Michel Epuy

SOUVENIRS
D’UN HOMME DE LETTRES

1934

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Table des matières

 

LES PAS SUR LE SABLE. 3

UNE PETITE SŒUR.. 12

LE RETOUR D’ÉLISABETH.. 22

À TÂTONS. 30

L’ARDÈCHE. 38

LE JARDIN ENCHANTÉ. 47

LES JOURS S’ALLONGENT. 53

LES YEUX QUI BRILLENT. 62

Ce livre numérique. 71

 

Il n’y a rien d’autre là,

Non, rien de plus que cela ;

Les couleurs effacées des images,

Les traits indécis des visages,

Le cher passé que voici,

Et… tout le bonheur d’aujourd’hui.

2 juin 1933.

M. E.

LES PAS SUR LE SABLE

Des excuses ? – Je veux bien.

En effet, on m’a dit : Si vous voulez raconter votre enfance, parler beaucoup de vous-même, décrire par le menu vos premières impressions, vos premiers rêves, vos chagrins puérils et vos aventures personnelles, il vous faut faire montre de bonne éducation et demander pardon au lecteur de ne l’entretenir guère que de vous-même.

Oui, certes et modeste je le suis, je veux le rester, mais au fond, comme en ceci je veux être vrai, je ne chercherai pas de prétexte, et dirai tout simplement qu’à mon humble avis aucun auteur ne peut jamais complètement sortir de soi. Les sentiments que l’on décrit et que l’on prête à ses personnages ? Il faut les imaginer d’après ce que l’on éprouverait soi-même dans tel ou tel cas donné. Les aventures, même les plus matérielles, sont de nous, inventées par nous, faites de notre substance. Et quant aux compilations et études purement documentaires, mon Dieu, je n’en dirai rien si ce n’est qu’il suffit d’acheter des dictionnaires et des encyclopédies.

Le moi est haïssable, je sais bien, mais je n’y puis échapper, et si, en définitive, le mien se montre abominable, que ce soit une leçon pour les autres ! Je veux dire que même en contant mes sottises et mes erreurs, je pourrai rendre service. Et puis, qu’importe, on ne doit écrire que des choses qui vous émeuvent, et s’il y a au monde une série de pensées qui me jettent dans un trouble profond, c’est bien tout ce qui a trait à mon propre passé, aux âmes et aux personnages que j’ai été successivement… Sans plus hésiter, je me bornerai donc à rappeler cette phrase d’Anatole France :

« Avant que ces souvenirs sacrés ne s’embrument et ne perdent au grignotement des heures leur prestige et leur force d’émotion, repassons-les un à un et reconnaissons en eux la noblesse et l’élan de nos cœurs. Sachons bien que nous avons connu l’ivresse sans lendemain et la folie passagère et divine qui ne reviennent jamais deux fois ».

Couvert de cette égide, je me lance au hasard dans la mêlée des ombres douces et légères où je reconnais à peine les choses et les êtres qui me furent autrefois si chers.

 

*  *  *

 

Divonne, petit village au pied du Jura ! Ce n’est pas seulement ton nom qui sonne idyllique et champêtre, c’est ton image – l’image de toi en moi – qui est d’une fraîcheur de source. Il y a de nombreuses années que je ne t’ai revu, et j’aime mieux cela, car ainsi je te revois avec mes yeux d’enfant.

Du lac à toi, des prairies toutes jaunes de renoncules. Au delà de toi, le Mussy d’un vert sombre et, plus loin, le Jura bleu.

Et toi-même, petit village à la Dalcroze, avec ton établissement de bains très sélect, ta chapelle, ton presbytère et tes quatre maisons, tu es toute ma première enfance… Il n’est pas de douceurs naturelles, pas de rêves surhumains, pas de chimères, pas de grandeurs, pas d’amour qui n’ait eu pour mon cœur leur origine autour de tes sources froides et sous ton ciel nostalgique.

Frêles origines, à coup sûr, humbles germes semés dans mon inconscience, mais qui venaient de ton sol. Je dirai plus tard les résonnances lointaines qu’ont eues en moi des événements aussi énormes que la floraison d’une scille, des pas de chevaux dans le matin, des cantiques chantés à la veillée, le mariage d’un instituteur, une course à la Dôle à laquelle je ne participai pas… et d’autres, tant d’autres. Cela reviendra peut-être, au fil des souvenirs, au contour de quelque association d’idées, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que rien de tout cela n’a été important par soi-même, cela n’a valu – et encore, pour moi seul – qu’en tant que matière à transformations successives…

 

*  *  *

 

Je ne suis pas né à Divonne. J’y suis venu à l’âge de trois ans. Mon père venait d’y être nommé pasteur de la paroisse libre, entretenu par un comité de gens riches, qui ne passaient généralement que l’été dans les environs. J’en parlerai.

Je me moquerais du monde si j’essayais de dire quelle impression me fit Divonne. C’est le seul endroit du monde que je ne me rappelle pas avoir vu une première fois. Mes plus lointains souvenirs m’y trouvent établi, connaissant la maison et les alentours.

La maison : un presbytère spacieux avec un grand jardin, sur la route de Nyon. Passage de la diligence jaune tous les jours à quatre heures : signal du goûter.

Alentours les plus connus les premiers temps : la chapelle, si coquette et où, l’été, de si belles dames venaient écouter le sermon… L’épicerie Yersin… Les Bains… pays de mystère où mugissent des sources souterraines et où fréquentait un monde qui n’était pas le nôtre. Les champs et le Mussy… Plus tard, l’école libre, dont le local se trouvait derrière la chapelle.

Mais de trois à sept ans, le centre du monde, c’est la maison. Nous menions une vie très sédentaire, régulière, bourgeoise.

Mon père, homme d’étude, d’esprit fort ouvert et libéral en tout ce qui ne concernait pas la théologie, demeurait beaucoup dans son cabinet de travail situé au premier étage, avec fenêtre donnant sur le jardin et chauffé par un amour de petit poêle revêtu de catelles blanches. (Très frileux, je l’ai beaucoup aimé, ce poêle.)

Mon père était originaire de Sedan, dans le nord de la France ; il avait fait ses études universitaires à Genève et avait gardé une si grande affection pour Genève qu’il n’avait eu de cesse de s’en rapprocher.

« L’avantage de Divonne, c’est d’être aux portes de Genève ! » Que de fois je l’ai entendu répéter cette phrase !

Aux portes… oui, si l’on veut. Il y allait assez souvent… fréquence relative… car c’étaient des événements : départ de grand matin, retour fort tard avec toujours quelque surprise… mais n’anticipons pas !

Mon père sortait en réalité très peu. Vers la fin de sa vie, beaucoup plus tard, il prit l’habitude de faire tous les jours une courte promenade après le repas de midi. En robe de chambre le matin – ou en gros surtout de laine s’il travaillait au jardin – il faisait une toilette minutieuse avant midi.

Ma mère ! Ah ! que ne donnerais-je pas maintenant pour l’avoir mieux connue ! Non pas peut-être en ces premières années de ma vie de chrysalide, mais plus tard, lorsque, jeune homme, j’aurais pu – peut-être – pénétrer quelques-uns des secrets de son cœur ! Car jamais vie ne me parut plus fermée. De tous mes parents et amis j’ai mieux connu l’être intérieur. Elle, elle ne se livrait pas. Ses propos ne révélaient rien de ses vraies pensées. De parole sage, autrefois, amère en ses dernières années, elle ne faisait guère que des réflexions banales, ne se laissait pas souvent distraire des soins domestiques.

Vers seize ou dix-sept ans, à l’âge de mes grands emportements romantiques, devant l’immensité fulgurante du monde et de l’amour, je crus que ma mère « ne pensait pas ». Plus tard, j’ai compris, ou cru comprendre, que sa pensée n’était qu’enfouie, comme sous une carapace, peut-être une cicatrice d’âme… et qu’enfin, elle avait eu seize ans, elle aussi…

Elle était d’une famille du Dauphiné ; son père, paysan, avait fait ses études tout seul et était devenu pasteur. Ç’avait été une vocation impérieuse, car, plus tard, j’ai entendu raconter dans le pays que le petit pâtre Jean S. faisait d’interminables sermons à ses moutons. La dureté de ce début fut égale à celle de ses doctrines : partisan de l’inspiration « littérale » des Saintes-Écritures, jamais pasteur ne fut, dit-on, d’une plus grande austérité de mœurs et de pensée.

Elle-même, élevée par la seconde femme de mon grand-père maternel – une Veveysanne entre parenthèses – avait gardé, ou contracté dès l’enfance, ce goût particulièrement puritain du repliement sur soi. Il arrive que ces tempéraments peuvent, plus que d’autres, nourrir, enfiévrer, exalter des âmes passionnées : je ne crois pas que ce fut le cas pour ma mère ; mais ce qu’elle dut profondément enfouir dans les secrets replis d’un cœur scellé ce fut, sans doute, le goût d’une vie simple, tranquille et allègre. Elle adorait les fleurs, non celles des bouquets apprêtés en vases de cristal, mais celles qu’elle semait, cultivait elle-même dans les plates-bandes du jardin. Levée à l’aube, lorsqu’elle se portait bien, elle n’avait pas de plus grand plaisir que d’aller soigner ses œillets, ses anémones bleues, ses balsamines. Toujours, elle cultiva au moins des balsamines… Les graines si nerveuses de cette plante, ces gousses qui éclatent dès qu’on les touche, cette pudicité était-elle pour quelque chose dans cette passion pour les balsamines ? Je ne crois pas, car, lorsque je fis de la botanique et lui parlai de ce bizarre phénomène, elle ne parut qu’étonnée…

Pauvre chère Maman, je pense qu’au fond la vie ne fut pour elle que cette sorte d’étonnement discret, continu, silencieux et dont on ne saura jamais s’il fut accompagné ou non de résonnances profondes.

 

*  *  *

 

Donc, entre mon père et ma mère, cette vie quiète, sans grand heurt, jusqu’à cinq ans. Une « volontaire » Suissesse allemande faisait la cuisine et les chambres. Je me souviens de l’une d’elles qui demeura plusieurs années chez nous. Elle s’appelait Anna Boss, et lorsqu’elle partit, elle me fit un cadeau que j’ai gardé jusqu’à plus de quarante ans. Il s’est perdu lors d’un de mes derniers déménagements. C’était un petit carnet recouvert de papier ciré noir brillant, grand à peu près comme quatre timbres-poste ; mais sa couverture portait une merveilleuse rose rouge que je trouvais admirable. De plus, la virginité de ces petites pages blanches me pénétrait de respect. Je n’ai jamais eu de choses assez belles pour les y écrire !

Anna Boss dut rester chez nous après mes cinq ans, car je me souviens fort bien d’elle.

Et voici à son propos un souvenir vibrant. Je n’ose presque pas le rapporter. Je suppose que ma sensibilité d’enfant l’a exagéré. Je l’espère.

En tous cas, les mœurs d’autrefois entre maîtres et serviteurs étaient autres, tout autres que maintenant. Une domestique, même volontaire, était une servante, et une servante, ce n’était rien !

Cela n’excuse pas le geste que je vais rapporter. Cela l’explique peut-être un peu. Ma mère, si sage, si prude, si taciturne d’ordinaire, prenait quelquefois, tout à coup, mais très rarement, des crises de colère. Je crois qu’à ces moments-là, elle perdait absolument tout contrôle sur elle-même. (Encore un indice des ravages que le refoulement puritain opère en tant d’âmes !) Je ne me souviens que de trois ou quatre accès de cette sorte chez ma mère, mais celui-là, le premier dont j’aie gardé la mémoire, me parut terrible.

C’était durant le repas du soir. Nous étions à table dans la salle à manger du presbytère, mes parents et moi. (Je songe là qu’on ne me couchait pas de bonne heure.) Anna Boss (ou était-ce une autre de nos volontaires suisses allemandes ? – mais je crois bien que c’était elle) se trouvait à la cuisine. Tout à coup, pour je ne sais plus du tout quoi, peut-être à cause d’une soupe brûlée ou d’un mets répandu, ma mère bondit à la cuisine, se met à accabler la pauvre fille d’épithètes telles que : « Misérable ! » « Malheureuse ! », etc., et, chose inouïe, la frappa dans le dos à coups redoublés de la serviette qu’elle tenait à la main.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans de distance, j’entends encore parfaitement le bruit mat de la serviette sur la croupe rebondie et molle de la jeune domestique.

Scène très courte, suivie de pleurs des deux côtés, mais inoubliable… cela se comprend.

Mon père se tenait rigide et silencieux. Il réservait ses crises de colère pour son âge mûr… comme on le verra par la suite. Mais à Divonne, je ne l’ai connu que froid, distant, affable, courtois, très « honnête homme » du 18e siècle.

Quant à moi, éperdu, cœur battant, gorge crispée, qu’attendais-je pour aller me jeter entre la serviette et Anna Boss ? Sans doute, ce je ne sais quoi que j’ai toujours attendu pour être un héros… un rien, une paille… Mais en fait, le geste héroïque, je l’ai toujours manqué de peu…

Avant de clore ce premier chapitre de mes mémoires, je dois parler d’un autre événement frappant – c’est le cas de le dire – mais qui n’affecta aucune de nos forces spirituelles. Ce fut un coup de foudre. Un violent orage éclata dans la nuit ; j’entendis des allées et venues, vis des lumières briller sous ma porte. Et soudain, en même temps qu’un effroyable éclair, crépita un coup de tonnerre assourdissant…

Je me rendormis.

Le lendemain matin, mon père me mena voir un des peupliers qui bordaient le jardin du côté de la route : l’arbre était pelé de toute son écorce du haut jusqu’en bas, sur tout un côté !

Mon père disait, répétait à tout le monde : « J’étais sûr que la foudre était tombée à proximité. J’ai parfaitement senti le soufre tout de suite après le coup de tonnerre ».

UNE PETITE SŒUR

Quel est l’infortuné mortel qui n’a pas eu, dans son enfance, une « tante Louise » ?

Je le plains de tout mon cœur.

Une tante Louise, c’est celle qui ressemble à Maman en plus jeune et en moins sévère… qui peut tour à tour s’amuser avec vous et vous apprendre l’orthographe, qui vous donne un plus gros morceau de chocolat que Maman à goûter, met plus de beurre sur les tartines…

La mienne ajoutait de la confiture par-dessus le beurre, et, d’âme essentiellement puritaine, mettait toujours un bourrelet de ce mélange de beurre et de confiture à un bout de tartine, celui qu’elle recommandait de garder pour la fin…

Demi-sœur de ma mère, elle était bien la fille de ce pasteur aux doctrines effroyables et de la bonne Veveysanne qui avait élevé ma mère. À son tour, celle-ci éleva Louise, Adolphe, Marguerite, nés du second mariage de mon grand-père.

Elle vint faire à Divonne un long séjour à l’occasion d’un événement bouleversant : l’arrivée en ce monde de ma petite sœur.

Évidemment… ces choses-là, on ne doit en écrire qu’avec une plume de colombe trempée dans des corolles de fleurs pleines de rosée. On doit en parler cependant. Pour la bonne raison que l’enfant le plus réservé, le plus ignorant, le plus sensible y pense.

Y pensais-je beaucoup ? Hélas ! qu’il est difficile de se souvenir ! Oh ! comme les heures quotidiennes de la vie ont grignoté ces vieilles choses qui tant remplirent mes pensées et qui, maintenant, presque effacées, ne révèlent plus la couleur de mon âme d’autrefois !

Avant la naissance d’Élisabeth ? Rien. Rien que la joie de l’arrivée, de l’installation de tante Louise.

Et puis, une nuit, des pas, des lumières sous la porte, des allées et venues… Je sors tout tremblant de mon lit, me jette vers la porte, n’ose l’ouvrir, reviens, me recouche…

Et vers le fin matin, à l’heure où les corbeaux croassent en passant au-dessus de la maison, dans leurs courses quotidiennes du Mussy aux champs de la plaine, c’est tante Louise, qui, gentiment, vient me réveiller et m’apprendre que j’ai une petite sœur.

En toute humilité, à ma très grande honte, j’avoue que je ne me rappelle plus quelle impression cela me fit.

Certes, j’ai toujours été extrêmement porté à ne laisser rien paraître extérieurement des sursauts d’un cœur prompt à se briser ; et ce n’est nullement de la dissimulation, c’est plutôt une pudeur instinctive, irraisonnée et indépendante de ma volonté. Pure affaire de tempérament. Mais tout de même, à six ans, cela a dû me faire quelque chose… et sans doute, ma chère tante Louise, qui me conduisit auprès du berceau où dormait une Élisabeth bien informe encore, sait maintenant mieux que moi ce que j’ai dit en cette occasion mémorable.

Ma mère ne se portait pas bien. Ce fut une lointaine cousine, dont le mari était employé aux douanes de Bellegarde, qui vint chercher Élisabeth et devint sa nourrice pour de longs mois.

En ce temps-là, notre bonne – qui, je crois, remplaçait Anna Boss – était une jeune gamine de seize ans, qui savait beaucoup de « gros mots » et me les apprit. Il y eut là plus de plaisir de son côté que du mien, car je ne savais pas m’en servir ; je les considérais – instinctivement – comme des choses sales, qu’on touche, oui, une fois, mais avec dégoût. Elle m’apprit aussi, cette pauvre petite qui me paraissait si savante, redoutable et vicieuse, et qui ne devait être qu’une bonne fille du peuple, elle m’apprit encore comment ma petite sœur était arrivée. J’y fus très incrédule et il fallut, pour me persuader, qu’elle inventât l’existence d’une machine qui faisait grandir et grossir très vite les enfants. Que j’ai longtemps cherché à me figurer comment était cette mécanique-là ! Je ne jurerais pas de n’avoir songé à ouvrir à la dérobée la trousse de l’excellent docteur Monpélat pour voir à quoi elle pouvait bien ressembler…

Tante Louise resta un hiver avec nous et dut s’en retourner dans la Drôme où la réclamait ma grand’mère.

À cette époque se rattache le souvenir de rêves effrayants, cauchemars où je me voyais assiégé par des myriades de chenilles, de vers de terre, qui emplissaient le rez-de-chaussée, montaient à nos chambres, enveloppaient mon lit, me couvraient de leurs innombrables et puants petits corps gluants et velus…

À la pharmacie Finck, de Genève, mon père, qui était déjà un peu trop souvent préoccupé de ses maux, heureusement imaginaires, demanda ce qu’il fallait faire. — Qu’il prenne les mêmes pilules que vous, mais une seule, le soir, lui répondit-on.

Il était grand amateur de ces pilules revêtues d’argent que M. Finck lui vendait dans de jolies boîtes rondes avec étiquette en couleurs. Ah ! je les vois encore, ces boîtes de pilules, bonnes pour les migraines, les rhumatismes, la constipation, la diarrhée, les rages de dents, les accès de bile, préservatifs infaillibles de la tuberculose, du cancer, du diabète, des boutons sur la peau, des varices, des maladies des reins, du foie et de la vessie. Il n’y avait, je crois, que l’ivrognerie et la mort qui n’étaient pas mentionnées comme curables sur l’engageante étiquette imprimée en caractères alternativement rouges, noirs et bleus.

Mon père, ébloui par tant d’appas, en prenait souvent pour son plus grand bien, et tout ébaubi de leur si louable vertu, s’enhardit un jour à demander à M. Finck ce qu’il y avait dans ces merveilleuses petites boules rondes…

— Mais uniquement de l’aloès, Monsieur !

Je dus avaler un soir une des pilules Finck !

Eh ! bien, j’en avais une sainte horreur… irraisonnée évidemment, mais si forte que mon gosier se contractait avec une violence inouïe dès que je savais la pilule présente dans une cuillerée de soupe…

On essaya dans de la confiture, dans de l’infusion… Inutile ! Vains efforts. Après ma gorge, ce fut mon estomac qui prit parti contre l’intrusion forcée… Bref, je dus aller à la cuisine…

 

*  *  *

 

Pour un futur homme de lettres, qui, hélas, a tant à s’occuper des « mots », rien ne devrait être plus intéressant que de se souvenir de la façon dont il apprit à lire et à écrire ! « Lire, écrire, conter, je ne sais rien d’autre », me déclarait récemment un aimable confrère. J’en dirais volontiers autant… en tenant « compte » du jeu de mots !

Je ne sais vraiment pas comment j’appris à lire et à écrire. Tout ce que je peux dire, c’est que l’on commença si jeune que je ne puis réellement pas m’en souvenir. Dans cette catégorie de souvenirs, je ne revois bien que ma stupéfaction en apprenant de quelle simplicité était la façon de marquer le pluriel des noms. Comment, il n’y avait qu’à ajouter un s ! Mais c’était ridiculement facile !

Il faut croire qu’on m’avait « bourré le crâne », comme on dit aujourd’hui, sur les difficultés de l’orthographe. Et, en somme, je n’ai pas eu de peine à l’apprendre. (Il est vrai que je ne l’ai jamais bien sue, mais les dictionnaires sont faits pour qu’on s’en serve.)

Dès que je sus lire, je contractai cette habitude, ce tic, presque, de lire tout ce qui me tombait sous les yeux, tout, fût-ce un morceau de journal au fond d’un panier de pommes ou de carottes et dont un rebord dépasse… Et, à ce propos, autre chose : lorsque, un peu plus tard, mon père ou mon instituteur me mettait entre les mains un livre d’histoire ou de grammaire avec mission de me bien pénétrer de telle page ou de tel paragraphe, chose étrange, c’était cette page ou ce paragraphe qui m’intéressait le moins et je lisais plus avant, de plus en plus avant. Oui, jusqu’à présent et toujours, j’ai aimé à lire plus avant dans tous les livres, et même et surtout à imaginer au delà ! Aux livres scientifiques je posais des interrogations audacieuses et aux romans je fabriquais un dénouement selon mon cœur.

Mais à l’âge dont je parle je ne lisais pour ainsi dire rien. Il est incroyable que mon père, qui me fit commencer le latin à sept ans et qui lui-même avait l’esprit fort bien meublé, ne se soit pas davantage soucié de mes toutes premières lectures. Robinson Crusoé lui-même n’apparut dans ma vie que beaucoup plus tard. Et au fond ce fut un grand bien, car cela m’empêcha de me livrer à ces jeux des petits garçons se faisant une île déserte dans un coin du jardin, ou se livrant entre eux à des guerres et des ruses d’Indiens… je ne dis pas d’apaches, mais je le pense.

Non. Sans compagnon de jeux, très tôt livré à des réflexions trop longues et surtout sans objet, je crois bien avoir été une sorte de gamin « songe-creux », que je serais resté si plus tard le monde infini du livre n’avait fourni un aliment à l’inquiète pensée qui se rongeait elle-même en tournant en rond dans un cerveau vide.

Pas absolument vide cependant, ce cerveau. Il y avait place pour des ravissements, des terreurs, des recherches positives.

Les ravissements m’étaient fournis par la musique.

Toutes les années en novembre et décembre, une grande salle du premier étage réunissait deux fois par semaine, ou trois, les jeunes gens des deux sexes désireux d’aider à la préparation de la fête de Noël. Les bougies roses ou bleues faisaient mon admiration. Les banquiers et riches fondateurs de la paroisse ne lésinaient pas sur les oranges, les cheveux d’ange, les pommes de pin argentées.

Mais surtout, à ces réunions, on répétait sans cesse les chants de Noël… Tant et si bien que moi qui ai une voix de grenouille enrhumée, j’en arrivai à chanter juste :

 

Pécheur à la mort condamné,

Ne gémis plus,

Un Sauveur t’est donné.

 

J’ai parlé de ravissement. Oui, les voix frustes de ces demoiselles me paraissaient angéliques, le petit harmonium de mon père qui les accompagnait me plongeait dans l’extase… Je n’ai jamais su les notes, mais la musique, et surtout la musique religieuse, m’a toujours bouleversé, remué jusque dans les entrailles. Que de fois, caché derrière un fauteuil, tandis que mon père jouait sur le petit instrument quelques-uns de ces rudes psaumes huguenots, j’ai été saisi d’une émotion si forte, si poignante que je me roulais à terre en sanglotant comme un insensé !

Pour en finir avec ces réunions de chants, de prières et de guirlandes, je dois dire qu’elles se terminaient par un thé et des biscuits « olibet » que les gens riches du comité offraient aux participants. Les caissettes de métal des biscuits « olibet » abondaient dans la maison.

Des terreurs passaient aussi comme de gros nuages noirs dans ma vie uniforme et grise. Un matin, on s’aperçut que le poulailler qui donnait directement dans un hangar succédant à l’arrière-cuisine, avait reçu une visite nocturne…

Je ne sais combien de belles poules grasses manquaient à l’appel. Je crois bien que le gendarme vint enquêter. Quel événement ! Il y avait donc eu des voleurs par là ! Ils avaient escaladé la haie du fond du jardin, piétiné les plates-bandes, forcé la porte de la volière. Et je me les représentais, grands, bruns, barbus, se dirigeant avec précaution à travers les massifs de pétunias et de géraniums… vers les poules, ces bonnes poules… qui « n’avaient pas seulement eu le courage de crier », disait ma mère.

Une autre fois, ce fut un gros lapin, mis à engraisser dans une caisse, sous le hangar, qui disparut. On ne parlait pas encore de fil de fer barbelé mais j’entendis alors énumérer de nombreux procédés de défense… pièges à loup, etc.

Enfin, il paraît qu’une nuit mon père entendit du bruit ; il se leva, se pencha à la fenêtre de sa chambre et vit deux individus essayer d’ébranler les volets du rez-de-chaussée. Il leur cria des choses… et ils déguerpirent avec une vitesse surprenante.

En face de chez nous demeurait une jeune fille pâle et paralytique que je voyais souvent étendue au soleil sur une étroite galerie, au haut de l’escalier extérieur de sa maison. Sa mère, femme de ménage, vint dire que les « voleurs » avaient été frapper aussi à ses volets. — Ce n’étaient peut-être que des ivrognes qui en voulaient à ma fille, dit-elle.

Pourquoi en auraient-ils voulu à cette pauvre enfant ?… je ne me l’expliquai pas, et cela me donna beaucoup à réfléchir… sans parvenir à trouver une solution quelconque.

Tous ces incidents n’auraient rien été et n’auraient laissé aucune trace en moi, si, à peu près au même moment, la domestique au langage assez peu académique, qui remplaçait Anna Boss, ne m’avait conté la fameuse histoire de la jeune et belle châtelaine qui le soir de ses noces s’égara dans les sous-sols immenses d’un vieux manoir, pénétra dans un caveau oublié dont la porte, qui ne s’ouvrait que de l’extérieur, se referma pour toujours sur elle. Ses cris ne pouvaient être entendus, nul ne l’avait vue descendre aux caves… Ce ne fut qu’après cinquante ans qu’on découvrit ses ossements dans sa robe blanche…

Cette terrifiante, cauchemardante histoire me fit un mal énorme, me tint éveillé de nombreuses nuits… Je voyais tout si bien : la descente de la jeune et blonde petite mariée, son effroi quand la porte se ferme, mais sa certitude d’être entendue… puis sa frayeur qui augmente de minute en minute, sa bougie qui diminue, diminue, s’éteint avec un petit grésillement et en lançant une fumée…

Ah ! que tout cela est idiot ! Mais quelles âmes doivent avoir les gosses que l’on nourrit de telles inepties ! Et qui dira les ravages que font les romans policiers, si à la mode, dans les esprits trop jeunes et trop sensibles ! Il est vrai que la sensibilité, de nos jours, il n’en existe plus guère, je le crains, même chez les petits, et c’est effroyable !

C’est curieux : il me semble qu’à cette époque je vivais dans un état d’inconscience et de doux gâtisme, que je n’avais qu’une sorte d’existence végétative…

Oui, mais c’est évidemment dû, en grande partie, aux « trous » d’une mémoire infidèle. Cependant, l’impression générale que j’ai de ce petit garçon en tablier bleu qui semblait mener une vie inconsciente et décolorée au fond du presbytère de Divonne, c’est précisément celle d’un être aux pensées encore éparses, discontinues, et qui cherche instinctivement, sans s’en rendre bien compte à ce moment, à les réunir, ces pensées, à en faire un faisceau, à se constituer en somme son moi propre, sa personnalité. Les mots pour dire ces choses sont trop gros, trop précis ; il s’agit de si subtiles forces, de nuances si ténues, de mouvements d’idée si imprécis ! En fait, je me cherchais moi-même, non de cette recherche qui plus tard posait d’angoissantes questions d’origine et de fin, mais de cette inquiétude de rêveur, lancée à la poursuite d’un noyau insaisissable et inconnu où enrouler au fur et à mesure les impressions, les notions, les expériences venues du dehors. Évidemment cela a lieu chez tout le monde à cet âge, puisque pour passer de l’inconscience complète du bébé à la constitution psychique d’un vrai « moi », il faut bien que l’être humain traverse cette phase ; mais ce qu’il y a de curieux c’est que, dans une certaine mesure, j’en avais déjà une idée, peu claire, mais délicieuse, et je la sentais peu à peu se développer et s’enrichir à chaque détour du chemin. Cette formation de la personnalité a quelque chose de touchant et de mystérieux. Plus tard, vers douze ou treize ans, elle devait aboutir à ce cri spontanément jailli : « Je suis quelqu’un ! » Je ne voulais pas dire quelqu’un d’exceptionnel, de remarquable ; je me jugeai simplement devenu une personne comme une autre… et cela parce que, après le travail intérieur qui durait depuis tant d’années, à la suite de quelque heureuse remarque qui avait rencontré l’approbation des miens, un épanouissement soudain s’était produit, apportant une certitude éclatante et neuve.

Mais à Divonne, avant de commencer le latin, à six ans seulement… non, vraiment, je n’étais pas encore une personne, je n’étais rien qu’une petite herbe qui poussait à l’ombre, qui cherchait timidement à étendre ses frêles racines sous terre, dans le silence, l’obscurité, l’immobilité, l’immense recueillement des choses qui ne sont pas encore…

LE RETOUR D’ÉLISABETH

Je viens de retrouver une vieille photographie – pas jaunie du tout, contrairement à celles dont se servent les romanciers – et qui pourtant date de plus de quarante ans ! J’y figure, c’est vrai, mais en ce moment, ce n’est pas ce petit garçon en costume marin que je regarde, c’est sa petite sœur Élisabeth, poupée de quatre ans, en robe rose, aux cheveux déjà très foncés, un peu bouclés, toute potelée et dont l’œil amusé contemple l’oiseau multicolore que le bon photographe Boissonnas agite au-dessus de son appareil.

Oui, après je ne sais combien de temps de nourrice, Élisabeth était revenue au presbytère de Divonne. Je devais l’avoir oubliée, ou n’y pensais plus guère, mais lorsqu’elle fut de nouveau là pour tout de bon, c’est alors enfin qu’elle commença réellement d’exister pour moi. On avait coutume tant elle était joliette et d’agréable figure, de l’appeler « Princesse Élisabeth ». Pourquoi pas « reine » ? Sans doute, pour ne pas trop la flatter. Mais cela c’était plutôt un nom honorifique et l’usage prévalut peu à peu de l’appeler Mimi, jusque vers sa deuxième année, après quoi elle redevint Élisabeth .

Chose curieuse, personnellement, dans mes pensées, c’est ce dernier nom que je lui ai toujours donné.

Qu’on excuse ces puérilités. Je cherche, en les poursuivant encore, à me rendre mieux compte de ce que fut déjà dans ma vie d’enfant la présence d’Élisabeth. Et je crois bien ne pas me tromper en disant qu’elle fut, presque avant de savoir parler, une confidente. Créature encore végétative et incapable de comprendre les mots humains, je lui tenais de longs discours qu’elle accueillait toujours, je dois le dire, avec une lueur de plaisir aux yeux et le battement répété de ses minuscules menottes. J’ai toujours été ami du silence et peu communicatif, comme on dit, et d’entre les deux ou trois personnes – toujours féminines – à qui j’ai su parler en vérité à cœur ouvert, ma sœur Élisabeth fut la première.

Ma mère ? Oh ! pourquoi faut-il encore une fois dire que l’incroyable asservissement puritain avait scellé si fort ses lèvres et son cœur ! Alors que pour la plupart d’entre nous, notre maman fut celle qui tout comprend, tout accueille et tout pardonne, celle qui révèle déjà à l’adolescent l’infinité d’une tendresse féminine, pour moi j’ai manqué de ce viatique chaleureux. Et ce fut Élisabeth, qui, d’abord des yeux seulement et puis, plus tard, de l’intelligence et du cœur, voulut bien accueillir, comprendre, et me révéler l’inégalable indulgence féminine pour les larmes de l’homme.

Ah ! si, en ce moment, je n’avais la gorge serrée à ces souvenirs délicieux, qu’il serait risible, mon Dieu, de parler de confidences, à l’heure trop tendre des premières conversations avec Élisabeth… Je me souviens d’un de ces jours anniversaire, le 24 août. Elle avait quatre ans, et portait cette même robe rose que dans cette photographie genevoise dont je parlais tout à l’heure.

L’après-midi, une promenade fut organisée, du côté de Coppet ou de Céligny. Ce que furent les réjouissances et le bon goûter de ce jour, je ne sais plus, mais je vois nettement la scène sur le chemin du retour. Je gambadais autour de la petite voiture d’enfant que poussait la bonne, et, alors, saisi tout à coup, pour la première fois de ma vie, d’une de ces ivresses heureuses, pareille à une immense explosion d’enthousiasme, je me mis à cueillir les fleurs colorées et les feuilles luisantes au bord du chemin et à les jeter sur le tablier de la voiturette et criant : « Vive la princesse Élisabeth ! »

Pauvre petit bout de fillette, ô toi qui dors maintenant, depuis tant d’années sur des rives où je ne saurais même retrouver ta tombe, qu’il m’est doux de savoir qu’à ton quatrième anniversaire, j’ai pu te donner un tout petit peu de ce bonheur fugace et périssable qui te fut si rare et si parcimonieux à mesure que tu te rapprochais de la fin de tout.

 

*  *  *

 

J’ai l’impression, mais non la certitude, que je n’ai pas suivi l’ordre chronologique des événements. Je devais avoir près de huit ans lors de ce fameux anniversaire ; or, je sais que j’ai commencé le latin à sept. Et pourtant, les deux événements sont intimement liés dans ma mémoire, si bien que j’ai toujours placé au lendemain de la petite fête champêtre mon premier contact avec les déclinaisons. Quoi qu’il en soit, je me revois appelé tout à coup par mon père dans son cabinet de travail, où, dès la porte, j’aperçus au tableau noir en deux colonnes le singulier et le pluriel de « rosa », la rose.

C’est évidemment quelque chose d’appréciable, comme l’a fait remarquer Philippe Monnier avant moi, de commencer par cette litanie de la rose, à la rose, par la rose, ô rose… de pénétrer avec un nom de fleur aux lèvres dans le clair palais du grand rêve latin. Plus tard, j’ai mieux aimé la langue et les riants rivages de la Grèce amoureuse des paysages d’argent et des belles pierres. Le noir cyprès des oliveraies romaines m’a toujours empêché de goûter pleinement le cytise de Virgile. Mais en m’offrant dès ma septième année cette Rose immortelle, en m’imprégnant à un âge aussi tendre des premiers sons champêtres d’une langue que je ne devais jamais savoir à fond, mon père m’a rendu un service immense, car, enfin, ce n’est pas le latin qui importe, c’est la fleur des choses et de la vie.

En ces temps préhistoriques, le jeudi était jour de congé aussi sacré et aussi inattaquable que maintenant le samedi après-midi. Malgré, ou à cause de cela, mes leçons de latin eurent lieu le jeudi… oui, quand mon père n’était pas occupé, fatigué, mal disposé – ce qui arrivait, je crois, assez fréquemment.

Les autres jours, j’allais donc à l’école primaire libre fondée par le même comité qui entretenait la paroisse. Un jeune instituteur de vingt ans, frais émoulu des écoles de Lausanne, me donna là mes premières leçons sérieuses de grammaire, d’histoire et d’arithmétique. Je crois bien que je ne donnais pas grande satisfaction à l’excellent M. P. qui, d’ailleurs, n’en voulut jamais convenir quand je le retrouvai trente ans plus tard pourvu d’une très haute fonction scolaire à Lausanne. Moi, je sais mieux ; je sais notamment que je ne pouvais pas m’empêcher de « penser à autre chose ». Dès que j’avais deviné plutôt que compris la démonstration du maître, sans plus m’occuper des détails, mon esprit se mettait à vagabonder, tandis que mon corps restait vissé sur le banc, un œil sur le régent. Alors, je ne savais pas les détails, je pouvais à peine expliquer en gros ce que j’avais tout juste aperçu à la lueur d’un éclair. Moi, je me résignais – je me suis toujours honteusement résigné à ne pas approfondir – mais M. P. tout souriant, tout rose, tout poupin encore, essayait de mille façons de me faire digérer l’ensemble de son enseignement – à quoi j’opposais la plus douce, la plus polie des résistances passives.

Je dois cependant beaucoup à ce maître, d’abord pour sa jeunesse, qui ne savait pas encore prendre les choses trop lourdement, pour son égalité d’humeur, pour son rire malicieux et jamais méchant. Il n’avait pas dix ans de plus que les plus âgés de ses élèves. C’est merveilleux quand on y songe, car il n’était pas encore assez éloigné de ce pays inconnu et fermé où l’on ne vit guère que jusqu’à dix ans. Après, c’est fini, le jardin de l’enfance est clos pour toujours, et ils sont bien rares ceux qui en gardent une image quelconque. On croit qu’on se souvient, mais ce sont des faits seuls qui surnagent ; l’atmosphère, la lumière, sont perdues. On oublie trop que l’enfant n’est pas une plus petite créature, mais une autre créature.

Pour moi, je ne prétends pas faire exception à la règle, et ce que je note ici, ce sont moins des empreintes fidèles que des résonnances lointaines, assourdies, plus ou moins déformées.

À propos d’enseignement, et puisque je suis à cet ordre d’idées, je dois ajouter que mon père se faisait un assez coquet revenu en donnant quelques répétitions aux enfants des riches clients de l’Établissements de Bains. Il était évidemment le seul au village à pouvoir enseigner le latin, l’histoire ancienne, l’algèbre. Il fut aussi appelé, durant certaines vacances d’été, je crois, à fortifier la mémoire défaillante d’un certain jeune L., dont les parents habitaient au Chalet des Bois (sauf erreur). Ce petit garçon, de mon âge, ne me fit pas grande impression ; il ne s’arrêta qu’une fois ou deux, après sa leçon, à jouer avec moi. Et je n’étais pas joueur. Je remarquais davantage un autre rejeton de ces familles dont les rentes avaient le don d’éblouir mes braves parents. C’était le fils de M. M…, de Genève. L’été, ils habitaient aussi les environs de Divonne, et M. M… était membre du fameux Comité fondateur et maître de la paroisse. Cet enfant, de mon âge également, avait je ne sais quelles déformations aux pieds et aux dents qui l’obligeaient à porter un bizarre appareil métallique autour du mollet et de grosses boules de caoutchouc dans la bouche. Je n’enviai ni l’un ni l’autre, et ai été fort heureux lorsque je le retrouvai plus tard à l’université, de voir qu’il marchait et mâchait comme vous et moi.

Je viens d’employer l’expression de « fameux Comité ». En effet, mon père en parlait beaucoup et souvent pour s’en plaindre. Évidemment, ces cinq ou six messieurs – sans compter leurs épouses – payant tout – avaient le droit de commander. Je crois cependant qu’ils y mettaient les formes, mais mon père était susceptible. Il me souvient à ce propos d’une petite scène assez typique. Ce devait être le moment des comptes annuels. Mon père (j’y pense maintenant) n’avait peut-être pas encore achevé ses écritures. Toujours est-il qu’il craignait fort l’arrivée d’un des membres du Comité, car rigide lui-même en ces matières, il n’eût voulu pour rien au monde avoir pu paraître négliger le moindre de ses devoirs.

Or, un matin, vers neuf heures, un trot de cheval résonne et s’arrête devant la maison. M. Alfred A., régent de la Banque de France, s’il vous plaît – un gros homme à favoris roux, saute à bas de sa monture, jette la bride à un groom qui le suivait également à cheval, pénètre au presbytère et demande Monsieur le pasteur.

Mon père parla longtemps de cette surprise-là : « Il faut toujours avoir ses livres à jour et ouverts devant soi », grommelait-il.

Mais ces Messieurs du Comité étaient la bonté même. L’un d’eux, à qui mon père se plaignait du mauvais état de ses intestins (!), ne lui mit-il pas à la main trois billets de cent francs pour aller faire une cure de raisin à Vevey ! Trois cents francs à cette époque ! Et moi, gros niais, j’allai vite le dire à la bonne ! Quelle semonce je reçus !

À chaque fête de Noël, je recevais une pièce d’or de chacun des membres du Comité, plus des livres d’images, des cadeaux. Une oie toute farcie arrivait le 24 décembre du château de M. Alfred A. Et chaque printemps le jardinier-chef du même château envoyait un plein char de petits pots de fleurs, pour garnir les massifs de notre jardin.

Lorsque ces dames, Mme Alfred A., Mme de B., Mme M…, venaient voir ma mère, naturellement je me sauvais comme un sauvage que j’ai toujours été ; c’est qu’elles étaient éblouissantes et terribles ! Elles me faisaient une impression de blancheur éclatante, de luxe vestimentaire inouï ! Pourtant ma mère se plaisait à proclamer qu’elles s’habillaient fort simplement et réservaient tout leur luxe pour la table et l’ameublement.

Une fois par an, mes parents étaient invités au château ; on venait les prendre en calèche, et ma mère rapportait des détails merveilleux sur l’attitude des majordomes, l’excellence et le raffinement des plats.

Oui, je m’enfuyais quand elles survenaient, ces belles, grandes, sveltes et lumineuses dames si blanches, mais ma sauvagerie n’était pas absolument de la timidité. Elle était beaucoup faite de crainte du ridicule. Je me sentais mal habillé, ou mal peigné… et cela suffisait. Une fois, en effet, comme je me sentais particulièrement bien mis et que ma mère tardait à descendre pour recevoir ses visiteuses, j’entrai délibérément au salon où jacassaient les éblouissantes dames et allai de l’une à l’autre avec un « bonjour, Madame », d’une correction parfaite ! Dieu me pardonne si je n’inclinai pas mes lèvres sur la blanche main de Mme Alfred A., la plus belle et la plus divine de toutes…

Elles se récrièrent à l’envi et ce fut ma mère qui reçut les compliments, car pour moi, tout mouillé de chaud, je m’en fus… ailleurs goûter les joies pures d’une gloire nouvelle.

Un jour, une de ces brillantes Madame amena sa nièce Isabelle, dix-sept ans, qui, un peu en retard en ses études, avait besoin de quelques répétitions de français, d’arithmétique et d’histoire. Cachets princiers… Joie dans toute la maison… et jusqu’au fond du jardin.

La jolie et pâle Isabelle arrivait régulièrement avec une suivante insignifiante et montait aussitôt au bureau de Papa. Et, durant toute l’heure, de sentir dans nos murs familiaux, cette créature que mon imagination parait de tant de grandeur et de noblesse… je restais sidéré, aplati, vaguement ahuri, comme au passage d’un météore qui s’attarderait miraculeusement dans mon ciel.

À TÂTONS

À tâtons, c’est bien l’expression qui convient – au propre et au figuré – pour cette période des deux années qui précèdent le départ de Divonne.

En effet, aux environs de ma huitième année, une ombre, tombant des cimes inconnues, se mit à voiler lentement pour moi l’éclat des roses, le bleu tendre du ciel et les lumières de la vie… Des brouillards passaient devant mes yeux. Le docteur Monpélat me soigna fort bien, sans le secours d’aucun spécialiste. Le traitement consistait en lavages et en gouttes que l’on devait me faire tomber dans l’œil, paupières ouvertes. Ce n’était pas terrible, je ne souffrais pas. Mais ce qui fut affreux, ce fut d’avoir les yeux bandés, de vivre dans le noir le plus absolu, et cela durant trois mois !

Néanmoins, le fait restait. Je ne crois pas que l’on se soit sérieusement inquiété… Peut-être pas assez, en tout cas en ce qui concerne les soins spirituels. On ne se préoccupait guère de me donner des distractions, on me laissait constamment seul, la plupart du temps au lit. Je dormais énormément, c’est vrai, ayant toujours eu une capacité de sommeil presque scandaleuse ; mais, malgré tout, il restait de nombreuses heures où, complètement dégagé du monde extérieur, je demeurais en proie à ces sortes de rêves sans objet, figure ni contour, où l’âme la mieux trempée, et par conséquent celle d’un enfant surtout, se débilite, s’affaiblit, se perd.

Pourquoi ne me faisait-on pas la lecture ? Pourquoi ne venait-on pas causer avec moi ou simplement s’asseoir auprès de mon lit ?

Ce bonheur positif dont j’étais privé, il faut dire que je n’avais aucune idée de le réclamer. Je ne souffrais donc pas de son absence… Mais tout de même, est-ce de cette époque… ou d’un peu plus tard, que date cette idée ridicule, puérile et folle, torturante par instants, que je n’étais pas le propre fils de mes parents, mais quelque enfant qu’ils avaient recueilli autrefois ? Je mentirais si, me livrant aux appas d’une imagination littéraire, je disais que ce soupçon m’a hanté durant plusieurs années. Non. Il revenait simplement, comme cela, à de longs intervalles, me crispait la gorge… et puis je n’y pensais plus. C’était évidemment, se dégageant par à-coups des profondeurs obscures et inconscientes de l’être, l’aspiration à plus de tendresse… surtout à une tendresse plus explicite, exprimée et redite.

Malgré des sacrifices et des dévouements de chaque minute, combien de parents s’aliènent l’affection de leurs enfants, en ne leur disant pas tout simplement qu’ils les aiment ? On agit, on se tue à la peine, on leur donne tout, on croit que cela suffit. Eh ! bien, non. Je crois fermement, d’après ma propre expérience, qu’à ce propos, l’acte vaut moins que la parole. L’enfant ne se rend pas compte du dévouement silencieux et quotidien, tandis que les mots chantants et doux le pénètrent et le poignent.

Qu’on me pardonne cette digression. À quoi donc serviraient la plume et l’encre, si ce n’est à dégager des sentiments, pensées et souvenirs quelques ébauches d’enseignement ? Mais je reconnais qu’il vaut mieux laisser à chacun le soin de tirer de l’exposé des faits quelque menue vérité à sa convenance.

Pour en revenir à mon mal d’yeux, j’ajouterai que l’ennui des dernières semaines d’obscurité fut largement atténué par la promesse… d’une paire de bretelles. Je n’en avais encore jamais porté, cet article étant remplacé par une sorte de gilet de toile pourvu de boutons sur sa circonférence. Porter bretelles devait être mon rêve ardent et chéri, car je me souviens comme d’hier de la minute où on me les apporta. C’était quelques jours avant qu’il me fût permis d’enlever mes bandeaux, je ne les vis donc pas, mais de les savoir là, à portée de ma main, accrochées au montant de mon lit, c’était le paradis ! Et n’est-ce pas, en effet, le meilleur moment du bonheur humain, celui qui précède la possession ?

Que le monde était beau, lorsque je rouvris les yeux ! Ce fut, je crois, comme une seconde naissance. Je m’intéressais à tout ce décor prodigieux du jardin plein de fleurs et des campagnes vertes qui s’étendaient de tous côtés jusqu’aux bords du ciel. Je me souviens d’un soir d’été où les lueurs pétries de rose, de lilas, de mauve et d’or sur le Mont-Blanc furent si particulièrement émouvantes que toute la famille rassemblée au jardin gardait un silence religieux. J’ai revu bien des couchers de soleil sur les glaciers lointains, mais jamais avec des yeux si réellement neufs.

Vers ce temps, mon père, qui était fervent botaniste amateur et enragé collectionneur de plantes, m’apporta d’un de ses voyages à Genève une boîte à herboriser, d’un vert brillant, avec une fleur peinte en rouge et jaune sur le couvercle. À cela étaient joints un couteau spécial (ne se fermant pas), destiné à arracher les plantes avec leurs racines, et enfin une presse à vis pour sécher les spécimens recueillis.

Il me montra au cours de nos fréquentes promenades, comment on étudie les plantes, comment on les conserve, et surtout il attira mon attention, par des observations constantes, sur les merveilles de l’organisation végétale et florale !

Initiation botanique ! Jusqu’à l’âge où l’on découvre, à travers le mirage éternel des livres et des yeux, le fantôme de nuées et le verbe magique de l’Amour, l’étude des fleurs fut tout pour moi. Je l’ai bien abandonnée, mais à l’heure où mon père m’apprit pour la première fois à discerner pétale, sépale, anthères, étamines et pistils, j’avais un invincible besoin de donner mon cœur. Et c’est à la nature entière qu’alla ce premier amour ? À huit ans et avant 1900, ce n’était pas encore ridicule.

Nos premières excursions scientifiques – si on peut dire ! nous conduisirent sur les pentes boisées de ce charmant contrefort du Jura qui s’appelle le Mussy. Joli nom, et jolie colline. À cette époque, un sentier à peine tracé partant d’au-dessus de l’Établissement des Bains, zigzaguait à travers la forêt jusqu’au point culminant où se trouvait une ferme. Là, mon père nous faisait servir un bol de café au lait fumant dont il raffolait. Et puis nous errions dans les bois et les clairières à la recherche de fleurs nouvelles.

C’est en redescendant de Mussy, un soir de printemps, que je fis connaissance avec la scille, cette aimable fleur bleue qui hante nos haies dès les premiers beaux jours. Pourquoi cette fleur me fit-elle plus d’impression qu’une autre ? Pourquoi concentrai-je sur elle mon amour du bleu ? Je ne sais, mais ce que je me rappelle bien, c’est que dix ans plus tard, feuilletant l’herbier de mon père, j’éclatai brusquement en sanglots en apercevant ma première scille… C’est qu’alors j’habitais un pays sec, gris, sans verdure et sans eau, et que la scille avait évoqué tout d’un coup les paysages riants de Divonne, le lac, le Mussy !

Plus loin que la ferme où nous nous arrêtions pour y savourer le fameux café au lait, il y avait, au milieu des bois, les ruines d’une maison : quelques pans de murs au milieu des ronces et des orties. La mélancolie de ces choses qui marquent le passage de l’homme, de ces lieux où ont vécu, souffert, aimé des créatures inconnues, tout ce charme romantique de la légende et de l’imaginaire, m’empoigna dès ma première visite. Et l’impression fut si forte que quatre ans plus tard, soit vers douze ans, occupé à échafauder mon premier conte, ce fut cette ferme en ruines qui tout naturellement servit de cadre à l’histoire d’amour que j’essayai, pour la première fois, d’écrire. J’ai perdu le texte de cette touchante et ridicule intrigue où quelque jeune et jolie fille pleurait toutes ses larmes, et je ne le regrette, certes, qu’au point de vue purement documentaire.

Vers la fin de cette période enchantée de la petite enfance, nous eûmes, à Divonne, la visite des deux demi-sœurs et du demi-frère de ma mère : tante Louise (dont j’ai déjà parlé), oncle Adolphe et tante Marguerite. Cette dernière, âgée seulement d’une dizaine d’années de plus que moi, mais au moment où l’on a huit ans, une personne de dix-huit vous paraît… d’un imposant !

Mon père avait hérité récemment quelques dizaines de mille francs d’un oncle ; il était allé à Sedan recueillir cet héritage, et c’est, je crois bien, dans l’ivresse de cette aubaine qu’il avait invité ces trois jeunes gens à venir passer une quinzaine chez nous. En tout cas, on leur fit fête. Il y eut notamment un tour du lac mémorable ! C’était la première fois que je montais sur un de ces vapeurs de la Compagnie et l’on juge de mon émerveillement… toujours silencieux, car je ne questionnais guère, aimant mieux chercher à deviner, à comprendre par moi-même. En cela, je crois que la timidité et la crainte d’importuner sont choses excellentes, car l’effort de l’esprit pour trouver tout seul une explication développe incomparablement l’intelligence.

Escale à Montreux. Location d’une barque pour nous faire conduire de Montreux à Chillon. Première visite du fameux château. Là, ce furent les ouvertures étroites donnant sur le lac et les prétendues empreintes des pas de Bonivard qui me frappèrent le plus. On m’expliqua que, sous l’eau très profonde, il y avait des lames qui découpaient les corps que l’on jetait par les ouvertures si étroites que l’eau paraissait verte. On me conta l’histoire de Bonivard…

Et ce fut l’âme déjà chavirée par toute la mystique et grandiose ambiance de Chillon que je remontai en bateau… lequel menaça de chavirer lui-même. Ou du moins, je le crus, car un grand vent s’étant levé au large de Nyon, je fus tout à coup saisi d’un mal de cœur qui ne devait rien aux martyres des prisonniers de Chillon. Il fallut me conduire à la buvette où quelques gouttes de rhum eurent vite raison de ma défaillance.

Tante Louise et tante Marguerite s’étaient cotisées en sortant du château pour m’acheter un splendide canot à voile de douze centimètres de long. Je n’en fis jamais rien, car il n’y avait ni bassin, ni cours d’eau au jardin de Divonne. D’ailleurs, je n’ai jamais joué avec des chemins de fer, bateaux, voitures, animaux en bois, en métal ou en caoutchouc. Étais-je trop sérieux pour mon âge ? Ces choses-là ne me faisaient aucun plaisir.

Une autre de mes sorties avant le grand voyage définitif vers le Midi de la France fut une course au Salève. En sa qualité de Genevois de cœur, mon père était un fervent de cette montagne à laquelle je n’ai jamais rien trouvé de remarquable ; il voulut bien m’y conduire une fois. Ah ! ce fut grand ! Pour bien faire, il fallut coucher à Genève la veille et le lendemain. C’est ainsi que je fis connaissance avec l’antique pension de famille de la rue Bautte où mon père descendait souvent. C’est ainsi encore qu’au restaurant, j’eus une côtelette de veau entière pour moi tout seul ! Que de fois et jusqu’à près de vingt ans, mi-chagrin, mi-plaisant, j’ai dit à ma mère : « Quand papa me menait à Genève, à neuf ans, j’avais une côtelette entière ! »

L’ascension par le Pas-de-l’Échelle que je devais refaire si souvent plus tard, étant étudiant, me parut légère. Aux Treize-Arbres, ce fut la petitesse de Genève et du lac qui me frappa.

Au retour j’étais surtout fier de n’être pas fatigué !

Enfin, pour clore ces souvenirs, en leur série que je pourrais appeler « divonienne », je dois rappeler un accident qui me rapprocha beaucoup durant quelques jours d’un de mes camarades d’école. Il s’appelait Frédéric M. (Je devrais parler au présent, car il existe heureusement encore et j’ai longuement conversé avec lui, il y a quelque temps.) Un autre élève de l’école, s’étant pris de querelle avec lui, lui décocha un terrible coup de pied dans le bas ventre. Le pauvre Frédéric fut transporté au presbytère où il fut soigné et d’où il ne put bouger durant, je crois, une quinzaine de jours. C’était la première fois que je vivais avec un autre enfant de mon âge. Il m’en conta de toutes sortes… oh ! des choses sans importance, mais que les gamins se disent entre eux, car, encore une fois, l’enfance est un monde fermé !

Une fois connaissance faite et parachevée, notre grand amusement consista à faire fondre des morceaux de chocolat avec du sucre en poudre… Le résultat, une fois le produit refroidi, était excellent !

Et me voici presque à l’heure du départ. Depuis des mois, mon père fabriquait lui-même de grandes caisses dans lesquelles non seulement ses livres et la vaisselle furent rangés, mais des meubles tels que l’harmonium, la table à ouvrage de ma mère… Chaque caisse était marquée à l’aide d’un pinceau trempé dans l’encre rouge d’un numéro d’ordre et d’un V. Ah ! mon père n’était pas peu méticuleux ; et quel travailleur quand il s’y mettait !

Au dernier repas, le régent, était des nôtres. En sortant de table, il m’embrassa vigoureusement en me murmurant quelque excellent conseil… Je ne devais le revoir que trente ans plus tard…

Dans l’après-midi, la diligence jaune nous emporta à Nyon, d’où le train nous transporta à Genève. Là, première halte et nuit d’hôtel, à l’inévitable pension de famille de la rue Bautte !

L’ARDÈCHE

Le département français de l’Ardèche (ancienne province du Vivarais) est une petite Suisse. À mi-chemin entre le Massif Central et la Provence, participant de la configuration montagneuse de l’Auvergne et du climat déjà brûlant des Causses, il y a dans cette région une diversité de paysages vraiment singulière.

Aux environs des Vans même, de cette petite ville de deux mille habitants, où j’allais vivre désormais, on passe tout d’un coup et presque sans transition d’un pays sec, pierreux, calcaire et brûlé, à une région plus humide, féconde, ombragée. D’un côté, terres lourdes, rouges, grasses, plantées de vignes et d’oliviers, collines couvertes de petits champs en gradins ; et partout, à fleur de terre, en blocs informes, ou en strates immenses la roche calcaire, grise. Contrée aride où les pluies filtrent facilement et disparaissent vite à travers les innombrables fentes des couches sédimentaires pour aller former tout un réseau de rivières souterraines.

De l’autre côté, une terre légère, brune, des sources, des prairies naturelles, des châtaigniers sur les pentes et des pins là-haut sur les crêtes de ces monts abrupts, aux ondulations âpres et austères, le Coiron, le Tanargue, les Cévennes enfin. Là, la pierre est d’aspect feuilleté ; ce sont des micaschistes où se sont logés des quartz, des gneiss lamellés de feldspath.

À quelque distance de la petite ville, une grosse rivière, le Chassezac roule des eaux limpides et tumultueuses. Les Vans même sont sur un petit affluent du Chassezac.

À l’époque où j’arrivai là, la station de chemin de fer la plus proche était St-Paul-le-Jeune, sur la ligne du Teil à Alès, à une dizaine de kilomètres. De sorte que la grande diligence jaune, passant quatre fois par jour sous nos fenêtres, était le seul lien nous reliant au vaste monde.

Deux mille habitants à peine dans l’agglomération, mais allure de ville. Une grande place en triangle sur le pourtour de laquelle se trouvaient la pharmacie, les deux hôtels, les bureaux du notaire et de la poste, quelques magasins bien fournis. D’un côté, en contrebas, un réseau de petites ruelles étroites autour de l’église catholique. De l’autre, une grande rue montante, amorce de la route de St-Paul-le-Jeune. Au bout de la pente, le temple protestant, curieuse construction ronde surmontée d’un dôme, que je soupçonne fort d’avoir été primitivement un sanctuaire païen. Enfin, à l’autre extrémité de la ville, sur la route beaucoup moins fréquentée de Villefort, une rangée de maisons parmi lesquelles, à côté de la gendarmerie, se trouvait le presbytère protestant. Un rez-de-chaussée ayant servi d’école, inhabitable. Un premier étage, l’ancien logement de l’instituteur, vide. Enfin, au second, le logement du pasteur. Et surtout, derrière la maison, un grand jardin dont j’aurai à reparler.

Ces détails topographiques arides et dépourvus d’intérêt pour mes lecteurs, comment pourrais-je assez m’en excuser ! Mais vous, qui que vous soyez, rappelez-vous : Jetez un rapide regard sur les lieux où s’écoulèrent vos années d’enfance et dites-nous si l’on peut séparer les souvenirs qui surgissent alors de leur cadre naturel ? Non, on ne le peut pas, et la forme matérielle des choses semble avoir pris son empreinte et son sceau sur la trame de nos vieilles pensées.

Dès notre arrivée, il fut décidé que je n’irais pas à l’école primaire, mais que mon père me préparerait tout de suite au lycée. Il n’avait en tout et pour tout qu’une centaine d’ouailles et aurait largement le temps de me pourvoir des élémentaires « humanités ». Je ne saurais dire, même maintenant, si ce fut un bien ou un mal. Leçons irrégulières, longues périodes de solitude, oui ; absence de camarades, repliement presque maladif sur soi, oui, encore, mais aussi quelle sève de vie intérieure ! Je manquai, certes, de ce frottement rude avec la vie qui endurcit et virilise, mais je ne souffris pas de cette sorte de dépréciation de la vie que donne forcément le contact avec de plus frustes que soi.

N’étant pas néanmoins élevé en serre chaude, je ne regrette guère de n’avoir pas connu l’école primaire, laïque et obligatoire des Vans. Ce que je sais de la mentalité des maîtres primaires d’alors me fait frissonner à la pensée qu’ils auraient pu me faire avaler la moindre de leurs stupides pédanteries. Mon père passait quelquefois trois jours sans me donner la moindre leçon, mais du moins, dans ses propos plus que dans son enseignement, je puisai le respect des idées, le culte de la vérité désintéressée, l’amour de la nature, l’inquiétude du divin.

Mais alors, les connaissances pratiques, la régularité de l’enseignement, à d’autres ! Mon père consacrait des journées entières à confectionner de très beaux programmes. L’emploi de chaque heure de la journée, était prévu. Le nombre de pages de chaque manuel était très justement divisé par le nombre de leçons. Des jours de révision avant chaque période de vacances, des exercices, des promenades, des lectures… tout était réglé. Et quelles longues discussions, sereines et joyeuses, sur la date de la fin ou du commencement des vacances ! S’il me donnait un jour de plus que d’ordinaire, il me semblait que j’avais remporté une grande victoire. Hélas, vacances ou non, en général, je ne faisais rien du tout.

Le résultat le plus tangible de tout cela, c’étaient de nombreuses feuilles de papier divisées en petits carrés et épinglées au-dessus de mon petit pupitre. « Emploi du temps ». « Horaire des leçons ». « Programme du trimestre »… etc., etc. Rien n’était laissé au hasard sur ces merveilleux programmes. L’exécution seule manqua… à peu près constamment.

Et comme il était bien inutile d’apprendre des leçons qu’on ne me faisait pas réciter, je lisais d’emblée tout le manuel, puis je recommençais… oh, pas la grammaire, évidemment (sauf les exercices), mais l’histoire, la géographie, oui, bien.

Le latin allait cahin-caha. Mon père s’emportait quand je ne pouvais expliquer une phrase du De Viris : « Tu ne seras jamais qu’un savetier ! » Je n’avais aucune crainte. Je détestais ce De Viris, collection de récits de hauts faits de ces grandes brutes que furent les Romains. Mais quand j’abordai Ovide et les récits des Métamorphoses, oh ! je fus intéressé. Et, comme toujours, quand l’étude est plaisante, je comprenais mieux et plus vite. Ovide, excellent ami ! je te dois un petit mot de reconnaissance ! C’est toi qui me révélas la beauté des mots, le charme d’une image littéraire. Je me rappelle très bien : Nous abordâmes un jour le récit de la métamorphose de ce Narcisse qui aimait se contempler dans le miroir des eaux. « Fons erat illimis… » (Il était une source pure…) Ah ! prestige du poète, c’est à cette minute même que, pour la première fois, j’en éprouvai le frisson. Je vis le paysage, les bois environnants, la source si claire sur son lit de petites pierres jaunes et roses, et le beau jeune homme penché… Oui, « fons erat illimis… » Voilà la magie du verbe, la poésie, l’imagination créatrice… tout cela dans ces trois petits mots. Comment une petite âme rêveuse et tendre pouvait-elle résister à ce charme ? J’ouvrais le livre et traduisais : « Déjà l’étoile de Vénus, chassant la nuit devant elle, découvrait le jour naissant »… C’était l’aube avec tout son mystère pudique et son reflet divin. J’ouvrais un peu plus loin et j’ânonnais « Galatée est plus blanche que les grappes de troëne, plus fleurie que les prés, plus élancée que l’aulne, plus polie que les coquillages lavés par la mer, plus agréable que le soleil pendant l’hiver, et que l’ombrage pendant l’été, plus vermeille que la pomme, plus majestueuse que le platane élevé, plus fraîche que la glace, plus douce qu’un raisin mûr, plus molle que les plumes d’un cygne et le lait caillé… plus inconstante que l’onde, plus souple que le saule, plus violente qu’un torrent, plus vive que le feu… »

Allez donc après cela, bonnes gens, et croyez que vous avez donné le goût de l’étude, des racines linguistiques et de la bonne latinité à votre petit imbécile d’enfant muet ! Non, non ! Mais lui, il en reçut bien davantage, il en conçut l’amour de la beauté et le désir nostalgique, encore qu’absolument inconscient, de la plus grande aventure du monde, celle dont le dieu porte flèches et bandeau.

Et si ce n’était pas encore dans des créatures de chair que je voyais l’incarnation de Galatée, c’était en tout cas dans nombre de fleurs que je retrouvais la grâce immortelle des Narcisse, des Hyacinthe, des Adonis, des Daphné, des innombrables nymphes ou héros métamorphosés par les dieux !

C’était tout profit pour la botanique. Charmante façon d’explorer un pays que cette étude ! D’abord ce ne furent que quelques courtes promenades aux environs immédiats. Derrière le jardin passait un petit chemin rocailleux et encaissé entre des murs de soutènement des champs en gradins. Une petite porte basse y donnait accès. Nos premières sorties nous conduisirent tout naturellement sur ce chemin : À quelque distance, il rejoignait le Bourdaric, ce ruisseau, affluent du Chassezac qui traversait notre petite ville. Dès lors, il remontait le cours de ce filet d’eau, au fond d’une vallée de plus en plus étroite, sauvage, inhabitée. Mais, avant de s’enfoncer ainsi au cœur de la montagne de Bar, le torrent baignait les murs du pittoresque hameau de Naves, et, un peu à l’écart, dans le val sous-affluent, les eaux avaient rongé toute une strate argileuse et avaient laissé à découvert une vaste coupure des couches sédimentaires… On eût dit que le mystère des formations géologiques se révélait en ce lieu, et c’est, en effet, avec une sorte de respect et de mystique admiration que nous découvrîmes cette faille.

Une des premières plantes manquant à notre herbier et découverte dans ces terrains fut ce joli muscari violet, de l’espèce « racemosum ». Je l’ai encore.

Mais la forte rivière mugissante et tourmentée nous attirait. Par la route de Villefort qui sortait de la ville à quelques pas de chez nous, on arrivait en une demi-heure au Pradal où, devant une grande croix, à une bifurcation, on se trouvait à un col. De là, abandonnant la route de Villefort qui remonte vers les Hautes-Cévennes, un chemin descendait vers la rivière. Elle faisait là un grand coude, enserrant comme d’un bras frais le promontoire au sommet duquel se dressait le petit village des Sallelles. Ce tableau, après tant d’années, ressort encore dans ma mémoire, revêtu de couleurs si brillantes et si précises que, je m’en assure, il devait y avoir là quelque miraculeux jeu de lumière.

De retour à la maison, mon père se livrait à l’analyse de sa cueillette, déterminait les espèces au moyen de ces « flores » anciennes, ouvrages spéciaux autrement compliqués et savants que ceux d’aujourd’hui. Déjà, je connaissais les termes scientifiques ignorés du profane, « amplexicaule », « bipinnatifide », « infundibuliforme »…, mais ce qui surtout était bon, c’était l’habitude de voir les choses telles qu’elles sont, d’observer les détails, de discerner des différences anatomiques extrêmement petites, et de se rendre compte du jeu d’organes infiniment divers. Cela, c’est l’étude de ce qui vit, de ce qui est normal… Et puis, la délicatesse des gestes et le doigté qu’il faut pour manier ces frêles choses, les disposer comme il convient sur la couche de papier bulle où ces créatures pleines de gloire et de grâce vont dormir pour longtemps !

Et enfin, ces noms d’espèces : « silvestris », « campestris », « sylvatica », « vernalis », « laureola », « alba » ! Il y a de la douceur, de la poésie, une sorte de volupté tendre et d’enchantement infini à jouer avec ces syllabes latines et florales !

Le premier mai 1890, j’ai cueilli avec mon père, étudié et conservé jusqu’à ce jour, l’« Asperula odorata » ; mettez, si vous voulez, l’aspérule odorante, ce n’est pas au latin que je tiens, c’est au « fait », à la chose, et singulièrement à cette petite chose vivante, fine, parfumée et qui fut mienne au même titre, oui, que la plus précieuse conquête de l’amour.

Car ce n’est pas tous les jours que nous rapportions en triomphe à la maison des trophées de science, de vie et de beauté. Ce n’était pas tous les jours que nous les allions chercher. L’existence quotidienne était bien plus morne et… comment dire, à la fois réglée, uniforme, et irrégulière et variable. Mais je crois bien que la part désordonnée, c’est moi qui l’apportais et la créais.

Tout de suite après le déjeuner du matin, le culte de famille nous réunissait tous. Je dis tous, parce que la plupart du temps, nous avions une bonne. Ce n’était plus une volontaire suisse, mais en général une jeune fille placée par quelque orphelinat protestant. J’en reparlerai. Donc aux environs de huit heures, chant d’un psaume, lecture de la Bible ; chacun à son tour lisait un verset, puis prière par mon père et enfin l’oraison dominicale prononcée par le plus jeune, par moi pendant quelques années, puis par ma sœur Élisabeth.

Immédiatement après, mon père et moi gagnions le cabinet de travail où j’avais un petit pupitre. La leçon à apprendre, le devoir à faire, tout était indiqué en détail sur mes tableaux. Je m’y livrais avec une soumission, sinon une ardeur, que je recommande bien aux gamins d’aujourd’hui. Mon père alors… eh bien ! c’était selon son humeur : Il préparait un sermon, se fabriquait pour lui-même des plans d’études extrêmement compliqués, ou s’en allait faire de la menuiserie ou du jardinage. Jusqu’à la fin de sa vie – je l’ai su par ses papiers – il eut cette idée fixe de revoir toutes les branches du savoir humain, et pour cela il se proposait d’étudier tant de pages par semaine de chaque science et de résumer ces pages. Il a laissé, à sa mort, de ces résumés tous commencés, je le proclame, mais dont aucun ne dépassa jamais le premier cahier. La plupart n’avaient qu’une page ou deux, notamment ceux d’histoire, ceux d’archéologie biblique, etc., car je le répète, il voulait « tout » réapprendre.

Mais j’oublie mon emploi du temps. À dix heures et demie, mon père s’habillait après une toilette minutieuse, et, à onze heures, me donnait ma leçon. Cela se bornait à me faire réciter quelques passages de grammaire ou d’histoire, à corriger un problème et à me faire expliquer trois lignes ou quatre de latin.

À midi, dîner. À une heure, en règle générale, promenade aux environs jusqu’à deux heures… mais disons que bien souvent, mon père m’envoyait simplement jouer au jardin. Je remontais à deux heures (ou à deux heures et demie !), reprenais la suite des tâches indiquées sur mes tableaux. À quatre heures, goûter, une heure de récréation. À cinq heures, nouvelle leçon – c’était celle-là qui s’évanouissait la plupart du temps… À six heures et demie, souper, puis lecture à haute voix, un des meilleurs moments de la journée, et j’y reviendrai, et enfin culte de famille, identique à celui du matin. Quelle existence pure ! Et comme cela devait bien, en effet, et immanquablement former le bon imbécile que je suis devenu !

Mais sous cette uniformité grise des jours, sous cette apathie d’âme, sous l’apparence et le masque de tous les jours, je ne sais quelle flamme, toute petite, mais aiguë, vive, mystérieuse, affolante, vivait en moi ! Parallèlement au développement de ma pauvre petite âme comme étouffée dans la cendre des choses sans chaleur et sans force, une créature chimérique naissait et me brûlait le cœur par moments, me jetait dans des exaltations bizarres et frénétiques… comme si, par instants, à la lueur d’un éclair, j’avais perçu les traits et les couleurs d’un autre monde.

LE JARDIN ENCHANTÉ

À d’autres, le jardin de notre maison des Vans n’aurait nullement fait songer à un éden paradisiaque…, mais, entre dix et quinze ans, à l’âge où se forme réellement un tempérament, il me fut un univers, une sorte de retraite sûre où je pouvais être moi sans contrainte, et, pour tout dire, une porte ouverte vers un je ne sais quoi qui n’avait ni forme, ni limite, ni contour…

Sortant de la maison par une haute porte à deux battants qui faisait face à la porte d’entrée de la rue, on accédait à une grande cour plantée de droite et de gauche de deux grands acacias. En face de soi, surélevé en terrasse, le jardin était masqué par un épais rideau de laurelles. On y accédait par deux escaliers tournants, disposés noblement à la manière des jardins italiens. Sur la terrasse, une allée médiane séparait les carrés de légumes de la partie plantée d’arbres, qui était plus un petit bois qu’un verger. Une haie de rosiers le bordait et il s’y mêlait pittoresquement des lilas, des poiriers, des noisetiers, des pruniers, des cerisiers. Deux chênes, un sapin et quelques peupliers dominaient de très haut le menu peuple de ces petits arbres. C’est sous le sapin vénérable que se trouvait la retraite la plus aimée et la plus sûre : son tronc écailleux s’élevait dans une sorte de clairière entourée de toutes parts de massifs de lilas, de buissons de roses et d’aristoloches. Ses branches basses avaient été coupées autrefois, de sorte qu’il y avait là une merveilleuse chambre de verdure… Au centre, près du tronc, une pierre plate, carrée, avec un peu de mousse d’un côté.

Et les fleurs !

Mille fois bénie soit une mère qui, à défaut de tendres verbes, me donna les fleurs ! Iris, anémones, balsamines, tulipes, jacinthes, œillets, marguerites, pieds-d’alouette, résédas, toutes les vieilles fleurs démodées elle les aimait, et je l’en aime de tout mon cœur de m’avoir communiqué cet amour.

Maman ! Te souviens-tu du fond de ce monde inconnu où tu reposes, de la grande anémone bleue que nous vîmes ensemble s’épanouir la première après l’hiver, et avec quels transports de joie ! Cette fleur-là, et pas une autre ! Si tout de même il y a quelque communication, si imprécise qu’elle soit, entre les vivants et les morts, oh ! je veux être sûr qu’en ce moment même où j’écris ces choses, il y a un tressaillement de joie en toi.

… Du fond du jardin, je n’avais qu’à lever les yeux pour apercevoir la douce forme verte de la montagne de Bar. Je ne me lassais pas de la contempler. La vallée semblait ouvrir vers elle une route encaissée, et, au bout de ce sillon, la pente se relevait, suivant une courbe harmonieuse, jusqu’au sommet. Que de fois j’ai observé les variations des teintes que revêtaient à leurs heures ces hautes terres. Le matin, la montagne était tellement inondée de soleil qu’on croyait pouvoir discerner chaque feuille de chaque arbre et voir les micaschistes luire sous les buissons. À midi, c’était une colonne verte, une forme monolithique supportant le ciel comme un obélisque de marbre vert. Le soir, c’était une créature de tendresse et de beauté qui avait des épaules d’ambre, qui se coiffait de panaches d’or et de pourpre, qui avait un visage souriant ou grave, selon les caprices des nuages… Elle était si vivante que j’étais constamment tenté de tomber à genoux et de lui parler comme à la déesse pacificatrice de mes troubles et inquiètes pensées.

Ce qui m’en empêcha peut-être, ce fut l’anecdote que rapportait volontiers mon père pour prouver que le sentiment religieux est inné dans l’homme : il s’agissait de ce jeune garçon élevé dans l’ignorance la plus absolue de toute religion, et que l’on trouva un jour en train d’adorer le soleil…

… Et je ne trouvais pas cela si mauvais ; je comprenais très bien ce besoin infini d’adorer dont certaines âmes ne peuvent se débarrasser. Personnellement, mon sentiment religieux qui, je crois, à cette époque était très vif, se bornait cependant à une mystique adoration… Je ne me souviens pas d’avoir une seule fois « demandé » quelque chose à Dieu, même en ces années enfantines où cela semble si naturel.

Au culte du dimanche matin, les choses se passaient un peu comme à l’école : je m’évadais. Une mystérieuse force m’entraînait hors de l’heure et du lieu ; j’avais toutes les peines du monde à me forcer à écouter simplement. La plupart du temps, des phrases que prononçait mon père me suggéraient, par association d’idées, toutes sortes de rêveries grandioses, flottantes, indécises… En fait, je me perdais dans des nuages.

À l’école du dimanche qui suivait immédiatement le culte, je reprenais pied. Nous avions là deux monitrices, deux sœurs, Marie et Jeanne D., 17 et 19 ans, qui sortaient à peine d’un pensionnat de Nîmes. Leur famille était la plus riche et la plus influente de la petite congrégation. Elle se composait, outre les deux demoiselles déjà nommées, d’une Mme D., bonne personne sans âge ni caractère bien marqués, d’un Monsieur D., petit homme pétulant et bavard, qui avait fait sa fortune dans la tannerie et aimait beaucoup à discuter politique avec mon père ; enfin et surtout d’une sœur de M. D., restée vieille fille et qui, à elle seule, faisait marcher la paroisse.

Excellentes gens ! Nous ne voyions qu’eux, puisque c’étaient les seuls paroissiens que l’on pouvait décemment fréquenter. (À part un certain M. Sarrazin, quincaillier, et plus tard le commandant V…, officier de cavalerie en retraite.)

À l’école du dimanche, donc, Marie et Jeanne D. enseignaient les éléments de l’Histoire Sainte à une demi-douzaine de petits morveux et à moi-même. Elles étaient jolies, elles avaient l’air distingué, elles portaient des gants, bien qu’elles eussent les mains d’une blancheur étonnante. Et leurs chapeaux ! Et surtout leurs robes ! Notons bien que l’on était au temps des « tournures » et qu’il en fallait de l’étoffe pour couvrir tout ça !

Quant à moi, à mon attitude de gamin tendre vis-à-vis de ces étincelantes beautés… eh ! bien, c’est tout simple : rougeurs, palpitations, émois, balbutiements. J’étais sidéré ! Timide, oui, je l’ai toujours été, moins cependant avec les dames qu’avec les gros messieurs…, mais avec Marie et Jeanne D., ce n’était pas une affaire de timidité, c’était comme une petite mort.

J’entends d’ici quelques-unes de mes bonnes et trop indulgentes lectrices s’écrier en souriant : « Allons, allons, dites tout de suite que ce fut votre premier roman et que vous brûlâtes pour elles ! » Non, Madame ! Je n’allai pas jusque là, non pas même dans mes plus intimes sentiments. Car, enfin, ces deux-là étaient trop imposantes, trop déesses. Songez encore une fois à la masse formidable que représentait une seule de leurs robes ! Elles en eurent de rouges qui allaient divinement bien à leur teint un peu mat. Eh ! bien, un dimanche, en sortant du temple, elles allèrent se jeter en pleurant dans les bras de leur mère en s’écriant : « Maman, nous ne voulons plus jamais remettre notre robe rouge, car M. le pasteur a terriblement grondé contre les ornements féminins trop voyants ! »

Alors, vous voyez, Madame, j’étais assis immédiatement derrière elles durant tout le sermon. Leur parfum m’enveloppait ; je connaissais, par le léger tressaillement de leurs épaules, les moindres effets de ce sermon sur leurs âmes blanches ; leurs petites oreilles roses et la pâleur d’ivoire de leurs cous me fascinaient et, quand elles se levaient devant moi pour la prière dans un grand frou-frou de soie et de jupons empesés… Seigneur, votre droite est terrible !

Non, non, Madame, le petit bonhomme de douze ans ne fut pas amoureux des grandes demoiselles D., mais comme il commençait le catéchisme en compagnie des petits villageois et villageoises de sa paroisse, il feuilleta un jour le registre d’état civil que tenait son père, et il tomba en arrêt sur cette ligne admirablement moulée par le précédent pasteur : « Berthe Brun, née le 25 décembre 18… » Était-ce possible ? Je n’avais jusqu’alors prêté aucune attention à cette fillette ? Mais voilà que le Destin, le je ne sais quoi de supérieur à tout me la désignait. Née le même jour que moi ! Effroyable détermination ! À la seconde même je la revis avec des yeux tout autres, cette enfant, jolie en effet, mince, aux yeux très clairs et tendres, au teint très blanc…

Et voilà. Coup de foudre, amour immense, profond, infini. Je ne lui en parlai jamais, d’ailleurs, et ce fut une de ces passions d’enfant romantique, véhémentes, effrénées, sauvages, violentes… et toutes concentrées dans un seul cœur. Elle ne se douta jamais de rien, Berthe Brun, née le même jour que moi – quel honneur, voyez-vous ça ? – ; sauf peut-être lorsqu’elle me tendit timidement la main, la dernière fois que je la vis, quand ses parents décidèrent d’abandonner leur misérable ferme de Marvigne pour devenir colons en Algérie. Alors, enhardi par la pensée de l’inéluctable séparation, je serrai longuement cette petite main fraîche… Elle ouvrit de grands yeux au contact de ma paume enfiévrée… et s’en alla.

Quant aux crises de désespoir et de sanglots qui auraient dû logiquement suivre…, point ! Il y avait une fatalité dans cette affaire-là… et peut-être quelque autre événement imprévu – comme l’arrivée d’un nouveau brigadier de gendarmerie à la caserne voisine, ou l’éventualité d’une grande course botanique avec mon père – suffit-il à détourner de mon cœur l’orage noir qui s’amoncelait à l’horizon.

LES JOURS S’ALLONGENT

Que les jours et les mois paraissaient longs en ce temps-là ! Tout le monde, j’en suis sûr, a fait cette observation : Un été à dix ans, un été à quarante ans ; quelle différence ! Quand on est tout jeune, la saison chaude, verte et dorée, c’est une vie ! Et ce n’est pas seulement parce qu’on y reporte nombre d’événements avec complaisance qu’il nous semble y avoir tant vécu, non, c’est parce que, réellement, la notion du temps se rétrécit à mesure que l’on vieillit.

Le premier été au jardin des Vans fut un enchantement. J’étais encore bien jeune, les leçons ne pressaient pas… et l’on me laissait divinement seul. Outre les arbres, mes frères, et les fleurs, mes sœurs, j’y observais aussi, à l’occasion, le monde des hommes, mais de loin ! À droite, le jardin contigu appartenait à cinq familles, soit aux cinq gendarmes. Je les observais surtout dans deux circonstances : quand ils faisaient l’exercice et quand ils se réunissaient sous leur tonnelle pour boire et manger sans fin. Je ne croirais jamais, si je ne l’avais vu, que les gendarmes français pussent autant manger… ni si longtemps !

À gauche, un peu en contre-bas, c’était le jardin de la Barrial. Brave mère Barrial ! Elle venait faire les lessives et le reste du temps cultivait elle-même son jardin ou filait de la soie sous un petit auvent. Je la voyais très bien et c’était fort intéressant.

Autrefois, on filait fréquemment à domicile la soie de sa propre récolte de cocons. Il suffit pour cela d’une chaudière bouillante et d’un rouet. Du matin au soir, la bonne femme était assise devant sa bassine fumante, y jetait de temps à autre une poignée de cocons dont elle tirait des fils légers, d’un beau jaune d’or.

Mes relations sociales étaient donc bien maigres. À part quelques visites aux D… et l’école du dimanche, je ne parlais à personne hors du cercle de famille. Cependant, une fois l’an, à la sortie de l’hiver, s’ouvrait une période fort agitée et au cours de laquelle j’avais de nombreux contacts avec le monde extérieur. C’était à l’occasion de la vente paroissiale. Elle avait lieu dans l’appartement libre du premier.

Tout l’hiver, ces dames de la réunion de couture avaient confectionné de menues lingeries et surtout crocheté une grande couverture qui constituait le gros lot de la loterie traditionnelle. Mon principal emploi était de monter et descendre les escaliers de l’étage supérieur pour aller chercher ce dont on pouvait avoir besoin. Et ce n’était pas une sinécure !

Mais, le grand jour arrivé, que tout avait bon air dans les pièces du premier ! Les anciens bancs de l’école libre, un peu rafistolés et recouverts de tapis, formaient des comptoirs agréables où s’étalaient les objets les plus hétéroclites. L’après-midi et le soir, thé, biscuits, pâtisseries… Le lendemain, tirage de la loterie.

Je me donnais à tout cela cœur et âme, oubliant toute ma timidité et ma sauvagerie coutumières, et bien plus par besoin d’action que par zèle paroissial.

 

*  *  *

 

Un soir de février, vers dix heures, la grande diligence jaune qui arrivait deux fois par jour de la gare de St-Paul-le-Jeune, arrêta ses grelots et ses grincements d’essieux devant notre porte. Ma grand’mère, déjà occupée à discuter du prix de son voyage avec le cocher, en descendit.

Elle n’était, comme je l’ai dit, que la belle-mère de ma mère, mais elle l’avait élevée, et c’était la première fois qu’elle venait nous voir. Veuve depuis de nombreuses années, elle vivait fort retirée dans sa ferme des Ferrands, dans la Drôme.

Grand’maman était une Veveysanne de vieille souche et fort bonne ménagère. Cette fois, c’était elle et non tante Louise, qui venait nous aider à recevoir ici-bas un nouveau venu.

Et, en effet, avec une ponctualité vraiment remarquable, peu de jours après ma grand’mère, mon frère Georges arriva.

Ce fut un bébé difficile à contenter dès ses premiers jours. Ma mère, peu bien depuis quelques années, dut renoncer à le nourrir. On le mit en nourrice, d’abord chez une mégère qui le nourrissait de châtaignes bouillies. Il manqua en mourir. Heureusement, on dénicha une brave paysanne qui venait de perdre son enfant et habitait, avec sa nichée, dans un lointain et pittoresque hameau de la montagne. Pittoresque aussi était le nom de cet endroit : il s’appelait St-Pierre-le-Déchausselat.

Durant cette année-là, ce furent des courses charmantes à St-Pierre-le-Déchausselat. Lorsque ma mère y venait, on prenait une voiture, un petit break à deux chevaux. Mais le plus souvent, mon père et moi partions seuls, notre dîner dans nos sacs, avec la loupe et le couteau à herboriser. Il fallait quelque chose comme quatre heures de marche pour arriver à ce hameau perdu tout en haut de la petite vallée de la Sur.

Délicieux voyage à travers les forêts de châtaigniers, le long d’un sentier rocailleux et abrupt ! Les braves paysans nous recevaient à bras ouverts ! Georges, épanoui, rose et joufflu, nous faisait force risettes. Nous dînions sur l’herbe, près de la ferme, analysions quelques plantes cueillies en venant, et après l’absorption d’une grande tasse de café offerte par les nourriciers, nous redescendions gaîment vers la large vallée du Chassezac. Ces randonnées rallumèrent le goût de la science chez mon père, et, les étés suivants, nous fîmes ensemble plusieurs grandes courses.

Nous aimions à remonter le cours du torrent, le Bourdaric, qui passait devant la maison et que nous pouvions rejoindre, au-dessous de Naves, par le chemin de derrière le jardin. À l’œil nu, on pouvait suivre son cours dans tous ses zigzags jusqu’au flanc de la montagne boisée, où il devenait un simple sillon apparent jusqu’à une petite distance du sommet. Là était la source, que j’imaginais comme un grand trou percé dans le rocher, d’où devait jaillir une eau abondante, fraîche, cristalline ! Ah ! pouvoir remonter le cours de ce torrent, à travers les forêts, jusqu’à cette source !

Il faut dire qu’à cette époque-là nous lisions avec passion, le soir à haute voix, le récit des célèbres explorations de Speke, Grant et Burton à la recherche des sources du Nil.

Mon père s’enthousiasma comme un enfant à l’idée d’aller jusqu’aux sources du Bourdaric. Il déclara que c’était un superbe but de course botanique…

Nous fîmes, comme Speke et Grant, plusieurs tentatives infructueuses, plusieurs grands voyages de toute une journée chacun. Je me souviens particulièrement de la course où je crus avoir découvert une source de pétrole.

Prêt le premier, j’allai attendre mon père auprès de la porte verte, au fond du jardin. Le jour n’était pas encore bien net, mais ce n’était pas le crépuscule ordinaire du soir ; il y avait des paquets d’ombre et comme de très légères fumées entre les arbres… Et, sur toutes choses, je ne sais quel mystère flottant qui donnait envie de se recueillir et de prier. En voyant l’étoile du matin pencher vers la colline du Haut-Armas, je fus saisi de l’envie de pleurer, tant il y avait de magie dans l’air.

Enfin l’arrivée de mon père me délivra de cette émotion poignante et nous nous mîmes allègrement en route.

Nous avions appris qu’un sentier reliait le cours inférieur du Bourdaric à son cours supérieur pour desservir les forêts. Ce sentier qui s’élevait en zigzags sur la pente de la vallée, rejoignait le cours d’eau beaucoup plus haut ; il nous évitait ainsi une marche pénible. En le suivant, nous arrivâmes à un endroit où il passait par une étroite percée de rochers. Et nous fûmes là témoins d’un phénomène naturel remarquable : ce rocher, que le sentier franchissait ainsi par une faille naturelle, faisait partie d’une sorte de longue muraille de granit qui coupait transversalement toute la vallée. On la voyait dévaler, cette muraille, depuis la crête, par bonds successifs, jusqu’au torrent qui devait la traverser par une porte étroite analogue à celle du sentier.

Une fois cette muraille franchie, ce fut un enchantement : il nous sembla que nous pénétrions dans un jardin clos, sorte d’Eden bien défendu contre les profanes. En effet, la vallée s’élargissait notablement, le torrent se faisait ruisseau, il coulait paisiblement entre des massifs de coudriers, de fougères, d’arbousiers, de petits hêtres. De loin en loin seulement, pour rétablir la pente, son lit se resserrait et disparaissait sous des touffes de végétation luxuriante. Il se précipitait alors d’une hauteur de huit à dix mètres et un bassin rond, ou « gourd » très profond et entouré en demi-cercle de rochers tapissés de fougères, de digitales, de menthes sauvages.

Nous prîmes le fil de l’eau au-dessus d’une de ces cascades. On pouvait se croire à des millions de kilomètres du monde civilisé. Des deux côtés, les pentes étaient couvertes de forêts, et les rives étaient encombrées d’une végétation si touffue qu’on avait peine à les remonter.

À partir du confluent d’un minuscule cours d’eau avec le Bourdaric, la montée devint plus pénible et plus lente. Il était dix heures du matin. Nous prîmes un moment de repos et une légère collation. Atteindrions-nous la source ? C’était la grande question. Il était difficile d’y répondre, car, enfouis au cœur de l’étroite vallée, nous n’apercevions plus le flanc de la montagne et ne pouvions plus juger de la distance. L’ascension reprit, difficile entre les ronces et les éboulis de roches qui encombraient les bords du torrent. Vers midi, la pente augmenta tout à coup et la vallée se rétrécit. Au loin, c’est-à-dire à quelques centaines de mètres devant nous, une masse de végétation plus sombre apparut comme dressée autour et au-dessus d’un rocher. Sans nul doute, c’était la source !

Cela paraissait d’autant plus croyable qu’au delà il semblait que toute trace de vallée disparaissait et que le flanc de la montagne était uni sous sa robe d’arbres.

Mon cœur battit…

Il nous fallut près d’une heure pour parvenir à cet endroit, car des fourrés épais s’entremêlaient au bord de l’eau et les branches basses nous aveuglaient. Enfin, parvenus à la place aperçue de loin, nous crûmes à la réalité de notre découverte : d’un rocher tout couvert de végétation, une masse d’eau claire jaillissait et tombait dans un large gourd, profond, encaissé, sombre…

Était-ce la source ?

Il fallait se rendre compte de ce qu’il y avait au-dessus du rocher.

En m’accrochant aux arbustes et au prix de mille tours de force, je parvins au sommet de la petite falaise… Hélas, le cours d’eau reprenait là ! Ce n’était pas la source.

Mon père me fit passer son sac que je cueillis du bout recourbé de ma canne et, contournant le rocher, me rejoignit.

Après une grave délibération, il fut décidé qu’il était trop tard pour poursuivre. Il fallait camper pour dîner et se reposer. Mon père était fatigué et essoufflé.

— Tant pis, dit-il tristement, Speke et ses amis n’ont pas conquis les sources du Nil dès leur première expédition ; et nous aurons plus de plaisir à recommencer l’aventure avec ce mystère devant nous.

En revanche nous nous trouvions sans l’avoir cherché en une délicieuse retraite. C’était, au-dessus du gourd, une sorte de chartreuse absolument close, un petit vallon arrondi, fermé de toutes parts, même du côté où se déversait le ruisseau ; car là encore de grands rochers de basalte noir formaient d’imposantes sentinelles. Et le fond de ce petit vallon était une minuscule plaine à travers laquelle coulait lentement le ruisseau apaisé. Deux érables protégeaient cette plaine de leur ombre saine ; des orchis vanillés, de grandes marguerites, des salicaires aux longs épis roses la parsemaient. Et tout le pourtour était fermé, clos, par des rochers et des fourrés impénétrables.

Mon père me fit admirer un splendide lys martagon qu’il avait cueilli au bord du gourd en m’attendant. La découverte de cette variété, très rare, nous fit oublier un moment notre déconvenue au sujet de la source du Bourdaric. Car à l’autre extrémité de notre salon de verdure, le torrent nous échappait encore, s’insinuant entre les arbres, remontait, se retirait plus haut, toujours plus haut.

Après un de ces repas exquis dont on se souvient toute sa vie quand on les a ainsi conquis de haute lutte et qu’on les savoure en des asiles si beaux, je revins au bord du rocher au bas duquel l’eau du gourd ressemblait à une plaque de bronze poli. Je fus surpris à ce moment par une étrange odeur de pétrole qui semblait s’en dégager. Et alors, la lumière frappant obliquement au-dessous de moi le bassin d’eau calme, j’aperçus à sa surface des plaques grises, irisées sur les bords, un peu comme les taches d’huile que laissent les autos sur certaines routes macadamisées et humides. Sans rien dire, tandis que mon père était absorbé par l’analyse des plantes cueillies en cours de route, je redescendis sur les bords du gourd ; je vis que cette substance grise et flottante était bien celle qui répandait cette odeur caractéristique. Les taches se faisaient plus épaisses et rapprochées à un endroit près du bord. Je parvins là, j’examinai, je touchai cette substance puante, je soulevai une grosse pierre qui faisait comme un petit cap dans l’eau. Il y eut un jaillissement qui dura quelques secondes, puis diminua, s’arrêta…

Avais-je découvert une source de pétrole ? J’étais assez instruit pour savoir que c’était très recherché… pas autant qu’aujourd’hui peut-être, mais encore !

J’appelai mon père à grands cris. Il examina la chose.

— Nous sommes, dit-il, sur des terrains de micaschistes où se trouvent en général les sources de pétrole ! Mais…

Tout le long du chemin de retour, je rêvai de sources inépuisables de pétrole… et de richesse. Mais mon père ne paraissait pas très excité ; il était sage, ne se laissait pas aller aux turbulents enthousiasmes ; il était, je crois bien, plus heureux de sa cueillette de lys martagon et d’orchis safranés que de toutes les mines de pétrole du monde.

LES YEUX QUI BRILLENT

Tous les soirs, après le souper, mon père apportait entre la Bible et le livre de cantiques, une lecture à faire à haute voix. Le choix en était extrêmement restreint. Pour tout dire, il tenait en deux auteurs : Molière ou Töpffer. Et de ces deux-là, tout n’était pas bon à lire. Du premier, c’était toujours « L’avare », « Les précieuses ridicules », ou « Le médecin malgré lui » ; du second, les « Voyages en zigzag ». Je crois bien que ma mère n’écoutait guère, et mon père et moi connaissions certainement ces lectures par cœur. Durant nos courses d’été, nous faisions de fréquentes allusions aux pérégrinations du fameux pensionnat genevois, et je prenais quelquefois la liberté d’appeler mon père : Monsieur Töpffer… Il en était ravi… À d’autres moments, je regardais sur une vieille carte de géographie où se trouvait Zermatt, ou Évolène, ou par où l’on passait pour faire le tour du Mont-Blanc. Je laissais aller mon imagination et je voyais des routes, des montagnes, des rivières, de vieilles hôtelleries, des paysans finauds ou crétins, une bande joyeuse.

Je crois bien que c’est dans le commerce prolongé de ces deux bons esprits, clairs, rieurs, sains, pleins de sève et de vigoureux bon sens, habiles à saisir les ridicules des hommes et des situations, que je dois mon goût pour la littérature d’un humour de bon aloi, et mon aptitude à rire, moi aussi, de l’inépuisable comédie humaine.

Mais à ce moment-là, c’étaient surtout le sac, la canne et la gourde qui ravivaient mon enthousiasme pour les longues randonnées et les glorieux jours de courses botaniques !

D’ailleurs, les livres me réservaient tout de même, et dès cette heure, veux-je dire, d’autres enchantements ! Car ce fut en plein jardin des Vans, vers douze ans, que je découvris la grande « trilogie » des œuvres de Jules Verne : « Les enfants du capitaine Grant », « Vingt mille lieues sous les mers » et « L’île mystérieuse ». Je dirai tout à l’heure quel fut le bon génie qui me procura ces livres, car on ne me les acheta pas. Je n’avais encore lu que « Le tour du monde en quatre-vingts jours ». Heureusement, car il ne faut pas aborder trop tôt les chefs-d’œuvre, même ceux qui sont pour la jeunesse ! Il faut pouvoir les comprendre. Bref, je me jetai avec délices sur ces trois grands livres de belle aventure. Je retins surtout, lus et relus « L’île mystérieuse », où se retrouvent les héros des deux autres livres et où l’on assiste à la fondation d’une colonie de braves gens, dépourvus de tout à leur arrivée, dépourvus de tout, sauf de science. Ah ! le prodigieux livre, qui contient en raccourci toute l’histoire des progrès humains ; école de patience, d’ingéniosité, d’énergie. Quelle différence entre cette histoire et celle de Robinson Crusoé ! Ce dernier tire tous les premiers outils et produits indispensables des débris de son vaisseau, tandis que les colons de l’île Lincoln arrivent à fabriquer eux-mêmes non seulement leurs outils, mais des produits tels que : explosifs, sucre, appareils télégraphiques, avec les seules ressources de la nature ! C’est que, comme le dit Jules Verne, ils « savaient », ils avaient dans leur cerveau les données de la science, et, par là, étaient capables de tirer de la matière brute le maximum d’éléments utiles.

Et ces mystères qui s’accumulent, ces événements inexpliqués, ce quelque chose qu’on pressent, qu’on ne devine pas… Mais après le dénouement de la découverte par les colons de la présence du « Nautilus » dans un lac souterrain, sous les basaltes de l’île, je revenais plus volontiers aux premiers jours de l’existence précaire des braves naufragés de l’air, j’assistais à leur lutte pour l’existence, j’apprenais d’eux la manière de faire du feu avec une loupe composée de deux verres de montre emplis d’eau pure, la façon de fabriquer de la poudre, de la nitro-glycérine, des armes, des instruments de toutes sortes.

Sur ces entrefaites, j’entrai en relations suivies avec les heureux propriétaires des grands livres de Jules Verne. C’étaient deux jeunes garçons, deux frères de mon âge, orphelins de mère et que leur père avait amenés en vacances dans une belle propriété qu’il possédait près des Vans. Cette villa de la Molette, j’y pense toujours avec envie… oh ! une envie rétrospective ! mais jugez-en : M. C. qui voulut bien m’inviter à passer quelques jours avec ses fils à la Molette, était un aimable savant. Il avait exploré les grottes du pays et y avait trouvé de nombreuses poteries et armes préhistoriques, et surtout il possédait des instruments de physique qui faisaient mon admiration, notamment une pile au bichromate et une bobine Ruhmkorff. Quelle joie de « voir » enfin les choses dont je n’avais connaissance encore que par les livres, d’assister à ces expériences, de contempler les belles étincelles bleuâtres sortant de la bobine en écoutant le léger tic-tac de son interrupteur Foucault !

M. C., voyant mon intérêt scientifique si éveillé, me prêta les livres de Jules Verne, et en outre me fit présent d’un gros volume : « La clef de la science ».

Mais il y avait place en moi pour autre chose que des manipulations chimiques et physiques, et la beauté de la vie m’attirait déjà autrement que le merveilleux scientifique. Je m’étonnais même secrètement de voir mes petits camarades rester insensibles aux magnifiques terrasses de leur villa. Au-dessus de la rivière, c’étaient comme des jardins suspendus, étagés et de plus en plus fleuris à mesure que l’on se rapprochait de l’habitation. Il y avait là tant de fleurs qui m’étaient encore inconnues, qu’en passant sur les terrasses j’étais extasié, empoigné, exalté… comme ivre de ces splendeurs vivantes.

Et puis, ces deux petits contemporains bons garçons avaient une gouvernante blonde à qui je n’osais adresser la parole. Et je frémis un jour si fort que je glissai et tombai sur le tapis lorsqu’elle m’eut effleuré la joue de son bras nu.

Retrouvant plus tard ces deux amis, quel changement en eux ! Ils ne me parlèrent plus de piles électriques ni de fabrication de nitro-glycérine, mais de cette même gouvernante qu’ils avaient ignorée autrefois, et qui, maintenant, ne leur inspirait que des propos grossiers !

Au cours de l’automne suivant, j’éprouvai une longue et grave hésitation : je ne sais pourquoi, vraiment, mais il me semblait qu’il me fallait choisir entre les sciences et les lettres.

Évidemment, au point de vue de mes connaissances d’alors, j’étais plutôt un scientifique, je savais autant de botanique qu’un licencié et presque autant de zoologie et de chimie. Mais j’avais déniché dans la bibliothèque de mon père quelques volumes de vers, un recueil de poésies choisies, de Victor Hugo notamment.

Alors, cela me brûla le cœur ! Ah ! quel autre monde plein de nostalgiques lueurs, de chimères inconnues, de formes adorables, apparaissait à l’horizon comme un mystérieux univers ! Toutes ces crispations du cœur et ces larmes aux paupières quand je passais dans le jardin à l’aube, quand je cherchais la première étoile dans le ciel vert du soir, quand je voyais s’épanouir l’anémone bleue… tout cela s’expliquait, et quelque chose de plus, le frémissement de mon être en songeant aux lèvres rouges de la petite exilée Berthe Brun, aux opulentes chevelures des monitrices, au bras nu de la blonde gouvernante de mes camarades…

Dans cette efflorescence de nuées fulgurantes et magnétiques, suscitées par les vers magiques, je voyais se lever en moi l’appréhension, l’attente crispée, la peur et le désir de l’amour.

Je n’en savais rien de rien.

Je commençais seulement à en rêver d’une façon confuse et inquiète.

C’est alors que, par les soirs de juin, entendant monter du jardin et de toute la campagne assoupie, mais non endormie, le chœur des grillons et, aux instants où ils se taisaient, ce silence qu’on eût dit plein de rumeurs et de pas, je sanglotais d’angoisse, d’attente, d’indicible effroi et d’inexprimable bonheur tout à la fois.

Lorsqu’on m’apprit le mariage de Jeanne D., l’aînée des deux sœurs monitrices, je passai des heures sans dormir, au fond de mon petit lit, à prier Dieu pour qu’elle fût heureuse !

Ça ne me regardait nullement, et cette sensiblerie, que je réprouve nettement aujourd’hui, me paraissait le comble de la grandeur d’âme.

Et enfin, après ces sentiments puérils, blancs et bébêtes, j’appris tout d’un coup, un beau jour, que l’amour peut avoir aussi un côté terrible…

Un hiver, mon père, fréquemment souffrant, s’inquiéta de mes études. Un de ses paroissiens l’apprit et lui offrit de me donner quelques leçons. C’était le commandant V., chef d’escadron en retraite. Je le connaissais et il m’inspirait une épouvante… que j’appellerai presque « de commande ». En effet, sa forte moustache, sa grosse voix, son air bravache, son allure vive, saccadée, impérieuse, avaient le don d’effrayer tout le monde, notamment ma mère, les demoiselles D., et quelques autres. Moi, je n’ose dire que je n’avais pas peur ; mais en fait, je ne sais quoi m’avertissait que cet homme était foncièrement bon et doux. Et je sus plus tard que je ne m’étais pas trompé. Ce fut sans grande appréhension que j’allai quelquefois par semaine chez le commandant pour y faire un peu de latin, réciter quelques pages de grammaire, écouter quelques démonstrations de mathématiques.

Je vois nettement ce grand vieillard me faisant observer doucement qu’il fallait écrire le mot « fabricant » avec un c…

« Si je ne me trompe du moins », ajoutait-il ; et il allait vivement consulter son dictionnaire.

Sur tout le pourtour de son cabinet de travail étaient suspendues des panoplies : épées et mousquetons, revolvers d’ordonnance et sabres de cavalerie.

C’était impressionnant !

Qui donc eût pu penser qu’au temps où le commandant me dictait des vers latins, il avait le cœur débordant d’une touchante et magnifique passion sans espoir !

Je ne sus ces choses que lorsque le drame éclata ; car alors le monde en parla.

Il s’était pris d’un de ces fougueux et puérils amours pour la fille d’un collègue de mon père. Je l’avais aperçue une fois à une réunion pastorale : Elle était toute jeune fille, fine, gracieuse au possible. Demandée à plusieurs reprises par le commandant, elle refusa obstinément…

Alors, un beau jour, le vieil officier, au lieu de me faire réciter ma grammaire latine, décrocha son mousqueton de cavalerie, alla au village où habitait la jeune fille… et s’y tua d’une balle au cœur.

 

*  *  *

 

Quelle répercussion un tel événement peut-il avoir sur une âme d’enfant rêveur et porté aux choses du cœur ? Celle que j’ai dite, à savoir la connaissance de ce qu’il y a de terrible, d’auguste et de formidablement grave dans les passions de l’amour.

 

*  *  *

 

Mon séjour aux Vans touchait à sa fin. J’allai passer une année d’emprisonnement comme interne d’une pension de jeunes gens à Tournon-sur-Rhône. Nous suivions les cours du vieux et célèbre lycée de cette ville. Mon compatriote et ami, le grand écrivain Gabriel Faure, a parlé de ce lycée en termes touchants. Pour moi qui n’y suis resté qu’une année scolaire, je n’en ai gardé qu’un souvenir amer. J’eus la malchance d’y avoir comme principal professeur une sorte de sinistre brute, le père Maffaut. Honte à lui ! Je n’en dirai rien. Il est mort. Un seul souvenir joli pour cette année de brumes endeuillées : le père Maffaut étant malade, avait été remplacé par un jeune surveillant qui nous donna comme sujet de composition française : « Ce que je voudrais être ». Je répondis : « Explorateur » et dis des bêtises ; mais j’écrivis entre autres que « je cueillerais des fleurs inconnues ». – « Rien que pour cette phrase, je vous mettrai une bonne note ! » dit le brave jeune bachelier à qui Dieu veuille avoir donné une vie de bonheur pour m’avoir fait tant de bien au milieu de l’écœurement général.

Un professeur, celui de mathématiques, très redouté pour sa voix tonnante, daigna me trouver quelque capacité. Allais-je me tourner du côté des sciences ? Un coup d’œil encourageant, et c’eût été chose faite. Mais à la composition trimestrielle je ratai mon problème : « J’attendais mieux que cela de vous ! » hurla le professeur.

Je me détachai donc des sciences avec mépris.

 

*  *  *

 

Et je vais entrer maintenant dans une période de ma vie où les choses seront plus difficiles à dire. Je ne sais même pas si j’oserai continuer. Qu’on me pardonne si je n’en ai pas le courage. Je veux en tout cas me recueillir encore, chercher des documents qui me font défaut…

Mais pour clore cette première période, je n’ajouterai que ce léger trait :

Revenu aux Vans pour les vacances d’été, je n’y fis guère autre chose que des caisses de livres et des bandes de fort papier pour entourer les pieds des meubles ; car nous allions de nouveau déménager, mon père étant nommé dans un village proche de Nîmes. C’est au lycée de cette ville que je devais continuer mes études, mais comme externe.

Un matin de septembre, alors que notre mobilier était déjà parti et toute la famille à la porte de la rue, attendant le passage de la diligence, j’allai seul, affreusement triste, dire adieu au jardin, à mon cher et inoubliable jardin des Vans, que je n’ai jamais revu, auquel je songe encore si souvent, à ce jardin qui m’a fait tout ce que je suis, m’a inspiré le moins mauvais de ce que j’ai écrit, qui a allumé pour toujours en moi cette petite flamme de chimère, de déraison, de passion inexprimable pour l’impossible, le rêve, la beauté, la fantaisie, les choses colorées ou chantantes et l’amour.

FIN


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Epuy, Michel, Souvenirs d’un homme de lettres, Lausanne, Édition Imprimerie vaudoise, s.d. [1934]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Torrent, a été peinte par Jacqueline Parent en 1996.

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