Michel Epuy

LE SECRET DE LA MALLE NOIRE

Roman policier adapté de l’anglais

1934

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  AVANT DE MOURIR….. 4

II  LES DIAMANTS DANS LES MAINS. 6

III  LES DEUX VOYAGEUSES. 13

IV  PREMIER INTERROGATOIRE. 17

V  LES ÉTIQUETTES. 23

VI  LES MYSTÉRIEUSES INITIALES. 30

VII  AUSTIN HARVEY. 33

VIII  LA THÉORIE DES DEUX MALLES. 46

IX  UNE VISITE. 50

X  LA LETTRE. 60

XI  LE FABRICANT DE MALLES. 64

XII  UNE CARTE DE VISITE. 69

XIII  SUR LA SCÈNE DU CRIME. 76

XIV  À L’AUBERGE DE LA « TÊTE DE NÈGRE ». 86

XV  PHILIPPE HARVEY. 92

XVI  UNE QUESTION INOPPORTUNE. 98

XVII  L’ÉTIQUETTE DÉCOLLÉE. 102

XVIII  SOUS UN ANGLE NOUVEAU.. 113

XIX  CLÉS ET SERRURES. 120

XX  P. H. 126

XXI  ENCORE LA MALLE. 130

XXII  L’OPINION DE MISS SIMPKINSON.. 134

XXIII  LE GAUCHER.. 139

XXIV  LE TÉMOIGNAGE DE LUCY. 141

XXV  L’ARRESTATION.. 149

XXVI  LE CYCLISTE. 151

XXVII  UN COUP DE POING.. 153

XXVIII  L’INDIGNATION DE MADAME HOPKINS. 154

XXIX  LES CERTITUDES DE SCOTLAND YARD. 157

XXX  SOUS UN HOMME MORT. 160

Ce livre numérique. 169

 

I

AVANT DE MOURIR…

Si j’entreprends, sur la fin de ma vie, de donner au public ma propre version de la cause célèbre, connue à Scotland Yard et dans un petit cercle de journalistes sous le nom de « Mystère de la Malle noire », c’est parce que, en toute sincérité, et après y avoir mûrement réfléchi, je crois bien être le seul homme au monde qui en connaisse les détails, en ait pénétré les dessous, en ait deviné l’énigme.

Loin de moi tout orgueil ; le hasard m’a aidé… mais, bien plus que toute force de raisonnement, que tout concours de circonstances, c’est à mon entêtement que j’attribue la plus grande part de mon succès.

Aujourd’hui, affaibli par l’âge, je me sens pressé de mettre un peu d’ordre dans les notes que j’ai prises à l’époque de l’affaire de la Malle noire et de montrer une fois de plus par un exemple frappant et authentique que les plus machiavéliques combinaisons des criminels ont toujours un point faible par où la justice se glisse et les frappe.

Qu’on veuille bien me permettre un mot encore : je n’ai aucune prétention littéraire. Je n’en ai jamais eu, et ce ne serait pas le moment quelques mois ou quelques années au plus avant ma mort, de chercher à acquérir un style et une originalité bien inutiles dans ce compte rendu sec, bref, brutal, simple procès-verbal d’une affaire criminelle.

J’irai même plus loin, et dirai que mon récit, pour être vrai, doit s’interdire tout ce qui ressemblerait à de la littérature.

Ce qu’on ne trouvera pas non plus ici – je l’espère, du moins – c’est la marque odieuse du pli professionnel. Le métier de détective est si spécial qu’il entraîne nombre de déformations singulières, de véritables manies, minuties, ruses puériles, enquêtes tatillonnes, dont l’exposé est trop souvent exaspérant.

Mon compte rendu sera exempt de ces défauts pour la simple et suffisante raison que je n’ai agi, comme détective, que durant dix-huit mois seulement.

J’avais une autre profession, mais en un moment de crise économique, je perdis mon emploi, et, pour subsister, j’acceptai d’entrer au service d’une agence de renseignements dont l’activité s’étendait un peu à tous les domaines : surveillances, recherches d’héritiers, enquêtes civiles et même criminelles.

J’aimais ce travail changeant, actif, où il fallait du flair et du tact. Il est seulement regrettable que je n’aie pas poursuivi plus avant ma voie dans cette profession… J’ai l’impression que j’y aurais réussi, car, je n’y étais pas entré depuis plus de trois mois que je fus subitement et presque malgré moi mis en présence d’un mystère passionnant… Et comme je suis le seul à savoir quels fils ténus et embrouillés il a fallu suivre et démêler pour trouver enfin le mot de l’énigme, il me faut vite exposer, avant de mourir, la part que j’ai prise dans l’affaire en question…

II

LES DIAMANTS DANS LES MAINS

Dix-huit heures quinze, gare du Nord. Le rapide de Calais venait d’arriver. Les voyageurs, des Anglais pour la plupart, se pressaient dans la grande salle des douanes où leurs bagages s’entassaient déjà sur les longues banquettes en hémicycle… On a changé tout cela, je le sais, et la visite des malles et des valises s’opère autrement et ailleurs. Mais elle a lieu, et peu importe, j’ose dire, le lieu et la manière pour les gens qui ne déclarent pas… tout ce qu’ils devraient.

Descendu l’un des premiers du train et n’ayant qu’une petite valise à main, vérifiée à ma sortie du quai, j’étais libre de mes mouvements. Je demeurai néanmoins et me promenai nonchalamment dans l’immense salle des douanes, sans perdre de vue le jeune couple que mon agence m’avait chargé de « filer ». Ils n’avaient pas quarante ans à eux deux, ces gentils amoureux ; ils s’adoraient, n’entendaient malice à rien et riaient comme des fous en ouvrant vivement leurs malles devant les douaniers interloqués. Ils laissèrent tomber leurs clés, se penchèrent ensemble pour les ramasser ; leurs mains se rencontrèrent, et se serrèrent… C’était touchant ! Comme on le voit, ma tâche était facile et j’avais tout loisir de regarder la foule des voyageurs plus ou moins excités, fatigués, insolents ou timides qui reconnaissaient leurs bagages, appelaient des porteurs ou protestaient contre les règlements des douanes. Ce fut à ce moment que mon attention fut attirée par un autre couple, composé cette fois d’une vieille dame et de sa fille qui attendaient devant une véritable montagne de bagages non encore visités.

Il n’y avait là rien de bien extraordinaire, et pourtant, après tant d’années écoulées, je revois nettement, comme en un miroir fidèle, les différents éléments de la scène : les valises, sacs, malles empilés, et les deux dames, debout, et bientôt rejointes par une femme de chambre qui leur parla avec le plus grand respect. Visiblement, les formalités de la douane importunaient fort la plus âgée des deux dames, âgée d’une cinquantaine d’années, corpulente, la face couperosée, et qui faisait de grands gestes, parlait haut, semblait exaspérée. Après avoir véhémentement discuté avec la femme de chambre, elle se tourna vers sa fille qu’elle sembla prendre à témoin de son désespoir, et enfin se remit à appeler les douaniers à grands cris comiques entremêlés de soupirs et d’exclamations.

La jeune fille, par contre, grande et belle femme, aux yeux noirs, paraissait plus ennuyée de l’agitation de sa mère que du retard que les douaniers leur faisaient subir.

M’étant approché, je l’entendis répéter plusieurs fois à mi-voix :

— Allons, maman, un peu de patience ; cela ne tardera plus guère, et tout se passera bien, je t’assure !

— En tout cas, Édith, gémit la mère, j’espère bien qu’on n’ouvrira pas ton affreuse malle noire… Quel ennui !

— Je dirai qu’elle ne contient que des appareils et des fournitures photographiques, répondit la jeune fille à voix basse. Ne t’inquiète pas tant !

Elle achevait à peine ces mots, lorsqu’un douanier qui se promenait lentement un peu plus loin, d’un air profondément indifférent aux soucis des voyageurs pressés, porta ses pas nonchalants du côté où il était si impatiemment attendu et redouté. Hélé par le porteur qui s’était constitué gardien en titre des bagages des deux Anglaises, il consentit enfin à s’occuper d’elles :

— Avez-vous quelque chose à déclarer ?

La vieille dame avait déjà ouvert sa valise personnelle et en bouleversait le contenu. Elle répondit en un français à peu près correct :

— Oh ! non, rien… ou peut-être, c’est-à-dire… Voilà de l’eau de Cologne… mais la bouteille, vous voyez a été débouchée… Et ceci, c’est du whisky irlandais. Et encore ? Plus rien… Oh ! oui, j’ai aussi une livre et quart de thé Souchong à quatre shillings six pence, parce que vous savez, il est hors de prix à Paris…

Le douanier, un gros homme à l’air bourru, figure jaune et grosses moustaches noires, écouta attentivement le discours volubile de la dame ; puis il promena des regards un peu sceptiques sur l’ensemble des bagages amoncelés. Enfin, il désigna une malle plate, en cuir, aux coins de cuivre :

— Ouvrez-moi ça, dit-il…

Puis, jetant les yeux un peu plus loin :

— Et ça, ajouta-t-il en montrant du doigt une autre malle, beaucoup plus grande, noire, carrée et cordée.

— Oh ! non, pas celle-là, cria la vieille Anglaise avec de grands gestes de protestation. C’est si difficile et compliqué de défaire les nœuds ! Il a fallu mettre une corde parce que la serrure ne paraissait pas suffisante !

Le douanier ne répondit pas. Le porteur – connaissant les usages – s’attaqua au nœud de la grosse corde. J’étais si près de lui que je pus remarquer à loisir la forme de ce nœud.

Mais alors, la jeune fille se pencha vers le douanier :

— Je vous serais bien reconnaissante, dit-elle vivement, de désigner n’importe quel autre de nos bagages. Cette corde est vraiment très ennuyeuse à dénouer…

L’autre sourit et prit son air le plus aimable pour répondre :

— Désolé, mademoiselle, mais nous avons le droit de tout faire ouvrir et, en tout cas, ce qui est une fois désigné doit être visité… Je ne peux pas changer l’ordre…

Il passa un peu plus loin.

La jeune fille se redressa d’un air ennuyé et offensé. Elle se tourna vers sa mère :

— Je te l’avais bien dit, lui lança-t-elle d’une voix dure. Mais tu as voulu absolument encorder cette malle à Londres. Au fond, ce n’était pas nécessaire, ça ne fait qu’exciter les soupçons.

— Je l’ai voulu parce qu’on me l’a conseillé, repartit la dame fébrilement occupée pour lors à préserver les fines lingeries de la malle plate de tout accident et à crier des ordres impérieux et contradictoires au porteur.

Toute cette petite scène m’amusait. Du coin de l’œil je m’assurais de temps en temps de la présence des deux tourtereaux qui n’auraient pas été si joyeux de leur liberté s’ils avaient su jusqu’où allait la sollicitude de leurs papas respectifs… Bien tranquille de ce côté, je demeurai auprès de mes deux compatriotes, prêt à les aider, le cas échéant, car les formalités douanières sont souvent bien réellement ennuyeuses pour les dames voyageant seules. Le factionnaire bourru et au teint jaune était revenu ; il avait rapidement examiné la valise de la vieille dame, et, pendant ce temps, le porteur avait réussi à défaire le nœud de la corde de la grande malle noire.

— Les clés maintenant, dit le porteur donnez les clés.

La jeune fille sortit de son réticule et tendit un trousseau, en indiquant quelle était la clé de la malle.

— La voici, dit-elle.

On l’introduisit dans la serrure, on la tourna à gauche, puis à droite… En vain, la serrure ne joua pas.

— Ce n’est pas celle-là, dit l’homme.

Un autre porteur s’avança, retira la clé, la replaça, essaya encore sans résultat, puis il voulut la remplacer par une autre du même trousseau, mais la jeune fille s’interposa vivement.

— C’était la bonne clé, dit-elle ; vous allez abîmer la serrure en essayant avec d’autres.

Le porteur fit une nouvelle tentative avec la première clé. Le douanier s’impatientait.

— Faites sauter la serrure, dit-il enfin… Ou bien, nous serons obligés de garder la malle en consigne et de faire payer un emmagasinage jusqu’à ce qu’elle puisse être visitée.

Sans attendre l’autorisation des propriétaires, le porteur, d’un coup sec, força le cliquet de fermeture… La vieille dame jetait des cris d’indignation. La jeune demeurait immobile, hautaine, et regardait les spectateurs d’un air de défi.

Le douanier lui-même souleva le couvercle. Une serviette blanche apparut, couvrant le contenu et offrant une surface très inégale… Bien en vue, elle portait les initiales E. R. marquées en rouge.

Un des assistants tira vivement ce linge. Je m’avançai un peu plus, curieux de voir ce qu’il pouvait y avoir dans cette malle qu’on avait eu tant de peine à faire ouvrir. J’aperçus une masse sombre, bizarrement doublée en deux… quelque gros paquet, sans doute, enveloppé d’étoffes noires… ou d’une couverture… mais qui était en fait, ô ciel, un corps humain. Un corps de femme toute habillée de noir.

Je n’oublierai jamais cette minute. Même maintenant, à l’heure où j’écris ces lignes, mes mains sont saisies d’un tremblement incoercible à ce souvenir.

Rien d’autre dans cette malle que la serviette et le corps accroupi, ployé en deux, menton aux genoux, bras croisés, buste penché. Comprimé dans ce cercueil improvisé, il s’était ankylosé et raidi de telle sorte qu’il fut extrêmement malaisé de l’en extraire.

En prenant mille précautions on y arriva cependant et la morte, encore toute recroquevillée, les yeux ouverts, parut considérer ironiquement le douanier comme pour lui répondre qu’elle n’avait rien à déclarer !

Pour parer à l’horreur d’un si macabre spectacle, l’homme lui recouvrit la tête de la serviette, puis, la prenant aux coudes, chercha à la placer adossée à la malle dans une position plus naturelle et décente. Ce faisant, les bras se décroisèrent, les mains serrées s’ouvrirent… et l’on entendit un léger tintement pareil à celui d’un choc sur un verre… Un des assistants se baissa et ramassa un objet pareil à un cristal à multiples facettes… Du bout des doigts de l’homme cela jeta soudain des feux vifs et multicolores…

Un diamant !

La morte tenait un diamant dans une de ses mains serrées !

Le douanier lui ouvrit l’autre et dégagea de l’étreinte un autre diamant plus petit…

Je dus faire effort pour détourner mon attention de cette scène fantastique et regarder ce qui se passait autour de moi. La vieille dame évanouie était tombée à terre de tout son long. Sa fille, comme changée en pierre, blanche jusqu’aux lèvres, gardait les yeux fixés sur la morte. Une foule sans cesse grossissante de voyageurs, de curieux, d’employés de chemins de fer, nous entourait. Des cris d’horreur, de pitié, des menaces s’élevaient de toutes parts. Mes deux amoureux jouaient des coudes pour arriver à mieux voir.

— Il faut en finir ! déclara un officier des douanes à triples galons qui était survenu depuis un instant.

Il donna l’ordre d’appeler les policiers de service à la gare et fit téléphoner au Commissariat spécial. Les agents arrivèrent, firent évacuer la salle et emmenèrent les deux voyageuses. Quand je dis emmener, c’est façon de parler, car il fallut emporter sur un brancard la vieille dame toujours évanouie. Sa fille, par contre, ne trahissant aucune faiblesse, passa près de moi, toujours raide, hautaine et les yeux fixes, encadrée de deux gendarmes. On la conduisit au bureau du commissaire, et je me trouvai bientôt moi-même dans la vaste cour, à la recherche de mes deux clients qui, pour le moment, s’engouffraient dans un taxi à destination d’un grand hôtel de la rive gauche.

Tout en les suivant jusque-là, je cherchai à bien fixer dans ma mémoire tous les détails de l’événement macabre auquel je venais d’assister. Un point que je croyais bien avoir été le seul à observer me frappa, c’est que le nœud de la grosse corde entourant la malle sinistre avait été fait par un gaucher. J’en étais sûr, car j’avais étudié autrefois, en vue d’entrer dans la marine, cet art compliqué et peu connu qui comprend peut-être une centaine de façons d’attacher cordages ou ficelles.

III

LES DEUX VOYAGEUSES

Bien assuré que les deux fugitifs dont j’avais la charge ne quitteraient pas leur hôtel, et après avoir télégraphié à leurs parents, je fis quelques pas sur le boulevard pour reprendre un peu l’air de Paris où je n’étais pas revenu depuis quelque temps. L’affaire pour laquelle je me retrouvais en France n’était vraiment pas intéressante. Le jeune homme était fils d’un homme politique fort riche ; son amie était d’une famille moins fortunée, il est vrai, mais très intellectuelle ; et, comme de nos jours, on est indulgent à ces sortes d’escapades, il y avait toutes chances pour qu’en fin de compte on s’empressât de marier ces deux jeunes gens.

Ce qui me plaisait particulièrement dans cette affaire, c’est qu’elle entraînait pour moi un séjour assez prolongé à Paris, avec des loisirs et une liberté d’action à peu près absolue.

Il me fut donc possible de réfléchir longuement et tranquillement, dès le début, au mystère de la malle que l’on venait d’ouvrir à la gare du Nord.

Bizarre affaire ! Deux dames anglaises, à l’air parfaitement respectable, se rendent de Londres à Paris, avec une femme de chambre et une imposante quantité de bagages d’aspect tout à fait innocent… et l’on découvre dans l’une de leurs malles un cadavre de femme dont les mains crispées tiennent encore des diamants !

Un crime, évidemment. C’était clair. Il n’y avait pas lieu d’en douter, quoiqu’il eût été découvert d’une si étrange façon.

Un crime… Mais en présence d’un forfait de ce genre, tout détective digne de ce nom se pose immédiatement d’innombrables questions, se demande surtout si ce sera lui qui aura la gloire de découvrir le meurtrier… Dès l’abord, il se préoccupe donc moins de l’identité de la victime que de celle du coupable. Et c’est tout naturel. Le cadavre, on le tient, on peut le mesurer, le photographier : tôt ou tard, on connaîtra son nom, son âge, son origine… Mais il n’en va malheureusement pas de même du criminel, et tout retard apporté à des investigations précises peut lui permettre d’échapper…

C’est ainsi que j’attachais déjà beaucoup plus d’importance à tout ce qui concernait les deux voyageuses qu’à l’identité de la pauvre morte trouvée dans une de leurs malles.

Mais que pouvais-je savoir, moi simple spectateur, sur ces deux Anglaises ? – Rien du tout, pensera-t-on… Peu de choses en tout cas. Leur nom, cependant, ou tout au moins le nom qu’elles se donnaient. J’avais lu, en effet, sur plusieurs de leurs bagages des étiquettes portant : « Mrs. et Miss Simpkinson. De Londres à Paris. » La vieille dame s’appelait donc Simpkinson, et avait quitté Londres sous ce nom-là. En outre, je savais, ou déduisais, que la mère et la fille, avec leurs bagages, y compris la malle sinistre, avaient quitté la capitale anglaise à onze heures du matin, ce même jour.

J’avais assisté enfin aux divers incidents de la découverte, et je les récapitulai attentivement. La première question qui se posait à moi était celle-ci : Est-il possible, est-il raisonnable, dans les conjectures actuelles, de soupçonner les deux voyageuses à qui appartenait la malle ?

La vieille dame me paraissait d’emblée hors de cause. Contre elle, il n’y avait à relever qu’un fait… assez grave cependant. Ce n’était pas sa répugnance marquée à l’ouverture de la malle – la difficulté d’en dénouer et renouer la corde l’expliquait –, mais c’était bien plutôt la phrase que sa fille lui avait glissée à mi-voix :

— Je te l’ai bien dit quand tu as voulu que l’on mette une corde à cette malle… Ça ne fait qu’exciter les soupçons.

Évidemment, ces mots n’avaient peut-être qu’une signification banale : l’ennui de la visite douanière… Mais, à tout prendre, et en mettant les choses au pire, la vieille dame ne pouvait être qu’une comparse, une complice tout au plus.

Pour sa fille, je n’en aurais pas dit autant. Je n’avais certes pas la prétention de porter si vite un jugement sur elle. Tout ce que j’en pouvais dire c’est qu’elle paraissait forte, résolue, un peu secrète peut-être. Elle ne devait être ni sentimentale, ni romanesque, mais saine, vigoureuse, très maîtresse de soi, oui bien. Elle n’avait en tout cas pas l’air timide… Mais encore, il n’y avait là rien qui permît de l’accuser d’un crime affreux.

Sans doute, on voit peu de jeunes Anglaises voyager avec des cadavres dans leurs malles. Miss Simpkinson avait manifestement cherché à éviter la visite de sa grande malle noire. Ce désir, assez naturel en soi, devenait, dans ce cas, extrêmement grave. Et ce qui était encore plus important, c’était son refus de la clé. Elle en avait offert une, mais je ne doutais pas un instant qu’elle n’eût à dessein désigné une clé qui n’allait pas à cette serrure.

Quelle raison pour agir ainsi ? Il était presque inutile de se poser cette question : Elle avait essayé désespérément d’empêcher l’ouverture de la malle et avait espéré un moment que les douaniers y renonceraient et se contenteraient de visiter d’autres articles de ses bagages. Elle avait affirmé à plusieurs reprises que c’était la bonne clé. Elle avait menti délibérément.

Il y a des mensonges innocents, c’est vrai, mais celui qui peut mentir dans des circonstances graves a bien souvent toute l’étoffe d’un criminel. S’il ne le devient pas, c’est que la tentation assez forte lui a manqué…

Tout, dans l’affaire qui me préoccupait, faisait présumer que miss Simpkinson – si tant est que ce fût là son vrai nom – était parfaitement avertie de ce que contenait sa grande malle noire. Cette probabilité était déjà en elle-même assez remarquable. Et, une fois admise, des déductions effarantes s’ensuivaient tout naturellement.

Pourtant, je n’arrivais pas à me convaincre moi-même de la culpabilité de miss Simpkinson. Au fond, j’étais persuadé du contraire. Intuitions, impressions subconscientes, de quelque nom qu’on appelle ces forces qui s’opposent souvent aux meilleurs raisonnements, plaidaient contre nos constatations. Qu’on l’explique comme on pourra, j’étais positivement convaincu que cette jeune fille n’avait en tout cas pas perpétré elle-même ce crime abominable… Mais qu’il y eût une connexion entre elle et la victime, c’était autre chose, et la présence du cadavre dans sa propre malle le rendait indéniable.

À ce point de mes réflexions, je me dis qu’après tout, cette affaire ne me regardait nullement. Je n’avais aucun droit à entreprendre une enquête. Et si je le faisais, je me ferais sans doute remettre assez vivement à ma place. Mais, invinciblement, mes pensées me reportaient à la scène tragique de l’ouverture de la malle. L’image du visage parcheminé, des yeux grands ouverts de la pauvre victime me poursuivait partout. Qui avait tué cette vieille dame ? Et quelle était la cause du crime ? Cherchait-elle à fuir en emportant ses diamants lorsque le coup fatal l’avait abattue sans vie ? Ces questions m’obsédaient.

IV

PREMIER INTERROGATOIRE

Après mûres réflexions, je conclus que je n’avais guère qu’un moyen de me tenir au courant de cette affaire.

Quelques mois auparavant, j’étais entré en relations, pour affaires professionnelles, avec un commissaire de police de Paris. Mon agence me désignait souvent pour des missions sur le continent, en raison de ma connaissance approfondie de la langue française. J’avais donc eu à m’occuper précédemment à Paris d’une affaire d’abus de confiance dont s’occupait également ce commissaire de police, un M. Dubert. Nous avions travaillé ensemble, et, au cours de l’enquête, j’avais été à même de lui rendre quelques légers services. Je ne l’avais pas revu depuis lors, mais je résolus sur-le-champ d’aller lui rendre visite dans l’espoir qu’il pourrait, d’une façon ou d’une autre, favoriser mes projets.

Je le trouvai dans son petit bureau, près du Panthéon. Il m’accueillit avec empressement. Il ne savait encore rien de la découverte sensationnelle que l’on avait faite deux heures auparavant à la gare du Nord. Je lui avouai franchement mon grand désir de suivre l’affaire et ajoutai que je me mettais entièrement au service des magistrats qui en seraient chargés.

J’avais été bien inspiré en m’adressant à M. Dubert. Il se trouva que son collègue à la gare du Nord était son frère – ou son cousin – je ne me rappelle plus, mais en tout cas portait le même nom que lui. L’un, celui que je connaissais, s’appelait Léon Dubert, et l’autre François Dubert.

Léon s’offrit immédiatement à me présenter à François. Je dus attendre qu’il en finît avec quelques petites affaires de service, et m’amusai à observer les nombreuses formalités auxquelles sont soumises les différentes opérations de la police française. Et j’admirais néanmoins que, malgré cette gêne bureaucratique, les services fussent si remarquables et efficaces.

Au bout d’une demi-heure, Léon Dubert referma ses dossiers et ferma ses tiroirs à clé. Nous prîmes un taxi et, bientôt, je me trouvai en présence de François Dubert, un petit homme, un peu nerveux peut-être pour ses fonctions, mais fort intelligent.

Ah ! lui du moins était au courant de l’affaire ! Depuis la minute où il avait été informé, il ne s’était pas accordé un instant de répit. Les personnes arrêtées étant étrangères, la malle contenant le cadavre venant de Londres, l’enquête présentait des difficultés et devait être entourée de formalités toutes particulières. M. François Dubert ne parlait pas l’anglais et son interprète s’était montré inférieur à sa tâche. J’arrivai donc à propos et mes offres furent immédiatement acceptées.

M. François Dubert commença par nous expliquer où en étaient les choses. En fait, la première enquête n’avait pas donné grands résultats.

La vieille dame n’avait pas encore repris connaissance ; elle était en proie à un trouble cérébral consécutif à son évanouissement, elle délirait et avait été transportée à l’infirmerie spéciale du Dépôt. D’ailleurs, le commissaire n’avait pas l’impression qu’elle eût trempé le moins du monde dans le forfait.

La jeune fille et la femme de chambre avaient subi un premier interrogatoire. Cette dernière paraissait devoir être mise hors de cause ; elle ne savait rien et sa bonne foi semblait entière. Son témoignage avait cependant servi à établir deux points qui pouvaient être considérés comme acquis :

1° La morte ne s’était trouvée à aucun moment en compagnie des dames Simpkinson depuis quelque temps, cette femme de chambre ne l’ayant jamais vue et ne la reconnaissant pas.

2° La malle noire appartenait bien à miss Simpkinson : sa femme de chambre l’affirmait sans hésitation.

Quant à miss Simpkinson elle-même, son interrogatoire avait offert un grand intérêt. Des réticences, des silences, des refus de répondre laissaient beaucoup à penser…

M. François Dubert me fit lire les parties les plus intéressantes de son procès-verbal en me faisant promettre de n’en rien divulguer.

L’attitude de la jeune fille avait été soigneusement observée et décrite. Elle se comportait certainement d’une façon un peu bizarre qui paraissait bien exclure une innocence complète.

Elle n’avait guère consenti à répondre qu’à la moitié des questions qui lui avaient été posées ; et avait nettement refusé de parler pour les autres. Elle n’avait pas cherché à cacher son nom, avait ajouté que sa mère et elle avaient quitté Londres dans la matinée après avoir passé la nuit à l’hôtel. Mais, interrogée sur le lieu de son domicile habituel, sur ses faits et gestes de la veille, elle s’était tout à coup retranchée dans un mutisme absolu… Puis, après réflexion, elle avait déclaré qu’elle habitait Tooting et avait donné son adresse ordinaire en cette localité.

Elle expliqua qu’elle et sa mère étaient venues passer la nuit à l’hôtel afin d’être plus près de la gare au matin de leur départ…

À ce point, le procès-verbal sténographique s’interrompait pour rappeler que la femme de chambre avait précédemment affirmé que ses maîtresses avaient passé les trois précédentes semaines, non à Tooting, mais à Southend (Tooting est une localité des environs de Londres. Southend se trouve à l’embouchure de la Tamise) ; et que c’était de cette dernière localité qu’elles s’étaient rendues à Londres.

On avait alors confronté les deux femmes et, malgré les véhémentes dénégations et les signes que lui adressait sa jeune maîtresse, la domestique avait persisté, ajoutant que seule elle-même était venue de leur maison de Tooting pour rejoindre les dames Simpkinson à Londres. Il ressortait de là qu’elle n’avait pas vécu avec ses maîtresses durant les trois dernières semaines, ce qui expliquait peut-être qu’elle ne pût reconnaître la morte.

À la fin de la confrontation, la petite femme de chambre tout en larmes s’était écrié :

— Oh ! miss, vous savez bien que je dis la vérité !… Et puis, pourquoi ne faites-vous pas vite venir M. Harvey ?

L’interrogatoire avait continué hors de la présence de la domestique. Le commissaire s’était montré plus sévère, plus pressant, et miss Simpkinson plus réfractaire que jamais. Elle consentit cependant à avouer que la malle lui appartenait, ainsi que le trousseau de clés.

La serviette qui recouvrait la tête et le buste de la victime lui appartenait-elle aussi ? Elle répondit vivement : Non ! Savait-elle ou pouvait-elle supposer d’où venait cette serviette ? Les initiales E. R. qu’elle portait : étaient-elles celles d’un parent, d’un ami, de quelqu’un de sa connaissance ? Avait-elle une idée quelconque à ce sujet ?

Elle refusa de répondre.

Quelques-uns des vêtements de la morte portant les mêmes initiales, il était donc probable que la serviette était également à elle.

Enfin, miss Simpkinson connaissait-elle la victime ?

— Oui.

… Je sursautai en arrivant à ce point du procès-verbal.

Évidemment, on pouvait, après tout, s’attendre à cette déclaration, puisque la jeune fille avouait que la malle lui appartenait… Mais je sursautai bien plus fort en lisant la suite :

— Qui est-ce donc ?

— Je ne répondrai pas.

Il avait été impossible de la faire sortir de ce mutisme volontaire. Ni prières, ni menaces, ni les sérieuses et paternelles admonitions du commissaire n’y parvinrent. En désespoir de cause, le premier interrogatoire avait été relu, paraphé, et miss Simpkinson envoyée au Dépôt sous prévention d’assassinat sur inconnue.

François Dubert avait son opinion faite… Et si l’on me permet d’ouvrir ici une très brève parenthèse, j’exprimerai mon étonnement persistant à voir que dans tant de pays encore le prévenu est jugé coupable avant jugement. On ne lui donne pas assez de chance et, surtout, juges et magistrats n’ont plus qu’un but : le faire avouer. Pour cela, tous les moyens sont bons, et la torture morale d’un homme en qui personne ne croit plus est souvent plus terrible que la torture physique que l’on employait autrefois, aux mêmes fins d’ailleurs.

Je savais que mon ami Léon Dubert pensait comme moi sur cette question ; néanmoins, en l’espèce, il se joignit à son collègue pour soupçonner – que dis-je, pour accuser nettement – miss Simpkinson. Selon eux, il ne restait qu’à déterminer dans quelle mesure elle avait agi seule, ou avait eu des complices, comment le crime avait été perpétré et quels en avaient été les motifs. La présence des diamants dans les mains recroquevillées de la victime n’excluait pas la possibilité de vol, car elle avait pu précisément les serrer dans ses paumes en cherchant à échapper à ses agresseurs.

Je fus bien forcé d’admettre que la logique était tout en faveur de ces présomptions. Les charges déjà relevées contre miss Simpkinson étaient fort graves. Elle savait pertinemment, et avant le passage en douane, ce que contenait la malle noire. Elle avait cherché à en éviter la visite en l’encordant, en donnant de fausses clés. Elle l’emportait comme bagage accompagné dans le dessein probable d’emmener le cadavre en quelque endroit désert où on pourrait l’enterrer ou l’abandonner sans crainte qu’il fût reconnu. Elle avait espéré que l’abondance de ses autres bagages, son pouvoir de persuasion, la présence de la corde, l’absence de clé éviteraient la terrible découverte. Et en effet, c’était bien par hasard, par suite d’un concours total de petites circonstances, et à cause de l’entêtement d’un douanier, que son plan avait échoué… Tout cela paraissait très clair.

D’ailleurs, elle connaissait la victime. Elle l’avouait. De là à penser qu’elle n’ignorait rien de l’assassinat, il n’y avait qu’un pas. Enfin, n’avait-elle pas essayé d’égarer la justice en prétendant qu’elle venait de Tooting ? En refusant tout renseignement au sujet de la serviette marquée E. R. ?

Sur ce point particulier, la femme de chambre avait déclaré que la serviette, marquée ou non, n’avait jamais appartenu à sa maîtresse. Et moi-même, incliné d’abord à penser qu’on avait pu y apposer ces deux initiales après coup pour égarer les recherches, je dus reconnaître mon erreur lorsque François Dubert m’apprit que les vêtements de dessous de la victime portaient les mêmes lettres.

V

LES ÉTIQUETTES

— Il est donc indiscutable, résuma Léon Dubert après avoir lu à son tour le procès-verbal, que cette jeune fille détient tout le secret de cette affaire ; et il est en outre probable qu’elle a elle-même commis ou tout au moins inspiré le crime.

— Oui, sans doute, répondis-je, mais je prédis que vous lui trouverez des complices.

— Je le crois aussi.

— Et même, croyez-moi, vous découvrirez qu’elle n’a pas joué le rôle prépondérant…

— Pourquoi ?

— Je ne sais trop… Je puis me tromper… Ce n’est qu’une impression, mais qui s’impose à moi…

— Je comprends ! s’écria Léon Dubert. L’accusée est jeune, jolie ; elle est votre compatriote… N’est-ce pas suffisant ? Elle, une meurtrière ! Et voilà votre intérêt pour elle tout expliqué ! Elle ne peut pas avoir une âme si noire… Elle a été poussée au mal… Je vois d’avance tout votre raisonnement… Ah ! mon cher, méfiez-vous toujours des accusées trop jolies !

Après avoir bien ri de cette boutade, je repris mon sérieux et demandai s’il me serait permis de voir la malle et le cadavre.

Information prise, oui, c’était encore possible. Le corps ne devait être porté à la morgue que le lendemain matin, et, en attendant, on l’avait laissé aux soins de François Dubert. Je passai avec lui dans une petite pièce contiguë à son bureau. Il n’y avait là qu’une grande table, un banc et un poêle. Sur la table en bois grossier reposait le corps tel qu’on l’avait retiré de la malle. Je l’examinai attentivement. La morte devait être de condition aisée, peut-être très riche, pour peu qu’elle fût économe ou avare. Autant qu’on pouvait en juger, elle avait soixante-cinq ans. Elle était vêtue d’une ample robe noire d’un drap très fin, mais ne portait aucune parure, aucun bijou. Un petit chapeau très simple, mais bien fait couvrait ses cheveux gris. L’expression du visage contracté et parcheminé n’avait rien de bien aimable ni sympathique, et il y avait quelque chose de dur, de méfiant dans ses petits yeux fixes, d’un bleu d’acier, comme dans le pli amer de la bouche.

— Ce devait être une méchante vieille, observa Dubert.

Je partageais cette opinion.

La victime portait encore sa montre, en or, et qui paraissait de grande valeur. Je l’ouvris et n’y découvris sur le fond de la cuvette intérieure qu’un numéro… que je notai.

— Il ne sera pas facile de l’identifier, déclarai-je…

— Nous aurons sous peu des listes de disparus, répliqua Dubert. Le malheur est que dans une ville comme Londres, il y en a des dizaines par jour.

Dans le sac à main de la morte se trouvaient seulement quelques pièces d’argent, des billets de banque pour une valeur de cinq mille francs, trois pièces d’or et un mouchoir marqué E. R. comme tout le reste de sa lingerie.

Je demandai des nouvelles des diamants : M. Dubert m’apprit qu’on les avait soumis pour estimation à un bijoutier de la rue de la Paix qui n’avait pas encore déposé son rapport, mais qui, à première vue, s’était récrié d’admiration devant la beauté de ces pierres.

Il semblait donc établi que le vol n’avait pas été le mobile du crime.

Je me permis d’enlever à la morte son petit chapeau de feutre. En écartant un peu les cheveux, je découvris, un peu au-dessus de la tempe gauche, une forte contusion, large meurtrissure d’aspect noirâtre, mais qui n’avait pas saigné. M. Dubert suivait mes mouvements d’un œil inquiet en me répétant que ces sortes d’investigations n’étaient pas de notre ressort et qu’il fallait attendre les résultats de l’examen médico-légal. Je ne m’embarrassai pas de tels scrupules et tâtai la contusion : Il était évident que la victime avait reçu un fort coup sur le crâne, mais tout de même, ce n’était pas suffisant, à mon sens, pour expliquer sa mort. Il me paraissait plus probable que ce coup l’avait simplement étourdie et que le chloroforme, ou quelque autre stupéfiant, avait ensuite causé la mort de la vieille dame. L’examen du médecin légiste déterminerait certainement cela. Pour le moment, je me bornai à me demander si une femme avait pu porter un coup aussi fort au crâne de la victime… C’était douteux, car la meurtrissure était profonde et avait dû être causée par un choc très violent.

Dans l’ensemble, je n’avais pas l’impression qu’une femme ait procédé ainsi pour tuer. Le chloroforme, le poison, voilà des armes féminines.

Lorsque je demandai à dévêtir le cadavre, je me heurtai à un refus formel. M. Dubert fut inexorable sur ce point : Le médecin-légiste seul avait ce droit et je dus m’incliner.

Par contre, je pus examiner la malle à loisir. Elle était en bois, ordinaire, solide, recouverte extérieurement d’une couche de peinture d’un noir mat. Le couvercle tournait sur des gonds de cuivre et l’intérieur était tapissé d’un papier à bandes roses. Au-dessous de la serrure, une petite plaque de laiton portait le nom des fabricants : Browne et Elder, 117, Cheapside, Londres.

À l’exception de la corde qui avait été cause occasionnelle de la découverte et que l’on avait déposée à l’intérieur, la malle était vide. Elle paraissait avoir peu servi, aucune tache de sang, aucune trace ou marque quelconque sur le papier à bandes roses. Quelques éraflures sur les rebords, autour du fermoir rappelaient que la serrure avait été forcée.

Un peu déçu, je rabattis le couvercle et demandai à François Dubert si cette malle avait porté les nom et adresse de ses propriétaires. Il me répondit négativement, et ce détail me frappa, car tous les autres articles des bagages voyageant avec les dames Simpkinson étaient pourvus d’étiquettes volantes où s’inscrivait la formule : « Mrs. Simpkinson. De Londres à Paris. »

La jeune prévenue avait essayé, d’ailleurs assez maladroitement, d’expliquer ce fait en disant qu’au départ de chez elle, avant de penser à encorder la malle, on n’avait su où attacher l’étiquette volante… Comment n’avait-on pas pensé aux poignées ? Cependant la femme de chambre avait confirmé cette allégation.

Je me hâte d’ajouter qu’à défaut de mention apposée d’avance par ses propriétaires, la malle noire portait les étiquettes d’usage collées par les employés de chemin de fer au départ de Londres. Il y avait d’abord au beau milieu du couvercle, en grande capitale, un P imprimé sur papier blanc. C’était, je pense, une indication supplémentaire destinée, par sa grande dimension, à faciliter le triage des bagages aux transbordements. Ensuite l’étiquette d’enregistrement proprement dite, sur papier vert, était ainsi conçue :

Il n’y avait là rien de particulier. Sur tout le reste de sa surface, la malle n’offrait aucune marque, rien qui la distinguât de milliers d’autres pareilles.

En outre, un serrurier, appelé pendant l’interrogatoire, avait affirmé sans hésitation que la clé offerte par miss Simpkinson n’avait jamais pu aller à la serrure de la malle… ce à quoi la jeune fille avait opposé un démenti non moins formel.

Je demeurai longtemps en contemplation devant ce sinistre coffre vide…

Si cet assemblage de bois et de clous pouvait parler, me disais-je, quelle sombre histoire ne nous raconterait-il pas ! Qui donc avait ouvert cette malle pour y faire entrer cette pauvre vieille femme et avait rabattu avec force le couvercle sur son crime ? La victime, si pitoyable, était-elle déjà morte alors, ou seulement inconsciente, évanouie d’horreur et de saisissement ?

Comment donc forcer un objet inanimé à livrer son secret ? Je m’obstinai étrangement à vouloir y découvrir un indice sérieux… Et soudain, il me vint à l’idée qu’il pourrait y avoir d’autres étiquettes sur lesquelles on avait collé celles du dernier voyage effectué. Un papier un peu fort recouvrant et débordant une ancienne étiquette… cela arrive souvent. Je proposai donc à M. Dubert de décoller avec soin les deux carrés de papier apposés à Londres. Il haussa les épaules. Je crois qu’il n’osait guère toucher à la malle… d’aucune façon.

— Il n’y a là évidemment qu’une très légère chance de découvrir quelque chose, je l’admets, lui dis-je encore, mais, après tout, vous êtes actuellement le seul magistrat chargé de l’enquête. Songez donc de quelle importance serait pour vous une découverte intéressante avant même que l’affaire soit confiée à un juge d’instruction ! Vous avez toute liberté d’action, n’est-ce pas ?

— Certes, répondit-il, j’ai le droit de faire toute recherche utile… mais je ne vois vraiment pas…

— Alors, dépêchons-nous. J’ai l’impression que nous trouverons quelque indice là-dessous.

Il consentit, un peu à contre-cœur. Nous nous attaquâmes d’abord à l’étiquette verte. Au moyen d’une éponge humide, on devait arriver à la décoller. Mais l’opération fut longue, car il importait de ne pas l’abîmer ni de la déchirer. Enfin, cependant, le papier bien humecté céda, glissa et ne laissa voir à la place qu’il recouvrait que la surface noire et mate du couvercle !

Un peu déçu, je voulus cependant poursuivre l’expérience jusqu’au bout. M. Dubert consentit à laisser aussi enlever l’étiquette blanche portant un simple P. Cette fois, mon obstination fut récompensée, si l’on peut employer ce mot pour un très maigre résultat. En effet, une autre étiquette apparaissait sous le P. Elle portait : Greenwich à Southend ». Ces trois mots imprimés ne signifiaient pas grand’chose. Une fois, cette malle avait été transportée de Greenwich à Southend, c’était tout.

N’y avait-il vraiment rien d’autre à découvrir ? Je tournai la malle de manière à mettre en pleine lumière la nouvelle étiquette soudainement apparue sous la plus récente, et je la tins un bon moment devant mes yeux comme pour la forcer à révéler enfin son secret.

Alors, je remarquai tout à coup sur un des coins de cette étiquette deux lettres tracées au crayon et presque effacées par la colle de celle qui l’avait recouverte. C’étaient les deux initiales P. H.

Je relevai la tête, cherchant inconsciemment à cacher ma surprise.

— Cette malle a donc été à Southend, dis-je tranquillement.

— Oui, répondit M. Dubert, et cela concorde avec les déclarations de la femme de chambre.

Je ramenai la malle sous l’ampoule électrique, et presque machinalement, comme en jouant avec mon crayon, je pris sur un fragment de papier à cigarettes, le décalque de ces deux lettres P. H.

Je ne sais pourquoi elles me fascinaient et j’avais l’impression très nette, encore que parfaitement irraisonnée, que je tenais par elles la clé du mystère.

Dès lors, la malle ne m’intéressait plus. J’avais hâte de rentrer dans ma chambre d’hôtel et de résumer mes impressions. Je remerciai chaleureusement M. Dubert et lui conseillai fortement en le quittant de ne laisser personne toucher aux étiquettes.

— Il y a là toutes sortes d’indices troublants, lui dis-je.

Il parut étonné.

Depuis ce moment, la police officielle poursuivit son enquête de son côté et moi du mien. Elle fit de son mieux et, si elle n’aboutit pas à de grands résultats, ce ne fut faute ni d’intelligence, ni de persévérance, mais plutôt de bonne chance.

VI

LES MYSTÉRIEUSES INITIALES

Je m’enfermai dans ma chambre et me mis en devoir de dessiner exactement les deux initiales d’après le calque rapide que j’en avais pris. Je les reproduis ci-dessous.

Je repassai ensuite tous les détails de l’affaire et en arrivai aux conclusions suivantes.

Une vieille dame, E. R. avait été assassinée très probablement la veille. Elle avait reçu un coup sur la tête qui l’avait étourdie et elle avait été achevée avec du chloroforme. Le crime avait eu lieu à Southend. Une complice, sinon l’auteur même, s’appelait Édith Simpkinson et était actuellement sous les verrous.

Après les tergiversations de miss Simpkinson et la découverte de la seconde étiquette, il était impossible de douter que le meurtre n’eût eu lieu à Southend. Je ne possédais, il est vrai, aucune indication sur le transport de la malle de Southend à Londres, mais, de toutes façons, elle était parvenue à la gare de Charing-Cross d’où elle était partie pour Paris.

Le premier point à élucider c’était le nom de la victime ; et ce ne devait pas être très difficile si la police avait le bon esprit d’opérer ses recherches à Southend et non à Tooting. La seconde question concernerait le mystère de la clé.

Miss Simpkinson était-elle de bonne foi en affirmant constamment que sa clé était bien celle de la malle ?

Certes, elle s’était montrée bien capable de mentir, mais dans certaines de ses affirmations, il y avait un tel accent de sincérité qu’il était difficile de n’y pas croire. Si elle mentait au sujet de la clé, elle était vraiment une dissimulatrice de première force et peut-être une criminelle.

Je n’arrivais pas à me la représenter si corrompue. Et si, alors, elle se trompait sans le vouloir au sujet de la clé, elle pouvait peut-être faire une erreur analogue au sujet de la malle.

Mais était-ce matériellement possible ? Sa femme de chambre avait parfaitement reconnu la malle. Oui. Cependant, cette malle était le seul article de leurs nombreux bagages à ne pas porter le nom de leur propriétaire et l’explication de ce fait n’était pas claire.

Toute l’affaire était pleine de contradictions et de confusion. Je ne pouvais m’arrêter à l’idée que la malle n’appartînt pas à miss Simpkinson. Cette théorie m’aurait beaucoup plu, mais elle était insoutenable. Et cependant comment expliquer que la bonne clé ne fût pas en la possession de miss Simpkinson ? Que dire des initiales P. H. que j’avais découvertes ? En vain, je me disais que ces deux lettres n’avaient en somme aucune signification et avaient été crayonnées là au hasard par quelque porteur, je ne parvenais pas à me convaincre moi-même…

Je commençais à m’assoupir, l’esprit lourd de toutes ces questions, lorsqu’une phrase du procès-verbal me revint tout à coup avec une précision singulière : La femme de chambre avait crié à sa maîtresse : « Pourquoi ne faites-vous pas vite venir M. Harvey ? »

… Harvey… H. Simple coïncidence sans doute. Cependant… Harvey, H., Harvey… P. H. Paul Harvey. Pierre Harvey…

Qui donc était ce M. Harvey ?

Un ami intime de la famille, évidemment… Je ne m’endormis qu’au matin.

VII

AUSTIN HARVEY

Ma journée du lendemain dut être consacrée tout entière à la surveillance du jeune couple d’amoureux. Comme pour me provoquer, ils partirent de bonne heure pour Fontainebleau, et cette ville les enchanta si bien qu’ils allèrent jusqu’à y chercher un petit appartement meublé. Heureusement, ils n’en trouvèrent point à leur goût et revinrent à Paris. D’ailleurs, j’entendis la jeune femme proclamer que la grande ville leur assurait plus de sécurité et de liberté… Je souhaitai seulement qu’elle eût exprimé cette opinion quelques heures plus tôt.

Le soir, ils allèrent au théâtre, et dès que je les sus confortablement installés dans une avant-scène, je courus au bureau de François Dubert.

Je le trouvai mécontent, préoccupé, nerveux. Il m’informa tout de suite que les autorités de Scotland Yard l’avaient avisé par câble de l’arrivée prochaine d’un de leurs plus fins limiers. Or, depuis la veille, aucun fait nouveau n’était apparu. On piétinait sur place. La police française n’aurait pas le mérite d’avoir fait prompte lumière sur cette affaire. Il était encore impossible d’interroger Mme Simpkinson, toujours délirante. On ne pouvait plus rien tirer de sa fille qui se refusait à parler, ni de la femme de chambre qui avait dit tout ce qu’elle savait. Mère et fille, étant anglaises et n’étant l’objet d’aucun mandat d’amener régulier, avaient été autorisées à demeurer dans une sorte de pension de famille, annexe déguisée de la prison. Sous ce régime spécial, elles payaient leurs frais de séjour et ne pouvaient quitter leur appartement.

Personnellement, je désirais beaucoup devancer l’envoyé de Scotland Yard et faire un peu de lumière avant son arrivée. Tout le jour, pendant que je filais tranquillement les deux amoureux, j’avais eu le loisir de tourner et de retourner cent fois dans mon esprit les différentes questions de cette affaire et, plus j’y réfléchissais, plus j’étais convaincu que les apparences seules accusaient miss Simpkinson. Qu’elle fût, dans une certaine mesure, complice, comparse, ou plutôt qu’elle eût simplement connaissance du crime… peut-être. Mais, je ne pouvais la croire l’unique coupable. Et, sans doute, son attrait personnel jouait un rôle dans la formation de cette conviction, je l’aurais probablement plus mal jugée si elle avait été plus âgée ou moins jolie… Mais qu’y faire ?

Je demandai à François Dubert s’il ne me serait pas permis de la voir. Cette question me brûlait les lèvres depuis plusieurs heures. Je craignais qu’une pareille démarche ne produisît des complications, que la chose ne me fût nettement refusée. Mais c’était d’autant plus tentant. M. Dubert hésita seulement. Ce que voyant, je le pressai davantage, faisant valoir que ma qualité de compatriote de la prisonnière me permettrait peut-être de tirer d’elle des informations qu’elle n’avait pas voulu donner à un étranger.

— Est-elle au secret ? demandai-je.

— Non, bien sûr, répondit M. Dubert ; elle peut recevoir quelques visites… autorisées… Elle est d’ailleurs sous un régime de stricte surveillance plutôt que de détention.

— Pouvez-vous me conduire auprès d’elle ?

— C’est faisable, mais…

— Alors, allons-y tout de suite… Gagnons du temps et tâchons de découvrir quelque chose de plus avant l’arrivée du détective de Londres.

Il se laissa enfin persuader.

Un taxi nous conduisit rapidement devant une maison de triste apparence, aux fenêtres grillées, dans une petite rue sombre et déjà presque déserte à huit heures et demie du soir. M. Dubert sonna à une haute porte massive au-dessus de laquelle brillait une forte lampe électrique. Nous fûmes bientôt conduits en une sorte de parloir ou petit salon où la maîtresse de la maison nous reçut. C’était une grande et forte femme, à voix perçante que M. Dubert appelait Mme Bassequin. La pièce où l’on nous introduisit était d’aspect sévère, sommairement meublée d’une table ronde, d’un canapé et de quelques chaises.

M. Dubert me laissa après m’avoir présenté à Mme Bassequin. Celle-ci passa immédiatement dans une pièce adjacente me disant qu’elle allait prévenir miss Simpkinson. Elle laissa la porte entre-bâillée et j’entendis quelques légères exclamations de surprise s’élever à l’annonce de ma visite. Mais je me trouvai moi-même le plus surpris, car à côté de la voix, très reconnaissable de la prisonnière, s’éleva une voix d’homme, d’un timbre agréable, sympathique, presque jovial… et qui parlait anglais ! Ceci me déconcerta un peu. J’avais espéré me trouver seul avec miss Simpkinson et l’amener à me faire des confidences, et voilà qu’un intrus, un autre compatriote, allait sans doute assister à notre entretien !

Qui donc cet Anglais pouvait-il bien être ?

J’avais prié Mme Bassequin de remettre ma carte à la prévenue et j’y avais écrit ces mots : « Un compatriote qui croit être en mesure de vous rendre un grand service. »

Cette affirmation était peut-être un peu risquée, mais elle constituait un bon prétexte. Je ne prévoyais certes pas à ce moment-là quel genre de service je serais appelé à rendre à la jeune fille !

Les voix, dans la pièce voisine, s’étaient un peu élevées. Je pus saisir plusieurs mots. On s’étonnait de ma visite.

— Laissez-moi le recevoir, disait l’homme.

Je fus heureux d’entendre la jeune fille lui répondre gentiment, mais fermement :

— Je préfère assister à l’entretien.

Je faisais un pas en avant pour en entendre davantage, lorsque la logeuse revint. D’un bond, je me retrouvai au milieu du parloir, mais mon mouvement n’avait pas échappé à Mme Bassequin qui me dit en souriant :

— Je vois que vous êtes du métier !… Tant mieux, ajouta-t-elle après une seconde d’hésitation, car personne ici ne comprend l’anglais. J’ai bien demandé un interprète, mais on me l’enverra trop tard, c’est sûr.

Cette dernière affirmation paraissait lui plaire beaucoup, car elle la répéta deux fois en me faisant signe de la suivre. Elle rouvrit la porte de communication et me fit entrer.

La petite chambre où se trouvaient les deux étrangers n’avait pas un aspect beaucoup plus engageant que le parloir. Quelques fleurs sur la table, donnaient seules une note d’intimité et de confort…

Miss Simpkinson était assise sur un canapé recouvert de cuir, entre la fenêtre et la cheminée et un gentleman tout habillé de noir se tenait à ses côtés. Ils me regardèrent avec une surprise non dissimulée.

De mon côté, sans me hâter de parler, je scrutai de mon mieux leurs physionomies.

Pour la jeune fille, mon impression favorable n’en fut que renforcée. Toute sa personne respirait un grand air de franchise, de calme courage et de force de caractère. Elle portait une robe d’un gris sombre très simple. (Tous ses bagages avaient d’ailleurs été retenus par les autorités et on ne lui avait laissé l’usage que des articles les plus indispensables.) Le teint frais, les traits détendus, le visage simplement grave, on n’eût jamais dit qu’elle était prévenue d’assassinat. Ses beaux cheveux noirs, d’une légère ondulation naturelle, encadraient merveilleusement une physionomie un peu irrégulière, mais qui devait, en d’autres moments, être très mobile et malicieuse. Elle avait des regards directs, un peu fiers, un peu réservés, mais où l’on sentait de la douceur et du sentiment… Non, dans l’ensemble, elle n’était pas belle, au sens strict du mot, mais elle était attirante, séduisante au possible. Une fois de plus, je me disais :

— Non, cette femme-là est bien incapable d’assassinat… Par contre, elle est de celles qui braveraient tout, et la mort même pour défendre un assassin… qu’elles aimeraient.

Si j’éprouvais une confiante sympathie pour miss Simpkinson, je ne me sentais pas moins attiré par le gentleman assis à côté d’elle. Il portait le costume ecclésiastique anglican : longue redingote noire remontante et boutonnée jusqu’au col. C’était un homme jeune, grand, mince au teint rose, aux cheveux blonds, partagés au milieu par une raie impeccable, à la physionomie avenante et ouverte, aux yeux clairs, brillants et empreints d’une candeur presque trop prononcée pour un homme fait. Il se leva à mon arrivée, mais garda une main appuyée au dossier du canapé où miss Simpkinson était assise.

« Beau couple d’amoureux ! pensais-je. Ils sont remarquablement bien assortis… Sans nul doute, si cette jeune femme dissimule quelque chose, c’est en faveur d’un frère qui a mal tourné… »

Cette explication, qui me venait ainsi inopinément me plut beaucoup, j’y trouvai tant de vraisemblance que je résolus de l’approfondir par la suite.

Pour le moment, dès que Mme Bassequin se fut retirée, il me fallut répondre à miss Simpkinson qui me demandait très calmement quel était l’objet de ma visite. Je me ressaisis.

— Certainement, mademoiselle, dis-je du ton le plus naturel possible, je m’appelle Spence et suis attaché à l’Agence X… de renseignements. Je me suis trouvé hier, par hasard, à la gare… lors de l’ouverture de votre malle… Et j’ai pensé que, dans les circonstances que vous traversez, vous pourriez avoir besoin des services d’une agence telle que la nôtre. Je parle couramment le français ; je suis en relations avec quelques-uns des magistrats qui enquêtent au sujet de votre affaire…

Ce fut le jeune clergyman qui répondit à la place de miss Simpkinson. Il avait une voix claire et bien timbrée. Il me remercia sans beaucoup de chaleur, mais très courtoisement.

— Pour le moment, ajouta-t-il, nous sommes douloureusement affectés et bouleversés ; nous ne savons que penser ni que faire. Nous ne nous expliquons pas le moins du monde ce qui est arrivé. Si donc vous pouviez jeter un peu de lumière sur tout ce mystère, nous vous en aurions une reconnaissance infinie.

— Puis-je savoir, répondis-je, dans quelle mesure, monsieur, et à quel titre vous vous intéressez à cette affaire ?

— Assurément, reprit-il avec feu. Je m’appelle Harvey… le révérend Harvey, et miss Simpkinson est ma fiancée.

… Il s’appelait Harvey ! Aux paroles de l’honnête gentleman, je sentis que mes théories et suppositions s’écroulaient comme un château de cartes.

— Je crois, Édith, poursuivit M. Harvey en se tournant vers la jeune fille, que ce que nous pourrions faire de mieux, serait de nous confier entièrement à M… Spence, sans attendre la suite des événements…

— Oui, dit miss Simpkinson. Cela me paraît le plus sage, Austin.

… Austin Harvey ! Ainsi, il ne pouvait répondre aux ingénieuses combinaisons que j’avais échafaudées autour des initiales P. H.

Austin ! Évidemment, il s’appelait Austin, et je n’étais qu’un imbécile ! Je crois même que, dans ma déception, si la politesse ne m’avait retenu, j’aurais quitté la pièce sans poursuivre davantage l’entretien. De toutes façons, il me faudrait repartir sur de nouvelles données.

— L’accusation portée contre miss Simpkinson et sa mère est absurde, me dit alors Austin Harvey, et nous sommes victimes de circonstances extraordinaires. Quand on m’a appelé hier soir par câble, je m’attendais bien à quelque chose de grave, mais non pas à cela ! Et maintenant, je ne sais vraiment que faire, ni quelles mesures prendre…

— Vous savez cependant, répondis-je, que Mrs. et Miss Simpkinson ont été arrêtées parce qu’on a trouvé un cadavre dans une de leurs malles. Cette malle leur appartenait-elle bien ?

— Certes, oui ! s’écria miss Simpkinson vivement… presque trop vivement à mon gré.

— Ma chère Édith… fit M. Harvey.

Elle l’interrompit d’un geste impérieux.

— Je ne peux pas dire autre chose, Austin. Demandez à ma femme de chambre. À quoi bon recommencer cette discussion ? À qui d’autre cette malle aurait-elle pu appartenir ?

— Évidemment… À qui d’autre ? répéta M. Harvey.

— En second lieu, repris-je, on s’est demandé qui était la victime… Jusqu’à l’heure actuelle elle n’a pas été identifiée.

— Ah ! cela ! s’écria M. Harvey, c’est une question à laquelle je puis répondre… malheureusement, ajouterai-je, mais il le faut. Miss Simpkinson aurait pu aussi bien donner le renseignement désiré, et je regrette qu’elle n’ait pas cru devoir le faire tout de suite…

»… Oui, ma chère Édith, c’est là un autre point sur lequel je ne suis pas entièrement d’accord avec vous…

— Mais qui donc était la morte ? m’écriai-je incapable de maîtriser ma curiosité.

— D’après ce que me dit miss Simpkinson, répondit le clergyman en faisant quelques pas de long en large dans la chambre comme pour calmer son agitation ou cacher son émotion, il me paraît hors de doute que la personne assassinée ne soit ma tante… Je suis absolument décidé à dire tout ce que je sais aux autorités… Je viens seulement d’arriver et mon premier soin…

Miss Simpkinson se leva vivement et se porta devant lui.

— Pour l’amour du ciel ! cria-t-elle d’une voix passionnée, ayez pitié de nous, et ne faites rien…

— Édith, lui répondit le jeune homme doucement et tendrement en l’entourant d’un de ses bras comme pour la protéger, Édith, ma très chère, vous vous trompez, je vous assure ! Il y a des moments dans la vie où nous sommes en proie à des hésitations terribles, c’est vrai, mais presque toujours, au fond, nous savons bien où est le devoir. C’est parce que ce devoir est pénible que nous ne savons pas le discerner clairement… Non, non, il faut que je parle… Et d’ailleurs, si ce n’est moi, d’autres viendront…

Il se retourna vers moi :

— Combien de temps pensez-vous que les autorités françaises mettront à découvrir l’identité de la victime, sans mon aide ?

— Ce ne sera pas très long, répondis-je. On connaît ses initiales, l’endroit probable d’où on l’a amenée, le numéro et la marque de fabrique de sa montre… on a son sac à main, ses vêtements… Cela prendra trois jours au maximum.

— Eh bien ! je puis leur épargner ce délai. Ma tante s’appelait Élisabeth Raynell. Elle était célibataire et demeurait d’ordinaire à Upper Norton Crescent, Haverstock Hill, n° 13. Elle était récemment venue à Southend pour se soigner et, c’est là, sans doute, conclut le jeune clergyman d’une voix que l’émotion faisait trembler, c’est là sans doute qu’elle a rencontré cette horrible mort.

Miss Simpkinson se laissa tomber sur le canapé et se couvrit le visage de ses mains.

— Vous avez bien raison d’agir ainsi, déclarai-je. Je crois qu’en des circonstances pareilles on ne regrette jamais d’aider la police de tout son pouvoir. À quoi bon cacher des faits qui ne peuvent manquer d’être connus tôt ou tard ? Dans le cas particulier surtout, toute tentative de ce genre pourrait avoir les plus graves conséquences…

En parlant ainsi, je voulais montrer à miss Simpkinson combien son attitude avait été déraisonnable.

Elle retira ses mains de son visage.

— Je le sais bien, dit-elle simplement.

— Le crime a été commis à Southend, poursuivis-je ; je le savais déjà, avant de venir vous voir. Mais quel en a été le motif ?

Il y eut un pénible silence. Les deux fiancés se regardèrent d’un air perplexe.

— De quel droit nous interrogez-vous ? s’écria enfin miss Simpkinson d’une voix pleine de défi.

Je me levai immédiatement.

— Je n’ai aucune mission officielle, répondis-je, et n’en veux point avoir. Je ne désire que vous être utile. Un crime a été commis, miss, et le coupable, quel qu’il soit, devra recevoir son châtiment… Je souhaite de tout mon cœur que ce ne soit pas vous…

— Bonté divine ! s’écria le clergyman… Avez-vous entendu ? Un crime !

Nous nous regardions tous trois : lui avec angoisse, elle avec défi, et moi avec perplexité.

— Édith, Édith, reprit M. Harvey, votre émotion vous égare, ma pauvre amie ! Questionnez-nous tant que vous voudrez, monsieur, et aidez-nous de tout votre pouvoir. Nous vous répondrons de notre mieux… dans la mesure où notre conscience nous le permettra. Nous ne pouvons vous dire qui a assassiné ma tante, nous n’en savons rien. Et quant au mobile qui a pu pousser… mon Dieu… ce ne seraient que des suppositions sans fondement… Demandez-nous des faits… des indications matérielles, précises…

— Habitiez-vous avec votre tante ?

— Non, répondit-il. Je suis vicaire de la paroisse de Sainte-Mary à Southend. Je vis en pension. Mais c’est parce que je réside en cette ville que ma tante a choisi ce séjour de préférence à tout autre lorsque les docteurs lui ont recommandé l’air de la mer.

— Vivait-elle seule ?

— Avec deux domestiques, une vieille femme et une jeune.

— Ces deux domestiques l’avaient-ils accompagnée à Southend ?

— Non, elle avait loué un petit appartement meublé.

— À quelle adresse ?

— Ne le lui dites pas ! s’écria miss Simpkinson.

— Voyons, ma chère Édith, ce n’est pas raisonnable, répondit doucement son fiancé.

Il reprit nettement.

— Ma tante avait loué quelques chambres au n° 17 de Marine-Parade.

Je m’empressai de noter cette adresse sur mon calepin. Miss Simpkinson me regardait avec effroi. Je n’arrivais pas à comprendre à quels sentiments elle obéissait en agissant si bizarrement… si elle avait la conscience tranquille…

Je brusquai mon attaque sous forme d’une insinuation toute naturelle :

— Vous devez cependant désirer que le coupable soit découvert le plus tôt possible, lui dis-je.

— Non, répondit-elle sans hésitation.

— Vous n’avez pourtant pas l’intention de vous laisser accuser… et condamner à sa place ?

Elle ne répondit pas.

Je compris que je ne tirerais rien de plus d’elle… Mais, peut-être, par un détour, obtiendrais-je des renseignements relatifs au précédent voyage de sa malle…

— Excusez-moi si je vous importune, repris-je, mais je crois avoir compris que vous habitez Greenwich, n’est-ce pas ?

— Non, dit-elle. J’habite Tooting. J’ai donné mon adresse à la police.

— Ah ! m’écriai-je, pardonnez-moi, j’avais cru que c’était Greenwich. C’est pourtant une jolie localité, Greenwich, très agréable à habiter.

— C’est possible ; je ne sais pas ; je n’y suis jamais allée.

C’était tout ce que je voulais savoir.

— De toutes façons, repris-je, la malle contenant le cadavre de miss Élisabeth Raynell a quitté la gare de Charing-Cross hier matin. Cette malle vous appartient, vous le proclamez vous-même. Est-ce donc vous qui y avez placé le corps sans vie de miss Raynell ?

Elle pâlit jusqu’aux lèvres, mais me répondit d’une voix ferme :

— Non.

— Mais peut-être avez-vous assisté à la chose ?

— Non.

— Alors – étant toujours bien entendu que cette malle vous appartient – quelqu’un l’a manipulée sans que vous le sachiez ?

— Non. Il n’y a que quatre ou cinq jours que je l’ai achetée et, depuis lors, elle est constamment restée dans ma chambre. Ma femme de chambre l’a garnie hier matin… On peut le lui demander.

Je réfléchis. Cette jeune femme, de toute évidence, et en mettant les choses au mieux, ne disait qu’une partie de la vérité. Si sa femme de chambre avait préparé sa malle la veille au matin, comme elle le prétendait, ce n’était pas à Southend, où elle n’était plus, mais dans un hôtel de Londres, où sa femme de chambre n’était pas encore.

Dans tout cela, comment distinguer la vérité du mensonge ? Évidemment, tôt ou tard, elle se trahirait, mais pour le moment son attitude restait une énigme.

— Vous ne me croyez pas ? reprit-elle en constatant mon air perplexe. Oh ! n’importe ! Mais je vous jure que ma malle n’a jamais quitté ma chambre. Comment le cadavre de cette pauvre miss Raynell y a été placé, et par qui, c’est à la police de le découvrir.

Elle nous regarda, tour à tour, M. Harvey et moi, d’un air plein d’assurance et de défi.

— Soyez tranquille à ce sujet, répondis-je en me levant pour prendre congé, la police saura bientôt à quoi s’en tenir là-dessus, et sur bien d’autres points également…

VIII

LA THÉORIE DES DEUX MALLES

Je n’avais pu m’empêcher de mettre quelque vague menace dans mes dernières paroles… C’était peut-être maladroit, en tout cas un peu brutal, mais j’étais vraiment outré de l’attitude de miss Simpkinson.

Comment ! Voici une jeune fille de vingt ans, bien élevée, de la meilleure société, qui, prévenue d’assassinat, sous le coup de charges écrasantes, ne se trouble pas plus que s’il s’agissait d’un colifichet perdu ! Elle reste froide, raisonneuse, arrogante ; elle ment avec sérénité et a l’air de défier le monde entier ! Est-ce précisément parce qu’elle est innocente ? Je le veux bien. Mais, coupable ou non, elle allait tout de même « un peu fort ». J’aurais compris, à la rigueur, une telle maîtrise si cette enfant avait eu l’amour pour excuse, si une de ces fougueuses passions de jeunesse avait joué un rôle dans cette affaire… mais non, pas même !

« Cette femme-là mérite la corde ! » me dis-je en la quittant.

Ce n’était qu’une boutade, mais j’étais très irrité. Pourquoi, par exemple, niait-elle qu’elle eût été à Greenwich, puisque l’étiquette découverte sous celle du plus récent voyage prouvait qu’elle en était venue avec sa malle ? Si elle n’était vraiment jamais allée à Greenwich, et si, d’autre part, sa malle, récemment achetée, n’avait pas quitté sa chambre, ce n’était pas la même malle qui était venue jusqu’à Paris. Cela ressortait, clair comme le jour, des déclarations mêmes de la jeune fille.

Elle affirmait que c’était bien la sienne et la femme de chambre la reconnaissait. À cela je ne voyais qu’une explication possible : c’était qu’il y eût deux malles exactement pareilles, l’une appartenant à miss Simpkinson et l’autre à une personne inconnue. Il fallait en outre supposer que ces deux malles avaient pu être échangées quelque part, en cours de route par exemple. Mais pour que cette théorie fût plausible, il fallait évidemment admettre que miss Simpkinson avait été au courant de la substitution.

Tout dans son attitude témoignait qu’elle connaissait le crime, et cela bien avant l’ouverture de la malle.

Donc, elle était complice.

Malgré la force de ces raisonnements, je n’arrivais pas à croire capable de tant d’abomination la femme qu’estimait et aimait visiblement le charmant et loyal clergyman…

— Il doit pourtant la connaître ! me disais-je.

Mais cela n’effaçait pas, hélas ! les mensonges de la jeune fille, ni ses réticences… Quel malheur pour ce brave garçon de s’être laissé prendre au charme trompeur de cette diabolique créature !

La théorie des deux malles substituées l’une à l’autre était fort séduisante. Elle expliquait notamment l’affaire des clés. Peut-être même pouvait-on en conclure que miss Simpkinson ne s’était pas aperçue du fait avant le passage de la douane. L’inquiétude qu’elle avait manifestée à ce moment-là au sujet de la corde eût été très naturelle, de même que sa phrase sur le fait « d’éveiller des soupçons »… En tout cas, dès l’ouverture de la malle, elle avait compris l’erreur commise et mesuré toute la gravité de la situation. À ce moment-là, elle avait tout deviné et immédiatement décidé de couvrir le coupable autant qu’elle le pourrait.

Ce coupable devait être quelque personne en relations fréquentes avec la victime et son neveu… peut-être un cousin ou un parent. Ainsi, M. Harvey et sa fiancée allaient chercher à protéger ce criminel, à détourner de lui tout soupçon, autant du moins qu’ils le pourraient honnêtement, elle sans se préoccuper du risque de complicité, lui avec plus de réserve, mais aussi plus d’intelligence…

Tout cela ne me semblait pas mal raisonné. Je ne m’expliquai pas tout, mais le mystère, ainsi présenté, s’éclairait un peu. Je n’étais pas mécontent de ma visite, elle avait produit plus de résultats que je n’avais osé l’espérer. Ma démarche avait été des plus irrégulières, c’est vrai, mais je ne m’inquiétais pas pour si peu. Ce qui me satisfaisait surtout, dans ma théorie de deux malles prises l’une pour l’autre, c’était l’explication naturelle de la bonne clé dans le trousseau de miss Simpkinson. Des malles provenant de la même fabrique peuvent être pareilles, mais avoir des serrures différentes. En outre, l’absence d’étiquette portant le nom des voyageuses devenait fort compréhensible.

Je ne me dissimulai cependant pas que bien des points restaient obscurs. Pourquoi la malle ne portait-elle pas trace de son enregistrement à Southend pour Londres ?

Elle avait été à Southend, venant de Greenwich.

La malle de miss Simpkinson avait aussi été à Southend, venant probablement de Tooting… ou du magasin qui l’avait fournie.

Quand donc la substitution avait-elle été opérée ? Et où ? Comment la malle contenant le corps de miss Raynell était-elle venue à la gare de Charing-Cross ? Si miss Raynell avait été assassinée à Southend la veille du jour où les Simpkinson étaient partis pour Paris, et si les Simpkinson avaient passé cette nuit-là dans un hôtel de Londres, comment miss Simpkinson pouvait-elle être impliquée dans le crime ?

La première chose à faire, pour tâcher de répondre à toutes ces questions, c’était de retrouver le vrai possesseur de la malle sinistre.

IX

UNE VISITE

Le lendemain matin, je me trouvais dans ma chambre, occupé à rédiger mon rapport pour ma maison, lorsqu’on m’annonça M. Austin Harvey. Il avait un air défait et soucieux, comme après une nuit sans sommeil… et cela ne me surprit pas, étant données les circonstances qu’il traversait.

Il vint droit au fait.

— J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous nous avez dit hier soir, m’expliqua-t-il franchement, et je crois vous devoir quelques excuses. L’attitude et la façon de parler de miss Simpkinson ont dû vous paraître un peu étranges… et même incompréhensibles.

Il s’arrêta court… visiblement embarrassé.

— Mais non, lui répondis-je tranquillement. Cela ne m’a pas paru aussi étrange que vous le pensez… Vous savez, dans ma profession, je suis habitué à entendre toutes sortes de choses…

Il se rassurait peu à peu.

— Lorsque vous nous avez quittés, hier, reprit-il, vous vous étiez fait évidemment une opinion… Est-il indiscret de vous demander de m’en faire part ?

— Ce n’est pas particulièrement indiscret, répondis-je, c’est plutôt délicat parce que vous apprendrez ainsi ce que je sais, tandis que moi j’ignorerai encore ce que vous savez…

— C’est vrai, repartit M. Harvey, mais voici ce que je puis faire : si vous voulez bien me confier votre impression, je vous dirai si elle est juste…

— Et si elle ne l’est pas, vous rétablirez les faits ?

— Oh ! non. Je ne puis encore promettre cela ; je me bornerai à vous dire si vous vous trompez ou non.

Son regard franc et confiant me plaisait. J’avais rarement rencontré un homme dont l’abord fût si engageant et sympathique, et plus je me sentais attiré vers lui, moins j’éprouvais d’intérêt pour son orgueilleuse fiancée.

— Eh bien, me décidai-je à lui dire, j’en suis arrivé à croire qu’il existe deux malles pareilles, et que miss Simpkinson aussi bien que vous-même savez très bien que la malle ouverte à la gare du Nord n’est pas la sienne. Vous savez tous deux, d’autre part, à qui cette malle appartient, et vous redoutez qu’on ne le découvre.

Austin Harvey rougit violemment. J’avais parlé lentement, posément, en surveillant attentivement l’expression de son visage. Son émotion était visible.

Il ne savait pas dissimuler. Je sentis que ma théorie était juste.

— Vous êtes très habile, dit-il d’une voix légèrement assourdie.

— Mon impression est-elle juste ?

— Entièrement.

Il y eut un long silence. M. Harvey demeurait immobile, songeur, les yeux fixés sur son chapeau plat de clergyman. Je me demandai si j’oserais lui poser brutalement la question qui me brûlait les lèvres. Pourquoi pas ? C’était un brave jeune homme, candide, désireux d’agir au mieux. Je me risquai :

— À qui donc appartient cette malle ? lui dis-je tout à coup.

Je me repentis immédiatement de mon audace. Mon interlocuteur pâlit et se mit à trembler. Ses traits se contractèrent, ses yeux si clairs s’embuèrent… Il ne se remit de cette émotion qu’au prix d’un visible effort…

— Dois-je parler ? se dit-il à lui-même et d’une voix si faible que je devinai plutôt que je n’entendis réellement ces mots.

Il se leva, alla à la fenêtre où il se tint un moment immobile, regardant – certainement sans le voir – le flot des passants sur le boulevard. Je compris quelques semaines plus tard quelles avaient été les pensées qui l’agitaient à ce moment-là… Pour le moment, je me bornai à attendre son bon vouloir.

— Non, dit-il enfin, le dos toujours tourné, non, le devoir ne peut m’obliger jusque-là. En toute conscience, je puis refuser de répondre.

Il revint vers moi, se rassit, se força à sourire.

— Ne vous y méprenez pas, me dit-il d’une voix plus assurée. On ne peut pas dire que miss Simpkinson et moi sachions – de science certaine – la moindre des choses au sujet de ce crime. Non. Nous n’avons tous deux que des soupçons. Si j’avais personnellement la moindre certitude, je n’hésiterais pas à en faire part immédiatement, et quoi qu’il m’en coûte, aux autorités de police de Paris…

» Mais, répéta-t-il encore d’une voix grave et triste, nous n’avons tous deux que des soupçons et de tout notre cœur nous faisons des vœux ardents pour que nous nous trompions et que nos craintes s’avèrent injustifiées.

» Ceci étant, j’ai résolu de dire exactement tout ce que je sais, mais non pas tout ce que je pense. Je crois qu’avec cette distinction je puis rester pleinement en paix avec ma conscience, car, d’un côté, il est de mon devoir de ne retarder en rien la marche de la justice, et, d’autre part, j’aurais des remords, dans les circonstances spéciales où je me trouve, à apporter des lumières prématurées…

— Ceci est fort bien, répondis-je ; mais miss Simpkinson va plus loin que vous…

— Ma fiancée, dit-il, agit comme elle l’entend, et d’ailleurs, il faut tenir compte du coup terrible que l’événement lui a porté. Quel accablant concours de circonstances pour une jeune fille ! Actuellement, elle n’en est pas encore remise ; elle parle et agit d’une façon un peu incohérente… ce qui me semble très excusable…

— Permettez, interrompis-je. Elle est très capable d’égarer les recherches de la police par des déclarations contraires à la vérité, et où il n’y a aucune incohérence, autant qu’on en peut juger. Je ne saurais trop vous engager, si vous obtenez l’autorisation de la revoir, à lui conseiller une attitude plus sage…

— Vous ne croyez pas cependant qu’elle risque d’être sérieusement inquiétée ? s’écria le jeune clergyman.

— Non, mais bien davantage, monsieur, et sa situation est plus grave que vous ne le pensez !

— Bonté divine ! mais c’est affolant ! Que le ciel nous vienne en aide ! Qu’allons-nous faire ? Je ne puis admettre que ces misérables coïncidences aillent jusque-là ! Miss Simpkinson est au-dessus de tout soupçon… voyons, n’est-ce pas absolument certain pour tout le monde, pour vous comme pour moi ? L’idée seule qu’on puisse l’accuser me torture…

— Je comprends parfaitement, dis-je, et, dans une certaine mesure, je partage vos sentiments, mais sa façon d’agir la rend complice, et, vous le savez, les complices ne sont pas innocents.

Pauvre garçon ! Jusqu’alors, il avait fait preuve d’une belle vaillance, mais il ne pouvait songer sans trembler aux risques que courait celle qu’il aimait.

— Que dois-je lui conseiller ? balbutia-t-il.

— Dites-lui de faire comme vous… Pas de réticences, pas de demi-vérités, pas de suppositions, mais des réponses nettes, précises partout où elle le pourra.

Il me serra la main.

— C’est très bien. Merci beaucoup, dit-il. Il faut la protéger et la sortir de là. Je dois la revoir tout à l’heure et je lui ferai part de notre conversation. Tout cela, au fond, est le fait de coïncidences malheureuses. On ne peut manquer de le reconnaître et de la libérer complètement bientôt. Il faut que vous y aidiez. C’est au fond pour cela que j’étais venu vous voir. Je vous propose de prendre l’affaire en mains : enquêtez pour notre compte tout en restant en communication avec la police, afin de profiter de ce qu’elle apprendra de son côté. Il nous faut découvrir le coupable le plus tôt possible. Vous me communiquerez les résultats dès que vous en aurez, et je fais encore des vœux pour que vos investigations donnent un prompt démenti à mes soupçons.

— Si vous désirez retenir mes services professionnels, fis-je remarquer, je dois en aviser les chefs de mon agence.

— Faites-le au plus vite !

— Je ne suis pas libre en ce moment, dis-je encore, mais ma mission actuelle est facile, n’importe lequel de mes collègues peut me remplacer, et je serais très heureux de me consacrer entièrement à une affaire aussi importante…

Austin Harvey avait pris son chapeau et s’attardait d’un air indécis…

— Je voulais vous dire encore une chose, prononça-t-il soudain, c’est que je ne suis pas riche, et qu’il serait peut-être plus sage de nous entendre d’abord sur… sur les conditions qui peut-être…

Je l’interrompis vivement :

— Nos conditions sont toujours très raisonnables, dis-je. Vous recevrez un prospectus… Mais d’ores et déjà, et quand ce ne serait que pour ma satisfaction personnelle, je poursuis mon enquête.

Il me serra la main avec chaleur et sortit. Je l’accompagnai sur le palier. Il descendit lentement l’escalier comme un homme absorbé dans ses pensées. Je demeurai un instant penché à la balustrade le regardant s’éloigner. À un tournant il ralentit encore le pas, et tira de la poche de son veston un mouchoir dont il s’épongea le front. En même temps que le mouchoir sortait de sa poche, une enveloppe blanche en tombait, avec un léger crissement, sur le tapis. De mon étage, je vis et j’entendis parfaitement tout cela, mais le jeune clergyman ne remarqua rien, remit le mouchoir dans sa poche et continua à descendre.

Sur le point de le rappeler pour lui signaler sa perte, je réprimai ce premier mouvement et attendis, retenant ma respiration. Une lettre ! Qui sait quels précieux renseignements elle pouvait donner ! Je demeurai là… sans bouger. M. Harvey ne se retourna pas.

Je couvais des yeux le précieux carré de papier blanc comme si j’avais voulu le fasciner, l’attirer magnétiquement jusqu’à moi, ou tout au moins le cacher à tout autre regard.

Comme cette enveloppe blanche était apparente sur ce tapis rouge ! Si M. Harvey s’apercevait, une fois dans la rue, qu’il ne l’avait plus ? Si quelqu’un montait tout à coup à mon étage ? Un garçon d’hôtel, par exemple ? Que de craintes m’assiégèrent tandis que M. Harvey continuait paisiblement à descendre. Je n’osai bouger, de peur qu’à ce moment même il ne tournât la tête. Une fois, il mit la main à sa poche et je crus tout perdu.

Enfin, il arriva au rez-de-chaussée et disparut dans le vestibule. À la seconde même j’étais au tournant de l’escalier, les mains sur l’enveloppe, comme s’il s’agissait d’une proie sans prix.

Je me jetai dans ma chambre et refermai la porte à clé. Je posai l’enveloppe sur ma table. Elle était carrée de bon papier anglais épais et portait le timbre de Douvres. Elle était adressée au « Révérend Austin Harvey, Hôtel de la Paix ; Paris ».

Était-elle vide ?

Au toucher, il m’avait paru qu’elle contenait une lettre. Je la pris entre le pouce et l’index… et sortis le papier plié en quatre qui, j’en étais sûr, allait m’apporter de troublantes révélations.

Je le dépliai. Je lus en tête : « Mon cher Austin. » Je tournai rapidement la page et lus la signature : « Philippe. » Au milieu d’une ligne, le mot « malle » me sauta aux yeux.

Je n’avais pas eu le temps de revenir au début pour en commencer la lecture, lorsqu’un coup violent retentit à ma porte. Je jetai la lettre dans un tiroir que je fermai à clé, puis j’enlevai mon veston pour expliquer que je me fusse enfermé… Alors, j’allai ouvrir.

C’était M. Harvey. Il m’écarta violemment et entra avant de dire un mot. Il paraissait fort agité et roulait des yeux furibonds…

— J’ai laissé tomber une lettre tout à l’heure, dit-il enfin, et je reviens la chercher.

— Comment ? Que dites-vous ? demandai-je pour gagner du temps.

— Oui, j’ai laissé tomber une lettre… probablement dans l’escalier. Vous étiez sur le palier. Vous avez dû la voir tomber…

— Je ne mens que quand je ne puis absolument faire autrement, répondis-je. Oui, je l’ai vue.

— Ah ! Et vous l’avez ramassée ?

— Oui.

— Tant mieux. Quel soulagement. Rendez-la-moi vite, et excusez-moi de vous avoir dérangé de nouveau…

— Vous la rendre ? Cela c’est une autre question. Je crains fort de ne pouvoir accéder à ce désir, monsieur Harvey.

— Vous dites ? Vous n’allez pas la rendre ? Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi ? Cette lettre m’appartient-elle, oui ou non ?

— Elle m’est nécessaire pour mon enquête.

— Mais non ! C’est une lettre personnelle. Vous n’y avez aucun droit ! Elle ne concerne pas l’affaire. Vous n’êtes qu’un détective privé, sans mandat.

— Je ne l’ai pas encore lue, monsieur, réponds-je résolument, mais j’en ai assez vu pour y attacher une très grande importance. Si je dois m’occuper sérieusement de cette affaire, il me faut garder et étudier cette lettre. Dans le cas contraire…

— Elle vous serait inutile. Rendez-la-moi.

— Mon devoir sera alors de la remettre à la police.

— De toutes façons, vous refusez donc de me la restituer.

— Je refuse.

Il se jeta sur moi et nous roulâmes ensemble sur le plancher. La soudaineté de son attaque m’avait fait perdre l’équilibre et je l’avais entraîné dans ma chute. Je ne m’attendais pas à cela de la part d’un respectable et débonnaire clergyman, mais il était évidemment affolé d’avoir perdu cette lettre et résolu à se la faire restituer de gré ou de force.

De mon côté, j’étais non moins résolu à recourir à tous les moyens pour la conserver.

— Vous l’avez sur vous, fit-il entre ses dents, et je vous étranglerai pour la reprendre.

Au cours de notre lutte, quelques meubles furent renversés, je craignais surtout qu’un garçon, attiré par ce bruit, ne vînt voir ce qui se passait. Heureusement ma chambre se trouvait un peu à l’écart, au fond du corridor, et, tout en me débattant, je tâchai de demeurer au milieu de la pièce.

Le clergyman cherchait à me serrer la gorge et je dus me défendre sérieusement. Mais cela ne dura pas. Son étreinte s’affaiblit plus vite que je ne m’y serais attendu de la part d’un homme si robuste. Après le premier élan, sa fureur ou sa force parurent l’abandonner. Je redoublai d’énergie et réussis à détacher ses mains agrippées à mon cou. Alors ce ne fut plus l’affaire que de quelques secondes ; d’un vigoureux coup de reins, je le repoussai et me relevai prestement. Bientôt nous fûmes de nouveau tous deux debout, face à face, la respiration haletante et les poings serrés.

— Inutile d’insister, monsieur, lui dis-je. Vous ne me prendrez plus à l’improviste… Vous n’aurez pas cette lettre. Le garçon d’étage sera là dans quelques secondes. Reprenez plutôt une attitude naturelle avant son arrivée.

Il s’appuyait à la porte d’un air indécis.

— Restons-nous alliés… ou devenons-nous ennemis ? lui demandai-je.

— Je ne sais, balbutia-t-il… Attendez encore… Je vous écrirai. D’ici là, n’entreprenez rien.

J’acquiesçai du geste et il sortit. Il ne devait pas être bien loin lorsqu’un garçon vint s’informer de ce qui se passait chez moi.

— Ce n’est rien, lui répondis-je. J’ai essayé de pousser ce canapé plus près de la fenêtre, mais la lumière vient du mauvais côté. Je crois qu’après tout il vaut mieux le laisser où il est.

X

LA LETTRE

Je refermai ma porte au verrou de peur que l’irascible gentleman ne prît la fantaisie de revenir. Puis je ressortis la lettre de son tiroir et l’étalai sur ma table. Je la lus d’un bout à l’autre avec la plus grande attention et la relus. J’avais peine à bien mesurer l’étendue de ma découverte et la valeur du renseignement authentique que j’avais sous les yeux.

Je transcris ici le contenu de cette lettre manuscrite :

 

« Mon cher Austin,

» Je suis désespéré. Hélas ! je ne sais que faire et il faut que tu m’aides. Par suite de quelque erreur des porteurs, ma malle et celle de miss Simpkinson ont été prises l’une pour l’autre et interverties hier à la gare de Charing-Cross. Tu sais qu’elles se ressemblent et que nos bagages ont été mélangés dans la confusion du départ… Mais, Austin, il ne faut pas qu’elle ouvre ma malle ! Si jamais elle le fait, je suis un homme perdu ! Dès que je me suis aperçu de la substitution, je t’ai télégraphié à Southend : on me répond que tu es à Paris. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Je ne sais pas où miss Simpkinson est descendue à Paris. Reprends-lui ma malle pour l’amour du ciel, et renvoie-la-moi. Je t’expédie la sienne. Je t’en prie, fais-moi l’envoi tout de suite ! Je l’attends chez le « Vieux Nègre ».

» Bien affectueusement,

» PHILIPPE. »

» P. S. — Je compte absolument qu’elle n’ouvrira pas ma malle ! À aucun prix ! »

 

Ainsi, toute ma théorie se trouvait confirmée. Austin Harvey me l’avait déjà affirmé, mais j’étais heureux d’en trouver une nouvelle preuve dans un document qu’il n’avait pas voulu me laisser voir. C’était donc par pur hasard, par suite d’une malencontreuse erreur, que la malle sinistre s’était trouvée parmi les bagages de miss Simpkinson… Une grande presse dans la salle d’enregistrement des bagages… une visite douanière et les précautions les plus minutieuses prises par un criminel pour cacher son forfait… s’écroulent et s’évanouissent.

Je ne doutais aucunement à ce moment-là d’avoir découvert le mot de l’énigme : Tout me paraissait parfaitement clair et, après avoir bien reconstitué tous les éléments connus de l’affaire, je me décidai à m’apporter à moi-même une preuve décisive.

Pour cela, je retirai de mon carnet la feuille de papier sur laquelle j’avais reproduit les lettres P. H. écrites au crayon au coin de l’étiquette : « Greenwich à Southend. » Je posai ce fac-similé à côté de la lettre et comparai attentivement le P. de la signature Philippe avec le P. de l’étiquette.

Sans être expert en écriture, il ne me semblait pas douteux que ces deux lettres fussent de la même écriture. Je cherchai ensuite un H. Il y en avait un au début de la lettre. Je le comparai aussi avec le H de l’étiquette et, ici encore, ces traits me parurent bien être de la même main. Je les reproduis ici :

Et puis, et surtout, ce H me fascinait, car, j’en étais convaincu, c’était Harvey qu’il fallait lire et l’auteur de la lettre s’appelait Philippe Harvey… Philippe Harvey, proche parent d’Austin Harvey, était sans doute l’assassin de miss Raynell !

Mon enquête avait fait de merveilleux et rapides progrès. Le crime avait dû être commis le dimanche. Je n’en avais connu l’existence que le lundi à six heures et demie du soir. Or, à l’heure actuelle, le mercredi matin, je savais le nom de la victime, le lieu du crime, je connaissais plusieurs circonstances subsidiaires et surtout le nom et le gîte de l’auteur présumé du forfait.

Il me paraissait clair maintenant que miss Simpkinson n’avait appris le crime qu’au moment où la malle – qu’elle croyait sincèrement être la sienne – avait été ouverte à la gare du Nord. À cette minute, elle avait immédiatement deviné qu’il y avait eu confusion ou que ses bagages avaient été forcés. Mais jusqu’à quel point avait-elle alors été en mesure de connaître le criminel, c’est ce que j’ignorais encore. Néanmoins, elle avait dû voir juste en essayant instinctivement de protéger un membre de la famille de son fiancé… le frère d’Austin Harvey très probablement.

Quel sang-froid, quel beau courage pour une jeune fille ! je dois dire cependant que je préférais de beaucoup les gémissements et la faiblesse de sa mère : c’était une attitude plus naturelle.

Les deux questions qui primaient maintenant toutes les autres étaient celles-ci : Comment et pourquoi ce crime ?

À cela, c’était en Angleterre qu’il fallait chercher des réponses satisfaisantes. Et c’était à M. Philippe Harvey qu’il fallait s’adresser… si possible !

Je télégraphiai à mes patrons et me préparai à partir pour Londres le soir même. N’importe quel petit débutant pouvait se charger de la surveillance des deux gentils amoureux du Grand-Hôtel. Pour moi, j’avais l’intention de poursuivre mon enquête avec acharnement, de me renseigner sur l’origine des deux malles, puis d’aller à Douvres où devaient commencer mes opérations sérieuses. Philippe Harvey devenait le personnage principal du drame. Il me fallait coûte que coûte en savoir plus long sur lui, le retrouver et m’assurer de lui avant que son frère ou son cousin n’ait eu la possibilité de faciliter sa fuite. Car, visiblement, il voulait couvrir le criminel et songeait sans doute aux moyens de le faire échapper. Juste ciel, pourvu que j’arrive à temps !

Je pris le premier rapide du soir. Jamais un train ne m’avait paru si lent ! Et jamais un bateau si peu pressé d’accoster !

XI

LE FABRICANT DE MALLES

Dès mon arrivée à Londres, je passai au bureau de mon agence et expliquai toute l’affaire à mes chefs. Ils s’empressèrent de me donner carte blanche dans l’espoir que j’arriverais avant la police à faire la lumière sur le sensationnel « mystère de la malle noire ». La découverte du crime avait eu lieu le lundi soir. J’avais quitté Paris le jeudi, mon remplaçant ayant pu prendre le bateau du mercredi soir.

Avant mon départ, j’avais reçu un petit bleu d’Austin Harvey. Il était ainsi conçu :

 

« Monsieur,

» J’avais perdu tout mon sang-froid ce matin et me suis conduit comme un fou. Seule la terrible situation où je me trouve me donne quelque excuse. Voulez-vous m’en tenir compte ? Malgré ce qui s’est passé, je viens vous redemander de poursuivre vos investigations. Tout plutôt que cette horrible incertitude où miss Simpkinson et moi sommes plongés ! Jusqu’à nouvel avis, je reste à l’Hôtel de la Paix.

» Votre bien dévoué,

» AUSTIN HARVEY. »

Pauvre homme ! Était-il possible de faire amende honorable d’une manière plus franche et sincèrement contristée ? Ah ! certes, je lui pardonnais volontiers s’il était, comme je le devinais, dans une situation vraiment terrible, surtout pour un jeune clergyman fiancé à une honorable et vertueuse enfant !

De bonne heure, le vendredi matin, avant que les magasins ne fussent trop encombrés, je me présentai chez MM. Browne et Elder, fabricants d’articles de voyage, 117, Cheapside. Je remis ma carte demandant à voir un des directeurs. Ma démarche était délicate. Au fond, c’était de mon propre chef que je croyais à l’existence d’un Philippe Harvey et, par moments, je me disais que ce personnage n’était peut-être qu’une créature de mon imagination.

On me fit entrer dans un petit bureau où je fus reçu par M. Elder qui me parut un commerçant sérieux et prospère. Ses affaires devaient bien aller… Tant mieux, car c’est dans les bonnes maisons que les livres sont les mieux tenus… Je pensai tout de suite que j’obtiendrais facilement le renseignement désiré.

J’avais hésité avant d’entrer à me présenter comme un client possible, recommandé par un M. Harvey, ou à exposer directement ce que je voulais savoir en ma qualité de détective. Je me rangeai à cette dernière alternative, plus simple et précise. Dans ma profession, il faut compliquer le moins possible.

Je décrivis donc aussi exactement que possible la malle que j’avais vue à Paris. M. Elder reconnut immédiatement l’article.

— Nous avons la spécialité de ce genre de malles, me dit-il. Elles sont en même temps très solides et bon marché. Nous les vendons pour le transport des objets lourds, livres ou fournitures photographiques… Évidemment, elles peuvent servir aussi comme malles ordinaires pour les articles de toilette et vêtements, mais de nombreux voyageurs préfèrent des malles légères pour cela, tandis que pour leurs livres, leurs bibelots, leurs instruments de chasse ou de pêche, ils adoptent ces malles sans prétention, mais fortes et résistantes. Nous en vendons beaucoup.

— C’est très intéressant, répondis-je poliment, mais j’ai peur que la grande diffusion de cet article ne nuise au succès de ma petite enquête. Puis-je vous demander si vous en faites de dimensions différentes ?

— Certainement. Nous avons trois séries. Je vais vous les montrer.

Nous passâmes au magasin. Là je pus voir exposées trois malles exactement pareilles à celle qui avait contenu le corps de l’infortunée miss Raynell, mais sur les trois, de dimensions différentes, il y en avait une que je désignai aussitôt :

— Voici celle dont je vous parlais, dis-je ; il ne me reste plus maintenant qu’à vous demander si vous avez vendu récemment une malle de ce modèle à une miss Simpkinson et une autre, un peu auparavant, à un M. Harvey.

— À votre première question, je peux répondre tout de suite, me dit vivement M. Elder. Je m’en souviens très bien parce qu’il y a une semaine à peine et que l’affaire s’est faite par correspondance. Une dame du nom que vous dites nous a écrit de Southend, décrivant minutieusement l’article qu’elle désirait et ajoutant qu’un de ses amis le lui avait recommandé. Je puis vous faire voir sa lettre.

Il revint à son bureau, y prit un classeur qu’il feuilleta un moment. Après s’être écrié une ou deux fois : « Ah ! voilà… Non, ce n’est pas cela ! », l’honorable commerçant sortit du classeur une feuille de papier qu’il posa triomphalement sur la table.

C’était la lettre de commande de miss Simpkinson datée de Southend et renfermant un chèque de trente shillings pour une malle de telle forme et de tel modèle qu’un ami lui recommandait pour le transport d’appareils photographiques.

— Voilà une question élucidée grâce à votre obligeance, dis-je à M. Elder, mais ce n’était pas la plus importante. Il s’agit maintenant de M. Harvey. Un gentleman de ce nom vous a-t-il aussi acheté une de ces mêmes malles ?

— Harvey, Harvey, répéta le négociant se passant la main sur le front, son achat doit remonter à plus d’une semaine… Il faut que je regarde mes factures…

Il compulsa longuement ses registres… sans résultats. Il prit d’autres liasses de factures plus anciennes.

— Ah ! voilà un M. Harvey ! s’écria-t-il.

J’eus un moment de grand espoir. M. Elder me montra le document : Une malle noire, modèle n° 1, avait été vendue quinze mois auparavant à un M. John Harvey, médecin de la marine et lui avait été expédiée à bord d’un vaisseau en partance à Southampton.

— Ce n’est pas l’homme que je cherche, dis-je en prenant tout de même note de la chose… En outre, la malle en question devait être de la même dimension que celle de miss Simpkinson, soit modèle n° 2.

Mon obligeant interlocuteur fit encore quelques recherches, puis reposa ses registres.

— Inutile de poursuivre, dit-il. Nous ne fabriquons ce genre de malles que depuis deux ans.

Je le remerciai vivement.

— Nous n’avons d’ailleurs pas toujours le nom de nos acheteurs, reprit-il. Un gentleman quelconque peut arriver ici en taxi, acheter une malle et en prendre livraison immédiatement. D’une façon générale, cependant, nous livrons à domicile et possédons ainsi les adresses de nos clients…

— Une dernière question, si vous permettez, dis-je alors. Dans chaque dimension, ces malles sont-elles semblables en tous points ? Par exemple, ont-elles une serrure et une clé identiques ?

— Oh ! non, répondit-il. Malgré leur bas prix, ces malles sont pourvues de très bonnes serrures, toutes différentes. Nous les numérotons et avons toujours des clés de rechange en magasin pour chaque numéro.

— Ce numéro est-il inscrit sur la serrure ou sur la clé ? demandai-je.

— Sur la clé très visiblement, d’une part, et à l’intérieur du pêne de la serrure d’autre part ; c’est le système le plus sûr…

Je m’expliquai ainsi l’absence de tout chiffre sur la serrure de la malle sinistre.

Je n’avais aucune raison de prolonger ma visite. Je remerciai encore M. Elder et pris congé. À ce moment, le personnage d’un M. Philippe Harvey m’apparaissait plus imaginaire que jamais… Il s’évanouissait… et j’avais l’impression de l’avoir forgé de toutes pièces d’après des apparences trompeuses…

Le seul résultat de ma visite au marchand de malles était indirect… et bien mince : J’avais noté l’adresse de l’appartement de miss Simpkinson à Southend.

XII

UNE CARTE DE VISITE

J’étais fort déconcerté en quittant l’établissement de MM. Browne et Elder. C’était assez naturel. J’avais inventé un Philippe Harvey qui, sans doute, n’existait pas.

Et pourtant, je ne cessai de songer à ce personnage. Sans lui, le mystère de la malle noire devenait impénétrable. Avec lui, tout s’éclaircissait… C’est pourquoi, sans logique aucune, je continuai à rechercher ses traces, tout en me disant que c’était un personnage purement imaginaire.

En attendant quelque fait nouveau, je résolus, par acquit de conscience, d’aller visiter l’appartement meublé que miss Simpkinson et sa mère avaient occupé à Southend. C’était au n° 23 de Marine-Parade. Donc pas très loin de la pension de famille où miss Raynell avait logé.

Dès le début de l’après-midi, je partis pour Southend.

Dans le train, je passai une fois de plus en revue les éléments de cette mystérieuse affaire… Toute ma théorie échafaudée sur les deux initiales P. H. écrites au crayon dans un coin de l’étiquette de la malle sombrait… Et pourtant, me disais-je, quelle coïncidence que celle d’un certain Philippe écrivant à Austin Harvey au sujet de sa malle, et surtout quelle troublante ressemblance entre les deux écritures !

Arrivé à Southend, je m’empressai d’aller au n° 23 de la Marine-Parade. C’était une très ordinaire maison qui ne se distinguait en rien de toutes celles qui offrent, au bord de la mer, des chambres et des appartements meublés. Il y avait un écriteau, au-dessus de la porte d’entrée, mais aucune fenêtre ne portait l’avis ordinaire : « À louer ». Il était donc probable que la maison était pleine.

Je sonnai cependant. Quelqu’un vint regarder au judas, puis appela à voix contenue et à plusieurs reprises une certaine Sally… sans doute la bonne à tout faire qui, du fond de quelque arrière-cuisine, fit la sourde oreille. À la fin, la dame, apparemment accoutumée à pareille indiscipline, vint elle-même m’ouvrir d’un air majestueux et las.

— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? dit-elle.

— Madame…

— Madame Bunbury, monsieur.

Brave Mme Bunbury, si digne et si serviable à la fois ! Je saisis cette occasion pour recommander chaleureusement ses chambres meublées à ceux qui voudraient faire un séjour à Southend.

— Je cherche une chambre, madame, répondis-je, et j’ai pensé que vous en auriez peut-être une, avec petit salon et salle de bains, par exemple…

— Je n’ai plus de place disponible… déclara brièvement Mme Bunbury.

— Je regrette ce contretemps, madame ! m’écriai-je. On m’avait bien recommandé votre maison… Une de vos clientes, Mme Simpkinson, n’est-elle pas partie récemment ? Et j’espérais…

— Oui, monsieur, répliqua la logeuse, Mme Simpkinson et sa fille sont restées ici trois semaines…

— Excellentes clientes, n’est-ce pas ?

— Eh bien, monsieur, oui et non, fit Mme Bunbury en pinçant les lèvres. Je n’ai rien à dire contre ces dames, certes non, mais je n’irai pas non plus jusqu’à proclamer leur excellence en tout et à toutes deux. La jeune… ah ! oui, elle, elle était fort aimable ; mais sa mère, mon Dieu, elle était un peu nerveuse, neurasthénique, je ne sais pas, moi. Mais ce que je sais, c’est qu’elle aimait beaucoup à se plaindre… Les gens riches peuvent se permettre cela, évidemment… tandis que nous…

Je coupai court au discours de la digne dame en m’écriant d’un ton désolé :

— Alors les chambres de ces dames sont déjà louées !

— Oui, monsieur.

— J’en suis bien ennuyé, madame !

C’était vrai et je n’avais pas à simuler mon désappointement, car j’aurais bien voulu avoir l’occasion de visiter l’appartement occupé par les dames Simpkinson. Décidément, je n’avais pas de chance ce jour-là.

— Elles sont louées, oui, malheureusement, fit Mme Bunbury d’un air triomphant.

— Mais peut-être pas pour longtemps, madame ?

— Elles sont retenues pour quinze jours par deux amies qui viennent passer leurs vacances ici… Ce n’est pas beaucoup, quinze jours, mais mes appartements meublés ne sont jamais libres très longtemps.

— Oh ! alors, madame, m’écriai-je, si ce n’est que pour quinze jours, je pourrais peut-être attendre… Mais j’aurais aimé voir une de ces chambres d’abord…

— Vous le pouvez, répondit Mme Bunbury d’un ton plus aimable. Ces personnes ne doivent arriver que demain… Certainement, je vais vous les montrer…

Elle s’effaça pour me faire monter l’escalier.

— Mais, madame, je serais désolé de vous déranger ! dis-je vivement. Faites-moi conduire par une domestique, un simple coup d’œil me suffira…

En fait, j’espérais qu’une domestique serait plus facile à faire parler. Mais Mme Bunbury ne l’entendait pas ainsi.

— Je préfère vous montrer moi-même la chambre qu’occupait miss Simpkinson, dit-elle un peu sèchement.

Je fis une nouvelle tentative. Il est vrai qu’on peut tout attendre de n’importe qui en piquant sa vanité…

— Non, madame, dis-je, je ne me permettrai pas de vous importuner ainsi. Ne prenez pas cette peine ! Si vous aviez une domestique pour m’accompagner à l’étage, c’eût été différent…

« Si vous aviez une domestique ! » Cela fit son petit effet. Dès lors, Mme Bunbury ne songea plus qu’à montrer qu’elle savait et pouvait se faire servir. Elle sonna à plusieurs reprises… sans résultat, dut se résoudre à appeler Sally de sa voix aigre et perçante.

Enfin, la dénommée Sally parut. Grosse figure rouge, l’air assez propre. Elle me précéda dans l’escalier tandis que Mme Bunbury se retirait dans ses appartements particuliers du rez-de-chaussée.

La chambre où me fit entrer Sally ressemblait à toutes les chambres meublées du monde. Rien de particulier, rien d’intéressant pour personne. Des meubles ordinaires placés exactement où l’on s’attendait à les voir. La plus parfaite banalité en tout. Une table nue. Une pendule flanquée de deux candélabres sur le manteau de la cheminée. Une propreté méticuleuse partout.

J’allais me retirer fort déçu – car un détective a beau savoir ce que c’est qu’une chambre meublée ; il s’attend toujours à y trouver quelque secret – lorsque mes regards s’arrêtèrent sur la grille du foyer. « Tiens, me dis-je, pas de chauffage central ! » La grille était soigneusement garnie de charbon avec bois et papier au-dessous. Le feu était prêt, mais, en cette saison, il n’avait pas été allumé depuis plusieurs semaines au moins et les charbons étaient couverts de poussière. En outre, quelques débris et morceaux de papier avaient été jetés par-dessus. Cela était plus récent et pouvait dater du jour du départ des dames Simpkinson. J’eus aussitôt envie de m’emparer de ces papiers, mais comment faire en présence de la brave Sally qui avait très probablement reçu l’ordre de bien surveiller tous les gestes des visiteurs ?

Cependant, plus la difficulté était grande, plus je désirais violemment jeter un coup d’œil à ces débris de papier.

Je sortis un shilling de mon gousset et le tendis à la domestique :

— Tenez, prenez ceci pour votre peine, ma brave fille.

Mais, comme elle tendait sa large main ouverte, je laissai tomber la pièce, me précipitai à terre comme pour la ramasser, et, au lieu de cela, m’arrangeai pour l’envoyer rouler sous la commode. C’est un truc simple, facile à réussir.

La domestique jetait des regards déconfits du côté où avait disparu le shilling. Je pris les pincettes appuyées à un côté de la cheminée…

— Ah ! dis-je, elles sont trop courtes… Allez vite me chercher mon parapluie, que j’ai laissé dans le vestibule, et je pourrai atteindre la pièce…

Sally disparut, et, d’un bond, je me trouvai accroupi devant la cheminée : je me saisis vivement des morceaux de papier déchiré qui avaient attiré mon attention. Du premier coup d’œil, je vis que la plupart étaient blancs, mais au milieu d’eux j’aperçus une carte de visite portant quelques mots écrits au-dessous du nom imprimé.

Je lus : « PHILIPPE HARVEY

» À deux heures trente, alors ! Hourrah ! »

En même temps, je vis que le H de Hourrah ressemblait étonnamment au H du P. H. tracé au crayon dans un coin de l’étiquette de la malle, et aussi au H du début de la lettre signée seulement Philippe.

Philippe Harvey était donc un personnage réel ! Mais Sally revenait en brandissant mon parapluie et je n’eus que le temps de faire disparaître la précieuse carte dans la poche de mon pardessus.

Lorsque j’eus extrait le shilling de dessous la commode, je questionnai la domestique. Elle ne se fit pas prier :

… Oui, les deux dames Simpkinson étaient restées trois semaines. Elles étaient gentilles, mais la maman n’aimait pas attendre ni sonner deux fois…

Non, il ne venait pas beaucoup de monde les voir… puisque, bien sûr, elles étaient en séjour à Southend… Seulement une vieille dame aux cheveux blancs et à l’air terrible… Et puis, bien sûr, les deux messieurs qui venaient tout le temps…

— Quels deux messieurs, Sally ?

— Mais, le clergyman, bien sûr, et l’autre jeune homme, son frère. Ils étaient tout le temps là, tous les deux, et miss Simpkinson était fiancée avec le clergyman !

La brave Sally appuya fort sur cette dernière phrase. Je n’eus pas le temps d’approfondir la question ni de lui demander des explications : La digne Mme Bunbury, ressortie de son boudoir particulier, manifestait sa présence par une série de grognements qui ne présageaient rien de bon.

— Madame s’inquiète, dit Sally qui, satisfaite de son shilling retrouvé, voulait s’épargner une gronderie. Ne ferions-nous pas mieux de redescendre, monsieur ?

Elle passa la première et je fus bien obligé de la suivre. Je la retins encore une seconde sur le palier afin d’obtenir une rapide description des deux messieurs en question. Dans l’un je reconnus immédiatement Austin Harvey.

— L’autre ne lui ressemblait pas beaucoup, ajouta Sally ; il était plus maigre et très brun, et, vous savez, monsieur, on aurait dit qu’il avait eu la vie dure, celui-là. Il s’appelait M. Philippe. Et, après tout, c’était un beau garçon.

— La chambre que j’ai visitée me conviendrait parfaitement, madame, dis-je à la maîtresse de maison qui m’attendait impatiemment au pied de l’escalier… J’espère que je pourrai attendre une quinzaine… Quel serait votre prix ?

Une fois les conditions débattues et fixées, Mme Bunbury prit la précaution de me demander mon nom.

— Spence, dis-je, Spence, de Londres.

Je n’aime pas changer de pseudonyme. Cela crée toujours des complications. J’avais pris celui de Spence au début de ma carrière et je n’ai changé que dans des circonstances graves…

XIII

SUR LA SCÈNE DU CRIME

Il n’y avait pas loin du n° 23 au n° 17 de la même avenue, et dès que je fus assuré que Mme Bunbury ne m’épiait plus d’une de ses fenêtres, j’allai à la demeure de la pauvre miss Raynell.

Ce fut, au début, la même scène. Je demandai à louer une chambre. Cette fois, la logeuse était une vieille bavarde, presque aveugle et à peu près complètement sourde, mais sa surdité ne l’empêchait pas de parler, bien au contraire. Comme toutes ses pareilles, elle proclamait à qui voulait l’entendre, qu’elle avait connu des « jours meilleurs », et goûtait, à les rappeler de sa voix lugubre, une joie sans mélange. Dans la plupart des cas analogues, ces « jours meilleurs » se dorent de plus en plus en vieillissant et deviennent pour ces malheureuses dames une sorte de paradis perdu qui les console des tristesses et des humiliations du temps présent.

J’avais affaire à une Mme Jessop, veuve – disait-elle – d’un clergyman.

Je fus un peu surpris d’apprendre que l’appartement meublé de miss Raynell était encore vacant ; et même je ne pus réprimer un léger frisson lorsque la maîtresse de maison m’expliqua que miss Raynell l’occupait encore.

— Elle est allée à Londres pour un jour ou deux, conclut Mme Jessop, mais je l’attends dans le courant de la semaine.

Pauvre vieille miss Raynell ! Oui, vraiment elle était allée à Londres, et même au delà !

Mme Jessop m’apprit tout ce que je voulais savoir sur ses locataires et même un peu davantage, ce qui n’est pas peu dire, au gré d’un détective. Elle était affligée d’une exaspérante petite toux sèche qui survenait tous les cinq ou six mots et hachait abominablement ses phrases. C’était nerveux. Et, sans doute, sa surdité l’empêchait de s’entendre… Mais c’était désagréable pour son auditeur.

— Non, non… cette dame garde sa chambre… hem, hem… Elle n’est allée à Londres… hem, hem, que pour quelques jours… Et, puisque vous dites… hem, hem… monsieur, que vous la connaissez… hem, hem… si je vous dis que miss Raynell est un peu… hem… originale. C’est une dame qui n’aime guère la société… hem, hem… et pas familière, non ! Je dirais plutôt… un peu fière… hem, hem… Et après quelques mots, je me le suis tenu pour dit, monsieur… hem, hem… Je ne suis pas de celles qui s’imposent, car j’ai été de la meilleure société, monsieur,… hem, hem… et je comprends ce que parler veut dire à demi-mot… hem, hem… j’ai connu des jours meilleurs…

Je comprenais bien que les bavardages de Mme Jessop eussent prodigieusement agacé miss Raynell et, comme je commençais moi-même à m’impatienter, je tâchai de couper court en demandant à la bonne vieille si miss Raynell voyait souvent ses neveux… Je dus répéter cette question plusieurs fois. Mme Jessop était vraiment très sourde…

— Ses neveux ? Oh ! oui, ils étaient constamment par là. L’aîné, comme vous savez peut-être, est desservant à l’église Sainte-Mary… Ce n’est pas mon église, hem… croyez-le bien, monsieur, et, hem… mon pauvre mari disait souvent…

— Et l’autre, celui qui s’appelle Philippe ? m’écriai-je presque malgré moi, autant pour interrompre le discours de la bonne dame que pressé par la curiosité.

— Philippe ? hem… ah ! un jeune homme un peu dissipé, celui-là… Je sais bien qu’ils ont tous l’air comme cela, de nos jours… Hem… Enfin… Il vient souvent, passe quelque temps et sa tante lui donne une petite chambre à côté de la sienne… quoiqu’elle lui fasse souvent des reproches sur sa conduite… Mais elle n’est pas commode non plus, elle, et se dispute bien quelquefois aussi avec son autre neveu, un bien estimable jeune homme… vraiment, hem…

— Philippe Harvey est-il venu ici depuis le départ de sa tante ?

— Non, monsieur. L’appartement de miss Raynell est vide. Voudriez-vous le voir ? Hem... Cela vous donnera une idée de ce que je puis offrir… Il n’y a pas… hem, hem… de plus jolies chambres meublées dans toute la ville.

J’acceptai avec empressement. C’était, en effet, très bien : il y avait un salon bien éclairé par de larges fenêtres, une spacieuse chambre à coucher communiquant avec une autre, plus petite… Le tout au rez-de-chaussée.

— L’appartement est absolument tel que miss Raynell l’a quitté, reprit Mme Jessop. Elle est partie lundi matin sans prévenir, ni dire bonjour ou adieu… hem… hem… Oui, monsieur, elle s’est en allée à une heure… indue… en me laissant un bout de billet sur la table… et c’est tout !

— Madame Jessop, dis-je alors, je dois vous informer sans plus tarder que je ne suis pas ici en quête d’une chambre à louer, non ; je suis un détective privé au service d’une grande agence de Londres. Miss Raynell est une originale, plus peut-être que vous ne pensez… Elle est partie pour Londres sans informer ses neveux de ses projets… Et, maintenant, ils ne savent où elle est, ils sont naturellement très inquiets… pour ne pas dire plus… M. Austin Harvey m’a donc chargé de faire toutes démarches nécessaires pour la retrouver. Je dois en conséquence vous prier de me communiquer le billet laissé par votre locataire…

— Ciel ! Qui aurait cru ! s’écria la bonne dame.

Elle fut si effrayée que son toussotement chronique lui passa pour un moment. Le mot seul de détective la remplit de confusion et de tremblement. Elle se voyait déjà à la barre d’un tribunal. En trébuchant, elle courut me chercher le papier en question.

C’était, sur la bande déchirée d’un journal, et d’une écriture tremblée, ces mots :

 

« Je vais à Londres pour quelques jours.

» E. RAYNELL. »

 

Pas davantage. Rien d’autre. Je mis cela dans mon portefeuille.

— Je suis obligé de conserver cette note ; dis-je. Je vous en donnerai un reçu si vous le désirez. Et maintenant, vous rappelez-vous, madame, si quelqu’un de cette maison a vu miss Raynell lundi matin ? Consultez bien vos souvenirs. C’est très important.

— En tout cas, pas moi, répondit Mme Jessop quand je lui eus crié par deux fois ma question dans l’oreille. Je ne reste pas debout toute la nuit pour complaire aux caprices de mes locataires. Je travaille tout le jour et, hélas ! plus qu’il ne faudrait à mon âge… Et j’ai bien le droit de me reposer pendant la nuit.

— Mais quelqu’un d’autre a-t-il pu l’apercevoir avant son départ ? Une domestique, par exemple ?

— Je n’ai qu’une servante maintenant, dit Mme Jessop d’un air digne et las… quand il fut un temps où j’en avais trois et un frotteur en plus ! Ah ! la vie est dure ! Ma domestique actuelle ne couche pas ici ; elle part à neuf heures du soir et revient le lendemain matin. Cet arrangement est assez avantageux…

— Avez-vous d’autres locataires ?

— Personne, monsieur. J’en attends demain… Ils doivent occuper le second.

— Qui y avait-il donc ici pendant la nuit de dimanche à lundi ? Réfléchissez bien et tâchez de vous souvenir de tout ! repris-je d’une voix de stentor.

— Dimanche, miss Raynell est restée seule la plus grande partie de la journée. Le matin, elle est allée au culte à l’église Saint-Étienne… Une bonne église, celle-là, et où – comme mon pauvre mari disait…

— Parlez-moi plutôt de miss Raynell, interrompis-je.

— Hem… Dans l’après-midi, son neveu Austin est venu la voir. Ils se sont querellés, ou, du moins, elle, elle lui a parlé avec colère et emportement, car, pour lui, il est trop doux pour réponde à sa tante sur le même ton… Il se montre toujours respectueux et gentil avec elle, même quand elle lui fait des sermons et le gronde comme un gamin. Elle en fait autant avec l’autre, Philippe, mais alors, celui-là, il répond et crie plus fort qu’elle.

» Enfin, pour en revenir à ce qu’elle a fait dimanche… Eh bien, elle a dîné seule, et Austin est revenu dans la soirée ; il n’a passé avec elle qu’une demi-heure, et elle lui a encore fait une scène – à ce que dit la domestique, car, pour moi, je suis trop sourde. Lorsque son neveu l’eut quittée pour aller à l’office du soir à son église, miss Raynell est restée un moment à lire dans son petit salon, puis est allée se coucher…

« Voilà tout ce que je sais, monsieur le détective. Miss Raynell est partie le lundi matin de bonne heure, avant l’arrivée de la servante. Elle a dû prendre le premier train. En tout cas, j’ai moi-même entendu la porte se refermer.

— L’avez-vous entrevue à ce moment-là ?

— Non.

— S’absentait-elle souvent de cette façon ?

— Oh ! oui, hélas !… Mais pas pour des voyages… Elle allait se promener de bonne heure au bord de la mer, et rentrait pour déjeuner… à huit heures, été comme hiver… On lui met seulement un verre de lait, le soir, sur la table de son salon, et elle ne prend que cela avant d’aller faire sa promenade matinale.

— Ce verre était-il vide lundi matin ?

— Oui, certainement.

Je réfléchis un instant…

L’assassin a pu vider lui-même ce verre de lait, me dis-je en frissonnant un peu à cette pensée. Ce doit être un homme habile que ce Philippe Harvey !

— Et Philippe, repris-je à haute voix, quand est-il venu pour la dernière fois ?

— Philippe Harvey ?… hem, hem ! dit Mme Jessop ; j’allais justement vous dire qu’il a passé ici la nuit de dimanche à lundi…

Je sursautai à cette nouvelle, mais n’interrompis pas la brave femme.

— Il était venu le samedi, un moment seulement, poursuivit-elle. Et puis, il est revenu dimanche soir à neuf heures et demie… Je le sais parce que c’est moi qui l’ai fait entrer. La domestique n’était déjà plus là.

— Et quand est-il parti ?

— Comment dites-vous ?

— À quelle heure est-il reparti lundi ?

— Oh ! il ne se lève jamais très tôt, quand il couche ici, mais cette fois ce n’était pas si tard que d’habitude. Il est parti pour Londres à neuf heures.

— Seul ?

— Non, son frère est venu le chercher. Il avait déjeuné dans sa chambre et ils sont partis ensemble dans un taxi.

— Avec des bagages ?

— Oui, une valise et une grande malle noire que M. Philippe avait pour ses livres…

— Une grande malle rien que pour des livres ! Mais, madame Jessop, d’après ce que vous me dites, ce n’était pas un homme à avoir une bien grande bibliothèque !

— Mais si, monsieur. Il est étudiant en médecine… Il me l’a dit une fois lui-même… Et il avait beaucoup de gros livres dans sa chambre.

— Bien, bien. Et, dites-moi, madame, avait-il libre accès ici ? Je veux dire : entrait-il et sortait-il quand et comme il voulait.

— Hélas ! oui, monsieur. C’est bien regrettable, mais c’est ainsi… J’avoue que j’ai dû confier un passe-partout à miss Raynell… C’est une chose que je n’avais encore jamais faite et que je ne referai pas, mais ce n’est pas une femme à qui on puisse dire non comme cela, et puis elle paye pour ce petit privilège…

— Combien ?

— Cinq shillings par semaine, monsieur… Mais je crains fort qu’elle ne prête souvent cette clé à ses neveux.

— N’est-ce pas étonnant de sa part ?

— Eh bien, oui… ou non. Cela dépend. Elle est d’humeur très variable… Tantôt gaie, tantôt maussade… on ne sait jamais…

Je m’étais efforcé de ramener constamment la conversation sur les points essentiels, et ce n’était pas une petite affaire, la brave femme étant aussi bavarde que sourde. Et même quand elle m’entendait bien, elle comprenait mal. Enfin, voyant que j’avais tiré d’elle tout ce qu’elle pouvait m’apprendre, je fis appeler la servante.

Ce nouvel interrogatoire parut d’abord bien inutile. La bonne à tout faire, Polly, ne savait rien, n’avait rien entendu. Elle avait quitté la maison le dimanche soir avant l’arrivée de Philippe Harvey ; et, lorsqu’elle était rentrée, le lundi matin, miss Raynell était déjà partie. Elle m’apprit seulement que la malle noire était très lourde. Le chauffeur de taxi avait juré en la chargeant. Et Philippe avait expliqué :

— Oui, c’est très lourd, c’est plein de livres.

Polly avait apporté à Philippe son petit déjeuner dans sa chambre, vers huit heures et demie… à son coup de sonnette. Elle avait fait entrer M. Austin Harvey une demi-heure auparavant : Il était aussitôt entré chez son frère. Quand elle avait servi le petit déjeuner, Philippe était debout et habillé. Alors, Austin avait demandé des nouvelles de sa tante et elle lui avait appris le départ inattendu et précipité de cette dernière. Pendant qu’elle se trouvait encore dans la chambre, Austin avait demandé à son frère si sa malle était prête. Philippe avait répondu :

— Oui, j’emporte tous mes livres. Je suis bien aise que tu aies retrouvé la clé… sans quoi, je ne sais ce que j’aurais fait.

Une demi-heure plus tard, ils l’avaient sonnée et priée d’aller chercher un taxi. Les deux frères avaient sorti eux-mêmes la malle sur le perron et aidé au chauffeur à la placer. Enfin, M. Philippe avait ordonné à l’homme de les conduire à la gare.

Depuis lors, personne dans la maison n’avait revu les deux jeunes gens ou leur tante, ni entendu parler d’eux.

J’exprimai le désir de visiter la chambre à coucher de miss Raynell. Elle était propre et en ordre, mais encore avait l’air d’avoir été quittée très subitement. Tous les articles de toilette se trouvaient sur leur table ou dans les tiroirs.

— Pourriez-vous me dire, demandai-je à Mme Jessop, si l’un des chapeaux que porte habituellement miss Raynell manque ou non ?

La bonne dame ne put pas le dire, elle affirma qu’elle n’avait pas l’habitude d’examiner ni de compter les chapeaux de ses locataires, mais Polly répondit que miss Raynell ne possédait qu’un chapeau et une sorte de béret de laine pour se promener sur la plage.

Or, le chapeau se trouvait sur un rayon de l’armoire et le béret était pendu au patère derrière la porte.

— Ciel ! s’écria la servante, miss Raynell est partie pour Londres sans chapeau !

— Cela me semble invraisemblable, dis-je avec autorité. Vous devez vous tromper. Miss Raynell avait certainement un autre chapeau.

La chambre de Philippe Harvey ne contenait rien d’intéressant. Il avait emporté tout ce qui lui appartenait. Je revins dans la chambre de miss Raynell. Il y avait une autre armoire au fond de la pièce. Je m’en approchai et l’ouvris : Elle était toute pleine de gros livres entassés… des ouvrages de médecine comme je le vis au premier coup d’œil.

— Ciel ! cria encore la pauvre servante médusée. Et lui qui disait qu’il ne laissait pas un livre ici ! C’est extraordinaire ! Comment sont-ils revenus dans cette armoire !

Je sortis dans le hall, suivi des deux femmes muettes d’étonnement.

— Madame Jessop, m’écriai-je alors de ma voix la plus forte et la plus grave, et vous Polly, retenez bien ceci : Miss Raynell est partie pour Londres sans prévenir personne ni laisser d’adresse. Étant données ses habitudes, cela n’est peut-être qu’un caprice, une affaire sans suite… Mais en attendant, son neveu est extrêmement inquiet. On le serait à moins. Elle n’est pas retournée à la maison qu’elle possède près de Londres. Il faut que je la retrouve. Vous m’avez aimablement renseigné, et je vous en remercie, mais – et ici je pris un ton magistral – mais, au nom du roi, je vous rappelle que toute mon enquête doit demeurer secrète jusqu’à nouvel ordre. Tenez-vous-le pour dit. Et si quelqu’un d’autre vient vous interroger, sachez que moins vous parlerez, mieux cela vaudra. J’en serais immédiatement averti d’ailleurs, car M. Austin Harvey et moi-même sommes encore les seuls à nous en occuper. Voulez-vous donc me promettre solennellement de ne pas bouger, de ne rien dire à personne ? Jurez-vous ?

— Oh, oui, monsieur ! fit la brave dame avec componction.

— Oh, oui, oui, oui ! cria la servante en joignant les mains.

J’éprouvai une maligne joie à contraindre ainsi les deux femmes au silence…

« Voilà qui ne va pas arranger les affaires de Scotland Yard, me dis-je. Faites ce que vous voudrez, mes bons messieurs, cette affaire m’appartient, et je prétends en percer le mystère avant vous ! »

XIV

À L’AUBERGE DE LA

« TÊTE DE NÈGRE »

Avant mon départ, Mme Jessop me fournit encore un renseignement précieux. Comme je lui demandais si Philippe Harvey avait l’air soucieux lorsqu’elle lui avait ouvert la porte le dimanche soir, elle m’informa qu’il avait plutôt l’attitude d’un homme pris de vin.

— À propos, dis-je tout à coup comme si je ne l’avais pas entendue, Philippe Harvey est-il gaucher ?

— Oh ! cela, je ne saurais le dire ! répondit-elle… Je n’ai pas remarqué…

— Et vous Polly, qu’en dites-vous ?

Polly n’en savait rien non plus. Mais elle ne croyait pas.

— … Que dois-je faire quand miss Raynell sera de retour ? demanda encore Mme Jessop. Faut-il que je vous écrive… et à quelle adresse ?

— Écrivez plutôt à M. Austin, répondis-je.

Je me hâtai de prendre congé, tout frémissant en moi-même de la façon dont nous parlions d’une morte.

Dans le train qui me ramenait à Londres, je pris note de tout ce que j’avais vu et appris à Southend. La journée n’avait pas été mauvaise pour moi, mon enquête avait fait des pas de géant et j’étais dans une très heureuse disposition d’esprit. Il n’était pas probable que la police française ou anglaise eût fait meilleure besogne. Je me frottai les mains en me disant qu’il ne me restait plus qu’à découvrir la retraite actuelle de l’assassin.

D’après les dires de Mme Jessop, le lit de miss Raynell se trouvait défait le lundi matin. Ce détail m’incitait à penser que le crime avait été commis de bonne heure ce jour-là, et non pas, malgré l’affirmation du médecin légiste parisien, le dimanche soir.

Pour moi, il était évident que Philippe Harvey était rentré le dimanche soir, soit en état d’ivresse, soit en faisant semblant de l’être. Il s’était enfermé dans sa chambre, y avait passé la nuit, avait pénétré chez sa tante de bonne heure le lendemain matin et l’avait trouvée déjà levée et habillée. Elle avait peut-être déjà bu son verre de lait. Philippe l’avait frappée à ce moment-là, assez violemment tout au moins pour l’étourdir, puis l’avait achevée avec du chloroforme ou quelque substance analogue. Il était étudiant en médecine et devait savoir comment s’y prendre. Il avait ensuite enfermé le cadavre dans sa malle en lieu et place de ses livres. Il était ainsi parti avec ses bagages et accompagné de son frère. Enfin, à Charing-Cross, dans la presse d’une grande gare avant les départs des trains internationaux, sa malle et celle de miss Simpkinson avaient été prises l’une pour l’autre… Et du fait de cette substitution tous les événements subséquents s’expliquaient parfaitement.

Telles étaient les conclusions auxquelles j’arrivai dès le vendredi suivant, après ma double visite à Southend.

Je viens de dire qu’il ne me restait plus qu’à découvrir la retraite de l’assassin. Je n’oubliai pas cependant que je ne savais encore rien des motifs qui avaient pu inciter Philippe Harvey à commettre un tel forfait. Et tant qu’on ne connaît pas exactement ce qui a suscité dans un esprit donné l’idée d’un crime, j’estime qu’on ne sait rien !

Là-dessus les discours verbeux et entrecoupés de Mme Jessop ne m’avaient rien appris. La victime était une personne un peu originale et réservée, c’est tout ce que je savais de son caractère. Riche et avare, c’était probable… Mais il était prouvé que le vol n’avait pas été le mobile du crime.

Non, c’était du meurtrier lui-même, de l’étude de son caractère, de ses propos, de ses aveux peut-être que je devais attendre cette connaissance. Plein de confiance à la suite des résultats déjà obtenus, je résolus de poursuivre davantage et de partir le plus tôt possible pour Douvres.

En effet, Philippe Harvey s’était trouvé en cette ville le mardi, sa lettre à Austin en faisait foi. Peut-être y était-il encore, attendant anxieusement le retour de la malle que son frère, et pour cause, ne pouvait lui renvoyer !

Mais Austin ne l’avait-il pas déjà averti ? Cela, c’était une autre question. Visiblement, l’honorable clergyman, épouvanté à l’idée d’avoir un frère assassin, faisait tout pour le sauver. Déjà, lorsqu’il m’avait donné l’adresse de miss Raynell, il avait volontairement omis de me dire que son frère habitait le plus souvent avec elle. Et puis, cette lutte sauvage pour rentrer en possession de la lettre compromettante de Philippe !

C’était tout naturel de la part du fiancé de miss Simpkinson. Qui sait s’il ne craignait pas qu’une telle affaire, dans sa propre famille, ne lui ravît l’affection de celle qu’il aimait ?

Je relus la lettre de Philippe à Austin dans l’espoir d’y découvrir quelque indication précise qui m’aurait échappé à première vue… Hélas ! il n’y avait que cette phrase : « Je l’attends chez le Vieux-Nègre ».

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Il ne fallait sans doute pas prendre cette expression à la lettre. Elle désignait probablement quelque endroit connu des deux frères sous ce sobriquet. Mais même s’il s’agissait réellement d’un nègre, ma tâche ne serait vraisemblablement pas trop difficile, car les nègres habitant Douvres ne devaient pas être fort nombreux. De toutes façons, il était urgent d’aller y voir.

D’autre part, un point assez important restait à élucider : Si, comme je le pensais, Philippe Harvey s’était rendu de Southend à Londres en chemin de fer avec la malle sinistre comme bagage, comment se faisait-il que cette malle, qui avait été enregistrée immédiatement après pour Paris, ne portât aucune trace de ce premier voyage, aucune étiquette marquant sa destination : « Londres » ou son trajet : « De Southend à Londres » ?

____________

 

Avant de partir pour Douvres, je passai aux bureaux de mon agence et y trouvai une lettre d’Austin Harvey. Elle était arrivée dans la matinée juste après mon départ pour Southend. En voici le contenu :

 

« Monsieur,

» Depuis la pénible entrevue que j’ai eue avec vous à votre hôtel, j’ai de plus en plus le sentiment que la Providence nous a placés entre vos mains. J’ai peut-être manqué de sagesse en cherchant à m’y opposer. Vous en savez trop, je le crains, mais assez, j’en suis sûr, pour comprendre par quelles anxiétés j’ai passé… Maintenant, j’ai résolu de faire tout mon devoir, quoi qu’il m’en puisse coûter.

» Et je commence par vous avouer qu’après de longues et terribles hésitations, je n’ai pas cru mal faire en essayant de sauver un être cher et de lui épargner un effroyable destin. Je ne m’en cache pas et j’en accepte toutes les conséquences. Sitôt après que je vous eus quitté, j’ai télégraphié à « Philippe », l’engageant à fuir au plus vite. À l’heure actuelle, il est, je l’espère, en sûreté. Ma conscience me fait, il est vrai, d’amers reproches, mais je n’ai pu m’empêcher d’agir ainsi.

» Si donc vous aviez l’intention d’aller à Douvres, je vous avertis que ce serait sans doute un voyage inutile. Vous n’y trouveriez pas celui que vous cherchez. Vous connaissez maintenant, je pense, la moitié de cette lamentable histoire. L’autre moitié, vous en trouverez, quand vous voudrez, les éléments à Southend… Je n’insiste pas, car vous en savez peut-être à l’heure actuelle, autant que moi. En attendant les événements, je reste à Paris. Ne me jugez pas trop sévèrement, monsieur ; et demandez-vous, je vous en supplie, si vous n’en auriez pas fait autant à ma place…

» Veuillez…, etc.

» AUSTIN HARVEY. »

Cette lettre ne m’empêcha pas d’aller prendre le premier train en partance pour Douvres.

C’est là seulement, en effet, que je retrouverais les traces de Philippe Harvey et, s’il n’y était plus, c’est de là que je devais partir à sa poursuite.

Une fois débarqué, j’errai d’abord, un peu irrésolu, aux abords de la gare, consultant les panneaux-réclames des hôtels… Et tout à coup, l’un d’eux attira mon attention, il représentait une face de moricaud riant de toutes ses dents et l’inscription portait :

 

À LA TÊTE DE NÈGRE

Hôtel-Restaurant des Gourmets.

 

J’appelai un taxi :

— Conduisez-moi chez ce « Vieux Nègre », dis-je en lui désignant l’affiche.

Il ne sourcilla pas.

XV

PHILIPPE HARVEY

La nuit venait lorsque j’arrivai à l’hôtel. Mon taxi ne put stopper juste devant la porte, une autre voiture occupant déjà cette place. Tandis que je payais le chauffeur, j’entrevis le voyageur qui sortait de l’hôtel et montait dans le taxi voisin. J’eus un geste de surprise et réprimai une exclamation : c’était Austin Harvey. Il avait l’air préoccupé et soucieux et s’engouffra dans sa voiture sans regarder ni à droite ni à gauche.

Il n’y avait donc plus de doute : « À la Tête de Nègre » était bien l’hôtel désigné par Philippe. La présence d’Austin en était la preuve, mais quelle était ma chance ! En me faisant conduire en n’importe quel autre hôtel j’aurais pu mettre un jour ou deux à découvrir où se trouvait le « Vieux-Nègre ».

J’entrai délibérément tout en me demandant pourquoi le clergyman était venu voir son frère. Ne m’avait-il pas affirmé qu’il demeurait à Paris jusqu’à nouvel ordre ? Il pouvait avoir été de bonne foi à ce moment-là, mais, un peu plus tard, apprenant peut-être que son télégramme ne produisait pas l’effet qu’il en attendait, il s’était décidé à venir lui-même presser son frère de s’enfuir, de se cacher, de disparaître avant qu’il ne fût trop tard.

Et j’en conclus avec une légère satisfaction qu’en effet, il était trop tard et que je tenais Philippe Harvey.

L’hôtel était modeste, mais décent. Je pris une chambre et commandai un petit repas. Ces dispositions prises, je retins un instant le garçon, et lui dis :

— Vous n’avez pas beaucoup de monde en ce moment, n’est-ce pas ?

— Aujourd’hui, non, monsieur, me répondit-il. Plusieurs voyageurs sont partis hier.

— J’ai aperçu tout à l’heure un gentleman qui sortait d’ici et il m’a semblé le reconnaître… Un grand, blond, le teint un peu jaune… Voyez-vous qui je veux dire, et ne s’appelle-t-il pas Thomson ?

Le garçon réfléchit un moment.

— Non, monsieur, dit-il enfin, il y a bien ici un client qui répond à peu près à votre description, et qui n’est pas sorti de sa chambre de tout le jour, mais il ne s’appelle pas Thomson, il s’appelle Philippe Harvey…

Les deux frères ne devaient pas se ressembler beaucoup, mais je savais ce que je voulais savoir ! Philippe Harvey était bien descendu à cet hôtel, et sous son véritable nom !

J’allai dîner dans la petite salle du restaurant au rez-de-chaussée. J’étais en de bonnes dispositions et d’excellente humeur. Tout marchait à souhait. Je commandai une demi-bouteille de vieux bordeaux. Ah ! oui, le « mystère de la malle noire » allait être éclairci, et grâce à mon flair ! Tandis que les policiers français et anglais continuaient sans doute à examiner la malle à la loupe et à accabler miss Simpkinson, j’avais réuni tous les fils de l’affaire. Je les tenais dans ma main. La seule chose à craindre était que Philippe s’échappât avant que j’aie pu obtenir un mandat d’arrêt contre lui, mais il devait se croire bien en sûreté ici pour n’avoir même pas songé à donner un faux nom.

Tout en savourant une bonne pipe après mon café, je me berçai de beaux rêves d’avenir et de succès… J’étais seul dans le restaurant et commençais peut-être à m’assoupir un peu lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Je n’eus pas de peine à reconnaître l’homme qui entrait bruyamment et d’un air courroucé dans la petite salle.

Il avait la stature, le front, le menton de son frère, mais non son teint clair ni ses yeux bleus. Il était au contraire très brun, hâlé et avait les regards fuyants, un peu égarés.

Il sonna longuement, puis se mit à se promener entre les tables comme en proie à quelque terrible inquiétude. Au garçon accouru, il cria :

— Donnez-m’en vite un autre brûlant et très fort !

… Qu’il s’agît d’un grog ou d’autre boisson, il était visible que Philippe en avait déjà absorbé plus qu’il ne fallait !

Il passa deux ou trois fois devant moi en regardant longuement de côté, et puis tout à coup, s’arrêta, me toisa et, les mains dans les poches, s’écria :

— Êtes-vous un être sociable, monsieur, ou bien êtes-vous muet ? Le diable m’emporte, on ne sait vraiment à quoi passer le temps dans un trou pareil !

Je me redressai vivement.

— C’est justement ce que je pensais, répondis-je. Je serais enchanté de faire votre connaissance, monsieur. Nous installons-nous ici, dans ce coin ?

Philippe se jeta sur la banquette de cuir adossé à la paroi et je pris place en face de lui. Le garçon lui apporta un grog fumant.

— Voilà qui me paraît excellent, dis-je en souriant. Je ne saurais mieux faire que de vous imiter.

Il s’empressa de commander un autre verre en jurant comme un païen. C’était un de ces hommes qui se croient obligés d’entrecouper tous leurs discours d’appels au diable…

Il continua en se lamentant sur les incommodités de l’hôtel, sur le temps – qui était pourtant assez beau – sur l’existence en général. J’essayai quelques allusions aux événements du jour, aux menaces de guerre, etc. Mais il s’emporta avec tant de véhémence contre toutes ces « politicailleries » – comme il disait – que je m’empressai de battre en retraite… Ah ! ce n’était pas un homme de conversation facile que ce Philippe Harvey ! Il ne devait pas avoir la conscience en repos.

— Permettez-moi de me présenter, dis-je après quelques propos préliminaires sans importance, je m’appelle Spence... J’habite à Londres… Et, puis-je savoir avec qui j’ai le plaisir…

— Mais oui, mille tonnerres ! Je m’appelle Harvey, Philippe Harvey… et n’en ai pas honte, Dieu merci !

— J’en suis persuadé, monsieur, répliquai-je vivement. Et il se peut d’ailleurs que nous ayons des connaissances communes : Seriez-vous apparenté à un M. Austin Harvey, clergyman à Southend ? C’est un nom très répandu ; c’est vrai, mais il m’a paru que vous lui ressembliez un peu… Excusez-moi si je me trompe…

— C’est mon frère.

— Vraiment ? Ah ! c’est extraordinaire ! J’ai rencontré votre frère à Paris, il y a une semaine environ… Non, pas même une semaine… C’est aujourd’hui vendredi… Eh ! bien, ce devait être mardi… oui, oui, mardi… Je fus très surpris de le trouver à Paris… Mais, en somme, il n’y avait pas de quoi, je suppose.

— Ah ! oh ! non, fit mon interlocuteur en allumant un cigare.

— Et comment se porte votre tante, miss Raynell ?

Philippe Harvey pâlit, s’agita sur son siège.

— Le diable emporte miss Raynell ! s’écria-t-il. Oh ! elle va très bien, je vous remercie, cette vieille chouette avare… Mais vous connaissez toute notre famille, monsieur, et je n’avais jamais entendu parler de vous.

— Je voyage beaucoup, répondis-je évasivement. Mais, pour en revenir à miss Raynell, vous avez mauvaise grâce, je suppose, à maudire son avarice, car, si je ne me trompe, tout ce qu’elle amasse vous reviendra…

— Allons donc ! cria Philippe en abattant son poing sur la table. Pas un sou ! Vous ne la connaissez pas. Tout ce qu’elle a est pour Austin… Il est, il sera, il a toujours été son héritier… Et si quelqu’un doit retirer quelque avantage de sa mort, c’est bien lui… Quant à moi, aucun intérêt…

Il prononça ces derniers mots à voix plus basse et comme se parlant à lui-même.

J’étais très surpris de ce que je venais d’entendre. Ces paroles paraissaient sincères. Philippe Harvey était certainement un violent et cynique personnage, mais ne semblait pas homme à déguiser sa pensée…

— Ah ! excusez-moi, dis-je modestement.

— Il n’y a pas de mal, reprit-il d’un ton bourru.

— Puis-je vous offrir un second grog ?

— Volontiers, merci. Parlons d’autre chose. Jouez-vous aux cartes ?

— Rarement, répondis-je avec hésitation.

Philippe ne devait pas être un joueur bien commode.

— N’importe ! cria-t-il. Garçon, vieil imbécile, apporte-nous un jeu de cartes !

… La partie se prolongea assez tard. Philippe Harvey jouait bien, mais buvait trop. Il brassait les cartes avec une énergie et une agitation extrêmes. Une chose me frappa, c’est qu’il n’était pas gaucher.

XVI

UNE QUESTION INOPPORTUNE

La chance ne favorisa pas le jeune Philippe Harvey. Pendant plus d’une heure il perdit presque constamment. À la fin, il jeta ses cartes avec colère et commanda de nouveaux grogs.

La conversation reprit à bâtons rompus. Philippe émettait de temps à autre quelque aphorisme plus ou moins grossier ou blasphématoire sur le jeu et la chance, tandis que je considérais curieusement la face déjà ridée, vicieuse et fatiguée du bandit. Je devais avoir un air sévère et méprisant, car enfin, j’avais devant moi l’assassin d’une vieille femme, un lâche et un débauché, un ivrogne dont les mains tremblaient… Je n’avais qu’un mot à dire pour le faire arrêter et conduire en prison…

Je levai mon verre encore presque plein et repris :

— Comme vous le disiez, monsieur, vous n’auriez rien à gagner à ce qu’il arrivât malheur à miss Raynell ; je bois donc à sa santé… et à celle de miss Simpkinson…

— Merci, dit Philippe sans daigner choquer son verre contre le mien.

Cette impolitesse me révolta.

— Miss Simpkinson, repris-je, cette charmante…

Philippe m’interrompit. Brusquement, il avait changé de ton et d’attitude et ce fut d’une voix à la fois ferme, fière et courtoise qu’il me dit :

— Il ne me semble pas, monsieur, que nous nous connaissions depuis assez longtemps, ni assez bien, pour que vous vous permettiez d’introduire le nom de cette dame dans notre conversation. Je n’ai aucune intention de vous offenser, mais je vous serais reconnaissant de parler d’autre chose. J’ai trop d’estime et de respect pour miss Simpkinson pour permettre qu’elle fasse les frais d’une conversation après boire.

Ce petit discours si imprévu de la part d’un tel homme me laissa un peu décontenancé. Quelle ardeur voilée dans ses paroles et quelle dignité !

« Il aime miss Simpkinson, me dis-je, alors qu’elle est fiancée avec son frère ! »

Il voulait un autre sujet de conversation ? Eh ! bien, il l’aurait. Et miss Simpkinson elle-même me fournirait la transition désirée :

— Votre haute estime pour cette jeune fille ne m’étonne pas, répondis-je, mais je me demande si elle vous paye de retour depuis qu’elle a ouvert votre malle à Paris…

À ces mots, Philippe Harvey s’immobilisa, son visage prit un aspect sauvage, ses yeux fixes étincelèrent. Puis, délibérément, il prit successivement tout ce qui se trouvait à la portée de sa main, cartes et verres et me les jeta à la figure. D’un prompt mouvement de côté, j’esquivai le lourd verre à pied qui alla briser la glace sur la paroi située derrière moi…

Alors, le jeune homme se leva, et tout en titubant, gagna la porte qu’il referma bruyamment sur lui.

Je demeurai tout penaud et ne tardai pas à me traiter d’imbécile. Je n’avais que ce que je méritais. Étais-je assez sot pour m’être laissé ainsi entraîner sous le coup de la colère, à donner l’éveil au meurtrier ? Jusqu’à présent j’avais eu toutes les chances possibles dans cette affaire, mais voilà que mon emportement risquait de tout gâter. Sans nul doute, Philippe Harvey, averti, allait s’enfuir, disparaître… Il me fallait aviser au plus vite.

Je m’emparai de l’événement même. Les circonstances m’étaient favorables. Un garçon venait d’accourir au bruit de la glace brisée. Je lui enjoignis d’aller chercher le gérant, et j’expliquai à ce dernier que je venais d’être attaqué sans motif par un de ses clients ivres, que je connaissais à peine. Cela ne parut pas l’émouvoir beaucoup. Par contre, la vue de la glace brisée le mit en fureur.

— Il faut qu’il paye le dommage ! Il a de l’argent, il doit me rembourser le prix d’une glace neuve ! s’écria-t-il.

Il se dirigeait vers l’escalier pour exiger réparation immédiate, mais je le retins :

— Cet homme est ivre, lui dis-je. Vous n’en tirerez rien ce soir, sauf des injures.

— C’est vrai, répondit le gérant. Mais il faut tout de même qu’il me rembourse.

— Attendez plutôt à demain matin, lui suggérai-je vivement, mais prenez les mesures nécessaires pour qu’il ne vous échappe pas pendant la nuit.

Je trouvais là un bon moyen de réparer mon étourderie. J’insistai :

— Si l’on pouvait être sûr qu’il soit encore là demain matin, il vaudrait mieux attendre.

— C’est bien simple, répondit le gérant. Il y a un verrou extérieur à la porte de sa chambre. Je vais, sans bruit, l’enfermer. Je ne pense pas qu’il tente de sauter du deuxième étage… D’ailleurs, il va dormir… après tout ce qu’il a bu.

Ce fut un grand soulagement pour moi de savoir Philippe Harvey sous clé. J’avais été fort imprudent avec lui, je l’avais mis sur ses gardes et je pouvais tout redouter de sa part.

XVII

L’ÉTIQUETTE DÉCOLLÉE

Je ne m’endormis que fort tard. Lorsque je rouvris les yeux, après quelques heures d’un sommeil agité, je constatai qu’il était déjà huit heures. Je me vêtis à la hâte et sortis sur le palier. Ma chambre était située au premier, celle de Philippe au second, mais pas immédiatement au-dessus de la mienne.

Je me demandai si le gérant l’avait déjà délivré après s’être fait payer et s’il se trouvait encore dans la maison, lorsque j’entendis, en bas, la voix d’Austin. Il demandait s’il pouvait voir son frère, et le garçon lui répondit que M. Philippe Harvey n’était pas encore descendu.

Très soulagé d’apprendre cela, je rentrai dans ma chambre pour laisser passer Austin. Dès qu’il fut au second, je ressortis. Je l’entendis appeler son frère, frapper à sa porte, essayer de l’ouvrir. Il n’obtenait aucune réponse, et je commençais à me demander si Philippe ne nous avait pas tous joués en trouvant le moyen de fuir pendant la nuit.

— Il est certainement là, dit le garçon qui avait accompagné Austin, mais il dort… ou il fait semblant.

Ils parlementèrent encore un moment, puis passèrent dans la chambre contiguë à celle de Philippe. Il y avait entre les deux une porte de communication dont le garçon avait la clé…

Comprenant ce qui se passait, je m’élançai dans l’escalier et arrivai dans la chambre inoccupée au moment même où Austin pénétrait enfin chez son frère par la porte de communication.

— Je désire prendre cette chambre, dis-je à voix basse au garçon étonné en lui glissant une pièce d’argent dans la main. Il y a plus d’air, et j’ai trop mal dormi la nuit dernière. Vous me monterez ma valise dès que je sonnerai.

Je le poussai doucement dehors et dès que je le vis engagé dans l’escalier, allai mettre le verrou extérieur de la chambre de Philippe, revins dans la chambre contiguë et m’y enfermai à double tour. Je n’osai pas tourner la clé de la porte de communication, de peur d’être entendu, mais me trouvai ainsi enfermé avec les deux frères qui ne pouvaient sortir sans passer par ma chambre.

Je jetai un coup d’œil autour de moi. Le pardessus d’Austin se trouvait sur une chaise ; il l’avait jeté là pendant que le garçon lui ouvrait la porte de communication. J’appliquai l’oreille au trou de la serrure et entendis la voix des deux hommes, mais ils parlaient trop bas et je ne discernais rien de ce qu’ils disaient.

Quel dommage ! Si près de connaître leur secret, et ne rien entendre ! Espérant qu’au cours de leur conversation, ils s’animeraient et parleraient plus haut, je m’assis devant la porte, promenant des regards distraits tout autour de moi.

Ce fut alors que le pardessus d’Austin attira mon attention. Pressé d’aller voir son frère, il l’avait laissé là, comme dans une antichambre. Cela témoignait tout au moins d’une grande préoccupation d’esprit. Ma curiosité professionnelle aussitôt en éveil ; j’allai prendre ce manteau et en fouillai les poches. Je ne m’attendais pas à y trouver quoi que ce fût d’intéressant, mais, m’occupant de l’affaire, je ne pouvais vraiment laisser ce pardessus sans l’examiner. Dans notre métier, ce sont souvent les indices les plus insignifiants de prime abord qui, en fin de compte, font la lumière.

Mais, dans le cas particulier, il semblait bien qu’il n’y avait rien du tout à découvrir… Une paire de gants dans une poche, un petit « prayer book » (bréviaire anglican) dans une autre, deux shillings… et un mouchoir…

Je replaçai le pardessus. Les voix dans l’autre pièce demeuraient indistinctes. Pas un mot compréhensible ne s’en détachait. N’ayant rien de mieux à faire, je ressortis machinalement le mouchoir de la poche du pardessus et plongeai la main jusqu’au fond… Alors, sous le bout de mes doigts, je sentis une petite boulette de papier… Je ne pus la sortir qu’en retournant la poche ; je la dépliai soigneusement. C’était une étiquette de bagage portant : « De Southend à Londres ».

Peu de chose, semblait-il, mais encore, n’était-ce pas l’étiquette même qui manquait à la malle noire ? « De Southend à Londres »… Comment ce chiffon de papier se trouvait-il au fond d’une poche d’Austin Harvey ? Mais n’allais-je pas imaginer des complications tout à fait insensées ? Habitant Southend, Austin Harvey devait aller souvent à Londres, et quelquefois avec des bagages… Qu’une semblable étiquette fût en sa possession, cela était tout naturel.

Cependant cette explication, je ne sais trop pourquoi, ne me satisfit pas complètement, et j’en étais encore à contempler le papier tout froissé que je tenais à la main lorsque, dans la chambre voisine, la voix de Philippe s’éleva soudain. Dans l’ardeur de leur discussion, les deux frères oubliaient maintenant de parler bas.

— Je n’en crois rien ! s’était écrié Philippe. Quoi que tu puisses dire, je ne puis admettre que j’aie fait cela !

Qu’est-ce qu’il ne croyait pas avoir fait ? L’assassinat ? Allons donc ! Cela n’avait aucun sens !

— Pas si fort ! fit Austin.

Mais un moment plus tard, ce fut lui-même qui éleva la voix.

— … C’est impossible autrement, furent les premiers mots intelligibles qu’il prononça. Oh ! Philippe, pourquoi ne pas l’avouer ? Dans quel but continues-tu à mentir ? Encore une fois, la lettre que tu m’as adressée à Paris prouve surabondamment que tu connaissais le contenu de cette affreuse malle ! Et maintenant, tu nies tout ! Voyons Philippe ! Philippe !

— Cette malle ! s’écria Philippe d’une voix terrifiée ! Oh ! ne m’en parle pas ! Pourquoi me poursuit-on avec cela ? Non, je te jure qu’avant que tu ne m’obliges à t’écouter, je n’avais pas la moindre idée de ce qu’on a trouvé dans ma malle. Juste ciel ! Et je n’y puis croire encore maintenant ! Quoi ? Le cadavre de notre tante ! Mais c’est impossible, Austin. Voyons, tu te moques de moi ! Elle t’a simplement raconté ce qui était arrivé dimanche soir, et tu essayes de me faire peur pour que je fasse des excuses… Eh bien, j’en fais, je lui en ferai, je te le promets… Mais, son corps dans ma malle ! Tu n’y songes pas ! Je n’en crois pas un mot ! Pauvre vieille, brave tante, ah ! non, pas cela !

À mon immense stupéfaction ; le cynique ivrogne de la veille se mit à sangloter.

Il y eut un court silence.

Alors, Austin reprit la parole, et d’un ton froid, incisif, il dit lentement :

— Tu l’as assassinée ce même dimanche soir, Philippe. Et tu le sais très bien. Comment donc oses-tu, devant Dieu qui nous entend, nier que tu l’as frappée à ce moment-là ?

J’eus beau tendre l’oreille dans l’attente de la réponse de Philippe. Elle vint, mais ce ne fut qu’un murmure confus, indistinct.

D’un long moment, je n’entendis plus rien. Je serrais les dents, retenais mon souffle… Enfin, la voix d’Austin s’éleva de nouveau et, d’après ses premiers mots, je devinai en partie quelle avait été la réponse de son frère :

— Alors, puisque tu reconnais ce premier geste, pourquoi, je te prie, nies-tu ce qui a suivi ?

— Je reconnais ce dont je me souviens, dit Philippe, mais pas plus !

— Oui.

» … Trop ivre pour savoir ce que tu faisais… comme cela t’arrive si souvent, hélas ! mon pauvre Philippe !

Autant que je pus m’en rendre compte, Philippe ne répondit rien.

— Écoute, poursuivit Austin…

Mais son frère l’interrompit :

— Est-ce qu’Édith est au courant de tout cela ? fit-il d’une voix brisée.

— Naturellement, elle sait tout… Et tu t’imagines quel coup c’est pour elle. Voyons, tu ne peux pourtant pas nier que tu as menacé à plusieurs reprises ta tante de lui faire son affaire si elle continuait à te reprocher tes mauvaises habitudes ?

— Bien sûr… mais ce n’était pas sérieux.

— Si tu veux ; cependant, dimanche soir tu rentres ivre ; tu te disputes avec tante Élisabeth, tu la repousses brutalement hors de ta chambre… Tout cela, tu l’admets ?

— Oui.

— Toute la nuit, tu es seul avec elle dans l’appartement. Le lendemain matin, elle a disparu. Je viens te chercher ; nous partons ensemble, et quelques heures plus tard, on découvre le cadavre dans ta malle… Voilà des faits si je ne me trompe !

Philippe ne répondit pas.

— Maintenant, tu dis que ce n’est pas toi qui l’as mise dans la malle… quand ta lettre prouve que tu savais qu’elle y était.

— Austin, dit alors Philippe d’une voix rauque, tu es mon frère aîné et je t’ai toujours – autant qu’il m’en souvienne – respecté comme tel, malgré mes fautes et mes errements, que je reconnais, hélas ! Mais encore tu sais que je ne suis pas un menteur. Eh bien, je te jure que j’ignorais la mort de tante Élisabeth jusqu’à ce que tu me l’apprennes tout à l’heure.

— Alors, pourquoi m’as-tu écrit cette lettre à Paris ?

Il y eut un nouveau silence. Enfin, Philippe affermissant sa voix et luttant visiblement contre une émotion croissante, répondit :

— Il vaut mieux sans doute que je te dise tout… tout ce dont je me souviens, en tout cas… Car, n’est-ce pas, tout est bien fini entre Édith et moi…

— Comment oses-tu ? cria Austin, elle est ma fiancée ! Ne t’a-t-elle pas elle-même annoncé la chose ?

— Oui, elle m’a refusé tout espoir… Seulement, n’est-ce pas, on s’imagine quelquefois… ce qui n’est pas… ce qui ne peut pas être, non, bien sûr… Tout de même, j’ai résolu de rompre avec la petite vendeuse du bureau de tabac… en compagnie de qui je sortais quelquefois… Je lui ai écrit… et elle m’a répondu… oh ! des lettres si éplorées, si passionnées… Dans la dernière, elle m’envoyait sa photo avec une boucle de ses cheveux… C’était dimanche… En rentrant, j’ai vidé mes poches et ai mis le tout dans ma malle déjà pleine de livres et je l’ai fermée. Alors, tu comprends, bien qu’Édith n’ait pas voulu de moi, je n’aurais voulu pour rien au monde qu’elle vît ces lettres de cette jeune fille… Voilà l’explication de ma lettre…

— Très vraisemblable, très bien imaginé, répondit Austin d’une voix glaciale. Je voudrais que la police pût y croire. Quant à moi, hélas ! j’ai des doutes… Tu prétends donc qu’en quittant Southend, ta malle était pleine de livres avec ces lettres d’amour par-dessus !

— Assurément !

— Alors, je te prie, comment notre tante a-t-elle pu s’y introduire durant le voyage ?

Philippe ne répondit pas.

— Tu m’as donné ton explication ; poursuivit Austin, je l’ai écoutée tranquillement. Maintenant, je vais te faire part de la mienne, la vraie… Mais il faut auparavant que tu répondes encore à une question : Pourquoi, tout à l’heure, étais-tu si désireux d’avoir des nouvelles de tante Élisabeth ?

— Je te l’ai déjà dit : nous nous étions querellés. Je l’avais poussée hors de ma chambre. Il est très possible que je lui aie fait mal… Le lendemain matin, elle était partie… Je ne l’ai pas revue, et depuis lors je suis inquiet, anxieux de savoir si elle s’était ressentie de cette secousse.

— Tu appelles cela une secousse ! fit Austin d’une voix tragique. Eh bien, écoute-moi ; je vais te dire la vérité : lorsque tu es rentré, tu étais dans une colère folle contre tante Élisabeth… Tu t’étais imaginé que si elle te promettait une part de son héritage, Édith te préférerait à moi… Plein de cette absurde idée, tu as imploré, menacé, injurié et finalement jeté brutalement à la porte cette pauvre vieille… Et même « jeté à la porte » est inexact, c’est « jeté à terre » que je devrais dire…

— C’est faux dit Philippe.

— Tu l’as poussée et elle est tombée… Avoue-le.

— Si elle est tombée, c’est après que j’eus refermé ma porte. Le lendemain matin seulement, j’ai ressenti quelque inquiétude à ce sujet.

— Tu n’es pas de bonne foi, mon pauvre Philippe. Tu l’as poussée hors de ta chambre… Et là, chose curieuse, tes souvenirs s’arrêtent ! Allons donc ! En réalité, tu l’as vue tomber ; tu t’es penché sur elle, tu as eu peur, tu as essayé de la ranimer, et quand tu as vu que c’était inutile, tu as ressorti tous tes livres de ta malle, y as mis le cadavre, espérant l’emporter ainsi en quelque endroit où tu pourrais plus facilement t’en débarrasser. Malheureusement, la malle d’Édith et la tienne ont été interchangées à la gare de Charing-Cross… et tout le reste est parfaitement clair.

— Je n’ai aucun souvenir de tout cela, plaida Philippe d’une voix altérée.

— Bien sûr ! Mais tu n’as aucun autre souvenir, n’est-ce pas ? En réalité ; tu ne te rappelles absolument pas ce que tu as fait… Y a-t-il une autre explication plausible ? Dis-moi, toi qui affirmes ne pas savoir mentir, n’as-tu jamais agi, comme un somnambule, pendant que tu étais en état d’ivresse ? Et dis-moi aussi, n’as-tu pas pris de cet abominable chloral ce même dimanche soir ?

— Oui, avoua Philippe, et tu ne t’en étonnerais pas si tu savais ce qu’un nerveux endure quand l’alcool l’excite au lieu de l’endormir !

— Dans de telles circonstances, Philippe, ta responsabilité est évidemment atténuée, mais encore il reste que tu as agi sous le coup de la colère et par esprit de vengeance. Tu n’as peut-être pas prémédité ce crime, mais tu en es l’auteur…

— Encore une fois, Austin, il me semble que j’aurais tout au moins un vague souvenir…

— Pas même ! Ne m’as-tu pas raconté, il y a quelques semaines seulement, qu’une fois tu avais cru voir dans ta chambre des objets qui n’y étaient pas, et qu’une autre fois, sous l’influence du chloral, tu avais fait des choses dont tu ne te souvenais pas le moins du monde le lendemain matin ?

Je ne sais si Philippe répondit… Je n’entendis en tout cas qu’un vague son qui pouvait être un sanglot, ou un gémissement réprimé. Austin reprit :

— Dois-je te conter à nouveau l’histoire de cet homme qui surgit une nuit dans ma chambre ? Tout frissonnant de peur, il s’écria qu’il y avait deux cambrioleurs dans la maison et que l’un d’eux l’avait blessé d’un coup de couteau. Il affirmait que ses vêtements étaient tout ensanglantés. J’eus beau l’examiner, je n’aperçus pas trace de sang sur lui. Je visitai la maison avec lui : pas de voleur non plus !

— Oui, oui, je sais, dit Philippe d’une voix plaintive. Je me suis souvent imaginé des choses qui n’existaient pas, mais je n’oublie pas, d’habitude, les événements réels.

— Il n’y a pas grande différence. Je connais quelqu’un qui m’a conté un matin qu’il n’avait pas quitté son lit et avait dormi toute la nuit, alors que je l’avais, de mes propres yeux, vu cueillir des roses au clair de lune dans le jardin…

— Assez ! Assez ! cria Philippe.

— Et ces roses furent en effet découvertes le lendemain matin, assemblées en un bouquet, au salon.

Philippe poussa un gémissement atroce.

— Mon pauvre frère, poursuivit Austin, tâche seulement de répondre à une question encore. La police est sur tes traces. Tout va se découvrir. Ne cherche plus de faux-fuyants. Dis-moi encore : Qu’est-ce que tu crois avoir fait cette nuit-là ?

— J’ai dormi.

— Et tu as eu des rêves ?

— Oui.

— Quelles sortes de rêves ?

— J’ai rêvé… oh ! Austin, je ne me souviens plus bien… mais c’était abominable… J’ai rêvé que je continuais à me disputer avec tante Élisabeth… C’était un long cauchemar. J’avais une migraine horrible en me réveillant le lendemain matin…

— De pins – et cela tu te le rappelles sans doute – tu avais perdu tes clés lorsque je suis arrivé ce matin-là… Sais-tu où je les ai retrouvées ?

— Oui, dans la chambre de tante Élisabeth.

— Eh bien, voyons, tout n’est-il pas terriblement clair ? Pourquoi tergiverses-tu encore ? Comment pourrais-je faire quelque chose pour toi si tu te défends si mal ! Tu vas être pris ici, comme dans une trappe, et cela ne tardera guère. La police de Londres est au courant… Ce sera pour demain, aujourd’hui peut-être… Et toi, pendant tes dernières heures de liberté, tu refuses de m’écouter, tu doutes de ton propre témoignage !

» Écoute, Philippe, je veux te sauver. Fuis, pendant qu’il en est encore temps. Une fois de plus, je te munirai d’argent… Mais pars, pars vite pour l’Amérique !

— Est-on réellement près de m’arrêter ?

— Mais oui, et Édith est aussi accusée ; elle est en prison. On la soupçonne de complicité ! C’est affreux ! Pars vite pour l’étranger, et de là écris pour la disculper.

— Pourquoi ne m’as-tu pas déjà dit tout cela ? Ta lettre ne m’expliquait rien.

— Ces choses-là ne s’écrivent pas, répondit Austin, et tu as refusé de me voir hier soir… Nous avons ainsi perdu beaucoup de temps.

— Si je refuse de partir, qu’adviendra-t-il ?

— Tu laisses planer des soupçons sur Édith et tu te perds toi-même. Car tu serais condamné. Et, au fond de toi-même tu sais très bien que c’est toi, et toi seul, qui as commis le crime… J’admets que tu as presque tout oublié, nous plaiderons l’irresponsabilité… tout ce que tu voudras, mais pars d’abord !

— C’est épouvantable, dit Philippe d’une voix brisée, mais en effet, je ne vois pas qui d’autre… que moi… aurait pu le faire… Ce doit être moi… Que Dieu me pardonne !

— J’y songe, reprit Austin. Tes livres, dont ta malle était pleine… ils doivent donc se trouver encore dans l’appartement de Southend…

— Probablement.

— Te rappelles-tu les avoir sortis de la malle ? Non ? Cependant, s’ils sont encore là-bas, cela prouvera que c’est bien toi… Allons-y voir !

— Non, non, vas-y, toi seul !

— Soit, j’y vais. Je serai de retour demain matin. Je crois que nous avons bien encore vingt-quatre heures devant nous, mais demain, demain au plus tard, il faut que tu aies quitté l’Angleterre.

— Va vite, va voir où sont les livres ! cria Philippe d’une voix plaintive…

XVIII

SOUS UN ANGLE NOUVEAU

L’entretien prenait fin. Dans quelques secondes, Austin allait sortir, rechercher son pardessus… Je passai dans le corridor, retirai doucement le verrou extérieur de la porte de Philippe, et descendis dans la chambre où j’avais passé la nuit.

Tout ce que je venais d’entendre me donnait beaucoup à penser. Mon opinion sur Philippe Harvey se modifiait. En tout cas, il paraissait avoir agi sans préméditation, presque sans le savoir… Les circonstances m’apparaissaient tout autres que celles que j’avais imaginées. Je résolus d’avoir avec lui une autre conversation.

Laissant ma porte entre-bâillée, j’attendis d’avoir vu descendre le clergyman, puis remontai dans ma nouvelle chambre et passai sans autre avertissement dans celle de Philippe Harvey. Je le trouvai assis sur une chaise basse devant la cheminée sans feu, la tête entre les mains. Lorsqu’il m’aperçut, une expression de terreur infinie envahit son visage…

— Monsieur Harvey, dis-je sans préambule, je suis un détective privé et je m’occupe de l’affaire du meurtre de miss Raynell. Hier soir, je vous ai parlé peut-être un peu brutalement. Je le regrette. C’est que, hier soir, je vous prenais pour un vulgaire et ordinaire assassin. Ce matin, je pense autrement… mais je ne vois pas clair. Il y a un mystère dans cette affaire, un mystère que je veux découvrir. Je me mets à votre disposition. Voulez-vous m’aider de votre côté à faire la lumière ? Ni vous ni moi n’y réussirions isolément.

Le pauvre garçon commença par marmotter quelques mots inintelligibles. Il était profondément affecté, bouleversé et ne voyait en moi qu’un ennemi. Il me fut très difficile de lui inspirer confiance, mais peu à peu je parvins à le convaincre de ma sincérité. Lorsqu’il eut repris un peu de sang-froid, je m’assis à côté de lui.

— Il faut me dire d’abord, lui expliquai-je, ce que vous savez de l’état des affaires de votre tante. Vous m’avez donné à entendre, hier soir, que vous n’aviez rien à gagner, pécuniairement, à sa mort. Est-ce bien exact ?

— Absolument, répondit-il. Toute sa fortune va à mon frère Austin.

— Était-elle riche ?

— Oui, certainement. Et peut-être plus qu’on ne le croyait, car elle était très avare…

— Possédait-elle des diamants ?

— Oui, un ou deux, très beaux.

— N’a-t-il jamais été question qu’elle vous laisse au moins une partie de sa fortune… ou qu’elle déshérite Austin ?

— Oui… peut-être… mais pas sérieusement, j’imagine.

— Dites-moi bien tout. Les plus petits détails, les plus faibles nuances ont leur importance. Quels étaient les sentiments de votre tante envers Austin et envers vous ?

— Ma tante préférait Austin. Elle me reprochait ma paresse, mon intempérance, ma liberté d’allures et de langage. Elle trouvait mon frère plus correct et plus sage… Naturellement, un clergyman et un étudiant en médecine ne se comportent pas de la même manière. Cependant, tout dernièrement, elle a pris mon parti contre lui… dans une circonstance… assez délicate… Je ne sais si je peux vous en faire part… mais enfin… voici : mon frère et moi recherchions et aimions la même jeune fille. La mère de cette jeune personne m’éconduisit brutalement, mais accueillit bien Austin parce qu’il devait hériter de notre tante. Alors, miss Raynell, à ma grande surprise, se fâcha. Elle avait des idées très particulières et étonnamment libérales sur le mariage. Elle n’admettait pas que l’on se mariât pour de l’argent. Elle s’était mis dans la tête que cette jeune fille et moi étions faits l’un pour l’autre… Et, en fait, nous nous aimions… C’est dans cette disposition d’esprit qu’elle dit souvent à Austin qu’elle allait modifier son testament et me léguer sa fortune puisque c’était à ce prix que j’obtiendrais la main de miss Simpkinson. Quant à celle-ci, hélas ! elle a cru que je l’oubliais en de mauvaises compagnies, tandis que je ne cherchais qu’à noyer mon chagrin… Elle accepta mon frère. Ils se fiancèrent officiellement, et ma tante s’en montra fort irritée.

— À quel moment eurent-elles lieu, ces fiançailles officielles ?

— La semaine dernière.

— Et vous dites que miss Raynell désirait que ce soit vous qui vous mariiez avec miss Simpkinson ?

— Oui.

— Malgré vos… écarts de conduite ?

— Oui. Elle assurait que cette jeune fille aurait exercé une très bonne influence sur moi… et, certes, je le crois aussi…

— J’en conclus en tout cas, répondis-je, que vous, vous n’aviez aucun motif pour chercher à abréger les jours de votre tante… Au contraire, sa mort vous prive de tous les petits subsides…

— Assurément. Elle me logeait, m’hébergeait. En la flattant un peu, elle me faisait quelques cadeaux. Ce n’est pas de mon frère que je puis en espérer autant.

— Et, cependant, vous l’avez menacée !

— Oh ! ni elle, ni moi n’avons jamais pris cela au sérieux ! Quelquefois, elle me faisait la morale, et me sermonnait si solennellement, si longuement que j’en prenais des rages folles… Une fois, lorsque je voyais encore miss Simpkinson, je lui ai dit qu’après ces longs prêches je serais capable de battre ma tante, de la mettre en miettes… Mais, tout cela, c’était des mots… bien entendu…

— Que vous ayez parlé ainsi à miss Simpkinson était tout de même bien imprudent… Elle a dû vous prendre au sérieux. Cela explique bien des choses.

— Voulez-vous dire par là, s’écria vivement Philippe, que miss Simpkinson a tout de suite pensé que j’avais mis mes menaces à exécution, et que c’était moi qui avais tué ?…

— Cela me semble logique, répondis-je… Mettez-vous à sa place. N’importe qui aurait pensé de même.

— C’est vrai, dit Philippe d’une voix gémissante. C’est vrai… Ce ne peut être que moi. Certes, je n’en avais nulle intention, mais puisque je me suis disputé si fort avec ma tante ce maudit soir… j’ai dû aller plus loin, inconscient, affolé… que sais-je. Austin en est sûr. Comme dernière preuve, il est allé voir si j’avais laissé à Southend les livres que j’avais d’abord entassés dans ma malle : s’il les y trouve, ce sera clair, c’est moi qui aurai tué tante Élisabeth… Hélas ! mon Dieu…

Il partait à voix basse, la tête penchée sur la poitrine, comme s’il s’adressait à lui-même plutôt qu’à moi. Profondément abattu, plein de dégoût pour soi, comme hébété, il ne réagissait plus.

De mon côté, je gardai longtemps le silence. Tout ce que je venais d’apprendre ne modifiait guère mon opinion première, sauf sur un point : Oui, c’était bien Philippe Harvey qui avait commis le crime, et lui seul. Mais il fallait aussitôt faire une restriction. Il l’avait commis presque comme une machine, comme un automate, et il y avait dans son acte aussi peu de conscience et de responsabilité que possible. Implicitement, je croyais en sa bonne foi. Son accent, son attitude, ses confidences, tout m’y portait. Il semblait évident, dès lors, qu’il avait accompli son forfait dans un état d’inconscience causé par l’action du chloral et de l’alcool sur les centres nerveux. Je ne voyais rien d’impossible à cette explication. Je savais que de tels faits s’observent assez souvent surtout quand il s’agit de sujets très nerveux ou excitables. La reconstitution du crime, telle que l’avait imaginée Austin Harvey, était donc plausible, puisque d’autres accidents du même genre, quoique infiniment moins graves, étaient déjà arrivés à son frère.

D’ailleurs, en dehors de cela, le meurtre de miss Raynell devenait non pas inexplicable, mais impossible puisque seul Philippe avait été auprès d’elle durant la nuit du dimanche au lundi.

Si donc il était clair pour moi que Philippe était à peu près irresponsable, il n’était pas moins certain qu’aucun jury anglais n’en tiendrait compte. En France, un grand médecin légiste viendrait affirmer à la barre que l’accusé n’était plus en possession de son libre arbitre, et il serait écouté, le verdict serait négatif. En Angleterre, jamais les douze bons, braves et solides insulaires n’admettraient qu’un homme ait pu commettre un crime sans s’en souvenir. Du reste, Philippe avait menacé sa tante… Il n’en faudrait pas plus pour l’envoyer au gibet.

Austin avait raison, je le sentais bien. Son frère n’avait qu’à fuir au plus vite…

Et je m’étonnais moi-même d’arriver à une pareille conclusion. Au saut du lit, ce matin-là, j’avais la ferme résolution de faire arrêter le meurtrier immédiatement. Et maintenant, sans cesser de croire fermement à sa culpabilité, j’éprouvais je ne sais quelle sympathie pour ce malheureux, victime de ses excès et de sa propre folie. Je ne pouvais plus le livrer sans remords à la justice aveugle, froide et dure qui ne discerne pas facilement les nuances et se contente trop de faits et de chiffres. Oui, une pitié instinctive me prenait pour Philippe et me poussait à lui faire éviter un châtiment qui dépasserait la faute.

— Je puis vous répondre tout de suite au sujet de vos livres, lui dis-je enfin. J’ai perquisitionné l’appartement de votre tante, et je les y ai vus, de mes propres yeux, dans une armoire.

Je ne m’attendais pas à l’effet que lui fit cette information. Sa réaction me prouva qu’au fond il se cramponnait au plus faible espoir d’établir son innocence et n’admettait qu’avec répugnance les conclusions de son frère.

— C’est donc vrai ! gémit-il. Austin a raison. Je n’ai plus qu’à fuir !

Il se leva. De grosses gouttes de transpiration coulaient sur son front.

— Non, non, pas si vite, lui dis-je. Où allez-vous ? Attendez le retour de votre frère.

Il se dirigeait déjà vers la porte, en trébuchant et les mains en avant comme un aveugle. Il s’arrêta.

— Mais, dit-il, ma fuite ne va-t-elle pas porter préjudice à Édith ? J’aimerais mille fois mieux être pendu que de lui infliger la moindre peine…

— Tranquillisez-vous, répondis-je, miss Simpkinson est hors de danger. Aucune charge ne subsiste contre elle. Et dès que vous serez vous-même hors d’atteinte, vous pourrez proclamer et prouver sa parfaite innocence. Mais il ne vous faut pas partir maintenant. Cela n’avancerait à rien. Passez à Calais ce soir, descendez jusqu’à Marseille, et de là essayez d’atteindre un pays de Sud-Amérique qui n’ait pas de traité d’extradition. Vous y serez en sûreté.

« Hélas ! me disais-je en moi-même, cela risque fort de ne pas réussir : Si Scotland Yard a pris l’affaire en mains, il n’atteindra jamais Marseille. »

Je le fis rasseoir. Il était moralement et physiquement à bout. Il me pria de faire monter du whisky, mais je m’y refusai énergiquement.

— Vous avez besoin de tout votre sang-froid, lui dis-je, et, quoi que vous en pensiez, ce n’est pas du whisky qui vous en donnera. Asseyez-vous, reposez-vous et causons tranquillement, en amis. Vous avez une dizaine d’heures devant vous, et ce que Vous avez de mieux à faire est de demeurer tranquillement où vous êtes jusqu’au moment du départ.

XIX

CLÉS ET SERRURES

Je ne quittai pas Philippe Harvey de tout le jour. Nous attendîmes le soir en causant du meurtre de miss Raynell. J’essayai bien une fois ou deux d’orienter la conversation sur un autre sujet, mais ce fut en vain ; nous ne pouvions ni l’un ni l’autre nous empêcher d’y penser, et donc d’en parler.

Philippe m’apprit qu’il ne savait jamais bien à l’avance comment sa tante l’accueillerait. Elle avait des sautes d’humeur inattendues et inexplicables. Quelquefois elle le gâtait et le choyait comme son enfant, d’autres fois on aurait dit qu’elle le haïssait. De caractère violent, emporté, capricieux, il semblait toutefois qu’au fond de son cœur elle nourrissait une prédilection secrète pour ce neveu, buveur, joueur et mauvais sujet. Mais elle se faisait violence et plutôt que de l’avouer, elle le « chapitrait » sans cesse, réservant toutes ses bonnes grâces pour le décent et vertueux clergyman. Philippe, de son côté, avait une certaine affection pour elle, de la reconnaissance en tout cas, pour les nombreuses sommes qu’il avait réussi à se faire remettre sous les prétextes les plus variés et invraisemblables. En outre, j’appris alors que miss Raynell avait su habilement et alternativement promettre et refuser son héritage afin de pousser ses neveux à faire ce qu’elle voulait. Elle était coutumière de phrases comme celles-ci : À Austin : « Je laisserai toute ma fortune à Philippe, si tu… », etc. Ou à Philippe : « Si tu veux voir Austin en possession de toute ma fortune, alors, Philippe, tu n’as qu’à… » etc. Et cela se répétait jusqu’à une demi-douzaine de fois par semaine. Jeu dangereux… très dangereux, puisque, en somme, elle en était morte !

Tout de même, d’une façon générale, il était tacitement entendu que c’était Austin, l’aîné, qui hériterait. Et même, en fait, la preuve en avait été donnée lors de la demande en mariage de miss Simpkinson. La mère de cette jeune personne avait été assez avisée pour demander des certitudes à miss Raynell. Elle n’aurait pas éconduit Philippe si la vieille tante l’avait désigné comme son héritier. Il semblait même que miss Raynell avait contresigné par écrit sa préférence pour Austin sur les instances de Mme Simpkinson. Elle affirmait que tel était son testament… Mais elle avait fait plusieurs testaments…

— Et quelques jours après, poursuivait Philippe, cette brave vieille tante disait malicieusement qu’elle avait encore le temps de changer ses dernières dispositions si Austin ne lui donnait pas satisfaction…

— Et, peut-être l’a-t-elle fait, interrompis-je.

— Qui sait ? dit-il.

Durant le long silence qui suivit ce fragment de conversation, je me remémorai ma visite au fabricant de malles et me demandai une fois de plus s’il était bien prouvé que la malle ouverte à Paris était bien celle de Philippe.

— Comment se fait-il donc, demandai-je à ce dernier, que je n’aie pu trouver trace de votre achat lorsque j’ai été enquêter au magasin de MM. Browne et Elder ?

— C’est très simple, me répondit-il. Sur le vu d’une annonce décrivant exactement ce que je voulais, je me suis rendu directement au magasin avec un taxi, achetai ma malle et l’emportai immédiatement.

— Y a-t-il longtemps ? Et où l’avez-vous fait porter ?

— Il y a deux mois environ. Je l’ai fait transporter à Greenwich où j’ai une chambre.

— Avez-vous voyagé avec cette malle depuis lors ?

— Deux fois seulement. D’abord, de Greenwich à Southend chez ma tante, et ensuite ce fameux lundi, de Southend à Douvres… En arrivant ici, je découvris que ma clé n’allait pas à la serrure ; je crus d’abord que celle-ci s’était dérangée et la forçai… Quelle ne fut pas ma surprise en m’apercevant que la malle contenait des appareils photographiques et autres objets appartenant à miss Simpkinson ! Je compris tout de suite qu’il y avait eu confusion, échange de malles à un moment donné. Je savais que miss Simpkinson en avait une exactement pareille à la mienne, car c’était moi qui lui avais donné l’adresse. Je me hâtai donc de faire arranger la serrure et d’envoyer la malle de miss Simpkinson à Paris. Je télégraphiai et écrivis à mon frère. Mon principal souci, je l’avoue, était qu’elle n’ouvrît pas ma propre malle… qui contenait certains papiers… Enfin, je fis pour le mieux, mais je vous jure que je n’avais aucune idée à ce moment du sort affreux de ma tante… Je dois avoir vécu une heure de folie…

— Alors, repris-je, pourquoi vous êtes-vous si violemment emporté hier soir à la seule mention de son nom ?

— Je… je ne sais trop… Je me rappelais l’avoir poussée rudement hors de ma chambre… j’étais anxieux et tourmenté à ce sujet… d’autant plus que je n’avais pas eu l’occasion de la revoir depuis…

— Et maintenant, vous savez que vous l’avez tuée ?

Il frissonna.

— Comment pourrais-je m’en défendre ! s’écria-t-il. Austin l’affirme. Vous semblez le croire aussi. Et ces livres que vous avez vus là-bas… le prouvent.

— Personne d’autre que vous n’a-t-il pu entrer dans la maison ce samedi soir… à l’exception, bien entendu, de la propriétaire ? Personne n’avait le passe-partout ?

— Non.

— Si fait, miss Raynell en avait un. La propriétaire me l’a dit.

— Oui, c’est exact. Ma tante aimait aller faire des promenades, de bonne heure le matin, avant que personne ne fût levé. Et quelquefois elle me le prêtait pour le soir…

— Était-ce le cas dimanche ?

— Oui, je l’avais…

— Mais vous avez sonné au lieu d’ouvrir avec le passe.

— Oui… à dire vrai, j’étais un peu trop « excité » pour penser à la clé.

— Ivre ?

— Hélas !

— Mais vous êtes bien sûr que vous l’aviez sur vous ?

— Oh ! oui, je l’ai sorti de mon gousset le lendemain matin.

— Mais êtes-vous certain que personne d’autre n’a pu pénétrer chez miss Raynell ? Mettait-on une chaîne de sûreté à la porte d’entrée ?

— Non, il n’y a ni chaîne ni barre de sûreté. On fermait la porte à double tour, le soir.

— Bon. Vous êtes donc parti le lundi matin avec le cadavre de miss Raynell dans votre malle. Vous n’avez pas rouvert votre malle avant de la charger sur le taxi ?

— Non. Je voulais le faire, mais je n’ai jamais pu mettre la main sur la clé. C’est Austin qui la retrouva.

— Où ?

— Dans la chambre même de miss Raynell, répondit Philippe d’une voix à peine distincte… Ah ! je suis le seul coupable, ce n’est que trop évident !

— En effet, observai-je, tout vous accuse… Mais, voyons : vous êtes donc parti de Southend avec votre malle. Vous avez rencontré miss Simpkinson et sa mère à Londres, et de là, avec votre frère, et tous vos bagages, vous avez pris le train pour Douvres ?

— Non. Austin ne nous a pas accompagnés. Nous l’avons quitté à la gare de Charing Cross. Les dames Simpkinson ont fait enregistrer leurs malles pour Paris. Quant à moi, je n’allais qu’à Douvres.

— Bien. Est-ce que vous vous souvenez nettement d’avoir placé vos livres dans votre malle ?

— Oui. J’ai fait cela dans la journée du samedi. J’ai laissé la malle ouverte. Le dimanche soir, j’y ai mis encore quelques liasses de lettres, par-dessus des livres, puis je l’ai fermée à clé et l’ai encordée.

— Quoi ! Vous l’avez encordée le dimanche soir ?

— Oui, malgré mon état de… d’ébriété. C’est que je voulais surtout mettre les lettres dont je vous parlais à l’abri de tout regard indiscret.

— Êtes-vous gaucher, monsieur Harvey ?

— Non. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Qui s’est occupé des bagages à la gare de Charing Cross ?

— Moi, mais au milieu d’une grande presse et confusion. Nous étions très en retard. Je réussis cependant à faire enregistrer les bagages des dames Simpkinson… Rien d’étonnant à la substitution qui s’est opérée alors.

— Pourquoi et quand avez-vous marqué votre malle de vos initiales P. H. ?

Philippe Harvey releva la tête d’un air profondément surpris.

— Je n’ai jamais inscrit mes initiales sur ma malle, dit-il. Elle ne portait aucune marque ; c’est même ce qui explique qu’elle ait été prise pour celle de miss Simpkinson.

— Je vous demande pardon, répondis-je, vous avez écrit vos initiales au crayon sur le coin de l’étiquette. Étiez-vous aussi dans un état d’inconscience alors ?

— Je suis abasourdi, confondu, fit tristement Philippe… Je ne sais plus ce que j’ai fait ou pas fait… Tout m’échappe… Vais-je oublier mon propre nom ?

Je descendis alors à ma chambre pour y prendre le fac-similé des initiales P. H., sa carte trouvée chez les Simpkinson, sa lettre à son frère et la lettre qu’Austin m’avait adressée de Paris.

XX

P. H.

J’étalai tous ces documents sur une petite table devant Philippe Harvey. Je lui montrai d’abord la reproduction de ses initiales.

— Reconnaissez-vous ces lettres ? lui demandai-je.

— Oui, dit-il, elles sont bien de mon écriture. Où voulez-vous en venir ?

— Ces deux initiales, lui expliquai-je, figuraient sur un coin de l’étiquette de votre malle.

Je comparai une fois de plus ces lettres avec celles de la lettre et de la carte de Philippe Harvey. Je n’étais pas mécontent de cette occasion d’interrompre une conversation qui devenait pénible. J’examinai donc ces écritures avec une minutie destinée surtout à gagner du temps… Mais, tout à coup, je poussai une exclamation. Je saisis mon compagnon par le bras.

— Avez-vous du papier et de l’encre ici ? lui demandai-je.

— Oui. Pourquoi faire ?

— Mettez-vous là et écrivez vos initiales cinquante fois de suite, sans vous arrêter !

D’un air profondément intrigué, Philippe m’obéit. Je ne le quittai pas des yeux tandis qu’il traçait cinquante P. H. de suite. Il n’eut pas un arrêt, pas une hésitation. À chaque lettre ses mêmes mouvements se répétaient, exactement pareils. Lorsqu’il eut achevé, je saisis la feuille de papier et comparai encore ces initiales à celles de l’étiquette de la malle.

Assurément elles se ressemblaient fort, mais – c’était là ce qui m’avait fait sursauter – il y avait une légère différence.

Dans les initiales de l’étiquette, le premier trait de la plume, aussi bien pour le P. que pour le H., revenait sur lui-même sans former de boucle, ainsi :

Dans les lettres que venait d’écrire Philippe et dans celles de sa carte, ce retour de plume ne repassait même pas sur le premier trait ; ainsi :

La différence était légère, à peine perceptible, mais constante. Dans les cinquante initiales que Philippe venait d’écrire, pas une fois, le premier trait descendant de la plume n’avait repassé sur le trait montant. Il était donc pour le moins bizarre que cet homme habitué à manier la plume ait modifié sa signature dans un seul cas. Je me relevai et regardai Philippe droit dans les yeux.

— Ce n’est pas vous, lui dis-je, qui avez écrit vos initiales au crayon sur l’étiquette de votre malle. Ce détail, en lui-même, n’aurait pas grande importance, mais il semble en outre que ces initiales ont été tracées là par quelqu’un qui a imité à dessein votre écriture. Et cela, c’est très grave.

Philippe n’attacha pas d’abord une grande attention à ce que je lui disais. Il restait accablé de remords, brisé, en proie à une détresse sans nom.

— Êtes-vous bien certain, repris-je, que ces lettres n’étaient pas déjà sur votre malle dimanche soir ? Réfléchissez bien, tâchez de rappeler tous vos souvenirs, c’est très important.

— Il hésita un moment, puis se décida :

— Oui, dit-il, malgré tous les états d’inconscience par lesquels j’ai pu passer, il y a des choses, tout de même, dont je suis sûr. Eh bien, j’affirme que les initiales dont vous me parlez n’étaient pas sur l’étiquette de ma malle lorsque je suis parti de Southend lundi matin. Je me rappelle nettement avoir regardé l’étiquette de Greenwich qui y était en regrettant de ne pas l’avoir enlevée avant de faire un nouveau voyage. J’aurais certainement vu ces initiales. Comment étaient-elles ?

— Elles étaient écrites au crayon dans le coin de l’étiquette. Assez grandes, appuyées, elles devaient être très visibles avant que l’étiquette d’enregistrement pour Paris n’y fût collée dessus. La colle les avait un peu atténuées, naturellement…

— Elles n’y étaient pas quand j’ai quitté Southend, répéta Philippe.

— D’où je conclus, repris-je, que quelqu’un a cru utile de les apposer sur votre malle et a imité votre écriture. Ce personnage avait intérêt à ce que votre malle soit ainsi marquée. Il n’a pas songé que de nouvelles étiquettes pourraient être collées par-dessus l’ancienne… et c’est ce qui est arrivé. Eh bien, monsieur Harvey, ce personnage savait ce qu’il y avait dans votre malle !

Mon interlocuteur m’écoutait d’un air hébété.

— Dès que j’eus découvert ces initiales, poursuivis-je, j’ai eu l’impression nette qu’elles constituaient un indice des plus précieux et que c’étaient elles qui feraient découvrir le meurtrier. Cette idée pouvait paraître bien audacieuse au début. Elle se confirme aujourd’hui. Et j’irai plus loin en disant que cette affaire n’est pas du tout aussi simple que nous le croyions il y a quelques minutes seulement et que j’ai maintenant de sérieux doutes sur votre culpabilité… En conséquence, il me faut retourner à Paris, reprendre un calque exact ou une photographie des initiales, puis consulter un expert en écriture. Je partirai ce soir avec vous.

— Tout cela est bien vague… dit Philippe.

— Non, répondis-je fermement, car celui qui a apposé ces initiales sur votre malle, entre Southend et Douvres probablement, sait toute la vérité sur le meurtre de miss Raynell. Et ce personnage, quel qu’il soit, il faut absolument que nous le retrouvions.

XXI

ENCORE LA MALLE

Le soir même, nous partîmes pour Paris.

Je trouvai plus sage de ne pas attendre le retour d’Austin Harvey. La police pouvait être déjà sur les traces de Philippe et il ne fallait pas qu’il fût arrêté en un moment où je commençais à douter de toutes les conclusions auxquelles j’avais cru arriver.

Tout était-il à recommencer ? Ces initiales P. H. grâce auxquelles j’avais cherché et trouvé Philippe Harvey m’avaient-elles trompé ? Mais si Philippe Harvey était innocent, qui donc était le coupable ?

Le voyage fut pénible. Philippe était inquiet, agité, voyait des détectives partout et j’eus beaucoup de peine à l’empêcher de se trahir lui-même. J’appréhendais un peu le débarquement à Calais, mais je m’aperçus vite que la police du port n’exerçait aucune surveillance spéciale ce jour-là.

J’en fus heureux. À ma grande confusion, d’ailleurs, car au fond je ne savais pas si je n’étais pas en train d’aider un assassin à fuir. C’est une impression pénible pour un détective.

À Paris, il fut convenu que nous attendrions Austin, pour qui Philippe avait laissé un billet discret à l’hôtel de Douvres. La question était de savoir si Austin pourrait venir un dimanche. J’ajoute enfin que, par mesure de précaution, Philippe avait pris ostensiblement à Douvres un billet pour Londres, tandis que j’avais pris moi-même nos deux billets pour Paris.

Nous descendîmes dans un petit hôtel d’un quartier tranquille. Philippe restait effondré… Il marmottait sans cesse : « Assassin… les livres… » Je crois que la présence des livres dans une armoire de la chambre de sa tante lui avait paru la preuve irrécusable de son crime.

— Cependant, lui fis-je observer, il n’est d’absolument certain qu’une chose ; c’est que vos livres ont été enlevés de votre malle et placés dans cette armoire, mais il n’est pas prouvé que ce soit par vous. Cela indique, fait supposer, que le meurtre a été commis dans l’appartement même de miss Raynell et que son cadavre a été mis dans la malle à la place de vos livres, mais c’est tout.

— Non, non, répondit-il en secouant la tête, il n’y avait que la propriétaire et moi dans la maison. Vous ne soupçonnez pourtant pas Mme Jessop d’avoir assassiné sa locataire ?

— Non, non, répondis-je.

— Eh ! bien, il ne reste que moi.

— C’est encore à prouver, mon ami.

Le dimanche matin, après avoir calmé de mon mieux le pauvre Philippe, j’allai trouver le commissaire François Dubert. Il m’accueillit aimablement, mais je crus bien discerner une certaine froideur dans son attitude. Il m’avoua que l’enquête relative à l’affaire de la malle noire n’avait fait aucun progrès.

— Espérons que Scotland Yard sera plus habile que nous, dit-il avec un soupir.

J’obtins la permission d’examiner à nouveau la malle sinistre. J’étais franchement inquiet en pénétrant dans la salle où l’on avait placé les pièces à conviction. M’étais-je trompé ? N’avais-je pas conclu trop vite ? N’était-il pas très possible que mon calque des fameuses initiales ait été imparfait ? Tout dépendait d’un si léger détail ! Je me précipitai. Personne n’y avait touché. Je me penchai, une loupe à la main sur l’étiquette : Greenwich à Southend, et revis les initiales au crayon… Non, je ne m’étais pas trompé, je les avais reproduites exactement. La boucle y était visible.

Pour n’être plus obligé d’y revenir, j’examinai de nouveau avec le plus grand soin toutes les faces de la malle. Ce faisant, je découvris sur le couvercle un endroit où le vernis paraissait moins brillant. En y passant le doigt, il semblait qu’à cette place il y eût quelque reste de substance collante. C’était là ; autant qu’on en pouvait juger, qu’une ancienne étiquette avait été apposée… L’étiquette mise au départ de Southend ! Elle s’était décollée ou avait été enlevée avant l’arrivée à Paris. Si elle avait été décollée à dessein, la chose avait dû se faire avant le départ de Londres. Et voici pourquoi j’adoptai provisoirement cette opinion. Le raisonnement est peut-être un peu subtil, mais je ne le donne que pour ce qu’il vaut.

L’employé qui avait collé l’étiquette Londres à Paris en avait soigneusement recouvert la précédente : Greenwich à Southend qui était ancienne et ne risquait guère de provoquer une erreur de destination, puisqu’on était alors à Londres. Étant donc un employé soigneux et consciencieux, c’est bien plutôt l’étiquette : Southend à Londres, plus récente et sujette à faire confusion, qu’il aurait vraisemblablement recouverte. Et s’il ne l’avait pas fait, c’est donc qu’elle n’y était plus.

J’avais présumé au début que la malle ne portait pas d’autre étiquette. C’était aller trop vite. Elle n’en portait plus d’autre, aurais-je dû conclure…

Maintenant j’avais trouvé dans la poche du pardessus d’Austin Harvey une étiquette de bagage qui avait voyagé « de Southend à Londres »… Était-ce donc là l’étiquette décollée ou tombée de la malle de son frère ?

Austin avait accompagné les voyageurs jusqu’à leur départ de Charing-Cross, puis les avait quittés. Était-ce donc lui qui avait enlevé l’étiquette ? Était-ce lui qui avait marqué des initiales P. H. l’étiquette fraîchement collée sur la malle partant pour Paris ?

Allons donc ! Pourquoi ?

Je sortis de mon portefeuille la lettre que Austin m’avait écrite de Paris. Cette écriture n’était pas celle des initiales. J’y découvris un H majuscule dans lequel toutes les boudes étaient parfaitement marquées.

François Dubert me donna l’adresse d’un expert à qui je m’empressai d’aller soumettre tous mes spécimens d’écriture. D’une façon générale, je n’ai pas une confiance immense en ces experts graphologues. Ils ne sont pas souvent d’accord entre eux et s’entêtent dans leurs conclusions comme les médecins.

Celui que j’allai consulter m’affirma que les initiales de la malle n’avaient pas été écrites par Philippe Harvey. Il se basait, – comme je l’avais fait moi-même instinctivement – sur la différence du mouvement de plume descendant qui, d’un côté, répugnait à former des boucles, et, de l’autre (chez Austin) les marquait toujours. D’autre part, le praticien déclara – avec un peu moins d’assurance peut-être – qu’elles n’avaient pas non plus été écrites par Austin Harvey, parce que celui-ci faisait des boucles beaucoup plus accentuées. Il considérait cela comme de première importance.

Je quittai l’expert aussi peu renseigné qu’auparavant et me mis en devoir d’obtenir l’autorisation de voir miss Simpkinson.

XXII

L’OPINION DE MISS SIMPKINSON

Le juge d’instruction n’avait relevé aucune charge nouvelle contre miss Simpkinson. Sa malle, renvoyée de Douvres par Philippe, lui était bien parvenue et cela avait démontré la véracité de toutes ses affirmations. La justice française s’en était dès lors remise, pratiquement sinon officiellement, à Scotland Yard du soin de démêler l’imbroglio du « mystère de la malle noire ». Les détectives londoniens s’étaient naturellement mis aussitôt à la recherche de la personne qui avait réexpédié de Douvres la malle de miss Simpkinson, mais par suite d’une erreur dans les transmissions de pièces officielles de Paris à Londres, ils avaient été retardés et étaient arrivés à l’hôtel de la Tête de Nègre après notre départ.

Je ne pus m’empêcher de sourire avec un peu de malice en apprenant que l’on recherchait activement à ce sujet un vieux gentleman chauve, en veston de flanelle blanche qui avait une malle noire parmi ses bagages en s’embarquant pour New-York. Je vis alors de quel avantage avait été l’absence du nom de Philippe Harvey dans les livres du marchand de malles. Cependant, tout cela ne retardait le dénouement que de quelques jours sans doute. Dès que les chefs de Scotland Yard auraient été à Southend et sauraient que Philippe Harvey avait passé la nuit du dimanche au lundi chez sa tante, ils mettraient leurs meilleurs limiers à sa poursuite et son arrestation ne tarderait guère. En outre, et d’ailleurs, j’appris que miss Simpkinson, interrogée à nouveau peu d’heures avant mon retour à Paris, avait nettement désigné son futur beau-frère comme l’assassin probable de miss Raynell.

Une chose qui me surprit beaucoup, ce fut d’apprendre qu’Austin Harvey, si franc vis-à-vis de moi, s’était montré fort réticent devant les autorités. Il avait parlé le moins possible et avait répondu évasivement à toutes les questions. M. Dabert croyait qu’il cherchait à sauver son frère et que, au surplus, il savait très peu de choses des circonstances du drame.

Pour moi, je me demandai quels secrets motifs l’avaient incité à agir de la sorte… et me promis de tâcher d’éclaircir cette question au cours d’une longue conversation avec miss Simpkinson.

Je la trouvai pâlie, les yeux cernés, les traits douloureusement tirés. Elle avait dû beaucoup souffrir durant ces derniers jours. Rien d’étonnant à cela. Soit qu’elle eût aimé Philippe, soit qu’elle eût seulement flirté avec lui avant de choisir son frère, sa position était fort pénible. Son futur beau-frère était un meurtrier ! Et il prétendait qu’elle l’avait aimé ! Il le croyait. Pourquoi donc avait-elle accepté Austin ? Elle ne paraissait pas capable de se laisser influencer par une mère intéressée. D’autre part, elle était femme et par conséquent prête à sacrifier bien des choses à un amour-propre froissé.

Pauvre jeune fille ! Elle me pria de m’asseoir de son air digne et fier qui ne l’abandonnait pas. Elle devait être fort anxieuse de savoir ce que j’avais à lui annoncer, mais elle était, trop réservée pour me questionner la première.

Je ne me perdis pas en préliminaires.

— Je suis revenu à Paris, lui dis-je, en compagnie de Philippe Harvey.

— Vraiment, fit-elle en rougissant malgré elle, et puis-je savoir ce que M. Philippe Harvey est venu faire à Paris ?

— Il fuit l’Angleterre, mademoiselle.

— Pourquoi ? Et où va-t-il ?

— Permettez-moi de répondre d’abord à votre seconde question. Il espère atteindre Marseille demain matin et, de là, s’embarquer pour l’Amérique du Sud.

— Y parviendra-t-il ? s’écria miss Simpkinson, sortant de sa réserve coutumière.

— Je le crois, je l’espère, répondis-je.

— Le ciel en soit loué !

— Cependant, repris-je, on ne peut rien assurer. À dire vrai, la police aurait déjà dû – si elle n’avait pas commis des erreurs – l’arrêter depuis deux ou trois jours. Actuellement, on ne peut rien présager de certain.

— Espérons tout de même qu’il réussira…

Je n’osai aller plus loin sur ce terrain-là. D’ailleurs, je n’aime pas les détours et j’attribue les quelques succès que j’ai pu avoir dans ma carrière à mon habitude d’aller droit au but.

— Je partage cette espérance, dis-je, car c’est l’un ou l’autre : l’Amérique ou la corde.

Miss Simpkinson pâlit jusqu’aux lèvres, mais garda le silence.

— Et ce qu’il y a de plus terrible, ajoutai-je lentement, c’est que je le tiens pour innocent.

Ses yeux étincelèrent. Elle se redressa, magnifique d’émotion impossible à réprimer.

— Innocent ! cria-t-elle à pleine voix. Comment ? Que voulez-vous dire ? Oh ! je donnerais tout au monde pour le savoir innocent !

Je ne lui répondis pas directement, mais lui posai une autre question :

— L’avez-vous cru coupable ?

— Et comment aurais-je pu m’en empêcher ? gémit-elle. Mon cœur disait non, et ma raison disait oui. Tout ne l’accable-t-il pas ? Qui aurait pu commettre ce forfait sinon lui ? S’il était pris, ne serait-il pas sûrement condamné ?

— Il le serait, oui, je le crains, dis-je tandis que la jeune fille semblait prête à s’évanouir, mais, malgré toutes les apparences, je me dis, moi, qu’il est innocent.

— Vous avez donc des preuves ? fit-elle haletante. Et qui d’autre soupçonnez-vous ?

— Permettez-moi une autre question avant de répondre aux vôtres, dis-je alors. En votre âme et conscience, sur votre honneur, par tout ce que vous avez de plus sacré, vous-même ne soupçonnez-vous personne ?

— Non, dit-elle avec une surprise non feinte, non, je ne vois que Philippe. Je vous l’ai dit : mes sentiments s’élèvent contre cette accusation, mais en raisonnant, on ne peut s’empêcher de dire : c’est lui !

Au point où nous en étions et mon interlocutrice étant certainement sincère, je tentai une ultime question :

— Excusez-moi si je suis indiscret, mais il me serait très précieux de savoir pourquoi vous avez rompu avec Philippe Harvey et accepté ensuite son frère…

Une vive rougeur envahit le visage charmant de la jeune fille.

— Je n’ai jamais été fiancée à Philippe Harvey, protesta-t-elle, et par conséquent je n’ai pas pu rompre avec lui…

Malgré sa force de caractère, miss Simpkinson se couvrit les yeux d’une main tremblante. Je n’osai insister. D’ailleurs, elle s’était trahie. Tout dans son attitude, ses regards, sa voix prouvait qu’elle aimait encore Philippe. Par conséquent, elle ne devait pas se soucier beaucoup d’Austin… Que les femmes sont étranges ! Néanmoins, en me rappelant les confidences de Philippe, je commençai à comprendre. Sans doute, miss Simpkinson, offensée par quelque infidélité plus ou moins grave de l’étudiant en médecine, avait cru s’en venger en acceptant son frère. Sa mère avait fait pression dans le même sens et les fiançailles s’étaient faites sous le coup d’un accès de dépit et de jalousie. Elle s’en était peut-être déjà repentie. Non, elle n’aimait pas Austin, ni pour lui-même, ni pour la petite fortune qu’il devait hériter de sa tante. Mais quelle blessure à sa fierté avait donc pu la porter à une semblable extrémité ?

— Je suis à peu près convaincu de l’innocence de Philippe, répétai-je en prenant congé, mais je ne vois pas du tout qui a pu commettre le crime…

Je sortis alors le fac-similé des initiales P. H. de l’étiquette.

— Reconnaissez-vous là l’écriture de Philippe Harvey, demandai-je, ou serait-ce plutôt de la main d’Austin ?

Miss Simpkinson y jeta un coup d’œil et me rendit aussitôt le papier.

— Il m’est impossible de me prononcer d’après deux lettres seulement, dit-elle. Il me semble pourtant que le dessin général est plutôt de Philippe, tandis que le caractère de l’écriture serait d’Austin.

XXIII

LE GAUCHER

Miss Simpkinson avait témoigné le désir de voir Philippe Harvey, et sans aucun doute, si je n’avais pris mes précautions, cette entrevue aurait eu lieu. Cela eût amené très probablement l’arrestation immédiate du jeune homme. Je m’en expliquai avec lui et il prit courageusement son parti de quitter Paris sans revoir celle qu’il aimait.

Une fois rentré à l’hôtel, je décidai d’attendre les événements. J’avais atteint le but que je m’étais proposé ! Mon fac-similé était exact. Les initiales P. H. n’étaient pas de la main de Philippe.

Cela semblait certain, mais alors aussitôt la chose admise, toutes les autres circonstances appuyées des meilleurs raisonnements et du témoignage spontané de miss Simpkinson indiquaient Austin comme l’auteur des initiales crayonnées sur l’étiquette de la malle noire. L’expert avait penché pour la négative, mais sans grande conviction, et d’ailleurs je n’avais pas grande foi en sa science.

En tout cas, pour le moment, il n’y avait pas d’autre chose à faire que d’embarquer Philippe pour Marseille. Austin arriva dans l’après-midi. Il nous confirma que les livres de Philippe se trouvaient bien encore dans l’appartement de miss Raynell. Les paquets de lettres que Philippe avait mis dans sa malle au dernier moment y étaient aussi et Austin les apportait à son frère… C’est en voyant la physionomie ravagée de Philippe à ce moment-là que je compris pour la première fois à quel point un homme peut souffrir et désespérer… Le pauvre garçon n’était plus qu’une loque et il nous fallut prendre nous-mêmes toutes les dispositions pour son départ. Austin lui remit une centaine de livres sterling et lui en promit autant dès qu’il serait arrivé à Montevideo. À la gare de Lyon, au moment où le rapide s’ébranlait ; Philippe se pencha et dit à son frère :

— Austin, je t’en conjure, dis-moi… es-tu certain que c’est moi… ?

Le jeune clergyman, cherchant à réprimer ses sanglots, la gorge serrée, ne put répondre. Le train prit de la vitesse, disparut. J’emmenai Austin hors de la foule le plus vite possible.

En nous rendant de là à la gare du Nord, d’où nous devions repartir pour l’Angleterre, je demandai à Austin si la police n’était pas encore venue visiter l’appartement de la victime.

— Certes, oui, répondit-il. La propriétaire, Mme Jessop a été longuement interrogée, et l’on a laissé un agent de faction aux abords immédiats de la maison.

— Alors, dis-je, Philippe sera arrêté en arrivant à Marseille.

Austin pâlit et me saisit le bras.

— Croyez-vous ? s’écria-t-il. Est-ce possible !

Il eut de nouveau des larmes dans les yeux.

— Espérons tout de même, lui répondis-je.

À la gare, il s’empressa d’aller prendre nos billets. Je le regardai, un peu distraitement d’abord, prendre son portefeuille, tendre l’argent, recevoir les billets, compter la monnaie… Mais, soudain, je fixai toute mon attention sur ses gestes, car tous, il les accomplissait de la main gauche !

Il n’était pas constamment gaucher, j’en étais sûr, je l’aurais déjà remarqué, mais, sous l’empire de quelque émotion ou dans les moments de hâte, il l’était ou le redevenait.

XXIV

LE TÉMOIGNAGE DE LUCY

Nous nous séparâmes à la gare de Charing-Cross. Austin devait se rendre sans délai à ses devoirs ecclésiastiques que ses supérieurs lui avaient déjà reproché de trop négliger depuis quelques jours. Quant à moi, j’avais promis d’attendre à Londres l’annonce de l’embarquement de Philippe.

— Il n’existe pas de traité d’extradition entre l’Angleterre et l’Uruguay, me dit Austin. Ainsi, dès que nous saurons Philippe arrivé à bon port, nous pourrons tout dire, faire valoir les circonstances atténuantes, la grande part d’irresponsabilité qu’il y a dans son forfait.

— Hélas ! répondis-je, je crains bien que Scotland Yard ne vous épargne cette peine. Le nom de Philippe Harvey sera prononcé bien avant qu’il n’atteigne Montevideo.

— Dans ce cas, que faudra-t-il faire ? demanda Austin.

Je ne sus que lui répondre. Ce qu’il faudrait faire, vraiment ! C’était ce que je me demandais à moi-même. Plus j’observais mon compagnon de voyage, et plus je me convainquais qu’il avait été gaucher dans sa jeunesse, qu’il s’en était en grande partie corrigé, mais que, en certaines occasions, troublé, pressé ou ému, la vieille habitude revenait.

C’est à cette conclusion que je m’arrêtai. Je rentrai chez moi. Que devais-je faire ? Reprendre l’enquête de bout en bout ? Ne rien épargner pour arriver à la vérité ? Évidemment. Mais sur quelle nouvelle piste partir ?

Austin Harvey ? Comment pouvait-il être le coupable ? Était-il possible – matériellement parlant – qu’il eût tué sa tante ? Quand ? Où ? Il était prouvé que seul Philippe avait passé la nuit dans l’appartement de miss Raynell, que la sinistre malle noire, en était sortie avec lui le lundi matin. Austin était venu chercher son frère avant déjeuner, mais il était certain que le crime était commis depuis quelques heures à ce moment-là. Si Philippe était innocent, le mystère devenait impénétrable.

Car enfin, qu’Austin eût été gaucher dans sa jeunesse, cela ne prouvait pourtant pas que ce fût lui qui eût noué la corde autour de la malle. Il y avait d’autres gauchers dans le monde ! Et quel autre motif pouvait-on avoir pour le soupçonner ? Personne n’avait seulement pensé à lui.

« Cependant, me disais-je, si d’aventure, contre toute évidence, c’était lui !… Quel comédien consommé ! Il aurait réussi, au cours d’une scène mémorable et d’une habileté psychologique incomparable, à faire avouer à son frère un meurtre qu’il n’a pas commis ! Évidemment, la faiblesse de caractère de Philippe, ses « absences » déjà constatées autrefois, son état d’ébriété le dimanche, tout lui avait servi et lui avait facilité la tâche. »

Mais non, c’était abuser de mon imagination que d’aller croire à un calcul machiavélique de la part du jeune et doux clergyman. Il aurait fallu qu’il eût au moins l’occasion, le temps, la possibilité matérielle de tuer... »

Assurément, au point de vue des motifs, Austin en aurait eu peut-être davantage. Il devait craindre que sa tante, entêtée à vouloir marier Philippe à miss Simpkinson, ne le déshéritât secrètement… D’un autre côté, que Philippe eût tué sa tante dans un accès de colère, cela ne me satisfaisait pas non plus entièrement.

Mais Austin paraissait d’une nature si douce, d’un caractère si sympathique, aimable, charmant, et surtout si franc ! Ah ! certes, il faudrait des preuves palpables, des certitudes absolues pour songer à l’accuser…

Eh bien, ces preuves-là, si délicates et difficiles fussent-elles à trouver, j’allais me mettre à leur recherche. Il me fallait savoir par le menu tout ce que Austin avait fait pendant la nuit du dimanche au lundi, où il s’était trouvé d’heure en heure, établir son alibi… ou bien…

__________

 

Je décidai de reprendre mon enquête à Southend. J’étais arrivé à Londres le matin à six heures trente. Je me couchai et dormis deux heures. Je télégraphiai à Austin que je le verrais vers cinq heures. J’étais donc libre jusque-là, et me hâtai d’aller prendre un train pour Southend.

Mais au moment de partir, je me dis que j’avais agi comme un enfant. Je risquais fort, en effet, de rencontrer Austin, étant donné surtout que mon principal et premier objet d’investigation devait être son propre logis ! Avais-je été assez stupide ? J’expédiai aussitôt un second télégramme demandant à Austin de venir me trouver le plus tôt possible à Londres pour une importante communication et le priant de m’attendre chez moi – au cas où je serais retenu au loin – au moins jusqu’à dix heures du soir.

Cela fait, je pris le train, mais descendis à une petite station intermédiaire et attendis le passage du convoi qui devait vraisemblablement amener Austin à Londres. Après cela, je pouvais continuer tranquillement mon voyage.

Il était trois heures de l’après-midi lorsque j’arrivai à Southend. Rien ne me fut plus facile que d’obtenir l’adresse du desservant de l’église Sainte-Mary. Le premier commissionnaire que j’abordai à la gare m’indiqua l’église et, à l’église, on m’indiqua la demeure du révérend Austin Harvey. Je fus frappé de la distance assez considérable qui séparait le lieu de culte du logis d’Austin. Il me fallut huit à dix minutes d’une marche rapide pour arriver à la villa Delacy Crescent.

Mme Hopkins, propriétaire de la villa, avait en effet le clergyman pour locataire. En attendant la réponse à mon coup de sonnette, je fis la remarque que l’« affaire de la malle noire » m’amenait invariablement à interviewer des propriétaires d’appartements meublés, à Southend du moins. Ces braves dames, généralement loquaces, m’ont été d’un grand secours en maintes occasions, et il est toujours plus agréable pour un détective d’avoir à faire à elles plutôt qu’à des domestiques plus ou moins portés au mensonge et à la dissimulation.

Je demandai à voir M. Austin Harvey et feignis le plus grand regret en apprenant qu’il était absent. Après quelque échange de paroles, il me fut révélé qu’il avait reçu coup sur coup deux télégrammes l’appelant immédiatement à Londres pour affaire urgente.

Mme Hopkins se demandait visiblement si ma visite avait un rapport quelconque avec ces télégrammes. Je ne la détrompai ni ne la confirmai dans cette opinion. En retour de mes allusions voilées, je pus lui poser quelques questions insidieuses sur son locataire. Elle parlait avec plaisir. À l’entendre, le révérend Austin Harvey était un « modèle » de clergyman et de locataire, un vrai « gentleman », « si agréable et si modeste », n’ayant pas son pareil… Peut-être un peu trop porté à faire les yeux doux aux personnes du beau sexe… Mais, ajoutait Mme Hopkins, « c’est tout ce qu’il y a de bien pour un ecclésiastique ».

Quant à la régularité de ses habitudes, si importante que fût cette question, elle passait au second plan pour moi. C’était l’emploi exact de son temps, un certain dimanche soir que je désirais avant tout connaître. Je ne pouvais songer à demander directement cela à l’excellente Mme Hopkins, mais elle était bavarde, sociable, hospitalière. Elle me pria d’entrer dans son petit salon, m’offrit du porto et me présenta à sa fille Lucy, âgée d’une vingtaine d’années et dotée de cheveux d’un blond cendré et d’un petit nez retroussé. Je fus très heureux de faire la connaissance de cette jeune fille ; ses regards trop éveillés filtrant sous des paupières trop souvent baissées m’avertirent qu’elle en savait peut-être plus long qu’on ne pouvait le penser.

Cependant, il n’était pas commode de dégager des faits essentiels au milieu du verbiage de Mme Hopkins. Je m’aperçus même que c’était impossible. Alors, je pris le grand moyen qui m’avait si bien réussi avec une autre loueuse d’appartements meublés, Mme Jessop, et déclarai tout d’un coup :

— Madame, je dois vous avouer que je suis un détective. Miss Raynell, la tante de M. Harvey, a été récemment assassinée. Vous devez être au courant de ce tragique événement. M. Austin Harvey est son héritier. Il n’a probablement rien à faire avec ce crime, personne ne l’accuse, mais il importe, pour sa propre sauvegarde, de prouver à l’enquête officielle qu’il n’a pas quitté cette maison de toute la soirée et la nuit qui ont précédé le meurtre.

Je vis la jeune Lucy sursauter légèrement. Ses regards m’évitèrent et elle se tourna du côté le la fenêtre. Mme Hopkins prit un long temps pour se remettre de la surprise où mes paroles l’avaient jetée. Quand elle eut recouvré sa respiration, elle se répandit en exclamations et interjections parfaitement bien modulées. J’attendis patiemment l’écoulement du flot. J’étais heureux de ne pouvoir revenir en arrière, en songeant que dès son retour Austin apprendrait de la bouche de Mme Hopkins tous les détails de ma visite et qu’il fallait en avoir fini auparavant. Je pus enfin recueillir quelques précisions au milieu des propos entrecoupés de l’aimable dame. Celles-ci : Le révérend avait officié ce dimanche soir à l’église Sainte-Mary. Mme Hopkins et sa fille avaient été l’entendre. Ce service s’était terminé à huit heures et demie. Ensuite avait eu lieu une réunion missionnaire dans la salle des catéchumènes. Lucy y avait assisté. Cela avait duré jusqu’à neuf heures et demie. Miss Lucy était revenue directement de l’église à la maison. Elle était rentrée vers dix heures moins vingt. La mère et la fille s’accordaient à affirmer que M. Harvey était arrivé moins d’une heure après Lucy. Mme Hopkins lui avait ouvert elle-même. Il était tout pâle et paraissait fatigué. Il avait dit :

— J’ai été retardé par quelques personnes qui désiraient me parler, sans quoi j’aurais raccompagné miss Lucy. Mais, ce n’est pas encore dix heures et demie, n’est-ce pas, madame ?

À quoi Mme Hopkins, après un coup d’œil jeté à la pendule du hall, avait répondu :

— La demie n’a pas encore sonné, monsieur, mais cela ne va pas tarder.

Elle s’en souvenait parfaitement. Et juste comme elle achevait ces mots, la demie avait en effet sonné. Alors, M. Harvey avait dit :

— Eh ! bien, bonsoir madame, bonne nuit. Je suis très fatigué.

Il était monté immédiatement dans sa chambre et s’y était enfermé.

Tout cela, très certainement exact et sincère, était fort décevant. Selon toute probabilité, le crime avait été commis assez tôt dans la soirée, avant que miss Raynell fût couchée. J’en étais arrivé à cette conclusion en dépit du lit défait et du verre de lait vidé. J’étais convaincu que ces deux circonstances avaient été créées par le meurtrier pour égarer les recherches. En tout cas, le crime devait avoir été perpétré avant minuit…

Si Austin en avait été l’auteur, il aurait dû en conséquence ressortir de sa chambre après dix heures et demie et se rendre au 17 de Marine-Parade. Il n’aurait pu y aller entre dix heures moins vingt et dix heures trente, car, sans avoir bien vérifié les distances, je savais déjà que Mme Hopkins demeurait à un bon demi-mille de l’église, elle-même située à plus d’un mille de Marine-Parade. Les deux logis se trouvaient un peu hors de la ville, chacun d’un côté opposé, et l’église était au centre. Il me semblait d’ores et déjà impossible qu’on pût aller chez miss Raynell et en revenir en moins de trois quarts d’heure… Mais tout cela ne signifiait en somme pas grand’chose. J’abordai la question principale :

— Excusez-moi, madame, mais l’important pour moi est de savoir si M. Harvey est resté ensuite chez lui toute la nuit.

Je vis miss Lucy tressaillir de nouveau.

— Oh ! monsieur, que dites-vous là ! s’écria Mme Hopkins avec indignation. Un révérend si tranquille ! Mais, monsieur, je me suis couchée moi-même à onze heures et je l’ai entendu, de chez moi, respirer fortement – je ne dis pas ronfler – dans son sommeil, comme toujours. Et le lendemain matin, il a pris son eau chaude à l’heure habituelle. Oh ! monsieur, moi qui ai le sommeil léger au point qu’une plume qui tomberait à terre me réveillerait, j’aurais bien entendu quelque bruit, je suppose, si des gens étaient allés et venus dans la maison cette nuit-là !

Mme Hopkins était visiblement froissée.

— Malgré tout, observai-je froidement, il n’y a là que des probabilités, pas de preuves.

Elle pinça les lèvres et garda un silence glacial. Je me levai pour prendre congé. Il n’y avait plus rien à espérer de la bonne dame. Alors, miss Lucy se leva promptement et se hâta vers la porte.

— Ne te dérange pas, maman, dit-elle, je reconduirai Monsieur.

Une fois passés dans le vestibule, elle referma soigneusement la porte du petit salon, puis elle s’avança vers moi.

— Est-il accusé ? me dit-elle tout bas. Risque-t-il d’être arrêté ?

Je saisis la chance qui se présentait.

— Oui, répondis-je, et il court de grands dangers si l’on ne peut savoir exactement ce qu’il a fait cette nuit-là.

La jeune fille rougit, puis pâlit. Elle ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour dire quelque chose, mais s’arrêta court.

— Tout dépend de cela, ajoutai-je gravement.

— Oh ! fit-elle en un souffle, je sais bien, moi, qu’il n’est plus ressorti.

— Ah ! répondis-je, mais comment le savez-vous ?

— Ne comprenez-vous pas ? fit-elle en rougissant plus fort. J’aime M. Austin et, comme il m’a promis le mariage, nous parlons quelquefois de nos projets. C’est ce que nous avons fait le soir du crime ; après que ma mère fut couchée… Ah ! n’en dites rien à maman !… Il est innocent puisque, moi, je sais qu’il n’est pas ressorti…

Elle se mit à pleurer et je me hâtai de la quitter de peur que Mme Hopkins ne vînt voir ce qui se passait.

XXV

L’ARRESTATION

En revenant lentement à la gare, j’étais fort découragé. Les deux résultats de ma visite étaient contradictoires. D’une part il était matériellement impossible que Austin Harvey ait commis le meurtre. Et, d’autre part, ce personnage m’apparaissait maintenant sous un jour nouveau et des moins favorables. Son allure amène, franche et débonnaire n’était qu’un masque. Cet homme était une canaille, et je le croyais désormais très capable d’avoir assassiné sa tante.

Oui, mais, de toute la nuit du crime, j’avais – si l’on peut dire – son emploi du temps, excepté entre 9 h. 45 et 10 h. 30. Or, il habitait à un mille et demi de l’appartement de sa tante, son église était à un mille, et même à supposer qu’il ait couru de l’église jusqu’au 17 de Marine-Parade, il n’avait pas eu le temps d’aller, de commettre son crime, débarrasser la malle de son frère, y enfermer le cadavre et revenir… Non, cette supposition-là devait être exclue. Il n’était pas non plus ressorti de sa chambre après dix heures et demie : La confusion et les larmes de la jeune Lucy en étaient la preuve.

Était-il donc innocent ? Je ne le croyais plus. Avait-il donc pu utiliser une voiture, un taxi, un moyen de locomotion rapide entre 9 h. 45 et 10 h. 30 ?

Je passai mon après-midi à enquêter à ce sujet, et le résultat fut net : Non, un dimanche soir, à Southend, à cette heure, aux environs de l’église, il était impossible de se procurer une voiture. Et d’ailleurs le criminel qui aurait ainsi fourni un témoignage contre lui-même aurait été fou !

Je retournai voir Mme Jessop : je n’appris rien de nouveau.

J’allai interviewer le concierge de l’église de Sainte-Mary : il m’informa que M. Harvey était sorti de la sacristie à neuf heures trente-cinq, en grande hâte.

Affamé, fatigué, déçu, je repris le train. En arrivant à Londres, les vendeurs de journaux criaient : « Le mystère de la malle noire ! Arrestation du meurtrier ! »

J’achetai l’Écho. En grandes lettres grasses, je lus que le neveu de la victime, un certain Philippe Harvey, soupçonné d’avoir assassiné miss Raynell, venait d’être arrêté en gare de Dijon.

XXVI

LE CYCLISTE

Chez moi je trouvai Austin qui m’attendait depuis de longues heures. Je lui tendis le journal. Il lut la dépêche. Il eut l’air très effrayé.

— Que faut-il faire, mon Dieu ! balbutia-t-il.

— Rien, répondis-je brutalement. La justice doit suivre son cours. L’assassin doit être pendu.

Il ne répondit rien. L’émotion lui serrait la gorge.

— Mais il faudra d’abord prouver, continuai-je, que Philippe est bien le coupable.

— Assurément, dit-il enfin avec un effort qui lui contractait tous les muscles de la face, et ce ne sera, hélas ! que trop facile.

— Pas tant que cela, rétorquai-je en le regardant droit dans les yeux, car plus j’étudie cette affaire, plus j’y trouve d’éléments mystérieux, inexplicables. Et, pour tout dire, je ne suis pas sûr du tout que nous en tenions la véritable solution.

Nous nous regardions fixement. Nous n’osions, ni l’un ni l’autre, dire un mot de plus. Déjà je me demandais si je ne lui avais pas donné l’éveil.

Il n’était pas à son aise, cela se voyait.

L’arrestation de Philippe le troublait beaucoup, et il sentait vaguement quelque chose d’inamical dans mon attitude à son égard. Je me repentais de l’avoir mis sur ses gardes avant d’avoir des preuves.

Des preuves ! Il m’en fallait absolument. Maintenant que Philippe était arrêté, l’affaire allait entrer dans une phase nouvelle. Mais que faire ? Dans quelle mesure Austin était-il responsable, coupable, auteur du meurtre ? Impossible de répondre. Il avait des alibis inattaquables.

Pour rompre le silence embarrassant qui menaçait de s’éterniser, je mis la conversation sur les conséquences probables de l’arrestation de Philippe. Je suggérai à mon interlocuteur d’aller à Paris pour rassurer miss Simpkinson et peut-être obtenir la permission de voir son frère. Mais il déclara qu’il ne pouvait plus négliger ses fonctions à Sainte-Mary et qu’il devait rentrer à Southend par le dernier train.

Il resta inébranlable. Il fut donc décidé que j’irais moi-même à Paris au plus tôt et agirais de mon mieux. De son point de vue, c’était évidemment le meilleur parti à prendre. Je ne pouvais raisonnablement lui refuser cela, et du moment que je ne savais plus de quel côté rechercher la vérité, j’acceptai de partir dès le soir même.

Nous sortîmes ensemble.

En traversant une petite rue calme et silencieuse pour rejoindre une gare du métro, un cycliste passant à toute vitesse me frôla… je ne pus réprimer un léger cri…

XXVII

UN COUP DE POING

Je saisis Austin Harvey par le bras comme si, dans une frayeur irraisonnée, je tentais de me raccrocher à lui.

— Vous montez à bicyclette, n’est-ce pas, lui dis-je à brûle-pourpoint.

Il se dégagea en jurant.

— Que le diable vous emporte ! cria-t-il. Que savez-vous ? Peu ? Beaucoup ?

Il m’envoya son poing au visage et prit sa course dans les rues noires…

XXVIII

L’INDIGNATION DE MADAME HOPKINS

Je ne tentai pas de poursuivre l’irascible clergyman. Je ne me pressai pas. J’étais sûr de le tenir. Je ne partis pas pour Paris. J’allai reprendre un train pour Southend. Ni à la gare, ni durant le trajet je n’aperçus Austin Harvey. N’importe. Je n’avais pas encore le droit de l’arrêter. Il ne pouvait heureusement aller très loin avant le lendemain matin, et il me fallait d’abord trouver la bicyclette dont il s’était servi.

C’était sous le coup d’une inspiration subite que j’avais parlé. En voyant un cycliste passer si vite, l’idée m’était venue qu’une bicyclette était presque aussi rapide qu’un taxi, et j’avais immédiatement pensé que Austin Harvey avait eu le temps d’aller chez sa tante, de l’assassiner et de revenir… s’il s’était servi d’une bicyclette. C’était très simple. Mais le plus curieux était que, la remarque m’ayant échappé, elle eût frappé si juste ! Se croyant deviné, le malheureux s’était trahi par sa riposte…

Il était plus de onze heures lorsque j’arrivai chez Mme Hopkins pour la seconde fois dans la même journée. Il n’y avait plus aucune lumière aux fenêtres. Tout le monde devait être couché. Néanmoins, je frappai et sonnai jusqu’à ce qu’une fenêtre s’ouvrît au premier étage. C’était Mme Hopkins. Je lui demandai si M. Harvey était là. Elle répondit négativement. Il avait été absent tout le jour. Ayant informé la logeuse que je venais « au nom de la loi » lui faire part de certaines affaires très graves, elle descendit et m’ouvrit immédiatement.

Elle me fit entrer dans le petit salon que je connaissais déjà et, dignement drapée dans son ample peignoir, s’enquit en frémissant de l’objet de ma visite. La jeune Lucy, en papillotes et pyjama à fleurs ; entr’ouvrit la porte. Je lui fis signe de s’éloigner.

— Madame Hopkins, dis-je, y a-t-il une bicyclette dans cette maison ?

— Que le bon Dieu vous bénisse, monsieur ! s’écria la dame sincèrement stupéfaite. C’est pour demander cela que vous venez réveiller les gens au milieu de la nuit !

— Y en a-t-il une ?

— Oui, puisque vous voulez le savoir, il y en a une… une vieille machine que j’avais achetée pour mon fils, mais elle n’a pas servi depuis plus de six mois.

— Voulez-vous avoir la bonté de me la montrer ?

Mme Hopkins fit quelque façon, mais se résigna. Elle me conduisit à un petit hangar sous appentis situé derrière la maison. La porte n’en était pas fermée à clé. Dans un coin, avec des outils de jardinage, se trouvait une bicyclette. D’autre part, je remarquai tout de suite qu’il existait une porte de service de ce côté de la maison.

Je pris la bicyclette et lui fis faire quelques tours dans l’allée. Les roues, les pédales et la chaîne fonctionnaient parfaitement. Elle avait certainement été huilée peu de jours auparavant.

— Vous dites qu’on ne s’en est pas servi depuis six mois ? demandai-je à Mme Hopkins.

— Et je le répète, fit la logeuse d’une voix acerbe. Qui donc l’aurait pu ? Mon fils est à Londres…

— M. Harvey ne monte jamais à bicyclette ?

— M. Harvey ? Le révérend ? Ah ! bonté divine, mais non ! C’est un sport qui ne convient pas à un clergyman, monsieur !

— Oh ! madame, répondis-je, c’est une simple affaire d’opinion.

Je replaçai la bicyclette dans la soupente. Il n’était pas douteux qu’elle ne fût en bon état et utilisable.

— M. Harvey a-t-il une clé de cette porte ? dis-je en désignant la porte de service.

— Oui, il désirait un passe-partout de la porte d’entrée ; mais je le lui ai refusé. Nous ne sommes que deux femmes dans la maison et le quartier est très peu fréquenté. C’est pourquoi je ne lui ai accordé que la clé de derrière, et je mets les verrous à la grande porte d’entrée à onze heures, qu’il soit dehors ou non.

Je remerciai Mme Hopkins et pris congé. Je ne lui demandai même pas de garder le secret sur notre entretien. C’eût été inutile. Et, d’ailleurs, j’étais maintenant sûr de mon fait.

XXIX

LES CERTITUDES DE SCOTLAND YARD.

J’étais désormais certain de la culpabilité d’Austin Harvey. Avec une bicyclette, il avait parfaitement pu aller chez sa tante, y commettre son crime et revenir en moins d’une heure.

Et c’était lui qui, par la lettre qu’il avait à dessein laissé tomber de sa poche dans l’escalier de l’hôtel, par ses discours insinuants surtout, avait fait porter sur son frère toute la responsabilité du forfait !

Cependant, je n’avais aucune preuve matérielle à donner. Et Philippe, arrêté, avait peut-être avoué déjà un crime qu’il n’avait pas commis.

Dès mon retour à Londres, le lendemain matin, je me rendis à Scotland Yard et demandai à parler à Bunsby, l’inspecteur chargé d’élucider le « mystère de la malle noire ».

— Oh ! bien, me dit Bunsby, toute l’affaire est maintenant claire et limpide comme de l’eau de roche. C’est en fin de compte la vieille Simpkinson qui nous a mis sur la voie. La jeune avait la parole plus difficile. Mais dès que nous avons connu l’existence de ce mauvais sujet de neveu, tout s’expliquait aisément. Un jeu d’enfant. Nous avons arrêté l’homme à Dijon. Il fuyait. Quel gamin ! Il nous aurait échappé s’il était parti deux jours plus tôt. Enfin, tout est bien qui finit bien.

— Êtes-vous bien sûr d’avoir arrêté le neveu qu’il fallait ? demandai-je non sans une pointe cachée d’ironie.

— Certes ! Soyez tranquille. D’ailleurs l’individu a avoué.

— Ah ! vraiment ! m’écriai-je en réprimant un geste de colère. Pauvre garçon !

— Vous le plaignez ? fit M. Bunsby d’un air indigné.

— Écoutez, repris-je, à votre place je me méfierais de cet aveu que la police française lui a arraché… qui sait comment… Parce que… Oh ! n’importe… Mais, je me suis occupé de l’affaire pour le compte de la famille et je ne puis m’empêcher de vous dire encore ceci : ne vous hâtez pas trop de clore l’enquête. En tout cas, arrêtez aussi l’autre neveu, s’il en est temps encore…

Bunsby leva les bras au ciel et me regarda avec compassion.

— Voilà, dit-il, un exemple typique de ce que peut faire la police privée… Erreur et confusion ! Vous faites, sans doute, allusion au révérend Austin Harvey ? Eh bien, croyez-vous que nous ayons négligé d’enquêter aussi à son sujet ? Les résultats ont été très nets. C’est un homme intègre, studieux, très aimé de ses paroissiens. Et, en outre, si vous tenez à le savoir, il a passé tranquillement toute la nuit du crime dans sa chambre, dans son lit !

Là-dessus, M. Bunsby se leva et, les mains dans les poches, d’un air profondément satisfait, fit quelques pas dans son bureau.

— Entièrement. Ne cherchez pas à ébranler notre certitude et à nous faire douter de nos conclusions. Elles sont aussi nettes et précises qu’une démonstration géométrique. Philippe Harvey a assassiné sa tante, et il sera condamné pour ce crime.

Que pouvais-je faire ou dire de plus contre un tel aveuglement ? Tout était inutile, pour le moment du moins. Une sorte de désespoir affreux m’envahit. Je revins chez moi dans un état de dépression morale vraiment justifié par la vue des injustices qui peuvent encore se commettre de bonne foi dans notre monde civilisé.

XXX

SOUS UN HOMME MORT

En remontant lentement mes escaliers, je me répétai une fois de plus qu’il n’y avait plus rien à tenter et que l’affaire devait suivre son cours.

Après tout, cela ne me regardait pas. Si la police officielle et renommée de Scotland Yard commettait de pareilles erreurs, elle en devait porter la responsabilité entière. Et si Philippe Harvey avait la faiblesse d’avouer un crime qu’il n’avait pas commis, tant pis pour lui. Je n’avais qu’à l’abandonner à son triste sort.

Et pourtant…

C’est à ce point de mes réflexions que j’ouvris la porte de mon appartement et aperçus Austin Harvey debout, les bras croisés, qui m’attendait. Sa face en pleine lumière était livide et il y avait un éclat fiévreux dans ses yeux bleu pâle.

— Que faites-vous ici ? m’écriai-je. Que me voulez-vous encore ?

— Je voulais vous demander si l’arrestation de Philippe est confirmée… ?

— Assurément, répondis-je. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?

— Non, ce n’est pas tout, fit-il d’une voix dure et menaçante. Mais, d’abord, avez-vous un compte rendu de son premier interrogatoire ?

— Pas en détail, non, mais je sais qu’il est pris et qu’il sera pendu dans une semaine ou deux. Et maintenant, vous, assassin et fratricide, ne venez pas verser des larmes hypocrites devant moi. Rentrez chez vous et mariez-vous tranquillement avec la femme qui l’aimait !

Tout en parlant, je me dirigeai vers le bouton de sonnette, mais il comprit mon intention et se porta en avant de façon à me bloquer dans un coin.

— Vous voulez me faire arrêter ! dit-il avec mépris. Non, non, mon ami, ce n’est pas encore le moment.

Son allure de bête traquée m’étonna. Qu’avait-il encore à me dire ?

— Vous croyez donc vraiment et de bonne foi que Philippe sera condamné ? reprit-il.

— Évidemment, puisqu’il a avoué.

— La police l’a cru sur parole ?

— Oui, mais moi je sais que vous êtes un lâche et que c’est vous qui avez tué miss Raynell.

— Pourquoi voulez-vous me faire arrêter ? Vous ne pouvez apporter aucune preuve contre moi.

— C’est ce que nous verrons, ripostai-je. La vérité peut encore se faire jour.

Je n’avais pas achevé ces mots qu’il se jeta sur moi avec une furie telle qu’il me renversa du coup. Il me serra frénétiquement la gorge. J’eus beau me débattre, la soudaineté de son attaque m’avait pris trop à l’improviste pour me permettre une défense efficace. Du reste, le révérend était d’une force physique peu commune et là je vis bien qu’il s’était laissé vaincre à dessein lors de l’incident de la lettre dans ma chambre d’hôtel à Paris. En quelques secondes il m’eut bâillonné avec son mouchoir, attaché les mains avec son foulard et les jambes avec le tapis de la table.

Alors, il se releva et tira de sa poche un revolver.

— Ne craignez rien, dit-il d’un air féroce, je ne vous tuerai que si vous m’y obligez.

Je ne pouvais plus lui répondre, mais je tâchai de reprendre courage et me promettais de mourir plutôt que de laisser condamner un innocent.

Et, d’autre part, je ne pouvais m’empêcher d’avoir pitié de ce pauvre homme : son beau visage était hideusement contracté et faisait mal à voir.

— Maintenant, écoutez-moi, reprit-il, et rappelez-vous bien tout ce que je vais vous dire. Rien ne peut m’empêcher présentement de quitter l’Angleterre et d’aller me cacher aux antipodes. J’ai réalisé la fortune de ma tante. Je l’ai dans ma poche. Comprenez-vous ?

Je fis un signe affirmatif.

— Rien non plus ne peut m’empêcher de vous étrangler dans quelques minutes et d’empêcher ainsi tout commérage au sujet de ma participation à l’assassinat de miss Raynell. Êtes-vous d’accord avec moi ?

Je fis un nouveau signe.

— Bien mieux, reprit-il comme en proie à un délire sauvage, je puis parfaitement, si bon me semble, vous délier, vous laisser courir où vous voudrez et raconter votre histoire à tout venant. Vous imaginez-vous un seul instant qu’il se trouvera quelqu’un pour vous croire ? Allons, répondez, fit-il en me poussant du pied.

À contre-cœur, je secouai négativement la tête. Il était bien vrai que personne n’ajouterait la moindre créance à mes dires.

— Non, n’est-ce pas, poursuivit Austin dédaigneusement, personne ne prendrait votre théorie au sérieux. Très bien. Et cependant, c’est vous qui avez raison. M’entendez-vous bien ? Philippe est innocent. C’est moi qui ai tué ma tante…

» Eh ! bien, je vous le dis, même après cet aveu, si je vous relâchais et si vous alliez conter notre conversation aux pauvres gens de Scotland Yard, ils vous riraient au nez, et quand j’irais leur dire que vous êtes fou, ils me répondraient qu’ils le savaient déjà.

Je faisais des efforts désespérés – mais vains – pour me dégager de mes liens. Il y avait quelque chose d’effroyable, d’affolant, de hideux dans la physionomie du misérable. Il avait un sourire satanique, amer, cynique.

— Ne vous agitez pas tant, reprit-il. Tenez-vous tranquille encore quelques minutes… Comme je viens de vous le dire, Scotland Yard est composé d’une bande d’imbéciles, et c’est vous qui avez vu clair, mais quelques circonstances imprévisibles vous y ont fortement aidé. Ne vous prenez donc pas pour un policier de génie.

» Oui, j’ai assassiné miss Raynell, non pour sa fortune, ou non seulement pour sa fortune, mais pour être sûr de posséder miss Édith Simpkinson. Je l’aimais, monsieur, je la voulais à tout prix. Philippe n’était pas digne d’elle. Mais ma tante m’affolait en me menaçant constamment de me déshériter afin de permettre à mon frère d’épouser Édith. Je savais que son dernier testament était en ma faveur, mais c’était une femme à la fois capricieuse et têtue. Elle voulait favoriser l’amour de Philippe et d’Édith. Dans la journée du dimanche, elle m’annonça froidement qu’elle irait à Londres le lendemain pour modifier son testament. Elle devait ensuite aller en avertir Mme Simpkinson avant son départ pour Paris. Je vis que cette fois sa résolution était irrévocable. Si elle était encore en vie le lendemain, Édith était perdue pour moi… sans retour.

» Je vous ai dit que j’aimais follement cette jeune fille. Je ne pouvais concevoir la vie sans elle. Et je haïssais mon frère de s’en être fait aimer. Je savais qu’elle ne m’avait accepté que pour plaire à sa mère, d’une part, et par dépit au sujet des escapades éphémères de Philippe. C’est moi du reste qui avais bien pris soin de l’en informer. J’étais donc bien assuré de la perdre à tout jamais si ma tante agissait à sa fantaisie.

» Quelques minutes avant l’office de sept heures, Philippe vint me voir chez moi pour me demander de l’argent. Il était ivre. En tirant son mouchoir de sa poche, il laissa tomber son passe-partout, sans s’en apercevoir. Après son départ, je m’en saisis. Ce fut là ce qui me donna l’idée de retourner le soir chez ma tante. Je l’avais vue dans la journée et l’avais trouvée inflexible au sujet de son testament…

» Alors, en sortant de l’église à neuf heures et demie, je rentrai vite chez moi. La clé semblait me brûler dans ma poche. Il me fallait revoir encore ma tante ce soir-là. Demain il serait trop tard. Je voulais lui faire entendre raison, lui démontrer une fois de plus que Philippe était indigne d’Édith. Je rentrai par derrière et pris la bicyclette du fils de Mme Hopkins. Je m’en étais servi, en secret, deux ou trois fois déjà, de nuit. J’avais été un très bon coureur cycliste à l’université. En quelques coups de pédale, je devrais être chez miss Raynell, à temps pour la voir avant qu’elle ne se couche, c’est-à-dire avant dix heures environ… Vous voyez ? Vous comprenez ?

Il me poussa encore légèrement du pied comme pour obtenir toute mon attention.

— Je vous jure qu’à ce moment-là je n’avais pas la moindre intention de la rudoyer. J’étais seulement désespéré, affolé, à la pensée de perdre Édith. Il était complètement nuit quand j’arrivai. J’ouvris avec la clé de Philippe. Personne, sûrement, ne me vit ni ne m’entendit. Tout était éteint et silencieux dans la maison. La porte de Philippe était fermée, mais celle de ma tante entr’ouverte. J’entrai. Il n’y avait qu’une veilleuse allumée. J’aperçus ma tante couchée de tout de son long devant la porte de communication avec la chambre de Philippe. Tombée là, sa tête avait porté contre le pied d’un canapé. Depuis lors, j’ai supposé que Philippe, dans un geste de colère, l’avait repoussée hors de sa chambre – et cette conjecture s’est trouvée exacte. Elle était à demi évanouie et cherchait déjà à se relever. Elle respirait bruyamment. Je la considérai un instant. Et soudain l’idée d’arrêter ce souffle et ces gestes pour toujours surgit en moi, s’imposa avec la violence, soudaine d’un grand éclair d’orage. J’écoutai à la porte de Philippe : il ronflait très fort. Je savais qu’il y avait du chloroforme sur son étagère. J’entrai chez lui et le vis étendu tout habillé sur son lit. Je m’emparai du chloroforme et endormis ma tante en me servant de son propre mouchoir en guise de masque. Je forçai la dose. En quelques minutes ce fut chose faite. Son cœur cessa de battre. Édith serait à moi. Mais il me fallait me couvrir de mon mieux et faire porter tous les soupçons sur Philippe. C’était à cette seule condition que j’obtiendrais Édith. Mon frère ne méritait-il pas cela ? Pourquoi avait-il essayé de m’enlever celle que j’aimais ?

» Les circonstances me favorisèrent. J’avisai la malle de Philippe dans sa chambre, l’apportai dans celle de miss Raynell. J’en enlevai tous les livres que je plaçai dans une armoire. Puis j’y introduisis le corps. Je lui mis ses diamants dans les mains pour égarer les recherches. Je refermai et réencordai la malle, en emportai la clé… que je prétendis n’avoir retrouvée que le lendemain dans la chambre de miss Raynell. Je remis le passe-partout dans la poche de Philippe.

» Je défis le lit de ma tante, bus le verre de lait préparé pour le lendemain matin. Il me semblait prudent de faire supposer que le crime avait été commis à la fin de la nuit ou le matin de bonne heure. Mon alibi n’en devait être que plus sûr. Je sortis à pas de loup de la maison et rentrai à bicyclette. En arrivant chez moi, j’eus soin de faire observer à ma logeuse qu’il était à peine dix heures et demie et, quant au reste de la nuit, le rendez-vous que j’avais avec Lucy me permettait de prouver que je n’étais pas ressorti de ma chambre.

» Le lendemain matin, j’allai chercher Philippe qui devait partir pour Douvres ce jour-là et l’accompagnai jusqu’à Londres. On croyait que miss Raynell était déjà partie par le premier train. J’étais parfaitement calme et lucide. Ma seule préoccupation était d’accumuler des charges contre Philippe. Je vis nos bagages à la gare de Charing-Cross et ce fut là que j’eus l’idée d’inscrire sur l’étiquette de la malle de Philippe ses initiales P. H. en imitant, de mémoire, son écriture.

» En même temps, j’arrachai l’étiquette marquant le trajet du matin entre Southend et Londres ; elle était pendante, presque décollée ; ce fut très facile. Je pensais que moins il y aurait d’étiquettes mieux on verrait celle qui portait les initiales. Je ne pouvais prévoir la confusion qui allait se produire, ni qu’une nouvelle étiquette serait apposée sur celle des initiales.

» Alors s’est produit l’accident, cause de mon désastre : la malle de Philippe a été confondue avec celle de miss Simpkinson. Impossible de dire comment c’est arrivé. Mais, c’est un fait assez compréhensible : les deux malles étaient pareilles : Philippe, encore un peu troublé peut-être, s’est occupé des bagages… Bref, la substitution se produisit.

» Mon frère devait accompagner ces dames jusqu’à Douvres, où lui-même devait rester quelques jours. J’avais pensé que la malle contenant le cadavre lui serait amenée à l’hôtel où, sans doute, il eût été le premier à découvrir par quoi ses livres avaient été remplacés… De toute façon, tous les soupçons devaient planer sur lui.

» J’avais donc réussi jusque-là. Mais quand un télégramme de miss Simpkinson m’apprit la fatale substitution des malles, je m’empressai d’accourir à Paris. Votre intervention me parut alors fort utile. Mais votre maudite curiosité vous a fait pousser vos investigations beaucoup trop loin. Je souhaitai dès lors très sincèrement que Philippe pût s’enfuir à temps. Je me suis assez donné de peine pour cela, je vous le jure. Il se serait mis à l’abri dans un pays du Sud Amérique et tout aurait été fini par là. Mais son arrestation change tout. Je ne puis le laisser pendre à ma place. Et puis, quoi qu’il en soit, j’ai perdu Édith. Elle m’a écrit hier qu’elle reprenait sa parole, qu’elle n’avait jamais aimé que Philippe, qu’elle l’aimait davantage encore depuis qu’il était si malheureux et qu’elle resterait sienne pour toujours…

» Voilà tout ce que j’avais à vous dire. Faites-en ce qu’il vous plaira. Si cela peut sauver Philippe, tant mieux. Mais dites à Édith que je l’ai aimée jusqu’à mon dernier souffle…

Sur ces derniers mots prononcés d’une voix tragique et exaltée, il appuya son revolver à sa tempe et fit feu.

Il oscilla un moment, puis son corps, au lieu de tomber en arrière, comme on aurait pu le prévoir, s’abattit en avant juste sur moi, qui, garrotté, ne pouvais faire aucun mouvement pour m’en préserver.

J’essayai d’appeler. En vain. Je tentai de me dégager de mes liens… sans plus de résultat. Le cadavre d’Austin Harvey, encore chaud, demeura couché sur moi durant toute la nuit…

C’était trop affreux. Je perdis conscience…

____________

 

Il ne me reste que très peu de choses à ajouter. Dans une poche d’Austin on trouva une confession écrite. Scotland Yard dut, bien à contrecœur, relâcher Philippe Harvey. Je crois qu’Édith Simpkinson l’emmena en Australie et qu’ils s’y marièrent. S’ils furent heureux ? Je l’espère. À moins que Philippe n’ait pu se défaire de ses habitudes d’intempérance. Mais on m’a assuré que les terribles événements que je viens de rapporter avaient provoqué en lui un radical changement, avaient fait de lui un nouvel homme.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Epuy, Michel, Le Secret de la Malle noire, Paris, Les Éditions de France (« À ne pas lire la nuit »), s.d. [1938]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells en mars 2017. Elle utilise une photo de malle, du 17.11.2015, de Jackmac34 (Pixsabay).

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