Arthur Conan Doyle

LA VILLE DU GOUFFRE

suivi de : Le Moteur Brown-Péricord
La Machine à désintégrer
L’Homme qui fit hurler le monde

traduction : Louis Labat

1930

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  ATLANTIS RETROUVÉE. 3

I. 3

II. 31

III. 58

IV.. 73

V.. 92

DEUXIÈME PARTIE  LE SEIGNEUR À LA SOMBRE FACE  111

PRÉAMBULE.. 111

I. 114

II. 119

III. 126

IV.. 133

V.. 140

VI. 147

VII. 154

VIII. 162

LE MOTEUR BROWN-PÉRICORD.. 169

I. 169

II. 174

III. 182

LA MACHINE À DÉSINTÉGRER.. 183

L’HOMME QUI FIT HURLER LE MONDE. 199

Ce livre numérique. 241

 

PREMIÈRE PARTIE

ATLANTIS RETROUVÉE
[1]

I

Le_Pêle-mêle___journal_humoristique_[

Puisqu’on m’a remis le soin d’éditer ces papiers, je commencerai par rappeler au public la triste fin du vapeur Stratford, perdu, l’an dernier, au cours d’une mission océanographique pour l’étude de la vie aux grandes profondeurs. L’expédition était organisée par le docteur Maracot, l’auteur célèbre des Formations pseudo-corallines et de la Morphologie des lamellibranches, lequel emmenait avec lui M. Cyrus Headley, assistant à l’institut Zoologique de Cambridge (Massachusetts), et boursier de la fondation Rhodes à Oxford, dans le moment du voyage. Un marin expérimenté, le capitaine Howie, commandait le navire. L’équipage se composait de trente-cinq hommes, y compris un mécanicien américain des usines de la Merribanks à Philadelphie.

Du malheureux vapeur disparu corps et biens, jamais on n’avait pu rien savoir, sinon qu’en 1926, lors de la grande tempête d’automne, une barque norvégienne avait vu sombrer devant elle un grand navire répondant à un signalement identique. Plus tard, on retrouva dans ces parages une chaloupe au nom du Stratford, des fragments de caillebotis provenant du pont, une bouée de sauvetage et un espar. Jointes à l’absence de toutes nouvelles, ces trouvailles semblaient démontrer qu’on n’entendrait plus parler du navire. Enfin, sa mauvaise fortune n’était que trop attestée par un étrange sans-fil reçu à l’époque, et suffisamment clair, malgré une phrase inintelligible, pour ne permettre aucun doute. Je reviendrai sur ce point.

Certaines particularités dont s’était accompagné le voyage du Stratford n’avaient pas laissé d’émouvoir les commentaires. Ainsi, par exemple, le secret observé par le docteur Maracot. On connaissait de longue date son antipathie et sa méfiance à l’endroit de la presse : il les poussa cette fois jusqu’à ne vouloir pas fournir le moindre renseignement aux reporters, ni autoriser un seul journaliste à mettre le pied sur le Stratford durant les semaines que le navire passa dans l’Albert Dock. On parlait de dispositifs intéressants et nouveaux introduits dans sa construction en vue de l’approprier à l’exploration sous-marine, ce qu’avaient effectivement confirmé les chantiers Hunter et Cie de West-Harpool, chargés de modifier les aménagements. On disait que le pont avait été rendu tout à fait détachable, d’où certaines difficultés, d’ailleurs résolues, avec les assureurs du Lloyd. La chose s’était, au surplus, oubliée très vite : elle prend de l’intérêt aujourd’hui que vient de se réveiller dans des conditions si extraordinaires le souvenir de l’expédition.

Et voilà pour ce qui concerne les préliminaires. Sur les faits eux-mêmes, tels qu’ils sont présentement connus, l’on possède quatre documents. C’est d’abord la lettre que M. Cyrus Headley adressa, du chef-lieu de la Grande-Canarie, à son ami sir James Talbot, du Trinity College d’Oxford, la seule fois que le Stratford, à ce que l’on croit, toucha terre après avoir quitté la Tamise. C’est ensuite l’étrange appel par T.S.F. auquel j’ai fait allusion. C’est, troisièmement, la partie du journal de bord de l’Arabella-Knowles qui a trait au ballon de verre. Et c’est, enfin, l’abracadabrant contenu de ce ballon, qui, s’il ne constitue pas une mystification cruelle et compliquée, ouvre, dans l’histoire de l’expérience humaine, un chapitre dont on ne saurait exagérer l’importance.

Sans autre préambule, voici d’abord la lettre de M. Headley, encore inédite, et dont je dois la communication à la courtoise obligeance de sir James Talbot. Elle est datée du 1er octobre 1926.

 

« Mon cher Talbot,

« Je vous expédie cette lettre de Porta de la Luz, où nous nous offrons une relâche de quelques jours. Mon principal compagnon de voyage se trouve être le chef mécanicien, Bill Scanlan, devenu mon associé naturel en sa double qualité de compatriote et d’homme fort aimable. Il m’a laissé pour la matinée, ce qui me donne le loisir de vous écrire. Un Américain authentique, ce Bill Scanlan : ses façons de langage, ses « je considère », ses « je présume » vous en informent tout de suite. La simple force de la suggestion fait que volontiers je parle comme lui dans la société de mes amis anglais, sans quoi ils ne comprendraient pas que je suis, moi aussi, un Yankee de pure race. Avec vous pourtant je n’en suis pas là, et, soyez tranquille, j’essaierai de m’exprimer ici avec une correction d’universitaire.

« Vous avez rencontré Maracot au Mitre, vous connaissez donc ce petit bout d’homme. Je vous ai dit, sauf erreur, comment il fixa son choix sur moi. Pour avoir des renseignements sur mon compte, il s’était adressé au vieux Sommerville, de l’institut Zoologique ; Sommerville lui envoya l’essai qui m’a valu mon prix ; et l’affaire fut faite. Naturellement, je tiens pour magnifique d’avoir une tâche si conforme à mes goûts ; ce qui l’est moins, c’est de collaborer avec cette momie vivante qu’est le docteur. Il a une manière proprement inhumaine de s’abstraire dans son œuvre. « Le macchabée le plus raide du monde », dit de lui Bill Scanlan. Mais comment ne pas admirer une abnégation si complète ? Pour lui, en dehors de la science, rien n’existe. Je vous entends rire encore de la réponse qu’il me fit quand je lui demandai ce qu’il me conseillait comme lecture préparatoire : « Lisez l’ensemble de mes travaux, puis reposez-vous l’esprit dans le Plankton Studien de Haeckel ! »

« Je ne le connais pas mieux à l’heure actuelle qu’au jour de notre premier entretien dans le petit salon regardant les hauteurs d’Oxford. Il ne parle pas. Jamais sa face maigre et austère, qui pourrait être celle d’un Savonarole ou, plus exactement peut-être, d’un Torquemada, ne marque une détente heureuse. Son nez long, effilé, agressif, ses petits yeux brillants étroitement rapprochés sous des sourcils touffus, ses lèvres minces, sa bouche pincée, ses joues creusées par l’effort de la réflexion et la vie ascétique, tout chez lui est insociable. Il vit comme sur une cime intellectuelle, hors du contact des humbles mortels. Je le croirais parfois un peu fou. À preuve cette machine extravagante qu’il a inventée. Mais procédons par ordre, ensuite vous serez juge.

« Pour commencer par le commencement, le Stratford est un beau petit navire de douze cents tonneaux, très marin et spécialement adapté aux fins de l’entreprise. Il a des ponts bien dégagés, de larges flancs, et tous les appareils possibles de sondage, chalutage, dragage et pêche à la senne. Naturellement, il possède aussi de puissants treuils à vapeur pour la relève des chaluts, et toutes sortes de mécaniques, les unes assez usuelles, d’autres fort bizarres. Les emménagements, très confortables, comprennent notamment un laboratoire pour nous.

« Dès avant notre départ, il s’était fait autour du Stratford une légende de mystère, et je ne tardai pas de m’apercevoir qu’elle était justifiée. Le début de notre voyage n’eut rien que de très banal. Nous allâmes faire un tour dans le haut de la mer du Nord, que nous grattâmes une ou deux fois de nos chaluts ; mais comme la profondeur moyenne n’y dépasse guère soixante pieds, ce fut là plutôt, il me semble, une perte de temps. En tout cas, sauf quelque poisson de table appartenant aux espèces communes, quelques chiens de mer, calmars et méduses et quelques dépôts de vulgaire argile alluviale, nous ne ramenâmes rien qui vaille une mention. Puis nous doublâmes l’Écosse, donnâmes un coup d’œil aux Féroë et descendîmes vers la crête de Wyville Thomson, où nous eûmes plus de chance. Après quoi nous fîmes route au sud pour gagner notre destination réelle, qui est la partie de mer située entre les Canaries et la côte d’Afrique. Nous faillîmes nous échouer à Fuert-Eventure par une nuit sans lune ; à cela près, notre voyage s’accomplit sans incident.

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« Durant ces premières semaines, j’essayai de me lier d’amitié avec Maracot, mais cela n’allait pas tout seul. D’abord, je le répète, c’est l’homme le plus absorbé, le plus absent qui soit. Rappelez-vous le jour où, dans l’ascenseur avec nous, se croyant en autobus, il donna deux sous au garçon. Il vit une bonne moitié du temps dans sa pensée, et n’ayant l’air de savoir ni ce qu’il fait ni en quel lieu il se trouve. Puis, il est on ne peut plus caché. Il travaille sans discontinuer sur des papiers et des cartes marines, qu’il escamote dès que par hasard j’entre dans sa cabine. Je le crois en train de ruminer des projets dont il ne s’ouvrira à qui que ce soit tant que nous aurons à toucher un port. Du moins, c’est une impression que j’ai. Et c’est, d’autre part, l’opinion de Bill Scanlan.

« — Voyons, monsieur Headley, me dit-il, un soir qu’installé dans le laboratoire je vérifiais la salinité de certains échantillons prélevés sur nos sondages hydrographiques, que pensez-vous que le patron mijote ? Quelle idée, quelle intention présumez-vous qu’il ait dans le ciboulot ?

« — L’idée, répondis-je, de faire ce qu’ont fait avant nous le Challenger et une douzaine de navires comme le nôtre voués à l’exploration des fonds marins ; l’intention d’allonger de quelques espèces la liste des poissons connus et d’ajouter quelques inscriptions nouvelles à la carte bathymétrique.

« — Non pas certes, me répliqua-t-il ; si c’est là ce que vous croyez, rabattez-en. Savez-vous pourquoi je suis ici ?

« — Mais pour parer à tout accident de machinerie, hasardai-je.

« — Je n’ai rien à voir dans la machinerie du navire, c’est Mac Lean, le mécanicien écossais, qu’elle regarde. Oui, monsieur, il faut un autre motif que le bon fonctionnement du petit cheval pour que les chantiers de la Merribanks détachent ici leur grande vedette. Si je touche cinquante billets par semaine, ça n’est pas pour des prunes. Venez, vous allez comprendre.

« Il tira de sa poche une clef, ouvrit une porte au fond du laboratoire, et me fit descendre par une échelle dans un compartiment de la cale où l’on voyait seules, émergeant à demi d’énormes caisses bourrées de paille, quatre choses brillantes qui étaient des plaques d’acier, munies, sur les bords, de solides boulons et de rivets. Chacune ne mesurait pas moins de dix pieds carrés, avait une épaisseur d’un pouce et demi, et portait à son centre une ouverture circulaire de dix-huit pouces.

« — Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je.

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« Mon étonnement amena une expression de gaieté sur cette cocasse figure de Bill Scalan, qui évoque à la fois le boxeur et le comique de vaudeville.

« — Ça, c’est mon chouchou, dit-il, c’est l’objet mignon qui réclame ma présence. Il y a une cinquième plaque pour le fond, là-bas, dans cette autre caisse. Et un couvercle en forme de dôme, avec un anneau pour l’amarrage d’un câble ou d’une chaîne. Maintenant, regardez le fond du navire.

« À la place indiquée, je vis un carré de bois formant plate-forme ; de gros écrous l’assujettissaient aux angles, preuve qu’il était détachable.

« — Double fond, dit Scanlan. Ou le patron a simplement la fêlure, ou il nous réserve une surprise. Le fait est que, si j’y vois clair, il se propose de construire une espèce de chambre (tenez, voilà les cadres des fenêtres) et de descendre à la mer par le fond du navire. Voici des projecteurs que je considère destinés à fouiller les alentours à travers les hublots.

« — Si telle est simplement son idée, il eût pu aussi bien, comme on fait sur les bateaux de l’île Catalina, adapter au navire une plaque de cristal.

« — Vérité évidente ! me répliqua Scanlan en se grattant la tête. Il y a dans cette affaire quelque chose qui me dépasse. Le certain, c’est qu’on m’a mis à la disposition du bonhomme pour l’aider dans toute la mesure possible. Il n’a pipé mot de rien jusqu’à présent, je me suis gardé de rien lui demander, mais j’ouvre l’œil, et j’arriverai bien, avec de la patience, à savoir le fin mot de tout.

« C’est ainsi que pour la première fois je pris réellement conscience du mystère qui nous entoure. Après cela, nous eûmes d’assez vilain temps, nous fîmes quelque besogne, nous allâmes, à l’ouest du cap Juba, traîner nos chaluts sur la lisière du Socle Continental, noter les variations de la température, déterminer la salinité. C’est une manière de sport que ce dragage des profondeurs, avec un chalut à plateaux Peterson, dont l’ouverture, large de vingt pieds, happe tout ce qui se présente devant elle. Tantôt vous le descendez à un quart de mille, et vous en ramenez un lot de poissons ; tantôt à une profondeur double, et c’est quelque chose de très différent qui vous arrive, chaque couche de l’océan ayant sa population particulière, aussi distincte que si des continents séparaient les unes des autres. Tantôt encore, vous ne ramenez qu’une demi-tonne de claire gelée rose, matière vivante à l’état brut, ou bien une écope de vase à ptéropodes qui, sous le microscope, se divise en des millions de petites boules rondes et réticulées au milieu d’une boue amorphe. Brotulides et macrurides, ascidiens et holothuriens, polyzoaires et échinodermes, je vous fais grâce du dénombrement : la mer est un champ fertile et nous sommes d’actifs moissonneurs. Néanmoins, j’ai eu le sentiment que Maracot ne portait pas à nos opérations un intérêt véritable. Je soupçonne une arrière-pensée dans cette tête étroite, haute et falote, de momie égyptienne. Tout ce que nous avons fait jusqu’ici me paraît ne lui servir qu’à éprouver les hommes et les choses en vue de ce qu’il prépare.

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« Comme nous appareillons demain au petit matin, j’avais, à cet endroit de ma lettre, posé la plume pour aller me détendre à terre. Inspiration opportune, car, en débarquant sur le môle, j’y trouvai Maracot et Scanlan aux prises avec une foule tumultueuse. Bill pratique à l’occasion l’art de la boxe ; il a, comme il dit, « deux bons petits battoirs dans les mitaines ». Mais une demi-douzaine d’insulaires, couteau levé, menaçaient de donner à la rencontre un tour fâcheux, et il devenait urgent que j’intervinsse. À ce que j’ai cru comprendre, le docteur, pour faire une promenade géologique, avait loué un de ces véhicules baroques, décorés ici du nom de cabs ; il avait ainsi visité une moitié de l’île sans penser qu’il n’avait pas sur lui un sou vaillant, en sorte qu’au moment de payer, comme il n’arrivait pas à se faire entendre de ces lourdauds, le cocher lui avait enlevé sa montre à titre de gage. Ce fut pour Bill Scanlan le signal de l’entrée en lice. Mais il n’eût pas tardé, non plus que le docteur, d’avoir l’échine convertie en pelote à épingles, si je n’avais calmé la querelle en remettant un ou deux dollars au cocher pour sa rétribution, et cinq à l’un des combattants pour un œil en capilotade. Cette heureuse issue de l’incident eut pour effet d’humaniser Maracot. Dès notre retour à bord, il m’appela dans sa cabine et m’adressa des remerciements.

« — À propos, monsieur Headley, vous êtes célibataire, ce me semble ?

« — Oui, lui répondis-je.

« — Personne ne dépend de vous ?

« — Personne.

« — Très bien. Je n’ai révélé à qui que ce soit l’objet de mon voyage, car j’avais mes justes raisons de le tenir secret. L’une était la crainte qu’on ne me devançât. Divulguez un projet scientifique, et on en usera avec vous comme Amundsen avec Scott. Scott eût fait ce que je fais, il eût gardé le silence, qu’Amundsen ne l’eût pas précédé au pôle sud. Je me suis assigné une destination non moins importante que le pôle, c’est pourquoi je suis resté bouche close. Mais nous voici à la veille de la grande aventure, nul rival n’a plus le temps de me voler mon idée. Demain, nous serons en route vers le but.

« — Et ce but, quel est-il ? demandai-je.

« Il avança le corps, l’enthousiasme du fanatique illuminait sa face d’ascète.

« — Ce but, c’est le fond de l’Atlantique !

« Ici, je devrais faire halte, car j’imagine que vous aurez eu comme moi le souffle coupé, et sans doute remettrais-je la suite à demain si je contais une histoire romanesque. Mais je ne suis qu’un chroniqueur véridique : sachez donc que je passai encore une heure dans la cabine du vieux Maracot, où j’appris quantité de choses que je n’ai que le temps de vous dire avant que le bateau ne largue définitivement ses amarres.

« — Oui, jeune homme, prononça le docteur, vous avez maintenant toute liberté d’écrire : avant que votre lettre n’arrive en Angleterre, nous aurons fait le plongeon.

« Et il souligna ces mots d’un petit rire sec, car il a une façon d’humour étrange et particulier.

« — Plongeon, c’est le mot. Et plongeon qui datera dans les annales de la science. Laissez-moi tout d’abord m’inscrire en faux contre la doctrine courante qui veut qu’aux grandes profondeurs la pression de l’océan soit extrême. De toute évidence, certains facteurs existent qui la neutralisent. Ces facteurs, je ne suis pas encore à même de les définir, là réside un des problèmes que nous avons à résoudre. Si vous me permettez une question, quelle pression croiriez-vous devoir trouver sous une couche d’eau d’un mille ? »

« Ses yeux pétillaient derrière leurs grosses lunettes de corne.

« — Une pression d’au moins une tonne par pouce carré, lui répondis-je. La chose a été, du reste, nettement établie.

« — Prouver le contraire de la chose établie, c’est la tâche même du précurseur. Usez de votre cerveau, jeune homme. Vous avez, dans le cours de ces derniers mois, amené au jour quelques-unes des formes les plus délicates de la vie abyssale, toute une faune si sensible au toucher que vous aviez peine à la transférer sans altération des filets dans le réservoir. Avez-vous remarqué sur elle rien qui témoignât d’une pression si excessive ?

« — La pression s’égalisait, répliquai-je ; elle était la même au dedans et au dehors.

« — Des mots ! s’écria-t-il, de simples mots.

« Et d’un mouvement impatient, il secouait sa tête maigre.

« — Vous avez, continua-t-il, ramené, dans vos pêches, des poissons ronds, des poissons tels que le gastrolomus globulus, par exemple. Une pression comme celle que vous imaginez ne les eût-elle pas totalement aplatis ? Voyez encore les plateaux de nos chaluts : ils ne vous reviennent pas écrasés l’un contre l’autre.

« — Pourtant, l’expérience des nageurs…

« — Elle compte, assurément, dans une certaine mesure. Le nageur est, en effet, soumis à un accroissement de pression suffisant pour agir sur ce qui est, peut-être, la partie la plus sensible du corps, l’intérieur de l’oreille. Mais avec les dispositions que j’ai prises, vous n’aurez à subir aucune pression. Nous descendrons au fond dans une cage d’acier munie, sur chaque côté, d’un hublot de cristal pour l’observation. Si la pression n’est pas assez forte pour ouvrir une brèche d’un pouce et demi dans une plaque d’acier à double teneur en nickel, nous n’avons rien à craindre. C’est une extension de l’expérience naguère instituée à Nassau par les frères Williamson, et que vous connaissez sans doute. Me tromperais-je dans mes calculs… eh bien, vous me dites que personne ne dépend de vous : nous mourrons ayant tenté une grande aventure. Bien entendu, je puis la tenter seul si vous préférez n’en pas courir le risque.

« L’idée me semblait folle, mais vous savez combien il est difficile de se refuser à être brave. Je tâchai de gagner du temps pour réfléchir.

« — À quelle profondeur pensez-vous descendre, monsieur ? demandai-je.

« Une carte était épinglée sur la table : du bout d’un compas, le docteur me désigna un point de l’Atlantique au sud-ouest des Canaries.

« — J’ai fait l’an dernier, dit-il quelques sondages dans cette région. Il y a là une fosse très profonde, vingt-cinq mille pieds de creux, que j’ai le premier enregistrée. J’espère bien que sur les cartes de l’avenir vous la verrez figurer sous le nom de « Fosse Maracot ».

« — Mais, monsieur, m’écriai-je, vous ne prétendez pas explorer un pareil abîme ?

« — Non, fit le docteur en souriant, non, rassurez-vous. Notre câble de plongée, tout comme nos tubes à air, ne dépasse pas en longueur la moitié d’un mille. Mais j’allais vous expliquer qu’autour et au-dessus de cette crevasse profonde, certainement due à l’action des forces volcaniques, règne une crête, un plateau étroit situé à trois cents brasses tout au plus de la surface.

« — Trois cents brasses ! Un tiers de mille !

« — Oui, en chiffres ronds, un tiers de mille. Pour l’instant, mon intention est de nous faire descendre sur ce banc sous-marin dans notre petite cage à l’épreuve de la pression. Nous ferons de là toutes les observations possibles. Un téléphone nous reliera au navire, de manière qu’on y reçoive nos instructions. Pas de difficulté à cet égard ; quand il nous plaira de remonter, il nous suffira d’en donner l’ordre.

« — Et l’air ?

« — L’air nous sera envoyé par des pompes.

« — Mais nous nous trouverons en pleines ténèbres.

« — Il est vrai qu’à une profondeur semblable, ainsi que l’ont démontré les expériences de Fol et Sarasin sur le lac de Genève, les rayons ultra-violets eux-mêmes font défaut. Qu’importe ? Les machines du bateau nous fourniront un puissant éclairage électrique. En outre, six piles sèches d’Hellesens mettront ensemble à notre disposition un courant de douze volts ; avec une lampe à signaux Lucas, du modèle usité dans l’armée et servant de projecteur mobile, elles nous seraient, le cas échéant, d’un bon secours. Y a-t-il rien de plus qui vous inquiète ?

« — Et si nos tubes à air venaient à s’entraver ?

« — Ils ne s’entraveront pas. Au surplus, nous aurons dans des tuyaux une réserve d’air comprimé pour une durée d’au moins vingt-quatre heures. Voyons, ces explications vous satisfont-elles ? M’accompagnez-vous ? »

« Me décider n’était pas facile. Le cerveau travaille vite, l’imagination a une puissance, une vivacité singulières. Je me représentais notre boîte obscure dans ces profondeurs nées aux premiers âges du monde ; j’en respirais l’air vicié ; j’en voyais les côtés se gondoler, fléchir, se déchirer aux joints ; peu à peu montait sous moi l’eau vomie par le moindre trou de rivet, par la moindre fissure. Perspective d’une mort atroce ! Mais je relevai la tête, je rencontrai les yeux ardents du vieillard, et dans leur fixité je lus cette exaltation qui fait les martyrs de la science. Rien de prenant comme ce genre d’enthousiasme ; il est peut-être insensé, du moins il est désintéressé, il est noble. Je pris feu à cette flamme. Je me dressai d’un bond, la main tendue.

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« — Avec vous jusqu’au bout, docteur ! m’écriai-je.

« — J’en étais sûr, me répondit-il. Ce n’est pas pour vos quelques bribes de savoir que je vous ai pris, mon ami, ni, ajouta-t-il avec un sourire, pour votre parfaite connaissance des crabes pélagiques. D’autres qualités peuvent m’être d’un usage plus immédiat : je veux dire la fidélité et le courage.

« Il me congédia sur cette petite flatterie, ayant du même coup engagé mon avenir et sapé tout mon plan d’existence. Mais le dernier canot de l’île nous quitte. On appelle pour le courrier. Ou vous n’aurez plus de moi aucune nouvelle, mon cher Talbot, ou vous recevrez une lettre qu’il vaudra la peine de lire. Dans le premier cas, vous pourrez aller déposer sur les eaux, quelque part au sud des Canaries, une bouée funéraire portant l’inscription : « À cette place ou dans son voisinage gît tout ce que les poissons ont laissé de mon ami.

« CYRUS J. HEADLEY. »

 

Le second document qui se rapporte à l’affaire est le radiogramme en partie incompréhensible recueilli par plusieurs bateaux, et notamment par le vapeur de la Royal Mail Arroya. Il parvint le 3 octobre 1926, deux jours seulement après que le Stratford eut quitté la Grande Canarie comme il est dit dans la lettre précédente, et vers trois heures de l’après-midi, qui est à peu près le moment où une barque norvégienne vit un vapeur couler bas dans un cyclone à deux cents milles au sud de Porta de la Luz. J’en reproduis exactement le texte :

 

« Donnons fortement de la bande. Craignons situation désespérée. Déjà perdu Maracot, Headley, Scanlan. Événement inexplicable, mouchoir Headley bout sonde grandes profondeurs. Dieu nous aide !

« Steamer Stratford. »

 

Ce message incohérent fut le dernier signe de vie que donna le malheureux navire. On pensa que l’opérateur n’avait plus tout son bon sens au moment de la transmission. Mais la perte du Stratford n’en parut pas moins acquise.

Et quant aux circonstances de cette perte, nous en sommes éclaircis, autant qu’on peut voir là un éclaircissement, par le contenu du ballon de verre. Les journaux n’ayant que très brièvement signalé sa trouvaille, sans doute me saura-t-on gré de quelques détails complémentaires. Je les emprunte mot pour mot au journal de bord de l’Arabella-Knowles, capitaine Amos Green, allant de Cardiff à Buenos-Ayres avec un chargement de charbon.

« Mercredi 5 janvier 1927. – 24° 14 lat., 28° longit. ouest. Ciel bleu avec traînées basses de cirrus. Mer unie comme une glace. Au moment des deux coups annonçant le milieu du quart, le premier officier rapporte qu’il a vu bondir et retomber sur la mer un objet brillant. Il l’a pris d’abord pour quelque étrange poisson ; mais, en le regardant à la jumelle, il a distingué un ballon ou globe argenté, si léger qu’il reposait plutôt qu’il ne flottait à la surface. Appelé, je constate, à un quart de mille par tribord, la présence dudit ballon, gros comme un football et qui jette de vifs reflets. Je stoppe ; un canot est mis à la mer sous les ordres du second maître, qui cueille l’objet et le porte à bord.

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« C’est effectivement un ballon, fait d’une espèce de verre très solide, et plein d’une substance assez légère pour que, lancé dans l’air, il s’y tienne un moment suspendu comme une baudruche gonflée. Sa transparence permet de voir à l’intérieur un rouleau de papier ; mais sa matière est si dure que nous avons la plus grande peine à l’ouvrir pour en ôter le contenu. Le marteau n’y suffisant pas, le mécanicien en vient à bout en le faisant briser par la machine ; et malheureusement il n’en reste plus alors qu’une poussière étincelante, sans un débris qui se prête à l’examen.

« Du moins, nous possédons le papier, nous l’avons parcouru, et, comme il nous semble d’importance, nous le gardons en lieu sûr pour le déposer au Consulat britannique en arrivant à La Plata. Je navigue depuis l’enfance, voilà trente-cinq ans que je cours les mers, et ceci est bien l’événement le plus curieux dont je me souvienne. C’est ce que dit aussi l’équipage. Je laisse à de plus savants le soin d’en tirer une signification. »

Telle est la genèse du récit de Cyrus J. Headley. Je me bornerai maintenant à le donner dans son entier, sans y changer une syllabe.

« À qui destiné-je ces lignes ? Mon Dieu, à tout le monde, il me semble ; mais comme c’est là une adresse vague, autant vaut les adresser à mon ami sir James Talbot, de l’Université d’Oxford, pour la raison qu’il fut le destinataire de ma dernière lettre et que celle-ci en peut être considérée, somme toute, comme la suite. Sans doute y a-t-il dix-neuf chances sur vingt pour que ce ballon, même s’il voit la lumière du jour et si un requin ne l’engloutit au passage, roule sur les flots sans arrêter l’œil d’un marin. Cependant l’essai mérite qu’on le tente ; et comme Maracot, de son côté, en lance un deuxième, peut-être l’univers connaîtra-t-il notre prodigieuse histoire. Que les gens y croient, c’est une autre affaire, j’imagine ; mais à regarder cette sphère et sa composition vitreuse, à s’aviser du gaz lévigène qui la remplit, ils seront bien forcés de comprendre qu’il y a là quelque chose de peu ordinaire. Vous, du moins, Talbot, vous n’écarterez pas ce papier sans l’avoir lu.

« S’il est quelqu’un pour désirer savoir l’origine et les fins de notre entreprise, il trouvera tout cela exposé dans la lettre que je vous écrivis le premier octobre de l’art dernier, à la veille du jour où nous quittâmes Porta de la Luz. Parbleu, si j’avais pressenti ce qui nous attendait, je crois fort que je me serais glissé furtivement dans un des canots de l’île. Et pourtant… oui, pourtant, il est possible que, même prévenu, j’eusse gardé au docteur mon fidèle concours et voulu pousser jusqu’au bout l’expérience. Tout réfléchi, j’en ai la certitude.

« Je prends donc le récit de mon aventure à notre départ de la Grande Canarie.

« Nous ne fûmes pas plus tôt sortis du port que le vieux Maracot prit feu et flamme. Enfin, l’heure de l’action avait sonné, tout ce qu’il refoulait en lui d’énergie se donna libre carrière. Littéralement, il s’empara du navire, tout plia sous sa volonté. Fini, l’homme de science distrait, sévère et concis : il ne fut plus qu’une machine électrique humaine, crépitante de vanité et toute secouée par une force intérieure. Ses yeux, derrière ses lunettes, brillaient comme des lanternes. Il semblait être partout à la fois, mesurant des distances sur la carte, établissant des calculs avec le capitaine, traînant sur ses talons Bill Scanlan, me chargeant de mille besognes, mais toujours méthodique et visant à un but précis. Il révélait une compétence inattendue en matière d’électricité et de mécanique, et passait une grande partie de son temps à voir monter la cage d’acier, dont Bill Scanlan, sous sa direction, assemblait soigneusement les pièces.

« — Savez-vous que c’est épatant. Headley ? me dit Bill le matin du deuxième jour. Venez donc reluquer ça.

« J’eus, en « reluquant ça », l’impression désagréable de regarder mon cercueil. Mais je conviens qu’en fait de cercueil celui-là ne laissait rien à désirer. Le fond était rivé aux quatre côtés, dont chacun était percé d’un hublot à son centre. Dans le haut se trouvait une petite trappe servant de porte, et pareillement dans le bas. Un filin d’acier soutenait la cage dans l’espace ; mince mais très solide, il courait autour d’un tambour et s’enroulait ou se déroulait au moyen du treuil puissant qui nous servait à relever nos chaluts. J’ai cru comprendre qu’il mesurait en longueur près d’une moitié de mille et que son mou se lovait autour de bittes sur le pont. Les tubes de caoutchouc pour la conduite de l’air étaient d’une longueur égale. On y avait relié le fil du téléphone et aussi le fil permettant d’utiliser pour l’éclairage intérieur les batteries du navire, bien que cet éclairage fût d’autre part assuré par une installation indépendante.

« C’est le soir de ce jour-là que les machines stoppèrent. Le baromètre était bas, sur l’horizon se levait un épais nuage noir de fort méchant augure. On n’apercevait pas d’autre navire qu’une barque battant pavillon norvégien, et nous observâmes qu’elle avait pris tous ses ris, comme en prévision d’une tempête. Au reste, pour le quart d’heure tout allait le mieux du monde, le Stratford roulait doucement sur une mer d’azur que blanchissait d’écume çà et là le souffle de l’alizé. Scanlan entra dans mon laboratoire. Il montrait une excitation qui cadrait peu avec sa tranquillité habituelle.

« — Eh bien ! ça y est, monsieur Headley ! s’écria-t-il. On a descendu la cage dans un puits au fond du navire. Croyez-vous vraiment que le patron ait l’idée de se faire couler ?

« — J’en suis sûr, Bill. À telles enseignes que je l’accompagne.

« — Bon, bon ! Il faut que vous soyez piqués tous les deux pour songer à une chose pareille. Mais j’aurais de moi une piètre opinion si je vous laissais partir seuls.

« — Ça n’est pas là votre affaire, Bill.

« — Au contraire, ça l’est en plein. Vous partiriez seuls que j’en deviendrais jaune comme un Chinois atteint de jaunisse. La Merribanks m’a mis ici pour m’occuper de la cage ; donc, si la cage va au fond de la mer, il faut que j’y aille avec elle. Où sont ces plaques d’acier, là est mon adresse ; et peu m’importe si les gens du voisinage ont ou non la cervelle en bon état !

« Il n’eût servi à rien de discuter avec lui. Ainsi, notre petit « Suicide-Club » s’augmenta d’un troisième membre.

« On travailla ferme toute la nuit aux derniers ajustages. Le lendemain, après un déjeuner matinal, nous gagnâmes la cale, prêts à toute aventure. L’appareil avait été descendu dans le double fond. Nous y pénétrâmes par la trappe supérieure, sous les yeux du capitaine Howie, qui faisait la mine la plus lugubre et nous serra la main quand nous défilâmes devant lui. Puis on abaissa un peu plus la cage, on referma la trappe, on la boulonna au-dessus de nos têtes, et l’eau fut admise dans le double fond pour voir comment l’appareil se comporterait à la mer. Il subit fort bien l’épreuve : pas le moindre jeu dans les joints, aucun signe d’infiltration. Enfin, le panneau inférieur de la cale ayant été ouvert, nous nous trouvâmes en suspension dans l’océan au-dessous du niveau de la quille.

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« L’appareil constituait une sorte de chambre fort étroite, et j’admirai avec quelle adresse, quelle heureuse prévoyance, on y avait tout disposé. Nous n’avions pas allumé l’électricité, mais un soleil quasi tropical brillait à travers une eau d’un vert bouteille que de petits poissons, dans leurs ébats fugitifs, striaient de lueurs argentées. Une confortable banquette s’adossait à la muraille. Au-dessus étaient accrochés un cadran bathymétrique, un thermomètre et divers autres instruments ; au-dessous, une rangée de tuyaux représentait notre réserve d’air comprimé pour le cas d’une défaillance dans le fonctionnement des tubes. Ces tubes s’ouvraient au-dessus de nous ; à côté d’eux était placé le téléphone. Nous y pouvions entendre la voix désolée du capitaine.

« — Vous êtes bien décidés ? nous demandait-il.

« — Tout à fait décidés, répondit le docteur sur un ton d’impatience. Descendez-nous petit à petit, et qu’il y ait constamment quelqu’un au téléphone pour que je puisse vous rendre compte de la façon dont tout se passe. Quand nous toucherons au fond, restez où vous êtes, attendez que je vous donne des instructions. Je ne voudrais pas imposer au filin un effort excessif, mais il supportera très bien un déplacement de deux nœuds à l’heure. Et maintenant, larguez !

« Il jeta ces derniers mots d’une voix de fou. Il arrivait à la minute supérieure de sa vie, à celle où allait s’accomplir son rêve. Un instant, je me sentis ébranlé par l’idée que nous étions à la merci d’un maniaque, d’un maniaque retors et logique. Bill partagea mon sentiment, car il me regarda avec un rictus sinistre en se tapant le front de l’index. Mais le docteur, sitôt cet éclat passé, retrouva son sang-froid, sa réserve ordinaire. Au surplus, pour nous rassurer sur lui, il nous suffit de promener les yeux autour de nous et de voir quel esprit d’ordre, quelle intelligence organisatrice avaient présidé aux plus infimes détails.

« Déjà notre attention était divertie à chaque seconde par tout ce qui la sollicitait d’admirable et de nouveau. Lentement, la cage s’abaissait dans la mer. Le vert pâle de l’eau avait tourné au vert olive ; puis, à son tour, le vert olive se fonça, tourna au bleu, à un bleu merveilleux, riche, et qui, par degrés, s’épaississant, se changea en un pourpre sombre. Nous descendions, descendions : cent pieds, deux cents, trois cents. Les valves fonctionnaient dans la perfection. Nous respirions aussi librement, aussi spontanément que sur le pont du navire. L’aiguille du bathymètre avançait sans secousse sur le cadran lumineux. Quatre cents, cinq cents, six cents pieds…

« — Comment êtes-vous ? rugit une voix d’en haut dans le téléphone.

« — On ne peut mieux, répondit Maracot. « Mais toute la clarté allait s’évanouir, le vague jour qui nous enveloppait encore faisait promptement place à la nuit.

« — Stop ! cria le docteur.

« La cage s’immobilisa, nous restâmes suspendus à sept cents pieds au-dessous de la surface. J’entendis le déclic d’un commutateur, un flot de lumière nous inonda, qui, se répandant par les quatre fenêtres latérales, ouvrit au travers des eaux de longues perspectives étincelantes. Chacun à notre hublot, le visage contre la glace, nous contemplions un spectacle comme jamais il ne s’en était proposé à l’œil humain.

« Ces régions des profondeurs ne nous étaient connues jusqu’ici que par les quelques poissons trop lents pour éviter la grossière adresse de nos chaluts, ou trop stupides pour échapper à une drague. Aujourd’hui, nous apercevions dans sa réalité le fantastique monde des eaux. Si l’objet de la création fut l’homme, quelle chose surprenante que la population des mers dépasse tellement en nombre celle de la terre ! Broadway un dimanche soir, Lombard Street un après-midi de semaine ne sont pas plus animés que les étendues océaniques dont l’infini se déployait devant nous. Nous avions laissé loin ces couches superficielles où le poisson, s’il n’est pas proprement sans couleur, ne revêt d’autres teintes que l’outremer sur le dos et l’argent sur le ventre. Ici, nageaient des êtres qui offraient en même temps toutes les nuances et toutes les formes concevables de la vie pélagique. De délicats leptocéphales ou larves d’anguille filaient, comme des traits d’argent bruni, dans les cônes de clarté. La murène paresseuse et serpentine, la lamproie des grands fonds s’y démenaient, s’y tortillaient. La noire cératie, masse de piquants autour d’une bouche, écarquillait les mâchoires à l’aspect de nos visages. Parfois, une seiche passait, plate et nous regardant avec des yeux humains, sinistres ; parfois, une de ces formes de la vie pélagique, glaucus ou cystomes, qui ont la limpidité du cristal, prêtait une sorte de charme fleuri à la scène. Un énorme caranx ou saurel vint à plusieurs reprises se heurter sauvagement contre nos hublots jusqu’au moment qu’une ombre de sept pieds s’allongea vers lui et qu’il disparut dans la gueule d’un requin, Maracot semblait en extase ; il griffonnait des notes, qu’il entrecoupait d’un incessant commentaire.

« — Eh oui ! entendions-nous, eh oui ! une chimœra mirabilis, comme celle qu’a prise la Michael Sars. Bon Dieu ! voici un lépidion, mais d’une espèce ignorée, autant que j’en juge. Observez ce macrurus, monsieur Headley : sa coloration n’est plus du tout la même que quand nous le ramenons dans nos filets.

« Une fois seulement, il resta court en voyant, dans le cadre de son hublot, se précipiter à toute vitesse un long objet ovale qui traînait derrière lui, aussi loin que s’abaissait ou s’élevait le regard, une queue vibratile. J’avoue que je ne fus pas moins saisi. Une boutade de Bill Scanlan nous donna le mot du mystère.

« — Ce Pierrot-là, je présume, sera venu jeter la sonde sous notre nez : histoire, peut-être, de nous faire une farce, pour nous empêcher de nous sentir seuls.

« — Mais, sûrement ! sûrement ! ricana le docteur, Plumbus longicaudatus : un genre ignoré, monsieur Headley ; en fil de sonde et plomb au museau. Le fait est que, pour se maintenir au-dessus d’un banc circonscrit comme celui-ci, des sondages sont indispensables.

« Et revenant au téléphone :

« — Tout va bien, capitaine ! Vous pouvez reprendre la descente !

« Nous redescendîmes. Maracot éteignit l’électricité. De nouveau tout ne fut plus que ténèbres, sauf le cadran du bathymètre enregistrant à coups réguliers notre chute. Une légère oscillation animait notre cage ; à peine avions-nous conscience d’un mouvement ; seuls les progrès de l’aiguille sur le cadran nous disaient notre position inconcevable, terrible. Déjà, nous avions atteint une profondeur de mille pieds, l’atmosphère devenait lourde. Scanlan graissa la valve d’échappement des tubes à air, et nous respirâmes plus à l’aise. À quinze cents pieds, nous stoppâmes derechef, balancés au beau milieu des eaux, toutes lumières rallumées. Une ombre massive passa devant nous : espadon, requin des profondeurs ou monstre inconnu, c’est ce que nous n’eûmes pas le temps de déterminer. Instantanément, le docteur refit la nuit.

« — Voilà, dit-il notre danger le plus grand. Aux profondeurs où nous sommes, il y a des animaux dont ces plaques ne supporteraient pas plus l’attaque qu’elles ne résisteraient à la charge d’un rhinocéros.

« — Des baleines, peut-être, dit Scanlan.

« — Les baleines plongent quelquefois très bas : on cite le cas d’une baleine du Groenland descendue perpendiculairement à plus d’un mille. Cependant, aucune ne fait de pareils plongeons sans être blessée ou très effrayée. En l’espèce, il pouvait aussi bien s’agir d’un calmar gigantesque. On en trouve à tous les niveaux.

« — Le calmar est bien trop flasque, je présume, pour nous abîmer sérieusement. Mince de rigolade si un calmar entrait dans l’acier nickelé de la Merribanks !

« — Il est vrai, repartit le docteur, que le calmar a le corps flasque ; n’empêche qu’un individu de la grande espèce cisaillerait du bec une barre de fer, et crèverait aussi aisément que du parchemin les glaces de ces hublots, cependant épaisses d’un pouce.

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« Nous reprenions notre descente. Enfin, très doucement, nous nous posâmes. Telle fut la légèreté de notre contact avec le sol que nous en aurions eu à peine connaissance si l’électricité, en se rallumant, ne nous avait montré les ronds formés autour de la cage par le filin. Son relâchement le rendait dangereux pour nos tubes à air, Maracot s’empressa d’ordonner qu’on le retendît. Le cadran marquait dix-huit cents pieds. Nous reposions sur une crête volcanique au fond de l’océan.

II

« Je crois que durant un moment nous eûmes tous la même impression. Nous ne désirions plus rien faire ni rien voir, nous ne souhaitions que de rester là tranquilles, pour tâcher de bien nous représenter ce fait inouï que nous reposions au centre des mers les plus vastes du monde. Mais le spectacle étonnant qui se déroulait autour de nous, illuminé dans toutes les directions par le rayonnement de nos lampes, nous ramena bien vite aux fenêtres.

« La cage était assise sur un lit de hautes algues (Culteria multifida, nous dit Maracot) dont les frondaisons jaunes frémissaient sous l’action de quelque courant sous-marin, comme des branches d’arbres, l’été, au souffle de la brise. Elles n’étaient pas assez longues pour masquer le champ de notre vision, bien que leurs grandes feuilles plates, dorées par la lumière, vinssent se mettre parfois au travers. Par delà, il y avait une succession de pentes noirâtres, analogues à des tas de scories, que tachetaient des plus aimables couleurs les holothuries, les ascidies, les oursins, les échinodermes, aussi nombreux que le furent jamais au printemps, sur un talus anglais, les hyacinthes et les primevères. Ces vivantes fleurs marines, d’un rouge écarlate, d’un pourpre chaud, d’un rose tendre, pullulaient sur cet arrière-plan d’un noir de charbon. Çà et là, de grandes éponges hérissaient les sombres anfractuosités des roches ; quelques poissons des couches moyennes fendaient d’un éclair coloré notre cercle de lumière. Nous contemplions dans le ravissement ce tableau de féerie, quand une voix inquiète nous arriva par le téléphone.

« — Eh bien, comment ça va-t-il en bas ? Rien qui cloche ? Ne vous attardez pas trop, le baromètre baisse, cela ne me dit rien qui vaille. Suffisamment d’air ? Pas besoin qu’on fasse encore quelque chose ?

« — Tout va bien, capitaine ! Tout va bien ! répondit gaiement Maracot. Non, nous ne nous attarderons pas. Vous nous soignez à merveille. Nous nous sentons aussi à l’aise que dans notre cabine. Parez à nous faire avancer lentement.

« Nous entrions dans la région des poissons lumineux, il nous parut amusant d’éteindre l’électricité ; et dans une obscurité absolue, si absolue qu’une plaque sensible y fût restée à découvert toute une heure sans révéler ensuite une trace même de rayon violet, nous regardâmes se manifester l’activité phosphorescente de l’océan. Contre un fond de velours opaque, des points de lumière se mouvaient avec lenteur, comme défilent dans la nuit les hublots étincelants d’un grand navire. Une bête terrifiante avait des dents de feu qui, selon le mode biblique, grinçaient dans les ténèbres extérieures. Une autre portait de longues antennes d’or, une autre arborait sur la tête un panache enflammé. Où que se posât le regard, ce n’étaient qu’entrecroisements d’éclairs ; des myriades d’êtres allaient chacun à son affaire, tous éclairant leur route aussi sûrement que font les taxis dans le Strand à l’heure des théâtres. Au bout d’un instant, nous rallumâmes. Le docteur parla :

« — Le fond où nous sommes est encore trop élevé pour offrir aucun dépôt abyssal caractéristique. Ces dépôts-là sont tout à fait hors de notre portée. Nous pourrons, une autre fois, user d’un filin plus long…

« — Laissez donc ça de côté ! grogna Bill. N’y pensez donc plus !

« Maracot sourit.

« — Vous vous acclimaterez vite aux profondeurs, Scanlan. Nous ne nous en tiendrons pas à cette première descente…

« — Oui, reste l’Enfer ! murmura Bill.

« — … Et descendre sous les mers vous paraîtra aussi simple que de descendre dans la cale du Stratford. Vous observerez, monsieur Headley, qu’aussi loin que nous pouvons voir à travers le fouillis des hydrozoaires et des éponges silicieuses, le sol, ici, est fait de pierre ponce et de scories de basalte, vestiges d’un ancien travail plutonique. Cela me confirme assez dans le sentiment que cette crête appartient à une formation volcanique et que la fosse Maracot…

« Il roula comme avec amour ces derniers mots.

« — … représente le versant extérieur de la montagne. Ce sera donc une expérience intéressante à faire que de nous rapprocher doucement du bord de la fosse et de vérifier la nature exacte de la formation sur ce point. Je ne m’étonnerais pas d’y rencontrer un précipice de dimensions majestueuses, descendant à angle aigu jusqu’aux profondeurs extrêmes de l’océan.

« L’expérience me semblait périlleuse. Comment notre filin, étant donné sa minceur, supporterait-il une traction latérale ? Mais avec Maracot le péril n’existe ni pour lui ni pour autrui quand une observation scientifique est en cause. Je retins mon souffle, et je vis que Bill Scanlan faisait de même, quand un lent mouvement de la cage, écartant les frondaisons marines, nous avertit que le filin se tendait à plein. D’ailleurs, il supporta vaillamment l’effort, et nous nous mîmes à glisser sur le fond, sans heurt ni secousses. Maracot, la boussole en main, commandait la direction et de temps en temps ordonnait qu’on soulevât la cage pour surmonter un obstacle.

« — Cette crête basaltique ne peut mesurer plus d’un mille en étendue, nous expliqua-t-il. J’avais marqué la fosse comme située à l’ouest du point où nous avons plongé. Du train où nous allons, nous y parviendrons vite.

« Nous continuions de glisser sans à-coup sur le plateau volcanique empanaché d’or par ses algues, rendu encore plus magnifique par les flamboiements des somptueux joyaux que la nature avait taillés dans la masse et sertis dans le jais. Soudain, le docteur bondit vers le téléphone.

« — Halte ! nous y sommes ! cria-t-il.

« Devant nous, brusquement, venait de s’ouvrir une monstrueuse coupure. Lieu d’épouvante, vision de cauchemar. Des falaises de basalte, noires et brillantes, tombaient à pic dans l’inconnu. Des laminaires en frangeaient les bords, telles des fougères les bords d’une gorge terrestre ; mais plus bas que cette végétation palpitante, il n’y avait que le noir éclat des murs. Le faîte rocheux s’éloignait en s’incurvant, rien ne permettait d’évaluer la largeur du gouffre, car nos lumières n’en pénétraient pas la nuit. Si nous penchions notre réflecteur Lucas, nous apercevions une longue voie de rayons parallèles s’enfonçant, s’enfonçant, s’enfonçant, s’enfonçant jusqu’à l’engloutissement total, dans l’horreur de l’illimité.

« — Merveilleux, en vérité ! s’écria Maracot, dont le maigre et ardent visage respirait la satisfaction du propriétaire. Pour ce qui est de la profondeur, inutile de dire qu’on en a souvent enregistré de plus considérables. Par exemple, il y a la fosse du Challenger, près des îles Mariannes, qui atteint un fond de vingt-six mille pieds ; la fosse du Planet, près des Philippines, qui descend à trente-deux milles ; bien d’autres encore. Mais la fosse Maracot est probablement unique par son escarpement, outre qu’elle offre cette particularité remarquable d’avoir échappé à tant d’explorateurs hydrographes qui ont dressé la carte sous-marine de l’Atlantique. On ne saurait guère douter…

« Maracot n’acheva pas. Une expression de surprise et d’intense curiosité lui avait figé la face. Bill Scanlan et moi regardâmes par-dessus son épaule. Et ce que nous vîmes nous pétrifia tous les deux.

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« Une bête fantastique montait dans l’entonnoir de lumière creusé par le projecteur. À la distance où elle se trouvait encore au-dessous de nous, on ne discernait que confusément le roulis d’un corps formidable qui se soulevait par poussées successives et, dans une sorte de barbotement mêlé de trémoussement, gagnait peu à peu le bord du gouffre. À mesure qu’elle se rapprochait, le faisceau lumineux la frappait plus droit, elle devenait plus visible et plus effroyable. Bien qu’appartenant à une espèce ignorée de la science, elle ne manquait pas d’analogie avec certaines qui lui sont connues. Trop longue pour être un crabe énorme, trop courte pour être un homard géant, elle était plutôt construite dans la forme de l’écrevisse, avec deux pinces démesurées et deux antennes de seize pieds de long qui tremblotaient en avant de ses yeux noirs, ternes et mornes. Sa carapace pouvait avoir dix pieds de large, et sa longueur totale, antennes non comprises, ne devait pas être inférieure à dix pieds.

« — Merveilleux ! s’écria une fois de plus Maracot, en griffonnant à toute vitesse dans son cahier de notes. Yeux semi-pédiculés, lamelles élastiques, famille des crustacés, espèce inconnue. Crustacé Maracot… pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas ?

« — Je n’y vois aucun inconvénient, dit Bill. Mais l’animal me semble nous venir dessus. Hein, docteur, il serait peut-être sage d’éteindre ?

« — Une minute, le temps de noter les réticulations.

« Et Maracot tourna le commutateur, nous retombâmes dans une obscurité que déchiraient seuls, au dehors, des traits de feu semblables à des bolides par une nuit sans lune.

« — Cet animal-là est, pour sûr, le plus méchant du monde, dit Bill en s’essuyant le front. J’en ai eu froid dans le dos, comme après un déjeuner à l’eau claire !

« — Assurément, il est terrible à voir, lui répliqua le docteur ; et sans doute ne le serait-il pas moins en fait, si l’on se trouvait à portée de ses pinces. Mais, dans cette cage, nous pouvons, le temps qu’il nous plaira, l’étudier sans risque.

« Le docteur n’avait pas fini de parler que la cage résonna comme sous un coup de pioche. Puis il se fit un bruit de raclement et de grattage, que suivit un deuxième coup.

« — Bon ! voilà qu’il cherche à entrer ! dit Bill, alarmé. Nous aurions dû faire peindre à l’extérieur : Entrée interdite.

« Mais au tremblement de sa voix, je sentais combien sa drôlerie était feinte. Pour moi, mes genoux s’entre-choquaient, je l’avoue, lorsqu’à chacun de nos hublots, successivement, une ombre noire signalait le passage du monstre, en train d’examiner l’étrange coquille où, s’il parvenait à la briser, il trouverait peut-être sa pâture.

« — Il ne peut nous causer de dommage, fit Maracot, d’un ton cependant moins ferme. Mais, du reste, ajouta-t-il, autant vaut que nous l’écartions.

« Et il appela le capitaine au téléphone.

« — Relevez-nous de vingt ou trente pieds ! lui cria-t-il.

« Quelques secondes plus tard, quittant la plaine de lave, nous nous balancions doucement dans l’eau tranquille. Hélas ! nous avions compté sans l’obstination de l’affreuse bête. Un moment s’était à peine écoulé que nous entendions, contre la muraille d’acier qui nous protégeait, le raclement de ses antennes et le tapement de ses pinces. Quelle position que la nôtre dans cette nuit et ce silence où la mort nous serrait de si près ! Qu’une des puissantes pinces s’abattît sur un hublot, supporterait-il le choc ? Nous nous le demandions tous, sans le dire.

« Mais un danger encore plus immédiat vint nous surprendre. Les tapements avaient gagné le toit de la cage ; bientôt, elle se mit à osciller régulièrement d’un côté à l’autre.

« — Bon Dieu ! m’écriai-je, la brute s’attaque au filin ! Elle va le rompre !

« — Docteur, intervint Bill Scanlan, j’ai, en mer, un goût inné pour la surface. Nous avons vu, je présume, tout ce que nous venions voir : à moi le home, le sweet home ! Sonnez pour qu’on remonte et délivrez-nous de ce particulier !

« — Mais nous n’avons accompli qu’à moitié notre tâche, grommela Maracot. Nous n’avons fait que commencer à explorer le bord de la fosse. Permettez qu’au moins nous en reconnaissions l’étendue. Je n’en reviendrai content que quand nous en aurons atteint le bord opposé.

« Puis, dans le téléphone :

« — Tout va bien, capitaine. Marchez à deux nœuds jusqu’à ce que je vous arrête !

« Nous nous mîmes en marche, lentement, par-dessus le bord de la crête. Étant donné que l’obscurité ne nous préservait pas d’une attaque, nous refîmes de la lumière. Une des glaces de nos hublots était tout entière voilée par une sorte de poche, qui était vraisemblablement l’estomac inférieur de l’animal. Sa tête et ses grosses pinces continuaient de s’escrimer sur notre toit, car la cage se balançait comme une cloche. Il devait être d’une force incroyable. Jamais humains connurent-ils situation pareille : cinq milles d’eau sous eux et un monstre féroce au-dessus ? Les oscillations augmentaient de violence. Devant les sursauts du filin, le capitaine ne put se retenir de pousser dans le téléphone un cri d’angoisse. Soudain, Maracot leva les bras, fit un bond de désespoir. Nous entendîmes un déchirement de fil métallique. L’instant d’après, nous tombions dans le précipice.

« Il me semble, en me remémorant cette minute, entendre le cri sauvage qui s’échappa des lèvres de Maracot :

« — Le filin est cassé ! Rien à faire ! Nous sommes perdus !

« Il saisit l’appareil téléphonique.

« — Adieu, capitaine ! Adieu à tous !

« Ce furent les derniers mots que reçut de nous le monde des hommes.

« Qu’on n’imagine pas notre chute comme rapide. Malgré son poids, la cage avait, en raison de son creux, une flottabilité relative ; nous coulions lentement et sans heurt. Un long bruit de raclement accompagna notre glissade entre les pinces de l’horrible bête qui causait notre perte ; enfin, dans un mouvement égal de giration, nous descendîmes les degrés de l’abîme. Il se passa bien cinq minutes, qui nous firent l’effet d’une heure, avant que les fils du téléphone, arrivés au bout de leur longueur, se rompissent. Nos tubes à air se brisèrent presque au même instant, l’eau entra bouillonnante par les ouvertures. D’une main prompte quoique aveugle, Bill Scanlan noua des cordes autour des conduits de caoutchouc, et de la sorte arrêta l’inondation, tandis que le docteur libérait l’air comprimé, qui se précipita en sifflant dans les tuyaux. Par suite de la rupture des fils électriques, nos lampes s’étaient toutes éteintes ; mais le docteur réussit, dans l’ombre, à raccorder aux piles sèches d’Hellesens quelques ampoules du plafond.

« — Nous avons de l’éclairage pour une semaine, fit-il avec un sourire pincé. Au moins, nous ne mourrons pas dans le noir.

« Puis il hocha la tête, et ses traits ébauchèrent encore un sourire, mais plein de bienveillance.

« — Personnellement, je n’ai pas à me plaindre ; je suis vieux et j’ai fait mon œuvre en ce monde. Je n’emporte d’autre regret que d’avoir entraîné à ma suite deux jeunes hommes. J’aurais dû me hasarder seul.

« Pour toute réponse, je lui serrai la main en signe de sympathie. Qu’aurais-je pu lui dire ? Bill Scanlan, lui non plus, n’articula pas un mot. Nous coulions toujours peu à peu, ce dont témoignaient seules, du reste, les ombres des poissons traversant nos hublots : on eût dit qu’elles montaient plutôt que nous ne descendions. En même temps, nous ne cessions pas d’osciller, et je ne voyais aucun moyen d’empêcher que la cage ne tombât sur l’un des côtés ou ne chavirât sens dessus dessous. Par bonheur, le poids en était très également réparti, elle se maintenait en équilibre. En levant les yeux vers le bathymètre je constatai que déjà nous avions atteint la profondeur d’un mille.

« — Vous le voyez, ce que j’ai dit se vérifie, prononça Maracot avec une certaine complaisance. Peut-être avez-vous lu dans le Bulletin de la Société Océanographique un article sur les rapports de la pression et de la profondeur. Que ne puis-je, une dernière fois, me faire entendre du monde pour confondre Bülow de Giessen qui a osé me contredire !

« — Pardieu ! répliqua Bill Scanlan, si je pouvais une dernière fois me faire entendre du monde, je n’irais pas gaspiller ma salive pour un savant à tête carrée ! Je sais à Philadelphie une jeunesse qui aura des pleurs dans ses jolis yeux quand elle saura que Bill Scanlan est trépassé. Et trépassé, ma foi, d’une façon peu médiocre !

« — Vous n’auriez jamais dû venir, lui dis-je, en mettant ma main dans la sienne.

« — Pour vous lâcher, il aurait fallu que je fusse un triste phénomène. Non, j’ai à faire près de vous, j’y suis, je m’en félicite.

« — Pour combien de temps en avons-nous ? demandai-je au docteur après une pause.

« Il haussa les épaules.

« — Au moins, dit-il, pour le temps de voir le fond réel de l’océan. Il y a dans nos tuyaux une provision d’air suffisante pour près d’un jour. Le fâcheux, c’est le déchet respiratoire : nous en serons asphyxiés. Si seulement nous pouvions évacuer notre acide carbonique…

« — Je me rends bien compte que c’est impossible.

« — Nous avons un tube d’oxygène pur, je m’en étais muni en cas d’accident. Une petite quantité absorbée de temps en temps nous prolongera la vie. Remarquez que nous sommes actuellement à plus de deux milles de profondeur.

« — Pourquoi nous cramponnerions-nous à l’existence ? Plus tôt nous en finirons, mieux cela vaudra, dis-je.

« — Mais oui, s’écria Scanlan, à quoi traîner ? Autant couper tout de suite l’amarre !

« — Et renoncer au plus admirable spectacle qu’ait jamais pu contempler un œil d’homme ? Ce serait trahir la science. Notons les faits jusqu’au bout, dussent-ils restés ensevelis avec nos cadavres ! Ne quittons pas la partie qu’elle ne soit jouée.

« — Très sportif, le docteur ! du cœur au ventre comme pas un ! Allons-y donc jusqu’à la gauche !

« Nous nous étions assis tous trois sur la banquette. Agrippés au bois, balancés, ballottés, nous regardions patiemment, à travers les hublots les poissons filer vers les régions supérieures.

« — Trois milles de profondeur, annonça Maracot. Je vais ouvrir le tube d’oxygène, monsieur Headley. Car l’air devient moins respirable.

« Et dans un rire qui avait un son de crécelle :

— Voilà consacrée à jamais la fosse Maracot ! Le jour où le capitaine Howie aura fait connaître à nos collègues le sort de l’expédition, ils veilleront à ce que ma tombe perpétue ma mémoire. Bülow de Giessen lui-même…

« Et le docteur se mit à bafouiller d’inintelligibles récriminations scientifiques ; après quoi, retombés dans le silence, nous regardâmes l’aiguille s’acheminer vers le quatrième mille. À un moment donné, nous heurtâmes quelque chose de lourd, et avec une violence telle que je craignis que la cage ne se renversât. Peut-être avions-nous rencontré quelque poisson de grande taille, ou peut-être, simplement, quelque ressaut de la falaise. Du fond de l’épouvantable abîme, la crête qu’auparavant nous jugions immergée à une profondeur si excessive nous eût presque paru située à la surface. Cependant nous continuions de descendre en cercle à travers la noire étendue liquide. Le cadran marquait vingt-cinq mille pieds.

Le_Pêle-mêle___journal_humoristique_[

« — Nous arrivons à la fin du voyage, dit Maracot. Mon enregistreur Scott m’a donné l’an dernier vingt-cinq mille pieds au point limite de la profondeur. Dans quelques minutes, notre destin sera fixé. Il se peut que le choc nous écrase. Il se peut…

« Et nous nous posâmes.

« Jamais berceau de plume ne reçut un bébé des bras de sa mère plus douillettement que ne nous accueillit le fond extrême de l’Atlantique. La vase épaisse et molle fut comme un tampon idéal qui amortit totalement le choc. Nous avions à peine bougé de nos sièges : circonstance heureuse, car nous nous trouvions juchés sur une sorte de mamelon étroit, couvert d’une boue visqueuse, gélatineuse ; la cage s’y balançait mollement, n’étant soutenue qu’à demi ; il y avait à redouter qu’elle ne fît la culbute. Enfin, pourtant, notre position s’affermit, nous demeurâmes immobiles. Sur ces entrefaites, le docteur s’étant avisé de jeter un regard au dehors, un cri lui échappa et, précipitamment, il coupa la lumière électrique.

« Qu’on juge de notre stupeur : nous y voyions encore ! À travers nos hublots filtrait une lumière pâle et brumeuse : on eût dit le froid rayonnement d’un matin d’hiver. Sans le secours de nos lampes, nous distinguions nettement, à une centaine de yards dans chaque direction, le milieu qui nous entourait. Phénomène fabuleux, inconcevable, mais auquel le témoignage de nos sens conférait l’autorité d’un fait : le fond de l’océan, au ras du sol, est lumineux.

« — Pourquoi pas ? s’écria Maracot, après une ou deux minutes de surprise muette. N’aurais-je pas dû le prévoir ? Cette boue à ptéropodes ou à globigérines, qu’est-elle, sinon le produit d’une décomposition, la poussière laissée par des billions et des billions d’êtres organiques ? Et la décomposition n’a-t-elle pas un rapport avec la luminosité phosphorescente ? Où le constaterait-on plutôt qu’ici ? Ah ! la cruauté d’une démonstration si péremptoire quand on est hors d’état d’en faire part à l’univers !

« — Pourtant, objectai-je, nous avons ramené à la drague une demi-tonne de gelée à radiolaires sans nous apercevoir d’un semblable rayonnement.

« — C’est que, sans doute, il se sera perdu au cours du long trajet vers la surface. Puis, qu’est-ce qu’une demi-tonne de gelée comparée à cet immense champ de putréfaction ?

« Et, dans une émotion dont il n’était pas maître :

« — Voyez ! s’écria le docteur, voyez donc ! Les animaux des grands fonds broutent le tapis organique tout comme un bétail terrestre broute l’herbe des prairies !

« En effet, tandis que parlait Maracot, de grands poissons noirs, lourds, ramassés, s’avançaient lentement vers nous, en troupeaux, fouillant et mordillant parmi les végétations spongieuses. Un gros animal rouge, sorte de ridicule vache océanienne, ruminait en face de nos hublots ; d’autres paissaient çà et là, et, de temps en temps, levant la tête, regardaient d’une prunelle ronde l’étrange machine apparue soudain au milieu d’eux.

« Je ne pouvais qu’admirer Maracot qui, dans l’impure atmosphère de notre réduit, sous l’ombre de la mort, paisible et n’écoutant que la voix de la science, consignait infatigablement ses observations sur le papier. Moi-même, sans user d’une méthode aussi précise, je faisais mentalement mes remarques, qui, si je devais survivre, me resteraient à jamais gravées dans le cerveau. Les plaines basses de l’océan sont faites d’une argile rouge ; mais la couche de limon bathybien dont elles étaient ici recouvertes y formaient, à perte de vue, des ondulations entrecoupées de mamelons arrondis comme celui sur lequel nous étions perchés et que frôlait de pâles reflets une lumière spectrale. Dans les intervalles fuyaient, comme des nuages emportés à toute vitesse, des bandes de poissons bizarres généralement inconnus du classificateur, et présentant les colorations les plus diverses, où dominaient le rouge et le noir. Maracot devait se faire violence pour les observer avec un peu de calme et les décrire dans ses notes.

« L’air devenant de plus en plus irrespirable, nous dûmes, pour notre salut, recourir à une nouvelle émission d’oxygène. Chose curieuse, nous avions tous une faim que je puis qualifier de féroce. Nous dévorâmes le bœuf de conserve, accompagné de pain et de beurre, arrosé de whisky et d’eau, que nous devions à la prévoyance du docteur. Mes forces ainsi refaites et mes perceptions stimulées, je m’étais rassis à mon poste d’observation, et je soupirais après une dernière cigarette, quand je fis une découverte qui détermina dans mon esprit un singulier remous d’idées et d’imaginations.

« J’ai dit que, partout aux environs, des mamelons bosselaient la plaine onduleuse et grise. Il s’en trouvait un, plus important que les autres, en face de mon hublot, à la distance d’environ trente pieds. Son flanc portait une marque particulière, qu’en regardant bien je vis avec étonnement se répéter de place en place jusqu’à l’inflexion extrême de la courbe. Si près de la mort, on ne s’émeut pas aisément de ce qui a trait encore à ce monde ; pourtant, le souffle me manqua, le cœur me faillit une minute quand, soudain, je compris que ce que je regardais là était une frise, et qu’en dépit de son usure, nonobstant son revêtement de coquillages, je n’avais pas à m’y tromper : les mains de l’homme en avaient sculpté les figures. Empressés à mes côtés, Maracot et Bill Scanlan considérèrent à leur tour, ébahis, les signes de l’omniprésente énergie humaine.

« — C’est de la sculpture, évidemment ! s’écria Scanlan. Ce mamelon est, je présume, le toit d’une bâtisse. Et aussi les autres. Voulez-vous que je vous dise, patron ? Nous avons jeté l’ancre au milieu d’une vraie ville !

« — Et qui est plus, dit Maracot, au milieu d’une ville très ancienne. La géologie nous enseigne que les mers furent jadis des continents et les continents des mers ; mais j’avais toujours accordé peu de crédit à l’idée qu’une époque aussi récente que la quaternaire eût vu se produire un affaissement de l’Atlantique. Ainsi, la tradition orale égyptienne dont Platon s’est fait l’écho ne laisserait pas d’avoir un fondement dans la réalité. Ces formations volcaniques confirmeraient que l’affaissement en question fut le résultat de l’activité sismique.

« — Il y a, dis-je, une certaine régularité dans la disposition de ces dômes. Je commence à croire qu’ils constituent non pas des habitations distinctes, mais des coupoles, et qu’ils ornent le faîte de quelque immense édifice.

« — M’est avis que vous avez raison, opina Scanlan. Ils sont quatre, de grandes dimensions, aux quatre coins, avec des rangées de plus petits dans l’entre-deux. Oui, c’est un édifice, et dont nous ne pouvons pas même mesurer l’ensemble. Mais on y logerait tous les chantiers de la Merribanks, et quelques autres par-dessus le marché !

« — Il aura été enseveli jusqu’au toit par la continuelle pression qui s’exerce du haut, reprit le docteur. Et, d’autre part, il n’est pas tombé en ruines : la température constante de ces fonds, un peu supérieure à trente-deux degrés Fahrenheit, y aura certainement fait obstacle. Même la dissolution des restes bathiques qui pavent le sol de l’océan, et qui nous donnent cette luminosité dont nous jouissons, doit être des plus lentes. Quant à ces sculptures, pardieu ! elles ne composent nullement une frise, mais une inscription.

« — À cet égard, point de doute possible. Les mêmes signes revenaient à chaque instant. C’étaient, sans contredit, les caractères d’un alphabet archaïque.

« — J’ai, poursuivit notre chef, étudié les antiquités phéniciennes, et je trouve à ces caractères quelque chose de suggestif et de familier. Oui, certes, mes amis, nous avons sous les yeux une antique cité ensevelie et nous emporterons dans la tombe le secret d’une admirable découverte. Je conviens avec vous que, plus tôt la mort viendra, plus elle sera la bienvenue.

« Elle ne pouvait beaucoup se faire attendre. L’air était stagnant, effroyable, surchargé d’acide carbonique, au point que l’oxygène avait peine à s’y frayer une issue. En raidissant le corps au-dessus de notre siège, nous pouvions encore aspirer une gorgée d’atmosphère plus saine ; mais la vapeur méphitique s’élevait peu à peu. Maracot, les bras repliés, dans une attitude de résignation, penchait la tête sur la poitrine. Déjà, succombant à l’asphyxie, Scanlan se débattait par terre. La tête me tourbillonnait, un poids intolérable m’opprimait la poitrine. J’avais fermé les yeux. Près de choir dans l’inconscience, je les rouvris pour voir une dernière fois le monde que je quittais ; et dans l’instant même, poussant un cri rauque, vacillant sur mes jambes, je fus debout.

« Une face humaine me regardait à travers le hublot !

« Délirais-je ? J’attrapai Maracot par l’épaule et je le secouai violemment. Il se leva, ouvrit tout grands les yeux et resta bouche bée. Si, comme moi, il voyait l’apparition, elle n’était pas un pur phantasme. Elle avait une figure longue, mince et bronzée, avec une courte barbe en pointe, et deux yeux vifs, interrogateurs, qui, promenés d’un côté à l’autre, semblaient étudier notre situation dans le moindre détail. Elle aussi manifestait une extrême surprise. Nous avions rallumé nos lampes, et le spectacle était assurément impressionnant de cette chambre où gisait un homme inanimé, où deux autres braquaient sur le dehors des visages de moribonds, tendus, convulsionnés, cyanosés par un commencement d’asphyxie. Nous avions, Maracot et moi, les mains à la gorge : nos poumons haletaient désespérément. Le mystérieux personnage nous fit un signe et s’éloigna.

« — Il nous abandonne ! gémit le docteur.

« — Ou il va chercher du secours. Étendons Scanlan sur la banquette. Il mourra fatalement s’il reste par terre.

« Nous soulevâmes le mécanicien, nous le posâmes sur le siège, la tête droite contre les coussins. Ses traits avaient la couleur de la cendre, il murmurait des mots sans suite, mais son pouls restait perceptible.

« — Espérons encore, fis-je d’une voix étranglée.

« — Folie ! s’écria le docteur. Comment un homme vivrait-il au fond de l’océan ? Comment respirerait-il ? Nous sommes les jouets d’une hallucination collective. Mon jeune ami, nous avons le cerveau brouillé.

« Je regardai le paysage extérieur, froid et blême, et je me dis que sans doute Maracot n’avait que trop raison. Mais je m’aperçus tout à coup qu’il s’y faisait du mouvement. Des ombres fendaient l’eau à distance. Elles s’accusèrent et se précisèrent, ce furent bientôt des figures en marche. À travers le lit de la mer, une foule accourait vers nous : elle fut, en peu d’instants, assemblée sous nos hublots, discutante et gesticulante. Il y avait là quelques femmes, mais la majorité de ces gens étaient des hommes. L’un d’eux, grande tête à barbe noire, carrure puissante, avait toutes les allures de l’autorité. Il fit rapidement le tour de notre cage et, du bout de l’éperon que projetait la partie libre de sa base, il découvrit la trappe du fond. Nous le vîmes aussitôt dépêcher derrière lui un messager ; en même temps, par des gestes d’une impérieuse énergie, il nous pressait d’ouvrir la trappe.

« — Pourquoi pas ? dis-je. Autant mourir noyés qu’étouffés. Je suis à bout de forces.

« — Mourir noyés, nous ne le pouvons pas, me répondit Maracot. L’eau entrant par le fond ne saurait dépasser le niveau de l’air comprimé. Faites boire à Scanlan quelques gouttes de brandy ; il faut qu’il fasse un effort, serait-ce l’effort suprême.

« À peine eut-il absorbé le cordial que je lui administrais, le mécanicien roula autour de lui des yeux effarés. Nous le redressâmes entre nous sur le siège. Il n’était qu’à demi revenu de sa stupeur. Nous lui expliquâmes brièvement ce qui se passait.

« — Le danger qui nous menace, dit Maracot, c’est l’empoisonnement par le chlore si l’eau atteint nos batteries. Lâchez toute la réserve d’air, car, plus la pression sera forte, moins il entrera d’eau dans la cage. Et maintenant, aidez-moi à pousser le levier.

« Pesant de tout notre poids sur la barre, nous soulevâmes la plate-forme circulaire qui fermait le fond ; et il me semblait, ainsi faisant, précipiter notre suicide. L’eau entra à gros bouillons, glauque et scintillante. Elle montait vite, vite, recouvrant nos pieds, gagnant nos genoux, atteignant notre ceinture. Là, elle s’arrêta. Mais la pression de l’air devenait insupportable. Nous avions des bourdonnements dans la tête, un bruit de tambour dans les oreilles. Impossible de vivre longtemps dans une pareille atmosphère. Et nous devions nous retenir des deux mains à une étagère pour ne pas tomber dans l’eau.

« Cette position nous ôtait la faculté de voir par le hublot et, partant, d’imaginer les mesures que l’on prenait pour notre délivrance. À la vérité, comment admettre l’idée qu’on dût nous apporter un secours utile ? Néanmoins, si imposante était la mine, si délibérées les façons des gens que nous avions vus, et notamment de l’homme à grande barbe qui paraissait être un de leurs chefs, que nous n’en pouvions pas ne pas ressentir une certaine confiance. Brusquement, l’homme à grande barbe reparut, il nous regardait d’en dessous à travers l’eau : en moins de rien, franchissant l’ouverture circulaire, il prit pied sur la banquette à côté de nous. Trapu et vigoureux, d’une taille qui n’allait pas plus haut que mon épaule, il attachait sur chacun de nous successivement de grands yeux bruns pleins d’une malicieuse assurance et qui semblaient nous dire : « Oui, oui, pauvres diables, vous vous croyez en mauvaise passe ; mais je sais, moi, le bon chemin. »

« Alors seulement, je m’avisai d’une chose extraordinaire. Cet homme (si c’était bien une créature humaine, et toute semblable à nous) avait le corps pris dans une enveloppe transparente d’où ne sortaient que les bras et les jambes, et qu’on discernait peu dans l’eau, tant la matière en était diaphane, mais qui, maintenant, dans l’air, à notre côté, brillait comme de l’argent, sans rien perdre de sa limpidité cristalline. Sous cette gaine translucide, il portait, au-dessus de chaque bras, une sorte de boîte percée de trous qui épousait la rondeur de l’épaule.

« Comme il venait de nous rejoindre, un nouvel arrivant nous lança du fond, par l’ouverture, une de ces enveloppes que j’ai dites, et qui semblaient de grosses bulles de verre ; une deuxième suivit, puis une troisième, et toutes les trois flottèrent sur l’eau. Puis vinrent six petites boîtes comme celle que notre mystérieux sauveteur portait en guise d’épaulières, et qu’avec les courroies dont elles étaient pourvues il nous fixa aux omoplates. Je commençais à soupçonner que la vie de cet étrange peuple n’impliquait aucune infraction aux lois naturelles, et que, vraisemblablement, l’une des deux boîtes produisait l’air respirable, tandis que l’autre absorbait les déchets de la respiration. Après cela, nous fûmes successivement revêtus des enveloppes transparentes, et des bandes élastiques les refermèrent si strictement sur nous, en haut des bras et à la ceinture, que l’eau n’y pouvait pénétrer. Ainsi équipés, nous respirions sans la moindre gêne. Ce fut pour moi une joie de voir Maracot me regarder, comme naguère, avec des yeux qui pétillaient derrière ses lunettes, et de connaître, au sourire de Bill Scanlan, que l’oxygène avait fait son œuvre de vie. Notre ami inconnu, après nous avoir considérés d’un air de grave satisfaction, nous fit signe de le suivre. Nous sortîmes par la trappe. Une douzaine de mains bienveillantes s’étaient offertes pour nous aider, elles soutinrent ensuite nos premiers pas sur le sol de boue visqueuse où nous chancelions et enfoncions.

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« Prodige dont je ne reviens pas encore ! Nous étions là, sous cinq milles d’eau, sains et saufs tous les trois et parfaitement à notre aise ! Que faisait donc cette pression terrible qui avait tant occupé l’imagination des savants ? Nous n’en étions pas plus incommodés que les poissons d’espèces délicates en train de s’ébattre autour de nous ! Nous avions, il est vrai, le buste isolé par nos cloches vitreuses, si minces et d’ailleurs plus résistantes que l’acier le mieux trempé ; mais nos membres mêmes, qu’elles laissaient en dehors, n’éprouvaient, du fait de l’eau, qu’une constriction que l’on oubliait vite. Nous nous arrêtâmes en groupe pour jeter un dernier coup d’œil à la cage que nous venions de quitter. L’aspect en était fantastique. Les batteries fonctionnant toujours, elle déversait par ses quatre côtés des torrents de lumière jaune, et devant chacune de ses fenêtres frétillaient une multitude de poissons. Notre contemplation menaçait de se prolonger ; enfin le chef prit Maracot par la main, et nous repartîmes à leur suite, barbotant plus que marchant, comme au travers d’un marécage.

« Sur ces entrefaites, un nouvel incident se produisit, non moins surprenant pour nos compagnons que pour nous-mêmes. Un petit objet noir sorti des ombres supérieures se balança un moment dans l’eau avant d’atteindre le fond. C’était le sondeur du Stratford ; il explorait le gouffre au nom duquel le souvenir de l’expédition allait rester attaché. L’ayant déjà vu descendre, nous comprîmes que l’opération, interrompue par le drame de notre chute, venait d’être reprise, sans qu’on imaginât, certes, qu’elle dût s’achever à nos pieds. Et l’on ignorait apparemment qu’il eût touché, car il demeurait immobile dans la vase. Au-dessus de moi se tendait le fil métallique qui, du fond des eaux, me reliait au pont de notre navire. Oh ! pouvoir lui confier un mot d’écrit ! L’idée, après tout, était-elle si absurde d’envoyer là-haut un message qui montrât que nous étions toujours vivants ? La cloche de verre enfermait mon veston, elle m’en interdisait les poches ; mais j’étais libre à partir de la ceinture, et, par bonheur, j’avais mon mouchoir dans la poche de mon pantalon. Je l’en tirai, je le roulai et le nouai en haut du sondeur, le lest se dégagea par le jeu automatique de son mécanisme, et je vis mon petit bouchon de linge remonter vers ce monde d’où j’étais pour jamais exclu. Nos amis examinèrent avec un vif intérêt le lest de soixante livres, et, finalement, l’emportèrent quand nous reprîmes notre chemin.

« Nous faufilant entre les mamelons, à peine avions-nous fait deux cents pas que nous nous arrêtâmes devant une petite porte carrée, flanquée de piliers robustes et portant une inscription sur le linteau. Elle était ouverte ; nous entrâmes dans une grande salle nue, que referma derrière nous un panneau à glissières manœuvré de l’intérieur au moyen d’une manivelle. Naturellement, nos enveloppes nous rendaient sourds à tous les bruits, mais nous comprîmes qu’une très forte pompe était en action, car l’eau baissait rapidement au-dessous de nous : en moins d’un quart d’heure, nous restâmes à sec sur le dallage bourbeux, et nous nous débarrassâmes de nos enveloppes. L’air que nous respirions était d’une pureté parfaite, l’atmosphère chaude et claire. Attroupés autour de nous, souriant et bavardant, les bruns habitants de l’abîme nous serraient la main, nous tapaient amicalement sur l’épaule. Ils parlaient une langue bizarre, âpre, dont il va de soi que nous ne saisissions pas un mot ; mais jusqu’au fond des eaux et sous la terre, un visage qui sourit et des yeux rayonnants de sympathie ont suffisamment d’éloquence. Le long du mur pendait tout un assortiment d’enveloppes de verre. On nous conduisit (pour ne pas dire qu’on nous poussa) fort obligeamment vers une porte intérieure donnant sur un corridor en plan incliné. Quand elle se rabattit derrière nous, il ne resta plus rien pour nous rappeler que nous étions, désormais, les hôtes involontaires d’une race inconnue, et retranchés pour toujours du monde qui était le nôtre.

« Rendus si brusquement à nous-mêmes après la tension terrible que nous venions de subir, tous nous nous sentions à bout de forces. Bill Scanlan, qui était une manière d’hercule, traînait pourtant la jambe ; Maracot et moi éprouvions un vrai bonheur à nous appuyer lourdement sur nos guides. Mais nonobstant ma fatigue, je ne laissais pas de remarquer en passant le moindre détail. L’air, évidemment, nous arrivait d’une machine qui, après l’avoir fabriqué, l’envoyait par bouffées à travers les issues pratiquées dans les murs.

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« La lumière était diffuse et due, semblait-il, à une application généralisée de ce système d’éclairage par le fluor qui sollicitait déjà l’attention de nos ingénieurs européens quand on vint à se passer de filaments et de lampes : elle émanait de longs cylindres de verre posés le long des corniches. J’en étais là de mes observations quand on nous introduisit dans un vaste salon garni de tapis moelleux, meublé de sièges dorés et de sophas penchants qui rappelaient vaguement par leur forme les tombes égyptiennes. On avait congédié la foule, nous restions seuls avec l’homme barbu et deux suivants. « Manda », nous répéta l’homme à plusieurs reprises, en se tapant la poitrine ; puis, nous désignant l’un après l’autre, il nous fit redire les noms de Maracot, Headley et Scanlan jusqu’à ce qu’enfin il les prononçât de façon correcte. Il nous avait, du geste, invités à nous asseoir. Sur son ordre, un des suivants quitta la pièce, pour y rentrer presque aussitôt escortant un vieillard à chevelure et longue barbe blanches, bizarrement coiffé d’un cône d’étoffe noire. J’allais oublier de mentionner que tous ces gens portaient des tuniques de couleur qui leur tombaient aux genoux et des bottes faites de peau de poisson ou de chagrin. Le personnage qu’on venait d’introduire ne pouvait être qu’un médecin, car il nous examina tour à tour, les mains posées sur notre front et les yeux fermés, comme s’il se donnait de notre état une impression mentale. Il n’en dut guère être satisfait, car il hocha la tête en adressant à Manda quelques mots sur un ton très grave. De nouveau. Manda expédia son suivant, qui reparut la minute d’après apportant sur un plateau des mets accompagnés d’un flacon de vin. On disposa devant nous un repas. Trop las pour nous enquérir de ce que nous mangions, du moins nous sentîmes les bienfaisants effets de la nourriture. Après cela, on nous conduisit dans une autre salle, où trois lits avaient été préparés à notre intention. Je me jetai sur l’un. Il me souvient obscurément que je vis alors Bill Scanlan traverser la pièce et s’asseoir auprès de moi.

« — Parole ! me dit-il, votre brandy m’a sauvé la vie. Mais où diable pouvons-nous être ?

« — Je ne le sais pas plus que vous, lui répondis-je.

« — N’importe, je m’en vais dormir, conclut-il d’une voix endormie, en retournant vers son lit. Fameux, dites donc, le vin de ces types. Grâce à Dieu, ils ignorent le Père Prohibition !

« Ce furent les derniers mots que j’entendis ; je plongeai dans le sommeil le plus profond que je me rappelle.

III

« Quand je m’éveillai, je n’arrivai pas tout de suite à concevoir où j’étais. Les événements de la veille me brouillaient l’esprit comme une fumée de cauchemar. Je ne me décidais pas à les tenir pour authentiques. Je regardais, tout hébété, la grande pièce nue et sans fenêtres, aux murs couleur de noisette, la lumière tombant des corniches, les meubles épars, enfin les deux autres lits, dont l’un m’envoyait des ronflements aigus, stridents, où déjà, sur le Stratford, j’avais appris à reconnaître Maracot. Tout cela, pour être vrai, me semblait trop absurde. Et je dus un bon moment palper ma couverture, examiner mes draps, apparemment tramés avec les fibres d’une plante marine, pour admettre l’inconcevable réalité de notre aventure. Je m’absorbais dans mes réflexions, quand j’en fus tiré par une explosion de rire ; Bill Scanlan se dressait sur son lit.

« — Bonjour ! me cria-t-il en s’apercevant que j’avais les yeux ouverts.

« — Vous m’avez l’air bien joyeux, lui dis-je. Je ne vois pas cependant que nous ayons tant à rire.

« — Parbleu ! moi non plus je n’avais pas le cœur à la noce en me réveillant. Mais il m’est venu ensuite une idée rigolote.

« — Laquelle ? Je ne demande qu’à m’égayer.

« — Voilà. J’ai pensé à la bonne farce qu’on aurait faite, tous les trois, en s’attachant à la sonde. Pas de difficulté pour respirer dans ces enveloppes de verre. Et la tête du vieux Howie, là-haut, quand nous aurions émergé en grappe !

« Éveillé par nos rires, le docteur s’assit sur son lit avec la même expression d’ahurissement qui d’abord avait été la mienne. J’oubliai mes ennuis et m’amusai à l’entendre tenir les propos les plus décousus, partagé qu’il était entre la joie extatique d’avoir devant lui un nouveau champ d’études et la désolation de ne pouvoir communiquer ses découvertes à ses confrères les savants terrestres. Enfin, reprenant pied dans le présent, il consulta sa montre.

« — Neuf heures, nous dit-il.

« Scanlan et moi réglâmes notre montre sur la sienne : mais nul moyen de vérifier si nous étions au matin ou au soir.

« — Il importe, continua-t-il, que nous restions fidèles à notre calendrier. C’est le 3 octobre que nous avons effectué notre descente. Nous sommes arrivés ici le soir du même jour. Combien de temps avons-nous dormi ?

« — Peut-être un mois, est-ce qu’on sait ? répondit Scanlan. Je ne m’étais pas payé un tel coup de traversin depuis le match des Usines, la fois que Mackey Scott me battit aux points en six rounds.

« Nous avions à portée de la main toutes les commodités de la civilisation ; nous en profitâmes pour nous laver et faire un bout de toilette. Cependant la porte était retenue du dehors : pour l’instant on nous traitait en prisonniers. Toute ventilation semblait faire défaut : en réalité, un courant d’air établi par de petits trous que nous découvrîmes dans le mur entretenait une atmosphère des plus agréables. La température était douce et tiède : un système quelconque de chauffage central devait, en l’absence de tout appareil visible, distribuer la chaleur à travers les salles. Remarquant un bouton contre l’un des murs, j’y appuyai le doigt. C’était, comme je le supposais, un bouton d’appel, car instantanément la porte s’ouvrit, un homme se montra, petit et brun, vêtu d’une robe jaune. Ses grands yeux marron nous interrogeaient avec bienveillance.

« Nous avons faim, lui dit Maracot : pourrions-nous prendre quelque chose ?

« L’homme hocha la tête en souriant, notre langage lui était incompréhensible.

« Scanlan essaya de son argot, sans obtenir d’autre réponse que le même sourire confus. De guerre lasse, j’ouvris la bouche, j’y fourrai l’index et l’y agitai. L’homme comprit enfin, ses gestes vigoureux me le firent entendre. Et il sortit en toute hâte.

« Dix minutes plus tard, deux autres individus en robe jaune roulaient devant nous une petite table. Même à l’Hôtel Baltimore, nous n’aurions pu faire un meilleur déjeuner. On nous servit du café, du lait chaud, des petits pains, un délicieux poisson plat et du miel. Nous fûmes trop occupés pendant près d’une heure pour parler de ce que nous mangions et en discuter la provenance. Finalement, les serviteurs revinrent, remmenèrent la table et refermèrent soigneusement la porte.

« — Je suis tout couvert de bleus à force de me pincer, dit Scanlan. Est-ce que, oui ou non, je rêve ? Voyons, docteur, vous nous avez conduits ici ; à vous de nous éclairer, je présume. Que vous en semble ?

« Le docteur secoua le front.

« — Moi aussi, je crois rêver, dit-il. Mais quel rêve magnifique ! Quel sujet d’intérêt pour le monde si le retour était possible !

« — Un fait s’impose, déclarai-je ; c’est que l’Atlantide n’était pas un simple mythe. Elle a trouvé des gens merveilleux pour lui prolonger l’existence.

« — Ben, ma foi ! s’écria Bill, le diable m’emporte si je comprends comment ils se procurent l’air, l’eau fraîche et tout le reste. Peut-être le manitou barbu que nous avons vu hier daignera-t-il nous l’expliquer, s’il nous pousse une nouvelle visite.

« — Pour nous l’expliquer, il devrait parler notre langue.

« — Remettons-nous-en plutôt à nos observations, dit Maracot. Il y a déjà un point que je saisis ; cela, grâce au miel qu’on nous a offert à déjeuner, et qui était, sans contredit, du miel synthétique, comme dès à présent on en fait sur la terre. Si l’on fait ici du miel synthétique, pourquoi, aussi bien, n’y ferait-on pas du café synthétique, ou de la farine ? Les molécules des éléments sont comme des matériaux partout disposés autour de nous ; il ne s’agit que d’en savoir déplacer quelques-uns, parfois un seul, pour obtenir une nouvelle substance ; par un simple déplacement de molécules, le sucre devient de l’amidon ou de l’alcool. Et les agents de ces déplacements, qui sont-ils ? La chaleur. L’électricité. D’autres, peut-être, dont nous ignorons tout. Certaines molécules se déplacent d’elles-mêmes, et alors le radium devient du plomb, l’uranium devient du radium, sans que l’on y touche.

« — Ainsi, d’après vous, les gens chez qui nous sommes auraient des connaissances physiques très avancées ?

« — J’en suis sûr. En somme, il n’y a pas de matériaux élémentaires qu’ils n’aient sous la main. L’eau de mer fournit à volonté l’hydrogène et l’oxygène ; ces masses de végétation marine contiennent de l’azote et du carbone ; les dépôts bathybiens sont riches en phosphore et en calcium. Par une manipulation adroite, avec des notions appropriées, qu’y a-t-il ici qu’on ne puisse produire ?

« Déjà le docteur entamait un cours de chimie, lorsque Manda poussa la porte, et, nous ayant fait un salut des plus amicaux, s’avança. Il amenait avec lui le vénérable vieillard à qui nous avions eu affaire la veille. Ce devait être un homme de grand savoir, car il nous adressa plusieurs fois la parole et, chaque fois, dans une langue vraisemblablement différente, mais toujours aussi mystérieuse. Enfin il haussa les épaules, dit un mot à Manda qui, sur-le-champ, donna un ordre aux deux serviteurs restés devant la porte, et ceux-ci, à peine sortis, revinrent avec un écran singulier, soutenu par deux montants et tout pareil à nos écrans de cinéma, sauf que la surface en était revêtue d’un enduit brillant qui miroitait sous la lumière. On le dressa contre un des murs, puis le vieillard recula d’un nombre de pas bien comptés, marqua la distança sur le dallage et, sans quitter la place, regardant Maracot, se toucha le front en désignant l’écran.

« — Tout à fait dingo, l’ancêtre ! dit Scanlan. Araignée au plafond.

« Maracot, par ses hochements de tête, traduisit notre commun embarras, que partageait d’ailleurs le vieillard lui-même. Celui-ci, enfin, eut une idée. Montrant du doigt son propre visage, il se tourna vers l’écran, y attacha les yeux, parut y concentrer toute son attention, et en un rien de temps son image alla s’y inscrire. Il n’eut alors qu’à nous faire signe de l’imiter pour que, presque aussitôt, notre image prît sur l’écran la place de la sienne. À vrai dire, elle n’offrait pas une ressemblance rigoureuse. Scanlan avait l’air d’un magot chinois et Maracot d’un cadavre en décomposition : mais, assurément, c’était l’aspect sous lequel ils apparaissaient à l’opérateur.

« — Projection de pensée ! m’écriai-je.

« — Très juste, dit Maracot. Il y a là une invention admirable, encore qu’elle ne soit qu’une combinaison de la télépathie et de la télévision telles qu’on les comprend vaguement chez nous.

« — Je ne pensais pas, dit Scanlan, reluquer jamais ma bobine sur l’écran, du moins si c’est moi que représente ce Céleste à figure de fromage. Hein ! la veine que ce serait de pouvoir apporter au Ledger l’histoire de nos aventures ? Avec ce qu’il cracherait, nous n’aurions plus qu’à vivre de nos rentes. Penser qu’on a la marchandise, et aucun moyen de la livrer !

« — En effet, c’est là le fâcheux, dis-je ; une histoire pareille remuerait le monde. Mais que nous demande-t-on encore par ces gestes ?

« Maracot, ayant pris la place qu’on lui indiquait, mit admirablement au point sur l’écran les lignes nettes et vigoureuses de son cerveau : et nous vîmes d’abord s’y détacher l’image de Manda, puis celle du Stratford tel qu’au moment où nous l’avions quitté.

« — J’y suis ! m’écriai-je. Je saisis leur idée. Ils veulent qu’au moyen d’images nous leur racontions tout ce qui nous concerne. Ils désirent savoir qui nous sommes et quel concours de circonstances nous a jetés ici.

« Maracot, ayant adressé à Manda un signe d’intelligence, commençait à projeter une vision de notre voyage, quand le chef leva la main, l’arrêta, donna un ordre aux serviteurs. On emporta l’écran. Et les deux Atlantes nous invitèrent à les suivre.

« L’édifice où l’on nous avait reçus était immense ; nous traversâmes des enfilades de corridors avant d’arriver à une salle de vastes proportions aménagée en salle de conférences. Un large écran analogue à celui que nous avions vu occupait l’un des côtés, en face était assemblé un public d’au moins mille personnes, qui nous salua d’un murmure de bienvenue. Il y avait là des gens des deux sexes et de tous les âges, les hommes bruns et barbus, les femmes jolies et belles ou dignes et majestueuses. Nous n’eûmes guère le temps de les observer ; on nous conduisit aux sièges de premier rang, on plaça Maracot devant l’écran sur une espèce de tribune, on éteignit les lumières et on lui fit signe de commencer.

« Il joua excellemment son rôle. Nous vîmes d’abord le Stratford descendre la Tamise, et une rumeur profonde trahit l’émotion des spectateurs à cette vue raccourcie mais authentique d’une vraie cité moderne. Puis une carte apparut, qui retraçait le parcours du navire. Puis ce fut notre cage d’acier avec tout son attirail, et au murmure qui l’accueillit nous comprîmes qu’on la reconnaissait. Nous assistâmes à notre plongée, nous nous vîmes atteindre la crête du plateau surplombant la fosse. Là-dessus arriva le monstre qui avait causé notre désastre : « Marax ! Marax ! » cria la foule, d’où il ressortait qu’elle avait appris à le connaître et à le craindre. Un silence terrifié plana au moment qu’il s’attaquait à notre câble : et quand, les fils métalliques s’étant rompus, nous tombâmes au gouffre, de toutes parts s’éleva un grondement d’horreur. Un mois d’explications nous aurait moins renseignés sur notre sort que cette demi-heure de démonstration visuelle.

« Il n’est témoignages de sympathie que ne nous donna l’assistance avant de se disperser. On nous tapait gentiment dans le dos. On nous présenta successivement quelques-uns des chefs. Sans doute l’autorité résidait-elle surtout dans la sagesse, car toutes les personnes réunies là semblaient de même condition sociale et étaient vêtues de façon à peu près uniforme. Les hommes portaient des tuniques de couleur safran qui leur venaient aux genoux, avec des ceintures et de hautes bottes faites d’une matière écailleuse qui devait être le cuir de quelque animal marin. Les femmes se drapaient noblement, à la manière classique, dans des robes qui présentaient toutes les nuances du rose, du bleu, du vert, et que décoraient des bouquets de perles ou des applications de nacres opalescentes. Nombre d’entre elles étaient d’une beauté dont n’approche point la beauté terrestre ; une, entre autres… Mais que viendraient faire mes sentiments personnels dans ce récit destiné au public ? Je me permettrai seulement de dire que Mona est la fille unique de Scarpa, l’un des chefs du peuple, et que, dès le jour de notre première rencontre, je lus dans ses yeux une sympathie compréhensive dont j’eus le cœur touché, comme elle-même, peut-être, fut touchée par mon admiration et ma gratitude. Inutile de rien ajouter concernant cette créature délicieuse, sinon que désormais une influence nouvelle et très forte s’exerce sur ma vie. En voyant Maracot gesticuler de façon inaccoutumée tête à tête avec une aimable dame, tandis qu’en un cercle de rieuses jeunes filles Scanlan exécutait tout une pantomime pour leur exprimer son émerveillement, je sentis que mes compagnons commençaient, eux aussi, de juger notre situation moins tragique. Si nous étions morts pour le monde, nous avions du moins trouvé hors de lui une vie susceptible de compenser dans quelque mesure ce que nous perdions.

« Plus tard dans la journée. Manda et d’autres amis nous firent visiter diverses parties de l’édifice. Il s’était, au cours des âges, tellement enfoncé dans le sol de la mer qu’on n’y pénétrait que par le toit. De la chambre d’entrée, les couloirs descendaient à plusieurs centaines de pieds, où était le niveau des assises. Mais l’on avait poussé bien au delà l’excavation du sol, partout des galeries en pente fouillaient les entrailles de la terre. On nous montra l’appareil servant à la fabrication de l’air, ainsi que les pompes qui en assuraient la distribution. Maracot, avec un étonnement enthousiaste, nous fit remarquer qu’on ne se contentait pas de mélanger l’oxygène à l’azote, mais qu’à l’aide de cornues plus petites l’on y ajoutait d’autres gaz, qui ne pouvaient être que l’argon, le néon, et d’autres composants de l’atmosphère que nous commencions tout juste à connaître. Les alambics pour la distillation de l’eau n’offraient pas un moindre intérêt, ni la formidable installation électrique. Mais cela était généralement d’un mécanisme si compliqué que nous nous perdions dans le détail. Je puis seulement certifier, sur la foi de mes yeux et de mon palais, que la farine, le thé, le café, le vin étaient des produits d’agents chimiques, soit gazeux, soit liquides, introduits dans diverses machines et traités par la chaleur, la pression et l’électricité.

« Une considération s’imposa bien vite à nous dans la suite des promenades qu’on nous fit faire à travers certaines parties de l’édifice : c’est que le peuple dont nous étions les hôtes avait su prévoir le danger d’engloutissement et se prémunir contre une irruption des eaux bien avant que le pays ne sombrât sous les vagues. Certes, il tombait sous le sens que ces précautions nécessaires avaient devancé l’événement ; mais, en plus, il était manifeste que la construction de l’immense édifice avait, dès le principe, répondu à l’idée de constituer une arche de salut durable.

« Les cornues et alambics colossaux au moyen desquels s’obtenaient l’air, la nourriture, l’eau distillée, les mille produits indispensables à l’existence, se trouvaient tous groupés sous la protection des murs : certainement ils avaient fait partie de l’ensemble primitif. De même la chambre de sortie, les ateliers de silice où se fabriquaient les enveloppes vitreuses, les pompes géantes commandant les eaux. Tout cela était l’œuvre industrieuse et prévoyante du peuple qui, d’après tous les indices, semblait avoir, dans le recul des âges, tendu un bras à l’Amérique centrale, un autre à l’Égypte, et laissé, par suite, des traces de lui sur la terre alors que son pays s’ensevelissait sous l’Atlantique. Sans doute ses descendants n’avaient-ils que trop naturellement dégénéré, ou, du moins, n’avaient-ils eu que l’énergie de maintenir, sans y ajouter, une partie des connaissances acquises par les ancêtres. En possession de pouvoirs extraordinaires, ils nous paraissaient, néanmoins, étrangement dépourvus d’initiative, ils n’avaient en rien accru un incomparable héritage. Je suis persuadé que Maracot, s’il eût disposé de leur savoir, en eût tiré un tout autre parti. Quant à Bill Scanlan, avec sa vivacité d’esprit et son adresse mécanique, il apportait chaque jour, ici ou là, une petite retouche qui, probablement, n’était pas moins étonnante pour nos hôtes que ne l’étaient pour nous leurs moyens. Il avait sur lui, au moment de notre plongée, un harmonica de Pan qu’il chérissait d’une véritable tendresse : des groupes ravis l’entouraient, qui n’eussent pas écouté avec plus de ferveur Mozart lui-même, quand il leur jouait quelque plaintive mélopée de son pays natal.

« J’ai dit qu’on nous fit visiter certaines parties de l’édifice, mais pas toutes ; il y avait notamment un couloir en pente, assez délabré, où des gens passaient sans cesse, mais que ne manquaient jamais d’éviter nos guides. Bien entendu, il finit par exciter notre curiosité, et nous décidâmes un soir d’y tenter seuls une petite excursion. Nous nous glissâmes hors de notre chambre et nous nous mîmes en chemin à une heure où il y avait peu de circulation aux alentours.

« Le couloir nous conduisit à une porte cintrée qui semblait d’or massif. Nous l’ouvrîmes. Elle donnait sur une salle formant un carré de plus de deux cents pieds. Les murs en étaient peints de couleurs vives, décorés de tableaux et de statues représentant des êtres grotesques que sommaient des coiffures démesurées, semblables à celles dont se parent dans les grandes circonstances les Indiens d’Amérique. À l’extrémité, faisant face à la porte, une idole siégeait, énorme, les jambes croisées à la façon d’un Bouddha, mais fort éloignée d’en avoir l’aspect bénin et les traits placides : au contraire, avec sa bouche ouverte, ses yeux rouges et féroces éclairés à l’intérieur, en transparence, par des lampes électriques qui en exagéraient l’effet, elle semblait personnifier la colère. Entre ses genoux bayait un grand four sombre, qu’en nous approchant nous vîmes plein de cendres.

« — Moloch, dit Maracot. Moloch ou Baal, les antiques dieux des races phéniciennes.

« — Juste ciel ! m’écriai-je au souvenir des vieilles pratiques carthaginoises, vous ne prétendez pas que cet aimable peuple s’adonne aux sacrifices humains ?

« — Hein, quoi ? fit Scanlan, inquiet. J’espère qu’au moins tout se passe en famille et que nous n’aurons rien à voir dans ce genre de cérémonie ?

« — Non, répondis-je, le malheur qui a frappé ces gens a dû leur servir de leçon. Il n’est rien de tel pour vous enseigner la pitié envers les autres.

« — Vous avez raison, déclara Maracot en fourgonnant parmi les cendres. Ils ont pu garder le dieu héréditaire, son culte s’est radouci. On n’a brûlé ici que des pains et autre chose du même ordre. Mais peut-être y eut-il une époque…

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« Une voix sévère interrompit nos spéculations : à nos côtés venaient de surgir plusieurs hommes, vêtus de robes jaunes et coiffés de tiares, qui étaient évidemment les prêtres du Temple. L’expression de leur visage avait de quoi faire craindre que nous ne fussions les dernières victimes de Baal, d’autant que l’un d’eux avait tiré un couteau de sa ceinture. Avec des cris et des gestes peu rassurants, on nous emmena hors du sanctuaire.

« — Pardieu ! s’écria Scanlan, au premier de ces oiseaux qui me serre de trop près, je cogne. Eh ! vous, l’Enflé, bas les pattes !

« Je redoutai un moment que dans l’enceinte du temple ne se produisît ce que Scanlan appelait une « torchée ». Pourtant nous réussîmes à entraîner sans grabuge l’irascible mécanicien et nous regagnâmes l’asile de notre chambre. Mais nous connûmes ensuite, à l’attitude de Manda et de nos autres amis, qu’on les avait instruits de notre escapade et qu’ils nous en gardaient rancune.

« Il y avait un autre sanctuaire qu’on nous montra spontanément, ce qui eut pour conséquence inattendue d’établir, entre nos hôtes et nous, un moyen, à la vérité lent et imparfait, de communication. Il était situé dans le bas quartier du Temple. Nulle décoration aux murs, point d’autre symbole qu’une statue d’ivoire jaunie par l’âge, représentant une femme armée d’une lance et qui portait sur l’épaule une chouette. Le gardien était un très vieil homme, d’une race évidemment étrangère, d’un type beaucoup plus puissant et plus beau que celui des hommes du Temple. Comme nous demeurions, Maracot et moi, en arrêt devant la statue, nous demandant avec étonnement où nous avions pu voir la pareille, le vieil homme me parla :

« — Théa ! dit-il en la désignant.

« — By George ! m’écriai-je, il parle grec !

« Pas de doute possible ; Théa, la déesse, la déesse Athéné : le mot ne prêtait à aucune équivoque. Maracot, dont la merveilleuse intelligence cueillait des fruits à toutes les branches de la science humaine, se mit à poser, en grec classique, des questions qui ne furent d’ailleurs qu’en partie comprises, et auxquelles il fut répondu dans un dialecte presque incompréhensible. Il n’en apprit pas moins un certain nombre de choses, en même temps qu’il découvrait un interprète susceptible de s’employer entre nos hôtes et nous.

« — Nous avons là, nous dit, le soir, Maracot, d’une voix hennissante et du ton qu’il eût pris pour haranguer une classe, nous avons là une preuve remarquable du bien-fondé de la légende. Un fait a toujours une base, même quand il se déforme au cours des années. Vous savez ou, plus probablement, vous ne savez pas…

« — Pour sûr ! interjeta Scanlan.

« — … que les Grecs étaient en guerre avec les Atlantes au moment où périt la grande île : nous le tenons de Solon, qui lui-même le tenait des prêtres de Saïs. Il nous est donc permis de conjecturer qu’il y avait alors des Grecs prisonniers chez les Atlantes, que quelques-uns étaient au service du Temple et qu’ils assurèrent la permanence du culte. L’homme que nous avons vu en doit être le desservant héréditaire : peut-être, quand nous le connaîtrons mieux, saurons-nous quelque chose du peuple dont il vient.

« — En tout cas, dit Scanlan, à lui le pompon pour le sens commun ! Quand on veut une divinité de plâtre, mieux vaut encore choisir une belle femme qu’un gros bonhomme aux yeux rouges avec un fourneau à charbon sur les genoux.

« — Vous avez de la chance qu’on ne vous entende pas, lui répondis-je : de tels sentiments, si l’on vous en soupçonnait, pourraient fort bien vous mériter la palme du martyre.

« — Non, tant que je jouerai des airs de jazz ! J’ai idée qu’on s’est habitué à moi et qu’on ne s’en passerait plus facilement.

« C’étaient des gens d’humeur gaie que nos hôtes : la vie, auprès d’eux, s’écoulait heureuse. Il y avait des jours, cependant, où tout notre cœur s’en revenait vers le pays perdu. Le cher vieux quadrangle d’Oxford, le « campus » familier et les ormes séculaires de Harvard m’obsédaient de leur souvenir. Ces témoins de ma jeunesse me semblaient aussi lointains qu’un paysage de la lune ; aujourd’hui seulement commence à poindre dans mon âme, comme une lueur bien indécise, l’espoir de les retrouver.

IV

« Peu de jours après notre arrivée, nos hôtes (ou nos gardiens, car nous ne savons trop parfois comment les nommer) nous emmenèrent dans une expédition qu’ils firent au fond de l’océan. Avec six d’entre eux, sous la direction de Manda, on nous réunit dans la chambre de sortie où l’on nous avait d’abord reçus, et que nous fûmes ainsi en mesure d’examiner de plus près. Elle était, comme toutes les autres, très vaste, puisqu’elle mesurait au moins cent pieds de côté. Partout des végétations en verdissaient le plafond et les murs bas, tout suintants d’une moisissure humide. Autour de la pièce couraient des rangées de crochets portant tous une marque qui devait être un numéro d’ordre : à chacun pendaient une des cloches vitreuses que j’ai décrites et une paire de ces boîtes-épaulières qui assuraient la respiration.

« Le dallage, usé par les pas d’innombrables générations, était parsemé de creux qui faisaient autant de petites flaques. Les tubes de fluor distribuaient, de la corniche, une abondante lumière. On nous revêtit d’enveloppes transparentes, on nous arma d’un épieu métallique, solide quoique très léger, et l’on nous fit signe de nous bien tenir à la barre scellée dans la muraille, ce dont nos amis nous donnèrent l’exemple. Nous en connûmes la raison quand, la porte extérieure ayant été ouverte, l’eau de mer se précipita dans la salle avec une telle force que, sans cette précaution, elle nous eût balayés. Mais elle s’éleva rapidement jusqu’au niveau de nos têtes, et la pression qu’elle exerçait sur nous s’allégea. Manda nous conduisit à la porte, bientôt nous foulions le sol de l’Océan ; la porte, derrière nous, resta ouverte dans l’attente de notre retour.

« Sous la clarté blafarde, frileuse et papillotante, qui baigne les champs bathybiens, notre regard embrassait, dans chaque direction, un rayon d’au moins un quart de mille. Grande fut notre surprise d’observer, à la limite même du visible, un foyer de très vive lumière : c’est de ce côté que notre chef tourna ses pas. Nous le suivîmes à la file indienne. La résistance de l’eau ralentissait notre marche ; de surcroît, nos pieds enfonçaient dans la boue ; mais nous sûmes bientôt quel phare nous avait attirés. C’était notre cage, dernier vestige de notre vie terrestre. Elle reposait de biais sur l’une des coupoles de l’édifice. Toutes ses lampes brûlaient encore. L’eau de mer l’emplissait aux trois quarts ; mais, contenue par la pression de l’air, elle avait respecté l’endroit où était l’installation électrique. Étrange, en vérité, l’aspect de ce réduit familier, avec sa banquette, ses instruments toujours en place, et les gros poissons semblables à des vairons qui s’y livraient, comme dans un bocal, à des évolutions circulaires ! L’un après l’autre, nous y pénétrâmes par la trappe, Maracot pour sauver un carnet de notes flottant à la surface, Scanlan et moi pour recueillir quelques objets personnels. Manda et deux de ses compagnons, entrés avec nous, s’attachèrent surtout à examiner les instruments pendus à la paroi, notamment le bathymètre et le thermomètre. Pour ce qui est du thermomètre, nous l’emportâmes. Peut-être les savants apprendront-ils avec intérêt qu’à la plus grande profondeur marine la température atteint 40 degrés Fahrenheit, et qu’en effet, par suite de la décomposition chimique, elle dépasse celle des régions supérieures.

« Notre petite expédition avait, paraît-il, un objet plus défini que de nous donner un peu d’exercice au fond de l’Océan. Nous étions en chasse. Je voyais de temps en temps nos compagnons projeter vivement leur épieu, dont ils empalaient à coup sûr de gros poissons bruns, pas très différents du turbot, et fort nombreux dans ces parages, mais si bien rasés contre la vase qu’il fallait un œil exercé pour les découvrir. Chacun des petits hommes en eut bientôt deux ou trois pendillant à la ceinture. C’était l’affaire d’un tour de main que Scanlan et moi ne fûmes pas longs à acquérir et grâce à quoi, l’un et l’autre, nous en prîmes deux. Maracot, lui, marchant comme dans un rêve, perdu dans l’admiration des merveilles océaniennes, tenait des discours fiévreux dont rien n’arrivait à nos oreilles, mais que traduisait aux regards le jeu de ses traits.

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« Les plaines grises qui constituaient le paysage environnant avaient tout d’abord produit sur nous une impression de monotonie ; mais nous ne tardâmes pas à y constater la présence de formations très diverses, décelées par l’action des courants qui les traversaient comme des rivières sous-marines. Ces courants, en se frayant des chenaux dans la vase, dégageaient le fond d’argile rouge qui est la base de tout à la surface du lit de l’Océan et que parsemaient quantité d’objets que je pris pour des coquillages : à l’examen, nous y reconnûmes les osselets d’oreilles de baleines et les dents de requins ou d’autres monstres. L’une de ces dents, que je ramassai, avait quinze pouces de long ; nous nous félicitâmes de ce qu’un animal si effroyablement armé ne fréquentât que les régions supérieures. Selon Maracot, ce devait être ou un très grand épaulard assassin ou un orque gladiateur. Et nous nous rappelâmes que Mitchell Hedges dit avoir remarqué, sur les plus terribles des requins pris par lui, les traces de luttes soutenues contre des animaux encore plus gros et plus redoutables.

« Une particularité frappante des profondeurs, c’est que, si la phosphorescence produite par la décomposition de masses organiques y entretient une lumière égale et sans chaleur, en revanche, au-dessus, tout est sombre ; ainsi pèse très bas dans un ciel d’hiver une nuée orageuse. De ce dais noir tombe une continuelle averse de flocons blancs qui reluisent. Ce sont les coquillages d’escargots de mer ou d’autres petits animaux vivant dans les cinq milles d’eau qui nous séparent de la surface. La plupart, déjà dissous, vont ajouter aux boues salines de l’Océan ; le reste, au long des siècles, contribue à former ces dépôts où s’est engloutie la grande cité dont nous habitons aujourd’hui la partie haute.

« Laissant avec notre cage la dernière de nos attaches terrestres, nous allâmes de l’avant dans l’indécise clarté du monde sous-marin. Bientôt, nouvelle surprise : des ombres se mouvaient devant nous. Comme nous en approchions, nous distinguâmes une troupe d’hommes, tous revêtus d’une enveloppe vitreuse, qui traînaient de grands tombereaux chargés de charbon. La tâche était rude ; courbés et tendus, ces pauvres gens tiraient de toute leur vigueur sur les cordes en peau de requin servant de remorque. Ils étaient formés en équipes dont chacune avait son chef. Détail qui éveilla notre intérêt : chefs et travailleurs différaient visiblement de race. Au lieu que ceux-ci étaient grands, blonds, puissamment bâtis, ceux-là étaient, comme je l’ai dit, bruns, presque négroïdes, courtauds et largement charpentés. Nous ne pûmes pas dans l’instant éclaircir ce mystère, mais j’eus le sentiment que les uns constituaient pour les autres des esclaves héréditaires, et Maracot voulut voir en eux les descendants des captifs grecs dont nous avions retrouvé la déesse dans le Temple.

« Nous rencontrâmes plusieurs de ces attelages humains traînant leur charge de charbon avant d’arriver à la mine elle-même. On avait, sur son emplacement, creusé une grande fosse dans les dépôts de mer et les gisements de sable sous-jacents. Des couches de charbon alternaient avec des couches d’argile, stratifications du monde immémorial englouti dans les abîmes atlantiques. Aux divers étages de la fosse, nous apercevions des équipes de travailleurs à l’ouvrage, abattant le charbon ou l’entassant dans des corbeilles pour le hisser à la surface. La mine, en son entier, s’étendait si loin que nous n’apercevions pas l’autre bord de la fosse où, depuis des générations, peinaient des multitudes. Ce charbon qu’on extrayait, c’était donc, transmué en force électrique, la source du pouvoir moteur qui animait toute la machinerie d’Atlantis ! Il convient de noter à ce propos que le nom de l’antique cité nous avait été correctement transmis par la légende, car Manda et ses compagnons, en nous l’entendant prononcer, marquèrent un extrême étonnement et, par leurs signes de tête, nous montrèrent qu’ils comprenaient.

« Après avoir dépassé la mine ou, plus exactement, après avoir bifurqué sur la droite, nous arrivâmes à des falaises de basalte, dont la paroi était claire et brillante comme au jour où un soulèvement volcanique les avait fait jaillir du sol, et qui s’estompaient à leur sommet contre le noir de l’arrière-plan. Une jungle de hautes herbes, poussées entre les masses de coraux crinoïdes contemporains des premiers âges terrestres, drapait totalement leur base. Nous en longeâmes quelque temps la lisière. C’était un amusement que de voir nos compagnons en faire fuir à grands coups d’épieu une extraordinaire variété de poissons et d’animaux baroques dont ils capturaient parfois l’un ou l’autre pour leur table. Nous avions ainsi parcouru gaiement plus d’un mille quand Manda, tout à coup, s’arrêta et, regardant autour de lui, se mit à faire des gestes d’inquiétude. Cette mimique sous-marine composait en soi un langage que nos compagnons saisirent tout de suite, et nous éprouvâmes un choc lorsqu’à notre tour nous en entendîmes la signification : le docteur Maracot avait disparu !

« Il était pourtant avec nous devant le puits à charbon, il y était encore au pied des falaises basaltiques ; il ne pouvait nous avoir devancés. Indubitablement, il était resté quelque part en arrière, au bout de la jungle. Malgré le trouble de nos amis, Scanlan et moi, qui connaissions notre homme, ses excentricités et ses absences, nous pensions n’avoir pas à nous alarmer sur son compte, et que nous aurions bientôt fait de le retrouver musant près de quelque forme marine. Nous rebroussâmes chemin. À peine avions-nous fait cent yards que nous l’aperçûmes.

« Il courait, courait, avec une agilité dont nous ne l’aurions pas cru capable ; aussi bien la peur, à défaut d’entraînement, donne-t-elle des jambes. Les bras tendus pour appeler au secours, il allait trébuchant, faisant des écarts, bondissant, énergique et maladroit. Cette gymnastique s’expliquait de reste : deux horribles bêtes le talonnaient, deux crabes-tigres rayés de blanc et de noir, qui avaient chacun la taille d’un terre-neuve. Heureusement, ils n’étaient pas, eux non plus, trop rapides ; ils trottaient d’une façon bien curieuse, sur le côté, à une allure qui n’excédait guère celle du fugitif.

« Mais ils respiraient plus à l’aise. Encore quelques minutes, et ils l’eussent probablement saisi entre leurs pinces ; nos amis intervinrent à point. Ils s’élancèrent, l’épieu en avant. Manda, qui portait à la ceinture une lanterne électrique, en projeta subitement l’éclair sur les ignobles bêtes : détalant aussitôt de toute leur vitesse, elles disparurent dans l’épaisseur de la jungle. Le docteur s’assit alors sur un bloc de corail. Il paraissait épuisé d’émotion et de fatigue. Il nous dit que, s’étant hasardé au milieu des herbes pour capturer un spécimen rare de chimère abyssale, il avait donné à l’étourdie dans une nichée de ces crabes-tigres, lesquels avaient de concert fondu sur lui. Il dut se reposer un bon moment avant de se remettre en route.

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« Enfin, ayant cessé de longer la falaise, nous arrivâmes au but. Devant nous, maintenant, la plaine se boursouflait d’élévations irrégulières ; la grande cité d’autrefois vivait sous nos pieds. Elle fût donc morte, tout entière ensevelie dans la vase comme jadis Herculanum et Pompéi sous la lave et les cendres, si les survivants du Temple n’y avaient creusé, en guise d’entrée, un long boyau incliné, aboutissant à une large rue que bordait une double rangée de maisons. Les murs de ces maisons étaient, çà et là, lézardés et délabrés. Ils ne présentaient pas dans la construction cette solidité qui avait préservé le Temple, mais en bien des cas, les intérieurs demeuraient exactement tels qu’au jour de la catastrophe, sauf que dans l’aspect des pièces les caprices de la mer avaient introduit des changements dont certains étaient d’une beauté rare et certains horribles. Nos guides ne nous encouragèrent pas à examiner les premiers que nous rencontrâmes ; ils pressèrent notre marche jusqu’aux abords d’un grand bâtiment rond, citadelle ou palais central, autour duquel la ville se développait. Ces piliers, ces colonnes, ces vastes corniches sculptées n’avaient rien qui se différenciât de ce que j’avais pu voir sur la terre. Ils me rappelaient surtout les ruines du Temple de Karnac à Louqsor, en Égypte ; chose étrange, leurs motifs décoratifs, leurs gravures frustes ressemblaient dans le détail à ce que l’on connaît par les ruines des bords du Nil ; le lotus y tenait dans les chapiteaux une place identique. C’était une aventure confondante que de marcher sur ces mosaïques de marbre, entre ces colossales statues partout dressées, cependant qu’au-dessus de nos têtes glissaient d’énormes anguilles d’argent ou que, sous nos jets de lumière, fuyaient dans toutes les directions des poissons éperdus. Nous errâmes de chambre en chambre, attentifs aux moindres fantaisies d’un luxe prodigue qui avait, au dire de la légende, attiré sur ce peuple la malédiction divine. Il y avait une petite pièce incrustée de nacre où la lumière faisait jouer tous les feux de l’opale ; dans un coin se voyaient une riche estrade de métal jaune et un lit assorti ; là devait être la chambre à coucher d’une reine. Mais auprès du lit reposait aujourd’hui un immonde calmar ; un rythme de pulsation enflait et creusait lentement, tour à tour, son flanc sombre ; on eût dit le cœur mauvais, toujours actif, de cette demeure perverse. Je respirai, et mes compagnons m’apprirent ensuite que leur soulagement n’avait pas été moindre, quand nos guides nous emmenèrent visiter les ruines d’un amphithéâtre, puis celles d’un môle et d’un phare, témoins du rôle maritime qu’avait joué la cité. Enfin nous quittâmes ces lieux de mort pour nous retrouver dans la plaine bathybienne.

« Nous n’étions pas au bout de nos aventures ; un incident vint à se produire, aussi dangereux pour nos hôtes que pour nous. Il s’en fallait de peu que nous eussions regagné notre point de départ, quand un de nos guides, ayant levé la tête, se mit à faire des gestes d’alarme. Nous regardâmes tous dans la même direction. Au-dessus de nous, dans l’eau noire, apparaissait quelque chose d’énorme et de plus noir encore, qui descendait avec rapidité. D’abord, ce ne fut qu’une masse informe ; puis, à mesure qu’elle arrivait dans une région plus claire, nous vîmes se préciser le cadavre éclaté d’un monstrueux poisson traînant après lui ses entrailles. Les gaz qui l’avaient jusque-là soutenu dans les hauteurs ayant sans doute été libérés par la décomposition ou par la dent des requins, il ne lui restait plus que son poids mort, qui le précipitait au fond. Déjà, dans le cours de notre promenade, nous avions observé plusieurs grands squelettes de poissons complètement dépouillés de leur chair ; mais la bête dont je parle gardait, à l’éventrement près, tous les dehors de la vie. Nos guides nous saisirent, nous entraînèrent vivement et ne se rassurèrent qu’une fois certains de nous avoir arrachés au danger de la chute. Le bruit en dut être prodigieux, l’enveloppe qui nous emprisonnait la tête nous empêcha de l’entendre ; mais nous vîmes la boue globigérine gicler de tous les côtés alentour, comme la boue d’une mare où l’on a jeté une grosse pierre. Le monstre était une baleine mâle, et je compris, à l’excitation joyeuse de nos hôtes, le parti qu’ils comptaient tirer de sa graisse. Pour l’instant, d’ailleurs, nous l’abandonnâmes sur place. Une promenade aussi peu conforme à nos usages nous avait rompu les membres. On concevra notre bonheur quand nous revîmes le portail gravé du toit et que, ayant repris pied sur le dallage bourbeux de l’entrée, nous quittâmes nos enveloppes protectrices.

« Quelques jours (selon notre façon de calculer le temps) après la séance où nous avions fait aux Atlantes l’exposé des circonstances qui nous avaient conduits chez eux, nous assistâmes à une très solennelle, très auguste exhibition du même ordre, où fut déroulée à nos yeux, avec une admirable clarté, l’histoire de ce peuple remarquable. Je ne prétendrai pas qu’elle fut donnée spécialement à notre intention ; je croirais plutôt que, de temps à autre, on rappelait ainsi les fastes du passé afin d’en perpétuer la mémoire, et que la partie qu’on nous en montra n’était qu’un intermède de toute une cérémonie religieuse. Peu importe, au surplus ; je ne veux être qu’un narrateur fidèle.

« On nous conduisit dans la même salle (dirai-je de théâtre ?) où le docteur Maracot avait fait revivre nos aventures sur l’écran. La communauté y était rassemblée. Comme la première fois, on nous donna les places d’honneur. Après l’exécution d’un chant très long, qui pouvait être un hymne patriotique, un vieil homme s’avança, parmi les applaudissements, jusque devant le centre de l’écran, et la surface brillante se peupla d’une succession de scènes où ressuscitaient les gloires et les malheurs de la nation. Que n’en puis-je rendre l’intensité tragique ! Absorbés dans la contemplation, nous en avions, mes compagnons et moi, perdu tout sentiment de temps et de lieu. Autour de nous, le public, remué dans ses fibres les plus intimes, gémissait et pleurait au déroulement d’un spectacle qui lui disait la ruine du pays, la condamnation de la race.

« Et tout d’abord, nous vîmes l’ancien continent dans sa grandeur, tel que le souvenir s’en transmettait de père en fils par ces évocations historiques. On nous fit passer sous les yeux, comme un panorama, un pays vaste et magnifique, bien arrosé, habilement irrigué, avec de grands champs de céréales, des vagues moutonnantes, de jolis cours d’eau, des hauteurs boisées, des lacs paisibles, des montagnes pittoresques. Partout des villages, des fermes, de belles résidences privées. Notre attention fut ensuite appelée sur la capitale : splendide et fastueuse cité maritime, port engorgé de galères, quais débordant de marchandises, cadre gigantesque de hautes murailles, de tours fortifiées, de fossés ; faubourgs s’étendant jusqu’à plusieurs milles dans les terres ; enfin, au centre de tout, château crénelé, citadelle qu’à la majesté de ses lignes et de ses proportions on eût prise pour une création de rêve. Ensuite on nous fit voir ceux qui vivaient là dans cet âge d’or : vieillards sages et vénérables, mâles guerriers, saints prêtres, femmes belles et dignes, enfants charmants ; et c’était comme une apothéose de la race !

« Puis vinrent des tableaux d’un autre genre. Nous vîmes des guerres, de perpétuelles guerres, sur terre et sur mer. Nous vîmes des peuples nus et sans défense foulés aux pieds, écrasés par de grands chariots ou par les galopades de cavaliers en cotte de mailles. Nous vîmes des trésors amoncelés par les vainqueurs, et à mesure que s’accroissait la richesse, les faces, sur l’écran, devenaient plus bestiales et plus cruelles. L’avilissement s’y imprimait sans arrêt d’une génération à la suivante. Nous vîmes s’accuser les signes de la dissipation, de la débauche, de la dégénérescence morale, et le triomphe de la matière concordait avec le déclin de l’esprit.

« Des exercices brutaux, préférablement à tous les autres, avaient pris la place des anciens jeux virils. Finies la calme et simple vie de famille, la culture de l’intelligence : nous ne vîmes plus qu’un peuple agité et superficiel, courant d’objet en objet, toujours en quête du plaisir, toujours le manquant, et, néanmoins, toujours convaincu de le trouver sous quelque forme plus compliquée, plus éloignée de la nature. Il s’était formé, d’une part, une classe de riches uniquement voués à la satisfaction des jouissances matérielles, et, d’autre part, un résidu de misérables dont toute la fonction dans la vie consistait à satisfaire les volontés de leurs maîtres, si détestables qu’elles fussent.

« Parfois, cependant, le tableau changeait. Des réformateurs survenaient, qui tentaient d’arracher la nation à ses voies mauvaises pour la ramener dans les chemins d’en haut. Nous voyions alors des hommes graves et austères raisonner le peuple, argumenter avec lui ; mais ceux qu’ils voulaient sauver leur répondaient par le mépris et le sarcasme. L’opposition venait en particulier des prêtres de Baal, qui peu à peu avaient substitué au développement spirituel, désintéressé, les formes, démonstrations et cérémonies extérieures. Mais les réformateurs ne se laissaient pas intimider ni décourager. Ils poursuivaient leur tentative de salut ; et leur visage s’assombrissait encore, et l’expression en était faite pour inspirer la terreur, comme si le sentiment d’avoir à porter aux hommes un avertissement redoutable eût dressé dans leur esprit des visions douloureuses. Un petit nombre seulement de leurs auditeurs semblaient prêter de l’importance à leurs paroles et trembler ; les autres se détournaient en riant, pour se rejeter avec plus de fureur dans le désordre et l’ignominie. Et puis, une heure sonnait enfin où les réformateurs, à bout de courage, se détournaient, eux aussi, de ce peuple et l’abandonnaient à son destin.

« Alors, spectacle étrange, un d’entre eux, doué d’une force peu commune, ensemble corporelle et spirituelle, groupait sous son autorité tous les autres. Il avait de la fortune, de l’influence et des pouvoirs qui ne paraissaient pas être entièrement de ce monde. Nous le voyions, plongé dans une sorte d’extase cataleptique, communier avec les esprits supérieurs. Mettant à contribution toute la science de son pays, dès lors poussée beaucoup plus loin qu’aujourd’hui la nôtre, il l’employait à construire l’arche de refuge contre les malheurs à venir : nous voyions des myriades de travailleurs à l’ouvrage, et les murs s’élever sous les yeux de multitudes frivoles et vaines. Des citoyens, discutant avec lui, avaient l’air de lui remontrer que, s’il avait peur, le plus simple était qu’il cherchât ailleurs un plus sûr asile. À quoi il répondait, si nous comprenions bien, que, certains devant être sauvés au dernier moment, il était tenu, par égard pour eux, de ne plus quitter le nouveau Temple. Il y réunissait et y gardait ses disciples, car lui-même ne savait pas le jour ni l’heure, bien que des forces supérieures aux forces mortelles l’eussent prévenu que les temps approchaient. Et l’arche enfin étant prête, les portes étanches terminées, puis éprouvées, il attendait le désastre en compagnie de sa famille, de ses amis, de ses disciples et de ses serviteurs.

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« Et le désastre vint. La représentation en était à elle seule terrifiante : qu’avait-il dû être dans la réalité ? Du sein de l’océan une colonne d’eau s’élevait soudain, géante et lisse. Elle avançait, portée de mille en mille par un élan irrésistible, toujours croissant ; ses flancs brillants se couronnaient d’écume ; deux fétus ballottés sur cette crête neigeuse révélèrent, au moment que la trombe arriva sur nous, les coques fracassées de deux galères. Elle frappa le rivage, balaya la cité, les maisons se couchèrent sous elle comme un champ de blé au passage d’une tornade. Nous vîmes les gens, du haut des toits, regarder fondre sur eux la mort : le visage convulsé d’horreur, les yeux dilatés, la bouche crispée, ils se tordaient et vagissaient, dans une folie d’épouvante. Ceux-là mêmes qui avaient nargué les avertissements du ciel imploraient à grands cris sa clémence. Ils se prosternaient la face contre terre ou se jetaient à genoux en agitant des bras frénétiques. Ils n’avaient plus le temps de gagner l’arche, située en dehors de la ville ; mais ils s’élançaient par milliers vers la citadelle, construite sur une éminence, et les parapets crénelés étaient noirs de monde. Bientôt la citadelle commença de sombrer. Tout commença de sombrer. L’eau s’était précipitée en torrents jusque dans les retraites obscures de la terre, le feu central la renvoyait en vapeur, le sol se disloquait dans ses fondements. La ville croulait, croulait ; et le cri que nous arracha cette vue se fondit dans la clameur de l’assistance. Le môle disparut, coupé en deux. Le phare s’abattit dans les vagues. Les toits surnagèrent un moment comme une succession de récifs, de brisants écumeux ; puis, à leur tour, ils s’abîmèrent. Seule, la citadelle restait debout, dominant la surface des eaux, comme un fabuleux navire ; elle pencha, glissa, et ses terrasses, en plongeant au gouffre, brandissaient encore mille mains impuissantes. L’effroyable drame était fini. À perte de vue, la mer recouvrait le continent, une mer où ne se montrait plus aucune vie, mais où, parmi les remous et les tourbillons de fumée, roulaient d’un côté à l’autre des cadavres d’hommes et de bêtes, des sièges, des tables, des vêtements, des chapeaux, des ballots de marchandises, secoués et entre-choqués par une sorte de fermentation liquide. Peu à peu, cela même s’effaça ; et il n’y eut plus, sous le soleil terne, qu’une étendue plate, aux reflets de vif-argent, pour marquer la tombe d’un pays que Dieu avait pesé dans sa balance et trouvé vide.

« L’histoire était complète, qu’aurions-nous demandé davantage ? L’imagination suppléait au reste. Nous nous figurions l’impitoyable affaissement de cette terre, toujours plus enfoncée sous les flots, tandis qu’autour d’elle les convulsions volcaniques dressaient les pics sous-marins. Parcourant avec les yeux de l’esprit le lit actuel de l’Atlantique, nous voyions la cité en ruines s’y coucher sur plusieurs milles d’étendue, tout contre cette arche de refuge où était assemblée une poignée de survivants moralement brisés. Nous comprenions enfin, comment ils avaient continué à vivre, utilisant les inventions dont les avaient dotés la science et la prescience d’un grand chef, apprenant de lui tous les arts avant qu’il ne mourût, et fondant, à cinquante ou soixante, une communauté assez nombreuse pour qu’aujourd’hui elle trouvât difficilement, au cœur du globe, la place nécessaire à son extension. Nulle bibliothèque documentaire ne nous en eût instruits plus clairement que cette série d’images et les déductions qu’elles entraînaient. Tel était le destin, telles les causes du destin qui s’appesantissait sur l’Atlantide. Un jour viendra, lointain encore, où quelque séisme soulèvera de nouveau la grande cité ; et les fouilles du géologue ramèneront alors, non pas du silex et des coquillages, mais les vestiges d’une civilisation biffée du sol, aux temps primitifs, par un cataclysme.

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« Un seul point nous demeurait obscur, à savoir l’époque du drame. À cet égard, le docteur Maracot découvrit une méthode approximative de calcul. L’édifice comprenait, entre autres annexes, un vaste caveau qui servait de lieu de sépulture pour les grands chefs. Comme en Égypte et au Yucatan, la momification des corps était passée en usage, et des niches pratiquées dans les murs alignaient interminablement ces restes funèbres. Manda nous montra fièrement la dernière d’une rangée en nous donnant à comprendre qu’elle lui était réservée.

« — Si l’on prend pour base la moyenne des données européennes, nous dit Maracot, de son ton le plus exactement didactique, l’on constate que les rois se succèdent à raison de cinq environ par siècle. Nous pouvons adopter ici ce chiffre, non pas comme rigoureusement scientifique, mais comme proche de la vérité. J’ai compté les momies, elles sont cinq cents.

« — Ce qui représenterait huit mille ans ?

« — Tout juste. Et nous nous rencontrons là-dessus avec l’estimation de Platon. Sans contredit, l’événement fut antérieur aux premières annales égyptiennes, vieilles aujourd’hui de six à sept mille ans. Oui, nous pouvons nous flatter d’avoir vu de nos yeux revivre un drame survenu il y a huit mille ans pour le moins. Mais, bien entendu, il avait dû falloir déjà des millénaires pour mettre sur pied une civilisation comme celle dont nous retrouvons les traces. De sorte, conclut le docteur (et je vous transmets cette revendication) que nous avons reculé l’horizon de l’histoire humaine plus qu’on ne l’avait jamais fait depuis qu’elle existe.

« D’après nos calculs, c’est un mois environ après notre visite à la cité engloutie que nous échut l’aventure la plus incroyable, la plus inattendue. Alors que désormais nous pouvions nous croire blasés sur le chapitre des émotions, l’événement dépassa de loin tout ce à quoi l’imagination nous eût préparés.

« La première nouvelle nous en fut apportée par Scanlan. Comprenez qu’à ce moment nous étions comme chez nous dans l’immense édifice, que nous savions où étaient les chambres communes de repos et les salles de récréations, que nous assistions à des concerts où se donnait une musique originale et complexe, à des représentations théâtrales où ce que le langage avait pour nous de secret nous était traduit par une mimique empoignante et vivante, qu’en bref nous faisions partie de la communauté. Nous visitions dans l’intimité diverses familles. Il émanait de ces êtres si particuliers un charme qui éclairait nos existences : la mienne surtout, soumise, comme je l’ai dit, à l’empire d’une chère jeune personne. Mona, je crois l’avoir dit, était la fille d’un des chefs de la tribu, et je trouvais auprès des siens un accueil dont la chaleureuse bonté passait par-dessus toutes les différences de race et de langage. Pour ce qui est du langage tendre, il ne paraissait pas que l’écart fût très sensible entre la vieille Atlantis et la moderne Amérique ; j’estime que ce qui plairait dans le Massachussetts à une pensionnaire du Brown College a force chance de plaire à ma jeune amie de la cité sous les flots.

« Mais je reviens à Scanlan et au fait de sa nouvelle.

« — Vous ne savez pas ? nous cria-t-il du seuil de sa chambre. Il n’y a qu’un instant, un type est rentré du dehors, si excité qu’il ne songeait pas à ôter son couvercle de verre, et qu’il jacassait à n’en plus finir sans prendre garde que nous ne pouvions l’entendre. Et puis, tout le monde a couru vers la sortie. Sûr, il se passe dans l’eau quelque chose. Quelque chose qui vaut le coup d’œil. »

« Nous nous élançâmes. Nos amis se pressaient fort émus dans le corridor. Avec eux, bientôt, nous fîmes partie d’une foule qui se hâtait au fond de la mer sur les pas du messager. Nous avions peine à les suivre, tant ils allaient vite. Heureusement, ils portaient des lanternes électriques dont la lueur nous guidait quand nous restions en arrière. Ils longèrent, comme lors de notre première expédition, les falaises basaltiques, jusqu’à un endroit d’où partait vers la crête un escalier aux marches creusées par l’usage. Nous montâmes ces marches, nous débouchâmes sur un plateau accidenté, dentelé de pinacles rocheux, coupé de crevasses profondes qui rendaient l’avance difficile. Enfin, sortant de ce chaos de laves, nous arrivâmes à une plaine circulaire que baignait une clarté phosphorescente ; et je demeurai coi devant l’objet qui s’offrait à ma vue. Je regardai mes camarades : leur mine disait assez que leur stupeur égalait la mienne.

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« Un vapeur de bonne taille gisait à cette place, à demi enlisé dans la boue. Il était couché sur le flanc, le mât de misaine rompu, la cheminée crevée et cocassement déjetée, mais intact pour tout le reste, et frais, reluisant, comme à l’heure où il avait quitté le dock. Qu’on juge de nos sentiments lorsque, arrivés sous la poupe, nous lûmes son nom et celui de son port d’attache : Stratford, Londres. Notre navire nous avait suivis dans la fosse Maracot !

V

« Le premier émoi secoué, nous crûmes comprendre. Plusieurs faits nous revinrent en mémoire : la baisse menaçante du thermomètre, la voilure prudemment réduite du caboteur norvégien, le singulier nuage noir courant sur l’horizon. Un brusque cyclone, et d’une violence peu commune, avait dû se déchaîner contre le Stratford. Son équipage avait probablement péri tout entier, car les canots, plus ou moins démolis, traînaient hors des portemanteaux, et quel navire, en tout cas, n’eût pas succombé sous une pareille tempête ? Le drame avait, sans nul doute, suivi d’une heure ou deux notre propre désastre. C’était, en vérité, une chose terrible, mais fantastique, que nous fussions toujours vivants lorsque étaient morts ceux qui avaient pleuré notre mort. Le navire avait-il dérivé dans les eaux supérieures ? ou reposait-il depuis quelque temps déjà à l’endroit où on l’avait découvert ? Nous n’avions aucun moyen d’en décider.

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« Le pauvre capitaine Howie, ou ce qui en restait, était encore à son poste sur le pont, étreignant de ses mains raidies la rambarde. Seuls, en même temps que lui, les trois chauffeurs, surpris dans la chambre des machines, avaient coulé avec le navire. Les quatre corps, enlevés par nos soins, furent inhumés dans la vase, et l’on disposa sur leur tombe une couronne de fleurs marines. Puissent ces détails apporter quelque adoucissement au chagrin de Mrs Howie ! Quant aux chauffeurs, nous ignorons leurs noms.

« Cependant que nous remplissions ce triste devoir, les petits hommes bruns avaient envahi notre navire. Quand nous levâmes la tête, ils y grouillaient comme des souris sur un fromage. Leur excitation, leur curiosité prouvaient clairement que c’était là le premier navire moderne, peut-être le premier vapeur, venu au fond dans leurs parages. Nous sûmes plus tard que la boîte à oxygène contenue dans leurs enveloppes de verre ne leur permettait de s’éloigner que quelques heures de la station où on la rechargeait, en sorte qu’ils n’avaient la possibilité de se renseigner que dans un rayon de milles très réduit au delà de leur centre. Ils se mirent dare-dare à l’ouvrage, triant les décombres, séparant tout ce qui pouvait leur être utile, opération qui demandait du temps et n’est encore qu’à peine terminée. Nous en profitâmes pour aller reprendre dans nos cabines ceux de nos vêtements et de nos livres qui n’avaient pas subi un irréparable dommage.

« Et nous sauvâmes en plus le livre du bord : tenu jusqu’au dernier jour par le capitaine, il s’achevait sur la prévision de notre perte. Arbitraire de la destinée, qui nous le donnait à lire alors que le capitaine était mort ! Il s’exprimait comme suit à la date du 3 octobre :

« Contre mon vouloir et mon avis, nos trois risque-tout sont descendus aujourd’hui dans leur appareil au fond de l’océan, et l’accident que je pressentais n’a pas manqué de se produire. Dieu ait leurs âmes ! C’est à onze heures du matin qu’a eu lieu la descente. J’hésitais à l’autoriser, vu l’approche d’une tempête. Plût au ciel que je n’eusse écouté que moi, bien qu’après tout cela n’eût servi qu’à différer l’inévitable drame. Je fis mes adieux à tous les trois, convaincu que je ne devais plus les revoir. Tout alla bien pendant un certain temps. À onze heures quarante-cinq, ils avaient touché un fond de trois mille brasses. Le docteur Maracot se tenait en communication avec moi, la situation semblait des plus normales, quand tout à coup sa voix m’arriva très agitée, des secousses violentes ébranlaient le filin, qui finit par se rompre. L’appareil devait alors se trouver au-dessus d’une coupure, car, à la demande du docteur, le navire s’était tout doucement mis en marche. Les tubes à air tinrent bon sur un parcours d’environ un demi-mille, puis ils cédèrent à leur tour. Il n’y a plus de chance que nous entendions jamais reparler du docteur Maracot, de M. Headley ni de M. Scanlan.

« Pourtant, il me faut signaler une chose bien curieuse, dont je n’ai pas le loisir de rechercher la signification, car cette tempête qui se lève va me donner de quoi me distraire. Au moment de la catastrophe, nous procédions à un sondage, et la profondeur enregistrée atteignait vingt-six mille six cents pieds. Le lest, bien entendu, était resté au fond ; mais nous avions relevé le sondeur, et, si incroyable que cela paraisse, nous trouvâmes, noué sur la porcelaine de la coupe à échantillons, le mouchoir de M. Headley, marqué à ses initiales. Tout le monde à bord en fut ébahi, mais personne n’en sut fournir une explication. Peut-être y verrai-je plus clair d’ici à ma prochaine note. Nous sommes restés sur place quelques heures dans l’espoir qu’un objet ou un autre viendrait à la surface. Nous avons ramené le filin, il est tout déchiqueté à un bout. Maintenant je vais m’occuper du navire, car j’ai rarement vu un ciel si mauvais ; le baromètre est à 28° 5, et il baisse très vite. »

« Ce furent les dernières nouvelles que nous eûmes de nos anciens compagnons. Le Stratford n’avait pas dû résister longtemps aux assauts du cyclone.

« Nous restâmes sur l’épave jusqu’à ce que l’alourdissement de l’atmosphère dans nos enveloppes et une sensation croissante d’oppression nous prévinssent qu’il était temps de repartir. Une nouvelle aventure que nous eûmes chemin faisant nous montra les dangers continuels auxquels sont exposés les gens d’ici, et par où s’explique qu’après une si longue durée ils n’aient pas davantage crû en nombre. J’estime qu’au total, y compris les esclaves grecs, ils ne sauraient être plus de cinq ou six mille. Nous avions descendu l’escalier du plateau, et nous longions la jungle qui fait une ceinture aux falaises, quand je vis Manda désigner avec animation un point au-dessus de nous et faire de grands gestes à l’adresse d’un homme de la troupe qui marchait isolément à découvert.

« En même temps, ses compagnons et lui couraient, nous entraînant avec eux, se blottir derrière un amas de roches. Là, bien en sûreté, nous eûmes l’explication de cette alerte. Non loin de nous se voyait, à une certaine hauteur, mais qui diminuait de seconde en seconde, un énorme poisson d’une forme très particulière : on eût dit un grand matelas flottant, mou et bombé, avec un dessous blanc et une longue frange vibratile faisant office de propulseur. Il semblait bien n’avoir pas plus d’yeux que de bouche, en dépit de quoi nous eûmes bientôt la preuve de sa redoutable clairvoyance. Celui de nos hommes qui marchait en terrain libre s’était, au premier signal, élancé pour nous rejoindre. Trop tard : il eut la vision nette de son sort, la terreur lui contracta le visage. L’horrible bête se laissa tomber sur lui, l’enveloppa de toutes parts, et de ses flancs, qui battaient avec une force irrésistible, le poussa contre les rochers, l’y écrasa, l’y broya. Le drame se passait à quelques yards de nous ; cependant, atterrés par sa soudaineté, nos compagnons semblaient avoir perdu toute faculté d’agir. Ce fut Scanlan qui intervint : bondissant sur le large dos de la bête, tacheté de brun et de rouge, il enfonça dans les tissus mous la pointe acérée de son arme.

« J’avais couru derrière Scanlan, Maracot fit de même : enfin, toute la troupe donna l’attaque. Le monstre glissa lentement sur le côté, laissant après lui une traînée d’excrétion huileuse et glutineuse. Il avait, par le seul choc de sa masse, brisé l’enveloppe vitreuse de l’Atlante, le malheureux était mort noyé. Ce fut une heure d’affliction que celle où nous reportâmes son cadavre au Refuge ; mais ce fut aussi une heure de triomphe pour nous, la promptitude de notre action nous ayant grandement haussés dans l’estime générale. Quant au poisson, Maracot nous assura que c’était un poisson-couverture, bien connu des ichtyologistes.

« Je parle de celui-là parce qu’il fut la cause d’un événement tragique, mais je pourrais écrire et peut-être écrirai-je un livre sur les merveilles que nous dévoile ici la mer. Dans la vie animale des grands fonds, le rouge et le noir sont les couleurs qui prédominent. La végétation, elle, ne sort pas d’un vert olive très pâle ; mais sa fibre est d’une ténacité qui défie habituellement l’effort de nos chaluts, si bien qu’aujourd’hui encore la science considère comme nu le fond de l’océan. Quantité de créatures marines sont d’une grâce sans pareille ; en revanche, quelques-unes vont si loin dans le hideux et le grotesque qu’on les croirait les imaginations du délire ; et nul animal terrestre n’est de beaucoup aussi dangereux. J’ai vu, par exemple, une pastenague noire, longue de trente pieds : l’horrible éventail qu’elle portait sur la queue eût tué d’un seul coup n’importe quel être vivant. J’ai vu aussi une espèce de grenouille qui se réduisait à une bouche béante surmontée de deux gros yeux verts et complétée par un immense estomac ; qui la rencontre est mort, à moins qu’il ne la mette en fuite par un jet de lumière électrique. J’ai vu l’aiguille rouge aveugle, qui vit embusquée parmi les rocs et tue par une émission de poison ; j’ai vu le scorpion géant, terreur des régions basses, et le gastrobranche aux aguets dans la jungle aquatique.

« Et j’ai eu le privilège, enfin, de voir, une fois, le vrai serpent de mer, rarement apparu aux hommes, car il habite les dernières profondeurs et ne se montre à la surface que lorsqu’une révolution marine l’a chassé des lieux qu’il hante. Il en passa deux, nageant ou plutôt glissant, tout près de nous, un jour que Mona et moi, pour leur échapper, n’avions eu que le temps de nous blottir entre des grappes de lamellaires. Hauts de six pieds, longs de deux cents, ils avaient un ventre blanc d’argent, un dos noir hérissé d’une crête, et deux yeux pas plus gros que ceux d’un bœuf. Mais sur tout cela et sur bien d’autres choses, vous trouverez d’amples détails dans la relation du docteur Maracot… si elle vous arrive.

« Semaine par semaine, nous laissions doucement couler notre nouvelle existence. Elle nous devenait agréable. Nous commencions de nous initier suffisamment à la langue de nos hôtes pour être à même de converser tant bien que mal avec eux. Le nombre était infini de sujets d’étude et d’amusement que nous offrait le Refuge. Déjà, Maracot s’était à ce point familiarisé avec la chimie antique qu’il se déclarait capable de bouleverser toutes les idées courantes le jour où il transmettrait son savoir au monde. Entre autres choses, les Atlantes ont appris à diviser l’atome et, quoique l’énergie libérée soit moindre que ne l’avaient prévu nos savants, elle ne leur assure pas moins une grande réserve de puissance. Ils nous ont considérablement devancés dans la connaissance des propriétés et de la nature de l’éther ; ainsi, l’étrange procédé par lequel, traduisant la pensée en images visibles, ils s’étaient fait conter notre histoire et nous avaient dit la leur, avait pour principe une impression éthérique retransmise à l’état matériel.

« Mais si loin qu’ils eussent porté leurs progrès, quelques points du développement scientifique moderne avaient échappé à leurs ancêtres.

« Il était donné à Scanlan d’en faire la démonstration. Nous le sentions, depuis des semaines, en proie à une agitation mal contenue et tout gonflé d’un lourd secret ; nous le surprenions à rire sous cape. D’ailleurs, il n’apparaissait plus que par échappées, il était le plus affairé du monde. Il avait élu pour copain et pour confident un gros Atlante jovial nommé Berbrix, préposé au fonctionnement de certaines machines. Bien qu’entre eux ils ne s’exprimassent que par signes ou par bourrades cordiales, les deux hommes ne se quittaient plus, passant des heures enfermés tête à tête. Un soir, Scanlan nous arriva radieux.

« — Docteur, dit-il à Maracot, j’ai un truc de ma fabrication que je voudrais montrer à ces messieurs et dames. Ils nous ont appris une chose ou deux, nous leur devons peut-être du retour. Si on leur offrait demain une séance ?

« — De jazz, demandai-je, ou de charleston ?

« — Le charleston n’a rien à faire dans ce cas. Attendez un peu, vous verrez. C’est un de ces coups !… Mais motus ! Et pardonnez-moi si je ne vous demande pas de m’accompagner en bas. J’ai à ménager mon effet. »

« En conséquence, le lendemain soir, la communauté s’assembla dans la salle ordinaire de ses réunions. Scanlan et Berbrix occupaient l’estrade, ils resplendissaient d’orgueil. L’un des deux, je ne sais lequel, toucha un bouton, et alors… alors, ma foi, je répéterai ici ce que dit Scanlan :

« — À lui la parole ! il peut se vanter de nous avoir fait une de ces surprises !…

« — 2 L.O. qui appelle ! cria une voix claire. Londres appelle les Îles Britanniques. Prévision du temps… »

« Vint là-dessus la formule habituelle sur les dépressions et les anticyclones. Puis :

« — Premières nouvelles du jour : S.M. le roi a inauguré ce matin l’aile nouvelle de l’Hôpital des Enfants à Hammersmith… »

« Et ainsi de suite, selon le programme quotidien. Pour la première fois, nous retrouvions l’Angleterre d’un jour ouvrable, bravement attelée à sa besogne et ployant son échine robuste sous le faix des dettes de guerre. Après cela, nous eûmes les renseignements de l’étranger, les nouvelles sportives. Le vieux monde bourdonnait comme jamais. Nos amis atlantes écoutaient, ébahis, stupides. Mais quand, la rubrique des informations épuisée, la musique des Gardes attaqua la marche de Lohengrin, une clameur délirante partit de l’assistance. Ce fut un spectacle des plus drôles que de voir les gens s’élancer sur l’estrade, soulever les rideaux, regarder derrière les écrans pour voir d’où venait la musique. Oui, nous aurons marqué notre empreinte sur la civilisation sous-marine.

« — Hélas ! monsieur me dit ensuite Scanlan, je ne pouvais pas créer un poste émetteur : on n’avait pas le matériel et je n’avais pas les capacités requises. Alors, bien tranquille, en bas, chez moi, j’ai fabriqué un appareil à deux lampes avec le fil aérien qui traverse la cour près de la corde à linge ; je me suis exercé à le manier, et j’ai réussi à entendre n’importe quel poste des États. Avec toute l’électricité dont nous disposons et toute cette verrerie si supérieure à la nôtre, il me semblait impossible de ne pas mettre sur pied quelque chose qui arriverait à capter une onde de l’éther, et cette onde voyagerait à travers l’eau aussi sûrement qu’à travers l’atmosphère. Berbrix manqua d’avoir une crise quand nous perçûmes le premier appel. Mais il s’y est fait, et je présume que voilà une institution permanente.

« Parmi les découvertes de la chimie atlante se trouve un gaz neuf fois plus léger que l’hydrogène, le lévigène, comme l’a nommé Maracot. Les expériences dont celui-ci en a fait l’objet nous ont inspiré l’idée de nous en servir pour renseigner le monde sur notre sort en envoyant à la surface des ballons de verre.

« — J’en ai causé avec Manda, nous dit le docteur. Les verriers sont dès maintenant au travail. Dans un jour ou deux, nous aurons les globes.

« — Mais comment y introduirons-nous notre papier ?

« — Par la petite ouverture ménagée pour l’introduction du gaz, et que scelleront après coup ces ouvriers, qui sont habiles. J’ai pu me convaincre que, sitôt relâchés, les ballons monteront à la surface.

« — Et, pendant un an, ils rouleront, sans être vus, d’un côté à l’autre.

« — Possible. Ou possible que, réfléchissant les rayons du soleil, ils attirent ainsi l’attention. Nous étions sur le trajet habituel des navires qui circulent entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Je ne vois pas de raison pour que, si on en lâche plusieurs, on n’en retrouve au moins un.

« Voilà donc, mon cher Talbot (ou qui que vous soyez, lecteur), comment notre récit aura pu vous atteindre. Mais, outre cette conséquence de notre idée, nous en envisageons d’autres, et qui seraient d’une bien autre importance. Ici encore, je dois rendre hommage au cerveau fertile du mécanicien américain.

« — Voulez-vous que je vous dise, les amis ? fit-il un jour que nous étions seuls tous trois dans notre chambre. On est rudement bien dans ce patelin : la boisson est bonne, la nourriture excellente, et j’ai trouvé un travail près duquel tout ce qu’on vous offre à Philadelphie paraîtrait inepte. N’empêche que, des fois, on voudrait quand même espérer revoir le vieux pays du bon Dieu.

« — Nous en savons tous quelque chose, répondis-je. Mais je ne vois pas comment vous vous flatteriez d’un tel espoir.

« — Réfléchissez un peu. Si ces ballons, avec leur gaz, sont capables de porter au dehors notre message, pourquoi ne nous y porteraient-ils pas aussi ? Vous croyez que je blague ? Détrompez-vous ! J’ai parfaitement étudié la chose. Supposez que nous réunissions trois ou quatre de ces ballons pour obtenir la force ascensionnelle : alors, vous voyez ça d’ici ? Nous entrons dans nos cloches de verre, nous nous attachons aux ballons, on sonne le « lâchez tout ! » et nous ne faisons qu’un saut jusqu’à la surface. Qu’est-ce qui nous arrêterait en chemin ?

« — Un requin, par exemple !

« — Un requin ? Peuh ! Nous lui entrerions dans le ventre avant même qu’il nous sût là. Il n’y verrait que trente-six chandelles, et du coup nous irions faire une cabriole de cinquante pieds dans l’espace ! Je vous en réponds, le requin qui nous repérerait n’aurait plus qu’à dire ses prières !

« — Soit ! Mettons que le projet soit réalisable. Qu’arrivera-t-il ensuite ?

« — Pour Dieu ! laissons là les « ensuite » ! Tentons la chance, ou nous resterons ici à perpète. Moi, je suis pour qu’on se débine. Question d’estomac !

Le_Pêle-mêle___journal_humoristique_[

« — Certes, dit Maracot, je ne demande que de retourner au monde. Ne serait-ce que pour exposer devant les corps savants les résultats de notre aventure. Seule, mon autorité personnelle ferait accepter le fonds de connaissances nouvelles que je viens d’acquérir. Aussi me déclaré-je favorable à l’idée de Scanlan.

« J’ignore si les beaux yeux de Mona influencèrent mon avis, mais je montrai moins d’enthousiasme.

« — Elle me paraît folie pure, dis-je. À moins d’avoir quelqu’un là-haut pour nous attendre, nous partirions infailliblement à la dérive et finirions par mourir de faim et de soif.

« — Ouiche ! Le moyen d’avoir quelqu’un pour nous attendre ?

« — Quant à cela, dit Maracot, nous sommes en mesure de faire connaître, à un ou deux milles près, la latitude et la longitude de notre position actuelle.

« — Et sans doute on nous enverrait une échelle ? rétorquai-je d’un ton aigre.

« — Il s’agit bien d’échelle !… Monsieur Headley, le patron a raison. Tenez, dans cette lettre que vous allez expédier à l’univers (et penser que je ne la verrai pas imprimée dans les feuilles !) vous mettrez, une supposition, que nous sommes par 27° de latitude nord et 28° 14 de latitude ouest : je m’en rapporte à vous pour les chiffres. Après ça, vous dites que trois des plus importants bonshommes de l’histoire, l’éminent docteur Maracot, le grand collectionneur de punaises Headley, et Bob Scanlan, l’as des mécanos, l’orgueil de la Merribanks, appellent désespérément au secours du fond des mers… Vous saisissez ?

« — Bon ! Et puis ?

« — Et puis, cela fait un raffut monstre. C’est une espèce de défi qu’on est forcé de relever. Comme au temps jadis, quand on chargea Stanley de retrouver Livingstone. Si nous pouvons, nous, faire le saut, on peut bien s’arranger pour nous cueillir à la volée.

« — D’autant qu’il nous est facile, dit le docteur, d’en indiquer nous-mêmes la manière. Qu’on jette dans ces eaux une ligne de sonde assez longue : nous y fixerons un message et demanderons qu’on se tienne à proximité.

« — Voilà parler ! s’écria Bob Scanlan. C’est sûrement ça qu’il faut faire.

« — Et si, par hasard, ajouta le docteur avec un sourire fripon, il se trouvait une gente demoiselle pour vouloir s’associer à notre fortune, il en irait tout aussi aisément pour quatre personnes que pour trois !

« — Tout aussi aisément ! approuva Scanlan. Donc, affaire entendue, couchez ça par écrit, monsieur Headley, et dans six mois nous serons de retour à Londres.

« — En conséquence, aujourd’hui même, nous lâchons deux ballons dans cette eau qui est pour nous ce qu’est pour vous l’atmosphère. Se perdront-ils tous les deux avant d’arriver à la surface ? C’est possible. Comme il est possible que tous les deux y arrivent. À la grâce de Dieu ! Si l’on ne peut rien pour nous, du moins que ceux qui tiennent à nous sachent que nous sommes vivants et heureux. Si, au contraire, notre idée est exécutable, si, pour nous secourir, ni l’argent ni l’énergie ne font défaut, nous avons fourni les moyens pratiques de mener à bien l’entreprise. En attendant, adieu ou bien, qui sait ? au revoir ! »

Ainsi se terminait le récit apporté par le ballon de verre.

Il serait incomplet si on le détachait des faits postérieurs, car, dans le moment qu’il était entre les mains du typographe, il reçut le plus imprévu et le plus sensationnel des épilogues. Je fais ici allusion au sauvetage de nos aventuriers par le yacht à vapeur de M. Faverger, Marion. Un compte rendu de l’événement fut donné, du bord même, par un sans-fil que la station des îles du Cap-Vert réexpédia sans délai en Europe et en Amérique, et qui était l’œuvre de M. Key Osborne, le représentant bien connu de l’Associated Press.

Il semble qu’à peine eut-on appris en Europe la condition singulière où se trouvaient le docteur Maracot et ses amis, une expédition s’organisa, avec tout le calme et tout le soin convenables, en vue de leur porter secours. M. Faverger mit généreusement son fameux yacht à la disposition des organisateurs que, du reste, il voulut accompagner en personne. Le Marion quitta Cherbourg dans le courant de juin, prit à Southampton M. Key Osborne et un opérateur de cinéma, et fit route aussitôt pour le secteur de l’océan désigné par M. Headley dans sa lettre. Il y arriva le 1er juillet.

Une ligne de sonde en fil de laiton et d’acier fut mise à la mer et promenée lentement sur les fonds de l’Atlantique. À son extrémité, près du lest, on avait fixé une bouteille et, dans cette bouteille, enfermé le billet que voici :

« Le monde a reçu votre message. Nous venons vous secourir. Un double de ce mot vous est envoyé par sans-fil, nous espérons qu’il vous atteindra. Nous allons battre lentement le secteur. Retournez-nous la bouteille avec votre réponse. Il sera fait selon vos instructions. »

Pendant deux jours, le Marion se laissa vainement aller d’un côté à l’autre. Mais quelle surprise, le troisième, quand on vit soudain, à quelque cent yards du navire, jaillir sur l’eau un petit ballon de verre très lumineux, un globe porteur de message, absolument conforme à la description qu’en avait donnée, le premier, le capitaine de l’Arabella-Knowles ! On ne le brisa pas sans peine. Le message était ainsi conçu :

 

« Merci, chers amis. Nous sommes très vivement touchés de votre zèle et de votre initiative. Vos radiogrammes nous parviennent sans encombre, il nous est toujours possible d’y répondre par le moyen de ballons comme celui-ci. Nous avons bien essayé d’attraper votre sonde, mais le courant la soulève et l’entraîne à une allure que le plus agile d’entre nous n’arrive pas à suivre en raison de la résistance de l’eau. C’est demain (mardi 5 juillet, si nos calculs ne nous trompent pas), et à six heures du matin, que doit s’exécuter notre tentative. Nous ne partirons que l’un après l’autre, de manière qu’au fur et à mesure on soit informé ici par sans-fil de tout ce que conseillerait l’expérience.

« MARACOT, HEADLEY, SCANLAN. »

 

Je cède maintenant la parole à M. Key Osborne.

« Un matin idéal. Une mer de saphir, plate comme un lac. Une voûte d’azur profond, vierge du plus léger nuage. Debout dès l’aube, l’équipage tout entier du Marion guettait les événements avec un intérêt qui, aux approches de six heures, devint presque de l’angoisse. Nous avions posté une vigie en haut du mât des signaux. Il était fort exactement six heures moins cinq quand nous l’entendîmes crier en nous montrant un point de l’eau à bâbord. Nous courûmes à l’envi vers le bordage ; personnellement, je grimpai dans un canot qui m’offrait un bon observatoire, et je vis venir des profondeurs, à travers l’eau tranquille, un objet qui avait l’apparence d’une grosse bulle argentée. Il émergea violemment à deux cents yards du navire, sauta très haut dans l’air, magnifique globe irisé d’environ trois pieds de diamètre, et une brise molle le poussa devant elle comme un ballon d’enfant. Si merveilleuse que fût cette vue, elle nous emplit de crainte, car l’espèce de harnais dont la sphère était munie semblait avoir défait dans le bas ses attaches et laissé fuir en route le fardeau qu’on lui avait confié. Nous lançâmes immédiatement un radiogramme.

« Votre ballon a fait son apparition tout près de notre navire. Mais il ne portait rien et il a « gagné le large. »

Le_Pêle-mêle___journal_humoristique_[

« En même temps, pour parer aux événements, nous amenions un canot.

« À six heures précises, nouveau signal de la vigie ; et bientôt après je voyais une deuxième sphère monter, moins rapide que la précédente, vers la surface. Elle la dépassa et se tint suspendue dans l’air, mais son chargement resta posé sur l’eau. Nous le hissâmes tout ruisselant sur le pont. C’était un lourd paquet de livres, de papiers, d’objets divers, dont nous accusâmes réception par sans-fil en attendant avec impatience la prochaine arrivée.

« Nous n’eûmes pas longtemps à l’attendre. De nouveau, une bulle argentée creva la surface, mais, cette fois, elle s’éleva plus haut que jamais, et l’on devine notre émotion en voyant se balancer au-dessous un svelte corps de femme. L’élan qui animait le ballon ne dura pas. Nous le remorquâmes jusqu’au navire. Un cercle de cuivre fermement ajusté à la partie supérieure de la circonférence soutenait, à l’aide de courroies, une ceinture, également de cuir, passée à la taille de la femme, dont une enveloppe de verre en forme de poire emprisonnait la tête et le buste. Je dis de verre ; en réalité, cette enveloppe était de la même substance vitreuse, dure, translucide et veinée d’argent, que le ballon. Des attaches élastiques placées à la hauteur des épaules et dans le bas la rendaient absolument étanche ; à l’intérieur, elle contenait, comme il est dit dans la relation de Headley, un appareil très ingénieusement conçu, vraiment pratique et léger, pour le renouvellement de l’air. Sitôt dégagée de sa cloche respiratoire, ce qui n’alla pas sans difficulté, la femme fut hissée à bord. Elle était évanouie ; mais la régularité de son souffle nous encourageait à croire qu’elle se remettait vite des effets produits par une ascension rapide et par le changement de pression, effets d’ailleurs atténués par la circonstance que l’air contenu dans l’enveloppe était d’une densité beaucoup plus élevée que celle de notre atmosphère et, pour ainsi dire, à mi-chemin du point où le nageur est contraint de faire une pause. Sans doute cette personne est-elle la jeune Atlante que la relation de Headley nous a présentée sous le nom de Mona. S’il faut en juger par elle, la race dont elle est mérite de faire sa rentrée dans le monde. Elle a le teint mat, des traits du plus beau dessin et de la plus grande noblesse, une longue chevelure noire, de magnifiques yeux de gazelle, qu’elle promenait de tous les côtés avec un effarement plein de charme. La nacre et les coquillages brodaient sa tunique de couleur crème, constellaient la nuit de ses cheveux. Impossible de rêver une plus parfaite Naïade des profondeurs, personnification du mystère et de la magie de l’océan. La conscience s’éveillait de plus en plus dans ses admirables prunelles ; leste comme une jeune biche, elle courut vers le bordage : « Cyrus ! cria-t-elle, Cyrus ! »

Le_Pêle-mêle___journal_humoristique_[

« Déjà nous avions, par un radio, dissipé les craintes de ceux qui restaient au fond. Ils arrivèrent, comme ils l’avaient annoncé, l’un après l’autre, à de très courts intervalles. Ils jaillissaient dans l’espace, retombaient, et nous nous hâtions de les recueillir. Tous les trois étaient sans connaissance, Scanlan saignait du nez et des oreilles ; cependant, au bout d’une heure, ils se retrouvèrent, tous les trois, un peu flageolants, mais debout. Chacun eut d’emblée une façon de se manifester que je crois caractéristique. Scanlan provoqua le rire unanime en demandant qu’on le conduisît au bar, d’où s’élèvent, à la minute où j’écris, les éclats d’une gaîté peu propice à la composition littéraire. Le docteur Maracot saisit le tas de papiers, en déchira un qui était, à ce qu’il m’a semblé, couvert de signes algébriques, et disparut dans l’entrepont, tandis que Cyrus Headley s’élançait vers la jeune femme, qu’il a l’air de ne plus vouloir quitter. Les choses en sont là. Nous espérons que, malgré le faible pouvoir émetteur de notre poste, ce radio parviendra jusqu’à la station du Cap Vert. Ultérieurement, comme il convient, la miraculeuse aventure sera contée plus au long par ses héros eux-mêmes. »

DEUXIÈME PARTIE

LE SEIGNEUR À LA SOMBRE FACE

PRÉAMBULE

On n’a certainement pas oublié le curieux et palpitant roman de Conan Doyle, Atlantis retrouvée[2], paru l’an dernier dans une publication hebdomadaire. Tel en a été le succès en Angleterre et en Amérique que, sur les instances d’innombrables lecteurs, l’illustre écrivain anglais s’est vu comme obligé d’écrire, en guise de complément et d’épilogue, le récit intitulé Le Seigneur à la sombre Face, dont nous avons tenu à nous assurer immédiatement la version française.

Pour le cas où il en serait besoin, rappelons les faits essentiels d’Atlantis retrouvée.

Un savant illustre, le professeur Maracot, adonné aux études océanographiques, a fait construire spécialement à son usage, dans des conditions assez mystérieuses, un vapeur, le Stratford, sur lequel il s’est embarqué, pour l’exploration des fonds marins, avec un jeune boursier américain de l’Université d’Oxford, Cyrus Headley, et un mécanicien des grandes usines de la Merribanks, à Philadelphie, Bill Scanlan. En cours de route, il révèle à ses collaborateurs son arrière-pensée : la descente, dans une cloche d’acier, à des profondeurs jusqu’alors inexplorées pour en étudier la faune et la flore et rectifier les données de la science sur la pression dans les grands fonds. Il leur demande s’ils veulent tenter avec lui les risques de l’aventure. Enflammés par son enthousiasme, tous les deux y consentent. Mais alors que la cloche à plongeur où ils se sont enfermés atteint déjà le seuil d’un plateau à 700 pieds au-dessous de la surface, un poisson d’une taille et d’une force monstrueuses rompt les attaches qui la relient au Stratford et les voilà précipités dans un gouffre insondable. Ils n’ont plus qu’à mourir, quand, ô miracle ! par les hublots de la cage, ils voient arriver à eux, de tous côtés, des hommes étranges enfermés jusqu’à mi-corps dans des enveloppes de verre, qui les sauvent et les emmènent à une sorte d’immense palais sous-marin, où ils vivent en colonie. Ce sont les survivants des anciens Atlantes, préservés de la mort par la sagesse de leur chef Warda lors du cataclysme où leur pays s’engloutit jadis en punition de sa dépravation et de ses crimes, et où, seuls, quelques justes trouvèrent grâce devant les puissances spirituelles qui avaient condamné Atlantis. S’ils ont gardé bien des traditions de leurs ancêtres phéniciens, par exemple le culte de Baal, mais singulièrement humanisé, la nécessité leur a fait, en revanche, réaliser d’étonnants progrès scientifiques. Ils n’ignorent rien de l’électricité et de ses applications. Ils utilisent la vapeur, grâce à la possession d’une mine de charbon où ils font travailler comme esclaves les descendants des Grecs restés sans doute prisonniers en Atlantide après une guerre. Ils peuvent, sans le secours de la parole, rendre leur pensée et celle des autres visibles sur un écran d’argent. Naturellement, ils ont trouvé le moyen de circuler à leur gré au fond de l’océan. Ils associent à leur vie le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan. Headley s’éprend d’une exquise créature, Mona, la fille du chef actuel Manda. Bien que passionnés par les surprises que leur offre chaque jour leur nouvelle existence, tous les trois nourrissent secrètement le dessein d’aller en répandre la connaissance sur le globe. Avec l’aide d’un ingénieur atlante nommé Bertrix, ils construisent un appareil de sans-fil qui les remet en communication avec le monde ; ils conviennent d’un jour où on ira les recueillir sur un point déterminé de l’océan ; la charmante Mona consent à accompagner Headley chez « les hommes sous le soleil », et tous les quatre, en effet, parviennent, au jour dit, à regagner la surface dans des globes transparents garnis d’un gaz très léger ou « lévigène ».

À partir de là, ceux de nos lecteurs qui auraient perdu de vue quelques-uns de ces détails, vont se retrouver de plain-pied avec le nouveau récit de Conan Doyle, Le Seigneur à la sombre Face. Ils y admireront une fois de plus, non seulement son art tout particulier de créer et de dramatiser une histoire, mais cette connaissance approfondie et ce goût qu’il a des sciences occultes, où l’on sait qu’il est passé maître.

I

Nous avons reçu bien des lettres : moi, Cyrus Headley, assistant d’Oxford, le professeur Maracot et même Bill Scanlan, depuis notre étonnante aventure au fond de l’Océan, sur un point situé à deux cents milles ouest des Canaries, où nous fîmes une descente, qui non seulement nous conduisit à réviser nos idées sur la vie et les pressions aux grandes profondeurs, mais nous permit d’y établir la survivance d’une très ancienne civilisation, sauvée et maintenue dans des conditions incroyablement difficiles. Nos correspondants s’accordent pour nous réclamer, avec un infatigable zèle, de nouveaux détails. On conçoit qu’en effet mon premier récit n’était qu’un exposé rapide ; s’il comprenait l’essentiel de faits, il n’en passait pas moins quelques-uns sous silence, notamment le terrible épisode du Seigneur à la Sombre Face. C’est que, là, il s’agissait de choses si extraordinaires, et il s’en déduisait des conclusions telles que, tous, nous avions jugé préférable de n’en pas faire état pour le moment. Aujourd’hui que la science a accepté nos conclusions, comme le monde a bien voulu, ajouterai-je, admettre ma fiancée, notre véracité n’étant plus en cause, nous pouvons, ce me semble, hasarder une révélation qui, sans doute, n’eût pas tout d’abord rencontré la faveur du public. Mais, en guise de préambule, j’aurais plaisir à évoquer auparavant quelques souvenirs complémentaires des mois merveilleux que nous passâmes chez les Atlantes, dans ce fond d’abîme où, grâce à leurs enveloppes transparentes et à leurs appareils d’oxygène, ils se promènent aussi aisément que les Londoniens déambulent, à cette minute même, sous les fenêtres de mon hôtel, entre les parterres fleuris de Hyde-Park.

Quand ces gens nous eurent conduits chez eux après notre effroyable plongeon, nous nous trouvions être, en somme, plutôt leurs prisonniers que leurs hôtes. Je voudrais dire ce qui détermina un changement complet de notre situation et comment, auprès d’eux, le docteur Maracot s’illustra d’une telle sorte que notre souvenir se perpétuera dans leurs annales comme celui de quelque visite céleste. Ils ne surent rien de nos projets de départ, ils les eussent certainement contrariés s’ils l’avaient pu ; et sans doute est-ce déjà pour eux une légende que nous sommes remontés vers quelque sphère de l’Empyrée, emmenant la brebis la plus charmante et la plus choisie de leur troupeau.

On me permettra de procéder par ordre et de noter certaines particularités étranges que présente ce monde prodigieux, de raconter certains incidents qui y marquèrent notre séjour, avant d’aborder la suprême aventure qui laissera son empreinte sur chacun de nous : l’intervention du Seigneur à la Sombre Face. Je ne laisse pas de regretter, à quelques égards, que nous ne soyons restés plus longtemps dans le gouffre Maracot, en raison des nombreux mystères qu’il recèle et de tout ce qui nous y demeura jusqu’au bout incompréhensible ; comme nous étions en bonne voie d’apprendre le langage des Atlantes, notre information s’en fût promptement enrichie.

 

***   ***

 

L’expérience avait appris à nos amis ce que le milieu où ils vivent a pour eux d’inoffensif ou de redoutable. Je me rappelle qu’un jour, témoins d’une alerte soudaine, nous ne prîmes que le temps de revêtir nos enveloppes à réservoir d’oxygène avant de nous précipiter au dehors, sans savoir pourquoi ; mais nous ne pouvions nous méprendre sur le trouble et l’horreur qui se trahissaient autour de nous sur les visages.

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Arrivés au plateau sous-marin, nous vîmes une foule de ces esclaves grecs que l’on utilisait pour le travail des mines se hâter vers la porte de la colonie. Ils allaient d’un tel pas, et ils étaient si harassés qu’à tout instant ils tombaient sur la vase : nous faisions donc partie d’une expédition de secours chargée de recueillir les invalides et de presser les traînards. Lorsque nous nous retournâmes pour regarder dans la direction d’où venait leur fuite, nous n’aperçûmes que deux nuages pareils à des bouchons de paille verdâtre, lumineux au centre, effilochés sur les bords, et qui dérivaient plutôt qu’ils n’avançaient vers nous. À leur vue, cependant, et bien qu’ils fussent encore à une bonne moitié de mille, nos compagnons, pris de panique, se mirent à battre la porte pour rentrer plus vite. Il était, certes, inquiétant de voir approcher ce mystérieux objet ; mais enfin, grâce à la prompte manœuvre des pompes, nous nous retrouvâmes bientôt à l’abri.

Un long temps s’écoula sans que les Atlantes osassent rouvrir leur porte. Lorsque, enfin, un éclaireur, envoyé en reconnaissance, reparut, sa mission accomplie, on l’accueillit par des poignées de mains et des claques dans le dos, comme après une prouesse. Il déclara le danger passé ; la joie fut générale, tout le monde eut très vite l’air d’avoir oublié cette indésirable visite ; mais le mot de Praxa, répété sur tous les tons de l’horreur, nous donna lieu de supposer que c’était le nom de l’animal. Seul de nous tous, le professeur Maracot se réjouit de l’incident. Nous eûmes grand’peine à l’empêcher de sortir avec un petit filet et un récipient de verre.

— Un nouveau type de vie, en partie organique, en partie gazeux, mais évidemment intelligent ! proclamait-il.

— Un monstre de l’enfer ! déclara Scanlan, en termes moins scientifiques.

Deux jours après, sortis pour ce que nous appelions une pêche à la crevette, nous allions parmi les végétations sous-marines, capturant dans nos filets à main des spécimens de tout petits poissons, quand nous tombâmes en arrêt devant le cadavre d’un de nos mineurs. Sans doute les indéfinissables bêtes avaient-elles rattrapé le malheureux dans sa fuite. Sa cloche de verre était brisée, ce qui supposait une force énorme, la matière de ces cloches offrant une extrême résistance, ainsi qu’on a pu s’en rendre compte aux efforts qu’il a fallu faire pour s’emparer de nos premiers documents. L’homme avait eu les yeux arrachés, mais il ne portait pas trace de blessure.

— Ça, c’est le fait d’un gourmet ! nous dit le professeur à notre retour. Il existe en Nouvelle-Zélande un rapace, oiseau de proie tenant du perroquet et de l’épervier, qui vous tue un agneau pour le seul morceau de gras placé au-dessus du rein : ainsi, la bête de l’autre jour vous tue un homme pour ses yeux. Dans les espaces célestes comme au fond des eaux, la Nature ne connaît qu’une loi, et qui est, hélas ! sans miséricorde.

II

Résumé du précédent chapitre. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable. Recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant ils décident de retourner sur terre et de faire part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headley entreprend le récit des faits qui le frappèrent le plus durant cette extraordinaire aventure et raconte ce que fut l’attaque d’une bête mystérieuse que les Atlantes semblaient redouter tout particulièrement.

Nous en eûmes maintes fois la démonstration dans les profondeurs océaniques. Par exemple, je me rappelle que souvent nous observions d’étranges sillons tracés dans la vase bathybienne, comme si l’on y eût roulé une futaille. Nous les montrâmes à nos compagnons atlantes et, quand nous fûmes à même de les questionner, nous tâchâmes de savoir quelle sorte de bête marquait ainsi son passage. Ils nous la nommèrent d’un de ces mots cliquetants, propres à leur langue, dont je ne saurais reproduire le ton par le moyen d’aucun idiome ni d’aucun alphabet européen : Krixchox en serait, si l’on veut, une traduction approximative.

Quant à son apparence, nous avions, comme toujours en pareil cas, la ressource d’utiliser le réflecteur grâce à quoi nos amis pouvaient nous donner la claire vision de ce qu’ils avaient dans l’esprit. Ils nous transmirent ainsi une image d’une bête très bizarre, où le professeur ne put voir qu’une espèce de gigantesque limace aquatique. Ronde comme une saucisse, elle avait des pédoncules munis d’yeux à leur extrémité et un revêtement de gros poils ou de soies raides. En nous la montrant, nos amis exprimèrent par gestes la répulsion qu’elle leur inspirait.

Pour qui connaissait Maracot, il était aisé de prévoir que sa passion scientifique en serait échauffée, et qu’il grillerait d’en déterminer l’espèce et la sous-espèce. Je ne fus donc pas surpris de le voir, au cours de notre expédition suivante, s’arrêter à l’endroit où le sillon creusait la vase et obliquer d’un pas résolu vers le fouillis d’herbes et de blocs basaltiques d’où il semblait venir. Au moment où nous quittâmes le sol du plateau, le sillon, naturellement, cessa. Mais, au milieu des rochers circulait un ravin qui menait visiblement au repaire de la bête. Nous étions tous armés des épieux ferrés que portent habituellement les Atlantes ; mais ils me faisaient l’effet d’armes bien chétives au regard des dangers inconnus que nous affrontions. Cependant, le professeur allant de l’avant, nous n’avions rien à faire que de le suivre.

La gorge s’élevait entre deux parois constituées par des amas colossaux de débris volcaniques et tapissées à profusion de ces longues lamellaires, noires et rouges, qui caractérisent les profondeurs extrêmes de l’Océan. Mille ascidies, mille échinodermes magnifiques, tous présentant les couleurs les plus gaies, les variétés d’aspect les plus fantastiques, étaient comme aux aguets entre les herbages, où grouillaient de mystérieux crustacés, mêlés à d’autres formes basses de la vie rampante. Nous ne cheminions que lentement, car la marche, à ces profondeurs, n’est pas facile, et nous montions une rampe abrupte. Subitement, nous découvrîmes l’animal que nous cherchions. L’aspect n’en avait rien de rassurant.

Son corps velu sortait à demi d’une cavité qui s’ouvrait dans la masse de basalte ; on en apercevait environ cinq pieds. Au bruit de notre approche, ses yeux, larges comme des soucoupes, brillants comme des agates jaunes, commencèrent de se mouvoir en rond sur leur long pédoncule. Puis il bougea, il se porta en avant, par une succession de plissements, à la façon d’une chenille. Une fois, il éleva la tête à quatre pieds au-dessus des rocs afin de nous regarder mieux. J’observai qu’il portait, fixé aux deux côtés du cou, quelque chose d’analogue aux semelles des souliers de tennis, et qui en avait la couleur, la taille, les stries même. Impossible de conjecturer ce que cela pouvait être. Nous ne devions pas tarder à l’apprendre.

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Le professeur s’était mis sur la défensive, l’épieu menaçant, la mine intrépide. Évidemment, l’espoir d’acquérir un beau spécimen avait banni de lui toute crainte. Scanlan et moi étions loin d’éprouver la même assurance. Mais nous ne pouvions abandonner le vieil homme ; nous nous campâmes à ses côtés. La bête, après nous avoir considérés longuement, se mit à descendre vers nous d’un air gauche, rampant et se tortillant parmi les rocs. De temps en temps, pour vérifier où nous étions, elle levait ses pédoncules oculaires. Elle se déplaçait avec une telle lenteur que le risque pour nous semblait minime, puisque nous pouvions toujours prendre de la distance. Nous ne nous doutions guère que nous fussions si proches de la mort.

Sans contredit, la Providence veillait sur nous, car elle nous envoya un avertissement salutaire. La bête continuait d’approcher lourdement, elle n’était plus qu’à une soixantaine de yards, quand un très gros poisson jaillit comme une flèche d’entre les fourrés d’algues qui, sur le versant où nous étions, bordaient le ravin, en travers duquel, lentement, il s’engagea. Il en atteignait le centre, il était à mi-distance environ entre la bête et nous quand, tout à coup, il eut un sursaut convulsif, se retourna, ventre par-dessus dos, et coula au fond. Nous sentîmes tous trois, à ce moment, passer le long de notre corps un picotement aussi désagréable qu’extraordinaire, les genoux semblèrent nous manquer.

Maracot était aussi vigilant que hardi. Il saisit immédiatement la situation et comprit que le jeu avait assez duré. Nous avions affaire à un animal qui donnait la mort par émission d’ondes électriques, et nos épieux ne pouvaient avoir contre lui plus d’efficacité que contre une mitrailleuse. Si un heureux hasard n’avait fait qu’il dirigeât sa décharge sur le poisson, nous aurions placidement attendu qu’il fît donner sur nous toute sa batterie, ce qui eût infailliblement causé notre perte. Nous battîmes prestement en retraite, bien décidés à laisser tranquille dorénavant le gigantesque ver électrique.

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Au nombre des dangers les plus perfides que dissimulent les profondeurs, je dois encore ranger le petit et noir Hydrops Ferox, ainsi dénommé par le professeur. C’est un poisson rouge, pas beaucoup plus long qu’un hareng, avec une large bouche et une rangée de dents formidables. À lui seul, il est inoffensif ; mais la moindre effusion de sang l’attire en foule à l’instant même et la victime, assaillie par une multitude innombrable, n’a plus une possibilité de salut. Nous eûmes un affreux spectacle sur le terrain des mines, un jour qu’un des esclaves mineurs s’était, par malchance, coupé à la main. De partout à la fois arrivèrent des milliers de ces poissons, qui se ruèrent sur lui. En vain il se jeta par terre, il se débattit ; en vain, ses compagnons, bouleversés, intervinrent avec des épieux et des pelles. Tout le bas de son corps, non protégé par l’enveloppe, se fondit sous nos yeux dans le vivant et vibrant nuage qui l’entourait. Où nous venions de voir un homme, il ne resta, dans l’espace d’une minute, qu’une masse sanguinolente, sur laquelle tranchait la blancheur des os ; bientôt, les os eux-mêmes demeurèrent seuls à partir de la ceinture ; et il n’y eut plus, couché devant nous, qu’un demi-squelette, dépouillé du dernier lambeau de chair. Nous en étions malades. Le rude Scalan en perdit même connaissance ; nous eûmes quelque peine à le ramener chez lui.

Heureusement, l’étrange n’était pas toujours l’horrible, et je songe, en disant cela, à un autre spectacle qui jamais ne s’effacera de notre mémoire. Dans l’une de ces excursions si agréables que nous faisions parfois sous la conduite d’un Atlante, et parfois sans guide ni surveillant quand nos hôtes eurent compris que nous pouvions nous passer de lisières, nous fûmes surpris de voir, en arrivant sur une partie du plateau qui nous était familière, une grande couche de sable jaune clair pouvant mesurer un acre de superficie. Nous nous demandions quel courant sous-marin ou quelle secousse terrestre l’y avait apportée ou mise à nu, lorsque, à notre stupéfaction, elle se souleva tout entière et se mit à flotter par-dessus nos têtes. On jugera de ses dimensions par le fait qu’il fallut, pour nous dépasser, un temps appréciable, une ou deux bonnes minutes. Ce que nous avions pris pour une couche de sable était, en réalité, un immense poisson plat, assez voisin, autant que put l’observer le professeur, de nos petites limandes et redevable de sa taille aux énormes éléments très nutritifs que contiennent les dépôts bathybiens. Tremblotant et scintillant, il s’évanouit dans le noir des régions supérieures. Nous ne le revîmes plus.

Un phénomène à quoi nous ne nous serions guère attendus sous les eaux, ce sont les tornades fréquentes qui s’y déchaînent. Elles semblent occasionnées par de violents courants sous-marins qui arrivent sans crier gare et déterminent les mêmes perturbations, les mêmes désordres que les grands tremblements de terre. Nul doute que sans leur passage il régnerait dans les fonds marins cette putridité, cette stagnation, que produit fatalement l’immobilité absolue ; en sorte que, comme tout dans la nature, ils répondent à un excellent dessein. Mais ils ne nous causèrent pas moins une alarme très chaude.

III

Résumé des précédents chapitres. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable. Recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant ils décident de retourner sur terre et de faire part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headley entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure, attaques de divers monstres marins tout particulièrement redoutés des Atlantes ou phénomènes naturels tels que tornades, cyclones dont les hommes ne soupçonnent pas l’existence dans les profondeurs des mers.

La première fois que je me trouvai pris dans un cyclone aquatique, ce fut à l’occasion d’une sortie avec cette jeune personne si chère dont j’ai parlé dans mes précédents rapports : Mona, la fille de Manda. Il y avait, à un mille de la colonie, un magnifique banc d’algues parées des couleurs les plus diverses. C’était le jardin particulier de Mona, qui l’aimait beaucoup ; les serpulaires roses s’y mêlaient aux ophiurides pourpres et aux rouges holothuries. Un jour que Mona m’y avait mené, la tempête nous y surprit en pleine contemplation. Le torrent qui fondit sur nous à l’improviste avait une telle force que, pour n’en être pas tous deux balayés, nous dûmes gagner l’abri de rochers en nous tenant l’un à l’autre. Je remarquai que l’eau en était d’une température très élevée, presque intolérable ; preuve que ces déplacements ont une origine volcanique et sont la conséquence de quelque trouble survenu au loin dans le lit de l’Océan. La boue du grand plateau, agitée, soulevée très haut, tenue en suspension, voilait la lumière autour de nous comme un épais nuage. Trouver le chemin du retour était impossible, car nous avions perdu tout sentiment de la direction à suivre ; et, d’ailleurs, comment aurions-nous remonté un torrent ? Pour comble de détresse, un alourdissement de la poitrine, une difficulté croissante de respirer nous prévenaient que notre provision d’oxygène commençait de s’épuiser.

C’est à de pareilles heures, dans l’imminence de la mort, que les grandes passions primitives, montant à la surface, submergent en nous toutes les émotions inférieures. Alors, alors seulement, je connus que j’aimais ma douce compagne, que je l’aimais de tout mon cœur, de toute mon âme ; que je l’aimais d’un amour enraciné au plus profond de moi ; que, désormais, elle était une part de moi-même. Quelle chose curieuse qu’un sentiment semblable ! Et combien impossible à analyser ! Il ne tenait pas à l’attrait, si grand qu’il fût, de Mona, au charme de son visage, ni à la musique de sa voix, bien que jamais je n’en eusse entendu d’aussi mélodieuse ; ni à la communion de nos esprits, puisque je ne pouvais être instruit de sa pensée que par l’expression de sa figure sensible et toujours changeante. Non, il y avait, à l’arrière de ses yeux noirs et songeurs, il y avait, au tréfonds de son âme comme de la mienne, quelque chose qui nous associait pour toujours. Je lui tendis ma main, j’y étreignis la sienne, et je lus sur ses traits qu’il n’était en moi ni pensée ni émotion qui ne s’épanchât dans son âme réceptive et ne colorât sa joue adorable. Mourir à mon côté ne l’effrayait point et mon cœur palpitait à l’idée de mourir près d’elle.

Mais nous n’en devions pas venir là. On croira peut-être que nos enveloppes de verre excluaient tous les bruits ; en réalité, certaines vibrations de l’air y pénétraient, dont le choc déterminait à l’intérieur des vibrations similaires. Nous entendîmes brusquement de grands battements métalliques, répercutés de proche en proche, comme ceux d’un gong lointain. Je ne soupçonnais pas ce que cela pouvait être ; Mona, elle, le sut d’emblée. Elle se leva du recoin où nous étions blottis, prêta l’oreille et, ployée en deux, toujours me tenant par la main, elle partit dans la tourmente. C’était une course à la mort, car l’oppression que je ressentais à la poitrine devenait de plus en plus insoutenable. Je vis le cher visage de Mona interroger anxieusement le mien et, titubant, je m’efforçai de la suivre. À son air, à ses mouvements, je comprenais qu’elle n’était pas aussi près que moi d’avoir épuisé son oxygène. Je tins bon tant que la Nature voulut me le permettre. Soudain, tout se mit à tournoyer devant mes yeux, je lançai les bras en avant et tombai inanimé sur le sol mou.

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Quand je repris mes sens, je me trouvai allongé sur mon lit dans le palais des Atlantes. Le vieux prêtre en robe jaune était debout à mon chevet, tenant une fiole où il y avait sans doute un stimulant. Maracot et Scanlan se penchaient sur moi avec une expression de détresse ; Mona était à genoux au pied de mon lit et ses traits disaient sa tendre angoisse. La vaillante jeune fille avait dû se hâter vers la porte de la colonie où, dans les circonstances de ce genre, on avait coutume de battre un gong très sonore afin de rendre leur direction à ceux qui pouvaient l’avoir perdue. Elle avait expliqué ma situation, guidé les secours et notamment emmené mes deux camarades, qui m’avaient rapporté dans leurs bras. Quoi que je fasse à l’avenir c’est, en vérité, Mona qui le fera, car ma vie est bien un cadeau qui me vient d’elle.

Aujourd’hui qu’elle m’a, par un miracle, accompagné dans le monde d’en haut, le monde des hommes sous le soleil, c’est pour moi un étonnement de penser qu’au degré où je l’aimais j’aurais consenti de grand cœur à prolonger mon séjour au fond des eaux jusqu’à ce qu’elle consentît à être mienne. Car je fus longtemps sans deviner le lien secret, le lien étroit, qui nous attachait l’un à l’autre, et qui n’était pas, comme je pus le voir, moins fort chez elle que chez moi. C’est à Manda, son père, que j’en dus la révélation bienheureuse.

Manda avait souri à nos amours avec l’indulgence tant soit peu amusée d’un homme qui voit se produire l’événement par lui prévu. Un jour, enfin, nous ayant pris à part, il nous conduisit dans sa chambre, où il disposa l’écran d’argent chargé de refléter sa pensée. Tant qu’un souffle de vie m’habitera, je me rappellerai ce qu’il nous fit voir. Assis, Mona et moi, côte à côte, les mains unies, nous regardâmes, comme en extase, se succéder les images engendrées et projetées par cette mémoire raciale du passé que possèdent les Atlantes.

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Sur une mer admirablement bleue se projetait une péninsule rocheuse. Peut-être n’ai-je pas dit que ces films mentaux, si je puis ainsi parler, reproduisent la couleur aussi bien que la forme. Donc, nous vîmes un promontoire que dominait une maison d’un dessin bizarre, très vaste, très belle, avec un toit rouge et des murs blancs. Un bosquet de palmiers la ceignait. Dans ce bosquet, il semblait y avoir un camp : nous distinguions des blancheurs de tentes et, çà et là, le scintillement d’une arme, comme si une sentinelle montait la garde. Un homme dans la force de l’âge allait et venait à découvert, en cotte de mailles, un léger bouclier à l’un des bras, et, de la main opposée, tenant une arme, épée ou javeline, je ne pus bien m’en rendre compte. Il se tourna vers nous, et je connus tout de suite qu’il était de sang atlante. À vrai dire, il m’eût paru le frère jumeau de Manda sans la dureté menaçante de ses traits, qui le dénonçaient comme un être brutal, et brutal non point par ignorance, mais par disposition naturelle. Jointe à l’intelligence, la brutalité donne la plus dangereuse des combinaisons. Dans la hauteur de ce front et l’ironie de cette bouche envahie de barbe, il y avait l’essence même du mal. Si cet homme était l’une des incarnations antérieures de Manda, comme ses gestes semblaient vouloir le faire entendre, son âme, sinon son esprit, s’était singulièrement élevée dans la suite des temps.

Comme il approchait de la maison, nous vîmes, sur l’écran, une jeune fille aller à sa rencontre. Elle portait le vêtement des Grecques antiques, une longue robe blanche très stricte, le vêtement le plus beau et le plus digne qu’aient jamais porté les femmes. Sa contenance marquait la soumission et le respect qu’une jeune fille doit à son père. Celui-ci, pourtant, la rabroua, jusqu’au point de lever la main comme pour la frapper. Elle recula, le soleil fit resplendir son admirable visage inondé de larmes : je reconnus en elle ma chère Mona.

L’écran d’argent se brouilla, et tout aussitôt un autre tableau y prit forme. Il représentait une anse au milieu de rochers qui me parurent appartenir au même promontoire. Un étrange bateau érigeait en premier plan ses deux bouts en pointes. Il faisait nuit, mais la lune se mirait dans les flots, au ciel luisaient les étoiles familières, les mêmes pour Atlantis que pour nous. Le bateau se rapprocha, conduit par deux rameurs. À l’avant se tenait un homme enveloppé d’un manteau sombre. Près d’atterrir, il se leva et regarda vivement autour de lui. Il était pâle et grave sous la lune. La main de Mona serra nerveusement la mienne ; Manda poussa un cri. Mais je n’eus besoin ni de ce cri ni de cette étreinte pour m’expliquer le frisson qui me parcourut tout entier : cet homme, c’était moi-même !

Oui, moi, Cyrus Headly, aujourd’hui citoyen de New-York et boursier d’Oxford ; oui, moi, l’un des tout derniers produits de la culture moderne, j’avais joué un rôle dans cette puissante civilisation de jadis. Je comprenais, maintenant, pourquoi, souvent, j’avais trouvé un air de choses vaguement connues aux symboles, aux hiéroglyphes que je voyais un peu partout dans le palais des Atlantes. Maintes et maintes fois, je m’étais surpris dans l’état d’un homme qui cherche à violenter sa mémoire parce qu’il se sent au bord d’une grande découverte, qu’il en est sollicité, qu’il la devine à portée de sa main. Et je comprends aussi le frémissement de tout mon être quand mon regard croisait celui de Mona : il venait des profondeurs de mon subconscient, où reposaient les souvenirs de douze millénaires.

Le bateau, cependant, avait touché le rivage, une blanche silhouette s’était détachée d’entre les buissons. Mes bras se tendirent vers elle. Après un enlacement trop bref, moitié la soulevant, moitié la portant, je l’entraînai jusqu’au bateau. Je ne l’y avais pas plutôt déposée que la conscience d’une menace subite me fit faire des signes éperdus aux rameurs pour qu’ils prissent le large. Des gens survenaient de toutes parts. Des mains s’accrochaient au bateau. En vain j’essayai de leur faire lâcher prise : le fer d’une hache brilla dans l’air et s’abattit sur ma tête ; je tombai sur Mona, mort, et ensanglantant sa robe blanche. Je la vis hurlante et les yeux fous tandis que son père la tirait par ses longs cheveux noirs pour la dégager de dessous mon corps. Puis, de nouveau, tout se brouilla.

IV

Résumé des précédents chapitres. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable, recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant ils décident de retourner sur terre et de faire part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headley entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure, attaques de divers monstres marins tout particulièrement redoutés des Atlantes ou phénomènes naturels dont les hommes ne soupçonnent pas l’existence dans la profondeur des mers, vision, sur un écran d’argent chargé de refléter la pensée, de la vie antérieure qui fut la sienne.

Et, de nouveau, sur l’écran d’argent, papillota une image. C’était une vue de l’édifice même où nous nous trouvions aujourd’hui, de l’ancien asile créé par les sages Atlantes, pour le jour de la condamnation. J’y voyais la foule terrifiée au moment de la Catastrophe. Comme tout à l’heure, j’y voyais Mona. J’y voyais son père, entré dans des voies meilleures, si bien qu’il était au nombre des justes qui méritaient le salut. Je voyais l’immense salle rouler comme un navire dans la tempête, et les réfugiés se cramponner aux piliers ou tomber à terre. Je suivais du regard les mouvements alternatifs d’ascension et de chute imprimés par les vagues. Encore une fois, au bout d’un instant, tout se voila. Et Manda se retourna, souriant, pour nous montrer que c’était fini.

Oui, tous les trois, Manda, Mona et moi, nous avions déjà vécu dans le passé, comme il est possible que dans l’avenir nous allions déroulant, par une série d’actions et de réactions, la longue chaîne de nos existences. J’étais mort dans le monde d’en haut, je m’étais donc réincarné sur le plan d’en haut. Manda et Mona étaient morts sous les flots, là s’accomplissaient en conséquence leurs destinées cosmiques. Nous venions de voir se soulever un coin du grand voile obscur de la nature ; un éclair de vérité avait déchiré à nos yeux le mystère qui nous environne. Chaque vie n’est qu’un chapitre d’une histoire conçue par Dieu. On ne peut mesurer la sagesse et la justice divines que le jour où, parvenu à quelque sommet du savoir, l’on voit, en regardant derrière soi, la cause et l’effet agir et réagir indéfiniment dans la chronique des siècles.

Ma nouvelle et délicieuse amie nous sauva, peut-être à quelque temps de là, quand surgit le seul conflit que nous eûmes jamais avec nos hôtes. Il eût pu fort mal tourner pour nous si une question plus grave n’était venue détourner leur attention et nous placer très haut dans leur estime.

Un matin, si je puis user de ce mot alors que, seuls, nos travaux nous marquaient l’heure, j’étais avec le professeur dans la vaste chambre que nous occupions en commun. Il en avait aménagé un coin en laboratoire et, présentement, il s’y escrimait à disséquer un gastrotome qu’il avait capturé la veille. Sur sa table s’accumulaient dans le plus grand désordre les amphipodes et les copépodes, avec les spécimens de valelles, de janthines et de physalies dont l’odeur avait infiniment moins d’agrément que l’apparence. Assis près de lui, j’étudiais une grammaire atlante, car nos amis possèdent quantité de livres, doublement curieux en ce qu’ils se lisent de droite à gauche et sont imprimés non pas, comme je le crus d’abord, sur du parchemin, mais sur des vessies de poissons comprimées et sèches. Désireux d’en pénétrer le sens, je consacrai une partie de mon temps à l’alphabet et aux éléments de langage qui devaient me le rendre accessible.

L’irruption de trois personnes dans notre chambre interrompit, de la façon la plus inattendue et la plus violente, nos paisibles recherches. En tête venait Bill Scanlan, très échauffé, très rouge et qui agitait un bras en l’air tandis qu’à notre extrême surprise il tenait, de l’autre, un bébé aussi criard que dodu. Derrière lui accourait Bertrix, l’ingénieur atlante qui l’avait aidé à monter un récepteur de sans-fil, homme grand et fort, d’humeur habituellement joviale, mais dont le chagrin contractait pour l’instant la grosse figure. Enfin, derrière Bertrix se montrait une femme dont les cheveux couleur de paille et les yeux bleus disaient qu’elle n’appartenait point à la famille atlante, mais à cette race soumise que nous rattachions aux anciens Grecs.

— Voyez donc patron ! s’écria Scanlan. Ce brave Bertrix, qui est un chic type, et madame que voilà me paraissent vouloir se payer une crise de folie si nous ne les tirons pas de peine. Autant que je crois comprendre, madame est, ici, ce que serait chez nous, dans les États du Sud, une négresse, et il a fait preuve d’indépendance en l’épousant. Mais ça, je suppose, c’est son affaire et pas la nôtre.

— Bien sûr ! répondis-je. Quelle mouche vous pique, Scanlan ?

— Je vais vous dire, patron. Un enfant leur est venu. Paraît qu’ici l’on n’admet pas les naissances de ce genre ; et les prêtres vont sacrifier l’enfant à la bête d’idole qu’ils ont là-bas, dans leur temple. Leur chef, l’homme à la mitre, s’était adjugé le petit, il s’en allait avec, quand Bertrix lui a arraché sa proie, et moi, d’un direct, je vous l’ai collé sur les oreilles. De sorte qu’à présent nous avons toute la bande à nos trousses et que…

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Scanlan n’acheva pas : des cris, des pas précipités résonnèrent dans le corridor ; la porte s’ouvrit avec fracas ; des gens appartenant au service du temple, ainsi qu’en faisait foi leur robe jaune, s’élancèrent dans la chambre. Ils précédaient le grand prêtre. Farouche et levant un nez hautain, le formidable pontife n’eut qu’à faire un geste : instantanément, ses acolytes se ruèrent vers l’enfant. Mais ils s’arrêtèrent en voyant Scanlan le déposer derrière lui sur la table au milieu des spécimens, saisir un épieu et faire tête. Ils avaient tiré leurs couteaux. Un épieu à la main, je courus soutenir Scanlan. Bertrix suivit mon exemple. Nous avions l’air si décidés que les autres reculèrent. La situation marqua un répit.

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— Parlez-leur, vous, monsieur Headley ! me cria Scanlan. Dites-leur qu’ils auraient tort de se frotter à nous. Dites-leur que pour aujourd’hui nous ne lâchons pas les enfants. Dites-leur qu’il y aura du gâchis s’ils ne le sauvent pas. Ah ! très bien, patron ! Voilà qui s’appelle faire à la fois la demande et la réponse ! À la bonne heure !

Cette fin de discours s’adressait à Maracot. S’interrompant tout à coup dans son travail de dissection, le professeur venait de plonger son scalpel dans le bras d’un serviteur qui, par un mouvement insidieux, s’était glissé près de Scanlan et levait sur lui son couteau.

L’homme se mit à bondir de tous côtés en hurlant de souffrance. Fanatisée par les admonestations de son chef, la troupe allait nous donner l’assaut ; Dieu sait ce qui fût arrivé si Manda et Mona n’étaient survenus. Manda considéra la scène avec étonnement et, d’un ton animé, posa toute une série de questions au grand prêtre. Cependant, Mona était accourue vers moi. J’eus une inspiration : je pris le bébé et le lui mis dans les bras ; il se blottit en roucoulant.

Manda, les sourcils froncés, ne cachait pas son embarras. Il renvoya au temple le grand prêtre et ses acolytes. Puis, resté avec nous, il entra dans de longues explications dont je fis part à mes camarades dans la mesure où je les comprenais moi-même.

— Il faut que vous abandonniez le petit, dis-je à Scanlan.

— L’abandonner ? Non, monsieur, non, rien à faire !

— Mademoiselle se charge de la mère et de lui.

— Alors, c’est une autre paire de manches. Si Mlle Mona s’en charge, ça va ! Mais si c’est le prêtre !…

— Il n’a pas à intervenir. Le Conseil a seul qualité pour régler l’affaire. Affaire d’ailleurs sérieuse, car si j’entends bien ce que dit Manda, elle touche à une coutume immémoriale de la nation et le grand prêtre se réclame ici d’un droit incontestable. Il paraît qu’on n’arriverait pas à distinguer la race supérieure de l’inférieure s’il y avait entre elles toutes sortes de races mixtes. Un enfant né d’une mésalliance doit mourir, la loi le condamne.

— Eh bien ! celui-là ne mourra pas !

— Je l’espère. Manda me promet de faire tout le possible en sa faveur auprès du Conseil. Le Conseil ne se réunira que dans une semaine. En attendant, rien à craindre, et qui sait ce qui peut arriver d’ici là !

Oui, qui savait ce qui pouvait arriver dans l’espace d’une semaine ? Qui eût jamais rêvé ce qui, effectivement, arriva ? Ce sera le prochain épisode, et le dernier, de nos aventures.

V

Résumé des précédents chapitres. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable. Recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant ils décident de retourner sur terre et de faire part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headley entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure.

On se souvient peut-être que, non loin du séjour souterrain aménagé par les anciens Atlantes en prévision de la catastrophe qui menaçait leur pays, se trouvent les ruines de la grande cité dont avait fait partie leur résidence actuelle. J’ai conté comment on nous avait menés les voir et quelles émotions nous avaient causées cette visite.

Aucun mot ne saurait rendre l’effet de ces ruines colossales, de ces énormes piliers sculptés, de ces bâtisses démesurées, nues et silencieuses, dans la grise lueur phosphorescente des abîmes, et destituées de tout mouvement, sauf l’agitation lente des hautes herbes sous la poussée des courants sous-marins et la fuite des grands poissons traversant comme des ombres l’ouverture des portes, ou tournant et retournant au milieu des appartements dégarnis.

Nous avions fait de ces lieux un des buts favoris de nos excursions. Sous la conduite de notre ami Manda, nous y passions des heures à en étudier l’étrange architecture, à y relever tous les autres vestiges de cette civilisation évanouie qui, sous le rapport des acquisitions matérielles, se manifestait encore à nous comme fort en avance sur la nôtre.

Je dis « sous le rapport des acquisitions matérielles ». C’est que nous eûmes bientôt la preuve que, sous le rapport spirituel, elle était fort loin de la nôtre. La leçon à tirer de son élévation et de sa chute, c’est que le plus grave danger où s’expose un État est de laisser son intelligence prendre le pas sur son âme. La civilisation atlante en est morte, la nôtre pourrait en périr.

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Nous avions remarqué, dans un endroit de la cité, une construction très importante, qui avait dû se dresser au sommet d’une colline, car elle dominait encore sensiblement le niveau général. On y accédait, par un large escalier de marbre noir. La majeure partie de l’édifice était, au surplus, faite de ce même marbre, mais à peu près enfoui sous d’horribles fongosités jaunâtres dont la masse charnue et lépreuse pendait de tous les ressauts, de toutes les corniches. Au-dessus de la porte principale se voyait, sculptée aussi en marbre noir, une tête coiffée de serpents comme celle d’un Gorgone, et le même symbole se répétait çà et là sur les murs. Nous avions, à plusieurs reprises, marqué le désir de visiter le sinistre édifice, mais chaque fois notre ami Manda s’en était ému, jusqu’à user d’une mimique effrénée pour nous supplier de n’en rien faire. Évidemment, tant que nous serions en sa compagnie, nous ne pourrions satisfaire une curiosité qui, cependant, nous pressait d’arracher son secret à ce lieu apparemment funeste. Nous nous consultâmes un moment à ce sujet, Bill Scanlan et moi.

— À mon avis, patron, il y a là quelque chose que le bonhomme ne veut pas nous laisser voir ; et plus il tient à le garder caché, plus j’ai envie de le connaître. Nous n’avons, ni vous ni moi, besoin de guide. Je présume que nous pouvons, tout comme le premier venu, revêtir une enveloppe de verre et passer la porte. Allons-y !

— En effet, pourquoi n’irions-nous pas ? dis-je, car je ne me sentais pas moins intrigué que Scanlan. Y feriez-vous quelque objection, monsieur ? ajoutai-je à l’adresse du professeur qui, sur ces entrefaites, était entré dans la chambre. Peut-être auriez-vous plaisir à scruter avec nous dans ses retraits mystérieux le palais de marbre noir ?

— Il n’y aurait, me répondit-il, rien d’étonnant à ce que ce palais fût celui de la Magie Noire. Avez-vous jamais entendu parler du Seigneur à la Sombre Face ?

Je confessai que non. Ai-je mentionné ce détail que le professeur avait, dans le monde entier, une réputation de spécialiste en matière de religions comparées et de croyances primitives ? La lointaine Atlantis elle-même n’était pas hors d’atteinte pour son savoir.

— Les notions que nous possédons sur les conditions de la vie atlante nous sont venues principalement par la voie de l’Égypte. C’est ce qu’ont appris à Solon les prêtres du temple de Saïs qui constitue le noyau solide autour duquel, vrai ou fictif, s’est agrégé tout le reste.

— Et, dit Scanlan, quelles histoires racontaient-ils, ces prêtres-là ?

— Ma foi, ils en contaient un fort grand nombre. En particulier, ils nous ont transmis la légende du Seigneur à la Sombre Face. Je ne puis m’empêcher de croire qu’il règne encore au palais de marbre noir. D’aucuns prétendent qu’il y eut plusieurs Seigneurs à la Sombre Face ; on en a signalé au moins un.

— Quel genre de numéro était-ce ?

— D’après tous les renseignements qu’on a, c’était plus qu’un homme, et par la puissance et par la perversité. C’est pour cela même, et à cause de la corruption engendrée par lui dans le peuple, que la nation entière fut anéantie.

— Et le mien, ajouta Scanlan.

— Comme Sodome et Gomorrhe ?

— Exactement ! Il semble qu’il y ait un point où certaines choses deviennent impossibles. La Nature est à bout de patience, elle n’a plus qu’à biffer son œuvre pour la reprendre. Cet être dont nous parlons, à peine digne du nom d’homme, avait trafiqué des arts sacrilèges : il avait acquis des pouvoirs magiques très étendus, qu’il tournait à des fins mauvaises. Telle est la légende du Seigneur à la Sombre Face. Elle expliquerait pourquoi sa maison est toujours en horreur à nos pauvres amis et pourquoi ils redoutent de s’y introduire.

— Ce qui redouble mon désir de la visiter ! m’écriai-je.

— Je conviens qu’il m’intéresserait de la parcourir, dit le professeur. Je ne vois pas ce qu’aurait de fâcheux pour nos amis une petite expédition faite sans eux, puisqu’un préjugé superstitieux nous rend leur concours difficile. Profitons de la première occasion qui se présentera.

L’occasion mit quelque temps à se présenter. Car notre petite communauté se mouvait dans un cercle si restreint que la vie privée n’y existait pour ainsi dire pas. Un matin, cependant, autant que nous pouvions juger du matin et du soir sur les données d’un calendrier bien sommaire, il se trouva qu’une cérémonie religieuse appelait au temple toute la population atlante. Comment ne pas utiliser une circonstance qui, en nous réduisant à nous-mêmes, favorisait si bien nos désirs ? Nous nous assurâmes, auprès des deux portiers chargés de manœuvrer les grandes pompes de l’entrée, que tout était en ordre ; et bientôt, seuls tous trois sur le lit de l’Océan, nous prîmes le chemin de l’ancienne cité. L’eau salée n’est pas un milieu propice à la marche ; même une courte promenade est fatigante. Néanmoins, au bout d’une heure, nous arrivâmes devant la grande bâtisse morne qui excitait notre curiosité. Sans aucun guide amical pour nous retenir au seuil, sans la plus légère appréhension d’un risque, ayant gravi les degrés de marbre, nous franchîmes l’énorme portail de ce palais du Mal.

Il était en meilleur état de conservation que les autres édifices de la cité ; la carapace de pierre en demeurait intacte ; le temps n’avait eu d’action que sur les meubles et les tentures, pourris à la longue et disparus. Mais la Nature avait apporté en retour ses propres tentures, qui étaient des plus horribles. En ce Lieu dont le moins qu’on puisse dire est qu’il y régnait une obscurité hideuse, funèbre, on voyait confusément se dessiner parmi les ombres les formes répugnantes de monstrueux polypes et d’étranges poissons contrefaits, semblables aux imaginations d’un cauchemar. Je me rappelle, entre autres, d’énormes limaces pourpres qui rampaient partout, et de grands poissons noirs, posés sur le sol comme des nattes, qui allongeaient et secouaient au-dessus d’eux des tentacules aux pointes de flamme. Nous devions n’avancer qu’avec prudence car tous les appartements foisonnaient de bêtes immondes, peut-être aussi venimeuses qu’elles en avaient l’air.

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Des couloirs richement ornementés menaient à de petites salles latérales. Et tout le centre du bâtiment était occupé par une salle qui avait dû, aux jours de sa splendeur, être une des plus admirables qu’eussent érigées des mains humaines. Dans la clarté vague qu’elle recevait, nous n’en distinguions pas le plafond, non plus que nous n’en mesurions du regard toute la superficie murale ; mais la lumière projetée devant nous par nos lampes électriques pendant que nous en faisions le tour nous permit d’en apprécier les proportions grandioses et la merveilleuse décoration. Cette décoration, qui comprenait à la fois des statues et des sculptures de toutes sortes, témoignait d’un art souverain, mais aussi d’une inspiration ignoble. Tout ce que peuvent concevoir une cruauté sadique, une lubricité bestiale, tout ce que peut imaginer un monstrueux dévergondage de l’esprit, nous l’apercevions plus ou moins nettement, à travers les ombres, représenté autour de nous sur les murs. Si jamais le démon avait eu un temple voué à son culte, c’était celui-là.

Et d’ailleurs, il y siégeait en personne. Car à l’une des extrémités de la salle, sur un trône de marbre rouge abrité par un dais dont le métal décoloré pouvait bien être de l’or, une divinité redoutable était assise, personnification même du Mal, sourcilleuse implacable, modelée dans le même style que le Baal de la colonie atlante, mais infiniment plus étrange et plus répulsive. Elle fascinait par une attitude de force, d’énergie terrible et surhumaine. Debout, fixant sur elle le rayon de nos lampes, nous nous absorbions dans nos réflexions, quand nous en fûmes tirés par l’incident le plus confondant, le plus incroyable. Derrière nous éclatait un rire humain, bruyant et sardonique.

VI

Résumé des précédents chapitres. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable. Recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant ils décident de retourner sur terre et de faire part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headley entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure et nous conte comment, un jour, poussé par la curiosité, il pénètre en compagnie de Bill Scanlan dans un immense palais de marbre noir dont l’accès leur avait été défendu, palais d’une décoration merveilleuse mais où rampent un nombre incalculable de bêtes immondes. Soudain un rire bruyant éclate derrière eux.

J’ai dit que les enveloppes de verre où nous avions la tête prise ne laissaient filtrer aucun son ni au dedans ni au dehors. Pourtant, tous, très clairement, nous entendîmes ce rire. Nous fîmes demi-tour, et la surprise nous rendit cois.

Un homme se penchait contre un des piliers de la salle. Les bras croisés, il attachait sur nous des yeux enflammés et maléfiques. Un homme ! ai-je dit. Mais il ne ressemblait à nul homme que j’eusse auparavant rencontré. Il respirait et parlait comme nul homme n’eût pu respirer ni parler, sa voix portait comme n’eût porté la voix d’aucun homme ; et par cela seul il s’affirmait différent de nous. Considéré sous le seul aspect extérieur, il constituait un être magnifique, haut de six pieds pour le moins, et bâti en athlète idéal, ce que faisait encore ressortir la rigoureuse convenance de son costume avec sa silhouette. Son visage était celui d’une statue de bronze où le ciseau d’un maître eût cherché à traduire tout le pouvoir et aussi tout le mal capables de se manifester sur des traits humains. Il n’était ni gros ni gras, de telles particularités eussent dénoté chez lui de la faiblesse, alors qu’il n’en portait pas trace. Au contraire, il était d’un dessin extrêmement précis, aigu, avec un nez en bec d’aigle, des sourcils noirs hérissés, des yeux sombres où couvait et, par moments, flamboyait du feu intérieur. Ils avaient, ces yeux, quelque chose de nocif et d’impitoyable, et, avec la beauté cruelle de sa bouche rectiligne, dure, inflexible, comme le destin, ils contribuaient à l’expression terrifiante de son visage. Nonobstant la splendeur de sa personne on sentait, à le voir, qu’il logeait la méchanceté dans les moelles ; son regard était une menace, son sourire un persiflage, son rire un mépris.

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— Messieurs, nous dit-il dans un anglais irréprochable, d’une voix qui sonnait aussi clair que si nous nous étions retrouvés à la surface du globe, vous avez eu naguère une aventure bien étonnante. Eh bien, il y a des chances pour que l’avenir vous en réserve une plus curieuse encore, à laquelle il se peut que j’aie l’agréable mission de mettre brusquement fin. Notre conversation va sans doute se réduire à un monologue ; mais je lis parfaitement dans votre pensée, je n’ignore rien de vous, ne craignez donc aucun malentendu. Vous avez beaucoup, beaucoup à apprendre.

Nous nous regardâmes les uns les autres, interdits et désemparés. Évidemment, il nous était pénible de ne pouvoir confronter nos réactions respectives devant un incident si imprévu. Le rire agaçant résonna de plus belle.

— Oui, évidemment, c’est pénible. Mais vous pourrez causer entre vous une fois revenus d’ici, car je désire que vous en reveniez, porteurs d’un message. N’était ce message, je crois que votre visite chez moi vous eût été funeste. Mais il y a des choses que je tiens à vous dire. C’est à vous que je m’adresserai, docteur Maracot : vous êtes le plus âgé du trio et, vraisemblablement, le plus sage, bien qu’il ne soit pas très sage d’avoir voulu faire une excursion comme celle-ci. Vous m’entendez parfaitement, n’est-ce pas ? Un signe d’affirmation ou de dénégation est tout ce que je vous demande.

« Naturellement, vous savez qui je suis. J’ai idée que vous m’avez découvert récemment. Nul ne peut s’occuper de moi, soit en paroles, soit en pensée, sans que je le sache. Nul ne peut pénétrer dans mon antique demeure, forcer l’intimité la plus profonde de mon sanctuaire sans exercer sur moi un appel. C’est pourquoi les pauvres hères dont vous partagez la vie se détournent de moi et cherchaient à vous en détourner. Vous auriez dû les croire. Vous m’avez attiré à vous, et ceux qui m’attirent à eux, je ne les lâche pas tout de suite.

« Votre esprit, avec son petit grain de science terrestre, est en train de s’évertuer sur les problèmes que je lui propose. D’où vient, par exemple, que j’aie la faculté de vivre ici sans oxygène ? Mais je ne vis pas ici. Je vis dans le vaste monde des hommes sous le soleil : je ne vis ici que lorsqu’on m’y appelle, comme vous venez de le faire. Mais je suis une créature qui respire l’éther, et il y a ici autant d’éther qu’à la cime d’une montagne. Dans votre espèce même, il est des individus capables de vivre sans air : ainsi, pendant des mois, le cataleptique. Ma différence avec lui, c’est que je garde, ainsi que vous le voyez, la faculté d’agir et la conscience.

« Vous vous demandez en outre comment il se peut que vous m’entendiez. Mais, n’est-ce pas le propre même de la transmission radiographique qu’elle passe de l’éther dans l’air ? Pareillement, j’agis sur mes mots d’une manière telle que leur émission éthérique frappe vos oreilles à travers ces grossières enveloppes remplies d’air.

« Et mon anglais ? J’espère qu’il vous paraît assez pur ? J’ai vécu un certain temps sur la terre, oh ! ma foi, un temps que j’ai trouvé fastidieux, bien fastidieux. Onze mille ans, ou douze ?… Plutôt douze, si je ne me trompe. J’ai donc eu le loisir d’apprendre tous les langages. Mon anglais n’est ni le moins bon ni le meilleur.

« Ai-je résolu quelques-uns de vos doutes ? Parfaitement ! Je vous vois, si je ne vous entends pas. Mais il me reste des choses plus sérieuses à vous dire.

« Je suis Baal-Seepa. Je suis le Seigneur à la Sombre Face. Je suis celui qui entra si avant dans les secrets de la nature qu’il nargua la mort même. J’ai si bien façonné les choses que, le voudrais-je, je ne saurais mourir. Il faudrait, pour que je mourusse, qu’une volonté se rencontrât, supérieure à la mienne. Mortels que vous êtes, ne souhaitez jamais qu’on vous délivre de la mort ! Elle peut sembler terrible, elle l’est infiniment moins que la vie éternelle. Durer toujours, durer sans trêve, quand la procession humaine défile interminablement devant vous ! Assis au bord du chemin, voir l’histoire, dans sa marche ininterrompue, vous laisser en arrière ! Est-il surprenant que j’aie un cœur noir, tout gonflé de fiel, et que je maudisse le stupide troupeau des hommes ? Je leur fais du mal quand je peux. Pourquoi m’en priverais-je ?

« Vous vous demandez comment je peux leur faire du mal ? Eh bien, j’ai pour cela des moyens qui ne sont pas petits. Je gouverne à mon gré les esprits, je commande à la multitude. Là où se trouve le mal, je m’y trouve toujours. J’étais avec les Huns quand ils saccageaient une moitié de l’Europe. J’étais avec les Sarrasins quand, au nom de la religion, ils passaient au fil de l’épée tous ceux qui ne partageaient pas leur croyance. Je courais les rues dans la nuit de la Saint-Barthélemy. J’institue en secret le trafic des esclaves. C’est sous mon inspiration qu’on brûla vives dix mille bonnes vieilles accusées de sorcellerie par des imbéciles. Je suis le grand personnage obscur qui menait la populace de Paris quand le sang arrosait les pavés. Temps heureux, hélas ! trop rares, mais qui viennent de renaître, et dans des conditions encore meilleures. C’est de Russie que j’arrive. J’avais à demi oublié cette contrée qui perpétue certains arts, certaines légendes du grand pays où la vie florissait jadis comme elle n’a plus jamais fleuri sur terre. C’est vous qui m’en avez fait souvenir car des vibrations personnelles dont ne sait rien votre science continuent de relier cette antique demeure, qui est la mienne, à Celui qui l’édifia et l’aima. Je sus que des étrangers y avaient pénétré : m’y voilà ! Et du fait que m’y voilà, pour la première fois depuis des milliers d’années, je me rappelle ces Atlantes. Ils ont suffisamment traîné une existence vaine. Il est temps pour eux de disparaître. Ils doivent la vie à un homme qui, jadis, me brava et construisit ce refuge en prévision du cataclysme où tout un peuple devait s’engloutir, hors ces gens et moi-même. Sa prudence les sauva, mes pouvoirs me sauvent. Mais le jour est venu où mes pouvoirs écraseront ceux qu’il sauva, et l’histoire sera complète.

Il mit la main sous son vêtement, à la hauteur de la poitrine, et il en retira un écrit.

— Vous voudrez bien, reprit-il, remettre ceci au chef des rats de mer. Je regrette, messieurs, que vous ne partagiez le sort de ces gens, mais ce n’est que justice, puisque vous êtes la cause première de leur infortune. Nous nous reverrons. En attendant, je vous recommande l’étude de ces effigies et de ces sculptures : elles vous donneront un aperçu du niveau où j’avais porté Atlantis au temps qu’elle subissait ma loi. Vous y trouverez quelques témoignages des mœurs et coutumes qu’elle pratiquait sous mon empire. La vie, alors, était variée, haute en couleur, riche d’aspects. C’est ce qu’à l’époque où nous sommes vous appelleriez une orgie de perversité. Appelez ça comme il vous plaira : je l’instaurai dans Atlantis, je m’y complus, je n’en ai point de regret. Mon heure reviendrait-elle, j’en ferais autant, sinon davantage, à cela près que je m’épargnerais le don fatal de la vie éternelle. Sous ce rapport, Wanda, mon ennemi d’autrefois, que je maudis, et qui tourna le peuple contre moi, fut de nous deux le plus avisé. Il lui arrive encore de visiter la terre, mais en tant qu’esprit, non plus en tant qu’homme. Je vous laisse. Vous êtes venus ici en curieux, mes amis, je ne doute pas que votre curiosité ne soit satisfaite.

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Et, sur ce, nous le vîmes disparaître. Littéralement, il s’évapora sous nos yeux. Cela se fit en une seconde. Il se détacha du pilier où il s’adossait ; sa silhouette superbe sembla se brouiller sur les bords ; la flamme de ses yeux s’éteignit, ses traits s’effacèrent. Bientôt, il ne fut plus qu’un fil de fumée, qui se tordit pour aller se perdre dans les hauteurs noyées de l’effrayante salle. Et nous restâmes là, écarquillant les prunelles, nous entre-regardant et nous émerveillant sur les possibilités inouïes de la vie.

VII

Résumé des chapitres précédents. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable. Recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes, ils mènent une existence extrêmement intéressante au milieu de cette peuplade d’une civilisation scientifique extraordinaire. Cependant, ils retournent sur terre, font part de leur découverte aux humains. À la suite de nombreuses demandes, Cyrus Headly entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure et nous conte comment, un jour, poussé par la curiosité, il pénètre en compagnie de Bill Scanlan dans un immense palais de marbre noir dont l’accès leur avait été défendu, palais d’une décoration merveilleuse, mais où rampent un nombre incalculable de bêtes immondes. Soudain, un rire bruyant éclate derrière eux. Baal-Seepa, le Seigneur à la sombre face, dont la puissance est infinie apparaît à leurs yeux. Après un récit succinct de tous les maux qu’il a pu faire naître sur terre, ce dieu du Mal leur remet un écrit à faire parvenir aux Atlantes, dont la curiosité des trois hommes lui a rappelé l’existence et qu’il veut faire disparaître. Puis il s’évanouit en une colonne de fumée, au grand ahurissement du docteur Maracot et de ses compagnons.

Pourtant, nous ne nous attardâmes pas dans le palais. Ce n’était pas un lieu de tout repos, car je dus enlever des épaules de Bill Scanlan une de ces dangereuses limaces pourpres qui pullulaient autour de nous, et moi-même, je me sentis cruellement picoté à la main par le crachat venimeux d’un grand lamellibranche jaune. Comme nous regagnions le dehors, j’eus une dernière vision de ces effarantes sculptures, œuvre du diable en personne, qui décoraient les murs ; et nous nous mîmes à courir le long du corridor sombre, maudissant la minute où nous avions eu la sottise d’en franchir le seuil. Ce fut une vraie joie pour nous que de retrouver la phosphorescente clarté du plateau bathybien et son eau translucide. Une heure plus tard, sitôt rentrés dans notre chambre et débarrassés de nos enveloppes, nous tînmes conseil. Le professeur et moi ressentions encore une trop forte émotion pour être capables de donner à nos pensées une expression verbale. Scanlan, par son irrésistible vitalité, se montra supérieur à nous.

— Quel brouillard ! s’écria-t-il. S’agit, à présent, d’y voir clair. Ce particulier-là, c’est bonnement, je présume, le grand diable d’enfer.

Le docteur Maracot se recueillit un instant ; puis, ayant sonné son domestique :

— Manda, lui dit-il.

La minute d’après, notre ami Manda était chez nous. Maracot lui tendit la lettre fatidique.

Jamais homme ne me parut si admirable que Manda en cette occasion. Par notre injustifiable curiosité, nous qu’il avait sauvés d’un désastre sans recours, nous étions causes de la menace mortelle suspendue sur lui et sur son peuple. Cependant, malgré la pâleur qui l’avait envahi à la lecture du message, il n’y avait pas l’ombre d’un reproche dans la tristesse des yeux bruns qu’il tourna vers nous. Il hocha la tête ; le désespoir se trahissait dans ses moindres gestes.

— Baal Seepa ! criait-il, Baal-Seepa !

Et il pressait contre ses paupières des mains convulsives, comme pour fermer les yeux à quelque atroce vision. Il courait de tous les côtés, en homme égaré par le chagrin. Finalement il s’élança hors de la pièce pour aller donner connaissance du message à la communauté ; et nous ne tardâmes pas à entendre résonner la grande cloche qui la convoquait tout entière dans la salle de ses assises.

— Y allons-nous ? demandai-je.

Le docteur hocha la tête.

— À quoi bon ? Que ferions-nous dans le cas présent ? Quelles chances aurions-nous contre un être possédant les attributions d’un démon ?

— Autant de chances qu’une troupe de lapins contre une belette, dit Scanlan. Mais, bon sang ! c’est tout de même à nous de nous arranger pour sortir d’affaire. M’est avis qu’après avoir tenté le diable, nous ne pouvons pas sortir d’affaire en le repassant à ceux qui nous ont sauvés.

— Que proposez-vous ? demandai-je vivement.

Car, derrière l’argot de Scanlan et sa légèreté d’humeur, je reconnaissais l’énergie, la capacité pratique du travailleur manuel.

— Ça, par exemple, ne me le demandez pas ! répondit-il. Mais ce coco-là n’est peut-être pas aussi cuirassé qu’il se le figure. Il peut s’être un brin usé avec l’âge, car il commence à compter pas mal d’années, si on l’en croit sur parole.

— Vous pensez que nous serions en mesure de l’attaquer ?

— Pure folie ! interjeta le docteur.

Scanlan se dirigea vers son coffre. Quand il se retourna, il avait en mains un gros revolver à six coups.

— Que diriez-vous de cet appareil-là ? J’ai eu la veine de mettre la main dessus lors de notre naufrage, je jugeais que ça pouvait nous être utile. J’ai une provision de douze balles. Peut-être que si je faisais autant de trous dans la peau du monsieur, il en perdrait un peu de sa magie. Oh ! mais !… Oh ! là, là !… Que Dieu me protège !

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Le revolver alla claquer sur le sol. Scanlan se tordait, en proie à d’atroces souffrances, et de sa main gauche étreignait son poignet droit. De terribles crampes l’avaient saisi au bras ; en le frictionnant pour le soulager, nous pouvions sentir ses muscles durcis et noueux comme les racines d’un arbre. Une sueur d’agonie coulait de son front. Enfin, exténué, terrifié, il s’abattit sur son lit.

— Je suis fait, dit-il, je suis à plat ! Oui, merci, va mieux. Mais plus souvent qu’on m’y reprenne ! Je viens d’avoir une leçon. On ne combat pas l’Enfer avec un revolver à six coups. Inutile qu’on s’y frotte. D’ores et déjà, je lui donne partie gagnée.

— C’est vrai, dit Maracot, vous venez d’avoir une leçon, et sévère.

— Alors, vous jugez notre cas désespéré ?

— Que faire, quand, à ce qu’il semble, on est au courant de tous nos mots, de tous nos gestes ? Et pourtant, je ne crois pas que nous devions céder au désespoir.

Le professeur s’assit, et après réflexion :

— Scanlan, reprit-il, vous n’avez, en ce qui vous concerne, d’autre parti à prendre que de vous tenir en repos. Vous avez reçu une secousse dont vous ne vous remettrez pas tout de suite.

— N’importe : en cas de besoin, comptez sur moi. L’étoffe est rêche, mais on peut tailler dedans.

Ainsi parla bravement notre camarade, bien qu’à ses traits défaits, au tremblement de son corps, on pût voir ce qu’il venait d’endurer.

— Une nouvelle intervention de votre part n’aurait pas de résultat plus heureux. Il suffit que vous nous ayez appris la mauvaise façon d’opérer : toute violence est inutile. Nous opérerons sur un autre plan, le plan spirituel. Vous non plus, Headley, ne bougez pas d’ici. Je vais dans mon cabinet de travail. Seul, je verrai peut-être la conduite à tenir.

Scanlan et moi étions également édifiés sur la confiance qu’on pouvait mettre en Maracot. Si un cerveau humain était en mesure de résoudre nos difficultés, c’était le sien. Mais nous avions atteint, sans aucun doute, un point inaccessible à toute capacité humaine. Nous étions aussi totalement désarmés que des enfants en présence des forces qui échappaient à notre entendement non moins qu’à notre contrôle. Scanlan gisait dans un sommeil fiévreux. Mon unique souci, pendant que je veillais, c’était de savoir non pas la manière dont nous nous déroberions au coup imminent, mais la forme que prendrait ce coup et la minute où il s’abattrait sur nous. Je m’attendais à voir d’un instant à l’autre le toit descendre, les murs s’effondrer, les eaux de l’abîme se déverser chez ceux qui les avaient si longtemps contenues.

Soudain, la grande cloche se remit en branle. Elle avait une résonance brutale, qui secouait tous les nerfs. Je bondis sur mes jambes, Scanlan s’assit sur son lit. Ce n’était pas d’un appel ordinaire que la cloche emplissait le vieux palais ; elle avait les accents tumultueux, saccadés et irréguliers d’un tocsin. Le coup allait s’abattre, et sur-le-champ. La cloche se faisait insistante, comminatoire. « Venez, venez au plus vite ! criait-elle, laissez tout et venez ! »

— Dites donc, patron, fit Scanlan, faudrait peut-être rejoindre les amis ? J’ai idée qu’ils sont dans le pétrin.

— En quoi les aiderions-nous ?

— Rien que de nous voir pourrait leur donner du courage. En tout cas, il n’y a pas à leur laisser croire qu’on les lâche. Où est le docteur ?

— Dans son cabinet de travail. Mais vous avez raison, Scanlan, notre place est à leur côté. Qu’ils sachent que nous nous associons à leur destin.

— Ils semblent avoir un penchant à s’appuyer sur nous, les pauvres ! Possible qu’ils aient plus de savoir que nous, et nous plus de cran. Ils n’ont eu qu’à prendre ce qu’on leur repassait, tandis que nous avons eu du mal à tout trouver par nous-mêmes. Donc, à moi le déluge, si déluge il y a !

Comme nous approchions de la porte, nous fûmes arrêtés à l’improviste, le docteur se tenait devant nous. Mais, au fait, était-ce bien notre docteur, celui que nous avions toujours connu, l’homme dont chaque trait respirait la maîtrise de soi, la calme résolution et l’assurance ? Fini, le savant tranquille ! À sa place, il y avait un surhomme, un chef, une âme dominatrice, capable de pétrir à son gré l’humanité.

— Oui, mes amis, on aura besoin de nous. Rien n’est perdu. Mais venez vite si vous voulez qu’il ne soit pas trop tard. Je vous expliquerai tout après, s’il est encore un « après » pour nous. Voilà, nous arrivons.

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Ces derniers mots, accompagnés de gestes appropriés, s’adressaient à quelques Atlantes apparus sur notre seuil, et qui, tout effarés, nous invitaient à les suivre. Il était certain que, comme l’avait dit Scanlan, nous avions montré une plus grande force de caractère, jointe à une plus grande célérité dans l’action, que ces perpétuels reclus ; et à l’heure du suprême danger ils semblaient s’accrocher à nous. Un murmure de satisfaction parcourut la vaste salle regorgeante lorsque, ayant franchi la porte, nous gagnâmes les sièges qui nous étaient réservés dans la première rangée.

VIII

Résumé des chapitres précédents. – Au cours d’une exploration sous-marine, le professeur Maracot, Cyrus Headley et Bill Scanlan sont précipités dans un gouffre insondable et recueillis par des hommes étranges, survivants des anciens Atlantes. Remonté sur terre. Cyrus Headley entreprend le récit de ce qui l’impressionna le plus durant cette extraordinaire aventure et nous conte comment un four, poussé par la curiosité, il pénètre avec ses amis dans un immense palais de marbre noir dont l’accès leur avait été défendu, palais d’une décoration merveilleuse, mais où rampent un nombre incalculable de bêtes immondes. Soudain, un rire bruyant éclate derrière eux. Baal-Seepa, le Seigneur à la sombre face, dont la puissance est infinie, apparaît à leurs yeux. Après un récit succinct de tous les maux qu’il a pu faire naître sur terre, ce dieu du Mal leur remet un écrit à faire parvenir aux Atlantes dont la curiosité des trois hommes lui a rappelé l’existence et qu’il veut faire disparaître. À leur retour, le roi des Atlantes prend connaissance de cette lettre et décide de réunir la communauté entière pour tenter de conjurer le danger dont Baal-Seepa les menace.

Nous arrivions à point, si vraiment notre présence devait servir à quelque chose. Déjà le satanique personnage avait pris place sous le dais de l’estrade ; et le cruel sourire de ses lèvres minces courait sur les assistants, tout recroquevillés de peur. Le mot imagé de Scanlan sur la troupe de lapins terrorisés par la belette me revint à la mémoire. Ils se serraient et se faisaient tout petits, ils regardaient avec des yeux arrondis l’être géant dont la face de granit les courbait sous ses prunelles féroces. Je n’oublierai jamais l’aspect de ces gradins en hémicycle où s’entassaient des gens hagards, qui braquaient des mines d’hypnotisés vers le dais, au centre de l’estrade. On eût dit que déjà ils eussent entendu leur arrêt de mort et n’attendissent plus que son exécution. Manda, debout, dans une attitude d’humilité, plaidait à mots entrecoupés la cause de son peuple, sans autre effet apparent que d’égayer le monstre. Celui-ci, de quelques mots qui grinçaient, lui coupa la parole, leva la main… et un cri de surprise déchira le sein de l’assemblée. Le docteur Maracot venait de jaillir sur l’estrade. Il offrait le plus étonnant spectacle. Il paraissait transformé. Il avait le port et les allures d’un jeune homme ; je n’ai jamais vu physionomie frappée du sceau d’une pareille puissance. Il marcha droit vers le géant basané qui, dardant sur lui des yeux de feu, lui demanda tout ébahi :

— Eh bien, qu’avez-vous à me dire, petit homme ?

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— J’ai, répondit Maracot, ceci à vous dire. Votre heure est venue. Elle est plus que sonnée. Allez-vous-en ! Redescendez dans cet enfer qui depuis longtemps vous réclame ! Prince des ténèbres, regagnez les ténèbres !

Les yeux du monstre se firent plus brûlants encore.

— Quand mon heure sera venue, répliqua-t-il, je ne l’apprendrai pas des lèvres d’un mortel misérable. Quel pouvoir opposeriez-vous, ne fût-ce qu’une seconde, à celui qui occupe les lieux secrets de la nature ? Un souffle de moi vous anéantirait sur place.

Maracot regarda sans broncher les terribles yeux qui le défiaient ; et ils semblèrent vaciller d’inquiétude.

— Malheureux être ! reprit Maracot, c’est moi qui ai le pouvoir et, non moins que le pouvoir, le ferme propos de vous anéantir sur place. Vous n’avez que trop infecté le monde de votre présence. Vous êtes un mal infectieux qui corrompt tout ce qu’il y a de beau et de bon. Les hommes auront le cœur plus léger et le soleil brillera d’un éclat plus vif quand vous ne serez plus là.

— Qu’est-ce que cette histoire ? balbutia le géant. Qui êtes-vous et que signifie ce que vous dites ?

— Vous parlez de connaissances secrètes. Or, qu’y a-t-il à leur base ? Simplement ceci que, sur chaque plan de la vie, le bien de ce plan peut triompher du mal. L’ange battra toujours le démon. Pour l’instant, je suis sur le plan même où vous êtes depuis des siècles et des siècles et j’y détiens les pouvoirs du vainqueur. Ils m’ont été dévolus. Si bien que je vous répète : « Allez-vous-en ! Émané de l’enfer, redescendez en enfer ! Je vous somme d’y redescendre ! »

Et le prodige s’accomplit. Durant une minute, ou peut-être plus ; – car comment calculer le temps en de pareilles heures ? – les deux êtres, le mortel et l’immortel, se firent face, raides comme des statues, les yeux dans les yeux, une même volonté sur le clair visage et sur le sombre. Puis, subitement, le géant recula, ses traits se convulsèrent de rage, ses mains égratignèrent l’air.

— C’est vous, qui avez combiné cela, maudit Warda ! s’écria-t-il. Je reconnais là votre œuvre. Maudit soyez-vous, maudit !

Et sa voix mourut, sa longue figure ténébreuse perdit toute sa ligne, sa tête pencha sur sa poitrine, ses genoux se dérobèrent, il s’affaissa, s’affaissa, et, durant qu’il s’affaissait, il changeait de forme. D’abord ce fut encore une masse humaine ; puis il n’en resta plus qu’un tas noir informe, une pourriture à demi liquide qui souilla le dais et empuantit l’atmosphère. Au même instant, Scanlan et moi nous élançâmes sur l’estrade : car le docteur Maracot tombait sur le sol, la tête la première, en poussant un geignement sourd.

— Nous avons vaincu ! murmura-t-il, nous avons vaincu !

Et ses sens l’abandonnèrent, il demeura étendu, comme mort.

Ainsi fut conjuré le pire danger qui pût fondre sur la colonie atlante, et bannie à jamais du monde une présence maligne. Plusieurs jours s’écoulèrent avant que le docteur Maracot ne fût en mesure de nous expliquer l’événement ; et l’explication qu’il nous en donna était d’une telle nature que, si nous n’avions vu ce qui s’était passé, nous l’aurions prise pour une invention du délire. Les pouvoirs de Maracot l’avaient quitté sitôt passée l’occasion pour laquelle il y avait fait appel, et il n’était plus, comme devant, qu’un homme de science, doux et paisible.

— Qu’une pareille chose dût m’arriver ! s’écria-t-il. À moi, positiviste, immergé dans la matière au point que, pour ma philosophie, l’invisible n’existait pas ! Et voilà les théories de toute une vie réduites en poussière !

— Je présume, dit Scanlan, que nous venons tous de repasser par l’école. Si je rentre un jour dans mon patelin natal, j’aurai de quoi débiter aux camarades.

— Moins vous en direz, lui représentai-je, mieux cela vaudra pour vous, si vous ne tenez à passer pour le plus fieffé menteur d’Amérique. Vous ou moi aurions-nous cru un mot de ce qui nous arrive si on nous l’avait conté comme arrivé à d’autres ?

— Peut-être pas. Mais savez-vous que vous avez fait du beau travail, docteur ? Vous avez donné son congé au grand monsieur comme jamais je ne l’ai vu faire par personne. Pas de risque qu’il revienne. Vous l’avez balayé de la carte. J’ignore s’il en a une autre où il aura trouvé à se loger.

— Sachez très exactement ce qui est advenu, dit le docteur. Vous vous rappelez que je vous avais laissés pour aller réfléchir dans mon cabinet de travail. Je ne me flattais que d’un espoir médiocre. Mais j’avais à des époques diverses, beaucoup lu sur la magie et les arts occultes. Je savais que le blanc peut toujours devenir le noir, pourvu seulement qu’il accède au même plan. Notre adversaire était sur un plan, je ne dirai pas élevé, mais plus solide que le nôtre. Là résidait son fatal avantage ; je ne voyais aucun moyen d’y remédier. Je me jetai sur un divan et je priai… Oui, moi, le matérialiste endurci, je priai, j’invoquai le secours d’en haut. Quand on est au bout des pouvoirs humains, que faire, sinon tendre les mains suppliantes dans les brumes qui nous entourent ? Je priai, et ma prière fut merveilleusement exaucée. Je sentis tout à coup que je n’étais pas seul dans la chambre. Devant moi s’érigeait une haute figure, bronzée comme l’autre, mais barbue, et rayonnante de sympathie, de bienveillance, d’amour. Non moins que l’autre, elle dégageait une impression de puissance ; mais, cette puissance-là, c’était celle du bien, celle dont l’influence dissipe le mal comme le soleil dissipe les ombres. L’apparition me regardait avec bonté. Trop saisi pour parler, je le considérais fixement. Inspiration ou intuition, une lumière intérieure me la désignait comme l’esprit du grand et sage Atlante qui avait, de son vivant, combattu le mal, et qui, ne pouvant s’opposer à l’engloutissement de son pays, avait su prendre des mesures pour la survivance des plus dignes. Aujourd’hui, cet être admirable intervenait pour empêcher la ruine de son œuvre et la destruction de ses enfants. Je m’en avisai aussi nettement que si on me l’eût dit, et j’eus le cœur inondé d’espérance. Cependant il continuait d’avancer en souriant, et il imposa ses mains sur mon front. Par là, sans doute, il me transmettait sa vertu et sa force. Je les sentais courir en moi comme un feu. Rien au monde ne me semblait impossible en ce moment. J’avais la volonté et la possibilité de faire des miracles. Quand la cloche tinta, je compris qu’elle m’annonçait la crise. Je me relevai. L’esprit, avec un sourire d’encouragement, s’évanouit à mes yeux. Je vous rejoignis. Vous savez le reste.

— Ma foi, monsieur, je crois que votre réputation est faite. Il ne tient qu’à vous de rester ici en qualité de dieu.

— Vous avez été plus chançard que moi, docteur ! fit Scanlan d’une voix lugubre. Comment se peut-il que l’Autre n’ait pas su ce que vous faisiez ? Il n’a fichtre pas perdu de temps avec moi quand j’ai mis la main sur une arme. Vous aussi, pourtant, il devait vous voir venir ?

— Je suppose, répliqua le docteur, pensif que vous étiez sur le plan de la matière, et que nous, pour le moment, nous étions sur le plan de l’esprit. Des choses semblables nous enseignent l’humilité. C’est seulement quand nous touchons aux régions d’en haut que nous constatons combien peut être basse celle que nous occupons parmi les possibilités de la création. Je viens de l’apprendre. Puisse ma vie, désormais, prouver que je m’en souviens !

Ainsi s’acheva notre suprême expérience. C’est à quelque temps de là que nous conçûmes l’idée d’envoyer de nos nouvelles à la surface, et un peu plus tard que, par le moyen de globes de verre emplis de lévigène, nous y remontâmes nous-mêmes, pour y être recueillis comme je l’ai rapporté. Le docteur Maracot parle de redescendre, certains points d’ichtyologie réclamant, à ce qu’il dit, une information plus précise. Scanlan, lui, a épousé sa petite fiancée de Philadelphie, et, devenu chef d’atelier aux usines de la Merribancks, il ne cherche plus d’aventures. Quant à moi… Eh bien, les profondeurs de la mer m’ont livré une perle, je n’en demande pas davantage.

LE MOTEUR BROWN-PÉRICORD

I

Cette soirée de mai 1904 était froide, brumeuse et mélancolique. Le long du Strand, des taches de clarté sans contours marquaient seules la position des réverbères. Les vitrines flamboyantes des magasins ne traversaient que d’un tremblotant et vaporeux éclat l’épaisse atmosphère.

Dans le désert des rues dont les hautes maisons descendent vers la Tamise, à peine si, de loin en loin, la lampe d’un veilleur trouait les ténèbres. Sur un point, cependant, un flot de lumière, tombant des fenêtres d’un deuxième étage, rompait la noire monotonie des quais. Et les passants, levant curieusement la tête, se signalaient entre eux cette coulée vermeille. Car elle témoignait que là, indifférent à la marche des heures nocturnes, l’ingénieur et inventeur électricien Francis Péricord poursuivait sans relâche, sans fatigue, ces recherches qui étaient en train de le porter au premier rang parmi ses pairs.

Il y avait deux hommes dans la pièce : l’un était Péricord lui-même, profil de faucon, lignes anguleuses, avec ce noir des cheveux et cette vivacité d’action où se trahit l’origine celtique ; l’autre, pesant et robuste, était le mécanicien bien connu James Brown. Tous les deux avaient ensemble collaboré à plusieurs inventions, celui-là y apportant son génie créateur, celui-ci ses talents pratiques. Et leurs amis se demandaient à qui, de l’un ou de l’autre, revenait la supériorité de mérite.

Ce n’était point par hasard que Brown se trouvait à une heure si avancée dans le laboratoire de Péricord. Ils avaient des dispositions à prendre qui décideraient l’échec ou le succès d’un labeur de plusieurs mois et affecteraient toute leur carrière. Entre eux s’allongeait une table brune, souillée et corrodée par les acides ; des touries géants y voisinaient avec des accumulateurs Faure, des piles voltaïques, des bobines de Ruhmkorff et de grands isolateurs de porcelaine. Au milieu de ce désordre se dressait une étrange machine, qui tournait en sifflant et sur laquelle les deux collaborateurs avaient les yeux rivés. Tout un réseau de fils reliait un petit coffre métallique de forme carrée à un large anneau où s’articulait, sur chacun des deux côtés, une bielle puissante. L’anneau était immobile, mais la manivelle et le levier des bielles décrivaient leur mouvement rotatif dans l’espace de quelques secondes, en marquant d’une pause le rythme de chaque tour. Évidemment, l’énergie motrice leur venait du coffre métallique. Une subtile odeur d’ozone imprégnait l’air.

— Et les ailes, Brown ? demanda l’inventeur.

— Je n’ai pu les apporter. Songez à leurs dimensions : quatre pieds sur trois. Mais le moteur est d’une force suffisante, je vous en réponds.

— Elles sont, n’est-ce pas, d’aluminium mélangé de cuivre ?

— Oui.

— Admirez comme cela marche.

Allongeant une fine main nerveuse, Péricord pressa un bouton : le mouvement des bielles se ralentit, bientôt elles s’arrêtèrent net. De nouveau il toucha un ressort, et de nouveau elles s’éveillèrent en frémissant à leur vie mécanique.

— Nul besoin pour l’expérimentateur, fit-il, de mettre à contribution sa force musculaire. Il n’a pas à bouger, c’est assez qu’il use de son intelligence.

— Grâce à mon moteur, dit Brown.

— À notre moteur, rectifia Péricord, d’un ton piqué.

— Oh ! bien entendu, fit l’autre avec impatience. Vous l’avez imaginé, je l’ai réalisé : appelez-le comme il vous plaira.

— Je l’appelle le moteur Brown-Péricord, repartit l’inventeur, dont un éclair de colère alluma les sombres prunelles. Vous en avez combiné le détail, mais l’idée en vient de moi, et de moi seul.

À quoi Brown riposta aigrement :

— Une idée ne fait pas tourner une machine !

— Aussi vous ai-je associé à mon entreprise, conclut Péricord, dont les doigts, fébrilement, tambourinaient sur la table. Je conçois, vous construisez. C’est la bonne division du travail.

Cette réponse n’eut pas l’air d’enchanter Brown. Il pinça les lèvres. Toutefois, jugeant la discussion inutile, il se remit à considérer la machine, qui trépidait et se secouait à chaque instant, comme toute prête à quitter la table.

— N’est-ce point magnifique ? s’écria Péricord.

— C’est satisfaisant, dit l’Anglo-Saxon plus flegmatique.

— Il y a l’immortalité dans une invention pareille.

— Il y a l’argent.

— On nous citera un jour auprès des Montgolfier.

— Auprès des Rothschild, j’espère.

— Non, non, Brown, vous avez une façon de voir trop matérielle.

Et détournant les yeux de la machine, pour les reporter sur son compagnon :

— La fortune, ajouta Péricord, n’est qu’une question secondaire, un avantage que pourrait partager avec nous le plus grossier ploutocrate d’Angleterre. Mes espoirs visent plus haut. Notre vraie récompense, nous la trouverons dans la gratitude des hommes.

Brown haussa les épaules.

— Je vous laisse ma part, dit-il. Moi, je suis un esprit positif. Il s’agit de mettre notre machine à l’épreuve.

— Mais l’endroit pour cela ?

— C’est de quoi, précisément, je voulais vous parler. Nous aurions un terrain à nous que l’affaire irait d’elle-même. Impossible, à Londres, de nous promettre le secret.

— Alors, va pour la campagne !

— J’ai songé à ceci, dit Brown. Mon frère William a une maison sur les hauteurs du Sussex, aux environs de Beachy Head. Je me souviens que près de la maison se trouve une grange très vaste et très élevée. William est en Écosse, mais la clef du logis reste toujours à ma disposition. Pourquoi, dès demain matin, ne transporterions-nous pas là-bas la machine pour l’essayer dans la grange ?

— Nous avons un train pour Eastbourne à une heure.

— Je serai à la gare.

— Apportez le moteur, j’apporterai les ailes, dit le mécanicien en se levant. Demain nous apprendra si nous poursuivons une ombre ou si la fortune est à nos pieds. Donc, gare de Victoria, demain, à une heure de l’après-midi.

Là-dessus, Brown descendit vivement l’escalier, pour se replonger dans la triste marée humaine dont les courants contraires montaient et descendaient le Strand.

II

Une matinée de printemps déployait sur Londres, le lendemain, son ciel d’azur pâle où flottaient indolemment les gazes blanches de quelques nuées. Au coup de onze heures, l’on eût pu voir Brown entrer au Bureau des Brevets, tenant sous le bras un grand rouleau de parchemin auquel étaient joints des plans et des épures. À midi, il en ressortait souriant, ouvrait son portefeuille et y rangeait avec beaucoup de soin un petit papier bleu officiel. À une heure moins cinq, il arrivait en cab à la gare de Victoria. Deux colis énormes recouverts de toile, et pareils à des cerfs-volants démesurés, étaient placés sur le toit de la voiture. Quand le cocher les en eut fait descendre, Brown les remit au chef de train. Déjà Péricord arpentait le quai d’un pas vif, les bras ballants. Un peu de rose teinta ses joues creuses et blafardes.

— Tout va bien ? demanda-t-il.

Brown lui désigna du doigt le fourgon.

— Le moteur et l’anneau sont là.

Et s’adressant au chef de train :

— Je vous les recommande. Ce sont des machineries très délicates, d’une valeur considérable.

À Eastbourne, le précieux moteur passa du train sur un omnibus, les deux grandes ailes furent hissées sur la galerie. Après un trajet de quelque longueur jusqu’à l’endroit où étaient déposées les clefs, Péricord et son associé abordèrent enfin la région sauvage des Dunes. La maison où ils se rendaient était une bâtisse médiocre, lavée à la chaux, perdue au milieu d’étables, d’écuries, de hangars, dans un repli que dessinait, à partir du sommet, la pente crayeuse de la falaise. Même habitée, une pareille demeure manquait assurément de gaieté ; aujourd’hui, avec ses volets clos, et sans une fumée s’échappant de son toit, elle paraissait deux fois plus morne. Le propriétaire l’avait entourée d’une plantation de sapins et de mélèzes, qui, malheureusement, flétris en peu de temps par les embruns, penchaient partout leurs têtes jaunissantes. Le lieu, en vérité, n’avait rien que de morose et d’hostile.

Mais les inventeurs n’étaient pas d’humeur à s’en émouvoir. Au contraire, plus absolu était le désert, plus il convenait à leur dessein. Aidés par le cocher, ils descendirent leurs paquets le long du petit chemin et les déposèrent dans la salle à manger obscure. Le soleil déclinait sur l’horizon quand un bruit de roues qui s’éloignait les prévint qu’ils étaient seuls.

Péricord avait rabattu les volets contre le mur, la tendre lumière du soir ruisselait à travers les carreaux ternis de la fenêtre. Brown, avec le couteau qu’il portait sur lui, coupa la corde qui retenait autour de l’un des paquets l’enveloppe de serpillière. La toile, en tombant, mit au jour deux grandes ailes de métal jaune, qu’il rangea avec précaution contre le mur. Il dépaqueta de même l’anneau, les courroies de transmission et le moteur. La nuit était venue avant que tout ne fût en ordre. On alluma une lampe, à la lueur de laquelle les deux hommes serrant des boulons, enfonçant des rivets, mirent la dernière main aux préparatifs de leur expérience.

— Ça y est ! dit enfin Brown, en se reculant pour mieux voir la machine.

Péricord ne dit rien, mais son visage rayonnait d’orgueil et d’espoir.

— À présent, dînons ! reprit Brown, en étalant devant eux quelques provisions dont il s’était muni.

— Tout à l’heure.

— Non, tout de suite. Je meurs de faim.

Sans plus de façons, le mécanicien s’attabla. Mais tandis qu’il mangeait à belles dents, son compagnon, avec une impatience toute celtique, déambulait de long en large dans la pièce, crispant les doigts et promenant le regard d’un côté à l’autre.

Le repas terminé :

— Et maintenant, dit Brown, qui de nous deux va essayer la machine ?

— Moi ! s’écria Péricord. Ce que nous faisons ce soir marquera sans doute une date historique.

— Mais l’opération ne va pas sans risques. Nous ne pourrions dire comment se comportera le moteur.

— Qu’importe ! fit Péricord avec un geste dédaigneux.

— Nous n’avons pas à courir un risque inutile.

— Il faut pourtant que vous ou moi…

— Non. Le moteur fonctionnera tout aussi bien si l’on y attache un objet quelconque.

— En effet, reconnut Péricord, pensif.

— Il y a des briques dans la grange. Et voici un sac. Pourquoi un sac de briques ne prendrait-il pas notre place ?

— Bonne idée. Je n’y vois pas d’inconvénient.

— Eh bien, allons-y !

Et s’étant partagé les diverses pièces de la machine, les deux hommes gagnèrent l’extérieur. La lune brillait, froide et pure, seulement voilée de temps à autre par un haillon de nuage. Un grand silence planait sur l’immobilité des Dunes. Ils s’arrêtèrent au seuil de la grange et prêtèrent l’oreille. Aucun bruit n’arrivait à eux, sauf le grondement sourd de la mer et les lointains aboiements d’un chien. Pendant que Brown garnissait de briques un long sac étroit, Péricord allait et venait de la grange à la maison et de la maison à la grange, occupé de ne rien oublier dont ils pussent avoir besoin.

Quand tout fut à pied d’œuvre dans la grange, ils refermèrent la porte et posèrent la lampe sur une caisse vide. Puis ils étendirent sur deux tréteaux le sac de briques, y assujettirent le grand anneau d’acier, relièrent à l’anneau les ailes, les fils électriques et le coffre de métal contenant le moteur ; enfin ils fixèrent au bas du sac un gouvernail d’acier, plat et découpé en queue de poisson.

— Nous ne disposons que d’un espace restreint, il s’agit de nous en arranger, dit Péricord, en faisant, du regard, le tour des hautes murailles nues.

— Serrez le gouvernail sur l’un des côtés, conseilla Brown. Là. Maintenant, appuyez sur la mise en marche.

Péricord se pencha. Sa longue figure blême frémissait d’excitation, ses mains nerveuses couraient çà et là parmi les fils. Brown l’observait, attentif à ses moindres mouvements, mais impassible. La machine émit tout à coup un son gras ; les ailes jaunes eurent un battement convulsif, puis un deuxième ; et à mesure qu’ils se succédaient, les battements devenaient plus vigoureux, plus larges. Au quatrième, le déplacement d’air fut comme une rafale qui emplit la grange. Au cinquième, le sac de briques se mit à danser sur ses tréteaux. Au sixième, il s’enleva d’un bond, fit mine de retomber, et, relancé à point par le septième, s’élevant avec lenteur, il commença de tourner, tourner, lourdement, comme un gros oiseau maladroit, dans un bourdonnement mêlé d’un bruissement de pennes. C’était une chose étrange que de voir, à la faveur de l’unique lampe, cet objet disgracieux et vague battre là-haut les ombres et tourner dans l’étroite zone de lumière.

Les deux hommes restèrent un moment sans parole. Soudain, Péricord leva les bras :

— Il marche ! s’exclama-t-il, notre moteur marche !

Et dans sa joie il dansait comme un fou. Brown, les yeux pétillants, se mit à siffloter.

— Avec quelle régularité, voyez-moi ça, Brown, reprit l’ingénieur. Et le gouvernail, comme il fonctionne ! Dès demain, nous prendrons nos brevets.

Le visage de Brown se fit dur et sombre.

— Nos brevets sont pris, déclara le mécanicien avec un rire forcé.

— Pris ? dit Péricord d’une voix étranglée. Pris ? répéta-t-il dans un hurlement. Qui donc a eu l’audace de faire breveter mon moteur ?

— Moi, ce matin. Il n’y a pas là de quoi vous monter la tête. Tout est comme il doit être.

— Vous avez fait breveter le moteur ! Sous quel nom ?

— Sous le mien. J’estime que j’y avais les meilleurs titres.

— Et mon nom ? mon nom à moi ? Il ne figure pas sur le brevet ?

— Non, mais…

— Canaille ! vociféra Péricord, infâme canaille ! Vous voudriez me voler mon œuvre ! me filouter ma gloire ! Ou vous allez me rendre ce brevet, ou je vous arrache la gorge !

Un feu sinistre brûlait dans ses yeux noirs, ses mains se contractaient de fureur. Brown n’était pas un poltron ; il recula, néanmoins, en voyant l’autre s’avancer sur lui.

— Bas les mains ! dit-il en tirant son couteau de sa poche. Si vous m’attaquez, je saurai me défendre.

— Des menaces ? s’écria Péricord, livide. Vous pensez me faire peur après m’avoir indignement joué ? Voulez-vous me rendre le brevet ?

— Non.

— Brown, encore une fois, voulez-vous me le rendre ?

— Non. Ce moteur, c’est moi qui l’ai construit.

Péricord s’élança. Ses yeux flambaient, maintenant, et ses doigts se recourbaient pour étreindre. Brown l’esquiva ; mais, en l’esquivant, il buta et tomba contre la caisse. La lampe s’éteignit, la grange sombra dans les ténèbres. Seul, un rayon de lune, s’infiltrant par une crevasse du mur, accompagnait d’un vol de reflets le tournoiement des grandes ailes.

— Je vous dis de me rendre le brevet, Brown !

Point de réponse.

— M’entendez-vous ? je veux le brevet, je l’exige !

Toujours point de réponse. Nul autre bruit que le bourdonnement et le grincement du moteur, là-haut. Péricord se sentit le cœur traversé par un frisson d’angoisse. Tâtonnant dans le noir, il rencontra et saisit une main : elle était froide, inerte. La colère fit place chez lui à l’horreur. Il frotta une allumette, releva la lampe, la ralluma.

Brown gisait, ramassé sur lui-même, de l’autre côté de la caisse. Péricord l’empoigna par les bras, le souleva dans un effort désespéré, et eut l’explication de son silence : le mécanicien, dans sa chute, avait replié sous lui son bras droit et, par son propre poids, s’était enfoncé le couteau dans le corps. Il était mort sans une plainte. Le drame avait été subit, horrible et total.

Un moment, Péricord demeura stupide, assis sur le bord de la caisse, regardant fixement le vide et grelottant comme un homme en proie à la fièvre, tandis qu’au-dessus de lui continuait de gronder et de tournoyer le grand moteur Brown-Péricord. Combien de temps il resta dans cette attitude, nul jamais ne le saura : peut-être des minutes, peut-être des heures. Certes, dans ce qui venait de se passer, il n’avait qu’une responsabilité indirecte ; mais qui voudrait le croire ? Il regarda ses vêtements éclaboussés de sang. Tout l’accusait. Mieux valait fuir que de se livrer à la justice en se reposant de l’avenir sur son innocence. Personne à Londres ne savait où il était, non plus que Brown. Qu’il réussît à faire disparaître le corps, et il aurait devant lui quelques jours avant que le moindre soupçon vînt à naître.

Un craquement violent le rappela soudain à lui. Le sac, en tournant, s’était de plus en plus élevé, il venait de battre les chevrons de la toiture. Le choc déplaça la courroie de transmission et la machine s’abattit pesamment sur le sol. Péricord dégagea l’anneau. En le regardant, l’ingénieur eut une étrange idée. La machine lui était devenue odieuse : il pouvait la faire disparaître, en même temps que le corps, d’une façon qui déjouerait toute recherche humaine.

Il ouvrit la porte de la grange, transporta le cadavre au dehors, gravit, avec son fardeau, dans la nuit lumineuse, une hauteur voisine, où il le déposa avec respect. Puis il alla chercher dans la grange le moteur, l’anneau, les ailes. Avec des doigts qui tremblaient, il fixa à la taille du mort le large cercle d’acier, puis il emboîta et vissa les ailes. Au-dessous, il suspendit la boîte motrice, y rattacha les fils, établit le courant ; les gigantesques ailes s’agitèrent, entrèrent en mouvement. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que le corps se déplaçait par sursauts et, peu à peu, sous l’action d’une force impulsive toujours accrue, s’élevait dans le clair de lune, Péricord, sans toucher au gouvernail, avait braqué au sud l’avant de la machine. Graduellement, elle prit de la hauteur et de la vitesse, franchit la ligne des falaises, s’éloigna rapidement par-dessus les flots silencieux. Péricord, les traits tirés, la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une sorte d’oiseau noir aux ailes d’or, à demi noyé dans la brume marine.

III

À quelque temps de là, il y avait, dans l’asile des fous de l’État de New-York, un pensionnaire dont nul ne savait ni d’où il venait ni comment il se nommait. Suivant les médecins, sa raison avait dû succomber à un choc dont ils se déclaraient incapables de déterminer la nature. « Plus la machine est délicate, disaient-ils, plus facilement elle se détraque ». Et ils évoquaient, à l’appui de cet axiome, les engins électriques fort compliqués, les appareils d’aviation très remarquables que s’ingéniait à inventer le malade dans ses heures de lucidité.

LA MACHINE À DÉSINTÉGRER

Le professeur Challenger était de l’humeur la plus exécrable. Arrêté contre la porte de son bureau, les pieds sur le paillasson, la main sur la poignée, j’écoutais le long monologue dont résonnaient tous les échos de la demeure.

— Oui, voilà, je le répète, la seconde fois qu’on m’appelle à tort. La seconde de la matinée. Pensez-vous qu’un homme de science ait à se laisser distraire de son œuvre essentielle par l’intervention de quelque idiot à l’extrémité d’un fil ? Non, je ne l’admettrai pas. Allez me chercher le directeur, tout de suite. Ah ! vous êtes le directeur ? Eh bien, pourquoi ne dirigez-vous pas ? Le certain, c’est que, de la façon dont vous dirigez, je n’ai aucune paix au milieu de travaux dont vous ne sauriez comprendre l’importance. Veuillez me passer l’inspecteur. Il est sorti ? J’aurais dû m’en douter. Je vous traînerai devant les tribunaux si le fait se renouvelle. J’ai eu gain de cause en justice contre des coqs qui m’assassinaient de leur chant : pourquoi vos sonneries perpétuelles seraient-elles moins condamnables que des cocoricos ? L’affaire, monsieur, est claire, j’exige des excuses écrites. Bon, j’aviserai. Je vous salue.

Et là-dessus je risquai mon entrée. Assurément, j’avais mal choisi mon heure. Le professeur se détournait du téléphone, il me présentait un mufle de lion furieux. Son immense barbe se hérissait toute, l’indignation gonflait sa large poitrine, il me toisait arrogamment de ses yeux gris cependant que venaient mourir sur moi les remous de sa colère.

— Satanés coquins ! beuglait-il, drôles payés pour ne rien faire ! Je les entendais rire de mes plaintes ! Tout se conjure pour m’ennuyer ! Il ne manquait plus que vous, jeune Malone, pour couronner cette matinée désastreuse ! Êtes-vous là pour votre compte, ou votre torchon de journal vous envoie-t-il m’interviewer ? Je vous reconnais des privilèges en tant qu’ami, mais non point en tant que journaliste.

Je cherchais dans ma poche la lettre dont m’avait chargé pour lui Mc Ardle, le secrétaire général de La Gazette.

— Puis-je vous lire cette lettre, monsieur ? Elle est de Mc Ardle, mon chef de service.

— Je me souviens de lui comme d’un échantillon pas trop fâcheux de son espèce.

— Du moins vous porte-t-il une très vive admiration. À diverses reprises il s’est tourné vers vous quand il voulait, dans une enquête, s’appuyer sur l’autorité la plus haute. Et c’est le cas aujourd’hui.

— Qu’est-ce donc qu’il désire ?

Sous l’influence de la flatterie, Challenger se rengorgeait comme un gros oiseau.

— Je vous lis la lettre de Mc Ardle : « Veuillez aller voir notre digne ami le professeur Challenger et solliciter son concours aux fins que voici. Un individu de nationalité lettone, qui habite White Friars Mansions, à Hampstead, se donne pour l’inventeur d’une machine extraordinaire, capable de désintégrer n’importe quel objet placé dans sa sphère d’influence : la matière, dissoute, reviendrait à sa condition moléculaire ou atomique ; et par une manœuvre inverse, elle se reconstituerait. Si extravagante que semble cette prétention, on a de fortes raisons de croire qu’elle n’est pas sans fondement et qu’il se pourrait que notre homme eût fait une découverte remarquable. Inutile d’insister sur ce qu’elle aurait de révolutionnaire, et sur l’arme de guerre qu’elle fournirait le cas échéant. Avec une force qui désintégrerait un cuirassé on ferait d’un bataillon, ne fût-ce que momentanément, une poussière d’atomes, on se rendrait maître du monde. Ainsi, un double intérêt, social et politique, commande d’aller, sans perdre un instant, au fond de cette affaire. L’inventeur, pressé de vendre son invention, recherche la publicité ; donc, point de difficulté à le joindre. La carte ci-incluse vous ouvrira sa porte. Ce que je désire, c’est que vous vous rendiez chez lui avec le professeur Challenger, que vous voyiez de près son invention et que vous écriviez un article motivé sur le crédit qu’elle mérite. À ce soir de vos nouvelles. – R. Mc Ardle. »

— Telles sont les instructions auxquelles j’obéis, professeur.

Et j’ajoutai, en repliant la lettre :

— Sincèrement, j’espère que vous daignerez venir avec moi : car, avec mes capacités limitées, comment me ferais-je, moi seul, une opinion en pareille matière ?

— En effet, Malone, en effet, ronronna le grand homme. Quoique vous ne soyez pas dépourvu d’intelligence naturelle, je conviens que l’affaire en question vous dépasse. Et puisque, aussi bien, la matinée m’a déjà été à demi gâchée par les inqualifiables gens du téléphone, peu importe qu’elle le soit davantage. Je m’occupe de répondre à ce bouffon italien, Mazotti, dont les vues sur le développement larvaire des termites ont excité ma dérision et mon mépris ; mais je puis remettre à ce soir le plaisir de le confondre. En attendant, je suis à votre service.

C’est ainsi que par un matin d’octobre je me trouvai, en compagnie du professeur, emporté à toute vitesse, dans les profondeurs du métro, vers le nord de Londres, où m’attendait l’une des plus singulières aventures de ma vie.

Avant de quitter Enmore Gardens, j’avais fait amende honorable au téléphone, en m’assurant, par son office, que notre homme était chez lui, et en l’informant de notre venue. Il occupait un appartement convenable dans Hampstead. Nous y dûmes faire antichambre une demi-heure, en attendant la sortie d’un groupe de visiteurs avec lesquels il était en conversation animée, et qu’à leur accent, lorsqu’ils prirent congé de lui dans le hall, nous connûmes être des Russes. L’entre-bâillement de la porte nous permit de les voir au passage : j’eus l’impression d’hommes intelligents, satisfaits, avec leurs pardessus à col d’astrakan, leurs hauts-de-forme reluisants, et cette apparence de bien-être bourgeois que le succès confère si vite au communiste. Ils n’avaient pas plus tôt franchi le seuil du hall que Théodore Némor entra dans la pièce où nous nous tenions. Je pus le considérer à loisir, tandis que, debout, en plein soleil, frottant ses mains longues et fines, le sourire aux lèvres, lui-même nous étudiait d’un regard astucieux et jaune.

Il était court, râblé, le corps un tant soit peu déformé, sans qu’on pût dire à quoi tenait cette déformation : il donnait assez l’idée d’un bossu sans bosse. Sa large figure molle avait l’apparence, la couleur, la consistance moite d’une pâtisserie mal cuite, et les boutons, les furoncles qui la criblaient se détachaient agressivement sur la pâleur du teint. Ses yeux étaient d’un chat, et d’un chat la longue moustache qui s’effilait au-dessus de sa bouche flasque, humide, baveuse. Bref, il n’y avait rien, dans ce visage, que de répugnant et d’ignoble jusqu’au niveau des sourcils roux. Mais la voûte crânienne offrait une hauteur, une ampleur telles que j’en ai rarement vu. Le chapeau même de Challenger eût convenu à cette magnifique tête. Si, par en bas, elle trahissait chez Théodore Némor une âme de conspirateur vile et rampante, au contraire, par en haut, elle révélait un penseur et un philosophe dignes de prendre rang parmi les premiers de l’époque.

— Eh bien ! messieurs, fit-il d’une voix de velours où s’attardait à peine une pointe d’accent étranger, vous venez, à ce que j’ai cru comprendre par votre communication téléphonique, vous renseigner auprès de moi sur le Désintégrateur Némor ?

— Parfaitement.

— Puis-je vous demander si vous représentez le gouvernement britannique ?

— Point du tout, répondis-je. Je suis rédacteur à La Gazette, et voici le professeur Challenger…

— Un grand nom, un nom européen.

Les crocs jaunâtres du Letton luisaient dans un obséquieux sourire.

— J’allais me faire un devoir de vous prévenir que le gouvernement de ce pays vient de perdre sa chance. Ce qu’il perd de surcroît, il le saura peut-être un jour ; et peut-être n’est-ce rien de moins que son empire. J’étais prêt à me dessaisir de mon invention en faveur du premier gouvernement qui m’en donnerait le prix que je voudrais : s’il vous déplaît de la savoir aux mains où elle est aujourd’hui tombée, ne blâmez que vous-mêmes.

— Donc, vous avez vendu votre secret ?

— Pour le prix que j’en demandais.

— Et vous pensez que l’acheteur en gardera le monopole ?

— Sans nul doute.

— Mais d’autres que vous le connaissent ?

— Non…

Théodore Némor frappa du doigt son vaste front.

— Non. Il est là, bien enfermé, mieux sauvegardé que par n’importe quel coffre d’acier, par n’importe quelle clef Yale. Quelques personnes en peuvent, assurément posséder telle ou telle bribe, quelques autres telle ou telle autre. Personne ne le possède en son entier, sauf moi.

— Pas même ces messieurs à qui vous l’avez vendu ?

— Pas même. Je ne suis pas si fou que d’aller le livrer avant d’en avoir reçu le prix. Au surplus, c’est moi que l’on achète, et ce coffre-là…

Théodor Némor se frappa de nouveau le front.

— Excusez-moi, monsieur, gronda Challenger, qui avait jusqu’alors écouté en silence, mais dont le visage expressif traduisait assez éloquemment ce qu’il pensait de Théodore Némor : nous ne serions pas fâchés de nous convaincre, avant de rien discuter, que la chose en vaut la peine. N’oublions pas le cas de cet Italien qui, tout dernièrement, se flattait de faire exploser des mines à distance, et n’était, vérification faite, qu’un imposteur. Vous comprendrez, monsieur, que j’ai à soutenir ma réputation scientifique, une réputation que vous avez bien voulu qualifier d’européenne et que j’ai, d’ailleurs, toutes raisons de croire non moins établie en Amérique. La prudence est un des attributs de la science. Pour que nous prenions au sérieux vos affirmations, il faut d’abord que vous nous en donniez des preuves.

Némor jeta au professeur un regard haineux, mais son sourire hypocrite s’élargit encore.

— Vous justifiez le renom qu’on vous fait, professeur ; j’ai toujours ouï dire qu’il n’y avait pas au monde un homme sur qui la tromperie eût moins de prise. Je suis tout disposé à vous donner, de mon invention, une démonstration qui ne saurait manquer de vous convaincre. Mais, auparavant, il me faut, en quelques mots généraux, vous en exposer le principe. Le matériel expérimental installé dans ce laboratoire n’est, vous le concevrez, qu’un modèle réduit, bien que, dans les limites de son action, il se comporte de façon admirable ; par exemple, je n’aurais, avec lui, aucune peine à vous désintégrer et à vous reconstituer. Mais si un grand pays s’apprête à me verser des millions, ce n’est pas dans un dessein si modeste. Le modèle que voilà ne représente qu’un jouet scientifique. Utilisée sur une grande échelle, la même force produira d’énormes effets.

— Pouvons-nous le voir, votre modèle ?

— Non seulement vous pouvez le voir, professeur Challenger, mais je puis en faire la démonstration la plus décisive si vous avez le courage de vous y soumettre.

— Si !… rugit le professeur. Si !… Savez-vous bien qu’un pareil « si », monsieur, est souverainement outrageant ?

— Bon, bon ! Je ne songe pas à contester votre courage, je ne veux que vous fournir l’occasion d’une démonstration péremptoire. Mais souffrez que d’abord je dise un mot des lois qui régissent la matière. Certains cristaux, le sel notamment, ou le sucre, placés dans l’eau, s’y dissolvent et disparaissent, jamais vous n’y reconnaîtriez leur présence. Diminuez cependant la quantité de l’eau, soit par évaporation, soit par tout autre moyen, et voilà votre sucre qui redevient visible, identique à lui-même. Pouvez-vous concevoir une opération analogue qui vous dissolve, vous, un être organique, dans le sein du cosmos, et, par un renversement subtil des conditions, vous reconstitue ensuite ?

— Fausse analogie ! protesta Challenger. Supposé même qu’une monstrueuse force dissociatrice eût la faculté de disperser nos molécules, comment, par-dessus le marché, les rassemblerait-elle dans le même ordre ?

— L’objection va de soi. Tout ce que je puis y répondre, c’est que les molécules se rassemblent, et dans l’ordre originel, jusqu’au dernier atome de leur structure. Il y a comme une charpente dans le cadre de laquelle chaque brique reprend sa vraie place. Souriez tant qu’il vous plaira, professeur, votre incrédulité cédera très vite à d’autres sentiments.

Challenger haussa les épaules.

— Je ne demande qu’à subir l’épreuve.

— Alors, prenez la peine de me suivre.

L’appartement donnait, par derrière, sur un petit jardin au fond duquel s’élevait un grand appentis. L’inventeur nous fit descendre et traverser le jardin. La porte de l’appentis était fermée à clef ; il l’ouvrit, nous entrâmes.

Devant nous s’étendait une vaste pièce blanchie au lait de chaux. D’innombrables fils de cuivre festonnaient le plafond. Un piédestal supportait un électro-aimant gigantesque ; en face était un prisme de verre, et, à la droite de ce prisme, une plate-forme de zinc, avec un siège au-dessus duquel pendait un chapeau de cuivre bruni. Du chapeau comme du siège partaient de lourds fils métalliques. Enfin, sur l’un des côtés se trouvait un levier pivotant autour d’encoches graduées, et dont la poignée de cuivre était, pour l’instant, arrêtée à zéro.

— Le Désintégrateur Némor, fit l’homme étrange, en désignant du geste la machine. Voici le modèle destiné à devenir fameux par la façon dont il modifiera l’équilibre entre les peuples. Qui le détiendra, gouvernera le monde. Vous avez, je puis bien le dire, professeur Challenger, manqué tant soit peu envers moi de courtoisie et d’égards : oserez-vous prendre place sur ce siège et vous prêter à la démonstration de ce que peut faire l’énergie nouvelle ?

Challenger avait le courage du lion, et le moindre semblant de défi le mettait hors de lui-même. Il se rua vers l’appareil ; mais je l’attrapai par le bras et l’obligeai à reculer.

— Halte-là ! lui dis-je. Votre vie a trop de prix, la risquer ainsi serait insensé. Quelle garantie de sécurité avez-vous ? J’ai vu la chaise d’électrocution de Sing-Sing : il n’y a rien que cet appareil rappelle davantage.

— Ma garantie de sécurité, c’est que je vous ai pour témoin. Ce monsieur encourrait certainement l’inculpation d’assassinat s’il m’arrivait quelque chose.

— Piètre consolation pour la science, quand elle y perdrait l’achèvement d’une œuvre que vous seul pouvez mener à bonne fin ! Laissez-moi passer le premier : vous aurez votre tour une fois prouvée l’innocuité de l’expérience.

Le danger personnel n’eût pas ému Challenger, l’idée de laisser son œuvre inachevée le toucha au point sensible. Il hésita ; j’en profitai pour m’assoir d’un bond sur le siège. L’inventeur mit la main sur la poignée, j’entendis un déclic, j’eus un moment la sensation qu’un voile tombait, brouillant tout devant moi. Quand il se releva, l’inventeur me considérait avec son odieux sourire ; et par-dessus son épaule, Challenger, dont les joues habituellement rouges étaient devenues exsangues, écarquillait d’effarement les prunelles.

— Eh bien ! qu’attendez-vous ? dis-je.

— Mais c’est fait, vous vous en êtes admirablement tiré ! me répondit Némor. Cédez la place ; le professeur, j’en suis sûr, ne demande qu’à la prendre.

Jamais je n’avais vu mon vieil ami si bouleversé. Ses nerfs d’acier l’avaient trahi, sa main tremblait en me prenant par la manche.

— C’est pourtant vrai, Malone, me dit-il. Vous aviez un moment disparu, pas d’erreur possible ; il s’était fait un brouillard, puis un vide…

— Qui dura combien de temps ?

— Deux ou trois minutes. J’étais, je l’avoue, frappé d’horreur. Je n’imaginais pas que vous pussiez revenir. Cependant il a suffi que ce levier, si c’en est un, passât d’un cran à un autre, pour que vous fissiez votre réapparition sur le siège, l’air un peu ahuri, mais, autrement, tout à fait le même. Ah ! je remerciai Dieu en vous revoyant !

— À vous, maintenant, monsieur, dit Némor. Si toutefois vous vous en sentez encore le courage ?

Se ressaisissant au prix d’un effort visible et, tout d’un coup, écartant ma main tendue dans un geste de protestation, il s’élança sur le siège. Le levier s’arrêta au cran numéro 3. Et sur le siège il n’y eut plus personne.

Le sang-froid de l’opérateur eut raison de mon épouvante.

— Intéressant, n’est-ce pas ? commentait-il. Penser qu’une individualité aussi terrible que le professeur est en train de flotter, à l’état de nuage moléculaire, sur un point quelconque de cette pièce ! Naturellement, je tiens le professeur à merci. Rien au monde ne m’empêcherait, si je le voulais, de le laisser en suspension dans l’espace.

— J’aurais tôt fait de vous en ôter l’envie ! m’écriai-je.

Le sourire de Némor s’effaça dans un rictus.

— N’allez pas croire que j’y aie jamais pensé. Moi, vouloir la dissolution permanente du grand professeur Challenger ! sa dispersion à tout jamais dans l’espace cosmique ! Il est vrai que je n’ai pas eu à me louer de ses manières, et sans doute estimerez-vous qu’une petite leçon…

— Non certes !

— Eh bien ! nous appellerons ça une démonstration curieuse. Par exemple, j’ai découvert que, les tissus organiques n’étant pas sensibles aux mêmes vibrations que le système pileux, je puis l’en détacher et l’y rattacher à ma guise. Je ne serais pas fâché de voir le vieil ours sans sa fourrure. Regardez !

Le levier cliqueta ; la seconde d’après Challenger avait repris place sur le siège. Mais quel Challenger ! Un lion passé à la tondeuse ! Tout furieux que j’étais de la plaisanterie, j’eus grand mal à ne pas pouffer de rire.

Son crâne était nu comme celui d’un bébé, son menton lisse comme celui d’une jeune fille. Veuf de sa glorieuse toison noire, le bas de sa figure saillait lourdement dans la forme d’un jambon. Challenger avait l’air d’un vieux gladiateur meurtri, tuméfié, avec un mufle et des mâchoires de bouledogue.

Lut-il quelque chose sur nos visages ? Le méchant sourire de Némor avait dû s’allonger. Toujours il y a que, portant la main à sa tête, il eut conscience de sa métamorphose. Il se précipita hors du siège, empoigna l’inventeur à la gorge, le coucha par terre ; et, comme je lui savais une force peu commune, j’eus peur.

— Au nom du ciel, ne tuez pas cet homme, ou vous rendriez tout irréparable ! m’écriai-je.

L’argument produisit son effet. Jusqu’en ses moments de pire folie, Challenger demeurait accessible à la raison. Il se redressa, remit sur pied l’inventeur tout tremblant, et d’une voix suffoquée par la colère :

— Je vous donne cinq minutes, lui dit-il. Si, dans cinq minutes je ne suis pas redevenu tel que j’étais, je vous étrangle !

On ne discutait pas avec un Challenger en furie. L’homme le plus brave ne s’y fût pas hasardé, et il ne paraissait point que M. Némor fût d’une bravoure exceptionnelle. Au contraire, ses pustules, ses furoncles avaient pris du relief à mesure que son visage échangeait la couleur du mastic, qui lui était habituelle, contre celle d’un ventre de poisson. Il frissonnait de tous ses membres. La main à la gorge, il articulait à peine ses mots.

— En vérité, professeur ! Tant de violence était bien inutile. Entre amis, que diable ! on se passe une plaisanterie inoffensive. Je ne voulais que vous démontrer le pouvoir de ma machine. J’imaginais que vous souhaitiez une démonstration complète. Point d’offense là, je vous le certifie, professeur ; point d’offense !

Challenger, pour toute réponse, regrimpa sur le siège.

— Ayez l’œil sur lui, Malone. Ne lui permettez aucune fantaisie.

— Soyez tranquille, monsieur, je veille.

— Et que tout rentre dans l’ordre, ou je ne réponds pas de ce qui arriverait !

L’inventeur, terrorisé, s’approcha de l’appareil, poussa le levier à fond, et c’en fut assez pour que le vieux lion recouvrât instantanément sa crinière. Ses mains caressèrent amoureusement sa barbe, puis sa chevelure ; après quoi, assuré de sa restauration totale, il descendit solennellement de son perchoir.

— Vous avez pris avec moi, monsieur, une liberté qui aurait pu avoir pour vous de sérieuses conséquences. Je veux cependant admettre que vous n’ayez songé qu’à votre démonstration. Puis-je, à présent, vous poser quelques questions sur le très remarquable pouvoir dont vous revendiquez la découverte ?

— Je vous ai dit, monsieur, que mon appareil est un simple modèle. Rien de plus facile que de lui donner de toutes autres dimensions. Il agit dans le sens vertical : au-dessus et au-dessous de vous passent des courants, et les vibrations qu’ils émettent tantôt vous désintègrent et tantôt vous réagrègent… Mais l’opération pourrait tout aussi bien se faire par les côtés ; elle produirait des effets identiques, sur une étendue proportionnelle à la force des courants.

— Par exemple ?

— Je vois la vallée de la Tamise balayée tout entière, et, de cette fourmilière humaine, pas un être qui reste, homme, femme ou enfant !

Non seulement ces mots me remplirent d’horreur, mais plus encore le ton d’exultation sur lequel ils étaient prononcés. Ils me semblèrent, pourtant, ne pas produire le même effet sur Challenger. À ma grande surprise, souriant avec bienveillance, il tendit la main à l’inventeur.

— Ma foi, monsieur Némor, nous n’avons qu’à vous féliciter. Vous venez, sans contredit, de mettre à la disposition de l’homme une propriété remarquable de la nature. Que l’application en puisse être destructive, c’est, je l’accorde, déplorable ; mais le savant ne s’arrête pas à des considérations de cet ordre : il suit la connaissance, en quelques voies qu’elle le mène. Verriez-vous un inconvénient pour votre secret à ce que j’examine la construction de votre appareil ?

Challenger tournait à l’entour, palpant ici une pièce, là, une autre. Il finit par hisser sur le siège sa masse imposante.

— Est-ce que, dit l’inventeur, il vous plairait d’aller faire dans le cosmos une nouvelle excursion ?

— Plus tard, peut-être, plus tard. En attendant, je vous signale qu’il y a dans votre machine une perte d’électricité, légère, mais non douteuse. Je sens le courant passer en moi.

— Impossible. L’appareil est complètement isolé.

Challenger descendit du siège, Némor se hâta de l’y remplacer.

— Je ne sens rien.

— Pas un picotement le long de l’épine dorsale ?

Un cliquetis se fit entendre : Némor avait disparu !

— Juste ciel ! m’écriai-je, auriez-vous touché la machine, professeur ?

Je regardai stupidement Challenger ; il me sourit d’un air d’aimable surprise.

— Eh, mon Dieu ! fit-il, j’aurai touché la poignée par mégarde. On est exposé à de fameux accidents avec un modèle comme celui-là, qui n’est qu’une ébauche. Ce levier devrait être protégé.

— Le voilà au cran numéro 3. C’est le point où se fait la désintégration.

— Effectivement, je m’en suis aperçu au moment où vous subissiez l’expérience.

— Malheureusement, dans mon trouble, je n’ai pas remarqué sur quel cran la reconstitution s’était faite. Vous en êtes-vous rendu compte, vous ?

— Il se peut, jeune Malone ; mais je ne m’embarrasse pas la mémoire de détails si infimes. Les crans sont nombreux et nous ignorons à quoi ils correspondent. En jouant avec l’inconnu, nous risquerions d’aggraver les choses. Autant vaut que nous en restions là.

— Mais alors, cet homme ?…

— Tout est fort bien ainsi. L’intéressante personnalité de M. Théodore Némor s’est distribuée dans le cosmos, sa machine n’a plus de valeur, un certain gouvernement y perd la connaissance d’un secret funeste. Au bout du compte, nous n’avons pas trop mal travaillé ce matin, jeune Malone. C’est pour votre feuille, un beau sujet d’article que l’étrange disparition d’un inventeur letton peu après votre visite. J’ai pris grand plaisir à l’expérience : ainsi quelques joies égayent la sévère routine de l’étude. Mais autant que ses agréments la vie a ses contraintes : il est temps que je revienne à mon Mazotti et à ses vues absurdes sur le développement larvaire des termites tropicaux…

L’HOMME QUI FIT HURLER LE MONDE

Il me souvenait vaguement d’avoir entendu mon ami Édouard Malone, rédacteur à la Gazette, parler du professeur Challenger, pour s’être trouvé associé avec lui à de curieuses aventures ; en effet, Malone avait participé à cette expédition du Brésil où le savant s’était illustré en découvrant, dans un coin encore vierge des forêts de l’Amazone, un « monde perdu », suprême vestige de la faune préhistorique. Mais j’ai tant à faire par métier, et la Société à laquelle j’appartiens est à ce point surchargée d’ordres, que j’ignore tout de ce qui se passe dans l’univers en dehors du champ que j’exploite. Bref, je gardais de Challenger l’impression qu’on me l’avait dépeint comme un génie extravagant, porté à la violence et à l’intolérance. On conçoit ma surprise quand je reçus de lui la lettre que voici :

 
14bis, Enmore Gardens, Kensington.

Monsieur,

L’occasion s’offre à moi d’utiliser un spécialiste des puits artésiens. Je ne vous cacherai pas que j’ai des spécialistes une opinion fort médiocre, m’étant aperçu à l’ordinaire qu’un homme de ma sorte, en possession d’un cerveau bien meublé, peut avoir une vue des choses plus saine et plus large que celui qui, prétendant à un savoir spécial (trop souvent réduit, hélas ! à une simple prétention), n’embrasse, par suite, qu’un horizon trop limité. Néanmoins, je ne demande pas mieux que de vous mettre à l’épreuve. Sur la liste des personnes qui font autorité en matière de forages, votre nom[3] s’est imposé à moi par ce qu’il a de bizarre, j’allais écrire « d’absurde ». Renseignements pris, mon ami M. Édouard Malone vous connaît. Sachez donc que je serais heureux d’avoir un entretien avec vous et que, sans doute, si vous répondiez à mes exigences, lesquelles ne sont pas minces, je me sentirais enclin à vous confier une affaire des plus importantes. Je n’en saurais dire plus aujourd’hui, l’affaire étant extrêmement secrète et ne souffrant pas d’être traitée autrement que de vive voix. En conséquence, je vous prie de contremander sans délai tout rendez-vous que vous auriez pris antérieurement, pour vous présenter à mon domicile, adresse ci-dessus, vendredi matin à dix heures trente. Il y a devant la porte un gratte-boue et un tapis-brosse, et Mrs. Challenger est très pointilleuse.

Je reste, monsieur, ainsi que j’ai commencé,

Georges-Édouard CHALLENGER.

 

Je remis la lettre à mon chef de bureau : il y répondit que M. Peerless Jones se ferait un plaisir d’être exact au rendez-vous. La réponse, conçue dans les termes les plus courtois, contenait pourtant cette phrase : Reçu votre lettre (sans date). Et cela me valut une seconde épître du professeur.

Monsieur, m’écrivait-il (et son écriture avait les hérissements du fer barbelé), je vois que vous relevez dans ma lettre un détail aussi futile que l’absence de date. Puis-je vous faire remarquer qu’en retour d’un impôt exorbitant l’État, chez nous, a l’habitude d’apposer sur l’enveloppe des lettres un petit signe rond ou cachet notifiant le jour et l’heure de la mise à la poste ? Si le petit signe manque ou s’il est illisible, plaignez-vous-en à l’autorité postale compétente. En attendant, je vous prie de borner vos observations à l’objet sur lequel je désire vous consulter, et de ne plus commenter à l’avenir la forme que peuvent prendre mes lettres.

Mon homme était évidemment timbré. C’est pourquoi, avant de pousser plus loin, je crus bon d’aller voir mon ami Malone, mon ancien coéquipier de rugby pour Richmond. Je retrouvai en lui le jovial Irlandais de naguère. Il se divertit de ma première collision avec Challenger.

— Cela n’est rien, mon garçon, me dit-il. Vous vous sentirez comme écorché vif quand vous aurez passé avec lui cinq minutes. Pas d’être plus batailleur au monde.

— Comment les gens le supportent-ils ?

— Ils ne le supportent pas. Si vous dénombriez tous les procès en diffamation dont il a fait les frais, toutes les poursuites auxquelles il a donné lieu pour coups et blessures…

— Pour coups et blessures !…

— Bénédiction ! il vous jetterait en bas de l’escalier au moindre désaccord. C’est un homme de la caverne primitive en habit moderne. Je le vois fort bien tenant d’une main une massue et, de l’autre, un silex dentelé. S’il y a des individus qui ne sont pas de leur siècle, il n’est pas même, lui, de son millénaire. Il appartient à une époque voisine du néolithique.

— Et il est professeur !

— En effet, voilà le miracle. Il possède la plus grande intelligence d’Europe, et doublée par une force d’impulsion capable de convertir en réalités tous ses rêves. On fait l’impossible pour le retenir, car ses collègues ont horreur de lui comme de la peste. Mais une bande de chalutiers s’efforceraient aussi vainement à retenir le Berengaria : il les ignore et il passe.

— Ma foi, dis-je, me voilà édifié, je ne veux avoir avec lui aucun rapport, je renonce au rendez-vous.

— Nenni. Vous aurez soin, au contraire, d’y être à la minute même qu’on vous assigne, ou vous en auriez du regret.

— Pourquoi ?

— Je m’explique. Et d’abord, ne prenez pas trop à la rigueur ce que je vous ai dit de Challenger. Quiconque l’approche en vient très vite à l’aimer. Ce vieil ours n’a, dans le fond, aucune vraie malice. Je me rappelle l’avoir vu, au Brésil, faire un trajet de cent milles en portant sur son dos, depuis l’arrière-pays jusqu’à la rivière Madeira, un bébé indien malade de la variole. Il met de la grandeur en toutes choses. Agissez franchement avec lui, il ne vous molestera pas.

— Je me garderai de lui en fournir l’occasion.

— Vous auriez grand tort de la lui fournir. Avez-vous entendu parler d’un mystérieux forage qui s’exécute à Hengist Down, sur la côte méridionale ?

— On rechercherait en secret un gisement de charbon ?

Malone cligna de l’œil.

— Mon Dieu, si vous voulez. Je suis voyez-vous, dans la confidence du bonhomme et tenu à ne pas souffler mot avant qu’il ne m’y autorise. Ce que je puis vous dire, car les journaux l’ont déjà imprimé, c’est ceci. Un certain M. Betterton, enrichi dans les affaires de caoutchouc, a laissé, il y a quelques années, la totalité de ses biens à Challenger, sous condition qu’il en userait au profit de la science. Le legs représentait une fortune énorme, plusieurs millions de livres sterling. Là-dessus Challenger acquit, à Hengist Down, dans le Sussex et sur la lisière nord de cette contrée crayeuse, une vaste superficie de terrain sans valeur, qu’il entoura de fil de fer.

Un ravin profond en occupait le centre. Il y fit entreprendre des fouilles, en proclamant qu’il y avait du pétrole en Angleterre et qu’il se faisait fort de le prouver. Puis, sur ses instructions, l’on bâtit un petit village modèle, où l’on installa une colonie d’ouvriers grassement payés, qui tous jurèrent de garder bouche close. Le ravin est, lui aussi, cerné de fil de fer et défendu par des chiens féroces : plusieurs journalistes ont failli, pour s’en être approchés, y laisser la vie, et je ne parle pas de leur fond de culotte. Au total, il s’agit d’une opération considérable, qu’ont prise en mains les services de sir Thomas Morden, également voués au secret. Je vois que l’heure est venue où s’impose la collaboration d’un spécialiste. Seriez-vous assez fou pour repousser une affaire qui, outre l’intérêt d’une expérience, vous offre l’occasion de gagner un gros chèque, et, par-dessus le marché, celle de vous frotter à l’homme le plus extraordinaire que vous deviez voir de toute votre vie ?

Convaincu par les arguments de Malone, je pris, le vendredi matin, le chemin d’Enmore Gardens. J’avais un tel souci d’arriver à l’heure que je fus à la porte de Challenger avec une avance de vingt minutes. Comme j’attendais dans la rue, je crus reconnaître, à la flèche d’argent qui lui sert de fétiche, la Rolls-Royce stationnée devant la porte : très certainement, c’était celle de Jack Devonshire, le second associé de la grande agence Morden. Je savais Jack le plus affable des hommes ; aussi éprouvai-je quelque surprise à le voir apparaître sur le seuil dans un tel état d’émotion qu’il s’écriait, levant les bras au ciel :

— Le diable l’emporte ! Le diable l’emporte !

— Qu’y a-t-il, Jack ? lui demandai-je. Vous me semblez, ce matin, avoir mis votre bonnet de travers ?

— Ah ! c’est vous, Peerless ? Seriez-vous aussi dans l’affaire ?

— Il y a des chances pour que je ne tarde pas d’y être.

— Eh bien, elle vous réserve quelques désagréments…

— Que vous m’avez l’air de trouver insupportables !

— Savez-vous la commission que vient de me faire le maître d’hôtel ? « Le professeur me charge de vous dire, monsieur, qu’il est, pour l’instant, fort occupé à manger un œuf, et que, si vous voulez bien revenir à une heure plus convenable, il consentira sans doute à vous voir. » Oui, tel est, mot pour mot, le langage que m’a tenu ce domestique. J’ajoute que je venais réclamer au professeur vingt-deux livres qu’il nous doit.

Je sifflotai.

— Il se fait tirer l’oreille ?

— Oh ! pour ce qui est de l’argent, rien à craindre. Rendons justice au vieux gorille, l’argent lui coule des doigts. Seulement, il paye quand et comme il l’entend, sans égard pour personne. Allez et tentez votre chance, vous jugerez par vous-même.

Et Jack Devonshire sauta dans sa voiture, qui s’éloigna.

Je fis le pied de grue en guettant, d’un coup d’œil jeté de temps en temps sur ma montre, l’arrivée de l’heure H. On me permettra de dire que je suis un gaillard robuste et qu’au Belsize Boxing Club je me classe premier des poids moyens après le champion ; n’empêche que jamais la simple idée d’un tête-à-tête ne m’avait occasionné trépidation pareille. Cela n’était pas physique, car je me sentais de force à soutenir une attaque éventuelle de mon fou ; mais à l’appréhension d’un scandale se joignait celle de manquer une affaire lucrative. D’ailleurs, les choses s’aplanissent toujours quand l’imagination s’arrête devant l’action. Je rempochai brusquement ma montre et me dirigeai vers la porte.

Elle me fut ouverte par un vieux maître d’hôtel à figure de bois, dont l’expression, ou, plutôt, le manque d’expression, me donna le sentiment qu’il était endurci à tous les chocs, et désormais inaccessible à la surprise.

— Un rendez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.

— Certainement.

Il tenait en main une liste, il la consulta.

— Votre nom, monsieur ? M. Peerless Jones ? Parfait. Dix heures trente. Tout est en règle. Nous avons à nous tenir sur nos gardes, monsieur, à cause des ennuis perpétuels que nous créent les journalistes. Le professeur, comme vous savez, ne s’accorde pas avec la presse. Par ici, monsieur. Le professeur va vous recevoir.

L’instant d’après, je me trouvai en présence de Challenger. Mon ami Édouard Malone l’a décrit, dans son Monde perdu, mieux que je saurais espérer de le faire : je m’en dispenserai donc. Tout ce que j’aperçus de lui, c’est un énorme tronc humain derrière un bureau d’acajou, une grande barbe noire en forme de bêche, et deux larges yeux gris sur lesquels retombaient à moitié des paupières insolentes. Il renversait la tête en projetant sa barbe hirsute. Toute sa personne dégageait une impression d’intolérable arrogance. « Que diable me voulez-vous ? » semblait-elle dire. Je déposai ma carte sur le bureau.

— Ah ! oui, fit-il, la prenant et la manipulant comme si l’odeur lui en déplaisait. Naturellement… vous êtes le spécialiste, le soi-disant spécialiste M. Jones… M. Peerless Jones. Vous pouvez, monsieur Jones remercier le parrain qui vous gratifia de cette dénomination folâtre : elle a, d’emblée, fixé mon attention sur vous.

— Professeur Challenger, répliquai-je, avec toute la dignité dont je fus capable, je viens ici parler affaires et non pas discuter mon nom.

— Hé, pardieu ! vous me paraissez bien susceptible, monsieur Jones ! Vous avez les nerfs bien irritables. Il faut y aller prudemment avec vous ! Asseyez-vous, monsieur Jones, prenez le temps de vous remettre. J’ai lu votre brochure sur la mise en valeur de la presqu’île du Sinaï. Vous l’avez écrite vous-même ?

— Bien entendu, monsieur, puisque je l’ai signée.

— Bon, bon ! l’un n’est pas la conséquence forcée de l’autre. Mais je ne demande qu’à vous croire sur parole. L’ouvrage n’est pas sans une espèce de mérite. Sous la platitude de la forme, une idée se laisse parfois entrevoir, il y a çà et là un germe de pensée. Êtes-vous marié ?

— Non, monsieur.

— Alors, vous devez pouvoir garder un secret.

— Si je vous le promets, je tiendrai ma promesse.

— Vous le dites. Mon jeune ami Malone…

Il parlait de Ted comme il eût fait d’un gamin de dix ans.

— … a bonne opinion de vous. Il m’assure que je puis vous accorder ma confiance. Ce n’est pas vous faire un petit crédit. Je suis, en effet, à l’heure actuelle, lancé dans l’une des plus grandes expériences (je dirais tout aussi justement la plus grande) qu’ait jamais enregistrée l’histoire. Et je vous demande d’y participer.

— J’en sens, monsieur, tout l’honneur.

— Honneur indubitable. Je conviens que je n’eusse partagé mes travaux avec personne si, par sa nature gigantesque, mon entreprise n’avait réclamé les plus hautes qualités techniques. À présent que j’ai de vous, monsieur Jones, la promesse d’un secret inviolable, j’aborderai tout de suite le point capital. Ce point capital, c’est que, pour moi, le monde sur lequel nous vivons est lui-même un organisme vivant, qui possède en propre sa circulation, sa respiration, son système nerveux…

Sans contredit, j’étais en face d’un braque.

— L’idée vous choque et votre cerveau s’y ferme ? Elle n’y pénétrera pas moins peu à peu. Vous vous rappellerez d’abord comment une lande, une bruyère évoquent l’extérieur velu d’un animal géant : ainsi partout dans la nature se rencontrent des analogies. Ensuite vous considérerez ces gonflements et ces rétractions qui animent les terrains au cours des âges et marquent la respiration lente de la bête. Enfin vous noterez ces agitations, ces crispations qui, pour nos sens de Lilliputiens, constituent les séismes…

— Que faites-vous des volcans ? interrompis-je.

— Tut ! tut ! Ils correspondent aux foyers de chaleur que nous portons en nous.

La tête me tournait tandis que j’essayais de trouver une réponse à ces allégations monstrueuses.

— Et la température ? m’écriai-je. N’est-ce pas un fait qu’elle s’élève très vite à mesure qu’on descend dans la terre, et que celle-ci n’est, en son centre, que de la chaleur liquide ?

Il écarta d’un geste mon objection.

— Vous n’ignorez probablement pas, monsieur, puisque aujourd’hui l’instruction primaire est obligatoire, que la terre s’aplatit aux deux pôles. Cela veut dire que, le pôle était le point de la terre le plus rapproché du centre, cette chaleur dont vous parlez y devrait être le plus sensible. Serait-il donc par hasard de notoriété publique qu’il règne aux deux pôles une température tropicale ?

— Votre idée m’est toute nouvelle.

— Naturellement. C’est le privilège du penseur original que d’émettre des idées nouvelles et de les voir, en général, mal accueillies par les êtres d’argile commune. Voulez-vous, monsieur, me dire ce qu’est ceci ?

Le professeur me présentait un petit objet qu’il avait pris sur sa table.

— Un oursin, à ce qu’il me semble.

— Mais oui ! s’écria-t-il, affectant la même surprise que devant un trait de précocité enfantine. Un oursin, un vulgaire oursin. La nature se répète en beaucoup de formes, sans considération de taille. Cet oursin vous offre un modèle, un prototype de notre planète. Il est, comme vous voyez, presque rond, mais aplati aux deux pôles. Souffrez que nous regardions le monde comme un oursin démesuré : qu’avez-vous à objecter là-contre ?

Ce que j’avais à objecter, c’est surtout qu’une proposition si saugrenue excluait toute discussion. Mais je ne m’y risquai pas, je cherchai un argument moins catégorique.

— Une créature vivante a besoin de nourriture : où le monde trouverait-il de quoi nourrir sa masse formidable ?

— Très bien, cela, très bien ! acquiesça le professeur avec une condescendance protectrice. Vous êtes prompt à saisir l’évidence, si vous l’êtes moins à en déduire les conséquences subtiles. Comment le monde se nourrit-il ? Pour le savoir, tournons-nous vers notre petit ami l’échinoderme. L’eau dans laquelle il baigne le pénètre par ses canaux internes et pourvoit à sa nutrition.

— Alors, vous pensez que l’eau ?…

— Non, monsieur, l’éther. Notre planète décrit paresseusement son orbe dans les champs de l’espace ; et pendant qu’elle se meut, l’éther, sans arrêt, déverse en elle la vie. Ainsi en va-t-il pour tout un troupeau de petits mondes-échinodermes, Vénus, Mars et les autres : chacune broute son champ.

La folie de mon interlocuteur était de plus en plus flagrante ; à quoi bon raisonner avec lui ? Mon silence lui paraissant une approbation, il me sourit avec bienveillance.

— Nous progressons, reprit-il. La lumière commence à jaillir. Un peu aveuglante d’abord, mais nul doute que vos yeux ne s’y habituent vite. Prêtez-moi bien votre attention, il y a encore une ou deux observations que me suggère cette humble créature. Supposez qu’à la surface de sa coquille rampent des insectes infinitésimaux : croyez-vous qu’il soit conscient de leur existence ?

— Je ne le crois pas.

— Vous pouvez donc imaginer qu’aussi bien la Terre n’a pas la moindre idée de la façon dont l’utilise la race humaine. Elle n’est consciente ni de la moisissure qu’est sa végétation, ni de l’évolution des animalcules qui se sont accrochés à elle, durant ses voyages autour du soleil, comme des anatifes s’accrochent à un vieux navire. Tel est présentement l’état des choses. Je vous propose de le modifier.

— De le modifier ?

— Je vous propose de faire savoir à la Terre qu’il y a au moins une personne, Georges-Édouard Challenger, qui réclame (et réclame instamment) son attention. C’est, à coup sûr, la première fois qu’elle reçoit une notification de ce genre.

— Et comment, monsieur, comptez-vous la lui faire parvenir ?

— Ah ! là, nous sommes au cœur de l’affaire, vous y avez touché. Revenons à notre échinoderme. Sous sa coquille protectrice, il est tout sensibilité, tout nerfs. Que ferait un animalcule parasitaire désireux d’appeler son attention ? Ne pratiquerait-il pas un trou dans la coquille afin d’aller stimuler l’appareil sensoriel ?

— Évidemment.

— Examinons maintenant, le cas de la puce ou du moustique explorant le corps humain. Nous pouvons n’être pas conscient de leur présence ; mais qu’ils enfoncent leur trompe dans la peau qui nous sert de carapace, et nous nous aviserons, à notre déplaisir, que nous ne sommes pas seul. Allons ! vous commencez à voir clair dans mes projets, le jour déchire les ténèbres…

— Juste ciel ! vous vous proposez d’ouvrir un puits à travers la croûte terrestre ?

Challenger ferma les yeux avec une ineffable complaisance.

— Vous voyez devant vous le premier qui transpercera cette peau calleuse. Je puis même parler au passé et dire : qui l’ait percée.

— Quoi ! c’est fait ?

— Grâce à l’aide très efficace de Morden et Cie, je ne crois pas téméraire d’en répondre. Plusieurs années d’un travail assidu, poursuivi de nuit et de jour, avec toutes sortes de perforatrices, de broyeurs et d’explosifs, nous ont enfin permis d’aboutir.

— Vous auriez crevé la croûte ?

— Si votre langage ne dénote que l’étonnement, je vous le passe. S’il dénote l’incrédulité…

— À Dieu ne plaise, monsieur !

— Vous daignerez vous en tenir à ce que j’avance. Nous avons crevé la croûte. Elle mesurait exactement quatorze mille quatre cent quarante-deux pieds d’épaisseur, soit, en chiffres ronds, huit milles. Il vous intéressera peut-être de savoir que nous avons, en creusant, mis au jour des richesses, sous la forme de gisements de charbon dont l’exploitation, selon toute apparence, couvrira les frais de notre entreprise. La difficulté principale nous est venue des sources que recèlent les sous-sols crayeux et les sables de Hastings, mais nous en avons triomphé. Nous voici au dernier stade, c’est à vous de le franchir, monsieur Peerless Jones. Vous, monsieur, vous figurez le moustique ; votre perforatrice artésienne, c’est votre trompe. Le cerveau a fait son œuvre, le penseur s’efface ; arrive le mécanicien, l’incomparable, avec sa tige de métal. Me fais-je bien comprendre ?

— Vous parlez d’un puits de quatorze mille quatre cent et quelques pieds ! m’écriai-je. Vous rendez-vous compte, monsieur, qu’une profondeur de cinq mille pieds est considérée comme une limite, ou presque, pour les forages artésiens ? J’en sais un, en Haute-Silésie, qui atteint à six mille deux cents pieds, mais on le tient pour un prodige.

— Vous ne m’entendez pas, monsieur Peerless. Ou c’est mon explication qui pèche, ou c’est votre intelligence : dispensez-moi d’en décider. Je sais fort bien les limites des forages artésiens, et il n’y a pas apparence que j’eusse dépensé des millions de livres à creuser un puits colossal si un forage de six pouces eût répondu à mes besoins. Tout ce que je vous demande, c’est de tenir prêt un fleuret aussi effilé que possible, n’ayant pas plus de cent pieds de long, et actionné par un moteur électrique. Un fleuret ordinaire à percussion et à contrepoids ferait fort bien l’affaire.

— Pourquoi voulez-vous d’un moteur électrique ?

— Je suis ici, monsieur Jones, pour donner des ordres, non des raisons. Il peut arriver (je dis il peut) qu’avant que nous en ayons fini votre vie même dépende de ce que le fleuret aura été lancé de loin par l’électricité. Je présume que la chose est faisable ?

— Très faisable.

— Apprêtez-vous donc à la faire. Les opérations n’en sont pas encore au point où elles nécessiteront votre présence, mais il convient que dès aujourd’hui vous preniez vos mesures. Je ne vous retiens plus.

— Il me serait pourtant indispensable, représentai-je, de savoir quel genre de terrain le fleuret doit pénétrer. Sable, argile ou craie, chaque terrain comporte une méthode différente.

— Mettons que ce soit de la gelée, répondit Challenger. Oui, nous supposerons, pour l’instant, que vous aurez à plonger votre fleuret dans de la gelée. Et maintenant, monsieur Jones, des questions importantes sollicitant mon étude, je vous souhaite le bonjour. Vous pouvez passer, avec mon chef de travaux, un traité en règle stipulant vos conditions.

Je pris le chemin de la porte. Mais, là, ma curiosité n’y tint pas, je me retournai : déjà le professeur s’était mis à écrire, sa plume d’oie griffait furieusement le papier. Au son de ma voix, il releva la tête avec colère.

— Qu’y a-t-il encore, monsieur ? Je vous croyais parti.

— Je ne voulais que vous demander, monsieur, à quel but pratique peut viser une expérience si extraordinaire ?

— Dehors, s’il vous plaît, dehors ! Élevez donc votre esprit au-dessus des basses préoccupations mercantiles et utilitaires ! Secouez les mesquins principes des affaires ! La science cherche la connaissance. Où que la connaissance nous mène, nous devons la chercher encore. Savoir une fois pour toutes ce que nous sommes, où nous sommes, n’est-ce pas, en soi, la plus noble des aspirations humaines ? Dehors, monsieur, dehors !

Sa grande tête noire s’était de nouveau inclinée sur le bureau, ses cheveux se noyaient dans sa barbe, sa plume écorchait de plus belle le papier. Je le quittai enfin. Et j’avais comme un vertige à me remémorer les circonstances vraiment insolites qui faisaient de moi son associé.

Je retrouvai dans mon bureau Ted Malone. Il m’attendait, impatient de savoir le résultat de l’entrevue. Un sourire narquois lui épanouissait le visage.

— Eh bien, pas de mal ? me cria-t-il. Pas de violence ni de lutte ? Faut-il que vous ayez du tact ! Comment trouvez-vous le personnage ?

— Le plus insolent, le plus intolérant, le plus exaspérant, le plus infatué de soi que je connaisse ; mais…

— À la bonne heure ! On en vient toujours à ce « mais » ! Naturellement, il est tout ce que vous dites, et bien d’autres choses encore ; mais on sent qu’un si grand homme ne se mesure pas à la toise commune et qu’on peut endurer de lui ce qu’on ne supporterait d’aucun autre, n’est-il pas vrai ?

— Mon Dieu, je suis trop peu familiarisé avec lui pour vous répondre ; mais j’accorde que, s’il n’est pas un simple fanfaron mégalomane, si ce qu’il affirme est exact, on ne voit que lui de son espèce. Seulement, voilà, est-ce exact ?

— Que ce soit exact, je vous le garantis : avec Challenger on n’est jamais dupe. Où en êtes-vous au juste ? Vous a-t-il parlé d’Hengist Down ?

— Oui, sommairement.

— Eh bien, c’est moi qui vous le dis, l’entreprise est colossale. Colossale dans la conception, colossale dans l’exécution. Quelque aversion que lui inspirent les journalistes, Challenger se fie à moi, car il sait que je ne publierai rien sans qu’il m’y autorise. Je suis donc au fait de ses projets, tout au moins de quelques-uns : il y a de telles profondeurs en lui qu’on n’est jamais sûr d’y atteindre. En tout cas, je suis suffisamment renseigné pour vous assurer qu’Hengist Down n’a rien d’une tentative chimérique, et peu s’en faut qu’on n’en soit au bout. Mon avis est, d’ailleurs, que vous attendiez les événements et teniez votre matériel prêt. Ou du professeur ou de moi, vous aurez bientôt des nouvelles.

C’est de Malone que j’en eus. Lui-même, à quelques semaines de là, me les apporta dans mon bureau, un matin, de bonne heure.

— Je viens de la part de Challenger, me dit-il.

— Vous êtes pour lui ce qu’est pour le requin le poisson appelé pilote.

— Quoi que je sois pour lui, je m’en fais gloire. C’est un homme unique. Il a jusqu’à la fin joué son rôle sans un accroc. À votre tour d’entrer en scène, il n’attend que vous pour lever le rideau.

— Franchement, tant que je n’aurai pas eu, pour me convaincre, le témoignage de mes yeux, je resterai incrédule. Mes mesures sont prises, j’ai mon matériel tout chargé sur un camion, je puis le mettre en route au premier signe.

— Expédiez-le donc tout de suite. Je vous ai fait un renom d’énergie et de ponctualité inflexibles, vous ne me démentirez pas. Vous, personnellement, vous allez venir avec moi par le train, et je vous donnerai une idée de la tâche qui vous incombe.

C’est par une belle matinée de printemps, exactement le 22 mai, que nous accomplîmes ce voyage vers des événements destinés à marquer une période historique. Au cours du trajet, Malone me remit la lettre suivante, où Challenger me donnait ses instructions :

 

Monsieur,

Sitôt arrivé à Hengist Down, vous vous mettrez à la disposition de l’ingénieur en chef, M. Barforth, dépositaire de mes projets. Mon jeune ami Malone, à qui je confie cette lettre, se tient, lui aussi, en rapport avec moi, de manière qu’il m’épargne tout contact avec les tiers. Actuellement, nous constatons dans le puits, à quinze milles de profondeur et au-dessous, certains phénomènes qui me confirment pleinement dans mes vues sur la nature des corps planétaires ; mais j’ai besoin d’une preuve autrement saisissante pour tirer de sa torpeur l’intelligence de nos savants modernes. Cette preuve, vous avez mission de la fournir, comme eux de s’en porter caution. Durant votre descente par cages, vous observerez, si du moins vous avez la rare faculté d’observer, que vous passez tour à tour les couches de craie secondaires, les groupes carbonifères, et, finalement, après quelques traces de dévonien et de cambrien, le granit, que traverse la majeure partie de notre puits. Le fond est pour le moment recouvert d’une bâche, à laquelle je vous interdis de toucher, car, l’épiderme intérieur du globe étant on ne peut plus sensible, la moindre maladresse pourrait avoir des conséquences prématurées. Conformément à mes ordres, on a disposé dans la largeur du puits, à vingt pieds du fond, deux poutres que sépare un intervalle. Elles feront fonction de pinces pour soutenir votre tuyautage. Cinquante pieds de fleuret suffiront, dont vingt descendront plus bas que les poutres, de telle sorte que la pointe soit tout près de la bâche. Comme vous attachez quelque prix à votre vie, gardez que le fleuret s’en rapproche davantage ; laissez-lui trente pieds de long au-dessus des poutres : nous pouvons prévoir qu’une fois mis en marche il ne pénétrera pas à plus de quatorze pieds dans la substance terrestre. Substance très molle, où j’estime que votre tuyautage s’enfoncera par son seul poids, sans que vous ayez à faire usage de la force motrice. Une intelligence moyenne devrait, il me semble, se contenter de ces instructions ; si, cependant, comme je le crains, vous les trouviez trop laconiques, vous n’auriez qu’à m’en référer par l’entremise de notre jeune ami Malone.

Georges-Édouard CHALLENGER.

 

On imagine en quel état de tension nerveuse nous arrivâmes à Storrington, qui est à l’extrémité nord et au pied des dunes méridionales. Là nous attendait un landaulet Vauxhall fatigué par les mauvais temps, et qui nous fit gravir au milieu des pires secousses six ou sept milles de petits chemins montants, coupés de traverses. Les ornières qui les sillonnaient profondément ne témoignaient pas seules qu’il y régnait, malgré l’isolement naturel, une circulation intense. À un endroit, dans l’herbe, gisait un camion brisé, preuve que d’autres que nous avaient déjà connu les difficultés de la route. Ailleurs, une grosse pièce de machine, qui semblait être le piston et les valves d’une pompe hydraulique, se projetait toute rouillée hors d’un bouquet d’ajoncs épineux.

— Reconnaissez la manière de Challenger, me dit Malone avec un rire sardonique : parce que, d’après lui, les dimensions de cette pièce présentaient un écart d’un dixième de pouce sur ses calculs, il la fit simplement jeter là, sur le bord de la route.

— D’où un procès, j’imagine ?

— Un procès ! Mon cher, il nous faudrait un tribunal pour notre seul usage. Nous aurions de quoi donner tout un an de l’occupation à un juge. Et au gouvernement aussi. Notre vieux diable n’a cure de rien ni de personne. « Le Roi contre George-Édouard Challenger » et « George-Édouard Challenger contre le Roi » : tous les deux vont avoir à tricoter des jambes pour courir d’un tribunal à un autre. Mais nous voici rendus. Ça va, ça va, Jenkins, laissez-nous entrer.

Un homme de stature géante, orné d’oreilles semblables à des choux-fleurs, penchait dans l’auto une figure soupçonneuse et nous salua.

— Bien, monsieur Malone. Je croyais avoir affaire à l’American Associated Press.

— Ah ! ah ! ils sont en chasse ?

— Eux aujourd’hui, le Times hier. Faut voir s’ils se grouillent ! Tenez, pigez-moi ça !

Jenkins désignait une tache étincelante à l’horizon.

— La chose qui brille… C’est le télescope du Chicago Daily News. Ah ! oui, on nous la donne, la chasse ! J’en ai vu, là-bas, de ces messieurs journalistes, par rangées entières… qu’on aurait dit une bande de corbeaux !

— Les pauvres hères ! fit Malone, comme nous franchissions l’entrée grillée d’une formidable clôture barbelée. Je suis du métier, je me mets à leur place.

À ce moment, derrière nous, une sorte de bêlement plaintif se fit entendre. Un motocycliste venait d’arriver à la grille. Court et gros, il se débattait sous la poigne herculéenne du gardien.

— Voulez-vous bien me lâcher ? bredouillait-il. Bas les pattes ! Malone, délivrez-moi de cette brute !

— C’est un de mes amis, vous pouvez le laisser passer, Jenkins ! cria Malone. Eh bien, mon vieux, qu’est-ce qu’il y a ? Que venez-vous chercher par ici ? Votre terrain de battue, c’est Fleet Street, et non pas les solitudes du Sussex, que je sache !

— Ce que je viens chercher, je n’ai pas à vous l’apprendre, répliqua le motocycliste. On m’a chargé d’écrire un papier sur Hengist Down, je ne peux m’en revenir sans la copie.

— Désolé, Roy ; mais, ici, rien à faire pour vous, que de respecter la clôture. Si vous désirez la franchir, il faut d’abord que vous alliez voir Challenger et solliciter son autorisation.

— J’y suis allé, répondit tristement le journaliste. Ce matin même.

— Ah ! Que vous a-t-il dit ?

— Qu’il avait bonne envie de me faire sortir par la fenêtre.

Malone se mit à rire.

— Et que lui avez-vous répondu ?

— Je lui ai répondu : « Qu’y a-t-il de démantibulé à votre porte ? » Et pour lui montrer que sa porte fonctionnait bien, je l’ai repassée. Je n’avais pas de temps à perdre en discussion, je suis venu ici en vitesse. Vraiment, vous fréquentez de drôles de particuliers, Malone : à Londres, ce taureau barbu d’Assyrie ; ici, cette espèce de Thug qui m’a gâté un col de celluloïd tout propre !

— Hélas ! Roy, je ne puis rien pour vous, et je le regrette. On assure à Fleet Street que vous n’avez jamais connu d’échec ; cette fois, c’est la déveine. Revenez à votre bureau et, si vous voulez bien patienter quelques jours, dès que Challenger m’y autorisera, je vous donnerai des nouvelles.

— Aucun moyen d’entrer ?

— Aucun.

— Même en y mettant le prix ?

— Vous devriez être assez renseigné pour ne pas poser la question.

— On m’affirme que le but de l’entreprise est d’ouvrir un droit chemin jusqu’à la Nouvelle-Zélande ?

— Ce serait pour vous le droit chemin de l’hôpital si vous prétendiez entrer de force. Allons, au revoir ! Nous avons, nous aussi, notre tâche à faire.

Comme nous nous engagions dans l’enclos :

— On le supposait imbattable, me dit Malone, et voilà ses records par terre. Avec sa grosse figure innocente, il arrive à se faufiler partout. Nous avons, lui et moi, appartenu à la même rédaction.

Cependant Malone me montrait du doigt un groupe de bungalows à toits rouges.

— Le quartier du personnel ouvrier. Personnel magnifique, constitué par des travailleurs de premier choix et qui touchent un salaire très au-dessus de l’ordinaire. On exige d’eux qu’ils soient garçons, qu’ils s’abstiennent complètement d’alcool et qu’ils s’engagent par serment au secret le plus absolu : jusqu’ici, aucune divulgation ne s’est produite. Ce champ est leur terrain de football, ce pavillon détaché contient leur salle de récréation et leur bibliothèque. Challenger est bon organisateur, je vous en donne ma parole. Voici l’ingénieur en chef, M. Barforth.

Devant nous venait d’apparaître un homme long, mince, chez qui l’anxiété creusait de lignes profondes le visage mélancolique.

— Vous êtes sans doute l’ingénieur spécialiste annoncé, me dit-il d’une voix sourde. Je suis heureux de votre venue, car il ne m’en coûte pas de reconnaître que les responsabilités dont j’ai la charge commencent à me porter sur les nerfs. Nous travaillons sans répit, toujours plus bas, et je me demande à chaque minute si nous allons rencontrer ou une source d’eau crayeuse, ou une couche de charbon, ou une nappe de pétrole, ou le feu même de l’enfer. Nous n’y sommes pas encore parvenus, mais, d’après toutes les indications que j’ai, vous pourriez fort bien finir par y atteindre.

— Il fait donc si chaud en bas ?

— Très chaud, c’est indéniable. Pas plus chaud pourtant qu’on ne se l’explique, étant donnés la pression barométrique et le manque d’espace. Il va de soi que la ventilation est effrayante. Nous aérons à l’aide de pompes, mais un effort de deux heures est le plus long qui se puisse demander aux hommes, et ce sont pourtant des gars de bonne volonté. Le professeur a fait hier une descente, après laquelle il s’est déclaré enchanté de tout point. Venez déjeuner avec nous ; ensuite, vous verrez et jugerez par vous-même.

Nous fîmes un repas frugal autant que hâtif, puis le directeur, avec un zèle où l’on sentait de la tendresse nous présenta successivement le pavillon des machines et l’amas informe d’instruments hors d’usage qui jonchaient l’herbe. Sur l’un des côtés se trouvait, toute disloquée, une gigantesque pelle hydraulique Arrol, et, non loin de là, un grand engin actionnant un câble d’acier où étaient fixés des godets qui, l’un après l’autre, ramenaient du puits la matière extraite. Dans le pavillon de la force motrice, plusieurs turbines Escher Wyss, d’une grande puissance et marchant à cent quarante tours par minute, gouvernaient des accumulateurs hydrauliques d’où une pression de quinze cents livres par pouce carré, transmise le long du puits par des tuyaux de trois pouces, allait actionner des perforatrices de roche à tranchant évidé, système Brandt. Au pavillon des machines confinait le pavillon de l’électricité, chargé de pourvoir en grand à l’éclairage. Enfin, non loin de là, une turbine supplémentaire, de la force de deux cents chevaux, manœuvrait un soufflet de dix pieds qui envoyait l’air au fond par un tuyau de douze pouces. L’homme qui présidait à ces merveilles nous en faisait fièrement les honneurs avec un luxe d’explications techniques qui menaçaient de m’ennuyer autant que peut-être j’ennuie moi-même mon lecteur, quand j’en fus heureusement distrait par un bruit de roues ; et j’eus grand plaisir à voir arriver, roulant et tanguant sur l’herbe, mon camion Leyland de trois tonnes. Il m’apportait mes outils et mes tuyaux. À l’arrière était assis mon contremaître, que flanquait un ouvrier tout noir de crasse. Tandis qu’à eux deux ils se mettaient en devoir de déposer le chargement, je m’approchai du puits en compagnie du directeur et de Malone.

Tout, en ce lieu, était fait pour me surprendre, tout s’y établissait à une échelle autrement vaste que je l’avais imaginé. Les déblais, dont il y avait des millions de tonnes, formaient autour du puits d’immenses collines en fer à cheval. Leur concavité, où s’alliaient la craie, l’argile, le charbon, le granit, n’était qu’un hérissement de piliers métalliques, de volants actionnant les pompes et les cages, et reliés au pavillon de la force motrice, qui occupait l’intervalle entre les deux extrémités du fer. Au centre s’ouvrait le puits, large d’environ trente ou quarante pieds, maçonné, couronné de brique et de ciment. Tendant le cou, je plongeai le regard dans cet épouvantable abîme ; et sur l’affirmation qu’il s’enfonçait à huit milles, je crus sentir vaciller mon cerveau en essayant de concevoir ce qu’impliquait une profondeur pareille. Le soleil frappait l’orifice en diagonale, je n’apercevais que quelque cent yards d’une craie plus ou moins blanche, briquetée, çà et là, aux endroits où la paroi semblait instable. Cependant, comme je continuais de regarder, je vis, loin, très loin dans les ténèbres, une lueur, une tache de clarté infiniment petite, mais nette et qui ne tremblait pas contre la noirceur du fond.

— Qu’est-ce que cette lumière ? demandai-je. Malone se pencha.

— Une des cages qu’on remonte. Merveilleux, n’est-ce pas ? Elle est, pour le moins, à un mille de nous, et cette clarté minuscule vous représente une lampe à arc de grande puissance. La montée se fait très vite ; en quelques minutes, la cage sera là.

Effectivement, le point lumineux, pas plus gros d’abord qu’une tête d’épingle, grossissait à vue d’œil ; bientôt, son rayonnement argenté éclaira le puits, tellement que, pour n’être pas ébloui, je dus détourner les yeux. Un instant après, la cage de fer cliquetait en touchant le palier, quatre hommes tout courbatus en franchissaient la porte.

— Vous voyez leur fatigue, me dit Malone : ce n’est pas un jeu qu’un travail de deux heures à cette profondeur. Allons, une partie de votre matériel est avancée, je crois que nous ferions bien de descendre, afin que vous vous rendiez compte de la situation.

Le pavillon des machines avait une annexe, où Malone me conduisit. Là, pendait, le long des murs, un assortiment de costumes à formes très amples et faits d’un tussor très léger. À l’exemple de mon ami, je dépouillai jusqu’à mon dernier vêtement pour enfiler un de ces costumes, et je chaussai une paire de sandales à semelles de crêpe. Malone en ayant fini avant moi, je restais seul dans le vestiaire, quand j’entendis un vacarme comme celui qu’auraient soulevé dix batailles de chiens confondues en une seule. Je me précipitai au dehors et vis Malone se rouler sur le sol en tenant à pleins bras l’ouvrier qui aidait au déchargement de mon tuyautage ; il essayait de lui enlever un objet à quoi l’autre s’accrochait désespérément. Étant le plus fort, il finit par s’en emparer de haute lutte et se mit à le piétiner jusqu’à ce qu’il l’eût complètement fracassé : je reconnus alors que c’était un appareil photographique. Mon crasseux ouvrier se releva tout penaud.

— Un appareil tout neuf et qui me coûtait dix guinées ! Peste soit de vous, Malone !

— Que voulez-vous, Roy ! Je vous ai vu prendre un instantané, je n’avais pas autre chose à faire.

— Comment diable avez-vous pu venir avec mon chargement ? demandai-je au drôle sur le ton d’une indignation bien légitime.

— On se débrouille, me répondit-il. Mais ne grondez pas votre contremaître, il croyait à une simple farce. J’ai changé de vêtements avec son aide et je suis monté sur le camion auprès de lui.

— Et vous allez repartir tout de suite ! ordonna Malone. Si Challenger était là, il lâcherait sa meute sur vous. Je me suis moi-même trouvé dans des situations difficiles, je ne veux donc pas faire le sévère. Mais, ici, je suis chien de garde, et capable de mordre autant que d’aboyer. Donc, filez ! On va vous reconduire.

Deux ouvriers qui n’avaient pas l’air commodes entraînèrent le trop hardi journaliste. Et voilà qui explique l’abracadabrant article de quatre colonnes paru, quelques jours plus tard, dans l’Adviser, sous le titre Folie de savant et le sous-titre Vers l’Australie en ligne droite : il mit Challenger à deux doigts de l’apoplexie et valut au directeur du journal l’entrevue la plus désagréable, la plus dangereuse, de toute sa carrière. Il racontait, avec non moins d’exagération que de couleur, l’aventure de Roy Perkins, « notre vaillant correspondant de guerre ». Il s’exprimait en formules redondantes, telles que « le hirsute fier-à-bras d’Enmore Gardens », ou « un enclos défendu par de la broussaille de fer, des pugilistes de foire et des molosses sanguinaires » ; et pour conclure : « Je fus arraché du bord de la fosse anglo-australienne par deux chenapans dont le plus sauvage était un individu à tout faire que je connaissais pour l’avoir vu écumer la profession de journaliste, et dont l’autre, personnage sinistre, en bizarre accoutrement colonial, posait pour l’ingénieur des mines, bien que, sur la sienne, on l’eût pris plutôt pour un échappé de Whitechapel… » Le gredin, après nous avoir accommodés de la sorte, se lançait dans la description minutieuse d’une voie ferrée aboutissant à l’orifice du puits, et d’une excavation en lacets par où devaient s’enfoncer dans le sol des trains funiculaires. Le seul inconvénient pratique de cet article fut d’accroître considérablement le nombre des badauds que l’espoir d’un événement attirait sur les Dunes méridionales. L’événement finit par se produire, et ce jour-là beaucoup regrettèrent de n’être pas ailleurs.

Mon contremaître et le faux ouvrier avaient disposé sur place tout mon matériel ; mais Malone insista pour qu’avant de nous en occuper nous nous fissions descendre au fond. À cet effet, nous entrâmes dans la cage, qui était une boîte d’acier grillagée, et nous gagnâmes, en compagnie de l’ingénieur en chef, les entrailles de la terre. Il y avait toute une série de ces ascenseurs automatiques, chacun manœuvré d’un poste aménagé au flanc du puits. La manœuvre en était très rapide, et l’on avait l’impression plutôt d’un voyage vertical en chemin de fer que d’une chute délibérée comme avec nos ascenseurs britanniques.

La cage étant, ainsi que je viens de le dire, à claire-voie, et brillamment illuminée, nous avions une vue très nette des couches que nous traversions. Je les distinguai fort bien au passage : craie jaunâtre du sous-sol, terrains de Hastings couleur de café au lait, terrains plus pâles d’Ashburnham, sombres argiles carbonifères, puis enfin couches successives de charbon alternant avec l’argile et reluisant comme du jais sous les rayons électriques. Çà et là un briquetage renforçait la paroi, mais, en règle générale, elle se soutenait toute seule, et nous ne pouvions qu’admirer, en même temps que l’immensité de l’effort accompli, l’adresse mécanique qu’il supposait. Sous les couches de charbon, j’aperçus comme un magma de strates ayant une apparence de béton, après quoi nous arrivâmes au granit primitif, où les cristaux de quartz étincelaient comme si l’on eût semé de la poussière de diamant sur la muraille. Et nous continuâmes de descendre, plus bas que n’était descendu aucun mortel. La roche antique brillait des couleurs les plus étonnamment variées : jamais je n’oublierai ce grand gisement de feldspath rose auquel nos puissantes lampes prêtaient un éclat d’une beauté surnaturelle. Les étages suivaient les étages, nous passions d’une cage à une autre, l’atmosphère se confinait, s’échauffait à ce point que nos légers vêtements de tussor nous devenaient insupportables et que la sueur ruisselait jusque dans nos sandales. J’en arrivais à craindre que l’épreuve n’excédât nos forces, quand la cage stoppa, nous prîmes pied sur une étroite plate-forme taillée dans le roc.

Je remarquai que Malone, à ce moment, promenait autour de lui sur la muraille un regard d’étrange méfiance. Si je ne l’avais su le plus brave des hommes, j’aurais dit qu’il me semblait extrêmement nerveux.

— Drôle de matière, fit l’ingénieur en chef.

Il avait, tout en parlant, passé le doigt sur la roche la plus prochaine ; et il élevait à la lumière quelque chose de scintillant qui semblait de l’écume visqueuse.

— Il y a eu par ici des frémissements, des secousses. J’ignore à quoi nous nous attaquons. Le professeur a l’air satisfait, mais tout cela est pour moi du nouveau.

— Je suis obligé de dire que j’ai vu trembler la muraille, répondit Malone. Lors de ma dernière descente, l’on a mis en place ces deux traverses pour y assujettir la perforatrice ; et à chaque coup qu’on lui portait, la muraille bougeait. Certes, dans notre vieux Londres bien assis, nous tenons la théorie du professeur pour absurde ; ici, l’absurdité m’en paraît moins démontrée.

— Elle vous le paraîtrait encore moins si vous voyiez ce qu’il y a sous cette bâche, déclara l’ingénieur. Toute cette couche inférieure se coupe comme du fromage ; et quand nous l’avons eue traversée, nous nous sommes trouvés devant une formation à quoi rien ne ressemble sur terre. « Recouvrez-moi ça ! n’y touchez pas ! » nous dit le professeur. Et c’est en conformité de ses instructions que la bâche a été posée.

— Ne pourriez-vous la soulever un peu, pour voir ?

Le visage de l’ingénieur, déjà lugubre, prit un air terrifié.

— Désobéir au professeur ! ce n’est pas une plaisanterie. Roublard comme il est, vous ne savez jamais comment il exerce sur nous son contrôle. Cependant, à tout hasard, nous risquerons un coup d’œil.

Il abaissa le réflecteur de notre lampe afin de mieux éclairer la bâche noire ; puis il se pencha, saisit une corde dont elle était munie à l’un de ses angles et découvrit quelque six pieds carrés de superficie.

Spectacle imprévu et redoutable ! Le sol était d’une matière grisâtre, luisante, qu’agitait une lente palpitation. Et ses battements n’étaient pas directs, ils donnaient plutôt l’impression de rides, de molles ondulations régulières courant à la surface. La surface elle-même n’offrait pas une homogénéité absolue ; on apercevait au-dessous, comme à travers du verre pilé, de petites cavités blanchâtres ou vacuoles qui changeaient constamment de dimension et de forme. Et tous trois, à cette vue, nous restâmes là comme frappés d’un charme.

— On dirait d’un animal écorché, murmura Malone avec un émoi où la crainte se mêlait au respect. Le vieux, avec son histoire d’oursin blessé, n’était pas si loin de compte.

— Seigneur ! dis-je, va-t-il falloir que je harponne cette bête ?

— L’honneur vous en revient, mon fils, répliqua Malone. Le fâcheux, c’est qu’à moins d’en décliner le risque, je devrai, à l’heure de l’action, être auprès de vous.

— Moi, je n’y serai pas ! proféra l’ingénieur avec décision. Il n’y a rien dont j’aie jamais eu davantage la certitude. Que le professeur ne me le demande pas, ou je rends mon portefeuille ! Bon Dieu ! regardez-moi ça.

Soulevée par un sursaut brusque, la surface grise se gonfla comme fait une vague qu’on regarde du pont d’un navire. Puis elle retomba sur elle-même, et ses pulsations reprirent. Barforth relâcha la corde, la bâche se remit en position.

— Nous aurions pu croire, dit-il, que l’on connaissait notre présence : pourquoi se dresser ainsi vers nous ? Peut-être, aussi bien, la lumière y était-elle pour quelque chose.

— Et maintenant, que faut-il que je fasse ? demandai-je.

Barforth me montra les deux poutres établies en travers du puits. Il y avait entre elles un intervalle de neuf pouces.

— Une idée du vieux, me dit-il. Je crois qu’on aurait pu trouver mieux, mais allez donc raisonner avec un fou ! Il est plus simple et plus sage de faire à la rigueur ce qu’il désire. Or, ce qu’il désire, c’est que vous utilisiez votre perforatrice de six pouces et que vous la fixiez d’une façon quelconque à ces supports.

— Je ne crois pas que cela me donne beaucoup de peine, répondis-je. Je me mets à l’œuvre dès aujourd’hui.

Ce fut pour moi, on l’imagine bien, la plus étrange aventure d’une vie suffisamment diverse, passée à creuser des puits dans les cinq continents. Challenger tenant expressément à ce que l’opération s’effectuât de loin, ce qui commençait de m’apparaître fort raisonnable, j’avais à m’arranger pour employer la force électrique : point de difficulté sérieuse à cet égard, étant donné qu’un réseau de fils desservait le puits du haut jusqu’en bas. Avec d’infinies précautions, aidé de mon contremaître Peters, je descendis mes sections de tuyaux, que nous empilâmes contre la roche ; puis nous relevâmes le niveau de la dernière cage afin de nous donner de la place. Comme nous nous proposions d’agir par percussion, car il ne convenait pas de s’en remettre à la seule pesanteur, nous pendîmes notre poids de cent livres à une poulie sous l’ascenseur, et par-dessous nous coulâmes notre tuyautage, avec un bout en forme de V. Enfin nous fixâmes à la muraille la corde soutenant le poids, de manière qu’une décharge électrique suffît pour la rendre libre : travail des plus délicats, exécuté par une chaleur plus que tropicale, avec l’idée toujours présente qu’une glissade ou la chute d’un outil sur la bâche pouvait déterminer quelque inimaginable catastrophe. Le milieu même où nous opérions était fait pour nous donner la chair de poule. À chaque instant, je voyais un frisson secouer la paroi du puits, et je n’avais qu’à y porter la main pour la sentir vibrer d’une palpitation sourde. Ni Peters ni moi n’éprouvâmes de regret quand, pour la dernière fois, nous signalâmes notre remontée et fûmes en mesure d’annoncer à M. Barforth que le professeur Challenger pourrait, dès qu’il le voudrait, tenter son expérience.

La réponse du professeur ne se fit pas attendre. Trois jours plus tard, elle nous arrivait sous la forme d’un de ces cartons comme on en lance pour une invitation mondaine :

Le Professeur G. E. CHALLENGER,

Membre de la Société Royale,

Docteur en médecine,

Docteur ès sciences.

Titulaire de tant de fonctions et dignités honoraires que leur énoncé déborderait les limites de cette carte,

Sollicite la présence de

Monsieur JONES (sans Madame),

Le 20 juin, à onze heures du matin,

à Hengist Down (Sussex),

pour y être témoin d’un remarquable triomphe de l’esprit sur la matière.

Train spécial partant de la gare de Victoria à 10 h. 5. Transport à la charge des voyageurs. Après l’expérience, on lunchera ou non, suivant les circonstances. Descendre en gare de Storrington.

On est prié de répondre, et tout de suite (signature en lettres d’imprimerie), 14bis, Enmore Gardens, Londres, S.O.

Je trouvai Malone en train de se dilater la rate devant un poulet semblable qu’il venait de recevoir.

— Nous envoyer ce carton, à nous ! s’écria-t-il. Vraiment, quoi qu’il arrive, nous ne saurions nous passer d’y être, comme disait le bourreau à l’homme qu’il devait pendre. Cette histoire fait à Londres un raffut de tous les diables. Et voilà le vieux dans son élément, sous les feux de la curiosité publique !

Enfin, le grand jour arriva. Personnellement, je passai la nuit d’avant à m’assurer que tout fût en ordre. Nous ajustâmes le poids, les contacts électriques s’établirent aisément, je ne négligeai rien pour que l’épreuve ne subît, de mon fait, aucune anicroche. Les commandes électriques se manœuvraient d’un point situé à quelque cinq cents yards du puits, ce qui réduisait au minimum le danger pour les personnes.

Quand, par un idéal matin de l’été anglais, j’eus en toute tranquillité d’esprit regagné la surface, je gravis la pente des Dunes jusqu’à mi-hauteur, d’où je me donnai une vue d’ensemble.

L’univers entier semblait converger vers Hengist Down. Aussi loin que s’étendait le regard, ce n’étaient que gens sur les routes. Par les petits chemins, les autos arrivaient cahotantes et brimbalantes ; elles déposaient leurs voyageurs devant la grille et généralement n’allaient pas plus loin : un cordon de gardiens énergiques gardaient l’entrée, et ni promesse ni argent n’avaient de prise sur eux, seule la production d’un carton chamois faisait fléchir la consigne. Dès lors, n’ayant qu’à se disperser, les autos allaient rejoindre la foule innombrable qui déjà s’assemblait aux flancs de la colline et en recouvrait la crête. On se fût cru à Epsom le jour du Derby. Dans l’enclos avaient été aménagés, à l’aide de fil de fer, des emplacements spéciaux où étaient répartis les privilégiés de tous ordres : il y en avait un pour les pairs, un pour la Chambre des Communes, un pour les membres du bureau des sociétés savantes et les personnalités en renom du monde scientifique, notamment Le Pellier, de la Sorbonne, et le docteur Driesinger, de l’Académie de Berlin. Enfin une petite construction, faite de sacs de sable et recouverte de tôle ondulée, avait été réservée à l’écart pour trois représentants de la famille royale.

À onze heures un quart, une procession de chars à bancs amena les invités débarqués à la gare, et j’entrai dans l’enclos pour assister à leur réception. Le professeur Challenger se tenait à une entrée particulière. En redingote et gilet blanc, coiffé d’un tube à huit reflets, il resplendissait. Son visage exprimait tout à la fois une bienveillance écrasante, presque injurieuse, et la plus monstrueuse estime de soi-même. « Victime manifeste du complexe Jéhovah », a dit de lui, en style freudien, un de ses critiques. Il conduisait ses invités à leur place, le cas échéant il les y poussait. Quand il en eut groupé autour de lui une certaine élite, il se jucha au sommet d’un monticule, regarda de tous les côtés, à la manière d’un président qui guette l’applaudissement de bienvenue, puis, l’applaudissement ne venant pas, il se jeta tête baissée dans sa harangue, et sa voix retentit jusqu’aux extrêmes confins de l’enclos :

— Messieurs… inutile qu’en cette occasion j’ajoute mesdames. Si je n’ai point prié les dames de se joindre à nous ce matin, ce n’est pas que je fasse d’elles peu de cas : aussi bien, entre elles et moi…

Ceci dit avec un enjouement éléphantin et une modestie burlesque.

— … il n’y a jamais eu que des rapports excellents ou, pour parler plus juste, affectueux. Mais c’est qu’en réalité notre expérience comporte une part de danger, d’ailleurs insuffisante pour justifier la décomposition que je lis déjà sur beaucoup de figure. Les délégués de la presse sauront sans doute avec intérêt que je leur ai réservé des places sur les talus de déblais qui dominent immédiatement le champ de l’opération. Ils ont montré à l’égard de mes affaires une curiosité qui parfois ne se distinguait pas de l’impertinence ; du moins, en cette occasion, n’auront-ils pas à se plaindre que j’aie négligé le soin de leur commodité. S’il ne se passe rien, ce qui est possible, au moins j’aurai fait de mon mieux pour eux ; si au contraire il se passe quelque chose, ils seront en bonne place pour s’en rendre et en rendre compte, en admettant que jusqu’au bout ils aient le cœur à la hauteur de leur tâche.

« Vous comprendrez sans peine qu’un savant ne puisse soumettre à ce que j’appellerai, sans mépris excessif, le troupeau du vulgaire, les raisons diverses de ses conclusions et de ses actes. Mais j’entends de grossières interruptions : que le monsieur aux lunettes d’écaille cesse donc de brandir son parasol !

Une voix s’élève :

— Votre façon de traiter vos invités, monsieur, est des plus malséantes !

— Peut-être ce monsieur s’est-il ému de l’expression « Troupeau du vulgaire » ? Mettons, si cela vous plaît, que mon auditoire constitue le moins vulgaire des troupeaux : nous ne chicanerons pas sur des phrases. J’allais dire, quand s’est produite une grossière interruption, que la question qui nous occupe est exposée avec toute l’ampleur, toute la clarté souhaitables dans le livre que je prépare, et qu’en toute humilité je considère comme destiné à faire époque entre les ouvrages consacrés à l’histoire du monde.

Clameur générale : « Au fait ! Pourquoi nous a-t-on réunis ? Serait-ce une mystification ? »

— Que ces interruptions se renouvellent, et je devrai prendre mes mesures pour rétablir la décence et l’ordre, si cruellement défaillants. Donc, je reprends, la situation est celle-ci : j’ai fait creuser un puits à travers la croûte terrestre, et sur l’enveloppe sensible de la planète je vais essayer l’effet d’une vigoureuse stimulation ; opération scabreuse dont je me suis remis à M. Peerless Jones, lequel se donne pour spécialiste en forages artésiens, et à M. Édouard Malone, qui me supplée en l’occurrence. La substance sensible étant aujourd’hui à découvert, une piqûre y va être faite ; le problème est de savoir quelle réaction s’ensuivra. Si vous voulez bien prendre vos places, ces messieurs vont descendre dans le puits et procéder aux derniers ajustages ; ensuite je toucherai un bouton électrique, l’expérience sera terminée.

Un auditoire, après un discours de Challenger, éprouvait généralement la sensation d’avoir, lui aussi, le tégument épidermique déchiré et les nerfs mis à nu. Le public de ce jour ne fit pas exception à la règle : un murmure de récriminations s’éleva tandis que les gens revenaient à leurs places. Challenger demeura seul sur son monticule, devant une petite table ; sa noire crinière et sa barbe frémissaient d’excitation ; il faisait, en vérité, une prodigieuse figure. Ni Malone ni moi, cependant, n’eûmes le loisir de l’admirer, pressés que nous étions de remplir notre mission. Vingt minutes plus tard nous arrivions au fond du puits et retirions la bâche.

Un étonnant spectacle s’offrit à nos yeux. Comme par une étrange télépathie cosmique, la planète semblait pressentir la liberté inouïe qu’on allait prendre envers elle. La surface découverte avait l’aspect d’un liquide en ébullition. De grosses bulles s’y formaient, qui crevaient avec bruit. Une continuelle activité séparait puis rapprochait les poches d’air et les vacuoles. Les ondulations transversales se faisaient plus fortes, obéissaient à un rythme plus vif. Un fluide de couleur pourpre foncé semblait battre dans les tortueuses anastomoses de vaisseaux internes. La surface entière palpitait de vie. Une odeur lourde rendait l’atmosphère presque irrespirable à des poumons humains.

La contemplation me rivait sur place quand, tout à coup, Malone, près de moi, poussa un cri étouffé :

— Bon Dieu ! regardez par ici, Jones !

Je regardai, je coupai promptement le courant électrique et je m’élançai dans l’ascenseur.

— Venez ! m’écriai-je. Il y va peut-être de la vie !

Ce que nous avions vu était en effet alarmant. Tout le bas du puits semblait gagné par l’agitation croissante que nous avions observée au-dessous, les murs tremblaient et battaient à l’unisson. Que les creux où reposaient les traverses vinssent à s’écarter encore de quelques pouces, et les traverses s’abattraient, la pointe de mon fleuret pénétrerait dans la terre indépendamment de toute impulsion électrique. C’était donc bien, pour Malone et pour moi, une question de vie ou de mort que d’être au plus tôt ressortis. Se trouver à huit milles de profondeur dans le sol lorsque à toute minute une convulsion effroyable y peut survenir, voilà qui justifie assez une fuite éperdue vers la surface.

Oublierons-nous jamais cette remontée de cauchemar ? Les cages ronflaient et sifflaient, pourtant les minutes nous paraissaient des heures. Nous n’avions pas plus tôt atteint un étage que nous sautions de notre cage dans la suivante, pressions le bouton et reprenions notre fuite. Par la claire-voie du plafond d’acier, nous pouvions voir le petit rond de lumière marquant l’orifice du puits. Il s’élargissait, s’élargissait sans cesse ; bientôt nos regards heureux embrassèrent la maçonnerie du sommet. La cage montait toujours. Enfin, dans un élan de joie folle, nous quittâmes notre prison, nos pieds foulèrent de nouveau l’herbe verte. Mais nous n’étions pas hors de risque. À peine avions-nous fait trente pas que, dans le fond du puits, ma pointe de fer rencontrait un des ganglions nerveux de la Mère commune : le moment solennel était venu.

Que se passa-t-il ? Malone et moi serions également empêchés de le dire, car tous les deux nous fûmes balayés comme par un cyclone, et roulés, roulés sur l’herbe, ainsi que ces boules de pierre que les Écossais s’amusent à lancer sur la glace. En même temps, nous eûmes les oreilles envahies par le plus atroce hurlement qui jamais se fût fait entendre. Parmi les centaines de narrateurs qui ont tenté de définir cette clameur épouvantable, lequel y a réussi ? La souffrance, la colère, la menace, la révolte contre l’injure faite à la majesté de la Nature s’y fondaient dans une déchirante ululation. Elle se prolongea une bonne minute, éveillant tous les échos de la côte méridionale, franchissant le Détroit pour parvenir jusqu’à nos voisins de France. Jamais cri, dans l’histoire, n’égala cette protestation de la Terre outragée.

Aveuglés, assourdis, si nous eûmes, Malone et moi, conscience du bruit et de la secousse, nous n’apprîmes qu’ensuite, par le témoignage des autres, les détails de la scène.

D’abord, les cages d’ascenseurs jaillirent des abîmes du sol. Le reste de la machinerie, faisant corps avec la muraille, échappa au déplacement d’air, mais les planchers des ascenseurs en recueillirent toute la violence. Soufflez dans un chalumeau où vous aurez placé une à une deux petites balles, elles en sortiront une à une, et dans l’ordre. Ainsi les quatorze cages apparurent à la queue-leu-leu, et prirent, l’une derrière l’autre, leur essor dans l’espace, en décrivant une superbe parabole qui, pour l’une, s’acheva dans la mer près de la jetée de Worthing, et, pour une deuxième, dans un champ près de Chichester. Des spectateurs ont déclaré que, de tout ce qu’ils avaient pu voir dans leur existence, rien ne dépassait en étrangeté cet envol serein des quatorze ascenseurs à travers l’azur.

Puis un geyser, une gerbe d’une substance immonde, ayant l’apparence de la mélasse et la consistance du goudron, se déploya soudain à une hauteur qu’on a, depuis, évaluée à deux mille pieds. Un avion trop curieux qui planait au-dessus fit un atterrissage forcé, l’homme et l’appareil plongèrent dans cette ordure méphitique, nauséabonde. C’était là, peut-être, le sang vivant de la planète, ou, peut-être, comme le soutiennent le docteur Driesinger et l’école de Berlin, une sécrétion défensive, analogue à celle du putois, dont la nature l’aurait pourvue contre les entreprises importunes d’un Challenger. Lui, cependant, qui avait osé le premier expérimenter sur elle, il trônait, exempt de toute souillure, en haut de son monticule, tandis que les malheureux journalistes, pour avoir voulu se mettre en première ligne, étaient à ce point barbouillés, infectés, que pas un d’entre eux, durant plusieurs semaines, ne fut en état d’affronter une compagnie décente. Charriée par la brise, la vaste fétidité alla s’épandre sur la foule qui, dans l’attente de l’événement, occupait depuis si longtemps, et avec une patience si exemplaire, la crête des Dunes. Il n’y eut pas de morts, pas de foyers en larmes, mais bien des maisons s’imprégnèrent d’une puanteur dont leurs murs gardent encore le souvenir.

Ensuite le puits se recombla. De même que la Nature cicatrise lentement de bas en haut une blessure, ainsi la Terre referme, mais avec une extrême rapidité, toute déchirure faite dans sa substance vitale. Au moment où se rejoignaient les bords du puits, il se fit un long craquement suraigu, parti des profondeurs, et qui s’acheva dans un fracas inexprimable quand les briques de l’orifice s’écrasèrent les unes contre les autres. Un tremblement pareil à un mouvement sismique ébranla et fit crouler les amas de déblais ; à la place même du puits se dressa, sur quinze pieds de haut, une pyramide de débris et de ferrailles. Non seulement l’expérience du professeur avait pris fin, mais l’œil n’en devait plus jamais retrouver la trace. N’était l’obélisque commémoratif érigé par la Société Royale, nos descendants n’en connaîtraient pas exactement le lieu.

J’arrive au dénouement glorieux de cette journée. Un long silence, une immobilité lourde et tendue suivirent la succession de phénomènes que je viens de dire. Les gens rassemblaient leurs esprits, ils essayaient de comprendre et ce qui s’était produit, et la façon dont cela s’était produit. Enfin la révélation se fit en eux, subitement, de l’exploit inouï qui venait de s’accomplir, du génie puissant qui l’avait conçu et magnifiquement exécuté. Alors, d’un mouvement unanime, ils se tournèrent vers Challenger. Une acclamation enthousiaste le salua d’un bout du terrain à l’autre. Campé sur son monticule, il dominait un océan de têtes, dressées toutes vers lui, et par-dessus lesquelles ondoyait un flottement de mouchoirs. Je le revois encore. Il s’est levé de sa chaise ; les yeux mi-clos, les lèvres entr’ouvertes par le sourire du mérite satisfait, il appuie sa main gauche sur sa hanche, tandis que la droite disparaît sous le revers de sa redingote. Tableau destiné à survivre, car alentour les appareils photographiques crépitent, tels des criquets dans un champ. Le soleil de juin verse à flots sa lumière d’or ; et sur chaque degré de l’horizon tout à tour Challenger s’incline gravement, – Challenger, le super-savant, Challenger le précurseur des précurseurs, Challenger qui, le premier de tous les hommes, a forcé la Terre à le connaître.

Un dernier mot en guise d’épilogue. On sait, naturellement, que le monde entier ressentit les effets de l’expérience. Sans doute la planète blessée n’émit nulle part un hurlement aussi atroce qu’à l’endroit même où lui fut infligée la blessure ; mais elle fit voir, par sa façon de se comporter ailleurs, qu’elle était partout une chose vivante. Tous ses volcans, tous ses soupiraux exhalèrent à l’envi son indignation. L’Hécla mugit au point que les Islandais redoutèrent un cataclysme. Une éruption décapita le Vésuve, des procès en dommages-intérêts sont actuellement engagés contre Challenger pour destruction de vignobles : on ne lui réclame pas moins de cinq cent mille livres. Au Mexique même et dans l’Amérique centrale, il y eut des manifestations de la fureur plutonique. Le Stromboli emplit de ses vociférations l’Orient méditerranéen. Ç’a toujours été l’ambition des hommes de faire parler le monde : à Challenger seul il appartenait de le faire hurler.


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en février 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Alain C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : A. Conan Doyle, La Ville du Gouffre, Albin Michel, Collection des maîtres de la littérature étrangère, s.d. (1930). La seconde partie, Le Seigneur à la sombre Face a été réalisée d’après l’édition en feuilleton de Sciences et Voyages, Société parisienne d’édition, n° 557-564 (01.05. 1930 à 19.06.1930). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Acerca de “Las Montañas de la Locura” a été peinte par Nicholas Roerich. Les illustrations dans le texte, de René Giffrey pour la deuxième partie, proviennent de Atlantis retrouvée, in Le Pèle Mêle, 1928-1929 pour la première partie et de Le Seigneur à la sombre Face, in Sciences et Voyages, 1930 pour la deuxième.

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[1] Partie d’abord publiée sous ce titre : Arthur Conan Doyle, trad. Louis Labat, Atlantis retrouvée, in Le Pèle Mêle, 1928-1929. Les illustrations dans le texte proviennent de la revue Pèle Mêle.

[2] Arthur Conan Doyle, trad. Louis Labat, Atlantis retrouvée, in Le Pèle Mêle, 1928-1929 que reprend la première partie de ce roman. Le Gouffre Maracot, reprenant le même récit dans une traduction ultérieure est édité par notre partenaire, les Ebooks libres et gratuits.

[3] Peerless Jones, littéralement « Incomparable Jones ».