Arthur Conan Doyle

LA BRÈCHE AU
MONSTRE

Traduction : Louis Labat

1925

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 3

LA BRÈCHE AU MONSTRE. 5

LE MIROIR D’ARGENT. 28

FORTUNE DE MER.. 42

LE CHAMPION DE LADY FALCONBRIDGE. 59

LE DANGER.. 94

LA DÉFENSE DU CAPITAINE. 132

UNE HEURE BIEN REMPLIE. 147

DU FOND DE L’ABIME. 166

L’HORREUR DES ALTITUDES. 181

Ce livre numérique. 203

 

AVANT-PROPOS

Deux volumes de Sir Arthur Conan Doyle, The Last Galley et Danger, ont fourni au traducteur la matière de ce livre.

Par le choix des nouvelles qui le composent, on s’est proposé de rendre sensible dans un raccourci l’aspect multiforme d’une œuvre qui va de La Compagnie Blanche aux Exploits de Sherlock Holmes et du Monde Perdu aux Aventures du Brigadier Gérard ; on a essayé d’illustrer cette faculté de renouvellement continuel qui est l’une des caractéristiques du talent de l’auteur, la vaste curiosité de son esprit, l’étendue de ses connaissances, et une aisance peut-être unique à exercer son imagination dans tous les domaines, sur tous les sujets, qu’ils relèvent de l’histoire, de la science ou de la pure fantaisie.

Relativement à la nouvelle intitulée Le Danger, il importe, pour en bien préciser le sens et l’intérêt, de faire une remarque. Le Danger fut d’abord publié par le Strand Magazine au mois de juin 1914, plusieurs semaines avant la guerre, quand rien ne présageait l’événement qui la fit naître. De tous les récits d’« anticipation » dus à l’imagination des romanciers contemporains, voilà bien le plus étonnant. La future guerre sous-marine, telle que devait bientôt la pratiquer l’Allemagne, est ici évoquée par un Anglais étrangement perspicace. Sir Arthur Conan Doyle a tout prévu, navires de commerce coulés, grands paquebots envoyés au fond de l’eau avec leurs milliers de voyageurs, mépris du droit des neutres. Tout, sauf pourtant une chose : le commandant du sous-marin qu’il a mis en scène n’inscrit pas à son tableau de chasse les navires-hôpitaux. Mais qui donc eût osé soupçonner, en juin 1914, jusqu’où pouvait aller la logique de l’esprit allemand ?

L. L.

LA BRÈCHE AU MONSTRE

Le récit qu’on va lire fut trouvé parmi les papiers du Dr James Hardcastle, mort de la phtisie, le 4 février 1908, au numéro 36 d’Upper Coventry Flats, South Kensington. Les familiers du docteur, tout en refusant de se prononcer sur les faits en cause, s’accordent à parler de lui comme d’un esprit pondéré, scientifique, totalement dépourvu d’imagination, et le moins fait du monde pour forger une histoire aussi anormale. L’enveloppe contenant le document portait cette suscription : « Récit sommaire de ce qui arriva, au printemps de l’année dernière, près de la ferme de Miss Allerton, dans le nord-ouest du Derbyshire. » Elle était cachetée. Sur le revers avaient été tracées au crayon les lignes suivantes :

« Mon cher Seaton,

« Vous apprendrez avec intérêt, peut-être avec peine, qu’en refusant d’ajouter foi à mon histoire vous m’aviez à jamais ôté l’envie de revenir là-dessus. Je laisse après moi les pages ci-jointes, espérant qu’il se trouvera des étrangers pour me faire plus de crédit que mon ami. »

Malgré les recherches, on n’a jamais pu savoir qui était ce Seaton. En revanche, divers témoignages ont parfaitement confirmé le séjour du défunt à la ferme d’Allerton et la nature des alarmes dont il parle. Ceci dit en guise de préambule, je reproduis son récit mot pour mot. Il se présente sous la forme d’un journal, dont certains passages ont été développés, alors qu’on en biffait certains autres.

17 avril. – Je ressens déjà la merveilleuse influence de l’air des hauteurs. La ferme des Allerton s’élève à quatorze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, l’atmosphère y est donc forcément tonique. En dehors de mes quintes matinales, je n’éprouve plus que de très légères incommodités. Le lait pur et le mouton de la ferme ne peuvent manquer de me rendre du poids. J’espère que le professeur Saunderson sera content.

Les demoiselles Allerton sont deux personnes d’une bonté et d’une originalité charmantes, deux vieilles filles sans cesse à la besogne, toujours prêtes à reporter sur un étranger malade la sollicitude qu’elles auraient eue pour un mari ou pour un enfant. C’est vraiment une utile créature que la vieille fille, c’est l’une des réserves d’énergie que possède la collectivité humaine. On parle des femmes qui ne servent à rien sur la terre : que deviendrait, sans elles, le pauvre homme qui n’y sert à rien ? Ces demoiselles Allerton, dans leur simplicité, ne se sont pas longtemps demandé pourquoi Saunderson recommandait leur ferme ; le professeur est sorti du peuple, je crois qu’en son jeune âge il n’avait pas de fonction plus relevée que de pourchasser les corbeaux dans les champs d’ici.

Cette contrée solitaire offre au marcheur les promenades les plus pittoresques. La ferme a pour dépendances des herbages au fond d’une vallée irrégulière. De chaque côté s’élèvent de fantastiques escarpements calcaires, formés d’une roche si tendre qu’on la brise avec la main. Tout le pays est creux. On le frapperait avec un marteau géant qu’il résonnerait comme un tambour ; peut-être même en crèverait-on le dessus, mettant ainsi au jour une grande mer souterraine. Certainement il y a là un océan caché, car de partout des ruisseaux se déversent au milieu des rochers, et, quand on y pénètre, on se trouve dans de vastes cavernes qui s’enfoncent en serpentant jusqu’aux entrailles de la terre. J’ai une petite lampe de bicyclette ; c’est pour moi une perpétuelle joie que de la promener à travers ces retraites ignorées, d’admirer les effets que j’éveille, les contrastes d’argent et de noir que je suscite en projetant la lumière sur les stalactites qui drapent les hauts plafonds. J’éteins la lampe, c’est l’obscurité absolue ; je l’allume, c’est un décor des Mille et une Nuits.

L’une entre autres de ces ouvertures présente un intérêt spécial, car elle est l’œuvre non pas de la nature, mais des hommes. Jamais, avant ma venue dans ce pays, je n’avais entendu parler de « Blue John » : c’est un minéral d’une belle nuance pourpre, qu’on ne trouve qu’en un ou deux endroits du monde, et si rare qu’un vase de taille ordinaire, fait de Blue John, vaudrait un grand prix. Les Romains, avec la prodigieuse sûreté d’instinct qui leur était propre, s’étant avisés qu’on devait le découvrir dans cette vallée, creusèrent un puits profond dans la montagne. L’orifice de cette mine est ce qu’aujourd’hui l’on appelle la Brèche de Blue John. Nettement découpé en arcade dans le roc, il se cache à demi sous la broussaille. Les mineurs romains ont pratiqué là une galerie de belles dimensions, qui traverse quelques-unes des cavernes creusées par le travail des eaux, de sorte qu’en entrant dans la brèche de Blue John il n’est que prudent de jalonner sa route et d’être bien approvisionné en bougies, sans quoi l’on risque de ne jamais revoir le soleil. Je ne m’y suis pas encore engagé sérieusement ; mais aujourd’hui même, plongeant mon regard, de l’entrée, dans les lointains de ce tunnel, je me suis promis que, ma santé revenue, j’en explorerais à loisir les mystérieux détours, et que je saurais par moi-même jusqu’où les Romains avaient pénétré sous les collines du Derbyshire.

Drôles de superstitions que celles des paysans ! J’aurais eu meilleure opinion du jeune Armitage ; il ne manque ni d’éducation ni de caractère, c’est vraiment un garçon très fin pour sa condition. J’étais dans la Brèche de Blue John quand il traversa la prairie pour me rejoindre.

— Eh bien ! docteur, me dit-il, vous n’avez pas peur ?

— Peur ? lui répondis-je. Peur de quoi ?

— Mais, fit-il en désignant d’un geste du pouce l’arceau ténébreux, peur du monstre qui habite cette caverne !

La légende se crée vite au fond d’une campagne perdue. J’interrogeai Armitage sur les motifs de sa bizarre croyance. Il arrive que, de temps en temps, des moutons disparaissent, – enlevés, à ce qu’il prétend. J’objectai qu’ils peuvent fort bien s’égarer tout seuls dans la montagne, pour s’être trop écartés du troupeau : il refusa de l’admettre. Sans doute on a trouvé, un jour, une mare de sang et quelques touffes de laine ; mais cela aussi, représentai-je, peut s’expliquer d’une façon très naturelle. Les nuits où les moutons disparaissent sont invariablement des nuits très sombres, orageuses ou sans lune ; à quoi je répliquai qu’un voleur de moutons n’en choisirait pas d’autres pour opérer. Dans une de ces occasions, un grand trou avait été fait au mur, dont les débris couvraient le sol sur une longueur considérable : preuve encore, à mon avis, d’une intervention humaine. Enfin, Armitage couronna sa démonstration en me disant qu’il avait positivement entendu le monstre : en réalité, il avait entendu ce que tout le monde pourrait entendre, à la condition de demeurer assez longtemps près de la brèche, c’est-à-dire un grondement énorme et lointain. Et je souris de l’interprétation qu’en donnait Armitage, sachant les résonances particulières que déterminent des eaux souterraines quand elles roulent dans des abîmes de formation calcaire. Mon incrédulité finit par agacer Armitage ; il me tourna le dos et me planta là, non sans brusquerie.

Et voici le plus étonnant de l’affaire. J’étais encore à la même place, ruminant ce que m’avait dit Armitage avant de me quitter et songeant combien l’explication en était simple, quand l’arceau de la brèche répercuta tout à coup un bruit extraordinaire. Comment en donner l’idée ? D’abord, il semblait venir du tréfonds du sol ; ensuite, malgré la distance, il avait une force singulière ; enfin, ce n’était ni le bouillonnement d’une eau qui se précipite, ni le fracas de rochers qui s’éboulent ; c’était une grande plainte chevrotante et vibrante, presque pareille au hennissement du cheval. L’incident avait, certes, de quoi me surprendre ; j’avoue que pendant une minute il prêta, pour moi, une signification nouvelle aux propos d’Armitage. J’attendis près d’une heure et demie devant la brèche ; mais le bruit ne se renouvela pas, et je m’en revins à la ferme assez intrigué. Décidément, lorsque j’aurai repris quelque vigueur, j’explorerai cette caverne. L’explication d’Armitage est, bien entendu, absurde et ne supporte pas la discussion. Mais le bruit n’en était pas moins insolite. Je l’ai encore dans l’oreille au moment où j’écris.

20 avril. – Durant ces trois derniers jours, j’ai fait plusieurs expéditions à la Brèche de Blue John ; j’y ai même tant soit peu pénétré ; mais ma lanterne de bicyclette est si petite et si faible que je n’ose me risquer très loin. Je procéderai d’une façon plus systématique. Le bruit que j’avais entendu ne s’est toujours pas reproduit ; je crois que j’aurai été la victime d’une hallucination, due peut-être à ma conversation avec Armitage. Si ridicule que l’idée paraisse, je conviens qu’à voir les broussailles dont l’entrée de la caverne est obstruée, on dirait qu’un gros animal les a forcées pour s’ouvrir un passage. Voilà ma curiosité piquée au vif. Je n’ai rien dit aux demoiselles Allerton, car elles sont déjà suffisamment superstitieuses ; mais j’ai acheté des bougies et compte me renseigner tout seul.

Parmi les nombreuses touffes de laine que les moutons ont laissées aux ronces près de la caverne, j’en ai, ce matin, remarqué une, tachée de sang. Certes, la raison me dit qu’en errant dans un endroit rocailleux les moutons peuvent s’y blesser ; néanmoins, cette éclaboussure rouge m’a donné un choc imprévu, et je me suis surpris à reculer d’horreur devant le vieil arceau romain. Une haleine fétide semblait s’exhaler du couloir obscur que fouillaient mes yeux. Pouvais-je croire qu’il y eût là, aux aguets, je ne sais quel innommable danger, quelle effroyable créature ? Pareille idée ne me serait pas venue au temps où j’étais valide. Mais avec une santé débile, on devient l’esclave de ses nerfs, la proie de l’imagination.

Ma résolution faiblit un instant, et je fus tout près de renoncer à connaître le secret de l’ancienne mine, s’il existe. Ce soir, la curiosité m’est revenue, mes nerfs ont repris leur aplomb. J’espère aller plus avant, demain, dans mes recherches.

22 avril. – Je voudrais dire avec une exactitude scrupuleuse mon invraisemblable aventure de ce jour. J’étais parti dans l’après-midi pour la Brèche de Blue John. Je ne cache pas qu’en regardant à l’intérieur je sentis renaître toutes mes craintes et regrettai de n’avoir pas amené de la compagnie pour mon exploration. Cependant ma résolution l’emporta, j’allumai ma bougie, je me frayai un chemin à travers la bruyère et descendis dans le puits rocheux.

Il s’inclinait à angle aigu jusqu’à cinquante pieds, jonché, sur toute sa longueur, de débris de pierres ; puis il s’allongeait en un couloir étroit, taillé dans la roche dure. Sans être géologue, je reconnus que la paroi en était d’une matière plus résistante que la pierre à chaux, car je distinguais çà et là les marques d’outils laissées par les mineurs romains, aussi fraîches que si elles avaient daté de la veille. Je me dirigeais en trébuchant le long de l’antique corridor, car la petite flamme de ma bougie ne faisait autour de moi qu’un cercle de pâle lumière, au delà duquel l’ombre était plus menaçante et plus opaque. Enfin j’arrivai à un endroit où le tunnel débouche sur une caverne creusée par les eaux, vaste salle que les dépôts-calcaires ont comme tapissée de glaçons. De cette chambre centrale j’apercevais un grand nombre de galeries que les cours d’eau souterrains avaient forées en s’engouffrant au cœur de la terre. Je m’arrêtai, doutant si je ne ferais pas mieux de m’en retourner que de m’aventurer dans ce périlleux labyrinthe, quand je découvris à mes pieds une chose qui arrêta mon attention.

Les éboulis et les incrustations de chaux durcie recouvraient dans sa plus grande partie le sol de la caverne ; mais à la place où je me trouvais, il s’était fait, très haut dans la voûte, une gouttière, au-dessous de laquelle un espace de terrain détrempé, boueux, montrait, juste à son centre, une énorme empreinte, mal définie, profonde, large et irrégulière, comme celle qu’aurait pu faire un quartier de roc en tombant. Mais il n’y avait à proximité ni une pierre détachée ni rien qui expliquât cette marque. Ses dimensions ne permettaient pas de l’attribuer à un animal ; en outre, elle était seule, et l’espace de terrain détrempé était beaucoup trop large pour pouvoir être franchi d’une enjambée. Je confesse qu’au moment où je me relevai après l’avoir examinée, promenant mes yeux sur les ombres qui me cernaient de toutes parts, j’eus une défaillance de cœur, et malgré moi la bougie tremblait dans ma main.

Toutefois, je dominai vite mes nerfs en songeant combien il était déraisonnable de voir, dans une empreinte si colossale et si informe, le fait d’aucun animal connu. Un éléphant même ne l’eut pas produite. Je décidai donc que je ne me laisserais pas arrêter dans mon exploration par des craintes aussi gratuites que vagues. Avant de poursuivre, j’eus soin d’étudier la formation très spéciale de la muraille rocheuse, pour être certain de reconnaître l’entrée de la galerie romaine : précaution utile, car la grande caverne semblait traversée de nombreux couloirs. La position ainsi relevée, rassuré en constatant ce qui me restait d’allumettes et de bougies, je m’avançai sur le sol inégal et pierreux de la caverne.

C’est alors qu’arriva brusquement la tragique catastrophe. Un ruisseau large d’une vingtaine de pieds me barrait le chemin ; j’en longeai le bord sur une petite distance, cherchant un endroit où le franchir à pied sec. Enfin j’avisai en son milieu une grosse pierre plate que la force du courant avait détachée et roulée jusque-là. Pour l’atteindre, il suffisait d’une enjambée. Malheureusement, la pierre était taillée de telle sorte que, trop lourde du haut, elle bascula quand je m’y posai, me précipitant dans l’eau glaciale. Ma bougie s’éteignit, je restai à barboter en pleines ténèbres.

Tant bien que mal, je me relevai, moins alarmé qu’amusé. La bougie, tombée de ma main, s’en était allée au ruisseau, mais j’en avais deux autres dans ma poche, l’incident n’avait donc pas d’importance. J’en pris une, je m’apprêtai à l’allumer ; et seulement alors je me rendis compte de ma situation. Mon plongeon avait été fatal à mes allumettes, elles résistèrent à tous les grattages.

J’eus l’impression qu’une main m’étreignait le cœur. Autour de moi, la nuit était impénétrable, horrible, telle qu’on était tenté d’élever la main devant soi pour écarter quelque chose de solide. Je demeurai immobile, m’efforçant à reprendre courage. J’essayai de refaire dans ma pensée le plan de la caverne d’après la dernière vision que j’en avais eue. Hélas ! les seuls repères qui se fussent gravés dans ma mémoire étaient des particularités de la muraille trop haut placées pour que ma main les retrouvât. Pourtant, je me rappelai d’une façon générale la position des côtés ; en me dirigeant à tâtons, peut-être parviendrais-je jusqu’à l’ouverture de la galerie romaine. Et je me mis en marche pas à pas, frappant sans cesse le roc, en quête de mon issue.

Mais je ne tardai pas à concevoir le chimérique de mon entreprise. Dans cette obscurité épaisse et molle, on perdait instantanément sa direction. Je n’avais pas fait une douzaine de pas que déjà je ne savais plus où j’étais. Le ruisseau m’informait de son voisinage par son murmure, qui était le seul bruit perceptible ; mais à peine en quittais-je le bord, j’étais entièrement perdu. Évidemment, je ne pouvais espérer de me reconnaître dans cette nuit, au fond de ce dédale.

Je m’assis, pour réfléchir, sur un bloc de rocher. Je n’avais dit à personne mon intention de visiter la mine de Blue John ; il n’y avait donc point d’apparence qu’on m’y cherchât, et, pour me tirer de ce danger, je n’avais à compter que sur moi-même. Mon seul espoir, c’était d’arriver à sécher mes allumettes. En tombant dans l’eau, je n’avais pas pris un bain complet, mon épaule gauche avait échappé à l’immersion. Je plaçai, en conséquence, ma boîte d’allumettes sous mon aisselle gauche. Ma chaleur naturelle pouvait neutraliser l’humidité de la caverne. Mais dans cette éventualité même je savais ne pouvoir obtenir de lumière avant plusieurs heures ; je n’avais rien à faire que de patienter.

Heureusement, avant de quitter la ferme, j’avais fourré dans ma poche quelques biscuits. Je les dévorai, les arrosant d’un peu d’eau du malencontreux ruisseau, cause de mes infortunes. Puis je cherchai parmi les rocs un siège confortable ; et quand j’eus découvert un endroit qui m’offrît un appui pour le dos, j’allongeai les jambes et m’installai pour attendre. J’étais tout trempé, tout transi ; mais je me remontai en pensant que la science moderne prescrit pour ma maladie les fenêtres ouvertes et la marche par tous les temps. Petit à petit, assoupi par le gargouillement monotone du ruisseau et par la nuit environnante, je tombai dans un pénible sommeil.

Combien de temps je dormis, je l’ignore. Peut-être une heure, peut-être plusieurs. Soudain je me dressai sur mon séant, tous les sens en alerte ; sans aucun doute j’avais entendu un bruit, un bruit parfaitement distinct de celui des eaux. Il avait cessé, mais je croyais l’entendre encore. Était-on à ma recherche ? Dans ce cas, on eût certainement crié, et, si vague que fût le bruit qui m’avait réveillé, il ne rappelait nullement la voix humaine. J’écoutai, palpitant, osant à peine respirer. Et voilà qu’une deuxième fois le bruit se fit entendre. Puis une troisième. Bientôt, il devint continu. C’était un bruit de pas : oui, sûrement, le bruit du pas d’une créature vivante. Mais quel pas ! Il donnait l’impression d’une masse énorme, portée sur des pieds qui auraient pu être faits d’étoupe, et dont le son, tout assourdi qu’il était, emplissait cependant l’oreille. L’ombre était toujours aussi dense, mais les pas étaient réguliers, décidés. Et pas d’erreur possible, ils se dirigeaient vers moi.

Ma chair se glaça, mes cheveux se hérissèrent, tandis que j’écoutais cette marche ferme et pesante. Il y avait là un animal. Mais lequel ? La vitesse de son avance prouvait qu’il voyait clair dans le noir. Je me blottis, je m’écrasai contre mon rocher, j’aurais voulu m’y confondre. Les pas se rapprochaient toujours. Puis j’entendis des lapements, des glouglous sonores ; la bête buvait au ruisseau. Puis, de nouveau, il se fit un silence, coupé de reniflements, de ronflements prolongés, formidables par l’énergie et le volume. Étais-je éventé ? Une odeur méphitique m’emplissait les narines. Le bruit de pas recommença. La bête avait franchi le ruisseau. À quelques yards de moi, la pierre résonnait lourdement. Je m’aplatis encore davantage contre mon rocher. Je soufflais à peine. Enfin les pas s’éloignèrent, un grand clapotement m’apprit que la bête retraversait le ruisseau, le bruit de pas décrût au loin, dans la direction d’où il était vertu.

Je restai un bon moment étendu sur le roc, paralysé d’horreur. Je songeai à l’espèce de cri que j’avais entendu s’élever du fond de la caverne, aux craintes d’Armitage, à l’empreinte singulière marquée dans la boue. De surcroît, j’avais maintenant cette preuve décisive, irrécusable, qu’il existait, dans le creux de la montagne, un monstre inconcevable et redoutable, comme n’en connaît point la surface de la terre. Rien ne m’en faisait soupçonner la nature ni la forme ; je présumai seulement qu’il avait une façon légère de poser le pied et qu’il était gigantesque. Un combat furieux se livrait entre ma raison, me disant qu’une pareille chose ne pouvait être, et mes sens, m’affirmant qu’elle était. Pour un peu, je me serais cru le jouet d’un mauvais rêve, la dupe d’une hallucination engendrée par une situation aussi anormale que la mienne. Une dernière aventure fixa mes esprits.

J’avais retiré mes allumettes de dessous mon aisselle. Je les touchai, elles semblaient parfaitement sèches et dures. Penchant le corps dans l’intérieur d’une crevasse, j’en essayai une ; à ma grande joie, elle prit feu aussitôt. J’allumai ma bougie, et, jetant un regard de terreur derrière moi dans les ombres de la caverne, je me hâtai vers la galerie romaine. Chemin faisant, je passai devant la flaque de boue au milieu de laquelle j’avais aperçu l’énorme empreinte. Et je m’arrêtai confondu d’étonnement : la flaque portait, cette fois, trois empreintes similaires, non moins énormes, d’un dessin irrégulier, d’une profondeur trahissant la pesée d’une masse. La terreur m’envahit. Inclinant ma bougie et la voilant avec la main, je pris une course effrénée vers la sortie, je gravis, de toute la vitesse de mes jambes, la rampe pierreuse montant vers l’arche, et je ne fis halte que lorsque, pantelant, me soutenant à peine, je fus repassé à travers le fouillis des ronces. Alors, épuisé, je me jetai sur l’herbe, à la clarté pacifique des étoiles. Il était, quand je rentrai à la ferme, trois heures du matin. Tout cela m’a démoli ; aujourd’hui encore, je tremble en y repensant. Je n’en ai soufflé mot à qui que ce soit. La prudence s’impose. Que feraient, si je parlais, deux pauvres femmes seules ou des rustres mal dégrossis ? J’ai besoin de trouver quelqu’un qui me comprenne et me conseille.

25 avril. – Je suis resté deux jours au lit après mon incroyable aventure de la caverne. Quand je dis incroyable, c’est à dessein, car il m’est arrivé, depuis, quelque chose qui m’a presque bouleversé. Je songeais, écrivais-je plus haut, à trouver quelqu’un pour me conseiller. J’avais justement un mot de recommandation du professeur Saunderson pour un certain docteur Mark Johnson qui exerce à quelques milles d’ici. Dès que je me sentis assez fort pour sortir, je me fis porter chez lui et le mis au courant de tout. Il m’écouta des deux oreilles, m’examina fort soigneusement, prêta une attention particulière à mes réflexes et aux pupilles de mes yeux. D’ailleurs, quand j’eus terminé mon récit, il refusa de discuter, motif pris de son incompétence ; mais il me donna la carte d’un M. Picton, de Castleton, en m’engageant à l’aller voir tout de suite et à lui raconter mon histoire comme je venais de la raconter à lui-même. C’était, me disait-il, un homme éminemment qualifié pour m’assister. Je me rendis donc à la gare, où je pris le train pour la petite ville de Castleton, distante d’une dizaine de milles. M. Picton devait être un homme d’importance, à en juger par celle de l’immeuble qu’il occupait aux abords de la ville, et sur la porte duquel s’étalait une plaque de cuivre à son nom. J’allais sonner, quand, pris d’une subite méfiance, je traversai la rue, j’entrai dans une boutique voisine et demandai au boutiquier s’il pouvait me renseigner sur M. Picton. « C’est, me dit-il, le meilleur médecin aliéniste du Derbyshire ; et, tenez, voilà son asile. » On imagine que je ne fus pas long à secouer de mes souliers la poussière de Castleton et à m’en revenir à la ferme, maudissant les pédants sans imagination, incapables de se faire à l’idée qu’il puisse y avoir dans la nature des choses que n’ont point aperçues leurs yeux de taupes. Après tout, maintenant que j’ai recouvré mon sang-froid, j’accorde volontiers que je n’ai pas su avoir, pour les propos d’Armitage, plus de complaisance que le docteur Johnson pour les miens.

27 avril. – Du temps que j’étais étudiant, on vantait mon initiative et mon courage. C’est moi qui m’installai dans la maison hantée de Coltbridge quand il s’agit d’y relancer un fantôme. Aurais-je dégénéré avec l’âge (en somme, je n’ai que trente-trois ans) ou avec la maladie ? Le cœur me manque chaque fois que, songeant à l’horrible caverne de la colline, je me répète avec certitude qu’elle a un monstrueux habitant. Que faire ? Il n’y a pas une heure du jour où je ne débatte cette question. Si je me tais, le mystère persiste ; si je parle, je risque ou d’alarmer follement le pays, ou de me heurter à l’incrédulité générale, et par là, peut-être, m’exposer à l’internement dans un asile. Je crois qu’en définitive le mieux est d’attendre, tout en préparant une expédition plus réfléchie, plus mûrie que la première. Pour commencer, je suis allé à Castleton, où je me suis muni de quelques objets essentiels, par exemple une lanterne à acétylène et un bon fusil de chasse à deux coups. J’ai simplement loué le fusil, mais j’ai acheté une douzaine de cartouches pour gros gibier, qui abattraient un rhinocéros. Me voilà paré pour affronter l’aimable troglodyte. Qu’avec une meilleure santé je reprenne un peu de ressort, et j’essaierai de savoir à quoi m’en tenir sur son compte. Mais qui est-il ? Qu’est-il ? Ah ! parbleu, c’est la question. Elle m’obsède. Je n’en dors plus. Que d’hypothèses j’ai faites, pour les écarter l’une après l’autre ! Tout cela est inconcevable ; et pourtant, le cri, les empreintes de pieds, le bruit de pas dans la caverne… autant de faits contre quoi nul raisonnement ne saurait prévaloir. Je pense aux dragons et autres monstres des légendes antiques : est-ce que, par hasard, ils avaient une réalité secrète, qu’entre tous les mortels j’aurais la mission de déceler ?

3 mai. – Ces derniers jours, tandis que les caprices d’un printemps anglais me condamnaient à garder la chambre, il est survenu divers incidents dont nul que moi n’est en mesure de comprendre la signification exacte et sinistre. Nous venons d’avoir une de ces périodes de nuits couvertes et sans lune qui, d’après mes renseignements coïncident d’ordinaire avec les disparitions de moutons. Eh bien, des moutons ont encore disparu : deux du troupeau de Miss Allerton, un chez le vieux Pearson, au Cat Walk, un chez M. Moulton. Quatre, au total, en trois nuits. On n’en a retrouvé aucune trace. Il n’est bruit dans le pays que de bohémiens et de rôdeurs.

Mais voici qui est plus grave : le jeune Armitage a, lui aussi, disparu. Il a quitté mercredi, de bon matin, son cottage de la lande, et depuis lors on n’a plus de ses nouvelles. Comme il est sans famille, l’événement n’a causé qu’une émotion relative. La rumeur publique, c’est qu’il doit de l’argent, qu’il se sera procuré quelque part une situation et qu’il ne tardera pas à écrire pour se faire envoyer ses nippes. Mais j’ai de sérieuses appréhensions. N’est-il pas plus croyable qu’à la suite des récents dommages subis par les troupeaux il aura pris certaines mesures qui lui auront été funestes ? Est-ce que, par exemple, ayant voulu guetter le monstre, il n’aura pas été emporté par lui dans les réduits de la montagne ? Extraordinaire destinée pour un Anglais civilisé du XXe siècle ! Et néanmoins, je la sens non seulement possible, mais probable. Jusqu’à quel point, dans ce cas, porté-je la responsabilité de cette mort, et de tous les autres malheurs qui menacent de se produire ? Sachant ce que je sais, j’ai, à coup sûr, le droit d’intervenir pour qu’on fasse quelque chose, ou d’agir moi-même, s’il est nécessaire. Au reste, c’est à ce dernier parti qu’il faut que je m’arrête ; car ce matin je suis allé au bureau de la police locale, j’y ai raconté mon histoire, l’Inspecteur l’a consignée dans un grand registre, après quoi il m’a salué avec la plus louable gravité. Mais je n’avais pas plus tôt repassé dans son jardin que j’ai entendu des éclats de rire : évidemment, il faisait part de ma déclaration à sa famille.

10 juin. – Six semaines que je n’ai touché à ce journal. C’est dans mon lit, et soulevé sur un appui, que je trace ces lignes. Je sors, également ébranlé dans mon esprit et dans mon corps, d’une aventure comme il n’en échoit pas souvent à un homme. Mais je suis parvenu à mes fins. Le monstre qui habitait la Brèche de Blue John a cessé pour jamais d’être un danger. Ce résultat si heureux pour tout le monde, j’y ai particulièrement contribué, moi malade. Tâchons de dire aussi clairement que possible comment la chose s’est passée.

La nuit du vendredi 3 mai était noire, chargée de nuages, faite à souhait, en vérité, pour une sortie du monstre. Vers onze heures, je quittai la ferme, emportant ma lanterne à acétylène et le fusil de chasse à deux coups que j’avais loué quelques jours auparavant. J’avais laissé sur la table de ma chambre un bout de lettre où je demandais que, si je ne reparaissais pas, on me cherchât du côté de la brèche. Je m’acheminai vers l’ouverture du puits romain ; là, me juchant sur les rocs qui l’avoisinent, j’éteignis ma lanterne ; et j’attendis ensuite avec patience, mon fusil à la main, prêt à faire feu.

Mélancolique veillée d’armes. Tout le long de la vallée sinueuse, j’apercevais les lumières éparses des fermes ; l’horloge de l’église de Chapel-le-Dale me tintait faiblement les heures. Ces signes de la présence humaine ne faisaient que me rendre plus vif le sentiment de ma solitude ; j’avais besoin d’un grand effort pour dominer ma terreur, pour ne pas céder à la tentation de regagner la ferme et d’en rester là de ma périlleuse entreprise. Mais l’homme porte, enraciné dans le cœur, un respect de soi qui le prémunit contre certaines renonciations, et qui m’empêcha de quitter la place quand l’instinct m’y conviait. Je m’en réjouis aujourd’hui : quoi qu’il m’en coûte, ma dignité d’homme est sauve.

Minuit sonna au clocher de l’église lointaine, puis une heure, puis deux. La nuit n’avait jamais été plus sombre. Les nuages couraient bas dans le ciel, il n’y avait pas une étoile. Un hibou rôdait quelque part dans les rochers ; sauf les soupirs du vent, aucun bruit ne venait à mes oreilles.

Et soudain, j’entendis. J’entendis, du fin fond de la galerie, venir ces pas assourdis, si feutrés et si massifs tout ensemble ! J’entendis le bruit des pierres déplacées par cette masse géante. Les pas venaient vers moi. Bientôt ils furent tout proches. J’entendis craquer la broussaille autour de l’entrée ; et vaguement, à travers les ténèbres, je vis une silhouette colossale, une monstrueuse et rudimentaire créature, se mouvoir lentement, silencieusement, au dehors. La stupeur non moins que la peur figeait mes membres. Si longtemps que j’eusse attendu, je n’étais point préparé à une telle secousse. Je demeurai immobile, hors d’haleine, tandis que la grande masse confuse passait, me rasant presque, pour s’enfoncer dans la nuit.

Mais j’essayai de prendre sur moi pour son retour. Aucun bruit qui réveillât la campagne endormie ne dénonçait la présence du monstre. Je n’avais aucun moyen de juger à quelle distance il était, ni ce qu’il faisait, ni quand il reviendrait. Mais je ne permettrais pas à mes nerfs de me trahir une seconde fois, je ne le laisserais pas une seconde fois passer impunément : je m’en fis la promesse solennelle à moi-même, tandis que, les dents serrées, je disposais mon fusil tout armé au-dessus du roc.

L’événement se produisit très vite. La bête marchant sur l’herbe, rien ne m’avertit de son approche. Soudain, comme une ombre titubante, la masse énorme se redessina devant moi. Elle cherchait l’entrée de la caverne. Une nouvelle paralysie de la volonté cloua mon doigt impuissant contre la gâchette. Mais dans un effort désespéré je me secouai. Au moment où, froissant la broussaille, le monstre allait se perdre dans les ténèbres de la brèche, je tirai sur lui par derrière. À la lueur du coup de feu, j’eus le temps d’entrevoir un grand corps velu, au poil rude et hérissé, d’une couleur grise qui, dans les parties basses, tirait sur le noir ; deux courtes pattes, épaisses et cagneuses, supportaient cette formidable charpente. La vision s’effaça tout de suite, j’entendis les cailloux dégringoler, l’animal se jetait dans son antre. Aussitôt, un revirement victorieux se faisant en moi, je jetai toute crainte au vent, je démasquai ma puissante lanterne, et, le fusil en main, bondissant de mon rocher, je m’élançai dans le vieux puits, sur les pas du monstre.

Ma lampe projetait devant moi un faisceau magnifique, bien différent de la pauvre lueur jaune qui avait, deux jours auparavant, guidé ma descente. Tout en courant, je voyais à peu de distance le gigantesque animal se sauver, en roulant d’un côté à l’autre, et peu s’en fallait qu’il n’occupât de sa largeur tout l’espace entre les deux murailles. Son poil semblait fait d’une grosse étoupe décolorée, qui pendait en longs filaments compacts balancés par la marche ; cette toison lui donnait l’air d’un énorme mouton avant la tonte ; mais il était de dimensions bien supérieures à celles du plus gros éléphant, et sa largeur égalait presque sa hauteur. Je ne reviens pas de mon étonnement, aujourd’hui, en songeant que j’ai osé m’enfoncer sous la terre à la poursuite d’un tel monstre ; mais quand le sang est échauffé, quand la proie convoitée semble fuir, l’esprit chasseur des premiers âges se réveille, adieu toute prudence ! Le fusil au poing, je courais de plus en plus vite sur les traces de l’animal.

J’avais pu m’apercevoir qu’il était agile, j’allais apprendre à mes dépens combien il était rusé. Le croyant fou de peur, je me figurais n’avoir qu’à le poursuivre ; l’idée qu’il pût se retourner n’avait même pas effleuré mon cerveau surexcité. J’ai dit que le couloir que je descendais s’ouvrait sur une immense caverne centrale : j’y fis littéralement irruption, craignant de me laisser dépister. Mais l’animal avait rebroussé chemin ; l’instant d’après, nous nous trouvions face à face.

La scène, telle qu’elle m’apparut dans le rayonnement blanc de ma lanterne, s’est gravée pour toujours dans ma mémoire. L’animal s’était dressé à la façon d’un ours sur ses pattes de derrière, et il me dominait, menaçant, formidable : le pire cauchemar n’en avait point évoqué de pareil dans mon imagination. Il grognait comme un ours ; et si l’on peut concevoir un ours ayant dix fois la proportion de ceux qu’on a jamais vus à la surface du sol, c’est encore un ours qu’il rappelait par sa pose, par toute son attitude, avec ses pattes de devant repliées, ses griffes d’ivoire, son poil hérissé, sa gueule rouge béante, bordée de crocs monstrueux. En un point seulement, il différait de l’ours, comme de toute autre bête vivant sur la terre ; et même à cette minute suprême un frisson d’horreur me traversa quand j’observai que ses yeux, reluisants sous le feu de ma lanterne, étaient d’énormes globes à fleur de tête, tout blancs et sans vie. Un moment, ses deux grandes pattes s’agitèrent au-dessus de mon front, puis il se pencha, je tombai sur le sol, ma lanterne vola en éclats, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, j’étais à la ferme des Allerton. Deux jours avaient passé depuis mon effroyable rencontre de la brèche. Il semble que je sois resté toute la nuit étendu sur le sol de la caverne, inanimé, par suite d’une violente commotion au cerveau. On avait, le matin, trouvé mon petit mot ; une douzaine de fermiers étaient partis à ma recherche ; mes traces relevées jusqu’à l’endroit où je gisais, on m’avait transporté dans ma chambre, où, depuis, j’étais couché, dans le délire de la fièvre. Il paraît qu’on n’avait découvert aucun signe du monstre, pas la moindre tache de sang qui indiquât que ma balle eût porté quand j’avais tiré à son passage. Sauf la piteuse condition où j’étais et les empreintes marquées dans la boue, il n’y avait rien pour prouver la sincérité de mes allégations. Six semaines se sont écoulées ; et me voilà de nouveau dehors, assis au soleil. En face de moi, la colline étage ses escarpements de schiste grisâtre ; j’aperçois à son flanc l’entaille noire qui marque l’entrée de la Brèche de Blue John. Mais elle ne saurait plus être un sujet d’épouvante ; de cette galerie fatale, aucun monstre ignoré ne se glissera plus dans le monde des humains. Que les gens instruits et les savants, que le Dr Johnson et ses pareils sourient de mon récit, les paysans d’ici ne l’ont pas un instant révoqué en doute. Le jour même où je reprenais conscience, ils s’étaient rassemblés par centaines autour de la Brèche de Blue John. Et, comme dit le Courrier de Castleton :

« En vain notre correspondant, en vain les aventureux gentlemen venus de Matlock, Buxton et autres lieux, offrirent de descendre pour explorer la caverne et vérifier une fois pour toutes l’extraordinaire récit du Dr James Hardcastle : les gens du pays avaient pris l’affaire en mains, et depuis la première heure du matin ils étaient à l’œuvre pour boucher l’entrée du tunnel. Il y a une pente raide à l’endroit où le puits commence, ce fut à qui roulerait les blocs de rochers pour les y précipiter, jusqu’à ce qu’on eût complètement muré la brèche. Ainsi finit cette histoire, qui a causé dans les alentours une si vive sensation. L’opinion locale est profondément divisée à son sujet. D’une part, on fait ressortir le mauvais état de santé du Dr Hardcastle, la possibilité de lésions cérébrales d’origine tuberculeuse, donnant naissance à d’étranges hallucinations : quelque idée fixe aurait, d’après cette thèse, amené le docteur à descendre dans la galerie, et une chute sur les rocs expliquerait suffisamment ses blessures. À quoi l’on répond d’autre part qu’il s’était formé, plusieurs mois avant, une légende relative à l’existence d’une bête inconnue dans la brèche, et qu’aux yeux des fermiers le récit du Dr Hardcastle et l’aspect de ses blessures la confirment de façon décisive. La question en est là, et en restera là, car il ne semble plus permis d’espérer une solution déterminée ; les faits allégués échappent à toute explication scientifique. »

Peut-être, avant d’imprimer cette dernière phrase, le Courrier eût-il bien fait de m’envoyer un représentant. J’ai médité le problème mieux que personne ; il n’est pas dit que je n’aurais pas justifié les points les plus évidemment contestables de mon récit, et que je ne les aurais pas rendus plus acceptables pour la science. Je ne vois qu’une explication susceptible d’éclairer une série de faits que j’ai trop lieu de tenir pour réels, m’en étant assuré à mon préjudice. On la taxera, si l’on veut, d’extravagance, nul n’est en droit d’en affirmer l’impossibilité.

Mon opinion, – et qui était faite, ce journal en témoigne, avant qu’il me fût rien arrivé, – c’est qu’il existe, dans cette région de l’Angleterre, une vaste nappe d’eau ou une mer souterraine, alimentée par les nombreuses sources qui descendent à travers le calcaire. Là où des eaux abondantes se réunissent, il doit y avoir quelque évaporation, sous forme de brouillards ou de pluies, et quelque végétation. Ceci donne lieu de croire qu’il peut s’y trouver aussi une vie animale, laquelle proviendrait, comme la vie végétale, de semences et de types introduits à une époque très lointaine de l’histoire du monde, alors que les communications avec le dehors étaient plus aisées. Cette place a donc vu se développer une faune et une flore particulières, comprenant des monstres comme le mien, qui peut fort bien être l’ancien ours des cavernes, considérablement agrandi et modifié par son nouveau milieu. Durant d’incalculables millénaires, la création intérieure et la création extérieure sont restées indépendantes l’une de l’autre, chacune s’élaborant de son côté ; puis il s’est fait, dans les profondeurs de la terre, une crevasse par où la bête a pu monter vers le sol et, grâce à la galerie romaine, atteindre le plein air. Comme il arrive dans toute vie souterraine, la bête a perdu l’usage de la vue ; mais la nature ne l’a certainement pas laissée sans compensations. Il n’est point douteux qu’elle ait le moyen de reconnaître son chemin ou de faire la chasse aux troupeaux sur les collines. Si elle choisissait de préférence les nuits sombres, c’est, à mon sens, que la lumière était pénible à ses grandes prunelles blanches et qu’elles ne pouvaient supporter que l’obscurité absolue. Peut-être la vive clarté de ma lanterne m’a-t-elle sauvé la vie à la minute tragique où nous nous trouvâmes face à face. Tel est, ce me semble, le mot de l’énigme.

Je laisse derrière moi cet exposé des faits ; si l’on peut les expliquer, qu’on le fasse. Si l’on préfère en douter, soit ! Que l’on en doute ou que l’on y croie, on n’y changera rien, et peu importe à un homme qui est bien près d’avoir fini sa tâche.

Ainsi se termine le curieux récit du Dr James Hardcastle.

LE MIROIR D’ARGENT.

 

3 janvier.

Cette affaire des comptes de White et Wotherspoon me promet un labeur formidable. Vingt gros registres à éplucher. Et pas moyen de m’associer personne. C’est la première fois qu’on me remet une affaire de cette importance : à moi de m’en montrer digne. Mais il faut que je m’arrange de manière que les hommes de loi aient mes conclusions assez tôt avant le procès. Johnson disait ce matin que, pour le 20 du mois, je devrais avoir ; posé mon dernier chiffre. J’y parviendrai si l’effort n’excède pas ce que peuvent fournir le cerveau et les nerfs d’un homme. Cela suppose deux séances quotidiennes, l’une de dix heures du matin à cinq heures du soir, l’autre de huit heures du soir à une heure environ du matin. Une vie d’expert comptable a ses drames : quand, dans la paix des premières heures, alors que tout repose, je cherche, de colonne en colonne, des chiffres dont l’absence constatée fera d’un respectable alderman un vulgaire malfaiteur, je songe qu’après tout il y a des métiers plus prosaïques.

C’est lundi que je tombai sur la piste du premier détournement. Jamais chasseur n’eut un frisson plus agréable en relevant la trace de son gibier. Mais je considère ces vingt registres, et je pense à la jungle où je vais devoir relancer le mien avant que de l’abattre. Rude entreprise, en même temps que sport rare. Je vis une fois mon personnage dans un dîner de la Cité. Son visage bouffi et rouge luisait au-dessus d’une serviette blanche. Il regardait le petit homme pâle au bout de la table. Il fût devenu pâle comme moi s’il avait prévu la besogne qu’il me donnerait un jour.

6 janvier.

Voilà bien les médecins, qui vous prescrivent le repos quand il n’en saurait être question ! Les imbéciles ! Autant commander à un homme de se tenir tranquille lorsqu’une bande de loups hurle à ses trousses ! Ou j’arrêterai mes chiffres à date fixe, ou je perdrai la chance unique de ma carrière. Me reposer ? Allons donc ! Je me donnerai une semaine de congé après le procès.

Sans doute je fus un sot moi-même d’aller chez le docteur. Mais quand je travaille seul, la nuit, tous mes nerfs se tendent. Ce n’est pas de la souffrance, non ; seulement une espèce de trop-plein sous le crâne et des brouillards passagers devant les yeux. Je croyais que du bromure, ou du chloral, ou quelque drogue de ce genre, m’aurait fait du bien. Quant à interrompre mon travail, la seule idée en est absurde. J’éprouve l’espèce de malaise qui suit d’ordinaire une longue course : on commence par se sentir étrange, puis le cœur bat avec force, les poumons halètent. Pour peu qu’on ait le courage de continuer, cela passe très vite. Je m’obstine à l’ouvrage, et j’attends que cela passe. Si cela ne passe pas, je m’obstine encore. Deux registres sont faits. J’ai déjà attaqué le troisième. Le coquin dissimulait bien ses vols, mais n’empêche que je les découvre.

9 janvier.

Je ne pensais pas retourner chez le médecin. J’ai dû m’y résoudre. « Vous vous surmenez. Vous risquez l’épuisement nerveux et compromettez votre santé. » Voilà ce qu’il m’a déclaré sans ambages. N’importe, je persiste. J’accepte le risque. Tant que je tiendrai sur une chaise, tant que la plume ne m’échappera pas des doigts, je pourchasserai ma canaille.

Au fait, ce serait ici la place de conter l’incident bizarre qui m’a ramené chez le docteur. Je désire garder un souvenir exact de mes troubles. Outre, en effet, qu’ils ont assez d’intérêt en soi pour prêter, selon l’expression du docteur, à « une curieuse étude psycho-physiologique », j’ai la conviction qu’une fois que j’en serai débarrassé ils me sembleront quelque chose d’incertain et d’irréel, comme ces rêves qu’on fait entre le sommeil et l’état de veille. C’est pourquoi je veux les noter dans leur fraîcheur, ne fût-ce que pour sortir un peu de mes interminables chiffres.

J’ai dans ma chambre un vieux miroir encadré d’argent. Il me vient d’un ami qui avait du goût pour les antiquités et qui, je crois, l’acheta dans une vente, sans rien savoir de sa provenance. C’est un objet d’assez grandes dimensions : deux pieds de haut sur trois de large. Tandis que j’écris, je l’aperçois, incliné au-dessus d’une commode. Le cadre est plat, large de trois pouces, et très vieux, beaucoup trop vieux pour que le poinçon ni aucune marque permette d’en déterminer l’âge. La glace déborde le cadre : taillée en biseau, elle a ce magnifique pouvoir de réflexion qu’on ne trouve, il me semble, qu’aux glaces très anciennes. On a, quand on s’y regarde, une impression de perspective que ne donne aucune glace moderne.

Le miroir est placé de telle sorte qu’assis à ma table, je n’y puis voir que le reflet des rideaux rouges de la fenêtre. Mais il m’arriva cette nuit une chose singulière. J’avais travaillé quelques heures, en me faisant vraiment violence, et malgré ces continuels brouillards de la vue dont j’ai parlé. Je devais, à chaque instant, m’arrêter pour me frotter les yeux. Dans un de ces arrêts, je regardai fortuitement le miroir. Il avait un aspect très insolite. Les rideaux rouges qui auraient dû s’y refléter ne s’y trouvaient plus ; la glace semblait voilée d’un nuage, non pas à la surface, qui luisait comme de l’acier, mais en profondeur, dans la matière même. Cette opacité, tandis que je l’observais, sembla rouler lentement d’un côté à l’autre ; puis, une épaisse vapeur blanche se mit à tourner en lourdes spirales. Cela était si réel, si solide, et j’avais tellement ma raison, qu’il me souvient que je me tournai, certain que le feu avait pris aux rideaux. Mais une tranquillité de mort régnait dans la chambre ; nul bruit ne se faisait entendre, que le tic-tac de l’horloge ; nul mouvement ne se manifestait, que la lente giration de cette étrange vapeur cotonneuse au cœur de la glace. Alors, comme je continuais de l’observer, cette vapeur, cette fumée, ce nuage, – appelez cela comme vous voudrez, – parut se condenser sur deux points tout à fait proches ; et je vis, avec plus de curiosité que de frayeur, deux yeux regarder dans la chambre. La tête, qui était celle d’une femme, à en juger par la chevelure, ne se dessinait qu’en lignes imprécises. Seuls, les yeux étaient très distincts, des yeux noirs, lumineux, émus, passionnés, et pleins de fureur ou d’horreur, je ne saurais dire. Jamais, à mon souvenir, des yeux ne brûlèrent d’une vie si intense. Ils ne se fixaient pas sur moi, mais regardaient dans la chambre. Je me levai, passai la main sur mon front, fis un violent effort pour me reconnaître : l’obscure tête s’effaça dans l’opacité générale ; le miroir s’éclaircit lentement ; et les rideaux rouges y reparurent.

Sans doute un sceptique prétendrait que je m’étais endormi sur mes livres et que je rêvais. En réalité, je n’ai jamais été plus éveillé. Tout en considérant le phénomène, j’en raisonnais ; je me rendais compte qu’il se réduisait à une impression subjective, qu’il était une chimère engendrée par un certain état nerveux, consécutive à la fatigue et à l’insomnie. Mais d’où vient qu’elle affectât cette forme particulière ? Qui est cette femme ? Quelle émotion terrible lisais-je dans ses admirables yeux noirs ? Voilà qu’ils se mettent, ces yeux, entre mon ouvrage et moi. Pour la première fois, j’ai fait moins que ma tâche quotidienne. C’est peut-être pourquoi je n’éprouve rien d’anormal ce soir. Je veillerai demain, quoi qu’il arrive.

11 janvier.

Tout va bien. Mon travail progresse. Maille par maille, je noue le filet autour de mon homme. Mais il rirait le dernier si mes nerfs venaient à céder. Le miroir me fait l’effet d’un baromètre marquant chez moi la pression cérébrale. J’ai remarqué qu’il se voilait chaque soir avant que j’eusse rempli la mesure de travail que je me suis imposée.

Le docteur Sinclair, qui m’a tant soit peu l’air d’un psychiatre, a trouvé un intérêt si vif à mon récit qu’il a voulu, tantôt, venir donner un coup d’œil au miroir. Je m’étais aperçu qu’il y avait, au dos du cadre d’argent, une inscription, quelques mots d’une vieille écriture à peine déchiffrable. Il examina l’inscription à la loupe, mais sans en rien tirer. « Sanc. X. Pal. » : c’est tout ce qu’en fin de compte il parvint à lire. Il me conseilla de transporter le miroir dans une autre chambre. D’ailleurs, quoi que j’y puisse voir, tout se résume, pour lui, à un phénomène symptomatique, dangereux seulement dans son principe. Ce que je devrais mettre de côté, ce n’est pas le miroir d’argent, mais, si je le pouvais, les vingt registres. Me voici au huitième. J’avance.

13 janvier.

En somme, j’aurais peut-être dû éloigner le miroir. Il m’est arrivé cette nuit quelque chose d’extraordinaire, un fait si curieux et si mystérieux que je tiens à le consigner tout de suite. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Il était, je suppose, environ une heure du matin. J’avais clos mes livres et, rompu de fatigue, je me disposais à regagner mon lit, quand, devant moi, j’aperçus la femme. Sans doute avais-je laissé passer sans y prendre garde la période de brouillard et d’évolution. La femme, donc, était là, belle de passion et de détresse, et se découpant comme si elle eût été de chair. L’image, quoique petite, avait une telle netteté que chaque trait du visage, chaque détail du vêtement me restent gravés dans la mémoire. Elle occupe l’extrémité gauche du miroir. Une silhouette confuse se tapit contre la femme, je crois discerner un homme ; derrière eux, dans un nuage, il y a d’autres formes, des formes qui bougent. Ce n’est pas un simple tableau que je contemple : c’est une scène vivante, un drame réel. La femme se pelotonne et tremble. L’homme, à côté d’elle, s’écroule. Les formes en mouvement font des gestes brusques. La curiosité chez moi étouffe la crainte. C’est affolant d’en voir tant et si peu.

Je décrirais la femme jusque dans le moindre détail. Elle est très belle, très jeune, pas plus de vingt-cinq ans, à ce qu’il me semble. Sa chevelure, d’un brun très riche, se nuance de châtain par endroits, et se dore presque aux pointes. Un petit bonnet de dentelle, bordé de perles, arrondi dans les angles, lui descend à plat sur le front. Le front est haut, trop haut peut-être pour la beauté parfaite : mais on ne le voudrait pas différent, car à la douceur de ce visage féminin il ajoute la force. Des sourcils très délicatement arqués surmontent de lourdes paupières, puis viennent d’admirables yeux, grands et sombres, pleins d’une émotion qui toucherait au délire si la rage et l’effroi ne s’y heurtaient à la fierté d’une âme qui veut se commander encore. Les joues sont pâles, les lèvres blêmes, le menton délicieusement rond, comme la gorge. La femme est assise, penchée en avant sur son siège, et tendue, rigide, comme stupéfiée par la terreur. Elle porte un costume de velours noir ; un bijou rutile sur sa poitrine ; une croix d’or s’éteint dans l’ombre d’un pli. Oui, la voilà bien, telle que le vieux miroir d’argent la ressuscite. Quelle scène atroce a donc pu jadis s’imprimer là ? et de quelle manière, pour qu’un homme d’aujourd’hui, en y portant son attention, l’y retrouve après des siècles ?

Autre détail ; sur la jupe de velours noir, à gauche, il y avait une tache que je pris d’abord pour une informe bouffette de ruban blanc. Mais, comme je regardais plus fixement ou que la vision se définissait mieux, je découvris que c’était une main d’homme, contractée par le désespoir, et qui s’accrochait au vêtement dans une étreinte convulsive. Le reste de la figure écroulée demeurait vague ; mais cette main vigoureuse se détachant en clair sur ce fond sombre prenait un sens tragique. L’homme a peur, affreusement peur. Je distingue cela aisément. D’où cette peur lui vient-elle ? Pourquoi s’agrippe-t-il à la robe de la femme ? C’est ce que m’expliquent les mouvements des personnages d’arrière-plan. Ils le menacent. Hypnotisé par le spectacle, oublieux de son rapport avec mes nerfs, je regardais, je regardais sans trêve, les yeux écarquillés, comme on regarde au théâtre. Mais je ne pus aller plus loin. Le brouillard s’épaissit. Il y eut des mouvements tumultueux où se brouillèrent toutes les figures. Et la glace reprit sa transparence.

Le docteur m’a conseillé un arrêt de vingt-quatre heures. Je puis me le permettre, ayant beaucoup avancé mon travail ces jours-ci. Sans contredit, mes visions dépendent uniquement de mon état nerveux, car j’ai pu, ce soir, rester en vain pendant une heure devant le miroir. Un jour de repos a tout remis en ordre. Je me demande si j’aurai jamais le mot de l’énigme. J’ai, tantôt, examiné le miroir sous une bonne lumière, et j’ai fini par relever, en plus de la mystérieuse inscription « Sanc. X. Pal. », certains signes héraldiques très faiblement visibles sur l’argent du cadre. Ils doivent dater de fort longtemps, car ils sont presque effacés. J’ai cru reconnaître trois fers de lance, deux au-dessus, un au-dessous. Je les montrerai au docteur s’il vient me voir demain.

14 janvier.

Je me sens de nouveau très bien, en humeur d’aller sans arrêt jusqu’au bout de ma besogne. J’ai montré au docteur les empreintes sur le miroir : nous sommes d’accord, il s’agit d’armoiries. Tout ce que je lui ai dit l’a fort intéressé et il m’a questionné dans le plus grand détail. Cela m’amuse de le voir tiraillé par deux désirs contraires, à savoir que, d’une part, en tant que client, je sois débarrassé de mes troubles, et que, d’autre part, en tant que médium, – car il me considère comme tel, – j’arrache au passé son mystère. Il me prêche toujours le repos, mais n’a pas trop regimbé quand je lui ai signifié que je n’en voulais plus entendre parler avant d’avoir vérifié mes dix derniers registres.

15 janvier.

Trois nuits sans incident. Mon repos d’un jour a porté ses fruits. Me voici aux trois quarts de mon travail. Mais il faut que j’avance à marches forcées. Les hommes de loi me talonnent. Ils ont besoin de leurs documents. Je leur en donnerai de reste. Il y a une centaine de comptes sur lesquels je tiens mon homme. En démasquant l’astucieux et dangereux gredin, je tirerai quelque honneur de l’affaire. Comptes fictifs, faux bilans, dividendes prélevés sur le capital, pertes et frais d’exploitation dissimulés, fonds de caisse dilapidé… c’est un record.

18 janvier.

Des maux de tête, des vertiges nerveux, des brouillards, des lourdeurs aux tempes… tous les signes avertisseurs d’un désordre, qui n’a pas manqué de venir à son heure. Mon véritable ennui, au fond, ce n’est pas que la vision se soit reproduite, mais qu’elle ait pris fin sans s’être complétée.

Cette fois, pourtant, j’ai vu davantage. L’homme écroulé apparaissait aussi distinct que la dame à la jupe de laquelle il se cramponne. C’est un individu petit, au teint basané, à la barbe noire, en pointe. Il porte une robe de damas flottante et garnie de fourrure. Dans la couleur de son vêtement, le rouge domine. Quelle peur il a ! Il se ramasse sur lui-même, il frissonne, il lance des regards enflammés par-dessus son épaule. Sa main libre tient un petit couteau ; mais il tremble trop et il est trop plié pour en faire usage. Je commence à discerner vaguement les personnages d’arrière-plan. Des visages barbus et cruels émergent de la brume. Il y a là un être terrible, une sorte de squelette, avec des joues creuses et des yeux enfoncés dans leurs orbites. Lui aussi tient un couteau. À la droite de la femme se dresse un homme jeune, grand, aux cheveux couleur de lin, au visage dur et sombre. La femme et l’individu qui rampe à terre près d’elle lèvent sur lui des yeux suppliants. Il semble l’arbitre de leur sort. L’individu qui rampe se rapproche encore de la femme, et se blottit dans sa jupe. Le grand jeune homme, se penchant, veut l’arracher d’elle. La glace est redevenue limpide avant que la vision m’ait mené plus loin. En saurai-je jamais le terme ? et le début ? Je suis sûr de ne rien imaginer. Ce drame s’est joué un jour quelque part, et ce vieux miroir l’a réfléchi. Mais quand ? Et à quelle place ?

20 janvier.

Mon travail s’achève. La tension de mon cerveau, l’intolérable fatigue que j’éprouve m’avertissent que quelque chose en moi va fléchir. Je touche aux limites du surmenage. Il faut que dans un suprême effort, cette nuit, avant de quitter ma chaise, je boucle le dernier registre et arrête mes conclusions. Je le veux. Je le veux.

7 février.

C’est fait. Mais quel événement, bon, Dieu ! Aurai-je encore la force de le raconter ?

J’écris ceci dans la maison de santé du docteur Sinclair. Les dernières lignes de mon journal datent de trois semaines. Dans la nuit du 20 janvier, mon système nerveux plia d’un seul coup. Je n’ai plus souvenir de rien jusqu’à la minute où, voici trois jours, je me trouvai dans ce lieu de repos. J’y puis reposer la conscience tranquille. Je n’ai succombé qu’une fois terminé ma tâche. Mes chiffres sont aux mains des solicitors. Ma chasse à l’homme est finie. Revenons à cette nuit décisive. Je m’étais juré d’arriver au bout. En vain, je me sentais la tête près d’éclater ; je m’acharnai si énergiquement à l’œuvre que je ne levai les yeux qu’au bas de la dernière colonne. Bel exemple d’empire sur soi-même : car je savais qu’il se passait dans le miroir des choses prodigieuses. Tous les nerfs de mon corps m’en informaient. Si je levais les yeux, c’en était fait de ma résolution. Je ne levai les yeux qu’ayant clos définitivement mes registres. Alors, enfin, les tempes battantes, je jetai ma plume et regardai. Quel spectacle !

Le miroir, dans son cadre d’argent, rayonnait comme un théâtre où se déroule une pièce. À présent, il n’y traînait plus de brouillard. L’épuisement de mes nerfs enfantait cette clarté merveilleuse. Chaque trait, chaque geste prenait le relief de la vie. Et penser que moi, un comptable, le plus positif des êtres, assis, à bout de forces, là, devant les livres d’un banqueroutier, j’étais choisi entre tous les hommes pour contempler une pareille scène ! C’était toujours la même scène, avec les mêmes personnages ; mais le drame avait avancé d’un pas. Le grand jeune homme tenait la femme dans ses bras. On avait fait lâcher prise à l’individu qui étreignait la robe. Une douzaine de gens, barbus et de mine féroce, l’entouraient, le frappant de leurs couteaux. Ils semblaient le frapper tous à la fois ; je voyais leurs mains se lever et s’abaisser en cadence. Son sang ne coulait pas de ses blessures : il giclait ; il éclaboussait son vêtement rouge ; il jaillissait de partout ; et ce pourpre sur ce cramoisi donnait des tons de prune trop mûre ! Les coups redoublaient, et les jets de sang ! C’était horrible, horrible ! On traîna l’homme, de vive force, jusqu’à la porte. La femme le suivait des yeux, à demi tournée et la bouche ouverte. Je n’entendais pas un son, mais je connaissais qu’elle criait. Et alors, soit qu’une telle vision me torturât les nerfs, soit que, mon travail fini, tout ressort manquât désormais pour soutenir le poids d’un surmenage de plusieurs semaines, la chambre me parut danser autour de moi, le plancher s’enfoncer sous mes genoux, et je m’évanouis. Ma propriétaire me trouva, le lendemain matin, de bonne heure, étendu, inanimé, devant le miroir d’agent. Je ne l’ai d’ailleurs appris qu’il y a trois jours en m’éveillant chez le docteur.

9 février.

Aujourd’hui seulement j’ai tout raconté au docteur Sinclair, il ne m’avait pas encore permis d’aborder ce sujet. Il prêta une attention soutenue à mon récit. « Vous ne connaissez pas dans l’histoire, me dit-il, une scène fameuse avec laquelle s’identifie la vôtre ? » Il avait un soupçon dans les yeux en me demandant cela. Je lui avouai mon ignorance en histoire. « Et vous n’imaginez aucunement d’où a pu venir ce miroir, ni qui en a pu être propriétaire ? — Mais vous-même, questionnai-je, devinant chez lui une intention. — C’est incroyable, fit-il ; mais quelle autre explication s’impose ? Les scènes que vous me décrivez m’y faisaient déjà penser ; à présent, cela dépasse tout ce que l’on connaît en matière de coïncidence. Je vous apporterai des notes dans la soirée. »

Même jour, plus tard.

Il me quitte. Je voudrais rapporter fidèlement ses paroles. Il commença par mettre sur mon lit plusieurs bouquins poussiéreux.

— Voici, me dit-il, des livres que vous pourrez consulter à loisir. Et voici des notes dont vous pourrez vérifier l’exactitude. Pas de doute possible : vous avez vu l’assassinat de Rizzio par les nobles écossais, en présence de Marie Stuart, au mois de mars de 1566[1]. Votre description de la femme est très juste. Le front haut, les paupières lourdes, la grande beauté, cela fait une combinaison difficilement applicable à deux femmes. Le grand jeune homme, c’est l’époux de la reine, Darnley. Rizzio, lui, portait, dit la chronique, un peignoir de damas garni de fourrure et des chausses de velours roussâtre. Accroché d’une main à la robe de Marie, il tenait de l’autre une dague. Enfin, votre individu à l’air féroce et aux yeux creux, c’est Ruthven, qui relevait de maladie. Chaque détail concorde.

— Mais, demandai-je interdit, qu’est-ce qui m’a désigné, moi spécialement, entre tous les hommes, pour recevoir la vision ?

— Le fait que, pour la recevoir, vous étiez dans les conditions mentales requises, et qu’un hasard avait mis en votre possession le miroir qui devait vous la procurer.

— Le miroir ? Vous croyez, alors, que c’était le miroir de Marie et qu’il se trouvait dans la chambre lors du meurtre ?

— J’en ai la conviction. Marie Stuart avait été reine de France. Elle devait avoir ses objets personnels timbrés aux armes royales. Ce que vous preniez pour trois fers de lance, c’était, en réalité, les lys de France.

— Et l’inscription ?

— « Sanc. X. Pal. ? » Vous pouvez l’expliquer par : « Sanctæ Crucis Palatium ». Quelqu’un a noté la provenance du miroir. Il appartenait au palais de la Sainte-Croix.

— Holyrood ?[2] m’écriai-je.

— Précisément. Votre miroir appartenait à Holyrood. Vous venez d’avoir un accident d’une nature très singulière. Vous vous en tirez sans dommage. J’espère que vous ne vous mettrez pas dans le cas d’en provoquer le retour.

FORTUNE DE MER

Sharkey, l’abominable Sharkey, avait repris la mer. Après avoir écumé deux ans la côte de Coromandel, sa barque de mort, l’Heureuse Délivrance, rôdait au large de l’Amérique espagnole ; pêcheurs ou marchands, les navires fuyaient quand sa voilure rapiécée montait, menaçante, par-dessus le cercle violet de la Mer des Tropiques.

Comme les oiseaux se blottissent quand le faucon s’abat dans un champ, comme le peuple de la jungle rampe sur le sol et frissonne en entendant le rugissement du tigre, ainsi, à bord de tous les navires, depuis ceux de Nantucket, chasseurs de baleines, jusqu’à ceux de Charleston, transporteurs de tabac, et depuis ceux de Cadix, chargés de denrées d’Espagne, jusqu’à ceux qui vont vendre le sucre des Antilles, le saisissement fut grand quand on sut que le terrible pirate s’était encore déchaîné sur l’océan.

Quelques-uns bordaient la côte, prêts à chercher refuge dans le port le plus voisin ; d’autres se tenaient très loin des grandes routes commerciales ; il n’en était pas de si audacieux qui ne se sentissent soulagés quand ils avaient mis cargaison et passagers sous la protection d’une citadelle.

Dans toutes les îles couraient des histoires d’épaves carbonisées flottant sur les vagues, de lueurs subites aperçues la nuit à l’horizon, de corps desséchés étendus sur les sables des Lucayes. On reconnaissait à mille signes que Sharkey avait repris le cours de ses sanglants exploits.

Ces eaux paisibles, ces îles cerclées d’or et balançant des palmes étaient, par tradition, le gîte du coureur des mers. Elles accueillirent d’abord le gentilhomme aventurier, l’homme de naissance et d’honneur qui combattait en patriote, mais savait, à l’occasion, se payer de ses peines en levant tribut sur l’Espagnol.

Cette héroïque figure disparut au bout d’un siècle. Alors vinrent les boucaniers, qui étaient de simples voleurs, ayant, du reste, leur code propre, obéissant à des chefs remarquables et s’embarquant de concert dans de grandes entreprises.

Ils passèrent à leur tour ; avec eux, c’en fut fait de leurs flottes et du sac des villes. Mais ils eurent le pire des successeurs dans le pirate, sanguinaire nomade des mers, rejeté par les lois, en guerre avec l’humanité entière. De tous ceux qu’engendra le début du XVIIIe siècle, il n’y en eut aucun pour égaler en audace, en férocité, en mauvaise réputation, l’inqualifiable Sharkey.

Un des premiers jours de mai de l’an 1720, l’Heureuse Délivrance était en panne, sa voile de misaine coiffée, à quelque cinq lieues ouest du Passage des Vents. Elle guettait la proie facile, le riche bateau de commerce que la complaisance des alizés lui livrerait à discrétion.

Elle était là depuis trois jours, petit point noir sinistre au centre de l’immense rond de saphir tracé par les ondes. Très au sud-est, les collines d’Hispaniola se profilaient en bleu sur l’horizon.

Les heures s’écoulaient, l’attente se prolongeait, Sharkey se sentait bouillir de colère. Avec un de ces rires dont il avait le secret, et qui tenaient du hennissement, il avait, la nuit précédente, déclaré à son quartier-maître, Ned Galloway, qu’il ferait payer cher à l’équipage du premier navire capturé l’épreuve infligée à sa patience.

La chambre du capitaine était une pièce de belles dimensions décorée à profusion d’objets magnifiques, mais couverts de souillures, qui offraient aux yeux un mélange singulier de luxe et de désordre.

Les velours, les dentelles s’entassaient sur des canapés de brocart ; des ouvrages de métal et des tableaux garnissaient chaque recoin, chaque niche ; tout ce dont Sharkey s’était passé la fantaisie après cent abordages se trouvait jeté là pêle-mêle. Le tapis moelleux sous lequel disparaissait le parquet avait été, un peu partout, taché de vin et brûlé par des flammèches de tabac.

Une lampe de cuivre pendue au plafond versait sa lumière sur ce capharnaüm et sur les deux hommes qui, en manches de chemise, un flacon de vin entre eux, cartes en mains, semblaient absorbés profondément dans une partie de piquet.

Ned Galloway, le quartier-maître, était un déclassé de la Nouvelle-Orléans, gredin de la pire espèce, unique rejeton pourri d’une excellente souche puritaine. Ses membres robustes, sa taille gigantesque représentaient chez lui l’héritage d’une longue lignée d’ancêtres pieux ; il ne devait qu’à lui-même la noirceur de son âme. Barbu jusqu’aux tempes, une crinière de lion rude et broussailleuse, les yeux d’un bleu clair, mais pleins de feu, d’énormes anneaux d’or aux oreilles, il était l’idole des femmes dans tous les mauvais lieux de la côte, de Tortuga à Maracaïbo. Un bonnet rouge, une ceinture de soie bleue, des culottes de velours brun que rehaussaient aux genoux des rubans de couleurs vives, enfin de grandes bottes de mer constituaient le costume de cet Hercule pilleur de navires.

Très différent était le capitaine John Sharkey. Son visage maigre, tiré, rasé, avait une pâleur de cadavre, et tous les soleils des Indes n’avaient fait qu’exagérer davantage sa couleur de parchemin. Il était presque chauve ; seules, quelques mèches d’un poil semblable à de l’étoupe couronnaient son front droit, étroit. Tout contre son nez mince, terminé en pointe, se serraient deux yeux bleus, au regard terne, bordés de rouge comme ceux d’un bull, et rien qu’à les voir des hommes énergiques reculaient de dégoût et d’épouvante. Ses mains osseuses, aux longs doigts effilés, sans cesse frémissants comme les antennes d’un insecte, jouaient continuellement avec les cartes et avec un tas de pièces d’or portugaises, placé devant lui. Son vêtement était d’un drap gris brun, très sobre ; mais, en vérité, ceux qui regardaient le redoutable visage du capitaine ne s’occupaient guère du vêtement qu’il portait.

La partie fut brusquement interrompue : sous une violente poussée, la porte s’ouvrit toute grande ; deux rudes compagnons, Israël Martin, le bosseman, et Red Foley, le canonnier, firent irruption dans la chambre. Sharkey s’était levé en sursaut, un pistolet dans chaque main, la flamme du meurtre dans les prunelles.

— Qu’est-ce que cela signifie, drôles ? s’écria-t-il. Je vois bien que si, de temps à autre, je n’abats l’un de vous, vous finirez par oublier qui je suis. Entre-t-on chez moi comme dans une taverne de Wapping ?

— Oui-da, capitaine Sharkey, répondit Martin, ce sont des propos de ce genre qui ont fini par nous échauffer les oreilles. Nous en avons assez.

— Et plus qu’assez, ajouta Red Foley, le canonnier. Il n’y a pas d’officiers mariniers à bord d’un navire pirate : bosseman, canonnier et quartier-maître sont officiers, officiers tout court, au même titre.

— Ai-je jamais dit le contraire ? demanda Sharkey, en proférant en juron.

— Vous nous avez rabaissés et malmenés devant les hommes ; aussi, maintenant, nous ne voyons pas bien pourquoi nous irions risquer notre peau à vous défendre contre l’équipage.

Sharkey comprit qu’il se tramait quelque chose de grave. Il reposa ses pistolets, et, se renversant sur son siège, montra, dans un éclair, toutes ses dents jaunes.

— C’est, dit-il, une triste chose que deux garçons de votre acabit, après m’avoir aidé à vider tant de bouteilles et à couper tant de gorges, me querellent aujourd’hui pour rien. Je vous sais des hommes déterminés, qui marcheriez avec moi, si je vous le demandais, contre le diable en personne. Allons ! que le steward apporte des verres, nous y noierons ce malentendu !

— Ce n’est pas le moment de boire, capitaine Sharkey, répliqua Martin. Les hommes tiennent conseil au pied du grand mât, ils peuvent être ici à toute minute. Leurs intentions ne sont pas des meilleures, nous venions vous en avertir.

Sharkey courut décrocher de la muraille une épée à poignée de cuivre.

— Les coquins ! hurla-t-il. Quand j’en aurai vidé un de ses entrailles, peut-être les autres entendront-ils raison.

— Ils sont, dit Martin, une quarantaine qui s’en laissent conter par Sweetlocks, le maître. Ils vous écartèleraient si vous paraissiez sur le pont ; ici, du moins, nous avons quelque chance de les tenir en respect au bout de nos pistolets.

À peine le bosseman achevait-il ces paroles, un grand coup, qui semblait donné avec une crosse de pistolet, fit retentir la porte ; l’instant d’après, elle livrait passage à un homme grand, brun, la joue marquée d’un signe luisant et rouge. Cet homme était Sweetlocks lui-même. Il rabattit un peu de son air crâne sous le regard des yeux troubles qui l’envisageaient.

— Capitaine Sharkey, dit-il, je viens comme porte-parole de l’équipage.

— Je vous attendais, répondit doucement le capitaine. Savez-vous que j’aurais le droit de vous couper en deux pour votre travail de cette nuit ?

— Possible, capitaine Sharkey, répliqua le maître ; mais si vous voulez bien voir ceux qui me suivent, vous comprendrez qu’on ne me maltraiterait pas sans leur permission.

— Malheur si nous intervenons ! fit, d’en haut, une voix grondante.

Et les trois officiers, levant la tête, virent une rangée de faces poilues, tannées, hideuses, penchées sur eux par l’ouverture de la claire-voie.

— Soit ! Que voulez-vous ? dit Sharkey. Expliquez-vous et finissons-en.

— Les hommes pensent, reprit Sweetlocks, que vous êtes le diable incarné et que, tant qu’ils navigueront en votre compagnie, ils n’ont pas à compter sur la moindre aubaine. Il y eut un temps où nous faisions tous les jours nos deux ou trois prises, un temps où chaque homme avait, autant qu’il voulait, de l’argent et des plaisirs. Et voici qu’une longue semaine a passé sans que nous apercevions une voile ; sauf trois misérables sloops, nous n’avons pas capturé un vaisseau depuis les Bahama. Puis, on sait que vous avez tué Jack Bartholomew, le charpentier, en lui brisant le crâne avec une balle, afin de nous enseigner à trembler tous pour notre peau. Enfin, on nous chicane le rhum, nous sommes à la portion congrue. Et vous ne sortez plus de votre chambre, quand il est écrit dans nos conventions que vous devez festoyer avec l’équipage. Pour tous ces motifs, il a été décidé aujourd’hui, en assemblée générale…

Cependant, Sharkey avait, à la dérobée, armé un pistolet par-dessous la table, et peut-être eût-il mieux valu pour le mutin n’être pas allé jusqu’au bout de son discours si, dans ce moment, le pont n’avait résonné sous des pas pressés, et si un novice, tout ému de la nouvelle qu’il apportait, ne s’était précipité dans la chambre.

— Un navire ! cria-t-il ; un grand navire ! et tout près de nous !

Le tumulte s’apaisa sur l’heure. Les hommes coururent à leurs postes. Un grand navire, porté doucement par les alizés, voguait en effet à courte distance, toutes voiles dehors.

Il devait venir de loin et ne soupçonnait guère les dangers de la mer des Caraïbes, car il ne faisait rien pour éviter cette barque noire et basse, si proche.

Telle était son audace que les pirates, tout en larguant les palans de leurs canons et en hissant leurs fanaux de combat, se demandèrent un moment si un vaisseau de guerre ne venait pas de les prendre à l’improviste.

Mais quand ils virent ses flancs bombés, ses formes sans noblesse, son gréement, un cri d’exaltation leur échappa. Il ne leur fallut qu’un instant pour faire servir, aborder, jeter les grappins et s’abattre comme une lame, hurlants et blasphémants, sur le pont du navire.

Une demi-douzaine d’hommes de quart succombèrent à leur poste. Sharkey assomma le second officier, que Ned Galloway envoya par-dessus bord. Les dormeurs n’avaient pas eu le temps de s’éveiller sur leurs couchettes que le navire appartenait aux assaillants.

Il se trouva que c’était le Porlobello, voyageant aux ordres et pour le compte du capitaine Hardy, et se rendant de Londres à Kingston, en Jamaïque, avec une cargaison de fers à cerceaux et de cotonnades.

La cargaison n’avait pas d’intérêt ; mais le coffre contenait un millier de guinées, et il y avait parmi les passagers deux ou trois riches planteurs de la Jamaïque, qui rapportaient de leur visite à Londres des cassettes bien garnies.

Après qu’on eut réuni tout le butin, on traîna les prisonniers le long de la coursive et, l’un après l’autre, sous les yeux de Sharkey qui souriait froidement à ce spectacle, ils furent précipités à la mer. Mais auparavant, Sweetlocks, debout contre la lisse, leur tranchait le jarret avec son couteau, de crainte qu’il ne survécût un bon nageur qui témoignerait contre la bande. On n’épargna pas même la femme d’un des planteurs, imposante personne à cheveux gris, qui hurlait en s’accrochant au bordage.

— Vous faire grâce, carogne ? hennit Sharkey. Vous êtes bien trop vieille de vingt ans !

Restait, seul de tous, sur le pont, le capitaine du Portobello, homme robuste, aux yeux clairs, à la moustache grisonnante. Il était là, immobile, figure ramassée, résolue, sous la lueur des fanaux, tandis que le capitaine Sharkey affectait de le saluer et de lui sourire.

— Un commandant de navire, dit Sharkey, se doit d’être courtois envers un autre ; et que je meure si je m’en laisse remontrer sur l’article des bonnes manières ! Je vous ai, comme vous le voyez, gardé jusqu’au bout, je vous ai donné la place que méritait un brave ; maintenant que tout est fini, c’est d’un esprit libre que vous pouvez faire le plongeon !

— Ainsi le ferai-je, capitaine Sharkey, repartit le marin, car j’ai conscience d’avoir, dans la mesure de mes moyens, été fidèle à mon devoir. Cependant je voudrais, avant de mourir, vous glisser deux mots dans l’oreille.

— Si c’est pour m’attendrir, inutile. Voilà trois jours que nous languissions après votre venue ; je consens que le diable m’emporte si je vous laisse vivre !

— Il ne s’agit point de cela. Il s’agit d’une chose qu’il faut que vous sachiez. Vous n’avez pas découvert le vrai trésor du navire.

— Pas découvert ?… Capitaine Hardy, prenez garde. Je vous hacherai le foie si vous ne vous expliquez sur-le-champ ! De quel trésor parlez-vous ?

— Oh ! pas d’un trésor monnayé, mais d’un autre qui peut n’avoir pas pour vous un moindre prix : d’une jeune fille.

— Où est-elle ? Pourquoi ne se trouvait-elle pas avec le reste des passagers ?

— Je vais vous le dire. Elle s’appelle Inès Ramirez. Issue du meilleur sang espagnol, elle est la fille du comte et de la comtesse Ramirez, que vous venez de faire périr. Son père, gouverneur de Chagres, regagnait présentement cette ville. Imprudente comme le sont tant de jeunes filles, elle forma à bord un attachement indigne d’elle ; ensuite de quoi ses parents, dont l’autorité n’admettait pas la contradiction, m’obligèrent à la reléguer dans une cabine spéciale, à l’arrière de ma chambre. On l’y maintenait étroitement confinée ; elle y prenait tous ses repas et ne pouvait voir personne. Pourquoi je vous dis tout cela, je ne le sais trop moi-même, car je vous tiens pour un bandit et me console de mourir en pensant que le gibet vous attend dans ce monde et l’enfer dans l’autre.

À ces mots, le capitaine Hardy courut vers la lisse et plongea dans les ténèbres, en priant Dieu de ne point le châtier trop sévèrement pour avoir trahi la jeune fille.

Son corps ne reposait pas encore sur les sables, par quarante brasses de fond, que les pirates avaient envahi le couloir de la cabine. Ils y trouvèrent, à l’extrémité, une porte fermée, qu’ils n’avaient pas remarquée lors de leurs premières recherches. Faute de clef pour l’ouvrir, ils l’enfoncèrent avec les crosses de leurs fusils. Des cris perçants s’échappaient de l’intérieur. Avançant leurs lanternes, ils aperçurent, réfugiée dans un coin, une très jeune fille. Ses cheveux défaits lui tombaient aux talons, l’effroi dilatait ses yeux, tout son corps se renversait dans un mouvement d’horreur. Des mains brutales l’agrippèrent, on la força de se redresser ; on la traîna hurlante devant Sharkey. Il l’examina longuement, amoureusement, à la lueur d’un fanal, puis il partit de rire, et, se penchant, il lui imprima, de la main, sur la joue, une marque sanglante.

— Jeune fille, dit-il, c’est ainsi qu’on marque les brebis chez les pirates.

Puis, se retournant vers ses hommes :

— Qu’on l’emmène et qu’on la traite avec égard. Ensuite, vous coulerez le bateau, et nous reviendrons à nos affaires.

Il y eut franche lippée, cette nuit-là, dans la chambre de l’Heureuse Délivrance. On y but sec. Deux hommes y faisaient raison au capitaine : l’un était le quartier-maître, l’autre était Stable, le chirurgien, qui avait eu naguère la plus belle clientèle de Charleston, et qui, forcé de fuir la justice pour s’être permis quelques libertés envers un malade, avait porté ses talents chez les pirates. Il avait, ce soir, comme eux, perdu la tête, il était rouge d’ivresse et mûr pour les pires forfaits, quand la pensée de la jeune prisonnière lui revint tout d’un coup à la mémoire. Il donna l’ordre au steward nègre de l’aller chercher incontinent.

Inès Ramirez avait, à présent, tout compris : la mort de son père et de sa mère, et sa propre situation entre les mains des meurtriers. Mais, avec le sentiment de la vérité, le calme s’était fait en elle ; quand elle entra dans la chambre, son fier visage brun ne laissait pas voir le moindre trouble ; au contraire, sa bouche avait cette étrange fermeté, ses yeux cet éclat particulier où se trahissent les grands espoirs. Elle sourit au capitaine quand, s’étant levé, il la prit par la taille.

— Mort de ma vie ! s’écria-t-il, voilà ce qui s’appelle une vaillante fille ! Elle était née pour être la femme d’un pirate ! Venez, mon oiselle, buvons à notre amitié.

— Article six, toute bonne prise est commune ! interrompit le chirurgien, entre deux hoquets.

— Oui, capitaine Sharkey, appuya Galloway, ainsi le veut l’article six, nous nous y tiendrons.

— Quiconque s’interposerait entre elle et moi, j’en ferais de la chair à pâté ! rugit le capitaine, en promenant ses yeux de poisson tour à tour sur le chirurgien et le quartier-maître. Je vous l’atteste, jeune fille, il n’est pas encore au monde l’homme qui vous prendrait à John Sharkey ! Asseyez-vous sur mes genoux, entourez-moi de vos bras, comme cela. Le diable m’emporte si elle ne m’a pas aimé à première vue ! Qu’aviez-vous donc fait, ma jolie, pour qu’on vous eût mise aux fers sur votre navire ?

La jeune fille hocha la tête en souriant.

— No Inglese, no Inglese, zézaya-t-elle.

Elle avait vidé d’un trait le rouge-bord que lui tendait Sharkey, ses yeux noirs brillaient d’un feu nouveau. Assise sur les genoux du capitaine, elle jouait de la main avec ses cheveux, elle lui caressait l’oreille, la joue. Même le quartier-maître, même le chirurgien, tout endurci qu’il était, ne purent se défendre d’un mouvement de répulsion devant ce spectacle. Mais Sharkey s’esclaffa de joie.

— C’est qu’elle a un cœur de bronze ! fit-il en pressant contre lui la jeune fille.

Cependant, une curiosité, une émotion bizarres semblaient s’éveiller chez le chirurgien ; ses traits se tendaient, se figeaient, on eût dit qu’un travail effrayant se faisait dans son esprit. Son visage, coloré à la fois par le soleil tropical et par le vin, se marbra soudain de taches livides.

— Regardez sa main, capitaine Sharkey ! s’écria-t-il. Au nom du ciel, regardez sa main !

Sharkey regarda la main qui le caressait. Elle était d’une pâleur cadavérique ; une espèce de toile jaune et luisante en reliait les doigts ; une poussière cotonneuse et blanchâtre la saupoudrait, semblable à la farine qui recouvre un pain sortant du four. À cette vue, un cri de dégoût lui échappa, il repoussa la jeune fille. Elle lui répondit par un cri de triomphe, et se jeta sur le chirurgien, qui disparut en hurlant sous la table. Alors, saisissant la barbe de Galloway, elle y enfonça ses ongles. Mais il se dégagea, il empoigna une pique, il tint ainsi l’Espagnole à distance, tandis qu’elle jetait des clameurs inarticulées, grimaçait et roulait des yeux de folle.

Le steward nègre était accouru. On la ramena dans sa cabine, on l’y enferma. Après cela, les trois hommes, pantelants, s’entre-regardèrent. Un même mot leur brûlait les lèvres ; ce fut Galloway qui le premier osa l’articuler.

— La lèpre, dit-il. Malédiction ! cette femme nous a donné la lèpre !

— Pas à moi, dit le chirurgien. Elle n’a pas porté la main sur moi.

— À ce compte, reprit Galloway, elle ne m’a touché que la barbe. Je ne veux pas qu’il m’en reste un poil d’ici au matin !

— Avons-nous été assez bêtes ! gronda le chirurgien, en cognant ses poings contre son crâne. Contaminés ou non, nous n’aurons plus de paix qu’un an ne soit passé et tout danger disparu. Parbleu ! ce capitaine marchand s’est joliment gaussé de nous, et il nous a fallu bien de la naïveté pour croire que le motif qu’il alléguait justifiât, à l’égard d’une jeune fille de cette condition, une pareille quarantaine !

Enfoncé dans sa chaise, Sharkey avait écouté le chirurgien en essuyant d’un mouchoir rouge la poudre fatale qui lui souillait le front.

— Et moi ? fit-il d’une voix terrible et geignarde, que dites-vous de moi, le Chauve ? Y a-t-il pour moi aucun espoir ? Mais parlez, parlez donc, coquin, si vous ne voulez pas que je vous assomme ! Je le répète, y a-t-il quelque espoir pour moi ?

Le chirurgien fit un geste de dénégation.

— Capitaine Sharkey, répondit-il, ce serait commettre une mauvaise action que de vous mentir. L’infection est sur vous. Quand les squames de la lèpre se sont posées sur un homme, jamais il ne s’en purifie.

Sharkey laissa retomber la tête ; il paraissait frappé de stupeur devant l’avenir épouvantable que voyaient s’ouvrir ses yeux vitreux. Le quartier-maître et le chirurgien se levèrent. À pas de loup, quittant la cabine, ils se glissèrent, hors d’une atmosphère impure, dans la fraîcheur de l’aube.

Un second conseil fut tenu dans la matinée par les pirates, qui décidèrent d’envoyer une délégation au capitaine. Les délégués approchaient des cabines d’arrière quand ils le virent venir vers eux. Il avait l’enfer dans les yeux et il portait une paire de pistolets en bandoulière.

— La mer vous engloutisse tous, canailles ! rugit-il. D’où vous vient l’audace de traverser mon chemin ? Avancez, donc, que je vous étripe, Sweetlocks ! À moi, Galloway, Martin, Foley ! Faisons, à coups de fusil, rentrer au chenil cette meute !

Mais ses officiers ne lui obéissaient plus, personne ne vint à son aide. Des hommes se jetèrent sur lui. Un d’eux tomba, traversé par une balle. Les autres, ayant fini par le maîtriser, le hissèrent vivement au grand mât. Il les examinait encore à la ronde, et celui que rencontrait son regard voilé n’en était pas plus fier.

— Capitaine Sharkey, dit Sweetlocks, vous vous êtes mal conduit envers un bon nombre d’entre nous. Vous venez d’abattre John Masters d’un coup de pistolet. Déjà vous aviez cassé la tête à Bartholomew, le charpentier, avec une balle. Tout cela pourrait vous être pardonné, vu que vous avez été notre chef pendant des années et que nous nous sommes engagés par écrit à servir sous vos ordres aussi longtemps que durera ce voyage. Mais nous savons maintenant quelle belle prise vous avez à bord. Vous êtes empoisonné jusqu’aux moelles. Tant que vous serez ici à pourrir, il n’y aura plus pour nous de sécurité, bientôt nous tournerons tous en corruption et en ordure. Donc, John Sharkey, nous, pirates de l’Heureuse Délivrance, réunis en conseil, avons décidé que, pendant qu’il en est temps encore et avant que le fléau ne s’étende, vous serez jeté dans un canot et livré à la dérive, pour subir le sort qu’il plaît au Hasard de vous réserver.

Sharkey ne répondit pas ; il se contenta de parcourir d’un regard lent, sinistre, le cercle que formait autour de lui l’équipage. Cependant on avait amené la yole du bord : on l’y descendit au moyen d’une corde, les mains liées.

— Filez tout ! commanda Sweetlocks.

— Un instant, maître Sweetlocks, fit l’un des hommes. Et la fille ? Allons-nous la garder à bord pour qu’elle nous empoisonne tous ?

— Expédiez-la aussi, dit un autre.

Et tous de hurler leur approbation.

On fit, à la pointe des piques, sortir de sa cabine la jeune fille, on la poussa vers le canot. Dans ce corps en décomposition vivait l’âme insolente et hautaine de l’Espagne ; Inès Ramirez, en passant devant ses ravisseurs, les toisa d’un air de victoire.

Au moment où on larguait les garants, un chœur de voix railleuses s’éleva du navire :

— Bonne chance, capitaine ! Dieu bénisse votre lune de miel !

Et l’Heureuse Délivrance, courant devant l’alizé, eut bientôt laissé loin en arrière le frêle esquif, tache minuscule sur l’étendue des flots.

 

Extrait du journal de bord de l’Hécate, vaisseau de cinquante canons de la flotte de S.M., en croisière au large du Continent d’Amérique.

« 26 janvier 1721. – Le bœuf salé étant devenu impropre à la consommation et cinq hommes de l’équipage étant couchés par le scorbut, j’ai, aujourd’hui, envoyé deux détachements à la pointe nord-ouest d’Hispaniola pour y chercher des fruits.

« 7 heures, soir. – Les deux canots sont revenus, rapportant du fruit en abondance et deux bœufs. M. Woodruff, le maître, déclare que près du lieu de l’atterrissage a été trouvé le squelette d’une femme, dont le costume dénotait une Européenne et une personne de qualité. Il y avait, à côté d’elle, une grosse pierre avec laquelle on lui avait broyé le crâne ; non loin de là s’élevait une hutte de gazon qu’un homme avait habitée quelque temps, ainsi qu’en témoignaient des morceaux de bois en partie carbonisés, des os et divers autres indices. Le bruit court sur la côte que Sharkey, le pirate sanguinaire, fut abandonné l’an dernier dans ces parages. On ignore s’il a pu gagner l’intérieur ou s’il aura été recueilli par quelque bateau. Pour peu qu’il navigue encore, Dieu veuille l’envoyer à bonne portée de nos canons ! »

LE CHAMPION
DE LADY FALCONBRIDGE

LÉGENDE DU RING

Tom Cribb, champion d’Angleterre, ayant terminé sa carrière active par deux combats fameux avec le terrible Molineux, avait pris à son compte le cabaret des Armes de l’Union, qui faisait le coin de Panton Street, dans le Haymarket. Derrière le bar, une porte capitonnée, tendue de bayette verte, ouvrait sur un grand « parloir » tendu de papier rouge, que décoraient des gravures de sport en grand nombre, et, plus encore, des coupes et des ceintures, trophées précieux des anciennes victoires. Les élégants du jour, ceux qu’on dénommait les « Corinthiens », avaient accoutumé de se réunir dans cette salle, où, tout en dégustant les excellents vins de Tom Cribb, ils devisaient des combats du passé, s’enquéraient des présents, organisaient les futurs. Parfois aussi, le champion y recevait des confrères, qui la plupart venaient à lui dans la peine ou dans le besoin ; car sa générosité était proverbiale, et il n’avait jamais refusé à un homme de son état le réconfort d’un bon repas ou d’une bonne parole.

Le matin du 25 août 1818, deux hommes seulement occupaient cette illustre salle. L’un était Tom Cribb lui-même, devenu tout chair depuis l’époque où, sept ans auparavant, il s’entraînait pour son dernier assaut en faisant chaque jour ses quarante milles avec le capitaine Barclay sur les routes des Highlands. Épais, large et haut, il pesait quelque chose comme vingt stones ; mais son visage d’une lourdeur énergique et ses yeux léonins témoignaient que chez le publicain engraissé vivait toujours une âme d’athlète. Installé, bien qu’il fût moins d’onze heures, devant un pichet de bière, il découpait en lamelles du tabac noir, qu’il roulait ensuite entre ses doigts calleux. Nonobstant un passé de disputes héroïques, il paraissait bien ce qu’il était : un brave cœur, un maître de maison respectable, craignant la loi et bienveillant, un homme heureux et prospère.

Son compagnon, certes, ne donnait guère la même impression de contentement et d’aise. Plus jeune d’une quinzaine d’années, il était grand, bien fait, et par le port impérieux de la tête, par la noble carrure des épaules, il rappelait quelque chose de la mâle beauté qui avait distingué le champion dans sa prime jeunesse. On ne pouvait le voir sans reconnaître en lui un professionnel de la boxe ; et n’importe quel bon juge de l’art, considérant ses six pieds de haut, ses treize stones de muscle solide et la grâce imposante de sa structure, eût admis qu’il s’engageait dans la carrière avec des avantages qui, s’ils étaient soutenus et poussés par un moral robuste, devaient le mener loin. Tom Winter, ou Spring, pour l’appeler du nom de son choix, était, en effet, venu de chez lui, dans le Herefordshire, avec un joli bagage de succès locaux, bientôt accru de deux victoires sur de formidables poids lourds de Londres. Mais, hélas ! trois semaines auparavant, il avait été battu par le célèbre Painter, et ce revers était très cruel au jeune homme.

— Courage, petit ! disait le champion en regardant par derrière ses sourcils broussailleux le visage désolé de son compagnon. Vraiment, Tom, votre chagrin dépasse la mesure !

Le jeune homme gémit sans répondre.

— D’autres, avant vous, ont survécu à une défaite, pour devenir champions d’Angleterre. Moi que voici, par exemple. Est-ce qu’en 1805 je ne me laissai pas mettre hors de combat, à Broadwater Way, par George Nicholls ? Mais quoi ! je continuai de me battre ; et quand le grand Noir vint d’Amérique, on ne l’adressa pas, que je sache, à George Nicholls. Je vous le dis ; battez-vous de plus belle, et, by George ! je vous verrai marcher dans mes souliers !

Tom Spring hocha la tête.

— Jamais, si, pour en venir là, il faut que je me rencontre avec vous, Daddy !

— Cependant, Tom, je ne peux pas raisonnablement m’accrocher au titre. J’entends le déposer aux Cinq Cours, devant tout Londres, l’année prochaine, et vous le repasser. Il n’y a plus pour moi d’entraînement possible. Petit, j’ai eu mon heure.

— En tout cas, Daddy, n’attendez de moi aucun défi. Vous prendrez votre retraite quand il vous plaira, puis arrive qui plante !

— D’ici là, reposez-vous, Tom ; voyez venir votre chance ; vous trouverez toujours chez moi un lit et un morceau de pain.

Spring se frappa du poing le genou.

— Je sais, Daddy. À peine arrivais-je de Fownthorpe que vous aviez déjà pour moi des bontés de père.

— J’ai l’œil pour reconnaître un vainqueur.

— Joli vainqueur ! Battu en quarante rounds par Ned Painter !

— Vous l’aviez battu une première fois.

— Et, pardieu, je le battrai encore !

— Certainement, petit. George Nicholls ne voulut jamais m’accorder une revanche. Il se méfiait. Avec son gain, il acheta un fonds de boucher à Bristol, où il tient toujours boutique.

— Je ne demande qu’à retrouver Painter. Mais voilà… je n’ai plus un shilling en poche. Mes tenants ont perdu confiance en moi. Sans vous, je me jetterais à l’eau !

— Il ne vous reste rien, Tom ?

— Pas le prix d’un repas. J’ai laissé sur le ring, à Kingston, en même temps que ma réputation, mon dernier penny. Je ne sais comment vivre si je ne puis me battre ; et qui parierait sur moi maintenant ?

— Les connaisseurs, parbleu ! Car malgré tous les Ned Painter, vous tenez encore la tête de la liste. D’ailleurs, pour gagner quelque chose, un homme a bien des ressources. Il y avait ici, ce matin, une dame, et pas une du commun, mon petit, mais une vraie, de la haute, avec une couronne sur sa voiture ; et elle s’informait de vous.

— De moi ? une dame ?

Le jeune pugiliste était debout, et dans son regard l’indignation perçait sous la surprise.

— Vous ne voulez pas dire, Daddy ?…

— Je ne veux rien dire que d’honnête et d’acceptable.

— Vous parliez de gagner quelque chose ?

— Assez pour vous maintenir à flot dans cette mauvaise passe. J’ai idée qu’il se mijote une affaire. Et qui se rapporte à la boxe. La dame me posa des questions sur votre taille, votre poids, vos chances. Vous pensez si mes réponses vous ont fait du tort.

— Elle n’organiserait pas un match, peut-être ?

— Ça m’avait l’air d’une histoire comme ça. Elle s’informa de George Cooper, de Richmond Lenoir, de Tom Olivier ; mais toujours elle revenait à vous. Elle désirait savoir si vous n’étiez pas la fine fleur du lot. Et digne de confiance, par-dessus le marché : pouvait-elle se fier à vous ? Pardieu, Tom, vous seriez l’Archange des Batailles que j’aurais eu peine à vous mettre plus haut.

Un garçon, derrière le bar, allongea sa tête dans la salle.

— S’il vous plaît, M. Cribb, la voiture de la dame est là.

Le champion déposa sa pipe de terre.

— Par ici, petit, fit-il, entraînant de côté son jeune ami vers une fenêtre. Regardez-moi ça. Vîtes-vous jamais plus bel équipage ? Ces deux chevaux bais… Deux cents guinées la pièce ! Et ce cocher ? Et ce valet de pied ? Vous ne trouveriez pas souvent les pareils. La voilà qui descend. Attendez ici que je lui fasse les honneurs.

Tom Cribb sorti, Spring resta près de la fenêtre, nerveux et tambourinant contre les vitres ; car c’était un petit campagnard d’esprit simple, ne sachant rien des femmes et redoutant les pièges qui se dressent sous les pas d’un jeune homme dans une grande cité. Beaucoup d’histoires circulaient, de boxeurs enlevés, puis plantés là, par de belles dames, comme les gladiateurs romains aux jours de la décadence. C’est donc avec une certaine méfiance, et dans un état de trépidation intérieure, qu’il se retourna, pour voir entrer une grande personne voilée ; mais il se rassura quand, à deux pas de distance, la volumineuse forme de Tom Cribb lui prouva qu’il n’avait pas à craindre un tête-à-tête. Sitôt la porte refermée, la dame, très délibérément, se déganta ; puis, avec des doigts qui scintillaient de bagues, elle remonta et fixa lentement son lourd voile ; enfin elle se tourna vers Spring.

— C’est l’homme ? dit-elle.

Campés en face l’un de l’autre, ils s’étudiaient avec un mutuel intérêt, qui se changea bientôt, sur leurs deux visages, en admiration mutuelle. Elle avait devant elle un jeune homme aussi beau qu’en pouvait offrir l’Angleterre, et non pas moins attrayant par ses façons timides et la rougeur de ses joues. Il avait devant lui une femme de trente ans, grande, brune, semblable à une reine, et dont le visage charmant trahissait, dans chaque ligne, dans chaque contour, l’orgueil et la race, une femme née pour les cours, une nature altière et dominatrice, chez qui, cependant, la fermeté se tempérait de grâce et de douceur. Tom Spring, la regardant, se disait que, même en songe, il n’avait jamais vu beauté si parfaite ; et néanmoins, un irrépressible instinct l’avertissait de se tenir sur ses gardes. Oui, certes, il était beau, ce visage, beau par delà toute croyance. Mais était-il bon, affectueux, sincère ? Une étrange répulsion subconsciente se mêlait chez Spring à l’admiration pour tant de charmes. Quant à la dame, elle avait déjà cessé de voir l’homme dans le pugiliste et ne le considérait plus qu’avec des yeux critiques, ainsi qu’une machine ayant une fonction définie.

— Je suis heureuse de vous connaître, monsieur… monsieur Spring, dit-elle, l’examinant comme un maquignon ferait un cheval.

Puis, à Tom Cribb :

— Je l’imaginais plus grand. Vous aviez parlé de six pieds, je crois ?

— Et il les a, madame ; mais il porte bien sa taille. Il n’y a que les haricots ramés pour paraître grands. Voyez, j’ai moi-même six pieds, et sa tête arrive au niveau de la mienne. Seulement, je suis un peu défraîchi, moi.

— Le tour de poitrine ?

— Quarante-trois pouces, madame.

— Assurément, vous semblez très vigoureux, M. Spring. Et vous avez du cœur aussi, j’espère ?

Spring haussa les épaules.

— Ce n’est pas à moi de m’en vanter, madame.

— J’en réponds, dit Cribb. Lisez la Sporting Chronicle d’il y a trois semaines, vous verrez qu’il ne cessa de tenir contre Ned Painter que quand il perdit connaissance. Je l’assistais, madame, je sais. Par l’état de mon gilet, si je vous le montrais, vous jugeriez de ce qu’il peut encaisser.

L’argument ne toucha pas la dame.

— Il a été battu, dit-elle froidement. L’homme qui l’a battu doit valoir mieux que lui.

— Sauf votre respect, madame, j’en doute. En dehors de Gentleman Jackson, il n’y a personne pour qui je parierais contre lui sur le ring. Le gosse a déjà battu Painter ; il le battra encore si les fonds pour la rencontre peuvent être réunis par Votre Seigneurie.

La dame tressaillit, et regardant le champion avec colère :

— Pourquoi m’appeler de ce nom ?

— Manière de m’exprimer… faites excuse.

— Je vous prie de ne pas recommencer.

— Bien, madame.

— Je viens ici incognito. Vous allez me promettre sur l’honneur de ne pas chercher à me connaître. Ou nous en resterons là.

— Je vous le promets pour mon compte, madame, et Spring pour le sien, j’en suis sûr. Cependant, vous daignerez convenir que je ne peux pas empêcher mes garçons et mes habitués de causer avec vos gens.

— Mes gens n’en savent pas plus que vous. Mais le temps passe, il faut que j’aille à mes affaires. Je crois M. Spring, que vous cherchez une occupation ?

— En effet, madame.

— D’après M. Cribb, vous combattriez n’importe qui et de n’importe quel poids ?

Le champion intervint.

— N’importe qui ayant deux jambes !

— Qui désirez-vous que je combatte ? demanda le jeune athlète.

— Ceci me regarde. Si vraiment vous êtes prêt à combattre n’importe qui, le nom ne peut rien vous faire. J’ai mes raisons de le garder pour moi.

— Bien, madame.

— Vous ne manquez d’entraînement que depuis quelques semaines. Combien de temps vous faut-il pour vous retrouver en forme ?

— Trois semaines ou un mois.

— Je paierai vos frais d’entraînement et vous donnerai en plus dix livres par semaine. Vous vous battrez quand j’estimerai votre préparation complète et les circonstances favorables. En cas de victoire, vous toucherez cinquante livres. Ces conditions vous plaisent-elles ?

— Je les trouve magnifiques, madame.

— Et rappelez-vous ceci, M. Spring ; je vous choisis non pas du tout parce que vous vous imposez, car il y a là-dessus deux opinions ; mais parce qu’on vous représente comme un homme d’honneur, en qui je puis avoir confiance. Les conditions de ce match doivent rester secrètes.

— Je n’en soufflerai mot.

— C’est un match privé, pas autre chose. Vous commencerez demain votre entraînement.

— Parfait, madame.

— Je demanderai à M. Cribb de s’en charger.

— Et je m’en chargerai, madame, bien volontiers. Mais, avec votre permission, ne touchera-t-il rien en cas de défaite ?

La figure de la dame se contracta d’émotion, et, violemment, ses mains se crispèrent.

— En cas de défaite, pas un penny ! pas un penny ! Il ne peut pas, il ne doit pas se laisser battre !

— Madame, répondit Spring, je n’ai jamais entendu parler d’un match dans ces conditions. Il est vrai que je suis au plus bas, et quand on mendie on n’a pas à se montrer difficile. Je me conformerai à vos ordres ; je m’entraînerai jusqu’à ce que vous me fassiez signe ; je combattrai où vous me le direz ; et j’espère que ce sera sur un grand ring.

— Oui, déclara-t-elle, ce sera sur un grand ring.

— À quelle distance de Londres ?

— À une centaine de milles. Avez-vous rien de plus à me demander ? Mon temps est pris.

— Je voudrais savoir, madame, fit vivement le champion, si je pourrai, le jour venu, servir de second au petit. Je l’ai assisté dans ses deux dernières rencontres. Ne lui prêterai-je pas, cette fois encore, le genou ?

— Non ! dit-elle d’une voix tranchante.

Et sans ajouter une syllabe, elle gagna la porte, qu’elle referma derrière elle. Quelques secondes plus tard, l’attelage traversait, dans une éblouissante vision, le cadre de la fenêtre, prenait le tournant du Haymarket, noir de monde, et s’engouffrait dans la circulation.

Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un silence. Puis Tom Cribb éclata :

— Le diable m’emporte s’il s’agit d’un combat ordinaire ! Prenez toujours le billet de cinq livres, petit. Mais, pas d’erreur, voilà une drôle d’histoire !

Après mûre délibération, on convint que Tom Spring irait s’entraîner dans un établissement d’Hampstead Heath, l’Hôtellerie du Château, sous la direction de Cribb, qui l’y rejoindrait chaque jour en voiture. Spring s’y rendit dès le lendemain, et se mit tout de suite à l’œuvre, en combinant, selon la méthode habituelle, l’usage des drogues, le travail des haltères et les exercices respiratoires. Malgré tout, il n’arrivait pas à prendre l’affaire au sérieux, et son brave homme d’entraîneur éprouvait la même peine.

— Ce qui me manque, Dad, c’est le tabac, disait le jeune athlète, pendant un repos, l’après-midi du troisième jour. Quel mal ça me ferait-il de fumer une pipe ?

— Bien, bien, petit ! répliqua le champion ; j’agis contre ma conscience, mais enfin voici un bout de pipe et le pot à tabac. Ma parole, je ne sais pas ce qu’aurait dit le capitaine Barclay d’Ury s’il vous avait vu fumer en période d’entraînement. C’était un homme à vous manier comme personne. Il m’avait descendu de seize à treize stones la seconde fois que je combattis le Noir.

Spring, sa pipe allumée, se renversait dans un nuage bleuâtre.

— Vous, Daddy, cela ne pouvait pas vous coûter d’observer une discipline. Vous n’ignoriez pas ce qui vous attendait. Vous aviez une date, un lieu de combat, un adversaire. Vous saviez qu’au bout d’un mois vous franchiriez les cordes devant dix mille spectateurs dont les enjeux représenteraient peut-être cent mille livres ! Vous saviez avec qui vous vous rencontreriez, et vous n’entendiez pas laisser entre ses mains le meilleur de vous-même. Moi, au contraire, tout ce que je vois dans mon cas, c’est une lubie de femme, et qui n’aura pas de suites. Si je croyais que ce fût sérieux, je briserais cette pipe plutôt que d’en tirer une bouffée !

Perplexe, Tom Cribb se gratta la tête.

— Là-dessus, tout ce que je peux dire, c’est que l’argent de la dame est bon. Songez-y : combien, parmi les professionnels classés, tiendraient contre vous une demi-heure ? Pas Stringer, car vous l’avez battu. Cooper ? Absent. Du côté de Newcastle. Donc, pas lui. Richmond ? Vous n’auriez pas même à enlever votre veste pour le battre. Puis il y a le Gazier, mais il ne pèse pas douze stones. Et il y a Bill Neat, de Bristol. C’est tout, mon garçon. La dame s’est mis en tête de vous faire battre avec le Gazier ou avec Bill Neat.

— Pourquoi ne pas le dire ? Contre le Gazier, je m’entraînerais dur ; et contre Bill Neat, plus dur encore. Mais du diable si j’ai le moindre cœur à m’entraîner quand c’est, comme aujourd’hui, contre personne et contre tout le monde !

À ce point de leurs réflexions, les deux interlocuteurs, brusquement, s’arrêtèrent. La porte s’ouvrait, la dame entra, et, ses yeux étant tombés sur eux, un flux de colère empourpra son beau visage énigmatique. Sous son mépris muet, ils se dressèrent, la mine longue. Debout, leurs pipes fumantes dans la main, interdits, morfondus, sans contenance, ils restaient là, pareils à deux grands mastiffs hargneux devant une maîtresse irritée.

— Quoi ! dit-elle, claquant furieusement du pied, c’est là votre entraînement ?

— Croyez que je suis désolé, madame, fit le champion, piteux. Je ne me doutais pas… je n’aurais jamais supposé…

— Que je viendrais m’assurer par moi-même si vous gagniez bien mon argent ? Non, en effet, vous ne le supposiez pas.

Et tout d’un coup, tournée vers Tom Spring, elle fulmina :

— Imbécile qui aura voulu se faire battre ! Car voilà bien à quoi vous vous préparez !

Ce fut au jeune homme de la regarder avec colère.

— Veuillez vous dispenser de me donner des noms, madame. J’ai ma dignité, tout comme vous. Je reconnais que je n’aurais pas dû fumer en période d’entraînement. Mais à l’instant même de votre arrivée j’étais en train de dire à Tom Cribb que, si vous daigniez ne plus nous traiter en enfants et me dire contre qui, où et quand vous voulez que je me batte, j’aurais moins de mal à me prendre en mains.

— C’est vrai, madame, dit le champion. Je sais bien qu’en dehors du Gazier ou de Bill Neat il n’y a personne ; il faut donc que ce soit l’un ou l’autre. Remettez-vous-en à moi, et je vous rends le petit, à jour fixe, souple comme une truite.

La dame eut un rire dédaigneux.

— Pensez-vous, dit-elle, qu’il n’y a que les professionnels pour savoir se battre ?

Cribb, stupéfait, se récria :

— Un amateur, by George ! Vous ne demandez sûrement pas à Tom Spring de s’entraîner trois semaines pour se rencontrer avec un Corinthien ?

— Je n’en dirai pas davantage, cela n’est pas votre affaire, répondit-elle. Mais je vous préviens que, si vous ne vous entraînez pas, je renoncerai à vous et chercherai ailleurs. N’allez pas vous figurer que vous vous jouerez de moi parce que je suis une femme. Je connais aussi bien qu’un homme tout ce qui touche à la boxe.

— J’ai vu ça au premier mot, dit Cribb.

— Ne l’oubliez donc pas. C’est le dernier avis que je vous donne. Si une fois de plus je vous trouvais en faute, vous auriez un remplaçant.

— Alors, je ne saurai pas contre qui je dois me battre ?

— Quant à cela, sachez seulement une chose : qu’en mettant tout au mieux, ni vous ni personne en Angleterre n’auriez une minute à perdre pour vous préparer à vaincre. Maintenant, au travail ; et que je ne vous prenne plus en faute !

Elle toisa d’un regard hautain les deux athlètes, tout petits devant elle, tourna sur ses talons et disparut.

Le champion siffla au moment où la porte se rabattait sur elle ; et s’essuyant le front avec un mouchoir de cotonnade rouge, il regarda son compagnon déconfit.

— Ma parole, petit, ça devient sérieux à partir de cette minute.

— Oui, répéta solennellement Tom Spring, ça devient sérieux.

Au cours de la quinzaine suivante, la dame fit, à plusieurs reprises, des apparitions inopinées pour vérifier les progrès de son champion. Mais elle eut beau venir quand on l’attendait le moins, jamais elle n’eut plus à se plaindre d’une défaillance. À force de boxer, de faire des marches de trente milles, de courir, pendant des milles encore, et jusqu’au sang, entre les brancards d’une voiture, d’avoir d’interminables séances de saut à la corde, il coulait au point où son entraîneur allait bientôt pouvoir proclamer orgueilleusement, selon la formule, qu’il « avait expulsé sa dernière once de graisse et était prêt à lutter pour la vie ». Une seule fois la dame se fit accompagner dans sa visite. Elle amenait un grand jeune homme, fin de silhouette, aristocratique d’allures, et qui eût été d’une éclatante beauté si un accident n’avait, en lui brisant le nez, rompu la parfaite harmonie de son visage. Les yeux tristes, les bras croisés, il contemplait le torse magnifique du boxeur, nu jusqu’à la ceinture pour manier ses haltères.

— Pensez-vous qu’il fasse l’affaire ? dit-elle.

Il haussa les épaules.

— Cela ne me plaît pas beaucoup, cara mia. Je ne peux pas dire que cela me plaise beaucoup.

— Il faut que cela vous plaise, j’y tiens absolument, George.

— Cela, voyez-vous, n’est pas anglais. Cela rappelle Lucrèce Borgia et l’Italie du moyen âge. L’amour et la haine sont deux passions qui ne varient pas chez la femme ; mais cette manifestation particulière m’en semble fort déplacée à Londres et au XIXe siècle.

— N’a-t-il pas besoin d’une leçon ?

— Il y a la manière.

— Vous avez essayé d’une autre. Qu’avez-vous obtenu ?

Le jeune homme eut un sourire pincé en relevant sa manchette pour regarder, à son poignet, une cicatrice profonde.

— Pas grand’chose, évidemment, dit-il.

— Vous avez essayé, mais échoué.

— Je dois le reconnaître.

— Alors, que me reste-t-il ? la loi ?

— Bonté du ciel ! non.

— C’est donc mon tour, George, et j’en ferai à ma tête.

— Je doute que personne vous en puisse empêcher, cara mia. Ce n’est certainement pas moi qui l’essaierai. Quant à vous aider, je ne m’en sens guère capable.

— Vous l’ai-je demandé ?

— Non. Et vous saurez bien agir seule. Mais pardonnez-moi : je crois que si vous en avez fini avec votre lutteur, nous devrions rentrer à Londres. Je ne voudrais pas pour un monde manquer Goldoni à l’Opéra.

Et, côte à côte, ils se retirèrent, lui frivole et détaché, elle l’aspect fatidique.

Le jour vint enfin pour Cribb de se déclarer à bout de science dans la préparation du jeune homme.

— Impossible de le pousser plus loin, madame. Il lutterait pour un royaume. Une semaine de plus ne servirait qu’à le fatiguer.

Elle détailla Spring d’un œil connaisseur.

— Il semble vous faire honneur, prononça-t-elle. C’est demain mardi : il combattra après-demain.

— Très bien, madame. Où devra-t-il se rendre ?

— Écoutez-moi, et notez bien toutes mes paroles, M. Cribb. Vous le quitterez mercredi matin devant l’Hôtellerie de la Croix d’Or, à Charing Cross. Il prendra la diligence de Brighton et ira jusqu’à Tunbridge Wells, où il descendra au Chêne Royal. Là, il se restaurera, mais en se conformant à vos prescriptions pour un jour de rencontre ; et il attendra qu’un groom en livrée groseille lui apporte, par message verbal ou écrit, mes instructions finales.

— Et je ne dois pas l’accompagner ?

— Non.

— Mais, pour sûr, madame, je puis aller jusqu’à Tunbridge Wells ? Il est dur, après avoir entraîné un homme, de l’abandonner à la dernière minute.

— On vous connaît trop. Le bruit de votre arrivée se répandrait dans la ville. Mes projets en souffriraient peut-être. Inutile de songer à vous déplacer.

— Je suppose, dit Spring, qu’il faut que j’apporte mes petites culottes et mes souliers à crampons ?

— Vous aurez l’obligeance de ne rien apporter qui révèle votre profession. J’attends que vous veniez dans les mêmes vêtements où je vous vis pour la première fois : de ces vêtements qui semblent indiquer un ouvrier, un mécanicien, par exemple.

Le visage de Tom Cribb exprimait l’absolu désespoir.

— Pas de second, pas de culottes, pas de souliers à crampons, cela ne me paraît guère régulier, gémit-il. Je vous donne ma parole, madame, que je rougis de m’être mêlé d’une affaire pareille ! Je ne sais pas comment vous pouvez appeler combat une rencontre où il n’y a pas de seconds. C’est simplement une rixe ! Je me suis trop avancé pour m’en laver les mains ; mais je le regrette.

Tous les scrupules professionnels du champion et de son élève durent céder à l’impérieuse volonté de la dame. Il en fut comme elle avait décidé. À neuf heures, le cocher de la diligence de Brighton faisait monter Tom Spring à côté de lui sur le siège, et le jeune homme serrait la main au gros Tom Cribb, debout sur le seuil de la Croix d’Or où l’entourait un cercle admiratif de palefreniers et de garçons d’auberge. On était à la saison plaisante où l’été se fond dans l’automne et où les premières rousseurs marquent les hêtres et les fougères. Le jeune campagnard respira plus librement quand il eut laissé à l’arrière les rues maussades de Southwark et de Lewisham et qu’à ses yeux ravis se déroulèrent de glorieuses perspectives, tandis que la diligence, emportée au galop de ses six chevaux gris pommelé, traversait le classique paysage de Knowle, ou longeait, par delà Riverside Hill, la vaste étendue des bois de Kent. Passé Tonbridge School et Southborough, l’attelage s’engagea sur une route montante et sinueuse, bordée par d’étranges affleurements de grès, et fit halte devant une grande hôtellerie à l’enseigne du Chêne Royal. Spring descendit, entra dans la salle de café et commanda la tranche de bœuf saignant que son entraîneur lui avait prescrite. Il finissait à peine de manger qu’un domestique en veste groseille, et doué de la figure la plus spécialement inexpressive, se présentait à lui.

— Je vous demande pardon, sir. N’êtes-vous pas M. Spring de Londres ?

— Lui-même, jeune homme.

— Voici les instructions dont on m’a chargé pour vous. Après votre repas, vous attendrez ici une heure ; puis vous me trouverez avec un phaéton à la porte ; et je vous conduirai à destination.

Jamais un incident du ring n’avait impressionné le jeune pugiliste. Les rudes encouragements de ses parieurs, les fluctuations et les clameurs de la multitude, la vue de son adversaire l’aidaient, en stimulant son énergie, à se montrer digne d’être un centre de spectacle. Il se jeta sur un divan de crin, tâcha de somnoler, et, trop inquiet, trop surexcité pour y parvenir, se leva et se mit à faire les cent pas dans la salle vide. Tout d’un coup, il s’avisa qu’une grosse face rubiconde l’observait du coin de la porte ; et l’homme à qui elle appartenait, se voyant remarqué, entra.

— Je vous demande pardon, sir. C’est bien à M. Thomas Spring que j’ai l’honneur de parler ?

— Pour vous servir, dit le jeune homme.

— Dieu vous bénisse ! Quel orgueil pour moi de vous avoir sous mon toit ! Je m’appelle Cordery, sir, et je suis le maître de cette vieille hôtellerie. Il me semblait bien que mes yeux ne me trompaient pas. Dans ma modeste demeure, sir, je patronne le ring, et j’étais à Moulsey, en septembre, lors de votre victoire sur Jack Stringer, de Rawcliffe. Un très beau combat, sir, et magnifiquement mené, j’ose le dire. J’ai le droit d’avoir une opinion, car il n’y a pas eu, depuis des années, dans le Kent ou le Sussex, un seul assaut où l’on n’ait vu Joë Cordery devant le ring. Interrogez M. Gregson, du Restaurant d’Holborn, et il vous parlera du vieux Joë Cordery. À propos, M. Spring, ce n’est pas une affaire, au moins, qui vous amène en ces parages ? Il suffit de la moitié d’un œil pour voir que vous êtes entraîné à fond. Vous m’obligeriez en acceptant mes bons offices.

Spring songea un moment qu’en usant de franchise envers l’hôtelier il avait des chances d’en tirer plus de renseignements qu’il n’en pouvait fournir lui-même. Mais il était homme de parole et n’oublia pas qu’il avait engagé la sienne.

— Un jour de repos à la campagne, M. Cordery… c’est tout.

— En vérité ! J’espérais qu’il y avait, comme on dit, un moulin dans le vent. Je croyais flairer quelque chose. J’ai du nez pour ça, M. Spring. Bien entendu, vous en savez plus que moi. Peut-être voudrez-vous cet après-midi que nous fassions ensemble une petite promenade ? Vous donneriez un coup d’œil aux houblonnières. C’est juste la saison, sir.

Tom Spring n’avait pas l’art du mensonge et ses excuses embarrassées ne parvinrent sans doute pas absolument à convaincre l’hôtelier qu’il se trompait dans son hypothèse. Quand, au milieu de leur conversation, le domestique en veste groseille vint annoncer qu’un phaéton attendait à la porte, une curiosité soupçonneuse alluma les yeux de Cordery.

— Vous m’aviez dit, sauf erreur, que vous ne connaissiez personne dans le pays ?

— J’y ai seulement un ami, M. Cordery, et il me fait la gentillesse de m’envoyer sa voiture. Je rentrerai probablement à Londres ce soir par la diligence. Mais je repasserai par ici dans une ou deux heures, et je vous demanderai une tasse de thé.

Dehors stationnait un phaéton attelé d’un beau cheval noir et qui avait pour cocher le domestique en veste groseille. Spring grimpait déjà près du conducteur lorsque, à voix basse, celui-ci l’informa qu’il avait ordre de le faire monter derrière. Puis le phaéton s’ébranla, tandis que l’hôtelier, dans un état d’excitation très vive, et plus certain que jamais qu’il se préparait quelque chose, courait à l’écurie, assemblait à grands cris ses palefreniers, partait immédiatement à la poursuite du phaéton et s’arrêtait à chaque croisée de chemins jusqu’à ce qu’on l’eût renseigné sur un cheval noir et une livrée groseille.

Cependant, le phaéton se dirigeait vers Crowborough. À quelques milles plus loin, il quitta la grand’route pour enfiler une étroite avenue de hêtres roux. Sous ce tunnel d’or marchait, tournant le dos au phaéton, une dame. Quand l’attelage fut proche, elle se rangea au bord de l’avenue et leva les yeux. Le conducteur tira sur les rênes.

— J’espère que vous disposez de tous vos moyens ? dit-elle, inspectant d’un œil ardent le pugiliste. Comment vous sentez-vous ?

— En très bon état, madame, je vous remercie.

— Je vais monter près de vous, Johnson. Nous avons encore un peu de route à faire. Vous passerez par le Lower Warren et longerez ensuite le Gravel Hanger. Je vous arrêterai quand il faudra. Allez lentement. Inutile d’arriver avant vingt minutes.

Sous une extraordinaire impression de rêve, et par tout un réseau de mystérieux petits chemins, Spring se vit mener jusque devant une grille, à l’entrée d’une sapinière envahie par la végétation. La dame, alors, étant descendue, invita Spring à faire de même.

— Vous resterez sur le chemin, dit-elle au conducteur. Nous pouvons nous faire attendre. Maintenant, M. Spring, vouliez-vous avoir la bonté de me suivre ? J’ai fixé par lettre un rendez-vous.

Vivement, elle s’engagea dans un sentier tortueux sous les arbres, franchit une barrière, pénétra dans un second bois, tout sonore du gloussement profond des faisans, et passé lequel un beau parc vallonné, planté de chênes, allait rejoindre les terrasses à balustres d’une magnifique maison de style Élisabeth. Une ombre solitaire se mouvait, à travers le parc, dans la direction du bois.

La dame étreignit le poignet de Spring.

— Je vous présente votre homme ! dit-elle.

Sous le couvert des arbres, ils voyaient sans être visibles. Tom Spring regardait fixement le personnage, encore à quelques yards en avant. Il était grand, puissant, vêtu d’un habit bleu à boutons d’or qui miroitaient au soleil, et il portait des culottes lacées avec des bottes à l’écuyère. Il marchait d’un pas ferme, en faisant, à chaque pas, claquer contre sa jambe une cravache qui lui pendait au poing. Dans son aspect, dans sa démarche, il respirait la décision et l’énergie.

— Mais c’est un gentleman ! dit Spring. Voyons, madame, cela sort de mon programme. Je n’en veux pas à cet homme et il ne peut m’en vouloir. Qu’ai-je à faire avec lui ?

— Le combattre ! le réduire en poussière ! Vous êtes ici pour cela !

Indigné, Tom Spring pivota sur ses talons.

— Je suis ici pour me battre, il est vrai, mais non pour écraser un homme qui n’a aucune idée de la lutte.

— Je vois que son aspect vous impressionne, persifla-t-elle. Vous avez trouvé votre maître.

— Possible. Mais je m’abstiens.

Elle devint blême de dépit et de rage.

— Imbécile ! cria-t-elle. Vous iriez tout compromettre à la dernière minute ? Vous avez là, sur ce papier, cinquante livres… et vous les refuseriez ?

— C’est lâche. Je refuse.

— Lâche ? Mais cet homme, à qui vous donnez deux stones, battrait n’importe quel amateur d’Angleterre !

Le jeune pugiliste eut un soulagement. Après tout, s’il les gagnait loyalement, ces cinquante livres lui rendraient bien des services. Il lui suffisait d’être sûr qu’il eût, en cet homme, un digne et volontaire antagoniste.

— D’où vient que vous en répondez ainsi ? demanda-t-il.

— Je dois le connaître… je suis sa femme.

Et faisant une subite volte-face, elle s’enfonça comme un trait dans la broussaille. L’homme arrivait tout proche, et Tom Spring, en l’observant, sentait faiblir ses scrupules. Il marquait une trentaine d’années. Vigoureux, large de torse, il avait une figure massive et brutale, de grands sourcils touffus, la bouche dure. On devinait à son allure un athlète entraîné. Comme il avançait en se dandinant, il aperçut Spring entre les arbres ; tout de suite, il pressa le pas vers lui et sauta la barrière qui les séparait.

— Holà ! dit-il, s’arrêtant à quelques pas et le toisant, qui diable êtes-vous ? d’où diable venez-vous ? que diable faites-vous chez moi ?

Son attitude était encore plus agressive que ses paroles. Spring rougit de colère.

— Voyons, monsieur, il n’en coûte pas cher de parler poliment. Vous n’avez pas à le prendre sur ce ton.

— Satané coquin ! vociféra l’autre, vous voulez donc que je vous chasse de ce bois à la pointe de mes bottes ? Comment osez-vous rester là et me répondre ?

Il s’avançait, le regard menaçant, la cravache à demi levée.

Et il fit tourner sa cravache. Tom Spring, d’un bond, esquiva le coup.

— Tout doux, monsieur. Il faut d’abord que je vous avertisse. Je suis Spring, le boxeur. Peut-être avez-vous entendu mon nom ?

— Je pensais bien que vous étiez un drôle de cette espèce, dit l’homme. Je me suis déjà mesuré avec un ou deux de vos pareils, qui n’ont pas tenu contre moi cinq minutes. Peut-être aimeriez-vous me mettre à l’épreuve ?

— Si vous me touchez de votre cravache, monsieur…

— Voilà !

Le coup, mal dirigé, alla toucher Spring en travers de l’épaule.

— Vous battrez-vous maintenant ?

— Je ne viens pas ici pour autre chose, dit Spring, humectant ses lèvres sèches. Vous pouvez jeter cette cravache. Je me battrai. Je suis entraîné. Mais vous l’aurez voulu et ne me ferez pas de reproche.

L’homme ôta son habit bleu, découvrant, par-dessus ses vastes omoplates, un gilet de satin brodé, qu’il enleva de même ; puis il suspendit les deux vêtements à une branche d’aune.

— Vous êtes entraîné ? murmura-t-il. Je veux, parbleu ! avant d’être à bout, vous entraîner encore !

Si la moindre crainte d’un avantage déloyal avait pu subsister chez Tom Spring, elle eût cédé enfin devant l’assurance de l’homme et ce qu’il révélait progressivement de son admirable physique. Défaisant une cravate de satin noir épinglée d’un gros rubis, jetant de côté le col blanc qui enserrait sa noueuse encolure, dégrafant d’un geste délibéré les boutons d’or de ses manchettes, il releva ses manches de chemise sur ses deux bras velus et musclés qu’un sculpteur eût pris pour modèles.

— Approchez de la barrière, dit-il, nous aurons plus de place.

Spring s’était associé à tous les préparatifs de son formidable antagoniste. Il avait, comme lui, suspendu à un buisson son chapeau, sa veste, son gilet, et, sur l’invitation qui lui en fut faite, il s’avança dans l’espace libre.

— Combat de malandrins ou boxe ? demanda l’amateur froidement.

— Boxe.

— Très bien. Levez les mains. Allez-y.

Ils étaient campés face à face sur un carré de gazon coupé par le chemin à la lisière du bois. Le visage de l’amateur avait perdu son expression insolente et hautaine ; mais un demi-sourire grimaçait sur ses lèvres, et ses yeux luisaient farouchement sous les touffes de ses sourcils. À sa manière de se tenir, on devinait un maître de la boxe. Tom Spring, qui allait et venait légèrement à droite, à gauche, cherchant une ouverture, comprit soudain que ni avec Stringer ni avec le redoutable Painter il n’avait eu devant lui un plus sérieux adversaire. Le gauche de l’amateur était bien en avant, sa garde basse, son corps en retrait au-dessus des hanches, sa tête hors d’atteinte. Spring tenta une reconnaissance à la ceinture, puis au visage ; mais dans le même instant l’autre était sur lui, faisant pleuvoir des coups de marteau, qu’il eut grand mal à éviter. Il rompait sans cesse ; mais comment échapper à cet ouragan de muscles et d’os ? Un coup pesant rabattit sa garde ; un second porta sur son épaule, et il tomba, ayant sur lui son adversaire. Tous deux rebondirent, se regardèrent et se remirent en position.

Sans conteste, l’amateur était non seulement le plus lourd des deux, mais aussi le plus vigoureux et le plus endurant. Deux fois encore il fit tomber Spring, une fois sous le poids de ses coups, une autre fois en le pressant jusqu’à le jeter à la renverse. De telles chutes auraient mis hors de combat un lutteur moins aguerri ; elles ne représentaient pour Tom Spring que des incidents de sa profession journalière. Tout meurtri et tout essoufflé, il se retrouvait, pourtant, chaque fois, debout à la minute. Le sang coulait de sa bouche, mais ses intrépides yeux bleus disaient une âme inébranlée.

Habitué maintenant à la tactique impétueuse de son adversaire, il allait y répondre. La quatrième reprise, pareille aux trois premières quant à l’attaque, en différa beaucoup quant à la défense. Jusque-là, Spring, cédant le terrain, s’était laissé dominer. Cette fois, il tint ferme. Au moment où son adversaire fonçait sur lui, il l’accueillit par un effroyable direct du droit, appliqué de toute sa force et doublé de vigueur par la violence de la charge. Le coup fut si étourdissant que le pugiliste en recula lui-même. L’amateur vacilla sur ses jambes et alla s’incliner contre un tronc d’arbre, en se couvrant le visage.

— Vous feriez mieux de renoncer, dit Spring ; sans ça, vous allez me connaître.

Mais l’autre, dans un crachat de sang et un blasphème :

— Continuons !

D’ailleurs, le pugiliste s’aperçut qu’il avait encore de la besogne à faire. Rendu prudent par sa mésaventure, l’autre ne cherchait plus à vaincre d’un choc, ni à terrasser un boxeur accompli comme un rustaud de foire. Il se battait de la tête et des pieds autant que des mains. Spring, en son for intérieur, devait admettre qu’entraîné pour le ring, cet homme eût fait un lutteur redoutable. Il avait une garde solide, une riposte foudroyante, il « encaissait » comme s’il eût été de fer, et par son poids dans le corps à corps il occasionnait à Spring des chutes brisantes. Mais il ne cessa plus de se ressentir du coup terrible auquel il s’était exposé avant d’avoir appris le respect de son adversaire. Ses moyens avaient perdu de leur rapidité et ses coups de leur pointe. Puis il luttait contre un homme qui, de tous les boxeurs parvenus à la notoriété, était le plus sûr, le plus calme, le moins capable de s’abandonner ou de perdre l’avantage acquis. Il était, lentement, graduellement, reprise par reprise, usé par cet antagoniste froid, mordant et alerte. Enfin, il s’arrêta, n’en pouvant plus, le souffle rauque, le visage, autant qu’il en laissait voir, congestionné par son effort. Il touchait aux limites de l’endurance humaine. Et Spring résolut de l’attendre, brisé, fourbu, mais imperturbable, résolu, dangereux comme jamais.

— Vous devriez renoncer, croyez-moi, réitéra le jeune homme, vous êtes fini.

L’autre ne voulut rien entendre. Avec un grognement de fureur, il fonça, oublieux de toute méthode et cognant des deux poings. Tom Spring un moment, parut accablé. Puis il fit un écart, allongea un coup qui retentit : l’amateur battit l’air des bras, croula de son haut, et, ses grands membres étendus sur l’herbe, montra au ciel un visage défiguré.

Tom Spring le regardait couché là, sans connaissance, quand il sentit à son poignet le contact d’une main douce et tiède : la dame était près de lui.

— Profitez ! cria-t-elle, et ses noires prunelles jetaient des flammes. Allez-y donc !

Repoussée d’un geste d’horreur, elle ne perdit pas courage.

— J’irai jusqu’à soixante-dix livres…

— Le combat est terminé, madame. Je n’ai plus le droit de toucher cet homme.

— Cent livres, cent belles et bonnes livres. Je les ai sur moi. Ferez-vous fi de cent livres ?

Il lui tourna le dos. Elle courut par devant lui pour piétiner au visage l’homme tombé. Mais il la prévint, et, l’écartant, la secouant avec rudesse :

— Au large ! dit-il. Frapper un homme à terre… quelle honte !

Le blessé gémit, fit un mouvement de côté, puis, lentement, se souleva, passa sur son front sa main moite, et, tant bien que mal, se remit enfin sur ses jambes.

— Soit ! fit-il, haussant les épaules. Ce fut un combat loyal. Je n’ai pas à me plaindre. Jackson me tenait pour son meilleur élève ; mais je vous accorde l’avantage.

Ses yeux rencontrèrent soudain un furieux visage de femme.

— Vous, Betty ! s’exclama-t-il. Je vous dois donc des remerciements, à ce qu’il paraît ? J’aurais dû m’en douter en recevant votre lettre.

— Oui, Mylord, dit-elle avec une révérence narquoise, vous me devez des remerciements. Voilà ce que vous avait ménagé votre petite femme. Cachée derrière ces buissons, je vous ai vu battre comme un chien. Vous n’en avez pas eu, certes, autant que je me promettais pour vous ; mais je pense qu’il s’écoulera du temps avant qu’une femme vous aime pour votre belle mine. Vous rappelez-vous vos paroles, Mylord ? vos propres paroles ?

Un moment, la stupeur le paralysa. Puis, ramassant tout d’un coup sa cravache :

— En vérité, gronda-t-il, vous êtes le diable !

— Je me demande ce que pensera l’institutrice ? nargua-t-elle.

Exaspéré, il bondit, la cravache haute. Tom Spring s’interposa.

— Non ! Tant que je serai là, sir, non !

Par-dessus le lutteur, le mari lançait à sa femme des regards féroces.

— Donc, ricana-t-il, c’est toujours l’histoire du cher George ? Mais il me semble mis de côté, le pauvre camard ? Il vous faut maintenant un professionnel de la lutte ? Vous avez trouvé un ami de votre goût ?

— Menteur ! suffoqua-t-elle.

— Quoi ! cela blesse votre orgueil, madame ? Eh bien, vous irez vous asseoir tous deux au banc des accusés, pour violation de domicile, coups et blessures. Quel tableau !

— Vous ne le voudriez pas, John ?

— Je ne le voudrais pas ? Restez ici trois minutes, vous allez voir si je ne le voudrais pas !

Il reprit ses vêtements au taillis où il les avait accrochés et partit, courant et sifflant, à travers la campagne.

— Vite ! vite ! cria-t-elle à Spring. Il n’y a pas un instant à perdre !

Elle était livide, épouvantée, haletante.

— Il va ameuter le pays. Ce serait terrible, terrible !

Elle se mit à courir, elle aussi, par le petit chemin, et Spring la suivait en se rhabillant. Dans une prairie sur la gauche, un garde-chasse, fusil en main, se hâtait au sifflet de son maître. Deux ouvriers qui chargeaient du foin avaient suspendu leur travail et regardaient autour d’eux, armés de leurs fourches. Mais dans le petit chemin il n’y avait toujours que le phaéton, dont le cheval broutait l’herbe sur les bords et dont le conducteur dormait à demi sur son siège. Elle y prit lestement place et fit signe à Spring de s’approcher sans monter.

— Voici vos cinquante livres, dit-elle en lui tendant un billet. Quelle sottise de ne les avoir pas doublées quand vous en aviez l’occasion ! Nous sommes quittes.

— Mais où faut-il que j’aille ? demanda Spring, perdu comme dans un labyrinthe.

— Au diable ! répondit-elle. Partons vite, Johnson.

Le phaéton roula vers la route, tourna, disparut, et Spring resta seul.

Partout, dans les champs, il entendait des cris et des sifflets. Qu’il eût ou non des ennuis, elle s’en souciait peu, évidemment, pourvu qu’elle ne partageât pas avec lui un sort indigne. Lui-même, il commençait d’éprouver une certaine indifférence. Il était fatigué à mort, il avait la tête endolorie des coups reçus et des chutes faites, et la façon dont on en usait à son égard l’atteignait au plus sensible. Il fit lentement quelques pas, sans aucune idée de la direction à prendre pour gagner Tunbridge Wells. Il percevait à distance les aboiements des chiens et devinait qu’on les lançait à sa poursuite. Ne pouvant songer à leur échapper, il ferait aussi bien de les recevoir sur place. Il se tailla dans la haie un bon gourdin, et, triste mais déterminé, s’assit pour attendre.

Ce fut un ami qu’il vit apparaître. Au grand trot d’un petit cheval trapu et rapide, un dog-cart déboucha dans le chemin : Tom Spring reconnut sur le siège l’hôtelier du Chêne Royal, qui agitait son fouet et regardait continuellement en arrière.

— Montez, M. Spring, dépêchez-vous ! cria le brave homme en donnant un coup sur les rênes. Ils sont là tous qui arrivent, gens et bêtes ! Hue, Ginger !

Il ne dit pas autre chose avant que, le poney ayant abattu au galop deux bons milles, il se vît en sûreté sur la route de Brighton.

Alors, laissant flotter les guides et tapant de sa main grasse sur l’épaule de Tom Spring :

— Splendide ! cria-t-il, sa figure rougeaude illuminée d’extase. Seigneur, que c’était beau !

— Quoi ! s’écria Spring, vous avez vu le combat ?

— De la première à la dernière reprise. By George ! penser que j’aurai vécu assez pour avoir à moi tout seul le spectacle d’une telle lutte ! Ce fut, continua l’hôtelier, dont le ravissement touchait à la frénésie, ce fut une minute grandiose quand je vis Sa Seigneurie s’abattre comme un bœuf qu’on assomme, tandis que sa dame claquait des mains derrière le buisson. Je flairais quelque chose, vous vous rappelez, et je vous avais suivi tout le long de la route. Quand vous fîtes halte, je mis Ginger à l’attache sous un bouquet d’arbres et je me faufilai après vous dans le bois. Je n’avais pas tort, car la paroisse entière était tout à l’heure à vos trousses.

Tom Spring écoutait, figé de surprise.

— Sa Seigneurie ? balbutia-t-il.

— Pas moins, mon garçon, Lord Falconbridge, président du Banc, député lieutenant du conseil, pair du royaume : voilà votre adversaire !

— Bon Dieu !

— Vous ne saviez pas ? Tant mieux. Peut-être n’auriez-vous pas tapé aussi dur, et dans ce cas vous vous seriez fait battre. Aucun homme du comté ne saurait lui tenir tête. Il vous empoigne braconnier et bohémiens par deux et trois à la fois. Mais vous lui avez réglé, et bien réglé, son compte. Ah ! l’ami, que c’était beau !

L’imprévu de ce qu’il entendait laissait Spring sans parole. Mais, de retour à l’hôtellerie, après un bain suivi d’une plantureuse collation, il manda M. Cordery pour lui faire confidence des événements qui l’avaient conduit jusqu’à cette singulière aventure et lui demander tous les éclaircissements en son pouvoir. Cordery prêta au récit de Spring une oreille intéressée, rit plusieurs fois sous cape, sortit de la salle, et y rentra tenant en mains un chiffon de journal qu’il lissa sur ses genoux.

— C’est la Pantiles Gazette, M. Spring, une feuille à potins s’il en fut jamais ; pour peu qu’elle fourre son nez dans tout ceci, je vous promets une jolie colonne. D’ailleurs, ce n’est ni vous ni moi qui bavarderons, ni Madame non plus, ni, je vous le garantis, Lord Falconbridge, bien que, dans sa fureur, il ait crié haro sur vous. Voici de quoi vous édifier, M. Spring, je vais vous le lire pendant que vous fumez votre pipe. C’est daté de juillet de l’an dernier et ça porte pour titre : Un scandale dans le monde.

« On raconte tout haut que le désaccord existant depuis quelques années entre Lord F… et sa belle épouse a fini ces jours-ci par éclater. La passion de Sa Seigneurie pour le sport, et aussi, à ce qu’on chuchote, certains égards par lui montrés à une personne subalterne de la maison, lui ont, depuis longtemps, aliéné l’affection de Lady F… Celle-ci en est venue à rechercher les compensations de l’amitié près d’un gentleman du nom de Sir W…n, bourreau des cœurs et beau garçon autant que pas un, lequel a très volontiers assumé la charge de consoler l’inconsolable. Il en est résulté un incident fâcheux à la fois pour les sentiments de la dame et pour la beauté de son ami. Tous deux furent surpris dans un rendez-vous par Lord F… en personne, accompagné d’un certain nombre de ses domestiques. Séance tenante. Lord F…, en dépit des vociférations de la dame, mit à profit sa vigueur et ses talents pour administrer à l’infortuné Lothario une correction qui dût, selon l’expression même du mari outragé, empêcher désormais toute femme de l’aimer pour sa belle mine. Lady F… a quitté son seigneur et maître pour se réfugier à Londres, où sans doute elle s’occupe à soigner l’Apollon endommagé. On s’attend à un duel. Les détails manquent encore à l’heure où nous mettons sous presse. »

L’hôtelier posa le journal.

— M. Thomas Spring, dit-il, vous venez de voir de près le grand monde.

Passant alors sa main sur son visage tuméfié :

— Ma foi, M. Cordery, répondit Spring, le petit est bien assez grand pour moi !

LE DANGER

RÉCIT D’AVANT-GUERRE

On ne conçoit pas que les Anglais, réputés un peuple pratique, n’eussent jamais vu le danger qui les menaçait. Ils avaient, pendant des années, dépensé près d’un million de livres par an pour leur armée et pour leur flotte. Ils avaient lancé des escadres de dreadnoughts dont chacun valait des millions de livres. Ils avaient affecté des crédits énormes à la construction de flottilles de torpilleurs et de sous-marins exceptionnellement puissantes. Ils n’étaient rien moins que dépourvus de moyens aériens, et surtout d’hydravions. Enfin, leur armée, en dépit de ses effectifs limités, pouvait fournir un effort très efficace, et elle était la plus coûteuse de l’Europe. Pourtant, quand vint le jour de l’épreuve, toute cette force imposante ne leur servit pas plus que si elle n’avait pas existé. Leur ruine n’eût pas été plus complète ni plus rapide s’ils n’avaient possédé ni un cuirassé ni un régiment. Et tout s’accomplit par moi, capitaine Jean Sirius, qui appartiens à la marine d’une des plus petites puissances européennes, et qui avais sous mes ordres une flottille de huit navires représentant à eux tous un capital de dix-huit cent mille livres. C’est une histoire que personne n’a plus que moi le droit de raconter.

Je vous fais grâce du différend relatif à notre frontière coloniale et que vint aigrir la mort de deux missionnaires. Un marin ne se mêle pas de politique. Je n’entrai en scène qu’après que la Norlande eut reçu l’ultimatum. L’amiral Horli, appelé par le roi, avait demandé la permission de m’amener, sachant que j’avais quelques idées nettes sur les points faibles de l’Angleterre. Quatre personnes seulement assistaient à l’entrevue : le roi, le secrétaire d’État aux affaires étrangères, l’amiral Horli et moi. Le délai fixé par l’ultimatum expirait dans les vingt-quatre heures.

Je ne trahis aucun secret en disant que le roi et le ministre inclinaient à céder. Contre la force colossale de la Grande-Bretagne, ils ne croyaient pas possible de tenir le coup. Le ministre avait rédigé l’acte d’acceptation des conditions anglaises. Le roi était assis, l’ayant devant lui sur la table, et je voyais des larmes de colère et de honte rouler sur ses joues.

— Je crois bien que nous n’avons pas le choix, Sire, dit le ministre. Notre représentant à Londres vient d’envoyer le rapport que voici, d’où il ressort que jamais il n’y eut pareille unanimité dans le public et la presse. L’émotion est intense, surtout depuis l’acte inconsidéré de Malort outrageant le drapeau. Nous n’avons qu’à nous soumettre.

Le roi regarda tristement l’amiral Horli.

— Amiral, demanda-t-il, combien de navires comprend votre flotte ?

— Deux cuirassés, quatre croiseurs, vingt torpilleurs et huit sous-marins, répondit l’amiral.

Le roi hocha la tête.

— Ce serait folie de résister, fit-il.

— Et pourtant, Sire, avant qu’une décision n’intervienne, je désirerais vous faire entendre le capitaine Sirius, qui a un plan de campagne très défini contre l’Angleterre.

— Absurde ! répliqua le roi, d’un ton d’impatience. Vous figurez-vous qu’avec deux cuirassés et quatre croiseurs nous allons battre une immense armée navale ?

— Sire, protestai-je, j’affirme sur ma vie que, si vous daignez suivre mon conseil, dans un mois ou deux vous verrez à vos genoux l’orgueilleuse Angleterre.

Il y avait dans ma voix une assurance qui impressionna le roi.

— Capitaine Sirius, vous me semblez avoir en vous-même une grande confiance.

— Je n’ai pas le moindre doute sur l’issue de l’entreprise que je vous propose, Sire.

— Alors, que conseilleriez-vous ?

— Je conseillerais que la flotte fût tout entière rassemblée sous les forts de Blankenberg et protégée contre une attaque à l’aide de pieux et de chaînes. Elle resterait là tant que durerait la guerre. Moi, cependant, je disposerais des huit sous-marins, et j’en ferais l’usage que je jugerais convenable.

— Vous attaqueriez avec des sous-marins les cuirassés anglais ?

— Sire, je n’approcherais jamais d’un cuirassé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il pourrait m’en cuire.

— Vous, un marin, avoir de ces craintes ?

— Sire, ma vie appartient au pays, elle ne compte pas. Mais de nos huit sous-marins dépend l’issue de la lutte. Je devrais les ménager. Rien ne me déciderait à combattre.

— Que feriez-vous donc ?

— Sire, je vais vous le dire.

Et je le dis. Je parlai une demi-heure.

Je fus clair, énergique, précis, ayant eu, pendant les méditations solitaires du quart, le loisir d’étudier la question sous toutes ses faces. Je sus captiver mon auditoire. Le roi ne me quittait pas des yeux. Le ministre ne bougeait pas plus qu’une pierre.

— Vous êtes sûr de ce que vous avancez ?

— Parfaitement, Sire.

Le roi se leva.

— N’envoyez pas de réponse à l’ultimatum, dit-il. Annonçons aux deux Chambres que nous tenons ferme devant la menace. Amiral Horli, vous vous conformerez de tout point à ce que pourra demander le capitaine Sirius pour l’exécution de son plan. Capitaine Sirius, vous avez le champ libre. Allez, faites comme vous avez dit et comptez sur la reconnaissance de votre roi.

Il serait sans intérêt d’exposer ici les mesures prises à Blankenberg, puisqu’on sait que la forteresse et la flotte furent anéanties par les Anglais dans la semaine qui suivit la déclaration de guerre. Je m’en tiendrai à ce qui constituait mon plan, et qui eut un si glorieux et si concluant résultat.

Mes huit sous-marins, Alpha, Bêta, Gamma, Thêta, Delta, Epsilon, Iota, Kappa, ont acquis une renommée si universelle qu’on s’est demandé s’ils offraient quelques particularités de forme et de moyens. Pas le moins du monde. À la vérité, quatre d’entre eux, le Delta, l’Epsilon, l’Iota et le Kappa étaient du plus récent modèle, mais ils avaient leurs égaux dans les marines de toutes les grandes puissances. En ce qui concerne l’Alpha, le Bêta, le Gamma et le Thêta, ce n’étaient nullement des navires modernes, et ils trouvaient leurs prototypes dans les navires anglais de l’ancienne classe F, ayant en plongée un déplacement de 1.800 tonnes, avec des moteurs à pétrole leur donnant une vitesse de 18 nœuds en surface et de 12 en plongée. Ils mesuraient 186 pieds de long et 24 de large ; ils avaient un rayon d’action de 4.000 milles, et ils pouvaient rester neuf heures sous l’eau. Ceci qui réalisait à l’époque le dernier mot du progrès, était pourtant dépassé de beaucoup dans les quatre nouveaux sous-marins, desquels je dirai, sans vous ennuyer par des chiffres, qu’ils représentaient approximativement une avance de 25 % sur ceux du précédent type. À mon instigation, on les avait aménagés pour porter non pas huit grandes torpilles Bakdorf, qui ont 19 pieds de long, pèsent une demi-tonne et sont chargées de 200 livres de fulmicoton humide, mais dix-huit torpilles de taille plus que moitié moindre. Je tenais à me rendre indépendant de ma base.

Néanmoins, il me fallait une base, et je pris mes dispositions pour en avoir une. Blankenberg était la dernière que j’eusse choisie. Qu’avais-je besoin d’un port ? Un port serait surveillé ou occupé. N’importe quel endroit répondait mieux à mes convenances. Et je jetai mon dévolu sur une petite villa solitaire, à près de cinq milles d’un village, à trente milles d’un port. J’y fis transporter secrètement du pétrole, des pièces de rechange, des torpilles, des piles, et tout un matériel de réparation. La petite villa, blanchie à la chaux, d’un confiseur retiré des affaires, telle était la base d’où j’opérai contre l’Angleterre.

Je me rendis à Blankenberg, où se trouvaient nos navires. On y travaillait fiévreusement à la défense, et l’on n’avait qu’à regarder du côté de la mer pour se sentir encouragé à l’effort. La flotte anglaise se concentrait. Le délai de l’ultimatum n’avait pas expiré encore ; mais, évidemment, à la minute même de son expiration, un coup serait frappé. Quatre aéroplanes ennemis en reconnaissance tournoyaient très haut sur nos ouvrages. Du sommet du phare, je comptai au large trente cuirassés et croiseurs, avec un certain nombre de ces chalutiers que l’on utilise dans la marine anglaise pour franchir les champs de mines. Deux cents mines, moitié de contact et moitié d’observation, garnissaient les approches ; à l’expérience, elles se révélèrent insuffisantes pour tenir l’ennemi en respect, puisque, trois jours plus tard, il détruisait en un tournemain la flotte et la ville.

Je n’ai que faire de relater ici les incidents de cette guerre ; j’expliquerai seulement le rôle que j’y jouai, et qui fut si décisif. Je commençai par envoyer mes sous-marins de seconde classe à l’endroit que j’avais choisi comme base. Ils y devaient attendre, immergés sur le sable par vingt pieds d’eau, et ne remontant qu’à la nuit. Ils avaient pour consigne absolue de ne rien entreprendre contre l’ennemi, si tentante que pût paraître l’occasion. Je ne leur demandais que de se garder invisibles et intacts jusqu’au reçu de nouveaux ordres. Bien d’accord là-dessus avec le commandant Panza, à qui était confiée cette flottille de réserve, je lui serrai la main et je lui dis au revoir, en lui laissant par écrit mes instructions pour la tactique à suivre et la mise en œuvre de certains principes généraux, selon ce que réclameraient les circonstances.

Alors je reportai mon attention sur ma propre flottille. Je la partageai en deux divisions, prenant l’Iota et le Kappa sous mes ordres, et donnant au capitaine Miriam le Delta et l’Epsilon. J’aurais mon poste de veille dans le Pas de Calais, Miriam opérerait dans la Manche. Je lui exposai mon plan ; puis je m’assurai que chaque navire était pourvu de tout ce qu’il pouvait porter. Outre ses 40 tonnes d’essence pour la navigation en surface et le chargement des accumulateurs actionnant les machines en plongée, chacun avait, comme je l’ai dit, ses 18 torpilles, ses 500 charges pour le canon de 12 livres à tir rapide et à éclipse qui, placé sur le pont, disparaissait quand le navire s’immergeait, ses périscopes de rechange, son antenne de télégraphie sans fil, qu’il dressait en cas de besoin au-dessus du kiosque, et enfin ses dix-huit jours de vivres pour dix hommes d’équipage. C’est dans ces conditions que quatre navires allaient annihiler la flotte et les armées de la Grande-Bretagne. Au coucher du soleil, le soir du 10 avril, nous appareillâmes pour cette expédition historique.

Miriam nous avait quitté dans l’après-midi, ayant un plus long trajet à faire pour rejoindre son poste. Stéphan, du Kappa, prit la mer avec moi ; mais, naturellement, nous nous rendions compte que nous devions agir en pleine indépendance, et qu’à partir du moment où nous refermerions les panneaux à glissières de nos kiosques sur les flots tranquilles du havre de Blankenberg, nous ne pouvions plus nous revoir, bien qu’ayant partie liée dans les mêmes eaux. Nous nous saluâmes de la passerelle ; puis, par le tube acoustique, nos water-ballasts étant pleins, nos soupapes et nos issues fermées, j’ordonnai à mon mécanicien de mettre à toute vitesse.

Sitôt que nous eûmes doublé la jetée et qu’autour de nous moutonnèrent les vagues, j’abaissai le gouvernail horizontal. Nous nous enfonçâmes. Par mes hublots, je vis l’eau passer du vert clair au bleu sombre. Le manomètre marquait 20 pieds. Je laissai descendre à 40, de façon à nous glisser par-dessous la flotte anglaise, au risque, il est vrai, de rencontrer les amarres de nos propres mines. Puis je remis la barre d’aplomb, j’écoutai comme une musique le battement bien rythmé de mes moteurs me conduisant, à la vitesse de 12 milles à l’heure, vers l’accomplissement d’une grande tâche.

La coupole de mon kiosque eût été de verre que, tout en surveillant mes leviers, j’aurais pu voir bouger au-dessus de moi les vastes ombres des vaisseaux de blocus. Je gardai le cap à l’ouest pendant quatre-vingt-dix minutes ; après quoi, arrêtant mes moteurs sans vider les ballasts, je ramenai le navire à la surface. La mer roulait, le vent fraîchissait. Par-dessus la crête des brisants, jetant un coup d’œil vers Blankenberg, je vis les sombres cheminées et les superstructures de la flotte ennemie toutes rougies par les feux du couchant qui, plus loin, embrasaient le phare et la citadelle. Et tandis que je contemplais ce spectacle, une grosse pièce d’artillerie tonna, puis une autre. Je consultai ma montre : il était six heures. Le délai de l’ultimatum était expiré. Nous étions en guerre.

Il n’y avait nulle part de bateau en vue. Aussi, notre vitesse étant près de deux fois plus grande en émersion qu’en plongée, je vidai mes réservoirs à eau, et mon bateau vint arrondir à la surface son dos de baleine. Toute la nuit, nous marchâmes au sud-ouest, à une vitesse moyenne de 18 nœuds. Vers cinq heures du matin, comme je me tenais sur mon étroite passerelle, j’aperçus très bas dans l’ouest les lumières de la côte du Norfolk. « Ah ! John Bull, John Bull ! dis-je en les regardant, vous allez recevoir une leçon, et c’est moi qui vous la donnerai ! Je suis chargé de vous apprendre qu’on ne vit pas dans des conditions artificielles en agissant comme si elles étaient naturelles. Plus de clairvoyance, John Bull, et moins de politique de parti : tel est l’enseignement que je vous apporte. » Mais en même temps, je me sentais envahi de pitié pour ces multitudes de pauvres gens – mineurs du Yorkshire, fileurs du Lancashire, métallurgistes de Birmingham, – aux foyers desquels j’allais faire asseoir la famine. Mais quoi ! c’était la guerre, et qui fait une sottise en porte la peine.

Un peu avant le jour, j’aperçus par tribord, à 10 milles dans l’ouest-sud-ouest, les lumières d’une grande ville, sans doute Yarmouth. Je me tins au large, en raison des dangers de la côte, sablonneuse et parsemée de hauts fonds. À cinq heures trente, nous rangions le bateau-feu de Lowestoft. Un garde-côte projetait des signaux lumineux, qui expiraient en un scintillement pâle à mesure que l’aube blanchissait sur la mer. Il y avait aux alentours une quantité de navires, bateaux de pêche et caboteurs pour la plupart, ainsi qu’un grand steamer faisant route à l’ouest, et un contre-torpilleur placé entre nous et la terre. Ce dernier ne pouvait rien contre nous ; mais je jugeai inutile qu’on soupçonnât notre présence, et, remplissant de nouveau mes ballasts, je plongeai à dix pieds. La manœuvre ne demanda pas plus de cent cinquante secondes. Question capitale pour un sous-marin que cette promptitude, quand un bateau rapide le charge à l’improviste.

Nous n’étions plus qu’à quelques heures de notre champ d’action. Je décidai donc de m’accorder un peu de repos et je passai le commandement à Vornal. Quand il m’éveilla, sur le coup de dix heures, nous naviguions en surface et nous avions atteint la côte de l’Essex, au large des Maplin Sands. Avec cette charmante franchise qui les caractérise, nos bons amis anglais nous avaient prévenus qu’ils établissaient dans le Pas-de-Calais un barrage de torpilleurs afin d’empêcher les sous-marins de passer, ce qui est aussi raisonnable que de fermer un ruisseau avec une planche pour arrêter les anguilles. Je savais que Stephan, qui avait son poste à l’extrémité ouest du Solent, le rejoindrait sans encombre. Pour moi, qui devais croiser à l’embouchure de la Tamise, je m’y trouvais rendu avec mon petit Iota, mes dix-huit torpilles, mon canon à tir rapide, et surtout avec la notion de ce qu’il y avait à faire et des moyens de le faire.

Revenu à mon observatoire, je vis dans le périscope, car nous avions plongé, qu’il y avait à bâbord, et à 300 yards de nous environ, un bateau-feu. Deux hommes se tenaient sur les bastingages ; mais ni l’un ni l’autre ne remarqua la petite. baguette qui fendait l’eau si près d’eux. C’était un jour idéal pour une action sous-marine, car la mer se ridait suffisamment pour empêcher qu’on ne nous découvrît, tout en restant assez belle pour nous permettre une vision nette. Chacun de mes trois périscopes avait un champ de 60 degrés, de sorte que je commandais par eux un demi-cercle d’horizon. Deux croiseurs anglais, à un mille de moi, sortaient de la Tamise, faisant route au nord. J’aurais pu les attaquer, mais j’avais un dessein plus grand et dont je ne me laissai pas détourner. Plus au sud, un contre-torpilleur s’en allait vers l’ouest, du côté de Sheemess. Une douzaine de petits vapeurs circulaient à l’entour. Aucun ne méritait l’attention. Ce n’est pas avec des petits vapeurs que s’approvisionnent les grands pays. Naviguant à la moindre vitesse nécessaire pour nous maintenir en plongée, je pénétrai lentement dans l’estuaire et j’y attendis ce qui ne pouvait manquer de venir.

Je n’eus pas longtemps à attendre. Un peu après une heure, je distinguai au périscope un nuage de fumée dans le sud. Une demi-heure plus tard se dressa la coque d’un grand vapeur qui se dirigeait vers l’embouchure de la Tamise. Je plaçai Vornal au tube lance-torpille de tribord et lui recommandai de tenir parée, en cas d’insuccès, l’autre torpille. Puis je m’avançai doucement, car, si rapide que fût la marche du vapeur, j’avais tout le temps de lui couper la route. J’eus vite fait d’arriver à proximité de la ligne qu’il devait suivre, et j’y serais volontiers resté si je n’avais craint de m’élever à la surface. Je gouvernai donc dans la direction d’où il venait. C’était un navire d’au moins quinze mille tonnes, peint en noir dans le haut, en rouge dans le bas, avec deux cheminées couleur crème. Il flottait si bas sur l’eau qu’évidemment il portait pleine charge. À l’avant était rassemblé un groupe d’hommes qui, j’en suis sûr, regardaient pour la première fois la mère patrie. Ils étaient loin de prévoir le genre de bienvenue qu’elle leur réservait !

Le vapeur approchait, secouant à ses cheminées des panaches de fumée, et deux vagues blanches écumaient sous son étrave. Quand il fut à un quart de mille, je commandai : « À toute vitesse ! » et je mis le cap sur lui. J’avais calculé juste. À cent yards, je donnai l’ordre d’envoyer la torpille. J’entendis le déclic. Au même instant, je donnai un violent coup de barre, et nous vînmes sur le côté. Une terrible embardée, conséquence de l’explosion lointaine, nous coucha presque sur le flanc ; puis, vacillant et frémissant, l’Iota se redressa. Je stoppai les machines, je le ramenai à la surface, j’ouvris le kiosque, et mon équipage se pressa au capot, pour voir.

À deux cents yards de nous, le navire, immobile, visiblement frappé à mort, penchait déjà vers l’arrière. Nous pouvions lire son nom : c’était l’Adela, de Londres, venant de la Nouvelle-Zélande avec un chargement de mouton frigorifié. Des hommes criaient, couraient éperdument sur le pont. Si étrange que cela paraisse, l’idée d’un sous-marin ne leur était pas entrée, et ne leur entrait pas, à cette heure même, dans la tête. Tous étaient convaincus qu’ils avaient touché une mine flottante. L’explosion avait ouvert une brèche à tribord, et le navire sombrait rapidement. L’équipage fit preuve d’une admirable discipline. L’un après l’autre, les canots, garnis, descendirent à la mer, vivement et tranquillement, comme si cela eût fait partie de la manœuvre journalière. Soudain, un des canots, qui attendait les autres, aperçut, pour la première fois, tout près de lui, mon kiosque. Je vis ses occupants faire des gestes en poussant de grands cris, et ceux des autres canots se lever pour mieux se rendre compte. Mais je n’y attachai pas d’importance, croyant qu’ils savaient déjà qu’un sous-marin avait causé leur perte. Un d’entre eux regrimpa sur le navire en train de couler. Je ne doutai pas qu’il n’allât signaler notre présence par la télégraphie sans fil. Peu importait, puisqu’il fallait bien qu’on la connût d’une façon quelconque ; sans cela, j’aurais facilement abattu l’homme d’un coup de fusil. Je saluai de la main l’équipage, et il répondit à mon salut. La guerre est une grande chose : elle doit être sans haine comme sans remords.

Je regardais encore disparaître l’Adela quand Vornal, à mon côté, poussa une exclamation d’étonnement et d’avertissement tout à la fois ; et, me prenant par l’épaule, il me fit tourner la tête. Derrière nous, un paquebot remontait le chenal. Noir, avec des cheminées noires, il battait le pavillon bien connu de la Peninsular and Oriental Company. Il était à moins d’un mille ; même s’il nous avait découverts, il n’avait plus le temps de virer de bord et de s’éloigner avant que nous pussions l’atteindre. Nous fonçâmes sur lui en surface. Il aperçut le bateau qui sombrait et, soudain, comprit le danger qui le menaçait lui-même. Une multitude d’hommes s’élancèrent à l’avant. Il y eut un crépitement de mousqueterie. Deux balles s’aplatirent sur notre cuirasse de quatre pouces. Mais autant charger un taureau avec des boulettes de papier que l’Iota avec des balles ! L’expérience que je venais de faire en torpillant l’Adela m’avait servi de leçon, et je lançai ma torpille à une distance plus sage – 250 yards. Elle toucha par le travers. Il y eut une explosion formidable, mais nous étions en dehors de son périmètre. Le paquebot coula presque instantanément.

La journée fut d’ailleurs mauvaise pour la Peninsular and Oriental Company. Nous venions, comme je l’ai su depuis, de lui supprimer le Moldavia, navire de 15.000 tonnes et l’un des plus beaux de sa flotte. Or, vers les trois heures et demie, nous lui fîmes encore sauter le Cusco, navire de 8.000 tonnes, venant aussi d’Orient et chargé de blé. Comment il vint donner sur nous quand la télégraphie sans fil avait dû le prévenir du danger, c’est ce que je ne puis comprendre. Les deux autres steamers que nous détruisîmes ce jour-là, le Maid of Athens, de la Robson Line, et le Cormoran, n’avaient ni l’un ni l’autre d’appareil télégraphique et coururent aveuglément à la mort. C’étaient deux petits bateaux de 5.000 à 7.000 tonnes. Le second m’obligea de venir à la surface et de lui loger sous la ligne de flottaison six obus de 12, pour qu’il se décidât à couler. Dans les deux cas, les équipages amenèrent les canots, et je ne crois pas qu’il y eut mort d’homme.

Après cela, les vapeurs cessèrent de se montrer, et moi de les attendre ; des messages avaient sans doute, entre temps, volé dans toutes les directions. Mais nous pouvions être satisfaits de notre besogne pour ce premier jour. Entre les Maplin Sands et le Nore, nous avions coulé cinq navires, représentant, au total, environ 50.000 tonnes. Le marché de Londres devait ressentir déjà cette première blessure. Et le Lloyd’s, le pauvre vieux Lloyd’s, dans quel état d’affolement il devait être ! J’imaginais les journaux du soir à Londres et les lamentations de Fleet Street. Le résultat de notre intervention nous était manifesté par l’activité comique des torpilleurs qui sortaient de Sheemess dans le soir, bourdonnant comme des guêpes en colère. Ils allaient et venaient dans tous les sens à travers l’estuaire, tandis que, pareils à un vol de corbeaux, les avions et hydravions tachaient de points noirs le ciel du couchant. Ils explorèrent tant et si bien l’embouchure du fleuve qu’à la fin ils nous découvrirent. Un gaillard aux yeux perçants, aidé d’une jumelle, aperçut, du haut d’un contre-torpilleur, notre périscope, et nous chargea à toute vitesse. Nul doute qu’il ne nous eût crevés de bon cœur, au risque de se perdre lui-même ; mais cela ne faisait point partie de notre programme. Je plongeai aussitôt, et courus à l’est-sud-est, en remontant de temps en temps à la surface. Lorsqu’enfin je stoppai, à courte distance de la côte du Kent, les projecteurs qui nous cherchaient encore n’étaient plus qu’une lointaine clarté à l’ouest sur l’horizon. Nous restâmes là paisiblement toute la nuit, car un sous-marin, la nuit, n’est guère plus qu’un torpilleur de troisième ordre. D’ailleurs, nous étions fatigués et nous avions besoin de repos. Vous qui commandez à des hommes, n’oubliez pas, quand vous nettoyez et graissez vos pompes, vos compresseurs et vos bielles, que la machine humaine, elle aussi, veut des soins.

J’avais dressé au-dessus du kiosque le mât de télégraphie sans fil, et je n’eus pas de peine à me mettre en communication avec le capitaine Stephan. Il se trouvait, me dit-il, au large de Ventnor, n’ayant pu prendre son poste par suite d’une avarie de machine. La machine était remise en état et il se proposait de bloquer le lendemain matin les approches de Southampton. En descendant la Manche, il avait détruit un grand bateau qui venait de l’Inde. Nous échangeâmes le bonsoir : il sentait, comme moi, le besoin de se reposer. D’ailleurs, je fus debout dès quatre heures, et je mis mes hommes sur pied afin de visiter le navire. Allégé des trois torpilles que nous avions lancées, il relevait du nez ; nous y remédiâmes en ouvrant le compensateur d’avant et en admettant un poids d’eau égal à celui des torpilles. Nous étions à peine parés quand le jour commença de poindre.

Un grand nombre de bateaux qui, à la première alerte, étaient allés chercher refuge dans les ports de France, avaient très certainement traversé de nuit et remonté sains et saufs la Tamise. Il va de soi que j’aurais pu les attaquer ; mais je ne tenais pas à courir une aventure, et, la nuit, un sous-marin s’expose toujours. Cependant l’un d’eux avait mal calculé son temps, et il arrivait à la hauteur de Warden Point quand le jour nous le révéla. Nous lui donnâmes aussitôt la chasse. C’était un bon marcheur, capable de faire ses deux milles quand nous n’en faisions qu’un, ce qui rendait notre succès douteux. Je le rattrapai néanmoins tandis qu’il suivait fièrement sa route. Il nous vit à la dernière minute, car nous l’attaquâmes en surface, sans quoi il nous eût gagnés de vitesse. Il vint sur un bord, et la torpille le manqua, mais une deuxième l’atteignit en plein sous la voûte. Quel fracas ! La poupe entière parut s’envoler ! Je fis machine en arrière et regardai couler le navire. C’était le Virginia, de la Bibby Line, bateau de 12.000 tonnes, et qui venait d’Orient chargé de denrées comme les autres. La surface de la mer était couverte de grains flottants. « Si les choses continuent ainsi, me dit Vornal, John Bull va devoir faire un cran ou deux à sa ceinture. »

À cet instant survint le pire danger qui pût nous surprendre ; je tremble encore en pensant à la fin prématurée que faillit avoir un si glorieux voyage. J’avais ouvert le panneau du kiosque et je regardais, avec Vornal, les canots du Virginia, quand l’air siffla comme sous une lanière ; une trombe d’eau jaillit ; et nous fûmes tous les deux couverts d’écume. Qu’on imagine notre émotion lorsque, ayant levé la tête, nous avisâmes un avion volant, comme un épervier, à quelque cents pieds au-dessus de nous ! Si la bombe qu’il nous destinait n’était tombée à la mer, nous serions morts sans savoir à qui nous devions notre perte. Il volait en rond dans l’espoir de nous en lancer une deuxième ; mais nous partîmes à toute vitesse, j’appuyai à fond sur la barre, et nous disparûmes dans le pli d’une lame. D’ailleurs, nous le dépistâmes vite, et quand nous revînmes à la surface, près de Margate, nous n’en vîmes plus trace, à moins qu’il ne fût de ceux qui planaient à ce moment sur Herne Bay.

Il n’y avait au large que quelques navires sans intérêt pour moi, petits caboteurs ou steamers d’un millier de tonnes. Après plusieurs heures d’immersion, mon périscope n’enregistrant aucune image, j’eus une inspiration soudaine. Des radiotélégrammes avaient dû prescrire à tous les navires portant des vivres de stationner dans les eaux françaises, en attendant de forcer le passage à la faveur de la nuit : cela, j’en étais sûr comme si mon propre récepteur eût enregistré l’ordre. Eh bien, puisqu’ils stationnaient dans les eaux françaises, c’était à moi de les y aller chercher. Je vidai mes ballasts et je remontai, rien ne décelant aux alentours la présence d’un navire de guerre. Cependant l’ennemi devait avoir à terre un bon système de signaux, car je n’avais pas atteint le North Foreland que trois contre-torpilleurs, convergeant de trois directions différentes, s’avançaient contre moi dans un flot d’écume. Ils avaient autant de chances de me prendre que trois épagneuls de prendre un marsouin. Par pure bravade, et je sais que j’eus tort, j’attendis qu’ils fussent à portée de canon ; puis je plongeai et ne les revis pas plus qu’ils ne me revirent.

Cette partie de la côte, étroite et sablonneuse, comme je l’ai dit, rend la navigation sous-marine très difficile. Le pire mécompte pour un sous-marin, c’est de talonner sur un banc de sable et d’y rester pris. Un accident de ce genre eût sans doute marqué la fin de notre navire sinon la nôtre, car avec nos cylindres Fleuss et nos lampes électriques nous aurions pu quitter le bord par l’écluse d’air et gagner, en marchant au fond, le rivage. Heureusement, grâce à nos excellentes cartes, je suivis le chenal sans anicroche jusqu’à son débouché dans la partie libre du détroit. Nous remontâmes vers midi ; mais apercevant un avion à petite distance, nous plongeâmes de nouveau pour une demi-heure. À notre seconde remontée, la plus grande tranquillité régnait dans nos parages, la côte anglaise barrait l’horizon, à l’ouest. Évitant les Goodwins, nous descendîmes la Manche, jusqu’au moment où je découvris devant nous la ligne de points noirs tracée par le cordon de torpilleurs Douvres-Calais. Nous plongeâmes quand nous n’en fûmes qu’à deux milles, pour revenir à la surface sept milles plus loin dans le sud-ouest, sans qu’un seul des torpilleurs eût soupçonné notre présence à trente pieds de sa quille.

Un grand vapeur battant pavillon allemand, l’Allona, du Norddeutscher Lloyd, allant de New-York à Brême, courait à un demi-mille de nous. J’émergeai toute notre coque et le saluai de nos couleurs. Ce fut une chose amusante que de voir la stupeur des hommes de l’équipage devant un acte qu’ils devaient juger d’une imprudence sans égale, dans ces eaux balayées par la flotte anglaise. Ils nous acclamèrent avec enthousiasme, et, quand ils passèrent en hurlant, leurs couleurs répondirent aux nôtres. Après cela je me dirigeai vers la côte française.

Comme je m’y attendais, je trouvai en rade de Boulogne trois vapeurs anglais, le Cæsar, le King of the East et le Pathfinder, dont le moindre jaugeait 10.000 tonnes. Je suppose qu’ils se croyaient en sûreté dans les eaux françaises ; mais que me faisaient la limite des eaux territoriales et les conventions internationales ? Le point de vue de mon gouvernement, c’était que nous bloquions l’Angleterre et que, les vivres constituant une contrebande, les vaisseaux qui en transportaient devaient être détruits. Et j’avais, moi, pour mission d’affamer l’ennemi par tous les moyens en mon pouvoir. Dans l’espace d’une heure, les trois navires avaient disparu sous les vagues, et l’Iota descendait la côte de Picardie en quête de nouvelles victimes. La Manche était couverte de torpilleurs anglais, ronflant et tourbillonnant comme une nuée de moustiques. Qu’ils eussent la prétention de me mettre à mal si j’allais me buter fortuitement contre l’un d’eux, je ne me l’explique pas.

J’avais plus à craindre des aéroplanes. Ils évoluaient de tous les côtés, et pour échapper à leur observation, la mer étant très calme, je dus, à plusieurs reprises, plonger jusqu’à cent pieds. Après mon exploit de Boulogne, j’en vis trois survoler la Manche ; je compris qu’ils allaient convoyer tous les navires la remontant. Un très grand vapeur blanc que j’aperçus au large du Havre s’éloigna dans l’ouest avant que je réussisse à l’atteindre ; mais je ne doutai pas que Stephan ou un autre ne se chargeât bientôt de lui. Ces maudits aéroplanes me gâtèrent ma chasse de la journée. En fait de navires, je ne vis partout que des torpilleurs. Je me consolai en songeant que sur mon chemin il ne passait plus d’approvisionnements pour Londres. Après tout, j’étais là pour ça. Si je pouvais me dispenser d’employer mes torpilles, ce n’était que mieux. J’en avais lancé dix jusqu’à présent, et j’avais coulé neuf steamers ; je n’avais donc pas fait de gaspillage. À la nuit, je retournai sur la côte du Kent et j’y reposai en eau peu profonde, non loin de Dungeness.

Le point du jour trouva tout paré à bord, car j’espérais surprendre quelque navire qui, profitant de la nuit pour tenter de gagner la Tamise, aurait mal calculé son temps. Effectivement, un gros steamer battant pavillon américain remontait la Manche. Je me souciais bien de ses couleurs du moment qu’il portait aux Îles Britanniques de la contrebande de guerre ! N’apercevant pas de torpilleur, je vins à la surface et lui tirai un coup de semonce. Il sembla disposé à passer outre ; mais je lui envoyai un deuxième obus à bâbord avant, juste au-dessus de la flottaison. Il stoppa, et un homme se mit à gesticuler avec fureur contre la passerelle. Je rangeai l’Iota presque bord à bord.

« Vous êtes le capitaine ? » demandai-je.

Qu’on ne me demande pas de reproduire sa réponse. Je continuai :

« Transportez-vous des vivres ? »

— Espèce d’empoté ! cria-t-il, vous êtes donc aveugle ? Vous ne voyez donc pas le pavillon ? C’est à un navire américain que vous avez affaire, au Vermondia, de Boston.

— Désolé, capitaine, répondis-je. Mais je n’ai pas de temps à perdre en paroles. Les torpilleurs vont certainement courir au canon, et j’ajoute que votre appareil de radiotélégraphie me gêne. Faites amener vos chaloupes. »

Je dus, pour lui montrer que je ne plaisantais pas, prendre du champ et lui loger tout près de la flottaison quelques projectiles. Au sixième trou dans sa coque, il s’empressa de mettre à la mer les canots. Je tirai au total vingt obus et n’eus pas besoin de torpille, car le navire, terriblement touché à bâbord et donnant de la bande, finit par capoter sur sa gauche. Il resta dans cette position deux ou trois minutes, puis il sombra. Je comptai à l’entour huit barques surchargées de monde. Personne, je crois, ne périt. De toutes parts accouraient, soufflants et inutiles, les pauvres vieux vaisseaux de guerre. J’emplis mes ballasts, piquai de l’avant, et ne remontai qu’à 15 milles dans le sud. Je savais que l’affaire n’irait pas sans un esclandre, qui se produisit en effet. Mais des foules affamées n’en assiégèrent pas moins les boulangeries de Londres, et les malheureux boulangers durent, pour sauver leur vie, expliquer qu’ils n’avaient pas de quoi faire le pain.

Cependant, on présume que je devenais impatient de savoir ce qui se passait de par le monde et ce que pensait l’Angleterre. J’accostai un bateau pêcheur et lui ordonnai de me livrer ses journaux. Malheureusement, il n’avait en tout et pour tout qu’un misérable fragment d’une feuille du soir donnant des résultats de courses. Je renouvelai ma tentative auprès d’un yacht d’Eastbourne, dont les passagers crurent mourir de peur en nous voyant tout d’un coup surgir des flots. Par eux, nous eûmes la chance de nous procurer le London Courier du matin même.

Il était des plus intéressants, tellement que je crus devoir le lire à tout l’équipage. Vous connaissez l’habitude anglaise des manchettes, grâce auxquelles vous embrassez tous les événements d’un coup d’œil. Il me sembla que le journal n’était composé qu’en manchettes, tellement il trahissait de surexcitation. À peine un mot sur ma flottille, nous ne venions qu’en deuxième page. La première débutait comme suit :

 

PRISE DE BLANKENBERG

ANÉANTISSEMENT DE LA FLOTTE ENNEMIE

INCENDIE DE LA VILLE

DES DRAGUEURS DÉTRUISENT LE CHAMP DE MINES

PERTES DE DEUX NAVIRES

L’AFFAIRE EST-ELLE RÉGLÉE ?

 

Naturellement, ce que j’avais prévu était arrivé. Les Anglais occupaient la ville. Et ils croyaient que cela réglait l’affaire ! Ils comptaient sans moi.

Au dos de cette retentissante et glorieuse première page, dans le coin du haut, il y avait un petit article ainsi conçu :

« SOUS-MARINS ENNEMIS.

« Plusieurs sous-marins ennemis ont pris la mer, infligeant à notre marine marchande des dommages appréciables. Il semble que dans la journée de lundi et la plus grande partie de celle de mardi les points particulièrement dangereux fussent l’embouchure de la Tamise et l’entrée ouest du Solent. Cinq grands steamers ont été coulés lundi entre le Nore et Margate : l’Adela, le Moldavia, le Cusco, le Cormoran et le Maid of Athens, sur lesquels nous donnons plus loin des détails. Le Verulam, venant de Bombay, a péri le même jour près de Ventnor, dans des conditions identiques. Mardi, le Virginia, le Cæsar, le King of the East ont été détruits entre le Foreland et Boulogne. Ces derniers se trouvaient en réalité dans les eaux françaises, et l’incident a provoqué les plus énergiques protestations du gouvernement de la République. La journée de mardi nous a également coûté le Queen of Sheba, l’Orontes, le Diana et l’Atalanta, coulés près des Needles. Tous les cargos entrés dans la Manche ont reçu par télégraphie sans fil l’avis de s’arrêter ; malheureusement, la preuve existe qu’au moins deux sous-marins ennemis opèrent dans l’ouest. Quatre navires chargés de bétail, allant de Dublin à Liverpool, ont encore été coulés hier soir, en même temps que dans le voisinage de l’île Lundy sautaient trois steamers se rendant à Bristol, l’Hilda, le Mercury et le Maria Toser. La navigation commerciale est déjà, dans la mesure du possible, détournée vers des routes plus sûres. Au reste, si fâcheux que soient ces incidents, si grave que soit le préjudice subi par les armateurs et le Lloyd’s, nous devons nous en consoler en pensant que, des sous-marins ne pouvant tenir la mer plus de dix jours sans se ravitailler et l’ennemi n’ayant plus de base, nous aurons vite mis un terme à ses déprédations. »

Ainsi s’exprimait le Courier sur nos prouesses. Mais un autre petit paragraphe était plus éloquent. Il disait :

« Le cours du blé, stationnaire à 35 shillings une semaine avant la guerre, était monté, hier, dans la Baltique, à 52. Le maïs avait passé de 21 à 37 ; l’orge, de 21 à 35 ; le sucre (étranger, brut granulé), de 11 shillings 3 pence à 19 shillings 6 pence. »

— À la bonne heure, mes gars ! dis-je en lisant ceci à l’équipage. Vous pouvez m’en croire, ces quelques lignes vont signifier beaucoup plus de choses que toute la page sur la prise de Blankenberg. Nous allons, en descendant la Manche, tâcher de faire un peu monter les prix !

Ainsi, déjà, plus de trafic à destination de Londres. Ce n’était pas un trop mauvais début pour le petit Iota. Entre Dungeness et l’île de Wight, nous n’aperçûmes pas un bateau qui valût une torpille. J’appelai Stephan par la télégraphie sans fil : à sept heures, nous nous trouvions, lui et moi, côte à côte, par mer plate, ayant Hengistbury Head à la distance d’environ 5 milles dans le nord-nord-ouest. Les deux équipages, rassemblés sur le pont, poussèrent des cris de joie en revoyant des visages amis. Stephan avait fait merveilles. Je savais par le journal de Londres qu’il avait détruit quatre navires le mardi ; depuis, il n’en avait pas coulé moins de sept autres, car la plupart de ceux qui devaient se rendre dans la Tamise avaient cherché à gagner Southampton. Sur les sept, il y en avait un de 20.000 tonnes, arrivant d’Amérique avec des grains ; le second apportait du blé de la Mer Noire ; les deux derniers étaient deux longs-courriers de la ligne sud-africaine. Je félicitai chaudement Stephan de ses magnifiques exploits. Puis, un contre-torpilleur s’approchant à grande vitesse, nous plongeâmes tous les deux, pour remonter au large des Needles, où nous passâmes la nuit de compagnie. Nous ne pouvions nous rendre visite, faute de canots ; mais nous étions assez près pour causer de kiosque à kiosque et pour nous concerter.

Il avait dépensé plus de la moitié de ses torpilles, et moi de même ; cependant nous étions opposés tous les deux à l’idée de regagner notre base tant que nous aurions du pétrole. Je lui dis ma rencontre avec le steamer de Boston et nous convînmes que désormais, autant que possible, nous emploierions le canon pour couler les navires. Je me rappelle le vieux Horli disant : « Un canon sur un sous-marin ? Pourquoi faire ? » Nous allions le lui montrer. À la lumière de la lampe électrique, je lus à Stephan le journal anglais. Nous nous accordâmes à reconnaître que, dorénavant, peu de navires s’engageraient dans la Manche. La phrase sur la navigation commerciale détournée vers des routes plus sûres ne signifiait qu’une chose : c’est que les navires contourneraient le nord de l’Irlande pour aller décharger à Glasgow. Deux sous-marins de plus, et nous interdisions cette route ! Que ferait donc l’Angleterre contre un ennemi disposant de trente ou quarante sous-marins, puisque six au lieu de quatre nous suffiraient pour consommer sa ruine ? Après un long échange de vues, nous décidâmes que, le lendemain matin, par télégramme chiffré expédié d’un port français, je demanderais à notre gouvernement d’envoyer les quatre sous-marins de seconde classe croiser dans le nord de l’Irlande et l’ouest de l’Écosse. Cela fait, Stephan et moi descendrions la Manche, au débouché de laquelle nous opérerions, pendant que nos deux autres unités opéreraient dans la mer d’Irlande.

Conformément à ce plan, le lendemain matin, de très bonne heure, je passai la Manche et j’abordai au petit village d’Étretat, en Normandie, où je lançai mon télégramme. Puis je partis pour Falmouth, en passant sous les quilles de deux croiseurs anglais qui, sachant par un message sans fil notre présence à Étretat, s’y rendaient à toute allure.

À mi-chemin en descendant la Manche, nos moteurs électriques nous donnèrent quelque ennui. Un court circuit nous obligea de naviguer en surface plusieurs heures. Nous eûmes là un moment critique. Un torpilleur serait survenu que nous n’aurions pu plonger ; le parfait sous-marin de l’avenir prévoira le cas et sera pourvu de machines de secours. Tout s’arrangea par l’adresse de notre mécanicien Morro. Aussi longtemps que nous demeurâmes sur l’eau, je vis un hydravion entre nous et la côte anglaise ; et je me rendis compte de ce qu’éprouve une souris quand, blottie sous une touffe d’herbe, elle aperçoit, très haut dans le ciel, un faucon. Heureusement, en ce qui nous concerne, la souris parvint à se muer en rat d’eau ; et frétillant ironiquement de la queue, elle plongea aux calmes profondeurs vertes, loin des atteintes.

Nous avions gagné Étretat dans la nuit du mercredi ; ce n’est que le vendredi dans la journée que nous fûmes à notre poste de veille. La terreur avait fait le vide dans la Manche, un seul grand steamer se montra. Il avait pour capitaine un fort habile homme, qui sut, par une manœuvre excellente, le conduire à bon port jusque dans la Tamise. Marchant en zigzags à 25 nœuds, il s’écartait continuellement de sa ligne sous les angles les plus imprévus ; et nous ne pouvions ni lutter avec lui de vitesse, ni calculer sa direction pour lui couper la route. Inutile de dire qu’il ne nous voyait pas ; mais il jugeait avec raison que, quelle que fût notre position, il se donnait, par sa tactique, les meilleures chances de passage. Il passa, effectivement, et l’avait bien mérité.

Naturellement, une pareille manœuvre n’est possible qu’avec une certaine étendue de mer. J’aurais rencontré le navire à l’embouchure de la Tamise que c’eût été une autre affaire. Aux abords de Falmouth, je détruisis un bateau de 3.000 tonnes venant de Cork avec du beurre et du fromage. Ce fut mon seul succès des trois jours.

Dans la soirée de ce vendredi, qui était le 16 avril, j’appelai Stephan, mais n’en reçus pas de réponse. Comme je me trouvais à quelques milles de notre rendez-vous et qu’il ne devait pas croiser après la nuit tombée, je m’étonnai de son silence et ne pus que l’attribuer à un dérangement de son appareil radiotélégraphique. Je ne tardai pas à en connaître la vraie raison par un numéro du Western Morning News que j’obtins d’un chalutier de Brixham. Le Kappa, son vaillant capitaine et ses braves matelots étaient au fond de la Manche.

Il semblait, par le récit du journal anglais, qu’à lui seul, depuis notre séparation, le Kappa eût coulé cinq navires. Du moins, je lui en attribuai la destruction, car tous les cinq avaient été détruits par des obus, et sur la côte du Dorset ou du Devon. Comment il avait ensuite péri lui-même, c’est ce que rapportait en ces termes un bref télégramme de Falmouth, auquel le journal avait donné pour titre : « La fin d’un sous-marin ennemi. »

« Le vapeur Macedonia, de la Peninsular and Oriental Company, est entré en rade cette nuit avec cinq trous d’obus dans sa coque au-dessus de la flottaison. Il déclare avoir subi, à 10 milles au sud-est du cap Lizard, l’attaque d’un sous-marin. Au lieu de faire usage de ses torpilles, le sous-marin vint en surface et lui tira cinq coups d’un canon semi-automatique de 12 pouces. Il considérait évidemment le Macedonia comme désarmé. En réalité, le Macedonia, avisé de la présence de sous-marins dans la Manche, s’était armé en croiseur auxiliaire. Il ouvrit le feu avec deux canons à tir rapide. Le kiosque du sous-marin sauta, et sans doute les obus traversèrent le navire, car il coula sur-le-champ, les panneaux ouverts. Le Macedonia ne se maintint à flot qu’avec ses pompes. »

Ainsi finirent le Kappa et mon valeureux ami le commandant Stephan. Ils n’auraient pu avoir de plus belle épitaphe que cette simple ligne que je relevai dans un coin du journal, sous le titre « Mark Lane » :

« Blé (cours moyen), 66 ; maïs, 48 ; orge, 50. »

Stephan mort, je devais agir avec d’autant plus de vigueur. J’eus vite dressé mes plans, et ils étaient significatifs. Je passai la journée à patrouiller le long de la côte de Cornouailles et autour du Land’s End. Deux vapeurs se présentèrent. La triste aventure de Stephan m’avait appris qu’il valait mieux, contre les grands navires, employer la torpille. Mais je savais que les croiseurs auxiliaires britanniques jaugeaient plus de 10.000 tonnes ; et je pouvais donc, avec les navires d’un tonnage moindre, user tranquillement de mon canon. Les deux vapeurs en question, le Yelland et le Playboy – celui-ci américain – étaient sans défense. Je m’en approchai à 300 yards et les coulai après avoir permis aux équipages d’embarquer dans les chaloupes. Il y avait quelques autres steamers à distance ; mais j’étais si pressé d’arrêter mes nouvelles dispositions que je ne me détournai pas de ma route pour les attaquer. Cependant, à la tombée de la nuit, il m’arriva une proie si magnifique que je ne pouvais la laisser échapper. Pas un marin n’eût manqué de reconnaître, à ses quatre cheminées d’un blanc crème et bordées de noir, à ses flancs énormes, noirs jusqu’au niveau des cales, rouges au-dessous, à sa haute passerelle blanche, ce glorieux monarque des mers, tandis que, mugissant, il remontait la Manche à une vitesse de 23 nœuds, aussi léger, sous ses 45.000 tonnes, qu’un canot à pétrole de cinq. C’était le majestueux Olympic, de la White Star Line, le plus formidable et le plus élégant des paquebots. Quel tableau il offrait, avec tout le bleu des eaux de la Cornouailles bouillonnant contre sa proue géante, et, pour servir de fond à ses nobles lignes, tout le rouge du ciel occidental où s’allumait la première étoile !

Il était à 5 milles environ quand je plongeai afin de lui couper le passage. Cette fois encore, j’avais bien pris mon temps. Notre torpille l’atteignit en plein par le travers. La commotion de l’eau fut si forte que nous chavirâmes presque. Je vis dans mon périscope le navire s’affaisser, frappé à mort ; puis il se mit à sombrer, assez lentement pour qu’on pût sauver tout le monde. La mer était jonchée de ses embarcations. J’émergeai à 3 milles en arrière, et tous mes hommes s’assemblèrent sur le pont pour assister à ce prodigieux spectacle. L’Olympic s’enfonçait par l’avant. Une explosion terrible projeta dans les airs une de ses cheminées. Des acclamations de notre part auraient pu sembler naturelles : aucun de nous, cependant, ne se sentait en humeur d’acclamer. Nous étions tous de vrais marins, et cela nous fendait le cœur d’envoyer sous l’eau un pareil navire, comme une coquille d’œuf brisée. Je lançai brusquement un ordre, et chacun avait repris son poste quand nous mîmes le cap au sud-ouest. Après avoir doublé le Lands’End, j’appelai par « sans fil » les deux autres unités de ma flottille, et nous nous retrouvâmes le lendemain à Hartland Point, extrémité sud de Bideford Bay. Nous avions pour le moment évacué la Manche, mais les Anglais ne pouvaient le savoir, et je calculai que la perte de l’Olympic arrêterait au moins un ou deux jours toute circulation de navires.

Ayant rangé le Delta et l’Epsilon, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, j’entendis les rapports de Miriam et de Var, leurs commandants respectifs. Ils avaient dépensé chacun vingt torpilles et coulé, ensemble, vingt-deux steamers. Un mécanicien était mort accidentellement sur le Delta. Deux hommes de l’Epsilon avaient des brûlures occasionnées par l’inflammation d’une certaine quantité de pétrole. Je pris les deux blessés à mon bord et donnai à chacun des sous-marins un homme de mon équipage ; puis, malgré l’extrême difficulté d’un transfert avec des bateaux si instables, je partageai entre eux ma réserve d’essence, mes vivres et mes torpilles. Vers dix heures, mes opérations étaient terminées et mes deux navires en état de reprendre la mer pour dix jours. Moi-même, n’ayant gardé que deux torpilles, je gouvernai vers la mer d’Irlande. J’utilisai dès ce matin une de mes torpilles contre un bateau se rendant à Milford avec du bétail. La nuit venue, j’adressai à mes quatre sous-marins du nord un appel infructueux : leur Marconi n’a qu’une portée des plus restreintes. Mais dans l’après-midi du lendemain, vers trois heures, j’obtins une faible réponse : ce fut pour moi un soulagement de savoir qu’ils avaient reçu mes instructions et se trouvaient à leur poste. Nous nous rassemblâmes tous avant le soir sous le couvert de l’île de Sanda, au cap Kintyre. En vérité, je me fis l’effet d’un amiral quand je vis alignés devant moi mes cinq « dos de baleine ». Panza me fit un rapport excellent. La flottille, ayant doublé le Pentland Firth, était arrivée le quatrième jour à son poste de croisière. Déjà elle avait détruit impunément vingt navires. J’ordonnai au Bêta de partager entre les trois autres son pétrole et ses torpilles ; et je le pris ensuite avec moi pour le ramener à notre base, où nous touchâmes le dimanche 25 avril. Sur une goélette que j’arrêtai au large du cap Wrath, je cueillis un journal.

« Blé, 84 ; maïs, 60 ; orge, 62. » Qu’était-ce, en comparaison de cela, que des bombardements et des batailles ?

Plusieurs cordons de vaisseaux anglais bloquaient étroitement nos côtes. L’ennemi tenait nos moindres ports. Mais qui donc eût soupçonné, entre dix mille maisons du rivage, la modeste villa de mon confiseur ? Je fus heureux quand, dans mon périscope, j’en découvris l’honnête façade blanche. J’atterris dans la nuit et trouvai mes dépôts intacts. Le Bêta se présenta avant le matin, mes fenêtres éclairées lui servant de phare.

Ce n’est pas à moi de dire le nombre de messages qui m’attendaient à mon humble quartier général. Ils resteront, pour ma famille, comme des lettres de noblesse. Un, entre autres, à jamais inoubliable, m’apportait le salut de mon roi et m’invitait à me présenter à Hauptville. Pour une fois, je pris sur moi de désobéir à cet ordre ; il nous fallait deux jours, ou, plutôt, deux nuits, car nous passions le jour en plongée, pour nos opérations de ravitaillement, et elles exigeaient de moi une présence de toutes les minutes. Le troisième jour, dès quatre heures du matin, le Bêta et mon petit bateau amiral reprenaient la mer.

On pense bien que le temps m’avait manqué pour lire les journaux. Mais en route je recueillis des nouvelles. À cela près que nos ports étaient aux mains des Anglais, nous ne ressentions aucunement les effets de la guerre, nos chemins de fer nous assurant d’excellentes communications avec le reste de l’Europe. Le taux de la vie n’avait pas changé, notre activité industrielle restait la même. On parlait d’une invasion anglaise ; mais, pour moi, cela n’avait pas le sens commun, car les Anglais avaient déjà dû comprendre qu’envoyer au-devant des sous-marins des transports chargés de soldats, c’était un simple meurtre. Qu’un jour ils construisent un tunnel, ils auront alors le moyen d’utiliser sur le Continent leur belle armée expéditionnaire ; jusque-là, elle pourrait aussi bien ne pas exister en ce qui concerne l’Europe. Mon pays se trouvait donc en bonne posture et n’avait rien à craindre. Quant à la Grande-Bretagne, dès à présent elle sentait mon étreinte à sa gorge. Comme, en temps normal, elle importe les trois cinquièmes de sa nourriture, les prix s’élevaient par sauts et par bonds. Les provisions continuaient à décroître, et ce qu’il en arrivait encore ne les renouvelait que dans une faible mesure. Le tarif des assurances du Lloyd atteignait un chiffre où le prix des vivres devenait presque prohibitif pour la masse du peuple avant même qu’ils fussent sur le marché. Le pain, qui habituellement ne dépassait pas le prix de cinq pence, se payait déjà un shilling et deux pence ; le bœuf, trois shillings et quatre pence la livre ; le mouton, trois shillings et neuf pence. Tout le reste était en proportion. Le gouvernement avait pris des mesures énergiques et créé de grosses primes pour encourager la culture immédiate du blé ; mais la moisson ne pourrait se faire que dans cinq mois, et bien avant cette époque, ainsi que l’indiquaient les journaux, une moitié de l’île aurait succombé à la disette. On faisait de vigoureux appels au patriotisme de la population, on l’assurait que la gêne infligée au commerce n’était que temporaire et qu’avec un peu de patience tout irait bien. Mais déjà il y avait une augmentation marquée du nombre des décès, surtout parmi les enfants, qui souffraient du manque de lait, le bétail étant envoyé à la boucherie. Joignez qu’il se produisit de graves désordres dans les mines de charbon du Lancashire et dans les Midlands. Un soulèvement socialiste dans l’est de Londres prenait les proportions d’une guerre civile. Des journaux autorisés commençaient à déclarer que l’Angleterre, acculée à une situation impossible, devait tout de suite faire la paix pour prévenir un des plus grands drames de l’histoire. C’était à moi de leur prouver qu’ils avaient raison.

Le 2 mai, je ralliai les Maplin Sands, au nord de l’estuaire de la Tamise. J’avais envoyé le Bêta bloquer le Solent, en remplacement du malheureux Kappa. Et maintenant, je pouvais dire que j’étranglais l’Angleterre. Londres, Southampton, le canal de Bristol, Liverpool, le canal du Nord, les approches de Glasgow, étaient gardés par mes sous-marins. Je sus plus tard que les paquebots déversaient à ce moment leurs cargaisons à Galway et dans l’ouest de l’Irlande, où jamais on n’avait vu les objets de consommation à si bas prix. C’est par dizaines de mille que, de la Grande-Bretagne, on embarquait les gens pour l’Irlande afin de les arracher à la famine. Mais on ne transplante pas toute une population aussi dense. Vers le milieu de mai, la masse du peuple mourait littéralement de faim. À cette date, le cours du blé atteignait 100 shillings ; celui du maïs et de l’orge, 80.

Dans les villes, des attroupements se formaient devant les mairies. On réclamait du pain. Les officiers municipaux étaient assaillis et souvent massacrés par des multitudes frénétiques, composées surtout de femmes qu’avait réduites au désespoir la mort de leurs enfants. Dans les campagnes, on se nourrissait de racines, d’écorces, de toutes sortes d’herbes. À Londres, de forts détachements de troupes défendaient le domicile privé des ministres ; un bataillon de la garde campait autour du Parlement. Le premier ministre et le secrétaire d’État aux affaires étrangères étaient l’objet de menaces continuelles et de fréquents attentats.

Pourtant, le gouvernement n’avait entrepris la guerre qu’avec le plein assentiment de tous les partis.

Ce serait me répéter que de dire tout ce que nous fîmes dix jours de suite après avoir rejoint notre poste. Mon absence momentanée avait rendu courage à la navigation, les bateaux recommençaient à remonter la Manche. Le premier jour j’en détruisis quatre. Après cela je dus étendre mon champ d’action, et de nouveau j’en attaquai plusieurs dans les eaux françaises. Un moment, nous fûmes à deux doigts d’une catastrophe, la valve d’une de mes soupapes ayant grippé par la faute de quelques grains de sable, alors que nous étions en plongée ; notre marge de flottabilité suffit tout juste à nous tirer d’affaire. À la fin de la semaine, nous avions nettoyé la Manche ; et mon navire, en compagnie du Bêta, courait de nouveau à l’ouest. Nous recevions d’encourageantes nouvelles de notre camarade en surveillance devant Bristol ; lui-même en recevait du Delta, qui opérait devant Liverpool. Notre œuvre s’accomplissait. Nous ne pouvions empêcher toutes subsistances de pénétrer dans les Îles Britanniques ; mais nous avions fait monter le prix des vivres à un taux où il devenait inabordable pour la multitude des sans-travail et des sans-le-sou. En vain le gouvernement réquisitionnait et distribuait tout, comme fait un général pour nourrir la garnison d’une forteresse. La tâche était trop vaste, la responsabilité trop terrible. Même l’orgueilleuse, l’opiniâtre Angleterre n’y pouvait faire face plus longtemps.

Je l’appris dans des circonstances bien particulières. Me trouvant au large de Selsey Bill, je vis un petit vaisseau de guerre descendre la Manche. Il n’entrait pas dans mon système d’attaquer un vaisseau descendant, car j’attachais trop de prix à mes obus et à mes torpilles. Mais il m’était impossible de n’être pas intrigué par les mouvements de ce navire, qui venait lentement dans ma direction, en décrivant des zigzags.

« On dirait qu’il me cherche, pensais-je. Que diable l’imbécile compte-t-il faire s’il me trouve ? »

Je naviguais en surface, prêt à plonger au cas où il se dirigerait sur moi. Mais à ce moment, et à la distance d’environ une moitié de mille, il vira de bord. Ô surprise ! Notre drapeau, le cher drapeau rouge à cercle bleu de la Norlande, flottait à sa corne. Croyant d’abord à un subterfuge de l’ennemi pour nous amener à portée de tir, je pris mes jumelles et j’appelai Vornal. Tous les deux nous reconnûmes le vaisseau : c’était le Junon, le seul de nos croiseurs qui eût échappé à la destruction de la flotte. Comment déployait-il ses couleurs dans les eaux anglaises ? Puis je compris. Je me retournai, et Vornal et moi nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre. Cela ne pouvait signifier que deux choses : un armistice… ou la paix !

C’était la paix. Nous en reçûmes l’heureuse nouvelle quand nous eûmes accosté le Junon et que les ovations qui nous avaient accueillis se furent enfin assoupies. Nous avions l’ordre de rentrer à Blankenberg. Nous descendîmes la Manche pour rassembler la flottille, et nous revînmes au port en surface, traversant, pour remonter la mer du Nord, toute la flotte anglaise. Massés le long des bordages, les hommes nous regardaient passer. Je vois encore leurs visages furieux et sombres. Beaucoup tendaient le poing en nous maudissant.

Leur colère ne venait pas de ce que nous leur avions infligé des dommages ; contre un brave ennemi, les Anglais, ainsi qu’ils l’ont prouvé dans la guerre avec les Boers, ne gardent pas de rancune. Mais ils considéraient comme une lâcheté de notre part le fait de nous en prendre aux navires marchands et d’éviter les vaisseaux de guerre. De même les Arabes voient dans une attaque de flanc un procédé mesquin et indigne d’un homme. Mais quoi ! la guerre n’est pas un jeu, mes bons amis Anglais ; c’est une lutte pour la prépondérance, et l’on y doit s’ingénier à trouver le point faible de l’adversaire. Vous me blâmez à tort d’avoir su trouver le vôtre. Peut-être les officiers et les matelots qui, ce matin de mai, adressaient au petit Iota des gestes de menace, m’auront-ils déjà rendu justice une fois passée la première amertume de la défaite.

D’autres diront mon entrée à Blankenberg, l’enthousiasme délirant de la foule, la magnifique réception faite à chacun de nos sous-marins quand il arriva. Les hommes méritaient cet accueil, et l’État, du reste, a pris soin de leur assurer à tous une vie indépendante. Comme épreuve d’endurance, un séjour aussi prolongé dans un espace aussi confiné, où règne une atmosphère aussi anormale, et quand la tension nerveuse est si effrayante, constituera pour longtemps un record. Le pays peut être fier de ses marins.

Nous n’eûmes garde d’imposer des conditions de paix onéreuses, car nous n’étions pas en situation de nous faire de la Grande-Bretagne une éternelle ennemie. Nous devions la victoire à des circonstances qui ne pourraient se reproduire, et d’ici à quelques années la puissance de l’île serait aussi grande, plus grande peut-être que jamais, la leçon ayant porté ses fruits : c’eût été folie de notre part que de provoquer un tel antagoniste. On convint d’un salut mutuel aux couleurs ; la question de délimitation coloniale se régla par voie d’arbitrage, et nous demandâmes pour toute indemnité que l’Angleterre prît à sa charge les dommages-intérêts qu’un tribunal international accorderait à la France et aux Etats-Unis.

Évidemment, l’Angleterre ne se laisserait pas reprendre à sommeiller de la sorte. Son aveugle insouciance venait, pour une bonne part, de ce qu’elle ne voulait pas croire que l’ennemi torpillerait les bâtiments de commerce. Le sens commun devait lui dire que l’ennemi emploierait contre elle les moyens les mieux appropriés, qu’il ne se demanderait pas ce qu’il avait le droit de faire, mais qu’il agirait d’abord et discuterait ensuite. L’opinion du monde entier, à l’heure actuelle, c’est que, dans le cas de blocus proclamé, on a le droit d’en user comme on peut envers ceux qui tentent de le forcer, et qu’il était aussi raisonnable de couper les vivres à l’Angleterre en temps de guerre qu’il l’est pour un assiégeant d’empêcher le ravitaillement de la place assiégée.

Je ne saurais mieux conclure qu’en citant quelques paragraphes d’un article de tête paru dans le Times peu après la conclusion de la paix. Il résume les idées les plus saines de l’opinion publique anglaise sur le sens et la portée de l’épisode :

« Dans cette misérable affaire où, disait l’auteur de l’article, nous laissons une grande partie de notre flotte marchande et plus de cinquante mille existences civiles, nous ne trouvons qu’une consolation, à savoir que notre vainqueur accidentel n’est pas une puissance en état de cueillir les fruits de sa victoire. Pareille humiliation, si nous l’avions subie d’une grande puissance, eût certainement entraîné pour nous la perte des colonies de la Couronne et celle de nos possessions tropicales, sans compter le paiement d’une forte indemnité de guerre. L’ennemi nous tenait à sa merci, et nous n’avions pas d’autre ressource que de nous soumettre à ses conditions, si lourdes fussent-elles. La Norlande a eu le bon sens de comprendre qu’elle ne devait pas abuser de son avantage temporaire ; elle s’est montrée généreuse ; aux mains d’une autre puissance, nous aurions cessé d’exister comme empire.

« Il s’en faut qu’aujourd’hui nous soyons hors de danger. Quelqu’un pourrait fort bien, avant que nous ayons remis l’ordre dans la maison, nous chercher une mauvaise querelle et utiliser contre nous l’arme qui vient de faire ses preuves. Déjà le gouvernement, en prévision de cette éventualité, a recouru à l’importation pour constituer, aux frais du Trésor, des approvisionnements considérables. D’ici peu de mois, la nouvelle récolte sera sur pied. Nous pouvons, en somme, envisager sans trop de découragement l’avenir immédiat, bien que certains sujets d’inquiétude persistent.

« Dès maintenant apparaît dans ses grandes lignes notre effort de reconstruction. Un premier point acquis, et non des moins importants, c’est que nos hommes de parti se rendent compte qu’il y a quelque chose de plus vital que leurs disputes académiques sur le libre échange ou la protection, et que toutes les théories doivent céder devant le fait que ce pays est dans une condition artificielle et dangereuse s’il ne produit par lui-même la quantité de nourriture suffisante pour qu’au moins sa population ne meure pas de faim. Qu’il y parvienne soit par un impôt sur les denrées étrangères, soit par une prime d’encouragement aux produits nationaux, soit par une combinaison des deux systèmes, la question, pour le moment, n’est pas là. Mais tous les partis s’accordent sur le principe, et bien qu’il en doive indubitablement résulter une hausse de prix ou une baisse de qualité dans l’alimentation des classes laborieuses, celles-ci, du moins, seront garanties contre la terrible visite dont le souvenir hante encore nos mémoires. En tout cas, nous avons franchi l’ère des discussions. La prospérité croissante de l’agriculture et, nous l’espérons, la fin de l’émigration rurale compenseront des désavantages manifestes.

« Un second point à retenir, c’est la nécessité de construire immédiatement non pas un, mais deux tunnels à double voie sous la Manche. Nous ne sommes pas suspects de complaisance en la matière, ayant ici même naguère combattu le projet. Mais nous admettons volontiers que des communications par voie de fer, complétées par un accord pour le transit des marchandises arrivant par Marseille, nous eussent évité la honte récente d’une capitulation. Nous persistons à dire que nous ne saurions nous en remettre entièrement à un tunnel, puisque notre ennemi pourrait avoir des alliés dans la Méditerranée ; mais dans le cas d’un conflit avec une quelconque des puissances du nord de l’Europe, le tunnel nous serait d’un bénéfice inestimable. Il peut avoir ses dangers, mais bien minimes, on doit le reconnaître aujourd’hui, comparés à ceux qui résultent de son absence. Quant à la construction d’une flotte de sous-marins marchands pour le transport des vivres, ce serait un point de départ nouveau, et une garantie supplémentaire contre le danger qui vient d’inscrire une si sombre page dans notre histoire. »

LA DÉFENSE DU CAPITAINE

La mort de la belle miss Ena Garnier, ou, du moins, les circonstances de cette mort telles qu’on les connut dans le public, et le fait que son meurtrier, le capitaine John Fowler, s’était refusé à toute défense devant la cour de police, avaient provoqué l’émotion générale. L’accusé y avait ajouté en déclarant que, s’il réservait sa défense, c’était avec la certitude qu’au moment où elle se produirait elle revêtirait un caractère imprévu et décisif. La fermentation des esprits avait encore trouvé un aliment dans l’assurance donnée par l’avoué que la réponse aux griefs de l’accusation, impossible pour le moment, viendrait à son heure devant les Assises. Enfin la curiosité du public fut à son comble quand on sut que l’accusé déclinait les offres d’assistance légale et ne s’en remettait de ses intérêts qu’à lui-même.

L’affaire, bien présentée par l’avocat de la Couronne, semblait, de l’avis général, devoir aboutir à une condamnation.

Le capitaine écouta sans broncher les dépositions des témoins. Invité à prendre la parole, il se leva de son banc et s’avança. C’était un homme dont le seul aspect faisait impression : un teint bronzé, des moustaches brunes, l’allure énergique. Il tira quelques feuillets de sa poche et lut la déclaration suivante, qui remua profondément le nombreux auditoire.

Je tiens à dire tout d’abord, messieurs les jurés, que la générosité de mes camarades officiers, à défaut de mes moyens personnels, qui sont modestes, m’eût permis de faire appel pour ma défense au premier talent du Barreau. J’ai remercié mes camarades et décidé que je plaiderais ma cause moi-même. Non pas du tout que je m’abuse sur mes capacités et mon éloquence ; mais j’ai la conviction qu’un récit sans art, sans détours, venant de l’homme même qui a joué le principal rôle dans ce drame, vous touchera plus sûrement que n’importe quel exposé fait par un tiers.

On se souviendra qu’aux débats de la cour de police, il y a deux mois, j’ai refusé de me défendre. C’est une circonstance dont on a tiré parti contre moi : on voudrait, aujourd’hui, y trouver une preuve de ma culpabilité. Les jours ont passé ; me voici en mesure d’éclairer non pas seulement les événements, mais les raisons qui m’en interdisaient l’explication. Je vous dirai très exactement ce que j’ai fait et pourquoi je l’ai fait. Si vous jugez que j’ai eu tort, je ne me plaindrai pas ; et quelque peine dont vous me frappiez, je la subirai en silence.

Je suis soldat depuis quinze ans, capitaine au deuxième bataillon du Breconshire. J’ai servi durant la campagne sud-africaine et figuré dans les citations à l’ordre après la bataille de Diamond Hill. Au début de la guerre avec l’Allemagne, on me détacha de mon régiment pour m’affecter comme adjudant-major au premier régiment de tirailleurs écossais nouvellement créé. Le régiment tenait ses quartiers à Radchurch, dans l’Essex. Pour mon compte j’étais l’hôte du squire local Mr. Murreyfield. Je fis chez lui la connaissance de miss Ena Garnier.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer beauté plus parfaite. Blonde, avec une particulière finesse de traits et d’expression, grande, élancée, elle était dans toute la fraîcheur et dans tout l’éclat de ses vingt-cinq ans. J’avais lu souvent que des gens tombaient amoureux à première vue : formule de romancier, pensais-je. Mais dès le moment où je vis Ena Garnier, je n’eus plus qu’une idée, qu’un désir, qu’une ambition : c’est qu’elle fût mienne. J’étais en proie à une passion frénétique, irrésistible comme l’instinct, tellement que pour un temps le monde et tout ce qu’il renferme me semblèrent de nulle importance si je pouvais gagner l’amour de cette jeune fille. Je me dois néanmoins cette justice qu’il y a une chose que je continuai de placer au-dessus : mon honneur d’homme et de soldat.

Je m’aperçus vite que miss Ena Garnier ne demeurait pas insensible à mes avances. Elle occupait dans la maison une situation assez particulière. Venue un an auparavant de Montpellier, à la suite d’une annonce publiée dans un journal par les Murreyfield qui cherchaient un professeur de français pour leurs trois jeunes enfants, elle ne touchait pas de gages, et partageait la vie de famille, beaucoup moins en institutrice qu’en amie et en invitée. Elle avait toujours eu, me dit-on, un faible pour les Anglais et le désir d’habiter l’Angleterre. La guerre avait changé ces premières dispositions en sympathie exaltée. Elle montrait pour l’Allemagne une haine violente. Sa voix vibrait de colère quand elle parlait des atrocités commises en Belgique. On se doute que, animée de tels sentiments, elle accueillit sans défaveur mes hommages. J’aurais souhaité l’épouser tout de suite ; elle n’y consentit pas ; elle exigea que le mariage n’eût lieu qu’après la guerre.

Elle avait un talent peu ordinaire chez une femme : c’était une motocycliste accomplie. Elle aimait les longues randonnées solitaires ; mais quand nous eûmes échangé notre parole, elle me permit certains jours de l’accompagner. Cependant elle avait des étrangetés d’humeur, des lubies, qui, bien entendu, lui prêtaient à mes yeux une séduction de plus. Elle pouvait être ou infiniment tendre, ou extraordinairement âpre et distante. Plus d’une fois, au moment de sortir, elle refusa ma compagnie sans m’en donner la raison ; m’avisais-je de la lui demander, je surprenais dans ses yeux un éclair de colère ; après quoi il pouvait arriver que, passant d’un extrême à l’autre, elle rachetât son manque de grâce par quelque attention exquise. Absorbé par mes devoirs militaires, je ne pouvais la voir dans la journée ; cela n’empêchait pas que souvent elle restât le soir dans la petite salle d’étude où elle donnait ses leçons ; et elle me signifiait clairement son désir d’être seule. Me voyait-elle blessé par son caprice, elle se mettait à rire, et s’excusait si gentiment de sa dureté que plus que jamais j’étais son esclave.

On a parlé de ma jalousie ; on a dit au cours du procès qu’il en était résulté des scènes et que Mrs. Murreyfield aurait eu même un jour à intervenir. Je l’avoue, j’étais jaloux. Comment ne pas l’être quand on aime de toutes ses forces ? Ena avait l’esprit très indépendant. Je découvris qu’elle connaissait beaucoup d’officiers à Chelmsford et à Colchester. Sa motocyclette l’emportait Dieu sait où, des heures entières. À certaines questions sur son passé, elle répondait par un sourire ; qu’on la pressât, elle se renfrognait.

Par moments, la raison venait me chuchoter à l’oreille que c’était folie de jouer mon existence, mon âme, sur une personne de qui je ne savais rien ; une vague de passion déferlait là-dessus, la raison était submergée.

Je savais qu’avant le mariage une jeune fille a moins de liberté en France qu’en Angleterre. Il ne ressortait pas moins, à tout instant, de la conversation de miss Ena Garnier, qu’elle avait beaucoup voyagé, beaucoup retenu. C’est avec un redoublement d’angoisse qu’après un propos où se trahissait son expérience du monde je la voyais tout ennuyée de son étourderie et fort en peine d’en dissiper l’effet. Nous eûmes plusieurs petites piques à la suite de questions que je lui posai sans obtenir de réponse, mais l’acte d’accusation en a exagéré la gravité. On a aussi prêté trop d’importance à l’intervention de Mrs. Murreyfield, bien que je reconnaisse que dans cette occasion il s’agît d’une querelle plus sérieuse. Cette querelle eut pour point de départ la découverte que je fis d’une photographie d’homme sur la table de miss Ena, et la confusion qu’elle montra quand je la priai de s’expliquer. Au dos du carton se trouvait un nom, « H. Vardin », probablement écrit de la main même du modèle. Je remarquai avec déplaisir l’aspect usé du carton : ce portrait avait dû être porté en secret, comme celui d’un amoureux l’est quelquefois par une jeune fille. Mais je ne pus rien tirer de miss Ena, sauf qu’elle m’affirma, contre toute vraisemblance, n’avoir vu de sa vie cet individu. J’élevai la voix, je lui déclarai qu’ou bien j’en saurais davantage sur le passé qu’elle me cachait, ou bien je romprais avec elle, dût mon cœur se briser dans la séparation. Mrs. Murreyfield m’entendit du corridor. C’est une bonne et maternelle personne, qui suivait notre roman avec un intérêt sympathique : elle me reprocha ma jalousie ; une fois de plus nous nous réconciliâmes. Ena était si follement séduisante, j’étais si complètement pris, si faible devant elle, qu’en vain la prudence et la raison m’avertissaient de me soustraire à son empire, toujours elle m’y ramenait.

Sur ces entrefaites, je dus quitter Radchurch. On me donnait au War-Office un poste qui, pour être en sous-ordre, n’entraînait pas moins de grosses responsabilités. Naturellement, cela m’obligeait à habiter Londres. Le travail accaparait jusqu’à mes dimanches. Mais enfin je pus prendre quelques jours de congé. Ces quelques jours ont causé ma ruine : ils m’amènent aujourd’hui à cette place, pour m’y défendre contre un arrêt de mort et contre le déshonneur.

Il y a cinq milles environ de la station du chemin de fer à Radchurch. Miss Ena était venue à ma rencontre. C’était notre premier tête-à-tête depuis que je lui avais donné tout mon cœur, toute mon âme. Je passerai vite, messieurs. Je m’en tiendrai au fait. Je ne l’habillerai d’aucun commentaire. Ce fait, ce fait tout nu, c’est que, durant le trajet entre la gare et le village, je me laissai induire à l’indiscrétion la plus grave – mettons, si vous voulez, à l’action la plus inqualifiable – de ma vie : je livrai à une femme un secret, un secret d’une énorme importance, de nature à influer sur l’issue de la guerre et la destinée de plusieurs milliers d’hommes.

Cela se fit avant que j’en eusse conscience, avant que j’eusse saisi la manière dont la prompte intelligence de miss Ena groupait divers indices et assemblait les fils d’un raisonnement. Elle gémissait, elle pleurait presque sur ce que les armées alliées se laissaient arrêter par la ligne de fer allemande. Je lui remontrai qu’à vrai dire c’était notre ligne de fer qui arrêtait les Allemands, puisqu’ils étaient les envahisseurs.

— Mais la France, mais la Belgique ne s’en débarrasseront-elles jamais ? s’écria-t-elle. Allons-nous demeurer immobiles en face de nos tranchées ? Oh, Jack, Jack ! pour l’amour de Dieu, dites-moi quelque chose qui me rende un peu d’espérance. Il me semble parfois que mon cœur éclate. Parlez ! Dites-moi d’espérer ! Hélas ! folle que je suis ! Comment pourriez-vous savoir les projets de vos chefs, quand vous n’exercez au War-Office que des fonctions subalternes ?

— Je sais quand même bien des choses, répondis-je. Ne vous tourmentez pas. Il est certain que nous bougerons bientôt.

— Bientôt ? Pour certaines gens, cela peut signifier l’an prochain.

— Il ne s’agit pas de l’an prochain.

— Devrons-nous attendre encore un mois ?

— Moins que cela. »

Elle étreignit ma main dans la sienne.

« Quelle joie vous me donnez ! Dans quelle anxiété je vais vivre ! Supporterai-je sans en mourir une semaine d’attente ?

— Eh bien… peut-être n’attendrez-vous pas une semaine.

— Et dites-moi, poursuivit-elle de sa voix la plus caressante, dites-moi ceci encore, Jack, rien que ceci, et je ne vous ennuierai plus. Qui marchera ? nos braves soldats français ? ou vos splendides Tommies ? À qui l’honneur de l’avance ?

— Aux uns et aux autres.

— Je vois, s’exclama-t-elle. À la bonne heure ! L’attaque aura lieu au point où se joignent les lignes françaises et anglaises. Les deux armées s’élanceront ensemble dans une glorieuse ruée.

— Non, fis-je, pas ensemble.

— C’est ce que j’avais cru comprendre. Évidemment, les femmes n’entendent rien à ces sortes de questions, mais il m’avait semblé que vous parliez d’une avance combinée.

— Supposons que les Français avancent, par exemple, du côté de Verdun, et les Anglais du côté d’Ypres ; même si des centaines de milles les séparent, c’est toujours une avance combinée.

— J’y suis ! Ils avanceront aux deux extrémités de la ligne, afin que les Boches ne sachent pas de quel côté envoyer leurs réserves…

— C’est cela même : avance réelle du côté de Verdun, feinte vigoureuse du côté d’Ypres.

Soudain un soupçon m’effleura. Il me souvient que, brusquement, je m’écartai de miss Ena et que je la regardai dans le blanc des yeux.

— J’en ai trop dit ! m’écriai-je. Où donc avais-je la tête ?

Je la vis profondément froissée de mes paroles.

— Je m’arracherais la langue, Jack, plutôt que de répéter à aucun être humain ce que vous venez de me dire.

Elle mettait tant de chaleur dans sa protestation que mes craintes s’évanouirent. Nous n’étions pas encore à Radchurch que je n’y pensais plus, m’abandonnant avec elle à la joie du présent et à celle, plus grande encore, des projets d’avenir.

J’avais à faire une communication de service au colonel Worral, qui commandait un petit camp à Pedley-Woodrow. La course me prit deux heures. À mon retour, je m’enquis de miss Garnier. La femme de chambre m’apprit qu’elle était montée chez elle, après avoir chargé le groom d’amener sa motocyclette à la porte. Il me parut étrange qu’elle sortît sans moi quand ma visite devait être de si brève durée. Je me rendis, pour l’attendre, dans la petite salle d’étude, qui donnait sur le couloir du hall, et d’où je devais la voir forcément à son passage.

Il y avait dans l’embrasure de la fenêtre un secrétaire où elle avait coutume d’écrire. Je venais de m’y asseoir lorsque mes yeux rencontrèrent un nom tracé de sa grande écriture hardie. Bien que reproduit à l’envers sur une feuille du buvard, il se lisait sans peine. Ce nom, c’était « Hubert Vardin ». Apparemment il faisait partie de l’adresse d’une enveloppe, car au-dessous je distinguai les initiales S.W., qui désignent une circonscription postale de Londres ; mais je ne parvins pas à déchiffrer le nom de la rue.

Je compris alors pour la première fois qu’elle entretenait une correspondance avec l’homme dont j’avais aperçu le visage sur la photographie aux bords usés. Messieurs, je ne cherche pas ici à pallier ma conduite. Un transport de fureur me souleva. J’étendis les mains sur le meuble de bois. Je les fis littéralement voler en pièces. Et j’eus devant moi la lettre même, qu’elle avait pris la précaution de mettre sous clef pendant qu’elle s’apprêtait pour l’emporter. Je n’eus ni hésitation ni scrupule. Je déchirai l’enveloppe. Action déshonnête, direz-vous ! Mais dans le paroxysme de la jalousie un homme ne se connaît plus. Cette femme pour qui j’aurais tout sacrifié, ou elle m’était, ou elle ne m’était pas fidèle. Savoir, à tout prix je voulais savoir.

Je frémis de joie aux premiers mots que je lus. Je lui avais fait injure. « Cher Monsieur Vardin… » Ainsi débutait la lettre. Lettre d’affaires, rien de plus, c’était clair. J’allais la remettre en place et je déplorais mon manque de foi, quand un mot, presque au bout de la page, me frappa les yeux. Je fis un haut-le-corps, comme si j’avais senti le dard d’une vipère. Le mot en question était « Verdun ». Je regardai de nouveau : immédiatement au-dessous du mot « Verdun », il y avait le mot « Ypres ». Assis et cloué par l’horreur devant le secrétaire brisé, je lus toute la lettre, dont voici la traduction :

 

« MURREYFIELD HOUSE,

« RADCHURCH

« Cher Monsieur Vardin,

« Stringer m’a dit qu’il vous tenait suffisamment au courant. La brigade territoriale du Midland et l’artillerie lourde ont été momentanément envoyées vers la côte, près de Cromer. Il ne s’agit pas d’embarquement, mais de manœuvres.

« Et voici ma grande nouvelle. Elle me vient en droite ligne du War-Office. D’ici une semaine, il se produira du côté de Verdun une attaque violente, soutenue par une forte démonstration du côté d’Ypres. Ce seront des opérations à large envergure, et il faut que vous envoyiez à von Starmer, par le premier bateau, un messager hollandais. J’espère obtenir ce soir de mon informateur une date précise et quelques détails complémentaires, mais en attendant vous devez agir avec énergie.

« Je n’ose mettre ici ma lettre à la poste, vous savez ce que sont les receveurs des bureaux de village. Je la porte donc à Colchester, où Stringer la joindra à son rapport pour vous être remise en mains propres.

« Fidèlement vôtre,

« Sophia HEFFNER. »

 

Je fus d’abord comme frappé de la foudre ; puis une sorte de rage froide et concentrée succéda chez moi à la stupeur. Ainsi, cette femme était une Allemande et une espionne ! Je pensai à son hypocrisie, à sa trahison ; mais surtout, je pensai au danger de l’armée et du pays. Mon imprudente confiance n’allait-elle pas entraîner une défaite et la mort de milliers d’hommes ? Avec du jugement, de la décision, on pouvait encore prévenir cette éventualité redoutable. J’entendis le pas de la jeune femme dans l’escalier ; l’instant d’après, elle franchissait la porte. Elle tressaillit et le sang reflua de son visage quand elle me vit assis devant le secrétaire, sa lettre à la main.

— Comment, fit-elle en respirant avec force, comment avez-vous eu l’audace de briser mon secrétaire et de voler cette lettre ?

Je ne répondis pas. Je la dévisageai sans me lever, méditant sur ce que je devais faire. Tout à coup, elle bondit, voulant m’arracher le papier. Je la repoussai sur le sopha, où elle s’écroula ; puis je sonnai et je dis à la femme de chambre que j’avais besoin de voir à l’instant Mr. Murreyfield.

C’est un homme d’un certain âge et d’une grande bonté, qui avait traité cette femme comme sa propre fille. Ce que je lui racontai le pétrifia. Je ne pouvais lui montrer la lettre à cause du secret qu’elle contenait ; mais ce secret, je lui en fis comprendre la suprême importance.

— Que faire ? demanda-t-il. Comment jamais imaginer une aussi abominable machination ? Quel parti prendre ?

— Un seul. Il faut que cette femme soit arrêtée. Pouvez-vous vous assurer d’elle pendant que je vais à Pedley prévenir le colonel Worral, faire délivrer un mandat d’arrêt et chercher main-forte ?

— Nous pouvons l’enfermer dans sa chambre.

— Inutile de vous donner tant de mal, dit-elle. Je m’engage à ne pas bouger d’ici. Capitaine Fowler, gardez-vous d’aller trop vite en besogne. Vous avez prouvé que vous étiez capable de certains actes dont vous ne mesuriez pas les conséquences. Si l’on m’arrête, le monde entier saura que vous avez livré des secrets dont vous étiez le détenteur. Finie votre carrière, mon ami. Vous pouvez me punir sans doute ; mais vous-même…

— Je crois, dis-je à Murreyfield, que vous feriez mieux de la conduire dans sa chambre.

— Comme il vous plaira, dit-elle.

Là-dessus, elle nous suivit jusqu’à la porte.

Mais comme nous arrivions dans le hall, elle nous échappa tout d’un coup, franchit le seuil et s’élança vers l’entrée, où l’attendait sa motocyclette. Avant qu’elle fût en selle, nous l’avions saisie chacun par un bras. Elle se pencha et mordit Murreyfield à la main. Avec ses yeux qui lançaient des flammes, avec ses ongles qui égratignaient, on eût dit un chat sauvage aux abois. Ce n’est pas sans difficulté que nous parvînmes à la maîtriser. Nous la traînâmes, nous la portâmes presque jusqu’en haut de l’escalier ; nous la poussâmes dans sa chambre, et nous refermâmes la porte, qu’elle se mit à battre en poussant des cris aigus.

— La fenêtre est à quarante pieds du sol, me dit Murreyfield, en bandant sa main qui saignait. Je vais la surveiller en attendant votre retour. Je crois pouvoir vous répondre de la prisonnière.

— Vous devriez être armé, fis-je ; j’ai un revolver, prenez-le.

Je glissai dans l’arme deux cartouches, et la lui tendant :

— Nous ne saurions nous permettre aucune négligence. Savons-nous de quelles complicités elle dispose ?

— Inutile, répliqua Murreyfield. J’ai une canne, et le jardinier est à portée de voix. Allez vite chercher du renfort, je fais bonne garde.

Toutes précautions ainsi prises, à ce qu’il me semblait, je courus donner l’alarme. Il y a deux milles jusqu’à Pedley, et je n’y trouvai pas le colonel, ce qui occasionna un premier retard. Joignez les formalités à remplir : il me fallait la signature d’un magistrat, un policeman pour signifier le mandat d’arrêt, un piquet peur emmener la prisonnière. Dévoré d’angoisse et d’impatience, je repartis seul dès que j’eus l’assurance qu’on allait me suivre.

La route de Pedley-Woodrow débouche sur la grande route de Colchester, à un demi-mille du village de Radchurch. La nuit tombait, on ne voyait plus qu’à vingt ou trente yards devant soi. J’avais à peine dépassé l’embranchement quand j’entendis le teuf-teuf d’une motocyclette lancée à une furieuse allure, et qui n’avait pas de lanterne. Comme elle passait à la vitesse d’un éclair, je vis clairement la personne en selle. C’était elle, la femme que j’avais aimée. Sans chapeau, les cheveux au vent, blafarde dans le crépuscule, elle fuyait, semblable à l’une des Walkyries de sa terre natale. Déjà elle était loin, brûlant la route dans la direction de Colchester. J’entrevis à la seconde toutes les conséquences de son arrivée dans cette ville. Qu’elle réussît à joindre son agent, peu importait qu’ensuite on arrêtât l’un ou l’autre, il serait trop tard, les renseignements iraient à leur destination, la victoire des alliés, le sort d’un grand nombre de nos soldats pouvaient en dépendre. Je saisis mon revolver, je le déchargeai par deux fois sur la silhouette en fuite, qui n’était plus qu’une tache obscure dans le noir.

J’entendis un cri, le fracas d’une machine brisée, et tout redevint tranquille…

J’achève, messieurs. Vous savez le reste. Je me précipitai, et trouvai Sophia Heffner dans le fossé, morte, frappée par mes deux balles, dont l’une s’était logée dans la tête. J’étais encore debout près de son corps lorsque Murreyfield arriva, tout courant et tout essoufflé. Avec autant de courage que de souplesse, elle s’était, paraît-il, laissée glisser le long du mur en s’accrochant au lierre : il fallut le bruit de la motocyclette pour que Murreyfield se rendît compte de ce qui se passait. Tandis que je l’écoutais confusément me faire son récit, les soldats arrivèrent pour procéder à l’arrestation. Par une ironie du destin, c’est moi qu’ils arrêtèrent.

Devant la cour de police, on a soutenu que ma jalousie était la cause du crime. Je n’ai pas protesté, je n’ai pas invoqué de témoignage contraire, je désirais que cette opinion prévalût. L’heure de l’offensive française n’avait pas encore sonné, je ne pouvais me défendre sans produire la lettre révélatrice. Aujourd’hui l’offensive s’est faite, glorieusement faite, mes lèvres sont enfin descellées. Je confesse ma faute, ma grande faute ; mais ce n’est pas pour cette faute que vous me jugez, c’est pour un meurtre. Et je me serais cru le meurtrier de mes compatriotes si j’avais laissé passer cette femme.

Tels sont les faits, messieurs. Je remets mort avenir entre vos mains. Si vous m’acquittez, j’espère servir mon pays d’une telle manière que non seulement j’expie ma coupable indiscrétion, mais que j’en finisse avec les terribles souvenirs qui m’oppressent. Si vous me condamnez, je ferai face au châtiment, quel qu’il soit.

UNE HEURE BIEN REMPLIE

Entre Eastbourne et Tunbridge, à proximité de la Croix-en-Main, la route coupe de vastes landes solitaires. Une auto la descendait lentement un soir des derniers jours de cet été, vers onze heures et demie. La longue et mince voiture roulait avec une moelleuse douceur, dans un gentil ronron. Sous les feux coniques de ses phares, les bordures de gazon et les bouquets de bruyères défilaient comme des bandes dorées d’un cinématographe, laissant, à l’entour et après, les ténèbres plus épaisses ; seule, une tache de rubis courait à l’arrière sur la route, mais le halo de la lanterne n’éclairait aucun numéro. L’auto était d’un modèle de tourisme, découverte. Jusque dans l’obscurité de cette nuit sans lune, on n’eût pu faire autrement que de remarquer la singulière imprécision de ses lignes. Et cette anomalie se fût expliquée dans l’instant où la voiture, passant devant la porte ouverte d’un cottage, en reçut un coup de lumière : toute sa carrosserie était, en effet, drapée dans une toile grise flottante ; une sorte de housse enveloppait son capot.

Elle avait pour conducteur, et pour occupant unique, un homme de stature élevée, de large carrure. Plié en deux sur le volant, il portait, rabattu au ras des yeux, son feutre tyrolien, et dans l’ombre de son couvre-chef rougeoyait la lueur d’une cigarette ; un ulster de ratine sombre l’engonçait jusqu’aux oreilles. La tête en avant, les épaules arrondies, il semblait, tandis que l’auto glissait à moteur débrayé sur la pente de la route, chercher du regard, dans l’ombre, quelque chose d’impatiemment attendu.

Une trompe d’auto mugit, très loin, vers le sud. En pareil lieu, un soir de dimanche, le courant de la circulation devait se porter tout entier du sud au nord, car c’est le moment où les Londoniens partis pour passer le week-end sur une plage s’en reviennent de la mer à la capitale, du plaisir au devoir. L’homme se redressa, écouta. Les mugissements de la trompe se renouvelèrent. Oui, c’était bien cela qu’il attendait. Le menton sur le volant, il essayait de percer des yeux la nuit noire. Soudain, il cracha sa cigarette et aspira l’air avec force. Deux petits cercles lumineux venaient de poindre à un coude encore lointain de la route. Ils s’évanouirent dans un creux, reparurent à une montée, redisparurent. Inerte jusque-là, le conducteur de l’auto drapée s’éveilla tout d’un coup à une vie intense. Il tira de sa poche un loup d’étoffe sombre, qu’il ajusta soigneusement à son visage, de façon à n’en pas avoir la vue gênée. Puis il démasqua, l’espace de quelques secondes, une lanterne portative à acétylène, inspecta d’un coup d’œil le camouflage de la voiture, posa près de lui sur le siège un pistolet Maüser, rabaissa un peu plus son chapeau, embraya, pressa la pédale d’accélération : un tressaillement secoua la voiture, elle rendit un cri étouffé, auquel succéda le halètement doux et puissant de la machine, bondit, et, de toute sa vitesse, se mit à dévaler la pente. Enfin, il éteignit ses phares. Devant lui, la route n’était plus qu’un ruban gris, à peine distinct entre les bruyères. L’auto qui venait à sa rencontre ne tarda pas de se faire réentendre. Elle était certainement d’un modèle ancien, car, engagée dans une montée à la troisième vitesse, elle soufflait, toussait, bafouillait, geignait, et son moteur rendait les battements d’un cœur malade. Ses feux plongèrent une dernière fois, comme à une courbe de montagnes russes. Quand ils reparurent, les deux voitures n’étaient plus qu’à trente pas l’une de l’autre. Mais la première, immobile en travers de la route, défendait le passage ; une lanterne à acétylène s’agitait dans l’air en guise de signal. La deuxième bloqua ses freins et stoppa.

— Ma parole, vous pouviez causer un accident ! cria une voix irritée. Quelle idée vous a pris d’éteindre vos phares ? Je ne vous ai vu qu’au moment où j’avais mon radiateur sur vous !

La lampe à acétylène, en avançant, illumina le visage d’un jeune homme aux yeux clairs, à la moustache blonde, assis tout seul au volant d’une antique 12 HP Wolseley, et dont le teint n’était pas moins animé par la bonne santé que par la colère. Brusquement, l’expression de cette colère se changea en celle d’une complète stupeur. Le conducteur de la torpédo avait sauté de son siège : un pistolet de mauvaise mine braquait son canon allongé dans la figure même du jeune homme ; derrière le cran de mire, il y avait un rond d’étoffe noire percé de deux fentes, et par ces deux fentes deux yeux meurtriers le considéraient.

— Haut les mains ! jeta une voix impérative. Haut les mains ! ou, pardieu !…

Le jeune homme était aussi brave que personne ; il ne s’empressa pas moins de lever les mains.

— Descendez ! reprit l’agresseur.

Il mit pied à terre, escorté de près par le pistolet et la lanterne. Comme, après cela, il pensait pouvoir laisser retomber les mains, une nouvelle injonction, aussi brève que la première, les lui fit relever bien vite.

— Savez-vous, dit-il, que tout ça m’a l’air assez vieux jeu ? Vous plaisantez, je suppose ?

— Votre montre ! répliqua l’homme derrière le maüser.

— Voyons, ce n’est pas sérieux ?

— Votre montre, vous dis-je !

— Prenez-Ia donc, s’il vous la faut. D’ailleurs, elle n’est qu’en doublé, je vous en avertis. Mais vous retardez de deux cents ans, ou vous votre trompez de longitude : vous devez vous croire en Australie, dans le bush, si ce n’est en Amérique. Vous ne semblez pas à votre place sur une route du Sussex.

— Votre bourse ! repartit l’homme masqué.

Il avait, dans les manières et dans la voix, une autorité irrésistible. Le jeune homme lui remit sa bourse.

— Pas de bagues ?

— Je n’en porte jamais.

— C’est bien. Ne bougez plus.

L’homme masqué passa devant sa victime, ouvrit le capot de la Wolseley et commença de tripoter à l’intérieur avec des tenailles : on entendit se rompre un fil métallique.

— Eh ! de par tous les diables ! cria le jeune homme, ne me démantibulez pas ma machine !

Il s’était retourné ; mais, rapide comme l’éclair, le pistolet le menaçait derechef en pleine figure. D’ailleurs, si peu de temps qu’eût mis le voleur à se redresser après avoir coupé le fil de la magnéto, il n’en avait pas fallu davantage pour que le jeune homme fît une remarque, dont il tressaillit d’abord, et dont, ensuite, il demeura interloqué. Il fut sur le point d’articuler quelques mots ; au prix d’un effort évident, il se retint.

— Remontez ! lui dit le voleur.

Il reprit sa place sur le siège.

— Votre nom ?

— Ronald Barker. Et le vôtre ?

L’homme masqué ne daigna pas relever cette impertinence.

— Où habitez-vous ? demanda-t-il.

— Mes cartes sont dans ma bourse, prenez-en une.

Le voleur sauta dans son auto, dont le ronron avait fait à cet entretien un accompagnement en sourdine. Il ramena son frein d’un coup sec, embraya, tourna le volant et dégagea la Wolseley. Une minute plus tard, il roulait doucement, tous ses feux allumés, à un demi-mille vers le sud, tandis que M. Ronald Barker, un de ses phares à la main, fourgonnait furieusement dans sa boîte à outils, en quête d’un fil de cuivre qui lui permît de rétablir son circuit et de reprendre sa route.

Quand il jugea qu’entre sa victime et lui la distance était suffisante, le voleur ralentit peu à peu, tira son butin de sa poche, y remit la montre, ouvrit la bourse, compta ce qu’elle renfermait : le total s’en élevait à sept shillings. Ce gain modique ne parut pas précisément l’ennuyer, car il eut un accès de rire en exposant les deux demi-couronnes et le florin à la clarté de sa lanterne. Mais subitement il changea d’air et de façons : il refourra la bourse dans sa poche, appuya sur l’accélérateur, et repartit en avant, d’un trait, le cou tendu, le regard fixe, comme au début de l’aventure : devant lui grossissaient rapidement sur la route les lumières d’une nouvelle auto.

L’expérience lui avait donné confiance, il opéra plus carrément cette fois. Sans couper l’éclairage, allant droit à la rencontre de la voiture, il stoppa au milieu de la route.

— Halte ! cria-t-il.

La voiture portait plusieurs personnes : elles eurent l’impressionnante vision de deux disques éblouissants à l’avant d’une longue, puissante et noire machine, dont le conducteur était tout seul, menaçant et masqué. Celui-ci, de son côté, pouvait, dans le rayonnement de ses phares, distinguer une élégante 20 HP découverte, avec un tout petit chauffeur confondu de surprise, qui clignotait des yeux sous la visière de sa casquette ; à la droite et à la gauche du pare-brise se penchaient les figures voilées de deux très jolies femmes, dont l’étonnement n’était pas moins manifeste, mais l’une trahissait son émotion par un crescendo de petits cris, cependant que l’autre demeurait plus calme et plus maîtresse d’elle-même.

— Un peu de sang-froid, voyons, Hilda ! murmura-t-elle. Taisez-vous, ne faites pas la sotte ! Ce doit être une farce de Bertie ou de quelque autre de nos camarades.

— Non, Flossie, non, ce n’est pas une farce ! Cet homme est un brigand, je vous assure.

— La belle réclame ! répliqua la dame qui répondait au nom de Flossie. Dommage qu’elle vienne trop tard pour les journaux du matin ; mais je veux que tous ceux du soir l’impriment.

— Hélas ! que nous coûtera-t-elle ? gémit l’autre. Ah ! Flossie, Flossie ! Je sens que je vais m’évanouir. Ne croyez-vous pas que si nous criions toutes les deux, cela nous ferait du bien ? Cet homme est épouvantable avec son masque. Oh ! ma chérie ! le voilà qui tue notre pauvre petit Alfred !

Le fait est que la conduite de l’homme masqué ne laissait pas d’être alarmante. Il avait sauté hors de son auto, empoigné le chauffeur à la nuque, enlevé de son siège le petit homme sous la menace d’un maüser qui n’admettait point de réplique, ouvert le capot et démonté les bougies d’allumage. Ayant ainsi paralysé la voiture, lanterne en main, il se dirigea vers la portière. Loin de montrer la rudesse et la brusquerie dont il avait fait preuve envers M. Ronald Barker, c’est d’une voix douce, bien timbrée, d’un air aimable quoique résolu, qu’il dit, ayant soulevé son chapeau :

— Désolé de vous déranger, mesdames ; puis-je vous demander qui vous êtes ?

On n’eût pas tiré de Miss Hilda quatre mots de suite ; heureusement, Miss Flossie avait plus de ressort.

— C’est du joli, fit-elle. Je voudrais bien savoir de quel droit vous nous arrêtez ainsi sur un grand chemin ?

— Mon temps est compté, je vous prie de répondre à ma question, dit le voleur, d’un ton plus sévère.

— Répondez, Flossie ! s’écria Miss Hilda. Pour l’amour de Dieu, soyez gentille.

— Si vous tenez à le savoir, nous sommes deux artistes dramatiques, nous appartenons à la Gaieté de Londres, déclara la jeune femme. Peut-être avez-vous entendu parler de Miss Flossie Thornton et de Miss Hilda Mannering ? Après avoir joué toute la semaine au Royal d’Eastbourne, nous avons pris un congé de dimanche, et voilà.

— Je me trouve dans l’obligation de vous demander vos bourses et vos bijoux.

Les deux dames poussèrent les hauts cris. Mais l’attitude de l’homme masqué leur imposa, comme elle avait imposé à M. Ronald Barker : en quelques instants, elles lui eurent remis leur bourse, et tout un assortiment de bagues, de bracelets, de broches, de sautoirs s’amoncela sur le coussin avant de l’auto. Éclairés par la lanterne, les diamants jetaient de petits feux électriques. Le voleur prit dans sa main ce tas d’objets brillants, scintillants, et le soupesa.

— Est-ce qu’il y a là, demanda-t-il, quelque chose à quoi vous teniez spécialement ?

Miss Flossie n’était pas en humeur de concessions.

— Inutile de jouer au galant malfaiteur, répondit-elle. Pas de restitution partielle. Laissez ou prenez tout !

— Sauf le collier de Milly, intervint vivement Hilda, qui, dans le même temps, saisissait un petit collier de perles.

Le voleur, en s’inclinant, lâcha le collier.

— C’est bien tout ce que vous aviez ?

La vaillante Flossie n’en pouvait plus, elle fondit en larmes. Hilda fit de même. Cette désolation eut un effet inattendu : le voleur reposa sur les genoux de la plus proche la totalité des bijoux.

— Allons, allons ! dit-il, reprenez tout cela, qui n’est que simili, et qui peut-être a pour vous quelque valeur, mais n’en a pour moi aucune.

Instantanément, les larmes firent place au sourire.

— Vous pouvez garder les bourses, nous vous les offrons volontiers, la publicité que vous nous faites vaut dix fois ce qu’elles contiennent. Mais quelle drôle de manière vous avez de gagner votre vie à une époque comme la nôtre ! Ne craignez-vous pas qu’on vous arrête ? C’est extraordinaire : on dirait d’une scène de comédie.

— Susceptible de tourner à la tragédie, fit le voleur.

— Oh ! j’espère bien que non ! s’écria l’une des deux dames.

Le voleur jugea sans doute que la conversation avait assez duré. Deux points lumineux trouaient l’ombre, à distance, sur la route. Une nouvelle occasion se présentait à lui, et il ne brouillait pas ses affaires. Il mit son moteur en marche, salua, démarra, tandis que Miss Flossie et Miss Hilda, penchées hors de leur voiture, toutes palpitantes encore, regardaient le feu rouge de la lanterne arrière décroître dans la nuit.

Cette fois, tout annonçait une riche proie. Quatre grands phares encadrés de cuivres étincelants attestaient la magnificence d’une 60 HP Daimler, dont le ronflement grave, égal, proclamait d’autre part la puissance. Elle filait de toute sa vitesse, pareille à un galion d’Espagne, haute de poupe et chargée de trésors, dont la barque d’un écumeur des mers arrête inopinément la course. À peine avait-elle fait halte devant la Rolls-Royce qui lui présentait le travers, la portière de la Daimler s’ouvrit, le voleur en vit sortir une tête mauvais congestionnée par la fureur ; il aperçut de grosse joues ballottantes, de petits yeux finauds qui brillaient entre des plis de graisse.

— Hors de mon chemin, monsieur ! Hors de mon chemin, et plus vite que ça ! cria une voix. Passez-lui dessus, Hearn ! Ou plutôt, descende enlevez-le de son siège. Il est saoul, je vous dis que le type est saoul !

On peut admettre que le voleur avait, jusque-là gardé dans ses procédés une modération relative. Cette fois, un véritable accès de rage s’empara de lui. Excité par la voix qui venait de la limousine, le chauffeur, grand gaillard vigoureux, s’était élancé à terre et l’avait pris à la gorge : d’un coup de crosse, il l’étendit gémissant à ses pieds, l’enjamba, ouvrit toute grande la portière, attrapa férocement par l’oreille le gros personnage qui occupait la limousine, et l’entraîna tout soufflant sur la chaussée, où, délibérément, il le gifla deux fois. Les deux gifles retentirent comme une double détonation dans le silence nocturne. Le gros personnage blêmit, et tomba, demi-évanoui, contre le flanc de la limousine. Le voleur lui défit le veston, lui arracha la montre, sans excepter la chaîne, qui était d’or massif et surchargée de breloques, cueillit l’épingle de diamant piquée dans le satin noir de la cravate, ôta des doigts quatre bagues, dont la moindre valait plusieurs centaines de livres, enfin retira d’une poche intérieure un volumineux portefeuille de cuir ; à mesure qu’il s’appropriait les objets, il les engloutissait dans les profondeurs de son ulster. Il y ajouta les quatre perles qui retenaient les manchettes, et même le bouton d’or qui fermait le col. Puis, s’étant assuré qu’il n’avait plus rien à prendre, il dirigea la lueur de sa lanterne sur le chauffeur toujours étendu, ce qui lui donna le plaisir de constater que l’homme était simplement étourdi de sa chute et non point mort. Alors il revint au maître de la voiture. Avec une énergie systématique autant que féroce, il se mit à le dépouiller de ses vêtements. Le malheureux, pleurnichant et se tortillant, n’attendait plus que le coup de grâce.

Quel que fût le dessein du voleur, il n’eut pas le loisir d’en pousser jusqu’au bout l’exécution. Un bruit l’ayant fait se retourner, il aperçut à courte distance les lumières d’une auto qui allait grand train, venant du nord. Elle avait dû constater au passage les méfaits dont il était l’auteur : il pensa qu’on le recherchait, déjà il croyait voir tous les constables du district lancés à ses trousses.

Il n’avait pas de temps à perdre. Plantant là sa victime toute souillée de poussière, il sauta sur son siège, embraya et prit la descente en quatrième vitesse. Au bas de la côte se trouvait un petit chemin très resserré : il s’y engagea sans hésitation, à une allure qui faisait crier la Rolls-Royce. Quand il s’arrêta, il avait mis cinq bons milles entre lui et ses poursuivants problématiques. Installé dans un coin tranquille, il passa en revue ses gains de la soirée : la bourse chétive de M. Roland Barker, celles des deux comédiennes, mieux garnies puisqu’au total elles contenaient quatre livres, enfin les bijoux fastueux et le portefeuille replet du possesseur de la 60 HP. Cinq billets de cinquante livres, quatre de dix, cinquante souverains et force papiers de valeur, c’était un coup de filet très honnête, au surplus très suffisant pour une soirée de travail. Il remit le tout dans sa poche, alluma une cigarette et se remit en route, de l’air d’un homme affranchi de tout souci.

Dans la matinée du lundi qui suivit ce dimanche mouvementé, Sir Henri Hailworthy, de Walcot Old Place, ayant achevé sans hâte son petit déjeuner, passa dans son cabinet de travail pour y écrire quelques lettres, avant de se rendre au tribunal du comté où il siégeait comme délégué en second. Baronnet d’ancien lignage, magistrat, ayant dix ans de carrière, Sir Henry était surtout réputé comme un excellent éleveur de chevaux et le plus intrépide cavalier de tout le Weald. Grand, élancé, rasé de près, le visage énergique, d’épais sourcils noirs, une mâchoire résolue, il était de ces hommes qu’on aime mieux avoir pour amis que pour ennemis. Bien que frisant la quarantaine, on ne se fût point avisé qu’il eût passé la première jeunesse si la nature capricieuse n’avait planté au-dessus de son oreille droite une mince touffe de poils blancs qui accusaient, par le contraste, le noir de ses cheveux abondants et bouclés. Il semblait préoccupé ce matin-là, car, sa pipe allumée, s’étant assis à son bureau devant son papier blanc, il demeura plongé dans une rêverie profonde.

Mais il fut soudain ramené à lui. Derrière les lauriers bordant la courbe de l’avenue, un bruit sourd se faisait entendre, qui, s’enflant et se précisant, devint le fracas reconnaissable d’une auto d’ancien modèle ; et bientôt apparaissait une Wolseley primitive, que pilotait un jeune homme au teint rose, à la moustache blonde. À cette vue. Sir Henry se dressa comme en sursaut, puis il se rassit, pour se relever un instant plus tard quand le valet de pied annonça M. Ronald Barker. L’amitié qui liait les deux hommes suffisait à justifier cette visite matinale. Chasseurs endurcis, cavaliers consommés, fanatiques du billard l’un et l’autre, la communauté des goûts avait créé entre eux une association étroite, et le plus jeune, qui était le plus pauvre, avait l’habitude de passer deux soirs au moins chaque semaine à Walcot Old Place. Sir Henry l’accueillit la main tendue.

— Vous vous êtes levé tôt, ce matin, lui dit-il. Quel vent vous amène ? Si vous allez à Lewes, je vous accompagne.

Mais le jeune homme avait une contenance embarrassée, sa physionomie était maussade. Il eut l’air de ne pas voir la main qui s’offrait à lui. Debout, tirant sa longue moustache, il regardait le magistrat d’un œil où la curiosité se mêlait d’inquiétude.

— Me trompé-je ? Vous paraissez tout ému, lui dit Sir Henry.

Il ne répondit pas. Évidemment, il était venu provoquer un entretien, qu’il ne savait comment engager. Sir Henry se sentit perdre patience.

— Qu’est-ce qui a bien pu vous faire sortir de votre assiette ? À qui ou à quoi en avez-vous ?

— À quelqu’un, dit enfin Ronald Barker avec force.

— Et ce quelqu’un ?

— C’est vous.

Un sourire s’ébaucha sur les lèvres de Sir Henry.

— Mon cher garçon, asseyez-vous, fit-il ; et si vous avez un grief contre moi, parlez, je vous écoute.

Barker s’assit. Il sembla prendre son courage à deux mains avant de lâcher ce qu’il avait à dire. Enfin la question qu’il retenait lui échappa comme une balle :

— Pourquoi m’avez-vous détroussé la nuit dernière ?

Sir Henry avait des nerfs d’acier. Il ne marqua point de surprise ni d’irritation, aucun muscle de son visage ne tressaillit.

— Que signifie ce langage ?

— Un individu de haute taille, carré des épaules, et qui conduisait une auto, m’a arrêté, cette nuit, sur la route de Mayfield ; après m’avoir mis son pistolet sous le nez, il m’a soulagé de ma bourse et de ma montre. Sir Henry, cet homme, c’était vous.

Le magistrat sourit de nouveau et regarda calmement son interlocuteur.

— Suis-je, dans ce pays, le seul homme de haute taille et carré des épaules ? Le seul qui possède une auto ?

— Croyez-vous que je ne sache pas à première vue identifier une voiture, moi qui passe une moitié de ma vie sur une auto et l’autre moitié dessous ? Et qui donc, en dehors de vous, dans ce pays, possède une Rolls-Royce ?

— Mon cher Barker, ne pensez-vous pas qu’un voleur comme le vôtre se serait gardé d’opérer dans son propre pays ? Et par combien de centaines compte-t-on les Rolls-Royce dans le sud de l’Angleterre ?

— Non, non, dites ce que vous voudrez, vous ne me convaincrez pas, Sir Henry. Malgré l’application que vous mettiez à déguiser votre voix, comment m’y serais-je laissé prendre ? Diantre soit de vous ! Je me demande à quoi peut rimer une chose pareille. Vous attaquer à moi, votre ami le plus intime, à moi qui, lors de votre élection, m’étais mis en quatre ! Cela, pour une montre de pacotille et quelques misérables shillings ! C’est incroyable !

— Simplement incroyable, répéta le magistrat, avec un sourire.

— Et ces pauvres actrices qui n’ont que ce qu’elles gagnent ! Je vous ai suivi sur la route, vous savez. Sale plaisanterie si jamais il y en eut une. Quant à ce requin de la Cité, votre troisième victime, passe encore : c’est du gibier pour voleur. Mais votre ami !… mais ces jeunes femmes !… Non, jamais, jamais, je n’aurais cru ça de vous.

— Alors, pourquoi le croire ?

— Parce que c’est.

— Vous vous le figurez. Vous vous le persuadez à vous-même. Peut-être seriez-vous empêché d’en faire la preuve ?

— Devant une cour de justice, je témoignerais contre vous sous la foi du serment. Ce qui m’a éclairé, c’est qu’au moment où, avec un détestable sans-gêne, vous coupiez le fil de ma magnéto, j’ai vu votre touffe de cheveux blancs dépasser votre masque.

Un observateur attentif eût sans doute remarqué pour la première fois une légère altération sur les traits du baronnet.

— Voilà bien de l’imagination, dit-il.

Barker rougit de colère.

— Tenez, Hailworthy, fit-il en ouvrant sa main pour montrer un petit lambeau triangulaire d’étoffe noire, voyez-vous ça ? Je l’ai ramassé par terre près de l’auto des jeunes femmes. Vous aviez dû vous accrocher en remontant précipitamment sur votre siège. Faites donc chercher le gros pardessus noir que vous portiez. Si vous ne sonnez pas, je sonne moi-même. Car, je vous en préviens, je suis décidé à comprendre.

Pour toute réponse, le baronnet se leva, passa devant Barker, alla donner un tour de clef à la porte, mit la clef dans sa poche, puis :

— Vous voulez comprendre ? Soit ! dit-il. En attendant, je vous enferme. Il faut que nous causions en toute franchise, d’homme à homme. Il dépend de vous que ceci finisse ou non par un drame.

Barker fronça les sourcils.

— Vous n’améliorez pas votre cas par des menaces, Hailworthy. Je ferai mon devoir, vous ne m’intimiderez point.

— À Dieu ne plaise que j’y songe ! Quand je parle de drame, vous n’êtes nullement en question. Ce qui est en question, c’est le tour que va prendre cette affaire. J’ai beau n’avoir plus de parents, j’estime qu’il y a des choses que ne saurait permettre l’honneur de la famille.

— Sentiment tardif, il me semble.

— Peut-être, mais pas trop tardif. Et maintenant, j’en conviens, vous avez raison : c’est moi qui, la nuit dernière, vous ai arrêté, sur la route de Mayfield.

— Eh, sapristi ! pourquoi ?

— Vous souffrirez, n’est-ce pas, que je m’explique comme je l’entends. D’abord, regardez ceci.

Ayant ouvert, tout en parlant, un tiroir de son bureau, le baronnet en sortit deux petits paquets.

— Ces paquets devaient être, ce soir, expédiés de Londres. L’un vous est adressé, aussi bien je peux vous le remettre tout de suite : il contient votre montre et votre bourse. Vous vous tirez donc de l’aventure sans autre dommage qu’un fil de magnéto coupé. Quant au second paquet, il porte l’adresse des deux jeunes artistes de la Gaieté : elles y retrouveront ce qui leur appartient. Vous voilà convaincu, j’espère, que je n’avais pas attendu vos accusations pour réparer mes torts envers vous comme envers ces dames ?

— Et puis ? dit Barker.

— Et puis, reste le cas de Sir George Wilde. Vous n’ignorez sans doute pas que Sir George Wilde est, avec son associé Guggendorf, le fondateur de la Ludgate Bank, d’infâme mémoire. Ne parlons pas du chauffeur, je vous donne ma parole qu’en ce qui le concerne j’avais mon plan ; c’est le maître seul qui nous intéresse. Vous savez, – tout le comté le sait, – que je ne suis pas riche. Quand Black Tulip perdit le Derby, ce fut pour moi un coup dur. J’eus ensuite d’autres déboires. Et là-dessus, il me revint un héritage d’un millier de livres. Cette satanée banque payait sept pour cent d’intérêts. Je connaissais Wilde. Je fus le consulter. Je lui demandai si l’affaire était sûre. Il me dit que oui. J’engageai chez lui mes mille livres. Quarante-huit heures plus tard, la banque sombrait. Il fut prouvé que Wilde connaissait depuis trois mois l’impossibilité où l’on était de la maintenir à flot : la barque faisait eau, il n’en avait pas moins pris ma fortune à son bord. Il était, par ailleurs, fort riche, l’accident ne le gênait pas. Moi, j’avais perdu tout mon argent, et la loi ne m’offrait point de recours. Cependant j’étais volé autant qu’on peut l’être. J’allai trouver mon filou, il se moqua de moi. – « Cela vous apprendra, me dit-il, à n’avoir confiance que dans le Consolidé : la leçon, à ce prix, n’est pas trop chère. » Je me jurai que, d’une façon ou d’une autre, j’aurais ma revanche. Je m’informai de ses habitudes. Je sus que tous les dimanches il revenait d’Eastbourne avec une très grosse somme dans son portefeuille. Son portefeuille, aujourd’hui, je le tiens. Me direz-vous qu’en bonne morale je n’avais pas le droit d’agir comme je l’ai fait ? Pardieu ! si j’en avais eu le temps, je l’aurais laissé sur la route aussi nu qu’il a lui-même laissé nus tant de veuves et d’orphelins !

— Cela est fort bien ; mais moi ? mais les jeunes dames ?

— Ayez donc un peu de bon sens, Barker ! N’attaquer qu’un ennemi personnel, n’était-ce pas me désigner bénévolement à la justice ? J’étais tenu de me transformer en un malfaiteur vulgaire, tombé par accident sur un financier. C’est ainsi qu’à mes risques et périls j’allai opérer sur la grande route. Le diable voulut que le premier passant que je rencontrai, ce fût vous. Je fus un imbécile de ne pas reconnaître votre tacot au bruit de ferraille qu’il faisait en montant la côte. Je faillis, devant vous, rester sans voix, tant j’avais envie de rire. Pareillement, avec ces dames de théâtre, je crois bien que je me conduisis en voleur des plus médiocres ; mais comment leur enlever tous leurs colifichets à moins de vouloir monter une boutique ? Enfin, mon homme arriva. Avec lui, par exemple, je ne plaisantai plus. Je m’étais promis de le dépouiller jusqu’à la peau, j’étais dehors pour ça, je me suis à peu près tenu parole.

Le jeune homme se leva lentement. Un large sourire s’épanouit sur ses lèvres. Serrant la main du magistrat :

— N’y revenez pas, dit-il, c’est trop risqué. Cette canaille de Wilde triompherait si l’on venait à vous prendre.

— Vous êtes un grave garçon, Barker, répondit le magistrat. Non, je n’y reviendrai pas. Qui donc a parlé d’une heure magnifique et bien remplie ? By George ! j’ai eu la mienne. Mais c’est trop séduisant, je me garderais de recommencer, j’aurais trop peur d’y prendre goût !

Le timbre du téléphone se fit entendre. Le baronnet porta le récepteur à son oreille, écouta et se mit à rire.

— Je suis en retard ce matin, dit-il. On m’attend au tribunal pour juger quelques menus larcins.

DU FOND DE L’ABIME

Aussi longtemps les océans relieront les parties disséminées de l’Empire Britannique, aussi longtemps nous aurons dans l’esprit une teinte de romanesque. Car l’âme est soulevée par les eaux comme les eaux par la lune ; et quand les grandes routes d’un empire sont pleines de visions et de rumeurs bizarres, quand une double haie de périls les borde sur toute leur longueur, il faudrait avoir le cerveau fermé pour n’y rien prendre au passage. L’Angleterre, aujourd’hui, est bien au delà d’elle-même ; ses frontières, qu’elle a conquises par le marteau, le métier et le pic plutôt que par les armes, ce sont les trois milles marins de toutes les eaux territoriales : il est écrit, en effet, dans son histoire, qu’il n’y a pas de roi ni d’armée capables de barrer le chemin à l’homme qui, ayant deux sous dans son coffre-fort et sachant où il faut aller pour que les deux sous deviennent quatre, s’y décide. Et de même qu’elle a étendu ses frontières, l’Angleterre a élargi et propagé son esprit jusqu’au point de montrer à tous les hommes que les voies de l’île sont continentales, comme sont insulaires celles du Continent.

Mais le prix qu’il lui en coûte ne laisse pas d’être onéreux. Le monstre antique exigeait son tribut annuel de jeunes vies humaines ; pareillement, les destins de notre Empire veulent que chaque jour il livre au loin la fine fleur de sa jeunesse. La machine est grande comme le monde, puissante ; mais elle ne se nourrit que d’existences britanniques. C’est pourquoi, dans nos cathédrales, lorsqu’on regarde autour de soi la pierre grise, on y peut lire, sur des plaques de bronze, des noms singuliers, des noms que n’avaient jamais entendus ceux qui construisirent ces murailles : car c’est à Peshawur, à Umballah, à Korti, à Fort Pearson, que meurent nos jeunes hommes, sans rien laisser derrière eux qu’une inscription et qu’un exemple. Si chacun d’eux, à la place où il gît, avait sa stèle, il serait superflu de tracer aucune ligne frontière : un cordon de tombes montrerait jusqu’où s’étala le flot anglo-celtique.

Et cela aussi, non moins que le fait des eaux qui nous relient au monde, nous incline au romanesque. Lorsque tant de personnes ont de l’autre côté des mers un être qu’elles chérissent et que menacent la balle du montagnard, la fièvre des marais, la mort brusque loin de tout, l’âme communique avec l’âme ; d’étranges histoires naissent ; on parle de rêves, de pressentiments, d’apparitions ; une mère voit son fils mort, et déjà la première amertume de son chagrin est passée quand lui arrive le funèbre message. Des savants ont, dans ces derniers temps, examiné la question, ils l’ont cataloguée sous une étiquette ; qu’en pouvons-nous savoir, sauf qu’une pauvre âme douloureuse, dans l’extrémité de la détresse et de l’angoisse, est susceptible de projeter une image de son tourment, à des dizaines de milliers de milles, dans l’âme qui lui est le plus parente ? Loin de moi l’idée de nier qu’il existe en nous une faculté de cet ordre, car, de toutes les choses que l’esprit peut saisir, la dernière est l’esprit lui-même ; cependant il convient d’être prudent en ces matières, et, pour ma part, je sais un cas tout au moins où les lois de la nature expliqueraient encore ce qui semble totalement leur échapper.

 

John Vansittart était le plus jeune des associés Hudson et Vansittart, exportateurs de café à Ceylan, Hollandais aux trois quarts par les origines, mais entièrement Anglais par les sympathies. Je les représentais à Londres depuis des années quand il vint, en 1872, passer trois mois de vacances en Angleterre ; et c’est à moi qu’il s’adressa pour obtenir les quelques lettres d’introduction qui lui permettraient de voir un peu de la vie anglaise à la ville et à la campagne. Je lui en remis sept, muni desquelles il courut le pays. Des billets griffonnés de divers endroits m’informèrent, durant plusieurs semaines, qu’il trouvait auprès de mes amis l’accueil le plus favorable. Puis vint un mot qui m’avisait de ses fiançailles avec Miss Emily Lawson, et que suivit de tout près la nouvelle de son mariage même : car un voyageur est tenu d’abréger les délais, et Vansittart voyait s’approcher à grands pas la date du retour. Les deux époux devaient partir pour Colombo sur l’un des voiliers de la maison, un trois-mâts barque de mille tonneaux. Ainsi la nécessité leur vaudrait les délices d’une lune de miel royale.

C’étaient alors, à Ceylan, les beaux jours des plantations de café ; il n’allait falloir qu’une saison et la malignité d’un champignon destructeur pour qu’une population eût à franchir des années de désespoir avant de remporter l’une des plus brillantes victoires commerciales dont puissent s’enorgueillir le courage et le génie. Ce n’est pas souvent que des hommes dont la principale industrie est ruinée trouvent en eux l’énergie d’en susciter, à sa place, et dans un temps si bref, une autre aussi riche : à cet égard, les champs de thé de Ceylan ne sont pas un moindre monument de vaillance que le lion de Waterloo. Mais en 1872 aucun nuage ne ternissait le ciel cingalais, les espérances des planteurs étaient hautes et claires comme les coteaux qui portaient leurs récoltes. Vansittart vint à Londres avec sa jeune femme, qui était fort belle. Il me présenta, nous dînâmes ensemble ; finalement, il fut décidé que, mes affaires m’appelant aussi à Ceylan, je ferais la traversée avec eux à bord de l’Eastern Star, qui appareillait le lundi d’après.

Je revis Vansittart dans la soirée du samedi. Il entra chez moi vers neuf heures, de l’air d’un homme accablé d’ennui et qui ne se possède pas bien. Je lui serrai la main, elle était sèche et brûlante.

— Vous me feriez plaisir, Atkinson, me dit-il, si vous vouliez bien m’offrir un peu d’eau et de jus de citron. J’ai une soif atroce, et, plus je bois, plus j’ai envie de boire.

Je sonnai, et fis apporter une carafe et deux verres.

— Que vous êtes rouge ! lui dis-je. Vous ne me semblez pas être dans votre assiette.

— En effet, je me sens patraque. J’ai des rhumatismes dans le dos et je ne trouve aucune saveur aux aliments. J’étouffe dans votre sale Londres. Je ne suis pas habitué à un air qu’ont déjà respiré autour de moi quatre millions de personnes.

Et il agita ses mains devant son visage, comme un homme à qui manque le souffle.

— Quelques jours de mer vous remettront.

— C’est mon avis. La mer, voilà ce qu’il me faut, pas besoin d’autre médecin. Ou je m’embarquerai demain ou je ferai une maladie. Pas d’autre alternative.

Il vida un plein verre de citronnade, puis, du revers des doigts, se tapant au creux du dos :

— On dirait que cela va mieux, fit-il, en me regardant d’un œil embrumé. Et maintenant, j’aurais besoin de votre aide, Atkinson, car je me trouve dans un assez grand embarras.

— Comment cela ?

— Voici. Ma femme a été appelée par télégramme auprès de sa mère malade. Vous savez mes nombreuses obligations, j’ai dû la laisser partir seule. Un autre télégramme vient de m’avertir qu’elle ne peut être de retour demain, mais qu’elle rejoindra le bateau mercredi à Falmouth, où nous faisons escale… bien que… je… je trouve dur pour un homme d’être forcé de croire à un mystère… sous peine de malheur éternel, oui, éternel, pas moins, notez-le !

Il se penchait, ainsi parlant, et respirait par saccades ; je crus qu’un sanglot allait lui échapper.

Je connaissais par mille récits les habitudes d’intempérance qui faisaient, à Ceylan, partie de la vie journalière ; et je n’hésitai pas à mettre sur le compte du brandy l’incohérence de telles paroles. Ces mains fiévreuses, ces joues enflammées, ces yeux hagards, c’étaient, assurément, chez Vansittart, autant de symptômes où se manifestait l’influence de la boisson. Quelle tristesse de voir un si noble jeune homme en proie au plus diabolique de tous les vices !

— Vous devriez aller vous coucher, lui dis-je avec quelque sévérité.

Il écarquilla les yeux, comme s’il cherchait à s’éveiller, et me regarda avec surprise.

— C’est ce que je vais faire, me répondit-il du ton le plus raisonnable. Je viens d’avoir une espèce de vertige, mais c’est fini. Voyons, de quoi parlions-nous ? Ah ! oui, de ma femme. Elle doit rejoindre notre bateau à Falmouth. J’ai hâte de reprendre la mer, je crois que ma santé en dépend. J’ai besoin, pour me remettre sur pied, d’un peu d’air propre, qui n’ait pas encore servi. Je vous demande, en ami, de partir pour Falmouth par le chemin de fer pour vous occuper de ma femme. Descendez au Royal Hôtel, je vais télégraphier à ma femme qu’elle vous y trouvera. Sa sœur se charge de l’accompagner, tout ira donc sans anicroche.

— Je ferai de grand cœur ce que vous me demandez, répondis-je. À vous parler vrai, je ne suis pas fâché d’aller à Falmouth par le train, car nous aurons bien assez de mer jusqu’à Colombo. J’ai idée comme vous que vous avez grandement besoin de changer d’air ; à votre place, je partirais tout de suite.

— Je vous laisse, je vais passer la nuit à bord. Voyez-vous…

De nouveau, les prunelles de Vansittart se brouillèrent.

— J’ai mal dormi ces dernières nuits. J’étais traversé par des angoisses théolo… lo… diable soit du mot ! s’écria mon ami en faisant un effort désespéré, théologiques ! Je me demandais pourquoi le Tout-Puissant nous a faits, et pourquoi il nous donne des tournements de tête, et pourquoi il nous enfonce des douleurs dans les reins. Peut-être la nuit prochaine serai-je plus tranquille.

S’étant levé, il tenta de s’affermir en s’accotant au dossier de sa chaise.

— Eh bien, non, Vansittart ! fis-je gravement, je ne peux pas vous laisser partir comme cela, vous n’êtes pas en état de vous montrer dehors, vous n’avez pas votre raison, vous avez dû boire.

— Boire ! répéta-t-il en me regardant d’un air de stupeur.

— Vous supportiez mieux la boisson d’ordinaire.

— Je vous donne ma parole, Atkinson, que je n’ai pas absorbé une goutte d’alcool depuis quarante-huit heures. Ce n’est pas la boisson qui me joue, comme vous le supposez, un vilain tour. Ce que j’ai, je l’ignore.

Il me prit la main dans une étreinte brûlante, et la passa sur son front.

— Seigneur ! m’écriai-je.

Sa peau donnait l’impression d’une mince étoffe de velours recouvrant du plomb de chasse. Au simple toucher, on la trouvait lisse ; y promenait-on le doigt, elle était rugueuse comme une râpe.

— Ne vous frappez pas ! me dit-il en souriant de ma mine consternée ; j’ai eu le lichen vésiculaire et n’en valais guère davantage.

— Mais ceci n’est pas le lichen vésiculaire.

— En effet, c’est Londres. C’est le mauvais air qu’on y respire. Tout ira mieux demain. Pour l’instant, il faut que je m’en aille.

— Je ne l’entends pas ainsi ! protestai-je.

Et le forçant à se rasseoir :

— Assez plaisanté. Vous ne sortirez pas d’ici avant qu’un médecin ne vous ait vu. Attendez que je revienne.

Je pris un chapeau, courus chercher un médecin du quartier et le ramenai chez moi : la chambre était vide, Vansittart avait disparu. Je sonnai. Le domestique m’apprit qu’à peine avais-je quitté mon visiteur, celui-ci avait fait chercher un cab, dans lequel il était monté en ordonnant au cocher de le conduire aux docks.

— Semblait-il malade ? demandai-je.

— Malade !

Et le domestique sourit.

— Non certes, monsieur. Il chantait.

Au rebours de ce que pensait mon homme, ce n’était pas là une particularité rassurante. Mais je réfléchis que Vansittart s’était fait conduire tout droit à l’Eastern Star, qu’il y avait un médecin à bord et que je ne pouvais donc rien faire d’utile. Néanmoins, songeant à la soif de mon ami, à ses mains en feu, à ses yeux égarés, au désordre de ses discours et, finalement, à son front de lépreux, je ne pus que garder de sa visite un souvenir pénible.

À onze heures du matin, le lendemain, j’étais aux docks. Mais déjà l’Eastern Star avait descendu la Tamise, il approchait de Gravesend. À Gravesend, où je me rendis par le train, j’arrivai tout juste pour apercevoir à l’horizon la pointe de ses mâts, que précédait la fumée d’un remorqueur ; il fallait me résigner à ne plus rien savoir de mon ami qu’à Falmouth. De retour dans mes bureaux, j’y trouvai un télégramme de Mrs. Vansittart me priant d’aller au-devant d’elle ; et la soirée du lendemain nous vit tous les deux au Royal Hôtel de Falmouth, où nous devions attendre l’Eastern Star. Dix jours passèrent sans nous en apporter aucune nouvelle.

Je doute que j’oublie jamais ces dix jours. L’Eastern Star n’avait pas plus tôt quitté les eaux de la Tamise qu’un furieux vent s’était levé, qui avait soufflé sans le moindre répit pendant la plus grande partie de la semaine.

Jamais la tempête n’avait hurlé si longtemps, et avec une rage pareille, sur les côtes méridionales de l’Angleterre. Des fenêtres de notre hôtel, nous voyions la mer toute drapée d’un brouillard où les rafales de pluie déchiraient immédiatement devant nous un petit cercle, qu’elles secouaient et dispersaient en effilochures d’écume. Le vent s’appesantissait sur les lames au point qu’elles se gonflaient à peine et que leur crête, arrachée dans une clameur aiguë, allait s’éparpiller le long de la plage. Nuages, vent, flot, tout courait à l’ouest. Et c’est dans cette effroyable confusion des choses que j’attendis, jour après jour, dans la seule compagnie d’une femme pâle, muette, qui, du matin jusqu’au soir, le front pressé contre un carreau de fenêtre, la terreur aux yeux, s’hypnotisait devant ce rideau de brume grise que pouvait fendre tout à coup la silhouette d’un bateau.

Le cinquième jour, je consultai un vieux marin. J’eusse préféré lui parler seul à seul, mais Mrs. Vansittart nous vit, et sur-le-champ elle fut près de nous, le regard implorant, les lèvres entrouvertes.

— Sept jours qu’il est parti de Londres, dit-il, et cinq déjà que dure la tempête. Ce vent a certainement balayé tout le « Channel ». De trois choses l’une : ou le navire aura cherché refuge dans un port français, ce qui est assez probable…

— Non, car l’on nous savait ici et l’on nous aurait télégraphié.

— Alors, il aura fui devant le vent, et dans ce cas il ne doit pas être loin de Madère. Oui, c’est cela. Madame, comptez que c’est cela.

— Ou bien encore ? Vous disiez qu’on pouvait supposer trois choses ?

— Ah ! vous croyez ? Mais non, deux seulement, il me semble. Je ne me souviens pas d’avoir parlé d’une troisième. Votre navire, soyez-en sûre, est là où je vous dis, en plein Atlantique, et vous ne tarderez pas à en recevoir des nouvelles, car le temps se lève. Ne vous faites pas de mauvais sang, Madame, attendez, soyez tranquille, et demain vous reverrez un vrai ciel bleu de Cornouailles.

Le vieux marin ne se trompait pas : effectivement, le lendemain, le jour se leva clair et calme ; une nuée basse qui décroissait à l’ouest emportait les derniers vestiges de la tourmente. Mais aucun mot ne nous arriva de la mer, nous n’eûmes aucun signe du navire. Enfin, au bout de trois mornes jours, les plus mornes, en vérité, de toute mon existence, un matelot nous apporta une lettre. Je poussai un cri de joie, elle était du capitaine de l’Eastern Star. Hélas ! je n’en eus pas plutôt parcouru les premières lignes que j’essayai de les masquer avec la main ; mais Mrs. Vansittart saisit la lettre et me l’arracha.

— J’ai vu, dit-elle.

Et d’un ton froid, d’une voix ferme :

— Autant vaut que je voie le reste.

 

« Cher Monsieur,

« M. Vansittart est couché, malade de la petite vérole, et la tempête nous a chassés si loin de notre route que nous ne savons que faire, votre ami n’ayant plus sa tête et ne pouvant nous donner ses instructions. Si je calcule bien, nous devons être à trois cents milles de Funchal ; le mieux est donc, à mon idée, que nous poussions jusque-là, que nous mettions M. Vansittart à l’hôpital et que nous attendions en rade votre arrivée ; il y a, je crois, un voilier qui partira sous peu de Falmouth pour Funchal. Le brick Marianne, de Falmouth, vous portera ce mot. Cinq livres sont dues au maître.

« Respectueusement votre

JNO. HINES. »

 

Mrs. Vansittart fit mon admiration. Elle n’était qu’une toute jeune femme, guère plus qu’une fillette échappée la veille de l’école ; elle montra le sang-froid et la détermination d’un homme. Sans rien dire, serrant les lèvres, elle mit son chapeau.

— Vous sortez ? lui demandai-je.

— Oui.

— Puis-je vous être bon à quelque chose ?

— Non. Je vais chez le médecin.

— Chez le médecin ?

— Tâcher de savoir comment on soigne la petite vérole.

Elle s’occupa très activement toute la soirée, et, le lendemain matin, par une très jolie brise de dix nœuds, à bord de la barque Rose de Saaron, nous faisions route pour Madère. Le temps nous favorisa pendant cinq jours ; mais le sixième, alors que nous n’étions plus très loin de l’île, nous tombâmes dans un calme plat ; notre bateau tanguait, sans avancer d’un pied, sur une mer d’huile.

Vers dix heures du soir, nous étions, Emily Vansittart et moi, sur la dunette, tous les deux nous nous penchions sur la poupe à tribord : la pleine lune, éclairant derrière nous, allongeait sur les eaux l’ombre de la barque et de nos têtes. Au delà s’étendait jusqu’à la ligne de l’horizon un chemin de lumière, que faisait miroiter et scintiller la molle palpitation de la houle. La tête inclinée, nous causions de ce calme inopportun, de l’aspect du ciel, des chances de vent, quand nous entendîmes sur la mer un bruit soudain, comme celui que fait le saut d’un saumon ; et là, dans la lumière, John Vansittart jaillit de l’eau et nous regarda.

Jamais je ne vis rien aussi nettement que je vis cet homme. La clarté de la lune tombait sur lui de face, il n’était qu’à trois longueurs de rame. Son visage, plus bouffi que lors de notre dernière entrevue, était tacheté d’escarres noirâtres ; sa bouche, ses yeux grands ouverts exprimaient la plus effarante surprise ; une sorte de drap blanc lui pendait aux épaules ; il portait une de ses mains à l’oreille, l’autre se contractait sur sa poitrine. Je le vis s’élancer hors de l’abîme, et les ondes déterminées par sa venue clapotèrent doucement contre les flancs du bateau. Puis il replongea ; j’entendis une sorte de craquement, de pétillement, analogue à celui que fait un fagot de broussailles qu’on jette au feu par une nuit glaciale. Il ne resta de lui d’autre trace qu’un petit remous à la place où il avait paru. Combien de temps je restai là, soutenant d’un bras une femme évanouie, me retenant moi-même au bordage, c’est plus qu’ensuite je n’aurais su le dire. J’ai toujours passé pour un homme assez peu accessible à l’émotion ; je n’en étais pas moins ébranlé jusqu’au fond de l’âme. Une ou deux fois, je tapai du pied contre le pont pour bien m’assurer que j’avais tout mon bon sens et n’étais pas le jouet d’une imagination déréglée. Je tardais à revenir de ma stupeur, quand Mrs. Vansittart frissonna, rouvrit les yeux, poussa un profond soupir ; droite, les mains sur le plat-bord, elle regardait la mer toute illuminée de lune ; et sa figure avait vieilli de dix années.

— Vous l’avez vu ? murmura-t-elle.

— J’ai vu quelque chose.

— C’est lui ! C’était John ! Il est mort !

Je murmurai quelques mots vagues.

— Il est sans doute mort à cette heure, reprit-elle d’une voix faible. À l’hôpital de Madère, j’ai lu des choses de ce genre. Sa pensée était avec moi ; il est venu à moi, John ! mon cher John ! mon bien-aimé que j’ai perdu !

Il sembla qu’un ouragan l’ébranlait tout d’un coup, elle fondit en larmes. Je la conduisis dans sa cabine, où je la laissai seule avec sa douleur. Dans la nuit, il s’éleva de l’est une bonne brise, et le lendemain, ayant doublé les deux îlots de Los Desertos, nous jetions l’ancre, au coucher du soleil, dans la baie de Funchal. Nous aperçûmes l’Eastern Star mouillé à courte distance, avec le pavillon de quarantaine à son grand mât et l’Union Jack en berne.

— Vous voyez, me dit vivement Mrs. Vansittart.

Elle avait les yeux secs maintenant, ses pressentiments se justifiaient.

Il nous fut permis le soir même de monter à bord de l’Eastern Star. Le capitaine Hines nous attendait. Sur sa grosse figure, la confusion le disputait au chagrin, tandis qu’il cherchait ses mots pour nous annoncer la triste nouvelle. Mrs. Vansittart ne lui laissa pas le temps de les trouver.

— Je sais, dit-elle, mon mari est mort. Mort hier soir, n’est-ce pas, vers dix heures, à l’hôpital de Madère ?

Il la regarda fixement, ébahi.

— Non, Madame. C’est il y a huit jours qu’il est mort, pendant la traversée, et nous avons dû l’immerger, car nous étions dans une zone de calme et nous ne pouvions pas dire quand nous reverrions la terre.

Telles sont les circonstances essentielles de la mort de John Vansittart et de son apparition à sa veuve, quelque part entre le 35° de latitude nord et le 15° de longitude ouest. Rarement histoire de fantôme fut mieux caractérisée ; et c’est bien comme histoire de fantôme qu’a été présenté depuis lors le cas de John Vansittart, qu’on l’a publié, qu’il a reçu la consécration d’une société savante, qu’enfin on l’invoque à l’appui des récentes théories sur la télépathie. Je tiens, quant à moi, la télépathie pour démontrée ; cependant je retrancherais du nombre des preuves le cas de John Vansittart, estimant que ce n’est point le fantôme de mon ami, mais mon ami lui-même, que nous vîmes, cette nuit-là, surgir des profondeurs de l’Atlantique. J’ai toujours cru qu’un hasard des plus curieux, un de ces hasards qui paraissent si invraisemblables et sont néanmoins si fréquents, nous avait immobilisés à l’endroit où le corps avait été jeté à la mer une semaine auparavant. J’ajoute que, d’après le médecin du bord, le poids qui devait assurer l’immersion n’avait pas été très bien assujetti, et un corps peut subir en sept jours des modifications qui le ramènent à la surface ; enfin, en remontant du fond où le poids ne le maintenait plus, il avait pu acquérir une vitesse suffisante pour sortir un instant de l’eau. C’est ainsi que je m’explique les faits. Si, après cela, vous me demandez ce qu’il advint du corps, je vous rappellerai l’espèce de crépitement que j’entendis, et qui fut suivi d’un remous : le requin vient chercher sa proie à la surface des eaux, et il foisonne dans ces parages.

L’HORREUR DES ALTITUDES

Quiconque s’est occupé du manuscrit Joyce-Armstrong a cessé de considérer ce document comme une laborieuse facétie, œuvre apocryphe d’un sinistre farceur. Le plus imaginatif des mauvais plaisants, le plus macabre, aurait eu scrupule à brocher ses inventions maladives sur l’indiscutable réalité des événements tragiques qui renforcent l’autorité du récit. Quoi que ses allégations aient de surprenant, voire de confondant, il n’apparaît pas moins avec évidence qu’elles sont sincères et que, désormais, il convient d’adapter nos idées à la situation ainsi révélée : car il semble bien n’exister qu’une marge de sécurité très minime, très précaire, entre le monde que nous habitons et le plus singulier des dangers, demeuré jusqu’ici le plus imprévisible. Je voudrais, dans ces pages, en reproduisant le document original sous sa forme un peu fragmentaire, exposer au lecteur un ensemble de faits actuellement acquis ; mais auparavant on me permettra de dire que, s’il y a des gens pour mettre en doute la véracité du manuscrit Joyce-Armstrong, on ne saurait pourtant la contester en ce qui touche aux circonstances dans lesquelles périrent le lieutenant Myrtle, de la Marine Royale, et M. Hay Connor.

Le manuscrit Joyce-Armstrong fut trouvé, le 16 septembre dernier, dans un champ nommé Lower Haycock, à six milles à l’ouest de Withyham, sur les confins du Kent et du Sussex. Ce jour-là, un ouvrier agricole du nom de James Flynn, travaillant au service de Mathieu Dood, fermier du domaine de Chantry, à Withyham, aperçut tout d’un coup par terre, dans le sentier bordant la haie de Lower Haycock, une pipe de bruyère. À quelques pas de là, il découvrit une boussole. Enfin, au milieu d’une touffe d’orties, dans le fossé, il distingua une sorte de livre plat ayant un dos de toile : vérification faite, c’était un calepin à feuilles détachables. Un certain nombre de ces feuilles s’éparpillaient au pied de la haie ; Flynn les recueillit avec soin, mais plusieurs, celles du début entre autres, sont toujours restées introuvables, ce qui, dans un document de cette importance, constitue une déplorable lacune. Le fermier, à qui elles furent apportées, les communiqua au docteur J. H. Atherton, de Hartfield. Celui-ci, jugeant qu’elles méritaient l’examen d’un technicien, les fit en conséquence parvenir à l’Aéro Club de Londres, qui en est aujourd’hui le détenteur.

Les deux premières pages du manuscrit manquent ; une troisième a également disparu tout à la fin ; malgré cela, le récit se tient de bout en bout. On pense que, dans les deux premières, Joyce-Armstrong rappelait succinctement ses exploits aériens, déjà connus d’autre part et qu’on tient n’avoir jamais été distancés par aucun pilote d’Angleterre : car durant bien des années il passa pour celui de nos pilotes chez qui le plus d’audace se combinait avec le plus d’intelligence ; ce qui lui permit, non seulement de mettre au jour, mais d’essayer plusieurs inventions, y compris le dispositif gyroscopique ordinaire auquel son nom reste attaché. La plus grande partie du manuscrit, tracée à l’encre, est fort nette ; seules, les dernières lignes sont écrites au crayon, et si hachées qu’on les déchiffre à peine : exactement parlant, elles ont l’aspect qu’elles doivent avoir si on les suppose griffonnées hâtivement à bord d’un aéroplane en marche. Sur la dernière page et sur la couverture se voient des taches que les services compétents du Ministère déclarent être du sang, probablement du sang humain et, dans tous les cas, du sang de mammifère. Le fait que dans ce sang on ait découvert quelque chose d’assez ressemblant à l’organisme de la malaria, quand on sait que Joyce-Armstrong souffrait de fièvres intermittentes, est un exemple caractéristique des merveilleuses ressources que la science moderne met à la disposition du chercheur.

Un mot, à présent, sur la personnalité de l’homme à qui nous devons ce document mémorable. Non moins qu’un mécanicien et un inventeur, Joyce-Armstrong, au témoignage des rares amis qui l’ont approché, était un rêveur, un poète. Il avait en grande partie sacrifié sa fortune, qui était considérable, à sa passion pour l’aviation. Il logeait quatre aéroplanes personnels dans ses hangars près de Devizes ; au cours de la seule année dernière, il avait, assure-t-on, accompli jusqu’à cent soixante-dix vols. Timide, sujet aux humeurs noires, il fuyait la société de ses semblables.

Le capitaine Dangerfield, qui l’a connu mieux que personne, affirme qu’il y eut des moments où son excentricité faillit dégénérer en quelque chose de plus sérieux. L’habitude qu’il avait prise de ne jamais effectuer un vol sans emporter son fusil est, à cet égard, un indice.

C’en est un autre que la secousse mentale déterminée chez lui par la chute du lieutenant Myrtle. On sait qu’en tentant le record de la hauteur, le lieutenant Myrtle tomba d’une altitude d’environ trente mille pieds. Détail horrible, il ne restait pour ainsi dire plus trace de sa tête, alors que son buste et ses membres demeuraient à peu près intacts. Dangerfield a raconté que, depuis lors, chaque fois que Joyce-Armstrong se trouvait dans une réunion d’aviateurs, il avait coutume de demander avec un sourire énigmatique : « S’il vous plaît, où est passée la tête de Myrtle ? »

Un jour, après un dîner où il assistait, à l’école d’aviation, de Salisbury, il mit en discussion la question de savoir quel danger deviendra le plus fréquent pour les aviateurs. Ayant écouté les opinions successivement émises sur les poches d’air, les défauts de construction, les excès d’inclinaison dans les virages, il finit par hausser les épaules, sans vouloir d’ailleurs faire connaître ses propres vues ; mais on eut l’impression qu’elles différaient totalement de celles des autres.

Il convient de remarquer qu’après sa disparition on fut frappé du soin qu’il avait mis à régler ses affaires personnelles ; évidemment, il pressentait une catastrophe. Ces explications s’imposaient ; je reviens au petit cahier taché de sang ; voici, très fidèlement reproduit, ce qu’on y peut lire à partir de la troisième page.

« … Néanmoins, quand je dînai à Reims avec Coselli et Gustave Raymond, je constatai que ni l’un ni l’autre ne soupçonnaient qu’il pût exister un danger spécial dans les régions supérieures de l’atmosphère. Je ne leur dis pas formellement ce que j’en pensais, mais j’allai assez loin pour m’assurer que, s’ils avaient eu la moindre idée analogue, ils n’eussent pas manqué de l’exprimer. Ce sont, au reste, deux pauvres esprits, deux bons garçons vaniteux, uniquement préoccupés de voir leurs noms mentionnés par la presse. Détail notable, aucun des deux n’a jamais dépassé la hauteur de vingt mille pieds, alors que des aéronautes, des alpinistes, l’ont, bien entendu, déjà atteinte ; or, ce doit être au delà de cette hauteur que l’aéroplane entre dans la zone dangereuse, si du moins mes instincts ne me trompent pas.

« La pratique de l’aéroplane est aujourd’hui vieille de plus de vingt ans ; on aurait donc le droit de demander comment le danger dont je parle ne s’est pas révélé plus tôt. La réponse est d’ailleurs bien simple : avec les faibles moteurs d’autrefois, quand un Gnôme ou un Green de cent chevaux étaient considérés comme suffisant largement à tous les besoins de l’aviation, les vols étaient très restreints. À présent qu’un moteur de trois cents chevaux représente moins l’exception que la règle, il est devenu plus facile et plus fréquent d’aborder les régions supérieures. Quelques-uns d’entre nous se souviennent que, pour avoir atteint une hauteur de dix-neuf mille pieds, Garros conquit dès sa jeunesse une réputation universelle. Et le fait d’avoir survolé les Alpes parut un exploit très remarquable. Nous avons laissé loin ces résultats puisque, par rapport aux premières années, le nombre des vols à grande hauteur s’est accru dans la proportion de un à vingt. La plupart ont eu lieu sans accident. À maintes reprises, on a gagné l’altitude de trente mille pieds, sans autre inconvénient que d’en rapporter un rhume ou un asthme. Mais qu’est-ce que cela prouve ? L’habitant d’une autre planète pourrait parfaitement descendre sur celle-ci sans y rencontrer un tigre ; pourtant le tigre existe, et, si le visiteur en question avait la malchance de descendre dans une jungle, il risquerait fort d’y être dévoré. Les hautes régions de l’air ont, elles aussi leurs jungles, et que hantent des créatures pires que des tigres. Je crois qu’avec le temps la position de ces jungles sera exactement repérée. Pour le moment, j’en puis indiquer deux : l’une s’étend au-dessus de la région Biarritz-Pau, en France ; l’autre se trouve juste au-dessus de ma tête, tandis que j’écris ceci dans ma maison de Wiltshire. J’en placerais volontiers une troisième dans la région Hombourg-Wiesbaden.

« Ce sont les disparitions de plusieurs aviateurs qui éveillèrent mes soupçons. Naturellement, on prétendit partout qu’ils étaient tombés dans la mer ; cette explication ne me satisfit pas. Il y eut d’abord le cas de Verrier en France ; on retrouva sa machine près de Bayonne, mais jamais on ne revit son corps. Puis vint le cas de Baxter, disparu, lui aussi, alors que son moteur et quelques pièces de son appareil étaient retrouvés dans un bois du Leicestershire ; le Dr Middleton, d’Amesbury, qui avait observé le vol à l’aide d’un télescope, déclara que la machine, parvenue à une énorme hauteur, allait s’effacer derrière les nuages, quand elle se cabra tout d’un coup et se mit à s’élever perpendiculairement, par bonds, de la plus invraisemblable manière : ce fut la dernière vision qu’on eut de Baxter. Il se produisit plusieurs autres cas de la même espèce ; enfin la mort de Hay Connor vint couronner la série. Quels lantiponnages provoqua le mystère de ce drame aérien ! Que d’encre il fit couler dans les quotidiens à deux sous, et, somme toute, combien l’on s’ingénia peu à le résoudre ! Hay Connor descendit d’une hauteur inconnue dans un effroyable vol plané. Il n’avait pas quitté sa machine et mourut à son poste de pilote. Mais il mourut de quoi ? D’une défaillance du cœur, certifièrent les médecins. La bonne plaisanterie ! Hay Connor avait, comme moi, un cœur des plus solides. Et, d’autre part, que dit Venables ? (Venables est la seule personne qui se trouvât près de lui au moment de sa mort.) Hay Connor, paraît-il, frissonnait, il semblait un homme frappé d’épouvante. « C’est de peur qu’il est mort », dit Venables, qui du reste ne concevait point la cause de cette peur. Le malheureux ne prononça qu’un mot, à peine distinct, où Venables crut reconnaître le son de « monstrueux ». On n’en tira rien lors de l’enquête. Eh bien, moi, j’en tire quelque chose. « Des monstres ! » Tel fut le dernier cri d’Harry Hay Connor. Et certainement il mourut de peur, comme le pensait Venables.

« Rappelons-nous, maintenant, le cas de Myrtle, le fait de la tête manquante. Qui donc irait croire que la tête d’un homme puisse être tout entière renfoncée dans le corps par la violence d’une chute ? Supposé même que ce fût possible, je ne l’ai, pour ma part, jamais cru en ce qui concerne Myrtle. Et cette graisse qui souillait ses vêtements, « dont ils étaient tout enduits », a déposé l’un des témoins entendus dans l’enquête ? Chose étrange que personne ne se soit avisé d’y réfléchir ! J’y ai réfléchi, moi, et mûrement réfléchi. Après cela, j’ai effectué trois vols, et Dangerfield riait parce que j’emportais mon fusil ; mais jamais je ne suis monté assez haut. À présent, grâce à la légèreté de mon nouveau Paul Véroner et à mon moteur Robur, je peux facilement, dès demain, m’élever à trente mille pieds. J’atteindrai cette hauteur. Peut-être bien, en même temps, atteindrai-je autre chose. Il va de soi que l’entreprise est périlleuse ; mais le bon moyen d’éviter tout péril, c’est de ne pas faire d’aviation et de rester tranquillement chez soi, en robe de chambre et en pantoufles. Demain, je visiterai la jungle aérienne qui domine ce coin de l’Angleterre ; si elle a des hôtes, je le saurai. Ou j’en reviendrai vivant et serai célèbre, ou ces notes montreront ce que j’ai voulu faire et comment j’ai perdu la vie en le faisant ; mais, de grâce ! qu’on n’aille plus sottement parler d’accidents et de mystères !

« J’ai choisi pour la circonstance mon Paul Véroner, parce qu’il n’est rien de tel qu’un monoplan pour une besogne sérieuse. Beaumont s’en était rendu compte dès le principe. D’abord, mon Véroner ne craint pas l’humidité, et, si j’en juge par l’aspect du ciel, je serai tout le temps dans les nuages. Puis, il est d’un gentil petit modèle, et il répond à ma main comme un cheval qui aurait la bouche sensible. Quant au moteur, c’est un Robur rotatif à dix cylindres, développant une puissance de 175 chevaux. L’appareil comporte tous les perfectionnements modernes : fuselage entoilé, chaînes d’enrayage à grandes courbes pour l’atterrissage, stabilisateurs gyroscopiques, et trois vitesses que l’on change en modifiant l’angle des plans, comme on fait quand on manœuvre une jalousie. J’ai pris mon fusil, avec une douzaine de cartouches à chevrotines ; et il fallait voir la tête de Perkins, mon vieux mécanicien, quand je lui dis de les mettre dans le chargeur ! Je m’étais vêtu en explorateur arctique, avec deux jerseys par-dessus ma combinaison, des bas épais dans des bottes ouatées, un bonnet à larges brides, et de grosses lunettes de talc. Je suffoquais en sortant du hangar ; mais partant pour des hauteurs qui sont celles des monts Himalaya, je devais m’équiper en conséquence. Perkins, me sachant une idée en tête, me conjurait de l’emmener ; peut-être y aurais-je consenti si j’avais utilisé un biplan, mais pour un monoplan un homme suffit, si l’on veut ne pas perdre un pouce de la hauteur que l’on vise. Naturellement, j’embarquai un ballon d’oxygène ; l’aviateur qui sans cette précaution tente le record de l’altitude risque d’être ou gelé ou asphyxié, si même il ne court ce double risque.

« Avant de prendre mon essor, j’inspectai minutieusement les plans, la barre de gouvernail, le levier de montée : tout me parut en bon ordre. Puis je mis le moteur en marche. Enfin, ayant donné le signal du « lâchez tout », je décollai à la troisième vitesse, je fis deux fois le tour de mon terrain afin de donner au moteur le temps de s’échauffer, j’envoyai de la main un dernier geste d’adieu à Perkins et à ses aides, je redressai mes plans et je mis l’appareil au plus haut. Sur une distance de huit à dix milles, l’avion se laissa porter au vent comme l’hirondelle ; je le dressai un peu, et dans une grande spirale il commença de monter vers la couche de nuages que j’apercevais au-dessus de moi. Il importe de s’élever lentement, pour s’adapter par degrés à la pression atmosphérique.

« Le temps était chaud et mou, circonstance rare en Angleterre un jour de septembre ; dans l’air régnait ce calme pesant qui annonce la pluie ; de temps à autre seulement passaient de brusques rafales de sud-ouest, dont l’une fut si imprévue, si forte, qu’elle me fit faire un demi-tour sur moi-même. Je me souviens du temps où rafales, poches d’air et tourbillons constituaient pour l’aviateur autant de menaces ; depuis, nous avons su donner à nos moteurs le pouvoir de les conjurer. Je n’avais pas plus tôt atteint les nuages, mon altimètre marquant à ce moment plus de trois mille pieds, que la pluie se mit à tomber. Ma parole, quel déluge ! L’eau claquait sur mes ailes, fouettait ma figure, ternissait mes lunettes, au point de presque m’aveugler. Je diminuai ma vitesse, car la lutte devenait trop pénible, mais quand je fus plus haut, la grêle succédant à la pluie, je dus virer de bord. L’un de mes cylindres ne donnait plus, sans doute par suite de l’encrassement du piston ; cependant je continuais de m’élever avec toute la puissance voulue, et d’une façon régulière ; au bout d’un instant, mon cylindre, quelle qu’eût été la cause de son arrêt, repartit de lui-même, et son ronron se fondit dans l’ample et grave unisson des deux autres. Tel est l’avantage de nos « silencieux » modernes : nous gardons au moins sur nos moteurs le contrôle de l’oreille. Au moindre trouble dans leur fonctionnement, ils braillent, piaillent, sanglotent ; tous ces appels au secours se perdaient, jadis, quand l’appareil absorbait tous les bruits dans son affreux tintamarre. Ah ! si les premiers aviateurs pouvaient revenir voir la beauté, la perfection d’un mécanisme dont la conquête fut trop souvent payée de leur sang !…

« Vers 9 h. 30, j’approchais des nuages. Au-dessous de moi s’étendait la vaste plaine de Salisbury. Une demi-douzaine d’avions, qui s’exerçaient à la hauteur d’un millier de pieds, faisaient, sur l’écran vert de l’arrière-plan, l’effet de petits martinets noirs. Certainement ils se demandaient à quoi je pensais de m’en aller si haut, en pleine région des nuages. Soudain une nuée grise se tendit au-dessus de moi, des vapeurs tournoyèrent à l’entour de mon visage. Cela était poisseux, froid, lugubre ; mais je dominais la tourmente de grêle, c’était autant de gagné. La nuée qui m’enveloppait avait la densité d’un brouillard de Londres. Pressé d’en sortir, je relevai le nez de mon appareil, jusqu’au moment où se fit entendre mon signal d’alarme automatique et où je commençai de me sentir glisser en arrière. Mes ailes trempées, ruisselantes, m’avaient alourdi plus que je n’aurais cru ; heureusement, je finis par rencontrer un nuage plus léger, et bientôt j’eus percé la première couche. J’en apercevais une seconde, floconneuse et opaline, à une très grande hauteur ; entre ce plafond d’un blanc uniforme et le plancher uniformément noir que je venais de quitter, je m’élevais toujours, dans une vaste spirale. C’est le désert absolu que ces régions des nuages ; un vol de petits oiseaux aquatiques en route vers le sud-ouest, étant venu à se croiser avec le mien, le battement rapide de leurs ailes, le cri musical qui l’accompagnait, furent une vraie joie pour mon oreille. J’imagine que ces oiseaux devaient être des sarcelles, mais je n’ai que de piètres notions ornithologiques. Aujourd’hui que nous voilà nous-mêmes devenus des oiseaux, nous devrions bien apprendre à reconnaître nos frères.

« Le vent, sous moi, poussait et roulait les nuages. Il s’y fit, à certain moment, un large remous, un tourbillon de vapeur, au-dessous duquel j’entrevis, comme au fond d’un entonnoir, le monde lointain. Un grand biplan de couleur claire passait très bas, – sans doute celui qui fait chaque matin le service du courrier entre Bristol et Londres. Puis le tourbillon se referma, je retrouvai la solitude complète.

« Il était dix heures juste quand j’atteignis la couche supérieure. Ses vapeurs diaphanes dérivaient rapidement vers l’ouest. Le vent n’avait cessé de croître, jusqu’à devenir une très forte brise, d’environ vingt-huit milles à l’heure d’après mon calcul. Déjà il faisait très froid, bien que mon altimètre ne marquât que neuf mille pieds de haut. Le moteur tirait à merveille, je montais régulièrement. La couche était plus épaisse que je ne l’aurais supposé ; peu à peu, cependant, elle s’amincit, et je n’eus plus devant moi qu’un brouillard doré, dont je me dégageai enfin pour apercevoir au-dessus de moi un ciel limpide et rayonnant de soleil, au-dessous une pluie d’argent qui scintillait à l’infini. À dix heures un quart, le barographe enregistrait une hauteur de douze mille huit cents pieds. Je m’élevais sans cesse, les oreilles attentives au bourdonnement profond du moteur, les yeux continuellement affairés et ne quittant la montre que pour le compte-tours, le niveau d’essence ou la pompe à huile. Quoi d’étonnant si l’on a dit que les aviateurs sont la race intrépide ? Trop de choses les occupent à la fois pour qu’ils aient le temps de penser à eux-mêmes. C’est à peu près vers ce moment que je me rendis compte du peu de crédit qu’on doit faire à la boussole, passé une certaine hauteur. À quinze mille pieds, la mienne marquait E. quart S.-E. Le soleil et le vent me donnèrent l’orientation exacte.

« J’avais cru trouver le calme éternel à ces altitudes ; au contraire, de mille en mille pieds, les rafales augmentaient de violence. Ma machine trépidait et geignait dans ses moindres jointures, dans ses derniers rivets ; et quand je l’inclinais pour un virage, elle était balayée comme une feuille, elle glissait dans le vent à une allure où jamais encore peut-être un mortel ne s’était vu emporté. Il ne me fallait pas moins tourner, tourner sans trêve, dans le lit du vent, car, ce que je poursuivais, ce n’était pas simplement le record de l’altitude : une de mes jungles aériennes devait, à mon idée, se trouver au-dessus de Wiltshire ; si j’allais aboutir hors de cette zone étroite, mes efforts n’auraient servi de rien.

« Vers midi, comme j’atteignais la hauteur de dix-neuf mille pieds, le vent était si rude que je regardai avec angoisse les attaches de mes ailes, craignant de les voir tout à coup faiblir ou se rompre. Je défis même mon parachute, et j’en assurai les crochets à ma ceinture afin d’être paré à toute éventualité. J’étais à une de ces minutes où le plus petit vice de construction dans l’appareil entraîne la mort de l’aviateur. Mais mon appareil tint bon. Son armature, ses haubans vibraient et bourdonnaient à l’envi comme des harpes éoliennes ; pourtant, ballotté, tourmenté, il dominait magnifiquement les forces de la nature, il imposait sa maîtrise au ciel. Nul doute qu’il n’y ait dans l’homme un principe divin, pour qu’il dépasse de si loin les limites que semblait lui assigner la Création et qu’en les dépassant il montre l’abnégation, le désintéressement héroïques dont il a fait preuve dans la conquête de l’air. Et l’on parle de la dégénérescence humaine ? Mais quand donc a-t-on rien fait de comparable dans les annales de notre race ?

« Ainsi rêvant, je gravissais un effroyable plan incliné, cependant que le vent tantôt flagellait ma figure, tantôt sifflait derrière mes oreilles. J’avais laissé si bas la région des nuages que ses plis et ses flocons argentés se confondaient en une étendue plate et brillante. Et soudain, j’eus une aventure non seulement terrible, mais inouïe. Je savais d’expérience ce que c’est que d’être pris dans un remous, mais jamais je n’en avais rencontré d’aussi formidable. Cet immense fleuve, ce torrent de vent dont j’ai parlé avait, à ce qu’il paraît, des tourbillons aussi démesurés que lui-même : l’un d’eux me happa à l’improviste ; pendant une ou deux minutes, je virai, virai, à une telle vitesse que j’en perdis presque connaissance ; et, tout d’un coup, penchant sur l’aile gauche, je m’abîmai dans l’entonnoir central. Je tombai comme un caillou, à une profondeur voisine de mille pieds. Par bonheur, mon ceinturon me retint à mon siège ; le choc m’avait coupé la respiration ; je pendais à demi insensible par-dessus le fuselage. Mais je reste toujours capable d’un effort suprême, c’est mon seul grand mérite d’aviateur. Je sentis se ralentir ma chute. Le tourbillon était plus un cône qu’un entonnoir, et j’arrivais au sommet. Dans un terrible mouvement de torsion, jetant de côté tout mon poids, je redressai mes plans et piquai hors du vent ; l’instant d’après, j’avais échappé aux remous et filais mollement dans le ciel. Brisé mais victorieux, je cabrai l’appareil, je repris mon ascension régulière en spirale. J’eus soin de me donner du champ pour éviter l’endroit du tourbillon, et bientôt je le survolai : j’étais tranquille. À une heure, j’atteignais la hauteur de vingt et un mille pieds au-dessus du niveau de la mer. J’avais, à ma vive satisfaction, dépassé la zone de tempête ; de cent en cent pieds, l’air devenait plus calme. Il faisait d’ailleurs très froid, et j’éprouvais ces nausées particulières que donne la raréfaction de l’air. Je dévissai pour la première fois l’orifice de mon ballon d’oxygène, j’aspirai une bouffée de cet admirable gaz ; pareil à un cordial, il s’insinua dans mes veines ; une gaieté m’envahit, assez semblable à de la griserie ; et me voilà criant, chantant à tue-tête, tandis qu’un essor continu me portait toujours plus haut dans la paix de ces régions glaciales !

« Il est clair pour moi que l’insensibilité dont furent frappés Glaisher et, à un degré moindre, Coxwell, lorsqu’en 1862 ils atteignirent à bord d’un ballon la hauteur de trente mille pieds, est attribuable à l’extrême rapidité avec laquelle s’effectue une ascension perpendiculaire ; quand on s’élève comme sur une pente douce et qu’on prend le temps de s’habituer à la diminution de la pression barométrique, on n’a pas à redouter les mêmes effets. À cette hauteur de trente mille pieds, je constatai que, même sans le secours de mon inhalateur, je respirais sans trop d’angoisse. Mais le froid était vraiment cruel, mon thermomètre Fahrenheit marquait zéro. À une heure trente, j’étais à près de sept milles au-dessus de la surface de la terre, et je continuais de monter régulièrement. Je m’aperçus toutefois que l’air raréfié offrait à mes plans un support beaucoup moins ferme et que, par suite, je devais réduire considérablement mon angle de montée. Déjà il devenait manifeste que, malgré mon faible poids personnel et la puissance de mon moteur, j’allais arriver à un point que je ne pourrais franchir. Circonstance aggravante, une des bougies du moteur s’était remise à faire des siennes, j’avais à tout instant des ratés. Le cœur me pesait gros à la pensée d’un échec.

« Sur ces entrefaites se produisit un incident des plus extraordinaires : quelque chose déchira l’air près de moi dans une traînée de fumée ; puis, il y eut un bruit d’explosion, accompagné d’un sifflement et d’un jet d’épaisse vapeur. Je fus une minute sans pouvoir imaginer ce qui arrivait ; enfin je me rappelai que la terre est sans cesse bombardée par des bolides, qui la rendraient inhabitable si presque toujours ils ne se dissolvaient dans les régions éloignées de l’atmosphère. C’est là un danger nouveau pour l’homme qui explore les altitudes.

« L’aiguille de mon barographe marquait quarante et un mille trois cents pieds, quand je compris que je n’irais pas plus haut. Non pas que, physiquement, la tension dépassât encore mes forces ; mais l’appareil était, lui, au bout de ses moyens. L’air trop léger ne soutenait plus suffisamment ses ailes ; à la moindre inclinaison, il faisait une embardée ; enfin il devenait paresseux à la manœuvre. Le moteur eût parfaitement rendu qu’au besoin j’aurais pu gagner encore mille pieds ; mais je continuais d’avoir des ratés, et deux de mes cylindres, à ce qu’il me semblait, ne donnaient plus. Si je n’avais pas dès maintenant atteint la zone que je cherchais, ce n’était certainement pas ce jour-là que je devais l’atteindre. Et d’ailleurs ne se pouvait-il pas que je l’eusse atteinte ? Planant en cercle, ainsi qu’un faucon géant, au-dessus du niveau de quarante mille pieds, je laissai le monoplan se guider tout seul ; puis, avec ma jumelle Mannheim, je fouillai l’espace autour de moi. Le ciel était d’une limpidité idéale ; nulle part ne se voyait aucun signe des Rangers que j’avais imaginés.

« J’ai dit que je planais en cercle. Tout à coup, il me vint à l’idée que je ferais sagement d’accélérer ma vitesse et d’élargir mon champ d’exploration. Une fois entré dans la jungle aérienne, j’aurais à la parcourir d’un bout à l’autre si je voulais, en bon chasseur, y trouver du gibier. Du moment que, sauf erreur, mes déductions la plaçaient quelque part au-dessus de Wiltshire, elle devait, par rapport à moi, se trouver au sud-ouest. Je m’orientai sur le soleil, car je ne pouvais me fier à la boussole et la terre m’était cachée, je n’apercevais que la lointaine étendue des nuages. Ma direction prise aussi bien que possible, je m’attachai à la garder rigoureusement. Je calculai que je n’avais plus d’essence que pour une heure environ, mais je pouvais me permettre d’en consommer jusqu’à la dernière goutte, puisque à tout moment un simple et magnifique vol plané me ramènerait à terre sans encombre.

« Subitement, je m’avisai de quelque chose de nouveau. L’air, devant moi, avait perdu sa transparence cristalline, il était plein de longues effilochures faites de je ne sais quoi, et comparables à des fumées de cigarettes très fines. Cela formait des ronds et des volutes, qui tournaient et se tortillaient sous le soleil. Dans l’instant où le monoplan s’engageait au travers, je perçus un léger goût d’huile sur mes lèvres, et je vis se déposer sur mon appareil une sorte d’écume grasse. Il semblait qu’une matière organique à peu près impondérable fût en suspension dans l’atmosphère. Il n’y avait là aucune vie. C’était quelque chose d’inachevé et de diffus, qui s’étendait sur plusieurs acres et s’effrangeait dans le vide. Non, ce n’était point là de la vie. Mais ne se pouvait-il pas que ce fût la nourriture d’une vie, et d’une vie monstrueuse, comme l’humble plancton, cette graisse de l’océan, est la nourriture de la puissante baleine ? Tandis que ces pensées me traversaient l’esprit, je levai les yeux, et j’eus la plus merveilleuse vision qui se soit jamais offerte à un homme.

« Représentez-vous une méduse, pareille à celles qu’on voit flotter dans nos mers aux jours de la belle saison ; une méduse en forme de cloche, énorme, beaucoup plus grande, à ce qu’il me parut, que le dôme de Saint-Paul. Elle était d’un coloris rose tendre finement veiné de vert, et faite d’une substance si ténue qu’à peine se profilait-elle, comme une évocation de féerie, sur le ciel bleu sombre ; des vibrations délicates l’animaient avec le rythme d’un pouls ; enfin, elle laissait pendre deux longs tentacules, qu’elle inclinait nonchalamment tantôt en avant, tantôt en arrière. Légère et frêle comme une bulle de savon, la fastueuse créature passa au-dessus de moi ; et je la vis poursuivre doucement son chemin, dans un mystérieux silence.

« Désireux de l’admirer encore, je venais de faire faire demi-tour à mon avion, lorsque inopinément je me trouvai au milieu d’une véritable flotte de créatures pareilles. Il y en avait de toutes les dimensions, mais aucune aussi grande que la première. Quelques-unes étaient très petites, la plupart avaient la grosseur moyenne d’un ballon, avec la même courbure au sommet. Par la transparence du tissu et du coloris, elles me rappelèrent les plus beaux verres de Venise. Le vert et le rose prévalaient chez elles ; mais là où le soleil transperçait leurs formes subtiles, elles s’allumaient toutes de feux irisés. Elles voguaient par centaines autour de moi, merveilleuse escadrille, étranges et mystérieuses galères du ciel, si bien appropriées, comme dessin et comme substance, à la pureté de ces hauteurs, qu’on n’eût pu concevoir rien de tel à proximité des regards et des bruits terrestres.

« Mais mon attention ne tarda pas d’être attirée par un nouveau phénomène : je découvris ce que j’appellerai les serpents de l’extrême atmosphère. C’étaient comme des anneaux de vapeur, longs, minces, fantastiques, animés d’un mouvement de torsion et de rotation si rapide, que j’avais peine à les suivre du regard. Certaines de ces créatures fantômes mesuraient une longueur de vingt pieds, mais il eût été difficile d’évaluer leur circonférence, car les bords en étaient si indistincts qu’on eût dit qu’ils se fondaient dans l’espace. Ces serpents de mer étaient, quant à la couleur, d’un vert très dilué ou d’un gris de fumée coupé de lignes intérieures plus sombres qui décelaient nettement un organisme. L’un d’entre eux passa si près de moi qu’il me frôla presque le visage, et j’eus le sentiment d’un contact froid, visqueux, mais d’ailleurs si peu matériel que pas un instant je ne le rattachai dans mon esprit à la possibilité d’un danger physique, non plus que je ne l’avais fait pour les belles créatures en forme de cloches. Il n’y avait pas dans tout cela plus de consistance apparente que dans l’écume d’une vague qui vient de se briser.

« Une aventure plus terrible m’attendait. D’une grande hauteur descendait quelque chose comme un paquet de vapeur pourpre. Cela ne faisait encore, au moment où je l’aperçus, qu’une assez petite tache, mais qui grossit très vite à mesure qu’elle se rapprochait de moi, et finalement me parut mesurer plusieurs centaines de pieds carrés. Bien que fait d’une substance transparente comme de la gelée, ce n’en était pas moins d’un dessin plus défini et d’une matière plus ferme que tout ce qui m’était apparu jusque-là. Puis j’y reconnaissais plus de marques d’une organisation physique, notamment, de chaque côté, deux vastes plaques circulaires et obscures, qui pouvaient être les yeux, et dans l’intervalle desquelles faisait saillie une sorte de bec parfaitement solide, blanc, crochu et féroce.

« L’apparence tout entière du monstre était formidable et menaçante. Il changeait de couleur à vue d’œil, passait du mauve clair au rouge sombre de la colère, et bientôt devenait si noir, si opaque, qu’il m’interceptait le soleil. Au sommet de la courbe que décrivait son corps gigantesque, il y avait trois énormes poches formant ampoule ; et je me convainquis, en les regardant, qu’elles étaient gonflées d’un gaz extrêmement léger, destiné à soutenir dans l’air raréfié sa masse informe à demi solide. Un pouvoir de déplacement très rapide lui permettait de se maintenir sans peine à l’allure de l’aéroplane. J’eus l’horreur d’en être escorté sur un parcours de plus de vingt milles. Planant au-dessus de mon appareil comme un oiseau de proie qui n’attend que le moment de fondre, il avançait en projetant devant lui, d’une manière si prompte qu’elle était presque insaisissable, une longue banderole glutineuse, laquelle semblait ensuite haler tout le reste du corps. Il se tordait sur lui-même de telle sorte, il était si gélatineux, si élastique, qu’il n’avait pas deux minutes de suite la même forme ; et chacun de ses mouvements le rendait plus répugnant, plus redoutable.

« Je compris qu’il me voulait du mal. Il m’en avertissait chaque fois qu’un flot de pourpre inondait son corps hideux. Ses vagues yeux à fleur de tête, sans cesse braqués sur moi, avaient une expression de froide et implacable haine. Pour lui échapper, je voulus descendre ; mais je n’avais pas plus tôt commencé ma manœuvre qu’un long tentacule, se détachant de cette masse de gelée flottante, venait, avec la sinueuse légèreté d’une lanière de cravache, s’abattre sur l’avant de mon appareil. Un sifflement aigu se fit entendre au moment où il se posa sur la paroi brûlante du moteur ; puis, il se retira, il s’enroula dans l’air, et l’immense corps lui-même se contracta, comme par l’effet d’une souffrance brusque. Je plongeai dans un vol piqué ; mais un deuxième tentacule s’abattit sur mon monoplan, pour être aussitôt tranché par l’hélice comme un simple cordon de fumée. Une espèce de long serpentin noir, gluant, venu de derrière, me prit alors par la ceinture et se mit à me tirer hors du fuselage. Je l’arrachai ; plongeant mes doigts dans cette glu lisse, je réussis à m’en dépêtrer. Mais un deuxième serpentin, s’enroulant autour d’une de mes bottes, me donna une secousse si forte qu’elle me renversa.

« J’avais, dans la seconde même où je tombais, tiré à la fois les deux coups de mon fusil. Imaginer qu’une arme humaine dût avoir raison d’une masse si puissante, c’était un peu comme de prétendre attaquer un éléphant avec une sarbacane. Le résultat me surprit d’autant plus : crevée par une chevrotine, une des grandes vésicules placées sur le dos du monstre fit violemment explosion. Ainsi, j’avais raison dans mes conjectures, les trois vésicules étaient effectivement gonflées de gaz et destinées à soutenir dans l’air ce corps semblable à un immense nuage ; car instantanément je le vis se replier sur le côté, se tordre en efforts désespérés pour recouvrer son équilibre, tandis que l’appendice blanchâtre qui lui servait de bec s’ouvrait et se fermait comme pour mordre, avec une horrible furie. Mais j’étais déjà loin, emporté de toute la vitesse de mon moteur dans une descente verticale de la plus folle audace, la poussée de mon hélice s’ajoutant au poids de mon appareil pour me précipiter comme un aérolithe. Très haut derrière moi, je vis une fumée pourpre décroître, puis se dissiper dans le bleu du ciel : j’avais échappé sain et sauf à la mortelle jungle des hautes sphères.

« Une fois hors de danger, je coupai les gaz, car rien ne risque de faire sauter un moteur comme de descendre de haut à pleine puissance. Et je revins à terre dans un magnifique vol plané, depuis la couche supérieure des nuages jusqu’à la région plus basse où j’avais rencontré la tempête, et jusqu’à la zone de pluie immédiatement au-dessus du sol. Au moment où j’émergeais des nuages, je vis sous moi le canal de Bristol ; mais j’avais encore de l’essence et je gagnai l’intérieur des terres jusqu’à la distance d’une vingtaine de milles, avant de me trouver échoué dans un champ à un demi-mille du village d’Ashcombe. Là, j’obtins d’une automobile qui passait qu’on me cédât trois bidons d’essence, et à six heures du soir j’atterrissais enfin sur mon terrain de Devizes, après une expédition comme nul au monde n’en avait jamais tentée ni contée. J’ai vu la beauté et l’horreur des altitudes, beauté plus grande, horreur pire que tout ce que l’homme connaît encore.

« Maintenant, je suis décidé à renouveler ma tentative avant d’en publier les résultats. Car une pareille divulgation doit s’accompagner de preuves. D’autres, sans doute, ne tarderont pas à venir, qui confirmeront ce que j’aurai dit ; mais j’entends communiquer d’emblée la certitude. Ces ravissantes bulles irisées qui peuplent les hautes régions de l’air ne doivent pas être faciles à capturer. S’il est vrai qu’elles vont lentement à la dérive et que ce ne serait qu’un jeu pour mon monoplan d’intercepter leur course paresseuse, il est, d’autre part, assez probable que, dans une atmosphère plus lourde, elles se dissoudraient, et que je ne ramènerais à terre qu’un petit tas de gelée amorphe. Mais il doit y avoir là-haut quelque chose qui, si j’arrivais à le ramener, donnerait du poids à mes paroles. Oui, je reviendrai là-haut, dussé-je, en y revenant, courir des risques. Les horribles créatures pourpres n’y semblent pas nombreuses. Sans doute n’en rencontrerai-je pas une. Et si j’en rencontrais, je me bâterais de plonger. Au pis aller, avec mon fusil et ma connaissance de… »

Ici, par malheur, une page du manuscrit manque. Sur la page suivante, on lit ceci, tracé d’une grande écriture irrégulière, aux lettres disjointes : « Quarante mille pieds. Jamais je ne reverrai la terre. Il y en a trois au-dessous de moi. Que Dieu me soit en aide ! L’horrible mort ! »

Tel est, dans son entier, le document Joyce-Armstrong. De l’aviateur, on n’a jamais découvert aucun reste, mais des débris épars de son monoplan ont été retrouvés dans la réserve de M. Budd-Lushington, sur les confins du Kent et du Sussex, à quelques milles de l’endroit où l’on avait ramassé le calepin. Si comme le présumait le malheureux aviateur, la « jungle de l’air » dont il parlait n’occupe qu’une étendue circonscrite au-dessus de la région sud-ouest de l’Angleterre, il semble qu’il ait dû la fuir de toute la vitesse de son appareil, mais qu’il ait été rejoint et dévoré par les monstres en un lieu de l’espace dominant l’endroit où l’on a recueilli ses tristes reliques. La vision de ce monoplan qui se laisse glisser du haut du ciel, tandis que des créatures sans nom le poursuivent par-dessous, lui coupent le chemin de la descente et peu à peu referment sur lui leur cercle, est de celles où l’on préfère ne pas s’attarder quand on tient à sa raison. Beaucoup de personnes, je le sais, continuent de tourner en dérision les faits que je viens de présenter ; elles sont toutefois bien forcées d’admettre la disparition de Joyce-Armstrong. Qu’elles se souviennent qu’il a écrit lui-même : « Ces notes montreront ce que j’ai voulu faire, et comment j’ai perdu la vie en le faisant ; mais, de grâce, qu’on n’aille plus parler d’accidents et de mystères ! »

 

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Brèche au Monstre par A. Conan Doyle, Paris, Albin Michel, s. d. [1925]. La photo de première page, Gaping Gill, a été prise par Mark S Jobling le 01.08.2006 (Wikipédia).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Rizzio, bouffon de Marie Stuart, avait pris un tel ascendant sur la reine, qu’elle avait fait de lui son secrétaire et son conseiller et qu’il avait en tout temps libre accès chez elle.

[2] Holyrood, ou Palais de la Sainte-Croix, résidence des rois d’Écosse.