Alexandre Dumas

LES SERPENTS

1864

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Table des matières

 

I 5

II 7

III 10

IV. 11

V. 13

VI 18

VII 22

VIII 24

IX. 25

X. 27

XI 29

XII 36

XIII 38

XIV. 43

XV. 48

XVI 51

XVII 55

XVIII 56

XIX. 63

XX. 66

XXI 68

XXII 74

XXIII 77

XXIV. 80

XXV. 82

XXVI 86

XXVII 88

XXVIII 89

XXIX. 92

XXX. 97

XXXI 101

XXXII 102

XXXIII 104

XXXIV. 105

XXXV. 107

XXXVI 109

XXXVII 112

XXXVIII 114

XXXIX. 120

XL. 125

XLI 127

XLII 129

Ce livre numérique. 131

 

I

S’il y a un animal maudit dans la création, c’est le serpent : Satan prend sa forme pour s’introduire dans le paradis terrestre, et, sous sa forme, tente la femme, la séduit et damne le genre humain, dont nous avons l’honneur de faire partie.

Au seuil de toutes les religions, siège le serpent, comme fait ou comme symbole. – Un serpent qui se mord la queue est l’emblème de l’éternité.

Un jour, Mercure, descendu sur la terre, pour y accomplir une mission dont l’avait chargé Jupiter, – je ne sais pas laquelle et j’aime autant ne pas le savoir, les missions dont Jupiter chargeait Mercure ne peuvent pas toujours se raconter, – vit deux serpents qui se battaient ; il jeta entre eux le bâton qu’il portait à la main, les deux serpents s’y enroulèrent, et le bâton, changé en caducée, devint le symbole de la paix.

Du limon du déluge de Deucalion et Pyrrha, naquit le serpent Python ; il s’établit sur le Parnasse, c’est-à-dire sur la montagne consacrée à Apollon, et la peupla de monstres. Gérion, Cerbère, le Vautour qui dévora Prométhée, le Sphinx, qui interrogea Œdipe, furent ses fils ; la Gorgone et l’Hydre de Lerne furent ses filles. Delphes, épouvantée de cette effroyable progéniture, s’adressa à Apollon, en l’appelant à son secours et lui remettant en mémoire qu’il était le dieu protecteur de la ville. Un beau matin, au moment de monter sur son char, Apollon prit son arc et ses flèches, fit appuyer ses chevaux un peu à droite, et, au lieu de suivre sa route accoutumée et de passer entre les tropiques, il passa au-dessus du Parnasse, et, là, malgré les sifflements du monstre, malgré la flamme et la fumée qu’il lançait par ses cent gueules, malgré l’atmosphère empestée qu’il répandait autour de lui, le dieu du jour le fit expirer sous ses flèches. Le combat fut long. Pendant trois heures, les habitants du lac Tchad grelottèrent, et ceux du cap de Bonne-Espérance furent dans l’obscurité, tandis que la Grèce, l’Italie et l’Asie Mineure rôtissaient. Ce fût la seule fois que les Groenlandais, à défaut de mouchoir, essuyèrent la sueur de leur front avec leurs manches. Il en résulta que, lorsque le serpent Python fut tué, et qu’Apollon, d’un seul bond de ses quatre coursiers, eut fait rentrer son char dans sa route accoutumée, beaucoup de ces malheureux, qui, pour la première fois, avaient eu chaud, prirent froid, attrapèrent des pleurésies et moururent en trois jours.

Les Grecs instituèrent les jeux pythiques en l’honneur de cet événement, qui n’était rien autre chose que le triomphe du jour sur la nuit, de la lumière sur les ténèbres.

II

Ce fut Hercule qui, ayant, dès son enfance, juré guerre à mort aux ophidiens, – puisqu’au berceau encore il étouffa entre ses mains les deux serpents qu’envoyait contre lui Junon, – ce fut Hercule, disons-nous, qui prit la plus grande part à la destruction de toute cette race ; il tua l’hydre, abattit l’une après l’autre ses sept têtes ; et perça de ses flèches le vautour de Prométhée. Persée se chargea de la Gorgone, dont Minerve, à qui elle avait voulu disputer le prix de la beauté, avait changé les cheveux en vipères. Le sphinx, qui comptait dévorer Œdipe et qui allongeait déjà la patte pour le déchirer, se précipita dans les flots en voyant son énigme devinée par le fils de Laïus. Enfin, Pluton enchaîna Cerbère à la porte des enfers, où il épouvantait les ombres de ses aboiements. Deux fois sa vigilance fut mise en défaut : la première, par la lyre d’Orphée ; la seconde par le gâteau de la sibylle. Fouetté rudement par Pluton pour cette double faute, il se vengea en dévorant Pyrithoüs. Mais Hercule, à son tour, vengea Pyrithoüs, en traînant le monstre tricéphale au soleil, dont la lumière suffit pour le tuer. De sa bave vénéneuse naquit l’aconit. Thèbes possédait un tableau de la mort de Cerbère, peint par Polygnote. Nous avons, nous, la belle statue de l’Apollon Pythien, trouvée dans les ruines d’Antium à Nettuno et appelée l’Apollon du Belvédère, parce qu’il fut placé dans le pavillon du Belvédère au Vatican, et le beau plafond du Louvre représentant la lutte du serpent Python contre le dieu du jour, un des chefs-d’œuvre de Delacroix.

L’Italie possède en outre deux magnifiques têtes de Gorgone : l’une de Léonard de Vinci, l’autre d’Annibal Carraccio.

Lorsque Neptune voulut punir Laocoon de s’être opposé à l’entrée du cheval de bois dans les murs de Troie, il envoya de Ténédos deux serpents qui l’étouffèrent, lui et ses fils, Antipates et Tymbreus. Le groupe magnifique qui représente cette scène, merveille de poésie dans Virgile, et qui fut retrouvé à Rome en 1506, par Félix de Fredi, dans les bains de Titus, était, selon Pline, l’ouvrage de trois artistes grecs : Agesandre, Polydore et Athénodore.

Une des plus profondes impressions que j’aie éprouvées de ma vie, par la vue des localités, fut en passant entre Ténédos et la Troïade.

Plus tard, le serpent consacré à Apollon se réhabilita quelque peu et devint le symbole de la prudence et de la sagesse. Esculape, son fils, dieu de la médecine, était représenté à Épidaure par une statue d’ivoire, tenant à la main un bâton autour duquel était enroulé un serpent. C’est en souvenir du serpent d’Esculape que toutes les boutiques de pharmaciens ont des serpents peints sur leurs contrevents.

Ce serpent d’Esculape est celui que Linné a nommé depuis Coluber Æsculapii, et que le vulgaire appelle le Serpent joufflu. Il se trouve aujourd’hui dans l’Inde seulement ; mais probablement que, du temps des Argonautes, dont Esculape faisait partie, on le trouvait en Grèce, en Asie Mineure et en Colchide. Sa longueur est d’un pied et demi ; il a une bande noire entre les yeux, les narines étroites, et la gueule garnie de dents trop petites pour faire une blessure grave.

Nous parlions tout à l’heure du peu de moralité des missions, ou plutôt des commissions dont Jupiter chargeait Mercure. À la suite d’une de ces commissions, qui ont valu une si mauvaise réputation au fils de Maïa, Cadmus fils d’Agénor, roi de Phénicie, fut envoyé par son père à la recherche de sa sœur Europe, qu’on avait vue courir le monde sur un taureau blanc : en passant par la Béotie, il eut deux de ses compagnons dévorés par un serpent. Cadmus se mit à la poursuite du monstre, le trouva, le combattit et le tua.

Je ne sais pour accomplir quel oracle il lui arracha les dents et les sema. De cette semence poussa une moisson d’hommes. À peine hors de terre, ces hommes se mirent à combattre les uns contre les autres. Le premier essai qu’ils firent de leur raison fut pour se haïr. Le premier essai qu’ils firent de leur force fut pour s’entr’égorger. Des animaux qui n’eussent eu que de l’instinct se fussent réunis en troupeau !

III

La Bible ne reste pas en arrière de la mythologie, à l’endroit des serpents.

Après le refus fait par le pharaon de laisser sortir les Hébreux, Moïse lui envoie Aaron, son frère aîné, pour le convaincre de la vérité de sa mission ; et, en effet, Aaron accomplit plusieurs prodiges devant lui. Un de ces prodiges est le changement de la verge de Moïse en serpent.

Les sages d’Égypte alors en firent autant ; mais le serpent d’Aaron dévora les leurs.

Ce fut un des prodiges qui déterminèrent le pharaon à laisser sortir les Hébreux d’Égypte.

Mais, ceux-ci s’étant révoltés dans le désert, en regrettant, malgré la manne, la nourriture plus substantielle qu’ils recueillaient au bord du Nil, Dieu envoya contre eux tout un peuple de serpents, dont la morsure brûlait connue du feu. Un grand nombre d’Hébreux périrent ; ce que voyant les autres, ils se repentirent, et, étant venus vers Moïse, celui-ci fit faire un grand serpent d’airain, et il suffit à ceux qui avaient été mordus de venir le regarder pour être guéris.

On a donc grand tort de considérer Hahnemann, comme l’inventeur de l’homéopathie : l’homéopathie remonte à Moïse ; similia similibus.

IV

Nous avons tous, au collège, frémi à l’épisode du serpent de Regulus.

Valère Maxime, livre Ier, raconte que Regulus rencontra près du fleuve Bégrada, entre Utique et Carthage, un serpent monstrueux, lequel s’élançait sur les soldats qui s’approchaient de la rivière pour y puiser de l’eau, les étouffait du poids de son corps, les écrasait dans les replis de sa queue, ou enfin les faisait périr de son souffle empoisonné. Les écailles qui couvraient sa peau étaient tellement dures, qu’elles résistaient à toutes les flèches et à tous les dards qu’on lui lançait, il fallut dresser contre lui des catapultes et des batistes, et l’attaquer comme on eût fait d’une citadelle ; enfin, après une multitude de coups inutiles, une énorme pierre lancée avec une extrême roideur, lui brisa la colonne vertébrale et l’étendit à terre, quoiqu’il fut à l’agonie, les soldats n’osaient s’en approcher, tant ses sifflements étaient terribles, une dernière pierre lui écrasa la tête. Regulus envoya à Rome sa peau, qui était longue de cent vingt pieds ; elle fut suspendue dans un temple où, dit Pline le naturaliste, on la voyait encore du temps de la guerre de Numance.

Mithridate, vaincu par Lucullus, quitta le royaume de Pont, traversa la Colchide, une partie de l’Ibérie, et franchit le Caucase par cette même vallée qui, aujourd’hui encore, conduit à Vladikavkaz. Lucullus le poursuivit jusque dans la capitale de l’Ibérie, située où s’élève aujourd’hui Tiflis ; arrivé là, et se rappelant les merveilles qu’Hérodote raconte de la mer Caspienne, il résolut de pousser jusqu’à elle ; mais, arrivé à certains steppes, dit Plutarque, ses soldats rencontrèrent tant de serpents, qu’ils refusèrent d’aller plus loin. Quand je fis à l’envers, c’est-à-dire de la mer Caspienne à la mer Noire, le voyage que voulait faire Lucullus de la mer Noire à la mer Caspienne, c’était l’hiver ; les serpents étaient rentrés dans leurs trous ; mais, en fouillant la terre d’un demi-pied avec une bêche ou avec une pioche, on en mettait des pelotons tout entiers à découvert : c’étaient des serpents jaunes et noirs, longs de deux mètres à peu près, dont on dit la morsure fort dangereuse. Nous y reviendrons plus tard, à propos du prince Orbeliani.

V

Les serpents avaient leur part dans presque tous les prodiges et tous les augures. La mère d’Auguste s’étant endormie dans le temple d’Apollon, un serpent, que les flatteurs d’Auguste prétendirent plus tard être le dieu lui-même, s’introduisit dans la litière d’Atia, et n’en sortit qu’en y laissant des traces visibles de son passage. Neuf mois après, Octave naquit. Or, il est incontestable qu’Octave avait beaucoup de la ruse et de la prudence du serpent.

Était-ce à cause de cette parenté ophidienne qu’Octave eut dans la plus grave affaire de sa vie un serpent pour allié ?

Vous savez de quelle affaire je veux parler, n’est-ce pas ?

Je veux parler de sa brouille avec Antoine et de sa lutte avec Cléopâtre.

Quand César fut tué par Brutus et par Cassius, c’est-à-dire par les deux représentants de l’aristocratie romaine, Octave, qui avait vingt ans à peine, étudiait à Apollonie avec son ami Vipsanius Agrippa, un peu plus âgé que lui ; la double nouvelle lui arriva en même temps que son oncle était poignardé et qu’il était l’héritier de son oncle. La première des deux nouvelles était terrible, la seconde encore plus terrible peut-être.

En effet, c’était un rude héritage à recueillir, que celui de César.

D’abord, c’était une vengeance à accomplir, et contre qui ? Contre Brutus et Cassius, c’est-à-dire contre les deux hommes, sinon les plus populaires, nous avons dit que Brutus et Cassius représentaient l’aristocratie, du moins les plus puissants de l’époque.

Puis ce testament qui faisait Octave héritier de l’empire du monde était entre les mains d’Antoine, terrible exécuteur testamentaire, qui s’était déjà fait verser par Calpurnie les trente millions que César avait laissés en mourant, et qui, tous les jours, ajoutait un codicille qui l’enrichissait en dépouillant Octave.

Octave ne savait ce qu’il devait le plus craindre, ou de son ami Antoine, ou de ses ennemis Brutus et Cassius ; aussi, en prudent fils de serpent qu’il était, résolut-il d’aller consulter un très savant astrologue qui se tenait dans une tour près d’Apollonie.

Mais, trop prudent pour y aller seul, il emmena avec lui son ami Vipsanius Agrippa. Selon toutes les traditions reçues parmi les consulteurs de devins, il fut convenu que ni l’un ni l’autre ne se nommerait, et, pour surcroît de précaution, Octave exigea qu’Agrippa passât le premier.

Agrippa dit son âge, l’année, le mois, le jour de sa naissance ; le devin consulta les astres et annonça à Agrippa qu’il atteindrait à la plus haute fortune, serait général des forces d’un grand empire, et épouserait successivement la nièce et la fille d’un empereur.

En entendant cette prédiction, Octave ne pensant point qu’on pût lui prédire une fortune égale à celle de son ami, refusa de dire son âge, l’année, le mois, le jour de sa naissance. Mais l’astrologue et Agrippa insistèrent tellement, qu’il finit par répondre à toutes les questions qui lui furent faites ; alors, à peine Théagène eut-il regardé dans sa main, qu’il fléchit le genou devant lui, et, courbant son front dans la poussière :

— C’est vous, lui dit-il, ô mon seigneur, qui serez l’empereur dont celui que voilà (et il montrait Agrippa) sera le neveu et le gendre.

Alors, Octave lui dit qui il était et la situation dans laquelle il se trouvait, le consultant sur ce qu’il devait faire.

Le devin lui conseilla de partir à l’instant même pour Rome.

— Soit ! répondit Octave, mais tu y viendras avec moi.

Prudent comme son père le serpent, Octave n’était point fâché d’avoir sous la main l’astrologue qui lui avait promis l’empire du monde.

Cet empire, on sait comment Octave le conquit ; comment il se brouilla avec Antoine, devenu son beau-frère ; comment il le battit à Actium, et comment Antoine abandonna l’empire du monde, pour suivre Cléopâtre, justifiant cette maxime que deux mille ans plus tard devait émettre un auteur dramatique : « Les femmes sont faites pour inspirer aux hommes les grandes actions, mais pour les empêcher de les accomplir ; » trop heureux encore – c’est moi qui parle cette fois – quand elles ne leur en font pas faire de mauvaises ou de basses.

Il s’agissait, pour les deux amants, c’est-à-dire pour Cléopâtre et pour Antoine, de mourir, et de mourir de la plus douce mort possible.

On essaya sur des esclaves tous les poisons minéraux et végétaux connus ; les esclaves moururent en se tordant et en râlant de douloureuses agonies.

Alors, on essaya des serpents du Delta.

Un d’eux est connu pour la rapidité avec laquelle il donne la mort. Aujourd’hui, on l’appelle la vipère des Pyramides. On l’appelait alors aspic.

C’est le plus petit des serpents égyptiens, il n’atteint pas la longueur d’une coudée, il a la tête plate, son corps s’élargit un peu au-dessous du cou, et se rétrécit près de la queue, il vit dans le sable dont il a la couleur.

On lui fit mordre deux esclaves, une femme et un homme, tous deux jetèrent un léger cri, quand la dent entra dans les chairs ; puis, presque aussitôt, ils sentirent leur sang se figer dans leurs veines, ils fermèrent les yeux et tombèrent dans un engourdissement duquel, insensiblement, ils passèrent à la mort.

— Voilà quel sera mon dernier amour ! murmura Cléopâtre en regardant l’aspic.

Puis, le jour venu, elle s’enferma dans le tombeau qu’elle s’était fait bâtir d’avance, s’y fit apporter par un paysan un panier de figues, dans lequel était caché un aspic ; un instant, elle le déposa à ses pieds sans avoir le courage de l’ouvrir ; se faisant lisser les cheveux, se faisant poser la couronne sur la tête par sa coiffeuse Charmion. Puis, quand elle se fut, en se regardant dans un miroir d’acier, trouvée assez belle pour mourir, elle prit le panier sur ses genoux, en fit tomber le couvercle, et vit la tête noire du hideux reptile qui se dressait entre les fruits.

Alors, elle prit une aiguille d’or sur la tête de sa suivante Irus, et avec l’aiguille agaça la vipère.

Celle-ci fit entendre un petit sifflement, se replia sur elle-même, et s’élança au bras de la reine, qu’elle mordit et auquel elle resta suspendue.

La mort fut peu douloureuse, et presque instantanée.

VI

On sait que les élégantes de Rome, qui venaient de quatre heures à huit heures du soir, promener en litière au champ de Mars, faisaient arrêter leurs litières aux Septa-Julia, portique sous lequel elles trouvaient des sièges, et s’asseyaient sur ces sièges, comme on fait de nos jours aux Tuileries et aux Champs-Élysées. Les unes se tenaient les mains fraîches, en jetant des boules d’ambre d’une main dans l’autre, et c’était le plus grand nombre ; les autres roulaient entre leurs bras et même autour de leur cou, des serpents apprivoisés au contact glacé desquels elles trouvaient une étrange volupté.

On connaît l’histoire de Tibère et du serpent apprivoisé, qu’il portait d’ordinaire autour de son cou. Croyait-il, comme beau-fils d’Auguste, devoir rendre cet hommage à la prétendue naissance ophidienne de son beau-père ? Quoi qu’il en soit, le soir, à l’heure où les chauves-souris sortent de leurs ruines et les chats-huants de leurs trous, on voyait sortir le pâle vieillard d’un de ses douze palais et descendre vers le rivage, ayant à sa droite Thrasyle, son astrologue, et Macron son médecin ; de temps en temps, il approchait la bouche du serpent de son oreille, pour faire croire aux populations effrayées que le reptile lui disait tout bas le nom de ses ennemis.

Une fois retiré à Caprée, comme un vautour sur son rocher, Tibère tenta deux fois de revenir à Rome ; mais ni la première ni la seconde il n’acheva son voyage. La première fois, il venait par terre. Arrivé à Albano, il s’arrêta pour contempler Rome, qui alors s’étendait jusqu’à Ostie, et pour mieux la contempler, s’assit et déposa son serpent à côté de lui.

Tibère tomba dans une longue rêverie. Nous voudrions pouvoir dire à nos lecteurs quelle fut la rêverie de Tibère regardant Rome ; mais il faudrait la plume et le génie de Tacite pour se hasarder à écrire une pareille page.

La première pensée du vieil empereur, en sortant de sa rêverie, fut pour son serpent ; mais, tandis que Tibère rêvait, des myriades de fourmis avaient dévoré le reptile.

Tibère, effrayé, appela Thrasyle et lui montra non plus le serpent, mais son squelette.

— Que veut dire ceci ? lui demanda-t-il.

— César, répondit l’astrologue, c’est un présage que Jupiter t’envoie.

— Interprète-le, puisque tu es devin.

— César, crains la multitude.

César baissa la tête, réfléchit un instant ; puis, d’une voix sombre, mais impérative :

— Retournons à Caprée, dit-il.

Son second voyage pour Rome, lui fut encore plus fatal que le premier : celui-là, il le faisait par mer, et voulait rentrer dans la capitale de son empire, en remontant le Tibre. À quelques milles au-dessus d’Ostie, il fut pris de la même peur qui l’avait assailli à Albano, et ordonna, comme il avait déjà fait, de retourner à Caprée. On obéit ; mais, à la hauteur du cap Misène, le vieil empereur se sentit si mal, qu’il déclara ne pas vouloir aller plus loin, et se fit débarquer à la villa que Marius avait achetée de Cornélie, dont César avait hérité de Marius, Auguste de César et Tibère d’Auguste.

Tibère, n’ayant pas la force d’aller plus loin, s’arrêta dans une salle basse donnant sur l’impluvium, et se fit apporter un lit.

Près de ce lit s’assit le fils aîné de Germanicus et d’Agrippine, le petit-fils par adoption de Tibère, que l’on avait surnommé Caligula, parce qu’il portait la caligue, c’est-à-dire la chaussure des soldats. Reconnu héritier de l’empire, il attendait avec impatience que son grand-père mourût. Tibère ferma les yeux, fit un mouvement convulsif et resta immobile. Caligula, qui ne le perdait pas de vue, s’appuya sur le lit, regarda Tibère avec cet œil avide dont tout héritier regarde l’agonie de celui dont il attend une fortune, à plus forte raison un empire ; puis, pour s’assurer qu’il était bien mort, il approcha de sa bouche un miroir d’acier qu’aucun souffle ne ternit ; donc, Tibère était mort ; donc, Caligula était empereur.

Il poussa un cri de joie, tira du doigt de Tibère l’anneau qui lui servait de sceau, et qui, chez les Romains, était le signe de l’empire, et, s’élançant dans la cour pleine d’officiers, de soldats et de courtisans, il s’écria :

— Tibère est mort en me donnant son anneau, et en me nommant empereur !

Mais, au moment où tous répétaient : « Tibère est mort ! vive Caligula ! vive le fils de Germanicus ! » la porte de la chambre mortuaire s’ouvrit, et, se cramponnant à cette porte, une ombre, un spectre, un fantôme, celui de Tibère, apparut livide, les jambes tremblantes, les mains crispées, l’œil flamboyant d’un dernier éclair, en disant :

— Qui ose s’appeler empereur ? Qui ose crier vive Caligula, quand Tibère vit encore ?

Plus livide, plus tremblant que le moribond, et d’une main plus crispée que la sienne, Caligula saisit alors le manteau du médecin Macron, qui, comme lui, avait cru l’empereur mort, en lui demandant :

— Que faut-il faire ?

— Jetez un matelas sur cette charogne et que tout soit dit, répondit Macron.

Et, s’élançant vers la salle basse, il y rejeta Tibère, le renversa sur un lit et lui appuya un oreiller sur la bouche, tandis que Caligula, tenant l’anneau impérial entre ses dents, repoussait la porte de ses deux mains.

Lorsque la porte se rouvrit, lorsque Caligula en sortit, cette fois Tibère était bien mort, et Macron pouvait en signer le certificat.

VII

De l’antiquité, il nous faut passer au moyen âge ; de Thrasyle à Merlin ; de Locuste aux mille sorcières sans nom qui courent la campagne au clair de lune, pour arracher des mandragores sous le gibet des pendus. C’est l’époque de la chevalerie. Les enchanteurs et les fées, ces demi-dieux de la science, se mêlent aux combats des Roland, des Astolphe, et des Amadis, comme Vénus, Minerve et Apollon se mêlaient, dans l’antiquité, aux combats d’Achille, d’Ajax et d’Hector.

Le jour, les mauvais enchanteurs et les méchantes fées conservaient leurs formes humaines ; mais, la nuit venue, ils étaient changés en serpents, et, symbole de l’envie, ils erraient autour des manoirs, illuminés pour les fêtes, en répondant par leurs sifflements, aux sons des instruments et aux soupirs d’amour.

Le plus populaire de tous ces enchanteurs fut Merlin ; la plus redoutée de ces enchanteresses fut Mélusine.

Vous savez l’histoire de celle-ci. C’était la fille d’un roi d’Albanie : dans la campagne de Morée, commandée par Guillaume de Champlitte, Raymondin de Forez, premier seigneur de Lusignan, reçut l’hospitalité chez le père et épousa la fille. Revenue en France, elle bâtit d’un coup de baguette, car elle était fée, le château de Lusignan en Poitou, et, devenue la mère des Lusignan, fut successivement la mère Lusigne et, par corruption euphonique, Merlusine.

Elle apparaissait, après sa mort, autour du château qu’elle avait bâti, tantôt sous la forme d’une femme, tantôt sous la forme d’un serpent, tantôt réunissant les deux formes, femme jusqu’à la ceinture, serpent depuis la ceinture jusqu’à l’extrémité du corps. Ces apparitions avaient lieu, quand quelque malheur menaçait la famille, et elle prédisait ce malheur par ses gémissements, ses cris lugubres, ses sifflements.

De là, le dicton populaire, à propos d’une femme qui se lamente : « Elle pousse des cris de Merlusine. »

Les souvenirs de l’antiquité païenne, ceux de la Bible, ceux du moyen âge, ont donc fait du serpent un être à la fois symbolique et religieux, fantastique et réel, inspirant aux uns le respect, aux autres la terreur. Hérodote raconte que le regard seul du basilic tuait.

VIII

Quand j’étais enfant, j’avais à ma disposition, chez une amie de ma mère, nommée madame Darcourt, veuve d’un médecin, un Buffon avec gravures. C’était une fort belle édition in-folio, illustrée de sujets enluminés.

J’avais de grandes sympathies pour le lion, pour le tigre, pour la panthère, pour le chien ; mais toute ma curiosité se concentrait sur le serpent, et j’avais la plus grande considération pour ces gigantesques boas, qui étouffent un bœuf, le broient, l’allongent dans leur replis, le couvrent de bave pour lui donner du glissant, l’ingurgitent avec ses os et ses cornes, et mettent six semaines à le digérer.

À sept ou huit ans, j’étais parfaitement brave, et je pouvais, comme Nelson, demander ce que c’était que la peur. Un jour, je lis, dans le Journal de l’Empire, qu’un prisonnier a été dévoré dans son cachot à Amiens par un serpent. Voilà Achille changé en Thersite, ne voulant plus aller se coucher qu’en compagnie, et n’osant plus dormir sans veilleuse.

IX

Le serpent est un fascinateur, au moral comme au physique.

Levaillant raconte que, chassant dans un marais, il se sentit invinciblement attiré vers un certain point, sans pouvoir deviner quelle était la cause de cette attraction. Il se tourna de ce côté et aperçut un énorme serpent qui le regardait la gueule ouverte et l’œil fixe. L’intrépide voyageur avoue que le premier moment fut terrible, et qu’il se crut perdu ; mais, poussé par l’instinct de sa conservation, plutôt que par une volonté raisonnée, il lâcha, sans même épauler, son coup de fusil dans la direction du monstre ; le serpent, atteint de quelques grains de plomb, fit un mouvement, le charme fut rompu et Levaillant put fuir.

C’est surtout sur l’oiseau que la fascination du serpent s’exerce d’une façon plus irrésistible et plus extraordinaire. Le malheureux volatile, quel qu’il soit, à la distance de dix, quinze et même vingt mètres, semble avoir perdu l’usage de ses ailes et la faculté de s’envoler ; il les ouvre et les ferme, mais se contente d’en battre fiévreusement son corps, en poussant des cris plaintifs et inarticulés, puis il descend, ou plutôt se laisse tomber de branche en branche, avec une agitation se rapprochant de plus en plus de l’agonie. Enfin, comme s’il était attiré dans le vide, il se précipite dans la gueule du reptile, où il s’engouffre et disparaît.

Un naturaliste de mes amis me racontait que, témoin d’une de ces luttes désespérées du volatile contre le reptile, il attendit le moment où l’oiseau était sur la dernière branche de l’arbre, pour briser d’un coup de fusil la tête du serpent. L’explosion ne parut pas même avoir été entendue de l’oiseau, qui tomba mourant près du serpent mort. Mon ami prit l’oiseau, qui n’essaya pas plus de fuir sa main qu’il n’eut fait de la gueule du serpent, lui introduisit quelques gouttes d’eau dans le bec, et le mit dans sa poitrine entre sa chemise et sa chair. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure que le pauvre petit animal eut repris complètement ses sens, et encore, quoique son sauveur, lui offrant la liberté, le tînt dans sa main ouverte, il fut quelques minutes hésitant à se confier de nouveau à cet air qui avait manqué sous lui, et à ces ailes qui avaient refusé de le soutenir.

X

Je me rappelle que, tout enfant, jouant dans le jardin d’un petit château que nous habitions mon père, ma mère et moi, j’entendis des cris plaintifs venant du côté d’un bassin où le jardinier puisait de l’eau pour arroser ses légumes. Je courus au jardinier qui bêchait un carré de terre, et qui lui-même écoutait d’où pouvaient venir ces cris. Nous nous approchâmes alors du bassin et nous vîmes une grenouille verte qui, malgré les efforts qu’elle faisait pour se cramponner au gazon du bassin, puis au sable de l’allée, s’avançait ou plutôt glissait vers un petit buisson, de la lisière duquel sortait la tête d’une grosse couleuvre qui, la bouche dilatée outre mesure, fixait sur la grenouille des yeux étincelants comme des rubis, tandis que sa langue, au lieu de s’agiter à droite et à gauche selon l’habitude, s’allongeait hors de la bouche et rentrait dans le gosier, faisant le mouvement d’une pompe. La couleuvre était tellement occupée de fasciner sa proie, qu’elle ne fit aucunement attention à nous et que nous pûmes nous approcher d’elle. Au fur et à mesure que la grenouille s’avançait vers la couleuvre, ses cris devenaient plus douloureux et ses efforts plus désespérés. Enfin, lorsqu’elle ne fut plus qu’à huit ou dix centimètres, ses forces semblèrent l’abandonner, elle parut perdre tout espoir et se livra à son ennemi, qui, commençant par la tête, l’avala avec une incroyable facilité.

Le jardinier pensa alors qu’il était temps d’intervenir : il donna un coup de pied dans le buisson, et la couleuvre, attaquée par derrière an moment où elle s’y attendait le moins, s’enfuit hors de son repaire et fut forcée à son tour de traverser le chemin sablé que venait dans le sens inverse de parcourir la grenouille, qu’elle continuait d’engloutir tout en fuyant. Le jardinier la coupa en deux d’un coup de bêche, et, du tronçon supérieur la grenouille sortit parfaitement vivante, mais, engourdie comme l’oiseau, parut saisie d’une crainte rétrospective et demeura un instant dans la main du jardinier ; puis, tout à coup, sans retour apparent vers la reprise de ses facultés, elle sauta à l’eau et disparut sous des nymphéas.

XI

L’anecdote n’aura rien d’étonnant lorsqu’on saura le temps incroyable que met le serpent à digérer la proie qu’il a avalée. M. Chauvallon, auteur d’un Voyage à la Martinique, rapporte qu’ayant ouvert un serpent de l’espèce appelée crocs de chien, trois mois après qu’il avait avalé un poulet et sans qu’il eût voulu prendre aucune nourriture dans l’intervalle, il trouva l’oiseau au tiers à peine digéré, n’ayant rien perdu de sa forme et ayant conservé toutes ses plumes, qui tenaient encore à la chair.

Quant à ce que nous avons dit du degré de dilatation que peut atteindre la gorge du reptile, lorsqu’il doit avaler une proie qui l’égale et parfois qui le dépasse en grosseur, nous citerons plusieurs exemples en disant les auteurs.

Cleyerus, entre autres, raconte qu’étant aux Indes, il acheta des chasseurs du pays plusieurs serpents longs de vingt-cinq à trente pieds, et que, dans le corps d’un de ces reptiles, il trouva celui d’un cerf de trois à quatre ans, avec ses bois, dans un autre, un bouc sauvage avec ses cornes ; enfin, dans un troisième, un porc-épic armé de tous ses piquants.

Pour n’avoir pas le venin de la vipère, du serpent à sonnettes et du céraste, ces gros serpents n’en sont pas moins dangereux. En général, ils attendent leur proie, l’extrémité de la queue enroulée à un arbre qui leur sert de point d’appui, s’élancent sur elle, homme, cheval, bœuf, cerf ou daim, l’enveloppent de leurs replis, l’étouffent, et, en l’étouffant, lui brisent les os. Si l’animal, doué lui-même d’une grande force, résiste, alors le reptile le saisit à la bouche et aux narines, intercepte sa respiration et l’étouffe. Comme la chair de ce serpent est excellente à manger, les nègres, dit-on, lui font la chasse et le combattent, en s’offrant eux-mêmes pour victimes et sans autre arme qu’un coutelas à dos plat et à tranchant extrêmement acéré ; le serpent se jette sur eux et les enveloppe ; mais, avant que les replis aient eu le temps de se serrer autour de leur corps, avant que le serpent ait songé à les mordre, à l’aide du coutelas qu’ils glissent entre leur corps et le serpent, et dont ils appuient le dos à leur poitrine, ils tranchent un de ces terribles nœuds, et le reptile, la colonne vertébrale brisée, tombe séparé en deux morceaux.

Mentzelius raconte que le prince Jean-Maurice de Nassau, du temps qu’il était gouverneur du Brésil, a vu un serpent dans l’estomac duquel on avait retrouvé tout entier le corps d’une femme enceinte.

Adamson raconte aussi que, dans son voyage au Sénégal, on lui fit présent, au mois de mai 1752, d’un jeune serpent géant qui paraissait être de l’espèce du devin.

Il n’avait que trois pieds de longueur et quelques mois à peine.

Plus tard, on lui en apporta deux autres, dont le plus grand avait de vingt-deux à vingt-trois pieds ; mais les nègres qui lui apportèrent ces deux individus lui assurèrent que le serpent géant parvenait à la longueur de quarante-cinq à cinquante pieds, et à trois pieds de circonférence. Sa tête est alors deux fois plus grosse que celle du plus grand crocodile, sa gueule d’une ouverture prodigieuse ; il chasse à l’affût, se tenant d’habitude dans les lieux humides ou voisins de l’eau. Sa queue est repliée sur elle-même en spirale, dont la plus grande circonférence a environ six pieds de diamètre ; sa tête s’élève avec la partie antérieure de son corps à une hauteur de dix ou douze pieds, droite et immobile comme un arbre auquel la brise imprimerait un faible balancement. Dans cette attitude, et l’on peut dire dans cette altitude, il porte ses regards autour de lui, et, détendant les spirales de sa queue comme un gigantesque ressort, dès qu’il voit un homme ou un animal à sa portée, il s’élance sur lui, le brise, l’étend, l’enduit et l’avale à la manière des boas.

Adamson fut tout étonné, lorsqu’il voulut se livrer à la chasse d’un de ces monstres, de la répugnance qu’il éprouva parmi les naturels à l’accompagner. Il crut d’abord que c’était la crainte qu’ils éprouvaient de se mesurer avec le reptile ; mais bientôt il obtint d’eux une explication tout opposée à celle qu’il en attendait.

D’abord, le serpent géant n’est point très dangereux à cause de sa grosseur même ; son corps, roulé, comme nous l’avons dit, en spirale, apparaît semblable à la margelle d’un puits, et cet indice suffit pour le déceler, ainsi que son cou élevé, aux voyageurs, aux bestiaux et aux animaux sauvages, qui alors se détournent de lui. Rarement il attaque l’homme, et la chasse aux grands animaux, tel que le cheval, le bœuf, le cerf et autres quadrupèdes agiles, ne lui sourit que médiocrement, soit à cause de la fatigue qu’elle lui donne, soit qu’il n’ait qu’un goût assez faible pour leur chair. Mais, au contraire, Adamson apprit, toujours par les naturels du pays, qu’il était très friand d’autres serpents moins grands que lui, de lézards, de crapauds, de sauterelles, enfin de toute espèce d’ophidiens, de batraciens et d’insectes, qui, sans la consommation immense qu’il en fait, infesteraient le pays. Il en résulta donc qu’Adamson finit par reconnaître que les naturels du pays, loin de regarder le serpent géant comme un animal dangereux, étaient tout prêts à l’adorer comme une divinité bienfaisante.

Cleyerus, que nous avons déjà cité, explique le procédé par lequel les gros serpents étouffeurs parviennent à avaler et à faire passer par leur gosier, si étroit en apparence, une proie deux et même trois fois plus grosse que leur corps.

Lorsqu’ils ont étouffé un buffle, un bison ou un cerf, un animal trop gros enfin pour être avalé sans préparation ; qu’ils lui ont brisé les os, fait rentrer les bois ou les cornes dans les chairs, ils continuent de le presser entre leurs anneaux jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’une masse informe et allongée. Alors, ils l’étendent en long, le lèchent avec la langue dans le sens de son poil, et, à force de le lécher, étendent sur toute sa peau une mucosité gluante, de sorte que l’animal, ou plutôt ce qui était l’animal, vu de loin, semble un immense saucisson couvert d’un vernis. Ainsi préparé, le serpent le saisit par la tête et parvient à l’engloutir tout entier par de fortes succions réitérées. Il lui faut parfois une semaine pour qu’il arrive à avaler sa proie, dont une partie reste hors de la gueule, pendant que l’autre partie s’introduit lentement dans le corps du reptile ; tandis qu’il avale, ou même tandis qu’il digère, il est sans défense, et on peut impunément l’attaquer et le tuer.

Cette lenteur dans l’inglutition et dans la digestion explique comment les serpents peuvent rester un si long temps sans manger, quatre, cinq et même six mois ; cela explique aussi comment les nègres, et, en général, les indigènes des pays où les serpents sont communs, reconnaissent le voisinage d’un reptile au simple odorat.

En effet, le serpent répand une odeur douceâtre qui affadit le cœur et soulève l’estomac. Valmont-Bomare attribue cette odeur nauséabonde à cette digestion sans fin qui ne serait qu’une décomposition lente et par corruption si lente, que, comme je vous l’ai raconté, au bout de vingt-quatre et même de quarante-huit heures, on retrouve non seulement vivantes encore dans leur estomac les grenouilles qu’ils ont avalées, mais, trois mois après, les poules encore couvertes de leurs plumes.

Il y a au Jardin des plantes une cage où sont enfermés deux serpents de l’espèce des boas : l’un de trois mètres à peu près, l’autre d’un et demi ou deux. Tous les trois mois, on leur donne à manger, soit une poule, soit un lapin, qu’ils mettent trois autres mois à digérer.

Un jour, on oublia de leur donner leur dîner trimestriel.

Le lendemain, le gardien, qui apportait deux lapins, fut tout étonné de ne plus trouver qu’un serpent ; seulement, ce serpent unique était dans cet état de torpeur où la digestion plonge les reptiles.

L’idée lui vint alors que le plus gros des deux serpents avait avalé le plus petit ; il lui souleva la tête, et, en effet, il vit, hors de sa gueule, frétiller la queue de l’autre, qui sortait d’une longueur de dix-huit pouces à deux pieds.

Le gardien appela son camarade, l’un s’attela à la tête du grand serpent, l’autre à la queue du petit, chacun tira de son côté. Et le petit serpent sortit du grand comme une lame d’épée sort du fourreau.

On lâcha les deux lapins dans la cage. Le gros serpent, qui venait de rendre le petit, se jeta immédiatement sur l’un des deux lapins et l’avala en manière de compensation.

Le petit serpent resta quelques instants étourdi, et mal remis de son voyage en tunnel ; mais peu à peu il reprit ses sens, et, l’appétit étant revenu avec la connaissance, il se jeta à son tour sur son lapin, qui entra plus longuement et plus difficilement, mais qui finit par entrer.

Depuis ce temps, les deux reptiles continuent de vivre en aussi bon accord que si aucun nuage n’avait passé sur leur amitié, et le petit serpent paraît avoir complètement oublié l’abus de confiance dont le grand serpent, dans un moment de distraction, s’est rendu coupable à son égard.

Un autre serpent de l’espèce des boas, comme ceux dont nous venons de consigner les faits et gestes et qui habite aussi le Jardin des plantes, voyant que son gardien laissait passer le jour convenu pour sa nourriture, roula la couverture destinée à lui tenir chaud, et, après l’avoir enduite de bave, l’avala comme il eut fait d’un lapin ou d’une poule. Seulement, la digestion fut plus laborieuse, il la rendit comme il l’avait avalée, et l’on montre au-dessus de sa cage cette couverture qui conserve, après en être sortie, la forme qu’elle a prise dans le corps du reptile, et qui est celle d’un gigantesque cigare.

XII

Nous avons parlé du serpent que les dames romaines employaient comme rafraîchissement extérieur. C’est le coluber comicella, selon Linné, l’anguis bicolor elegantissimus, selon Seba. Il est très commun au Malabar. Les Indiens élèvent ces reptiles dans des tonneaux, où ils demeurent en compagnie et où ils sont nourris avec du lait. Transportés dans la maison de l’acheteur, ils sont placés dans un petit tonneau comme un chien dans sa niche. Ils ont cette autre ressemblance avec le chien d’entendre et de reconnaître la voix de leur maître, qui n’a qu’à leur présenter le bras à l’ouverture du tonneau pour qu’ils s’enroulent autour de ce bras, et se nouent d’eux-mêmes à son cou comme un collier. Ils ont beaucoup de ressemblance avec le serpent domestique de Linné, qui entre dans les maisons, s’y établit entre le chien et le chat, et finit, au bout d’un certain temps, par faire partie de la famille.

Du reste, le serpent, en dehors du serpent danseur, qui est naturellement chorégraphe et auquel nous consacrerons un paragraphe tout particulier, est susceptible d’une certaine éducation, et d’une certaine connaissance. Valmont-Bomare consigne, dans son Dictionnaire raisonné d’Histoire naturelle, l’anecdote d’une couleuvre apprivoisée, qui était tellement attachée à sa maîtresse, qu’elle montait le long de ses jambes, se tenait cachée sous ses vêtements ou roulée autour de son cou. Habitué et obéissant à la voix de sa maîtresse, le reptile suivait ses ordres, venait et s’éloignait à son commandement, la reconnaissant au milieu des autres femmes, distinguant les sons qui émanaient d’elle, soit lorsqu’elle riait plus ou moins haut, soit lorsqu’elle éternuait, toussait ou se mouchait.

L’auteur ajoute :

« Nous avons vu cette même couleuvre suivre dans l’eau le bateau sur lequel était sa maîtresse : c’était sur la Seine, près de Rouen ; elle l’appelait d’une voix caressante, par le nom qu’elle lui avait donné (par malheur, ce nom est resté ignoré de la postérité) ; mais, la marée venant à manquer, le reptile, vaincu et battu par les lames d’eau, disparut et se perdit, au grand regret de sa mère nourrice. Cette couleuvre en hiver s’approchait du feu. »

XIII

Il existe aux environs de Carcassonne une légende sur une couleuvre ; mais, cette fois, le côté tragique est réservé à l’homme et non au reptile.

Un jeune garçon nommé Mathurin allait tous les matins vendre du lait du village de Saint-Jean à Carcassonne. Comme Perrette, il portait sa marchandise dans un pot ; un jour, en passant sur un banc de rochers entouré de bruyères et de buissons, le pied lui glisse, son pot tombe et se brise.

Le lait coule dans un creux du rocher et y forme un petit lac, plus difficile à dessécher, à ce qu’il paraît, que la mer de Harlem, car le jeune garçon ne l’essaya même pas. Il revint à Saint-Jean, et, pour ne point manquer de parole à ses pratiques de Carcassonne, remplit un autre pot de lait, et, en l’assujettissant plus solidement sur son épaule, il reprit le même chemin qu’il avait déjà fait.

En arrivant à l’endroit où il avait cassé son pot et en jetant les yeux sur ce malheureux lac en miniature qu’il avait improvisé, il vit une magnifique couleuvre qui, profitant de sa maladresse, s’abreuvant avec délices de ce lait répandu, y dardait voluptueusement la langue, et qui, lorsqu’il voulut s’approcher d’elle, lui indiqua, par ses sifflements qu’elle était prête à défendre un repas qu’elle regardait comme ayant été servi tout exprès pour elle.

Le marchand de lait, qui n’avait rien à faire avec la couleuvre et qui, d’ailleurs, retardé par son accident, avait hâte d’arriver à Carcassonne, passa outre, et laissa la couleuvre achever son déjeuner.

En revenant, la curiosité le poussa à s’approcher du même endroit : la couleuvre, gorgée de lait, était couchée ou plutôt enroulée sur le rocher dans un état qui ressemblait à l’ivresse.

Notre garçon avait bon cœur ; au lieu de profiter de l’espèce d’engourdissement dans lequel le reptile était tombé pour le tuer, comme eût fait tout autre, il s’éloigna afin de ne pas troubler sa digestion.

Le lendemain, en passant près du banc de rochers, il vit la cavité vide, et réfléchit au désappointement que devait éprouver la couleuvre d’être mise à une diète absolue après avoir nagé la veille dans l’abondance.

Il versa un peu de lait dans la cavité et se hâta de s’éloigner. Mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’il vit, en se retournant, la couleuvre sortir d’un buisson et s’avancer avec rapidité vers la partie du rocher qui renfermait son mets favori.

Cette fois, la quantité de lait n’était point suffisante à griser le reptile, car, au retour de Mathurin, la couleuvre avait disparu.

Le jour suivant, il chercha, en passant, sa couleuvre, et vit une tête intelligente fort mobile, lançant vers lui sa langue fourchue à la lisière d’un buisson, dans lequel était caché le reste de son corps.

Il l’appela du premier nom qui se présenta à son esprit, et ce nom était Mathurine, c’est-à-dire le féminin du sien ; la couleuvre sembla écouter ; il versa du lait dans le creux du rocher, la couleuvre sembla comprendre ; il la rappela de nouveau, la couleuvre rampa la longueur d’un mètre, mais hésita.

Pour ne pas trop l’effrayer, le jeune homme s’éloigna, et, en s’éloignant, vit sa nouvelle amie accourir avec empressement pour jouir du repas qu’il venait de lui servir.

Il répéta deux ou trois fois le nom de Mathurine : à chaque fois, la couleuvre leva la tête pour entendre et pour regarder Mathurin.

À partir de ce moment, chaque jour le même appel se renouvela, et chaque jour la couleuvre y répondit avec un nouvel empressement, jusqu’à ce qu’enfin complètement familiarisée avec son pourvoyeur, elle reconnût non seulement le son de sa voix, mais le bruit de ses pas et vînt au-devant de lui, aussitôt que ce bruit arrivait jusqu’à elle.

Cette familiarité entre l’homme et le reptile dura un an. Tous les jours, pendant un an, Mathurin donna un verre de lait à Mathurine, et tous les jours Mathurine vint au-devant de lui, où tout au moins accourut à sa voix, se dressant sur sa queue, pour arriver à la main nourricière qu’elle léchait de sa langue fourchue.

Au bout d’un an, notre jeune homme tomba à la conscription, et fut forcé de rejoindre le régiment dans lequel il était incorporé.

Les adieux furent des plus tendres : la couleuvre, déjà longue d’un mètre et demi, lorsque Mathurin, un an auparavant, avait fait sa connaissance, avait grandi d’un pied pendant cette année où elle avait reçu de son ami la douce et succulente nourriture ; en se dressant sur sa queue, Mathurine était de la taille de Mathurin.

La couleuvre, comme si elle eût compris que cette entrevue précédait une longue séparation, combla son ami de caresses. Elle s’enroula autour de ses jambes, autour de son torse, autour de ses bras, lui fit un collier de ses anneaux, le suivit longtemps sur le chemin et ne disparut qu’au bruit que fit une voiture de poste avec les sonnettes de ses chevaux.

Mathurin fut sept ans absent, de 1793 à 1800, de Quiévrain à Marengo ; puis, à la paix de Lunéville, il revint dans ses foyers avec le grade éminent de caporal.

La première visite de Mathurin fut pour sa mère, ses sœurs, ses parents, ses amis ; puis il pensa à sa couleuvre.

— Pardieu ! dit-il, je suis curieux de savoir si, après sept ans d’absence, Mathurine me reconnaîtra.

Et, ayant repris ses habits de paysan afin de donner à Mathurine plus de facilités de le reconnaître, il alla au banc de rocher, témoin pendant un an de ses rendez-vous avec sa couleuvre, et l’appela de toute la force de ses poumons :

— Mathurine ! Mathurine !

Presque aussitôt, il entendit un grand froissement de feuilles, et un serpent long de trois mètres, la gueule béante, les yeux flamboyants, roulant ses anneaux avec une fantastique vélocité, apparut, s’élança d’un seul bond sur lui et l’enlaça avec un tel amour, qu’un de ses anneaux s’étant par malheur formé autour du cou de Mathurin, celui-ci essaya de le desserrer, et, ne pouvant y parvenir, tenta, mais inutilement, d’appeler au secours, battit l’air de ses mains, tomba, se roula avec sa couleuvre, et, au bout de quelques instants d’une lutte désespérée, mourut tout simplement de strangulation.

Mathurine, dans un accès de joie et de reconnaissance, avait étouffé son bienfaiteur Mathurin.

Aujourd’hui, la légende de Mathurin et de Mathurine est vivante encore à Carcassonne et dans ses environs. Seulement, l’acte de Mathurine est interprété de deux façons différentes : les pessimistes disent que Mathurine, ingrate et oublieuse, ne reconnaissant pas son ami, l’étouffa suivant son instinct constricteur ; les optimistes soutiennent que, cédant, au contraire, à un élan de cœur mal calculé, le reptile donna involontairement la mort à l’homme auquel il ne croyait faire qu’une tendre caresse !

Nos lecteurs apprécieront.

XIV

Si je ne craignais de faire un écart dans mon sujet en passant des ophidiens aux sauriens, je raconterais ce qui s’est passé sous mes yeux, à Naples, entre un simple lézard gris, ou plutôt une simple lézarde grise, et mon ami M. Goujon, administrateur du journal L’Indépendant.

Le palais que j’habitais et qui m’a tant été reproché, qu’il est devenu presque aussi populaire que le Véloce, le palais Chiatamone est situé en plein midi, sur l’emplacement des anciens jardins de Lucullus.

La mer baigne le pied de sa longue terrasse, qui, après s’être étendue devant la façade du bâtiment, s’élargit et devient un magnifique jardin planté de gigantesques chênes verts, de lauriers roses et de fleurs de toute espèce, au milieu desquels grouillent, d’avril à novembre, des milliers de lézards gris et mordorés.

Rien de plus vivant, rien de plus preste, rien de plus frétillant que ces myriades de sauriens.

Parmi eux tous, une lézarde plus effrontée que les autres venait poursuivre les mouches, dont elle était très friande, jusque sur le seuil du bureau de Goujon, situé au rez-de-chaussée et donnant sur la terrasse.

L’idée vint alors à Goujon d’apprivoiser le charmant petit animal, qui semblait chargé par l’espèce tout entière de réaliser ce proverbe un peu hasardé : Le lézard est l’ami de l’homme.

Il lui jeta des mouches, que la lézarde goba, avec une sensualité qui la conduisit si vite à la reconnaissance, qu’au bout de trois jours elle venait les prendre dans sa main ouverte, et, au bout de huit, allait les chercher dans sa cravate, dans son gilet et jusque dans sa poitrine.

Un jour, il eut l’idée de lui offrir du thé dans sa cuiller à café : l’herbe chinoise fut dignement appréciée par la lézarde, que, dans l’ignorance de son sexe, Goujon avait appelée Joseph.

Goujon, très matinal, se levait presque avec le jour ; mais, si matinal qu’il fût, la lézarde était encore plus matinale que lui à quelque heure qu’il se levât, il trouvait Joseph se chauffant aux premiers rayons du soleil, sur le parapet de la terrasse, la tête haute, l’oreille au guet, l’œil fixé sur la porte du bureau.

Dix minutes après l’ouverture de cette porte, on apportait son thé à Goujon. Joseph connaissait parfaitement le gamin qui le lui apportait, et il donnait des signes de joie visibles à l’aspect du plateau.

Goujon alors se versait une tasse de thé, la sucrait, y puisait plein une petite cuiller de la liqueur parfumée, la goûtait du bout des lèvres, comme fait une nourrice pour ne point donner à son poupon une panade trop chaude, et présentait cette cuiller à Joseph, qui la vidait en lapant avec sa petite langue noire à la manière des chiens, jusqu’à la dernière goutte et sans s’interrompre, à moins qu’un bruit inquiétant ou qu’un visage étranger ne vînt distraire la buveuse d’une occupation qu’elle paraissait trouver pleine de charmes.

Peu à peu elle s’était accoutumée aux habitants de la maison, et, les connaissant pour des amis, ne s’inquiétait plus d’eux. Elle venait même manger des mouches ou du sucre dans nos mains, mais toujours avec une certaine hésitation ; ses préférences les plus marquées et les plus tendres étaient pour Goujon.

Un jour, Joseph disparut en nous laissant quelques inquiétudes sur sa santé. Il était moins gai, moins vif et donnait des signes d’obésité que nous attribuions à l’excédent de nourriture qu’il prenant depuis deux ou trois mois.

Pendant quelques jours, un nuage de tristesse plana sur la maison. Joseph était une des rares distractions que nous eût présentées la ville de Naples et à peu près le seul ami que nous y eussions trouvé. Mais il n’y a pas de chagrin inconsolable, et, comme dit Claudius à Hamlet : Votre père avait perdu son père, qui lui-même avait perdu le sien dans des jours plus reculés. Ne vous livrez donc point à une éternelle douleur.

Ce conseil, que refuse d’écouter Hamlet, nous l’écoutâmes. D’ailleurs, Joseph n’était le père d’aucun de nous ; et, s’il eût été quelque chose, il eût été l’enfant adoptif de Goujon.

Pendant deux ou trois jours, comme nous l’avons dit, Joseph fut l’objet de nos conversations, puis son nom revint plus rarement dans le dialogue, puis il en disparut tout à fait. Goujon seul, de temps en temps, mais plutôt pour accomplir un devoir que mû par l’espérance, se penchait sur le parapet, explorait l’extérieur de la terrasse en laissant tomber le long de sa pente le nom de Joseph.

Ce veuvage dura trois semaines à peu près.

Un matin, j’entendis, à l’heure du thé, des cris de joie poussés par Goujon, et, mon nom se faisant jour au milieu de ces cris de joie, je courus au balcon et je vis Goujon en extase devant Joseph, ou plutôt devant Joséphine, qui lui amenait deux lézardeaux longs comme des aiguilles et gros comme des tuyaux de plume.

Joséphine était enceinte ; elle avait, sans rien dire et par un sentiment de pudeur facile à apprécier, disparu pour pondre ; et, la taille svelte, le ventre allégé, elle amenait sa jeune famille à l’administrateur de L’Indépendant.

Vers le 15 novembre, elle disparut de nouveau, et, cette fois, resta cinq mois absente. Dans les premiers jours du mois de mars suivant, étant appuyé, avec Goujon, au parapet qui donne sur la mer, je remarquai, sur la déclivité de la muraille, un lézard qui nous regardait.

— Voyez donc, dis-je à Goujon, on dirait Joseph. Malgré son sexe bien reconnu, nous nous obstinions à l’appeler Joseph, par cette seule raison que, habitué à ce nom, il y répondait plus franchement qu’à celui de Joséphine.

Un coup d’œil suffit à Goujon pour se faire de mon doute une conviction. Il appela Joseph, qui accourut aussitôt sans hésitation. Mais derrière lui restèrent les deux lézardeaux que rien ne put déterminer à suivre leur mère, qu’ils regardaient avec la plus grande défiance se hasarder dans la main et dans la poitrine de Goujon.

À partir de ce jour, les mêmes visites recommencèrent, la même amitié se resserra ; et, lorsque nous quittâmes le palais Chiatamone, la seule chose que nous y regrettâmes fut Joseph, que nous eussions pu emporter avec nous, mais à qui nous ne voulûmes pas faire cette violence.

Qu’est devenu Joseph – ou Joséphine ? – nous n’en savons rien, car, de même que je n’ai pas voulu rentrer au Théâtre-Historique après en être sorti, je n’ai pas voulu rentrer au palais Chiatamone après l’avoir quitté.

J’espère que la gentille bête mourra de vieillesse au milieu d’une nombreuse postérité.

XV

Revenons aux ophidiens.

Parmi ceux-ci, le plus populaire de tous est le serpent à sonnettes. Les gens du peuple s’arrêtent avec une curiosité mêlée d’une espèce de terreur devant les bocaux où ils sont enfermés à la porte des pharmaciens.

En effet, le serpent à sonnettes est le plus commun et le plus terrible de tous. La blessure du grand, à moins que l’on n’y apporte de prompts secours, est souvent mortelle ; la morsure du petit l’est presque toujours.

Tout le monde sait pourquoi le serpent à sonnettes a reçu ce nom. La nature, tout en créant un ennemi de l’homme et aux animaux, a garni sa queue de plusieurs petits corps cartilagineux, renflés, transparents, engagés les uns dans les autres, pareils à des cordes et composés d’une substance aride, fragile et sonore. Le boicininga de Margraffe, qui n’est autre, par exemple, que le boiquira des Brésiliens, le cascavel des Portugais et le tangédor des Espagnols, marque son âge par le nombre d’anneaux qu’il porte à la queue. – Quot annos serpens, dit Margraffe, tot habet annulos.

Le boicininga rampe avec tant de vitesse sur les rochers, que les Mexicains l’ont surnommé écacoalt, c’est-à-dire le vent. Sur la terre, sa marche est plus lente et il ne peut y gagner l’homme de vitesse ; mais dans l’eau sa rapidité de locomotion est extrême, et il y est d’autant plus dangereux, qu’il peut, par un mouvement de contraction qui lui est particulier, s’élancer comme certains poissons à plusieurs pieds hors de la surface, et atteindre d’un de ces bonds le tillac d’un petit bâtiment.

C’est ce genre de serpent à sonnettes qui est, plus particulièrement qu’aucun autre, doué du don de fascination. Les Indiens disent qu’ils le voient souvent la queue entortillée autour du tronc d’un arbre, les yeux fixés sur quelque écureuil qui a commencé par fuir jusqu’à la cime de ce même arbre, et qui, arrivé là, manifeste par ses cris et son tremblement son impuissance d’aller plus loin ; l’animal s’agite, court à droite et à gauche, mais semble enchaîné dans un cercle qu’il ne peut franchir ; enfin, saisi des angoisses de la mort, il tombe de branche en branche, et finit par se précipiter de lui-même dans la gueule de son ennemi.

Lorsqu’il pleut, ou qu’il est tourmenté par la faim, le boicininga devient terrible. Il pousse alors des sifflements qui ressemblent au cri de la cigale ; les écailles dont il est couvert se dressent et bruissent à l’unisson de ses sonnettes. L’homme ou l’animal mordu par lui dans ces conditions est presque toujours voué à la mort ; la bouche de la victime s’enflamme et ne peut plus contenir la langue, tant elle se gonfle ; une soif ardente dévore le malade ; s’il boit, il est perdu, une goutte d’eau hâte sa mort. Nelson, à l’âge de vingt ou vingt-deux ans, s’étant endormi au pied d’un arbre, enroulé dans son manteau, fut mordu par un de ces serpents, qui était allé chercher la chaleur près de lui et qu’il offensa en se retournant ; il faillit en mourir et ne fut sauvé que par les Indiens, qui, après avoir scarifié sa plaie, y exprimèrent le jus d’une plante inconnue aux Européens, et dont ils gardent le secret ; ce jus était rouge, et est probablement celui de la sanguine. Nelson garda toute la vie des douleurs dans les membres et des taches sur la peau, suite de ce terrible accident auquel il échappa par miracle.

Ce serpent a lui-même deux ennemis mortels, l’un est le cochon sauvage qui en est très friand, qui le cherche comme ses congénères d’Europe cherchent les truffes, et qui le dévore avec avidité, sans en être le moins du monde incommodé ; l’autre est le boicualba, serpent long d’une vingtaine de pieds, noir dans la partie antérieure de son corps, jaune dans le reste, qui le poursuit et l’avale, sans que sa chair, que les Indiens mangent avec délices, en contracta aucun venin.

Mayne-Reid, dans son Habitation au désert, cite un exemple du goût que les cochons ont pour les serpents, et de l’impunité avec laquelle ils peuvent être mordus par eux. Nous traduisons mot à mot son récit de l’anglais.

Franck vient de trouver un nid d’oriols dans lequel il n’y a encore que des œufs, et se promet bien de les dénicher lorsque les petits seront éclos ; mais tout à coup le père et la mère se mettent à crier et à s’agiter, de manière à faire comprendre au narrateur qu’il se passe ou va se passer quelque chose de nouveau et d’extraordinaire.

Ici commence le récit du capitaine Mayne-Reid.

XVI

Nous nous arrêtâmes au milieu de notre travail et regardâmes de ce côté, et nous ne fûmes pas longtemps à découvrir la cause de cette émotion. Un affreux reptile se traînait sur l’herbe et nous apparut ; c’était un grand serpent de la plus dangereuse espèce, – le terrible mocason ; – c’était un des plus gros que j’eusse vus encore. Sa grande tête plate, ses crocs en avant, ses yeux qui semblaient lancer des flammes, lui donnaient un aspect repoussant. Il rampait vers l’arbre où les oiseaux avaient leur nid. Nous suivions avec attention ses mouvements ; à mesure qu’il avançait, il dardait sa langue fourchue, de laquelle découlait une bave empoisonnée ; arrivé au pied de l’arbre, il s’arrêta un instant.

— Croyez-vous qu’il grimpe jusqu’au nid ? me demanda mon jeune compagnon.

— Non, répondis-je, par bonheur pour les pauvres oiseaux, qui, sans cela, auraient peu de chance de lui échapper ; non, il veut seulement épouvanter les oiseaux par son approche.

Et, en effet, comme je disais ces mots, le serpent dressait son corps le long de l’arbre, et, comme s’il eût voulu lécher l’écorce, levait la tête et tirait la langue.

Le père et la mère, prêts à défendre leurs œufs même contre leur venimeux ennemi, étaient descendus sur les branches les plus basses de l’arbre, sautillant de loin et criant de toutes leurs forces avec effroi et colère tout à la fois.

Le serpent, les voyant si près de lui, ouvrait sa gueule hideuse comme s’il s’apprêtait à les avaler. Ses yeux lançaient des éclairs et tentaient de fasciner les pauvres oiseaux : en effet, ceux-ci, au lieu de s’éloigner, comme attirés malgré eux, s’approchaient de plus en plus du reptile, tantôt s’élançant et rasant le sol, tantôt à l’aide d’un effort remontant sur les branches sans perdre de vue leur ennemi ; cependant, sous l’empire de la fascination croissante qu’exerçait sur eux le serpent, leurs mouvements devenaient de moins en moins rapides, et leurs cris de plus en plus étouffés. Bientôt l’un d’eux, à bout de forces et complètement fasciné, tomba tout près du mocason. Nous nous attendions à le voir se précipiter sur lui, quand tout à coup, au contraire, sous l’empire d’une préoccupation dont nous ne pouvions deviner l’objet, nous le vîmes se replier sur lui-même et commencer à s’éloigner de l’arbre. À mesure qu’il s’éloignait, la force revenait aux oiseaux ; celui qui était à terre rejoignit son compagnon, et tous deux regagnant les plus hautes branches y restèrent immobiles et silencieux.

— Qui a donc pu détourner le serpent de sa chasse ? demanda Franck.

J’ouvrais la bouche pour lui répondre que je l’ignorais, lorsqu’un nouvel animal en sortant du fourré attira toute notre attention ; c’était un quadrupède de la grosseur d’un loup et de couleur noirâtre. Je reconnus le peccari, ou cochon sauvage du Mexique ; derrière lui venaient deux jeunes bêtes. C’étaient la mère et les petits.

À leur vue, les oiseaux recommencèrent leur vacarme, mais il était évident que le peccari ne songeait même point à eux. Il allait flairant le sol et s’arrêtait de temps en temps pour croquer un fruit ou une amande.

Tout à coup la bête trouva la piste du serpent. Aussitôt elle s’arrêta, leva le nez, flaira au vent. L’odeur nauséabonde du mocason parvenait jusqu’à elle et paraissait l’exciter au plus haut degré : elle allait, venait, cherchait la trace ; puis enfin elle parut l’avoir rencontrée d’une façon certaine.

Durant les hésitations du peccari, le serpent gagna le plus de terrain qu’il lui était possible ; mais, rampant difficilement, il faisait peu de chemin. On pouvait l’apercevoir au milieu des arbres, levant de temps en temps la tête d’un air inquiet, et regardant derrière lui s’il n’était pas découvert : il descendait la côte et se dirigeait vers un rocher dans lequel il comptait trouver un refuge.

Mais il n’était pas à moitié chemin du rocher, que le peccari était lancé sur sa piste. Lorsqu’il fut en vue du serpent, il s’arrêta. Ses poils se hérissèrent comme les lances du porc-épic, et il se prépara évidemment au combat. Quant au serpent, c’est lui, à son tour, qui paraissait terrifié. Ses yeux avaient perdu cette férocité qu’il montrait en regardant les oiseaux. Son corps même était pâli et décoloré.

Il s’enroula sur lui-même prêt à s’élancer.

Tout à coup le peccari bondit et vint tomber de tout son poids sur les replis du serpent, qui s’allongea sur la terre. Le peccari fit un saut sur lui-même, et retomba une seconde fois mais verticalement sur le corps de son ennemi, qu’il saisit par le col et auquel, d’une secousse, il brisa la colonne vertébrale ; après quoi, il le laissa sur le sol. Alors, le peccari victorieux poussa un grand cri pour appeler ses deux petits, qui, prudemment cachés dans l’herbe, avaient attendu l’issue du combat. Au cri de leur mère, ils accoururent. Celle-ci commença par séparer la tête du reptile de son corps, et, prenant le cadavre du mocason entre ses pieds de devant, il le dépouilla comme un cuisinier fait d’une anguille. Puis il dévora la chair blanche du serpent et en jeta des morceaux à ses petits qui les mangèrent avec la plus vive satisfaction et en poussant des grognements de plaisir.

XVII

Voilà pour le mocason. Passons au crotalus horridus. Après nous avoir montré le combat du mocason et du peccari, le capitaine Mayne Raid va nous montrer celui du serpent à sonnettes et du serpent noir.

XVIII

Tout à coup nous entendîmes dans notre voisinage des cris aigus et nous reconnûmes ceux du geai bleu.

Nous regardâmes du côté d’où le cri était parti, et nous vîmes les branches d’un petit arbre agitées par les ailes azurées de l’oiseau, dont nous entendions les cris et qui cherchait à s’envoler. Nous ne vîmes rien autre chose sur l’arbre, et nous cherchâmes en vain sur les arbres voisins quelque ennemi au volatile. Mais, en abaissant nos regards vers la terre, nous trouvâmes cet ennemi. Un hideux reptile, le crotalus horridus, se glissait sur le sol, passant sans faire le moindre bruit à travers le gazon et sur les herbes sèches. Son corps jaunâtre, pommelé de pustules noires, brillait, grâce au vernis de ses écailles, comme un rayon de soleil ; ce corps s’élevait et s’abaissait, suivant les ondulations de ses mouvements. Il avançait avec lenteur, presqu’en droite ligne, la tête au-dessus du niveau de l’herbe, s’arrêtant par intervalle, montrant son col, abaissant sa tête plate d’un mouvement onduleux rappelant celui du cygne apprivoisé, la faisant osciller horizontalement et léchant les feuilles de sa langue de feu. Puis, comme s’il avait fait ce mouvement de tête dans le but de reconnaître son chemin, il se mettait de nouveau en mouvement. Sa queue se terminait par l’appendice écailleux particulier aux serpents à sonnettes ; cet appendice avait environ un pied de long et ressemblait à un chapelet de grains inégaux et jaunâtres, ou à une portion de vertèbres qui eût été dépouillé de sa chair.

J’avais entendu parler de la puissance de fascination du crotalus horridus ; j’allais en juger par mes yeux. Parviendrait-il à charmer l’oiseau ?

Le serpent rampait vers le geai, le geai continuait à crier de toutes ses forces, sautant d’arbre en arbre, d’une branche sur l’autre. Ni le serpent ni l’oiseau ne s’occupaient de nous.

Le serpent atteignit le pied d’un grand magnolia ; il en fit le tour pour en flairer l’écorce, et se roula lentement en spirale conique tout près du tronc. Ainsi roulé, son corps ressemblait à un câble tacheté et brillant, pareil à ceux que l’on roule d’habitude sur le pont des vaisseaux. La queue avec ses anneaux sortait par-dessous, et sa tête plate, se soulevant au-dessus, se reposait sur le dernier anneau de son corps, c’est-à-dire sur le plus élevé. Cette position prise, il abaissa la membrane sur ses yeux, et parut s’endormir.

Croyant tout fini, je pris ma carabine et m’apprêtais à tirer sur le serpent, quand un mouvement de son horrible tête m’apprit que le reptile ne dormait pas, mais était à l’affût ; à l’affût de quoi, je l’ignorais ; mais probablement ne tarderions-nous point à le savoir. Mes yeux se portèrent sur un arbre qui était un de ceux que préfèrent les écureuils, et dans le creux desquels ils déposent leurs petits. En effet, j’aperçus qu’à une certaine hauteur il y avait un creux dans le tronc. Autour de cette ouverture, l’écorce avait perdu sa couleur sous les déchirures multipliées des griffes des écureuils qui entraient et sortaient par cette ouverture. Une décoloration de l’écorce, qui s’étendait du sol jusqu’au trou, indiquait le chemin que prenaient les écureuils pour y monter et en descendre. C’était cette piste qu’avait flairé le serpent à sonnettes en faisant le tour de l’arbre, et il s’était enroulé si près d’elle, qu’aucun écureuil ne pouvait la suivre sans passer à sa portée. Dès lors, je fus convaincu qu’il y avait un ou plusieurs écureuils dans le trou, et que le serpent attendait leur sortie.

Et en effet, une petite tête grosse comme celle d’un rat se montra avec précaution à l’ouverture, comme à une fenêtre ; c’était celle d’un écureuil, qui resta dans cette situation, évidemment bien plus disposé à y rester qu’à en sortir ; il nous avait vus, et c’était nous et non le serpent qui causions sa crainte. Cette prudence de l’écureuil commençait à nous enlever l’espoir d’assister au spectacle que nous avait promis le serpent, lorsque tout à coup notre attention fut attirée par un petit bruit pareil à celui que ferait la pluie en tombant sur des feuilles sèches. Nous regardâmes du côté par où venait le bruit et nous aperçûmes un autre écureuil qui se dirigeait vers l’arbre ; il courait de toutes ses forces sans choisir son chemin, tantôt le long des troncs abattus, tantôt parmi les herbes et les feuilles tombées, comme s’il était poursuivi ; et, en effet, il l’était, et presqu’en même temps que lui nous reconnûmes l’ennemi qui lui donnait la chasse. C’était une belette longue, mince, deux fois grande comme l’écureuil et portant une fourrure d’un beau jaune brûlant. Il y avait comme un steeple-chase entre la belette et l’écureuil.

Le serpent à sonnettes avait tout entendu et probablement tout deviné, car il se tenait prêt ; sa gueule était ouverte, et ses mâchoires étaient tellement détendues, que celle d’en bas touchait presque sa poitrine. Ses crocs venimeux étaient à découvert ; sa langue dardait en avant ; ses yeux sanglants brillaient comme des rubis ; son corps, dans toute sa longueur, se soulevait et s’abaissait sous l’effort d’une respiration haletante ; il était enflé et semblait deux fois plus gros qu’à son état normal.

L’écureuil n’avait aucun soupçon du danger qui l’attendait, il courait en regardant la belette ; il passa comme un éclair près du serpent, qui darda la tête de son côté. Nous fûmes un instant à croire que le reptile avait manqué le quadrupède ; mais, avant d’avoir atteint les premières branches de l’arbre, déjà l’écureuil avançait plus lentement ; bientôt il hésita, puis s’arrêta tout à fait. Ses pieds de derrière glissèrent sur l’écorce à laquelle il n’avait plus la force de s’accrocher ; son corps oscilla, suspendu par les griffes de devant, puis il tomba de tout son poids entre les mâchoires du serpent.

La belette de son côté avait aperçu le reptile et s’était arrêtée à quelques pieds de distance ; elle courait en tournant autour de lui, repliant son long corps comme un ver, se dressant parfois debout sur ses pattes de derrière, crachant et grondant comme un chat furieux. L’animal l’était en effet, et nous crûmes un instant qu’il allait livrer bataille au serpent, qui s’était roulé sur lui-même en apercevant ce nouvel adversaire, et, les mâchoires ouvertes, paraissait prêt à accepter le combat. Le cadavre de l’écureuil, car l’écureuil était déjà mort, était près de lui ; et, comme la belette comprit qu’elle ne pouvait aller le prendre qu’en se mettant à la merci du serpent, elle parut en faire son deuil, fit un tour sur elle-même et bondit vers le bois, où elle disparut.

Alors, le serpent avec lenteur déroula la partie supérieure de son corps, roidit son cou vers l’écureuil et se prépara à l’avaler ; mais, auparavant, il allongea l’animal sur la terre de façon que la tête fût placée vis-à-vis de la sienne, et, pour faciliter l’inglutition, il commença par lisser le poil avec la salive qui découlait de sa langue fourchue. Nous observions cette curieuse opération, lorsque notre attention fut éveillée par un bruit qui se produisit dans les feuilles des arbres, vers l’endroit où était le serpent, juste au-dessus de lui. À la hauteur de vingt pieds, à peu près, une énorme liane d’une espèce particulière s’étendait d’arbre en arbre, aussi grosse que le bras d’un homme, couverte de feuilles vertes et constellée de fleurs d’un rouge cramoisi. Au milieu de ces fleurs et de ces feuilles, quelque chose de vivant se remuait : c’était le corps d’un grand reptile, presque aussi grand que la liane elle-même. Celui-là était noir poli, luisant : c’était le constrictor du nord.

Il était roulé en spirale autour de la liane et semblait le filet d’une vis gigantesque ; mais bientôt il commença à se dérouler par la tête, qu’il faisait tourner autour de la liane, à laquelle, avec le reste du corps, il se tenait toujours étroitement serré. Après un certain nombre de tours opérés par la tête, il ne se trouva plus retenu que par quelques anneaux de la queue. Toute cette manœuvre fut exécutée silencieusement et avec de si grandes précautions, que le serpent à sonnettes, occupé de l’écureuil, dont la tête et les épaules avaient déjà disparu dans sa gueule, ne lui avait pas accordé la plus petite attention.

Mais tout à coup il fut interrompu au beau milieu de son repas : le serpent noir se laissa couler peu à peu de la liane jusqu’à ce qu’il n’y fût plus retenu que par un seul anneau de sa queue flexible ; son long corps, étendu de haut en bas, était verticalement suspendu au-dessus de l’autre.

Ce fut alors seulement que le crotale l’aperçut, mais trop tard ; le serpent noir déroula son dernier anneau, sauta à terre, et, avec la rapidité de l’éclair, enveloppa de ses noirs replis le corps tacheté de son adversaire.

C’était un curieux spectacle que celui de ces deux reptiles roulés et se tordant sur l’herbe. Nous fûmes quelque temps avant de nous rendre compte de ce combat. La différence de taille était presque insignifiante entre les deux combattants ; le constrictor pouvait avoir un pied de plus que son adversaire ; mais, en même temps, il était plus mince que lui ; tout son avantage était donc dans une agilité dix fois supérieure à celle du serpent à sonnettes. En effet, le serpent noir se roulait et se déroulait à volonté en foulant le corps de crotale et l’écrasant de toute la puissance de ses muscles. Aussi, à chaque nouvel embrassement de son ennemi, le serpent à sonnettes se tordait, et se contractait avec tous les signes d’une mortelle douleur. Si ce dernier n’eût point eu déjà ses crocs enfoncés dans le corps de l’écureuil, il s’en fût servi contre son ennemi, et, selon toute probabilité, lui eût fait une blessure mortelle ; mais probablement le serpent noir avait attendu le moment où il avait jugé son adversaire sans autre défense que sa force constrictive. L’écureuil, en effet, était toujours dans sa gueule, et sa queue, qui en sortait, tournoyait sur le gazon au milieu des deux serpents.

Enfin, les mouvements des deux combattants se ralentirent graduellement, et l’on put saisir les détails de la lutte. Les crocs du serpent noir étaient enfoncés dans les anneaux de la queue du crotale, qu’il maintenait immobile, tandis que, de sa queue à lui, comme d’un fléau, avec une effroyable puissance musculaire, il frappait son ennemi, dont bientôt la mort fut constatée par l’immobilité la plus complète.

Mais, tout mort qu’était son ennemi, le serpent noir continua comme par plaisir à le briser entre ses nœuds ; puis, se déroulant avec lenteur, il se mit eu position de l’avaler, la tête la première. Mais alors mon nègre Cudjo s’approcha du serpent noir et lui perça la tête avec sa lance.

XIX

J’ai vu chez Gordon Cumming, le Gérard écossais, la peau d’un serpent boa qui mesurait une longueur de près de dix-huit pieds. Je lui demandai comment il avait pu s’en rendre maître sans faire aucun dégât à la peau, et voici ce qu’il me raconta avec une simplicité qui ne me permit de conserver aucun doute sur la véracité du récit :

« Je venais, me dit-il, à deux cents pas d’une fontaine près de laquelle j’avais établi mon camp, de tuer un bouc koodoo, lorsqu’en examinant les empreintes laissées par le gibier, j’aperçus tout à coup un serpent qui se glissait dans une crevasse du rocher placée près de moi. Il me parut énorme. C’était la première fois que j’allais avoir une affaire sérieuse avec un individu de cette espèce et surtout de cette taille. J’ignorais donc les moyens par lesquels on pouvait parvenir à s’en emparer. J’avais bien ma carabine, et rien ne m’était plus facile que de lui envoyer une balle ; mais ainsi j’endommageais une partie quelconque de son individu, et c’est ce que je ne voulais pas. Je coupai donc un fort bâton de huit pieds de long ; mais, tandis que je le coupais, le serpent avait rampé vers un trou dans lequel il avait déjà introduit le premier tiers de son corps. Je le saisis alors par la queue, l’embrassant de toutes mes forces, et je tirai à moi ; tout en tirant, je criai à mon Hottentot de venir à mon aide. Mais le boa, sentant son train de derrière sérieusement compromis, faisait tous ses efforts pour se dégager de mon étreinte, se roidissant et me donnant des secousses qui me forçaient de sauter tantôt à droite, tantôt à gauche ; enfin, je lui lançai une courroie qui le saisit par le milieu du corps ; alors, mon Hottentot et moi commençâmes à tirer plus énergiquement que jamais. Le serpent, voyant à quels ennemis il avait affaire, desserra ses replis, se laissa tirer hors de son trou, mais, à peine hors de son trou, se retourna et se jeta sur nous la gueule béante.

» Je fis un bond en arrière, en ramassant ma massue.

» Mais lui, d’un second élan, se trouva à un pied à peine de moi, faisant claquer ses horribles mâchoires à la hauteur de mes jambes nues. Par bonheur, en ce moment, je lui assenai sur la tête un vigoureux coup de bâton qui la lui fit rejeter en arrière : il était terrible à voir, montrant ses crocs, agitant sa langue et me regardant avec des yeux injectés de sang ; mais je crus remarquer dans sa physionomie, si je puis dire cela, ainsi que dans tout l’ensemble de son corps, une certaine hésitation. J’en profitai pour m’élancer sur lui et lui porter à la tête un second coup non moins terrible que le premier. Étourdi, ou plutôt désorienté par une attaque à l’audace de laquelle il était évident qu’il ne comprenait rien, il essaya de fuir et de gagner le sommet d’une colline couverte de rocs brisés qui lui offraient un refuge ; mais je l’y précédai, et, lui barrant le chemin, je lui déchargeai sur la tête deux coups qui le déterminèrent à changer de direction.

» Il s’avança alors vers un marais d’eau bourbeuse qu’il traversa rapidement, mais je l’attendais sur la rive opposée. En l’attaquant de nouveau, je fis tomber sur sa tête une telle grêle de coups, qu’il finit par rester immobile. Je profitai de cette immobilité pour lui passer un nœud coulant à la gorge, et, jetant la corde par-dessus une branche, nous tirâmes si bien, que nous parvînmes à le suspendre par le col à cette branche sur laquelle je montai et d’où je commençai à le dépouiller, tandis que, tout vivant encore, il se tordait comme une anguille ; il était complètement dépouillé qu’il s’agitait et se repliait encore.

» Nous emportâmes la peau et laissâmes son corps en pâture aux oiseaux de proie. »

XX

J’ai toujours été, comme je l’ai déjà dit, fort curieux d’histoires de serpents. Je demandai à Gordon Cumming s’il en avait d’autres à me raconter ; mais il me répondit qu’aucune n’était assez intéressante pour mériter sa place dans un récit. Il se rappelait seulement qu’une fois un serpent que son Hottentot Klinboy essayait de tuer à coups de bâton, se précipita sur lui, Cumming, et lui lança une goutte de sa bave dans l’œil. Sentant l’impression d’une vive brûlure, il s’approcha d’une fontaine et se lava l’œil, qui était devenu très rouge. Tout le reste de la journée, il souffrit ; mais, le lendemain, rougeur et souffrance, tout avait disparu.

Une autre fois, ayant pris son oreiller et sa couverture de peaux de bêtes sur laquelle il avait l’habitude de se coucher quand il voulait passer la nuit à l’affût, Gordon les étendit au bord d’une fontaine où venaient boire des klens-bokt et des wild-beart. Toute la nuit, qu’il passa à dormir, trop fatigué qu’il était pour la passer à veiller, il entendit juste au-dessous de son oreiller un bruit singulier, qu’il prit pour celui d’une souris sur le trou de laquelle il était couché, et qui essayait de sortir de son trou. Il ne s’en inquiéta point et revint le lendemain au camp, laissant aux hommes le soin de rapporter son oreiller et sa couverture.

Ils revinrent, rapportant non seulement l’oreiller et la couverture, mais encore un énorme serpent qu’ils avaient trouvé sous son lit.

C’était la souris qui avait gratté toute la nuit.

Gordon Cumming l’examina et reconnut un admirable échantillon de l’espèce noire du puff-adde, c’est-à-dire d’un des serpents les plus venimeux de toute l’Afrique ; si venimeux, qu’il n’y a pas d’exemple qu’un homme ait survécu plus d’une heure à sa morsure.

XXI

Ce serait faire une injustice au serpent-corail que de ne point le citer ici comme un des reptiles les plus gracieux à voir, mais les plus désagréables à rencontrer.

Ce serpent a dans le guaco un ennemi d’autant plus dangereux que le guaco connaît l’antidote de sa morsure.

Maintenant, qu’est-ce que le guaco, et quel est cet antidote ? Nous allons vous le dire.

Le guaco est un oiseau de la famille des milans ; il a la queue fourchue comme l’hirondelle et fait des serpents sa nourriture habituelle.

Son nom lui vient du mot guaco, qu’il prononce aussi distinctement que le ferait un homme.

Il se tient ordinairement à la cime des arbres ; mais, comme il a la vue très perçante, du haut de son observatoire, rien ne lui échappe, et, s’il aperçoit un serpent, il fond sur lui, le saisit dans une de ses serres près du cou, et dans l’autre par le milieu du corps, l’enlève et le laisse tomber d’une cinquantaine de pieds ; se lance de nouveau avant qu’il soit revenu à lui, le saisit, l’enlève une seconde fois et le laisse retomber une seconde fois, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il soit mort.

Si par hasard le serpent parvient à le mordre, l’oiseau jette un cri, donne les signes d’une vive douleur, et vole droit à un arbre, au tronc duquel s’enroule une plante grimpante dont il se met à l’instant même à dévorer les feuilles. Il lui suffit d’en manger huit ou dix pour reprendre confiance dans sa force et dans son courage. Alors, le combat recommence et finit toujours par la mort du serpent, à moins qu’il n’y ait point de lianes de guaco – c’est le nom que l’on a donné à cet admirable contrepoison – à sa portée. Mais il est bien rare que le guaco se risque à ce duel dangereux, s’il n’est point sûr d’avoir aux environs son infaillible antidote.

Cette liane de guaco appartient au genre makama.

Les Indiens connaissent comme le guaco la vertu de cette plante, et s’en servent pour l’inoculation. L’individu qui a subi l’opération peut affronter la piqûre du serpent à sonnettes et même celle de la vipère tachetée, qui est réputée l’un des plus dangereux de tous les serpente d’Amérique.

J’ai l’honneur d’avoir en ce moment à ma droite M. Erran, ex-médecin inspecteur général des armées en Colombie, qui dans cette qualité a parcouru tous les centres de l’Amérique. Aujourd’hui, M. Erran a abandonné depuis vingt ans la médecine, et, depuis treize ans, en récompense des services rendus, les gouvernements de Honduras et de San-Salvador l’ont nommé ministre plénipotentiaire près de Napoléon III. Mais, en abandonnant la médecine, il a voulu doter l’humanité des découvertes qu’il a faites pendant ses voyages. Nous nous occuperons de celles qui ont rapport aux reptiles venimeux de cet Amérique qu’il a parcourue.

Il reconnaît à la liane du guaco les propriétés dont nous venons de parler ; mais cette liane n’est véritablement un antidote que contre la morsure de certains serpents de plaine. C’est pour cela que la liane de guaco ne se trouve que dans les lieux bas. Or, suffisante à guérir la morsure du corail des plaines, la liane de guaco serait insuffisante à guérir celle du corail des montagnes.

Il y a trois sortes de serpent connus de M. Erran dont la morsure résiste à l’application du guaco :

1° Le corail des montagnes ;

2° la tobova ;

3° l’équis.

Ce dernier serpent, couleur de tabac, est couvert d’X noirs, qui font de lui avec son collet jaune, un des plus élégants reptiles que l’on puisse voir.

Il se tient dans les chocos par le troisième degré de latitude nord. C’est de tous les serpents un de ceux dont le venin est le plus actif. Au reste, c’est avec la tobova et le corail des montagnes, le serpent venimeux de ces régions.

La morsure de l’équis a cela de curieux que, quand le serpent, qui atteint la longueur de deux mètres et demi à trois mètres, est parvenu à sa plus grande croissance, sa force de projection est telle qu’il renverse l’homme en le frappant au visage. Un quart d’heure suffit alors pour que le blessé succombe sous l’activité du venin.

Si on arrive à temps au secours du blessé et qu’on lui fasse avaler un gramme environ de graine de cedron, qu’on applique sur la plaie un chiffon imbibé d’eau-de-vie, ou même d’eau et couvert de poudre de cette graine, le malade, sans aucune autre opération chirurgicale, est rappelé à la vie.

M. Erran a eu huit cas de morsures de différents serpents, dans lesquels le cedron employé ainsi a toujours amené la guérison, sans qu’on ait même été forcé de répéter la médication.

La morsure de la tobova produit d’autres effets. En vingt minutes, le sang se décompose, la partie colorante disparait ; au moment de la morsure, le sang sort rouge ; deux minutes après, ce n’est plus qu’un sérum jaunâtre. Les contractions nerveuses du blessé sont tellement fortes, que tous ses traits se décomposent au milieu d’atroces douleurs. Le tissu de la peau ne suffit plus alors à contenir ce sang décomposé, qui, en se dilatant, jaillit presque par tous les pores.

Le cedron s’applique de la même façon et produit, comme antidote, des effets aussi rapides que ceux du venin lui-même.

Moins la décomposition et ce jaillissement du sang, la morsure du corail de montagne produit les mêmes effets. En trois quarts d’heure ou une heure, le blessé succombe, à moins qu’un quart d’heure et même vingt minutes après la blessure, le cedron ne soit appliqué.

Maintenant, d’où vient cette malignité du venin chez les trois reptiles qui nous occupent ?

On l’attribue à leur nourriture habituelle qui est une petite sauterelle verte très commune dans les localités que ces serpents habitent. Et cela paraît d’autant plus probable, que c’est cette même sauterelle dont les Indiens font un extrait pour empoisonner les flèches avec lesquelles ils chassent le cougouar, le puma et la panthère. Ces animaux, si légèrement blessés qu’ils soient, pourvu qu’ils le soient au sang, tombent et ne se relèvent pas.

La nature a voulu que, de même que la liane au guaco pousse dans les localités habitées par les serpents à la morsure desquelles elle sert d’antidote, le cédron, espèce d’oranger de grande taille, croisse dans les contre-forts des cordillères de l’Amérique méridionale et septentrionale, où résident les trois serpents que nous venons de décrire.

M. Erran, se trouvant en 1828 à Carthagène des Indes, vit pour la première fois des Indiens y apporter la graine du cedron et se faire piquer, eux et leurs enfants.

L’application de la graine, dans les conditions que nous avons dites, amenait infailliblement la guérison.

M. Erran alors acheta une de ces graines, – une once d’or, c’est-à-dire quatre-vingt-quatre francs, – et reconnut la graine, qu’il retrouva plus tard sur l’arbre dans l’Amérique centrale ; ce fût alors qu’il se livra à plusieurs expériences, tant sur la morsure des serpents, expériences dont nous avons constaté l’efficacité, que sur l’épilepsie, dont il a, grâce au même antidote, considérablement diminué les accès sur des malades inguérissables jusque-là, ainsi que ceux des fièvres intermittentes et pernicieuses, qui avaient résisté au traitement de la quinine, et qu’à plusieurs reprises il a guéries radicalement.

Pénétré des avantages que l’on pouvait retirer en Europe de cet antidote qui y était inconnu jusqu’à ce jour, M. Erran en apporta une caisse, dans le but de fournir à nos savants le moyen de renouveler les expériences qu’il avait faites lui-même avec tant de succès en Amérique. Une certaine quantité fut envoyée à l’Académie, par l’entremise de M. Jomart. Une commission fut nommée, des expériences furent faites sur la morsure des serpents, en l’absence de M. Erran et en présence de M. Jomart, qui annonça qu’elles avaient parfaitement réussi. Aucun rapport n’a été fait, malgré les prières de M. Erran, qui désirait que l’on étendît ces expériences à l’hydrophobie et à l’épilepsie.

Il y a plus : de même qu’à l’aide de l’inoculation du guaco, vous pouvez défier la morsure de certains serpents à venin restreint, il est probable qu’à l’aide de l’inoculation du cedron, vous arriveriez à défier la morsure des serpents à venin foudroyant.

XXII

Au nombre de ces serpents, nous avons nommé l’équis. M. Erran a eu à soigner un de ses amis, nommé Giordano, qui avait eu avec ce serpent l’aventure assez désagréable que nous allons raconter.

Inutile de dire que M. Giordano était Italien, son nom dénonce son origine.

M. Giordano faisait le commerce des viandes séchées entre l’Amérique septentrionale et l’Amérique méridionale, c’est-à-dire entre Chiriqui, où il prenait ces viandes, et le Choco, où il les portait aux mineurs qui, de temps immémorial, travaillent les mines dans les terres d’alluvion.

En arrivant dans le port de Chasandira, il prit une pirogue pour remonter la rivière d’Agua, qui, étant extrêmement rapide, ne peut être remontée qu’en s’arc-boutant avec des gaffes, ce qui donne une grande lenteur à la navigation. Comme les pluies sont constantes dans cette localité, on recouvre l’arrière de la pirogue d’un petit toit en paille pour mettre le passager à l’abri de la pluie. Nous disons le passager, car à peine si la pirogue est large pour un seul homme. Quant aux gaffiers, ils n’ont pas à craindre la pluie, étant complètement nus.

Arrivé à une certaine distance, qui pouvait être le tiers de celle que l’on avait à parcourir, un des gaffiers aperçut un serpent équis descendant la rivière. Tous les serpents à peu près sont amphibies. Seulement, certains serpents ne plongent pas ; l’équis est du nombre de ces derniers. En passant près du bateau, un des conducteurs lui donna un coup de gaffe ; mais, comme l’eau n’offre pas de résistance, le coup ne fut point assez violent pour briser la colonne vertébrale de l’équis, qui en fut quitte pour faire, bien malgré lui, un plongeon.

Aussi le reptile revint-il sur l’eau furieux, et, voulant se venger du coup qu’il avait reçu, il se lança sur l’arrière de l’embarcation, où M. Giordano était couché.

Aux cris : « Le serpent ! le serpent ! » poussés par les gaffiers à la vue du reptile, qui, la gueule ouverte et les yeux sanglants, envahissait en sifflant son domicile, M. Giordano n’essaya pas même de se défendre. Il sauta à la rivière, qui avait heureusement en cet endroit quatre ou cinq mètres de profondeur. Le serpent s’y élança derrière lui. En se voyant poursuivi, M. Giordano plongea. Il connaissait l’impossibilité du serpent à le suivre sous l’eau. Mais, lorsqu’il sortit la tête de l’eau pour respirer, il se trouva à peine à deux mètres du serpent. Il replongea de nouveau, et deux fois encore, en revenant à la surface de la rivière, vit son terrible ennemi obstiné à le poursuivre.

Par bonheur, Giordano, excellent nageur, en remontant le courant, avait, chaque fois qu’il était revenu à la surface de l’eau, gagné deux ou trois mètres sur le reptile ; la quatrième fois, il était à peu près hors de danger, de sorte qu’il pût remonter dans la pirogue.

Mais l’émotion, ou la terreur, avait été telle, chez lui, qu’en revenant à Chiliqui, il fut pris d’une jaunisse dont il mourut, malgré les soins que lui donna M. Erran, son ami.

XXIII

Une autre race de serpents non venimeuse, et que l’homme range même au nombre de ses animaux domestiques, habite les mêmes contrées. Les hommes du pays bâtissent aux bords des rivières des cabanes en bois et en chaume. Ces cabanes ne sont fermées que par une espèce de rideau, un cuir sans verrou et sans clef. Beaucoup de ces indigènes apprivoisent des serpents boas, en leur confiant la garde de leurs maisons lorsqu’ils vont travailler dans la montagne. Le boa fait l’office d’un chien. Vingt fois, au moment d’entrer pour se reposer dans une de ces cabanes, M. Erran a entendu un sifflement qui était le qui-vive de cette étrange sentinelle. Le soir, lorsque le voyageur prend son repas dans une de ces cabanes ouvertes, il faut le dire, à la plus fraternelle hospitalité, on voit le gardien ramper vers la table, soulever la tête à la hauteur de celles des autres convives, et demander à son maître sa part du repas.

Les boas abondent surtout dans les rizières, et, comme les Indiens mangent leur chair, lorsque l’on va moissonner un champ de riz, on ouvre une espèce de sentier au milieu du champ. C’est par là, au fur et à mesure qu’ils sentent approcher les moissonneurs, que s’enfuient les reptiles.

À l’extrémité opposée à celle où fauchent les moissonneurs, deux nègres se tiennent avec des bambous fendus par le milieu ; en poussant le bambou chacun de son côté, les deux nègres le forcent à bâiller à son centre. Ils placent cette espèce de piège devant le chemin que doivent suivre les boas, ceux-ci s’engagent dans l’ouverture, les nègres lâchent de chaque côté le bambou qui se redresse. Le boa est pris et on le remporte le soir, comme les Israélites de la Bible emportaient la grappe promise.

Lorsque l’on défriche des forêts aux environs de Chiriqui, on fait des enceintes plus ou moins étendues, selon que l’on a plus ou moins de défricheurs à y mettre. Armés de machettes, tous resserrent le cercle au fur et à mesure qu’ils abattent les arbres ou coupent les broussailles, de manière que les reptiles qui, en général, fuient devant les hommes, se trouvent resserrés dans un espace d’une vingtaine de pieds de diamètre. C’est alors surtout qu’ils deviennent dangereux, à la vue du danger qu’ils courent eux-mêmes.

Don Lorenzo Gallegous, beau-père de M. Erran, présidait à l’un de ces défrichements, et fut témoin du fait que nous allons raconter :

Une douzaine de reptiles étaient renfermés dans un de ces cercles, qui allait sans cesse se rétrécissant, lorsque tout à coup, au centre de ce cercle, on vit au-dessus des broussailles apparaître, en se balançant, la tête d’un énorme tobova. Le reptile jeta un regard flamboyant autour de lui et parut marquer, parmi les défricheurs, celui qui serait sa victime. Son choix fait, il retomba, et un ouvrier, au froissement des feuilles, comprit que le serpent s’approchait de son côté.

En effet, une seconde après, il vit se balancer sa tête et flamboyer ses yeux à un mètre de lui.

Armé de sa machette, il battit en retraite pas à pas, essayant, sans pouvoir y parvenir, tant les mouvements du reptile étaient prompts, de lui trancher la tête au moment où il la dardait sur lui. Mais, au bout de vingt-cinq ou trente pas, il rencontra un tronc d’arbre, perdit l’équilibre et tomba à la renverse ; avant qu’il eût touché la terre, le serpent l’avait saisi au cou ; dix minutes après, il était mort, sans que personne pût lui porter secours, ni pendant le combat, ni après sa blessure.

XXIV

Bénédict Révoil, dont je parlerai plus tard à propos des serpents de mer, me racontait qu’étant en 1843 à New-York, il y avait connu un montreur de serpents. Cet homme tenait sa marchandise, composée de crotales, dans une caisse oblongue, où l’on pouvait les voir à travers une glace. Cette caisse était recouverte d’une planche à coulisses, qui elle-même recouvrait la glace.

Cet homme stationnait habituellement à l’entrée de Barclay Street, sur les marches de l’église Saint-Pierre, et, de là, il appelait la pratique en imitant les sifflements du serpent.

Dès que le nombre des spectateurs était suffisant et qu’une certaine quantité de pièces blanches constellaient la marche de pierre sur laquelle il s’était établi, il faisait glisser la planche dans les coulisseaux, et, en excitant les serpents avec une baguette de fer passée par un trou, il les mettait en mouvement.

Dans ces mouvements, ils sifflaient, secouaient leurs anneaux, formaient des entrelacements hideux à voir. Mais, comme c’est surtout ce qui est hideux à voir que l’on aime à regarder, l’homme aux serpents faisait d’assez bonnes affaires.

Par malheur, un jour, au moment où notre bateleur faisait, à l’aide de sa baguette de fer, grouiller, siffler, sonner ses dix ou douze reptiles, un gamin, furieux d’avoir été écarté du spectacle faute de monnaie pour y participer, ramassa un pavé, et lui faisant adroitement décrire une parabole, l’envoya tomber sur la boîte, qui échappa des mains de celui qui la tenait, tomba à terre et brisa son verre en tombant.

À l’instant même, par cette ouverture, les serpents s’échappèrent, meurtris et furieux de leur chute.

Tout le monde s’enfuit et le montreur de serpents lui-même. Quant aux serpents, ils enfilèrent les premiers trous qui se trouvèrent sur leur passage et disparurent, les uns dans les égouts, les autres dans les soupiraux des caves.

C’était à qui n’habiterait plus Barclay Street, où, pendant plus d’un an, on n’entendit parler que d’histoires de serpents à sonnettes, dont nos fugitifs étaient les héros.

XXV

En faisant de ce serpent l’un des plus dangereux que l’homme puisse rencontrer sur sa route, la nature l’a fait en même temps le plus facile à tuer : le plus faible coup de baguette lui brise la colonne vertébrale, dont la rupture entraîne pour lui la mort instantanée. Or, les signes de mort, souvent trompeurs chez les autres serpents, sont certains chez celui-ci. Quand ses anneaux cessent de bruire, c’est qu’il a cessé de vivre.

Mais, tout mort qu’il est, le boiciningua n’en est pas moins à craindre, et il existe à titre de légende, à la Nouvelle-Orléans, l’histoire d’une paire de bottes qui viendrait à l’appui de ce que nous disons. Cette histoire est curieuse, et, au risque de redire à nos lecteurs une chose qu’ils connaissent déjà, nous nous hasarderons à la raconter.

Un des propriétaires les plus riches et des chasseurs les plus renommés de la Nouvelle-Orléans avait fait faire, pour chasser au marais, une paire de bottes qui montaient jusqu’au fémur. Cette paire de bottes faisait l’admiration de tous ses amis, et particulièrement de ses trois fils, chasseurs eux-mêmes.

Le cuir en était assez épais pour mettre les jambes de celui qui portait ces merveilleuses bottes, non seulement à l’abri de l’humidité, mais encore, on le croyait, à l’abri de la morsure des serpents.

Leur propriétaire fut douloureusement détrompé. Un jour qu’avec l’insouciance de la sécurité, il chassait dans de grandes herbes, il appuya le pied droit sur un boiciningua, qui, furieux de douleur, le mordit au talon du pied gauche.

Le chasseur écrasa la tête du serpent sous ses pieds ; malheureusement, ce fut une vengeance impuissante ; si le serpent était tué, le chasseur était mordu.

Il reprit le chemin de la maison ; mais, n’ayant reçu que de tardifs secours, il mourut vers le soir dans un engourdissement qui avait suivi d’atroces douleurs.

Les trois fils se partagèrent l’argent et les terres ; l’aîné, en sa qualité d’aîné, prit les bottes, envieusement jalousées par ses deux autres frères.

Aussitôt les funérailles faites et l’ordre rétabli dans la maison, le frère aîné, devenu chef de la famille et propriétaire des bottes, s’empressa de les utiliser. Il les mit orgueilleusement à ses pieds, partit pour la chasse, marcha une partie de la journée, et rentra avec une petite écorchure au talon, que lui avait faite un corps étranger introduit dans la botte.

Cette écorchure était à peine visible ; cependant, elle eut des conséquences terribles ; le talon enfla, puis la jambe, puis la cuisse, puis le reste du corps. Trois jours après, le malheureux jeune homme était mort.

Ce fut une nouvelle succession à recueillir, un nouveau partage à faire. Les deux frères divisèrent en parties égales les meubles et les immeubles laissés par le troisième. Seulement, l’aîné réclama les bottes qu’il avait tant ambitionnées lorsque son père les avait fait faire et que son frère en avait hérité.

Huit jours après, l’héritier privilégié chaussait les fameuses bottes, et partait avec elles pour la chasse.

Aux premiers pas qu’il fit, il éprouva au talon du pied gauche un chatouillement qui dégénéra bientôt en une légère douleur ; cependant, comme cette douleur était des plus supportable, le chasseur ne s’arrêta pas pour si peu ; mais, le soir, il rentra chez lui en boitant.

On tira la botte, on la secoua pour en faire tomber le corps étranger ; rien ne tomba. Le chasseur se coucha avec un engourdissement dans la jambe ; l’engourdissement dégénéra en enflure : huit jours après, il était mort. Le troisième fils se trouva donc propriétaire unique de la fortune de ses deux frères et, en outre, de la paire de bottes qu’il n’avait jamais eu l’espoir de voir arriver jusqu’à lui, et qui y arrivait cependant par suite d’une inexplicable fatalité.

Mais la triple catastrophe le fit réfléchir. La blessure au talon avait dû être occasionnée par un corps étranger quelconque, et l’action de ce corps étranger, qui avait de si funestes résultats, il s’agissait de la faire disparaître.

Le jeune homme, en conséquence, au lieu d’introduire la jambe dans la botte, y introduisit le bras, et, du bout des doigts, chercha avec délicatesse l’aspérité, quelle qu’elle fût, qui avait déchiré le talon de ses deux frères, et, en effet, il reconnut, dans la région postérieure de la botte, un objet aigu ressemblant à une de ces petites chevilles en bois ou de ces petits clous dont les bottiers garnissent les semelles de leurs chaussures.

Qu’avait à faire cette cheville ou ce clou au talon ?

Rien, évidemment.

Et, comme elle ne pouvait être d’aucune utilité, mais qu’au contraire elle avait prouvé qu’elle pouvait être fort nuisible, il prit un marteau et poussa l’objet, cheville ou clou, de l’intérieur à l’extérieur. Ce n’était ni une cheville ni un clou : c’était un des crochets du boiciningua, qui était demeuré dans la botte, et qui, malgré la mort de l’animal, malgré son extraction de la mâchoire, restait assez malfaisant pour causer la mort des deux fils, après avoir causé celle du père.

À partir de ce moment, le troisième fils put chausser la paire de bottes et marcher avec, sans qu’aucun accident, pareil à ceux qu’elle avait causée, se renouvelât.

XXVI

J’ai un ami Allemand, qui est à la fois homme d’esprit, naturaliste et voyageur ; on le nomme Muller, comme tous les Allemands ; il a été à Khartoum et a suivi le fleuve Blanc jusqu’au sixième et même jusqu’au cinquième degré de latitude ; il a été à Mexico, et a chassé dans la Sonora et sur les montagnes Rocheuses.

Une nuit, dans les terres chaudes, aux environs de la Vera-Cruz, il avait dormi sous sa tente, enveloppé dans son manteau, lorsqu’on s’éveillant au petit point du jour, il entendit le bruissement que faisait, en passant à la hauteur de cinq ou six pieds, un cerf-volant de la plus grosse taille. Espérant qu’il appartenait à quelque espèce nouvelle, il s’élança hors de la tente comme il était, c’est-à-dire en chemise et vêtu de ses bottes et de son pantalon seulement, espérant abattre le scarabée avec son chapeau.

Mais, au milieu de sa course, il fut arrêté par un heurt qui ressemblait à un coup de fouet, et en même temps qu’il sentait sous la semelle de sa botte une espèce de grouillement, il vit la queue d’un serpent à sonnettes qui s’enroulait autour de lui en secouant furieusement ses anneaux.

Muller, avec un bonheur inouï, lui avait mis le pied en plein sur la tête.

— Jugez, me disait-il, dans quel embarras je me trouvai.

— Pourquoi ne lui écrasiez-vous pas tout simplement la tête ? lui demandai-je.

— Je n’avais garde, me répondit Muller. Je voulais le prendre vivant pour faire des expériences sur lui.

En effet, en glissant adroitement la main le long de la tige de sa botte, il arriva à le pincer par le cou, à l’endroit même où le cou déprimé donnait prise au pouce et à l’index du consciencieux naturaliste.

XXVII

On se rappelle encore l’accident arrivé à Rouen, il y a une vingtaine d’années. Un directeur de ménagerie, ayant un serpent à sonnettes, et voyant ce serpent à sonnettes engourdi par le froid, le prit dans sa cage et l’approcha du feu. La chaleur du foyer sembla ranimer le reptile ; son maître alors le réintégra dans sa cage ; mais, au moment où il retirait la main, le serpent lui darda un coup de tête et le mordit au doigt ; le blessé, qui savait le danger d’une pareille morsure, prit un couperet et trancha à l’instant même le doigt mordu ; mais le venin avait déjà eu le temps de passer dans le sang : au bout de vingt-quatre heures, l’imprudent bateleur était mort.

XXVIII

À propos de la rapidité qui a valu au serpent à sonnettes le nom expressif de caoalt, c’est-à-dire le vent, le fameux naturaliste américain Audubon, raconte une chasse dont il a été témoin et qui fut donnée par un serpent à sonnettes à un écureuil gris.

Je voudrais avoir le temps de vous dire ce que c’est qu’Audubon, et de vous conduire à sa suite dans les forêts, les prairies et les marais de l’Amérique, à la chasse des oiseaux, des ours et des alligators ; vous n’auriez jamais vu narrateur à la fois plus vif, plus pittoresque et surtout plus savant.

Il était donc, selon son habitude, occupé à observer tout en tenant son fusil en joue, les mouvements d’un oiseau dont l’espèce lui était inconnue, lorsque son attention fut distraite par un léger bruit qu’il entendit à quelque distance de l’endroit où il était à l’affût ; à l’instant même, un écureuil gris s’élança hors d’un buisson, donnant des signes d’excessive frayeur et courant de toute sa vitesse ; un serpent à sonnettes de moyenne taille était à sa poursuite au moment où Audubon vit les deux animaux ; l’écureuil avait six ou huit pas d’avance sur le serpent, mais cette distance diminua rapidement. L’élan du reptile était tel, qu’Audubon ne le vit que comme un éclair lorsqu’il passa près de lui. Comprenant que, s’il continuait sa course à terre, il était perdu, l’écureuil s’élança contre un arbre, au tronc duquel il monta avec l’agilité particulière à ces animaux, et en quelques secondes gagna la cime de l’arbre. Le reptile le suivit avec moins de vitesse qu’à terre ; mais cependant, au grand étonnement du naturaliste, sans perdre de terrain sur le quadrupède. Ce qui retardait du reste le fuyard, c’est que, tout en fuyant, il ne perdait point de vue le serpent. Parfois l’écureuil, grâce aux bonds qu’il faisait, disparaissait aux regards du naturaliste ; mais alors, en reportant ses yeux sur le serpent, il devinait bien vite sur quelle branche était la proie qu’il poursuivait ; la manière de passer d’un arbre à l’autre était très différente chez les deux animaux, quoique aussi rapide chez le serpent que chez l’écureuil. L’écureuil sautait, le serpent se pendait par la queue et, imprimant à son corps un vigoureux balancement, passait d’une branche à l’autre. L’écureuil trouva un creux d’arbre sur son chemin et s’y blottit ; mais il comprit qu’il était perdu s’il y restait, et en ressortit presque aussitôt ; or, dans cette fausse manœuvre, si rapide qu’elle eût été, il avait perdu un temps précieux : il se trouva donc, en sortant, si près de son ennemi, que, la frayeur le paralysant, il jugea que le seul moyen de rattraper la distance perdue était de se laisser tomber sur le sol ; ce fut ce qu’il fit, étendant horizontalement ses pattes et sa queue en manière de parachute ; mais le serpent fut derrière lui à terre si rapidement que l’écureuil n’eut pas le temps de gagner un autre arbre et qu’en deux ou trois élancements le serpent le saisit par l’occiput ; le reptile enveloppa alors si complètement la pauvre bête de ses replis, qu’elle disparut entièrement aux yeux du spectateur de ce combat. Ses cris seulement continuaient, mais toujours s’affaiblissant, Audubon s’approcha alors du reptile, qui, tout occupé de son écureuil, ne parut nullement inquiet de sa présence. Il se déroula en conséquence au bout de deux ou trois minutes, et, comme sa proie était morte, il commença de la visiter avec la plus scrupuleuse attention, soulevant la partie antérieure de son corps et regardant l’écureuil avec cet œil vif et flamboyant qui est une de ses armes ; puis il lissa le poil avec sa tête, et, sans se préoccuper du surcroît de difficultés que présentait la portion, il commença d’avaler l’écureuil par la queue, c’est-à-dire à l’envers ; les deux cuisses et la croupe passèrent difficilement ; mais, cet obstacle disparu, le reste suivi sans difficulté le train de derrière.

Cette opération accomplie, le serpent resta immobile, pareil, dit le narrateur, par le renflement de sa gorge et par l’ouverture de sa gueule, à une bourse dans laquelle on aurait fourré un rouleau d’écus. Audubon coupa une baguette et l’agaça avec cette baguette pour voir s’il bougerait ; mais le seul mouvement dont il était capable était de soulever la tête et la queue ; le reste du corps semblait paralysé et cloué à la terre ; seulement, il était agité de frémissements qui semblaient les convulsions d’un malade ou les efforts que fait un chien pour vomir.

Le drame finit par un coup de baguette que le naturaliste donna au serpent et qui lui rompt la colonne vertébrale.

XXIX

Ce ne sont point les seules observations que le célèbre naturaliste ait faites sur le serpent à sonnettes. Il a remarqué que la vue de ce reptile était incroyablement perçante. Lorsqu’un froissement de feuilles ou le bruit des anneaux de sa queue avertissaient Audubon qu’il était dans le voisinage d’un serpent à sonnettes, il levait lui-même les yeux en l’air et presque toujours voyait planer, à une immense hauteur, quelque vautour ou quelque faucon à queue fourchue, implacable ennemi du crotale : le serpent alors donnait les signes de la terreur la plus vive, cherchant un buisson, une racine, une pierre pour s’y cacher ; l’oiseau disparu, la peur cessait.

Dans les mois de la ponte des oiseaux, le grand travail du serpent à sonnettes est de découvrir les nids. S’il en trouve un, il attend que le père et la mère soient éloignés pour chercher de la pâture à leurs oisillons, et alors il monte à l’arbre et dévore les petits ; seulement, s’il est surpris par le père et la mère avant qu’il ait le temps de se retirer, non seulement ceux-ci se précipitent hardiment sur lui, mais par leurs cris appellent tous les oiseaux des environs, qui accourent, se réunissent contre le reptile, se précipitent sur lui et lui dardent des coups de bec, sous lesquels il finit quelquefois par succomber.

Puisque nous demandons des renseignements à Audubon, usons largement de son expérience et de ses études.

Selon lui, la plupart des serpents nagent très bien, et peuvent non seulement rester longtemps sous l’eau, mais encore y poursuivre les poissons et les grenouilles. Il raconte qu’il vit, tandis qu’il péchait dans la rivière de Sehuilkil, à quelque distance de Philadelphie, un serpent sortir de l’eau et s’établir sur une pierre. Audubon remarqua un renflement considérable vers le milieu de son corps. Curieux de savoir ce que le serpent venait d’avaler dans cet élément auquel il le croyait étranger, il le tua, l’ouvrit et lui trouva dans le corps un poisson qui lui sembla n’être pas tout à fait mort. Audubon fit cuire le poisson, et, rendu peu délicat par son séjour au désert, le mangea sans répugnance.

Le naturaliste américain cite des exemples très curieux de l’engourdissement du serpent à sonnettes pendant l’hiver, et de la faculté qu’il a de rester un temps indéfini sans prendre aucune nourriture. Il chassait avec M. Augustin Bourgeat, un de ses amis, et son fils cadet, sur un lac très giboyeux en canards ; la chasse faite, l’appétit vint et l’on décida de manger séance tenante quelques-uns des volatiles, objets et victimes de cette chasse.

Le plus jeune des chasseurs, c’est-à-dire le fils d’Audubon, fut chargé de faire la provision de bois. Il s’acquittait de son message, lorsque tout à coup, en soulevant un tas de broussailles coupées, il mit à découvert un serpent à sonnettes complètement engourdi, et qui était roide et dur comme s’il eût été de bois. L’enfant, qui n’avait jamais vu de serpent à sonnettes, appela les chasseurs pour leur montrer le reptile. Audubon, qui, au contraire, était depuis longtemps familier avec eux, lui ordonna, le sachant complètement inoffensif dans l’état où il était, de le prendre, de l’apporter et de le mettre dans sa carnassière avec trois ou quatre canards qui s’y trouvaient.

L’enfant obéit, et le serpent, toujours roide, dur et immobile, fut introduit dans la carnassière ; puis on fit du feu et l’on commença de plumer et de rôtir les canards ; au bout d’un instant, Audubon sentit un faible mouvement dans sa carnassière, il crut que quelque canard mal tué expirait, et il allait y fourrer la main, lorsqu’il se rappela le compagnon qu’il avait donné à ses canards. Sans perdre un instant, il déboucla la carnassière et la jeta loin de lui. Le reptile, réchauffé par le voisinage du feu, en sortit aussitôt et fit entendre ses sonnettes ; les chasseurs s’approchèrent de lui ; il se roula immédiatement sur lui-même et se prépara à la défense ; mais, comme le froid était très vif, Audubon, qui n’était point fâché de faire une expérience sur le degré de froid que le serpent à sonnettes peut supporter sans s’engourdir, pria ses compagnons de laisser le serpent à lui-même ; un quart d’heure après, le serpent semblait pétrifié dans la nouvelle position qu’il avait prise.

Le repas fini, l’enfant put sans danger s’emparer de nouveau du reptile et le transporter jusqu’à la maison, où, par le même procédé du chaud et du froid, on lui rendit et ôta plusieurs fois le mouvement. Le résultat de ces expériences fut qu’il finit par être logé dans un bocal d’esprit-de-vin et par aller prendra place au musée du New-York.

Audubon raconte encore qu’il soumit au jeûne le plus absolu un individu de l’espèce des crotales qu’il tenait enfermé dans une cage. Comme son intention n’était pas de le priver entièrement de nourriture, il introduisait de temps en temps dans sa cage de petits animaux vivants ou morts, soit jeunes lapins, soit oiseaux, soit souris. Le serpent, qui, probablement boudait, n’y touchait point et ne s’en approchait même pas ; mais les malheureux animaux, qui, mal au courant de sa misanthropie, ignoraient le jeûne que, selon toute probabilité, il s’imposait, se heurtaient comme des insensés en courant et en volant aux barreaux de la cage, quoiqu’ils ne fussent aucunement poursuivis. Au printemps, le serpent changea de peau, opération qu’il renouvela fidèlement à chaque printemps. Pendant trois années, il ne prit aucune nourriture, mais non plus aucun accroissement.

De temps en temps, le naturaliste, soit pour faire des expériences, soit par le sentiment de pitié que le bourreau a parfois pour sa victime, de temps en temps, disons-nous, le naturaliste ouvrait la porte de la cage et permettait à son prisonnier de faire un tour par la chambre. Celui-ci, qui n’avait rien perdu de son agilité, s’en donnait alors à cœur joie, sans jamais essayer d’attaquer son gardien, qui, au reste, pendant la promenade du serpent, se tenait un bâton à la main et toujours prêt à la défense. Parfois, Audubon lui barrait le chemin ; alors, le serpent agitait ses sonnettes et se préparait au combat ; mais, lui laissait-on le passage libre, sa colère s’éteignait, et il ne songeait plus qu’à poursuivre tranquillement sa promenade.

Nous laisserons parler Audubon lui-même, pour nous rendre compte des amours assez peu anacréontiques de ces monstres.

« Leur mode d’accouplement, dit-il, est tellement hideux, que je m’abstiendrais d’en parler, si je ne devais pas, au profit de l’histoire naturelle, exhiber tous les faits qui sont à ma connaissance. Au printemps, après que le serpent à sonnettes a changé de peau et qu’avec la chaleur il sent revenir la saison de ses amours, on le voit se glisser sur l’herbe tout fier de sa parure nouvelle et les yeux pleins d’éclairs. Les mâles et les femelles se donnent rendez-vous au centre de la forêt, dans quelque clairière où ils puissent être voluptueusement baignés des rayons du soleil ; là, réunis au nombre de vingt ou trente individus des deux sexes, ils s’entrelacent et forment une masse hideuse, toute hérissée de têtes sifflantes et mobiles, tandis que les sonnettes de leurs queues, en s’agitant, accompagnent cet abominable concert. Ils demeurent pendant plusieurs jours à la même place et dans la même situation.

Inutile de dire qu’il serait, dans un pareil moment, très dangereux de s’approcher d’eux ; car, à la vue de cet ennemi qui troublerait imprudemment leurs plaisirs, tous les serpents se dérouleraient à l’instant même pour se mettre à sa poursuite. »

XXX

Un autre naturaliste américain, M. Waterton, dans ses Promenades à travers l’Amérique du Sud et les États-Unis, raconte une lutte avec un coulacanara, lutte qui rappelle celle de Gordon Cumming avec son boa.

Nous traduisons littéralement son récit, afin de lui laisser tout son pittoresque.

« Je désirais ardemment voir un de ces serpents, nommés coulacanara, qui ont quelquefois dix-huit ou vingt pieds de long et une monstrueuse épaisseur. On vint un jour m’avertir qu’on en avait découvert un dans une caverne.

» Je me dirigeai vers cette caverne, accompagné de mes deux nègres, dont l’un tenait une lance et l’autre un grand couteau.

« Ils étaient tous deux très effrayés.

» Le corps du monstre formait de nombreux anneau ; et sa tête, qui sortait de dessous le second pli, reposait sur le sol, dans une position très favorable à mes projets. Je m’approchai donc très doucement avec mes deux nègres, de plus en plus effrayés. Je pris la lance des mains de celui qui la portait ; j’en frappai le serpent derrière la tête et le fixai dans le sol, puis je passai le manche de la lance au nègre en lui disant de tenir ferme.

» Alors, je me glissai dans l’intérieur de la caverne et je me jetai sur la queue du serpent.

» Au moment où le serpent se sentit piqué par le fer de la lance, il poussa un effroyable sifflement qui causa une telle terreur à mon chien, qu’il s’enfuit en hurlant et ne reparut plus.

» Je n’y fis pas attention, j’étais occupé de soutenir une lutte terrible à l’intérieur de la caverne ; je m’étais, comme je l’ai dit, jeté sur la queue du monstre ; mais, comme je n’étais pas assez pesant pour la maintenir et qu’en l’agitant il me roulait à droite et à gauche, j’appelai mon second nègre et lui dis de se coucher sur moi. Ce poids additionnel, me fut d’un grand secours ; je parvins à me saisir de la queue de mon reptile ; après deux violentes secousses, sentant qu’il avait affaire à plus fort que lui, il céda. C’était le moment de s’en rendre maître ; aussi, tandis que mon premier nègre continuait de tenir la lance et que le second était couché sur moi, je parvins, non sans peine, à défaire mes bretelles, et, me glissant tout près de la gueule du serpent, je m’en servis pour la lui lier.

« Se sentant dans une position des plus pénibles, le reptile essaya alors de recommencer la lutte ; mais, cette fois encore, nous fûmes les plus forts. Je parvins même à le faire rouler autour du bâton de la lance, et ce fut dans cette position que je parvins à le tirer hors de la caverne. Je pris alors fortement sa tête muselée sous mon bras, tandis que l’un de mes nègres soutenait son ventre et que le second portait sa queue.

» Ainsi disposés, nous nous dirigeâmes lentement vers ma cabane, que nous atteignîmes après nous être arrêtés plus de dix fois pour nous reposer, car le serpent était trop lourd pour que nous pussions le transporter tout d’un trait.

» Il avait quatorze pieds, et son diamètre était celui d’un boa de vingt-cinq. La journée était trop avancée pour que je pusse le disséquer immédiatement ; nous parvînmes à le faire entrer dans un sac que l’on noua par-dessus lui et que l’on mit dans la pièce du rez-de-chaussée.

» Je ne puis pas dire que je passai une nuit paisible ; mon hamac était placé dans la chambre qui se trouvait juste au-dessus de celle où était le coulacanara ; et, comme le plancher était en assez mauvais état, dans plusieurs de ses parties, il n’y avait aucune séparation entre sa chambre et la mienne. Toute la nuit, il s’agita et ne cessa de siffler.

« J’eusse été le mari de Méduse, que ma chambre n’eût point retenti de plus horribles sifflements.

» À la pointe du jour, j’envoyai chercher des nègres qui coupaient du bois dans la forêt ; c’était un surcroît de précaution peut-être inutile, mais j’avais peur que le reptile ne s’échappât lorsque l’on ouvrirait le sac.

» Il n’arriva rien de pareil ; au moment où il sortait le cou, je lui tranchai la tête. Il saigna certainement autant qu’eût saigné un bœuf.

« Peu de jours après, j’eus une nouvelle affaire avec un jeune coulacanara que j’avais vu se glisser dans la forêt.

» Je compris du premier coup d’œil qu’il n’était point assez fort pour me briser le bras, dans le cas où il s’enroulerait alentour. Il n’y avait pas un seul moment à perdre, si je ne voulais point qu’il disparût dans les broussailles. Je mis donc un genou en terre et le saisis par la queue avec ma main gauche, et, avec la droite, je lui présentai mon chapeau en guise de bouclier. Le serpent se retourna sur-le-champ, comme pour me demander l’explication de la liberté que je prenais avec lui ; je lui laissai approcher la tête jusqu’à deux pieds de mon visage, et alors, de toute ma force, laissant tomber mon chapeau, je lui appliquai un coup de poing sur le museau. Il fut étourdi par la violence du coup, et, sans lui donner le temps de se remettre, je le saisis à la gorge de manière qu’il ne pût me mordre ; je le laissai alors se rouler autour de mon corps tout à son aise, et je rentrai chez moi en triomphateur avec ma proie.

« Il me pressai fortement, mais cependant point assez pour m’inquiéter. »

XXXI

Ce que dit Waterton des sifflements de son serpent, qui d’abord firent fuir son chien et qui ensuite l’empêchèrent de dormir toute la nuit, n’étonnera point ceux de nos lecteurs qui, habitant le boulevard des Italiens à l’époque où le bazar brûla, ont entendu les sifflements des deux malheureux boas qui, faisant partie d’une ménagerie qui y était exposée, furent brûlés vivants. Je me rappelle être accouru là comme les autres curieux, et je déclare n’avoir jamais entendu plus effroyable musique, même le jour où le prince Tumaine nous donnait dans sa pagode un Te deum kalmouk.

XXXII

On aurait le droit de s’étonner si je ne disais point quelques mots du grand serpent de mer popularisé par Le Constitutionnel, qui, de temps en temps, annonce à ses lecteurs sa réapparition ; quoique, depuis les fabuleux entre-filets du journal demi-officiel, il y ait un certain ridicule à soutenir l’existence de ce gigantesque reptile, les naturalistes ne le relèguent pas tout à fait au rang des hydres, des dragons et des basilics ; seulement, quelques-uns prétendent que lui et le kraken ne font qu’un, tandis que d’autres prétendent que le kraken est un gigantesque polype qui habite les mers du Nord et qui a une demi-lieue de long.

C’est surtout parmi les pêcheurs norvégiens que la croyance du kraken est répandue. Ils prétendent, et, en Finlande, j’ai entendu raconter la même histoire, que, pendant les beaux jours et les chaleurs de l’été, lorsqu’ils avancent quelques lieues en mer, au lieu de la profondeur ordinaire, qui est de quatre-vingts et de cent brasses, ils n’en trouvent que vingt, trente ou quarante.

Ce qui comble cette profondeur, selon eux, ce sont des krakens.

Ils ajoutent que, dans ce cas, la pêche est très abondante et qu’à chaque minute ils prennent des poissons à l’hameçon ; mais ils ont toujours la sonde en main pour voir si cette profondeur ne diminue pas ; car, si elle diminue, c’est que le monstre monte à la surface de l’eau, et alors, comme, selon eux, son dos, en s’ouvrant, peut engloutir un navire de trois cents tonneaux, ils se retirent en toute hâte.

Cuvier a reconnu le kraken et l’a baptisé du nom de céphalopode, c’est-à-dire, qui a des pieds sur la tête ; il le sépare donc complètement du serpent de mer et en fait le roi des mollusques.

C’est probablement d’un kraken que parle Pline dans sa description du poisson-montagne tué sur les côtes d’Espagne, qui pesait plus de sept mille livres et qui avait des bras si gros et si longs, qu’un homme pouvait à peine en embrasser la circonférence.

Comme le kraken, devenu céphalopode, n’a plus aucune analogie avec le serpent de mer, nous renverrons ceux de nos lecteurs qui seront curieux de détails sur ce monstre, aux Chasses et Pêches de l’Amérique du Nord, de notre ami Bénédict Révoil, et nous passerons au serpent de mer, que, dans ce même livre, il raconte avoir vu et poursuivi.

Nous lui donnerons la parole, ne voulant rien avoir à démêler avec Le Constitutionnel, qui est breveté sur ce point : il est vrai que c’est sans garantie du gouvernement.

C’est Bénédict Révoil qui parle :

XXXIII

« Je me rappellerai toujours, dit-il, qu’en 1846, me trouvant à Newport pendant le mois d’août, c’est-à-dire à l’époque des bains de mer, j’entendis raconter à table d’hôte qu’un baleinier, arrivé la veille au soir, assurait avoir heurté dans les eaux de l’île Nantukez un énorme serpent de mer qui avait plongé à l’instant pour reparaître à cinq cents mètres plus loin, visible de toutes parts et offrant les effroyables proportions d’un monstre incommensurable. La peur avait empêché les marins de le pourchasser, mais on l’avait suivi des yeux autant que le télescope l’avait permis. Il avait enfin disparu dans la direction du cap Cod.

» Le lendemain, le journal de Newport reproduisait le récit dans tous ses détails et annonçait qu’un steamboat était frété pour retrouver le kraken-serpent et le combattre à outrance.

» Naturellement, ami du merveilleux, je sortis de l’hôtel de l’Océan et me rendis au bureau du journal, où je trouvai le rédacteur de l’article occupé à faire ses préparatifs de départ. Il allait à la chasse ou à la pêche du serpent de mer, comme on voudra, et il m’engagea à l’accompagner. Inutile de dire que j’acceptai la proposition, qui me souriait de toute manière. Un quart d’heure après, je m’embarquais sur le steamboat, à bord duquel se trouvaient près de deux cents amateurs, armés de rifles de toute sorte et de tout calibre. »

XXXIV

Vient la description de la soirée, pour laquelle nous renverrons les lecteurs qui veulent tout savoir au livre de M. Bénédict Révoil.

Quant à nous, nous voici au matin :

« Ma toilette et celle de mon ami furent bientôt achevées, et nous étions les premiers sur le pont, notre fusil dans une main, un télescope dans l’autre, interrogeant l’horizon à travers la brume qui nous dérobait sa vue.

» Peu à peu le tillac se couvrit de tous les amateurs de ce sport d’un nouveau genre ; il ne manquait que des dames pour rendre la fête complète.

» Deux heures se passèrent dans une attente pleine d’impatience. On commençait à désespérer de rencontrer le moindre cachalot, le plus petit marsouin, la plus mince bonite, lorsque tout à coup une voix s’écria :

» — Goad God, I see him ! (Bon Dieu, je le vois !) Regardez là-bas, là-bas vers le nord, dans la direction du cap Cod, cette masse mouvante qui ressemble à une file de tonneaux attachés ensemble par chaque bout. Voyez, voyez !

» Je crus d’abord à une mystification, mais je ne cherchai pas moins à découvrir le monstre à l’aide d’un excellent binocle de Chevalier, qui ne m’avait jamais quitté dans mes excursions de chasse. Enfin dans la direction indiquée, j’aperçus, conforme à la description qui en avait été donnée, un immense poisson se tordant en forme d’S sur une mer assez calme. Notre capitaine dirigea le navire contre cette masse mouvante et fit force vapeur.

» À n’en pas douter, c’était un serpent de mer ; le monstre n’était pas un mythe, mais une horrible réalité.

» Un quart d’heure après, nous avions gagné sur le serpent ; nous pouvions mesurer approximativement sa longueur, et distinguer ses formes, qui étaient celles d’une anguille gigantesque, mais très large sur le milieu du corps, pourvue de nageoires fort longues et pareilles à des bras ; la tête seule disparaissait sous l’eau, et, comme elle était la partie la plus éloignée de nous, il était impossible de saisir l’ensemble de la forme.

» Nous n’étions plus qu’à une portée de caronade du monstrueux serpent, lorsque tout à coup un des chasseurs qui se trouvait à l’avant du steamboat eut la maladresse de faire feu sur lui.

» Ce mauvais exemple fut le signal d’une fusillade générale ; mais, bien avant que chacun de nous eût pu décharger son arme, le serpent disparaissait à tous les yeux, s’enfonçant dans la mer et ne laissant derrière lui qu’un sillage qui s’aplanit au bout de quelques secondes.

XXXV

Un autre voyageur moderne prétend avoir vu un serpent de mer, et donne sur lui des détails assez précis pour que l’on ait foi dans sa narration. C’est le Français Ducouret, plus connu sous le nom arabe de Hadji-Abd-el-Hamid.

« Dans un des voyages que je fis en barque de Labéia à l’île Cameran, tout à coup les rameurs s’arrêtèrent ; on m’appela à l’avant et l’on me montra, à vingt ou trente mètres de nous, flottant sur la vague et suivant son ondulation, un énorme serpent enroulé sur lui-même. Il formait un cercle parfait au milieu duquel se dressait une tête à aigrette. J’avais mon fusil, je voulus faire avancer les rameurs, mais ils refusèrent obstinément ; tout ce que je pus obtenir d’eux, ce fut qu’ils ne fuiraient pas ; ils stationnèrent donc et je pus examiner l’animal à mon aise. Il pouvait avoir de vingt à vingt-cinq mètres de long et soixante centimètres de grosseur ; sa tête avait le volume d’une tête d’enfant ; les trois couleurs les plus apparentes, dont son corps était moucheté, étaient le rouge, le noir et le blanc. Il avait le ventre jaune et noir, ses écailles étaient visibles ; les Arabes connaissent cette espèce de serpent. Ils prétendaient qu’il avait deux pattes, probablement deux nageoires. Malgré l’attention que je mis à l’étudier, je ne vis rien de pareil.

» Notre reptile ne paraissait aucunement préoccupé du voisinage de la barque ; il était tout entier à une foule d’oiseaux de mer qui voltigeaient au-dessus de lui. Ceux-ci finirent par l’approcher tellement, que sa tête s’allongea comme par un ressort, et cela si rapidement, qu’il saisit un goéland dont il ne fit qu’une bouchée ; alors, sa gueule s’ouvrit et l’on en put voir l’effroyable rictus tout garni de dents ; puis il rentra dans son repos ; les oiseaux qui s’étaient écartés au mouvement qu’il avait fait, revinrent de nouveau tournoyer autour de lui, et le même acte se renouvela trois ou quatre fois, toujours avec la même stupidité de la part des oiseaux et la même adresse de la part du serpent. Je profitai d’un moment où il était en train d’engloutir son troisième ou quatrième goéland pour lui envoyer une balle. »

XXXVI

J’ai dit que je donnerais quelques détails personnels sur les descendants de ces fameux serpents qui avaient fait reculer les soldats romains et les avaient empêchés de gagner les rives de la mer Caspienne ; vers la fin de l’année 58, j’eus occasion, en revenant de l’Inkhoran, de traverser ces steppes qui sont ceux de Moghan, compris entre l’Araxe et la Koura.

C’était vers la fin de novembre, les steppes étaient déserts à la surface ; mais, nous étant adressé à des habitants d’un groupe de maisons situées près de l’Araxe, et leur ayant demandé des nouvelles des serpents absents, ceux-ci nous assurèrent que nous trouverions à six pouces au-dessous du sol, ce que nous cherchions vainement dessus.

Moyennant deux ou trois roubles, deux hommes consentirent à faire une fouille. Ils prirent une bêche et un pic, marchèrent devant nous, et, au bout d’une demi-verste à peu près, se consultèrent du regard. Il paraît que leur avis fut le même, car aussitôt ils se mirent à écailler la terre ; au bout de dix minutes de travail, ils trouvèrent une espèce de sous-sol, et dans ce sous-sol trois serpents enroulés.

Ils étaient couchés sur une espèce de lit de fumier et d’herbe sèche qui paraissait avoir été préparé d’avance. On passa délicatement et pour ne point les blesser, le fer d’un pic sous le corps de l’un d’eux ; l’homme qui tenait l’instrument tira à lui, et amena au jour, les trois reptiles complètement engourdis par le froid et ayant toutes les apparences de la mort ; le plus grand de tous avait deux mètres vingt centimètres, il était un peu plus gros que le poignet, et sa robe grise était mouchetée de noir sur le dos et plaquée de jaune sous le ventre.

Les hommes qui avaient fait la fouille, interrogés par nous, nous dirent qu’au printemps ces serpents sortaient de la terre tellement nombreux, que personne ne se hasardait plus à traverser à pied les steppes, peuplés, d’ailleurs, d’insectes venimeux, tels que phalanges et scorpions. Les rares voyageurs qui s’y hasardaient, s’y hasardaient sur des chameaux portant à leurs quatre jambes de longues bottes de cuir, et à leur nez une muselière de fer dans je genre des masques d’escrime.

Vers le mois de septembre, on y envoyait paître des troupeaux de moutons ; le berger les suit par derrière, car devant les moutons tous les reptiles et les insectes fuient. Les serpents ne peuvent rien sur leurs fourrures, et les moutons sont très friands de scorpions et de phalanges ; c’est pourquoi, instinctivement, encore plus que par une révélation de la science, les habitants du Caucase portent des papaks en peau de mouton, des bourkas en peau de mouton et des sandales en peau de mouton. L’odeur que répand autour de lui le mouton – et, en l’absence du mouton, sa peau seule, – suffit à éloigner les reptiles et à mettre en fuite les insectes venimeux. Ces hommes nous disaient encore que, du 15 avril au 15 mai de chaque année, époque des amours des reptiles, des bandes de serpents mâles descendaient des montagnes de la Perse, traversaient l’Araxe, et se ruaient dans les steppes de Moghan pour y chercher des femelles. Alors, sur une surface de dix lieues, se célébraient les noces des reptiles, au milieu de sifflements terribles, et, au-dessus des bruyères, hautes de trente à quarante centimètres, on voyait s’élever des milliers de têtes mouvantes et agiles, se cherchant avec des yeux de Gorgone et se joignant dans des embrassements méduséens.

XXXVII

Des steppes de Moghan, j’ailai à Tiflis, et, là, j’eus l’honneur d’être présenté au prince Orbeliani, gendre, je crois, du dernier roi ou du fils du dernier roi de Géorgie. Il avait à Tiflis la réputation d’un charmeur de serpents, et l’on m’a raconté sur lui une foule d’anecdotes légendaires que je n’ose reproduire ici, n’ayant pu moi-même vérifier leur exactitude. Ce que je sais, par exemple, et ce que je puis affirmer, c’est qu’il était possesseur de ce fameux talisman dont il est question, sous le nom de bézoard, dans Les Mille et Une Nuits, et sous celui de pierre à serpents dans le récit de la plupart des voyageurs qui ont visité l’Inde.

La pierre du prince Orbeliani a la forme d’une fève ; elle est d’un bleu céleste, légère et spongieuse. Je n’ai point vu d’exemple de guérison opérée par elle, mais voici ce que l’on raconte de ses vertus :

Aussitôt qu’un individu de Tiflis ou des environs est piqué par un serpent, par un scorpion ou par une phalange, il accourt chez le prince Orbeliani, qui, dans ce cas, met son précieux antidote au service du dernier paysan. Si la blessure est assez peu récente pour qu’elle ait cessé de saigner, on y rappelle le sang avec un léger coup de lancette ou de bistouri, et même avec une piqûre d’épingle, puis on pose la pierre sur la plaie ; la pierre aussitôt s’imprègne du venin, change de couleur, d’azur devient gris de cendre. Alors, on la lave dans du lait chaud, qui lui rend sa première couleur, et on l’applique de nouveau sur la plaie jusqu’à ce qu’elle conserve sa pureté azurée malgré l’application, que le venin ait disparu et que le blessé ne courre plus aucun risque.

XXXVIII

N’est-ce point une chose curieuse que, la nature ayant donné au serpent la faculté de fasciner les autres animaux, elle ait donné à l’homme la faculté de fasciner le serpent ?

Nous avons vu de nos yeux, au Maroc et en Afrique, de ces charmeurs de serpents qui voyagent ordinairement par groupes de quatre hommes : trois musiciens et le charmeur.

Les musiciens se composent, en général, de deux flûtistes et d’un tambourineur. Les flûtes sont faites de roseaux percés aux deux bouts et rendant un son mélancolique qui n’est point sans charme ; le tambour est presque toujours la moitié d’une grosse calebasse sur laquelle est tendue une peau d’âne ou tout simplement un parchemin. Le musicien frappe sur ce tambour avec une seule baguette, laquelle lui fait rendre un bruit sourd et monotone qui accompagne merveilleusement la musique des flûtistes.

Les premiers que nous rencontrâmes étaient nonchalamment couchés sur la place de la Kasbah, à Tanger. Ils avaient les uns à la main, les autres pendus autour du cou, leur flûte et leur tambour. Près d’eux était un panier de jonc recouvert d’une peau de chèvre. Il faisait une chaleur de 40 à 45 degrés, et le soleil donnait d’aplomb sur la place.

Je constate d’avance ce fait, pour établir que les serpents que nous allons voir entrer en scène n’étaient aucunement engourdis par les conditions atmosphériques, mais au contraire bien vivants et excités par une chaleur presque tropicale.

Le juif qui nous accompagnait me mit la main sur le bras.

— Vous voulez voir des charmeurs de serpents ? dit-il.

— Oui, répondis-je.

— Eh bien, vous êtes servi à souhait, en voici un.

Et il me désignait celui des quatre hommes qui n’avait aucun instrument de musique ni à la main ni au cou, mais qui tenait le panier entre ses deux jambes.

— Que faut-il faire ? demandai-je à David, – mon guide portait le nom du vainqueur de Goliath, – que faut-il faire pour que ces hommes nous donnent une représentation de leur spectacle ?

— Il faut me charger de leur offrir un ou deux thalaris.

— Offrez.

Le thalari équivaut, comme on le sait, à une de nos pièces de cinq francs ; il se frappe en général en Autriche, à l’effigie de l’impératrice Marie-Thérèse et tout exprès pour le commerce d’Orient. Son nom thalari n’est que la corruption du mot thaler.

David fit des offres au charmeur de serpents, qui s’assit pour les écouter, et, les ayant acceptés, réveilla ses trois compagnons.

Ceux-ci poussèrent quelques grognements qui rappelaient ceux de l’animal immonde en horreur aux Israélites, s’étirèrent paresseusement, prirent comme contraints et forcés, ceux-ci leur flûte, celui-là son tambour, et se mirent, les flûtistes à flûter et le tambour à tambouriner.

Pendant ce temps-là, le charmeur éleva les mains et murmura une prière à Sedna-Tiser, patron des charmeurs de serpents ; puis, l’invocation terminée au son des flûtes et du tambour, le charmeur fit sauter d’un coup de pied le peau de chèvre qui recouvrait le panier, laquelle, en tombant, permit alors d’apercevoir un roulement de corps verdâtres qu’il était impossible, à un œil profane comme le mien, de reconnaître les uns des autres.

Tout à coup il plongea la main dans le panier et en retira un cobra-capello, c’est-à-dire un des plus dangereux reptiles de l’Afrique, l’étendit en écartant les deux mains dans toute sa longueur, comme un cuisinier ferait d’une anguille dont il voudrait montrer les belles proportions, puis le roula en turban autour de son front, laissant pendre la tête à la hauteur de son col.

Tout en continuant de danser, le charmeur plongea alors une seconde et une troisième fois la main dans le panier, et, à chaque fois, en tira un céraste, c’est-à-dire une vipère cornue de l’espèce la plus dangereuse, qu’il déposa immédiatement sur le sable.

Mais à peine les reptiles eurent-ils senti la chaleur du sol et se trouvèrent-ils à la lumière du soleil, qu’excités à la fois par cette chaleur, par cette lumière, et peut-être aussi par la musique, ils se dressèrent sur leur queue, balançant les deux tiers de leurs corps, à peu près, comme des tiges de plante que ferait onduler le vent.

Au milieu de ces ondulations, le charmeur d’un côté leur présentait le poing, sur lequel les vipères furieuses se précipitaient sans l’atteindre, et de l’autre les agaçait avec une baguette.

Les vipères commencèrent à siffler, et, comme si ce sifflement était un signal pour le cobra-capello roulé autour du front du charmeur, il redressa aussitôt sa tête, qui, au lieu de continuer à pendre le long du cou, prit, en se contractant, une position verticale, et à son tour se balança comme une aigrette ; en même temps, ses yeux devenaient rouges comme deux escarboucles, et son cou s’enflait comme s’il eût eu un goitre.

Prenant son temps, le charmeur saisit au col un des cérastes avec la main gauche, et, lui ouvrant la gueule avec le bout de sa baguette, montra les deux crocs venimeux dont ses mâchoires étaient armées, et qui suintaient une liqueur jaunâtre ; puis, quand il l’eut excité jusqu’au paroxysme de la rage, il lui présenta son bras et le retira avant qu’il eût pu y mordre ; enfin, à la cinquième ou sixième fois, il lui permit d’enfoncer ses deux crochets dans la chair, et, le lâchant de sa main gauche, il le montra suspendu à son avant-bras, dont le sang coulait le long du corps du reptile et tombait goutte à goutte par l’extrémité de la queue.

Au bout de quelques instants, le céraste lâcha prise et tomba à terre ; aussitôt, le charmeur de serpents porta la plaie à sa bouche pour en sucer à la fois le venin et le sang, ayant soin de cracher l’un et l’autre ne paraissant ressentir d’autre douleur que celle que lui eût faite la morsure d’un chien.

Je crois très facilement aux choses incroyables, mais j’étais avec des compagnons moins bien disposés que moi à l’égard du charmeur. Ils manifestèrent leurs doutes, que notre interprète traduisit à celui qui en était l’objet.

Ce fut chose fâcheuse pour un malheureux chien qui, par curiosité, était venu faire cercle autour des serpents avec une portion de la population de Tanger, et qui, sans songer à mal, regardait ce spectacle, il faut le dire, assez indifféremment, ne se doutant pas qu’il dût y remplir un rôle.

Le charmeur se lança sur lui, le saisit par la peau du cou, et, avant même que le pauvre animal se doutât de ce dont il était question, il l’amena à la portée de la vipère qui venait de le mordre. La vipère se lança sur le chien avec une rage pareille à celle qu’elle avait montrée en s’élançant sur l’homme et le piqua à la lèvre inférieure.

Le chien jeta un cri et se fût enfui avec la vipère suspendue à sa lèvre si le charmeur l’eût lâché ; mais, au contraire, il donna le temps au reptile de se détacher de lui-même. Aussitôt le reptile tombé à terre, comme une sangsue qui abandonne sa plaie, il rendit le chien à la liberté. Mais il était déjà trop tard, quoiqu’il se fût passé trois minutes à peine depuis que la morsure avait été faite. Le chien resta debout à l’endroit où l’avait lâché le charmeur de serpents ; mais presque aussitôt il fut pris de tremblements dans les quatre jambes, poussa un hurlement plaintif, se roula dans la poussière, se roidit et se détendit par secousses, entra dans l’agonie, rendit une écume jaunâtre par le nez et par la bouche, et mourut.

Une poule que l’on apporta et qui fût mordue par la même vipère qui avait déjà mordu l’homme et le chien, mourut plus rapidement encore que le quadrupède.

Quant au charmeur, il n’éprouva aucun accident, et nous le retrouvâmes, le lendemain, dans une des rues de Tanger, tenant son panier sous son bras, suivi de ses trois musiciens, et prêt à recommencer l’expérience.

XXXIX

Et cependant la morsure du céraste est mortelle à l’homme lorsqu’on n’y apporte pas de prompts secours. M. Ferdinand de Lesseps me racontait, hier, que, parmi les hommes qui travaillent à l’isthme de Suez, deux ont été mordus par l’aspic cornu, c’est-à-dire par la vipère de Cléopâtre, variété du céraste. De ces deux hommes, l’un, qui avait été cautérisé avec un fer rougi à blanc, fut sauvé ; l’autre mourut au bout de six heures.

Quant à moi, qui ai assisté plusieurs fois à ces séances de charmeurs de serpents, et qui ai toujours vu se renouveler sur des chiens et des poules les accidents que je viens de décrire, tandis que les hommes, au contraire, jouissaient de la même impunité, je n’hésite point à dire qu’il y a, sans aucun doute, une espèce d’inoculation dans le genre de celle qu’a constatée M. Erran, à l’aide de laquelle les charmeurs de serpents peuvent impunément braver la morsure des reptiles les plus venimeux.

Ces charmeurs de serpents ont encore une autre industrie que je leur ai vue exercer à Tétouan et à Constantine.

Quand la danse des reptiles a fait une médiocre recette, on renferme les cérastes, les cobra-capellos, les aspics dans leur panier ; les flûteurs mettent leurs roseaux sur leur épaule ; le tambourineur, sa calebasse sous son bras, et la tribu, qui est ordinairement une branche de la fameuse secte des aïssaoua, c’est-à-dire des lécheurs de feu et des mangeurs de scorpions, se met en route, flânant par la ville, regardant en l’air, et guignant dans les maisons par leurs rares ouvertures.

Quand ils voient une maison d’une belle apparence indiquant un propriétaire pouvant sacrifier quelques thalaris à sa sûreté et à celle de sa famille, le chef, c’est-à-dire le charmeur de serpents s’arrête, frappe à la porte de la maison au nom de Mahomet, demande à parler au propriétaire, et lui dit :

— Mon frère, je te préviens que tu as des serpents dans ta maison.

Presque toujours le propriétaire a déjà reconnu le charmeur de serpents et, en frissonnant, a deviné ce qu’il avait à lui dire.

En général, le voisinage des reptiles et surtout des reptiles venimeux est mal apprécié ; les femmes qui se sont amusées à jouer avec des serpents, à commencer par Ève et à finir par Cléopâtre, s’en sont assez mal trouvées. Il en résulte que l’avis du charmeur de serpents porte un certain trouble dans la maison, surtout du côté des femmes.

On fait prix avec lui, et, moyennant ce prix, qui est un thalaris par serpent, il s’engage à purger la maison des monstres qui s’y sont introduits.

Voici comment je les ai vus pratiquer leur art, et particulièrement par un certain Abd-el-Kerim, c’est-à-dire l’esclave de celui qui donne.

Le prix fait pour chaque serpent, le charmeur se tourne vers les quatre points cardinaux et flaire gravement.

Puis il annonce d’avance le nombre de serpents qu’il y a dans la maison.

Enfin, il reçoit du propriétaire la permission de commencer.

Les trois musiciens s’assoient en cercle, les flûtes commencent à glousser et le tambour à retentir.

Le tambour avait dans la bouche des herbes odoriférantes dont il poussait des bouffées dans toutes les directions en criant : « Allah ! Allah ! Allah ! »

Pendant ce temps, le charmeur faisait entendre un certain sifflement qui avait, sans doute, pour but de donner le la aux reptiles.

À ce sifflement, on voit, en général, descendre le long des murailles et sortir de dessous les meubles, une vingtaine de scorpions qui sont l’avant-garde des serpents et qui se rendent à l’appel de l’aissaoua.

Le charmeur les réunit en un tas, les prit dans sa main et les fourra dans sa chemise.

Puis il se remît à siffler avec des modulations nouvelles.

Un cobra-capello sortit de dessous une pile de coussins, s’approcha d’Abd-el-Kerim, qui le prit par le cou et le mit dans un sac.

Les bouffées d’air, les cris d’Allah ! et le sifflement recommencèrent.

Un second serpent sortit d’une alcôve et se dirigea vers Abd-el-Kerim.

Le charmeur lui mit la main dessus et le glissa dans le sac avec le premier.

— Y en a-t-il encore, demanda de propriétaire, atteint d’une de ses peurs rétrospectives qui font pâlir les plus braves.

— J’en sens un dans la pièce à côté, dit le charmeur.

On passa dans la pièce à côté, et un nouveau serpent, forcé de venir à l’appel, alla rejoindre ses deux congénères dans le sac.

— Pendant que tu y es, dit le propriétaire, purge toute la maison.

— Alors, passons dans la cuisine, dit Abd-el-Kerim, j’en sens un derrière la fontaine.

On passa dans la cuisine ; aux premières bouffées d’air, aux premiers cris d’Allah, aux premiers sifflements, le serpent annoncé parut et vint au charmeur, obéissant avec une répugnance marquée, mais cependant forcé d’obéir.

Abd-el-Kerim empocha quatre thalaris et emporta quatre serpents, dont se recruta probablement son corps de ballet.

XL

Un jour, mon père chassait dans le Delta avec un de ses aides de camp, nommé d’Horbourg. Ils étaient à vingt pas à peu près l’un de l’autre ; celui-ci mit le pied sur la queue d’un serpent python, qui, se redressant par une demi-courbe, allait le mordre au visage, quand mon père lui envoya son coup de fusil, pour ainsi dire au vol, et lui brisa la tête.

L’aide de camp roula autour de lui le serpent qui avait neuf pieds de long, le rapporta au village d’où les deux chasseurs étaient partis, le dépouilla, fit faire un ceinturon de sabre de sa peau, et sur la plaque qui recouvrait l’agrafe fit graver : Tué par le général Dumas.

Le colonel d’Horbourg devint comte de l’Empire, mourut en 1846 ou 1847, et, en mourant, chargea son fils de me rendre cette peau de serpent transformée en ceinturon.

Le fils du comte d’Horbourg, que son père avait laissé sans fortune, resta trois ou quatre ans près de moi en qualité de secrétaire. Tous ceux qui m’ont connu de 1846 à 1849 l’ont connu aussi.

En 1849, le général Pacheco y Obès, ministre de la guerre de la république de Montevideo, vint à Paris, vit d’Horbourg chez moi et lui offrit de l’emmener comme capitaine instructeur.

C’était ce qui pouvait arriver de plus heureux à d’Horbourg, élève de Saint-Cyr et bon manœuvrier.

Il partit. Le général Pacheco mourut, mais d’Horbourg n’en garda pas moins son grade.

Un jour, dans une charge, d’Horbourg laissa tomber son sabre. Il ramena son cheval à l’endroit où le sabre était tombé, et avec la fougue qu’il mettait à toute chose, sauta à terre.

Le malheur voulut que son sabre, qui était tombé sur la poignée, fût resté debout, maintenu dans sa position verticale par les grandes herbes.

D’Horbourg sauta sur la pointe, s’empala et mourut après deux jours d’atroces souffrances.

XLI

Nous avons dit que le charmeur de serpents que j’avais vu se faisant mordre sur la place de la Kasbah de Tanger appartenait à la secte des aïssaoua.

Beaucoup de nos lecteurs, peut-être, voient ce nom écrit pour la première fois et demanderont ce que c’est que les aïssaoua.

Nous le leur dirions bien, mais nous n’en savons pas sur ce point-là plus que les autres ; pour savoir ce que c’est que les aïssaoua – il faut être aïssaoua soi-même.

Eh bien, les aïssaoua lèchent des pelles rouges, dansent sur des tranchants de sabres, et non seulement se font piquer par des scorpions et mordre par des vipères, mais, vipères et scorpions, ils les mangent tout vifs.

La science dit : « C’est impossible. »

Je dis comme la science ; seulement, j’ajoute : « Que voulez-vous ! j’ai vu. »

Presque tous ceux qui, comme moi, ont voyagé en Afrique, de Tanger à Tripoli, ont vu des soirées d’aïssaoua, et tous en ont parlé comme du spectacle le plus extraordinaire.

Théophile Gautier, entre autres, avec le bonheur d’expression qui lui est propre et avec le coloris de style qui fait de lui un peintre en même temps qu’un poète, raconte une de ces soirées données aux environs de Blidah, chez Ahmed-ben-Kadour, kaïd des Beni-Kheli ; et cela de façon à conserver le privilège de les décrire aussi sûrement que s’il avait pris un brevet.

J’ai assisté à une soirée pareille, et, dans cette soirée, j’ai vu les aïssaoua manger successivement des scorpions et des cérastes ; et, ce qu’il y avait de curieux, c’est que, commençant de dévorer le reptile par la queue, celui-ci, dans ses soubresauts de douleur, leur mordait les bras, les mains, la poitrine, le visage, jusqu’à ce qu’il finît par disparaître entièrement dans la bouche et, par conséquent, dans l’estomac du mangeur.

Ces mêmes hommes prenaient à pleines mains une barre de fer rougie au feu. Au contact de leur main avec ce fer rougi, une fumée s’élevait et une odeur de chair grillée se répandait dans l’appartement. Cette première expérience faite, ils léchaient avec la langue une pelle à feu chauffée à blanc.

D’autres aïssaoua marchaient sur des lames de sabre ou sur des tessons de bouteilles, tandis que quelques-uns mordaient à pleines dents des morceaux de verre à vitre, comme s’ils eussent mordu dans une galette, et paraissaient trouver à cet étrange repas une suprême satisfaction.

XLII

Terminons cette suite d’anecdotes par l’histoire bien connue du serpent à sonnettes de Vivier. Notre célèbre artiste avait eu l’idée, pour faciliter dans ses voyages son passage à travers les douanes, et pour se ménager des wagons et des coupés à lui tout seul, de porter avec lui un serpent à sonnettes enfermé dans une cage qu’il priait les voyageurs de lui laisser mettre sous la banquette ; il avait, en faisant cette demande, généralement trouvée indiscrète, un manière de secouer la cage qui faisait que le serpent sifflait et agitait ses anneaux. Il était rare que Vivier trouvât des voyageurs assez amateurs d’histoire naturelle pour rester dans le même compartiment que lui et son compagnon.

Je ne sais plus trop comment Vivier et son serpent à sonnettes se sont séparés l’un de l’autre, et si c’est de bon accord, ou à la suite de quelque altercation. Je crois avoir entendu dire qu’un matin la boîte du serpent, placée dans la chambre à coucher de Vivier, s’ouvrit, ce qui donna la facilité au serpent de se dégourdir en s’avançant vers le lit où Vivier était couché ; Vivier, qui voulait bien avoir un crotale pour compagnon de route, se serait peu soucié, dit la légende, de l’avoir pour camarade de lit, et lui aurait, d’un coup de baguette, rompu l’épine dorsale au moment où il se dressait sur sa queue pour prendre place auprès de lui.

Ce dut être une cruelle extrémité pour Vivier d’être contraint d’en venir là. On connaît l’originalité de cet éminent artiste, qui, refusant de se faire entendre à ses meilleurs amis, parfois jouait du cor pendant des heures entières pour son serpent à sonnettes, très sensible à cette condescendance, et qui l’accompagnait en mesure, assure-t-on, en secouant les anneaux de sa queue.

Telles sont à peu près toutes les histoires de serpents que j’avais dans mon sac et qui en sont sorties une à une. Je ne les écrivais pas pour le public ; je les écrivais pour moi, sans savoir ce que j’en ferais ; mon éditeur a prétendu qu’elles amuseraient les lecteurs. Il me les a prises ; à lui et à lui seul la responsabilité.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

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en avril 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Maria-Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumas, Alexandre, Œuvres complètes, Filles Lorettes et Courtisanes, Les Serpents, nouvelle édition, Paris, Michel Lévy, 1878. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Imantodes cenchoa, a été prise par Geoff Gallice, le 14.09.2010 (Wikimédia, licence CC Attribution 2.0 Generic).

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