
Camille J. Ferrier
LE BARON BERNARD
MYRDITA (suite)
partie 2 volume 2
1898
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Table des matières
Le vrai peut quelquefois
n’être pas vraisemblable.
Il faisait presque nuit. L’accablement qui avait saisi Bernard céda soudain ; c’était le retour de la vie. Le jeune homme se trouva éveillé, mais il n’avait conscience ni de l’heure ni du temps ; il n’éprouvait qu’un sentiment de vague douleur dans tout le corps : un acte inconscient de sa mémoire le reporta au moment où on l’avait relevé blessé, brisé de la chute de son cheval, sur le champ de bataille. Quelque temps il s’en tint à cette pensée ; puis, par une transition instinctive produite sans doute par une impression de confortable qu’il éprouvait malgré son endolorissement, il se dit qu’il n’était pas dans une chambre d’hôpital, mais bien dans la maison du Marquis Selva à Venise, en voie de se remettre de la blessure reçue lors de l’incendie du palais Sorione ; l’engourdissement de son esprit ne lui permettait pas de s’élever au-dessus de cette notion confuse. Peu à peu il se rendit compte qu’il avait la tête prise dans un bandeau, et de fortes meurtrissures aux épaules ; rien au monde n’aurait pu le décider à faire le moindre mouvement ; sauf cela, il n’avait pas l’impression d’être malade, et dans l’immobilité complète qu’il gardait, il éprouvait un calme, un sentiment de vague bien-être qu’il n’était point tenté de troubler. Il restait donc complètement immobile, silencieux, les yeux fermés, se sentant vivre et ne demandant rien de plus.
À ce moment, une voix qui se faisait toute basse, s’éleva assez près de lui :
— Comme il dort, le cher jeune homme ! disait-elle. Sais-tu bien qu’il est six heures passées ! Voilà tantôt une heure que je suis là et il n’a pas fait un mouvement…
— Et c’est pour le mieux, dit une autre voix ; dans son état, le repos complet est ce qu’il faut lui souhaiter.
— Oui, mais trente heures de sommeil tout d’une fois, c’est grandement beaucoup… Moi-même à sa place, je serais fatiguée de dormir…
— Et ce n’est pas peu dire, dit l’autre voix avec une sorte de rire étouffé.
Brusquement, la lumière se fit dans l’esprit de Bernard : ce rire, c’était celui de Clarice ; l’autre voix, plus sonore et plus basse, était celle de la Signora Gaidioz, la tranquille et belle Italienne, femme de l’intendant. La notion de la réalité lui revint ; instantanément il se souvint de cette nuit passée à errer dans le Vieux-Château, de ces émotions violentes, inexplicables, presque folles qui l’avaient assailli, puis de sa chute !… Sans doute, il était blessé, en voie de traitement, et près de son lit, Clarice et la Signora Gaidioz veillaient sans paraître trop inquiètes. Sans se préoccuper de ce que pouvait être sa blessure, il s’amusa de l’idée d’écouter la conversation de ses gardiennes.
— Eh oui, reprenait la Signora, j’aime dormir ; c’est si bon !
— Nul n’y trouve à redire, répondit Clarice, sauf parfois le Signor Gaidioz, lorsqu’il ne trouve pas sa chère femme à l’heure du déjeuner. Mais encore ne se plaint-il pas trop fort !…
— Bah, s’il fallait écouter tout ce que dit ce cher Antonio !… Puis c’est bien le moins que je lui donne ce petit tracas et point d’autre…
— Eh, il ne vous en donne guère, lui non plus, que je sache…
— Non certes ; il faut lui rendre justice ; pauvre cher Antonio, il est si bon !
— Très bon, délicieusement bon, bien fait pour vous qui êtes bonne aussi, très bonne, Signora mia. Et moi aussi, je suis bonne, n’est-ce pas ? Tous sont bons dans ce digne château où nous avons le bonheur de vivre…
— Oui, assez bons, sauf la petite Lubce, ma servante. Il faut en avoir de la patience avec elle, quand elle est dans ses accès de sombre humeur ! Sais-tu qu’elle n’est pas contente de ce que tu soignes ainsi ce cher petit baron ! Elle aurait voulu s’en charger toute seule… Elle est jalouse, sais-tu ?…
— Eh bien, je ne sais qu’y faire. Il me semble fort naturel, à moi, de soigner M. de Rednitz qui s’est blessé en venant me rendre visite, et je le soigne aussi bien que personne, je pense, surtout avec votre aide !…
— Oh moi, je n’y suis pas pour grand-chose ; je me tiens ici, en ta compagnie, ce n’est pas bien pénible. Ce cher baron, c’est le moins que je puisse faire pour lui ; il est si aimable ! Et puis, il est très beau ; sais-tu bien, toi, Clarice, qu’il est très beau !
— Oui bien, je sais cela !…
Et un petit rire accompagnait la réponse.
— Pourquoi rire ! Certes il est beau et c’est bien plus agréable, s’il faut soigner un malade, qu’il soit beau, plutôt que laid. Je le regardais tout à l’heure, avec son teint pâle, ses traits si fins, sa moustache blonde, vraiment il est très beau !…
— Sans doute !…
— Comme tu dis cela ! est-ce que tu ne le trouves pas beau, toi, Clarice ?
— Mais oui, certes… il est beau… pas si beau pourtant que le signor Gaidioz !…
— Ce cher Antonio ! Oui, il était beau, très beau même lors de notre mariage, avec ses grands yeux, ses grands cheveux, sa grande barbe noire !… Mais il n’est plus jeune, tandis que ce cher baron… vois donc… il a l’air d’un petit ange !…
— Continuez, allez, sur ce sujet, vous ne me trouverez pas pour vous contredire… ni Lubce non plus, je suppose !
— Voilà que tu railles !… Il n’est pas question de cette folle de Lubce… Je le trouve beau, ce cher baron, pourquoi ne le dirais-je pas ? Tiens, sais-tu quelle idée me vient ? Devine donc !…
— Non certes pas ; il fait trop chaud pour que je me donne la moindre peine !…
— Comme tu es contrariante, Clarice, pour si peu que je te demande ; tu ne veux pas deviner ?… Non ! Eh bien, je vais te dire : j’ai bonne envie de donner un baiser à ce cher petit baron !…
— Oui-da ! et la voix de Clarice se coupait d’un éclat de rire. Rien que cela !… Comme vous êtes amusante, Signora, avec vos fantaisies !… Et s’il venait à s’éveiller !…
— Bon, il ne s’apercevra de rien ; il dort si bien !…
— Il n’est pire eau que l’eau qui dort, vous le savez, Signora. Et le signor Gaidioz, qu’en dirait-il ?…
— Eh, il n’en dirait rien ; il n’est pas jaloux, ce cher Antonio… Après tout, il n’y a pas de mal… Ah, s’il ne dormait pas, ce serait autre chose, mais vois comme il dort !… Et tu l’embrasseras, aussi, toi, Clarice !…
— Moi, non !
Et elle riait de plus belle…
— Et pourquoi ne l’embrasserais-tu pas ?
— Mais je ne sais !… Pourquoi l’embrasserais-je ?… On ne gâte pas ainsi les jeunes gens !…
— Bah, il n’en saura rien !… Et puis, tu sais, pour les blessés, il n’est rien de tel que de les baiser au front ; on me l’a toujours dit, ça les guérit tout de suite…
— En vérité !… Comme voilà une science bien ingénieuse ! Et je voudrais bien savoir ce qu’ils diraient de votre recette, ces gros messieurs de la Faculté… Enfin, faites à votre gré, puisque vous en avez si bonne envie, mais ne l’éveillez pas au moins, sinon, je me fâche !
— Sois sans crainte… Allons, je me risque… là, sur le front, près de ses beaux cheveux !…
Et Bernard se sentit effleuré par un baiser le plus légèrement posé du monde.
— Merci ! dit-il…
Un brusque mouvement se fit tout près de lui.
— Aïe, misère de moi ! dit la Signora. Le traitre, il ne dormait pas !…
— Excusez-moi, dit Bernard ; ma foi, l’occasion était trop bonne pour la laisser perdre !
Il voulut tenter de se lever, mais le premier mouvement qu’il fit éveilla la douleur ; il se laissa retomber. Tout près de lui, Clarice parut, toute rayonnante de bonne grâce et de belle humeur.
— Votre servante, Monsieur, dit-elle. Allons, vous êtes en bonne voie, la malice reparaît, c’est le meilleur des signes !… Et vous, Signora, vous n’avez que ce que vous méritez ; il ne faut jamais se fier aux malades, on ne sait jamais à quel point ils peuvent être bien portants !… Allons, venez çà et donnez-lui la main, à ce méchant blessé, en signe de bonne amitié… Après tout, puisqu’il devait se réveiller une fois, autant vaut que ce soit de cette manière… Et comment vous trouvez-vous ?… car il faut parler des choses sérieuses…
— Eh bien, je ne me sens aucun mal, mais il ne me faut pas faire de mouvement ! Sapristi, il me semble qu’il m’a passé tout un régiment de cavalerie entre les deux épaules !…
— Ce n’est pas surprenant ; vous êtes tombé en arrière de toute votre hauteur, contre une porte de bon bois ! Et votre tête qui a failli s’en aller en morceaux du même coup !…
— Elle tient encore, mais c’est un peu à l’état d’une pomme en marmelade… Et puis j’y sens un tiraillement qui me montre que j’ai le cuir entamé. Heureusement que je suis de trempe dure et il faut l’être quand on a l’honneur de vivre près de toi !
— Ah, Monsieur de Rednitz, voilà qui est cruel… et je suis déjà bien assez malheureuse d’être la cause, bien indirecte pourtant, de votre accident !… Mais laissons cela ; il ne s’agit pas de vous fatiguer ; le Docteur veut que vous ayez du repos, beaucoup de repos, et entre la Signora et moi, nous n’observons guère la consigne. Allons, Monsieur de Rednitz, soyez raisonnable et calme et reprenez votre sommeil, si faire se peut !
— Je vais essayer, ne fût-ce que pour me faire pardonner ma mauvaise parole de tout à l’heure ; tu me pardonnes, Clarice, n’est-ce pas ; les malades ne savent ce qu’ils disent. Dormons donc, puisqu’il le faut. Mais, un instant… je veux savoir une chose : depuis quand suis-je là, tout à plat dans ce lit, emmailloté comme une momie ?…
— Depuis hier matin… et nous sommes au soir. Ce n’est pas si long, vous le voyez !… Et vous vous en tirerez à bon compte : quelques meurtrissures, une écorchure superficielle, rien de grave heureusement. Demain, si vous passez une bonne nuit, vous vous trouverez déjà beaucoup mieux et dans peu de jours, c’est le Docteur qui le dit, vous serez sur pied.
— Et je le désire de tout mon cœur, car j’ai honte de rester là, gisant comme un infirme, moi, un soldat, dont le métier est de recevoir des coups… et d’en donner aussi, cela va sans dire !… Allons, je vais essayer de dormir ; demain, j’en suis sûr, je serai tout dispos.
Il ferma les yeux ; la conversation l’avait quelque peu fatigué, il tomba dans un profond sommeil.
Quand il se réveilla, la chambre s’éclairait déjà d’une vague lueur matinale. Il avait donc dormi toute la nuit sans s’éveiller ; c’était un bon symptôme et il se sentait notablement mieux ; à part quelque reste d’endolorissement, ses muscles avaient repris leur souplesse. Puis ses idées étaient claires et précises, il pouvait réfléchir et raisonner. Sans transition, sa pensée se reporta en arrière, aux circonstances qui avaient précédé sa chute ; elles lui apparaissaient comme enveloppées d’une pénombre étrange, d’une obscurité dont son esprit ne pouvait pénétrer le secret ; étonné de trouver en lui des impressions aussi incohérentes, il voulut se rendre compte de ce qui s’était passé ; un à un, il reprit les incidents de cette journée semblable à un long accès de fièvre, qui s’était si mal terminée pour lui ; chose singulière, pendant que l’ensemble restait incompréhensible, chaque fait pris isolément apparaissait à son esprit avec une vivacité si nette qu’il se sentait en face de la réalité même : la dénonciation de Lubce, la colère que lui avait causée la longue absence de Clarice, l’excitation irrésistible qui l’avait poussé le soir au Vieux-Château, tout se retrouvait dans son souvenir avec une précision frappante. Puis venait son trajet dans le Château et l’imposant aspect des Tours Romaines, tout ce grand spectacle devant lequel son esprit troublé s’était partagé entre une sorte d’émotion superstitieuse, presque fébrile, et les sentiments fougueux qui l’animaient contre Clarice. Il revoyait la jeune femme si merveilleusement belle dans sa splendide toilette, lui faisant accueil avec une aisance sous laquelle il ne pouvait s’empêcher de démêler un certain embarras ; il retrouvait jusqu’aux mots de leur conversation, les incidents bizarres qui en avaient marqué le cours et ces emportements qui les avaient poussés tous deux à deux doigts d’une explosion de violence irrémédiable. Puis ils s’étaient séparés, réconciliés sinon calmes, et à partir de ce moment, tout prenait un aspect étrange, incompréhensible ; ce n’était pas un rêve cependant, il en avait clairement conscience, c’était bien tout le cachet de la réalité, mais d’une réalité perçue par des sens et un esprit enfiévrés, hors d’état de se contrôler eux-mêmes. Alors, comme dans une mise en scène de théâtre, il revoyait la salle des tombes, cette galerie où il avait trouvé le mystérieux bouquet, la bibliothèque avec ses livres indéchiffrables et ses armures vivantes, l’affreux caveau des squelettes et la salle du fratricide ; puis soudain, il lui semblait entendre la sauvage clameur de la foule ; rugissante comme une marée furieuse, elle le poursuivait jusqu’à l’Église Rouge ; là, éperdu, hors de lui-même, il assistait au spectacle inouï de cette lutte entre des forces inconnues… sauvé par la Blanche Marquise, il fuyait sous le coup d’une sorte de délire, en proie à des visions monstrueuses, jusqu’au moment où ses souvenirs de plus en plus confus s’arrêtaient brusquement, à sa chute sans doute. Appelant à lui toutes les forces de sa volonté, il cherchait à faire la part de la réalité et celle de l’illusion ; obéissant, sans qu’il voulût se l’avouer, aux exigences de son amour-propre, il se persuadait qu’une influence morbide avait seule pu l’amener à jouer un rôle si étrange. Et involontairement il rapprochait cet état d’esprit de celui qui avait produit il y avait quelques mois à peine, l’hallucination de la forêt d’Orta ; ces deux effets si semblables devaient dépendre de la même cause ; était-ce le résultat d’une tension nerveuse excessive, devait-il en accuser une intoxication produite par quelque parfum répandu dans l’air de la chambre de Clarice, il ne pouvait le décider, mais ces explications, si peu claires qu’elles fussent, avaient au moins le mérite de sauver son amour-propre ; il n’avait pas à s’avouer que sa volonté s’était trouvée impuissante à réagir contre l’ébranlement de ses nerfs, contre l’assaut de sottes idées superstitieuses. La seule pensée que sa défaillance pût être connue, le remplissait de dépit et de honte ; pourtant il faudrait expliquer les événements de la nuit, à Clarice surtout, et en prévision d’une conversation avec elle, il arrêtait déjà dans son esprit le plan minutieux de ce qu’il devait dire et de ce qu’il pouvait taire. Et l’étrangeté même des circonstances pouvait lui être d’un précieux secours ; certes, il était bien difficile de déjouer la clairvoyance de Clarice, mais cette fois, il y avait une réunion de faits trop extraordinaires pour qu’elle pût les deviner ; s’il réussissait à la mettre sur une voie dont elle ne pouvait connaître l’issue, il n’était pas impossible de la déconcerter ; dans son trouble, elle pouvait laisser échapper quelque mot décisif, se trahir et être enfin réduite à dire la vérité. Certes, pour en venir là, il faudrait bien de la prudence, bien de l’adresse, mais l’enjeu était de tel prix qu’il valait la peine de tout faire pour gagner la partie.
Bernard en était là de ses réflexions lorsque dans l’appartement sombre, il entendit le bruit d’un pas lent et léger ; une main entrouvrit les rideaux du lit et dans la zone lumineuse ainsi démasquée, Bernard vit apparaître la tête brune et les yeux ardents de Lubce :
— C’est toi, Lubcinette, lui dit-il ; c’est donc toi qui gardes le blessé, maintenant ?…
La figure de la jeune fille s’était illuminée d’un rayon de joie :
— Je vous revois enfin ! dit-elle. Vous êtes sauvé ! Que Dieu et le grand Saint Nicolas soient bénis !…
— Qu’ils soient bénis, sans doute, mais ils n’ont pas eu à se donner grand-peine. Pour quelques meurtrissures, le danger n’était pas grand !
— J’ignore, moi ; on ne voulait pas me laisser entrer, près de vous ; j’ai dû profiter de ce que votre domestique vient de sortir. Vos blessures ne sont pas graves, heureusement ; mais que cela vous avertisse : vous avez échappé cette fois encore, à l’avenir, tenez-vous sur vos gardes !
— Quelles sottises dis-tu ! Contre qui, contre quoi veux-tu que je me garde ?…
— Contre ceux qui vous sourient en face et vous tendent des pièges en secret !
— Allons donc, tu déraisonnes ! Avec ta rage de méfiance, tu vois des pièges partout !…
— Et vous, vous fermez les yeux pour ne pas les voir ! On vous rapporte du Vieux-Château, sanglant, roué de coups, la tête fracassée, et vous trouvez cela naturel !…
— Eh, mille diables, je n’ai pas reçu un seul coup ! Pardieu, j’en aurais rendu, des coups, et on en aurait vu les traces ! J’ai fait une chute, voilà tout ! Cela est-il tellement inouï ! Tu m’exaspères à la fin, avec tes éternels soupçons !…
— Oui, c’est toujours ainsi ! De ce que je dis, rien ne trouve grâce à vos yeux, et de cette esclave maudite, vous acceptez tout, avec une crédulité aveugle !…
— Comment ! Que veux-tu dire ? En quoi suis-je si crédule ! Qu’est-ce donc que j’accepte ?…
— Eh, tous le savent bien ici ! Vous êtes jaloux de cette femme qui vous trompe, vous cherchez à la surprendre ; elle, furieuse de se voir suivie, surveillée, jusque dans son repaire, vous retient quelque temps en vous faisant bonne grâce, puis quand tout est prêt, elle vous renvoie et les assassins postés dans cette ruine maudite vous laissent pour mort sur la place ! Oh, il ne faut pas les troubler, ceux qui se réunissent la nuit dans le Vieux-Château ! Tout brave que vous êtes, que peut la force d’un homme contre celle des démons !…
— Allons, tu es folle ! Ne sais-je pas ce qui s’est passé ! C’est Clarice elle-même qui est venue à mon aide ; sans elle, je restais sur place ; qui pouvait savoir, sauf elle, que j’étais allé me perdre dans le Vieux-Château ?
— C’est une dernière habileté de sa part ; elle n’a pas voulu qu’on pût l’accuser de ce meurtre ! Quand elle vous a cru bien mort, elle est venue donner l’alarme et faire étalage de ses inquiétudes. La comédie a réussi, bien plus qu’elle ne le voulait, car on a pu vous sauver pendant vous étiez vivant encore. Voilà la vérité et ici, personne n’en doute !…
Bernard ne savait s’il devait rire ou se fâcher. Il lui répugnait de laisser Clarice sous le coup d’une accusation qu’il ne pouvait croire fondée, mais l’exagération même des discours de Lubce les faisait tourner au grotesque, et il ne valait pas la peine de prendre au sérieux semblables imaginations. Du reste, avant qu’il eût pu répondre, la porte s’ouvrit et donna passage à Clarice accompagnée de l’intendant et de sa femme. En les voyant, Lubce laissa tomber le rideau et sortit sans mot dire. Clarice n’avait pas paru remarquer sa présence ; la Signora Gaidioz avait peine à réprimer un sourire ; l’intendant s’était approché du lit :
— Eh bien, Monsieur le Baron, dit-il, comment vous trouvez-vous ce matin ?
— Mais, mon cher Docteur, répondit Bernard, je me trouve beaucoup mieux, très bien même ; j’ai parfaitement dormi, les douleurs ont presque disparu, et en conscience, j’ai honte de rester là, dans ce lit, comme une petite maîtresse qui a ses nerfs. Allons, Docteur, il faut que je me passe le plaisir de vous le dire, ma prompte guérison vous fait honneur.
— Ah, Monsieur le Baron, croyez bien… que je suis heureux… et le digne homme, embarrassé par sa modestie, s’entortillait dans une phrase de remerciements qui promettait d’être longue…
— Oui, vraiment, s’écria Clarice lui venant en aide. Tout est pour le mieux ; médecin et malade doivent être aussi satisfaits l’un que l’autre… surtout quand on pense aux infirmières qui les ont assistés, aussi babillardes qu’étourdies, c’est tout dire ; s’il y a guérison, certes ce n’est pas de leur faute. Et voici Lubce qui s’en mêle ! Il faut donner congé au malade ; il ne sera tranquille que lorsqu’il sera hors de nos mains ! Qu’en dites-vous, Docteur ?
— Oh, les femmes ! disait le digne homme, d’un air résigné. Ce seront toujours des enfants !…
— Bien obligée, dit l’intendante. Et moi, qui vais être tantôt grand-mère ! Mais c’est ta faute, Clarice ; tu vas parlant à tort et à travers, avec une indiscrétion !…
— Bon, dit Clarice, c’est moi qui vais payer pour tous, comme toujours. Mais n’importe ; je suis faite à ces injustices, et s’il faut payer, j’aime autant que ce soit pour les autres que pour moi. Et puis, il n’y aura rien à payer du tout ; notre malade paraît tout à fait gaillard. Allons, Docteur, donnez-lui la volée et invitez-le à dîner pour ce soir ; c’est la seule chose qui manque à son rétablissement. C’est dit, Monsieur de Rednitz, nous comptons sur vous ; et vous, Docteur, maintenant que j’ai parlé, ne vous avisez pas d’aller sur les brisées de mes ordonnances.
Elles sortirent ; le Docteur resta seul avec Bernard et le trouva parfaitement en état de reprendre la vie active. Il revint sur les causes de l’accident ; Bernard le mit au courant, mais d’une manière fort sommaire ; le soir, au dîner, il raconta plus en détail, mais toujours avec une grande réserve, comment les choses s’étaient passées. L’intendante s’étonnait à grand bruit qu’il eût osé pénétrer de nuit dans l’intérieur du Vieux-Château, le Docteur ne disait rien ; Clarice parlait de l’événement du ton le plus naturel ; il était impossible de saisir dans ses paroles le moindre indice qui pût faire croire qu’elle en sût plus que le dernier des bergers de la ferme. Cette assurance ne satisfaisait guère Bernard, mais il sentait que ce n’était pas le moment de chercher à lui faire dire son secret. La soirée se passa donc fort tranquillement et quand on se sépara, Clarice accompagna Bernard et ne le quitta que lorsque la porte se fût refermée sur lui.
Il montait l’escalier, suivi de son domestique ; l’idée lui vint d’interroger cet homme ; c’était un esprit peu cultivé, borné même, mais doué d’un certain sens pratique ; Bernard savait qu’il lui était réellement dévoué et il pensait pouvoir obtenir de lui quelques renseignements impartiaux.
— Que pense-t-on de mon accident ? lui dit-il. On m’a cru mort au premier moment, je suis sûr ?…
— Ça en avait tout l’air, répondit le domestique. Mais aussi quelle idée a eue Monsieur le Baron d’aller dans le Vieux-Château, la nuit !
— Et pourquoi diable n’y serais-je pas allé ! dit Bernard impatienté de voir encore reparaître sous cette forme, le doute qui hantait son esprit.
— Oh, dit le domestique un peu interdit. Monsieur le Baron est bien libre… mais… pourtant…
— Quoi ! que veux-tu dire ! Achève…
— Ma foi, Monsieur le Baron sait mieux que moi…
— Je ne sais rien ! Parle ! Qu’est-ce qui m’empêcherait d’aller là aussi bien qu’ailleurs ?…
— Je ne contredis pas Monsieur le Baron… Monsieur le Baron est brave, tout le monde le sait et les vivants ne lui font pas peur… mais, là, dans ces vieux murs du Diable, on sait bien comment on y entre, mais on ne sait pas comment on sort !…
— Quelle absurdité ! Clarice, une femme, y demeure bien !…
— Oh, elle ! Elle se trouve dans son élément. Monsieur le Baron le sait bien !…
— Encore ; au diable tes insinuations et tes réticences !… Parle franchement, qu’est-ce qu’il y a dans le Vieux-Château qui peut le rendre dangereux ?…
Le domestique le regardait, la bouche ouverte, avec de gros yeux stupides…
— Ma foi, dit-il enfin, Monsieur le Baron ne croit pas à ces choses, mais en vérité, il ferait bien de prendre garde. La nuit, on peut se trouver mal de déranger le sabbat des autres !
— Il y a donc des autres ! Quels autres ? Des vilas, des gonies, des vampires, des démons, quoi, encore ?…
Le domestique ne disait rien…
— Allons, mon pauvre Dimitri, reprit Bernard, je ne t’en fais pas mon compliment ; que ces sauvages de par ici croient à ces sottises, passe encore, mais toi, un vieux routier de Vienne et de Trieste, tu devrais être au-dessus de cela !…
— Monsieur le Baron peut rire maintenant, dit le domestique piqué dans son amour-propre, mais s’il a été blessé, tué presque, c’est bien pour quelque chose et par quelqu’un !…
— Je te dis que je suis tombé dans un escalier obscur et que je n’ai vu personne ! Que diable, je ne suis pas un enfant !
Le domestique ne répondait rien ; il avait son idée et n’en voulait démordre.
— Enfin, dit Bernard, a-t-on vu quelqu’un, quelque chose ? A-t-on entendu quelque bruit ? Le sabbat, puisque sabbat il y a, ne se passe pas aussi calme qu’une messe !…
— C’est qu’on se garde bien d’y aller voir… Les veilleurs de nuit ne dépassent pas les jardins ; ils ne disent même rien à… à Clarice… quand elle rentre… ce qui n’arrive pas tous les jours !… car on ne sait jamais par où elle passe pour regagner ses Tours maudites !… Et quant à la suivre sur les esplanades, merci bien, ils ne s’y hasarderaient pas ; ils n’ont pas envie qu’on les trouve, au matin, la tête tordue sur les épaules !… Non, non, il faut laisser les morts avec les morts et que les vivants restent avec les vivants ! Pour cette fois, Monsieur le Baron peut se vanter de l’avoir échappé belle ! Si Monsieur le Baron veut suivre mon conseil, il ne recommencera pas !
— Allons, dit Bernard ; tu es un brave homme, Dimitri, mais plus naïf encore que je ne croyais. Je te remercie bien de ton conseil, mais s’il me prend envie de retourner au Château, sois sûr d’une chose, c’est que tous les diables du monde n’auront pas le pouvoir de m’en empêcher.
Bernard ferma sa porte, laissant le domestique planté sur place, tout ébahi ; il y avait dans cette opiniâtreté de son maître, quelque chose qui dépassait la portée de sa compréhension. Bernard, de son côté, n’était guère satisfait du résultat de l’entretien ; si, d’une part, il pouvait se féliciter de voir que nul ne se doutait du trouble qui avait si fortement dominé son esprit lors de sa course nocturne, de l’autre il éprouvait un amer dépit à trouver chez son ignorant domestique, comme chez les sauvages subalternes du Château, les préoccupations qui, peu à peu, devenaient les siennes ; il lui semblait que son intelligence faiblissait devant des difficultés qui, peu de temps auparavant, lui auraient paru sans portée et il en venait à se demander qui donc avait tort, de la superstition qui se forge des fantômes là où elle ne voit rien, ou de l’esprit éclairé qui, en vertu d’idées préconçues, révoque en doute l’existence de choses que ses sens lui ont révélées. Restait enfin une dernière solution, celle qui confusément mélangée aux terreurs du vulgaire, ressortait des discours hostiles de Lubce, à savoir que Bernard était tombé dans un piège, avec la connivence, sinon par l’impulsion de Clarice. Tout en lui répugnait à l’admettre, mais était-ce absolument impossible, bien hardi qui aurait osé l’affirmer : un instant, il eut la pensée de questionner son domestique ; il y renonça bien vite ; pour rien au monde, il n’aurait voulu que l’on pût soupçonner que son esprit était occupé à ce point du Vieux-Château et de celle qui l’habitait, et il finissait par s’avouer que si de tels soupçons venaient à se confirmer, cette certitude lui serait plus pénible encore que l’état d’indécision dans lequel il se débattait ; au plus profond de son cœur, un instinct tenace lui disait que malgré ses justes motifs de défiance, il lui serait toujours impossible, à moins de preuves d’une évidence écrasante, de croire que Clarice eût trempé dans quelque machination contre lui.
Et peu à peu, à force d’y réfléchir, il se voyait forcé d’avouer que dans cet étrange débat avec lui-même, ses préoccupations jalouses n’occupaient plus la première place ; non qu’il crût impossible que Clarice, avec sa nature ardente, passionnée, prête à tous les emportements, fût à l’abri des faiblesses humaines, et à la pensée de ce qui se disait d’elle, de ce qu’il avait vu lui-même, il se sentait le cœur étreint d’une brûlante angoisse ; mais une anxiété plus pressante encore dominait son esprit : en se reportant aux épisodes de sa course nocturne dans le Château, il se demandait ce qu’il y avait de faux et de vrai dans ces impressions étranges qui l’avaient si impérieusement troublé, que lui était-il arrivé, qu’avait-il entendu, qu’avait-il vu, autant de questions qui se posaient, chaque jour plus tenaces, plus angoissantes, à raison surtout de ce qu’il sentait bien qu’il ne pouvait s’en ouvrir à personne et que c’était lui et lui seul qui devait en trouver la solution. Il lui semblait que son honneur y était engagé ; tout en ayant conscience d’avoir tenu bon jusqu’à l’extrême limite des forces humaines, il devait s’avouer qu’il avait été bien près, à plusieurs reprises, d’une pitoyable défaillance, et tout en se rendant le témoignage que c’était son corps, non son esprit, qui avait subi ces faiblesses, il ne pouvait supporter la pensée qu’il avait cédé devant quoi… il n’aurait su le dire ! Se sentir vaincu par ce qu’il qualifiait de vaines chimères, de terreurs superstitieuses, lui paraissait humiliant, intolérable, et pourtant quelle autre explication y avait-il à donner ! Une seule était possible, c’est qu’il avait été le jouet, la victime de toute une série d’hallucinations ; cela aussi était cruel, car s’il avait succombé une fois, ne devait-il pas appréhender pour l’avenir le retour de cet état morbide ? À Orta, à Venise déjà, il avait cru constater quelque crise semblable, mais ce n’était plus qu’un vague souvenir comme celui d’un trouble nerveux sans conséquence ; il s’en était cru délivré pour toujours et avait repris toute confiance dans la solidité de son esprit ; maintenant l’atteinte était bien autrement profonde, l’effet produit bien plus intense, il avait cru voir et entendre ; en ce moment encore, il devait faire un violent effort sur lui-même pour se persuader qu’il avait été le jouet d’une illusion de ses sens ; tout s’enchaînait si bien dans sa mémoire, d’une manière si naturelle, dans un ordre si logique ; d’abord, son irritation si bien justifiée contre Clarice, sa décision immédiatement exécutée d’aller lui demander compte de son étrange conduite, son trajet dans le Vieux-Château, l’attitude énigmatique de Clarice, le luxe inusité de sa toilette, ces pierreries d’une richesse insensée dont elle avait fait parade avec une joie si peu dissimulée, puis cette table dressée pour des convives qu’elle n’avait jamais voulu nommer, l’épisode étrange de cette porte brusquement ouverte et laissant voir sur le seuil cette ombre indistincte, le furieux emportement de Clarice quand il avait voulu savoir la vérité, le désir manifeste qu’elle avait eu de le voir partir, l’insistance qu’elle avait mise à le reconduire, tout cela était bien réel, et à ce moment encore, il avait conscience d’avoir été en pleine possession de son intelligence et de son jugement. Plus tard encore, lorsque, mordu au cœur par un âpre retour de défiance, il était revenu sur ses pas, lorsque manquant sa route, il avait erré à l’aventure, à ce moment, il avait le souvenir de perceptions parfaitement nettes et précises : le cloître des statues, le bouquet trouvé dans cette salle déserte, la bibliothèque avec ses livres indéchiffrables et ses huit armures, tout cela lui apparaissait aussi clairement que la course qu’il avait faite le matin du même jour avec l’intendant, en quête de géologie. Puis il avait cédé au sommeil, et, de ce moment, tout prenait dans son souvenir une allure étrange, fiévreuse, incohérente comme un mauvais rêve, inexplicable comme les visions morbides d’un esprit surmené ; ces armures animées, cet affreux caveau des squelettes, ces clameurs d’une foule invisible, le combat dans l’Église Rouge, enfin cet horrible cauchemar de la Cour des Trépassés, tout cela avait-il quelque chose de réel, avait-il vu et entendu, ou avait-il cru rêver qu’il pouvait le voir et l’entendre, toutes ces questions se posaient dans son esprit sans réponse possible, et s’il se disait qu’en bonne raison l’hypothèse d’un rêve était seule admissible, en dépit de ses opiniâtres affirmations, il sentait au plus intime de sa pensée, qu’il était sur le point de se tromper lui-même, que sa conscience lui défendait d’accepter cette trop commode solution !…
Ainsi partagé entre sa raison et son instinct, il en venait à se dire qu’une seule voie lui restait pour atteindre la vérité, c’était de la chercher dans la conscience de Clarice, de découvrir ce qui se cachait dans les complications de sa pensée, de bien peser ses moindres paroles, d’interpréter ses réticences, son silence même ; quel avait été son rôle dans ce bizarre imbroglio, que savait-elle, quelle part personnelle avait-elle prise dans ces mystérieuses péripéties, tout cela il fallait le pénétrer, le deviner au besoin. Il était impossible qu’elle ne fût pas beaucoup mieux informée qu’elle ne voulait le paraître ; comment expliquer, sans faire intervenir son action directe, la présence de ce bouquet, tout frais encore, dans cette salle déserte ? Elle seule n’avait-elle pas l’habitude de parcourir le Vieux-Château ? Et si ce n’était pas elle qui l’avait apporté, qui donc cela pouvait-il être ? Elle seule pouvait le savoir ; il faudrait bien qu’elle sortît, et son interrogateur avec elle, de ce dilemme inexorable ! Et cette lampe qui éclairait la bibliothèque des armures, qui, sauf elle, pouvait s’en être servi ? Ces clameurs furieuses qu’il croyait entendre encore résonner à son oreille, prétendrait-elle qu’elle ne s’en était pas aperçue ? Et si elle n’avait rien vu, ni entendu, comment expliquer qu’elle se fût inquiétée à son propos ? Qui pouvait l’avoir poussée à se mettre, en pleine nuit, à sa recherche ? Et quel instinct, quelle intuition presque divinatoire l’avaient-ils conduite exactement à l’endroit où sa marche au hasard dans cet énorme dédale du Vieux-Château l’avait amené ? Si elle n’avait pas eu quelque moyen connu d’elle seule, de le suivre dans son orageuse odyssée, tout devenait absolument inexplicable et il fallait l’aveugle confiance de l’intendant, la foi superstitieuse des subalternes, pour se contenter du peu qu’elle avait bien voulu dire. C’était donc elle, et elle seule, qui avait la clé de cet étrange imbroglio ; elle seule pouvait soulever le fardeau de préoccupations et d’incertitudes qui pesait si lourdement sur son esprit.
Oui, mais comment l’amener à révéler un tel secret ? Bernard en avait eu très vite conscience : ce sujet qu’il avait si fort à cœur, elle ne tenait pas à l’aborder ; d’emblée, elle avait paru accepter la version plus que sommaire qu’il avait adoptée ; elle n’avait demandé aucun détail, paraissant même heureuse qu’il ne cherchât pas à en donner. De la part de cet esprit si actif, si perspicace, qui témoignait tant d’intérêt pour tout ce qui occupait Bernard, cette indifférence était pour le moins singulière, et il en venait forcément à se demander si Clarice n’avait pas de trop bons motifs de ne pas insister sur les incidents de cette nuit. Et cela redoublait encore son désir de connaître le mot de cette énigme ; il y avait maintenant le double intérêt, d’abord de savoir s’il pouvait encore se fier à son entendement et à sa volonté, et aussi de deviner ce qui se passait dans cet esprit mystérieux, ce sphinx indéchiffrable auprès duquel il était appelé à vivre.
Il fallait donc interroger Clarice ; en toute occasion, ce n’était pas chose facile ; ondoyante comme une vraie sirène, nul, il le savait de longue date, ne s’entendait mieux à donner le change sur sa véritable pensée, et il n’était pas à croire que pour la circonstance, elle se départît de cette réserve dont elle s’enveloppait comme d’une cuirasse impénétrable. Lui témoigner de la confiance, un complet abandon, se mettre entièrement à sa discrétion, cela pouvait réussir à un moment donné, dans un concours de circonstances exceptionnellement favorables, mais se présenteraient-elles ainsi, c’était singulièrement problématique ; puis cet expédient présentait quelque chose d’humiliant pour l’amour-propre de Bernard ; abdiquer ainsi sa faculté de contrôle, s’incliner d’avance devant la version qu’il conviendrait à Clarice d’adopter, n’était-ce pas faire preuve d’une naïveté plus qu’enfantine ? Ce qu’il voulait au contraire, c’était de rester juge en dernier ressort du débat ; dans son esprit, Clarice était en définitive l’accusée, c’était elle qui devait justifier de ses actions. Il valait donc mieux l’interroger sans paraître mettre trop d’importance au sujet, ne rien lui révéler des faits les plus caractéristiques, recueillir avec soin ses impressions, l’obliger à préciser, à entrer dans les plus petits détails sur ce qui avait été son rôle personnel ; il réussirait bien à démêler ce qu’il pouvait y avoir de vrai et de faux dans ses réponses, à la pousser à des invraisemblances, des contradictions, et démasquant peu à peu, brusquement, les circonstances les plus essentielles, il la forcerait à dire jusqu’à quel point elle en était informée ; alors, grâce à l’étonnement, à l’embarras qu’elle ne pourrait manquer d’éprouver, il ferait jaillir la lumière de ces obscurités volontaires. Tout cela était laborieux, compliqué, difficile, mais l’enjeu valait la peine de risquer la partie et il y avait là une occasion qu’il avait grande chance de ne jamais retrouver, si, à ce moment, il ne la saisissait au passage.
Mais ce qui lui tenait le plus à cœur et ce qui rendait plus ardue encore son entreprise, c’était cet élément de mystère, de surnaturel pour tout dire en un mot, qui était au fond de cette ténébreuse aventure et dont il constatait l’existence sans vouloir se l’avouer. Sans doute il lui était commode de se dire qu’il n’y avait là que chimère, illusion engendrée par quelque disposition fiévreuse dont il n’avait pas eu conscience, mais s’il adoptait cette explication, s’il déclarait d’emblée qu’il la tenait pour indiscutable, il se trouverait bien mal placé pour en entretenir Clarice, pour la forcer à s’en expliquer nettement, et dès lors l’intérêt de son enquête diminuerait au point de disparaître. Si, au contraire il se risquait à en parler comme d’une chose sérieuse, il était sûr de provoquer au plus haut point l’attention passionnée de la jeune femme et s’il devait pénétrer dans les mystères de son âme, c’était l’émotion qu’elle ne pouvait manquer de ressentir qui lui en fournirait le moyen. Cela valait bien la peine qu’il affrontât quelque possibilité de ridicule, mais d’autre part, il n’entendait pas que la dose fût trop forte et il y avait là une juste mesure qu’il était bien difficile d’atteindre et de maintenir.
Tout cela était singulièrement compliqué et il passait de longues heures à tourner et retourner ces problèmes, bien tenté parfois de renoncer à les résoudre, et toujours ramené à les reprendre par un secret et tenace instinct qui lui disait que dès qu’une telle énigme était posée, il n’aurait de repos que lorsqu’il en aurait découvert le mot.
Tout bien calculé, il se décida à passer entièrement sous silence tout ce qui ne pouvait pas s’expliquer nettement par des causes naturelles ; il ne parlerait pas même du bouquet, des armures, à plus forte raison de ce qu’il avait vu ou cru voir et entendre dans les derniers moments de sa course égarée, il ne cacherait pas qu’il était rentré au Château sous une impression de défiance et de soupçon qu’il n’avait pu dominer, il raconterait comment il avait perdu sa route et erré à l’aventure sans trouver aucun indice qui pût diriger sa marche ; en décrivant les galeries et les salles qu’il avait traversées, il aurait soin d’omettre les scènes dont elles avaient été le théâtre, et si Clarice se doutant bien qu’il lui cachait quelque chose et piquée dans sa curiosité féminine, cherchait à lui faire compléter ses aveux, peut-être trouverait-il dans l’initiative qu’elle ne manquerait pas de prendre, l’occasion de la saisir en flagrant délit de dissimulation consciente, de lui prouver qu’elle savait fort bien tout ce qui s’était passé cette nuit dans le Vieux-Château et de la forcer à s’expliquer sur le rôle qu’elle avait joué dans cette ténébreuse aventure ; à ce moment peut-être, si par quelques paroles jetées à propos, il pouvait se concilier sa confiance, qui sait si quelque aveu plus complet ne viendrait pas lui révéler ce mystérieux secret enfoui tout au fond de sa vie et détruirait ainsi cette barrière derrière laquelle elle se retranchait !…
Son plan ainsi arrêté, il voulut le mettre à exécution sans aucun retard ; dès le lendemain donc, comme il dînait seul avec Clarice, il amena la conversation sur les circonstances qui avaient précédé l’accident dont il avait été victime, et du ton le plus naturel, il demanda à Clarice, ce qui l’avait amenée à penser qu’il lui était arrivé malheur.
— Eh bien, répondit-elle avec une aisance derrière laquelle Bernard croyait discerner un certain embarras, j’en ai eu je ne sais quelle prescience. J’étais fiévreuse, troublée, vous l’avez vu ; dès que je vous ai quitté, j’ai senti comme un remords de ne pas vous avoir accompagné jusqu’à votre porte ; l’idée m’est venue que vous aviez peut-être tardé à rentrer, que vous erriez, troublé vous aussi, sur ces terrasses désertes, dans le Château même peut-être ; ces terribles imaginations de la nuit, ces cruelles fictions de l’isolement et des ténèbres, se sont emparées de moi ; je vous voyais égaré, perdu, en proie à l’angoisse, au désespoir peut-être, exposé à toutes chances d’accidents !… J’ai voulu résister, lutter ; tout a été inutile ; vers trois heures du matin, si forte était mon inquiétude que je me suis décidée à venir m’informer de vous. Jugez de mon effroi lorsque les gardiens m’ont dit que vous n’étiez pas rentré !… Sans perdre un instant, j’ai fait réveiller l’intendant et lui ai demandé de m’assister avec quelques-uns de ses gens dans mes recherches. Vous connaissez la terreur superstitieuse qu’inspire le Vieux-Château ; quand on a su que c’était là qu’il s’agissait d’aller, c’était à qui se déroberait sous les plus piteux prétextes ; votre domestique, lui, n’a pas trop rechigné, je lui dois cette justice, mais c’est avec la plus grande peine que l’intendant a pu décider trois ou quatre de ses Dalmates à l’accompagner. Comme nous approchions des murailles, j’ai entendu comme un choc sourd suivi d’une sorte de gémissement : c’était dans la direction de la poterne, nous y avons couru ; en ouvrant la porte, nous vous avons trouvé, gisant au pied de l’escalier, sans connaissance, baignant dans votre sang ! Grâce au ciel, votre blessure était moins grave que nous ne l’avions craint sur l’heure ; on vous a relevé, pansé, apporté ici ; le reste, vous le connaissez. Telle est toute mon histoire.
Elle parlait avec une sorte d’émotion contenue, la voix entrecoupée, les yeux brillants tour à tour, puis baignés de pleurs qu’elle semblait avoir peine à retenir, comme si elle avait encore l’impression immédiate de la triste scène qu’elle racontait… Était-elle sincère ?… Si elle ne l’était pas, certes elle jouait merveilleusement son rôle. Et que disait-elle, après tout ? Seulement ce qu’elle ne pouvait pas cacher. Ce que Bernard tenait à savoir, ce n’était pas la manière dont il avait été sauvé, mais bien le motif qui avait poussé Clarice à s’inquiéter de lui. Des pressentiments, une prescience, comme elle le disait, c’était un prétexte commode, mais il eut été par trop naïf de s’en contenter. Et brusquement reporté au souvenir de cette nuit terrible, il lui semblait entendre retentir sous les voûtes lointaines, les clameurs forcenées de ces foules furieuses lancées au milieu des ténèbres dans il ne savait quels combats. Clarice pouvait-elle dire qu’elle ne les eût pas entendues ? Pourquoi se refusait-elle à y faire la moindre allusion ? C’est qu’elle craignait d’attirer l’attention de Bernard sur ces choses étranges, peut-être d’être obligée d’avouer qu’elle était loin d’être la seule habitante de cette mystérieuse ruine !… Et il voyait de nouveau devant lui, le bouquet, la lampe allumée dans la salle des armures, ces deux têtes au haut de la muraille, et cette ombre sitôt conjurée, qui s’était dressée sur le seuil de la chambre de Clarice !… Alors il se disait que ces appréhensions ne le trompaient pas, qu’il se trouvait en présence de toutes sortes de dissimulations, de secrets inavouables, et la colère lui montait au cœur, luttant avec le doute et ne pouvant ni en triompher ni être maîtrisée !…
Clarice semblait avoir conscience de ce qui se passait dans l’esprit de Bernard ; malgré tout son empire sur elle-même, son regard obstinément fixé sur lui, se faisait troublé, anxieux, timide… Que craignait-elle ? Pourquoi ne voulait-elle pas s’expliquer ? Sa conscience lui reprochait de cacher la vérité !… Brusquement, elle voulut rompre le cours de ses pensées.
— Ce qui m’a surprise, dit-elle, c’était de vous trouver dans la cour de la poterne. Je connais le Vieux-Château, je l’ai parcouru en tous sens et je sais combien il est difficile en partant des tours de l’Ouest, de pénétrer dans ces vieux bâtiments qui vous ont été si peu propices. De grâce, contez-moi votre aventure ; maintenant que tout danger a disparu, je suis avide d’entendre dans le plus grand détail, le récit de votre course nocturne.
Cet empressement était-il dû à un véritable intérêt ou bien payait-elle d’audace, Bernard ne pouvait le discerner ; dans le doute, il n’avait qu’un parti à prendre, décrire exactement son aventureux itinéraire, s’attacher à l’aspect extérieur des choses et garder le plus strict silence sur ses émotions ; s’il voulait surprendre le secret de Clarice, il devait l’entretenir dans une ignorance confiante, sauf à l’interroger brusquement sur telle ou telle circonstance ambiguë et mettre à profit sa surprise et l’embarras qu’elle aurait à s’expliquer.
Il commença donc et, du ton le plus naturel, il expliqua que, pris lui aussi par le remords de l’avoir laissée revenir seule dans l’état de fiévreux malaise où elle était, il s’était décidé à rentrer dans le Château ; il dit comment il s’était trompé de route, puis il fit passer sous les yeux de Clarice, la cour des tombeaux, la salle de la noire statue, la bibliothèque aux quatre portes, puis l’affreux caveau des squelettes, la salle du fratricide, l’Église Rouge et enfin le préau sinistre où, disait-il, un faux pas sur une pierre mal assujettie avait causé sa chute. De tout cela, il ne laissa voir que l’enveloppe extérieure ; ni le bouquet, ni les armures étranges, ni l’horloge sonnant dans les ténèbres, surtout les scènes de l’Église Rouge, les furieuses clameurs de la foule et l’horrible vision du préau, ne furent mentionnés. Clarice l’écoutait en silence, mais Bernard la connaissait assez pour se rendre compte que, malgré ses yeux baissés et son calme de statue, elle prenait à ce récit un intérêt passionné…
— Voilà mon histoire, dit-il. Maintenant, toi, qu’en penses-tu ?…
Elle leva les yeux ; brusquement son regard pesa sur le sien, intense, ardent, pénétrant comme une lame d’épée, puis l’éteignant soudain :
— Que vous dirais-je ? répondit-elle. Dans ce dédale d’escaliers rompus et de noirs passages, on court toujours grand risque ; au prix même de votre chute et de vos quelques jours de réclusion, tous les gens d’ici diront que vous en êtes quitte à bon compte.
— Comment ! reprit Bernard, voilà toute ta réponse !… Grand merci de l’intérêt que tu me portes, mais tu me permettras de te dire qu’en tout ceci, il y a quelque chose qui m’étonne, c’est que de tout ce que j’ai vu dans cette nocturne odyssée, tu ne m’en avais presque rien montré.
Le regard de Clarice s’éclaira ; on eut dit qu’elle s’attendait à quelque question plus embarrassante.
— C’est fort naturel, dit-elle avec un sourire quelque peu forcé. Je ne suis pas si piètre cicerone que je montre d’un seul coup toutes mes curiosités ; nous aurions vu le reste à notre heure et je me réjouissais fort de vous servir encore de guide ; grâce à votre erreur, voilà tout mon effet manqué.
— Ainsi tu connaissais toutes ces salles !… Même le caveau des squelettes ?…
— Sans doute ; il est vrai que je ne l’ai découvert que depuis peu de jours… Oh, le Marquis Astaulfo avait bien caché ses victimes ! Car je n’ai pas besoin de vous le dire : j’ai la conviction absolue que ces débris d’une poésie si tragique, sont tout ce qui reste du fier Pier Ottavio, de la belle Bianca et du fameux nègre ; celui-là est encore lié aux chaînes qui lui ont fait subir le lent supplice de la faim, et sur ses os décharnés, on voit les lambeaux du justaucorps de cuir garni de fer qu’il portait en allant au combat. Voilà une question historique tranchée et le Marquis Zenaïni serait heureux de l’apprendre ; pareille curiosité, témoignage parlant des mœurs de ses ancêtres, suffirait pour donner à son château une notoriété impérissable ; et la découverte a été la fort bienvenue, elle complète ma science ; encore un secret de mon Vieux-Château, qui n’en est plus un pour moi.
Évidemment elle cherchait à distraire l’attention de Bernard ; moins que jamais il ne voulait lui donner cette satisfaction.
— Et toi, reprit-il, demi-ironique, tu n’en as pas pour lui ; entre vous deux, la confiance est réciproque ?…
— Oui vraiment… Puis, moi, j’ai si peu de secrets !… Personne au monde n’en a moins, je pense !…
Bernard s’irritait de ce calme ; il était tout près d’y voir un défi :
— Oui-da ! dit-il sèchement. Et d’où vient que tu aurais moins de secrets que d’autres ?…
— C’est fort simple : je ne tiens de place dans la vie de personne, je ne sais que ce que l’on veut bien me dire, et il faut bien que je l’avoue, personne ne me dit rien…
C’en était trop pour la patience de Bernard.
— Ah ! s’écria-t-il, il faut avouer que tu as bien de l’audace ! Tu te plains, toi, qu’on ne te confie pas de secrets ! Mais que fais-tu d’autre que de provoquer sans cesse la défiance ! En ce moment même, je vais te prendre en flagrant délit de dissimulation !…
— Que voulez-vous dire ? dit-elle, et un sérieux voisin de l’angoisse se lisait sur sa figure.
— Eh oui ! Pour Dieu, ne feins pas l’ignorance ! À t’entendre, on jurerait sa tête que ton Vieux-Château est la plus déserte des ruines, que jamais pas humain, sauf le tien, n’en trouble le repos ! Eh bien, c’est faux, j’en ai la preuve ! Si tu nies, prends garde, je peux te la donner !…
Clarice le regardait fixement comme pour lire dans sa pensée :
— Expliquez-vous, dit-elle enfin ; il y a là quelque chose qui vous émeut, vous trouble, jusqu’à vous indisposer contre moi. Parlez, je vous en prie, je ne peux rester sous le coup de cette méfiance ; quoi que ce puisse être, il me semble impossible que je ne réussisse pas à me justifier…
— Et c’est ce que je demande, mais certes, tu ne te prêtes pas à répandre la clarté dans ces ténèbres. Tu dis que personne ne pénètre dans le Château ; qu’est-ce donc que ce bouquet de fleurs étranges, exotiques, que j’ai trouvé tout frais, presque humide, sur le divan d’une galerie déserte où nul n’entre une fois en dix ans !
Le regard de Clarice s’éclaircit soudain :
— Un bouquet ! dit-elle. C’est cela qui vous choque !… Que ne le disiez-vous plus tôt ? Je vous aurais bien vite tiré de peine… C’est qu’il n’y a là point de secret du tout ; une simple étourderie de ma part, rien de plus… Ce bouquet m’a été donné par le Comte Savitch, ce savant de Raguse dont je vous ai parlé : vous savez qu’il m’a honorée de sa visite à son retour de Tyranna où il était allé consulter des manuscrits qui pourrissent dans une vieille tour de ce fantôme de ville… Il avait logé chez un respectable uléma, le seul homme au monde qui se soit jamais hasardé dans ce fouillis vénérable ; il se trouvait que l’uléma avait un jardin tout orné de plantes exotiques rapportées d’Inde et d’Arabie ; c’est là que le Comte a cueilli ce bouquet ; dire comment il l’a conservé frais jusqu’ici, je ne m’y risque pas ; le Comte est si savant en toutes choses ! Ce qui est certain, c’est que je l’ai trouvé fort beau et que j’ai été toute heureuse d’en recevoir l’offrande. Je le tenais à la main lors de la promenade que j’ai fait faire au Comte dans le Château et, en vraie tête folle, je n’ai rien eu de plus pressé que de l’oublier je ne sais où… C’est vous qui l’avez trouvé, j’en suis fort aise ; il ne pouvait tomber en meilleures mains. Voilà tout le secret ; il n’est pas de ceux qui peuvent charger ma conscience.
— Ni ce bijou superbe qui alourdissait si bien ce merveilleux bouquet ?… Il venait aussi de l’uléma, vas-tu me le dire ?
Clarice eut comme un éclair de surprise, mais elle se remit bien vite :
— Le bijou ! Encore une belle étourderie. Vous avez vu ce coffret de pierreries l’autre soir, en mes mains ; je venais de le trouver lors de la visite du Comte ; pour lui faire honneur, j’ai pris ce bracelet, j’en ai orné la tige des fleurs, cela faisait un fort bel ensemble… Et j’ai tout oublié, l’un portant l’autre !… Jolie besogne, n’est-ce pas ? Margaritas ante… vous connaissez le reste…
Et elle riait, non sans une nuance de contrainte.
Bernard ne trouvait rien à répondre ; l’explication était en effet plausible ; à moins d’encourir le ridicule de paraître soupçonner encore ce Comte Savitch, il fallait bien l’accepter. Mais il ne se tenait pas pour battu :
— Va pour le bouquet de Tyranna, reprit-il, et va encore pour le merveilleux bijou, malgré toutes les invraisemblances, pour ne pas dire les impossibilités dont ils ruissellent, mais tu reconnaîtras que le Comte Savitch est parti d’ici de fort bonne heure ; ce n’est pas lui qui a allumé cette lampe que j’ai trouvée dans la bibliothèque aux quatre portes ?
— Une lampe, dites-vous !… Eh, sans doute ; c’est moi qui m’en suis servie et qui l’ai laissée là sans plus y penser… Mais c’est encore le Comte qui en est cause : en partant, il m’a demandé de faire pour lui quelques recherches dans les livres albanais du Château et je m’en étais occupée, le soir même ; quand vous êtes venu, je ne faisais que de rentrer.
— Ainsi ces livres à caractères bizarres…
— Ce sont des éditions albanaises composées et imprimées au Château par les soins du cavalier Mario Zenaïni, en 1738. Ce Zenaïni, cadet de famille, bouillant et orageux comme pas un de sa race, joignait l’amour des livres à tous les autres dont il embellissait son existence ; après avoir guerroyé et bataillé partout où il se donnait des coups d’épée, il était revenu à Venise, avec de grands trésors et quantité de bouquins, de vieux manuscrits récoltés Dieu sait où et le diable sait comment. Dans un voyage qu’il fit au vieux château de sa famille, il s’éprit d’une vraie passion pour la langue albanaise ; il voulait la ressusciter, la répandre, en faire la langue universelle ! Avec une ténacité d’amoureux il se composa tout un état-major de jeunes savants, d’écrivains, d’imprimeurs, les amena au Château et les y retint beaucoup moins, dit-on, de gré que de force, jusqu’à ce qu’il leur eût inculqué l’albanais et qu’il eût vu sortir de presse la grande Histoire d’Albanie qu’il venait d’improviser avec une vraie verve de maniaque, imprimée en langue du pays ; plusieurs autres éditions suivirent, des classiques, des légendes, des contes légers même, tout ce qui hantait cet esprit mal équilibré. Ce beau résultat obtenu, le cavalier Mario se trouva ruiné et n’eut rien de mieux à faire qu’à mourir d’un accident de chasse. Le Marquis Azolo le tenait en mince estime ; s’il ne fit pas brûler sa bibliothèque, c’est grâce à quelques livres d’église qui s’y étaient égarés, seuls exemplaires de leur sorte imprimés en langue albanaise, grâce encore à l’éloge enthousiaste de la famille Zenaïni qui se retrouve dans nombre de pages des éditions suspectes. C’est cette bibliothèque que vous avez vue ; si jamais la science moderne la découvre, elle y trouvera de quoi exercer sa patience et pour longtemps !
— Et ces livres indéchiffrables, tu peux les lire ?
— En grande partie, oui. Je sais assez l’albanais pour pouvoir le lire en caractères latins et même dans le type nouveau créé par les imprimeurs du Signor Mario, car il s’était donné aussi ce luxe.
Bernard restait silencieux ; une question obsédait son esprit, et une sorte de honte l’empêchait de lui donner essor.
— Et ces armures, dit-il enfin ; elles sont fort belles ; ont-elles une histoire, elles aussi ?
Clarice le regardait fixement ; on eût dit qu’elle s’attendait à la question, mais qu’elle n’était pas sûre du vrai sens que lui donnait Bernard.
— Ces armures ! dit-elle enfin… Ce sont des trophées des Zenaïni, rapportés par eux de leurs campagnes lointaines. Elles sont admirables, les armures tartares et hindoues surtout… Puis il y a une légende !…
Bernard fit un brusque mouvement :
— Ah, dit-il, il y a une légende !… Et quelle est-elle, s’il te plaît ?… Je suis curieux de la connaître !…
Et il sentait la rougeur envahir son front… Clarice l’observait avec une attention pénétrante :
— Elle est fort étrange, en effet, reprit-elle d’une voix lente. Elle remonte fort loin, au grand Marquis Renso, celui qui vint implanter sa famille au Château-Noir, celui-là même qui alla chercher à l’Extrême Orient, les hordes des Tartares pour les jeter sur les Turcs. Vous savez qu’il passait pour avoir eu des intelligences avec les sages de l’Inde et les magiciens de Chaldée ; ils avaient reconnu en lui un des leurs et lui avaient enseigné des secrets de science quasi-diabolique ; entre autres, ils lui avaient appris à enfermer les âmes des morts dans des choses inertes. Ces armures ont toujours passé pour contenir les esprits des guerriers dont elles sont la dépouille ; ils s’impatientent de cette longue prison et parfois ils ébranlent leur enveloppe de fer comme au bon temps où ils les portaient au grand jour des champs de bataille. Les deux chroniqueurs des Zenaïni sont d’accord sur ce point. Le cavalier Mario qui ne craignait ni Dieu, ni Diable, fit de ces huit armures l’ornement de sa bibliothèque et cela épouvantait si fort les pauvres savants qu’il obligeait à y travailler, que pour les rassurer, il fit graver sur chacune la croix des Zenaïni, emblème assez cabalistique, mais assez chrétien encore, pour tenir en respect les âmes infidèles logées sous ces carapaces : et c’est ce qui sauva ces armures au moment où le Marquis Azolo procéda à la grande purification du Château. Le remède a-t-il entièrement détruit le mal, sur ce point, les opinions sont grandement partagées ; pour moi, je n’ai jamais rien vu ni entendu, mais en fait de choses surnaturelles, ce qui échappe à l’un peut fort bien se manifester à l’autre.
Elle prononçait ces paroles étranges avec tant de sang-froid, son regard en accentuait si vivement le sens, que Bernard n’y tint plus :
— Que veux-tu dire ? s’écria-t-il. Cessons ces réticences ! Veux-tu prétendre que j’ai entendu quelque chose ?…
— Que sais-je, moi ?… reprit-elle. Tout est possible… Vous avez bien vu… je ne sais quelles apparences… l’autre soir, en venant chez moi !…
« Elle y vient donc, se dit Bernard ; je me doutais bien que ce préambule mystique avait pour unique but de me faire prendre le change et de dépister mon attention. Mais ma parade est toute prête… »
— Ah, tu t’en souviens, dit-il tout haut. Et tu ne voulais pas y croire ; tu m’as carrément traité de visionnaire, pour ne pas dire de fou !… Tu as changé d’idée, peux-tu me dire pourquoi ?…
— Je n’ai pas changé d’idée ; vous me parliez de personnages que vous aviez vus, embusqués au haut de la grande muraille ; je vous ai dit que vous vous trompiez ; je le soutiens encore ; le Vieux-Château est absolument désert ; l’intendant, l’inébranlable Urosch se risquent encore à venir jusque chez moi de jour ; de nuit, l’intendant seul s’y hasarderait peut-être, dans quelque cas de suprême danger ! Pour tout autre, c’est impossible ! Si donc vous avez vu ou entendu quoi que ce soit de vivant, la nuit, dans le Château, voyez ce que vous devez en croire, vous êtes maître et seul juge de vos convictions.
Bernard se sentait profondément troublé ; par une habile transposition des rôles, c’était lui qui devait répondre et la question était si nettement posée qu’il n’était pas possible de l’éluder. Et s’il interrogeait la voix intime de sa conscience, il recevait une réponse qui lui faisait douter de sa propre raison. Il tenta un dernier effort :
— Eh bien, reprit-il, toi aussi, prends garde ; si c’est toi qui as raison, s’il n’y avait personne sur la muraille, je suis un visionnaire et un fou : que l’on m’enferme, alors !… Mais si je ne me trompe pas, si j’ai vu quelque chose, songes-y bien, j’ai vu aussi cet inconnu qui a paru, sur le seuil de ta porte, et toi, tu l’as vu comme moi, et si tu dis le contraire, tu me trompes sans scrupule, indignement !…
Le coup avait porté. Clarice, le front caché dans ses mains, restait immobile…
— Je n’ai rien vu, dit-elle enfin, je ne pouvais rien voir… Encore une fois, fiez-vous à vos sens, non aux miens !
— Quoi, s’écria Bernard, prétends-tu donc que je puisse voir des choses que, toi, tu ne vois pas ?…
Elle ne répondit pas ; comme à la lueur d’une clarté soudaine, il semblait à Bernard qu’il lisait dans sa pensée et qu’il y voyait la confirmation la plus éclatante de ses doutes et de ses méfiances. En ce moment sa conviction était entière, absolue ; il avait réellement vu et tout ce qui lui était arrivé était parfaitement connu de Clarice ! Pourquoi donc s’obstinait-elle à le nier ?…
— Eh bien, oui, dit-il tout à coup, emporté par une impulsion irrésistible ; oui, j’ai vu… j’ai vu des choses terribles !… Oui, si ce que j’ai vu existe réellement, je dois croire à l’élément surnaturel !… Et c’est à toi d’achever ma conversion ! Si quelqu’un sur la terre se rapproche du monde invisible, c’est toi ; parle donc, je t’en adjure ; ce que tu diras, je le croirai !
Clarice le regardait fixement ; on eût dit qu’il se livrait un étrange combat en elle ; ses traits mobiles, ses grands yeux passionnés s’éclairaient d’une exaltation singulière ; puis, brusquement, ils se couvrirent d’un sombre nuage de découragement et de désespoir…
— Tu te tais ! reprit Bernard. Quoi, depuis que je te connais, tu as tout fait pour m’amener à ta croyance, et aujourd’hui que je me déclare prêt à y souscrire sur ta seule affirmation, tu recules et tu te dérobes ! C’est donc une fois de plus, une comédie que tu jouais à mes dépens !…
L’accusation était directe ; Clarice se redressa soudain, émue, palpitante :
— Non, Monsieur de Rednitz, s’écria-t-elle ! Non, ne me traitez pas ainsi ! Si vous saviez combien vos paroles me rendent heureuse ! Vous, croyant, vous, converti à l’idéal spirituel, ah, je n’espérais pas que ce bonheur me fût donné !…
— Alors, pourquoi ces réticences et ce trouble ! Si j’ai vu, tout près de toi, à deux pas de ta demeure, des choses qui ne s’expliquent que par la foi ou la folie, pourquoi te refuses-tu à me dire ce que tu sais être la vérité ! Il faut que tu parles : oui ou non, as-tu vu, as-tu entendu ce qui s’est passé, l’autre nuit, dans le Château ?
L’exaltation de Clarice s’était brusquement évanouie ; la figure cachée dans ses mains, elle restait immobile…
— Que me demandez-vous ! dit-elle enfin d’une voix sourde. Je vous l’ai dit cent fois : je crois aux Puissances Invisibles ; je ne peux rien dire de plus…
— Et tu veux que je me contente de ce misérable faux-fuyant ? Quoi, tu ne peux rien me dire ! Et que dis-tu donc à cet étranger qui vient te rendre visite quand il lui plaît, à son heure, sans crainte d’être éconduit, qui parcourt avec toi les derniers détours de ce Château où nul ne se hasarde, pour qui tu entres seule, de nuit, sans peur, dans cette terrible salle des armures ? Quoi, tu ne sais rien, toi, la seule créature humaine qui ose vivre dans ce repaire, peuplé de visions, d’êtres divins ou de démons d’enfer !… Mais souviens-toi donc de ce qui s’est passé l’autre soir, moi présent, dans ta demeure ! Tu m’as averti que cette nuit, les forces du Bien et du Mal étaient aux prises ! Je les ai vues se combattre, moi qui te parle, et, toi, tu oses prétendre que tu n’as rien vu ni entendu ?
Clarice s’agitait comme atteinte au cœur par ces paroles…
— Épargnez-moi, murmurait-elle ; je vous le demande en grâce ! Que puis-je vous dire qui soit plus clair que le témoignage de vos sens ? Quelle preuve plus convaincante pourrais-je vous donner ?
— Oui, tu peux dire, tu sais et tu vois !… Mais penses-tu donc que je sois assez stupide pour ne pas comprendre le rôle que tu joues en tout ceci ? Ce mystère qui m’enveloppe, ces sensations que je ne puis définir, ces émotions qui m’étreignent et contre lesquelles je suis sans défense, tout cela ne date dans ma vie que du jour où je t’ai connue ! C’est toi qui es le foyer d’où rayonne cette atmosphère qui m’oppresse, c’est toi qui exerces sur mon esprit, sur mon cœur, sur mon être tout entier, je ne sais quel pouvoir contre lequel je me débats en vain ! Aujourd’hui, je t’ai fait un aveu terrible, un aveu qui ferait de moi un objet de risée pour ne pas dire de mépris universel, s’il venait à être connu ! Tu demandes ma confiance ; je te l’ai donnée toute entière, j’ai le droit d’avoir la tienne en échange, tu ne peux plus te refuser à me dire ton secret !… Auprès de toi, pour toi, je veux bien risquer ma vie, je joue peut-être mon honneur, mais j’ai le droit de savoir pourquoi je le joue et pour qui !…
— Pour vous-même, Monsieur de Rednitz, pour vous seul, et plus grand est le risque, plus belle sera la récompense !… Vous me croyez de la puissance, je ne sais quel prestige surhumain, hélas, je ne peux prétendre à rien de pareil ; si j’ai quelque action sur vous, c’est le fait de ma pensée que la solitude affine, que votre excès de civilisation n’a pas pu totalement émousser ! Mais, dans ces événements étranges dont vous me rendez responsable, oh, je vous le jure, je ne joue que le rôle le plus effacé, tout se passe en dehors, au-dessus de moi ! Je vous ai dit quelle est ma croyance, ne me demandez rien de plus, je ne saurais rien ajouter !
Cette résistance tenace irritait Bernard :
— C’est fort commode, dit-il, avec un geste de brusque impatience… Je me heurte à deux pas de chez toi à des figures suspectes ; sur le seuil de ta porte, je vois, car je l’ai vu, un personnage qui s’est, il est vrai, très vite dissimulé ; engagé dans je ne sais quel tumulte, je cours les plus graves dangers, je suis blessé, laissé pour mort, et toi qui vis dans ce milieu incompréhensible, toi pour qui cette ruine mystérieuse, ce repaire d’épouvante, n’ont pas de secret, tu gardes le silence, tu ne veux pas même que je t’interroge !… Ah, Clarice, permets-moi de te le dire, c’est à bon droit que je me méfie de toi !…
— Mais que voulez-vous donc que je sache, que voulez-vous que je dise ? s’écria-t-elle avec un accent ému jusqu’au désespoir… Les ai-je vus, moi, ces êtres qui vous sont apparus, ces figures étranges, ces foules furieuses ?… Une fois de plus, je vous le dis, ce que vous voyez, je ne le vois pas, ce que vous entendez, il ne m’est pas donné de l’entendre !… Je ne suis pas, moi, la protégée du monde surnaturel ; ce n’est pas sur moi que veille cette hautaine Blanche Marquise, avec un soin si jaloux, je n’ai pas eu d’apparition resplendissante dans la forêt d’Orta, ce n’est pas moi qui ai, de nuit, sur la Place Saint-Marc, des entretiens avec des personnages mystérieux, ce n’est pas moi qui suis témoin de ce qui se passe dans la salle des armures, sous les voûtes de l’Église Rouge ! Je crois ce que vous me dites, je ne peux rien y ajouter !…
Devant cette négation audacieuse, Bernard ne se contint plus…
— C’est bien ! s’écria-t-il. Tu ne veux rien dire ! Ah, le Comte de Claram a raison, il n’y a pas en toi un atome de sincérité !…
L’insulte avait porté ! Clarice s’était levée, toute droite, livide, une flamme de rage dans les yeux ! Elle allait parler !…
… Un effort suprême de volonté arrêta la parole sur ses lèvres. Elle se laissa retomber ; tout son corps était agité d’un frémissement convulsif…
— Vous êtes injuste, dit-elle d’une voix sourde ; je ne sais quel mauvais esprit vous aveugle et vous égare ! J’ai dit ce que je peux dire : je ne vois pas, moi, ce que vous pouvez voir, c’est l’exacte vérité ! Pourquoi donc me jeter à la face ces souvenirs maudits ! Je ne suis pas comme tout le monde, c’est vrai, mais je ne suis pas non plus un monstre qu’il faille enchaîner à toujours sous les mailles brûlantes d’un implacable mépris !…
Elle se tut ; toute pâle, frémissante, les yeux baissés, elle restait immobile… Bernard gardait le silence ; en voyant l’âpre souffrance empreinte sur les traits de Clarice, il se demandait si, quelque justifiée que fût sa méfiance, il n’avait pas été trop loin… Mais il était difficile de revenir… Ce fut Clarice qui fit le premier pas :
— Mais n’importe, reprit-elle d’une voix adoucie ; vous ne lasserez pas mon affection… Tout à l’heure, votre bouche a parlé, mais votre cœur n’a pas ratifié vos paroles ! Oh, je le sais, ne vous en défendez pas ! Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, et quoi qu’il arrive, j’ai confiance en vous ! Vous pouvez parfois être dur pour moi, mais en ce moment même, si je vous demandais un sacrifice, vous vous dévoueriez, sans hésiter !…
Bernard s’était levé ; il marchait dans la chambre, sans répondre ; cette confiance imperturbable l’émouvait et l’irritait en même temps…
— Pourquoi donc, dit-il soudain, puisque tu me connais si bien, prends-tu plaisir à me mettre hors de moi-même !
— Ne m’en accusez pas, Monsieur de Rednitz ; si je vous irrite, je vous le jure, c’est bien contre ma volonté !… Vous le savez mieux que personne, je ne domine pas les circonstances. Qu’est-ce que ma vie ? Je la passe à me dérober, à louvoyer entre les écueils, à éviter les chocs qui me briseraient ! J’ai déjà trop d’ennemis, je ne puis supporter la pensée que vous deviez en augmenter le nombre !… Il y a en moi des choses qui vous étonnent, je le sens, et je ne peux rien faire, rien dire pour y porter remède !… Ne vous irritez pas, je vous le demande en grâce, excusez mes contradictions, mes bizarreries, ayez confiance, un peu de confiance ; un jour, je vous le jure, vous reconnaîtrez que je n’en étais pas indigne !… Et pardonnez-moi si je vous offense ; l’indulgence, c’est le plus bel attribut de la force !… Si vous saviez combien il me faut de volonté pour dompter mes inquiétudes, mes défaillances, ces sombres accès d’angoisse et de crainte qui, presque chaque jour, s’emparent de moi ! Tenez, ce soir, je suis triste, découragée, j’ai comme le pressentiment qu’il va se passer quelque chose qui marquera dans ma vie ; sera-ce un bien sera-ce un mal, je ne sais… et j’ai peur, oui, je vous le dis, j’ai peur !… Hélas, misérable que je suis, qui me délivrera de ces appréhensions implacables qui font pour moi l’avenir plus sombre encore que le passé !
Elle parlait ainsi, pâle, émue, la voix mouillée de larmes. Malgré son irritation, Bernard se sentait touché de sa douleur, mais il ne pouvait en comprendre la cause ; en présence des complications de cette âme mystérieuse, toute d’incohérences et de contrastes, il craignait de faire fausse route aussi bien en lui montrant sa méfiance qu’en cherchant à la rassurer…
« Allons, c’est fait, se disait-il, j’y renonce ; elle est sur ses gardes, jamais je ne réussirai à lui arracher son secret !… Son secret ! Qui sait même si elle en a un ?… Elle est étrange et incompréhensible, c’est vrai, mais avec un esprit à ce point superstitieux et fantasque, la bizarrerie n’exclut pas la sincérité… Et moi, dans ma rage de la prendre en défaut, je la persécute en véritable inquisiteur d’état !… La voilà toute émue, avec ses yeux pleins de larmes et cette apparence de fatigue mortelle qui est chez elle l’indice infaillible de l’angoisse et du chagrin ! Stupide rôle que j’ai joué là, celui d’un vieux jaloux, Dieu me pardonne ! Moi, jaloux… et pourquoi ?… d’une femme sur qui je n’ai aucun droit, dont je ne sais rien, après tout… sinon qu’elle appartient à un autre !… Non, non, je ne tomberai pas dans ce ridicule ! Que m’importe après tout ce qu’elle fait ou ne fait pas, ce qu’elle pense ou ne pense pas, ce qu’elle voit ou ne voit pas ! Je ne suis fort heureusement ni son frère, ni son amant, ni son maître ; tout ce que je pourrais arracher à son trouble, ne vaut pas un quart d’heure de cette conversation si amicale et si douce à laquelle elle m’a habitué !… Allons, c’est dit, il faut réparer ma sottise et le plus tôt ne sera que le mieux. »
— Voyons, Clarice, dit-il, assez de discussion comme cela. Décidément je ne suis pas né pour être juge informateur, et pourvu que tu ne mettes pas ma crédulité à trop forte épreuve, je trouve beaucoup plus commode de prendre pour bon ce que tu me dis. Vivons en bonne intelligence, supportons nos petits travers, oublions nos petites querelles ; tu me garderas le secret sur l’aveu que je t’ai fait de mes faiblesses, et moi, je te tiens quitte de tes réticences et de tes malices, aussi bien de celles que je connais que de celles que j’ignore. Après tant d’éloquence et d’émotion dépensées en pure perte, si nous mettions le temps mieux à profit ! Je t’en prie, fais-moi un peu de musique ; sur ce terrain, nous serons vite d’accord. Veux-tu me faire un grand plaisir ; depuis longtemps j’ai une demande à te faire ; m’encourages-tu à te l’adresser ?
Clarice avait relevé la tête ; ses beaux yeux légèrement assombris encore par un reste de tristesse, s’étaient fixés sur Bernard avec une nuance de curiosité toute amicale et sympathique :
— Une demande ! dit-elle ; je suis toujours heureuse de faire ce qui peut vous être agréable ; que désirez-vous donc de moi ?
— Voici, dit-il, et il ne t’en coûtera guère pour combler mes vœux. J’aurais si grand désir d’entendre encore une fois cette douce mélodie qui, un certain soir, dans le parc de Castel d’Orgoyl, glissant au travers des bois ruisselants de pluie, vint me révéler ton existence et me conduire auprès de toi !…
— Vous vous en souvenez ? dit-elle, et ses yeux brillaient d’une vive flamme de surprise et de bonheur. Comme cela est étrange !
— Étrange ? dit Bernard ; pourquoi donc ?…
— C’est que, au moment même où vous alliez m’en parler, le motif était venu de lui-même à ma pensée, et j’allais céder au désir de le jouer. Pure coïncidence, n’est-ce pas ? Moi, cela me frappe, et j’y trouve plaisir tout ensemble ; j’aime à savoir que dans les intimes replis de mon esprit, ma pensée se rencontre avec la vôtre. Et voyez comme je suis fantasque ! Cela aussi m’inquiète, m’effraie presque ; tout-à-l’heure, je vous ai dit que j’avais je ne sais quel pressentiment d’un événement qui allait se produire dans ma vie ; eh bien, le soir où, au milieu de ces torrents de pluie, vous vous êtes réfugié à Castel d’Orgoyl, j’étais dans la même disposition d’esprit ; j’ai cédé au caprice de jouer cet air et vous êtes venu ! Je vais le jouer encore, je ne l’ai pas joué depuis bien longtemps ; qui sait quel visiteur il amènera au Château-Noir ?… N’importe ; qu’il amène quelqu’un ou personne, ce qui est le plus probable, car après tout, qui donc peut venir ici, je vais la jouer, ma valse magique, je la jouerai sans arrière-pensée, pour elle-même et pour vous ; l’œuvre est assez belle pour qu’on tienne à l’entendre ! C’est une inspiration de mon vieux maître, douce et tendre comme lui. Moi seule m’en souviens au monde, toute son œuvre est ensevelie avec lui au vieux couvent du Gargano… Oui, je vais vous jouer sa pensée et je la jouerai bien, je le sens, car, aujourd’hui, je vous le jure, elle fait vibrer toutes les cordes de mon âme !…
Elle se mit au piano et commença. Dès la première mesure, Bernard reconnut la saisissante mélodie ; jamais dans son souvenir il n’avait pu la ressaisir dans sa forme précise ; maintenant il la retrouvait telle qu’il l’avait entendue dans le silence de la forêt noyée de pluie ; c’était une sorte de récitatif d’une inspiration simple et pure, interrompu soudain par une plainte douloureuse de l’effet le plus poignant. Sans transition, étreint par une émotion pénétrante, Bernard se sentit transporté dans le parc solitaire ; il lui semblait qu’il se retrouvait sous ces grands arbres envahis par l’ombre du soir, seul, égaré, en proie à cette tristesse vague, à ce sentiment d’abandon désolé que recèlent les grands bois au déclin du jour ; il revoyait ces allées encombrées d’herbes, ces statues rongées de mousse, il entendait tomber goutte à goutte l’eau de la pluie filtrant à travers l’épaisseur des feuillages… Puis tout à coup une mélodie s’élevait, portée sur un lent mouvement de valse d’une mélancolie indicible, navrante effusion d’une âme irrémédiablement brisée, qui, sans espoir, sans songer même à se défendre, se laisse tomber dans le néant… Et par une transition instantanée, il se sentait transporté dans ces vieilles salles sombres du Château d’Orgoyl, de nouveau il éprouvait cette émotion fiévreuse qui l’avait saisi sans cause comme à l’approche de quelque crise qui devait bouleverser sa vie ; incapable de dominer cette angoisse, il errait dans les galeries envahies par l’ombre et allait au hasard, comme attiré par un aimant irrésistible jusqu’au moment où, soudain, dans l’embrasure d’une fenêtre à peine éclairée, il voyait se lever devant lui, cette jeune femme qui devait prendre une si grande place dans sa vie ; c’était elle qui élevait dans le silence cette voix désolée, qui révélait dans ce sinistre abandon, le déchirement de son cœur… Depuis ce moment, il ne l’avait presque pas quittée, et maintenant encore, il se demandait qui elle était, quelle cause mystérieuse l’avait livrée à cet incurable désespoir !…
Soudain Clarice s’arrêta… La porte s’était ouverte ; l’intendant s’avançait de son pas lent et lourd, un papier à la main :
— Voici du nouveau, dit-il de sa voix hésitante… Des hôtes qu’on nous envoie… M. le Marquis m’écrit pour me les recommander… Une duchesse de Souza Simãens, une marquise de La Médio, avec leurs enfants, leurs domestiques, tout un monde à loger !… Comment allons-nous faire !… Et quelle singulière idée, pour ces grandes gens, de venir ici au Château !… Les connais-tu, toi, Clarice ?
Brusquement, elle s’était levée ; d’un mouvement convulsif, elle tenait ses mains jointes, serrées sur sa poitrine…
— La duchesse de Souza Simãens ! disait-elle presque à voix basse. La marquise de La Médio ! Oh, mon Dieu, est-ce possible !…
— Oui, dit l’intendant, ce sont bien leurs noms… Mais qu’as-tu donc ? tu parais malade ?
En effet elle était devenue très pâle et ses traits, son regard exprimaient la plus poignante anxiété…
— Et… n’y a-t-il personne autre,… avec elles ?
Et sa voix étranglée par l’émotion avait peine à se faire entendre…
— Mais leurs maris, cela va sans dire… puis une veuve, une comtesse de Bergheyck… C’est tout ; la lettre ne porte rien d’autre… Puis, il y a les gens de leur suite… Vingt personnes au moins !… Il va falloir loger tout ce monde !… Quel tracas, bon Dieu !… Et il n’y a pas de temps à perdre ; ils arriveront dans huit jours ; je dois aller les prendre à Scodra… Enfin, à la garde de Dieu ; on fera ce qu’on pourra, mais que de soucis, que d’ouvrage !…
Clarice n’avait pas écouté le monologue du digne homme ; avec cette extraordinaire mobilité d’impression si caractéristique en elle, sa figure s’était soudain illuminée de la joie la plus radieuse ; sans transition elle se retrouvait dans sa vraie nature, active, lucide et vivace, prête à tout, insoucieuse des difficultés et des obstacles. En quelques mots, elle réconforta le pauvre intendant, lui donna ses idées sur les exigences de ses futurs hôtes, sur la manière de les recevoir et de les loger ; la situation s’éclaircit à vue d’œil et il fut aisé de voir que tout irait pour le mieux. L’intendant partit pour vaquer aux premiers préparatifs. Clarice revint vers Bernard ; sa figure rayonnait d’une joie intense :
— Oh, je suis heureuse ! dit-elle, je vais les revoir ! C’est pour moi qu’elles viennent !… Qu’elles soient mille et mille fois bénies pour leur exquise bonté !
— Mais qui sont-elles donc, ces Marquises et ces Duchesses ? demanda Bernard. Jamais tu ne m’en as parlé !…
— Eh bien, je vous en parlerai et souvent, jusqu’à ce que vous voyiez par vous-même combien elles sont bonnes et aimables ! La duchesse de Souza Simãens est la sœur de M. de Claram ; la marquise de La Médio est son amie inséparable. Je les ai connues dans de terribles circonstances ; j’étais abandonnée de tous, écrasée sous la honte et le mépris ; elles devaient me haïr, à cause de leur frère, de leur ami, de leur orgueil de race, de toutes leurs affections, de tous leurs intérêts de famille… puis quelles odieuses accusations on me jetait à la face !… Eh bien, elles sont venues à moi, la vue de mon malheur les a touchées, elles n’ont pas craint de me relever, de me témoigner leur pitié, et avec quelle bienveillance, quelle douce délicatesse !… Oh, je les aime, je les aime, je ferais tout pour elles !… Et je vais les voir, je pourrai leur témoigner mon affection, ma reconnaissance ! Oh, mon Dieu, mon Dieu, je suis trop heureuse !…
— Et moi, je les trouve fort heureuses d’exciter en toi de pareils transports ! Tu n’en es pas prodigue, sais-tu bien ?
— Hélas, c’est que je n’ai pas l’occasion de l’être ! Qui donc se soucie de moi dans cet immense monde ! Vous à part, l’intendant peut-être, mon vieux chasseur aussi, de qui puis-je réclamer l’affection, cette affection désintéressée, qui est la seule vraie ! C’est celle-là qu’elles m’ont témoignée, spontanément, par un élan de leur cœur que certes je n’avais pas provoqué !… Et maintenant, elles viennent ici, de si loin, pour me voir ! Oh, je leur en suis reconnaissante de toutes les forces de mon âme !…
— Eh bien, j’ai quelque droit d’être jaloux de cette ardeur. Je ne suis pas venu du Brésil, c’est vrai, mais je n’en suis pas moins au Château-Noir, loin des miens, presque hors de ma carrière, et qui sait si je ne ferais pas mieux d’être partout ailleurs qu’ici !
— Et moi, je vous sais le plus grand gré d’y être, croyez-le bien. En ce moment, je ne peux rien faire pour vous témoigner ma gratitude, mais vienne l’occasion et vous verrez si je fais défaut à ma dette !… Mais ne vous abusez pas ; je ne joue dans votre vie qu’un bien petit rôle ; quand vous serez rentré dans la réalité, que vous vivrez avec les vôtres, que vous aurez une femme qui vous aime, de gracieux enfants, vous comprendrez alors quel est le véritable intérêt de la vie ; ce n’est pas être pessimiste que de croire que votre pensée ne cherchera que rarement mon souvenir. Et je ne vous en fais pas de reproche ; ce serait trop injuste ; isolée comme je le suis, sans famille, sans patrie, je ne tiens à rien, je ne suis rien !… Et je n’ai pas le droit de m’en plaindre ; ma vie est ainsi faite, je dois l’accepter sans murmurer ; surtout je dois être mille fois reconnaissante pour quiconque a pitié, pour si peu que ce soit, de ma condition misérable. Et voici que je recueille une preuve d’intérêt, d’affection peut-être, franche, désintéressée, spontanée, à laquelle je ne pouvais en rien m’attendre, oh, laissez-moi me réjouir, les préoccupations et les tristesses me ressaisiront assez tôt !
Elle parlait ainsi les mains jointes, la flamme du bonheur dans les yeux…
— Voyez, continua-t-elle, ce n’est pas pour rien que vous m’avez demandé de jouer cette valse ; voilà la bonne nouvelle qu’elle m’annonçait !… Et moi qui avais je ne sais quel pressentiment triste ! J’ai eu tort ; c’est que je suis tellement apprise à me méfier de l’imprévu ! Et quelle rencontre étrange ; la première fois que cet air s’est réveillé dans ma mémoire, c’est alors que vous êtes venu ! Oh ! c’est un bon jour dans ma vie, un jour où j’ai conquis un ami, où un intérêt s’est révélé pour remplir le vide de ma pensée ! Quoi qu’il arrive, maintenant, j’ai l’orgueil de croire que ma destinée n’aura pas rencontré la vôtre sans y laisser quelque souvenir heureux !… Et je ne veux pas toujours me défier de l’avenir ; je suis heureuse en ce moment, cela me suffit, arrière tout ce qui n’est pas joie et bonheur ! Je vais revoir mes anges de pitié, les avoir à moi, elles, leurs enfants, tout ce qu’elles aiment ! Vous verrez comme elles sont belles, bonnes, aimables !… Je veux qu’elles vous aiment, vous aussi, car vous êtes digne de les comprendre… Et il faut attendre encore huit jours ! Oh ! je vais compter les heures ; quand donc viendra celle où je les reverrai !…
Le temps s’écoula rapide. L’intendant, peu au fait de ce que comportait la réception de pareils hôtes, pliait sous le poids de la responsabilité ; il fallut que Clarice prît la direction des préparatifs ; sous sa main décidée et vivace, les difficultés s’aplanirent comme par enchantement. Tout d’abord, il fut décidé que Bernard céderait sa solennelle chambre jaune ; avec le reste de l’appartement, elle constituait le seul ensemble d’apparence acceptable pour des personnes habituées aux exigences de la vie moderne ; facile à vivre en sa qualité de voyageur et de soldat, le jeune homme se prêta de bonne grâce à ce déplacement. Clarice lui avait trouvé un logement dans l’aile du levant ; elle présida à son installation avec une sollicitude inépuisable, vraiment touchante. Les trois grandes pièces où emménageait Bernard n’étaient pas trop délabrées, mais le mobilier se présentait sous l’aspect le plus lamentable. Il fallut battre chambres et greniers pour se procurer assez de chaises et de tables encore solides ; puis, peu à peu, avec son activité infatigable, puisant on ne sait où, dans les fouillis du Vieux-Château, Clarice réussit à réunir assez de vieilles tentures, de potiches fêlées, de cimeterres rouillés et d’espingoles hors de service, pour composer un ensemble demi-artistique, demi-guerrier, dont Bernard se déclara satisfait au-delà de ses désirs. Tout en même temps, elle surveillait la mise en état des deux petits palais vénitiens sur la terrasse du couchant ; là encore, elle fit des prodiges, et au bout d’une semaine de travail acharné, l’intendant se trouva en mesure de mettre à la disposition de ses hôtes, des logements très suffisants et d’apparence nullement banale. Le digne homme, enfin rassuré, termina promptement ses préparations de voyage et deux jours après, il se mettait en route à la tête de douze chevaux de bât et de six hommes d’escorte ; c’était peu pour la nombreuse caravane qu’il avait à convoyer, mais à Scodra, il devait trouver de quoi compléter ses moyens de transport. Il aurait voulu emmener avec lui Clarice et Bernard, mais la première s’y refusa sans donner ses motifs et Bernard jugea convenable de l’imiter.
Le jour qui devait voir l’arrivée des voyageurs, se leva dans un ciel sans nuage ; la veille, un orage violent s’était abattu sur la montagne ; dans la nuit, le temps s’était remis au beau et une fraîche brise tempérait l’ardeur du soleil de juillet. Clarice et Bernard devaient aller ensemble à la rencontre des voyageurs ; la jeune femme semblait ne pouvoir contenir son impatience de les voir. Mais le matin, quand elle vint au rendez-vous, elle ne parlait plus que d’une course à faire jusqu’à un point d’où ils pourraient découvrir au loin le convoi.
— Je ne peux faire plus, disait-elle avec un embarras visible… Je ne peux oublier ce que je suis ; il ne peut être question de m’imposer ; je dois attendre que l’on me demande. Je veux les voir et le plus tôt qu’il me sera possible, mais les aborder ainsi sur la route, je n’ose le faire… que sais-je d’ailleurs de l’accueil qui m’est réservé ?
Bernard ne put la faire changer d’idée ; elle paraissait être en proie à quelque préoccupation dont il ne devinait pas la cause. À neuf heures, ils se mirent en marche, le fusil sur l’épaule, comme pour une partie de chasse. Au lieu de prendre le chemin de Scodra, sur les flancs de la Vila, ils s’engagèrent à gauche dans les plateaux boisés, sur l’autre versant de la vallée et marchèrent longtemps de ravins en collines, droit devant eux, sous l’ombre des grandes futaies de chênes. Au bout de trois heures environ, ils atteignirent au plus épais des bois, un petit vallon arrosé par un ruisseau limpide ; au milieu, le courant arrêté par quelques pierres, s’étendait en nappe transparente toute bordée de belles plantes d’eau ; sur les bords, de grands chênes laissaient tomber leurs branches touffues ; à leurs pieds, entre leurs racines noueuses, une mousse épaisse parsemée de fougères, s’étendait sur le sol comme un moelleux tapis ; à travers le feuillage, on voyait s’élever un banc de rochers gris-rouge qui couronnait la colline ; au-dessus, le ciel ardent de midi.
— Halte, dit Clarice ; laissons passer la grande chaleur. Les voyageurs n’atteindront que vers cinq heures les grands escarpements de la Vila ; c’est là que nous les verrons : deux lieues à peine nous séparent du point qui sera notre observatoire ; nous avons donc du temps à perdre ; on ne peut mieux le dépenser qu’ici.
Ils s’assirent au plus épais de l’ombre ; à leurs pieds, l’eau transparente semblait dormir, immobile ; un faible murmure révélait seul l’existence du ruisseau ; tout autour, la forêt se perdait dans de sombres profondeurs ; il régnait un grand silence ; accablés par la chaleur, les oiseaux même restaient immobiles et muets.
— Que cette nature est belle ! dit Clarice ; quel calme dans ces grands bois déserts ! La fable antique a dit vrai ; ce n’est qu’en touchant le sein de la terre que l’homme, surmené des soucis de la vie, reprend sa force et sa sérénité…
— Oui, répondit Bernard, ces grands bois, ces nobles montagnes exhalent un parfum de poésie mâle et vivifiante. Mais n’est-ce pas affaire de contraste ? Soyons francs avec nous-mêmes ; nous ne tiendrions pas longtemps à cette solitude absolue ; cette existence si profondément calme ne nous paraît si douce que parce que nous savons qu’elle ne doit pas durer.
— Je ne crois pas cela, dit Clarice. Ce charme que nous éprouvons existe bien par lui-même ; et comment en serait-il autrement ? Ici, au milieu de cette libre nature, nous nous sentons en bonne compagnie ; ces arbres, ces plantes, ce ruisseau, ces rochers même sont des serviteurs dévoués qui accomplissent fidèlement leur tâche ; rien de mauvais ne les sollicite, autour d’eux, il règne comme une atmosphère saine et pure ; ici rien ne s’émeut, rien ne s’agite, rien ne se hâte ; c’est la paix inébranlable de l’Harmonie et de l’Éternité.
— N’ajoute rien, tu vas m’obliger à te contredire. J’aime profondément la nature, mais je ne la veux pas, comme toi, inerte et insensible ; je veux qu’elle s’associe à ma pensée, qu’elle me renvoie, si affaibli qu’il soit, l’écho de mes souffrances et de mes joies !
— Sentiment d’homme et de poète qui veut se retrouver en tout, pour qui la nature n’est que le miroir dans lequel il se contemple ! Le peintre, lui aussi, sous prétexte de représenter les champs et les bois, nous montre le reflet de sa pensée, calme et douce chez l’un, riante chez l’autre, triste ou passionnée chez le troisième. Le vrai sens de la nature est moins raffiné, sans être plus matériel ; c’est un tranquille bien-être, un sentiment d’équilibre, d’harmonie que l’esprit éprouve en se trouvant dans le milieu qui lui est naturel. Ce ciel magnifique, ces rochers, ces nobles arbres, jusqu’à ce ruisseau limpide, tout ce cadre admirable, c’est la vraie patrie de l’Homme ; il l’oublie sans doute et comme un hautain parvenu, il est tenté de renier son origine, mais l’instinct secret persiste ; le dernier des fragments de la matière se relie à la plus haute intelligence par une chaîne dont les anneaux sont solidaires, et en se rapprochant de la nature, l’Homme, malgré les efforts de l’égoïsme individuel, a conscience qu’il revient à cette grande unité qui fait concourir l’existence de chacun à l’harmonie universelle.
— Ainsi soit-il, mais les faits ne parlent pas en faveur de cette aimable théorie. L’existence de chaque être ne se conserve qu’au prix de durs efforts, d’une lutte perpétuelle : toute la nature, même dans ses manifestations les plus pacifiques, n’est qu’un éternel combat. Ces chênes pour qui tu te sens une affection si touchante, sont des meurtriers, des destructeurs, dans une proportion formidable ; le sol sur lequel ils croissent n’est qu’un vaste cimetière et en vrais géants de la fable, ils ne vivent qu’en étouffant sous leur ombre des légions entières de pauvres petits végétaux !…
— Erreur et blasphème ! À pousser votre raisonnement jusqu’au bout, l’Humanité n’aurait pas une seconde à perdre pour égorger tous ses centenaires ; à chaque jour dont ils dépassent la vie moyenne, ils causeraient la mort d’une foule de pauvres petits enfants ! Oh, vous pouvez protester ; moi, je tire la conséquence de vos prémisses ; tant pis si vous la trouvez trop logique ! Et je suis sûre de ceci : c’est que votre point de départ est faux ; ces nobles arbres ne vivent aux dépens de personne ; chacun d’eux abrite et nourrit plus d’organismes vivants qu’il n’en faudrait pour bien des milliers de brins d’herbe. Qui prouvera qu’ils ont supprimé une seule des espèces auxquelles la nature avait donné le droit de vivre ? Ils condensent les forces de la terre, c’est en eux que la puissance créatrice s’épanouit dans toute sa gloire. De même les grands génies résument l’Humanité et dans la courte durée de leur vie, lui font faire plus de pas en avant que toutes les foules du vulgaire pendant des siècles. Sachons embrasser les grands résultats, le travail des longues périodes, alors ce qui nous paraît être une lutte, une mêlée confuse, n’est plus qu’une phase normale de la grande harmonie éternelle.
— La conception est grandiose, mais que ce soit une lutte ou une harmonie, tu conviendras que ces phases ne sont pas agréables pour ceux qui en pâtissent, aussi bien pour la mouche que happe le poisson que pour le poisson que saisit l’aigle de mer ; ceux-là n’ont que faire de telles considérations sur la vertu des moyennes et l’infaillibilité de l’harmonie.
— Aussi c’est le privilège de l’intelligence de s’élever au-dessus de ces crises passagères, de voir les détails en se souvenant que ce ne sont que les parties d’un ensemble infini. Et c’est la beauté du rôle de l’Homme, de relier la conscience du présent au souvenir du passé, à l’attente de l’avenir. Avec tout le trouble qu’il sème autour de lui sur la terre, à quoi servirait-il s’il ne servait à cela ?
— Oui-da ! Eh bien, voilà un compliment qui est franc, s’il n’est pas flatteur. Ainsi, à ton sens, l’Homme serait le trouble-fête de la création ?
— À peu près. Et il en a bien conscience ! Quand il a détruit les forêts, façonné les plantes, transformé les animaux, détruit toute vie qui ne sert pas à son égoïsme, alors, sur ce monde qu’il croit avoir asservi, il se sent pris d’une tristesse invincible, d’un désir passionné de se replonger dans la nature laissée à elle-même. C’est qu’il sent bien qu’il est coupable, s’il n’a pas le courage de l’avouer !
— Supprimons-le donc, ce pauvre Homme, puisqu’il ne sait que faire le mal, en ce monde ! Mais la Nature n’a garde de le détruire ; elle est comme les femmes, elle a une secrète faiblesse pour celui-là seul qui lui donne la conscience de sa beauté.
— Voilà certes de la modestie ! Il plaît à l’Homme de déclarer que la Nature ne se voit qu’en lui, que seul il peut l’apprécier, la résumer et la comprendre ; donc, elle est faite pour lui, il a droit de la manier, de la pétrir, de la briser même ! Plaisante bouffée de vanité dont il est le seul à ne pas voir le ridicule ! Ô monarque superbe, lorsque tout enivré d’orgueil, tu sors ainsi de ton rôle, tu oublies que tu es le dernier venu, le plus faible, le plus désarmé des êtres ; le plus petit insecte, tenez, cette pauvre bestiole même, est de plus vieille race et durera plus longtemps que toi !
Et elle élevait sur sa main un petit lézard qu’elle venait de prendre dans l’herbe ; le gracieux animal, avec ses fines nuances vert et or, sa tête menue, son regard doux et vif, semblait se trouver fort à son aise sur son piédestal improvisé ; il restait immobile, calme et entièrement rassuré.
— Voyez, continua-t-elle, comme il est aimable ! Il a confiance, il sait que je ne lui veux pas de mal, que je ne le briserai pas, capricieusement, brutalement, pour le seul plaisir de faire parade de ma force. Le voilà rendu à sa douceur native ; il nous laisse admirer sa belle cuirasse dorée, l’élégance de sa personne, la grâce de ses mouvements ; entre lui et nous, il y a comme un courant de sympathie, un échange de bienveillance qui vaut au centuple la satisfaction sauvage que nous aurions à l’effrayer. Va maintenant, jolie bête, et elle le reposa sur l’herbe, retourne à ta vie paisible et rends grâce à la modestie de ta parure qui te protège, car si cette race impérieuse qui se croit la maîtresse du monde trouvait le moindre profit à te faire la guerre, pour toi comme pour le pauvre oiseau-mouche, ni ta douceur inoffensive, ni ta course rapide, ni la profondeur de tes retraites, rien ne l’empêcherait de te détruire jusqu’au dernier !
Bernard se prit à rire :
— Je demande grâce, dit-il. Nous avons assez de besogne déjà pour nous défendre de nos semblables ; si tu ameutes encore les animaux contre nous, je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.
— Franchement, ne justifiez-vous pas l’emploi des représailles ? Mais représentez-vous la Terre délivrée du joug de l’Homme ! Comme tout y serait plus calme, plus beau, plus heureux ! Nous y perdrions les chefs-d’œuvre, ces fruits admirables de votre faculté créatrice, mais en revanche, que de bonheur, que d’harmonie répandue dans la Nature ! Et ces pauvres animaux dont la vie n’est plus qu’une continuelle terreur, qui se voient traqués, chassés de partout, réduits à ne plus vivre que la nuit, lorsque la Nature les a créés pour jouir du radieux éclat du jour, est-il défendu de rêver pour eux un sort meilleur ! Utopie que tout cela, direz-vous ! Eh, sans doute, l’Humanité a sa place à remplir ; elle ne lui sera pas ôtée, mais pour Dieu, qu’elle n’abuse pas de sa force, car en vérité, à voir ce qui se passe, le tigre lui-même aurait raison de dire que de tous les êtres qui se meuvent sur la Terre, l’Homme est le plus dangereux, le plus altéré de destruction et de mort !
— Fais à ton aise tes paradoxes ; autant en emporte le vent. Nous sommes des tyrans brutaux, capricieux, sanguinaires, cela est possible, mais cette effusion de pitié pour les tigres et les vipères touche au ridicule. Si nous leur faisons du mal, à ces pauvres êtres, m’est avis qu’ils nous le rendent bien !
— Ils ne sont pas faciles à vivre, j’en suis d’accord, mais veuillez le reconnaître, l’Homme les frappe bien plus par l’effet d’une haine aveugle que par nécessité. Rien sur la Terre n’est inutile, encore moins nuisible ; seulement il faut se donner la peine d’assigner à chaque chose sa place, à chaque force son rôle. Le temps viendra où vous le reconnaîtrez.
En ce moment, tout près d’eux, un grand bruit se fit entendre ; les chiens de Bernard s’acharnaient sur un animal caché sous les racines d’un grand chêne. Rapide comme la pensée, Clarice courut à eux, les écarta et revint portant dans ses bras l’objet de leur colère :
— Voyez, dit-elle à Bernard, encore une victime que j’arrache à la cruauté de vos satellites !
Et elle lui montrait une toute jeune loutre qu’elle tenait de manière à l’empêcher de mordre. Du reste la bête ne paraissait pas disposée à se révolter ; comme reconnaissante du service rendu, elle restait parfaitement tranquille sous l’étreinte de la main qui l’avait saisie.
— Eh bien, dit Clarice, voilà un exemple. La loutre passe, n’est-il pas vrai, pour un des plus intraitables des fauves ; on le serait à moins, l’Homme n’a pas pour elle assez de pièges, assez de coups de fusil. Et cependant, voyez comme elle s’adoucit à l’occasion ; si on voulait s’en donner la peine, il serait facile de lui garder aussi sa place au soleil.
— À condition de lui donner je ne sais combien de poissons à égorger ! Puisque tu es en quête d’innocents à défendre, pense donc à ceux-là ; ils te feront une nombreuse clientèle !…
— Et ils vous seront bien sensibles, au fond de la poêle à frire, de votre sollicitude !… Mort pour mort, celle que l’Homme leur réserve n’est pas pour les tenter beaucoup. N’est-ce pas, continuait-elle en s’adressant à la loutre qui se tenait toujours blottie fort tranquille, dans les plis de sa jupe, n’est-ce pas, mignonne, que l’on est bien cruel à votre égard ? Votre chair ne vaut rien, votre peau ne vaut guère et l’on vous pourchasse comme si le salut de l’Humanité dépendait de votre extermination ! Mais n’importe : il faut rendre le bien pour le mal : tiens, tu vois ici ce jeune gentilhomme ; c’est M. Bernard de Rednitz, baron prussien, officier de cavalerie au service de S. M. le Roi Guillaume ; c’est un jeune homme accompli, courageux, intelligent, instruit, beau même, car on peut bien aujourd’hui lui dire toutes ses vérités, bon aussi, loyal, dévoué, et malgré trop d’esprit critique, de fort aimable nature ; eh bien, tu m’entends, je le recommande à ta vigilance ; veille sur lui, protège-le et si l’occasion s’en présente, sauve-le comme je t’ai sauvée ; ainsi tu reconnaîtras le petit service que je te rends aujourd’hui. Maintenant, reprends ta liberté, ma belle, va, et souviens-toi de Clarice !
Elle la posa sur le gazon ; d’un bond rapide, la loutre s’élança ; l’eau sembla s’entrouvrir pour la recevoir et se referma sur elle sans bruit. Bernard ne put s’empêcher de rire :
— Allons, dit-il, me voilà bien recommandé. Si jamais il me prend envie de me noyer, je saurai que je dois éviter de choisir pour mon tombeau cet étang solitaire. Être le protégé d’une loutre, voilà un honneur auquel je n’étais pas préparé !
— Qui sait ! toute protection peut être utile. Les oies du Capitole en ont bien fait d’autres, et il y a de fort jolies fables de La Fontaine sur le sujet.
— Passe pour les oies… et encore, le reste est bon pour le pays des fées, mais rien ne dit que tu n’en soies pas une, Clarice ; dans ce cas…
— Je n’y ai pas de prétention, vous le savez, et je ferais une triste fée. Ma vocation, je crois, était d’être une simple bête, grenouille ou chauve-souris, peu importe, et, parfois, telle est ma passion de solitude et de vie sauvage que je me surprends à croire que je suis tout près de finir par-là !
Ils se mirent à rire et la conversation continua sur ce ton demi-sérieux, demi-enjoué, qu’elle prenait infailliblement sous l’influence de Clarice. Cette nature vivace, au plus haut point impressionnable, vibrait comme l’instrument le plus délicat, sous l’action des nuances de sentiment les plus imperceptibles ; il fallait que sa volonté toujours en éveil arrêtât l’essor de cette sensibilité surabondante et elle n’y réussissait qu’au prix d’une lutte dont les péripéties amenaient presque en même temps la tristesse dans ses yeux et le sourire sur ses lèvres. En ce moment, la prochaine arrivée de ces étrangers venus de si loin, peut-être par simple curiosité, peut-être aussi par affection pour elle, la pénétrait d’une émotion profonde ; on voyait passer sur son front, dans son regard, tantôt une ardente expansion de bonheur, tantôt une sombre et poignante inquiétude. Ces contrastes si vivement accusés, l’infinie mobilité de cette nature si riche et si délicate, intéressaient au plus haut point Bernard ; une fois de plus il constatait le singulier attrait que sa conversation avait pour lui ; rarement d’accord avec elle, adroitement détourné dès qu’il faisait mine d’aborder le terrain défendu du sentiment, il n’en savourait pas moins avec délices, le charme de cet esprit si vivace et si fin. Ce qui le captivait surtout, c’était cette sorte de sérénité bienveillante, cette impartialité absolue d’appréciation qu’elle étendait sur toutes choses comme les nobles plis d’un royal manteau ; livrée à sa seule inspiration, elle parlait des faits, des pensées, des théories, de tout, sauf des personnes ; sous son individualité si marquée, on ne pouvait surprendre en elle aucune personnalité intolérante, pas un atome de cette malveillance instinctive, toujours en éveil, s’exerçant sur tout et contre tous, marque infaillible des esprits mesquins. Certes, elle avait ses haines, ses orages de violence et de passion ; mieux que personne, Bernard savait à quels emportements terribles cette nature excessive pouvait se laisser entraîner, mais ces crises ne faisaient que mieux ressortir la bonté native qui faisait le fond de son caractère ; cette pauvre créature, abandonnée, isolée de tout, pour qui la vie n’avait été qu’un cruel enchaînement d’humiliations et de durs revers, semblait n’en avoir conservé aucun souvenir amer, aucun esprit de vengeance ; tout au moins réussissait-elle à les ensevelir sous le secret le plus absolu ; jamais elle ne parlait de ceux dont elle avait à se plaindre ; l’allure légèrement dédaigneuse de sa parole était la seule concession qu’elle parut faire à l’esprit de lutte, de représailles si intimement uni à la nature humaine ; encore ne s’y livrait-elle pas sans réserve, et souvent, en présence des ridicules les mieux accentués, on voyait qu’elle imposait silence aux piquantes saillies de son vif esprit, alerte à les saisir. Surtout depuis qu’elle se reposait dans cette grande solitude de ce vieux château perdu, on pouvait dire qu’il y avait en elle un calme étrange, réellement surhumain, et Bernard qui se sentait disposé à s’insurger contre cette supériorité singulière, finissait par reconnaître que l’indifférence quelque peu hautaine dont elle revêtait parfois la forme, valait mieux à tout prendre que la sécheresse égoïste des natures inférieures. Dominé par ce charme invincible, oublieux de ses défiances, il laissait s’écouler le temps sans songer à autre chose qu’à jouir sans arrière-pensée de ce plaisir délicat qui lui était si généreusement offert et qu’il s’enorgueillissait presque de savoir goûter.
Les heures passaient, le soleil, plus bas déjà, dardait ses rayons à travers les branches pendantes des chênes.
— Nous babillons comme de vrais enfants, dit enfin Clarice en se levant, et nous ne pensons pas au temps qui s’envole ; il est trois heures ; c’est le moment de partir si nous ne voulons arriver trop tard.
Ils se mirent en route, marchant toujours sous bois dans la direction de la Vila dont le sommet apparaissait dans les éclaircies, au-dessus des arbres. Le pays était entièrement désert ; à part un ou deux sentiers de bûcherons, rien n’indiquait la présence de l’homme. Cette solitude rappelait à Bernard les difficultés auxquelles il s’était heurté lors de son arrivée, au moment où quittant la route d’Orosch, il avait entrepris d’aller droit au Château, et l’étrange figure du guide qui l’avait conduit hors de ce labyrinthe de rochers et de bois ; il raconta l’épisode à Clarice :
— Vous avez eu affaire à un Vlaque, répondit-elle ; c’est une chance pour vous qu’il ne vous ait pas mené perdre. Ce sont gens de mauvaise rencontre, et le plus sûr est, comme font les Myrdites, de les éloigner à grands coups de fusil.
— Oui-da ! Le procédé est brusque ; j’ai peine à le croire justifié ; mon sauveur ne me paraissait pas si redoutable !
— Ne vous y fiez pas ; vous étiez en nombre et votre guide n’avait rien à gagner à vous tromper : s’il eut été le plus fort, il aurait chanté une autre gamme. Ce sont de vrais sauvages que ces bergers nomades ; ils parcourent avec leurs moutons les montagnes les plus désertes de l’Albanie et de la Thessalie, pâtres ici, colporteurs là, toujours à l’affût des bonnes occasions et tenant le bien d’autrui pour être de bonne prise ; hommes, bêtes et choses, tout leur est bon et quand ils tiennent, ils tiennent bien : je ne vous souhaite pas d’en faire l’expérience.
— En un mot, à t’entendre, ce sont de vrais brigands !
— Brigands d’occasion, oui certes, comme toutes ces races incultes d’Orient. En Thessalie, sur les frontières de Grèce, là où il y a des voyageurs, ils en ont souvent enlevés et impitoyablement rançonnés, puis le coup fait, la bande s’évanouit, vous ne trouvez plus que des bergers paisibles. Partout où ils sont, il faut donc être sur ses gardes et je ne serais pas tranquille pour nos voyageurs si depuis longtemps, ils n’avaient disparu du pays ; puis les Myrdites doivent avoir fourni une escorte. Nous allons en juger, du reste ; dans quelques minutes, nous serons à l’endroit d’où nous pourrons voir l’expédition.
Ils gravissaient en ce moment une colline couverte d’un beau bois de pins. Quelques pas encore et les arbres plus espacés leur permirent de voir, dans les intervalles de leurs hautes colonnes rouges, le ciel bleu d’abord, puis plus en arrière, par-delà la profondeur d’une grande vallée, une immense paroi de rochers.
— Nous y voici, dit Clarice ; vous allez voir un noble spectacle ; à elle seule, la vue vaut la peine qu’on fasse la course jusqu’ici.
C’était en effet un décor splendide. Au-dessous de l’arête boisée sur laquelle les promeneurs se trouvaient placés, la colline s’abaissait en une pente rapide, revêtue de buissons serrés de myrtes, de lentisques, de cépées de chênes, puis brusquement interrompue, elle laissait voir la profondeur bleue d’un abîme ; au-delà, une immense paroi de rochers se dressait, étincelante de soleil, surmontée d’une sorte de terrasse couverte d’une herbe grise, comme calcinée par les chaleurs de l’été ; puis au-dessus, d’un nouvel élan, le rocher se relevait en une arête dentelée de l’aspect le plus sauvage, et montant toujours dans le ciel bleu, allait se relier au fier sommet de la Vila. À droite, une profonde déchirure marquait la place du défilé de Prisrend ; à gauche, dans un grand éloignement, de nombreuses cimes apparaissaient toutes parsemées de brillantes taches de neige ; Bernard les reconnut sans peine ; c’était la grande chaîne de l’Albanie, les pics ardus du Prokletia. L’ensemble était de l’effet le plus grandiose ; devant ce monde de rochers entassés dans ce cadre immense, sous le radieux soleil d’Orient, on ne savait ce qui devait être admiré le plus, de la majesté des lignes ou de l’harmonie fine et puissante des couleurs.
— Certes voilà qui est beau, s’écria Bernard ; vive la montagne ! il n’y a rien comme elle pour donner l’impression de l’espace et de la toute-puissance de la nature. Te souvient-il de notre course au Monterone ! Ceci est moins gigantesque, mais combien ce paysage est plus calme et plus humain ! On y sent le voisinage de la Grèce, de ce pays adorable où chaque arbre recèle une nymphe, où chaque rocher est le trône d’un dieu ! Du reste, tout chétif mortel que je suis, je me retrouve fort bien dans ce panorama gigantesque ; tout au loin, je vois ces colosses du Prokletia dont j’ai si bien arpenté les bases déchirées, et tout près, en face de nous, je reconnais cette haute terrasse rocheuse de laquelle j’ai eu le premier aspect de l’encadrement de ton Château.
— C’est cela même, dit Clarice ; c’est le point culminant de la route qui vient de Scodra. C’est là que nous devons voir les voyageurs ; ils ne peuvent tarder.
Les rochers étaient absolument déserts ; dans cette immense étendue, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, elle ne percevait aucun signe qui annonçât la présence de l’homme.
— Quel calme ! disait Bernard ; quel silence ! Les Andes, l’Himalaya, dans leurs plus sauvages retraites, ne doivent pas donner une idée plus complète de l’absolue solitude. Vraiment, depuis que je suis au Château-Noir, parfois je me prends à douter de l’existence du reste du monde…
— Ne vous en plaignez pas, dit Clarice. L’impression est de celles qu’il est bon de goûter ; j’ai pauvre idée de ceux qui ne peuvent se passer du coudoiement de la foule. Mais tenez, les voici !…
Elle s’était brusquement levée : toute pâle, les yeux fixes, les mains jointes serrées sur la poitrine, elle regardait avec une ardeur passionnée du côté de la montagne. Bernard suivit la direction de son regard ; sur la grande terrasse, dans la teinte grise des gazons brûlés, il finit par voir quelques points rouges qui brillaient au soleil.
— Ce sont eux ! disait Clarice. Oui, je les vois maintenant. Voici Madame de Souza ; voici la Marquise. Mon Dieu, mon Dieu, que je suis heureuse !…
Et les yeux fixés sur ces points à peine visibles, elle restait immobile ; on eût dit qu’elle avait oublié tout le reste du monde… L’approche de ces étrangers qu’elle connaissait à peine, qui n’avaient fait que lui donner quelques marques d’intérêt bien peu distinctes de l’indifférence, la remplissait d’une émotion qu’elle ne songeait pas à contenir ; dans cette âme ardente, le plus faible témoignage de sympathie provoquait tout un élan de passion !…
« Ce n’est pas là une nature perverse, se disait Bernard, en voyant sa pâleur, ses yeux humides ; il n’y a pas là place aux mauvais calculs, à la froide corruption. Et cependant !… Qui donc m’expliquera ces contrastes ?… »
— Les voyez-vous ! s’écriait Clarice. Voici en tête Zanko le guide et un Myrdite en veste rouge ; puis l’intendant avec un cavalier qui m’est inconnu. Le groupe qui vient ensuite, c’est la Duchesse de Souza, la Marquise et son mari, sans doute ; tout de suite après, deux chevaux conduits à la main et chargés de grands paniers où sont les enfants. À côté d’eux, ce cavalier en veste rouge, c’est le chef de l’escorte Myrdite, je le reconnais bien, c’est le Capitaine Marko Doda, que vous avez pu voir à Orosch ; enfin le reste de la caravane, domestiques, bagages, escorte… Ils ont marché d’un bon pas ; avant trois heures, ils seront au Château. Encore trois heures ! Comme c’est long et comme il me tarde de les voir !…
Les voyageurs avançaient ; bientôt Bernard put les distinguer nettement, cheminant en longue file sur la corniche, au bord des grands précipices. La caravane était en nombre imposant ; ces hommes armés, ces nombreux chevaux, les rouges costumes des Myrdites, faisaient dans ce site sauvage un effet des plus pittoresques.
— Les voilà tous, s’écria Clarice. Eux seuls, Dieu soit loué !…
— Que veux-tu dire ? demanda Bernard surpris.
— Rien, reprit-elle avec une nuance d’embarras. Ils sont là, tous, en bonne santé, petits et grands ; c’est l’essentiel.
Son trouble avait parlé ; Bernard comprit ; elle avait craint un instant que la Duchesse n’eût amené son frère avec elle !…
— Rassure-toi, dit-il, je le vois comme toi, le Comte n’y est pas !…
Elle ne répondit rien ; tout sujet d’appréhension s’était dissipé, un radieux éclat de bonheur resplendissait sur sa figure ; immobile, les yeux étincelants, elle ne pouvait détourner sa vue de ce groupe à peine visible. Les voyageurs avançaient toujours ; ils avaient atteint le point extrême des escarpements. Clarice sortit de son extase :
— Ils vont s’engager dans la descente, dit-elle, nous allons les perdre de vue. Il est inutile de rester ici plus longtemps ; partons, nous aussi ; nous arriverons une heure avant eux, le temps de faire nos derniers préparatifs et d’être prêts pour leur réception.
Ils se mirent en route, et marchant sous bois, se dirigèrent vers le Château. À mesure qu’ils s’en rapprochaient, l’animation joyeuse de Clarice faisait place à une sorte de tristesse. Bernard lui en demanda la cause.
— Hélas, dit-elle, la vie est ainsi faite ; dès qu’une préoccupation disparaît, une autre la remplace. Qui sait l’accueil qui m’est réservé ? J’ai vu la Marquise deux fois, la Duchesse une seule ; elles ont été bonnes pour moi, alors ; mais maintenant !… Que leur a-t-on dit ? Que pensent-elles de moi ? Dans quel but viennent-elles ? Faudra-t-il lutter contre une curiosité indifférente, malveillante peut-être ? Et leurs maris ?… Je m’exagère le danger, sans doute, mais le passé ne m’a pas si bien traitée que je doive me confier aveuglement à l’avenir. Il faut que je m’observe et que j’attende ; il pourrait m’en coûter cher si, même auprès d’elles, j’oubliais ce que je suis !…
Elle avait raison ; Bernard ne chercha pas à combattre ses scrupules ; il ne voulait pas s’exposer à raviver le sentiment d’humiliation douloureuse toujours si vivace au fond de ce cœur si cruellement frappé ! Il détourna la conversation et la course s’acheva sans autre incident. Ils étaient arrivés au Château ; comme ils montaient le chemin creux, Clarice s’arrêta :
— Vous plaît-il, dit-elle, que nous nous mettions d’accord sur ce qui doit se passer ce soir ? Moi, vous le savez, je ne peux paraître que si l’on me demande ; vous, M. le baron de Rednitz, l’hôte du Marquis Zenaïni, installé ici depuis longtemps déjà, vous êtes bien qualifié pour assister l’intendant dans la réception de ses hôtes. Veuillez vous présenter à eux, leur faire les honneurs du Château, au moins pour cette première soirée, toujours la plus difficile à passer ; ce que vous ferez, sera bien fait, j’en suis assurée et vous en remercie d’avance.
— Ainsi soit-il, répondit Bernard ; mon rôle sera bien simple, et puisque c’est toi qui me places en faction, je me doute que je n’aurai pas longtemps à attendre pour que tu me relèves de mon poste.
Ils se séparèrent. Bernard rentra chez lui et fit un peu de toilette. La nuit venait de tomber ; il descendit et traversa la cour pour se rendre au salon ; c’est là qu’il devait attendre et recevoir les voyageurs. Comme il entrait dans le vestibule, il vit une clarté rouge briller sous les arbres de la promenade, dans la direction des bâtiments d’exploitation ; un bruit de pas de chevaux, des aboiements de chiens se faisaient entendre ; c’était la caravane qui approchait, marchant à la lueur des torches. Bientôt il put la voir entrer dans la cour ; dans ce vaste cadre, vaguement éclairé par la flamme des flambeaux de résine, ces cavaliers, ces chevaux de bât, ces hommes armés, en pittoresques costumes, composaient un tableau de l’effet le plus piquant. Descendu de son cheval, l’intendant se multipliait autour de ses hôtes ; un groupe nombreux de gens de service entourait les nouveaux venus ; peu à peu cette confusion s’organisa ; une partie de la troupe s’arrêta devant la porte du logement de l’aile gauche ; le reste se dirigea vers les palais vénitiens ; on déposa les bagages, puis l’escorte et les chevaux redescendirent vers les bâtiments de service. Le calme se fit ; les voyageurs procédaient à leur installation. Assis dans le salon brillamment éclairé, Bernard pensait à ce qu’il y avait d’étrange dans cette réception que lui, étranger, inconnu au maître du logis, se trouvait chargé de faire à ces gens plus inconnus encore, venus du Brésil, dans ce recoin perdu du pays le plus ignoré de l’Europe. Venir du Brésil en Albanie, se disait-il, certes la fantaisie est surprenante ! Oui, mais moi qui m’en étonne et suis tout près d’en rire, que fais-je ici qui ne soit aussi peu compréhensible ? Il faut se l’avouer, l’aimant qui nous attire, est de bonne force et je ne suis pas fâché de voir que je ne suis pas le seul qui cède à l’attraction.
Il réfléchissait ainsi, lorsque la porte s’ouvrit ; l’intendant parut suivi de deux Messieurs que Bernard jugea devoir être MM. de Souza Simãens et de La Médio. Le premier était de grande taille, brun, portant toute la barbe ; son regard calme, l’expression franche et sérieuse de sa physionomie indiquaient un esprit à la fois solide et bienveillant ; il était pâle et ses traits portaient quelques traces de fatigue. Le second, plus petit, très brun aussi, le teint jaune, les allures vives, représentait au naturel le type des races européennes brûlées depuis des générations au soleil des tropiques. Tous deux étaient mis avec une simplicité de bon goût, et du premier coup d’œil, on reconnaissait en eux des gens de bonnes manières et du meilleur monde.
Les noms et les compliments d’usage échangés, la conversation s’engagea :
— Ma foi, Monsieur, disait M. de La Médio, je ne saurais vous dire avec quel plaisir je vois ici une figure chrétienne et l’appareil de la vie civilisée. Depuis Trieste, nous sommes lancés en pleine barbarie ; sur le bateau, passe encore, mais de la côte à Scodra, de Scodra ici, il semble que nous soyons revenus au temps des Croisades. J’ai vu pas mal de pays, j’ai bien couru les forêts et les déserts du Brésil, mais en fait de délabrement, ce que nous voyons depuis deux jours laisse de beaucoup en arrière les pires sentiers de mulets de nos forêts les plus reculées…
— Que voulez-vous ? reprenait son compagnon. Certes l’aventure est étrange, mais il faut en prendre notre parti. Nous subissons l’effet de volontés plus fortes que les nôtres. L’homme propose, je le veux bien, mais vous savez qui dispose. Et nous voilà ici, pourquoi ? je serais bien embarrassé de le dire.
— L’essentiel, dit Bernard, c’est que vous y soyez. Je serais bien surpris si vous aviez à vous repentir d’avoir tenté l’entreprise.
— Ainsi soit-il, et à voir notre gîte, je commence à croire que l’événement vous donne raison. De Scodra ici, la route, toute rude qu’elle est, et à cause de sa rudesse même, est fort intéressante ; puis ce Vieux-Château où nous sommes, est des plus imposants ; au coucher du soleil, à une lieue d’ici, il faisait un effet grandiose.
— Oui, vraiment, dit M. de La Médio, nous n’avons rien vu de plus colossal dans toute l’Europe. Et pourquoi ne le dirais-je pas, je me sens ici, je ne sais pourquoi, tout gaillard et de bonne humeur. Depuis que nous sommes de ce côté de l’Atlantique, nous n’avons pas quitté les capitales, les foules, la civilisation à triple dose ; je crois que cela fatigue à la longue et en vrai marin fait aux grandes croisières, je me reprends à regretter le calme de mon bord ; quelques semaines de demi-solitude nous feront à tous grand bien. Tels que vous nous voyez, nous sommes ici pour raison de santé ; Marziale s’était fourbu dans ses bureaux à organiser le recrutement de notre armée ; moi, j’ai eu la sottise de me faire blesser sur le pont de ma corvette, en forçant la passe d’Humaïta. Il fallait reprendre des forces ; on nous a envoyé nous refaire en Europe, chacun avec une petite mission. Le devoir accompli, comme rien de bien urgent ne nous rappelle, nous finissons le plus doucement possible notre temps de congé. Maintenant pour vous expliquer ce qui nous a conduits, nous, convalescents, pères de famille et gens de bon sens même, dans ce château perdu, au fond de ces montagnes inconnues, vous nous permettrez de laisser ce soin à nos femmes ; ce que nous venons faire ici, ni Marziale, ni moi, jamais nous n’avons pu rien y comprendre.
— C’est amusant, en effet, disait M. de Souza, et il ne pouvait s’empêcher de rire.
— Amusant ! reprenait M. de La Médio, dites étonnant, insensé, absurde ! Ah çà, dit-il en se levant brusquement et se plaçant, les bras croisés devant Bernard, elle est donc bien séduisante, cette femme !… Car, enfin, c’est pour une femme que nous venons ici !… et elle est bien pour quelque chose aussi dans votre séjour ! C’est une Armide, donc, une enchanteresse, une Circé !… Vive Dieu ! je le dis bien haut, j’enrage… mais j’ai grand désir de la connaître !…
— Mais nous la connaissons, Tisio, nous ne la connaissons que trop !… Depuis plus de deux ans, j’en entends parler tous les jours ! Et ces derniers temps, depuis que nous sommes dans la sphère d’attraction, c’est une recrudescence de curiosité, une fièvre !… Sur mon honneur, il me semble que je n’ai vu qu’elle toute ma vie !…
— Moi, je l’ai vue, vous le savez, ce prodige féminin, une fois, c’est vrai, et fort à la hâte ; elle était gentille autant qu’il me souvient, fort avenante même… Et Madame de La Médio m’a mis à l’admiration forcée ; je serais mal venu à risquer la moindre réserve, à émettre la plus petite restriction. Et nous voilà ici maintenant ! Bon gré, mal gré, il a fallu y venir !… Ah, qu’elle se montre à son avantage, cette mystérieuse perfection, sinon j’exerce des représailles impitoyables… Mais chut ! voici nos dames…
La porte s’était ouverte et avait donné passage à trois dames, belles toutes trois, mais de beauté fort différente. Du premier coup d’œil, Bernard reconnut Madame de Souza-Simãens à sa ressemblance avec le Comte de Claram ; comme lui, elle était grande, avec de beaux traits, de grands beaux yeux bleus et une abondante chevelure d’un brun doré à reflets fauves ; un sourire doux et franc entrouvrait ses lèvres et laissait voir des dents admirables ; une parfaite bonté se lisait sur ce beau visage ; c’était le calme d’une vie heureuse et d’un aimable caractère. À côté d’elle, Madame de La Médio, plus petite, brune, piquante, les yeux noirs au regard vif et spirituel, la peau légèrement bistrée, jouait de l’éventail avec la grâce mutine d’une vraie créole. La troisième n’avait rien qui rappelât le monde du Midi ; elle était grande, blonde, un peu forte, comme les femmes de Rubens, vraie beauté du reste et qui aurait été partout remarquée. C’était une Comtesse de Bergheyck, de grande noblesse flamande, parente de la Duchesse de Souza ; veuve depuis peu d’un mari beaucoup plus âgé qu’elle, fatiguée de la demi-réclusion que lui imposait son deuil, elle avait accepté avec grand plaisir la proposition de se joindre aux voyageurs dans leurs pérégrinations à travers l’Europe ; légèrement indolente de corps et d’esprit, désireuse avant tout de se distraire, elle se trouvait être, sans trop savoir pourquoi ni comment, l’hôte du Château-Noir. À elles trois, ces belles personnes formaient un charmant groupe, et Bernard se dit que le hasard, en rompant son tête-à-tête avec Clarice, lui amenait en compensation une fort agréable compagnie.
La présentation était faite. Les trois dames s’avançaient dans le salon, regardant tout autour d’elles avec un étonnement peu dissimulé :
— Mais regardez donc cela, Clermonde, disait Madame de La Médio, ces délicieux meubles, ces fines moulures, ces ornements, ces adorables miroirs… qu’en dites-vous, vous qui vous connaissez en élégance ?
— C’est du Louis XV, répondit Madame de Bergheyck, du meilleur même, et du mieux conservé. Voici une console avec des cuivres et des porcelaines à faire pâmer bien des amateurs que je connais.
— C’est à n’y pas croire ! reprit Madame de La Médio. Qui se serait attendu, au bout d’une pareille route, à trouver de telles splendeurs ! Avec nos toilettes de voyage, nous avons l’air de paysannes qui visitent un palais. Monsieur de Rednitz, je commence à comprendre votre goût pour la solitude ; dans une retraite de cette simplicité, il y a plaisir à se faire ermite !
— En effet, Madame, dit Bernard, on se fait fort bien ici à la vie contemplative. Pourtant, je dois vous en prévenir, ce que vous voyez est le dessus du panier.
— Peuh, ce que nous avons vu dans nos logements n’est déjà pas si mal. Hermine a une grande chambre jaune, style premier Empire, qui a fort bonne tournure ; nous, nous sommes en plein Venise ; il me semble que je vais voir apparaître Véronèse ou Titien. Partout des meubles sculptés, des cristaux, des tentures superbes ! Et des lits ! On coucherait douze Allemands dans le mien et ils y seraient à l’aise !…
— Et mes enfants ! dit Madame de Simãens. Les pauvres êtres dorment les poings fermés, et du haut de la tapisserie, Ossian et sa harpe les contemplent, assis, l’un portant l’autre, sur un trône de nuages ! Ossian en Albanie, qui se serait avisé de cela !
— Bah, dit Madame de La Médio, les enfants n’en dormiront que mieux. Après la journée que je viens de faire, je mets au défi tous les dieux grecs, scandinaves ou autres de me tenir éveillée tant seulement cinq minutes. Maintenant, vous l’avouerais-je, je trouve qu’il se fait tard et je dînerais de bon appétit.
— Que vous êtes exigeante ! dit Madame de Simãens. Voici M. de Rednitz ici présent, qui voit sans dire mot son appartement envahi, toutes ses heures dérangées, et nous acceptons son dévouement sans hasarder seulement une phrase d’excuse ! C’est une invasion de Barbares, Monsieur de Rednitz, il faut en prendre votre parti.
— Je m’y efforcerai, Madame, et je suis sûr de réussir ; c’est étonnant comme je me fais à tout, surtout à ce qui m’est agréable…
À cet instant, on annonça que le dîner était servi ; tous se levèrent ; les trois dames se trouvaient réunies au fond du salon ; elles parurent surprises ; Madame de Simãens leur dit quelques mots à voix basse ; il y eut comme un moment d’hésitation…
— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? dit enfin Madame de La Médio. Et Clarice, où donc est-elle ? Est-ce que nous ne la verrons pas ?…
Elle n’avait pas achevé que la porte de la bibliothèque s’était ouverte ; Clarice parut sur le seuil : pâle, émue, les yeux brillants, un instant, elle resta immobile comme incertaine sur ce qu’elle devait faire, puis soudain, elle s’avança rapide, s’inclina légèrement en passant devant le groupe des hommes, et arrivée auprès de Mesdames de Simãens et de La Médio, se laissant tomber à genoux, elle leur saisit les mains, les étreignit et les pressa sur ses lèvres dans un transport de joie et de bonheur. Les deux dames la relevèrent ; émues elles aussi, elles la serrèrent dans leurs bras comme une enfant depuis longtemps éloignée d’elles. Clarice, les yeux humides, les mains tremblantes, pouvait à peine parler :
— Que je suis heureuse ! disait-elle, d’une voix entrecoupée ! Combien je désirais vous revoir ! Je croyais que ce moment ne viendrait jamais !…
— Ma pauvre Clarice ! disait Madame de Simãens, moi aussi, je suis heureuse de te voir… J’ai bien souvent pensé à toi…
— Et avons-nous assez parlé d’elle ! reprit Madame de La Médio. Dès que nous nous sommes trouvées en Europe, nous avons compris qu’il était impossible de ne pas te rendre visite, et bon gré, mal gré, il a fallu que ces Messieurs nous conduisent ici ! Ah, ce n’a pas été chose facile de les convaincre, mais la bonne cause a fini par triompher. Et te voici enfin, ma toute gracieuse Clarice ! Comme tu es radieuse et resplendissante ! Mais que faites-vous donc là-bas, Messieurs ! Approchez bien vite, admirez cette beauté, ces yeux, ce teint, ce sourire, ces petites dents de perle ! N’est-ce pas une figure d’ange ! Non, les anges n’ont pas de ces figures-là ! C’est une ondine, une fée, une péri !… Mais voyez donc quelle enchanteresse ! Certes, je te voyais bien belle dans mon souvenir, mais en toute conscience, je te retrouve plus adorable que jamais !
Clarice ne pouvait s’empêcher de sourire :
— Doucement, Madame, s’il vous plaît, dit-elle ; vous allez me faire passer pour une bête curieuse. Vraiment, je suis toute confuse et ne sais où me mettre…
— Tu vas rester là, tout d’abord, que nous t’admirions tout à notre aise ; nous venons d’assez loin pour cela ! Mais qu’a-t-elle donc d’étrange ? En vérité, je n’y comprends rien…
— Ne le voyez-vous pas ? dit Madame de Simãens ; elle a les cheveux coupés courts…
— C’est bien vrai ; simple que je suis de ne pas le voir ! Ah, la drôle de chose ! Faut-il qu’elle soit jolie pour si bien s’accommoder d’une telle coiffure ! C’est que cela lui va tout à point ! Pour un rien, je serais honteuse de l’édifice que je porte sur la tête. Mais n’importe : tu vas te laisser croître les cheveux !… Eh bien, pourquoi pas ? Tu tiens donc bien à ressembler à un gamin de douze ans ?
— Non pas, mais…
Et se penchant, elle lui dit quelques mots à l’oreille.
— Ah, reprit Madame de La Médio, c’est d’ordre supérieur ! Eh bien, je le révoque, moi, cet ordre supérieur ! Mais voyez quelle étrange tyrannie ! Qu’en dites-vous, Hermine ? N’est-ce pas un vrai crime de condamner cette enfant à mutiler ces cheveux magnifiques ! Eh, mort de ma vie, si j’en avais la moitié seulement, l’Univers entier ne m’en ferait pas couper une tresse !
Tous riaient.
— Allons, c’est dit, continua-t-elle, tu vas laisser croître tes cheveux. Je veux te revoir telle que tu m’es apparue à ce bal de Saint-Paul… Cela t’attriste, ce souvenir !… N’en parlons plus, mon enfant. Mais comme tu étais charmante ! Ne vous en souvient-il pas, Tisio ?
— Certes oui, je m’en souviens, répondit M. de La Médio. Mais j’étais loin de me douter que la conséquence de ce bal serait de m’amener au fin fond de l’Albanie.
— Le sage s’attend à tout, dit M. de Simãens, surtout lorsqu’il est marié à une femme de volonté tenace. Je n’étais pas à ce bal de Saint-Paul, moi, et je suis ici pourtant, c’est-à-dire que je crois y être, autant du moins que je peux croire à quelque chose, car je vous avoue que depuis le coucher du soleil, tout ce que je vois me paraît tellement fantastique que je ne suis sûr ni de moi, ni de rien, ni de personne !
— Eh bien, dit Madame de La Médio, si vous êtes si troublé, vous pouvez donner la main à Madame de Bergheyck ; tout à l’heure, dans notre petit palais, elle croyait être à Venise et a failli demander sa gondole pour venir ici.
On riait. La belle Comtesse s’était laissé tomber sur un fauteuil, en proie à une sorte d’accablement où l’étonnement avait autant de part que la fatigue.
— Est-ce vrai ! dit Madame de Simãens. Êtes-vous donc si ébahie, Clermonde !
— On le serait à moins, dit la Comtesse en se soulevant avec une grâce nonchalante. Qui donc a jamais pu prévoir qu’il pourrait venir jusqu’ici ? Ces pays ne sont pas même dans les géographies ! Tout à l’heure, en fille bien apprise, j’ai voulu écrire à ma mère pour lui annoncer que j’étais arrivée à bon port, j’ai bien écrit la lettre, mais je n’ai jamais su d’où je devais la dater.
Et les rires reprenaient de plus belle. En voyant cette amicale bonhomie, Clarice retrouvait toute son aisance.
— Bon, dit-elle, moi, je vais mettre le comble à tous ces étonnements ; j’en ai le moyen infaillible, c’est de vous rappeler que le dîner est servi. Oui, Messieurs, il est possible de dîner, dans ce vieux Château-Noir, et c’est encore ce qu’il y a de mieux pour ramener les gens au sentiment du réel. Voici la porte qui s’ouvre : je vais faire tout de suite mon métier de majordome. Monsieur de Rednitz, en votre qualité d’ancien au logis, vous savez le chemin de la salle à manger, offrez, je vous prie, votre bras à Madame de Simãens pour la conduire ; vous, Mesdames et Messieurs, veuillez suivre ce bon exemple ; moi, je ferme la marche, seule et impaire, comme il plaît aux dieux !
L’assistance obéit de grand cœur ; à la vue de la table richement servie, au milieu de la salle resplendissante de lumières, il se fit un murmure de bon augure et les visages s’épanouirent à vue d’œil. Chacun allait s’asseoir lorsque Madame de Simãens s’écria :
— Eh bien, qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne vois que six couverts ; nous sommes sept cependant !…
— Oui vraiment, dit Madame de La Médio ; comment fais-tu ton compte, Clarice ? Voyez quelle maîtresse des cérémonies ; on n’est pas étourdie à ce point !…
Clarice paraissait embarrassée :
— Mais, dit-elle, c’est que je ne sais… si je dois !…
— Encore ! dit Madame de La Médio. Est-ce aussi d’ordre supérieur que tu te mettes à une petite table, comme je faisais autrefois lorsque j’étais en pénitence ! Une fois pour toutes, nous les révoquons, ces ordres supérieurs, n’est-ce pas, Hermine ! Nous en prenons la responsabilité. Nous sommes venues te rendre visite ; à toi de nous faire les honneurs de ton Château… Et tu vas t’asseoir, au beau milieu de la table, comme il convient à la maîtresse de la maison… Là, en pleine lumière et en face de moi, que je te voie tout à mon aise, toi et ta jolie toilette, car elle est ravissante, sais-tu bien, ta robe grise à rubans roses, si curieusement drapée, et on ne sait ce qu’il vaut mieux regarder, du costume ou de celle qui le porte.
— Soit fait comme vous le voulez, dit Clarice ; aussi bien, ce serait un cas de conscience de faire attendre, fût-ce une minute, des voyageurs qui ont fait leurs quinze heures de cheval et Dieu sait quel déjeuner ?
Elle prit place entre MM. de Simãens et de La Médio. La glace était tout à fait rompue ; chacun se sentait en grand appétit et en excellente humeur. Après les rudesses du voyage, les convives se retrouvaient avec grand plaisir dans l’atmosphère de civilisation raffinée qui leur était familière. Comme menu, le dîner était très suffisant ; comme décoration, il était hors ligne ; bien stylé par Clarice, l’intendant avait fait plus que largement les choses ; tout ce qu’il avait pu découvrir de plus beau en fait de service de table, dans les réserves de mobilier des deux châteaux, avait été mis au jour. Bons connaisseurs en fait de luxe, les hôtes s’émerveillaient de trouver, au fond de ce désert, cette abondance de fleurs, ce fastueux déploiement d’argenterie, de porcelaines, de cristaux, que seules les résidences princières peuvent offrir. Puis au milieu de ces splendeurs imprévues, témoignage irrécusable de la puissance des Zenaïni, la beauté de ces quatre charmantes femmes se trouvait dans le cadre le plus propre à la faire valoir, et par un juste retour, il semblait que les vieux meubles incrustés, les nobles tentures et les antiques murailles elles-mêmes eussent secoué pour leur faire honneur le fardeau maussade de la solitude et des ans.
Le premier appétit satisfait, la conversation reprit de plus belle ; à entendre le flot de paroles, il semblait que chacun eût quantité de choses à dire et que tous voulussent les dire à la fois. L’étrangeté du lieu, la nouveauté de la situation, le plaisir de se trouver, avec un piquant parfum d’aventure, en si bon gîte et si aimable compagnie, donnaient aux esprits une animation singulière ; l’aisance et l’habitude du monde aidant, ce qu’il y avait d’hétérogène dans ces éléments réunis à l’improviste, s’était instantanément fondu en un ensemble sympathique, et une gaieté de bon aloi, fille de l’esprit, du contentement et de la bienveillance, paraissait sur tous les visages et faisait épanouir les cœurs.
De tous les convives assis autour de la table, c’était Clarice qui avait le rôle le plus difficile. En butte à l’ardente curiosité des nouveaux venus, elle ne pouvait ignorer que parmi ces gens qui, une heure auparavant, lui étaient inconnus, il s’en trouvait quelques-uns au moins dont les dispositions à son égard pouvaient et devaient même n’être rien moins que bienveillantes ; l’expansion amicale de Mesdames de La Médio et de Simãens n’était qu’une difficulté de plus, puisqu’elle lui imposait l’obligation de la justifier. Il lui fallait donc sans négliger ses protectrices, dissiper les préventions hostiles des autres convives, et dans cette position complexe forcément inférieure, ne pas oublier qu’elle avait à remplir le rôle délicat de maîtresse du logis. Une fois de plus, Bernard dut rendre hommage à tout ce qu’il y avait en elle de merveilleuse aisance et d’exquise sociabilité. Placée entre MM. de La Médio et de Simãens, elle avait su d’emblée, à force de naturel, de bonne grâce, de parfait sentiment des nuances, donner à leur entretien le tour le plus aisé et le plus facile ; en moins d’un instant, tous trois riaient et causaient comme s’ils eussent été d’anciens et bons amis. Mais elle ne se confinait pas dans l’agrément égoïste de la société de deux hommes d’esprit, la compagnie n’était pas assez nombreuse pour comporter ces causeries séparées fort agréables pour ceux qui y sont partie, lourdes et froides pour les autres ; nul ne le comprenait mieux qu’elle, et avec l’art le plus délicat, elle attirait tous les convives dans le cercle plus intime de ses voisins. Alerte et vivace sous l’apparence la plus calme, elle savait dire à tous le mot juste, et sans paraître faire le moindre effort, le sourire sur les lèvres, un doux éclair dans les yeux, par la seule force de sa bonne grâce communicative, elle amenait chacun à parler à son tour et à parler bien. Puis, lorsqu’elle voyait la conversation générale bien engagée, elle s’effaçait ou se reprenait à ses voisins immédiats, sauf à intervenir de nouveau si le bon entrain des causeries paraissait se ralentir. Ainsi conduits sans s’en douter, par cette main légère, les convives s’animaient, s’égayaient, parlaient tous ensemble, se donnant l’illusion d’une assemblée nombreuse et recueillant en définitive cette impression d’excitation joyeuse, de contentement de soi-même et des autres, qui est le critère de toute agréable conversation.
Le temps passait ainsi, rapide ; on était à la fin du dîner sans que les convives eussent songé à s’en apercevoir. Bernard prenait largement sa part du plaisir général ; placé entre Mesdames de La Médio et de Bergheyck, fort satisfait de la compagnie de ces deux charmantes femmes, il en était arrivé à cette période de bien-être dans laquelle on trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Soudain, comme par une impulsion irrésistible, il se tourna vers Clarice ; elle avait les yeux fixés sur lui ; par une intuition instinctive, il lut dans son regard ; sans hésiter, sans réfléchir, il prit son verre, se leva et dit :
« Mesdames et Messieurs,
« Quand on met la main sur une bonne chose, il faut savoir en savourer le goût. Les toasts n’ont pas d’autre but ; permettez-moi d’en porter un ; il sera tout petit, très bref, comme il convient au discours d’un officier de cavalerie, pas orateur du tout. Je tiens à utiliser une poignée de vers latins qui me reviennent à la mémoire : sic vos non vobis, etc., vous savez le reste. Je me compare à ces pauvres animaux de Virgile, mais je me trouve beaucoup mieux partagé ; ce n’est pas moi, non certes, qui attire à notre Vieux-Château la bonne aubaine qui lui arrive, mais je compte largement en profiter, et puisque nos aimables hôtes nous sont acquis, j’aurai au moins le mérite et le plaisir de leur souhaiter la bienvenue. Mesdames et Messieurs, permettez-moi de boire à votre heureuse arrivée au Château-Noir !… »
Les verres se choquèrent au milieu d’un murmure de bon augure et Bernard recueillit quelques gracieux sourires à son adresse, aimables remerciements s’il en fut. À peine était-il assis, soudain, vive comme la poudre, Madame de La Médio s’était levée et tenant son verre dans la position classique, elle dit :
— Et moi aussi, je veux porter un toast. Le très aimable orateur qui vient de nous dire de si gracieuses choses, nous a parlé latin : sans avoir poussé aussi loin mes études, j’ai aussi mes auteurs à citer. C’est tout uniment la parabole des Talents, celle qui met en scène ce maître impitoyable qui recueille où il n’a rien mis et moissonne où il n’a pas semé. Nous tous, nouveaux venus ici, nous sommes comme ce juif par trop arabe ; nous venons pour voir des curiosités, et toujours pour prendre le ton biblique, on nous en sert une mesure toute remplie et qui déborde. Nous n’avons eu que la peine de venir et ce pays admirable, ces habitants si pittoresque, ce château prodigieux, ce luxe exquis, l’excellente réception qui nous est faite, surtout la parfaite amabilité de nos hôtes, tout cela est beaucoup plus que nous ne méritons. C’est bien le moins que nous sachions en témoigner un peu de reconnaissance, et pour payer notre dette, je vous propose de porter la santé de ce Vieux-Château et de ses habitants : qu’ils vivent !…
On applaudit énergiquement, et après un joyeux cliquetis, les verres se vidèrent au milieu des bravos et des rires.
— Attention ! s’écria M. de La Médio ; voici Clarice qui veut parler ; la parole est à Clarice !…
Elle s’était levée en effet ; émue et souriante tout ensemble, il y avait dans ses grands yeux, sur ses traits si purs, un rayonnement de sensibilité et de vie qui en exaltait le charme ; tous, les yeux fixés sur elle, muets, immobiles, restaient dans la contemplation de cette merveilleuse beauté…
— Eh bien, oui, dit-elle, j’ai quelque chose à dire ; et voici ce que je dis : c’est qu’en ce moment, je suis heureuse, oui vraiment, bien heureuse et profondément reconnaissante. Je sens autour de moi tant d’amabilité, une si douce bienveillance, qu’il me semble que tout rayonne, tout s’épanouit comme les fleurs au grand soleil !… Et mon Vieux-Château, lui-même, comme il s’égaie de voir ces aimables figures, d’entendre ces petites voix d’enfants qui gazouillaient si joyeusement tout à l’heure sous ces vieilles voûtes, comme une gentille nichée de fauvettes dans les grands arbres !… On a porté la santé du Vieux-Château ; par ma bouche, il vous remercie, vous tous qui êtes venus le visiter de si loin ! Elle n’est pas si noire qu’on la dit, la vieille ruine, et puisqu’on a bien voulu lui confier un tel trésor, elle se montrera digne de la confiance et le gardera, je vous l’assure, le mieux possible et longtemps !…
C’était un sentiment réel et profond qui lui dictait ces simples paroles, et sa voix avait trouvé pour les prononcer, des accents qui éveillaient dans le cœur de ses auditeurs une émotion irrésistible. Mais elle avait trop de bon goût pour se complaire dans ces impressions trop vives, et laissant reparaître dans ses beaux yeux, ce rayonnement de gaieté qui en avivait si bien l’éclat, elle finit son discours sur un si gracieux sourire que les convives enivrés de sa beauté autant que charmés de sa bonne grâce, se levèrent et lui firent une ovation pénétrée d’un enthousiasme tout amical. Sans l’exprimer d’une manière précise, peut-être même sans s’en rendre bien compte, ils voulaient lui témoigner qu’ils la considéraient comme relevée à leurs yeux de cette déchéance qu’elle sentait peser sur elle ; à partir de ce moment, par une sorte d’accord tacite, elle se trouvait mise sur pied d’égalité avec tous ; le passé et ses tristes ombres disparaissaient, effacés par une confiance cordiale. Elle le comprit et son regard rayonnant de bonheur exprima mieux que par des paroles le sentiment de reconnaissance qui inondait son cœur. Puis de nouveau mettant l’agrément de ses hôtes au-dessus de la satisfaction de ce triomphe si flatteur, d’un mot, avec une aisance exquise, elle ramena les esprits dans ce courant de gaieté facile où ils ne demandaient qu’à rentrer ; la vivacité de Madame de La Médio, la verve un peu caustique de son mari, l’amabilité de tous, rendaient l’entreprise fort aisée, le rire reparut sur toutes les bouches et l’on s’égaya franchement, comme cela se doit lorsqu’après une journée fatigante, on se trouve en aimable compagnie, en présence d’un excellent dîner.
— Ah çà, Clarice, disait M. de La Médio, nous sommes maintenant assez amis pour oser nous dire la vérité. Me permets-tu de t’en dire une ?
— Plusieurs, toutes, si vous voulez, dit Clarice ; j’ai bon courage et suis prête à tout entendre.
— Eh bien, je vais te la servir toute chaude, ma vérité. Tu crois peut-être que c’est uniquement pour tes beaux yeux que nous sommes venus ici ? Il faut te détromper, quoiqu’il m’en coûte ; les yeux sont beaux, extrêmement beaux, je suis le premier à le reconnaître, mais si beaux qu’ils soient, ils n’auraient pas suffi pour me lancer dans ce fantastique voyage. Veux-tu savoir ce qui m’a décidé ? Eh bien, c’est que ces dames m’ont promis que je verrai ici des revenants, des goules, des vampires ! On ne trouve rien de tout cela en Amérique ! En Europe même, ils se font rares ; pour les vrais amateurs, c’est désolant. Or ce Vieux-Château en est garni, me dit-on ; je compte sur toi pour me faire faire leur connaissance.
Bernard leva les yeux ; encore une fois son regard rencontra celui de Clarice, mais cette fois il ne put y lire aucune indication.
— Des revenants ! répondit-elle avec un gai sourire. Mais je pense qu’il y en a quelques-uns, tout vieux, dans les greniers… Seulement je ne les ai jamais vus… Je crois qu’ils se détournent quand ils me voient venir ; ce n’est guère flatteur pour mon amour-propre.
— Et c’est encore moins flatteur pour leur bon goût. Mais il faut pardonner beaucoup à leur vieillesse. Et je maintiens énergiquement ma demande ; toi qui vis tout au beau milieu de leurs retraites, tu dois connaître les moyens de les attirer.
— Certes, je le voudrais, car de purs esprits doivent être éminemment spirituels. Mais ce n’est pas chose facile ; ils sont très défiants de leur nature. Passe encore pour les vampires : ceux-là, on n’a qu’à leur offrir de la chair fraîche pour en attraper tant qu’on veut !
— Merci bien, s’écria Madame de La Médio ; je ne me soucie pas de leur fournir l’amorce ; heureusement je suis un peu menue et pas mal jaune de ton ; ce n’est pas à moi qu’ils viendront rendre visite. Des vampires ! Brouou, cela fait frissonner ; qu’en pensez-vous, Clermonde ?…
— Ne vous moquez pas tant, dit la belle Comtesse, moitié souriante, moitié sérieuse. Je pourrais encore en rire à Bruxelles ou à Vienne, mais ici, dans ce vieux château, sur leurs terres, je ne trouve pas cela prudent !
— Et je ne suis pas rassurée non plus, je vous prie de le croire. Mais il doit y avoir des moyens de s’en préserver, n’est-ce pas, Clarice ?…
— Le moyen est bien simple : on prend un bon pieu et on le plante tout juste dans la poitrine de la personne soupçonnée de vampirisme. Le remède est infaillible…
— Peste, dit M. de Simãens, je le comprends sans peine. Mais un médicament de cette nature, il ne doit pas être toujours facile de l’appliquer ?…
— C’est très facile au contraire ; il faut seulement un peu d’énergie de la part du médecin, surtout quand le malade est vivant. Mais c’est le cas le plus rare ; ordinairement on entreprend la cure quand le vampire est depuis longtemps à trois pieds sous terre. Pour ma part, j’apprécie fort ce genre de maladie ; de son vivant on n’en souffre pas et on vous en guérit quand vous êtes déjà mort !…
Elle parlait avec une sorte de moue sérieuse si plaisante que les auditeurs ne pouvaient s’empêcher de rire.
— Voyez un peu quelle comédie ! se prit à dire Bernard. Ne dirait-on pas, à l’entendre, qu’elle ne croit ni à Dieu, ni à diable ! Eh bien, Mesdames et Messieurs, je vous dénonce Clarice comme la superstition en personne ; à nous tous ensemble, jamais nous ne l’empêcherons de croire aux fées, aux farfadets, aux gnomes, que sais-je ?…
— J’ai mes raisons pour cela, dit-elle, et elles sont bonnes. Je suis croyante, crédule même, je le reconnais et n’en ai pas honte. Il faut bien hurler avec les loups ; dans ce vieux château perdu, la société n’est pas nombreuse ; à défaut de gens en chair et en os à qui l’on puisse parler, il faut bien s’adresser aux Esprits ; après tout, ils ne sont pas de si mauvaise compagnie !
— Eh bien, je te trouve très exigeante, dit Madame de Simãens ; l’intendant est un homme plein de bon sens ; il y a profit à causer avec lui. Et M. de Rednitz, il me semble qu’il est bon pour te répondre. Que veux-tu donc de plus ?…
— Moi, rien du tout, et je me déclare satisfaite ; il est vrai que je raffole du silence, et si vous saviez quelle belle consommation je peux en faire ! L’intendant regorge de bon sens, cela est vrai, mais quand il n’est pas perdu dans ses forêts ou ses pâturages, il passe son temps, plié en deux, sur ses gros livres de comptes. M. de Rednitz travaille toute la journée comme si M. de Moltke lui-même était debout derrière son fauteuil, à le surveiller ; le soir, il parle et fort bien, mais si aimable causeur qu’il soit, il ne dit pas la moitié de ce qu’il pense et pas le quart de ce qu’il sait. N’est-il pas vrai, Monsieur de Rednitz ?
— Non certes ; rien n’est moins vrai. Que je ne te parle pas mathématiques ou tactique, c’est fort naturel ; sur tout le reste, je dis tout ce que je sais ; il est vrai que je ne sais pas grand-chose, surtout pour les nouvelles du jour. Oh, pour cela, il faut avouer que nous ne sommes pas au courant !…
— Et vous êtes bien heureux, dit M. de La Médio. Comme si ce qui se passe était le moins du monde intéressant ! Je ne sais ce que l’avenir nous réserve, mais le présent est pâle et fade, fade à faire bâiller !…
— N’est-il pas vrai ? dit Bernard. À part votre guerre du Paraguay, et encore a-t-elle des entractes, me dit-on, qui ressemblent fort à des relâches complètes, en cet an de grâce 1868, il n’y a pas de par le monde, un seul événement assez sonore pour que le bruit en vienne jusqu’à nous. Restent les petits bavardages de cette bonne vieille Europe ; de ceux-là, nous n’en savons pas un traître mot !
— Aussi quel calme ! reprit Clarice. Nous vivons comme les sages de l’Inde, absorbés dans la contemplation de nous-mêmes et des pures idées ; rien ne peut nous émouvoir ; les choses perdent pour nous toute réalité. Nous ne mangeons et ne buvons que par respect pour une ancienne habitude ; quelques semaines encore et sans votre heureuse venue, nous nous incrustions dans l’anéantissement absolu. Moi, je me sens déjà plus qu’à demi-momifiée. Pour M. de Rednitz, je m’attendais à le voir finir comme son compatriote, l’empereur Barberousse, sa belle moustache blonde enroulée dix fois sur elle-même autour de la table du salon !…
— Bon, dit Madame de La Médio, je vois que nous sommes arrivés à temps pour empêcher ce désastre ! Du reste, il faut te l’avouer, pour être si près de la fin, tu n’as pas trop mal conservé l’usage de la parole.
— Eh oui, comme ces vieux échos oubliés qui répondent machinalement sans plus savoir dans quelle langue on leur parle. Mais je vais vous dire un secret : c’est que cette existence de coquillage n’est pas sans charme ; quand vous y aurez goûté, vous n’en voudrez plus d’autre. Traitez-moi d’égoïste tout à votre aise, mais je serais si heureuse de vous amener à mes idées, que pour y réussir, je vous en préviens tout de suite, je ne serai pas scrupuleuse sur le choix des moyens !…
Et les propos continuaient, sérieux et gais tour à tour, sans prétention, sans fatigue, excitation exquise de l’esprit d’autant plus agréable à savourer après la rude course de la journée. En de pareilles conditions, un peu de laisser-aller est bien excusable ; au lieu de rentrer au salon, les convives, par un accord tacite, étaient restés autour de la table ; les cigares s’étaient allumés, le champagne remplissait les verres ; sous cette double influence, les esprits doucement animés, voyaient tout en beau et les paroles se maintenaient au diapason, gaies et alertes, avec des accalmies de sages réflexions brusquement coupées de tempêtes de rires, symptômes infaillibles de bon et sain amusement. Les heures passaient ainsi rapides et légères ; oublieux de leurs fatigues, tout entiers à leur bien-être, les convives goûtaient le plaisir présent, sans se soucier du passé, sans penser même à l’avenir…
Soudain Madame de Simãens tira sa montre :
— Bonté divine ! dit-elle en se levant toute droite, savez-vous bien l’heure qu’il est ! Deux heures bien passées ; le jour va se lever ; et nous qui l’avons déjà surpris ce matin, dans la même posture ! Allons, c’est assez d’une fois ; il faut faire une fin, comme disent ces mauvais sujets, quand ils nous épousent. Aussi bien, j’ai ri ce soir à me rendre malade ; pour aujourd’hui, c’en est assez, je dis bonsoir, et je me sauve !…
Ce fut le signal du départ ; on prit congé, en gens parfaitement satisfaits les uns des autres et quelques moments après, le silence régnait dans tout le château.
Il était déjà tard lorsque Bernard s’éveilla ; en ouvrant sa fenêtre, il put voir devant lui, de l’autre côté de la cour, le soleil de huit heures resplendir sur la façade de l’aile occupée par les nouveaux venus. À la porte du vestibule, deux domestiques nègres et un grand chien formaient un groupe qui lui rappela la villa Rezzi ; puis continuant sa revue, un peu plus à droite, au pied des terrasses, sous les grands arbres des pelouses, son regard rencontra un autre groupe infiniment plus gracieux ; c’était Clarice entourée de cinq ou six tout jeunes enfants avec lesquels elle paraissait être en conversation fort animée ; malgré la distance, Bernard pouvait entendre les éclats de rire et les joyeuses exclamations de ces petites voix aiguës. Au bout de quelques instants, Clarice se leva, et, entourée de la petite bande comme une bonne poule de ses poussins, elle s’achemina par la grande rampe, vers le petit palais vénitien dont la façade latérale s’apercevait entre l’aile du Château et les arbres des pelouses. La petite troupe disparut derrière l’angle du Château, puis au bout d’un instant, Clarice revint avec deux des enfants seulement, un petit garçon et une petite fille, de six ou sept ans, de mine gracieuse et avenante : suspendus aux bras de leur compagne, presque à chaque pas, avec cette vivacité d’enfants qui ne ménagent pas ceux qu’ils aiment, ils arrêtaient sa marche pour lui tenir quelques propos ; Clarice se prêtait de bonne grâce à ces fantaisies et l’expression joyeuse de sa figure montrait qu’elle prenait un vif plaisir dans cette petite société.
« Quelle chose étrange ! se disait Bernard ; cette Clarice qui est là, s’amusant de tout son cœur avec ces deux moutards, n’est-ce pas la même qui, il y a si peu de temps, m’a menacé si gaillardement de son poignard, pour je ne sais quel mot malencontreux ! Quel bizarre contraste et qui voudrait y croire ? La voilà qui joue à la mère de famille ; on dirait qu’elle prend ce rôle au grand sérieux ! À laquelle faut-il se fier, de cette toute bonne dry-nurse ou de la reine altière et violente des Tours Romaines ! Octave a raison, il y a d’étranges replis dans le cœur de cette femme ; les nouveaux venus ne paraissent pas s’en douter, mais il faudra bien qu’ils le découvrent ; il me tarde de savoir ce qu’ils en penseront. »
Clarice et les enfants étaient arrivés devant la porte d’entrée. M. de Simãens parut sur le seuil ; les deux enfants vinrent se jeter dans ses bras. Il leur rendit leurs caresses avec une tendresse touchante chez ce grave soldat, puis se dégageant, il salua Clarice ; quelques mots s’échangèrent entre eux, Clarice parlait sans doute de se retirer. Soudain, les deux enfants se rejetèrent sur elle et se suspendant à son cou, l’embrassèrent avec cette effusion enfantine qui ne connaît pas la modération. À cette vue, Bernard sentit s’éveiller au plus profond de son être, un sentiment confus, comme une émotion instinctive que jamais encore il n’avait éprouvée : Si j’avais de tels enfants ! pensa-t-il. On doit être heureux de recevoir ces naïves caresses !
Puis la réflexion lui vint :
« Oui-da ! se dit-il. Est-ce que je tournerais au père de famille ? Ce serait drôlement précoce ! On rirait bien au régiment si l’on savait quel idéal je me mets en tête ! Allons, j’ai le temps d’y penser : maintenant pas de sensiblerie ; avant d’être papa, tâchons d’abord d’être capitaine ! »
Il regarda de nouveau dans la cour ; les enfants étaient rentrés ; Clarice accompagnée de M. de Simãens se dirigeait lentement du côté de la grande porte du corps de logis central ; elle rentrait chez elle.
« Quelle grâce dans sa démarche ! pensait Bernard. Comme tous ses gestes, ses moindres mouvements sont marqués au coin de la distinction la plus exquise ! Elle est vraiment née duchesse, cette femme, et cependant… qui sait ce que cache cette admirable enveloppe !… Elle emmène M. de Simãens ; que veut-elle donc en faire, de si bon matin ?… »
Les deux promeneurs entrèrent dans le passage aboutissant au Vieux-Château et disparurent. Bernard acheva sa toilette ; il était trop tôt pour se présenter chez les nouveaux venus, mais il voulait à tout le moins faire acte de présence. Comme il mettait le pied dans la cour, il vit M. de Simãens qui regagnait son logis :
— Déjà levé, Monsieur de Rednitz, lui dit le Brésilien, en l’abordant. Ce n’est pas que ce soit de fort bonne heure, mais après notre veillée de cette nuit, nous pouvons nous dire matineux. La Médio et nos dames sont loin d’être visibles ; moi, le jour m’éveille ; cela m’était fort utile au temps où je travaillais ; maintenant que je ne suis plus bon à rien, ce n’est qu’une mauvaise habitude dont je voudrais bien me défaire. Du reste, pour avoir si peu dormi, je me sens tout à fait gaillard ; c’est le fruit de cette bonne soirée que nous avons passée hier ; Dieu ! les bons rires que nous avons faits ! Est-elle toujours ainsi, cette charmante Clarice ? Je viens de la voir ce matin ; vraiment, c’est une aimable personne. J’en ai entendu dire beaucoup de bien et énormément de mal ; vous qui la connaissez de longue date, vous m’en direz votre opinion.
À ce moment, on vint prévenir M. de Simãens que sa présence était réclamée chez lui ; il pria Bernard de l’excuser et lui promit de lui faire savoir à quelle heure Madame de Simãens pourrait le recevoir. Resté seul, Bernard s’amusa à regarder le nouveau personnel qui peuplait la cour du Château ; nègres en costumes étranges, grands chiens, guides et chevaux de bagage, tout cela s’étalait devant les grands bâtiments dans un désordre pittoresque ; les gens du Château allaient et venaient pour leur service et ces figures non moins sauvages complétaient l’étrangeté de l’ensemble. Sur tout cela, la statue du grand Scanderbeg continuait à brandir son sabre de marbre avec des airs de matamore, et le soleil dardait ses rayons avec une énergie trop libérale. La chaleur promettait d’être intense ; Bernard se sentit saisi d’un grand désir de chercher l’ombre, la fraîcheur et le repos. Il rentra chez lui, déjeuna, fuma sa pipe en regardant sans enthousiasme ses livres qui semblaient l’attendre, épars sur sa table de travail ; soit la fatigue de la veille, soit l’effet de la chaleur, insensiblement il se laissa envahir par une douce somnolence, et s’affaissant dans son fauteuil, il s’endormit profondément.
Il était près de cinq heures lorsqu’il fut réveillé par son domestique qui lui annonça que MM. de La Médio et de Simãens désiraient le voir. Les deux visiteurs paraissaient être en fort bonne disposition ; il y avait en eux une cordialité de bon aloi, une simplicité de bon ton qui étaient les qualités que Bernard appréciait le plus, et il se dit qu’il ne pouvait manquer de se plaire en leur société. Ils venaient le chercher pour le conduire auprès du reste de la compagnie.
— Clarice, dit M. de La Médio, nous a donné rendez-vous à la Promenade des Tombes ! Singulier endroit pour y passer son après-midi ! Mais il paraît que ce n’est que dans cette nécropole que l’on peut trouver quelque fraîcheur ; or il fait aujourd’hui une chaleur atroce et on ne saurait trop faire pour s’en préserver. Puis, si nous devons suffoquer, nous serons déjà tout portés au cimetière. Dieu ! que j’ai la plaisanterie réjouissante aujourd’hui ! Va donc pour les Tombes et vous allez nous y conduire : Clarice nous dit que vous en savez le chemin.
— Sans doute, dit Bernard, et vous trouverez la chose moins lugubre que son nom. C’est un peu solennel, il est vrai, mais ici, en fait d’animation, il ne faut pas se montrer trop difficile, et par ce terrible soleil, si nous trouvons un peu de fraîcheur, nous serons bien près de la gaieté.
La chaleur était intense, en effet, et Bernard dut disposer son itinéraire en conséquence. Au lieu de traverser le Château et de s’engager dans les jardins exposés aux ardeurs du soleil, il contourna l’aile droite et prenant par de petits escaliers fort mal tenus et tout au plus praticables, il gagna la première terrasse à peu près au-dessous du pavillon Louis XIII habité par Clarice dans les premiers temps de son séjour au Château. Les promeneurs se trouvaient là plongés dans l’ombre épaisse des hautes murailles et, en quelques pas, ils atteignirent les premières allées d’arbres. Au-dessus d’eux, les grands escaliers déployaient l’enchaînement de leurs rampes et de leurs balustrades à demi enfouies sous les nobles draperies du lierre et des vignes sauvages ; la source laissait glisser son fil d’argent sur les grandes assises des murailles, et au-dessus, toutes brunes sur le ciel bleu, les premières tours du Vieux-Château s’élançaient comme des rochers inaccessibles. Arrêté par ces obstacles, le soleil avait laissé subsister la fraîche végétation : les arbres élevaient orgueilleusement leurs puissants dômes de verdure et à leurs pieds, les myrtes, les lauriers, tous les vigoureux buissons des pays chauds déployaient sur les pelouses leurs robustes feuillages. Cette solitude ombreuse avec ses échappées, ses lointaines perspectives sur la vallée et les montagnes, avait un grand caractère, et les deux étrangers, pénétrés de cette impression, marchaient en gardant le silence, comme s’ils eussent été dans une cathédrale. Ils continuèrent à descendre et bientôt, par une éclaircie au travers des arbres, ils aperçurent au-dessous d’eux, sur la seconde terrasse, le groupe des dames qui se détachait comme un flot de couleurs claires au milieu de la verdure. Elles étaient assises sur des sièges disposés sur des tapis ; les enfants jouaient autour d’elles ; quelques femmes de service, au teint bronzé, aux costumes pittoresques, complétaient l’effet de l’ensemble, et de cette petite foule s’élevait un murmure de voix et de rires qui, pour venir de la Promenade des Tombes, n’était rien moins que funèbre.
— Voilà notre petit monde, dit M. de Simãens ; voyez donc, Tisio, comme il fait bonne figure au milieu de ce splendide entourage ! M. de Rednitz a raison ; cette Promenade des Tombes est d’aimable aspect, et si les morts y ont élu domicile, ils n’ont pas l’air de vouloir en chasser les vivants.
— Savez-vous bien, dit M. de La Médio, que ce que nous voyons là est tout simplement admirable ! Ces magnifiques arbres, ces terrasses, ces tours immenses, ce précipice qui s’ouvre là-bas, tout cela est d’un effet étonnamment grandiose. Ma foi, vive l’Europe pour ces aspects imprévus dans lesquels on ne sait qui a le plus de part, de la toute puissante nature ou de la main de l’homme qui sait si bien en faire ressortir les beautés ! Et tenez, jusqu’à ces jolies toilettes aux gaies couleurs, ces enfants, nos négresses même, n’ont-elles pas l’air de s’être arrangées là pour le plaisir des yeux ! J’en ferai mon compliment à Clarice, l’imprésario de cette fête ; la voilà justement, toute pimpante et bien ajustée, comme si elle sortait des mains de la meilleure faiseuse de Paris. Pour une solitaire, en vérité, elle est mise à ravir ! Avez-vous remarqué ce magnifique bijou qu’elle porte au corsage, une plaque d’émeraude surmontée d’une main d’argent tenant une clé de rubis ; les pierres sont superbes et le travail est plus remarquable encore ; cela vaut des sommes folles et il faut convenir qu’Octave fait bien les choses, pour une femme qu’il ne voit jamais.
Depuis plusieurs jours en effet, Clarice portait ce bijou étrange que Bernard lui avait vu pour la première fois le soir où il était allé la surprendre dans sa retraite des Tours Romaines. Il n’avait pas voulu lui en parler : les souvenirs de cette nuit d’angoisse n’étaient pas de ceux qu’il eût plaisir à rappeler. Mais la vue de cet ornement lui causait toujours une impression dont il avait peine à se rendre compte, mélange d’admiration, de curiosité et d’impatience, comme on le ressent devant une énigme qui défie les efforts de votre esprit. Toutefois ce n’était pas le moment d’en rien laisser paraître et il répondit fort naturellement :
— La broche est belle, et très belle même ; pour moi, j’avoue mon faible, jamais je n’apprécie mieux un beau bijou que lorsque je le vois porté par une jolie femme. Elle aime ce qui est beau, Clarice, et elle a trouvé dans je ne sais quelle cachette, de vieilles pierreries auxquelles elle fait volontiers prendre l’air. Faites-vous conter cette histoire ; elle est fort embrouillée comme toutes les légendes de ce Vieux-Château, mais elle a bien son intérêt et vous ne perdrez pas votre temps à l’entendre.
— Va pour la légende, dit M. de La Médio, mais, croyez-en ma vieille expérience, en fait de bijoux donnés, plus les femmes expliquent, moins on y comprend. N’importe : le cas est spécial, je serais bien aise de savoir comment Clarice s’en débrouillera.
Ils étaient arrivés auprès des dames ; Bernard présenta ses excuses pour cette tardive visite.
— Vous êtes acquitté, dit Madame de La Médio ; il n’y avait pas intention criminelle, comme dit mon savant cousin, le Président Ovelro Pintos. Puis nous ne sommes pas en humeur sombre, non certes, nous admirons, nous vivons d’enthousiasme ! Tout est si beau, ici, si étonnant, si grandiose ! Quand je pense que j’aurais pu ne pas y venir, il me prend comme une colère bleue !
— Eh bien, disait son mari, je vous prends à témoin, que dites-vous de cette explosion de caractère ? Une colère rétrospective, sans cause, imaginaire, voilà qui promet pour le petit train-train du ménage ! Ah, Monsieur de Rednitz, bachelor que vous êtes, vous ne connaissez pas votre bonheur !
— Mais je lui résiste, à cette colère, s’écria Madame de La Médio, je la dompte ; que vous faut-il de plus ! Et puis, je n’ai pas le temps de me fâcher ; j’ai trop à voir, trop à m’extasier !… Voyez donc ces admirables avenues, les énormes assises de ces terrasses si hardiment superposées comme un escalier de géants, puis au-dessus, bien haut dans le ciel, ces vieilles tours aux créneaux dorés par le soleil ! Et en face de nous, au travers des feuillages sombres, ces immenses parois de rochers resplendissantes de lumière ! Cela m’enchante et m’enivre ; je ne trouve rien dans mes souvenirs qui puisse s’y comparer !
— Et quel calme ! disait Madame de Simãens. À part le murmure de cette source qui se glisse, blanche d’écume, le long de ces noires murailles, à part le grondement lointain des cascades et du torrent, on n’entend que quelques cris d’oiseaux, le chant de quelque cigale… Il me semble que je suis encore dans ces admirables ruines de la Villa Hadriani, à Rome, mais ceci a quelque chose de plus puissant, de plus sauvage… C’est bien le désert dans tout le charme de la solitude et du silence !…
— Vous avez ici l’impression du désert ? s’écria Madame de La Médio. Ah, je ne l’éprouve pas, moi !… Non, non, ce n’est pas le silence morne de la forêt ou la solitude solennelle de la montagne, ici, on se sent dans le domaine de l’inconnu et du mystère ; au pied de ces noirs bâtiments, à l’ombre de ces grands arbres, il me semble que je vois revivre les souvenirs de tout un passé de drame et de passion ! Voilà ce qui m’émeut et me charme tout ensemble ; je voudrais savoir tout ce que racontent ces contemporains muets des choses qui ne sont plus. Qu’en pensez-vous, Clermonde, vous qui vous connaissez en vieux châteaux ? À vous voir toute pensive, je suis sûre que vous partagez mon sentiment.
— Je ne sais ce que j’éprouve, dit la belle Comtesse ; j’admire et pourtant j’ai le cœur serré. Ces grandes avenues d’arbres où l’œil se perd, ces terrasses au-dessus de cet abîme, ces noirs édifices si vivants encore au milieu de leur abandon, tout cela parle un langage plein de poésie, mais plein de menace aussi… Et ces tombes qui apparaissent là-bas sur cette pelouse, ces blanches statues à demi perdues dans l’ombre des grands arbres, ne semble-t-il pas qu’il y a là tout un monde mort en apparence, bien vivant en réalité !
— Là, là, dit M. de Simãens, doucement, je vous prie, ma belle cousine. Au pas que nous prenons, le carrosse de notre conversation pourrait bien, comme diraient les précieuses, se laisser choir dans le puits sans fond du mysticisme. Regagnons au plus vite le terrain solide ; il nous donne assez de sujets d’admiration ! Cette promenade est, je crois, unique au monde ; aucune capitale, aucune résidence princière, ancienne ou moderne, n’offre un assemblage aussi grandiose de vertes pelouses, d’arbres et d’architecture ; nulle part les richesses de la nature n’ont été mieux aménagées par le travail humain. Puis qui pouvait s’attendre à trouver pareille merveille au fond de ce désert ? Admirons donc et de toute la puissance de notre sentiment esthétique, admirons, mais n’allons pas plus loin, ne donnons pas aux choses inanimées, la vie et les pensées que nous sentons en notre cœur, nous les êtres vivants et pensants !…
— C’est bien facile à dire, s’écria Madame de La Médio : mais quand je sens mon cœur battre, je ne peux pas lui commander de s’arrêter ! L’esthétique est une fort belle chose, mais pour moi, et je ne suis pas de nature très enthousiaste, il y a ici une poésie pénétrante, une voix des choses inanimées que je n’ai jamais entendue ailleurs avec autant de puissance et d’émotion !… Ai-je tort, ai-je raison, vous allez me le dire, Monsieur de Rednitz, vous, un ancien habitant de ce château ?
— Non certes, dit Bernard, vous n’avez pas tort ; je ne serais pas un bon Allemand si je ne goûtais pas la poésie de ce site admirable, et bien souvent j’y suis venu m’imprégner de l’impression grandiose qui s’en dégage. Mais par instants, je l’avoue, je me range du côté de M. de Simãens ; les esprits imaginatifs voient trop aisément dans la nature ce qui est en eux-mêmes ; ils douent les choses inertes des émotions qu’ils ressentent ; c’est le secret de leur force, mais aussi de leur faiblesse, et c’est un ordre de sentiment auquel il ne faut pas trop se livrer.
Comme il parlait, son regard tomba sur Clarice ; elle était assise, demi couchée aux pieds de Madame de Simãens et ne semblait pas disposée à prendre part à l’entretien ; elle le suivait néanmoins avec attention et au moment où Bernard finissait sa phrase, il vit se dessiner sur ses lèvres une nuance de sourire railleur qui lui parut aller tout droit à son adresse. Ce fut comme un coup de baguette magique ; toutes sortes de souvenirs étranges se réveillèrent en lui ; de nouveau il vit se retracer à son esprit toutes les phases de cette lutte entre sa raison méfiante et ces préoccupations mystiques qui venaient s’imposer à lui, lutte dans laquelle, il devait le reconnaître, la première avait perdu chaque jour du terrain ; mais cet aveu, pour rien au monde, il n’aurait voulu le faire au grand jour, ni même laisser croire qu’il pût jamais y être amené, et sous l’empire de cette répulsion instinctive, il faisait tout haut des déclarations que sa conscience intime ne ratifiait pas au fond de son cœur. C’était ce manque d’énergie que visait le sourire de Clarice et le coup avait si bien porté à son adresse que, froissé, ne voulant pas rester sans riposte à cette attaque, il poursuivit du ton le plus naturel qu’il pût prendre :
— Du reste, dit-il, nous parlons en présence de la personne qui connaît le mieux le Château et qui sait par le plus menu tout ce qu’il cache sous les ombrages de ses terrasses et dans les souterrains de ses vieux murs ; c’est elle qui peut nous dire qui a tort ou raison dans ce débat. Voyons, Clarice, souveraine maîtresse du Château et de tout ce qu’il renferme, parle, donne-nous ton sentiment en toute franchise ; l’émotion qui nous domine n’est-elle que l’effet de notre sensibilité mise en jeu par ce noble spectacle, ou bien ces ruines, ces grands arbres qui nous paraissent inertes, recèlent-ils une vie propre, une puissance innée dont nous sentons l’existence sans pouvoir nous rendre compte de son mode d’action ?
Pendant qu’il parlait, Clarice avait relevé la tête ; fermant à demi les yeux, par un mouvement de nonchalante morbidesse, elle étendit les bras comme un enfant qui s’éveille :
— Là, que vous dirais-je, Monsieur de Rednitz ? répondit-elle. Vous savez dès longtemps ce que je pense ; moins que jamais, je songe à me démentir. Madame de Bergheyck vient de décrire une impression qui est trop souvent ressentie pour n’être pas réelle. Oui, les choses ont un langage muet qui émeut puissamment le cœur de l’homme ; derrière la réalité visible mais inerte en apparence, nous sentons qu’il y a une autre réalité invisible, mais active, celle-là, dont la vie s’impose à la nôtre et à laquelle nous ne pouvons résister…
— Voilà, dit M. de Simãens, une profession de foi qui a au moins le mérite de la franchise. C’est le surnaturalisme tout pur, ou je ne m’y connais pas. Et pourquoi donc, je te prie, pas plus tard qu’hier, as-tu tourné en ridicule les revenants et les vampires ? Pour être conséquente avec toi-même, tu es tenue d’y croire, sais-tu bien !…
— J’ai dit que je n’en ai pas vu, rien d’autre. Entre voir et croire, il y a une nuance !…
— Tu y crois donc ?…
— Je crois que tout ce qui existe, n’est pas également visible et palpable. En fait de connaissance de ce qui est extérieur à nous, nos sens matériels nous conduisent jusqu’à une certaine limite ; au-delà, sous peine de s’arrêter piteusement comme des infirmes, il faut recourir à une intuition plus ou moins développée selon la nature de chacun, excessive quelquefois, morbide même, je le veux bien, mais si peu explicable qu’elle soit, il est plus facile de la nier que de s’y soustraire.
— À merveille, dit M. de Simãens, c’est toute une théodicée et qui enchanterait les nègres de nos plantations. Intuition, foi, surnaturel, magie et miracle, tout y est compris sans qu’il y paraisse ; la formule est correcte, presque scientifique, mais le fond est toujours le même, c’est la superstition avec son dédain superbe des notions exactes. Du reste, je l’ai toujours remarqué, les jolies femmes sont superstitieuses ; Clarice manquerait à tous ses devoirs si elle ne l’était pas. Et je suis sûr que c’est un talisman, cet admirable bijou que tu portes au corsage ? Je voudrais bien savoir quelle est sa vertu ? Donne-t-il la sagesse ? Écarte-t-il les mauvaises pensées ? Impose-t-il silence aux malins esprits ? Je lui pardonne tout, pourvu qu’il ne te rende pas invisible !…
Clarice riait :
— Et c’est la seule chose que je lui demanderais, dit-elle, puisqu’elle me mettrait à l’abri des traits acérés que me décoche votre infaillible science. Ma belle agrafe, continuait-elle en la détachant, c’est une sorte de talisman comme vous le dites, seulement je n’en ai pas encore découvert la force cachée. Il est beau du reste, et c’est déjà beaucoup, puis il est unique et c’est encore mieux.
— Unique ! dit Madame de La Médio qui examinait le bijou avec cette ardeur passionnée que la vue des pierres précieuses allume dans les yeux des femmes. Que veux-tu dire, Clarice ? Pourquoi cette broche serait-elle unique ? Elle est fort belle, sans doute, de travail autant que de matière, mais il y a de fort beaux bijoux de par le monde, et sans aller plus loin que Rome ou Venise, je veux parier qu’on trouverait sa pareille et bien aisément.
— Ne pariez pas, reprit Clarice ; vous perdriez à coup sûr. Ceci est un bijou historique : il a son chapitre à part dans les annales du Château, et si les faits de son histoire n’étaient pas si bien connus, je serais tentée de dire qu’il est légendaire.
— Nous y voilà ! dit M. de La Médio. Dès qu’il est question de joyaux et de diamants, on peut être sûr que le Diable se met de la partie !
— Le Diable, non ; il se mêle de beaucoup de choses, mais il n’aurait garde de s’occuper de celle-là ! L’histoire de cette agrafe est fort simple, ce qui n’empêchera pas qu’elle ne vous paraisse bien compliquée encore et entachée de merveilleux. Je ferai de mon mieux pour la sauver de ce ridicule, mais les choses sont telles que je n’y réussirai pas toujours, je vous en préviens ; veuillez me le pardonner d’avance.
« La main qui tient la clef est, vous le savez, une des armoiries du Château ; c’est la plus ancienne ; on n’en connaît pas l’origine. Elle se retrouve dans les constructions qui paraissent antérieures à la période romaine ; si je vous avais fait descendre dans les souterrains de mes tours, j’aurais pu vous la montrer en place dans la muraille, de grande dimension et d’un fort bon travail. Cela déjà est respectable, n’est-ce pas ?
« Les âges se succèdent ; le Château change plusieurs fois de maître ; la main qui tient la clef disparaît. Elle ne se retrouve qu’au moment où le premier Zenaïni prend possession du Château et s’y installe avec sa famille. Selon les chroniques locales et aussi d’après une chanson de gondolier que j’ai entendue à Venise, c’est à une fête que le Marquis Renso Zenaïni donnait à son ami Scanderbeg, qu’il parut en splendide costume, portant sur l’épaule pour la première fois, ce bijou magnifique : le Marquis venait d’arriver d’un de ces longs et mystérieux voyages qui l’emmenaient on ne savait où ; chacun lui fit compliment sur cette nouvelle richesse rapportée des pays lointains ; il répondit que c’était un produit du Château, qu’il l’avait trouvée le matin même, avec quantité d’autres pierreries, dans un vieux coffret ciselé, tout au fond d’une des plus anciennes salles ; il paraissait y attacher un grand prix et disait qu’il ne changerait pas cette agrafe contre tout le reste du trésor, fort admirable cependant.
« Son fils et successeur, le fastueux Marquis Orséolo veut éblouir sa ville natale de l’éclat de ce bijou sans pareil ; il donne l’ordre de le transporter à Venise. Deux fois de suite, le cheval chargé du précieux coffret perd pied dans la montagne et roule dans les précipices ; une troisième fois, c’est le Drin qui déborde, noie la caravane et ce n’est qu’après de longues recherches que l’on retrouve le coffret échoué au bord de l’eau. Ces échecs réitérés frappaient l’imagination du vulgaire ; il y avait eu mort d’hommes et c’était plus qu’assez pour donner à croire qu’un pouvoir supérieur entendait retenir le bijou au Château. Moitié par superstition, moitié par dépit, le Marquis Orséolo se soumit à ce décret du sort, et un jour, devant une nombreuse assemblée, il fit le serment solennel pour lui et les siens, que jamais la capricieuse agrafe ne passerait les portes du Château. Mais les enfants ont peu souci des volontés des pères, et le petit-fils du Marquis Orséolo, besogneux et esprit fort, imagina de se charger lui-même de dépayser le bijou enchanté ; mal lui en prit ; atteint par un brusque orage sur les corniches de la Vila, il voit son cheval foudroyé, son escorte dispersée, et a toutes les peines du monde à regagner le Château. Obstiné comme tous ceux de sa race, il ne veut pas en avoir le démenti et se remet en route. Cette fois, il réussit à gagner la mer ; embarqué sur sa bonne galère, déjà il se croit sûr de son fait, lorsqu’un orage épouvantable fond sur lui, brise ses mâts et ses rames, et après deux jours de mortelles angoisses, le jette à moitié mort sur la plage même d’Antivari. Pour le coup, la leçon était suffisante, aucun Zenaïni, et Dieu sait s’il en est qui en ont eu le désir, ne s’avisa de déranger de ses habitudes le fantastique bijou.
« Plus tard, au temps du Marquis Azolo et de sa ferveur religieuse, ma toute belle agrafe ne courut pas un moindre danger. Elle était, comme vous le pensez, fortement suspecte de sorcellerie et se trouvait désignée comme une des premières victimes, au zèle fanatique du Marquis. Lui-même se transporta dans la salle du Vieux-Château où était déposé le précieux coffret depuis ses dernières mésaventures. Peu soucieux de l’énorme valeur de ce trésor, il se faisait une fête de l’anéantir de sa propre main. Quelle ne fut pas sa consternation, lorsqu’en ouvrant la cachette murée qui recélait le coffret, il trouva la place vide !… Les serrures étaient intactes, les pierres et la triple porte de fer ne portaient aucune trace de fracture, les clefs étaient toujours restées à Venise dans la chambre forte du Palais Zenaïni, la disparition était absolument incompréhensible. La colère du Marquis se décrit malaisément ; se voir frustré d’un pareil trésor et ne pas seulement savoir sur qui porter ses soupçons, c’en était trop pour le bilieux iconoclaste. Après avoir bien tempêté, force lui fut pourtant de se soumettre et ce mystère inexplicable ne fit que l’enraciner encore davantage dans sa haine pour les habitants invisibles du Château. Pour ses successeurs, encore plus pour les superstitieux Albanais, le fait resta à l’état de légende ; dans le pays, nul ne doute que les génies alliés des Zenaïni n’aient voulu soustraire un de leurs plus précieux cadeaux au zèle dévoyé du fougueux fanatique. Il y a une explication bien plus simple, c’est d’admettre que quelqu’un des Zenaïni, bien ancré dans la résolution de laisser au Château ce trésor sans prix, ait cherché à lui trouver une retraite absolument inconnue et introuvable et qu’après l’avoir fait déposer ostensiblement dans la salle où on devait plus tard venir le chercher, il ne l’ait en secret transporté dans quelque cachette ignorée de tous. Entre les deux versions, vous pouvez choisir ; quoi qu’il en soit et en dépit de tous les efforts tentés pour le déplacer, le cacher ou l’anéantir, ce bijou a persisté, est revenu au jour et le voilà intact et admirable plus que jamais !
— Cela est fort bien, dit M. de Simãens, mais cela ne m’apprend pas pourquoi ce bijou serait unique. Puisqu’il ne veut pas sortir du Château, j’admets que les Zenaïni l’y aient laissé en paix, et encore… s’il m’appartenait, je voudrais bien voir si tes Génies auraient raison d’un de ces bons bateaux du Lloyd !… Mais je ne vois rien qui s’oppose à ce qu’on en ait fait de tout semblables, et je ne doute pas qu’il ne s’en soit fait.
— Eh bien, dit Clarice, c’est ce qui vous trompe ; on a tenté d’en faire des copies, mais là encore on a misérablement échoué. Le Marquis Rollo, au temps de sa plus grande splendeur, amena de Venise deux habiles ouvriers qu’il chargea de copier la mystérieuse agrafe ; il mit à leur disposition tous ses trésors et il passait alors pour avoir la plus belle collection de joyaux qui fût en Italie. Les deux orfèvres se mirent à l’œuvre ; au bout de deux ans, quand le Marquis revint au Château, le travail n’était encore qu’à l’état d’ébauche informe. Une nouvelle année s’écoula ; le résultat restait sensiblement le même. À la fin, les pauvres ouvriers, à bout de ressources, déclarèrent qu’ils renonçaient à une entreprise qu’ils tenaient pour irréalisable ; et les raisons qu’ils donnaient n’étaient que trop bonnes ; d’abord ils ne trouvaient pas d’émeraude de taille à reproduire la plaque du bijou ; voyez en effet comme elle est grande, étincelante, parfaitement pure, sans l’ombre d’un défaut ! Une pierre pareille est littéralement introuvable ! Puis ils ne comprenaient rien au métal dont est formée la main ; l’argent n’en a ni la dureté ni l’éclat ; on dirait qu’il y a là une substance inconnue dont la métallurgie moderne, à plus forte raison celle d’alors, ne peuvent retrouver ni les éléments, ni l’alliage. Enfin et surtout, c’est la perfection extraordinaire du travail, le modelé merveilleux de la main, l’exquise délicatesse de la ciselure, l’ajustement incompréhensible de la monture ; un artiste de tout premier ordre pourrait seul entreprendre de l’imiter ; si habiles qu’ils fussent, les Vénitiens n’y pouvaient atteindre. Il fallut se résigner ; le Marquis Rollo les congédia en termes fort brusques ; la légende dit même qu’ils ne reparurent pas à Venise ; ce qu’ils devinrent, on ne l’a jamais su. Puis il réintégra le bijou dans son coffret, le coffret dans sa cachette, et défendit, sous les peines les plus sévères, qu’on lui en parlât jamais. C’est ce qui me permet de dire que mon agrafe est unique, admirable, légendaire et fort bien conservée pour avoir couru les aventures que vous savez.
— Malepeste ! dit M. de La Médio, voilà qui vous a un fumet de haute magie des plus piquants, et j’avais raison de dire que le Diable y a mis la main. Et, dis-moi, toi, Clarice, tu ne crains pas de porter ce bijou maudit ? À ta place, j’appréhenderais fort qu’il ne me jouât quelque mauvais tour…
— Je ne crains pas cela ; pourvu qu’on le porte dans le Château même, il est parfaitement inoffensif. Tous les Zenaïni, dans leurs séjours ici, l’ont porté et l’ont fait porter aux femmes de la famille ; jamais il n’en est résulté quoi que ce soit de fâcheux. Moi, je ne suis pas de la famille, mais il paraît que l’agrafe n’y regarde pas de si près. Je l’ai retrouvée, il y a peu de temps, dans sa cachette et je ne crois pas mal faire de la porter. Elle et moi, nous sommes fixées ici d’une manière définitive ; associons-nous donc et faisons bon ménage, comme ces lierres qui ornent si bien mes vieux blocs de pierre du Château.
Elle riait de son rire étrange et Bernard retrouvait dans ses yeux cet éclair de caprice et d’audace qui avait le don de l’inquiéter et de l’irriter. Mais il était le seul qui remarquât ces nuances ; le reste de la compagnie, toute entière à l’intérêt du récit, ne songeait qu’à continuer l’entretien.
— De sorte, reprit M. de La Médio, que si elle est le lierre, ton agrafe, c’est toi qui es le bloc. Drôle de bloc, ma foi ! Mais bloc ou non, il faut convenir que le bijou te va fort bien et que de ton côté, tu lui fais faire tout à fait bonne figure. Le Zenaïni le plus intraitable n’aura jamais le cœur de vous séparer.
— Et moi, dit soudain Madame de Bergheyck qui avait écouté le récit avec une profonde attention, je ne porterais pas cette agrafe, non, pas pour tout l’or du monde ! Tout admirable qu’elle est, il s’en dégage je ne sais quelle influence occulte, inexplicable, qui m’inquiète et me trouble ; il semble que cette main puisse vous conduire là où vous ne voudriez pas aller !…
— Ne croyez pas cela, Madame, dit doucement Clarice, subitement redevenue sérieuse ; ce bijou est bien inoffensif ; c’est un emblème facile à comprendre et l’idée qu’il symbolise, n’a rien que de moral et de sain. La clef, c’est la science qui dévoile les secrets des choses ; la main, c’est la force, la volonté qui la met en œuvre ; la main qui tient la clef, c’est l’union de la science et de la volonté, c’est-à-dire la puissance physique et morale portée à son maximum absolu. Voilà la signification, l’enseignement de ce bijou ; joignez-y sa beauté hors ligne et vous aurez la réunion de ce que l’esprit peut désirer de plus parfait.
— Voilà qui est fort ingénieux, dit M. de Simãens, et j’admirerais sans réserve ce chef-d’œuvre, si je n’y voyais, comme Madame de Bergheyck, une arrière-pensée de fantastique, un appel à l’imagination plutôt qu’à la raison, qui me paraissent de tout point critiquables. La vérité n’a qu’à gagner à s’exprimer plus simplement et tout cet appareil légendaire est de trop ; n’en déplaise à Messieurs les jurisconsultes, ce qui abonde est nuisible ; une fois de plus ce vieil adage trouve son application.
— Pourquoi donc ? dit Clarice en riant. Ah ! que je suis peu de votre avis ! Traitez-moi de superstitieuse, si vous le voulez, mais pour moi, je ne crains pas de le dire, la pensée que traduit ce bijou prend, grâce à cette forme si bien déterminée, une précision, une puissance qui ont bien leur valeur. Pourquoi rejeter le secours des représentations matérielles lorsqu’il s’agit de faire une vive impression sur l’esprit ? Pour vous plaire et sans y faire, je vous l’assure, aucun effort, j’admets que la force et la beauté ne sont rien sans la science, mais je trouve cet aphorisme bien sec et il ne me déplaît pas de le voir se formuler à ma vue sous l’aspect de cette main si ferme et si gracieuse posée sur ce chef-d’œuvre de clef ; j’y vois tout de suite l’union de la science qui ordonne et de la force qui agit et je me dis qu’à elles deux, il n’est pas d’obstacle qu’elles ne doivent vaincre.
— C’est l’éducation des anciens temps que tu veux faire revivre, toute par les yeux et les formes extérieures ; elle est bien morte, celle-là, fort heureusement. Ces symboles ne sont que des barrières qui entravent l’expression claire et précise de la pensée. Avec ton système, l’esprit de l’enfant serait vite encombré de formes, d’expressions vagues et confuses : or ce qu’il lui faut, c’est avant tout des notions exactes, la compréhension nette et complète de la réalité. Voilà la seule condition de tout développement rapide et rationnel.
— Avec lequel vous courez grand risque de créer toute une génération d’intelligences sans grâce, de cœurs secs, d’égoïsmes intraitables. À force de rigueur et d’exactitude, vos élèves en viendront à tout rapporter, à tout sacrifier au but à atteindre, à leur bien-être, à leur succès immédiat ; croyez-moi, il est bon d’élargir leur horizon, et sans recourir tout de suite aux grands moyens de la charité, de l’abnégation chrétienne, on peut demander à l’imagination de commencer l’œuvre sauf à ne l’achever que plus tard. Je suis pour l’imagination, moi, et comme procédé d’éducation, je ne pense pas que les contes de fées de nos bonnes vieilles nourrices, aient retardé d’un jour la marche de l’Humanité.
— Ils ne l’ont certes pas avancée non plus. Je ne parle pas pour toi, Clarice ; il te plaît de te donner pour superstitieuse ; à ton aise ; il est facile de voir que nul ne l’est moins que toi. Mais pour un esprit bien trempé comme le tien qui échappe au danger, combien il en est qui gisent écrasés par d’absurdes terreurs, des préoccupations ridicules et qui ne sont redevables de leur chute qu’aux fausses idées dont on a bercé leur enfance ! Et quand il faut extirper cette ignorance, remplacer cette soumission aveugle par le sentiment désintéressé du devoir, faire en un mot la lumière dans ces lourdes ténèbres, quel labeur, que de force perdue ! Va, crois-moi, laissons l’imagination et ses fictions creuses ; revenons aux notions exactes, au sentiment du réel ; l’Humanité s’est trop attardée en s’écartant de ce droit chemin !…
— Et moi, je vous répondrai par une parole qui sera toujours adorable, même pour ceux qui ne la croiront pas divine : « l’Homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu. » C’est la solution du problème éternel, la conciliation de votre système et du mien, la vérité qui répond aux besoins des cœurs simples comme à ceux des intelligences les plus fières. Et je vous dis : habituez les esprits à traiter les problèmes de la vie par les procédés les plus exacts, répandez la lumière, versez à flots la science, rien de mieux, nul n’y objecte. Et si vos inventions, vos recherches, vos perfectionnements asservissent la matière, domptent la nature, multiplient le bien-être sous toutes ses formes, tant mieux encore ; que l’esprit moderne se glorifie des progrès incroyables qu’il a réalisés dans ce sens, il est dans son droit et son triomphe est mérité. Mais dussiez-vous réussir mieux encore, et lorsque vous aurez satisfait à tous les besoins, à tous les caprices du corps, croyez-vous vraiment que vous aurez suffi à tout ? L’Homme comblé de tous les biens matériels, sera-t-il nécessairement heureux ? Non, mille fois non, et nul n’oserait le dire ; au fond de l’âme, il reste une aspiration invincible vers une perfection plus grande encore, vers le beau définitif, vers l’idéal en un mot. Voilà l’instinct qu’il faut satisfaire et les poètes, les grands esprits créateurs, n’ont reçu leur génie que pour cela. Ont-ils deviné, ou bien ont-ils créé de toutes pièces, ces êtres surnaturels, miracles de beauté, de force et de puissance, qui réalisent pour l’esprit humain cette perfection si ardemment désirée ? À cette question, chacun peut répondre à sa guise ; pour moi, ma conviction est faite. Mais sans vouloir l’imposer à tous, il me semble que ceci ne sera contesté par personne, c’est que ces inventions adorables, même à les supposer de pures fictions, ont charmé la pauvre Humanité, elles lui ont fait oublier ses longues souffrances, en un mot, si elles ne lui ont pas donné le bonheur, au moins elles lui ont fait croire qu’il était possible et que tous y avaient droit. Voilà ce que disent les contes de fées et, sous leur forme enfantine, ces naïfs récits sont encore un des plus sûrs moyens de rendre acceptables aux petites intelligences, les notions de morale, de bienveillance et de charité.
— Cela est mille fois vrai, dit Madame de La Médio. Certes, la morale est admirable en soi, mais c’est jouer gros jeu que de nous la servir toute crue. Je la veux ornée, vivante, amusante même ; sinon je me heurte à sa rigueur, je dirais même à son pédantisme. Répétez cent fois à un enfant que la curiosité est un vilain défaut ; vous parlerez en l’air, cette idée abstraite n’a aucune prise sur son esprit. Contez-lui Barbe-Bleue, il saisit la leçon et il y a toute chance qu’il en profite.
— Permettez, dit M. de Simãens ; l’exemple est à double tranchant ; dans Barbe-Bleue, ce n’est pas la curiosité qui est punie.
— Oui, mais il a eu peur, et pour l’enfant, cela suffit. Barbe-Bleue, lui, est puni pour sa cruauté ; autre leçon qui n’est pas perdue.
— Doralice a raison, dit Madame de Simãens. Pour les enfants il faut frapper fort, imprimer dans leur esprit une marque durable ; on n’y réussit qu’en s’adressant à l’imagination, leur faculté maîtresse. Et il n’y a pas à craindre de la surmener ; les choses les plus extraordinaires leur paraissent les plus naturelles. Aussi je trouve bien peu conséquents, dans leurs croyances, ceux qui veulent adoucir à l’usage des enfants, les sublimes leçons de l’Histoire Sainte ; ils s’effrayent d’étonnements que l’enfant ne soupçonne même pas, de scandales auxquels son âme candide n’est pas accessible. Eh, bon Dieu, le raisonnement ne vient que trop tôt et la brillante enveloppe des idées se brise sous sa rude étreinte, mais la substance reste et l’esprit garde encore la trace, comme le parfum, de la première impression ; pour lui, la morale n’est pas un code rigoureux et glacial, c’est encore moins une sorte de théorie de l’égoïsme bien entendu ; ce qu’il y voit, c’est le culte de la perfection idéale, l’héroïsme du dévouement, l’alliance visible du bien et du beau. C’est aussi, sous une forme plus fantaisiste, ce qu’enseignent ces gracieux contes de fées et je sais bon gré à Clarice de celui qu’elle vient d’improviser pour nos enfants.
— Qu’est-ce que j’entends ! s’écria M. de Simãens. Mais c’est une vraie trahison ! On me laisse m’escrimer contre les contes de fées quand il était si facile de me convaincre en m’en disant un ! Les contes de fées, mais, j’en raffole, moi, sans en avoir l’air ! Ah, je les condamne en principe, c’est vrai, mais en pratique, je les adore ; et ce n’est pas si illogique : il y a longtemps que mon éducation est faite ; je suis assez vieux pour braver le danger. Conclusion : je demande le conte de fées de Clarice.
— Et moi, dit Clarice, je n’ai garde de me risquer en telle aventure. Les Fées ne tiennent pas à ce qu’on raconte leurs faits et gestes à tous venants ; passe encore aux enfants ; ce sont des auditeurs sans parti pris et qui ne mettent pas leur amour-propre à ne pas se laisser convaincre. Mais tous ne sont pas ainsi et je n’ose affronter un cénacle d’oreilles savantes, raisonneuses et positivistes.
— C’est nous, n’est-ce pas, ces terribles oreilles ? dit M. de La Médio en riant. Eh bien, tu as bien tort de t’en méfier. Il ne faut pas se prendre à l’apparence. Nous ne sommes pas, Marziale et moi, de timides jouvenceaux, c’est vrai, mais si tu savais combien nous sommes enfants de caractère ! Voyons, Clarice, sois charitable ; maintenant que nous avons l’appétit ouvert, tu ne peux nous renvoyer à vide, comme des gamins désobéissants !
— Et moi aussi, dit Madame de Bergheyck, je demande le conte de Clarice. Je l’ai entendu tout à l’heure, et c’est mon unique raison pour vouloir l’entendre encore. Allons, enfants, ne voulez-vous pas que l’on vous répète l’histoire du petit Escosias ? Intercédez donc auprès de cette bonne Clarice pour qu’elle vous la dise encore une fois.
Les enfants s’étaient rapprochés ; en entendant parler de contes de fées, leurs yeux s’étaient allumés et leurs petites figures exprimaient l’intérêt le plus intense. Soudain, d’un seul mouvement, ils se jetèrent sur Clarice et l’assaillirent de caresses et de supplications. Elle se défendait de son mieux, à demi étouffée sous ces étreintes amicales ; on voyait sa tête rieuse émerger à peine du milieu de cette petite foule.
— Assez, assez, disait-elle. Si vous m’étranglez, adieu le petit Escosias !
— Le petit Escosias ! Nous voulons le petit Escosias ! répétaient en chœur cinq petites voix perçantes.
— Eh bien, on vous le donnera, dit Clarice en réussissant à se dégager. Je vous le conterai à vous ; si d’autres l’entendent, s’en moquent ou s’y ennuient, je leur en fais mes excuses d’avance, mais ils l’auront bien voulu.
Il y eut une explosion de cris de joie et de battements de mains : puis les enfants s’assirent au milieu du cercle formé par leurs parents, les yeux obstinément fixés sur Clarice qui commença en ces termes :
HISTOIRE DU PETIT ESCOSIAS.
Il y avait une fois un riche seigneur et sa femme qui avaient plusieurs enfants. L’un d’eux se nommait Escosias ; c’était un gros garçon de bonne nature, doux et aimable, mais si sensible à la douleur qu’il n’était si petite égratignure qui ne le mît aux cris. Cela le rendait la risée de tout le monde et son père, ses frères et ses sœurs ne lui épargnaient pas les lardons, mais sa mère, qui l’aimait comme ses deux prunelles, ne tenait pas contre ses doléances et elle aurait donné sa bague de mariage pour lui épargner une piqûre de fourmi.
Voilà qu’un jour Escosias sentit sur une dent une petite douleur, et sa joue devint grosse comme une brioche d’un sou. Vous pouvez juger de ses cris et de sa méchante humeur ; on aurait cru à l’entendre qu’il s’était rompu les deux bras. Son père lui disait de prendre patience, qu’il en verrait bien d’autres quand il irait à la guerre, mais Escosias n’en criait que plus fort tant et si bien que sa mère se décida à faire quérir les médecins. Il en vint trois des plus célèbres, et après avoir mûrement examiné le cas, ils furent d’avis unanime que le mal venait d’une dent malade qu’il fallait arracher ; comme ce genre d’opération ne rentrait pas dans leur médecine, ils conseillèrent de s’adresser à un maître dentiste. Tout justement il s’en trouvait un de passage dans la ville voisine ; on lui dépêcha dans un carrosse, un écuyer bien escorté, chargé de l’amener mort ou vif. Au bout de deux heures, le carrosse revint portant, outre l’écuyer, un grand homme vêtu comme un général, en habit rouge galonné d’or, coiffé d’un beau chapeau à plumes, et un grand sabre au côté. En ce temps-là, on n’avait pas encore inventé les dentistes américains qui sont tout vêtus de noir et parlent d’un ton doux ; ceux d’alors causaient du haut de la tête, avec de grands gestes et arrachaient les dents à la pointe de leur sabre. Quand Escosias vit devant lui ce rude gaillard qui s’apprêtait à dégainer, il eut si grand peur qu’il ne sentit plus son mal et sans autre, il se déclara guéri. On renvoya donc le dentiste, mais il n’était pas au bout de l’avenue que déjà Escosias se reprenait à pleurer et à geindre, criant que la dent lui faisait trop de mal et hurlant bien plus encore quand on parlait de l’arracher.
Au bout de trois heures, sa mère qui ne savait plus que devenir, s’avisa de penser que sa marraine pourrait bien la tirer d’embarras. Cette marraine était une bonne vieille qui vivait non loin de là, dans une tour au milieu de la forêt. Elle s’était mêlée quelque peu de magie dans sa jeunesse et en avait retenu quelques secrets qu’elle appliquait tant bien que mal quand l’occasion s’en présentait. Elle était fort bonne et ne demandait qu’à rendre service ; le malheur était qu’elle n’avait pas dans tout son être plus de sagesse qu’un hanneton de huit jours, de sorte que, lorsqu’on venait la consulter, sa bonté entrait si bien en ébullition qu’elle submergeait ses trois grains de bon sens et du tout on ne tirait pas grand profit. Mais il n’y avait pas à balancer ; Escosias criait toujours plus fort et sa mère fit atteler le carrosse pour gagner au plus tôt la forêt.
On arriva à la tour et la bonne marraine fit toutes sortes de caresses à sa filleule et à l’enfant. Puis on lui expliqua ce que l’on attendait d’elle.
— J’ai ce qu’il faut, dit-elle, et tout de suite se levant et trottant clopin-clopant comme une vieille souris boiteuse, elle alla ouvrir une grande armoire où se trouvaient tout pêle-mêle quantité de bouteilles et de flacons…
— Voilà pour la migraine, dit-elle, en prenant une longue fiole verte, et celle-ci est pour le rhume de cerveau : voilà pour la pleurésie, la paralysie, la mélancolie et toutes les maladies en ie… Et ceci est pour le mal de dents : il va faire fondre cette vilaine enflure comme neige au soleil.
On en frotta Escosias et bientôt il se trouva beaucoup mieux. Il se mit à jouer avec le perroquet de la vieille dame et sa mère conta ses chagrins à sa marraine en l’apitoyant sur les grandes douleurs et continuelles souffrances de son enfant chéri.
— N’est-ce que cela ! dit la bonne vieille : nous y avons remède. Vite un flacon de mon baume suprême et l’enfant ne souffrira plus, non pas même quand il aurait la tête fendue jusqu’aux épaules !
— Oh ! que vous me feriez plaisir, marraine ! dit la mère d’Escosias. Ne plus entendre pleurer ce pauvre enfant, ce serait pour moi le dixième ciel !
— Nous réussirons, belle filleule, nous réussirons ! disait la vieille, et elle s’en allait gigottant et clopinant par la chambre, appelant ses domestiques, secouant sa bouteille, bousculant les meubles et faisant autant de tapage que si le feu eût été à la maison…
— Çà, criait-elle, qu’on apprête sur l’heure, preste et leste, le grand baquet aux anguilles, qu’on y verse six mesures d’eau tiède et qu’on déshabille le petit garçon !…
Tout fut bientôt prêt ; la vieille versa son baume dans l’eau, puis la mère d’Escosias le plongea dans le baquet la tête la première, sans oublier le talon, de peur des engelures. En tout autre cas, l’enfant aurait crié comme un beau diable, mais l’espoir de ne plus souffrir lui donnait de la patience et il se laissa tremper et retremper comme un vieux linge, sans souffler un traître mot.
L’opération finie et la marraine bien remerciée, on revint au château. Les merveilleux effets du baume ne se firent pas attendre, car dès le soir même, Escosias, en jouant avec ses frères, se laissa choir tout de son long sur les marches de l’escalier et loin de fondre en larmes comme c’était son habitude, il se releva sans mot dire, n’ayant pas plus de mal que s’il fut tombé dans de l’édredon. Les jours suivants il en fut de même ; à peine sentait-il les coups et il n’avait plus ni faim ni soif que pour autant que cela lui rendait agréable de boire ou de manger ; en un mot il ne lui restait de sensibilité que tout juste ce qu’il en fallait pour profiter des bonnes choses et se garder des trop fâcheuses.
Cette nouvelle façon d’être, fort agréable sans doute, ne laissait pas que d’avoir ses inconvénients. Sans crainte du mal de cœur, le petit gourmand se crevait de fruits et de sucreries et il restait des jours entiers lourd et accablé ; puis il devenait gras à lard et c’était à qui se moquerait de lui. N’ayant plus à craindre d’être mordu ou griffé, il tirait sans miséricorde les oreilles des chiens et la queue des chats, de sorte que ces pauvres bêtes ne le pouvaient souffrir, et dans les disputes qu’il avait avec ses frères et sœurs, il frappait à tort et à travers sans penser que les coups auxquels il était insensible, faisaient grand mal à ceux qui n’avaient pas le même don. N’ayant aucun souci de la douleur pour lui-même, lui, si bon autrefois, devenait dur et impitoyable pour les autres ; aussi le craignait-on comme peste et peu à peu on le laissa seul, car la société des égoïstes est celle qui se recherche le moins.
Il s’ennuyait donc à haute dose, et pour se distraire, il avait recours aux inventions les plus malencontreuses. Un jour, comme il bâillait tout seul au coin du feu, il s’avisa de prendre dans ses mains des charbons ardents et de les porter dans un cabinet où l’on serrait les meubles de rebut ; il trouvait plaisir à voir les traces noires que la brûlure mettait sur les bahuts poudreux et sur les vieilles étoffes. Soudain on l’appela et il sortit sans plus penser à ce qui l’occupait tout à l’heure. Voilà que, soudain, tous les appartements se remplissent de fumée, on entend des craquements épouvantables et on voit les flammes qui sortent par toutes les fenêtres. Le feu était au château ! Les charbons si imprudemment transportés par Escosias avaient allumé l’incendie et il ne s’éteignit que lorsque les bâtiments furent brûlés de fond en comble.
On peut s’imaginer quel fut le désespoir des parents d’Escosias ; ils se trouvaient à demi-ruinés du coup. Pour lui, leur chagrin lui fit quelque peine, mais il se consola vite ; quoi qu’il arrivât, il était sûr de n’en éprouver aucun mal.
La famille alla s’établir dans une petite maison au bord de la rivière. On avait sauvé du feu un vieux coffret plein de pièces d’or et il y avait là de quoi vivre longtemps pourvu qu’on en usât avec économie. Mais on avait compté sans Escosias ; le petit polisson, toujours en quête d’amusement, trouva plaisant de se servir des ducats et des pistoles pour faire des ricochets dans la rivière, et sans qu’on s’en doutât, il mena si bien ce jeu qu’un beau jour on s’aperçut que le coffret était vide !… Cette fois les parents d’Escosias étaient tout à fait ruinés ! Mais à lui, cela lui était bien égal ; il savait qu’il ne pouvait souffrir ni de la faim ni du froid !
Il fallut vendre la maison, et du peu qu’on en tira, on acheta une toute petite hutte délabrée, au bord d’un bois de sapins, sur la montagne. Maintenant il fallait travailler pour vivre et le père et les frères d’Escosias ne s’y épargnaient pas, mais lui, il restait bien tranquillement couché à la maison ou bien il courait après les papillons dans la prairie, sans se mettre en peine de savoir s’il y aurait pour tous de quoi manger.
Un jour que les frères d’Escosias avaient été ramasser du bois mort dans la forêt, ils revinrent en traversant une clairière où paissaient des vaches et un taureau fort brutal. Escosias qui, par aventure, se trouvait là, ne trouva rien de mieux que d’aller taquiner la méchante bête ; ses frères le supplièrent de n’en rien faire ; ils craignaient que le taureau ne se jetât sur eux ; empêchés qu’ils étaient par le poids de leurs fagots, ils ne pouvaient lui échapper…
— Poltrons ! leur dit Escosias, il ne peut point nous faire de mal !
À lui non, car il ne sentait ni les coups de pied ni les coups de corne, et malgré tout ce qu’on pût lui dire, il continua son jeu. Qu’arriva-t-il ? Le vilain animal, exaspéré, se jeta sur les pauvres enfants, les foula aux pieds, les laboura de ses terribles cornes tant et si bien que lorsqu’on put les dégager, leur mère qui était accourue à leurs cris, les trouva gisant par terre inanimés et tout sanglants !
À la vue de ce désastre, Escosias tout endurci qu’il fût, comprit toute l’énormité de sa faute :
— Ô mon Dieu, s’écria-t-il en tombant à genoux, il est trop cruel d’être la cause du malheur de ceux que j’aime ! Je ne veux plus de cette insensibilité qui me fait haïr de tous ! Aie pitié de moi, mon Dieu ! Que je souffre dans mon corps, mais que je ne fasse plus souffrir les miens !
À peine avait-il parlé qu’il vit auprès de lui, une jeune dame d’une beauté merveilleuse, vêtue d’une longue robe couleur de printemps, toute resplendissante de lumière…
— Tu as prié dans toute l’effusion de ton cœur, dit-elle, Dieu t’a exaucé ! Par son ordre, je reprends ce don funeste que t’a fait une main imprudente. Désormais tu souffriras comme les autres, mais ta conscience sera tranquille et les tiens seront heureux !
Elle le toucha de sa baguette. Escosias sentit comme une glace qui se fondait autour de son cœur. La fée avait disparu ; il se leva tout joyeux ; il lui semblait qu’il était dégagé d’un poids énorme. Comme il revenait tout courant à la maison, il vit venir ses frères en bonne santé, gais et dispos comme s’ils n’eussent jamais eu d’accident de leur vie ; d’une seule caresse de sa main, la bonne fée avait guéri leurs blessures. Escosias se jeta à leur cou, pleurant toutes ses larmes et les suppliant de lui pardonner. Ils l’embrassèrent de bon cœur et lui assurèrent qu’ils ne se souvenaient plus de rien. Escosias était tout à la fois si repentant et si heureux que ses parents ne songèrent pas à lui reprocher son imprudence. Il cherchait par tous les moyens, à faire oublier sa dureté passée ; autant il avait été égoïste et impitoyable, autant il était devenu serviable et dévoué. Surtout il était patient à la douleur et quand on voulait le menacer d’une punition grave, on n’avait qu’à lui dire qu’on lui rendrait l’insensibilité. Il avoua à son père de quelle manière il avait dissipé son trésor ; on s’occupa de repêcher les pièces d’or et grâce sans doute au concours de la bonne fée, on les retrouva toutes et même plus qu’on n’en avait jamais eu. Le château fut rebâti ; la famille s’y réinstalla en grand appareil et ils y vécurent tous, longtemps et parfaitement heureux.
Le conte était fini. Les enfants s’étaient levés en tumulte et entourant Clarice, ils la suppliaient de recommencer le récit.
— Non pas, disait-elle, n’abusons pas d’une si belle chose ; la dire deux fois en un jour, c’est beaucoup, c’est assez, peut-être même est-ce trop. Demain, quand nous serons seuls, à la bonne heure ; pour aujourd’hui cela suffit.
— J’aime ce petit Escosias, disait M. de La Médio, et tout est bien qui finit bien. Mais s’il se corrige, il n’y a pas grand mérite. Quand on a pour vous remettre dans la bonne voie, une bonne fée d’une beauté merveilleuse, vêtue d’une robe couleur de printemps toute imprégnée de lumière, on serait bien inexcusable de ne pas se laisser convaincre !…
— C’est un vrai malheur, dit M. de Simãens, que les fées soient si indifférentes. Elles auraient un moyen si simple de faire l’éducation du pauvre genre humain ! Qu’elles consentent à se laisser voir, les plus incrédules devraient bien vite amener leur pavillon !… Je leur en veux de leur réserve et je trouve dur qu’elles ne se fassent connaître que par des contes, si jolis qu’ils soient !
— Peut-être, dit Clarice, mais, moi, je suis bien tentée de croire que si on les voit si peu, c’est qu’on les cherche mal et sans désir sincère de les trouver. Comme tant d’autres moins fières, elles sont avant tout sensibles à l’affection qu’on leur témoigne ; or quand on prétend aimer, la moindre preuve qu’on en puisse donner, c’est à tout le moins de croire à l’existence de qui l’on aime. En êtes-vous là, Messieurs, vous qui leur demandez de se montrer à vous sur l’heure et toute affaire cessante ?… Mais voilà une question qui pourrait nous mener loin et en ce moment nous avons mieux à faire ; le soleil est depuis longtemps couché, le crépuscule commence et la fraîcheur avec lui ; c’est l’heure des douces rêveries, mais c’est aussi celle du dîner ; le nôtre doit nous attendre ; si vous le voulez bien, nous irons nous en informer.
Tous se levèrent et traversant les longues avenues envahies déjà par l’ombre du soir, ils regagnèrent le Château.
La présence des nouveaux hôtes répandait dans le Château une animation inaccoutumée. Dès le matin, les aboiements des chiens dans la grande cour, les hennissements des chevaux, les convois de provisions amenés par les gens de l’intendance, dans la journée les jeux des enfants, la circulation de nombreux domestiques, tout concourait à créer un courant d’activité bruyante qui rappelait, d’assez loin encore il est vrai, l’agitation des grandes résidences seigneuriales. Ce changement se répercutait dans le genre de vie des habitants du Château. Éveillé de bonne heure, Bernard profitait du dernier reste de la fraîcheur de la nuit, pour faire une promenade à cheval, souvent avec M. et Madame de Simãens ; quelquefois Clarice se mettait de la partie. Puis il rentrait et se mettait au travail pour quelques heures cherchant à oublier l’intensité de la chaleur accablante parfois. Lorsque le soleil commençait à baisser, il allait se joindre à la compagnie réunie d’habitude sous les grands arbres, dans la promenade des Tombes ; on causait là gaiement jusqu’à l’heure du dîner. Puis venait la soirée, admirable de douceur et de calme sous l’action bienfaisante de la brise descendant des hauts sommets. Clarice se mettait au piano et chantait tantôt seule, tantôt avec Mesdames de Simãens et de Bergheyck, toutes deux, la dernière surtout, douées de fort belles voix et bonnes musiciennes. Quelquefois on redescendait aux Promenades ou bien on s’installait sur quelque terrasse des remparts et l’on y restait le plus tard possible à savourer le charme de ces belles nuits d’été. Les journées ainsi remplies passaient fort vite et Bernard, tout en regrettant parfois ses longues causeries intimes avec Clarice, se disait que, puisque le tête-à-tête devait être rompu, sa bonne étoile n’aurait pu lui amener une compagnie qui fût plus de son goût.
C’était en effet des gens fort aimables que les nouveaux hôtes du Château ; chacun pris à part avait un mérite et un charme bien réels. M. de Simãens issu d’une famille illustre, mais entièrement ruinée, avait dû regagner pied à pied, par un travail opiniâtre, le terrain perdu ; simple officier du génie au début de sa carrière, il avait victorieusement résisté à l’engourdissement de la vie de garnison et pouvait passer auprès des juges les plus difficiles, pour un homme de grande valeur et d’une profonde instruction. Après avoir promptement atteint les grades supérieurs de son arme, il était entré dans l’administration et avait rendu dans les moments critiques de la guerre, les plus signalés services ; la voix publique le désignait unanimement pour occuper à bref délai une place importante dans le ministère. Son mariage avec la fille du richissime prince d’Anclarès Oreno ne l’avait pas détourné de ses travaux et il avait fallu l’impérieuse sommation de sa santé ébranlée par les excès de fatigue, pour l’arracher de son cabinet et lui faire entreprendre le voyage d’Europe. De manières simples, la bonté empreinte sur son visage, il ne révélait sa force que par l’expression de décision calme qui se lisait dans son regard ; on comprenait, à le voir, qu’on était en face d’un homme qui, facile dans les petites choses, se mettait sans effort au niveau des plus grandes et savait les mener à bonne fin.
Il semblait que la fortune eût voulu combler de ses faveurs cet homme de haut mérite, en associant à sa vie, celle qui était devenue sa femme. Hermine d’Anclarès était une de ces natures que l’on dirait faites pour répandre le bonheur autour d’elles ; bonne autant que belle, exquise de bienveillance, d’humeur toujours égale, il semblait qu’on se sentît près d’elle entouré d’une atmosphère de calme, de douce sympathie que rien ne pouvait troubler. Et cette disposition si heureuse n’était pas chez elle le résultat d’une paresse d’esprit qui la rendît indifférente ou inerte ; sans être exceptionnellement intelligente, elle avait un grand bon sens, une finesse naturelle aiguisée par le meilleur usage du monde, et jugeait les gens vite et bien ; les ridicules, les défauts des autres, ne lui échappaient pas, et il était aisé de voir que l’égoïsme trop accusé, la méchanceté bien constatée, lui causaient une répulsion, comme un malaise presque physique ; mais si elle n’allait pas, comme c’était le cas pour Clarice, jusqu’à y voir une véritable infirmité d’esprit, une perversion presque morbide de l’intelligence, l’exquise bienveillance de sa nature la portait à y trouver des atténuations et des excuses, et sans descendre jusqu’à l’indulgence banale, elle savait voir beaucoup plus aisément en toutes choses, les motifs qu’il pouvait y avoir pour l’adoucir, plutôt que ceux qui pouvaient l’irriter. Cette bonté native faisait si bien l’essence de sa nature qu’il semblait qu’elle rayonnait autour d’elle et s’imposait à ceux qui l’approchaient ; on se sentait devenir meilleur en sa compagnie, et quand on se sent meilleur, on est bien près de se trouver heureux.
M. de La Médio, l’ami inséparable de M. de Simãens, moins sérieux que lui, moins bon aussi peut-être, rachetait cette infériorité par une culture générale plus brillante et une extrême vivacité d’esprit. Officier de marine d’une réelle distinction, il connaissait tout le monde habitable et avait rapporté de ses courses lointaines, une facilité d’humeur et un fond inépuisable de souvenirs qui donnaient un grand charme à sa conversation. Nature bouillante, cédant aisément à la colère, il avait le mérite rare de savoir franchement revenir sur son premier mouvement, et les petits orages qu’une grande similitude d’humeur soulevait parfois entre lui et sa femme, s’évanouissaient aussi promptement qu’ils s’étaient formés.
Très vive aussi, très impressionnable, toute pétillante d’esprit et de gaieté, Madame de La Médio était l’âme de la petite caravane ; c’était elle qui avait eu l’idée du voyage et qui en réglait l’exécution avec une précision, une entente des détails qui défiaient toute critique. MM. de Simãens et de La Médio, désireux avant tout d’éviter les petits tracas et les fatigues inutiles, étaient heureux de se départir de toute initiative dans les mains d’un guide qui en acceptait si volontiers le fardeau ; Madame de Simãens, calme et douce, dès longtemps habituée à suivre l’impulsion de son amie, songeait moins que jamais à revendiquer sa part de direction ; entre ces deux natures si différentes, il y avait un accord, une harmonie complète qui se traduisaient par d’interminables causeries et des accès de rire inextinguibles, privilège inappréciable des caractères heureux. Voyez ces deux enfants ! disaient leurs maris quand se produisaient ces tempêtes, et cédant à la contagion de l’exemple, ils se trouvaient tout heureux du bonheur si vrai que révélait cette expansive bonne humeur. Autour d’eux s’élevaient les enfants habitués à se traiter tous comme frères et sœurs, et destinés à perpétuer entre eux l’amitié des parents.
Madame de Bergheyck, admise depuis peu dans ce petit cénacle, y apportait un élément de variété qu’on n’aurait peut-être pas recherché, mais dont l’absence se serait fait sentir. Très peu personnelle, indolente, dépourvue de volonté sans toutefois manquer d’esprit, elle avait besoin d’être distraite de vive force ; livrée à elle-même, elle se serait laissée bientôt envahir par l’inertie et la tristesse, et la société de personnes actives et gaies était pour elle d’un grand charme. Aussi témoignait-elle sa reconnaissance à ses compagnons aussi vivement que le lui permettait le peu d’expansion de sa nature, et elle avait fini par leur inspirer cette affection si réelle que l’on porte à un être faible que l’on entoure d’égards et qui vous en sait gré.
Enfin et sur tout cet ensemble, Clarice répandait son charme incomparable ; avec l’intelligence la plus délicate, elle avait su, dès le premier jour, s’accommoder à la nouveauté des circonstances ; sans efforts, par le seul attrait de son caractère et de son esprit, la victime équivoque des scènes de Saint-Paul et de Venise, la solitaire recluse des Tours Romaines, la familière du simple intérieur de l’intendant, s’était fait accepter comme égale par ces représentants des aristocraties les plus exclusives ; de leur consentement unanime, elle était devenue le centre et l’âme de leur société. Avec sa merveilleuse finesse, elle avait bien vite pénétré le caractère de chacun, et à chacun elle savait se rendre agréable, sans concession excessive, sans flatterie, par le seul charme de l’intelligence mise au service d’une parfaite amabilité. Toujours occupée des autres, inépuisable en ressources, c’était elle qui songeait à tout, réglait tout, dirigeait tout, et nul n’avait la pensée de réagir contre cette influence, tellement la main qui donnait l’impulsion savait se rendre douce et légère. Madame de La Médio, la première, acceptait de bon cœur cette suprématie qui s’imposait si peu ; elle avait abdiqué, disait-elle, depuis son entrée au Château, et ne pouvait assez proclamer son bonheur de se sentir à son tour sous le joug. « Je ne fais rien, disait-elle, et jamais, il me semble, je n’ai plus pensé ni agi ! » C’est que c’était l’art suprême de Clarice de s’effacer elle-même pour mettre en relief la supériorité particulière de chacun ; à chacun elle semblait infuser la vie surabondante qui était en elle ; dans sa conversation, chacun se sentait de l’esprit ; elle savait faire jaillir celui-là même qui se trouvait quelque peu profondément enfoui sous l’opulente beauté de Madame de Bergheyck ; on eût dit qu’elle créait autour d’elle comme une atmosphère excitante dans laquelle on vivait plus pleinement et mieux. Dans cette solitude complète, entièrement séparés du monde, sans ressources extérieures, sans aucun événement qui vînt diversifier leur existence, ces gens habitués à la surexcitation fiévreuse de la plus extrême civilisation, trouvaient à passer leur temps sans ennui, sans fatigue, calmes, gais, heureux cent fois plus qu’ils ne se souvenaient de l’avoir été au plus fort de leurs agitations, de leurs succès et de leurs plaisirs.
Cette nouvelle vie avait un grand charme pour Bernard. En outre de l’agrément qu’il trouvait dans la société de ces esprits distingués et aimables, il éprouvait un réel bien-être à sentir la diversion qui s’opérait dans ses rapports avec Clarice. Cette surabondance de vie qui rayonnait autour de cette étrange nature, avait ses enivrements, mais elle avait aussi ses exigences quelquefois poussées jusqu’à l’excès ; dans cette solitude à deux, l’effort qu’il devait faire pour contenir l’élan passionné de son cœur, ces brusques retours d’incurable défiance dont il avait tant de peine à réprimer les manifestations, cet état continuel d’incertitude et de doute, ces alternatives d’enthousiasme et d’abattement, finissaient par le jeter parfois dans une agitation fiévreuse ; dans cette lutte sans trêve, son esprit surexcité s’exaltait sans mesure, plus d’une fois il avait cru toucher aux limites de la folie. Maintenant il n’en était plus de même ; il lui semblait renaître à la réalité des choses ; de nombreuses distractions venaient détendre les ressorts de son intelligence ; Clarice ne s’imposait plus à sa pensée avec cette obsession exclusive, presque tyrannique. Ainsi rasséréné, il appréciait mieux son charme exquis, sa bonté native, le tour si fin et si aimable de son esprit. Il lui semblait qu’elle aussi avait changé à son égard ; comme délivrée de quelque inquiétude qu’elle n’osait avouer, elle lui témoignait une affection plus franche et aussi plus intime ; il ne pouvait s’empêcher de croire qu’il avait une place à part dans son cœur, mais si ses prévenances délicates, ses attentions gracieuses le lui laissaient voir, c’était toujours dans la plus juste mesure et avec des nuances exquises, invisibles aux autres et dont lui seul avait le secret.
Elle le lui montra surtout le jour où sur la demande de ses nouveaux hôtes, elle les conduisit au Vieux-Château. Bernard n’y était pas rentré depuis cette nuit qui avait failli lui être si fatale ; sans se l’avouer, il éprouvait une sorte de répugnance à revoir le théâtre de ces scènes étranges qui hantaient encore son souvenir, à parcourir ces salles, ces passages qui avaient été témoins de ses angoisses, de ses défaillances. Mais il n’y avait pas à reculer et il se joignit sans hésiter aux excursionnistes. Il semblait que Clarice comprît ce qui se passait dans son âme ; avec un tact exquis, elle sut occuper l’attention de ses visiteurs de manière à éviter toute observation, toute remarque importune ; supprimant avec un soin jaloux toute allusion, même la plus lointaine, à ce qui s’était passé, elle ne fit appel au concours de Bernard que dans les moments où, loin de ressentir aucun trouble, il pouvait s’autoriser de la connaissance qu’il avait du château pour paraître à son avantage aux yeux des visiteurs, et toute l’excursion se fit sans qu’aucun indice fût venu révéler les préoccupations qui s’imposaient à son esprit. Du reste, l’itinéraire suivi ne comprenait qu’une faible partie de ce qu’il connaissait ; après avoir conduit ses hôtes à son habitation des Tours Romaines, Clarice les mena par des passages plus directs et d’accès plus facile jusqu’à la petite place vénitienne ; là, on visita la chapelle et l’on descendit dans la crypte pour voir, grand sujet d’intérêt, les noires statues du Marquis Astaulfo et de son fils ; puis on revint à la partie occidentale du château en passant par une série de ruelles et de cours toutes semblables à quelque quartier désert de Sienne ou de Padoue ; il y avait là des aspects nouveaux pour Bernard, des façades curieusement sculptées, quelques statues, des vues d’intérieur qui l’intéressèrent vivement. Au débouché d’une voûte sombre, il se trouva soudain en pays de connaissance ; devant lui, s’ouvrait une cour formée par de lourds bâtiments supportés par des colonnes trapues ; l’espace libre était occupé par des tombeaux demi-cachés par les herbes sauvages et surmontés de statues : c’était ce campo-santo qui avait marqué sa première étape, au moment où il s’était égaré ; en le revoyant, il eut comme un vague retour du sentiment d’angoisse qui l’avait saisi lorsqu’il avait reconnu qu’il s’était trompé de route, mais cette impression fut de durée imperceptible ; à la clarté du jour, en nombreuse compagnie, cette décoration lugubre n’avait pas la faculté de l’émouvoir ; comme ses compagnons, il ne put s’empêcher d’être frappé de l’aspect sinistre de ces figures de pierre reléguées depuis tant de siècles dans cette cour déserte, mais il n’y avait là qu’une sensation d’ordre artistique qui n’allait pas jusqu’à le troubler. Le travail de la sculpture datait, il était aisé de le voir, d’une époque de barbarie ou tout au moins de décadence ; les corps roides étaient à peine dégrossis, les figures inertes, disgracieuses, semblaient grimacer au sein d’une torpeur de mort. Certes les seigneurs et princes d’Albanie qui avaient placé là leurs sépultures, avaient été mal servis par les artistes chargés de modeler leurs effigies. Mais, par un singulier contraste, au centre de la cour, sur un piédestal isolé, une statue s’élevait qui, à elle seule, faisait oublier toutes les autres ; c’était une figure ailée qui paraissait prendre pied sur la terre, après un long vol dans l’espace ; l’exécution était si vivante, si hardie, il y avait dans l’expression, dans la pose, tant de pureté, de jeunesse, une grâce si exquise, que l’on se sentait, à première vue, en présence d’un chef-d’œuvre incomparable. Chose curieuse, il n’y avait dans cette œuvre étonnante aucun critère qui permît de l’attribuer à l’une quelconque des grandes époques de l’art ; MM. de Simãens et de La Médio, tout pénétrés encore de leurs souvenirs des musées d’Europe, n’y reconnaissaient aucun style dominant ; Clarice, si bien instruite de toute l’histoire du Château, déclara que sur ce point sa science restait muette. Détail singulier, le piédestal, vierge de toute inscription, portait pour seul ornement la main tenant la clef, ce motif reproduit par le bijou dont se parait Clarice ; sur la remarque qui en fut faite, elle se borna à dire que l’œuvre devait avoir été créée pour la place même qu’elle occupait et qu’il n’était pas surprenant qu’elle portât un emblème qui paraissait familier aux décorateurs du Château. Il n’y avait rien à répondre, et nul ne répondit ; les visiteurs semblaient absorbés par la contemplation de cette œuvre merveilleuse. Par un sentiment instinctif de respect, le silence s’était établi dans la petite foule ; il persista lorsqu’on eut quitté la nécropole et dura même jusqu’à ce qu’on fut sorti du Château ; il semblait que les esprits fussent sous le coup d’une impression d’ordre presque mystique. La promenade, du reste, ne fut pas de longue durée ; Clarice ne fit pas entrer les visiteurs dans les salles mystérieuses de l’Est ; sauf au pied de la statue ailée, elle n’avait fait aucune allusion aux légendes qui avaient cours sur ces bâtiments déserts, et cependant tel était l’effet sinistre de ces masses de pierre, de ces ruelles sombres qui semblaient faites pour recevoir tout un peuple absent, que peu à peu, les esprits, si gais au départ, s’étaient assombris, et ce fut avec un soupir de soulagement que l’on salua le retour à la nature extérieure. Clarice semblait avoir prévu cette impression sévère ; elle mit tout en œuvre pour la dissiper ; à force d’enjouement et de bonne grâce, elle eut bientôt fait d’y réussir. La journée s’acheva gaiement. Au dîner, la conversation revint sur les étranges choses que l’on venait de voir ; une fois de plus, Bernard constata chez Clarice la volonté bien accusée d’éviter tout ce qui pouvait l’exposer au reproche de superstition et de mysticisme ; ces sujets qu’elle traitait si volontiers avec lui, il semblait qu’en présence d’autres esprits, elle tînt à les mettre à l’écart. Avec infiniment d’adresse, elle manœuvra pour maintenir la conversation dans le domaine de l’art et de l’histoire, et ne fit allusion aux légendes que tout juste autant qu’il le fallait pour amuser les convives. On discuta les diverses hypothèses auxquelles donnait lieu l’histoire fort embrouillée du Château, on bâtit des systèmes, on échafauda des conjectures, et Bernard à qui ces matières étaient familières, put utiliser ses recherches de manière à donner aux assistants une bonne opinion de son intelligence et de son savoir. Le sentiment de son succès ne contribua pas peu à dissiper l’impression pénible que lui laissait cette vieille ruine qui avait failli lui être si fatale et il fit chorus avec le reste de la compagnie pour déclarer que le Château était une merveille et qu’en fait de choses antiques, il était difficile de trouver mieux.
Le lendemain, Bernard en descendant vers cinq heures à la Promenade des Tombes, y trouva Madame de La Médio seule avec ses enfants.
— Arrivez donc, lui dit-elle ; je commençais à me croire dans le castel de la Belle au Bois dormant. Je ne sais ce que devient notre petite troupe ; sans être médisante, je soupçonne tout ce monde de savourer longuement le sommeil du juste. Moi, je suis juste aussi, mais pas si engourdie, et j’ai suivi ma bonne étoile qui m’a conduite ici. Il fait délicieusement frais sur ces grandes terrasses ; puis voyez quel calme ! Je raffole du calme, moi, sans qu’il y paraisse ; quoi qu’en dise mon très cher mari, nul ne s’accommode mieux que moi de la solitude et du silence, surtout quand ils s’entourent, comme ici, d’un cadre aussi merveilleux. Comme tout est beau, tout est grandiose sur ces nobles pelouses, à l’ombre de ces grands arbres ! Puis, je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que depuis que je connais l’intérieur du Château, cette promenade a pris un caractère plus imposant encore. Tout cela est fait pour être habité par des géants, des êtres au-dessus de notre mesquine nature ; je me sens tentée de me prendre pour un insecte, un ciron qui se glisse au pied de ces colosses !… Et Clarice qui habite seule, tout là-bas, dans ces vieilles tours ! On ne peut disputer des goûts, mais celui-là est bien bizarre : pour ma part, si admirable que soit le décor, je ne voudrais pas m’y voir, même en portrait !… Du reste, il faut bien lui passer quelque chose à Clarice, elle est si charmante !… Savez-vous que vous êtes un heureux mortel, Monsieur de Rednitz, vous, le Renaud de cette Armide !… Une Armide sévère, dites-vous ?…
— Sévère, Madame !… Dites inexorable, impitoyable, dans toute la cruauté du mot !…
— Bien vrai ? Bien vrai ?…
— Absolument vrai. Oh, je ne fais aucune difficulté de le reconnaître !…
— Eh bien, vous y avez du mérite. L’amour-propre masculin ne nous habitue pas à tant de loyauté… Et vous me faites grand plaisir, oui, vraiment ! Oh, la raison en est bien simple. Quand nous avons voulu venir ici, Dieu sait que de lances il nous a fallu rompre ! Nos maris ne voulaient pas en entendre parler ; Octave, nos parents, nos amis, nous en dissuadaient de toutes leurs forces. Jugez donc de notre folie ; venir ici, à l’extrême bout du monde, faire un voyage abominable, pour voir qui ? Une femme perdue, une bohème qui vit publiquement avec son amant !… L’amant, c’était vous !… Nous, nous résistions, nous luttions comme de beaux diables, nous voulions voir ; la curiosité, mais c’est le sel de la vie ! Nous l’avons emporté et vous nous donnez raison ; voilà notre entêtement pleinement justifié, ce serait bien de l’ingratitude que de ne pas vous en être reconnaissantes… Du reste, heureux ou non, je comprends que vous restiez ici. À faire mentir les médisants, Clarice n’en est que plus attachante ; avec une telle beauté, un peu de rigueur n’est qu’un attrait de plus. Et nous qui venons des antipodes pour la voir, nous aurions mauvaise grâce à trouver étrange que vous soyez sous le charme. Non, je ne me repens pas d’avoir insisté pour venir ici, et si c’était à refaire, je le referais, deux fois plutôt qu’une. C’est une vraie merveille, cette petite Clarice, savez-vous bien, et qui vaut le voyage à elle toute seule. Au Brésil, je n’avais vu que sa beauté ; à peine m’étais-je doutée de l’incroyable séduction de son esprit et de son caractère. La voir trois fois, recevoir d’elle deux billets, c’était assez pour l’admirer, tout à fait insuffisant pour la comprendre.
— Vous avez donc connu Clarice lorsqu’elle était au Brésil ! dit Bernard. Ah, je suis bien tenté de vous questionner sur elle, et à outrance…
— Questionnez, ne vous gênez pas ; je suis prête à vous répondre et avec grand plaisir, car c’est un bon souvenir de ma vie. Mais je ne sais si j’aurai le don de vous intéresser ; vous qui vivez auprès d’elle, vous la connaissez bien mieux que moi !…
— C’est ce qui vous trompe : je vis auprès de Clarice, c’est vrai, et de longue date même, il n’en est pas moins vrai que je ne la connais pas du tout !…
— Oh, oh, voilà qui est étrange !…
— C’est étrange, sans doute, mais rigoureusement vrai. Elle n’est pas facile à connaître, Clarice ; il y a autour d’elle, en elle, je ne sais quel mystère, volontaire ou non…
— Bon, voilà que vous parlez comme Octave !… Il n’est pas tendre à son égard ; à l’en croire, ce serait la créature la plus dissimulée, la plus fausse qui se voie sous le ciel !… J’ai grand-peine à me prendre à ces grands mots. Propos d’amoureux guéri qui brise volontiers son ancienne idole !…
— Il est trop sévère, sans doute, mais il y a du vrai dans ce qu’il dit ; Clarice est un sphinx qui ne donne pas son secret.
— A-t-elle donc si grand tort ? Un peu de réserve, c’est l’arme des faibles et la pauvre créature est apprise à ne pas voir l’Humanité en beau. Ce n’est pas pour vous que je dis cela, mais elle serait pessimiste et méfiante que je ne saurais m’en étonner. Mon cher et bon Octave, mon ami d’enfance, à qui je veux tout le bien possible, est un caractère franc, loyal et sympathique ; je le connais de tout temps et l’aime comme mon frère, mais je dois reconnaître qu’il a la main rude, et il est violent quand il s’en mêle, d’une violence terrible, presque folle !… Cette affaire de Saint-Paul est ténébreuse ; la pauvre Clarice a été, je le crains, plus condamnée que jugée ; elle vous en a parlé sans doute et vous devez savoir qu’en penser.
— Eh bien, au risque de passer pour le plus méfiant des hommes, ou tout au moins le plus mal informé, je dois dire que j’ai de grands doutes et je ne sais sur qui mettre les torts. Aussi suis-je heureux de trouver enfin une voix impartiale qui veuille prendre la peine de m’éclairer.
— Et je le ferais de grand cœur, mais cela n’est guère en mon pouvoir, car je suis aussi indécise que vous. Cette malheureuse affaire est restée fort obscure ; dans mon entourage, par une sorte d’accord tacite, on n’en parle guère ; peut-être a-t-on raison… Ce que je peux faire, c’est de vous dire en quelle occasion j’ai connu Clarice ; cela aura au moins le mérite de m’absoudre du reproche de curiosité excessive que j’encours pour avoir voulu la revoir.
« Il y a deux ans, un peu plus même, je crois, M. de La Médio, qui était avec notre escadre dans le Parana, m’écrit, qu’il est envoyé pour je ne sais quelle mission à Santos, un port de mer à peu près à moitié distance de Rio de Janeiro où j’étais. Il était absent depuis un an ; l’occasion était bonne pour le revoir, je pars et je le rejoins. Sa mission devait le tenir là une quinzaine de jours et à part le plaisir de sa société, dans cette ville sans ressources, le temps était quelque peu long à passer. Nous imaginons de monter à Saint-Paul, la capitale de la province, à quelque distance de là, sur le plateau ; nous y avions quelques amis et à tout le moins, nous devions y trouver une température plus clémente que l’atroce fournaise qui nous calcinait à Santos. Bref, nous partons et nous voilà transportés à Saint-Paul. La ville était en liesse ; il s’agissait de faire fête à je ne sais quel corps de troupes qui partait pour le Paraguay. Il y avait eu parade le matin, il devait y avoir bal le soir. L’occasion était bonne pour voir de près les Paulistes, ces descendants des fameux aventuriers de la conquête ; j’avais une toilette à peu près suffisante, un de nos amis se charge de nous introduire ; nous voilà partis.
« Je n’avais pas fait dix pas dans la salle de bal que je me trouve face à face avec Octave ; c’est mon ami d’enfance, vous le savez, un peu plus jeune que moi, je ne fais pas difficulté de le dire, et je l’aime comme mon frère. Il venait d’arriver à Saint-Paul pour rétablir sa santé compromise par une blessure et par les fièvres du Paraguay. Vous jugez de la surprise et de notre ravissement réciproque ; nous nous mettons à causer et nous babillons en gens qui ont beaucoup à se dire. Au bout de quelques instants, il me demande de figurer avec lui dans le premier quadrille. J’hésitais, ne connaissant personne :
« — Je vous en prie, dit-il, vous aurez un vis-à-vis digne de vous !
« Je me décide ; il me présente je ne sais quel officier à titre de danseur ; nous prenons place. L’ordre s’établit et en face de moi, je vois Octave avec la plus ravissante jeune fille que j’eusse vue de ma vie !… C’était Clarice, très semblable à ce qu’elle est maintenant, mais une Clarice de deux ans plus jeune, plus frêle, plus mince, plus enjouée aussi, bien qu’elle eût déjà dans ses beaux yeux, ces soudaines expressions de tristesse qui lui donnent un caractère si particulier ; je ne les comprenais pas alors, je me les explique aujourd’hui… Mais en ce moment je ne m’attardais pas à ces remarques psychologiques, je ne voyais que sa beauté ; vraiment, elle illuminait la salle ! Il y avait en elle tant de grâce, tant de naturel et d’amabilité dans son sourire, toute sa personne respirait un charme si adorable que je vous assure, j’étais littéralement éblouie… Elle était vêtue très simplement, en jeune fille, tout en blanc, mais avec ce goût parfait, original, si caractéristique en elle. Toute l’assistance n’avait d’yeux que pour elle, et en toute autre circonstance, je l’avoue, je ne me serais guère accommodée de cet écrasant succès, mais elle paraissait se douter si peu de son triomphe, elle riait de si bonne grâce, son regard était si doux, si franc, si sympathique, j’avais en un mot tant de plaisir à la regarder que je ne songeais pas même à ces questions d’amour-propre qui nous donnent souvent, à nous autres femmes, de si bons coups d’épingle au cœur. Vous savez comme Octave est beau, lui aussi ; à eux deux, ils faisaient un couple idéal ! Et comme il avait l’air radieux ! On voyait sortir de sa bouche tous ces propos de jeunesse amoureuse qui sont si charmants à dire, si doux à entendre ! Elle ne paraissait pas trop les prendre au sérieux et répondait à ces jolies phrases avec un rayonnement de vive gaieté dans les yeux et sur les lèvres qui me donnait la meilleure opinion de son esprit. Le quadrille fini, je m’emparai d’elle et lui causai quelques instants ; je ne m’étais pas trompée ; elle parlait très bien, très simplement, avec ces expressions qui ne sont qu’à elle, ce tour d’esprit si fin, et en même temps si gracieux, si naturel, qui est un aussi grand charme que son étonnante beauté. On vint la chercher pour la danse ; je ne pouvais la quitter des yeux. Elle dansa une ou deux fois encore et partit de très bonne heure, je ne sais pourquoi. Je la suivis de près ; le bal, sans elle, me paraissait intenable. Le lendemain, il y eut une nouvelle revue ; j’y allais, comme de raison, n’ayant rien de mieux à faire ; sur le terrain, je trouvai Clarice ; elle montait un fort beau cheval que lui avait prêté Octave et elle le maniait avec une aisance surprenante. Le soir, nouvelle rencontre chez le Baron d’Alvœirim ; c’était un vieil ami de notre famille et il m’avait fait le meilleur accueil. Comme il était, lui aussi, sous le charme de Clarice ! Était-ce de sa part un sentiment purement paternel, ne s’y mêlait-il pas, malgré son âge, quelque chose de plus tendre, on l’a beaucoup dit. Moi, je ne voudrais jurer de rien, les hommes sont si fous et le diable est si malin !… Clarice était, ce soir-là, délicieusement jolie ; elle chanta comme un ange, et toujours si simple, si naturellement gracieuse, si naïvement spirituelle ! Tous l’entouraient d’hommages et de flatteries, mais je crus remarquer qu’il y avait contre elle bien de l’envie, je ne sais quelle malveillance latente, indéfinissable. Au fond, elle était comme déplacée dans ce milieu ; j’avais l’impression qu’on n’y comprenait pas ce que son amabilité cordiale et enjouée cachait de sage réserve et de correct maintien. Je voulus en avoir le cœur net et le lendemain, je me fis conduire chez elle, dans une assez jolie maison, tout près de la ville. Du premier coup d’œil, je vis que sa famille ne me plaisait guère ; il y avait là une sorte d’étroitesse, d’égoïsme inintelligent, un mélange de légèreté futile et de rigorisme provincial dont je ne pouvais prendre mon parti. L’institutrice surtout, une créole de la Nouvelle-Orléans, assez belle d’ailleurs et spirituelle, m’indisposa par son regard dur et sa façon de parler mielleuse et violente à la fois. Cette femme paraissait mécontente de sa position subalterne ; de là à l’envie et à la haine, il n’y a pas loin et la conscience devait avoir fort à faire à contenir l’élan de ces méchantes passions. Tous paraissaient faire bonne mine à Clarice, mais instinctivement je sentais autour d’elle je ne sais quel manque d’accord, des préventions sourdes, une absence de sympathie qui m’inquiétaient ; on eût dit une belle fleur qui se serait épanouie au milieu de durs chardons. Et cela s’expliquait aisément ; Clarice était entrée dans la famille par suite de circonstances singulières ; elle avait été achetée d’une sorte de marchand d’esclaves, à la Havane ; un vœu fait en cours d’une maladie avait amené son affranchissement et son adoption. Le péril passé, adieu le saint. Clarice se trouvait implantée au milieu de gens qui la connaissaient à peine, se défiaient de l’inconnu de son passé, et n’en étaient pas moins tenus de la traiter comme leur fille, à l’égal de leur propre enfant. Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour exciter contre elle une malveillance d’autant plus âpre qu’elle devait être plus contenue, et quelque peine qu’elle y prît, la pauvre Clarice ne pouvait réussir à se concilier ces cœurs égoïstes et mesquins.
« Puis, que vous dirai-je ? Je dus quitter brusquement Saint-Paul, et reprise par l’agitation de ma vie ordinaire, je sentis peu à peu s’effacer la vivacité de mon impression. L’éloignement, la froide raison faisaient leur œuvre, les bruits du monde aussi, je dois le dire ; il m’était revenu diverses choses qui, sans compromettre la réputation de Clarice, lui donnaient cependant un caractère douteux, impossible à méconnaître ; son passé totalement obscur, le monde plus qu’étrange au milieu duquel, de son propre aveu, elle avait commencé sa vie, tout cela ne laissait pas que de me refroidir à son égard ; je suis portée à l’engouement, je le sais, je m’en méfie, et je réagis, trop peut-être. Bref, il faut le dire, après un court échange de lettres, je ne pensais plus à Clarice que de très loin en loin.
« Plusieurs mois s’étaient passés : soudain notre monde s’émeut ; des rumeurs fâcheuses circulent : Octave est compromis à Saint-Paul dans une affaire scandaleuse ! Jugez de notre chagrin ; c’était d’autant plus terrible que depuis un an déjà, il était fiancé à une charmante jeune fille de notre connaissance intime. Les faits se précisent ; c’est toute cette malheureuse histoire que vous connaissez. Il faut en convenir, à ce moment, les apparences étaient toutes défavorables à Clarice ; le plus qu’on pût dire en sa faveur, c’était de supposer qu’elle avait joué le rôle d’amorce plus ou moins innocente dans un piège habilement tendu au fils du très riche prince d’Anclarès Oreno. Au premier moment, malgré mon amitié pour Octave et mes relations avec sa famille, ce que j’avais vu de Clarice ne me permettait pas de croire à ce qui se disait de cruel sur son compte ; mais peu à peu, la rumeur se faisait si forte, les preuves paraissaient si accablantes que je dus courber la tête et m’avouer que cette charmante créature avait bien pu me tromper. L’attitude ouvertement hostile prise envers elle par ses parents était surtout terriblement significative. D’autre part, je savais qu’Octave, au fort de sa passion, avait demandé à son père l’autorisation de l’épouser ; on la lui avait refusée ; c’était fort naturel, l’héritier des Anclarès ne pouvait s’allier à une esclave affranchie ! Mais comment expliquer cette haine terrible dont il poursuivait maintenant l’objet de sa passion ? Il fallait bien admettre qu’il avait découvert des choses qui légitimaient les accusations qu’il lançait contre elle. Et il n’avait pas tort puisque Clarice était condamnée et reniée par sa famille avec le plus grand éclat. Tout cela était écrasant et quand je me reportais à ma période d’enthousiasme, j’avais presque honte de m’être montrée si crédule et si naïve.
« Le procès d’Octave allait se juger ; c’était l’unique sujet de toutes les conversations et vous pouvez penser si la curiosité du public était occupée de l’héroïne du drame. On l’avait amenée à Rio ; elle devait figurer dans les débats, on ne savait encore si ce serait comme témoin ou comme accusée. J’avais souvent parlé d’elle à Hermine dans les premiers temps qui avaient suivi mon voyage à Saint-Paul ; elle aurait vivement désiré connaître celle qui passionnait ainsi mon enthousiasme. Maintenant elle l’avait en horreur, mais la curiosité subsistait ; moi-même, je me sentais parfois mordue au cœur par le désir de la revoir. Un jour, nous prenons notre parti ; sans en rien dire à personne, nous nous rendons au couvent où Clarice était enfermée. On nous introduit : la supérieure fait d’abord quelque difficulté pour nous permettre de la voir : l’esclave, disait-elle, était malade et au secret. Mais nous n’étions pas venues pour nous arrêter à ces obstacles, nous insistons et la supérieure se décide à nous conduire auprès d’elle, en se faisant accompagner du médecin ; l’esclave est si faible, disait-elle, que la moindre émotion peut la tuer !
« Cela n’était pas gai, je vous assure, et nous nous repentions presque d’être venues. Mais il n’y avait pas à reculer et nous nous mettons en marche.
« Au bout d’un long corridor, le médecin ouvre une porte et nous fait entrer ; on n’y voyait goutte : cela me paraissait lugubre, l’emprisonnement de cette malade dans cette obscurité !… On écarte le volet ; le jour pénètre ; qu’est-ce que nous voyons !…
« Dans une chambre délabrée, à peine meublée, couchée sur un misérable grabat, gît une femme vêtue d’une mauvaise robe grise, toute en lambeaux, à peine chaussée, les cheveux épars, immobile et comme morte ; elle ne paraissait pas s’être aperçue de notre présence et on ne voyait pas sa figure, tournée qu’elle était contre le mur…
« — Vous voyez son état, dit le docteur ; c’est une atonie complète du système nerveux. Je suis obligé de la réveiller de vive force ; elle a un éclair de sensibilité, puis elle retombe et c’est toujours ainsi !…
« — Et a-t-elle encore son intelligence ? demandai-je.
« — Aussi bien que dans ses plus beaux jours, répond-il. Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que parfois, dans cet état d’inertie, il paraît que son esprit veille comme pour lui rappeler toute l’horreur de sa situation ! C’est un vivant enfermé dans un cadavre !… Aussi voyez ce qu’elle est devenue !…
« Il lui prit les mains et lui découvrit le visage. Je ne pus retenir un cri ; au lieu de ma belle, de ma charmante Clarice, je ne voyais plus qu’une figure décomposée, d’une maigreur effrayante, étirée comme par la contraction d’une douleur impitoyable ! Puis c’était la couleur du teint, grise, cadavéreuse, même sur les lèvres qui restaient entrouvertes, absolument décolorées ; ce n’était plus Clarice, c’était son corps peut-être, mais absolument méconnaissable !…
« — Mais elle est morte ! m’écriai-je…
« — Non pas ; elle vit, bien malheureusement pour elle, car si frappée qu’elle soit, je ne sais quelles souffrances l’avenir lui réserve encore… Ah, pauvre, pauvre créature ! répétait-il…
« Évidemment, lui du moins, s’il la croyait coupable, il jugeait que la punition dépassait la faute.
« Nous restions là, toutes deux, ne sachant que dire, le cœur serré, toutes pénétrées d’une impression douloureuse qui allait presque, malgré nos préventions hostiles, jusqu’à la pitié !
« — Et comment faites-vous pour la réveiller ? dis-je au docteur.
« — Il faut que je lui cause une douleur un peu forte ; je lui serre le poignet… C’est ce que je vais faire, car c’est le moment où il faut lui donner à manger.
« Il lui découvrit le bras, un pauvre bras tellement amaigri qu’il n’était pas plus gros que celui d’un enfant de six ans. Puis, chose horrible, à ce bras de squelette était attaché l’anneau d’acier qu’on y avait rivé pour marquer que celle qui le portait était esclave ! Je vous jure que cela me faisait mal !…
« Le docteur lui avait pris le poignet ; il le serra dans sa main. La pauvre créature s’agita en poussant un soupir de souffrance. Nouvelle pression…
« — Vous me faites mal ! dit-elle, d’une voix brisée, sans ouvrir les yeux.
« — Clarice ! dit le docteur, Clarice ! c’est moi, moi, le docteur… Réveillez-vous !
« Et il lui étreignait le bras toujours plus fort… Elle fit comme un gémissement ; ses paupières s’entrouvrirent. Nous étions hors de sa portée ; elle ne nous voyait pas…
« — C’est vous, docteur, dit-elle de sa voix faible. Pourquoi m’avez-vous réveillée ? Mon sommeil est pénible, mais je l’aime encore mieux que d’être obligée de vivre…
« — Il faut vivre pourtant, dit le docteur. Soyez courageuse ; il faut prendre un peu de nourriture…
« Elle ne répondit pas…
« — Il faut vous soutenir, il faut reprendre des forces ; vous en aurez besoin… Allons, pour me faire plaisir !…
« — Ce bon docteur ! dit-elle. Eh bien, je mangerai puisque cela vous fait plaisir. Mais à quoi bon ! Je voudrais être morte !…
« Soudain, elle se dressa sur son lit ; elle nous avait vues ! Ses yeux s’ouvrirent tout grands, avec un feu, une intensité de regard !… Ah, je la reconnus à ce moment, c’était bien Clarice !…
« — Madame de La Médio ! s’écria-t-elle. Madame de La Médio ici !…
« Et elle se cacha la figure dans ses mains… Puis, tout à coup, d’un mouvement brusque, fébrile, elle se leva, vint à moi, tomba à mes genoux et me saisit les mains avec une force indicible !…
« — Vous ici ! me dit-elle. Oh, ne me méprisez pas !… Je suis frappée, terrassée, mais il ne faut pas me condamner sans m’entendre !… Si vous saviez tout !… Je ne suis pas la créature perverse, infâme, que l’on vous dit de mépriser, de haïr !… Il faut me plaindre, Madame ; je vous le jure, je ne mérite pas le sort que l’on me fait !… Vous avez été bonne pour moi ; ayez pitié de moi, oh, ayez pitié, je vous en supplie !…
« Je ne savais que dire ; ses paroles m’entraient au cœur comme des flèches de feu !… Soudain, son regard tomba sur Hermine : brusquement elle se relève :
« — C’est la sœur de… ! s’écrie-t-elle. Pourquoi est-elle ici !… Est-ce quelque nouvelle souffrance que l’on me prépare ?… Mais non, cela ne peut être !… Elle est bonne, elle ! Oui, je vois la bonté qui luit dans ses beaux yeux !…
« Elle restait debout, son regard ardent fixé sur Hermine… Puis, soudain, sans transition, elle se jette à ses genoux, les mains jointes…
« — Ne me haïssez pas ! s’écrie-t-elle. Il ne faut pas me haïr ! J’ai tant besoin d’affection !… Je vous aimerai, moi, je le sens, car vous êtes bonne !… Et moi, personne ne m’aime, personne… sauf ce bon docteur qui prend tant de peine pour moi !… Ayez pitié, Madame, je suis si malheureuse ! Je souffre, oh ! je souffre, je ne peux plus penser !… Qu’ai-je donc fait, mon Dieu, pour tant souffrir ! Oh, je suis maudite, maudite !… Mon Dieu, mon Dieu, il me semble que je perds la raison !…
« Elle se renversait en arrière, dans des convulsions de désespoir… C’en était trop pour le bon cœur d’Hermine ; elle la relève et la serre dans ses bras ! Devant cette marque inattendue de sympathie, l’excitation de la pauvre créature fléchit ; elle pencha la tête sur le sein d’Hermine et fondit en larmes ; elle pleurait, pleurait avec des sanglots, des élancements de douleur ! Cela me faisait mal !…
« — Il faut la laisser pleurer, dit le docteur tout bas. C’est la première fois que cela lui arrive ; j’en augure bien ; elle sera mieux tout à l’heure !…
« Je m’étais approchée ; Hermine lui parlait avec sa douceur, son inépuisable bonté. Je ne sais ce qu’elle lui disait, elle ne le savait pas elle-même, nous étions si émues toutes deux !… Peu à peu, Clarice se calma ; nous la fîmes asseoir, le docteur lui donna quelques bouchées de nourriture. Cette crise avait épuisé ses forces ; elle ne pouvait plus parler, mais ses beaux yeux exprimaient tout ce que son cœur éprouvait d’ardente reconnaissance !… Puis, insensiblement, la fatigue la prit, son regard devint terne, elle perdit connaissance et il fallut la replacer sur son lit. Elle reposait, là, les yeux fermés, dans une immobilité de statue ; avec sa figure pâle, ses traits amaigris, aux lignes si pures, c’était tout à fait la tête d’une jeune martyre… Nous nous retirâmes en silence, l’esprit agité de sentiments bien divers ; cette pauvre créature que nous laissions là dans sa misère et ses angoisses, nous ne pouvions la croire innocente, mais certes, si elle avait commis des fautes, elle les expiait bien cruellement !
« Nous ne la revîmes pas ; nous n’osions pas même dire que nous l’avions vue !… Quelques jours après, le procès commença ; il prit tout de suite un caractère d’âpreté terrible ; le rôle joué par l’institutrice dans cette désastreuse affaire pouvait faire supposer entre elle et Octave l’existence de quelque ténébreux complot pour perdre son élève ; Clarice, dans ses moments lucides, affirmait qu’elle avait été victime de quelque trahison odieuse et elle soutenait son dire avec une éloquence, une lucidité terribles ! On en venait à croire qu’Octave avait été sottement dupe à moins qu’il ne fût complice. Cet affreux dilemme l’exaspérait jusqu’à le rendre fou !… Grâce à Dieu, il se lava entièrement de ces soupçons ; et cela devait être, car s’il est violent, il n’y a pas un atome de dissimulation, pas l’ombre d’un mauvais calcul dans toute sa nature !…
« Vous savez quelle fut l’issue du procès : l’institutrice, cette perfide et méchante créature, fut reconnue coupable et condamnée. Octave fut déclaré innocent, mais il dut payer une grosse indemnité aux parents de Clarice qui en retour, lui remirent leur fille adoptive dont ils avaient eu la cruauté de refaire une esclave, sur de simples soupçons, sans avoir de preuve qu’elle fût coupable. C’était leur droit, mais un droit bien dur et barbare, et grâce à Dieu, pareilles choses ne se verront plus dans notre pays !
« Que vous dirais-je maintenant ? Tout réhabilité qu’il fût, Octave n’en était pas moins cruellement frappé ; il se croyait en butte aux moqueries, à la malveillance de tous ; son père, vieux gentilhomme de l’ancienne roche, de principes rigides, intraitable sur le point d’honneur, lui avait fait les plus sévères reproches. Il prit le Brésil en dégoût et partit brusquement pour l’Europe, emmenant avec lui sa nouvelle esclave ; pour rien au monde, il n’eut voulu laisser derrière lui ce témoignage vivant de son malheur, sinon de ses fautes. Chose étrange, mais qui n’est pas sans exemple, cette femme qu’il a tant aimée, il n’a plus pour elle que la plus âpre antipathie, de la haine même, le mot n’est pas trop fort ; pour lui, c’est un monstre de perversité auquel il ne peut penser, dont il ne peut parler de sang-froid ; il l’a envoyée ici pour la noyer dans l’obscurité la plus complète ; jamais il ne la reverra ; je vous l’ai dit, il a fait tous ses efforts pour nous détourner de venir la voir. C’est bien étrange, cette haine terrible chez ce cœur si bon, si généreux, si loyal ! Que s’est-il donc passé entre eux ? A-t-elle été imprudente ? A-t-elle été coupable ?… Une chose est certaine, c’est qu’elle a peur de lui, une peur inexplicable, comme si elle se reprochait quelque chose !… Je ne suis pas pessimiste, non certes, mais enfin tout est possible ; l’Humanité est un si singulier mélange !…
« Et malgré tout, elle aussi, il faut l’aimer ! Il y a en elle tant d’attrait, le charme le plus irrésistible, celui d’une nature passionnée, violente, excessive, domptée par un grand besoin d’affection !… Elle serait toute puissante pour le mal, mais elle veut faire le bien et elle y réussit sans y mettre cette sécheresse qui rend si déplaisants ceux qui sont trop maîtres d’eux-mêmes. Parfois je suis tentée de voir en elle un ange qui aurait tourné au diable et qui veut revenir au droit chemin ; il arrive à son but, mais que de peine il se donne et comme parfois on se sent près de voir ressortir le pied fourchu ! C’est cette lutte même qui fait son charme ; si bien éteint qu’il soit, un volcan n’est jamais une montagne ordinaire… Et je vous prie de croire que je l’observe de près ; pour nous, femmes mariées, le voisinage d’une telle beauté n’est pas rassurant, et sur ce point surtout, Octave ne nous a pas épargné les prédictions sinistres ; eh bien, je le dis bien haut, je n’ai jamais pu surprendre en elle la plus petite nuance de coquetterie mauvaise… Elle plaît à force de simplicité, de naturel, d’abnégation d’elle-même, de tendre et ingénieuse bonté. Il faut la voir avec nos enfants ; du premier jour, ils se sont donnés à elle, sans hésitation, de toute l’impulsion de leurs bons petits cœurs qui savent si bien discerner ceux qui les aiment ! Et comme elle modèle doucement leurs esprits ! Comme elle assouplit leurs caractères ! Chose bien plus curieuse encore, les petites filles commencent presque à parler comme elle ; dans leur babil, dans leurs inflexions de voix, nous surprenons parfois les expressions, l’accent, toute la manière d’être de Clarice. Si elle peut leur donner un peu de son charme, certes, nous ne l’aurons pas payé trop cher en venant ici ! C’est bien étrange, cette influence si vite acquise, et je ne me l’explique que par l’extraordinaire puissance de vie, l’activité d’esprit prodigieuse, la surabondance d’affection qui se cachent sous cette mignonne enveloppe. Quelquefois, le soir, après qu’elle a causé, chanté, dépensé à elle seule l’énergie de dix personnes, au moment où vous commencez votre whist et que nous nous retirons, nous l’emmenons avec nous et nous causons encore pendant des heures entières de ces riens qui intéressent les femmes ; je ne peux vous dire combien elle peut nous captiver, nous amuser, nous faire rire, de ces bons rires francs et jeunes que nous ne retrouvons plus que si rarement !
« Et pourtant il y a bien de la tristesse en elle ; cela se voit du premier coup d’œil ; au plus profond de son cœur, elle cache je ne sais quelle blessure terrible dont elle ne peut guérir ! Jamais elle ne parle du passé, jamais de l’avenir ; cela surtout est inexplicable ! Tout ce qui pour les autres est projet, espoir, avenir, elle s’en détourne avec horreur et dégoût. La vie, pour elle, se concentre dans le moment présent ; ce qui l’en éloigne, ce qui la fait réfléchir, lui est insupportable. Avez-vous remarqué l’adresse infinie avec laquelle elle écarte tout ce qui peut donner ouverture à confidence ? On voit qu’elle a peur de se livrer ; que redoute-t-elle, nous ne pouvons réussir à le comprendre. C’est ce secret qui est inquiétant ; il jette sur son charme je ne sais quelle ombre qui effraie. Notre belle Clermonde ne peut s’y habituer ; son esprit, qui n’est pas des plus forts, lui fait voir en Clarice toutes sortes de choses chimériques et extravagantes ; à l’en croire, ce serait… j’ai presque honte de vous répéter ces enfantillages… ce serait… comment dirais-je ? Une enchanteresse ! Oui, mais autre chose encore… Pas une sorcière pourtant, mais une magicienne, une Circé, une Armide, comme nous disions tout à l’heure, une créature surhumaine en un mot, très bonne et charmante sans doute, mais qui pourrait être très mauvaise et diabolique même !… Cela fait rire mon sceptique mari et exaspère presque le sérieux Simãens, mais quoi qu’ils disent, ils ne viennent pas à bout de la rassurer ; elle ne peut se rendre compte de ce caractère, et dans son désordre, elle se sent tour à tour attirée et repoussée comme le balancier d’une pendule. Moi, je ne prends pas les choses si fort au tragique et tout en convenant qu’il y a là un certain je ne sais quoi de bien étrange, d’incompréhensible, je n’en trouve que plus amusant, par le temps maussade qui court, de se surprendre ainsi en plein romanesque. Et je me laisse aller au charme de cette adorable créature, mais je l’avoue, pour connaître sa véritable histoire, pour son secret, oh ! je donnerais tout de suite et de grand cœur, deux des plus vraies tresses de ce que j’ai de cheveux !…
— Eh, Madame, dit Bernard, la vraie histoire de Clarice, mais c’est depuis un an le problème de ma vie ; vingt fois j’ai cru le résoudre et vingt fois j’ai dû reconnaître que j’étais complètement dévoyé !…
— Il n’y aurait qu’un moyen, reprit Madame de La Médio ; ce serait de la faire attaquer brusquement et de front par Hermine ; c’est elle que Clarice aime avant tout ; sa parfaite bonté lui a gagné le cœur ; si quelqu’un peut lui inspirer assez de confiance pour qu’elle lui livre son secret, c’est elle !… Il faut que je lui en parle ; l’entreprise est de celles qu’il vaut la peine de tenter !… Mais, silence ; voici tout notre monde qui descend l’avenue ; il ne s’agit pas, vis-à-vis de Clarice surtout, qui est fine comme l’ambre, de paraître tramer des complots.
La compagnie se trouva bientôt toute réunie et l’on passa quelques heures à causer gaiement, comme d’habitude ; nul ne se serait douté des préoccupations qui hantaient en secret l’esprit des interlocuteurs ; le charme de l’heure présente l’emportait sur toute arrière-pensée. Mais Bernard constatait, non sans une certaine satisfaction, qu’il n’était pas le seul à éprouver, quand il s’agissait de Clarice, ces impressions contradictoires ; il fallait que la cause en fût bien réelle pour que l’effet se fît sentir même sur les esprits les plus calmes et les moins prévenus.
Le même soir, au moment où l’on se mettait à table, M. de La Médio, fort exact à l’ordinaire, se fit attendre. Il entra enfin, excité plus que de coutume :
— Bravo, s’écria-t-il, j’admire le calme qui règne ici ! On parle des Byzantins et de leurs querelles théologiques ; parbleu, la paix qui plane sur ce potage est plus étonnante encore !…
— Que voulez-vous dire ? lui demanda-t-on. Quelle raison aurions-nous de nous émouvoir ?
— Aucune, très certainement, aucune ! Nous sommes à la veille d’être bloqués ici, peut-être d’y soutenir un siège, mais, bagatelle ! cela ne vaut pas la peine d’en parler ! Eh bien, ces dames qui ont voulu, à tout prix, tâter de la vraie barbarie, cette fois, elles seront servies à souhait !
— Encore ! s’écria Madame de La Médio. Parlez-vous sérieusement, Tisio ? Avec vos éternelles plaisanteries, vous êtes vraiment insupportable !…
— À merveille, de mieux en mieux ! Je suis un Cassandre maintenant, un vieux radoteur qui ne sait ce qu’il dit ! Eh bien, que je sois réduit en poudre impalpable si je raille ! Je dis que nous sommes à la veille de nous voir bloqués et assiégés et je ne sais pas où l’on peut trouver dans ce que je dis matière à la moindre plaisanterie !…
Tous le regardaient avec stupeur. Même sur le visage calme de M. de Simãens, il commençait à y avoir une nuance d’inquiétude.
— Expliquez-vous, Tisio, dit-il. Qu’est-ce que ce siège et qui donc nous menace ?…
— L’explication est fort simple. Nous sommes en pleine guerre avec les Turcs !… Il y a une levée en masse dans la montagne ; tous les Albanais en service au Château viennent de partir. Je quitte l’intendant ; il n’est pas en humeur de rire, je vous assure.
Il se fit un silence. Instinctivement, Bernard regarda Clarice ; elle était pâle comme une morte ; ses yeux fixés sur M. de La Médio exprimaient une anxiété terrible !… Quel était donc ce danger qui pouvait troubler ainsi cette âme énergique !…
M. de Simãens reprit :
— Mais enfin, quelle est la cause de ce tumulte ? Si sauvage que l’on soit ici, on ne se met pas en guerre sans motif.
— Le motif existe et il est largement suffisant. Vous vous souvenez que nous avions pris à Vienne une lettre d’introduction pour S. A. Bib-Doda, un drôle de nom par parenthèse, Prince ou Capitaine des Myrdites, alors en résidence à Scodra. Force nous fut de garder notre lettre dans notre poche ; lors de notre passage, le souverain en question était trop malade pour nous recevoir. Il est mort il y a quelques jours et on lui a fait des funérailles splendides. Notre ami le férik Sewels-Pacha, Sewelski de son vrai nom, ce vieux Polonais renégat qui mène tout là-bas sans en avoir l’air, le corps consulaire, toutes les autorités y assistaient en grande pompe ; c’était une manifestation de l’esprit de tolérance bien porté en ce moment dans les régions officielles. Cette mise en scène n’a pas été du goût des fanatiques musulmans de l’endroit ; ils ont voulu protester et n’ont rien trouvé de mieux que de déterrer nuitamment le pauvre prince et de lancer sa dépouille dans un champ, comme la première voirie venue. Cela est tout récent ; la nouvelle n’en est parvenue qu’hier dans la montagne. Là-dessus, grand émoi ; chaque Myrdite décroche son espingole et tous jurent de mettre la plaine turque à feu et à sang pour le plus grand bien de l’âme de leur chef. Ils sont rassemblés en grand nombre au défilé de Djon Cola, et demain, sans doute, ils se jetteront sur le bas pays ; il y aura des bestiaux pris, des villages brûlés, des têtes coupées, enfin la vraie guerre sauvage dans toute sa pureté. Voilà l’événement dans sa simplicité la plus naïve.
— Et bien, dit Madame de La Médio, en quoi y serions-nous mêlés ? Nous ne sommes pour rien dans cette bagarre ; pourquoi viendrait-on nous attaquer ?
— Patience, laissez-moi finir ! Les Turcs ne sont pas gens à se laisser égorger sans crier. Au premier bruit, les réguliers de Scodra vont arriver au pas de course, escortés de toute cette tourbe fanatique qui ne demande qu’à tirer le sabre et à massacrer les chrétiens. Tout braves qu’ils sont, les Myrdites ne pourront tenir ; ils se replieront dans la montagne. Si les Turcs les suivent, et ils peuvent déboucher de plusieurs côtés, me dit-on, la population des districts environnants se jettera dans le Château ; c’est un usage séculaire. Nous abriterons donc ces sauvages, bêtes et gens ; il y a suffisamment de place pour tous, je le veux bien, et des provisions, je le crois aussi, mais ce qui est sûr, c’est que les Turcs amorcés par cette belle proie, accourront comme une bande de loups et nous voilà bloqués comme dans une souricière. Le Château peut résister, je le veux encore, et nous préparons aux Turcs une réception qui les étonnera un peu, mais vous le voyez, la position est grave, et quand je la qualifie ainsi, je ne suis pas si Cassandre que ma bien-aimée femme veut bien le donner à croire !…
Tout cela était dit avec le sang-froid d’un homme habitué à voir le danger de près et en face ; il n’y avait pas à répliquer. Il se fit un grand silence… Soudain Clarice prit la parole :
— Vous voyez les choses trop en noir, dit-elle ; le danger est déjà passé, bien passé ; croyez-en ma petite expérience, le pire qui puisse nous arriver, c’est de manger, ce soir, notre potage froid et notre rôti brûlé.
Bernard la regardait avec stupeur ; elle souriait le plus gaiement du monde et son visage, si profondément troublé tout à l’heure, ne laissait pas voir la plus petite trace d’émotion.
— Vive Dieu, s’écria M. de La Médio, j’aime cette mâle confiance et je ne demande qu’à la partager ! Parle donc, prophétesse de bon augure, déduis tes raisons ; si elles sont bonnes, je leur réserve le meilleur accueil.
— Eh, sans doute, reprit-elle, le danger est passé. Les Turcs sont trop avisés, ils ont trop besoin des puissances d’Europe pour vouloir malmener à outrance une population chrétienne et catholique comme les Myrdites. Ce qui les inquiète, ce sont les Grecs, les Bulgares, les Monténégrins ; pour les tenir en respect, il leur faut à tout prix se concilier les Albanais, ennemis nés des Slaves et des schismatiques. Ils leur donneront toutes les satisfactions possibles, croyez-le bien ! Je vois d’ici le vieux Polonais de Scodra, Sewels-Pacha, tendre tous les fins ressorts de sa politique et étouffer l’affaire au berceau. Il y aura quelques représailles sans doute, quelques coups de fusils, des têtes coupées même, mais on n’y prendra pas garde ; de ce côté de l’Adriatique, pareilles misères ne tirent pas à conséquence. Tout est fini, vous dis-je, et bien fini ; le prince sera réintégré en grande pompe dans sa dernière demeure, et de tout ce bruit il ne restera rien. Dînons donc et sans arrière-pensée ; je vous garantis la tranquillité la plus parfaite… aussi vrai que je bois ce verre de sherry à votre santé, M. de La Médio !
Elle leva son verre et le vida avec un si grand air d’assurance que les plus émus se sentirent rassérénés. Mais M. de La Médio n’était pas homme à se rendre à première sommation.
— C’est fort séduisant, dit-il, cette perspective que tu nous ouvres. Le malheur est qu’il y a une ombre au tableau, une ombre grande et fort noire. Tu parles comme s’il s’agissait de pays civilisés, de politiques se guidant par la raison et le froid calcul. Ici, nous sommes en présence d’hommes qui sentent couler dans leurs veines du bon sang rouge, bien ardent, bien sauvage, et demain, il y en aura de versé, de ce sang, assez pour noyer à jamais toutes tes belles combinaisons diplomatiques !…
— Peut-être, mais ce liquide dont vous nous effarouchez le regard, n’a pas ici la valeur que vous lui donnez dans vos froids pays d’Occident : on peut en verser beaucoup sans qu’il en coûte bien cher. Le brutal instinct humain parle haut, je le sais, mais l’intérêt sait aussi se faire entendre. Le gouvernement turc sait à merveille ce qu’il lui convient de faire et il a le bras assez fort pour imposer sa volonté.
— Puisses-tu avoir raison, mais si tu avais vu comme moi, les figures de nos Albanais quand ils ont appris l’outrage fait à leur chef, tu serais moins affirmative… Je ne voudrais pas être homme ou mouton dans le premier village turc sur lequel se jetteront ces animaux carnassiers !
— Bah ! Encore une fois, cela ne tire pas à conséquence. Demandez à M. de Rednitz comment nous avons traité, à deux pas d’ici, dans la montagne, des rôdeurs Turcs qui nous avaient attaqués !… Et les Myrdites ne se sont pas tenus pour satisfaits ; trois jours après, par manière de représailles, trois têtes coupées grimaçaient ici même, sous les beaux arbres de nos pelouses ! Eh bien, personne ne s’en est ému, on n’en a pas même parlé !… Choses d’Orient, voyez-vous, il faut les traiter à l’orientale ; nous sommes en pays barbare ; c’est bien le moins que nous en ayons le profit !
— Ainsi tu ne redoutes rien !…
— Absolument rien. Je vous le répète, à l’heure qu’il est, tout est arrangé ; les Myrdites auront la satisfaction qu’ils demandent, dussent tous les imans, les ulémas et les muftis de la terre en crever de dépit ! Un peu d’émotion sans danger, cela n’est pas à dédaigner, et cette alerte ne sera qu’une impression agréable de plus dans vos souvenirs de voyage.
— Dieu t’entende et te donne raison ! dit M. de La Médio. Sur le pont de ma corvette, un peu de danger, beaucoup même, ne me déplaît pas, mais ici, en famille, c’est autre chose, je veux la sécurité avant tout.
— Vous l’aurez, Tisio, dit Madame de La Médio… et de plus la paix en ménage ; c’est moi qui vous le promets et je vous le dois en expiation de ma sortie un peu brusque de tout à l’heure.
— C’est, ma foi, vrai ; j’avais oublié ce détail. Allons, à quelque chose malheur est bon ; pour le prix que cela me vaut, j’en suis presque à désirer quelque bonne déclaration de guerre.
On se mit à rire, et le dîner, comme la soirée, s’acheva joyeusement. Quand les dames se furent retirées, la conversation reprit sur les événements du jour : sans s’exagérer le danger, MM. de Simãens et de La Médio n’étaient pas absolument gagnés à la tranquillité de Clarice ; ils discutèrent les événements possibles et on en vint à parler de la capacité de résistance du Château. Hommes de guerre tous trois, imbus des idées modernes, les interlocuteurs ne lui en attribuaient pas une bien grande, mais ils se rassuraient en pensant à la faiblesse des moyens d’attaque ; désireux de parer à tout événement, ils décidèrent de procéder le lendemain à une reconnaissance sérieuse des murs du Château et des positions environnantes et on prit rendez-vous à cet effet aux premières heures du matin.
Il était tard ; on se sépara ; Bernard accompagna M. de La Médio jusqu’à la porte de son logis. Resté seul, l’esprit préoccupé malgré lui du sujet de leur conversation, il eut l’idée de voir quelle était la hauteur du rocher en cet endroit. La nuit était assez claire pour lui permettre de faire cet examen. Il traversa la cour jusqu’à la balustrade qui bordait le précipice. À sa gauche, à cent pas environ, s’élevait un corps de logis aussi de construction vénitienne dont le mur s’élevait à pic sur l’escarpement ; à l’autre extrémité de la cour, le petit palais lui faisait face, sa base solidement enracinée sur le haut du rocher ; c’était là que logeaient M. et Madame de La Médio et Madame de Bergheyck ; appuyé sur la balustrade de marbre, Bernard voyait se dessiner, vivement éclairées dans la nuit, les trois fenêtres du salon ; au-dessous le précipice se creusait perpendiculaire, moins profond que sous le Vieux-Château, mais plus que suffisant encore pour exclure toute possibilité d’escalade. Bernard resta là quelque temps ; le grand calme, la fraîcheur de la nuit l’engageaient à prolonger la veillée ; il aimait à se sentir seul actif au milieu de ses hôtes déjà livrés au repos. Dans le corps de logis occupé par M. et Madame de Simãens, toutes les lumières s’étaient éteintes ; puis, l’obscurité se fit aussi dans le petit palais vénitien. L’horloge lointaine de l’intendance sonna minuit ; Bernard se mit en devoir de regagner son gîte. Au moment où il tournait le coin des bâtiments pour entrer dans la grande cour, tout près de lui, il entendit un pas rapide ; il se retourna ; une forme noire apparut :
— Monsieur de Rednitz, dit une voix, un instant, je vous prie, j’ai à vous parler…
C’était Clarice.
— C’est toi, dit Bernard, à ces heures !… Madame de La Médio t’a gardée bien tard ! Que de jolies choses il a dû se dire pendant tout ce temps, dans votre petit cénacle !…
— Peut-être, reprit-elle, mais il ne s’agit pas de cela. Je viens vous demander un grand service !…
Elle parlait bas, d’une voix entrecoupée ; il semblait qu’une émotion terrible l’étreignît à la gorge… Et tout à l’heure, elle était si gaie ! Que s’était-il passé qui motivait un changement si brusque ? Tout à coup il se souvint du trouble étrange qu’il avait surpris en elle lorsque M. de La Médio avait parlé du soulèvement inattendu des Myrdites ; comme à la lueur d’un éclair, il vit passer devant lui toutes sortes de figures, incarnations vivantes de ses soupçons et de ses méfiances ! Et que voulait-elle de lui en ce moment, elle qui se faisait une loi de ne jamais rien demander à personne !…
— Un grand service ! répondit-il. Parle ; tout ce que je pourrai faire, je le ferai !
— Je le sais et je vous en remercie d’avance. Ce que je vous demande, est peu pour vous, beaucoup pour moi ! Vous avez entendu cette sotte histoire de ce soir !…
— Sans doute et j’ai admiré ta confiance. Je dois te dire que je ne la partage pas !…
— Et vous avez tort !… Il n’y a aucun danger pour personne… aucun… sauf pour moi !…
— Pour toi ! et pourquoi donc, je te prie ?…
— Comment ne le voyez-vous pas ! La nouvelle de ce tumulte va gagner l’Europe, ridiculement grossie comme toujours. Si avant que la vérité soit connue, elle parvient aux oreilles du Comte, il se croira tenu d’accourir au secours de sa sœur, de ses amis ! Avant dix jours, il peut être ici !… Et je suis perdue, alors, vous le savez ; la vie ne m’est pas possible auprès de lui !… Oh, mon Dieu, mon Dieu, quelle est donc cette fatalité qui l’amène toujours sur ma route ! Et moi, qui me croyais si bien cachée ici et pour toujours !…
Il y avait dans sa voix un tel accent d’angoisse que Bernard sentit son cœur se serrer. Ce qu’elle disait n’était que trop vrai ; le Comte devait chercher à tout prix à pénétrer jusqu’au Château. S’il y venait, dans sa haine aveugle, que se passerait-il entre lui et Clarice ?…
— Tu t’alarmes trop tôt, dit-il enfin. Le Comte, paraît-il, est dans l’île de Rugen ; il y a loin de la Baltique à Scodra. Si le conflit est arrangé, comme tu le crois, il recevra en même temps la nouvelle de la paix et celle de la guerre.
— Peut-être, mais je n’ose le croire. Et j’ai peur !… Oh, Dieu, je voudrais être morte !…
Il y eut un silence. Surpris par cette explosion de désespoir, Bernard se sentait en proie à un trouble qu’il ne pouvait dominer.
— Il faut agir pourtant, reprit-elle. J’ai tout fait pour rassurer nos hôtes ; ces dames voulaient écrire tout de suite, qui à son frère, qui à ses parents, pour demander aide et secours. J’ai tout mis en œuvre pour les dissuader, mais ai-je réussi ?… Madame de Bergheyck, craintive à l’excès, a sa lettre toute prête ; cela seul suffit pour amener ici le Comte ; ils sont proches parents, vous le savez, l’alarme qu’elle aura donnée parviendra bien vite jusqu’à lui ! Il faut empêcher cela, à tout prix ! Monsieur de Rednitz ; je ne vous ai jamais rien demandé, mais aujourd’hui, je vous en supplie, usez de toute votre influence, rassurez nos hôtes, les dames surtout, détournez-les d’écrire !… Il n’y a aucun danger, j’en suis mille fois sûre, je le garantis sur ma tête ! Il ne faut pas que le Comte vienne ici ; s’il vient, je le sais, cette fois, je suis perdue !…
Elle parlait d’une voix brisée, avec des sanglots à peine contenus. C’était cette même terreur étrange qui la saisissait toutes les fois qu’elle se trouvait en présence de son maître. Bernard se sentait ému de pitié :
— Calme-toi, dit-il ; à ton tour, tu t’alarmes trop tôt. Scodra n’est pas le centre du monde ; ce qui s’y passe n’a aucun retentissement. Les lettres ne sont pas parties, et si elles l’étaient, quand donc arriveraient-elles !…
— Oui, mais il y a le télégraphe, cet instrument maudit ! Il faudrait trouver moyen de l’arrêter, pour quelques jours, pour un jour même ! Ce serait assez !…
Elle se tut un instant.
— Tenez, Monsieur de Rednitz, reprit-elle d’une voix fébrile, voici ce que je vous demande : écrivez à Sewels-Pacha, dites-lui que tout est arrangé, qu’il est inutile d’alarmer pour rien l’Europe, qu’il retarde les dépêches, de deux jours, d’un même, de quelques heures au moins ! Il a grande confiance en vous, je le sais ; il suivra votre conseil et je serai sauvée ! Oh, faites cela, Monsieur de Rednitz, faites-le, je vous en conjure, vous me rendrez un service que je n’oublierai jamais !
Bernard était ébranlé ; dans la bouche de cette femme si belle et si fière, cette ardente supplication était chose si nouvelle que surpris et charmé tout à la fois, il lui semblait sentir vibrer toutes les cordes de son cœur. Mais ce qu’elle demandait était chose grave, et si impressionné qu’il fût, il comprenait qu’il devait y réfléchir.
— Y penses-tu, Clarice ? dit-il. Moi, intervenir auprès du Pacha pour arrêter des dépêches !… Et sur quel motif ? Suis-je sûr après tout qu’il n’y ait pas matière à inquiétude ?
— Il n’y en a aucune, je vous le répète, j’en suis sûre comme je le suis de ma propre existence ; s’il y avait le moindre danger, oh, croyez-le bien, je serais la première alarmée ! Vous avez vu, lors du combat, dans la montagne, je sais prévoir les chances mauvaises ; croyez-vous que pour ces chères âmes qui sont ici, je voudrais être moins prudente ? Mais il n’y a aucun risque, aucun, je vous le jure sur mon bonheur éternel !… Et moi au contraire, vous le savez, ce qui me menace !… Monsieur de Rednitz, au nom de tout ce que vous aimez, ne me refusez pas, je vous en conjure !
Bernard était ému. Il sentait qu’il allait céder, et d’autre part, éloigner de sa propre autorité un secours qui pouvait, d’un moment à l’autre, être rigoureusement nécessaire, c’était prendre une bien lourde responsabilité.
— Écoute, dit-il, tu sais si je désire t’être agréable, mais encore faut-il rester dans les limites du raisonnable et du possible. Supposons que je me décide à faire ce que tu demandes ; il s’élève des difficultés de détail plus fortes que tu ne le crois. Il ne sera pas aisé de correspondre avec Scodra. En tous cas, laissons passer la nuit : demain, nous serons mieux renseignés et il sera temps d’arrêter un plan de conduite.
— Demain ! Mais c’est perdre tout un jour, et il s’agit d’heures, ne le voyez-vous pas ! Refusez-moi et que le sort en soit jeté, mais si vous voulez me venir en aide, que ce soit tout de suite ; sinon, ce sera trop tard !
— Mais si j’écris à Sewels, comment ma lettre lui parviendra-t-elle ? Les communications sont coupées, tu le sais bien.
— N’est-ce que cela qui vous arrête ? Que j’aie la lettre, je trouverai bien moyen de la faire parvenir ! Venez, Monsieur de Rednitz, ne perdons pas une minute, le salon est encore éclairé, vous pourrez écrire à votre aise… Oh, faites-le, je vous en conjure, je ne peux plus supporter cette angoisse ; il me semble que mon cœur va se briser !…
Elle parlait en effet d’une voix entrecoupée, de plus en plus faible. Il n’y avait plus à reculer ; ils marchèrent en silence vers l’entrée du Château. Soudain Bernard s’arrêta :
— J’en étais sûr ! dit-il. Il est trop tard ; tu le vois, le salon est éteint, les portes sont fermées !
En effet toute la façade du Château était silencieuse et sombre.
— Oh, s’écria Clarice d’une voix sourde, je suis perdue ! Le malheur est sur moi !…
— Eh bien, dit Bernard qui prenait aisément son parti du contretemps, tu le vois, j’y ai mis de la bonne volonté, mais que faire, les événements se déclarent contre nous. Du reste ce n’est que quelques heures de perdues ; demain, à sept heures, six heures même, tu auras ta lettre !
— Demain ! répétait-elle, six heures, sept heures !… Comme si je pouvais attendre jusque-là !… Oh, je suis maudite ! Tout se réunit pour m’écraser !…
Bernard voulait poursuivre son avantage :
— À moins pourtant que tu ne veuilles venir dans ma chambre ! Ce serait un moyen ! J’écrirais sous ta dictée…
Il était bien sûr qu’elle refuserait : à l’ouïe de cette proposition, elle avait fait un brusque mouvement de surprise et se tenait arrêtée, immobile, silencieuse…
— Viens donc, disait Bernard, toujours pour faire montre de bon vouloir.
Et il fit un pas en avant.
— Vous écrirez ! dit-elle, à voix basse…
Bernard s’arrêta ; c’était à son tour d’être surpris… Mais il n’y avait pas à reculer :
— Sans doute, dit-il.
— Tout de suite ?…
— Tout de suite !…
Un instant, elle resta immobile, puis, sans un geste, sans un mot, elle se mit en marche, lentement, d’un pas mal affermi. Ils traversèrent la cour. Les pensées de Bernard commençaient à s’agiter, confuses… Ils arrivèrent à la porte ; elle était fermée ; il l’ouvrit.
— Entre, dit-il…
Elle eut un moment d’hésitation ; puis, soudain, elle franchit le seuil… L’obscurité était profonde… Bernard le premier, monta l’escalier ; elle le suivait ; il croyait l’entendre chanceler à chaque marche !…
Il entra dans sa chambre ; la lampe était toute prête ; il l’alluma ; une vive clarté se répandit dans la salle : Clarice était sur le seuil de la porte, toute pâle, mais belle, belle de tout l’éclat de son enivrante beauté ; ses yeux, agrandis encore par l’émotion qui étreignait son âme, brillaient d’un éclat indicible !…
— Entre donc, dit Bernard sans trop se rendre compte de ses paroles, entre et prends place. Moi, j’écris !…
Elle s’avança dans la chambre ; sans mot dire, elle s’assit sur un fauteuil, de l’autre côté de la table, dans l’ombre…
Bernard prit place à son tour et se disposa à écrire… Il se fit un profond silence ; on n’entendait que le bruit monotone de la pendule. Au loin, régnait le calme absolu, on se sentait dans une solitude semblable au domaine de la mort…
Elle était donc là, tout près de lui, cette femme si belle qui depuis un an occupait si despotiquement sa pensée ! Elle était venue chez lui, de son plein gré, seule, à l’insu de tous, loin de tout contrôle, de tout regard jaloux, dans cette chambre où nul ne pouvait les surprendre !… Elle était là, les yeux baissés, la tête appuyée sur sa main ; à quoi donc songeait-elle !…
Était-ce à ce danger qui semblait bouleverser son âme si courageuse ? Mais pourquoi donc avait-elle affecté tout d’abord de n’y voir qu’une appréhension sans fondement ? Que se passait-il au plus profond de cet esprit impénétrable ! Quel était le vrai motif qui l’avait amenée à se départir de cette réserve dont elle s’enveloppait comme d’une armure invincible ? Ne savait-elle pas qu’il y avait là, tout près d’elle, un cœur débordant d’amour, qu’un mot pouvait en faire jaillir l’ardente fièvre si longtemps contenue ? En réclamant son aide avec tant d’insistance, n’avait-elle pas prévu qu’il pourrait lui demander récompense pour le service rendu ? Sa présence chez lui, au milieu de la nuit et du silence, dans cette solitude que nul ne pouvait troubler, n’était-elle pas une autorisation, un encouragement même, à faire valoir ce qu’il pouvait considérer comme son droit ? Quelle occasion de laisser parler cette passion qui depuis si longtemps lui embrasait le cœur ! Ne serait-il pas mille fois dupe s’il la laissait échapper ? Elle-même, la femme étrange, au passé obscur, à l’esprit affranchi de scrupules, ne s’étonnait-elle pas de rencontrer tant de froideur, une pareille réserve ?…
Étreint par cet orage de pensées, Bernard restait immobile, la tête en feu, incapable d’imposer silence au cri de la passion qui lui brûlait les veines. Sa main, machinalement, avait écrit quelques lignes ; il ne savait pas même ce qu’elles contenaient !… C’était là, il le sentait, une des crises de sa vie, qui devait l’emporter, l’amour qui le jetait aux pieds de cette femme, ou l’honneur qui lui disait de la respecter ?… De quel droit, après tout, la taxait-il d’hypocrisie, de pensées mauvaises ? Son attitude n’était pas celle d’une femme qui cherche aventure. Elle était venue à lui sous le coup d’une angoisse mortelle, serait-il dit que sa confiance loyale serait trompée, que ce chétif service qu’elle implorait de son obligeance, sa passion brutale le lui ferait payer ?… Soudain un reste de volonté surgit dans son âme ; il acheva la lettre et secouant le front comme pour en chasser de noirs fantômes :
— Voici ta lettre, dit-il…
Elle releva la tête, et s’avançant d’un pas rapide, elle prit la feuille qu’il lui tendait :
— Merci, dit-elle, oh, merci !…
Et dans ses yeux, brilla un regard où il y avait plus que de la reconnaissance ; cette flamme émue, c’était presque de l’amour !…
C’en était trop pour Bernard !…
— Clarice ! s’écria-t-il, Clarice !…
Et il l’étreignit dans ses bras !… Elle ne chercha pas à se défendre ; immobile, elle joignit les mains :
— Monsieur de Rednitz, dit-elle, je suis à votre merci, ayez pitié de moi !… Je suis venue à vous, sachant que j’étais chez un honnête homme, un cœur généreux et loyal ; vous êtes ma seule sauvegarde, mais je sais que je ne m’y fie pas en vain… Je m’adresse à vous sans crainte : permettez-moi de me retirer…
Une lutte terrible se livrait dans le cœur de Bernard !… Soudain, il fit un pas en arrière et se couvrit la figure de ses mains. Clarice passa devant lui ; lentement, elle marcha vers la porte et l’ouvrit :
— Monsieur de Rednitz, dit-elle, ce soir, j’ai contracté envers vous une dette que tout mon sang ne suffirait pas à acquitter… Mais vous n’avez pas obligé une ingrate ; quoi qu’il arrive, je saurai vous le prouver !… Je vous laisse, mais mon cœur reste avec vous !…
Il ne répondit pas ; l’effort surhumain qu’il venait de faire le laissait sans force !…
Elle était sur le seuil de la porte ; soudain, par un mouvement dont elle ne fut pas maîtresse, elle se retourna ; son regard ardent enveloppa Bernard ; cette fois, cette flamme, c’était bien l’amour, un amour passionné !… Mais ce ne fut qu’un éclair ; Bernard ne s’en aperçut même pas ; elle attira la porte sur elle et disparut !…
Bernard s’était laissé tomber dans un fauteuil ; il y resta longtemps, en proie à un trouble indicible ; ce ne fut qu’aux premières lueurs du jour, que brisé de fatigue, sa pensée se perdit dans un lourd accablement.
Son sommeil fut court ; les premiers rayons du soleil l’arrachèrent à cette torpeur ; il se sentait en proie à une sensation de froid et de malaise. Il ouvrit sa fenêtre ; devant lui s’étendait la vaste cour déserte ; partout régnait le calme le plus complet. Brusquement le souvenir des scènes de la nuit se raviva en lui :
« Dupe ! lui criait une voix au plus profond de son être, stupide dupe ! Niais sans décision ni énergie !… »
Et il revoyait devant lui l’enivrante beauté de Clarice, ses regards chargés de flammes, il lui semblait la tenir encore, palpitante, dans ses bras !…
« Non, reprenait-il ; non, je ne suis pas dupe !… Je me suis conduit en homme d’honneur !… Qu’importe si je souffre ! Plutôt souffrir que d’être un lâche et c’est faire acte de lâche que d’abuser de la faiblesse qui se réclame de vous !… Elle le comprend, j’en suis sûr, elle me sait gré !…
« Achève, disait la voix ironique, complète ton ridicule ! Une femme, te savoir gré de ce que tu la repousses !… Au moment où elle vient se livrer à toi, chez toi !… Et tu te prends à ses semblants de résistance !… Comme si ces feintes n’étaient pas dans son rôle ! Elle devait jouer la vertu, au moment surtout où elle jetait si résolument le masque ! Et tu ne l’as pas compris ! Ah, dupe et triple dupe ! Comme elle doit rire maintenant ! Si du moins elle n’est pas furieuse, humiliée dans son amour-propre !… Et l’occasion est bien perdue ; elle ne s’exposera pas deux fois à pareil affront !… »
Et fouetté par ces âpres regrets, exaspéré d’avoir à se justifier, à se défendre contre lui-même, il marchait à grands pas comme pour se soustraire à cette préoccupation impitoyable… Une fatigue tenace, fruit de l’insomnie et du trouble de son esprit, le brisait ; il se jeta sur son lit, cherchant un refuge dans le sommeil ; ce fut en vain ; l’image de Clarice s’imposait à sa pensée, tantôt passionnée, tantôt ironique, et heureux était-il quand il ne la voyait pas accompagnée de figures trop connues dans lesquelles il sentait s’incarner sa jalousie et ses soupçons !
Le temps s’écoulait ; un coup frappé à sa porte l’avertit qu’il devait se tenir prêt pour rejoindre MM. de Simãens et de La Médio au rendez-vous pris la veille.
Brusquement il secoua sa fatigue ; avec quel bonheur il allait remplacer ces rêveries poignantes par une occupation précise, active ! Le seul fait de faire acte d’énergie physique réagissait déjà sur son esprit ; il se disait qu’il avait fait son devoir ; quoi qu’il pût en résulter, il ne le regrettait pas !…
Il trouva MM. de Simãens et de La Médio dans la cour, toujours quelque peu inquiets, sans vouloir en avoir l’air. On ne savait rien de plus que le jour précédent ; il fallait se tenir prêt pour toute éventualité. Ils descendirent vers les bâtiments d’entrée ; sur les murs du corps-de-garde, ils rencontrèrent l’intendant entouré de ses fidèles Dalmates, fort occupé à mettre en état deux vieilles couleuvrines qui paraissaient toutes surprises d’exciter tant de sollicitude. Tout en donnant ses ordres, le digne homme avait l’air plus soucieux que jamais :
— Maudite, maudite affaire ! ne cessait-il de répéter.
Et bienveillant jusque dans sa mauvaise humeur, il accusait les événements sans pouvoir se décider à donner tort à personne…
— Vous sortez, Messieurs, dit-il enfin. Ne vous éloignez pas trop… Je pense que vous êtes armés ?… Ce n’est pas que je croie à un danger immédiat, mais on ne prend jamais assez de précautions… Vous n’aurez pas Clarice pour vous suivre dans votre promenade ; elle est partie de grand matin avec le garde-chef pour aller aux nouvelles : nous ne les reverrons pas avant ce soir, je pense ; si vite qu’ils marchent, les distances sont grandes et ils doivent aller loin s’ils veulent apprendre quelque chose. C’est encore une inquiétude pour moi que de les savoir dans la montagne ! Ah ! maudite affaire, que d’ennuis tout cela va me causer !…
Et tout en parlant, il disposait ses couleuvrines avec l’expérience d’un artilleur consommé.
— Diable, dit M. de La Médio, savez-vous bien que vous n’êtes pas rassurant ! Clarice ne vous a pas communiqué sa confiance, elle qui nous a si bien endoctrinés hier soir ; à l’en croire, tout ce tumulte ne serait rien… Du reste, nous sommes à vos ordres et, le cas échéant, je retiens la direction de ces deux joujoux de vieux bronze. Vive Dieu, vous verrez qu’un marin brésilien connaît un peu son école de tir !…
— Je n’en doute pas, Monsieur le marquis ; Dieu me garde d’en douter ; le Brésil est un pays que je tiens en haute estime et ses habitants aussi. J’espère encore que nous n’aurons pas besoin de recourir à votre expérience. Comme à vous, Clarice m’a dit qu’il n’y avait rien à craindre, mais le monde est si fou ; on ne peut se fier à rien !
— Ainsi, dit M. de Simãens, vous laissez cette jolie femme s’en aller courir les monts en temps de guerre ; voilà qui n’est pas prudent…
— Certainement, Monsieur le duc ; vous avez mille fois raison. Mais on ne fait pas ce que l’on veut ; Clarice n’écoute rien quand elle a une idée en tête. Je ne sais quelle mouche l’avait piquée ; quoi que j’aie pu lui dire pour la retenir, elle n’a voulu entendre à rien. Puis, il faut le dire, ces deux-là, elle et le garde-chef, bien armés et en montagne, on serait mal venu à vouloir les arrêter… Mais n’importe, c’est bien inquiétant encore. Ah, maudite affaire ! Quelle fâcheuse idée a donc eue Bib-Doda d’aller mourir à Scodra et si mal à propos encore !…
Il gémissait avec tant de comique conscience que ses interlocuteurs ne purent s’empêcher de rire ; il ne songea pas même à s’en apercevoir et ils le quittèrent pour continuer leur route. Ce ne fut pas sans une réelle satisfaction qu’ils constatèrent l’habile disposition et le bon état des murs d’entrée ; avec fort peu de monde, on pouvait tenir longtemps même contre un ennemi bien supérieur en nombre. Descendus au pied du rocher, ils s’assurèrent que de ce côté, une surprise par escalade était impossible ; tous les points accessibles étaient soigneusement fortifiés. Dans le ravin, du côté de l’Eibaljen, le roc était partout à pic, surtout au-dessous des promenades, et Bernard étonna fort ses compagnons en leur racontant que Clarice, en présence de l’intendant, en avait exécuté la descente ; ils jugèrent que malgré cet exploit, une sentinelle posée sur les terrasses suffirait pour mettre le Château tout à fait à l’abri. Plus loin, les défenses naturelles se renforçaient encore des énormes constructions de l’Est ; vus d’en bas, ces murs à peine dégrossis, ces contreforts massifs présentaient un aspect escarpé, tout à fait rassurant, et les visiteurs avaient grand-peine à croire que sous ces amas de blocs d’un extérieur si rude, il pût se cacher ces merveilles d’architecture que Bernard se plaisait à leur vanter.
En avançant toujours, ils se trouvèrent devant la face du midi, au-dessous des Tours Romaines. Là, sur le flanc perpendiculaire du rocher, ils crurent remarquer des traces d’éboulements et de déchirures qui semblaient indiquer que la colline du Château s’étendait autrefois jusqu’aux bases du col qui lui faisait face ; il fallait admettre qu’il s’était produit là quelque formidable destruction dont on ne pouvait deviner les causes. Mais les escarpements n’en étaient que plus abrupts et campées sur ces murs naturels, les vieilles tours semblaient défier toute attaque.
— Trois hommes de garde, dit M. de Simãens, et un bon système de signaux, c’est plus qu’il n’en faut pour déjouer toute entreprise. Par exemple, à voir la proximité de ces éboulis et de ces pentes boisées qui les continuent, je ne voudrais pas y voir installées deux pièces de nos calibres modernes ; en deux heures, le pauvre Vieux-Château s’en irait en poussière. Mais cette éventualité n’est pas à craindre ; l’état des communications nous en répond ; pendant cent ans au moins, les deux conduites à gaz que le digne intendant décore du beau nom de couleuvrines, seront, dans ce pays perdu, le dernier mot de l’artillerie.
Ils firent quelques pas dans la direction du col de l’Eibaljen, pour mieux se rendre compte de la position ; là, sous l’ombre de quelques arbres, ils s’arrêtèrent longtemps, retenus par l’imposante grandeur du spectacle.
— Il y a ici quelque chose que je ne comprends pas, disait M. de Simãens ; à voir ces profondes écorchures du rocher, ces couches disloquées et brisées, on jurerait qu’on y a fait jouer la mine ; supposition inadmissible puisque sur le vif de ces entailles, on voit surgir la maçonnerie romaine, aussi reconnaissable que dans les assises du Colysée. Qu’en pensez-vous, Tisio ? Tout marin que vous êtes, vous pouvez apprécier la difficulté.
— Salut à l’arme savante du génie, dit M. de La Médio, en me consultant, même sous cette forme un peu leste, elle me donne une marque de confiance dont je lui sais le plus grand gré. Mais là où le génie hésite, le simple capitaine de frégate peut bien déclarer qu’il n’y comprend rien. Je vois, comme vous, que le rocher a été disloqué, comme broyé par quelque force terrible ; pour dire laquelle, je ne m’y hasarde pas.
— Peut-être un tremblement de terre, dit Bernard.
— C’est la supposition la plus naturelle, reprit M. de Simãens ; mais les éboulis qui en sont résulté, où sont-ils ? Des rocs pareils n’ont pu être emportés par les eaux. Et ces vieilles tours, voyez, elles n’ont pas la moindre fissure ; l’œuvre de destruction paraît s’être arrêtée à leur pied.
— C’est bien étrange, dit M. de La Médio ; mais tout ici est étrange. Ces énormes murs d’un ton fauve, ces rares fenêtres en arc arabe, jusqu’à ce palmier enraciné là, sur cette terrasse calcinée par le soleil, tout a un caractère inusité, africain, vraiment farouche. On jurerait que l’on voit quelque fort perdu sur les côtes du Maroc ou de la mer Rouge !
L’impression était, en effet, puissante. De la place où ils étaient, ils voyaient le Château se déployer dans toute la solennité de sa masse écrasante ; ces entassements de tours, ces noires façades, ces murs immenses s’élevant d’un seul jet, sans ornements, presque sans ouvertures ; tout se réunissait pour donner l’idée d’un travail, d’un effort surhumain. On se sentait petit en présence de ces effrayantes masses de pierres ; comme dans un cauchemar, il semblait que l’homme n’y trouvât plus sa place, écrasé qu’il était sous cet épouvantable fardeau !…
Ils étaient précisément en face de la tour occupée par Clarice ; le palmier était celui qui croissait sur sa terrasse ; ces nattes défendaient sa chambre contre les rayons du soleil. Cette vue réveillait chez Bernard des souvenirs d’une âpreté irritante ; son esprit mal rasséréné voyait revivre dans sa mémoire, les scènes poignantes de cette nuit où il s’était risqué seul dans le Château et il lui semblait qu’il allait éprouver de nouveau ces angoisses devant lesquelles sa volonté s’était trouvée impuissante. Ses soupçons, ses doutes, cette lutte contre lui-même reparaissaient avec une intensité nouvelle, et chose étrange, au moment même, la conversation de ses compagnons venait résonner à son oreille, comme un écho de ses irrésolutions et de son trouble.
— Voyez donc, Marziale, disait M. de La Médio, comme ces constructions romaines sont d’un effet grandiose ! Vraiment ce vieux peuple-roi mérite bien son titre ! Mettez ensemble toute notre architecture moderne, boulevards, viaducs, ponts, gares, etc., vous n’en tirerez pas la centième partie de la majesté si noble, si simple de ces vieux murs ! Avec ces formes puissantes, ces lignes abruptes, ce ton fauve, ne dirait-on pas un grand lion, au repos sur son rocher, calme et fort, insoucieux de toute attaque…
— Je comprends ce que vous voulez dire, reprit M. de Simãens ; cet ensemble est en vérité d’un effet surprenant… Puis il est un élément d’impression dont il faut tenir compte ; c’est que ces tours ne sont pas abandonnées et sous leur apparence farouche dans la désolation qui les entoure, nous voyons la personnalité si vivante de celle qui les habite. À votre insu, mais avec une plus grande dose de réalité, vous refaites le raisonnement que tenait, l’autre jour, Madame de La Médio ; vous donnez une âme aux choses mortes, mais ici cette âme est celle de la personne qui les vivifie de sa présence ; au travers de ces persiennes si bien closes, c’est Clarice qui semble nous regarder de ses grands yeux !…
M. de La Médio le regardait, un malicieux sourire sur les lèvres :
— Oh, oh, dit-il, Monsieur le mangeur d’x, savez-vous qu’il faut être bien riche d’imagination pour pouvoir en prêter ainsi aux autres ! Mais la beauté des choses ne se démontre pas par a + b, comme le carré de l’hypoténuse ; elle est tout autrement complexe et mieux vaut encore la sentir que l’analyser. Quoi que vous en disiez, ce vieux Château perché sur son roc, perdu dans ce désert, a une majesté propre, une sorte de solennité personnelle, qu’il n’est pas aisé de définir, mais qu’il n’est pas possible de nier. Nous avons bien ressenti cette impression l’autre jour, en visitant tout ce labyrinthe d’édifices qui sont comme les organes de ce monstre. Je n’aime pas parler de mystère, mais si jamais ce mot trouve à s’appliquer quelque part, c’est bien ici ! Maintenant, vous aussi, vous avez raison en faisant entrer en ligne de compte l’influence de Clarice ; comment nier que sa présence n’ajoute à cet ensemble un piquant, une étrangeté singulière ? Il n’est pas possible de comprendre pourquoi cette charmante femme, si vivace, si gaie, si éminemment sociable, s’en va se cloîtrer au fond de ce sinistre dédale et choisit, pour se loger, tout justement ces vieilles tours avec leur entourage désolé ! C’est comme une inscription indéchiffrable que vous placeriez à l’endroit le plus apparent de votre salon ; nul n’aurait l’esprit en repos avant d’avoir trouvé le mot de l’énigme…
— Eh bien, vous le savez, avec les femmes, il ne faut pas s’attendre à de la logique.
— C’est facile à dire, mais nous n’en sommes pas plus avancés. Du reste, à quoi bon chercher ? Puisque mystère il y a, acceptons le mystère ; sans l’aimer beaucoup plus que vous, je n’ai pas le besoin impérieux de trouver la raison de toutes choses ; le merveilleux ne me déplaît pas, et Clarice non plus, par conséquent, non certes, car elle est charmante en diable, et j’aime cela, moi, je ne m’en cache pas. Je suis fidèle époux et n’en suis pas moins homme ! Où donc ai-je entendu ce bel alexandrin ? Oui, vraiment, la société de cette charmante femme, cette atmosphère d’étrangeté dont elle s’entoure, ajoute, je l’avoue bien franchement, un grand attrait à notre séjour ici… Et Octave qui passe son temps, dans les brumes de la Baltique, aux pieds de la Comtesse Jerningholm ! N’est-ce pas du dernier comique ?… Certes elle est belle, la Comtesse, elle a une taille de reine, des yeux d’acier, des cheveux blonds superbes et de l’esprit à revendre, mais vive Dieu ! dans toute sa grande personne, elle n’a pas la dixième partie du charme que Clarice a dans l’ongle rose de son petit doigt !…
— J’en suis d’accord, Tisio, mais soyez-en sûr, Octave sait bien ce qu’il fait ; il n’a pas oublié ce qu’il a souffert et il ne veut pas recommencer.
— C’est possible ; il paraît qu’elle s’est rudement moquée de lui, là-bas, à Saint-Paul, avant la catastrophe finale. Mais n’importe, cela me paraît drôle de laisser cette adorable femme se morfondre ici, toute seule, dans ces montagnes perdues, en proie aux tentations de la solitude et de l’oisiveté ! Oh, je sais bien ce que vous allez dire, Monsieur de Rednitz, mais cela ne me rassure qu’à demi. La voilà qui court aujourd’hui la pretentaine, sous prétexte de chercher des nouvelles ! Moi, je me méfie des prétextes, tout autant que des explications ; je sais ce qu’en vaut l’aune, comme dit notre courrier suisse…
— Doucement, Tisio ; vous devenez méfiant comme si vous voyiez bouillonner l’eau à l’avant de votre corvette. Clarice est une sirène, je le veux bien, mais depuis Ulysse, les navigateurs ont cessé d’avoir peur de ces êtres-là !
— Eh, pardieu, je n’en ai pas peur et quand elle babille, à ma portée, vous savez que je suis le dernier à vouloir me boucher les oreilles. Mais si charmante qu’elle soit, cette sirène, il n’est pas défendu de la trouver étrange. Son passé, son présent, son avenir, ce qu’elle pense, ce qu’elle dit, ce qu’elle fait, même ce qu’elle ne fait pas, tout ce qui est d’elle, en un mot, c’est un vrai défi à toute vraisemblance. Et quand je vois tous ces contrastes, je comprends que je n’y comprends rien et je ne m’étonne pas si les fenêtres de son logis, là-haut, dans ces vieilles tours, prennent, en nous regardant, un certain air ironique peu convenable à leur âge.
— Ah, ah, Tisio, je vous y prends ; vous en venez exactement à mes conclusions ; seulement votre démonstration a été plus longue.
— Eh, je n’ai jamais dit que vous n’eussiez pas raison ; je sais de longue date que vous avez toujours raison… Seulement votre thèse était incomplète, trop absolue ; je l’ai étayée de meilleurs arguments. Du reste, que m’importe cela ? Clarice a sa pleine liberté ; elle en use, c’est fort naturel ; qu’elle fasse son métier de jolie femme, rien de moins étonnant ; si Octave en prend son parti, qui donc voudrait s’en plaindre ? Moi, telle qu’elle est, je la trouve charmante et quant au reste, je ne m’en inquiète et ne m’en informe même pas.
— Que voilà bien un raisonnement de sceptique gâté par les femmes ! Eh bien, moi qu’elles n’ont pas gâté, je vais plus loin dans l’expression de ma sympathie ; je crois que Clarice est bonne, foncièrement bonne, et si son passé est fâcheux, il doit y avoir plus de la faute des circonstances que de la sienne. Mais ceci est secondaire et tout bien compté, j’aime autant pour le repos de la famille, savoir Octave à cinq cents lieues d’ici et sans le moindre désir d’y venir.
— Ainsi soit-il et que Sainte Jerningholm nous protège ! Mais continuons notre ronde, s’il vous plaît ; il fait ici une chaleur atroce et j’en suis presque à regretter cette pâle lanterne que les gens du Nord s’obstinent, je ne sais pourquoi, à décorer du nom de Soleil !…
Ils traversèrent le lit desséché du torrent et gagnèrent les pentes boisées de la colline. Sous les grands arbres, la chaleur était supportable et ils purent continuer leur marche sans en être trop incommodés. En face d’eux, de l’autre côté du lit rocailleux du torrent, le rocher du Château s’élevait, couvert à sa base des vignes bien aimées du digne intendant ; la couche d’éboulis dans laquelle elles étaient plantées, ôtait au mur du roc beaucoup de son aspect abrupt et à certaines places, il semblait qu’il fût possible de le gravir. Mais Bernard fit remarquer à ses compagnons que cette défectuosité n’avait pas échappé aux architectes du Château, et dans tous les endroits faibles, la base de la maçonnerie était revêtue d’un épais encorbellement de pierre vive dont la forte saillie devait déjouer toute tentative d’escalade. Plus loin, le sol se creusait de nouveau, le rocher redevenait perpendiculaire et sous les nouveaux bâtiments, surtout au pied des deux palais vénitiens, il paraissait absolument inaccessible ; les assises de la terrasse et les deux façades s’élevaient à pic au-dessus d’un précipice où les oiseaux seuls semblaient pouvoir se poser. Là, les promeneurs se trouvaient tout près des fortifications d’entrée, et ils purent constater que, de ce côté aussi, les défenses étaient bien disposées et en parfait état.
En somme donc, la place était d’apparence respectable et les moyens d’attaque étant donnés, les habitants du Château pouvaient, moyennant un peu de surveillance, se considérer comme étant en pleine sécurité. Les promeneurs rentrèrent donc fort satisfaits de leur course et bien disposés à prendre patience jusqu’à plus amples renseignements.
La journée s’écoula fort tranquille. Le soir, au dîner, la place de Clarice se trouva vide ; c’était la première fois qu’une telle chose arrivait depuis que le Château avait reçu ses nouveaux hôtes ; l’effet s’en fit vivement sentir. La conversation languissait ; Madame de Bergheyck laissait voir qu’elle était inquiète ; Madame de La Médio, avec sa vivacité d’impression, ne se montrait pas plus rassurée ; le calme de M. de Simãens, la gaieté ironique et imperturbable de M. de La Médio, tout ce que pût dire Bernard ne suffirent pas pour dissiper le nuage de tristesse qui s’appesantissait sur les esprits. On se remit à discuter toutes les chances favorables et contraires sans aboutir à aucune conclusion. La soirée s’avançait ; les dames se retirèrent ; M. de La Médio proposa de recourir à la diversion toute puissante du whist :
— Nous en avons pour deux ou trois heures, dit-il ; ce sera bien du malheur si Clarice ne revient pas avant que nous ayons fini.
La partie commença ; dix heures, onze heures sonnèrent, puis minuit : personne ne parut. Enfin, vers une heure, au moment où ils allaient se retirer, la porte s’ouvrit ; c’était Clarice ; elle paraissait calme et sans inquiétude.
— C’est comme je le pensais, dit-elle ; toute chance de conflit sérieux a disparu. Le gouverneur de Scodra prend ses mesures pour donner satisfaction aux Myrdites ; les assurances les plus précises sont parvenues aux chefs de la tribu : ils s’engagent en échange à maintenir les leurs dans l’ordre. Il y a eu quelques coups de fusils tirés, mais cela est sans conséquence. Beaucoup de Myrdites remontent déjà dans la montagne ; c’est le signe certain de l’apaisement des esprits. C’est demain que doit avoir lieu la cérémonie du rétablissement du Prince dans son tombeau ; on lui donnera toute la solennité possible et tout sera terminé !…
— Et tu es bien sûre de tes renseignements ? dit M. de Simãens.
— Absolument sûre ; j’ai les deux versions, turque et albanaise ; toutes deux s’accordent en tous points.
— Allons, dit M. de La Médio, j’en suis bien aise et je ne sais comment te remercier pour toute la peine que tu as prise.
— Je n’y ai pas grand mérite ; j’y étais aussi intéressée que vous.
Dans le calme de sa voix, il y eut comme une inflexion triste qui frappa Bernard. Rassurée pour les autres, était-elle encore inquiète pour elle-même ? Mais ce n’était pas le moment de le demander. Quelques paroles s’échangèrent encore ; puis M. de Simãens se retira ; M. de La Médio prit congé à son tour ; Clarice et Bernard l’accompagnèrent jusqu’à sa porte. Restés seuls, ils revinrent vers la grande cour ; ils marchaient lentement en silence. Instinctivement Bernard sentait que le cœur de Clarice était oppressé par une grande douleur ; lui-même se surprenait à considérer avec une inquiétude qui n’était pas exempte d’une sourde colère, l’éventualité du retour du Comte. Telle était l’intensité de sa préoccupation qu’il ne songeait plus à la scène de la nuit précédente. Soudain cette anxiété lui devint insupportable et s’arrêtant brusquement :
— Eh bien, dit-il, parle ; que sais-tu ?
— Je suis perdue, dit-elle, les dépêches sont parties !…
— Eh bien, il faut les rectifier. On peut le faire, on a dû le faire, maintenant !…
— À quoi bon ? Nous avons été prévenus trop tard : le tumulte a eu lieu il y a trois jours ; on l’a su le soir même en Europe. L’effet est produit. À l’heure qu’il est, il y a dix chances contre une que le Comte est déjà en mer ; dans huit jours, il sera ici !
— Oui, s’il a trouvé un paquebot en partance à Trieste, sinon !…
— Je n’ai pas même cet espoir ; on est avisé à Scodra d’un départ du Lloyd au jour même où le Comte a pu s’embarquer !
Il n’y avait rien à répondre ; la conséquence était trop logique pour qu’elle pût se discuter !
— Ainsi ma lettre n’a produit aucun effet ? reprit-il.
— L’effet a été ce qu’il pouvait être ; on ne lutte pas contre la fuite du temps. Du reste, voici la réponse du Pacha ; vous verrez ce qu’elle laisse d’espoir !
Elle lui tendit un billet à peine visible dans l’obscurité. Il l’ouvrit avec une hâte fiévreuse ; à la clarté d’une allumette, il lut les quelques mots que contenait la lettre. Le Pacha remerciait Bernard de son avis ; il l’informait que la tournure rassurante que prenaient les événements était déjà connue en Europe ; les inquiétudes qu’ils devaient y avoir causées étaient sans doute dissipées ; il assurait Bernard que tout danger avait disparu et se mettait à sa disposition pour transmettre à ses parents ces nouvelles pacifiques.
— Eh bien, dit Bernard en repliant la lettre, que peut-on désirer de mieux ?
— Pour vous, pour tous, rien, dit Clarice ; pour moi, je vous le dis, c’est la perte de tout espoir !
Bernard sentit son cœur se serrer ; un vague pressentiment lui disait qu’elle ne se trompait pas…
— Et cette lettre vient de Scodra aujourd’hui même ? dit-il machinalement, pour changer de conversation.
— Je l’ai reçue ce soir à neuf heures et je me suis mise en route sur le champ.
— Mais où donc t’est-elle parvenue ?
— Dans un khan isolé, sur la route qui longe la rive gauche du Drin. Il y a là un Hongrois, ancien honved, réfugié de 48, qui y a été placé par Sewels-Pacha pour le tenir au courant de ce qui se passe dans la montagne ; il est Albanais pour les Albanais, Turc pour les Turcs, et voit tout sans être inquiété par personne. C’est par lui que je peux correspondre avec son maître, ce qui, du reste, ne m’arrive jamais.
— Et tu as eu le temps d’envoyer la lettre et de recevoir la réponse ?
— Nous sommes partis de grand matin ; à deux lieues d’ici, le garde-chef m’a quittée et est descendu au défilé de Duchian-Han pour voir les Albanais et savoir ce qu’ils voulaient faire. Moi, j’ai franchi la Kiapha-Mala et suis arrivée au khan, à six heures ; le Hongrois est monté tout de suite à cheval et a gagné Scodra. Que n’aurais-je donné pour l’accompagner ! Mais la plaine est aux Turcs et je ne peux songer à m’y risquer. D’ailleurs, qu’aurais-je dit de plus que votre lettre ? Je n’aurais pas même pu expliquer le véritable motif de ma visite… J’ai attendu tout le jour cachée dans un bois… Quelles mortelles heures j’ai passées là ! que de fois j’ai invoqué la mort, oui, même la plus cruelle ! au moins tout serait fini ; je serais libre !… Mais la mort ne veut pas de moi !… Puis la réponse est arrivée ; je me suis mise en route et me voici !…
— Tu dois être brisée de fatigue !…
— De fatigue, non ; d’angoisse, de désespoir, oui !…
Il y eut un silence :
— Tout n’est pas perdu, cependant, dit Bernard. Selon toutes probabilités, le Comte se sera arrêté à Trieste…
— C’est ma seule chance, et combien elle est faible ?… Ah, Monsieur de Rednitz, croyez-moi, j’ai bien hésité à revenir ! J’étais bien près de Scodra ; avec un peu de bonheur, je pouvais y arriver, gagner la mer, m’embarquer pour l’Italie ou l’Égypte !… Pourquoi ne l’ai-je pas fait ? J’étais peut-être sauvée ?…
Elle se tut.
— Oh, j’ai été lâche ! reprit-elle d’une voix sourde. Oui, j’ai eu peur, peur de cette vie fiévreuse des villes, de cet égoïsme des foules humaines ; deux fois, déjà, je m’y suis brisée ; cette lutte de toutes les heures est au-dessus de mes forces… Puis, je me suis dit ce que vous dites : il y a une chance pour que le Comte ne vienne pas ! Je ne peux pas la perdre, cette chance ; ici, je suis en sûreté, si je peux l’être quelque part !… Même s’il vient, ne suis-je pas protégée par les cœurs si bons qui m’entourent ? Voilà ce que je me suis dit et je suis revenue : si je me suis trompée, malheur à moi !…
Elle parlait d’une voix saccadée, avec une émotion qui serrait le cœur de Bernard. Ce n’était pas là l’accent d’une anxiété simulée ; ce qu’elle disait jaillissait du fond de son âme, sous la pression d’une impitoyable angoisse. Et quelques heures auparavant, il avait pu la soupçonner, accueillir sans protestation, des insinuations ironiques et méfiantes ! Il lui semblait qu’il lui avait fait un tort qu’il ne pourrait jamais assez réparer.
— Écoute, Clarice, dit-il en s’arrêtant soudain ; nous avons vécu l’un près de l’autre assez longtemps pour que nous sachions qui nous sommes ; nous avons eu les mêmes plaisirs, nous avons couru les mêmes dangers. Je crois avoir droit à ta confiance ; moi aussi, je peux, je dois te venir en aide ; je te le jure ici, quoi qu’il arrive, envers et contre tous, mon appui ne te manquera pas !…
Clarice fit brusquement un pas en arrière ; si Bernard eût pu voir sa figure, il y aurait vu se peindre une anxiété plus poignante encore…
— Oh, mon Dieu ! dit-elle à voix basse, mon Dieu, qu’ai-je fait ? Cela aussi, dois-je le craindre ?
Par un violent effort, elle se remit…
— Merci, Monsieur de Rednitz, merci, dit-elle, et sa voix tremblait d’émotion. Je sais que vous êtes bon et que si je dois recourir à votre assistance, ce ne sera pas en vain ; et je le ferai, je vous le jure, moi aussi, sans hésitation, comme vous me l’avez offert. Mais ne précipitez rien ; attendez que je réclame votre aide ; pour le moment, voilà ce que je vous demande, avec un ardent désir de l’obtenir. Ma destinée est ainsi faite que je dois avant tout, me garder de donner prise au soupçon… autant que cela dépend de moi, hélas, car je le sais mieux que personne, la force des choses veut que je marche entourée d’une atmosphère de méfiance incurable ! Une manifestation trop ouverte de sympathie peut suffire pour me perdre ; avec ces amours-propres féroces, tout est à redouter ; et le chagrin le plus terrible qui pourrait m’atteindre, ce serait de vous exposer, pour moi, au moindre danger. Je vous le demande donc en grâce, n’intervenez pas dans ma vie… sauf si je vous le demande… ; je vous l’ai dit, je le ferai, s’il le faut !… Je sens que je vous froisse en vous parlant ainsi ; pardonnez-moi ; tout est pour moi si difficile que je ne peux pas même accepter, sans une mortelle crainte, votre loyal dévouement… Ainsi point de hâte, je vous en conjure ; attendez mon signal ; autrement, vous pourriez vous perdre et vous ne me sauveriez pas. Puis, ici, je me sens déjà bien protégée ; j’ai eu tort peut-être de m’alarmer ainsi. Il faut avoir confiance ; c’est un moment de crise à passer et j’en ai vu de plus terribles !…
Elle lui tendait la main ; ils échangèrent une étreinte cordiale.
— Merci encore, continua-t-elle, ah, croyez-le bien, si je désire quelque chose au monde, c’est de pouvoir vous rendre tout le bien que vous m’avez fait !… Et maintenant il faut nous séparer ; le jour va se lever ; avec la nuit, s’en ira aussi ma tristesse. Je me sens plus calme déjà et plus forte ; oubliez ce que j’ai pu vous dire ; il y a assez de bonheur dans ce monde pour qu’il y en ait aussi pour nous !
Elle avait disparu.
« Elle veut que je me rassure ? disait Bernard ; pourquoi cette subite volte-face ? Ce danger qui s’imposait à elle, si terrible, s’est-il donc évanoui ! Qu’y a-t-il au fond de cet esprit indéchiffrable ? Redoute-t-elle que j’entre en lutte avec Octave ? »
Et tout un flot de pensées tumultueuses étreignait son cœur. Pour la première fois, il se demandait s’il était vrai qu’elle l’aimât, qu’elle l’aimât au point d’endurer des humiliations et des outrages, pour éviter de le compromettre dans quelque aventure dangereuse. Et brusquement il se voyait engagé dans un conflit de vie ou de mort avec Octave, cet homme chevaleresque et loyal pour qui il se sentait une si réelle affection ! Quel risque et pour quelle cause !…
Et de nouveau il se sentait rejeté dans cet océan d’indécisions, de pensées contradictoires auxquelles il avait eu tant de peine à échapper.
Il se promenait ainsi de long en large, seul, dans la vaste cour déserte, insoucieux de la fatigue, et s’épuisant sous l’effort inutile de deviner un avenir aussi impénétrable que la nuit…
Soudain une clarté grise parut dans le ciel ; par un effet presque physique, il semblait à Bernard que le voile qui enveloppait son intelligence venait d’être levé…
« Allons, se dit-il, la leçon ne sera pas perdue. Quoi qu’il arrive, contre tous, je saurai la défendre, comme je défendrai toute créature faible et malheureuse ; c’est mon devoir d’officier et de gentilhomme et sa volonté même ne m’en détournera pas ! »
Sa résolution était prise ; il se coucha plus calme, et s’endormit paisiblement.
Le calme s’était rétabli au Château ; dès le second jour, ses habitants avaient eu la certitude qu’ils ne couraient aucun danger ; comme l’avait prédit Clarice, leur émotion ne subsistait en eux qu’à l’état d’impression piquante, de curieux souvenir de l’état barbare des populations au milieu desquelles leur caprice les avait conduits. Pendant quelques jours pourtant, les communications avec le bas pays restèrent interrompues ; ni journaux, ni lettres ne purent parvenir au Château ; chose singulière, cette privation fut fort gaiement supportée ; il semblait qu’il se fût fait un grand silence ; isolés du reste du monde, les voyageurs vivaient avec d’autant plus de plaisir sur leurs propres ressources et savouraient avec des raffinements de gourmet, le charme inattendu de cette vie paisible. Plus que jamais, ce vieux Château se montrait inaccessible à l’ennui ; l’oisiveté n’y était rien moins que lourde, les heures passaient rapides, sans qu’on pût dire à quoi elles étaient employées ; l’esprit comme pénétré d’une activité féconde, se gardait aussi bien de l’inertie et du désœuvrement que de l’agitation et de la fatigue.
Puis, on fit une excursion merveilleuse : Clarice conduisit ses hôtes dans les grands édifices de la partie est du Château. Ce fut comme une révélation. Ces constructions aux proportions gigantesques, ces salles d’une architecture si prodigieuse, ces chefs-d’œuvre de tout genre, tout cet ensemble extraordinaire excita chez les visiteurs une admiration enthousiaste ; l’église rouge surtout et plus encore la sublime rotonde avec la main de marbre tenant enserrée la clef de bronze, dépassèrent tout ce que leur mémoire, leur imagination même, pouvaient leur offrir de plus étonnant. Il leur semblait qu’ils venaient de voir quelque palais des Mille et une Nuits, une création unique, presque surhumaine, et il n’était pas jusqu’aux fermes esprits de MM. de La Médio et de Simãens qui ne se sentissent pénétrés d’un sentiment de respect presque mystique. L’impression fut de longue durée ; pendant plusieurs jours, les merveilles du Vieux-Château furent l’unique objet des entretiens ; loin de s’affaiblir, il semblait que l’admiration allât croissant, s’exaltant tous les jours. Et cependant ils ne demandaient pas à renouveler la visite ; chose étrange, il était visible que ces beautés sans pareilles s’imposaient à eux avec une majesté presque trop saisissante ; comme à l’entrée d’un sanctuaire consacré à quelque divinité inconnue, ils éprouvaient, sans vouloir en convenir, un sentiment qui ressemblait fort à cette horreur mystérieuse qui saisissait les anciens sous les sombres profondeurs de leurs forêts sacrées.
Devant ces manifestations non équivoques, Bernard se trouvait une fois de plus amené à reconnaître que cette surexcitation avait une cause bien réelle, qui s’imposait à tous, qu’il n’était pas surprenant dès lors qu’il en eût ressenti si vivement les effets. Si une seule visite avait passionné à ce point les hôtes récents du château à peine sortis du tumulte des civilisations les plus raffinées, pour lui qui s’était soumis à cette influence à plusieurs reprises et dans des circonstances si particulières, il était naturel qu’il en eût éprouvé une émotion bien plus intense. Puis, à l’inverse de ce qu’elle avait fait pour lui, Clarice s’était attachée à ménager la sensibilité des visiteurs ; tout ce qui pouvait accentuer le caractère si imposant déjà de ces grands édifices, tout élément d’étrangeté et de mystère, avait été soigneusement écarté par elle ; les récits dramatiques avaient été maintenus dans les tons les plus adoucis ; elle avait laissé l’impression se développer d’elle-même sans y rien ajouter de son chef ; voulait-elle ne pas trop ébranler l’esprit de ses hôtes, redoutait-elle de trop livrer de sa personnalité, les deux suppositions étaient aussi plausibles l’une que l’autre, et Bernard, en constatant cette différence si marquée, devait reconnaître son impuissance à deviner ce qui la motivait. Peut-être craignait-elle de voir se produire chez ses nouveaux hôtes, cette surexcitation nerveuse qui avait failli lui être si fatale à lui-même lorsqu’il s’était trouvé perdu dans les détours du Vieux-Château ? Mais n’était-il pas plus probable encore qu’elle l’avait jugé digne entre tous de goûter le charme si particulier de ces grandes ruines, d’en comprendre la voix silencieuse, de s’associer à la vie ardente cachée sous ces masses inertes ; il y avait là un sens profond qui répondait à sa pensée la plus intime et il éprouvait comme un sentiment d’orgueil à se dire que ce qu’elle cachait aux profanes, elle n’avait pas craint de le lui révéler. Cette marque de confiance lui était particulièrement douce ; il se sentait en communion intime avec sa plus secrète pensée et ce privilège avait pour lui un charme qu’il savourait avec délices.
Sous l’influence de ce sentiment, tout palpitant encore au souvenir de cette nuit d’angoisse où elle était venue, dans un accès si imprévu de confiance, réclamer son appui et s’en remettre à sa discrétion, il observait avec une attention passionnée, son attitude, ses paroles, ses moindres regards ; plus que jamais, il se sentait étreint de l’ardent désir de pénétrer son intime pensée. Elle était toujours aussi gaie, aussi ingénieuse en ressources pour distraire et charmer ses hôtes, sa conversation était aussi attachante, son activité aussi douce et infatigable, mais sous cette apparence si calme, il distinguait comme à la lueur de vagues éclairs, une préoccupation tenace, une angoisse contre laquelle son énergique volonté ne pouvait prévaloir. Rien dans sa vie actuelle ne motivait cette anxiété ; c’était donc bien l’appréhension du retour de son maître qui dominait à ce point cet esprit énergique ; cette chance si faible, oubliée de tous, lui apparaissait comme une menace obstinée, implacable !… Alors Bernard se rappelait la promesse qu’il lui avait faite de la protéger à tout prix, et la pensée qu’il était le seul au monde qui songeât à la défendre, remplissait son cœur d’une résolution à l’épreuve de tous les dangers. Mais c’était un secret qu’il gardait pour lui-même avec le soin le plus jaloux ; avide d’égaler cette intrépide force d’âme dont Clarice donnait un si énergique exemple, il réussissait à se faire pour tous la figure la plus calme, la plus absolument étrangère à toute préoccupation.
La vie continuait ainsi au Château, mélange indéfiniment renouvelé d’activité intellectuelle et de distractions empruntées au milieu assez rude dans lequel ils vivaient. Un soir, MM. de La Médio et de Simãens, Bernard et Clarice sortirent à la nuit tombante, sous la conduite du garde-chef ; il ne s’agissait de rien moins que de surprendre à l’affût un lynx qui faisait de cruels ravages dans les troupeaux du domaine. Postés à la lisière d’un bois, tout près des pâturages visités par l’animal, ils passèrent les longues heures de la nuit dans l’émotion d’une attente aiguisée par la perspective d’un réel danger. Ils en furent pour leur peine, rien ne parut. Au jour naissant, dépités de leur insuccès, ils résolurent de transformer l’affût en battue ; assistés de quelques bergers et de chiens dressés pour ce royal gibier, ils parcoururent consciencieusement le district où, au dire des gens du pays, le lynx faisait sa résidence ; les bois les plus fourrés, les ravins les plus sauvages furent fouillés avec un soin minutieux ; tout fut inutile et au bout de quelques heures, il parut évident qu’il n’y avait plus qu’à rentrer au gîte. La matinée était fort avancée, la chaleur se faisait forte, les chasseurs hâtaient le pas. Ils avaient atteint la petite plaine étendue entre les pentes de la Vila et le rocher du Château ; Bernard et Clarice marchaient à quelques pas en arrière des autres chasseurs. Soudain, elle s’arrêta brusquement si bien que Bernard crut qu’elle allait tomber ; il la regarda, elle était toute pâle…
— Qu’as-tu donc ? lui dit-il, inquiet.
Elle voulait parler : sa gorge serrée arrêtait sa voix.
D’un geste, elle montra le sol…
— Eh bien, quoi ? reprit-il, je ne vois rien !
— Vous ne voyez pas ! dit-elle enfin d’une voix étouffée. Tenez, ici, ces traces !… Ce sont les pas des chevaux !…
Réunissant toute son attention, Bernard finit par distinguer sur le gazon ras et sec, quelques rares empreintes des écorchures à peine visibles, comme celles qu’aurait produites le passage d’une troupe de cavaliers.
— Ce sont eux ! reprit Clarice ; c’est la forme des fers de la basse vallée. Qui peut venir de Scodra, sinon !…
Elle se tut ; l’émotion lui serrait la gorge…
— Allons donc, dit Bernard ; c’est tout simplement la trace de quelque convoi qui nous amène des provisions.
— L’intendant n’en attend aucun !
— Eh bien, c’est quelque voyageur, un chef de Myrdites peut-être, ou mieux encore, ce messager si fort en retard qui nous apporte enfin nos lettres et nos journaux !…
— Non, s’écria Clarice. Et voyez !…
Elle s’était baissée ; d’un geste rapide, elle avait pris dans le gazon un objet brillant sur lequel elle jeta les yeux, puis, sans mot dire, elle le tendit à Bernard. C’était un bouton détaché évidemment d’un sac de voyage ; sur la surface polie, quelques mots étaient gravés ; au premier coup d’œil, il reconnut que c’était du suédois…
— Est-ce assez clair ? dit-elle d’une voix à peine perceptible. Qui donc peut venir ici de si loin, sauf ?… Et il n’est pas seul !… Qui amène-t-il ? Le Colonel sans doute, ou quelque autre de même trempe !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, que va-t-il se passer ?…
Elle se cachait la figure dans ses mains ; un frisson convulsif faisait trembler tout son corps…
— Prends garde, dit Bernard, on nous observe !…
En effet, les chasseurs s’étaient arrêtés, voyant qu’ils n’étaient pas suivis.
— Eh bien ! cria M. de La Médio, que vous arrive-t-il donc ! Avez-vous trouvé un trésor que vous regardiez le sol de si près !…
Clarice se remit en marche, machinalement, comme une statue.
— Remets-toi, lui dit Bernard. Je veux parier que ces chevaux qui ont passé là, n’ont pas amené M. de Claram… Et même, si c’est lui, entourée comme tu l’es de gens qui t’aiment, de quoi aurais-tu peur ?…
— De quoi j’ai peur ? De cette violence aveugle qui s’exaspère de la moindre résistance, qui n’a de loi que son caprice, de règle que son instinct ! Chez les enfants, cela s’appelle de la cruauté ; que d’hommes restent enfants toute leur vie ! Et on ne les punit pas, eux ; on dit qu’ils sont forts, énergiques, passionnés, que sais-je ? Eh bien, oui, j’ai peur !… Mes pressentiments ne me trompent pas, je pourrai lutter quelque temps peut-être, mais je le sens, je suis perdue !…
Ils s’étaient engagés dans le chemin taillé dans le roc qui conduit au Château. Clarice s’arrêta soudain ; à ses pieds, le rocher tombait à pic…
— Clarice ! dit Bernard, et il la saisit par le bras… il avait cru qu’elle allait se précipiter !…
— Ne craignez rien, dit-elle. Même ma vie ne m’appartient pas !… La mort est facile ici, n’est-ce pas ? Hélas, je n’ai pas même cette ressource !…
Elle se remit en marche. Ils arrivèrent à la porte d’entrée. Clarice échangea quelques mots avec un des gardiens dalmates.
— C’est bien lui ! dit-elle à Bernard. La nouvelle de son arrivée est parvenue ici hier après notre départ. Ce matin, l’intendant en le recevant, l’a salué de son nom !…
Elle était devenue toute pâle et tremblait, comme dans un accès de fièvre.
Ils firent encore quelques pas au milieu des bâtiments de dépendances…
— Je ne vais pas plus loin avec vous, dit-elle en s’arrêtant. Je ne suis plus que l’esclave qui ne vient que si on le lui ordonne, et malheur à moi si j’oublie quel est mon rôle ! Que Dieu me protège ! Adieu !…
Elle s’engagea dans une ruelle sombre et disparut ; quelque secret passage devait sans doute la conduire dans l’intérieur du Vieux-Château. Bernard rejoignit ses compagnons ; ils étaient informés de l’arrivée du Comte. M. de Simãens cheminait sans mot dire ; M. de La Médio, plus communicatif, voyait avec plaisir l’adjonction de ce nouvel élément de distraction. Il apprit à Bernard que en outre du Colonel Ivantelly, compagnon inséparable de M. de Claram, la caravane se composait d’un Suédois, M. de Mœrsted, et d’un Bavarois, le baron de Durnheim, bons compagnons, dit-il, et dont la société ne peut manquer de vous plaire. Quant au Colonel, tout aimable qu’il soit, quand il veut l’être, il aurait aussi bien fait de rester ou il était. Mais, ajouta-t-il avec un sourire ambigu, tous ici ne seront peut-être pas de mon avis…
Ils se séparèrent dans la grande cour du Château. Bernard rentra chez lui ; il se sentait dans un état de trouble qui lui faisait désirer d’être seul. Sans qu’il s’en rendît bien compte, il éprouvait une sorte d’impatience, presque de l’irritation, contre les nouveaux venus ; il lui semblait que leur arrivée marquait le commencement d’une nouvelle phase dans son existence, phase d’agitation et d’angoisses, d’autant plus pénible que la cause en était plus mal aisée à définir. Les avertissements du marquis Selva, si promptement justifiés par les scènes de Venise, se retraçaient avec vivacité à son esprit ; il se retrouvait en présence de tous les acteurs de ces événements étranges ; n’était-il pas à croire que la réunion des mêmes éléments amènerait encore une fois les mêmes conséquences ? Ces natures excessives, ces passions fougueuses, ces haines mortelles, cette situation sans exemple, devaient forcément aboutir à quelque catastrophe, et dans ces complications impossibles à prévoir ; lui-même ne se verrait-il pas imposer quelque rôle inacceptable ou même une inaction plus pénible encore ? Il avait pris l’engagement de venir en aide à Clarice et moins que jamais il ne songeait à répudier sa promesse, mais il ne pouvait s’empêcher de trouver étrange le peu d’empressement de Clarice à saisir la main qu’il lui tendait, et le dilemme ne se posait qu’avec plus de rigueur ; si par une résignation incompréhensible, elle courbait la tête sous les humiliations qu’il plairait à son maître de lui infliger, ou bien il devrait assister, témoin muet et impassible, à ce spectacle, ou bien il aurait à se poser en chevalier d’une infortune contre laquelle la victime réagissait si peu ; dans les deux cas, il s’exposait inévitablement à un ridicule ineffaçable ! Et cette certitude était d’autant plus navrante, qu’il sentait sans vouloir se l’avouer qu’au fond de cette angoisse, il y avait un ferment de jalousie qui n’aurait trouvé son excuse que dans un amour sans réserve, une confiance aveugle qu’il était bien loin d’éprouver. Sans doute, il y avait un moyen d’échapper à ces perplexités, c’était de partir, de prétexter un ordre lui enjoignant de continuer son voyage, mais ce subterfuge répugnait à sa franchise et d’ailleurs n’était-il pas à craindre que ce brusque départ ne donnât lieu à des soupçons, tout au moins à des hypothèses qui ne lui seraient pas avantageuses ? S’il devait encourir le ridicule, il valait mieux l’affronter en face que de paraître se dérober piteusement au danger ! Il en revenait donc toujours à son point de départ et de quelque côté qu’il envisageât la situation, il ne voyait autour de lui que complications et difficultés sans issue contre lesquelles son énergie et sa volonté de bien faire risquaient fort de se trouver insuffisantes. Ainsi brisé lentement par les étreintes énervantes de l’indécision, il en vint à ce point de souffrance qui appelle une réaction quelle qu’elle soit ; tout l’empire qu’il croyait avoir acquis sur lui-même ne put l’empêcher de s’abandonner à la plus morose mauvaise humeur ; au lieu de prendre courageusement son parti de ses angoisses et de se dire qu’il en était redevable aux circonstances ou plus encore à lui-même et à lui seul, il se mit à en rendre responsables les autres, à rechercher des coupables parmi ceux qui se trouvaient mêlés à cette phase troublée de sa vie. Et par une opération d’esprit qui pour être d’une logique détestable, ne se produit pas moins trop souvent, dans ce déchaînement de colère, Clarice la cause lointaine et la victime de ces complications douloureuses, se trouva en définitive la plus mal traitée :
« Elle souffre, se disait-il, mais que craint-elle, après tout ?… Avant de faire parade de ses angoisses, il faudrait prouver qu’elles sont justifiées par quelque motif sérieux ! Le Comte ne vient pas ici lui imposer son amour ; il la hait et la méprise, elle ne le sait que trop bien ! Redoute-t-elle le retour des scènes de Venise ? Ce serait absurde ; la présence de Mesdames de Simãens et de La Médio lui est une sûre sauvegarde ; jamais, devant elles, le Comte ne se laissera aller à de telles extrémités !… Il ne peut même penser à lui faire subir quelque humiliation publique ; de telles exécutions ne sont compatibles qu’avec la curiosité corrompue de femmes de la condition la plus douteuse. Il la traitera durement peut-être, lui imposera une claustration sévère, la soumettra à une surveillance plus rigoureuse… Est-ce là ce qu’elle redoute si fort ? Qui sait, après tout, l’usage qu’elle fait de sa liberté ?…
« Ah ! malheur à moi si je la juge mal, mais est-ce entièrement de ma faute si la réflexion, quand elle se heurte à ces obscurités si soigneusement entretenues, me conduit, fatalement, moi et tous ceux qui l’approchent, à la défiance et au soupçon !… »
Il allait ainsi, s’enfonçant toujours davantage dans ses réflexions moroses. Soudain, des pas se firent entendre dans le corridor, la porte s’ouvrit : c’était le Comte de Claram. Il s’avança, les yeux rayonnants de cette sympathie cordiale qui donnait tant de charme à sa noble figure ; saisissant les mains de Bernard, il les serra dans une cordiale étreinte :
— Mon cher Bernard, dit-il, et sa voix était émue, mon cher Bernard, je suis heureux, bien heureux de vous revoir ! Si vous saviez combien j’ai pensé à vous ! Et croyez-le bien, l’espoir de vous trouver ici est pour beaucoup dans la détermination qui m’y amène !…
Il y avait dans ses yeux, dans toute l’expression de sa figure, tant d’expansion affectueuse, on sentait si bien que tout ce qu’il disait s’échappait du fond de son cœur, que Bernard, ému à son tour, sentit se réveiller en lui toute l’affection qu’il lui avait vouée dès le premier jour.
— Et moi, mon cher Octave, dit-il, croyez-vous que je vous aie oublié !… J’ai eu beaucoup de temps pour penser à ceux que j’aime, et de ceux-là, vous êtes au premier rang, croyez-le bien !…
— Merci, Bernard, mille fois merci, vous ne savez pas à quel point vous me faites plaisir !… Il y a si peu de gens qui m’aiment !… Et de ceux qui me le disent, il en est si peu dont l’affection ait quelque prix à mes yeux !… Mais comme vous paraissez bien rétabli ! Je vous voyais toujours tel que vous m’êtes apparu à Venise, après ces odieuses scènes, couché sur un lit de malade, pâle, sans connaissance, en grand danger encore !… Ah ! je vous le jure, j’ai passé là, à votre chevet, quelques-unes des cruelles heures de ma vie !…
— Et moi, je m’en veux de vous avoir causé tant de trouble ! J’ai su tout l’intérêt que vous aviez pris à ma mésaventure et je suis heureux de pouvoir enfin vous en remercier.
— Ne dites pas cela, Bernard… Non, ne le dites pas, vous renouvelez mes regrets !… J’aurais dû faire plus, mais quoi ? Il était trop tard ; un autre avait pris ma place, comme toujours, et j’étais réduit au rôle ridicule de n’être que le témoin inerte des soins que, moi-même, j’aurais dû vous donner !…
— Bon, vous avez pu voir que rien ne me manquait. Si jamais vous vous faites casser la tête, je vous souhaite d’avoir le marquis Selva pour hospitalier !
— Oui, ce marquis Selva ! Quel homme étrange ! Je lui ai parlé quelques minutes à peine et il laisse dans mon souvenir une trace qui ne peut s’effacer. Il y a chez lui, je ne sais quelle force qui s’impose, un éblouissement d’intelligence devant lequel on se sent misérable et petit !… Parlez-moi de lui, Bernard, je voudrais savoir tout ce qui le concerne.
— Et moi, je ne sais trop que vous dire. Je ne l’ai vu que deux fois, à Orta d’abord, puis à Venise ; c’est vous dire que je le connais à peine. Je n’en suis pas moins, comme vous, sous le charme. On sent en lui la présence d’une force irrésistible ; on voudrait s’engager à sa suite, dans quelque noble entreprise et jouer sa vie sous son inspiration !
Bernard avait prononcé ces mots avec une force qui fit vibrer chez Octave des cordes faciles à émouvoir…
— Oui, dit-il, oui, vous avez raison ! Ah ! je vous envie, Bernard, je vous envie de pouvoir vous livrer ainsi, sans arrière-pensée, à l’élan de votre cœur ! Vous avez l’esprit et la conscience libres, vous marchez dans votre voie, la tête haute, affranchi de tout souvenir fâcheux ! Et moi, tout me blesse, tout m’irrite !… Je m’étourdis quelquefois, mais oublier, cela m’est impossible… Tenez, j’ai toujours un remords à cause de vous. Lors de ces affreuses scènes de Venise, vous avez été en danger de mort, sous mon toit, près de moi, à cause de moi, et je n’ai pu vous secourir ! C’est un autre qui vous a sauvé ! Oh ! je ne me le pardonne pas ! C’est comme une blessure que je porte là, sur mon cœur, et qui saigne encore bien souvent !
— Quoi, vous y pensez encore ? Tempi passati, mon cher Octave ; moi, je ne garde pas rancune au passé. Les circonstances vous ont mal servi cette fois-là, elles vous traiteront mieux quelque autre jour ! Vivons dans le présent, c’est le devoir de tout homme digne de ce nom. Puis, êtes-vous bien en droit de vous plaindre ? Vous avez assez sauvé de vies dans ce beau finale du Palais Sorione ; ce n’est pas de votre faute si j’ai eu la sottise de me faire casser la tête à huis clos !…
— Non, non, Bernard, j’apprécie votre bonne intention, mais tout ce que vous direz est inutile : je le sais, j’ai joué là un rôle ridicule ! À vous seul, vous m’intéressiez plus que toute cette foule stupide que j’avais ramassée chez moi ; vous seul, vous êtes en danger, et c’est un étranger qui vous sauve, un inconnu qui se trouve là, tout à point, on ne sait comment, comme pour m’ôter cette occasion de me rendre utile ! Cela m’exaspère, voyez-vous ! C’est toujours cette mauvaise chance qui me poursuit partout, toujours, dans tout ce que je fais ! Ah ! j’en suis irrité à un point que vous ne sauriez croire ! Tenez, en ce moment même, au Paraguay, on se bat ; tous mes compagnons d’armes, mes amis, risquent leur vie, moi seul, je suis ici, tranquille, inerte, croupissant dans je ne sais quelles distractions stupides ! Ah ! voyez-vous, Bernard, c’est à en devenir fou !…
Et il se promenait fiévreusement par la chambre ; sa face de lion, contractée par la fureur, prenait un caractère de désespoir terrible…
— Vous prenez les choses trop à cœur, dit enfin Bernard. Pour ce qui me concerne, j’admets que le hasard a joué un mauvais tour à votre bonne volonté. Mais vous ne pouvez prétendre tout faire à vous tout seul ; votre conduite a été héroïque, tout le monde le sait : cela doit vous suffire. Quant à votre guerre du Paraguay, elle va bien lentement et la gloire, si gloire il y a, s’y gagne à bien petites doses !…
— C’est juste, ce que vous dites, et cela me consolerait presque, si c’était possible ! Oui, cela n’est que trop vrai, nous sommes mal dirigés ; on nous laisse user nos forces dans des temporisations interminables. Humaïta est tombée, mais de son propre poids, comme un fruit mûr que l’on n’a pas seulement la peine de cueillir ; avec un commandement énergique, il y a plus de six mois qu’elle aurait dû être en nos mains !… Mais qu’importe ?… Là où il y a du danger, c’est là qu’il faut être !… Et moi, je suis ici comme un invalide, hors de service, sans même avoir l’excuse de La Médio et de Simãens, les blessures ou la maladie gagnées au service du pays ! Ah ! plaignez-moi, Bernard, je suis malheureux, bien malheureux, je vous le jure ! Et tout cela pour…
Il s’arrêta : ses yeux lançaient des flammes ; on sentait que ce cœur ardent, exaspéré par le point d’honneur, débordait de douleur et de colère !…
— Si ce n’est pas navrant, odieusement ridicule ! continuait-il. Me voilà ici, dans je ne sais quel pays perdu, parce que c’est ici que… Ah, je ne suis pas venu de mon plein gré, soyez-en sûr ! Quand j’ai su, en débarquant à Antivari que tout ce péril dont je m’alarmais pour ma sœur, pour nos amis, n’était rien en définitive, j’ai voulu repartir !… Mais que voulez-vous ? Mes compagnons ont insisté ; je ne pouvais leur avoir imposé ce sot voyage pour rien ; j’ai cédé !… Après tout, peut-être ai-je bien fait de venir. Il se passe ici des choses absurdes !
Et il regardait Bernard avec des yeux étincelants…
— Vous me comprenez, n’est-ce pas ? On se met à ses genoux !… J’aurais dû m’en douter, de ces engouements de femmes, et je m’en suis douté, du reste, je me rends cette justice, j’ai tout fait pour empêcher ce stupide voyage !… Mais le caprice féminin, essayez donc de lui faire entendre raison ! Et ce que j’ai prévu est arrivé !… Ah ! ce serait risible, si ce n’était pas effrayant !… Passe encore pour ma sœur et pour Doralice ; elles sont femmes, c’est-à-dire enfants ! Mais le calme, le sérieux, le sage Simãens, et La Médio qui, lui, devrait connaître un peu plus les choses de ce monde, ils sont tous deux sous le charme, ils ne voient rien, ils ne comprennent rien !… Mais cette folie va finir ; je n’entends pas m’attarder ici et je les emmènerai tous… comme on fuit un foyer de contagion !
Il marchait à grands pas, les yeux fixes, parlant comme s’il eût été seul…
— Vous-même, Bernard… vous êtes son amant, n’est-ce pas ?… Oh, ne vous en cachez pas ; si vous saviez combien cela m’est égal !… Non, vous ne l’êtes pas !… Alors ?… Ah, elle doit bien rire, la hautaine et impitoyable railleuse, de penser qu’elle retient ici, dans ce désert, dans ce tombeau, qu’elle paralyse un homme de votre valeur !… Eh bien, croyez-moi, ne restez pas ici plus longtemps ; le danger est trop grand ! Vous me trouvez bien alarmiste, n’est-ce pas, bien ridicule ?… C’est que je suis appris plus que personne à savoir qu’elle peut se faire à volonté, douce et soumise, qu’elle excelle à jouer l’humilité, la résignation, l’intérêt aussi, l’affection même, mais malheur, mille fois malheur à qui se prend à cette odieuse manœuvre ! Il y laissera sa raison, sa vie, son honneur même !… Vous croyez que j’exagère !… C’est qu’elle me l’a jouée, à moi, cette infâme comédie, je m’y suis laissé prendre, vous voyez où j’en suis !… Ah, la leçon est dure, cruelle, mais elle ne sera pas perdue ; à moi maintenant, d’interrompre la représentation et je n’y manquerai pas, oh non, cela, je le jure !…
« Je viens de la voir ! Oui, je me suis fait conduire chez elle par l’intendant. Quelle triste visite ! Elle m’a mis du fiel au cœur pour longtemps ! Ah ! mon cher Bernard, quelle odieuse nature que celle de cette femme, quel néant moral, quelle froide et incurable perversité ! Elle qui a tout à se faire pardonner, elle se complait dans son orgueil, dans sa haine ; il semble qu’elle fasse un crime aux autres des torts qu’elle a envers eux !… Ah ! je la savais bien mauvaise, mais aujourd’hui, je l’ai retrouvée pire que jamais ; c’est l’esclave corrompue, dans toute sa hideuse réalité !… Oui, c’est à n’y pas croire, cette vile créature qui porte au front la tache ineffaçable de l’esclavage, qui de son plein gré, chose bien plus infâme encore, s’est vautrée dans la plus dégradante corruption, elle continue à se draper dans son infernal orgueil, elle se retient à peine de faire parade de ses mépris !… Et savez-vous ce que je redoute, c’est qu’avec son diabolique génie d’intrigue, elle ne réussisse à se donner le beau rôle, à indisposer contre moi, mes parents, mes meilleurs amis !… Mais qu’elle prenne garde, je l’ai vu tout à l’heure, et c’est la seule satisfaction que j’emporte de cette odieuse visite… Malgré son infernale audace, elle a peur de moi… et elle a raison d’avoir peur, car je la surveille et si je la prends en faute, ah, je vous le jure, la punition sera immédiate et exemplaire !… Aussi, j’ai bien compris tout à l’heure pourquoi elle a été choisir ce repaire, tout à l’extrémité de ce vieux château ! Là, toute surveillance est impossible ; elle est libre, libre comme les bêtes fauves au fond des bois !… Eh, qu’elle en jouisse de sa liberté ! Tant qu’elle ne s’attaquera pas à moi ou aux miens, je serai à cent lieues de la surveiller ou de la contraindre !… Mais s’il doit en être autrement, oh, alors, malheur à elle, je frapperai, sur l’heure, et sans merci !…
Il continuait sa marche fiévreuse, les yeux fixes, ardents, parlant à phrases entrecoupées, comme s’il eut pensé tout haut…
— Oui, disait-il, quelques jours encore, et nous partirons tous ! Elle restera seule, elle vivra de sa vie, libre, indépendante, affranchie de tout contrôle, de toute gêne, de tout devoir !… Oh, je ne suis pas en peine, je sais qu’elle saura peupler sa solitude, mais au moins le silence se fera sur sa honte, et moi, plus jamais je n’en entendrai parler !…
Bernard restait muet, immobile. Qu’aurait-il pu faire devant cette explosion de fureur et de haine ? Il ne se trouvait mêlé à cette aventure que parce qu’il lui plaisait de céder à l’attrait de son plaisir, de sa curiosité ; de quel droit se serait-il permis de faire la leçon à cette âme déchirée, toute palpitante encore au souvenir de ses souffrances ?… D’ailleurs, que pouvait-il désirer ? Que celle qui soulevait cette tempête n’en fût pas trop maltraitée, et les paroles les plus violentes d’Octave montraient clairement qu’il ne venait pas avec des pensées de vengeance ; à moins de quelque incident impossible à prévoir, il était presque certain que Clarice ne serait pas sérieusement inquiétée ; le pire qui pût lui arriver, c’était de se voir exclue de la société des habitants du Château, de reprendre sa vie solitaire pendant le reste de leur séjour. Ce n’était pas là un traitement trop cruel et Bernard voyait avec grand plaisir se dissiper les appréhensions qui, depuis quelques jours, prévenaient son esprit contre un homme qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer.
Soudain Octave s’arrêta : le mouvement passionné qui l’emportait s’épuisait par sa violence même…
— Eh bien, dit-il, qu’est-ce que je fais ? Je déraisonne, ce me semble, je divague tout seul et tout haut… Mille pardons, mon cher Bernard, j’ai dû vous ennuyer fort ; pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ?… Et j’aggrave encore ma sottise en détonnant ainsi à l’heure du dîner !… Excusez-moi et partons bien vite ; il ne s’agit pas de nous faire attendre. Et au diable les sujets désagréables ! Maintenant que je vous ai dit ce que j’ai sur le cœur, soyez certain que je n’y reviendrai pas ; tout ce que je demande, c’est que rien ne m’y fasse penser, ni ici, ni ailleurs, ni maintenant, ni jamais !…
Ils descendirent et traversèrent la cour. Octave avait repris toute sa bonne humeur ; Bernard, dégagé aussi de ses inquiétudes, se mettait au diapason de ses gais propos :
— Certes, lui disait-il, je ne m’attendais pas à vous voir paraître ici. On vous disait si bien occupé ailleurs ! Rügen est adorable en ces temps de canicule, surtout quand sur ses grèves, passe une belle comtesse blonde aux grands yeux bleus !
Octave eut un demi-sourire, pas trop triste.
— On vous a parlé de cela ! Hélas, c’est bien passé. Pauvre contessina ! comme disent les Italiens… Bah ! elle se sera bien vite consolée !… Et je ne lui en veux pas ! Elle est un peu coquette, mais elle a du cœur ! Quelle différence avec… Mais chut, ne recommençons pas !… Ah, les beautés de ces pays du Nord, quel charme, quelle exquise séduction ! Certes, les Parisiennes, les Milanaises, les Viennoises sont adorables, mais ces blondes Scandinaves, c’est encore autre chose, et j’en raffole, moi, je ne m’en cache pas !…
Et un regard de feu s’allumait dans ses grands yeux bleu sombre ; c’était bien là l’homme passionnément épris des femmes et se laissant aller sans résistance à toutes les impulsions de son ardente nature !…
Ils étaient arrivés au salon ; une nombreuse compagnie s’y trouvait rassemblée. Le colonel Ivantelly vint au-devant de Bernard avec l’empressement le plus amical ; si peu sympathique qu’il fût, il savait déployer quand il le voulait, tant d’aisance et d’amabilité qu’il n’était pas possible de ne pas répondre à ses prévenances. Les présentations se firent ; MM. de Mœrsted et de Durnheim répondaient assez bien à l’idée que Bernard s’était faite de leurs personnes ; le premier, grand jeune homme blond, d’apparence distinguée, de manières exquises, un peu superficiel peut-être, rappelait tout à fait ces beaux gentilshommes suédois que le XVIIIe siècle avait baptisé du nom de Français du Nord. Dans le baron de Durnheim, Bernard reconnut du premier coup d’œil le type bien connu de l’officier de cavalerie retiré du service, facile à vivre, bon compagnon de chasse et de table, et le meilleur homme du monde pourvu qu’on ne lui demande pas trop de raffinement dans les idées. Ces éléments dissemblables paraissaient s’harmoniser à merveille et composaient pour Octave un petit cortège tout à fait selon son goût, car par une disparate qui n’est rien moins que rare, cet homme instruit et intelligent ne craignait pas de s’entourer d’esprits d’un niveau sensiblement inférieur. Mais ces nuances étaient en somme bien peu marquées et Bernard eut l’impression que l’adjonction de ces nouveaux hôtes ne serait qu’un agrément de plus pour la petite société réunie au Château.
Le dîner fut très gai ; avec l’avidité de naufragés perdus sur une île déserte, les premiers occupants demandaient à être mis au courant de ce qui se passait dans le monde et dans leur monde ; la matière était abondante, les nouvelles, les anecdotes affluaient sur les lèvres des nouveaux venus et trouvaient chez leurs auditeurs le meilleur accueil. Les voyageurs, presque fiers d’avoir atteint le but lointain de leur odyssée, s’émerveillaient de trouver dans ce gîte presque fabuleux, tout cet appareil du confort le plus civilisé auquel ils croyaient avoir renoncé pour longtemps ; ce sentiment inattendu de bien-être, l’étrangeté de la situation, l’animation qu’elle suscitait dans les esprits, se traduisaient par une exubérance de propos à dérider les plus moroses. La soirée se prolongea très tard et l’on se sépara fort satisfaits les uns des autres.
Le lendemain, comme Bernard finissait de déjeuner, il entendit frapper à sa porte : c’était le colonel Ivantelly.
— C’est moi, dit-il avec sa désinvolture habituelle ; je viens vous payer ma visite, comme disent MM. les Anglais, et fort heureux que je suis de vous trouver en si bon état. C’est que nous nous étions quittés un peu brusquement à Venise et vous n’étiez guère alors en train de marivauder. Qui diable aurait pu prévoir que ce serait ici que nous nous retrouverions ! Enfin tout arrive dans ce monde ou dans l’autre, et ma foi, autant vaut que ce soit dans celui-ci !… Ah çà, savez-vous que vous voilà fort bien installé ! Malepeste, ce n’est que tentures de vieux cuir, girandoles, draperies, bahuts à faire pâmer un antiquaire ! On trouve de tout dans ce vieux château ; c’est tout un monde, paraît-il, et bondé de richesses comme un de ces bons galions d’autrefois dont la prise était si douce à nos ancêtres. Dire que le Marquis actuel, notre ami Albertino, le propriétaire de cette prodigieuse masure, n’en connaît rien, qu’il n’y est jamais venu, qu’il n’y viendra jamais !… Non certes, il a bien autre chose en tête ; il vient de se marier avec une jeune Grecque de Constantinople, riche à millions, jolie comme les amours et coquette à faire trembler. Elle se soucie plus des vivants que des morts, celle-là, je vous le certifie, et elle donnerait sans hésiter tous les Châteaux-Noirs du monde pour un petit hôtel au Parc Monceau ; nous pourrions bien passer ici tout le reste de notre vie sans que les propriétaires songent à nous déranger ! Nous sommes casés dans un petit palais, campé à pic sur le précipice, derrière l’autre aile, en face de celui des La Médio ; c’est tolérable comme installation, puis moi, vous le savez, je ne suis pas difficile, j’en ai vu bien d’autres !… Pourvu que l’incendie ne vienne pas nous y chercher, comme à ce damné Palais Sorione !… Ah ! çà, je viens vous demander un service : il faut que vous me conduisiez auprès de la belle des belles, de l’incomparable Clarice ; je ne puis me dispenser de lui présenter mes hommages les plus empressés. J’aurais bien fait la même demande à Octave, mais vous savez, entre ces deux, les rapports sont bien tendus. Il l’a vue hier ; ça a été d’un froid, d’un froid !… Je n’aime pas cela, moi, je suis l’homme de la cordialité, de la rondeur ; les figures sombres, les propos compassés, cela me crispe comme l’annonce d’un mariage crispe les mères qui ont des filles à marier. Avec vous, je n’ai pas ce danger à craindre, vous savez rire et de bon cœur : voilà ce que j’aime. Nous la ferons rire, elle aussi, la belle Clarice ; vous verrez, je m’en charge. Elle loge, paraît-il, dans une espèce de ruine, tout à l’extrémité du Vieux-Château ; elle s’est rembuchée là comme une chatte qui a bu le lait du déjeuner et qui craint les coups de cravache… Mais que sa conscience soit noire ou blanche, cela m’est bien égal : je n’en ai jamais voulu aux femmes, aux jolies bien entendu, de ne pas observer tous les dix commandements… Allons, venez, conduisez-moi, vous savez le chemin, heureux gaillard que vous êtes ; à nous deux, nous la ferons bien sortir de son repaire, cette capricieuse princesse ! Pardieu, je n’entends pas faire séjour ici sans la voir ; Madame de Simãens est charmante, Madame de La Médio est séduisante, Madame de Bergheyck est ravissante, mais il n’est si bon trio qui vaille un quatuor… Conclusion : allons chercher Clarice ; morte ou vive, il nous la faut !…
Bernard n’avait aucun motif pour refuser ; il savait que Clarice n’aimait guère le visiteur qu’il allait lui amener, mais s’il ne se chargeait pas de cette mission, il savait qu’elle serait remplie par quelque autre et il ne pouvait se donner le ridicule de paraître reculer devant une démarche en soi si simple ; une visite du Colonel à Clarice était fort naturelle ; pourquoi y chercher des arrière-pensées, y soupçonner des dangers ! Et si le Colonel réussissait à faire sortir Clarice de sa retraite, si son influence amenait Octave à se départir de sa rigueur, certes il n’y avait rien là que de désirable. Bernard tout le premier appréhendait vivement d’être privé de la société de la jeune femme pendant le séjour du comte ; il devait favoriser toute entreprise dont le résultat pouvait être de la ramener dans ce cercle où son absence produisait, pour lui du moins, un vide sensible.
Il prit donc immédiatement son parti et se mit en devoir de conduire son hôte chez Clarice. Le Colonel était de la meilleure humeur ; causeur infatigable, sa verve intarissable en son âpre gaieté, se donnait pleine carrière et finissait par subjuguer son auditeur. Peu sensible au charme des objets extérieurs, il cheminait, parlant toujours, sans paraître prendre garde aux curieux aspects qui se rencontraient sur sa route ; ce ne fut que lorsqu’il se trouva au pied de la grande muraille, en vue des Tours Romaines, qu’il manifesta quelque étonnement :
— Vive Dieu ! s’écria-t-il, arrêté sur place ; ce n’est pas gai ici !… On dirait qu’on va rendre visite à la Nonne Sanglante !… Et on ne se tromperait pas ! Pour ne pas sortir du couvent, elle n’en a pas moins du sang sur ses petites menottes, la belle des belles !… Au Brésil déjà, cela n’allait pas mal ; elle a deux ou trois bons meurtres sur la conscience, cette mignonne, des nègres, des mulâtres, c’est vrai, qu’elle a tués comme des lapins, sous prétexte qu’ils voulaient attenter à sa vertu !… Cette vertu napolitaine, oh la la ! comme disent ces petites dames de Paris !… Et ici, c’est encore mieux ; il paraît qu’elle a balafré son ancienne institutrice et dagué son drogman avec la désinvolture d’un bravo de profession. Puis des Turcs, à ne plus les compter, dans la montagne !… Fichtre ! il faut être sur ses gardes avec elle, mais c’est là le plaisir ; foin de ces poules mouillées qui se pâment au moindre mouvement !
Ils étaient arrivés devant la porte de la chambre de Clarice ; Bernard allait frapper :
— Entrez donc ! dit le Colonel. Est-ce qu’on prévient les femmes ? Pardieu, elles ne sont déjà que trop sur leurs gardes !… Ah, la porte est fermée ! Hum ! la confiance n’est pas à l’ordre du jour… Eh bien, faites-vous entendre ; vous devez connaître le Sésame qui ouvre cette porte ; je ne suis pas curieux, mais il me tarde de savoir ce secret !…
Bernard frappa, mais à sa grande surprise, à peine le premier coup avait-il retenti que la porte céda sous sa main ; la double salle apparut dans sa vaste profondeur. Elle était sombre ; à peine quelques filets de lumière filtrant à travers les épaisses nattes des fenêtres, permettaient-ils de s’orienter dans ces ténèbres.
— Ah çà, c’est une église ! dit Ivantelly. Drôle d’habitation sur ma foi !… Enfin, peu importe le sanctuaire, pourvu qu’on y puisse faire ses dévotions à la sainte patronne de l’autel… Et pardieu, la voilà, cette sainte, en propre original ! Dieu, qu’elle est belle ! Elle est plus belle que jamais !…
Et sa voix tremblait, ses yeux étincelaient, il semblait être sous le coup d’une émotion irrésistible…
« Comme il l’aime ! pensa Bernard. Et un flot de jalouse colère lui monta au cœur ; chez cet homme violent et sans scrupule, une telle passion ne pouvait rester à l’état platonique. Comme à la lueur d’un éclair, Bernard entrevit tout un avenir de complications et de crises !… »
Le Colonel, lui, ne prenait pas garde aux préoccupations de son guide ; d’un pas rapide, il avait traversé la salle. À son approche, Clarice s’était levée ; elle restait debout, immobile ; enveloppée d’un long peignoir de soie rose merveilleusement drapé, tout orné de dentelles, la pâleur de son teint, ses grands yeux sombres, ses noirs cheveux empruntaient un nouvel éclat à cette riche toilette. Le Colonel avait dit vrai ; elle était étonnamment belle, mais ce rayonnement de beauté ne faisait que mieux ressortir la froideur glaciale de son accueil ; cette admirable figure que le sourire rendait si radieuse, restait immobile, impassible, comme en présence de visiteurs inconnus…
Mais Ivantelly n’était pas homme à se laisser déconcerter par cet obstacle ; il s’avança vers elle, lui tendant les deux mains :
— C’est moi-même, s’écria-t-il. Arrivé d’hier, ici, dès le matin ! Dieu, que je suis heureux de te voir, Clarice ! te voilà belle, resplendissante, éblouissante plus que jamais !…
Clarice s’inclina légèrement sans répondre.
— Bon, dit-il, tu es fâchée ! Je m’en doutais un peu. Mais tu as tort, crois-moi ; je suis ton ami, ton ami véritable et dévoué ! Je t’expliquerai tout ; comme toujours, c’est moi qui paie pour les sottises des autres… Allons, donne-moi la main et faisons la paix ; quand on est si belle, on est aussi très bonne et la bonté n’a pas de rancune, tu le sais !…
Et sa main obstinément tendue alla chercher la sienne. Elle ne résista pas plus longtemps :
— Puisque vous l’ordonnez, dit-elle d’un ton sec…
Et elle se laissa aller à son étreinte.
— Comme elle dit cela ! s’écria Ivantelly. Ne dirait-on pas que je suis un pauvre qui te demande l’aumône, un jour de bise !…
— Oui, dit Clarice avec un sourire glacé, le pauvre de Gil Blas qui quête, l’escopette à la main !…
— Dame, quand on n’a pas d’autre moyen de persuasion !… Allons, cela va bien, tu ris ! Vous êtes témoin, Bernard, elle rit ; j’étais bien sûr que je la ferais rire !… Ah ! c’est encore bien froid, je le sais, terriblement froid même. Mais je sais que tu n’as pas l’habitude de gâter les visiteurs… Cette pauvre Miss Grancéis, par exemple ! Elle était à Vienne en même temps que nous, elle et son ivrogne de mari ! Nous ne l’avons pas vue, elle ne voit personne… Vive Dieu, il paraît que tu l’as bien arrangée ; il a surtout une certaine balafre en travers du nez !…
Clarice eut un sourire d’une cruauté implacable :
— Il faut bien un peu se défendre, dit-elle… Puis, l’histoire est si vieille !…
— Oui-da ! Voilà toute ton excuse !… Elle est jolie, je t’en fais mon compliment ! Ah ! çà, en as-tu encore de ces petits couteaux dont tu fais si bon usage ?
Il s’était assis ainsi que Bernard ; Clarice avait repris sa place.
— Sans doute, dit-elle, c’est si utile… selon les circonstances !… Puis c’est joli à voir, agréable à manier ; moi, je ne sais plus m’en passer… Et tenez, tout justement, en voici un !
Et d’un geste d’une nonchalante désinvolture, elle jeta sur la table, devant elle, un stylet à lame étroite, affilée et aiguë comme une dent de vipère. L’arme roula avec de vifs reflets, comme des éclairs, et vint s’arrêter sous la main du Colonel ; il la prit et la mania en connaisseur.
— Peste, dit-il, voilà un outil de la bonne époque, bien en main et qui doit avoir quelques bons coups sur la conscience… Oui, ma foi, voilà une tache de rouille significative, c’est du sang, et je m’y connais !…
— Comme vous le dites ; c’est du sang, du bon sang rouge… Du sang, Colonel, ici il y en a partout !… Tenez, sous votre chaise, cette large nuance brune sur la dalle, encore et toujours du sang !…
En effet, à la place indiquée, une forte coloration rougeâtre se détachait sur le ton gris du parquet de marbre. Le Colonel et Bernard s’étaient levés et regardaient cette étrange marque.
— Tudieu, dit Ivantelly, voilà qui est plein de couleur locale ! Elle doit avoir une histoire, cette tache, l’événement qui a laissé là sa signature, n’est pas de ceux qui gardent l’incognito.
— Sans doute, il y a une anecdote ; Monsieur de Rednitz, j’ai oublié de vous la conter. Et elle n’est pas si ancienne, de 1724 seulement ; ici, cela ne compte pas. Un beau soir d’été, à cette place, le jeune marchesino Dario Zenaïni poignarda, de sa propre main, un sien ami qui se permettait de trouver trop à son gré sa maîtresse. Il a sa morale, ce récit, qu’en pensez-vous, Colonel ?
— Pour M. de Rednitz, peut-être, pour moi, non. Convoiter la maîtresse d’autrui, eh, bon Dieu, pour quoi faire ? J’ai déjà bien assez des miennes !… Mais je le garde, ton petit couteau, Clarice, tu me le donnes, n’est-ce pas ?
— Non certes ; cela gâterait mon assortiment. Et moi, vous le savez, je suis bonne femme de ménage…
— Excellente, si j’en juge par tes ustensiles de cuisine. Ah, tu te tiens une collection de ces joujoux-là ?…
— Mais oui, et jusqu’ici je ne m’en suis pas mal trouvée.
Elle riait, de ce rire tranchant que Bernard connaissait bien et qui parfois, il ne savait pourquoi, lui faisait passer un frisson dans les veines… Devant cette gaieté lugubre, le Colonel lui-même se sentait déconcerté…
— Allons, dit-il, au bout d’un instant, prends-en à ta guise, cela m’est fort égal, pourvu que tu n’exerces pas tes talents sur moi… Du reste, l’acier, c’est bien brutal, tu as d’autres cordes à ton arc ; tous les muletiers, guides et autres drôles qui nous ont amenés ici, ne parlent que de tes prodiges ; tu es passée fée, paraît-il, une Armide, une Médée, une Circé !… Voilà qui doit être commode : quelqu’un vous déplaît, crac ! on le change en bête !…
— Commode ! pas tant que vous croyez. Changer les gens en bêtes, pour beaucoup, oh Dieu, que ce serait superflu !…
— Ils le sont déjà de nature : c’est ce que tu veux dire, n’est-ce pas, avec ton sourire diabolique ! Eh bien, je te remercie du compliment !
— Pardon, Colonel, pour beaucoup, c’est vrai, le tour est déjà joué ; pour quelques-uns, on y perdrait sa peine.
— Allons, c’est déjà quelque chose ; il ne s’agit plus que de se trouver au nombre des élus… Eh bien, voyons, Clarice, quand tu voudras nous changer en bêtes, quelles formes nous donneras-tu ? M. de Rednitz, par exemple, en quel corps à quatre pattes vas-tu bien le loger ?…
— Et vous donc, Colonel, qu’est-ce que vous voudriez bien choisir ?
— Ma foi, je n’ai pas de préférence… Moi, je suis tout uniment une bonne pâte d’animal, tout doux pour ceux qui l’aiment, prêt à se défendre contre ceux qui lui marchent sur les pattes !…
— Un chien donc !…
Et elle riait, un froid éclair dans les yeux…
— Un chien, disons-nous ! continuait-elle. Va pour un chien ! Un fort gros dogue alors et bon pour la bataille… Eh bien, à ce beau dogue, nous lui donnerons un collier…
— Un collier ! Que veux-tu dire ?…
Et son regard se chargeait de défiance…
— Eh, sans doute, un collier ; tous les chiens en portent, les chiens de bonne maison, s’entend !… Ce sera un beau collier, bien doré, resplendissant au soleil… comme il convient quand le maître est riche… car ici, le maître est riche, très riche même, et pas économe du tout !… Et à ce collier, nous mettrons des armoiries…
Le Colonel fronçait le sourcil ; visiblement l’âpre gaieté de Clarice l’inquiétait. Toutefois il fit bonne contenance :
— Des armoiries, sans doute. Celles des Soria Ivantelly font bonne figure partout.
— Celles-là ou d’autres ; celle des Anclarès, par exemple ; ce ne sont pas les premières venues, non plus !… Oh ! ne vous récriez pas ; je les porte bien, moi ! Tenez, sur ce bracelet !…
— Oui, mais toi !…
— Eh bien, quoi ?… Je les porte, parce que ce sont celles de mon maître, n’est-ce pas !…
— Ton maître, oui, le mien, non !…
— Bah ! Question de nuance ; qui paie, commande ; c’est éternellement vrai ! Donc…
Elle accentuait le sens de ses paroles de son rire nerveux, tranchant comme une lame de poignard… Ivantelly, visiblement irrité, embarrassé tout ensemble, restait immobile, les yeux fixés sur elle, ne trouvant rien à répondre.
— Eh bien, poursuivit-elle, il paraît que les armoiries vous gênent ! Qu’à cela ne tienne, nous allons les remplacer… tenez… par une belle devise !…
— Une devise ! dit le Colonel affectant de reprendre son calme. Et laquelle, je te prie ?…
— Oh ! quelques mots, le moins possible… En peu de mots, bien choisis, on dit bien des choses ; puis, les longues phrases, vous n’y tenez pas !…
— C’est vrai, j’ai horreur du bavardage. Eh bien, ces mots ?…
Elle se taisait, souriant toujours de son sourire plus menaçant que la plus âpre expression de colère.
— Là, dit-elle enfin, il me vient un scrupule… Ces mots, s’ils ne vous convenaient pas ?… C’est que je crains tellement de vous déplaire !…
— Tu le crains tant que cela ?… C’est bien la première fois que je m’en doute !…
— C’est que vous me jugez si mal !… Ainsi, en ce moment, là, je vous vois tout défiant, et je n’ose poursuivre…
— Pas défiant le moins du monde ; je ne me défie pas si aisément… et je tiens infiniment à savoir le fin fond de tes toutes gracieuses pensées…
— Je vous en suis très obligée, mais… encore une fois, j’ai si peur de vous déplaire !
— Ne crains rien, tu ne me déplairas jamais !… Eh bien, ces mots ?…
— Vous le voulez absolument ?…
— Sans doute ; tu ne sais pas tout le plaisir que j’ai à t’entendre !…
— Merci bien ; je souhaite seulement qu’il soit de durée, ce plaisir-là… Voici donc ma devise ; c’est du plus pur classique, du Corneille, ne vous déplaise ; je vous fais bonne mesure, vous le voyez…
— Bien, bien, achève !…
— Bon, je ne fais que commencer, et peut-être ne me laisserez-vous pas finir… Allons, je me risque :
— L’amitié…
Elle s’arrêta ; ses yeux étincelaient, ses lèvres se crispaient de son cruel sourire. Bernard voyait reparaître dans l’expression de sa figure mobile, tous les signes de ce caprice à outrance dont il connaissait de longue date l’implacable emportement…
Le Colonel la regardait sans répondre ; à voir l’interrogation âpre et inquiète de son regard, il était aisé de comprendre qu’il sentait devant lui un inconnu, une sourde menace contre laquelle, instinctivement, il se mettait en garde…
— L’amitié, dit-il enfin, mais c’est charmant, cela, et j’adore ce début !
— J’en étais sûre ; il a quelque chose de délicat, d’idyllique, qui plaît aux âmes sensibles ; puis quelles jolies rimes il appelle,… car c’est un vers, un bel alexandrin que je veux vous citer… fidélité, docilité, humilité, toutes les vertus, quoi ! Ce n’est pas de trop pour notre devise…
Et elle riait. Le regard du Colonel se chargeait toujours plus de méfiance et de colère, mais il voulait faire bonne contenance et ne se déconcertait pas aisément.
— Eh, cela me convient tout à fait ; l’amitié, la fidélité, ça a toujours été mon fort, et s’il ne s’agit que de cela, je me déclare content et te tiens quitte du reste.
— Voilà qui n’est pas flatteur pour mon amour-propre et vous me coupez la parole bien brusquement ; je n’aurais pas cru que ma poésie vous intimidât à ce point…
— M’intimider ! Voilà une bonne plaisanterie ; ne te gênes donc pas, va, parle et tout à ton aise ; ce petit air malicieux te va si bien qu’il n’en sera jamais trop, à mon gré…
— Alors, ce serait vraiment dommage de vous en priver ; je reprends donc : êtes-vous prêt ?…
— Eh oui, te dis-je, et depuis longtemps, ce me semble !…
L’impatience le gagnait ; le rire nerveux de Clarice, la flamme aiguë de son regard finissaient par l’emporter sur son sang-froid…
— Ah, reprit-elle, et moi qui allais oublier de vous prévenir ; c’est que mon alexandrin n’est pas bien solide sur ses douze pieds ; je ne sais même pas s’il n’en a pas treize… mais la prosodie, Colonel, la prosodie, qu’est-ce que ça peut bien nous faire, à nous, pourvu que le sens soit juste… et il est juste, le sens, oh, juste !… Vous verrez cela, Colonel, ça vous plaira. Dieu, comme cela va vous plaire, je me réjouis de le voir !…
Elle s’arrêta ; avec sa figure pâle, l’âpre sourire qui contractait ses lèvres, le dur éclair de ses yeux, elle était la vivante personnification de l’ironie vengeresse !…
— Eh, va donc, dit violemment le Colonel, va donc, pour Dieu, une fois pour toutes !…
— Eh bien, voici :
L’amitié d’un homme riche est un bienfait des Dieux !
Et le feu de son regard, la violence agressive empreinte sur sa figure, son éclat de rire cinglant comme un coup de fouet, marquèrent d’un trait brûlant le sens âprement cruel qu’elle avait su donner à ces mots en apparence bien inoffensifs. L’allusion flamboya comme une lueur sanglante devant les yeux de Bernard ; c’était le commensal complaisant, le parasite attitré du riche Comte de Claram qu’elle clouait au pilori !… Frappé en pleine poitrine, le Colonel, malgré tout son sang-froid, fut mis hors de garde ; un brusque tressaut agita tout son être, sa jaune figure se colora d’une vive rougeur, ses yeux jetèrent une flamme furieuse !… Mais il était homme de ressources ; une fois le coup porté, il se sentait prêt à la riposte :
— Pas mal, dit-il, pas mal… Le vers ne vaut rien, mais la pensée, comme elle est vraie !… Et vraie pour tous, bien que tous ne l’avouent pas ; oui, la richesse est une belle chose, et nul, je pense, ma belle Clarice, n’en est plus convaincu que toi, car il ne faut pas te faire illusion, sur ce point, nous sommes logés à la même enseigne et…
Il promenait son regard dans la vaste salle toute encombrée de meubles du plus grand prix, de trésors d’art, véritable étalage d’un luxe plus que princier…
— Si j’en juge par ce que je vois ici, tu es loin de vivre dans l’indigence.
— Je fais ce que je peux ; moi, je n’ai pas le choix de mon genre de vie ; tous n’en peuvent pas dire autant, Colonel, n’est-il pas vrai ?
— Peuh, question de nuance, et d’ailleurs, à tout le moins, il y a pour moi l’amitié, comme dit ton alexandrin, cette douce amitié qui fait comprendre bien des choses…
— L’amitié, soit, et l’appétit aussi, qu’il ne faut pas omettre. Et cela me ramène à notre chien de tout à l’heure ; c’est lui qui en a, des appétits, beaucoup et de fort gros, et l’amitié vient fort à propos pour l’aider à les satisfaire. Appétits, amitié, fidélité, docilité, tout cela se tient et s’enchaîne que c’est merveille !…
— Eh bien, oui, et pourquoi en serait-il autrement ? En ce monde, puisqu’il faut manger ou être mangé, je préfère conjuguer le verbe à l’actif. Et si j’ai bon appétit, comme ce dogue à qui tu veux bien me comparer, comme lui aussi, je suis fidèle ; fidèle, oui, je le suis, fidèle en amitié… en amour et en haine, ma toute belle Clarice, ne l’oublie pas !
— Dieu ! comme c’est joli, cette formule ! Amour, haine, amitié… et fidélité par-dessus le marché, vraiment, c’est trop de belles choses à la fois !… Ah, les formules, comme c’est commode, et quel dommage qu’il ne faille pas trop s’y fier !… Cette amitié, par exemple, Colonel,… tenez, quand vous prononcez ce substantif, je ne peux pas m’empêcher de rire.
— Ris tout à ton aise… mais tous ne sont pas si dégoûtés que toi.
— Et je les en félicite ; l’amitié, c’est sans prix, à ce que j’ai entendu dire. Et la fidélité, donc ! Quelle vertu admirable ! Pourtant il faut s’entendre ; cette fidélité dont nous parlons, ce n’est pas celle du bon public, de ces niais qui prennent tout au sérieux ! Nous autres, nous connaissons la vie, et on ne nous en fait pas accroire sur le sens des mots : on est toujours fidèle à qui on a intérêt à l’être… voilà la vraie nuance. La fidélité dont nous parlons, question de pâtée, après tout, n’est-il pas vrai, Colonel ? Eh oui, mon petit chien m’est bien fidèle et ce n’est pas pour rien ; je lui donne sa pâtée, consciencieusement, chaque jour. Ah ! si je ne la lui donnais pas, il saurait bien me quitter pour descendre à la cuisine ! Je sais cela et je fais en conséquence. Ainsi va le monde ; il ne faut pas être plus exigeant que lui ; la fidélité, Colonel, question de pâtée, ne le pensez-vous pas ?…
Et elle riait ; tout en elle respirait l’ironie poussée jusqu’à la férocité !…
Le Colonel se mordait les lèvres ; sa patience était à bout. Il se contint cependant :
— Si jeune, dit-il, si charmante… et si pessimiste !
— C’est vrai, je vois les choses telles qu’elles sont. Que voulez-vous, c’est le fruit de l’expérience, les bonnes leçons, les vôtres, Colonel, car je suis votre élève et je ne fais que répéter ce que vous m’avez appris. Ne me l’avez-vous pas dit cent fois : la seule règle de nos actions, c’est l’intérêt, le profit qu’elles nous rapportent ; tout le reste, le désintéressement, la bonté, le respect de soi-même et des autres, ce n’est que mots vides de sens, de la duperie, de la blague… Eh bien, je mets vos préceptes en pratique ; je vous mesure à votre aune, et cela vous fait plaisir, Colonel, j’en suis sûre, malgré votre gros air fâché !…
— Fâché, pas du tout ; comme si je pouvais me fâcher contre toi, ma divine Clarice !… Et j’y ai du mérite, pourtant, car tu ne me ménages pas ; si tu donnes la pâtée à quelqu’un, certes, ce n’est pas à moi !…
— Cela non, ni aujourd’hui, ni jamais, vous pouvez en être sûr !
— Bah, qui sait ! Tout arrive en ce monde ; tu seras peut-être bien heureuse un jour de pouvoir m’en régaler !…
— Il vous faudra porter un autre collier, alors !… Mais ce sera difficile ; celui d’à présent, ah, il coûterait cher à détacher !… Aussi, je me rassure, nous le verrons longtemps encore, ce beau collier, au cou du Colonel Ivantelly, du très noble descendant de ces puissants grands d’Espagne !… Ah, ces fiers ancêtres, comme elle doit les étonner, cette riche parure ! Voir leur rejeton, ce brillant officier, cet Espagnol au sang bleu, se faire le familier, l’inséparable, l’homme à tout faire d’un Portugais Brésilien, être presque à ses gages, qu’est-ce qu’ils peuvent bien en penser, ces hautains seigneurs ! Vraiment, je serais curieuse de le savoir !…
Et elle riait, de son rire strident, la bouche crispée, les yeux étincelants d’une flamme de mépris et de haine !…
— Ah ! serpent ! s’écria le Colonel, hors de garde, Octave a bien raison ; tu es la plus méchante des femmes !…
Ils restèrent un instant sans parler, se mesurant du regard, comme des ennemis prêts à en venir à un combat mortel… Puis le Colonel se reprit :
— Mais je te pardonne, dit-il, être mordu par ces jolies petites dents, ce n’est qu’un raffinement de plaisir !… Que veux-tu ? Quand on est pris par une femme, on devient stupide, mais bien sot qui s’en afflige ; l’amour, après tout, ma toute belle, il n’y a que cela de vrai au monde ; tu ne crois pas qu’on soit fidèle en amitié, eh bien, passe encore, mais laisse-moi être fidèle, à tout le moins, en amour !…
— Et en haine aussi, achevez donc ; vous le disiez si bien tout à l’heure ! Oh ! je sais toutes vos formules, et je ne les laisse pas s’égarer en chemin !…
— Eh bien, oui. En amour et en haine, comme tu le dis toi-même ! L’amour et la haine, voilà tout le cœur humain, et si quelqu’un le sait et le pratique, c’est toi, Clarice, et tu ne le nieras pas ; assez de gens sont payés pour le savoir !…
— Mais bien certainement je le nierai et je le nie ; la haine, à quoi me servirait-elle ; c’est un luxe qui ne m’est pas permis, à moi chétive, qui ne peux songer qu’à me défendre ! L’amour, pour cela, je me récuse, je n’y entends rien, je vous l’ai dit, il y a longtemps, et je le répète. Vous, c’est autre chose ; sans l’amour, que serait la vie, n’est-ce pas ? Mais la haine, ah ! cela est de trop ; contre qui en auriez-vous, Colonel, vous, le favori, l’enfant gâté de tous, à qui rien ne résiste, vous, l’homme indispensable qu’on s’arrache à n’importe quel prix ! Et vous auriez de la haine ! Mais à quoi bon ! Vous n’en sauriez que faire ; le loup ne hait pas le mouton, il le dévore, c’est bien plus pratique ; à quoi bon dépenser du sentiment hors de propos ?
— Et le berger qui lui dispute sa nourriture, le chien de garde qui se met bêtement du côté du berger, et le chasseur acharné à sa perle ! Pardieu, il serait bien bon, lui, le déshérité, le déclassé, le paria, de ne pas les haïr ! Va, la haine est une bonne chose ; elle fouette le sang, elle stimule l’esprit, elle donne du piquant à l’existence !… Je ne sais si c’est un gros péché, mais pour l’agrément, elle mériterait de l’être… Car, enfin, tu ne me démentiras pas, ma toute belle Clarice, sans le péché, Dieu, que la vie serait insipide !…
— Parlez pour vous, Colonel, moi, je me récuse ; je ne sais pas, je n’ai pas les trésors de votre expérience.
— Là, tu me fais rire avec cette candeur d’enfant ; ta belle robe d’innocence, il y a beaux jours que les plis en sont fripés !… Allons, un peu de franchise ; voyons, en fait de péché, dis-nous quel est ton favori ?
— Un favori ! Merci bien ; cela coûte cher et je ne me donne pas ce luxe-là !…
— Ce luxe ! Mais un bon petit péché, rien qu’un, c’est le strict nécessaire, et les plus sages se l’accordent tout comme les fous !… Voyons, divine Clarice, ton péché favori,… je crois bien que je le devine…
— Vous ne devinez rien du tout, et votre malice en sera pour ses frais. Votre perspicacité, Colonel, vous l’avez mise à mauvaise école ; elle vous mène perdre, je vous en préviens… Pourtant, tenez, je suis de bonne composition et je veux faire toutes vos fantaisies. Mon péché favori… j’en ai un, c’est vrai… Vous voulez le savoir… eh bien, c’est la vengeance !…
Et son regard, complétant sa parole, étincela soudain d’une flamme terrible…
— Bah, reprit Ivantelly, la vengeance, tu y tiens tant que cela ! Moi, je l’aime aussi ; une bonne revanche, bien mûrie, bien dégustée, c’est un plaisir de gourmet, mais je ne m’en occupe qu’à mes moments perdus ; en fait de péchés, j’aime mieux les autres.
— Ah ! la vengeance, poursuivit Clarice, la vengeance, Colonel, quelle belle passion ! Durable, désintéressée, patiente, inexorable, c’est plus qu’un plaisir de gourmet, c’est le souverain don des dieux, c’est l’une des formes, peut-être la plus belle, de la Justice !
— Peuh, la Justice ! quelle Justice ? Divine, humaine, relative, absolue ?… On en compte tant que je commence à douter qu’il y en ait une !
— Oh que si fait, vraiment ! Elle existe, elle n’a que faire d’être qualifiée, ni définie, il n’y en a qu’une, et c’est la bonne !… Elle peut venir lentement, mais qu’importe ! Elle ne s’arrête pas en route et tôt ou tard, sachez-le, elle arrive, Colonel !…
— Grand bien lui fasse donc ! Moi, je n’aime pas attendre et je vais droit mon chemin ; vive le présent, au diable l’avenir ! En fait de plaisir, voici ma formule : je le veux à mon heure, et le plus tôt, c’est le mieux !
— Parole de puissant et de fort, mauvaise pour les petits et les faibles ! Mais à chacun son tour, et dans cette loterie de la vie, je ne sais pas plaindre celui qui prend son lot le dernier !
Elle le regardait, les yeux brillants, les lèvres entrouvertes par un sourire d’une dureté implacable ; il y avait en elle une telle âpreté de menace que son interlocuteur resta un instant interdit.
— Tu as peut-être raison, reprit-il enfin, et moi aussi, je devrais me venger… car tu es bien mauvaise à mon égard… Mais encore une fois, je pardonne, je suis si bon !… Puis, vois-tu, Clarice, quoi que tu dises ou tu fasses, même les méchancetés les plus noires, tu les dis et les fais si bien, avec une grâce si diabolique, qu’on t’en fournirait le prétexte, rien que pour se donner le plaisir de te voir et de t’entendre… c’est-à-dire de t’adorer !
— Oh ! Dieu, ce miel, quelle suavité délirante, et comme je suis peu mouche à m’y laisser engluer !… Allons, allons, Colonel, remballez votre marchandise, on sait que vous en avez le débit ailleurs ; ici, malgré toute votre éloquence, vous n’en trouverez pas à placer pour un sou !
— Oh ! tu dis cela, mais il s’agit de savoir si tu le penses !… J’ai bon courage, divine Clarice, et de la patience ; je connais les caprices des femmes ; chaque chien a son jour : j’aurai le mien !
— Comme il vous plaira ; armez-vous donc de patience, vous n’en avez jamais fait grand usage, cela vous changera. Et voyez donc comme je suis bonne ; vous, vous me tendez toutes sortes de pièges pour me faire dire et faire des méchancetés ; moi, je ne vous fournis que des occasions pour devenir meilleur, car la patience, c’est une fort belle vertu. Joignez-y l’amitié, la fidélité, quoi donc encore… quel bel ensemble ! En vérité, vous passez au saint homme : on va crier dans les rues : La grande conversion du Colonel Ivantelly ! Dieu, le beau spectacle ! On paiera pour le voir, je veux le parier !…
— Et toi, je t’en préviens, je saurai bien te faire payer la place le plus cher possible !…
— Je m’en doute, et je marchanderai, je vous en préviens aussi… Oh, je vous connais, Colonel, et je suis sur mes gardes. J’ai compris vos leçons et il vous faudra inventer autre chose ; les flatteries, les intimidations d’Orgoyl, c’est usé, même les jeux de dés de Venise !… Oh ! je sais ce que je veux dire, et vous le savez fort bien aussi !… Et je ne suis pas la seule, vous pouvez en être sûr ; il s’est fait sur beaucoup de choses plus de clarté que vous n’en voudriez !… Puis, ici, si bon acteur que vous soyez, vous êtes sur un autre théâtre ; ce n’est plus cette bicoque d’Orgoyl, ni ce gentil palazzino Sorione, où vous teniez tout et tous si bien sous votre main, prêts à vous servir ! Voyez ces grands murs, ces retraites silencieuses, ces profondeurs sombres, où la vue se perd, c’est mon domaine, à moi, ma forteresse, je suis chez moi, ici, et ma faiblesse s’y sent forte… Aussi, je les aime, ces noires catacombes, elles me protègent et me défendent ; il serait bien habile, je vous le jure, celui qui prendrait leur vigilance en défaut !
Elle parlait ainsi d’une voix tranchante ; ses yeux étincelaient, ses traits prenaient la rigidité du marbre, une singulière pâleur envahissait son visage. Bernard ne put se défendre d’un sentiment de malaise ; brusquement, il se sentait reporté à ces scènes étranges dans lesquelles, soudain, il avait vu la jeune femme jouer un rôle qu’il ne pouvait s’expliquer. Le Colonel lui-même paraissait embarrassé. Il y eut un silence…
— C’est donc le Château de Croquemitaine, dit Ivantelly faisant appel à toute son assurance. J’ai été en fort bons termes avec ce vieux barbon, dans ma tendre enfance, je ne pense pas qu’il me torde le cou, maintenant que je suis vieux.
— Eh, bon Dieu, Colonel, ne vous défendez donc pas ; qui donc songe à vous intimider ? On sait assez que ce n’est pas chose possible… Ah çà, dites-moi, et les duels, vous n’en parlez pas ; vous devez bien avoir quelque chose en ce genre à me conter, quelque fin coup d’épée, une bonne mort d’homme !…
— Rien qui vaille, je t’assure. L’autre jour, à Copenhague, avec un officier hollandais, joli tireur, ma foi, et galant homme tout à fait… à propos de je ne sais quelle histoire de théâtre. Il s’en est tiré à bon compte ; deux pouces de fer dans la poitrine ; tu vois, cela ne compte pas.
— Il n’est pas mort ! Allons donc ; vous vous négligez, Colonel, je ne vous reconnais plus !…
— Que veux-tu ? Effet de l’âge : l’entrain n’y est plus. Je songe sérieusement à me faire ermite. Si je trouvais quelque bonne cellule ici près, dans ton voisinage, parole d’honneur, je crois que je m’en accommoderais !
— En vérité !… Eh bien, parlez au propriétaire ! Il y a beaucoup de place libre par ici, des appartements bien tenus, propres, tranquilles, et quels voisins ! Tous gens rangés, paisibles, inoffensifs… la nuit surtout !… Demandez à M. de Rednitz !…
Bernard tressaillit. Il n’y avait pas à s’y tromper ; elle faisait allusion à cette aventure inexplicable dans laquelle il avait failli perdre la raison, sinon la vie ! Quel motif pouvait la pousser à la lui rappeler, de cette façon surtout, directe, violente, presque brutale ? il ne pouvait croire qu’elle voulût lui être désagréable ; peut-être ne cherchait-elle qu’à montrer au nouveau venu qu’elle était sur ses gardes et que malgré son isolement, il était inutile, dangereux même de tenter de la surprendre ; peut-être aussi ne faisait-elle que céder à un accès de cet esprit effréné de caprice toujours vivace au fond de son âme et que la plus légère excitation faisait si aisément surgir ! Incapable de discerner la vérité, il écoutait avec un véritable malaise les éclats de ce rire strident, étrange, qui, à certains moments, donnaient aux paroles les plus inoffensives, en apparence, de cette frêle jeune femme, un caractère si âpre de menace et de défi ! Et il n’était pas seul à subir cette fascination ; glacé, lui aussi, par cette ironie menaçante déployée devant lui comme un piège dont il ne pouvait deviner la nature, interdit, troublé, le Colonel gardait le silence…
Pendant un instant, Clarice sembla jouir de leur embarras ; puis, soudain, comme si elle eût senti que l’effet était produit, qu’en insistant, elle courait risque de dépasser la mesure, sans transition, elle éteignit la flamme de son regard, et d’un ton froid toujours, mais qui n’avait plus rien d’agressif :
— Que vouliez-vous donc ? dit-elle ; vous n’êtes pas venu ici sans but, mais lequel, il est bon de s’en expliquer franchement. Vous voulez que je pardonne ? Le mot est bien gros ; pour moi, chétive, il ne saurait être de mise. Que j’oublie ? Cela ne dépend pas de ma volonté ! Mais que les apparences soient sauvées, que je sois avec vous comme par le passé, que nous causions bien posément, de choses et d’autres, ainsi qu’il se fait entre gens qui savent vivre, eh bien, j’y suis toute prête ; cela n’engage à rien… et je n’ai pas oublié que je suis en présence d’un homme d’esprit, d’un fort agréable causeur !…
Le visage du Colonel s’était tout à coup éclairci.
— Eh bien, soit, dit-il… C’est bien peu encore… mais ce peu, je l’accepte… sauf à mériter davantage… si j’en ai le talent !…
Et il s’inclina pour lui baiser la main. Clarice la lui abandonna d’un geste de parfaite aisance, mais sur la tête penchée d’Ivantelly, Bernard vit briller son regard tout flamboyant de haine, d’un mépris implacable !… C’était bien là le drame moderne : la rencontre de deux passions également violentes, masquées par le calme le plus assoupli et les formes les plus correctes !…
À partir de ce moment, la conversation reprit des deux parts, sur le ton aisé du plus calme savoir-vivre ; on parla de toutes choses, le rire sur les lèvres, comme si l’on s’était quitté la veille et que rien n’eût jamais altéré la parfaite harmonie entre ces deux interlocuteurs d’esprit alerte, prompts à la riposte et se comprenant à demi-mot. On causa longtemps sur ce ton piquant et rapide et lorsqu’on se sépara, tout spectateur non prévenu aurait admiré la bonne intelligence qui présidait à la clôture de l’entretien. En prenant congé, le Colonel annonça sous forme d’une demande qui ne pouvait être rebutée, son intention de revenir souvent ; Clarice s’inclina sans répondre ; il était visible qu’elle n’entendait rien promettre et ne pouvait rien refuser.
— Ah, la drôle de créature ! s’écria Ivantelly, dès qu’ils furent hors de la salle. Pardieu, on disait de l’Alboni, que c’était un éléphant qui avait avalé un rossignol ; que je meure, si Clarice n’a pas joué le même tour à quelque démon endiablé ; l’essentiel serait de se mettre bien avec le locataire… Puis, comme elle est belle ! Elle l’est cent fois plus qu’à Venise, mille fois plus qu’à la villa Rezzi. Avec ses traits si fins, son teint de lumière, sa petite bouche mutine et autour de ses superbes yeux, ce léger cercle brun, quelle qu’en soit la cause, elle a un charme, un piquant à damner tous les saints les plus farouches !… Mais est-elle mauvaise, est-elle rude à manier ! J’ai bien pratiqué les femmes dans ma vie, jamais je n’en ai vu de pareille… et de bien loin ! M’a-t-elle assez maltraité tout à l’heure !… Mais, n’importe, je ne m’en effraie pas… bien au contraire. Qu’elle chante, comme disait Mazarin : tôt ou tard il faudra qu’elle paie !… Oh ! j’aurai mon tour ! C’est que, au fond, malgré tout, je lui conviens, sans qu’il y paraisse ; elle sent, d’instinct, que nous sommes de même race, taillés pour l’aventure, l’imprévu, la fantaisie, faits pour nous entendre, en un mot ! Octave, lui, quoi qu’il en dise, elle ne l’a jamais aimé ; elle a pu flirter avec lui… comme avec bien d’autres, par parenthèse… mais l’aimer, non ; c’est chez elle une répulsion physique, cela ne se surmonte pas ! Vous, c’est autre chose, vous lui plaisez, cela se voit ; elle vous traitera toujours bien, très bien peut-être… je n’en sais rien… mais ce ne sera pas avec cet entraînement du sang et du muscle qui a seul droit de s’appeler l’amour ! C’est que vous êtes trop doux, trop bon, trop honnête ; toute cette perfection, cela gêne sa nature de bohème ; car elle est bohème avant tout, bohème jusqu’à la moelle des os, capricieuse, fantasque, ange aujourd’hui, demain démon d’enfer !… Moi, elle me maltraite, elle m’accable de méchancetés, de sarcasmes ; eh bien, j’aime mieux cela ; tout plutôt que l’indifférence ! Avec les femmes, voyez-vous, mieux vaut leur faire peur que pitié ; au fond, elles n’obéissent qu’à la force et c’est cela qu’elles aiment, sans vouloir en convenir. Elle la toute première, et tous ses beaux discours ne m’empêchent pas de voir clair dans son jeu ; malgré son énergie diabolique, elle a peur de moi ; vous l’avez bien vu, elle veut que je sache qu’elle peut se défendre. Pardieu, je le sais bien et je m’attends à tout ; elle peut me jouer les plus vilains tours ! Mais peu m’importe ; qui ne risque rien n’a rien !… Et puis, je sais à quoi m’en tenir sur sa vraie pensée ; elle m’a bien maltraité, elle m’a bien montré, devant témoins, sa méchante humeur et sa défiance, maintenant, sa rancune est satisfaite ; au premier jour, demain peut-être, elle me dédommagera à huis clos ! Je connais les femmes, voyez-vous ; ce sont des êtres d’impression, aujourd’hui blanc, demain noir, et d’autant plus noir que le blanc aura été plus blanc !
Et il continuait, donnant libre cours à sa verve cynique, exposant crûment ses espérances, sans paraître se soucier de ce que pouvait en penser son compagnon. Il semblait ne pas douter qu’entre Bernard et Clarice, la bonne intelligence n’allât fort loin, mais avec son mépris profond des femmes, loin de s’en offusquer, il ne voyait là qu’une chance de plus en sa faveur.
— Au diable la vertu ! disait-il, et encore plus au diable les poseurs, les poseuses surtout ! Les femmes qui se prennent au sérieux, ce n’est pas mon fort ; les grands airs, les scènes, les larmes, les reproches, tout cela m’est odieux ! Je suis pour la simplicité et la franchise. Je me crois aussi délicat qu’un autre, mais je ne me noie pas dans les détails, et quand on m’offre un bouquet, si je le trouve à mon goût, peu m’importe que quelqu’un avant moi en ait respiré l’odeur !
Ils étaient arrivés à la galerie des dix portes ; cette singulière disposition frappa le Colonel ; il s’arrêta court :
— Ah ! çà, dit-il, quelle diablerie est-ce là ? Par où sommes-nous entrés ? Par où allons-nous sortir ? Toutes ces portes sont pareilles ; c’est fait exprès pour que l’on se perde ! Que le diable emporte l’architecte qui a eu cette belle idée !… Mais il doit y avoir un moyen de s’y reconnaître, vous allez me l’indiquer, Bernard, vous qui connaissez toutes les rubriques de ce vieux coffre de château !
— C’est bien simple, dit Bernard ; quand vous venez de dehors, vous prenez en face de vous, la troisième porte en comptant dès la fenêtre intérieure ; quand vous venez en sens inverse, c’est la deuxième dès le même point de départ.
— Et vous appelez cela simple ! C’est un labyrinthe, vous dis-je, une caverne, c’est bon pour servir de coupe-gorge, pas autre chose !… La nuit surtout, neuf fois pour une, on doit s’y perdre, et le diable sait comment on se pourrait retrouver !…
Cette découverte semblait l’avoir vivement contrarié ; il devint silencieux, regardait de tous côtés dans le sombre dédale de ces énormes bâtiments déserts, et fit le reste de la route sans mot dire, comme en proie à un sourd malaise. Dès qu’il fut hors du château, la parole lui revint :
— Ouf, dit-il, on respire ici ! Ces noirs entassements de murailles m’étouffent !…
Il s’était arrêté et contemplait les hautes tours et les lourdes assises de l’enceinte.
— Ah ! çà, s’écria-t-il, quelle idée satanique a eue Clarice d’aller se loger au fond de ces hideuses masures ! Car tout cela est hideux, convenez-en, Bernard, c’est fait pour les morts, les vivants s’y sentent déplacés !… Ah, je comprends maintenant ce que les gens du pays disent de Clarice : ils la croient en commerce réglé avec le Diable… et il ne s’en faut guère qu’ils ne voient en elle le Diable lui-même ! C’est idiot, sans doute, mais aussi, aller se loger dans un sépulcre pareil, n’est-ce pas insensé ! Je n’y passerais pas un quart d’heure, seul, sans que l’idée me vienne de me jeter par la fenêtre !… Et puis, comme cela rend commode d’aller lui faire visite ! Ces grandes salles sombres, ces couloirs où l’on ne voit goutte, ces galeries qui vous mènent perdre Dieu sait où, ces statues qui ont l’air de ricaner en vous regardant, tout cela est absurde !… Et qu’est-ce que ce doit être la nuit !… Au diable, les sottes idées des femmes !…
Il paraissait sous le coup d’un trouble singulier ; au plus profond de cet esprit énergique mais inculte, l’instinct superstitieux s’était réveillé et lui causait un véritable malaise d’autant plus pénible que, pour rien au monde, il n’aurait voulu l’avouer.
— Allons-nous-en, dit-il tout à coup. En fait de promenade, et sauf l’agrément de la visite, on ne me verra pas souvent par ici !… Il faut que Clarice se rapproche ; c’est absurde de la laisser loger si loin !… Pardieu, elle a beau jeu pour se moquer de nous ; allez la surveiller dans un pareil repaire !… J’en parlerai à Octave, il faut qu’il use de son autorité ; c’est bien le moins, que diable, puisqu’il n’en fait pas d’autre usage !
Ils descendirent vers les nouveaux bâtiments. Au grand jour, en plein soleil, le Colonel avait repris toute sa verve. Clarice faisait de nouveau l’objet de ses discours ; à l’intarissable abondance de sa parole, il était aisé de voir quelle place elle occupait dans sa pensée. Chose curieuse, Bernard retrouvait en lui ses propres impressions, aussi bien ses admirations que ses méfiances, mais violemment exagérées, comme déformées par l’allure sans frein de ce cynique esprit. Tantôt il parlait de Clarice avec un enthousiasme sans bornes, tantôt il exprimait une défiance qui allait jusqu’à l’outrage. Il ne voyait en elle qu’une femme passionnément désirable et que ses détestables antécédents désignaient comme une proie facile ; seulement il lui plaisait de jouer la vertu à ses heures et il s’agissait de se trouver juste à point au moment qu’elle choisirait pour quitter cet habit d’emprunt et se livrer franchement à son caprice. Ce manège le piquait au jeu et autant par passion réelle que par entraînement de lutte, il s’acharnait à sa poursuite.
Vingt fois, disait-il, il avait été sur le point de réussir et toujours quelque circonstance malencontreuse était venue l’arrêter. En ce moment, elle était irritée ; le souvenir des humiliations de Venise pesait encore à ce cœur orgueilleux ; mais cette ardente nature comportait bien des surprises et l’hostilité même qu’elle lui avait témoignée devait aboutir à quelque brusque retour dont il se tenait prêt à profiter.
Et c’était un débordement de formules cyniques, de paroles violentes, de gaieté brutale, et dans ce flot, comme des diamants noyés dans l’écume d’un torrent, apparaissaient de fines observations, des pensées ingénieuses, une originalité vivace qui gagnaient Bernard et lui faisaient prendre le reste en patience. Certes, la grossièreté de cette passion si crûment étalée lui était désagréable et il se promettait bien, le cas échéant, d’en arrêter le cours, mais ce qui le rassurait, c’était le dégoût, la haine même qu’il venait de voir si nettement manifestés par Clarice. Puis, après tout, il devait se l’avouer, le Colonel ne faisait qu’exprimer sans ménagement ce que, au fond du cœur, il éprouvait lui-même ; pas plus que lui, il n’avait confiance et il devait reconnaître que s’il se laissait aller à se déclarer le champion de cette femme douteuse, ce beau dévouement ne serait au fond que l’effet d’une passion qu’il n’osait pas même avouer. Il se voyait donc obligé de rester sur la réserve, et entraîné par les amusantes saillies de son compagnon, il lui donnait la réplique, riant et causant sans trop de retenue, comme il se fait entre des hommes jeunes qui ne se piquent pas de mœurs sévères. Ils arrivèrent ainsi au terme de leur course et se séparèrent en se promettant de se retrouver à la réunion du soir.
Au dîner, la conversation retrouva toute l’animation de la veille ; les nouveaux venus avaient employé la journée à visiter les promenades et les constructions du Château neuf ; la beauté, les proportions colossales de ce majestueux ensemble les avaient vivement frappés et l’excitation de leurs esprits se traduisait en propos enthousiastes. Octave, lui-même, paraissait avoir oublié ses sombres préoccupations ; avec cette fougue ardente qui faisait le fond de sa nature, il donnait libre carrière à son admiration ; son regard, son sourire, dégagés de tout nuage, annonçaient un apaisement d’esprit, une possession de soi-même exempts d’arrière-pensée. Madame de Simãens, toute heureuse de le voir en si bonne disposition, s’associait de bon cœur à l’animation générale ; M. et Madame de La Médio, qui avaient fait pour leur grande part les honneurs du Château, parfaitement satisfaits d’avoir si bien réussi, ne restaient pas en arrière sur la bonne humeur de leurs hôtes et il n’était pas jusqu’à la calme Madame de Bergheyck, qui, gagnée à son tour, ne se fût mise à rire et à causer avec un entrain dont Bernard ne l’aurait guère jugée capable. Placé à côté d’elle, Ivantelly donnait libre cours à sa verve hardie et ses vives saillies ne paraissaient pas déplaire à sa belle voisine. Quant à Bernard, facile à céder à l’impression du moment, il s’amusait franchement, en jeune homme qui se trouve dans une compagnie sympathique et c’est à peine si, de loin en loin, il donnait à celle qui était absente, exclue de cette gaie réunion, quelque trace de pensée fugitive. Du reste, même dans ces proportions minimes, il était le seul sans doute qui fût accessible à ce souvenir : au milieu de cette conversation si animée, rien ne vint rappeler l’exilée ; on eût dit qu’un mot d’ordre strictement observé la bannissait même de la pensée des convives et Bernard dut en conclure qu’il entrait dans les intentions d’Octave de ne pas laisser entrevoir aux nouveaux venus, la possibilité de rencontrer ce témoin accusateur de sa vie passée.
Le dîner fini, la compagnie rentra au salon ; les fenêtres étaient grandes ouvertes ; la fraîche brise descendant des hauteurs de l’Eibaljen était accueillie comme une douce caresse après l’ardente chaleur de la journée ; le ciel était parfaitement pur ; au couchant, une vapeur dorée marqua longtemps encore la place où le soleil venait de disparaître. Installés sur le grand balcon, du côté du couchant, les convives se laissaient doucement pénétrer par le charme de cette radieuse soirée ; pour les nouveaux venus surtout, le calme profond qui semblait planer sur la vallée et les forêts voisines, s’imprégnait d’une sensation presque physique de paix et de recueillement ; au sortir des agitations de la vie civilisée, à peine échappés du tumulte des grandes villes, du tapage fiévreux des voyages à toute vapeur, ils se sentaient plongés, sans transition, dans le vrai désert, dans quelque retraite inaccessible où même le bruit du monde ne parvenait pas à pénétrer. Dans le tranquille bien-être produit par cette situation si nouvelle, ils n’en goûtaient que le charme sans penser à se prémunir contre l’imminence possible des privations et de l’ennui ; rassérénés par cette douce influence, ils se laissaient aller au plaisir de l’heure présente ; il semblait que les égoïsmes personnels, les différences de caractères se fussent fondus dans une harmonie que rien ne pouvait troubler. La nuit vint insensiblement. Madame de Bergheyck s’était mise au piano ; secondée par Madame de Simãens, elle tint pendant longtemps la compagnie sous le charme de sa voix fraîche et pure. Puis, de nouveau les groupes se formèrent ; les amateurs de whist organisèrent une table de jeu ; Bernard fut requis d’y prendre place. De la bibliothèque où ils étaient installés, il pouvait voir l’intérieur du salon ; près du piano, Ivantelly avait engagé avec Madame de Bergheyck une conversation qui paraissait intéresser vivement les deux interlocuteurs ; Madame de La Médio causait avec Madame de Simãens et M. de Mœrsted ; après un instant de conversation, elle se leva et alla se placer sur le balcon, puis, elle rentra dans la chambre et s’assit seule à l’écart ; son animation joyeuse semblait l’avoir abandonnée ; Bernard eut comme une vague intuition que dans cette réunion si bien composée, il lui manquait un élément dont elle avait peine à se passer ; si bien entourée qu’elle fût, elle pensait à la recluse perdue au loin dans le silence du Vieux-Château ; elle s’était fait une douce habitude de sa société et son absence lui était à charge. Au bout de quelques instants, elle se leva et emmena Madame de Simãens ; fort à contrecœur, Madame de Bergheyck dut les suivre ; la table de whist attira à elle les éléments masculins restés seuls ; le salon désert, brillamment éclairé, prit cet aspect morne que laisse derrière elle la foule disparue. La soirée s’acheva ; seul sans doute de ses compagnons, Bernard rentra chez lui, le cœur saisi d’un vague sentiment de tristesse.
Le lendemain, de bonne heure, ainsi qu’on en était convenu la veille, MM. de Simãens et de La Médio, Octave et Bernard, MM. de Mœrsted et Durnheim sortirent à cheval pour faire une promenade dans les environs du Château. Le Colonel Ivantelly, peu amateur de courses matinales, devait les rejoindre avec les dames à un endroit désigné. La petite troupe prit par la vallée, au pied de l’Eibaljen, côtoya les bases de la colline du Château, puis gravit les éboulis qui fermaient la vallée, jusqu’à l’entrée du col dans la direction d’Orosch. Arrivés au plateau, ils firent halte pour contempler l’imposant aspect du Château fièrement campé sur son roc, au centre du cirque immense formé par les parois perpendiculaires de la Vila et de l’Eibaljen. Le temps était splendide, le soleil brillant dans un ciel sans nuage, enveloppait de ses rayons les tours puissantes et les robustes murailles de la vieille forteresse ; au milieu de cette nature déserte, ce prodigieux produit de la volonté humaine se montrait dans tout le déploiement grandiose de son imposante beauté ; comme toujours, avec une entente qui n’avait rien de calculé, les spectateurs le comparaient à un grand lion couché, solitaire et farouche, au milieu du désert ; une fois de plus, Bernard, familier avec ces impressions, retrouvait chez ses compagnons, ce sentiment instinctif de défiance qu’il éprouvait, non sans s’en étonner, pour ce monument inerte ; on eût dit qu’ils sentaient, eux aussi, dans ce prodigieux entassement de pierres, une sorte de vie cachée, comme la présence d’une force personnelle et redoutable, contre laquelle, sans en comprendre la nature, il était naturel de se mettre en garde.
Le premier regard de Bernard avait été pour les fenêtres de l’appartement de Clarice. Elles étaient bien visibles au-dessus de la terrasse, entre les deux énormes tours qui faisaient de ce côté l’extrême saillie du château. Les nattes qui les protégeaient contre le soleil, étaient hermétiquement baissées. Il semblait à Bernard qu’à chaque instant, il allait les voir s’écarter et donner passage à l’habitante de cette étrange retraite, et s’il eût observé les visages de ses compagnons, de ceux du moins qui connaissaient le secret de ces murailles, il aurait lu dans leurs regards les signes de la même préoccupation. Mais tout resta immobile, rien n’apparut sur la terrasse ; les seuls objets vivants qui s’y fissent voir, c’était les nobles palmiers dont la forme élégante reportait la pensée aux lointains aspects de Syrie ou d’Afrique. Que se passait-il derrière ces murs si bien en garde contre tout regard indiscret ? Quelles pensées hantaient l’esprit de celle qu’ils tenaient prisonnière ? Dans cette solitude qui lui était si rudement imposée, s’abandonnait-elle sans réserve à ses haines, à ses craintes, au sentiment âpre de son humiliation ? Et si au contraire, elle ne profitait de son isolement que pour attendre quelque visite… celle du Colonel peut-être, ou toute autre ?… Et, involontairement, le regard de Bernard allait chercher sur les créneaux de la grande muraille, cette place où il avait vu apparaître ces ombres inconnues !… Alors tout le sombre ensemble du Château semblait s’envelopper d’un manteau impénétrable de mystère et de défi ; debout sur son rocher, il apparaissait comme un sphinx menaçant, ironique ; avec un poignant mouvement de colère, Bernard se disait qu’il était impossible de lui arracher son secret !
Dans une proportion moindre, les mêmes impressions s’imposaient aux autres spectateurs ; sous leurs formules d’admiration, on sentait comme une sourde inquiétude, telle qu’on l’éprouve en présence de quelque problème indéchiffrable. Octave profita de cette disposition pour abréger la halte ; à lui plus qu’à tout autre, la vue de ces sombres tours ne rappelait que des souvenirs pénibles et il avait lieu de craindre qu’elle ne provoquât chez ses compagnons quelque question à laquelle il eut été embarrassé de répondre. Il parut donc fort aise de se remettre en marche et prenant la tête avec le guide, il se dirigea le long de la crête qui allait rejoindre les collines boisées au couchant du château.
Le sentier, à peine tracé au milieu des rocailles, était difficile et absorbait toute l’attention des cavaliers ; il s’améliora lorsqu’on eut atteint le couvert des arbres et de nouveau, on put jouir des beaux aspects de la vallée. Le château s’offrait à la vue dans tout son développement, depuis la dernière des Tours Romaines jusqu’aux constructions habitées ; cet entassement de tours, de murs, de terrasses perchées sur ce rocher, dominées par les hautes parois et les cimes des montagnes, se déployait avec une majesté singulière. À chaque instant, à travers les percées de la forêt, apparaissait quelque nouvel aspect et les exclamations d’admiration et de surprise ne tarissaient pas. Mais ces beautés ne détruisaient pas l’impression primitive et Bernard en eut la preuve lorsque, se trouvant seul avec M. de Durnheim, quelques pas en arrière de leurs compagnons, il entendit le digne major mettre insensiblement la conversation sur Clarice. Il ne la jugeait que sur des renseignements défavorables et en avait mauvaise idée : pour lui, l’esclave du Comte n’était qu’une sorte de bohémienne, belle et séduisante sans doute, mais avant tout, capricieuse, violente, ingouvernable, et avec laquelle il fallait se tenir soigneusement sur ses gardes. Mais cela n’était pas pour l’effrayer et en bon compagnon qu’il était, il n’avait que plus grand désir de voir cette créature équivoque et attrayante. Il termina en laissant entendre à Bernard qu’il lui serait très reconnaissant s’il pouvait lui fournir l’occasion de contenter sa fantaisie.
Bernard ne s’en souciait guère ; le silence gardé par Octave sur ce qui concernait la recluse du Vieux-Château, lui montrait qu’il tenait à ce qu’elle jouât le rôle le plus effacé possible pendant que durerait leur séjour ; il ne pouvait lui convenir d’aller à l’encontre de cette volonté si clairement manifestée ; c’est ce qu’il fit comprendre à M. de Durnheim en lui conseillant de s’adresser directement à Octave. Le digne major se rendit tout de suite à cet avis :
— Vous avez mille fois raison, lui dit-il ; en vérité, je ne vois pas pourquoi Claram ne nous produirait pas cette mystérieuse merveille. Elle n’est pas si terrible après tout, puisque Madame de Simãens, si réservée pourtant, et Madame de La Médio, ce type du meilleur savoir-vivre, la trouvent à leur gré. Et si Octave ne les empêche pas de la voir, pourquoi prendrait-il tant de précautions envers nous ? Nous ne sommes pas nés d’hier, pour que l’on nous ménage les impressions comme à des vierges timides, et pour avoir fait un tel voyage, il est bien juste que nous en soyons récompensés. Ma foi, à la première occasion, j’en parlerai à Octave ; il comprendra qu’il doit avoir égard à notre légitime curiosité.
Ils continuèrent leur route, cheminant sous les grands arbres, toujours en vue du château. Il était près de midi ; la chaleur se faisait forte ; l’excellent M. de Durnheim trouvait que le moment de la halte serait le très bienvenu. Au bout de quelques centaines de pas, son vœu se trouva exaucé : ils débouchaient dans une petite clairière ombragée par une belle futaie de chênes et y voyaient installée toute une aimable compagnie ; c’était les trois dames, les enfants, le Colonel Ivantelly, sans parler de tout un personnel de domestiques et de porteurs ; sur l’herbe fine et sèche, s’étalaient les apprêts d’un confortable déjeuner. De joyeuses acclamations retentirent ; on se souhaita la bienvenue avec l’animation de promeneurs qui ont contracté un excellent appétit. Les derniers apprêts furent vite expédiés et la collation commença au milieu des plus joyeux propos. Quand la première fougue fut apaisée, on rendit au choix de l’emplacement un juste tribut d’éloges ; cette petite clairière, sous l’ombre de ces beaux arbres, en face du château et des hauts sommets de l’Eibaljen, avait un aspect de sauvagerie pittoresque, mélange de beauté naturelle et de mise en scène artistique, de l’effet le plus piquant : puis c’étaient les domestiques albanais et dalmates, en costumes de caractère, armés jusqu’aux dents, les chevaux du convoi, les grands chiens d’escorte, tout un déploiement semi-barbare, bien fait pour plaire à ces ultra-civilisés. Ils se délectaient à l’idée de rentrer en si bonnes conditions dans la vraie vie de ces lieux déserts, et pour un peu, se seraient pris pour de hardis explorateurs en voie de découvertes. Chacun semblait prendre à tâche de faire ressortir ces contrastes ; on insistait sur la sauvagerie du pays, sur celle des habitants, on se donnait même l’émotion de calculer les chances de quelque alerte, de se figurer l’effet que produirait l’apparition d’une bande de brigands armés jusqu’aux dents, sortant à l’improviste de l’épaisseur du bois, et les dames poussaient le bon vouloir jusqu’à paraître presque inquiètes. Montée sur ce ton, la conversation devait forcément amener Bernard, le plus ancien au pays, à parler de ses aventures personnelles et tous se réunirent, Madame de La Médio en tête qui y mit une insistance particulière, pour lui faire raconter le combat qu’il avait soutenu dans l’Eibaljen.
Bernard n’abordait pas ce sujet sans éprouver un certain embarras. Dans les dispositions où était Octave, le moment paraissait mal choisi pour faire devant lui l’éloge de Clarice, et cependant il sentait si bien que c’était à elle qu’il devait son salut qu’il ne pouvait se résoudre à la priver du juste tribut d’admiration dont il lui était redevable. Il manœuvra de son mieux pour se tirer de ce pas difficile et il eut conscience d’y avoir réussi. Prenant franchement son parti, il parla de Clarice comme si elle eut été connue de tous et reconnut hautement la grande part qu’elle pouvait revendiquer dans l’heureuse issue de l’aventure. Pendant ce récit, Octave restait immobile, mais on pouvait voir, au calme même qu’il imposait à sa figure expressive, que son âme de soldat ne pouvait s’empêcher de rendre justice à la décision et à l’intelligence qu’avait déployées dans ce danger si réel, cette femme dont il croyait avoir tant à se plaindre. Les autres auditeurs donnaient libre carrière à leurs impressions ; cette brusque attaque, cette tactique de sauvages, ces descentes périlleuses sous les balles, dans les rochers à pic, enfin ces combats corps à corps, leur paraissaient une histoire de roman ; racontée par un témoin oculaire, en face de ces sommets de l’Eibaljen qui en avaient été le théâtre, elle avait pour ces femmes à peine échappées à l’extrême sécurité de la civilisation, pour ces officiers faits à la guerre savante, réglée, méthodique, une saveur étrange presque enivrante. Puis, il y avait l’imprévu du rôle joué par cette mystérieuse Clarice, si hardie, si redoutable même dans sa faiblesse ; c’était comme un reflet des temps héroïques, un épisode des épopées chevaleresques égaré au plus épais du prosaïsme moderne. Et les questions de pleuvoir sur le narrateur ; tous étaient avides de détails, de ces petits faits qui constituent la mise en scène pittoresque, l’aspect vivant et réel de l’ensemble. Madame de La Médio surtout se montrait infatigable dans ses recherches ; bien qu’ayant plusieurs fois déjà entendu raconter l’aventure, il semblait qu’elle ne pût se rassasier de l’âpre poésie qui s’en échappait ; surtout, elle revenait sans cesse sur le rôle joué par Clarice ; on eût dit qu’elle prenait à tâche de mettre en relief l’intrépide bravoure et le dévouement de la jeune femme. Cette manœuvre fut poussée si loin qu’elle finit par frapper Octave et il chercha, fort doucement d’ailleurs, à détourner la conversation. Madame de La Médio n’entendait pas lâcher prise et elle revenait à la charge avec une insistance qui ne pouvait être que calculée. Bernard eut soudain la pensée que regrettant l’absence de Clarice, elle cherchait à forcer Octave à lever l’interdit qu’il avait prononcé et pour y réussir, elle cherchait à tout prix à rehausser sa protégée dans l’opinion des nouveaux venus. Elle fit tant et si bien que M. de Claram parut perdre patience.
— Tout cela est très beau, dit-il quelque peu brusquement, mais…
— Mais quoi ?… riposta vivement Madame de La Médio.
— Mon Dieu, dit Octave, j’admire vos engouements, ma chère Doralice ; je les connais de longue date, mais ils m’étonnent toujours !…
— Dites donc tout de suite que je ne suis qu’une sotte niaise et que Clarice eut mieux fait de se croiser les bras et de laisser aller les choses !…
— Je ne dis pas cela, Dieu m’en garde ; je sais mieux que personne que nulle n’est plus spirituelle que vous et n’a plus de bon sens… quand vous le voulez. Quant à cette femme…
— Eh bien ?…
— Eh bien, je ne suis pas François Ier, mais comme lui, et c’est bien le moins que je puisse faire, je dirai : Bien simple est qui s’y fie !
Madame de La Médio allait répondre ; à l’éclair de ses yeux, on pouvait juger que la réponse serait verte. M. de La Médio intervint ; prenant la main de sa femme, d’un regard, il lui fit comprendre qu’il valait mieux ne pas insister. Elle céda, mais une rougeur subite envahissant ses traits montra toute la violence qu’elle faisait à sa bouillante nature.
Il se fit un silence…
Tout à point, le Colonel reprit :
— Il est certain, dit-il, que cette diablesse de femme est méchante comme un âne rouge et rapide d’attaque comme une vipère à collier ! Et comme elle vous a correctement coupé la gorge au drogman et le nez à cette venimeuse harpie, Miss Grancéis, son ex-institutrice et ennemie intime ! Vrais coups de couteau de professionnel, ceux-là ; ni à Valence, ni à Séville, nulle part, on ne fait mieux ! Il est certain que sans ces estocades, elle passait un mauvais quart d’heure ; le drogman, ce bouc à face humaine, n’était pas là pour rien… ni, non plus, le vitriol !… C’est qu’on ne fait pas les choses à demi dans ce monde de bohème ! Et nous pouvons tous nous le tenir pour dit : qui veut rendre visite à cette jolie diablesse doit se dire qu’il le fait à ses risques et périls ! On sait comment l’on y va, on ne sait pas comment on en revient ; demandez à M. de Rednitz !… Avec cela, de l’esprit comme deux démons, du charme à revendre et tout à fait douce et soumise, à condition de ne faire exactement que ce qu’il lui plaît !…
Et de rire ; Octave même ne put s’en empêcher. Madame de La Médio l’observait attentivement ; évidemment elle avait quelque idée en tête et guettait l’occasion de lui donner essor en toute sécurité. Sans doute, elle ne jugea pas le moment venu, car elle resta silencieuse. De nouveau, Octave détourna la conversation ; il ne fut plus question de Clarice ; chacun voyait que le sujet lui était désagréable. On causa gaiement pendant longtemps encore et ce ne fut que lorsque la grande chaleur fut tombée que l’on se décida à regagner le château.
Au dîner, Bernard, dont l’attention était en éveil, crut remarquer que Madame de La Médio ne se mêlait pas à la conversation avec son entrain habituel ; elle était préoccupée, de quoi ? De Clarice, sans doute ? Et se reportant à ces gaies réunions que la jeune femme animait de son charme vivace, il ne pouvait s’empêcher de trouver que malgré l’amabilité et l’esprit des convives, les dîners du Château, depuis qu’elle en était absente, n’avaient pas gagné au change. La soirée se passa comme les précédentes : la conversation, la musique, le whist en firent les frais, mais certainement il y manquait quelque chose, et Bernard avait peine à en prendre son parti.
Engagé dans les péripéties du jeu, il suivait de loin les faits et gestes des hôtes du salon. Madame de Bergheyck chantait ; Madame de La Médio s’était retirée sur le balcon. Soudain elle rentra dans la chambre, marcha droit à Octave et, le tirant à part, engagea avec lui une vive conversation ; elle paraissait vouloir le persuader de quelque chose ; Octave tenait bon, avec beaucoup de douceur, mais non moins de fermeté. Madame de Simãens, Ivantelly vinrent prendre part à l’entretien ; il semblait que ce fût un conseil dans lequel on discutait quelque décision importante. Puis Ivantelly se mit à causer seul avec Madame de Bergheyck. La soirée s’avançait. Madame de La Médio, à bout d’arguments sans doute, se leva, non sans un geste marqué d’impatience, et se mit en devoir de sortir, emmenant avec elle Madame de Simãens et par contre-coup Madame de Bergheyck qui, comme le soir précédent, paraissait peu satisfaite de ce départ prématuré. Octave parla encore quelque temps avec M. de Simãens, sans doute sur le même sujet, puis ils vinrent à la table de whist et la soirée s’acheva fort paisiblement, mais Bernard, en se retirant, avait, il ne savait pourquoi, le sentiment qu’on était à la veille de quelque crise.
Le lendemain, de bonne heure, il voulut se mettre en devoir de pousser ses travaux un peu négligés depuis quelque temps, mais son attention était distraite et il eut vite l’impression qu’il ne ferait rien qui vaille. Un peu d’exercice était le plus sûr moyen de combattre cette disposition fâcheuse ; il sortit donc, gagna la promenade des Tombes et en parcourut les longues allées. Les incidents de la journée précédente occupaient toujours son esprit ; il avait l’intuition qu’une lutte sérieuse était engagée ; entre Madame de La Médio qui voulait que Clarice sortît de son exil, et Octave qui entendait l’y maintenir, la question se posait nettement. Bernard, quelque regret qu’il eût de l’absence forcée de Clarice, ne se flattait pas de la voir cesser ; il connaissait trop bien les dispositions d’Octave, hostiles jusqu’à la haine. Cependant, il y avait des chances favorables : Madame de La Médio était fort obstinée ; elle attirait à elle Madame de Simãens ; Octave voudrait-il leur être nettement désagréable en leur refusant la faveur qu’elles lui demandaient ? Puis, il y avait l’influence d’Ivantelly ; il n’était pas douteux qu’elle ne dût s’exercer en faveur du retour de Clarice. Le Colonel connaissait à fond le caractère d’Octave et les moyens d’agir sur sa volonté ; même en paraissant être de son avis, il pouvait insensiblement l’amener à ses vues. Enfin, MM. de Durnheim et de Mœrsted manifestaient le plus grand désir de voir la mystérieuse recluse ; était-il possible d’opposer un refus de mauvaise grâce à des gens assez dévoués pour se lancer, par simple entraînement d’amitié, dans une entreprise si lointaine et qui aurait fort bien pu être périlleuse ? Toutes ces forces convergeant vers le même but pouvaient obliger Octave à passer sur ses répugnances. Mais ce n’était qu’une possibilité et Bernard, revenant à ses doutes, se disait que ces tiraillements n’étaient pas faits pour rendre agréable le séjour du château. Et pour celle qui était la cause de ces débats, serait-elle plus heureuse si on la forçait à rentrer dans ce cercle ou elle devrait rencontrer son maître irrité et un admirateur du genre du Colonel… il n’osait le penser et, dans cette perplexité, il entrevoyait tout un avenir de complications et de troubles.
La matinée s’avançait ; il se mit en devoir de regagner le château. Comme il traversait les jardins, il se trouva en présence d’un groupe composé de Madame de La Médio, de M. et de Madame de Simãens ; ils semblaient s’être mis en route pour quelque sérieuse expédition.
— Vous voici, Monsieur de Rednitz ! dit Madame de La Médio ; la rencontre est heureuse ; vous nous servirez d’escorte et de guide dans ces noirs labyrinthes du Vieux-Château. Nous allons chez Clarice ; voilà trois jours que nous ne l’avons vue ; elle nous manque plus que je ne saurais dire.
Bernard raconta la visite qu’il lui avait faite avec le Colonel.
— Il m’en a parlé aussi, dit Madame de La Médio. Il la trouve fort de son goût et il voudrait faire croire qu’il est payé de retour. J’en doute fort, moi !… Mais l’homme est un animal si fou ! Ah ! Dieu, comme tout irait mieux en ce monde, si on laissait une fois les femmes agir à leur guise !…
— Eh, je ne demande pas mieux pour ma part, dit M. de Simãens. J’abdique tout de suite et de grand cœur, mais…
— Mais, toujours mais ! Quel mot stupide ! Eh, laissez-nous faire, vous dis-je, et vous verrez que nous suivons le bon chemin ! Voyons, n’ai-je pas raison aujourd’hui, dans ce que je veux faire ? Quelles conséquences fâcheuses cela peut-il avoir ? N’est-ce pas l’avis de cet ange du bon Dieu que votre heureuse étoile vous a donné pour femme ! Tenez-vous coi, c’est tout ce que l’on vous demande. N’ai-je pas assez déjà à lutter d’un autre côté ! Ah ! cet esprit grognon des hommes, est-ce assez insupportable ! Vous le verrez, quand j’aurai réussi, vous serez le premier à vous en applaudir, mais s’il survient le plus petit obstacle, vous voulez vous réserver de pouvoir lancer ce fameux : « Je vous l’avais bien dit ! » si cher à cette illustre expérience masculine ! Eh, sans doute, il n’y a rien de plus aisé que de prévoir le mal, mais il faut admettre aussi la possibilité du bien, c’est ce que nous faisons, nous autres femmes, et vous devriez nous y encourager !
— Assurément, mais il n’est jamais mauvais de recommander un peu de prudence…
— Ah ! la prudence ; belle vertu, ma foi ! surtout quand on la fait consister à ne rien faire !… Mais je connais bien ce raisonnement, mon très cher mari me le sert régulièrement tous les jours, et qu’en résulte-t-il, je vous prie ? Un beau rien, pas autre chose ! Allez, vous êtes tous les mêmes : avec votre maudit esprit de corps, jamais vous ne reconnaîtrez qu’il puisse germer une bonne idée ailleurs que dans vos grosses têtes barbues !…
— Ah ! Doralice, cela n’est pas de bonne guerre, vous me faites rire ; c’est toujours la même tactique, on ne peut pas causer sérieux avec vous ! Il est vraiment dommage que vous n’ayez pas vécu du temps de la Chevalerie, comme votre belle marraine de l’Arioste ; nous vous aurions vue la lance au poing, chevauchant au service des bonnes causes… et même des mauvaises… quelquefois !…
— Eh ! je le regrette bien aussi, il y a tant de torts à redresser dans ce monde !… Après tout, je ne suis pas si romanesque et je sais reconnaître la vérité où qu’elle soit et quoi qu’il m’en coûte ; je regrette Clarice, c’est vrai, mais je ne condamne pas Octave, j’admets même qu’il a raison, mais je ne veux pas qu’il ait trop raison ; il me semble que c’est être raisonnable !…
Tout en causant, ils étaient arrivés aux Tours Romaines. On frappa ; Clarice vint ouvrir. Elle était vêtue très simplement et paraissait pâle et fatiguée. À la vue des visiteurs, ses grands yeux s’illuminèrent d’une flamme de bonheur ; s’emparant des mains des dames, elle les pressa sur ses lèvres avec cette expansion ardente qui la rendait si sympathique…
— Ma pauvre Clarice, dit Madame de Simãens touchée de cette vivace affection, comme il y a longtemps que nous ne t’avons vue !… Nous pensons bien souvent à toi, sois-en sûre !… Que deviens-tu, toute seule ici, dans cette ruine sombre ?…
— Oui, dit Madame de La Médio, en regardant tout autour d’elle, dans la vaste salle à peine éclairée. Comment peux-tu vivre ainsi dans cette affreuse crypte ! J’y ai le frisson, moi, et je ne suis pas nerveuse… Et voilà des jours entiers que tu t’y confines ! Cela ne peut durer ainsi !…
— Que voulez-vous, dit Clarice, ma vie est ainsi faite, j’y suis habituée et je n’en souffre pas. Puis, à quoi bon me plaindre ? Les regrets ne servent de rien, je le sais de longue date.
— Et c’est là ton tort. Trop de résignation, c’est une sottise. Personne ne t’en sait gré, et moi moins que personne !
Clarice souriait doucement sans répondre.
— Mais enfin, reprit Madame de Simãens, que peux-tu faire pendant ces longues heures ? Si tu savais combien cela me peine de te savoir ici, seule, triste, abandonnée !…
Les yeux de Clarice brillaient d’une douce flamme ; cette bonté si tendre émouvait profondément ce cœur que la violence ne pouvait dompter…
— Ne me plaignez pas, dit-elle ; je suis faite pour l’ombre et le calme ; votre vie active, ce grand jour où vous vous plaisez, tout cela me trouble et m’effraie. Que l’on me laisse à moi-même, soyez-en sûres, c’est le bonheur pour moi !
Il y eut un silence ; ces paroles avaient été comprises ; chacun sentait qu’arrivée à ce point, un mot pouvait lancer la conversation dans les questions personnelles les plus redoutables…
Soudain Clarice se leva :
— Vous voulez savoir, dit-elle, à quoi je m’occupe ? Je vais vous le dire ; c’est un petit secret dont je vous ménageais la surprise ; autant vaut vous le révéler maintenant.
Elle ouvrit une cassette posée sur sa grande table de travail et en tira deux feuilles de papier :
— Tenez, dit-elle, c’est l’œuvre de ma solitude : voici pour vous, Madame de Simãens ; à vous celle-ci, Madame de La Médio !
Une exclamation de joie et de surprise s’échappa de la bouche des deux dames ; sur les feuilles que venait de leur donner Clarice, apparaissaient, peints à l’aquarelle, les portraits de leurs enfants ; les gracieuses petites têtes, habilement groupées, se modelaient avec une vigueur, une sûreté de dessin singulières : la touche légère, la finesse transparente des tons, la couleur harmonieuse et énergique, donnaient à l’ensemble un aspect de grande peinture vraiment magistral. Mais ce qui était plus saisissant encore, c’était l’individualité vivante de chaque figure ; sans altérer en rien la perfection de la ressemblance, l’artiste avait fait ressortir avec la plus extrême délicatesse, les promesses de beauté que ses modèles lui fournissaient en abondance, du reste. Puis, cette grâce enfantine semblait n’être qu’un masque transparent qui laissait deviner le caractère de chacun ; les tendances d’esprit, les instincts particuliers, les passions à peine en germe, tout l’être intellectuel en un mot, avaient été saisis et fixés avec une habileté, une pénétration vraiment merveilleuses, et cette expansion intérieure mise au jour par une perspicacité bienveillante, répandait sur ces jolies têtes une clarté vivante et idéale à la fois, pleine de charme et de puissance. Les mères voyaient leurs enfants tels qu’ils étaient et tels qu’elles désiraient qu’ils fussent, et tout émues de voir se réaliser ainsi leurs plus intimes espérances, elles restaient immobiles, captivées, comme saisies par un pouvoir magique !…
— Comme c’est vrai ! disaient-elles toutes deux ensemble. Quelle ressemblance !… Et comme c’est bien ! ne pouvaient-elles s’empêcher de répéter ; oublieuses des formules, elles laissaient leurs cœurs de mères exprimer par ces simples mots leur admiration émue. M. de Simãens, lui aussi, malgré son calme, subissait le charme de ces œuvres exquises, et plus homme de goût que dilettante, il s’absorbait dans une contemplation muette.
Soudain, par un mouvement instinctif, Madame de Simãens saisit Clarice dans ses bras et l’attira sur son cœur :
— Clarice, lui disait-elle, ma bonne, ma douce Clarice, comment te remercier !… Tu penses aux autres, toi, dans ta vie si triste ; rien ne te coûte s’il s’agit de les rendre heureux ! Et nous qui hésitons, qui ne savons à quoi nous résoudre !… Mais c’est bien fini, maintenant ! Quoi qu’il arrive…
— Oui, dit Madame de La Médio, cette existence de paria doit cesser ! Tu seras avec nous comme auparavant ! Ne crains rien, de personne ; c’est nous qui te protégerons, et ce ne sera pas à demi, je te le jure !…
Cet élan d’affection émouvait profondément Clarice ; on voyait des larmes dans ses yeux. Mais elle restait craintive et troublée ; son esprit, meurtri de longue date, se souvenait trop bien des malheurs du passé…
— Merci, dit-elle enfin, mille fois merci ! Si vous saviez combien cela me fait de bien, de savoir que j’occupe une place dans votre cœur !… Mais ce bonheur me suffit ; je n’ose rentrer dans cette vie active, agitée, qui est la vôtre ; l’expérience m’a trop mal réussi ; ma destinée m’a placée dans l’ombre et le silence ; c’est là que je dois vivre ; de grâce veuillez m’y laisser !…
— Certes, non, dit Madame de La Médio, ce serait céder à des scrupules exagérés, à des craintes chimériques ! Je sais que tu n’es pas payée pour avoir confiance, mais encore une fois, nous sommes là pour te défendre et c’est plus qu’il n’en faut ! Ceux que tu redoutes sont de meilleure composition que tu ne penses ; je les connais bien, moi qui te parle, et je sais qu’il ne se fera rien qui puisse nous causer le moindre déplaisir, à Hermine d’abord et aussi à moi !
Clarice secouait la tête ; cette confiance si nettement exprimée ne la gagnait pas.
— Je voudrais vous croire, dit-elle, je sais, moi aussi, que les natures les plus violentes ne sont pas les plus haineuses ni les plus vindicatives ; mais… quelque effort que je fasse, même avec vos assurances si amicales, en vérité, j’ai peur !… C’est bien ridicule, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi ; si vous saviez combien la vie m’a été difficile ! C’est pour moi comme de noires ténèbres pleines de dangers et de souffrances ; j’en suis sortie brisée, je n’ose plus y rentrer.
— Mais vois donc la différence ; autrefois, tu étais isolée, dépendante, à la merci de gens inférieurs qui, ne pouvant te comprendre, devaient finir par t’être hostiles. C’est leur coupable indifférence, leur odieuse connivence même, qui ont causé ta perte ! Aujourd’hui, rien de semblable, ai-je besoin de te le dire, tu es notre protégée, tout mauvais procédé contre toi serait une injure pour nous !… Et je n’en admets pas même la possibilité. Un peu de froideur, peut-être, voilà le pire que tu puisses craindre. Va, le temps a fait son œuvre et le passé est bien passé !
Clarice gardait le silence ; agenouillée aux pieds de Madame de Simãens, elle était en proie à une angoisse visible ; il lui en coûtait de résister à ces témoignages d’une affection si dévouée ; mais, au plus profond de son être, une défiance invincible, une crainte qu’elle ne pouvait dominer, étreignaient son cœur et en paralysaient l’élan.
— Clarice, dit soudain Madame de Simãens en lui prenant les mains par un mouvement maternel, ma douce Clarice, ne t’abandonne pas ainsi à ces anxiétés qui t’accablent ! Aie confiance ! Veux-tu que je te le dise, eh bien, ton seul tort, c’est de ne pas te fier à nous. Ces tristes scènes d’autrefois, si cruelles qu’elles fussent, ne suffisent pas pour motiver encore aujourd’hui cette soif de solitude, cette terreur du monde qui te possèdent ! Il y a dans ta vie quelque mystère dont tu gardes le fardeau pour toi seule, contre lequel nous luttons en vain. Crois-tu que nous ne le voyions pas ? Oui, tu as un secret qui t’oppresse ; il faut que tu nous le révèles ; alors, nous pourrons te consoler, te défendre, et nous réussirons, j’en suis sûre ! Ouvre-nous ton cœur, Clarice, ne crains rien ! Si tu savais combien je voudrais que tu fusses heureuse !…
Clarice était vaincue ; son âme ardente était sans force contre cette douce supplication ; d’un mouvement passionné, elle étreignit les mains de Madame de Simãens, son regard rayonna d’une flamme intense ; ce secret auquel toute sa vie était attachée, elle allait le révéler !…
Soudain, par une réaction irrésistible, elle se rejeta en arrière, les mains crispées, serrées sur son front, tout son corps se tordit en une convulsion terrible, un cri, comme un sanglot déchirant, s’échappa de sa bouche…
— Que me demandez-vous ? s’écria-t-elle. N’insistez pas ainsi, je vous en supplie ; si vous saviez le mal que vous me faites !… Ce n’est pas moi, non, je vous le jure, qui manque de confiance ! Vous savez tout ce que je suis ; tout ce qu’il m’est humainement possible de dire de ma vie, je vous l’ai dit, je ne peux rien faire de plus !… Pourquoi ne pas me croire ?… Mon Dieu, mon Dieu, personne en ce monde n’aura donc jamais confiance en moi !…
Abattue aux pieds de Madame de Simãens, tout son corps se soulevait en des sanglots convulsifs. Stupéfiés par cette explosion terrible, les témoins de cette scène gardaient le silence.
Émue jusqu’aux larmes, Madame de Simãens releva la pauvre créature et la prit dans ses bras :
— Ne pleure pas ainsi, Clarice, lui disait-elle, ton désespoir me déchire le cœur… Je n’ai pas voulu te blesser, tu le sais… Ce que je te demandais, ce n’était pas pour moi ; je ne pensais qu’à toi, à soulager ton âme !… Moi, je t’aime telle que tu es, je n’ai besoin de rien savoir et je ne veux qu’une chose, c’est que tu sois calme et heureuse, maintenant et toujours !…
Madame de La Médio, saisie de pitié, avait pris les mains de Clarice et les serrait dans les siennes :
— Oui, disait-elle, Hermine dit ce que nous pensons tous. À quoi bon revenir sur ces souvenirs cruels ! Telle que tu es, n’es-tu pas assez bonne, assez aimable, assez charmante ! Nos enfants, de qui nous devrions prendre exemple, n’ont-ils pas confiance en toi ? Arrière le passé, vivons dans le présent ! Reviens à nous, Clarice ; nous ne voulons pas être privées de toi plus longtemps !… Bannis toute crainte, toute arrière-pensée ; encore une fois, sous notre sauvegarde, nul ne pourra ni t’offenser, ni te contraindre, et sois certaine d’une chose, c’est que nul n’en a même la pensée en ce moment !…
Clarice cherchait à dominer son trouble :
— Merci encore, dit-elle, votre bonté me touche plus que je ne puis dire, et je ne demande qu’à me soumettre à ce que vous me demandez… Mais, malgré moi, je suis inquiète, troublée ; ces odieuses scènes du passé sont là toutes brûlantes encore, cela me fait horreur seulement d’y penser !… Oh ! je voudrais lutter contre ces lâches terreurs, je m’en sens humiliée jusqu’au fond de l’âme, mais que faire ? Je suis sans force contre ces appréhensions impitoyables… Que sais-je, moi ? Tel événement impossible à prévoir peut survenir qui déjouerait tous les calculs de votre bon cœur… Puis, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde, ce qui vient de se passer n’a rien qui puisse me surprendre ; je le sens, il y a autour de moi je ne sais quelle influence hostile qui m’entoure comme d’une barrière de méfiance ! Vous-mêmes, malgré votre si douce bonté, vous vous y heurtez… comme tous ceux qui m’approchent… Oh, je ne vous en fais pas un reproche ; cela a toujours été, cela doit être, c’est inhérent à ma nature, je suis la seule coupable ; jamais je ne serai comme une autre, mon passé me le défend ! C’est à moi de le comprendre et malheur à moi si je l’oublie ! C’est pourquoi je dois rester seule ; si je romps mon isolement, si je me mêle à cette foule humaine toute à ses passions, à son égoïsme, tôt ou tard, je le sens, je serai perdue ! Aussi, je vous le demande, humblement, en vous suppliant de me pardonner ma résistance, laissez-moi ici, ne m’exposez pas à des hasards, à des chocs qui doivent infailliblement me briser !
— Non, reprit vivement Madame de La Médio ; non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être ! Tu t’exagères le danger ; ta prudence qui était sagesse autrefois, aujourd’hui ne répond plus à rien de réel. Tu as payé ta dette ; si tu as eu des torts, et il y a longtemps que je ne le crois plus, ta vie si réservée, si digne, les a bien plus que réparés… Il n’y a plus de préjugés contre toi, tous ceux qui t’approchent te rendent justice… Oui, cela est ainsi, je veux te le dire, parce que je le sais, parce que j’en suis sûre !… Tu n’as donc rien à craindre, rien à craindre de personne ! Ces chocs que tu redoutes, il n’y en aura pas !… Et nous voulons t’avoir avec nous ; nous avons les moyens de faire respecter notre compagne, notre amie, car tu es notre amie, oui, Clarice, notre amie, et je ne dis pas ce mot en vain !
Clarice ne trouvait rien à répondre ; une fois de plus cette âme ardente cédait devant l’affection…
— Pardonnez-moi, dit-elle enfin ; croyez-le, la résistance que je vous ai faite, m’a été cruelle ; je suis heureuse de ne pas la prolonger. Je me confie à vous ; disposez de moi comme il vous plaira, je ne demande qu’une chose, c’est de pouvoir reconnaître votre exquise bienveillance et vous prouver que vous n’obligez pas une ingrate !… Maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Dirigez-moi, je vous le demande, car toute fausse démarche peut me coûter cher, mais je suis prête à tout faire pour vous prouver ma reconnaissance et mon dévouement.
— Eh bien, nous ne te demandons rien que de très simple. Il faut que tu reprennes l’habitude de venir nous voir, nous et nos enfants ; tout autant que nous, ils ont besoin de ta société et de ta douce influence, et tu sais que je ne peux les envoyer ici… Tu viendras donc chez moi comme auparavant ; il n’y a rien là de si terrible. Maintenant, à l’occasion, si je te demande de venir nous faire un peu de musique, le soir, quand nous sommes réunis au salon, il me semble que cela aussi, tu peux le faire…
Clarice était redevenue pâle, presque tremblante ; on sentait qu’elle avait à lutter contre une crainte, une répulsion dont elle n’était pas maîtresse.
— Je le veux bien, dit-elle, mais… vous le savez, je suis sous le coup d’une interdiction absolue !… Tant qu’elle n’est pas révoquée…
— Interdiction ! Révoquée ! Qu’est-ce que c’est que ce jargon de police ? Je voudrais voir que qui que ce soit se permît de m’interdire de recevoir chez moi qui bon me semble !…
— Mais moi, Madame, je ne puis sortir d’ici. J’ai reçu des ordres ; je n’ose les enfreindre…
— Et moi, je te dis que tu peux venir chez moi !… Octave ne songe pas à te le défendre !… Je lui ai parlé, moi-même, et je sais ce qu’il pense !…
Clarice hésitait ; elle regardait M. de Simãens, comme pour lui demander son avis. Madame de La Médio le comprit :
— Eh bien, dit-elle, voyons, vous, Marziale, le sage et l’oracle par excellence, qu’en pensez-vous ? Cette enfant ne peut-elle pas venir chez vous, chez moi, sans qu’il lui faille un laissez-passer en règle ? Faut-il que désormais, elle se claquemure ici, comme une pestiférée, et devrons-nous, nous aussi, nous munir d’une autorisation écrite pour venir la voir ? Mais cela est absurde ; vous connaissez Octave et vous pouvez dire que de telles rigueurs ne sont pas dans sa nature. Clarice viendra chez moi et il ne songera pas même à y trouver un mot à dire !
— Je veux le croire, dit M. de Simãens. Octave est bon, très bon même, quand on n’excite pas sa violence. Il vous aime beaucoup, Doralice, vous avez grand empire sur lui et certes à vous, moins qu’à personne, il ne voudrait faire quoi que ce soit de désagréable. Avec des ménagements…
— Eh, bon Dieu, on en aura, des ménagements, on en a bien assez, je pense, jamais je n’en ai eu à ce point pour personne !… Et je crois même que j’en ai trop !… J’ai parlé à Octave, vous dis-je et je connais le fond de sa pensée ; il serait bien surpris, j’en suis sûre, de voir que nous hésitons pour si peu !
M. de Simãens fit un geste d’adhésion résignée.
— Allons, dit Madame de La Médio, l’arbitre a prononcé, c’est dit, maintenant ; ce soir, tu viendras chez moi, Clarice, nos enfants veulent absolument te voir, tu ne peux refuser cela à ces chers petits anges ; vous passerez la soirée ensemble et tu te retireras quand bon te semblera. Et ne crains rien, Clarice, Hermine et moi nous répondons de tout ; il me semble que nous ne pouvons pas mieux dire.
Il n’y avait pas à résister plus longtemps. Clarice se soumit, mais Bernard comprit que ce n’était pas sans une profonde angoisse. Peu après, les visiteurs prirent congé et se mirent en devoir de regagner le Château neuf.
— Oui, disait Madame de La Médio d’un ton décidé, elle reviendra auprès de nous, avec nous, comme auparavant ! Depuis qu’elle nous manque, je suis tout près de m’ennuyer. J’en ai plus qu’assez des compliments de M. de Mœrsted et des histoires de chasse de M. de Durnheim, sans parler de l’ironie perpétuelle du Colonel Ivantelly, cet homme irrésistible ! Je ne suis pas venue ici pour me mettre à ce régime !… Et en quoi Clarice déparerait-elle cette illustre société ? Qu’on me montre, où que ce soit, une femme qui lui soit supérieure, je ne dis pas comme beauté ni comme grâce, mais comme exquise distinction de manières et goût parfait de maintien ! Ce n’est pas elle qui se laisserait prendre, comme certaine que je connais, aux paroles dorées d’un aventurier cynique venu on ne sait d’où et qui a tout l’air d’aller au diable ! C’est de ce côté-là que nous avons à veiller, je vous le dis tout net, et je crains que nous n’ayons sous peu fort à faire !… Que m’importe après tout, ces vieilles histoires sur Clarice ; personne n’en connaît le vrai mot !… Puis, sa compagnie fait le plus grand bien à nos enfants ; ils la réclament à grands cris ; je ne veux pas qu’ils en soient privés plus longtemps !… Ainsi, Hermine, c’est bien entendu, nous reprenons Clarice. C’est moi qui ouvrirai la tranchée, soutenez-moi seulement et nous emporterons la place ! Eh, je connais bien Octave ; il ne veut pas avoir l’air de céder, mais il ne demande qu’à avoir la main forcée. Quand il verra que nous allons droit notre chemin, il se donnera le plaisir de tempêter un peu, puis il en prendra son parti, et le jour d’après, il en sera tout aise. Ils sont tous les mêmes, ces fiers seigneurs du sexe fort : pourvu qu’ils puissent crier bien haut et prouver qu’ils ont raison, ils s’inquiètent peu de savoir si l’événement leur donne tort !…
On se sépara ; Bernard rentra chez lui, l’esprit singulièrement troublé et perplexe. Non qu’il appréhendât quelque crise violente à la suite de la désobéissance forcée de Clarice ; quelque hostiles que fussent les dispositions d’Octave envers elle, la protection dont elle était entourée de la part de la sœur et de l’amie de son maître, était plus que suffisante pour la mettre à l’abri de toute répression trop sévère. Mais, ce qui l’étonnait par-dessus tout, c’était l’attitude de Clarice elle-même ; ce qu’elle paraissait redouter, c’était bien moins la colère d’Octave que la possibilité de se trouver en contact avec des étrangers, des représentants de ce monde pour lequel elle témoignait une répulsion si vive ; jamais son aversion du grand jour, son amour de la solitude, ne s’étaient manifestés avec ce degré d’intensité, et, une fois de plus, Bernard se disait qu’il y avait là quelque mystère que la situation difficile de Clarice était insuffisante à expliquer. Et son imagination surexcitée se donnait carrière, agitant quantité d’hypothèses, n’en trouvant aucune qui lui livrât la clef du problème. Clarice se défiait-elle d’elle-même ? Se sentait-elle vraiment coupable ? Redoutait-elle l’apparition soudaine de quelque témoin inopportun ? Tout était possible, mais une chose était certaine, c’est que sa vie avait un secret, secret terrible sans doute, puisqu’elle mettait tant de ténacité à le cacher !… Jamais cette vérité ne lui était apparue plus évidente, plus invincible ; il revoyait encore le bouleversement extraordinaire qui s’était fait dans les traits de Clarice, lorsque, vaincue par la douce demande de Madame de Simãens, elle avait failli parler : un gouffre s’ouvrant à ses pieds, ne lui aurait pas causé plus d’épouvante !… Et avec quelle violence elle avait arrêté sur ses lèvres, l’aveu prêt à s’échapper ! Maintenant l’occasion était perdue ; se représenterait-elle jamais ?… Il y avait quelque chose de singulièrement irritant dans ce manque de confiance ; il laissait tout supposer, même les choses les plus odieuses !… Et Bernard repassait dans sa mémoire, les scènes de Venise, surtout ce récit du Napolitain, si net, si précis, si vraisemblable !… Clarice niait, mais quelle foi donner à sa parole, puisqu’on la prenait si aisément en flagrant délit de réticence et de dissimulation !… Si elle se refusait avec tant de ténacité à parler, c’est qu’elle avait de trop bonnes raisons pour se taire et Bernard revoyait avec horreur, dans un lointain confus et obscur, d’odieuses souillures, une dégradation honteuse, irrémédiable ! Et c’était cette femme qu’il fallait traiter avec déférence, presque avec respect !… C’était trop ridicule et la résistance d’Octave n’était que trop justifiée !…
Puis, après tous ces raisonnements, malgré lui, il se reprenait au charme de cette étrange créature, aux ressources infinies de son esprit, à cette amabilité si douce et qui paraissait si sincère, et cédant à un élan du cœur qu’il ne pouvait combattre, il se disait, que, fût-elle mille fois coupable, il était absurde de s’en punir soi-même et de se priver, par crainte de quelque froissement d’amour-propre, du plaisir de la voir, de l’agrément exquis de sa société !…
Ce fut dans ses dispositions troublées qu’il rejoignit la compagnie à l’heure du dîner. Il lui semblait qu’il allait assister à quelque crise décisive. Il n’en fut rien, la soirée se passa le plus paisiblement du monde. Madame de La Médio avait, dès avant le dîner, adressé à Octave son homélie habituelle ; le succès avait été sans doute négatif, car elle paraissait nerveuse et contrariée. Toutefois, elle ne revint pas sur le sujet et se borna, sans doute, par manière de protestation, à se retirer de très bonne heure. Madame de Simãens la suivit de près, entraînant avec elle Madame de Bergheyck, toujours opposée à ces départs prématurés. Il ne restait de ressource que le whist ; on s’y voua avec l’ardeur de naufragés suspendus à une seule corde. Pendant la soirée, Octave eut une longue conversation avec M. de Simãens, mais Bernard ne put faire que des conjectures sur le sujet de l’entretien.
Dans l’après-midi du lendemain, Bernard travaillait dans sa chambre, lorsqu’il vit entrer M. de Durnheim. Le digne major, au lieu de s’installer dans un fauteuil comme il en avait l’habitude, marchait de long en large d’un air gros de mystère ; à la fin il prit son parti et amena la conversation sur Clarice ; il demanda à Bernard ce qu’il savait de l’état de la question.
— Rien de plus que vous, je gage, répondit le jeune homme ; il se joue une partie dont les cartes me paraissent fort embrouillées ; tout est possible, mais je ne me risque pas à prédire ce qui doit arriver.
Et il lui raconta la visite qu’il avait faite le jour précédent aux Tours Romaines.
— Oui, dit le major, c’est bien cela ; il s’agit de nous produire cette fameuse Clarice !… Oh, l’affaire est en bonne voie ! La petite Marquise a mis dans sa tête de nous amener sa protégée, et elle en viendra à bout, car elle est tenace en diable, et ma foi, elle a raison ; il n’y a pas de bon sens à tenir ainsi cloîtrée cette jolie femme, car elle est adorable, dit-on, et la beauté, vous le savez, ça ne court pas les rues, on n’en a jamais trop autour de soi… Qu’elle soit un peu diablesse, je veux le croire, mais c’est pour le mieux et personne ne veut s’en plaindre… Vous savez, j’en ai parlé à Claram ; ma foi, oui, je lui ai dit franchement que j’avais bonne envie de voir sa mystérieuse esclave ! Une esclave ! Hein, cela vous a un fort cachet d’Orient… quand même cela vient d’Amérique ! Avoir une esclave, la plus jolie femme du monde, et la tenir cachée dans un vieux castel ruiné, au fin fond de l’Albanie, ça ne se voit que dans les tout vieux romans !… Et comme ça vous pose un homme, Claram surtout, qui a déjà la tournure dramatique en diable !… Ah ! il a un peu battu froid ; le sujet n’a pas l’air de lui plaire, mais j’ai tenu bon ; je suis têtu, moi aussi, quand je m’en mêle… Bref, je crois les choses bien avancées ; Claram ne peut plus reculer, sous peine de désobliger tout le monde… Et tenez, moi, je crois que son parti est pris, mais qu’il ne veut pas avoir l’air de consentir. Eh bien, la petite Marquise lui en épargnera la peine ; au premier moment, elle nous amènera cette belle fille, oui, tout franchement, carrément, comme je bois ce verre de cognac, et Claram ne dira rien ; il protestera pour la forme, mais au fond il sera charmé que ce soit fini ; ces tiraillements, ça l’assomme à la longue ; puis, tout violent qu’il est quand on l’irrite, de nature il est très bon et ne demande qu’à nous faire plaisir. Par exemple, ce sera drôle de voir la scène ; j’espère bien y assister ; ce sera à se croire au théâtre un jour de drame, et quand les personnages sont de jolies femmes, ma foi, il faut avouer qu’on paie bien volontiers sa place, quand bien même ce devrait être mal joué…
Au dîner, Madame de La Médio, qui avait l’air fort déterminée, aborda franchement la question ; elle parla ouvertement de Clarice et dit qu’elle avait passé la soirée précédente avec elle, au grand bonheur des enfants. Octave ne répondit rien ; Ivantelly traita le sujet de son ton moitié sérieux, moitié ironique ; MM. de Mœrsted et de Durnheim, tout heureux d’en trouver enfin l’occasion, se montrèrent fort désireux de voir cette étrange merveille qui se tenait si bien cachée au fond du Vieux-Château. Amenée sur ce terrain, la conversation s’y maintint inébranlable, malgré les tentatives réitérées d’Octave pour changer de sujet ; à la fin du dîner, Madame de La Médio poursuivant ses avantages, se leva en disant que Clarice était en ce moment chez elle et qu’elle allait la retrouver. Cependant elle revint environ une heure après, se saisit d’Octave et le tint sur le balcon, pendant un temps fort long, sous le feu de son éloquence et de son obstination féminine. Le reste de la compagnie avait passé à la musique ; Madame de Bergheyck chantait avec tout le charme qu’elle pouvait tirer de sa belle voix sans expression. L’entretien du balcon se termina enfin ; Octave rentrant dans le salon, ne fit que le traverser, recruta sur sa route MM. de Simãens, de La Médio et Bernard, et tous quatre s’installèrent autour de la table de whist, dans la bibliothèque dont la porte restait ouverte.
Ils jouaient depuis un certain temps ; Mesdames de Simãens et de Bergheyck chantaient le duo du Freischütz ; soudain le piano cessa de se faire entendre ; Bernard crut comprendre qu’il s’était engagé une discussion sur l’interprétation d’un passage ; de part et d’autre, on argumentait avec vivacité. La voix de Madame de La Médio s’éleva :
— Je vais vous mettre d’accord, dit-elle ; je sais un moyen infaillible et ce ne sera pas long…
Elle sortit, d’un pas rapide. La discussion reprit de plus belle. Au bout d’un instant, la porte du salon se rouvrit ; c’était Madame de La Médio, mais elle n’était pas seule, tout près d’elle, enlacée de son bras, marchait Clarice. De sa place, Bernard la voyait fort bien ; elle était très pâle et ses yeux avaient cette expression vague, presque égarée, qui indiquait chez elle une émotion approchant du désespoir. Il se fit un silence ; Madame de La Médio, elle-même, paraissait embarrassée de son audace ; tous les regards restaient fixés sur la nouvelle venue ; elle s’était approchée de Madame de Simãens, et sans mot dire, lui avait pris les mains comme pour implorer sa protection. Dans la bibliothèque, le jeu s’était interrompu ; MM. de Simãens et de La Médio étaient visiblement embarrassés ; Octave, les sourcils froncés, le regard sombre, se forçait à sourire…
— Voilà bien Doralice ! dit-il à mi-voix… Elle n’a pas voulu en avoir le démenti… Oh ! les femmes ! Qui donc pourra mettre dans leur tête un atome de bon sens !…
— Que voulez-vous, Octave, dit M. de La Médio, il faut bien leur passer quelques caprices ; vous verrez cela quand vous serez marié… Elles ont beaucoup d’idées, mais jamais plus d’une à la fois, et celle-là, elles y tiennent !
— Prenez-en votre parti, ajouta M. de Simãens. La chose en soi n’est pas bien grave ; je ne pense pas qu’il puisse en résulter quelque mal.
— Je le souhaite, dit Octave, mais je suis appris à ne pas m’y fier !… Du reste, ce qui est fait est fait ; je ne veux pas me quereller avec Doralice, mais vous me rendrez cette justice, Marziale, vous, Tisio, vous aussi, Bernard, que j’ai tout fait pour éviter ce qui arrive ; s’il survient quelque catastrophe, ce n’est pas moi qu’on en rendra responsable !… Maintenant, jouons, c’est assez nous occuper de cette sottise !
Ils reprirent le jeu. Dans le salon, la conversation s’était engagée avec une sorte de véhémence quelque peu factice, comme font les gens qui, en parlant haut, cherchent à dissimuler leur embarras. Mesdames de Simãens et de Bergheyck, à la fin d’accord, terminèrent leur duo. Il y eut un instant de silence ; puis quelques paroles s’échangèrent à mi-voix, le piano fit entendre un court prélude, et, soudain, la voix de Clarice s’éleva, émue et tremblante ; on sentait qu’elle faisait appel à toute son énergie pour se forcer à continuer… Elle chantait un air de coupe ancienne ; Bernard crut reconnaître la manière de Gluck, mais il lui fut impossible de préciser à quelle œuvre il appartenait ; d’ailleurs, il ne songeait pas à le chercher ; dès les premières mesures, comme saisie par une force irrésistible, sa pensée ne lui appartenait plus ; par une brusque envolée, il se trouvait transporté au Palais Sorione, dans cette soirée bien éloignée déjà, mais toujours si présente à son souvenir, où Clarice, dans l’ivresse de sa voix reconquise, donnait essor à sa joie et à ses tristesses, à ses angoisses passées et à ses espérances de bonheur !… En ce moment, comme alors, elle cherchait dans l’inspiration passionnée qu’elle avait choisie, l’expression de ses propres sentiments ; il semblait que pour elle, la musique fût un véritable langage qui lui permettait d’exprimer ce qu’elle ne pouvait confier à sa parole. Mais cette fois, il n’y avait dans son chant rien qui rappelât l’espoir ni la confiance ; ce n’était que la plainte d’une âme brisée qui se sent étreinte par une fatalité inexorable contre laquelle tous ses efforts seront impuissants !… Sa voix, tremblante d’abord, s’était affermie ; elle se déployait maintenant avec une ampleur, une sûreté admirables ; cédant à un entraînement irrésistible, elle transfigurait l’œuvre du maître et, en exaltant l’expression, elle lui imposait la poignante intensité de son angoisse. Elle avait oublié ceux qui l’entouraient ; en proie à une sorte de transport contre lequel sa volonté si énergique était sans force, soudain, son cœur s’épancha en un élan de douleur passionnée vraiment sublime !… Émus jusqu’au fond du cœur, tous restaient immobiles ; seul, Octave se leva brusquement, marcha vers la fenêtre, et s’appuyant sur l’encadrement, cacha sa figure dans l’ombre ; il ne pouvait se résoudre à laisser voir son émotion !… L’air finit par une invocation ardente qui retentit avec une puissance sans égale ; c’était bien le cri du désespoir, l’expression suprême de mortelles angoisses à peine adoucies par l’espoir d’un secours qu’elle implorait de toutes les forces de son âme ; c’était pour elle l’unique chance de salut, elle s’y attachait avec une ardeur désespérée ! Celles à qui elle s’adressait, le comprirent ; sous le coup d’une émotion irrésistible, Mesdames de Simãens et de La Médio entourèrent Clarice et la prenant dans leurs bras, la couvrirent de baisers et de caresses ; elles voulaient lui témoigner une fois de plus qu’elles la prenaient sous leur protection et que leur affection saurait la préserver de tout péril. Profondément émue, incapable de parler, Clarice semblait avoir peine à retenir ses larmes. Les autres auditeurs, plus frappés de l’extraordinaire puissance de son chant que de ces nuances d’émotion dont la vraie portée leur échappait, se répandaient en applaudissements frénétiques ; leur enthousiasme permit à Clarice de se remettre ; bientôt, avec sa vaillance accoutumée, elle réussit à dominer son trouble. Elle se remit au piano et chanta un duo avec Madame de Bergheyck, au grand plaisir de cette dernière dont elle savait faire valoir la voix avec l’abnégation la plus délicate. Puis, seule, elle chanta quelques chansons italiennes et dalmates, toutes parfumées d’une poésie douce et triste. Les heures s’écoulaient ; sans autre effort, Clarice se trouvait introduite dans ce cercle qui semblait lui être si strictement fermé ; le charme avait agi ; l’exquise séduction de son chant, sa beauté, l’étrangeté de sa situation, donnaient à sa présence un attrait dont nul n’aurait consenti à se priver. Quand les joueurs de whist rentrèrent au salon, ils la trouvèrent au piano, entourée du cercle des auditeurs ; moitié jouant, moitié causant, elle les retenait, insoucieux de l’heure avancée et ne songeant plus à se souvenir que cette charmante femme n’était qu’une subalterne équivoque, la vassale, l’esclave peut-être de l’un d’eux ! Mais pour elle, cette liberté d’esprit n’était qu’apparente ; au fond du cœur, elle cachait encore ses angoisses et ses terreurs ; elle avait un maître et ne pouvait l’oublier ! Lorsque Octave parut, elle pâlit, ses yeux se voilèrent et sa voix s’éteignit. Sans paraître s’apercevoir de sa présence, Octave traversa la salle et se mit à causer avec Madame de Bergheyck et son cavalier inséparable, le colonel Ivantelly, puis il se retira. C’était une protestation muette, mais non moins significative ; chacun le sentit et sa sortie fut suivie d’un profond silence. Mais Madame de La Médio n’était pas femme à se laisser déconcerter ; sans mot dire, par un petit geste fort décidé, elle fit comprendre qu’il n’y avait pas à revenir en arrière. C’était trop bien le vœu de tous pour que nul songeât à y contredire, et la conversation reprit de plus fort, avivée par le concours des nouveaux venus. On causa longtemps encore ; Clarice s’était remise de son trouble ; Bernard ne pouvait assez admirer avec quelle aisance elle se dirigeait dans la situation compliquée qui était la sienne. Il semblait qu’elle ne fît que reprendre une conversation commencée la veille ; guidée par l’intelligence merveilleuse qu’elle avait des caractères, elle trouvait toujours le mot juste, la nuance appropriée à chacun et répondait avec autant d’à-propos aux compliments à double sens, aux mordantes plaisanteries d’Ivantelly, qu’aux railleries bienveillantes de M. de La Médio et aux compliments agréables de M. de Mœrsted. Comme l’avait si bien formulé Madame de La Médio, le tout était d’ouvrir la tranchée ; ce premier succès obtenu, le charme de Clarice faisait le reste.
Le lendemain, à la promenade et au dîner, il ne fut question que de l’événement de la veille. MM. de Mœrsted et de Durnheim ne pouvaient se lasser de parler de la nouvelle venue ; il était aisé de voir qu’elle avait dépassé de beaucoup leur attente ; sous cette auréole de mystère qui tout d’abord l’avait entourée, elle apparaissait comme un personnage de légende, et, chose rare, la réalité n’était pas au-dessous de ce que leur imagination s’était représenté. Leur enthousiasme ne laissait pas que d’être parfois embarrassant, car il touchait de près à des questions des plus personnelles et délicates. Octave, le premier à découvert dans ce débat, faisait bonne contenance et Bernard, qui sentait combien cette phase devait lui être désagréable, admirait avec quelle patience il supportait ces contrariétés ; quand la passion ne l’emportait pas, cette nature violente se montrait avec tout le charme d’une réelle bonté et d’un exquis savoir-vivre ; en ce moment, il comprenait quelle curiosité Clarice excitait chez ses amis, et tout en faisant ses réserves, il acceptait la situation et ne cherchait pas à lutter contre l’entraînement général. Au dîner, toutefois, il trouva occasion d’exprimer franchement ses regrets de voir Clarice introduite dans l’intimité de leurs réunions ; se fondant sur son expérience personnelle, il adjura chacun, non sans un sérieux quelque peu ému, de se tenir sur ses gardes. Le mal était fait, disait-il, le danger était actuel ; son devoir était de prévenir ceux qui s’y trouvaient exposés, car il ne pouvait garantir l’avenir et il entendait dégager sa responsabilité des suites de l’imprudence qui avait été commise. Madame de La Médio bouillonnait à l’entendre, mais elle sentait que la marque de condescendance que lui donnait Octave était grande, et elle n’hésita pas à lui témoigner qu’elle lui en savait grand gré ; moitié sérieuse, moitié souriante, elle manœuvra de manière à conduire la conversation hors de ce pas difficile :
— C’est une fantaisie de ma part, disait-elle, un enfantillage même, si vous le voulez, mais ce ne peut être pour une bien longue durée ; laissez-nous nous divertir quelque peu ; l’avenir, qui est si proche, remettra toute chose à sa place.
— Ainsi soit-il, dit Octave ; mais, comme pour les folies, les plus courts caprices sont les meilleurs ; que cette tête mutine veuille bien recevoir quelques avis, surtout qu’elle daigne s’y conformer, dût-il en coûter un peu à son amour-propre… Je le dis encore une fois, pour n’y plus revenir, le danger est proche, et tous, nous y sommes exposés ; aussi, quand la sentinelle criera : « Garde à vous ! » il faudra que chacun se garde, et si la police paraît, qu’on laisse faire la police !
Le mot avait porté ; on sentait que cet homme si énergique ne cédait pas, en parlant ainsi, à une simple impulsion de mauvaise humeur ou d’aversion instinctive… il se fit un moment de silence. Puis, comme d’un commun accord, on parla d’autre chose et la soirée suivit son cours comme à l’ordinaire.
Peu après le dîner, Clarice entra au salon à la suite des enfants qui l’amenaient comme en triomphe ; ils l’entouraient des témoignages de l’affection la plus expansive ; c’était merveille de voir à quel point elle avait su se faire aimer de cette petite troupe indisciplinée. Ils ne voulurent point souffrir qu’elle les quittât et en se retirant, ils l’emmenèrent avec eux, au milieu des cris de joie et des éclats de rire. Nul ne songea à s’y opposer ; on comprenait que ce n’était pas le moment d’imposer sans relâche à Octave une compagnie qui lui était si fort à charge. La soirée s’acheva fort tranquillement ; la crise prévue s’était bien passée ; chacun, et Bernard plus que tout autre, se sentait délivré d’une désagréable appréhension.
Ainsi disposées, les choses suivirent tout doucement leur cours. De jour en jour, Clarice fut amenée à s’introduire plus intimement dans la société du château ; bientôt il devint évident qu’elle y était indispensable. Bernard avait fait trop souvent l’épreuve de son pouvoir d’attraction pour s’en étonner, mais tout disposé qu’il fût à croire tout possible de sa part, il n’en admirait que plus le tact merveilleux avec lequel elle se dirigeait dans cette conjoncture difficile. Se faire accepter de tous, parler à chacun son langage, se maintenir en tout et partout dans la juste mesure, se faire pardonner sa supériorité, prendre son parti des complications qui naissaient forcément de sa position ambiguë, être en un mot l’égale, tout en restant l’inférieure, de ceux qui l’admettaient parmi eux, tous ces extrêmes si contradictoires, elle savait les concilier avec un art, une aisance vraiment incomparables. La tâche lui était rude toutefois ; Bernard en avait conscience et avec lui, Clarice ne s’en cachait pas ; avec cette confiance qui avait tant de prix pour lui, elle lui laissait entendre que bien souvent, elle trouvait cet effort continuel au-dessus de ses forces, mais elle ne pouvait reculer et pour satisfaire ses protectrices, elle aurait affronté de plus rudes épreuves. Dans les premiers jours, il était visible qu’elle usait de toute son énergie pour maîtriser cette émotion instinctive qui la saisissait à la vue de son maître ; elle devenait pâle, tremblante, et pouvait à peine parler, ce n’était qu’à la longue qu’elle réussissait à reprendre son calme. Octave, lui, affectait de ne pas prendre garde à sa présence ; il semblait qu’elle n’existât pas pour lui ; jamais il ne lui parlait ni ne la regardait même, mais son aversion subsistait encore dans toute son âpreté et Bernard surprenait parfois dans ses yeux, quand ils venaient à se fixer sur elle, une expression singulièrement hostile. Peu à peu, cependant, ces symptômes s’atténuèrent ; l’habitude chez Octave, un effort énergique de la part de Clarice, leur permirent de se trouver ensemble sans qu’il en résultât, comme dans les premiers jours, une sorte de tension et de malaise pour les assistants. Réunis dans le même cercle, puis à la même table, mêlés aux mêmes conversations, ils adoptèrent, comme par un accord tacite, un mode de vivre très froid, mais suffisamment convenable. Ils ne s’adressaient pas la parole, mais dans les conversations générales, leurs propos s’échangeaient sans qu’il parût que l’un ou l’autre cherchât à en éviter la rencontre. Il en résultait une détente, un apaisement tout à l’avantage de l’agrément général ; toute crainte de quelque parole violente, de quelque scène pénible, disparut ; la liberté d’esprit sans arrière-pensée, indispensable à la vie sociable, s’épanouit franchement dans le petit monde du château. De jour en jour le progrès s’accentuait ; bientôt Bernard vit reparaître cette animation joyeuse, ce bien-être vivace qui semblaient inséparables de la présence de Clarice. Tous en avaient conscience, il était aisé de le voir aux égards dont ils l’entouraient ; une fois de plus, par le pouvoir de son charme exquis, de son merveilleux esprit de sociabilité, cette femme à peine tolérée quelques jours auparavant, se trouvait mise, du consentement unanime, à la première place ; elle redevenait le centre actif, le rouage indispensable de la vie du château.
Le plus étrange, c’était que cette évolution singulière s’accomplissait sans que personne songeât à s’en étonner ; la primauté donnée à Clarice semblait être une chose toute naturelle, nécessaire, tellement que l’on ne remarquait pas même avec quel tact infini, quelle habileté suprême elle avait modifié sa manière d’être à mesure qu’elle avait conscience du terrain qu’elle gagnait ; tant qu’elle avait senti que sa position n’était que tolérée, elle avait tenu à passer inaperçue, à jouer le rôle le plus effacé ; maintenant que le vœu de tous l’appelait à la première place, elle comprenait que cette distinction, il fallait s’en montrer digne, et pour soutenir cette responsabilité, elle déployait tout ce qu’elle avait d’initiative délicate, de ressources d’esprit, de tact et d’intelligence. Du reste, pour réussir, son moyen était toujours le même et toujours aussi infaillible : c’était de mettre en œuvre cette intuition merveilleuse qu’elle avait des supériorités de chacun et l’art infini avec lequel elle savait les mettre en lumière ; elle était comme le foyer d’une de ces forces infatigables qui se communiquent à tout ce qu’elles approchent ; sous sa main légère, les esprits, comme les cordes bien touchées d’un instrument délicat, résonnaient de leur son le plus juste et le plus sonore, et tous ensemble concouraient à la création d’une subtile et douce harmonie que rien ne semblait pouvoir troubler. Certes, parmi les personnes réunies au château, bon nombre pouvaient passer pour fort spirituelles, mais l’esprit seul est insuffisant, sinon dangereux, s’il n’est accompagné de beaucoup de délicatesse et de bienveillance ; cette vérité si évidente et si souvent méconnue, nul plus que Clarice, ne savait la mettre en pratique et en imposer l’observation ; jamais elle ne brillait aux dépens de personne et elle réussissait par sa merveilleuse habileté de direction à obtenir qu’il en fût de même pour tous ceux qui l’entouraient. Sous son influence adroitement ménagée, les vives saillies de Madame de La Médio, la raillerie piquante de son mari, même la mordante ironie du Colonel, perdaient ce qu’elles avaient d’âpre, de parfois excessif ; chacun s’amusait, nul ne faisait les frais de l’amusement général ; l’ennui était inconnu, les pensées tristes, chagrines, fâcheuses, se dissipaient, chassées comme par un charme magique.
Puis, il y avait cet attrait invincible de la jeunesse ; Clarice en était l’incarnation vivante ; les épreuves de sa vie n’avaient pu tuer en elle la franche gaieté de ses dix-huit ans ; dès qu’elle se sentait affranchie de préoccupations trop pressantes, entourée de personnes sympathiques, l’amabilité et la bonne grâce de son esprit s’épanchaient tout naturellement comme le flot d’une source limpide intarissable, et tous, emportés par le courant, éprouvaient un vivace bien-être, comme s’ils eussent été plongés dans une atmosphère parfumée et vivifiante ; auprès d’elle, on se sentait plus vivant, plus allègre, plus heureux ; son seul éclat de rire suffisait pour éclaircir les fronts les plus moroses. Il y avait quelque chose d’étrange, et tous en étaient frappés, dans le contraste entre cette vivace bonne humeur de cette frêle jeune fille pour qui la vie avait été si rude et ce que l’on savait des sombres épisodes de sa vie ; l’esprit avait peine à concilier cette égalité de caractère, cette amabilité si douce, cette constante préoccupation de l’agrément des autres, avec ce passé mystérieux, ces aventures étranges, quelques-unes même terribles, qui composaient son histoire ; il semblait impossible que cette nature toute de délicatesse et de grâce réunît en elle des conditions d’existence si contradictoires ; par une de ces impulsions instinctives, que la raison réprouve mais qu’il lui est impossible de dominer, on se sentait irrésistiblement reporté à ces légendes du Moyen-Âge où le héros a conscience qu’il y a tout près de lui un être qu’il ne peut voir, qui est lui-même tout en étant autre, qui le complète précisément par ce qu’il a de contraire ; dans cette jeune femme au charme si exquis, il semblait qu’il y eût une double nature, l’une toute d’amabilité, d’affection dévouée, de délicate et douce sympathie, l’autre, hautaine, impérieuse, n’écoutant que son caprice, irritable et vindicative, passionnée jusqu’à la plus extrême violence et roulant au plus profond de son cœur, des pensées qu’elle n’osait avouer !… Laquelle l’emporterait en définitive, nul ne se serait risqué à le prédire, et cela même était un attrait de plus ; au contact de ce vivant problème, on en venait presque à se croire acteur soi-même dans quelque aventure étrangement dramatique ; dans cette vie isolée de tout qui était la leur, et qui pour tant d’autres aurait paru solitaire et monotone jusqu’à la tristesse, les esprits en proie à une surexcitation dont ils n’avaient pas conscience, rendus presque trop sensibles au piquant de l’imprévu et du romanesque, éprouvaient comme une sorte d’enivrement à penser que cette charmante jeune femme qui ne semblait occupée qu’à les amuser et à les distraire, était la même qui avait failli périr d’une manière si tragique dans l’incendie du Palais Sorione et dont les petites mains avaient frappé de coups si terribles la vindicative Américaine et son redoutable acolyte !…
Le temps passait donc aisément au Château-Noir et l’ennui ne songeait pas à en attaquer la petite garnison. Chaque jour amenait quelque distraction nouvelle ; on chassait dans les forêts voisines, on pêchait dans les torrents et les lacs, on escaladait l’Eibaljen et la Vila. Puis venaient les explorations dans l’intérieur du Vieux-Château ; là, il y avait toujours des choses intéressantes à voir, et Clarice fière des trésors que contenait la vieille ruine, semblait prendre à cœur de mettre chaque jour, sous les yeux des visiteurs, de nouvelles curiosités. Toutefois, lorsque la première ardeur eut été satisfaite, il se produisit une sorte de réaction contre ces longues courses dans ces bâtiments déserts ; il devint visible que ces explorations ne se faisaient pas sans amener une sorte de malaise difficile à définir ; il semblait que ces vieilles constructions abandonnées recélassent une sorte d’atmosphère de défiance, une impression d’inquiétude, presque d’hostilité, que ces aspects imprévus, même la contemplation des chefs-d’œuvre, ne réussissaient pas toujours à conjurer. On cédait parfois au désir de revoir les merveilleuses peintures, les étonnantes statues cachées dans les bâtiments de l’Est, mais les visites duraient peu, elles s’achevaient dans un morne silence et on revenait vite aux régions habitées. Bernard constatait l’existence de cette répulsion sans trop s’en étonner ; lui-même se souvenait de l’avoir éprouvée et il y était maintenant de jour en jour moins accessible, il comprenait aisément que les nouveaux venus ne fussent pas en disposition d’y résister. Pour eux, le Château neuf, avec ses vastes proportions, ses spacieuses galeries, ses belles salles bien claires, les richesses artistiques de la chapelle, puis ses cours bien tenues, ses jardins débordant de fleurs, ses terrasses aux nobles ombrages, leur suffisaient pleinement, et ils passaient sans effort, sans ennui, des journées, des soirées entières, à en savourer dans la plus complète inaction le charme paisible. C’était surtout la promenade des Tombes qui était le rendez-vous favori ; sous les hautes allées d’arbres, bercés par le murmure lointain du torrent, ils laissaient s’écouler les heures et les jours, insoucieux du reste du monde, puisant tout leur plaisir en eux-mêmes, dans cette saine excitation d’esprit qui naît des conversations bien conduites, allègrement soutenues. La soirée était le plus souvent consacrée à la musique ; on explorait ensemble les collections du Château, les nouveautés avaient été requises de Trieste et c’était à qui se piquerait d’émulation dans l’interprétation des chefs-d’œuvre. Puis la causerie reprenait comme un repos au sortir des émotions suscitées par l’expression des grandes pensées des maîtres, et la journée se trouvait finie, toujours trop courte au gré de la petite société.
Une occupation d’un intérêt plus spécial, mais qui n’en prenait pas moins une large place dans l’emploi du temps, c’était l’éducation des enfants. Il fallait y pourvoir et on y avait fort bien réussi. M. de Simãens s’était chargé des leçons les plus sérieuses et il s’acquittait de ses fonctions en magister irréprochable. Clarice l’aidait de tout son zèle dans l’accomplissement de sa tâche. Elle semblait n’être jamais plus heureuse qu’au milieu de ce petit peuple, et en retour, chaque jour davantage, les enfants se donnaient à elle avec une plus entière affection ; elle leur avait adjoint ses premières élèves, les petites filles de l’intendant ; sous sa main ferme et douce, les gentils écoliers faisaient des progrès d’une rapidité singulière ; rien ne leur coûtait pour satisfaire leur institutrice ; chose étrange, ils en venaient au point, certes sans en avoir conscience, de se modeler sur elle, de prendre ses inflexions de voix, son accent, sa manière de parler, ses expressions particulières, jusqu’à cette gracieuse aisance, cette amabilité délicate si caractéristiques en elle. Sous sa direction, ils avaient abordé la musique et la danse, et c’était merveille de voir à quels résultats ils étaient rapidement arrivés ; leurs petites rondes avec chants en chœur, avaient un cachet de simplicité naïve de l’effet le plus aimable ; puis venaient les anciennes danses, le menuet, la gavotte, la pavane, excellents exercices pour le maintien et la grâce de la tenue ; Clarice, experte, grâce à son éducation de couvent, dans ces choses d’autrefois, s’était mis en tête de les leur enseigner ; elle y avait réussi à souhait, et lorsque conduits par elle, ils les exécutaient devant leurs parents, ceux-ci n’auraient pas donné ce spectacle pour les représentations les plus somptueuses des grands théâtres. Puis, il y avait l’équitation, et là encore, Clarice faisait des prodiges ; les écuries de l’intendance contenaient quelques petits chevaux de montagne utilisés pour les transports ; en peu de jours, avec une habileté singulière, Clarice les avait dressés et en avait fait des montures très suffisamment exercées et de toute sûreté : on avait remis en état un grand manège depuis longtemps abandonné, et tous les matins, la petite troupe y prenait leçon. Les dames allaient volontiers assister aux exercices ; peu à peu, leur exemple fut suivi par le reste de la société ; Clarice payait la première de sa personne ; montée le plus souvent sur le cheval de Bernard, souvent aussi sur d’autres moins bien dressés et de mouvements rudes, elle émerveillait ces habiles cavaliers par l’excellence de sa méthode et les véritables prouesses qu’elle obtenait, comme en se jouant, de sa monture. Piqués au jeu, MM. de Mœrsted et de Durnheim se procurèrent aussi des chevaux ; Octave en fit venir de Scodra et le vieux manège devint un vrai conservatoire de haute école. Seul, le Colonel Ivantelly ne prenait pas part à ces exercices ; il n’admettait pas une fatigue qui n’était pas rigoureusement nécessaire ; pour lui, bon cavalier cependant, le cheval était un moyen de transport, rien de plus. La seule chose qui lui parut digne d’intérêt, c’était l’escrime ; tireur consommé, duelliste émérite, il éprouvait le besoin de s’entretenir la main et tous les matins, il s’exerçait dans une vaste galerie voûtée érigée par lui à l’état de salle d’armes. Après les heures d’équitation, on allait l’y rejoindre et les vieux murs retentissaient des appels et du grincement du fer. Bernard cultivait avec ardeur ce nouveau sport ; sous l’habile direction d’Ivantelly, il fit de rapides progrès et devint promptement ce que l’on appelle un bon tireur de moyenne force.
Les matinées passaient ainsi rapides, et les exercices physiques une fois terminés, on arrivait bien préparé pour les plaisirs plus calmes et plus intellectuels de l’après-midi et de la soirée. Alors la conversation reprenait ses droits et régnait en souveraine absolue ; c’est qu’elle avait d’habiles ministres, des esprits vifs et alertes pour qui les interminables causeries étaient plus encore un besoin qu’un plaisir. M. et Madame de La Médio, tout particulièrement, en vrais enfants du Midi, ne comprenaient pas le silence et la retraite ; on eût dit des Athéniens de la bonne époque, pour qui parler était la seule occupation digne d’esprits cultivés. Puis venait le Colonel Ivantelly, causeur plein de verve, tout d’imprévu et de paradoxe, grand conteur d’histoires moins vraisemblables que bien trouvées, mais les contant bien et se faisant écouter ; esprit éminemment sociable, ayant beaucoup vu et beaucoup appris, versé dans la connaissance des choses et des gens, un seul point lui manquait pour obtenir l’autorité et l’attrait auxquels il pensait pouvoir prétendre, c’était une dose moyenne de bienveillance ; sa gaieté quelque peu voulue, devenait facilement amère et cynique ; on eût dit qu’elle servait de masque, et non sans effort, à un sourd mécontentement envers et contre tous ; c’est que le Colonel était pauvre et c’était pour lui une souffrance de chaque instant ; cet homme énergique, intelligent, hautain de nature, fier de sa vieille noblesse espagnole, avide de jouissances et de luxe, se sentait tenu dans une position inférieure, dépendante même, et l’humiliation qu’il en ressentait, se traduisait dans ses propos par une âpreté malveillante dont tout son usage du monde ne réussissait pas toujours à tempérer l’amertume. Mais ces nuances ne pouvaient être saisies que par un observateur perspicace, et pour le plus grand nombre le brillant Colonel Ivantelly était un homme fort spirituel et des plus attrayants. Madame de Bergheyck, tout spécialement, paraissait le trouver fort à son gré et il était fort empressé auprès d’elle ; Bernard ne pouvait assez admirer avec quelle parfaite aisance il savait concilier les attentions dont il entourait la belle Comtesse avec le sentiment violent qu’il nourrissait pour Clarice ; quand la petite société se trouvait réunie, surtout si Madame de Bergheyck ou Octave étaient présents, il affectait de la traiter avec une certaine désinvolture fort bien jouée, comme il eût fait pour toute autre personne sans conséquence et de position subalterne ; mais ce n’était qu’une apparence et Bernard surprenait à chaque instant dans ses yeux, dans toute sa manière d’être, les marques bien manifestes de son âpre passion.
Clarice, elle non plus, ne s’y trompait pas et, avec un tact parfait, elle savait lui montrer que son jeu ne l’induisait pas en erreur. À ses propos railleurs, à ses compliments à double entente, elle répondait avec une bonhomie aiguisée de malicieuse finesse qui ne manquait jamais de mettre les rieurs de son côté, et lorsque dans les tête-à-tête qu’il savait fort adroitement se ménager, il reprenait ce ton passionné, à la fois violent et cynique, dont il usait envers elle, avec un calme parfait, elle le tenait à distance, lui décochant au besoin des ripostes mordantes dont sa merveilleuse compréhension du caractère de son interlocuteur accentuait jusqu’au vif la pénétrante acuité. Fouetté par ces âpres sarcasmes, le hautain Espagnol frémissait de colère, mais la passion était la plus forte, et plus avide encore de plaire que de venger les blessures de son amour-propre, il se résignait à tourner les choses en plaisanterie et reprenait la conversation, répandant à flots, dans le torrent de sa verve sans mesure, les paradoxes cyniques, les flatteries passionnées et les plus vives déclarations. Clarice, elle, ne tenait pas à pousser les choses à l’extrême ; après les vertes leçons données aux audaces de son adorateur, quand elle lui avait bien montré qu’elle ne serait jamais sa dupe, comme un habile cavalier qui rend à propos la main à sa monture, elle reprenait le ton le plus naturellement enjoué, s’égayait de la meilleure grâce du monde, et les plus rudes querelles se terminaient en éclats de rire, sauf à recommencer tôt après. Bernard, étonné d’abord de ces orages si vite dissipés et toujours renaissants, avait fini par s’y faire et il ne voyait plus dans le conflit de ces sentiments contradictoires, qu’une sorte de comédie fort bien jouée, très amusante à voir, mais dont les péripéties n’étaient pas de nature à jamais dépasser le ton normal de la conversation entre gens de bonne compagnie.
Ainsi se passaient les jours au Château-Noir, et chacun, bercé par la douceur de cette existence affranchie de toute préoccupation fâcheuse, ne cherchait qu’à en prolonger la durée et à reléguer dans un avenir le plus lointain possible la pensée que le moment viendrait où il faudrait se séparer.
Un soir, la petite société se trouvait réunie au salon ; il avait fait un violent orage dans la journée ; la fraîcheur humide du soir trop marquée pour permettre de se tenir en plein air, devenait à l’intérieur une douce température de printemps ; par les fenêtres grandes ouvertes, l’air pénétrait tout chargé des fortes senteurs des forêts baignées de pluie ; au sortir des chaleurs violentes des jours précédents, c’était comme un sourire de la nature que l’on savourait avec béatitude. La conversation, quelque peu alanguie, se ressentait de ce voluptueux bien-être ; on avait fait de la musique, puis les joueurs s’étaient installés à leur table de whist, laissant le reste de la société se livrer à une paisible causerie. Clarice, restée au piano, laissait errer ses doigts sur les touches, éveillant de faibles accords qui faisaient à la conversation comme un accompagnement discret… Soudain, la conversation s’arrêta ; les joueurs eux-mêmes, surpris dans leurs savantes combinaisons, levèrent la tête ; le piano, vivement attaqué, avait résonné comme un roulement de tambour, puis il y eut un sonore appel de clairon et le tambour reprit marquant le pas en cadences précises et rapides. Chacun prêtait l’oreille ; chez les hommes surtout, ces mâles accents réveillaient toutes sortes de souvenirs de jeunesse et de guerre. Le tambour cessa ; s’élevant à son tour, une vive fanfare de clairons lança une mélodie colorée, retentissante, puissamment rythmée ; c’était le pas cadencé d’une troupe en marche ; il semblait que, dans l’ombre indécise de quelque rue de ville, aux clartés confuses qui traversent la nuit, on entrevît par ondes rapides, la couleur des uniformes, le jaune éclat des cuivres et l’éclair de l’acier. La fanfare continuait son énergique allure ; on se sentait saisi par ces vibrants accords, enlevé par cette vivace mélodie ! Puis, soudain, le tambour reprit, marquant énergiquement la mesure ; les cuivres retentirent à leur tour, enfin, comme une troupe qui s’éloigne, les sons toujours plus adoucis, emmenèrent au loin la vision guerrière et le silence se fit…
— Bravo, bravo ! s’écria toute l’assistance, et les battements de mains résonnèrent avec une énergie inaccoutumée.
Les hommes s’étaient levés ; debout, les yeux brillants, la parole haute, ils applaudissaient avec une fougueuse ardeur : leurs nerfs de soldats s’étaient violemment tendus sous le charme belliqueux de cet appel…
— Admirable ! admirable ! répétaient-ils. Voilà de la vraie musique militaire, sans prétention, simple et forte, sûre de réussir !… Recommence, Clarice, de grâce ; cette première fois ne compte pas ; à peine l’avons-nous entendue !…
Clarice obéit ; de nouveau, le tambour et les cuivres retentirent dans leur entrain vivace ; de nouveau, évoquée au loin par le rythme et la mesure, entraînée par une progression merveilleusement modulée, l’apparition guerrière s’approcha, marquant vivement le pas dans son allure énergique ; elle passa fièrement devant les auditeurs, les inondant d’éclats de lumière et de chaudes harmonies, puis s’éloigna et s’évanouit…
— Excellent ! Admirable ! reprirent les auditeurs dans leur enthousiasme. Véritable trouvaille que tu as faite là, Clarice ! Quand tu nous verras endormis ou moroses, joue-nous cette marche, tu peux être sûre de nous ressusciter !
— Oui certes, dit M. de Simãens, la science et l’exquis dans l’art sont sans prix, les hautes inspirations auront toujours la première place, mais ce petit morceau franc et robuste me va droit au cœur ! D’où donc le tires-tu, Clarice ?
— Où l’ai-je entendu ? disait M. de Durnheim. Il éveille en moi quantité de souvenirs, mais… quand je veux préciser, je n’y suis plus et je m’en vais en complète dérive.
— Je vous en offre autant, dit M. de La Médio. Cette marche est une vieille connaissance, j’en suis certain, mais j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne peux savoir d’où elle me vient.
— C’est une marche militaire en effet, disait Ivantelly, et qui est marquée au bon coin ! Vive Dieu, cela donne une furieuse envie de mettre flamberge au vent et de tenter, avec quelques hardis compagnons, un bon coup de main bien téméraire !…
— Mais où donc se joue-t-elle ? reprit Bernard. Elle n’est ni Allemande, ni Française, ni Italienne, j’en suis parfaitement sûr ; n’est-il pas étrange qu’à nous tous, nous ne puissions découvrir son secret !
— Je crois pouvoir vous le dire, dit Madame de Bergheyck. Ne vous en souvenez-vous pas, Doralice ? Quand nous étions à Thoune, en Suisse, ce printemps, il y avait en garnison, un bataillon de chasseurs habillés de vert, les plumes de coq au chapeau, dont la musique jouait tous les soirs cet air à l’heure de la retraite…
— C’est bien vrai, dit Madame de La Médio ; c’est cela même… Ah ! voilà pourquoi, en l’entendant tout à l’heure, il me venait à la pensée toutes sortes de visions de lacs et de glaciers ! Honneur à vous, Clermonde ; vous avez une mémoire à vos ordres et qui ne bronche pas.
— C’est en effet la Retraite Suisse, dit Clarice ; je l’ai recueillie à Genève, il y a bien longtemps, et je lui garde une bonne place dans mes souvenirs.
— À Genève ! dit M. de Durnheim. Ah ! j’y suis maintenant ! C’est à Genève, moi aussi, que je l’ai entendue ! J’y ai passé un hiver, en 1860, comme attaché à la personne de notre feu Roi. Nous regrettions bien un peu notre bonne ville de Munich et sa vie facile, mais à tout prendre, nous trouvions à passer notre temps. On voyait de drôles de choses dans la rue ; la République de Calvin était comme une ruche dans laquelle on vient de jeter une pierre ! La Savoie sa voisine, était en train de changer de maître ; la France se faisait payer le prix de son concours dans la guerre d’Italie, et le second Empire, imitateur cauteleux des traditions du premier, étendait sournoisement sa griffe jusqu’à l’extrême limite de la frontière suisse comme sur un pays conquis. Les Genevois ne pouvaient en prendre leur parti ; ce petit peuple hautain, tout démocrate qu’il est, bien aristocrate au fond, comme c’est de règle pour de vieux républicains, conserve toujours la profonde rancune de la violence qui lui fut faite à la fin du dernier siècle, par sa puissante voisine ; brutalement privé de son indépendance par la République Française, tenu en rude esclavage par le Premier Empire, il ne fut délivré que par l’épée des Alliés ; ces souvenirs revivaient, plus âpres encore, depuis l’installation d’un nouveau régime impérial ; l’annexion de la Savoie à la France des Napoléons apparaissait comme une injustice et une menace, et le sentiment public surexcité se soulevait et soufflait en tempête ; petite tempête sans doute et dans un étroit bocal, mais bien caractéristique pourtant et intéressante à observer, pour nous surtout que nos antécédents militaires et monarchiques n’avaient pas familiarisés avec les émotions populaires.
« Un matin, nous nous réveillons en plein bouleversement ; la petite République venait de jeter ouvertement le gant au grand Empire ; comme au temps du Moyen-Âge, une poignée d’aventuriers avaient essayé un coup de main ; ils s’étaient emparés, la nuit, d’un bateau à vapeur et étaient partis pour enlever de gré ou de force, une des capitales de la Savoie. Il y eut un moment de stupeur ; la gravité d’une telle entreprise, le danger des conséquences s’imposaient à tous les esprits ; la défiance familière aux démocraties, était à l’ordre du jour ; on ne voyait pas clairement à qui en définitive pourrait profiter cet appel à la force. Par un brusque revirement, le bon sens reprit le dessus ; l’aventure qui, le jour auparavant, pouvait, aux yeux de beaucoup, passer pour une imprudence patriotique, redevint pour tous ce qu’elle était en réalité, une légèreté inexcusable ; les violents allaient même jusqu’à la qualifier de trahison !… Ainsi lancé, le mouvement alla jusqu’aux dernières conséquences ; les autorités locales, malgré leur connivence secrète avec les fauteurs de l’aventure, durent les désavouer publiquement ; quelques compagnies de milice levées à la hâte furent expédiées sur un autre bateau à la poursuite de l’expédition ; c’était à croire que les eaux bleues du Léman allaient être le théâtre d’une lutte fratricide ! Il n’en fut rien pourtant ; la petite bande, accueillie froidement par ceux qu’elle venait délivrer, avait pris le parti de revenir ; atteinte en plein lac, elle fut dûment appréhendée et ramenée à Genève sous bonne escorte. Le débarquement se faisait par une belle journée d’hiver, sur ces grands quais couverts d’une foule compacte. Le sentiment du danger que l’étourderie, pour ne pas dire plus, de quelques-uns, faisait courir à tous, remplissait les cœurs d’une fiévreuse colère ; partis comme des envoyés en mission quasi officielle, les gens de l’expédition se virent accueillis comme des traîtres, par les manifestations les plus hostiles. Il y eut là une scène des plus dramatiques, comme il devait y en avoir sous la Révolution Française. On avait placé les prisonniers au centre d’un carré long formé par un cordon de troupes ; avec eux, marchaient les officiers de police, le commissaire du Gouvernement central Suisse et des huissiers vêtus à l’ancienne mode, de couleur rouge et jaune. Le cortège traversait une place longue qui conduit du lac aux rues tortueuses de la haute ville ; soudain, un flottement se produit, d’un seul élan, la foule se rue sur l’escorte, des cris de mort retentissent, un peu plus et les prisonniers étaient écharpés sur place !… Mais les soldats tinrent bon, l’attaque fut repoussée et le cortège gagnant la hauteur, fut bientôt en sûreté. Le soir, autour de la prison, dans ces rues désertes qui serpentent au pied des hautes tours de la cathédrale, la surveillance était établie comme dans une place de guerre, le cri des sentinelles retentissait dans la nuit, éveillant de lugubres échos dans les murailles sombres ; il semblait que sans transition, cette ville riche et paisible, fut retombée en plein Moyen-Âge, comme ces cités d’Italie où se massacraient Guelfes et Gibelins !… Puis, ce fut une occupation militaire en règle, par des troupes venues de l’intérieur de la Suisse. C’est ainsi que je fis connaissance de cette jolie retraite dont Clarice rend si bien le charme poétique et guerrier. En l’entendant ici, dans ce château perdu, l’impression a été si forte que j’ai cru voir passer sous mes yeux, ces scènes si lointaines déjà et dont je conserve pourtant le très vif souvenir : il m’a semblé sentir renaître en moi cette excitation fiévreuse, sorte d’électricité humaine qui jaillit au contact de tout un peuple en proie à une violente passion !… J’ai vu bien des scènes de tumulte et de guerre et je sais à quel point la plus brutale barbarie est proche voisine de l’extrême civilisation, mais là, au moins, tout est à l’unisson, le régime de la violence est en quelque sorte l’état naturel ; combien l’impression n’est-elle pas plus forte, lorsqu’elle se produit comme un coup de foudre, dans un milieu paisible, au sein d’une population très cultivée, de mœurs au fond fort douces, que rien ne prépare à de tels orages, et que sans transition, ce calme si bien réglé de la vie moderne fait place à l’emportement aveugle des foules, aux cris de mort, aux tumultes sanglants !…
— Vous exprimez fort bien, dit M. de Mœrsted, un sentiment que j’ai retrouvé et avec une vivacité singulière, chez un de mes oncles qui, dans cette même ville de Genève, par un étrange concours de circonstances, avait été témoin de scènes tout à fait analogues. Il y avait été envoyé par notre Gouvernement pour le représenter aux conférences qui ont amené la fondation de l’œuvre de la Croix-Rouge. Pendant que le Congrès s’occupait, dans le plus grand calme, d’améliorer le sort des blessés, au même moment, des querelles de parti faisaient couler le sang sur le pavé des rues. Le jour où l’on signait la convention, mon oncle, en sortant de séance, se trouva dans la résidence même du Gouvernement, au milieu d’une foule au paroxysme de la fureur ; il ne s’agissait de rien moins que d’une révolution, et, chose curieuse, ces révolutionnaires qui portaient la main sur les élus du peuple, c’était le parti conservateur, les défenseurs-nés de l’ordre et des lois ! Et il faut dire qu’ils n’avaient pas tort ; autant qu’il est possible de comprendre les politiques embrouillées de ces petits pays, ils venaient d’être victimes, d’une criante injustice d’abord ; sans motifs, on avait cassé une élection dans laquelle ils avaient eu l’avantage ; puis, au moment où, réunis en cortège selon l’usage local, ils manifestaient contre cette illégalité, ils avaient été assaillis par une véritable fusillade ; dans leurs rangs désarmés, il y avait eu des blessés et des morts ; le sang versé criait vengeance et ils venaient en demander compte aux magistrats qu’ils accusaient d’avoir encouragé, sinon fomenté ces attentats ! Mon oncle se tira de cette foule affolée et regagna son hôtel ; ce ne fut pas sans courir de véritables dangers ; sur les quais, à deux pas de lui, un homme tomba raide mort, la tête traversée d’une balle !… Le soir, toute circulation était impossible, partout il y avait des barricades, des hommes armés, c’était la guerre civile dans tout ce qu’elle a de plus menaçant !… Puis, comme dans l’épisode cité par M. de Durnheim, le Gouvernement central suisse intervint ; grâce à ses bataillons, le calme se rétablit, au moins à la surface. Mon oncle m’a bien souvent parlé de ces scènes de passion populaire ; il en gardait la plus vive impression ; c’était, disait-il, le plus dramatique de tous les spectacles, plus émouvant même que la guerre, car là tout se faisait à l’improviste, sans préparation, sans calcul, par la seule explosion des rancunes et des haines et la brusquerie du contraste exagérait l’impression jusqu’à l’extrême violence. Très curieux de rapprochements historiques, il avait trouvé là, sur nature, les indications les plus sûres pour lui faire comprendre les scènes analogues du passé.
— Et il avait raison, dit Clarice ; le spectacle était curieux et unique. Pendant bien des années, Genève a été, en Europe et dans les pays de race latine, la seule ville de population quelque peu considérable, qui eût conservé les institutions et les passions républicaines ; à ce titre, elle était comme un musée en action, une source vivante de renseignements, une lumière fort agitée et tremblotante sans doute, mais qui n’en était que mieux faite pour éclairer les époques obscures et troublées de l’histoire. J’ai vu, moi aussi, les événements dont vous parlez, M. de Mœrsted, et le récit que vous venez de faire réveille dans mes souvenirs un écho que le temps n’a pas affaibli. Je n’étais pourtant qu’une enfant bien inerte et insouciante, sensible seulement à l’aspect extérieur des choses ; ce que j’avais vu dans mes sauvages montagnes Kurdes ne me prédisposait pas à m’émouvoir des scènes où la force jouait son rôle. Mais ici, ce n’était pas cette brutalité pour ainsi dire inconsciente, innée, des pays barbares ; cette explosion de violence, ce sang versé dans les rues de cette ville paisible, au milieu de cette foule civilisée qui ne me paraissait composée que de seigneurs riches et heureux, tout cela m’étonnait autant que je pouvais être étonnée ; ma jeune curiosité trouvait à se donner largement carrière et si le mot n’était pas d’une légèreté cruelle, je dirais tout uniment que je m’amusais beaucoup !… Le jour de l’événement dont vous parlez, nous étions sorties pour faire une promenade ; sur notre route, nous rencontrons une foule marchant en rangs serrés, drapeaux et tambours en tête ; il s’agissait, nous dit-on, de célébrer l’heureux succès d’une élection, nous n’y prenions pas garde. Quelques moments plus tard, nous venions de repasser le pont du Rhône, soudain, nous nous trouvons enveloppées de cette même foule, refluant en sens inverse et dans le plus complet désordre ; elle venait de recevoir à l’improviste, au détour d’une rue, une volée de coups de fusils ; surprise, sans armes, sans moyens de défense, elle avait dû se replier, laissant des morts et des blessés sur la place ; elle voulait à tout prix se défendre et se venger ! Jamais je n’oublierai ce spectacle, ces figures pâles de rage, ces cris de vengeance et de fureur ; le tocsin sonnait, les boutiques se fermaient violemment avec ce retentissement sinistre si caractéristique des crises populaires, tout semblait se préparer pour une lutte à outrance !… Nous étions rentrées au logis en toute hâte ; la crainte nous avait gagnées ; notre qualité d’étrangères, la situation de notre maison dans une des rues les plus calmes de la ville haute, ne nous rassuraient guère et je me souviens qu’il fut question de se munir de provisions comme si nous devions soutenir un siège !… Il est certain que les apparences étaient menaçantes ; notre rue était occupée par un poste d’hommes pauvrement vêtus, d’aspect rude, tous armés, qui semblaient obéir à un mot d’ordre ; ils étaient sous le coup de l’attaque brutale dont ils venaient d’être victimes et s’attendaient d’un moment à l’autre à la voir se renouveler ; leur exaspération était sans bornes ; postés en sentinelles avancées, ils arrêtaient les passants et ne les laissaient aller qu’après s’être assurés qu’ils n’appartenaient pas au parti contraire. Dans la nuit, ils disparurent ; quelques compagnies de milice avaient repris la garde de l’hôtel du Gouvernement : mais dans la rue, l’excitation continuait, à chaque instant plus intense ; le moindre incident pouvait amener les extrémités les plus terribles. Mes maîtres étaient fort inquiets ; peu soucieux de se commettre eux-mêmes dans la rue, ils envoyaient leur servante aux nouvelles ; la vieille Savoyarde, curieuse et alanguée[1], ne demandait pas mieux, elle me prit avec elle, à ma parfaite satisfaction, pour moi, enfant demi-sauvage, tout cela n’était que matière à spectacle, ce désordre, ces brusques tumultes m’amusaient, du danger, je n’en avais pas conscience. L’aspect de la ville était étrange ; les magasins à demi-fermés, point de voitures, partout des figures anxieuses, sinistres, des regards ardents, des paroles brèves, violentes ; on se sentait étreint par un danger invisible, entouré d’une atmosphère de violence et de drame !… Sur une des places, nous nous trouvons dans une épaisse foule ; c’était une assemblée en plein air, improvisée, fiévreuse, comme au temps où les peuples barbares réunis en tumultueux conseils décidaient sur l’heure, de la paix et de la guerre. Une table grossière servait de tribune ; y montait qui voulait. Il faut le dire, la plupart des orateurs prêchaient le calme, le respect de la légalité ; mais cette mansuétude n’était pas du goût de tous et l’instinct de la justice, la soif de vengeance réagissaient dans toute leur rudesse contre cette trop haute raison ; un ouvrier en blouse bleue, vrai type de l’homme du peuple, s’en fit l’organe ; je le vois encore debout sur la table, la tête nue, les manches retroussées, en phrases ardentes, entrecoupées, informes, accentuées de gestes frénétiques ; il maudissait les assassins et réclamait à grands cris une répression immédiate, impitoyable ! C’était chose curieuse de voir sortir des couches populaires, cette attaque furieuse contre un parti qui se disait avant tout, issu du peuple et représentant attitré de ses intérêts, mais dans ce singulier pays, ce ne sont pas les distinctions sociales qui font les classements politiques ; les impulsions instinctives, certaines traditions, puis et surtout un sentiment énergique d’indépendance individuelle, pénètrent la masse entière et rangent sous le même drapeau des gens qui, partout ailleurs, seraient ennemis de naissance. Le discours, tout inculte qu’il fût, avait porté coup ; il y eut un moment terrible ; on put croire que la masse populaire allait se faire justice elle-même et sur l’heure !… Mais cette main providentielle qui a toujours soutenu Genève était encore étendue sur elle ; un dernier effort parvint à retenir l’explosion ; quelques heures plus tard, les commissaires du Gouvernement central suisse prenaient possession du pouvoir et, dès le lendemain, les troupes de la Confédération assuraient le maintien de l’ordre. Il y eut encore quelques manifestations, l’ensevelissement des victimes entre autres ; ce fut une cérémonie du caractère le plus simple, mais grandiose par la foule énorme qui y prit part et terrible par les sentiments qu’on sentait bouillonner dans les cœurs ; la population toute entière voulait attester par sa présence, son horreur pour ces violences sanglantes et sa confiance dans la justice qui allait être rendue ! Peu après, nous quittâmes Genève, mes maîtres n’appréciaient nullement ce genre d’émotions. Pour moi, je conserve de ces scènes un souvenir ineffaçable, et aujourd’hui, quand j’y reporte ma pensée, il me semble, comme à vous, M. de Durnheim, comme à votre parent, M. de Mœrsted, que j’ai vécu quelques jours de la vie des gens d’autrefois, dans une de ces villes du Moyen-Âge où nul n’était sûr, le matin, de se retrouver soi et les siens, intacts et sains et saufs autour du repas du soir !…
— L’impression est juste, dit M. de Mœrsted ; je retrouve dans le récit de Clarice, quantité de détails que mon oncle m’a cent fois cités ; lui aussi, se croyait reporté aux temps d’autrefois, mais avec une nuance révolutionnaire et jacobine qui est, elle, bien moderne et plus vivante d’autant. Ces événements l’avaient si fort intéressé qu’il prit à peine le temps de rendre compte de sa mission et revint en toute hâte s’installer à Genève ; il avait vu le début du drame, il voulait assister au dénouement. Il trouva la ville dans un état difficile à décrire ; l’ordre extérieur était maintenu par une garnison suisse, de bataillons venus de Berne ou de Zurich, avec d’autres idées, d’autres mœurs, une autre langue, mais au fond les mêmes instincts et surtout le même drapeau. La population, toute tenue de près qu’elle était, n’avait pas pour ces garnisaires, des sentiments hostiles ; quelquefois cependant, l’instinct querelleur et insubordonné agitait quelques mauvaises têtes, comme il s’en trouve dans toutes villes ; les sentinelles devaient se tenir sur leurs gardes, et il arriva à plus d’une, de rentrer au poste, sa baïonnette teinte de sang ; nul n’en disait mot, les blessés n’avaient garde de se plaindre… L’ordre était donc à la surface ; c’est déjà beaucoup. Le Gouvernement suisse faisait procéder à une enquête ; c’était chose délicate au milieu des accusations passionnées que se lançaient les deux partis ; cette population qui passe pour si froide, était sous le coup de la passion politique, comme enfiévrée, prise de vertige ! Des arrestations eurent lieu dans les deux camps ; toutes les catégories sociales avaient leurs représentants sous les verrous. Et il se passait alors des scènes qui ne se voient que dans les vieilles gravures sentimentales des anciens romans : un jour, en passant sur une place d’où l’on aperçoit les fenêtres grillées des prisons, mon oncle vit descendre de voiture une jeune dame qu’il savait appartenir à une des plus anciennes familles de la République ; elle prit son enfant, une toute petite fille, dans ses bras et l’éleva jusqu’à ce que l’enfant pût être vue de son père que l’on voyait, immobile, derrière les barreaux d’une étroite fenêtre de cellule ; c’était du drame, cela, absolument sans prétention, plus touchant dans sa simplicité que bien des scènes romanesques !…
« Puis, vint le jour du jugement, les Assises, selon le mot consacré ; les débats furent longs et dramatiques. Mon oncle ne manqua pas une séance ; il croyait voir revivre les sinistres tribunaux de la Terreur française ; les juges siégeaient dans une vaste salle disposée pour la circonstance, avec des matériaux de hasard, de l’aspect le plus rude, tout empreints du caractère inculte et démocratique de la société qui allait rendre la justice ; les magistrats, très intelligents du reste, siégeaient sans apparat, sans costume, avec une simplicité toute républicaine ; quelques soldats, des huissiers en manteaux aux vives couleurs, formaient toute leur garde. Devant eux figuraient les accusés au nombre de dix à douze, pris dans les deux camps, obligés pour se défendre, de s’accuser les uns les autres ; leurs avocats, hommes politiques pour la plupart, apportaient dans l’exercice de leurs fonctions, une passion égale, plus âpre peut-être ; c’était leur fortune politique, le sort de leur parti, peut-être l’avenir de leur patrie, qu’ils jouaient dans ce débat ; les haines personnelles se donnaient carrière, et ce n’était pas l’heure des ménagements, des paroles adoucies ! Enfin, il y avait le public, une foule fiévreuse, surexcitée, toute bouillante de préventions, de furieuses rancunes ; là aussi se formaient deux camps qui se gardaient de se confondre ; spectateurs et parties à la fois, tous sentaient que c’était leur cause qui se jugeait ; plus d’un même, dans le nombre, savait que selon la tournure que prendrait le débat, il pouvait être appelé à s’asseoir sur le banc des accusés ! Et il fallait voir avec quelle ardeur passionnée on suivait les incidents de l’audience, surtout les dépositions des témoins ; presque tous, ils avaient été acteurs dans le drame ; ils parlaient, les uns, comme s’ils eussent été encore sous l’impression des balles qui avaient sifflé à leurs oreilles, les autres, comme si ceux qui avaient tiré sur une foule sans armes, étaient des héros, des sauveurs du pays ; leurs dépositions commentées, torturées par l’accusation ou la défense, soulevaient dans l’auditoire des mouvements de colère à peine contenus ; les regards furieux se croisaient ; on eut dit que sur l’heure, on allait en venir aux mains !… Ce spectacle unique, ce procès de tout un peuple se termina sans condamnation ; les juges, étrangers à l’emportement de ces passions locales, crurent voir que les torts étaient partagés ; ils voulurent couper court aux rancunes, aux vengeances… Peut-être ont-ils eu raison ; il paraît que le calme s’est fait dans les esprits à Genève, on a compris que ces orages ne profitaient à personne, le bon renom du pays en souffrait ; plus qu’aucun autre régime, la république se perd par la violence ; la grande dose de liberté qu’elle comporte exige que la passion dans les opinions se concilie avec de grands égards pour les personnes. Si les Genevois peuvent appliquer ces principes, il sera vrai de dire qu’ils n’ont pas payé trop cher la leçon qu’ils ont reçue et les épreuves par lesquelles ils ont passé.
— Ainsi soit-il, dit M. de La Médio ; pour moi, je souhaite tout le bien possible à ce curieux petit pays. J’y ai passé quelque temps, moi aussi, mais je dois avouer que les impressions que j’en ai rapportées ne sont pas d’un ordre aussi sévère. J’étais jeune alors, je me hâte de le dire, il y a de cela quelque dix ans ; je n’étais pas marié et, j’en demande bien pardon à qui de droit, je ne me sentais aucune envie de l’être ; j’avais un congé de semestre, et désireux de le bien employer, je m’étais embarqué pour l’Europe avec quelques bons compagnons, sans autre préoccupation que celle de nous rendre la vie la plus douce possible. Nous fîmes une étape à Genève, et ma foi, nous y restâmes longtemps ; l’hôtel était excellent, le pays admirable, puis nous avions trouvé toute une société d’étrangers, étrangères comprises, venus des quatre coins de l’horizon, gens de bon monde après tout, mais n’en faisant qu’à leur tête, épris de vie facile, mettant à profit l’heure présente, oublieux du passé, moins soucieux encore de l’avenir. Ce n’était pas ce que je m’attendais à trouver dans la cité de Calvin, mais je n’étais pas pour m’en plaindre. Ces cosmopolites étaient fort amusants ; pourvu qu’on eût quelques manières, un peu d’or dans sa poche et un ami pour faire la présentation, on trouvait vite sa place et on pouvait vivre sans gêne, sans bruit, le plus agréablement du monde. Vraiment, j’ai passé là de bons moments ; ce n’était pas le tumulte des grandes villes, mais c’était intime, sans prétention, avec la bonne humeur pour principe et l’égaiement pour mot d’ordre. Le diable y trouvait son compte, je ne dis pas non, et je ne vous donne pas cela comme un type d’existence édifiante, mais encore une fois, nous étions jeunes ; honni soit qui mal y pense !
« Puis, il y avait le côté sérieux ; pendant que nous, étrangers, nous menions cette douce vie, le pays était en pleine ébullition. Il s’agissait de je ne sais quelle querelle avec la Prusse. Nous savons aujourd’hui ce que pèse le bras des Hohenzollern ; on s’en doutait quelque peu déjà, mais n’importe, la petite Suisse, entêtée comme toutes les démocraties, n’en voulait pas démordre ; elle se refusait à toute concession et faisait marcher ses bataillons à la frontière. On peut le dire tout haut maintenant, ils n’auraient pas eu beau jeu et on sentait que l’aventure était sérieuse ; ils partaient néanmoins et de bon cœur, en gens résolus à faire leur devoir. Genève dut fournir aussi son contingent ; par une froide matinée d’hiver, ces soldats levés de la veille, s’embarquèrent pour gagner l’intérieur de la Suisse et la frontière du Rhin ; les quais étaient couverts d’une foule compacte, émue, silencieuse… Au moment où le bateau à vapeur s’ébranla, une acclamation partit de toutes ces poitrines contractées, c’était un encouragement, un cri de sympathie ; pour beaucoup c’était un sanglot de désespoir, l’adieu de parents qui ne savaient s’ils reverraient leurs enfants !… J’ai vu bien des spectacles militaires, aucun ne m’a ému comme celui-là. Le soldat régulier va où son métier l’appelle, il est voué à la mort, la bonne chance est qu’il échappe. Mais ces corps de milices, ces jeunes gens qui laissent chacun une place vide à leur foyer, que d’élans de douleur les accompagnent, que de cœurs se brisent à leur départ ! La guerre est brutale ; si le sort eût voulu que ce bataillon fût écharpé, voilà un pauvre petit pays qui du coup eût perdu toutes les forces de sa jeunesse ! Une organisation qui fait courir de telles chances, est surannée, forcément mauvaise ! Pour le bien que je veux à cette jolie ville qui m’a si bien accueilli, j’espère qu’une telle épreuve lui sera épargnée, mais, sur le moment, j’avoue que je ne prenais pas mon parti de voir commettre de sang-froid pareille imprudence !… C’était le régime des anciennes républiques, me dira-t-on ; tous soldats, tous ensemble au danger pour la patrie !… Eh, j’en suis d’accord, mais rendez-nous alors les nerfs solides de nos ancêtres, leur habitude des troubles, des violences ; ces émotions qui faisaient le fond ordinaire de leur vie, comment voulez-vous que les paisibles bourgeois de notre temps les supportent, quand elles viennent à l’improviste les ébranler jusqu’au plus profond de leur cœur !…
— Vous avez mille fois raison, dit Ivantelly ; à chacun son métier, à nous, soldats, la guerre, aux civils, le bon petit calme bourgeois ; foin de ces inventions modernes, garde nationale, milice, etc. ! J’ai vu, moi aussi, votre armée genevoise ; on lui avait fait faire ce qu’ils appellent une petite guerre : histoire de rire, de brûler de la poudre, et de boire beaucoup de leur petit vin blanc ! Au retour, ils défilaient dans la rue ; c’était pitoyable, militairement parlant : point d’ordre, point de discipline, nul respect pour les officiers. Cependant, pour être juste, je dois dire que, pris individuellement, les hommes ne me déplaisaient pas ; ils avaient l’air intelligent et résolu, quelques mois d’un bon service, avec des cadres solides et des officiers connaissant leur métier, en auraient fait d’aussi bons soldats qu’un tas de vieux soudards abrutis par la vie de caserne. Mais il y avait de singuliers types parmi eux ; je vois encore passer devant moi un immense artilleur, cheveux longs, barbe inculte, qui défilait de l’air le plus ennuyé du monde. J’étais avec un ami, officier de carrière comme moi ; nous ne pouvions assez nous émerveiller de ce spécimen du soldat suisse qui ne prend pas son métier d’occasion au sérieux. Mais voici l’amusant de l’histoire : le lendemain, mon ami est obligé pour se pourvoir d’argent, de signer je ne sais quels papiers d’affaires ; il fallait procéder dans toute la rigueur de la loi et par devant notaire ; on nous indique le plus près ; nous allons lui rendre visite ; devant qui nous trouvons-nous ? Je vous le donne en mille ! Devant notre artilleur de la veille avec ses mêmes longs cheveux et sa barbe de cyclope ; la seule différence, c’est qu’il était vêtu en bourgeois, mais avec sa taille colossale, il n’en paraissait que plus énorme ; et autour de lui, tout était à l’avenant ; les murs de son cabinet disparaissaient sous des trophées d’armes, pistolets, carabines, etc. et sur sa table de travail s’étalait, en guise de coupe-papier, un sabre-baïonnette du plus grand modèle ! Drôle de cadre pour un notaire, n’est-ce pas ? C’est ce que nous nous disions et nous allions, je crois, nous retirer ; notre homme ne nous en laisse pas le temps, il nous reçoit de l’air le plus froid et le plus correct, comprend l’affaire en un clin d’œil, rédige d’un trait de plume et nous congédie, tout émerveillés de la parfaite intelligence, de la rapidité d’esprit et de l’aisance de bon goût qu’il avait montrées. Drôle de notaire, nous disions-nous, mais vive Dieu, n’en ayons jamais que de pareils !
« Et ce n’est pas tout. Le jour d’après, on nous dit qu’il se tient quelque part dans la ville, un congrès en faveur de la paix. Genève est la ville des congrès ; l’année qui n’en compte pas une demi-douzaine est tenue pour manquée. Bref, il s’agissait pour le quart d’heure d’un Congrès de la Paix, et le plus amusant, c’est qu’on annonçait qu’il devait se terminer par une bataille. C’était une occasion à ne pas manquer ; la perspective de voir rosser ces bavards prétentieux, prôneurs de paix à outrance, caressait moelleusement mes fibres les plus intimes ; prêcher en faveur de la paix, quel ridicule quand la guerre est une si belle chose ! Bref, nous nous rendons au local du Congrès ; c’était une vaste salle où, en temps ordinaire, les élections du pays se font à grands coups de poing et de casse-tête. La décoration était plus que sommaire, genre archi-démocratique ; sur une estrade posaient les grands prêtres de la paix, des têtes d’apôtres, d’illuminés, assommants rien qu’à les voir ; en fait de charlatans, les pires sont ceux qui se prennent au sérieux. La séance était en pleine carrière ; les orateurs se succédaient à la tribune ; que de sottises ! Tous divaguaient à qui mieux mieux ! Dans l’enceinte, la foule écoutait, impatiente, ironique, presque malveillante, ayant la vague impression que tout cet étalage n’était que de la mise en scène, que ces fantoches la prenaient pour dupe, et se demandant, s’il n’en fallait pas imposer silence à tous ces diseurs de riens…
« Mais silence ! voilà notre vieux Fazy qui demande la parole. Je dis notre vieux Fazy ; c’est qu’avec lui, nous ne nous gênions pas, tout dictateur qu’il fût de la vieille République, car il était bel et bien dictateur sans en avoir le titre et n’en faisait qu’à sa tête, bien sûr qu’il était d’être aveuglément suivi par ses partisans fanatisés. Notre vieux Fazy ! C’était un bon compagnon, trop entêté de sa politique peut-être, mais on peut lui passer cela, car après tout il en vivait, très libéral en paroles, genre 1830, parfaitement autocrate en action, ce qui l’excusait, à mes yeux du moins, bien spirituel d’ailleurs, amusant comme un vrai bohème, aimant avant tout la vie facile, et nous faisions souvent de bonnes ripailles ensemble ! Dès les premiers mots, il fut aisé de voir que ce galimatias humanitaire lui était antipathique ; ces assises de la paix, ces pédants prêcheurs de moralité politique, portaient furieusement sur les nerfs de ce vieux viveur absolument dépourvu de préjugés. Avec son à-propos et son feu ordinaires, il leur assène une bonne petite harangue farcie à égale dose de vérités et de sophismes et conclut en les renvoyant sans autre forme de procès, au sens commun et à leurs occupations ordinaires. Le public le comprenait à demi-mot ; peu s’en fallut qu’il n’exécutât sur l’heure la sentence. Mais voici qu’un nouvel orateur paraît à la tribune ; qui reconnaissons-nous ? Notre notaire si précis, notre artilleur fantaisiste ! Par une troisième incarnation, ce diable d’homme s’était transformé en chef politique et cette dernière manière était encore la plus réussie des trois. Son discours fut un vrai chef-d’œuvre, chef-d’œuvre de diction élégante, de pensée fine et profonde, d’entente merveilleuse de la situation. En deux mots, il fit comprendre au public qu’il serait indigne de lui, peuple libre, de s’opposer à une libre manifestation de la pensée humaine, que vivant de discussion pour lui, il devait la supporter chez les autres, si puérile, si oiseuse qu’elle pût être. Avec un art infini, il laissa entendre qu’une dissolution violente de ce pauvre congrès serait en définitive un échec pour la liberté, que les gouvernements étrangers, surtout les plus voisins et les plus hostiles, seraient seuls à s’en applaudir. En passant et sans avoir l’air d’y toucher, il donna au vieux Fazy quelques pichenettes admirablement bien tournées et fort bien accueillies du public, qui tout en subissant son autorité, se réservait de le désapprouver et de critiquer ses actes ; bref, il retourna comme un gant les dispositions de l’auditoire, et tel qui, deux minutes auparavant, se tenait à quatre pour ne pas jeter le Congrès par la fenêtre, aurait risqué sa peau pour assurer le calme de ses délibérations ! Moi-même, je l’avoue à ma honte, j’étais sous le charme, et dans ma naïveté, j’aurais prêté main forte à ces illuminés pour qu’ils pussent débiter en paix leurs billevesées !… Depuis ce jour, j’ai compris l’attrait de ces régimes de l’antiquité sous lesquels les citoyens passaient leur temps à gober des discours, toujours prêts à emboîter le pas derrière le premier bavard venu qui savait mettre le grappin sur leur esprit. Je m’incline donc devant l’éloquence, mais je m’en méfie ; c’est une Circé capricieuse, toujours à l’affût pour nous changer en bêtes, nous autres pauvres hommes d’action ! Quant à notre orateur improvisé, je le déclare un maître homme, et s’il est sous l’uniforme, à la hauteur de ce qu’il est en civil, je souhaiterais, moi, vieux militaire que je suis, d’avoir cet artilleur pour notaire, et je m’arrangerais bien de pareils orateurs pour soldats !
On riait ; ces scènes bizarres avaient un attrait de piquante nouveauté pour ces gens habitués au bon ordre des capitales monarchiques.
— Tout cela a bien son intérêt, dit enfin Bernard, j’en demeure entièrement d’accord. Les hommes d’esprit sont toujours bons à rencontrer, de quelque habit qu’ils se couvrent et c’est bien d’eux qu’il faut dire qu’il n’y en a jamais assez. Cela dit, j’ajoute bien franchement et je suis sûr d’exprimer votre pensée, Colonel, que dans tout cet imprévu Genevois, je ne vois pas mon idéal de vie politique. Il y a là trop de décousu, trop de laisser-aller ; ces allures fantaisistes peuvent encore s’accepter en temps de calme ; vienne un orage, une question grave, une guerre, on verrait bien vite combien l’ordre, la tenue, le respect de ce qui doit être respecté sont nécessaires. Pour le bien que je veux à cette ville de Genève où je compte de bons amis et que j’ai trouvée, l’an dernier, si jeune encore dans sa vieillesse, si avenante malgré ses souvenirs sérieux, je lui souhaite un retour marqué à la discipline morale et la dignité extérieure. La forme n’est pas tout, je le sais, mais là, elle n’est rien, et quoi qu’on en dise, rien ce n’est pas assez. Genève prétend être une capitale ; elle se doit à elle-même de tenir son rang.
— Amen, dit Clarice. Voilà qui est sagement raisonné ; il est certain que le manque de tenue extérieure correspond trop souvent à un affaiblissement du sens moral et du respect de soi-même ; si c’est le cas pour Genève, je serais la première à m’en affliger. Mais ce qui serait surprenant, ce serait la constatation du contraire. Quand on pense aux commotions, aux bouleversements qui ont labouré comme à plaisir le sol de la vieille République, on comprend que dans ces orages sans fin, bien des traditions tutélaires, bien des coutumes respectables ont dû disparaître sans retour. On ne peut demander à ce peuple impressionnable, toujours agité, toujours en lutte, toujours en quête d’expériences et de choses nouvelles, le calme bien ordonné des villes, des nations qui ont toujours marché d’un pas égal dans la voie de leur développement historique. Pensez donc aux mille éléments réfractaires qui viennent se fondre dans cette petite ville comme dans une fournaise de petit calibre, mais de température intense ; c’est une sorte de port de mer en terre ferme, de colonie sans métropole, de terra incognita, toute grande ouverte aux étrangers et aux nomades ; à côté de riches oisifs, avides de plaisir, impatients de toute gêne, voici venir en foule les déclassés, les déshérités de la fortune, les mécontents de tous pays, tout bouillonnants d’activité inquiète, hostiles à tout contrôle, en révolte contre tout obstacle ; cette cohue indisciplinée accourt là de partout, comme dans un lieu d’asile où tout est permis, où tous sont absolument égaux, libres, affranchis de toute contrainte ! Quand on voit de près cette invasion cosmopolite, ces hordes de dévoyés qui, de la civilisation, ne veulent accepter que les avantages mais non les charges, encore moins les devoirs, on ne peut que s’étonner qu’il se trouve encore chez cette poignée de Genevois, assez de solidité et de résistance morale pour mâter ces éléments de trouble, les assouplir, les tenir en bride. C’est beaucoup déjà de réussir à changer ces turbulents en gens paisibles ; ne leur demandez pas d’en faire des gentlemen corrects et irréprochables !…
— Solidité, résistance morale, dit Ivantelly, voilà de bien grands mots ; moi, je ne m’y fie guère. Ne t’en déplaise, Clarice, ce que dit M. de La Médio est l’exacte vérité ; que Genève ait été au temps jadis, l’asile de toutes les vertus, je veux le croire, puisque cela paraît te faire plaisir, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’aujourd’hui, c’est une ville de plaisir, de bombance, de cocagne ! Vraiment, je ris abondamment quand j’entends parler de l’austère cité de Calvin ! Il aurait fort à faire, ce puritain bilieux, si, revenant dans sa bonne ville, il devait y remettre tout dans l’ordre ! De l’austérité ! Allons donc ; il n’y en a ni dans les idées, ni dans les mœurs, ni dans la religion, ni dans la politique ; il n’y en a dans rien et ce n’est pas moi qui songe à m’en plaindre ! Je m’y suis royalement amusé dans la cité calviniste, et l’an dernier encore, si peu que j’y sois resté, j’ai pu m’assurer que les traditions du bien vivre n’y sont pas perdues. Et quelle collection de bonnes têtes on y voit ? Sous ce rapport, Clarice a raison ; cette petite ville qui tiendrait dans un tout petit quartier de Paris ou de Vienne, est une sorte de musée de curiosités, un fond de magasin de bric-à-brac où se heurtent quantité de bien drôles magots. Et j’en parle en toute connaissance de cause ; j’y avais fait la connaissance d’un vieux comte Polonais, viveur incorrigible, aussi riche de bonne humeur que dépourvu de préjugés, plein d’esprit du reste, un observateur et ne demandant qu’à rire aux dépens du prochain… et de la prochaine naturellement. Nous faisions de joyeux soupers ensemble, en fort mauvaise compagnie, je me hâte de l’ajouter. Il était depuis six mois à Genève et chaque soir, il nous disait que son départ était fixé au lendemain ; je l’y ai retrouvé l’an dernier aussi vivace, aussi gai, aussi jeune que jamais :
« — Que voulez-vous ? me disait-il, avec son accent slave, je me porte bien ici, le climat me convient, j’y mange plus et aussi bien que nulle part ailleurs, et pour les jolies femmes, il s’en trouve à foison, je vous en donne ma parole de vieux connaisseur… ! Aussi je passe mon temps à merveille ; chose amusante, je vois le monde défiler devant moi comme dans une lanterne magique ; tout ce qui voyage, et qui est-ce qui ne voyage pas aujourd’hui, vient passer ici ; je rencontre toutes mes relations, de tous les pays, sans avoir à me déplacer autrement que pour aller à leur hôtel ; c’est commode, c’est forcément sans cérémonie, et moi, vous le savez, je n’aime pas la gêne. Il n’y a pas en Europe une figure curieuse que je ne sois sûr de rencontrer ici, une fois ou l’autre ; elles se croisent, se coudoient sans se gêner, sans même se connaître, et moi qui vois cet incessant défilé, je ris des rapprochements baroques, pour ne pas dire grotesques, qui en résultent. C’est que l’assortiment est complet, il y en a pour tous les goûts. Voulez-vous voir Bakounine, le grand prêtre du nihilisme russe ? Je vous le montrerai. Seriez-vous curieux de connaître Mazzini, le mystique révolutionnaire de l’Italie ? Parlez, je vais vous le servir. Herzen, le rédacteur du Kolokol, est ici tout près. Garibaldi paradait à ce balcon, il y a quelques jours. Préférez-vous des échantillons d’autres espèces ? J’en suis abondamment fourni : dans cette villa cachée sous les arbres, se tient blotti Henry V comte de Chambord, l’enfant du miracle, sous le pseudonyme de M. Aubry. À deux pas, c’est don Carlos, le prétendant à la couronne des Espagnes ; si Prim, à qui je causais l’autre jour, détrône sa royale cousine la reine Isabelle, je suis certain de la voir ici sous peu. Les d’Orléans se coudoient avec Plonplon au coin des rues. Voilà pour le dessus du panier. Dans les régions inférieures, c’est bien autre chose, tout un grouillement de réfugiés de toutes nations, de toute provenance : politiques, financiers, religieux, un pêle-mêle à déjouer toutes les classifications possibles. Tout cela est épié, surveillé, filé par des polices spéciales, des agents secrets à la solde de tous les gouvernements, inconnus les uns aux autres, creusant mines et contremines et n’aboutissant le plus souvent qu’à se contrecarrer et se dénoncer mutuellement. À côté de l’internationale qui tient ouvertement ses assises, le catholicisme le plus intransigeant, assisté de toute une cohorte d’étrangers fanatiques, organise ses comités, recueille de l’argent, lance ses bulletins officiels et donne pleine carrière à sa politique à haute pression. La France a ici ses commissaires attitrés qui gagnent leur traitement en jouant aux dominos dans les cafés, avec les réfugiés qu’ils surveillent. Puis viennent les agents anglais, parfaits gentlemen, le carnet toujours bourré de notes, qui viennent ici en quête de quelque trouvaille, comme un bon chasseur bien au fait des remises du gibier. Variété plus curieuse encore, je vous montrerai les émissaires féminins de la Révolution italienne, fort jolies femmes, ma foi, parlant toutes les langues, hardies comme des pages et dévouées au grand prêtre de leur idole jusqu’à en mourir ou pis encore. Dans la fumée puante des brasseries, les sauvages socialistes allemands se tiennent accroupis comme des ours au fond de leurs cavernes. La police locale, fort bien faite pour un si petit pays, sait tout, voit tout et laisse faire ; pourvu qu’on n’assassine pas, qu’on ne vole pas, qu’on ne trouble pas l’ordre extérieur, elle fait la morte ; tous ces éléments combustibles aident à faire bouillir le petit pot au feu de la République ; anciens réfugiés, les Genevois hébergent ces réfugiés modernes, à condition, bien entendu qu’ils se tiennent tranquilles et ne fassent pas tapage dans ce dortoir qui leur est donné pour la nuit !
« Puis, il y a le chapitre des originaux, des excentriques de tous pays, de toute race, les types les plus accentués de la sottise humaine, les têtes les plus grotesques, de vrais fous que partout ailleurs on mettrait aux Petites-Maisons. C’est le pandémonium des sectes religieuses ; toutes y sont représentées et c’est à qui donnera libre carrière aux plus étranges manifestations. L’autre jour, un prosélyte Mormon s’est fait baptiser dans l’eau glacée de l’Arve ; à peine était-il dehors que son épouse légitime prenant avantage du costume léger du néophyte, lui administrait la volée conjugale la mieux sentie. Dans cette ville de savants, les somnambules, les tireuses de cartes font fortune ; les grandes dames russes consultent les sorciers, se cramponnent au magnétisme et font tourner les tables. Un pauvre diable, totalement toqué, ne s’est-il pas avisé, l’autre jour, lui, vieillard de beaucoup de lustres, de se faire attacher en costume de circonstance, à une croix, pendant que sa vieille femme accroupie à ses pieds, jouait au naturel le rôle de la Madeleine ? Dans cette belle tenue, ils se sont donnés en spectacle au public ! Et bien d’autres ; j’en passe et des meilleurs ! Cela se fait au vu et au su de tous ; nul ne s’en inquiète, on rit et on passe à autre chose. Ainsi le veut l’habitude de la liberté ; on devient indifférent au scandale ; est-ce pire que d’en être trop effarouché ? Le mot d’ordre pour tous est d’ignorer son voisin ; l’incognito est de mise, presque de rigueur ; on se dissimule ici comme dans un bois où l’ombre est complaisante, une tanière où viennent se terrer pour un temps, tous ceux que le trop grand jour incommode. Mais les avisés savent les découvrir ; devant ces figures fantasmagoriques, ils sont comme à un spectacle et assistent à leurs ébats sans avoir à se donner la moindre peine. Ce farniente a bien son charme ; dans cette minuscule capitale, on a tout sous la main ; le temps ne se perd pas en recherches et en démarches. Pour les choses du Gouvernement par exemple ; a-t-on quelque plainte à porter, quelque demande à faire, on monte tout droit au siège du pouvoir, on entre sans façon dans le bureau, on expose le fait, on discute, on crie ou l’on plaisante, et si l’on n’obtient pas toujours tout ce que l’on veut, au moins le refus n’est pas aggravé par l’ennui de ces interminables attentes dans les antichambres. Cela vous étonne, ces mœurs-là ! Si vous aviez fréquenté comme moi, ces autorités républicaines, vous en auriez bien vu d’autres. Écoutez cette seule anecdote : un jour, un de mes amis fut mandé, je ne sais pourquoi, auprès le Président de la Confédération suisse ; la plus haute autorité du pays, même si le pays n’est pas grand, c’est toujours un personnage ; on ne l’aborde pas au pied levé. Mon ami se rend à Berne, au Palais du Gouvernement ; il entre en prenant la précaution de fermer sans bruit la porte comme un avis manuscrit a la bonhomie de le lui demander ; il se trouve seul, pas d’huissier, pas de gardes ; il y aurait eu plus de cérémonial dans le vestibule d’un hôtel ! Bref, il s’oriente, arrive au bureau qui lui est indiqué ; il frappe ; la porte est ouverte par un personnage en bras de chemise :
« — Le Président de la Confédération, s’il vous plaît ? hasarde mon ami.
« — C’est moi-même !
« Vous jugez du tableau. Pour un Allemand ferré sur l’étiquette, ça manquait de tenue ! Il entre donc ; le personnage passe un habit, l’entretien s’engage ; en quelques minutes, mon ami est mis au fait et l’affaire qui l’intéressait se trouve réglée. Voilà de la bonne simplification ; on en connaît le prix quand on a perdu son temps dans les chancelleries et je donnerai tous les habits brodés du monde pour cet homme à peine vêtu qui me reçoit à l’heure dite et m’expédie sans seulement me laisser souffler !
« Voilà ce que me disait mon vieux Polonais, et pour autant que j’en ai tâté, je trouve qu’il n’a pas tort. Dans ce drôle de pays, au premier abord, tout paraît aller aux cinq cents diables ; mais patience, ce gâchis s’amalgame, ce désordre s’organise, les rouages tournent, la machine sociale fonctionne, pas mieux peut-être, mais pas plus mal qu’ailleurs, et les indigènes toujours grondant, sans cesse de mauvaise humeur contre tout, contre tous et contre eux-mêmes, au fond ne voient rien de plus beau que leur pays et ne le quittent qu’avec le ferme vouloir d’y revenir le plus tôt possible. J’en ai connu quelques-uns, à Genève même ; ce sont des gens défiants, toujours sur leurs gardes, d’aspect revêche, à la parole rude, mordante, on les prendrait pour les plus mauvais coucheurs du monde ; tout cela n’est que pour la devanture et je sais à quoi m’en tenir sur ces dehors austères ; ces puritains aiment à s’amuser autant que les autres et s’ils sont froids en apparence, pour sûr, le diable n’a rien à perdre avec eux !
— Voilà, dit M. de Simãens, une appréciation qui me paraît sévère…
— Sévère ! reprit le Colonel, mais pas du tout ; eh ! qu’ils s’amusent à la sourdine tant qu’il leur plaira, ce n’est pas moi qui les blâme !…
— Justement ; c’est votre indulgence qui m’inquiète ; à vous entendre, on croirait que ces austères Genevois d’autrefois ne pensent plus qu’au bien vivre et au plaisir. J’ai entendu parler d’eux, en d’autres termes. Ils sont raides et hautains, beaucoup trop pour des gens de petite ville, et cela est surprenant, surtout puisque le Calvinisme intolérant n’est plus le souverain régulateur de leur conscience, mais s’il ne règne plus sur les cœurs, il a conservé, indirectement du moins, une influence réelle sur les esprits. Dans cette petite ville où il serait si facile de s’engourdir dans un inerte bien-être, l’activité intellectuelle, le travail scientifique sont encore en faveur ; cette toute petite population fournit encore un contingent respectable de noms notoires, sinon célèbres, et tel qui partout ailleurs jouirait en paix de sa fortune, sans faire plus d’effort qu’il n’en faut pour la conserver, tient à honneur de rendre au travail intellectuel un culte effectif et personnel d’autant plus méritoire qu’il est plus désintéressé.
— Oui, je sais cela, dit Ivantelly, on me l’a dit du moins, et je veux bien le croire, qu’il n’y manque pas de gens qui s’usent la vie à s’occuper de science, de religion ou de politique ; grand bien leur fasse, mais ça ne leur réussit pas. J’ai vu de-ci de-là, dans leurs vieilles rues, certaines figures jaunes et ascétiques, campées sur des corps mal faits, plus mal habillés encore, ce doit être ceux dont vous faites l’éloge, les « vieux Genevois » comme on les appelle ; très estimables si l’on veut, mais certes bien désagréables à voir. Pouah ! la vertu devrait bien se pourvoir d’un extérieur plus avenant !… Mais ce sont des exceptions, fort heureusement, et elles se noient dans ce flot de bons vivants peu accessibles aux idées creuses, qui sont, je n’en démordrai pas, la vraie population de cette gaillarde Genève !
— Voilà des gens bien accommodés, dit Clarice. Pour trente-six motifs tous différents et même contradictoires, ils ne trouvent grâce devant personne. Pour M. de La Médio, leur ville n’est qu’un salon d’hôtel, bien situé, pas mal tenu, où l’on entre sans façon, d’où l’on sort de même, au milieu d’étrangers de joyeuse humeur, venus pour se divertir et trouvant largement matière à festoyer ; pour lui, les gens du pays ne comptent pas ; il y en a sans doute, puisqu’il faut bien que quelqu’un paie pour la voirie et la police, mais nul ne songe à s’enquérir d’eux. Le Colonel, lui, croit qu’il en existe ; à l’entendre, sous leur aspect rébarbatif, ce ne serait plus que des épicuriens ne se préoccupant que de bien vivre ; au milieu de ces hypocrites, apparaissent quelques figures austères et souverainement désagréables, le tout relevé d’une forte dose de grotesques et de maniaques. M. de Simãens leur serait plus sympathique, mais il regrette d’apprendre qu’ils sont raides et hautains ; MM. de Durnheim et de Mœrsted, sans leur être bien hostiles, sont choqués de leurs disparates et les traitent tout ensemble d’aristocrates, de révolutionnaires et de brouillons ; M. de Rednitz enfin, officier avant tout et ne connaissant que l’ordre et la discipline, a les nerfs blessés du sans gêne qu’ils affichent ; pour un peu, il verrait en eux un ramassis de barbares à peine dégrossis. Haro sur le baudet, c’est le cas de le dire, on n’est d’accord sur rien, sauf pour leur trouver tous les torts et les condamner sans rémission !
« Eh bien, moi, je veux plaider leur cause, à ces gens que tous accusent ; et je le fais avec conviction, car je crois les connaître aussi bien que vous tous ensemble. Il ne faut que deux justes, dit-on, pour sauver une ville ; je les ai trouvés, ces deux justes, et j’en conclus qu’il doit y en avoir une douzaine au moins. Douze justes ! cela compte, n’est-ce pas ? Quand j’étais à Genève, avec mes belles compagnes, notre cornac nous faisait donner une éducation que j’ose dire excellente ; l’habile marchand tenait à orner sa marchandise ; elle était de meilleure défaite et c’était de l’argent bien placé. Je ne sais comment il s’y était pris, mais il avait mis la main sur d’excellents maîtres ; deux surtout, nos professeurs de dessin et de littérature, étaient absolument hors ligne ; je le dis hardiment, ils avaient en eux, l’un et l’autre, l’étoffe d’un homme de génie ; l’un d’eux, du reste, le plus jeune, le littérateur, est en passe, me dit-on, de se faire un beau nom à Paris. Pauvres gens, la vie alors ne leur était pas facile ; ils étaient réduits à répandre leurs trésors devant nous, sottes péronnelles si jamais il en fut ! Si nous ne sommes pas devenues des femmes supérieures, certes, il n’y a pas de leur faute ! Que de finesse dans leur enseignement, que d’aperçus profonds et justes, comme tout était ingénieusement pensé, élégamment dit ! Je les vois encore, très aimables Genevois, avec leur figure fine, leurs yeux pénétrants, leurs manières calmes et douces… Et passionnés avec cela ! Au moindre heurt à leurs croyances, on voyait leurs regards s’enflammer, leurs convictions ardentes n’admettaient pas le doute !… Ils se modéraient cependant ; comme tant de caractères énergiques, ils dépensaient la moitié de leur force à se passionner, l’autre moitié à se contenir. Maintenant que je peux les apprécier à leur valeur, je les aime et les respecte de toute mon âme. Et sans vouloir en faire des types, je retrouve en eux tous les traits distinctifs du caractère national ; du plus au moins, paraît-il, tous les Genevois sont froids en apparence, violents au fond et passionnés. Et cela est naturel, nécessaire même ; les conditions physiques, l’histoire, expliquent et motivent cette double façon d’être. La beauté du pays, la modération du climat, le voisinage immédiat du Midi, prédisposent les habitants de ce coin de terre à aimer la vie facile ; les Allobroges leurs prédécesseurs, les Bourguignons dont ils occupent l’ancienne capitale, sont gens de mœurs douces, enclins au rire et à la ripaille ; comme eux, les Genevois semblaient faits pour être de bons vivants, des bourgeois calmes et paisibles. Mais voici d’autres influences qui entrent en jeu, et pour être d’ordre matériel, elles n’en exercent pas moins leur action ; la vieille cité n’est pas plongée dans l’air mou des plaines, au milieu des douces ondulations des coteaux ; juchée à mille pieds d’élévation, au plus haut d’une vaste terrasse entourée de tous côtés par les hautes murailles des montagnes, elle apparaît plongée dans une lumière intense et pénétrante ; debout sur sa colline, à l’entrecroisement du lac et de deux rivières rapides, l’air y est vif, d’incessants courants atmosphériques s’y produisent et se combattent ; de là un effet très accusé sur le tempérament des habitants ; les corps s’imprègnent d’électricité, les nerfs se tendent, les esprits deviennent mobiles, impressionnables, les têtes s’échauffent vite et se calment de même ; chacun veut avoir son opinion à soi, on examine, on contredit, on critique sans ménagement l’opinion des autres, la discussion devient une habitude, un besoin, on conteste comme à plaisir. De là, cet esprit de lutte si caractéristique de l’histoire de ce petit peuple ; le Genevois se roidit envers et contre tous ; épris de sa liberté, il tient tête à ses évêques, il résiste à ses puissants voisins. Vienne la Réforme, il l’accueillera par conviction religieuse sans doute, mais beaucoup aussi par esprit politique, et tout de suite, voici venir de toutes parts, comme dans un lieu d’asile, des réfugiés de tous pays, gens au col roide, mécontents de naissance, entêtés au premier chef, qui sacrifient sans hésiter à leurs convictions, patrie, parents, bien-être, tout enfin ! Fortifiée de ces éléments tenaces, Genève abjurant son passé, oublieuse de son essence latine, commence sa grande lutte avec l’Église Romaine ; cette population de mœurs douces, amie du plaisir, éprise d’indépendance, accepte pour son chef, le génie absolu par excellence, l’inflexible Calvin ; elle l’arbore sur ses remparts comme un étendard de bataille, et lui donne tout pouvoir sur les corps et les esprits. Service pour service, la dure main du réformateur se referme sur le petit peuple, elle l’étreint, l’imprègne de sa froide violence, puis l’enserre et le trempe comme dans un moule d’acier d’où il ressort avec des qualités d’action, de ténacité, d’esprit de travail et de résistance qui certes n’étaient pas à ce degré dans sa nature primordiale. Ainsi armée, Genève accentue encore l’âpreté de la lutte ; aucun danger ne l’émeut, elle suffit à tout, de près et de loin elle résiste et elle frappe. Son influence grandit dans une proportion démesurée ; la sévérité de ses mœurs, la rigoureuse activité de son esprit, l’autorité de son enseignement et de son exemple, rayonnent autour d’elle comme une auréole qui la signale à l’attention du monde entier. On peut ne pas l’aimer, car elle est dure et hautaine, mais il faut l’admirer, car elle est énergique et infatigable ; l’admiration, c’est la rançon qui lui est due pour la violence qu’elle fait à ses instincts, pour la lutte qu’elle soutient contre tous, surtout contre elle-même !…
« Ces temps héroïques s’achèvent ; la liberté religieuse s’établit avec une suprématie irrésistible, l’importance de ses champions diminue, le rôle de Genève se réduit et se transforme ; étreinte de toutes parts par de grandes puissances, elle ne peut plus exercer son activité que dans le domaine moral ; au lieu de missionnaires militants, elle produit des théologiens, des savants, des hommes d’état ; ses enfants prennent déjà l’habitude de s’expatrier, d’aller chercher ailleurs les ressources que la petitesse de leur patrie leur refuse. Après une abstinence longue et forcée, on revient timidement à quelques essais de luxe et de bien vivre ; cette aurore de prospérité n’est pas à l’avantage du calme intérieur ; l’esprit de lutte se réveille, on tourne contre soi-même ces forces qui ne se dépensent plus contre l’étranger. L’histoire du XVIIIe siècle à Genève, ne présente que prises d’armes et combats de rue ; on se croirait revenu, en pleine ère moderne, à l’existence tumultueuse des villes italiennes du Moyen-Âge !… Entre temps, la petite République se trouve aux prises avec une nouvelle puissance, celle de Voltaire à l’apogée de son règne sur les esprits ; elle subit son attaque sans fléchir et a la gloire de produire au même moment, en la personne de Rousseau, son rival pour ne pas dire son vainqueur. Mais ces luttes, ces succès même, l’épuisent ; l’esprit révolutionnaire dont elle a subi la première l’atteinte, brise à ses côtés le vieil édifice de la monarchie française ; enveloppée dans ce cataclysme, elle se débat dans des convulsions intérieures et disparaît enfin, traîtreusement étranglée par la main brutale de la grande République !…
« Mais la vieille cité avait trop de vitalité en elle pour se soumettre à cet odieux abus de la force ; elle organise une résistance sourde, acharnée ; pendant les gloires de l’Empire, absolument rebelle au prestige napoléonien, chaque Genevois se considère comme asservi, violenté, il n’a qu’une idée, celle de s’affranchir de ce joug ; comme protestation, chaque année, le 31 décembre, selon l’antique usage, un Gouvernement occulte est nommé ; pour ces républicains intraitables, en dépit de sa police, de ses armées, de tout l’appareil de son impitoyable despotisme, le grand Empereur de France est comme s’il n’existait pas !… Viennent les revers ; dès que la main de fer se relâche, Genève est debout ; par un effort spontané, elle reprend son indépendance et la fait consacrer par l’Europe ; c’est le plus bel hommage que des souverains absolus puissent rendre à la vieille République, à son passé glorieux, à son énergie présente !…
« Depuis ce moment, Genève unie à la Suisse vit à la fois de sa vie propre et de celle de sa nouvelle nationalité. Malgré quelques défaillances, elle tient encore sa place, et une place honorable, dans le mouvement moderne ; elle n’est plus le centre et le phare de l’affranchissement de la pensée, mais elle y contribue pour sa part et fournit toujours son contingent d’hommes notoires à la science, aux lettres et aux arts. Souvent agitée, parfois jusqu’à la convulsion, elle offre aux observateurs politiques, un champ d’expérience dont l’intérêt ne se mesure pas à son étendue ; il est aisé d’y recueillir de précieuses indications sur la naissance, la direction et la force des courants d’opinion destinés à passionner le monde, et bien souvent les minuscules tempêtes qui l’agitent se sont trouvées être les avant-coureurs de ces terribles bourrasques dans lesquelles sombrent les grands empires !…
« Aujourd’hui encore la lutte politique est ardente à Genève[2] ; je me garderai bien de vous en exposer le détail ; à peine les Genevois eux-mêmes peuvent-ils se rendre compte de la situation, compliquée qu’elle est d’une foule d’éléments politiques, religieux et sociaux enchevêtrés comme à plaisir ; joignez-y la présence d’une population cosmopolite très considérable, à tout le moins indifférente, en partie même hostile à l’esprit national, aux traditions patriotiques, et vous pourrez avoir une idée bien faible encore, des difficultés dans lesquelles se débat ce petit peuple de Genève. Il tient bon malgré tout, et en ce moment où je parle, il a réussi à secouer le joug d’un chef de parti, politicien très habile, intronisé depuis bien longtemps par un de ces engouements irrésistibles si dangereux aux démocraties toujours enclines, sous une impulsion adroite, à jouer au naturel la fable du cheval qui veut se venger du cerf ! On peut donc bien augurer de l’avenir et reconnaître à ce peuple les qualités d’indépendance d’esprit, de ténacité, de dévouement patriotique qui sont absolument indispensables à la pratique des institutions libres. Mais l’exercice de ces vertus comporte bien des efforts, une tension d’énergie presque continuelle, exclusive de qualités plus aimables, et pour être un bon citoyen digne de porter ce beau titre, on n’est pas nécessairement d’humeur paisible et facile.
« Cette constatation faite, et les Genevois n’y objecteront pas, il reste à juger de la valeur des reproches qui viennent de leur être adressés ; sont-ils fondés, le sont-ils tous, dans quelle mesure le sont-ils, je vous demande encore cinq minutes pour vous en dire ma façon de penser.
« Ces gens, dit-on, sont rudes de manières et de langage, orgueilleux, hautains, tout imprégnés d’ironie agressive ! Cela peut être, mais n’ont-ils pas trop de raisons d’être ainsi ? Leur passé orageux, la dure éducation qu’ils ont reçue pendant toute une série de générations, ne les prédisposent pas aux douces manières, aux aimables propos. Exposés de tout temps et sans cesse aux chocs et aux agressions, les Genevois ont dû se cuirasser d’une rude écorce ; on ne s’épanouit pas dans les raffinements de l’élégance, quand on se sent enserré d’une atmosphère de malveillance et d’hostilité ! Mieux que personne, ils savent qu’on ne les aime pas ; les races latines et catholiques voient en eux les champions de la Réforme et de la conscience indépendante ; les incrédules s’étonnent et s’irritent de trouver ces hérétiques si religieux ; les peuples monarchiques redoutent en eux les représentants du principe républicain ; les révolutionnaires ne peuvent comprendre que pour ces mêmes républicains l’ordre et la liberté soient inséparables. Critiqués, attaqués de toutes parts, à leur tour ils se courroucent et rendent méfiance pour méfiance, dédain pour dédain. Ils ne sont pas aimables, dit-on !… C’est aisé à dire, mais que l’on tienne les peuples qui se piquent le plus de grâce spirituelle, au régime de la démocratie militante, et cela pendant un demi-siècle seulement, on verra ce qu’il en restera de cette amabilité séduisante !… C’est que les institutions libres sont fondées sur l’appréciation de la valeur morale individuelle ; le pouvoir est, ou du moins, doit être au plus digne ; il s’agit donc pour chacun, de démontrer sa supériorité. De là, une surexcitation fébrile de l’amour propre, une sensibilité excessive, presque morbide ; on ne veut pas avoir tort ; en cas d’insuccès, plutôt que d’avouer une erreur, on inventera les explications les plus bizarres, les maléfices de la chance, les perfides manœuvres, les secrets ennemis !… Et ce ne sont pas des fictions imaginées à l’usage du public, non certes, on y croit, on s’y complaît, on se persuade que l’on vit dans une atmosphère d’envie, de malveillance, d’impitoyable hostilité ; en deux mots, c’est le caractère de Jean-Jacques Rousseau, cette énigme insoluble pour les Français du XVIIIe siècle ; à Genève, il est dans l’air, on le retrouve à chaque pas, chez tous : bon au fond, mais ne voulant pas le laisser voir de peur d’être accusé de naïveté ou de lâche complaisance, prompt à saisir le ridicule chez autrui, le redoutant à l’excès pour lui-même, ombrageux, impressionnable jusqu’à la violence, contenu jusqu’à la timidité, voilà le Genevois. Joignez-y l’orgueil de son passé, le sentiment d’appartenir à un pays qui a exercé, à son temps, une action prépondérante, et vous aurez l’ensemble du caractère national. Ces républicains d’antique roche, libres et souverains depuis tant de siècles, sont aristocrates jusqu’aux moelles ; du plus pauvre au plus riche, du plus ancien bourgeois au citoyen reçu d’hier, tous ont conscience du rôle éminent qu’a joué leur patrie, leur fierté individuelle est en proportion ; égaux à tous, supérieurs à beaucoup, voilà la devise gravée dans leur cœur ; elle est belle et noble, elle peut enfanter de grandes choses, mais pour l’usage courant de la vie, l’orgueil hautain dont elle est empreinte, n’est pas fait, il faut le reconnaître, pour leur concilier l’affection.
« Je fais, vous le voyez, la part de la critique, mais je tiens à dire aussi qu’il serait abusif de condamner ce peuple sur des questions d’apparence extérieure, comme cela ne se fait que trop souvent ; il ne faut pas lui demander de revêtir cette tenue correcte, irréprochable, que peuvent seules se donner les populations des capitales les plus fortement administrées ; ce ne serait pas juste ; à chacun sa part ; quand un soldat revient du feu, on ne le chicane pas sur ses boutons de guêtre ! Cette poignée de bourgeois, menacée, attaquée sans cesse pendant des siècles, toujours en lutte, ne se soutenant que par sa passion religieuse et patriotique, n’a jamais eu le temps de penser au luxe, aux arts, à tout ce qui fait le charme, la sérénité de la vie ; maintenant encore, ces coûteux accessoires de la civilisation y sont tenus en sous-ordre ; on les admet, on s’y intéresse, mais sans leur accorder cette importance excessive qu’ils prennent dans des centres de vie plus raffinée. Aussi les manières sont rudes, le langage est amer, ironique, agressif ; en tout ce qui est d’ordre extérieur, le laisser-aller, le sans-gêne dominent sans réserve, et ceux qui s’en montrent choqués, ont certes bien le droit de l’être. Mais voici la contrepartie : c’est que sous ces dehors peu flatteurs, les esprits conservent encore l’empreinte de la forte trempe d’autrefois ; l’individualité s’y accuse vivement, on n’accepte pas les mots d’ordre, on veut se rendre compte, on tient à son avis, on le motive et on discute. Les intelligences sont actives ; à tous les degrés de l’échelle sociale, l’instruction, la culture d’esprit sont très répandues ; on tient à honneur d’être au courant de tout ; la science en premier lieu, mais aussi les arts, la littérature, y ont leurs adeptes, fervents mais non exclusifs ; on lit énormément, on voyage, on se dépayse, on est patriote et cosmopolite en même temps ; toutes les opinions ont droit de cité, tous les systèmes s’enseignent ; à côté de la négation scientifique la plus absolue, la plus brutalement proclamée, on voit se déployer un sentiment spiritualiste et religieux éclairé, sincère, énergique, très nettement affirmé. Cette population d’origines si diverses est comme un sol où germent aisément les idées les plus contraires ; quantité de créations utiles, d’œuvres destinées à devenir historiques, sont sorties de ce berceau modeste pour prendre, dans de plus vastes milieux, un développement qui en atteste la vitalité et la valeur.
« Ce mouvement intellectuel existe, mais sans grande apparence ; l’étranger qui ne voit que l’extérieur des choses, n’y prend pas garde ; si vivace qu’elle soit, cette fermentation des esprits se montre à peine à la surface. Pour les cœurs aussi, qu’il me soit permis de le dire, les dehors sont trompeurs ; un abord froid, un visage impassible, un langage brusque, ironique, cachent souvent un grand besoin d’affection, une bonté réelle et active ; tel vous rebute par la rudesse de son accueil, qui ne demande que l’occasion de montrer un dévouement énergique, une charité vivace et délicate. Cela rachète bien des torts ; je prends aisément mon parti de la dureté de l’écorce pourvu que le fruit soit savoureux ; en ce monde, l’affection sincère est la seule chose vraiment bonne ; c’est l’histoire du collier de Lydio, et sa morale sera toujours la vraie.
Clarice se tut. Surpris de cette conclusion inattendue, ses auditeurs la regardaient en silence. Puis, alerte comme toujours, Madame de La Médio prit la parole :
— Que veux-tu dire, Clarice, dit-elle, qu’est-ce que ce Lydio et que signifie son collier ? Je n’en ai jamais ouï dire un traître mot, et si son histoire a une morale, je serais fort désireuse d’en tirer profit.
— Quoi donc ! dit Clarice, vous ne connaissez pas l’histoire du Collier de perles de Lydio ?
— Eh non, je ne la sais pas, ni moi, ni personne, comment pourrais-je la savoir !
— Au fait, c’est juste, dit Clarice, et un sourire étrange parut sur ses lèvres ; je ne sais comment vous pourriez la connaître.
— Eh bien, tu vas nous la conter bien vite, j’ai une vraie soif de l’entendre. Tu sais, ta psychologie politique est fort intéressante, mais franchement j’en ai mon compte pour aujourd’hui ; quelque chose d’un peu moins solide ferait tout à fait mon affaire…
— C’est que,… il faut que je vous en prévienne, le Collier de Lydio, c’est un conte de fées, et de belle longueur, même ; ce genre de choses n’est pas du goût de tout le monde, de Messieurs les savants surtout !…
— Comment donc ? dit M. de Simãens ; je proteste au nom de la science ; elle est assez forte pour être tolérante, et moi, qui suis son fervent disciple, je demande le conte de fées, sans perdre un instant. Les enfants sont couchés, il n’y a plus que les gens soi-disant sérieux ; nous pouvons nous livrer à tous les enfantillages ; va donc pour le Collier de Lydio !…
— Ainsi soit fait, puisque vous y tenez. Je commence ; attention !…
LE COLLIER DE PERLES DE LYDIO
Il y avait à Corfou, vers l’an 1610, un jeune gentilhomme, nommé Lydio ; il était de bonne taille et de belle figure, gai, l’humeur avenante, aussi prompt à tirer l’épée qu’à vider un flacon de Malvoisie ou à courir les aventures galantes. Son père lui avait laissé de grands biens dont il faisait bon et large usage. Entré de bonne heure dans les armées de la Sérénissime République de Venise, il avait vaillamment guerroyé aussi bien contre les Chrétiens que contre les Infidèles ; il s’était même montré assez homme de bon conseil pour qu’on l’eût adjoint à une des ambassades que la République envoyait au Grand-Seigneur, et à cette occasion il avait fait bonne connaissance avec quelques gros pachas du plus proche entourage de Sa Hautesse ; quand la paix le lui permettait, il allait leur rendre visite à Constantinople où ils le régalaient de récréations à l’orientale dont il était fort friand. Bref, il se trouvait fort heureux d’être de ce monde et laissait gaiement couler le temps sans se faire de souci pour plus que ce qui est tout juste nécessaire.
Pour être bien employées, les années ne s’en écoulent pas moins et un beau jour, Lydio s’aperçut qu’il touchait à la trentaine. Il était bien loin de s’en croire si proche et cette découverte le plongea dans de profondes réflexions. Comme cette manière de passer le temps n’était pas dans ses habitudes, il en conçut une véritable tristesse ; sa belle salle à la mauresque lui parut sombre et froide, ses riches tentures de cuir gaufré, ses tapis d’Orient, ses verres de Murano se faisaient maussades, son vin muscat était devenu insipide et il lui sembla même que sa maîtresse passait trop de temps à regarder dans la rue. Sans qu’il sût à quel propos, il se prit à songer à Venise ; tout justement il lui vint en mémoire qu’à son dernier voyage dans cette illustre cité, un de ses amis l’avait introduit auprès d’une sœur à lui, belle jeune fille blanche et blonde comme les Madones de Messer Tiziano, et il trouvait un certain plaisir à se remémorer que les beaux yeux violets de la belle Vénitienne avaient paru s’arrêter sur lui non sans quelque complaisance. Il se plût à prolonger quelque temps son tête-à-tête imaginaire avec la gracieuse image ; le charme de Venise lui revenait tout entier à l’esprit ; il revoyait comme dans un miroir cette belle cité avec ses campaniles roses, ses palais de marbre, ses foules si gaies, ses nobles seigneurs et ses belles dames, et il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que tout compte fait, il valait mieux vivre quinze jours à Venise que six mois à Corfou. Comme il faisait ces réflexions, il lui vint à l’esprit que, décidément, sa maîtresse passait trop de temps à la fenêtre et il lui en fit l’observation avec tout le sérieux que comportait un tel oubli des convenances. Piquée, la belle lui répondit sur un ton fort sec ; il riposta dans la même gamme ; il y eut querelle et brouille complète. Pour dissiper sa mauvaise humeur, Lydio sortit et fit quelques tours sur le port. Une felouque se préparait à lever l’ancre ; le patron, qui causait au milieu d’un groupe de marchands disait qu’il allait à Venise. Une idée surgit dans l’esprit de Lydio :
— Veux-tu me prendre à ton bord ? dit-il au marin.
L’accord fut vite conclu et une heure plus tard, la felouque prenait la mer, emportant Lydio tout joyeux d’avoir si bien saisi l’occasion.
La navigation fut heureuse. À peine débarqué, le jeune homme se trouva entouré de nombreux amis empressés à lui faire fête. Dans le nombre était le frère de la belle Gloriane et ce ne fut pas celui à qui Lydio donna l’accolade avec le moins d’effusion. Sans plus tarder et sur son invitation, il l’accompagna chez lui, tout heureux de penser qu’il lui serait aisé de voir sa charmante sœur. Son attente ne fut pas trompée, à la vue du visiteur, les yeux de la jeune fille brillèrent d’une douce flamme et ses joues se couvrirent d’une aimable rougeur ; c’étaient là des signes certains d’une affection réelle, bien faite pour charmer Lydio qui se sentait las des amours de passage. Au bout de trois jours, le jeune homme fit sa demande officielle ; elle fut agréée ; la noce eut lieu peu après, avec une grande magnificence. Puis l’heureux Lydio emmena sa belle conquête à Corfou et cette fois, son palais qu’il avait trouvé si triste, lui parut resplendissant comme un abrégé du Paradis. La belle Gloriane s’y installa fort à son gré ; en vraie Vénitienne qui n’a jamais mis le pied en terre ferme, elle ne pouvait se lasser de cueillir des oranges sur de vrais orangers et de voir galoper sur l’herbe verte des chevaux autrement faits que ceux de Saint-Marc. Elle faisait grand effet dans les assemblées des principaux de la ville, et Lydio, tout fier des éloges dont on le gratifiait sur le compte de sa femme, ne pouvait imaginer qu’il y eût sur la terre une existence plus douce que celle qu’il s’était faite.
Un jour qu’il savourait la brise de mer sous les berceaux de sa terrasse, on vint le prévenir qu’un homme vêtu à la turque demandait à lui parler. Il se hâta de descendre et se trouva en présence d’un de ces personnages gras, sans barbe et à voix grêle, dont les Mahométans utilisent les services pour rasséréner leurs instincts jaloux ; il était magnifiquement vêtu, du reste, et à en juger par la richesse de ses habits et la beauté de ses armes, il devait appartenir à quelque seigneur de conséquence. En voyant le maître du logis, l’eunuque se courba jusqu’à terre selon la mode orientale, et tirant de sa ceinture un étui doré, le lui remit sans mot dire. Lydio qui était au fait des usages musulmans, jugea qu’il s’agissait de quelque message, et ouvrant l’étui, il en tira un papier barbouillé de caractères turcs qu’il traduisit en ces termes :
« Louange à Dieu, que sa bénédiction soit sur ta tête ! La brise qui vient de la mer m’apporte la bonne nouvelle que tu conduis sous ton toit une épouse choisie par ton cœur. Que l’arbre du bonheur s’épanouisse dans ton jardin et te couvre de son ombre ! Moi, Houssein, pacha de Janina, je t’envoie comme cadeau de bon souvenir, six esclaves pour égayer ton palais et faire compagnie à ton épouse. Je t’envoie aussi un collier de perles des îles Bahr-Ahïn ; puisse leur lumière rehausser la splendeur de la beauté de ta bien-aimée et briller toujours sur sa gorge de l’éclat pur et sans tache des célestes étoiles ! Que Allah te protège ! Lui seul est grand ! »
Au bas de cette belle épître, Lydio reconnut, dans un entortillage de lignes et de points, la signature d’un grand seigneur musulman dont il était devenu l’ami après avoir échangé avec lui de rudes coups de sabre lors d’un abordage de galères.
« Ce digne Houssein ! se dit-il, que ses présents soient les bienvenus, bien qu’il ne soit, après tout, qu’un mécréant et un infidèle !… »
Et repliant le papier, il fit à l’envoyé du pacha un beau remerciement en langue turque. L’eunuque s’inclina, les bras croisés sur la poitrine, puis se retournant, il indiqua du geste à Lydio, les six esclaves qui se tenaient assises à la turque, le long de la muraille, ne bougeant non plus que des momies et plus semblables à des paquets d’étoffe qu’à des êtres vivants. Lydio s’approcha, et sans autre cérémonie, abaissa successivement leurs voiles ; le cadeau du Pacha n’était rien moins que six jeunes Moresques dont la plus âgée n’avait pas douze ans ; leurs figures demi-sauvages se coloraient de toutes les nuances du jaune au noir en passant par le bistre et le chocolat.
— Merci Dieu ! dit Lydio, voilà un cadeau que j’aurais plus apprécié il y a six mois qu’aujourd’hui ! Mais n’importe ; ce sont autant de petites âmes tirées des griffes du faux Prophète. Gloriane saura bien les accommoder à la mode chrétienne et ces moricaudes auront bon air à la suivre à la promenade.
Comme il se retournait, l’eunuque fit un geste et un nègre qui se tenait debout derrière lui, s’approcha portant un beau coffret d’ivoire. Lydio l’ouvrit ; c’était le collier de perles. Il y en avait six rangs, grosses et brillantes à miracle. C’était un vrai cadeau de roi ; mais Lydio savait à quoi s’en tenir sur les richesses d’Orient, et tout en admirant fort la générosité de son ami Houssein, il se dit que sans doute, il n’avait pas payé le collier bien cher et qu’il ne lui avait coûté pour en devenir maître que quelques bons coups de sabre bien assénés sur la tête du précédent propriétaire. Il ne se fit donc pas scrupule d’accepter le cadeau et après force remerciements adressés à l’envoyé du Pacha, il lui mit dans la main une bourse bien garnie. L’eunuque dit alors quelques mots aux petites esclaves et toutes se levèrent pour suivre leur nouveau maître. À ce moment, Lydio avisa, à leurs pieds, une sorte de paquet informe qui ne donnait signe de vie que par deux grands yeux noirs obstinément fixés sur lui :
— Qu’est-ce que cela ? dit-il.
— Ce n’est rien, dit l’eunuque ; c’est l’esclave des esclaves ; elle les aide à leur toilette et pour serrer leurs effets.
— Eh bien, je la garde aussi, sans doute ?…
— Non pas ; elle n’est ici que pour le voyage et je l’emmène avec moi.
La petite créature s’était levée ; Lydio abaissa son voile et ne put s’empêcher de rire, tant la figure qu’il découvrit était grotesque : teint grisâtre, nez écrasé, grosses lèvres, chevelure crépue et bouffante ; tout en elle était laid, sauf les yeux qu’elle avait très grands, doux et timides comme ceux d’une gazelle. Il prit à Lydio fantaisie de la garder :
— Laisse-la moi, dit-il à l’eunuque ; ce fantoche amusera Gloriane ; je n’ai rien vu de plus bouffon…
— Non, reprit l’eunuque ; je l’ai payée cher et j’entends la garder.
— Je te l’achète alors. Combien en veux-tu ?
— Deux cents sequins…
Lydio fit un haut-le-corps.
— Tu railles, dit-il. Pour deux cents sequins, j’aurais à Constantinople, une belle Grecque ou une Arménienne de premier choix !
— Deux cents sequins, c’est le prix. Je n’en veux rien rabattre.
Lydio allait se retirer, lorsque son regard rencontra celui de l’esclave qui restait obstinément fixé sur lui ; il y avait dans les yeux de l’enfant quelque chose de si suppliant et si triste que Lydio se sentit comme ému, et sans autrement réfléchir :
— Allons, dit-il, c’est marché conclu. Voilà tes deux cents sequins et puisse ton Prophète te tordre le cou ! Tu es à moi, dit-il à l’esclave…
À ces mots, l’enfant se jeta à ses pieds, lui prit les mains et les baisa avec une ardeur passionnée. Cette effusion la rendit si grotesque que Lydio ne put s’empêcher de rire, et non cependant sans avoir pitié, car il jugeait bien que la ration du pauvre être avait dû se composer jusque-là de plus de coups de bâton que de friandises…
L’eunuque s’apprêtait à se retirer.
— Or çà, dit Lydio, apprends-moi maintenant pourquoi tu as tenu si cher ce magot. Il vaut au plus haut dix piastres et pas un para de plus…
— L’enfant, dit l’eunuque, est du pays des cœurs aimants et fidèles ; son maître ne doit craindre d’elle ni tromperie ni abandon !…
— Oui-da ! fit Lydio ; j’en demeure ravi, mais le plus petit brin de beauté eût été de meilleure défaite !…
Comme il parlait encore, la belle Gloriane entra dans la salle. Il la mit au fait de l’aventure et eut la satisfaction de voir qu’elle agréait fort les présents du Pacha. Le collier relevait merveilleusement l’éclat de ses yeux et la rougeur de ses lèvres ; tressé dans ses blonds cheveux, il lui donnait toute l’apparence de ces beautés glorieuses qui font si bon effet dans les peintures de Ser Paolo Veronese. Quant aux esclaves, elle s’égaya fort de leurs bizarres figures et se promit d’en faire parade aux assemblées, dussent ses bonnes amies qui ne pouvaient en montrer autant, en crever de dépit ; puis les teints de pain d’épices de ces Moresques faisaient un merveilleux contraste avec la blancheur de sa peau ; à la voir au milieu d’elles, on eût dit une belle rose entourée de rouges œillets. Elle se chargea de les dresser à l’Européenne, les attifa à sa fantaisie, et passait ses journées à rire et à babiller avec elles.
Peu à peu, avec le cours des ans, les petites moricaudes devinrent de grandes filles et faites à ravir, au grand contentement du bon Lydio qui aimait fort à reposer ses yeux sur les beaux spectacles de la nature. Elles s’étaient faites les bonnes et les gardes des enfants que Gloriane lui avait donnés, et entre elles et les parents, c’était à qui les gâterait davantage. Pour la petite esclave que Lydio avait payée si cher, elle était toujours laide à faire peur, mais bonne et serviable d’autant ; jour et nuit, Maldeb, comme elle se nommait, courait la maison, s’agitant et s’évertuant pour satisfaire les caprices de toutes ces têtes folles ; encore lui en savait-on peu de gré et le plus souvent, elle ne recueillait pour sa peine que des moqueries et des nasardes. Seul, Lydio lui disait de-ci de-là, quelques bonnes paroles et la pauvre créature qui n’était pas gâtée en fait de bons traitements, sentait alors son cœur se gonfler et ses grands yeux se remplissaient de larmes.
Un jour que la belle Gloriane trônait dans une assemblée, le collier passé autour du cou, Lydio crut s’apercevoir que les perles avaient moins de brillant que d’habitude.
Il fit part de sa remarque à sa femme, mais celle-ci ne la trouva pas de son goût et lui répondit sur ce petit ton vert qui est assez de mise en ménage. Lydio n’en voulut démordre et un examen fait à tête reposée lui prouva qu’il avait raison. La découverte était fâcheuse, mais il y avait peut-être remède au mal et sans tarder, Lydio se rendit avec le collier, chez le premier joaillier de la ville pour lui soumettre le cas. Ce joaillier était un habile homme qui avait vu le monde et ne se laissait pas prendre au dépourvu. Après avoir bien examiné le collier, il fixa ses petits yeux sur le propriétaire, puis parlant d’un ton paterne :
— La personne qui porte ce collier, dit-il, est-elle brune ou blonde !
— Blonde, répartit Lydio.
— J’en étais sûr, dit l’orfèvre. Et y a-t-il longtemps qu’elle le porte ?…
— Six ans au moins.
— C’est cela même. Et cette personne, c’est…
— C’est la Signora Gloriane, ma femme.
— Précisément ; le cas est clair.
— Quoi donc ? dit Lydio. Que voulez-vous dire ? Je ne vous entends point.
— La chose est pourtant fort simple. Les perles ne sont pas, comme les diamants, rubis et autres, de nature minérale et inerte ; elles sont nées d’un être vivant et retiennent en elles une sorte de vie qui leur est propre ; elles sont gaies ou tristes, bien portantes ou malades ; comme les animaux et aussi les hommes, elles sont fort friandes de chair fraîche. Mais surtout comme la mer, leur premier élément, elles sont quinteuses et capricieuses, elles aiment le changement, se passionnent et se dégoûtent. Les vôtres sont dans une phase de mélancolie ; elles sont lasses de la nuance blonde et leur fatigue se montre par l’altération de leur teint. Servez-leur de la beauté brune, vous les verrez renaître et rajeunir comme herbettes au printemps.
Les yeux de Lydio s’ouvraient tout grands à l’ouïe de ce discours, mais le vieux joaillier parlait avec tant d’assurance qu’il n’y avait pas à répliquer. Et après tout, ce qu’il disait n’était pas dénué de sens ; en y réfléchissant, Lydio se trouvait presque être de l’avis de ses perles, car il ne pouvait se dissimuler que sa belle Gloriane, toute radieuse et rayonnante qu’elle fût, n’avait plus l’aimable fraîcheur de ses seize ans ; les perles s’en étaient aperçues, c’était chose fort naturelle ; l’essentiel était de pouvoir les guérir de leur tristesse. Lydio remporta donc son collier, tout joyeux d’avoir trouvé le remède à son mal, embarrassé pourtant de savoir comment l’appliquer.
À force de réfléchir, il s’avisa de songer à une jeune dame qui était fort de ses amies et qui avait les cheveux noirs à faire paraître grise l’aile d’un corbeau ; il pensa qu’elle lui rendrait bien le service de se prêter à la guérison de ses chères malades. Sans plus tarder, il alla lui faire sa demande ; elle l’agréa le plus gracieusement du monde. Le soir même, on la vit paraître à l’assemblée portant en grande pompe le célèbre collier. Ce fut un gros émoi dans l’assistance et chacun s’enquit du motif qui avait poussé Lydio à prendre cette grave mesure ; les langues se donnèrent carrière, les unes approuvant, les autres, et c’était de beaucoup les plus nombreuses, blâmant à outrance. Gloriane fut bien vite mise au fait de l’événement ; on peut juger qu’elle prit fort mal la chose, et sans désemparer, elle fit à son seigneur et maître la plus salée des querelles ; le tout au grand contentement des assistants qui ne se gênaient pas pour dire qu’elle s’entendait à battre le chien devant le lion, et que si Lydio avait eu l’esprit jaloux, il n’eût pas manqué de motifs pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais Lydio laissa passer l’orage ; il était tout aise de voir que ses perles avaient repris leur éclat, et dans la joie qu’il en ressentait, la jeune dame qui les portait, lui semblait plus belle qu’il ne l’avait jamais vue. Il se contenta donc de secouer les oreilles, comme chien à la pluie, disant à qui voulait l’entendre qu’il avait eu si souvent pareilles rebuffades pour rien, qu’il en supporterait bien d’autres s’il pouvait à ce prix assurer la santé de ses perles.
Tout alla bien pendant quelque temps, mais voilà qu’un soir, comme Lydio regardait danser sa belle brunette toute glorieuse de son collier, il lui sembla que les perles n’avaient plus leur éclat ordinaire. Il n’en dit rien sur l’heure, mais dès le lendemain, il courut chez le joaillier pour se plaindre du peu d’effet de son remède. Le bonhomme n’était pas pour se déconcerter de si peu ; sans mot dire, il examina les perles avec ses bésicles :
— C’est fort simple, dit-il ensuite ; ces pauvrettes sont tristes ; elles ont assez du brun, essayez du châtain.
Lydio n’y trouva rien à redire ; il avait remarqué déjà que son amie dansait bien souvent avec un cavalier Ragusain dont la mine ne lui revenait guère, et il ne se souciait pas que son collier fût admiré de si près par d’autres que par lui. Tout justement il avait fait la connaissance d’une dame de Tarente, fort jolie et d’infiniment d’esprit ; il lui parut que ses cheveux étaient précisément de la nuance qui devait opérer la cure. Il alla lui rendre visite et lui fit part de l’objet de sa préoccupation ; l’aimable Tarentine se prêta de fort bonne grâce à lui ôter ce souci, et dès le soir même, Lydio eut la satisfaction de voir que ses perles tressées au dernier goût dans les beaux cheveux châtains de l’obligeante dame, semblaient être de la meilleure humeur et brillaient de tout leur éclat. Chacun le remarqua comme lui et ce fut l’objet de gloses interminables ; quant à Gloriane et à la dame brune, elles affectèrent d’en rire bien fort, tout en séchant de dépit. Mais Lydio n’en tint aucun compte ; avant tout, ce qu’il voulait, c’était d’en faire à sa guise et les moqueries n’étaient pas pour l’arrêter ; pourvu que les perles s’accommodassent de leur nouveau régime, le reste lui importait fort peu. Mais décidément elles étaient d’humeur capricieuse, car avant qu’il fût longtemps, elles recommencèrent à donner des signes de tristesse. Lydio retourna chez le joaillier :
— Tâtez de la rousse, répondit l’habile homme.
Grâce à une fort belle Vénitienne, l’expérience réussit à souhait, mais l’effet n’en fut guère plus durable que pour les autres et de nouveau Lydio dut se mettre en quête d’une couleur dont ses perles voulussent se contenter. Mais il eut beau faire, aucune nuance ne put définitivement leur agréer. Chacun riait de ses efforts et son collier tournait en proverbe ; les dames surtout ne tarissaient pas en moqueries et ne se gênaient pas pour dire qu’il y avait plus de prix pour elles dans une fleur donnée par un beau jeune homme que dans tout le collier de ce barbon. Quant à Gloriane, elle paraissait s’amuser fort des déconvenues de son époux, et comme elle était encore fort avenante, elle trouvait toujours des gens de bonne volonté pour en rire avec elle. Cela ne contribuait pas à entretenir la paix dans le ménage et il n’était pas de jour qu’il ne s’y élevât quelque bonne querelle. Un jour même, Gloriane, à bout de lardons, se prit à dire que si les perles ne se rétablissaient pas, il resterait toujours une ressource, celle de les faire porter par les belles épaules de Maldeb…
— Et pourquoi pas ! dit Lydio piqué au vif. Elle est la seule ici qui m’aime, et je lui ferai porter le collier, si telle est ma fantaisie, dussent les envieux et les envieuses en crever de dépit !…
— Ce sera du dernier galant, dit Gloriane en se pâmant de rire ; la bonne pièce savait bien que son mari ne voudrait pas se donner ce ridicule. Mais Lydio tenait à ses idées et plutôt que d’en démordre, il s’avisa d’un expédient. Un jour, en se mettant à table, Gloriane vit paraître le collier tout étalé sur la gorge brune d’une de ses esclaves. Elle pensa étouffer de colère et il s’en fallut de peu qu’elle ne quittât sur l’heure son discourtois époux. Mais réflexion faite, elle prit encore la chose en douceur, sachant bien qu’elle aurait toujours de quoi se venger. Les perles se promenèrent donc tout à leur aise sur les peaux noires ou jaunes des esclaves ; pour un temps, elles paraissaient s’y plaire, puis la tristesse reparaissait, elles devenaient ternes et Lydio, de fort mauvaise humeur, les rebourrait dans leur écrin.
Cependant ses filles devenaient grandelettes et il dût penser à leur établissement. Il les aimait à la folie et n’épargnait rien pour qu’elles fussent toujours mises comme des filles de roi. Un jour qu’elles devaient aller à quelque assemblée, il s’avisa de penser que le collier ne contribuerait pas peu à relever leurs grâces, et il décida, pour ne pas faire de jalousie, qu’elles le porteraient tour à tour, l’une et l’autre. Je vous laisse à penser quelle fut la joie des deux fillettes et si le bon père fut comblé de caresses et de chatteries. Le projet fut mis sans plus tarder, à exécution ; l’effet fut tel qu’on le pouvait souhaiter et ce fût à qui s’extasierait sur la beauté du bijou et de celles qui le portaient ; même au gré de Lydio, le but fut dépassé, car tous ces compliments finirent par tourner la tête de ses filles, et ces petites pécores, tout entières à leurs manèges de coquetterie, ne se souciaient de leur père non plus que des vieilles feuilles. Mais il n’avait guère le temps de donner carrière à sa bile, car les demandes en mariage arrivaient dru comme grêle et les pauvres parents ne savaient auquel entendre dans cette pluie de prétendants. Tout s’arrangea pourtant au mieux et Lydio, que ces agitations finissaient par lasser, eût enfin la satisfaction de voir ses filles pourvues de maris des plus élégants et des mieux tournés qui fussent. Pas n’est besoin de dire que dans les réjouissances des noces, le collier attira tous les regards et provoqua les plus beaux compliments. Lydio seul croyait bien remarquer que l’éclat en était quelque peu terne, mais il ne voulut rien en dire, le temps n’était pas aux choses sérieuses et il se réservait de parler à ses filles lorsqu’elles seraient remises de leurs émotions.
Cependant les jours s’écoulaient et le calme tant désiré par Lydio ne faisait pas mine de renaître. Ce n’était dans la maison qu’allées et venues continuelles, bals, concerts et collations avec grande affluence de visiteurs et de nouveaux visages, tous gens toujours disposés à se divertir, mais de peu de ressource à cela près. Les fils de Lydio commençaient aussi à devenir d’âge et leurs amis ne contribuaient pas peu à augmenter la foule qui remplissait à toute heure les salles et les galeries du logis. Gloriane et ses filles trouvaient qu’il n’y en avait jamais assez, mais Lydio était d’un avis tout autre ; il ne savait plus à qui parler au milieu de cette folle jeunesse ; ce n’était partout que propos en l’air auxquels il n’entendait rien, et quand il songeait à ce qui se passait de son temps, il se disait qu’alors, on n’était peut-être pas plus sage, mais qu’à tout le moins on ne passait pas sa vie comme au jour présent, à ne s’occuper que de fadaises et de balivernes. Il se retirait donc volontiers de ce tumulte et confiné dans sa chambre, il passait tristement ses journées à se remémorer le temps passé et à pester contre la sotte frivolité du jour. On ne le dérangeait pas souvent dans sa solitude ; femme, fils et filles avaient bien autre chose en tête que de s’inquiéter d’un vieillard morose qui ne savait que blâmer et bougonner à tout propos ; puis les perles n’étaient plus de mode et on ne se souciait pas de porter le collier ; aussi devenait-il plus terne de jour en jour, et le dépit de Lydio ne faisait que s’accroître jusqu’à s’étendre sur le monde entier. Une seule personne trouvait encore moyen de le calmer et de lui complaire ; c’était la bonne Maldeb ; toujours plus douce et plus dévouée, elle s’ingéniait à trouver ce qui pouvait être agréable au vieillard ; peine, fatigue, méchante humeur, rien ne pouvait la rebuter ; oublieuse d’elle-même, elle mettait son bonheur dans celui de son maître et semblait ne vivre que pour le rendre heureux.
Les semaines et les mois se passaient ainsi et le train de vie qui se menait dans la maison devenait chaque jour plus bruyant et moins supportable. À la fin, Lydio ne put y tenir, et sans prévenir personne, il alla s’établir dans une métairie qu’il possédait dans un canton écarté, au bord de la mer, n’emmenant avec lui que la bonne Maldeb et deux vieux valets qui lui étaient de tout temps dévoués. À tout événement, il se munit de la plus forte partie de son trésor et l’installa dans un souterrain bien caché, à l’abri des entreprises. Quant à ses bijoux et au collier, il eut bien soin de ne pas s’en séparer ; le coffre qui les renfermait était toujours dans sa chambre, et s’il ne les regardait plus que rarement, il avait au moins la satisfaction de penser qu’ils n’étaient pas portés par des indignes.
Les premiers jours que Lydio passa dans cette solitude champêtre, lui parurent fort agréables ; point d’ennuis, point de tracas, un grand calme, et nulle obligation de se gêner pour personne. C’était bien le genre de vie qu’il recherchait et il ne pouvait assez s’applaudir de l’avoir enfin adopté. Mais il ne tarda pas à s’apercevoir que le bonheur ne se laisse pas si facilement atteindre, et que les charges de la vie, fort tenaces de leur nature, changent mille fois de forme plutôt que de céder la place. Il n’avait plus personne pour le contrarier et il se sentait libre comme l’air, mais par une compensation fort agaçante, les plus petites difficultés prenaient les proportions de gros événements, et il se trouvait plus chagrin de voir ses pêches attaquées par les limaces que lorsqu’autrefois il lui fallait payer quelque grosse perte de jeu ou tirer l’épée dans une querelle. Aussi son humeur ne s’améliorait pas ; rien n’était à son gré, et dans sa disposition morose, après avoir aigrement morigéné son monde, il en venait à trouver la verdure jaune, le ciel gris et le soleil bien froid et bien pâle.
C’est alors qu’intervenait la bonne Maldeb avec ses égards infinis et sa douceur inaltérable ; sans cesse elle inventait de nouveaux moyens pour changer le cours des idées de son maître, tantôt lui parlant du temps passé et lui faisant raconter des histoires qu’elle avait mille fois entendues, tantôt jouant avec lui des jeux de cartes passés de mode ou bien encore, et c’était le plus efficace, lui faisant sortir de son coffre, ses bijoux et quantité de menus objets qui lui parlaient de sa jeunesse. Alors il semblait que le vieillard reprenait vie et la bonne Maldeb, assise à ses pieds, avait le plaisir de voir son front se rasséréner et le sourire reparaître sur ses lèvres.
Un jour, comme pour la millième fois, il lui faisait admirer le collier, dans un mouvement de bonne humeur, il le lui plaça sur les épaules ; la pauvre fille ne s’attendait à rien de pareil ; elle devint toute pâle de bonheur et ses yeux resplendirent d’un tel rayonnement d’affection que sa laide figure en parût toute radieuse et presque belle. Le changement fut si marqué que Lydio ne put s’empêcher de s’en apercevoir, et en même temps il lui sembla que ses perles prenaient un éclat qu’elles n’avaient jamais eu. Il en fit compliment à Maldeb, mais la bonne créature en devint toute confuse, crut qu’il voulait se moquer et se mit en devoir de lui rendre le collier.
Garde-le, mon enfant, dit le vieillard ; il est mieux en sa place qu’il n’a jamais été et le bonheur que tu me donnes mérite bien que je t’en témoigne quelque reconnaissance.
Le collier resta donc au cou de Maldeb, mais elle n’en devint pas plus orgueilleuse et elle chercha plus encore qu’auparavant, à combler de soins son vieux maître et à se rendre agréable à ceux qui l’entouraient. Aussi gagnait-elle le cœur de tous ; on ne pouvait vivre auprès d’elle sans être touché de cette bonté inépuisable, de ce dévouement que rien n’était capable de rebuter. Le collier même partageait le sentiment universel ; il brillait de tout son lustre et cette fois il ne semblait pas près de se décourager. Ainsi parée, Maldeb avait fort bonne grâce, et dans cette femme aux beaux yeux et à la douce figure, on aurait eu de la peine à reconnaître la grotesque petite créature qu’on ne pouvait voir sans être tenté de s’en moquer. Ceux qui l’avaient vue autrefois s’émerveillaient de ce changement ; Lydio, tout le premier, ne pouvait rien y comprendre et chaque jour, à sa grande surprise, il constatait que le collier devenait plus brillant et Maldeb plus gracieuse et plus avenante.
Un jour que Lydio faisait sa promenade habituelle en réfléchissant à cette bizarrerie, ses pas le conduisirent à une grotte au bord de la mer, où il aimait à séjourner quelques instants lors de la grande chaleur ; elle se creusait dans des rochers sauvages et de là, la vue se portait au loin sur l’étendue des flots ; arrêtée par les grands blocs tombés de la falaise, l’eau bleuâtre arrivait toute calmée et se déroulait en nappe transparente sur un lit de sable fin. C’était l’heure de midi ; le soleil, au haut de sa course, dardait ses rayons sur l’entrée de la grotte et sa vive lumière scintillait en mille paillettes dans les brisures des petites vagues. Assis à l’ombre sur un rocher, Lydio goûtait le calme de cette belle nature ; son esprit, soustrait pour un instant à ses préoccupations moroses, se reportait aux jours de sa jeunesse et retrouvait dans le grand silence de cette heure paisible, mille pensées qui depuis longtemps lui étaient devenues étrangères. Puis, par une suite naturelle du cours de son esprit, il repassait les épisodes de sa vie, depuis les années si brillantes de sa jeunesse jusqu’aux plaisirs et aussi aux déceptions de sa maturité. Il revoyait ceux qu’il avait aimés ; où étaient-ils maintenant, ces amis qui, un jour, lui avaient été si chers ? Combien avaient disparu, combien même, et c’était le plus amer, l’avaient oublié ! Et ces femmes pour lesquelles son cœur avait battu, avaient-elles maintenant pour lui une seule pensée ? Sa famille le délaissait ; seul, indifférent à tous, il finissait tristement ses jours dans un désert ignoré. Son cœur se révoltait contre cet abandon ; il se demandait pourquoi la part d’affection à laquelle chacun a droit en ce monde, lui avait été refusée. Et il se reportait avec amertume, à cette aventure du collier ; par une ironie cruelle, ce cadeau qui devait marquer son bonheur, n’avait servi qu’à lui rappeler, sous une forme sensible, toutes ces déconvenues qui, comme à plaisir, lui avaient meurtri le cœur ; lui qui n’avait voulu qu’obliger les autres, partout il n’avait recueilli qu’ingratitude et oubli. Étreint par ces amères pensées, en vain il cherchait à les chasser ; acharnées à leur œuvre cruelle, elles revenaient toujours plus impitoyables et ne lui laissaient aucun repos.
« Mon Dieu, dit-il enfin dans son angoisse, mon Dieu, venez à mon aide, je n’ai de recours qu’en vous ! Éclairez mon esprit qui souffre, révélez-moi ce secret qui m’écrase ! Pourquoi n’ai-je pas été aimé ? Pourquoi dois-je vivre ainsi, délaissé, abandonné de tous, réduit à ne trouver de dévouement que chez une pauvre créature disgraciée qui n’a eu dans cette vie qu’humiliations et mécomptes, pour qui je n’ai jamais eu, moi-même, une pensée d’affection ? Dites-le-moi, ô mon Dieu, expliquez-moi le mystère de ma souffrance ! Je ne peux me faire à cette pensée que seul, dans ce monde, je n’ai su me faire aimer de personne ! C’est une honte et un malheur que je n’ai pas mérités ! »
Comme il parlait ainsi en lui-même, la tête cachée dans ses mains, il lui sembla que la lumière qui se répandait dans la caverne, avait augmenté d’éclat ; il leva les yeux ; le soleil brillait dans toute sa force, mais au point où ses rayons brisés par l’eau, se réfléchissaient en une traînée étincelante, il s’était élevé une sorte de vapeur qui semblait encore aviver le rayonnement de la lumière. Soudain, comme par une condensation instantanée, la vapeur s’évanouit et à la place même, apparut une figure de femme, radieuse, resplendissante comme une constellation céleste ! L’apparition était d’une beauté saisissante ; sous la noble couronne de ses beaux cheveux blonds aux reflets cendrés, avec ses traits d’une finesse exquise, la lumineuse pâleur de son teint, ses grands yeux clairs au regard fier et calme, d’une pénétration étrange, tout en elle portait l’empreinte d’une perfection surhumaine à quoi rien sur la terre ne pouvait être comparé. Drapée dans une longue robe d’une blancheur éclatante, couverte de rangs de perles d’une merveilleuse beauté, elle se tenait sur la surface de l’eau, toute enveloppée, comme pénétrée de soleil, sans qu’aucune ombre émanée d’elle vînt affaiblir le scintillement des rayons sur les flots. Éperdu, Lydio s’était prosterné contre terre ; sans voix, sans pensée, il attendait !…
— Lydio, dit une voix douce comme une harmonie divine, tu as élevé ta prière vers l’Être des Êtres ; je viens à toi en son nom…
Lydio ne pouvait répondre ; il lui semblait que la parole de l’envoyée céleste parvenait à son cœur sans que son oreille perçût aucun son…
— C’est moi, continua-t-elle, qui ai formé ton collier de perles ; comment n’as-tu pas compris ses enseignements ? Tu te plains de n’être pas aimé ! Tu crois être victime d’une injustice ! As-tu bien lieu de te plaindre ?… Interroge ton cœur, Lydio ; es-tu certain d’avoir aimé à ton tour ? Ce que tu appelais amour, qu’était-ce, sinon le caprice de tes sens ? Ce que tu recherchais, c’était avant tout le triomphe de ton amour-propre ou la satisfaction égoïste de tes désirs. Celles que tu croyais aimer, se paraient à tes yeux de toutes les séductions qu’enfante la passion humaine ; ton collier leur prêtait son lustre, et en retour leur beauté rehaussait son éclat. Mais l’émotion sincère, l’affection désintéressée, la conquête de l’âme, y songeais-tu seulement ? De telles amours sont éphémères ; venait l’indifférence et son brouillard glacé faisait disparaître à tes yeux, cette splendeur factice. Et tu te plaignais d’être trahi ! Injuste reproche ! De quel droit pouvais-tu exiger une fidélité dont tu te piquais si peu de donner l’exemple ! Pourquoi t’auraient-elles donné leur cœur, celles en qui tu ne recherchais que leur beauté ! L’Humanité, Lydio, ne peut être heureuse que par l’affection réciproque ; celui qui prétend trouver le bonheur dans le seul plaisir, ne recueillera que satiété, sécheresse de cœur, dégoût irrémédiable de soi-même et des autres !
Prosterné, le front dans la poussière, Lydio sentait cette parole pénétrer au plus profond de son âme. Soudain il se releva :
— Tu dis vrai ! s’écria-t-il. Oui, je le sens, j’ai mal vécu ! Je n’aime personne, je suis à charge à moi-même et aux autres ! Esprit de lumière, j’implore ta miséricorde ; délivre-moi de cette vie qui n’est plus qu’un insupportable fardeau !
De nouveau, il entendit la voix silencieuse :
— Ne me demande que ce que je peux donner, disait-elle. La vie, comme la conscience, est le domaine réservé de l’Être des Êtres ; je ne la crée ni ne la supprime, mais je peux, pour un instant, écarter ce voile qui obscurcit ton intelligence. Ouvre les yeux à la lumière, Lydio ; tu as enfin trouvé cet amour sincère, désintéressé, le seul durable, le seul fidèle, et le collier, emblème docile, embellit de son éclat inaltérable celle qui devait te donner ce dernier bonheur. À toi de te montrer digne de cette faveur imméritée, de rendre affection pour affection, sacrifice pour sacrifice. Ta voie est toute tracée, à toi d’y marcher d’un pas ferme, sans hésitation, sans défaillance. La mort, Lydio, c’est le refuge de la faiblesse, l’asile de ceux qui se sentent irrémédiablement inutiles à eux-mêmes et aux autres. Il faut vivre, Lydio ; la vie est une longue espérance, tu peux encore être heureux !
— Hélas, dit-il, n’est-il pas trop tard ? Triste créature que je suis, ai-je encore la force de vivre, maintenant que tu m’as appris à regarder dans mon cœur comme s’il était en dehors de moi ? J’ai horreur de moi-même : comment pourrais-je être aimé des autres ?… Mais au moins, puisque tu ne peux me délivrer de cette vie qui m’est si lourde, éloigne de moi la douleur, je me sens trop faible pour la supporter ; promets-moi que de ceux qui m’entourent, c’est moi qui mourrai le premier !
— Cela encore est impossible ; le moment de la mort est le secret de Dieu !
Comme elle disait ces mots, ses traits pâlirent et devinrent indistincts. Lydio étendait vers elle ses mains suppliantes, mais soudain la place où elle était apparue se trouva vide. Tout autour, le ciel et la mer resplendissaient calmes, radieux, inondés de lumière ; la nature qui venait d’être témoin de cette étrange scène, semblait en être toute glorieuse, comme enivrée de fierté… Lydio se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve ; mais au plus profond de son être, son cœur protestait contre ce doute ; non, il ne s’était pas trompé, ce qu’il avait vu était bien réel, il avait bien entendu ces paroles douces et puissantes à la fois… Puis, que lui importait la forme sous laquelle cette inspiration divine s’était révélée ? Ce qu’il savait, c’est qu’elle portait en elle la vérité : oui, il avait mal vécu ; en n’obéissant qu’à l’impulsion de son caprice égoïste, il avait dépensé sa vie en distractions futiles sinon mauvaises. Aussi recueillait-il ce qu’il avait semé ; comme il ne se dévouait pour personne, personne aussi ne se dévouait pour lui ; rebuté sans cesse, mécontent de lui-même et des autres, il se sentait entouré d’une atmosphère d’indifférence qui devenait aisément hostile, et plus il voulait se roidir contre ces dispositions malveillantes, plus sa propre mauvaise humeur en accentuait l’amertume. Si donc il se sentait malheureux, c’est qu’il portait en lui la cause de son malheur ; lui-même était l’ennemi qu’il devait combattre ; à s’en prendre aux autres, il courait encore le risque de froisser à tort des innocents. Certes il était bien tard pour adopter une nouvelle règle de conduite, mais il se sentait si malheureux qu’à la pensée de jouir enfin de quelques jours de calme, son cœur s’exaltait et il se sentait capable des plus grands sacrifices.
Tout de suite il se mit à l’œuvre et à sa grande surprise, la tâche lui parut bien plus aisée qu’il ne le pensait. On eût dit que son intelligence s’était dégagée de l’étreinte malfaisante qui la paralysait ; son esprit animé d’une force inconnue, s’élevait au-dessus des préoccupations chagrines qui faisaient son tourment ; il lui semblait qu’il était entré dans une région de calme, de pure et douce harmonie ; toute animosité, toute amertume était bannie de son âme ; au milieu de tant de souvenirs pénibles, il ne trouvait plus en lui-même qu’indulgence et pardon. Tout le premier il éprouvait l’effet de cette heureuse influence ; ces mille petits contre-temps, ces contrariétés mesquines dont il s’exaspérait, n’avaient plus le pouvoir de le troubler ; il les acceptait comme la conséquence nécessaire de son existence au milieu d’autres êtres ayant, eux aussi, leurs volontés et leurs désirs ; il comprenait que pour faciliter sa vie, il fallait avant tout rendre facile celle des autres. Avide d’affection, il cherchait à se la concilier en s’en rendant digne ; celle qui lui était assurée, il voulait la récompenser et donner bonheur pour bonheur. Il avait dépouillé comme un vêtement incommode, ses manières rudes et hautaines ; ce vieillard morose était devenu tout amabilité et bienveillance ; ceux qui autrefois tremblaient de l’approcher, se sentaient pénétrés par la douceur de son accueil, séduits par ses paroles affables. Maldeb, la première, savourait sans se l’expliquer, le charme de cette transformation ; voyant son maître heureux, elle se sentait heureuse, comme la fleur qui, après l’orage, expose ses feuilles humides aux douces clartés du matin…
Lydio vécut ainsi quelques mois qui lui parurent plus doux que les plus brillantes années de sa jeunesse. Ses forces déclinaient peu à peu, mais son esprit semblait gagner en sérénité et en puissance ; enveloppé comme dans une atmosphère de calme, il goûtait en silence ce repos d’esprit, cette paix de l’âme qui est le bonheur de la vieillesse. Souvent il se rendait dans la grotte du bord de la mer ; il y passait de longues heures, dans une solitude qu’il défendait de troubler, comme s’il se fût attendu à revoir l’apparition mystérieuse. Il en revenait plus courbé, plus pâle, comme si ces solennelles méditations eussent épuisé ses forces, mais son visage était serein, ses yeux brillaient d’une douce flamme et ceux qui le rencontraient s’inclinaient avec respect ; il semblait qu’ils eussent vu resplendir dans son regard, le reflet des choses de l’infini…
Un jour, ses forces le trahirent : c’était la fin qui approchait. Il se fit porter près de la fenêtre et là, sous la pure lumière d’un beau ciel d’automne, il passa la journée, très calme, en pleine possession de lui-même, soutenant par de douces paroles, la pauvre Maldeb agenouillée à ses pieds. Il réunit ses serviteurs et leur fit ses adieux ; chacun reçut un cadeau qui pût leur rappeler le souvenir de leur maître. À Maldeb, il donna le collier de perles ; elle devait toujours le porter en mémoire de lui. Le désespoir de tous éclatait en bruyants sanglots ; lui, toujours calme, les consolait et cherchait à raviver leur énergie. Insensiblement il s’affaiblit ; ses yeux se fermèrent, Maldeb qui lui tenait les mains, les sentit se refroidir ; il était expiré, sans trouble, sans souffrance, comme un beau jour qui finit…
Maldeb voulut présider elle-même aux apprêts de ses funérailles ; dominant sa douleur comme si elle eût craint, à ce moment encore, d’affliger son maître, elle le revêtit de ses habits de cérémonie et le ceignit de son épée comme aux jours où, dans tout l’éclat de sa jeunesse, il marchait à la tête de ses soldats ; à l’insu de tous, elle se dépouilla du collier et le cacha sur le cœur de son maître ; cette âme désintéressée ne pouvait admettre que, même dans la mort, il fût séparé de ce bijou auquel il tenait tant. Ainsi paré, Lydio resta tout un jour exposé aux regards de ses fidèles serviteurs ; puis on le porta dans sa tombe, sur une colline rocheuse, en vue de la mer. Maldeb assista à toute la cérémonie ; elle ne voulut quitter la place que lorsqu’elle eut vu retomber la lourde pierre qui séparait à jamais son maître du séjour des vivants. Alors elle revint pâle, muette, se soutenant à peine ; il semblait que son âme fût restée ensevelie auprès de celui qu’elle avait tant aimé. Elle se réfugia dans la chambre qui avait été la sienne, et là, abattue à la place où si souvent elle s’était tenue à ses pieds, elle resta de longues heures, immobile, sans voix, sans pensée, perdue dans sa douleur, comme une mère qui vient de voir mourir son dernier enfant. Nul n’avait osé la troubler ; la nuit était venue ; un grand silence régnait partout. Mais au moment où l’étoile de minuit apparut au-dessus des sombres montagnes, une douce clarté se répandit dans la chambre et en dissipa l’obscurité ; Maldeb ouvrit les yeux ; devant elle se tenait l’apparition radieuse qui s’était montrée à son maître dans la grotte de la mer :
— Ne crains rien, dit-elle, ma douce Maldeb ; je t’apporte la consolation suprême, le repos éternel et divin. Heureux qui obtient cette récompense ; ton âme dévouée en est digne ; viens la recevoir de ma main !…
Maldeb voulait se prosterner, mais la Fée la prit dans ses bras et l’attira sur son cœur ; ses douces paroles calmèrent son désespoir, comme la pluie d’été rafraîchit la terre desséchée. Maldeb s’endormit sur son sein ; elle ne se réveilla pas ; au matin, on la trouva sans vie, le visage calme, les lèvres entrouvertes par un sourire de bonheur. Elle fut ensevelie aux pieds de son maître ; l’ombre du même arbre les recouvrit tous deux…
Le lendemain, les héritiers de Lydio arrivèrent en grande hâte ; ils cherchèrent partout le collier et firent ouvrir jusqu’au tombeau de leur père, pensant qu’il pouvait y être caché. Mais leur rage avide fut déçue…
Le collier ne se retrouva jamais !…
Il repose au plus profond des mers, bien gardé par les flots bleus !…
Le temps passait rapide ; dans cette absolue solitude, nul ne songeait à se plaindre de l’ennui ; on se laissait aller au jour le jour, sans arrière-pensée, cherchant à mettre à profit ce moment de repos pris à la volée dans ce fougueux courant de la vie moderne, et peu à peu, insoucieux du reste du monde, ces civilisés à outrance en venaient à se trouver heureux de se réduire ainsi à leurs propres ressources, de se sentir affranchis de ces plaisirs que l’atmosphère surchauffée des villes donne, mais en se les faisant si chèrement payer. Si parfois l’on pensait au moment où il faudrait partir, c’était pour rejeter le plus loin possible cette fâcheuse éventualité ; le comte de Claram, lui-même, paraissait prendre son parti de cette prolongation d’un séjour dont les commencements lui avaient été si pénibles. Bernard était de tous, celui qui sentait le mieux le charme et la valeur de cette existence singulière : plus encore qu’auparavant il lui semblait assister à l’épanouissement chaque jour plus complet de son intelligence ; au contact de ces esprits aux qualités si diverses, il constatait avec un légitime sentiment d’orgueil, que bien souvent, sur beaucoup de sujets il leur était supérieur ; bien des problèmes qui les embarrassaient étaient déjà résolus pour lui ; il saisissait mieux les nuances, il en savourait plus complètement le charme. En un point surtout, il pouvait apprécier les modifications singulières qui s’étaient opérées dans son esprit ; lorsqu’il se reportait aux premières visites qu’il avait faites au Vieux-Château, il retrouvait dans son souvenir un mélange d’admiration, d’étonnement, presque de défiance, qui n’était pas exempt d’un vague mais réel malaise ; cette sorte de ville déserte, ces énormes entassements d’édifices muets, lui causaient une sensation d’écrasement, de douloureuse angoisse ; il se sentait étranger, presque déplacé dans le silence de ces galeries, dans l’ombre de ces salles silencieuses ; il y régnait comme une sorte d’hostilité, presque de menace, contre laquelle il ne réagissait qu’au prix d’un énergique effort de volonté. Et l’impression était si forte que la présence de Clarice ne suffisait pas toujours à la dissiper ; tout au contraire, en la sentant si bien à l’aise dans ce milieu antipathique, il en éprouvait une sorte d’humiliation contre laquelle il avait peine à se défendre. Puis, était venue cette nuit terrible dont le souvenir ne cessait de hanter son esprit comme un problème inquiétant, insoluble ; quoi qu’il pût se dire, il en venait toujours à cette conclusion qu’il s’était heurté à quelque mystère, fort explicable sans doute, mais devant lequel la défaillance de sa volonté l’avait réduit à jouer un rôle ridicule. Et maintenant, il constatait avec un sentiment de satisfaction bien légitime qu’il pouvait se livrer à une appréciation plus calme et plus saine de ces choses étranges. Pendant que les nouveaux hôtes du château se sentaient en proie, à leur tour, au contact de ces mystérieuses ruines, à ces appréhensions vagues, à une inquiétude inexplicable, au moment où il retrouvait en eux ce sentiment de défiance instinctive qui, plus fort que leur admiration, les détournait de rendre de trop fréquentes visites à ces surprenantes merveilles, il constatait que lui-même s’était affranchi de ces entraves ; la solennité mystérieuse du Vieux-Château, loin de lui être à charge, était devenue un attrait ; insoucieux de la sombre tristesse de ces bâtiments silencieux, il n’hésitait plus à se hasarder seul dans leur enceinte, et chaque fois qu’il y pénétrait, il en revenait l’esprit plus libre, plus fort, plus épris du charme de ces sévères solitudes. Il avait appris à se guider dans ce labyrinthe et visitait tour à tour chacune des parties de cet énorme ensemble. Ce qui l’attirait surtout, c’était la petite place de la chapelle vénitienne ; là, assis sur un des bancs de pierre ou sur la margelle du puits, il admirait ce décor exquis et se surprenait à y passer de longues heures, perdu dans une vague et douce contemplation. À quoi pensait-il, il n’aurait su le dire au juste ; ses pensées confuses s’envolaient dans une région où la réalité jouait un bien faible rôle ; il lui semblait que comme le héros des anciens contes, perdu dans une forêt enchantée, il entendait la Nature lui révéler ses secrets et, enveloppé d’une atmosphère de poésie et de mystère, il sentait son âme s’affiner, s’imprégner d’une sensibilité tout à la fois plus délicate et plus forte dont tout le premier il savourait le charme exquis.
Un jour, il s’y était rendu dans les premières heures de l’après-midi ; la chaleur était intense ; le soleil, au plus haut de sa course, inondait de ses rayons la petite place. Assis dans l’ombre, en face de la chapelle, Bernard laissait aller sa pensée au cours d’une douce rêverie ; le matin, il avait reçu tout un paquet de lettres d’Europe ; ses parents, ses amis, semblaient s’être entendus pour se rappeler en même temps à lui ; de tous il ne recevait que témoignages d’affection et de confiance, ses chefs même lui donnaient de vifs éloges pour les travaux qu’il avait envoyés et semblaient l’encourager à prolonger un séjour qu’il mettait si bien à profit. Doucement ému de ce concert de bienveillance, heureux de se sentir apprécié, il laissait son esprit se lancer avec la bouillante verve de la jeunesse dans toutes sortes de brillantes pensées d’avenir, d’énergiques résolutions, de projets hardis jusqu’à l’audace, supprimant le temps, franchissant tout obstacle ; cet immense monde qui l’entourait de son infini lui paraissait petit ; ne venait-il pas, à la lecture rapide de quelques journaux, de se mettre au courant de tout ce qui se passait dans le domaine de l’activité humaine ? Puis, par une réaction soudaine, il eut la conscience de tout ce qu’il peut y avoir d’heureux dans le repos ; autour de lui, tout était calme ; le temps semblait immobile ; ces murs, cette chapelle silencieuse ignoraient ces lointains tumultes, ces tensions fiévreuses des nations en travail ; impassibles, ignorés, soustraits à toute agitation, à toute crise, ne donnaient-ils pas l’impression d’un bonheur bien réduit sans doute, mais au moins exempt d’anxiété, d’appréhensions et de fatigue ?
« Singulières idées ! se dit-il enfin ; bonnes pour les fakirs de l’Inde, absurdes pour tout autre ! Certes, je ne craindrais pas de dormir ici mon dernier sommeil, mais pour bien mourir, encore faut-il avoir vécu et moi je veux vivre, car la vie est une belle et bonne chose et malheur à ceux qui, avant d’en avoir eu leur large part, se rebutent aux obstacles ou s’attardent aux séductions du chemin !… »
Il en était là de ses réflexions, lorsque soudain, tout à côté de lui, il crut entendre le bruit d’une clef tournant dans une serrure rouillée. Qui donc pouvait venir dans ce lieu désert ? Il s’était levé, les yeux fixés sur l’endroit où le bruit s’était fait entendre. Au moment même, une petite porte masquée dans les anfractuosités de la muraille s’ouvrit et sur le seuil, parut Clarice.
La jeune femme n’eut pas l’air surpris de se trouver en présence de Bernard ; elle l’accueillit de son doux sourire :
— Ah, ah, Monsieur de Rednitz, dit-elle, je vous y prends à chasser sur mes terres ! Mais je ne suis pas pour m’en plaindre. Mon goût pour la solitude est contagieux, paraît-il ? Vraiment, je suis tout heureuse de trouver enfin quelqu’un qui ne craigne pas de s’aventurer dans mon repaire.
— Et ce n’est pas la première fois que j’y viens, dit Bernard ; j’aime à la folie ce petit campo vénitien ; au milieu de ces rudes murailles, de ces sombres édifices, ce gracieux décor a je ne sais quel charme délicat, un parfum de civilisation aimable dont j’aime à savourer l’adorable finesse.
— Bravo, mille fois bravo ! Voilà un bon et sain enthousiasme ! Heureux qui peut goûter ces impressions ; ce sont comme des fleurs exquises mais éphémères, qu’il faut se hâter de cueillir quand on les trouve sous ses pas. Lorsque vous serez rentré dans le courant de la vie civilisée, vous verrez combien ces pauvres doux souvenirs vous seront précieux ! Mon vieux château, chaque jour, je m’y attache davantage ! Si vous saviez tout ce qu’il renferme d’aspects imprévus, de beautés exquises et grandioses ! Tenez, venez avec moi ; à deux pas d’ici, je veux vous montrer quelque chose d’admirable !
Ils traversèrent la place, longèrent le mur de la chapelle et au-delà d’une petite cour dallée, atteignirent un palais qui élevait devant eux sa jolie façade Renaissance. La porte n’était pas fermée ; elle s’ouvrit et laissa voir une sorte de cloître tout encombré d’une gaie végétation et entouré d’une galerie portée sur d’élégantes colonnes ; ils en firent le tour, gravirent un escalier et s’engagèrent dans une nouvelle galerie, puis dans un corridor obscur ; enfin Clarice, qui marchait la première, ouvrit une porte et Bernard sortant de l’ombre, vit se déployer devant lui un spectacle qui lui arracha un cri d’admiration.
Il se trouvait dans une loggia ouverte au nord et supportée par huit colonnettes doubles. Au-delà de l’élégante balustrade qui la bordait, la vue tombait sur un entassement de vieux toits brunis, de sombres murailles et de vertes cimes d’arbres qui émergeaient, çà et là, de ce chaos ; puis, se relevant, elle rencontrait, haut et abrupt comme une chaîne de rochers brûlés par le soleil, tout un ensemble de vastes constructions dans lesquelles Bernard reconnut les mystérieux édifices de la partie est du château. Vues ainsi dans tout leur déploiement, ces immenses murailles, ces entassements de blocs énormes, ces colonnades demi-écroulées, détachant en pleine lumière leur couleur brune intense en violent contraste sur le bleu ardent du ciel, tout cet ensemble grandiose reportait la pensée au souvenir de ces antiques cités de l’Orient frappées en pleine gloire par la main d’un Dieu irrité et ensevelies pour toujours dans une implacable solitude. Au centre de ce décor splendide, se dressait comme une cime altière, le massif gigantesque de la grande coupole ; Bernard en reconnut tout de suite les lignes imposantes, les proportions colossales, le curieux détail de ses énormes murs, jusqu’au palmier suspendu à ses flancs, semblable dans la distance, malgré la hauteur de son fût, à une herbe accrochée aux fissures d’une antique ruine. Plus haut encore, sur la gauche, la cime finement colorée de la Vila se dessinait sur le ciel. Et sur les escarpements de la montagne, comme sur ces énormes constructions, rien de vivant n’apparaissait ; partout régnait le silence, la vie semblait s’être retirée, comme si elle eût senti que ces indestructibles masses de pierre n’étaient pas faites pour elle…
Perdu dans la contemplation de cette beauté solennelle. Bernard restait immobile ; on eût dit que par un effort inconscient, sa mémoire s’efforçait de se pénétrer des moindres détails de ce prodigieux ensemble ; son esprit, envahi par un flot de pensées, de souvenirs, d’impressions confusément mélangées, se trouvait sans force pour saisir dans ce courant quelque point de comparaison qui lui permît de se reprendre au sentiment de la réalité. Puis soudain, comme fatigué de cette tension excessive, il se replia sur lui-même, et descendue de ces hauteurs vertigineuses, sa pensée reprit pied dans le domaine des choses vivantes et actuelles. Il regarda autour de lui, admirant le dessin élégant de la loggia et les proportions parfaites du palais dont elle était le couronnement. Tout y était dans un état de conservation merveilleuse ; un rideau tendu à l’arceau du côté du couchant, quelques sièges, des coussins épars sur le parquet de marbre attestaient que la vie absente, comme proscrite de cet énorme chaos de ruines, s’était réfugiée là comme dans un asile et s’y maintenait au milieu de l’envahissement de la solitude et du silence. C’était Clarice sans doute qui l’amenait à sa suite ; elle seule pouvait se plaire dans ce lieu désert ; nul autre qu’elle n’aurait songé à se créer une retraite au centre de ces muettes solennités. En ce moment, appuyée contre une des colonnes, les yeux fixés vers la grande coupole, elle restait immobile, comme absorbée dans une extase d’admiration. Bernard l’avait remarqué plusieurs fois déjà, il y avait en elle un sentiment si intense des beautés de la nature, qu’il dominait entièrement l’énergique vivacité de son esprit ; s’abandonnant corps et âme à son enthousiasme, elle en venait à oublier tout ce qui l’entourait, à perdre presque le sentiment de son existence. Bernard resta quelques instants sans vouloir la troubler ; dans son exquise beauté, elle s’harmonisait si bien avec l’élégance de cette loggia vénitienne, qu’il lui semblait avoir sous les yeux une œuvre d’art parfaite, créée de toutes pièces par quelque grand artiste pour le plaisir des yeux. Puis, à la longue, cette absorption absolue, l’entier oubli qu’elle témoignait de sa présence, lui devinrent presque à charge et il l’interrompit brusquement :
— C’est charmant ici, dit-il, et tout ce que je regrette, c’est que tu aies attendu si longtemps pour m’y conduire. J’aurais presque droit de m’en sentir blessé, car cette faveur, tu la fais à d’autres, et moi seul m’en trouve exclu ; ces divans moelleux, ces sièges si élégants, cette gracieuse draperie attendent d’autres visiteurs ! Quelle est donc la société si soigneusement choisie que tu te plais à réunir sur cette galerie ? Suis-je indiscret de vouloir la connaître ?
Clarice fit un mouvement machinal, comme si son esprit envolé en d’autres régions, eût peine à comprendre ces paroles. Puis, avec un effort visible, elle ressaisit son attention et se tourna vers Bernard :
— De l’indiscrétion, dites-vous ? En aucune manière. Pas plus tard qu’hier, j’ai conduit ici Mesdames de Simãens et de La Médio. À vrai dire, je ne sais si j’ai été bien inspirée. Elles ont admiré, mais elles n’ont pas fait ici long séjour. Je ne sais pourquoi, mais mon vieux château n’a pas trop le don de leur plaire…
— Quoi d’étonnant ! C’est l’effet qu’il produit sur tous ceux qui le visitent…
— Eh bien, cela ne se comprend pas ; qu’on en trouve donc un plus beau !…
— Beau, sans doute, hospitalier, c’est autre chose.
— Et en quoi, je vous prie ? Vous, M. de Rednitz, ce préjugé ne vous atteint pas.
— Moi, comme tout autre. L’habitude, il est vrai, émousse en moi cette impression, mais certes, je ne trouve rien de surprenant à ce que cette énorme nécropole inspire à ses nouveaux visiteurs, un sentiment d’inquiétude, de malaise. Il n’y a rien d’humain ici ! Oui, parfois, dans ce désert de pierres, on sent passer en soi le froid de la mort !…
Clarice le regardait de ses yeux profonds :
— Ne dites pas cela, M. de Rednitz, s’écria-t-elle, et sa voix vibrait d’une émotion qui n’était pas feinte. Non, vous, vous surtout, ne devez pas le dire ! Ici, ne le sentez-vous pas, c’est le domaine du calme, mais du calme de la vie, d’une vie supérieure, consciente et maîtresse d’elle-même… Rien n’est moins semblable à la mort, cette froide déesse inerte, impassible qui, de sa main de marbre, chasse devant elle l’Humanité !…
Ces paroles éveillaient dans le cœur de Bernard un puissant écho ; combien de fois dans ces derniers temps, ne s’était-il pas surpris, savourant sans bien s’en rendre compte, cette impression que Clarice venait de formuler d’une manière si assurée ! Mais ce sentiment était trop en contradiction avec les convictions méthodiques et précises dont il s’était toujours fait le champion, pour qu’il osât même se l’avouer à lui-même ; à plus forte raison, ne pouvait-il faire acte d’abnégation devant l’enthousiasme instinctif, irréfléchi de Clarice. En proie à ces pensées contradictoires, il éprouvait une impatience qu’il avait peine à réprimer :
— Encore ces idées mystiques ! s’écria-t-il. Quand tu ris de si bon cœur des propos irrévérencieux du Colonel, qui donc se douterait que cette rieuse soit si spiritualiste ! Puis, encore une fois, que veux-tu dire avec ton calme ? Le calme, c’est le contraire de l’action, c’est l’inertie, la mort anticipée ; nous autres hommes, nous sommes faits pour la vie active, c’est-à-dire pour l’effort, pour la lutte ; le progrès n’est qu’à ce prix !
— Très vrai, trop vrai même ; l’Humanité veut progresser parce qu’elle se sent imparfaite. Son idéal est la mesure même de sa faiblesse.
— Parole sublime, presque ridicule. Nous autres vivants, nous n’avons que faire de ces abstractions nuageuses ; nous voulons user du présent, jouir de tout ce qui tombe sous nos sens ; tant pis pour qui ne s’accommode pas de ces conditions nécessaires de notre existence, malheureux celui qui se nourrit de chimères et renie sa vraie nature ! Il n’est pas fait pour ce monde ; qu’il aille chercher ailleurs ce milieu idéal qui lui convient !
— Très juste encore, mais là où la chèvre est attachée, là il faut qu’elle broute, et si son herbe est rare et mauvaise, lui sera-t-il interdit d’en rêver une plus abondante et meilleure ? Telle est la vraie notion du progrès, de ce progrès dont vous-même, vous vous faites l’apôtre.
— Eh, sans doute, mais je veux le progrès dans le réel, non le rêve contemplatif d’une chimérique félicité ! Vraiment, je ne puis te comprendre, Clarice ; toi, la plus vivante des créatures, tu ne parles que de retraite, de calme, d’absolue impassibilité ! Allons donc, ton causeur en titre, le Colonel, en rirait bien !
Elle fit un mouvement brusque, presque de colère :
— Eh, que m’importe le rire du Colonel et du monde entier !… J’ai mes croyances et mes aspirations, moi aussi, et je ne crains pas de les produire au grand jour. Oui, je vous l’ai dit cent fois, je suis lasse de cette vie humaine ; ces petites préoccupations sans cesse renaissantes, cette agitation, cette fièvre perpétuelle, ce besoin d’agir, de changer, cette furie de distraction qui vous possède, comme si tous, vous n’aviez qu’un désir, celui de vous fuir vous-mêmes, tout cela me trouble, me fatigue, m’excède ; je ne puis m’y faire ; chaque jour, quelque bonne volonté que j’en aie, je trouve le fardeau plus lourd, plus insupportable ! Il me faut du calme, à moi ; je veux me sentir vivre, par moi-même, sans ce concours asservissant de la foule, hors de ce tumulte incohérent des clameurs humaines ; ce calme, je le trouve ici ; je m’y attache et je n’irai pas plus loin !
— Quelles illusions, ma pauvre Clarice, et combien tu te connais peu ! Parce que tes premiers pas dans cette voie où nous marchons tous, ont été mal assurés et mal dirigés, tu te rebutes et tu prétends t’arrêter pour toujours ! Quoi, tu peux penser qu’à ton âge, avec ta merveilleuse beauté, sous la pression de cette âme ardente qui bouillonne dans ton être, tu pourras te soustraire aux conditions de la vie humaine, tu resteras comme une blanche statue sur son piédestal, impassible au milieu de ce grand courant qui nous emporte tous ! Non, non, la passion saura bien t’en faire descendre ; si nous n’y avons pas réussi, vienne l’inconnu qui vient toujours, alors !…
Clarice sourit ; son regard calme brillait comme le rayon de soleil qui se mire dans une eau tranquille…
— Il y a un mois, dit-elle, vos paroles m’auraient été cruelles ; j’y aurais vu un présage de malheur, trop probable, presque certain. Maintenant elles ne peuvent m’émouvoir ; je suis sûre de moi ; je me sens presque assurée sur ce que doit être ma vie. Je touche au calme ; il me semble que rien ne peut plus me troubler !…
Il y avait dans sa parole tant d’assurance, une telle sérénité, qu’elle s’imposait à Bernard ; il avait trop de bonté native pour ne pas accueillir avec joie ces heureuses prévisions qui le délivraient de ses dernières inquiétudes…
— J’espère, dit-il, que l’avenir justifiera ta confiance ; tu sais que je le souhaite du fond de mon cœur : j’ai trop souffert de voir ton angoisse, il y a encore trop peu de temps !…
— Oui, je craignais alors… Mon esprit a été si vivement frappé que je suis lente, rebelle à l’espérance, facile à l’inquiétude jusqu’au désespoir ; je me sentais entraînée vers une crise décisive et j’avais peur !… Maintenant je suis rassurée ; le danger s’est éloigné ; je le crois disparu pour toujours. Le Comte me traite avec froideur, comme une étrangère qui lui est indifférente ; je ne désire rien autre ; mon bonheur est dans l’obscurité et l’oubli !…
Bernard secoua la tête ; il avait des doutes…
— L’oubli ! l’obscurité ! dit-il. Cela n’est pas fait pour toi, Clarice. Partout où tu seras, tu dois t’entourer fatalement d’une atmosphère de passion, même de violence. Ici même, tu le sais mieux que moi, si le Comte t’oublie tu es aimée du Colonel, et c’est un soupirant qu’il n’est pas facile d’éconduire, celui-là !…
— Est-il donc si dangereux ? Oui peut-être pour qui se prend à l’apparence. Moi, je ne suis pas si naïve, je connais le piège et je me défendrai, s’il le faut. La première fois il a failli avoir l’avantage, mais qu’il prenne garde à la seconde ! Je suis sur mes gardes et mieux défendue qu’il ne pense ; s’il m’attaque je ne le ménagerai pas !…
Une brusque transformation s’était opérée en elle, il y avait dans ses yeux un éclair si dur, sur ses lèvres un sourire si implacable, ses traits avaient une expression si menaçante, que Bernard se sentait gagné par un vague malaise, comme en éprouvent les néophytes lorsque dans les temples souterrains de l’Inde, ils se trouvent en présence de l’horrible effigie du dieu du Mal !
— Mais pourquoi se nourrir de ces idées fâcheuses ? reprit-elle, et sa figure se rasséréna tout à coup. Il suffit que je me tienne sur mes gardes ; ici, je ne suis pas isolée comme à Orgoyl ou à Venise ; j’ai des affections qui me protègent ; celles-là sauront me défendre… Puis, le temps marche, la fin approche ; encore quelques jours, et je serai seule au château…
Bernard sentit son cœur se serrer : Clarice disait vrai ; l’heure de la séparation était proche, il le savait mieux que personne, mais cette pensée lui était cruelle ; il éprouvait le besoin de se cacher la vérité.
— Tu nous renvoies si vite ? dit-il. Pourtant, je n’ai pas entendu parler de départ ; tous semblent se trouver fort bien ici.
— Et cependant tous songent à partir. Vous-même, M. de Rednitz, vous-même vous savez que les heures que vous avez à rester ici sont comptées. Avant un mois, tous auront quitté le château !…
Il y eut un silence…
— Et tu prétends y rester seule ! dit enfin Bernard. Cela ne peut pas être ; Mesdames de Simãens et de La Médio te sont trop attachées ; elles ne peuvent te laisser ici ; plutôt que de se séparer de toi, elles t’emmèneront avec elles ; le seul qui put s’y opposer, c’était Octave, et, tu le dis toi-même, vous êtes réconciliés !…
Elle avait détourné la tête ; il ne pouvait voir son visage…
— Je resterai seule ici, reprit-elle. On ne me proposera pas de m’emmener… Ici, dans cette existence factice que nous menons pour quelques jours, le présent peut voiler le passé, mais il n’a pas le don de le détruire. Je ne peux retourner au Brésil ; ma présence y réveillerait trop de souvenirs maudits !… Partout, dès que je serais rentrée dans la foule humaine, où que j’aille, les impossibilités surgiraient sous mes pas !… Puis, moi, je veux rester ici ; c’est ici seulement que je peux vivre. Oh ! je le sens chaque jour davantage, il n’y a pas de place pour moi dans votre vie humaine ; je n’ai pas de famille, personne à qui je tienne par ces liens de naissance qui seuls rendent les affections désintéressées et indestructibles ; je ne peux pas courir la chance d’un retour d’indifférence ou de la prédominance d’autres intérêts ! Et si je ne peux vivre avec ces douces âmes qui me protègent, que pourrais-je faire si je me trouvais seule, livrée à moi-même ? Je ne suis pas de force à vivre à l’aventure ; lutter, me défendre, attaquer peut-être, non, je n’en ai ni le goût, ni la force. Je veux vivre sans être contrainte de me tenir toujours sur mes gardes ; j’ai horreur de la défiance, des sentiments hostiles, je n’aspire plus qu’au calme, à la paix profonde du cœur et de l’esprit.
— Et tu crois les trouver dans cette solitude égoïste que tu rêves ! Encore une fois, ce calme inerte n’est pas dans notre nature, et si tu devais y atteindre, tu serais bientôt aux prises avec un ennemi plus terrible que tous les autres… l’ennui !
— Eh bien, soit, avec lui j’accepte la lutte et je suis sûre de vaincre. Nous vivons depuis longtemps, l’un près de l’autre, M. de Rednitz, comment ne me connaissez-vous pas ? L’ennui ! Jamais il ne m’a effrayée ; il est sans prise sur moi, mais je l’accepterais encore pour mon maître, plutôt que d’affronter ces vulgaires orages de cette vie humaine que vous exaltez tant ! Oh ! ne croyez pas que je veuille vous détourner de cette activité qui est votre lot à vous, votre condition d’existence ; malheur à moi, si j’avais une telle pensée ! Mais, moi, quelles raisons aurais-je de me jeter encore dans la mêlée ? Je suis passionnée, dites-vous ? Qu’est-ce que la passion ? Le plus souvent un simple caprice qu’on se pardonne à soi, que l’on flétrit chez les autres. Non, je ne suis pas passionnée dans le sens que l’indulgence du monde donne à ce mot : jamais vous ne m’avez vue faire passer mon plaisir, mon bonheur même, au-dessus de celui d’autrui. Je suis impressionnable, emportée, violente peut-être, oui, l’injustice, l’abus de la force me révoltent, mais je n’ai pas d’égoïsme, pas de préoccupation exclusive de mon intérêt, et si la vie qui m’a été faite ne m’a pas permis de me dévouer, je me rends ce témoignage que je n’aurais pas reculé devant ce sacrifice. Sans égoïsme, comment voulez-vous que je vive dans cette Humanité où il joue un rôle si grand, si nécessaire même ? Je resterais sans défense contre ces mille intérêts, ces appétits, ces instincts, dont le jeu régularisé constitue votre société humaine ; je serais coudoyée, foulée, écrasée, moi seule inerte, au milieu de cette foule lancée sans scrupule à la recherche de ce qu’elle croit être son droit et son bien ! Je souffrirais, je me révolterais, je redeviendrais mauvaise, haineuse !… Et moi, je veux conserver ma bienveillance ; détester, haïr, cela me fait mal, comme le ferait une douleur physique !… Ah, j’ai souffert, je vous le jure, cruellement souffert lorsque les événements de ma vie m’ont mise fatalement en contradiction avec toutes les impulsions de mon cœur ! Et je ne m’y exposerai pas de nouveau ! Aujourd’hui, je me sens dégagée de ces vils liens, j’ai repris mon calme, mon âme s’est rassérénée, aujourd’hui, je peux vous le dire avec un profond sentiment de bonheur, aujourd’hui, je peux avoir encore mes aversions et mes défiances, mais j’ai oublié le mal que l’on m’a fait, j’ai pardonné, je n’ai plus de haine !…
Bernard restait immobile ; sa pensée, comme saisie par un charme magique, échappait à l’action de sa volonté ; une fois de plus, il sentait qu’il ne pouvait résister à cette force enchanteresse ; à l’unisson de cette passion qui faisait vibrer sa parole, les traits de Clarice resplendissaient d’une bonté, d’une mansuétude, d’une élévation presque divines ; c’était comme une transfiguration ; enivré, il croyait voir devant lui un être que sa perfection sans limite plaçait au-dessus de l’Humanité !… Mais cette extase fut de courte durée ; ramené au sentiment de la réalité, les objections, les impossibilités surgissaient devant lui de toutes parts :
— Puisses-tu dire vrai ! reprit-il, et surtout puissent les événements ne pas te démentir ! C’est un beau rêve que tu viens de décrire ; la dure expérience ne se paie pas de ces chimères. Oui, la vie a sa part de nobles actions, de purs désintéressements, de dévouements sublimes, mais, ne t’y trompe pas, elle a aussi ses faiblesses et ses défaillances, elle est faite de contrastes ; il n’est pas de vie sans cela. Toi, tu veux en faire une négation, le calme absolu, l’immobilité, la mort ! Prends-y garde, Clarice ; à te faire un idéal en dehors de toute réalité, tu t’exposes à des chutes d’autant plus cruelles. Tu es au début de ta jeunesse ; tu as l’ardeur et les violences de ton âge ; songe à cet espace immense qui te sépare de la vieillesse ; ces longues années, il faut les remplir ; le temps est inexorable, tu ne le paieras pas de fictions !
— Le temps ! la vieillesse ! dit-elle, et un sourire étrange effleurait ses lèvres… Ce sont des mots à l’usage de l’Humanité, mais l’esprit en mesure la véritable portée et les ramène à leurs exactes proportions. Je ne m’effraie ni de la vieillesse, ni du temps ; calme comme je le suis, j’échappe à leur atteinte !…
Elle prononçait ces étranges paroles avec une sérénité, une assurance que rien ne semblait pouvoir ébranler. En proie à un trouble indéfinissable, Bernard sentait sa pensée flotter éperdue ; il ne pouvait trouver de paroles pour protester contre cette négation audacieuse de tout ce qu’il y a de plus réel, de plus vrai !…
— Oui, continua-t-elle, je resterai ici tant que durera ma vie. Ceux que j’aime rentreront dans le courant de l’Humanité, j’entendrai de loin l’écho de leurs pas, je m’associerai à leurs joies, j’applaudirai à leurs triomphes. Puis, je disparaîtrai, sans laisser de traces, sans causer de douleur, mon souvenir restera comme une impression indécise, doucement mélancolique, une lueur qui passe, une mélodie qui s’éteint. Mais mon âme vivra ; fidèle à ceux que j’ai aimés, elle continuera auprès d’eux l’œuvre commencée. Si j’ai eu sur eux quelque action, il me sera donné d’aplanir leur chemin, de les soutenir dans leurs épreuves, de fortifier leur esprit, de les conduire au bonheur. Voilà la récompense que j’ambitionne, la puissance pour le bien. Vous, M. de Rednitz, tout le premier, vous qui me connaissez mieux que personne, vous que j’aime pour votre bonté, pour votre noblesse de cœur, j’ai la confiance, l’orgueil même, de vous avoir été utile ; auprès de vous surtout, je veux continuer ma tâche ; retenez bien mes paroles : si jamais vous entrez en lutte avec vous-même, pensez à moi ; où que je sois, mon âme viendra à vous et soyez-en certain, il n’y a pas de plus sûr appui dans les orages de la vie, que de se sentir soutenu par une affection sincère, désintéressée, que rien ne peut ébranler !…
Elle continua ainsi ; son âme en proie à une sorte d’enthousiasme mystique, s’épanchait comme une eau pure jaillissant d’une source inconnue ; ses paroles, brûlantes dans leur calme, étreignaient le cœur de Bernard et enlevaient ses pensées dans une région où les agitations, les préoccupations de la vie n’avaient plus accès. Au contact de cette intelligence dégagée de tout intérêt personnel, son âme se fortifiait, s’épurait, s’élevait d’un vol assuré vers les grands sommets de la perfection idéale ; elle voyait bien loin au-dessous d’elle, le tumulte des passions et des foules, et dans les commotions de leur agitation confuse, il lui semblait distinguer de grandes directions selon lesquelles les atomes humains se mouvaient sans même se douter de leur existence ; de la hauteur où il planait, les incidents apparaissaient reliés entre eux par un ordre infaillible ; les chocs les plus brusques, les bouleversements les plus inattendus prenaient leur place dans un majestueux ensemble ; causes et effets tout à la fois, ils se trouvaient ramenés à leurs proportions réelles ; tout dans l’univers s’harmonisait dans une unité puissante. La parole de Clarice se vérifiait ; partout resplendissait cette bienveillance universelle, cette charité surhumaine qu’elle affirmait avec une si énergique conviction. Lui-même, comme épuré par cette contemplation sublime, il se sentait relié à la Grandeur Infinie et voyait, comme par une transformation mystérieuse, les rouages de la création sans limites s’animer et s’unir, par une chaîne ininterrompue d’êtres toujours plus parfaits, à l’essence suprême de la Perfection Divine. Toutes ces sensations pénibles d’isolement, de lutte contre des intérêts indifférents ou hostiles, avaient disparu ; si intense qu’elle fût, la vie de l’Humanité lui paraissait harmonieuse et calme, régie, au milieu de la confusion apparente et des cahots accidentels, par les éléments impérissables du Beau et du Bien. Puis, tout auprès de lui, comme l’initiatrice qui lui ouvrait l’entrée de cet infini sanctuaire, Clarice se tenait debout dans tout le charme de sa grâce adorable, le soutenait, l’animait de sa douce sympathie ; il se sentait en étroite communion de pensée avec elle et cette certitude l’animait d’une force, d’une volonté invincibles. En proie à une sorte d’enivrement, d’extase d’intelligence, il prolongea longtemps encore l’entretien, sentant bien qu’il se plongeait en plein mysticisme, mais le sentiment de douceur infinie qu’il éprouvait dans cette atmosphère d’harmonie, de bienveillance absolue, était tel que pour le savourer plus longtemps, il imposait silence aux protestations de ses convictions, à celles de sa raison même. Ce ne fut que lorsque l’envahissement de l’ombre annonça l’approche du coucher du soleil que, sortant de son extase, il se décida à quitter le Vieux-Château.
Le soir du même jour, la compagnie était descendue à la promenade des Tombes. La chaleur intense de la journée se faisait encore sentir ; la nature semblait avoir peine à se remettre de l’épreuve que lui avait imposée l’ardeur du soleil ; descendant des hauts sommets, les premiers souffles de la brise arrivaient tout tièdes encore et parfumés des pénétrants arômes des forêts desséchées. La lune se levant au-dessus de l’Eibaljen, éclairait de sa douce lumière les grandes terrasses et les hautes allées d’arbres ; çà et là, la forme vague d’une statue apparaissait, toute blanche, sur les sombres masses de feuillage. Le grand silence de la nuit n’était troublé que par le grondement adouci du torrent et le murmure du ruisseau glissant sur les pentes rocheuses ; à de longs intervalles, on entendait résonner le sourd retentissement des cascades, qui traversait l’espace comme une clameur lointaine lancée par la masse puissante de la montagne…
Assis sur la seconde terrasse, les hôtes du château savouraient le charme de cette belle nuit ; le calme de la nature s’imposait à leurs esprits ; la conversation languissait ; instinctivement tous avaient conscience que dans cette grandiose harmonie, l’échange ordinaire des propos aurait paru hors de place.
Sur un signe de Madame de Simãens, Clarice se leva ; elle tenait une mandore dont elle fit résonner doucement les cordes, puis, s’avançant jusqu’au mur de la terrasse, au point où la lune projetait sa pleine lumière, elle chanta.
C’était un chant d’église italien, de facture quelque peu ancienne, mais de noble et pure inspiration. « Musique facile, se dit Bernard, un peu vieillie, nous aurions pu avoir mieux. » Et peu à peu, en dépit de cette première impression, il se sentait captivé, comme par l’attrait de quelque beauté naïve. Cette inspiration mélancolique semblait faite pour exprimer les pensées doucement confuses qui naissaient d’elles-mêmes dans cette calme solitude, sous l’enivrante sérénité de cette nuit lumineuse. La voix de Clarice, chaude et limpide, se déployait avec une sûreté, une sonorité merveilleuses ; dans le grand silence, elle semblait augmenter indéfiniment de volume pour se mettre en harmonie avec l’immensité de l’espace ; pur, facile, infatigable, ce chant faisait penser à celui du rossignol, lorsque pendant des nuits entières, il remplit au loin la campagne de ses inépuisables modulations. Comme lui, elle procédait par des tenues qui semblaient monter jusqu’au haut des airs, puis, avec un art exquis, elle les coupait par des cadences du goût le plus pur, de l’exécution la plus irréprochable. Ainsi qu’elle le faisait souvent, elle ne prenait dans l’inspiration primitive qu’un thème qu’elle développait au gré de sa pensée personnelle ; dès les premières mesures, il fut visible qu’elle sacrifiait le brillant de l’exécution au plaisir de donner à son chant le caractère d’une invocation ardemment religieuse ; on eût dit que dominée par l’impression solennelle de cette calme nuit, elle voulût exprimer les vœux de la Nature s’élevant vers son créateur. Peu à peu l’émotion parut la gagner ; son chant se passionna, sa voix vibrait avec une puissance étrange, il semblait qu’elle allât éveiller au loin, dans les rochers et les précipices, des échos inconnus ; de confuses harmonies s’élevaient de l’abîme pour lui répondre ; on eût dit que la voix des torrents, le frémissement des forêts, le murmure de la brise sur les hautes cimes, s’unissaient en un concert sublime pour répondre à cet appel. Saisis, émus jusqu’au fond de l’âme, les auditeurs restaient immobiles, sous le coup d’un trouble indéfinissable, comme si, tout autour d’eux, ils eussent senti les forces mystérieuses de la Nature frémir, ébranlées par cette prodigieuse incantation. Puis, descendant de ces hauteurs, lentement, par des gradations du style le plus pur, elle reprit l’inspiration primitive, la variant, la détaillant, passant de modulation en modulation avec l’art le plus habile, la sûreté la plus merveilleuse ; soudain, par un mouvement d’une audace sans pareille, elle lança une période, vrai prodige d’agilité et de grâce, la laissa retomber doucement, la soutenant sur une souple cadence, la lança de nouveau brillante comme une gerbe d’étoiles, et se tut.
Ce fut comme une explosion d’acclamations enthousiastes ; l’émotion des auditeurs, si longtemps contenue, se faisait jour avec des transports, des applaudissements mille fois répétés ; tous s’étaient levés ; entourant Clarice, parlant tous ensemble, insoucieux d’entendre et d’être entendus, ils semblaient ne pouvoir assez lui témoigner leur reconnaissance pour le plaisir si élevé et si pur qu’elle venait de leur donner !…
Au moment où, épuisés par la violence de leurs manifestations, ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, soudain, dans le silence, on entendit une voix :
— Splendid ! Admirable ! Wonderful ! disait-elle, avec un accent fortement étranger. On eût dit qu’elle sortait de terre… Tous s’étaient levés.
— Merci, Monsieur, dit Clarice en anglais, avec le plus grand calme. Et je vous prie, que faites-vous donc là ?…
— Ah çà, s’écria M. de La Médio, qu’est-ce que cela veut dire ? À qui diable parles-tu ?…
— Ne le voyez-vous pas, dit-elle, je réponds à cette tête écossaise qui se tient là, cramponnée à la balustrade.
En effet, à la place qu’elle indiquait, on voyait une tête surgir au-dessus de la bordure de la terrasse ; par un effet sans doute de la lumière indécise de la lune qui l’entourait comme d’une auréole, elle paraissait gigantesque !…
— Ah çà, dit Octave, qu’est-ce que cela signifie ? Que faites-vous là ?…
— J’écoute et j’admire, reprit la voix avec un accent écossais des plus prononcés et une émotion qui ne paraissait pas feinte.
— Très bien, mais encore nous voudrions savoir…
— Commençons par le mettre en terre ferme, dit Clarice ; il n’y a que les mouches et les lézards qui puissent admirer dans un équilibre aussi hasardé !…
L’observation était sensée ; on s’approcha du visiteur inattendu, et non sans quelque peine, on l’aida à prendre pied sur la terrasse. Ils virent alors devant eux un homme grand et fort, avec une immense barbe rousse largement teintée de blanc, de longs cheveux en désordre et une attitude gauche, embarrassée, peu conciliable avec l’exploit de gymnastique qu’il venait d’exécuter. Il était vêtu d’habits de voyage en assez piètre état et coiffé d’un de ces casques en feutre blanc familiers aux Anglais de l’Inde. Ainsi accoutré, il se tenait debout, fort gêné de sa personne et dépensant toute son énergie à fouiller dans ses poches pour en tirer quelque chose que sans doute il ne trouvait pas.
— Et maintenant, Monsieur, dit M. de La Médio, nous serions bien aises d’apprendre…
— Excusez-moi, dit l’étranger avec son accent terrible. Mes cartes !… Je ne les trouve pas ! Je croyais bien cependant… Enfin, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen… je dirai que je suis Anglais, de Linlithgow, Écosse, et je me nomme Charles Randall Realmyn.
Ce nom n’éveillait aucun écho dans l’esprit des auditeurs ; ils saluèrent machinalement.
— Fort heureux de vous voir, Monsieur Realmyn, dit M. de La Médio. Mais enfin, à quoi devons-nous l’honneur de votre visite et pourquoi cette fantaisie de nous prendre ainsi d’assaut ?
— Ce n’est pas correct, sans doute, dit le pauvre Écossais qui avait peine à reprendre son sang-froid… Mais vous allez comprendre… Je suis venu ici sur la recommandation du comte Waïc Zoltan…
— Le comte Zoltan ! dit Clarice, mais je le connais fort bien ; c’est un homme fort aimable et du meilleur monde, n’est-il pas vrai, Monsieur de Rednitz ? Sa recommandation vaut toutes les présentations possibles.
— J’ai une lettre de lui, reprit M. Realmyn… Je ne sais où je l’ai mise… C’est toujours ainsi… mais je la retrouverai… j’en suis sûr, et…
— Cela suffit, dit Octave. Mais encore une fois, au lieu de venir à nous par le droit chemin, pourquoi donc avez-vous eu l’idée d’escalader cette muraille à pic ?
— Je n’y comprends rien moi-même… Nous sommes arrivés dans ce château il y a une heure : pendant que l’on préparait nos logements… dans un pavillon, pas loin d’ici… j’ai entendu chanter dans cette direction ; j’ai voulu me rapprocher et je me suis perdu dans ces entrecroisements d’escaliers et de terrasses ; je n’ai eu d’autre ressource que de grimper contre le mur… Mais si j’ai eu de la peine, je me trouve bien récompensé : ce que j’ai entendu est merveilleux, divin, absolument adorable !…
Il parlait avec une émotion qui faisait trembler sa voix !…
— Salue donc, Clarice, dit Ivantelly ; voilà un compliment tombé du ciel, cela doit te plaire, n’est-ce pas ?…
— C’est Madame qui vient de chanter ? dit Realmyn, et s’approchant de Clarice, il lui prit les mains et les serra dans les siennes, avec une ardeur enthousiaste… Ah, Madame, quel talent admirable ! Il n’y a pas au monde deux voix comme la vôtre et personne n’aurait chanté comme vous venez de le faire !… Je croyais tout savoir en musique ; ce soir, Madame, vous m’avez montré que je ne sais rien !…
Et il continuait, insoucieux de l’étrangeté de la scène, donnant libre cours à son admiration et s’adressant à Clarice comme s’ils eussent été de vieilles connaissances. Cet homme timide, qui pouvait à peine répondre aux questions les plus simples, s’était soudain transformé ; sa parole si embarrassée s’épanchait maintenant avec une énergie, une éloquence qui saisissaient ses auditeurs. Avec une sûreté de termes qui dénotait une profonde connaissance de la musique, il détailla toutes les beautés du chant de Clarice ; ses auditeurs étaient sous le charme ; en l’entendant, ils comprenaient des nuances qui leur étaient jusque-là inconnues, leur esprit sentait se révéler des perfections qui n’existaient pour eux auparavant qu’à l’état de notions confuses. Du coup, l’autorité du nouveau venu se trouvait établie, nul ne songeait plus à la manière insolite dont il avait fait son entrée ; sans plus prendre garde à la gaucherie qui apparaissait dans ses mouvements, on sentait qu’on était en présence d’un homme supérieur, absorbé dans une idée, absolument insoucieux de tout ce qui n’était pas sa passion…
— Merci, Monsieur, merci mille fois, dit enfin Clarice, des éloges ainsi donnés sont d’un prix inestimable et je n’ose vraiment croire qu’ils soient mérités. Mais vous parlez trop bien de musique pour ne pas être un excellent exécutant. Vous chantez, j’en suis sûre, je suis avide de vous entendre. Tenez, et elle lui tendait la mandore, l’instrument est pauvre, mais je suis sans inquiétude, vous saurez en tirer parti.
M. Realmyn ne se fit pas prier, il prit la mandore, la fit résonner d’une main exercée et sans autre préambule, il se mit à chanter. L’air qu’il avait choisi était inconnu de ses auditeurs ; par son caractère dramatique et passionné, il rappelait la musique d’opéra, mais il était coupé d’une manière toute nouvelle, parsemé de sonorités étranges et d’effets imprévus ; cette seule originalité eût suffi pour captiver l’attention si la puissance de l’inspiration, la force et l’abondance de la mélodie n’eussent pas, dès les premières mesures, profondément captivé l’assemblée. M. Realmyn chantait d’une voix un peu sourde, voilée en quelques notes, comme fatiguée par l’âge, mais il y avait dans son exécution tant de science, un goût si parfait dans sa méthode, il exprimait avec tant de puissance la passion qui inspirait la mélodie, que les imperfections s’effaçaient pour laisser la place à un plaisir, à une admiration sans limites. Une fois de plus, les échos des vieilles terrasses retentirent d’acclamations énergiques ; évidemment on se trouvait en présence d’un virtuose de toute première supériorité.
Quand le premier enthousiasme fut calmé, Madame de Bergheyck dit de sa voix lente :
— M. Realmyn, pardon, ce que vous venez de chanter me remet en mémoire une musique qui faisait fureur l’an passé, à Bruxelles. Cela s’intitulait : Scènes dramatiques, il n’y avait pas de paroles et le nom du compositeur rappelait beaucoup le vôtre. C’était fort beau.
— N’est-ce pas ? dit M. Realmyn avec une naïveté d’amour-propre si franchement accusée qu’elle en sauvait le ridicule. Mais qu’est-ce que toute ma musique auprès de ce que Madame vient de nous faire entendre ! Et moi, fat que je suis, qui chante au lieu d’écouter ! De grâce, Madame, dit-il à Clarice, encore une de ces improvisations magiques ! Dans cette belle nuit, avec cette prodigieuse mise en scène, entendre une voix comme la vôtre, c’est un plaisir divin !
— Ne m’accablez pas, je vous prie, dit Clarice en riant. Ce n’est pas encourageant d’avoir à justifier de tels éloges… Puis, vous me demandez d’improviser ! Je n’improvise pas, moi, je n’invente rien, je cherche à préciser la pensée des maîtres, voilà tout mon secret, vous allez en juger !…
Elle reprit la mandore et chanta le second air de Zerline, dans Don Juan. Cette fois, elle se tint scrupuleusement à l’inspiration primitive, mais tel était le charme de sa voix, elle mettait si bien en relief le délicieux mélange de caprice et de tendresse qui inspire cette création adorable, que ses auditeurs, saisis, entraînés, croyaient entendre l’œuvre pour la première fois ; M. Realmyn, tout le premier, contenait à peine son enthousiasme. Puis, en finissant, laissant quelque peu la câlinerie caressante de Zerline, Clarice exprima, d’une voix émue, l’affection passionnée de la jeune fille qui malgré son amour, se reproche quelque coquetterie et veut, sans reconnaître ses torts, laisser deviner son repentir ; elle mit dans ces nuances complexes un sentiment si juste, si fin et si profond tout ensemble, que le vieil Écossais n’y tint plus et que l’on vit de grosses larmes jaillir de ses yeux et rouler sur ses joues tannées.
— C’est trop beau ! disait-il, en pressant les mains de Clarice. Oui, c’est trop beau ! Jamais Mozart n’a entendu chanter ainsi sa musique ! Je suis ému, je pleure comme un enfant, mais tout vieux que je suis, je donnerais plusieurs années de ma vie pour pleurer souvent d’aussi douces larmes !…
Et le digne homme, au plus haut point d’excitation, à bout de paroles, retenait les mains de Clarice dans les siennes, lui exprimant par une pression énergique tout le bonheur qu’elle venait de lui faire goûter. Les assistants restaient immobiles, émus eux-mêmes de cette expansion si touchante dans sa sincérité.
À ce moment, on vit sortir de l’ombre des arbres, trois figures qui semblaient s’approcher avec une lenteur indécise. Quand ils furent tout près, on reconnut en tête des nouveaux venus, l’intendant plus embarrassé que jamais de sa longue personne.
— Nous vous dérangeons, dit-il de sa voix hésitante. Ces Messieurs, dit-il en désignant ses compagnons, sont arrivés tout à l’heure avec Monsieur… et il saluait Realmyn ; Monsieur est sorti… ils étaient inquiets de ne plus le voir ; nous nous sommes mis à sa recherche et je suis heureux de le retrouver en si bonne compagnie.
Pendant ce temps, les deux étrangers s’étaient approchés de M. Realmyn et ils semblaient lui reprocher avec une déférence amicale, de les avoir mis dans l’inquiétude par sa subite disparition.
— Que voulez-vous ? leur répondait-il avec sa naïve bonhomie, vous savez que je n’entends rien aux installations. Vous voyant occupés à défaire les paquets, j’ai imaginé de me promener au clair de lune ; je me suis perdu dans un labyrinthe de ruelles qui m’a conduit au bas de ces terrasses. Là, j’ai entendu chanter, un vrai chant céleste ; ne sachant comment approcher de cette voix divine, j’ai fini par grimper le long de ces gros bossages de pierre et je me suis trouvé ici. Je suis désolé de vous avoir causé la moindre inquiétude, mais je n’ai plus pensé à rien !… Ne me grondez pas, je serai plus sage à l’avenir.
Il y avait quelque chose de touchant dans la simplicité avec laquelle il s’excusait auprès de gens qui évidemment étaient dans sa dépendance, et de leur côté, ses compagnons lui témoignaient un respect mêlé d’affection qui n’avait rien de factice ; ils semblaient même avoir pour lui une sorte de culte que les manières et l’extérieur de celui qui en était l’objet n’expliquaient pas suffisamment, mais cela ne faisait que compléter fort heureusement ce qui se voyait de l’étrangeté du personnage.
Cependant la soirée s’avançait, le moment était venu de quitter les terrasses. On se mit en route pour regagner le château. Clarice marchait avec M. Realmyn qui lui causait musique sans paraître se douter qu’il y eût autre chose d’intéressant au monde. Mesdames de Simãens et de La Médio attirèrent à elles un des compagnons de l’Écossais ; elles voulaient savoir ce qu’était en définitive ce bizarre personnage. Celui à qui elles s’adressaient paraissait être homme de bonnes manières ; il parlait français avec un accent polonais bien marqué et ne fit aucune difficulté pour répondre aux questions qui lui furent faites. Dès ses premières paroles, Micielski, c’est le nom qu’il se donnait, laissa voir une affection pour M. Realmyn qui touchait à la vénération enthousiaste ; à l’entendre, l’Écossais était le premier compositeur de l’époque, du siècle même ; ses œuvres, lorsqu’elles seraient connues, devaient opérer une révolution dans l’art musical. Cette opinion, exprimée en termes qui montraient une pleine connaissance du sujet, jointe à ce qu’elles avaient entendu elles-mêmes, fit une vive impression sur Mesdames de Simãens et de La Médio ; elles exprimèrent leur étonnement de ce qu’un tel talent ne fût pas entouré d’une notoriété suffisante ; quelle était donc la cause qui l’avait empêché de se révéler dans toute sa puissance ?
— Ah, Mesdames, dit leur interlocuteur, vous seriez moins surprises si vous saviez ce qu’est M. Realmyn ! C’est un génie, mais en même temps c’est un enfant ! Tout entier à son art, il s’y absorbe jusqu’à oublier qu’il a un corps qu’il doit promener dans le temps présent ! Vous avez eu ce soir un spécimen de son absence de lui-même ; nous qui vivons avec lui et dont la fonction officielle est de lui faire de la musique, nous sommes à chaque instant obligés de le rappeler à la réalité des choses ; il faut le conduire, prendre soin de lui comme on ferait d’un enfant, d’un malade… Il a une grande fortune, héritage de famille ; elle est en bonnes mains, fort heureusement pour lui ; veuf, avec des enfants établis déjà, il court le monde, sans projet arrêté, au hasard de l’inspiration, absorbé par son génie, toujours en travail, avide de tout ce qui se rattache à la musique, insoucieux du reste, sachant à peine où il est, dans quel pays, dans quelle année il vit. Ses papiers recèlent des œuvres, une au moins, considérable, à peu près achevée, d’une valeur sans prix, mais impitoyable envers lui-même, rien ne lui paraît assez complet, assez beau pour affronter l’épreuve du public. Quelques pages détachées, publiées à Londres l’an dernier, lui ont fait un nom parmi les connaisseurs délicats, mais le jour où il se décidera à donner son opéra à la scène, ce jour-là, j’en suis absolument certain, vous verrez resplendir son nom comme celui d’un des grands esprits créateurs dont l’Humanité se glorifie !… Hélas, ce moment, peut-être ne viendra jamais ; l’œuvre lui paraît incomplète, insuffisante, et je tremble toujours qu’en une heure de mécontentement, il ne détruise un monument de génie fait pour être immortel.
— À Dieu ne plaise ! dit Madame de La Médio, ce serait un trop grand crime ! Non, il n’en sera pas ainsi !… Ce que vous me dites me donne un grand courage et je veux connaître ce chef-d’œuvre. Oui, nous l’arracherons à ces jalouses ténèbres qui le retiennent ! M. Realmyn ne sortira pas d’ici avant qu’il nous ait livré son secret ; oui, cela sera, dussé-je jouer moi-même un des rôles de la pièce !
— Ce sera un grand bienfait pour tous et vous ne pouvez entreprendre une plus noble tâche. Pour nous, nous avons usé toute notre influence sans pouvoir rien gagner sur cet esprit si bon sur toutes choses, mais intraitable pour ce qui est de son art ; nous n’osons plus lui en parler, mais nous le suivons toujours, car nous avons conscience que nous lui sommes utiles. Quand nous avons vu qu’il s’engageait dans ces pays sauvages, nous avons désespéré ; un simple accident de voyage pouvait détruire ce trésor sur lequel nous veillons avec angoisse. Nous voilà rendus ici sains et saufs ; l’occasion est bonne, il faut en profiter.
— Et nous en profiterons, dit Madame de La Médio, oui, il faut que nous possédions ce chef d’œuvre ! Et nous avons des armes puissantes. Il faut que Clarice entreprenne la conquête de ce trésor ; sa voix de sirène a si bien gagné le cœur de M. Realmyn que si elle le veut, il se rendra à discrétion pieds et poings liés. Et il sera récompensé ; il n’aura pas souvent rencontré un interprète de la force de Clarice. Mais est-il vrai qu’il soit venu ici pour elle ? Je ne pensais pas qu’elle fût connue si au loin !…
— Quand il s’agit de chant et de musique, rien n’arrête le maître. Quelques mots prononcés par le comte Waïc Zoltan à Temeswar, ont suffi pour l’enflammer d’un ardent désir de voir cette étoile inconnue, et il est parti droit devant lui, sans penser aux difficultés du voyage. Nous, nous l’aurions suivi au bout du monde, s’il lui plaisait de nous y mener ; il est si doux et si bon ! Puis, nous n’avions que trop de motifs pour nous éloigner des pays civilisés ! Ah ! Madame, c’est une triste chose que d’être loin de son pays, de sa famille et de n’avoir pour toute ressource que son talent d’artiste ! Nous venons d’en faire la rude expérience ; permettez-moi de vous la conter. L’hiver dernier nous étions engagés au théâtre de Bucarest, moi comme violoniste, ma sœur et son mari qui sont ici avec nous, comme sujets de chant. Un boyard roumain, taillé à l’ancienne mode, sauvage comme les loups de la steppe, se prit de caprice pour ma sœur ; il mit tout en œuvre pour la séduire ; offres insensées, violence même, il essaya de tout ; avec son énorme fortune, son influence, ses créatures, il était de ceux qui, dans ces pays demi-civilisés, peuvent tout se permettre. Nous avons résisté, mais la lutte n’était pas égale. De rage, notre persécuteur s’avisa d’un expédient diabolique. Nous nous rendions quelquefois dans un casino, lieu de rendez-vous des musiciens et des peintres de l’endroit. Un des habitués, gagné par le boyard, tendit un piège à mon beau-frère ; en pleine salle, il eut l’infamie de raconter je ne sais quelle histoire calomnieuse qu’il affirmait tenir de lui, le tout compliqué de lettres anonymes, quelque chose de hideux ! Vous savez ce que sont ces horribles affaires ; le coup était bien monté, on avait mis les apparences contre nous, la scène fut terrible ! Le ciel voulut que M. Realmyn se trouvât présent ; notre faible mérite avait trouvé grâce devant lui, il avait confiance en nous et prit hardiment notre parti. Les cris, la feinte fureur de nos adversaires ne lui en imposèrent pas ; avec un courage de lion, il tint tête à nos agresseurs ; grâce à lui, nous pûmes nous retirer sains et saufs et il y avait du mérite, car nos adversaires étaient armés et décidés à tout !… Après un éclat semblable, il n’était plus possible de rester à Bucarest ; M. Realmyn nous proposa de nous attacher à sa fortune ; il voulait s’organiser une petite chapelle et nous étions aptes à en prendre les emplois. Nous acceptâmes avec bonheur et depuis ce jour, nous le suivons où il lui plaît d’aller, lui faisant de la musique quand il nous le demande, et le reste du temps nous ingéniant de notre mieux pour lui épargner la fatigue des détails, insupportable pour lui. C’est une douce existence, car le maître est le cœur le plus bienveillant, l’esprit le plus facile qui se voie sur la terre !… Tout dernièrement, à Temeswar, le comte Waïc Zoltan lui parla du prodigieux talent d’une cantatrice inconnue, réfugiée dans un château ruiné d’Albanie. Le comte est bon connaisseur ; sur sa foi, M. Realmyn voulut voir cette merveille et il décida qu’il viendrait ici, sans autrement s’inquiéter des difficultés, des dangers même de la route. Grâce à Dieu, nous avons fait ce voyage sans mésaventure, mais que de fatigues, quels gîtes, quelles fondrières, quels casse-cous nous avons affrontés ! Aujourd’hui tout est bien, le maître est plus que récompensé ; à en juger par son enthousiasme, il est aisé de voir qu’il a trouvé autant et plus même qu’il n’espérait. Le voilà heureux, puisse-t-il l’être longtemps, car, en conscience, nul plus que lui ne le mérite…
On était arrivé au salon ; à la lumière des lampes, M. Realmyn apparut dans toute l’étrangeté de sa haute taille, de sa barbe inculte, de son aspect bonhomme et rude tout à la fois. Ses compagnons représentaient à merveille, avec quelques nuances spéciales à leur nationalité, le type fréquent en Allemagne, de ces existences vouées à la musique et ne connaissant rien autre. Dans ce milieu nouveau pour eux et qui devait leur paraître étrange, leur attention se portait avant tout sur Clarice que les éloges enthousiastes de leur maître désignaient en première ligne à leur curiosité. On causait de choses et d’autres, un peu surpris de cette situation nouvelle ; soudain M. Realmyn aperçut le piano ; incapable de résister à sa passion, il voulait forcer Clarice à reprendre le concert, mais elle résista, motivant son refus, avec sa bonne grâce habituelle, sur ce qu’il y avait eu assez de fatigue pour tous et que pour les voyageurs surtout, il était temps de clore la journée. M. Realmyn, tout triste, dut se soumettre et se retira, non toutefois sans avoir fait promettre à Clarice de se mettre à sa disposition dès le lendemain de bonne heure pour une audition musicale qui menaçait d’être de sérieuse proportion.
Il était près de onze heures, lorsque Bernard, sortant de chez lui, se trouva en présence de Micielski, accompagné cette fois d’une jeune femme blonde, de petite taille, aux traits nettement empreints du type polonais ; c’était l’héroïne de l’étrange histoire racontée le soir précédent et la grâce de sa figure pouvait expliquer, si elle ne l’excusait pas, l’emportement sauvage de l’amoureux boyard. Elle ne paraissait pas trop fatiguée du rude voyage qu’elle venait de faire, et à quelques mots qu’elle dit, Bernard put comprendre que mal remise encore des émotions passées, elle était toute heureuse de se trouver dans cette solitude où pour quelque temps au moins, le repos le plus complet lui était assuré. Il s’informa de M. Realmyn ; le digne Écossais dormait encore ; la fatigue l’avait emporté sur l’excitation et ses compagnons tout heureux de le voir sous cette bienfaisante influence, n’avaient eu garde de le troubler. Ce ne fut que deux grandes heures après, que Bernard le vit traverser la grande cour, se rendant chez Clarice, sous la conduite de l’intendant. Le soir, à la table commune, il était excité et préoccupé tout à la fois ; la grandeur de ces deux énormes châteaux juxtaposés l’un à l’autre, ces immenses constructions désertes, le site sauvage et romantique semblaient avoir frappé son esprit d’une impression aussi puissante que confuse ; il en était manifestement troublé, et tantôt il s’absorbait dans un profond silence, tantôt il s’exclamait d’admiration et d’étonnement, puis se jetait dans des descriptions de ce qui l’avait frappé, conçues dans un style à la fois incohérent et énergique ; Clarice paraissait fort amusée de l’effet produit par son vieux château, et tout en riant parfois des brusques transports de son nouvel hôte, elle laissait voir qu’elle lui savait bon gré de son enthousiasme. Il était aisé de distinguer qu’elle avait pris pleine possession de l’esprit du digne homme, il ne pouvait détourner d’elle ses regards et l’écoutait avec une sorte de vénération admirative presque touchante. La soirée fut toute vouée à la musique ; M. Realmyn et ses compagnons firent entendre plusieurs morceaux d’ensemble aussi remarquables par la composition que par l’exécution ; puis Clarice se mit de la partie ; elle voulut chanter des œuvres du maître ; l’épreuve fut décisive ; grande science de facture, inspiration large, passion puissante, tout ce qui constitue le génie musical dans son sens le plus élevé, s’y manifestait avec une ampleur souveraine. Ce fut une révélation ; les auditeurs comprenaient qu’ils se trouvaient en présence d’une individualité appelée à prendre une des premières places parmi les sommités de l’art musical ; ils éprouvaient une vive émotion à se sentir les premiers atteints par le rayonnement de cet astre encore inconnu. Émue, elle aussi, Clarice interprétait ces œuvres avec toute la puissance de son exécution sans pareille ; elle y mettait toute son âme et sa voix vibrait plus belle, plus passionnée que jamais. En l’entendant, M. Realmyn se contenait à peine ; c’était la réalisation de son idéal ; son œuvre prenait corps devant lui ; elle lui apparaissait telle, plus parfaite encore qu’il ne l’avait rêvée ; dans l’extase de son bonheur, debout tout près de Clarice, on eût dit qu’il allait se mettre à genoux devant elle, prêt à l’adorer ! Puis, despote et sans mesure dans son ravissement, il la forçait à répéter sans fin certains passages ; il aurait voulu l’entendre toujours, insoucieux des heures qui passaient, de la fatigue imminente, de tout ce qui n’était pas le divin plaisir qui lui était donné ! Entraînés, les auditeurs le laissaient faire ; entre cette fougue du génie créateur et cette prodigieuse perfection d’exécution, il n’y avait pas place pour la réflexion raisonnable. Peu à peu, Realmyn se surexcitait, s’emportait ; on eût dit qu’oublieux de son corps, de sa propre fatigue, il allait, allait toujours, dans sa soif inextinguible de s’entendre, jusqu’à l’ivresse, jusqu’au délire !… Cette fois encore, il fallut que Clarice fît acte d’autorité et obligeât le passionné maestro à aller prendre le repos que son état de surexcitation lui rendait indispensable.
La musique avait ainsi pris possession des habitants du château, possession exclusive, despotique, presque fiévreuse. Sous l’inspiration de Realmyn et à l’exemple de Clarice, quiconque dans la petite société pouvait chanter une note ou tenir un instrument de musique, s’était mis à l’étude avec une noble ardeur ; on organisait des répétitions, des groupes et des ensembles ; une troupe de professionnels travaillant pour gagner son pain, n’y aurait pas mis plus d’assiduité et de conscience. Ce beau zèle trouvait sa récompense ; de jour en jour, les auditions du soir accusaient des progrès plus sensibles, devenaient de véritables fêtes musicales. Grâce aux belles voix de Mesdames de Bergheyck et de Simãens, admirablement secondées par la perfection communicative de Clarice, le chant avait la première place, mais la musique instrumentale faisait valoir ses droits et on avait trouvé moyen d’organiser un quatuor fort passable. Realmyn, tour à tour compositeur, chanteur, jouant également bien de tous les instruments, surtout excellent chef d’orchestre, harmonisait ces éléments hétérogènes et sous sa direction énergique, chaque exécutant se surpassait lui-même : en fort peu de temps on eût réalisé un ensemble qui aurait honorablement tenu sa place dans des centres beaucoup plus considérables.
Cette activité si réelle et si bien ordonnée, ne suffisait pas encore à l’ardeur de M. Realmyn ; dès qu’il avait dirigé les répétitions et réglé l’emploi de la journée, il gagnait l’appartement des Tours romaines, et là, en tête-à-tête avec Clarice, il entreprenait une autre tâche bien autrement personnelle, toute de composition et de création, d’efforts opiniâtres pour réaliser l’idéal auquel il tendait de toute l’impulsion de sa passion sans mesure ; cet idéal, il le poursuivait avec cet acharnement qui fait ressembler de si près un homme de génie à un monomane ; sous le coup de cette obsession impitoyable, dès qu’il s’y abandonnait, les heures passaient sans qu’il en eût conscience, et le soir, lorsqu’il reparaissait à l’heure du dîner, il se trouvait dans un état de tension d’esprit, d’excitation fiévreuse, très attachant quand on connaissait le but auquel il vouait ses forces, mais trop souvent excessif et pénible à voir. Telle était l’absorption de sa pensée qu’il fallait une heure au moins de repos et de calme conversation pour l’en faire sortir, et les quelques heures de musique qui terminaient la soirée, n’étaient plus pour lui qu’une diversion presque nécessaire. Mais sa vraie pensée était ailleurs et le lendemain, dès qu’il lui était possible, il regagnait les Tours romaines entraînant Clarice à sa suite et se replongeait avec passion dans l’ardente atmosphère de son fiévreux travail. La solitude abandonnée du Vieux-Château, si sévère pour les autres, était sans action sur lui ; il le parcourait seul et à toute heure ; on eût dit que sa préoccupation absorbante le mettait, comme par un charme, à l’abri de cette impression de tristesse et de malaise qui dominait si impérieusement tout autre.
Une seule personne aurait pu trouver excessive l’activité surabondante de Realmyn, c’était Clarice ; elle seule en supportait tout le poids ; c’était en sa présence, avec son aide qu’il se livrait à son travail ; elle lui était devenue nécessaire et dans son égoïsme inconscient, il usait de son assistance sans miséricorde, sans seulement se demander s’il n’en abusait pas. Mais elle ne paraissait pas disposée à s’en plaindre : jamais, à quelque heure qu’il vînt se réclamer de son obligeance, elle ne se refusait au travail qu’il exigeait d’elle ; la difficulté de saisir la pensée du maître, l’ennui de répéter sans fin des passages, de les modifier, de les disposer, de les remanier jusqu’à ce qu’il s’en déclarât satisfait, la fatigue de ces séances interminables, rien ne la rebutait. Elle paraissait même heureuse et fière du rôle qu’elle en était venue à remplir auprès de lui ; identifiée avec les aspirations de ce génie qui cherchait sa voie, elle avait pris à cœur d’assurer le succès de son entreprise, et portant sur cette réussite hypothétique toute l’ardeur de passion que comportait pour elle aussi sa nature à outrance, elle poussait à son tour ses exigences de perfection à un point que le compositeur lui-même semblait à peine entrevoir. Il y avait là une singulière transposition de rôles ; Bernard, à qui il avait été donné d’assister à une ou deux de ces séances de composition dont la retraite des Tours romaines était le théâtre, constatait qu’au bout de peu de temps, c’était Clarice qui prenait la haute main sur le compositeur ; infatigable pour le satisfaire, elle l’excitait en retour et sans miséricorde, à donner à l’expression de sa pensée le maximum de précision et d’intensité qu’elle pouvait comporter ; on eût dit qu’elle lisait dans l’esprit du maître, qu’elle devinait et formulait ses pensées mieux qu’il ne pouvait le faire lui-même ; par ses paroles de flamme, elle lui montrait qu’il restait au-dessous de son intention, qu’il y avait plus et mieux à faire, que l’excellent ne suffisait pas, que la perfection seule devait être son but ! Et elle reprenait les passages, en accentuant le caractère, leur donnant un relief toujours plus accusé, une puissance à chaque instant croissante ; forçant le maître à la suivre, elle ne lui donnait ni trêve, ni merci jusqu’à ce que le pauvre grand homme, épuisé, hors de lui, s’écriât : je vois ton idéal, Clarice, je le comprends, mais il est trop élevé pour moi, il est trop sublime, je ne puis l’atteindre !…
Elle s’arrêtait alors, car il semblait que si elle pouvait tout par l’exécution, la force créatrice du compositeur lui était indispensable ; si sa pensée venait à lui faire défaut, la sienne devenait comme paralysée ; pâle, les yeux fixes, le front contracté, les dents serrées, elle restait immobile, comme si elle eût senti qu’en dépit de ses efforts, la proie qu’elle avait juré d’atteindre, lui échappait !… Et au bout d’un instant, Realmyn, enfiévré de cette perfection qui lui était de si près montrée, reprenait courage et tentait de nouveaux efforts. La lutte recommençait acharnée, impitoyable, jusqu’à ce que la fatigue ou la nuit vinssent de vive force y mettre un terme !…
Chose singulière, cette émulation fiévreuse, cette lutte de la force créatrice et de la puissance d’exécution, semblaient avoir un but nettement déterminé pour les deux acteurs de ce drame intime, beaucoup moins facile à définir pour les simples spectateurs. En apparence, il s’agissait toujours de compléter la série des morceaux détachés déjà livrés à la publicité sous le titre de « Scènes dramatiques », mais il était aisé de voir qu’il y avait autre chose en jeu, que par un accord tacite, Realmyn et Clarice poursuivaient un autre idéal bien plus élevé, d’une réalisation tout autrement difficile. Entre eux, ils ne s’en expliquaient pas, on eût dit qu’ils n’avaient pas besoin de paroles pour se comprendre ; absorbés par une pensée commune, ils tentaient de la formuler à n’importe quel prix. Une fois, un mot échappé à Realmyn faillit révéler à Bernard le secret de cette énigme ; il semblait vouloir dire que ce qu’il fallait exprimer, c’était les sentiments, les aspirations de l’âme humaine en communication avec d’autres êtres plus parfaits, plus haut placés dans la hiérarchie de l’intelligence, en dehors, au-dessus de l’Humanité. Bernard ne put retenir un mouvement de surprise ; il retrouvait là l’intime pensée de Clarice ; elle avait réussi à conduire Realmyn dans cette région d’idées mystiques qui lui était si chère ; de là son ardeur, sa ténacité impitoyable à retenir le compositeur dans le feu de l’inspiration, à l’échauffer de sa flamme, à le soutenir dans ses défaillances, à l’entraîner à sa suite toujours plus avant dans ces cercles magiques, peuplés d’imaginations étranges, où son âme rebutée par les rudesses de l’existence humaine, aimait tant à se réfugier ! Elle s’aperçut de l’effet produit sur Bernard ; saisie de quelque scrupule qu’elle ne se souciait pas d’expliquer : « Légendes héroïques », dit-elle d’un ton qu’elle cherchait à rendre indifférent, voilà notre nouveau titre ; il est beau comme nos sujets eux-mêmes ; il est si doux de vivre un instant sous l’égide de l’inspiration artistique, dans ces régions enchantées de la Beauté pure ; là au moins la banalité vulgaire des passions et des instincts n’a plus accès !
— Oui, s’écria Realmyn, tu dis vrai, Clarice ; légendes héroïques, voilà ce que je veux dépeindre ; ce conflit de basses intrigues, ce bourbier de mesquins égoïsmes, de passions brutales qui font notre vie à nous autres pauvres hommes, j’en ai l’horreur ; l’Idéal, le Sublime, la Beauté adorée pour elle-même, voilà le vrai but de la vie, de la pensée ; c’est là ce qu’il faut atteindre ; quoi qu’il arrive je n’y faillirai pas !…
Et brusquement, ressaisi par sa passion, il se reprit à chercher l’inspiration, à tenter de formuler en phrases musicales d’une ampleur, d’une élévation sans pareilles, les visions étranges, les pensées indicibles qui assiégeaient son âme ! Il y avait bien de l’incohérence encore dans l’expression de ses idées, de l’obscurité, une confusion presque douloureuse, mais c’était de la grandeur aussi, une émotion profonde, puissante, qui saisissait le cœur et enlevait l’intelligence dans des régions inconnues, toutes resplendissantes d’une sérénité, d’une majesté suprêmes. Et quand le flot de l’inspiration, épuisé par son propre effort, venait à défaillir, alors intervenait Clarice, ardente, infatigable, inépuisable en ressources, en combinaisons nouvelles, revenant sans cesse à la charge, jusqu’à ce qu’enfin par quelque révélation imprévue, un de ces traits de lumière qui sont l’apanage du génie, tout à coup la pensée créatrice prenant conscience d’elle-même, trouvât à se formuler en accents d’une perfection infinie, d’une poésie, d’une émotion pénétrante, ardente et passionnée comme la grande voix de la mer, sublime et sévère comme les vastes aspects des hautes montagnes par une radieuse soirée d’été !…
Sur un autre point encore, la nature incomplète, mais naïve et enthousiaste de Realmyn se rencontrait à merveille avec celle de Clarice ; c’était leur admiration commune pour le Vieux-Château. Ils passaient des journées entières à le parcourir, à l’explorer jusque dans ses parties les plus reculées, les moins accessibles, étudiant ses trésors, admirant avec passion ses effets imprévus, ses contrastes, ses beautés étranges, s’enivrant en un mot de la poésie sauvage et pénétrante de ces gigantesques ruines. Clarice était fière d’avoir enfin trouvé un esprit qui en goûtât le charme sans réserve, sans arrière-pensée ; dans sa ferveur d’enthousiasme, elle aurait voulu lui communiquer son ardeur mystique, et insoucieuse de la différence de leurs natures, elle ne craignait pas de pousser jusqu’à la fièvre, l’admiration naïve du vieil Écossais. Elle n’y réussissait que trop bien ; après ces excursions, Realmyn se trouvait dans un état d’exaltation qui pouvait passer pour morbide ; il fallait de longues heures pour le ramener au calme et encore à un calme qui se ressentait violemment des émotions qui l’avaient ébranlé.
Un soir, au dîner, Realmyn parut être en proie à une préoccupation particulièrement intense ; silencieux, immobile, les yeux fixes, il mangeait machinalement ; son corps était présent, son âme était bien loin. On chercha à le distraire ; pressé de questions, il finit par avouer qu’il avait passé les dernières heures avec Clarice, dans l’Église Rouge, lui, jouant de l’orgue, elle, l’accompagnant de la voix. L’effet était magique, magique ! ne cessait-il de répéter, et ses yeux s’allumaient, on eût dit que les mots lui manquaient pour exprimer son émotion ? Soudain, emporté par un élan irrésistible, il se leva, courut au salon, et se mettant au piano, il en fit résonner les notes avec une ardeur fébrile. C’était une œuvre toute nouvelle pour ses auditeurs ; sans doute, il cherchait à reproduire les impressions dont il était si vivement pénétré ; l’effet était étrange, d’une singulière puissance ; on eût dit le conflit des passions humaines et des forces de la nature, un drame terrible au milieu du plus redoutable orage, et comme note dominante, une explosion de colère furieuse, un cri de défi et de haine dont les accords enfiévrés faisaient passer le frisson dans les veines des auditeurs. Le dîner était interrompu ; tous, immobiles, respirant à peine, écoutaient en silence cette prodigieuse incantation ; pour eux, la mesure du plaisir musical se trouvait presque dépassée ; il était aisé de voir qu’ils étaient sous le coup d’un malaise vague, comme les plus courageux en éprouvent lorsque, égarés en pays inconnu, ils se sentent exposés aux fureurs aveugles des éléments déchaînés. Seule, Clarice s’animait, se surexcitait sous ce fiévreux appel ; pâle, les narines frémissantes, les lèvres serrées, les yeux étincelants, elle laissait voir sur sa figure, le reflet vivant des passions qui faisaient explosion dans l’âme tourmentée du compositeur ; sur son front, il y avait comme une auréole de triomphe, on eût dit qu’elle voyait enfin réaliser cet idéal dont elle lui imposait la recherche au prix de si rudes efforts !…
Chose étrange, sous l’effet de cette inspiration d’une si singulière puissance, Bernard voyait surgir dans son esprit les impressions lointaines déjà qu’il avait ressenties dans cette nuit terrible où l’esprit égaré, la tête perdue, il avait erré dans le Vieux-Château, en proie il ne savait à quel délire, à des sensations fiévreuses jusqu’à l’hallucination. Comme à ces cruels moments, il lui semblait entendre la vieille ruine retentir sous les pas de foules furieuses, il se retrouvait transporté dans cette tribune de l’Église Rouge, assistant à ces terribles scènes, aux péripéties de ces luttes entre ces combattants inconnus, avec ces grandes ondulations de ténèbres et de rouges lueurs, ces effroyables clameurs d’une rage de démons !… Puis, soudain, sous la main fiévreuse du compositeur, un chant de triomphe éclata, d’une ampleur, d’une élévation admirables ; le Bon Principe avait triomphé ; vaincue, l’armée du Mal s’engloutissait dans les abîmes. Une splendide péroraison, hymne de paix et de bonheur, se fit entendre et le silence se fit…
D’un seul mouvement, tous se levèrent ; emporté par les sublimes beautés du finale, le vague malaise qui les oppressait avait disparu ; des acclamations enthousiastes mille fois répétées, retentirent ; en proie à un vrai délire, tous sentaient instinctivement qu’ils venaient d’assister à une révélation de la toute puissance du génie. Avides de témoigner leur admiration, presque leur reconnaissance, à celui qui venait de leur donner ces émotions sans pareilles, ils se pressaient autour de lui ; à leur extrême surprise, affaissé sur un fauteuil, la tête cachée dans ses mains, Realmyn tout à l’heure si ardent, si débordant de puissance et de vie, se tenait immobile, brisé d’excitation et de fatigue ; l’effort qu’il venait de faire, semblait l’avoir totalement épuisé ; il répondit à peine aux félicitations enthousiastes dont on l’entourait ; seule, une pression de la main de Clarice put lui arracher un regard de bonheur et de triomphe !…
— Il s’épuise ! Il se tue ! dit tout bas une voix tout près de Bernard. C’était le musicien polonais ; sa figure était l’image vivante de l’inquiétude et de l’angoisse…
— Quoi donc ? dit Bernard ; vous craignez ?…
— Regardez-le ! reprit le musicien ; voyez cette pâleur, l’affaissement de ses traits ; il est à l’extrême limite de ses forces ! Et vous ne savez pas tout !…
Puis, soudain, il eut l’air de prendre une résolution décisive :
— Permettez-moi, continua-t-il, de vous dire un mot en particulier. Et en ce moment même, car il n’y a plus le moindre temps à perdre !…
Ils entrèrent dans la bibliothèque ; leur sortie ne fut pas remarquée, la société, toute absorbée par une vive conversation, n’y prit pas garde.
— Excusez-moi, dit le Polonais, si je dispose ainsi de vous, mais ce que j’ai à dire est grave et à vous seul je peux le dire ; en vous, j’ai pleine confiance, vous seul pouvez me comprendre et nous sauver !… En deux mots, voici ce qui se passe : notre maître se tue !… Oui, je n’exagère pas, il se tue ; de jour en jour il dépérit, cela n’est que trop visible ! Et comment en serait-il autrement ? Depuis bien des jours, il ne mange plus, il dort à peine, il se livre à un travail auquel ses forces, si robuste qu’il soit, ne suffisent pas !… Et c’est cette femme qui en est cause ; elle porte en elle une atmosphère de surexcitation, de fièvre, qui consume, qui dévore ! Vous ne vous en apercevez pas, l’habitude émousse en vous cette impression, mais nous, tout nouveaux venus, nous la ressentons avec une intensité presque douloureuse. Notre maître trouve en elle une nouvelle excitation pour sa passion de musique ; incapable de se modérer, il se livre tout entier à cet entraînement. Il abandonne ses travaux ; à peine nous donne-t-il les directions strictement nécessaires ; une seule pensée le domine, celle de s’inspirer de l’esprit étrange de cette femme ! Enfermé avec elle pendant des journées entières, dans cette solitude mystérieuse du Vieux-Château, il compose, compose sans relâche, sur je ne sais quels thèmes dont il puise l’inspiration dans cette vie excessive, surhumaine, qui déborde chez sa compagne ; sous l’action toute puissante de sa volonté, il improvise, il invente, il crée sans relâche, dans la fièvre, presque dans le délire !… Et il arrive à faire des choses sublimes, je le reconnais, nul plus que moi ne les admire ; cette improvisation de ce soir, quel prodigieux chef-d’œuvre ! Mais aussi de quel prix il le paie ! Je vous le dis, du plus profond de mon âme, il est à deux doigts de perdre la vie ou la raison ! Depuis quelques jours surtout, il dépérit à vue d’œil, sa figure se creuse, ses yeux s’enfoncent, ses cheveux blanchissent !… Et il se dit bien portant ; surexcité par je ne sais quelle flamme intérieure, il proclame que la vie ne lui a jamais paru si belle, qu’il vit autant en un jour qu’autrefois en un an !… C’est terrible, cet aveuglement contre lequel aucun raisonnement, aucune prière ne peuvent rien, absolument rien !… Que quelques jours se passent encore et nous pouvons tout craindre !… Oui, tout ! La folie, la mort, que sais-je !… Et quelle perte irréparable s’il venait à nous être enlevé ! Au moment où il s’est décidé à faire ce voyage qui l’a conduit ici, il mettait la dernière main à une œuvre admirable, un opéra, le premier qu’il mène à son terme. Ne croyez pas que j’exagère, c’est un chef-d’œuvre, comparable à tout ce que les plus grands maîtres ont créé de plus beau ; à la scène, il eût été aux étoiles, le nom de Realmyn devenait l’égal des plus illustres ! Et que fallait-il pour l’achever ? Quelques parties d’orchestre, une introduction au second acte, quelques raccords, l’œuvre de quelques jours, un peu de travail assidu, mais normal, celui-là, rien de cette tension terrible qui le brise. Maintenant il n’y pense plus ; en vain nous le lui rappelons ; son esprit est ailleurs ; il s’est pris de passion pour une entreprise impossible : il prétend exprimer les impressions que lui donne ce vieux château, les événements tragiques dont il a été le théâtre, les personnages mystérieux dont les légendes le peuplent, l’atmosphère de vertige, de délire qui y règne, puis et surtout l’admiration qui l’embrase pour cette femme à voix de sirène qui y habite comme une fée au fond d’une sombre forêt !… Exprimer de tels sentiments, est-ce possible ? Je crois au génie de notre maître plus qu’à ma propre existence, mais devant un travail pareil, Beethoven lui-même aurait reculé ! Pensez donc, quelle tâche écrasante, et entreprise brusquement, sans préparation, sous l’impulsion d’un caprice, du désir irréfléchi d’une femme ! Aussi, l’œuvre ne se fait pas ; parfois, comme ce soir, il s’en crée une page admirable, vraie merveille, mais au prix de quelle fièvre, de quels efforts, de quelle effroyable dépense de force et de vie !… Il faut à tout prix l’arracher à cette obsession ; il en est temps encore, demain peut-être, notre cher maître, ce grand homme de génie sera irrémédiablement perdu !… Et c’est pour le sauver que je réclame votre aide ; oh, croyez-le, je ne me décide à vous importuner ainsi qu’après avoir reconnu que c’était ma seule ressource ! M’adresser à Mesdames de Simãens et de La Médio, me comprendraient-elles ? Parler à M. de Claram, réclamer de lui un ordre pour Clarice, en vérité, je n’ose ; jamais notre maître ne nous pardonnerait si, même pour lui sauver la vie, nous exposions cette femme à quelque acte de sévérité ! Mais vous, M. de Rednitz, vous avez de l’influence sur elle ; elle vous écoute et vous obéit ; vous pouvez la persuader sans qu’il lui en coûte aucun déplaisir ; bien plus, vous pouvez lui épargner un profond remords ; de grâce, agissez sur son esprit, montrez-lui le malheur irréparable où elle conduit notre maître ! Qu’elle lâche sa proie, qu’elle lui donne quelque repos ! Qu’au lieu de l’attirer sans cesse dans cette mystérieuse retraite du Vieux-Château pour le repaître d’imaginations mystiques, de visions surhumaines, de rêveries passionnées jusqu’au délire, elle modère sa fougue de création, qu’elle lui fasse terminer l’œuvre commencée, ce travail, même opiniâtre, ne sera qu’un repos pour lui ! Quinze jours, je ne demande que cela ; le maître sera sauvé et le monde comptera un grand chef-d’œuvre de plus ! Donnez-nous votre aide, M. de Rednitz, venez à notre secours, je vous le jure, jamais vous ne vous serez employé à quelque chose de meilleur, de plus réellement utile !
Il parlait avec tant d’ardeur que Bernard se sentait ébranlé…
— Ce que vous dites est bien étrange, répondit-il. Sans doute, je remarque l’exaltation de M. Realmyn, mais j’ai peine à croire qu’elle puisse produire de si fâcheux effets.
— Le maître se tue, je vous le dis ; nous qui le connaissons de longue date, qui le suivons de près, nous en avons tous une appréhension mortelle. Il ne s’en doute pas lui-même ; nos observations, nos prières, il ne les écoute, il ne les entend même pas ; il est fasciné, en proie à une vraie obsession morbide ! Mais pourquoi s’en étonner, vous tous qui vivez ici, permettez-moi de vous le dire, vous n’avez pas la perception nette de ce qui s’y passe !…
— Comment donc ? dit Bernard surpris…
— Non, mille fois non ! Nous le voyons, nous, les nouveaux venus, qui ne participons pas à cette surexcitation qui vous domine, et chaque jour, nous avons plus à nous en étonner. Tous, vous vivez dans une fièvre continue, dans une exaltation sans trêve ni merci ; à propos de tout, de rien, vos yeux brillent, vos voix s’accentuent, vos paroles s’animent, vos esprits s’enflamment !… C’est un spectacle saisissant, je vous le jure, surtout au fond de ce désert, que celui de cette réunion d’hommes distingués, de femmes charmantes dont toutes les facultés sont surexcitées, surchauffées, embrasées à leur maximum d’éclat, mais aussi, pourquoi ne le dirais-je pas, cette intensité de vie, d’activité d’esprit, a quelque chose de forcé, d’excessif ; il semble qu’il va se produire quelque accident imprévu, quelque déchirement, une explosion inattendue qui, brusquement, par une vraie catastrophe, coupera court à cet essor enfiévré ! Nous-mêmes, venus ici depuis peu, et bien peu portés par état aux observations psychologiques, nous en ressentons parfois les atteintes ; il semble que l’on soit pris de vertige, que rien de ce qui nous entoure, ne soit dans la réalité !…
« Et tout cela vient d’une seule cause ; c’est l’influence de cette femme ! Ce n’est qu’en sa présence que ce bizarre effet se produit ! Quelle créature étrange, inexplicable ! Avec sa merveilleuse beauté, sa grâce irrésistible, elle pourrait, comme tant d’autres et à bien plus juste titre, se contenter de l’admiration, des hommages que lui valent sa grâce et sa beauté ; eh bien, il semble qu’elle s’en soucie à peine ; chez cette frêle jeune femme, il y a une intensité de vie, une ardeur de pensée, une puissance d’action, poussées à un tel paroxysme qu’il semble vraiment qu’elles excèdent la mesure de l’énergie humaine ; on dirait un être en dehors, au-dessus de notre nature ; sous l’impulsion de son désir, de son caprice, rien ne la fatigue, rien ne l’arrête ; c’est comme une de ces toutes-puissantes forces naturelles qui brisent tous les obstacles ! Vivre auprès d’elle c’est un enchantement de tous les instants, mais c’est aussi un effort, une tension d’esprit, une surexcitation acharnée, fiévreuse, impitoyable ! Et d’autant plus dangereuse qu’on en a moins conscience ; on se sent fort, énergique, en pleine puissance créatrice, on croit vivre plus et mieux, et on ne s’aperçoit pas de la fatigue, de l’usure, de l’effroyable perte de force nerveuse qu’entraîne ce continuel déploiement d’énergie sous une impulsion trop forte pour votre volonté ! Tenez, nous-mêmes – si vous permettez de nous citer en exemple – nous-mêmes que notre vie d’artiste condamne aux violents efforts, au surmenage sans trêve, nous sentons tous qu’en travaillant avec Clarice, nous obtenons des effets, des résultats auxquels, livrés à nos seules forces, nous ne saurions jamais atteindre ; mon violon, la voix de ma sœur, arrivent à des notes, une ampleur de sonorité, une intensité d’émotion que seuls, il nous est impossible de retrouver ! C’est étrange, cela, eh bien, nous le constatons chaque jour et chaque fois davantage ! Et en tout, pour tous, il en est de même ! Dès que cette femme paraît, il semble que les conditions de la vie sont changées ; c’est elle qui souffle cette flamme, qui attise cette fournaise, et comme si elle vivait dans son élément, au milieu de cette ardente surexcitation qu’elle fomente, elle reste calme, radieuse dans son exquise beauté ; on dirait une belle statue, un chef-d’œuvre artistique animé d’un souffle divin ; sa bouche conserve son doux sourire, ses grands yeux resplendissent, elle rit de son rire d’enfant, chante pendant des nuits entières, compose ou écrit tout le long du jour sous la dictée du maître, et ce travail surhumain qui brise cet homme robuste, la laisse toute calme, gaie, gracieuse et charmante comme la Fée du Printemps ! Je vous le dis, cette femme est le charme suprême, mais il y a autour d’elle, je ne sais quelle atmosphère de vertige, quelle fascination qui effraie ; nous sommes tous près d’elle, comme de pauvres papillons affolés par l’éclat d’une flamme ; ils voient le danger et n’ont pas la force de s’y soustraire !… Vous y trouvez votre plaisir, et Dieu me garde de me poser en donneur d’avis que vous ne demandez pas, mais pour notre maître, c’est autre chose, il y a péril et nous devons le sauver ! À tout prix, il faut rompre cette chaîne ; tout au moins, faut-il obtenir quelque relâche, quelques jours de repos ! Que Clarice permette au maître de finir son opéra et soyez-en sûr, il y aura pour tous ceux qui le verront se produire, surtout pour elle, assez de gloire pour étancher à toujours sa soif d’excitation !
Bernard l’écoutait avec stupeur ; dans ces paroles fiévreuses, il retrouvait ces impressions qui depuis si longtemps étaient les siennes, ce sentiment d’une expansion subite, excessive ; des facultés de l’esprit, cette angoisse d’un être qui, placé brusquement dans une atmosphère trop excitante, s’exalte et souffre tout à la fois ! Et il comprenait le trouble qui régnait dans l’esprit de son interlocuteur, effrayé et séduit tout ensemble par cette puissance étrange de Clarice ; il se reportait aux premiers temps où il l’avait connue et se souvenait de ces singuliers orages de pensée qui l’assaillaient après leurs entretiens. Cette exubérance de vie qu’elle portait en elle s’imposait à tous et avec une intensité dont ceux même qui en subissaient l’effet, ne pouvaient se rendre compte ; comme pour toutes les ivresses, ceux qui en étaient possédés n’en avaient pas conscience ; ce n’était qu’au réveil, dans les intervalles de ces crises, qu’ils sentaient ce qu’ils avaient dépensé de force, qu’ils comprenaient quels terribles efforts leur avaient été imposés ! Pour lui, en ce moment protégé par une plus longue habitude, il était mieux placé que d’autres pour savourer ce qu’il pouvait y puiser de bien-être vivace, mais en se reportant à quelques mois en arrière, il comprenait quelle devait être la fatigue imposée au pauvre Realmyn et comment, plongé sans préparation dans la fournaise, il en subissait l’ardeur avec une intensité qui pouvait être dangereuse. Les inquiétudes de son interlocuteur n’étaient donc que trop fondées ; mieux placé que personne pour les comprendre, pouvait-il se refuser à prêter l’assistance qu’on lui demandait ? La confiance qui lui était témoignée, l’angoisse si réelle qui faisait trembler la voix de Micielski, tout se réunissait pour l’émouvoir ; la mission qui lui était proposée n’avait certes rien d’agréable, mais sa conscience lui disait qu’il ne pouvait trouver de motifs pour s’en affranchir.
— Soit fait comme vous le désirez, dit-il. L’entreprise dont vous me chargez n’est pas d’exécution facile, mais elle doit être tentée et quoi qu’il arrive, je la tenterai. C’est que je connais bien Clarice ; quand elle a un projet en tête, elle ne recule devant rien pour le faire aboutir : j’ai eu moi-même à lutter avec cette volonté impérieuse, je sais ce qu’il en coûte et je comprends fort bien que le pauvre M. Realmyn, malgré sa solidité écossaise, est mis à une épreuve trop rude pour lui. Allons, c’est dit, je parlerai à Clarice ; je suis obstiné, moi aussi, quand je m’en mêle, et si opiniâtre que soit notre prestigieuse sirène, notre cause est si bonne qu’il est impossible qu’elle n’entende pas raison. Nous aurons notre opéra ; ce sera pour moi une grande joie d’être pour quelque chose dans l’éclosion de ce chef-d’œuvre.
Ils se séparèrent ; Bernard chercha le jour même à parler à Clarice, mais il ne put y parvenir de la soirée ; elle chantait au piano, et emportée par sa passion, elle allait, allait sans trêve ni relâche, inaccessible à la fatigue, insoucieuse des plus laborieuses difficultés. Ses auditeurs ne songeaient pas à l’interrompre ; enivrés par ce charme sans pareil, il leur semblait que leur plaisir dût toujours durer. Ce ne fut que vers deux heures du matin que, las eux-mêmes, ils songèrent à se séparer. Bernard prit ses mesures pour se trouver auprès de Mme de La Médio lors du petit tumulte de sortie ; il savait qu’elle se faisait accompagner par Clarice et ne la lâchait qu’au pied de son escalier ; là, sans doute, il trouverait l’occasion cherchée. Il se mit donc en tiers dans le groupe et manœuvra de manière à l’isoler du reste de la société. M. de La Médio avait pris les devants, escortant Mme de Bergheyck ; Octave, le Colonel, MM. de Mœrsted et de Durnheim prirent de leur côté pour rentrer chez eux ; à l’entrée du palazzo, le résultat désiré était obtenu et lorsque Mme de La Médio les eut quittés, Bernard eut la satisfaction de se trouver seul avec Clarice. Ils revinrent sur leurs pas ; sur les terrasses, dans les grandes cours, le silence et la solitude étaient complets ; l’occasion ne pouvait s’offrir plus favorable.
— Que tu es heureuse, Clarice, dit-il, de pouvoir tenir ainsi tes auditeurs sous le charme pendant des heures entières ! Je ne sais ce que je donnerais pour avoir, moi aussi, cette puissance infatigable ; répandre le plaisir, le bonheur même, autour de soi, mais c’est presque la souveraineté divine !
— Bonheur, c’est beaucoup dire, plaisir, oui ; du reste, que de fois ces deux mots sont synonymes ! Mais je n’y ai guère de mérite ; c’est moi encore qui suis la plus heureuse ; c’est un si grand charme que de pouvoir exécuter ces sublimes chefs-d’œuvre ! Donner la forme définitive à la pensée créatrice, c’est créer aussi, c’est entrer dans le domaine réservé du génie ; que de gens risquent tout pour une récompense bien moindre !
— Oui, mais sais-tu que tout ravi que je sois de t’entendre, il me vient parfois de l’inquiétude en pensant à l’énorme dépense de force que tu t’imposes. Les voix les plus solides s’useraient à ce régime insensé !…
— Vous savez que je ne crains pas la fatigue. Ce soir encore, je chanterais trois heures s’il le fallait.
— Tous n’ont pas ton énergie diabolique. Ce pauvre Realmyn entre autres, après ses heures de travail, il paraît à la lettre, brisé !
— Brisé ! Non pas ! Ce que je vois en lui, c’est l’exaltation du génie, le rayonnement de la flamme créatrice ; ce qu’elle touche, elle le fait resplendir, elle ne le consume pas ! Ah, il est heureux, lui, il est en pleine expansion de force, il s’élève au-dessus de lui-même ! Enviez-le, Monsieur de Rednitz, ne le plaignez pas !
— Je ne l’envie ni ne le plains ; je l’admire, mais je voudrais l’admirer sans arrière-pensée ; or, qu’arrive-t-il ? Je le vois surexcité, en plein délire d’enthousiasme, dans toute la fièvre de la composition, mais je le vois aussi pâle, amaigri, épuisé, comme par un travail au-dessus de ses forces… Et je me demande si ce qu’il produit est en proportion des efforts inouïs qu’il s’impose. Que fait-il après tout ? Des morceaux détachés, de très haute valeur sans doute, mais est-ce une œuvre cela ? Ces inspirations que rien ne relie, qui s’envolent au hasard, au gré d’un caprice qui n’a pas conscience de lui-même, c’est admirable, mais autant en emporte le vent ! Et j’entends dire qu’il a tout un opéra en portefeuille ! Qu’attend-il pour l’en faire sortir ? Si c’est un chef-d’œuvre, c’est un vrai crime que de le tenir au secret !
Clarice eut un frémissement d’impatience :
— Eh ! sans doute, son opéra est une œuvre de haut mérite, mais qu’est-ce que cela ? Avez-vous entendu son improvisation de ce soir ! Voilà la vraie puissance, voilà la création ! Oh ! cette force mystérieuse de l’Homme, cette faible créature qui, poussée par je ne sais quelle impulsion sur laquelle sa volonté est sans pouvoir, s’élance hors d’elle-même, devine les grands secrets, pénètre les plus sublimes mystères, ah ! oui, c’est dans les éclairs de son génie que l’on voit la trace de sa céleste origine, la preuve de son immortalité !
— Je le veux bien, mais encore est-il, comme tu le dis toi-même, que ce ne sont que des éclairs et l’obscurité qui suit n’en est que plus opaque. Un chef d’œuvre complet, définitif, à la portée de tous, vaudrait cent fois mieux !…
— Non certes, dit Clarice, et sa voix se chargeait d’intonations violentes, non, cela ne vaut pas mieux ! J’en peux parler, moi, de ce chef-d’œuvre, je le connais, je le sais par cœur… C’est beau, oui, c’est émouvant, c’est passionné, mais c’est de la passion humaine, terrestre, avec ses nobles élans, mais aussi ses défaillances et ses faiblesses ! Quelle différence avec le but que Realmyn veut atteindre maintenant ! Ce soir, dans cette improvisation admirable qui a jailli de son cœur, n’avez-vous pas vu resplendir, vous, M. de Rednitz, plus que tout autre, la marque définitive du génie dans ce qu’il a de plus sublime ! Comme cela est plus élevé, plus grand, plus éternel ! Comme on y entend le cri du grand combat de l’univers, comme on y sent vibrer l’ardeur de la lutte suprême du Bien contre le Mal, des forces créatrices contre l’inertie et la destruction ! Et c’est la vérité, cela aussi, mais une vérité noble, haute, pure, idéale, non pas la peinture mesquine des petits égoïsmes humains, mais la manifestation de la présence, de l’action des Êtres Supérieurs, le triomphe de l’Harmonie universelle ! L’homme qui par l’élan de son génie, s’élève à ces hauteurs, ne peut revenir en arrière ; le but est trop beau ; malheur à qui le voit et qui ne sacrifie pas tout pour l’atteindre !
— Quoi, même si ses forces le trahissent, si l’effort qu’il fait le brise, s’il compromet sa santé et sa vie !…
— Eh ! qu’est-ce que cela au prix de la récompense qui lui est promise ! Que serait l’Humanité, si elle s’arrêtait à chaque pas, sous prétexte de danger ou de fatigue !…
— Ainsi, pour que Realmyn achève je ne sais quelle symphonie mystique, admirable peut-être pour quelques esprits d’élite, mais incompréhensible pour tant d’autres, il faudra qu’il consacre jusqu’au dernier reste de ses forces, dût-il périr à la tâche comme un pauvre cheval surmené ! Singulier intérêt que tu lui portes ! Je n’en voudrais pas à ce prix !…
— Ne vous calomniez pas, M. de Rednitz ; vous aussi, quand vous verriez à votre portée le but suprême que peut rêver votre intelligence, je le sais, vous braveriez tous les dangers pour l’atteindre ! Pour Realmyn, il est à deux pas de réaliser une des plus grandes œuvres que l’esprit humain puisse rêver, il va dire ce que nul n’a dit avant lui ! Et il faudrait l’en empêcher, pour je ne sais quelles mesquines inquiétudes ! Ah ! ce serait un crime ! L’Humanité n’a pas tant de révélateurs, ne lui enlevez pas celui-là !
— Peut-être, mais quand il s’agit de la vie d’un homme, la révélation si précieuse qu’elle soit, ne vaut pas le prix qu’elle coûte. Prends-y garde, Clarice, tu te prépares de grands remords peut-être ; tu joues dans je ne sais quelle entreprise, la vie, peut-être la raison de ce pauvre grand homme, quand il serait si facile, en lui laissant suivre sa voie, de lui donner le bonheur et même la gloire !
— Eh bien, il les aura, le bonheur, la gloire, le triomphe, il est sûr de les obtenir ! Mais ce n’est pas assez pour lui ; je ne veux pas qu’il ne soit qu’un simple homme de génie ; il faut qu’il dépasse ce niveau, si élevé qu’il vous paraisse, il faut qu’il devienne un des grands noms de l’Humanité !…
— Ton ambition pour lui est grande ; je voudrais croire qu’elle est justifiée, mais je ne peux m’empêcher d’avoir des doutes.
— Et c’est votre tort ; comment ne le voyez-vous pas ? Realmyn a trouvé ici ce qui manque si souvent aux créateurs, cet ensemble favorable de circonstances, cette atmosphère vivifiante qui exalte les forces de leur esprit, qui les enlève au-dessus d’eux-mêmes ! Comme la Pythie antique, il est sur le trépied, comme elle, il doit révéler les grands secrets dont la connaissance lui est donnée, il faut qu’il le fasse, encore une fois, ce serait un crime de l’en détourner !…
— Alors, tu ne vois en lui qu’un agent, une force que tu mets en jeu pour satisfaire ta propre fantaisie ! C’est lui qui doit réaliser ton idéal mystique et il faut qu’il le fasse à tout prix, dût-il y laisser la vie ! C’est de l’égoïsme cela, Clarice, rien que de l’égoïsme, et, prends-y garde, le jeu que tu joues est dangereux jusqu’à la cruauté !…
Elle s’arrêta par un mouvement brusque ; ses yeux semblaient étinceler dans l’ombre…
— Pourquoi me parlez-vous ainsi ? dit-elle d’une voix sourde. Pour moi, je ne veux rien ; pour lui, oui, je veux qu’il ait la gloire suprême dont il est digne, je veux qu’il étonne et ravisse le monde, et lorsqu’il aura dit ce secret dont son esprit entrevoit déjà le sens sublime, l’Humanité verra en lui un de ses grands bienfaiteurs, un de ces puissants génies qui réussissent à élargir le cercle de son horizon ! C’est de l’ambition, cela, sans doute, mais elle est assez noble, assez désintéressée pour que je n’aie pas à m’en défendre… Puis, je ne comprends pas vos craintes ; Realmyn est fort, lui, il ira jusqu’au bout de sa tâche, sans hésitation, sans faiblesse…
— Et moi, je te dis qu’il se tue ! Comment ne le vois-tu pas ? Sa figure s’altère, il vieillit à vue d’œil, ses amis s’inquiètent, ils veulent le retenir, le calmer, c’est peine perdue, ton influence est la plus forte, tu l’entraînes à ta suite, sans merci, sans relâche, impitoyable, sans seulement te demander s’il peut marcher à ton pas !
— Encore ce reproche ! Il est exagéré, il est injuste ! J’ai foi au génie de Realmyn, je serais lâche et coupable si je ne faisais pas tout ce qui est en mon pouvoir pour aider à son complet développement. Ces gens qui l’entourent, parqués dans leurs courtes idées, ne peuvent comprendre le travail de géant qui se fait dans l’esprit de leur maître : ils voudraient arrêter son essor, le maintenir à leur niveau… Et ils appellent cela de l’amitié ! Elle lui est plus funeste que ne le serait leur haine !…
Elle parlait avec une passion qui faisait trembler sa voix !…
— Reviens à toi, Clarice, dit Bernard. La violence de ton désir t’égare… En réalité, ne le comprends-tu pas, ce que tu voudrais, c’est de voir tes propres pensées se formuler dans l’œuvre de Realmyn ; c’est une tâche impossible, vos deux esprits ne peuvent s’identifier à ce point ! Puis, encore une fois, tu lui imposes un travail au-dessus de ses forces ; il faut que tu le comprennes, l’homme n’est pas une machine d’acier ou de bronze, il y a des limites à ses efforts. Je te le dis en toute sincérité, l’état de Realmyn est inquiétant. Toi seule, tu ne veux pas le voir !… S’il lui arrivait malheur, prends garde de ne pas avoir à te le reprocher. Il a une famille, des enfants qui l’aiment, il a sa tâche à remplir auprès d’eux ; le maintenir dans la voie où tu l’as jeté, je te le répète en toute conscience, c’est jouer un jeu sans risque pour toi, mais qui, à lui et aux siens, peut coûter bien cher !
Elle s’arrêta court, avec un geste de colère ; cette nature violente ne voulait pas reculer ; debout dans l’ombre, elle semblait prête à jeter à Bernard un défi suprême…
— Non, dit-elle d’une voix sourde, non, c’est impossible, cela ne sera pas ! Et c’est vous qui voulez l’arrêter, vous qui mieux que personne, connaissez la puissance qui s’impose à son âme !… Non, non, en ce moment, elle lui parle, il faut qu’il réponde ! Et moi je devrais l’en empêcher ! Ah ! de ma part une pareille faiblesse, ce serait plus qu’une lâcheté, ce serait une trahison, et que je souffre mille morts plutôt que de la commettre !…
— Une trahison ! Perds-tu le sens ? Ah ! je te comprends, Clarice, tu es bien toujours la fougue, le caprice incarnés, ce sont tes rêves, tes fictions mystiques que tu poursuis en lui, ces chimères d’imagination qui te sont si chères ; tu veux qu’il s’en pénètre, qu’il les exprime, qu’il leur fasse prendre corps, qu’il les révèle à la foule, et il faut qu’il le fasse, dût-il périr à la tâche !… Eh bien, tu ne le feras pas, Clarice ; non, tu ne peux, de sang-froid, sacrifier cet homme, même au plus cher de tes désirs ! Je te connais, un tel égoïsme n’est pas dans ton âme ! Tu n’y céderas pas ; tu ne peux infliger une telle douleur à ceux qui l’aiment !…
Elle s’arrêta de nouveau, brusquement, comme si elle eût reçu un choc en pleine poitrine ; tout son être frémissait sous l’effort qu’elle faisait pour se contenir !… Il y eut un court silence… Mais Bernard avait touché juste, le cœur de Clarice s’était ému…
— Ainsi, dit-elle à mi-voix, comme se parlant à elle-même, il faudrait qu’il interrompît son œuvre !… Sa santé serait à ce prix !…
— Oui, et aucune hésitation, aucun retard ne sont possibles. Le repos lui est absolument indispensable ! Il faut qu’il reprenne ses forces ; ce qu’il fait n’est plus un travail, c’est une suite de crises fébriles, de surexcitations morbides ! C’est miracle qu’il y ait résisté jusqu’ici !…
Il y eut un nouveau silence.
— L’arrêter ! dit enfin Clarice. Ce n’est pas chose facile ! Vous savez quel est l’attrait de la création ; en ce moment, l’esprit de Realmyn, comme une fournaise toute puissante, fond et combine des éléments que nul n’a maîtrisés avant lui ! Il sent qu’il leur donne une forme parfaite, que ce qu’il va dire sera une sublime révélation, il est dans l’ivresse de son génie ! L’arrêter court dans ce travail, c’est lui porter un coup dont vous ne soupçonnez pas la violence !…
— Ce sera ta gloire de lui en épargner le danger. Il faut que tu entreprennes cette tâche, Clarice, elle est digne de toi. Songe que tu vas conserver à l’Humanité une grande puissance, un génie de premier ordre peut-être, tu peux lui assurer la révélation d’un vrai chef-d’œuvre, de plusieurs sans doute, n’est-ce donc rien que cela ?… Et si tu dois faire le sacrifice de tes aspirations, de tes projets les plus chers, eh bien, tu sauras l’accomplir en pensant que c’est pour le bien assuré, immédiat, de celui que tu aimes, pour le bonheur de ceux qui lui sont attachés !…
Clarice restait immobile, muette. Il devait se livrer en son âme un terrible combat…
— Peut-être avez-vous raison, dit-elle enfin. Le risque que nous courons est grand, je le sais ; Realmyn n’était pas préparé à cette tâche ; son esprit, si fort qu’il soit, s’est trouvé soumis à une concentration excessive trop soudaine ; il faut lui donner relâche… Il a son opéra ; il faut qu’il l’achève ; il le fera en se jouant. Après !… Ah ! oui, après !… Aura-t-il la force nécessaire pour reprendre la grande œuvre ?
Elle s’arrêta ; sa voix faiblissait comme brisée par une émotion trop douloureuse…
— Et moi ! murmura-t-elle, que vais-je devenir ?… Qu’est-ce qui m’attend dans ce chemin où nous nous engageons à l’aventure !… N’étais-je pas déjà assez menacée !
Dans l’ombre, elle joignit les mains comme prise de quelque angoisse terrible… Bernard, lui aussi, intuition inexplicable, sentit son cœur se serrer, comme si un danger lui fût révélé dont il ne pouvait comprendre ni la nature ni l’étendue !…
Il y eut un silence… puis Clarice reprit :
— Je vous obéis, M. de Rednitz, dit-elle, mais, croyez-moi, nous faisons ce soir une perte cruelle ; jamais peut-être l’Humanité ne retrouvera le trésor que nous allons enfouir ! Mais n’importe ; une chose est certaine, c’est que notre vie, notre santé nous appartiennent, non celle des autres ; cela, c’est le secret de l’Esprit Suprême, nous ne pouvons empiéter sur ses voies. Oui, je le sens, tout à l’heure, j’étais égoïste, je ne voyais que le résultat, non le prix auquel il faut le payer !… Allons, soignons ce pauvre grand homme ; si nous nous privons de son œuvre, au moins nous nous consolerons en le voyant heureux.
— Bien cela, Clarice, je te reconnais maintenant ; c’est ton bon cœur qui parle ; je savais bien que je n’y recourrais pas en vain !
— Et moi, je vous remercie de la douce leçon que vous m’avez donnée. L’égoïsme, c’est chose si odieuse et il est si simple d’y céder ! Vous m’avez ouvert les yeux, merci, M. de Rednitz, du fond de mon cœur ; je vous dois beaucoup déjà, j’en suis heureuse, et j’espère vous prouver un jour que vous n’avez pas à faire à un cœur ingrat !…
Ils étaient en ce moment sur les terrasses, devant l’enceinte du Vieux-Château ; les hautes tours, les grandes murailles montaient noires sur le ciel ; un silence profond régnait sur la nature entière. Le moment avait une solennité étrange ; il semblait à Bernard que sa volonté venait de faire une grande conquête ; il l’avait imposée à sa compagne, et tous deux unis dans une pensée commune, ils venaient, comme les dieux antiques, de disposer de la destinée d’un homme !… Un sentiment de fierté virile remplissait son âme ; l’assentiment de Clarice le pénétrait d’une douce joie. Pour elle, l’effort qu’elle venait de faire semblait l’avoir épuisée ; laissant tomber l’entretien, elle marchait lentement, la tête baissée, comme si son esprit se fût perdu dans une morne préoccupation… Ils arrivèrent ainsi devant l’entrée du château ; Clarice prit congé : la porte se referma sur elle.
Bernard revenait seul, sur les terrasses désertes ; il revoyait, comme dans un vivant tableau, les moindres incidents de cette scène étrange…
« J’ai réussi, se disait-il tout fier de sa victoire ; ce digne Realmyn me doit de la reconnaissance, sans s’en douter !… Et ce n’a pas été sans peine ! Elle tenait à son idée, Clarice, et ce qu’elle veut, elle le veut bien ! Mais l’argument de sentiment n’a pas manqué son effet ; toute fantasque et obstinée qu’elle est, la pensée de la douleur des autres vient toujours à bout de ses caprices ! Ici, elle a eu vraiment du mérite à céder ; elle mettait je ne sais quelle importance à ces rêveries mystiques du vieux Realmyn ; on eût dit que c’était son intérêt personnel, que son amour-propre, presque son bonheur y étaient attachés ! Et comme elle était triste quand elle a cédé !… »
Il s’arrêta soudain ; un sinistre pressentiment avait saisi son âme ; comme à la lueur d’un éclair, il entrevoyait tout un avenir de complications et d’orages.
« Si je m’étais trompé pourtant ! se disait-il. J’ai imposé ma volonté à Clarice ; pour Realmyn, pour elle-même, que va-t-il en résulter ? C’est qu’il n’est pas toujours à propos d’intervenir dans la destinée des autres, de jouer le rôle de la Providence !… Qui me forçait après tout de prendre cette responsabilité ? Dans ces vies orageuses, la circonstance en apparence la plus indifférente peut avoir des contre-coups terribles !… »
Et son cœur se serrait à la pensée de cet avenir inconnu vers lequel il lui semblait qu’il venait de lancer la destinée de Clarice !
Puis la réaction se fit :
« Bah ! dit-il, que risque-t-elle après tout ? Ils sont passés, les temps d’orages et de menace ! La haine d’Octave a disparu comme son amour ; ils sont aussi bien morts l’un que l’autre et c’est là seulement que pouvait être le danger ! Quant à la passion du colonel, oh, pour cela, Clarice est sur ses gardes et je le défie bien, si madré qu’il soit, de la surprendre !… »
Il cherchait ainsi à se rassurer ; mais le calme ne pouvait rentrer dans son cœur :
« Oui, continuait-il, elle sait cela mieux que moi, mais alors pourquoi cette tristesse ? Et quelle singulière parole ! Si je cède, disait-elle, ce n’est pas une faiblesse, c’est une trahison ! Une trahison ! Pour qui ? Envers qui ? Que voulait-elle dire ? Singuliers replis que ceux de cet esprit bizarre ! En toutes choses elle voit je ne sais quels lointains mystérieux, elle agit comme si elle se trouvait en contact avec d’autres êtres ! »
Et soudain, dans sa mémoire, une foule de pensées, d’impressions, presque de terreurs, se soulevèrent et enveloppèrent son esprit dans une étreinte d’angoisse ; ces complications singulières, ces épisodes inexplicables dans lesquels il se trouvait jeté depuis qu’il connaissait Clarice, ces figures étranges qui lui étaient apparues, puis surtout le souvenir de cette odieuse nuit passée dans le Vieux-Château, tout cet ensemble se dressait devant lui, ironique et menaçant, comme pour lui reprocher de ne pas comprendre quelles étaient les anxiétés de Clarice. Appelant à lui toute la force de sa pensée, il luttait contre ces chimères, les réduisait à l’état d’agitations vaines, d’illusions fiévreuses, mais quand il les avait refoulées, abattues aux pieds de sa raison, soudain, au plus intime de son être, il retrouvait un doute, une protestation, comme un reproche amer de la partie la plus vivante de son cœur, opprimée par des opinions apprises, par des croyances imposées où l’habitude avait plus de part que l’impulsion intime de son esprit ; incapable de maîtriser ce cri de sa conscience, il restait immobile en proie à un trouble plus pénible qu’un réel danger…
Il était en ce moment à la limite des terrasses, tout près de l’entrée du chemin creux. Il allait descendre, soudain par un mouvement dont il ne fut pas maître, il se retourna et se retrouva en face du Vieux-Château. Sur le ciel étincelant d’étoiles, la masse noire des murailles et des tours se dressait comme une montagne, dessinant sur le fond plus clair, sa bizarre silhouette irrégulièrement découpée. Singulière apparence ; on eût dit un être doué d’une vie particulière, moitié vivant, moitié pierre, énigme ironique posée à l’esprit du spectateur comme pour le convaincre de sa faiblesse ! Quels secrets cachait-il dans ses noires murailles, ce vieux château qui avait tant vu de choses ? Pourquoi ce malaise, cette terreur superstitieuse qu’il imposait aux plus fermes esprits ?… Et pourquoi, seule entre tous, cette frêle créature, plus portée que personne aux idées mystiques, venait-elle s’y abriter ! Qui lui donnait cette audace ? De quelle nature était-elle pour braver impunément ces appréhensions indéfinissables, filles de la nuit et de la solitude, auxquelles tous redoutent de s’exposer ?
En proie à ces pensées, il restait immobile, saisi d’une émotion inexplicable ; il avait l’impression de s’être déjà trouvé à cette même place, sous le coup du même trouble, attendant il ne savait quel événement qui pourrait mettre un terme à ses incertitudes, et en même temps sa raison révoltée lui disait qu’une telle révélation n’était pas possible, qu’il n’y avait là qu’une illusion de son esprit enfiévré !…
Soudain, à ce moment même, comme pour répondre à ses pensées, au loin dans l’intérieur des vieux édifices, il lui sembla entendre comme une vague clameur… Bernard sentit son sang se glacer ; c’était ce même cri lugubre qui avait retenti à son oreille dans cette nuit d’épouvante qu’il avait passée, perdu dans cette ruine déserte !… Une autre fois encore, à cette même place, il avait cru l’entendre !… Mais non ; l’illusion était ridicule ; cette rumeur confuse ne pouvait être que le bruit de quelque rafale passant au loin sur le château !… Et en dépit de tous ces raisonnements, ébranlé jusque dans ses fibres les plus intimes, il se sentait sur le point de faiblir, de quitter brusquement la place, il lui semblait qu’il allait voir paraître ces visions odieuses dont le seul souvenir faisait vaciller sa raison ! Un reste d’énergie le retint ; faisant appel à toute sa force, il resta immobile, les yeux fixés sur la masse sombre, comme pour défier le danger inconnu !… Puis, quand il crut avoir satisfait à ce qu’exigeait le respect de lui-même, il se retira à pas lents, l’oreille tendue, le cœur palpitant, se rendant témoignage qu’il faisait ce qu’il devait faire, mais s’avouant qu’il n’aurait pu faire rien de plus. Il descendit le chemin creux ; tout était calme, les fleurs des jardins répandaient dans l’ombre et le silence leurs plus vivaces parfums. Dans cette tranquillité déjà humaine, il se ressaisissait lui-même ; les chimères fiévreuses, les appréhensions sans cause s’atténuaient à chaque pas. Devant la porte du château, il rencontra les deux gardes qui achevaient leur faction solitaire.
« Que doivent-ils penser ? se disait-il en les quittant. Que je viens de chez Clarice ? Que je suis son amant, sans doute ?… L’amant de Clarice !… Quel est celui que Clarice aime ?… Peut-elle aimer personne, elle dont les pensées s’envolent dans je ne sais quel monde où les passions humaines n’ont pas accès ! »
Et malgré lui, une âpre jalousie le mordait au cœur. Quel était le secret du Vieux-Château ?…
En proie à ces pensées tumultueuses, il traversa la grande cour ; les premières lueurs de l’aurore apparaissaient ; les gens de l’intendance circulaient déjà, apportant les provisions et se rendant à leur service ; c’était la vie normale dans son mouvement calme, la saine réalité exempte de trouble de pensée, d’agitation fiévreuse… Par une contradiction singulière, ce contraste ne fit qu’accroître le malaise de Bernard ; de nouveau, il ressentit comme un violent retour de ces appréhensions indéfinissables qui l’avaient saisi au moment même où fier d’avoir amené Clarice à ses idées, il l’avait vue céder à il ne savait quelles inquiétudes personnelles ; de nouveau, il eut l’appréhension de quelque danger qui allait se produire, menaçant pour elle, pour lui aussi peut-être et qu’il ne pouvait ni prévoir ni conjurer. Et soudain, sous le coup de ces pressentiments sinistres, il se sentit succomber sous une fatigue, un accablement à la fois physique et moral, auxquels sa volonté, sa raison même, étaient absolument incapables d’opposer la moindre résistance ; humilié, se sentant inférieur, hors d’état de rien tenter pour se soustraire à cette obsession, il n’eut qu’une pensée, celle d’éviter toute rencontre, de ne pas donner en spectacle l’état de dépression qu’il subissait. Rentré chez lui, il se laissa tomber sur son lit et y resta longtemps inerte, sans volonté, sans pensée… Une idée fixe occupait son esprit : c’est que lui aussi était réduit à l’état d’épuisement où se trouvait Realmyn après ces séances de composition dans lesquelles il cherchait à formuler les mystiques théories de Clarice. L’effet était le même ; devait-il croire que lui aussi subissait cette étrange influence, que pour avoir voulu entrer en lutte avec cette âme trop ardente, il en était venu au même point de surexcitation et d’accablement ? Cette pensée lui était insupportable ; souvent il avait discuté des heures entières avec Clarice, jamais il n’avait éprouvé cette sensation de fatigue poussée jusqu’à l’énervement. Il fallait donc que l’énergie intellectuelle de Clarice se fût accrue jusqu’à dominer entièrement la sienne, ou bien que lui eût déchu au point de ne plus être capable d’un effort qui lui était si facile autrefois ! Partagé entre ces deux alternatives également humiliantes, assailli de noirs pressentiments qu’il ne pouvait dominer, il resta longtemps dans cet état d’inertie fiévreuse, aussi incapable d’action que de repos. Enfin terrassé par la fatigue, soudain, il perdit conscience de lui-même et s’endormit d’un sommeil de plomb.
Il était près de neuf heures. Bernard achevait de s’habiller, lorsqu’en s’approchant de la fenêtre, il vit M. Realmyn qui traversait la cour, venant du corps de logis central. Le digne Écossais, les yeux fixés en terre, marchant à pas lents, incertains, semblait être, dans sa rêverie, aussi à son aise qu’un escargot qu’une main sournoise aurait subtilement dépouillé de sa coquille.
« Bon, se dit Bernard, il paraît que la séance de musique n’aura pas été longue ce matin. Clarice aurait-elle déjà tenu parole ? Elle en est bien capable, la fantasque créature ; entre la pensée et l’exécution, pour elle, il n’y a place à rien. Il est facile de s’en assurer, du reste. »
Ce disant, il descendit et rejoignit M. Realmyn qui semblait vaguer de plus en plus au hasard.
— Par quelle heureuse chance, lui dit-il, vous rencontre-t-on si matin ? N’est-ce pas l’heure de votre travail avec Clarice ?
— C’est vous, Monsieur de Rednitz, dit le digne musicien en sortant comme d’un rêve, et sa bonne figure s’épanouit en une expression de satisfaction sincère. En vérité, je suis bien heureux de vous voir : voilà tantôt une heure que je me promène dans ces cours et ces galeries, sans voir une figure de connaissance. Je ne sais ce qu’ils deviennent tous : on dirait qu’ils se sont donnés le mot pour se cacher. Vous parlez de Clarice ! Eh bien, elle me joue un beau tour ! Tenez, lisez ceci :
Et il lui tendait un billet que sa main avait rudement froissé. Bernard le prit ; c’était l’écriture de Clarice : il contenait ces mots :
« Très cher Maître.
« Excusez votre indigne élève ; aujourd’hui je prends congé, bien malgré moi certes, mais le moyen de résister ? Le garde-chef a relevé la trace d’un ours qui égorge nos moutons dans l’Eibaljen. Un ours ! C’est un gibier de roi ! Tous nos chasseurs se lancent à sa poursuite ; je ne peux manquer cette fête ; vous ne le voudriez pas ! Je pars armée en guerre ; ce soir, je mettrai à vos pieds la dépouille du monstre. Indulgence et pardon pour vôtre.
« Clarice. »
— Eh bien, reprit Realmyn, que dites-vous de cela ! Me laisser là quand nous devions écrire ce matin un morceau si intéressant ! Et pour quoi, surtout ? Pour un ours, un grossier animal !… Comme si c’était affaire à elle de courir après cette méchante bête ! Oh, les femmes, Monsieur de Rednitz, les femmes, quelle perfide engeance ! On ne peut jamais s’y fier !… Pour Clarice, c’est moins pardonnable encore ; avec son esprit si supérieur, elle n’a pas le droit d’être capricieuse. Et pourtant, passe je ne sais quelle bête, adieu le travail, adieu les nobles pensées, adieu l’inspiration ! Ah, en vérité, c’est à désespérer de l’espèce humaine !
Bernard ne pouvait s’empêcher de rire :
— Il faut en prendre votre parti, dit-il ; vous n’êtes pas le premier qui aurez eu à vous plaindre de la mobilité féminine. Moi, cette escapade de Clarice ne m’étonne pas et… pour de bonnes raisons, ajoutait-il mentalement… vous le savez, elle est de sang vivace, voilà bien des jours que vous la tenez claquemurée autour de vos pianos ; un beau jour, elle n’y a plus tenu et crac, l’oiseau a pris son vol !
— Mais ce n’est pas moi qui lui imposais ces longues séances ! Non certes, je vous le jure. C’est elle qui ne voulait jamais les finir. En soi, vous le savez, le travail de composition, c’est chose laborieuse ; il y a les heures d’inspiration, les idées jaillissent abondantes, inépuisables, on crée, il semble que rien n’est impossible ! Cela est divin, cela rachète toute fatigue !… Mais à part ces moments trop rares, pour ce qui est œuvre matérielle, il faut y mettre toute sa volonté et ne pas épargner sa peine. Eh bien, pour cette besogne si rude, Clarice n’a pas sa pareille ; avec son admirable connaissance de la musique, elle est l’aide le plus utile que j’aie jamais rencontré. Avec elle, je faisais trois fois ma dose ordinaire de travail… Et aucune crainte de la fatigue ! Pour elle d’abord, il n’y en a pas, elle est toujours vivace, toujours active, toujours en bonne disposition, jamais de malaise, jamais de paresse, jamais de défaillance !… Certes non, ce n’est pas moi qui la forçais au travail ; c’est elle qui m’y poussait et sans relâche ; il fallait piocher, comme un vrai nègre, à en être rendu quelquefois ! Mais aussi quels prodigieux résultats ! Tout devient facile avec elle ; l’esprit s’exalte, l’invention, la faculté créatrice, se déploient dans toute leur énergie, on se sent une puissance à briser tous les obstacles !… Oui, je peux le dire, depuis que je suis ici, j’ai réalisé des progrès immenses. J’ai conscience d’avoir fait quelque chose de bon, et ce n’est pas, croyez-le bien, que je me contente à peu de frais, comme auparavant. Non, car je me surprends à trouver que mes œuvres anciennes, même celles que j’estimais le plus, sont de petite valeur. Mais, je le sens, mon goût s’est formé, mon intelligence s’est élevée, mon horizon s’est élargi, il me semble que je vais créer quelque chose de nouveau, d’original, une œuvre définitive, parfaite !… Et c’est à ce moment que Clarice m’abandonne ! Ah, c’est mal, c’est très mal !… Aussi je me sens tout désorienté ; ce matin, j’ai voulu me mettre au travail ; impossible, les idées ne venaient pas ou venaient mal, pas d’inspiration, pas de verve, rien de ce feu divin dont je me sentais embrasé hier. Tout à l’heure, je suis retourné chez Clarice, voir si elle était revenue ; elle en aurait eu le temps, car elle est partie à la première aube ; eh bien, non, elle est au diable vert, toute à sa chasse, peut-être ne reviendra-t-elle qu’à la nuit !… Aussi, je ne veux pas l’attendre ; à vous dire vrai, je me sens un peu accablé ; cette chaleur dont je ne m’apercevais pas hier, m’écrase ; je crois que je vais essayer de faire un somme ; ce sera toujours autant de temps de gagné !
« Micielski avait raison, pensait Bernard. Voilà ce digne homme qui commence à s’apercevoir de sa fatigue. L’excitation entretenue par Clarice a disparu avec elle ; en ce moment il n’est que trop aisé de voir ce que lui coûtent les efforts qu’elle lui a imposés ! »
— Et vous faites bien, reprit-il tout haut. Puisque votre imprésario vous donne relâche, il faut en profiter. Il n’y a rien à faire ici pour le moment ; par cette chaleur brûlante, après déjeuner, quelques heures de méridienne, c’est tout à fait recommandé. Ce soir, nous nous retrouverons tous frais et dispos, et nous saurons des nouvelles de la chasse de Clarice.
— Ah, oui, cette chasse ! Quel caprice ! Quand on peut faire de si bonne musique !… Oh, les femmes, les femmes !…
Et le digne homme s’en allait, les bras levés au ciel, dans l’attitude désespérée la plus amusante du monde. Sans trop savoir comment, il se trouva devant l’entrée de son logis et s’y engagea machinalement comme un animal qui regagne son terrier avant la chaleur du jour. Bernard suivit son exemple ; il rentra chez lui et se mit au travail avec un sentiment de calme qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps.
Le soir, au dîner, la place de Clarice se trouva vide. On s’entretint des causes de cette absence inattendue ; les chasseurs regrettaient de ne pas avoir été prévenus ; cette battue à l’ours mettait en jeu tous leurs instincts destructeurs ; en vrais hommes du métier, toujours un peu jaloux des chances des autres, ils jugeaient le succès pour plus que problématique ; quelques-uns même révoquaient en doute l’existence de l’animal. Ivantelly, plus sceptique encore, mais pour d’autres motifs, en vint à traiter l’ours de pur prétexte ; il voulait, disait-il, l’ériger en proverbe à l’usage des petites roueries du cœur féminin. « Prenez mon ours, dirons-nous quand on voudra nous payer de quelque mauvaise défaite. Ce sera une nouvelle version du mot, et qui sera de fréquent usage. » Au milieu de tous ces propos, la conversation se ressentait d’un certain alanguissement ; il semblait que l’on fût entré dans une phase de calme à haute dose dont on était déshabitué. Après le dîner, on tenta de faire de la musique ; Realmyn se mit au piano, mais après le second morceau, il s’arrêta et il ne fut pas possible de le décider à poursuivre. Madame de Bergheyck prit sa place ; elle aimait à entendre sa belle voix limpide se déployer devant ces auditeurs toujours prêts à l’applaudir. On la laissa faire ; mais le plaisir qu’elle causait n’avait rien de commun avec l’enthousiasme ; ce chant pur et modéré provoquait des comparaisons trop à son désavantage. La soirée se passait ainsi ; les assistants se sentaient peu à peu envahis par une sorte de torpeur ; un peu plus, le mot d’ennui eût été de mise.
Il était plus de dix heures ; déjà Madame de La Médio parlait de se retirer. Soudain, la porte s’ouvrit ; c’était Clarice ! Un tumulte d’acclamations et de récriminations tout ensemble s’éleva de toutes parts ; en lui souhaitant la bienvenue, on entendait lui reprocher son abandon. Elle fit fort agréablement tête à l’orage, se retranchant sur l’urgence qu’il y avait à se défaire de l’animal féroce, vraie terreur pour le pays.
— Et l’avez-vous, au moins, ce fameux ours ? demanda M. de La Médio, d’un ton plaisamment bourru.
— Eh non, ce dont j’enrage, reprit-elle au milieu d’un concert d’éclats de rire ironiques. Oh, riez tout à votre aise ; j’aurais voulu voir ces beaux rieurs, au milieu de ces précipices et de ces fourrés inextricables ! Nous n’avons pas épargné nos peines, mais le diable, je crois, s’en est mêlé ; du moins il n’y a pas un de nos chasseurs qui ne soit persuadé que le noir Scheitân en personne a sauvé la méchante bête de nos coups !…
— Le noir Scheitân vient ici tout à point ! Propos de chasseurs qui ont fait buisson creux ; nous les avons tous tenus à notre heure ! Mais voilà ce que c’est que d’être gâtée par la chance ; pour une fois que ton gibier t’échappe, tu ne veux pas en prendre ton parti !…
— Eh bien, c’est vrai, je suis vexée ; quand je tente quelque entreprise, j’entends réussir, je ne m’en cache pas. Aujourd’hui nous revenons bredouilles, mais je me rends témoignage que nous ne pouvions mieux faire, et malgré vos rires, l’amour-propre est sauf !
— Et ce sauvetage vaut la peine qu’on en parle, dit le Colonel Ivantelly. L’amour-propre de Clarice, ce n’est pas un mince personnage ! Je voudrais avoir à disposer la collection des amours-propres célèbres ; celui-là y tiendrait une belle place et au tout premier rang…
— Peut-être, dit Clarice, mais au moins ne gêne-t-il personne, et tous n’en peuvent dire autant. Et c’est comme pour notre ours… et pour toutes les bêtes de proie, Colonel… qu’il batte tant qu’il lui plaira la montagne, mais pour Dieu, gare à lui s’il se prend à mes moutons !
Il se fit un silence ; le ton de Clarice avait été si net, son regard s’était fait si vif, que tous, mis en éveil, se demandaient quel pouvait être le vrai sens de ces paroles, si simples en apparence. Madame de La Médio dit un mot tout bas à Madame de Simãens ; cette dernière ne répliqua pas ; elle paraissait soucieuse. Ce fut Realmyn qui reprit l’entretien :
— Allons, dit-il, qu’il ne soit plus question d’ours, ni de chasse, ni de moutons. Voilà bien du temps perdu pour de telles misères ! Surtout quand on pouvait si bien l’employer ! Clarice, tu vas m’en dédommager en faisant un peu de musique !…
— De la musique ! Excusez-moi, mais pas ce soir ; j’ai eu assez d’excitation pour aujourd’hui ; je n’aspire qu’au calme et le calme m’apparaît sous la forme d’une ou deux heures de whist, si toutefois Messieurs les joueurs veulent bien m’admettre à leur jeu !…
— Comment donc, mais avec le plus grand plaisir, s’écrièrent les adeptes, tout ravis de cette bonne fortune inattendue, car depuis quelques jours, Clarice ne prenait plus part au jeu. Seul le pauvre Realmyn restait sous le coup d’une véritable stupéfaction :
— Mais quel nouveau caprice ! répétait-il. Le whist ! Tourner des cartes quand on peut savourer l’inspiration des maîtres !… Que se passe-t-il donc, Clarice ? En vérité, je ne te reconnais plus !…
— Et moi, je vous affirme que je suis toujours la même. Seulement, à chaque chose son moment. Ce soir, faire de la musique, c’est au-dessus de mes forces.
— Au-dessus de tes forces ! Toi, l’infatigable par excellence ! Allons, un peu de courage ; nous jouerons du Mozart ; rien ne repose comme cela !…
— Vous me feriez jouer la musique des anges eux-mêmes que je reculerais ! Mais voilà bien l’égoïsme sublime du génie ! Pourvu qu’il se donne essor, peu lui importe s’il casse les instruments ! Mais je n’ai pas de génie, moi, et je tiens à conserver ma chétive personne. La chose est ainsi, mon maître ; demain, je ne dis pas non, mais ce soir, silence à la musique !
Force fut au pauvre Realmyn d’en prendre son parti. La soirée s’avançait ; il se retira visiblement consterné.
Clarice prit place à la table de whist ; la partie s’anima et dura fort tard. Quand on se sépara, Bernard descendit l’escalier avec la jeune femme et l’accompagna dans la direction du Vieux-Château.
— Eh bien, lui dit-elle, la campagne n’a-t-elle pas bien commencé ! Cet ours ne semble-t-il pas nous être envoyé en mission providentielle !…
— Si providentielle que je suis tenté de le placer au nombre des mythes les plus religieux. Voyons, Clarice, entre nous, elle n’existe pas, cette miraculeuse bête ?
Clarice riait :
— Trop de pénétration, M. de Rednitz, infiniment trop ; cela tue la confiance et c’est grand dommage. L’ours est parfaitement authentique ; nos pauvres moutons pourraient vous en dire long sur son compte. Seulement il y a déjà dix jours qu’on le cherche et je ne songeais pas à m’en mêler. Mais le prétexte était bon ; je l’ai saisi au vol, et une fois lancée, j’ai fait mon métier en conscience. Deux fois, nous avons cerné la maudite bête, deux fois elle nous a échappé comme par magie !… Mais elle n’aura pas le dernier mot ; demain, morte ou vive, nous en débarrassons le pays.
— Comment ! Demain encore ! Tu ne nous en as rien dit !…
— Sans doute ; à quoi bon ? Tous auraient voulu être de la partie et, en montagne, ces novices ne sont qu’un embarras !…
— Mais moi… si je veux en être !…
— Vous, passe encore ; mais vous n’en serez pas non plus ; j’ai d’autres projets pour lesquels votre présence ici m’est indispensable.
— Oui-da, et quels projets, je te prie ?…
— Il faut bien faire prendre patience à ce pauvre Realmyn ; c’est vous qui serez chargé de ce soin.
— Merci de la préférence, mais je n’ai pas déjà trop de patience pour moi tout seul et je ne me soucie pas d’être donné en pâture à un compositeur affamé !… Il va être, demain, d’une belle colère !
— Eh bien, vous l’apaiserez ; c’est une besogne à la hauteur de votre puissance de persuasion ; vous lui répéterez ces préceptes avec lesquels vous m’avez si bien convertie hier… Puis je vous aiderai moi-même et de tout mon pouvoir.
— Du haut de l’Eibaljen, n’est-ce pas ?…
— De près et de loin et je ne m’y épargnerai pas, je vous le jure. Demain, à son lever, le maître recevra de moi une jolie petite lettre, elle est toute écrite déjà, qui lui apprendra le nouveau désastre. Il se désolera d’abord, c’est certain ; puis il ira verser sa douleur dans votre sein… Sans doute, et il le fera, car je l’y pousse de toutes mes forces ; je lui dis que nul mieux que vous n’est capable de chanter sa musique, que dans son opéra en particulier, il y a certain air de baryton qui semble avoir été écrit pour vos notes hautes. Vous voyez se dérouler le plan ; il est simple et infaillible : Realmyn se présente chez vous ; on parle musique, vous l’attirez sur le terrain de son opéra, timidement il vous glisse mon insinuation, vous prenez feu comme une pièce d’artifice et vous ne lâchez pas prise avant d’avoir la partition sur votre piano. Ne craignez rien ; c’est une fort belle chose et vous ne regretterez pas vos peines. On chante, on joue, vous accablez le maître d’éloges, vous l’étourdissez de votre enthousiasme. Au dîner, nouvelle explosion ; soudain il vous vient une idée : si l’on exécutait l’œuvre d’ensemble, tout entière, comme un véritable opéra ? Applaudissements frénétiques ; tous ces esprits raffinés, blasés, affamés de sensations nouvelles, s’enflamment à la pensée d’une telle friandise ; Realmyn est furieusement assailli, quelque temps il se débat, puis tout heureux, il cède, il promet de terminer les parties inachevées, alors rien n’empêchera de passer à l’exécution. J’arrive sur ces entrefaites et je donne le dernier coup, s’il est nécessaire ; ce soir, l’audition est décidée ; nous n’avons plus qu’à en régler les détails. Lancé sur cette pente, distrait, étourdi, Realmyn oublie sa grande œuvre ; il devient un impresario comme les autres ; noyé dans les misères de l’exécution, il s’agite, se démène et dans cette préoccupation salutaire, il oublie sa fatigue… et sa gloire aussi !… Ah ! pauvre grand homme, tu ne seras pas le premier qui aura lâché la proie pour l’ombre !
— Tout cela est à merveille, mais il y en a pour quelques jours, puis après ?…
— Après ? La question est bonne ! Exécuter tout un opéra – qui même n’est pas fini… organiser l’orchestre, ajuster les chœurs, choisir les premiers sujets, cela vous paraît petite besogne ! Allez, nous en avons pour une bonne quinzaine et en pressant la mesure encore, c’est moi qui vous le dis !
— Comment, tu voudrais une audition complète ?…
— Il le faudra bien ; nous ne pouvons, à moindre frais, arrêter Realmyn au plus fort de sa grande œuvre… Oui, nous lui chanterons tout son opéra ; moi-même, il le faudra bien, je tiendrai mon rôle !… C’est vous qui l’aurez voulu et au point où vous avez mené les choses, il n’est plus temps de reculer ; nous irons jusqu’au bout, quoi qu’il arrive !
Elle disait ces mots avec une inflexion triste, comme si quelque sombre inquiétude fût venue arrêter l’élan si énergique qui la jetait dans cette aventure. Par un contrecoup tout instinctif, Bernard se sentit au cœur un pénible pressentiment ; c’était cette même appréhension douloureuse qui s’était emparée de lui, la veille, sur les terrasses du Vieux-Château, au moment où il s’était séparé de Clarice ; il lui semblait que cette entreprise, si inoffensive en apparence, portait en elle le germe de quelque malheur, mais lequel, il ne pouvait le deviner !…
Il y eut un silence.
— Bah, reprit Clarice brusquement, le sort en est jeté ! Qu’importe ce qui arrivera ; je sens que j’aurais fait mon devoir. Ce soir je l’ai bien vu, Realmyn portait encore l’empreinte d’une grande fatigue ; la tâche était trop forte pour lui !… Allons, ce qui est fait est fait : il aura moins de gloire, le pauvre grand homme, mais du moins il pourra en jouir, tandis que… Oui, nous jouerons son opéra et il ne tiendra pas à moi qu’il n’aille aux étoiles !…
Elle paraissait avoir repris toute sa gaieté ; cette nature vivace ne se laissait pas longtemps arrêter par de vagues inquiétudes. Ranimé par son exemple, Bernard reprit l’entretien :
— Chanter tout un opéra ! Tu en parles à ton aise ; et les musiciens ! Et les chanteurs !…
— Eh, nous en trouverons, dussé-je vous faire jouer vous-même !… Sans doute et l’idée ne serait pas si mauvaise !… Vous avez de la voix, de la science, de l’intelligence ; bien des directeurs vous paieraient un bon prix…
— Moque-toi tant que tu voudras, railleuse éternelle… Mais, au fait, pourquoi pas ! Chanter un duo de passion avec toi, Clarice, mais j’y suis tout prêt, plusieurs même, si cela peut te convenir !…
— Je chanterai tout ce qu’il vous plaira ; en musique, cela ne tire pas à conséquence ; la passion parlée, oh, c’est autre chose, vous savez que je n’y entends rien. Mais rassurez-vous, je crois que vous n’aurez pas à payer de votre personne !…
— Eh bien, vraiment, je le regretterais ; de si bonnes occasions, ça ne court pas les rues… Mais je ne vois pas où tu prendras ta troupe ; les artistes lyriques, on n’en trouve guère par ici !…
— Eh bien, nous avons Realmyn lui-même et ses compagnons, tous musiciens accomplis, rompus aux choses du théâtre, prêts à tout pour leur maître. Du reste, nous n’avons guère besoin que d’un quatuor. Mettez encore dans le panier, moi, votre servante indigne, et nous avons le quintette. On peut chanter un chef-d’œuvre à moins… et nous réclamerons l’indulgence du public.
Une idée surgit soudain dans l’esprit de Bernard :
— En vérité, dit-il, puisque tout est si facile, il me vient un regret, c’est que dans cet immense château, où il y a tout, il n’y ait pas aussi un théâtre ; on y jouerait ton opéra en représentation bien en règle, avec décors, costumes, jeux de scène, larmes et passion, toute la fantasmagorie théâtrale, ce serait admirable et vous auriez tous un succès fou !…
Clarice s’était brusquement arrêtée :
— Ne dites pas cela, M. de Rednitz ! dit-elle d’une voix émue, presque tremblante… oh, ne dites cela à personne, je vous le demande, je vous en prie… c’est trop dangereux !
— Dangereux ? En quoi donc ? Pour se faire une idée d’une œuvre de théâtre, un quatuor, le meilleur du monde, ne suffit pas, il faut l’impression scénique, une vraie représentation en règle, c’est un peu plus fatigant, mais de danger, où donc peux-tu en voir ?…
— Où je peux en voir ! dit-elle avec une inflexion de voix presque de désespoir…
Puis soudain, comme se forçant au calme :
— Eh, dit-elle, à quoi bon se mettre en évidence ?… N’y suis-je déjà pas assez !… Oui, continua-t-elle, la force des choses me met déjà trop en vue, que serait-ce s’il fallait faire du vrai théâtre !… Je vous en prie, Monsieur de Rednitz, et c’est très sérieux, croyez-moi, n’évoquez pas cette idée, nous pouvons distraire Realmyn par une simple audition, cela suffira pour l’obliger à terminer son œuvre ; il l’entendra aussi complètement que le permet une audition au piano. S’il rêve du théâtre, il ira le chercher sur les grandes scènes, mais ici, je vous en prie, n’en parlez pas, faites cela pour moi, je vous en serai profondément reconnaissante !…
Bernard se taisait surpris ; il ne pouvait comprendre ce revirement subit ; tout à l’heure il semblait que rien ne fût assez complet pour donner essor à l’œuvre du maître ; par quel brusque caprice tenait-elle maintenant à le lui refuser ? Quoi donc la troublait ? Que pouvait-elle craindre ? Et comme toujours devant les évolutions orageuses de cet esprit étrange, il restait surpris, interdit jusqu’à la méfiance… Mais d’autre part, il sentait que Clarice venait de lui faire une grande concession, vouloir lui demander plus en ce moment, c’eût été d’une exigence excessive, indiscrète, et après tout, cette mise en scène théâtrale, il n’y tenait guère. Il n’insista pas :
— Va donc pour l’audition au piano ; si ce bon Realmyn s’en contente et veut bien redescendre des espaces célestes où tu l’entraînais, moi, je n’y tiens pas davantage et j’agirai en conséquence. Cela te suffit-il ?
— Tout à fait, dit Clarice, et croyez-le, je vous en suis reconnaissante, bien plus que vous ne pensez…
Et sa voix si douce faiblit soudain, se voila comme sous le coup d’une profonde émotion…
— Gardez-moi le secret, dit-elle. Je sens que je dois vous paraître bizarre, absurde peut-être, mais… que faire ? Les choses sont ainsi, je dois m’y soumettre… Allons, c’est dit ; souvenez-vous de votre rôle, préparez votre attaque et tout ira bien. Maintenant il faut que je vous quitte, il se fait tard et je pars au jour. Adieu et à ce soir !
Ils se séparèrent ; Bernard reprit le chemin de son logis ; comme il traversait la grande cour, l’horloge du Château sonna trois heures.
« Si tard que cela ! se dit Bernard. Si je veux dormir, je n’ai que le temps. Et Clarice qui se remet en chasse dès l’aube ! Vive Dieu, je rirai bien la première fois qu’elle me chantera son hymne en l’honneur de la vie calme ! Le calme ! Elle en parle comme l’aveugle des couleurs. Courir la montagne toute la journée, le soir causer trois heures, trois autres heures tourner les cartes, causer encore, écrire des lettres, repartir pour la chasse, recauser, rejouer et toujours ainsi, sans parler des excès de musique, des leçons, de la danse, du manège, et que sais-je encore, si c’est là la vie calme, comment donc est faite l’agitation ! Ah, tu as beau dire, fantasque créature, nulle n’est plus femme que toi, en paroles toute de logique, toute de caprice en actions ! Et tout à l’heure, qu’a-t-elle voulu dire, de ce danger qu’elle redoute ?… Au moment où elle était tout de feu pour cette mise en scène, crac, je ne sais quelle lubie la glace et la paralyse !… Comprenne qui pourra ce bizarre esprit, moi j’y renonce !… En attendant, il s’agit de bien jouer mon rôle dans sa comédie, de dénicher ce trésor, ce fameux opéra !… Allons, le vieux dragon n’a qu’à se bien tenir ; nous serons bien malheureux si nous ne réussissons pas à lui extirper ses pommes d’or ! »
Il était neuf heures ; un coup discrètement frappé à sa porte tira Bernard de son sommeil ; c’était son domestique qui venait le prévenir que M. Realmyn demandait à lui parler. Bernard sauta de son lit, s’habilla avec une prestesse toute militaire et rejoignit M. Realmyn qui l’attendait dans la chambre de travail. Le digne Écossais assis dans un fauteuil, la figure allongée, l’air profondément morne, présentait un aspect si déconfit que Bernard eut peine à tenir son sérieux ; il se contint cependant :
— Eh bien, M. Realmyn, lui dit-il en lui tendant la main, à quoi donc dois-je l’honneur de cette visite matinale ? Rien de fâcheux, j’espère ?…
— Rien de fâcheux ?… Tout est fâcheux, au contraire, désastreux, lamentable !… Mais non, M. de Rednitz, qu’est-ce que je dis là ? Excusez ma distraction ; vous allez en connaître la cause. Vous voyez cette lettre ?…
Et il lui tendait un papier qu’il tenait tout ouvert à la main…
— Eh bien, devinez donc de qui elle est…
— De qui elle est ? En vérité, comment pourrais-je le savoir !…
— Eh bien, je vais vous le dire ! Elle est de Clarice !… Et que pensez-vous qu’elle contienne ? Je vous le donne en mille !… Vous l’avez entendue hier ; nous devions faire de la musique aujourd’hui ; c’était bien le moins, après sa fugue inexplicable… Eh bien, elle me joue encore le même tour ! Elle est partie… toujours pour cette maudite chasse ! C’est à n’y pas croire, n’est-ce pas ! Du reste, écoutez, voici ses propres termes :
« Veuillez m’excuser, cher Monsieur, si une fois encore, je manque au rendez-vous. En conscience, je ne peux abandonner notre fidèle garde tant que durera la poursuite de cette dangereuse bête ; ce serait une désertion devant l’ennemi ; je n’affronterai pas cette honte. Au lever du jour, nous nous remettons en chasse. Votre indulgence m’est connue, cette fois encore vous me pardonnerez ; j’en suis si sûre que je veux vous demander de me rendre un service. Hier, il m’est venu à la pensée que M. de Rednitz avait exactement la voix qu’il faut pour chanter le second acte d’Axel ; j’aurai grand plaisir à exécuter ces beautés avec lui ; ce sera moins parfait qu’avec vous, mais ce sera autre chose ; M. de Rednitz a beaucoup de goût et d’intelligence, son interprétation sera originale, il vaut la peine d’essayer. Mettez-le à l’épreuve ; vous avez toute la journée pour cela ; vous ne pouvez faire meilleur emploi de votre temps. Ce soir vous me ferez part du résultat. Ce pauvre Axel ! nous le négligeons grandement ces derniers temps ; il serait bon de s’occuper quelque peu de lui… Tentez l’aventure ; je suis assurée que vous vous en trouverez bien. À ce soir donc ; pardon encore et croyez aux sentiments d’affection de
« Clarice. »
— Vous le voyez, dit-il en repliant tristement sa lettre, elle me trahit encore une fois… Perfide comme l’onde, elle aussi, ce n’est que trop vrai… Elle veut que je lui pardonne ! Non certes, je n’en ferai rien, je suis bien trop en colère !…
— Calmez-vous et pardonnez, je vous le conseille. Que voulez-vous, Clarice est femme, c’est-à-dire mobile, impressionnable, capricieuse, en un mot irresponsable. On ne se fâche pas contre un enfant ; les femmes, vous le savez, elles sont enfants toute leur vie !…
— Eh, c’est ce qui m’enrage !… Clarice n’est pas une femme comme les autres ; elle, un esprit si supérieur, être sujette à de telles défaillances, c’est pour vous exaspérer ! Car enfin, je vous le demande, abandonner notre œuvre, notre tâche sublime, pour courir la montagne en compagnie de sauvages, à la poursuite d’une bête immonde, cela n’a pas l’ombre d’apparence de sens commun !…
— Eh, d’accord, mais si vous aviez vécu comme moi depuis tantôt un an, auprès de Clarice, vous auriez vu bien d’autres incohérences ! Croyez-moi, prenez-en votre parti, toutes les imprécations du monde ne la feront pas revenir !
Realmyn se taisait ; évidemment il était navré jusque dans ses fibres les plus intimes.
— Savez-vous bien, reprit Bernard, que ce grand dépit fait de moi, sa première victime ! Voilà Clarice qui me promet un grand plaisir, celui de chanter votre musique… vous savez combien j’en serais heureux… et parce qu’elle vous le propose dans un mauvais moment, vous me refusez cette satisfaction. Franchement, ne suis-je pas en droit de me plaindre ?…
— Peut-être bien, dit naïvement Realmyn tout entier à sa préoccupation. Mais à qui la faute ? Moi, j’irais lui faire toutes ses fantaisies, à cette fantasque créature ! Oh, certainement non !
— Vous voyez, c’est moi qui paie ici pour les fautes d’autrui ; est-ce juste ?… Mais je ne renonce pas à cet espoir, de quelque part qu’il vienne ; ce que vous refusez à elle, vous pouvez me l’accorder à moi ; laissez-moi chanter votre musique, rien ne saurait me faire plus de plaisir, je vous le dis en toute sincérité !…
Realmyn le regardait sans mot dire ; à la fin, d’un geste cordial, il lui tendit sa vaste main :
— Qu’à cela ne tienne, dit-il, vous êtes bon, vous, vous ne me manqueriez pas de parole… Nous allons chanter mon opéra, non pour elle, mais pour vous, puisque vous dites que cela vous ferait plaisir… Venez chez moi ; nous y serons plus à notre aise.
Bernard le suivit et se trouva bientôt introduit dans un vaste salon où régnait le plus beau désordre. Le seul meuble qui parut être en place, c’était un piano qui trônait planté tout au beau milieu de la salle ; tout autour, s’enchevêtraient comme à plaisir, des tables, des fauteuils jonchés de vêtements, de papiers, d’instruments de musique ; puis tout un fouillis de malles, de caisses de toutes dimensions, de tous formats ; à côté du piano, deux énormes coffres entrouverts laissaient échapper un entassement de cahiers chargés de notes de musique manuscrites, le tout imprégné d’une forte odeur de tabac, car Realmyn était grand fumeur.
— Oh, oh, s’écria Bernard, voilà ce que j’appelle un vrai studio d’artiste et ces flots de feuillets couverts de notes présentent l’aspect le plus affriolant. À l’œuvre donc et ne perdons pas une minute. Où est cette partition d’Axel ? Je meurs d’envie de la déchiffrer.
— Doucement, Monsieur de Rednitz, dit Realmyn ; ayez patience ; nous devons la trouver ici.
Et se pliant en deux sur l’un des coffres, il en tira des brassées de papiers qu’il répandit sans plus de façon sur le parquet. Tout au fond apparut une forte liasse de cahiers mal attachés par des cordelettes.
— Voici la chose, dit-il en redressant sa haute taille ; elle doit être en ordre, car voilà bien des jours que je n’y ai touché. Pauvre Axel ! Je m’en veux de l’avoir abandonné ainsi, mais qu’y faire ; maintenant, j’ai bien autre chose en tête !…
Il posa la liasse sur le piano et après l’avoir feuilletée, il en tira deux cahiers :
— Voici les airs dont parle Clarice, dit-il ; voyez ce que vous pouvez en faire…
Bernard se mit au piano. Dès les premières mesures, il fut saisi par la beauté puissante, l’inspiration passionnée de cette musique ; c’était un chant de bonheur coupé de quelques nuances tristes comme le souvenir d’un passé douloureux ; une mélodie ample, d’une mâle élégance, donnait l’ordonnance générale et sur ce thème se déployaient des développements harmoniques d’une science, d’un goût exquis. M. Micielski n’avait rien dit de trop, c’était une œuvre de premier ordre et Bernard, saisi d’admiration, n’eut pas besoin d’efforts pour lui donner son juste tribut d’éloges. Mais lorsqu’il voulut chanter, il s’aperçut bientôt que c’était de la vraie musique de théâtre faite pour des chanteurs rompus à toutes les exigences des grandes scènes ; si bon musicien qu’il fût, il n’avait pas la voix assez exercée pour surmonter les difficultés d’une telle œuvre et il se rendit aisément compte qu’il ne pourrait l’exécuter que d’une manière à peine satisfaisante. Il en fit l’aveu sans réticence ; Realmyn, sincère comme l’enfant de la nature, n’y contredit pas ; se mettant au piano, il chanta à son tour. Sa voix, quelque peu voilée en quelques notes, avait encore de bonnes qualités de volume et de timbre ; surtout il avait une science profonde de son art et, dans l’ensemble, il produisait un grand effet. Bernard comprit aisément sa supériorité et lui dit sans autre préambule que si quelqu’un devait chanter la partition avec Clarice, c’était l’auteur et personne autre. Realmyn ne répondit que par un signe désespéré comme si on lui proposait une entreprise impossible. Puis comme ressaisi par le charme de sa propre création, il prit un autre cahier et le joua seul ; c’était un finale et les moyens insuffisants du piano ne faisaient que mieux ressortir l’ampleur et la puissance de l’œuvre. Les accords, d’une franchise superbe, révélaient la présence d’une instrumentation d’une rare richesse et sur ce fond splendide, trois mélodies développées avec l’art le plus exquis, se déployaient isolément d’abord, puis par des gradations d’une habileté singulière, elles venaient s’unir en un ensemble au plus haut point imposant et dramatique. Il devait y avoir là, à la scène, des effets d’une énergie admirable ; dans cette chambre solitaire, au maigre son de ce triste piano, Bernard, soustrait à la réalité des choses, croyait assister à quelque représentation de grande scène, entourée de tout le prestige d’une exécution irréprochable ; saisi d’une émotion pénétrante, il sentait passer en lui ces sourdes ondulations que l’enthousiasme soulève dans les foules palpitantes sous l’étreinte du génie, comme dans les forêts l’ouragan courbe les cimes des grands arbres… Sous l’empire de cette excitation, il prodigua à Realmyn les témoignages de son admiration ; le digne homme les accepta sans réserve ; il y avait en lui un mélange de bonhomie et de sentiment de sa valeur qui lui permettait de ne s’étonner de rien.
— Mais, dites-moi, s’écria Bernard, et dans le feu de son exaltation, il ne se souvenait plus du plan si bien ourdi par Clarice, comment donc se fait-il que vous gardiez par devers vous cette œuvre prodigieuse ! Sa place n’est pas au fond de cette stupide caisse, elle est au théâtre, sur les plus grandes scènes ! Il faut que tous en jouissent, qu’elle soit proclamée chef-d’œuvre, qu’elle nous inonde de sa gloire !… C’est un crime, songez-y bien, quand on a reçu le génie en partage, de priver de la part de bonheur qui lui est due, la génération qui vous a porté dans son sein…
— Le théâtre, dit Realmyn. Le théâtre ! Oui, j’y ai souvent pensé ! Il doit être si beau de sentir sa pensée s’imposer à l’âme de toute une foule, de faire vibrer son auditoire sous la puissance de son inspiration ! Mais toute médaille a son revers ; le théâtre, c’est tout un monde de démarches, d’efforts, d’intrigues, de petites luttes, de misérables habiletés, pour lesquelles je ne suis pas fait. Puis ma partition n’est pas finie ; elle demande encore du travail, bien des retouches, et maintenant, j’ai autre chose en tête, une vraie œuvre, celle-là, réellement puissante, qui n’a jamais été tentée, une de ces entreprises pour lesquelles on peut donner sa vie sans regret ! Oui, c’est à celle-là que je dois tout mon temps, toute ma pensée, toutes mes forces ; si mon nom doit devenir célèbre, c’est par elle qu’il le deviendra !
— Et pour cette gloire lointaine, vous faites fi de celle qui est là, toute prête, à la portée de votre main ! Ah, mon cher maître, permettez-moi de vous le dire, n’imitez pas cet avare qui se laissait mourir de faim au milieu de ses trésors ! Cette œuvre que vous rêvez, que ce soit celle de votre avenir ; vous avez encore bien du temps à lui consacrer, mais le présent est là, qui réclame sa part de succès et de gloire ; pour Dieu, ne négligez pas le présent !
— Oui, vous avez peut-être raison !… Mais maintenant, le sort en est jeté ! Entre les deux œuvres, la différence est trop grande ! Tenter l’épreuve du public dans ces conditions, ce serait puéril ; quand le compositeur se place au pupitre pour diriger un puissant orchestre, on ne lui demande pas de s’interrompre pour jouer quelque maigre partie de piano !
— Mais c’est un vrai blasphème ! Ce que je viens d’entendre m’a ému jusqu’au fond de l’âme, et pourtant je ne suis pas si facile à l’émotion ! Tenez, j’ai horreur de l’exagération et de la flatterie, mais en toute sincérité, je vous le dis, votre partition est un chef-d’œuvre ! Vous devez tenter l’épreuve ; j’en suis certain, avant six mois, si vous le voulez, votre opéra aura été monté sur quelque grande scène ; le soir où il sera représenté, ce soir-là, votre nom sera celui d’un des plus grands compositeurs du siècle !…
— Le croyez-vous vraiment ?… J’en suis heureux, mais aujourd’hui, voyez-vous, mon but est changé. Oh, je le sais, Axel a ses beautés, mais ce sont des beautés humaines, terrestres, c’est le cri de la passion égoïste, la lutte brutale des amours-propres et des instincts ; cela m’a suffi longtemps, maintenant je veux autre chose. Et je suis dans le vrai ; tout a été dit sur le cœur de l’homme ; si nous ne voulons que répéter les paroles des maîtres, à quoi bon ? Nous ne ferons ni plus ni mieux. Voyez Don Juan, le chef d’œuvre sans pareil ; serons-nous plus dramatiques que Dona Anna, plus tendres que Don Ottavio, plus amusants que Leporello, plus audacieux, plus ironiques, plus effrénés que son maître ? Non, mais nous pouvons nous créer un autre idéal, nous pouvons compléter ce que ce génie immortel n’a fait qu’indiquer, amener au grand jour de la scène ce qu’il a laissé dans la pénombre, préciser cette grande impression de terreur surhumaine qui plane sur toute l’œuvre… Le surnaturel dans ses rapports directs avec l’âme humaine, voilà ce qu’il faut exprimer ! Ce n’est pas nouveau, me direz-vous ? Erreur ; tout ce qui répond aux instincts immuables du cœur de l’Homme, tout cela est éternellement vrai, éternellement jeune ! D’autres s’y sont essayés, n’est-ce pas ? Sans doute, mais dans quelle mesure ? Quelques-uns y croyaient, et c’est le secret de l’émotion que nous causent leurs œuvres ; mais combien n’y voyaient que des terreurs superstitieuses, des épouvantails grotesques dont eux-mêmes étaient tentés de se moquer !… Ce que je veux, moi, c’est de montrer que ces aspirations éternelles de l’âme humaine peuvent se formuler en pleine lumière, dans ce siècle ironique et incrédule, et avec tant de puissance et de franchise que ceux-là même qui douteront comme vérité, comprendront ce que cette conception porte avec elle de pureté, de noblesse, de saine et sublime harmonie ! Ah, la tâche est terrible, mais quelle gloire si je réussis ! Faire entendre ce cri de l’âme qui aspire à s’élever au-dessus de la réalité matérielle, chanter la grande conciliation du Bien et du Mal, adorer la souveraine Science, la toute puissante Bonté, faire comprendre ce grand calme des Intelligences Supérieures, leur empire sur toutes choses, l’union intime qu’elles établissent entre le dernier des êtres et le plus sublime, quel triomphe si j’y réussis ! Puis, il y a la contrepartie, et c’est là qu’est le drame, la lutte, le cri des instincts révoltés contre l’idéal, la rage des passions mauvaises, le combat des esprits déchus contre les Puissances Célestes, le désespoir de leur défaite, le chant de triomphe des victorieux !… Tout cela, j’en ai conscience, je l’entends, je le vois presque, malheur à moi si je ne tente pas de l’exprimer !… Oh, je sais tout ce qui me manque pour être à la hauteur de ma tâche, à moi, pauvre esprit incomplet, inculte, si mal préparé pour ces sublimes méditations ! Mais dans ma faiblesse, j’ai une force que personne peut-être, n’a eue avant moi ; il m’a été donné de rencontrer un être supérieur, un esprit de flamme, une intelligence pour laquelle il n’y a ni obstacle, ni obscurité ! Oui, lorsque dans les heures calmes de la nuit, au fond de ce château désert, Clarice prend la parole et me déroule tout le magique spectacle de ce monde étrange qu’elle voit autour d’elle, alors mon esprit s’enflamme, pour moi tout s’émeut, tout s’anime ; il n’y a plus de matière inerte, insensible, partout je vois la présence, la manifestation vivante de l’Intelligence Suprême ! Alors il me semble que les voiles se lèvent, mon âme entre en communication avec les sphères supérieures, j’entends des voix qui chantent les louanges de la Bonté Éternelle, j’assiste au spectacle du triomphe de la Suprême Harmonie sur les forces aveugles, l’esprit de destruction et de haine toujours en lutte avec elle ! Ces colères, ces drames, cette victoire, voilà ce que je veux faire connaître aux hommes ; si je réussis, j’aurai créé un chef-d’œuvre impérissable ! Et ne croyez pas, au vague de mes paroles, que je m’égare dans de vaines rêveries ; non, grâce à Clarice, j’ai un sujet précis, tout de poésie et d’émotion ardente, de l’effet le plus saisissant ; c’est une des légendes du Château ; jamais les passions humaines n’ont été plus vigoureusement dépeintes que dans ce drame sauvage, mais jamais aussi elles n’ont été plus habilement mises en scène pour faire ressortir avec le plus étonnant relief, ces sentiments qui dépassent l’Humanité !… Oh, c’est un sublime poème, et quand, au milieu de cette atmosphère de mystère et de drame qui nous entoure ici, j’entends la voix de Clarice en dérouler les péripéties, m’en révéler toute la portée, me montrer l’action supérieure pesant sur les mobiles de la pensée humaine et les faisant servir, malgré toute apparence, en dépit de tous les obstacles, à l’accomplissement de ses immuables desseins, alors je me sens comme ravi à moi-même, l’inspiration m’inonde, il me semble que ce que je chante est versé en moi par une main presque divine ; pour exprimer des pensées dont j’ai à peine conscience, je trouve sans effort des formes exquises, originales, que nul n’a employées avant moi, et quand de sang-froid, je relis mon œuvre, je m’étonne moi-même de cette puissance créatrice qui, comme un fleuve sans source, a jailli de mon esprit ! Oui, je veux mener à bout, quelque écrasante fatigue qu’elle me cause, cette tâche sublime qui m’est incombée ; j’ai conscience qu’une mission m’a été donnée ; dussé-je y perdre la raison ou la vie, il faut que je l’accomplisse, et je l’accomplirai ; si je succombe, j’aurai tout au moins la gloire d’avoir tenté ce que les grands génies, les flambeaux lumineux qui éclairent au loin la route de l’Humanité, ont seuls tenté avant moi, et j’aurai la consolation de me dire qu’il est des entreprises où l’insuccès est plus glorieux que bien des faciles triomphes !…
Realmyn avait parlé le front haut, les yeux étincelants, la parole nette et vibrante ; sous l’empire de ces étranges pensées, cet homme embarrassé, timide, avait revêtu soudain l’autorité la plus imposante. Bernard, ému, troublé, gardait le silence ; Realmyn parcourait à grands pas la vaste salle, puis comme épuisé par sa propre émotion, il se laissa tomber dans un fauteuil, la tête cachée dans ses mains. C’était bien le génie qui venait de se manifester en lui ; ses paroles éveillaient un profond écho dans l’âme de son auditeur, il y retrouvait toutes ses pensées, ses doutes, ses longues incertitudes, et il devait se l’avouer, ses convictions. Et, avec un trouble dont il n’était pas maître, il voyait reparaître aussi le pouvoir de Clarice, cet ascendant étrange, irrésistible, qui lui livrait les esprits, cette énergie qui jaillissait en elle comme d’une source inconnue et qu’elle déversait à son gré dans les âmes. Avec quel bonheur elle avait dû reconnaître chez cet homme que le concours imprévu des circonstances amenait sous sa main, la nature d’intelligence, le don créateur qui devaient lui permettre d’exprimer ses audacieuses pensées, car c’était elle, il n’en pouvait douter, qui guidait Realmyn dans la conception et l’accomplissement de son œuvre ; c’était elle qui lui en imposait à la fois l’ensemble et les détails, qui surexcitait en lui cette verve fiévreuse, cette inspiration ardente, pour en mouler la forme sensible sur ces croyances mystiques qui étaient l’intérêt passionné de sa vie ! Quel résultat prodigieux ne devait-on pas espérer du concours de cet esprit initiateur, ardent jusqu’à l’impossible, avec le travail, la science, l’invention savante et féconde de l’aide qu’il rencontrait si à point ! Oui, si l’œuvre de Realmyn répondait même de bien loin, aux aspirations auxquelles elle devait donner essor, et ce que Bernard en avait entendu permettait de le croire, ce devait être un chef-d’œuvre sans pareil, et n’était-ce pas un crime, comme l’avait dit Clarice, d’en entraver l’achèvement ?
Saisi par ce flot de pensées, Bernard restait immobile ; devant lui, Realmyn, affaissé sur lui-même, semblait fléchir sous la violence de son exaltation. Il fallait rompre le silence ; ce fut Bernard qui s’en chargea :
— Ainsi, dit-il, c’est Clarice qui vous pousse à vous dévouer à cette œuvre ?…
— Sans doute, et comment lui résister ! Il y a tant de charme en elle ! Elle sait si bien vous convaincre, quand il lui serait si facile d’imposer sa volonté ! Elle a raison ; elle voit plus juste et plus loin que nos pauvres yeux mortels ; ce qu’elle veut, c’est la vérité éternelle, le vœu irrépressible de l’âme humaine ! Et quelle sûreté de goût ! Quelle extraordinaire science musicale ! À peine ai-je formulé une idée, qu’elle s’en empare, la modèle, la complète, la développe, je vois de toutes pièces s’opérer une transformation, que dis-je, une création nouvelle ! Mais non, création, le mot est impropre, car, chose vraiment incompréhensible, avec cet esprit si prodigieusement fécond, cette intelligence à qui rien ne résiste, cette force vraiment divine, elle ne peut pas créer ; l’invention lui est refusée ; jamais je ne lui ai vu produire un simple motif, le plus petit mouvement de valse !… C’est bien étrange, cela ! Et elle le sait mieux que personne ! Parfois, lorsque réunis dans une même pensée, nous cherchons à lui donner une forme mélodique, ah, je la vois frémir, furieuse de son impuissance, puis, soudain, elle se calme, comme si quelque voix mystérieuse la consolait de son infériorité, et sans arrière-pensée, avec la joie la plus sincère, quand moi, il m’arrive de trouver l’expression propre, elle applaudit à mes succès, elle triomphe de ma victoire ! Mais en quoi elle est inimitable, c’est dans la compréhension absolue qu’elle a de la pensée des autres, dans le parti réellement infini qu’elle sait tirer de leur œuvre ! Vous savez quelle est sa science et sa mémoire ; tout ce qui s’est fait en musique est dans sa tête ; de ce trésor inépuisable, elle peut tirer tout ce qu’elle veut. Eh bien, son triomphe, son incomparable supériorité, et cela c’est vraiment du génie, c’est de trouver les inspirations qui se complètent, de les rapprocher, de les aviver par le contact, de les surexciter les unes par les autres, de faire jaillir de leur fusion les effets les plus surprenants, les plus admirables !… Mille fois je lui ai vu faire ce travail, et pour moi, c’est une vraie volupté ! Avec une intuition vraiment divine, elle surprend les analogies les plus lointaines, les contrastes les plus fugitifs et, soudain, par quelque artifice de composition dont moi-même je ne comprends pas toujours le secret, elle les fond en un ensemble parfaitement homogène, elle en fait une œuvre vraiment nouvelle qui concentre l’essence de ces éléments et leur donne une signification, une portée dont moi qui en ai eu la première idée, je ne pouvais pas même entrevoir l’inénarrable énergie ! Cela, c’est vraiment la révélation d’une puissance sans limites ! Oui, quand elle prend comme au hasard, trois mélodies des grands maîtres, qu’elle les assemble et les coule pour ainsi dire, dans le moule d’une composition nouvelle, ah, je vous le dis, il faudrait avoir un cœur de pierre, une sensibilité plus nulle que celle de la boue des chemins pour ne pas se sentir saisi, ému, transporté par cette incroyable puissance !… Qu’on la laisse chanter, elle obtiendra sa grâce, même d’un tigre en furie ! Ce n’est pas de la création peut-être, mais c’est autant, c’est mieux peut-être, car dans l’invention, il y a toujours quelque chose du hasard, le produit d’une force dont on ne peut contrôler l’expansion ; là, au contraire, c’est l’intelligence à son plus haut point d’intensité, le goût, la sensibilité, le savoir, et tout cela dominé, dompté par une pensée unique qui condense tous ces éléments et en fait un vrai jet de flamme !… Et cette supériorité si écrasante, jamais elle ne songe à me l’imposer ; elle s’efforce même, je le vois bien, de ne pas me montrer qu’elle en ait conscience. Quand c’est moi qui compose, elle suit mon inspiration, elle donne son avis, elle discute, elle m’éclaire, sans cela, réduit à moi-même, que ferais-je ? Mais elle cède aussi et de bonne grâce ; jamais elle ne se substitue à moi ; à mon gré, elle accepte ou supprime sans hésitation, sans résistance. Aussi mon œuvre est bien de moi ; c’est moi le créateur, je peux me rendre ce témoignage ; mais son rôle est bien grand encore et jamais je ne lui serai assez reconnaissant ! Dans ce travail que nous faisons ensemble, et dont moi seul je peux retirer l’avantage, elle met une ardeur, un dévouement que rien n’arrête ; jamais elle ne se fatigue, jamais elle ne se rebute, il semble que cette besogne si dure, cent fois recommencée, soit le plus grand bonheur qu’elle puisse goûter ! Aussi je ne puis comprendre cet arrêt subit, cette furie de chasse qui l’emporte depuis quelques jours. Inconstance de femme, me direz-vous ! Hélas, tout est possible, mais quand je pense à l’enivrement qu’elle éprouvait lorsque je trouvais une forme pour exprimer les pensées que nous venions d’échanger, quand je revois ce regard de flamme, son adorable figure resplendissante de bonheur, puis cette énergie passionnée avec laquelle elle poursuivait le développement de l’idée jusqu’à ce que l’un et l’autre nous la déclarions parfaite, alors, je l’avoue, je ne peux me rendre compte de cette brusque incartade, il me vient des défiances, de fâcheuses arrière-pensées, et j’éprouve, pourquoi ne le dirais-je pas, une impression des plus pénibles, quelque chose comme l’amer désenchantement qu’on éprouverait à voir une blanche statue descendre de son piédestal pour se vautrer dans un bourbier !
De la part de cet homme sincère, cette manifestation de douleur était au plus haut point émouvante. Brusquement reporté à son entretien avec Clarice, Bernard comprenait pourquoi la jeune femme s’était tout d’abord si vivement refusée à entrer dans une combinaison dont le premier effet devait être de causer un si violent chagrin au pauvre compositeur, et il lui savait d’autant plus de gré de s’être résignée à s’exposer à sa colère. Il lui semblait dur de lui en laisser porter tout le poids à elle seule, et soit par sentiment de justice, soit par compassion pour l’état d’abattement dans lequel il voyait Realmyn, il se sentait tout prêt à lui révéler le secret de la campagne dirigée contre lui. Un sentiment de prudence le retint ; l’œuvre qu’ils avaient entreprise était en bon chemin ; il ne pouvait risquer d’en compromettre le succès ; l’épreuve d’ailleurs ne devait pas être longue et il connaissait trop bien le pouvoir de séduction de Clarice pour douter un seul instant qu’elle n’obtînt aisément son pardon. Il s’abstint donc, et tournant la conversation sur le ton de la plaisanterie, tantôt causant, tantôt chantant, il réussit à changer le cours des pensées de Realmyn. Quand ils se séparèrent, le sentiment de cruel chagrin qui avait envahi le cœur du digne maestro semblait avoir perdu de sa violence ; c’était maintenant à Clarice à faire le reste.
Au dîner, Bernard, fidèle à sa consigne, animé d’ailleurs d’une réelle admiration pour l’œuvre qui venait de lui être révélée, entreprit un éloge en règle de l’opéra, et dit qu’il n’aurait de repos que lorsqu’il connaîtrait la partition tout entière. Il n’en fallait pas tant pour enflammer la curiosité des convives, et Realmyn se vit assailli d’un concert de réclamations passionnées. Il résista de son mieux, prétextant de l’état d’inachèvement de l’œuvre et donnant enfin pour suprême argument que celle qu’il venait d’entreprendre était si capitale qu’elle ne lui laissait pour la précédente qu’un fort médiocre intérêt.
Mais cette défense n’eut pas de succès ; la perspective lointaine de ce chef-d’œuvre inachevé ne pouvait l’emporter sur le plaisir immédiat que promettait la partition terminée et toute prête, et c’était à qui insisterait dans les termes les plus pressants. De guerre lasse toutefois et craignant d’indisposer Realmyn, ils étaient près de changer de sujet, lorsque Clarice entra. Une tempête d’acclamations l’assaillit dès le seuil de la porte ; tout joyeux de la revoir, les convives ne se refusaient pas le plaisir de lui faire payer sa bienvenue par toutes sortes de récriminations et de questions malicieuses. Sans s’en émouvoir, elle prit place à la table, le rire sur les lèvres, plus gaie et plus vivace que jamais ; la fatigue à outrance qu’elle affrontait depuis deux jours, semblait n’avoir d’autre effet que d’aviver l’éclat de son teint, de faire resplendir la flamme de son regard…
— Et cette chasse ? ce fameux gibier ? lui criait-on de toutes parts…
— C’est bien fini, dit-elle ; cette fois, vous n’en entendrez plus parler !…
— Alors, voyons la tête, dit M. de La Médio ; je suis très confiant de nature, mais en fait de gibier, moi, je veux voir la tête ; au moins on sait à quoi se fier !
— Eh, il n’y a pas de tête, dit Clarice ; qui vous dit que nous ayons rien tué ! Ce maudit animal nous a échappé encore ; pour moi, je l’avoue, je ne l’ai pas même vu. Mais peu importe ; cette fois nous l’avons expulsé de nos montagnes ; il a pris champ du côté de Prisrend ; qu’il mange des moutons turcs tout à son aise, ce n’est pas nous qui songeons à l’en empêcher !
— Et tu appelles cela de la chasse ! dit Ivantelly. Fameux chasseurs, ma foi, qui s’occupent de la religion du mangeur ou du mangé ! Mais j’en étais bien sûr ; il n’y avait pas de chasse ; tu voulais tout uniment faire une promenade dans la montagne et tu as mis ton histoire sur le dos du premier prétexte venu… C’est bien inventé, mais, tu sais, à d’autres pour y croire !
— Oh, vous ne croyez à rien, vous ! mais, moi, je vous le dis, il n’y a pas plus de mérite à ne croire à rien qu’à tout croire !
— Je crois quand il le faut, mais non pas à tout ce qu’on veut me faire croire ! Et je vous le demande, avec cette figure toute fraîche et rose, est-il croyable que cette si jolie femme ait fait chasse en montagne, aujourd’hui !…
— Merci du compliment, mais je distingue le truc ; ce sont fleurs pour cacher le serpent ; à mon tour de ne pas m’y prendre ! Voyez M. Realmyn, comme il est plus raisonnable ; il est tout fâché contre moi, et non sans raison peut-être, eh bien, il ne dit rien et voyez, je suis sûre qu’il me pardonne !…
La rude figure de l’Écossais se partageait entre un reste de mauvaise humeur et le plaisir qu’il éprouvait à revoir Clarice :
— Je devrais bien te tenir rigueur, dit-il, car le Colonel a raison, ton escapade est inexcusable, mais je suis de bonne pâte et je ne sais pas te résister… T’es-tu amusée, au moins, à ta maudite chasse ?…
— J’en étais sûre, qu’il ne me gardait pas rancune !… Oh, vous êtes bon, vous, laissez-moi vous le dire tout en face ! Et c’est un éloge qui vaut tous les autres,… pour moi, du moins ! Eh bien, oui, je me suis amusée ; et vous, j’espère, vous ne vous êtes pas ennuyé. Je vous avais recommandé à M. de Rednitz et il vous aura fait d’excellente musique, je n’en doute pas.
— J’ai fait de mon mieux, dit Bernard. Mais tu avais trop présumé de ma force ; cet air que tu veux que je chante, est au-dessus de mes moyens.
— Bien vrai ? C’est bien étrange ; tout ce rôle d’Axel me paraissait fait pour vous ! Et quelle admirable musique, n’est-ce pas ?
— C’est ce que je ne cesse de crier sur tous les tons, depuis ce soir. Le peu que j’en connais me met dans l’enthousiasme ; il y a surtout un finale qui, au théâtre, ferait un effet écrasant !…
— C’est la scène du bal, sans doute ? Ah, c’est beau, cela, c’est fort, c’est passionné, c’est vraiment sublime ! Il y a là un rôle, celui de la pauvre Diane, que j’ai toujours rêvé de chanter !…
— Oui-da ! Eh bien, M. Realmyn, vous entendez ! Voilà une prima donna qui s’offre et sans conditions. Prenez-la au mot sans crier gare ; cela ne se trouve pas tous les jours, une aussi bonne occasion !
— Bien certainement, M. de Rednitz, mais si bien tenu qu’il soit, un personnage ne fait pas une troupe, et…
— Une troupe ! s’écria Clarice, mais elle est toute trouvée, là, sous votre main ! Votre opéra peut se chanter en quatuor ; deux voix de femmes, un baryton et un ténor ; les autres rôles peuvent se supprimer au besoin. Vous avez votre chapelle avec vous, toute dressée à chanter votre musique ; moi, j’y entre pour la circonstance ; ajoutez encore un piano pour orchestre et un public qui voudra bien être indulgent. Vous le voyez, tout se rencontre tout à point. Allons, M. Realmyn, un bon mouvement d’énergie ; avant dix jours, nous vous chantons votre opéra !…
— Bravo, bravo ! s’écrièrent les assistants gagnés par cette ardeur vivace. Un opéra inédit, monté pour nous, au Château-Noir, voilà qui est trop beau, c’est pour rendre jaloux tout l’univers ! Vive M. Realmyn ! nous serons les premiers à acclamer sa gloire ! Allons, maestro, écoutez Clarice, et à quand la première audition ?
Surpris par cette brusque bourrasque, le pauvre homme restait ébahi, sans voix et sans pensée ; ces adjurations fiévreuses, cette explosion d’enthousiasme, cet emportement d’admiration, si flatteurs qu’ils fussent, ne paraissaient être nullement de son goût. À la fin, il réussit à se faire entendre :
— Doucement Messieurs, s’écriait-il, doucement, Mesdames ; je serais désolé de vous déplaire, mais de grâce, écoutez mes raisons. Vous me demandez l’impossible ; mon opéra n’est pas prêt…
— Comment, pas prêt ! s’exclamait-on de toutes parts. Mais Clarice affirme le contraire… Parle, Clarice ; oui ou non, pouvons-nous insister sans être indiscrets ?…
— Tu le sais mieux que personne, disait Realmyn ; Axel est inachevé ; pour le terminer, il me faudrait abandonner ce qui est la vraie œuvre de ma vie ! Clarice, je m’en rapporte à toi ; tu sais ce qui m’occupe ; pour mener notre œuvre à bonne fin, ai-je seulement une minute à perdre ?
Cette invocation si confiante avait produit son effet. Sur la figure de Clarice une ombre avait passé ; le regard intense qu’elle tenait attaché sur Realmyn, se voila soudain ; elle passa la main sur son front comme pour recueillir ses pensées éperdues ; Bernard eut conscience que l’appel touchant du pauvre compositeur venait de réveiller en elle ces sentiments d’enthousiasme mystique si puissamment enracinés dans son cœur et qu’elle avait eu tant de peine à dompter !… Mais son trouble fut court ; sa vaillance désintéressée ne pouvait se laisser vaincre ; quelles que fussent ses préférences personnelles, elle ne pouvait songer à s’y abandonner.
— Oui, dit-elle enfin, votre œuvre peut attendre, et ce ne sera pas du temps perdu. Ayez confiance, M. Realmyn ; le conseil que je vous donne est le bon. Vous êtes fort, et vous avez conscience de votre force, c’est bien, mais cela ne suffit pas ; il vient un moment où il faut prouver à tous la réalité de sa puissance. Agir autrement, c’est faire acte d’égoïsme ; celui qui trouve un trésor et le garde pour lui seul, est un avare qui fait tort à tous. Vous avez un grand trésor, vous, M. Realmyn, car que peut-il y avoir de plus précieux qu’un chef-d’œuvre comme votre opéra ! L’enfouir dans le secret et le silence, c’est presque un crime. Vous ne pouvez vous en rendre coupable ; le moment est venu, il faut affronter l’épreuve du grand jour ; il faut nous faire entendre Axel !…
— Bravo, s’écrièrent les assistants ; l’oracle a parlé ; soumettez-vous, M. Realmyn !…
— Mais, malheureuse enfant, s’écria-t-il en se dressant de toute sa hauteur, penses-tu à ce que tu fais ! Tu parles de chef-d’œuvre ! Si je suis capable de créer quelque chose qui ait une vraie valeur, c’est en ce moment que je peux le faire, et c’est maintenant que tu veux m’arrêter !… Tu le sais bien, toi, et c’est toi qui m’abandonnes !…
— Oui, M. Realmyn, dit-elle, oui, et croyez-le bien, je n’agis pas au hasard ni par caprice. Ce que je dis, il faut le faire ; soyez-en sûr, vous vous en trouverez bien. Il vous faut du repos et du calme ; la représentation d’Axel vous donnera tout cela. Après, nous reprendrons notre œuvre, et cette fois, j’en prends l’engagement solennel, nous la mènerons à bonne fin !…
Elle parlait le front haut, les yeux brillants de flamme, avec une autorité irrésistible. Realmyn était vaincu, il se laissa tomber dans son fauteuil :
— Que ta volonté soit faite, dit-il ; tu sais que je ne peux pas te résister, mais puisses-tu ne pas le regretter un jour !
— Non, dit-elle, pour vous je ne regretterai rien ; tout sera pour le mieux ; n’ayez aucune arrière-pensée. Maintenant, à l’ouvrage ; avant huit jours, quinze jours, nous vous ferons entendre Axel !
— Axel ! disait le pauvre maestro d’un air de profond abattement. Mais, tu le sais, il n’est pas même fini !…
— Vous le finirez ; je vous aiderai ; vous n’avez pas pour trois jours de travail. Pendant ce temps, nous nous occuperons du côté matériel ; nous distribuerons les rôles, nous copierons la musique, nous répéterons autant de fois qu’il faudra !… Oh, nous aurons de la besogne, mais ce sera amusant !… Et vous, Mesdames et Messieurs, dit-elle en se tournant vers l’assistance, veuillez avoir patience ; nous avons besoin de recueillement, même d’un peu de mystère ; aucune exception ne sera admise ; nous opérerons dans le huis-clos le plus absolu. Faites-nous ce crédit sans réserve ; vous ne perdrez rien pour attendre ; si rien ne vient à la traverse, dans quinze jours, nous aurons l’honneur de vous donner, dans ce salon, une audition complète, chant et piano, d’Axel, opéra seria en trois actes, paroles de je… ne sais qui, musique de M. Randall Realmyn !…
Ce fut une salve d’acclamations ; on entoura le compositeur et tous à l’envi, cherchèrent, en lui montrant leur enthousiasme, à lui faire oublier la petite violence qui lui était faite. Mais on n’y réussissait guère ; Realmyn restait abattu sur son fauteuil, comme un condamné qui vient d’entendre prononcer son arrêt… Clarice, encore une fois, sauva la situation ; elle s’empara de lui, l’attira dans l’embrasure d’une fenêtre ; longtemps elle lui parla avec animation, tantôt usant d’autorité, tantôt l’enlaçant de ses amicales prévenances, toute gracieuse et charmante comme elle savait si bien l’être. À la fin, elle gagna sa cause ; le front de Realmyn s’éclaircit ; il se mit à parler d’Axel avec un entrain de bon augure ; une fois gagnée, cette nature naïve et enthousiaste se mettait bien vite au diapason ; tous remerciaient et applaudissaient ; l’attente de ce plaisir si rare, l’audition d’un opéra inédit, qualifié par de bons juges, de chef-d’œuvre, passionnait les esprits et provoquait, même chez les plus calmes, les manifestations les plus expansives.
Au milieu de ce tumulte, le Colonel Ivantelly gardait le silence, mais, à l’expression âpre de son visage, à la fixité ardente de son regard, on pouvait voir que son esprit était sous le coup de quelque intense préoccupation ; il réussit sans doute à lui donner une forme précise, car soudain sa voix s’éleva :
— Eh mais, dit-il, voilà une perspective admirable, et je me sens si bonne envie d’applaudir qu’il me semble que la paume des mains me brûle déjà !… Voilà notre maestro tout près de passer grand génie et, puisque nous allons ériger notre monument à sa gloire, moi, je veux y aller de ma petite pierre, une pierre qui me paraît absolument indispensable, la vraie pierre d’angle, en un mot… et ma pierre, la voici : c’est qu’une audition, au piano, dans ce salon, sera très bien sans doute, mais, après tout, ce ne sera qu’un peu plus que ce que nous entendons chaque soir ; moi, je rêve bien autre chose, je veux non seulement entendre, mais aussi voir notre opéra, car il est déjà le nôtre, et je veux le voir représenter comme il doit l’être, comme il faut qu’il le soit, joué et chanté dans tout l’éclat d’une vraie représentation théâtrale, sur une vraie scène, sur un vrai théâtre, en un mot !…
En ce moment, par une impulsion instinctive, Bernard porta les yeux sur Clarice ; elle était très pâle ; ses yeux, tous ses traits reflétaient une profonde angoisse ; il se souvint de ses paroles de la nuit précédente, du trouble qui l’avait saisie lorsque, lui aussi, avait émis cette idée de théâtre ; que pouvait-elle donc craindre qui l’émût à ce point ?…
Mais ce n’était pas le moment des recherches psychologiques ; la parole d’Ivantelly avait enflammé l’assemblée, tous applaudissaient…
— Bravo, bravo ! s’écriaient-ils. Une vraie représentation, sur un vrai théâtre, ce sera admirable ! Excellente, délicieuse idée ! Bravo, Colonel, de vous en être avisé !…
D’un mouvement brusque, Clarice s’était levée :
— Mais, un instant, de grâce ! dit-elle.
— Non, non, criait-on de toutes parts, pas d’hésitation, pas une minute à perdre ! Un véritable opéra, dans toutes les règles, avec une belle mise en scène, c’est cela même, il nous le faut !…
— Mais encore une fois, reprit Clarice…
— Rien du tout ! s’exclama Madame de La Médio. Le théâtre, il n’est rien de tel ! Les auditions au piano, avec deux bougies funèbres, tous ces habits noirs rangés en ligne comme des pieux, ces stupides cahiers de musique qui tournent leurs feuillets bêtement tous ensemble, j’en ai l’horreur, je n’en veux pas !…
— Cependant…
— Non, non, mille fois non ! Il nous faut le théâtre ou rien !… Toi surtout, Clarice, nous voulons t’entendre, nous voulons te voir ; tu seras superbe, et nous t’applaudirons, tu verras cela !
— Merci de votre bonne opinion, mais…
— Quoi donc mais ? Il n’y a pas de mais qui tienne ! Quel obstacle peut-il y avoir ?
— C’est que…
Elle s’arrêta ; son regard se voila, un trouble inexplicable s’emparait d’elle… Mais c’était une nuance perceptible seulement pour Bernard ; les autres n’y voyaient qu’un caprice sans cause.
— Tu vois bien ! s’écria Madame de La Médio dans tout le feu de sa vivacité féminine, tu n’as aucune raison à donner !… Que tu aies un peu plus de peine, c’est possible, et il te faudra sortir plus souvent de ta sacro-sainte retraite des vieilles Tours, eh bien, nous ne t’en saurons que plus de gré !… Mais voyez donc quel bel accès de paresse !… Va, tu auras le plus beau rôle et tu verras quel beau succès !…
— C’est que…
Elle s’arrêta de nouveau ; Bernard eut conscience que pour résister ainsi, elle avait quelque puissant motif, mais qu’un obstacle plus puissant encore l’empêchait de s’expliquer.
— Eh oui, poursuivit la bouillante Doralice, ce sera charmant ! Un opéra inédit, des acteurs impromptu, une mise en scène improvisée, des décors tout frais inventés, des costumes que tu nous dessineras avec ton goût si original, en vérité, que peut-on désirer de mieux ?
— Mais, reprit Clarice, ce sont chimères que tout cela ! De costumes, d’abord, il n’y en a pas ; les personnages d’Axel sont tout modernes…
— Eh bien, c’est grand dommage ; j’aurais tant voulu te voir en habit des anciens temps !… Mais n’importe ; les choses n’en sont que plus faciles et tu as encore moins de raison de résister !
— Et le théâtre donc ! S’il faut jouer dans ce salon, avec nos habits de tous les jours, ce sera une simple audition, vous le voyez bien !…
— C’est assez vrai, cela, et bien désagréable ! Je déteste les auditions, moi !… Mais, voyons, Clarice, dans ces grands immenses bâtiments où il y a de tout, ne pourrais-tu pas trouver quelque chose qui servît de théâtre ?…
— Mais non… Pensez donc, un théâtre, ce n’est pas chose qui s’improvise, il y faut quantité de conditions…
La voix d’Ivantelly s’éleva :
— Peut-être plus faciles à remplir que tu ne veux nous le faire croire… il me semble, à moi, que j’ai entendu dire qu’au-dessus de ma salle d’armes, il y a une sorte de grand capharnaüm qui pourrait bien avoir été fait pour servir de théâtre…
La figure de Clarice s’assombrit soudain, elle semblait en proie à une vive contrariété.
— Je crois, dit Realmyn de sa voix lente, que vous avez raison ; l’intendant m’a montré une fois, pas loin de la chapelle, une sorte de salle…
— Bah, interrompit brusquement Clarice, une vieille vilaine boîte poudreuse, usée, ruinée, décrépite… on se glace rien que d’y entrer !…
Tous se récriaient :
— Qu’importe ! Il y a un théâtre, tu l’avoues ! Alors, tout est gagné !…
— Hors d’usage, je vous le répète, absolument imprésentable ; vous n’y tiendriez pas cinq minutes !
— Bon, bon, tu l’égaieras, tu l’illumineras ! Nous ne sommes pas si difficiles ; la salle n’est rien, tout est dans l’œuvre et les acteurs ; puisqu’il y a un théâtre, quel qu’il soit, c’est dit, on y jouera !…
— En vérité, dit Madame de Simãens, Clarice, je ne comprends pas ta résistance ! Toi que rien n’arrête à l’ordinaire, tu vois que c’est notre désir, notre fantaisie si tu veux, bien innocente en tous cas, quelle raison si forte peux-tu avoir pour ne pas vouloir t’y prêter ?
Clarice la regardait de ses grands veux sombres ; la parole était sur ses lèvres ; une fois de plus, elle n’osa parler…
— C’est vrai, s’écria Madame de La Médio ; voilà la première fois que Clarice joue le rôle de trouble-fête : ça ne lui va pas du tout ! Quoi donc, au nom du Ciel, peut te mettre ce maudit caprice en tête ?
— Ce n’est pas un caprice, dit-elle ; c’est une raison très forte, la plus forte de toutes, croyez-le bien. Pensez-vous à la fatigue que nous allons imposer à M. Realmyn ? Eh oui, la fatigue, et une fatigue écrasante, je le maintiens !…
— Tu exagères, dit M. de La Médio, monter un opéra quand tout est prêt, paroles et musique, ça n’est pas si terrible… Puis si fatigue il y a, grande sera la récompense ; notre maestro verra jouer son opéra, c’est bien quelque chose, et tous ne peuvent en dire autant !…
— Vous en parlez bien à votre aise ; je vous dis, moi, que monter un opéra dans ces conditions, c’est une tâche accablante ; le chanter pour la musique seule, au piano, passe encore, mais étudier les rôles, créer les personnages, leur donner vie et action, produire l’impression scénique, jouer en un mot, çà, c’est une bien rude entreprise ; Axel est au plus haut point passionné et dramatique ; rendre cela au théâtre, ah, vous ne savez pas ce que c’est !
— Tu dis vrai, Clarice, interrompit Realmyn, mais nous nous fatiguions bien autrement à créer notre grande œuvre ; Axel, quoi qu’il puisse être, ne sera qu’un jeu auprès de cela !
— En êtes-vous si sûr ? dit Clarice. Ne va-t-il pas se produire bien d’autres… difficultés ?
Et son regard ardent, ému jusqu’à l’angoisse, allait de Realmyn à Bernard, comme pour réclamer leur appui…
— Puis, poursuivit-elle, ne pouvez-vous vous reposer d’une fatigue sans vous exposer à une autre dont vous ne connaissez pas la gravité ? Axel n’est-il pas assez beau pour briller de tout son éclat quand nous le chanterons pour lui-même, pour le seul charme de la beauté, sans l’apparat, le clinquant, le dilettantisme de la scène ! Je vous le dis, laissez-moi faire ; ici-même, autour de ce piano, ou chez moi, si vous aimez mieux, sous ma voûte d’église, je vous ferai entendre votre opéra tel que jamais, dans vos plus beaux rêves, vous n’avez rien espéré de plus parfait !
Il y eut un silence.
— Oui, dit enfin Realmyn, mais tout cela ce n’est pas le théâtre !…
— Vous avez raison, dit Madame de Bergheyck, Axel est de la musique de théâtre, c’est au théâtre qu’il faut l’entendre, on ne peut s’en rendre compte que là…
— Sans doute, reprit Realmyn en se dressant tout droit dans sa haute taille, c’est là qu’est la vérité ! À chaque chose, le cadre qui lui est propre ; si je peux entendre ici mon œuvre chantée et surtout jouée par toi, Clarice, sur une vraie scène, dans l’optique théâtrale, oh, je te l’avoue, ce sera un immense bonheur pour moi !…
Clarice allait répondre, Realmyn ne lui en laissa pas le temps :
— Oui, continua-t-il avec un feu qui faisait vibrer sa voix, je te le dis, ce sera pour moi un immense bonheur !… Mais songes-y donc, tu me dois bien cela !… Pour te plaire, car c’est toi qui me l’as demandé, qui me l’as imposé même, j’interromps la création de ma grande œuvre, je renonce à ce qui était devenu, grâce à toi, le rêve de ma vie, tu me ramènes à mon pauvre Axel, eh bien, en retour, tu peux bien le jouer, me le faire voir à la scène ; cela te coûtera si peu !…
Clarice eut un geste de protestation énergique ; elle allait parler ; une fois encore la parole s’arrêta sur ses lèvres !…
— Oui, continua Realmyn toujours plus animé, c’est à ton sentiment de justice que je fais appel ; quand tu as voulu suspendre notre sublime travail de création, n’est-ce pas toi qui m’a parlé de reprendre Axel et de lui donner sa forme théâtrale définitive ; ne m’as-tu pas fait entrevoir la possibilité de le représenter ? J’ai cru que cela te faisait plaisir et j’ai cédé !… Et maintenant, il faudrait y renoncer !… Non, non, je me réclame de ton propre désir, de tes propres paroles ; tu le sais, je te l’ai souvent dit, te voir jouer le rôle de Diane, ce serait pour moi un grand bonheur ; puisque tu m’enlèves l’autre, tu ne peux me refuser celui-là !…
— Cela est juste, dit M. de Simãens ; en vérité, Clarice, tu ne peux résister à cet appel ; je mets en toute dernière ligne, le très grand plaisir personnel que j’aurai à t’entendre et à te voir, mais de manière ou d’autre, il est certain que M. Realmyn a droit à ton concours ; en témoin impartial, je dis que tu n’as aucune raison de le lui refuser ; tu ne peux pas, toi si facile et si obligeante, lui infliger de gaieté de cœur, deux pareilles déceptions !…
Clarice ne répondait pas ; le coup avait porté ; la pensée qu’elle pouvait imposer quelque chagrin à ce pauvre grand homme qui se fiait si complètement à elle, l’emportait sur sa volonté, sur cette appréhension inexplicable dont elle ne pouvait se défendre.
Et de toutes parts, les assistants élevaient la voix, comme le chœur antique :
— Oui, oui, s’écriaient-ils, il faut que nous entendions Axel, que nous le voyions au théâtre, dans une vraie représentation qui nous enchante, qui nous enivre, qui nous fasse pleurer !… Et comme nous allons applaudir… toi, surtout, Clarice, allons-nous assez t’admirer !…
Bernard était tout près du Colonel ; il l’entendit murmurer à mi-voix, avec un ricanement de mauvais augure :
— Assez l’admirer, disait-il, comme se parlant à lui-même ! Ce qu’elle craint, moi, je pense, c’est qu’il y en ait qui l’admirent trop !…
Il avait parlé presque à voix basse, mais Clarice l’avait entendu ; Bernard vit ses yeux sombres se fixer sur le Colonel avec cette expression d’angoisse désespérée qu’il avait déjà remarquée en elle et dont il ne pouvait s’expliquer la mystérieuse intensité… Puis elle releva la tête ; son regard, empreint d’une navrante tristesse, parcourut l’assistance ; tous avaient les yeux fixés sur elle comme dans l’attente d’une grâce passionnément espérée.
— Allons, Clarice, s’écria Madame de La Médio, un bon mouvement, un élan de ton bon cœur !… Tu as, nous le voyons bien, quelque puissant motif pour résister ainsi dans une si petite chose, mais quel qu’il soit, il ne peut tenir contre nos instances à tous ; quand tous, nous t’en prions, que peux-tu craindre à céder à notre désir ? Songes-y donc, si tu persistes, tu nous feras, à nous, trop de peine et à M. Realmyn, un trop réel chagrin !
Ce fut le coup décisif ; atteinte au plus délicat de sa sensibilité, dans la crainte qu’elle avait de causer à ceux qu’elle aimait, le moindre déplaisir, elle se sentit sans force et se soumit ; le feu de son regard s’éteignit, elle fit un geste de résignation triste :
— Soit fait comme vous le voulez, dit-elle ; il m’en a coûté de me montrer si peu facile, mais croyez-le bien, et sa voix eut une inflexion profondément émue, ce n’était pas sans raison !… Maintenant, le sort en est jeté, je suis prête ; nous jouerons Axel, une vraie représentation, sur un vrai théâtre, et il ne dépendra pas de moi, je vous le jure, que l’œuvre de notre cher maître n’obtienne tout le succès dont elle est digne !…
— Bravo, bravo ! cria toute l’assistance. Merci mille et mille fois, à toi, Clarice, à vous, Monsieur Realmyn ; grâce à vous, nous allons avoir un vrai plaisir des dieux !… Et à quand la représentation ?… Le temps va nous paraître long jusqu’à ce qu’elle soit fixée ; de grâce, ne nous faites pas trop attendre ; notre impatience ne nous le permet pas !
On se sépara sur ces paroles ; il était fort tard. Bernard aurait voulu parler à Clarice, tenter de lui faire dire le motif de son étrange résistance, mais il ne put la joindre et bientôt la pensée d’entendre cet opéra inédit, le plaisir qu’il se promettait à voir représenter cette œuvre dont il était déjà l’admirateur enthousiaste, cet imprévu auquel Clarice allait donner le concours de son prestige et de son charme, tout cela surgissant et s’agitant à la fois dans son esprit impressionnable, eut bientôt fait de reléguer en lointaine place, cette recherche qui, après tout, pouvait fort bien, se disait-il, n’aboutir qu’à constater un simple caprice sans portée et sans objet !…
Dès le lendemain, il fut visible qu’on était entré dans une phase nouvelle ; l’œuvre si désirée était en pleine voie d’exécution. Clarice donnait l’impulsion avec toute l’énergie de sa volonté vivace ; une fois sa décision prise, oublieuse de ses répugnances, elle déployait pour assurer le succès de l’entreprise, cette ardeur à outrance si caractéristique des évolutions imprévues de cet esprit indéchiffrable ; stimulés par elle, M. Realmyn et sa troupe, selon l’expression consacrée, étaient tout entiers aux préparatifs de la représentation ; le compositeur finissait son œuvre ; M. Micielski était descendu en toute hâte à Scodra avec mission de recruter quelques musiciens pour l’orchestre ; les exécutants étudiaient avec ferveur la partition. Dès le soir, Clarice annonça que l’on jouerait sur un vrai théâtre, une salle construite au dernier siècle, maintenant en fort mauvais état et pour laquelle elle réclamait l’indulgence du public. Tout cela surexcitait la curiosité ; les dames surtout, auraient voulu tout voir, tout entendre !… Mais Clarice était inflexible ; sous aucun prétexte, les artistes ne devaient être dérangés dans leur travail ; jusqu’au jour de la représentation, nul ne serait admis dans l’enceinte réservée…
— Comment, s’écriait M. de La Médio ; pas même à la répétition générale ! Mais c’est de la barbarie ; cela ne se fait pas !…
— Barbarie tant qu’il vous plaira, disait Clarice, mais nous n’en démordrons pas ; nul n’entrera dans le sanctuaire avant le jour de la cérémonie suprême.
— C’est un caprice, un pur caprice, dit Ivantelly ; j’admets les caprices, je suis prêt à m’y soumettre… pourvu que j’en profite, bien entendu, mais celui-là est au plus haut point insupportable ; je ne me crois absolument pas tenu de m’y prêter !…
— À votre gré. Colonel, mais caprice ou non, la consigne sera observée. Nous ne sommes pas dans vos grandes villes, avec vos théâtres percés comme des écumoires, où l’on entre plus aisément qu’au moulin. Ici, les murailles prennent leur rôle au sérieux ; elles ne sont pas complaisantes ; celles du Château neuf même, toutes jeunes qu’elles sont, savent garder un secret.
— Je m’en doute bien, reprit Ivantelly ; elles sont bien dressées au mystère et au silence, et elles y ont du mérite, car elles doivent avoir gros à raconter…
— Peut-être, dit Clarice, non moins ironique, mais elles ne parlent pas à la légère et il n’est pas donné à tout le monde de savoir les interroger !
Il y eut un silence ; on se pliait mal à cette consigne si impérieusement donnée…
— Mais qu’importe ! continua Clarice ; ce que nous vous demandons n’est qu’un sursis et qui ne sera pas de longue durée, dix, quinze jours au plus ; une abstinence pour si peu de temps, mais ce n’est qu’un plaisir de plus !…
— Très mauvaise conclusion, dit M. de Simãens, mais admissible en somme, puisqu’on ne peut pas faire autrement. Pour moi, j’accepte l’épreuve, bien sûr de finir par en être récompensé.
— Et vous le serez ! dit Clarice avec un élan d’enthousiasme ; Axel est un vrai chef-d’œuvre ; le peu que nous avons répété aujourd’hui, est vraiment admirable ; que sera-ce lorsque nous serons maîtres de l’œuvre dans toute sa beauté ! Laissez-nous faire et prenez patience, je vous en donne ma parole, vous ne serez pas déçus !…
Dès le lendemain, l’étude était sérieusement commencée. En deux jours, comme l’avait annoncé Clarice, Realmyn avait terminé la partition ; les futurs acteurs l’étudiaient sans perdre une minute. M. Micielski avait ramené de Scodra quatre Italiens, virtuoses ambulants que les hasards de l’existence avaient fait échouer dans ce centre trop excentrique ; à eux quatre, ils devaient former l’orchestre ; l’un d’eux avait avec lui sa femme, cantatrice à peu près suffisante, appelée à remplir un petit rôle qui, sans cela, eût été supprimé. Tout ce monde travaillait avec ardeur, sous la direction énergique de M. Realmyn. Enfermés dans la salle du théâtre, tout près de la chapelle, ils pouvaient se livrer à leurs études dans les meilleures conditions d’isolement et de tranquillité. Seuls, Clarice et Realmyn communiquaient avec les vivants en venant prendre part aux repas du soir. Mais ils étaient avares de détails et disparaissaient au plus tôt pour se rendre aux répétitions d’ensemble. Ce mystère ne faisait qu’aviver la curiosité du futur public et peu à peu il en venait à ce degré d’excitation qui promet à l’œuvre un accueil enthousiaste si elle en est vraiment digne, mais aussi une chute éclatante si elle ne répond pas à ce qu’on en attend.
Un jour, Bernard, en traversant la cour, se trouva en présence de Madame Micielski, la jeune cantatrice qui tenait le second rôle dans la pièce ; elle sortait de la répétition et regagnait son logis ; Bernard fit route avec elle ; on parla de l’opéra et de ses interprètes :
— Tout va bien, dit la jeune femme. L’orchestre, et c’était le point faible, se forme plus vite que nous ne l’espérions ; il sera suffisant, c’est tout ce qu’on lui demande. L’œuvre est si belle qu’une exécution incomplète ne peut lui ôter tout son effet ; nous, nous ferons de notre mieux ; pour notre digne maître, si bon, si doux avec tout son génie, tout ce qui est en nous de force et d’intelligence, nous le donnerons sans hésiter. Et c’est chose si précieuse d’être conduit dans ce travail d’opéra par un esprit si puissant, une science musicale si profonde ! Puis, enfin, comment ne pas réussir avec cette artiste sans égale, cette prodigieuse Clarice ! Comme elle est étrange et charmante ! Elle sait tout, elle peut tout, et elle n’a pas l’air d’y prendre la moindre peine ! À nos répétitions, elle arrive la dernière, souvent en retard ; le maître, et Dieu sait pourtant s’il l’aime, se prend à gronder ; elle l’apaise par une de ces inimitables chatteries dont elle a le secret, nous dit à chacun un mot aimable, puis se met au piano et pendant des heures, sans impatience, sans fatigue, avec une énergie, une animation sans limites, elle soutient tout le poids de la répétition. Et comme on travaille avec elle ! Elle sait tout, elle nous apprend tout ; science du chant, geste, expression de la figure, jeux de scène, tout ce qui est le théâtre, en un mot, elle le possède à un degré absolument merveilleux, à croire qu’elle n’a fait que cela toute sa vie ! Même le maître, il le reconnaît tout le premier, apprend chaque jour à son école ! On dirait qu’elle suit une tradition qui lui sert de guide infaillible, qu’elle se modèle comme si elle était leur élève directe, sur les grands chanteurs d’autrefois !… Pourtant, elle n’a rien vu du théâtre, et quelle que soit son intelligence, il y a des choses de pratique que l’on ne peut suppléer ! Cela est bien étrange, mais, avec elle, comment s’étonner de rien ! Et avec quelle infinie délicatesse elle donne son enseignement ! Nous avons tous notre amour-propre, vous le savez ; eh bien, d’elle, de cette jeune fille, venue on ne sait d’où, sans précédents, sans notoriété, nous acceptons tout ; on sent qu’elle est une force, une autorité sans appel ! Chose curieuse, elle obtient les plus puissants effets de la manière la plus simple sans efforts, sans dramatiser ; elle fait tout comprendre, elle excite l’émotion tout en restant calme ; on dirait que pour elle le plaisir artistique pur passe en toute première ligne ; les sensations poignantes, l’excitation trop forte, les cris, les larmes, sont choses brutales auxquelles elle répugne. Et elle est bien violente cependant ; en dépit de sa force d’âme, de son amabilité naturelle, de son empire sur elle-même, parfois l’émotion la saisit, je ne sais quel accès de sensibilité brûlante, comme un éclat de passion, l’emporte, et quand il lui faut revenir à elle, ah, comme on sent que l’effort est grand !… Hier, par exemple, nous chantions ensemble un duo ; la situation est dramatique ; nous sommes en rivalité d’amour, elle et moi, et c’est elle qui succombe, chose peu vraisemblable avec sa beauté ! Soudain, je ne sais ce qui s’est passé en elle, la violence du rôle l’a-t-elle saisie au point de dominer sa volonté, je l’ignore ; ce qui est certain, c’est que sa figure s’est décomposée, elle est devenue livide, brusquement elle a fait deux pas vers moi, avec une telle flamme dans les yeux, un tel accent de fureur dans la voix, que… oh, je l’avoue, j’ai eu peur !… Tous l’ont vu… la répétition a été sur le point de s’arrêter !… Ce n’a été qu’un éclair ; par un brusque effort, elle s’est maîtrisée ; sans transition, elle est redevenue elle-même, toute de grâce et de charme, touchante, émouvante, absolument adorable !… Comme cela est étrange ! Je comprends bien maintenant ce que disent les gens d’ici, qu’elle a dans les veines du sang de démon !… Mais quelle enchanteresse ! Jamais je n’ai rien vu de pareil, et pourtant, je connais tout ce qui est au théâtre ; en Allemagne, en Italie, en France, personne ne peut lui être comparé !… Partout où elle paraîtrait, du premier soir, elle irait aux étoiles !… Et elle veut vivre ici, toute seule, dans cette ruine lugubre, au milieu de cet affreux désert, sans en sortir jamais ! Elle s’irrite presque quand on lui dit que c’est impossible ! Oh oui, il y a dans cette vie quelque terrible chagrin d’amour ! Mais essayez de deviner son secret !… Après tout, ce mystère n’est qu’un attrait de plus, et quand vous lui verrez jouer notre opéra, si vous n’en êtes pas tous parfaitement fous, vous pourrez vous vanter d’être prodigieusement sages !
Bernard accompagna la jeune femme jusqu’à son logis, causant toujours du même sujet, cherchant à deviner ce qui se passait dans ces répétitions tenues si secrètes, et ne réussissant guère à se former une opinion. Sa curiosité n’en était que plus surexcitée ; comme les autres habitants du Château, il en venait à trouver l’attente qu’on leur imposait tout à fait fastidieuse et abusive.
Un matin enfin, il avisa, tout étalée sur sa table, une note manuscrite ainsi conçue :
Théâtre du Château d’Argent.
Ce soir
Mercredi 1er septembre 1868
M. Randall Realmyn
fera représenter par les artistes de sa chapelle
Axel
Opéra Seria en trois actes.
On commencera à neuf heures.
Chacun avait reçu le même avis ; c’était chez tous une agitation fiévreuse ; les dames surtout avaient peine à contenir leur impatience ; il semblait qu’on fût au moment de voir s’accomplir un grand événement ; Ivantelly lui-même, l’éternel railleur, hésitait à lancer sa note ironique. Octave affectait un grand calme ; en paroles tout au moins, il se montrait presque indifférent :
— Caprices que tout cela, disait-il à Bernard ; vraies fantaisies d’esprit déréglé… Il en sera toujours de même ; ces natures sans conscience, cela ne change pas… Au moins, comme caprice, celui-là est inoffensif… pour nous du moins, car, voyez ce pauvre Realmyn, il se surmène à en perdre la raison. Après tout, c’est son affaire ; il paraît y prendre tant de plaisir que ce serait grand dommage de l’arrêter… Puis l’accès ne sera pas de longue durée ; une fois la représentation passée, et le caprice assouvi, serviteur à M. Realmyn, et nous, Dieu merci, nous ne serons plus ici !
Bernard ne pouvait combattre ce pessimisme ; il ne lui appartenait pas de révéler le vrai motif du brusque enthousiasme de Clarice pour l’opéra ; et il se disait qu’après tout, il était heureux que le Comte restât rebelle à ce point au charme de la jeune femme, car s’il fût venu à y céder de nouveau, lui aussi, que pourrait-il en résulter ? Seulement, résistera-t-il jusqu’à la fin, se demandait-il ; à en croire les propos, Clarice est d’une singulière séduction à la scène ; si son charme allait, à son insu, triompher de celle hostilité ?… Tout est possible après tout, avec ces natures excessives, et qu’en adviendrait-il, bien hardi qui pourrait le dire ! Ce serait un drame ajouté à l’autre, et qui sait, le plus intéressant sera peut-être celui qui se jouera dans la salle !
À l’heure du dîner, tous se trouvèrent réunis avec une exactitude inaccoutumée. Le salon présentait son plus bel aspect de cérémonie ; on avait fait toilette comme pour une vraie représentation de gala. L’excitation se lisait sur tous les visages ; on parlait haut et fort tous à la fois ; nul n’écoutant son voisin, la conversation avait une allure irrégulière, incohérente, presque fiévreuse…
Au moment même où l’on prenait place autour de la table, soudain la porte s’ouvrit, et Clarice parut ; ce fut à sa vue un ouragan d’exclamations et d’apostrophes ; on n’avait pas compté sur elle, absorbée qu’elle devait être par l’imminence de la représentation ; la surprise était vive et se manifestait vivement ; ce qui la surexcitait encore, c’est que celle qui en était l’objet, se montrait fort calme ; elle ne paraissait pas même être prête pour jouer son rôle, car elle était en costume de promenade, un peu plus recherché peut-être que pour l’ordinaire, mais à coup sûr nullement théâtral. Cela ne faisait pas le compte du futur public, et il n’hésita pas à le témoigner :
— Comment, s’écria-t-on, pas habillée ! Qu’arrive-t-il donc ? Tout est-il renvoyé ? Cela ne pouvait manquer ; nous savions bien que vous n’iriez pas jusqu’au bout !… Mais parle donc, qu’y a-t-il ? Est-ce toi qui as changé d’idée, Realmyn a-t-il déchiré sa partition, ou bien les diables du Château ont-ils fini par tordre le cou aux chanteurs ?…
Cette tempête ne parut pas l’émouvoir ; elle se prit à rire et se dirigeant vers sa place, s’y installa fort tranquillement. Ce fut un redoublement de clameurs :
— Et tu veux dîner encore ! Une heure avant la représentation ! Cela ne s’est jamais vu, cela ne se fait pas !…
— Le sage dîne d’abord, dit-elle ; ensuite, il attend les événements !…
— Les événements ! Quels événements ? Que veux-tu dire ? Que tout est renvoyé, que tu as renoncé à ton rôle ! Parbleu, c’était bien la peine de piquer ainsi notre curiosité !…
Elle souriait de l’air le plus calme :
— Peut-on placer un mot ? dit-elle.
— Oui, parle ; qu’as-tu à répondre ? Tu nous exaspères avec ta froideur de glace !…
— Et vous, vous me faites perdre l’esprit avec votre emportement ! Bon Dieu, quels salpêtres ! Et pourquoi tout ce bruit ! Eh, non, mille fois non, rien n’est changé ; nous jouerons notre opéra à l’heure dite, à la minute même. Mais je n’y vois aucune raison pour que je me prive de ma pâture…
On la regardait, un peu rassurés, mais tout ébahis de cette attitude tranquille :
— Eh oui, reprit-elle ; c’est ainsi, et c’est votre étonnement qui m’étonne !…
— Mais enfin, dit M. de La Médio, tu es donc de pierre, tu n’as aucune émotion ? J’ai joué la comédie de salon, moi aussi, assez mal même, et je n’étais déjà pas si à mon aise… Mais un opéra complet, inédit surtout, une première représentation, sur un vrai théâtre, c’est bien autre chose, et on se sentirait excité à moins !…
— Bon, dit-elle, je crierai et je me démènerai bien assez tout à l’heure ! Pour le moment, je ne suis pas en scène et ne tiens pas à m’y mettre. Chaque chose a son temps ; si nous faisons si fort à l’avance une telle dépense d’émotion, je crains qu’il ne nous en reste plus pour le moment fatal !
— La raillerie n’est pas à propos ; si nous sommes excités, il me semble que vous tous, toi la première, vous y avez bien pris peine !
— Peut-être ; vous savez, chacun fait valoir sa marchandise. Mais maintenant nous sommes ici pour dîner, dînons donc et sérieusement il n’y a pas d’opéra, et le nôtre tout le premier, qui puisse faire manquer leur repas à des gens de bon sens. Du calme donc, du calme de grâce ; à nous voir, en vérité, on dirait des enfants à qui l’on a promis les marionnettes !
Et avec son aisance sans égale, elle détourna le cours de la conversation et l’emmena dans des régions plus sereines. Mais elle ne réussissait qu’à grand peine à l’y maintenir, et tous ses efforts ne donnaient qu’un repos bien précaire à l’esprit de ses interlocuteurs ; ils ne s’expliquaient pas cette tranquillité au moment où un peu d’émotion eût été si bien de mise ; le contraste paraissait trop violent. Assis à côté de Bernard, Octave lui disait à voix basse :
— Eh bien, qu’en pensez-vous ? N’avais-je pas raison ? Voilà le caprice dans toute sa cynique crudité ! Jusqu’à ce matin, elle était toute de feu pour son théâtre ; ce soir, c’est fini, elle ne s’en soucie plus ! Pourquoi, Dieu le sait ! Et cela a toujours été ainsi ! Ah, pauvre Realmyn qui la prend au sérieux ! Bien heureux est-il que les choses soient si avancées ! S’il s’en manquait seulement d’un jour, son opéra s’en irait du coup à vau l’eau !
L’explication était plausible, mais encore une fois, Bernard ne s’en trouvait pas satisfait. Lui aussi croyait bien connaître Clarice et il lui semblait que son calme était trop bien joué ; elle n’avait peut-être pas d’émotion, mais qu’il y eût en elle une préoccupation, qu’elle dût faire un effort réel pour n’en rien laisser paraître, c’est ce dont il ne pouvait douter. À deux reprises différentes, il surprit son regard se fixer sur Octave avec une expression singulière, une sorte d’inquiétude, d’anxiété que depuis longtemps, il ne voyait plus en elle. Cela ne l’empêchait pas de causer avec sa bonne grâce habituelle ; son rire résonnait dans toute sa franchise harmonieuse, et ses interlocuteurs gagnés par cette bonne humeur sereine, semblaient prêts à oublier l’opéra. Quel était donc son véritable but ? Évidemment cette excitation qui s’était emparée de son public lui déplaisait ; elle voulait mettre les esprits en garde contre leur entraînement et faisait tout pour les ramener dans une sphère plus calme. Mais que craignait-elle donc, quel péril voyait-elle dans ce commencement d’enthousiasme ? Et par un brusque retour, Bernard se reportait à cette scène où Clarice s’était décidée à ramener Realmyn à son opéra ; il avait encore tout présents à la mémoire la lutte qu’elle avait dû soutenir contre elle-même, le trouble de son esprit, l’angoisse profonde qui faisait trembler sa voix ; en la voyant maintenant affecter un calme qu’il ne pouvait s’empêcher de croire joué, instinctivement il se disait qu’elle redoutait quelque chose, que cette représentation tant attendue allait produire quelque danger, quelque crise, mais laquelle, c’est ce qu’il ne pouvait deviner !…
Le dîner s’achevait ; M. de Simãens tira sa montre :
— Il est huit heures bien passées, dit-il avec sa précision militaire.
— Huit heures ! s’écria Madame de La Médio, et nous sommes avertis pour neuf heures ! Mais va donc t’habiller, Clarice ; tu ne seras jamais prête ! Dieu, que tu es insouciante aujourd’hui !
— Je serai fort bien prête ; mon costume de théâtre, maintenant je peux vous le dire, est ce que vous voyez.
— Comment ! Axel se joue en habits si modernes ! Mais c’est presque une désillusion !…
— Puissiez-vous n’en avoir pas d’autres ! Moi, je trouve cela commode ; ces costumes de caractère, ce n’est que poudre jetée aux yeux, et aujourd’hui, nous en voulons à vos oreilles. Arrière la mise en scène ; la musique avant tout !
En ce moment, la porte s’ouvrit ; on vit paraître la digne figure de l’intendant.
— Ah, M. Gaidioz ! dit Clarice en se levant. C’est le signal du départ ; cet excellent Realmyn doit déjà trouver que je suis en retard. Je gage qu’il bouillonne, tout le monde bouillonne aujourd’hui, mais il faudra bien qu’il se calme, lui aussi ; nous avons du temps de reste et il serait idiot de se surmener trop à l’avance…
Elle se tourna vers l’intendant :
— M. Gaidioz, dit-elle, c’est vous qui conduisez cette noble assistance. Mesdames et Messieurs, voici votre guide ; il vous rendra en lieu sûr, vous pouvez vous fier à lui… Moi, je prends les devants ; si bien prête que je sois, j’ai ma petite coquetterie ; il faut me faire ma tête de théâtre ; c’est l’heure solennelle du rouge et de la poudre de riz !
Elle disparut sur une mutine révérence ; l’assistance riait ; détendus par cette bonne humeur si naturelle, les esprits se sentaient dans la meilleure disposition pour s’amuser sans arrière-pensée.
Debout au milieu du salon, le digne intendant s’inclinait de son air gauche :
— Je crois en effet, dit-il, qu’il est temps de se rendre à la salle de spectacle… Si ces dames et ces messieurs veulent me suivre, j’aurai l’honneur de les conduire.
— De grand cœur, M. Gaidioz, s’écrièrent les voix légèrement excitées ; la curiosité soudain réveillée atteignait presque la limite qui la sépare de l’émotion. Tous s’étaient levés et formant une sorte de cortège solennel, ils se mirent en devoir de gagner le théâtre. L’intendant ouvrait la marche : devant lui, deux Dalmates de sa garde, revêtus de vieux costumes d’apparat exhumés pour la circonstance, portaient au bout de tiges de fer curieusement ouvragées, des torches de résine ; la rouge lumière se répandait sur les vieux murs et dans les encoignures sombres, avec des ombres et des clartés fantastiques ; il ne tenait qu’aux invités de croire qu’on les conduisait à quelque solennité mystérieuse. Le cortège suivit le corridor central jusqu’à une grande salle revêtue de vieilles tapisseries qui avait dû servir autrefois aux grandes réunions des hôtes du château ; c’était là que s’arrêtait pour les invités la partie connue de leur itinéraire. On traversa la vaste salle, l’intendant ouvrit une porte et l’on se trouva dans une galerie semblable à celle que l’on venait de quitter, mais plus abandonnée encore et presque délabrée ; à voir le piteux état des vernis, les déchirures des tapisseries, les plafonds jaunis et les portes disjointes, on pouvait se croire dans une masure ruinée ; ce n’était certes pas l’apparence des approches d’un théâtre élégant. L’aventure tournait de plus en plus au fantastique et l’assemblée réagissant contre l’impression, protestait contre la tristesse de ces sombres couloirs par des rires et des propos plaisants. L’intendant, toujours impassible, marchait la tête rentrée dans les épaules comme s’il eût voulu échapper à ces manifestations peu respectueuses pour son vieux château. Enfin on arriva au pied d’un escalier de dix marches ; l’intendant ouvrit une porte ; une vive lumière frappa les yeux des invités ; c’était la clarté de nombreuses girandoles de bougies fixées sur les parois d’un couloir de médiocre largeur, assez bas de plafond et dont la forme circulaire ne permettait pas de voir les extrémités ; la décoration en était sobre, presque pauvre ; de vieux papiers peints, à personnages vêtus à la mode du dernier siècle, quelques chaises usées, puis toute une série de petites portes à lucarnes rondes, c’était tout l’aspect d’un couloir de théâtre et une exclamation sortant de toutes les bouches, salua le terme de l’expédition.
— Nous sommes arrivés, dit l’intendant, il ne s’agit plus que de gagner les places de l’orchestre.
On se remit en marche ; au bout de trois pas, Bernard vit s’ouvrir sur sa gauche, un petit salon bien éclairé, décoré avec quelques prétentions à l’élégance ; entre deux girandoles, le portrait d’une dame poudrée, fardée, haut montée sur ses paniers, étalait dans un vieux cadre ses grâces quelque peu fanées.
— Eh mais, dit Bernard en s’arrêtant court, je ne me trompe pas, me voici en pays de connaissance ; c’est tout justement le théâtre du Palais Neuf, à Potsdam, même disposition, même aspect chétif et vieillot, et ce portrait avec son édifice de cheveux poudrés, ses yeux fripons et son pied de rouge sur les joues, c’est à s’y méprendre celui de la Berettini, cette fantaisie de notre grand Frédéric. Vraiment la plaisanterie est bonne ; je ne m’attendais pas à me trouver ce soir si près de Berlin !…
Comme lui, ses compagnons étaient frappés de la ressemblance.
— Ce n’est point surprenant, dit l’intendant. Ce théâtre a été construit au dernier siècle par le marquis Mario Zenaïni qui avait servi quelques années en Prusse, et en était revenu fanatique admirateur de son grand monarque. Il entendait l’imiter en tout et comme il ne regardait pas à la dépense, il voulut avoir aussi son théâtre et se fit construire celui-ci, à l’imitation de la salle de Potsdam. Il vint en faire lui-même l’inauguration avec toute une troupe de comédiens et de chanteurs, plus une quantité d’invités, une foule de gens de service, bref un train à se ruiner en une année. Ce portrait est celui d’une personne qui vivait avec lui, et qui n’était pas sa femme, pardonnez-moi, mesdames, ce détail fâcheux… Il y eut là de tristes scènes, de la dissipation, du jeu, des duels, du sang versé, et le marquis s’en alla presque ruiné. Mais assez sur ce triste sujet ; maintenant vous allez voir la salle ; elle passe pour toute semblable à son modèle de Berlin.
— On aurait pu en choisir un meilleur, dit Madame de Simãens ; mais n’importe, les oiseaux vaudront peut-être mieux que la cage…
On était arrivé au bout du couloir ; l’intendant ouvrit une porte et on entra dans la salle ; elle était en effet basse, très simplement décorée de papiers ternis et d’étoffes usées par le temps, en somme d’aspect assez médiocre. On l’avait ornée pour la circonstance de feuillages, de vases de fleurs et de tentures qui en dissimulaient tant bien que mal la grise nudité ; bien éclairée, avec des sièges pas trop mal conservés, un rideau peint à la mode ronflante du XVIIIe siècle, elle ne paraissait pas trop maussade, et les spectateurs prirent place sous le coup d’une impression assez favorable.
Dans l’orchestre, au milieu de vases d’orangers qui en masquaient les vides, apparaissaient les quatre musiciens de Scodra, en tenue suffisamment sérieuse pour des virtuoses de rencontre. Tout près de la rampe, deux pianos symétriquement disposés semblaient attendre des exécutants absents pour l’heure. Au premier rang des fauteuils, Mesdames de Simãens et de Bergheyck avaient pris place, au-dessus, Madame de La Médio et Octave ; les autres spectateurs se groupaient sur les côtés ; au troisième rang, Bernard s’était assis seul, désireux d’observer et de se rendre compte, sans être troublé par les conversations de ses voisins. Quand tous furent installés, on vit entrer Madame Gaidioz avec ses filles en grand costume d’apparat ; elles portaient des gerbes de fleurs qu’elles distribuèrent aux assistants, puis elles prirent place dans l’orchestre… Tous les spectateurs se trouvaient installés ; l’intendant qui avait rempli en conscience ses devoirs de maître des cérémonies, jeta un dernier coup d’œil sur l’ensemble, et voyant tout en bon ordre, alla s’asseoir à l’orchestre près de sa famille. Il y eut un moment de vive causerie ; chacun faisait ses remarques et les communiquait à ses voisins avec cette gaieté un peu exagérée de gens étonnés, mais qui ne veulent pas en avoir l’air.
Soudain, sur la scène, on entendit frapper trois coups ; il se fit un profond silence et le rideau se leva. La scène apparaissait, encadrée de décorations fort défraîchies, représentant une sorte de salon sans grande apparence, très sommairement meublé. La porte du fond s’ouvrit et on vit entrer Clarice et Realmyn, ce dernier vêtu d’une redingote noire qui serrait sa taille robuste ; dans cette tenue correcte, avec sa barbe et ses cheveux bien en ordre, légèrement teints, il avait pris un aspect singulièrement jeune, presque élégant ; il était pâle et visiblement ému. Quant à Clarice, elle portait le même costume qu’au dîner et paraissait toute gaie et vivace. Avec ses yeux brillants, son teint lumineux, son gracieux sourire, on eût dit l’incarnation vivante de la jeunesse heureuse et sans arrière-pensées. Dans sa main gauche, elle tenait un rouleau de papier. Elle fit trois pas en avant de M. Realmyn, et avec une belle révérence de cour, s’arrêta au milieu de la rampe, devant le trou du souffleur.
— Mesdames et Messieurs, dit-elle, et son gai sourire semblait illuminer la salle, M. Realmyn me prie de vous faire un discours préliminaire ; rassurez-vous, il sera bref, et il y aura une autre ouverture, en bonne musique, celle-là… En deux mots, je viens réclamer votre indulgence : nous sommes horriblement intimidés ; s’attaquer à un opéra inédit, sur un vrai théâtre, c’est presque insensé ! Et devant quel public ! Le plus imposant du monde !… Sans doute ; vous ne vous doutez pas à quel point vous êtes imposants, rangés là en échelons, sur trois de profondeur ! C’est à s’étrangler d’émotion ! Aussi nous demandons merci… non pas pour l’œuvre elle-même, oh non, elle n’en a pas besoin, je le dis bien haut, n’en déplaise à la modestie de son auteur… mais pour notre exécution. Malgré toute notre bonne volonté, elle ne peut être que bien imparfaite. Les chœurs, par exemple, sont déplorablement maigres ; tout à l’heure, dans l’introduction, nos premiers sujets, je dois vous en prévenir, abdiqueront leur qualité d’étoile et prendront la place de simples choristes ; trois voix, si bonnes qu’elles soient, quand il en faudrait douze, vous jugez du résultat ! Notre orchestre se réduit à un quatuor ; c’est quelque chose, mais ce n’est guère, et voilà bien des beautés perdues. Moi-même je suis fort mal partagée ; ma rivale a une mère ; on n’en a pas trouvé pour moi et j’en aurais grand besoin pourtant dans les pas difficiles où je m’aventure, car je dois en faire l’aveu, pendant toute la pièce, je vais faire de grosses sottises… j’en ferai beaucoup… je ne fais même rien autre ; vous voudrez bien les mettre sur le compte de mon inexpérience et de mon abandon !… Enfin nous chantons en italien ; le temps nous a manqué pour traduire le libretto, mais l’italien c’est la langue de la musique et vous êtes gens à nous comprendre à demi-mot.
« Ainsi, Mesdames et Messieurs, de grâce, un peu et même beaucoup d’indulgence… non pas pour l’œuvre, je le répète encore et bien haut… mais pour nous, ses interprètes, et surtout… car il faut bien finir par montrer le bout de l’oreille… surtout pour la débutante indigne qui a l’audace de paraître devant vous ! »
Elle dit et s’inclina en jetant sur l’ensemble un regard si adroitement nuancé de supplication timide et de mutine coquetterie que l’assistance entière éclata en applaudissements. Elle salua de nouveau, puis s’avançant jusqu’à la rampe, elle remit à M. Gaidioz le rouleau de papier qu’elle tenait à la main, et sur une nouvelle révérence, elle rejoignit M. Realmyn ; tous deux disparurent dans la coulisse et le rideau se baissa.
Une nouvelle salve d’applaudissements témoigna de la faveur amicale de l’assemblée et les propos se croisèrent avec une animation de bon augure.
— Pas mal dit, le petit prologue, disait le Colonel. Ah, la rusée commère ! Elle réclame l’indulgence ; c’est qu’elle se doute bien qu’elle n’en a pas besoin ! Il est toujours de bonne guerre de paraître demander bien humblement ce qu’on est parfaitement sûr d’obtenir !…
Pendant ce temps, M. Gaidioz sortant de l’orchestre, distribuait aux assistants, de minces cahiers écrits à la main ; c’était une analyse de la pièce ; chaque scène était résumée en quelques mots ; on s’empressa de lire…
— Eh mais ! s’écria Madame de La Médio, voilà un canevas qui ne m’est pas inconnu ! Oui vraiment, je ne me trompe pas, sauf les noms, c’est tout à fait le sujet de mon roman favori, ce divin Guy Livingstone !… Oh, que je suis heureuse ! Voir ce chef-d’œuvre mis en musique, cela a toujours été mon rêve ! Et le voilà réalisé !
— Que dites-vous, Doralice ! dit Madame de Simãens. Vous vous trompez, à coup sûr ; … pour autant que je puis voir, le dénouement est tout autre que celui du roman ; c’est l’héroïne et non le héros qui meurt ; la nuance est grande, ce me semble…
— Sans doute, mais voici la scène du bal et la séduction exercée avec tant d’audace sur le beau fiancé. Le fond est bien le même ; c’est la lutte de deux jeunes filles qui se disputent le cœur du même homme ; qu’il s’appelle Axel ou Guy, qu’elles se nomment Diane et Lucy au lieu de Constance et Flora, peu importe ; les passions sont les mêmes, c’est là l’essentiel ; le reste n’est rien !
— J’ai lu ce roman, je pense, dit le Colonel. C’est assez vivant en effet, avec une dose de roideur anglaise pourtant qui ne me plaisait qu’à demi. Ce beau ténébreux Guy, si fort qu’on nous le fasse, ne sait pas mener sa barque ; mais la belle Flora m’avait tout à fait séduit ; elle a de la poigne, celle-là, et vraiment le diable au corps. Qui donc va jouer le personnage ? Clarice, sans doute… Eh, eh, ce sera drôle !
— Drôle ! dit Madame de La Médio. Je crois, moi, que ce sera très beau ! Mais c’est le rôle de Guy qui m’inquiète ; je ne vois pas trop qui peut s’en charger.
— C’est M. Realmyn, dit M. de Mœrsted, si j’en crois la distribution qui est ici, tout au bout de la dernière page.
L’indication était exacte ; il y eut un moment de silence ; la chose paraissait étrange.
— Va donc pour M. Realmyn, dit enfin Madame de La Médio ! pourquoi pas, après tout ?
— Eh sans doute, dit le Colonel de sa voix ironique. Ce bon Realmyn ! Voilà un bel amoureux pour Clarice !… Enfin il ne s’agit que de faire des déclarations aux chandelles, en musique et en public ; c’est ce qui l’aura décidée ; pour autant, le bonhomme est plus que suffisant.
— Permettez, interrompit M. de Durnheim ; nous avons tous entendu M. Realmyn ; c’est encore, il faut le dire, une belle voix…
— Une belle voix ! reprit le Colonel. En amour, c’est bien quelque chose, dit-on… pour les oiseaux, s’entend !… Pour les autres… Enfin, va pour la belle voix ; après tout, si Clarice s’en contente, pourquoi nous en plaindre, nous ?…
En ce moment, une porte s’ouvrit dans l’orchestre et donna passage à Clarice et à Realmyn ; le silence se fit. Les nouveaux venus prirent place aux pianos ; tout en faisant sa partie, Realmyn pouvait diriger son petit orchestre. Quand tout fut prêt, il fit un geste et l’ouverture commença.
Ce fut d’abord une série d’accords fortement accusés et de la tournure la plus magistrale ; modulées avec l’art le plus habile, les sonorités s’imposaient à l’esprit des auditeurs et les enlevant de vive force au cours de leurs pensées, les préparaient à entrer dans le champ sans limite de la création poétique. Puis, sur ce fond solide, apparut un motif d’une émotion exquise, véritable chant d’amour confiant et sans arrière-pensée, effusion naïve du cœur d’une jeune fille qui se sent aimée et ne voit devant elle que les plus douces perspectives de bonheur ; cette adorable mélodie se déployait, élégante et souple, comme un ruban de soie déroulé sur une riche étoffe, répandant dans l’âme des auditeurs une sensation de bien-être et de calme sérénité. Pendant que les esprits charmés en suivaient les douces ondulations, soudain, comme un tonnerre lointain, des notes surgirent sourdes, violentes, comme des cris de colère, qui semblaient protester contre cette expansion de bonheur, et un chant s’éleva, sur un rythme entraînant et coupé tout ensemble, tout pénétré d’une passion audacieuse et indomptable. Cette fière et âpre mélodie semblait se précipiter sur sa devancière comme sur une rivale abhorrée ; on eût dit que toujours plus intense, douloureuse jusqu’au désespoir, elle cherchait à l’enlacer, à l’étouffer dans une étreinte mortelle ; c’était comme une marée montante de vengeance, de haine, de fureur irrésistible !… Haletants, la gorge serrée, les auditeurs suivaient avec une attention palpitante les péripéties de cette lutte ; les paroles les plus éloquentes n’auraient rien ajouté à l’effet de cette formidable symphonie ; sous le coup de cette émotion poignante, ils ne songeaient pas à regretter ce que la pauvreté de l’orchestre enlevait au déploiement de l’inspiration. Puis soudain, la tempête cessa ; la lutte était terminée ; la première mélodie s’éleva, limpide et sonore, comme un chant d’actions de grâces, une série d’accords empreints d’une poignante tristesse s’abattit comme un voile noir déposé sur un lit de mort, et le silence se fit.
Par un mouvement irrésistible, les auditeurs se trouvèrent debout, applaudissant, frappant des mains, transportés d’enthousiasme. Le génie leur était apparu dans tout l’éclat de sa puissance ; ébranlés jusqu’au fond de l’âme, ils s’abandonnaient tout entiers à l’essor de leur émotion. Atteints par ce flot impétueux d’ardente sympathie, les exécutants se levèrent et firent face au public : le feu de leurs regards, la pâleur de leurs visages montraient qu’eux aussi étaient sous le coup de l’émotion qu’ils venaient d’exciter. Les applaudissements redoublèrent : M. Realmyn courbant sa haute taille, salua en signe de remerciement.
— Bis ! Bis ! lui criait-on. De grâce, encore une fois cette merveille !…
— Je vous en prie, dit-il lorsqu’il put se faire entendre, ne me demandez pas cela ! Nous avons à remplir une lourde tâche ; toutes nos forces nous sont nécessaires, nous ne pouvons les dépenser dès le début. Ayez patience ; plus tard, nous vous répéterons tout et autant qu’il vous plaira.
Il n’était pas possible d’insister : on applaudit encore ; le départ de Realmyn et de Clarice put seul mettre fin à ce transport. L’impression avait été si forte que laissés à eux-mêmes, les auditeurs se répandirent en un flot de paroles, de louanges, d’exclamations enthousiastes.
— Quelle vaillance ! s’écriaient les uns. Quelle énergie ! Voilà bien l’abondance, la verve spontanée, inépuisable du génie ! Il y a dans cette seule ouverture de quoi faire le succès de bien des opéras !
— Oui, reprenaient les autres, et comme c’est bien l’introduction qui convient au sujet ! Il semble qu’on assiste au choc de ces caractères indomptables, à cette lutte désespérée de ces passions sans merci ! Oui, Clarice a raison, si l’œuvre répond à l’ouverture, nous allons assister à l’éclosion d’un vrai chef-d’œuvre ! Mais, silence, voici le rideau qui se lève…
La scène avait apparu. La décoration, assez médiocre, montrait sur ses toiles fatiguées une sorte de galerie à colonnes, comme le péristyle extérieur d’un château : par les ouvertures du fond on apercevait les masses ombreuses d’un parc et plus loin la mer.
Devant la rampe, assis dans ces attitudes négligées favorites aux fumeurs oisifs, se tenaient M. Realmyn et ses deux assistants. Comme l’avait annoncé Clarice, ils représentaient tout l’ensemble du chœur absent ; baryton, ténor et basse, ils faisaient de leur mieux pour suppléer à l’insuffisance de l’effectif, et leurs voix, de bonne qualité et bien conduites, y réussissaient dans une juste mesure. L’illusion était donc possible, et les auditeurs pouvaient goûter sans trop de réserve, les beautés de l’œuvre. Dès les premières mesures, le succès fut certain ; avec un art exquis, le compositeur exposait la situation, la lutte engagée entre les deux jeunes filles qui se disputent le cœur d’Axel ; c’était un récit dialogué porté sur une mélodie souple et légère, reprise et cédée tour à tour par chaque chanteur, et variée selon le rôle spécial de chacun, avec toutes les ressources de la science la plus accomplie ; par un vrai tour de force, le maître avait su reproduire l’impression de ces causeries rompues dans lesquelles s’étale le sans-gêne masculin ; puis, après ces phrases entrecoupées et ondoyantes, tous ensemble reprenaient la mélodie et l’accentuaient sur un rythme entraînant dont la distinction ne devait pas empêcher qu’il ne devînt populaire.
Soudain, tous se levèrent ; Clarice faisait son entrée. Elle portait le même costume que lors du dîner, fort simple mais d’une élégance qui s’accordait fort bien avec les exigences du théâtre ; sous le feu de la rampe, avec le prestige de la scène, la beauté de la jeune femme resplendissait d’un éclat extraordinaire. Elle s’avança, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, comme heureuse de se trouver au milieu d’amis ; reprenant à son tour le thème du chœur, elle le chanta avec un charme, une vivacité admirables ; il y eut comme un rapide dialogue, un échange de gais propos, une reprise d’ensemble, puis les chanteurs se retirèrent et Clarice resta seule.
Un motif d’une énergie passionnée s’éleva de l’orchestre ; ce fut comme un coup de théâtre : le drame allait commencer… Le plus brusque changement s’était produit sur le visage de Clarice ; cette animation joyeuse qui l’illuminait tout à l’heure, avait disparu ; pâle, ses grands yeux noirs brillant d’une sombre flamme, elle semblait suivre le cours d’une pensée cruelle. Elle fit quelques pas, au hasard, comme pour se soustraire à cette obsession ; il y avait dans tout son être, dans la tension de ses traits, jusque dans ses moindres gestes, une telle intensité d’expression, une passion si dramatique que les spectateurs, saisis d’une émotion irrésistible, sentaient l’angoisse leur étreindre le cœur, comme à l’approche d’un danger…
La mélodie de l’orchestre avait disparu ; à sa place, un prélude se faisait entendre, sombre, sinistre, comme chargé de menaces. À pas lents, Clarice remonta la scène jusqu’à la porte du fond, jeta au dehors un regard distrait, puis toujours sous le coup de sa pensée impitoyable, elle revint, pâle, silencieuse, les yeux fixes, visible image de l’anxiété et de l’angoisse !… Elle marcha vers la droite de la scène ; au milieu du panneau était figurée une cheminée surmontée d’une glace ; Clarice y jeta ce coup d’œil, hommage nécessaire que toute femme rend à sa personne sinon à sa beauté, puis posant le bras sur la tablette de marbre, dans une attitude d’une noblesse sculpturale, elle se tourna vers la scène et chanta…
Ce jeu de scène conduit avec un art qui disparaissait à force d’être naturel, avait porté à son comble l’émotion des spectateurs ; ils sentaient qu’ils allaient assister à quelque explosion terrible de passion !… La situation était au plus haut point dramatique ; le libretto la résumait en ces quelques mots :
« Restée seule, Diane chante son amour pour Axel, ses craintes et ses espérances. »
Sous cette concision si froide, on sentait frémir tout un orage de sentiments excessifs, d’amour et de haine, dans leurs plus violents, leurs plus terribles contrastes… Les paroles d’une simplicité, d’une précision parfaites, se tenaient à la hauteur de leur tâche ; développées dans la juste mesure, énergiques sans emphase, coupées avec la plus sûre entente des exigences de la scène, elles avaient fourni au compositeur le meilleur thème pour un puissant déploiement de passion ; le caractère hautain de Diane, l’amour qu’elle éprouve pour Axel, l’indignation qu’elle ressent à la pensée que celui qu’elle a choisi, peut lui en préférer une autre, sa haine pour sa rivale, sa détermination de vaincre à tout prix, enfin le retour confiant à son orgueil et à ses espérances, tout cela formait un fond solide, d’une coloration violente et superbe, sur lequel l’inspiration musicale pouvait se donner libre carrière. Le compositeur n’avait point failli à sa tâche et sous l’essor de sa verve créatrice, l’œuvre littéraire, quel que fût son mérite, se laissait vite oublier.
L’air commençait par un récitatif à peine rythmé, d’une allure très calme d’abord, puis, sous l’effort de la passion contenue, il se mélangeait de silences et de périodes brèves, heurtées, avec des reprises d’une énergie, d’une décision, de l’effet le plus dramatique. Peu à peu, le rythme s’accentuait : comme emportée par la violence de ses sentiments, Clarice s’avançait vers la rampe, parcourait la scène d’un pas saccadé, pâle, le regard flamboyant, avec des gestes rares, contenus, d’une expression irrésistible dans leur sobriété même ; sa voix, chaude et vibrante, donnait essor au cri de son cœur ; son amour pour Axel, amour violent et hautain, étrange composé de passion et de défiance jalouse, s’exprimait en accents d’une puissance, d’un pathétique incomparables. La pensée de la lutte qu’elle allait soutenir lui arrachait des cris de fureur, des imprécations de vengeance ; mordu par le doute et la jalousie, son cœur se brisait en des sanglots, des spasmes déchirants. Soudain, comme saisie d’un sombre pressentiment, elle épanchait son angoisse en une mélodie d’une ampleur et d’une tristesse indicibles, puis, retrouvant son énergie, confiante en sa beauté et son audace, elle se disait qu’elle ne pouvait être vaincue, qu’elle seule devait être aimée d’Axel, et sous le rayonnement radieux de cette espérance, se redressant comme une noble plante assaillie par l’orage, elle donnait essor à sa confiance reconquise par une phrase d’une beauté sans pareille, toute resplendissante d’espoir, expression enivrante du bonheur sûr de l’avenir !…
La dernière note venait de s’éteindre ; tous debout, frémissants, les spectateurs éclatèrent en acclamations enthousiastes ; sur la scène, les acteurs sortant des coulisses, répondaient par d’énergiques bravos. M. Realmyn s’avança vers Clarice ; hors d’état de contenir son émotion, incapable de proférer une parole, il lui saisit les mains, les pressa sur son cœur :
— Admirable, s’écria-t-il enfin, sublime ! Trop sublime !… Et l’expression de ses traits, ses yeux noyés de larmes montraient mieux que les plus éloquentes paroles l’enivrement de bonheur qui l’avait saisi en présence de son œuvre si puissamment interprétée. Au milieu de ce tumulte, Clarice accueillait avec son doux sourire, les manifestations enthousiastes dont elle se voyait entourée ; émue elle-même plus qu’elle ne voulait le paraître, elle cherchait, à force de volonté, à calmer l’essor de l’admiration qu’elle avait fait naître ; mais elle n’y réussissait guère, les bravos, les battements de mains s’élevaient toujours plus fort, le cri de bis, bis ! dominait le tumulte, les auditeurs voulaient savourer à nouveau ce capiteux plaisir qui les passionnait si vivement. M. Realmyn se faisant l’interprète de ce vœu, fit signe aux musiciens de l’orchestre ; un mot de Clarice l’arrêta ; un colloque s’engagea à voix basse ; on eût dit que la cantatrice se souciait peu de recommencer…
— Eh bien, que se passe-t-il ? s’écria Madame de La Médio toujours impatiente. Nous voulons entendre encore ce prodigieux chef-d’œuvre ; M. l’imprésario, et toi, diva incomparable, vous ne pouvez nous le refuser !…
Le pauvre Realmyn avait l’air tout embarrassé :
— Ce serait un grand plaisir pour moi, dit-il enfin, mais… et il se tournait timidement vers Clarice, mais… Clarice ne veut pas !…
— Comment, elle ne veut pas ! s’écria d’une seule voix toute l’assistance… Elle ne veut pas ! Pourquoi donc ? Qu’est-ce que c’est que ce caprice ?
Et un concert d’exclamations courroucées s’élevait de toutes parts. Celle à qui elles s’adressaient ne parut pas trop s’en émouvoir ; elle fit un pas vers la rampe et d’un geste réclama le silence :
— Il est bon que je m’explique, dit-elle, car au train dont vont les choses, je vais passer tout à l’heure pour la désobligeance en personne. Eh bien, non, mesdames, non, messieurs, non, vous surtout, M. Realmyn, non, je ne refuse pas de chanter cet air sublime, je vous le chanterai aussi souvent qu’il vous plaira, mais ce que je veux, c’est de vous le chanter à ma guise, une fois au moins, et que ce soit tout de suite… Et voici pourquoi j’entends faire ainsi : c’est que vous croyez connaître cette musique divine, et vous ne la connaissez pas ! Je viens de vous la chanter en dramatisant de toutes mes forces ; vous avez suivi l’impulsion et vous n’avez pris garde qu’à l’inspiration si juste, si puissante, si admirable, il est vrai, mais ce n’est que l’inspiration, la pensée créatrice seule que vous avez comprise. C’est beaucoup, certes, puisque c’est le génie… mais est-il absurde de se demander s’il n’y a pas encore autre chose ?… Je le crois, moi… et j’ose le dire… Eh bien, non, ce que vous venez d’entendre, ces inspirations admirables, ces sublimes envolées du génie, non, encore une fois, ce n’est pas tout ; le travail musical, les ressources inépuisables, l’exquise habileté que le maître a déployées pour formuler, ajuster, présenter ses idées, l’entente prodigieuse de l’orchestration, l’accord de la voix avec les instruments, de tout cela à peine avez-vous conscience ; frappés, ravis, comme vous l’êtes par la force de l’inspiration créatrice, tout ce que cette œuvre admirable renferme de délicatesse, de souplesse merveilleuse, d’habileté exquise, vous a échappé !… Et c’est cela que j’entends vous faire goûter ; je veux que vous compreniez sur l’heure qu’il y a en M. Realmyn, non pas seulement un poète, un esprit créateur de toute puissance, un génie en un mot, mais qu’il y a aussi un musicien absolument maître du plaisir exquis de la sensation musicale, de la volupté subtile, magique, de cet art, le plus enivrant de tous ! Voilà ce que je vais essayer de vous faire sentir ; si c’est un caprice déraisonnable, vous aurez toujours la ressource de me siffler !…
L’assemblée était surprise ; elle acceptait malaisément d’avoir à revenir sur son admiration encore si intense. Mais l’expérience avait son piquant, Clarice paraissait absolument décidée à la tenter ; résister, c’était risquer de lui déplaire, et au milieu de son triomphe, nul ne voulait s’y exposer. M. Realmyn, le premier, s’inclina d’un air d’acquiescement désespéré ; entraînés par son exemple, les spectateurs reprirent leur place et le silence se rétablit.
L’orchestre fit entendre le prélude ; devant la rampe, Clarice se tenait immobile, le visage parfaitement calme, dans cette attitude effacée des cantatrices de concert qui semble calculée pour bannir toute émotion. Le contraste était frappant, tous avaient encore vivante devant les yeux, l’expression profondément passionnée, ce rayonnement intense du regard qui les avaient comme fascinés ; maintenant, c’était un calme presque froid ; ils avaient peine à s’y faire. Mais ce moment d’indécision fut court ; après un court prélude d’orchestre dont Clarice modéra du geste ce qu’il pouvait avoir de trop accentué, sa voix s’éleva ; elle chantait ce récitatif tout palpitant de colère, d’espoir et d’amour ; c’était les mêmes mots, la même musique, mais l’impression était tout autre ; la passion n’y jouait plus le seul rôle ; le plaisir musical reprenait ses droits ; l’oreille avait conscience d’une exécution exquise, d’une voix adorable mise avec la plus complète intelligence au service d’une œuvre tout à fait supérieure comme habileté technique, et saisi par cet ensemble de perfections, l’esprit se sentait porté comme sur une couche moelleuse par un flot de pure et complète volupté. L’accentuation des passages, le déploiement de sentiments plus intenses ne fit qu’augmenter cette sensation ; jamais l’expression n’était poussée au point de faire oublier les moyens employés pour la produire ; à chaque instant, les auditeurs voyaient surgir des beautés de détail dont ils n’avaient pas eu conscience, des nuances infinies, de singulières recherches, des sonorités, jusqu’à des dissonances, tout cela si bien mis en œuvre, employé avec une si juste mesure, détaillé avec un art si complet, un style si pur, qu’ils ne savaient ce qu’ils devaient admirer le plus, de la force de l’inspiration créatrice ou de la science qui lui permettait de se produire avec un si prodigieux développement. C’était une vraie révélation, une impression autre, moins puissante, moins despotique, mais d’un charme souverainement adorable, un plaisir exquis, intellectuel sans doute, mais physique aussi à mesure égale, et qui se laissait savourer sans ces violences d’émotion, sans ces serrements de cœur qui font payer presque trop cher le déploiement de l’expression dramatique. Toutes ces beautés, Clarice les chantait de sa voix pure, insoucieuse des difficultés, et il était aisé de voir qu’elles étaient nombreuses et très grandes ; on eût dit que tout le plaisir fût pour elle, qu’elle chantait par expansion de vie, de bien-être physique, comme font les oiseaux ; sa figure parfaitement calme, ses beaux yeux profonds et limpides, tout était à l’unisson ; c’était bien l’incarnation vivante du plaisir purement artistique, de la sensation musicale dans ce qu’elle a de plus raffiné. Saisi par cette exécution sans pareille, l’esprit s’abandonnait au courant de cette volupté exquise ; oublieux de tout ce qui n’était pas ce radieux plaisir, emporté sur les ailes de l’imagination mise en jeu par ces appels du génie, il ne vivait plus que pour s’imprégner de ce parfait bien-être ; en proie à une sorte d’enivrement extatique, mollement bercé par cette subtile magie, il se laissait peu à peu conduire dans ces régions bienheureuses où l’âme, affranchie pour un instant des mille liens qui l’oppressent, a comme une vague conscience qu’il n’existe plus pour elle de matière, d’espace et de temps !…
Soudain, l’orchestre se tut ; Clarice s’inclina en une calme révérence, et le silence se fit. Brusquement rappelés à la réalité, les auditeurs se levèrent en tumulte : le sentiment de ce qu’il y avait de prodigieux dans ce qu’ils venaient d’entendre, leur apparut tout à coup et s’épancha dans un tonnerre d’acclamations enthousiastes. Les acteurs, les musiciens même de l’orchestre, emportés eux aussi par cette impression irrésistible, se joignirent à cette ovation ; la vieille salle, toute remplie de poussière sous les trépignements de l’assemblée, semblait prête à crouler sous ce vacarme.
Debout au milieu de la scène, Clarice saluait avec un doux sourire, accompagnement exquis du joyeux rayonnement de son regard ; puis prenant la main de M. Realmyn, elle l’amena bon gré mal gré sur la rampe ; les acclamations redoublèrent ; chacun avait à cœur de témoigner à l’auteur et à l’interprète son plaisir et son admiration. Puis les cris de bis se firent entendre ; mise en goût, l’assemblée devenait insatiable ! Cette fois, il y eut résistance ; les chanteurs ne pouvaient ainsi se surmener dès le début. Force fut de le comprendre ; une dernière salve d’applaudissements ébranla le vieil édifice, et les acteurs disparurent laissant les auditeurs seuls avec leurs impressions.
Tout aussitôt, ce fut un déluge de paroles :
— Quelle prodigieuse virtuosité ! s’écriait M. de La Médio, quelle voix, quelle correction, quelle méthode ! Dans tout le monde musical, je ne connais rien de supérieur, pas même d’égal !…
— Et cette musique est très difficile, disait Madame de Bergheyck ; on serait tenté de l’oublier, tant l’exécution est admirable, mais que l’on s’y essaie ! Moi, je ne m’y hasarderais pas !
— Ce que j’admire, ajoutait Madame de Simãens, c’est la merveilleuse adaptation de la musique aux paroles ; la situation est coupée, compliquée, toute de nuances ; c’est merveille de voir comme le compositeur sait vous conduire dans ce dédale ; il y a là une puissance de drame jointe à une science d’exécution qui ne se rencontre pas souvent… à supposer même qu’elle se rencontre !…
— Eh, Madame, disait Ivantelly, avec une interprète pareille, tout devient parfait, enivrant, adorable ! Quelle diabolique enchanteresse ! Dramatique et capricieuse, coquette et passionnée, calme et violente tout ensemble, il y a dix femmes dans cette femme ; laquelle est la vraie, bien fin qui le devinera !
Chacun disait son mot, sans s’inquiéter d’écouter les autres. Seuls, Madame de La Médio et Octave paraissaient réagir contre ce débordement. Octave gardait le silence ; il lui en coûtait sans doute de se joindre au triomphe de cette femme contre laquelle il gardait tant de préventions. Madame de La Médio était soucieuse ; on eût dit qu’elle se trouvait en face d’un problème qui arrêtait son vif esprit ; Bernard surprit à la volée ces mots qu’elle murmurait bas à Madame de Simãens :
— Il y a là quelque chose d’étrange, disait-elle. Cette seconde interprétation est adorable, mais elle ne se comprend pas ; chanter comme à la leçon pour le seul plaisir de faire entendre des sonorités musicales, si exquises soient-elles, et cela après avoir si bien réussi dans l’émotion, dans la passion dramatique, briser ainsi l’impression, se refuser à l’enthousiasme, oui, cela est étrange ! Clarice ne l’a pas fait sans raison, mais pourquoi… c’est ce que je ne peux comprendre.
« L’observation est juste, pensait Bernard. De la part d’une cantatrice, même de salon, préférer l’agrément musical à l’émotion puissante de l’interprétation dramatique, de parti pris ne pas vouloir passionner son public, c’est tout à fait incompréhensible ! Et c’est bien là ce qu’a voulu Clarice ; arrêter l’essor de l’enthousiasme, c’est ce qu’elle a cherché ! Mais pourquoi donc ? Que craint-elle ?… »
Et soudain, comme à une clarté sinistre, il vit se dresser dans sa mémoire, les sombres pressentiments exprimés par la jeune femme au moment où elle s’était décidée à chanter l’opéra. Entre cette méfiance instinctive et le bizarre caprice dont il venait d’être témoin, il y avait quelque rapport sans doute, mais lequel ? Pas plus que Madame de La Médio, il ne pouvait le deviner !…
À ce moment, l’orchestre fit entendre un prélude : le silence se rétablit.
Clarice rentra en scène et presque immédiatement M. Realmyn parut. C’était le duo entre Axel et Diane, entre la femme qui a donné tout son cœur et veut être payée de retour, et l’homme admirateur de sa beauté, soumis à la séduction qu’elle exerce, mais entraîné ailleurs par une attraction plus forte. Le contraste entre la passion sans arrière-pensée et la légèreté, on pourrait dire la coquetterie masculine, l’enivrement presque physique qui s’empare d’Axel, le triomphe éphémère auquel se fie Diane, ces nuances si délicates, ce mélange de caprice et de passion, tout apparaissait admirablement exprimé par le compositeur et magistralement rendu par l’exécution. L’œuvre portait bien le cachet du génie, une empreinte puissante, profondément originale ; rien dans les souvenirs des spectateurs ne pouvait servir de terme de comparaison avec cette inspiration si souple et si forte, si profondément moderne tout en restant absolument conforme aux grandes traditions ; d’un élan unanime ils en saluèrent la révélation par d’énergiques bravos.
Axel est resté seul ; revenu de son enivrement, habitué en homme aimé des femmes, à traiter légèrement ces vicissitudes de sentiment, il oubliait celle qui venait de lui donner son âme, et sa pensée se reportait toute entière vers sa rivale ; c’est elle qui a son cœur ; insoucieux de toute autre, c’est à elle qu’il voue sa foi. C’était l’air que Clarice avait voulu faire chanter à Bernard ; écrit sur une seule phrase mélodique, il se déployait avec une ampleur admirable, soutenu dans ses développements par une science harmonique et un goût parfaits. Realmyn le chantait d’une voix parfois sourde, fatiguée, mais avec une entière sûreté de méthode et un sentiment exquis. L’occasion était bonne pour lui témoigner l’admiration qu’inspirait son œuvre et le public lui paya sa dette par un triomphe de bon aloi.
À ce moment entre en scène Lucy, l’heureuse rivale de Diane. Les yeux de la jeune fille rayonnent à la vue d’Axel ; s’il fait l’aveu de son amour, il n’a pas à craindre d’être éconduit. L’accord se fait ; Axel et Lucy échangent leurs promesses ; à la conversation mélodique qui commence le duo, succède un motif tout imprégné de tendresse, d’une émotion douce et pure, suave comme un beau soir de printemps ; ces cœurs unis chantent leur bonheur ; avec la vivace confiance de la jeunesse, ils ont oublié tout ce qui n’est pas eux-mêmes, l’avenir leur apparaît brillant comme un ciel sans nuages !… La jeune femme chargée du rôle de Lucy, le remplissait à merveille ; sa délicate beauté blonde réalisait de tous points ce personnage de gracieuse jeune fille : sa voix fraîche et souple, son sentiment juste et fin se réunissaient pour créer une interprétation très complète de l’inspiration du maître. M. Realmyn, à force d’art et de vérité, réussissait à faire illusion sur ce qui lui manquait comme charme et comme jeunesse ; le brillant Axel trouvait en lui un représentant tout à fait dans la situation. Sur la fin du duo, la mère de Lucy, et son frère, le bouillant Raoul, venaient le changer en quatuor, puis en quintetto avec l’adjonction de l’ami d’Axel, le prétendant dédaigné de Diane ; tous réunis, ils célébraient le bonheur des fiancés ; il y avait là un ensemble qui coupait heureusement avec la donnée de l’action, presque constamment réduite au monologue et au duo, et l’impression puissante de cette masse vocale attestait chez le compositeur, cette connaissance accomplie des effets, indispensable à quiconque prétend aborder le théâtre.
Soudain il se fit comme un tressaillement dans le public ; au fond de la scène, Diane est apparue ; sans préparation, par une impitoyable brusquerie du sort, elle se voit écrasée sous l’écroulement sans merci de son amour. Nul ne prend garde à elle, tous continuent leur hymne de bonheur et de joie ! Le contraste est terrible ; un instant, elle chancelle, comme frappée d’un coup de mort ; une pâleur livide couvre son visage ; elle s’avance à pas incertains, saccadés, comme privée de raison…
« Fiancés ! s’écrie-t-elle d’une voix sourde. »
« Oh, je souffre ! Oh, mon cœur est brisé !… »
Ces interjections brèves, violentes, lancées sur une mélodie coupée, hachée comme par des cris de colère et de douleur, se superposent au chant de l’ensemble dans un effet profondément dramatique. Saisis par cette inspiration puissante, non moins émus par l’expression de désespoir terrible qui se peint sur le visage de Diane, les spectateurs restaient immobiles, respirant à peine… Diane marche toujours, comme poussée par une impitoyable fatalité ; elle est tout près des fiancés… Elle se redresse alors, toute sa vaillance lui est revenue…
« Arrière, faiblesse ! dit-elle. Debout, mon cœur !… »
« Non, ils ne verront pas mes larmes !… »
Et d’un effort sans pareil, composant sa figure, elle s’avance d’un pas ferme, livide et souriante tout ensemble, et s’approchant des fiancés, elle leur adresse son compliment sur une phrase mélodique d’une élégance incomparable, où la félicitation s’allie dans la plus juste mesure avec une ironie voilée de l’effet le plus poignant !… Un moment interdits, les assistants lui répondent ; c’est le sextuor final du premier acte, œuvre étonnante, digne à elle seule de consacrer le génie de son auteur ; d’une part, un chant de bonheur, de l’autre, une explosion de désespoir et de passion, le plus beau thème pour la musique dramatique ; le contraste de ces sentiments, les plus violents de tous, l’art extrême avec lequel ils se fondent et s’enchaînent, l’abondance et la nouveauté des mélodies, la distinction souveraine de l’inspiration malgré sa violence, enfin et surtout la passion terrible, la douleur déchirante, la fureur de l’amour et de l’orgueil outragés, qui vibrent dans le chant de Diane, tout concourt à créer un effet d’une puissance admirable auquel les spectateurs, émus jusqu’au fond de l’âme, s’abandonnent sans réserve, ne songeant pas même à se demander s’il y a dans leur souvenir quelque chose qui puisse y être comparée !
Le rideau était tombé ; d’un seul mouvement, toute l’assistance se leva, en proie à une véritable explosion d’enthousiasme ; ce fut des exclamations, des cris, des trépignements dignes d’une vraie foule ; quatre fois, le rideau dut se lever pour permettre aux acteurs de recueillir les applaudissements ; au cinquième, M. Realmyn reparut seul ; tout ému, il balbutia quelques mots de remerciement :
— Vous nous comblez, disait-il ; … je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance !… Mais, de grâce… modérez-vous… Nous ne sommes qu’au début ; profitons tous de l’entracte ; donnez-nous le temps de nous reprendre ; il faut que nous puissions mener notre œuvre à bonne fin !…
Il fallut céder ; une dernière salve d’applaudissements salua Realmyn, le rideau tomba et les spectateurs se mirent en devoir de gagner le foyer. Tous ensemble, en proie à une excitation violente, ils se parlaient, s’interpellaient à grands éclats de voix sans songer à s’écouter ni à se répondre ; les plus froids, même le Colonel malgré son ironie chronique, donnaient carrière à leur admiration ; c’était une exaltation, un tumulte, un vrai débordement de paroles, d’interjections, d’exclamations d’enthousiasme ; il semblait qu’il leur fût à jamais impossible de reprendre leur sang-froid !…
Ils arrivèrent ainsi au petit salon qui était comme le foyer du théâtre. On avait mis le temps à profit pour le remplir de fleurs et allumer toutes les girandoles ; au milieu de cet éclat, le portrait de la dame poudrée étalait ses grâces de commande et son sourire fripon ; devant elle, une table était dressée, toute resplendissante d’argenterie et de cristaux, dans le riant appareil d’une aimable collation ; tout à côté, comme pour en faire les honneurs, Clarice se tenait debout, toute souriante, calme et gaie comme une vraie fleur de printemps…
— Entrez, dit-elle ; voici une hospitalité toute prête, et vous devez en avoir grand besoin ; rien ne fatigue comme l’enthousiasme et l’opéra fit toujours bon ménage avec le buffet.
— Clarice ! s’écriaient-ils ; Clarice ! Toi ici !…
Et tout interdits, ils la regardaient, immobiles, ne pouvant comprendre comment la Diane frémissante et terrible de tout à l’heure, se retrouvait maintenant là, sous leurs yeux, dans cette jeune femme gaie et gracieuse, toute simple et naturelle, comme ils l’auraient vue, en un jour ordinaire, assise à la table du salon !…
— Entrez donc, répéta-t-elle, à quoi bon perdre un temps qui peut si bien s’employer !… Oui, c’est moi-même, en propre original, pour vous servir… et pour me servir, moi aussi… Voici du thé, voici toutes sortes de bonnes choses, voici même des verres de Champagne et on peut fumer une cigarette… Bon Dieu, quel air étonné !… Rassurez-vous ; il n’y a plus ici de grands gestes, d’éclats de voix à craindre ; en voilà bien assez pour le moment !…
— Comme tu dis cela ! dit Madame de Simãens.
— Mais je le dis comme il faut le dire ; pourquoi ne le dirais-je pas ?
— Dieu ! s’écria Madame de La Médio, Dieu, que tu es agaçante avec ton calme ! Sais-tu bien que vous venez de chanter un grand chef-d’œuvre !…
— Mais je le sais très bien, je vous en avais prévenus !…
— Et que vous l’avez chanté d’une manière admirable ! dit M. de Durnheim.
— Toi surtout, ajouta M. de La Médio ; laisse-moi te le dire, tu as été absolument étourdissante !…
— Eh bien, je sais tout cela, reprit-elle, et toute modestie à part, j’étais bien sûre que nous produirions bon effet. Mais il y a temps pour tout ; notre opéra a encore deux actes, il faut garder quelque peu de votre enthousiasme pour la fin.
— Au diable l’économie ! s’écria le Colonel. On n’a pas si souvent en sa vie l’occasion d’admirer sans réserve ; pour une fois qu’on la trouve, le moins qu’on puisse faire, c’est d’en abuser !
— Admirez donc, admirez, ce n’est pas moi qui veux m’en plaindre. Mais pendant que votre esprit se perd dans la région du sublime, souffrez que je pense à vos pauvres corps ; ils sont restés eux, sur la terre, les malheureux, dans la chaleur et la poussière ; il faut leur venir en aide, c’est de la bonne charité.
Et elle servait la collation avec tant de bonne grâce, une si aimable obligeance, que peu à peu, elle réussit à distraire et à rasséréner ses hôtes ; à son exemple, le ton lyrique et exclamatif fit place à la simple conversation. On examina en détail l’œuvre qu’on venait d’entendre, on analysa, on compara, on hasarda même quelques critiques, mais celles-là si menues, que l’amour-propre le plus susceptible n’eût pas trouvé à s’en offenser. Puis on passa à l’exécution ; les mérites de chacun furent mis en lumière et Clarice recueillit des éloges à en plier sous le faix. Mais elle fit bonne contenance, acceptant de bonne grâce les choses aimables qu’on se plaisait à lui dire, sans s’enorgueillir de son succès, mais sans chercher non plus à le rabaisser par une fausse modestie. Elle reprit ainsi sa place dans le petit cénacle, se dépouillant volontairement, avec un art exquis, de l’auréole trop vive que les triomphes de théâtre mettent au front de celles qui en sont les héroïnes. Il était visible qu’elle cherchait à s’effacer derrière le mérite de l’œuvre ; elle voulait n’être que l’instrument destiné à faire valoir la gloire du compositeur. Mais on ne se prêtait qu’à demi à cette manœuvre, et sur un ton plus calme, les compliments reprenaient de plus belle :
— Et dire, s’écriait M. de La Médio, que Clarice ne voulait pas nous donner ce chef-d’œuvre !… Car enfin, c’est acquis à l’histoire, tu as fait tout ton possible pour ne pas monter ce prodigieux opéra !…
— Que voulez-vous ! répondait-elle. Il ne faut pas m’en vouloir ; à tout péché, miséricorde ; je peux me tromper, moi aussi, et plus souvent qu’à mon tour… Vous le savez, mon éducation a été fort négligée, et j’ai des goûts de sauvage que je ne réussis pas toujours à cacher…
— Très joli, cette modestie ! Eh, on peut se donner le luxe d’être modeste, quand on vient d’avoir un pareil succès !…
— Bah, s’il ne s’agit que de crier, de rouler les yeux, de faire de grands bras, cela n’est pas difficile, mais, sauf pour le charme de la musique, cela fatigue et ce n’est pas toujours amusant !
— Ah, voilà qui est nouveau ! Alors, si tu nous enchantes, c’est par dévouement !
— Dévouement, c’est beaucoup dire, et s’il y a martyre, il a bien ses compensations. L’œuvre est si belle ! C’est un divin plaisir de la chanter ; mais il faut trop jouer, trop se démener ; à se tordre ainsi les bras, merci bien, pour plus de trois fois, nous serons tous à demander grâce… Du reste, et sauf ce détail, tout est à souhait et je suis toute heureuse de rendre service à ce bon Realmyn…
— Ce bon Realmyn ! dit le Colonel. À propos d’une œuvre de cette force, la formule me paraît mince !…
— Nullement ; la bonté, Colonel, mais c’est ce que j’aime le plus au monde !…
— Tu le dis, peut-être, mais que je te croie !…
— Oh, vous ne croyez à rien ! Tenez, si je disais de vous tout le bien que je pense, je suis sûre que vous ne me croiriez pas !…
Elle riait, les yeux étincelants de malice. Le Colonel la regardait, ne sachant où elle en voulait venir…
— Eh bien, essaie donc, dit-il enfin.
— Oh, doucement, pas tout de suite… Il faut que je me recueille… De telles choses ne sont pas aisées à dire, et moi, je suis fort gauche pour improviser…
— Dis plutôt que tu n’en es pas bien tentée. Quand on le veut bien, les choses aimables sont toujours faciles à dire…
— Pas tant que vous croyez ; là plus encore qu’ailleurs, le mot juste est difficile à trouver. Vous par exemple, Colonel, si je vous disais que vous êtes bon, honnête, vertueux, oh, je vous vois d’ici, vous feriez une belle moue !
— Pas du tout ; il n’y a que les sots que la vérité offense !…
— Là, que vous êtes sévère ! Mais vous ne savez donc pas à quel point, quand on veut louer les gens, il faut être économe de certains adjectifs ! Que l’on soit bon, vertueux, passe encore, mais c’est à condition que nul ne vous le dise, et quels efforts ne font pas les meilleurs pour qu’on les croie plus mauvais qu’ils ne sont !
— Grand bien leur fasse donc ; voilà une peine que, moi, je ne prendrais certes pas !
— Et vous aurez raison, car, qui sait ! Peut-être bien que ce serait… comment dirais-je ?… superflu ?… Non, disons mieux… ce serait tout à fait inutile !…
Et elle riait, les yeux tout pétillants de la plus capricieuse malice… Malgré son assurance, le Colonel paraissait embarrassé ; sous cette bonne grâce à double entente, il entrevoyait un de ces âpres retours d’ironie qu’il ne connaissait que trop bien ; dans le doute, il hésitait à répondre.
En ce moment, péripétie heureuse, la longue figure de M. Gaidioz parut dans l’encadrement de la porte ; il fit un signe à Clarice, elle se leva brusquement :
— Je vois, dit-elle… Miséricorde ! Voilà les vingt minutes passées, et moi qui allais l’oublier ! Notre imprésario doit être déjà d’une belle impatience !… C’est votre faute, Colonel ; la tête me tourne à écouter vos jolis propos !… Et maintenant, dit-elle debout au milieu de la chambre, et maintenant, place au drame ! À moi les grandes passions !…
Elle fit un geste tragique, et sans transition, saluant avec une mutine coquetterie, elle disparut…
L’assistance riait, gagnée par cette vivace bonne humeur. Le Colonel lui-même, revenu de son trouble, donnait l’exemple. Seul, Octave, silencieux et sombre, semblait réagir contre cette joyeuse expansion. Attentif à ces symptômes, Bernard se sentait en présence d’un problème ; il comprenait que Clarice voulait atténuer l’effet de son succès, mais pourquoi ? Encore une fois, que craignait-elle ?…
Du reste, quelle que fût sa pensée intime, elle pouvait se dire qu’elle avait atteint son but ; les spectateurs, bien reposés, revenus de leur émotion, les nerfs détendus et calmes, étaient dans les meilleures conditions pour reprendre de sang-froid l’audition de l’œuvre, pour l’apprécier, la critiquer même au besoin. C’est dans ces dispositions qu’ils regagnèrent la salle et reprirent leurs places. L’orchestre fit entendre un court prélude et le rideau se leva.
D’après le livret, la scène devait représenter une salle de bal ; docile à cette indication dans la mesure de ses pauvres moyens, le décor figurait tant bien que mal, un premier salon éclairé par deux lustres, fort peu meublé et s’ouvrant par trois portes sur ce qui devait passer pour une somptueuse série de salles prêtes pour la fête ; l’ensemble était fort maigre ; le seul détail caractéristique, c’était sur la scène, à gauche, une sorte de réduit formé par une colonne entourée de vases de fleurs ; avec un sofa pour tout meuble, pour éclairage un lustre chétif, c’était comme une petite chambre découpée dans ce vaste salon.
Mais l’attention des spectateurs n’était pas à ces détails ; dès les premières mesures, les esprits étaient sous le charme ; c’était une introduction d’orchestre, en forme de mouvement de valse, d’un caractère souple et ferme, tendre et passionné tout ensemble, empreint d’une poésie pénétrante ; à l’inverse de la gaieté expansive du prélude du premier acte, on sentait que le drame était dans l’air, que brusquement, sans transition, il pouvait faire explosion dans cette atmosphère de fête… Joué d’abord par l’orchestre, le motif était repris successivement par les personnages qui tenaient lieu de la foule absente ; toute la troupe était en scène, sauf Diane ; Axel et Lucy entourés d’hommages et de vœux de bonheur, prenaient part à l’ensemble en chantant en duo un motif exquis, nuancé de cette douce mélancolie des gens heureux, qui s’harmonise si aisément avec l’allégresse générale. Puis sur une reprise vivement rythmée du motif de valse, la foule s’écoulait et la scène restait vide.
Un accord sombre, poignant, s’éleva de l’orchestre : un frisson sembla passer dans la salle ; Diane avait apparu ! Elle entrait par la porte de droite et s’avançait à pas lents, entrecoupés, comme si, malgré sa volonté, elle eût été poussée par une force invincible. Elle était étonnement belle ; la richesse singulière de sa toilette, toute de soie verte et blanche, disposée dans le goût le plus exquis, relevée de chaînes de perles, de tresses et de franges d’argent, lui faisait comme une auréole éblouissante ; ce costume, Bernard l’avait déjà vu ; elle le portait dans cette terrible soirée du Vieux-Château, lugubre souvenir qu’il ne pouvait retrouver sans se sentir étreint au cœur comme par une main de glace !… Mais en ce moment, cette impression, si violente qu’elle fût, s’effaçait devant un élan d’admiration passionnée ; jamais la merveilleuse beauté de la jeune femme n’avait resplendi d’un plus vif éclat ; au milieu des reflets des perles, des éclairs de l’argent et de la soie, encadrés de ses noirs cheveux comme par un royal diadème, ses traits si purs, d’une finesse incomparable, se dessinaient comme un type idéal de perfection et de charme ; sur la pâleur lumineuse de son teint, ses yeux superbes, agrandis encore par la fièvre, se voilaient et flamboyaient tour à tour comme si le flot tumultueux de sa pensée en eût par brusques éclairs noyé et avivé la flamme… Elle allait jouer la scène du bal, cette action si poignante, si profondément dramatique ; on ne pouvait rêver une incarnation plus saisissante du type rêvé pour cette formidable création !
L’orchestre tenait toujours cette farouche série d’accords, sombre comme le lointain grondement de la tempête. Au milieu de la scène, Diane, la figure impassible, de cette impassibilité forcée, imposée par un de ces efforts de volonté qui touchent de si près aux plus terribles explosions de désespoir, s’avançait d’une démarche d’automate sans paraître savoir où la conduisaient ses pas. Peu à peu, par une gradation insensible, l’effroyable violence des sentiments qui torturaient son âme, se faisait jour ; l’amour outragé, la perte irrémédiable de son bonheur, la défaite étalée aux yeux de tous, l’humiliation publique, impitoyable, la haine surexcitée jusqu’à la fureur, la soif inextinguible de vengeance, toute cette tempête de sentiments extrêmes se reflétait sur son visage avec une violence, une rapidité effrayante ; ils se transformaient, se succédaient sans arrêt, sans relâche, comme ces clartés terribles qui flamboient au plus fort de l’orage pour montrer au voyageur éperdu, l’horreur des abîmes qui l’environnent ! Émus, haletants, les spectateurs croyaient voir surgir devant eux, une de ces figures d’autrefois dans lesquelles s’incarnent les passions sans merci, les emportements poussés jusqu’à la folie !… Chose admirable, elle obtenait cette intensité d’expression par les moyens les plus simples ; le geste le plus contenu, un mouvement de tête, un regard, une contraction de traits à peine visible, lui suffisaient pour marquer avec une énergie sans limites, les évolutions de sa pensée. Mais que de science, que d’efforts, de travail, ou bien quelle merveilleuse intelligence, quelle possession de soi-même, ne fallait-il pas pour réaliser de pareils jeux de scène ! Cette mobilité de la figure, c’est le rêve des grands artistes ; elle l’obtenait, elle, du premier coup, dans sa perfection la plus achevée, vrai type d’une puissance qui ne pouvait se dépasser !…
Et par une soudaine révélation de sa mémoire, Bernard pensa à ces paroles d’Octave, bien lointaines déjà : « Cette femme, nul ne sait quelle est sa véritable figure ! » Boutade de colère sans doute, mais qui, devant ce prodigieux spectacle, revêtait un singulier caractère de vérité !…
Elle s’avançait toujours, de son pas lent, saccadé ; sauf le bouleversement terrible des traits, l’intensité formidable du regard, on eût dit une statue animée marchant par un pouvoir magique…
Soudain la chaîne d’accords qui accompagnait sa marche se rompit ; de l’orchestre, un gémissement se fit entendre, cri d’angoisse, de douleur poussée jusqu’à la torture ; sur ce thème entrecoupé, poignant, farouche, la voix de Diane s’élevait, lançant de sourdes interjections, une mélopée sinistre, âpre, déchirante…
« Il faut venir ! disait-elle. Il le faut !… Il ne sera pas dit que j’aurai reculé !… Non, devant rien, devant personne !… Et je vais assister à leur triomphe ! Moi, moi, leur victime, moi, le jouet de leurs railleries ! Oh, le supplice est infâme !… Mais je le subirai, il le faut, sans faiblir ! Nul ne verra mes larmes !… Oh, mais je me vengerai ! Malheur à eux ! Ils ne savent pas qui ils outragent !… Elle, je la méprise ! Lui, je le hais !… Je le hais !… Et je l’aime !… Je l’aime !… Oh, misérable que je suis ! oui, misérable et lâche !… Oh, que ne puis-je mourir, mourir ici même… et que ma mort soit sur eux ! »
Et elle se tordait les bras dans une convulsion de désespoir, avec des gestes si vrais, un regard si flamboyant, une intensité d’expression si terrible, que les spectateurs, tout pâles, respirant à peine, se courbaient sous cette explosion passionnée comme s’ils eussent senti peser sur eux la main toute puissante d’un géant !…
Elle continuait ainsi, déclamant sa furieuse mélopée. C’était bien une scène de la vie réelle, une de ces tempêtes de passion si difficiles à saisir dans cette existence mondaine si effacée, serrée de si près par les convenances, et d’autant plus émouvante en raison même du contraste. Enlevés à eux-mêmes par cette violence sans limites, l’assistance restait muette, ne songeant plus à applaudir, n’ayant pas même conscience de son admiration ! Et dans l’orchestre, en sourdine, la valse continuait brillante et gaie, tendre et passionnée tout ensemble, chant de joie et de bonheur sans arrière-pensée, comme pour insulter par ce poignant contraste, à cette âpre douleur, à ce désespoir sans merci !
Soudain l’orchestre se tut. La danse avait cessé, la foule allait apparaître, c’était l’épreuve qui commençait. Effrayée de son trouble, Diane n’ose affronter les regards ; elle se réfugie dans le réduit à gauche de la scène ; assise sur le divan, cachée par les massifs de feuillage, elle reste immobile, la tête appuyée sur sa main.
Les danseurs affluent par toutes les entrées ; au milieu d’eux, Axel et Lucy, tout radieux, le bonheur peint sur le visage. Un chœur de quelques mesures d’une exquise élégance, chante leurs louanges et leur porte les vœux de tous dans cette fête donnée pour eux. Puis la foule s’écoule ; les fiancés restent seuls.
Par un mouvement d’une énergie terrible, Diane se recule dans l’ombre ; seule, tout près de ces deux êtres qui lui broient le cœur, il semble qu’elle cherche à s’arracher au sentiment de leur présence. Mais elle va être forcée de les entendre ; à ce supplice suprême, il ne lui est pas possible d’échapper !…
Seuls, tout entiers à eux-mêmes, Axel et Lucy chantent leur bonheur ; c’est un duo d’amour, de félicité confiante, tout pénétré de douce émotion, d’ineffable tendresse. Depuis Mozart, on n’a pas trouvé d’accents plus pénétrants pour peindre ce charme d’amour, cette fusion complète de deux cœurs en une souveraine harmonie douce et passionnée à la fois… Saisis par ces adorables accents, les auditeurs se sentent sous le coup d’une expansion de bonheur, exquise et pure, comme si au sortir d’une ardente fournaise, ils se trouvaient baignés dans une tiède atmosphère toute imprégnée des plus suaves parfums ! Reconnaissants pour ce divin plaisir, ils applaudissent avec enthousiasme.
Mais le drame veille ; il y a là, dans l’ombre, un cœur que ces douces mélodies, cette extase des amants, brisent et déchirent. Cachée dans l’ombre, à deux pas des fiancés, leur victime se tord dans des convulsions de douleur ; l’effet est terrible ; il semble que sous l’effort qu’elle fait pour se contenir, cette nature excessive va se briser !
À ce moment, un des danseurs entre et vient réclamer à la fiancée l’exécution d’un engagement de bal. Lucy ne peut refuser ; tous deux s’éloignent. Axel reste seul !…
Une sorte de frisson d’angoisse passe sur les spectateurs. D’un mouvement brusque, Diane s’est retournée vers la scène ; sa figure livide, l’expression impitoyable de ses traits, la flamme terrible de son regard, son geste violent et contenu tout ensemble, jusqu’à son attitude effrayante dans son calme, tout en elle personnifie ce qu’il y a de plus féroce dans la haine, de plus implacable dans la vengeance ; l’heure est venue ; sa victime lui est livrée ; comme une panthère blessée, elle va bondir et la déchirer !
Elle se dresse alors, par un mouvement superbe :
« Voici le moment, dit-elle d’une voix sourde. Dieu me le livre ! Je vais pouvoir me venger !… »
Par un effort surhumain, elle ramène le calme sur son visage, puis sortant de sa retraite, elle s’avance comme pour gagner le fond de la salle. Elle marche à pas lents, sûre d’elle-même, vraie grande dame que rien ne peut troubler ; dans la pleine lumière, sous sa riche toilette, sa beauté, sa grâce suprême se déploient et resplendissent avec un éclat sans pareil. Un sourd murmure court parmi les spectateurs ; instinctivement, d’un accord unanime ils la saluent reine, reine par la beauté, par le charme, presque par le génie, par la réunion la plus rare de tout ce qui peut exciter l’admiration et l’enthousiasme !…
Elle marche toujours, élégante et fière. Soudain, sur son chemin, elle voit Axel !… L’épreuve est trop forte ; elle frémit, porte la main à son front, puis reprenant possession d’elle-même, elle lui fait un froid salut et continue sa marche…
L’effet était bien calculé. Quelque étrange que fût la situation, Axel ne pouvait laisser passer ainsi, comme une étrangère, celle qu’il poursuivait, si peu auparavant, de ses hommages et de son adoration !…
« Diane, dit-il en s’avançant vers elle, Diane !… me pardonnez-vous ?… »
Elle s’arrête court ; un instant, elle reste silencieuse ; l’émotion l’étreint à la gorge, elle ne peut parler…
« Vous pardonner ! dit-elle enfin. Cela ne dépend pas de moi… Interrogez votre cœur ; s’il vous pardonne, qu’ai-je à dire, moi ?… »
« Diane ! s’écrie-t-il, cette froideur est plus cruelle que la colère ! Diane, si j’ai été coupable, je vous le demande à genoux, daignez me pardonner ! »
Elle s’arrête encore, il semble qu’elle peut à peine se soutenir, puis domptant une fois de plus son émotion :
« Pourquoi ces prières ! Qu’importe ce que je souffre ?… Vous avez trouvé le bonheur, que cela vous suffise !… Ne pensez plus à moi ; ma vie est finie, demain je pars, vous ne me reverrez jamais !… »
« Diane, que vos paroles sont cruelles ! Je vous le demande en grâce, ne m’accablez pas de vos mépris !… Si vous saviez ce que, moi aussi, j’ai souffert !… Et vous partez !… Partir, Diane ! Pour Dieu, que voulez-vous faire ?… »
« Que sais-je ? Je n’ai plus de place ici !… J’ai joué mon bonheur, j’ai perdu, il faut que je paie, il faut que je disparaisse !… C’est ce que je fais !… Adieu ! »
Puis soudain, comme si sa force l’abandonnait :
« Je me sens mourir ! dit-elle avec un accent déchirant… Oh, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour tant souffrir !… »
Elle chancelle ; Axel s’élance pour la soutenir ; elle s’abandonne dans ses bras…
« Diane ! s’écrie-t-il, Diane, revenez à vous ! Oh, votre désespoir me déchire le cœur !… »
Elle ouvre les yeux :
« Axel, dit-elle, je le sais, je vais mourir… Je peux tout dire, maintenant : Axel, c’est l’aveu d’une morte, Axel, je vous aimais ! »
Elle prononce ces mots avec un accent si tendre, un regard si passionné, un charme si enivrant, que le jeune homme éperdu se penche sur elle et couvre ses lèvres d’un ardent baiser !…
Le plan de Diane a réussi ; elle a ressaisi sa proie dans ses serres !…
Un frémissement parcourt la salle, frémissement d’admiration et de terreur, de terreur pour le drame qui va surgir, d’admiration pour la beauté, pour l’énergie incomparable de l’actrice. Jamais peut-être créature humaine n’a exercé autour d’elle, pareille fascination !…
À ce moment, par une impulsion instinctive, le regard de Bernard tombe sur Octave… Que voit-il ! L’énergique figure du Comte est bouleversée ; c’est plus que l’émotion du spectateur, son front se contracte, son regard s’enflamme, sa poitrine est haletante, ce n’est pas de l’admiration, c’est de l’amour, c’est la passion si longtemps endormie qui s’est rallumée dans ses veines ; la beauté, la séduction de Diane exercent sur lui la même fascination que sur Axel, il l’aime, il la désire de tout l’emportement de sa nature indomptable !…
Il semble à Bernard qu’il ressent dans tout son être un choc violent ; comme à la lueur d’un éclair, il entrevoit toute une noire tempête de drame et de catastrophes ; si l’élan d’enthousiasme provoqué par le merveilleux talent, l’enivrante beauté de Clarice, a réveillé au plus profond de cette âme ardente, l’amour effréné qui l’a autrefois si violemment possédée, quel enchaînement de malheurs, de terribles péripéties, ne peut-il pas en surgir !… Et brusquement, le souvenir des appréhensions, de la résistance opiniâtre de Clarice à jouer à la scène l’œuvre de Realmyn, lui revient à la mémoire ; n’avait-elle pas prévu cette éventualité menaçante, n’est-ce pas là la cause de cette répulsion inexplicable qui s’était si violemment imposée à son esprit énergique ?… Et Bernard se sent frémir à la pensée que c’est son intervention qui a provoqué ce retour ; en voulant rendre service à Realmyn, il a peut-être rejeté Clarice dans ce torrent furieux des passions humaines qu’elle redoute à si haut point ! Ainsi par une action aussi indifférente, pour un but qui au fond, l’intéressait très peu, il se trouverait avoir encouru une responsabilité aussi terrible !… Et par une impulsion instinctive, il cherche à rejeter ce fardeau loin de lui ; ne se trompe-t-il pas, ses appréhensions ne sont-elles pas exagérées ? Un regard lancé au hasard, sous l’entraînement du plaisir musical, doit-il donner lieu à un tel émoi ? L’âpre répulsion qui a si longtemps séparé Octave de Clarice, a-t-elle pu si promptement céder la place à l’amour, à la passion ?… Il reporte les yeux sur Octave ; s’est-il vu observé, a-t-il senti qu’il se donnait en spectacle, quoi qu’il en soit, il avait détourné la tête, on ne pouvait voir son visage ; immobile, il suivait le spectacle, vivement intéressé sans doute, mais sans que rien puisse laisser croire qu’il soit plus et autrement ému que les autres spectateurs. Ce calme assurait Bernard, et ressaisi à son tour par le charme souverain de cette œuvre admirable, de cette toute puissance d’exécution, il se dit que ce n’était pas le moment de se livrer à des recherches psychologiques, et sans autre, il s’abandonna à l’impression.
Au moment même où Axel imprime sur les lèvres de Diane, le fatal baiser, Lucy rentre au bras de son danseur ; elle pousse un cri ; Diane se redresse ; triomphante, implacable, elle sait que sa vengeance ne peut lui échapper, que lui importe le reste !…
Les invités accourent ; l’étonnement, la colère, l’émotion la plus violente, s’emparent de tous. Lucy fait entendre une plainte déchirante ; son frère, la fureur peinte sur le visage, insulte et provoque Axel ; la foule prend parti pour la fiancée outragée ; un chœur s’élève, magnifique de mouvement, de passion et de violence ; sur ce thème puissamment coloré, les trois voix, de Lucy, d’Axel et de Diane s’unissent dans un trio admirable. Au milieu de ces emportements, sous le coup de ces fureurs, Diane, seule, presque au milieu de la scène, fait face à ses agresseurs ; plus terrible qu’eux tous, forte de sa beauté, de son charme sans rival, elle les effraie des éclats de sa volonté, de l’énergie de son indomptable audace ; dans un chant sublime, expression sans pareille de passion et de défi, devant tous et contre tous, elle revendique l’amour d’Axel !…
« C’est moi, c’est moi seule qu’il aime ! s’écrie-t-elle. Arrière vous tous, aveugles et timides !… Il est à moi, à moi pour toujours ! Malheur, mille fois malheur à qui osera me le disputer !… »
Et toutes ces voix furieuses, affolées, se confondent dans un ensemble superbe de violence, de passions heurtées, avec ces grandes ondulations des foules, puissantes comme les vagues de la mer, de l’effet le plus émouvant, le plus grandiose ! Sûre de son triomphe, Diane se retire enfin ; elle écrase ses adversaires sous le feu de son regard chargé de défi et de menace ; lentement, à travers la foule qui s’ouvre devant elle, elle marche vers la porte, de son pas de reine, enivrante et altière, comme si rien sous le ciel ne pouvait l’intimider ! Autour d’elle, dans le chant, dans l’orchestre, tout est agitation et tumulte ; le rideau tombe sur ce finale, véritable prodige d’émotion et de puissance !…
Il y eut un moment de silence ; on eût dit que les spectateurs, sous le coup d’une impression trop violente, avaient peine à rentrer dans le domaine de la froide réalité. Puis soudain, par une impulsion instinctive, debout, en proie à une exaltation fébrile, tous ensemble, ils éclatèrent en applaudissements enthousiastes mille et mille fois répétés. Le rideau se leva ; Realmyn apparut seul ; pâle, très ému, il saluait, courbant sa haute taille d’un air humble comme pour se faire pardonner sa gloire. Les acteurs ! les acteurs ! criait-on de toutes parts, mais ce fut en vain ; d’un geste désespéré, Realmyn fit comprendre qu’il ne pouvait les obliger à paraître. On l’applaudit encore, avec un redoublement de frénésie, et le rideau s’abaissa. Tous alors, quittant leur place, se mirent en devoir de gagner le foyer ; tout bouillants d’émotion, ils marchaient en désordre, parlant tous ensemble sans que nul songeât à écouter ni à répondre ; il fallut que l’aspect du petit salon, tout resplendissant de lumières, avec sa décoration de fête et les gens de service dans leur tenue officielle, les rappelât de vive force au sentiment de la vie réelle. Le Colonel, sans mot dire, prit sur un plateau un verre tout pétillant de champagne, le vida d’un trait et respirant longuement :
— Au diable l’émotion ! s’écria-t-il. Sommes-nous donc bêtes de nous emballer ainsi ! Allons, Mesdames, et vous, Messieurs, prenez donc un verre de cet aimable vin, il n’y a rien de tel pour détendre les nerfs ! Vive Dieu ! C’est une belle chose que la passion sur la scène, mais comme c’est insupportable dans le particulier !…
Les verres s’étaient vidés ; on commençait à s’entendre et à se comprendre.
— Ne dites pas du mal de la passion ! s’écria Octave. La passion vraie, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde, mais la passion cherchée, voulue, jouée, ah, vous dites vrai, c’est haïssable !
Et il posa son verre d’un geste violent…
— Eh, pour Dieu, dit M. de La Médio, pourquoi tant subtiliser ! Je prends les choses pour ce qu’elles sont et je dis qu’en fait de drame musical, d’expression scénique, de l’art du théâtre en un mot, nous avons assisté ce soir à quelque chose d’absolument parfait ! Je m’en tiens là et je ne me crois pas plus facile à contenter qu’un autre !
— Je suis comme vous, dit Madame de Simãens. Je me sens profondément émue et tout à fait incapable de raisonner mon émotion !…
— Oui, s’écria Bernard, il y a dans ce que nous venons d’entendre, inspiration et exécution, une puissance, une beauté vraiment prodigieuses ! Il peut y avoir des œuvres aussi parfaites, je n’en connais pas qui le soient plus !
— Qui le nie ? reprit Octave. Moi aussi, je suis ému, ému jusqu’au fond du cœur !… Oui, l’inspiration est digne des plus grands maîtres ! Je ferais cent lieues pour assister à une représentation de Don Juan, eh bien, je le dis bien haut, ce finale que nous venons d’entendre, est aussi beau que les plus belles pages de Mozart !
— À la bonne heure, s’écria Madame de La Médio. J’aurais été bien surprise, Octave, si cette énergie passionnée n’avait trouvé le chemin de votre âme !
— Eh oui ! dit le Colonel, nous nous laissons toujours prendre ainsi, nous autres, pauvres hommes… À la place d’Axel, moi, j’aurais fait comme lui, beaucoup plus tôt même ! Oh, je ne sais pas cacher ma faiblesse !… Puis, il faut le dire ; notre digne Realmyn qui est bien le meilleur des hommes, a su mettre dans quelques passages de son œuvre, une furie diabolique à laquelle on ne résiste pas… surtout quand c’est une telle enchanteresse qui les chante ! Mais la voici, la diva, l’étoile ! Bravo et mille fois bravo, c’est la première cantatrice du monde !…
C’était en effet Clarice qui entrait, le bras enlacé à celui de Madame Micielski. Les deux jeunes femmes avaient quitté leur riche toilette de soirée pour revêtir un costume du matin, de couleur sombre, très simple ; rien en elles ne rappelait la scène violente qu’elles venaient de jouer et telle était la force du contraste qu’il arrêta net l’explosion d’enthousiasme qui, sans cela, aurait accueilli leur entrée. Clarice ne parut pas s’apercevoir de cette nuance ; elle s’avança, gaie, souriante comme toujours, aussi calme que si elle rentrait de la promenade…
— Mille mercis, Colonel, pour ce formidable éloge, dit-elle. Mais voici… pour le moment, je suis comme le Coq de la Fable, l’admiration, c’est parfait, mais le plus mince verre d’eau ferait bien mieux mon affaire.
— Un verre d’eau ! s’écria le Colonel ; arrière ce fade breuvage ! Un verre de champagne, à la bonne heure ; c’est le vin de l’entraînement, de l’enthousiasme… Faites-nous raison, Mesdames, et buvons à la santé d’Axel !
— Qu’en pensez-vous ? dit Clarice en se tournant vers sa compagne. Un verre de champagne, il me semble que nous l’avons bien gagné !…
Les verres se choquèrent avec un entrain de bon aloi. Clarice vida le sien d’un trait ; sa figure mobile avait pris une expression de gourmandise satisfaite fort bien réussie.
— Vive Dieu, comme elle y va ! s’écria le Colonel. Mais regardez-la donc ! Qui donc reconnaîtrait dans ce joli morceau de petite chatte gourmande, cette terrible Diane qui nous épouvantait tout à l’heure de ses rugissements ? C’est effrayant, cela ! Devine qui voudra, à quel moment tu joues le mieux la comédie !
Bernard était à côté d’Octave ; il lui entendit murmurer à mi-voix :
— La comédie ! Comme si jamais elle cessait de la jouer !…
Et sur sa figure assombrie, Bernard voyait reparaître cette expression troublée de haine et de violence tout ensemble, si caractéristique des anciens jours…
— Bon, disait Clarice, me sera-t-il défendu d’avoir un peu de relâche ! N’ai-je pas assez crié tout à l’heure, ne me suis-je pas assez agitée, assez démenée ! Je veux poser mon masque, je le reprendrai assez tôt !…
C’était toujours l’exécution de son plan ; à tout prix elle voulait éviter l’essor de l’enthousiasme ; le piédestal sur lequel le succès la plaçait malgré elle l’effrayait ; elle voulait en descendre et y réussissait à force de simplicité et de bonne grâce. On l’entourait cependant et on l’accablait d’éloges ; il lui fallait répondre et elle le faisait avec infiniment de tact, soit en attirant l’attention sur le mérite des autres acteurs, soit en portant la conversation non plus sur l’exécution, mais sur l’œuvre elle-même ; avec un sentiment très fin et très sûr, elle en faisait valoir les beautés et dévoilait à ses auditeurs, des nuances exquises qu’elle seule avait su découvrir. Sur ce sujet, chacun avait son mot à dire, et les esprits surexcités se jetaient avidement sur cette proie offerte à leur enthousiasme. Peu à peu l’effet cherché par Clarice se produisit ; l’actrice incomparable, l’étoile s’effaçait et à sa place, on retrouvait la figure amie, la compagne de chaque jour, peu soucieuse d’exciter l’admiration pourvu qu’elle se conciliât la bienveillance.
— Et ta toilette dont nous ne parlons pas ! dit Madame de La Médio ; éblouissante, Clarice, sais-tu bien, un véritable miracle de richesse et de bon goût !
— Un peu marquée, pourtant, n’est-ce pas ?… pour une jeune fille… C’est que la jeune fille… un peu bien marquée, elle, aussi ! Puis, je vous ferai un aveu ; pourquoi pas ! Des aveux, il faut toujours en faire… quand c’est possible, bien entendu… Et voici le mien ; c’est que ma belle robe de bal, eh bien, c’est tout simplement un petit profitage ; vous le savez, je suis bonne ménagère, mais un peu bien paresseuse ; cela m’ennuyait, occupée comme je l’étais, de me tracasser encore à me faire une toilette neuve… et les couturières, on n’en trouve guère par ici. Alors, j’ai réfléchi… j’avais ma robe des grandes cérémonies… robe de haute et puissante dame, c’est vrai, mais bah, ici, on n’y regarde pas de si près ; c’était bien le cas de lui faire voir le jour… Je ne m’en sers jamais… sauf dans les toutes grandes occasions… Et il s’en présente si rarement ! Demandez à M. de Rednitz !…
Elle riait, avec un regard empreint d’une singulière malice. L’allusion était directe ; Bernard vit passer dans son souvenir, tous les incidents de cette nuit sinistre qui restait encore dans son esprit comme un mystère indéchiffrable… Mais pourquoi Clarice revenait-elle sur ces événements étranges ? D’ordinaire, elle n’en parlait jamais… Son calme apparent cachait-il un de ces brusques accès de caprice si caractéristiques de son esprit mobile, était-ce sous cette forme qu’elle payait son tribut à l’excitation de la soirée ?… Du reste il était seul à en faire la remarque, et la conversation ne s’était pas arrêtée pour si peu :
— Bon, disait Madame de La Médio, une toilette de bal, pour une jeune fille, cela s’improvise vite, pour toi surtout, avec tes doigts de fée !… Là, là, ne me regarde donc pas avec ces grands yeux sombres !… Ne jurerait-on pas que je t’ai dit quelque grosse méchanceté !…
— Cela vous étonne ? dit Bernard ; ne savez-vous pas que Clarice est brouillée avec les fées ? Elle compte volontiers leurs histoires ; quant à leurs personnes, elle ne les connaît pas !
Clarice avait eu le temps de se remettre :
— Ah, M. de Rednitz, dit-elle avec son malicieux sourire, voilà une attaque à laquelle je ne m’attendais pas, de votre part surtout ; vous le savez mieux que moi, les fées sont de capricieuses personnes ; avec elles, il ne fait pas bon se familiariser ; moi, je les respecte fort, mais je les laisse en paix ; qu’elles fassent de même !… Je ne sais si j’ai des doigts de fée, mais pour sûr, je n’aurais pas trouvé mieux que ma belle robe parisienne, et à la voir, vous n’avez pas perdu au change, cela, je vous le garantis.
— La toilette était admirable, dit M. de Durnheim, et une seule chose était plus belle, c’était celle qui la portait !
— Miséricorde ! dit Clarice, M. de Durnheim, vous allez me rendre toute confuse ; je n’aurai plus la force de mourir, si vous me rendez la vie si douce que cela…
— Comment, mourir ! dit M. de Durnheim ; mais pourquoi donc avoir de telles pensées ?
— Eh, c’est bien le moment de les avoir ; mes minutes sont comptées, je vais mourir, et ce ne sera pas long…
— Ah, sur la scène !…
— Sans doute ; je m’en tiens là… pour le moment du moins… Et vous verrez comme je meurs bien ! On ne meurt pas mieux, on dirait que je n’ai fait que ça toute ma vie !…
— Voilà qui est étrange, dit M. de Simãens, ce n’est pas dans la donnée du livre. C’est Axel qui doit mourir, et non pas toi !…
— Axel s’en va heureux et bien portant tandis que la pauvre Diane paie de sa vie le bonheur de tous… Et c’est le seul dénouement possible ; que voulez-vous qu’un opéra fasse d’un malade et qui pis est, d’un impotent ? Moi, au moins, je peux mourir debout et je réserve pour ce moment mes plus belles attitudes, ce sera superbe, vous allez voir cela !… Et maintenant, partons, ma belle Lucy ; le temps passe et M. Realmyn doit nous attendre avec fièvre et trépignements…
— Et décidément il ne veut pas se montrer ?…
— Nous lui avons tout dit, il ne veut rien entendre, il veut rester sous l’impression, comme il dit… que voulez-vous, il faut bien lui passer cette petite faiblesse, à ce pauvre grand homme ! Mais moi, je ne suis pas comme lui ; je ne demande qu’à me détendre ; ce gros masque tragique, vraiment, ça enlaidit trop !…
Et elle se sauva, légère, entraînant sa compagne. Ce calme, cette bonne humeur sereine avaient produit leur effet ; les spectateurs regagnèrent leurs places, l’esprit rasséréné, frais et dispos. On frappa les trois coups et le rideau se leva.
La scène représentait une chambre meublée avec une sobriété qui aurait voulu être élégante, mais qui n’y réussissait guère. Sur un fauteuil, Axel était assis, la tête cachée dans ses mains. L’orchestre préludait par quelques sombres accords, enchaînés par une mélodie empreinte d’une énergique souffrance. Axel se lève, fait quelques pas au hasard, comme dominé par une pensée implacable ; puis il revient sur le devant de la scène. Un dessin mélodique superbe s’élève de l’orchestre ; c’est le célèbre « chant d’Axel ». Jusqu’alors les spectateurs avaient dû considérer ce rôle comme plutôt sacrifié ; sauf quelques belles phrases, il ne paraissait guère conçu que pour soutenir les ensembles et le chant des autres acteurs ; le moment était venu de lui fournir sa revanche ; le compositeur n’y avait pas manqué. L’air qu’il lui donnait à chanter, était vraiment sublime : cette âme violente, en proie au sentiment amer de ses faiblesses, à l’âpre douleur de son amour perdu, incapable de s’avouer que son malheur venait de sa faute, se roidissait contre le châtiment ; seul, abandonné de tous, il exhalait son désespoir en accents déchirants, terribles. Ces alternatives de cris de douleur et de colère, ces explosions de souffrance et de révolte fournissaient au compositeur un thème admirable ; et il s’était élevé à la hauteur de sa tâche ; par un enchaînement merveilleux de récitatifs et de mélodies, il avait réussi à peindre en traits d’une pénétration puissante, cette nature enfiévrée, à faire sentir la force excessive mal dirigée, le cœur capable à la fois de toutes les bontés et de toutes les violences, mais dont, quoi qu’il fît, les égarements et les malheurs ne pouvaient être vulgaires ; on assistait aux orages de passion soulevés dans cette âme ardente, on suivait ses emportements poussés jusqu’aux limites de la folie !… Ainsi replacé à son vrai rang, ce rôle donnait à l’ensemble de l’œuvre une accentuation énergique ; la lutte engagée entre ce caractère à outrance et l’âme fougueuse de Diane, prenait la vraie proportion du grand drame ; on eût dit, dans la rouge lueur d’un embrasement, une scène de combat sans merci, entre deux adversaires égaux en force, égaux en violence, aussi incapables l’un que l’autre, d’opposer la moindre résistance à l’entraînement de leurs passions !… Realmyn chantait son inspiration avec une vigueur, un sentiment admirables ; ses cris de douleur, ses frémissements de colère saisissaient les spectateurs et soulevaient dans les cœurs une émotion indicible. Des applaudissements enthousiastes saluèrent la fin de ce chant sublime ; cédant à un entraînement irrésistible, les femmes jetèrent leurs bouquets sur la scène ; entouré des autres acteurs qui avaient voulu, eux aussi, manifester leur admiration, Realmyn, ému à la fois de son propre chant et de son triomphe, ne pouvait trouver de mots pour exprimer son bonheur et sa reconnaissance. Il lui fallut quelque temps pour reprendre possession de lui-même ; enfin, faisant appel à toute sa volonté, il put demander la permission de continuer.
Chacun reprit sa place. Le frère de Lucy entrait en scène ; furieux de l’affront fait à sa sœur, de nouveau, en termes d’une insolence hautaine, il provoquait Axel ; celui-ci résistait ; il ne pouvait accepter de se battre contre le frère de celle qui avait encore tout son amour ; puis, à une nouvelle insulte, sa violence native l’emportait, il répondait au défi par un défi plus grave encore ; tous deux saisissant une épée, s’élancent, avides de vengeance et de sang. Les fers se croisent ; à ce moment, une porte s’ouvre, Lucy se jette entre les combattants… Elle a deviné le projet de son frère, elle n’a pu supporter la pensée de ce combat qui met aux prises les deux êtres qu’elle aime le plus ; sans raisonner, par un instinct irrésistible, elle a couru chez Axel ; son cœur l’a bien inspirée, elle arrive à temps !… Le trio admirable s’élève, expression puissante de colère, de repentir et de douleur. L’amour plus fort au cœur de Lucy que le sentiment de l’outrage, la ramène à son fiancé ; éperdu, celui-ci se jette à ses pieds ; il implore son pardon avec un tel déchirement de cœur, un tel élan de passion, que Lucy, enivrée, tombe dans ses bras et scelle par un baiser, la double réconciliation du coupable !…
Soudain, une femme vêtue de noir apparaît ; c’est Diane !…
Elle aussi, mue par un pressentiment cruel, a compris que son bonheur, conquis au prix de tant d’efforts, était menacé ; elle veut revendiquer son bien, défendre l’amour d’Axel !… Mais il est trop tard ; explosions de passion, larmes, menaces, fureurs, tout est inutile ; cette fois elle est vaincue et pour toujours ! Alors le désespoir s’empare de cette âme ardente ; elle voit sa vie brisée ; incapable de résignation, en proie à l’horreur de cet avenir qui s’ouvre devant elle plus cruel que la mort, elle ouvre le chaton de sa bague et boit le poison qu’il renferme !…
Une défaillance subite révèle aux spectateurs l’acte terrible qui vient de se commettre. Épouvantés, oublieux de leurs propres émotions, ils s’empressent autour de Diane, ils veulent la secourir !… Tout est inutile ; calme depuis qu’elle se sent frappée à mort, elle les arrête ; dans un récitatif sublime, elle leur dit le déchirement de son âme, la blessure incurable de son cœur ; la vie lui est insupportable, elle la rejette comme le plus odieux fardeau ! Puis, soudain, un sanglot brise sa poitrine ; malgré elle, sa jeunesse a horreur de la mort ; elle jette un cri de douleur, une plainte désespérée contre cette implacable destinée qui la brise ! Mais c’est la dernière concession que lui arrache l’amour de la vie ; son âme énergique se roidit contre cette faiblesse ; elle veut mourir comme elle a vécu, debout, fièrement, en souveraine ; elle pardonne à ceux par qui elle a souffert, elle leur demande de lui pardonner à leur tour. Elle aimait, c’est son excuse ; que la grandeur du châtiment fasse oublier ce qu’elle a pu faire d’excessif, de condamnable, elle ne demande plus qu’une chose, c’est de ne pas laisser un trop amer souvenir au cœur de ceux avec qui sa destinée l’a mise aux prises !… Ces supplications poignantes, ces élans d’une âme torturée, noble et haute jusque dans ses plus coupables entraînements, émeuvent jusqu’au plus profond du cœur, ceux à qui ils s’adressent. Lucy entoure la mourante de ses bras, baigne ses mains de ses larmes. Axel, à genoux auprès d’elle, implore, lui aussi, son pardon ; elle meurt, entourée de cette atmosphère de douleur et de drame, attribut inséparable de cette nature toute de violence et de passion !… L’œuvre se termine par cette scène d’un pathétique admirable, vrai monument de haut génie, de toute puissante émotion…
Cette fois encore et plus même qu’au final précédent, l’effet de cette musique passionnée jusqu’à la plus âpre souffrance, la richesse de l’inspiration, l’abondance et l’énergie des motifs, la vigueur sans pareille de l’exécution en viennent au point de l’emporter sur le plaisir artistique ; c’est à peine si les spectateurs trouvent la force d’applaudir ; immobiles, les yeux baignés de larmes, il leur semble qu’ils viennent d’assister à quelque drame déchirant de la vie réelle ; en présence de telles douleurs, devant cette fin tragique, témoigner son plaisir serait presque inconvenant. La représentation est finie ; le moment est venu de se retirer ; ils se lèvent et font en sens inverse le chemin qui les a conduits au théâtre. Peu à peu, le sentiment âpre qui les domine fait place à un état d’esprit plus calme ; l’admiration renaît, plus intense encore pour avoir tardé à se donner carrière ; tous proclament qu’ils viennent d’assister à la révélation d’un grand chef-d’œuvre ; Realmyn est un compositeur de génie et il a trouvé en Clarice un interprète du plus incomparable talent ! Quel effet la réunion de pareils éléments produirait-elle sur une grande scène, qu’en penseraient les maîtres de l’art, les grands critiques, voilà ce qu’ils se demandent ; ils ont hâte de pressentir le jugement de la postérité. Mais ils ne craignent pas de le devancer ; leur émotion leur est un critère infaillible : bien haut, à eux seuls, dans ce désert perdu, ils acclament la gloire de Realmyn ; désormais le ciel artistique compte une étoile de plus !…
Il est près de minuit ; réunis dans le salon brillamment éclairé comme pour une fête, tous attendent l’arrivée des acteurs ; ils ont soif de leur témoigner leur enthousiasme. Enfin la porte s’ouvre ; Realmyn paraît entouré de ses compagnons. C’est le plus modeste des triomphateurs ; les acclamations qui l’accueillent mettent des larmes dans ses yeux ; il semble s’excuser de son succès ; n’était la flamme de bonheur qui rayonne dans son regard, on croirait à le voir ainsi, pâle, la figure fatiguée, la voix affaiblie, qu’il a dépensé toute sa force pour mener son œuvre à bonne fin. Tous, à l’envi, s’empressent et lui rendent hommage ; ce génie qui se révèle, même sous cette forme si modeste, lui fait une véritable royauté. Puis on félicite les acteurs ; émus de cette ovation chaleureuse, ils sont heureux pour eux-mêmes et pour ce maître qu’ils vénèrent et chérissent. À ce moment, un flot de lumière se répand dans le salon ; la porte de la salle à manger s’est ouverte ; debout sur le seuil, toute rayonnante du feu des lampes et des lustres, Clarice jette, en guise d’invitation, la vivace mélodie qui ouvre la scène du bal. Ce motif d’une gaieté si entraînante, lancé par cette voix sans pareille, provoque dans la salle une vraie expansion d’allégresse ; tous debout le répètent d’instinct et le souper commence sous cette impression d’excitation joyeuse, d’effervescence enthousiaste que produit sur les intelligences cultivées, la révélation d’une œuvre de génie.
Les convives sont plus nombreux qu’à l’ordinaire ; tous les acteurs, l’intendant et sa femme ont pris place à table ; l’animation des esprits se fait immédiatement jour dans le tumulte de la conversation. Assis à côté de Madame de Simãens, Bernard cherche dans les intervalles de la conversation, à ressaisir la libre possession de sa pensée ; tous ses nerfs tendus par les émotions de la soirée, vibrent avec une énergie inaccoutumée ; par l’effet du contraste, ses idées surgissent et disparaissent sans qu’il puisse en contrôler l’essor ; les impressions s’emmêlent, confuses ; avec une ténacité singulière, les souvenirs du passé se réveillent, se heurtent et luttent avec le présent dans un désordre indescriptible. Cette Clarice qu’il voit, là, devant lui, les yeux brillants, le rire aux lèvres, vivante image de la gaieté sans arrière-pensée, est-ce bien la même que cette Diane qui lui est apparue tout à l’heure, toute bouillante de passion, indomptable dans la satisfaction de ses désirs ? Qu’a-t-elle de commun avec cette triste recluse qu’il a vue il y a si peu de temps, confinée dans une salle sombre, au fond d’un château en ruines, souffrante, repliée sur elle-même, avide de solitude, redoutant jusqu’à l’effroi, le bruit, le grand jour, tout ce qui est l’activité, tout ce qui est la vie ? Où est la vérité ? Joue-t-elle toujours un rôle, ou bien faut-il voir en elle la créature changeante, capricieuse, soumise sans réserve à l’impression du moment, esprit flottant, âme irresponsable, inconsciente du bien et du mal, de qui tout peut se dire, tout peut se penser !…
Et pendant que ces pensées traversent l’esprit de Bernard, sans que sa volonté puisse en arrêter, pas même en ralentir l’essor, au moment même il s’épanouit, comme il sied à la jeunesse, sous la sensation du bien-être matériel, du bruit, de la lumière, du retentissement des rires, du choc des verres, de l’éclat des fleurs, du charme exquis de la beauté. Autour de lui, tous s’imprègnent de cette atmosphère d’excitation joyeuse ; violemment comprimés par l’émotion du drame, les esprits réagissent jusqu’à la gaieté bruyante ; les conversations s’animent, les voix s’élèvent, les yeux brillent, les rires, les gaies discussions retentissent de toutes parts ; après les violentes émotions de la soirée, cette heure de relâche est la bienvenue ; tous s’y abandonnent sans arrière-pensée.
Mais silence, on va porter une santé ; c’est le digne intendant qui se lève, le verre à la main ; le champagne lui donne une assurance inusitée ; il boit aux hôtes du Château ; au nom de son maître, il les remercie d’avoir honoré la vieille ruine de leur présence ; il leur souhaite toutes les prospérités possibles ; une fois lancé, sa bienveillance déborde et menace de tout noyer sous le déluge de ses flots incessamment renouvelés. Il s’arrête enfin ; on l’applaudit avec chaleur. Octave se lève pour lui répondre ; sa voix timbrée, énergique, facilement émue, fait l’éloge du Château, de son propriétaire, surtout de son Intendant qui fait aux hôtes de son maître, un si sympathique accueil. Puis vient Madame de La Médio ; dans tout le feu de son ardente vivacité de femme, elle boit aux convives eux-mêmes ; sa parole agile, son esprit rapide trouvent un mot pour chacun, moitié critique, moitié louange, toujours dans la juste mesure, avec une bonne grâce qui fait passer sur les mignonnes épines dont elle sème son discours. La gaieté est à son comble ; on fait une ovation à l’étincelant orateur. Les toasts se succèdent, les plus timides se lancent dans la mêlée, les verres se remplissent et se vident avec le plus cordial entrain.
Enfin on fait silence ; le moment est venu de donner place au sérieux. M. de Simãens porte en termes d’une éloquence sobre et forte, la santé de Realmyn ; il proclame en lui l’éclosion d’une vraie gloire, d’un génie musical aussi complet, aussi original que les plus illustres ; dès ce soir, il le dit en toute assurance, un nouveau nom prend place aux plus hautes régions du ciel artistique ; c’est un immense bonheur pour ceux qui sont présents d’être les premiers à acclamer ce glorieux triomphe.
On applaudit avec frénésie ; Realmyn se lève ; profondément ému, trop modeste jusque dans sa gloire, il peut à peine trouver des paroles pour exprimer sa reconnaissance. Puis, soudain, il se redresse ; il va parler de son art ; sur ce terrain, il se sent maître ; plus d’embarras, plus d’indécision, sa parole s’élève avec une autorité, une verve toutes puissantes ; il affirme sa force, il est heureux qu’on y rende hommage. Mais ce qu’il a fait n’est rien auprès de ce qu’il veut faire ; succès oblige ; s’il accepte les éloges enthousiastes qu’on lui décerne, c’est qu’il est sûr d’avance qu’il n’en déméritera pas.
Puis il se retourne ; Clarice est à côté de lui ; avec une familiarité énergique, pressante d’autorité, touchante d’affection, il étend sa large main sur elle, il la soulève, la force à se tenir debout, et là, dans un langage superbe, il la proclame la grande cantatrice, la tragédienne incomparable, celle qui vient de donner à son œuvre la consécration toute puissante d’une exécution sans égale. Il fait appel pour elle au jugement du grand public, il l’ajourne aux grandes scènes des capitales, et lui prédit, pour le jour où elle voudra les affronter, un succès sans pareil et une existence d’étoile ! Tous applaudissent ; il a dit la vérité, sans exagération, sans flatterie ; la conviction de tous est faite ; Clarice doit tenter l’épreuve ; après son triomphe de ce soir, elle n’a plus de motif pour s’y refuser ! Tous les regards se portent sur elle, toutes les voix la somment de parler…
Elle souriait, comme si elle n’eût pas pris au sérieux l’énergique apostrophe qui lui était adressée. Au dernier mot de Realmyn, elle leva son verre ; ses yeux brillaient d’une bonne humeur malicieuse ; le défi qui lui était porté, elle allait le relever, hardiment, sans embarras ni fausse modestie. Une fois déjà, elle avait parlé ; on avait porté la santé des acteurs ; elle avait répondu en leur nom, et son petit discours, d’une simplicité pleine de finesse et de bonne grâce, avait vivement égayé l’assistance. Mais la situation était différente ; après les paroles sérieuses de Realmyn, la plaisanterie, si bonne qu’elle fût, n’était plus de saison ; chacun le comprenait et l’attention était à son comble. Debout, le verre à la main, Clarice abaissa son regard sur son voisin :
— À votre santé, M. Realmyn, dit-elle. Tout à l’heure, je voyais en vous un très grand musicien ; maintenant je salue dans le musicien un puissant orateur. Vraiment votre éloquence est entraînante, mais je vous le dis tout net, elle n’est pas irrésistible ; pour aujourd’hui du moins, elle se produit trop tard ; j’ai fait ce soir une telle dépense d’émotion au service de votre admirable musique, qu’il ne m’en reste plus pour la parole parlée ; n’en déplaise à votre amour-propre, je suis restée froide et impassible. Il faut donc en prendre votre parti ; Axel se jouera sur les plus grandes scènes, sur toutes il aura le plus grand succès, mais ne comptez pas sur moi pour être votre cantatrice. Je suis heureuse, oh oui, bien heureuse d’avoir été votre interprète ici, en présence de cet auditoire indulgent ; ailleurs, je vous le dis tout net, je me récuse…
De toutes parts un murmure improbateur se fit entendre ; Clarice ne se déconcerta pas :
— Oui, reprit-elle, je me récuse et j’ai raison, croyez-le bien… Ici, comprenez-le, je suis sur mon vrai théâtre, dans mon cadre naturel ; ici s’est réalisé un ensemble bien difficile à obtenir : l’atmosphère qui nous entoure est pénétrée de sympathie, de douce délicatesse, d’exquise et harmonieuse intelligence ; c’est la plus favorable, je dirais même la seule, qui convienne au culte de l’art pur, de la vraie beauté ; c’est ici que votre œuvre, Monsieur Realmyn, a revêtu sa forme la plus saisissante ; jamais vous ne serez mieux compris, plus apprécié ; dans ce vieux Château-Noir, les muettes parois de ces salles abandonnées en apparence, les pierres même de ces antiques murailles résonnent à vos accords avec une sympathie que vous ne retrouverez nulle part à un tel degré ! Oui, répétait-elle, et son regard rayonnait d’un éclat, d’une pénétration singulière, oui, je veux le dire bien haut, ce Vieux-Château est un sanctuaire, le temple où se conserve le culte de la pure Beauté ; ici votre génie a trouvé sa vraie place, sa voie naturelle ; vous pourrez recueillir ailleurs de plus bruyants triomphes, nulle part vous ne rencontrerez un milieu plus favorable, nulle part vous ne serez entouré de sympathies plus sincères et plus profondes ! Et voilà ce que j’aime, moi ; la sympathie vraie, cordiale, sans arrière-pensée, cela me suffit, je ne veux rien de plus ! Avoir votre suffrage, à vous, le père de l’œuvre, le grand génie créateur, celui d’un auditoire de gens cultivés, jugeant en pleine connaissance de cause, sans partis pris, sans opinion préconçue, pour moi, aucun triomphe n’égalera jamais celui-là ! À quoi bon se prodiguer à la foule ? Le chêne solitaire qui a captivé un instant le regard d’un grand artiste, sera-t-il plus beau s’il est admiré de la cohue indifférente qui se presse dans un parc de grande ville ? Non, mille fois non, et c’est à nous de le comprendre. Nous avons fait ce soir une grande expérience ; elle a réussi comme elle devait réussir ; ce matin, compositeur exquis mais inconnu, ce soir, vous êtes consacré génie créateur ! À vous maintenant d’avoir confiance, à vous de faire rayonner la splendeur de votre œuvre ; faites-la connaître aux quatre vents du ciel ; il serait injuste, il serait cruel d’en priver le monde ; mais conservons toujours le doux souvenir de notre impression de ce soir, ce mélange de réalité et de poésie qui nous enchante, et nous qui avons été les humbles organes de votre génie, ne nous jetez pas en pâture aux multitudes ; nos voies, nos aspirations ne sont pas les mêmes ! Pour moi surtout qui vous parle, ne me demandez pas d’être votre interprète dans ce monde qui m’effraie ; je lui laisse sa fièvre et son tumulte ; qu’il me laisse mon calme et ma paisible obscurité !
Brusquement un souvenir surgit dans l’esprit de Bernard ; il se retrouva dans cette salle sombre du Palais Sorione, au moment où Clarice, dans l’ivresse de sa voix reconquise, revendiquait avec une ardeur si passionnée, la liberté, la vie indépendante… La contradiction était trop forte…
— Que dis-tu ? s’écria-t-il, incapable de se contenir. Sais-tu bien ce que tu refuses ? Oublies-tu que toi-même, il y a bien peu de temps, tu te déclarais, si ta voix t’était rendue, prête à affronter le plus bas public, fût-ce dans un café-concert et la guitare à la main ?…
Clarice le couvrit de son regard calme ; sûre d’elle-même, elle poursuivit :
— Où vous ai-je dit cela, Monsieur de Rednitz, reprit-elle, où et dans quelles circonstances ? Vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? C’est toute ma réponse. Ce que j’ai dit, je le ferais, je suis prête à tout, s’il le faut, mais Dieu merci, rien ne me dit qu’il le faille !
Le tumulte était à son comble ; la résistance de Clarice semblait être une suprême déraison.
— Café-concert ! s’écria Madame de La Médio ; quelle est cette nouvelle lubie ?… Avec ta voix et ton instinct de la scène, tu peux aspirer à tout !…
Et tous faisaient chorus…
— Oui, s’écriait le Colonel, arrière la solitude et la calme paresse ; ce qu’il faut à l’œuvre, ce qu’il faut à Clarice, c’est une grande scène ; ce n’est que dans l’atmosphère passionnée des grandes foules que nous pourrons, l’une et l’autre, les connaître et les acclamer !
— Non, reprenait Clarice, et au feu soudain de son regard, on voyait qu’elle aussi commençait à s’exciter. Non, mille fois non ! Vous jugez trop vite et vous jugez mal. Pour le génie de l’auteur, oh, je suis d’accord, cette seule représentation suffit pour le consacrer à jamais ; mais pour la signification intime, pour le vrai sens de l’œuvre, oh, permettez-moi de le dire, elle n’est qu’un essai bien incomplet !… Et voici ce que je pense ; pourquoi m’en cacherais-je ? C’est que nous avons mal joué Axel, oui, tous, moi la première, et je m’en accuse… Mais nous pouvons le bien jouer ; laissez-nous le temps de nous reprendre, d’étudier, de chercher la beauté vraie, la beauté pure, et vous verrez ce qu’il y a dans cette admirable création !… Ah, vous ne la connaissez pas !… Vous-même, M. Realmyn, non, vous ne la connaissez pas !… Elle est ce que vous l’avez faite, composée au hasard, dans l’agitation, dans la fièvre, un acte à Dublin, un autre à Vienne, un troisième, Dieu sait où, tout cela sous des impressions diverses, sans recueillement, pour des publics de hasard… et pourtant elle est sublime !… Nous, nous l’avons jouée comme elle a été faite, en dramatisant, en cherchant les effets de scène, comme pour la grande foule, en frappant fort, plus qu’en frappant juste ! Oh, le suffrage de la foule, on l’obtient à bon compte aujourd’hui ! Quelques bribes de mélodies noyées dans des recherches de tons qui se donnent l’air d’être savantes et qui ne sont que curieuses, un ou deux rythmes accentués, des ensembles à faire crouler la salle, en voilà pour mille représentations !… Eh bien, nous, nous voulons autre chose ; nous voulons mettre en lumière la vraie beauté de ce chef-d’œuvre, sa beauté éternelle, impérissable, non pas seulement sa force dramatique, sa passion si vivante et si forte, mais aussi et surtout, son élan vers l’idéal, cette lutte de l’âme aux prises avec l’égoïsme, avec l’instinct, ses efforts, ses luttes, ses relèvements !… Tout cela est dans Axel, il ne s’agit que de lui arracher son secret !… Et nous ne pouvons le faire qu’ici, dans ce désert, loin de toute préoccupation de succès immédiat et banal ! N’ai-je pas raison, M. Realmyn ? Ce que vous avez entendu ce soir, vous a-t-il pleinement satisfait ? C’est plus qu’il n’en faut pour le grand public ; pour l’élite, ce n’est pas assez !… C’est que maintenant vous savez où est la vérité !… Jusqu’ici vous en aviez le vague instinct, et c’est ce que vous en avez exprimé qui nous ravit dans votre œuvre. Mais maintenant la beauté idéale vous a été révélée, vous avez compris, saisi ce que vous n’entrevoyiez que dans une ombre confuse ! Le sens caché, voilà ce qu’il faut pénétrer, voilà ce qu’il faut montrer dans Axel ! Et cela, nous n’avons pu l’exprimer ; nous avons joué comme pour le théâtre, nous avons trompé nos auditeurs, nous nous sommes fait illusion à nous-mêmes ! C’est pourquoi je dis que nous ne connaissons pas votre œuvre ! Voulez-vous en avoir la preuve ? Venez, je vais la jouer, moi, comme je le veux, comme je la sens, comme je l’aime ! L’entreprise est audacieuse ; mais si j’échoue, j’aurais au moins le mérite d’avoir essayé !
Elle parlait ainsi, toute pâle, les yeux étincelants, avec cette expression de passion ardente qui donnait à sa parole une force irrésistible. Tous gardaient le silence ; subjugués par l’ascendant de cette volonté souverainement intelligente, ils se laissaient conduire par elle vers ces perspectives inconnues qu’elle faisait entrevoir à leurs yeux éblouis. Realmyn, comme fasciné, le regard rivé sur elle, montrait par son silence même qu’elle traduisait tout haut le fond intime de sa pensée. Ils la suivirent au salon ; sans mot dire, elle s’assit au piano et, sans partition, comme par une intuition créatrice, elle chanta l’œuvre entière d’Axel.
C’était une chose admirable, profondément émouvante. L’opéra revivait tel qu’ils venaient de l’entendre ; avec ce goût, cette habileté supérieure si caractéristiques en elle, Clarice évoquait le chant, les effets d’orchestration avec une fidélité merveilleuse. L’impression était de même ordre, toute pénétrée de douleur et de passion, mais elle était plus puissante, plus forte et plus douce à la fois. Moins dominée par les voix, la partie d’orchestre prenait une importance toute autre ; sous cette exécution sans égale, elle se parait de vibrations étranges, d’une délicatesse raffinée, profondément originale ; des assouplissements de timbres, des sonorités de la recherche la plus ingénieuse, donnaient à l’esprit une sensation d’éblouissement, comme un scintillement d’arc-en-ciel, ou d’azur étoilé ; c’était une harmonie éthérée qui venait adoucir l’élan trop âpre de la passion humaine et s’emparant doucement de l’âme, l’élevait dans des régions supérieures toutes baignées d’une atmosphère subtile, presque divine. Sur ce fond pur et riche à la fois, la voix planait avec une suavité, une pénétration sans pareille. C’était toujours de la passion, une passion profonde, poignante jusqu’aux cris, jusqu’aux larmes, mais c’était plus encore, c’était une douleur intime, pénétrante, l’appel de la conscience, la plainte de l’âme qui par sa faute, se sent abaissée, meurtrie, blessée jusqu’à en mourir… Parfois, sous l’étreinte de sa pensée, comme ravie à elle-même par une force irrésistible, Clarice se levait et, debout, la tête levée au ciel, le regard perdu dans une contemplation frémissante, elle laissait échapper des cris d’angoisse, des supplications si désespérées, si touchantes que l’assistance entière sentait passer sur elle comme le souffle de la justice divine !… Puis, revenant à elle, elle reprenait le cours de la partition, chantant avec un entrain vivace, les chœurs et les dialogues et faisant revivre devant l’esprit des auditeurs, tout l’appareil étincelant d’une fête joyeuse, jusqu’à ce qu’un nouveau cri de passion, un sanglot à demi comprimé, vinssent de nouveau serrer les cœurs comme sous l’étreinte d’une inexorable fatalité. C’était bien ce que Clarice avait annoncé, tout l’emportement de la passion humaine, mais élevé, spiritualisé par un élan de sensibilité vraiment sublime ; on eût dit l’explosion de désespoir d’une âme qui se sent vaincue, mais à qui la douleur de sa chute ne peut réussir à inspirer de haine ; elle sent qu’elle seule est responsable de sa faiblesse, qu’elle a cédé à ses instincts, non à ceux qui les ont exploités pour la vaincre ; en faisant appel à la Bonté Suprême, elle s’accuse elle seule sans songer à demander justice ni vengeance… Par un vrai prodige de sentiment, cette lutte intime, toute personnelle, conservait le caractère le plus profondément dramatique ; cette douleur, ce désespoir, cet abaissement si cruellement ressenti, dépassaient en émotion poignante tout ce que le conflit des plus âpres passions, des plus farouches instincts, avait inspiré de plus saisissant, de plus énergique !…
Muets, immobiles, les auditeurs se laissaient entraîner par cette exécution merveilleuse ; incapables de raisonner leur impression, ils suivaient, sans seulement se demander s’ils en avaient conscience, le cours de cette inspiration sans pareille. Realmyn, la tête appuyée sur ses mains, s’affaissait comme sous une étreinte toute puissante ; Bernard voyait tomber de ses yeux de grosses larmes qu’il ne cherchait pas à cacher.
Il en fut ainsi jusqu’à la dernière note ; lorsque Clarice ferma le piano, à peine trouvèrent-ils la force de l’applaudir. Mais ils comprenaient maintenant le sens de ses paroles ; il leur semblait qu’un voile s’était levé dans leur esprit ; c’était comme une région nouvelle de jouissances artistiques qui leur était révélée ; l’œuvre qui avait pu servir à leur faire entrevoir ce monde inconnu, était un puissant chef-d’œuvre, mais c’était encore plus l’œuvre de l’interprète, c’était elle qui savait en faire jaillir la grande et définitive beauté !…
Clarice avait ouvert une fenêtre ; un courant d’air frais pénétra dans la salle. Du côté de l’orient, une clarté grisâtre se répandait dans le ciel ; l’aurore allait paraître… Il était près de cinq heures ; on se retira en se donnant rendez-vous pour le soir ; tout devint calme dans le Château.
Pendant bien des jours, les représentations d’Axel tinrent la première place dans la vie du château.
On le jouait tout entier au moins deux fois par semaine ; les autres soirs se passaient à en donner des fragments, quelques scènes des plus importantes. Bons musiciens pour la plupart, les spectateurs, piqués au jeu par la fièvre dramatique, aspiraient à devenir acteurs à leur tour ; les personnages accessoires, les chœurs leur en fournissaient l’occasion et l’on pouvait ainsi perfectionner l’exécution d’ensemble. L’orchestre aussi avait sa part dans ces améliorations ; avec ce surcroît de ressources, l’œuvre apparaissait toujours plus vivante, toujours plus admirable. Vivement émus par le jeu si original de Clarice, les acteurs, le compositeur tout le premier, cherchaient à se rapprocher de cette interprétation énergique ; l’entreprise était difficile ; quelquefois ils réussissaient, mais sans pouvoir se maintenir longtemps à cette hauteur ; le plus souvent, surtout quand Clarice n’était pas en scène, l’opéra tournait à la déclamation dramatique, un peu plus, on en serait venu à l’oratorio. Il fallait réagir contre cette tendance trop apaisante et c’était encore Clarice qui remettait les choses au bon point ; emportée par la force des situations et la sensibilité passionnée qui couvait au fond de son caractère, elle rompait net avec ses propres théories et rendait à l’œuvre sa vraie physionomie essentiellement scénique. Mais quand, assise au piano avec M. Realmyn ou plus volontiers encore toute seule, elle se livrait à son inspiration, alors elle revenait à son sentiment intime et par des nuances d’une délicatesse infinie, des modulations étranges, des harmonies exquises, elle réussissait, presque sans altérer le caractère de l’œuvre, à en accentuer l’émotion mystique ; ébranlés par cette intensité pénétrante, les esprits se sentaient en proie à une fascination extatique ; il leur semblait entendre une musique divine jouée par un orchestre invisible, la nuit, dans une cathédrale déserte ; devant eux s’ouvraient des régions inconnues, toutes rayonnantes d’une lumière subtile qui leur faisait entrevoir au loin, à l’infini, de radieuses perspectives peuplées d’êtres en dehors, au-dessus de l’Humanité ! Cette impression était si vive qu’elle persistait longtemps après que la cause en avait cessé ; les nerfs ébranlés avaient peine à reprendre leur équilibre ; Madame de La Médio, Madame de Simãens, même la placide Madame de Bergheyck, se plaignaient d’être en proie à la fièvre, à l’insomnie ; Bernard lui-même et d’autres, s’ils avaient voulu l’avouer, entendaient bien avant encore, dans le silence de la nuit, ces harmonies pénétrantes, et se sentaient dominés par des pensées tenaces, des obsessions confuses et acharnées tout ensemble ; un peu plus ils en seraient venus à l’hallucination…
Sous l’influence de ces excitations, il s’opérait un changement visible chez les hôtes du château ; sans qu’ils en eussent conscience, ils étaient en proie à une animation singulière ; les impressions semblaient être plus fortes, la pensée s’activait, l’esprit se développait comme les plantes dans une serre à haute température ; les petits intérêts de la vie ordinaire cédaient le pas à des préoccupations d’un ordre plus idéal ; cette solitude du château dont tous ne prenaient pas aisément leur parti dans les premiers jours, ne leur était plus à charge ; ils vivaient dans ce milieu restreint avec un bien-être chaque jour plus réel, captivés par un charme inexplicable, comme enlacés par des liens dont ils subissaient la puissance, sans songer à se demander s’ils n’auraient pas quelque jour à en sentir durement le poids !
Seule, Clarice paraissait insensible à cette influence ; toujours la même, gaie et calme, vivace et animée tout ensemble, sans fièvre, sans la plus petite apparence d’agitation, elle ne semblait participer à l’excitation générale que dans les moments qu’elle donnait à la musique ; alors, elle se dépensait tout entière ; il lui fallait arriver à la perfection ; aucun effort, aucune fatigue ne lui coûtait pour réaliser son idéal ; elle jouait et chantait pendant des heures entières comme emportée par une passion irrésistible, une exigence impérieuse de sa nature ! Mais ces accès passés, elle redevenait la charmante femme toute occupée de l’agrément de ses hôtes, aimable et obligeante en tout et pour tous ; avec la même bonne grâce, elle jouait avec les enfants, babillait avec les dames et tenait tête aux plus habiles au whist et à l’écarté. C’était elle qui organisait les parties de chasse, les excursions dans la forêt ou sur les montagnes ; après avoir étudié des heures entières avec Realmyn, elle semblait prendre autant de plaisir à faire de longues promenades à cheval en compagnie du baron de Durnheim ou du sérieux Simãens. Elle semblait avoir perdu beaucoup de son goût pour la vie solitaire ; il n’était plus besoin d’aller l’arracher de sa retraite des Tours Romaines ; depuis le matin jusqu’aux dernières heures de la réunion, elle vivait de la vie de tous, animant tout, éclairant tout de la douce lumière de son esprit bienveillant et de son incomparable bonne grâce.
À la voir si calme, Bernard se demandait parfois, si elle cédait à la capricieuse et insouciante fantaisie, naturelle à son esprit ou bien si elle avait définitivement banni toute inquiétude, tout fâcheux souvenir des orages de son passé. Involontairement, il se reportait à ce singulier regard qu’il avait surpris chez Octave, le soir de la première représentation d’Axel ; chaque fois que cette impression se réveillait en lui, il ressentait comme une vague douleur, une appréhension indéfinissable ; il lui semblait entendre le retentissement lointain des furieuses tempêtes que cette passion avait autrefois déchaînées ; puis, il se disait qu’il se trompait sans doute, que ce n’était qu’une lueur fugitive, un effet d’admiration passagère, disparu sans laisser de trace, et il se persuadait que Clarice n’avait aucun motif de s’alarmer.
Et tout concourait à lui prouver qu’il avait raison : si la passion d’Octave s’était réveillée, certes il la cachait avec un soin jaloux ; il n’était pas possible de surprendre dans sa contenance, dans ses paroles, le plus léger symptôme révélateur ; jamais il n’avait paru plus calme, plus maître de lui. Son tempérament robuste le poussait sans cesse à l’action ; passionné des grandes ascensions, des chasses difficiles, le jour il courait au loin les bois et les montagnes, comme s’il n’eût trouvé de charme que dans les rudes émotions de ces explorations en pays sauvage ; le soir, il reprenait le harnais de la civilisation, et avec le parfait naturel de l’homme bien élevé, tenait fort bien sa place dans la vie commune, un peu sérieux peut-être, mais sans effort apparent, sans aucune gêne, sans rien qui dénotât la moindre arrière-pensée. Envers Clarice, il se comportait avec une aisance de bon goût, aussi exempte de familiarité que de roideur ; à les voir si calmes, Bernard pouvait à peine croire aux terribles orages de leur étrange passé.
Dans cet ensemble si près d’être entièrement harmonieux, il y avait cependant une note dissonante ; c’était l’attitude du Colonel Ivantelly. S’il jouait un rôle, celui-là aussi, il le jouait en maître, et Bernard qui ne pouvait se décider à le trouver sympathique, était obligé d’admirer les ressources inépuisables de son esprit, l’aisance imperturbable de ses manières. Sans paraître se douter de ce que sa position de commensal, presque de parasite du Comte, avait de délicat, il vivait dans ce milieu de grands seigneurs, lui, l’aventurier sans ressources, sans liens de famille, sur le pied d’égalité la plus parfaite. Recherché pour son esprit de conversation et son exquise habitude du monde, il savait se faire respecter, pour ne pas dire craindre, par son esprit acéré de répartie, ses propos caustiques et le talent tout spécial qu’il avait de démêler les ridicules et de les offrir en pâture à ses auditeurs. Malveillant comme tous les esprits aigris qui croient avoir à se plaindre de la destinée, et ne se gênant pas pour le montrer, il était assez maître de lui pour ne pousser à bout personne, et ceux mêmes qui souffraient des traits de son esprit mordant, trouvaient plus commode d’en rire que d’engager une querelle qui aurait couru grand risque de ne pas mettre les rieurs de leur côté. Très assidu auprès des femmes, il continuait à l’adresse de Madame de Bergheyck son manège de poursuivant ; la belle veuve ne paraissait pas y être insensible ; se sentant inférieure en intelligence à ses compagnes, il lui plaisait de se relever en faisant parade des attentions d’un homme dont les qualités d’esprit ne pouvaient être contestées et elle ne craignait pas de lui montrer une préférence qui pour un peu plus, aurait pu prêter aux propos. Mais, tout en cultivant ces bonnes dispositions, le Colonel était loin de s’en laisser absorber et il était aisé de voir que les attentions dont il entourait sa blonde conquête, ne nuisaient pas à l’admiration ardente qu’il avait vouée à Clarice ; par une attraction qu’il ne pouvait dominer, il laissait son regard s’attacher sur elle avec une fixité passionnée et il recherchait avidement les occasions de lui parler, de se trouver seul avec elle, à peine retenu dans cette poursuite insistante, par la crainte de se découvrir aux yeux de Madame de Bergheyck. Parfois, comme cédant à cet âpre dépit qui se concilie si bien chez les natures violentes avec les impérieuses exigences de la passion, il engageait avec Clarice, ces conversations ambiguës où les douces paroles se mélangeaient avec l’ironie dans des proportions à peine égales ; il avait alors des flatteries acérées, des mots à double tranchant qui semblaient difficilement supportables ; mais avec une adresse merveilleuse, celle qui était l’objet de ces attaques savait s’envelopper comme d’une cuirasse d’indifférence impénétrable ; elle répondait sans s’émouvoir, le sourire sur les lèvres, et bien souvent les paroles de cette bouche gracieuse, guidées par l’esprit d’observation le plus pénétrant, frappaient si fort, touchaient si juste, qu’on voyait pâlir le hautain Espagnol, malgré tout son empire sur lui-même ; ses yeux étincelaient, il semblait sur le point de se laisser emporter à quelque violent éclat ; ce n’était que par un puissant effort qu’il revenait à lui-même et se sauvait par quelque boutade comme il excellait à en trouver. Mais quand, prenant Clarice à part, il engageait avec elle à voix basse une conversation sérieuse, alors on voyait se reproduire chez tous deux ces alternatives de calme et de violence qui semblaient être le régime ordinaire de leurs entretiens. De quoi parlaient-ils, à voir l’expression passionnée du Colonel, il était aisé de le deviner, mais il était moins facile, d’après la figure de Clarice, de se rendre compte du tour que prenaient les propos. Tantôt les interlocuteurs paraissaient tout à fait d’accord, s’égayant, riant de la meilleure humeur, tantôt le feu dans les yeux, les lèvres serrées par l’ironie, presque par la menace, ils semblaient se défier et se lancer les paroles les plus blessantes. Où était la vérité ? De quels sentiments étaient-ils animés l’un pour l’autre au fond du cœur ? C’était une énigme dont Bernard ne trouvait pas la solution. Que le Colonel eût pour Clarice une admiration qui, avec l’âpre violence de sa nature, prenait forcément la forme du désir le plus passionné, il n’en doutait pas ; mais était-il sûr que Clarice dans son besoin inné de plaire, avec ce penchant quelque peu bohème qui, sans qu’elle voulût en convenir, l’attirait vers tout ce qui était excessif, fût absolument réfractaire à l’attrait capiteux de ce cynique esprit, que quelque accès de ce caprice à outrance contre lequel elle était sans force, ne pût pas la mettre à la merci de cet adorateur sans scrupule, c’est ce dont il ne pouvait être sûr, et parfois ce doute surexcité par quelque circonstance, un mot, un regard, un sourire, lui perçait le cœur comme un dard empoisonné…
Il y avait une personne qui prenait à tâche de réveiller ses soupçons, de donner un corps à cette défiance jalouse si naturelle au cœur de l’homme ; c’était la petite Lubce, la jolie servante albanaise de l’intendant. Sa haine pour Clarice était toujours plus violente, et toutes les fois que ses conversations avec Bernard lui en donnaient l’occasion, elle ne manquait pas de lui donner pleine carrière :
— Vous aimez donc bien cette esclave ! disait-elle, les yeux étincelants, toute pâle de colère jalouse. Vous l’aimez malgré tout, quoi qu’elle fasse ! Elle vous trompe, elle se joue de vous et vous l’aimez toujours ! Chez une femme, cela se comprendrait, cet acharnement de faiblesse ; pauvres sottes, elles ne veulent pas voir le mal chez ceux qu’elles aiment ! Mais vous, un savant, un officier, un seigneur de votre grand monde d’Europe, non, il n’est pas permis d’être aveugle à ce point ! Ne voyez-vous pas son manège, à cette perfide esclave ! Elle vous fait bon accueil ; n’en fait-elle pas autant à tous ? Pour son maître, elle en a peur, elle se cache de lui, mais ce Colonel, cet homme aux noirs cheveux, au teint de Maure, aux yeux hardis, aux propos cyniques, voilà celui qu’elle préfère ! Quoi d’étonnant, ils sont de même race, des bohèmes tous deux ! Aussi elle l’aime, lui ! Cela se voit ; elle lui réserve ses sourires, ses douces paroles, ses regards passionnés ! Oh ! je ne m’y trompe pas ; assez souvent je les observe !… Je ne peux pas le prouver, dites-vous ? Sans doute ; il faudrait la surprendre, et on ne la surprend pas, elle, la ruse et l’audace incarnées ! Est-ce que je peux la suivre, dans son vieux château, dans sa retraite maudite ?… Mais qu’importe ; je sais l’usage qu’elle fait de sa solitude ! Sa solitude ! Celle d’une sorcière au sabbat !… Car à défaut des humains, elle s’entoure de ceux de l’autre monde !… Oh ! je vous entends, je suis folle, n’est-ce pas ? Eh bien, vous êtes plus savant, plus sage, plus puissant que moi, mais toute votre science ne sert qu’à vous aveugler plus encore. Vous avez voulu pénétrer une fois, la nuit, jusqu’à elle ; vous savez ce qu’il vous en a coûté, comment vous avez été traité par ceux dont on ne dit pas le nom, les Esprits maudits de la nuit et des ruines !… Et maintenant encore, vous croyez qu’une créature humaine peut demeurer, comme elle le fait, seule, au milieu de ces épouvantes, si elle n’en a pas le secret, si elle ne se soumet pas aux Puissances Mauvaises ? Je ne suis qu’une ignorante, moi, une sauvage, mais toute sauvage que je puisse être, je ne suis pas aussi crédule que vous ! Tenez, il n’y a pas trois jours, il est venu ici trois hommes de Deciaki, un village dans la montagne, du côté d’Orosch ; ils avaient passé de nuit le col de la Porte du Diable, de là, on voit toute la face sud du château ; eh bien, dans l’appartement de l’esclave, et à l’étage au-dessus, dans toute la vieille tour, les fenêtres resplendissaient de lumière ; pendant toute la descente du col, ils ont vu briller ces flammes d’enfer !… Était-ce pour elle seule que se faisait ce déploiement d’éclat, si vous le croyez, je vous plains ! Non, elle était là, la zingara, la païenne, la maudite, en joyeuse compagnie, celle des démons et des damnés ! On l’entendait rire et chanter, puis elle se montrait sur la terrasse, un flambeau à la main, en habits splendides, toute ruisselante de diamants… C’est vrai, cela, qui oserait dire le contraire ?… Et pour qui ces apprêts, pour qui cet étalage de richesses infâmes ? Croyez donc à sa solitude, à sa retraite, à sa vertu ! Je vous le dis, vous êtes aveugle, vous ne voulez pas voir et vous courez à l’abîme ! Quand il sera trop tard, souvenez-vous au moins que je vous ai bien averti…
Aux ardentes paroles de la fougueuse Albanaise, Bernard ne pouvait s’empêcher de rire ; il connaissait la cause de ces colères et se sentait à bon droit sceptique sur la valeur de ces accusations ; mieux que personne, il savait tout ce qu’il y avait d’excentrique dans la nature de Clarice et ne s’étonnait pas de voir qu’elle se mettait en butte aux propos du vulgaire. Mais quoi qu’il fît, il lui restait toujours au fond du cœur, un sentiment de malaise dont il ne pouvait s’affranchir. Il se l’avouait, tout un côté de la vie de la jeune femme restait enseveli dans une obscurité inquiétante ; que faisait-elle des heures où elle était libre, perdue dans cette solitude presque inabordable à laquelle elle tenait tant ? Moins que personne, il pouvait taxer de fable le récit des montagnards albanais ; ils ne disaient que ce qu’il avait vu lui-même. Qui donc étaient les invités de ces nuits de fête ? Fallait-il suivre Lubce dans ses suppositions superstitieuses si chères à sa haine jalouse ? Et si comme elle l’affirmait, quelqu’un, le Colonel peut-être, était l’amant mystérieux pour qui le château illuminait ses vieilles tours… Mais c’était impossible ; Bernard voyait de ses propres yeux le peu de succès qu’il obtenait dans ses poursuites. Non, Clarice n’aimait pas, ne pouvait pas aimer cet aventurier cynique ; quelquefois amusée par son esprit, elle détestait dans son cœur cet égoïsme sans scrupule, ce parti pris impitoyable de tout sacrifier à ses passions. Pourquoi donc ajouter foi à des accusations dictées par une hostilité aveugle ? Il était sans doute difficile de comprendre Clarice, mais c’était la faute des circonstances, et pour la condamner, il fallait avoir des preuves tout autrement certaines. Alors Bernard plus calme se promettait d’imposer silence à ses soupçons, tout en exerçant une surveillance assidue sur toutes les paroles, les plus minimes actions de celle qui les faisait naître ; il voulait être juste et ne rien décider à la légère, mais il lui répugnait bien plus encore d’être dupe et il se jurait de ne pas jouer ce rôle ingrat.
Dans ces alternatives de confiance et de soupçon, il laissait passer les jours, les semaines, enlacé lui aussi dans ce mouvement fiévreux qui, sans qu’ils en eussent conscience, emportait comme dans un tourbillon d’orage, tous les habitants du château.
Un soir, tous étaient comme d’habitude, réunis au salon ; dans la journée étaient venus des journaux et des lettres ; on causait de choses et d’autres sans que les nouvelles reçues eussent le don de passionner beaucoup la conversation. Soudain, la porte s’ouvrit ; c’était l’intendant qui se faisait annoncer ; il entra, tenant à la main une enveloppe de forme particulière. Ce fut une rumeur universelle…
— Un télégramme ! s’écria-t-on. Un télégramme au Château-Noir !…
C’était chose bien rare en effet ; tous les visages prirent une expression d’anxiété à peine contenue.
— C’est un télégramme, en effet, dit l’intendant, de sa voix embarrassée ; on vient de l’apporter de Scodra…
— Mais pour qui donc ? dirent toutes les voix, et on entourait le porteur de nouvelles.
— Il est à l’adresse de Madame de Bergheyck…
— Pour moi ! dit-elle, et se levant, d’un mouvement brusque, elle prit le papier et en déchira l’enveloppe.
Tous avaient les yeux fixés sur elle ; malgré son calme, il fut facile de voir qu’elle devenait très pâle… Il y eut un profond silence… Elle replia le papier ; son émotion était visible. Le Colonel la couvrait de son regard ardent.
— Qu’y a-t-il donc, Clermonde ? demanda Madame de Simãens. Rien de fâcheux, j’espère ?…
— Nullement… ce n’est rien… dit Madame de Bergheyck, rien qui vous intéresse.
Et elle s’efforçait de sourire… mais sa pâleur, l’expression troublée de son regard, l’émotion de sa voix démentaient ses paroles. Elle se remit de son mieux néanmoins et l’assemblée reprit son calme. Au bout de quelques instants, Madame de Bergheyck se retira ; peu après, Mesdames de La Médio et de Simãens se consultèrent du regard et sortirent aussi. Laissés à eux-mêmes, les hommes entamèrent une partie de whist et l’incident parut oublié.
Le lendemain, Madame de Bergheyck ne se montra pas ; elle était souffrante, dit-on. L’esprit le moins perspicace pouvait relier cette indisposition si soudaine au télégramme reçu la veille, mais il eût été de mauvais goût d’afficher une curiosité indiscrète ; nul ne dit mot. À part cette absence, la journée se passa comme à l’ordinaire ; cependant à l’exemple de ces oiseaux qui sentent de loin venir l’orage, Bernard croyait reconnaître à certains signes mal aisés à définir, qu’il s’était glissé dans la petite colonie, un ferment de trouble et de malaise. Après le dîner, Madame de La Médio prit à part Ivantelly, le chambra sur le balcon et eut avec lui une longue conversation parfois très animée. Tout de suite après, elle quitta le salon et le Colonel vint prendre part au jeu, la figure empreinte d’une expression qui n’était rien moins que sereine.
Le jour suivant, Madame de Bergheyck vint au dîner ; elle était pâle, silencieuse, quelque peu fébrile. Cette physionomie si différente de celle qu’elle avait d’ordinaire, frappait tous les assistants. Mesdames de Simãens et de La Médio étaient sérieuses, presque tristes. Chacun sentait qu’il y avait quelque chose de gâté dans le bien-être général et une sorte de gêne tendait à se répandre sur l’ensemble. Seule, Clarice conservait tout son calme et grâce à son aisance enjouée, le dîner se passa tolérablement. Dans la soirée, nouvel entretien mystérieux entre Madame de La Médio, Madame de Bergheyck et le Colonel. La plupart des assistants crurent devoir leur laisser le champ libre et sortirent sous prétexte de promenade. La soirée s’acheva tant bien que mal. En se retirant avec MM. de Durnheim et de Mœrsted, Bernard se plaignit de ce malaise subit et inexplicable :
— Querelles d’amoureux, soupira le bon M. de Durnheim. Où est le temps où j’en avais de pareilles ! Maintenant, du reste, je ne sais pourquoi, je crois que cela ne me plairait plus…
— C’est fort étrange, dit M. de Mœrsted. Ils s’aiment ; libres comme ils le sont tous deux, pourquoi ne se marient-ils pas ? S’ils ne s’aiment pas, alors à qui se fier, bon Dieu !…
— Hélas ! reprit M. de Durnheim, le cœur humain est un composé si bizarre ! Et le cœur féminin, donc !…
— Ce n’est pas une explication, dit Bernard, mais après tout, c’est peut-être la meilleure. En tous cas, s’il y a obstacle, il ne doit pas venir du Colonel ; un mariage avec une femme riche et fort belle, ma foi, c’est le bâton de maréchal qu’il a toujours rêvé.
— Oui, mais Madame de Bergheyck ? Certes, elle ne le décourageait pas dans son espoir d’avancement. Pourquoi donc ce revirement si brusque ?
— Eh ! parce qu’elle a changé, reprit M. de Durnheim. Chercher des explications avec les femmes, c’est cribler à la bise.
— Alors pourquoi pleure-t-elle ? dit Bernard.
— Ah, pourquoi ? demandez à ce nuage, pourquoi il court au Nord plutôt qu’au Midi.
— Amen, dirent les deux interlocuteurs en riant et ils se séparèrent en se promettant de continuer le lendemain leurs investigations savantes.
Ils les continuèrent, mais sans gagner grand terrain. De bonne heure, dans la matinée, Bernard crut entrevoir au loin, à l’ombre des terrasses, au-dessous du petit palais vénitien, Madame de Bergheyck et le Colonel engagés dans une conversation fort sérieuse.
« Allons, se dit-il, c’est un mariage, avec quelques difficultés de combinaisons sans doute… Peut-être quelque parent belge qui récalcitre… On en viendra à bout ; à quand donc la noce ? Pour Dieu, que ce soit le plus tôt possible et qu’ils veuillent bien nous rendre notre calme ; voilà deux jours qu’on ne sait plus où l’on en est !… »
Ce disant, il se mit hors de vue ; pour rien au monde il n’eût voulu encourir le reproche d’indiscrétion.
Dans l’après-midi, il y eut réunion à la Promenade des Tombes. Madame de Bergheyck ne parut pas ; le Colonel vint tard, et plus tard encore, Madame de Simãens. Octave était absent, en expédition de chasse depuis deux jours fort loin dans la vallée des Dibres. On causa de son mieux, mais sans entrain ; évidemment il y avait dans l’air un secret qui préoccupait les uns et gênait les autres. Bernard tenta de faire causer Madame de La Médio, mais il en fut pour ses frais, elle n’était pas ce jour-là d’humeur communicative ; son mari, qui, malgré sa verve, se laissait aisément influencer par la disposition de sa femme, paraissait ennuyé et maussade. Le Colonel était visiblement distrait. Seul, M. de Simãens faisait bonne contenance et bien secondé par Clarice, il entretenait une conversation qui en toute autre occasion aurait paru fort intéressante, mais le vent était à l’orage et ses muettes rafales emportaient bien loin tout ce qui pouvait se dire de solide et de sensé.
Le soir, au dîner, ce fut la répétition de la même scène. Le Colonel s’était aperçu qu’on l’observait et il cherchait à dérouter les soupçons en affectant une aisance dont l’excès même faisait ressortir ce qu’elle avait de factice. Mesdames de La Médio et de Simãens redoublaient de préoccupation. Pour Madame de Bergheyck, elle était de plus en plus invisible. Clarice seule semblait ne se douter de rien ; en bonne maîtresse de maison, elle causait, riait, comme si tout se trouvait dans l’ordre ordinaire, et à force de bonne humeur, elle réussit à dérider tous ceux que le mystérieux secret ne tenait pas trop fortement sous son étreinte. Octave, revenu dans la soirée, ne paraissait pas être au courant de la préoccupation générale ; sa chasse avait réussi, il était de la meilleure humeur. Après le dîner, Clarice se mit au piano avec M. Realmyn ; jamais ils n’avaient mieux chanté. On gagna ainsi le moment où commençait la partie de whist. Les dames s’étaient retirées. M. Realmyn suivit bientôt leur exemple. Clarice joua quelques donnes, puis se retira ; le jeu continua de la manière la plus sérieuse, amenant avec lui ce calme absorbant dont tant d’esprits apprécient si fort le charme.
La table était occupée par le Colonel, Octave, MM. de Mœrsted et de La Médio. M. de Simãens suivait les péripéties de la partie. M. de Durnheim ronflait paisiblement dans un fauteuil. Bernard s’approcha d’une fenêtre ; il s’était élevé un grand orage ; le tonnerre grondait avec fracas ; des torrents de pluie chassés par un vent furieux, s’abattaient sur le château. Bernard restait immobile ; il y avait dans ce désordre des éléments, une sorte de poésie dont il aimait à savourer le charme sauvage. Soudain, entre deux rafales, il lui sembla entendre devant lui, dans la direction du palais où demeuraient Octave et ses amis, comme la détonation d’une arme à feu !… Il prêta l’oreille ; son imagination, facilement excitée, donnait à cet incident une importance dont il s’étonnait lui-même. Ce fut en vain ; l’orage redoublait de violence et couvrait tout autre bruit. Bernard ferma la fenêtre et se mit à marcher dans le salon ; il lui semblait toujours entendre cette détonation inexplicable. Si c’étaient les gardes qui avaient tiré, à qui en avaient-ils ? Dans une nuit pareille, qui donc pouvait s’aventurer sur les terrasses du château ?…
À ce moment, on frappa à la porte ; un domestique pria le Colonel de sortir un instant. La partie fut interrompue, chacun paraissait anxieux ; dans l’état de préoccupation des esprits, le moindre incident donnait naissance à une vague inquiétude ; on chercha à parler de choses indifférentes ; ce fut en vain ; l’attention était tout entière ailleurs.
Un quart d’heure, vingt minutes se passèrent ; de guerre lasse, on avait dû remplacer l’absent. Soudain, la porte s’ouvrit ; c’était le Colonel ; il était pâle, ses traits contractés, le feu sombre de son regard décelaient une émotion violente. Il s’approcha vivement de la table de jeu :
— Messieurs, dit-il d’une voix dont il contenait à peine l’éclat. Messieurs, il se passe quelque chose de très grave !… Je viens vous demander secours et justice !…
Tous le regardèrent avec stupeur.
— Oui, répéta-t-il, je viens d’être victime du vol le plus audacieux et le plus perfide !… Le coupable ne peut rester impuni !… Octave, c’est à vous surtout que je m’adresse !…
Et il le regardait fixement, les yeux ardents, les dents serrées…
Octave s’était levé :
— Que voulez-vous dire ? répondit-il ; parlez, qu’est-il arrivé ?…
— Oui, c’est à vous que je demande justice, car le coupable est sous votre main !…
— Clarice ! reprit Octave, et il pâlit et rougit tour à tour… Clarice serait coupable ! Mais parlez donc, vous nous exaspérez avec vos énigmes !
— Je vais parler, et ce que je dis est facile à comprendre. Tout à l’heure, Clarice est entrée dans ma chambre ; elle a forcé mon secrétaire et a pris des papiers qui sont pour moi de la plus extrême importance !… Ces papiers, il me les faut, il faut que vous me les fassiez rendre !…
Un murmure d’étonnement avait couru dans la salle…
— Vous êtes fou, je crois, dit Octave avec violence, et ses yeux de lion s’allumaient d’une flamme menaçante. Clarice, vous voler des papiers ! Allons donc !…
— Elle m’a volé, vous dis-je !… Mon domestique l’a vue, vue de ses yeux ! Il est stupide, je le sais, mais il reconnaît les gens ; son récit ne laisse aucun doute… Du reste, il n’est pas le seul : votre domestique José l’a vue comme lui. Ils sont là ; vous pouvez les interroger…
Les assistants étaient sous le coup d’une véritable stupeur…
— Oh ! c’est vrai, ce que je dis ! reprit le Colonel de sa voix âpre. C’est vrai et c’est bien simple ; il y a longtemps que Clarice cherche à me perdre, et vous le savez, Octave, quand elle frappe, ce n’est pas à demi !… Et le coup a été bien frappé ; il ne pouvait pas m’en être porté de plus cruel !… Mais elle n’en aura pas le dernier mot, non certes, tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines ! Je fais appel à vous, Octave, à votre loyauté d’officier et de gentilhomme ; vous ne pouvez pas me laisser voler par votre esclave !…
Octave paraissait atterré. M. de Simãens intervint :
— Excusez notre étonnement, Colonel, dit-il. Tout cela est si étrange ! Justice doit vous être rendue, sans aucun doute, mais il faut que nous connaissions les détails ; racontez-nous ce qui s’est passé.
— Voici, dit le Colonel. Oh, c’est bien simple !… Tout à l’heure, mon domestique est entré dans ma chambre ; il s’est approché de la fenêtre pour la fermer ; là, derrière les rideaux, à la lueur de sa lampe, il a vu, comme il dit, dans son langage stupide, debout, immobile, une grande femme noire ! Or, vous vous en souvenez, ce soir, Clarice portait une robe de couleur brun sombre, avec des rubans rouges ; dans cette demi-obscurité, brun, noir, c’est tout un ! Se voyant surprise, elle a payé d’audace et a marché sur lui. Maso est poltron comme un lièvre, vous le savez, et superstitieux encore plus ; quand il a vu venir sur lui ce fantôme, comme il l’appelle, pâle, les yeux flamboyants… vous savez avec quelle facilité Clarice peut changer de figure et quelles expressions terribles elle sait se donner – il a pris peur et s’est sauvé, sans même fermer la porte. Au bas de l’escalier, il a rencontré le domestique d’Octave ; comme ils tenaient conseil au lieu d’agir, en vrais couards qu’ils sont, soudain la femme noire apparaît ; elle descend l’escalier comme l’éclair et disparaît dans la galerie à droite, qui aboutit au balcon de marbre, au-dessus du rocher. La voyant fuir, le cœur leur revient ; ils s’élancent après elle, leur lampe s’éteint, Maso tire un coup de pistolet… oh ! bien inoffensif ; … la balle est allée s’aplatir contre une des colonnes, et quand ils ont pu se procurer de la lumière, plus personne, tout avait disparu !…
Il y eut un court silence ; ainsi racontée dans ce vieux château, au milieu du fracas de l’orage, l’aventure était si étrange que les auditeurs se sentaient profondément troublés. Le Colonel reprit :
— Cela vous étonne, n’est-ce pas, mais ce n’est pas tout ! Tout tremblants encore, mes deux imbéciles ont appelé leurs camarades et se voyant en force, ils se sont enhardis, ont gravi l’escalier, parcouru la galerie, sans voir personne ; personne non plus dans ma chambre, aucun vestige de la visite, sauf une enveloppe de lettre, sur le tapis, au pied de mon bureau. Cela leur a donné l’idée de regarder au meuble ; ils ont pensé qu’il pouvait avoir été ouvert et c’est alors qu’ils m’ont averti. Moi, je ne m’y suis pas trompé ; dès le premier mot, j’ai eu la conviction que j’étais victime d’un vol, et en ouvrant le bureau, j’ai constaté qu’une liasse de papiers avait été soustraite ! Ces papiers, j’y tiens plus qu’à ma vie ; il faut que je les aie cette nuit même, et je vous demande à tous, à vous surtout, Octave, de m’assister pour les reprendre à celle qui me les a volés !
Tous se regardaient interdits…
— Mais enfin, dit M. de La Médio, qu’est-ce qui vous prouve que cette femme noire, comme vous dites, et Clarice, ne soient qu’un ?…
— On l’a reconnue, vous dis-je !… Il faisait assez clair pour que mon domestique l’ait bien vue, celui d’Octave aussi !… Ils vous le diront eux-mêmes, du reste… Eh, José, Maso, cria-t-il en ouvrant la porte, avancez et dites ce que vous avez vu,… si toutefois vous en êtes capables, ahuris et stupides comme vous l’êtes !…
Les deux domestiques étaient entrés dans le salon ; ils se tenaient côte à côte, tout troublés, l’air effaré comme s’ils eussent encore devant les yeux le fantôme…
— Eh bien, José, dit Octave, qu’as-tu vu, toi ?… Une grande femme noire qui a descendu l’escalier et a disparu dans la galerie ?… Qui était cette femme ? L’as-tu reconnue ?… Voyons, parle, triple brute ! Était-elle de la taille de Clarice, vêtue comme elle, lui ressemblait-elle, était-ce elle, enfin !
— Oui, Excellence, dit enfin le domestique, tout interdit… Elle était pâle, avec des cheveux noirs et de grands yeux tout flamboyants…
— Mais enfin, oui ou non, as-tu reconnu Clarice ? Explique-toi, tu me fais bouillir d’impatience !…
— Je crois bien l’avoir reconnue, mais…
— Mais quoi ?…
— C’est que… voilà !… la lampe s’est éteinte… comme par magie… Alors, Maso a tiré au hasard dans la galerie… Et puis je n’ai plus rien vu, ni entendu !…
— Et dans ton idée, ce serait bien Clarice, cette femme noire ? Peux-tu l’affirmer ?…
— Elle lui ressemblait beaucoup… et à moins que ce ne soit…
— Que ce ne soit quoi ? Achève donc !…
— Je ne sais pas, dit le domestique, de plus en plus troublé.
Il était aisé de voir que la superstition tenait une large place dans ses idées d’homme du Midi.
— Mais, ajouta-t-il, pour détourner l’orage, Maso a vu mieux que moi ; il était en haut dans la chambre quand… elle est venue sur lui… et…
— Eh bien, toi, Maso, dit M. de La Médio, cette femme que tu as trouvée dans la chambre de ton maître, qui était-ce ?…
Maso, vieux Triestain à figure bête et rusée à la fois, tournait son bonnet dans ses mains en regardant les assistants :
— Je n’ai pas bien distingué, dit-il enfin, il faisait sombre… Il y avait bien de la ressemblance,… c’était bien la taille, les traits,… mais…
— Mais quoi ?… Qu’est-ce qui t’arrête ? Oui ou non, cette femme, était-ce Clarice ?
L’embarras du domestique était de plus en plus visible.
— C’est que… dit-il enfin, et il regardait derrière lui comme s’il se fût attendu à voir reparaître le fantôme… C’est… ce teint pâle de morte… et puis… ces yeux flamboyants !… Les vivants n’ont pas des yeux comme ceux-là !…
Les assistants se regardèrent. La raison leur paraissait faible ; la conviction se faisait dans leur esprit.
— Alors, dit M. de Durnheim, tu crois que c’est un fantôme ?…
Le domestique le regarda sans répondre.
— Allons, c’est assez ! dit Octave. Vous pouvez sortir !…
— Un moment, je vous prie, dit Bernard. Je ne sais si je me trompe, mais ne serait-il pas à propos de nous renseigner sur la disparition de… de cette femme, quelle qu’elle soit. On l’a vue entrer dans la galerie, il faut savoir comment elle en est sortie… Si je me représente bien le lieu de la scène, je ne comprends pas comment elle a pu s’échapper…
— Eh, parbleu, dit M. de La Médio, elle en sera sortie par la porte, et eux, hébétés comme ils l’étaient, n’auront rien vu… à supposer qu’ils aient jamais vu quelque chose !…
— Non pas, dit Maso, elle n’est pas sortie ; nous étions tout juste à l’entrée sur le seuil, en face de la galerie ; un oiseau même n’aurait pu passer sans nous toucher, et nous n’avons rien vu !…
— Alors elle y est encore, car il n’y a pas d’autre issue !
— Elle n’y est pas ! dit le Colonel. J’ai visité moi-même toutes les chambres, les balcons, la galerie, tout jusqu’aux plus obscurs recoins ; j’en suis sûr, il n’y a personne !… Et pendant tout ce temps, la porte était gardée, ne l’oubliez pas ; personne n’a pu passer.
— Où serait-elle donc ? dit Octave.
— Ah ! où est-elle, oui, voilà le secret ! dit le Colonel. Et voilà ce que je veux éclaircir !… J’ai fait demander à l’intendant ; il ne l’a pas vue de la soirée. Les gens qui veillent à l’entrée du chemin creux du Vieux-Château n’ont rien aperçu non plus !
— Eh bien, c’est évident, dit M. de La Médio, tout cela est une vision de ces drôles ; ils ont bu un coup de trop, voilà l’explication ; elle est simple et je n’en cherche pas d’autre…
— Il y en a une cependant ! dit le Colonel.
— Laquelle donc ? Clarice, si c’est elle, ne s’est pas envolée, que diable !…
— Oh ! ne riez pas, M. de La Médio ! dit le Colonel ; si vous étiez à ma place, vous trouveriez la plaisanterie cruelle ! Non, Clarice ne s’est pas envolée ; elle s’est tout simplement servie de ses pieds et de ses mains. Oh ! ne haussez pas les épaules, je sais ce que je dis ; vous connaissez son adresse et son audace ; la galerie où elle est entrée, d’où personne ne l’a vue sortir, aboutit à un balcon fixé au rebord du roc. Le franchir est un jeu pour elle ; de là, elle s’est glissée le long du rocher, abritée par la balustrade qui ferme la cour, du côté du précipice. Le chemin est rude, mais que lui importe ? Elle en fait chaque jour bien d’autres dans la montagne ! Ce qu’elle voulait, c’était de ne pas être vue ! Elle a réussi ! qui se serait avisé de la chercher là ! Maintenant elle est en lieu sûr… Voilà tout le mystère !
Tous se regardaient en silence. Pour tout autre, l’explication eût été absurde ; pour Clarice, elle n’offrait rien d’impossible.
— Mais enfin, dit M. de Mœrsted, où donc serait-elle maintenant ? L’escarpement du roc est tel au-dessous du rempart, qu’elle n’a pu rentrer chez elle en suivant le rocher ?…
— Qui vous dit qu’elle soit rentrée chez elle ? Je sais fort bien qu’elle n’y est pas !…
Il y eut encore un silence…
— Alors, Monsieur, dit tout à coup M. de La Médio, alors, vous prétendez qu’elle a pris asile chez moi ?…
Et il le regardait fixement, les lèvres serrées…
— Et dans quel but ? continuait-il en frappant sur la table… Oh ! je vous comprends, et nous nous comprenons tous ! Puisqu’elle n’a pu regagner le Vieux-Château, puisque au-dessous le précipice est à pic, elle n’a pu s’échapper que par le Petit Palais. Or, ce palais, c’est moi qui l’occupe, moi et les miens ; si ce dont vous vous plaignez est vrai, nous sommes donc complices ou même coupables, c’est bien là ce que vous voulez dire ?…
— Dieu m’en garde ! dit le Colonel. En vérité, M. de La Médio, je ne comprends pas votre emportement ; vous oubliez que d’autres que vous habitent le palais !…
Il y eut un silence… M. de La Médio reprit d’un ton dont il ne pouvait contenir l’émotion :
— Madame de Bergheyck ?… dit-il…
Le Colonel fit un signe d’assentiment. Tous se regardèrent comme frappés de stupeur ; on eût dit qu’une clarté subite venait de se faire dans les esprits. Ce trouble des jours précédents, ces démarches mystérieuses, ces entretiens à voix basse, chacun sentait qu’ils étaient en rapport étroit avec l’événement de la soirée, et sous ce mystère, on entrevoyait des choses si graves que nul n’osait formuler tout haut ce qui surgissait dans sa pensée !…
M. de Simãens, revenant à lui le premier, fit un signe à M. de La Médio et à Octave ; retirés dans un angle du salon, ils causaient vivement à voix basse. Le Colonel se promenait d’un pas fiévreux ; il attendait, avec une impatience à peine contenue, le résultat de l’entretien. Les autres témoins de la scène restaient muets, ne sachant quelle contenance tenir en présence de ces passions si violemment surexcitées ; tous sentaient qu’à ce point de tension, un mot hors de propos pouvait provoquer quelque éclat irréparable…
Au bout de quelques minutes, longues comme des siècles, MM. de Simãens, de La Médio et Octave se rapprochèrent du reste de l’assemblée ; qu’avaient-ils décidé ? Ce fut M. de Simãens qui prit la parole :
— Colonel, dit-il, ce qui se passe est peut-être moins grave que vous ne le croyez ; en tous cas, il importe de juger froidement les choses et d’agir en gentilshommes. Quelques renseignements nous sont nécessaires pour asseoir notre opinion ; avant une demi-heure, nous nous les serons procuré et je ne doute pas que tout ne s’arrange à la satisfaction générale.
— Je le souhaite du plus profond de mon cœur, dit le Colonel en s’inclinant avec une gravité empreinte d’une émotion qui ne paraissait pas feinte. Croyez bien, ajouta-t-il, que si je provoque une explication avec une pareille insistance, c’est que j’ai la conviction absolue que mon honneur y est engagé !
MM. de Simãens, de La Médio et Octave sortirent. La porte était à peine fermée que le Colonel tourna sur ses talons, se croisa les bras, marcha vers Bernard et s’arrêta droit devant lui ; sa violence, longtemps comprimée, avait besoin de s’épancher au dehors :
— Eh bien, s’écria-t-il, que dites-vous de tout cela ! Ah ! je croyais bien connaître cette femme, mais je lui faisais encore tort ; elle est cent fois plus dangereuse, plus scélérate que je ne le pensais !… Et le coup est bien porté, en pleine poitrine, au plus vif du cœur !… Ah ! elle doit bien rire maintenant en pensant à mes angoisses, à ma colère !… Mais elle ne me connaît pas, elle non plus, si rouée qu’elle soit ! Je ne suis pas de ceux dont on se moque ; elle en fera l’expérience tôt ou tard, je vous le jure ici, et elle pleurera des larmes de sang pour le mal qu’elle me fait ce soir ! Me rendre à ce point ridicule, m’obliger à me plaindre, à demander secours et protection, moi, moi le Colonel Ivantelly, comme le dernier des petits bourgeois auquel on aurait volé des pommes !… Ah ! méfiez-vous d’elle, Bernard ; si jamais vous avez blessé son amour-propre de déesse, si peu que ce soit, sans le vouloir, sans même vous en apercevoir, soyez sur vos gardes ; elle vous fera bonne mine deux ans, dix ans peut-être, puis, tout à coup, lorsqu’elle en trouvera l’occasion, elle vous plantera ses griffes dans la gorge et vous arrachera le cœur, comme j’écrase cette rose, moi !… Et comment se défendre ? Ce soir encore, nous avons causé, nous avons ri, comme les meilleurs amis du monde, et une heure après, elle force mes meubles comme un voleur de profession, s’empare de mes lettres, et s’enfuit par le rocher, au milieu de la pluie, de la tempête, de la foudre, par un chemin que le plus hardi chasseur de chamois ne suivrait pas en plein jour !… On peut être battu par un tel adversaire, il n’y a pas de honte, mais aussi quel plaisir de se venger !… Mais qu’avez-vous donc ? Vous devenez tout pâle !…
Une pensée terrible avait traversé l’esprit de Bernard :
— Ce que j’ai ! dit-il. C’est que… ah, quelle atroce pensée !… Oui… Clarice est sans doute morte à l’heure qu’il est !…
— Morte ! Pourquoi donc ?…
— Eh oui ! Si dans ce trajet épouvantable, au-dessus de cet abîme, sur ces rocs glissants, ruisselants de pluie, fouettés par la tempête, le pied lui a manqué ?…
Et il se couvrit la figure de ses mains ; il lui semblait voir à travers les ténèbres sinistres, Clarice étendue pâle, sanglante, brisée, au pied de la paroi de rochers !…
— Tombée ! Elle ! dit le Colonel qui avait pâli, lui aussi. Allons donc, c’est impossible !… Non, ce serait trop horrible ! Je veux bien me venger, mais je ne veux pas qu’elle meure !…
Mais Bernard ne l’écoutait pas ; il n’avait plus qu’une pensée, qu’un désir, celui de savoir la vérité, de se délivrer de cette épouvantable inquiétude… Il avait déjà la main sur la porte, lorsque l’intendant parut :
— Clarice ! lui cria Bernard. Clarice ! Savez-vous où elle est ?… Elle s’est aventurée sur les rochers, là, au-dessous de la cour, par cette obscurité, dans cette affreuse tempête, elle est tombée, elle s’est tuée peut-être ?…
— Rassurez-vous, dit l’intendant ; la même pensée m’est venue ; je viens de visiter le bas du rocher, il n’y a aucun vestige de chute ; Clarice, ni personne, n’a passé par là !…
Bernard respira ; son cœur s’inondait d’une joie infinie ; Clarice vivait ; que lui importait le reste !… La sombre figure d’Ivantelly s’était illuminée aussi…
— Je le savais bien ! dit-il ; pour elle, il n’y a pas d’obstacle ! Maintenant, quoi qu’il arrive, ni elle, ni l’autre, ne peut m’échapper !
C’était étrange et terrible, ce mélange de passions, amour, haine, vengeance, qui se partageaient le cœur de cet homme ! Mais Bernard n’eut pas le temps de répondre ; la porte s’ouvrit : c’étaient MM. de Simãens, de La Médio et Octave.
— Monsieur, dit le premier en s’approchant d’Ivantelly, nous avons terminé nos recherches ; Mesdames de Bergheyck, de La Médio et de Simãens ont passé la soirée ensemble ; elles n’ont aucune connaissance de ce qui nous occupe, absolument aucune, et ne savent de quoi nous voulons parler… Il faut qu’il y ait quelque erreur de la part de ces domestiques…
— Mais mon bureau est forcé ! s’écria Ivantelly pâle de colère. Mes lettres sont volées !… Ce sont des faits, cela, clairs comme le soleil !…
— Nous ne le contestons pas, mais quel en est l’auteur ? Nous ne pouvons, sur des indices aussi incomplets, accuser, encore moins condamner Clarice.
— Et moi, je suis sûr que c’est elle la coupable ! Qu’on me mette en sa présence, je ne demande que cela, il me sera aisé de la confondre !… Mais quoi, Madame de Bergheyck dit ne rien savoir de ce qui se passe ?…
— Elle l’affirme, et nous avons confiance en sa parole.
Ivantelly avait peine à se contenir. Pendant qu’ils discutaient, soudain Bernard sentit une main qui se posait sur la sienne ; il se retourna ; c’était Octave ; sa figure était effroyablement décomposée…
— Qu’y a-t-il, grand Dieu ? s’écria Bernard.
Octave d’un mouvement brusque, l’attira à l’écart.
— Vous ne comprenez pas ? dit-il d’une voix étranglée, à peine intelligible. Êtes-vous dupe, vous aussi, de la scélératesse de cette femme !… Elle me trompait, elle nous trompait tous, de la manière la plus infâme ! Ces lettres, c’est elle qui les a prises ! Il fallait qu’elle anéantît les traces de sa liaison avec Ivantelly !… Cela vous étonne ? C’est vrai cependant, il n’y a pas d’autre explication possible !… Oh ! c’est que vous ne la connaissez pas ! Ah ! la misérable ! Au moment même où j’allais lui pardonner !… Moi aussi, j’ai cru un instant qu’elle s’était dévouée pour… Niais, stupide que j’étais ; comme s’il pouvait rester quelque lueur de bien dans cette âme perverse !… Oh ! c’est elle, la coupable, je le sais, je le vois, comme je vous vois, Bernard : elle a vu le danger et pour se dégager, elle a payé d’audace, d’audace jusqu’au crime, comme elle fait toujours !… Elle se croit en sûreté, maintenant, mais cette fois, je vous le dis, malheur à elle ! Je tuerai Ivantelly, mais elle, il faut qu’elle fasse l’aveu de son infamie, et qu’elle le fasse ce soir même, à l’instant, dussé-je, moi, lui arracher son infernal secret de la gorge !…
Bernard était atterré ; dans les paroles incohérentes d’Octave, sur ses traits convulsés, il voyait reparaître tous les signes de cette terrible passion, haine et amour qui ensemble, poussée jusqu’à la folie, qui avait fait de lui l’amant éperdument épris et le bourreau implacable de Clarice ! Avait-il tort dans ses transports de fureur jalouse, la violence folle de sa nature l’emportait-elle dans quelque égarement, quelque extrémité irréparable, qui pouvait le dire ? Les dénégations si nettes, celle surtout de Madame de Bergheyck, qui venaient heurter de front les affirmations du Colonel, rendaient l’événement de la soirée absolument inexplicable ; toute supposition devenait plausible, et certes quand on connaissait les acteurs du drame, les soupçons d’Octave ne paraissaient que trop naturels. L’ardeur avec laquelle Ivantelly accusait Clarice n’avait rien qui fût inconciliable avec cette nouvelle version ; son emportement pouvait aussi bien être la fureur d’un amant trahi que le dépit de la victime d’un vol ; dans le transport du premier moment, il pouvait fort bien avoir tenté d’atteindre Clarice dans l’asile qu’elle avait sans doute cherché auprès de Madame de La Médio, et ce n’était que pour ne pas mêler cette dernière à ces investigations délicates, qu’il avait feint de détourner les soupçons sur Madame de Bergheyck. Toute supposition, si bizarre qu’elle fût, était possible ; entre cet esprit astucieux et sans scrupule et l’énergie à outrance de Clarice, la lutte admettait tous les efforts, jusqu’aux plus extrêmes moyens !… Et s’il devait se vérifier que ce n’était qu’une de ces scènes de violence, pour ne pas dire de brutalité, par lesquelles se terminent les liaisons entre ces natures sans frein, Octave n’était-il pas dans son droit lorsqu’il voulait frapper ce désordre d’un châtiment impitoyable !… Et Bernard lui-même, mordu par cette pensée qu’il avait été dupe, sentait un flot ardent de colère jalouse lui monter à la gorge ; il devait faire appel à toute sa raison pour se souvenir qu’il y avait dans cet imbroglio bien des points obscurs et que si Clarice était coupable, il fallait au moins l’entendre avant de la condamner !…
Mais ce n’était pas le moment de la réflexion calme et posée ; les événements se pressaient, emportés vers une solution immédiate et terrible. Octave avait marché vers le groupe que formaient MM. de La Médio, de Simãens et Ivantelly.
— Messieurs, dit-il d’une voix vibrante, on a demandé justice contre mon esclave, justice sera faite sur l’heure et, je vous le jure, je n’épargnerai ni la coupable, ni ses complices, quels qu’ils soient !
Tous se regardaient avec stupeur ; il y avait dans sa voix, dans son attitude, une violence si étrange que l’on se sentait soudain en présence d’un danger imprévu et terrible…
— Oui, continua-t-il, en élevant de plus en plus la voix, ce que je dis, vous le comprenez tous !… Et vous surtout, Ivantelly !… Oh ! j’éclaircirai tout ce mystère et vous retrouverez vos lettres, ces fameuses lettres dont je devine qui est l’auteur, croyez-le bien !
Ivantelly semblait entendre ces paroles sans en saisir le sens ; sa propre colère paraissait faiblir devant la surprise que lui causait cette brusque attaque.
— Que voulez-vous dire. Octave ? dit-il enfin. Je suis volé et, pardieu, j’ai le droit de me plaindre ! Et vous semblez m’accuser ?… Vous vous comprenez peut-être, mais moi, je ne vous comprends pas !
— Vous ne comprenez pas ! s’écria Octave, les yeux étincelants, les dents serrées, et on eût dit qu’il allait se jeter sur lui !… Mais il fit un violent effort sur lui-même :
— Cela suffit, dit-il ; pour le moment, nous avons mieux à faire qu’à jouer sur les mots ! Nous allons chercher Clarice ; elle présente, et quoi qu’il arrive, il faudra que tout s’explique !
— Partons, dit Ivantelly ; être mis en présence de Clarice, je ne demande que cela !
— Oui, dit M. de Simãens, mais où la trouver ?
— Chez elle, dit Octave ; où voulez-vous qu’elle soit, puisqu’on ne la trouve nulle part ?
— Elle ne peut être chez elle, puisque les veilleurs ne l’ont pas vue rentrer.
— Belle raison ! Et les passages secrets ? Croyez-vous qu’il en manque dans cette ruine maudite ?… Qu’en pensez-vous, M. Gaidioz ? Est-il impossible que Clarice soit rentrée chez elle à l’insu des veilleurs ?
— Tout est possible, dit l’intendant de sa voix embarrassée. Clarice connaît le château mieux que personne, et…
— Vous voyez ! Avec elle, suivre le droit chemin, c’est toujours faire fausse route !… Oh ! je le savais, elle est bien tranquille dans son repaire, mais je me charge de l’y relancer !…
— Nous vous suivons, dit M. de Simãens, moi aussi, j’ai hâte d’éclaircir cette triste aventure.
— Venez, venez tous ! Il faut que l’explication soit publique… et le châtiment le sera aussi, je le jure ici et de la manière la plus solennelle !
Il y avait dans l’âpre fureur de cet homme, quelque chose de si terrible que tous se sentaient étreints par une anxiété douloureuse. Nul ne pensait plus à Ivantelly ; ses accusations fougueuses, la violence de ses emportements disparaissaient devant la passion furieuse que l’on sentait bouillonner dans le cœur d’Octave !…
— Partons, dit-il. M. Gaidioz, vous nous donnerez quelqu’un pour nous montrer le chemin…
— J’ai prévu le cas, dit l’intendant toujours plus sérieux ; trois de mes Dalmates sont là, munis de torches…
— Et vous-même ?…
— Je vous accompagne aussi ; c’est mon devoir ; je ne saurais y manquer.
— Comme vous dites cela ! dit M. de La Médio. Et voyez, notre digne intendant a des pistolets plein ses poches. Ne dirait-on pas que nous courons quelque grave danger ?…
— Danger, non… mais il faut tout prévoir… je tiens à être avec vous !…
Il y eut un silence ; chacun avait plus ou moins connaissance des rumeurs qui couraient sur le Vieux-Château ; nul n’y avait attaché d’importance ; en ce moment, au milieu de cette nuit sinistre, de ces incidents incompréhensibles, l’appréhension visible de cet homme si calme se traduisit par un violent choc chez ces esprits enfiévrés…
D’un geste brusque, Octave avait pris le bras de l’intendant ; il le regardait avec des yeux terribles…
— Croyez-vous, lui dit-il d’une voix sourde, que sauf Clarice, il puisse y avoir quelqu’un, la nuit, dans le Vieux-Château ?…
M. Gaidioz paraissait perplexe :
— Je ne le pense pas, dit-il enfin de sa voix la plus hésitante.
— En êtes-vous sûr ?…
— Sûr… non !…
— Ah ! c’est cela même ! s’écria Octave, avec un éclat de voix terrible. On me cachait ce qui se passe ! C’est toujours ainsi ! Toujours, je serai sa dupe et toujours je serai le dernier informé !…
— C’est que, en vérité, il n’y a rien ! dit l’intendant visiblement préoccupé d’apaiser la colère du Comte. Vous le savez, les gens d’ici sont superstitieux et crédules, leurs propos ne signifient rien.
— Donc, il y a des propos ! poursuivit Octave, et ses yeux lançaient des éclairs… Donc, s’ils sont fondés, ces propos, et rien ne me dit qu’ils ne le soient pas, nous pouvons trouver quelqu’un, toute une résistance peut-être, organisée sur notre route ! C’est bien !…
Et s’élançant vers un trophée d’anciennes armes qui décorait la bibliothèque, il en arracha une épée dont il serra la garde avec une force furieuse…
— Marchons maintenant, dit-il, et malheur à qui voudrait nous barrer le chemin !…
Déjà le Colonel avait pris une épée que sa main de duelliste maniait avec complaisance. Entraîné par l’exemple, M. de Durnheim se munit d’un beau cimeterre turc qui plaisait à ses instincts d’ancien chef d’escadron. Bernard avait un revolver qu’il portait toujours sur lui depuis son aventure du Vieux-Château, mais l’acier a son charme propre ; un brillant coutelas se trouva là tout à point ; il le prit comme pour l’examiner et le garda autant par plaisir de manier cette belle arme que par un vague instinct de défense ; dans cette atmosphère saturée de violence, les souvenirs de cette nuit terrible qu’il avait passée au Château se réveillaient avec une intensité singulière ; en proie à une excitation fébrile, il en venait à ne plus douter que cette fois enfin, il allait se rencontrer face à face avec ces mystérieux inconnus qui venaient peupler cette étrange solitude !… Séduit lui aussi par la contagion de l’arme blanche, M. de Mœrsted avait pris une épée. Il n’y eut pas jusqu’au sage M. de Simãens qui ne finît par se trouver avec une lame au poing. Seul, M. de La Médio, en véritable officier de marine, se contentait de son fidèle revolver d’abordage. Tout cela fut fait en une minute, et Octave, impatient jusqu’à la frénésie, put enfin donner le signal du départ.
L’intendant ouvrit la porte ; on descendit l’escalier ; dans le vestibule, se tenaient les domestiques et deux des nègres du Comte, plus trois gardes dalmates ; armés jusqu’aux dents, avec leurs figures sauvages, leurs costumes étranges, les torches qu’ils tenaient à la main, ils avaient un aspect farouche bien en rapport avec la scène à laquelle ils allaient prendre part. On traversa la cour ; le ciel était noir ; il ne pleuvait plus, mais de violentes rafales passaient, ébranlant les toits et les grands arbres et allaient se perdre dans la montagne avec de longs mugissements.
On marchait en silence ; à la lueur des torches, à peine suffisante pour dissiper l’obscurité opaque, ce long cortège d’hommes armés avait quelque chose de particulièrement sinistre. Au moment où l’on entrait dans le corps de logis du centre, Bernard vit Ivantelly s’approcher d’Octave ; ils se parlèrent vivement à voix basse. La marche s’était ralentie : le bruit des pas résonnait lourdement au milieu de la grande salle sombre. Le cortège traversa le château, puis les jardins ; au pied des vieux remparts, on rencontra les veilleurs ; ils n’avaient vu personne depuis qu’ils avaient été prévenus par le Colonel. Dans le chemin creux, la colonne s’allongea ; la lumière vacillante des torches éclairait à peine ces détours obscurs. Bernard marchait machinalement, perdu dans mille pensées confuses ; soudain il entendit à son oreille la voix basse d’Octave :
— Bernard, disait-il, je sais que je peux me fier à vous : savez-vous ce qui se passe ! Ivantelly vient de m’affirmer de la manière la plus solennelle que ces lettres qui lui ont été prises sont de Madame de Bergheyck !… Alors, quel rôle joue Clarice en tout cela ? Quel intérêt la pousse à se mêler de cette sotte intrigue ? Serait-ce une vengeance ?… Je ne sais que croire ; de sa part, tout est possible !… Si elle n’est pas coupable, elle est sublime !… Et, cependant, avez-vous entendu ce qu’a dit l’intendant !… Oh ! j’en ai eu souvent le soupçon, cette solitude absolue qu’elle a faite autour d’elle, n’est qu’un leurre, un abri complaisant qui la couvre de son ombre !… Ah ! si cela se trouve vrai, si nous la surprenons avec…
— Ne le croyez pas ! dit Bernard, et la sécurité qu’il affectait était loin d’être dans son cœur. Éclaircissez cette question des lettres, cela, vous devez le faire ; pour le reste, soyez-en sûr, si vous allez au fond des choses, vous ne trouverez que des sottises inventées, tout au moins démesurément grossies, par des paysans superstitieux !
— Le croyez-vous ? dit Octave, d’une voix presque tremblante…
— Sans aucun doute, affirma Bernard, et instinctivement il donnait à sa parole une assurance que ne partageait pas sa pensée ; il sentait qu’il devait à tout prix apaiser cette colère jalouse, si terrible dans son premier éclat.
— Bernard, dit Octave, et il lui serrait la main d’une étreinte passionnée, Bernard, vous êtes mon ami, j’espère que vous ne vous trompez pas !… Du reste, quoi qu’il arrive, il faut que nous sachions la vérité, je ne peux laisser Ivantelly sous le coup d’un pareil outrage ! Pensez donc, ravir à un homme, des lettres intimes, un dépôt sacré, qu’il peut être appelé à rendre d’un instant à l’autre, à celle qui les a écrites, c’est terrible, cela !… Encore si c’était pour les rendre à… mais vous le voyez, elle prétend ne rien savoir de ce qui vient de se passer !… Que croire donc ?… En tous cas, il faut savoir la vérité… et tant pis pour quiconque aura trempé dans cette audacieuse intrigue ; quel qu’il puisse être, il faudra qu’il en supporte la pleine responsabilité !
On était arrivé sur les grandes terrasses ; les sombres murailles du Vieux-Château se déployaient dans tout l’écrasant appareil de leur masse énorme. On n’en voyait pas les détails, mais l’esprit se sentait comme accablé par le spectacle de ce colosse gigantesque perdu dans le silence de la nuit. On marchait vers la petite porte de la tour de droite ; l’intendant avait pris la tête ; le reste de la troupe suivait sans ordre, tâchant d’éviter, à la faible lueur des torches, les creux, les grosses pierres, les fouillis de ronces qui couvraient ces esplanades abandonnées. Dans le trajet, Bernard se trouva tout près de M. de La Médio :
— C’est vous, M. de Rednitz ! dit celui-ci… Eh bien, que dites-vous de ce qui se passe ?… Drôle d’expédition que nous faisons-là !… Ce vieux château, là, devant nous, n’a-t-il pas l’air de se moquer de nous, à gros éclats, par toutes ses embrasures ?… Et, pardieu, il a bien raison ! Nous voilà quinze hommes armés jusqu’aux dents, pour aller prendre d’assaut cette pauvre petite Clarice !… Est-ce assez ridicule !… Et nous ne la trouverons pas, du reste, je veux en parier !… Octave et Ivantelly en deviendront tout à fait fous ; il est vrai qu’ils n’ont pas beaucoup de chemin à faire pour y parvenir !… Et tout cela pour cette stupide Bergheyck !… Au diable l’idée que ces dames ont eue de nous embêter de cette grosse dinde !…
— Vous croyez donc bien que ce sont ses lettres que Clarice aurait prises ?…
— Je ne crois rien, moi ; avec des têtes folles comme celles-là, qu’est-ce qu’on peut savoir de ce qui se passe ?
— Mais les lettres ont été enlevées, c’est indubitable !…
— Indubitable, pourquoi ? Parce que le Colonel le dit ?… Pardieu, il en dit bien d’autres !… Puis, à supposer qu’elles aient été prises, ces lettres, qu’est-ce qui prouve que ce soit Clarice qui ait fait le coup !… Ces ivrognes de domestiques ?… Belle lumière vraiment ! Avec un écu et une bouteille, on leur fait dire tout ce qu’on veut !…
— Et Madame de Bergheyck soutient, n’est-ce pas, quelle ne sait rien de tout cela ?…
— Oui, c’est l’air qu’elle joue ; bien bon qui veut s’y fier !…
— Après tout, cela est bien possible…
— Possible, oui, probable, non. Je ne serais certes pas surpris d’apprendre que cette double bête ait écrit au Colonel…
— Alors pourquoi aurait-elle voulu reprendre ses lettres ? Qu’ils s’épousent et que ce soit fini !
— Sans doute, mais ce n’est pas si simple que vous pensez. C’est que vous ne savez pas tout !… Il y a une complication du diable !… Au point où en sont les choses, je peux bien vous dire l’histoire ; vous n’aurez pas longtemps à me garder le secret. Madame de Bergheyck avait eu avant son mariage, une grande passion pour un jeune petit Belge, fort gentil, qui la payait largement de retour. Mais ils n’avaient ni sou ni maille l’un et l’autre, et les parents ont mis le veto sur ces tendres projets. Sur ce, voilà le vieux comte de Bergheyck qui s’affole des beaux cheveux et des joues roses de Clermonde ; il était riche, celui-là, et ses châteaux, ses voitures, des flots de dentelles et de diamants adoucirent grandement le sacrifice de la belle. De désespoir, le petit Belge se maria aussi. Il y a un an, M. de Bergheyck se décide à passer dans l’autre monde, laissant toute sa fortune à sa femme, et l’autre jour, Clermonde a reçu la nouvelle que la femme de son premier adorateur a défunté, elle aussi, en suivant ce bon exemple. Il n’y a donc plus d’obstacle entre eux, ils sont riches l’un et l’autre et le premier usage que le petit jeune homme a fait de sa liberté, a été de la mettre aux pieds de l’objet de son ancienne flamme. C’est très bien, mais il avait compté sans l’inextinguible coquetterie des femmes ; Clermonde, qui ne savait que faire de son temps et de son gros cœur, a imaginé, pour se distraire, d’écouter les propos d’Ivantelly ; elle les a encouragés même, elle le trouvait à son gré, c’est certain, il paraît même, Dieu me pardonne, les femmes sont si folles, qu’il était question de mariage entre eux ! Elle lui a écrit ! Bref, elle se trouve à sa merci !… Et tout à coup, crac, elle l’envoie promener, sous prétexte qu’elle a trouvé mieux ailleurs !… Vous comprenez qu’un oiseau d’aventure comme le personnage en question, ne lâche pas aisément une proie pareille ; renoncer à un superbe mariage, bien avancé déjà, et rendre des lettres à une femme qui le plante là, brusquement, sous couleur d’un ancien caprice, cela, il ne faut pas s’y attendre de sa part ! De là, ces assommantes scènes de ces derniers jours, des pleurs, des lamentations, des négociations à n’en pas finir. Est-ce que Clarice a pris la chose au sérieux, a-t-elle voulu jouer un tour au Colonel qu’elle exècre, encore une fois, cela est possible, mais il faut reconnaître que dans des données aussi en dehors de toute raison, rien n’est probable et qu’on ne sait où l’on en est !…
— Eh bien, dit Bernard, voilà qui ne rend pas facile d’arranger les choses. Moins que jamais je vois comment cela finira.
— Oh, il y aurait bien un moyen !… Ce serait de dire nettement à ce Colonel que sa conduite est d’un drôle et de se couper la gorge avec lui… Eh oui, soyez-en sûr, c’est encore le plus pratique et le plus simple !… Et tout à l’heure, j’ai été à deux doigts de faire naître l’incident. Nous sommes tous plus ou moins parents de Madame de Bergheyck, Octave, Simãens et moi, moi moins que les autres, il est vrai, mais n’importe, elle se trouve dans l’embarras, nous prenons sa défense, rien de plus naturel. Il y a, je le reconnais, des perspectives plus agréables, car Ivantelly est un duelliste de profession et des plus dangereux qu’il y ait, mais dans ce bas monde, ce n’est pas comme au théâtre, on ne dispose pas les événements comme on veut. Ce serait avant tout le rôle d’Octave qui est de la parenté la plus proche, mais voilà, il est certain qu’Ivantelly lui a sauvé deux fois la vie, de la manière la plus positive, sous le couteau des Paraguayens ; puis il y a ces dames qui tremblent à la seule pensée qu’Octave puisse se quereller avec ce spadassin, et qui se sont entendues pour lui dire sur tous les tons, que l’affaire n’a pas d’importance, qu’il faut les laisser faire elles seules, qu’elles sont sûres d’en venir à bout… Et il les laisse faire, d’autant plus que, vous le savez aussi bien que moi, en ce moment, il ne pense qu’à Clarice, et dans cette tête affolée, il n’y a pas place pour deux idées à la fois !… Oui, cela est incroyable, il ne l’aime pas, il dit qu’il l’exècre, et la seule pensée qu’elle ait quelque intrigue amoureuse, le rend fou, positivement fou ! Ah, il a bien du bonheur que Clarice ne soit pas d’humeur à justifier ses soupçons ; à sa place, pardieu, bien d’autres lui auraient fait voir du chemin !… Pour Simãens, il est chargé de graves intérêts ; on ne tire pas le fer dans ces conditions, sans y réfléchir, surtout quand le premier résultat serait de mettre Octave dans la plus fausse des positions ! Reste donc votre serviteur et je vous jure que je suis bien tenté de mettre mon raisonnement en pratique. Il y a longtemps qu’il m’agace, ce Colonel de malheur, et celui qui le tuera débarrassera le monde d’une rudement vilaine bête !… L’ennuyeux, c’est aussi de faire jouer un mauvais rôle à Octave, puis, ce matin encore, tout paraissait sur le point de s’arranger… Qu’est-ce qui a motivé cette bourrasque de ce soir, ma femme me dit qu’elle n’y comprend rien !… Que croire donc ?… Et nous voilà lancés dans l’expédition la plus ridicule ! C’est à jurer que nous sommes tous fous, fous à lier !… Et comment tout cela finira-t-il ?… Mais nous voici arrivés ; voyez donc ces entassements de tours, ces murailles énormes ; comme tout cela est sinistre ! Les légendes ne sont pas menteuses ; si le Diable demeure quelque part, certes ce doit être ici !
On arrivait en effet à la porte du Château ; le pas s’était ralenti ; il semblait qu’il y eût dans les esprits une sorte d’hésitation à pousser plus loin l’entreprise.
Dressée sur le ciel comme une sombre montagne, la vieille ruine surplombait ses visiteurs de toute l’énormité de sa masse et semblait se rire de leur faiblesse ; dans cette nuit d’orage, au milieu du fracas lointain des rafales, cette immobilité silencieuse avait quelque chose de particulièrement sinistre, et Bernard qui avait vu le château sous tous ses aspects, se sentait en proie à un trouble indéfinissable. Au pied de l’escalier, il y eut un arrêt ; nul ne parlait ; plusieurs, tous peut-être, se disaient qu’il était encore temps de revenir en arrière… Soudain, Octave fit un geste de brusque décision :
— Marchons, dit-il.
Et il escalada les degrés qui conduisaient à la petite porte ; tous restaient immobiles ; on s’attendait à ce qu’il la trouvât fermée ; il n’en fut rien, elle était ouverte comme à l’ordinaire et céda au premier effort de la main. Il n’y avait plus à reculer, les flambeaux furent renouvelés et on s’engagea dans les longs corridors.
Depuis cette nuit terrible qu’il avait passée, perdu dans le château, Bernard n’y avait pas pénétré à pareille heure ; à mesure qu’il avançait, il retrouvait en lui, vivaces et intenses, les souvenirs de cette étrange aventure ; bien plus, il lui semblait que ces impressions indéfinissables dont il croyait sentir encore l’odieuse étreinte, avaient encore augmenté de puissance ; les galeries paraissaient plongées dans une ombre plus mystérieuse, les salles prenaient des proportions de cathédrales, les voûtes se surbaissaient ou s’exhaussaient à en être méconnaissables, et lorsque la vue s’échappait à l’extérieur, elle se perdait dans des perspectives confuses, empreintes d’un caractère à la fois sinistre et grandiose. Sans doute ces effets étranges étaient dus à l’éclairement incertain des torches, mais quelle qu’en fût la cause, ils n’en impressionnaient pas moins violemment l’esprit de ceux qui se donnaient ce spectacle ; nul ne parlait, ils marchaient rapidement comme pour échapper à cette influence mystérieuse dont ils auraient rougi de reconnaître la réalité ; on eût dit qu’ils se sentaient la conscience chargée de quelque fardeau inavouable, ou que le but de leur course fût de commettre quelque mauvaise action. Bernard en eut soudain la perception bien nette : les bravi qui, au temps jadis, se cachaient le long des noires murailles pour aller verser le sang dans quelque ténébreuse embuscade, ne devaient pas avoir une autre allure ! Et contre qui était dirigé tout ce menaçant appareil ? Contre Clarice ! Alors, par une réaction naturelle à son esprit généreux, Bernard sentit comme lors de la scène du Palais Sorione, qu’il serait mille fois inexcusable de ne pas prendre sa défense, au moins jusqu’à ce qu’elle fût reconnue coupable sans doute possible ; il se souvint de la résolution qu’il avait prise au moment où dans un paroxysme d’angoisse, Clarice lui avait prédit l’arrivée prochaine d’Octave et le danger qui en résultait pour elle ; ce qu’elle avait prévu, ce qu’elle redoutait tant, se vérifiait de point en point ; de nouveau, elle se trouvait aux prises avec cette violence sans frein de son maître, exposée à toutes les fureurs qu’enfantait cette haine jalouse, surexcitée par la passion vindicative de son acolyte. Il fallait lui venir en aide, lui donner, quoi qu’il pût en coûter, la possibilité de se défendre et de se justifier ! Instinctivement il étreignit la poignée de son arme :
« Oui, se disait-il, je la protégerai, seul contre tous s’il le faut, si elle est accusée à tort !… Mais aussi, si elle est coupable, malheur à elle ! Trompé plus que personne, j’aurai de terribles comptes à lui demander !… »
À ce moment, la petite troupe sortait du massif du Château et se trouvait sur la face sud, en vue des Tours Romaines, au pied du grand mur qui allait s’y relier. De l’autre côté du ravin, on apercevait vaguement les éboulis et les hauts rochers à pic du Scheïtan Moor. Le vent semblait s’être calmé ; on n’entendait que le bruit du torrent grossi par l’orage ; le ciel brillait d’étoiles, mais au-dessus du col, une barre de sombres nuages apparaissait, annonçant une nouvelle bourrasque. Cette menace de la nature s’harmonisait bien avec les sentiments de cette poignée d’hommes perdus dans la nuit ; eux aussi couraient emportés par leurs passions comme par un souffle de tempête ; tous en avaient conscience, aucun n’aurait voulu l’avouer ; ils gardaient le silence et continuaient leur route ; maintenant plus que jamais, ils étaient trop avancés pour reculer, fût-ce même devant quelque faute irréparable !…
Bernard suivait le sentier au pied de la muraille ; il retrouvait dans son âme toutes les sensations confuses, toutes les pensées incohérentes qui l’avaient assailli dans cette nuit terrible où, lui aussi, il avait voulu surprendre Clarice ; comme alors, il se sentait dans l’incapacité absolue de dominer le trouble de son esprit. Tout près des Tours, il leva les yeux ; il s’attendait à voir au-dessus de lui, dans les créneaux du mur, apparaître ces deux têtes qui s’étaient montrées, là, à cette même place !… À ce moment, il s’était cru le jouet d’une illusion ; une heure plus tard, il n’osait plus douter de leur réelle existence ; maintenant plus que jamais, son esprit, en proie à toutes sortes de courants contradictoires, flottait au hasard, incapable de suivre, de discerner même, l’impulsion de sa raison, de sa volonté !… Qu’allait-il trouver chez Clarice ? Si les propos des montagnards, si ses propres soupçons tant de fois combattus, toujours renaissants, se voyaient brusquement justifiés ?… Alors d’âpres bouffées de fureur lui montaient à la gorge et il pressait le pas comme s’il eût dû, cette nuit même, effacer la trace odieuse du mensonge, des manœuvres perfides dont il était la victime et la dupe !…
On était entré sous la voûte des Tours Romaines ; l’obscurité y paraissait plus épaisse encore et plus froide. On fit quelques pas, puis l’intendant s’arrêta ; on se trouvait devant la porte qui conduisait chez Clarice.
— C’est bien là ? dit Octave, d’une voix presque tremblante.
— Eh oui ! dit le Colonel.
Sans répondre, Octave frappa sur la porte un coup qui retentit au loin. Aucun bruit ne se fit entendre à l’intérieur ; un lourd silence régnait partout…
— Il n’y a personne, dit M. de La Médio à mi-voix ; j’en étais sûr !
— Elle est là ! dit Ivantelly. Seulement elle ne veut pas ouvrir, cela se comprend !…
Brusquement, Octave se rapprocha de la porte, et de son poing fermé, il frappa à coups pressés, retentissants sous ces voûtes sonores, comme l’appel furieux d’un géant !
— Ouvriras-tu ? s’écriait-il d’une voix terrible ; c’est moi, moi, ton maître !
Soudain la porte céda, et d’un mouvement lent, démasquant l’intérieur, vint s’appliquer contre la muraille…
Un spectacle étrange apparut.
La première salle, en forme d’église, était entièrement sombre ; derrière les noires colonnes qui en soutenaient la voûte, la seconde, celle où d’ordinaire se tenait Clarice, brillamment éclairée, ressortait en pleine lumière ; dans ce cadre étincelant, les meubles de toutes formes, les étoffes aux vives couleurs, les grands vases de plantes aux verts feuillages, d’énormes bouquets de fleurs, tout cela jeté comme au hasard dans cette vaste salle, composait un fond d’une richesse, d’un éclat éblouissants. Mais cette splendeur n’était que le décor d’un théâtre vide ; personne ne l’animait de sa présence et le contraste avec cet aspect de fête n’en faisait que mieux ressortir le calme, l’abandon absolu. Étonnés de cette immobilité, de ce silence, les visiteurs restaient sur le seuil, ne sachant s’ils devaient poursuivre leurs recherches, lorsque soudain, on vit Clarice se lever d’un divan masqué par un énorme vase de fleurs ; elle fit deux pas et aperçut le groupe noyé dans l’ombre ; comme frappée d’effroi, elle s’arrêta court et resta immobile…
C’était un tableau saisissant ; la jeune femme apparaissait comme enveloppée d’une auréole étincelante ; elle était drapée dans une longue robe de soie blanche dont les grands plis tombaient jusqu’à terre dans un mouvement d’une grâce merveilleuse ; sa tête couronnée de ses beaux cheveux noirs, assez longs déjà, émergeait d’une blanche fraise de dentelles ; les manches de la robe ouvertes au coude et pendantes à l’orientale, laissaient voir les bras dans toute la beauté de leur forme exquise. Chose singulière, cette toilette si simple paraissait être d’une richesse extraordinaire, comme étincelante d’éclats, de reflets, de rayonnements de lumière, et cependant, à y regarder de près, quelques ajustements de dentelles, des nœuds de satin blanc, une écharpe lamée d’argent drapée sur la jupe, en faisaient tout l’ornement ; elle ne se relevait d’aucun bijou, pas une agrafe, pas un fil de perles, pas même un bracelet ; une seule fleur de grenade piquée dans les noirs cheveux, jetait son éclat pourpre, avivé encore par le contraste du teint pâle et des grands yeux sombres. Sous ce costume d’un goût si fin et si simple, la beauté de Clarice ressortait avec un lustre extraordinaire ; au fond de ces ruines perdues, dans le cadre étrange que lui faisait cette salle moitié ombre et moitié lumière, église et salon tout ensemble, mélange de luxe à outrance et d’extrême abandon, la merveilleuse beauté de la jeune femme revêtait un charme suprême, d’une poésie pénétrante, presque magique ; on eût dit une de ces visions féeriques qu’engendre le rêve, comme un défi porté avec une audace sûre de vaincre, à toutes les perfections de la réalité !…
Arrêtés dans l’ombre, les visiteurs contemplaient ce tableau ; l’étonnement, l’admiration, puis ce sentiment indéfinissable de trouble, presque d’inquiétude, qui s’impose à quiconque se trouve en présence d’une supériorité irrésistible, s’emparaient d’eux et les tenaient sur place, silencieux, immobiles…
— C’est une vraie fée ! dit M. de Simãens, d’une voix basse, presque émue.
Et cette impression si vive chez cet homme peu accessible à l’enthousiasme, venait réveiller chez Bernard, tout un monde de pensées qu’il retrouvait en lui, toujours confuses et discutées, mais non moins vivantes, indestructibles. Oui, jamais Clarice n’avait paru si belle, jamais le caractère idéal, surhumain, de sa beauté ne s’était révélé avec une puissance plus irrésistible ; c’était l’incarnation la plus complète d’un charme presque divin !… Cette fascination victorieuse s’imposait de haute lutte à l’esprit des visiteurs ; sous le coup de cette impression, oublieux de leurs défiances, de leur amour, de leur haine, ils ne se sentaient pas la force de troubler ce spectacle si exquis qu’il semblait à peine appartenir à la terre !…
Mais pour être un instant refoulée, la violence humaine n’abdique pas ses droits. Le premier, Ivantelly revint à lui-même ; faisant un brusque mouvement comme pour réagir contre cette fascination :
— Finissons-en, dit-il d’une voix sourde à Octave.
Le charme était rompu ; brusquement ressaisi par ses soupçons, par sa fureur jalouse, la figure contractée, le regard chargé de menace, Octave marcha vers Clarice :
— Je t’ai défendu de t’habiller de blanc ! dit-il d’une voix rude ; l’as-tu oublié ?…
Clarice leva les yeux ; rapide comme un jet de flamme, son regard courut sur les assistants. Bernard le saisit au passage ; il connaissait assez Clarice pour tenter de lire dans sa pensée ; mélange complexe d’âpre colère, de terreur, de sentiment de triomphe et de violente détermination, ce regard brilla comme l’éclair précurseur d’un noir orage, mais comme l’éclair aussi, il apparaissait dans un milieu trop obscur pour que sa lueur fugitive permît de discerner avec certitude ce qui se cachait au fond de ce mystère ténébreux… Devant la rude interrogation qui lui était faite, la jeune femme avait pris une attitude de soumission timide :
— Veuillez m’excuser, répondit-elle avec une inflexion presque humble. Il est si tard !… Je ne pensais pas ce soir être vue de personne et…
— Tu ne pensais pas être vue de personne ! reprit violemment Octave. Alors pourquoi ce déploiement de luxe, ces apprêts, ces lumières, cet aspect de fête ? À qui donne-t-on le bal ici ?…
— Je ne sais que répondre. Ma chambre est ce qu’elle a toujours été.
— Et cette parure, cette toilette ! Est-ce pour toi seule que tu en prends tel souci !…
— Simple caprice de femme ; je suis curieuse de recherche et parfois je cède au plaisir de me parer un peu.
Elle parlait doucement, de sa voix au timbre si pur ; le charme qui rayonnait autour d’elle était si puissant qu’il dompta la colère d’Octave ; il eût fallu la brutalité d’un vrai barbare pour rudoyer cette frêle jeune femme, d’une beauté si exquise, pâle, presque tremblante, qui paraissait avoir peine à contenir son émotion ! Immobile, ses yeux ardents fixés sur elle, il semblait avoir oublié ce qui s’était passé ce soir et pourquoi il était venu !…
Mais tous ne subissaient pas au même degré cette influence ; sortant brusquement de l’ombre, Ivantelly s’approcha de Clarice, à la toucher de la main :
— Et mes lettres ? dit-il d’un ton âpre ; ne comptes-tu pas me les rendre ?
Elle leva sur lui de grands yeux étonnés :
— Vos lettres ! dit-elle, je ne sais ce que vous voulez dire.
— Oh ! ne biaisons pas ! reprit-il avec violence. Tu as mes lettres, je les veux, entends-tu !…
Elle le regarda encore, comme si elle n’eût pas compris, puis soudain, elle se redressa, sa bouche se crispa, ses yeux jetèrent un sombre éclair :
— Vos lettres ! répéta-t-elle avec une intonation sourde, comme si la fureur l’eût prise à la gorge. Vos lettres ? Est-ce que j’ai des lettres à vous ?… Certes, si vous m’en avez écrit, je ne les ai pas reçues !… Des lettres de vous, ici, chez moi, à moi, allons donc !…
Et elle eut un sourire d’une ironie si cruelle, d’un mépris si hautain que le Colonel frémit comme s’il eût reçu un coup de fouet en pleine figure !…
À côté de lui, M. de La Médio disait à mi-voix :
— Cela est bien clair ; elle n’a point de lettres ! Je ne sais ce que nous faisons ici !…
— Pas si vite, Monsieur, dit le Colonel en se tournant vers lui, pas si vite, de grâce… Oh, nous n’avons pas fini, je vous le jure, nous n’avons pas même commencé ; un peu de calme, je vous prie ; j’en ai, moi, du calme, et j’y ai du mérite, car ce n’est pas sans peine, et si vous étiez à ma place, vous ne feriez pas autrement que moi !…
— Et toi, Clarice, continua-t-il, encore une fois n’équivoquons pas ; tu sais que je ne te réclame ni des lettres de toi, ni des lettres de moi ; des gens comme nous, s’ils ont quelque chose à se dire, n’ont pas besoin d’écrire pour s’entendre… Oh ! tu peux prendre tout à ton aise, tes grands airs de princesse ; ils peuvent en imposer à d’autres, mais avec moi, à quoi bon, s’il te plaît ! Tu ne réussiras pas à m’irriter, je t’en préviens ; je suis trop sûr du succès pour ne pas savoir me contenir. Ainsi moins d’ironie et réponds franchement : oui ou non, veux-tu me rendre ces lettres ?…
Il y eut un silence. Clarice regardait les assistants comme pour leur demander si cet homme était devenu fou ; leurs figures sombres, anxieuses, ne donnaient point de réponse. Elle se décida à parler :
— Encore une fois, dit-elle, je n’ai point de lettres à vous, et je ne comprends pas le premier mot de ce discours.
Le Colonel eut comme un frémissement de rage. Il se contint néanmoins.
— Très bien, dit-il. Vous l’entendez, Messieurs, n’est-ce pas ? Gardez bien le souvenir de ses paroles ; je vais vous montrer jusqu’à quel point cette femme pousse le mensonge et l’audace !… Ah ! tu ne sais rien, dis-tu, tu ne comprends rien ! Eh bien, je vais parler clair et, cette fois, si tu ne comprends pas, c’est que tu ne voudras pas comprendre ! Écoute :
« Ce soir, tu es entrée dans ma chambre ; tu as forcé mon bureau ; dans le second tiroir à gauche, tu as pris une liasse de lettres ; ces lettres, il me les faut, je les veux, oui, fût-ce au prix de mon sang ; je ne sortirai pas d’ici que tu ne me les aies rendues, ou bien, écoute bien ceci, que tu ne m’aies dit où et à qui tu les as remises !…
L’accusation était si précise, elle se formulait avec une telle assurance que les assistants, même les plus incrédules, sentirent passer en eux comme un frisson d’angoisse. Tous les regards se portèrent sur Clarice ; elle ne s’était nullement troublée, sa lèvre s’était crispée d’un implacable mépris :
— Dois-je répondre à une injure pareille ? dit-elle, et ses yeux se portaient sur les assistants comme pour les faire juges de la situation qui lui était faite.
Tous restèrent immobiles ; dans de telles conditions, toute intervention était hors de propos…
— Oui ? reprit-elle. Eh bien, soit ! Je pourrais m’indigner, n’est-ce pas, je le devrais même, car ces manœuvres sont haïssables, mais ce serait peine perdue et je suis dès longtemps apprise à savoir que de qui elles viennent, je dois m’attendre à tout !
Et de nouveau, son regard fixé sur le Colonel s’imprégnait d’un mépris impitoyable, cruel jusqu’à l’insulte…
— Tout à l’heure, continua-t-elle de sa voix âpre, saccadée, on essayait de la surprise, c’est de l’intimidation maintenant… en attendant la violence, sans doute !… Mais que cela réussisse, oh non, mille fois non !… Je n’ai pas, je n’ai pas eu ces lettres… vos lettres… comme vous les appelez, Colonel !… Vos lettres ! Je ne sais pas ce que cela signifie… Voilà toute ma réponse et malheur à celui qui pour atteindre un mauvais but, recourt à de mauvais moyens !
La riposte était rude ; ainsi engagée, la lutte devait être sans merci. Tous regardèrent le Colonel ; il était resté immobile, comme mis hors de garde par le sang-froid de Clarice. Mais il se remit bien vite :
— À merveille ! dit-il. Oh ! tu es forte, je le sais ! Mais c’est cette force même, cette audace dans le mensonge qui te perdra. On ne lutte pas impunément contre la vérité !… Nous allons donc, puisque tu le veux, reprendre les faits dans le détail ; apprête-toi à répondre et prends garde, je t’en avertis, car la partie que tu joues est sérieuse, et si tu perds, l’enjeu sera de ceux qui ne sont pas aisés à payer !…
Elle eut un sourire hautain ; son assurance ne cédait pas devant celle de son interrogateur. M. de La Médio s’était approché d’Octave :
— Que faites-vous ? lui dit-il à voix basse. Laisserez-vous cet homme tourmenter ainsi cette enfant ! En vérité, je ne vous comprends pas !…
Octave se tourna à demi vers lui, son regard était troublé, presque éperdu d’angoisse…
— Que faire ? dit-il. Dois-je empêcher la vérité de se faire jour ? Ivantelly est victime d’un attentat injustifiable ; on ne peut lui refuser justice…
M. de La Médio pivota sur les talons, et se tirant à l’écart, alla se jeter dans un fauteuil :
— Allez donc, dit-il, puisque cela vous amuse ! Ils sont tous fous, ma parole d’honneur, ou le diable m’emporte !
Ivantelly allait reprendre :
— Un instant, dit M. de Simãens du ton le plus sérieux ; moi aussi, j’ai un mot à dire à Clarice.
Ivantelly fit deux pas en arrière et s’inclina en silence.
— Clarice, dit M. de Simãens, et sa voix presque tremblante révélait une émotion saisissante chez cet homme si maître de lui, Clarice, il faut que je te le dise, la situation est de celles où l’on n’agit pas à la légère ; surtout il ne faut pas l’aggraver par une obstination hors de propos. Ne vois pas en nous des juges, ne crois pas qu’il y ait en nous contre toi aucune prévention défavorable. Nous sommes tes amis et nous te défendrons contre tout ce que nous n’estimerons pas être juste et loyal. C’est là notre sentiment à tous, je m’en porte garant, ici, envers toi ! Il peut arriver à tous de se laisser aller à quelque acte inconsidéré ; ce qui est coupable, c’est d’y persévérer malgré un avertissement amical. Je ne peux rien préjuger sur l’événement de ce soir, mais ce que je veux te dire, c’est que si pour un motif quelconque, tu te trouvais compromise, directement ou indirectement, pour si peu que ce soit, dans cette étrange affaire, je te le dis en toute conscience, il en est temps encore, tu ferais mieux de l’avouer… Je suis prêt, moi qui te parle, à prendre en main ta cause, car je suis sûr que tu n’aurais agi que par dévouement et bonté de cœur. Réfléchis donc et compte sur notre appui ; dis-nous toute la vérité, quelle qu’elle soit, sans honte et sans crainte… C’est la faiblesse seule qui redoute la lumière et il n’y a qu’un sot amour-propre qui se refuse à reconnaître qu’il s’est trompé.
Clarice le regardait de ses beaux yeux tout brillants d’émotion et de reconnaissance :
— Merci, M. de Simãens, dit-elle, mille fois merci ! Je n’attendais pas moins de votre bienveillance, de votre cœur droit et loyal ; j’ai confiance en vous, en vous tous, qui êtes ici pour m’entendre… Mais je ne veux pas accepter la main que vous me tendez si généreusement ; je ne peux rien avouer, rien reconnaître ; ma conscience ne me reproche rien ; devant Dieu qui me voit et qui m’entend, non, je ne suis pas coupable !…
M. de Simãens ne répondit pas ; son mâle visage laissait voir une émotion profonde ; était-il convaincu de l’innocence de Clarice, regrettait-il de ne pas avoir réussi à provoquer ses aveux, nul n’aurait su le dire. Son rôle était épuisé ; insister davantage était inutile, sinon dangereux ; il fit un pas en arrière. Mais déjà Ivantelly avait pris la place laissée libre ; une sorte de joie sauvage brillait dans ses yeux :
— À mon tour, dit-il, et va pour la guerre, puisque tout échoue devant cet intraitable orgueil ; nous allons voir bientôt à quoi se réduiront ces dénégations si fières !… À nous deux, Clarice, et réponds catégoriquement à mes questions ; elles seront précises et je ne te prendrai pas en traître. Es-tu prête ?…
Un sourire hautain fut la seule réponse de Clarice.
— Ainsi, dit le Colonel, cette femme qui est entrée tout à l’heure dans ma chambre, ce n’est pas toi ?…
— Ce n’est pas moi.
— Elle était vêtue, cependant, comme tu l’étais ce soir…
— C’est possible, je l’ignore.
— Ce n’est pas toi qui as ouvert mon bureau, pas toi qui as pris une liasse de lettres ?…
— Non.
— Ce n’est pas toi qui t’es sauvée par la galerie extérieure et qui as gagné le dehors en franchissant la grille du balcon ? Ce n’est pas toi qui as côtoyé le rocher, à vingt pieds à peu près au-dessous de la balustrade de la cour ?…
— Ce n’est pas moi.
— Et pourtant, cette femme qui m’a volé, n’a pu s’échapper que par-là, et de l’avis de tous ceux qui connaissent la place, toi seule peux avoir fait ce tour de force, de nuit, par cet orage épouvantable ?…
— Qu’importe ; ce n’est pas moi.
Il y eut un silence…
— Il faut avoir une rude dose d’impudence, dit enfin le Colonel, pour nier pareille chose quand on a été vue et reconnue comme tu l’as été !…
— Vue par qui ? Reconnue comment ? Où sont vos témoins, il me tarde de les voir !…
— Vraiment ? Eh bien, ton impatience va être satisfaite.
Et se tournant vers le groupe qui se tenait sous les colonnes, à l’entrée de la salle :
— Ici, Maso, José, approchez !…
Les deux domestiques se détachèrent du groupe et s’avancèrent dans la partie éclairée de la chambre ; ils marchaient à pas lents, comme embarrassés de leurs personnes ; toute leur contenance montrait qu’ils étaient fort intimidés.
— Avancez, leur dit Ivantelly, et il les fit placer à trois pas de Clarice. Et maintenant, tenez-vous là, ouvrez les yeux et répondez nettement ou sinon…
Et son regard menaçant accentua la phrase de la manière la plus significative. L’embarras des domestiques n’en fut que plus grand ; ils se tenaient gauchement, serrés l’un contre l’autre, roulant leur bonnet dans leurs mains et n’osant fixer les yeux ni sur le Colonel, ni sur Clarice. Celle-ci, appuyée à la table, dans une attitude de parfaite assurance, les regardait bien en face ; par un changement insensible, ses traits avaient pris cette expression sinistre, son regard, cet éclat pénétrant dont Bernard avait senti si souvent l’étrange puissance…
— Eh bien ? dit-elle d’une voix claire et mordante…
— Patience, dit Ivantelly rudement ; c’est moi qui interroge et je le ferai à mon gré. Toi, Maso, tu es entré dans ma chambre tout à l’heure, tu as vu dans l’embrasure de la fenêtre, cachée derrière les rideaux, une femme, n’est-ce pas ? Comment était-elle vêtue ?
— D’une robe de couleur sombre… noire… brun foncé, je ne peux dire au juste…
— Comme Clarice en portait une dans la soirée ?…
Le domestique fit un signe d’assentiment embarrassé.
— Bien ; voilà un point acquis. Et, dis-moi, n’y avait-il aucun détail particulier dans la toilette de cette femme ?…
Le domestique ne répondit rien ; ses yeux roulaient indécis du Colonel à Clarice, et revenaient se fixer obstinément à ses pieds.
— Parle, imbécile ! dit violemment le Colonel, ce n’est pas le moment de tergiverser ! Tout à l’heure, tu m’as tout dit, il faut que tu le répètes !… Cette femme n’avait-elle pas sur l’épaule un nœud de rubans rouges, sur la jupe une écharpe rouge aussi, brodée de dentelles ?…
— Oui, dit enfin le domestique, je crois bien l’avoir remarqué.
— Vous voyez, Messieurs, dit Ivantelly, la coïncidence est complète.
En effet, tous se souvenaient d’avoir vu dans la soirée Clarice vêtue d’une robe de couleur brun sombre avec un nœud cerise sur l’épaule selon son habitude, et une écharpe de même couleur, couverte de dentelles, nouée à la taille et flottant sur la jupe. Il ne pouvait y avoir erreur ; dans le château, personne ne portait semblable costume.
— Et maintenant, continua le Colonel, quand cette femme t’a vu, elle a marché sur toi ; as-tu vu sa figure alors ?…
L’embarras du domestique redoublait :
— Pas distinctement… il faisait trop sombre…
Le Colonel lui lança un regard terrible ; il avait compté sur une réponse plus nette.
— Alors, poursuivit-il, qu’est-il arrivé ? Tu as pris peur, tu es sorti de la chambre, tu t’es sauvé au bas de l’escalier et de là dans le vestibule. Là, tu as rencontré José. Au moment où tu lui contais l’aventure, la femme noire a reparu. Vous l’avez bien vue alors, il ne faisait pas sombre ; qui était-ce ?
Les deux domestiques ne savaient quelle contenance tenir ; les yeux obstinément baissés, ils semblaient être en proie à une véritable terreur. L’étrangeté de la scène, l’effroi superstitieux qu’inspirait le Vieux-Château, les singuliers récits qui couraient sur le compte de Clarice, le regard de celle-ci fixé sur eux avec cette expression menaçante, indéfinissable, qui lui était si particulière, tout se réunissait pour troubler profondément ces esprits incultes et les mettre hors d’état de comprendre et de répondre ; Maso surtout paraissait être sous le coup d’une véritable obsession ; par instants, on le voyait trembler de tous ses membres. Le Colonel s’en aperçut ; brusquement, il passa entre eux et Clarice :
— Oui ! s’écria-t-il, d’une voix dont il avait peine à modérer la violence. Oh ! je devine, je connais la puissance de tes yeux de démon !… Mais tu auras beau faire, la vérité se fera jour !… Arrière, dit-il aux domestiques, et les poussant rudement, il les fit reculer de quelques pas, et se plaçant devant eux :
— Regardez-moi, dit-il,… dans les yeux et en face !… Que m’avez-vous dit ce soir, lorsque pour la première fois, vous m’avez raconté cette scène ? Répétez-le et franchement ou sinon !… Toi, Maso, toi, José, quand, dans le vestibule, cette femme a marché sur vous, oui ou non, n’avez-vous pas reconnu Clarice ?…
Il y eut un silence.
— Parlez ! s’écria le Colonel, avec un éclat de voix terrible.
— Excellence, balbutia Maso,… il faisait bien sombre… La lampe du vestibule ne portait pas sur la figure…
— Pas de faux-fuyants ! cria Ivantelly. Oui ou non, ne m’as-tu pas dit que cette femme était Clarice ?…
— Il y avait du rapport… mais…
Et le malheureux Maso se tournait vers son compagnon.
— José a mieux vu que moi…
— Non pas, dit vivement José ; je ne distinguais pas bien… à la distance… de nuit, on n’est pas sûr… Pour de la ressemblance, il y en avait… mais…
— Achève, double brute !
— Voilà… pour être sûr que c’était elle… ma foi, je n’oserais pas… Et toi, Maso ?…
— Assez, interrompit le Colonel tremblant de colère. Assez, imbéciles et couards, qui n’osez pas regarder en face une femme ! Hors d’ici, crétins stupides, puisque vous n’avez pas assez de courage pour répéter en sa présence, ce que vous m’avez dit, à moi-même, il n’y a pas deux heures !… Vous n’avez plus rien à faire ici ! Toi, Maso, tu n’es plus à mon service ; décampe et fais en sorte que je ne te revoie plus !
Puis, se tournant vers les spectateurs de cette brusque péripétie :
— Vous le voyez, dit-il avec un sang-froid parfait. Oh ! avec Clarice, la lutte n’est pas facile !… Mais n’importe, j’en viendrai à bout, soyez-en certains ; l’audace est une belle chose, mais malheur à qui la pousse trop loin !
« À nous deux, donc, ma toute belle Clarice, dit-il en revenant à elle, et reprenons notre petite conversation… Donc, ce n’est pas toi qui es entrée dans ma chambre ce soir !… Alors, puisque tu n’as pas utilisé tes loisirs à forcer mon bureau, pourrais-tu nous dire quel a été l’emploi de ta soirée ?… Après nous avoir quittés, qu’as-tu fait ?
— Ce que je fais toujours ; j’ai rendu visite à Mesdames de Simãens, de La Médio et de Bergheyck.
— À Madame de Bergheyck aussi !… Très bien ! Et où les as-tu trouvées ?…
— Mais, dans le salon du petit palais…
— Et tu es restée longtemps avec elles ?…
— Une heure environ.
— Et après ?
— Après, je suis rentrée chez moi.
— Vraiment ! Voilà qui est étrange ; les veilleurs du jardin ne t’ont pas vue passer…
— C’est fort possible ; j’ai pris par la Promenade des Tombes.
— Oui-da ! Cela n’explique pas comment tu n’as pas rencontré les veilleurs qui se tiennent au pied du chemin creux ?…
— Il y a un autre passage, dans le rocher, au-dessous des grandes tours, à l’angle des Promenades… Je le prends quelquefois… pour changer… on se lasse de prendre toujours le même chemin.
— Ah ! ah ! voilà quelque chose de nouveau. Tu ne nous avais pas fait confidence de cette voie détournée !… Cela facilite les promenades incognito, n’est-ce pas ?… Allons, c’est bon à savoir… Ainsi tu es rentrée chez toi ! Pleuvait-il déjà à ce moment ?…
— Quelques gouttes à peine…
— Et tu n’as pas été mouillée ?…
— Je n’y ai pas pris garde.
— Et voudrais-tu nous montrer ta toilette noire, celle que tu portais ce soir ? Simple curiosité à satisfaire ; cela ne saurait t’embarrasser.
Clarice porta les yeux sur les assistants, comme pour leur demander s’ils approuvaient cette recherche indiscrète jusqu’à l’offense.
— Oui, j’y tiens, continua Ivantelly ; tu peux bien me faire ce petit plaisir…
Elle ne bougea pas.
— Ah ! s’écria-t-il, élevant soudain la voix. Ah ! cela t’embarrasse !… Oh ! je le comprends, mais il faudra te soumettre !… Vous le voyez, dit-il, et il se tournait vers les spectateurs, je la prends ici en flagrant délit de mensonge : en s’échappant de chez moi, elle a essuyé l’orage, cette pluie terrible, sans abri, sur le flanc du rocher ; ses vêtements ont dû être percés en une minute… Et elle a l’audace de prétendre qu’elle est rentrée ici, intacte, sans aucune trace du mauvais temps ! Qu’elle nous le prouve donc ! Cela lui est facile ; qu’elle nous produise son costume ! Nous n’aurons pas de peine à juger !…
Il y eut un mouvement dans l’assistance ; le raisonnement paraissait sans réplique ; l’hésitation de Clarice faisait mauvaise impression.
— C’est une inquisition de femme de chambre ! dit-elle enfin, M. Ivantelly n’a rien à me commander ; s’il faut faire ce qu’il demande, je veux en avoir l’ordre !…
C’était à Octave à se prononcer.
— Fais ce qu’on te demande, dit-il d’une voix sourde.
Sans répondre, elle marcha vers la paroi de gauche de la salle, souleva une tenture, ouvrit une porte et disparut.
Un morne silence régnait dans la salle ; il semblait que chacun eût conscience qu’il jouait un triste rôle dans cette fâcheuse aventure. Ivantelly se promenait à grands pas, peu désireux sans doute d’entrer en conversation.
La scène était saisissante ; cette salle si somptueusement décorée et d’un luxe étrange, ces grandes ombres et ces vives lumières, au milieu, ce groupe d’hommes, la figure sombre, armés comme pour une action meurtrière ; en arrière, sous les colonnes, à demi-perdus dans l’obscurité, les Dalmates, les nègres du Comte avec leurs figures sauvages, leurs habits aux vives couleurs, leurs armes qui étincelaient dans l’ombre, toute cette étrange mise en scène formait un ensemble de l’effet le plus dramatique… Mais nul n’y prenait garde ; tous se sentaient oppressés comme par le pressentiment de quelque événement sinistre ; c’était une sombre tragédie dont le dénouement approchait…
Soudain Bernard sentit une main s’appuyer sur son épaule ; il se retourna, c’était M. de Simãens.
— Que faire ? disait-il à voix basse. Elle va se perdre ; pourquoi n’avoue-t-elle pas ?…
— Vous la croyez donc coupable ?…
— Je ne sais que dire ; l’assurance d’Ivantelly est terrible… Si elle a pris les lettres de Madame de Bergheyck, ce n’est pas un grand crime ; même au prix d’un peu de scandale, et ma foi, tant pis pour qui y donne lieu, nous la sauverions ! Si ce sont les siennes… ou d’autres,… alors que croire et que faire ?… Mais la voilà !…
Clarice rentrait en effet ; elle s’avança vivement, et jetant sur la table un paquet de couleur sombre :
— Tenez, dit-elle, avec un accent de mépris superbe, voilà votre preuve ; voyez et jugez !…
D’un geste brusque, Ivantelly saisit la robe ; soudain, on vit ses dents se serrer, ses yeux jetèrent un éclair de rage.
— C’est bien celle que tu portais ce soir ? dit-il.
— Sans doute…
— À merveille… Oh ! la parade est bonne, je le reconnais, mais je ne lâche pas prise pour si peu ! Voilà donc la robe ; elle est bien sèche et c’est fort heureux, car il eût été grand dommage qu’elle fût gâtée ; elle t’allait fort bien et te dessinait une taille mince, ronde, de vraie déesse. Le corsage, tu l’as abrité sous ton châle et tu as eu le temps de l’adapter à une jupe de rechange, tenue en réserve pour quelque cas embarrassant… comme le mien !… Oh ! tu es prévoyante, je le sais, et toute pleine de ressources, mais peut-être n’as-tu pas pensé à tout ?… Aussi pardonne mon indiscrétion, il y a un détail qui me frappe : cette jolie écharpe argent et rouge que tu portais ce soir, qui faisait si bien sur l’étoffe brune, la voilà toute déchirée ; il en manque un fort morceau… Diable, voilà qui est fâcheux ; comment l’accident est-il arrivé, je te prie ?…
— Quelque buisson du chemin, sans doute, qui l’a accrochée au passage !…
— Un buisson, dis-tu ? Vraiment, voilà un buisson bien trouvé ! Eh bien, veux-tu que je te dise, moi, quel est ce buisson mal élevé qui se mêle d’accrocher tes jupes pendant tes petites promenades ?… C’est un arbuste d’espèce bien particulière : il croît sur un bon mur de pierre, et il y projette de bonnes tiges de fer, bien affilées et tranchantes : tant pis pour qui s’y frotte de trop près !… Oui, ma belle Clarice, c’est sur le balcon de notre galerie que tu as déchiré ton écharpe… et le lambeau qui s’adapte à cette déchirure, je l’ai cueilli sur le balcon même ; ce lambeau, le voici !…
Et il jeta sur la table un morceau d’étoffe, identique de couleur et de broderie avec celle de l’écharpe !…
La démonstration était sans réplique ; tous les regards se tournèrent vers Clarice ; cette fois, elle ne pouvait échapper ; la preuve était trop écrasante !… Elle ne se troubla pas cependant ; son sourire resta le même, ironique et hautain ; elle étendit la main sur la robe et regardant bien en face le Colonel :
— À mon tour, dit-elle, de vous renvoyer votre compliment. Bien machiné, le truc, comme vous le dites ; il n’y a de bon romancier que celui qui soigne le détail… Mais ce n’est que dans les romans qu’un chiffon suffit pour faire condamner les gens, et si l’on se mêle de s’en procurer, encore faut-il que ce soit un chiffon unique, un témoin irrécusable, absolument décisif !… J’ignore comment celui-là est en vos mains ; moi, je n’y ai pas mis tant de malice, je me suis contentée de redemander au buisson le lambeau de ma pauvre écharpe, et ce lambeau, le voici !…
Et mettant la main dans un pli de la robe, elle en retira un morceau de ruban rouge brodé de dentelles, avec la frange d’argent absolument identique à l’écharpe, et l’ajustant à la partie déchirée :
— Il s’y adapte exactement, dit-elle. À un autre tour. Colonel, celui-là est totalement manqué !
Ivantelly se redressa comme s’il eût été touché d’un fer rouge ; sa figure livide se contracta en un rictus de rage ; s’avançant soudain, le bras tendu, le regard flamboyant de fureur :
— Ah, serpent ! s’écria-t-il… Ah, tu crois avoir tout prévu, tout préparé !… Eh bien, c’est ton habileté même qui te condamne et t’écrase ! Il y a un objet que tu as laissé dans ma chambre, un objet que tu n’imiteras pas, dont tu n’as pu préparer le semblable, un objet unique, introuvable dans le monde entier ; cet objet inséparable de ta personne, auquel tu tiens comme à un talisman, le hasard qui, cette fois, veut démasquer ton cynisme, l’a fait tomber à tes pieds, à la place où tu t’es tenue pour me voler mes lettres ! Tu ne t’en es pas aperçue, tu as froidement consommé ton infamie, mais il ne m’a pas échappé, à moi ; je l’ai là, dans la main, cette preuve irrécusable de ton crime et de tes mensonges…, cette preuve, la voilà !…
Il tendait le bras, d’un geste fébrile ; sous la vive lumière de la lampe, dans sa main ouverte, on vit apparaître le bijou de Clarice, la plaque d’émeraude ornée de la main et de la clef, cette parure sans pareille, unique, dont elle était si fière, qu’elle portait toujours, que tous avaient vue le soir même, fixée à son corsage, sur le nœud de rubans !
La preuve était écrasante, sans réplique possible !… Tous se sentirent le cœur étreint par une indicible angoisse ; c’en était fait, Clarice était coupable !…
Elle plia sous le coup ; ses yeux prirent une expression d’égarement désespéré ; machinalement, elle étendit la main vers l’émeraude, puis la porta à son cou, comme si elle se fût attendue à la trouver à sa place habituelle ; éperdue, elle devint toute pâle, ses genoux fléchirent, prise d’une sorte de vertige, elle chancela, sa main tendue pour se retenir, vint s’appuyer sur le dossier du sofa tout près d’elle…
Soudain, par un mouvement brusque, elle se redressa, ses yeux flamboyèrent ; comme une éblouissante auréole, une joie sublime resplendit sur son visage ; on eût dit qu’elle se sentait miraculeusement sauvée, protégée par une force invincible !…
— Vous vous trompez ! s’écria-t-elle, d’une voix vibrante ; toutes vos habiletés restent sans effet ! J’ignore d’où vous tenez ce bijou : le mien ne m’a jamais quittée, le voilà !…
Et à son tour, elle tendait la main vers la lampe ; son regard étincelant de triomphe et de suprême orgueil, semblait illuminer toute la salle !…
Toute l’assistance frémit d’un mouvement de curiosité fébrile… Il était vrai ; sous les rayons de lumière, les deux bijoux brillaient côte à côte, semblables jusque dans les moindres détails, absolument identiques dans leur radieuse beauté !…
L’effet fut terrible ; atterré, le Colonel restait sur place, immobile, livide, comme frappé de la foudre !… Un silence de mort régnait dans la salle ; tout ce qui se passait était si étrange, les impressions s’étaient succédées avec une telle rapidité, des contradictions si violentes, si imprévues, enfin la péripétie finale avait quelque chose de si prodigieusement inouï que l’esprit, déjà sous le coup d’un trouble poussé jusqu’à la fièvre, s’affaissait sur lui-même, à bout de force, hors d’état de comprendre, en proie à une sorte d’accablement morbide ; dans cette rencontre des deux bijoux, il y avait une énigme insoluble, un mystère inexplicable, comme la manifestation visible de quelque puissance supérieure devant laquelle l’intelligence humaine devait faire abdication ; prononcer une parole, recueillir une pensée, était un effort que les témoins de cette scène se sentaient hors d’état de réaliser !…
Soudain, tous tressaillirent ; contre la porte, un coup sourd frappé du dehors, avait retenti !… À cette heure, au fond de ces ruines inhabitées, qui donc pouvait venir ?… Pour ces esprits surmenés, ce nouveau choc dépassait la mesure ; frappés de stupeur, en proie à une sorte de vertige, tous restaient immobiles…
Un nouveau coup se fit entendre. Cédant à une impulsion de crainte superstitieuse, les Dalmates, les nègres, tout le groupe des domestiques, sortant de l’ombre, refluèrent dans l’intérieur de la salle… Ce mouvement d’effroi chez ces inférieurs, suffit pour rappeler les assistants à eux-mêmes, au sentiment de leur devoir, de leur dignité ; tous ensemble, ils s’élancèrent vers la porte :
— Un instant, Messieurs ! s’écria Octave en se jetant en avant, c’est à moi de recevoir ce visiteur ; veuillez m’en laisser le soin !…
Au moment même, la porte s’ouvrit ; à la rouge lueur d’une torche, on vit apparaître un groupe de femmes escortées par quelques hommes en armes. Un coup d’œil suffit pour reconnaître Mesdames de Simãens, de La Médio et de Bergheyck, et dans leur suite, le garde-chef et trois domestiques du château. Ils s’avancèrent dans l’intérieur ; sous les rayons de lumière, on put voir leurs figures pâles, troublées, empreintes d’une profonde angoisse ; Madame de Bergheyck surtout, appuyée sur le bras de Madame de Simãens, livide et se soutenant à peine, paraissait en proie à l’émotion la plus douloureuse…
— Vous ici ? dit enfin Octave. Qu’est-il arrivé ? Par quel motif ?…
— Octave, dit Madame de Bergheyck, d’une voix tremblante, Octave, mon cousin, mon ami, pardonnez-moi, pardonnez-lui !… Ne la faites pas souffrir pour moi, pour moi seule qui suis coupable !…
— Que voulez-vous dire ? s’écria Octave. Je ne vous comprends pas !…
— Oui, je suis venue pour tout dire, pour la défendre, pour la sauver, elle qui s’est dévouée pour moi avec l’abnégation la plus sublime !… Oh, cette pensée qu’elle est accusée, maltraitée peut-être, et que c’est moi qui cause sa souffrance, je ne puis la supporter !… Je lui ai fait jurer de me garder le secret, j’ai horreur de cette prudence égoïste ! Clarice, je te dégage de ton serment, dis ce qui s’est passé, dis tout, ne crains rien !… Mais non, c’est moi qui dois parler, moi seule, qui dois tout avouer, et je le ferai, quoi qu’il m’en coûte !… J’ai trop tardé déjà, j’ai honte de mon silence !…
Elle parlait avec une passion fiévreuse, pâle, les yeux égarés, ses longs cheveux blonds tombant en désordre sur ses épaules. Cette explosion de douleur chez cette nature si douce, si calme, faisait l’impression la plus saisissante, la plus douloureuse…
— Calmez-vous, Clermonde, de grâce, dit Octave…
— Non, reprit-elle avec un redoublement de désespoir, non, je ne puis pas me calmer ! Je veux tout dire ; je ne peux pas supporter plus longtemps de telles angoisses !… Oui, j’ai été coupable, coupable de légèreté, d’imprudence, j’ai écouté les paroles de cet homme… et elle montrait le Colonel… Je ne l’aimais pas, pourtant, vous le savez ; j’en aimais un autre, celui-là a mon cœur, toute mon âme !… Il y a eu sur moi je ne sais quelle fatalité ; ma vie était si vide, si lourde !… J’ai écrit… oui, là est toute ma faute, je le jure devant Dieu qui m’entend, de cela seul je suis coupable !… Mais c’est trop, mon Dieu, c’est trop, et j’en suis cruellement punie ! Lorsque j’ai su, il y a quelques jours, que je pouvais être heureuse, unie à celui que j’aime, alors, j’ai voulu me dégager, j’ai redemandé mes lettres !… Il me les a refusées, impitoyablement refusées ; rien n’a ému ce cœur de pierre ; il n’a eu pour moi que des paroles froides, dures, implacables !… Oh, j’ai tout fait pour le fléchir ; je l’ai imploré, conjuré, oui, je me suis abaissée jusqu’à la supplication la plus humble, jusqu’aux larmes, tout a été inutile !… Que pouvais-je faire ? Implorer votre secours à vous tous ? Je sais que je ne l’aurais pas fait en vain, mais quoi ? Pour avoir peut-être à répondre à ceux qui vous aiment, du sang versé pour moi !… Alors qu’est-il arrivé ? Éperdue de douleur, d’effroi, de honte, j’ai parlé devant Clarice, et elle pour qui je ne suis qu’une étrangère, elle que je n’ai jamais traitée qu’avec une froide indifférence, elle n’a pu supporter de voir mes larmes, son cœur généreux s’est enflammé, elle a juré de me sauver ! Et moi, misérable, à bout de force contre la douleur, j’ai accepté !… Je ne me doutais pas de ce qu’elle oserait risquer pour ma délivrance !… Oh, vous tous qui m’écoutez, vous avez assisté à bien des scènes terribles, mais fasse le Ciel qu’aucun de vous ne soit exposé aux angoisses que je viens d’endurer !… Quand j’ai entendu tout à l’heure, dans la nuit, ce coup de feu, lorsque je l’ai vue, elle qui se dévouait pour moi, suspendue au flanc du rocher, au-dessus de cet affreux abîme, que la lueur des éclairs me la montrait luttant contre la tourmente, assaillie par ces rafales furieuses, par ces torrents de pluie, alors qu’un faux pas, une pierre roulante pouvaient la précipiter sans merci dans une chute mortelle, oh, je ne comprends pas comment je ne suis pas devenue folle, comment cette agonie d’angoisse ne m’a pas broyé le cœur et arraché la vie !… Et lorsqu’après cette torture, tout à coup, sa main m’a tendu ces odieuses lettres, oh, je vous le jure, je les aurais rendues à mon persécuteur plutôt que de les payer à ce prix !… Et on l’accuse maintenant, j’apprends qu’on l’interroge, qu’on la juge, qu’elle est menacée de quelque vengeance terrible !… Oh ! cela ne sera pas ! Je ne veux pas qu’elle souffre pour moi, pour ma faute ! Je la relève de sa promesse, je dirai, moi, ce qu’elle ne veut pas dire ; à moi de sauver ce cœur sublime qui ne sait que se dévouer jusqu’au bout !… Voici mes lettres ; je suis venue pour les rendre ! Que celui qui les a reçues, les reprenne, mais qu’il cesse de la persécuter, elle qui est innocente ; c’est moi seule, qui suis coupable, moi seule je dois souffrir ; si ma faute est inexcusable, le châtiment, quel qu’il soit, ne doit tomber que sur moi !…
Elle avait sorti de son sein un paquet de lettres ; d’un geste fiévreux, elle le posa sur la table ; puis comme épuisée par cet effort, à bout d’énergie, elle se tourna vers Madame de Simãens et s’appuyant sur elle, la figure cachée sur sa poitrine, elle fondit en larmes, en proie à une véritable convulsion de désespoir !…
Une émotion indicible tenait enchaînés tous les assistants ; saisis par la violence furieuse de ce drame, à peine osaient-ils échanger un regard… Soudain, comme par une impulsion irrésistible, Madame de La Médio marcha vers la table et posant la main sur les lettres :
— Calme-toi, Clermonde, dit-elle ; tu as fait courageusement l’aveu de ta faute ; à nous maintenant de te défendre et je te le jure, nous n’y manquerons pas ! Oui, tu as été imprudente, mais je connais ton cœur honnête et pur, je sais que tu mérites notre confiance et notre estime. Garde ces lettres, tu les as payées assez cher ; ces choses-là, n’est-il pas vrai, Colonel, ne se reprennent pas !…
Et son regard se fixait sur Ivantelly avec une autorité ardente qui n’admettait pas d’hésitation.
Le Colonel prit son parti ; avec une aisance sérieuse fort bien trouvée, il s’inclina en signe d’acquiescement.
— J’en étais sûre, dit Madame de La Médio ; en pareil cas, un gentleman n’a pas deux manières d’agir… Et toi, dit-elle, en se tournant vers Clarice qui se tenait debout, à demi-cachée derrière Madame de Simãens, et toi, qui as montré un dévouement si sublime, toi, qui, par simple bonté de cœur, as joué si généreusement ta vie, plus que ta vie peut-être, Clarice, je tiens à te le dire bien haut, devant tous, Clarice, âme héroïque et tendre, je t’admire et je t’aime !…
Clarice pâlit soudain ; cette nature passionnée qui n’avait pas fléchi devant le plus terrible danger, sous le coup des plus redoutables menaces, ne put tenir durant ce témoignage d’une affection sincère ; par une impulsion irrésistible, tombant aux pieds de Madame de La Médio, elle lui étreignit les mains, les serra contre son cœur et les couvrit de larmes !…
Il se fit un grand silence ; les esprits troublés jusque dans leurs plus intimes profondeurs, en venaient à ce degré de tension et de désordre qui ne permet plus à la pensée de se recueillir et de raisonner ses émotions. Que de choses s’étaient passées depuis le moment où le calme de cette paisible soirée avait été si brusquement interrompu ! Par quelles alternatives de doute, de conviction, d’exaltation, de colère, de crainte, ils avaient été emportés ! Toutes les suppositions avaient pu se produire, toutes avaient paru absurdes, toutes se trouvaient dépassées et bien au-delà. La lumière s’était faite, et pourtant, à y regarder de près, que de choses restaient encore confuses, obscures, incompréhensibles ! Le commencement, la fin du drame, ses causes, son dénouement, tout cela paraissait bien expliqué, mais l’espace intermédiaire, l’action en elle-même, les moyens employés pour amener la solution, tout cela restait enseveli sous l’obscurité d’une ombre mystérieuse. Madame de Bergheyck, la cause première de cette étrange tragédie, n’y jouait plus qu’un rôle effacé ; l’intérêt se portait tout entier sur celle qui était venue à son aide et l’avait sauvée, grâce sans doute à son énergie sans limite, mais aussi à un concours de circonstances étranges, extraordinaires, dont l’enchaînement ne pouvait se comprendre. Chose singulière, l’accusation portée contre Clarice avait pleinement gain de cause, et l’accusateur succombait accablé au milieu de son triomphe ; l’accusée restait convaincue d’avoir commis une action criminelle, de l’avoir exécutée par des moyens à peine avouables, de s’en être défendue par des dénégations d’une fausseté plus qu’audacieuse, et, par une dernière contradiction plus étrange encore, le sentiment intime de ses juges se prononçait en sa faveur et saluait en elle l’héroïne du dévouement le plus désintéressé !…
Tous, à des degrés divers, avaient conscience de cette situation singulière, et au même moment, malgré l’élan sympathique qui les entraînait vers Clarice, ils ne pouvaient se défendre de certaines arrière-pensées ; instinctivement, ils comprenaient que sous l’étrange mystère de cette nuit de drame, il y avait un secret qui leur était caché, bien des explications nécessaires qui leur étaient refusées ; l’épisode de l’agrafe surtout, ce bijou magnifique, proclamé inimitable, absolument unique, par Clarice elle-même, et qui soudain, au moment le plus critique, trouvait son pareil sous sa main, comme pour la sauver des conséquences de ses dénégations audacieuses, il y avait là quelque chose de si anormal, de si incompréhensible, que la raison des témoins de ce coup de théâtre, leur expérience de la vie se refusaient à l’admettre. Une seule hypothèse était possible, celle d’un secours étranger !… Et, alors, se posait la question : ce secours, d’où venait-il ? Quelle était cette puissance inconnue qui intervenait si à propos pour sauver Clarice ?… Et s’il fallait admettre son existence, devaient-ils aussi, spectateurs aveugles, courber la tête, ne poser aucune question, imposer silence à leur curiosité légitime, se faire en quelque sorte les dupes conscientes de l’inconcevable manœuvre exécutée sous leurs yeux, se plier, muets et dociles, sous l’action de cette main inconnue qui disposait si à propos en faveur de Clarice, de pareils trésors, de cet inestimable bijou ? Pouvaient-ils accepter ce rôle, question que leur esprit était impuissant à résoudre, et sous l’empire de cette indécision, ils se laissaient aller à une sorte de réserve défiante dont ils s’accusaient sans pouvoir s’en défendre. Puis sous le coup de l’impression que leur causaient l’émotion douloureuse de Madame de Bergheyck, l’attitude contrainte que gardait Ivantelly malgré son sang-froid imperturbable, ils ne pouvaient s’associer comme ils l’auraient voulu à l’emportement d’enthousiasme qui avait saisi Madame de La Médio, et l’admiration qu’ils ressentaient pour l’énergie à outrance de Clarice, ne pouvait les décider à lui en donner le témoignage public dont elle semblait si digne. Ainsi partagés entre ces impressions contradictoires, en proie à une inextricable confusion de pensée, ils gardaient le silence et, peu à peu, comme cédant à un sentiment de discrétion, peut-être à un embarras mal déguisé, ils se retiraient dans l’ombre, laissant le milieu de la salle occupé par les acteurs principaux du drame, tout absorbés encore par l’émotion des scènes violentes dans lesquelles ils venaient de jouer un rôle si actif…
Du point obscur où il s’est arrêté, Bernard peut voir l’ensemble de la salle ; l’aspect est saisissant ; il lui semble assister à quelque violente mise en scène de théâtre. Près de la table, en pleine lumière, Ivantelly parle à Madame de La Médio ; dominés par l’intérêt de la situation, ils ne prennent pas garde à ce qui se passe autour d’eux. À quelques pas, Madame de Bergheyck, assise auprès de Madame de Simãens, témoigne par sa pâleur, par l’accablement qui se fit sur ses traits, de l’émotion intense qui la possède encore. Clarice est à leurs pieds ; elle échange quelques paroles avec elles, mais il semble que son esprit soit ailleurs ; sa figure radieuse resplendit d’un éclat de triomphe, d’une joie énergique et fière, que Bernard n’a jamais encore vus en elle. Est-ce le bonheur d’avoir sauvé Madame de Bergheyck, est-ce le plaisir de s’être vengée d’Ivantelly, de tels mobiles ne suffisent pas à expliquer cette exaltation de confiance, complète, sans mélange, cet enivrement d’orgueil qui emporte son esprit bien loin au-dessus des préoccupations de l’âme humaine ! C’est la première fois que Bernard surprend cette expression en elle ; si singuliers qu’ils soient, les événements qui viennent de se passer lui paraissent insuffisants à la motiver ; par une intuition instinctive qu’il ne peut combattre, il se dit qu’il y a là quelque cause cachée, un de ces mystères si fréquents chez cette nature étrange et auxquels il s’est si souvent heurté comme à des obstacles qui dépassent la limite de ses forces, de sa volonté !…
En ce moment, il entend tout près de lui Monsieur de Durnheim qui s’adresse à voix basse à M. de La Médio :
— Je vous fais mon compliment bien sincère, vicomte, murmure le digne major. Madame de La Médio vient de parler admirablement ; elle a exprimé ce qui est notre sentiment à tous et en si bons termes que j’en suis tout enthousiasmé !…
— N’est-ce pas ? répond M. de La Médio. Oh ! elle a une bonne petite tête, ma femme ! C’est un vrai don du Ciel que de savoir bien trouver le mot de la fin !
— Le mot de la fin, c’est cela même. Et c’est si vrai que je me prends à croire que nous venons d’assister à quelque drame, bien inventé, vigoureusement conduit, avec un dénouement tout à fait admirable, parfaitement imprévu et arrangeant tout au gré de tous.
— Sans doute, la pièce est bonne et a été supérieurement jouée. Pour moi, sans un reste de respect humain, j’applaudirais de toutes mes forces !… Il n’y a que notre ami l’Espagnol, qui n’a pas l’air de la trouver de son goût ; mais il faudra bien que…
Il s’arrêta soudain… Plus prompt que la pensée, un frémissement avait couru dans l’assistance. Tous avaient tressailli ; d’un seul mouvement, ils s’étaient jetés au centre de la salle ; là, immobiles, comme changés en statues, ils prêtaient l’oreille !…
À l’étage supérieur, tout juste au-dessus de leurs têtes, un bruit sourd s’était fait entendre ; on eût dit un pas lourd, ou le retentissement d’un meuble qu’on remue avec précaution… Les vieilles tours étaient donc habitées !… Ces personnages mystérieux dont la voix publique dénonçait l’existence, qui, le soir même, faisaient l’objet des préoccupations de l’intendant, ce n’était plus une fiction romanesque, ils prenaient corps, ils révélaient leur présence de la manière la plus inattendue, mais aussi la plus certaine ! Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils cachés dans ces retraites ignorées ? Voilà la question qui s’imposait à tous brusquement, de la façon la plus directe, et les esprits si fortement excités déjà, éprouvaient sous ce nouveau choc, la commotion la plus imprévue, la plus émouvante !…
Dans le grand silence, de nouveau, le bruit se fit entendre, un peu plus éloigné, plus sourd ; l’être inconnu avait changé de place ; il semblait se mouvoir avec la plus grande précaution, comme s’il eût eu conscience que sa présence était observée… Une troisième fois, on l’entendit, à peine perceptible, puis le silence se fit… Mais la mesure était comblée, l’émotion de tous fit explosion !…
Octave, le premier, se jeta vers Clarice :
— Qui est là ? s’écria-t-il de sa voix tonnante. Qui marche là-haut ? N’essaie pas de nous tromper ; cette fois, je te le jure, toutes tes ruses seraient inutiles !…
Clarice s’était levée, toute pâle, ses traits, son regard révélaient une anxiété poignante :
— J’ignore, balbutia-t-elle…
— Allons donc, s’écria M. de La Médio transformé par une conviction soudaine. On ne nous fait pas ces réponses-là ! Nous avons entendu ; bien niais qui prendrait le change !…
— Oui, disait M. de Simãens plus calme, mais ému lui aussi ; nous avons entendu ; une explication est nécessaire.
— Parle ! s’écriait Octave. Assez longtemps tu nous as trompés ; maintenant nous voulons savoir la vérité et malheur à toi si tu tentes de mentir encore !…
Et il l’avait violemment saisie au poignet…
— Que sais-je ? dit Clarice, tremblante. Quelque mouvement dans ces vieilles voûtes, quelque bruit de la nuit…
— À merveille ! disait Ivantelly avec un ricanement de joie féroce. Quelque bruit de la nuit ! Pourquoi pas une souris qui se promène ! Pardieu, l’excuse est bonne, mais l’occasion l’est plus encore. Tout à l’heure, tu m’as bien berné ; à ton tour, ma belle ! Nous allons enfin pénétrer le double fond de cette douce retraite, nous allons le voir, le vrai maître de céans, le beau donneur de bijoux, celui qui sait si bien charmer cette solitude !… Il a été lent à se faire connaître, le mystérieux vainqueur, mais mieux vaut tard que jamais… Vive Dieu ! j’ai hâte de le voir face à face !
— Parleras-tu ! s’écriait Octave, éperonné par ces âpres paroles. Qui marche là-haut ? Veux-tu répondre ?…
Et de sa main de fer, il secouait le frêle poignet de Clarice…
— Un instant, dit Madame de Simãens émue d’un reste de pitié. Je veux l’interroger moi-même…
Elle l’avait dégagée de l’étreinte d’Octave et lui prenant les mains, la couvrant de son doux regard :
— Clarice, dit-elle, mon enfant, tu ne doutes pas de mon affection, n’est-ce pas ? Ce soir même, tu nous as donné la mesure de ta bonté dévouée ; ce n’est pas en ce moment que nous serons durs envers toi ! Dis-nous la vérité, ne crains rien, c’est à moi que tu te confies. Ce mystère pèse sur nous tous d’un poids cruel ; il faut que tu t’expliques en toute franchise ; quel qu’il soit, c’est moi, je te le jure, qui prendrai ta défense et tu sais que ce ne sera pas en vain !…
Ces douces paroles émouvaient Clarice plus encore que ne l’avaient fait les farouches menaces d’Octave. Toute pâle, les yeux noyés de désespoir, soudain par un mouvement convulsif, elle se rejeta en arrière, les mains crispées sur le front :
— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écriait-elle d’une voix sourde, brisée, toujours cette défiance qui m’écrase, contre laquelle je ne peux rien !… Madame, je vous aime, vous si douce, si bonne, je suis prête à me sacrifier tout entière pour vous, mais, de grâce, je vous en conjure, ne me demandez pas un aveu que je ne peux pas faire !… Non, dussé-je être broyée sur place, je ne peux pas me déclarer coupable !… Coupable de quoi, au nom du Ciel !… Il n’y a rien dans cette salle, rien, absolument rien, quoi que vous ayez pu entendre !… Pourquoi ne dirais-je pas la vérité ? Tout à l’heure j’ai menti, oui, je le dis maintenant, mais que pouvais-je faire ? Fallait-il trahir un secret qui n’était pas le mien ?… En ce moment, il s’agit de moi seule, pourquoi voudrais-je vous tromper ?… Croyez ce que je vous dis, Madame ; sur la tête de vos enfants, sur ma part de bonheur éternel, je vous le jure, j’ignore ce qui se passe là-haut, ou plutôt, je le sais, j’en suis sûre, il ne s’y passe rien, la salle est vide, comme elle l’est toujours, comme elle l’a toujours été ; il n’y a rien, rien ni personne !…
Elle avait pris la main de Madame de Simãens et l’étreignait dans les siennes, en proie à une sorte de tremblement convulsif, comme si ses forces défaillaient sous l’excès de son désespoir !…
Mais elle n’avait pas convaincu ses auditeurs ; ce bruit étrange, ce pas lourd qui allait s’éteignant dans le silence, résonnaient encore à leurs oreilles…
— Il n’y a rien ! s’écriait Octave. Quelle infernale audace ! Nous n’avons donc rien entendu ! Ah ! ne me pousse pas à bout, ou bien !…
Et il marchait sur elle, le visage contracté par la fureur, une fureur toute proche de la folie !…
C’en était trop pour Clarice ; sur ses lèvres décolorées, dans ses yeux éperdus, Bernard vit reparaître tous les signes de cette terreur inexplicable que lui inspirait Octave. Elle recula, chancelante, comme si elle allait défaillir ; il fallut que Madame de Simãens la soutînt en l’entourant de ses bras…
— Parleras-tu ? s’écriait Octave.
— Je ne sais rien ! balbutia-t-elle. Je le jure, j’ignore la cause de ce bruit !… Ne me rendez pas responsable de ce qui peut se passer dans ces ruines !…
Soudain son regard rencontra celui de Bernard. Le jeune homme tressaillit ; il lui semblait qu’elle invoquait son témoignage à l’appui de ses paroles…
— Ne dis pas cela ! répétait Octave. C’est faux ! Tu sais tout, il faut que tu le dises, qui est-ce qui marche dans cette chambre ?…
— Jamais je n’y ai vu personne… Si quelqu’un s’y est introduit, c’est à mon insu !… Mais c’est impossible ; on ne peut pas y entrer ; la salle est toujours fermée… Ce que vous avez entendu, c’est quelque ébranlement de ces vieilles voûtes… Sur le salut de mon âme, je le jure encore, dans cette salle abandonnée, pas une créature vivante n’a pu pénétrer !
De nouveau, Bernard sentit son regard s’arrêter sur le sien ; il ne pouvait s’y tromper ; c’était bien son appui qu’elle réclamait ; lui seul pouvait comprendre ce que ses protestations avaient de véridique ; lui seul pouvait expliquer les étranges mystères de ce vieux château… Mais lui aussi était sous l’empire de la défiance, d’une aveugle colère, il lui semblait entendre encore ces pas dont le bruit volontairement assourdi était venu jusqu’à eux… il se détourna brusquement, comprimant à peine une interjection ironique…
Octave fit un geste ; incapable de contenir sa rage, il allait saisir Clarice et l’écraser sous ses pieds !… Soudain, tout près de lui, l’intendant étendit le bras comme pour l’arrêter ; tout interdit, terrifié par cette scène, le digne homme semblait vouloir parler, mais plus embarrassé que jamais, il ne pouvait y parvenir :
— C’est vous, M. Gaidioz ! lui dit Octave. Que pensez-vous de ce qui se passe ?… Vous avez entendu ; c’est un pas d’homme, n’est-il pas vrai ?… Et cette misérable le nie !… Vous qui connaissez le château, quelle est votre pensée ? Qu’y a-t-il dans cette salle au-dessus de nous ? Oui ou non, est-il possible d’y pénétrer ?…
— Je ne sais trop que dire, balbutia l’intendant. Je n’y suis entré que deux fois ; la première, il y a plusieurs années, la seconde, c’était ce printemps, quand nous avons installé ici Clarice… C’est une grande salle, très vaste, haute, soutenue par des piliers, comme une église. Il n’y avait rien absolument lorsque nous l’avons vue, pas même un meuble, beaucoup de poussière seulement, sur les dalles, une poussière très blanche, comme de la neige, parfaitement unie, sans trace d’aucune sorte et qui semblait s’être accumulée là depuis des siècles… Quelqu’un y est-il entré ce soir ? Je ne sais que dire ; ces vieux murs sont sujets à tant de causes de ruine que ce bruit que nous avons entendu n’est pas tout à fait inexplicable…
— Parfaitement, interrompit le Colonel de sa voix tranchante. C’est comme je le disais,… quelque souris qui trotte là-haut ! Pardieu, elle peut se flatter d’avoir le pas lourd !… Et je voudrais bien la voir, moi, cette jolie bestiole, je suis curieux de savoir quelle figure elle a !… Ah ! çà, qu’attendons-nous pour nous donner ce spectacle ?… Que Clarice parle ? Bien naïf celui qui compterait tirer un mot de vérité de sa bouche ! Il faut nous servir nous-mêmes, c’est le plus sûr ; il faut aller la voir, cette fameuse salle, et tout de suite, avant que la souris ait délogé !… Si elle n’a pas déjà pris le large, je serais singulièrement aise de la voir, en propre personne, face à face, à trois pas de moi !…
Et de sa main nerveuse, il faisait vibrer son épée, commentaire sinistre de ses paroles.
Ces mots, ce geste parurent rallumer chez Clarice, un feu d’énergie indomptable ; ses yeux étincelèrent, ses lèvres se crispèrent en un sourire d’indicible mépris, elle allait parler…
— Tais-toi ! s’écria Octave avec un éclat terrible. Ivantelly a raison, nous avons perdu trop de temps ! Mais ne triomphe pas encore ; si celui qui marche là-haut, n’a pas fui comme le dernier des pleutres, avant cinq minutes, son sort sera réglé, bien réglé, je le jure, et sans qu’il y ait à y revenir !… Toi, Urosch, dit-il au garde-chef, tu vas rester ici ; cette femme, et il montrait Clarice, est sous ta garde ; tu m’en réponds, sous aucun prétexte il ne faut qu’elle s’échappe !… Et nous, maintenant, partons ; M. Gaidioz, vous nous montrez le chemin !…
Il y avait dans sa parole, dans son accent, dans l’expression de son regard, quelque chose de si menaçant, cette fureur était si ardente, cette soif de vengeance si âpre que les spectateurs se sentaient saisis d’une émotion indicible. Les hommes entraînés par une sourde colère contre le mystérieux inconnu, honteux du trouble qu’il suscitait en eux, s’associaient à cette fiévreuse violence, et leurs regards sombres montraient qu’ils étaient résolus à tout pour mettre fin à cette situation humiliante. Les femmes, saisies d’effroi devant la brusque apparition de ce mystère sous lequel elles entrevoyaient elles ne savaient quel danger, frappées des circonstances étranges au milieu desquelles il se révélait, se laissaient envahir par une terreur superstitieuse. Madame de La Médio, dans la vivacité de ses impressions, saisissant les mains de son mari, le suppliait de ne pas tenter l’aventure ; Madame de Simãens, Madame de Bergheyck, non moins troublées, cherchaient à retenir Octave, mais c’était peine perdue, l’émotion même qu’elles montraient devant ce danger inconnu, ne faisait que rendre plus urgente la nécessité de s’en affranchir ; devant cette menace inexplicable, nul ne pouvait reculer. M. de La Médio, M. de Simãens durent se dégager des étreintes qui les retenaient ; déjà Octave et le Colonel marchaient vers la porte de la salle.
— Un instant, Messieurs, dit l’intendant, nous allons trouver là-haut la porte fermée. Donnez-moi le temps de prendre les clefs.
Octave eut un frémissement d’impatience.
— Où sont-elles, ces clefs ? s’écria-t-il. Faut-il les aller chercher chez vous ? Mieux vaut enfoncer la porte, alors !
— Ce ne sera pas nécessaire, je dois les avoir laissées ici, en mains de Clarice.
— En mains de Clarice ! J’aurais dû le penser ; voilà l’explication toute trouvée !… Mais n’importe ; tout se réglera en son temps !… Eh bien, ces clefs, les as-tu, où sont-elles ?…
À bout de forces, Clarice s’était laissé tomber sur un fauteuil ; à cette injonction faite d’une voix tonnante, elle releva la tête et d’un geste, indiqua une console placée entre les deux fenêtres. Rapide comme le bond du tigre, Octave s’élança, et au milieu d’un fouillis de menus objets, se saisit d’un coffret richement incrusté qu’il porta sous la lumière d’une lampe ; d’un violent effort, il l’ouvrit, et en tira deux lourdes clefs d’un travail ancien et bizarre, reliées par une chaîne.
— C’est bien cela, dit l’intendant ; maintenant nous pouvons partir.
— Partons, dit Octave ; toi, Urosch, veille sur cette femme ; sur ta tête, tu m’en réponds !…
Et marchant sur les pas de l’intendant, il sortit. Tous le suivirent. À la lueur des torches, ils parcoururent le tiers environ du vaste couloir de la tour, puis s’engagèrent dans un escalier qui s’ouvrait sur leur gauche dans l’énorme muraille ; une poussière épaisse couvrait le sol et s’élevait sous leurs pas en lourds tourbillons. Certes, ce passage ne devait pas être fréquenté, et s’il l’était, qui pouvaient être ceux qui se risquaient dans ces froides ténèbres ?
Ils montèrent ainsi pendant un temps qui leur parut interminable ; enfin ils se trouvèrent dans une haute galerie qui semblait se perdre au loin dans l’immense tour. La lumière rouge des torches avait peine à dissiper l’ombre opaque qui y était comme accumulée ; à voir l’énormité des blocs qui formaient les murs, on eût dit qu’on marchait dans un souterrain taillé au plus profond d’une montagne ; partout apparaissaient la poussière, la moisissure, des mousses grisâtres, tous les signes du plus profond abandon ; l’aspect était au plus haut point sinistre, d’une étrangeté qui oppressait l’esprit, et par contre coup, l’aventure dans laquelle on s’était engagé, commençait à paraître sans issue ; qui donc pouvait hanter ces sombres retraites, comment croire qu’on pût y trouver un être vivant ?… Mais ces pensées, nul ne se fût hasardé à les exprimer ; au point où l’on était venu, reculer était impossible !…
Au bout d’une vingtaine de pas, l’intendant s’arrêta : dans le mur à droite, une porte apparaissait, montrant ses madriers noirs et ses ferrures énormes.
— Voici l’entrée de la salle, dit l’intendant ; il s’agit d’ouvrir et ce n’est pas aisé, car s’il m’en souvient, les serrures sont fortement rouillées.
— Pas étonnant, dit M. de La Médio ; cette poussière, ces toiles d’araignée, tout cela montre que cette porte ne s’ouvre jamais !…
Déjà son esprit mobile réagissait contre ses défiances et il n’aurait pas fallu beaucoup pour lui faire déclarer que l’on se lançait dans une entreprise absurde. Mais il n’insista pas ; il sentait bien qu’engagés comme ils l’étaient, ils ne pouvaient songer à revenir en arrière. Courbé devant la porte, l’intendant ajustait les clefs et s’épuisait en pesées laborieuses pour les faire agir ; une serrure céda mais le cadenas de l’autre, énorme bloc de fer de forme bizarre, semblait défier toute la vigueur des robustes bras qui l’attaquaient.
— Ouvrez donc ! disait Octave, fiévreux et impatient…
— C’est fort dur, dit le pauvre M. Gaidioz, en redressant sa longue taille et montrant son visage trempé de sueur.
D’un geste, Octave l’écarta et saisissant l’énorme clef, d’un effort de géant, il fit céder la lourde ferrure, puis pesant sur la poignée, il ébranla la porte qui s’ouvrit avec un sourd grincement.
Un air froid, lourd comme un souffle de sépulcre, frappa le front des visiteurs ; ils frissonnèrent ; un sentiment indicible de malaise les arrêtait sur le seuil. Devant eux, impression étrange, il leur semblait voir un blanc tapis de neige étendu au loin sous une noire obscurité. Dans les demi-ténèbres produites par ce contraste, le regard rencontrait une rangée de colonnes ; la base seule en était visible, le haut se perdait dans les ténèbres. Plus loin, la vue s’arrêtait ; tout était nuit et silence. L’effet était saisissant ; devant l’imprévu de cet aspect, les esprits, troublés, violemment distraits de leurs émotions récentes, se sentaient envahis par des pensées confuses, indéfinissables ; une fois de plus, ils se demandaient qui donc pouvait hanter ces salles sinistres ; ces froides ténèbres semblaient incompatibles avec toute vie humaine ; n’avaient-ils pas été le jouet, comme le disait Clarice, de quelque vaine illusion ?…
Mais là où la raison peut s’arrêter hésitante, l’amour-propre tient bon et refuse de s’avouer battu ; reculer, c’était reconnaître son erreur, afficher même une défaillance d’énergie ; on n’affronte pas un tel ridicule !… Comme honteux de leur trouble, les visiteurs se pressaient à l’entrée ; Octave, le premier, une torche à la main, pénétra dans la salle et atteignit la rangée de colonnes. Là, il s’arrêta ; sous la clarté de la torche qu’il élevait de toute la longueur de son bras, on voyait le blanc tapis du sol s’étendre et dessiner vaguement dans une obscurité lointaine, la forme quadrangulaire d’une sorte de basilique ; les hautes colonnes qui en formaient le pourtour, soutenaient une muraille compacte, sans aucune ouverture, qui paraissait, autant que l’obscurité permettait d’en juger, s’infléchir à une grande hauteur pour former une voûte de dimensions colossales dont le sommet se perdait dans l’ombre. Vaguement, à travers ces demi-ténèbres, l’œil croyait entrevoir sur ces immenses parois, tout un ensemble de figures, comme de blanches mosaïques, mais il était impossible d’en saisir le détail et on ne pouvait comprendre la présence d’une pareille œuvre dans cette étrange église vouée à une nuit éternelle. La salle était de très vastes proportions et la lumière incertaine des torches ajoutait encore au grandiose sinistre de l’aspect. Au milieu, exactement sous le centre de la voûte, une statue apparaissait dressée sur un socle peu élevé ; quatre autres étaient placées aux angles intérieurs de la colonnade. C’était avec ce qui pouvait s’entrevoir des mosaïques, les seuls objets qui frappaient le regard ; dans cette salle immense, aucun signe de vie, aucun vestige d’être animé n’était apparent, n’y semblait même possible ; tout était vide, silence et néant…
Arrêtés à la ligne des colonnes, les visiteurs restaient immobiles ; saisis par l’étrangeté de l’aspect, il leur semblait qu’ils voyaient se déployer devant eux une de ces perspectives indistinctes qu’on croit apercevoir en rêve et qui s’évanouissent au plus léger contact de réalité. Entre ce monument d’une grandeur écrasante, cette obscurité glacée, ce silence de mort, et cette salle qu’ils venaient de quitter, toute étincelante d’éclat, inondée de lumière, parée de fleurs, de tout l’appareil du luxe le plus somptueux, habitée par la femme qui personnifiait en elle la beauté et la vie dans ce qu’elles ont de plus raffiné et de plus intense, il y avait un contraste si heurté, une antinomie si frappante, que les esprits surmenés se refusaient à admettre que deux choses si dissemblables pussent être si voisines et coexister en même temps…
Surtout comment croire qu’il y eût entre elles quelque mystérieux rapport ? La froide basilique devait dormir à toujours dans son morne silence ; la lumière, l’air du dehors n’y pénétraient jamais, pas un grain de poussière n’y avait été déplacé depuis des siècles ; la présence d’un être vivant y était une impossibilité flagrante ; qui aurait osé se risquer dans ce froid sépulcre dont le seul aspect écrasait l’esprit sous le fardeau d’un malaise insurmontable ! Tous le sentaient, mais nul ne se souciait de le dire… Il y eut un silence… Enfin, M. de La Médio, peu disposé à se contraindre, donna brusquement cours à cette impression :
— Allons, dit-il à mi-voix, comme s’il eût craint de troubler les muets échos de cette crypte sinistre, voilà qui me suffit pleinement ; on n’est pas entré ici depuis des siècles ; voyez cette poussière ; il n’y a pas la plus petite trace de pas !… Si Clarice a un amant, ce n’est pas dans ces catacombes qu’elle le cache ! Nous nous sommes trompés ; il n’y a pas de honte à en convenir. J’en conviens, moi, et je redescends. Venez-vous, Messieurs ?…
— Je crois que je vous suis, dit M. de Durnheim. Cette salle est fort curieuse et je suis bien aise de l’avoir vue ; cela rappelle le Panthéon de Rome, sauf la forme oblongue toutefois. Mais de nuit on en juge mal… Nous ferons bien d’y revenir de jour…
— Oui, dit l’intendant, il vaudra mieux y revenir demain…
Et le digne homme paraissait embarrassé plus encore que de coutume…
La patience échappa au Colonel ; depuis qu’on s’était engagé dans la tour, il n’avait pas prononcé une parole ; le silence, la nuit, le morne abandon, les aspects étranges de ces constructions mystérieuses, tout cet ensemble étrangement sinistre semblait l’impressionner vivement. Mais sa soif de vengeance était plus vivace encore ; en entendant parler de retour, il éclata :
— Revenir ! Demain ! s’écria-t-il ; perdez-vous le sens ? Nous sommes venus ici pour prendre sur le fait un mauvais rôdeur qui s’y cache et dont nous avons entendu les pas… Les avons-nous entendus, oui ou non ?… Eh bien, puisqu’il y était, il doit y être encore, et nous le trouverons, à moins qu’il n’y ait une autre issue !… Y en a-t-il une autre, M. Gaidioz ?…
— Pas à ma connaissance, dit l’intendant. Ce printemps, en examinant la salle, je crois bien me souvenir que je n’en ai pas vu… Mais cela ne veut pas dire…
— Eh, sans doute ! reprit Ivantelly. Oh ! il peut bien y avoir quelque issue secrète ; ce serait étonnant qu’il n’y en eût pas… Clarice a dû tout prévoir !… Mais qu’importe ; ce n’est pas une raison pour, d’emblée, nous déclarer battus et nous en retourner comme des écoliers qui prennent peur en voyant une chambre noire !… Pardieu, il y a bien moyen de se cacher, là, dans ces fonds obscurs, derrière ces colonnes et ces statues, et si le drôle que nous cherchons est là, il rirait bien en nous voyant partir !…
— Comme c’est probable ! dit M. de La Médio. Il ne se cache ici que des chauves-souris et des chouettes ; encore doivent-elles y mettre bien de la bonne volonté !
— C’est possible, dit Ivantelly, mais moi qui suis plus intéressé que vous dans cette affaire, je ne me soucie pas que le hibou qui niche ici s’égaie à mes dépens… Une chose est sûre, c’est que nous avons entendu des pas ; sur cette poussière, des pas laissent des traces et je veux en avoir le cœur net, moi !… Je ne retiens personne, mais je ne sortirai pas avant d’avoir fait le tour de ces galeries, derrière ces colonnes, non certes, dussé-je rester ici tout seul et jusqu’au matin !…
Il y avait là une sorte de défi d’un effet immanquable. Octave tout le premier, se sentait, à l’entendre, repris de ses soupçons ; la crainte du ridicule, une âpre colère bouleversaient son esprit…
— Qui parle de vous laisser seul, Ivantelly ? s’écria-t-il d’une voix rude. Nous allons battre cette salle : nous sommes ici pour cela ; ce n’est pas moi qui ai pour habitude de revenir en arrière !…
On sentait, à son intonation, que toute objection serait inutile ; le point d’honneur était engagé. M. de La Médio s’inclina sans répondre et prit une attitude ironiquement passive.
Ils s’avancèrent dans la salle et atteignirent la statue qui en occupait le centre ; rassemblée sur ce point, la lumière des torches faisait rayonner la poussière blanche, mettait en relief les fûts des colonnes, puis allait se perdre dans les couloirs sombres et dans l’élévation du dôme. La salle apparaissait dans toute sa grandeur ; on pouvait en apprécier les belles proportions, le caractère élégant et grandiose tout ensemble. Évidemment c’était une des merveilles de ce château qui en contenait un si grand nombre, et Bernard, saisi de la majesté de cet aspect, ne put s’empêcher de s’étonner de ce que Clarice, si fière de toutes ces beautés, qui avait tenu à les lui montrer elle-même en détail, lui eût caché celle-là. Il y avait dans cette dissimulation quelque chose d’inexplicable, et en constatant ce mystère intentionnel, il se sentait tenté de revenir à ses méfiances de tout à l’heure et d’ajouter foi à l’obstination injurieuse d’Ivantelly. Indécis, préoccupé, il ne jetait qu’un regard distrait sur les objets avoisinants ; la statue lui parut cependant fort belle ; elle était de grandeur naturelle et représentait un gentilhomme en costume du XVIe siècle drapé dans un manteau rejeté sur l’épaule ; par un caprice artistique d’un effet singulier, la tête et les mains étaient du marbre blanc le plus pur, tandis que les draperies et tout ce qui apparaissait du costume étaient de marbre gris légèrement teinté de vert ; quelques restes de dorure apparaissaient par places comme pour figurer des bijoux et la garde d’une épée ; la lumière insuffisante ne permettait pas d’en distinguer les détails. Du reste, ce n’était pas le moment d’en faire un examen approfondi ; on avait organisé les mesures à prendre pour inspecter la salle et il ne restait plus qu’à les exécuter. Octave, accompagné de MM. de Simãens et de La Médio, devait faire le tour de la colonnade dans un sens, tandis qu’Ivantelly, Bernard, MM. de Mœrsted et de Durnheim le feraient en sens inverse de manière à se rencontrer en un point fixé d’avance. L’intendant avec trois de ses hommes, gardait la porte ; les nègres du Comte et un des Dalmates restaient au pied de la statue avec leurs torches allumées ; ils devaient surveiller l’ensemble et voir si la battue du pourtour rejetterait dans l’intérieur celui que l’on cherchait. Il était bien recommandé de fouiller les angles, les recoins obscurs, de prendre garde aux traces qui pourraient se voir sur la poussière blanche ; surtout, il fallait rechercher avec le plus grand soin s’il y avait quelque issue secrète qui permît de sortir de la salle sans être vu. Il était bien entendu que si l’inconnu qui se cachait dans ces ténèbres était découvert, on se bornerait à le tenir en respect ; ce qu’il fallait, c’était de s’assurer de sa personne et de le confronter avec sa complice.
Tout cela bien convenu, les groupes se séparèrent ; Bernard prenant à sa gauche avec ses compagnons, se mit en devoir de remonter la longue colonnade. Dès les premiers pas, Ivantelly se sépara d’eux ; tenant son flambeau d’une main, son épée de l’autre, il franchit la ligne des colonnes et se mit à marcher dans l’intérieur de la salle, se tenant à la hauteur de ses compagnons, de manière à envelopper du regard, tout l’espace intermédiaire et le revers des colonnades ; à le voir détacher ainsi sur la poussière blanche, sa haute silhouette noire, osseuse, presque décharnée, inégalement éclairée par la lumière du flambeau, il représentait avec une surprenante réalité, ces personnages des vieilles gravures du XVIe siècle, demi grands seigneurs, demi bandits, prêts à toute aventure, dévoués à leurs heures jusqu’à l’héroïsme, mais impitoyables bien plus encore pour quiconque tentait de faire obstacle à leur volonté !…
Cheminant ainsi à pas lents, dans une ombre qui devenait toujours plus épaisse, ils atteignirent le premier angle de la salle ; devant eux s’ouvrait la galerie du petit côté du rectangle ; en se retournant, tout à l’autre extrémité, ils apercevaient les lointaines lumières de l’autre groupe des explorateurs. L’angle de la colonnade était occupé par une statue ; elle figurait un homme assis, vêtu à l’antique ; la noblesse des proportions, la beauté des lignes d’ensemble, le dessin exquis des bras et des mains, le travail accompli des draperies, tout révélait une œuvre de grand mérite, mais, chose étrange, la tête de ce chef-d’œuvre restait absolument fruste ; les traits n’étaient pas même indiqués ; il semblait que le sculpteur eût reculé devant la partie la plus belle de son œuvre !… Ce contraste était si frappant que Bernard, au premier moment, crut qu’il y avait eu là quelque mutilation volontaire, un fait de barbarie iconoclaste comme on en voit tant d’exemples en terre turque, mais un examen plus attentif lui prouva qu’il était dans l’erreur ; le marbre n’avait pas été entaillé au hasard, il y avait eu un arrêt volontaire dans le travail du sculpteur ; de parti pris, il avait laissé la tête enfouie dans son enveloppe de marbre. Comment expliquer cette bizarrerie, ni ses compagnons, ni lui ne purent y réussir. Sans s’y attarder plus longtemps, ils reprirent leur marche, en redoublant de précaution ; il leur semblait que si l’inconnu était réfugié quelque part, ce devait être dans cette partie reculée, profondément ténébreuse de la salle. Mais leur attention se dépensait en pure perte ; aucun vestige de pas, aucune trace, si petite fût-elle, n’apparut sur la poussière blanche ; à voir cette uniformité absolue, il était aisé de comprendre qu’aucun être vivant n’avait passé là depuis des mois, des années, des siècles peut-être ! Les murs aussi, formés d’énormes blocs de marbre, compacts, solides à défier un siège, semblaient former une masse impénétrable ; aucune porte, aucune fenêtre, n’en interrompaient l’uniformité, aucun signe ne permettait de croire à l’existence de quelque issue secrète. Ce lieu sinistre semblait fait plutôt pour être une prison qu’une église ; l’absence de toute ouverture aussi bien dans la voûte que dans les parois, prouvait qu’il était entièrement privé de jour ; c’était une vraie crypte qu’un caprice inexplicable avait élevée dans cette tour au lieu de l’enfouir dans les souterrains du château.
Marchant toujours à pas lents, dans un profond silence, ils franchirent le petit côté de la salle et atteignirent le second angle ; là aussi, dans le rentrant extérieur, il y avait une statue ; ils en firent le tour ; elle présentait les mêmes caractères que la première ; d’un travail admirable pour le buste, les membres, les draperies, elle se terminait par une tête massive, inerte, informe ; c’était la mort sur un corps vivant, et une mort volontaire, intentionnelle, comme si l’auteur de cette œuvre singulière eût voulu poser une énigme au spectateur en lui ôtant tout moyen de la deviner. Il y avait là un mystère étrange, devant lequel l’esprit finissait par éprouver une impression pénible ; il semblait que ce fût un défi hautain jeté à l’intelligence humaine, qu’il y eût là une intention dédaigneuse, presque hostile ; par une association naturelle d’idées, on en venait à se croire en présence d’un ennemi inconnu !… Sans se communiquer leurs pensées, les spectateurs se sentaient tous sous le coup de cette impression ; après quelques instants de contemplation silencieuse, d’un commun accord, ils reprirent leur marche, heureux de s’éloigner de ce monstre acéphale qui semblait se rire de leur préoccupation…
Ils étaient dans le grand côté de la salle parallèle à celui par lequel ils étaient entrés ; devant eux s’étendait la longue ligne des colonnes à peine visibles dans la vague obscurité. Au bout de quelques pas, ils virent apparaître à une distance qui leur paraissait énorme, les flambeaux de l’autre groupe des explorateurs ; ils marchèrent à leur rencontre et se réunirent à peu près au milieu de la galerie. Leur entreprise se trouvait ainsi accomplie avec la plus complète absence de résultat ; malgré tout le soin qu’ils avaient mis à scruter les moindres recoins de la salle, ils n’avaient rien vu, rien trouvé ; plus que jamais le problème restait impénétrable ; ces pas dont le bruit avait retenti sur leurs têtes, n’avaient laissé aucun vestige, la porte n’avait pas été ouverte et aucune autre n’avait pu laisser fuir le mystérieux inconnu. Ils l’avaient bien entendu, cependant, ce pas mystérieux ; aucune erreur n’était possible, et maintenant ils devaient s’avouer que l’explication contre laquelle leurs esprits, leurs impressions si précises, si récentes, protestaient comme contre une lâche faiblesse, était cependant la seule admissible : puisque personne n’avait pu marcher dans cette salle, il fallait bien croire que tous ensemble ils s’étaient trompés !… La conséquence était d’un aveu difficile ; même M. de La Médio, qui le premier, avait manifesté ses doutes, paraissait surpris de les avoir vus se confirmer si pleinement ; le Colonel avait peine à dissimuler son dépit ; Octave, le regard sombre, le front chargé de nuages, semblait être en proie à une sourde colère ; mais l’évidence était si palpable que force était de se soumettre ; tous sentaient qu’ils étaient près du ridicule et chacun cherchait à l’éviter de son mieux.
Décontenancés, honteux sans vouloir le paraître, en proie à un sentiment de malaise indéfinissable, ils rentrèrent dans l’intérieur de la salle et lentement, comme s’il leur en coûtait d’abandonner leur entreprise, ils vinrent se grouper au pied de la statue, debout sur son socle, au point central de la vaste salle. Celle-là n’avait pas une tête informe ; vivement éclairés par la lumière des torches, ses traits taillés par le ciseau le plus habile, étincelaient d’expression et de vie ; le modelé puissant et fin tout ensemble, le front large tout rayonnant d’intelligence, les yeux aux prunelles légèrement teintées de vert, la bouche à demi-cachée sous une barbe frisée et dont les lèvres semblaient retenir un sourire railleur, tout dans cette œuvre exquise, donnait la représentation la plus complète de la force intellectuelle au repos. Comme tous les chefs-d’œuvre d’art plastique, elle portait au plus haut degré l’expression d’une réalité vivante saisie et fixée par un art sans égal ; c’était bien là l’intelligence d’une créature humaine élevée à l’état de type de perfection absolue par la souveraine compréhension de l’artiste. Quand on l’avait contemplée un instant, on ne pouvait plus en détacher son regard ; il semblait que sous cette matière inerte, apparaissait un être vivant, doué au plus haut point de beauté et de force, qui entrait en communication avec le spectateur, s’emparait de son esprit, s’imposait à ses plus secrètes pensées, tout cela naturellement, sans effort, par le seul effet de l’extraordinaire intensité d’intelligence condensée par l’artiste, dans des traits d’une prodigieuse réalité !…
Tous, debout au pied de la statue, les yeux rivés sur elle, admiraient en silence. Bernard tout le premier subissait l’influence de cette sorte de fascination ; il lui semblait que cette figure si noble lui était connue, qu’il avait vu cet homme, admiré l’éclat d’intelligence de ses yeux, entendu la voix s’échapper de cette bouche si fine !… Un instant il crut y retrouver l’image du marquis Selva di Bari, mais ce ne fut qu’une impression passagère ; il avait conscience que sa mémoire gardait au plus profond de ses impressions, un autre type dont la statue présentait la personnification plus complète…
Soudain, la lumière se fit ; une figure se dégagea de ces ténèbres confuses ; cette fois il ne se trompait pas ; d’un seul élan, il se trouvait reporté à Venise, à cette soirée si étrange, indéfinissable, mélange de charme et d’incertitude pénible, où sur la place Saint-Marc, sous les rayons d’argent de la lune, il avait vu paraître ces personnages énigmatiques, à la fois si poétiques et si réels, la belle comtesse Cyziel et son compagnon, le non moins beau Norendhynn ; c’était bien celui-là qui revivait dans cette admirable statue ; elle reproduisait, à s’y méprendre, sa fière élégance, ses traits d’une beauté si énergique, son regard si noble et si pénétrant !… Bernard se le rappelait maintenant ; en le voyant en présence du marquis Selva, il avait été frappé de leur ressemblance ; reportée sur le marbre, il n’était pas surprenant que ce fût elle qui l’eût mis sur la voie. C’était donc bien l’image du beau Norendhynn ; plus il la contemplait, plus il en constatait le complet rapport. Mais comment expliquer cette bizarre coïncidence ? Comment cette statue vieille de plusieurs siècles, se trouvait-elle être le vivant portrait d’un jeune gentleman Ragusain ou Dalmate ? Sans doute, ce pouvait être un de ces jeux de la nature dont on cite bien des exemples, mais si précis et réaliste qu’il soit, l’esprit n’accepte de telles explications qu’avec étonnement, sinon avec défiance. Tel était le cas pour Bernard, et saisi comme par une sorte d’attraction magnétique, il restait là, les yeux rivés sur cet homme de pierre, si vivant dans son immobilité ; au lieu de jouir de sa découverte, il ne faisait qu’en éprouver une curiosité plus ardente, un étonnement, une fascination qui le faisait presque douter du témoignage de ses sens !…
Soudain, tout près de lui, il entendit la voix basse de M. de Mœrsted :
— Voyez, disait-il à M. de Simãens, quelle chose étrange ! Son agrafe d’épaule reproduit exactement le bijou de Clarice !…
— C’est vrai ! répondit M. de Simãens aussi à voix basse. C’est bien la plaque avec la main qui tient la clef ! Voilà une coïncidence curieuse !… Et tenez, sur la poitrine, le médaillon qui pend au collier, c’est encore le même motif… Voyez donc cela, Tisio, n’est-ce pas étrange ?
— C’est ce que je remarquais, dit la voix de M. de La Médio. C’est le même dessin, les dimensions exactes… Et ici sur cette colonne tronquée sur laquelle il pose la main, cet écusson, gravé en relief, c’est encore le même emblème… Des armoiries sans doute et auxquelles il devait tenir beaucoup pour les avoir faites si souvent reproduire. Ce goût se sera transmis à Clarice qui raffole aussi de ce bijou… Pardieu, si ce beau cavalier n’était en si bon marbre, je croirais que c’est lui qui lui a fait ce cadeau dont elle est si fière et que c’est lui aussi qui vient de le renouveler si à propos !
— Quel non-sens ! dit M. de Simãens. Voilà bien de vos inventions, Tisio !…
— Inventions, si vous voulez ; dites que je suis une vieille femme superstitieuse, vous n’aurez peut-être pas tort, mais à voir tout ce qui se passe ici, on deviendrait superstitieux à moins. Qu’en pensez-vous, Mœrsted ?…
— Je ne sais trop ce que j’en pense. Il y a sans doute là quelque emblème dont le sens est perdu ; la forme seule reste et se perpétue à titre d’amulette chez ceux qui viennent habiter ce château. Tout ici est si étrange ! Une légende de plus ou de moins, sur le nombre, qu’importe ? Pour moi, je l’avoue, je n’ai rien compris à ce nouveau bijou retrouvé si juste à point ; c’est à croire que M. de La Médio n’a pas tant tort… Puis, voyez donc le travail merveilleux de cette statue ; dans ce prodigieux détail, comme tout est fouillé, travaillé, assoupli, vivant en un mot ! Vraiment, pour un rien, je me prendrais à dire que cette statue, ce n’est pas du marbre, c’est un homme pétrifié !
Un rire un peu forcé s’échappa de la gorge des auditeurs ; au fond, quelque bizarre qu’elle fût, l’idée exprimée par M. de Mœrsted ne répondait pas trop mal à l’impression de tous. Ils s’approchèrent de la statue pour l’examiner plus à fond. L’artiste avait déployé dans son travail sur cette pierre insensible, une volonté, une persévérance incroyables et le résultat était au plus haut point surprenant : ces draperies souples, légères, étaient de vraies étoffes, les muscles, les saillies des os, les plis de la peau, tous ces menus accidents que la nature crée avec une complaisance inépuisable, consciencieusement étudiés, rendus avec un scrupule qui ne les empêchait pas de se fondre harmonieusement dans l’ensemble, en venaient à faire illusion ; ce n’était plus du marbre, c’était une nature vivante, ces mains étaient prêtes à s’ouvrir, ces yeux à lancer le regard, cette bouche allait parler !…
— Oui, vraiment, dit M. de Durnheim ; Mœrsted a raison, ce n’est pas une statue, c’est un homme pétrifié !
— N’est-il pas vrai ! s’écria soudain Ivantelly, d’une voix rude, violente jusqu’à l’emportement… Oui, c’est ce que j’ai remarqué, moi, du premier coup d’œil, et vous en venez, vous, aussi à mon opinion !… Il y a là quelque invention diabolique dont je ne serai pas la dupe et je ne sais qui me tient de donner un bon coup d’épée dans ce pourpoint de marbre pour savoir ce qu’il y a dessous !
Et sans autre, joignant l’action aux paroles, il porta la pointe de son épée rudement sur la poitrine de la statue ; on eût dit qu’il se fût attendu à la voir pénétrer dans la pierre !… Un bruit sec se fit entendre, et le fer violemment repoussé, se brisa net, laissant dans la main d’Ivantelly un tronçon désormais inoffensif. Saisis d’un embarras pénible, à la vue de cet acte de violence presque puéril, si vivement réprimé, ne sachant quelle contenance tenir, les assistants gardaient le silence ; sous le coup d’un trouble inexplicable il leur semblait voir sur les lèvres de la statue, s’accentuer un sourire moqueur, implacable jusqu’à la cruauté !…
Interdit, le Colonel restait debout, les yeux fixés sur son invulnérable adversaire ; on eût dit que cet esprit violent, ramené soudain aux superstitions de son enfance, cherchait dans les yeux de la statue, le secret de sa puissance, l’explication de sa mystérieuse vitalité !… Puis, soudain, comme s’il eût senti qu’il se rendait ridicule, d’un geste de colère, il jeta sur le sol son tronçon d’épée :
— Partons ! dit-il d’une voix rude. Nous n’avons plus rien à faire ici ! Celui que nous cherchons, a pris le large ; nous avons fait la sottise de lui en laisser le temps !… Je m’en vais, moi, et au plus vite, il fait ici un froid de sépulcre, à vous glacer la moelle des os !…
Et il gagnait la porte à grands pas ; on le voyait marcher, courbé dans sa haute taille, secoué violemment comme par un frisson de fièvre !… Profondément troublés eux-mêmes, en proie à un malaise contre lequel ils se sentaient sans force, ils le suivirent en silence. Arrivés à la porte, par une impulsion instinctive, ils se retournèrent ; leurs regards embrassèrent une fois encore l’immense salle ; elle était retombée dans une obscurité froide comme une nuit d’hiver, mais, chose étrange, il leur semblait qu’une sorte de phosphorescence, courant sur les colonnades, en fît ressortir les vastes proportions ; elles semblaient s’être encore agrandies et la blancheur des statues, perçant à travers l’ombre confuse, les faisait apparaître avec des dimensions colossales, une allure vivante de l’effet le plus saisissant ; celle du centre surtout, debout sur son piédestal, semblait être un triomphateur assistant à la déroute de ses ennemis !… Ils restèrent un instant silencieux, immobiles, profondément pénétrés de l’étrangeté de cet aspect, puis sans échanger une parole, ils sortirent. La lourde porte se referma ; les visiteurs respirèrent ; leurs poitrines s’étaient allégées d’un poids énorme ; dans les ténèbres de cette froide galerie, ils se sentaient à leur aise ; au sortir de cette salle lugubre, ils se retrouvaient enfin dans l’atmosphère des vivants !…
Ils reprirent le chemin qu’ils avaient parcouru pour venir et s’engagèrent bientôt dans l’escalier qui devait les ramener à l’étage inférieur. Sur le premier palier, l’intendant rejoignit Bernard :
— Quelle chose étrange ! lui dit-il tout bas, et sa voix paraissait tremblante. Savez-vous ce que je crois avoir remarqué ?…
Il y avait un tel trouble dans la voix du digne homme que Bernard s’arrêta court, comme s’il se fût attendu à lire sur sa figure ce qui pouvait lui causer une si forte émotion ; l’obscurité y mit obstacle, mais il se sentait trop troublé lui-même pour ne pas comprendre à quoi son interlocuteur faisait allusion. Ce fut un motif pour lui de faire bonne contenance ; telle était la voie où s’engageaient ses pensées que pour rien au monde, il n’eût voulu permettre à personne, de chercher à les deviner !…
— Quoi donc ? répondit-il du ton le plus dégagé qu’il lui fût possible de prendre.
— Cette statue ! balbutia l’intendant.
— Cette statue ! reprit Bernard, eh bien, elle est fort belle…
— Fort belle, oh ! bien certainement… mais… savez-vous ce qui se passe ?…
— Non, dit Bernard, et quoi qu’il pût faire, il sentait le trouble de son interlocuteur se communiquer de plus en plus à lui. Non, reprit-il, qu’y voyez-vous de si surprenant ?…
— Je ne veux le dire qu’à vous seul, car vous connaissez le Château et vous pouvez me comprendre…
— Eh bien, qu’y a-t-il ? Achevez donc…
— Eh bien… cette statue… celle du centre de la salle… elle est toute récente !…
Bernard sentit comme un choc dans tout son être ; l’assertion était absurde, mais, comme disait l’intendant, lui qui connaissait le Vieux-Château, pouvait-il affirmer que rien y fût impossible !…
Il tint bon toutefois ; moins que jamais, il ne voulait rendre personne confident de son trouble.
— Toute récente ! dit-il. Allons donc, elle est vieille de trois siècles, il n’y a pas à s’y tromper !…
— Qu’elle soit vieille, je le veux bien, mais à coup sûr, elle n’est que depuis bien peu de temps à la place qu’elle occupe !
L’affirmation était si précise qu’elle s’imposa à l’esprit de Bernard comme un cri de sa propre pensée…
— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-il, sentant le frisson lui courir dans les veines…
— Oui, cela est vrai ! Quand j’ai visité cette salle, ce printemps, cette statue n’y était pas… la salle était vide !…
Bernard s’arrêta brusquement ; à la lueur d’une torche, la figure de l’intendant lui était apparue, bouleversée, les yeux agrandis par une stupéfaction toute voisine de la terreur ! Que se passait-il donc pour que cet esprit si calme, si bien gardé contre toute surprise de l’imagination, donnât des marques d’un trouble aussi intense ? Il était donc vrai ; ces étranges mystères du Vieux-Château se révélaient à tous ; si, lui, pouvait douter du témoignage de ses sens, de quel droit récuserait-il la parole sincère de l’intendant ? Sous le coup d’une émotion irrésistible, il restait fixé sur place…
— Que faites-vous donc, dit tout près de lui, la voix de M. de La Médio. Vous nous arrêtez tous ; dans ce noir casse-cou, ce n’est pas le moment !…
Machinalement Bernard et l’intendant reprirent leur marche : ces quelques mots les avaient rappelés au sentiment de la réalité…
— Vous devez vous tromper, dit enfin Bernard, comment voulez-vous qu’on ait installé récemment une statue de cette taille, sans que vous vous en soyez aperçu ?…
— Je n’y comprends rien, non vraiment, je ne peux m’expliquer ce qui se passe… Mais plus je m’interroge, plus je me convaincs que je ne me trompe pas. Au premier pas que j’ai fait dans la salle, la vue de… de cet objet… m’a frappé ; rien dans mes souvenirs ne me le rappelait ; cependant une statue de cette dimension ne peut passer inaperçue. Et je ne peux sortir de ce dilemme ; ou bien j’ai été victime d’une incroyable illusion de mes sens, ou bien cette statue n’était pas là ce printemps… Si elle y est maintenant, quand, comment, par qui peut-elle y avoir été placée ?…
— Allons donc ! dit Bernard plus affirmatif en paroles qu’il ne l’était au fond du cœur, votre dilemme ne se tient pas debout ! C’est votre mémoire qui est en défaut ; voilà l’explication ; elle vaut toutes les autres.
— Je le veux bien, dit le bon intendant, mais je crois être bien sûr de ce que j’avance ; ce printemps, avant que Clarice soit venue s’installer ici, cette statue n’était pas dans cette salle !…
Il y avait une telle conviction dans la parole du digne homme, que Bernard sentit comme un frisson glacé le pénétrer jusqu’aux moelles. Sans doute, il pouvait y avoir là une erreur, une lacune de mémoire, mais cette explication commode, lui-même sentait qu’il n’y croyait pas ; il conservait au plus profond de son être, l’impression de faits bien autrement étranges, bien plus inexplicables, et lui qui n’avait plus le courage d’aborder ces problèmes, de les soumettre au contrôle de sa froide raison, de quel droit oserait-il les déclarer résolus pour son interlocuteur ?… Après tout, l’erreur de l’intendant, si erreur il y avait, était compréhensible ; un coup d’œil distrait jeté au hasard dans une salle obscure, pouvait s’y prêter, mais lui, n’avait-il pas, bien vivant dans sa mémoire, le souvenir poignant de cette nuit terrible pendant laquelle il avait erré dans le Château en proie aux hallucinations les plus étranges, si fortes qu’il pouvait à peine les distinguer de la réalité !… Et s’il voulait être sincère envers lui-même, ne devait-il pas s’avouer qu’il se trouvait en présence d’une nouvelle manifestation de cette vie mystérieuse qui semblait rayonner autour de Clarice, de cette atmosphère d’illusion et de vertige dont son esprit avait autant de répugnance à nier qu’à admettre la réalité !
Étreint par ces pensées, troublé jusqu’au plus profond de son cœur, il marchait machinalement en silence, tellement dominé par l’impression de ce dernier incident qu’il ne donnait plus le moindre souvenir aux scènes violentes qui avaient marqué le début de la soirée ; y eût-il pensé, qu’était-ce, si émouvants qu’ils fussent, que ces orages de passion humaine auprès de ces étranges problèmes qui venaient s’imposer à son esprit avec une bien autre énergie ? Ce ne fut que lorsqu’il se trouva dans l’éclatante lumière du salon de Clarice que, ressaisi par la réalité, sans transition, il reprit les rênes de sa pensée ; comme dans les vieux contes, avec l’obscurité avaient disparu les fantômes !…
Certes, le contraste était grand ; plus de froid, plus de ténèbres, plus de silence, partout de joyeuses clartés, des fleurs, des étoffes brillantes, tout le luxueux appareil de la vie la plus civilisée, et au centre de ce cadre étincelant, ces charmantes femmes, unies dans un groupe d’ensemble comme pour faire valoir dans tout l’éclat de leur prestige, leur grâce souveraine et leur radieuse beauté ! À les voir ainsi, en pleine lumière, babillant et riant avec autant de bonne humeur que si aucune sombre préoccupation les eût jamais abordées, on se serait cru transporté dans une de ces somptueuses demeures de grandes villes, où dans l’atmosphère la plus sereine, la grâce féminine déploie ses plus exquises séductions. Toute radieuse dans sa belle toilette blanche, Clarice formait comme le centre, l’étoile de ce riant cénacle ; il était aisé de voir qu’elle avait pleinement reconquis sa place dans la confiance de ses compagnes ; leur esprit avait banni jusqu’au dernier vestige de ces défiances, de ces préventions hostiles qui y avaient surgi, poignantes et âpres, si peu auparavant !… Pourquoi s’en étonner ? Ce qu’elle avait affirmé s’était trouvé de point en point exact, de ce qu’elle avait nié, rien n’avait résisté au plus méfiant examen, l’épreuve lui donnait pleinement gain de cause, sur quoi qu’elle eût porté !…
Octave et ses compagnons avaient traversé la première salle ; laissant dans l’ombre leur suite, ils s’avancèrent dans l’espace éclairé. Vive comme la poudre, madame de La Médio venait à leur rencontre :
— Eh bien, dit-elle, l’ironie dans les yeux, la raillerie aux lèvres, eh bien, Messieurs les chasseurs, où donc est-il, ce mystérieux gibier ? Nous avons entendu vos marches et contremarches ; tout cela ne peut être en vain, votre capture, vos prisonniers, nous avons hâte de les voir !…
Il y eut un silence ; sous le coup de ces paroles aiguës, le sentiment du ridicule de leur situation fermait la bouche aux nouveaux venus.
Ce fut Ivantelly qui se chargea de répondre : une minute lui avait suffi pour se remettre de son trouble ; s’avançant avec une parfaite aisance :
— Notre capture, nos prisonniers ! dit-il. Hélas, madame, nous revenons absolument bredouilles. Pour tout gibier, nous avons trouvé quelques magots déformés, dans une vieille salle en ruines. Voilà tout le résultat de nos recherches, et nous ne pouvions espérer mieux.
— Ainsi, c’est Clarice qui avait raison ?…
— Si elle avait raison ! Mais elle avait mille fois raison ! Oh ! elle a toujours raison, Clarice, nous le savons tous de longue date, et on a toujours raison quand on prend bien ses mesures et qu’on ne s’embrouille pas dans l’exécution !
Il y eut un silence ; ces paroles si nettes et si fermes s’imposaient de vive force comme l’expression d’une conviction qui avait bien ses raisons d’être…
— Oui, reprit-il, voilà comment se termine cette comédie : un insuccès absolu et le plus profond ridicule !… Est-ce bien là, pourtant, le vrai dénouement ?… Pour moi, je n’en sais rien, et j’en doute fort, mais j’ai assez de mon rôle dans cette mauvaise opérette et je n’en reprendrai pas un dans la prochaine… car il y en aura d’autres… bien naïf qui pourrait en douter !… Pour moi, je n’ai plus rien à faire ici et je m’en vais, je partirai cette nuit même !… Mais n’en déplaise à certaine personne qui s’apprête à s’égayer à mes dépens, je ne me tiens pas pour battu ; tout ce que j’ai fait, serait à refaire que je le referais sans hésiter, sur la minute même ; un homme bien élevé ne laisse pas sortir de ses mains, les lettres d’une femme qui s’est liée à son honneur ; il risque tout pour les reprendre ; c’est ce que j’ai fait, je ne pouvais pas ne pas le faire !… Et je le dis tout net, ces lettres, je les aurais eues, coûte que coûte, eût-il fallu y verser tout mon sang !… L’événement me dégage de ce soin, j’en suis heureux, mon esprit est en repos, ma tâche est accomplie, je puis partir et je pars !… Oui, ajouta-t-il, et sa voix se troubla comme sous l’effort d’une émotion mal comprimée, oui, je vais reprendre ma vie errante, seul, sans famille, sans affections, entraîné dans le grand courant de l’égoïsme et de la malveillance universelle, obligé d’être dur aux autres comme ils sont durs à moi-même !… Et pourquoi ne le dirais-je pas, oui, j’avais rêvé une autre vie ; un instant, j’ai cru que moi aussi, j’avais trouvé le calme, le bonheur sans arrière-pensée, dans cette vie à deux, si douce, toute d’amour et de confiance !… Ce n’était qu’un rêve et le réveil a été rude !… Oui, je ne cherche pas à le cacher, je pars, le cœur meurtri, frappé d’une blessure dont il gardera toujours la cicatrice !… Mais je veux le dire aussi et bien haut, je n’ai aucun souvenir amer, aucun sentiment de haine ; je suis la victime d’événements plus forts que moi, arrière toute pensée de rendre personne responsable de ce que je souffre !… Oui, Madame, et il s’approchait de Madame de Bergheyck, oui, je sais que je vous ai paru dur, égoïste, impitoyable, mais j’espère que lorsque le temps aura fait son œuvre, vous surtout, vous me rendrez justice ; vous ne pouvez savoir ce qu’il m’en coûtait de vous arracher de mon cœur… de renoncer à l’espoir que j’avais eu de vous y garder pour toujours !… Ayez miséricorde, Madame, vous allez être heureuse, plaignez celui qui a perdu toute espérance de l’être !… Le voulez-vous, Madame ?… Donnez-moi votre main en signe de pardon…
Madame de Bergheyck s’était levée ; toute tremblante, se soutenant à peine, elle tendit sa main ; le Colonel la prit et l’étreignit dans les siennes :
— Merci, Madame, merci ! Vous ne savez pas tout le bien que vous me faites !… Nous ne nous reverrons sans doute jamais, mais quel que soit mon sort, tant que j’aurai un souffle de vie, vous avez en moi, sachez-le bien, un ami qui conserve pour vous tout ce qu’un cœur d’homme peut contenir d’affection et de respect !…
Il parlait avec un accent de sincérité, une émotion qu’on avait peine à croire feinte. Quelque opinion que l’on eût de cet homme, on devait reconnaître qu’il montrait dans ce moment difficile, une élévation de sentiments, une noblesse d’esprit qui le mettaient bien au-dessus des aventuriers vulgaires. Disait-il réellement ce qui était son intime pensée, nul ne se serait risqué à s’en porter garant, mais si c’était une comédie, certes, il la jouait bien et ceux qui écoutaient sa parole émue, se prenaient involontairement à se dire que bien dirigée, entourée d’affection, cette nature âpre, excessive, aurait pu peut-être devenir, elle aussi, aimante et sympathique !…
— Et toi, dit-il soudain en se tournant vers Clarice, nous quitterons-nous ainsi, l’irritation, l’amertume au cœur ?… J’ai eu des torts envers toi peut-être, mais certes, à ton tour, ah, tu ne m’as pas ménagé !… Effaçons le passé ; je pardonne, il faut que tu me pardonnes aussi…
Et il lui tendait la main… Les yeux de Clarice se levèrent sur lui ; un regard s’en échappa, tout étincelant d’une répulsion implacable :
— Vous vous moquez ! dit-elle, et ses lèvres se contractaient avec une expression d’amertume indicible… Mon pardon, dites-vous !… Qui donc voudra croire que vous en preniez tel souci ?… Le vôtre ! Si allègrement qu’il soit offert, il ne vous empêchera pas de me traiter sans merci, comme à Orgoyl, comme à Venise, et ici même, comme vous l’avez toujours fait, comme vous le ferez toujours, chaque fois que ma destinée me fera trouver sur votre route !… Oh ! je ne peux pas être naïve, moi ! Il faut bien que je croie à ce que j’ai souffert !… Mais je peux oublier, je vous l’ai déjà dit, j’y suis toute prête ; mon cœur peut surmonter les mauvais souvenirs, puisse-t-il en être de même de vous !…
Ivantelly ne sourcilla pas ; on eût dit qu’il s’attendait à cette réponse. Un sourire cynique courut sur ses lèvres ; l’esprit de corruption enraciné chez cet homme, reparaissait dans toute sa répugnante perversité…
— Tu en demandes trop, dit-il. Te pardonner, je le veux bien, et je peux dire que j’y ai du mérite, car tu m’as rudement traité, mais oublier, ça, c’est trop dur ; ma conscience n’est pas si accommodante que la tienne, elle ne fait pas tout ce qu’il me plaît !… Et s’il fallait t’oublier, toi, ma toute belle Clarice, te rayer de mon cœur, comme on disait au siècle passé, oh, non, ce sacrifice est au-dessus de mes forces ! Donne-moi donc la main, là, tout simplement, en signe de bon accord, comme à quelqu’un qui t’aime, qui t’aime bien, tu le sais, à un ami véritable qui ne demande qu’à te prouver son bon vouloir !…
Et de nouveau, avec son cynique sourire, il lui tendait la main…
Clarice ne répondit pas ; soudain elle se tourna vers les assistants comme pour les faire juges entre elle et lui. Interdits par l’imprévu de cette situation, tous restèrent muets, immobiles…
Elle se détourna ; son regard sombre revint se poser sur le Colonel :
— Je vous comprends, dit-elle ; de vous à moi, après ce qui s’est passé, ces finesses de langage, c’est bien inutile !… Je suis sur mes gardes ; que ne l’ai-je été plus tôt !… Vous me tendez votre main ; à quoi bon cette vaine cérémonie ! Ce ne serait qu’un geste banal auquel ni vous, ni moi ne saurions attacher la moindre importance ! Épargnons-nous ce ridicule, ce sera le mieux pour tous deux.
— Tu refuses donc ?
— Oui, et personne ici ne prendra votre insistance au sérieux !…
Ivantelly retira sa main :
— À ton aise, mon enfant, dit-il enfin, avec un accent d’une ironie menaçante ; que ta volonté soit faite ! Mais tu perds une belle occasion de paraître à ton avantage ; il sied toujours au vainqueur d’user de miséricorde envers le vaincu ; et tu es victorieuse aujourd’hui, oh, je le reconnais, et sur toute la ligne, mais, vive Dieu, battu pour battu, il valait la peine de te voir jouer cette partie !… Ah ! tu es forte, Clarice, bien forte, et tu nous en as donné des preuves qui ne sortiront pas de ma mémoire !… Belle, intelligente, audacieuse, sans scrupules, que ne ferait-on pas avec cela ! Moi, j’admire cette puissance, mais, je le dis tout net, elle m’effraie, et pourtant je ne m’effraie pas aisément !… C’est que je me souviens de quelque chose : une fois, je ne sais dans quelle fabrique, j’ai vu un ouvrier pris dans un engrenage ; la machine était élégante, brillante comme de l’argent ; elle se mouvait sans bruit, sans secousse, avec une grâce exquise, c’était un plaisir de la regarder !… Soudain un cri a retenti, un seul ; c’était le pauvre ouvrier ; d’un coup, sans bruit, presque sans choc, il avait été lancé sur le sol, sanglant, broyé, mort !… C’est qu’il avait eu confiance ; pendant des années, la machine avait marché avec une obéissance parfaite, sous son doigt, à son absolue volonté, il en était fier, il l’aimait, cette belle fée si docile ! Un seul moment d’oubli, et une mort affreuse, telle a été sa récompense !… Moi, je ne veux pas être ce pauvre ouvrier ; la machine, ici, est trop forte, trop dangereuse, trop capricieuse surtout !… J’admire ceux qui ont confiance, j’espère qu’ils n’auront pas à en souffrir, moi, j’ai peur, je le dis tout net, et je m’éloigne !… Mais nous n’en avons pas fini pour toujours ; perdre à jamais tout espoir de me retrouver avec une aussi charmante femme, je ne m’en consolerais pas !… Nous nous reverrons ailleurs, ma toute belle Clarice, autre part que dans ce vieux château, ton palais, ton temple, où tout est soumis à ton empire, où les pierres même semblent s’émouvoir pour te servir et t’adorer !… Alors, peut-être tu reconnaîtras qu’il vaut mieux ne pas écraser ceux qui, une fois, ont eu le malheur de te déplaire ; la fortune a de ces retours, il faut savoir y penser ; à ton tour, Clarice, tu imploreras le pardon et si c’est à moi que ton caprice s’adresse, – eh, pourquoi pas ? il en a favorisé bien d’autres !… – ne crains pas, ma toute belle, je te le dis d’avance, j’ai l’âme bonne, je rends le bien pour le mal et tu es déjà toute pardonnée ! Que diable, on ne peut garder rancune à une aussi jolie femme, et que tu le veuilles ou non, je te le dis en toute assurance, le moment viendra où entre nous deux, la paix sera faite, autrement et mieux qu’elle ne peut se faire ici !…
Il la salua légèrement avec son sourire cynique qui accentuait outrageusement le sens de ses paroles. Clarice resta immobile, son regard sombre fixé sur lui avec une expression de mépris et d’aversion implacables…
Sans transition, Ivantelly se tourna vers l’intendant qui, comme le reste de l’assistance, écoutait en silence ce discours :
— M. Gaidioz, lui dit-il, je vous serais reconnaissant de me faire préparer des chevaux ; je partirai au point du jour. Octave, j’ai quelques mots à vous dire ; je me retire, vous plairait-il de m’accompagner ?…
Puis avec son imperturbable aisance, peut-être un peu forcée dans son excès même, il prit congé et se dirigea, parlant à mi-voix à Octave, vers la porte. Tous le regardaient s’éloigner ; les menaces qu’il venait de prononcer restaient, si vagues qu’elles fussent, comme un poids sur les cœurs ; en proie à une inquiétude inexplicable, tous demeuraient immobiles et muets.
Enfin la porte se ferma ; par une impulsion instinctive, Clarice se jeta vers Madame de Simãens et lui étreignit les mains :
— N’est-ce pas, Madame, dit-elle d’une voix émue, vous ne croyez pas à ce que vient de dire ce méchant homme ? Oh ! je vous le jure, ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait par haine ; que m’importe cet homme, je le méprise trop pour avoir seulement la pensée de me venger de lui ! Il m’a fait bien du mal et j’ai tout à craindre de lui, mais une seule chose m’effraie, c’est la pensée que ses odieux propos pourraient me faire perdre votre confiance ; cela, je le sens, je ne pourrais pas le supporter !
Elle parlait avec une émotion passionnée ; on sentait en elle une appréhension désespérée, une surexcitation fébrile poussée jusqu’au point de la briser !… Profondément émues, Mesdames de Simãens et de La Médio l’entouraient, la soutenaient, cherchant à la calmer…
— Ne crains rien, ma pauvre Clarice, disait Madame de Simãens, nous te connaissons, nous avons pu apprécier ton cœur si tendre, ton dévouement sublime ! Ne crains rien, nous avons confiance et c’est nous qui prendrons ta défense, contre tous et quoi qu’il puisse arriver !…
— Merci, merci ! murmurait Clarice d’une voix entrecoupée ; vous ne savez pas quel bien vous me faites ! J’ai tant besoin d’affection, de sympathie confiante ! Ces égoïsmes méchants, ces passions haineuses me font horreur ; les sentir s’acharner sur moi, c’est une souffrance physique à laquelle je ne peux pas résister !
— Ne t’en effraie pas, mon enfant, dit Madame de La Médio, Hermine te l’a dit, c’est nous qui prendrons ta défense !… Puis l’ennemi est loin ; grâce à toi, nous en voilà débarrassés, de cet aventurier de malheur, et c’est bien pour toujours ; son influence est brisée, plus jamais nous n’en entendrons parler !
Elles entouraient Clarice et cherchaient à calmer l’orage de douleur et de colère que ces émotions toujours renaissantes avaient fini par soulever dans ce cœur passionné. Elles eurent vite fait d’y réussir ; cette nature à outrance ne résistait pas à ces témoignages d’affection !… Mais ses hôtes ne purent jouir longtemps de ce calme si à propos revenu ; ils se sentaient à bout de forces ; tant d’événements, des émotions si diverses s’étaient accumulées en ces quelques heures, qu’il leur semblait que cette nuit était interminable ; après ces efforts de volonté, la réaction se faisait sentir et se traduisait par un énervement, une fatigue irrésistibles. Il fallait songer au départ ; on prit congé de Clarice ; entièrement revenue à elle-même, elle reconduisit ses visiteurs jusqu’à la porte du Château ; dans tout le charme de sa gracieuse aisance, debout sur le seuil, il semblait que le feu de son regard, le sourire de ses lèvres fissent la lumière sur le sentier obscur où ils s’engageaient.
La porte se referma ; dans le calme des vastes terrasses, sous le grand silence de la nuit, plusieurs, saisis par le contraste, se demandèrent si ce qui venait de se passer n’était pas un rêve, une fiction romanesque dépourvue de toute réalité. Sans parler, en proie à mille pensées confuses, peu soucieux de se les communiquer, ils suivirent le sentier au milieu des ronces et des décombres, repassèrent par les longs couloirs du chemin creux, traversèrent les jardins et se séparèrent enfin dans la grande cour du château.
Rentré chez lui, Bernard se sentait en proie à une fatigue physique et morale qui ne lui permettait pas même de penser. Il se coucha et s’endormit presque aussitôt. Mais son sommeil était fiévreux, traversé de visions incohérentes auxquelles son imagination surexcitée donnait une singulière réalité. Il se trouvait transporté dans l’Église Rouge du Vieux-Château ; elle était absolument déserte, brillamment éclairée par une sorte de clarté phosphorescente qui semblait jaillir des parois de marbre. Debout sur son socle, la blanche statue qu’il avait vue dans cette nuit de délire dont le souvenir lui pesait toujours au cœur, resplendissait en pleine lumière, dans toute la fière noblesse de sa parfaite beauté. Chose étrange, il lui semblait reconnaître en elle une figure connue, mais une sorte de voile s’interposait sur sa vue, comme pour arrêter ses recherches et il se perdait en vains efforts pour le soulever. Soudain, sous les voûtes phosphorescentes, une figure apparut ; il la reconnut du premier coup d’œil ; c’était le Marquis Selva di Bari ; il vint droit à lui, lui prit la main avec sa bonne grâce affectueuse et au bout de quelques instants :
— Allons chez Clarice, lui dit-il.
Et prenant le bras de Bernard, il le conduisit à travers le dédale du Vieux-Château, lui parlant avec cet esprit brillant, ces pensées élevées, saisissantes qui lui étaient habituelles ; mais Bernard tout pénétré qu’il était de cette séduction puissante, ne pouvait s’assimiler ses paroles, elles traversaient son intelligence sans lui laisser aucune impression. Partout où ils passaient, ils trouvaient les salles brillamment éclairées, tout étincelantes de ce phosphorescent éclat qui semblait émaner des pierres même des murailles ; dans l’éloignement, à une distance trop grande pour qu’il pût distinguer les détails, une foule brillante apparaissait, comme on en voit au théâtre dans les dénouements féériques, remplissant au loin les perspectives et promenant la splendeur diaprée de ses riches costumes aux sons harmonieux d’une musique invisible. Ils arrivèrent ainsi à l’entrée de la haute rotonde, la merveille du Vieux-Château ; c’était comme le centre, le foyer de cette féerie splendide ; de toutes parts rayonnait une lumière étincelante, versant ses flots radieux sur cette foule aux costumes étranges, tout de soie et d’or, ruisselants de pierreries, prodigieux déploiement d’un luxe surhumain. Au centre, sur un trône de lumière, une femme était assise, reine par la beauté, la grâce merveilleuse, la noblesse infinie qui resplendissaient en toute sa personne ; autour d’elle, comme des sujets fiers de leur souveraine, tous lui rendaient hommage avec une affection respectueuse voisine de l’adoration. Chose étrange, Bernard, au milieu de cette foule, ne pouvait distinguer les traits de ceux qui la composaient ; par instants, il lui semblait reconnaître des figures, un vague souvenir lui disait qu’il les avait vues, mais l’impression indécise s’effaçait et s’évanouissait tout aussitôt… Une ondulation de la foule les porta vers l’entrée de la salle ; au dehors, tout près du seuil, une forme sombre était debout : c’était Clarice ! Dans son costume noir, couverte de diamants magnifiques, sa beauté brillait d’un éclat vraiment idéal ; mais quelle angoisse, quelle humiliation, quel désespoir irrémédiable dans ses traits, dans son regard ! Elle voulait entrer dans la salle et son pied ne pouvait en franchir le seuil ; dès qu’elle faisait un pas, il semblait qu’une force irrésistible l’arrêtât court et la refoulât impitoyablement en arrière ! Alors elle pâlissait comme si une douleur atroce lui eût broyé le cœur, elle se tordait, se renversait dans des convulsions de désespoir !… Et elle revenait à la charge, avec une obstination folle !… C’était en vain : toujours elle se heurtait à l’obstacle invisible, à la force impitoyable acharnée contre elle ! En les voyant s’approcher, un éclair de bonheur, d’espoir brilla dans ses yeux ; elle leur tendit les mains comme un naufragé qui se noie…
— À moi ! s’écriait-elle. Sauvez-moi de cette torture ! N’ai-je pas assez souffert ? Pourquoi vouloir m’écraser sans pitié !…
Elle était si belle et si touchante que Bernard, ému, voulut aller à son secours…
— Que faites-vous ? dit Selva en l’arrêtant d’un geste d’autorité suprême. Elle souffre, mais son châtiment est juste. Elle est punie, il faut qu’elle épuise son expiation !
Alors une agonie de torture paraissait s’emparer de Clarice ; dans un paroxysme de douleur, se rejetant violemment en arrière, elle se tordait en mouvements convulsifs, à croire qu’elle allait se briser !… L’impression était si pénible que soudain Bernard se réveilla. Sans transition, un souvenir apparut à son esprit : il avait déjà vu cette cruelle scène ; lors de sa première visite dans le Vieux-Château, dans cette même salle, Clarice avait été prise d’une défaillance subite, les mêmes symptômes de douleur poignante avaient apparu en elle. Quelle était la cause qui venait toujours au même lieu produire un tel effet ? Bernard cherchait à le comprendre, mais son esprit, indocile à sa volonté, était lent, inerte, incapable d’aucun effort de réflexion… La nuit était encore complète ; il se sentait très las, le sommeil le reprit et avec lui, le rêve.
Cette fois, il se trouvait chez Clarice ; la jeune femme lui apparaissait dans le costume blanc qu’elle portait le soir même, mais infiniment plus riche, couvert d’une profusion de perles, de diamants d’une splendeur inouïe. Elle était assise à une table somptueusement servie ; un convive devait s’y asseoir avec elle, car deux couverts étaient mis. Elle fit signe à Bernard de prendre place ; mais ce n’était pas lui qu’elle attendait, car elle paraissait préoccupée et songeait à peine à lui parler. Soudain, un coup puissant retentit à l’entrée ; la porte s’ouvrit ; sur le seuil apparut, convive étrange, la statue de la salle supérieure, vraie statue de pierre, à en juger par toute son apparence et par la pesanteur du pas dont elle faisait résonner les dalles de la chambre. À mesure qu’elle approchait, la roideur du marbre semblait disparaître, tout l’ensemble s’assouplissait, la figure prenait le caractère de la vie ; à deux pas de la table, en pleine lumière, la couleur blanche et froide rappelait seule le marbre ; sauf ce détail, c’était un vivant, un beau cavalier, jeune, élégant, d’une distinction suprême, qui prenait place à la table en face de Clarice. Quel bonheur dans les yeux de la jeune femme, quel rayonnement de joie et de triomphe ! Sans doute, le nouveau venu lui avait rendu quelque grand service, car elle s’épuisait en témoignages de reconnaissance ; cette nature si fière n’hésitait pas à recourir aux formules les plus émues pour lui exprimer toute la gratitude dont son cœur débordait. Son hôte acceptait ces hommages avec une gracieuse désinvolture de gentilhomme ; posé devant Clarice dans une attitude de parfaite aisance, le sourire sur les lèvres, l’œil souriant non sans une nuance ironique, il offrait l’image frappante d’une nature supérieure qui condescend à recevoir de bonne grâce un hommage qu’elle sait lui être dû. Bernard regardait cette scène avec stupeur ; Clarice, humble, émue, reconnaissante presque jusqu’à l’humiliation, la chose était assurément nouvelle ! Et qui donc était ce vainqueur, ce glorieux triomphateur devant qui elle abaissait si complètement son orgueil ?…
Soudain Bernard sentit ses yeux s’ouvrir comme si un voile se fût levé devant lui ; ce convive si bien accueilli, ce marbre doué de vie, il le reconnaissait maintenant, c’était l’inconnu de la place St-Marc, le compagnon de la Comtesse Cyziel, le beau Norendhynn !
Il le considérait avec stupeur, suivant sans presque en avoir conscience, le développement de la scène qui se passait sous ses yeux.
— Vous comprenez maintenant ! dit à son oreille, la voix du Marquis Selva. Vous comprenez, n’est-ce pas ?…
Il sembla à Bernard qu’une éclatante lumière jaillissait dans son esprit ; la vérité était là, sous sa main, il allait la saisir… Mais l’effort était sans doute trop grand ; brusquement il s’éveilla !…
— Singulier rêve ! dit-il. Qu’est-ce donc que j’allais comprendre ? Marquis Selva vous auriez bien dû me le dire ; réduit à moi seul, je crains bien de ne rien comprendre du tout…
Soudain le sommeil le reprit ; une fois encore le rêve apparut. De nouveau il se vit dans l’appartement de Clarice en présence des deux convives ; mais cette fois, tout ce qui rappelait la statue avait disparu ; le beau Norendhynn se montrait dans tout l’éclat de la beauté et de la jeunesse ; son costume à l’ancienne mode était remplacé par cet élégant uniforme que Bernard lui avait vu à Venise : sa courte tunique soutachée d’or, ornée de fourrures à la hongroise, resplendissait de pierreries ; au milieu de ce déploiement d’un luxe royal, un objet frappa l’attention de Bernard, c’était la plaque d’émeraude avec la main et la clef, le bijou de Clarice, celui qui avait joué un si grand rôle dans les violentes scènes de la soirée ; il brillait de tout l’éclat de sa beauté incomparable au milieu de rubans et de chaînes d’or, sur l’épaule du beau gentilhomme. Et, chose surprenante encore, le pareil apparaissait au corsage de Clarice, toute fière d’avoir reconquis son talisman ! On eût dit que ces deux êtres si élégants, si beaux, si nobles, se sentaient unis par quelque lien de famille, de race, qui se décelait par le port des mêmes insignes, de ces deux bijoux si caractéristiques, qui venaient de se trouver si à propos réunis. Instinctivement, Bernard sentait qu’il y avait là quelque énigme dont la solution lui permettrait de comprendre les scènes étranges de la soirée, mais les efforts qu’il faisait pour résoudre le problème étaient inutiles ; emporté par le cours capricieux du rêve, son esprit percevait les sensations sans réussir à les relier entre elles. Entre les deux convives, la conversation continuait animée, singulièrement vivace de la part surtout de Clarice. Mais, obstacle irritant, de tous ces propos, Bernard entendait le son sans pouvoir en comprendre une syllabe. Que n’aurait-il pas donné pour saisir le sens d’une seule de ces phrases, pour savoir ce qui faisait vibrer ce rire argentin de Clarice, ce qui provoquait en elle, avec une mobilité si prodigieuse, ces alternatives de vifs éclairs, de brusques assombrissements de son regard ? Jamais il ne lui avait vu déployer à un tel degré sa prodigieuse puissance de séduction ; il semblait qu’elle s’efforçât de gagner la confiance de son interlocuteur, de l’amener à sa conviction, d’obtenir de lui quelque grâce, et pour en venir à ses fins, elle mettait en œuvre toutes les ressources de son exquise intelligence, de sa merveilleuse beauté ; ses yeux étincelaient, ses lèvres palpitaient, sa figure mobile réfléchissait les expressions les plus variées ; tantôt rieuse et mutine, elle cherchait à provoquer la gaieté de son convive, tantôt sérieuse, émue, doucement suppliante, elle faisait appel à sa bienveillance, même à sa pitié, puis, soudain, voyant l’inutilité de ses efforts, elle se redressait, un sombre éclair dans les yeux, la colère, presque la menace à la bouche, pour soudain s’humilier de nouveau, abaisser son orgueil jusqu’à demander grâce !… C’était un merveilleux spectacle et Bernard sentait qu’il lui serait impossible de résister à une telle enchanteresse. Mais le beau Norendhynn paraissait avoir l’âme plus rebelle ; il restait dans son attitude de parfaite aisance, en pleine possession de lui-même, riant quand il fallait rire, sérieux lorsque Clarice redevenait sérieuse, mais toujours calme, avec une légère nuance de défiance ironique, aussi incapable de s’irriter que de s’attendrir, comme il convient à un esprit réellement supérieur, qui a conscience de sa force et sait exactement ce qui lui convient de faire et jusqu’où il peut aller. Et l’entretien continuait, toujours avec ses phases si changeantes, si multiples, toujours plus passionné de la part de Clarice ; on eût dit qu’elle luttait pour son bonheur, pour sa vie, et que l’occasion, si elle la laissait perdre, ne se présenterait plus !…
Soudain, une phrase se fit jour jusqu’à l’esprit de Bernard :
— Vous m’avez sauvée, disait Clarice ; pourquoi me rejeter dans ce gouffre infâme où j’ai mille chances de m’engloutir à jamais ?…
Il ne comprit pas la réponse. Autour de lui, il voyait paraître comme des ombres ; confuses d’abord, elles prenaient corps et s’approchaient des deux interlocuteurs comme pour les écouter. Peu à peu, dégagées de l’ombre qui les voilait, elles apparaissaient en costumes étranges, d’une richesse féerique, comme des êtres au-dessus de l’Humanité… Soudain leurs figures se précisèrent, éclatantes de vie, saisissantes de réalité ; au premier rang, Bernard reconnut sa belle inconnue de Venise, la Comtesse Cyziel Moronetz, puis, à côté d’elle, le Marquis Selva di Bari, enfin, rencontre plus étrange encore, mais dont Bernard ne songeait pas à s’étonner, la Blanche Marquise se montrait à son tour dans tout l’éclat de sa sévère beauté ; d’autres encore, dont il ne pouvait distinguer les traits, mais tous également jeunes, également beaux, dans tout le magique appareil d’une splendeur surhumaine. Pressés autour des deux interlocuteurs, ils écoutaient la supplication de Clarice ; immobiles, l’expression plutôt sévère, presque malveillante, ils semblaient peu disposés à blâmer la résistance que Norendhynn opposait aux ardentes prières de sa compagne…
Soudain, près de Clarice, une figure apparut ; Bernard sentit comme un choc dans tout son être… Dans la pénombre indistincte qui l’enveloppait, il lui semblait l’avoir déjà vue !… Brusquement, un éclair jaillit dans son esprit : oui, il n’en pouvait douter, dans cette radieuse apparition, plus belle, plus imposante à elle seule que toute cette éblouissante foule, il la reconnaissait maintenant, c’était la vision de l’allée des frênes, la merveilleuse inconnue qu’il avait surprise avec Clarice, au Monte-Sacro d’Orta, c’était enfin, incarnation suprême, la noble statue de l’Église Rouge, cet être divin dont la force irrésistible avait fait reculer les odieux fantômes ameutés dans la nuit !… Comme elle était belle et noble ! Quelle bienveillante sérénité, quelle souveraine intelligence, quelle autorité suprême dans ces yeux admirables, dans l’expression surhumaine de cette perfection sans pareille ! Immobile, elle se tenait près de Clarice comme pour l’encourager, la soutenir ; seule, elle lui semblait favorable, mais sa protection, si elle lui était acquise, devait suffire pour lui assurer le succès ! La lutte était vive cependant, quel en serait le résultat final ?…
L’émotion de Bernard était telle devant ce spectacle que, brusquement, il s’éveilla !…
Une faible lueur filtrait dans la chambre ; le jour allait paraître, la réalité reprenait ses droits. Bernard se sentait brisé de fatigue…
« Au diable les rêves ! se dit-il. N’est-ce pas assez que cette folle de Clarice me fasse passer de pareilles soirées et sera-t-il dit qu’elle viendra me troubler jusqu’au dernier moment de la nuit !… Qu’elle dîne, si cela lui plaît, avec toutes les statues du monde et se querelle avec tous les génies et les lutins auxquels elle se donne l’air de croire, mais mon sommeil est à moi et je n’entends pas lui en sacrifier une seule minute ! »
Il chercha à se rendormir, mais ce fut en vain ; de nouveau, il revoyait toutes les péripéties de ce rêve tenace, ces splendeurs féeriques, ces beautés, ces perfections merveilleuses qui soulevaient en lui une admiration enthousiaste ; son esprit surexcité lui disait qu’il y avait là quelque mystère, un sens caché qui pouvait lui révéler le secret de Clarice, ce secret tant cherché qui lui échappait toujours, et il s’épuisait en efforts pour trouver la liaison de ces scènes, pour en dégager quelque solution qui éclairât les ténèbres de son esprit ! En proie à cette obsession, il s’agitait dans une lutte sans issue, incapable à la fois de fixer et de détourner son attention…
— C’est trop fort ! dit-il enfin en se redressant brusquement. Ai-je donc la fièvre ? Suis-je dans mon bon sens ? Un peu plus et je vais, comme ce digne intendant, tomber dans l’hallucination !… Assez de déraison, et reprenons la notion du réel ; un peu d’air frais, la vue du dehors suffiront pour me calmer !…
Il se leva et ouvrit la fenêtre. Les teintes grises du matin se montraient déjà dans le ciel : il allait faire jour. À ce moment, un bruit se fit entendre dans la direction des bâtiments de ferme ; c’était comme une troupe de cavaliers en marche ; bientôt il vit déboucher un groupe de quatre chevaux conduits par deux hommes ; esclave de son devoir, oublieux de sa fatigue, l’intendant les dirigeait. La petite troupe entra dans la grande cour, puis tournant l’aile de gauche, elle disparut dans la petite place entre les deux palais.
« C’est le convoi qui doit emmener le Colonel, se dit Bernard. C’est de la réalité, cela !… Il part donc, ce mauvais génie ; eh bien, bon voyage ! Clarice nous en débarrasse ; ce n’est pas moi qui songe à le regretter ! »
Il resta à la fenêtre quelques moments encore ; il voulait voir le départ de ce vaincu qui excitait en lui si peu de sympathie. Mais il se produisait évidemment du retard ; fatigué d’attendre, il regagna son lit et cette fois s’endormit d’un sommeil paisible.
Grande fut la surprise de Realmyn lorsque Bernard, vers les dix heures du matin, le rencontrant dans la cour, lui apprit les événements de la nuit.
— Et on m’a laissé dormir ! s’écriait-il ; dormir comme une vieille souche, vermoulue, hors de service, pendant que Clarice risquait sa vie, qu’elle était accusée, insultée, maltraitée presque ! Oh, je ne peux en prendre mon parti ! Pourquoi ne rien me dire ! Ah, si j’avais été là !…
— Eh bien, qu’auriez-vous donc fait ?
— Ce que j’aurais fait ! Mais j’aurais arrêté net les soupçons, j’aurais garanti sa loyauté, son innocence !… Je ne sais ce que j’aurais fait, mais, certes, celui qui l’aurait attaquée devant moi, celui-là n’aurait pas eu beau jeu !…
— Très aisé à dire maintenant, mais alors toutes les apparences étaient contre elle et, il faut le dire, non seulement les apparences, mais aussi la réalité…
— La réalité ! Comment, vous aussi, vous l’accusez !… Mais que je suis naïf de m’échauffer ainsi à la défendre ; quoi que vous en disiez, vous êtes le premier à trouver que ce qu’elle a fait, elle a eu mille fois raison de le faire !…
Bernard ne put s’empêcher de rire :
— Peut-être bien, dit-il, mais si j’absous l’accusée, je n’absous pas le crime. Clarice a été magnifique de dévouement et d’audace, et je reconnais que, cette fois encore, l’excellence du but l’emporte sur la rudesse des moyens, mais pour Dieu, qu’il ne lui prenne pas fantaisie de faire de l’héroïsme à mes dépens ! Vous-même, que diriez-vous si, un beau jour, dans l’intérêt de l’art, des grandes pensées, que sais-je, elle se permettait de s’emparer de vos partitions ?
— Mes partitions ! Pourquoi me les prendrait-elle ? Les deux choses n’ont aucun rapport, pas plus que je n’en ai, moi, avec ce Colonel Ivantelly !…
— Je sais qu’il vous est peu sympathique, et vous n’êtes pas seul de votre opinion. Mais, après tout, il n’avait pas si tort de vouloir reprendre ses lettres ; pensez donc, on ne laisse pas des lettres de femme vaguer ainsi sans qu’on sache où !… Du reste, quant à lui, la question est réglée, il est parti ce matin !…
— Parti ! s’écria Realmyn, et sa bonne figure s’illuminait du plus joyeux étonnement. Parti, lui, le Colonel ! Est-ce possible ! Répétez-le-moi, je vous en prie…
— Parti, et bien loin maintenant… On vient de me le confirmer tout à l’heure. Il est en route pour Scodra et de là pour le diable vert, je suppose…
— Ah, bravo ! s’écria Realmyn en frappant l’une contre l’autre ses mains robustes… Bravo, mille fois bravo ! Ainsi, je n’aurai plus à voir ce teint fielleux, ces yeux noirs, ce regard mauvais, cette bouche ironique !… Allez, c’était un tout vilain monsieur que cet homme ! Que m’importe à moi qu’il ait du sang de grand d’Espagne dans les veines, qu’il descende de Pélage ou de Rodrigue, si tout en lui n’est qu’égoïsme et malveillance ! J’ai horreur, moi, de ces gens toujours armés en guerre, qui se promènent dans le monde comme des loups en quête à la lisière d’un bois ! Tout leur esprit ne leur sert qu’à se faire haïr ; à ce prix, j’aime mieux n’être qu’une bête !… Puis quel âne en musique ! Ce qu’il préfère, c’est l’opérette ! Et plus la farce est grossière, plus elle est à son goût ! Que voulez-vous attendre d’un être comme cela !… Et c’est Clarice qui nous en débarrasse ! Ah, la petite fée, que mille grâces lui soient rendues pour ce beau coup de baguette si bien appliqué !… Et tenez, la voici !…
C’était elle, en effet, qui venait à leur rencontre. Elle portait une claire petite toilette de promenade, fort jolie dans sa simplicité ; à voir son gai sourire, son regard doux et calme, l’élégance quelque peu frêle de toute sa personne, il était impossible de se douter que cette charmante jeune fille, véritable type de grâce délicate et d’exquise distinction, pût être l’énergique héroïne du drame étrange de la nuit !…
Mais le bon Realmyn avait un de ces enthousiasmes qui ne se perdent pas dans les nuances subtiles :
— Hurrah ! Hurrah ! s’écriait-il en agitant à bout de bras son chapeau à larges bords. Hurrah ! La voilà, la victorieuse, celle qui purge la terre des monstres ! Je ne sais ce qui me retient de te porter en triomphe, ma toute radieuse Clarice ; il me semble que je n’ai pas d’autre moyen de te témoigner tout le plaisir que tu me fais !
— Me porter en triomphe ! disait Clarice en riant. Le plaisir que je vous fais !… Qu’est-ce que ces grands mots ? Je viens de dormir six bonnes heures et je me sens toute gaillarde ; si c’est là ce qui vous enthousiasme si fort, M. Realmyn, franchement, vous vous exaltez à bon marché !
— Et le Colonel qui est parti, ce méchant homme que tu as expulsé, chassé, exterminé comme un être dangereux qu’il est ! N’est-ce pas assez pour que je sois dans la joie et que je t’en témoigne ma reconnaissance ?…
— Quoi ? dit Clarice redevenue soudain sérieuse. Il est parti !… Ce n’était donc pas une vaine menace, ce départ !… Et on ne l’a pas retenu !… Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Eh bien, cela ne veut rien dire, sinon que nous en sommes débarrassés, grâce à toi ! Et il semble presque que cela te chagrine !… Mais il faut s’en réjouir au contraire ; être délivrés de cette mauvaise engeance, mais que pouvait-il nous arriver de plus heureux !
— Oui, et moi je me suis fait un ennemi mortel !… Ah, je n’en avais pas besoin, moi qui ai déjà tant à craindre, tant de ménagements de toutes sortes à garder !… Avec lui, je le sais, il fallait se tenir sur ses gardes, mais on pouvait y réussir et, même après la scène de cette nuit, il aurait été possible de s’entendre !… Maintenant il va me poursuivre de sa haine, d’une haine implacable !… Et il a une telle influence sur… !
Elle n’acheva pas, mais Bernard avait compris ce que voulait dire cette brusque réticence et il sentait que ses appréhensions n’étaient pas vaines.
— Mais que fallait-il faire ? reprit-elle comme se parlant à elle-même. Je ne pouvais laisser cette pauvre femme courbée sous cette main impitoyable !… C’est si cruel de voir souffrir !… Elle, à son tour, elle s’est dévouée ; elle a cru me sauver, et son aveu, si beau d’abnégation, de générosité courageuse, est peut-être ce qui me perdra !…
— Ne crois pas cela, dit Bernard. Penses-tu qu’après de tels coups de violence, tout secret ne dût pas être éclairci ? On aurait toujours fini par savoir ce qu’étaient devenues les lettres et ce que tu avais risqué pour les reprendre…
— En êtes-vous si sûr ? Non, lorsque la seconde agrafe s’est trouvée sous ma main, cet homme a été atterré. Son intelligence n’est pas d’ordre assez élevé pour comprendre et tirer enseignement de ce que ses yeux venaient de voir ; il est ignorant et superstitieux, ce qu’il ne comprend pas, l’effraie, et avec un esprit de cette trempe, la crainte est encore la meilleure sauvegarde… Maintenant il croit tout expliqué et il se dit qu’il a joué un rôle ridicule ; il s’en va la rage au cœur, en méditant quelque sombre plan de vengeance… Oh, je l’ai bien vu dans ses yeux, ce pardon qu’il semblait m’offrir, ce n’était qu’un piège qu’il me tendait ; je ne m’y suis pas laissé prendre, raison de plus pour lui de me haïr, et si l’occasion s’en présente, de m’écraser sans merci !…
Elle resta un instant silencieuse, en proie à une douloureuse préoccupation.
— Bah, dit-elle soudain en relevant la tête avec un geste de décision énergique, à quoi bon s’inquiéter ! J’ai fait ce que je devais faire ; je ne le regrette pas !… Je me défendrai, s’il faut me défendre !… Puis, ici, dans ce vieux château, qu’ai-je à craindre ? Qui oserait venir m’y chercher ! Sous peu j’y serai seule ; alors j’aurai le temps de veiller à ma sûreté !…
Ils étaient arrivés devant l’entrée de l’aile gauche. Soudain un tumulte de pas, des cris joyeux se firent entendre, et les enfants de M. de Simãens débouchant à toute course, se jetèrent sur Clarice et l’étreignirent avec cette furie d’affection qui ne connaît pas d’obstacle. Elle s’abandonna en riant à leurs caresses ; à voir sa gaieté et l’expression de bonheur qui brillait sur son visage, il était aisé de juger que son esprit mobile avait oublié toutes ses préoccupations. Puis, dans le ramage confus qui s’échappait de ce bruyant groupe, il surgit sans doute quelque proposition triomphante, car soudain les deux enfants s’emparèrent des mains de Clarice, la tirèrent en avant de toutes leurs forces, et prenant sa course, sans autres adieux, le trio disparut derrière l’angle du Château.
Le bon Realmyn restait bouche béante :
— Eh bien, dit-il enfin, elle nous quitte !…
Son ébahissement prenait une expression si comique que Bernard ne put s’empêcher de rire :
— Oh, le caprice ! dit-il, l’éternel, le tout puissant caprice féminin !…
— Le caprice ! dit Realmyn, c’est un vilain défaut. Il m’en coûterait d’en accuser Clarice !
— Cependant vous n’en êtes pas à votre première expérience ?…
— Une fois, c’est vrai, à propos de mon opéra !… Mais une fois n’est pas coutume…
— Et moi, je vous dis qu’elle en use et abuse. Elle vit de caprice et, qui sait ! c’est peut-être le secret de son charme ?… Un joli caprice, bien franc, bien imprévu, c’est si amusant !… Avec elle, on est toujours sur le qui-vive ; on peut tout supposer, tout imaginer, rien n’est au-dessus de sa fantaisie… Et à laquelle croire, je vous le demande, de la Clarice inquiète et troublée de tout à l’heure, ou bien de cette enfant rieuse de maintenant, qui soudain, à propos de rien, prend son vol, vivace et rapide comme une mésange au mois de mai ?… Il n’y a pas plus d’un an, j’y aurais longuement réfléchi, et je me serais donné une peine infinie pour concilier ces contrastes ; maintenant j’y suis fait et j’en ris, c’est bien plus commode !…
— Et vous avez raison, dit Realmyn. Je ne comprends pas, moi, ce besoin fébrile de tout comprendre. Ce que nous voyons, ce que nous savons de Clarice, ne suffit-il pas ? Il y a en elle tant de vie et de jeunesse, une telle surabondance de sympathie et de bonté ! Elle a le charme, le charme souverain, inépuisable, irrésistible ! Cela répond à tout ; que vous faut-il donc de plus ?…
— Eh, c’est ce que je me répète sans cesse, mais c’est ce charme même qui me fait réfléchir, quoique j’en aie. Peut-on être à ce point adorable et insensible ! Quoi, voilà la femme la plus belle et la plus intelligente, le cœur le plus pénétré de dévouement et de tendresse, et vous admettrez qu’elle puisse passer sa vie dans ce froid isolement, sans intérêt, sans affection, sans amour ?… Mais ce serait un phénomène, un prodige, un monstre !… Pour moi, je n’y crois pas !
— Que dites-vous, M. de Rednitz ? De l’amour !… Clarice !… Eh, qui donc pourrait lui en inspirer !
— Voilà qui n’est pas flatteur pour nos amours-propres, mais n’importe ; qu’elle n’aime personne maintenant, je le veux bien, mais n’a-t-elle jamais aimé, n’aimera-t-elle pas une fois, à son tour, voilà la grande question…
— Ce n’en est pas une ! Clarice, aimer ! Allons donc ; la seule idée en est intolérable ; autant vaut se représenter une douce princesse des Contes de Fées, tombée au pouvoir de quelque noir cyclope !… Non, non, croyez-moi, on ne peut la juger à la même mesure que les autres ; tout en elle est esprit ; c’est un foyer de lumière, pur, limpide, sans ombre, sans défaillance !… Plus je la vois, plus je l’admire ; parfois, je vous le jure, je suis tenté de l’adorer !… À la voir, on se sent meilleur ; à l’entendre, il semble que le champ de votre intelligence s’agrandit, que votre âme se perfectionne et s’épure !… Et quelle activité, quelle prodigieuse puissance ! Avant que vous-même vous ayez conscience de votre pensée, d’un coup d’œil elle l’a saisie, d’un mot elle vous convainc, vous enlève, vous transporte !… C’est que les procédés de son esprit ne sont pas les nôtres ; les problèmes qui nous arrêtent, les mystères qui nous troublent, n’existent pas pour elle ; ce que nous supposons, elle le sait, ce que nous pensons, elle le voit ; pour elle, pas de ténèbres, tout est lumière et clarté limpide !… Oui, je ne le dirais pas à tous, mais à vous je peux me fier, oui, quand je la compare à tout ce que j’ai vu, à tout ce que je connais, je ne peux m’empêcher de le croire, elle est d’essence meilleure, plus parfaite, supérieure, en un mot !…
Il parlait avec une ardeur, une conviction si sincères, ce qu’il disait répondait avec tant de justesse à ces secrètes pensées si profondément enfouies au fond du cœur de Bernard, que ce dernier croyait entendre dans ces paroles, l’écho de sa propre voix surgissant du plus intime de son être. Il n’était donc pas le seul à subir ce mystérieux ascendant de Clarice ; à côté de lui, cet esprit puissant, cet homme de génie ne craignait pas d’exprimer ce que lui-même n’osait dire !… Et cependant, même alors, par une réaction d’amour-propre contre laquelle il se trouvait sans force, il lui répugnait d’avouer que lui aussi se sentait tout près de subir cet ascendant inexplicable ; il y avait là une abdication de sa raison à laquelle il ne pouvait se résoudre. Profondément troublé, heureux et mal à l’aise à la fois, désireux de montrer à Realmyn qu’il partageait sa conviction, mais craignant de donner à sa pensée une forme qui pourrait prêter au ridicule, il gardait le silence. Realmyn, les yeux levés au ciel, semblait suivre dans les nuages quelque brillante vision !…
— Oui, dit enfin Bernard, il y a bien du vrai dans ce que vous dites ; malgré les incohérences de cette nature, on sent qu’on se trouve en présence d’une vraie puissance, quelque chose comme les divinités mythologiques, à l’heureuse époque où elles daignaient encore revêtir la forme humaine… Mais, hélas, pauvre Clarice, cette supériorité, à quoi lui sert-elle, que sera cette vie qu’elle commence à peine et dont les débuts se marquent par de telles difficultés ? Avec un si triste passé, comprenez-vous ce que peut être son avenir ?… Elle s’en effraie, vous l’avez vu tout à l’heure ; pour moi, j’ose à peine y penser…
— Quoi, vous auriez de telles inquiétudes ! Voilà, je vous l’avoue, qui me surprend grandement. Son avenir, mais c’est d’être encensée, adorée ! Le jour où elle le voudra, elle apparaîtra comme une étoile du ciel artistique, et une étoile comme il ne s’en est jamais vu !…
— Oui, si elle sort d’ici, mais…
— Et pourquoi y resterait-elle ? Avant peu, nous aurons tous quitté le Château et, je m’en porte garant, le nom de Clarice rayonnera sur le monde !…
— En êtes-vous si sûr ? Vous ne savez pas quel mystérieux attrait la retient ici !… Vous l’avez entendue tout à l’heure !… Oh, je la comprends moins encore que vous, cette passion de solitude, mais elle existe et vous n’en viendrez pas aisément à bout. Puis, qu’elle se décide à partir, cela est à toute rigueur possible, mais ce ne serait pas tout, il faudrait encore avoir le consentement d’Octave…
— M. de Claram ! Son consentement ? À quoi bon ?
— Mais il est le maître, ne le savez-vous pas ?
— Oui, j’ai entendu parler de cette ridicule histoire d’achat, d’esclavage, mais je n’en crois pas un mot. Ces choses-là sont impossibles !…
— J’admire votre assurance, mais les faits sont là, ils s’imposent. Quels qu’ils soient, les droits d’Octave existent ; il faudra compter avec lui !…
— Eh bien, qu’importe ! C’est moi, s’il le faut, qui rachèterai Clarice, oui, et à n’importe quel prix !… Je veux qu’elle sorte de cette obscurité si indigne d’elle, je veux qu’elle déploie au grand jour tous les prodiges de sa puissance d’artiste ! À nous deux, M. de Rednitz, nous ferons de grandes choses ! Elle m’a révélé à moi-même ; il faut qu’elle achève son œuvre, et à mon tour, moi, je veux la faire connaître au monde, je serai le piédestal qui la mettra en pleine lumière, au rang qu’elle doit avoir parmi les grandes célébrités !… Il faut que cela soit, et cela sera ; je ne vois rien qui s’y oppose et quelque obstacle qu’il se produise, aucun n’est de taille à m’arrêter !
Bernard s’inclina sans répondre ; il ne se sentait pas le courage de disputer à cet esprit si bon, si enthousiaste, ces riantes perspectives vers lesquelles il s’avançait avec tant de confiance. Mais il n’osait croire à la réussite de ces projets d’avenir ; un secret pressentiment lui disait que Clarice n’était pas faite pour vivre d’une existence facile et heureuse, que sa destinée n’était pas près de se dégager du voile sombre qui en obscurcissait les débuts.
À quelques jours de là, il rencontra M. Realmyn seul sur les terrasses du Vieux-Château ; le digne homme paraissait en proie à quelque préoccupation pénible :
— J’ai parlé, dit-il, parlé à Clarice et à Octave… Sur mon âme, je n’y comprends rien… Octave, lui, ne s’opposerait pas absolument au départ de Clarice ; il dit qu’il ne veut pas la contrarier, qu’elle est libre de choisir sa carrière, que toutefois il lui serait désagréable qu’elle se produisît en public, qu’elle n’est pas faite pour le théâtre, qu’elle a l’esprit trop excitable, la santé trop délicate, et quantité d’autres raisons de cette force… Au fond, je comprends ce qu’il y a dans cette inerte résistance ; il lui répugne que l’attention du public se reporte sur ces souvenirs pénibles du passé… En résumé, s’il n’est pas tout à fait bien disposé, il ne l’est pas non plus absolument mal ; si ce n’était que lui, tôt ou tard je réussirais ! Mais, Clarice, voilà ce qui est incompréhensible ! Elle résiste nettement, obstinément ; elle ne veut pas quitter le Château ; elle dit qu’elle y est heureuse, qu’elle a pris son parti d’y vivre seule, que le monde, l’agitation, le tumulte des foules l’effraient, qu’elle n’aspire qu’au calme, au silence, que sais-je ?… En vain je lui ai représenté qu’elle m’est nécessaire, qu’avec elle je peux tout, que sans elle je ne suis rien, elle, cette nature généreuse entre toutes, si prête à se dévouer, même jusqu’au sacrifice, elle n’a rien voulu entendre !… Puis, je ne sais quel souffle de violence avait passé sur elle ; quand je lui ai dit ce qui est vrai, c’est qu’elle ne peut rester dans ce morne désert, au fond de cette solitude sauvage, qu’à son âge on ne s’enfouit pas toute vivante dans un tel sépulcre, quand je lui ai représenté qu’elle se préparait une existence vide, une vieillesse lourde, insupportable, qu’avant tout, il faut vivre, penser à l’avenir, se créer des amis, une famille, oh, si vous l’aviez vue alors !… Elle a pâli, ses lèvres se sont crispées, ses yeux ont flamboyé de colère…
« — Vieillir ! a-t-elle dit d’une voix sourde, comme étranglée par la colère, moi, vieillir ! À moi, des amis, une famille, allons donc !… Ne me tenez pas des propos pareils ; cette défroque humaine, cette vie de fourmi rampant dans la poussière terrestre, tout cela n’est pas fait pour moi !…
« Et à la voir, je vous jure qu’on eût dit que je lui avais fait une offense mortelle !
« — Non, répétait-elle avec une expression étrange, non, cela n’a pas de sens pour moi ; si je savais que tel dût être mon avenir !…
Elle n’acheva pas, mais son regard, son geste, toute son expression avaient une éloquence terrible !… Que répondre à de telles extravagances !… C’est désolant de voir cet esprit si juste, si fort, perdre ainsi l’équilibre ! Et à quel propos ! C’est ce que je ne puis comprendre. Si triste qu’il soit, son passé ne peut motiver, à lui seul, cette aversion indicible pour tout ce qui n’est pas sa vie solitaire, ces choses-là s’oublient vite, et même – nous connaissons le public – ce ne serait qu’un élément de curiosité, un gage de succès de plus ! Elle le sait bien, elle si intelligente !… Aussi ce n’est pas son vrai motif : il y a autre chose ; j’ai cru l’entrevoir un instant ; elle semblait faire allusion à quelque événement que nul ne peut prévoir, dont seule elle a l’intuition, qu’elle attend, en qui elle a mis toute son espérance et qui doit exercer une action décisive sur sa vie, la perdre ou la sauver ; lorsqu’il se sera produit, alors seulement nous connaîtrons la vraie Clarice !… Voilà ce que je crois ; vous le savez, avec elle, tout est possible ; elle est si franche, si naturelle et si étrange, si incompréhensible à la fois !… Mais je n’en suis pas moins très contrarié ; je ne peux pas la quitter en ce moment, j’ai repris avec elle mon grand travail, l’œuvre qui doit marquer ma vie ; sans elle, je ne peux réussir, elle seule m’a révélé ma vraie pensée, ce n’est que sous son inspiration que j’atteins la forme unique, définitive, la perfection !… Et je suis bien loin d’avoir fini ; elle ne veut travailler que lentement, deux, trois heures par jour au plus ; elle prétend que cette tension nerveuse la fatigue, elle, la force en personne, l’esprit toujours prêt, toujours actif, indomptable !… Au fond, je crois qu’elle me ménage ; c’est absurde ; je suis fort, moi aussi, et puis qu’importe ma santé, ma vie même, au prix de l’achèvement de mon œuvre ! Que je la termine, dussé-je mourir le soir même, j’aurais dit ma pensée ; c’est tout pour moi !… Et nous perdons du temps ! Voici ma famille, mes enfants qui me réclament ; je ne peux songer à les faire venir ici, il faut donc que je parte pour les rejoindre !… Pourrai-je revenir ?… Tout s’arrangerait si bien si Clarice consentait à quitter ce maudit Château ; au nom du Ciel, qu’est-ce qui peut l’y retenir !… Ah, quelle obstination diabolique, et comme vous le dites, que de mystères dans cette âme étrange !… Mais, je ne perds pas courage ; je lui parlerai encore, je l’implorerai, je la supplierai, il faudra bien qu’elle cède ; il y a tant de bonté en elle qu’il est impossible que mes prières ne réussissent pas à la toucher !
Le digne homme n’eut pas le temps de mener à bien son entreprise ; le lendemain même, il recevait la nouvelle qu’une de ses filles était tombée dangereusement malade et que s’il voulait la revoir, il devait partir sans perdre un instant. Ce cœur qui semblait ne vivre que pour les émotions artistiques, se retrouva tout entier dominé par l’amour paternel ; sous l’étreinte de sa douleur, grande œuvre, espérances de gloire, tout fut oublié ; quelques heures plus tard, Realmyn quittait le Château. Il avait voulu faire ses adieux à Clarice ; l’affection enthousiaste qu’il avait pour elle, survivait encore au plus fort de ses angoisses. Bernard n’assista pas à leur entrevue ; il lui parut seulement que le pauvre père y avait puisé des forces et une espérance qu’il n’avait pas auparavant. Clarice, elle, laissa voir que ce départ lui causait une vive tristesse ; elle s’était attachée à ce doux esprit si grand et si bon à la fois ; elle avait dû résister à ses instances, mais cette affection désintéressée qui lui manquait si brusquement, lui causait un déchirement dont elle ne cherchait pas à cacher la douleur. Tous, à des degrés divers, éprouvaient la même impression ; malgré ce qu’il y avait de trop exclusif dans son culte pour la musique, Realmyn tenait par la seule force de son génie une place qu’il n’était pas aisé de remplir ; son départ faisait disparaître une puissante source d’intérêt, un foyer d’activité et de vie dont il n’était pas facile de se passer. Celui qui parut prendre le plus aisément son parti de ce départ prématuré, ce fut Octave ; absent au moment où fut connue la triste nouvelle, il ne put pas même prendre congé de Realmyn ; mais sous la sympathie qu’il témoigna pour sa douleur, Bernard crut entrevoir que l’événement en lui-même ne lui causait pas un chagrin bien sensible. Du reste la nuance n’était guère apparente et Bernard qui s’était tout d’abord étonné de cette indifférence, ne jugea pas qu’il valût la peine de se mettre en frais d’imagination pour découvrir ce qui pouvait la motiver.
Puis les jours s’écoulèrent, et par le cours naturel des choses, la vie du Château reprit son allure normale. Réduite en nombre, la compagnie semblait avoir gagné en intimité ; les rapports étaient plus aisés, moins tendus ; on reconnaissait que tout l’esprit, le brillant du Colonel Ivantelly ne réussissaient en définitive qu’à entretenir une animation factice ; avec lui, tout en s’amusant de ses paradoxes, il fallait se tenir sur ses gardes ; délivrés de cette préoccupation, les hôtes du Château se trouvaient éprouver un sentiment de bien-être qui avait bien son prix. Nul n’en parlait toutefois, car le sujet n’était de mise ni pour Madame de Bergheyck, ni même pour Octave, mais pour être savouré en silence, le soulagement n’en existait pas moins. Pour le pauvre Realmyn, on y mettait plus de franchise et tout en le regrettant, les moins mélomanes de la petite bande disaient qu’on ne pouvait rester toujours sous le joug de ce régime de musique à outrance. On se laissait donc vivre doucement, au jour le jour, profitant du moment présent, n’aspirant pas à des excitations trop vives et se disant tout bas que pour le peu de temps qui restait à passer au Château, il fallait l’employer agréablement, jouir du calme après l’orage, et en emporter, dans l’ensemble, un paisible et doux souvenir.
Et il n’y avait pas grand’peine à réaliser ce programme ; c’était à qui s’y prêterait le plus volontiers, et le seul accord de ces esprits aimables était une sûre garantie de succès. Les préoccupations qui au début se remarquaient chez quelques-uns, semblaient avoir disparu ; soustrait à l’influence de l’ironie amère du Colonel, Octave s’abandonnait sans réserve aux inspirations de sa franche et loyale nature ; Madame de Bergheyck n’avait plus de sujet de se défier de l’avenir et la perspective d’un bonheur prochain mettait une douce flamme dans ses beaux yeux. Tous, sans peut-être s’en rendre compte, jouissaient de ce calme ainsi reconquis et une douce atmosphère de bien-être les pénétrait comme la brise embaumée du printemps. Puis par-dessus tout, il y avait le charme exquis attaché à la présence de Clarice ; plus que jamais on se laissait doucement enlacer par cette séduction innée en elle, cette fine et aimable intelligence, cette vivacité d’esprit tempérée par une si délicate bienveillance ; après les orages des derniers jours, on se sentait comme protégé contre le retour de ces émotions, par cette force singulière qui savait se faire aussi énergique contre le mal que toute gracieuse pour le bien. Mais le calme qu’elle recherchait par-dessus tout, c’était tout l’opposé de la satiété ou de l’inertie ; son esprit infatigable, toujours en éveil, savait communiquer aux autres ce bien-être actif et vivace qui semblait être l’essence même de sa nature ; sous cette douce influence, tout devenait facile ; la vie dont elle réglait l’emploi, semblait être celle que chacun aurait choisie ; entraîné sans effort par cette excitation vivifiante qu’elle entretenait autour d’elle, on croyait faire sa propre volonté lorsqu’en réalité on s’était conformé à la sienne, et conduit par cette main d’une fermeté si douce, on se laissait aller au courant, en évitant même de penser qu’un jour viendrait où il faudrait abandonner cette bienheureuse existence.
Ce charme singulier de Clarice, nul plus que Bernard n’en savourait la douceur exquise ; mieux que personne, il appréciait cet ensemble de facultés qui se trouvent si rarement réunies, ce bon sens droit et sûr, cette merveilleuse compréhension des caractères, cet art souverain de les manier et de les conduire, enfin cette douce égalité d’humeur, cette affectueuse bonne grâce qui lui faisaient subordonner aux goûts et au plaisir des autres, les impulsions passionnées de son esprit. Il connaissait les arrière-pensées d’humiliation et d’amertume que laissait en elle le souvenir toujours brûlant de ses malheurs passés, et il ne pouvait assez admirer à quel point elle savait dompter ces ferments de trouble et de révolte qui auraient si facilement conduit toute autre à la méchante humeur chronique, à l’acerbe irritation.
Et cependant, sous ce merveilleux équilibre, il sentait toujours la présence de cet élément étrange, de ce mystère indéchiffrable qui faisaient de la jeune femme une sorte de problème vivant, d’énigme inquiétante ; l’effort qu’elle s’imposait pour maîtriser les penchants audacieux et violents de sa nature, semblait parfois dépasser ses forces et, brusquement, comme une flamme jaillissant d’un feu mal éteint, quelque incident surgissait, un regard, un mot sans importance apparente, inaperçu pour les yeux non prévenus, mais qui pour Bernard, décelait la persistance dans cette âme si bien fermée, de ce trouble profond, indéfinissable, qu’il connaissait si bien, auquel il ne pouvait se méprendre ; ce n’était peut-être que du caprice, de bizarres complications de pensée, mais n’était-ce rien autre ? Moins que jamais il n’aurait osé le dire et il restait incertain, troublé lui-même, et se disant que de la part de cet esprit orageux et complexe qui conciliait en lui tant d’imprévu et de contrastes, il fallait s’attendre à tout et toujours se tenir sur ses gardes.
Il en eut, un jour, un frappant exemple ; on parlait musique de théâtre, des nouvelles théories sur le drame musical et l’on proclamait comme vérité indiscutable, que jamais la technique théâtrale n’avait été poussée plus loin, jamais les chanteurs n’avaient pris leur art plus au sérieux, jamais les exigences pour la perfection de l’ensemble n’avaient été plus raffinées et l’effet produit sur le public, plus puissant et plus complet. Clarice écoutait sans mot dire, d’un air même légèrement sceptique. On lui en fit la remarque :
— Mon Dieu, dit-elle, je n’entends rien à tout cela ; je n’ai pas été au théâtre dix fois en ma vie ; vous qui avez tout vu, tout entendu, vous êtes tous d’accord ; si j’étais d’un autre avis, moi chétive, je me garderais bien de le montrer.
— Ce qui signifie que tu n’es pas d’accord, mais que dans ta superbe indifférence, tu ne veux pas prendre la peine de justifier ton opinion !
— Bon, je ne veux rien du tout, et en fait d’opinion, je ne sais pas même si j’en ai une…
— Mauvaise défaite, dit M. de La Médio ; quand on chante la musique d’opéra comme toi, on sait à quoi s’en tenir sur la valeur d’une exécution d’ensemble. Et je persiste à dire qu’avec les moyens dont on dispose aujourd’hui, les soins qu’on apporte à les mettre en valeur, surtout le sens artistique si merveilleusement développé, aussi bien chez les spectateurs que chez les acteurs, nous avons la certitude que nous voyons les chefs-d’œuvre interprétés comme jamais ils n’ont pu l’être !
— Amen, dit Clarice, je me déclare d’accord puisque cela paraît vous faire si grand plaisir, j’avouerai même, sans autre difficulté, que ce que j’ai vu sur vos grands théâtres me laisse une impression de véritable éblouissement, mais…
— Eh bien quoi mais ? reprit M. de La Médio, quel paradoxe vas-tu nous lancer avec ce mais… que tu soulignes d’un sourire si plein de malice ?
Clarice ne pouvait s’empêcher de rire :
— Que vous êtes défiant ! dit-elle… Eh bon Dieu, je n’y mets pas tant de finesse, et voici en deux mots, ce que je veux dire : c’est qu’avec ces recherches infinies de l’ensemble et du détail, ces apprêts si compliqués, cette cuisine si raffinée, la sauce peut être excellente, mais qui sait ? la vraie saveur du poisson ne s’en trouve peut-être pas mieux !…
— Oui-da, voilà ta doctrine ? Ainsi, à t’entendre, les soins minutieux que l’on prend pour s’assurer une exécution irréprochable, sont superflus, peut-être même nuisibles ?
— Je ne dis pas cela, ce serait absurde, mais ce qui n’est pas dire une chose folle, c’est d’affirmer que cette part démesurée donnée aux moyens matériels n’infuse pas le génie aux œuvres qui en manquent, et pour celles qui en ont, elles sauront toujours montrer leur valeur, même sans cet appareil magnifique, mais encombrant.
— Que veux-tu dire par là ? reprit M. de Simãens ; ta théorie a quelque chose de spécieux, mais elle a besoin d’être précisée et de s’appuyer sur des faits.
— Là, que me demandez-vous ? Ne peut-on hasarder une opinion sans être tenu de l’établir de toutes pièces !… Ces démonstrations, ça n’est pas si simple, et je crains fort de m’y embrouiller.
— Eh bien, à tout le moins, ce sera drôle et je m’amuserai fort à te voir un peu patauger !… Mais tu n’es pas si empruntée que tu le veux bien dire, et tu t’en tireras fort bien, je le sais d’avance…
— Merci de cette bonne confiance ; je me risque donc, mais si je vous vois trop rire, je vous en préviens, je m’arrête net…
— Bien, bien, c’est entendu, et maintenant, va, tu as la parole.
— Eh bien donc, je commence par dire ceci, c’est que dans la hiérarchie des arts, celui qui est le plus puissant, celui qui a le plus ému le cœur des hommes, qui a existé de tout temps, qui est éternel, le premier, en un mot, de l’aveu de tous, c’est l’éloquence ; or l’éloquence, c’est l’expression de la pensée humaine par la voix toute seule, et rien autre, les moyens matériels sont réduits à la plus absolue simplicité. La littérature écrite vient ensuite ; elle aussi a fait de grandes choses avec des moyens matériels très bornés ; puis la musique, la peinture, l’architecture, tous les arts enfin, et voyez tout ce qu’ils comportent de matière, de technique, d’engins, de complications de toute nature, et pour produire quoi ? De fort belles choses, de grands chefs-d’œuvre sans doute, mais tandis que la simple parole frappe l’intelligence, passionne les cœurs, suscite ces grands courants d’émotion qui bouleversent le monde, les autres arts avec toute leur science, leur outillage compliqué, leurs appareils multiples, leur mise en œuvre dispendieuse, excessive, ont enrichi l’esprit humain, procuré de réels et vifs plaisirs, excité l’admiration, l’enthousiasme, mais qu’est-ce que cela auprès de l’éloquence, cette flamme qui embrase les cœurs, exalte les volontés, s’empare de tout l’être humain jusqu’à lui faire accepter les sacrifices les plus durs, le jeter dans les entreprises les plus hasardeuses, les plus héroïques !…
— Tout cela est vrai, mais qu’est-ce que cela prouve contre ce que nous disons ?
— Cela prouve que la complication, la perfection des moyens matériels n’est pas, même au théâtre qui les réunit tous, une marque décisive de supériorité, et je me dis que le génie de l’Homme, cette force créatrice que je ne peux assez admirer, car comme la Divinité, elle fait jaillir la vie du néant, crée avec rien des merveilles indestructibles, le génie humain, dis-je, n’a pas besoin pour déployer sa puissance, de cet écrasant appareil de perfection technique dont notre vieux siècle s’enorgueillit avec tant de complaisance ; le génie, voilà le levier auquel rien ne résiste ; donnez-nous des Shakespeare, des Mozart, et vous verrez s’ils ont si grand besoin de nos prodiges de mise en scène, de nos splendeurs techniques, de notre couleur locale, de toutes ces complications, ces raffinements inépuisables dont il semble que nous ne puissions nous passer !…
— Peut-être, mais à coup sûr, si leurs chefs-d’œuvre peuvent se produire avec toutes les ressources de notre exécution moderne, ils ne s’en trouveront pas plus mal et le plaisir qu’ils donneront n’en sera que plus grand.
— Je veux le croire, mais serait-il absurde de dire que les chefs-d’œuvre, comme les grands artistes, se suffisent à eux-mêmes, et que ces merveilles d’exécution, de mise en scène, sont comme les trop beaux bijoux sur une belle femme ; à voir leur éblouissant éclat, on oublie de regarder celle qui les porte !…
— Ainsi, reprit M. de Simãens, à ton sens, la force intrinsèque d’une œuvre serait en raison inverse de la dose de matérialité des moyens nécessaires pour la mettre en valeur ?
— Eh bien, à part la roideur algébrique de la formule, je ne serais pas loin de m’y ranger ; si pour réussir, il est indispensable qu’une œuvre soit interprétée par les plus habiles artistes, avec un orchestre sans défaut, des nuées de choristes et de figurantes les mieux habillées ou déshabillées qui se puissent rêver, le tout dans des décors splendides, avec lumières électriques, feux de Bengale, etc., cela me donne des doutes sur sa valeur en elle-même ; que de gens ne voyons-nous pas aujourd’hui qui ne s’intéressent qu’à l’exécution ; quant à l’œuvre elle-même, à sa puissance d’émotion, tout cela devient secondaire, ils n’y pensent même pas ! Prendre l’inspiration au sérieux, se passionner pour une pensée simplement dite, allons donc, c’est vieilli, c’est vieux jeu, nos raffinés n’ont garde de se donner ce ridicule !…
— Je crois que tu leur fais tort, dit Madame de Simãens ; c’est précisément parce qu’ils aiment passionnément les belles œuvres qu’ils veulent les voir entourées de toutes les richesses d’une impeccable exécution.
— Je veux le croire, mais à les entendre, on ne s’en douterait pas ; l’exécution, la perfection technique, ils ne parlent de rien autre ; tel curieux assemblage de sonorités, une modulation difficile bien détachée, un passage bien posé, bien déclamé, voilà ce qui les enchante. C’est du plaisir physique, cela ; quant au sentiment même de l’œuvre, à l’émotion du cœur, tout cela, c’est vieilli, démodé, bon pour les… bourgeois, les vieilles perruques !… Alors qu’arrive-t-il ? C’est que les artistes, les exécutants tombent dans la même ornière ; on leur demande de la perfection technique, de la virtuosité, ils en donnent et ne donnent plus que cela ; les compositeurs s’y prêtent ; avant tout, il leur faut avoir l’appui de tel artiste en faveur, ils feront tout pour l’obtenir ; leur sentiment individuel, s’il leur en reste après avoir saturé leur mémoire de tout ce qui s’est fait en musique, cède le pas à la science, à l’habileté, à la mode, et voici venir la musique faite pour mettre en lumière selon le goût du jour, la note spéciale de tel chanteur, l’intonation, le phrasé favori de telle cantatrice ; on réussit dans telle œuvre, on ne voudra plus chanter que cela ; quant aux autres, quoi qu’elles puissent avoir d’esprit, d’émotion, de génie, c’est fini, on n’en veut plus : vieux jeu, rengaine, on les écrase sous ces formules si commodes, on se proclame moderne, cela répond à tout, et le public bonasse reste bouche béante, s’ennuie ferme et se soumet !…
— Mais, dit Madame de Bergheyck, il en a toujours été de même ; du temps du belcanto italien, on sacrifiait bien plus encore à la belle note, au point d’orgue, à la vocalise, à la difficulté vaincue, en un mot !…
— On y sacrifiait beaucoup et trop, j’en suis d’accord, mais ni amateurs, ni artistes n’avaient le culte d’eux-mêmes, ne pontifiaient au point où cela se fait aujourd’hui ; sans doute les chanteurs ont toujours aimé la musique faite pour eux, pour faire valoir leur jeu et leur voix, mais ils étaient moins exclusifs et ne craignaient pas, même au risque de paraître moins à leur avantage, d’aborder les genres les plus divers, les plus opposés. N’a-t-on pas vu Lablache, Garcia, la Malibran, ces artistes hors ligne qui n’ont pas été dépassés en fait de perfection du chant et d’émotion dramatique, se plaire à chanter sur les plus petits théâtres, de simples opéras-bouffes sans prétention, presque sans mise en scène, et, vous pouvez m’en croire, c’était absolument délicieux !…
— Comme tu dis cela ! reprit M. de La Médio ; mais voyez-la donc ! Au feu de ses regards, à l’animation de sa parole, ne jurerait-on pas que c’est elle-même, en propre personne, qui les a vus et entendus !…
Clarice allait répondre, une de ces répliques ardentes, rapides comme un trait de feu, dans lesquelles elle jetait toute son âme… brusquement, elle s’arrêta, d’un mouvement instinctif elle se mordit les lèvres, comme si elle se fût sentie sur le point de commettre quelque grave imprudence, puis, non moins rapidement, revenant à elle, sa figure s’éclaira d’un gai sourire :
— Que vous êtes railleur ! dit-elle. Comme toujours, je prends au sérieux toutes vos paroles, cela va me faire dire des sottises et vous me guettez tous pour vous égayer à mes dépens… Mais ce ne sera pas encore pour cette fois et je saurai me retenir aux branches… Ces grands artistes d’autrefois, j’en parle par ouï dire, comme vous pourriez le faire vous-même pour avoir entendu quelque vieux dilettante ou lu les gazettes du temps. Je n’en persiste pas moins et j’affirme que ce déploiement inouï de luxe et de perfection matérielle, s’il peut faire vivre quelque temps les œuvres médiocres, court grand risque de compromettre les excellentes ; l’inspiration devient l’humble satellite de l’exécution du savoir-faire, je trouve cela pitoyable !
— Et moi, dit Madame de La Médio, je te trouve bien sévère ; si l’inspiration, le génie manquent trop souvent dans les œuvres modernes, à coup sûr ce n’est pas la recherche dans l’exécution qui en est cause, et pour le spectateur, à tout le moins, si on lui sert une œuvre médiocre, il peut se consoler par la perfection de l’exécution. Shakespeare et Mozart se contentaient à moins, cela est vrai, mais s’ils avaient eu mieux, ils en auraient bien pris leur parti, sois-en certaine… Quant à tes grands chanteurs, Lablache, Malibran et autres, ils pouvaient, une fois, je le veux bien, s’amuser à chanter de petite musique, mais c’était jeux de princes et ces fantaisies ne prouvent rien pour la thèse que tu soutiens.
— Vous m’accorderez pourtant que dans ces pauvres petits opéras qu’ils galvanisaient de leur merveilleux talent, il pouvait se trouver quelque parcelle de génie, des inspirations de première valeur ; c’était ces trouvailles qui les passionnaient, et quand ils en faisaient resplendir les beautés, je vous le dis, ils étaient admirables !…
— Encore ! En vérité, à voir ton enthousiasme, on jurerait que tu étais au nombre des spectateurs !…
Bernard regardait Clarice en ce moment ; soudain, dans ses grands yeux sombres, il vit étinceler cet éclair qu’il connaissait si bien, cette flamme de caprice, d’orgueil et d’audace qui révélait en elle l’existence de cette nature intime, mystérieuse, indéchiffrable dont elle avait tant de peine à maîtriser les violents sursauts ; sans transition, sans cause appréciable, cet esprit mobile, passionné, au plus haut point impressionnable, avait été mis hors de garde et se laissait emporter par une de ces impulsions étranges, instantanées, irrésistibles qui pouvaient la jeter dans les plus extrêmes excentricités ! Mais quoi donc, dans cette inoffensive plaisanterie qui lui avait été dite, pouvait avoir produit un pareil effet, quel ressort secret avait-elle fait vibrer dans les profondeurs de son âme, pour y susciter un tel ébranlement, c’est ce qu’il ne pouvait comprendre, et comme s’il allait assister à quelque révélation imprévue, ému, troublé lui-même, il attendait…
Clarice s’était redressée, d’un mouvement d’une aisance hautaine, superbe ; son sourire s’imprégnait d’une ironie audacieuse, étrange jusqu’à en être inquiétante ; elle promena sur les assistants réduits au silence, son regard impérieux ; au milieu de ces grands seigneurs faits à tous les orgueils du commandement, de ces grandes dames vrais types de distinction et de noblesse, cette fille de bohème apparaissait comme une souveraine entourée de ses humbles sujets !…
— Eh bien, dit-elle en accentuant encore l’étrangeté de son sourire, que diriez-vous si je répondais… oui !
— La peste ! s’écria M. de La Médio, tu as vu la Malibran et Lablache ?… Excusez du peu !… Eh bien, je dirais qu’il n’y paraît pas trop et que pour ton âge, tu es joliment bien conservée !…
— Et vous vous tromperiez bien moins que vous ne croyez !… Le vrai, Monsieur de La Médio, sachez-le bien, le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable !…
Elle riait de son rire nerveux, étrange ; autour d’elle, l’assistance étonnée, interdite presque, la regardait en silence…
Soudain elle se leva ; la flamme de son regard s’était éteinte ; sur sa figure mobile, Bernard crut lire le regret de s’être donnée en spectacle, d’avoir peut-être été trop loin…
— Trêve de sottises, dit-elle… Il me semble que j’en dis, j’en dis… à ne plus savoir qu’en faire !… Il y a beaux jours que je le sais, le discours ne me réussit pas, jamais je n’ai pu persuader personne… n’est-il pas vrai, Monsieur de Rednitz ?
Et elle le regardait, les yeux tout brillants de gaieté, la bouche entrouverte par le plus mutin sourire… Il ne répondit pas ; instinctivement, il sentait qu’elle ne demandait pas de réponse…
— À la musique donc, reprit-elle, je vais vous en faire, à la bonne mode, celle de ces grands artistes que je viens d’évoquer… Eh, je n’y mets pas de malice, je me réclame tout uniment de mon vieux maître, l’organiste du couvent du Gargano ; il les avait entendus, lui, ces admirables chanteurs, et après tant d’années, il était encore sous le charme ; il parlait d’eux dans les termes les plus enthousiastes et il se plaisait à me faire chanter selon leur méthode, cette bonne vieille petite musique dont, si classique qu’il fût, à la lettre il raffolait !… J’ai retrouvé ici… que n’y trouve-t-on pas !… quelques-unes des partitions qui avaient l’heur de lui plaire ; il y a là de vraies merveilles, vous allez en juger !…
Elle avait pris sous une console, un paquet de feuilles jaunies, elle en choisit une et la brandit en l’air :
— Voilà ma perle, s’écria-t-elle toute rayonnante de vivace bonne humeur ; c’est le fameux air de la Molinara raggiratrice… de… je ne sais plus qui… n’importe ; c’est un vrai bijou dans son genre, et si modernes et blasés que vous puissiez être, vous l’admirerez, je le sais… Çà, Monsieur de Rednitz, mettez-vous au piano, je vous prie, et m’accompagnez ; cette musique se joue autant qu’elle se chante, et je veux pouvoir disposer de mes mains…
Bernard jeta les yeux sur la feuille qu’elle lui tendait ; il reconnut tout de suite la musique bouffe de la fin du dernier siècle, toute en mélodies souples, faciles, avec des traits, des fusées de notes, des accords en ritournelle et un accompagnement rudimentaire, du Mozart moins la science et le génie, c’est-à-dire bien peu de chose, mais cette pauvre musiquette, c’était Clarice qui la chantait et dès les premières notes, tous furent sous le charme ; comme piquée au jeu, elle mettait tout en œuvre pour réussir ; ainsi qu’elle l’avait dit, elle jouait autant qu’elle chantait, avec une telle mobilité dans la figure, une gaieté si franche et si expansive, des gestes si justes, un regard si expressif, tant d’esprit, de grâce et de naturel, que ce délicieux spectacle joint au charme exquis de la voix, formait un ensemble d’une séduction irrésistible. Avec son art merveilleux, elle fit ressortir dans la plus juste mesure, les nuances infiniment variées du rôle, passant de l’une à l’autre avec une telle aisance, tant de souplesse et de bonne grâce, qu’elle en venait à faire illusion et les spectateurs, enlevés à eux-mêmes, voyaient rayonner devant eux cette bonne gaieté italienne du dernier siècle, sans prétention, sans arrière-pensée, l’expansion de la joie de vivre, la claire flamme de la jeunesse, le bonheur d’être aimée et de se sentir aimer !… Deux fois, à la pressante demande des auditeurs, elle répéta l’air ; entièrement sous le charme, ils croyaient en toute bonne foi, assister à la révélation d’un chef-d’œuvre ! C’était tout à fait l’analogue de la scène si caractéristique où, en présence de M. de Bévière, Clarice s’était montrée chanteuse si habile de l’opéra-comique français, mais cette fois, elle avait affaire à des juges tout autrement difficiles et leur admiration avait, aux yeux de Bernard, une bien plus grande valeur. Mis en goût, les auditeurs insistèrent pour que Clarice continuât l’expérience ; c’était pour eux comme la résurrection d’une école de chant et de jeu théâtral toute nouvelle, et si imbus qu’ils fussent du dogme de la supériorité de la musique moderne, ils trouvaient à cette reprise d’une tradition qu’ils tenaient pour vieillie et surannée, un charme infini. Sans se faire prier, Clarice continua, prenant au hasard dans les vieilles partitions éparses autour d’elle ; c’est ainsi qu’elle révéla à ses auditeurs, les airs célèbres de Pria cha spunti et Nel cor piu non mi sento, ces inspirations si admirables, si injustement oubliées, et passant tour à tour, avec la plus merveilleuse aisance, du bouffe au dramatique, suscitant aussi bien l’émotion la plus poignante que la plus irrésistible gaieté, elle en venait à réaliser si complètement ce qu’elle avait dit des prouesses variées des grands chanteurs d’autrefois, qu’il semblait vraiment qu’elle fût leur élève directe, qu’elle ne fît que répéter ce qu’elle avait entendu et recueilli de leur bouche même !… Ses auditeurs, au plus fort de leur enthousiasme, s’égayaient de ce précoce regain de vieillesse et feignant de le prendre au sérieux, complimentaient à l’envi la cantatrice sur la belle conservation de sa voix ; chose singulière, ces suppositions extravagantes ne paraissaient nullement lui déplaire ; on eût dit même qu’elle cherchait à les encourager ; une fois de plus, Bernard, mieux au courant que les autres, des complications de cet esprit indéfinissable, croyait sentir en elle, l’action enfiévrée de cet élément d’étrangeté mystérieuse si intimement uni à sa nature, et à sa propre surprise, il reconnaissait qu’il n’était plus à s’en étonner…
Ces scènes bizarres se renouvelaient fréquemment sous des formes différentes, laissant après elle cette même impression complexe, indéfinissable ; il semblait que Clarice les fît naître inconsciemment, par le fait de sa seule présence. Les hôtes du Château n’y voyaient qu’une des faces de la tournure d’esprit si singulièrement personnelle de celle qui y jouait le premier rôle, et sans plus analyser, ils y trouvaient une saveur pénétrante qui les charmait, les enivrait presque. Pour Bernard, l’effet était tout autre ; il y percevait nettement le développement toujours plus accentué de ce ferment d’étrangeté si caractéristique de l’intime nature de Clarice ; il semblait qu’elle vît toutes choses autrement que le commun des hommes, qu’elle les appréciât selon d’autres données, qu’entre deux solutions elle se décidât pour des motifs qui échappaient totalement à tout autre. Bernard constatait ces incohérences capricieuses, bien souvent il en était impressionné jusqu’à la défiance, jusqu’à l’irritation, et au même moment, il sentait que malgré tout, son cœur était toujours plus sous le charme de l’enchanteresse. Moins que jamais, il songeait à se plaindre de la manière d’être de Clarice à son égard ; depuis l’arrivée des nouveaux hôtes du Château, en apparence et pour un spectateur non prévenu, il pouvait sembler qu’elle ne s’occupait de lui non plus que de ses autres visiteurs, mais en réalité, avec son tact infini, elle savait fort bien lui témoigner que cette égalité n’était que pour la forme et que la place qu’elle lui avait donnée dans ses affections, était toujours spéciale et privilégiée ; chaque jour davantage, il apparaissait qu’elle voulait établir entre elle et lui, une plus complète communion d’idées ; il constatait que dans les conversations, quand elle prenait la parole, c’était lui qui comprenait le plus vite et le mieux le sens intime de sa pensée ; bien souvent, il avait le sentiment que c’était à lui surtout qu’elle parlait, c’était lui qu’elle faisait juge de ses opinions et qu’elle tenait à émouvoir et à convaincre ; il en éprouvait une grande et douce satisfaction ; c’était comme un hommage qu’elle rendait à la droiture et à l’élévation de son esprit, et en admirant la trempe exquise de son intelligence, il sentait que grâce à elle, il pouvait, lui aussi, être fier de la sienne et en constater l’incessant progrès. Mais d’autre part, plus il avançait dans cette voie, plus il sentait combien il était loin d’avoir pénétré les replis intimes de ce singulier caractère ; si sa méfiance malveillante d’autrefois avait presque disparu, si même il prenait son parti de ce mélange indéfinissable de caprice et d’étrangeté qui rendait si difficile de conclure de ce qu’elle avait dit ou fait, à ce qu’elle pourrait dire ou faire, il n’en était pas de même de ce sentiment d’incertitude et de doute qu’il ne pouvait s’empêcher de conserver sur son passé, sur cette mystérieuse période de sa vie ; il se rappelait ces révélations qui étaient venues si brusquement y projeter une lueur sinistre ; elle les avait repoussées, niées avec indignation, mais pouvait-on admettre sur sa simple affirmation qu’elle les eût absolument démontrées fausses ? Pour cela, il aurait fallu d’autres preuves, et ces preuves, elle ne les donnait pas ; que Mesdames de Simãens et de La Médio, dans leur engouement féminin, prissent facilement leur parti de ce silence, cela pouvait se comprendre, mais pour lui, avec son expérience de la vie, il n’en était pas de même, et à trouver toujours devant lui ce voile de mystère qu’elle maintenait si obstinément tendu autour d’elle, un sentiment d’âpre jalousie lui poignait le cœur ; il éprouvait une véritable irritation à constater qu’il en était ainsi depuis le premier jour où il l’avait connue ; quelle que fût la confiance, l’affection même qu’elle lui témoignait, malgré tout l’empire qu’elle exerçait sur son cœur, toujours il en venait à sentir en elle deux natures, comme deux âmes, dont l’une lui faisait bon accueil, tandis que l’autre se dérobait, mystérieuse et impénétrable plus que jamais ! L’étrange aventure des lettres était venue aviver encore cette disposition défiante ; si bien qu’elle se fût terminée, Bernard restait sous l’impression qu’elle recélait bien des points obscurs ; sur l’heure, il n’avait pas été possible de les éclaircir, mais il s’était promis que tôt ou tard il en viendrait à bout, et il épiait avec impatience l’occasion de mener son enquête à bonne fin.
La petite société du Château avait pris l’habitude de se réunir l’après-midi entre cinq et sept heures, sur les promenades des Tombes ; il y régnait à ce moment, une ombre douce et tiède et l’endroit se prêtait à merveille au repos en plein air. Un jour, Bernard s’y rendit plus tôt que de coutume ; les terrasses étaient désertes ; sans redouter la solitude, il ne laissait pas de la trouver un peu morne ; assis sur un banc de pierre, adossé à un massif de verdure non loin des grandes tours du Château, la chaleur aidant, il était tombé dans une légère somnolence. Soudain, derrière lui, un bruit léger se fit entendre, comme celui d’une pierre qui aurait glissé sur des éboulis ; il tourna la tête ; par une trouée du feuillage, son regard se porta vers la base rocheuse des tours ; au pied des vieilles murailles, dans l’ombre bleuâtre, une forme rose apparaissait ; c’était Clarice. La jeune femme, dans sa jolie toilette de promenade, se tenait là sur une étroite corniche de rocher serrée à pic entre le précipice et les rudes masses des grands murs ; on ne pouvait comprendre comment elle y était venue ni par où elle pourrait en sortir… Mais elle ne paraissait pas se douter de la difficulté, et marchant du pas le plus tranquille, comme si elle eût été sur les pelouses des promenades, elle se mit à descendre le long de l’escarpement, s’aidant de saillies et d’anfractuosités du roc à peine visibles à l’œil exercé de Bernard ; sans efforts, sans mouvements brusques, glissant plutôt que marchant, souple et gracieuse comme une gazelle de montagne, elle atteignit bientôt les éboulis et disparut derrière les masses d’arbres des promenades.
Cet exploit hardi réveilla chez Bernard toutes sortes de pensées et de souvenirs. Le lendemain de son arrivée, l’intendant lui avait dit que si haute, si ardue qu’elle fût, la muraille de rochers sur laquelle se dressait le Château, n’était pas un obstacle pour Clarice ; tout récemment, elle avait prouvé qu’il y avait pour elle des issues et des passages qu’elle seule connaissait et pouvait pratiquer ; quel usage elle en faisait, le Colonel en avait fait l’expérience ; ce vieux château, inaccessible d’apparence, c’était pour elle l’asile qui lui assurait la liberté complète, le rempart impénétrable à toute curiosité ; était-ce le secret de sa prédilection si marquée pour cette ruine sauvage ? Et de nouveau Bernard se sentait au cœur un âpre désir de savoir le vrai motif de cette singulière préférence ; les circonstances qui tout récemment avaient amené le départ du Colonel, se représentaient toutes vives à son esprit, il ne se pardonnait pas de ne pas avoir cherché à en pénétrer le mystère.
En ce moment, de loin, sur l’allée de la plus haute terrasse, il vit venir Clarice ; elle sortait du rideau d’arbres au pied des tours et marchait lentement dans sa direction. Caché par le feuillage, il pouvait l’observer sans être vu ; elle passa au-dessus de lui, à une courte distance ; chose singulière, sa tête s’inclinait sur sa poitrine comme sous le poids de quelque douleur accablante ; sa figure pâle portait l’empreinte de la plus mortelle tristesse… Et elle était si gaie le jour avant, le matin même ! Quelle était la cause de ce désespoir si soudain ? Depuis longtemps, elle semblait avoir oublié ses angoisses et ses inquiétudes ; quoi donc pouvait motiver ce retour aux pensées cruelles d’autrefois ? De nouveau, ce passé mystérieux contre lequel elle s’était toujours débattue, venait-il l’assaillir et à quel propos ?
Elle avait passé et Bernard se sentait étreint par toutes ces questions impérieuses ; c’était toujours le même problème, et moins que jamais il pouvait espérer de le résoudre ; faudrait-il rester toujours en présence de ce menaçant inconnu ? Lui, à qui Clarice témoignait tant d’affection et de confiance, n’avait-il pas quelque titre à savoir ce qu’il cachait, ne fût-ce que pour déjouer le péril et couper court à toute éventualité dangereuse ?
Il était livré à ces réflexions lorsque à cent pas de lui environ, il vit Clarice qui, descendue de la terrasse supérieure, venait à lui dans l’avenue. Ce fut comme un coup de théâtre ; le visage de la jeune femme s’était éclairci ; à mesure qu’elle approchait, il pouvait voir son expression calme, la douce sérénité de sa figure, l’éclat sans nuage de ses grands yeux…
« Quelle enchanteresse ! se disait-il, quelle étonnante perfection ! À voir la grâce de sa démarche, l’élégance exquise de toute sa personne, cette radieuse et rayonnante beauté, tout cet ensemble adorable, en vérité, on se croirait en présence d’un être au-dessus de l’Humanité ! Et la voilà toute gaie !… Où est ce noir désespoir de tout à l’heure ! Il n’y a rien de joué dans ces brusques péripéties ; elle ne me voit pas, elle se sent seule… Quels orages peuvent ainsi troubler cet esprit si ferme, pour disparaître sitôt après ? Oh, mystère, mystère, sera-t-il donc dit que toujours tu m’échapperas ! »
Clarice avançait toujours ; deux pas encore et derrière le bouquet de myrtes qui l’abritait, elle l’aperçut ; un gai sourire parut sur ses lèvres et un doux éclair de sympathie resplendit dans ses beaux yeux ; il semblait à Bernard que tout s’illuminait autour d’elle !…
— C’est vous ! dit-elle. Ah, l’heureuse surprise !… Et quelle aimable coïncidence : justement je pensais à vous…
— Tu pensais à moi ! dit Bernard. Et qu’en pensais-tu, je te prie ?
— Mais toute sorte de bien, comme toujours, vous le savez, du reste.
Bernard la regarda fixement ; sous ces paroles amicales, n’y avait-il pas quelque légère raillerie ? mais si pénétrant qu’il voulût le faire, son examen ne lui apprit rien. Clarice souriait, et ce sourire sans doute ne permettait pas de prendre trop au sérieux ses paroles ; mais en revanche, il y avait dans son regard une sympathie si loyale, une affection si sincère, qu’une vague d’émotion lui traversa le cœur :
— Clarice, lui dit-il en lui prenant la main, ma toute belle et radieuse Clarice, tu penses du bien de moi, tu le dis, je te crois et cela me rend heureux. Mais entre nous, est-ce assez de cette bienveillance qui pourrait bien être la même pour tous ? Tu sais, je ne veux pas te le redire, tout ce qu’il y a pour toi d’affection, d’amour même… oui, d’amour… il faut qu’une fois, tu me laisses prononcer ce mot… au plus profond de mon cœur, eh bien, ne me rendras-tu pas la pareille ? En moi qui t’aime, qui t’aime, oui, Clarice, une fois enfin, je ne te demande que cela, ne voudras-tu pas avoir confiance ?
Clarice le regardait fixement ; elle était devenue soudain sérieuse.
— De la confiance ! dit-elle, de quel ton vous dites cela ? De la confiance ! mais en quoi vous en ai-je refusé ?
— En quoi ? Faut-il donc toujours te le redire ? Tu as du chagrin, des inquiétudes, des craintes, que sais-je, et tu n’en dis rien à personne, pas même à moi !…
— Mais qui vous fait croire ?…
— Je ne crois pas, j’ai vu ; tout à l’heure, tu as passé là, près de moi, tu étais triste, accablée, est-ce vrai ? Pouvais-je m’y tromper ?
— Eh bien, non, vous avez bien vu ; j’étais triste, bien triste ; cela me saisit parfois, brusquement, cruellement, je ne peux pas m’en défendre… Mais je tiens bon et cela passe ; voyez, ai-je l’air si sombre maintenant ?…
— Non, tu es belle et radieuse comme la lumière du jour !… Mais ce que j’ai vu n’en existe pas moins ; tu as je ne sais quel sujet d’angoisse, quel secret qui te pèse au cœur ; ce secret qui t’écrase, tu veux le garder pour toi seule, tu le tiens caché à tous avec le soin le plus jaloux ; tu te défies, on le sent, de tout et de tous, et nous alors, comment avoir confiance ?
Clarice fit un brusque mouvement. Bernard le savait ; le sujet était délicat à traiter avec elle ; rien ne l’irritait plus que de se sentir en butte aux doutes, aux soupçons, à la méfiance, mais l’occasion de parler s’était offerte, il ne voulait pas la laisser échapper.
— Oui, reprit-il, on ne peut avoir confiance ; tu entretiens autour de toi, une atmosphère où rien n’est naturel ; cet amour passionné de ce vieux château, ce goût effréné de solitude, cette aversion pour tout ce qui peut te relier au monde des vivants, rien de tout cela n’est compréhensible, on s’en étonne, on cherche les causes, et une fois l’imagination lancée, elle en vient aux plus étranges, aux plus absurdes suppositions !…
Clarice avait pâli ; on sentait qu’elle se faisait violence pour rester calme…
— Eh, que puis-je y faire ? reprit-elle. Vous savez ce que je suis, quelle est ma vie, ce que j’ai souffert, je ne peux rien dire de plus. On me fait un crime de ce que je m’attache à ce vieux château ! Est-ce juste ? Ces vieux murs, perdus dans ce désert, ne sont-ils pas ma forteresse, ma sauvegarde ? Je ne peux affronter votre vie civilisée ; toutes ces exigences sociales, ces conventions, ces formules, ces complications qui ne sont pour vous qu’un attrait, qu’un appui, pour moi ce sont autant d’embûches, autant d’ennemis dont il me faut tout craindre. Qu’irais-je faire dans ces foules tout occupées de leurs affaires, de leurs plaisirs, complaisantes aux forts, aux audacieux, impitoyables pour les timides, les isolés, les faibles ! Je n’y connais personne, personne ne s’intéresse à moi, personne ne prendra ma défense ! Vous protestez ? Eh oui, je le sais, vous êtes un cœur dévoué et je ne vous invoquerais pas en vain, mais serai-je toujours à portée de m’appuyer sur votre main loyale ?… Puis, ne le sais-je pas, je ne suis pas comme toute autre ; mon passé, toute ma vie me font une originalité équivoque ; c’est un fardeau que je dois porter moi-même et moi seule ; je serais souverainement égoïste si je voulais le rejeter sur tout autre !… Oui, la force des choses me condamne à rester isolée, et dès lors ne dois-je pas tout craindre ? Tout ce qui me met en évidence, tout ce qui fixe l’attention sur moi, ma beauté même,… oh, je ne fais pas de fausse modestie !… ce que j’ai de beauté, cela même est un danger, une menace !… Je me cache donc ; c’est une nécessité absolue de ma vie mortelle, je serais inexcusable si je l’oubliais !…
Elle parlait avec cette ardeur caractéristique de sa nature passionnée ; de minute en minute, Bernard sentait s’émouvoir en elle cette intensité de sentiment qui donnait tant d’intérêt à ses moindres paroles ; c’était bien là l’occasion qu’il cherchait ; dans l’état de nerveuse excitation où elle avait été amenée, un mot lancé à propos pouvait provoquer en elle cet aveu qu’il attendait avec tant d’impatience !… Il s’agissait de poursuivre :
— Oui, dit-il, je comprends tes appréhensions, mais maintenant plus que jamais, je les trouve exagérées. À Orgoyl, au sortir de cette crise terrible qui t’ôtait la santé et la force, tu avais trop de raisons de rechercher l’obscurité et le silence ; maintenant, tu as reconquis ta place ; les préventions, les haines ont disparu ; avec tes dons inouïs, ta beauté, ton intelligence, ta voix enchanteresse, tu as mille fois plus qu’il ne faut pour te garantir de toute chance fâcheuse ; le jour où tu voudras user de ta puissance, tu ne trouveras devant toi que des admirateurs et pas un ennemi !
— Ne me tentez pas, M. de Rednitz…, dit-elle, et sa voix avait pris soudain cette inflexion sourde qui décelait chez elle les fortes émotions… oh, ne me tentez pas, vous ne savez quels sont les risques que je cours !… Vous faites appel à ma confiance, eh bien, je vais vous faire un aveu : j’ai peur, oui, j’ai peur des autres, peur aussi de moi-même !… Vous m’accusez souvent d’orgueil, de fierté hautaine, oh, vous ne savez à quel point vous vous trompez ! Oui, j’ai peur de moi-même, peur de cette bête violente et brutale qui fait le fond de ma nature et que mon pauvre esprit a tant de peine à dompter !… Je suis franche, n’est-ce pas ? Ah, c’est que je suis bien lasse parfois de cette lutte incessante que je soutiens contre moi-même !…
« L’âme, l’intelligence aux prises avec ces bas instincts, ces noirs démons, toujours en éveil, toujours prêts à dévorer leur proie, ah, c’est une rude tâche !… Je me défends ; réussirai-je toujours ?… Oh, je souffre bien, croyez-moi !… Vous me trouvez étrange ; c’est que personne peut-être, dans cette immense Humanité, n’a eu, au même degré que moi, le sentiment du dédoublement de son être, la conscience de l’hostilité irréconciliable de ses deux natures !… Vous me reprochez cette méfiance universelle qui m’entoure, que je provoque, dites-vous ! C’est la conséquence forcée de ce combat sans trêve qui se livre en moi ! L’esprit humain trouve un hautain plaisir à se tenir en bride, mais il s’irrite contre ceux qui y réussissent mieux que lui : il sent en eux une tension, un effort, une réserve contrainte qui le repoussent, le rebutent !… Et c’est ce que je sens, sous la bienveillance que l’on me témoigne ! On peut m’aimer, on ne m’aimera jamais autant que ces natures faciles, expansives, toutes d’impression, qui n’écoutent que leur instinct, qui ne se sont jamais interrogées et ne savent pas même ce qu’elles ont à dire ni ce qu’elles doivent taire !… Alors moi, je sens la barrière qui s’interpose entre mon âme et ces affections sincères, sans arrière-pensée, qui me sont si douces, je m’y heurte et je souffre, mais que faire, c’est une nécessité et puisque je ne dois jamais obtenir toute entière la sympathie confiante, mieux vaut que je reste dans ma retraite ; plus elle sera profonde, moins je pourrai me créer de souffrances et de regrets !
L’aveu était étrange ; Bernard sentait qu’il était sincère ; l’émotion qui vibrait dans la voix de Clarice était trop pénétrante pour qu’il fût possible d’en douter. Mais s’il était sincère, était-il complet ? C’était l’état intime de son âme qu’elle révélait avec tant de franchise ; l’état actuel, s’entend, car elle ne parlait pas du passé, mais ses paroles n’étaient que l’écho, il en était absolument sûr, d’événements douloureux, d’épreuves cruelles qui lui avaient donné si prématurément cette expérience désenchantée, cette impitoyable perspicacité pour se juger elle-même, si curieuses dans ce qu’elle voulait bien en dire, mais qui lui permettaient aussi de dissimuler sous de subtiles nuances psychologiques, les faits cachés, les incidents inconnus de sa vie, ce secret en un mot qu’il avait soif de connaître ! Le moment était propice, il en avait l’intuition, pour déchirer ce voile ; il le tenta sans hésiter :
— Et sais-tu, dit-il, quelle est la vraie cause de ce manque d’affection dont tu t’irrites ! C’est que tu ne veux pas faire ce qu’il faut pour te concilier la confiance et la sympathie ; ce n’est pas ta nature, c’est ta volonté qui s’y refuse, pourquoi, c’est ce qu’il est impossible de comprendre !… Et c’est là ce qui me donne le droit de te taxer d’orgueil ; tu es trop intelligente pour ne pas reconnaître que j’ai raison ; l’affection ne peut être que réciproque, il faut donner pour recevoir, pour inspirer confiance, il faut soi aussi se confier ! Oh, je sais combien tu es, quand tu le veux, aimable, charmante, adorable en un mot, mais c’est que tout cela t’est trop facile, tu peux y réussir sans le livrer ; au fond, sache-le bien, tu veux plaire, tu veux charmer, tu veux même rendre heureuse la vie de ceux qui t’entourent, mais avant tout, tu veux te garder à toi-même, ne pas livrer ton intime pensée, ta vraie personnalité, ton cœur, ton âme en un mot !… Et c’est là ton erreur !… La vraie affection, Clarice, c’est l’affection naïve, simple et sans détour, l’impulsion du cœur et du sang ; ces passions d’esprit, ces raffinements de sensibilité, ce n’est que le plus brillant des luxes, tout d’éclat extérieur, mais sans chaleur, sans expansion ! Tu te plains d’être isolée, tu voudrais être protégée, défendue, aie une famille et tu auras tout cela !
Un amer sourire crispa soudain les lèvres de Clarice :
— Une famille !… Un mari, n’est-ce pas ?… Bon conseil, peut-être, mais il faut la vocation ; elle ne m’est pas encore venue !…
Bernard ne se rebuta pas :
— Tu oublies l’affection la plus puissante : les enfants !… les enfants, Clarice, toi qu’ils aiment et qui les aime !… Vois, je te parle comme un ami, comme un frère, j’impose silence à mon amour, à ma passion… à ma passion, oui, Clarice, laisse-moi une fois te le dire, je me fais un vieillard pour te donner ces sages conseils ; mais n’importe ce ridicule, je t’aime trop pour ne pas l’affronter ; je veux ton bonheur, je veux te l’assurer, même au prix du mien propre, puisque, moi, tu me repousses, tu m’interdis même de jamais rien espérer !… Oui, une famille, des enfants bien à toi, que tu puisses bercer, choyer, inonder de caresses vraiment maternelles, voilà le secret de la vie, du pur et vrai bonheur ; ce bonheur, pourquoi, toi, l’âme aimante par excellence, te refuses-tu à te le donner ?…
Le coup était habile ; il parut avoir porté !…
— Les enfants ! disait Clarice. Les enfants !… Et son front était devenu pensif, son regard se faisait sombre… Soudain, comme si elle se fût sentie atteinte au plus profond de son être, par un mouvement brusque, elle se couvrit la figure de ses mains ; un gémissement, un cruel sanglot jaillirent de sa gorge contractée !…
Profondément ému lui-même, Bernard restait muet, les yeux fixés sur elle ; lui, si souvent irrité contre son orgueil, si âprement hostile à ses caprices, il se sentait sans force contre sa douleur et se reprochait presque d’avoir été trop loin dans ses efforts pour lui arracher son secret !…
— Pardonne-moi, Clarice, dit-il ; j’ai eu peut-être la main trop lourde, mais je te le jure…
— Ne vous excusez pas, dit-elle, et déjà maîtresse d’elle-même, elle montrait sa figure pâlie, mais presque redevenue calme… Non, ne vous excusez pas ; ce que vous m’avez dit, vous deviez le dire ; c’est votre bon cœur, votre affection loyale et sincère, qui ont parlé et avec des ménagements dont je vous suis profondément reconnaissante… Et je souffre, c’est vrai, mais je ne songe pas à m’irriter ; je sais que vous n’avez aucune intention mauvaise ; la faute, s’il y en a une, est à moi seule ; ma vie est ainsi faite qu’elle ne peut s’accorder avec aucune autre ; on ne peut la comprendre et on doit la mal juger !… Quand donc finira cette lutte contre moi-même ! Ah, malheureuse que je suis, quand donc serai-je délivrée de ce supplice !…
— Ne parle pas ainsi, Clarice ; c’est un blasphème !… Laisse ces plaintes à ceux qui ne savent être utiles à personne, mais toi !…
— Moi ! Eh, que fais-je en ce monde, moi qui ne tiens à rien, à personne !…
— Oui, mais qui as tant de force pour le bien ! Vois le service que tu as rendu à Madame de Bergheyck !…
— Madame de Bergheyck ? Oui, peut-être, là, j’ai réussi, mais à quel prix pour moi !… Ah, que ne suis-je restée ensevelie dans mon triomphe !… Oui, au moment où, cramponnée au rocher, je luttais contre la fureur de l’orage, si une rafale m’avait enlevée et jetée dans l’abîme, ah, je l’aurais remerciée de grand cœur, elle aurait fermé devant moi cet avenir odieux !…
Une pensée jaillit de l’esprit de Bernard ; depuis cette nuit étrange, bien souvent il s’était demandé comment avaient pu se produire ces événements qui hantaient son esprit comme une obscure énigme ; par une sorte d’accord tacite, personne n’en avait parlé, le mystère restait irritant et insoluble ; l’occasion s’offrait de lever le voile, la question se posait par la force des choses, et du même coup, en y attirant l’attention de Clarice, il connaissait trop bien l’ardente impressionnabilité de son esprit pour être certain de pouvoir sans peine la détourner de cette tension douloureuse dont il voyait la marque sur ses traits.
— Blasphème encore, reprit-il ; ta vie nous est nécessaire ; tu ne sais pas à quel point nous admirons ton dévouement, cela va sans dire, mais aussi et surtout ta prodigieuse énergie, ton sang-froid formidable au milieu de ces dangers !
Elle eut un geste d’indifférence :
— Des dangers ! Du courage ! Le danger, c’est la menace pour la vie ; quand on ne craint pas de la perdre, il est trop facile de garder son sang-froid !
— Doucement ; je suis soldat et ne crois pas être plus peureux qu’un autre ; j’ai vu bien des traits de courage et je crois m’y connaître, mais braver la mort, par simple dévouement, comme tu l’as fait, seule, dans la triple épouvante de la nuit, de l’orage et de l’abîme, cela, ce n’est pas commun, je tiens à te le dire !…
— Comme il vous plaira ; moi je n’y vois pas tant de mérite, il me semble que je ne pouvais faire autrement.
— Oui-da !… Mais il était encore plus simple de te tenir bien coi et tranquille ; nul ne t’en aurait fait reproche, pas plus qu’à nous qui pouvions aussi bien que toi, prendre en mains la cause de Madame de Bergheyck !
— C’est que vous n’avez pas vu comme moi, la douleur de cette malheureuse femme, froidement torturée par son bourreau et impuissante à se défendre comme un pauvre oiseau qui se brise contre les barreaux de sa cage !… Et moi seule pouvais lui venir en aide ; de la part de tout autre, et sans parler du péril trop réel, c’était prêter aux soupçons, aux calomnies, au scandale enfin !… Moi, j’agissais au premier mouvement, en esclave, en sauvage, par vengeance, par haine pour le persécuteur, que sais-je ?… Les apparences étaient sauvées, tout était pour le mieux !… Et j’ai réussi ; donc, mon calcul était juste… Rien n’absout comme le succès !… Seulement, je me suis peut-être trompée sur le choix des moyens.
— Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas…
— Eh, c’est simple ! J’ai sauvé Madame de Bergheyck, mais je me suis fait un ennemi mortel et qui se vengera, je le sais ! Il eût mieux valu affronter franchement le péril et aborder directement l’ennemi !
— Comment, tu te serais attaquée, toi, au Colonel ?
— Attaquée, le mot est bien fort ! Je lui aurais fait ma demande, comme il faut la faire en pareil cas, avec un brin de bonne grâce et une nuance d’intimidation… je crois qu’il aurait compris !
Elle parlait, un sombre éclair dans les yeux, d’une voix brève, dure, avec ces demi-éclats de rire nerveux qui annonçaient chez elle l’éclosion capricieuse d’une résolution implacable ! Bernard l’avait vue au milieu du danger ; il connaissait sa décision foudroyante ; comme à la lueur d’un éclair, il revit la figure mourante du drogman de Scodra, les cadavres des Turcs dans la montagne ; devant cette violence terrible, les obstacles n’existaient pas !… Mais son orgueil masculin se révoltait contre cette audace de femme…
— Peste ! comme tu y vas ! dit-il. Et s’il t’avait prise au mot !… Le Colonel n’est pas de ceux qu’on intimide ; il aurait voulu des compensations ; le négociateur n’aurait pas eu beau jeu !…
— Bah, on ne tient que ce qu’on veut bien promettre et on ne menace que dans la juste nuance… Puis s’il avait pris la chose trop au sérieux, eh bien, où aurait été le mal !… En cas pareil, le tout est de ne pas se mettre en prise et de frapper le premier !… Il n’eût été que plus facile de faire naître l’occasion ; avec cet aventurier violent et brutal, on n’a que le choix des prétextes. Qu’il portât la main sur moi, je me défendais, et alors !… Oh, j’avais calculé mes chances, elles étaient toutes pour moi !…
Bernard restait muet ; chez cette frêle jeune fille, cette résolution formidable, ce sang-froid qui prévoyait tout, ces sentiments presque féroces, cet ensemble, ces contrastes, tout cela l’atterrait !…
— Oui, continua-t-elle ; cela eût mieux valu ; je jouais gros jeu, mais le succès était immanquable !… J’ai reculé, j’ai cherché quelque moyen moins violent ; les événements m’ont trahie, puisqu’ils ont livré mon secret et m’ont fait l’ennemi le plus implacable !… Mais que faire ! Il est toujours si grave d’arrêter la destinée d’un être vivant…
Elle parlait d’un ton très calme ; de nouveau l’orgueil de Bernard se cabra :
— Comme tu dis cela ! Un être vivant ! Il semble que tu parles d’un escargot que tu aurais dérangé dans sa promenade !
Clarice le regardait d’un air distrait, comme si elle n’eût pas compris la portée de ses paroles…
— Un être humain, dit-elle, si vous aimez mieux cette formule !… Enfin ce qui est fait est fait ; à moi maintenant à me défendre, et je ferai de mon mieux.
— Tu n’y auras pas de peine, reprit Bernard ; il semble qu’il n’y ait pas d’obstacle pour toi !… En ce moment encore, je ne comprends pas comment tu as mené à bout ton entreprise et puisque nous voilà seuls, tu me ferais plaisir de me l’expliquer.
— C’est bien simple, et…
— Simple, non, tout ce que tu voudras, sauf cela. L’effraction du bureau, ta fuite dans l’orage, ta rentrée clandestine, puis ces vêtements intacts sous la pluie effroyable, ce bijou qui trouve si à point son jumeau, si tout cela est simple, alors qu’est-ce que tu appelles compliqué !
— Patience ; je dis que cela est simple et je me fais fort de le prouver. Je ne reviens pas sur les préliminaires ; vous avez vu comme moi, les négociations, l’angoisse de Madame de Bergheyck et l’impitoyable dureté de cet Ivantelly. Un soir, je fus témoin du désespoir de sa victime et aussi, il faut le dire, de la douleur affolée de ses amies et parentes ; elles la voyaient perdue, à moins que leurs maris, leurs frères, ne s’engageassent dans une lutte personnelle contre ce dangereux adversaire, et cette seule pensée les faisait trembler !… C’était une situation sans issue, odieuse !… Je sortis de là navrée, désespérée, exaspérée aussi, car je hais cet homme !… Avant d’être rentrée chez moi, j’avais décidé d’intervenir et arrêté mon plan ; je passais la nuit à en préparer l’exécution. Le lendemain, je dis mon projet à Madame de Bergheyck, à elle seule, et nous nous jurâmes, quoi qu’il arrivât, le secret le plus inviolable !… Il n’y avait pas de temps à perdre ; il fut convenu que j’agirai le soir même ; c’est ce que je fis.
« En quittant le salon, je passai comme à mon ordinaire chez Madame de La Médio, pour ne donner prise à aucun soupçon. Je me retirai de l’air le plus calme ; l’orage avait éclaté, il faisait très sombre ; je me glissai dans le logis des invités ; à cette heure il était désert, les domestiques étaient à l’office, dans l’autre pavillon, et il me fut facile d’arriver à la chambre du Colonel. Je n’ai nullement forcé son bureau, comme il le criait si fort ; je me suis tout uniment servie d’un secret connu de moi, comme tant d’autres que ce vieux château m’a livré à mes moments de solitude, j’ai ouvert le meuble et j’ai pris les lettres. Oh, là, absolument sans scrupule ; qui donc hésiterait à arracher son arme à un assassin !… Au moment où je terminais l’opération, j’entends des pas dans le corridor ; j’étais armée et prête à tout, mais dans l’intérêt de Madame de Bergheyck, j’avais résolu de ne recourir à la force qu’en cas d’absolue nécessité ; rien n’était compromis encore ; je me cache près de la fenêtre, derrière le rideau et j’attends !…
« La porte s’ouvre ; c’est le domestique du Colonel ; il met la chambre en ordre et allait se retirer quand je ne sais quel instinct malencontreux l’a poussé vers ma cachette… Je le voyais venir, il fallait prendre un parti ; le frapper était facile, mais c’était tout découvrir, tout risquer ; je connaissais l’imbécile, je résolus de l’effrayer. Il était à deux pas de la fenêtre ; j’ouvre brusquement le rideau ; mon idée était bonne ; absolument terrifié, le couard laisse choir sa lampe et s’enfuit en hurlant…
« Il s’agissait de profiter de ma victoire ; je gagne le corridor et descends l’escalier, pensant que dans sa terreur folle, l’idiot aura quitté la maison, me laissant le passage libre. Ma mauvaise chance veut qu’au même instant, le domestique du Comte se trouvât sur les lieux ; sa présence rassure son camarade ; ils font ferme et je me trouve devant eux… Il n’y avait pas à reculer ; la retraite m’était coupée, je n’avais d’autre ressource que de gagner la galerie qui s’ouvre à gauche sur le vestibule et aboutit au balcon extérieur ; là, le passage était ouvert, j’étais sauvée ! Je me lance sur les dernières marches ; nouvel effroi des domestiques ; ils reculent, l’un d’eux lâche à tout hasard un coup de pistolet, me manque comme de raison, et les voilà de nouveau en pleine déroute. J’étais déjà dans la galerie, j’atteins le balcon, je m’étais assurée qu’un des barreaux de la grille était descellé ; je l’écarte, je franchis l’ouverture et me voilà sur le rocher !…
— Je t’arrête, dit Bernard ; j’ai besoin d’explications. Tu t’échappes par le rocher ; pourquoi affronter ce nouveau péril ? Les domestiques avaient fui, le passage était libre, tu n’avais qu’à continuer et à rentrer paisiblement chez toi !…
— Oui, mais si j’avais rencontré quelqu’un dans les cours, si on m’avait vue rentrant chez Madame de Bergheyck ?… Reconnue, j’étais perdue, et mon secret avec moi ; dans l’ombre, à l’improviste, j’avais pu intimider ces imbéciles au point de leur faire douter de ce qu’ils avaient vu, mais l’expérience n’était pas de celles qu’il faut renouveler. Puis, vous l’oubliez, il fallait que je remisse les lettres à Madame de Bergheyck ; je savais bien qu’on m’interrogerait et que je devrais nier ; elle seule pouvait répondre en toute sécurité qu’elle n’avait que ce qui était bien à elle… Et il fallait lui dire, au moment même, que j’avais réussi ; autrement, dans son affolement, elle n’aurait pas pu tenir une heure sans révéler notre entente. Or il n’était pas facile d’arriver à elle, sans être vue, s’entend ; le petit palais est une ruche d’allants et venants, je ne pouvais y entrer sans être reconnue !… Tandis qu’en me glissant le long du rocher, en quelques minutes j’atteignais son balcon et tout était sauvé ! Je connaissais le passage, je l’avais fait deux fois ; je n’avais pas le choix et je m’y suis risquée. Mais j’avais compté sans l’orage, sans les bourrasques furieuses, sans ce déluge de pluie qui m’assaillait comme des volées de mitraille !… Vingt fois je me suis sentie soulevée, arrachée du rocher… et je vous le jure, à ce moment, la rafale qui m’eût lancée dans l’abîme, c’eut été pour moi la suprême délivrance !… Mais j’avais ma tâche à remplir et j’ai réussi ! Oui, quand par la fenêtre entrouverte j’ai tendu les lettres à cette pauvre femme, que je l’ai vue les saisir avec le mouvement frénétique du naufragé qui va périr, alors, j’ai senti que j’étais plus que récompensée ; c’était toute une vie de bonheur que je lui apportais !… Puis j’ai gagné la terrasse, derrière le palais ; de là je me suis coulée par les pelouses au-dessous de la grande cour, j’ai atteint les Promenades et suis rentrée au Vieux-Château par le chemin que vous m’avez vu prendre tout à l’heure pour en sortir ; voilà tout le secret…
— C’est merveilleux, dit Bernard, prodigieux de sang-froid et d’audace ; comme dit le Colonel, il y a plaisir à être battu par un tel adversaire !… Mais ce n’est pas tout et il y a quantité de choses que je ne comprends pas mieux que tout à l’heure ; tu vas me les expliquer. Quand nous sommes arrivés chez toi pour t’interroger, nous t’avons trouvée parfaitement calme, coquettement installée en belle toilette d’intérieur ; c’était charmant… Mais ton costume de promenade, avec lequel tu venais de franchir mille obstacles, sous un vrai déluge, comment as-tu pu nous le produire, sec, intact, comme si de quinze jours tu n’étais sortie de chez toi ?
— La réponse est facile, et j’aurais été trop simple de ne pas penser à ce détail. Je savais que j’allais courir des risques, que les soupçons pouvaient se porter sur moi ; il fallait me tenir prête et avoir réponse à tout ; ce n’était pas seulement de moi qu’il s’agissait, je me sentais responsable du salut de Madame de Bergheyck. Aussi après avoir fait choix du costume dans lequel je devais tenter l’aventure, en prévision d’accidents j’en avais un second en réserve, tout semblable ; je suis bonne couturière, vous le savez, une nuit m’avait suffi pour tout mettre au point. En rentrant, je n’ai eu qu’à le tenir prêt ; à la première sommation, je l’ai exhibé de l’air le plus naturel, et le Colonel en a été pour ses frais… Ce n’était pas trop mal joué, n’est-ce pas, pour une comédie improvisée !…
— Certes non, et je rends hommage à tes précautions si bien prises, mais la déchirure du ruban, comment as-tu pu y trouver si bonne parade ?
— Eh bien, je m’étais aperçue de l’accident ; en deux coups de ciseaux, j’ai ménagé dans le costume de rechange une échancrure toute pareille ; c’est fort simple, comme vous le voyez.
— Passe encore pour ce tour d’Adroite Princesse, mais les deux bijoux, voilà qui me passe ; cent fois tu as dit et proclamé que le tien était unique ; si tu t’en tenais un autre en réserve, c’est prévoir les orages de loin !…
Clarice était devenue sérieuse :
— Je n’en avais point en réserve et je n’ai pas à revenir sur ce que j’ai dit.
— Alors comment expliques-tu l’apparition si à propos de ce bijou tout pareil ?
Il y eut un silence ; Clarice, les yeux fixes, traçait des lignes sur le sable, du bout d’une baguette qu’elle tenait à la main.
— Tu ne réponds pas ? reprit Bernard ; pourtant, quand on produit de tels bijoux, on doit pouvoir dire qui vous les donne !…
Il y eut un nouveau silence…
— Tu ne dis mot !… C’est bien étrange ! Et si le Colonel a eu des soupçons, on ne peut pas dire qu’il ait eu tort !… Toi qui as réponse à tout, tu dois comprendre qu’ici plus que pour tout le reste, une explication est due…
— Elle est due sans doute, mais à vous, M. de Rednitz, à vous, je ne peux pas en donner. À tout autre, je parlerais de hasard, de coïncidence, que sais-je !… et l’on me croirait… À vous, je vous dis tout franchement que je n’ai point d’explication à donner, et vous me croirez aussi, car vous savez ce que je veux dire…
Elle le regardait bien en face… Bernard sentit un vague frémissement passer dans tout son être ; dans ce regard fixe, pénétrant, étincelant de lucidité et d’énergie, il lisait nettement sa pensée ; c’était tout le problème de sa vie, de cette atmosphère de mystère et d’inconnu dont elle était entourée, qui se posait à lui avec une netteté impitoyable ; en présence de cette affirmation audacieuse, tout un monde d’impressions étranges, de souvenirs incohérents, de pensées qu’il n’osait même s’avouer, se réveillait au plus profond de sa mémoire ; il se sentait assailli par un orage d’incertitude et d’angoisse…
Mais il ne pouvait se résigner à laisser voir son trouble ; il fallait faire bonne contenance ; admettre de telles superstitions, n’était-ce pas s’exposer au plus piteux ridicule ?… Puis que savait-il après tout ? Clarice pouvait avoir intérêt à égarer ses recherches ; il voulait lui montrer qu’il ne serait pas aisé de lui donner le change.
— Que veux-tu dire ? reprit-il, je ne t’entends pas…
— Alors, dit-elle, n’allons pas plus loin. Si vous ne me comprenez pas, moi, je renonce à me faire comprendre.
Bernard n’y tint plus :
— Encore ce mysticisme ! dit-il. Quoi, tu oses prétendre que ce bijou s’est trouvé si à propos sous ta main, par l’intervention de ce pouvoir mystérieux duquel ta fantaisie se réclame ? C’est comme pour l’incendie de Venise ! Il a été allumé, dis-tu, pour te sauver, par ce pouvoir supérieur qui se joue des lois de la nature ! Agréable chimère sans doute, mais en vérité, penses-tu, Clarice, que cette excuse, moi, je puisse l’admettre ?
— Et moi, dit-elle, et ses grands yeux étincelaient d’une flamme hautaine, pourquoi voulez-vous que j’y renonce !… Et une fois de plus, je vous le déclare, oui, je crois à une Puissance Supérieure ; je crois que dans ce moment de péril suprême elle a voulu me sauver, je crois à un miracle, comme vous le dites !… Et pourquoi pas ! Je ne m’en sens pas humiliée ; dans ma faiblesse, il me plaît de me sentir protégée par cette Souveraine Bonté !… Voilà mon explication ; toute l’ironie du monde ne me fera pas renier ce qui est la croyance de ma vie !… Et vous, à votre tour, vous l’incrédule, le sceptique, quelle explication donnerez-vous de ces faits que vous niez pour ne pas avouer votre impuissance à les comprendre !… Qu’avez-vous vu dans cette salle où vous vous êtes tous rués, dans je ne sais quel accès de frénésie défiante, de suspicion aveugle et méchante ?… Moi, je suis franche et je ne recule pas devant la sotte crainte du ridicule ; oui, ce bijou s’est trouvé sous ma main, à mon insu ; j’en ignorais l’existence, je ne sais comment il a pu apparaître à point nommé, pour me sauver ; devant ce fait inexplicable, j’ai droit de vous demander à vous qui savez, qui voyez plus que bien d’autres, à vous à qui le Vieux-Château a révélé ses secrets, si ce que je dis est impossible, est absurde, si je suis une folle, une hallucinée incapable de distinguer entre ses visions et la réalité !…
Elle parlait avec une autorité singulière ; c’était bien son âme qui s’épanchait dans ces affirmations audacieuses ! Saisi par cette conviction si vivement proclamée, Bernard sentait son esprit se prendre de vertige ; toutes sortes de souvenirs, d’impressions enfouies au plus profond de sa mémoire, surgissaient en lui avec une insistance ardente ; un instant encore et il ne se serait plus trouvé la force de résister !…
— Assez, dit soudain Clarice, on vient !… Mais un mot encore avant de nous séparer : sachez-le bien, je vous ai dit toute ma pensée, et si de nouveaux doutes, de nouveaux soupçons vous assiègent, ne m’accusez ni de faiblesse ni de réticence ; avec vous, je ne peux pas en avoir, je n’en aurai jamais !… On vient ; allons au-devant de nos hôtes…
Au bout de l’allée, on voyait s’avancer la société du Château. Clarice se leva pour aller à sa rencontre ; elle était redevenue parfaitement calme ; à la voir marcher élégante et gracieuse, en fraîche toilette, dans tout l’éclat de son exquise beauté, il était impossible de croire que cette charmante jeune fille, vraie fleur de civilisation délicate et raffinée, ne fît qu’un avec la créature superstitieuse, fantasque et violente tout ensemble, qui, tout à l’heure, parlait comme de chose toute naturelle, d’engager avec le redoutable Espagnol une lutte sans merci, et acceptait comme explication toute naturelle, un fait anormal et incompréhensible !… Bernard, moins maître de lui-même, tout ému encore de ces brusques contrastes, marchait à côté d’elle en silence ; il lui semblait se sentir plongé dans une atmosphère capiteuse, pleine d’illusions et de prestiges ; autour de lui, tout n’était qu’apparence, il n’y avait plus place pour la solide réalité !…
« Quoi, se disait-il, sera-t-il donc vrai que toujours cette femme exercera sur moi cette inexplicable influence, que toujours auprès d’elle, je douterai de tout ce que je sais, de tout ce que je crois, presque de moi-même !… Elle, surtout, la créature capricieuse et enchanteresse, qu’est-elle, que cache-t-elle sous son enivrante beauté, derrière le mirage de son esprit sans scrupule ?… Qui peut se risquer à suivre les brusques essors de cette pensée indéchiffrable ? Se fier à elle, admettre aveuglément ces audacieuses professions de foi qu’elle me débite avec tant d’assurance, c’est absurde, oui, mais n’est-ce pas cette croyance qui lui donne ce suprême orgueil, cette confiance audacieuse avec laquelle elle brave les plus formidables dangers ?… Quels contrastes, quel problème, et Realmyn n’a-t-il pas raison, quand dans son enthousiasme naïf, il va jusqu’à voir en elle je ne sais quel être supérieur à l’Humanité ? C’est impossible, c’est absurde, et cependant !… Oh, il faut que cette incertitude cesse ; cette obsession a trop duré, il faut que la vérité se fasse jour !… Oui, dussé-je faire comme ces chevaliers des anciennes légendes, dussé-je embrasser ses mystiques croyances, dussé-je lui livrer mon âme, il faut que je réussisse à la connaître, je veux pénétrer son secret !… »
Elle l’avait devancé et se trouvait déjà réunie au gros de la compagnie ; on entendait les joyeux propos, l’éclat de gaieté qui, comme toujours, accueillaient sa présence ; sans transition, avec cette aisance que rien ne pouvait troubler, elle rentrait dans le tranquille courant de la vie normale ; à voir son sourire, sa franche bonne humeur, l’adorable harmonie de toute sa personne, il était impossible de croire qu’il y eût place en elle pour la moindre préoccupation, la plus petite arrière-pensée. Comme d’habitude, les enfants se pressaient autour d’elle ; c’était à qui s’emparerait de ses mains, se cramponnerait à sa robe ; elle avait fort affaire à répondre à leurs empressements, à leur tumultueux babil. Ce n’était pas le moment de poursuivre des investigations psychologiques ; distrait par la conversation, Bernard dut s’en remettre à sa bonne étoile du soin de lui procurer une meilleure occasion.
Le soir du même jour, la compagnie se trouvait réunie au salon ; l’approche de la nuit n’avait pas diminué l’intensité de la chaleur ; de gros nuages noirs amoncelés au couchant, faisaient prévoir un orage et maintenaient dans l’atmosphère, une lourdeur accablante. Sous le coup de cette température énervante, la conversation languissait, une sorte de torpeur engourdissait les esprits et les corps. Clarice seule ne paraissait pas subir cette influence ; toujours vivace, incapable d’inaction, elle ouvrit le piano et tenta d’organiser une partie de musique ; ce fut en vain ; Madame de Bergheyck d’ordinaire toujours prête, Bernard lui-même, peu porté à refuser, se sentaient hors d’état de lui prêter leur concours. De guerre lasse, elle s’installa seule au piano et se mit à chanter.
Sa voix était toujours plus parfaite ; dans le grand silence de la nuit, prédisposés par le repos complet à laisser leur esprit s’abandonner aux impressions pénétrantes de la musique, ses auditeurs cédaient sans résistance au charme de cette exécution exquise. Elle chantait de mémoire des airs de Don Juan ; contre son habitude, comme pénétrée d’une émotion intense, elle les interprétait avec une expression, une puissance dramatique singulières. Captivés, saisis comme par une irrésistible magie, tous voyaient surgir devant eux les personnages du drame ; leurs passions s’emparaient de leur cœur ; tour à tour enivrés, puis étreints par ces explosions d’amour, de haine, de colère, de terreur, ils se sentaient entraînés, haletants, livrés sans défense à ces emportements du génie, de cette force suprême qui dans la fièvre de sa puissance sans limite, ne captive et n’enchante les âmes qu’au risque de tendre leurs ressorts jusqu’au point de les briser !…
Il y avait près de deux heures que Clarice chantait ; enivrée elle-même, oublieuse de la fuite du temps, insensible à la fatigue, elle semblait avoir engagé une lutte avec l’inspiration créatrice ; acharnée à saisir les passions dans leurs plus intimes nuances, elle s’épuisait en suprêmes efforts pour atteindre au plus intense de l’expression ; dix fois elle reprenait le même motif, toujours lui donnant une force nouvelle, jusqu’à ce que, dans son prodigieux sens artistique, elle eût conscience d’avoir obtenu le plus puissant effet. Il était visible qu’elle avait oublié ses auditeurs ; elle chantait pour elle-même, c’était sa pensée propre, sa sensibilité passionnée, ses alternatives de violence fougueuse, d’exquise bonté, d’effréné caprice, auxquelles elle donnait carrière ; l’œuvre n’était plus qu’un prétexte, c’était son âme qu’elle dévoilait dans tout le désordre et le charme de ses étranges contrastes !…
Elle chantait le sublime récitatif d’Elvire assise à sa fenêtre, jetant au loin dans la nuit les plaintes de son cœur brisé, pendant qu’à deux pas, son implacable bourreau médite de la précipiter dans un nouveau piège ; ces nuances complexes d’amour et d’ironie, de désespoir et de cruel mépris, impérissable triomphe du compositeur, vivantes comme la nature même, prenaient en passant par cette exécution merveilleuse, une intensité d’effet vraiment sublime ; sous le coup de l’émotion la plus pénétrante, les auditeurs fascinés sentaient peser sur leur cœur, au milieu du plus divin plaisir, un sentiment d’angoisse mortelle. Clarice chantait toujours, et à chaque note son chant devenait plus âpre, plus saisissant, plus imprégné de passion, de fureur et de vengeance…
Soudain Octave se leva :
— Assez ! s’écria-t-il, d’une voix brusque, sourde, comme étranglée ; assez de cette musique enfiévrée !… C’est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, mais elle excite, elle énerve, elle rendrait fou !… Tout ce que tu voudras sauf cela, je ne peux l’entendre davantage !…
Et la figure contractée, le regard chargé d’éclairs, il parcourait la salle à grands pas, comme pour donner essor à une émotion trop forte… Ce fut comme un signal ; on eût dit que le charme était rompu ; tous se levèrent ; brusquement rendus à eux-mêmes, presque honteux de s’être ainsi laissé dominer, poussés par cet instinct aveugle qui conduit l’homme à briser son idole, tout en témoignant de leur admiration et de leur plaisir, ils cherchaient à réagir contre la cause de leur trouble.
— Oui, disait M. de La Médio, c’est beau, ce Mozart, c’est admirable, surtout avec une exécution pareille ! Au théâtre, c’est autre chose ; il faut le dire, ces formules ont vieilli ; aujourd’hui le maître lui-même aurait recours à d’autres ; il voudrait plus de masses, plus d’ampleur, surtout des personnages plus réels, un drame plus vivant !
— On peut se risquer à critiquer Don Juan, dit M. de Simãens ; c’est un si grand chef-d’œuvre qu’il n’en restera ni plus ni moins immortel. Pour moi, cette musique est la perfection même ; je l’admire sans réserve ; ce qui me choque, c’est cette fantasmagorie de surnaturel qui se glisse à chaque instant dans la donnée du sujet ; c’était la mode du temps ; les auteurs n’ont pas su s’en affranchir, c’est fort naturel, mais il est sûr que cela distrait l’attention, l’ensemble en souffre et on ne suit pas comme on devrait le faire, le développement des caractères, des passions, du vrai drame, en un mot.
— Vous avez raison, dit M. de Mœrsted ; cela est reconnu maintenant : dans Don Juan, la musique est sublime, mais combien elle gagnerait à ce que le libretto fût moins ennuyeux !
— Puis, ajouta M. de Durnheim, on voudrait plus de suite, moins de scènes accessoires, un développement plus logique, plus soutenu, des caractères… Meyerbeer, sur ce point, a tracé des modèles qui ne seront pas dépassés.
La critique se donnait libre cours. Il semblait à Bernard qu’elle allait trop loin.
— Tout cela peut être vrai, dit-il ; l’œuvre, le libretto surtout, portent le cachet de leur époque ; comment en serait-il autrement ? Mais je lui pardonne, moi, et de bon cœur ; dans ce tout incohérent, je trouve ce don si rare qui s’appelle le charme, et cela me suffit.
— Le charme ! s’écria Octave ; le charme ! C’est aisé à dire, le charme, mais cela n’explique rien !… Eh, sans doute, la musique est adorable, passionnée, enivrante, on ne peut en faire assez l’éloge, mais, moi, je ne veux pas en être dupe, je ne veux pas qu’elle m’aveugle sur les défauts du sujet. Oui, ce Don Juan, ce vainqueur irrésistible, qui n’a qu’à paraître pour se faire aimer de toutes les femmes, il m’est odieux ! On me dira que je suis un sauvage, que je ne connais pas le monde, c’est possible, mais la donnée m’est insupportable et je le dis franchement !
Madame de La Médio s’était levée, les yeux étincelants, les lèvres frémissantes :
— Vous vous trompez, Octave ! dit-elle. Ce n’est pas Don Juan qui est antipathique ; il fait son métier de vainqueur, comme vous le faites tous… quand vous pouvez… Mais ne le voyez-vous pas, ce sont les femmes qui sont pitoyables ! Dona Anna ne sait ce qu’elle veut, Elvire est toujours gémissante, Zerline est une coquette de village, moitié niaise, moitié fourbe ; toutes chantent une musique divine, mais en elles-mêmes, elles sont stupides et si Don Juan se moque d’elles, moi, je dis : il a raison !
Un sentiment instinctif fixa le regard de Bernard sur Clarice ; elle était restée assise devant le piano ; il ne pouvait voir sa figure, mais à son attitude quelque peu abandonnée, il jugea que son esprit distrait ne suivait pas la conversation ; le sujet était pourtant de ceux qui ne la laissaient pas indifférente ; que de fois il lui avait entendu parler de Don Juan avec une ardeur d’admiration, une pénétration enthousiaste, une nouveauté d’aperçus qui rendaient ses appréciations tout particulièrement intéressantes ; et maintenant elle laissait la critique se donner carrière sans trouver un mot pour défendre le chef-d’œuvre bien-aimé ! Mais ses arguments étaient présents à sa pensée ; puisqu’elle se taisait, à lui de s’en servir et de soutenir le bon droit…
— Que vous êtes tous sévères ! dit-il. Je demande grâce au moins pour la pauvre Elvire ; c’est un rôle sacrifié, dit-on ; cela est-il si vrai ? Elvire est comme les autres figures du drame ; elle suit sans hésiter l’impulsion de son cœur ; ce perfide à qui elle s’est donnée, elle l’aime toujours quoi qu’il fasse ; malgré ses trahisons, avec cette sublime confiance de la femme passionnée, elle croit à son retour final ; jusqu’au dernier moment, elle veut le sauver !… Faiblesse si l’on veut, mais bien noble faiblesse, plus noble certes que l’indécision de Dona Anna aux prises avec ses instincts et son devoir ! Elvire, elle, c’est la femme légitime, trahie, abandonnée, folle de jalousie, avide de vengeance, mais qui pardonne et oublie pour ne songer qu’au salut de son persécuteur, de celui qu’elle ne peut cesser d’aimer !… Toute plaintive qu’elle est, c’est un noble et beau caractère, et Mozart qui lui a donné tant et de si émouvantes mélodies, en jugeait certainement ainsi !
— Eh, peut-être, répliqua Madame de La Médio, mais ses continuelles pâmoisons m’agacent ; elle est abominablement trahie, elle veut se venger, et lorsqu’elle va réussir, au moment de frapper le perfide, elle s’arrête et recommence ses éternelles lamentations… C’est insupportable, cette faiblesse de petite sotte amoureuse !… Qu’elle montre bec et ongles à son tyran ; voilà qui eût été vrai, vivant, réellement dramatique ! Mais pour toute défense, après tant d’âpres paroles, au lieu de frapper, elle gémit ; ce n’est pas ainsi qu’on mène les hommes !…
— Un peu de commisération, Doralice, dit Madame de Simãens ; vous êtes vraiment sans pitié. Ces pauvres femmes souffrent ; moi, je les plains !… C’est leur ennemi qu’il faut haïr ; ce Don Juan est détestable, avec son égoïsme effréné, ce mépris atroce de tout ce qui n’est pas son plaisir !… Pour rendre le rôle supportable, il faut qu’il soit joué, non seulement par un excellent chanteur, mais surtout par un acteur de premier ordre ; c’est ce qui n’arrive jamais. L’un n’est qu’un séducteur vulgaire, l’autre, un bellâtre prétentieux, un troisième joue en professeur de musique ; tout cela ne vaut rien et le pauvre Mozart en souffre.
Madame de Bergheyck se hasarda à dire son mot :
— Et ce serait si beau, murmura-t-elle avec un demi-soupir, un Don Juan parfait !…
— Eh, interrompit Octave, cela ne se verra jamais, et c’est fort heureux, car toutes, tant que vous êtes, vous en deviendriez folles !…
Tous se mirent à rire…
— Allons donc, s’écria Madame de La Médio, nous croyez-vous si sottes ! Ces grands séducteurs ne sont pas si séduisants et à les voir de près, on juge bientôt où le bât les blesse !…
— Eh, eh, eh, disaient les hommes d’un petit air de doute ironique…
— Ah çà, dit M. de La Médio, et toi, Clarice, que penses-tu de tout cela !… Tu écoutes et ne dis mot ; le sujet est brûlant pourtant, et nous voudrions bien savoir quelle est ta pensée.
Clarice tourna la tête ; brusquement Bernard crut voir en elle cette expression étrange qui l’avait si fort frappé à Castel d’Orgoyl le soir où il l’avait surprise dans son costume rouge, en proie à une si vive surexcitation ; elle était pâle, le front sombre ; dans son regard, distrait encore, il lui semblait voir briller ces éclairs de caprice et de violence, sûrs indices en elle de ces crises étranges, ces emportements effrénés de passion, d’orgueil et d’audace, nés sans cause apparente, comme un orage d’été !… Lentement elle se tourna vers l’assemblée ; il semblait que, dominée par quelque pensée tenace, elle se fît violence pour s’arracher à ses rêves… Puis soudain, reprenant possession d’elle-même, son front s’éclaircit :
— Que voulez-vous que je dise ? répondit-elle avec un indéfinissable sourire. Je viens d’entendre tant de critiques qui me paraissent injustes que, vraiment, je me sens toute découragée d’y répondre ; puis, si je commence à parler, ce sera pour ne plus finir, et vous crieriez au professeur en jupons ! Grand merci, je ne me donnerai pas ce ridicule ; je suis comme la cigale de la fable, j’ai chanté tout l’été, et je me tais, car voici la bise venue !…
— La comparaison est peu aimable ; à ton sens, donc, nous n’avons dit que des sottises ! Oh, je m’en doutais ; ce scélérat de Don Juan est ton idole et la moindre critique à son égard est un sacrilège que tu ne pardonnes pas !
— C’est déjà bien assez de les subir ; que serait-ce s’il fallait les discuter ?
— Ainsi, à ton sens, le libretto est aussi parfait que la musique ?…
— Oh, je ne l’analyse pas ! L’œuvre, pour moi, est un tout bien homogène, excellent, indivisible, et qu’importe quelque négligence de détail, si l’ensemble donne à un si haut degré le sentiment de la perfection ? Je laisse donc s’égosiller les esprits frondeurs et je dis tout bas, avec M. de Rednitz : voilà le charme, et je m’y tiens !…
— Encore le charme ! Un mot dont tu devrais bien, une bonne fois, nous dire le sens !
— Je m’en garderai bien ; il s’explique de lui-même !… Je vois là le sceau du génie, je me laisse aller à mon émotion et j’admire ; vienne la critique ; cette dame revêche peut avoir mille fois raison, moi, je la laisse dire. On me prouvera que Don Juan est une œuvre incohérente, illogique, inégale, vieillie surtout, cela ne m’empêchera pas de la trouver belle, émouvante, profondément vraie, d’une vérité haute et forte dans l’ordre des passions. J’admets pour ma part la possibilité de ces êtres qui plaisent à première vue, qui s’imposent on ne sait pourquoi, comme par un pouvoir magique. Voilà la donnée de Don Juan ; on aurait pu en faire un personnage féminin ; le poète en a fait un brillant seigneur ; il n’en est pas moins vrai pour cela. Il a le charme, la fascination, que sais-je ; les femmes l’admirent et le redoutent, les hommes le jalousent, le haïssent. Et ce ne sont pas seulement des sensations d’ordre artistique, non, et c’est là que se marque le cachet de la puissance du génie créateur, ce sont des sentiments réels, un trouble, une possession qui enchaînent le cœur et la pensée ! Avez-vous jamais eu assez de liberté d’esprit pour examiner les spectateurs lorsqu’on joue Don Juan ? L’expérience vaut la peine d’être faite : les hommes sont sombres, tout près de la colère ; les femmes sont inquiètes, palpitantes ; tous sont émus et ils ont raison de l’être : c’est qu’ils se sentent en présence d’une force supérieure irrésistible, celle du charme enivrant, de la fascination, de l’attrait instinctif incarné, porté à sa toute puissance, dans ce beau jeune seigneur qui ne suit que son caprice, qui l’impose à tous, qui brave tout pour le réaliser !… Création toute de fantaisie, illogique, impossible peut-être, mais vraie pourtant, profondément vraie et humaine parce qu’elle répond à ce besoin de perfection qui est à la base de l’esprit de l’Homme. Les personnages qui gravitent autour de ce centre sont mal conçus, je le veux bien, au point de vue scénique ; ils sont faibles, incorrects, ennuyeux même si vous y tenez, l’action marche à l’aventure, on ne sait où l’on est ni où l’on va, mais qu’importe, chacun au plus intime de sa pensée, se dit que lancé dans de telles aventures, il se laisserait aller aux mêmes défaillances, les femmes céderaient au charme de ce Don Juan, les hommes seraient domptés par son énergie et son audace !… On critique donc, mais le cœur est troublé ; c’est qu’il trouve là tout à la fois la vérité et la puissance poétiques ; c’est la marque du génie, et même sans cette musique divine, l’œuvre est de celles qui ont droit à notre éternelle admiration !…
— Théorie ingénieuse, dit M. de Simãens, mais qui conduirait à absoudre, en vertu de je ne sais quelle fascination toute physique, quantité d’œuvres mal conçues, mal exécutées, faites au hasard, en dehors des vrais principes. Le Don Juan du libretto est trop artificiel ; passe pour celui de Molière ; il est dans le réel, celui-là !
— Je le reconnais et je m’incline, mais pourquoi vouloir imposer au facile canevas italien, fait pour le chant et la musique, la rigueur du drame français conçu pour de tout autres exigences ! La musique s’accommodera-t-elle des théories philosophiques, des tirades moralisantes du drame ? Eh non ; elle se meut dans le domaine des sensations ; il lui faut des passions, de la violence, de l’imprévu, du caprice !… Le caprice ! Voilà ce qui plaît dans Don Juan ; l’imagination se sent saisie, enlevée dans quelque région de fantaisie, où tout est plus beau, plus fort, plus énergique, plus passionné ; on vit d’une vie plus intense, comme dans un rêve réalisé, en dehors de ces banalités vulgaires dont on nous accable sous prétexte de psychologie, de vraisemblance, de vérité ! Belle vérité, vraiment, que la description minutieuse, littérale de ces plats égoïsmes qui rampent et s’entre égorgent, comme des reptiles, dans la boue des bas instincts ! Qu’ils existent, nous ne le savons que trop, mais s’il faut nous les donner en spectacle, que ce soit sous cette forme puissante du choc à outrance des passions et du châtiment immédiat qu’il appelle ! Voilà ce qui séduit, ce qui enchante, ce qui enivre, voilà ce que c’est que le charme et lorsqu’il se révèle sous cette forme admirable, à quoi bon l’analyser !
— Oui, mais si l’œuvre est si parfaite, pourquoi ne peut-elle montrer sa puissance qu’en s’entourant de tels moyens ? Si Don Juan, pièce et musique, est d’une beauté si irrésistible, qu’a-t-il donc besoin de tant de complications, d’une telle mise en scène, d’une exécution si exquise ! Il y a là une trop forte contradiction pour que l’esprit puisse éprouver une satisfaction sans réserve…
— Je ne sais pas la voir. Bien au contraire, je suis certaine que Don Juan, par sa perfection même, se contente à peu de frais. Je ne l’ai entendu que trois fois, deux fois sur de pauvres petits théâtres de petites villes, avec des troupes bien secondaires, une fois à l’Opéra de Paris avec tout le luxe imaginable de mise en scène et une pléiade d’artistes de premier ordre. Je ne sais comment cela se fit, mais ce sont les premières représentations qui m’ont laissé le meilleur souvenir ; Dieu sait pourtant si elles étaient inférieures au point de vue du spectacle, de l’ensemble, de l’exécution, de tout enfin ; oui, mais chez ces pauvres acteurs de hasard, dans ces orchestres de troisième ordre, il s’était rencontré une conscience, une intuition du vrai sens de l’œuvre, un respect de l’inspiration créatrice qui finissaient par donner l’impression de je ne sais quelle mystérieuse réalité. C’était l’œuvre même qui revivait, la volonté, l’émotion du génie, non pas l’interprétation savante de tel ou de tel chanteur. Une fois saisi par cette toute puissante étreinte, on ne pensait plus au détail, on se passionnait, on souffrait avec ces personnages réputés si factices, mais au fond si réels, si humains, on partageait leurs amours, leurs haines, leurs furies de vengeance, et quand venait l’heure du châtiment, les spectateurs se sentaient délivrés comme d’un mauvais rêve et ils applaudissaient avec enthousiasme, avec bonheur, comme si, parties eux-mêmes dans ce drame, ce fût leur propre délivrance qui eût été en jeu !…
Clarice parlait ainsi, s’animant de sa parole, et la pâleur de son front, le sombre éclair de son regard, révélaient l’émotion intense qui possédait son âme. Dominés par cette force entraînante, un instant ses auditeurs restèrent silencieux. Mais l’esprit de critique ne se tenait pas pour battu.
— Là, dit enfin M. de La Médio, la voyez-vous, notre Clarice, comme elle s’excite et s’emballe !… Oh, l’enfant impressionnable et nerveuse ! Je veux parier que lorsque vient le Commandeur, tu frissonnes et te pâmes à l’aspect de ce magot !
— Et vous gagneriez à coup sûr ! Je m’émeus, oui, eh bien, où est le mal ?… Ils sont à plaindre, ceux qui devant ces coups de génie, raisonnent et calculent leurs impressions !… Oui, je l’aime, cette statue implacable ; elle incarne en elle le sentiment si beau de la Justice et je lui sais bon gré de broyer sous sa force irrésistible, ce cynique railleur qui se fait un jeu de tout !…
— Et c’est là que je t’arrête : si Don Juan doit être puni, pourquoi recourir à ce vieux truc ridicule ! Tout autre dénouement eût mieux valu ; que ce beau scélérat tombât sous les coups de ses victimes, le drame y eût gagné et la morale n’y aurait rien perdu !
— Erreur et blasphème ! Dieu, quel culte pour ces formules sacro-saintes des pontifes de la critique ! Don Juan est l’inverse du classique, ne l’oubliez pas ; c’est un Espagnol au sang bleu, lui, l’incarnation de l’impulsion passionnée, de l’égoïsme sans frein, de l’énergie à outrance poussée, s’il le faut, jusqu’à la férocité ; ne demandons donc pas au drame qui le personnifie, les nuances, les gradations savantes qui mènent doucement, méthodiquement au vice puni et à la vertu récompensée ; non certes, ce que nous voulons, c’est de voir le crime triomphant arrêté court, le coupable écrasé sur place par la Justice Divine ! Ce serait un beau spectacle vraiment, de voir Don Juan empoisonné par Dona Elvire, dagué par Don Ottavio ou assommé par les amis de Maselto ; tout cela, c’est de la basse vengeance, l’assouvissement des rancunes humaines, petites et mesquines ; il en arrive autant chaque jour, aux premiers venus !… Tandis que la blanche et froide statue, elle, c’est la Justice du Ciel, impassible, toute puissante, éternelle ; seule, elle peut frapper à coup sûr, sans se hâter, sans colère, comme la personnification de ce besoin inné de l’esprit qui veut que tout criminel subisse le châtiment qu’il mérite ! Dès le premier mot du drame, dès les premières notes de la musique, on sent que son action est nécessaire, fatale ; toujours, même invisible, elle est présente, on la sent venir ; c’est ce rôle muet qui domine toute l’œuvre et quand, au dénouement, la Justice vengeresse apparaît sous sa forme de marbre, lorsque résonnent ces accords formidables qui lui font le plus effrayant cortège, quel est l’être humain digne de ce nom qui ne se sente ému jusqu’au plus profond de son cœur et qui ne se dise que ce drame terrible ne pouvait finir que par ce coup de théâtre surhumain !…
— Là ! dit M. de Simãens, ah, j’en étais bien sûr, nous devions en venir à la fantasmagorie ; autant aurait valu commencer tout de suite par là !
— Eh bien, oui, je ne m’en cache pas, j’aime le surnaturel ; n’y croie pas qui voudra, moi, je le dis tout haut, il m’émeut et me charme !…
— Ah, vraiment, tu passes la mesure ! s’écria M. de Simãens en se levant tout debout, surexcité, presque colère !… Oui, je ne peux te comprendre, Clarice, parfois je crois que tu te moques de nous ! Mais si tu y croyais, à ce surnaturel, tu ne vivrais pas une heure, comme tu le fais, reléguée toute seule, de jour et de nuit, dans cette lugubre solitude des vieilles tours !…
— Eh oui, dit M. de La Médio animé lui aussi, c’est là que Don Juan aurait beau jeu, dans ces masures lugubres, ces vieilles églises mortes, où, la nuit, les statues marchent !…
— C’est, ma foi, vrai, dit M. de Durnheim ; j’admire prodigieusement le calme de Clarice ; à sa place, bien des gens, sans être plus craintifs que d’autres, s’ils avaient à se risquer dans ces lugubres ruines, appréhenderaient fort de trouver des fantômes sur leur chemin !…
— Des fantômes ! dit M. de Mœrsted ; s’il vous plaît, dites le Diable en personne !… De tout temps notre Château est une de ses résidences favorites ; tout le monde le sait.
— À telles enseignes, reprit Bernard, que ce puissant personnage est apparu dans cette chambre même, lui ou l’un de ses familiers, à l’un des ancêtres de notre propriétaire. Oui, Mesdames, oui, Messieurs, c’est une histoire authentique, toutes les chroniques du Château en font foi ; il s’est montré à cette place, sortant de la bibliothèque avec autant de calme que s’il eût été chez lui ; ces rideaux de satin bleu étaient relevés comme ils le sont maintenant et comme maintenant ils laissaient voir cette même draperie de velours cerise. C’est là que le Mauvais Esprit se montra, la face livide, tout vêtu de noir, pour admonester ses auditeurs et les ramener à de meilleurs sentiments, car, chose drôle, c’est assez souvent le rôle du Diable de pousser les gens à la vertu… Et le plus beau, c’est qu’il réussit, ce qui doit l’encourager fort à continuer son œuvre moralisante… Ainsi, chut, ne parlons pas trop haut du Diable ; qui sait, en ce moment peut-être, il est là tout près de nous… qui nous écoute… en attendant mieux !…
Tous riaient.
— Voilà bien les histoires de Clarice, dit M. de La Médio ; le meilleur, c’est qu’elle veut nous faire croire qu’elle y croit !…
Bernard se trouvait assis tout droit en face de la jeune femme ; soudain il vit ses yeux se fixer sur lui ; elle souriait, mais il sentait son regard peser sur le sien avec cette intensité pénétrante qu’elle lui donnait quand elle voulait faire appel à son témoignage. Saisi, entraîné, un flot de paroles lui monta à la gorge ; un brusque retour d’amour-propre le retint ; pouvait-il se faire taxer, lui aussi, de crédulité superstitieuse !…
Clarice détourna la tête ; elle ne souriait plus ; si ses traits mobiles exprimaient quelque chose, ce n’était plus qu’une certaine tristesse nuancée de quelque dédain.
Cette petite scène avait passé inaperçue des assistants ; ils continuaient leurs propos, riant et raillant, plus excités peut-être qu’ils n’en avaient l’air…
— C’est qu’il y a, reprit M. de Durnheim, quantité d’autres histoires dans ce goût-là. Dans le Vieux-Château, surtout, chaque chambre a la sienne, n’est-il pas vrai, M. de Rednitz ? Si Clarice voulait nous les conter, ce serait pour nous un plaisir extrême.
— Un plaisir ! dit M. de La Médio ; mes compliments pour vos nerfs ; ces histoires de diables et de vampires, moi, je ne trouve pas cela si plaisant ; dans ce vieux château perdu, à cette heure tardive, avec cet orage qui s’approche, ces éclairs qui flamboient aux fenêtres, ces récits lugubres ne sont pas de saison. Voyez donc nos dames ; elles affectent de rire ; au fond, je le parie, elles ne se sentent pas plus rassurées qu’il ne faut !
— Merci du compliment, répartit Madame de La Médio ; vous nous croyez donc bien poltronnes !
— Poltronnes, Dieu m’en garde, mais impressionnables, oui !… Et quand l’imagination prend une fois le galop, on ne sait où elle vous fait aller ; on rit d’abord, puis on frissonne un brin, puis on s’excite, l’émotion, les nerfs s’en mêlent, et pour un peu on mourrait de peur !…
— Bah, nous ne sommes pas si mauviettes ! Nous sommes ici, paraît-il, sur les terres du Diable, c’est bien le moins qu’on en profite ; j’ai bonne envie, moi, de voir ce personnage et je lui saurais grand gré de se montrer !
— Oui, dit Madame de Bergheyck ; la scène s’arrangerait si bien ! Voir tout à coup, sur ce fond rouge, une grande figure apparaître, toute noire, avec des yeux de feu, ce serait à en mourir de plaisir et de peur !…
— Là ! s’écria M. de Simãens, j’en étais sûr, cela ne pouvait manquer ! À causer de ces sujets, on en vient toujours à dire… des folies !… De là à en faire, il n’y a qu’un pas !… Et c’est pour toi que je parle, Clarice ; tu te fais un jeu de ces débauches d’imagination ; prends-y garde : le jour viendra où tu seras prise à ton propre piège et tu devras jouer quelque rôle qui ne sera pas à ton gré !
Un sourire hautain se dessina sur les lèvres de Clarice :
— Voilà une menaçante prophétie, dit-elle, mais qui ne saurait m’émouvoir. S’il y a danger, ne vaut-il pas mieux le regarder en face ?… Puis, où est-il, ce danger ?… Singulière contradiction que la vôtre, vous vous effrayez de choses auxquelles vous vous défendez de croire ; moi, j’y crois et je reste calme ; il me semble que l’avantage est de mon côté… Et je ne m’en trouve pas si mal, puisque je m’accommode de cette solitude, que tous, vous paraissez redouter !
— Ah, dit M. de La Médio, l’orgueilleuse et hautaine créature ! Vraiment, à la place du Diable, je serais bien tenté de te mettre à l’épreuve ! Puisqu’il se mêle de donner de bons conseils, je m’assure qu’il en aurait beaucoup à administrer !…
— Et moi, je n’ai que faire d’en recevoir… à supposer qu’il en donne… ou en ait jamais donné !…
— Oh, oh, est-ce que tu désavouerais la légende ? Je croyais qu’elle nous venait de toi !
— Je ne le nie pas et je ne désavoue rien. La légende existe ; elle repose sur un fait vrai. Mais il n’y est pas question du Diable ; cela, vous l’ajoutez…
— Alors ce mystérieux personnage et ses bons conseils ?
— Simple sollicitude d’un ancêtre envers ses descendants. Le Mauvais Esprit n’a rien à y voir.
— Qu’importe la nuance ; ce sont tous personnages maudits et sortant de l’enfer… pour conseiller aux mécréants la conversion, la sainteté et tout ce qui s’en suit.
— Eh oui, sans doute ; et la réalité de l’avis est attestée par deux témoins qui n’ont cessé d’y conformer leur conduite.
— Là ! quand je vous le disais ! s’écria Bernard. Oh, avec elle, vous n’en aurez pas le dernier mot ! La Diablerie a en elle un rude champion, et qui y croit sans avoir vu, ce qui est bien la foi la plus méritoire !…
Tous riaient ; on ne voyait dans l’assurance de Clarice qu’un paradoxe bien mené.
— Moquez-vous tout à votre aise, dit-elle demi-sérieuse ; vos railleries ne peuvent me faire changer. Je crois, cela est vrai, et je suis bien sûre, malgré tout, de n’être pas la seule.
— Ne parle pas ainsi, s’écria M. de Simãens ; c’est pousser trop loin la plaisanterie ; un peu plus, tu me ferais douter de ta sincérité !…
Un sombre éclair brilla dans l’œil de Clarice :
— Et vous auriez grand tort, je vous le jure, dit-elle d’une voix ferme. Ce que je dis, je le pense. Oh, je ne cache pas mes convictions : je crois à des Esprits Supérieurs ; si vous appelez l’un d’eux, le Diable, et que vous vous plaisiez à en faire un épouvantail grotesque, vous êtes bien libres, je n’y puis rien, moi !…
M. de Simãens s’arrêta droit devant elle et la regarda en face comme pour lire dans sa pensée. L’épreuve fut inutile ; Clarice ne sourcilla pas.
— Alors, reprit-il, je te le répète, sois conséquente avec toi-même, dis-nous comment, ayant de telles idées, tu peux vivre, là-bas, toute seule, au fond de cette affreuse solitude, sans mourir de peur mille fois ?…
— Mais je n’ai pas de raisons d’avoir peur, voilà tout !
— Vraiment ! Voilà une fière gasconnade ! Et de quoi donc faut-il avoir peur, sinon du Diable, du Mal incarné ?…
— C’est comme si vous disiez qu’en guerre, il faut avoir peur de ses ennemis parce qu’on doit en venir à les combattre !… Il faut se tenir sur ses gardes, ne se laisser ni intimider, ni séduire, voilà tout le secret !
— Et tu mets le précepte en pratique !…
— Je le pense, oui, pour le présent du moins ; pour l’avenir, je l’espère. Le Diable, M. de Simãens, retenez bien cette parole : le Diable est esprit ; par la tentation, il agit sur l’esprit de l’Homme, c’est avec l’esprit qu’il faut le combattre ! Qui tient son âme bien en main, prête à tout pour obéir à sa conscience, et avec la conviction ferme qu’il est en tout lieu, à toute heure, dans la présence immédiate de la Majesté Divine, celui-là, vous pouvez m’en croire, n’a rien à craindre de lui !…
M. de Simãens tourna sur ses talons, avec un geste de résignation désespérée ; cette assurance imperturbable le confondait.
Il y eut un silence.
— Moi, dit enfin Madame de Bergheyck, le Diable, ah, je crois bien qu’il m’intimiderait fort ; je ne suis guère courageuse. Mais pour me séduire, oh non !… Dieu du Ciel ! le Diable, qu’il doit être laid !…
— Eh, eh, dit M. de La Médio, je ne voudrais pas en jurer. On nous fait maintenant des Diables pas laids du tout, très beaux même, à en croire les derniers observateurs !… Qu’en penses-tu, toi, Clarice, qui dis si bien le connaître ! Il est esprit, je le veux bien, encore faut-il que cet esprit s’adapte à un corps !
— Pourquoi pas ! L’Homme est enfermé dans sa forme individuelle et doit s’y tenir ; les Êtres Supérieurs revêtent l’apparence qui leur plaît ; qu’elle soit agréable ou déplaisante aux pauvres mortels, que leur importe !…
— Très bien, mais moi je pense comme Madame de Bergheyck ; quoi qu’il fasse, le Diable doit être fort laid ; la laideur morale implique la laideur physique ; puis, c’est l’Esprit du mal, il doit mal choisir et ne peut être que hideux. Voyons, Clarice, toi, l’illuminée, la voyante, dis-le-nous franchement, le Diable, comment donc est-il ?
— Vous vous moqueriez bien de moi si je vous répondais, n’est-ce pas ?… Aussi je n’ai garde ; après tout, qui vous dit que je l’aie vu ?…
— Enfin, comment te le représentes-tu ?…
— Eh bien, je ne crois pas que ce soit, comme le voudraient les Hommes, un monstre grotesque. Il n’est pas beau non plus, selon vos idées. Sa vie n’est pas dans les conditions de l’existence humaine, et comme l’Humanité n’aime que ce qui lui ressemble, toujours il déplaira à l’Humanité ; de même les oiseaux de nuit sont antipathiques aux oiseaux de jour, et si l’on consultait les chouettes, certes on trouverait que la plus gracieuse mésange n’est qu’une fort vilaine bête à leur gré. Mais à quoi bon poursuivre ? Les hommes n’en auront pas le dernier mot ; pour eux, les Êtres Supérieurs seront toujours faits à leur image, et le Diable, comme vous l’appelez, ne sera qu’un homme hideux ; puis l’amour-propre national aidant, chaque peuple aura le sien, qu’il préférera à tous les autres !
— Quel paradoxe ! Le Diable est mal défini, et pour cause, puisqu’il n’existe pas, mais s’il existait, il serait le même pour tous !
— Grande erreur ! Ah, comme vous connaissez peu l’envahissante personnalité humaine ! Autant de nations, autant de Diables ; cela aussi est un drapeau ! Voyez le Diable anglais, le Satan de Milton ! Qu’est-ce autre chose qu’un chef parlementaire, un orateur d’opposition enragé de ne pouvoir renverser son adversaire ! Le Diable français, c’est un blasé ironique, fort libre en propos, en délicatesse avec l’autorité, mais n’aimant pas pousser les choses à l’extrême, et au fond, redoutant quelque peu son propre Enfer. Le Diable italien, c’est un arlequin grotesque, un bon vivant que personne ne prend au sérieux. Même le Méphisto allemand, un grand diable celui-là pourtant, n’est-il pas trop savant, trop raisonneur, aussi compliqué que son nom ? Tout cela, je vous le dis, ce sont des jeux d’enfants, des Diables pour rire. Le vrai Diable, l’Esprit du mal, est tout autrement énergique ! Ici, nous sommes au bon point pour le connaître ; nous chassons sur ses terres et pouvons le rencontrer à chaque pas ; c’est le Diable d’Orient, le Noir Esprit d’Asie, le Dieu des mauvais instincts, pour qui nos vertus civilisées, notre abnégation, notre charité chrétienne ne sont que de monstrueuses hérésies qu’il faut extirper par le fer et le feu ! Vos Diables d’Europe, mais ce sont des saints auprès de lui ! Ils sont en lutte avec la conscience, avec le bien, le sentiment du devoir, mais encore est-il qu’ils en reconnaissent l’existence, et leur haine même est un hommage qu’ils leur rendent ! Pour le Diable d’Orient, tout cela est lettre close ; c’est une bête féroce qui ne suit que ses penchants brutaux ; c’est le sauvage Moloch aux cultes impurs, le hideux Scheitân aux ailes noires, le pâle Vampire qui se repaît du sang de ses victimes ! De celui-là, de cet odieux Génie du mal, ah, je vous le dis, que le Ciel vous garde !…
Elle parlait avec une animation singulière ; sa parole semblait produire sur ses auditeurs un effet pénible. Personne ne répondit ; dans le silence, soudain, un sourd roulement de tonnerre fit trembler les vitres…
— Comme elle dit cela ! dit enfin M. de La Médio. Ne jurerait-on pas qu’elle l’a vu, ce terrible Diable !… C’est qu’elle est un peu diablesse, elle-même, notre Clarice, comme toutes les femmes vivaces et intelligentes du reste, rendons-leur cette justice ! Voyez-la donc en ce moment ; avec son noir costume, ses rubans couleur feu, ses yeux ardents, son teint pâle, en vérité, en vérité, n’a-t-elle pas l’air tout à fait diabolique !…
Un éclair brilla dans le regard de Clarice ; puis soudain, elle baissa les yeux ; son visage prit une expression sérieuse ; on eût dit qu’elle faisait effort pour se ramener au calme.
— C’est que vous dites plus vrai que vous ne pensez, dit Octave. Autrefois, à Saint-Paul, quand nous jouions des charades, que nous organisions des tableaux vivants, s’il y avait un Diable à représenter, c’était toujours Clarice qui était chargée du rôle et elle s’en acquittait à merveille. C’était à donner le frisson !…
— Ah, s’écria Madame de La Médio, vous nous donnez là une bonne idée ! Clarice va nous faire le Diable ! Voilà qui sera amusant ! Nous avons bien assez causé, bien assez philosophé, ce soir ; maintenant il faut faire ou voir quelque chose, et voir le Diable, qu’est-ce qu’on pourrait trouver de mieux ! Moi d’abord, je veux bien frissonner un peu, mais je n’aurai pas peur !
— Et quand nous aurions un peu peur, dit Madame de Bergheyck, où serait le mal ! Dans une de ces grandes catacombes du Vieux-Château, sombres, isolées, silencieuses, je n’aimerais pas ce jeu-là, mais dans ce joli salon blanc et rose, un peu d’émotion, comme aux féeries, ce serait si agréable !
— Allons, Clarice, s’écrièrent-ils tous, voilà qui est dit, joue-nous le Diable, une bonne scène d’effroi !
Bernard la regardait ; soudain, dans ses yeux sombres, il vit briller une lueur étrange ; c’était cette ardente flamme qu’il connaissait si bien, l’explosion du caprice, l’éruption irrésistible de cette violence sans frein si intimement unie à sa nature et qui la lançait au hasard dans les excentricités les plus hardies. Deux fois déjà, dans des circonstances auxquelles il ne pouvait penser sans ressentir une indéfinissable angoisse, il avait vu son front pâlir, son regard prendre cette expression sinistre, et deux fois il s’était trouvé jeté à sa suite, dans des aventures singulières qui le faisaient douter de sa propre raison ! Allait-il encore assister à quelqu’une de ces scènes inexplicables ? Et saisi d’une appréhension indicible, il oubliait la conversation et restait, immobile, les yeux obstinément fixés sur Clarice, cherchant à surprendre en elle quelque indice qui pût lui faire comprendre ce qui se cachait au fond de cet impénétrable esprit !
Elle eut sans doute conscience de cet examen si attentif ; se couvrant les yeux de ses mains, elle se rejeta en arrière contre le dossier de son fauteuil :
— Non, non, murmura-t-elle, ne me demandez pas cela ; ne me suis-je pas, déjà, assez donnée en spectacle ?… Ces enfantillages du temps passé, à quoi bon en remuer les cendres ?
Il y avait dans sa voix un accent d’émotion douloureuse d’une pénétrante puissance. Mais la curiosité était éveillée, elle ne voulait pas abdiquer pour si peu. Il y eut un silence ; puis Madame de Bergheyck reprit :
— De grâce, Clarice, dit-elle de sa voix lente, un peu plus animée qu’à l’ordinaire, ne nous refuse pas ce plaisir ; tu dois jouer ce rôle à merveille ; nous aurons peur ; ce sera délicieux !…
— Il est certain, dit M. de Mœrsted, que de voir le Diable sous les traits de Clarice, ce doit être une curiosité du plus haut goût…
— Insistez, Messieurs, ajoutait Octave, insistez, Mesdames ; j’en parle savamment, vous ne vous doutez pas du curieux spectacle que vous pouvez voir.
— Oui, Clarice, dit Madame de La Médio, tu nous dois bien cela ; tu as si bien parlé de ce Monsieur, comme disaient nos grand-mères, que maintenant nous voulons le voir tel que tu te le figures ; il nous le faut, et à tout prix !
— Lui ou tout autre, dit M. de Simãens ; quelqu’un de de ces Êtres Supérieurs dont tu parles en termes si sympathiques ! Je ne suis pas plus curieux qu’un autre, mais je voudrais bien savoir comment ils sont faits.
Clarice s’était redressée, les yeux brillants ; elle allait parler… un violent effort arrêta la parole sur ses lèvres…
— Encore une fois, dit-elle d’une voix qu’elle cherchait à rendre calme, encore une fois, je ne vois pas pourquoi je le saurais mieux que vous.
— Pauvre excuse ! s’écriait-on de toutes parts, mauvaise défaite ! Tu es intime avec ce monde-là ; nous voulons voir comment tu te les représentes !…
— Non, non, dit M. de Simãens, il n’y a plus à reculer ; nous allons voir si vraiment ta foi est sincère !…
Et pressés autour d’elle, vivement excités, ils l’assaillaient de leurs prières nuancées d’ironiques défis.
— Allons, Clarice, dit M. de La Médio ; on ne fait pas ainsi languir des gens d’aussi bonne volonté. Jamais tu n’auras plus belle occasion de nous convertir à tes croyances ; tes Esprits eux-mêmes t’en voudraient à la mort si tu la laissais échapper.
Brusquement elle s’était levée :
— Vous le voulez ? dit-elle…
Et comme la première fois, Bernard surprit dans ses yeux ce jet de flamme ardente, sûr indice chez elle d’une surexcitation dont elle n’était plus maîtresse. Tout ce qu’il y avait d’audacieux, d’effréné, dans cette nature excessive, se soulevait d’un seul élan, comme ces incendies qui ne se révèlent qu’au moment où ils ont atteint toute leur violence. Alors, Bernard était appris à le savoir, sous l’impulsion de son fougueux caprice, elle ne reculait devant rien ; provoquée comme elle venait de l’être, à quels excès d’audace ne pouvait-elle pas se porter !… Une dernière lueur de raison semblait la retenir encore ; consciente de son trouble, se défiant de sa propre violence, une fois de plus elle tenta de résister :
— Non, dit-elle, et elle se laissa retomber dans son fauteuil, non, répéta-t-elle d’une voix faible, presque brisée, non, je ne me prêterai pas à cette fantaisie… J’ai horreur des expériences ; les événements suffisent ; prenons-les tels qu’ils viennent ; à quoi bon provoquer l’inconnu !
— Ah, tu recules ! s’écrièrent-ils tous, acharnés sur leur proie ; ah, tu as peur !… Tes propres fictions t’effraient !… Et nous ne ferons donc pas connaissance avec ton intime, avec Sa Majesté Satan, notre hôte au Château-Noir !…
— Ni avec les radieux génies des Eaux et des Airs ! dit M. de Simãens.
— Il faut convenir, dit M. de La Médio, qu’ils ont en toi une sectatrice peu zélée !
— Et nous qui comptions finir gaiement notre soirée ! Qu’allons-nous faire maintenant ?…
— Allons, Clarice, dit Madame de La Médio, un petit effort ! Nous t’en saurons tant de gré !…
Clarice était ébranlée, elle résistait encore cependant.
— Et si je vous effraie ? dit-elle.
— Ah, c’est superbe ! s’écria M. de La Médio. Eh bien, nous aurons peur ! C’est notre métier, à nous, de savoir affronter le péril… Et quel péril ! La grimace d’une jolie femme, voilà qui promet d’être effrayant !…
Tous riaient de plus fort. Clarice les couvrait de son regard sombre :
— C’est que, dit-elle, je prendrai mon rôle au sérieux, je vous en préviens… et je peux aller loin, je le dis d’avance…
— Mais tant mieux, dit M. de Durnheim ; c’est ce que nous voulons ; une bonne grosse émotion, c’est si rare !
— Et si c’est le Diable qui nous la donne, moi, dit Octave, d’avance je lui vote toutes mes bénédictions !
Clarice hésitait ; ses yeux ardents se portaient successivement sur chacun de ses provocateurs.
— Allons, allons, un bon mouvement, lui criait-on ; nous aurons peur, c’est convenu !…
— Ou nous ferons semblant, si cela peut t’être agréable !
Bernard la regardait attentivement ; il lui sembla qu’elle devenait soudain encore plus pâle…
— Eh bien, dit-elle, et sa voix se voilait d’inflexions sourdes, soit fait comme vous le voulez ! Je vais chercher à vous émouvoir, à vous effrayer ; je ne négligerai rien pour y réussir ; oh, sachez-le bien, je jouerai mon rôle en conscience, c’est vous qui l’aurez voulu !… Mais quoi que vous voyiez, souvenez-vous que ce n’est qu’un jeu ; quoi qu’il arrive, gardez votre sang-froid… Je me défie de l’émotion et ne veux causer de trouble à personne… Vous me promettez donc d’être calmes ?…
— Eh oui, sans doute !…
— Quoi qu’il arrive, entendez-vous bien ?…
— Quoi qu’il arrive ; nous en faisons le serment !
Et excités par son sérieux, ils avançaient leurs mains en prenant des attitudes comiquement tragiques. Elle ne répondit rien ; ces intentions railleuses ne paraissaient pas l’atteindre… Brusquement, elle se tourna vers les dames :
— Vous êtes bien averties, dit-elle ; ce n’est qu’un jeu !…
— Oui, dit Madame de Bergheyck, et nous avons le plus grand désir de le voir.
Clarice parut hésiter encore ; dans ses grands yeux passionnés, il semblait qu’il passât tour à tour des ondes d’indécision et de violence… Puis, soudain, comme cédant à une impulsion irrésistible :
— À tout à l’heure donc, dit-elle, je reviens !…
Et d’un pas fiévreux, rapide, marchant vers la porte de la bibliothèque, elle écarta les rideaux ; les rouges draperies retombèrent, elle avait disparu !…
Il y eut un moment de silence. L’excitation qui s’était si bien maintenue en sa présence, semblait avoir brusquement disparu.
— Eh bien, voilà qui est fait, dit M. de La Médio ; nous allons avoir peur ; ce sera charmant ! Qu’en pensez-vous, Madame de Bergheyck ? On dirait que vous êtes déjà toute pâle !… Prenez patience, ce sera bien autre chose tout à l’heure !…
— Je m’attends à tout, dit-elle, et ses belles épaules frissonnaient un peu… Cette Clarice est parfois vraiment effrayante ; avec ses yeux étincelants et son teint pâle, on croirait voir une apparition !… Mais ici, au moins, dans ce beau salon bien clair, on se sent toute rassurée…
— Et moi, je ne le suis guère, je le dis franchement, continuait M. de La Médio, d’un ton demi-railleur. Nous autres gens d’Amérique, nous ne connaissons rien de ces impressions fantastiques de la vieille Europe ; notre hémisphère est trop neuf, les fantômes de l’ancien monde n’ont pas eu le temps de s’y acclimater… Mais ici, au Château-Noir, dans ce salon… où il revient… oh, ce n’est plus la même chose… et on ne sait pas ce qui peut arriver !…
Madame de Simãens ne s’était pas mêlée au débat ; elle restait muette, toute pensive…
— Ah, dit-elle enfin, nous avons eu tort !… Oui, vous avez beau rire, nous avons eu tort de provoquer ainsi Clarice !… C’est que vous ne la connaissez pas ; sous son calme apparent, sous sa parfaite bonne grâce, elle est au plus haut point excitable, nerveuse, impressionnable et passionnée jusqu’à l’extrême violence… Surexcitée comme elle l’est ce soir, vraiment, je ne sais à quels fougueux caprices, à quels emportements fous elle peut se laisser entraîner !…
— Eh bien, nous en aurons la surprise, dit M. de Simãens, que peut-elle faire, après tout ?… Et il est bon de l’avoir mise, une bonne fois, au pied du mur… Je le lui ai dit assez souvent, elle se livre trop à ses idées superstitieuses, il faut lui montrer qu’on ne les prend pas au sérieux !…
— Il est certain, dit M. de Durnheim, que l’autre soir, dans cette salle des vieilles Tours, à propos de ces statues, il y a eu une mise en scène qui touchait de près à la perfection.
— Une mise en scène ! dit Madame de Simãens, que voulez-vous dire ? Je ne sais ce que vous auriez voulu de plus sérieux !…
— Ah, l’imagination des femmes ! s’écria M. de Simãens ; je la reconnais bien là ! Qui donc nous délivrera de ce monstre !…
— En tous cas, dit Madame de Simãens, ce n’est pas le moyen de la calmer que de la surexciter sans merci, comme vous venez de le faire pour Clarice !
— Oui, dit Madame de La Médio, cela est vrai, nous sommes peut-être allées trop loin. Chaque chose a son temps ; je ne suis pas plus impressionnable qu’une autre, mais, ici, dans ce vieux château perdu, avec ce passé obscur et toutes ces légendes bizarres… l’esprit s’excite vite… et il faut avoir quelque ménagement…
— Toutes ces légendes ! Ce passé obscur ! dit Octave. Eh bien, à quoi voulez-vous en venir, Doralice ? Croyez-vous que le Diable, parce qu’on a parlé de lui, va sortir de derrière ces rideaux et nous sauter à la gorge ?… Tenez, voyez Bernard : dans son vieux burg aussi, il y a une légende, une Blanche Marquise qui apparaît !… Eh bien, est-ce qu’il y croit ? Est-ce qu’il s’en affecte ?…
Tous les yeux se portèrent sur Bernard. Par un mouvement de pensée dont il ne fut pas maître, il éprouva à se voir ainsi interpellé, un sentiment indéfinissable de malaise, comme s’il eût eu conscience qu’il n’aurait pu faire connaître sa vraie pensée d’une manière aussi ferme que le croyait son interlocuteur, et sans répondre, pressé de se soustraire à cet examen, il se borna à esquisser un vague sourire, accompagné d’un geste de feinte résignation…
— Tout cela est très bien, dit Madame de La Médio, et vous nous l’avez enseigné de longue date, vous êtes tous, vous, Messieurs, des esprits très savants, très éclairés, très forts, mais…
— Mais quoi ! dit M. de Simãens…
— Eh bien, toute votre force, toute votre science n’empêchent pas qu’il n’y ait des choses inexplicables !
— Pure imagination ! dit M. de Simãens.
— Imagination ! C’est bientôt dit, mais qu’est-ce que cela prouve ? Rappelez-vous M. Gaidioz, notre digne intendant ! C’est un esprit calme, celui-là, un savant aussi, et qui demeure au Château depuis longtemps, qui le connaît mieux que personne, eh bien, l’autre soir, en revenant de cette salle, aux Tours Romaines, vous avez vu son trouble !… Et il n’en est pas entièrement remis, à l’heure qu’il est !… Sachez-le bien, Messieurs, chez nous autres femmes, il peut se faire que l’imagination nous montre plus qu’il n’y a, et même ce qui n’est pas, mais chez vous, gens du sexe rude, l’absence d’imagination vous empêche de voir ce qui est. De vous, de nous, qui a raison, qui a tort, bien fin qui décidera !
M. de Simãens ne répliqua pas ; il baissa la tête avec un geste de résignation comme un homme qui renonce à la lutte, devant un adversaire trop au-dessous de lui.
Il y eut un moment de silence.
Soudain une vague obscurité envahit la salle…
— Remontez donc les lampes, dit Madame de Simãens. Qu’ont-elles donc à baisser toutes ainsi ?… Il n’est cependant pas si tard !… Minuit et demi !… Cette obscurité est désagréable… surtout avec ces éclairs et ces tonnerres incessants…
L’orage se déchaînait en effet dans toute sa violence ; les éclats de la foudre, les coups de vent furieux, la pluie qui battait les vitres, tout se réunissait pour produire un effet lugubre…
— Vrai temps d’apparition, grommelait M. de La Médio. Vraiment, si le Diable veut nous apparaître, il ne peut mieux choisir son moment !…
La plaisanterie n’eut pas d’écho ; une tristesse morne semblait envahir la salle…
Il y eut encore un silence…
— Mais pourquoi Clarice reste-t-elle si longtemps ? dit Madame de Simãens ; ses préparatifs devraient être plus que finis !…
— Une demi-heure en effet, dit Madame de La Médio, c’est trop ! Je vais voir…
Et se levant avec sa vivacité rapide, elle marcha vers la porte. Mais elle n’avait pas fait quatre pas, qu’elle s’arrêta court…
Un cri effroyable avait soudain retenti !…
… Un de ces cris qui étreignent la poitrine, déchirent le cœur et font pâlir le front des plus hardis, cri d’horreur, de souffrance indicible, d’agonie mortelle, suprême appel de la créature humaine qui se voit livrée sans défense à la cruauté du plus implacable ennemi !…
C’était la voix de Clarice !…
Qu’était-il donc arrivé ?…
Un cri d’angoisse avait jailli de toutes les bouches. Éperdue, Madame de La Médio reculait à pas pressés ; revenus de leur première stupeur, d’un seul élan, par un mouvement instinctif, les hommes se jetèrent vers la porte de la bibliothèque…
Soudain, ils s’arrêtèrent, tous, cloués sur place…
Devant eux, sur le seuil de la porte, un être avait surgi !…
Il était apparu sans bruit, sans que le plus léger frémissement des tentures eût révélé sa présence ; et maintenant, debout, se détachant sur le fond des rouges draperies, il se tenait immobile, effroyable énigme, problème monstrueux, indéchiffrable !…
Il était vêtu d’un costume noir, d’ancien style, d’une élégance étrange et raffinée ; à voir sa taille bien prise, son attitude aisée, on eût dit un jeune seigneur du temps d’Henri III, mais l’esprit laissait bien loin ces détails ; saisi par une fascination toute puissante, le regard ne pouvait se détacher de la tête, de ce masque indescriptible, effroyable, qui apparaissait sur ce fond sanglant !…
… Cette figure était belle pourtant, ces traits étaient jeunes, purs, d’une admirable finesse, trop délicats même, au point d’atteindre au charme de la beauté féminine la plus parfaite !…
Et ce visage était effroyable, odieux, atroce !… Prestige étrange, le regard ne pouvait le quitter ; étreint par quelque pouvoir funeste, l’esprit se sentait en proie à un véritable vertige de trouble, d’angoisse, d’indicible terreur !…
C’est que c’était la figure d’un mort, d’un être qui n’avait rien d’humain, une tête de pierre, d’une couleur terne, grise, livide, avec de longs cheveux incolores, rejetés en arrière comme la chevelure d’un cadavre ; tout cela immobile, glacé, inerte, comme si le sang n’y eût jamais circulé, comme si le souffle de la vie n’eût jamais entrouvert ces lèvres de marbre !…
Et le plus terrible… c’était… sur ce masque déglacé, deux grands yeux noirs, d’un éclat insoutenable, fixes, pénétrants et durs, flamboyants et vitreux tout ensemble, comme le regard d’un serpent !… Dans ces yeux, s’était réfugiée toute la vie de cet être infernal ; de là, elle s’élançait comme un monstre hors de son repaire, elle s’abattait sur les spectateurs et les enveloppant comme d’une étreinte poignante et visqueuse, les glaçait jusque dans les moelles de leurs os !… Oh ! ce regard, quelle atroce, quelle impitoyable puissance ! Brûlant et glacé tout ensemble, il s’imposait à l’esprit avec une fascination irrésistible ; on en avait horreur et l’on ne pouvait s’en détourner ! Comme une lame d’épée, il plongeait jusqu’au plus intime du cœur ; à son contact, on sentait s’éveiller toutes les passions mauvaises, les bas instincts, les penchants fangeux, les aspirations de révolte, d’envie, de haine, tous ces démons vils et cruels que l’âme humaine, même la plus pure, recèle dans ses bas-fonds ! C’était le mépris du vrai, l’exécration du bien, la destruction implacable de la conscience, de tout ce qu’il y a de bon, d’élevé, dans le cœur de l’Homme !… Et quel égoïsme sans frein, quel orgueil de sa force, quel sentiment de sa puissance, quelle volonté inébranlable d’en user sans merci ! Il n’y avait pas à lutter contre cette atroce énergie du mal ; on en avait horreur et il fallait lui céder ; on se sentait son pareil, son complice, son sujet, son esclave ; par quelque contagion odieuse, cette supériorité infâme s’imposait à l’esprit ; l’être infernal connaissait trop bien tous les secrets de la nature humaine, ses défaillances, son incurable faiblesse, les cordes toujours prêtes à vibrer sous les influences malsaines ; esprit de corruption, il faisait appel à ces ferments mauvais qui sont à la base de toute vie matérielle ; sous l’étreinte de ces forces perverses, on sentait qu’on était perdu, qu’on allait s’engloutir dans l’abîme des tentations odieuses ! Que faire contre cette effroyable science, cette pénétration sans limites des pensées les plus secrètes, des impulsions que l’on n’ose pas avouer même à sa propre conscience !… Et quelle fureur de haine, quelle soif de vengeance, quel âpre désir de torturer ses victimes, de les fouler aux pieds, de les broyer !… Ils sont là, sous sa main, ces chétifs adversaires, ces rivaux qui prétendent s’égaler à lui, rivaliser d’intelligence et de savoir, eux, les êtres d’un jour, avec sa science éternelle, qui affectent même, orgueil suprême, de mépriser sa puissance, de se rire de lui !… Ils sont là, à sa merci, sans défense ; comme il va leur faire subir le poids de sa force, l’écrasement implacable de leur faiblesse ! Quel exquis plaisir de les humilier, ces hommes d’un esprit si élevé, si noble, ces intelligences si fines et si fortes, de les faire tomber dans le piège des tentations honteuses, de les avilir, de les réduire, malgré tout l’effort de leur honneur et de leur courage, au rang de la dernière brute, de l’être immonde, lâche et cruel !… Et ces femmes d’une pureté si fière, d’une distinction si chaste, quelle volupté de les contraindre, contre l’indicible répulsion de leur âme, à se livrer à tous les débordements de leurs bas instincts, de les asservir aux plus basses dégradations ! Quel triomphe de les soustraire, par leurs propres fautes, à la protection de cette Puissance Divine supérieure et abhorrée, toujours prête à les sauver !… Oui, la victoire serait complète, et pourtant, au milieu de cette exaltation féroce, soudain, dans la flamme sanglante de ce regard, il semblait qu’on vît passer une ombre d’indicible désespoir, comme si l’Être Infernal eût compris que tout l’effort de sa puissance ne pouvait enlever à ses victimes, les quelques moments de bonheur qu’elles avaient eus en partage ; au fond de son cœur de démon, lui, le damné, le maudit, il ne pouvait y prétendre, il savait trop bien que dans cette lutte engagée par son orgueil contre le Pouvoir Céleste, ses triomphes ne pouvaient aboutir qu’à une défaite irrémédiable et honteuse ! Alors on eût dit qu’il sentait redoubler sa haine et la flamme infernale jaillissait de ses yeux avec un insoutenable éclat !… Puis, rassuré, il reprenait son audace et, sur ses lèvres livides, apparaissaient un sourire tellement empreint de perversité méchante, un si outrageux mépris, de si cruelles menaces, que devant ce déchaînement de passions atroces, l’œil et l’esprit se dérobaient éperdus, en proie à un véritable vertige de folie et d’horreur ! Oui, c’était bien là le Démon, le Génie du Mal, l’Ennemi implacable et éternel ; une voix imprudente l’avait évoqué, il avait surgi, vivant symbole de séduction perverse, de haine impitoyable, et autour de lui, tout n’était plus que trouble, épouvante et délire ; l’esprit, comme frappé d’aveuglement, restait sans force, inerte, vaincu d’avance, incapable de se défendre contre la volonté muette, la fascination invincible de cet être odieux !…
À la première vue de cette apparition monstrueuse, saisies d’une terreur indicible, les dames s’étaient élancées vers le groupe des hommes pour chercher près d’eux aide et protection ! Serrés confusément comme un troupeau à l’approche du péril, tous restaient immobiles, sans voix, sans pensée, respirant à peine… Le danger était là, terrible, inévitable, d’autant plus effrayant qu’il était de nature plus inconnue ; devant cette menace indéchiffrable, l’intelligence s’abîmait dans un effarement mortel, et comme il arrive dans ces luttes engagées contre les bas instincts, la volonté éperdue ne trouvait plus, dans sa détresse, aucun point fixe sur lequel elle pût s’appuyer ; atteinte dans son essence même, la pensée s’agitait affolée ; l’âme prise de vertige se sentait glisser dans un abîme sans fond ; comme privés de raison, tous attendaient leur sort, les yeux fixés sur l’être effroyable, fascinés par son regard comme par celui d’un monstrueux serpent !!…
Et lui se tenait toujours debout, immobile, affreux à voir avec sa tête de pierre se détachant incolore, livide, sur le fond sanglant du rideau !…
Soudain un sourire plissa sa lèvre, sourire de dédain suprême, implacable ironie à l’adresse de cette proie vaincue d’avance qu’il avait là devant lui !… Puis, comme dédaignant d’attacher plus longtemps sur eux ses regards, d’un pas lent, avec des mouvements onduleux, d’une grâce féline, il s’approcha d’une table ; sa main se posa sur un livre ; tous le reconnurent ; c’était une belle Bible manuscrite, un des trésors des bibliothèques du Château. Il l’ouvrit comme pour en lire quelques lignes ; sur ses lèvres grises, le sourire reparut, ce sourire atroce tout imprégné de cynisme, d’ironie, de haine mortelle !… D’un geste de hautain mépris, il rejeta le livre, et comme si ce seul contact eût ravivé toutes ses fureurs, ses yeux lancèrent une flamme terrible, et regardant en face les spectateurs, il marcha sur eux !!…
C’était un spectacle effroyable ! L’enfer, cette suprême épouvante, toutes ces créations odieuses des imaginations torturées par le remords, tout cet ensemble en qui l’Humanité a incarné les terreurs de sa conscience, avaient pris corps en cet être affreux ! En lui se résumaient tout le mal, toutes les corruptions qui hantent et affolent la pensée ! Ce regard venait s’abattre sur l’âme, comme une serre de feu ; avec une rage furieuse, il tenaillait la conscience, en arrachait le sens du bien, y imprimait le sceau des dégradations les plus honteuses ! L’esprit sans défense, éperdu, avili, se sentait faiblir, s’affaisser, se ravaler au niveau des brutes, prêt à subir les humiliations les plus cruelles, les traitements les plus infâmes ! Et à chaque moment, à chaque pas de l’être infernal, ce regard prenait une intensité plus terrible ; sur ce masque de pierre, on le voyait jaillir comme une flamme rouge, comme un éclair de foudre !…
Il n’était plus qu’à dix pas !…
Un cri horrible retentit. Madame de Bergheyck se débattait dans une crise nerveuse effroyable !!…
Ce fut comme le coup de baguette qui dissipe l’enchantement !…
Brusquement, le visage de l’être terrible se contracta sous la suprême angoisse d’une douleur indicible ; par un geste de désespoir déchirant, il se saisit le front à deux mains ; le masque hideux avait disparu ; rendue à elle-même, mais pâle encore comme une morte, la figure bouleversée, Clarice s’élança et vint tomber aux pieds de Madame de Bergheyck comme pour implorer son pardon ; mais dans son égarement, celle-ci, soutenue à grand peine par Madame de Simãens, reculait avec des cris entrecoupés, et tous éperdus, hors de sens, ils s’écartaient de Clarice comme s’ils eussent vu encore sur son front l’empreinte ineffaçable de l’être odieux qu’elle venait d’incarner en elle !!…
Clarice s’était relevée, la figure livide, empreinte de la plus déchirante angoisse…
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, et ses bras se tordaient dans une convulsion de désespoir, mon Dieu, mon Dieu, en sera-t-il donc toujours ainsi, faut-il que toujours je sois en horreur à ceux que j’aime !!…
Elle chancelait, en proie à un vertige de douleur ! Elle fit deux pas, comme si elle allait tomber, et vint se heurter contre le piano ouvert ; les cordes émues rendirent un gémissement lugubre !… Soudain elle se redressa, une lueur instinctive s’était fait jour dans son esprit ; elle appuya la main sur les touches et chanta…
Inspiration étrange, bien caractéristique de cette nature toute de contraste et de violence ! En quels termes aurait-elle exprimé le désespoir suprême qui torturait son âme, la douleur déchirante qui l’étreignait à la vue du mal qui était son œuvre ! En quelles phrases bien tournées aurait-elle imploré sa grâce ! Quelles formules pouvaient avoir accès auprès de ces esprits terrifiés, affolés, hors d’eux-mêmes ! À de telles impressions, il fallait opposer des sensations d’une violence égale, étreignant aussi bien les nerfs que l’intelligence, des accents de force à saisir le cœur, une séduction aiguë, pénétrante, enivrante tout ensemble ; c’est là le pouvoir de la musique, son action sans limites, sa puissance infinie sur tout l’organisme humain ! C’est ce qu’elle avait vu comme à la lueur d’un éclair, la pauvre âme déchirée, et sans espoir dans sa parole, elle chantait !!…
Quel chant que celui-là ! Jamais cris de douleur, jamais sanglots de désespoir, jamais supplications ardentes n’avaient trouvé de tels accents dans la voix humaine ! C’était l’élan d’une âme brisée, écrasée par le sentiment de sa faute et qui s’humilie, qui implore son pardon, fût-ce au prix de son sang, de sa vie !… Puis c’était le découragement mortel, la défaillance suprême de l’être qui a tout tenté pour sortir de l’abîme et qui s’y sent rejeté par une fatalité implacable ! Et quelle intensité d’expression, avec quelle énergie à outrance elle donnait essor à l’ardeur fiévreuse de sa sensibilité passionnée ! Dans le silence d’étonnement qui s’était fait soudain, ces explosions de douleur, ces transports de désespoir se déployaient avec une indicible puissance ; trop violents, trop complexes pour s’attarder dans les lenteurs de la parole, ils vibraient portés par cette voix sans pareille, avec une émotion si poignante, une énergie si terrible, qu’il semblait que torturés par cet effort indicible, les frêles ressorts de cette âme désespérée fussent au moment de se briser !!…
Elle avait commencé par des accords sourds, de brèves interjections, des sanglots, des cris indistincts, comme si le sentiment trop fort eût arrêté l’expansion de la pensée, puis, tout à coup, par une inspiration sublime, saisissant trois mélodies, elle les avait enchaînées, amalgamées, comme fondues en un ensemble indissoluble, et passant de l’une à l’autre, les quittant, les reprenant tour à tour avec un art prodigieux, elle leur imprimait une progression d’un effet irrésistible et les lançait dans l’espace, interprètes tout puissants du désespoir indicible de son âme : aveux déchirants, humiliation sans réserve, repentir brûlant, cris de révolte contre cette destinée cruelle dont elle était le jouet et la victime, puis invocations ardentes, appels passionnés à la pitié, au pardon, à l’oubli, tout dans cette incantation prodigieuse, se trouvait exprimé avec une telle ampleur, des nuances si pénétrantes, une force si énergique, que le cœur saisi tout entier, enlevé à lui-même, suivait sans effort, comme par une faculté divinatrice, le cours de cette pensée frémissante, et s’abandonnait à ces transports, sans contrainte, sans résistance, comme par l’effet d’un irrésistible enchantement !…
Dès les premières notes, les assistants avaient senti au plus profond de leur cœur, comme l’étreinte d’une force surhumaine ; arrachés sans transition aux impressions terribles qu’ils venaient de subir, ils se trouvaient transportés dans une atmosphère non pas plus calme peut-être, mais humaine au moins, conforme à leur nature, accessible aux nobles instincts, aux sentiments les plus élevés ; peu à peu, touchés, émus, il leur semblait qu’ils revenaient à eux-mêmes, ils s’étonnaient de s’être laissé surprendre par des sensations si étranges et s’accusaient au plus intime de leur pensée, de n’avoir pas su comprendre le sens, la réelle portée de la scène qui s’était passée sous leurs yeux ! Et quand ils voyaient quelle souffrance leur émotion irréfléchie avait provoquée chez celle qu’ils avaient eux-mêmes excitée, presque contrainte à ce jeu, quel désespoir elle éprouvait de se voir l’objet de leur effroi, de leur répulsion, presque de leur haine, avec quels élans de prière elle invoquait leur pardon, alors eux aussi se sentaient émus jusqu’au fond de leur âme ; transportés par la puissance de cette supplication désespérée, ils éprouvaient un sentiment de honte en se comparant à cette nature si généreuse, si oublieuse d’elle-même, qui demandait indulgence et merci à ceux même qui l’avaient si mal comprise, si durement repoussée !…
Elle, elle chantait toujours, et à chaque note, il semblait que l’émotion de son âme devînt plus pénétrante ; sa voix se chargeait de sanglots ; dans cette lutte engagée avec ces esprits qu’elle croyait avoir mortellement blessés, on eût dit qu’elle désespérait de réussir ; alors elle redoublait d’efforts, elle invoquait, elle suppliait, sa douleur était si profonde, son désespoir si cruel, son repentir si déchirant qu’il semblait que pour cette âme brisée, la vie fût devenue impossible et qu’elle n’eût plus rien à faire qu’à la quitter !… Saisis tous à la fois par cette impression, étreints par l’émotion la plus poignante, tous s’étaient rapprochés, muets, immobiles, ils l’entouraient, les yeux rivés sur elle, le cœur palpitant d’angoisse, d’admiration et de douleur !… Soudain, par un mouvement instinctif, Madame de Bergheyck jeta ses bras autour de Clarice et l’attirant à elle, la tint embrassée, étroitement serrée sur son cœur !…
— Assez ! lui disait-elle, la tête à demi perdue, la voix toute mouillée de sanglots ; assez, Clarice ! tu nous fais mal, oh, bien mal !!… Qu’avons-nous donc à te pardonner !!… C’est moi qui suis coupable, moi seule, qui me suis sottement émue de ce qui ne devait être qu’un jeu !… Pardonne-moi, Clarice, je t’en supplie, c’est moi qui te le demande, c’est moi qui dois te le demander !…
Clarice s’était levée ; incapable de parler, penchée sur le sein de Madame de Bergheyck, elle pleurait !… Les accents de son désespoir avaient profondément ému l’assistance, mais qu’était-ce auprès de cette douleur muette, de ces convulsions d’angoisse, de ces sanglots déchirants !… De la part de cette nature énergique, cette explosion passionnée provoquait une émotion indicible ; muets, comme changés en statue, les hommes contemplaient cette scène comme on assiste à un désastre qu’on ne peut empêcher ! Les femmes, pressées autour de Clarice, cherchaient à la calmer à force de caresses, de douces paroles. Mais son trouble était trop profond ; à chaque instant, s’échappant de leurs bras, elle se dressait toute pâle, les yeux égarés…
— Non, non, s’écriait-elle, laissez-moi, je le sais, je vous fais horreur !… Oh, je l’ai vu, je ne m’y trompe pas !… Misérable que je suis, oh, je suis maudite, impitoyablement maudite !… Mon Dieu, mon Dieu, la peine est trop forte ! Je ne sais que me faire haïr de tous ceux qui voudraient m’aimer !!…
Et, la figure cachée dans ses mains crispées, le corps agité de mouvements convulsifs, elle retombait pour se relever encore, toujours répétant les mêmes paroles, presque suffoquée par ses sanglots !… Cette âme délicate ne pouvait supporter la pensée de cette répulsion dont elle avait été l’objet ; c’était comme un fer rouge imprimé dans sa chair et dont la brûlante atteinte eût pénétré jusqu’au plus profond de son cœur !…
Devant ce terrible déchaînement de souffrance, les consolations les plus douces, les plus tendres témoignages de sympathie restaient sans force ; on se sentait impuissant à calmer ce paroxysme de désespoir, cette révolte contre elle-même, de cette nature aimante, passionnée jusqu’à en mourir !… Tous, émus, bouleversés au plus intime de leur être, restaient debout, immobiles, sans voix, sans pensée, comme atterrés, anéantis par le spectacle d’une catastrophe qu’ils n’avaient su ni prévoir ni empêcher !…
Peu à peu cependant, usée par sa violence même, la crise commença à s’apaiser ; se découvrant à demi la figure, Clarice laissa voir un pâle sourire perçant au milieu de ses larmes :
— Je suis folle, n’est-ce pas ? disait-elle d’une voix faible… Je vous afflige encore, vous tous, si bons, si indulgents !… Pardonnez-moi ; je vais être forte, je veux faire oublier cette sotte scène dont je viens de vous importuner !…
Et par des efforts énergiques, reprenant possession d’elle-même, elle cherchait à sourire ; elle voulait parler, mais c’était trop présumer de ses forces et la parole s’arrêtait sur ses lèvres…
Tous, pressés autour d’elle, assistaient à cette lutte avec un muet embarras ; pour eux aussi, l’émotion avait été trop violente pour qu’il leur fût possible de retrouver si vite leur liberté d’esprit ; interdits, ils la laissaient se débattre dans son angoisse, sans savoir que faire pour l’en délivrer… Ce trouble ne pouvait échapper à Clarice ; pour rompre la mauvaise influence, elle se leva comme pour partir :
— Il est tard, dit-elle ; il faut…
Soudain ses forces la trahirent, elle retomba à sa place, toute pâle, presque défaillante :
— Clarice ! s’écria Octave, Clarice ! Elle se trouve mal !… Mon Dieu, mon Dieu, qu’as-tu donc !… Clarice, reviens à toi !…
Et à genoux, devant elle, il l’entourait de ses bras comme pour la protéger, pour la défendre !…
Un sentiment de malaise indéfinissable parut sur la figure de Clarice ; elle devint presque livide, ses yeux s’agrandirent comme sous le coup de quelque saisissante terreur ; se dégageant de l’étreinte d’Octave :
— Ce n’est rien, dit-elle… Je n’ai rien, je vous l’assure…
— Tu souffres, tu es en plein accès de fièvre ! s’écriait Octave. Nous ne pouvons te laisser ainsi !… M. Gaidioz est médecin, il faut qu’il vienne, qu’il te voie…
— C’est inutile, reprit-elle ; je n’ai besoin que d’un peu de repos…
Et de nouveau, elle se leva, mais cette fois encore, elle chancela et on dut la soutenir ; évidemment la crise qu’elle venait de subir avait épuisé ses forces. Bernard l’avait vu bien souvent ; supérieure à toutes les fatigues physiques, elle pliait sous les souffrances morales comme le plus frêle roseau…
Mais en ce moment encore, son énergique volonté la soutenait :
— Ce ne sera rien, dit-elle. Je vais mieux déjà…
Et elle forçait ses lèvres pâles à sourire.
— Voulez-vous savoir ce qu’il me faut ? reprit-elle. Une tasse de lait chaud ; c’est mon remède infaillible…
Et pendant qu’on se hâtait pour en chercher, elle se tenait immobile, toute pâle encore, avec ses beaux yeux au doux regard, souriant et timide tout ensemble, comme si elle eût cherché à se faire pardonner le trouble et l’inquiétude dont elle était la cause. Mais elle ne parvenait pas à dompter son malaise, et un frisson de fièvre venait l’étreindre et la secouer comme l’orage fait plier la tige d’une fleur…
— Ce ne sera rien, répétait-elle… J’ai parfois de ces crises, mais elles ne durent pas… Une bonne nuit, et il n’y paraîtra plus…
— Et cette nuit, tu la passeras ici, dit Madame de Simãens ; faible comme tu l’es, tu ne peux songer à retourner là-bas dans ces affreuses ruines…
D’un mouvement brusque, Clarice se dressa toute droite ; cette proposition si simple semblait la frapper de terreur !…
— Passer la nuit ici ! dit-elle ; cela ne se peut pas, c’est impossible !… Il faut que je retourne aux Tours, il le faut !…
— Et comment, s’il te plaît ? Tu ne peux faire un pas, cela est trop visible… Puis il est très tard, il faut que tu restes ici.
— Non, non, répétait-elle, et une agitation fébrile semblait la saisir… Non, je ne veux gêner personne ; il est impossible que je reste ici !…
— Sois donc raisonnable, reprit Madame de Simãens. Crois-tu que dans l’état de faiblesse, de fièvre, où tu es, nous puissions te laisser seule, perdue dans ces ruines désertes, loin de tout secours ? Non, non, je te garde et je resterai avec toi cette nuit…
Une flamme de reconnaissance et de bonheur brilla dans les yeux de Clarice :
— Comme vous êtes bonne ! dit-elle. Et vous allez encore vous fatiguer pour moi !…
Et à bout de paroles, avec cette intensité d’émotion qu’elle portait en toutes choses, elle lui étreignait et lui baisait les mains…
— Calme-toi, d’abord, dit Madame de Simãens ; à t’agiter ainsi, tu vas user le peu de forces qui te reste… Pour cette fois, et ce n’est pas coutume, tu feras ma volonté ; si tu veux me faire plaisir, voilà le moyen tout trouvé.
Et l’attirant à elle, comme un enfant malade, elle l’entourait de ses bras et l’obligeait à rester immobile. On apporta la tasse de lait ; Clarice la but jusqu’à la dernière goutte ; il semblait qu’elle y retrouvât cette vie qui lui échappait…
— Je me sens mieux, dit-elle, ne vous troublez pas pour moi ; dans quelques instants, je serai tout à fait remise.
— Inutile, dit Madame de Simãens, c’est décidé, je te garde, et nous allons nous retirer. Doralice, et vous, Clermonde, venez avec nous. À nous trois, nous ferons l’installation de notre malade.
Elles sortirent en soutenant Clarice qui paraissait être tout à fait à bout de forces.
La porte s’était refermée ; un morne silence régnait sur les assistants ; tous se sentaient mornes, abattus, en proie à une vague angoisse ; pour eux aussi, cette succession de crises avait tendu outre mesure tous les ressorts de leur être ; maintenant, livrés à eux-mêmes, ils éprouvaient une réaction morale qui les laissait sans volonté, sans force. Pour faire bonne contenance, on échangea quelques propos sur l’état de Clarice, mais chose singulière, nul ne se soucia de porter la conversation sur la scène étrange qui l’avait amené ; il semblait qu’elle eût laissé dans l’esprit des spectateurs un souvenir pénible, un sentiment d’humiliation d’avoir été si faibles ! Par un accord instinctif, il n’y fut pas fait la moindre allusion. Tous affectaient une grande confiance dans le parfait rétablissement de Clarice ; ce n’était, ils en étaient sûrs, qu’une crise nerveuse qui ne laisserait aucune trace. Bernard puisa dans ses souvenirs les affirmations les plus rassurantes ; elles furent accueillies avec un bruyant empressement, comme étant la chose du monde la plus naturelle, la plus certaine ; mais sous ces apparences si confiantes, il y avait dans l’esprit des interlocuteurs un fond d’abattement et de malaise qu’ils ne pouvaient réussir à chasser. Il était fort tard ; on se sépara en affectant de se promettre avec assurance un lendemain plus tranquille.
Resté seul, Bernard traversait lentement la vaste cour déserte. L’orage avait cessé ; une chaleur humide pesait encore sur l’atmosphère ; le ciel restait chargé de lourds nuages ; par intervalles, une rafale égarée passait en gémissant sur les grands toits ; il semblait que la nature se sentît encore émue, profondément troublée… En proie lui-même à un trouble qu’il ne pouvait maîtriser, Bernard voyait se retracer obstinément à son esprit les péripéties de ces étranges scènes dont il venait d’être témoin ; un instant chassée par le spectacle du désespoir de Clarice, l’odieuse vision de l’être infernal reparaissait ; avec une précision singulière, elle se montrait dans toute son horreur ; problème à la fois fascinant et terrible, elle hantait l’esprit avec une ténacité impitoyable que la volonté se sentait impuissante à dominer ; puis par une réaction toute instinctive, brusquement, un autre courant de la pensée vint chasser le hideux fantôme ; dans une lueur pâle, un nouveau spectacle apparut : c’était toujours Clarice, mais, à l’excès changeante et mobile, tantôt elle apparaissait telle qu’il l’avait vue le jour même à la promenade des Tombes, tour à tour si sérieuse et si gaie, si vivace et si triste, tantôt c’était ce sourire indéfinissable, cet éclair de caprice, précurseur infaillible de quelque scène d’étrange violence, de quelque sauvage emportement ; puis, sans transition, s’élevaient ce chant si poignant et si sublime, ces supplications, ces sanglots de désespoir, tous ces contrastes, ces incohérences si violentes, si profondément inconciliables qu’il semblait impossible que le même être pût les réunir en lui seul !… Et toutes ces impressions se reproduisaient avec une telle énergie, une vivacité si intense que Bernard sentait en lui comme des bonds de sa pensée, ses nerfs vibraient, se tendaient comme si ce ne fût plus seulement le souvenir, mais la réalité même qui reparaissait à ses yeux !…
Sous l’impression de ce trouble tout proche de la fièvre, il parcourait à grands pas la vaste cour ; il lui semblait que le mouvement de son corps dût ramener le calme dans son esprit…
« Je suis incapable de dormir, se disait-il ; au diable ces scènes absurdes ; elles vous tordent les nerfs à croire qu’on va devenir maniaque !… Il est inutile de rentrer chez moi ; ce qu’il me faut, c’est un peu de promenade et le grand air. »
Il se trouvait en ce moment devant l’appartement de Madame de Simãens ; quelques fenêtres étaient encore éclairées.
« C’est Clarice qui les tient éveillés, continuait-il. Ah, ce n’est pas chose aisée que de vivre tranquille auprès d’elle ! Quelle étrange nature, quel mélange de violence et de bonté, de caprice sans frein et d’abnégation sans limites !… Et comment cela finira-t-il ?… Sait-elle seulement, cette sirène impressionnable, sait-elle ce qu’elle veut, ce qu’elle est, ce qu’elle doit devenir ?… Et si elle ne le sait pas, qui donc prétendrait le savoir ? À quoi bon chercher à la comprendre, à la deviner, cette énigme vivante, ce mystère incarné !… »
Et sa pensée, ramenée malgré elle à son point de départ, venait de nouveau lui retracer toute la succession des scènes qui avaient si étrangement rempli la soirée : la musique passionnée de Don Juan, la discussion promptement ironique, violente même, sur le surnaturel, le défi porté à Clarice, le trouble qui l’avait saisie, la lutte qu’elle avait soutenue contre tous et contre elle-même, ses hésitations, sa résistance, ses avertissements répétés, puis soudain, ce cri effroyable sorti du silence de la nuit, enfin l’apparition terrible, l’effroi de Madame de Bergheyck et le désespoir convulsif de Clarice à la vue du mal qu’elle avait fait !… Ces impressions assaillaient l’esprit de Bernard, pressées, tenaces, irrésistibles ; incapable de les dominer, il les voyait se succéder l’une à l’autre, instantanées, violentes, fugitives comme les visions d’un rêve ; à chaque instant il se sentait plus nerveux, plus troublé, moins maître de lui-même ; rien que la vue de ces fenêtres éclairées lui semblait agir comme autant de chocs extérieurs qui redoublaient l’agitation de son esprit…
Il en eut conscience et résolu à se soustraire à cette obsession énervante, il tourna l’aile du Château et fit quelques pas dans la direction des Promenades. Là, plus de lumières provocantes, une obscurité presque complète, un silence à peine troublé par le lointain murmure du torrent et de la source tombant le long des rochers. C’était une impression de calme, une sensation de solitude paisible, la nature laissée à elle-même, ignorante des vaines agitations, des fiévreuses préoccupations humaines… Bernard se plongeait avec délices dans cette pure atmosphère ; il lui semblait que son sang courait moins vite, ses nerfs se détendaient, sa pensée prenait un cours plus régulier et plus tranquille. Il descendit encore et se trouva sous les grands arbres des terrasses. À l’abri de l’épais feuillage, la pluie avait à peine mouillé le sol ; de l’écorce des pins, des noirs massifs des myrtes, il s’exhalait des senteurs saines et robustes dont Bernard respirait les effluves comme si elles lui eussent apporté la vie et le bien-être !…
« Quelle singulière chose que notre machine humaine ! se disait-il, quel assemblage incohérent, impressionnable, ombrageux et indocile ! Ne trouverons-nous donc pas le moyen de les dompter, ces capricieuses émotions physiques, de les soumettre à notre raison, notre volonté ! Quelle vraie honte pour nous tous qui étions là tout à l’heure, au moment où Clarice est apparue sous cette figure affreuse ! Si bien prévenus que nous fussions, nous nous sommes laissé surprendre comme des enfants, tous, jusqu’au froid Simãens !… Et que dis-je, surprendre ? Nous avons été éperdus, affolés ; notre intelligence, notre raison, oui, jusqu’à notre courage, tout a fléchi devant le jeu de cette femme, de cette frêle créature, presqu’une enfant !… Ce que nous avons cru voir, je ne le sais, j’aurais vraiment honte de le dire !… Ah, pauvres mannequins que nous sommes, de quel droit maintenant condamnerons-nous la superstition, ces sottes terreurs de l’ignorance ! Quel est celui de nous qui oserait dire qu’il en est affranchi !… »
Il était arrivé en ce moment à l’extrémité de la première terrasse ; devant lui, au-dessus des arbres, les immenses tours du Château élevaient leur masse noire sur le ciel. Un sentiment de malaise indéfinissable envahit soudain le cœur de Bernard ; brusquement il tourna sur lui-même et s’éloigna dans la direction opposée.
C’est qu’il venait de sentir se réveiller au plus profond de son être, des souvenirs qu’il ne retrouvait qu’avec une amère répugnance ; c’était tout cet ensemble de circonstances inexplicables, de sensations étranges, jusqu’à ces défaillances auxquelles il avait été en proie la nuit où, perdu dans ces sombres ruines, il avait erré au hasard, livré à l’hallucination, au délire, à la folie !… En ce moment, il avait conscience que la surexcitation de son esprit le soumettait aux mêmes influences ; ces odieuses scènes se représentaient à lui avec une réalité saisissante ; il se sentait sur le point de céder à un trouble inavouable, à une humiliante défaillance de volonté !… C’est que, il en avait l’intuition bien nette, ces sensations n’étaient pas ce qu’elles auraient été pour un autre, un accident isolé, une crise fiévreuse, sans précédents, sans conséquences ; non, pour lui, ce n’était que le développement nécessaire d’une situation qu’il avait acceptée ; ces impressions mystiques, véritables négations du bon sens, de la froide raison, il avait été dès longtemps amené à les accueillir ; au lieu de réagir contre elles comme il l’aurait dû, il avait trouvé il ne savait quel malsain plaisir en leur compagnie, son esprit s’était complaisamment nourri de ces chimères, et maintenant, courbé sous le joug, il ne pouvait plus s’en délivrer ! Et de nouveau il voyait reparaître ces figures singulières, tout imprégnées d’un charme étrange, le Marquis Selva, les deux inconnus de Venise, la Blanche Marquise surtout, cette vision, cette vaine création de fièvre qui semblait s’être donné la tâche de le protéger, de le défendre ; puis, sans qu’il comprît le rapport qui pouvait les unir, c’était toute une série de personnages en sous-ordre, les gens de service du Marquis Selva au petit palais de la Giudecca, la bouquetière de Venise qui lui avait révélé, au moment de son départ, qu’il se dirigeait vers la résidence de Clarice, le Vlaque aux allures étranges qui l’avait conduit au Château ; tous ces personnages, qui par un concours de circonstances dont il ne s’expliquait pas l’enchaînement, avaient exercé une influence sur sa vie, instinctivement évoqués par son esprit, lui apparaissaient avec une précision, une intensité de vie saisissantes !… Mais toutes ces figures énigmatiques, il en avait bien nettement l’intuition, n’étaient que les accessoires, l’entourage obligé d’un être tout autrement vivant et réel ; c’était Clarice qui était le centre, le foyer de cette pléiade, c’était autour d’elle que convergeaient tous ces personnages bien différents sans doute, mais bien semblables aussi, tout à la fois hostiles et sympathiques, fantastiques et réels, singuliers problèmes séduisants et irritants tout ensemble, sans rapport apparent entre eux, et que pourtant son esprit était invinciblement porté à réunir en une association qu’il ne pouvait comprendre, mais qu’il pouvait bien moins encore nier. Bien souvent sa pensée s’était attachée à eux, bien souvent il s’était demandé ce qu’ils pouvaient avoir de commun, par quel enchaînement d’idées les impressions si différentes qu’ils lui avaient laissées, se confondaient en un tout indissoluble, mais jamais ils ne s’étaient imposés à lui avec autant de tenace insistance, d’énergique réalité. En vain cherchait-il à les écarter de sa pensée, en vain pour se soustraire à cette obsession faisait-il appel à la raison la plus froide, à l’analyse la plus stricte, en vain ramenait-il de vive force son esprit à des faits précis, à des événements de la vie la plus réelle, la plus pratique, dans des milieux où l’imagination ne pouvait jouer aucun rôle, en dépit de ses efforts, toujours il voyait reparaître devant ses yeux ces figures mystérieuses, véritables sphinx, énigmes impossibles à deviner !… Puis, soudain, c’était la tête de pierre qui surgissait de l’ombre, dans toute son horreur, ce masque immobile, incolore, avec ce regard fixe, atroce, de démon !… Et telle était la puissance de cette impression qu’il semblait à Bernard qu’il voyait nettement l’affreuse vision se dresser devant lui, et dans son angoisse, il ne pouvait la chasser qu’en évoquant la figure émue de Clarice, son exquise beauté, son charme indéfinissable, jusqu’à ce désespoir passionné qui l’avait rendue si touchante !… Et voici, tout à côté d’elle, quelle est cette nouvelle apparition qui se dévoile, majestueuse et calme, véritable souveraine par la beauté, l’autorité suprême, l’intelligence sans limite, l’adorable bonté ! Où donc Bernard l’a-t-il vue ? Quels souvenirs réveille-t-elle au plus profond de son esprit ? Oui, il ne se trompe pas, c’est l’étrangère du Monte-Sacro d’Orta, celle devant qui Clarice, la hautaine Clarice, s’abaissait, s’humiliait à genoux, dans un transport de supplication et de désespoir !… Par quelle association d’idées vient-elle prendre place parmi ces figures, ces souvenirs, ces visions auxquelles rien ne la rattache ? Elle paraît et la splendeur qui rayonne autour d’elle les refoule au second rang, comme des sujets devant leur toute puissante souveraine !… Et déjà, dans les replis les plus cachés de sa mémoire, Bernard voit surgir d’autres souvenirs encore : vaguement, comme voilée par de grandes ondes d’ombre et de lumière, apparaît devant lui cette figure idéale qui a ébloui ses regards lors de son hallucination dans la forêt d’Orta, et plus rapprochée encore, sensation étrange, voici la noble statue qu’il a vue dans l’Église Rouge, terrassant par le calme de sa puissance invincible les hideux fantômes ameutés contre elle !… Ces formes, ces impressions à la fois confuses et précises, vagues et vivantes tout ensemble, se pressent à ses yeux, sans qu’il puisse fixer le cours de sa pensée, arrêter ses mouvements tumultueux, elles se succèdent, se remplacent, disparaissent et reviennent, tenaces et fugitives, capricieuses et insistantes, véritable tempête de sensations, d’images, de pensées, contre laquelle son esprit est hors d’état de réagir et de lutter !…
Profondément troublé, exaspéré de cette obsession qui, il en a conscience, prend un caractère fiévreux, presque maladif, Bernard sent que ses seules forces sont impuissantes à l’y soustraire ; il comprend que le seul moyen de s’en débarrasser c’est de se reprendre à la réalité ; la vie active, le contact des intérêts positifs, des choses matérielles, sauront mettre en fuite ces chimères enfantées par l’énervement de son esprit. Son orgueil proteste cependant ; il s’indigne de sa faiblesse et ce n’est qu’à pas lents, avec de fréquents arrêts, comme pour attester qu’il est encore maître de lui-même, qu’il quitte les terrasses et prend le chemin qui conduit aux bâtiments d’exploitation ; il passe devant la porte de l’intendance ; là, derrière la grille fermée, à la lueur douteuse d’un flambeau, le garde dort, tranquille celui-là, insoucieux de ces troubles d’esprit, apanage et fléau des sensibilités raffinées. Bernard descend toujours ; engagé dans le labyrinthe des étables, des granges, des magasins délabrés, il se sent déjà plus calme ; de toutes parts l’activité humaine, même dans son repos, l’entoure et lui fait sentir sa saine influence. Le sourd beuglement des vaches à demi-réveillées par le bruit de son pas, les aboiements des chiens errants dans ces ruelles fangeuses, tous ces bruits franchement matériels résonnent à son oreille comme la voix rude, mais amie, de la réalité. Il descend encore ; une lumière brille dans la nuit ; c’est la porte entrouverte du corps de garde de la poterne d’entrée ; des voix se font entendre ; c’est la parole humaine, le plus sûr antidote contre les fictions de la solitude et de la nuit. Il a soif de l’entendre ; si peu intéressant qu’il soit, le propos le plus terre-à-terre vaudra mieux que ce silence qui le livre sans défense à l’emportement fiévreux de son imagination !…
Il entre ; c’est tout l’aspect inhospitalier du corps de garde, rendu plus rude encore par l’insouciance des demi-barbares qui l’occupent ; dans la salle aux parois enfumées, au plafond à lourdes solives, autour de la table grossière, noircie, ébréchée par le long usage, à peine éclairés par la lueur d’une mauvaise lampe, deux Dalmates sont assis, charmant l’ennui de la veille par l’inerte compagnie de leurs longues pipes ; dans l’ombre, couchés sur des nattes, les autres gardes dorment profondément ; à leurs pieds, de grands chiens étendus se réveillent à demi, grondent sourdement à l’aspect du nouveau venu, puis retombent dans leur immobilité silencieuse.
Bernard contemple avec un plaisir indicible ce rude tableau ; il sent qu’il a mis le pied sur un terrain solide ; là, il est avec des êtres semblables à lui ; les forces de son esprit, au lieu de s’ébattre à l’aventure, se reprennent aux vraies réalités de la vie, elles retrouvent leur équilibre et lui permettent de défier ces vertiges fébriles qui l’assaillent. Il échange quelques mots avec les Dalmates, s’assied à leur table, charge et allume un tchibouk et vide avec bonheur un verre de mauvais vin ; il lui semble sortir d’un rêve morbide ; ses nerfs se détendent, son esprit se rassérène, il a peine à comprendre comment il a pu se laisser dominer par ces impressions puériles, absurdes ; dans le calme qui se fait en lui, elles ne sont plus que des souvenirs vagues, des images comme on en entrevoit en rêve et auxquelles le réveil enlève toute apparence de réalité.
Comme pour se rendre témoignage à lui-même de son retour à la pleine possession de sa pensée, il cherche à analyser l’état de son esprit pendant la crise qu’il vient de subir ; il se reporte aux diverses évolutions par lesquelles il a passé, reprend une à une les images qui lui sont apparues ; soumises à la ferme direction de son raisonnement, elles viennent sans effort se rattacher en ordre logique aux circonstances qui ont amené leur éclosion. Tout ce trouble en définitive est l’œuvre de Clarice ; c’est elle qui, en prenant ce masque hideux, a voulu symboliser sous une forme sensible, la lutte toujours active dans l’âme humaine, dans la sienne surtout, entre les bas instincts et les nobles aspirations ; avec la violence que cette nature excessive porte en tous ses actes, elle a outré l’effet et a dépassé les limites de l’horreur. C’est là, sans doute, l’explication de cet accès de désespoir qui l’a saisie ; ce qu’il fallait y voir, c’est moins peut-être la douleur d’avoir effrayé, irrité les spectateurs que la honte de leur avoir révélé l’existence, l’intensité des impulsions mauvaises auxquelles elle se sent livrée. C’est presque un aveu, un aveu humiliant, cruel, dont elle s’effraie et dont elle a voulu sur l’heure effacer la trace, mais qui n’en reste pas moins profondément empreint dans le souvenir de ceux qui l’ont recueilli. Pour Bernard, il ne lui apprend rien de nouveau, mais il ajoute encore à l’impression d’incompréhensible énigme que lui cause cette nature incohérente et tourmentée. Une fois de plus, il se demande qui elle est, quel est son véritable passé, ce que peut être son avenir, et une fois de plus il constate qu’il se trouve en présence d’un mystère que rien ne semble pouvoir éclaircir. À quoi pense-t-elle pendant ces longues heures de solitude, quels sont ses projets, que veut-elle, à quoi s’intéresse-t-elle, qui aime-t-elle, autant de problèmes qui s’imposent forcément à l’esprit et dont la solution se dérobe, comme si celle qui les fait naître n’avait d’autre désir que de les noyer dans une impénétrable obscurité ! Pourquoi cette défiance, cette terreur de la lumière, il ne peut le comprendre, et ressaisi de tous ses doutes, il s’abîme dans une méditation obstinée, intense ; immobile, silencieux, il perd conscience de ce qui l’entoure et échappe de nouveau au sentiment de la réalité.
Pendant qu’il se livre à ces obsessions impérieuses, ses compagnons de veille l’observent avec une attention inquiète ; sa venue à cette heure si avancée les a surpris ; la préoccupation profonde qui se fit sur sa figure ne les étonne pas moins ; ils échangent entre eux quelques paroles à voix basse.
Bernard les entend ; brusquement rendu à lui-même, il comprend qu’il se donne en spectacle ; il lui répugne d’être jugé par ces subalternes ; il faut dépister leurs soupçons. Il tend son verre au vieux Mussich, le chef du poste :
— Verse, lui dit-il ; ton vin est dur en diable, mais j’ai le gosier sec et je crois que j’avalerais des cailloux !
Le Dalmate impassible sous sa grande moustache grise, remplit le verre ; son regard à la fois défiant et attentif observe Bernard qui boit à grands traits…
Il se fait un silence ; pour se donner contenance, Bernard rallume sa pipe et projette d’épaisses bouffées de fumée.
— Monsieur le baron, dit tout à coup Mussich, et d’un geste il désigne son camarade qui se tient là, silencieux, savez-vous ce qu’il dit ?…
— Non, répond Bernard, je n’en ai pas la moindre idée… qu’est-ce qu’il dit donc, ce vieux Mirko ?
Nouveau silence ; les deux Dalmates se regardent comme pour se consulter.
— Tu ne réponds pas ? reprend Bernard toujours désireux de montrer qu’il est parfaitement calme ; c’est donc quelque chose de bien fort puisque tu n’oses pas même parler !… Allons, va, je t’écoute !…
— Eh bien, reprend Mussich, il dit que vous avez vu quelque chose !…
Bernard fait un brusque mouvement ; sous le vague de cette formule, il ne devine que trop bien la pensée de ses interlocuteurs ; son trouble, l’émotion de son esprit se sont laissé pénétrer par ces grossières intelligences ; porte-t-il donc sur sa figure, dans son regard, un de ces signes auxquels se fait si vite reconnaître l’égarement de la raison ?… Un mouvement de colère inquiète lui monte au cœur…
— Que veut-il dire ? s’écrie-t-il d’un ton rude. Que j’ai vu quelque chose !… Qu’est-ce que j’ai vu ?… Votre sale corps de garde, apparemment, et rien d’autre !
Devant cette brusque rebuffade, les Dalmates ont baissé les yeux ; silencieusement, ils tirent de grosses bouffées de leurs tchibouks… Mais leur pensée est toujours la même ; une sorte de méfiance superstitieuse s’accuse dans l’expression de leurs figures.
— Le corps de garde pourrait être plus beau, c’est sûr, dit enfin Mussich, mais pour cela, patience… Si vous n’avez rien vu, tant mieux, mais…
— Mais quoi ! Achève…
Le vieux Dalmate regardait son compagnon ; Mirko, lui aussi, était un homme d’âge mûr, aux épais cheveux gris, bâti en hercule, les traits énergiques, sérieux, presque ascétiques. Ce fut lui qui répondit :
— Il n’y a pas de honte, dit-il d’une voix lente, à voir ce que les autres ne voient pas… Celui qui a ce don est au-dessus de la foule ! Il s’élève, lui, tandis que les autres rampent… Seulement, qu’il prenne garde au vertige !…
— Au diable les énigmes ! s’écria Bernard. Vous moquez-vous de moi avec vos phrases creuses ! Qu’est-ce que je vois que les autres ne voient pas et pourquoi aurais-je le vertige ?…
Il y eut un nouveau silence.
— Elle est bien charmante, l’Esclave, reprend enfin le vieux Dalmate ; elle est belle comme la rose du matin, mais que celui qui se livre à son charme y prenne garde, il aurait vite fait d’y perdre sa raison !
Bernard eut un frémissement de surprise irritée ; ces grossiers soldats lisaient dans sa pensée comme dans un livre ouvert sous leurs yeux !…
— Merci du compliment ! dit-il. Ainsi, à t’entendre, je suis sur le point de devenir fou ! Pardieu, voilà un beau médecin pour me donner des conseils !…
— Je ne suis pas médecin, M. le Baron, dit le vieux Dalmate, d’un ton soumis ; je ne suis qu’un pauvre chasseur Morlaque et je n’ai pas votre grande science, mais voici ce que je sais : c’est que les choses d’ici ne sont pas celles d’Europe, et les gens d’Europe, si instruits et si puissants qu’ils soient, ne peuvent pas les connaître. J’étais l’autre soir aux Tours Sanglantes, j’ai vu ce qui s’y est passé, et j’ai mon idée faite. N’est-il pas vrai, Mussich, et cela ne nous a pas surpris !…
— Oui, répondit Mussich, ce que tu dis est vrai, la jeune femme est belle, aimable, charmante, mais la tempête est autour d’elle et ceux qui l’approchent doivent s’attendre à voir la foudre de près !…
Bernard les regardait fixement…
« Quelle singulière assurance ! pensait-il. Est-ce que par hasard, ils sauraient des choses que nous, nous ne savons pas ? Ce n’est pas impossible ; cette vie de Clarice a tant de mystère !… Si ces vieux hiboux me révèlent quelque chose sur elle, je n’aurais pas perdu mon temps en venant ici… »
— Voyons, dit-il ; apportez une autre bouteille, donnez-moi du tabac et répondez à mes questions, car du diable si je comprends rien à ce que vous me débitez là !… Qu’est-ce donc que vous trouvez de si étrange chez Clarice ? C’est une charmante femme ; je ne sais pas y voir autre chose.
Les Dalmates se regardaient comme pour s’interroger :
— Comme vous voudrez, M. le Baron, dit enfin Mussich. L’Esclave est aimable et avenante ; ce n’est pas nous qui dirons le moindre mal d’elle, et si vous ne voyez rien d’autre…
Il s’arrêta, comme s’il hésitait à dire toute sa pensée…
— Non, non, dit soudain Mirko, M. le Baron sait aussi bien que nous ce qu’elle est ; il vit au Château depuis longtemps, et s’il ne voit pas tout, il en sait plus que bien d’autres !… À quoi sert de biaiser ! Disons franchement ce que nous voulons dire !…
Et son œil gris brillait d’un éclat de superstitieux enthousiasme…
— Non, dit-il, l’Esclave n’est pas comme les autres… Elle est bonne et douce à ses heures, cela est vrai, mais elle est aussi capricieuse et méchante, et alors, malheur à qui l’irrite ! Voyez l’officier espagnol, comme elle a su s’en débarrasser !… Et la dame américaine ! Et son drogman !… C’était un mauvais diable, celui-là ; eh bien, d’un seul coup de sa petite main, elle l’a rendu invalide et fou pour le reste de ses jours !… Et les Turcs là-haut, dans la montagne ! Faible et délicate comme elle est, elle en a eu raison bien vite !… D’où vient tant de puissance chez cette frêle créature ? Eh bien c’est qu’elle est double ; il y a deux natures en elle, l’une faible, l’autre forte, l’une bonne, l’autre mauvaise, l’une humaine, l’autre surnaturelle et diabolique ; voilà la vérité !…
Bernard ne songeait plus ni à l’ironie, ni à la colère ; les paroles du vieux garde éveillaient de profonds échos dans son cœur…
— Et à quoi discernes-tu cette double nature ? dit-il du ton le plus sérieux.
— Eh, si elle ne l’avait pas, comment resterait-elle dans ce Vieux-Château où nul homme ne peut vivre, au milieu de ces statues vivantes, de ces voix de la nuit !… Comment se dirigerait-elle dans les ténèbres, comme elle le fait, si ses yeux ne voyaient pas plus que les nôtres ?… Tenez, Monsieur le Baron, à vous on peut dire ces choses, et quoi que vous disiez, elles ne pourront vous surprendre : l’autre soir, à la seconde veille, bien plus tard que minuit, les hommes de garde passaient sur la terrasse derrière le Château Neuf, au-dessus des Promenades ; ils ont vu quelque chose de blanc dans les arbres ; sans rien dire, ils ont écouté ; on parlait ; c’était l’Esclave ; elle passait et repassait dans la grande avenue, causant vivement, avec passion, tantôt suppliante, tantôt colère… L’autre, avec qui elle parlait, on ne le voyait pas, on ne pouvait l’entendre, mais il était là !… Qui était-il ? D’où venait-il ?… Ils sont restés une heure au moins ensemble ; puis le silence s’est fait, l’Esclave a remonté les terrasses et a regagné le Vieux-Château ; elle était seule, l’autre avait disparu… où, comment, impossible de le comprendre !… Est-ce clair, cela ?…
Mussich fit un signe approbatif. Un vague malaise envahissait Bernard ; il se l’avouait, la conviction superstitieuse des deux gardes était bien près d’être la sienne… Mais pouvait-il en convenir ? Il avait honte seulement d’y penser…
— C’est là toute ta preuve ! dit-il avec un ricanement qu’il cherchait à rendre ironique… Elle est faible ! Quand une jolie femme se promène seule, la nuit, sous les arbres, il ne manque pas de gens de bonne volonté pour l’accompagner !…
— Oui, Monsieur le Baron, c’est ce que nous nous sommes dit aussi, nous ; les femmes, c’est fragile et on peut tout croire… Mais, après tout, personne n’a jamais rien vu !… Puis pour arriver à elle, ce n’est pas chose facile ; toute isolée qu’elle est, elle est gardée comme les rois ne le sont pas ; personne n’oserait entrer au Vieux-Château la nuit ; à peine ose-t-on s’y risquer de jour ! Le rocher des Promenades est inaccessible ; si quelqu’un y était allé du Château, les gardes l’auraient vu. Et l’Esclave en est sortie seule, ils en sont sûrs !… Alors, l’autre, qu’est-il devenu ?… Non, non, Monsieur le Baron, soyez-en sûr, il y a là quelque chose qui dépasse notre portée !… L’Esclave est autre que nous !… Tous ici le savent ; les bergers Myrdites en ont fait un chant qui résonne souvent dans la montagne… Vous, Monsieur le Baron, vous le devinez ; les autres Européens, eux, ils ont l’esprit trop compliqué, trop distrait, trop occupé de mille choses pour comprendre la simple nature… Pour voir ce qui est, sachez-le bien, il faut avoir passé la nuit, seul, dans les grands bois, perdu au loin dans les plaines désertes, en mer dans une barque de pêcheur ; il faut avoir entendu le vent gémir sur les hauts rochers, au fond des golfes solitaires, il faut avoir senti passer, comme un frisson, le souffle des êtres invisibles !… Alors on comprend que tout ne finit pas à nous, qu’il y a d’autres vies que les nôtres, des Esprits puissants, auxquels les éléments obéissent, aussi supérieurs aux hommes qu’ils sont inférieurs à Dieu !… Malheur à ceux qu’ils prennent en haine ; féconds en caprices, leur indifférence a vite fait place à la plus implacable cruauté ; ils frappent alors, comme la foudre, comme la mort ; c’est le hasard, dit-on, c’est un accident, et il ne vient à la pensée de personne que le coup qui a frappé la victime est le fait d’une volonté !… C’est qu’il n’est pas donné à tous de pénétrer le mystère de leur existence ! Celui-là seul qu’ils aiment ou dont l’âme est assez forte pour les comprendre, celui-là seul a le don de les voir, le soir, dans les églises vides, au clair de lune dans les bois, dans les lointains brouillards des grandes plaines, quand les chiens hurlent au perdu !… Ce Vieux-Château est à eux ; c’est leur palais, leur demeure ; ils n’y souffrent que ceux qu’ils veulent ! Vous, Monsieur le Baron, vous avez osé y entrer, la nuit, tout seul, et tous, il faut vous le dire, tous vous tiennent pour un homme de grand cœur !… Qu’y avez-vous vu ? C’est votre secret, vous en êtes le maître, mais nous nous souviendrons toujours de cette nuit où nous vous avons relevé sanglant, sans connaissance, demi-mort, derrière ces murailles maudites, dans cette horrible Cour des Trépassés !… Eh bien, dans ce lieu terrible, l’Esclave, elle, y vit, elle y est heureuse, tranquille, elle s’y sent protégée contre tous les dangers qui viennent des Hommes !… C’est qu’elle y est parmi ses pareils, que les sombres vampires, le noir Scheitân, tous ces hideux démons de la mort et des ténèbres, sont sans force contre sa nature !… Maintenant, pourquoi se soumet-elle à la vie terrestre, à ses épreuves, ses anxiétés, ses souffrances, ses malheurs, pourquoi pleure-t-elle, pourquoi est-elle si pâle parfois, avec ses grands yeux si tristes, sa tête penchée sous le plus terrible chagrin ? A-t-elle commis quelque faute dont elle subit la peine ? Ses compagnes lui ont-elles arraché ses ailes, comme le dit la ballade des Myrdites, cette ballade qui la fait si cruellement pleurer ?… Vous, Monsieur le Baron, qui avez tant de sa confiance, vous le savez peut-être, et si parfois, en revenant d’auprès d’elle, vous avez, vous aussi, la figure altérée, le regard fixe, les yeux brûlants de fièvre, ne soyez pas surpris de nous entendre dire que vous savez des secrets que personne ne peut connaître, que vous voyez des choses que nous autres, nous ne verrons jamais !…
Bernard l’écoutait avec stupeur. Il était donc vrai, ce grossier soldat, ce demi-sauvage superstitieux, craintif et enthousiaste, en venait, dans sa sincérité naïve, à dévoiler cet indéchiffrable mystère dont s’entourait Clarice ; sous son langage inculte, se révélaient toutes ces nuances étranges que Bernard avait si souvent surprises en elle ; ces doutes qui venaient assaillir son esprit, les incertitudes, les suppositions qui s’imposaient à lui, les indices qu’il croyait avoir recueillis, ces circonstances singulières qui formaient autour de la jeune femme comme un réseau impénétrable, cette atmosphère d’inconnu et de mystère au sein de laquelle se passait sa vie, tout cela reparaissait dans les paroles du Dalmate et prenait pour Bernard, dans l’état de trouble qui le possédait, une autorité, une réalité saisissantes !… Et chose plus surprenante encore, presque humiliante, lui-même, l’homme cultivé, l’esprit dégagé de toute idée irrationnelle, de tout préjugé puéril, il se trouvait compris, pénétré, analysé comme un enfant par la finesse native de ce paysan demi-sauvage ! Ses doutes, ses anxiétés, ses luttes avec lui-même, enfin sa conviction, cette quasi-certitude qu’il n’osait pas même s’avouer, tout cela était connu, deviné, acquis pour ces hommes si inférieurs à lui, moins intelligents, bien moins instruits que le dernier de ses soldats, de ces infimes subalternes auxquels il commandait comme à des machines ! Et un sentiment d’aveugle amour-propre soulevait en lui un flot d’indignation !… Mais quoi, n’était-ce pas la simple vérité qui venait de lui être dite ? C’était comme la voix de sa conscience qui avait parlé et s’il lui coûtait de le reconnaître, il lui aurait répugné bien davantage de s’abaisser à le nier !…
Pourtant il fallait répondre ; devant ces affirmations si nettes, son silence eût été un trop complet aveu. Un point était de trop dans ce que venait de dire le Dalmate ; par-là, il pouvait sauver sa retraite :
— Tout cela, reprit-il en affectant un ton dégagé, tout cela n’est pas sans quelque vraisemblance ; il y a chez Clarice d’étranges bizarreries ; tu veux y voir du diabolique, libre à toi ; ces choses-là, nous ne les discutons plus, nous autres gens d’Europe. Mais pourquoi me mettre personnellement en scène ? Tu dis que j’ai vu ? Que diable aurais-je vu ?… Je n’ai rien vu du tout. Au Château, le jour dont tu parles, j’ai eu le tort de me perdre et j’ai failli me casser la tête dans un escalier ; voilà ce qui est vrai. Aujourd’hui, ce soir, je n’étais pas en train de dormir ; en me promenant, je suis entré ici ; histoire de fumer une pipe avec vous ; la nuit et les chiens errants de la ferme, je n’ai pas vu autre chose.
Les Dalmates ne répondaient rien ; ils n’étaient pas convaincus, mais ils n’osaient insister. L’œil du vieux Mirko s’éteignit ; dans sa réserve d’inférieur, peut-être se repentait-il d’avoir parlé si librement !
Le silence s’était fait dans la salle ; le bruit calme de la respiration des gardes endormis se faisait seul entendre. Le sentiment de bien-être que Bernard avait éprouvé à son entrée s’était évanoui ; mécontent de lui-même, il comprenait qu’il avait dit autre chose que ce qu’il aurait dû dire ; dans sa préoccupation fiévreuse, avide de dissimuler ses impressions, il avait arrêté le cours des confidences des gardes et peut-être n’avait-il pas réussi à donner le change sur ses véritables pensées. En proie à une irritation instinctive, il lui semblait que l’atmosphère de la salle s’était alourdie ; son esprit, un moment dégagé de ses obsessions fébriles, se troublait de nouveau ; ses indécisions, ses anxiétés reparaissaient plus tenaces, plus instantes que jamais ! Il venait d’affirmer qu’il n’avait rien vu ; c’était sa raison, sa volonté qui lui avaient dicté cette assertion tranchante ; combien son sentiment intime était loin de la ratifier ! Et de nouveau sa pensée lui retraçait ces scènes étranges, lugubres, terribles, dans lesquelles il s’était débattu, perdu dans les ténèbres du Vieux-Château ! N’y avait-il pas là des témoignages certains de ses sens ? Sa conscience, sa droiture lui permettaient-elles de les révoquer en doute ? Et en remontant plus haut dans ses souvenirs, ces impressions inexplicables d’Orta, de Venise, ces événements étranges, ces incidents qui étaient venus peser si vivement sur sa destinée, qui semblaient si bien calculés pour l’entraîner sur les pas de Clarice, sa raison autrefois si ferme, si rebelle aux entraînements de l’imagination et de l’ignorance, se sentait-elle encore la force de les ramener aux proportions restreintes de la froide réalité ?… Et soudain, par quelque action inconsciente de son esprit, il voyait reparaître la statue vivante des Tours Romaines, et, chose plus terrible, la monstrueuse tête de pierre ; il entendait retentir ce cri déchirant, suprême appel d’agonie et d’horreur ; alternativement les deux sensations se reproduisaient à lui, obstinées, impitoyables ; son cerveau frappé les ramenait sans cesse, véritables visions de fièvre, chimères plus saisissantes que la plus palpable réalité !…
Brusquement il se leva ; l’air manquait à sa poitrine ; il lui semblait que son trouble devenait visible aux yeux de ses compagnons. Se donner en spectacle à ces sauvages, c’était inacceptable ; la nuit s’avançait ; c’était l’heure de regagner son gîte ; il marcha vers la porte ; soudain une pensée le cloua sur le seuil : qu’irait-il faire, seul, dans son appartement silencieux ? Y trouverait-il le calme ? La nuit, la solitude, ne devaient-elles pas augmenter encore son trouble ?… Pouvait-il être sûr de lui-même ?… Et si la surexcitation de ses nerfs allait le livrer soudain, sans défense, à quelque odieuse hallucination !… Cette seule pensée le faisait frémir ; comme tant d’hommes braves, mais d’imagination ardente, il sentait que le danger, nul en réalité, était tout en lui-même et il comprenait qu’il était hors d’état de réagir contre les fictions enfiévrées de son esprit… Que n’avait-il un péril réel à braver, un ennemi à étreindre ! Avec quelle joie il se jetterait là où sa force trouverait à lutter contre un obstacle matériel, palpable, quelque formidable qu’il fût ! Mais ces vertiges où sa raison ébranlée pouvait chanceler, le trahir, le livrer à quelque indigne défaillance, il ne pouvait s’y exposer !… Plutôt passer la nuit au dehors, en rase campagne, loin du théâtre de ces sensations morbides ; le grand air, une marche dans la nuit, une fatigue physique, un effort des muscles, voilà ce qui devait lui rendre son équilibre et son sang-froid !…
Son parti est pris ; il rentre dans la salle et appelle un des chiens :
— Ici, Oulk, dit-il ; je t’emmène… Et toi, Mussich, ouvre-moi la poterne ; je veux marcher un peu ; je vais descendre jusqu’au torrent ; dans une heure au plus, je serai de retour.
— Sortir, à ces heures ! dit Mussich, et ses yeux expriment un étonnement craintif ; mais ce n’est pas possible ; non, ce n’est pas possible !…
— Pas possible ? Pourquoi ? Parce qu’il fait sombre ?… Eh bien, qu’importe ? Je n’y vois pas de nuit, comme Clarice ou ses amies les chouettes, c’est vrai, mais je connais le chemin et ne me laisserai pas choir… Allons, ouvre la porte ; je me suis rouillé ici et je veux prendre un peu d’exercice.
— Monsieur le Baron est le maître, dit Mussich en se levant de son banc, mais il faut prendre garde…
— Prendre garde, à quoi ?… À glisser sur les rocailles du chemin, à me cogner contre quelque pierre dans l’ombre ? Ne voilà-t-il pas un grand péril ? J’ai été de ronde aussi souvent que toi, vieux Mussich, et je sais comment il faut marcher dans la nuit.
— Marcher, oui, mais il faut savoir qui l’on rencontre… Il y a de la place, d’ici au Château ; Monsieur le Baron peut y marcher tout à son aise… En vérité, Monsieur le Baron, vous ferez mieux de ne pas sortir de l’enceinte, de nuit ; les environs ne sont pas sûrs…
— Pas sûrs ! En voilà bien d’une autre !… Et qu’y a-t-il à craindre, je te prie ?…
— Que sait-on ?… Cent fois pour une, il n’y aura rien ; une fois, on fera une mauvaise rencontre… à quoi bon s’y exposer ?
— Allons donc ! Avec des raisonnements pareils, on ne sortirait jamais de chez soi ! Qui diable puis-je rencontrer qui me fasse courir le moindre risque ?
— Eh bien, s’il faut vous dire, on a vu avant hier des Vlaques dans la montagne ; on pensait les en avoir chassés pour longtemps, il paraît qu’ils sont revenus ! Et quand ces bandits-là rôdent dans le voisinage, il faut y prendre garde ; un mauvais coup est bientôt fait !
— Bah ! Tes Vlaques, je sais ce qu’il en faut croire. Des voleurs de moutons, voilà tout !… Du reste je ne vais pas loin, jusqu’au torrent, tout au plus, et je suis armé…
Il montrait son revolver.
— Et je prends le chien. Avec cela, il n’y a pas de Vlaque qui tienne…
Le vieux Dalmate hochait la tête :
— À quoi bon courir ces chances ! S’il vous arrivait malheur, vous le regretteriez certainement.
— Parbleu ! dit Bernard en riant, mais, comme il ne m’arrivera rien et que j’ai envie de me promener, je serais bien niais de me priver de ce plaisir parce que quelque berger poltron aura cru voir des mauvais rôdeurs dans la montagne… Allons, une dernière fois, ouvre-moi ; je reviens dans l’instant…
Mussich courba la tête ; fort à contre cœur, il décrocha le trousseau de clefs. Bernard siffla le chien qui vint à lui, tout heureux de trouver à faire une promenade. La porte s’ouvrit, Bernard se trouva hors du château.
Arrêté sur le seuil, il respirait l’air libre avec délices ; il lui semblait que sa poitrine s’allégeait d’un poids énorme ; cette porte qui venait de se fermer sur lui, le séparait de cette atmosphère capiteuse du Château, toute d’illusions, de prestiges, de rêveries, de sensations raffinées et malsaines ; ces pensées confuses, ces incertitudes tenaces dont il ne pouvait se défendre, qu’il retrouvait en tout et chez tous, ces préoccupations mal définies, ces inquiétudes vagues, insolubles, qui le mettaient en défiance même contre les objets inanimés, tout cela s’arrêtait sur le seuil ; au dehors, sous le grand ciel libre, il se retrouvait lui-même, l’esprit ferme, en possession de sa raison, de son intelligence, dégagé de ces influences prestigieuses, de ces attractions décevantes contre lesquelles il se sentait sans force. Une impression de bien-être, bien réel cette fois, inondait son cœur ; maintenant, il en avait conscience, il pouvait défier ces courants de fiévreux vertige, ces fascinations presque morbides auxquels dans cette enceinte maudite, tout conspirait pour le livrer…
Il descendit quelques pas, d’une démarche allègre, aspirant l’air à pleine poitrine, heureux de vivre, de se sentir une fois enfin en pleine force physique et morale…
« Viennent les Turcs, les Vlaques, les pires bandits ! se disait-il. Vive Dieu, je montrerai à ces drôles que Bernard de Rednitz n’est pas une femmelette confite en mystiques rêveries, un philistin trembleur qui n’ose affronter la solitude et la nuit !… »
Il descendit encore ; bientôt il se trouva au bas du rocher ; dans la bruyère déserte, le torrent, glissant sur son lit de cailloux, jetait dans le grand silence sa note argentine et vivace ; on eût dit la voix amie de la nature toujours jeune, saine et puissante…
« Voilà la vérité ! se disait Bernard ; le concert harmonieux des forces palpables, le mouvement logique, éternel, indestructible, de la réalité ! Voilà ce qui est de notre domaine, à nous, les vivants, les êtres de raison et d’intelligence ; c’est cela seul qui est beau, qui est vrai, conforme à notre nature, à nos besoins, à nos désirs ! Arrière les idées creuses, les recherches subtiles ; que les solitaires, les rêveurs, les mystiques ascètes s’en accommodent ; nous, les hommes d’action, nous les foulons aux pieds comme les restes barbares d’un passé ignorant et stupide !… »
Il s’était retourné ; devant lui s’élevait, sur le ciel étoilé, la masse sombre du rocher surmonté de ses constructions aux contours irréguliers, semblables à une ruine démantelée.
« Tu ne m’en imposes plus, vieille masure perfide ! disait Bernard ; j’échappe à ton action malsaine ; les légendes, les superstitions dont tu t’entoures, toutes ces fictions que tu fomentes dans ta solitude, rien de tout cela ne saurait m’atteindre !… Je t’ai payé le tribut que vous vous croyez dû, toi et la sirène que tu abrites ; ici, j’en suis affranchi, j’en vois le néant et le ridicule et je le jure, je ne m’y laisserai pas reprendre ; c’est déjà bien trop d’une fois ! »
Il marcha encore ; il lui semblait qu’il ne pouvait se lasser de fouler ce gazon élastique, de respirer cet air frais et pur, de se plonger dans cette saine nature qui se déployait sous ses pas comme pour l’accueillir et fêter son retour. Bientôt devant lui il vit se dresser comme une masse sombre, les premières pentes de la colline tout ombragée de ses grands arbres ; il lui prit un désir ardent de se perdre sous ces masses de feuillage, d’aspirer les vivaces senteurs des chênes, de se retremper dans cette vie simple et forte de la calme forêt ; il lui sembla qu’il allait se retrouver aux jours de sa jeunesse, lorsque actif, insoucieux, heureux de vivre, ivre d’activité physique, il parcourait les grands bois de son pays natal.
Tout près de là s’ouvrait un sentier qu’il avait pris bien souvent dans ses promenades ; il conduisait, par des clairières et des tapis de mousse, jusqu’à une esplanade ouverte sur le flanc de la colline, sous de magnifiques futaies d’où l’on découvrait une vue admirable sur le Château et son noble entourage de montagnes. Bernard s’y engagea, marchant droit devant lui, tantôt plongé dans l’ombre épaisse des feuillages, tantôt dans les éclaircies du bois, sous la douce clarté du ciel étincelant d’étoiles ; à ses côtés, le grand chien courait, revenait, repartait encore, sur les pistes emmêlées des lièvres et des chevreuils, habitants de ces lieux déserts. La montée était douce, bien ménagée ; on pouvait la suivre dans ces alternatives d’obscurité et de lumière sans se heurter à ces mille obstacles qui hérissent le sol des grands bois. Bernard montait du pas rapide de la jeunesse, heureux de se sentir libre, insoucieux de l’heure avancée, de la distance parcourue, de la solitude profonde qui régnait autour de lui. Peu à peu cependant, il se prit à trouver qu’il avait marché bien longtemps avant d’atteindre l’esplanade qui était le but de sa course ; avait-il dépassé sans y prendre garde, l’allée latérale qui y conduisait, devait-il revenir sur ses pas, fallait-il continuer au contraire ? Indécis, il marchait plus lentement, cherchant à se reconnaître et n’y réussissant guère, au milieu des masses épaisses qui le couvraient de leur ombre. Soudain une éclaircie s’ouvrit devant lui ; tout un groupe de grands chênes brisés par l’orage, laissait un grand espace vide où la vue pouvait s’étendre et retrouver la direction perdue ; mais lorsqu’il fut arrivé au centre de la clairière, il reconnut qu’au lieu d’être sur la pente de la colline, il se trouvait au plus épais du bois, entouré de toutes parts d’un haut et sombre rideau de grands arbres. Il ne fallait pas songer à aller plus loin ; il ne pouvait que se rendre le retour plus difficile. L’agitation de son esprit s’était calmée, le moment était venu de regagner le Château. Il revint donc sur ses pas, rentra sous le couvert et reprit sa marche, cette fois en sens inverse. Mais au bout de quelque temps, soudain le sentier devint plus étroit, puis plus rapide, et se relevant brusquement, se perdit dans une obscurité opaque ; de direction, il n’y avait plus à en chercher ; les obstacles du sol augmentaient à chaque pas ; il était certain qu’il s’était trompé de route et suivait une toute autre voie que celle qu’il avait prise pour gravir la colline.
« Au diable ! dit-il en s’arrêtant brusquement, me serais-je égaré ?… C’est qu’il ne s’agit pas ici de marcher à l’aveugle ; j’aurais vite fait de tomber dans quelque fondrière… Revenons sur nos pas pendant que nous tenons le sentier ; si je venais à le perdre, j’aurais grande chance de finir ma nuit dans ces bois ! »
Il tourna court et reprit le sentier, le suivant avec une attention fort éveillée par le désagrément de l’aventure. Cette fois, la voie bien frayée lui promettait une marche facile, et déjà rassuré, il riait de l’accès de mauvaise humeur auquel il avait si brusquement cédé. Au bout de quelques instants toutefois, il lui sembla qu’il aurait dû déjà se retrouver dans la clairière, et rien n’annonçait qu’il en approchât ; l’ombre se faisait partout plus épaisse ; le chien, comme intimidé, fatigué peut-être, suivait de tout près ses pas, s’arrêtant lorsqu’il s’arrêtait, sans le quitter d’une semelle. Il fallait continuer cependant ; le sentier était large et bien frayé ; on ne pouvait manquer de rencontrer bientôt quelque voie plus importante, une croisée de chemins où il serait plus facile de retrouver la direction. En effet, au bout d’une trentaine de pas, soudain, l’obscurité fit place à une clarté vague, les arbres s’espacèrent, puis s’ouvrirent en une vaste clairière ; le sol y était fort en pente ; couvert de grandes herbes, de ronces, de jeunes pousses, il opposait à la marche un obstacle réel, et Bernard engagé dans cette végétation toute baignée d’une humidité pénétrante, maugréait tout bas contre ces difficultés qui semblaient s’accumuler comme à plaisir sous ses pas. Bientôt il dut reconnaître que cette clairière n’était pas celle qu’il avait déjà traversée ; elle paraissait plus étendue et quand il fut arrivé au sommet de la pente, il vit qu’elle se continuait en une sorte de prairie qu’il était certain de ne pas avoir vue auparavant.
Il en fit le tour, espérant trouver quelque part dans les grandes futaies qui l’entouraient, un passage, quelque sentier qui lui permettrait de ne plus marcher à l’aventure ; mais ce fut en vain ; partout la lisière du bois se maintenait touffue et compacte ; il semblait que cette partie de la forêt ne fût jamais visitée par les bûcherons ou les bergers. La nuit se faisait froide ; Bernard, mouillé, transi, se sentait pris d’une sorte de découragement colère :
« C’est fait ! se dit-il ; cette fois, je suis bel et bien égaré !… Quelle idée stupide j’ai eue de pousser jusqu’ici ma promenade ! Je serais depuis longtemps paisiblement endormi, au lieu de me geler dans ces damnées grandes herbes !… Il est dit que tout, aujourd’hui, s’arrangera pour me faire endiabler !… Mais il faut prendre un parti ; je ne peux errer plus longtemps à l’aventure ; la nuit est déjà bien avancée, ce qui en reste à passer dans ce bois, ce n’est que le tiers d’un bivouac. Dès que le jour paraîtra, je m’orienterai et regagnerai le Château. Pour le quart d’heure, installons-nous le mieux possible et que je sois mort si je bouge d’une semelle, car plus je vais, plus je m’égare dans cette maudite forêt !… »
Il était en ce moment devant une rangée de grands arbres qui, dépouillés de leurs branches basses, laissaient le passage libre entre leurs troncs élancés, droits comme des colonnes ; à quelques pas en arrière, une masse de rochers à demi perdue dans l’ombre, dressait ses assises licitement coupées au milieu du sombre tapis de mousse.
« Voilà mon gîte, se dit Bernard ; pas moelleux, c’est vrai, mais sec au moins et protégé par cet épais couvert contre cette rosée qui me transperce… Pardieu, continuait-il en s’étendant sur la pierre, n’est-ce pas trop ridicule de penser que me voilà, moi, homme de sens rassis et pas plus sot qu’un autre, réduit à passer la nuit à la belle étoile, au fond de cette forêt, dans le coin le plus perdu du monde, parce qu’il a plû à cette princesse de bohème, de se grimer ce soir à toute outrance dans cette farce lugubre qu’elle nous a jouée ! Oh, fantaisie des femmes, que ne peux-tu faire de nous autres pauvres hommes, et toi, vieux Sophocle, n’avais-tu pas mille fois raison quand tu te félicitais de t’être enfin soustrait à cette tyrannie capricieuse et brutale ! Vive le mariage, ma foi ; là, au moins, plus de hasard, plus d’aventures, de ronces et de fondrières ; on s’assied au foyer domestique et on s’endort, l’esprit calme et les nerfs en repos ! »
Et devant ses yeux passaient de douces images d’un bonheur tranquille, peuplé de figures roses d’enfants, de toutes les riantes visions de la famille… Il se sentait de plus en plus calme ; le silence de la nuit, la profonde paix des grands bois l’entouraient comme d’une atmosphère de repos et de bien-être ; à voir devant lui les grands arbres régulièrement rangés comme des fûts d’une colonnade, il aurait pu se croire sous le péristyle de quelque calme résidence de son pays. À ses pieds, le chien dormait. Peu à peu ses yeux se fermèrent ; l’assoupissement le gagna ; avec la robuste insouciance de la jeunesse, en dépit du froid, de la rudesse de sa couche, il céda au sommeil et s’endormit profondément.
Combien de temps resta-t-il ainsi privé de connaissance, il n’aurait su le dire. Soudain il se trouva réveillé ; une impression de vive clarté avait frappé sa vue. Au premier moment, il crut à l’apparition des premières lueurs du jour ; il se trompait ; c’était seulement la lune qui brillait au-dessus de la forêt ; sa douce lumière, répandue sur la haute lisière des bois, en dessinait vaguement les grandes masses et l’ensemble s’enlevait sur le fond clair avec une élégance, une noblesse incomparables ; sur le sol, les hautes herbes humides de rosée apparaissaient comme revêtues, imprégnées de lumière et, sur ce fond d’une coloration si fine, les troncs élancés des arbres se dessinaient en noir, ménageant de hautes arcades comme une colonnade ouverte sur un parc. C’était un décor d’un calme radieux, d’une perfection simple et exquise ; devant ce paysage d’une beauté si pure, tout pénétré de grâce et d’harmonie, l’esprit se sentait porté vers les réminiscences de l’art antique, cette merveilleuse interprétation des formes de la nature affinées, sublimées par ce que le génie de l’homme a inventé de plus délicat !…
Couché sur son lit de pierre, Bernard admirait ce spectacle ; son esprit, facilement enthousiaste, savourait l’impression exquise qui s’offrait si inopinément à lui :
« C’est la Grèce, se disait-il ; je n’en suis pas si loin ; le ciel, la lumière, ces formes si pures, ce calme divin, tout cela c’est bien le pays des Grâces et des Muses ; on comprend que l’Homme ait incarné ces beautés si nobles dans des divinités, types de perfection éternelle, toujours jeunes, toujours belles, comme cette nature adorable qui ne demande qu’à se laisser admirer !… »
Il restait ainsi, en proie à un élan d’enthousiasme tout voisin d’un véritable enivrement. Puis la pensée lui vint qu’il se contentait de trop peu, qu’il y avait là, tout à sa portée, bien d’autres beautés qui lui échappaient ; il fallait saisir l’ensemble du spectacle et se pénétrer, dans toute sa puissance, de cette poésie enivrante qu’il sentait répandue dans ce merveilleux tableau. Il se leva et s’avança vers le centre de la clairière ; il marchait lentement, s’arrêtant à chaque pas, à chaque instant plus ému du charme divin de cette nature incomparable ; il lui semblait que les masses d’arbres prenaient toujours plus de noblesse, une majesté plus exquise et plus ample à la fois ; sa vue, comme décuplée par l’enthousiasme, saisissait plus vivement les lignes et les détails ; cette magnifique ceinture de forêts lui apparaissait comme une enceinte sacrée, le sanctuaire dédié au culte de la plus noble beauté !…
Il était arrivé au centre de la clairière ; d’un mouvement instinctif il se retourna ; un cri faillit lui échapper ; chose merveilleuse, devant lui, à la place même où il s’était reposé, il voyait, s’élevant au-dessus de la cime des arbres, un fronton triangulaire de marbre blanc de la forme la plus pure : les rayons de la lune répandus sur les blanches assises, en accusaient vivement les lignes ; au-dessous, l’ombre envahissait la façade, pas assez épaisse cependant pour ne pas laisser voir les nobles colonnes du péristyle émergeant des hautes herbes ; les faces latérales disparaissaient dans la sombre épaisseur des bois, mais l’œil pouvait en suivre les lignes principales et tout l’ensemble apparaissait dans une noble et calme majesté…
« Le Temple ! s’écria Bernard comme saisi d’une sorte de vertige… Le Temple dont parle Clarice !… Le Temple des mystérieuses légendes, le séjour inaccessible des fées et des génies !… »
Puis, soudain, revenant à lui :
« Ah çà ! se dit-il, est-ce que je suis fou, halluciné, maniaque !… Ce temple que je crois voir, c’est une illusion de ma vue ; il n’y a là qu’un effet bizarre de la lune sur les hautes cimes de la forêt ! »
Et avec une fiévreuse excitation, il fixait ses yeux sur l’apparition, s’attendant à la voir se fondre soudain, s’absorber dans la réalité vivante… Mais c’était en vain ; toujours le blanc fronton de marbre se profilait sur le ciel, dans sa calme majesté…
« Allons, se dit-il, c’est certain, je rêve ! Ce que je vois, c’est un jeu de mon cerveau enfiévré ; à mon réveil, cette vision disparaîtra sans seulement que je m’en souvienne ! Et vraiment, ce sera dommage… car c’est divinement beau !… »
Et il restait immobile, le regard saisi, maintenu comme par une fascination magique, et tout bas, machinalement il répétait :
« Le Temple ! le Temple !…
« C’est qu’elle est tenace, cette apparition, continuait-il, et précise à faire pâlir la réalité ! C’est un temple dorique, de la forme la plus pure, aux proportions les plus exquises, digne de l’admiration de l’artiste aussi bien que de celle du plus savant archéologue ! Quelle grâce dans les lignes de ce fronton et comme ces robustes colonnes l’enlèvent noblement sur le ciel ! Et ces touches brillantes, ces cordons étincelants que la lumière de la lune fait saillir de l’ombre, avec quelle pureté ils dessinent ces lignes parfaites ! Que de grandeur, quelle majesté dans cet ensemble ! Vive mon rêve et puisse-t-il ne pas finir ! Que n’ai-je de quoi en fixer le souvenir d’une manière durable ; à mon réveil, j’aurai le plus admirable modèle de temple antique que la main de l’homme ait jamais dessiné !… »
Et il restait immobile, le regard fixe, fasciné, enivré de cette sublime apparition de l’art divin de l’antique Grèce…
« Mais, c’est que je ne rêve pas ! dit-il enfin ! Non, pardieu, je suis parfaitement éveillé ; tous mes mouvements sont libres, ma pensée obéit à ma volonté, je me sens parfaitement maître de moi-même, comme en plein jour !… Non, mille fois non, je ne me trompe pas ; je suis ici dans cette clairière que j’ai parcourue tout à l’heure, et devant moi, je vois, de mes yeux, un temple, un vrai temple en bons blocs du plus beau marbre ; ce n’est pas une fiction, cela !… Comment ne l’ai-je pas vu tout d’abord ! Il fallait que je fusse singulièrement préoccupé pour me coucher à l’aveugle sous ce péristyle, en prenant pour des troncs d’arbres ce qui n’était que la base noircie, envahie par la mousse, des colonnes ! Vraiment, c’est à n’y pas croire, même en mettant beaucoup sur le compte de l’obscurité de la nuit ! Et pourquoi d’ailleurs serait-ce une illusion ? Pourquoi ne serait-ce pas ce fameux Temple dont Clarice fait de si beaux récits ? Tous y croient ici et ils ont raison. Les légendes ont toujours à leur base un élément de réalité ; reste à les dégager de ce que l’esprit de superstition leur donne de trop barbare ! Le temple existait ; seulement dans ce pays perdu, au fond de ce repli caché de la montagne, sous ces énormes entassements d’arbres, personne, depuis des siècles, n’a su le trouver !… Oh, j’en suis bien sûr, Clarice le connaît bien ; elle a dû souvent y venir ; mais avec la tournure bizarre, mystique de son esprit, il lui plaisait d’en garder le secret pour elle seule. Maintenant tout ce mystère est en pure perte ; à moi le Temple ; je le tiens et je ne le lâche plus !… Quelle chance inespérée ! Faire ainsi une découverte inappréciable, trouver en l’an de grâce 1868, un monument de l’art grec le plus pur, entièrement ignoré, dans l’état de conservation le plus admirable, il y a de quoi rendre fous tous les savants de notre docte Europe ; pour moi, du coup mon nom devient célèbre, ma mission a un résultat au-dessus de toutes mes espérances !… C’est qu’il est vraiment admirable, ce vieux monument qui a su si bien se dérober aux rabatteurs de la science ; on dirait qu’à chaque instant, il prend une ampleur, des proportions plus imposantes !… Voilà la lune qui se glisse sur les colonnes maintenant ! Quelle majesté dans ces formes, comme ces lignes de marbre se dessinent fièrement sur ce fond obscur ! Prodigieuse puissance du génie de l’homme ! L’inspiration de l’architecte inconnu qui, il y a tant de siècles, a construit ce chef-d’œuvre dans ces montagnes perdues, me saisit et me transporte tout autant qu’il a pu le faire pour ses contemporains. Gloire à toi, grand artiste ; puisse ton nom se révéler à l’admiration des siècles !… Et moi qui vais te donner cette gloire, je m’attache à ton œuvre, rien ne peut m’en séparer ; dans quelques heures je la dévoilerai au monde ! Vienne le jour maintenant ; il n’est plus question de dormir, il faut penser aux moyens d’assurer ma découverte, de donner à ce chef-d’œuvre le juste tribut d’admiration qui lui est dû !… »
Il traversa la clairière et marcha jusqu’à ce qu’il touchât les assises du temple ; il les foula du pied, posa sa main sur les colonnes comme si, par un reste de défiance, il voulût s’assurer de leur réalité. La lune éclairait obliquement le péristyle et glissait quelques rayons égarés jusque sur le mur de face ; la poussière, les mousses accumulées recouvraient d’une couche noirâtre les grandes dalles de l’entrée ; jusqu’au pied même de la muraille, poussaient de hautes herbes confusément emmêlées. Bernard reconnut que la porte était fermée par une forte maçonnerie ; c’était contre les blocs énormes qui la composaient qu’il s’était appuyé et avait trouvé le sommeil. Il voulut faire le tour du temple ; les colonnes se prolongeaient, toutes intactes, le long des murs, mais la végétation avait envahi les intervalles, et dans l’obscurité, il était difficile de s’y frayer un passage. Bernard revint sur ses pas ; il savait ce qu’il voulait savoir ; le temple était intact, complet, admirablement conservé, l’intérieur, préservé de toute atteinte profane, devait être plus parfait, plus admirable encore ; c’était une découverte de toute importance qui ne pouvait manquer d’illustrer son auteur. L’esprit surexcité, en proie à toutes les espérances, aux plus brillants rêves d’avenir, Bernard attendait impatiemment le jour, ce jour qui devait lui donner la gloire de révéler au monde ce chef-d’œuvre depuis si longtemps enseveli dans l’oubli !…
Il s’était assis sous le péristyle ; dans l’immobilité de son corps, il se trouvait livré sans défense aux impulsions irréfléchies de son esprit. Surexcitée par les scènes étranges de la soirée, sa pensée s’emportait en élans fiévreux dont il ne songeait pas même à modérer l’essor…
« Il est donc là, sous sa main, ce Temple mystérieux, le centre, le foyer de ces légendes mystiques qui planent sur cette contrée sauvage, comme une auréole confusément pénétrée de ténèbres et d’éclairs ; c’est là le sanctuaire de cette croyance obstinée à l’existence d’êtres supérieurs à l’Humanité ; c’est là qu’ils ont établi le siège de leur puissance ; invisible au vulgaire, ce temple apparaît aux seuls initiés et leur livre ses prodigieuses richesses, témoignage irrécusable de la faveur qui leur est acquise dans le monde surnaturel ; c’est de là que sont sortis les trésors des Zenaïni, leurs sectateurs fidèles ; c’est là qu’ils ont trouvé cette aide toute puissante qui leur a toujours permis de surmonter la mauvaise fortune, de réparer les désastres dus à leurs fautes et à leurs crimes ! Ainsi les affirmations audacieuses de Clarice se trouvent vérifiées ; cette réalité qu’il constate lui-même, leur donne la consécration la plus éclatante ; de quel droit, au moment où cette preuve apparaît tangible, irrécusable, oserait-il encore les traiter de fallacieux paradoxes, d’aveugles superstitions ! »
Et brusquement évoquées à leur tour, voici, des figures apparaissent, bien connues, dès longtemps familières à son esprit, vivantes énigmes, étranges et troublantes, qu’il ne peut ni comprendre ni nier ; c’est le Marquis Selva, la belle Cyziel, Norendhynn le fier gentilhomme, puis la Blanche Marquise au port de reine, le regard tour à tour pénétré d’affection et de sévérité, enfin dans une pénombre indécise, cette apparition mystérieuse dans laquelle il croit reconnaître aussi bien l’étrangère du Monte-Sacro que la vision de l’avenue d’Orta et la blanche statue de l’Église Rouge !… Souvent elles ont assiégé sa pensée, enfiévré ses rêves ; cette nuit même, après cette scène étrange dans laquelle Clarice a si violemment incarné en elle l’Esprit du Mal, comme provoquées par cette évocation, elles se sont imposées à lui avec une force d’obsession irrésistible ; mais en ce moment, quelle précision, quelle réalité elles revêtent, avec quelle autorité elles manifestent leur présence, leur vie intense et souveraine ! Tout ce qui les entoure, ces montagnes, ces forêts, ces silencieux déserts, ce vieux château perdu dans ces solitudes, tout cela est leur domaine, ce temple est leur séjour, leur sanctuaire ; elles y admettent ceux-là seuls qui ont su trouver grâce devant leur hautaine indifférence ! Et voici, reliées à elles par quelque enchaînement indéchiffrable, d’autres figures apparaissent, effacées, soumises, comme des esclaves prêts à exécuter leurs volontés. Bernard les reconnaît comme par une intuition instinctive ; elles ont joué, chacune à son tour, un rôle décisif dans ses déterminations ; c’est la vieille Angela, la pâle bouquetière de Venise, le Vlaque sauvage qui l’a conduit au Château ; par une association d’idées dont il ne peut se défendre, il voit en elles la personnification vivante de cette sorte de fatalité qui depuis un an pèse sur sa vie et semble en régler le cours à l’insu, en dépit de sa volonté ; c’est comme les agents de quelque pouvoir inconnu, chargés de l’amener à Clarice, de l’obliger à partager sa vie, à s’imprégner de son charme, à subir son action, à embrasser ses croyances, jusqu’à ses superstitions ! Et de nouveau, la figure de la jeune femme émerge de l’ombre ; elle resplendit dans sa beauté enivrante ; il semble qu’elle soit le centre de cette confraternité mystérieuse, que sa présence provoque dans ces personnages énigmatiques, de brusques soulèvements de passions contradictoires ; comme dans son cœur impressionnable, si violemment partagé entre les impulsions bonnes et mauvaises, autour d’elle frémit une atmosphère ardente, enfiévrée, toute vibrante tour à tour de haines furieuses et d’indestructibles affections !
Dans quel monde est-il donc ? Où commence la réalité, où finit l’illusion ? En ce moment même, au contact immédiat des solides assises de ce temple dont une heure auparavant, il rejetait si dédaigneusement l’existence au rang des fables, n’est-il pas mis en demeure de croire que, lui aussi, il lui est donné de voir des choses qui sont cachées au vulgaire, de pénétrer jusqu’à des certitudes auxquelles il est interdit à la foule de s’élever ! Et un flot de fier orgueil dilate sa poitrine, son esprit s’exalte, s’enivre ; oui, il se sent supérieur à cette immense poussière humaine ; avec quelques initiés, appelés, choisis comme lui par une puissance inconnue, il émerge au-dessus de cette multitude, il la voit au-dessous de lui se débattant dans les ténèbres de son ignorance, dans la fange de son incrédulité présomptueuse, tandis que lui, porté par l’élan de son intelligence affinée, épurée, il a franchi le voile des obstacles de la matière, il s’élève dans une atmosphère subtile, limpide, lumineuse, et entrevoit déjà, au plus haut de l’espace, les radieux sommets de la Sagesse Suprême, de la Souveraine Bonté !
S’il se trompait pourtant ! Si ce qu’il voit n’était qu’une illusion de ses sens, une hallucination tenace de son esprit enfiévré ? N’a-t-il pas eu à lutter déjà contre ces vains prestiges, ces apparences indéfinissables qui viennent se poser devant lui comme des énigmes provocantes, d’audacieux défis ? Et à l’épreuve, lorsqu’il est revenu au calme examen, qu’en est-il resté ? Des doutes, des incertitudes, des arrière-pensées dont il ne peut nier l’existence, mais devant lesquelles sa raison se refuse à s’incliner ! Ce trouble qu’il ressent, n’est-ce pas une crise semblable ? Une fois de plus, n’y a-t-il pas là un piège que l’imagination, cette faculté dangereuse, place sur sa route ? Vienne le jour, et à sa clarté implacable tout disparaîtra !… Et cependant comme cette impression de réalité est forte ! Il voit, il touche, il ne peut se tromper ; sous le péristyle qui l’abrite, cette porte sur laquelle sa main s’appuie, il lui semble qu’elle va s’ouvrir, que sur le seuil, ces êtres dont la figure lui est si connue, qui l’ont soutenu, conseillé, conduit comme par la main, vont apparaître pour l’inviter à entrer dans ce sanctuaire et constater de ses yeux qu’il n’est pas le jouet d’un rêve, que ce qu’il voit est bien la réalité !…
Ainsi emporté dans un vertige de doutes, d’indécisions, d’incertitudes, son esprit flotte à la dérive comme un navire à la merci d’une noire tempête ; pour son intelligence ébranlée, le vrai ne se distingue plus du faux, le réel de l’imaginaire, il lui semble que tout devient possible, il se sent incapable de discerner ce qui existe et ce qui n’est qu’une apparence vaine, ce qu’il faut croire et ce qu’il faut nier !…
Il était là, immobile, perdu dans le tumulte de ses pensées ; soudain, un bruit lointain a frappé son oreille ; il lui semble qu’on marche à travers bois !…
« Quelque cerf sans doute, qui promène sa famille, se dit-il ; qu’il vienne sans crainte, en ce moment, ce n’est pas moi qui chercherai à l’inquiéter ! »
Le bruit continue ; il s’est rapproché…
« Ces pas ne sont pas ceux du cerf, se dit Bernard ; ils sont plus lourds, il y a dans cette allure une assurance que le timide roi des forêts ne se pique pas de posséder… Voilà qui est étrange ! Qu’est-ce que cela peut être ? Eh, j’y suis ; on s’est aperçu de mon absence, on a envoyé à ma recherche, ce sont les chevaux des gardes qui piétinent ainsi sous-bois. Rien ne pouvait venir plus à propos ; je vais leur faire voir le Temple et les renverrai quérir notre compagnie ; quelle ne sera pas leur surprise en voyant ma découverte !… Moi, je ne bouge pas d’ici que je n’aie vu les rayons du soleil resplendir sur la façade ! »
Le bruit devenait toujours plus distinct ; c’était évidemment la marche d’une troupe de cavaliers ; on entendait les sabots des chevaux frapper sur les cailloux avec cette énergie des derniers moments d’une rude montée. Soudain, tout au bas de la clairière, Bernard vit déboucher une masse confuse ; c’était tout l’aspect d’un groupe de gens à cheval ; une fois entrés dans les hautes herbes, le bruit de leurs pas s’était assourdi ; ils cheminèrent quelque temps encore, puis arrivés vers le milieu de la clairière, à cent pas environ du Temple, ils s’arrêtèrent. La lune s’était voilée ; dans la distance et la demi-obscurité, Bernard ne voyait que très indistinctement ; il entendait des voix, mais sans pouvoir distinguer les paroles. Il allait appeler ; une méfiance instinctive le retint ; si ces nouveaux venus n’étaient pas les gens du Château ?… Dans ces déserts perdus, quelles rencontres ne peut-on pas faire ? Ils étaient toujours à la même place ; on eût dit qu’ils procédaient à l’installation d’un bivouac ; quelques chevaux s’étaient couchés ; ceux qui les montaient, cachés sans doute par les hautes herbes, ne se voyaient plus.
Il y avait dans tout cela quelque chose d’étrange ; il pensait toujours que c’était des gens envoyés à sa recherche, mais pourquoi donc s’étaient-ils ainsi arrêtés ? Pourquoi ne faisaient-ils pas entendre quelque appel, comme il est d’usage quand on est en quête de perdu ?… Puis, chose plus singulière encore, dans cette obscurité vague, les cavaliers prenaient des attitudes forcées, des formes bizarres !… Soudain, la lune reparut, le regard de Bernard distingua nettement les nouveaux venus… Ô stupeur ! Ce qu’il voyait, ce n’était pas des cavaliers, il n’y avait là ni hommes, ni chevaux ; devant lui, à trente pas, il voyait distinctement, à ne pas s’y tromper… une troupe de centaures !…
Ce fut comme l’impression d’un choc écrasant, d’un mortel vertige !… Éperdu, il chancela, et se soutenant à peine, il dut s’appuyer contre le mur du Temple ; pendant quelques instants, il resta immobile, sans force, sans pensée !…
« Je suis fou ! se dit-il enfin. Je suis halluciné et j’en ai conscience !… Mais, non, ce n’est pas de la folie ; je rêve tout simplement ; je vais me réveiller et d’un seul effort ma raison fera évanouir ces visions absurdes… Le Temple, ces monstres, tout cela n’est que chimères enfantées par le travail incohérent de mon cerveau !… Mais quelle illusion tenace ! Je jurerais que je vois réellement ces fantômes grotesques !… Qui sait ce que je vais voir apparaître encore ?… Des satyres, des faunes, quelques dryades, tout le cortège des divinités rustiques, les dieux-monstres des champs et des bois ?… Puisque je suis en pleine antiquité, pourquoi ne verrais-je pas sortir de la forêt la chaste Diane et ses nymphes, ou mieux encore, la sévère Pallas Athénée, le tout puissant Jupiter lui-même !… Donnez-vous carrière, divinités déchues ; profitez de vos avantages ; éveillé, je ne pourrai que vous admirer comme de brillantes créations de l’esprit de l’Homme ; ici, sous le prestige du songe, peut-être en viendrais-je à vous adorer !… »
« Des centaures ! continuait-il. En l’an de grâce 1868 !… Et il ne pouvait s’empêcher de rire… Quel magnifique effet ils feraient dans un enclos de notre Jardin Zoologique !… Et pourquoi pas, après tout ! La race en est-elle si bien perdue ! Nous sommes sur terre grecque, ne l’oublions pas ; ces êtres sont chez eux ; ce sont les vrais habitants de ce paysage élyséen ; avec ces arbres classiques, ce temple à demi-caché dans la forêt, ces centaures au premier plan, la mise en scène est complète. Ce que je vois est un pur rêve d’helléniste ; tout à l’heure, je vais parler grec et je ne m’en étonnerai pas !… »
Son trouble avait presque disparu, cédant la place à une curiosité fébrile. Il se rapprocha des colonnes et regarda dans la direction où la vision lui était apparue ; il s’attendait à trouver la place nette ; semblable hallucination ne peut durer longtemps. Soudain il tressaillit ; les centaures étaient toujours là ; il les voyait distinctement ; un feu était allumé ; couchés quelques-uns, les autres debout, solidement campés sur leurs quatre jambes de cheval, ils avaient tout l’aspect de cavaliers au bivouac.
« Comme cette impression est précise et tenace ! se disait-il. Verrais-je plus et mieux si j’étais éveillé ! Voici trois, quatre centaures, deux centauresses, de petits centaures de tout âge, avec des chiens même ; c’est une famille, presque une tribu ; ils se chauffent à cette claire flamme, en attendant que ce gibier qui rôtit sur ces baguettes soit cuit à point ! Voilà un spectacle que le vieil Homère lui-même ne se vanterait pas d’avoir vu ! Vraiment je suis privilégié entre tous ; les domaines les plus reculés du surnaturel n’ont plus de secret pour moi ! »
Il regardait toujours, les yeux rivés sur le groupe fantastique comme par l’effet d’une fascination invincible. Une émotion poignante envahissait son cœur ; en vain il cherchait à rester calme, il se répétait que ce qu’il voyait n’avait aucune réalité, que ce n’était qu’une fiction de rêve ; en dépit des efforts de sa volonté, une voix retentissait au plus profond de sa pensée ; elle lui criait qu’il ne se trompait pas, que ces êtres étaient bien réels, que les répugnances de sa raison ne pouvaient prévaloir contre le témoignage de ses sens !… Alors il fermait les yeux, il se rejetait en arrière, décidé à ne pas continuer cette lutte qui menaçait de briser les ressorts de son intelligence, il cherchait dans sa mémoire, les exemples d’hallucination persistante qui pouvaient se comparer avec cette crise dont il subissait l’étreinte ; et au moment où il se croyait vainqueur, lorsque les saines et solides notions du réel lui semblaient reprendre possession de son esprit, brusquement, par une de ces impulsions contre lesquelles la volonté est sans force, il rouvrait les yeux, fiévreux, avide de voir, et devant lui reparaissait la vision étrange, ces êtres monstrueux groupés autour de la flamme dans toute la hardiesse de leurs mouvements si fiers, de leurs attitudes sculpturales, tout cet aspect de la vie réelle, énergique, puissante, sur lequel il n’était pas possible de se tromper !…
Soudain, un des centaures se détacha du groupe et s’avança du côté du Temple ; il venait droit au travers de la clairière, foulant aux pieds les hautes herbes, absolument insoucieux de l’obstacle que leurs masses serrées opposaient à sa marche ; à vingt pas environ de la colonnade, il s’arrêta court et resta immobile, regardant de tous côtés comme un cavalier envoyé en reconnaissance ; exposé directement aux rayons de la lune, il apparaissait en pleine lumière, comme s’il eût voulu témoigner par sa présence de sa complète réalité. C’était un admirable type de la race ; sa tête puissante ombragée d’une épaisse chevelure et d’une longue barbe d’un brun cendré, surmontait un torse robuste modelé comme celui d’une statue antique ; son corps de cheval, de même nuance que les cheveux, reproduisait dans sa fière élégance les formes superbes des coursiers héroïques de Phidias ; chacun de ses mouvements se dessinait en lignes nobles, harmonieuses, dignes des plus pures créations de l’art grec ; mais sous cette perfection idéale, c’était bien la vie qui animait cette forme sculpturale, c’était la vie qui faisait étinceler ces grands yeux sombres, qui tendait ces muscles et faisait onduler ces reflets lumineux sur cette robe de couleur si fine ; ainsi campé au milieu des hautes herbes, le torse en pleine lumière, se détachant entouré comme d’une auréole brillante, sur le fond sombre de la lisière des bois, il apparaissait, calme et fier, vivant défi jeté à la raison et à la science humaine !… Incapable d’en détourner ses yeux, Bernard le regardait avec une curiosité avide, tantôt dominé par le sentiment qu’il assistait à un spectacle d’une beauté admirable, que personne n’avait vu avant lui, tantôt saisi d’une irritation fiévreuse, comme si la présence de cet être énigmatique eût été un défi, une injure insolemment jetée à toutes ses convictions !…
« Ah çà, se dit-il avec une sourde colère, ne semble-t-il pas que ce fantoche se prend au sérieux ! Ne dirait-on pas qu’il pose devant moi, pour se faire admirer, comme un écuyer de cirque ! Mais tu n’es rien pour moi, je te le répète, tu es une vaine apparence, une vision du sommeil, un produit grotesque de l’action indisciplinée de mon esprit ! Que je marche sur toi et tu t’évanouiras comme une vapeur impalpable !… Et, parbleu, je vais en faire l’épreuve et en m’aidant d’un témoin dont la bonne foi ne sera pas récusée ; si celui-là se laisse prendre au piège, alors, moi aussi, je passe condamnation ! »
— Ici, Oulk, dit-il en poussant du pied le chien qui dormait tout près de lui. Voici du gibier pour toi ; à lui, mon brave Oulk, à lui !…
Et du geste, il lui désignait le centaure arrêté à vingt pas. Le chien se leva paresseusement, s’étira de tous ses membres et s’avançant entre les colonnes, fit mine de regarder curieusement l’objet qui lui était indiqué… puis soudain, sans paraître autrement s’en soucier, il tourna sur lui-même, se frôla en manière de caresse contre les jambes de Bernard, et se recoucha lourdement sur le sol.
— Oui-da ! dit Bernard stupéfait. On te montre un centaure et voilà tout le cas que tu en fais ! Cela te paraît donc tout naturel, ce genre d’animal ! Ah çà, mais, c’est donc moi qui suis fou, idiot, tous les deux ensemble, je crois !… Mais non, que dis-je ! Oulk a raison ; il se recouche en toute assurance ; il n’a rien vu, rien senti ; c’est qu’il n’y a rien ni à voir ni à sentir ; je crois voir quelque chose, moi ; lui, le brave animal, au cerveau sain et solide, il ne prend les rêves que pour ce qu’ils valent et ne se met pas martel en tête pour une hallucination qu’il me plaît de prendre au sérieux !… Allons, la leçon est bonne et j’en profite ; merci, Oulk, je suis ton exemple, il n’en est pas de meilleur ; au diable les rêvasseries ; comme toi, je me recouche et m’endors !
Et joignant l’acte aux paroles, sans hésiter, il s’assit contre le mur du temple et ferma les yeux, bien décidé à mettre un terme à cette préoccupation ridicule. Mais il avait trop présumé de son empire sur lui-même ; malgré lui, ses paupières se rouvrirent, de nouveau le centaure lui apparut ; cette fois il retournait dans la direction du bivouac ; lentement il passa devant la colonnade, foulant sous ses pas les hautes herbes, marchant fièrement avec des actions magnifiques. Enfiévré, incapable de se maîtriser, brusquement, Bernard se trouva debout ; haletant, hors de lui, il suivit des yeux l’être mystérieux jusqu’à ce qu’il le perdît de vue derrière les basses branches d’arbres ; s’élançant entre les colonnes, il le revit continuant sa marche jusqu’à ce qu’il eût rejoint ses compagnons couchés autour du feu. Un flot impétueux de curiosité, d’impatience, presque de colère, bouleversa l’esprit de Bernard :
« C’en est fait ! se dit-il ; cette fois, j’en aurai le cœur net ! C’est moi qui vais aller à eux ; je veux savoir ce que cache cette mascarade insensée !… Tout vaut mieux que cette incertitude où je m’énerve et m’enfièvre, et si ce sont des vivants à qui je dois avoir affaire, eh bien, j’ai dans ma main, de quoi faire réfléchir les mauvais plaisants !… »
Et il serrait convulsivement la crosse de son revolver…
— Oui, s’écria-t-il, de plus en plus dominé par une excitation fébrile ; je veux savoir devant qui je me trouve et malheur à quiconque voudra m’arrêter !… Allons, Oulk, ici, mon brave chien ; nous nous mettons en quête et, je te le jure, c’est pour tout de bon cette fois !…
Et armant son revolver, il s’élança dans les herbes et marcha droit sur le bivouac !…
Il n’avait pas fait trois pas, qu’il s’arrêta court ; un nuage obscurcissait sa vue ; son cœur battait avec violence ; il avait cru pouvoir anéantir ces fictions acharnées, qu’il lui suffirait pour les faire disparaître de faire acte de volonté, d’accuser par un fait l’énergie de sa pensée… et voici, la vision persistait ; devant lui, ces formes fantastiques, monstrueuses, apparaissaient plus précises, plus réelles que jamais !… Il n’y avait donc plus à douter : ou bien il était en proie à une hallucination toute voisine de la folie, ou bien ce qu’il voyait c’était la réalité même !… Étreint par ce terrible dilemme, assailli par un flot furieux d’impressions incohérentes, il lui semblait dans son angoisse, que, sans force sur son esprit et sur son corps, il chancelait au bord d’un précipice qui allait l’engloutir et le broyer !…
— Je suis fou ! s’écria-t-il, le front serré par ses mains convulsées, je suis fou !… Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi !…
« Mais non ! reprit-il aussitôt, et un espoir opiniâtre lui revenait au cœur, non, je ne suis pas fou ; je suis en plein rêve, et demain, je rirai bien de tous ces stupides tourments que je me donne ; maintenant il s’agit d’une curieuse épreuve à faire ; l’aventure est intéressante, il faut la mener jusqu’au bout ! »
Et reprenant sa marche, il s’élança en avant, foulant d’un pas fiévreux les hautes herbes, les yeux rivés sur le groupe des centaures, ne pensant plus à rien, dominé par un emportement irrésistible, mélange confus de curiosité, de colère et de désespoir ; de volonté, de raisonnement, son esprit affolé n’en connaissait plus ; il n’avait plus même d’étonnement ; ce qu’il voyait, cette apparition contre laquelle tout son être avait si violemment protesté, tout cela lui paraissait maintenant naturel ; emporté par une impulsion toute instinctive, il allait droit à son but, sans avoir plus de pensée que n’en a la flèche qui fend l’espace, décochée par un robuste archer !…
Il n’était plus qu’à dix pas du feu… un brusque mouvement se produisit dans la troupe fantastique ; sans doute ils avaient entendu le bruit de sa marche, car d’un seul élan, ils se levèrent, le regard menaçant, roidis sur leurs jambes de cheval ; un seul, un vieux centaure à longue barbe blanche, restait impassible, couché devant le foyer ; brusquement réveillés, les petits de la troupe se pressaient autour de leurs mères ; les chiens aboyaient d’une voix furieuse ; le nouveau venu courait grand risque d’être mal accueilli. Mais au point d’excitation où était Bernard, même le danger le plus imminent ne pouvait l’arrêter ; il s’avança hardiment dans le cercle éclairé par la flamme ; portant la main à son front avec une politesse toute militaire :
— Salut, dit-il, centaures de la fable ! Un étranger, saisi par le froid de la nuit, vous demande l’hospitalité au feu de votre bivouac…
Un silence accueillit cette brusque entrée en matière ; tous, immobiles, regardaient le nouveau venu avec une surprise peu bienveillante. Ce fut le vieux centaure qui prit la parole :
— Que ton salut te soit rendu, dit-il d’une voix grave et profonde. Prends place parmi nous, puisqu’il t’est donné de voir les choses qui dépassent la portée des autres hommes !
Le calme semblait se rétablir dans l’étrange troupe. Les regards restaient fixés sur le nouveau venu, mais ils exprimaient plus de curiosité que d’hostile défiance. Seuls, les chiens, d’humeur plus violente, grondaient furieusement et faisaient mine de se jeter sur Oulk, mais le brave animal avait une si puissante encolure, il leur montra des crocs si formidables qu’ils se décidèrent, non sans de sourds grondements, à reprendre leurs places. Toute la troupe se rapprocha du foyer ; seuls, deux centaures à figure farouche restèrent debout dans l’ombre, échangeant entre eux quelques paroles à voix basse.
Bernard comprenait que ce n’était pas le moment de montrer de l’hésitation ; s’inclinant en manière de remerciement, il s’assit devant la flamme, en affectant de paraître aussi à son aise que s’il eût été en présence d’anciens amis… Mais le rôle n’était pas facile à jouer et il ne pouvait s’empêcher de contempler avec une curiosité intense l’étrange spectacle qui s’offrait à lui ; entièrement livré aux impressions extérieures, il ne cherchait plus à contrôler l’action de sa pensée ; il ne se posait plus de questions, il ne se sentait même plus ému ; oublieux de l’étrangeté de la situation, il ne voyait plus dans cette rencontre inouïe, qu’une aventure comme une autre, dont il n’y avait pas à s’étonner, un spectacle nouveau dont il fallait fixer le souvenir dans sa mémoire. Le vieux centaure qui lui avait parlé avait repris son attitude immobile de statue antique ; ses traits fortement accusés avaient un caractère de calme inébranlable ; il semblait que rien ne pût émouvoir cet être contemporain du monde, sur lequel les siècles même restaient sans action. Les autres centaures, magnifiques de forme, admirables d’élégance et de force, portaient sur leurs figures plus jeunes quelque chose de rude, de heurté, de sauvage, tout à fait en place chez ces êtres de double nature, moitié brutes, moitié dieux. Le même caractère se retrouvait sur le visage des centauresses ; elles aussi étaient belles, mais d’une beauté barbare, presque animale, bien plus empreinte de force que de délicatesse. Les jeunes se pressaient confusément autour d’elles ; leurs yeux brillant de curiosité restaient obstinément fixés sur l’étranger ; visiblement intimidés, on eût dit des enfants devant qui apparaîtrait soudain quelque animal étrange…
La position ne laissait pas que d’être embarrassante. Instinctivement, Bernard sentait qu’il était entré dans un milieu non pas peut-être absolument hostile, mais pour sûr, totalement étranger à lui ; genre de vie, habitudes, pensées, connaissances acquises, rien de ce qui constituait son être, ne le rapprochait de ses hôtes ; avec les derniers des sauvages, il aurait eu quelque idée commune ; avec ces êtres fabuleux, la séparation était absolue. Que pouvait-il prédire qui les intéressât, ces monstres de l’antiquité ? La froideur qu’ils lui témoignaient n’était que l’indice du mépris hautain que leur éternité éprouvait pour ce représentant de l’Humanité éphémère ; immobiles, silencieux, ils toléraient l’étranger, mais il ne fallait pas leur demander rien de plus ; cette entrevue forcée coûtait assez déjà à leur orgueil pour qu’elle pût comporter la moindre nuance de cordialité.
Ne sachant que faire, cherchant à se donner une contenance, Bernard s’avisa de prendre un cigare et se mit en devoir de l’allumer. Les centaures le regardaient faire avec une sorte de curiosité méprisante ; lorsqu’ils virent des bouffées sortir de sa bouche, un ricanement ironique se fit entendre ; toutefois nul ne bougea ; comme les sauvages, il leur répugnait de paraître s’étonner pour n’importe quelle cause. Les jeunes centaures, moins maîtres de leurs impressions, s’agitaient à la vue de ce spectacle nouveau ; en vrais enfants curieux et mobiles, leur surprise tournait bientôt à la turbulence et ils paraissaient tout prêts à se rapprocher de cet hôte imprévu dont les actions étaient pour eux aussi étranges que l’apparence.
Bernard sentait qu’il fallait faire bonne contenance et affectait un calme impassible ; fatigué cependant d’être le point de mire de tous ces regards, il se résolut à engager n’importe comment, la conversation ; tout valait mieux que ce maussade silence. S’adressant au vieux centaure :
— Y a-t-il longtemps, lui dit-il, que vous êtes dans ces montagnes ?
Sa voix avait résonné avec un accent étrange, comme déplacée dans cette assemblée d’êtres surhumains. Les centaures paraissaient surpris de l’audace de cet homme qui les interrogeait ; sans répondre, ils se regardaient étonnés, presque colères. Le vieux centaure se décida enfin à prendre la parole :
— Depuis que ces montagnes sont nées, dit-il, elles sont notre domaine. Tels le monde nous a vus sortir du chaos, tels il nous voit aujourd’hui, tels il nous verra toujours.
— Que dites-vous ? s’écria Bernard ; prétendez-vous être immortels et immuables ? Ne vois-je pas à côté de vous, chef mûri par l’âge, des jeunes gens robustes et de faibles enfants ?… Il en est de vous comme de l’Humanité ; si elle est immortelle en elle-même, les individus qui la composent sont temporaires et périssables.
— L’Humanité est ce qu’elle doit être ; pourquoi mesurerait-elle sa faiblesse à notre force ? Elle est dans le Temps, nous, notre place est dans l’Éternité. Tels nous sommes, tels nous avons été, tels nous serons à jamais. Que l’Humanité comprenne qu’il y a sur cette vaste terre, des êtres d’essence autre que la sienne ; son orgueil n’a rien à perdre à fléchir jusque-là !
— Ainsi vous échappez aux règles de toute vie terrestre, vous ne naissez pas, vous ne mourrez point, il n’y a point pour vous de jeunesse ni de déclin, il n’y a pas de passions, vous ignorez ces crises qui bouleversent nos existences ! La prétention est d’un orgueil étrange ; Chiron et Nessus n’auraient osé s’en parer !
— L’Homme a voulu faire notre histoire, il l’a faite à sa manière, comme un être éphémère et limité ; ceux-là même que leur compréhension supérieure a rapprochés de nous, n’ont pu s’élever assez haut pour ne pas nous imposer leurs faiblesses et leurs vices. Que nous importe ! Nous restons ce que nous sommes ; l’Humanité ne nous changera pas !
— Qui vous dit qu’elle y prétende ! s’écria Bernard, sourdement irrité de cette hautaine assurance. Mais prenez garde ; que l’Homme s’empare de ces montagnes comme il l’a fait de tant d’autres, et votre race éternelle devra chercher d’autres abris. Alors, où en trouvera-t-elle sur cette terre que l’Humanité s’est asservie, qu’elle tient dans sa main comme l’enfant tient une orange !
Un murmure hostile s’éleva autour de lui ; un sourire méprisant parut sur les lèvres du vieux chef :
— Paroles d’homme, dit-il, tout imprégnées de présomption et d’ignorance ! Que l’Humanité suive sa voie ; si puissante, si envahissante qu’elle soit, elle n’arrivera jamais à rencontrer la nôtre. Les Êtres Supérieurs vivent à côté, au-dessus de l’Homme, sans qu’il les comprenne, sans qu’il les voie, sans qu’il ait seulement le sentiment de leur présence ; de même l’aveugle marche sans savoir qui passe près de lui !… Parce que nous échappons à sa vue, l’homme nie notre existence ; nous nous rions de sa folie ; quoi qu’il fasse, il ne peut rien contre nous !
— C’en est trop ! dit Bernard hors de lui-même ; ce dédain insensé n’est qu’un défi insolemment jeté à tout ce qui est vrai, à tout ce qui existe !… Mais je ne le prends pas au sérieux ; en vain vous vous roidissez dans ces attitudes hautaines ; je sais, moi, que vous n’existez pas, que vous êtes des fictions éphémères, et vos orgueilleuses paroles ont moins de valeur que le plus petit souffle d’air qui courbe ces bruyères, là, près de nous !…
— Pourquoi donc prétends-tu nous parler, toi qui ne peux nous comprendre ? Pourquoi prends-tu place à notre foyer, si tu n’y viens que pour nous jeter l’insulte à la face ? Nous n’avons que faire, nous, les premiers nés du Soleil et de la Terre, de vous autres êtres d’un jour, rejetons de cette Humanité brutale et turbulente qui personnifie en elle tous les mauvais instincts de cette basse matière d’où vous êtes sortis !
La sévère figure du vieux Chef avait pris une expression imposante, presque sublime… Bernard se sentait partagé entre la colère et le respect ; malgré la violence du défi jeté à toutes ses convictions, il restait immobile, les yeux fixés sur cet être dont l’esprit s’imposait au sien. Autour de lui, l’attitude des autres centaures devenait menaçante ; froissés, eux aussi, dans leur orgueil, irrités de l’audace de cette créature inférieure qui venait si ouvertement les braver, ils avaient peine à se contenir ; leurs mains serraient convulsivement les haches de pierre passées à leurs ceintures… Soudain Bernard se sent violemment frappé ; il se retourne : derrière lui se tient un petit centaure qui, avec l’impatience de son âge, a donné carrière à ses sentiments hostiles en le poussant rudement de son sabot. Bernard fait un geste de menace ; l’enfant s’enfuit. Mais l’exemple porte ses fruits ; de nouveau, au moment où Bernard a repris sa place, un choc violent vient à demi le renverser ; furieux, il se lève, et serrant sa cravache, il en assène un vigoureux coup sur la croupe de l’assaillant. L’enfant pousse un cri de douleur. C’est le signal de l’attaque ; les centaures se jettent sur Bernard ; avant qu’il ait pu prendre son revolver, il est saisi, terrassé ; son chien veut le défendre, un coup de hache l’étend à côté de son maître ; déjà Bernard sent une main de fer lui serrer la gorge ; en vain il lutte par efforts convulsifs contre cette force qui l’écrase, ses forces s’épuisent, sa respiration s’arrête, il va périr… Soudain, par une impulsion irrésistible, son meurtrier est jeté en arrière ; le cercle hostile des centaures s’écarte, en proie à une terreur subite ; Bernard tout étourdi, à demi suffoqué, voit tout près de lui une grande figure blanche ; c’est elle qui le protège ; d’un seul geste de sa main, elle a repoussé les assaillants ; ses longs vêtements flottants, sa haute coiffure blanche réveillent en Bernard tout un monde de souvenirs. Elle se retourne ; plus de doute ; ces nobles traits, ces grands yeux, ce regard imposant, c’est la Blanche Marquise ; c’est sa puissance qui le protège ; une fois de plus, elle l’a sauvé !…
Étourdi, en proie à un véritable vertige, Bernard reste immobile, sans voix, sans pensée, incapable même de remercier sa bienfaitrice pour ce secours si à propos donné. Debout, près de lui, dans toute la majesté de sa noble stature, elle laisse tomber sur son protégé un regard tout empreint de pitié, d’affection, de reproche aussi, et Bernard baisse les yeux, car il sent que cette protection qui lui est accordée, il n’en est pas digne ; il ne serait pas forcé d’y avoir recours s’il avait écouté les sages avis qui lui ont été tant de fois donnés !
Cependant les centaures se rapprochent ; la première impression de terreur est passée ; sur leurs figures sauvages une furieuse colère éclate ; honteux d’avoir si facilement cédé devant leur nouvel adversaire, ils veulent avoir leur revanche ; le vieux centaure lui-même s’est joint à eux ; puissance contre puissance, ce sera une lutte à mort !…
— Que viens-tu faire ici ? dit-il à l’apparition. Pourquoi t’opposes-tu à notre vouloir ? Avons-nous jamais arrêté ton action ?… Laisse-nous le champ libre ; cet homme nous a insultés, il a frappé l’un des nôtres, il doit être puni et d’un châtiment exemplaire !…
— Et moi, j’entends le sauver ! dit l’apparition. Quoi, vous prétendez abuser de votre force envers un être qui ne peut se défendre !… Et lui surtout doit être à l’abri de vos violences ; ne voyez-vous pas sur son front le sceau d’alliance qui relie sa nature à la nôtre, à nous, les Esprits Supérieurs, les premiers-nés de la Création ?… Vous alliez commettre un grand crime ; arrêtez-vous, il en est temps !…
— Non ! reprend d’une voix rude le centaure qui a terrassé Bernard ; non, il a appelé sur lui notre vengeance, nous devons nous venger, et nous nous vengerons ! Cet homme a insulté notre race, il doit périr !
Et tout son corps frémissait, étreint d’une colère sauvage…
— Impose silence à ce furieux, dit la Blanche Marquise en s’adressant au vieux chef ; sa rage brutale est indigne d’un immortel !… Cet homme est sous ma protection ; il ne tombera pas un cheveu de sa tête !…
— Prends garde, dit le chef ; tu nous braves jusqu’à l’insulte ! Depuis quand la faible Humanité doit-elle être entre nous une cause de discorde ! Notre cause est juste ; cet homme nous a insultés ; tu n’as pas à le défendre !…
— Que vous importent les insultes d’un homme ? Nous sommes les Puissances Supérieures ; à nous de nous élever au-dessus des basses passions !… Tenez, je vous donne l’exemple, je m’humilie, je vous demande sa grâce…
— Pas de grâce ! s’écriaient les centaures ; il nous a offensés, il doit périr !…
— Il ne périra pas ! dit la Blanche Marquise, et sa voix prenait des inflexions violentes… Il est sous ma garde, vous dis-je, et quand, moi, je vous demande sa grâce, vous ne pouvez la refuser !…
— Non, pas de grâce ! dit un des centaures, la figure contractée par la fureur… Et toi, fille des pâles brouillards, retire-toi ; dans les espaces glacés qui t’appartiennent, tu exerces comme il te plaît, ta puissance, laisse-nous libres, ici, dans notre domaine, nous, les enfants de la Lumière et du grand Ciel bleu !… Arrière, te dis-je !…
— Oui, arrière ! s’écrièrent les centaures, au paroxysme de la rage…
— Vous le voulez ! dit la Blanche Marquise. Eh bien, c’en est fait ; je me suis assez humiliée, moi, devant qui votre nature demi-bestiale vous condamne à ramper ! Maintenant, arrière vous-mêmes, ou malheur à vous !…
Elle fit un geste superbe d’autorité et de menace ; il y avait en elle tant de puissance, une énergie si impérieuse, si sûre d’elle-même, que les monstres furieux qui l’entouraient s’arrêtèrent frémissants, comme saisis de respect et de terreur… Soudain, revenus à eux-mêmes, honteux de leur hésitation, tous ensemble, poussant un cri sauvage, ils se ruèrent sur elle !… Bernard ferma les yeux ; il croyait sentir déjà les sabots des chevaux lui broyer la poitrine ; mais sa protectrice veillait ; impassible, s’appuyant sur son épaule, elle étendit la main vers les centaures ; comme s’ils eussent reçu en pleine poitrine un choc irrésistible, ils reculèrent, se renversant dans leur désordre. Ramenés par la rage, ils s’élancèrent de nouveau ; d’un seul geste, la Blanche Marquise les arrêta court, tout cabrés sur leurs jarrets frémissants !… En vain cherchèrent-ils à la surprendre, tournant et se précipitant autour d’elle comme un orage furieux s’acharne sur une blanche cime ; sans s’émouvoir, vivante personnification de l’esprit aux prises avec la force brutale, sa volonté manifestée par un seul geste de sa main les repoussait sans effort ; c’était autour d’elle comme un cercle magique qu’ils étaient impuissants à franchir. Trois fois ils revinrent à la charge ; trois fois ils furent rejetés en arrière, se foulant, s’écrasant dans leur défaite !… Soudain, comprenant l’inutilité de leurs efforts, sur un ordre du vieux chef, ils se réunirent en un seul groupe, et s’élançant à un furieux galop, ils disparurent à l’extrémité de la clairière. Quelque temps encore, on entendit le sol retentir sous l’élan de leur course tempétueuse, puis le bruit diminua, se perdit au loin ; la forêt était retombée dans le calme et le silence…
La Blanche Marquise restait immobile ; les dernières flammes du foyer coloraient d’une rouge lueur les longs plis de ses blanches draperies ; sur sa noble figure, à demi perdue dans l’ombre, il était impossible de voir aucune trace d’émotion ni de colère ; son triomphe la laissait aussi calme que si les adversaires qu’elle venait de dompter avec une force si irrésistible, n’eussent jamais existé. Bernard, éperdu, en proie à un véritable délire, attachait sur elle un regard fixe et morne ; dans le désordre indicible de son esprit, il ne trouvait pas même un mot de gratitude pour celle qui venait de le sauver !… Il lui semblait qu’il allait devenir fou, mais même dans cette crise suprême, sous les dernières lueurs de son intelligence, il se cramponnait à cette seule idée, c’est qu’il ne voulait pas être dupe, que rien de ce qu’il venait de voir n’avait de réelle existence, qu’il ne pouvait pas s’incliner devant ces visions de délire, qu’il y avait autant de honte à rendre hommage à leur bonté secourable qu’à s’effrayer de leurs violences !… Ainsi affolé, en proie à un véritable vertige, il gardait un silence farouche, semblable à un écolier pris en faute, aussi incapable de reconnaître ses torts que de savoir gré à son maître de l’indulgence qu’il veut bien lui témoigner !…
La Blanche Marquise tenait attachés sur lui ses grands yeux sombres ; on eût dit qu’elle lisait ses pensées au plus profond de son cœur, et cette obstination aveugle qu’elle y découvrait n’avait pas le pouvoir de l’irriter…
— Il en sera donc toujours de même, pauvre Bernard ! dit-elle. Tu ne vois pas, tu ne comprends rien !… Plutôt que d’accepter le témoignage de tes sens, tu préfères te roidir dans l’orgueil de ces croyances acquises dont tu t’es fait le plus aveugle préjugé !… Que l’expérience se poursuive donc ; une fois sans doute, la force des choses brisera cette cuirasse qui t’écrase et que tu te fais une gloire de porter !… Apprête-toi à souffrir ; c’est peut-être l’épreuve qui manque à ton âme !… Bon courage donc et espérance ; si tu sais le vouloir, tu as ton bonheur dans tes mains !
Elle parlait encore… soudain, ses traits, toute son apparence devinrent indistincts ; une seconde encore et elle avait disparu !… Bernard ne songea pas même à s’en étonner ; son esprit surmené, à bout de forces, s’affaissait dans une inertie morne et lui ôtait tout désir de se rendre compte de ses sensations. Il s’assit devant le foyer et ranima les derniers tisons ; le froid de la nuit, joint à la douleur de ses meurtrissures, lui causait un sourd malaise. Insensiblement un lourd accablement s’abattit sur ses paupières ; il se coucha devant la flamme et s’endormit profondément.
Tout à coup une sensation douloureuse se répandit dans tout son être ; il lui semblait qu’un monstrueux serpent l’enlaçait de ses replis, paralysait ses mouvements et l’étouffait dans les angoisses d’une pression lente ; il cherchait à résister, à roidir ses membres, tout était inutile, ses jambes ne pouvaient s’étendre, ses mains ramenées en arrière restaient inertes ; la figure pressée contre terre, il pouvait à peine respirer. Brusquement une lueur se fit dans son esprit :
« Je ne rêve pas ! pensa-t-il ; ce que je sens est réel ; mes pieds sont attachés, mes mains sont liées sur mon dos, je suis couché la face contre terre comme on en use avec les prisonniers dangereux !… Qu’est-il arrivé ? Où suis-je ?… »
Et son esprit ébranlé par tant de chocs incompréhensibles ne lui offrait que des lambeaux incohérents de souvenirs ; les scènes de la nuit, la figure horrible évoquée par Clarice, ces crises poignantes d’effroi, de désespoir, puis son trouble persistant, les propos mystiques des gardes, sa sortie du Château, sa marche dans la forêt, le Temple, les Centaures, l’intervention si opportune de la Blanche Marquise, tout cela lui apparaissait comme une tempête de visions absolument incohérentes dans l’ensemble, mais dont chacune se détachait avec une précision, un relief tels qu’il ne pouvait faire la part de ce qui était réel et de ce qui n’était qu’un songe. Puis quel rapport ces événements étranges avaient-ils avec sa situation présente ? Que se passait-il ? Qu’allait-il devenir ? Et dans son esprit fiévreux, affolé, tout se confondait, s’emmêlait dans un désordre inextricable ; rien ne pouvait lui faire entrevoir quel pouvait être le mot de l’effrayante énigme qui s’imposait à lui ; une seule chose était certaine, c’est qu’il se trouvait sous le coup d’un danger imminent, d’une catastrophe décisive dont toute sa force, son intelligence, son courage étaient impuissants à le sauver !…
Soudain il entendit parler tout près de lui. Cette fois il ne se trompait pas ; c’était bien la voix humaine ; il y avait là une indiscutable réalité… Il prêta l’oreille ; aucun doute n’était possible ; trois hommes étaient là qui causaient à voix haute, sans se gêner, comme s’ils n’avaient pas près d’eux un témoin étranger, hostile. Mais il ne pouvait comprendre un mot de leurs paroles ; ces inconnus parlaient une langue inconnue. Sans réfléchir, par une impulsion instinctive, il voulut se lever ; au premier mouvement qu’il fit, une main rude s’appuya sur sa nuque et le maintint sur le sol :
— Ne bougez pas ! dit une voix, en mauvais italien.
— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? cria Bernard, et il cherchait à se débattre.
— Silence, reprit la voix, ou bien !…
Et il sentit le froid anneau d’un canon de pistolet se poser sur sa tempe…
Au même moment, un bruit de pas de chevaux se fit entendre ; de nouvelles voix s’élevèrent ; il y avait là une troupe nombreuse. Une sorte de discussion s’engagea ; on délibérait sur le sort du prisonnier, sans doute. Puis, soudain, Bernard se sent enlevé de terre, soulevé, placé sur un cheval et solidement attaché ; ses mains garrottées ne lui permettent de faire aucun mouvement, de rien tenter pour se délivrer, même pour voir qui sont ces gens qui l’entourent… À ce moment, dans les brusques impulsions qu’il doit subir, soudain, une secousse écarte le bandeau qui lui couvre les yeux ; ce n’a été qu’un éclair et le voile est immédiatement replacé, mais Bernard a eu le temps de voir deux choses, l’une, c’est le corps de son chien Oulk, gisant près du foyer, la tête fracassée, l’autre, c’est la figure d’un de ses gardes ; cette figure, il la connaît, il l’a déjà vue !… Une lumière sinistre se fait dans son esprit ; ce nain à face brutale, c’est le guide demi-sauvage qui l’a conduit depuis l’auberge de Duckian-Han, le jour de son arrivée au Château ! Maintenant c’est lui qui commande en maître, c’est lui qui a menacé Bernard de son pistolet !… Il n’y a plus de doute possible ; la situation apparaît à Bernard dans toute sa sinistre réalité ; ces gens qui l’entourent, dont il est le prisonnier, ce sont les nomades, les rôdeurs sauvages si redoutés des habitants de la montagne : il est tombé aux mains des Vlaques, des farouches bandits de la forêt !…
FIN DE LA SECONDE PARTIE
Annexe à la page [sur les troubles politiques à Genève]
Les pages qui suivent pourront être trouvées par quelques-uns, empreintes d’une exagération poussée jusqu’à l’injustice ; il sera répondu que les appréciations qu’elles contiennent et qui ont été écrites sans aucune pensée qu’elles pourraient être soumises à la publicité, remontent à trente ans en arrière, qu’à ce moment, en politique, les opinions et les mœurs étaient tout autrement âpres qu’aujourd’hui ; celui qui écrit ces lignes, avait encore le souvenir poignant des violences auxquelles, dans l’exercice de ses droits d’électeur et de citoyen, il avait été en butte, comme tant d’autres, de la part des fanatiques du parti contraire : s’il en reste quelque chose dans ses jugements, la génération présente, qui fort heureusement ne connaît plus ces amertumes, voudra bien l’excuser.
Aujourd’hui encore, il y a une grande lutte à Genève, celle du vrai libéralisme contre trois ennemis également acharnés à le détruire : l’un, c’est la démocratie infatuée d’elle-même, aveuglément hostile au passé, forcément ignorante en raison de cette hostilité même, et présomptueuse en proportion de son ignorance, impatiente de toute entrave, de tout contrôle, prompte à la violence, prête à tout sacrifier à l’État pourvu qu’il se mette au service de ses préjugés et de ses passions aveugles. Le second, c’est le fanatisme ultramontain, aveugle aussi, systématiquement hostile à toute pensée indépendante, destructeur de la conscience individuelle, ne voyant que le but et sacrifiant tout pour l’atteindre. Le troisième enfin, et le plus haïssable, c’est le politicianisme, ce parasite dangereux de la démocratie, avide et rapace, ne cherchant en tout que son intérêt personnel, n’hésitant jamais pour le satisfaire, à spéculer sur l’ignorance, les préjugés, les passions haineuses, abjurant tout scrupule dans le choix des moyens dès qu’il s’agit d’abattre ses ennemis politiques et totalement insoucieux de l’avenir du peuple qu’il exploite pourvu que son avantage immédiat et personnel se trouve assuré. Ces trois ferments destructeurs, divisés quelquefois, alliés plus souvent encore, conspirent à Genève comme ailleurs, contre la vraie liberté ; nulle part peut-être, l’assaut n’est plus rude ; ce petit peuple trouvera-t-il pour le repousser, assez d’appui dans son loyal bon sens et dans la tradition nationale ? Dieu seul le sait !
Voilà en quelques mots l’histoire de la vieille République. Reste à juger de la valeur des reproches qui viennent de lui être adressés. Sont-ils fondés, le sont-ils tous, dans quelle mesure le sont-ils ? Ces gens, dit-on, sont rudes de manières, orgueilleux, hautains, tout imprégnés d’ironie agressive ! Cela peut être, mais peuvent-ils être autrement ? Leur passé orageux, la dure éducation qu’ils ont reçue ne les prédisposent pas aux douces manières, aux aimables propos. Exposés de tout temps et sans cesse aux chocs et aux agressions, les Genevois ont dû se cuirasser d’une rude écorce ; on ne s’épanouit pas volontiers quand on se sent entouré d’une atmosphère de malveillance ; mieux que personne, ils savent qu’on ne les aime pas ; les races latines et catholiques voient en eux les champions de la Réforme et de la pensée indépendante ; les incrédules s’étonnent et s’irritent de trouver ces hérétiques si religieux ; les peuples monarchiques redoutent en eux les représentants du principe républicain ; les révolutionnaires ne peuvent comprendre que pour ces mêmes républicains, l’ordre et la liberté soient inséparables. Critiqués, assaillis de toutes parts, à leur tour ils se courroucent et rendent méfiance pour méfiance, dédain pour dédain. Ils ne sont pas aimables, dit-on ?… C’est aisé à dire, mais que l’on tienne les peuples qui se piquent le plus de grâce spirituelle, au régime de la démocratie militante, et cela pendant un demi-siècle seulement, on verra ce qu’il en restera, de cette amabilité séduisante ! Les institutions libres sont fondées sur l’appréciation de la valeur morale individuelle, le pouvoir est, ou du moins, doit être au plus digne, il s’agit donc de démontrer sa supériorité ; de là une surexcitation fébrile de l’amour-propre, une sensibilité excessive, presque morbide ; on ne veut pas avoir tort ; en cas d’insuccès, plutôt que d’avouer une erreur, on inventera les explications les plus bizarres, les maléfices de la chance, les perfides manœuvres, les secrets ennemis ! Et ce ne sont pas des fictions complaisantes imaginées à l’usage du public, non certes, on y croit sincèrement, on se persuade que l’on vit dans une atmosphère de malveillance, d’impitoyable hostilité ; en deux mots, c’est le caractère de Jean-Jacques Rousseau, cette énigme insoluble pour les Français du XVIIIe siècle ; à Genève, il est dans l’air, on le retrouve chez tous, à chaque pas ; bon au fond, mais ne voulant pas le laisser voir de peur d’être accusé de naïveté ou de lâche complaisance, prompt à saisir le ridicule chez autrui, le redoutant à l’excès pour lui-même, ombrageux, impressionnable jusqu’à la violence et contenu jusqu’à la timidité, voilà le Genevois ; joignez-y l’orgueil de son passé, le sentiment d’avoir exercé, à son temps, une action prépondérante, et vous aurez l’ensemble du caractère national. Ces rudes républicains d’antique roche, libres et souverains depuis des siècles, sont aristocrates jusqu’aux moelles ; du plus pauvre au plus riche, du plus ancien bourgeois jusqu’au citoyen reçu d’hier, tous ont conscience du rôle éminent qu’a joué leur patrie ; leur fierté individuelle est en proportion : égaux à tous, supérieurs à beaucoup, voilà la devise gravée dans leur cœur ; elle est belle et noble, elle peut enfanter de grandes choses, mais pour l’usage courant de la vie, elle n’est pas faite, il faut le reconnaître, pour leur concilier l’affection.
Comment cette rudesse hautaine se met-elle d’accord avec ces mœurs faciles, ce laisser-aller physique et moral qui frappe les yeux aujourd’hui à Genève ? L’explication est simple ; la force des choses, une longue prospérité, l’adoucissement général des esprits, la tolérance conquise pour toute opinion, ont ramené ce peuple à son point de départ ; l’influence du terroir l’a emporté ; la dureté sombre du calvinisme est tombée comme un vêtement hors d’usage ; c’était une armure précieuse pour la guerre, gênante en temps de paix ; rassurés sur leur vie et leur indépendance, ces âpres sectaires, ces intraitables réfugiés se sont retrouvés ce que le milieu où ils vivent devait les faire, des Allobroges, des Bourguignons, amis du bien-vivre, alertes d’esprit, impatients de toute contrainte. Il fallait faire prévaloir cette tendance dans la direction de l’État ; un homme s’est trouvé qui s’est fait l’exécuteur de cette besogne : James Fazy, ce nom a été presque Européen pendant quelques années, a incarné en lui ces vieux instincts de race et les a intronisés en sa personne au gouvernement de la vieille République !
Singulière figure que celle de cet homme et bien mal connue malgré la pleine lumière dans laquelle il a toujours vécu ! Aristocrate de naissance et d’instinct, lancé trop jeune dans la bohème parisienne, esprit alerte, souple, fécond en ressources, doué d’une rare intelligence, mais dénué d’élévation et de profondeur, avide de luxe et dépourvu de goût, il représente à merveille ce type si connu des journalistes politiciens de la Restauration, gens de beaucoup d’esprit, affranchis de tous principes, ne voyant que le but, totalement insoucieux des moyens, qui par leur opposition sans scrupule, ont préparé, sous le Gouvernement de juillet, l’avènement du Second Empire ; un instant déconcertés par ce résultat imprévu, ils en ont bien vite pris leur parti et ont fait de leur mieux pour mettre à profit les circonstances ; libéraux en principe, mais en pratique s’accommodant fort bien d’un pouvoir autoritaire, élèves de Voltaire en religion et en philosophie, ils en sont restés à l’enseignement de leur maître ; pas plus que lui, ils ne peuvent comprendre la mission historique d’un peuple et le respect qui se doit au passé. Pour eux, il n’y a que le présent ; leur thèse est que l’on mène les hommes par leurs appétits, par leurs instincts : débarrassez-vous de toute entrave, vivez largement, enrichissez-vous si vous le pouvez, bâtissez de belles villes, disposez le monde pour votre agrément, ne vous occupez pas de l’avenir, amusez-vous et pensez le moins possible, voilà le résumé de leurs doctrines, le dernier mot de leur politique. Pauvre politique vraiment, fort profitable à ses sectateurs, déplorable pour la nation qu’ils font servir à leurs expériences ! Genève en a fait la triste épreuve. On a comparé Fazy à Calvin ; on a fait de ces deux noms, les pôles égaux de l’évolution genevoise ; quelle erreur et quelles différences ! L’un est chef de parti avant tout, bien plus qu’homme d’État dans le vrai sens du mot ; politicien consommé, passé maître dans l’art de manier les assemblées délibérantes, nul comme administrateur et portant dans les affaires publiques la même incurie que dans ses affaires privées, il ne peut réussir qu’en agitant les esprits, en fomentant le trouble, au besoin le désordre ; sans souci de l’avenir du peuple qui lui a confié sa direction, hostile même à ses traditions sévères et glorieuses, il voit avant tout le but immédiat, le côté matériel, extérieur des choses ; dédaigneux des aspirations désintéressées de l’esprit, il ne songe qu’aux instincts ; les appétits, voilà ce qu’il veut satisfaire ; sa politique c’est de se débarrasser de tout ce qui gêne, de vivre facilement, largement, de construire au plus vite des ponts, des quais, des bâtisses sans architecture, d’inaugurer de nouveaux quartiers sans goût, sans caractère ; dans ces caravansérails dépourvus de toute originalité, il faut installer à la hâte une foule recrutée au hasard, indifférente sinon hostile aux souvenirs patriotiques, aux traditions nationales, à tout ce qui est l’âme, la vie du peuple de Genève !… L’autre, homme d’État de hautes vues autant que réformateur religieux, s’adresse aux esprits, aux âmes ; il les excite, les exalte, les entraîne aux résolutions héroïques, mais il leur demande en retour l’effort personnel, la conscience du devoir, l’abnégation poussée jusqu’au sacrifice ; c’est le lutteur tenace qui veut au prix de son sang, de sa vie, remporter la plus belle des récompenses, l’ascensionniste passionné à qui rien ne coûte pour s’élever jusqu’aux plus hautes cimes, tandis que son rival, incapable de comprendre cette rude ambition, s’attarde dans la plaine et hante volontiers les bas-fonds !…
Et l’on est bien fort à notre époque d’affaissement des caractères quand on a pour soi toute la meute des instincts inférieurs, quand on s’appuie sur la coalition des égoïsmes, qu’on arbore comme drapeau, la satisfaction immédiate, l’absence de toute contrainte, la haine de toute préoccupation d’un ordre élevé ! Entre l’idéal et la matière, la lutte est inégale ; parfois l’esprit a triomphé, mais au prix de quels efforts et dans quel concours de circonstances ! Aussi que de chutes et de défaillances, combien et des plus grands noms de l’histoire ont succombé ! Ainsi la toute puissante Rome, ainsi la triomphante Venise ! Que dis-je, aujourd’hui même, sous l’envahissement toujours plus impérieux des intérêts matériels, nous préparons pour les générations prochaines des exemples immédiats et terribles !…
À cet assaut de l’égoïsme, du goût de la vie facile, à cette attaque acharnée, incessante comme l’effort de la marée, comment Genève aurait-elle résisté ? Envahie par un flot d’étrangers, de cosmopolites uniquement occupés de leurs plaisirs, elle avait à compter avec sa propre population d’autant plus avide de bien-vivre qu’elle avait trois siècles d’abstinence à regagner. La lutte était inégale ; Genève a cédé ; le prodigieux, c’est qu’elle n’ait pas fléchi davantage. Si quelque chose peut rassurer sur l’avenir de ce petit peuple, c’est le spectacle de ce qu’il a fait pour arrêter le débordement de ce torrent d’insouciance, de faiblesse, de pitoyable laisser-aller ! Nul ne s’est trouvé en butte à d’aussi furieuses attaques, aux prises avec d’aussi nombreux, d’aussi puissants ennemis ; passions politiques, religieuses, sociales, rancunes personnelles, instincts avides, calculs égoïstes, tout se réunissait sous une direction sans scrupules, pour saper son antique individualité ! Certes, on ne peut s’étonner de voir la démocratie se courber, docile, sous la main d’un dictateur qui lui promet sous prétexte de progrès et de liberté, de satisfaire ses vieilles rancunes ; l’histoire abonde en pareils exemples, mais ce qui est rare, ce qui rend l’histoire actuelle de Genève digne de toute l’attention de l’observateur et de l’historien, c’est de constater le rôle qu’y ont joué quelques hauts dignitaires de l’Église romaine et les meneurs fanatiques du catholicisme, du catholicisme ultramontain s’entend, car ce sont choses bien distinctes et il serait souverainement injuste de les confondre ; sans souci de l’ordre politique et social, oublieux de toutes les traditions, de tous les principes qui forment la base de leurs convictions, on a vu les chefs ultramontains faire alliance avec le radicalisme matérialiste et révolutionnaire et lui donner leur appui sans réserve ; il s’agissait d’abattre une nationalité protestante ; pour atteindre ce but, tout moyen était bon ! Louis XIV préférait les athées aux jansénistes ; à son exemple l’ultramontanisme, en haine du christianisme protestant, s’est courbé sous le joug de l’incrédulité voltairienne. Tout plutôt que l’hérésie, tel était le mot d’ordre, et pour s’y conformer, les fanatiques de l’Église immuable ont contraint de vive force l’ensemble de leurs fidèles à faire alliance avec le matérialisme révolutionnaire, à se plier devant lui, à se soumettre à ses exigences en tout, toujours, jusqu’à lui confier l’éducation de leurs enfants ! C’était une fois de plus la fable du cheval qui veut se venger du cerf, et la victoire devait coûter cher au vainqueur ; mais que faire pour combattre des haines aveugles, soigneusement entretenues, surexcitées par ceux même qui auraient dû les apaiser ! Oui, chose incroyable, pendant de longues années, le fanatisme ultramontain, cette exagération morbide du catholicisme, a maintenu en état de discorde et de guerre, une population qui, au fond, malgré des différences de religion, ne demandait qu’à vivre en bonne harmonie ; renforcée par des éléments étrangers plus aveugles encore, égarée par une personnalité remuante, douée de grands talents sans doute, mais plus encore d’esprit d’intrigue, de moins de jugement que de savoir-faire, et prenant trop souvent ses désirs pour des réalités, il a cru que sa politique d’asservissement à l’esprit révolutionnaire allait lui livrer Genève ; triste campagne désavouée du reste par les plus sincères et les plus clairvoyants des vrais catholiques, et dont la cause soutenue avec une passion si ardente, n’a retiré en définitive, ni honneur, ni profit !
À ces deux éléments impitoyablement hostiles, joignez toute une bande, peu nombreuse il est vrai, mais active et toujours en éveil, de politiciens à conscience large, cherchant avant tout leur avantage personnel, faisant de la politique comme les meutes font la curée, dénués de tout scrupule sur le choix des moyens politiques, prêts à tout, jusqu’à la fraude, jusqu’à la violence, pour prolonger le règne de leur chef et le leur ! Dans un petit pays de suffrage universel, une poignée de gens qui savent nettement ce qu’ils veulent et ne reculent devant rien pour l’obtenir, c’est une grande force ; ces politiciens s’étaient emparés de toutes les fonctions publiques, distribuant au hasard les emplois inférieurs à leurs amis et affiliés, en vertu de l’axiome proclamé par eux qu’en démocratie, la nomination à une position officielle confère de droit à l’élu, toute l’aptitude nécessaire pour la remplir. Entre de telles mains, l’administration ne pouvait être que déplorable, mais que leur importait ? Pourvu qu’ils fussent satisfaits, qui donc avait le droit de se plaindre ?… Ainsi retranchés dans leurs bureaux comme dans une forteresse, déterminés à tout pour s’y maintenir, les « créchiers » comme les nommait l’ironie populaire, constituaient une organisation puissante, presque invincible, dans la masse éparse d’une foule sans cohésion, excédée de cette lutte inégale.
Tels étaient les obstacles que le peuple de Genève avait à vaincre pour maintenir intacts son honneur et sa liberté, sinon même son existence. Il ne s’est pas découragé, il a lutté et il a triomphé, au prix des plus grands efforts, au prix de son sang… Ses adversaires même lui sont venus en aide ; chez beaucoup, les plus ardents même, le sens moral, à la fin éveillé, leur a crié qu’ils ne pouvaient plus sans honte s’atteler au char du chef tout puissant du parti, du dictateur !… Oui, cela est historiquement vrai, ce tribun tout puissant est tombé parce que ses partisans ont refusé de le suivre ; ce que la discussion politique la plus éclairée, la plus infatigable, n’avait pu obtenir, la vue des excès auxquels conduit le trop long usage d’un pouvoir presque absolu, a réussi à le faire ; le spectacle déplorable de ce chef d’État, de ce premier magistrat d’une République, chargé d’assurer le respect inviolable de la légalité, qui en était venu à ce point d’arbitraire et de caprice qu’il ne craignait pas de protéger, d’encourager même à son profit personnel, des actes qui constituaient une violation flagrante de la loi, ces criants abus, cyniquement étalés au grand jour, ces défis ouvertement portés à l’opinion publique, ont comblé la mesure ; les partisans du dictateur, dégoûtés de maintenir un pouvoir qui ne se respectait plus, l’ont abandonné ; il est tombé sans retour sous le verdict du suffrage populaire ! N’y a-t-il pas là de quoi donner confiance dans la vitalité de ce petit peuple ? N’est-il pas vrai de dire qu’il y a en lui une force intellectuelle bien vivace, capable de dompter les éléments mauvais ? Sachons lui en tenir compte ; mis en présence de difficultés pareilles, ceux qui le critiquent ne seraient pas sûrs de réussir mieux que lui !
Et ne le condamnons pas sur des questions d’apparence extérieure ; ne lui demandons pas de revêtir cette tenue correcte, irréprochable, que peuvent seuls se donner les habitants des capitales les plus fortement administrées ; ce ne serait pas juste ; à chacun sa part ; quand un soldat revient du feu, on ne le chicane pas sur ses boutons de guêtres ! Cette poignée de bourgeois menacée, attaquée sans cesse, pendant des siècles, toujours en lutte, ne se soutenant que par sa passion religieuse, n’a jamais eu le temps de penser au luxe, aux arts, à tout ce qui fait le charme et la sérénité de la vie. Maintenant encore, ces coûteux accessoires de la civilisation y sont tenus en sous ordre ; on les admet, on s’y intéresse, mais sans leur accorder cette importance excessive qu’ils prennent dans des civilisations plus raffinées. Aussi les manières sont rudes, le langage est amer, agressif ; en tout ce qui est d’ordre extérieur, le laisser-aller, le sans-gêne dominent sans réserve. Mais sous ces dehors peu flatteurs, les esprits conservent encore l’empreinte de la forte trempe d’autrefois ; l’individualité s’y accuse vivement, on n’accepte pas les mots d’ordre, on veut se rendre compte, on tient à son avis, on le motive et on discute. Les intelligences sont actives ; à tous les degrés sociaux, l’instruction, la culture d’esprit sont très répandues ; on tient à honneur d’être au courant de tout ; la science, les arts, la littérature y ont leurs adeptes fervents mais nullement exclusifs ; on lit énormément, on voyage, on se dépayse, on est patriote et cosmopolite en même temps ; toutes les opinions y ont droit de cité, tous les systèmes s’y enseignent ; à côté de la négation scientifique la plus brutalement proclamée, on constate l’existence d’un sentiment spiritualiste et religieux, éclairé, sincère, très nettement affirmé. Cette population de provenances si diverses, est comme un sol où les idées les plus contraires germent facilement ; quantité de créations sorties de ce berceau modeste, ont pris dans les plus vastes milieux un développement qui en atteste la valeur.
Tout cela existe, mais sans grande apparence ; l’étranger qui ne voit que l’aspect extérieur des choses, n’y prend pas garde ; si vivace qu’elle soit, cette fermentation des esprits se montre à peine à la surface. Pour les cœurs aussi, qu’il me soit permis de le dire, les dehors sont trompeurs ; un abord froid, un visage impassible, un langage brusque, ironique, cachent souvent un besoin d’affection, une bonté réelle et active ; tel vous rebute par la rudesse de son accueil, qui ne demande que l’occasion de montrer un dévouement énergique, une charité vivace et délicate. Cela rachète bien des torts ; je prends aisément mon parti de la dureté de l’écorce, pourvu que le fruit soit savoureux ; en ce monde, l’affection sincère est la seule chose vraiment bonne ; c’est l’histoire du Collier de Lydio, et sa morale sera éternellement la vraie !
a été édité par la
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en juillet 2025.
– Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Yves, Joan, Françoise.
– Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ferrier, C. J. (1898). Le baron Bernard, Partie 2 – Myrdita, volume 2: Kündig & fils. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est une composition réalisée à partir de détails du tableau La mort, vision de Saint-Jean (1886) de l’artiste français Gustave Doré (1832-1883) et de Odysseus attempting to embrace his mother’s spirit in the Underworld (1901) du peintre polonais Jan Styka (1858-1925).
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