’Armodie.

L’oiseau courier m’apporte de sa part

Ordres écrits, documents de magie,

Que je lui dois accuser sans retard.

Mais comment faire aujourd’hui, je vous prie ?

Sans mon reçu l’oiseau retournera

Chez sa maîtresse. Elle soupçonnera

Quelque grabuge : elle est fine et rusée ;

Elle saura démêler la fusée

Par son grand art, et sur le champ viendra

Nous mettre à mort. Elle est proche parente

Du prince Ulasse, et paraît si puissante,

Que son pouvoir au pays africain

Se fait, dit-on, respecter par Jupin.

Elle chérit à l’excès son cousin,

Et jour et nuit travaille, se tourmente

Pour opérer que Despine inconstante

Fasse l’oubli de sa première ardeur,

La change même en haine dans son cœur.

Je fus jadis élève de la fée,

Et j’en appris des secrets merveilleux.

Hélas ! que puis-je à présent faire d’eux ?

Je vins ici par l’air ; une nuée

Guidait mon vol. Je vins être gardien

De cette belle ; et pour qu’un si grand bien

Ne pût jamais échapper à ma vue,

Je fus doué de puissance absolue.

Comme il parlait, le soleil s’obscurcit ;

Et l’on entend résonner à grand bruit

Le battement des deux énormes ailes

Du gros oiseau. Le vieillard tremble, et dit :

Nous périrons demain avant la nuit,

Et par des morts honteuses ou cruelles.

Lirine veut observer l’animal

Fendant les airs, et croit voir un cheval.

Tous les tuyaux des plumes de son aile,

Jusqu’au milieu, sans mentir semblaient faits

Pour tenir lieu de ces grossiers étais

Dont on soutient la vigne qui chancelle :

Ses longs ergots valaient au moins autant

Que des poignards : sa tête était de forme

À faire peur : son bec était énorme,

Sa queue aussi ; le reste à l’avenant.

Lirine voit qu’au gros bec de la bête

Par un grand trou s’attache un anneau d’or ;

Et tout de suite elle se met en tête

Qu’il peut servir à lui sauver la mort.

Tout le pouvoir et tout l’art de la belle

Sont à néant : il faut se passer d’eux ;

Et sans regret coupant ses beaux cheveux,

Elle les tord en guise de ficelle ;

Puis elle tourne autour du grand oiseau,

Pour enfiler sa corde dans l’anneau ;

Puis de la main le flatte, le caresse,

L’œil bien fixé sur la griffe traîtresse

Et sur le bec. Mais l’animal s’enfuit.

La belle a beau crier. Petit ! petit !

Il fuit toujours et ne veut pas l’entendre.

L’aveugle est là, qui ne pouvant comprendre

Ce qu’elle fait, croit qu’elle cherche à prendre,

Pour s’amuser, le magique papier

Dont la sorcière a chargé son courier.

Ce n’est qu’à moi, dit-il, qu’il peut le rendre,

Ma chère enfant ; tel est l’ordre qu’il a :

N’y songez plus. Lirine sur cela :

Dans cet anneau que son bec laisse pendre,

J’enfilerai le cordon que voilà.

Le vieux repart : Cet enfilage-là

D’un coup de bec pourra-t-il vous défendre ?

Et des ergots ? Le fil y sert de peu.

Mon bon ami, dit-elle d’un air tendre,

Prends ma ficelle, enfile-la par jeu ;

Enfile-la, puis laisse faire à Dieu.

Au temps passé, cheveux de vierge pure

Étaient un sort, une amulette sûre

Pour asservir et baleine et dragon,

Et les mener comme on mène un mouton.

Lirine sait la chose, et se figure

Que gouvernant cet animal si fort,

Elle pourra sortir de sa clôture.

On tente tout pour éviter la mort.

Le vieux barguigne ; il trouve chose ardue

De seconder ce bizarre dessein.

À le gagner Lirine s’évertue,

Le caressant avec sa blanche main,

Et lui disant : Veux-tu pour le certain

Garder la vie et recouvrer la vue ?

Aide-moi donc ; nous sortirons enfin

De cette tour, et tu me verras prête

À replacer deux bons yeux dans ta tête.

À ce propos le pauvre vieux garçon,

Ragaillardi presque jusqu’au délire,

Droit à l’oiseau soudain se fait conduire.

Saisit l’anneau, l’enfile sans façon

De ce beau fil aussi sacré que blond.

L’oiseau se baisse, et presque le mordille ;

Mais, connaissant que c’est cheveux de fille,

Il se retient et se livre au cordon.

Lirine alors sur la vaste terrasse

Du grand donjon, s’en va le manégeant,

Tantôt assise et tantôt chevauchant.

Elle descend, pour mesurer l’espace

Qu’offre le dos du monstre obéissant ;

Et s’arrêtant à la sixième brasse,

Elle avertit son monde sur le champ.

Si vous avez, dit-elle, le courage

De voyager avec moi par les airs,

Nous pourrons fuir la mort et l’esclavage ;

Tous les chemins des cieux me sont ouverts :

Je conduirais le char de la grande Ourse ;

Je guiderais le soleil dans sa course :

L’art ni le cœur ne me manqueront pas,

Mais pressons-nous, et partons sans débats.

Je monterai, s’il vous plaît, la première,

Despine ensuite ; et d’un large ruban,

Pour la garder d’un étourdissement,

On aura soin de couvrir sa paupière.

Richard doit suivre ; et puis notre vieillard,

Pour lui sauver la mort ou la misère,

De la voiture aura le dernier quart.

Lirine dit, et saute sans retard

Sur son oiseau. Richardet ceint la tête

De son amante, et la met sur la bête

Près de Lirine à qui rien ne fait peur.

Il place enfin l’aveugle, et puis s’élance

Sur l’animal : priant Dieu de grand cœur

De préserver par sa toute-puissance,

De tout échec le troupeau voyageur.

De l’éperon Lirine fait usage,

Et se sert bien aussi du fil fatal

Qu’elle secoue au bec de l’animal.

Soudain l’oiseau s’anime, s’encourage,

Et battant l’air de son vaste plumage,

S’élève aux cieux avec rapidité.

Mais dans sa fougue il se sent arrêté :

Lirine veut qu’il plane sous les nues ;

Et le tenant les ailes étendues

Sans mouvement, l’abaisse à volonté.

Entre les bras de Richard, son amante

Tremblait de peur, et dans son épouvante

Une minute était pour elle un an.

On approchait de terre cependant :

On l’atteignit, et ce fut un délire

À s’en mourir ; on ne peut le décrire.

On descendit justement sur ce pré

Où de Richard la monture enchantée

Se promenait, prenait l’air à son gré.

Au vieux aveugle alors la jeune fée

Donne à tenir son griffon, et s’en va

À la cabane, où dans une cassette

Pleine d’objets sans pair, elle trouva

Deux fins saphirs en forme de noisette :

Elle les place avec art dans les creux

Laissés au front du vieillard y et prononce

Qu’ils serviront comme les meilleurs yeux.

Le vieux s’incline à cette douce annonce,

Remerciant Lirine mille fois.

Il faut ici, dit-elle, de la poix ;

Sans quoi vos yeux peut-être (et je le crois)

Un beau matin pourraient tomber à terre.

Sur quoi Maugis prend dans sa gibecière

Certain cérat juste pour le besoin.

Sa couleur est celle de la marasque ;

Et sa substance est tenace à tel point,

Que s’il collait au fort d’une bourrasque

Quelque navire aux parois d’un rocher,

Rien ne pourrait jamais l’en détacher.

Il en enduit les deux trous ; et Lirine

Y pose alors les deux magiques yeux,

Les deux saphirs, qui tiendront tout au mieux.

Ils sont vraiment de visière si fine,

Que le vieillard disait : Je vois là-haut

Une fourmi trottant sur la colline ;

Puis, sous l’ombrage, un serin ou serine

Qui proprement s’épluche au bord de l’eau

D’une fontaine ; et plus loin un levreau

Qui dort au gîte ; une mouche dorée

Est sur son front. Voyez ce qu’une fée

Sait opérer ! Les voyageurs sont là

Sans nul souci : se jugeant bien déjà

En sûreté ; tandis qu’Arimodie

Aux bords du Nil soupçonne, se défie,

Ne voyant pas revenir l’épervier,

Ce grand oiseau qui lui sert de courier,

Elle consulte, et voit dans sa magie

Pourquoi, comment elle perd son faucon.

Rage et fureur la privent de raison ;

Ses cheveux blancs qu’elle prend à poignée

Sont arrachés jusqu’au dernier flocon ;

Sa tête enfin n’est pas plus épargnée,

De toute part battant murs et cloison.

Tremblants, muets, les gens de sa maison

Ne peuvent pas comprendre la détresse

Et la fureur de leur vieille maîtresse.

Elle passa dans cet affreux transport

Tout un grand jour entier. Puis elle sort

Seule, muette et le regard farouche,

Avec les traits, la pâleur de la mort.

Le Nil est près ; elle y court, elle y touche

Par les chemins détournés ; et d’abord

Qu’elle l’atteint à sa septième bouche,

Sa voix terrible en ébranle le bord.

Elle appelait ces esprits invisibles

Qui vont errants sous les eaux, dans les airs ;

Elle évoquait ces substances nuisibles

Dont Dieu peupla l’abîme des enfers.

Elle se tait après ces cris horribles,

Baisse la tête, et roule de travers

Ses yeux hagards. Le ciel perd la lumière,

La mer se gonfle, et la nature entière

Rentre au chaos. L’orfraie et le hibou

Fendent les airs ; et l’affreuse harpie

S’y joint bientôt, venant je ne sais d’où :

On les entend grogner comme la truie

Qui dans la fange enfonce jusqu’au cou.

L’un sur un roc, l’autre sur une souche

Vient se poser ; l’autre comme une mouche

Va voltigeant tour à tour haut et bas.

Du fond des flots on voit venir par tas

Monstres divers, crocodile, baleine,

Et l’orque immense, ouvrant avec fracas

De noirs sillons sur la liquide plaine.

Près de la fée ils viennent se ranger :

Elle en jouit, et se sent soulager.

L’air s’épaissit sous l’amas de poussière

Que maint centaure élève jusqu’aux cieux

En piétinant autour de la sorcière.

Là sont le loup, le lion, la panthère,

Portant au dos reptiles venimeux

Au lieu de poil : enfin ce que la terre,

Au nord, au sud, a de monstres hideux,

En un clin-d’œil vient servir la mégère.

Esprits follets sont logés dans le corps

De ce bétail ; et ce sont les plus forts

De tout l’enfer, en maligne trouvaille.

La fée amasse un tas d’algue et de paille ;

Et là, l’œil louche et les crins hérissés,

Harangue ainsi la canaille infernale :

Vous que soumet ma baguette fatale,

Peuple d’enfer, j’ordonne, obéissez.

Défaites-moi d’un homme que j’abhorre :

Un homme seul. Il a mis à néant

Tous mes travaux. Que la mer le dévore !

Ou qu’en combat sous les coups d’un géant

Il reste mort ! ou qu’au gré de ma haine

Dans mes cachots prisonnier on l’enchaîne !

C’est Richardet : un français, un chrétien.

Il m’a ravi Despine, et le gardien

Qui sous ma loi la retenait en cage ;

Il m’a ravi mon oiseau de voyage ;

Et l’insolent, pour combler mon chagrin,

Se rit en paix d’Ulasse mon cousin

Qui répondait avec tant de tendresse

À mes efforts pour garder sa maîtresse.

Écoutez donc : je veux avoir Richard

Mort ou captif, et couper la racine

Du fol orgueil dont se nourrit Despine.

La fée alors se tait ; et d’un regard

Fier et hautain fixe son assemblée.

L’orque se lève, et déclare d’emblée

Qu’à la besogne ils reculeront tous :

Richard, dit-elle, est plus puissant que nous.

Eh ! qui de nous, ajoute une harpie,

S’irait frotter au fier cheval qu’il a ?

Il nous mettrait lui tout seul à quia.

Lors un centaure à haute voix s’écrie :

Ne comptez pas, madame Arimodie,

Que j’aille là pour revenir manchot

Ou sur un pied ; je ne suis pas si sot.

Sur ce propos chacun plia bagage ;

Et la sorcière écoutant son transport,

Va se roulant, se tortillant de rage,

Se met en sang, et va cherchant la mort

Sur un écueil qui domine la plage.

Arimodie y monte avec effort ;

Et là, coupant toute sa chevelure

Dont elle sait de reste la vertu,

Dans l’océan se jette à corps perdu.

Elle n’a plus l’amulette si sûre

De ce cheveu préservatif de mort

En tout péril : même quand une fée

Se trouverait en fournaise allumée.

Arimodie au ventre d’un requin

Perdit la vie ; et le même matin,

Maugis et Lirine, en eurent la nouvelle ;

Et cependant la route n’est pas belle :

On ne va pas vraiment par le jardin,

Des bords du Nil à ce mont de la Lune ;

Mais quand on n’est chargé de chair aucune

Non plus que d’os, on fait bien du chemin.

Percer les bois sans toucher le feuillage,

Percer les murs sans y faire de trou,

Voler sans aile, et faire au loin voyage

En un clin-d’œil, sans qu’on sache par où,

C’est des démons le talent et l’usage.

Le vieux portier, qui grâce à deux saphirs

Voit tout au mieux, donna quelques soupirs

Au triste sort de la fée Armodie,

Dont il reçut force dons en sa vie.

Et puis il dit : Je voudrais aller voir

Au bord du Nil ma maison ; et de suite

Chez Armodie ouvrir un sien tiroir

Où je prendrais certains secrets d’élite

Bons pour notre art. Ainsi donc, s’il vous plaît,

Je monterai sur l’oiseau toujours prêt

À nous servir. Et ne faites nul doute,

Mes chers amis, que par la même route

Je ne revienne incessamment ici.

Les deux beautés et Richard disent oui.

Soudain le vieux s’établit sur la bête

Qui prend l’essor ; et tandis qu’il s’apprête

À traverser l’univers sans retard,

Despine dit à l’amant qu’elle adore,

Et qui pour elle est plus épris encore :

Je te vois donc enfin, mon cher Richard !

Dès aujourd’hui que ne pouvons-nous être,

Moi toute à toi, comme toi tout à moi !

Elle se tait, rougit ; et son émoi

Par un éclat nouveau cherche à paraître

Dans ses beaux yeux. Richard demeure coi :

Contentement d’abord le pétrifie ;

Puis il renaît, et dit : Ô toi, ma vie !

Tous nos tourments n’ont pas encor pris fin ;

Mais j’entrevois notre bonheur prochain ;

Le ciel prend soin de nous, ma douce amie.

On voit souvent la neige et les frimats

Au mois d’avril affliger nos climats ;

Le laboureur n’en conçoit point de crainte,

Prévoyant bien qu’à ces tristes fraîcheurs

Vont succéder les zéphirs et les fleurs.

Nous ne pourrons sortir de cette enceinte

En sûreté, qu’après de fiers combats

Avec Ulasse et ses nombreux soldats.

Car à coup sûr il sait toute l’affaire

De point en point, par ce même lutin

Qui de l’Égypte est venu ce matin ;

Et sans faillir tout son monde est en armes.

Je ne saurais avoir pour moi d’alarmes ;

Mon bon cheval me sait bien préserver :

Mais je ne puis en croupe vous sauver ;

Il serait fou d’en avoir la pensée.

Ma confiance est dans l’aide des cieux.

Dieu voit nos cœurs ; il écoute mes vœux :

Prière juste est toujours exaucée,

La bonne fée et Maugis le sorcier

Vous garderont ; et moi sur mon coursier

Je resterai sans jamais en descendre.

Sot qui marchant en pays ennemi

N’est pas toujours tout prêt à se défendre.

Ainsi souvent un pilote endormi,

À son vaisseau laisse faire calotte

Sous l’ouragan qui soudain le ballotte.

En terre hostile il ne faut qu’un moment

Pour se trouver au beau milieu des armes,

Sans avoir vu d’avance aucuns gendarmes.

Ici, ma mort et votre enlèvement,

Voilà le but de toute la contrée,

Soyons en garde ; et pour parler d’amour,

Chère Despine, attendons le beau jour

Où nous pourrons marcher tête levée.

Il donne en garde à Lirine et Maugis

Sa tendre épouse ; et tous deux de sourire,

Lui répondant qu’ils sauront la conduire,

Et le suivront avec elle à Paris.

Il part, et dit : Que vos loyaux services

Soient guerdonnés[21] par les astres propices !

Surtout Despine étant entre vos mains

En sûreté : c’est mon tout, c’est ma vie.

Dieu prend pitié du labeur des humains,

Déjà la nuit, par son ordre avertie,

À pleines mains répandait les pavots ;

Et l’on voyait s’ouvrir le sein des flots

Aux fiers coursiers du char de la lumière.

Ainsi le ciel qui veille sur la terre,

Lui prodiguait le précieux trésor

Du doux repos, qui vaut bien mieux que l’or.

Ulasse alors qui sait au mieux l’affaire,

Avait posté maint et maint bataillon

Sur le qui-vive à l’entour du vallon.

Tous les recoins, les détours, les refuites,

Étaient farcis d’embuscades maudites ;

Et Richardet se trouve sur les bras,

En tête, à dos, un monde de soldats ;

Astres au ciel, arbustes sur la terre,

Sont moins nombreux. Ulasse entend la guerre :

Et connaissant où Despine et Richard

Sont retirés, il suit à la sourdine

Le procédé du sage campagnard

Qui, pour sauver ses fruits de la rapine,

Entremêlant épine avec épine,

Sait les couvrir d’un utile rempart.

Ulasse ainsi cerne de toute part

Les deux époux ; mais c’est pour leur ruine.

Pour prendre l’un et mettre l’autre à mort.

La nuit s’avance, et sa noire séquelle

Chasse le jour qui s’enfuit devant elle,

Et qui, pour prendre un plus rapide essor,

Semble doubler le ressort de son aile.

Les ennemis du vaillant paladin

Vont traversant rochers et précipices :

Ulasse est là, les place de sa main,

Et leur fait tout braver sous ses auspices.

Déjà l’Aurore est sur son trône d’or ;

Elle tressait avec ses doigts de roses

Ses beaux cheveux, et les paraît encor

De maintes fleurs sous ses traces écloses.

Un fin tissu d’argent et de coton

Couvre son sein : c’est un don de sa mère,

Quand elle mit cette fille si chère

Entre les bras du phrygien Titon.

Quand Richard voit s’élever la poussière

Sous le galop de deux mille coursiers,

Quand il distingue Ulasse et sa bannière,

Et le pays tout couvert de guerriers :

Le ciel te soit en aide, ma Despine,

Dit-il. Et vous cher Maugis, vous Lirine,

À mes périls mêlant un doux espoir,

Suppléez-moi ; que tout votre pouvoir

S’arme pour elle et défende sa vie.

Lirine alors par œuvre de magie

Élève un fort ceint dans tout son pourtour

De murs épais ; puis elle ouvre à l’entour

Fossés profonds, et d’une largeur telle

Que parmi nous, aucune citadelle

N’a les pareils. Un noir mélange y bout :

Liqueur d’enfer, qui s’enflamme, étincelle,

Comme la paille au grand soleil d’août.

Le merveilleux c’est que, contre l’usage,

La flamme au lieu de s’élever en l’air,

S’en va tout droit attaquer le visage

Des Africains, les chauffe au feu d’enfer,

La peur les prend ; les voilà tous en fuite :

Chevreuil qui sent le tigre à sa poursuite,

Pour s’échapper a le pied moins léger.

Ulasse est là qui les rappelle : il crie

Comme un perdu ; mais Richard qui survient

En toute hâte, au combat le défie :

Combat à mort. Lirine qui sait bien

Ce qu’il peut faire, arrête l’incendie.

Ulasse accourt avec joyeux maintien,

Certain qu’il est d’une illustre victoire,

Ou d’illustrer, s’il périt, sa mémoire.

Les deux guerriers promettent par serment

Que le vainqueur guerdonné dignement

Possédera Despine et sa couronne ;

Puis tous les deux s’en vont prendre du champ.

Ils vont partir au signal qu’on leur donne ;

Et moi je vais retrouver au plus tôt

Les beaux enfants de Roland et Renaud

Que j’ai laissés s’en allant à Bayonne.

[***]

Ils s’arrêtaient souvent pour faire voir

À leurs moitiés, ce riche et beau terroir.

Soudain on crie, on fait pleuvoir des pierres

Aux environs : passe-temps inhumain

De villageois, qui le long du chemin

Se délectaient en œuvres meurtrières.

Une matrone avait subi la mort,

Par ces brutaux sans pitié lapidée ;

Une donzelle attendait même sort,

Sur un vieux tronc par les cheveux liée.

Ils lui criaient, leurs cailloux à la main :

Fausse traîtresse ! avant qu’il soit demain,

De nos mâtins tu seras la pâture.

Le bras levé déjà la horde impure

Était au point d’achever le forfait ;

Mais Rinaldin s’élance comme un trait,

Et par plaisir descend de sa monture,

Criant bien haut : Elle n’a point méfait !

Et si quelqu’un ose lui faire injure

En effleurant seulement ses souliers,

Ce serait peu qu’il y perdit la vie ;

Mais je le vais dépecer par quartiers.

Plus de cailloux, messieurs, je vous en prie,

Et retournez d’où vous êtes venus.

À ce propos, que font les malotrus ?

Leur réponse est un déluge de pierres.

Mais sur l’acier qui couvre Rinaldin

Tous leurs cailloux se brisent comme verre.

Survint alors le vaillant Rolandin,

Qui s’escrimant de son fer redoutable,

En étendit quelques-uns sur le sable :

Le reste fuit ; tout disparut soudain.

De ses liens la fille dégagée

Par le doux soin de Corèze et d’Argée,

N’osait se croire échappée à la mort ;

Quand Rinaldin en gentille manière

Vient l’accoster, lui demandant d’abord

Pour quel délit on la fit prisonnière ;

Ou si plutôt elle a sans aucun tort,

Comme il le croit, son innocence entière.

À basse voix et le cœur palpitant :

Si vous voulez, seigneur, dit la fillette,

Faire après moi quelque pas plus avant,

Vous trouverez ma simple maisonnette.

Le site en est riant, et les vergers

Sont bien garnis. Là de tous mes dangers

Vous apprendrez une histoire complette :

Vous en saurez tout ce que vous voudrez ;

Et je m’attends que vous en pleurerez.

Partons : je suis pressé de vous entendre,

Dit Rinaldin. On part ; et sans attendre,

Au lieu préfix on arrive à l’instant.

Sur un coteau la maison bien bâtie

S’environnait d’un travail élégant :

Jardins, vergers, fontaines et prairie,

Rien n’y manquait. La noble compagnie

S’en émerveille, et trouve tout charmant.

À peine assis tous autour d’une table

Dans le casin, un secret mouvement

Les fait bâiller, et le sommeil les prend :

Sommeil pesant, sommeil qui les accable.

Au grand jamais marmotte ni liron

N’eut de torpeur qui lui fut comparable ;

C’était dormir de la bonne façon.

Deux jours entiers avec deux nuits entières,

Les quatre amants restent à sommeiller,

Sans qu’aucun bruit s’en vînt les réveiller.

Laissons-les là serrant bien les paupières ;

Et retournons à ce triste vallon

De Roncevaux, où Charles et ses bannières

S’en vont périr par noire trahison.

Mettant le pied sur le terrain perfide

Le bon cheval de Charles en grand effroi

Saute en arrière et résiste à la bride ;

Le grand Roland pâlit et s’intimide,

Le fier Renaud qui cède au même émoi

Se sent faiblir ; et la maudite engeance

Des Mayençois le trouvait sans défense :

Quand il s’écrie : Arrêtez-vous, mon roi !

Mais quand du sort l’irréfragable loi

Nous précipite à notre fin dernière,

Raison, conseil, prévoyance, prière,

Rien ne nous peut détourner du chemin.

Charles étonné voit son armée entière

Qui lui résiste et blâme son dessein ;

Il se courrouce, il montre un front sévère,

Et le tumulte est appaisé soudain.

Charles entre alors dans la tente royale,

Et dans le camp chacun se va loger.

On n’avait su que trop bien le ranger,

Selon le plan de la trame infernale.

Là se croyant en pleine sûreté,

On se désarme, on se va mettre à table ;

Et l’on y trouve un repas délectable,

Avec flacons de vieux vin velouté.

Charles dînait avec sa baronnie,

Et, quoique vieux, tenait bien sa partie,

Grugeant au mieux poulet, caille et lapin.

Bons petits pieds ! disait la bouche pleine

Le bon Roland à Renaud son cousin.

Quand Ganelon feint d’être en grande peine

D’une douleur poignante en sa bedaine ;

Et finement il quitte le festin.

Avant qu’il fût demi-heure passée

La mine joue, et Charles et ses barons,

Enveloppés de flamme et de fumée,

Volent en l’air avec leurs pavillons.

En même temps la race forcenée

Des Mayençois, attaque avec fureur

Les bataillons français que l’empereur

Avait laissés autour de la vallée.

[***]

Au triste son de l’infernal réchaud,

Les endormis s’éveillent en sursaut :

Un vieux paraît ; il est blanc comme neige ;

Et deux garçons ailés lui font cortège.

Le grand vieillard conte d’un air béat

Aux paladins, comme ses soins prospères

Les ont sauvés de l’horrible attentat

De Ganelon contre Charles et leurs pères.

Ne pleurez point, leur dit-il, mes enfants,

S’attendrissant de leurs larmes amères ;

Ne pleurez point. Vos illustres parents,

Exempts d’ennui, de péril, de souffrance,

Sont dans le sein du Dieu de bienfaisance.

Un jour sans nuit, sans brouillards ténébreux,

Un jour serein luit à jamais pour eux.

Divin vieillard, disent dans leur détresse

Les deux garçons, soupirant de tendresse,

Apprenez-nous comment ces chevaliers,

Comment Roland la fleur de tous guerriers,

Et qu’on croyait de nature immortelle,

Se sont soumis à cette mort cruelle.

Aurait-on vu ces héros s’avilir

Au dur aspect de ce trépas horrible ?

Ou bien plutôt leur courage invincible

N’a-t-il pas su le fixer sans pâlir ?

Ah mes enfants ! l’infernale traîtrise,

Dit le vieillard, ne laisse point de prise

À la valeur. L’infâme Ganelon

Avait creusé sous le sable mobile,

Comme lapins creusent leur domicile,

Certains conduits secrets, que le félon

Avait remplis d’une poudre inflammable :

Volcan qui fait sauter tours et châteaux.

Or, au moment que les guerriers à table

S’entretenaient avec joyeux propos,

Ganelon court allumer ses fourneaux,

Et les guerriers que leur tente accompagne

Sont dispersés de toutes parts en l’air,

Comme l’on voit les feuilles, à l’hiver,

Quand l’aquilon soufle sur la campagne.

Roland, Renaud et le bon Charlemagne,

Volaient tous trois se tenant par la main.

Tous trois ainsi firent bien du chemin,

Et par les airs s’élevèrent de sorte

Que de leur tête ils heurtèrent la porte

Du paradis. Pierre est là qui les voit ;

Il ouvre, et dit : Puisque Dieu vous reçoit

Dans son hospice, il ne veut pas sans doute

Que des bas lieux vous repreniez la route :

Entrez. Le saint savait l’affaire au mieux.

Les trois héros vivaient ; mais leurs cheveux,

La barbe avec, étaient restés pour gage ;

Et pour vrai dire, ils étaient étourdis

De leur grand vol. Pierre dit : Mes amis,

Mourez ici ; ce terrestre assemblage

De chair et d’os, ferait au ciel tapage :

Mourez. Vos corps portés jusqu’à Paris

Y recevront sépulture honorée,

De marbre et d’or à l’entour décorée.

Comme en chantant le gentil oiselet

Sort du treillis qui lui laisse un passage,

Chaque âme quitte, et quitte sans regret,

L’étui grossier qui lui servait de cage.

Soudain les corps tombent sur le terrain,

Vous les verrez au milieu du chemin

Unis ensemble. Allez venger vos pères ;

Allez punir des monstres sanguinaires :

Exterminez Ganelon et ses gens

Jusqu’au dernier ; puis conduisez en France,

Sur des brancards, vos illustres parents.

Le vieux se tait après cette sentence,

Et disparaît. Les deux jeunes époux

À ce propos s’élancent, et frémissent

Comme les flots d’une mer en courroux,

Et vont criant d’un ton qui n’est pas doux :

Que Ganelon, que tous les siens périssent !

Le peu de Francs échappés au volcan.

Bientôt unis dans un commun élan,

À Pinabel donnaient sur les oreilles ;

Et l’on voyait fuir que c’était merveilles

Les Mayençois qu’épargnait le trépas,

Quand Ganelon leur amène à grands pas

Tous ses guerriers, multitude infinie.

À cet aspect de la horde ennemie

Les bons sujets de Charles sont joyeux :

Leur roi n’est plus ; il ne reste pour eux

D’autre bonheur que de perdre la vie.

Un pareil roi ne se voit pas deux fois

En ce bas monde, où tout est malencontre.

Les Francs bravant les nombreux Mayençois,

Avec fureur volent à leur rencontre.

Ce fut entr’eux un tel flux et reflux

De coups mortels, que je meurs quand j’y pense.

Les gens de Charles étaient cent tout au plus ;

Mais qui pourrait compter ceux de Mayence ?

Laissons-les tous à leur gré se hacher.

Frappant sans cesse et d’estoc et de taille :

Je suis à bout, et je vais me coucher ;

Je reviendrai demain à la bataille.

CHANT XXVI.

Désespoir de la France. Élection de Richard comme roi. On lui envoie des messagers. Liesse.

Après un combat titanesque, Richard tue Ulasse dont les hommes se jettent sur lui. Il vainc et est proclamé roi. Mais, tandis que, dans l’allégresse générale, ils vont à Zimboé, Mélène, la fille d’Armodie, se venge. Elle va aux enfers cueillir l’eau du sommeil, en empoisonne la fontaine et s’empare de Despine.

À Paris, enterrement solennel de Charles et des Paladins. Châtiment de Ganelon. Liesse. Rinaldin et Rolandin partent chercher Richard.

 

Semer du mal pour recueillir du bien,

À parler vrai, c’est sottise ou folie.

Du châtiment, mauvaise œuvre est suivie,

Sans y manquer ; et si quelque vaurien

Paraît tromper la divine justice

Dans le moment, elle n’y perdra rien,

Et le délai doublera le supplice.

Si Dieu voulait dissiper ce brouillard,

Voile trompeur dont s’aveugle un pendard

Qui, tout souillé de crimes et d’ordures,

Jouit en paix de ses œuvres impures ;

Si tout-à-coup le pervers découvrait

Quelle vengeance est sur lui suspendue,

Je tiens pour sûr que sans faute il mourrait

D’excès d’angoisse en recouvrant la vue.

[***]

Quand Ganelon, traître impie aux chrétiens,

Fit voler Charles en l’air avec les siens,

S’il avait pu voir pendre sur sa tête

Aux mains de Dieu la foudre toute prête,

Il eut tenu bien loin de ses tonneaux

La mèche à qui tant d’illustres héros,

Même pleurés chez la gent sarrasine,

Durent soudain leur fatale ruine.

Je vous ai dit comme les deux cousins

Allaient frappant les guerriers de Mayence ;

Et vous savez aussi que ceux de France

Étaient bien peu. Mais contre Ganelon,

Et les vilains qui suivent le félon,

N’ayant au cœur que l’esprit de vengeance,

Ils s’escrimaient contre eux à toute outrance.

Les beaux enfants de Roland et Renaud,

Ces deux héros brûlés dans la vallée,

Faisaient merveille au fort de la mêlée,

Et par les Francs furent connus bientôt.

S’expatriant aux jours de leur jeune âge,

Ils n’avaient pu digérer un affront

Que leur faisait, pour un refus d’hommage,

À s’irriter Charles un peu trop prompt.

À leur aspect le Français s’encourage

Plus que jamais ; et Ganelon s’enfuit,

Vêtu de noir. Barbouillant son visage

De fange impure, il s’enfonce au réduit

Le plus épais, des bois du voisinage ;

Mais Rinaldin à grands pas le poursuit ;

Ses yeux de lynx percent jusqu’à la cache

Du scélérat ; il l’atteint, il l’attache,

Et le traînant garotté, le conduit

Tout droit aux Francs. Imaginez la joie

Des bons Français quand ils tiennent leur proie.

On s’égosille à crier au pendard :

À la potence ! à la hart ! à la hart !

C’est un tapage à ne pouvoir s’entendre ;

Et Rinaldin qui n’en fait pas semblant

En est choqué ; mais il sait bien s’y prendre,

Parle des yeux avec un air riant,

Et fait si bien qu’à la fin on l’écoute.

Le scélérat sera, dit-il, sans doute

Supplicié ; mais au cœur de Paris,

Non pas ici : lieu qu’on ne peut connaître,

Dans l’univers, que par l’œuvre du traître.

On lui prépare un solide logis

En fer épais, où le perfide en cage,

Dépouillé nu comme lorsqu’il naquit,

Est enfermé frémissant de dépit.

Et comme on craint qu’en quelque accès de rage

Il ne s’écrase aux barreaux du treillage,

Ou ne les rompe afin de s’échapper,

De grosse laine on les fait étouper.

Là comme il peut le traître s’emménage,

Tout vieux qu’il est. Là chaque polisson

Va le vexer chacun à sa façon.

L’un par le toit vient le couvrir d’ordure ;

L’autre lui crache au nez par les barreaux.

Le malheureux ne répond pas deux mots,

Baisse la tête et souffre toute injure.

Il voit fort bien, sans lire l’almanach,

Qu’on veut chômer la veille d’une fête

Qui doit bientôt terminer ce mic-mac,

Et sans faillir lui coûtera la tête

Avec l’honneur. Il essaya pourtant

De désarmer par touchantes prière

Ses ennemis, et dit en sanglotant :

Jetez mon corps, là, dans ces fondrières

Où sont les corps brûlés par le volcan.

N’est-il pas juste, hélas ! que je subisse

Le même sort et le même supplice

De ceux que j’ai trahis si méchamment ?

Ils en auront au ciel contentement.

Mais Rinaldin crie en hochant la tête :

C’est dans Paris que se fera la fête.

Du haut des cieux Charles et ses amis,

Eux que ta haine a si bien poursuivis,

Riront de voir ta tête sous la hache,

Ou qu’une corde à ta gorge s’attache ;

Si le bourreau faisant mieux son devoir

Ne t’ard tout vif, ou, prenant ses tenailles,

N’arrache avec, ton cœur et tes entrailles,

Pour t’embaumer après dans son saloir.

Te voilà bien, scélérat, dans ta cage !

Dit Rolandin transporté de courroux.

Vas, exhalant ton dépit et ta rage,

Vas à Paris, où vil jouet de tous

Tu recevras outrage sur outrage.

La mer a moins de sable sur la plage,

Que tu n’auras d’injures et de coups.

Femmes, enfants, vieillards, sur ton passage

Feront pleuvoir gourmades et cailloux.

De Roncevaux l’agile renommée

Jusqu’à Paris avait déjà volé,

Criant partout que Charles est brûlé,

Ses paladins avec, et son armée ;

Que du bon roi, de Roland son neveu,

Il n’est resté vestige en aucun lieu ;

Et que l’on croit, selon la voix commune,

Ce fier Renaud, lui qui servit si bien,

Et le roi Charles et le monde chrétien,

Enveloppé dans la même infortune ;

Que les auteurs de ce noir attentat

Sont Ganelon et ses gens de Mayence,

Pour envahir à leur gré tout l’état

Du bon roi Charles et régner sur la France ;

Enfin qu’avec un effroyable bruit

Tentes, soldats et tout ce qui s’ensuit,

Fut dans les airs lancé comme une flèche,

Quand à la mine on alluma la mèche.

À ces rumeurs tout Paris indigné

Court au palais dont Ganelon est maître,

La torche en main. Rien ne fut épargné,

Ni les enfants, ni la femme du traître :

Tout fut brûlé, des caves jusqu’aux toits.

Puis on court sus à tous les Mayençois ;

Et tout autant qu’en offre chaque place,

Autant de morts. L’ardente populace

Veut venger Charles en prévenant les lois.

Mais Olivier convoque avec prudence

Les hauts barons, pour recueillir leurs voix

Sur les moyens de rétablir la France ;

Et quand au Louvre ils sont rassemblés tous,

Il parle ainsi d’un ton modeste et doux :

Mes cheveux blancs, signes de mon grand âge,

À ce conseil me font vous appeler

Pour secourir l’empire en son naufrage ;

Et le premier c’est à moi de parler.

C’est à regret que je perds l’avantage

De m’éclairer par les sages avis

Qui de ces bancs où je vous vois assis

Découleront comme l’or roule au Tage.

Mais, par respect pour un antique usage,

Et pour bannir d’entre nous tout ombrage,

Nobles Français, vous apprendrez de moi

Que nous perdons avec notre bon roi

Toute la fleur de sa chevalerie.

C’est sans combat et par trame inouïe

Que Ganelon, ce scélérat sans foi,

À trop bien su leur arracher la vie.

Ah ! si le grand Roland n’était pas mort,

Ou que Renaud nous demeurât encor,

De quelle ardeur nous irions en personne

L’olive en main leur ceindre la couronne,

Par ses cousins ainsi renouvelant

Non-seulement de Charles la mémoire,

Mais ses vertus, sa majesté, sa gloire !

Ils ne sont plus ; et Roland n’a laissé

Qu’un fils trop jeune, et qu’en lointaine terre

Haute valeur tient sans cesse exercé.

Son beau-cousin, dont Renaud fut le père,

Va bataillant aussi de tout coté.

Son bras puissant est partout redouté :

C’est justement ce qu’il faut à la guerre ;

Mais pour régner c’est toute une autre affaire ;

Il y faut sens avec maturité.

Régir autrui, se gouverner soi-même,

À la jeunesse est un art inconnu.

Courir les bois, ou s’exercer à nu

Dans une lutte, est son bonheur suprême.

Puis en délire ardent et continu,

Aux traits d’amour sans défense livrée,

De vain espoir à toute heure enivrée,

Elle ne sait réfléchir ni prévoir.

D’une autre part, le pénible devoir

Des souverains, accable la vieillesse

D’un poids trop lourd. Un roi dans son hiver

S’avilissant à la moindre détresse

Fuira la guerre ; elle coûte trop cher ;

Et la faiblesse accroît par l’avarice.

Tout est à prix chez lui, grâce et Justice.

Chargé d’ennuis encore plus que d’ans,

Sans choix, sans honte, il laisse l’exercice

De son pouvoir, à d’infâmes agents.

Pour moi, s’il faut dire ce que je pense,

Je donnerais la couronne aujourd’hui

À Richardet, pour le bien de la France.

Ce qu’il nous faut se trouve tout en lui :

Point de hauteur, d’orgueil ni de caprice ;

Point de courroux que raison n’adoucisse ;

Il est sensible et généreux et doux,

Et tout son cœur est à la France et nous.

Ses hauts exploits, son amour si fidelle

Pour l’africaine et royale pucelle,

Tant de combats, de courses, de travaux

Qu’il entreprit, qu’il mit à fin pour elle,

Ont attaché mon cœur à ce héros,

Le plus parfait qui vive sur la terre.

Tant de vertus et tant d’actes si beaux

N’ont-ils donc pas de quoi toucher et plaire ?

On dit encor que par nouveaux exploits

Il a conquis toute la Cafrerie,

Ce beau pays moitié de la Libye,

Où tant de biens abondent à la fois ;

Qu’il règne aussi sur la Mauritanie,

Séjour brûlant, et sur l’Éthiopie

Qui voit le Nil étendre ses sept bras.

Ces bruits sont vrais, et je n’en doute pas,

Mais gardons-nous d’agir à la légère ;

Le cas est grave. On se repent trop tard

D’un parti pris ; et ce qu’il nous faut faire,

C’est, selon moi, d’envoyer à Richard

L’un d’entre nous, ou bien quelque estafette

Qui lui dira notre estime, et l’égard

Que nous avons pour sa vertu parfaite.

À tant se tut Olivier. Un bruit sourd

Se fait entendre, et le conseil prononce :

Vive Richard notre roi ! Chacun court

Par la cité pour en faire l’annonce

De l’un à l’autre, et dans moins d’un clin d’œil

Air de gala prend la place du deuil.

Tout est en fête ; et l’allégresse augmente

Quand Rinaldin tout-à-coup se présente

Avec le fils de Roland. Derrière eux

Bien garotté vient Ganelon le traître ;

Et puis on voit sous manteaux noirs ou bleux

Brodés d’argent, Charles et les siens paraître

Défigurés, brûlés par le salpêtre.

Mais revenons au combat furieux

Du bon Richard avec le fier Ulasse.

[***]

Point de quartier : il faut que sur la place

L’un reste mort, et le prix du vainqueur

Sera Despine. Imaginez l’ardeur

Des deux rivaux ! Ils avaient même audace

Par leur nature ; et l’amoureux transport

Les échauffant, les plongeant dans l’ivresse,

Comme le vin anime la faiblesse,

En forcenés leur fait chercher la mort.

Ulasse était de race gigantesque :

Non celle-là monstrueuse et grotesque

Qu’en d’autres chants j’ai mis dessous vos jeux.

Il était roux, la barbe et les cheveux :

Rare couleur dans ce climat d’Afrique,

Où tout est noir jusqu’au chardonneret :

Petits yeux creux et lèvres en bourlet

Comme les bords d’un vieux vase de brique :

Nez écaché[22] ; c’était là trait pour trait

Tout son visage. Et quant à sa stature,

Elle avait bien dix brasses de hauteur.

Et voulait-on mesurer sa grosseur ?

Quatre jaugeurs autour de sa ceinture

Y suffisaient à peine. Sa valeur

Comme sa force étaient outre nature.

Il arrachait sapins et chênes verts

Comme brins d’herbe, et d’une chiquenaude

Faisait voler en guise de bagnaude[23]

Un gros rocher, même au-delà des mers.

Il faut savoir aussi qu’Arimodie,

Qui se donna pour pâture aux requins

En se noyant, avait su par magie

Incorporer les métaux les plus fins

Pour en pétrir une pâte aussi dure

Que diamant, et de la tête au pié

Pour son Ulasse en faire une doublure.

Ulasse encore eut de la créature

Épée et lance en présent d’amitié.

Malheur à nous, si Dieu dans sa pitié

Ne nous défend de leur égratignure !

Notre Richard était bien différent :

Leste, bien fait, et de juste mesure.

Son cimeterre était le mieux tranchant

Qu’on vit jamais ; et quant à son armure,

C’était partout œuvre d’enchantement

Qui sous l’effort du coup le plus pesant

Le préservait de mort et de blessure.

Les combattants étant à pied tous deux,

Tirent l’épée et jettent leurs épieux.

Ceux que l’amour de l’escrime possède

Peuvent aller au Tasse, voir Tancrède

Vainqueur d’Argant pour l’honneur de la foi,

Et lui disant : Brave homme, cède-moi.

Mais au duel de Richard et d’Ulasse,

On se battait comme on voit les vilains

À coups pressés battre en grange leurs grains.

À dire vrai, l’escrime n’a sa place

Qu’en ces combats où le corps découvert

Laisse à l’estoc un champ toujours ouvert ;

Mais quand on est à l’abri d’une atteinte,

Tant de partout on est garni de fer,

Le férailleur ne fait que battre l’air,

Et l’ennemi n’aura ni mal ni crainte.

L’amour mettant aux mains les deux rivaux,

Mettait le comble à leurs haines atroces,

Comme on le voit poussant les animaux

À la fureur, les rendre plus féroces.

Des doubles coups l’air au loin retentit :

Richardet frappe où la botte finit ;

Et d’un revers veut terminant l’affaire

Couper la jambe à son fier adversaire.

De l’autre part Ulasse à tour de bras

Faisant marteau de son fier coutelas

Frappe Richard sur la tête, et Despine

S’écrie en pleurs : Le traître l’assassine !

Mais Richardet ne se rebute pas.

Autant que brave il est adroit, ingambe,

Et d’un revers abattant une jambe

À l’Africain, il le fait choir à bas

Sur les genoux. Le pauvre misérable

Croyait d’abord n’avoir fait qu’un faux pas

En trébuchant sur quelque tas de sable.

Et voulait faire encor force de bras ;

Mais quand il voit l’énormité du cas,

Sa jambe à terre et son sang qui ruisselle,

Il jure, il hurle, il blasphème, il chancelle.

Richard le va sans répit martelant ;

Et ne pouvant jusqu’au cimier atteindre,

Avec fureur il le travaille au flanc

À coups pressés, pour l’achever de peindre.

Il perce enfin son haubert ; et d’abord

Le frappe au cœur. Ulasse tombe mort.

À cet aspect la horde sarrasine

Manque à l’accord, vient fondre sur Richard.

Déjà, Maugis et Despine à l’écart

Ont par la main conduit aussi Lirine.

Richard ému se bat en forcené,

Prend à propos sa monture divine,

Et des payens ne fait qu’un déjeûné.

La multitude à vrai dire infinie

De combattants couchés, morts sur le pré,

Couvrait le Scric qui n’était que blessé ;

Mais de son sang la terre était rougie.

Richard le voit, et courtois chevalier,

De sa Despine en fait le prisonnier :

Par grand amour de la fille, il fait taire

Sa juste haine et ses droits sur le père

À qui si bien était dû le trépas.

Despine accourt, le serre dans ses bras

La larme à l’œil, le flatte, le console,

Bande sa plaie ; et le Scric stupéfait

D’un sort si doux, lui donne sa parole

De réparer tout le mal qu’il a fait.

La corde au cou, dit-il, que je périsse,

Ou que la mort tout vivant m’engloutisse,

Si mon propos n’est suivi de l’effet !

Il fait serment qu’au brave Richardet

Il donnera sa fille et sa couronne.

En ce moment une trompette sonne,

Et le héraut qu’on introduit soudain

Dit à Richard : Toute l’Éthiopie

Vous a choisi, seigneur, pour souverain.

Nous saluons en notre suzerain

La fine fleur de la chevalerie.

Richard sourit, et répond à cela

Que ce qu’on donne était à lui déjà ;

Puis avec grâce et bienfaisant langage,

Courtoisement renvoyant le message,

Promet d’aller dans le royal palais

Se faire voir à ses nouveaux sujets.

Le héraut part plein de joie et de zèle,

Et va partout en semer la nouvelle.

Durant ceci, le Scric étant guéri

Parle à Richard, et d’un ton repenti :

Seigneur, dit-il, quand j’ai fait l’infamie

De vous trahir et de vous offenser,

Moi musulman, j’ai cru dans ma folie

Qu’à vous chrétien je ne pouvais laisser

Entre les mains le trésor de ma vie :

Je redoutais le courroux de mes dieux

En m’unissant à vous par de tels nœuds.

Mes dieux sont vains, et c’est un vrai délire

De ne pas vivre avec vous sous l’empire

De votre Dieu, le seul Dieu tout-puissant.

Je vous remets le plus pur de mon sang ;

C’est ma Despine, et je prétends moi-même

M’unir bientôt à vous par mon baptême.

Béni soit Dieu durant l’éternité,

Dit Richardet, pour cette grâce insigne !

Mais songez bien à vous en rendre digne,

Et conformez de fait la volonté

Au bon propos. Je vous dis vérité,

Reprend le Scric ; et si mon cœur recèle

Rien de contraire à mon discours pieux,

Puisse l’enfer m’engloutir à vos yeux !

Déjà s’avance une troupe fidelle

Des bonnes gens du Monomotapa :

Filles, enfants, vieillards, et cetera ;

Ils ont en main guitares ou musettes,

Et sur le front œillets, roses, lilas.

Ils sont tout nus, hors quelques bandelettes

Pour enfermer ce qu’on ne nomme pas.

À sa Despine alors Richard s’adresse :

Allons, dit-il, allons à Zimboé ;

C’est une grande, une belle cité,

Le rendez-vous de la haute noblesse :

Là vous attend le prix de la beauté ;

Là par mes mains vous serez couronnée

Reine d’Afrique. Ah ! si ma destinée,

Reprend Despine, est de m’unir à vous,

Cher Richardet, quel trône est aussi doux ?

Disant ces mots elle appelle son père,

Et leur départ se fixe au premier jour.

C’était alors la saison de l’amour,

Temps où la nuit la plus sombre s’éclaire

À la faveur de ces flambeaux volants,

Ces vers luisants qui charment les enfants.

Les voyageurs que la foule importune

Ne marchent point par la route commune,

Et font le choix d’un guide bien instruit

Qui par chemins détournés les conduit.

Le bon Maugis sur une haquenée

Trotte en avant ; et Lirine la fée

Va manégeant un noble destrier.

Fier et joyeux sur son divin coursier,

Richard la suit. Le Scric aussi chevauche

Entre sa fille et Richard. Celui-ci

Marche à sa droite, et Despine à sa gauche.

Tous cinq gaiment marchent à la merci

Du villageois qui leur montre la route.

Avec grand soin, Maugis regarde, écoute,

Observe tout, de peur de trahison :

Il en a vu plus d’un échantillon.

Ces soins pouvaient fort bien leur être utiles ;

Car il fallait traverser trois cents milles

Et des déserts, pour trouver Zimboé.

Vers le midi les voilà dans un pré :

Ils y font halte au bord d’une onde claire

Comme cristal, et font très bonne chère

Avec gâteaux et beau fruit bien sucré.

Après dîner on cherche de l’ombrage :

Car le soleil brûle en ce pays-là.

On s’abrita sous le sombre feuillage

D’un vieux cyprès fait à point pour cela.

À peine est-on couché sur la verdure

Parmi les fleurs, qu’on y bâille d’abord.

Le bon Richard laisse là sa monture,

Ne songe à rien, ferme l’œil et s’endort.

Mélène était fille d’Arimodie,

Dont elle avait appris complètement

L’art qui soumet l’enfer à la magie.

Mais Armodie enfin se vit punie :

Ce fut le jour où merveilleusement

Du grand donjon Despine prit la fuite.

La vieille vit sa puissance détruite,

Cria, hurla, se déchira le flanc.

Alors Mélène à tout le peuple franc

Jure en son cœur une haine éternelle,

Et s’envenime encor quand elle apprend

Par un exprès, la fin prompte et cruelle

D’Arimodie. Elle part à l’instant,

Quitte l’Égypte, emportant avec elle

Vases divers remplis de sang humain,

De graisse humaine et de divers venin.

Elle sait bien que la sorcellerie

Ne servirait de rien contre Richard.

Elle s’en va jusqu’à la Cimmérie

Où le soleil s’éteint dans le brouillard.

Droit au Sommeil Mélène en sa manie

Va s’adresser, s’imbibant d’eau de vie

Tout le visage, et non sans avoir bu

Force café dont on sait la vertu.

Près de ce lac appelé Méotide,

Sur la main droite en face de l’Euxin,

Est une grotte, obscure, froide, humide,

Que le lierre a recouverte en plein ;

Tout à l’entour s’élève maint sapin

Alternatif avec mainte fontaine :

À gros bouillons l’eau roule dans la plaine,

Et les rameaux vont s’agitant toujours.

L’oreille au guet c’est là que se promène

Le vieux Silence en souliers de velours,

Nu comme un ver, et velu comme un ours.

Il est sans barbe, et tient sa bouche close

Avec un doigt que sur la lèvre il pose ;

Et de ce doigt imbibé de vieux oing

Que dans un vase il a pour le besoin,

Il va graissant loquet, porte et serrure.

Là résidait, bâillant outre mesure,

Dame Paresse : Accidie est son nom

Parmi les Grecs. Elle est couchée en rond,

Et pour manger à peine a le courage

De se mouvoir. Elle tient son visage

Entre ses mains ; et n’a point pour joujoux

De petits chiens un gentil assemblage :

Marmotte et loir dorment sur ses genoux.

Le fin duvet des plus tendres fougères,

Du souterrain tapissait le plancher ;

Et sans mentir on aurait cru marcher

Moelleusement sur des cendres légères.

Tous les parois sont couverts de pavots ;

Et dans le fond de ce réduit bigarre

S’élève en marbre un perron, qui sépare

Deçà delà deux escaliers égaux.

Tous leurs degrés sont couverts d’une queue

De vieux renard à long poil ; et je crois

Que moines gris en sandales de bois

Y marcheraient la valeur d’une lieue,

Qu’on entendrait sous leurs pas moins de bruit

Que si c’était ou fourmis ou cloportes.

Sur le pallier d’en haut on voit deux portes

En marbre fin du meilleur acabit :

L’une des deux est blanche, et l’autre noire ;

Et toutes deux s’ouvrent à maints objets

Qui feraient peur aux gens du purgatoire.

Vous y verriez fillette quelquefois

Sur un beau corps porter la grosse tête

D’un vieux mâtin ; puis quelque horrible bête,

Homme, poisson, quadrupède à la fois.

Soleil éteint, Lune toujours sanglante,

N’offrent aux yeux qu’horreur et qu’épouvante.

Entre les deux portails c’est là que dort

Paisiblement le frère de la Mort,

Sur un grand marbre, où près de lui repose,

Toujours ouvert, certain vase d’où sort

Mainte illusoire et fantastique chose,

À nos esprits donnant un vain essor.

C’est, m’a-t-on dit, ce qu’on appelle Songes :

Tantôt flatteurs, tantôt fâcheux mensonges.

Le dieu tenait ses deux ailes en croix

Sur sa poitrine ; et dans les jolis doigts

De sa main blanche, il tenait la baguette

Qui fait dormir. Un flacon d’eau bien nette

Était auprès ; c’est la douce liqueur

Qui sur nos yeux distillant goutte à goutte,

Sait les fermer, met les sens en déroute,

Et sans faillir éteint toute vigueur.

De cette eau-là Mélène emplit sa tasse

Diligemment, et ne s’arrête pas,

Puis des deux mains elle arrache, elle entasse

Force pavots, qu’elle emporte à grands pas,

Sans négliger le commun narcotique

De la laitue, et puis vole en Afrique.

Elle y parvint lorsque Richard frappa

Le fier tyran du Monomotapa

D’un coup mortel. À ce coup la bagasse

Pensa mourir. Elle adorait Ulasse

Depuis longtemps ; et lui-même à son tour,

Brûlant alors du feu de la jeunesse,

L’avait aimée avant qu’un autre amour

L’eût enchaîné : mais toujours la drôlesse

Persévérait dans sa folle tendresse.

Mélène enrage, et voulant épier

Tout ce que fait Richard, tout ce qu’il pense,

Elle endoctrine un esprit familier

Qui se mêlant au monde du quartier,

Découvre tout, et court en diligence

À qui l’attend dire le mot du guet,

Où va Richard, ce qu’il dit, ce qu’il fait.

Mélène court comme une énergumène

Droit au gazon qui borde la fontaine :

Elle y répand force coquelicot,

Y verse un peu de son suc de pavot,

Et va guetter Richardet et Despine

Dans quelque coin. Elle perd la raison

Quand il paraît ; et dans l’onde argentine

Du clair ruisseau, jette tout son poison.

Il en advint ce sommeil si profond

Que vous savez ; et Mélène en profite :

Elle saisit Despine tout de suite

Sans l’éveiller, et sur ses bras la met :

Double fardeau, que porte un farfadet

Jusqu’au pays qu’habite la coquine.

À dire vrai j’ai rêvé sur ceci,

Et j’ai trouvé que Mélène était fine.

Songez-y bien : quand je tue un rival,

Un ennemi, certes je lui fais mal ;

Mais beaucoup moins qu’en lui laissant la vie

Pour en gémir. Ainsi fit l’ennemie

Du bon Richard qui dormait comme un loir.

Je sais trop bien quel affreux désespoir

À son réveil va le mettre en furie,

Et quel tapage en tous lieux il fera.

Aussi je veux m’aider de la manière

Du vieux Caton : je vais bien loin de là.

Je n’aime point les gens trop en colère ;

Quoique à vrai dire, à bien juger l’affaire,

Richard me semble excusable en cela.

[***]

Vous savez bien qu’attenant la barrière

De la cité de Paris, j’ai tantôt

Laissé les fils de Roland et Renaud.

Le scélérat Ganelon vient derrière,

Bien dans sa cage ; et puis maint paladin,

Les yeux baissés tout le long du chemin,

Du corps de Charles escorte la litière.

Moines, curés, évêques en prière,

Et hauts barons en longs habits de deuil,

Vont au devant et suivent le cercueil.

Charles au tombeau mettait Paris en larmes :

Larmes du cœur. Chacun pleurait en lui

Un bienfaiteur, un bon juge, un appui,

L’honneur du trône et la gloire des armes.

De tous côtés jeunes vierges en pleurs

Redemandaient cette pitié sévère

Qui châtiait de hardis suborneurs ;

Et les vieillards, cette main salutaire

Toujours ouverte au vœu de la misère.

Partout c’était un concert de douleurs :

Gémissements, soupirs et plainte amère.

Mais qui dira les sanglots et les cris

Que de Roland et Renaud dans Paris

Fait éclater la perte irréparable ?

On eût, je crois, fait déborder les puits,

En y versant les pleurs que boit le sable.

L’un racontait les géants abattus ;

L’autre, les rois et les peuples vaincus ;

Tous, mille exploits de prouesse incroyable.

En cet état la pompe du convoi

Suit les trois corps jusqu’à la grande église,

Où tous devoirs de piété requise

Étant remplis, on embaume le roi

Et ses cousins ; puis on les met en terre ;

Et sur le sol sacré qui les enserre

On pose une urne, où l’archevêque inscrit

En peu de mots l’épitaphe qui suit :

« C’est sous cette urne où repose la cendre

« De Charlemagne, et du seigneur d’Anglant

« Et de Renaud, que l’on voulut descendre

« En même tombe, étant également

« Occis tous trois par le même brigand.

« Dire rien d’eux serait œuvre trop vaine :

« Le monde entier ne contiendrait qu’à peine

« Le juste los d’un mérite si grand. »

Chacun, après la fonction finie,

Les yeux baissés s’en va rentrer chez soi

Pour soupirer, pleurer de compagnie

Avec les siens. On n’avait pas de quoi

Se réjouir. Cependant la tristesse

Est bien souvent mère de l’allégresse ;

Peine et plaisir se tiennent par la main :

C’est l’acabit du caractère humain :

Salmigondis de joie et de chagrin.

De Richardet bientôt on fait la fête :

Les filles vont se guirlandant la tête,

Danser, chanter au nom du nouveau roi ;

Et les garçons en fine et blanche veste

Font admirer leur air robuste et leste,

Courant, sautant, luttant dans un tournoi.

Les gens lettrés ne demeurent pas coi ;

En prose, en vers chacun d’eux se signale.

Mais on entend une cloche fatale,

Le grand conseil annonce à Ganelon

L’arrêt, le lieu, le jour de son supplice :

Le peuple y court ; il veut voir le félon

Par son trépas satisfaire à justice.

Dans le préau, sur deux poteaux de fer

Tout doucement on a posé la cage

Où le pervers tremble, frémit, enrage.

De toutes parts cailloux volent en l’air,

Au patient lancés par la canaille.

En mots grossiers on l’outrage, on le raille ;

Il n’en peut plus de dépit et d’ahan.

Une charette apporte un sac de paille :

Paille bien sèche, et le bourreau l’étend

Dessous la cage ; il l’allume à l’instant.

On applaudit quand la flamme pétille,

Le malheureux dans ses barreaux sautille

Comme grenouille attrapée au filet.

Il crie en vain ; la flamme et la fumée

Viennent bientôt lui couper le siflet.

Il gambillait encor ; mais c’en est fait,

Et dans le feu sa vie est consumée,

Comme un monceau de cendre que le vent

Parmi les airs disperse en un moment.

Ainsi finit la race abominable,

Du sang de Charles ennemie implacable.

Paris reprend son ancienne gaité ;

Les deux cousins y font des fêtes telles

Qu’Apollon même, aidé du comité

Qu’à l’Hélicon tiennent les neuf Pucelles,

N’en saurait pas détailler la beauté.

On admirait Corèze avec Argée ;

On les prenait pour deux divinités,

Ou tout au moins pour race mélangée

D’heureux mortels avec des déités.

Avec transport on court, on les salue,

On les entoure, et chacun s’évertue

À leur offrir bijoux et raretés.

Quinze grands jours en ces joyeusetés

Dames, seigneurs, gaîment se signalèrent ;

Puis au conseil les barons s’assemblèrent.

Et Rinaldin dans un discours touchant :

Je veux, dit-il, parcourir tout l’empire

De la Libye, et trouver notre sire,

Ou tout au moins mourir en le cherchant,

Si je ne puis en France le conduire.

L’avis est bon, s’écria Rolandin,

Et je te suis partout, mon cher cousin.

Climats de feu, ni climats de la bise,

Fleuves ni lacs, obstacles ni dangers,

N’arrêteront mes pas dans l’entreprise.

Je suis le fils du grand comte d’Angers ;

Je porte un cœur pour qui sont étrangers

Tous mouvements de vile couardise.

Tous les vieillards applaudissent en chœur

Au grand dessein de ce rare fait d’armes ;

Puis en secret ils pleurent de bon cœur

D’être privés de deux pareils gendarmes.

Ceux-ci chez eux font seller leurs chevaux,

S’arment en hâte, et mangeant deux morceaux,

Par le jardin s’esquivent tout de suite,

Avant qu’on soit informé de leur fuite.

[***]

Là Garbolin nous dit en quatre mots

Comme, apprenant le départ des héros,

Les deux beautés leurs fidelles amies

Un jour entier restent évanouies ;

Et les laissant s’arracher les cheveux,

Il s’en retourne à l’africaine plage

Peindre Richard signalant son courage

Dans des hasards qui semblent fabuleux.

Mais, selon moi, n’importe qu’une histoire

Soit vraie ou fausse ; on peut bien se passer,

Quand elle plaît, de chercher à la croire.

Et puis la nuit du vieux temps est si noire,

Qu’on serait fou de vouloir la percer.

Un peintre adroit, dont la touche divine

Colore bien tout ce qu’il imagine,

Trace à nos yeux faits d’armes et d’amour

Qui, vrais ou faux, nous enchantent toujours.

Là se complaît l’art de la poésie,

Qui sait donner la couleur et la vie

Au moindre rien dont il s’est emparé.

Avec ce rien, elle inspire à son gré

Ou l’allégresse ou la mélancolie

À tout lecteur ; même au plus assuré

Que ce qu’il lit est charlatanerie.

Mais le soleil se couche, il se fait tard :

Je ne peux plus m’amuser dans la rue ;

Car la rosée enrhume ; et l’heure indue

Me fait rentrer. Vous reverrez Richard

Et ses exploits, quand l’aurore venue

Aura chassé la nuit et le brouillard.

CHANT XXVII.

Rinaldin et Rolandin arrivés en Afrique cherchent l’aventure. Ils tuent un énorme dragon. Ils montent au sommet de l’Atlas capturer la déesse Fortune qui vient s’y ébattre. Elle leur échappe. Ils redescendent joyeux.

Richard sort de son sommeil magique et se désole de la nouvelle disparition de Despine.

 

En bonne foi je ne saurais vous dire

Si je vous vais ramener Richardet

Dans ce chant-ci. Garbolin est un sire

Qui ne tient pas toujours ce qu’il promet ;

De jour en jour le drôle vous remet

Adroitement, pour mieux vous faire rire.

Je lui pardonne, et ferais comme lui :

Variété nous préserve d’ennui.

[***]

Or après lui je m’en vais vous apprendre,

Quant à présent, comme arrivant au port

Les deux cousins montent une bélandre,

La dirigeant droit au Levant d’abord,

Comme il convient ; et puis virant de bord

Vont au détroit qui perçant deux montagnes,

Du continent sépare les Espagnes ;

D’où voguant droit au rivage africain,

En peu de temps ils font bien du chemin.

Près de Bizerte ils mettent pied à terre,

Et s’assurant de deux nobles coursiers,

Dans leur allure égaux aux vents légers,

Vont à l’auberge où l’on fait bonne chère.

Là se trouvait conduit par le besoin

Un voyageur arrivé d’Arménie,

Triste à la mort et pleurant dans un coin.

Lors Rinaldin en manière polie

Requiert de lui l’objet de ses douleurs.

L’Arménien répond : Ma foi trahie

Est pour jamais la source de mes pleurs.

Je jouissais d’une charmante amie ;

D’autres amants obtinrent ses faveurs ;

Je cours le monde et tourmente ma vie

En regrettant l’ingrate qui m’oublie.

Frère, dit l’hôte écoutant ce propos,

Égaye-toi si tu n’as d’autres maux.

Femme n’est pas solide marchandise,

Comme maison sur fond de roche, assise.

L’homme et la femme ont chacun leurs défauts

On les relève, et ce n’est pas à faux.

L’une, dis-tu, t’a fait des tours infâmes ;

N’en fis-tu pas autant à d’autres dames ?

Vois-tu, la femme est un franc animal

Plein de malice et vide de cervelle.

Point de milieu, soit en bien, soit en mal,

Tout est excès, amour ou haine, en elle.

Son caractère est vraiment bestial,

Pétri d’orgueil, d’avidité, d’envie :

Son cœur est faux ; et quiconque s’y fie

Mériterait qu’on lui cognât le nez.

Malgré tes soins, ses désirs effrénés

À d’autres nœuds l’entraîneront sans cesse.

Le pèlerin qui court au cabaret,

Le médecin qui sort du lazaret,

Sont moins pressés que ne l’est ta maîtresse

Qui dans son cœur veut faire un autre amant,

Tandis qu’encor dans tes bras la traîtresse

Par doux langage et regard séduisant

Sait t’arracher caresse sur caresse.

Tu devrais rire en guérissant du mal,

Je fus moi-même autrefois assez bête

Pour prendre femme ; et craignant un rival,

À ma moitié je fracassai la tête.

J’en pleurnichai ; mais ce fut un moment,

Et depuis lors je suis toujours content.

Vivre en ménage est certes, mon cher frère,

Pire cent fois que ramer en galère.

Tais-toi, maraud, dit à l’hôte Roland :

Le mariage est œuvre sainte et sage.

Et s’adressant après courtoisement

À l’étranger : Ne perdez pas courage,

Lui cria-t-il ; vous pourrez, mon ami,

Vous attacher à dame moins volage.

Heureux encor d’avoir été trahi

Avant le nœud qui pour toujours engage !

Quand elles sont d’un certain acabit,

Malheur à qui veut en faire sa femme !

La tuera-t-il ? c’est un grave délit :

Se taira-t-il ? il passe pour infâme ;

Dans tous les coins la populace en rit :

Le malheureux meurt plutôt qu’il ne vit,

N’osant choisir ou le crime ou le blâme.

De tout regret délivrez donc votre âme,

Ami : le temps est un bon médecin

Pour les amants ; il aide la nature

Qui tend sans cesse à perdre le chagrin.

Les traits aimés s’effacent à la fin.

J’ai vu cent fois cette recette sûre,

Qui rend le calme aux amants, aux époux,

Guérir des gens plus malades que vous.

L’heure avançait ; Rolandin qu’on appelle

Pour le repas entraîne l’étranger,

Non sans effort, à la salle à manger,

Disant : Laissons au dehors toute belle.

L’Arménien se déride au repas ;

Et Rinaldin lui dit : N’auriez-vous pas

En voyageant appris quelque nouvelle

De Richardet ? L’autre répond : Vraiment,

J’en sais plus d’une ; et je crois qu’à présent

Il doit avoir subjugué la Libye

Malgré le noir Ulasse, qu’on publie

Avoir armé contre lui puissamment.

Mais que peut-il ? Richard sous sa cuirasse

D’acier parfait, et sur son beau cheval,

La lance en main n’est-il pas bien l’égal

De Mars lui-même, et non pas d’un Ulasse ?

Ce n’est pas là ce qu’enviera mon cœur

À Richardet ; c’est son rare bonheur

D’avoir l’amour d’une amante fidelle :

Cette beauté, des beautés la plus belle,

Cette Despine, elle dont tous les traits

Des dieux de Gnide offrent tous les attraits,

Voilà le bien que nul autre n’égale.

Disant ces mots, en soupirs, en regrets,

L’Arménien tout de nouveau s’exhale.

Allons dormir, dit alors Rinaldin

À son cousin : déjà la nuit s’avance,

Et nous devons partir de grand matin.

Puis, en quittant le voyageur chagrin,

Chacun l’exhorte à prendre patience,

Car, voyez-vous, disent-ils, le destin

Du noir au blanc change sans qu’on y pense :

Tel pleure un jour qui rit le lendemain.

Sur ce propos qu’un salut accompagne,

Les deux cousins montent à leur quartier,

Font venir l’hôte, et prompts à le payer,

Chacun lui donne un beau doublon d’Espagne.

L’hôte se croit un trésor, et les prend

Pour hauts barons, et même plus encore.

Ils ont le soin de dire en se couchant

Que leurs chevaux soient sellés dès l’aurore ;

Et puis tous deux s’endorment sur le champ.

L’aube du jour s’entrevoyait à peine

Que les guerriers quittent déjà tous deux

Le fin duvet si cher aux paresseux ;

Et les voilà courant la pretentaine

Sur leurs coursiers, prêts à franchir sous eux

Fleuves, torrents, ou lacs, tout d’une haleine.

Ils vont tout droit au sud, entre Tanger

Et le pays des environs d’Alger.

Ils auront là tant d’épreuves diverses,

Combats, périls, fatigues et traverses,

Qu’on serait fou de vouloir les compter ;

Mais les héros sauront tout surmonter,

Car si l’Afrique en monstres est fertile,

Force et valeur qui les vont affronter

Ne peuvent rien trouver de difficile.

Je vais pourtant choisir une entre mille

De tant d’horreurs : seule elle suffira

Pour bien juger de tout l’et cetera.

Un beau matin les paladins entrèrent

Dans un bois sombre au pied du mont Atlas,

Où les rameaux forment un entrelas

Qu’aucuns rayons jamais ne pénétrèrent.

Aucun sentier ne dirigeait leurs pas.

Sortant du bois, c’est une molle arène

Où des buissons bas, touffus, inégaux,

Font à tout coup trébucher leurs chevaux.

Un fier dragon, plus gros qu’une baleine,

Y va lançant le feu par les naseaux,

Et dans sa gueule un lion se démène

Pour s’échapper, comme rat et souris

Entre les dents d’un chat qui les a pris.

À cet aspect les deux coursiers frémissent,

Prennent la fuite et méprisent le frein.

Les cavaliers avec la lance en main

Sautent à terre, et si bien s’enhardissent

Qu’ils vont tout droit à pied (le croira-t-on ?)

Jusqu’à l’endroit où le monstre effroyable,

En se roulant, se jouant sur le sable,

Fait ruisseler tout le sang du lion.

Il avala d’un trait la pauvre bête.

Sitôt qu’il vit s’avancer les héros,

Ses siflements font frémir les échos :

Il bat les airs de l’aile et de la tête ;

Et s’avançant tout droit sur ses ergots,

Des deux cousins croit faire deux morceaux.

Tout juste au bout de la plaine ensablée

Était un plant de chênes, de sapins,

Qui fut utile aux deux braves cousins

Pour les sauver d’être engloutis d’emblée

Dans cette gueule ouverte à tout venant.

D’un arbre à l’autre ils allaient s’esquivant

Sans batailler, et toujours observant

De loin, de près, le monstre en sa volée.

Sur chacun d’eux tour à tour il planait,

Comprimant l’air sous sa pesante masse ;

Et chacun d’eux prudemment se tenait

Clos et couvert, allant de place en place.

Le monstre est las : une bave de sang

Et de venin, formait un vaste étang

Sur le terrain ; et les guerriers qu’il chasse

S’étaient fait suivre au fin fond des forêts.

Comme il s’appuie au tronc d’un vieux cyprès,

Rinaldin dit : Nous ferions à merveille,

Mon cher cousin, de lui gratter l’oreille,

Toi d’un côté, moi de l’autre. Il faut voir,

Dit Rolandin qui se met en devoir

La lance en main. L’autre avec la pareille :

Ma foi, dit-il, je veux faire un beau coup,

Et le ferai, je crois ; Dieu sur le tout.

L’autre repart : Je veux voir bientôt morte,

Ou peu s’en faut, cette bête si forte.

Comme à la bague on enfile un anneau,

Les champions attaquent les oreilles

De l’animal, et le coup fut fort beau ;

Mais il n’est point de cavernes pareilles

À celles-là. Les lances font merveilles

Pour s’enfoncer ; mais à peine le bout

Atteint la chair ; et le monstre farouche,

Moins agité d’un si terrible coup

Que face humaine au piquant d’une mouche,

À dire vrai ne sentit rien du tout.

Et s’il vous plaît, messieurs, point de dispute

Sur ce propos ; croyez qu’en chaque coin

À tels objets les passants sont en butte

Dans la Libye. Elle est un peu trop loin,

Sans quoi j’irais en être le témoin,

Et vous dirais, Mettons-nous en voyage ;

Mais ce n’est pas (et certes c’est dommage)

Comme de dire allons nous mettre au lit.

Au reste, on peut croire ou non mon récit,

Très peu m’importe, et je poursuis le conte.

Les deux cousins trouvèrent grand mécompte

En retirant leurs lances, sans y voir

Taches de sang qu’elles devaient avoir ;

Et Rinaldin dit : Vois-tu quelle bête ?

C’est un tonneau par ma foi que sa tête.

Non, c’est plutôt quelque gros bâtiment,

Et chaque oreille y tient lieu de fenêtre,

Où nos épieux longs de dix pieds peut-être,

Comme fétus sont entrés aisément

Sans que le monstre en sentît la piqûre.

Rolandin dit : Ma foi, je ne crois pas

Qu’au grand jamais on puisse d’un tel cas

Trouver d’exemple en aucune écriture.

Ce qui me pique encor plus, mon ami,

C’est cet étrange effet de nos deux lances :

Touchant le monstre, elles l’ont endormi.

Il disait vrai ; l’animal assoupi

Donnait relâche à ses membres immenses.

Il ronfle, il soufle, et fait en respirant

Le bruit des flots qu’agite un ouragan.

Les deux cousins que ce sommeil rassure,

À petits pas s’approchent du serpent ;

Et remarquant son écailleuse armure,

Rinaldin dit : Ma foi ce gros béta

Avec ceci va nous mettre à quia ;

Nos héritiers y feront leur fortune.

Autant vaudrait se battre avec la lune,

Que de vouloir tirer un poil de là.

Rolandin rêve, et se tait : il observe

Ce vaste corps qui semble de métal.

Des plus grands coups l’écaille le préserve,

Hors où la patte au corps de l’animal

Vient s’emboîter. Il empoigne sa lance,

Montrant du doigt la place sans défense,

Et dit : Cousin, besognons maintenant ;

Nous allons vaincre indubitablement.

La seule patte alors en évidence

C’était la droite ; elle était toute en l’air,

Donnant beau jeu pour atteindre la chair

Sous la jointure où l’épaule commence.

Les paladins en même temps tous deux

Au corps du monstre enfoncent leurs épieux.

Il est atteint, il s’éveille : il s’élance

Aux deux garçons ; mais ils ne sont plus là.

Ils ont repris leurs lances ; et déjà

Vont s’esquivant à travers la saulsaie.

Le dragon hurle ; il perd des flots de sang,

Et de sa queue en guise de croissant,

À droite, à gauche il abat la futaie ;

Mais c’est en vain : les deux sages guerriers

Trompent sa rage à l’abri des halliers.

Elle en redouble et croît par sa durée,

Mais le terrain devient un lac de sang ;

Et par degrés bientôt s’affaiblissant,

Le dragon tombe ; et sa vue égarée,

De tout côté roulant avec effort,

Semble chercher qui lui donne la mort.

Il se tourmente, et de son cri sauvage

Fait retentir l’un et l’autre rivage.

On voit enfin tous ses membres roidis,

Tous les anneaux de sa queue aplatis ;

Son mouvement s’éteint. Le monstre exhale

En expirant une odeur infernale

Qui des vainqueurs eût causé le trépas,

Si quelque saint que l’on ne connaît pas

N’eût fait soufler un vent de la rivière,

Qui dissipa la vapeur meurtrière.

Voulant aller voir le monstre de près,

Les paladins s’empêtrent et se lassent

Sous les rameaux touffus qui s’entrelacent.

Le sabre en main ils s’ouvrent un accès,

Font dans le bois grand abattis, et passent :

Mais excédés, affamés, et tous deux

Se regardant avec un air piteux :

Ah ! quel tourment que la faim, mon cher frère !

Dit Rinaldin ; j’en suis en pâmoison :

Elle me ronge en étrange manière ;

Je mentirais si je disais que non.

Oh ! par ma foi, mon cousin, si la tienne,

Dit Rolandin, est égale à la mienne,

En moins d’une heure ici c’est fait de nous ;

Et ce trépas, cher ami, n’est pas doux.

Lors Rinaldin : J’aurais bien quelque envie,

Dit-il, d’aller tâter de ce dragon,

Si ce n’était la crainte du poison.

Cherchons ici quelque retraite amie,

Cabane, grotte, enfin quelque réduit

Qui nous abrite, au moins pendant la nuit.

Elle est bien près, mais on y voit encore :

Efforçons-nous, gagnons ce vert coteau.

Ils y marchaient dans un espoir nouveau

Quand un éclat de voix douce et sonore

Vient les frapper ; et ne pouvant juger

Si ce chant-là vient de quelque berger

Ou de sa belle, ils vont à la rencontre

De la chanson. Une fille se montre :

Elle les voit, et disparaît soudain,

S’allant cacher au fond d’une tanière,

Et la fermant avec un bloc de pierre.

Aimable enfant, lui cria Rinaldin,

On doit asile à qui se meurt de faim :

Ouvrez, n’ayez nulle peur de nos armes,

Loin de vous nuire elles vous défendront.

Et Rolandin : Ne craignez point d’affront,

Dit-il ; ouvrez, laissez-nous voir vos charmes.

En même temps il frappe de grand cœur

Avec sa lance à la porte de marbre.

On n’ouvre point ; c’était prêcher un arbre :

La villageoise était mourant de peur ;

Et n’ayant là compagnon de fortune

Qu’un bon vieillard accablé de langueur,

Elle laissait, sourde à toute clameur,

Les étrangers aboyer à la lune.

Mais Rinaldin lève sans peine aucune

La grosse pierre. Il entre, et dit : Voyez

Deux paladins qui jurent à vos piés

Amitié pure et service fidelle.

À ce serment le bon homme et la belle

Sont rassurés. Ils avaient un troupeau :

La fille y court, prend le plus bel agneau,

En quatre parts proprement le dépèce ;

Le bon vieillard allume maint copeau,

Met comme il faut en place chaque pièce,

Prend les quartiers, les enfile d’un pieu,

Et de sa main les tourne autour du feu.

Le reste est mis au fond d’une marmite

Que sur le feu la fille fait bouillir,

En y joignant certaine herbe d’élite

Qu’un cuisinier n’a jamais su cueillir.

En attendant que la viande soit cuite,

La belle enfant va, vient, rode et s’agite

De tout côté, cherchant dans le manoir

Quelque escabelle où l’on se puisse asseoir.

Elle revient portant sur son épaule

Deux bons pliants tissus en bois de saule,

Et les présente aux deux jeunes héros

Si redoutés déjà par toute terre.

Ils mettent bas cimier, casque et visière ;

On voit tomber leurs cheveux en anneaux ;

On voit à plein leurs traits si doux, si beaux.

Et le vieillard qu’étonne leur figure :

Êtes-vous donc, dit-il, des dieux nouveaux,

Vous qui passez toute humaine nature ?

Nous sommes trop mortels, vieillard chéri,

Dit Rolandin ; et sans ta courtoisie,

La mort venait nous arracher la vie.

La jeune fille avait durant ceci

L’oreille au guet et le cœur en souci,

Des beaux garçons raffolant en silence.

Nature instruit ; et quand l’instinct commence

À pressentir les douceurs de l’hymen,

Jeune fillette avec son innocence

Brûle de plaire, et songe à dire amen.

Voyez un peu dans nos prés la génisse

En cent façons appeler le taureau ;

Voyez un peu comme la plus novice,

Dès qu’il paraît, s’agite dans sa peau.

Il était tard : on apporte l’agneau ;

On le dévore, et le souper s’achève

En un clin-d’œil. La fillette se lève,

Fait un salut et donne le bon soir,

S’allant coucher dans le fond du manoir.

Les paladins causent avec leur hôte,

Lui demandant si l’on pourrait avoir

Quelque prouesse à faire sur la côte.

Au temps passé nous n’en avions pas faute,

Dit le vieillard : tant et tant d’animaux

Et de géants infestaient nos montagnes

Que nous cherchions au loin d’autres campagnes

Pour faire paître et boire nos troupeaux.

Mais par hasard un certain qui se nomme

Sire d’Anglant, ou Roland, vint chez nous.

Monstres, géants, il les abattit tous.

Cette montagne est l’Atlas, qu’on renomme

Par tout pays. Quelquefois on y voit

Un rare objet ; mais il faut être adroit.

Dire jusqu’où le mont porte sa crête,

Je n’oserais ; je m’y casse la tête.

D’autres diront qu’il s’élève tout droit

Jusqu’au zénith, d’où l’on mettrait le doigt

Sur les fanaux de la voûte céleste.

Au temps jadis que j’étais jeune et leste,

De ce grand mont j’atteignis le sommet.

J’y vis un mage, admirai sa sagesse,

Et m’enrichis de maint rare secret

Dont j’ai depuis amusé ma vieillesse.

J’ai vu souvent à l’heure du matin

Du haut des cieux la Fortune descendre

À son palais sur l’Atlas, pour y prendre

Plaisirs divers. Si vous avez dessein

De monter là, daignez tous deux m’entendre.

À la moitié du mont l’air est si fin

Et si subtil, qu’on y respire à peine,

Ou même point : il fait manquer l’haleine ;

Mais j’aurai soin de donner à chacun

Un outre plein d’air terrestre et commun.

Je veux vous dire aussi comme il faut faire

Pour discourir avec la déité

Que vous verrez si folle et si légère ;

Sans cesse allant, venant de tout côté ;

De tout repos ennemie éternelle,

Et s’entourant d’êtres aussi fous qu’elle,

Qui sans égard, sans pudeur, dans leurs jeux

Vont insultant les hommes et les dieux.

Mais il est tard ; la nuit est avancée,

Et nous avons besoin d’un doux repos :

Moi, pour mon âge, et vous, pour vos travaux.

Le vieux se lève ; il prend une brassée

De paille fraîche ; il en forme deux lits

Pour les guerriers, dans un coin du taudis.

Dormez, dit-il, dormez jusqu’à l’aurore,

Dormez en paix : vous êtes entre amis.

Les deux cousins, qu’attendrissent encore

Les soins du vieux, lui donnent le bon soir

De tout leur cœur, et vont vaille que vaille

Tout habillés se coucher sur la paille,

Chacun des deux y dormit comme un loir.

Le temps si long pour quiconque travaille,

Fut court pour eux ; et déjà le manoir

Est éclairé d’un rayon de lumière.

Tout était prêt ; les outres étaient pleins :

Le vieux y joint un secours nécessaire,

Vivres grossiers, mais abondants et sains.

Il va porter le tout aux paladins,

Qui honteux d’être encor sur la litière,

Voudraient se voir déjà par les chemins.

Puis il leur dit comment ils devront faire

Avec la folle, et sans l’effaroucher,

L’entretenir s’ils peuvent l’approcher.

Quand vous serez au gré de votre envie

Au haut du mont, vous y verrez d’abord

Un grand palais qui vous paraîtra d’or ;

Mais sa couleur à chaque instant varie :

Tantôt argent, pourpre, ou bien autrement.

Là point de toit ; la déesse y descend

Tout droit du ciel. Le palais n’est pas sombre ;

Il est percé de fenêtres sans nombre.

Vers le levant, la porte de l’enclos

Est à toute heure ouverte à la cohue.

La déesse a deux ailes sur le dos,

Deux à ses pieds ; et du reste elle est nue.

Mais sur sa peau certaine huile épandue

La rend glissante, et trompe les efforts

De qui voudrait la saisir par le corps ;

À l’arrêter toute peine est perdue.

Dans ce sachet de peau fine et velue

Prenez, dit-il, cette poudre menue,

Noire et gluante : un suivant de Bacchus

La rapporta des rives du Cocyte,

Comme les Grecs en ont l’histoire écrite.

Peut-être bien n’est-ce pas un abus.

Frottez-vous-en les mains, et cette adresse

Peut vous livrer la coureuse déesse.

Le vieux se tait ; et ses hôtes joyeux

Vont gravissant sur le mont sourcilleux.

Vers le milieu voilà que le tonnerre

Naît sous leurs pieds et gronde sur la terre.

Les vents de mer, le fougueux aquilon,

Suivent l’orage et brouillent l’atmosphère ;

Tandis qu’Atlas porte à son horison

Un air si sec, qu’il met en pâmoison

Les deux guerriers ; mais, se servant de l’outre

Pour respirer, ils savent passer outre.

Ils ont l’aspect de ces murs lumineux

Percés partout, comme l’a dit le vieux,

De tant et tant de fenêtres dorées.

Ce palais semble ouvrage surhumain,

On croit pourtant que durant le festin

De tous les dieux en d’atroces contrées,

Le grand Atlas le bâtit de sa main.

Les deux cousins arrivent à la porte,

Entrent tout droit, parcourent le palais,

Sans jamais voir, ni de loin ni de près,

Rien qui n’ait l’air d’une nature morte.

Rolandin dit en riant : Beau cousin,

Allons-nous-en par le plus court chemin :

Car, savons-nous si cette perronelle

Voudra venir ? et puis si ce sera

Bon ou mauvais pour nous deux ?… Alte là !

Nous en aller ! nous serions plus fous qu’elle,

Dit Rinaldin : le bon vieux nous prendra

Pour deux enfants. Je n’entends point cela,

Et j’aime mieux souffrir toute détresse,

La faim, la soif, pour voir cette déesse

Dont nous faisons sur terre tant de cas.

Comme ils étaient dans ce grand altercas,

Voici venir par les airs l’immortelle

Tout-à-fait nue, ayant ses cheveux blonds

Pour vêtement ; et maints jeunes garçons,

Ailes au dos, voltigeants autour d’elle.

Ils portaient tous un vase dans la main,

Chacun rempli de différent butin.

Perles, écus, y sont en loterie ;

Et les heureux gagnent à ce beau jeu

Quelque ambe sec, mais de terne fort peu :

Et quant au quine il est chose inouïe ;

C’est le phénix qu’on attendrait en vain ;

Seul il vaudrait tout l’avoir de Jupin.

Enfin, de traits plus d’une urne est remplie,

Chacun portant ou la haine ou l’amour.

Sous son bras droit la déesse à son tour

Tient un grand vase, et de grande importance ;

On aurait dit la corne d’abondance.

C’est comme un fleuve ; il perd sans s’épuiser.

Quand les enfants vidaient leur escarcelle,

Ils la laissaient sur leur dos reposer ;

Ou bien cherchaient l’urne de l’immortelle

Pour en remplir la leur. Ils n’ont point d’yeux ;

Les uns sont vifs, les autres paresseux,

On les nommait la troupe des Caprices,

Et la déesse en faisait ses délices.

Certaine vieille était au milieu d’eux,

Vilain paquet de rebutantes rides,

Cloaque impur d’exhalaisons fétides :

C’était l’Envie. Un autre objet hideux,

Au regard louche, au teint de pain d’épice,

L’entretenait la tenant par la main.

Ce monstre-là, c’est la noire Malice

Qui sert l’Envie, et selon son dessein,

En temps et lieu se montre au genre humain

Pour l’attirer dans les pièges du Vice.

Rinaldin prend aux cheveux un garçon

Par badinage et pour avoir sa tasse ;

Il tire, il tire en vain. Le polisson

Prend sa volée, et la coupe se casse.

Mais Rolandin, qui dans sa main a pris

La poudre noire amassée au Tartare,

D’un bras nerveux saisit sans dire gare

La déité, qui jetant les hauts cris

Tourne en tous sens, comme fait la gazelle

Prise au lacet ; sur quoi se moquant d’elle

Un beau vieillard avec beaux cheveux gris

Vient lui ravir sa corne d’abondance.

Elle sanglotte, et le vieux qui s’élance

Au bas du mont, va courir l’univers.

De ce moment les Vertus en souffrance,

Et les Beaux-Arts, vont avoir l’assurance

De n’être plus jugés tout de travers.

Les grandes cours ouvrant alors leur porte

Aux gens de bien, chasseront la cohorte

Des vils flatteurs, des sots, des ignorants.

Ce bon vieillard était le droit Bon-Sens

Que chacun croit avoir, et qu’on n’a guère :

C’est ce qui fait que tout va sur la terre

Tout de travers, faute de ses avis.

C’est lui qui sait à tout mettre son prix,

Tout discerner par règles immanquables ;

Vice et vertu, biens faux ou véritables,

Et, sans jamais qu’il se méprenne en rien,

Faire à chacun le sort qui lui convient.

Tant et si bien la Fortune s’agite,

Après avoir gémi, pleuré beaucoup,

Qu’à Rolandin échappant tout-à-coup

Elle s’évade et rassemble sa suite,

Puis d’un ton rogue et fière de sa fuite :

Vas, insolent, dit-elle, un jour viendra

Que de ton fait ma sœur me vengera ;

Ma sœur nommée en tous lieux la maudite.

Nous te donnons le choix pour un fétu,

Dit Rinaldin ; ton amour ou ta haine

Nous sont tout un. Nous suivons la Vertu

Que nous donna le ciel pour souveraine.

Il ne nous faut que gloire ; honneur et peine.

Garde tes dons pour qui veut du repos :

Ceux de Vertu semblent d’autant plus beaux,

Qu’ils ne sont pas des fruits de ton domaine.

Dame Fortune alors remonte aux cieux

En se mordant les doigts de telle rage,

Que les guerriers en rirent bien entr’eux.

Telle est la cane au bord d’un marécage,

Se débattant aux serres du faucon.

Les beaux-cousins visitent la maison

De la déesse, admirant les sculptures

Et les tableaux avec leurs écritures.

On y voyait le présent, l’avenir,

Et le passé : des têtes couronnées

À la charue à son gré condamnées,

Et des catins faites pour se flétrir

Aux mauvais lieux, s’élever jusque au trône

Pour en chasser noble et chaste matrone.

On y voyait les mitres, les chapeaux,

Prostitués aux intrigants, aux sots.

Là se voyait l’Ignorance, étalée

Dans son fauteuil, buvant d’excellent vin,

Tandis qu’ailleurs Vertu mourant de faim,

D’un tas de sots devenait la risée.

C’était partout chose comique à voir,

Mais les guerriers ont autre chose en tête :

De ces tableaux aucun ne les arrête ;

Au beau palais ils donnent le bon soir.

Je n’aurais pas fait tout-à-fait de même :

J’aurais fort bien négligé l’avenir

Et le passé ; mais j’aurais pris plaisir

À regarder le siècle dix-septième :

Règne du vice, où la Vertu gémit,

Apollon pleure et les Muses languissent ;

Le Mal-engin, le Mensonge fleurissent,

Et grasse à lard l’Ignorance jouit.

Ah ! si j’osais ici donner carrière

À mon propos. Je vous ferais pâlir :

Tant vous verriez de Câcus s’établir

Sur l’Aventin ! c’est une fourmilière.

Hercule encor viendra-t-il écraser

Ces favoris de la folle déesse,

Qui dans son sein les reçoit, les caresse,

Et rit de voir nos troupeaux s’épuiser ?

Les Malandrins se font de nos lainages

De bons habits, et nos pauvres pasteurs

Restent tout nus parmi nos pâturages.

Mais si le ciel touché de nos douleurs

Veut mettre fin à tant de brigandages,

Nous sauverons, riches dans nos maisons,

Nos chers troupeaux et leurs douces toisons.

Les deux cousins descendaient la montagne

Si lestement, qu’on les eût pris fort bien

Pour des fuyards, eux qui n’ont peur de rien ;

Ou pour deux cerfs qu’une meute accompagne.

Un air moins fin rétablissait le jeu

De leurs poumons, et les voilà dans peu

Au pied du mont auprès de leur vieil hôte.

Il jouissait de se voir côte à côte

De deux guerriers de si rare valeur ;

Et sur le champ il leur sert avec joie

Des mets grossiers, mais donnés de grand cœur.

Rolandin dit : Le destin nous envoie

Parmi les noirs sur les bords africains,

Chercher Richard la fleur des paladins.

Enseignez-nous, s’il vous plaît, une route

Qui nous conduise à quelques beaux exploits ;

Car un seul jour oisif sous le harnois,

Voilà le sort que notre cœur redoute.

Lors le vieillard : Ici près dans un bois,

Je sais, dit-il, qu’une femme réside

Qui par caresse attire les passants,

Et puis les fait égorger, la perfide,

Par ses géants. Hélas ! depuis dix ans

J’ai vu périr aux mains de la traîtresse

Mon fils chéri, l’appui de ma vieillesse.

Ses traits sont beaux, ses yeux ont mille appas,

Mais redoutez sa dangereuse adresse.

Malheur à vous, si vous n’évitez pas

L’art imposteur d’une feinte caresse !

D’une Sirène elle a la douce voix ;

La sienne encore est plus douce et plus tendre ;

Le vent s’arrête, et les chantres des bois,

Émerveillés, se taisent pour l’entendre.

Elle sait trop l’art de donner des lois

À tous les cœurs. Tout en elle intéresse,

Gestes, discours ; enfin c’est la déesse

De la Beauté. Je crains votre jeunesse.

Oh ! par ma foi, s’écria Rinaldin,

Le cœur me bat de finir l’aventure ;

Mais j’ai regret de faire du chagrin

À cette belle, ou nymphe, ou créature

Dont en tous lieux on pleurera la fin.

Oh ! pour cela y répliqua Rolandin,

Rassure-toi : quelle que fut sa rage,

Je ne voudrais meurtrir son beau visage.

Sur ce propos ils quittent le vieillard

Sans différer, et de toute vitesse

S’en vont au bois, où ce soir je les laisse

Pour retourner à mon ami Richard.

[***]

Le malheureux gémit, se donne au diable,

Quand il apprend que durant son sommeil

On a ravi cette fille adorable

Dont il est fou. Jugez le beau réveil !

Un autre ici pour peindre sa détresse

Épuiserait tous les arts de la Grèce,

Vous détaillant tout ce qu’un pauvre amant

Peut dire et faire en si cruel moment ;

Mais entre amis nous allons à la bonne,

Et nous contons les choses rondement,

Sans qu’Hélicon ni Parnasse en ordonne.

Au vrai, Richard prend la chose si mal,

Que sans adieu quittant ses camarades

Il perd la tête, il sort, monte à cheval,

Et court les champs par bonds et galopades.

Où courut-il ? où fut-il s’arrêter ?

Demain matin vous en saurez l’histoire,

Si vous daignez, mesdames, l’écouter.

Et si j’en ai conservé la mémoire.

CHANT XXVIII.

Richard, désespéré, quitte ses compagnons et erre misérablement. Le vieux, passant par là sur son griffon, le ramène à la vie. Sa magie leur apprend ce que la sorcière a fait de Despine : transformée en ourse, sous la garde d’un cruel géant, elle est dans l’île Tristan. Richard se met aussitôt en route, guidé par le vieux.

De leur côté, Rinaldin et Rolandin partent châtier une sorcière qui attire les garçons pour les tuer. Rinaldin tombe dans le piège amoureux et, nu, enchaîné, est trainé par un géant que le sage Rolandin combat et tue. Ayant assommé un lion qui courait après leurs chevaux, ils se mettent en selle et rencontrent le vieux sur son griffon, et Richard à sa suite. Ils échangent les nouvelles et tous se mettent en route pour l’île Tristan. Affamés, ils trouvent un château entouré d’un profond fossé où un nain se goinfre en se moquant d’eux. Richard, puis le vieux et le griffon, tombent dans le fossé. Lirine qui les rejoint là, les délivre grâce à un stratagème.

 

L’Amour agit sans savoir ce qu’il fait,

Quand il agit sur notre fantaisie.

On juge bien la cause par l’effet,

Voyez un fou jeter à la voirie

Tout ce qu’il a, son or et ses bijoux :

Voyez l’amant dire à sa belle amie,

Prenez, prenez ; et puis avec les fous

À l’hôpital il va finir sa vie.

Jamais le fou ne sait bien ce qu’il veut :

Et l’amoureux sait-il mieux ce qu’il peut ?

Au plus brûlant soleil le fou s’arrête,

Comme portant tout l’hiver sur sa tête ;

Et l’amoureux au plein midi d’été,

Pour dire un mot à sa divinité,

Va se planter au coin de quelque rue,

Comme un piquet, avec la tête nue.

L’amant, le fou, sont souvent en fureur,

Et tous deux font peu de cas de leur vie.

Tous les deux sont étincelants d’ardeur,

Tous deux toujours acteurs de tragédie.

Le fou par fois recouvre la raison ;

Mais pour l’amant jamais de guérison :

C’est le seul point qui les différencie.

[***]

Quiconque aurait rencontré Richardet,

Les yeux hagards et la tête perdue,

Courant partout, sans arrêter la vue

Sur nul objet, l’aurait pris en effet

Pour un vrai fou. La flâme et la fumée

Sortent du haut de son casque brûlant :

Ses hurlements que de loin on entend

Semblent l’écho d’une mer irritée.

Vers le Ponant il chemine, appelant

À haute voix sa dame tant aimée :

Et c’est en vain ; lui seul il se répond,

Mais ses clameurs vont réveiller au fond

Des antres creux maints animaux féroces,

Qui l’œil en feu s’en viennent l’assaillir.

Son bon cheval sait bien les accueillir,

Et brise à tous leurs mâchoires atroces

Avec ses pieds qui ne sauraient faillir.

Le bon Richard voyait sa fin prochaine,

N’ayant mangé ni bu depuis trois jours,

Et ne trouvant nulle part de secours

Qui l’assistât dans cette étrange peine.

Il s’abandonne et se laisse mener

Par son cheval qu’il ne peut gouverner.

Tandis qu’ainsi sa monture le traîne

En côtoyant l’atlantique Océan,

Et qu’il n’attend qu’une mort trop certaine,

Paraît en l’air sur son griffon volant

Ce bon vieillard le gardien de Despine,

Qui fut aveugle, et qui n’en voit que mieux

Par un bienfait de la sage Lirine.

Il voit Richard, et fond du haut des cieux

Auprès de lui. Le vieux n’est pas frivole ;

Il a promis à Richard son retour,

Et de l’Égypte à la pointe du jour

Il est parti pour lui tenir parole.

Comme il était instruit à bonne école,

Voyant Richard en si piteux état,

Il juge bien que c’est quelque attentat

Qu’aura tramé la fille d’Armodie.

Il saute à terre : il embrasse Richard

Qui ne donnait aucun signe de vie ;

Et le vieux craint d’être arrivé trop tard.

Lors délaçant le heaume et la visière,

Et d’un flacon qu’il porte à tout hasard

Versant une eau de vertu singulière,

Il la répand sur le bon paladin.

Richard reprend sa force dégradée,

Comme en été sous une douce ondée

Roses et lys refleurissent soudain.

Il voit le vieux en rouvrant la paupière,

Et sa douleur n’en est que plus amère.

Bon vieux, dit-il, je n’ai plus qu’à mourir :

On m’a ravi ma Despine, et peut-être

Des scélérats l’auront-ils fait périr.

Ah ! que n’est-elle en ce séjour champêtre,

Où sous ta garde elle aimait à se voir !

Je revivrais en reprenant l’espoir.

Ah mon amie ! quelles métamorphoses

De doux plaisirs en funeste tourment !

Seigneur, répond le vieux, ce sont là choses

Que le destin conduit secrètement,

Et ses décrets sont pour nous lettres closes.

À quelque saint qu’on se puisse vouer,

On n’y voit goutte, il le faut avouer ;

Mais, comme on sait, la divine sagesse

Est toujours juste et fait tout pour le mieux.

Rassurez-vous, seigneur : votre détresse

Touche à sa fin que je lis dans les cieux.

Dans vos dangers qu’on peut dire sans nombre,

Sans doute un Dieu vous couvrit de son ombre,

Et vous donna la victoire en tout lieu.

Croyez-vous donc que ces bienfaits d’un Dieu

Vous réservaient à finir votre vie

Dans un désert ? Loin de vous la folie

De le penser ! Mais laissez-moi pourvoir

À découvrir ce qu’il nous faut savoir

Pour vous servir. Soudain il fait paraître

Un farfadet, et lui commande en maître

De l’informer où Despine peut être.

Mais le lutin rechignant à la loi,

Va rabâchant mainte fausse nouvelle.

Elle est, dit-il, sous la mer. – Mais laquelle ? –

Je n’en sais rien. Puis il dit : Je la croi

Changée en ours ; et déchirant le monde

Sur les chemins. Puis encor : Je la voi

Au fond d’un puits, et barbottant dans l’onde

Jusqu’au menton. Le vieillard est fâché ;

Il met au jeu tout son pouvoir magique,

Et fait si bien, que le follet explique

En termes clairs ce qu’il avait caché.

Elle est, dit-il, au climat de l’Afrique,

Près de Congo, sur le vaste Océan,

Dans un îlot qu’on appelle Tristan.

Il raconta comment l’avait ravie

Par trahison la fille d’Armodie,

Et comme aussi Mélène sans pitié

D’un ours affreux lui donna la figure.

Despine perd sa blonde chevelure,

Son teint vermeil ; et de la tête au pié

Elle fait peur, même à voir en peinture.

La malheureuse en pleure outre mesure.

Puis, ajoutant que l’ourse est sous la main

D’un fier géant, il disparaît soudain.

Jamais fiévreux, qui tandis qu’il sommeille

Est tourmenté par maint fantôme vain,

N’est si content de voir lorsqu’il s’éveille

S’évanouir ce cortège assassin,

Que Richardet apprenant que sa mie

Près de Congo se trouve encore en vie.

Il ne fut pas tardif à réparer

Par bon potage et bon vin sa faiblesse :

Cinq ou six coups bus sans désemparer,

Le mirent même à deux doigts de l’ivresse.

Partons, partons ; quittons ces lieux déserts,

Dit-il au vieux, et parcourons les mers

Jusqu’à cette île où respire ma belle

Près de Congo sous sa forme nouvelle.

Le bon vieillard monte sur le griffon

Qui prend son vol. Richard n’est pas en reste,

Et suit au trot : tant son cheval est leste !

Du haut de l’air le vieux sur son faucon

Montre à Richard la route qu’il faut prendre.

Prions le ciel qu’il veuille les défendre

Sur leur chemin de toute trahison.

Ils vont gaîment sans nulle défiance ;

Et nous, allons trouver les deux cousins ;

Ces deux héros la gloire de la France,

L’honneur, la fleur de tous ses paladins.

[***]

Ils arrivaient à ce bois où demeure

Celle qui flatte, attire les passants

Pour les occire ; et c’était juste à l’heure

Où le soleil de ses rayons naissants

Vient colorer l’air, les mers et la terre.

Dans les forêts ils ont peu de lumière

Sous les rameaux partout s’entrelaçant ;

Mais par degré la clarté plus entière

Guide leurs pas vers un pré fleurissant

Plein de troupeaux : on n’en vit jamais tant.

Dans le milieu sont jardins en arcades,

Étangs et lacs, et ponts et colonnades.

Là sur les eaux le cygne, le héron

Vont s’étalant ; et la gente chevrette,

Deçà, delà, court à travers l’herbette.

Mille oiselets, sur l’arbre du limon,

Sur l’oranger développent leur aile :

L’air retentit des chants de Philomèle,

Et s’embaumant du doux parfum des fleurs,

Fait respirer les suaves odeurs

De nos jasmins et de celui d’Espagne,

Que le muguet, le lilas accompagne,

Et la jonquille, et la rose, et le lis.

Les voyageurs demeurent ébahis ;

Et dans les sens se glisse avec mollesse

Je ne sais quoi qui dément leur prouesse.

Au bout du pré se trouve le palais

De celle-là qui se plaît à conduire

Ses amoureux à l’éternelle paix.

Comment est-il ? Je ne puis le décrire,

Car ce serait à ne finir jamais :

Voici vraiment tout ce que j’en puis dire.

C’est qu’on n’a vu jamais, ni ne verra

En aucun lieu, rien d’égal à cela.

On peut entrer sans peine et sans mystère :

Cinq portes là s’ouvrent à tous venants ;

Et l’on y voit donzelles, jeunes gens

S’évaltonnant en diverse manière.

On rit, on chante, on se lorgne : on fait mieux,

On se caresse en buvant du vin vieux

À pleine tasse, et faisant bonne chère.

Bref, ce n’est là que plaisirs et que jeux.

Rolandin dit : Gardons-nous bien, mon frère,

De l’accident dont nous parlait le vieux.

Je sens déjà du goût pour la sorcière,

Et je n’ai pas encor vu ses beaux yeux.

Allons-nous-en ; je me crains en ces lieux.

Vois-tu ? la femme est un paquet de bourre ;

L’homme un charbon ; le diable un ouragan.

Il les accouple, entre les deux se fourre,

Puis soufle, soufle, et les pousse en avant.

Celui qui fuit dans l’amoureuse guerre

Est le vainqueur, dit l’adage vulgaire ;

Et par ma foi je trouverais bien dur

De trépasser dans ce désert obscur :

Le tout, pour suivre une brutale envie,

Au déshonneur de toute notre vie.

Allons-nous-en. Souviens-toi, beau cousin,

Que c’est le Christ qui montre le chemin.

Rinaldin rit, et dit : Mon très cher frère,

Tu parles là comme un vieux moine en chaire ;

Non comme un jeune et brave paladin.

Moi je veux voir un peu si la fillette

A bonne grâce et quelques jolis traits.

Mais ne crains rien, ami, je te promets

De rester froid comme un anachorète.

On voit venir la dame du palais,

Rolandin fuit en détournant la vue ;

Mais Rinaldin s’empresse et la salue :

En la voyant il perd honte et vertu,

Et ne sent plus dans son cœur trop ému

Que l’appétit de la voir toute nue.

La dame rit, le regarde et se tait ;

Et Rinaldin, en bon Français qu’il est,

Sans hésiter la baise sur la joue.

Elle recule et fait un peu la moue :

Feinte pudeur vient rougir son beau front,

Comme il convient. La traîtresse en sait long !

Rinaldin perd tout-à-fait la cervelle,

Serre en tremblant les deux mains à la belle

Avec transport, et jure qu’il sera

De ses beautés adorateur fidelle,

Esclave, amant, tout ce qu’elle voudra.

Elle sourit, et sans pudeur ni honte

Elle l’entraîne au palais. Il la suit,

Parlant d’amour et de ce qui s’ensuit.

Va, malheureux, va recevoir ton compte

Chez celle-là qui sans foi ni vertu,

A l’âme noire et le cœur corrompu.

Ah Rinaldin ! fuis ce séjour du crime

Où tu seras et captif et victime.

Mais le garçon se plaint du pas trop lent

De sa déesse : il voudrait que la belle

Volât en l’air, et lui-même avoir l’aile

D’un aquilon sans relâche souflant,

Pour la pousser en un clin-d’œil chez elle.

Elle résiste, et par de feints refus

Elle l’amuse et l’enflamme encor plus.

On les reçoit tous deux à l’arrivée,

Comme au théâtre on accueille les rois.

Vous savez bien que la toile est levée

À leur aspect, et qu’on voit à la fois,

Au doux concert des flûtes, des hautbois,

Se marier une pompe éclatante.

Tel, au concert des plus charmantes voix

Le palais joint sa parure brillante.

Durant ceci, le triste Rolandin

Rodait autour de cette infâme enceinte ;

Tout occupé du sort de son cousin,

Pour qui son cœur connaît enfin la crainte.

Sais-je, dit-il, si le fer meurtrier,

Le vil cordeau, tranchant déjà sa vie,

N’ont pas été le prix de sa folie ?

Il se dispose à monter l’escalier

Pour ramener soudain le prisonnier

S’il est vivant, ou pour tirer vengeance

De son trépas ; mais du palais fatal

Un fier géant, sur un char triomphal,

Hors de la porte avec orgueil s’avance.

Le géant tient Rinaldin enchaîné,

Nu comme un ver, honteux et consterné.

Ce n’étaient point génisses ni cavales

Qui le traînaient : c’étaient, soumis au frein,

Deux forts lions, que le bon Rolandin

Croit arrêter avec leurs martingales.

Mais de la griffe en guise de grapin

Il en reçoit une atteinte si sûre,

Qu’il était mort sans sa divine armure.

Il prend alors le cimeterre en main,

Et des lions l’affaire est bientôt faite.

Le gros géant descend de sa charette

Et fait briller sa masse d’acier fin,

À haute voix bravant le paladin :

Puis d’une force égale à son audace,

Sur le cimier il fait tomber la masse.

Le coup gauchit, par miracle ; sans quoi

Le paladin en total désarroi

À son cousin eût tenu compagnie.

Mais de sa dague il transperce le flanc

Du grand mâtin, qui des flots de son sang

En trébuchant inonde la prairie,

Meurt en hurlant de rage ; et Rolandin

Va sur le char détacher son cousin,

Et dans ses bras le serre avec tendresse.

Le malheureux, confus de sa faiblesse,

Ne sait que dire, et demande pardon.

Et Rolandin que la fureur possède,

Court au palais qu’il croit à l’abandon.

Il se trompait : sa force à qui tout cède

Ne peut forcer porte, mur, ni cloison :

Sa bonne épée est un faible remède.

Il se retourne et joue un autre jeu :

La masse en main il enfonce dans peu

Toute clôture, et la porte est ouverte.

Il monte : il voit chaque chambre déserte ;

On redoutait et la masse et l’épieu ;

On se cachait : mais la dame du lieu

Sort d’un sallon, faite au tour, demi-nue,

Et vraiment belle à mettre à mal un saint.

La scélérate éplorée, éperdue,

Criait merci ; mais le fier Rolandin

N’écoute rien, et la tête coupée

Lui sert d’enseigne au bout de son épée.

Plus de palais alors. Le paladin

Est au milieu du bois où Rinaldin

Sous les rameaux recouvre son armure ;

Mais le beau corps de la sorcière impure

N’est nulle part. Les guerriers étonnés

Se regardaient, admirant l’aventure ;

Mais ils sont faits à toute étrange allure,

Et tous deux sont bientôt rassérénés.

Rinaldin prend ses harnois de batailles,

Et Rolandin à travers les broussailles

Observe tout. Il voit un vaste amas

Tout d’ossements humains. Il en approche,

Et lit ces mots écrits sur une roche

Qui tout autour bordait l’horrible tas :

« C’est en ces lieux qu’ont reçu le trépas

« Les amoureux de l’infâme Pornée.

(Tel est le nom de la méchante fée.)

« S’ils avaient su, fuyant ce triste bois,

« Se garantir d’une fatale ivresse,

« Ils auraient pu, conservant leur sagesse,

« De l’âge d’or suivre les douces lois.

« Voilà le sort que garde la cruelle

« À qui la suit, et s’amuse avec elle. »

Viens, Rinaldin, s’écrie à haute voix

Son beau-cousin ; viens voir à quelle fête

Te réservait l’abominable bête

Si tu restais aux mains de son géant.

Rinaldin vient, et dit en se signant :

Loué soit Dieu, cousin, que ta prudence

T’ait préservé de mon extravagance !

Lors Rolandin : Apprends donc, mon ami,

À mépriser toute telle carogne.

J’en punis une à regret aujourd’hui.

Mettre une femme à mort, n’est pas besogne

De paladin ; mais, comme celle-ci,

Quand elles ont méchanceté profonde,

C’est un devoir d’en délivrer le monde ;

Et j’ai bien fait ce que j’ai fait ici :

Car on ne doit indulgence, à vrai dire,

Qu’à leur faiblesse incapable de nuire.

Mais au rebours, celles qui font métier

De dévaster un canton tout entier,

Ce sont fléaux et monstres sur la terre,

À qui l’on doit une éternelle guerre.

C’en est assez ; suivons notre chemin,

Sans plus parler de ta folle luxure.

Bien obligé, repartit Rinaldin ;

Car si ma femme apprenait l’aventure,

Elle en aurait un rude crève-cœur,

Et puis, qui sait ? elle serait d’humeur

À se venger de moi par même injure.

Comme en causant ils marchaient à pas lents,

L’air retentit de longs hennissements,

Et Rinaldin voit du haut d’une roche

Sous les halliers, un lion qui s’approche

Donnant la chasse à deux beaux destriers :

Ceux-là qu’au bois ont perdus les guerriers.

Tous deux à pied suaient sous leur armure,

Rinaldin court, et Rolandin le suit.

Ils appelaient à grands cris leur monture,

En poursuivant le lion qui les fuit.

Ils font si bien, que devant qu’il soit nuit

Ils l’ont atteint ; et tandis qu’on l’assomme,

Les deux chevaux sont accourus au bruit.

C’est Serpentin et Lefort qu’on les nomme,

Chacun selon leur divers acabit ;

Et tous les deux, comme ayant de l’esprit,

Viennent fêter, flatter chacun leur homme.

Les deux cousins montés sur leurs coursiers

Trouvaient fort doux d’épargner leurs souliers,

Et devisaient à l’aise bien en selle,

Quand tout-à-coup paraît au haut des cieux

Un grand oiseau battant l’air de son aile ;

Et sur son dos est assis un bon vieux

Qui par le frein le dirigeant sans peine,

Comme il lui plaît à son aise le mène.

Rinaldin dit : Quel est donc ce barbon

Qui va par l’air chevauchant un faucon ?

Car il n’est pas de notre humaine espèce.

Ah ! quel bonheur pour moi, si par adresse

Je l’enlevais du dos de son oiseau

Pour m’y placer ! comme alors sans bateau

De l’Océan j’arpenterais la plaine !

Toute la terre, en moins d’une semaine,

Je la voudrais courir sur ce moineau.

Comme il parlait, le grand oiseau s’approche,

Un cavalier sur un beau destrier

Le suit de près, comme on suivrait un coche

Pour l’escorter. À l’aspect du cimier,

Les deux cousins ravisent le guerrier :

C’est justement celui qu’on les envoie

Chercher partout avec tant de travaux ;

C’est Richardet. Imaginez la joie.

Arrêtez-vous, magnanime héros,

Lui cria-t-on : vous voyez dans ces plaines

Deux bons parents, qui par monts et par vaux

Vous vont cherchant à travers mille peines.

Alors l’oiseau sous la main du vieillard

Descend, se pose auprès d’eux ; et Richard

Met pied à terre. On s’aborde, on s’embrasse ;

Puis ils se font sans sortir de la place

Mille détails. Et quand Richard apprend

Que le roi Charles a péri dans son camp

Par le forfait du traître de Mayence,

Et que Renaud et le sire d’Anglant,

Ses chers amis, ont eu la même chance,

Il se lamente, il pleure à toute outrance.

Lors Rinaldin, à ses pieds prosterné,

Lui raconta comme au trône de France

Le grand conseil l’avait prédestiné :

Dont Paris fait telle réjouissance,

Qu’on y croit naître une seconde fois

Pour le bonheur. Ils font un mauvais choix,

Reprit Richard : je suis loin de suffire

À gouverner un aussi vaste empire.

Mais Rolandin avec humilité :

L’œuvre de tous est l’œuvre de Dieu même,

Dit-il ; et quand le vœu du comité

Vous décerna la dignité suprême,

Dieu l’inspirait. C’est en vous qu’il nous rend

Le bon roi Charles, et Renaud, et Roland.

Votre refus, seigneur, serait offense

Au Dieu du ciel comme à l’état de France.

Sur ce propos Richard s’appaise un peu.

Mes chers amis, dit-il, en temps et lieu

Nous traiterons entre nous cette affaire ;

Mais écoutez, Mélène la sorcière

Dessous sa loi par noir enchantement

Tient aujourd’hui celle qui m’est si chère.

Et ce beau corps frappé d’un talisman

Ne paraît plus qu’un tigre sanguinaire.

Vous me voyez la cherchant ; et j’espère

La retrouver dans peu, rompre ses fers,

Et l’arracher à l’horrible figure

Que lui donna la magicienne impure.

Si je péris victime des enfers,

Souffrez, amis, que je vous recommande

Ce cher objet, et je vous le demande

Au nom de ceux qui vous sont les plus chers.

Mais poursuivons et marchons sans remise,

Déjà je vois plus d’un signe certain

Du prompt succès de la noble entreprise ;

Car ce n’est pas un aveugle destin

Qui conduisant ici ces beaux gendarmes,

Fleur de la France et gloire de ses armes,

Les y rassemble avec ce bon vieillard,

Et cet oiseau qu’il soumet à son art.

Sans plus tarder on se remet en route.

La nuit venait. Ma foi, dit Rolandin,

Je voudrais bien ne pas la passer toute

Sous le couvert d’un chêne ou d’un sapin.

Je voudrais voir quelque hôtesse proprette

Qui me donnât bonne chère et bon lit.

Trois jours de jeûne éveillent l’appétit :

Depuis trois jours je suis à la diète.

Je suis marri, frère, de ta disette,

Lui répondit le sensible Richard ;

Mais tu vois bien qu’ici de nulle part

On n’aperçoit maison ni maisonnette.

Sur son griffon dépêchons le vieillard,

Qui de si haut découvrira peut-être

Quelque cabane où trouver de quoi paître.

Aussitôt fait que dit ; et le vieux part.

Au bout d’une heure abaissant sa volée

Il s’en revient, et dit : Si j’ai bien vu,

Une forêt dans son centre brûlée

Offre un logis fort bien entretenu ;

Mais on ne peut y pénétrer d’emblée :

Un grand fossé l’entoure, un fossé d’eau,

Où l’on ne voit pont, barque ni radeau.

Allons, allons, dirent-ils tous ensemble ;

Nous passerons le fossé sans efforts.

Moi, dit Richard, avec mon cheval d’amble

J’en suis bien sûr ; il a le diable au corps.

Rinaldin dit : Nous avons confiance

De le sauter à pieds joints sans façon :

J’ai fait cent fois pareille expérience ;

On me croyait des ailes au talon.

Ils vont grand train ; l’ardeur qui les enflâme

Les fait bientôt arriver au donjon.

Le mur est bas et le fossé profond,

Et dans l’enceinte on ne voit pas une âme.

Un gros courtaut vient à paraître enfin,

Nonchalamment assis sur la muraille

Les pieds balants : avec une futaille

À ses côtés, et le verre à la main

Buvant razade à chaque paladin.

Grand bien te fasse, ami, dit Rinaldin :

Mais fais-nous part un peu de ta gogaille,

Je boirais bien un bon coup de ton vin.

Nenni ma foi, répond le gros coquin,

J’aime à nourrir les chiens, je leur fais fête,

Mais les passants, c’est pour les tenir loin

Que j’ai creusé ces fossés avec soin.

Lors Rolandin ; Attends, vilaine bête,

Tu vas payer de ton énorme tête

Ton insolence et tes lâches propos.

Le nain ricanne, et réplique en deux mots :

Adieu, bon soir, messieurs ; car voici l’heure

De mon souper ; et rentre en sa demeure.

Richard s’indigne ; il pique son cheval

Qui marche à faux et trébuche au canal.

Par grand miracle aucun ne se fracasse

Dans cette chute ; et l’honnête vieillard,

Tendre et fidèle ami du bon Richard,

Veut à tout prix le tirer de la nasse.

Sur son faucon il y descend tout droit ;

Mais du fossé le fond est trop étroit

Pour que l’oiseau puisse y jouer de l’aile ;

Les voilà pris tous deux dans la tonnelle[24],

Les deux cousins larmoyant bel et bien,

Disaient au vieux : N’est-il point de manière

Pour vous tirer de cette souricière ?

Le vieux répond : Mon art ne m’en dit rien.

Survient alors le gros nain qui les guette

Du haut des murs ; il riait aux éclats

De leur détresse. Il a dans sa pochette

Force cailloux, qu’il lance à tour de bras

Au bon Richard, serré dans la cunette[25]

Auprès du vieux ; et puis quand il est las,

Il se remet à vider sa tinette,

Criant : Je trinque à toi, pauvre guerrier

Qui dans mes fers t’en viens à l’aveuglette !

Et puis après : À toi, vieux gargottier

Tombé du ciel pour peupler mon vivier !

Richard se tait ; le bon vieux fait de même.

Les deux cousins cherchent quelque moyen

Pour les tirer de ce péril extrême :

Force et courage, hélas ! n’y peuvent rien.

Le bon Richard enfin rompt le silence :

Mes chers amis, allez, dit-il, en France

Si vous m’aimez, et dites-y comment

Je suis cloué dans cette fondrière,

Mais commencez par l’île de Tristan,

Pour délivrer la beauté qui m’est chère.

Le petit nain jetant pierre sur pierre

À Richardet, l’allait presque assommant.

Lors Rolandin dit à son camarade :

Mon beau-cousin, allons battre l’estrade

Pour nos amis ; cherchons quelque instrument

Qui leur fournisse un moyen d’escapade.

Ne vois-tu pas quels fruits on cueille ici ?

Partons soudain, mais par diverse route,

De tout côté nous trouverons sans doute

Tigres, lions et panthères aussi ;

Faute de mieux, découpant en lanière

Leurs fortes peaux, nous en ferons, mon frère,

Un bon cordage avec quoi, Dieu merci,

Nous tirerons nos compagnons d’affaire.

Aussitôt fait que dit. Ils vont ainsi

Courir le bois : l’un galoppe au midi,

L’autre au ponent. Rinaldin est en quête

Du grand lion dont il brisa la tête.

Rolandin cherche, et ne voit rien du tout.

Ils ont percé le bois de bout en bout

Quand Rinaldin s’arrête au pied d’un tremble

Pour écouter gens qui causaient ensemble.

Il court aux voix ; il aperçoit Maugis,

Et puis Lirine avec le roi son père

Qu’il reconnaît à sa devise altière.

Venez, venez, dit-il, mes chers amis,

Venez sauver la gloire de la France,

Prête à s’éteindre avec le bon Richard,

Ou le venger, s’il est déjà trop tard

Pour opérer sa juste délivrance.

Il est gissant dans un fossé profond,

Avec un vieux qui vole par le monde

Bien à son aise assis sur un faucon.

Près des fossés un animal immonde,

Un nain trapu, les nargue en leur prison,

À tout moment leur jetant quelque pierre.

Richard tomba dans la fatale ornière

Qu’il espérait sauter ; et le vieillard

Y descendit pour en tirer Richard

Notre bon roi. Voyez s’il est possible

De le sauver ; mettez-y tout votre art :

Comme pour lui, c’est pour nous chose horrible

Que sa prison dans le fond d’un puisart.

Lirine alors regarde dans son livre,

Y voit la fosse, et le mur où s’enivre

En ricannant le monstre gras à lard.

Elle reprend soudain l’air d’assurance :

Allons, dit-elle, au fatal réservoir,

Mais le gros nain a beaucoup de pouvoir :

Il ne faut pas aller lui faire offense

De but en blanc, et le contrecarrer.

J’espère bien par subtile finesse

Dans son fossé lui-même l’empêtrer,

Et tout d’un temps alors en retirer

Les deux captifs ; mais en usant d’adresse.

Il est ivrogne ; et pour avoir du vin,

Il ne se sert que d’une villageoise

Qui sans manquer lui porte un baril plein

De deux jours l’un. Quand il voit la grivoise,

Sur le canal il lui jette un ponton

Large à peu près comme un gros aviron :

Sans hésiter elle y passe seulette

Si lestement, qu’elle a l’air d’un oiseau.

Tout aussitôt qu’elle a traversé l’eau,

Le gros coquin retire sa planchette,

Et n’allez, pas croire qu’il la remette

Avant de voir la fin de son tonneau.

C’est un joyau vraiment que la donzelle :

Beaux yeux, beau teint ; mais qui s’y fie, a tort.

Le nain l’adore ; il la suit, il l’appelle

Avec amour sa vie et son trésor.

Un peu par crainte, et plus par avarice,

Elle en a fait son époux sans façon,

Tandis qu’elle a par amoureux caprice

Le cœur épris d’un beau jeune garçon.

Le gros ivrogne en a quelque soupçon ;

Il les sépare, et s’assurant du drôle

Il le retient enfermé dans sa geôle.

Le petit homme est négromant foncé ;

Malheur à nous pour peu qu’il s’en défie :

En un clin d’œil il comble son fossé

Pour enterrer nos amis tout en vie.

Moi je voudrais, si vous le trouvez bon,

M’en aller seule au bord de la marée

Où passera la bourgeoise madrée.

Je lui ferai retrouver le garçon

Qu’elle aime tant, et vous allez voir comme ;

Voici mon plan. Sitôt qu’elle aura vu

À son souper le vilain petit homme

Balbutier après avoir trop bu,

Bailler, s’étendre et commencer le somme,

Qu’elle ait le soin d’allumer un fanal

En remettant le pont sur le canal :

Par art magique il est chose légère :

C’en est assez ; le reste est mon affaire.

Approchez-vous d’abord tout doucement,

Mais bien cachés ; puis venez promptement

Quand vous verrez le signal. Cette idée

Me paraît bonne ; et j’ai le doux espoir

Qu’à son succès le ciel voudra pourvoir.

Mais il est temps que j’aille à la marée.

Ils restent tous au bois. Lirine part,

Fait plus d’un mille ; et puis elle s’arrête

Sous un bel arbre indiqué par son art.

Il est tout rouge : on n’en voit nulle part

Qui lui ressemble. Alors sans nul retard,

La villageoise un baril sur la tête

Vient lestement, et d’un air si gaillard,

Qu’on la croirait marchant à quelque fête.

La fée alors par son nom la nommant

Lui dit ces mots : Dieu te gard’, Serpelline !

Celle-ci tremble et pâlit un moment ;

Puis se ranime en regardant Lirine

Qui lui paraît une essence divine.

Elle se jette à ses pieds, l’adorant

Comme on adore au temple une déesse.

Je viens ici, lui dit l’enchanteresse,

Pour ton bonheur. J’ai suivi ta jeunesse

Dès ton berceau ; car je n’ignore rien.

Ouvre ton cœur, bel enfant, et convien

Que j’en ai su pénétrer le mystère ;

Fais-en l’aveu : car je te crois sincère.

Depuis trois mois l’hymen unit ton sort

Au vilain nain, qui par l’appât de l’or

Et des bijoux séduisant ta jeunesse,

A séparé de toi le beau Lindor

Ton tendre amant, ton seul et vrai trésor,

Que le jaloux qui connaît ta tendresse

Tient à la chaîne, épuisé, presque mort.

Ta bouche rit ? ton cœur est en détresse ?

Tu crains, ma fille, et ce n’est pas à tort,

De ton mari la puissance et l’adresse.

Mais si tu veux, sans effort, sans émoi,

Tu tireras ton amant de la gêne ;

J’en ai la force, et tu l’auras de moi.

Assez et trop il a souffert pour toi ;

Il est bien temps de terminer sa peine.

La bouche ouverte et joignant les deux mains,

La villageoise écoutait ce langage,

Comme un aveugle écoute des voisins

Autour de lui criant, faisant tapage.

Lirine ajoute : Enfin reçois encor

Un pronostic qui doit plaire à ton âge ;

L’odieux nain ne fera plus d’outrage

À tes appas ; je te promets sa mort.

À ce discours Serpelline d’abord

Prend l’air riant ; mais non sans quelque crainte

Que son jaloux, grand maître en toute feinte,

N’ait trop bien su par son art emprunter

Forme femelle en venant la tenter.

Elle a raison. Sage est qui se défie

Quand il s’agit de l’honneur, de la vie,

Ou d’autre objet d’importante valeur.

Lirine dit : La peur te rend muette ;

Mais, mon enfant, ta ruine complette

Eût déjà dû suivre une juste peur :

Car je sais tout ; je lis dans ta pensée.

Tu voudrais bien, et tu n’as pas grand tort,

De ce gros nain être débarrassée

Ce matin même, et caresser Lindor.

À ces doux mots Serpelline se fie ;

Elle soupire, et dit : Ordonnez-moi

Ce qu’il vous plaît, vous serez obéie ;

Je suis à vous, et mets de bonne foi

Entre vos mains mon amour et ma vie.

Tout bas alors Lirine lui fait part

De tout son plan, et Serpelline part.

En arrivant au bord de la tranchée

Elle sifla. Le nain vient au balcon,

La voit, l’appelle, et lui jetant le pont

La fait passer. Il a l’âme empêchée

Entre l’amour et l’appétit glouton.

L’un lui dit Bois ; et l’autre lui dit, Baise.

Serpelline, qui n’était pas niaise,

De son baril fait sauter le bondon.

Un doux parfum s’exhale à l’environ,

Et le gros nain qui ne se sent pas d’aise,

Entre ses mains élevant le flacon :

À toi, dit-il, à toi, ma Serpelline !

Il boit ; le vin coule sur son menton,

Et va bientôt inonder sa poitrine.

Sa bouche enfin ne sert plus de bouchon,

Mais dans ses mains il conserve la tonne.

D’amour alors le puissant aiguillon

Vient le piquer ; et fixant sa friponne :

C’est, lui dit-il, œuvre de vrai cochon

De négliger si gentille personne

Pour godailler. Je t’en requiers pardon,

Quoique mon fait ne le mérite guère.

Mais je prétends jeter à la rivière

Ce gros baril : Je voudrais qu’il fût plein,

Et désormais je ne veux plus de vin.

Nenni, nenni, repart la mijaurée ;

Garde-t-en bien, mon cher ami : je veux

Qu’à mon premier retour de la marée

Nous en vidions une cuve à nous deux.

L’eau, mon ami, triste boisson des gueux,

N’est pas pour toi, dont la richesse immense

De tous les rois surpasse l’opulence.

Mon cœur jouit, ami, quand je te voi

Boire à longs traits, noyant dans la bouteille

Le ver rongeur des soucis de la veille.

Tu prends alors certain je ne sais quoi,

Certain attrait, dont la douce merveille

Porte à mes sens une aise sans pareille.

Ah ! quel bonheur de t’entendre conter

Tes beaux exploits, tes hautes entreprises,

Monstres divers que ton bras sut domter,

Jeunes beautés en liberté remises,

Tyrans vaincus et provinces conquises !

Oui, cher ami, le cœur bat dans mon sein

À ces récits, et je chéris la peine

De t’apporter de si loin ce bon vin.

À ce propos le gros porc se démène

En tressaillant de joie, et se remet

À son baril qu’il vide d’un seul trait.

Sa tête fume ; il baragouine, il bâille,

Et, sans songer à rentrer au château,

S’étend et ronfle au pied de la muraille.

La villageoise alors ne fait qu’un saut

Jusqu’au palais. Elle allume un flambeau,

Saisit le pont, le jette en diligence

Sur les fossés, et Lirine s’avance.

Ses compagnons qui la guettaient de loin

Ne tardent pas à la suivre. Elle a soin

De passer l’eau sans bruit ; elle s’approche

Du gros dormeur, et fouillant dans sa poche

Lui prend sa clef, son livre et ses papiers,

Court au palais, monte les escaliers,

Cherche partout, et s’empare avec joie

Dans un recoin, d’une échelle de soie

D’une longueur propre à descendre au fond

De ce fossé si large et si profond,

Où les captifs à la douleur en proie

Sont attendant que le ciel leur envoie

Quelque secours ; et le ciel les entend.

Lirine va délivrer à l’instant

Le beau Lindor, le rendre à Serpelline ;

Puis d’un gros câble avec soin garottant

Le nain qui dort, le jette à la piscine.

Il ne cessa jamais de sommeiller,

Et s’abima sans pouvoir s’éveiller.

Puis elle attache au mur la grande échelle,

Et la descend jusqu’au fond des fossés.

On vit alors vraiment chose nouvelle ;

Et bien des gens ne croiront pas assez

Qu’un grand cheval monte avec quatre piés

Des échelons de soie ou filoselle.

Mais songez donc que ces fins échelons

Étaient tissus de la main des démons ;

Vous cesserez bientôt d’avoir du doute.

C’est Richardet qui grimpe le premier,

Puis le bon vieux, et puis le beau coursier

À petits pas ; et par la même route,

Le grand oiseau. Chacun arrive sain ;

Frais et dispos ; mais tous mouraient de faim,

Hors le cheval qui vit d’air. Serpelline

Et son Lindor leur apportent du vin,

Avec un pain fait de fleur de farine.

En ce moment, et Maugis, et Lirine,

Et le roi cafre, et le beau Rinaldin,

S’allaient donnant tant et tant d’accolades,

Qu’on voit au ciel cent fois moins de pléiades ;

Et pour surcroît de bonheur, Rolandin

S’en vient les joindre. Il avait l’air chagrin

En arrivant ; mais bientôt l’allégresse

De ses amis, dissipe sa tristesse.

La fée a lu que les papiers du nain

Ont des enfers reçu telle nature,

Qu’ils l’enverront par le plus court chemin

Droit chez Satan en piteuse posture.

Elle lança dans le canal profond

Tout le paquet qui tomba jusqu’au fond.

Dès qu’il l’atteint la terre se referme,

Et du gros nain comprimant l’épiderme

Son ventre éclate, et fait en s’éclatant

Un bruit si fort, que quiconque l’entend

Est étourdi. Bon, cria Serpelline :

Plus d’opium ; et mon petit mari,

De tout sommeil, de tout mal est guéri.

Puis à Lindor en manière badine :

Voici, dit-elle, une veuve en grand deuil.

Oui, dit Lindor, mais en moins d’un clin d’œil

Habit de noce en va prendre la place.

Il disait vrai ; le beau couple s’embrasse,

On les marie, on fête sans retard

Leur doux hymen. Alors le bon Richard

Leur dit ces mots : Vous me voyez en quête

De ce que j’aime ; et c’est l’objet charmant

Que sous la peau d’une effroyable bête

Une sorcière en l’île de Tristan

Tient transformé : c’est là que je m’apprête

À la chercher. Faites-moi l’amitié

De vous y rendre avec moi par pitié.

Lindor reprit : Nous vous suivrons sans doute

Avec amour ; et je sais une route

Qui vous pourra faire voir à gogo

Dans quatre jours la ville de Congo.

Allons, allons, dit Richard avec joie,

Par le plus court. Ils se mettent en voie

Le jour suivant. Laissons-les en chemin !

Allons à l’île où Despine est la proie

Du désespoir, hurlant soir et matin,

Et demandant la mort pour toute grâce.

Mais laissez-moi prendre jusqu’à demain

Quelque repos ; car ma Muse est trop lasse.

CHANT XXIX.

Arrivés à l’île Tristan, Lirine explique à Richard ce qu’il doit faire. La tigresse l’attaque. Les Paladins tuent le géant qui la garde et aussitôt la tigresse câline Richard. Lirine puise de l’eau magique au fond d’une grotte, en arrose Despine qui reprend forme humaine et tombe dans les bras de Richard. La sorcière Mélène, furieuse, met le feu à leur bateau et à toute l’île mais le vieux, sur le griffon, va en chercher un autre.

Apparaît dans l’eau une demoiselle nue entourée de monstres marins. Elle appelle au secours. On la sort de l’eau. Les monstres la poursuivent. On en tue. Les autres abandonnent. Elle raconte son histoire, comment, alors qu’elle allait se marier, un roi de la mer l’a voulue ; comment, après son refus, il est mort de dépit ; comment sa mère s’est vengée en la condamnant à errer par les flots sous la surveillance de Protée qui détruit ceux qui viennent à son aide.

Ils embarquent et arrivent en France.

 

Qui vous peindrait Despine en sa détresse,

Avec la forme et l’air d’une tigresse ?

Elle demande aux dieux un prompt trépas,

Et vers la mer elle porte ses pas

Pour y finir sa vie ou son supplice.

Despine y court, et, malgré le géant,

Croit y trouver quelque moment propice

Pour terminer sa peine en s’abimant.

La malheureuse est bientôt sur la plage,

La mer est calme ; elle y voit son image :

Elle se voit, et reculant d’horreur

Court s’enfoncer dans les bois, où son cœur

Plein de Richard sent croître sa misère.

Elle gémit, sanglotte, et désespère

De le revoir dans ce lieu de douleur

Qu’elle parcourt en bête sanguinaire.

Elle voudrait l’appeler ; ses accents,

Ses cris ne sont que des rugissements.

On les entend trop bien. Une autre bête,

Un léopard s’en vient lui faire fête ;

Et renfermant ses grands ongles crochus

Par qui taureaux sont si bien décousus,

L’invite au jeu, doucement la mordille

Avec ses dents. La malheureuse fille

Reste immobile en gémissant tout bas :

Elle aimerait cent fois mieux le trépas.

Le jeu fini, voilà que le jour baisse ;

Et le géant qui craint que la tigresse

Pendant la nuit ne prenne son essor,

L’attache au cou par une chaîne d’or,

Et dans la tour à sa suite l’entraîne.

Despine était dans cette horrible gêne ;

Et, cependant Richard son tendre amant

Passait les mers, à l’aide d’un bon vent

Qui de sa nef ne quittait pas la poupe.

Avec Lirine il a dans sa chaloupe

Ses deux cousins, et Maugis, et le vieux

Dont le grand âge a blanchi les cheveux.

Tout juste à l’île ils viennent prendre terre

Dans ce moment qui n’est ni jour ni nuit,

Quand les objets qu’effleure la lumière

Tiennent encore à l’ombre qui s’enfuit.

En descendant Lirine les instruit

De ce qu’exige en ce lieu l’entreprise.

Pour y servir, mon art n’est plus de mise,

Dit-elle alors à Richard : la valeur,

La valeur seule et le bras d’un vainqueur

Pourront ici te rendre ton amie ;

Mais il y faut tout l’effort d’un grand cœur.

Tu vas la voir ; c’est un tigre en furie,

La pauvre fille, hélas, sans le savoir,

Triste jouet d’un magique pouvoir,

Va t’assaillir pour t’arracher la vie.

Il te faudra combattre en même temps

Un fier géant de force singulière.

Si tu l’abats, Richard, comme j’espère,

La bête alors cachant griffes et dents

Viendra lécher tes pieds avec tendresse,

Et de son cœur suivra les mouvements,

Mais sans quitter sa forme de tigresse.

Le difficile est de l’en dépouiller ;

Et ce sera le fort de l’aventure.

Il faut pouvoir puiser d’une onde pure

Que dans un antre antique on voit couler.

L’antre est profond ; j’ignore sa mesure ;

Mais je le sais d’épines entouré.

Quand on aura lavé la créature

Avec cette eau, tout sera réparé.

J’espère tout de la bonté divine,

Reprit Richard. Allons, chère Lirine,

Faites-moi voir la tigresse à l’instant,

Et son gardien. Il dit, et s’achemine

Par la forêt. C’était précisément

Quand du donjon la grande porte s’ouvre.

Il voit venir Despine et le géant,

Sortant tous deux du détestable louvre.

Elle rugit à l’aspect de Richard,

Et contre lui s’élance comme un dard.

Le fier géant levant sa lourde masse,

Tout droit de front l’attaque, et d’autre part,

Au dos, en flanc, la bête le tracasse.

Quand Rinaldin qui se sent attendrir :

C’est trop, dit-il ; l’un ou l’autre terrasse

Le grand Richard. Le verrai-je périr ?

Soudain du tigre il empoigne la queue :

Il le voudrait éloigner d’une lieue,

Mais il s’abstient de toucher l’animal

Avec son fer : les traits de la Mort même

Sont d’un effet moins sûr et moins fatal.

Rolandin vient ; il est armé de même,

Et ne craint rien : il goûte le système,

Et dans la lutte il sert bien son cousin.

La bête est forte et les couche au terrain

L’un après l’autre, et de la dent travaille

Sur tous les deux, mais n’y fait rien qui vaille.

Tandis, Richard qui n’est pas endormi

Cherche à frapper de mort son ennemi.

Et celui-ci s’escrimant de la masse,

Ne s’en veut plus tenir à la menace.

Mais Richardet voltige autour de lui,

Et son coursier tout au mieux le seconde,

Car ce cheval a tout l’esprit du monde.

Enfin Richard atteint le monstre au flanc,

Et le lui perce à travers sa tunique :

Rare tissu d’un gros cuir de serpent,

Le plus épais qu’on put voir en Afrique.

Le coup mortel pénètre jusqu’au cœur,

Le géant tombe : il mugit de douleur :

Ses hurlements font trembler le rivage.

Bientôt il perd sa force par degrés ;

Le voilà mort. Le tigre perd sa rage,

Et de Richard s’en vient lécher les piés

Avec amour. Elle voulait lui dire,

Je suis Despine ; elle ne le peut pas.

Richard lui dit : Dieu m’a daigné conduire

Auprès de toi, bientôt tu reprendras

Par sa bonté tes membres délicats,

Tes yeux charmants, ta chevelure blonde.

J’aurais été courir au bout du monde

Pour t’y trouver. Chère Despine, hélas !

Je n’ai sans toi que misère profonde.

Tendres amants ! que je me sens toucher

En me peignant votre mésaventure !

L’un voit sa belle avec telle figure,

Qu’il n’oserait seulement y toucher

Du bout du doigt ; et d’autre part la belle

En se montrant craint de l’effaroucher,

De l’éloigner, de le détacher d’elle.

Tous deux pourtant brûlent de s’approcher,

Et leur martyre en accroît de plus belle.

Lirine entrait à la tour, et déjà

Elle voyait lié sous un grillage

Un grand corbeau. Qu’est-ce donc que cela ?

Se disait-elle ; et du même treillage

Pendait un seau d’or pur, ou de vermeil

Qui répandait un éclat sans pareil.

Elle imagine alors d’en faire usage

Pour puiser l’eau de la grotte sauvage.

Elle détache aussitôt le corbeau ;

Puis elle dit en s’emparant du seau :

Amis, allons à la caverne antique,

Le réservoir de cette onde magique.

Et toi, dit-elle au tigre, avant demain

Nous te verrons redevenir Despine.

Sur ce propos la troupe entre au chemin

Rude et pierreux qui mène au souterrain.

En arrivant la savante Lirine,

Passant le vase au bec de son corbeau,

Les fait tomber tous deux dans l’ouverture

De la caverne. Elle est vaste ; et l’oiseau,

Pour arriver en tournant jusqu’à l’eau,

Va déployant toute son envergure :

Il s’épuisait à ce travail nouveau.

Tandis, Lirine arrangeait un rideau

De fin coton pour couvrir la tigresse

À point nommé ; quand un Satyre affreux

Vient, et l’emporte avec tant de vitesse

Que Richardet est ma foi bien heureux

De se trouver en selle, et d’être en passe

De le poursuivre avec quelque succès.

Rinaldin court après de bonne grâce

Avec le Scric. Les autres sont auprès

De la caverne où pend la grande tasse.

Le vieux Satyre est plus vite qu’un daim,

Et voit pourtant que Richardet l’atteint.

Il laisse aller la tigresse : il s’arrête

Étourdiment ; et de son arbalète

Décoche un trait, blesse le paladin.

Le monstre rit et célèbre la fête

De son triomphe en faisant un grand bond

Il en fait un, mais non pas un second ;

Richard survient et lui coupe la tête.

Le bon Richard descend de son coursier

Le cou percé de la flèche traîtresse.

Il en souffrait ; et la tendre tigresse

Eût bien voulu délacer son cimier

Pour étancher, pour panser la blessure.

Le coup était léger par aventure :

Le Scric accourt, désarme le guerrier,

Et se prépare à commencer la cure.

Durant ceci le fidelle corbeau

A rapporté le vase d’or plein d’eau ;

Et quand la fée eut r’attaché l’oiseau,

En toute hâte on va suivre la piste

De Richardet. On le trouva bien triste

Et bien souffrant, sur le sable couché.

Mais ce n’est rien, et par vertu divine

Tout aussitôt que la bonne Lirine

De certaine herbe avec art l’a touché,

Il est guéri. Puis, étendant le voile

Sur la tigresse, elle imbibe la toile

De l’eau du puits froide comme un glaçon.

Ce fut un bain des pieds jusqu’à la tête,

Comme il fallait ; et sans autre façon

Le poil, les dents, les griffes de la bête,

Tout disparut : c’est Despine vraiment

Qui se fait voir à son fidèle amant.

En feuilletant mainte et mainte aventure,

Je ne saurais trouver rien d’approchant,

Et je me mets en vain à la torture

Pour vous tracer le tableau si touchant

Du doux émoi, de l’allégresse pure

Des spectateurs de cet événement.

Mais qui peindrait l’extase, le délire

De deux amants si purs et si parfaits ?

La bouche ouverte ils restent sans rien dire ;

Leur vue est fixe à contempler leurs traits.

Despine enfin tour à tour pâlissante,

Et tour à tour confuse et rougissante,

Dit en tremblant : Richard ! je te revoi ;

Mon cher Richard ! c’en est assez pour moi.

De ton amour ce que le mien désire,

C’est qu’à ton Dieu tu veuilles me conduire :

Il est le mien ; Je l’adore, j’y croi,

Et j’ai l’espoir qu’après ma dernière heure

Il m’ouvrira la céleste demeure

Où qui le sert peut seul avoir des droits.

À ce discours de la beauté qu’il aime

Le bon Richard pleure comme un enfant,

Court à Despine, et dit en l’embrassant :

Je te promets aujourd’hui le baptême.

Lirine alors de son porte-manteau

Tire un habit de belle papeline[26],

Tout battant neuf ; et puis baisant Despine

Va l’habiller sous l’abri d’un ormeau,

Puis la ramène avec sa manteline.

En même temps le roi cafre et Lirine

Veulent tous deux qu’on les baptise aussi.

Le bon Richard dans une sainte extase

Adresse à Dieu son pieux grand merci ;

Et quand il veut mettre la main au vase

Le ciel s’entr’ouvre, il en tombe un rayon

D’une éclatante et divine lumière,

Qui se répand sur l’île toute entière.

À la faveur du brillant échelon,

Il voit descendre, amenés par saint Pierre,

Charles, Renaud et Roland jusqu’à terre.

Ils ne portaient ni lance ni cimier,

Mais bien couronne et branches de palmier.

Ils célébraient par des hymnes de joie

Le roi du ciel. Et puis l’apôtre dit :

Soyez chrétiens ; c’est Dieu qui nous envoie

Pour vous laver de tout ancien délit.

Tout aussitôt le roi cafre et les belles

Sont baptisés ; l’apôtre les bénit ;

Puis il remonte aux voûtes éternelles,

Emmenant Charles et Renaud et Roland,

Qui tous les trois adressent en partant

Un regard tendre à chaque néophite ;

Et ce regard allume un feu divin

Dans tous les cœurs. Mélène se dépite,

Se tord les bras et s’arrache le crin :

Elle ne sait que faire ; puis enfin,

Pour enlever tout espoir de la fuite

À ses captifs, elle va de sa main

Incendier y brûler leur brigantin

Et la forêt ; puis, montant tout de suite

Sur un dragon, s’envole en enrageant

Jusqu’en Égypte ; et là ne va songeant

Qu’à tourmenter ce bon Richard, l’élite

Des paladins. La flamme cependant

S’étend partout dans l’île de Tristan,

Consume tout ; et l’on juge sans peine

Que c’est le fruit des fureurs de Mélène.

Mais le vieillard monté sur son faucon

Vole à Congo dans la même soirée.

Une galère était à la marée ;

Il s’en empare : il y met à foison

Bon pain, bon vin, et mainte autre denrée.

La nef voguait à force d’aviron,

Et ne craignait tempête ni bonace.

Or vous saurez que la noire bagasse,

Autrement dit Mélène (entendons-nous)

Mettait les flots tout sens-dessus-dessous.

Le feu s’éteint ; les deux jeunes époux

Vont en causant descendre à la marine ;

Et Richardet raconte à sa Despine

Comment elle est nommée au gré de tous

Reine de France. À quoi répond la belle :

Trône et trésors pour moi sont bagatelle ;

Vivre avec toi, Richard, c’est tout pour moi.

Le bon vieux Scric suivait, se tenant coi,

Triste et pensif ; puis rompant le silence :

Mes chers enfants, dit-il la larme à l’œil,

Je sors enfin, grâce à la providence,

D’un triste état dont j’ai mené grand deuil.

Un songe obscur qui reste en ma mémoire

Me tourmentait, m’allait mettre au cercueil :

Il s’éclaircit ; le songe est votre histoire.

Il leur raconte alors par le menu

Comme il voyait sa fille transformée,

Et puis Richard à l’île parvenu ;

Et comme aussi la belle tant aimée

Devait reprendre et sa forme et sa peau,

À la faveur de quelques verres d’eau ;

Finalement, comme sur cette grève

Tout s’est passé conformément au rêve.

Causant ainsi les voilà sur le bord

De la marée. On s’arrête ; et d’abord

On voit sortir en pleurs du sein de l’onde

Une beauté s’égratignant bien fort,

Et s’arrachant sa chevelure blonde.

Despine dit : D’où vous vient ce transport,

Ma belle enfant ? Hélas ! je suis, dit-elle,

Sans nul espoir du moindre réconfort.

Depuis trois ans par une loi cruelle

Je suis contrainte à vivre dans les mers,

Triste jouet de cent monstres divers.

À m’entourer ils s’acharnent sans cesse ;

Et d’une nef si j’ose m’approcher

Tendant les bras en signe de détresse,

Malheur à ceux qui voudraient m’arracher

À mes tyrans. Ils s’élancent en foule,

Et plus puissants que la plus forte houle,

De toutes parts effondrent le bateau.

À cet aspect j’ai vu pâlir de crainte

Les mariniers ; et, l’horrible troupeau

Pour les meurtrir s’élevant à fleur d’eau,

J’ai vu la mer de leur sang toute teinte.

Le cœur m’en saigne ; et pour sauver mes jours

Je ne veux plus implorer de secours.

Comme elle parle encore, on voit les bêtes

Insolemment montrer leurs grosses têtes.

Ma belle enfant, dit Richard, croyez-vous

Que vainement notre pitié travaille

À vous servir ? fiez-vous mieux à nous.

Vos vils gardiens ne sont que poissonnaille ;

N’ayez pas peur : nos sabres, nos épieux

Vous sauront bien sauver en dépit d’eux.

Puis, s’adressant à sa chère Despine :

Retirez-vous, dit-il, avec Lirine,

Et gardons-nous qu’un de ces animaux

Ne vous assaille en s’élançant des flots.

Mais cette enfant rougit de se voir nue,

Et par pudeur n’ose approcher des bords,

Qu’elle ait de quoi bien couvrir son beau corps.

Pour l’enhardir et hâter sa venue,

Lirine alors lui jette dans la mer

Un ample drap tissu de rouge et vert,

Dont s’enveloppe aussitôt la fillette

En le baisant ; et dès que la pauvrette

A bien couvert ses membres et son sein

Plus blancs qu’ivoire, et que lis ou jasmin,

Sa modestie est enfin satisfaite,

Et d’un pas leste elle vole au terrain.

Les bons guerriers leurs lances à la main

Lui font rempart ; et bientôt sur la rive

On voit sauter monstres si grands, si gros,

Qu’à peine l’onde atteignait à leur dos.

Tous enragés de voir la fugitive

Leur échapper, ils font craquer leurs dents

Avec un bruit, avec des hurlements

Dont retentit au loin la Cafrerie.

Mais qui peindrait l’audace, la furie,

L’agilité, l’effort des loups marins ?

D’un même saut ils s’élancent à terre,

Où les uns vont heurter les paladins

Sans redouter lance ni cimeterre ;

Les autres vont croisant tous les chemins

Pour attraper, déchirer la pucelle

Qui s’enfuyait invoquant tous les dieux.

Déjà Richard et ses deux beaux neveux

Ont fait des loups déconfiture telle,

Qu’on aurait dit, Il ne s’en verra plus ;

Mais à tout coup il en vient de plus belle.

Les paladins, ennuyés et recrus

Du chamaillis, montent sur la colline

Sans faire état du troupeau qui les suit.

Sa marche est lente et ne fait qu’un vain bruit.

Ils peuvent bien sortir de la marine

Ces chiens de mer ; mais ils vont pas à pas

Avec deux mains ou deux pieds courts et plats ;

Et ce qu’ils ont dans la grande piscine

De force énorme, à terre ils ne l’ont pas :

Les guerriers sont au haut de la colline,

Que les mâtins rampent encore au bas.

Sur le sommet s’élève la fabrique

D’un beau palais : c’est une œuvre magique

Du bon Maugis ; et de ce lieu charmant

Les trois beautés chantant la chansonnette,

Aux trois guerriers viennent s’offrir gaîment.

Despine seule a l’air d’être inquiète,

Et conservant un reste de tourment,

Songe au danger qu’a couru son amant.

Traversant l’air sur son oiseau docile

Le vieux arrive, et leur conte comment

C’est à la mer un tel déchaînement,

Qu’il n’aurait pu leur amener à l’île

La nef qu’il fut à Congo leur chercher.

Il l’a conduite en manière subtile,

Par longs détours, jusques sous un rocher

Placé si loin, que malgré leur furie

Monstres marins n’en pourront approcher.

Sur ce propos toute la compagnie

Fut au palais, où chacun s’empressa

De faire fête à la nouvelle amie :

Puis tous ensemble à table on se plaça ;

Et là chacun poliment la pressa

De raconter son étrange aventure.

En rougissant la pauvre créature

Couvre son front avec sa blanche main :

Un long soupir s’échappe de son sein ;

Puis elle dit : Si telle est votre envie,

Vous entendrez l’histoire de ma vie.

Je vous dois tout, le jour, la liberté ;

Je ne vois plus ces monstres sanguinaires

Garants trop surs de ma captivité :

Je répandrais des larmes trop amères,

Un seul instant si j’avais résisté

Au moindre vœu de mes dieux tutélaires.

[***]

C’est en Écosse où j’ai reçu le jour,

Dans Aberden, qu’on nomme la déesse

Et du rivage et des mers d’alentour.

Permettez-moi de taire ma noblesse ;

On est plus libre en cachant ce qu’on est :

Contentez-vous d’un seul mot, s’il vous plaît.

Mon sang est pur, mon origine ancienne ;

Et sans débat l’Écosse reconnaît

Qu’il en est peu d’égales à la mienne.

J’ai ma maison assise à cet endroit

Où l’Océan dans ses ondes reçoit

Un large fleuve ; et toute la journée,

Surtout à l’heure où le soleil couchant

Donne aux objets un coloris touchant,

D’un grand balcon donnant sur la marée

Je contemplais le spectacle attachant

Des cieux, du fleuve, et du pré verdoyant.

Il arriva qu’un grand seigneur d’Irlande,

Et sans mentir c’était le fils du roi,

Voulut s’unir en mariage à moi.

Bientôt mon père en reçut la demande

Par députés chargés de beaux présents :

Mon père aussi les renvoya contents

Au jeune prince ; et moi-même pour gage

D’un pur amour, je lui donnai par eux

Un bracelet tissu de mes cheveux.

Il vint alors presser le mariage

Dans Aberden. Nous nous aimions tous deux

De telle ardeur, qu’entre nous le langage

Ne servait plus ; les soupirs parlaient mieux.

Vous qui du sort ne craignez plus l’outrage,

Tendres amants, que vous êtes heureux !

(Disant ces mots, elle fixait les yeux

Sur Richardet, en forme de présage.)

Nous approchions du joli mois de mai :

Et c’était là l’époque à point nommé

Où j’allais suivre à l’irlandaise plage

Mon cher époux. Mais voyez quel destin !

Laissant flotter ma chevelure blonde

Au gré des vents, je vois sortir de l’onde

Un gros poisson portant visage humain.

Il me regarde, il me fixe, il me nomme,

Louant mes traits, mes cheveux et mon teint.

Je voulais fuir à l’aspect d’un tel homme ;

La peur m’arrête et me cloue au terrain.

Lui tout en pleurs me dit : Pourquoi, la belle,

Voulez-vous fuir un amant si fidelle ?

Vous ignorez à qui votre mépris

Va sans faillir donner la mort. Je suis

Le fils du dieu que l’océan révère ;

Il y peut tout : ce qu’il peut, je le puis.

Je suis mortel, ayant eu pour mère

Une mortelle illustre comme vous.

Son pouvoir est sans bornes parmi nous ;

Les flots, les vents, elle commande à tous.

Ah ! suivez-moi : cessez d’être cruelle

Au tendre amant qui vous donne aujourd’hui

Tous les trésors de la mer avec lui :

Ceux de la terre auprès sont bagatelle.

Me fuirez-vous comme on fuirait un ours ?

N’ayez pas peur de mes écailles vertes :

C’est un habit que nous portons toujours ;

Sous ce manteau nous sommes plus alertes.

Voyez Doris, Galatée et Thétis :

Ainsi que moi toutes en sont couvertes ;

Et leur beau corps est plus blanc que les lis.

Puissiez-vous voir les trésors que recèle,

Pour le plaisir de sa cour immortelle,

Le dieu Neptune en son vaste palais !

C’est là que l’air ne s’obscurcit jamais ;

Là chaque jour dans toute sa parure

Phébus s’asseoit au festin de nos dieux.

Pouvez-vous bien, divine créature,

Vous refuser à régner en des lieux

Pour qui Phébus abandonne les cieux ?

Depuis longtemps je n’ose vous instruire

Du feu si pur dont je brûle pour vous ;

Mais aujourd’hui qu’on vous offre un époux,

Je ne puis plus vous celer mon martire.

Je suis venu par un dernier effort

Vous implorer, vous demander la mort

Si mon aveu doit ici vous déplaire :

De votre main elle me sera chère.

Il s’interrompt alors et reste coi.

J’avais repris quelque peu de courage :

Seigneur, lui dis-je, un autre nœud m’engage,

Et je ne puis disposer de ma foi

Pour être à vous ; je ne suis plus à moi.

Il pleure alors, me presse, me conjure

D’abandonner mon époux, et me jure

D’être à jamais esclave sous ma loi.

En ce moment paraît une déesse,

Sur un beau char traîné par des dauphins

Dont elle tient les rênes dans ses mains.

C’était Thétis sans doute, la maîtresse

Des vastes mers, avec toute sa cour.

Mille tritons qui nageaient à l’entour

Faisaient sonner leurs trompes contournées,

Nacres de perle avec art façonnées.

Elle m’aborde, et d’un air d’amitié

Par doux propos m’invite à la pitié

Pour mon amant, et me donne parole

Que je vivrai contente sous les mers :

Tout ce qu’on dit de leurs dangers divers

N’étant que fable et mensonge frivole ;

Et les objets sur terre les plus beaux,

Auprès de ceux qu’offre le sein des flots,

N’étant au vrai que pure babiole.

Elle me peint les fêtes et les jeux

Qu’on y rencontre, et veut que j’y descende,

M’y promettant des secrets merveilleux.

Moi qui suis toute à mon prince d’Irlande,

Malgré ma peur j’exhortai l’amoureux

À se soumettre au sort quand il commande ;

Puis honorant la dame de mon mieux,

Et lui faisant révérence polie,

Je me retire, et les laisse tous deux

Menant tel deuil, que l’amant malheureux,

Ne tarda guère à s’arracher la vie.

Savoir comment, je ne l’ai point appris ;

Mais ce jour-là sur les flots en furie

Mille vaisseaux laissèrent leurs débris ;

Et jusqu’au bout des côtes d’Angleterre

L’air retentit des clameurs de la mère

Se lamentant du trépas de son fils.

Vous croyez bien que je n’osai paraître

À mon balcon après ce triste jour :

Je me cachais à tous d’avoir fait naître

En m’y montrant, un si bizarre amour.

Mais toutefois je me sentais flattée

Au fond du cœur, de me voir convoitée,

Non-seulement par cavaliers divers,

Mais même encor par les monstres des mers.

Ah ! que ma joie était vaine et trompeuse !

Et toi, beauté, fatal présent des cieux,

Qui vas partout faisant la guerre aux yeux,

Et rends la femme ou folle ou malheureuse,

Que je te hais ! Mais, mesdames, pardon

Si parmi vous je m’emporte au murmure

Contre l’attrait vainqueur, dont la nature

Avec amour vous prodigua le don.

La fin du mois amena de l’Irlande,

À point nommé, le prince Dornadil

Qui traversa le détroit sans péril.

Dans Aberden l’allégresse en fut grande,

Et tout le jour concerts harmonieux

De toutes parts s’élevaient jusqu’aux cieux.

Le lendemain, ne me sentant pas d’aise,

Je m’embarquai sur la nef irlandaise.

L’air était pur, le ciel était serein,

Le vent prospère et la mer sans secousse ;

Mais tout-à-coup Éole se courrouce,

Et laisse errer les Aquilons sans frein,

La mer se gonfle et l’onde m’environne :

Un flot m’enlève, et, sans que de personne

Je sois aidée en ce péril pressant,

Me précipite au gouffre menaçant.

Je crois mourir et tombe évanouie ;

Mais je reprends mes sens, j’ouvre les yeux,

Et je me vois au sein d’une prairie

De mille fleurs et d’arbres embellie,

Ou mille oiseaux chantent à qui mieux mieux.

Je ne vois plus la mobile surface

De l’océan : c’est un tapis de glace

Que je prenais pour la voûte des cieux.

Là le soleil est bien plus radieux,

L’air bien plus pur qu’aux climats de la terre.

J’admirais tout ; quand une femme altière,

Au regard dur, au maintien dédaigneux,

Avec hauteur m’ordonne de la suivre.

Dans mon effroi je la suis ; je me livre

À sa conduite, appelant tous les dieux

À mon secours. J’entre dans un bocage

De noirs cyprès ; et sous leur triste ombrage

Tout à l’entour d’une urne de cristal

Je vois brûler maint lugubre fanal.

En crêpes noirs une dame voilée

Se lamentait, pleurante, échevelée ;

Et, partageant sa peine avec respect,

Toute sa cour se lamentait avec.

À mon abord, les nymphes, la déesse,

De mes habits viennent me dépouiller ;

Chacune en prend, en emporte une pièce,

Je me taisais, je n’osais sourciller ;

Je rougissais de me voir toute nue,

Même au milieu de femmes comme moi ;

Et je cherchais à soustraire à leur vue

Mon faible corps qui transissait d’effroi.

Au pied de l’urne alors je suis trainée

Par les cheveux, et sur ses bords je voi

Ma triste histoire avec soin burinée.

J’y lus l’amour du jeune homme marin,

Son désespoir, la mort que de sa main

Pour mon refus lui-même il s’est donnée ;

Et je donnai des larmes à sa fin.

Malgré son deuil, la mère infortunée

Voyant mes pleurs semblait se radoucir ;

Mais d’un air sec m’adressant la parole

Elle me dit : Fille superbe et folle,

C’est aujourd’hui trop tard te repentir

De ce mépris dont tu vois la victime.

Mon fils est mort ; mais tu ne fuiras pas

De ton orgueil la peine légitime,

Peut-être encor pire que le trépas.

Elle se tait. Un doux zéphir se lève,

Et nous apporte au niveau de la grève,

Parmi les ilots par son soufle entr’ouverts.

La dame au son de sa voix redoutée

Appelle alors tous les monstres des mers

Qu’en un clin-d’œil conduit le vieux Protée.

Je te remets, dit-elle, cet enfant ;

De rocs en rocs je veux toujours qu’elle erre

Parmi les flots de l’humide élément ;

Et si jamais elle s’échappe à terre,

Je jure ici par le sacré trident,

Que sans faillir, Neptune à ma prière,

Changeant soudain tout ton cortège en pierre,

Te laissera sans honneur, sans emploi.

Et toi, dit-elle en s’adressant à moi,

Va sans secours, sans ami, sans amie,

Au sein des flots passer ta triste vie.

Disant ces mots la dame disparaît,

Je reste seule ; et, suivant son arrêt,

Je vais pleurer errante et balottée

De mer en mer sous la loi de Protée.

Je ne sais pas comment si loin de lui

Il aura pu me laisser aujourd’hui :

Peut-être enfin touché de ma souffrance

Un dieu propice endort sa vigilance.

Mais je connais l’astucieux vieillard ;

Je le connais, et je crains qu’il n’ait l’art

De m’attirer encor sous sa puissance.

Il sait changer de formes à son choix ;

Je l’en ai vu changer cinq ou six fois

En un clin-d’œil : je tremble que sa ruse

Le déguisant trop bien, il ne m’abuse.

Ne craignez rien, belle enfant, dit Richard :

Assurez-vous que le malin vieillard

Est désormais sans moyen de vous nuire.

Des bords français je saurai vous conduire

Jusqu’au climat qui vous donna le jour.

Richard se tait. On soupe ; on se retire,

En attendant que Phébus de retour

Rende l’air pur et le départ facile.

Les trois beautés seules, au même asile

Passent la nuit ensemble décemment ;

Car il est dit que l’hymen de Despine

Ne se fera qu’à Paris seulement.

On juge bien que Richard s’en chagrine,

Mais il voulait que Paris dans ses murs,

En unissant avec lui l’héroïne,

Vit que leurs feux furent chastes et purs.

Au point du jour le vieillard monte en selle

Sur son faucon, et vole de plus belle.

Tout lui riait : l’horizon était clair :

Plus d’ouragan : les monstres de la mer,

Pétrifiés autour de la falaise,

Formaient un roc, et le vieux s’abaissant

Va se poser sur leur tête à son aise.

Le reste était couvert par le jussant.

De là le vieux sans tarder davantage

Vole au navire, et l’amène au rivage :

Il y conduit les nobles passagers :

Son art lui dit qu’au but de leur voyage

Ils sauront tous arriver sans dangers.

Protée est loin : la honte et l’épouvante

L’ont ramené sous la mer de Scarpante.

Les jeunes gens montés sur leur vaisseau

Joyeusement commencent le voyage.

Il était long ; mais le temps était beau ;

Les mariniers ramaient avec courage.

Sortant du golfe on découvre un coteau ;

On s’évertue, on aborde à la plage.

C’était Angole : on y passe la nuit.

Le lendemain ils doublent le parage

Du cap Lopez ; et puis comme il s’ensuit

Passent la ligne, et voguent vers Gorée,

Pour éviter la côte de Guinée,

Repaire alors de brigands odieux ;

Puis traversant le climat du tropique,

Et derrière eux laissant bientôt l’Afrique,

L’Espagne enfin se présente à leurs yeux.

En traversant le détroit ils descendent

À Gibraltar, où prenant un repos

De quelques jours, les trois guerriers demandent

Au bon Maugis s’il est frais et dispos,

Pour s’en aller par terre en diligence

Jusqu’à Paris annoncer leur retour.

Maugis est prêt, et part le même jour :

Un beau coursier par magique puissance

Se trouva là tout juste en ce moment,

Et l’emporta plus vite que le vent.

Tandis qu’il va courant vers la Provence,

Les six amants navigent de leur mieux

Droit au pays de France, et derrière eux

Laissent bientôt Grenade et Catalogne ;

Mais sans entrer au golfe de Gascogne,

Qui si souvent a perdu les nochers.

Ne courons pas au devant des dangers,

Dit Richardet ; c’est assez qu’à toute heure

Près du bonheur on en trouve à foison.

La nef alors touchait au Roussillon,

On croit Richard : on débarque, on demeure

En terre ferme, et l’on tourne le dos

Au brigantin, ainsi qu’aux matelots

Qu’on paye bien : puis on marche à Narbonne

Sans se nommer ; car les nobles héros

Voulaient cacher leur gloire et leur personne.

Mais un quidam se trouva par hasard

Sur leur chemin, et reconnut Richard.

Moi je m’en vais chez moi reprendre haleine,

Et raccorder un peu mon violon,

Avec ferveur invoquant Apollon

Et les neuf Sœurs qu’abreuve l’Hippocrène.

Puisse demain leur sublime vertu,

En ranimant mon esprit abattu,

D’heureux tableaux garnir ma fantaisie !

Et vous, beautés, vous dont la courtoisie

Daigna toujours se plaire à mes chansons,

Écoutez-en demain les derniers sons,

Car si jamais j’obtins votre suffrage,

Plus que jamais demain j’y prétendrai.

Le cœur me dit qu’à ma dernière page,

Sans y faillir, demain je recevrai

Le prix flatteur qui m’anime à l’ouvrage.

CHANT XXX.

Maugis, parti devant, prévient Paris qui prépare un tournois. Les héros arrivent dans l’enthousiasme général. Enfin Richard et Despine sont mariés. Bonheur. Mais Mélène la sorcière n’a pas renoncé : elle enlève Maugis et, ne pouvant s’attaquer directement aux époux, vole le grimoire de Lirine. Le lendemain, à la chasse, Despine d’un côté, Richard de l’autre, s’égarent à la poursuite d’une bête et se retrouvent enfermés dans une caverne, ensemble sans se voir. Désolation à Paris. Lirine impuissante, envoie le vieux en Égypte chez la sorcière. Il trouve son grimoire et prend le chemin du retour. Il libère Despine et Richard et le griffon les emmène tous à Paris. Liesse universelle.

 

Femme en travail se sentant délivrée

N’a jamais eu plus de soulagement,

Que je n’en ai moi-même en ce moment

Voyant la fin de mon œuvre assurée.

Elle sera peut-être déchirée

Par le beau monde, et j’en ai du chagrin ;

Mais après tout j’en aurai vu la fin.

Et puis, voyez ; prudemment je m’engage

À la cacher au fond de mon tiroir,

Où quelque ami tout seul pourra la voir.

Un bon ami, discret, fidelle et sage,

D’un œil sinistre épluchant mon ouvrage,

N’en sera pas le détracteur malin.

Mais s’il allait tomber en telle main

Que je sais bien, quelle capilotade

On en ferait ! Tel l’agneau sous la dent

Du loup cruel, est mis en marmelade.

Laisse-toi donc enfermer, pauvre enfant,

Sans murmurer ; un temps viendra, j’espère,

Qui répandant un jour pur dans les cieux

Te tirera des coffres de ton père,

Et te pourra montrer à tous les yeux,

D’un voile d’or obtenant la parure.

Je pourrai bien alors être au tombeau ;

Mais avec toi qui sait si la nature

Ne voudra pas me rendre un jour nouveau ?

Laissons cela. Choses non advenues,

Au destin seul peuvent être connues ;

N’en parlons plus. Les vents sont déchaînés ;

La mer est trouble, et ses flots mutinés

Vont submergeant quiconque s’y hasarde.

Les dieux jumeaux ne nous ont plus en garde

Le bon Pollux et son frère Castor

Ne soignent plus aujourd’hui notre sort.

Dans ton réduit, et soumis au silence,

Console-toi : tu verras l’orateur

Et le poète avoir pareille chance.

Garde-toi bien de prendre de l’humeur

Quand tu verras la stupide ignorance,

Du pourpre auguste étalant la couleur

Sur ses habits, rire et faire bombance

Et s’engraisser : c’est elle maintenant

Qui nous domine et gouverne la terre.

Mais qu’ai-je dit ? Non non, mon cher enfant,

Déride-toi : je vois qu’un jour prospère

Incessamment va se lever pour toi.

L’Arno t’apporte une plus juste loi

Qui, grâce au ciel, finira ta misère ;

Et ce bienfait est du grand Corsini[27].

Malgré son rang et l’auguste tiare

Qui ceint son front, tu seras accueilli

Avec bonté ; mais il doit être avare

De te montrer, et sans te laisser voir

Te serrera d’abord dans son tiroir.

Là tu seras à l’abri de l’envie

Qui, te voyant en si haute faveur,

Loin de pouvoir troubler encor ta vie,

En séchera de honte et de douleur.

Tu vas bientôt oublier ton martire,

À tes tableaux vois Corsini sourire :

Il aimera cet amant si loyal,

Ce bon Richard, qui sauva sa princesse

Par le moyen du grand miroir fatal ;

Il chérira Renaud dans sa vieillesse :

Du grand Roland il plaindra la détresse

Dans sa folie ; et sensible à tes chants,

Il s’en fera répéter les accents.

Enfin il est venu le jour prospère

Qui l’asseyant sur le trône de Pierre,

En fait au gré de la commune voix

Le ferme appui de la foi qui chancelle.

Jour d’allégresse ! où sous les saintes lois

De l’héritier des clefs et de leurs droits,

Tout va reprendre une face nouvelle.

Fraude, ignorance, injustice, faux zèle,

Qui dans leurs fers tenaient le monde entier,

S’en vont pieds nus, sans maille ni denier.

Et sans espoir de rentrer en service,

Laissant l’honneur et la place, à justice

Et vérité. Les vertus à leur tour.

Ne craignant plus de paraître au grand jour,

Quittent le deuil, et couronnent leur tête

De vives fleurs comme en un jour de fête.

De toutes parts leur éclat radieux

Vient embellir et Rome et l’Italie.

L’âge à venir verra d’un œil d’envie

Celui qui fut longtemps si désastreux.

Ah ! si le ciel daigne écouter nos vœux,

Du bon CLÉMENT qu’il conserve la vie

À tout jamais ! ou si l’ordre des cieux

Borne ses jours, du moins qu’ils soient nombreux !

Mais nous avons une histoire avancée

Qu’il faut reprendre. Elle touche à sa fin,

Le jour aussi. Phébus descend grand train

À l’océan ; et déjà Galatée

Va lui frayer un facile chemin.

Le bon Glaucus qu’a blanchi la vieillesse

Marche devant, et de sa verte main

Ouvre les flots au char de la déesse.

[***]

Un beau coursier qu’on ne voit jamais las

Portait Maugis, comme j’ai dit, en selle,

Et galoppait d’une vitesse telle

Qu’en le voyant on ne le croirait pas.

Jambes de cerf, de chevreuil, de gazelle,

Serviraient mal à courir si grand train.

Mais, voyez-vous, quand le diable s’en mêle,

En peu de temps on fait bien du chemin.

Dès que Maugis entre à la capitale

Du peuple franc, tous d’une ardeur égale

Autour de lui se rassemblent d’abord.

On s’ingénie, on suppose, on devine

Qu’il est venu pour leur dire le sort

De l’héritier du trône et de Despine ;

Et c’est partout un délire, un transport

Quand on apprend qu’ils sont tous deux en France.

De toutes parts c’était fête et bombance,

Logis déserts et cabarets bien pleins :

Voilà Paris. On y chante, on y danse

Comme des fous au son des tambourins.

On y voyait maint vieillard à lunettes,

S’associant à gentilles fillettes,

Porter un verre en ses tremblantes mains,

Et de l’Espagne avaler les bons vins.

Dans leurs couvents moinillons et nonnettes,

Dans leur collège écoliers et régents,

Faisant entr’eux ballets et chansonnettes,

S’évaltonnaient en joyeux passe-temps.

Dames, seigneurs, descendaient de leurs rangs,

Et laissant là l’orgueil des étiquettes,

Venaient danser avec les bonnes gens.

Là vous verriez le fripier, l’aubergiste,

Improviser ensemble à qui mieux mieux.

L’un, de Richard se fait l’apologiste,

S’égosillant à proclamer la liste

De tant et tant de monstres furieux

Qu’il a vaincus ; et son antagoniste

Va célébrant Despine et ses beaux yeux.

Force badauds, dont la foule s’arrête

Pour les entendre, applaudissent de loin,

Comme de près, à leur sot baragouin.

C’était partout allégresse, air de fête.

Vive à jamais, criait-on à tû-tête,

Et soit béni ce couple si charmant !

Mais sans relâche on cria tant et tant

Qu’on s’enroua : force fut de se taire.

Les pieds, les mains, la tête, s’agitant,

Font le service et ne reposent guère.

Ainsi voit-on au départ d’un vaisseau,

Pères, parents, épouses sur la plage,

Criant vivat aux gens de l’équipage,

Puis, quand la vague éloigne le bateau,

Et de la voix ne permet plus l’usage,

Signes divers : un mouchoir, un chapeau,

Savent encor suppléer au langage.

Le grand conseil tenu par Olivier,

De tous côtés dépêche maint courier

Pour inviter guerriers, princes et belles

À se trouver aux joutes solennelles

Qui se tiendront pendant un mois entier.

Là le vainqueur, en délaçant son heaume,

Aura pour prix un superbe collier

Qui sans mentir vaudra tout un royaume,

Ou peut s’en faut. Lui, sur son beau coursier

Sort de la ville, et marche à la rencontre

De son seigneur, conduisant une montre

De damoiseaux bien faits et bien parés,

Sur des chevaux dont les mors sont dorés.

Un beau panache orne leur tête altière :

Les étriers, la selle toute entière,

Et le poitrail, et la têtière encor,

Tout le harnois est étincelant d’or.

Corèze, Argée, et les dames comme elles,

Étalaient là de si riches atours

En falbalas, fontanges et dentelles,

Perles, rubis sur brocard et velours,

Qu’un mois entier des revenus de France

N’en pourrait pas acquitter la dépense.

Mais à vrai dire elles avaient de quoi,

N’imitant pas tant d’autres que je voi,

Qui pour briller pendant une journée,

Doivent jeûner le reste de l’année.

Dans chaque place et dans tous les quartiers

Sont tout sellés maints superbes coursiers ;

Et l’on ne voit que calèche et berline

Sur le chemin qui mène au Lyonnois :

On compterait aussi bien sur ses doigts

Les sables fins qui bordent la marine.

Tant de seigneurs, de dames, à la fois

Veulent sortir et font foule à la porte,

Qu’il s’en faut bien que le printemps apporte

Autant de fleurs. Là paraissent d’abord

Avec éclat dans un char les deux belles :

J’entends Corèze, Argée ; et derrière elles

La sœur d’Astolphe, et Blanche aux cheveux d’or,

Du grand Roland la nièce encor fillette.

Et puis après on voit venir Clarette,

De Rinaldin la mère : elle a toujours

La larme à l’œil ; mais pendant les grands jours

Elle a quitté son deuil et fait toilette.

Pour abréger, vous pouvez être sûrs

Que toute belle à l’envi sort des murs.

En même temps force gens de village

Viennent porter poulets gras et fromage,

Vin champenois (honneur de tout festin),

Et fruits nouveaux qui pendent au branchage ;

Et mainte fille un panier à la main

Porte en chantant figue, poire et raisin.

Déjà Richard avait passé la ville

Des Lyonnais, et courait le pays

Bride abattue ; et le griffon agile

Fendait les airs, laissant tout ébahis

Les regardants. Le vieillard est assis

Sur son chignon, d’où bientôt il se montre

Aux bons Français assemblés près Paris,

Et l’air joyeux s’en vient à leur rencontre.

Vous allez voir bientôt votre seigneur,

Leur dit le vieux ; il accourt, il s’empresse,

Impatient de montrer son bon cœur

À des sujets dignes de sa tendresse.

Sur ce propos voilà que Rolandin,

Tout en sueur vient avec Rinaldin,

Suivant Richard qui conduit sa Despine.

Or à part soi que chacun imagine

Ce qui pourrait le plus combler ses vœux ;

Il jugera comme l’on fut heureux

À leur aspect : c’était un vrai délire,

Et je n’ai pas moyen de le décrire.

Enfant perdu qui le paraît aux yeux

De ses parents à la douleur en proie,

Donne à peu près une semblable joie.

Près d’eux Richard ne reste qu’un moment :

Il entre en ville, ou dans le même instant

Grand carillon annonce sa venue.

Chacun accourt et chacun s’évertue

À le fêter. Le vieillard se traînant

Le dos en voûte et la tête chenue,

Vient par des pleurs faire entendre ses vœux.

Soyez, dit-il, soyez toujours heureux,

Charmants époux ; et que la mort cruelle

Jamais ne rompe une chaîne si belle.

Tout le clergé, l’archevêque au milieu,

Avec ferveur autour d’eux se signale,

Et les conduit jusqu’à la cathédrale.

Là Richardet s’humiliant à Dieu,

Demande en humble et dévote prière,

Constant désir et moyen de lui plaire,

Avec sagesse et trésor de lumière

Pour gouverner la France avec succès.

Puis il publie, arrivant au palais,

Que dès demain en forme solennelle

Accomplissant les serments qu’il a faits,

Il s’unira pour jamais à sa belle.

À peine aux cieux l’aurore paraît-elle,

Ne répandant qu’un éclat incertain,

Richard se lève, et prenant par la main

Sa tendre amie, il la mène à l’église.

Au même instant les dames sans remise

Suivent leurs pas, négligeant le travail

De la coiffure, et tout son attirail.

Parfums, pompons restent sur la toilette ;

Après la messe on la fera complette,

Et la parure aura certes son tour ;

Mais dans ce trouble, au petit point du jour,

On laisse là falbalas, cannetille,

Et comme on peut à la hâte on s’habille.

Le vieux évêque et ses vieux assistants,

À peine au temple arrivèrent à temps.

Les beaux époux en dévote manière

Viennent à pied tous les deux, et d’abord

Y font refus des sièges brodés d’or,

Joignent les mains, se courbent jusqu’à terre,

S’agenouillant pour l’acte solennel

Au parquet nu des marches de l’autel.

Le bon prélat en deux mots les exhorte ;

Puis gravement demande au jeune roi

Si pour épouse il veut Despine ; à quoi

Richard répond un Oui de voix si forte,

En ton si clair, qu’on l’entend de la porte.

Puis à Despine on propose le cas :

Elle répond Oui, mais un Oui bien bas.

C’en est assez ; la messe va se dire.

D’abord après les rites accomplis,

Le couple heureux au palais se retire.

Chacun les suit, les fête, les admire,

Leur souhaitant au nom de tout Paris

Bonheur constant et faveurs infinies.

Je ne dis rien des chants, des symphonies,

Danses et jeux, qu’en de semblables cas

Vous savez bien qu’on trouve à chaque pas.

Je ne dis rien non plus des bagatelles

Dont ce jour-là tous les jeunes maris

Vont festoyant leurs épouses nouvelles,

Qui paraissant en ignorer le prix

Se défendaient par maintes simagrées,

Et rappelaient leurs mères à grands cris

Pour être au fort du péril rassurées.

Avec un grain de bon sens au cerveau,

On voit à plein ici quel est le sceau

Que la nature empreint au cœur des belles.

L’ardent désir dont brûlent les donzelles,

Et que le diable allume dans leurs sens,

C’est celui-là que par de faux semblants

Elles ont soin de déguiser en elles

Avec tant d’art et de telle façon,

Qu’elles ont l’air de parler tout de bon.

Je ne veux point parler de la bombance

Qu’on fit alors au palais : car je pense

Qu’il est pénible à qui se meurt de faim

D’être attentif au récit d’un festin.

Rien ne serait plus fâcheux à vrai dire,

Plus ennuyeux, que d’entendre ou de lire

Tous les détails de ce banquet charmant,

Sans rien avoir à mettre sous la dent ;

Vous en auriez sûrement la pépie.

N’en parlons point. La table est desservie,

Et les époux se tenant par la main

Dans leur boudoir au palais se retirent,

Brûlant du feu qui couve dans leur sein

Depuis longtemps. Jugez ce qu’ils y firent,

Et de quel cœur ils s’y reproduisirent,

Quoique à leur gauche un coup de foudre vînt

Troubler Despine au plus fort du mystère.

Le jour entier, et puis la nuit entière,

Dans son réduit le couple heureux se tint.

Avec raison. Qu’avait-il mieux à faire

Que de jouir d’un si charmant destin ?

Or cependant sur un gentil roussin

Entre à Paris la méchante sorcière,

En longue barbe, en robe de bleu clair,

Et sous les traits d’un marchand d’outre-mer.

Pendant la nuit la maudite mégère

Fait enchaîner par ses suppôts d’enfer

Le bon Maugis, qui n’a pour sa défense

Qu’un farfadet d’inégale puissance.

Tout endormi