Lucien Descaves

SOUS-OFFS
(première et deuxième parties)

Roman militaire

Illustrations Eugène Courboin

1892

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Table des matières

 

CHRYSALIDE. 4

PREMIÈRE PARTIE  DIEPPE. 27

I. 27

II. 38

III. 45

IV.. 64

V.. 83

VI. 106

VII. 121

VIII. 145

IX.. 161

DEUXIÈME PARTIE  LE HAVRE. 173

I. 173

II. 194

III. 219

IV.. 249

V.. 276

VI. 300

VII. 328

Ce livre numérique. 360

 

 

À TOUS CEUX

 

dont la Patrie prend le sang, non pour le verser, mais pour le soumettre, dans l’obscure paix des chais militaires, aux tares du mouillage et de la sophistication,

je dédie

ces analyses de laboratoire.

CHRYSALIDE

— 4e du 2, relisez.

— « Aujourd’hui, exécution du tableau de service. Demain, quitteront le Havre et rejoindront à Dieppe le bataillon de dépôt du 167e : les caporaux récemment promus : Favières, Devouge, Tétrelle, Chuard, et les soldats : Édeline, rayé du peloton d’instruction ; Cœurdevey, perruquier ; Chanut, désigné pour remplacer le cordonnier en pied, libérable. L’adjudant Laprévotte recevra les instructions de détail du major et prendra le commandement du détachement. »

— Le rapport est terminé. Rompez.

 

***   ***

 

Bercés par les lacets du wagon, les trois Parisiens impliqués dans la relégation, éparpillent au vent du rêve les fanes de leurs dix premiers mois de régiment.

Pas un événement.

Rien que de menus faits, posés sur la mémoire, légèrement, comme des moineaux sur les fils télégraphiques.

 

***   ***

 

C’était, d’abord, la porte de Vanves, évoquant une rumeur de marché, le piétinement moutonnier des recrues, vaguant sous la pourriture d’un ciel dont les violets gangréneux, en dépit de copieuses ponctions, publiaient la décomposition hivernale.

Autour des poteaux indicateurs arborant un nom de ville et un numéro de régiment, des paquets d’hommes faisaient des taches d’îlots, dans l’archipel vaseux du bastion 12, un espace désolé, enclos de palissades en fer de lance, comme un pacage.

Sur le boulevard Brune, grossi de ses affluents, l’avenue de Châtillon, les rues de Vanves et Didot, une épave humaine, compacte, flottait, battue, sans arrêt, par des lames de parents et d’amis déferlant sur le poste-caserne, y déposant les conscrits, puis refluant, brisées, vers un traiteur et une bibine peinte à la lie de vin, lesquels délivraient des litres, du pain et des cervelas.

Près de s’éloigner, résorbant une de ces mornes pluies de novembre qui font de la boue dans la pensée, une dernière fois, les Parisiens s’emplissaient les yeux de paysage. Quel paysage ! L’excentrique désolation d’une zone militaire, un quartier écartelé, à petites maisons sales, basses, espacées comme par des trouées d’obus, des bicoques édifiant d’incertains revenus sur un sol maraîcher ravaudé, couturé de reprises, ainsi qu’une culotte de pauvre.

Plus loin, s’alignaient de hautes bâtisses, les approches du Paris ouvrier, un véritable mur d’enceinte percé de petites croisées en meurtrières, donnant bien, l’été, la vision d’ouvrages avancés, avec leurs gazons en caisse, leur miracle de floraison rudérale, cette transplantation d’arbustes condamnés, revivant dans les suints prolifiques et l’ordure clémente des vieux plombs.

Aujourd’hui, tout ce printemps de ménage coule dans la lessive des premières pluies, entraînant à l’égout les jardins empotés dont se farde la décrépitude immobilière des banlieues ; et le clocher de Saint-Pierre de Montrouge, à droite, s’érige seul dignement, dans la déroute diluvienne de la perspective.

Une fois encore, le sergent chargé de la conduite du détachement à destination du Havre ressassait sa liste d’appel : « Favières, Devouges, Édeline… » Puis il ordonnait le départ.

Mais à sa sortie du bastion, la petite troupe, – une centaine de recrues, – était prise en écharpe, assaillie par la cohue zélée des parents, chargés de provisions, anxieux, cherchant leur fruit dans cette julienne démocratique de blouses, de redingotes, de tricots, de paletots, de casquettes et de feutres ; toute une friperie promettant au décrochez-moi-ça des revendeurs le regret des paisibles entournures et des macules familières.

Le sergent, en queue, ralliait les traînards, criait : « Serrez ! Serrez ! » lançait sur eux un caporal qui trôlait, en chien de berger, les ramenait à coups de gueule.

La pluie avait cessé. Mais un avant-goût de la vie nouvelle se révélait sans retard dans le supplice physique des kilomètres de pavés parcourus, dans le pèlerinage à travers les flaques et les vieux oings des chaussées raboteuses.

À la gare Saint-Lazare, le détachement, parqué dans une salle d’attente, avait enfin l’accès du quai d’embarquement, – après un suprême et minutieux appel, – et s’enfournait dans un train où lui étaient réservés des wagons spéciaux.

Sur la mine et la mise, des groupes s’étaient formés.

Attentif à ce tri social, dernière manifestation des attirances professionnelles, le sergent optait franchement pour les gens propres, abandonnait à la surveillance du caporal le fretin des couches inférieures. Et tout de suite, à l’intention des deux gradés, s’opérait le saccage des provisions, l’échange des viandes dépiautées et des liquides influents.

À mesure qu’on s’éloignait de Paris, le ciel se rétablissait, pansé, dans les linges changés et frais de grands nuages blancs, massés en charpie ou déroulant de larges bandelettes effilochées.

Le déjeuner achevé, les distractions consistèrent à lancer les bouteilles vides contre les parois des tunnels et à uriner par les portières. Ce jeu et les chants qui lui succédèrent emportèrent les dernières réserves. Une gaieté d’ouvriers parisiens en villégiature courut le long des wagons. Et là encore les refrains, de même que les habits, trahissaient la classe. Les faubourgs pleurnichaient l’Heure du rendez-vous et le Souvenir de Rose ; les calicots hurlaient le P’tit bleu et les Volontaires. Devouge, qui portait le costume d’une société de gymnastique, et Édeline, qui arborait une casquette de société orphéonique, paraphrasèrent la sonnerie : « Marie, j’ai vu ton… etc. » ; un étudiant ne put ranimer une scie du Quartier : « Ah ! maman, ne pleurez pas tant !… »

Peu à peu, les voix mollissaient ; l’exaltation d’après boire tombait graduellement à une cuvée torpide où s’insinuaient des retours de sentiment, un dépaysement tout à coup lâche. Il y eut encore un essai de plain-chant lugubre et la rigolade sombra définitivement dans la parodie du Dominus vobiscum : « Celui qui mange bien, qui dort bien, qui… », énorme comme un rot.

Alors le sergent, les yeux humides, la face cuite, le nez pareil à une langue de feu dans un incendie de façade, lantiponna :

— Le régiment !… comme tous les régiments : pas meilleur, pas plus mauvais. Ça dépend de la compagnie qui vous recevra. Le colonel ?… Il est à fin de bail… La ville ?... Y a la rue d’Albanie où sont les claques… et le théâtre, où on va figurer de six heures du soir à deux heures du matin… pour dix sous… La mer ?… Je ne sais pas : on n’a pas encore été à la baignade… La caserne ? Assez propre…, seulement, on vous enverra peut-être dans les forts, Sainte-Adresse ou Tourneville. Moi, j’aime mieux Tourneville, pour les plantons, à cause du cimetière : y passe plus de monde.

À peu près ivre, il parlait seul, faisait des tournées d’inspection dans les compartiments voisins. On devait le hisser ; on le passait comme un colis triomphal qui s’écroulait sur les banquettes ; parmi la digestion de viandes et de sensations qui assommait le détachement.

Chacun, en effet, rentrait en soi, les épaules remontées, la tête dans la poitrine, – à s’écouter le cœur, tant cette blague de Paris fait songer à la gaillardise des filles qui pleurent, au dessert, en racontant leur famille.

Des yeux se fermaient pour mieux voir. Des abstractions figeaient la vie des physionomies. Sur cette réunion de jeunes hommes, une détresse planait, comme si leur léger passé eût fait naufrage…

Maintenant, dans les wagons, un homme fait la quête :

— Pour le sergent, voyons ; il a été gentil !

L’aumône tombe.

— Il n’acceptera peut-être pas, dit quelqu’un.

— Mais si, l’idée vient de lui.

Et le caporal, égayé au souvenir de choses qu’il comprend seul, se tape sur les cuisses en s’écriant :

— Sacré pied-de-banc ! Sacré pied-de-banc !

Harfleur ! On secoue les dormeurs ; les rêves s’étirent. La campagne est toute noire. Le sergent tend le doigt dans une direction incertaine :

— La pointe du Hoc… où que vous irez à la cible.

Le Havre.

Un officier est là, à qui le chef du détachement, instantanément dégrisé, rend compte de sa mission. L’appel encore, puis un adjudant forme la colonne.

Et tout de suite, au sortir de la gare, sur ces Parisiens, la province pèse. Ils baissent la tête comme sous la menace d’un immense couvercle ; et un souffle de mort civile leur vient de ces deux tristes avenues, l’une en face d’eux, l’autre à droite, sans lumières presque, sans autres boutiques éclairées que deux grands cafés vides et de rares débits où des quinquets délaient sur les murs de pochardes ombres.

Tel est l’ahurissement de l’œil que le détachement passe, sans avoir eu le temps de se reconnaître, du boulevard dans la cour de la caserne et de la cour dans une grande salle nue, froide et mal éclairée, où des industriels importants et rogues, constitués en syndicat sous la protection des lois, prennent livraison de la marchandise que numérote incontinent, en chiffres conventionnels, un timbre spéculatif.

— 3e du 4, Favières… 2460 ; Devouge, 2461…

À mesure qu’on les immatricule, les hommes se pressent peureusement derrière le sergent-major qui les réclame. On collationne ; c’est fini.

— Emmenez-moi ça ! dit la voix.

Mais, dans les couloirs, puis dans les escaliers qu’obstruent malignement des grappes vivantes et curieuses, les bleus se perdent, se retrouvent non sans peine dans un bureau où des commis subalternes sont rassemblés pour emmagasiner la fourniture.

— Devouge, 11e escouade ; Favières… ah ! employé de banque, c’est vous ? Très bien. Asseyez-vous là ; vous allez m’établir en triple expédition cette liste d’appel pour la visite du Major, demain matin. Les autres, débarrassez-moi le plancher ; je vous ai assez vus !

Le chef installe rondement son nouveau scribe entre un fourrier et un caporal adjoint qu’il stimule un moment… Puis, étendu sur son lit, les bras repliés en traversin, il s’endort.

À onze heures, les deux gradés se consultent, à voix basse.

— Pas réveiller le double… Il nous retiendrait.

Et s’adressant au jeune soldat, courbatu et démoralisé :

— Suivez-moi, je vais vous montrer votre panier dit le caporal.

Ils traversèrent des chambrées chaudes et fantastiques où le regard vacille, où le cœur tournoie…

— C’est là. Bonsoir.

Resté seul, le Parisien lutte quelque temps contre une couverture pareille à la poche d’un portefeuille neuf. Couché enfin, il examine, hagard, cette longue étable aux effluves de laquelle il apporte le renfort de ses goussets. Mais dans les ténèbres mouvantes, la calotte de coton d’un ancien ondoie vers lui.

L’homme hésite, stoppe devant le lit voisin, cherche, parmi les vêtements civils étalés, une poche qu’il vide, – puis s’éloigne avec précaution.

Crier, dénoncer le misérable, Favières y songe… Mais il redoute aussitôt l’hostilité de la chambrée, ses représailles, s’il fait, lui bleu, condamner un vieux soldat.

Il se taira.

« … L’uniforme que vous aurez l’honneur de porter. »

Il se rappelle qu’on lui a dit cela ; il se sent lâche… Et cependant, il y est entré, dans l’Honneur !

Il saisit son porte-monnaie, le glisse sous le traversin, puis, imparfaitement rassuré, entre ses cuisses ; et il s’assoupit enfin, halluciné, rêvant d’une ascension des lits changés en planches à pain, suspendant sur son sommeil des boules de munition brûlées, semblables à des têtes d’incendiés.

 

***   ***

 

— En bas les bleus ! En bas les bleus !

C’est le cri unique, continuel, pendant huit jours, du réveil à l’extinction des feux : la gymnastique de l’obéissance passive.

En bas, pour la distribution des effets de petit et de grand équipement ; d’abord : cinquante objets qu’on emporte entre les bras, sans en connaître l’emploi ni l’utilité. Stock de godillots, n’offrant que deux ou trois pointures, au choix des pieds multiformes ; chemises rigides qu’on s’amuse à planter debout, les bras en croix, ainsi que des épouvantails ; cravate gros bleu, double licou jugulant et congestif ; sac à brosses, réceptacle des linges pourris et des ingrédients de propreté en liquéfaction ; as de carreau enfin, atouts biseautés pour des capucins de carte homicides ; tout un rudimentaire trousseau en bois, en cuir et en toile à bâches, murs intimes d’une caserne corporelle qui a, elle aussi, son code et ses règlements : la discipline des entournures.

En bas, pour l’habillement maintenant : le pantalon taillé à coups de sabre, haut monté, sans doute dans la crainte qu’on ne voie pas la paire de pales qu’il emmanche ; la ridicule capote, tendant les babines de son collet au bourdalou du shako caniculaire et donnant l’impression d’un guillotiné qui s’en irait les épaules coiffées.

— … Rétrécir le collet de deux centimètres ; allonger la manche droite d’un centimètre ; faire croiser les jupes.

Le capitaine d’habillement parle, inspiré, considère l’homme d’un regard par-dessus d’imaginaires lunettes, le retourne d’une pincée de doigt dégoûtée, – avec l’autorité bouffonne d’un scieur de long tombé dans le madapolam.

Le paquet s’en va, ficelé : c’est un soldat.

 

***   ***

 

Maintenant qu’ils sont accoutumés au cri, il y a mieux : les sonneries ; perforations brutales du cuivre, batterie funèbre des peaux d’ânes.

Une misère s’accroche à chacune. Sous les notes s’envolent des souvenirs, comme dans une décharge de petit plomb, des compagnies de perdrix affolées.

Et pourtant, elles chantent, – les sonneries. Elles sont pimpantes, allègres, se lèvent comme les coqs et se couchent, – sauf une, – comme les poules. Elles ont un langage de rigolade, une bonne humeur d’invite contrastant avec la pitié des corvées qu’elles proclament. Tel est leur entrain, leur martialité cavalière, que les soldats se laissent aller à mettre des paroles gaies sous la musique qui les fait danser.

« Soldat, lève-toi, soldat, lève-toi bien vite » ; – c’est le réveil.

« Les nouvelles du pays ! Les mandats d’ cinquant’ francs » ; – c’est la chanson du vaguemestre.

« Les malades en bas ! Les tireurs au cul… » ; – c’est la visite de santé.

« Rabats ta chemise, ma femme » ; – c’est la berloque.

Le clairon sonne les pauses, les reprises, appelle, s’impatiente, lance le « Trop tard ! » de ses notes brèves, publie les corvées, les dénombre, haut et net, comme un coq sur du fumier.

Ah ! aux tympans vrillés, aux tempes martelées par les sourdes batteries, combien est douce et rafraîchissante l’extinction des feux, dont la plainte traînante et mélancolique éperd dans le silence son hurlement de chien à la lune !

 

***   ***

 

La première gamelle !

Dans le couvercle retourné, une poignée de sel, puis la viande ébouillie et les pommes de terre sales, pochées de noirs et de bleus, comme une chair meurtrie : morceaux de choix miraculeusement pêchés parmi les effondrilles d’une lavasse généreuse où nagent encore les chanteaux compacts, les haricots, le riz et les pois cassés, âprement soustraits aux réserves séculaires d’une parcimonieuse administration.

Le cœur est soulevé de dégoût, parce qu’on a dû, préalablement, prendre soi-même cette augée dans la cuisine, où elle graillonnait, au milieu des torchons fuligineux, des boues de sabots, des rinçures de seaux, des chandelles errantes…

— Hein ! on n’en mange pas tous les jours de la bidoche, chez toi ? disent, cependant, les anciens, aux robustes bâfreurs que la gamelle laisse irrassasiés.

De la viande, à la vérité, ils n’en mangeront pas tout de suite et les bleus qui négligèrent de payer leur béjaune au cuisinier ou qui se permettent des débauches cantinières, verront les 300 grammes réglementaires réduits à la tendineuse portion d’un dix-huit marmites abject.

La première lettre !

— Un tel… pour vous.

On est Parisien, on a une enveloppe frondeuse, un vernis d’indifférence, le pied de nez facile, la mystification prompte, et quand elle arrive, cette première lettre, quand on a reconnu l’écriture de… là-bas, on attend d’être seul pour la lire ; et dans le frisson de l’émotion inéprouvée, des odeurs, des bruits, des caresses, montent du chiffon de papier, créent une atmosphère factice où l’âme se réfugie, s’élève, comme un aérostat lesté, trop sûr d’atterrir bientôt à l’endroit même qu’il quitte. Des mots : « … t’ennuie pas, ça passera vite, sois soumis… écris-nous… » réveillent, en ce Parisien, le vieux sentiment-romance des faubourgs : deux liards de cœur dans une chansonnette roulée en cornet !

La première sortie en uniforme.

Ah ! on s’en souvient ! C’est le surlendemain de l’arrivée. On s’est fait habiller, tirer, un genou dans les reins pour obtenir les deux plis perpendiculaires… Et au-dessus de la joie de sortir du quartier sans encourir le « demi-tour » du sergent de planton ; au-dessus d’un repas dehors et des deux heures de liberté, entre la soupe et l’appel du soir ; au-dessus de tout cela, il y a la curiosité de l’effet, la vision oblique dans les vitrines, les glaces des devantures, d’un bonhomme qui vous ressemble, gauche, raccourci, avec seulement des pieds, des oreilles et des mains…

Et la première promenade dans la rue de Paris, sous le gaz des étalages ! Les petits soldats, à la queue-leu-leu, tombés en arrêt devant les pains d’épice, les images de piété, les photographies et les dunkerques, avec cet œil de ruminant, plein de latences : un œil pâturant des impressions.

La retraite part du théâtre, la première retraite ! Ils l’ont suivie afin de rentrer à l’heure exactement. Les peaux et les cuivres alternent, cadencent le pas. Les bleus suivent, sans parvenir à régler le leur : telles des canes derrière une chanson. Et, brusquement, sans motif, un roulement les bouleverse, les prend au ventre, aux yeux, à la gorge… Ils supputent mentalement le nombre de retraites qu’ils entendront encore… Et ils se hâtent, ils s’accrochent à celle qui passe ; ils se jetteraient sous les baguettes, comme on se précipite sous des roues, parce qu’il leur semble que c’est sur leur cœur qu’on la bat, cette retraite !

 

***   ***

 

Le peloton des élèves-cabos…

Comme ces bêtes parquées, qu’on attache à un piquet, ils tirent sur leur longe, dans la main de l’instructeur… Ce sont les conversions.

Comme ces rangées de soldats de bois, reposant sur des copeaux au fond des boîtes oblongues, les jambes en tronc d’arbre, la tête vissée, les bras collés au corps, ils se pétrifient sous la Méduse autocratique d’un infime caporal. C’est la position du soldat sans arme.

— Garde à vô !… Expliquez-leurs-y le mouvement… Il ne faut pas que l’arme va-t-et vienne ! Un… pour la saisir avec la main gauche… Numéro 1, j’ vas vous faire barder… C’est le maniement des armes en décomposant.

Un aboiement déjetant les maxillaires, les voix de gorge exténuées, râlantes, sifflantes, l’effarement des continuelles nutations, des commandements inentendus, mâchés ; le trot, le pas gymnastique, debout ! à genou ! couchez-vous !

Tout ce travail de cirque : les Marches.

Entre les exercices, l’astiquage, les corvées, la fatrasserie des théories…

Cela, demain comme hier, après-demain comme aujourd’hui…

Et les minutes délicieuses, rares, les seules dont on jouisse vraiment, celles qui amènent aux lèvres une salive délectable, ce sont les minutes d’abandon sur le lit, d’étirage réparateur sur ce bon ami ! Quand on le retrouve, le soir, avec quel soupir allégeant on s’anéantit dans le maternel sommeil ! Sur la haute paillasse bourrée de paille, qui oscille ainsi qu’un berceau suspendu, le soldat se balance un moment, retourné en l’enfance heureuse où des bras de femme rythment l’assoupissement.

 

***   ***

 

Le hait-on assez, le Parisien ! Bretons, Méridionaux, Comtois, Auvergnats : il y a collectivité de rancune.

« Des malins, les Parigots ! N’empêche qu’on va leur en faire voir ! »

Le cri résume toute la province contre Paris, une jalousie, une poussée d’envie lâche, le « Monsieur », détesté dans sa blague et dans sa peau trop blanche, dans une double prestesse d’esprit et de corps qui le rend apte à s’industrier partout.

Le comique, ce sont les sabots de ces rustres s’essayant aux ailes de pigeon de la barrière, leur groin à pâtées mastiquant l’argot, leur prétention faraude singeant la dégaine faubourienne.

Car cette haine est surtout faite d’imitation avortée.

L’hostilité de la chambrée ! On a entendu préférer le bagne, – le vrai ! – au recommencement des deux premiers mois.

On a connu toutes les variétés de l’esprit rural, l’ingéniosité traditionnelle des cervelles de croquants ; on a eu la visite du faux major, le vote pour le cuisinier, le lit en bascule, en portefeuille ; on a reçu le quart d’eau juché sur les portes ; on a donné l’obligatoire baiser de l’homme lié vers la bouche de qui s’abaissent des fesses nues : on a subi le viol de la patience

Mais rien de tout cela n’avait le caractère de cruauté, rien ne procurait l’affolante obsession d’un renversement de lit dans le premier somme ou de l’eau claquant en soufflet anonyme sur une face dormante.

Les bleus se réveillaient, ahuris, cul par-dessus tête, – le triomphe du jeu ! – tandis que fusaient des rires de fête sous les couvertures immobiles.

Les soirs suivants la recrue se couchait la dernière, s’effarait longtemps, attendait, s’éternisait en une faction horizontale éperdue. Mais les images se troublaient, les murs vacillaient absurdement sous des influences spectrales ; l’amplifiante hallucination terrorisait le crâne pertus… et houp ! la culbute… Un peu le dernier supplice des démentes sentinelles d’Afrique, victimes des buissons vivants !

Dans la quinzaine de leur arrivée, deux bleus se suicidèrent. On retrouva leurs corps au pied d’une falaise, culs par-dessus têtes !

Eux-mêmes, d’un suprême effort, s’étaient fait camper !

 

***   ***

 

De chaque côté de la porte d’entrée, deux mâchoires énormes, aux alvéoles supérieurs capitonnés de drap rouge ainsi que des gencives déchiquetées, logements pour les crosses et les canons de fusils : le râtelier d’armes. Maintenant, des lits, des lits, des lits ; et une tristesse, un poids sur tout cela : les couvertures sont en plomb… Tout le métier sur la poitrine !

De même qu’à l’hôpital, au-dessus des chevets, un petit carton porte un nom d’homme et un matricule, avec indication de la maladie : soldat de 2e classe. Plus bas, un numéro de fusil : le chiffre de formule pharmaceutique.

Puis la planche à bagages avec ses petits tas inégaux ; les tranches rouges du pantalon, blanches des doublures, bleues de la capote, écrasées par le sac qu’alourdissent les soixante-dix-huit cartouches réglementaires. Aveuglantes, en façade, saignent les épaulettes, dont les pattes fouillent le paquetage, semblables à des mains meurtrières, aux égouttures coagulées, – qui seraient les franges !

Enfin les tables, où l’on pique indifféremment le cuir de l’équipement et le cuir de la gamelle ; les bancs épais, forés ; les cloisons vermineuses, les planches à pain avec leurs colonnettes de galettes dartreuses ; les fenêtres, fenêtres de caserne et de fabrique, à fleur de mur et nues : de gros yeux d’aveugle.

C’est la chambrée.

Là-dedans, du bruit, des complaintes, des coups de gueule, de grands gestes, des vautrements, une atmosphère de brutalité et de bêtise glorieuses ; des armes empoignées, couchées, relevées, débarbouillées, comme un enfant qu’on habille. Des petits soins, un travail d’horloger, avec une curette et un chiffon : c’est que l’enfant a les oreilles sales…

Une sonnerie : branle-bas. C’est un court dévalement de gros souliers et de crosses de fusil, une ponction d’hommes qui soulage la caserne.

Et, vides, les grandes chambres mornes sont des cimetières où s’alignent les fournitures de troupe, le châlit et les trois planches : cercueils sans couvercle, concessions pour cinq ans. Les allées sont propres ; la symétrie est irréprochable ; il y a entre chaque tombe un étroit passage… le fer des châlits rappelle l’entourage primitif des fosses d’indigents. On y cherche l’inévitable couronne à grains jaunes… Mais la tombe n’est fleurie que du pompon pendu au clou à crochet et jetant sa note d’œillet rouge, piqué là par une main familière.

 

***   ***

 

Les officiers…

Ah ! ils sont bien naïfs les soldats qui s’imaginent les connaître au bout de dix mois de service !

En somme, deux catégories : ceux qu’on nomme Père Un Tel et ceux qu’on nomme Un Tel tout court. C’est Un Tel tout court quand l’officier est une rosse.

Et dans l’appellation ronde, au contraire, dans la filiale confiance de cette parentèle imaginaire, il y a tout le soldat, ne demandant pas mieux que de croire à cette Famille vantée, à ce groupement autour du Chef, à cette hiérarchie dans la tendresse qui ferait du colonel une sorte d’aïeul très respecté, galonné d’indulgence et chamarré de sollicitude.

 

***   ***

 

Les longs, les mortels dimanches d’une garnison de province !

Ils ont attendu dans la cour, près du poste, l’heure où le quartier est « déconsigné ». Ils ont attendu cirés, brossés, astiqués, gantés, étranglés, sans risquer un geste, mannequins ornés de grelots qui doivent se borner à reluire.

Dehors enfin, par deux, par quatre, par bandes barrant le trottoir, les bleus oscillent une minute, se dispersent, les pouces encadrant la plaque du ceinturon, par contenance.

La rue de Paris ! ils l’ont arpentée tant de fois déjà…

Ils savent par cœur les étalages ; ils se sont arrêtés, à l’accoutumée, devant le rond de serviette « pris dans la défense » ; devant le porte-plume promettant « une vue du Vatican » ; devant le coffret en coquillages, les marines peintes sur galet, les paniers-souvenirs, les béatilles, la photographie-album du nouveau bassin et les plans déployés au long des chambranles.

Alors quoi ? La jetée ? Une rue de Paris qui s’avance dans la mer : trop de beau monde. La musique ?… Tous les officiers ; il faut saluer à chaque pas, rectifier la tenue et garder les gants.

Et l’endroit préféré c’est, pour le paysan, une route déserte où il peut tenir son shako à la main, relâcher son ceinturon ; une illusion de bois, d’herbe où il s’étend, déboutonné, à côté de son sabre ; une songerie devant le soleil, tout autre, lui semble-t-il, que le soleil de « chez nous !… »

Tandis que, pour le Parisien, le rêve, au sortir de la caserne, c’est un coin de café, un billard, un rams à cartes grasses, le Journal amusant, – ou les sept heures de spectacle du Grand-Théâtre.

 

***   ***

 

Une accalmie des sens… à croire que la virilité a émigré du corps pour toujours.

Un soir, ils sont entrés, pour consommer, dans une maison de la rue d’Albanie. Tout de suite des femmes viennent les frôler, s’offrir, leur insuffler le désir, – comme on ranime des noyés.

Mais ces jeunes hommes ont le regard mort, le poil indifférent, la chair inactive… Ils balancent une jambe, d’un air niais, payent ensuite précipitamment et s’en vont sans se retourner, tandis qu’un Parisien, derrière eux, crie à une fille qui le presse, s’accroche à lui :

— Non, je t’assure… pas de la blague… je ne saurais plus !…

 

***   ***

 

— Dix mois tout de même… et les galons de laine !

L’accoutumance est venue ; l’épiderme raboté sent bien la caque ; les ferments de sédition cèdent au mutage des sévices corrosifs ; le corps fléchi, décrué, étendu sur la table à repasser de l’obéissance, a reçu le coup de fer disciplinaire. Les fronçures de la peau sous le havresac sont pareilles aux plis du linge sous le carreau.

Quelquefois, le règlement batifole, fait la fantaisie… Les jours de marche forcée, par exemple, on tuyaute…

Maintenant la sonnerie : « En bas ! » ne surprend plus personne. On a le temps d’en fumer une, avant que le clairon « rappelle » pour l’exercice.

La retraite, on la suit à une allure qui, crânement, l’épouse.

Les lettres sont encore les bienvenues, mais on n’a pas comme cela des larmes plein les yeux… On sourit des recommandations et des doléances que n’appointe pas une matérielle preuve de la saignée familiale.

On mange la gamelle non sans appétit. L’argent de poche permet les succinctes gogailles de vinasse et de raisiné.

On est cabo…

Avec le premier galon, les haines refrénées se modifient. On ne campe plus. La chambrée est presque hospitalière. On y peut choisir un coin, son coin, en tête de l’escouade. On fait ouvrir et fermer les fenêtres au commandement. On réaffectionne les balades dans la rue de Paris ; on passe, avec intérêt, devant le panneau de glace des magasins ; on s’y mire complaisamment, d’un regard qui s’arrête à la manche, aux deux larges bandes rouges parafant la suprême abdication de la conscience. Mais on a vingt-deux sous par prêt et le droit de punir.

Le galonnat a développé les germes naturels et, très intimement, les vénéneuses saloperies de l’autorité champignonnent !

 

***   ***

 

Dans le wagon qui transfère le détachement du Havre à Dieppe, l’adjudant, seul, veille, raidi dans le dolman qu’il étrenne, boutonné dans son grade, silencieux et fat.

Les deux anciens, Cœurdevey et Chanut, répriment d’une langue volubile l’indocilité d’un masticatoire, tandis que les trois Parisiens, malgré leur glane avare derrière cette moisson de souvenirs, se laissent aller, néanmoins, à sarcler l’avenir, escomptent les surprises d’une translation sans joie et fleurissent d’improbables oasis le désert de leur internement certain.

PREMIÈRE PARTIE

DIEPPE

I

Une porte claqua et de gros souliers sonnèrent sur les marches. Dans le silence touffu d’une fin de nuit de chambrée, ce bruit tomba ainsi qu’une pierre en une eau dormante. Un frisson courut sous les couvertures ; il y eut ce pelotonnement gourmand des corps, l’hiver, à l’approche du réveil, et les respirations s’allégèrent. Cinq heures tintaient en ville.

D’autres portes battirent ; des godillots plus nombreux traînèrent dans les escaliers ; un cuisinier passa, ramassant les gamelles oubliées, les heurtant l’une contre l’autre, avec l’évidente rogne de l’homme forcément matinal.

Alors, minute à minute, la caserne s’éveilla, s’étira, grinça, lasse et cassée comme une vieille servante toujours debout la première. Des soldats sommeillaient sur un coin de lit, en se chaussant ; et dans l’obscurité attardée de ce novembre ambigu, des silhouettes d’ordonnances s’en vont, un sabre sous le bras, tandis que deux ombres se poursuivent, l’une portant des cruches pour le café.

Favières, à regret, rejeta son drap, se culotta et descendit à son tour, pour un besoin. Dans les latrines, – les œils-de-bœuf obstrués, flanqués de semelles en relief dans la pierre, – il rencontra des gaillards en chemises, nu-pieds, en dépit des ordres itératifs du rapport.

Mais quand il remonta, si cuirassé qu’il fût, par dix mois de service, contre le méphitisme de la chambrée, il s’ébroua sur le seuil, suffoqué par le triple extrait de vesses, de paille rouie et de caleçons de maître d’armes, qui fume, au patron-minet, dans les cassolettes casernières.

Ils couchaient côte à côte, Trétrelle et lui, en attendant qu’on leur eût assigné une escouade. Tétrelle, quand Favières rentra et se remit au lit, ouvrit les yeux.

— Ah ! c’est kif-kif, va ! constata mélancoliquement celui-ci.

Bientôt après, des lendores qu’un bagage indistinct éhanchait, passèrent en clopinant. Et le réveil en campagne éclata sous les fenêtres, battu et sonné par la clique au grand complet, par décision du chef de bataillon commandant le détachement.

La caserne vermoulue en fut toute secouée. Les reprises se succédaient, sans arrêt, vives et brutales comme la charge, ramassant, dans une hâte d’en finir, les coups de baguette engourdis et les fanfares catarrhales.

— Ça, par exemple, c’est nouveau ! grogna Favières, habitué à la diane sans cérémonie d’un maigre clairon qui ne réveillait personne.

Les tambours repassèrent, la caisse encore vibrante ; des clairons farceurs exhalaient leur rhume dans les corridors.

Alors, le caporal de chambrée, assis sur son lit, cria :

— Allons, debout !… debout tout le monde ! puis se recoucha, la tête dans les draps.

Les anciens ne bougèrent pas ; seuls, quelques bleus se levaient, encore timides. Mais quand arriva le café, chacun tendit son quart et les clampins ne restèrent plus au lit que par pose.

— Pas de pétard… c’est Dulac qu’est de semaine.

En effet, le sergent désigné, un courtaud, l’air bon enfant, ne fit que passer en demandant : « Pas de malades ? » et sortit sans attendre la réponse du caporal. La fenêtre ouverte, d’ailleurs, l’air glacé qui s’engouffra stimula les dernières paresses. Les soldats musaient, se conviaient à des prouesses de râble. Un loustic annonça : « J’installe ! » exhiba une cible glorieuse et reçut un quart d’eau dans le point de mire.

Au pied de son lit, un ancien s’épluchait intimement, la tête entre les jambes. Un camarade lui présenta du cirage au bout d’un bâton, et les plaisanteries faciles ricochèrent. En file indienne, la veste jetée sur les épaules, les manches pendantes, la serviette en foulard, les hommes descendant au lavabo prolongeaient le fracas des portes.

— Décidément, c’est la même chose, affirma Favières.

Tétrelle discutait avec soi-même, entêté d’amélioration.

— Je t’assure, le café est plus fort, plus sucré…

Mais l’autre secouait la tête :

— Une lessive de vieux haut-de-forme ! répondit-il, de son air de blague, en douche.

Un caporal s’était approché d’eux. On causa.

— À l’inspection de neuf heures, vous allez être présentés à Court-Bouillon…

Et comme le regard des nouveaux promus l’interrogeait :

— Court-Bouillon, poursuivit l’ancien, c’est le commandant Mauvezin, un chic type ! On barde, je ne dis pas ; mais la revue du dimanche est supprimée et les permissions de tous ceux qui n’ont pas été punis pendant la semaine sont accordées… Les officiers de la compagnie ?… Y a le père Vimeux, le capitaine, un brave homme, pas soldat ; le lieutenant, une rosse, Schnetzer, remplit les fonctions d’adjudant-major ; le sous-lieutenant, c’est Ducloselle, un Parisien… gentil. Le chef s’appelle Montsarrat, pas méchant, mais épateur. Ah ! je ne vous souhaiterais pas Petitmangin, celui de la 3e, qui fait travailler ses scribes jusqu’à minuit.

Autour d’eux, les hommes astiquaient, faisaient les lits, brandissaient des galettes de paille qu’une large ouverture entaillait. Comme c’était jour de repos, on fignolait, on rapiéçait le linge, en prélevant sur la boule de son d’épaisses semelles, pour le régal d’une illusoire trempette dans l’eau claire.

À neuf heures, le sergent de semaine traversa les chambres.

— Les hommes arrivés hier… en bas !

Quand ils furent dans la cour, le lieutenant Schnetzer, fonctionnaire adjudant-major, les voulut sur un rang, puis les examina successivement, à la loupe.

C’était un Alsacien carré de partout, un vigilant pandour dont la silhouette totale, pourvue de bras en anses et de jambes en tronc, ne se pouvait mieux comparer qu’aux demoiselles des paveurs.

Il vérifia les deux tours de la cravate, le port des bretelles, l’ordonnance des cheveux, fit ouvrir les livrets matricules à la page 7 et commanda :

— À droite… alignement !… Fixe !…

Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta brièvement les hommes de garde et marcha droit sur les nouveaux venus, le képi sur l’oreille, avec une crânerie d’officier sortant des zouaves, dont il conservait, d’ailleurs, les pantalons-sacs. Jeune – trente-huit ans, – il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une supériorité de confiance et de capacités qui lui livrait moralement le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l’apparat de métier.

Il ne s’arrêta pas devant l’adjudant Laprévotte.

— Allez m’attendre à la salle des rapports ; je vous verrai tout à l’heure, dit-il. Et il stationna premièrement devant Tétrelle, dont il collationna les livrets.

— Recrutement de la Haute-Saône…, résidant à Vesoul…

Il regarda l’homme, un garçon solide, trapu, avec des yeux naïfs, une bouche sensuelle et un menton dur qui se querellaient, tiraient la physionomie à huhau et à dia, en une indécision de caractéristique militant en faveur d’une moyenne intelligence.

Le commandant ne s’y trompa pas, demanda seulement pour contrôle :

— Qu’est-ce que vous faisiez chez vous ?

— J’étais commis de nouveautés, à Vesoul…

— Jusqu’à quel âge vous a-t-on laissé en pension ?

— Quatorze ans.

— Études primaires… Bien. Vous avez une bonne écriture ? Oui. Vous travaillerez chez votre sergent-major ; nous verrons…

Et il passa à Favières, un petit homme, l’air vif, l’œil aigu, à peine de moustache, une singulière bouche de moquerie crispée, d’ironie refroidie, des allures inquiétantes d’investigateur muet.

Le commandant parcourut l’état civil :

— Favières (André). Né… Ah ! vous êtes Parisien… Employé… Où cela ?

— Au Comptoir d’escompte, mon commandant.

— Taille… 1 mètre 57.

Il toisa le jeune homme.

— Il faut faire de la gymnastique, mon garçon…, vous développer. Quelles études ?

— Au collège jusqu’à dix-sept ans.

— Bachelier ?

— Ès lettres seulement.

— Avez-vous l’intention de faire votre carrière dans l’armée ?

Favières, résolument, répondit :

— Non, mon commandant.

Alors celui-ci, sans insister, s’éloigna.

— Chuard… caporal aussi… Vous étiez valet de ferme chez vous ?

— Oui, mon commandant.

— Pas de punitions… Bien, mon garçon.

Et il s’attarda une minute à dévisager son homme, un petit paysan imberbe, gercé, scarrieux, émotté, brun comme la terre, le front, le nez, le menton, la bouche taillés rapidement à coups de serpe, toute l’intelligence tapie dans des yeux volontaires, ponctuant l’énergie brutale, l’expresse volonté de commandement épandue sur toute la face.

— Vous avez dû beaucoup travailler pour gagner ces galons ? demanda Mauvezin.

— Oui, mon commandant.

— À quel âge avez-vous quitté l’école ?

— À huit ans, mon commandant.

— Il faut continuer, mon ami… Ah ! Parisien aussi, Devouge… Quel état ? Tapissier…

Devant ce voisin de Chuard, le chef de bataillon ne fit qu’une courte pause. D’un coup d’œil, il avait pesé l’homme, un garçon indifférent, à prestance étudiée de gymnasiarque, la moustache mousseuse et l’air fat d’un canotier qui a ses bonnes fortunes dans des biceps bougeant comme une viande galvanisée : l’étoffe d’un joli sous-officier.

Mauvezin ne s’arrêta pas davantage devant les numéros 5 et 6, le maître-cordonnier Chanut, qu’une abominable canitie ensauvageait, et le perruquier Cœurdevey, mis à pied et puni de trente jours de prison « pour avoir, soignant secrètement une affection vénérienne, enfermé des linges sales avec ses rasoirs et communiqué sa maladie à un homme de la compagnie ».

Mais, devant le dernier soldat du rang, le commandant fit halte et, sans regarder le livret :

— Parisien, vous, hein ? Comment vous appelez-vous ?

— Édeline.

Cet Édeline était un flandrin d’atelier, les hanches canailles, l’accent du faubourg, avec une extraordinaire gueule en biais, sur laquelle s’abaissait la perpendiculaire inattendue d’un nez foraminé par la petite vérole. Sous ce nez, deux avares languettes de poils roux retroussés semblaient des clous à crochet plantés à contresens dans une cloison.

Mauvezin prit le livret matricule à la page ouverte.

— Oh ! oh !… des punitions ! Pourquoi vous êtes-vous fait rayer du peloton d’instruction ?

— Pac’ que l’ commandement, là, vrai, j’ai pas ça dans l’ sang !

Il ajouta, avec un machinal mouvement du bras :

— On ne se refait pas !…

Mais l’officier cria :

— Les mains dans le rang !… et une attitude militaire… Qu’est-ce que c’est donc !... Il faudra revenir sur ces idées-là, mon garçon… et vivement. Ici, nous ne voulons pas de non-valeurs. Quel était votre métier ?

— Typo… Il se reprit : typographe.

— Eh bien ! monsieur Schnetzer, il y a déjà ici, n’est-ce pas, cinq hommes au peloton d’instruction ? Ce gaillard-là fera le sixième ; et je veux au prochain examen qu’il soit le premier. Vous m’entendez, Édeline ?

— Oui, mon commandant.

— Faites demi-tour… Bien… Allez-vous-en.

— Forte tête, observa l’adjudant-major.

Mais Mauvezin répondit :

— Ce sont les meilleurs soldats… quand on sait les prendre. J’aurai l’œil sur celui-ci.

— Eh bien ! il me botte, ce légume ! cria Édeline, en rejoignant Favières et Devouge.

Et, le bras ployé en tuyau à coude, il souffla dans sa main ouverte le baiser du voyou : À toi, Court-Bouillon !

Ce dimanche-là, Favières, Devouge et Édeline firent leur première promenade dans Dieppe.

Quand ils eurent parcouru la plage, de l’établissement des bains à la jetée de l’Ouest, quand ils eurent vu le château, où demeurait le commandant, la statue de Duquesne et le Parc aux huîtres, l’église Saint-Jacques et la Poissonnerie, ils rentrèrent au Pollet, fixés.

Le Havre, en somme, leur offrait des passe-temps inconnus ici, un mouvement de grande ville de province, des cafés, des alcazars, les beuglants britanniques de la rue Royale, une rue à soldats, un théâtre, la vie des quais…

Leur transfert à Dieppe, à l’entrée de l’hiver, équivalait à la réclusion.

Favières, surtout, s’enlisait dans une boue d’ennui, y attirait ses camarades, les éclaboussait, repoussait, sans examen, toutes les probabilités d’assainissement et de balayage.

— Je me flanque sur mon lit et je ne bouge plus ! Qu’est-ce que vous espérez ? Du plaisir dans le métier ? Autant attendre le tramway Madeleine-Bastille sur la plage. Allez-vous-en voir s’il passe !

Mais les deux autres protestaient doucement.

— Je t’assure, disait Édeline, un fourbi quelconque dans la caserne, m’exemptant d’exercices et de corvées, et le reste au petit bonheur !

— Moi, pensait tout haut Devouge, des amis en ville chez qui j’irais souvent dîner…, la table et la femme ; la table même seulement, oui, je m’en contenterais.

Et tandis que Favières injuriait leur vie, pilait des tracas et supputait des aggravations, ses deux amis se satisfaisaient en d’égoïstes replâtrages, qu’ils métraient en chantonnant, ainsi que des peintres décorateurs.

II

La caserne du Pollet, c’étaient deux corps de logis rectangulaires, se faisant face, étiquetés : Bâtiment A, Bâtiment B ; des carcasses ruiniformes, branlantes, léchées de crasse, criblées d’évents, suspendant des menaces d’éboulement sur le sommeil des soldats, par les soirs de tempête.

À l’intérieur, le délabrement empirait. Dans le plancher qu’on renonçait à jointoyer, des trous s’élargissaient ; sous les crachats du blanchiment, les crevasses se révélaient, comme des rides sous la poudre de riz ; et les avaries du faîtage transformaient les godets en éviers où l’eau stagnait, avant de stiller son infection au cœur des maçonneries, à travers les gargouilles des charpentes écartelées.

Quand le bataillon rentrait, ouvrant les portes à coups de crosses, défonçant les marches à coups de souliers, faisant trembler les vitres à coups de gueule, la vieille caserne oscillait.

De petites pierres tombaient du toit et les lézardes bâillaient, de même que les accrocs d’un vêtement surmené.

C’était son dernier hiver. Vis-à-vis d’elle, sur la hauteur, une construction blanche s’élevait, dont essuierait les murs le détachement qui viendrait relever le bataillon du 167e. Celui-ci se gaudissait du contretemps, la nouvelle caserne étant éloignée de Dieppe, tandis que les débris de l’ancienne s’enclavaient dans le Pollet et n’étaient séparés de la ville que par les bassins.

Des fenêtres du bâtiment A, occupé par trois compagnies, on apercevait dans la Retenue, dont l’eau battait le quai, devant la porte du quartier, et dans la Souille, au delà de l’arrière-port, les faisceaux de mâts peuplant des langues de ciel mélancoliques. Le front aux vitres, c’était une distraction encore, l’agitation muette de ce coin. Dans une profondeur mystérieuse, les mâts debout plongeaient en tirebouchonnant, vrillaient l’eau indéfiniment, parmi le tremblement et la complication des cordages latéraux, pleuvant comme les lanières d’un martinet, le manche fiché en terre. Des fils délicats tombaient, alourdis par un invisible plomb terminal, tandis que les haubans et les étais, pareils aux cordes tendues des ballerines foraines, irradiaient, semblaient agités encore par la trépidation d’une fin d’exercices.

Peu à peu, le soir venant, des rides fourmillantes brouillaient les images, effaçaient les contours ; et de grandes ombres violâtres pochaient l’eau, autour des bâtiments à quai.

Les jours de pluie, le factionnaire tuait ses deux heures en regardant passer, d’un œil de rêve, les chevelures d’herbes arrachées au barrage antérieur.

Quand les nouveaux promus arrivèrent, on n’attendait pas les recrues avant deux mois. Ils avaient donc le loisir de se familiariser avec les fonctions de leur grade.

La période comprise entre le renvoi d’une classe et l’appel sous les drapeaux d’une autre classe, livre les casernes à l’engourdissement cataleptique. Les permissions ouvrent, dans les effectifs entamés, de nouvelles brèches ; la gymnastique, la boxe et le bâton remplacent les exercices journaliers, devenus impossibles.

Le bataillon ne prenait plus les armes que deux fois par semaine. Tétrelle et Favières, en dehors des corvées de semaine, de planton, d’ordinaire, de chambrée, de garde, travaillaient chez leurs sergents-majors respectifs, Petitmangin et Montsarrat. Et il leur restait le temps à peine d’aller se gargariser avec un champoreau ou un petit-sou, dont un calvados impétueux ranimait les vertus équivoques.

Le service à la police, surtout, était exténuant pour les caporaux chefs de poste. Le corps de garde se trouvait à l’extrémité du bâtiment B, occupé en outre par les logements du portier-consigne et de l’adjudant de bataillon, les locaux disciplinaires, la cantine, les cuisines, l’infirmerie, le magasin d’habillement, les ateliers des ouvriers, la salle d’école et, dans les combles, par la quatrième compagnie.

Le dimanche, le caporal faisait la navette du poste à la porte, distante de cinquante mètres, qu’il devait ouvrir aux permissionnaires. Cette porte, aux gonds antiques, aux clefs tordues mariant leur sénilité à la répugnance d’une serrure blessée, le retenait de longues minutes. Et l’hiver, il ne revenait, dans l’étuve où ses hommes fumaient, que pour repartir, au coup de sonnette, fouler la neige, fouetter la boue et crocheter, d’une main gourde, l’huis opiniâtre. Cela jusqu’au matin, le commandant refusant peu de permissions et les sous-officiers couchant dehors, à l’heure ou à la nuit.

Aussi combien on préférait le planton aux cuisines, se terminant à cinq heures du soir et se bornant, d’ailleurs, à une surveillance complaisante que récompensaient le premier bouillon, des portions choisies, les mouillettes de pain de soupe dans le café profusément sucré.

Assez rapidement Favières et Tétrelle, en considération des services rendus au bureau du chef, se firent exempter des corvées de semaine et d’ordinaire. Devouge et Chuard, à qui cette chance n’échut pas, connurent l’hostilité, le mauvais vouloir ironique des hommes devant le galon neuf, le mépris des regards mesurant le gradé aux cinquante centimètres de laine rouge dont sa manche est balafrée.

Mais Devouge, très rosse sous son afféterie de beau garçon, et Chuard, tête de bois qu’avaient forée seuls la discipline et ses accessoires, brisèrent les résistances d’une poigne ferme.

Le soir, à la veillée, les caporaux plus anciens qu’eux les plaisantaient, goguenards.

— Allez ! c’est pas la peine de faire du service ; vous v’là cabos… et pour longtemps !

Ils ressassaient le nombre de sous-officiers libérables, les rengagements possibles, les vides que ferait dans les cadres le départ de classe prochain.

— Vous, – ils désignaient Favières et Tétrelle, – vous courez une chance : c’est que le commandant oblige vos deux fourriers à permuter pour leur stage.

Fichée dans une pomme de terre, la chandelle brandonnait en mèche de fouet.

À plat ventre sur son lit, tête-bêche, un cahier de corrigés sous les yeux, l’ordonnance du commandant, le chanteur de la compagnie, filait, d’une gorge encombrée, de péremptoires rengaines : Jésus-Christ, fils de Dieu, était républicain et : Je ne forge le fer que pour l’humanité. C’était un petit bonhomme roux, le nez écaché, les dents couleur de vieux roquefort. Il chantait en se grattant la nuque sous son képi, sans s’écouter, indifféremment, comme on bâille.

— Il a des pertes vocales, disait Favières qu’il agaçait.

À l’autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées se heurtant presque, dans l’entre-deux des lits, formaient un groupe vague d’enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons, de différentes compagnies, se réunissaient, ainsi, chaque soir, pour rien, pas pour causer, car on leur avait défendu de patoiser, jusqu’à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire.

Ils attendaient l’appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant, comme si cette voisinance eût facilité l’échange de leurs pensées, à défaut d’organe pour les exprimer. Quand ce qu’ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s’atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se regardaient, se comprenaient furtivement.

Ils décantaient, de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses ; – et ils vibraient doucement, comme des cordes de violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l’archet.

Accroupis, vautrés, la pipe aux dents, se caressant le râble entre la chemise et le pantalon, les caporaux de la 4e et Tétrelle, de la 3e, devisaient, le haut de la figure balayé par une sale poussière de lumière que soufflait la chandelle.

— Ah çà ! disait le petit Corse Giudicelli, pourquoi Favières, que tout embête, a-t-il pris les galons ?

— Cette question ! s’exclama le Parisien à ce coup droit. Parce que chaque grade relâche d’un cran le collier de misère, parbleu ! Pour nous, l’ardillon est au premier trou, la discipline nous étrangle : c’est le carcan. La chaîne du sergent n’est déjà qu’une laisse ; chef, c’est une châtelaine ; adjudant, une longe. Moi, je ne demande que la châtelaine, avec les clefs de la geôle au bout.

Édeline, qui venait d’entrer, protesta :

— La liberté relative, on y arrive plus facilement encore sans galons. Je resterai simple griffeton pendant tout mon congé pour te prouver cela.

Il exposait à nouveau son idée fixe : un petit truc permettant de couper aux exercices, aux corvées…

— Pas de responsabilité, tu comprends ; tout pour soi ; chacun son flanche… tu verras.

— Il a raison, pas de responsabilité, appuya Giudicelli, heureux de cacher sous cette objection le dépit de n’être pas encore sous-officier.

— Oui, mais il y a l’uniforme, dit Devouge.

— Il y a l’autorité, dit Chuard.

— Il y a le prêt, dit Tétrelle.

Et ils exprimaient la moelle de cet os, quand une sonnerie monta de la cour, tranchant le refrain de l’ordonnance : « Je ne forge le fer… » et dispersant les quatre muets. Puis un piétinement bref, les hommes décoiffés au pied des lits retapés d’un coup de poing, et le « silence à l’appel » du caporal criant des noms, dans la lumière trouble de la camoufle, que l’homme de chambre lui porte au visage.

III

Un matin, le bataillon revint de l’exercice sur la plage, au moment où les sergents-majors sortaient de la salle des Rapports. Ils attendirent que la troupe eût rompu les rangs, puis :

— Tétrelle ! appela Petitmangin, de la 3e.

— Favières ! héla Montsarrat, de la 4e.

— Bon, une tuile ! pensèrent les deux caporaux adjoints.

Et ils écoutèrent, stupéfaits, la lecture de l’ordre du régiment, expédié du Havre par le dernier courrier :

 

« Sont nommés caporaux-fourriers dans leurs compagnies respectives, en remplacement des titulaires admis à faire leur stage, les caporaux Favières (2460) et Tétrelle (2528). Ces promotions dateront du 16 novembre.

« Le Colonel,

« Signé : LE TAILLANDIER. »

 

Tétrelle ne dissimula pas sa joie. Favières, plus calme, s’étonnait qu’on n’eût pas éventé l’établissement des mémoires de proposition. On ne leur laissa pas, d’ailleurs, le temps de se reconnaître. Un groupe de sous-officiers les attendait pour les piloter à la cantine.

— Vous comptez encore à l’ordinaire aujourd’hui, mais c’est affaire à nous ; venez, dirent-ils.

L’accès de cette cantine n’avait pas l’importance d’une révélation pour eux, la salle commune étant aussi, vu l’incommodité du local, l’endroit où les sergents prenaient leurs repas. Seuls, les adjudants et les sergents-majors bénéficiaient de deux étroits cabinets, improvisés au moyen de paravents. La grande salle, longue et haute, était triste comme d’un essai raté de décoration bazardière, qui faisait paraître plus nus les murs. Là se retrouvaient des pannes avérées : les Dernières cartouches et le Libérateur du territoire ; une France matronale couronnant Gambetta et un gras forgeron de la Paix, le torse blanc et fleuri, comme un bœuf soufflé exposé à l’étal.

De laborieuses charges militaires, des portraits découpés dans des journaux illustrés, une chromolithographie sentimentale, erraient autour d’un large corps de bibliothèque, la bibliothèque des liquides, sur les rayons de laquelle, derrière le comptoir central, progressait le recueil des sophistications contemporaines : les vitriols et les campêches, litharge et salicylages ; puis la gamme des esprits : les marcs adultérés, les rogommes, les caramels, les assimilations de cognacs et les simulacres de rhums ; les œuvres enfin de Picon, Pernod et Chauvet, aux tranches panachées, primant orgueilleusement l’étain démocratique où moussent les conciliantes ripopées.

Le cantinier civil, Burel, était un veuf quadragénaire estimé de tous, mais que la fréquentation des adjudants n’enrichissait pas.

Favières et Tétrelle, en entrant dans la salle, l’appelèrent au comptoir qu’assiégeaient les sous-officiers briguant l’apéritif. Puis les nouveaux fourriers firent mettre deux litres sur chacune des tables réservées aux quatre compagnies.

On déjeuna : un premier, – de la basane recuite ; un second, – des haricots extraits des cartouches de tir réduit ; le dessert, – six boutons de culotte, percés avec soin, dans une assiette à fleurs.

— Ah ! des petits fours ! dit avec ostentation un jeune sergent.

— Hein ! c’est meilleur que la gamelle ? appuya le sergent Blanc, celui-là même qui était allé chercher les Parisiens.

Il piquait avec son couteau des tranches de pain taillées en cuillères, pour saucer aisément la lavasse de ses fayots ; et il vidait son verre d’un geste renouvelé, automatique, les lèvres en goulot ébréché par le tuyau de sa pipe. Dans sa dernière verrée, il fit tremper les six rondelles de pâte et ingurgita le tout sans respirer.

La conversation était rare ; les sous-officiers mastiquaient sans récriminer, comme à l’exercice, dénombrant, la bouche pleine, les corvées et les jours de consigne, de façon qu’on ne savait plus s’ils broyaient la nourriture ou l’ennui.

C’étaient, pour la plupart, de consistantes brutes, domestiquées, qui regardaient leurs galons en mangeant et les eussent fait coudre, volontiers, sur leurs chaussettes et leurs manches de chemises. À la fin, ils tortillèrent leurs serviettes, s’essuyèrent ensuite les lèvres d’un revers de main et s’en allèrent, leur pain sous le bras, fouillant la mie d’un doigt attardé ou se curant les dents avec la pointe de leur couteau.

Tétrelle et Favières sortirent les derniers.

— Je meurs de faim, dit Favières ; je n’ai pas déjeuné. Ah ! la gamelle nourrit au moins !

Mais Tétrelle s’émerveillait :

— Des assiettes, une serviette, un dessert… Dis ce que tu voudras, c’est tout de même chouette !

— Enfin, je prendrai des suppléments, poursuivit l’autre. Il ne s’agit pas de cela : nous sommes forcés d’offrir à dîner à nos doubles. As-tu cette intention-là, toi ?

— Dame !… répondit Tétrelle, mou, défendant son porte-monnaie, à l’accoutumée.

— Parce que… voilà…, reprit Favières ; nous nous réunirions, partie carrée… Je crois aussi que ce serait moins cher.

L’économie était un argument habilement choisi, devant lequel les hésitations du pince-maille tombèrent.

— Mais connais-tu un restaurant ? dit-il.

— Dans la Grande-Rue, oui. Je vais arranger cela pour dimanche. Préviens ton chef.

Le soir même, Favières formula, quant à soi, son invitation, en s’installant dans le bureau qu’il partageait avec Monsarrat, à défaut de la double chambre qu’accorde le règlement aux comptables d’une compagnie.

Ce Montsarrat, Favières le définissait tout de suite, assez exactement : un fils de maison, élevé sur les genoux des pensionnaires.

Grand, blême et fané, sous la poudre de riz et les fards putaniers dont il abusait, on l’avait vu passer une heure à rouler sous son nez, sur le noir de fumée d’un bouchon, les quatre bouquets de poils, pris à la pincée et semés sur sa lèvre, ainsi qu’une ponctuation prête à se répartir entre les mots articulés. À sa toilette de nuit, il donnait vingt minutes.

Il avait réussi, d’ailleurs, à se créer un milieu à son image, en dépit des ressources succinctes que lui offrait l’ameublement et la désaffectation partielle de la plupart des bureaux de chefs. Sa chambre était bien celle d’un sous-officier mâtiné. Des couvercles de boîtes de dragées, des chromos échangés avec le cantinier, des photographies de groupes : « les enfants de l’Aveyron », « les gradés de l’Ain », alternaient sur les murs avec les placards spéciaux : tarifs des soldes, devis des galons, tableaux de l’emploi du temps, des pièces à fournir, des tireurs ; nomenclature des vivres à emporter en campagne, etc.

Mais le coin affectionné, semblable à une cheminée de fille en garni, se trouvait, près de la fenêtre, dans l’angle que sa table occupait. Il l’avait recouverte d’un tapis à ramages, taillé dans un vieux châle, et c’était, là-dessus, un déballage de portraits-cartes dans des cadres en peluche, de stuc et de verrerie forains, de parfumerie et de pharmacie pêle-mêle, dans un ordre déterminé strictement par la grandeur des fioles. Les médicaments pour l’usage externe avoisinaient les dentifrices.

Cet esprit de gradation, chez lui sans doute inhérent aux principes de hiérarchie développés par des promotions successives, cet esprit, il l’apportait dans les moindres détails, dans la disposition en échelle, non seulement des flacons, mais aussi des menus objets de bureau dont les perpendiculaires s’abaissaient, en décroissant, sur une règle, ainsi : un porte-plume, un crayon, une gomme longue, un canif, une allumette, un cure-dent. S’il arrivait que l’allumette fût plus courte que le cure-dent, vite, il rectifiait l’alignement. Il avait le « rang de taille » dans l’œil.

Et sa coquetterie n’était blessée, dans cette chambre, que par les ustensiles de campement, d’ailleurs soigneusement relégués au-dessus du lit du fourrier.

Les fenêtres avaient des rideaux ; du parquet, délicatement arrosé, montaient des vapeurs de bain, comme si l’entonnoir du brosseur traçait par terre des 8 au lubin.

En ce bazar de marchande à la toilette et d’homme aimé, les placards même n’étonnaient plus, faisaient songer à un affichage des ordonnances de police réglementant la prostitution.

La suffisance, la bellâtrerie de son sergent-major, Favières trouvait l’explication de cette attitude autant dans de relatifs succès auprès de certaines femmes que dans la tolérance des officiers à son égard.

Montsarrat était vraiment le maître de la compagnie, très écouté, très respecté, moins haut coté toutefois par le commandant qui, sous l’habileté du comptable, avait deviné les tares de l’homme et constaté la prétentieuse nullité du soldat, sur le terrain d’exercices.

Le dimanche, dans l’après-midi, Monsarrat fit chauffer de l’eau, se déshabilla et procéda, devant son fourrier, à une toilette intime, au-dessus d’une des gamelles de campement dans lesquelles les escouades mangent la soupe pendant les manœuvres.

Il avait un vaporisateur dont il jouait, plein d’attentions pour ses pieds. Puis il répara sa peau, égalisa soigneusement, avec de mignons ciseaux de poche, des touffes de poil au creux de l’estomac. Il pinçait sa chair, en la remontant, comme pour la baiser. Ensuite, il parfuma son linge et saisit deux glaces qu’il disposait de façon à se voir la nuque en même temps que le visage.

Favières, en expédiant ses pièces journalières, examinait à la dérobée cette grande garce en uniforme, laquelle s’extirpait des tannes avec tranquillité.

Quand ils furent prêts :

— Allons chercher Petitmangin, dit Montsarrat.

Il ferma la porte, en cacha la clef, afin que personne ne violât le sanctuaire en son absence.

La chambre de son collègue était à l’étage inférieur. Il entra sans frapper, suivi de Favières, tomba dans une pièce dont la malpropreté hurlait, au sortir du bureau de la 4e.

Dans des gamelles de campement encore, des eaux sales séjournaient, équivoques, féculentes ; sous le lit du chef, le linge de la dernière quinzaine s’entassait : chaussettes trouées, chemises loqueteuses, fonds de caleçons pourris, parmi les vieilles bottines, les romans-feuilletons, les théories, un cordeau de tir, des fausses cartouches…

Les vitres, nues, étaient veinées de pleurs dormants, et dans la poussière respectée, la vie journalière s’inscrivait.

Tel le logis, tel l’homme.

Petitmangin était un assez joli garçon, blond, à longues moustaches, l’air insolent et rosse, puant aussi les fards avariés, mais, au rebours de Montsarrat, d’une saleté de dessous incurable.

Son képi, à coiffe poissée d’huiles et d’onguents, résumait, sous un galon neuf, en faux or, la chambre et le locataire, la crasse et l’odeur rance d’un mur et d’une tête.

— Nous y sommes ?

En deux temps, il fut prêt, la poitrine bombant sous une tunique grasse et fatiguée, mais que rehaussait l’apostille de sa belle moustache très fournie, en parafe à la Léon, chapelier.

On s’en alla. Les deux doubles marchaient devant, importants, avec ce tour de jambe exagéré par le sabre et qui est une élégance de métier…

Favières et Tétrelle les suivaient, à distance respectueuse, chétifs.

— Alors, on vous tolère une chambre dans ce désordre ? demanda le premier.

— Oh ! ça va bien maintenant, répondit l’autre, parce que le capistron est en permission, pour la revision de la carte…

— La carte de quoi ? interrompit Favières.

— Je ne sais pas !… J’ai entendu dire : la carte… Et paraît qu’il n’est pas commode, le capitaine ! En l’attendant, c’est Chamaraude qui commande la compagnie, un bon fieu ; tu sais… le grand lieutenant chargé de la gymnastique et de l’escrime ? Il travaille pour Joinville et se fout du reste. Le sous-lieutenant, c’est Lormelin, le poivrot. Le chef lui ferme le bec avec une absinthe et des bons de tabac.

— Moi, je ne pourrais pas vivre dans cette ordure.

— Ah ! tais-toi donc : tu n’as rien vu ! Cette nuit, il s’est relevé… La paresse de descendre, mon vieux…, il a posé ça dans une marmite de campement… Si on ne la rétame pas avant les manœuvres, c’est là dedans qu’on fera la soupe.

— À gauche, chef ! cria Favières en entrant dans la Grande-Rue.

— Ah ! c’est là que nous dînons ; bien.

Tout de suite ils se composèrent un maintien exprimant à la fois l’arrogance et le contentement du militaire abordant un intermède dont l’inhabitude qu’il en a rehausse le prix.

Au premier, dans le grand salon blanc et or du restaurant, un jeu de glaces prolongeait à l’infini les deux rangées parallèles de petites tables nappées, à quatre couverts. Dans la perspective, un garçon, entre les tables, avait l’air d’un nain présidant à une dînette.

Les sergents-majors choisirent leurs places près de la fenêtre, « pour voir dans la rue », dit Montsarrat. Mais avant de s’asseoir, ils allèrent faire leurs moustaches, côte à côte, devant une glace.

À la fin, ils se retournèrent l’un vers l’autre, se regardèrent sans rire et, du même geste, se caressèrent les pectoraux, d’un air de parfaite jouissance.

Puis, voyant qu’ils dînaient seuls, ils se déraidirent, condescendants.

Mais, à table, Montsarrat demeura béant devant le petit pain enveloppé dans sa serviette, tournée gentiment, en oreille de veau, et laissa percer le regret de la déplier, visiblement frappé par la solennité du service.

— Non, je suis de Belley, répondit-il à Favières qui lui demandait, avec son ironie à blanc, s’il était Parisien.

— Et vous, chef ?

— Moi, de Rouen, indiqua Petitmangin, plus délié, exempt de ces naïvetés qui parachevaient la fille Montsarrat.

Devant la carte, en effet, son émoi s’accrut. Il écarquillait des yeux ronds, constipés, évitant l’interrogation qui eût, croyait-il, compromis sa dignité vis-à-vis des inférieurs.

Pourtant, il lâcha :

— Faudrait prendre des choses qu’on ne mange pas à la caserne.

Tétrelle pâlit, la main au fond de la poche, les doigts égarés dans son porte-monnaie entr’ouvert.

Mais Montsarrat, gravement, tout pesé, commanda des escalopes de veau.

La conversation se traîna d’abord dans des rabâchages de compagnies, gouvernés par un invariable parallèle entre la 3e et la 4e.

La 4e avec Vimeux, le petit sous-lieutenant Ducloselle et l’adjudant Boisguillaume, marié, sans le sou, brave homme, était la compagnie où l’on désirait passer. La 3e avait moins de crédit auprès du soldat, à cause de son adjudant, Rupert, un mauvais bougre illettré, incorruptible, implacable contremaître des officiers.

— Il a le sang empoisonné par sa maladie. Il consacre ses loisirs à se regarder pourrir, cria Petitmangin, âprement, d’une voix qui charriait toutes les rancunes des grades inférieurs.

Et il ajouta en ricanant :

— Les autres, on les tient ! Boisguillaume par sa dette, les continuelles avances qu’il sollicite ; le gros Peuvrier, l’ancien tambour-major, qui ne parle pas, qui aboie : le trou qu’il a sous le nez nous le livre, comme Lormelin… Le nouveau de la 1re, Laprévotte, ah ! on ne sait pas encore.

— Nous l’avons connu sergent-major au Havre, dit Favières. Il a une existence mystérieuse, dans la caserne même ; pas de maîtresses : il place de l’argent. Les officiers l’aiment beaucoup, parce qu’il est distingué, parle bien. Un ancien enfant de troupe pourtant ! Et ce qu’ils sont mal embouchés ordinairement, hein ! Tétrelle ? Tu te rappelles l’histoire du Havre ?… Sept de ces gosses trouvés dans les combles, à la file… sodomite, car j’ignore s’il y avait quelque chose d’indien dans leur cas.

Monsarrat ni Petitmangin n’avaient compris ; l’épithète appliquée par Favières au jeu des enfants restait hermétique. Ils jugèrent cependant devoir rire « pour tenir leur rang ».

On servait le dessert ; c’était le moment de passer la question du rengagement, le rince-bouche de toutes leurs conversations.

— Vous qui êtes libérables, resterez-vous au corps, chefs ? demanda Tétrelle.

Les deux sergents-majors protestèrent vivement :

— Ah ! mais non, nous en avons soupé.

Montsarrat reprit :

— Ce n’est pas, au fond, qu’on soit très malheureux dans le grade. Quand on est à la coule… Seulement, voilà : pas de considération.

Et Petitmangin d’ajouter :

— C’est vrai… il y a des grâces d’uniforme. Vous ne savez pas cela encore, vous. Des douceurs à côté de la caserne, oui… Mais quand on espère les retrouver dans la vie civile, n’est-ce pas ?

Il souriait à son collègue, d’un regard d’entente, d’orgueilleuse complicité. Et tous deux mâchaient le métier coriace, légèrement, ayant encore la digestion aisée, l’estomac bon enfant.

— Nous prenons le café ici ? proposa Favières.

— Non, c’est nous qui l’offrons sous les arcades, dit Montsarrat.

— Alors, l’addition.

Le garçon l’apportait ; mais Montsarrat l’intercepta et, sans notion des us, l’étudia complaisamment.

— Tiens ! soixante-quinze centimes seulement mon escalope !

Dans son exclamation passait le regret de n’avoir pas pris un plat plus cher.

— Vous n’en avez que pour quinze francs, cria-t-il.

Tétrelle prit dans son porte-monnaie sept francs cinquante exactement, tandis que Favières, écœuré, soldait la note et donnait le pourboire.

Ils s’en allèrent, tous quatre, rouges, soufflant, à grand bruit de sabres.

Le café pris, les deux chefs ne s’attardèrent pas.

— Nous vous laissons, dit Petitmangin, nous sommes attendus.

Les fourriers soupçonnaient une partie fine, mais les sergents-majors se séparèrent rapidement, devant la Poissonnerie.

Alors Tétrelle et Favières restèrent fort embarrassés de leur soirée.

Il était neuf heures ; ils avaient une permission de minuit ; ils se trouvèrent également honteux de réintégrer le quartier trop tôt.

— Qu’est-ce que nous allons faire ? demanda Tétrelle.

Tous deux piétinaient sous les arcades, les doigts dans le ceinturon, d’un air d’ennui.

Tout le fond rogneux de Favières surtout était agité.

— Dire que ce sera la même question tous les dimanches ! Ah ! Zut ! Un café propre, avec des journaux, oui, mais les officiers vont là. Pas de théâtre, rien !

Ils durent quitter leur poste d’observation, parce que le vent y jouait aux barres, les retournait comme des chiffons.

Ils remontèrent la Grande-Rue, jusqu’au café des Tribunaux, s’arrêtèrent le front aux vitres, une minute. Ils virent des officiers qui jouaient aux cartes ou dormaient, avec des têtes d’employés à galons, des casquettes vissées de chefs de gare omnipotents.

— Si tu crois qu’ils s’amusent plus que nous !… dit Favières.

— Oui, mais ils ont chaud, répliqua Tétrelle.

Ils repartirent, rencontrèrent des sous-officiers errant aussi, portant leur permission de dix heures comme une croix.

Et ce cri échappa à Tétrelle :

— Si seulement nous n’avions pas une permission de minuit !…

Ils revinrent, par la rue Saint-Jacques, jusqu’à l’église, burent un kirsch rue de la Boucherie, se retrouvèrent au milieu de la place Nationale, ahuris par le vent, l’embêtement, – les pieds secs, gelés, toute la boue sur la tête, dans le ciel fuligineux.

— Tout droit, je crois, hurla Favières perdu, aveuglé, tenant son shako d’une main, de l’autre ramenant les pans de sa capote que les rafales troussaient.

Ils atteignirent ainsi le coin de la rue Notre-Dame et de la rue du Mortier-d’Or.

— Tiens ! c’est là que vont les sergents et les caporaux, remarqua Favières.

Il montrait un petit débit pudiquement vêtu d’épais demi-rideaux et se ventilant par l’économique imposte que parafait un nom : COUTURIER.

— Entrons-nous, pour voir ? dit Favières. Et comprenant l’hésitation de l’autre, il ajouta :

— Je paye la tournée.

Ils poussèrent la porte, plongèrent dans la fumée, les chants, l’haleine de trente militaires s’entassant dans une salle où vingt personnes « s’auraient senti les coudes », disait aimablement la patronne qui s’empressait autour des tables, happée au passage, pincée, baisée, débitant sa personne et les boissons avec un rire tout ensemble exorable et commerçant.

Elle trouva deux places aux fourriers, auprès d’elle, presque sous son comptoir, un peu surprise de voir des figures inconnues.

Une femme plus avenante que jolie, conservant dans l’air empesté une étonnante fraîcheur de teint, de lèvres, d’yeux ; un nez charmant, petit, mobile, et tout blanc ; et sous ce visage aux couleurs glorieuses, un corps avouant trente ans, travaillé, légendaire, illustré de coups et d’étreintes, comme la hampe d’un drapeau où s’est inscrit tout un passé d’amour : c’était Généreuse Couturier.

Quand elle eut installé les deux fourriers, débordée, elle cria :

— Delphine, descends donc ! Pourquoi restes-tu là-haut ? Mouve-toi

Favières leva la tête, aperçut dans l’œil d’un judas soudainement ouvert sur la salle, une figure qui se pencha, puis s’effaça.

Et bientôt après, par une porte intérieure, entra une gamine dont l’air rechigné, plus qu’un tassement et une mollesse de croissance perturbatrice, corrigeait la ressemblance avec la Couturier.

Elle bouscula un sergent qui l’arrêtait, fit le tour des tables, commanda :

— Généreuse, deux fines et une bouteille de cidre, et s’en fut ensuite au comptoir, les poings dans les oreilles, le nez sur un livre.

— Moi, je râle ici ! grogna Favières, le regard vacillant dans la fumée, le cœur défaillant dans l’ivresse des autres. Nous filons, hein ?

Il dut réitérer son injonction qui surprenait Tétrelle dans une idiote contemplation de la petite, dont on ne voyait que le nez, – le nez très blanc de Généreuse, – et d’assez beaux cheveux tordus maladroitement.

Il se leva, chercha son shako, suivit son camarade, à l’étourdie.

Mais, dehors, Favières allégé lui trouva d’étranges yeux, une inquiétude des lèvres baisant à vide, comme s’il avait emporté, collée à soi, une atmosphère de désir, bue après la consommation, ainsi qu’une rincette offerte par les femmes de l’établissement.

— Est-ce que cette Delphine est la sœur de la grande ? demanda Tétrelle.

— Elle le dit, mais Généreuse est sa mère… Ah ! elle l’a eue à seize ans… et la petite en a quatorze. Elle a même un frère, un crapaud… Je ne sais pas bien ; on te dira cela à la caserne…

Mais Tétrelle ne voulait plus rentrer, parlait de « prendre l’air ».

— D’abord, il n’est que dix heures et demie, affirma-t-il.

Alors Favières, qu’un frisson naissant au creux de l’estomac et coulant très bas jusqu’à son sexe, éperonnait, rua dans les brancards.

Ils déambulèrent, sans itinéraire, ignorants, parcourant les rues d’un accord tacite, sans sentir le froid, poussés en avant, le nez sur une trace, comme des bêtes tourmentées du besoin d’aimer.

Ils prirent la rue de l’Ancienne-Poissonnerie, tournèrent à droite, allèrent dans la rue du Haut-Pas jusqu’à la rue Duquesne, passèrent devant la Manufacture des tabacs, sans rencontrer une âme et, débouchant sur la plage, heurtèrent deux vieilles femmes en cheveux, grelottant, l’une dans un paletot d’homme, l’autre dans un waterproof trentenaire.

— Nous nous retrouverons là, dit Favières.

Et sommairement, ils en emmenèrent chacun une, droit devant soi, comme s’ils allaient se coucher dans la mer.

Ils semblèrent s’y perdre en effet… Le galet criant les ébruitait, loin, dans le fracas intermittent des lames…

… Favières était tombé sur le dos, tout à coup impuissant, les yeux délicieusement frais sous les compresses de nuit pleuvante, roulé dans le beuglement de cette formidable bouche d’ombre qui l’injuriait, crachotait sur sa nudité partielle, tandis que la vieille femme rémunérée s’escrimait honnêtement.

Il retrouva Tétrelle, – délesté, – qui l’attendait.

Alors ils rentrèrent, la demie d’onze heures sonnant.

Entre ses dents Favières, rageur, se bafouait, agacé de la tranquille digestion de son compagnon.

— Pas même ça ! pas même ça de possible !

Néanmoins il reconduisit Tétrelle qui, devant lui, dans sa chambre, vaqua aux soins de propreté urgents en l’occurrence. Mais il ne trouvait aucun vase à sa convenance :

— Bah ! le quart du chef, dit-il ; il ne boit jamais dedans.

Et il se purifia à fond.

Vers cinq heures, Favières fut réveillé par Montsarrat qui rentrait. Il l’observa, le vit, déshabillé, presque nu, trousser sa chemise, jouer du vaporisateur, puis insérer son précieux corps ainsi parfumé dans les couvertures, comme on introduit dans une gaine l’incomparable outil de travaux d’art.

IV

— Moi faire ton lit, astiquer fourbi et laver doublure de veste.

— Oui, Quélennec.

Quélennec, le brosseur de Favières, est un petit Breton ajourné, de 1m 54, la taille juste, mais trapu, avec une large face ouverte, une bouche caricaturale, des yeux verts, des oreilles en écailles de Marennes. C’est aussi un des quatre silencieux qui se rassemblent, le soir, tête contre tête, autour d’un lit, et trouvent, dans leur mutisme confidentiel, un charme dont, peut-être, leur conversation serait dénuée.

Il est arrivé au régiment non seulement illettré, mais incapable de se faire comprendre… Maintenant il sait quatre mots de français, desquels il convient de retrancher deux mots d’argot militaire – et un juron. Il parle un petit nègre ahurissant et tutoie invariablement les officiers.

Quand il reçoit une lettre, comme elle est écrite en son patois interdit, il demande au sergent de section la permission de la lire à ses trois compagnons. Alors c’est une fête… leur dimanche de silence. Ils dépouillent les bourgerons sales, passent leur veste, font un bout de toilette d’honneur et, redressés, écoutent… Ils ont l’air de déballer des friandises et d’en régler le partage, comme font, entre pays, les soldats qui reçoivent des provisions.

Ensuite ils digèrent les nouvelles, bouches cousues… On leur a permis de lire la lettre, non de la commenter. Quelquefois, cependant, ils s’essayent à traduire en français leurs impressions. Favières appelle leur effort : la ponte… Il recueille leurs paroles comme des œufs. Mais ils répudient bientôt cet exercice ; ils se comprennent mieux sans se rien dire… Peut-être que leur front sue les pensées et qu’ils l’essuient, – comme on écrit du doigt sur la buée des vitres.

Favières avait fait venir de Paris un méchant oignon et s’était attaché Quélennec en le lui donnant. Ce fut un événement. Jamais les quatre Bretons n’avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d’un éléphant pour une toupie.

Aucun d’entre eux n’eût été capable de dire l’heure en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur ; mais quand celui-ci tirait, – avec quelle délicatesse ! – l’oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexprimable émotion poignait le groupe. Ils suivaient, d’un œil zélé, la marche des aiguilles, écoutaient la petite bête mystérieuse parler dans le boîtier son patois toléré, de même qu’ils prêtaient l’oreille au tic tac de leur petite bête personnelle, en la longue auscultation des soirées d’hiver.

Un jour, la montre s’arrêta. Alors, pendant qu’on la réparait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu’on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres.

En décembre, un matin, un événement de quelque importance rompit la monotonie des décisions journalières.

On demandait des volontaires pour le Tonkin.

Le chef de bataillon invitait les commandants des compagnies à lui soumettre, dans le plus bref délai, les propositions des intéressés. Les gradés devaient faire l’objet d’un état ad hoc.

Au déjeuner des sergents, les fourriers, qui venaient d’assister à la lecture du rapport, dans les chambres, divulguèrent l’impression générale :

— C’est un four. Un seul sous-officier s’est fait inscrire : l’adjudant Rupert.

— Parce qu’il sait qu’on ne le prendra pas, avec sa maladie.

— Oui, mais vis-à-vis des chefs, c’est adroit.

On discutait surtout l’abstention du seul sergent rengagé que possédât le bataillon, Vaubourgeix, exerçant les fonctions de vaguemestre.

Les cadres inférieurs, à l’exception des adjudants, se prononçaient carrément contre la brisque, tuaient l’esprit militaire chez ceux qui eussent été désireux de le consacrer officiellement par un nouveau bail de cinq ans. Les protestataires, ayant pour eux le nombre, formaient une petite famille décrétant le blâme, tenant en suspicion le membre indigne qui « repiquait au truc ». Le rengagement acclimaté dans d’autres fractions du corps, s’appauvrissait au 3e bataillon, en terrain hostile, quelques efforts que fît le commandant pour fumer d’idées patriotiques ce sol ingrat.

— Vaubourgeix ! dit quelqu’un, on devrait l’envoyer là-bas d’office. C’est son métier, n’est-ce pas ? Mais voilà : ceux qui restent au régiment lui donnent non leur peau, mais le poil qu’ils ont dans la main… Vaubourgeix, parbleu ! avec un fourbi de vaguemestre, il est plus heureux que nous : ni marches, ni exercices, ni revues… Ah ! il peut être gras et frais, le cochon ; il fait du lard pendant que nous trimons !…

Deux sergents baissant la tête d’un air de gêne, dans la réprobation ambiante, un de leurs camarades cria :

— Aussi vrai comme je m’appelle Denis, si vous rengagiez, vous ne seriez plus mes pays !

— Et parmi les caporaux, dit un autre, qui a-t-on proposé ?

— Personne, affirmèrent les fourriers.

Quant aux hommes, les quatre compagnies réunies n’en fournissaient que huit. On cita deux caporaux récemment cassés de leur grade, deux engagés volontaires, deux découcheurs tenaces, actuellement en prison, un ivrogne et une forte tête.

Favières raconta :

— Figurez-vous qu’un jeune soldat, arrivé l’année dernière et sans doute entraîné, est venu demander au chef qu’on le portât sur les états. Ah ! Montsarrat l’a reçu ! D’abord nos pièces étaient prêtes : état signalétique, relevé de punitions, tout… Nous n’allions pas recommencer pour lui… Comme si c’était amusant de désarmer les hommes et de les passer à d’autres corps !…

« — Pourquoi voulez-vous aller au Tonkin ? lui a dit le double ; qu’est-ce que vous y ferez ?

« — Je ne sais pas, répondait l’autre…

« — Alors, foutez-moi la paix ! vous aurez quatre jours pour vous être présenté devant moi dans une tenue négligée.

« Et Montsarrat avait raison. Rien n’est désagréable comme des mutations à la fin du trimestre. Leur Tonkin, on l’a quelque part !…

— C’est égal, dit quelqu’un, Court-Bouillon nous fera payer ça. Il aurait voulu présenter tout le bataillon.

Unanimement, les tablées protestèrent, bannissant toute dignité, même devant les hommes qui achalandaient le comptoir et les entendaient. La caserne n’avait qu’une voix, d’ailleurs, pour expliquer cette attitude. Tous déclaraient qu’ils seraient partis volontiers s’il s’agissait d’une guerre européenne… Il y avait un mouvement spontané vers la frontière, une explosion de dévouement, de crânes soufflets au bout des bras, tout l’apparat du courage militaire en chambrée.

— Mais là-bas, ah ! non, c’est trop loin !…

— Mourir d’une balle, c’est bien… Mais les fièvres, les maladies…

— L’hôpital…

— La traversée…

— C’est embêtant de laisser ses os ailleurs que sur le champ de bataille, conclut un avaleur de sabres qui rallia les suffrages.

Et sous ce raisonnement en façade, sous ces prétextes décoratifs, une inquiète lâcheté s’aménageait, se terrait dans les caves de l’âme, ou bien apparaissait aux fenêtres du for intérieur, aux lucarnes du corps, fardée, tremblant pour la bâtisse, criant éperdument, par la bouche et par les yeux, son insatiable amour de la peau.

— Ah çà ! pensa Favières, est-ce que la bravoure ne serait que l’incontinence du sentiment contraire ; des gens se sauvant par devant au lieu de s’enfuir en montrant les talons !

Mais quelqu’un observa :

— Nous sommes bataillon disponible, on peut fort bien nous obliger à partir.

La remarque fut douche ; Favières dut intervenir pour amener la réaction.

— Une belle occasion pour écrire aux parents, dit-il ; on n’entre pas en campagne sans une première mise.

Tous dressèrent l’oreille, et une petite flamme de pillage purifia, au fond des prunelles, l’éclair de peur qui les avait dilatées.

— C’est drôle, notait Favières, chez le soldat, les sentiments habitent les parties basses ; l’âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, la brayette et le fond…

Le lendemain, au rapport :

« Le commandant lève la punition des deux hommes en prison ; il accorde aux volontaires proposés dans chaque compagnie la permission permanente de dix heures. »

Les deux gaillards, à qui l’on ouvrait les portes de la boîte, clignaient de l’œil malicieusement.

Le soir même, ils découchèrent ; quelques jours après, ils entraient à l’infirmerie.

Et dans le dos du major répondant au questionnaire du cahier de visite médicale, ils murmuraient en se reculottant :

— Allons ! il y a encore un bon Dieu !… Si nous allons au Tonkin avec ça !…

Dans la seconde quinzaine de décembre arrivèrent les recrues. On les envoyait du Havre habillées, équipées ; tous les ennuis d’une réception de classe étaient épargnés aux comptables, qui n’en trouvaient pas moins mille prétextes pour couper à l’exercice, à l’instruction des jeunes soldats.

Dans le demi-sommeil des grasses matinées, les sergents-majors et leurs fourriers en recueillaient les prémices : « Commencez !… Ces… sez !… » révélant l’exécution des mouvements d’assouplissement sans arme, dans la cour, sous les fenêtres.

Puis, c’était le cri discordant des classes s’époumonant à contre temps, puis des piétinements à cadence chromatique, puis d’enrouées sonneries d’élèves indiquant, à cinq minutes d’intervalle, la pause et la reprise.

À huit heures, les doubles se levaient, s’habillaient pour le rapport, attendaient que le clairon les y appelât, couchés tout habillés sur leur lit fait. Ils saturaient de désœuvrement des journées entières, s’apparessaient sur le dos, près du poêle bourré avec le charbon volé par le fourrier sur la provision des chambres, provision si maigre déjà, si insuffisante, que les hommes devaient se cotiser pour acheter du combustible.

Montsarrat surtout se montrait d’une parcimonie révoltante.

— Arrangez-vous, avait-il dit à Favières, mais je ne veux pas dépenser un centime.

Il entendait que le caporal-fourrier prélevât, sur ses vingt-neuf sous de prêt, l’éclairage et l’achat des pièces, dont l’abrutissant tracé répugnait à sa main. Les trois francs de frais de bureau mensuels, Montsarrat les empochait intégralement.

C’était alors, de la part du fourrier, les semaines de distributions, un rabiau minutieux sur le pain, sur le sucre et le café livrés au percolateur, sur le vin fourni par l’ordinaire, sur les étiquettes de paquetage et de râtelier d’armes, sur les permissions « tout établies » vendues aux bleus.

Toute l’ignominie de l’exploitation des grades, toutes les roueries de l’intimidation, des responsabilités esquivées, déplacées ; le cynisme dans l’escroquerie et la lâcheté dans le dépouillement, – les deux nouveaux fourriers firent ce honteux apprentissage à bonne école. Un officier, chargé du cours d’administration aux comptables, ne confessait-il pas que, de son temps, on dérobait les draps, la laine des matelas ?…

Les sergents-majors avaient le vol plus discret, ne permettaient pas à leurs fourriers d’arrêter le cahier d’ordinaire, de régler le prêt, de payer le boucher, aucun des fournisseurs. Mais le trafic était certain ; personne n’était dupe des précautions prises, et les soldats de corvée, à mots couverts, en plaisantaient entre eux.

Souvent, dans la journée, les quatre chefs se réunissaient et jouaient lentement l’apéritif ou les bouteilles de vin cacheté dont ils arrosaient, vers quatre heures, le premier bouillon ou la gamelle de rata que détournaient les cuisiniers.

Cette période de l’instruction des recrues était exquise.

Dormant d’un œil, à cause des surprises possibles, l’ouïe attentive aux bruits de sabre ou de pas connu, dans l’escalier ; debout tout de suite, quand la clef tournait dans la serrure, les doubles s’acharnaient à tuer les heures sous de puériles préoccupations. Dix fois, la glace à main cachée sous leur traversin était consultée, les renseignait sur l’état de leur bouche, des dents, de la langue et des gencives, sur les altérations possibles de la sclérotique ou de l’épiderme dont ils éliminaient les raclures. Quelquefois, ils descendaient à un examen plus profond, à la constatation d’une virilité manifeste, sur laquelle ils appelaient grossièrement l’attention du fourrier.

Mais Petitmangin avait trouvé un jeu plus neuf, utile en même temps que récréatif. Affligé d’une invasion de vermine réfractaire aux onguents, il renonçait aux chasses à la glu, décrétait une poursuite courtoise, journalière, s’interdisant la battue générale qui eût supprimé les péripéties en épuisant, d’un seul coup, les ressources d’une giboyeuse forêt. Il partait, la tête entre les jambes, les doigts au creux des buissons, couchant le produit de ses rafles sur une grande feuille de papier blanc, scrutant les pièces capturées à l’aide d’un compte-fils…

— Venez donc voir, Tétrelle !

Tétrelle n’osait refuser son approbation à cette exhibition gratuite, mais il dissimulait mal cette inquiétude de spectateur devant un montreur de puces et gardait son applaudissement pour l’autodafé final, sur le couvercle du poêle.

— Ils se débattent, hein ! criait Petitmangin. Ah ! les sales bêtes, elles me font passer de bons moments tout de même !

Il s’amusait ainsi, souvent seul. Son fourrier, en rentrant, le retrouvait abîmé dans son extermination patiente. Quelquefois, au grand déplaisir de Tétrelle, le verso des « états » à fournir était maculé de crevaisons d’œufs, éventrés d’un ongle insecticide.

Mais différente fut sa contrariété au spectacle du sergent-major couché sur son lit. Il ne dormait plus, se croyant habité par les locataires de l’autre.

Un jour enfin, Petitmangin annonça une coupe de nettoiement, se rasa, ne gardant, dit-il, pour sa distraction, que les chasses privées des petits bois, les garennes axillaires.

À six heures, les doubles dînaient, puis décampaient, jusqu’à dix heures, quand ils ne rendaient pas l’appel du soir au ponctuel Schnetzer dont ils redoutaient ensuite la contre-visite inquisitoriale. Mais assez fréquemment, Petitmangin, éveillé à minuit par le caporal de garde, repartait, ne rentrait qu’à l’aube.

Montsarrat découchait moins ; quant aux doubles des 1re et 2e, ils vivaient un peu à l’écart, incolores, et l’un d’eux, Chupin, la bonne tête de la tablée, toujours en quête de modèles d’états, ignare et conspué, se réfugiait dans la protection de son capitaine, – un compatriote, – qui réglait le trimestre et lui épargnait les tuiles.

Petitmangin et Montsarrat, cependant, restaient, quant à leurs bonnes fortunes, sur une réserve équivoque. Le premier, de ses nuitées en ville, ne rapportait que des sucreries et des pâtisseries légères, pêle-mêle avec du tabac, au fond de ses poches. Il les vidait d’ailleurs sur le lit du fourrier, généreusement.

Le 24 décembre, la veille de Noël, Montsarrat, furieux, jeta son cahier d’ordres à travers la chambre, en criant :

— Quatre jours !… Quatre jours de Schnetzer parce que j’étais boutonné « du mauvais côté ». Ah ! cette punition-là, il me la revaudra !

Petitmangin remontait derrière lui, s’apitoyant.

— C’est embêtant, mon vieux, ton réveillon est flambé.

— Je te crois ! Mais te figures-tu que je n’ai pas compris ? Il veut aller ce soir avec Marie… Il me consigne quand ça le prend… une fois par mois. Seulement, je vais le faire soigner… qu’il n’y revienne plus ! Le réveillon, parbleu ! je n’y tenais pas ; mais c’est notre anniversaire ; nous devions le fêter… Il faut que je la fasse prévenir… Favières, un homme en tenue, tout de suite… Oh ! elle va venir…

— On découche, dit Petitmangin.

— Mais il y aura contre-appel… et plutôt deux fois qu’une.

— Moi, reprit l’autre, j’ai une permission de vingt-quatre heures. Nous resterons couchés demain toute la journée, avec un bon feu, des friandises, du thé…

Il s’arrêta pour protester contre un geste de son collègue :

— Oh ! non, pas ça… très peu. Nous ne nous fatiguons pas. Moi, au contraire, je me refais.

À cinq heures, un homme de garde se présenta dans le bureau de Montsarrat.

— Chef, il y a une femme qui vous demande à la porte.

Le sergent-major se tourna vers Favières, de l’air dont il eût dit : « Hein ? m’étais-je trompé ? »

Puis il descendit, fit une absence de dix minutes environ, revint, radieux, enflé de satisfaction, l’amour-propre à fleur d’yeux ; et jetant devant Favières une pièce de cinq francs, en même temps qu’il déposait sur la table un litre de cognac.

— Ah ! s’écria-t-il, elle est tout de même gentille ! Comme nous ne pouvons passer la soirée ensemble, elle m’apporte de quoi réveillonner avec mes collègues… Le cognac, vous savez, quand il n’y en aura plus, il y en aura encore…

Il empocha l’argent, comme s’il avait voulu simplement en souffleter Schnetzer, la caserne, l’uniforme, le métier…

Puis il alla dîner. Quand il remonta :

— Vous ne sortez pas, fourrier ? dit-il.

— Ma foi ! non, répliqua Favières, fumant devant le poêle.

Monsarrat parut heureux de ne pas rester seul. Il déboucha le litre de cognac, emplit deux petits verres, et, les paumes tendues vers la chaleur, s’acagnarda, en goût de condescendance.

— C’est votre femme qui est venue ce soir ? dit le fourrier, offrant un tremplin à son épanchement.

— Oui… et désolée ! Pensez donc ; c’est l’anniversaire de notre rencontre. Il y a aujourd’hui un an que je l’ai vue pour la première fois, au bal, à Neuville.

— Ah ! c’est là que vous l’avez connue ?

— Bien drôlement. Parce que vous devez savoir… on vous a raconté… Enfin, je ne l’ai pas débauchée, là ! Quand j’ai voulu l’emmener après le bal, elle m’a confié que sa clientèle se composait exclusivement d’officiers. Elle voulait bien créer une exception en ma faveur, mais à la condition que je m’accommoderais du tarif : vingt francs. Ma foi ! j’acceptai, moins par entraînement amoureux que pour apprendre sur les officiers des particularités… vous me comprenez. Elle avait presque tous les célibataires… et quelques autres, attirés et retenus par les garanties que présente Marie, dans ses meubles, discrète, propre, sans les dangers de la plage, ni les promiscuités du 44. Jolie… non, mais fameusement bâtie… et puis si bonne fille !… Enfin je passai une nuit excellente… Eh bien ! croyez-vous que je retrouvai dans mon porte-monnaie, en rentrant à la caserne, le louis que je lui avais donné ? Et le soir même je recevais un mot ne me laissant aucun doute sur la portée de la restitution. Depuis ce jour-là, nous nous voyons régulièrement… Les officiers ?… Ils n’ont point quitté Marie pour cela. Seulement, ils l’appellent chez eux, tous, sauf Schnetzer, qui me consigne régulièrement une fois par mois, afin d’être sûr de ne point me trouver auprès d’elle… Mais il aura son compte. Marie m’a dit : « Il emportera sur la figure les traces de son passage chez moi ! Regarde-le demain matin. » Elle est si gentille !…

Jamais Favières n’avait reçu les confidences de son chef ; il l’écoutait avec stupéfaction, évitant de l’interrompre, s’expliquant, à mesure qu’il parlait, des attitudes et des habitudes, des soins et des besoins, sa science et son inconscience.

— Alors, c’est chez elle que vous allez tous les soirs ? dit le fourrier, sur un arrêt de Montsarrat. N’est-ce pas monotone à la fin ?

Mais l’autre se récria :

— Je fais tout haut la lecture des feuilletons que Marie collectionne. Nous lisons en ce moment les Nuits du Père-Lachaise… Elle coud… Ah ! peut-être n’irais-je pas aussi souvent… Mais elle prétend que ça lui rend le travail plus facile – et elle travaille pour moi.

Il lâchait cela, tranquillement, dans la fumée de sa pipe, dissipée à petit souffle, comme on chasse de légers scrupules.

Tout à coup il se leva, attira entre ses pieds une petite malle rangée sous son lit, l’ouvrit…

— Il faut que je vous montre.

Il s’était assis en tailleur, par terre, devant la malle béante, exposant le premier de ses compartiments superposés : un capharnaüm où les objets de toilette et d’étagère, confondus, semblaient provenir du pillage d’une chambre de fille.

Montsarrat prit une boîte en ivoire, garnie d’une mignonne houppette à poudre de riz.

— Souvenir du premier bal, à Neuville, dit-il.

Un peigne en écaille :

— Après une promenade à Puys.

Un porte-cigares en maroquin :

— Je ne me rappelle plus.

Un nécessaire :

— Pour rien.

Il continua son étalage, mettant des dates sur des objets, passant outre quand sa mémoire le trahissait, déballant à la fois ses souvenirs et des bibelots, qui racontaient l’histoire de leurs premiers mois d’amour.

Il enleva le compartiment, découvrit des piles de linge, s’arrêta complaisamment à cette seconde étape de leurs relations. À mesure qu’il déplaçait un paquet, il déchirait l’étiquette chiffrée, à en-tête de magasin, indiquant des pièces neuves, et il épinglait, à la place, un souvenir, comme on arrache les feuilles d’une éphéméride :

— Six chemises fines, « pour ma fête ». Deux douzaines de mouchoirs, « pour la sienne ».

— Ah !… fit le fourrier, interloqué.

— Oui ; c’est la même chose.

Il reprit :

— Trois foulards de soie, pour l’anniversaire de ma naissance. Des cravates, je ne les compte plus. Des chaussettes tricotées par elle. Huit serviettes de toilette, – à Pâques. Et tout ça ourlé, marqué à mes initiales…

Il s’interrompit pour envoyer une pensée de reconnaissance à la donatrice évoquée :

— Je sais bien… oui… j’aurais dû la quitter, à cause des officiers, de la consigne, des ennuis qu’elle me vaut… Mais je ne peux pas, hein ! Elle est trop bonne pour moi… Je ne la remplacerais jamais, certainement !

Il revint à son triage ; il oubliait Favières, dans le feu de l’inventaire, le bilan hâtif d’une année d’amour. Il descendait, parfois, à une estimation approximative : « Ça vaut bien… » ; mais il se rattrapait sur d’autres objets, disant alors nettement : « Ça vaut tant ».

Il ne fit qu’une courte pause devant le troisième compartiment renfermant un vêtement civil, bottines et chapeau compris.

— Elle m’a acheté cela l’été dernier, pour aller à la campagne. Nous dînions tous les dimanches au restaurant. Elle me donne son porte-monnaie avant d’entrer et je le lui rends en sortant, après avoir payé. Combien de fois m’a-t-elle dit : « Je ne veux pas te coûter un sou. Ta solde n’est pas si élevée. » Par exemple, des cadeaux utiles, toujours. Elle veut que j’aie mon trousseau complet quand je serai libéré… C’est bien aussi grâce à elle que j’ai pu réaliser quelques économies.

Il était arrivé au fond de la malle. Dans une chaussette hors de service, du numéraire tinta.

— Ah ! nous nous sommes bien aimés ! fit-il.

Et Favières songeait que son chef venait de déballer toute sa vie, du haut au bas de ce coffre. Chaque tiroir marquait une étape dans la chute ignominieuse. Il n’avait mis qu’un an à parcourir l’échelle, à tomber du couvercle de la malle au fond. Leurs relations commençaient aux boutons de manchettes et finissaient à la pièce de cent sous. Tout l’homme tenait dans cette malle ; en la vidant pièce à pièce, il se démontait anatomiquement.

Confiné dans l’inventaire des souvenirs matériels, il restait, cependant, quant aux procès-verbaux d’alcôve, d’une pudeur parfaite. Il semblait avoir, pour l’ordure physique de l’amour, une répulsion honnête, ne traitant, cartes sur table, que le côté esthétique des rapports de la femme avec le soldat. Il élevait l’entretien de celui-ci à la hauteur d’une compensation, combinait d’instinct l’imbécillité décorative de la fille et la fatuité galonnière du gradé, en vue d’une revanche du militaire, dérisoirement rétribué, sur le civil rémunérateur.

Quand Montsarrat eut replacé, l’un sur l’autre, les trois compartiments et refermé la malle, il s’assit dessus. Il avait l’air, ainsi, de tasser la provision, comme un amant profitant de l’absence de sa maîtresse pour la quitter en emportant le ménage.

Puis, l’ayant soulevée, pesée, il repoussa la malle sous son lit, avec le geste de la trouver trop légère encore, ne valant pas le voyage, la rupture.

Il vint ensuite se camper devant Favières et résolument :

— Voyons, n’ai-je pas raison contre Petitmangin ? dit-il. Je ne m’en irai pas comme les camarades, quasiment nu ; j’aurai le temps de chercher une place, au départ de la classe… Lui, c’est de la parfumerie, des gâteaux, des liqueurs… Et puis après ? Il a pour cent francs de ces bibelots-là dans sa valise… ça le conduira loin !…

— Ah ! Petitmangin ?… questionna le fourrier.

— Oui, il a pour maîtresse la femme d’un mécanicien classé à bord d’un transatlantique... Pas belle, non… mais charmante avec lui… Il aurait ce qu’il voudrait…

Le clairon, sous la fenêtre, sonna l’extinction des feux.

— On se pagnote, hein ? dit Montsarrat.

Il procéda à sa toilette de nuit qui dura une demi-heure, à raison du shampooing à l’eau-de-vie de marc dont il s’ondoya, pour se fortifier le cheveu.

Le surlendemain, au réveil, Petitmangin entra brusquement dans la chambre de son collègue, encore couché, le secoua pour lui raconter ses deux nuits, sa journée de la veille. Puis il retourna ses poches, en fit tomber des chatteries, des gâteaux à thé, un dessert varié, dont il forçait l’autre à prendre sa part.

— Je t’assure, c’est pour toi… elle t’envoie cela. Quand elle a su que tu étais consigné, elle voulait aller chercher ta femme. Mais je m’y suis opposé, sans dire que Schnetzer… tu comprends ?

— Ah ! Schnetzer… si tu l’avais vu hier, au rapport… Il a le nez coupé en deux, d’un coup d’ongle.

— Tiens, des caramels, interrompit Petitmangin, en débouchant un flacon de confiseur.

Mais Montsarrat le considéra avec une expression indéfinissable et murmura :

— C’est tout de même bête ! Avec l’argent de ces foutaises, tu pouvais avoir une demi-douzaine de beaux mouchoirs.

V

— Eh bien ! allez-vous passer dans votre famille les fêtes du jour de l’an ?

— Oh !… moi, je dois compter un jour de voyage, sur les trois ou quatre qu’on accorde… Ce serait une dépense inutile.

— Mais vous, monsieur Favières, qui êtes de Paris ?

— Moi… vingt-quatre heures seulement… je saute dans le train. Mais le double ne veut pas que je parte, à cause du règlement de trimestre.

— Tous les comptables sont bloqués, ces jours-ci ?

— Oh ! les fourriers, oui… Tu verras bien si Montsarrat et Petitmangin se la foulent. Je sais où ils décompteront leur feuille de journées.

En venant de communiquer le rapport, au mess, Tétrelle et son camarade étaient entrés chez la Couturier. À cette heure de la matinée, la boutique était vide, mais Généreuse descendit vivement lorsqu’elle eut, par le judas, reconnu les consommateurs. Amicalement, elle causait avec eux, debout, devant la table où ils se faisaient servir le café. Et elle les étonnait en les nommant, sans confusion, comme de vieux clients, bien qu’elle les vît pour la seconde fois.

Tétrelle fut flatté.

Cette semaine-là, ils vinrent tous les soirs. Ils arrivaient de bonne heure, d’abord pour éviter l’encombrement, ensuite parce que le travail du bureau, nouveau pour eux et prenant à leur yeux une importance exagérée, les déterminait à rentrer pour l’appel.

Alors, ils firent vraiment connaissance avec les Couturier.

Généreuse, si bonne fille, et la vraie femme de trente ans, tout en lèvres et en yeux, comme l’en-tête à promesses d’une facture que son corps acquittait.

Si donnante aussi ! suivant un qualificatif accrédité.

Quand elle servait, le plateau appuyé à la taille, son corsage en surplomb, entre les consommations, elle semblait s’offrir elle-même, apéritive, prête à décoiffer deux goulots compliqués, capsulés d’étoffe.

Delphine, très femme à quatorze ans et déjà s’affruitant, mais l’air hostile, la bouche en moue et un regard de fausse dormeuse, accentuant, par comparaison, l’accueil ouvert de l’autre. Le « poulot à Généreuse », un mioche de quatre ans, bien doux, vivant dans les jupes de sa grand’mère, une vieille Polletaise sèche et haute, reléguée au premier, parmi la progéniture bâtarde de sa fille.

Depuis l’arrivée du nouveau détachement, cependant, elle surveillait davantage la boutique, entr’ouvrait fréquemment le judas, quand elle croyait Généreuse seule avec un militaire. L’honnêteté de l’aïeule se retrempait dans les risques courus par la propriétaire. Tendre aux deux petits enfants qui avaient défriché la grand’maternité du double fond de son cœur, elle s’insurgeait contre de nouvelles aventures où leur commerce eût sombré. Car ces caprices, en faveur d’un seul, dépeuplaient le café, à l’inverse de la famille.

La veille du jour de l’an, Favières et Tétrelle ne firent qu’une courte apparition, déjà habitués, n’ayant pu se résoudre à prendre prétexte de leur règlement de trimestre, pour ne point venir du tout.

Maintenant, on se donnait la main ; Généreuse s’asseyait à leur table et Delphine même se dégelait, les yeux plus clairs, presque réveillée. Le petit Parisien les séduisait visiblement par sa politesse un peu dédaigneuse, son air de « monsieur » sous l’uniforme, une douceur de geste, de parler et une finesse d’extrémités, contradictoires. Tétrelle, servile copiste de Favières, bénéficiait de l’intérêt que celui-ci provoquait, déférant, en outre, à cette loi qui interdit au soldat de sortir, de boire, d’aimer, seul, de « faire suisse » devant les comptoirs de la cantine et de l’amour.

— On vous verra demain ? demanda Généreuse, en les reconduisant.

— Mais, sans doute ; nous viendrons vous présenter nos souhaits, déclara le fourrier de la 4e.

— Elles ont l’air d’en tenir…, remarqua Tétrelle, quand ils furent dehors.

— Laisse-moi faire… S’il n’y a personne en pied dans la maison…

Favières n’acheva pas sa pensée. Ils rentrèrent au Pollet, sans discourir, et, la lampe allumée, commencèrent le décompte des masses individuelles, d’après le système encore en vigueur.

À dix heures, Petitmangin et Monsarrat parurent. Le premier rapportait une bouteille de bénédictine, des gâteaux secs, un sac de pralines et des confitures.

— C’est ma femme qui a bourré mes poches… pour que je pense à elle à minuit, en fêtant la nouvelle année.

— Moi… on me réserve une surprise, annonça Montsarrat.

L’autre reprit :

— C’est bien entendu, les quatre doubles et les quatre fourriers du bataillon se réunissent ici à minuit… Là-dessus, passez-moi les livrets matricules, Tétrelle, et gardez les autres… Le lieutenant veut les signer demain matin.

Son collègue s’étant retiré, il poursuivit :

— Avons-nous enregistré les derniers bulletins de réparations ? Non… Écrivez alors ; je dicte : 4818, Dupont. Un ressemelage, 2 fr. 65. Produit de 92 journées à 11 centimes : 10 fr. 12. 1er janvier, reste en avoir : 36 fr. 45.

— Encore une biture à la clef, interrompit Tétrelle ; les hommes touchent beaucoup de décompte, ce trimestre-ci.

— Oh ! ils n’attendront pas jusque-là ; vous verrez demain. On a payé les mandats, tantôt… une floppée ! Les parents ont coupé dans le départ pour le Tonkin… Nous continuons : Fourbir la lame à la meule de grès, 15 centimes.

Tétrelle répéta : « Meule de grès… 15 centimes… »

— Vous allez donc chez Généreuse ? demanda le chef, cinq minutes après.

— Oh !… de temps en temps, confessa le fourrier, avec embarras.

— Une bonne p… n’est-ce pas ? Elle a eu Delphine à quinze ans. Son père ? Un adjudant, aujourd’hui lieutenant je ne sais où et qui, après avoir promis le mariage, a changé d’idée comme de garnison. La même histoire que pour le gamin enfin.

— Ah ! l’enfant…

— Le fils d’un sergent de la classe 77… paraît-il. Celui-là, à sa libération, retourna dans son pays pour y rassembler ses papiers, soi-disant. On ne l’a pas revu. Il était tout à fait de la famille. Il dînait tous les jours chez les femmes… Un malin qui l’a coulée douce pendant deux ans. Où en sommes-nous ? Ah ! Polir et bronzer le canon : 55 centimes. Faites vos totaux.

Ils comptèrent mentalement, se mirent d’accord, puis :

— Oh ! vous savez, pas difficile avec Généreuse ; seulement incommode pour coucher, à cause du petit qui reste avec elle, de même que Delphine partage la chambre de sa grand’mère… Alors, que voulez-vous que les sous-officiers fassent de leur permission de la nuit ?… C’est désagréable pour eux. Ah ! n’oublions pas un caleçon et une paire de godillots pour le lieutenant. Je les prends sur ma masse ; il me remboursera de la main à la main. Et vous croyez que nous ne sommes pas plus heureux que les officiers sans le sou ! s’écria Petitmangin, en roulant une cigarette.

Ils avaient fini ; Tétrelle dit :

— Je vais sonner l’assemblée.

Il sortit, ramena, bientôt après, les comptables des trois compagnies ; ceux de la 2e faisaient défaut.

— Chupin est couché et son fourrier n’arrive pas à établir les bordereaux.

— Faut qu’ils viennent ! Chupin va camper.

Ils descendirent tous les six, pénétrèrent avec précaution dans la chambre de leur collègue. Il dormait, penchant encore sur un inénarrable roman : La Borgnesse de la Guillotière, une tête en pain de sucre, des oreilles comme des anses, une denture à lacunes, un teint fané par d’érémitiques égarements.

Montsarrat et Petitmangin empoignèrent la paillasse et le matelas, les bousculèrent en criant : « Ho ! hisse ! » tandis que Chupin, réveillé, s’enveloppait dans ses draps. Mais ils les lui enlevèrent aussi, divulguant sa nudité minable, des jambes sales jusqu’aux genoux, des fesses de pauvre.

— On te la souhaite bonne et heureuse, Adonis !

Car il s’appelait exactement Adonis, sans défense contre l’ironie de ce baptême, tête de Turc jusqu’en son état civil.

Il prit le parti de se lever, s’habilla en maugréant.

— Le défilé dans les chambres !… La visite !

L’idée, émise par l’un d’entre eux, les enthousiasma tous. Mais il était prudent de se travestir, pour éviter les dénonciations. Ils mirent au pillage le linge de cuisine, en réserve sur les planches à bagages, s’affublèrent de bourgerons sous lesquels leurs galons, leur tenue de sous-officiers, disparaissaient. Puis, le képi ceint de torchons en turbans, ils allèrent emprunter au poste de police son falot et commencèrent de processionner derrière trois loustics, dont l’ingénieux assemblage figurait une bête apocalyptique, houssée avec les draps de Chupin et montée par une manière d’Arabe, en burnous, la crosse sur la cuisse et le sabre au clair.

Quand ils traversaient les chambres, la maigre lumière du falot s’épandait honteusement sur les lits symétriques, pareille à un rayon de lune sur un champ de bataille, se brisant à de lugubres renflements, léchant des corps à vau-de-route, parmi les taches sanguinolentes des culottes, étendues sur l’énorme motte brune de la couverture égalitaire.

Des têtes émergeaient, puis replongeaient dans la nuit de leur terrier, affolées par l’œil agressif de la lanterne. Mais chaque sergent-major opérait dans sa compagnie, soucieux d’impunité.

En parcourant les chambres de la 4e, Montsarrat reconnut le petit Breton Quélennec, le brosseur du fourrier. Il s’approcha de son lit, arracha la couverture, les draps, troussa la chemise… Une médaille au bout d’un cordon pendait, très bas, sur sa poitrine. Le double, gravement, pointeur médiocre, cracha au ventre de l’homme. Alors, tous défilèrent, rectifiant le tir, imperturbables.

Le Breton, d’abord ahuri, s’était dressé, cherchant des injures compréhensibles. Il ne trouva que : « Ça… salaud… ça, salaud ! » qu’il répétait pendant que disparaissaient successivement les bons supérieurs, en psalmodiant un refrain en honneur dans les chambrées :

 

Les pomm’s de terr’ pour les cochons,

Les épluchur’s pour les Bretons ;

À la nigouss, gouss, gouss.

À la nigouss...

 

Très lâches, les sous-officiers, avant de plaisanter, constataient soigneusement l’identité de la victime, passaient, avec respect, devant les lits des fortes têtes qui eussent pu se plaindre ou se défendre. Pourtant, dans les chambres de la 3e, ils crurent bien, une fois, s’être trompés. Petitmangin venait d’exécuter à souhait ce joli tour qui consiste à se glisser sous un lit, puis à se relever en soulevant les planches. L’homme était heureusement retombé parmi les pièces disjointes de sa fourniture, dans un fracas épouvantable.

Quand il fut debout, les farceurs avaient disparu. Il ne se plaignit pas, mais, s’emparant aussitôt d’un balai de corvée, il en fit sauter le manche et se précipita dans l’escalier.

Petitmangin l’attendait sur le palier, la tenue rectifiée, très digne, censément attiré hors de sa chambre par le bruit.

— C’est vous qui faites ce potin ?… Taisez-vous ! Si vous n’êtes pas couché dans deux minutes, je vous envoie à la boîte.

Le soldat s’en alla à reculons, piteux, ridicule, avec son manche à balai sous le bras.

Alors le sergent-major rentra dans sa chambre où s’étaient réfugiés ses amis, silencieux, aux écoutes.

— Eh bien ?

Petitmangin ne répondit pas tout de suite, les côtes joyeuses.

— Ah ! pas de pet que celui-là se plaigne. Je lui ai foutu une venette !…

Tétrelle avait débouché la bouteille de bénédictine ; mais il s’enquit ensuite, inutilement, des quarts dans lesquels on pût boire. Il en alignait cinq cependant, – tous sales, pour l’usage externe.

— Prenez-en dans les chambres.

Le fourrier disparut, et quand il revint, on trinqua.

— À l’extinction du militarisme ! proposa Favières.

Personne n’avait compris.

— À la mort du pape, dit le chef de la 1re, lequel ne ratait jamais cette plaisanterie.

— À la classe ! cria Montsarrat.

Et tous choquèrent le quart, enlevés par ce toast.

Chupin mangeait des confitures avec un double décimètre, ses collègues broyaient des pralines ; les gâteaux secs étaient abandonnés aux fourriers qui, altérés, buvaient la bénédictine étendue.

Puis on se sépara.

Le matin, dès huit heures, le bataillon était ivre, justifiant les prévisions de Petitmangin. Un adjudant et les officiers devant se rendre chez le commandant, le premier pour le rapport, les autres pour d’indifférentes congratulations, la caserne se trouvait abandonnée à la troupe.

Depuis le réveil, la cantine ne désemplissait pas ; sous-officiers, caporaux et soldats fraternisaient devant le comptoir, en dépit des règlements prohibitifs. Et les plus soûls étaient les hommes qui n’avaient point reçu d’argent, inépuisablement remorqués, consolés, pleurant d’ivresse, la face cuite dans le court-bouillon d’un attendrissement compliqué. D’aucuns chantaient, travaillaient des prouesses ; des anciens, plus résistants, ouvraient seulement, en boutonnières fatiguées, des yeux éraillés, comme par du vin extravasé ; un tout jeune, qui avait cru pouvoir traverser, seul, la cour, y demeurait brandillant, achevé par le froid, – la risée des chambrées, aux fenêtres.

Le sergent Blanc, lui, sollicitait tous les Parisiens, sous prétexte qu’il était allé les chercher. Il hurlait son unique chanson, au refrain connu et repris en chœur :

 

Quitter Bacchus, c’est bien dommage :

Sans Vénus, peut-on vivre heureux ?

Ma foi ! je prétends qu’à notre âge,

On doit les aimer tous les deux (bis).

 

Il fallait absolument, à la fin, qu’il embrassât quelqu’un, la pipe exceptionnellement enlevée du râtelier commissural, de la brèche naturelle que des jus fugitifs lubrifiaient.

À neuf heures, ivre-mort, il se traîna jusqu’au petit bassin-lavoir. Il y resta, penché sur l’eau, pendant dix minutes ; puis, souriant, ayant repris son aplomb, il s’en alla présider une seconde séance chez le débitant du coin de la grande rue du Pollet et du quai de la Caserne.

Quand il sortait ainsi du quartier ou qu’on l’y ramenait inerte, le factionnaire, qu’impressionnaient ces brindes légendaires, rectifiait vaguement la position.

Dans les chambres, des soldats, debout depuis deux heures à peine, se recouchaient sur leur lit fait, assommés par le vitriol et les vinasses violâtres. Et ceux-là s’allongeaient en des postures de suicidés, les bras pendants, la tête enfouie, les pieds énormes, mal emmanchés dans le pantalon, – des pieds de cadavre.

Montsarrat et Favières dormaient encore, lorsque Quélennec entra dans leur chambre, en criant :

— Chef !… chef !… Chanut… fou… Chanut… dégainé !…

Le sergent-major se frottait les yeux.

— Qui ?… Chanut… tu dis ?…

— Le bouif… oui… toi venir…

— Ah ! le cordonnier, l’albinos… Allez donc voir, Favières.

Le fourrier passa son pantalon et suivit le Breton.

Dans la chambre voisine, au milieu des couvertures arrachées, des planches et des châlits désassemblés, Chanut gesticulait, l’épée-baïonnette à la main. Il était abominable, écumant, avec les chairs recousues de sa figure, sa canitie, son regard de bête enragée. Tout petit, malingre, il tenait en respect quarante hommes entassés aux portes, prêts à la fuite.

— À qui que je repasse mon rasoir sur le ventre ?

Il fit mine de s’avancer ; il y eut une bousculade.

— Le capitaine… lieutenant… sous-lieutenant… tous des vaches ! Je suis de la classe… Je leur rince les boyaux de la tête !

Il allait et venait, comme dans une cage, piétinait des draps, des traversins :

— Je suis le maître… Ah ! le fourrier… Écrivez : aujourd’hui, repos ; demain… repos ; tous les jours… repos… Le colonel, signé : Chanut.

Il se haussait, protégé par une barricade de fournitures, avec sa tête de vieil assassin, suant l’absinthe.

Aux portes, les spectateurs se taisaient, immobiles. Au premier rang se tenaient les sous-officiers, impuissants, sentant confusément le ridicule de leurs galons, des marques d’autorité prodiguées sur les manches et le képi. Une ironie latente les souffletait, – par derrière.

Mais Édeline arriva, se fraya un passage.

— Comment, c’est ce singe ! Attendez…

Il se détacha du groupe, fit un pas vers l’albinos.

Celui-ci, d’abord interloqué, ricana :

— Ah ! c’est toi… Parisien… la Villette… Je te mange…

On crut l’autre perdu, d’autant qu’il tomba, assis, avant même que l’ivrogne l’eût atteint. Mais c’était une ruse d’Édeline. Les paumes touchant le plancher, en arc-boutant, il raidit les bras, s’enleva, lança alternativement ses deux pieds en avant, dans la poitrine de Chanut qui alla rouler à cinq pas.

Montsarrat venait de paraître ; il cria :

— Empoignez-le !

Bravement, les premiers, les sous-officiers se ruèrent sur le cordonnier, pendant que le Parisien narguait :

— Comment, toi, bouif… tu ne connaissais pas la savate !

Chanut se débattait encore, essayait de mordre. On dut le descendre à la salle de police dans une couverture. En route, les sergents, sournoisement, le « passaient à tabac », tels des argousins.

— Eh bien ! il est sûr de son affaire, dit Montsarrat en rentrant dans son bureau, suivi du fourrier. Mais il s’entendit appeler.

— Une lettre pour vous, chef.

Il regarda la suscription, reconnut l’écriture.

— C’est la surprise, murmura-t-il.

Et, naïvement, il demanda :

— Il n’y avait rien avec… pas de paquet ?

— Non, chef.

Légèrement déçu, sans hâte, il déchira l’enveloppe, déplia la lettre, ne vit pas tout de suite le papier qui s’en échappait, tombait à ses pieds. Favières, qui l’observait à la dérobée, eut donc le temps de discerner un billet de banque, – cinquante ou cent francs, – avant que le sergent-major, l’ayant ramassé, l’escamotât.

L’après-midi de ce jour de l’an fut funèbre.

À une heure, Tétrelle, en tenue, vint chercher Favières qui travaillait déshabillé.

— Eh bien ! nous n’allons donc plus là-bas ?

— Si, mais pas maintenant. Il faut se faire désirer.

— Tu sais bien que, ce soir, le café sera plein.

— Encore une fois, veux-tu te reposer sur moi ?

Tétrelle n’insista plus, alla s’étendre sur son lit, sa capote en couvre-pieds. Ce fut Favières qui le réveilla, vers quatre heures et demie. Presque aussitôt le clairon sonna la soupe des sergents.

— Là, c’est le moment, dit le fourrier de la 4e. Comprends-tu ? Nous allons censément faire signer nos pièces, pendant que les sous-officiers dînent. Nous sommes sûrs de ne pas les trouver chez Généreuse. On nous servira toujours à la cantine quand nous rentrerons.

— Riche idée ! s’écria Tétrelle, debout, réparant le désordre de sa tenue.

— Ce n’est point tout. Quélennec a battu les environs de Dieppe toute la matinée, pour nous procurer deux petits bouquets. Ils sont dans ma chambre. Oh !… pas grand’chose… mais c’est l’attention ; les femmes aiment ça.

— Riche idée ! répéta Tétrelle, enthousiasmé.

Ils retournèrent ensemble dans le bureau de Favières, dissimulèrent dans les puits de leurs poches de capote les deux bouquets. Puis ils se tirèrent réciproquement, mirent un carton sous leur bras et sortirent.

Généreuse, en les apercevant, se leva.

— Je disais justement à Delphine que vous ne viendriez pas.

Elles étaient seules ; simultanément, les deux fourriers posèrent leurs bouquets sur le comptoir, sans hommage personnel direct, sans préférence affichée.

— Voulez-vous nous permettre ?…

Et Favières, décoiffé, tendait le cou un peu, de façon qu’elles ne savaient s’il offrait le cadeau ou le baiser.

De bonne grâce, elles se laissèrent embrasser.

— Est-ce gentil d’avoir pensé à nous ! Vous êtes les seuls… disait Généreuse, réellement flattée, le nez dans ces fleurs qui ne sentaient rien, des fleurs grelottantes, en mie de pain.

— Qu’est-ce que nous allons vous offrir ?

— Pardon, c’est nous, protesta Favières.

Il y eut un court débat, non tranché. Les deux femmes avaient quitté le comptoir, s’étaient assises devant la table dont les fourriers tenaient le haut bout.

— Nous sommes rompues, déclara Généreuse, tandis que sa fille confisait dans le continuel demi-sommeil des bêtes domestiques. Ce serait pourtant bien mignon de pouvoir rester en famille, un pareil jour.

— Bien sûr, appuyèrent les sous-officiers.

Ils échangèrent encore quelques vues sur la caserne, les collègues, l’ivresse du sergent Blanc ; puis les fourriers voulurent payer, près de partir. L’assaut recommença. À la fin pourtant, Favières l’emporta. Mais Généreuse s’était ménagé une revanche.

— Écoutez : nous resterons ouverts jusqu’à onze heures. Si vous passez par ici, entrez donc. Maman a mis une tarte au four ; nous la mangerons tous les quatre, quand le café sera fermé.

— Bon ! mais nous ne promettons rien, répondirent hypocritement les jeunes gens, bien décidés à accepter au fond.

— Eh bien ! dit Favières, dehors, me suis-je trompé ?

— Non, mais qu’est-ce que nous allons faire jusqu’à onze heures ?

— Ah ! oui…

Après dîner, en effet, ils furent perplexes. Promener leur flânerie à travers les rues, les cafés de Dieppe, ils n’y songeaient plus, suffisamment renseignés sur ce genre de distraction. Au théâtre, on ne jouait pas ; ils ne connaissaient personne en ville, et ils avaient cinq heures à perdre !

Machinalement, comme font tous les soldats désœuvrés, ils s’étaient couchés tout habillés, Favières sur son lit, Tétrelle sur le lit de Monsarrat. C’était le vingtième dimanche qu’ils tuaient ainsi ; ils ne se plaignaient plus, les nerfs trempés, la volonté quotidiennement douchée, voués aux lâchetés de la position horizontale, tout le corps au même niveau… Et c’était dans le sommeil, la vie même de l’individu : sa tête, le chef, tombant plus bas que les pieds, seuls actifs, toujours prêts à battre une… deux… une… deux, et faisant du soldat une sorte de métronome remonté à son heure. Les sens, croupissants, n’avaient plus que des poussées maraîchères, dans les châssis des casernes, sous le terreau des corvées et l’arrosage de la discipline.

Au bout de cinq minutes, les deux fourriers n’ayant plus rien à se dire, Tétrelle s’endormit, la bouche ouverte, tandis que Favières, les yeux clos, les bras repliés derrière la tête, s’abîmait dans une rêverie profonde, alimentée par l’anniversaire des 1er janvier disparus, passés parmi ses proches.

Jamais plus exquises ne lui avaient semblé ces réunions bourgeoises du jour de l’an. La fatigue des visites, la banalité des souhaits, l’arc des sourires, tendu depuis le matin, l’ennui des corvées officielles et des baisers offerts par les lèvres, comme à bout de pincettes ; tout cela s’effaçait devant la tablée de famille d’une petite pièce claire où l’on avait chaud, dans la joie ambiante des enfants et le relâchement digestif des grandes personnes. À cette heure, la solennité se résumait, aux yeux de Favières, en une suspension de porcelaine blanche, énorme et toute ronde, parmi les S prétentieux d’attributs latéraux. Les grands parents l’allumaient ce jour-là seulement. Et tous les premiers de l’an se sont inscrits en son ventre lumineux, reflétant les têtes circulairement et gardant, pour chaque réception, la place d’un nouveau petit bec rieur, entre les faces inamovibles des vieux portraits !

Favières, les paupières soulevées, s’étonna de l’obscurité qui l’enveloppait. La lampe charbonnait ; la mèche agonisante, rougeâtre, humide, semblait un œil écillé, pleurant dans l’ombre. La flamme eut un ressaut désespéré, puis sombra, tandis que la lampe faisait entendre un gargouillement épouvantable, pareille à un cadavre qui se vide. Le fourrier se secoua, transi, ayant oublié d’étendre sur soi sa capote. Il avait les genoux glacés et les cheveux debout, comme rebroussés par ces dures brosses de perruquiers tortionnaires. Sa pensée le ramena d’un bond à Paris, l’installa sous la suspension ; et il voyait distinctement rire des visages dans la porcelaine, au-dessus de la soupière, également ronde et blanche, où fumait un potage cérémonieux. Alors il se jeta à bas du lit, frotta une allumette rageusement, cherchant quelque chose à briser, crevant, à coups de pied, des pains empilés dans la poussière de charbon, les crachats et la boue de godillots.

Tétrelle s’était réveillé frissonnant aussi. Les deux hommes se regardèrent un instant, en étrangers. Enfin, Favières demanda :

— Quelle heure est-il ?

— Dix heures seulement.

— Zut ! partons. Ah ! voilà un jour de l’an dont je me souviendrai !

— Moi, j’ai dormi un bon coup, dit simplement Tétrelle.

Et ils s’en allèrent, avec une permission de la nuit en règle.

Avant d’entrer chez Généreuse, ils s’arrêtèrent rue Notre-Dame, regardèrent dans le café, à travers les rideaux. La salle était pleine ; des bras galonnés gesticulaient.

— Ma foi, tant pis ! Viens, s’écria Favières, qui battait la semelle.

Mais ils durent se faire servir sur le comptoir même, faute de place. Penchée vers eux, la patronne murmura :

— Partez en même temps que vos camarades ; vous reviendrez ensuite. Je n’arriverais jamais à me débarrasser d’eux.

Discrètement, les fourriers marquèrent qu’ils avaient compris.

Adossé contre un pilier de fonte, Favières observa le dégorgement des joies militaires ; et ce spectacle accrut son découragement et son ennui. Des mains déterminées s’exerçaient au Zanzibar, faisaient rouler les dés dans la poix des sirops ; des exclamations et des coups de poing sur la table soulignaient les chiffres élevés. On se serait cru, d’ailleurs, au fond d’une campagne quelconque, au cabaret, n’eût été la continuelle caresse dont, ici, le regard flattait les galons. Les tripoteurs de cartes ou de dominos, abattant leur jeu, affirmaient moins un gain qu’une autorité équivalente ou supérieure. On ne montrait plus un point, mais un grade. Le geste disait : Sergent, comme on annonce le roi, étalait un galon, comme on pose le double six.

Peu à peu, cependant, par groupes, les sous-officiers disparurent.

Aussi bien, Généreuse les molestait, enlevait significativement les verres vides en répétant : « Je vais fermer », agacée par des bandes qui restaient là pendant trois heures, autour d’un litre de boisson de trente centimes.

Favières et Tétrelle se retirèrent à leur tour, sans trop s’éloigner toutefois, surveillant le café. Enfin, Généreuse et sa fille posèrent les volets, les derniers clients partant. Cachés derrière l’église Saint-Jacques, les deux fourriers traversèrent alors la place, rentrèrent dans le café dont la porte fut fermée aussitôt.

— Qu’est-ce que je disais ? s’écria la Couturier ; onze heures et demie ! Enlevez donc votre ceinturon, votre shako ; mettez-vous à votre aise…

Ils obéirent, pendant qu’elle étendait, en guise de nappe, sur le marbre d’une table, deux serviettes bout à bout. Ensuite, elle disposa quatre assiettes, des couteaux, des verres.

— Qu’est-ce que vous boirez ?

— Oh ! pas de cidre ! supplia Favières, à qui la cantine avait donné l’horreur des urines de malades qualifiées piquettes.

— Du vin cacheté, alors ? Je descends à la cave : éclairez-moi donc.

Elle ouvrit une trappe, descendit légèrement, suivie par le Parisien, maladroit, explorant l’échelle.

— Là, c’est bien, laissez-moi passer maintenant.

Elle le précéda pour remonter, plus lente, une main retenant les bouteilles, l’autre main relevant la robe. Favières souffla la bougie et, sans hésiter, jeta sous les jupons des doigts persuasifs. Généreuse s’arrêta un moment, tournant un peu la tête, – comme on écoute.

Puis elle continua son ascension et rentra dans le café, souriante.

Delphine avait servi la tarte, énorme, jutant une sorte de sang de bœuf sur un substantiel traversin infléchi, gondolé à peine, ainsi qu’un couvercle de poêle. Mais au moment où ils attaquaient cette pâtisserie, des coups de poing ébranlèrent la devanture, tandis qu’une voix avinée, après avoir annoncé : « C’est nous ! » proclamait des noms.

— Bon ! Blanc avec les sergents de sa compagnie, dit Tétrelle.

— Nous n’ouvrons pas, déclara nettement Généreuse.

Des poings retombèrent sur les volets.

— Y a de la lumière ! Faudrait pas nous la faire !

— Éteins le gaz ; ils croiront que nous allons nous coucher, conseilla Delphine.

— C’est vrai, tu as raison.

La mère se leva, fit la nuit ; tous quatre restèrent immobiles.

Les coups redoublèrent d’abord, exaspérés, interrompus seulement quand le bruit couvrait les injures à l’adresse des femmes. Il y eut un effort des épaules contre la porte.

— As-tu poussé le verrou ? demanda Delphine.

Et toutes deux, à l’aveuglette, allèrent vérifier la fermeture. Les ivrognes, quelques instants encore, émirent de véhémentes appréciations, retirèrent leur clientèle, dignement. Puis on les entendit s’éloigner en hurlant le refrain de Blanc :

 

« Quitter Bacchus, c’est bien dommage…

 

Il s’agit de trouver les allumettes maintenant, dit Généreuse, quittant la porte derrière laquelle elle s’attardait et s’aventurant avec Delphine, dans l’ombre de la boutique.

— Par ici… indiquèrent vaguement les fourriers.

Aucun choix n’était possible. Ils empoignèrent au hasard les femmes, la mère et la fille, côte à côte, les renversèrent sur eux, toujours assis. Les tables de marbre faisaient aux tabourets des dossiers qui brisaient les reins.

Et dans cet assaut, au tâter, préalablement troublé par l’appréhension d’une minorité scabreuse, l’ennui physique d’une défloration hâtive, une inaptitude de caractère aux apprentissages et aux responsabilités, Favières exulta lorsque ses approches fourragères eurent pressenti Généreuse, à l’indulgent accès d’un praticable estuaire.

VI

Le trimestre réglé, les recrues dûment incorporées, broutant les chardons de l’instruction individuelle qui ne réclamait pas encore l’emploi des cadres complets, les comptables « firent du lard » dans les compagnies.

Tétrelle et Favières passaient leurs soirées chez les Couturier, savouraient discrètement les délices d’une possession intermittente. En effet, la permission de dix heures, en semaine, imposait à leurs désirs un assouvissement hebdomadaire. Tous les jours et le dimanche même jusqu’à minuit, ils devaient partager « l’ordinaire » des clients, les sourires et les petits soins qui s’égaraient sur eux, autant par calcul commercial que pour donner le change aux curieux.

Mais le dimanche, à volets clos, la grand’mère couchée, les deux couples s’égayaient. C’était, le plus souvent, Delphine qui se levait, éteignait le gaz, puis revenait tomber sur les genoux de Tétrelle. Dans la boutique, rayée transversalement par une lèche de lumière coulée de l’imposte, les amants confondus, compacts, s’agitaient : deux paquets tressautant comme de la volaille dans un sac.

Plus prompts, Favières et son fardeau s’immobilisaient les premiers. Par-dessus l’épaule de la femme, restée contre lui, le Parisien interrogeait la nuit, dans la direction de l’autre couple. Et la gymnastique muette et désordonnée de son camarade, vue ainsi, après aimer, lui semblait moins ridicule que navrante, moins grotesque qu’irrémédiablement triste. Un immense découragement tuait les velléités et les incitations ; il demeurait prostré, la tête dans le cou de Généreuse, les mains inactives, songeant à des courbatures, à l’inconfort de ces ébats, – ou bien à l’expédition d’une pièce, à quelque détail de métier rendant plus encombrant encore et plus discord l’instrument qui continuait à vibrer entre ses bras.

Différent était Tétrelle, de moelles moins délicates et d’appétits consécutifs s’opposant aux refroidissements d’épiderme et de pensée.

— Ah çà ! il n’a pas bientôt fini, se disait Favières. Et, las des efforts de l’autre, il lui arrivait de crier :

— Attention ! et de séparer les deux acharnés en frottant une allumette.

Il leur était difficile, d’ailleurs, de prolonger le tête-à-tête.

— Maman ne s’endort jamais avant que Delphine soit montée, expliquait Généreuse. Un de ces soirs, elle nous surprendra.

Et, de soi-même, elle avait été au-devant d’une demande de Favières.

— Je ne puis te recevoir dans ma chambre. Il faut passer devant celle de maman… et elle a le sommeil si léger… Et puis nous couchons l’une au-dessus de l’autre… tu comprends…

Il n’insista pas, détaché. Mais Tétrelle se révoltait :

— Ça n’est pas stupide de rentrer à une heure avec des permissions de la nuit !

Cet argument était le seul qui les touchât, mais pour des raisons qu’ils ne formulaient pas. En Tétrelle parlait l’homme irrassasié, tandis que le petit Favières, d’amour-propre chatouilleux, ne pouvait admettre qu’on le supposât chaste et célibataire, quand ses collègues fréquentaient tous en ville.

Un dimanche de février, ils sortirent du café, une heure sonnant, particulièrement déçus. Une fausse alerte les avait jetés dehors, à peine rhabillés. Dans la rue Notre-Dame, dont ils rasaient les maisons, Tétrelle, cette fois, renforça les habituelles doléances de son compagnon.

— Si on n’a même plus cette distraction complète !…

Ils se trouvèrent ridicules, au milieu du quai Duquesne, sous une petite pluie que le vent éparpillait et qui noyait le Pollet invisible, les isolait davantage dans l’insinuante brume de cette désolation londonienne.

Ils franchirent l’écluse, aperçurent tout à coup devant eux deux silhouettes connues.

— Hé ! Devouge !… Édeline !… cria Favières, pour qui cette rencontre des Parisiens devenait, en l’occurrence, une bonne fortune. Et quand il les eut rejoints, il ajouta :

— Vous rentrez ?

— Non, nous allons au 44, répondit Devouge ; venez donc, je vous présenterai.

— Tu as une permission de la nuit ?

— Tu sais bien que le commandant la refuse aux cabos ; mais je me suis arrangé avec le caporal de garde. Quant à Édeline, il veut être signalé.

Édeline avéra le propos :

— Parfaitement. Vous savez que Court-Bouillon m’a fait appeler pour me féliciter de mon coup de savate au bouif de la 3e… Paraît qu’il a demandé pour moi les galons de 1re classe… J’en ai soupé… Comme je ne peux pas les refuser carrément, je découche pour que ma nomination et ma cassation arrivent par le même courrier. Voilà !

— Tu ne nous avais pas dit que tu opérais au 44, observa gaiement Favières.

Devouge s’exclama :

— Vrai ? Oh ! je n’en fais pas mystère. Je n’ai encore trouvé que ça… D’ailleurs, j’emmène toujours un camarade pour tuer le temps en attendant que ma femme soit libre. Il ne faut pas être pressé, le dimanche ! Allons, venez-vous ?

Tétrelle et Favières se consultèrent du regard, et, simultanément, la pensée de tirer vengeance de leur déconvenue les décida :

— Après tout, nous ne sommes pas forcés de monter…

— Parbleu !

D’une enjambée, ils atteignirent le 44, maison à deux issues, l’une sur le quai de la Caserne, l’autre sur la rue des Maréchaux, construction toute semblable aux immeubles mitoyens et que dénonçait seule l’hermétique façade à volets verts, presque décente cependant, avec son numéro normal et sa lanterne rouge de commissariat.

Devouge souleva le marteau ; on fit jouer de l’intérieur un judas grillé, et la porte s’ouvrit aussitôt.

— Ah ! c’est vous, monsieur Georges…

De noir vêtue, haut boutonnée, d’une distinction de contraste étudiée, la sous-maîtresse recevait les clients au seuil, afin de les diriger, soit à droite, sur le salon, soit à gauche, vers la salle commune où le rebut polletais et dieppois s’échauffait. Des femmes sur les genoux ou collées aux flancs, buvant, chantant et fumant, dans une atmosphère de luxure et d’ivresse, des soldats, des gens du port, des Italiens des chantiers, tous crasseux, musculeux et bestiasses, fourgonnaient, à mains d’assassins, dans les bouquets de chair avivés de couleurs criardes, dont leur saleté se fleurissait. D’énormes bras, autour des chopes, gardaient l’arrondissement en cerceaux noueux, contracté autour des tailles, et des lèvres baisaient à vide, comme ces masques sculptés qui vomissent les pluies.

Devouge et ses amis passèrent devant le comptoir surélevé réservé à la sous-maîtresse, parcoururent l’étroit passage ménagé entre deux rangées de petites tables basses, pourvues de bancs mobiles, et allèrent s’asseoir au fond, dans un angle que le frottement des têtes et des blouses avait huilé.

On vint tout de suite saluer Devouge : Succot, d’abord, le patron, athlétique et blafard ; puis « l’ami de Monsieur », un petit homme rose, frisé et râblé, dont la cravate en cœur groseillait. Tous deux avaient la poignée de main enveloppante et cordiale. Puis défilèrent les femmes, pressées, réclamées ailleurs.

— Laure descend… Elle est occupée…

Devouge, alors, d’un ton léger, expliqua les êtres et les choses, fit les honneurs du lieu, en initié.

— Succot a dû faire enfermer sa femme, devenue folle. C’est pourquoi il y a une sous-maîtresse. L’ami, le frisé, va tous les mois à Paris, pour le recrutement… C’est l’homme de confiance, très consulté…

Il s’attachait à leur faire comprendre la situation, en dégageait la philosophie : tout ce qui restait de l’ancien ménage à trois, subsistant, infirme, dans la reconnaissance et le souvenir. Le seul portrait qu’on eût de la patronne, accroché dans la chambre de l’ami. Le matin, quelquefois, au bord du lit, les deux hommes s’attendrissaient sous l’image… C’est leur solide affection d’ailleurs, que la prospérité de la maison récompensait. Jamais de querelles ; la direction, la clientèle et le personnel vivant en parfaite intelligence… Une heureuse association de vues et de biceps…

Devouge parlait posément, les doigts dans sa moustache, la voix trop jolie, d’une douceur démentie par le regard cruel, incisif, despotique.

Favières, en l’écoutant, en se remémorant les confidences que la vie et le lieu d’origine communs rendent infaillibles au régiment, Favières retrouvait sous l’uniforme le tapissier roucouleur de romances, clouant et chantant, enfonçant des pointes en glorifiant l’amour et le printemps. Membre d’un choral et d’une société de gymnastique de Ménilmontant, voué aux casquettes lycéennes et à la flanelle agrémentée de ce bétail à concours, il recevait cent sous de temps en temps, ses parents, des ouvriers chargés de famille, se gênant même pour s’extirper cette somme.

— Comment, tu étais là, petit homme ?

C’est Laure qui vient de descendre, de reconduire jusqu’à la porte un large dos de roulier. Une femme menue, vieille et laide, à couperose et à tendons ; et une fausse jeunesse de voix, d’œil, de geste, qui aggrave la ruine, la rend pitoyable, presque sympathique, comme la lutte de quelque chose qui va mourir.

— Ah ! si j’avais su… Attends…

Elle remonta, empressée, rapporta une demi-douzaine de cigares, sa réserve, la récolte des soirs derniers.

— Hein ! j’ai pensé à toi… C’est pas comme toi… As-tu pensé à moi, toi ?

Elle vit les autres sourire ; elle dit :

— N’est-ce pas, c’est bête ? Je ne suis plus une apprentie pourtant, et j’avais bien juré de ne jamais rien avoir pour un homme.

Elle le tenait par le cou, le regardait, dur, muet, les yeux loin d’elle.

À la fin, cependant, il se pencha vers son oreille, parla un moment, les dents serrées, par une habitude de tapissier détenant des clous dans sa bouche.

— Ah ! ce sont ces messieurs, s’écria la fille ; oui, je vais les présenter. Justement, elles n’ont personne ; elles voudraient bien un petit homme comme toi, bien gentil… et qui les aimerait bien… Vrai, je fais des jalouses !

Elle disait cela d’une voix de noce, avec un retour de trois quarts vers Devouge, une attitude pâmée qui tendait les muscles du cou, ainsi que des cordages dans les démolitions.

Elle appela : — Pâquerette !… Camélia !… Venez donc…

Les deux pensionnaires dérangèrent des tablées pour s’échapper, accourir. Et elles allaient immédiatement aux galons, à Tétrelle et à Favières.

— Vous payez quelque chose ?

Ils s’exécutèrent, dévisageant les femmes, déjà assises entre eux : Camélia, la brune-spécimen, le numéro de choix de la maison, belle encore et jeune, à point ; Pâquerette, l’échantillon de l’opulence lardiforme, une nounou aux yeux de génisse, tantôt alanguie et fondante, tantôt gaie d’une gaieté de bébé monstrueux, ronronnant dans le vieux sein de la maternelle prostitution.

Elles se complétaient, l’une ferme et froide, l’autre moite et sentimentale, s’appelaient « ma sœur », marchaient les bras à la taille, les reins mobiles, comme des chevaux de brasseurs entre les brancards.

— Couchez donc ; vous aurez le temps de vous arranger. Faut voir si on se convient, n’est-ce pas ? avant de rien décider, conseilla Laure aux deux fourriers, en discussion avec les filles.

— Attendrons-nous ici longtemps encore ? demanda Favières, curieux de Camélia, près d’accepter.

— Mais non ; nous soupons dans une demi-heure. Nous monterons vous installer d’abord.

Favières et Tétrelle s’entretinrent une minute, à voix basse : « Coucher… cent sous à la maison… et le reste. » Mais le Parisien répliqua :

— Bah ! nous avons la demi-ration de pain des permissionnaires… trois francs… Et puis tu es de semaine, toi, tu as le sucre et café, en surplus… Restons donc.

Alors Pâquerette et Camélia, debout, crièrent à la sous-maîtresse :

— Madame Fanny, les deux petits fourriers couchent !…

Devouge, lui, ne couchait pas, faute de permission. Mais il jugeait adroit de faire endosser à Laure la responsabilité de l’obstacle, afin de garder barre sur elle.

Craintive, elle donnait des raisons :

— Pas fait assez la semaine dernière… Et puis, tu sais bien, le dimanche… c’est matin tout de suite… on ne profite pas.

Et comme il se fronçait, l’œil plus dur, elle ajouta :

— Là, ne te fâche pas… Viens demain, j’emprunterai à Camélia… Tu penses que je voudrais te recevoir tous les jours.

— Demain, pas possible… Je suis de garde mardi… J’ai tout mon fourbi à astiquer.

— Tu peux te faire aider…

— Oui, en payant.

Elle ne dit rien, se troussa, explora ses bas, sous la jarretière ; et quand il se leva, pour partir, elle l’accompagna, prit son bras, ouvrit une main qu’il abandonnait.

— Tu viendras maintenant, hein ?

Quelques consommateurs s’attardaient encore ; mais la sous-maîtresse avait quitté le comptoir, faisait sonner la recette au fond des poches de son tablier noir, d’un geste de commerçante cossue.

— Montez toujours ; vous vous coucherez pendant que nous souperons, dirent les filles.

Tétrelle, Favières et Édeline se laissèrent emmener, après toutefois que Mme Fanny eut prélevé la part de la Maison.

Les deux fourriers s’étant arrêtés au 2e étage, tandis qu’Édeline et sa femme s’engageaient dans l’escalier conduisant à l’étage supérieur, Camélia et Pâquerette expliquèrent que les plus belles chambres se donnaient à l’ancienneté et qu’elles devaient à cette règle de demeurer sur le même palier, porte à porte. Presque aussitôt, d’ailleurs, elles redescendirent en promettant de se hâter.

Tétrelle et Favières, restés seuls, examinèrent successivement les deux chambres pareilles, d’une nudité glaciale et minable : le lit, le canapé, une chaise et une petite table en bois blanc, pas même de toilette, deux planches superposées garnies de faïence éculée, toute la tripette de l’amour à treize, sur le carreau la simplicité exemplaire de l’école professionnelle.

— Qu’est-ce que tu lui donneras ? demanda tout à coup Tétrelle perplexe.

— Deux ou trois francs, je ne sais pas, répondit Favières, que la question surprenait.

Mais l’autre se récria :

— Deux francs, pas davantage… Cinq et deux, c’est sept francs, sans les consommations… Jamais le pain et le sucre et café ne me rapporteront sept francs ! Je serai obligé de mettre du mien.

— Bah ! on s’arrange toujours.

Ils se déshabillèrent en voisinant, sans plaisir. Favières même, quand il fut couché, éclata. Le lit était atroce, à bords escarpés que le poids du jeune homme, glissé au fond, rapprochait, transformait en piège à rats. Perdu, enseveli, une minute, le fourrier se débattit, se hissa, parvint à prendre position sur une arête latérale qui lui laboura le dos.

— Je ne suis pas trop mal, moi, cria Tétrelle, d’une voix lointaine, qu’une chute coïncidente dans le ravin n’encolérait pas.

Enfin les femmes remontèrent, mâchant encore, dépiautant vaillamment des cuisses de coq. Puis elles se dévêtirent, lentement, avec des pauses partout, des arrêts devant le lit, toutes les fatigues et les hésitations de la corvée qui recommence, sans fin.

Soudain, Camélia prête l’oreille… Un, deux, trois coups de marteau… Et, par toute la maison, c’est un bruit de portes qui claquent, de reconnaissances à pieds nus, dans les couloirs, autour de la cage de l’escalier… Ensuite, une dégringolade, une descente affolée, en troupe, faisant songer à quelque irruption d’ennemis, la nuit, dans un poste avancé surpris en plein sommeil et cherchant, à tâtons, ses armes, pour se ruer sur l’envahisseur.

Le départ de Camélia avait été si brusque, que Favières, incapable de s’informer, de la retenir, resta un moment ahuri. Puis il comprit, et les draps entre lesquels il se retournait lui semblèrent mous, fripés, avec des plis, des enfoncements et des bosses comme la chair même de ces filles, leur épiderme oublié là, odorant et moite, leur corps fait paillasse, aplati, usé, devenu un linge sous le fouloir masculin, gardant encore l’humidité des récentes lessives, comme le service de table des restaurants à prix fixe. Il grelotta, s’aperçut de la légèreté de la couverture, toute petite, montant à peine jusqu’aux cuisses, par économie d’étoffe et de temps.

La porte s’ouvrit, Tétrelle entra, en chemise, les jambes nues, point fâché :

— Nous ont-elles assez bien lâchés, dis ?

Alors Favières se leva à son tour ; ils se promenaient d’une chambre à l’autre, grotesques dans leurs courtes chemises sans cols ni poignets, se caressant le râble, par contenance. Ils allèrent jusqu’à l’escalier, le long du couloir, sans savoir pourquoi, regardant les numéros des portes, dépaysés, à cent lieues de tout…

— Trois heures déjà… Quelle nuit !…

— Oui, nous n’en aurons pas pour notre argent, constata sérieusement Tétrelle.

Tout désir tombait. Il prenait à Favières une envie de se rhabiller, de fuir. Mais il était retenu par la crainte du ridicule, la porte qu’il fallait se faire ouvrir, une rencontre possible des femmes…

Ils revinrent dans la chambre de Camélia, s’assirent au bord du lit, les jambes pendantes, muets, dans le silence peuplé d’odeurs. Quand les filles rentrèrent, la demie de trois heures sonnant, ils se réveillèrent brusquement, étonnés de se trouver là. Puis les couples se séparèrent et il y eut, derrière les portes, des explications légères, dans des baisers :

— Pas été longue, hein ? Ah ! je l’ai expédié, va !

À cinq heures moins un quart, Favières, qui n’avait pas dormi, alla frapper à la porte de Pâquerette. Il se fit indiquer par elle le numéro de la chambre où couchait Édeline et alla le réveiller aussi. Ensuite les trois amis quittèrent le 44, pendant que Camélia et « sa-sœur », réunies malgré la défense formelle du patron, échangeaient leurs impressions avec un abandon de jeunes filles, après le bal.

Dehors, les militaires furent transis. L’haleine des bassins glaçait la nuit finissante et ils se sentaient, dans les moelles, le froid même qui les avait pincées, tout à l’heure, quand ils avaient rejeté les draps, au fond de la chambre nue.

Au coin de la rue du Pollet, un débitant enlevait ses volets. Ils entrèrent prendre un petit sou, debout devant le comptoir. Enfin, tout proche, le clairon sonna le réveil, gaillard et sans rhume.

Favières se retourna, vint sur le seuil attendre que ses camarades eussent fini. Et la vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, trahit un nouvel aspect, en une vision nette et concise. Deux prostitutions se partageaient le soldat, régulièrement, sans relâche. La Maison se couchait quand s’éveillait le Quartier ; l’alternance des services était combinée à souhait pour l’hygiène et la récréation du serviteur de l’irréfragable Patrie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incomplets l’un sans l’autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d’édifices plus parfaite, comme si l’annexe et le corps principal n’étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d’imbécillité harmonique. Le même clairon chantait pour tous ; seulement, l’extinction des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y marquait le crépuscule du trimage…

— Crois-tu qu’elle veut que je lui écrive ? dit Tétrelle, interrompant la rêverie de Favières.

— Moi aussi… mais plus souvent ! fit le Parisien d’un geste de résistance.

Quand ils passèrent au poste pour remettre leurs permissions, les hommes de garde étaient debout, s’étiraient, des plis roses dans la peau, de la poussière des planches aux tempes, toute leur nuit d’étable sur la figure, comme les sous-officiers qui rentraient. Mais ceux-ci se sentaient enviés, respirés, rapportant de la femme, comme des miettes de gâteau dans leurs poches secouées. C’était la première fois que les deux fourriers jouissaient de leur permission tout entière. Ils se redressèrent, dégageant une fierté novice ; une gloriole faraude. Ils en venaient, eux aussi ! Et dans les regards de pauvres chiens qui les escortaient, dans le court triomphe de leur lassitude physique, ils prirent du galon, se sentirent, une minute, supérieurs à leur grade.

— Bah ! on peut toujours écrire une fois… ça n’engage à rien, dit Tétrelle, déjà ébranlé.

— Oui… c’est peut-être amusant, déclara Favières.

Mais, comme ils se séparaient, Édeline parut, derrière eux.

— Ça y est ! Porté manquant ! L’adjudant m’envoie faire mon sac pour descendre à la boîte. Allons, c’est pas encore demain que je serai cabo… Mes galons, les v’là…

Et Édeline agitait une jarretière volée au 44, une jarretière large et longue, pareille à une cuissière de tambour.

VII

« Expliquer nos succès auprès de ces filles, en province surtout… ah ! voilà, il y a à cela des raisons multiples… c’est moins les galons que l’uniforme qu’elles aiment, la livrée reconnue, sous des couleurs différentes… si peu… »

Et Favières, hésitant une minute, puis retrouvant le fil de sa rêverie matinale, à la sortie du gros numéro, reprenait :

« Je crois plutôt à une correspondance d’état, à des analogies latentes…, concentriques, à une gravitation d’instincts vers l’anéantissement animal. Un premier point de contact indubitable : la nostalgie de la corvée et l’exploitation du civil, c’est Camélia, sœur d’une maîtresse de maison, dans le nord, ayant sa place réservée là et prolongeant à plaisir son apprentissage, son tour du vice ; Camélia, dix fois retirée de la prostitution par des commis-voyageurs généreux qui payaient ses dettes… et sautant du train à la première station pour réintégrer le gîte infamant.

« Pâquerette, c’est autre chose : la passivité de l’interné, l’entretien d’une torpeur de ruminant… Elle raconte volontiers qu’elle n’a jamais vu Dieppe… Elle y est arrivée de nuit, comme nous… et la maison s’est refermée sur elle de même que la caserne sur nous… On l’a amenée en détachement, elle changera de garnison sans rien savoir des lieux traversés… Ainsi des soldats, incorporés depuis dix-huit mois, n’ont jamais vu la ville, sinon à travers les exercices, les services commandés.

« Et qu’est-ce qu’elle ressasse, la fille, sur l’oreiller ? Les débuts dans la débauche, la canaillerie du premier amant, les rares aubaines, les misères quotidiennes de son existence entre quatre murs, les rigueurs des patrons et des sous-patrons ; … bref, le rabâchage et les doléances mêmes du militaire. Ces deux êtres s’entendent comme compagnons parlant manique. N’est-ce pas en conformité de haines, de besoins et de revanches qu’ils donnent assaut au civil, s’accrochant à lui tant qu’il héberge, amuse, paye, l’abandonnant avec mépris quand il est vidé d’argent ?… Nostalgie encore, quoi qu’on dise, l’ennui qui pèse sur le permissionnaire, au bout de quelques jours d’absence. C’est au pays et non plus à la caserne qu’il est dépaysé… Fille et soldat – frère et sœur, nés de la même prostitution… Qu’une marche de 40 kilomètres assomme l’un, ou que des exigences arbitraires épuisent l’autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces…

« Le gros numéro, nous l’avons sur le képi, voilà tout.

« Ah ! le béguin pour le galon ? Autre catégorie… C’est toute la psychologie de la femme battue qu’il faudrait refaire. Ce que Laure aime en Devouge, avant tout, c’est le maître, les coups, notre autorité apparente et relative, laquelle nous assimile à des sous-maîtresses respectées et pourtant accessibles.

« Maintenant, l’attitude qui prévaut chez les filles, lorsqu’elles s’avisent de dévouement, d’abnégation, cette attitude étant généralement celle du chien couché, il se peut que nous représentions à ses yeux l’idéal de force et de commandement, en même temps que le caprice de faux luxe et de verroterie dont nos larges galons l’abreuvent.

« En somme, de quelque façon qu’on envisage les rapports du soldat et de la fille, leur bonne intelligence est faite de sympathies, de lâcheté invertébrée, d’unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.

« C’est extraordinaire, mais nous sommes, dans l’existence de la prostituée, l’éclaircie de chasteté, l’éteignoir charnel… On broute, on rumine ensemble ; on confond avec candeur les amendes et les jours de salle de police, les michés et les bordées en ville, les manies des officiers et celles de Monsieur, une libération par anticipation et une délivrance en surprise, les gants et la solde, la bouteille de champagne et la ration de vin supplémentaire, la vie en caserne et la vie en maison… Tous les efforts tendent à jeter bas la mince cloison qui sépare les deux bâtiments, à ne plus faire qu’un seul métier, une même corvée, sous la tolérance universelle des Grands-Patrons ! »

Huit heures. La salle commune du 44. Personne qu’eux trois, Favières, Tétrelle et Devouge, attendant la fin du dîner des femmes, muets, la pensée flottante.

C’est la première fois qu’ils viennent si tôt. Il y a quinze jours seulement, jamais ils n’auraient osé frapper au 44, avant la tombée de la nuit. Ils s’y glissaient subrepticement, au sortir de chez les Couturier. Mais Pâquerette et Camélia obtiennent d’eux, successivement, qu’ils couchent, qu’ils écrivent et, finalement, qu’ils viennent de temps en temps rompre la monotonie de ces mortels commencements de soirées que le client n’occupe pas.

Et ils obéissent, sans vergogne.

Aussi bien les dimanches n’offrent à leurs épanchements que des heures comptées, lourdes d’ivresse, souvent ; et la petite comédie de passion que se jouent les filles, sincèrement, leurs tentatives d’attachement, cela flatte et retient les fourriers plus qu’ils n’en voudraient convenir, les invite à partager leurs loisirs d’hommes aimés entre le débit de boissons et le débit d’amour, celui-ci plus drôle, cultivant une fleur de vice rare et fastueuse.

— Comment ! vous payez encore le coucher ? s’écria Devouge, en réponse à l’énumération geignarde, faite par Tétrelle, des frais qu’entraînaient les plaisirs tarifés.

— Ah ! tu ne voudrais pas… C’est déjà joli de ne leur rien donner… protesta Favières.

Mais Devouge, mâchant ses clous de tapissier, continua :

— C’est différent… Du moment que vous mettez du sentiment dans ces choses-là ! C’est comme les consommations… Si vous vouliez, je dirais deux mots à Laure… qui parlerait à vos femmes… Le gouvernement ne nous paye pas pour les entretenir !…

Tétrelle parut ébranlé, regarda tour à tour Favières et Devouge, pesant les scrupules invoqués par le premier et l’argument décisif versé par l’autre.

— C’est vrai, insinua-t-il… En somme, il ne nous reste rien entre les mains…

— L’argent n’a pas d’odeur, rectifia Devouge.

— Ah ! tu vas trop loin… hein, Favières ?

La sous-maîtresse venait d’apparaître, digne, belle encore, dans un deuil affecté qui la différenciait mieux du troupeau.

— Ne vous impatientez pas, messieurs… Ces dames sont à vous tout de suite…

Elle dit, et Favières, quand elle ne fut plus là :

— Ma parole ! c’est, ici, la seule femme que je désire réellement… Mais elle n’opère qu’en ville, au cachet. Elle amalgame l’institutrice et la patronne de Bouillons… Vous ne trouvez pas excitant son calfeutrage, parmi tant d’entre-bâillements ?…

— Sûr, j’aimerais mieux coucher avec elle tout habillée qu’avec toi tout nu, répondit Tétrelle qui agréait, pour se gargariser, les rinçures d’esprit.

Les femmes entrèrent, assaillirent les militaires, écorchant leurs poitrines nues aux boutons de capotes, sans cesser de tirer leurs bas, d’un geste mécanique.

— As-tu pensé à moi ? interrogea Camélia, tâtant Favières.

— M’as-tu apporté ce que je t’ai demandé ? dit Pâquerette, palpant mêmement Tétrelle.

Alors ils exhibèrent furtivement, l’un un morceau de pain de munition, – caprice de fille, – l’autre un flacon de rhum que Succot vendait les yeux de la tête à ses pensionnaires. Tétrelle l’avait pris chez Généreuse, pour, disait-il, couper l’eau de son bidon pendant les marches militaires. Elle s’était opposée à ce qu’il le payât.

Les femmes firent prestement disparaître les cadeaux, puis insistèrent pour avoir de l’absinthe, se plaignant de l’exploitation flibustière du patron, mais à voix assourdie.

— Le café, le matin, sais-tu combien ? Quinze sous ! Une bougie… dix sous… Vingt sous, un paquet de cigarettes…

Et s’interrompant, Pâquerette cria à Camélia :

— Des cigarettes, ma sœur, va donc chercher dans ma chambre la provision de dimanche, pour les petits.

— Pas de danger que tu m’aies rien apporté, toi, dit Laure à Devouge.

Elle le regardait tendrement, cependant, de ses yeux de chien maigre et mouillé, n’osant s’appuyer contre lui, si propre, si délicat…

Mais il se pencha vers elle, autoritaire ; et elle faisait : « Oui… oui… » à brefs coups de tête.

— Bien, répondit-elle, je leur parlerai tout à l’heure.

Elle profita de l’émotion causée par le retour de Camélia, partageant entre les fourriers sa récolte de caporal supérieur ; elle fit un signe d’appel à Pâquerette qu’elle conduisit au fond de la salle, un instant. La nounou comprit aussitôt, revint vers les militaires, juste comme le garçon, apportant des vins chauds, en réclamait le payement immédiat, suivant les us de la maison.

— Minute…, fit Pâquerette le congédiant.

Elle s’était rassise en face de son amant ; elle s’accroupit, explora une resserre dérobée, parvint à en extraire une pièce blanche qu’elle glissa dans la main de Tétrelle :

— Règle, dit-elle.

Il prit l’argent, le tendit au garçon, sans regarder ; puis, comme celui-ci rendait huit sous, il les lui abandonna sans hésiter, trouvant instantanément odieux de ramasser cette monnaie, de l’empocher ou de la restituer à Pâquerette, devant tous.

— Mazette ! laissa échapper Devouge.

Pendant cinq minutes, les couples s’entretinrent en particulier, les femmes fumant, droites et balançant les jambes alternativement ; les militaires sauvés de l’ennui par les bouées qui flottaient aux houles du corsage. Quand ils n’eurent plus rien à se dire, ils restèrent en face les uns des autres, un peu décontenancés, les jambes toujours actives sous la table. Alors Pâquerette se leva, arpenta la salle, bébé caricatural, et chanta :

 

Mon père avait un petit bois,

Cabillou,

On y cueillait plus d’cinq cent noix,

Cabillou, cabillou, pan pan, laoula,

Pas de cabillou, pas d’poil au babina.

 

C’est la chanson en honneur au 44, avec les « Blés d’or ». Pâquerette est la seule qui la sache, la tenant d’un matelot. Aussi, dès qu’elle a commencé, toutes les femmes rentrent, vont s’installer au fond, chœur docile, ne s’immisçant que par de plaintifs « cabillou » dans le rondeau des amours congénères. Elles complètent le musée Succot, toutes de laideur différente, grasses et maigres, équilibrées, spécialisant les désirs humains, idéal parcellaire, ressouvenirs vivants de lectures, de romances et d’images, émanations plébéiennes de poncifs épars qu’emmagasinent les âmes, dès leur plus tendre éveil.

L’une tricote, l’autre fait une réussite, pendant que Pâquerette reprend :

 

On y cueillait plus d’cinq cents noix,

Cabillou,

Sur les cinq cents j’en mangis trois,

Cabillou, pan pan laoula…

 

La sous-maîtresse préside, coud gravement au comptoir. Mate, décente, dans les fards ambiants, elle braque de jolis yeux noirs reposés. Mais elle aperçoit Favières qui ventouse Camélia de suçons visibles. Elle frappe sur la chaire de son doigt coiffé du dé, ne pouvant endurer qu’on déprécie ainsi l’article… Et pour lui faire oublier le défi de ce fier tatouage, de cette brûlure héroïque, il faut que Laure, remorquant Devouge, la requière de percevoir le droit de passe – et l’acquitte.

 

Sur les cinq cents, j’en mangis trois,

Cabillou,

J’en fus malad’ pendant neuf mois.

 

Pâquerette s’arrête, expansive par jets, pour cacher passionnément dans son estomac la tête de Tétrelle, prise à pleins bras. Cette fringale satisfaite, elle repart calmée, indifférente, berce la maison entière avec ses litanies de bord, lesquelles suscitent, parmi le personnel, un dodelinement simultané, pareil au balancement d’ours des figurations mimant le roulis au théâtre.

 

Me mit la main sur l’estomac,

Cabillou…

 

***   ***

 

Une douce intimité s’établit entre les soldats et les filles, à cette heure transitoire où les services se confondent – comme une garde montante recevant la consigne de la garde qu’elle relève. Ils demeurent côte à côte, toutes misères charnelles exilées, et confondent des désirs immatérialisés, réduits au souhait d’un labour sans toucheurs et d’une torpeur exempte de sonnaille et de tiques.

 

Mettez la main un peu plus bas,

Cabillou,

Vous trouverez pèr’ Nicolas…

 

Favières le trouve en effet, « père Nicolas », dans les nuits du dimanche qu’évoque tout à coup la chanson audacieuse et bonne enfant, obscène et familière.

« Un peu plus bas », n’est-ce pas de sa chute même qu’on s’amuse, de ses complaisances, du gré qu’il sait à Camélia des délicatesses, des attentions, des privilèges dont elle enveloppe leur commerce : ivresse plus rare, canapé réservé aux passes hasardeuses, afin de le recevoir en des draps ingénus ; bougies économisées pour prolonger le bavardage… Il en est venu là, à s’attendrir devant un globe sous lequel, avec la permission de Monsieur, Camélia remplaça les fleurs d’oranger de la patronne par une croûte de pain de munition, semblable aux souvenirs du Siège pieusement conservés dans les familles.

Il en conjecture qu’elle l’aime, singulièrement toutefois, avec des réticences, comme en l’expectative d’une demande, de quelque chose d’inexprimé, qui reste entre eux… Mais il ne scrute pas ces mobiles opaques, s’en tient orgueilleusement à cette confidence chuchotée entre les deux filles, un matin : « J’y vais de mon voyage, » exclamation disant les vibrations inattendues d’une vieille chanterelle condamnée à n’en avoir plus.

Puis, il faut être juste, c’est, pour le célibataire, l’ombre d’une affection, le frôlement d’une caresse, une apparence de confort, hors caserne. Ne pouvant mettre la femme dans leur vie, les militaires y mettent de la femme, quelque chose comme l’armature charnelle de l’amour, à défaut d’une possédante occupation de cœur. Et tout, alors, s’innocente, tourne au charme mystérieux, tout, jusqu’à la descente à tâtons, au petit jour, jusqu’au réveil du garçon dont le lit-cage déployé barre la porte et qui la garde, tel un chien couché en travers.

Sa complainte finie, Pâquerette en a commencé une autre qu’elle dévide. C’est l’ouvrage de femme auquel elle voue non ses mains, mais ses lèvres, cousant les couplets les uns aux autres, reprisant un refrain, enfermant une naïve ordure dans les mailles d’un solide tricot, promenant la longue aiguille de son désœuvrement dans une trame chansonnière dès longtemps ourdie.

 

La mère, ayant quelque soupçon,

Une nuit se lève et s’habille ;

Elle croyait bien qu’un garçon

Était couché avec sa fille…

Monte doucement

Frappe : pan, pan, pan…

Colin dans les draps s’entortille (bis).

 

Et tout à coup, le fil de ce conte rattache le présent au passé de ces femmes, ranime, aux oreilles de Favières, l’histoire par cœur, dite tant de fois, sur l’oreiller, brodée de mémoire par une bouche exercée. Il revoit tout, dans ce couplet : la famille de la fille, son enfance, sa gentillesse précoce, le rendez-vous donné au galant, si touchant, si neuf, – et la chute qu’indique le couplet suivant, simple, idyllique :

 

« Maman ! ne le découvrez pas,

Il fait plus froid que de coutume ;

Laissez-le coucher avec moi,

Il pourrait attraper un rhume…

Si vous l’découvrez,

Maman, vous aurez

Le cœur aussi dur qu’une enclume (bis).

 

Il passe, dans les voix qui répètent ce refrain, un apitoiement fait de regret inconsolé et de fatalité subie. C’est leur histoire à toutes… Première liaison dévoilée, colère des parents, rupture ou tolérance – pire… Le départ… la rue… la maison… des rêves de retour au pays… fable et réalité : le petit savoyard des filles publiques.

 

… Il pourrait attraper un rhume.

 

Elles rentrent par là dans le présent, semblent exprimer naïvement le sentiment qui les jette aux bras l’un de l’autre, soldat et prostituée, les pousse à entasser sur le lit de misère capote et jupons, uniforme et hardes, pour avoir plus chaud, pour se défendre à la fois contre les chefs et contre la vie, dans ces refuges sordides et polaires : les lupanars et les casernes !

Un coup de marteau, – leur appel de clairon à elles, et les femmes sont debout ; le poste est relevé, la garde peut descendre. Pas si vite cependant qu’elle n’emporte sa part de la joie commune, car le cri : « Du streux ! il y a du streux !… » autrefois incompréhensible, annonce aujourd’hui aux militaires initiés l’approche du client généreux.

Ceinturons hâtivement bouclés ; derniers baisers distraits.

— Vous passerez devant nos fenêtres, demain matin ?

— Oui, pour aller à l’exercice, s’il n’est pas possible d’y couper.

— C’est parce que nous nous serions levées, pour vous voir, à travers les persiennes.

— Eh bien ! écoutez donc, si nous suivons la compagnie, le clairon sonnera… les Pompiers de Nanterre.

Elles sautent de plaisir :

— Vrai ?… vrai ?… attendez, nous allons savoir si c’est vrai…

Pâquerette détache l’enveloppe intérieure d’un paquet de cigarettes ; elle la tortille d’une certaine façon, la fait flamber… Et les cendres se dispersant gentiment, en l’air, comme sous un souffle invisible, la grosse fille crie : « C’est vrai ! » en battant des mains.

Reconduits jusqu’à la porte, Favières et Tétrelle s’y rencontrent avec Devouge, dans les jambes de qui rôde « sa vieille », en chien battu – qui remercierait. Ce sont ses yeux qui frétillent… Puis, une vire-volte et, cérémonieusement, la garde montante entre au Salon.

Cette vie dura jusqu’au printemps. Les fourriers couchaient, le dimanche ; simples visiteurs, de huit à dix heures, deux ou trois fois par semaine. Tout le bataillon était dans la confidence de leurs amours depuis que la « clique » y trempait. En effet, on ne s’écrivait plus pour se donner rendez-vous. On avait, d’accord, arrêté un système de signaux dont les volets des chambres de femmes, rigoureusement scellés, doublaient le charme et la drôlerie.

— Joue la Casquette en passant devant le 44 et nous te payons un verre, disaient Favières, Devouge et Tétrelle au clairon de leurs compagnies respectives.

Et il sonnait la marche, très fier, le pavillon de son instrument tourné vers les fenêtres closes, qui, aussitôt, vivaient. Il avait calculé qu’il devait attaquer les premières mesures au sortir du pont, afin de donner aux femmes le temps de se lever, d’accourir…

Au défilé de la compagnie devant le claque, caporal et fourriers avaient ainsi la joie de voir des doigts s’agiter, entre les lamelles des persiennes. C’est alors qu’ils pouvaient venir le soir. Leur visite, au contraire, était ajournée, quand les mains pendaient molles, blanches, pareilles, de loin, à des bas d’enfants sur un séchoir.

Le bataillon, égayé, imaginait la dégringolade des femmes réveillées, leur présence, en chemise, derrière les volets. Le jeu donnait, aux heureux gradés, un renom de débauche dont ils tiraient à la fois vanité et profit dans l’exercice de leurs fonctions.

Le soldat leur reconnaissait maintenant une autorité jusque-là marchandée à leur jeunesse, leur avancement rapide. Aux yeux de l’inférieur, ils gardaient quelque chose de l’amant de cœur, on leur supposait des recettes cachées, de mâles expédients, une crapulerie occulte pour laquelle le militaire est plein de respect.

Les sous-officiers admettant difficilement encore que les caporaux-fourriers fussent leurs égaux, malgré les prescriptions récentes et formelles du 28 décembre 1883, les sous-officiers mêmes se laissaient gagner, substituaient aux galons de laine le galon de leur grade et élevaient jusqu’à eux les amants de Pâquerette et de Camélia.

La considération leur venait avec l’avilissement. On les jugea très forts, le jour où ils serrèrent la main à Succot, en ville.

Les officiers ne savaient rien, d’ailleurs indifférents, Tétrelle et Favières ayant l’adresse de se montrer irréprochables dans le service.

Mais le succès ne fut complet que pendant les marches dites d’entraînement.

Devouge avait appris à son escouade la chanson de Pâquerette :

 

Mon père avait un petit bois…

 

Et comme l’air rythmait à souhait le pas, bientôt toute la compagnie le sut. De la 4e, il passe à la 3e où Tétrelle aida à l’introduire, reliant, par sa place dans la colonne, sa compagnie à celle de queue. Et à la fin du mois, les « cabillou » couraient d’un bout à l’autre du bataillon, populaires, se prêtant à toutes les variations obscènes que cette gymnastique souffle au soldat : telle une mare qu’on fouette.

Il semblait que le bataillon emmenât le 44 avec soi. La chanson des filles avait remplacé la traditionnelle complainte des fourriers :

 

Il était un fourrier de chez nous,

 

d’autant mieux que les hommes ne manquaient pas non plus de la chanter, tournés vers Favières et Tétrelle, avec un petit signe d’intelligence, de complicité aimable.

— Hein ! quel succès ! criait Devouge, dans le rang.

Chaque jour ils s’enlisaient davantage. C’est ainsi qu’à leurs premières révoltes contre le goût des clients pour Pâquerette et Camélia, à l’écœurement de ce trafic, succédait l’orgueil de voir leurs femmes plus souvent choisies. La correspondance les amusait, les flattait… Ils ne sentaient plus l’odeur de fond de fosses qu’elle exhalait, ni si elle venait du papier ou de la confidence.

Une fois Pâquerette écrivait :

« Je te fais savoir que tu as un drôle caractère ; je ne pouvais pas renvoyer cet homme qui ne voulait d’autre que moi… Ça m’a tant contrariée de te voir partir fâché que j’ai bu, en champagne, avec Camélia, vingt-cinq francs.

« Ne viens donc pas cette semaine ; je ne pourrais pas payer pour toi. Celle qui t’aime pour la vie. »

Un autre jour :

« Si j’étais riche, je te ferais venir tous les soirs ; mais tu sais bien que ce malheureux commerce ne marche pas fort et que je dois payer assez cher mon linge et tout. Et puis, il faut faire des économies pour te suivre au Havre dans trois mois. Je reste ta petite femme. »

De Camélia à Favières :

« Je t’envoie ces quelques mots pour te dire que je me suis attachée à toi et que mon cœur pense à toi nuit et jour. Si tu peux, apporte-moi un peu d’allumettes, du papier à lettre et quelques cremos ; enfin je m’ennuie à mourir après toi. Ta femme pour la vie. »

Ou bien :

« Je te dirai que tu n’as rien perdu en ne venant pas hier avec ton ami car j’avais… Mais c’est fini aujourd’hui. Mon cœur est à toi et je préférerais quitter Dieppe s’il fallait ne plus te voir. Pour la vie ta. »

C’était Camélia qui écrivait toutes les lettres de la maison et il arrivait que Tétrelle reçût la copie d’une page adressée à Favières quelques jours auparavant.

Autour d’eux, la boue montait, plus dense. Comme les femmes continuaient à payer les consommations et qu’elles ne se trouvaient pas toujours là quand le garçon rapportait la monnaie, Tétrelle réduisait le pourboire au strict convenable et empochait la différence.

— Ce qui tombe au fossé est pour le soldat, disait Devouge.

Ils se récupéraient de quinze mois de servitude, les premiers surtout, sans sorties presque, sans femmes, semés de corvées… Paternes, d’ailleurs, des capitaines, lorsque l’infirmerie s’encombrait, ne recommandaient-ils pas, au rassemblement de la compagnie, la maison d’à côté, hospitalière et quasi sûre, au rebours de la plage où guerroyait une concurrence aussi déloyale que dangereuse ?

— C’est plus cher sans doute, ajoutaient-ils, eh bien ! on y va moins souvent ; parce que, voyez-vous, on vous en donne toujours pour votre argent…

— Ils font l’article pour la « succursale », pensait Favières, qui tenait à son idée.

Cependant, vers la fin de mars, les rapports se tendirent.

Favières et Tétrelle ayant trouvé, quelque dimanche, leurs femmes ivres, se révoltèrent, rechignèrent à coucher. Elles furent blessées. Pendant plusieurs jours, elles affectèrent de ne point répondre à la sonnerie du clairon conduisant les compagnies à l’exercice. Les persiennes restaient muettes. Puis, on afficha, de part et d’autre, des exigences risibles ; tout le mauvais vouloir, l’âpre contestation du joueur que la partie n’amuse plus.

Aux prétentions des fourriers qui s’arrogeaient le droit de refuser des clients sur la mine ou sur le costume, Pâquerette et Camélia opposèrent d’étranges susceptibilités, se montrèrent froissées quand leurs amants tutoyaient les autres pensionnaires. Un éclat devenait inévitable.

Il se produisit un dimanche que les militaires étaient arrivés trop tôt, de méchante humeur, par surcroît. Il leur avait semblé, au sortir de chez les Couturier, être suivis par elles. Et le soupçon qu’ils en avaient eu, déjà, s’ancrait. Mais Généreuse et Delphine, loin de paraître offensées, redoublaient d’attentions et de soins, n’apuraient jamais les excuses derrière lesquelles Tétrelle et son ami abritaient leur chômage sentimental.

Ce soir-là pourtant, Favières trouva idiot de stopper au 44.

— C’est bête, ça doit avoir une fin… Je n’ai pas envie qu’elles nous suivent au Havre, moi…

Ils entrèrent cependant, allèrent s’attabler au fond de la salle.

C’était un jour de « streux » et les femmes, dans le coup de feu, ne cachèrent pas leur mécontentement.

— Ah ! ben, vous avez le temps d’attendre, dirent-elles, ironiquement.

Ivres déjà, en branle, elles roulaient de bancs en genoux, parmi les vareuses et les blouses, les gens du port, carrés et noueux, et les Italiens, plus grêles, à profils équivoques où l’œil, en coin, luit comme une pointe de couteau. L’alcool flambait dans les prunelles, dans l’haleine impuissante à dissiper l’orage qu’amoncelaient de turbulentes bouffardes sur la bataille du désir et du lucre. Des souhaits s’épanchaient librement, des faces de travail, cuites et fuligineuses, se mariaient furieusement à des chairs de paresse, de veau bouilli, blanches et molles ; et dans une ascension brutale, les caresses prohibées ici, crevaient le plafond, précédaient les couples au creux des paillasses excédées d’infécondes semailles.

Dignes, n’acceptant rien, – qu’une poignée de main, – Monsieur et l’Ami circulaient, dompteur et aide, devant les cages, à l’heure du repas ; tandis que la sous-maîtresse se carrait, en une vice-présidence pleine de noblesse.

Camélia ayant voulu, à l’accoutumée, payer les consommations, Favières repoussa sa main.

— Pas la peine ; c’est fait.

Elle le regarda, vexée, ne vint plus que rarement, dans la soirée, lui offrir une cigarette entre deux absences.

Aujourd’hui, la préférence qu’indiquaient les fréquentes disparitions des deux « sœurs », fâchait les fourriers. Par éclaircies, l’ignominie du rôle qu’ils jouaient les incitait à de grandes résolutions.

— À deux heures, elles seront complètement ivres, dit Favières.

— Veux-tu parier que je ne couche pas avec Pâquerette ? déclara Tétrelle, oui, que je reste avec la maigrichonne en bleu…

Il désignait une petite femme squelettique, garçonnière, commise à l’équivoque satisfaction des picas originaux.

Ils se turent ; Camélia venait vers eux. Ah ! elle n’avait plus ses craintifs : « t’en va pas surtout », avant de monter… Dure, au contraire, elle ne s’arrêta que pour jeter :

— Je viens encore de refuser un coucher. C’est embêtant, après la mauvaise semaine que j’ai faite.

— Fallait accepter, répondit brutalement Favières.

Ils restaient, cependant, sans courage physique pour déserter les bancs où ils étaient écrasés, liés, englués, abêtis et las comme aux soirs des longues marches. Ils ne causaient plus, s’occupaient à des calculs qu’alimentaient les départs des couples, le temps de leur éloignement, l’âge des hommes, leurs vices aussi, toute une basse arithmétique de désœuvrement qu’ils ruminaient dans ce pré rogneux et tondu à langues rabattues.

Ils ne comptaient plus qu’une dizaine de consommateurs ; il n’en demeura plus que cinq, puis deux seulement, à qui Succot signifia l’heure. Alors ils s’en allèrent.

Les filles, ralliées, s’étaient massées, assises ou debout, exténuées, dans des postures de demoiselles de magasin, après une journée de grosse vente, pendant qu’on préparait le souper.

Camélia pourtant se détacha du groupe, vint chercher Favières pour le conduire à sa chambre. Mais comme Pâquerette l’imitait en titubant, Tétrelle la rabroua nettement.

— Je ne couche pas avec les femmes qui ont bu.

— Alors pourquoi m’as-tu attendue ?

Il lui tourna le dos. Depuis quelques minutes, il s’entretenait par signes discrets avec la petite femme maigre… Et elle consentait, amusée, remuant méchamment de minces lèvres. « Oui, pour rien, pour le plaisir de faire enrager l’autre… convenu. »

Et tout à coup, sans mot dire, elle se leva, se dirigea vers la porte, suivie par Tétrelle.

Pâquerette les vit. Interdite d’abord, elle s’étrangla ensuite à crier :

— Ah ! c’était pour ça ! Eh bien ! ça ne se passera toujours pas ici…

Elle se précipitait… Patron et sous-maîtresse durent intervenir, et l’Ami aussi, les filles, le garçon, toute la maison rassemblée, jugeant le cas, sermonnant Tétrelle, contenant la nounou qui hurlait le poing tendu, les yeux jaillissant.

— Ah ! tu veux les hommes des autres… Viens donc le chercher !

Toute sa colère de femme pocharde se partageait entre la Maison et sa rivale, celle-ci immobile, narquoise, se sentant protégée.

— Je ne reste pas une minute de plus, d’abord… si on permet ça !

À cette menace, à l’idée de voir partir une de ses meilleures pensionnaires, Succot s’inquiéta, s’érigea en arbitre.

— Voyons… monsieur Tétrelle… ça n’est pas sérieux, hein ? Vous avez votre femme… vous ne pouvez aller avec une autre… Je suis sûr que vous ne ferez point cela… pour la Maison.

Et, de son côté, tançant la maigrichonne :

— Vous n’auriez pas dû l’encourager… Si vous croyez que je n’ai pas vu votre manège… disait la sous-maîtresse.

Alors, un peu calmée par ces marques de réprobation complaisante, Pâquerette sanglota, sans se rendre toutefois, affirmant que… jamais… elle n’oublierait… le procédé… qu’on ne la faisait pas respecter dans ce sale…

Elle disait le mot cru, sans que le patron s’offensât, trop heureux de voir les choses s’arranger, car Tétrelle s’amendait, sacrifiait les grâces grêles du faux éphèbe aux charmes malaxés de la bonne génisse.

— Vois-tu, je l’aurais plutôt tuée… conclut-elle tragiquement, en une de ces minutes de détente où elle attirait la tête de son amant contre l’écluse de ses seins.

Ce fut, néanmoins, une nuit déplorable pour les deux fourriers.

En s’en allant, le matin, Tétrelle lui-même, découragé, préméditait une rupture.

— Figure-toi, là-haut, la scène a recommencé… et les larmes, du respect… une mise en demeure… bref, nous n’avons rien fait… Une nuit dont je me souviendrai !

— C’est comme moi, appuya Favières. Des reproches inattendus : je ne l’ai jamais aimée ; elle voit bien que je me moque d’elle ; je n’en use pas à son égard comme les autres vis-à-vis de leurs petites femmes… Du diable si j’ai compris ce qu’elle voulait dire !

Mais Tétrelle, rondement :

— Je le sais, moi, Pâquerette m’a confié… Camélia s’étonne que tu n’aies jamais passé devant la glace, oui, les cent sous à la maison… Elle a demandé pour qui tu la prenais…

VIII

« Sont nommés sergents-fourriers, à la date 15 avril : Tétrelle… Favières… »

Mais c’est un événement attendu ; ils ont porté six mois, réglementairement, les galons de caporal. Une promotion plus surprenante, c’est celle de Devouge au grade de sergent. Son aptitude aux exercices gymnastiques a conquis le commandant. C’est le moniteur de ses vœux, l’ancien lauréat de la société du XXe frisant une de ses petites moustaches brunes qu’on se rappelle avoir vues très haut, entre les cordes d’un trapèze.

Dès lors, la vie s’égaye, se dépêtre du 44, aisément. Une demande d’explication à laquelle les sous-officiers n’ont pas répondu ; et c’est fini. Tout au plus regrettent-ils la correspondance par signaux qui rompait un peu la monotonie des exercices du matin.

En outre, la mise en vigueur du nouveau règlement, abrogeant les dispositions de l’ordonnance surannée du 2 novembre 33, donne un prix estimable aux récentes nominations. En dehors du prestige, de l’augmentation de solde, d’une cabane de berger dans le parc, c’est la salle de police remplacée par la consigne à la chambre, et la réprimande du colonel substituée à la suspension. Le décret du 28 décembre 1883 fait mieux encore. Il supprime l’appel de midi, en armes, prescrit un vague rassemblement de compagnie, lequel, sous des chefs cléments, abrège l’agglutinative singerie d’autrefois.

Sans doute, la vie s’allège… Et les sous-officiers en conviendraient franchement si le bon décret, en réduisant les peines qui peuvent les frapper, n’avait aussi entamé leur droit de punir.

La consigne, voilà tout ce qu’ils ont à leur disposition pour réprimer les fautes de la troupe : quatre misérables jours de consigne, au lieu de la salle de police brandie comme une trique… Et des sous-officiers, des caporaux, déplorent, la mort dans l’âme, cette atteinte au prestige, à la considération, défendent âprement cette rognure de galons, s’acharnent sur ces prérogatives en aboyant, voulant l’os tout entier, jusqu’à la moelle, férocement prêts à mordre pour un centimètre de passementerie qu’on leur enlève.

Avec le prêt de sergent et le rabiau, quand ils sont de distribution, les fourriers agrémentent le métier. Le pain fournit peu : demi-ration sur une entrée à l’hôpital ou un départ en permission ; inutile d’en parler.

Mais le sucre et le café qu’on fait porter dans sa chambre avant de les envoyer au percolateur, sont avantageux, soit qu’on revende au cantinier la part prélevée sur les rations délivrées, soit qu’on la consomme aux veillées d’hiver.

Une vie supportable, enfin ; moins de peine, plus de profits, – et de la femme.

« J’espère bien que nous serons les premières à voir, ce soir, nos petits fourriers avec le double galon d’or. Généreuse veut qu’on les arrose. »

C’est Delphine qui écrit. Elle ne dit jamais : maman, mais : Généreuse, par une sorte de complicité dans le départage d’années qui transmue en sœur – la mère.

Ce samedi, en effet, Favières et Tétrelle les trouvaient charmantes… Seulement, tandis que le Parisien rapportait toutes leurs prévenances à la magie du galon, Tétrelle étayait des regains charnels avec cet argument pratique : « Ici, ça ne coûte rien. »

La soirée eut la douceur d’un renouement. Le 44 laissait une lacune à combler, et les deux sous-officiers se jugeaient évidemment très malins d’avoir, dans leur débauche, conservé ce coin, après tout préférable à la salle commune du claque.

À neuf heures et demie, les deux femmes posèrent les volets.

— Maman est couchée… Elle a pris le petit avec elle… Nous allons manger des vignots.

Et cela, jusqu’à cette intime collation, le travail des épingles, piquant au fond des coquillages le petit ver pareil à une grosse tanne, la bouteille de cidre et la galette feuilletée, tout rappelait les débuts de leur liaison, la scène d’abandon, parmi le couvert bousculé. Le gaz éteint, les identités se poursuivaient. Mais Favières, qu’une arête de la table venait de labourer, s’arrêta net.

— Non… écoute… pas de plaisir… à l’hôtel.

Elle se récria.

— Eh bien ! chez toi ?…

Elle réfléchissait, mais il la sentait gagnée, préparée à cette demande.

En effet, presque aussitôt :

— Comme le petit est malade, il va probablement coucher avec maman pendant quelques jours… Je veux bien te donner ma clef… demain… Mais tu es le premier. (Il pensa : voilà qui m’est indifférent.) Ne dis rien à ton ami… que Delphine ne sache pas. Tu t’en iras avec tes camarades et tu reviendras une demi-heure après. (Il pensa : Qu’est-ce que je ferai pendant cette demi-heure-là ?) Tu retireras tes souliers et ton sabre pour monter ; et tu passeras bien doucement devant la porte de maman… qui a le sommeil léger…

— Tétrelle… ho ! nous allons nous faire signaler, s’écria Favières, déjà debout, d’un mouvement de bel égoïsme.

Et, dehors, aux plaintes dont l’autre accueillait ce départ précipité, il répondait par la nouvelle de la capitulation de Généreuse, du rendez-vous finalement arraché.

— Tu as de la chance, toi, observa piteusement le rural. Obtiens donc que Delphine couche avec sa mère… On s’arrangerait toujours.

— Je verrai… déclara Favières sans entrain ; ça dépend de la vieille.

Le café fermant, la clef de la chambre dans sa poche, Favières, le dimanche soir, rôdait par les rues de Dieppe, en attendant le moment de rentrer, attentif surtout à éviter la rencontre des collègues questionneurs. Il en avisa deux cependant, qui feignirent de le croire en chasse.

Il se félicita : « Je leur fais prendre le change. »

Non pas que le scrupule de compromettre Généreuse l’arrêtât. Mais il pressentait des complications imbéciles : le café vide, du moment qu’on connaîtrait les préférences de la patronne, l’aïeule intervenant, cet endroit de diversion et de repos, ce havre, ruiné, dévasté, alors qu’il était si facile d’avoir le confort discret, comme un bon termite dans le bois hospitalier. Puis, à la gloriole d’avouer les femmes du 44, succédait la peur des responsabilités, venue avec les galons, peur qui fait du sous-officier un être louche fricotant vis-à-vis des devoirs moraux, de même qu’à l’égard des corvées, et transportant dans toutes les circonstances de la vie le détachement cassant qu’exprime la locution : n’être pas de semaine.

Il entendait n’être pas plus souvent de semaine chez Généreuse qu’à la caserne. Et cette large indifférence, gagnant tout, gangrène incurable, proclamait éloquemment la misère du métier, le désintéressement de la vie, faite inutile et oisive, déroulant, d’après l’emploi du temps mensuel, les combinaisons rabâcheuses des jours, telle la mêlée d’un jeu incomplet, de trente ou trente et une cartes seulement.

Recommencement encore, cette promenade qu’il faisait seul, cette fois.

Il avait une femme aujourd’hui, et c’était pourtant la même traînerie, à dessein d’assommer les heures, d’en tuer deux, dix, vingt-quatre d’un coup, pour être libre plus tôt.

De la place Saint-Jacques, il aperçut, dans la croisée de sa maîtresse, la tache fixe d’une lumière indicatrice. Alors, il s’approcha de la petite porte, au flanc du café, entre deux boutiques, et il tâcha de l’ouvrir sans bruit, sans frottement des ais, tout en dépêchant cet équivoque crochetage à pareille heure.

Entré, la porte refermée, les difficultés s’annonçaient : escalier en limaçon, sans palier ; adossé contre le mur, dans cet immédiat boyau, déchaussement d’une main, tandis que l’autre isole le sabre jouant au fourreau et le fourreau égratignant la paroi… Enfin, les souliers ôtés, tenus aux dents, par le tirant, la montée lente, écoutante, suspendue aux cris des marches, au cliquetis de l’arme, à l’imminence du ridicule qui bafouerait ce militaire reniflant ses bottes et serrant les fesses.

Généreuse est en haut, pieds nus et dévêtue, surveillant l’ascension. Il entre chez elle, glacé par la verticale de son doigt sur la bouche, et il examine pendant qu’elle le décharge, cette chambre qu’occupent toute un large lit de campagne atteignant près que le plafond et une armoire profonde et haute à battants sculptés.

— C’est pas grand ici, tu vois, mon petit homme, murmure enfin la jeune femme qui s’est verrouillée, avant d’escalader l’entresol spacieux où elle s’étend.

Favières respira, peu excité par ces apprêts, cette réception à la muette. Aussi prit-il soin, tout d’abord, de ranger les vêtements qu’il enlevait, de façon qu’il pût les reprendre aisément, au matin, quand il s’en irait.

— Ton sabre… prends garde à ton sabre, disait Généreuse, du haut de son observatoire.

Il se hissa jusque-là et, assis dans le lit, souffla.

— Allonge-toi, conseilla-t-elle, tu vas te cogner.

Perplexe, il obéit, sentant en effet le plafond peser, vaguement. Mais comme, installé enfin, il la prenait dans ses bras :

— Ne remue pas trop… Maman couche au-dessous.

Alors il s’immobilisa, non sans lâcher cette remarque :

— Guère amusant le voisinage.

— N’élève pas la voix, Delphine entendrait, reprit Généreuse.

Résigné, il la laissa parler, chuchoter des reproches attendris où passaient les noms de Pâquerette et de Camélia.

— Eh bien ! oui, nous vous avons suivis… Crois-tu donc que vos amis, voyant l’intérêt que nous vous portions, ne nous ont pas tout de suite averties ? Mais nous savions bien que vous nous reviendriez… Seulement, là, c’était pas gentil de prendre du rhum à la maison pour le donner aux filles… dis, était-ce convenable ?

— Pas moi… Tétrelle, protesta Favières, très calme.

À cette minute, il la méprisait absolument, pour sa tolérance. Elle aussi, subjuguée, à l’exemple de la troupe, par ce cynisme soldatesque, se frottait contre lui, comme à un vice neuf où elle se retrempait, lui sachant gré presque de s’être mis en quête d’inconnu, de variétés… Il comprenait cette dépravation à son étreinte, aux narines qui le flairaient, à un jeu de comparaisons cherchées dans ses souvenirs.

— Parle-moi…

Elle rêvait, évidemment, d’accorder le son de sa voix avec un idéal bâti seulement, comme une préparation de couturière, du travail réservé pour la solitude des après-midi et des veilles désertes.

Il répondit en douche :

— Tu as une bien belle armoire.

— Elle est du temps, gémit Généreuse.

— De quel temps ?

— Du temps.

Et elle fit diversion en vantant la petitesse de ses mains qu’elle embrassait, de ses oreilles, où elle attardait ses lèvres – et la douceur de sa peau parisienne, plus douce, par contraste, sous la toile écrue, sanglante, d’un matricule au coton rouge, à la place du cœur.

Mais les caresses voyageant, il s’échappa, au supplice entre cette femme et le plafond si bas qu’il semblait descendre à chacun de leurs mouvements.

Elle insista, alors il prêta l’oreille, jouant le sursaut.

— Chut !… on a marché… ta mère…

Et comme elle n’entendait rien, naturellement, il chantonna :

 

« La mère ayant quelque soupçon,

Une nuit se lève… »

 

Il pensait : « Ah ! tu veux du 44… Je vais t’en donner… Tiens ! J’ai encore rapporté ça… »

Aussi bien Généreuse écoutait, amusée.

— Ça vient de là-bas, hein ? dit-elle, à la fin.

Il crut la froisser en répondant : « Oui » ; mais, comme enlevée d’un coup de fouet, elle se rua sur lui, compulsant sa chair savante et discrète, pendant que le plafond aréné les emmurait.

Tous les dimanches furent les mêmes, pendant deux mois.

En partant, le matin, avec les précautions prises à l’arrivée, Favières avait l’impression du service commandé, de la corvée semblable à celles dont un roulement détermine le retour. Il descendait de garde, indubitablement. Même lassitude, même vacuité cérébrale.

Il se rappelait les nuits passées sur la planche : aucune différence. Généreuse devenait d’autant plus la chaîne, prolongeant l’autre, qu’elle se révélait amoureuse, gourmande d’une peau rarement rencontrée sous le gros grain des capotes et les cuirs d’ordonnance. Et, certains jours, Favières en venait à se reprocher de n’avoir pas, dans son choix hasardeux, empoigné Delphine. La mère eût, décidément, mieux convenu à Tétrelle, d’appétit plus robuste.

Au résumé, dans cette liaison, seules charmantes se suivaient les fuites, au petit jour, les premières goulées d’air frais, au long des bassins, dans la paix finissante d’une aube de printemps, trempant l’épiderme de nuage impalpable arraché par bandelettes aux nuptialités crépusculaires.

Il retrouvait, au poste, les sous-officiers permissionnaires, couchant en ville, n’importe où, fût-ce chez la Mouvette, la balayeuse quinquagénaire qui raccrochait les sergents de planton, les alléchait par des promesses de café bien sucré… Elle était fameuse au quartier, la providence des célibataires qu’achevaient de conquérir une propreté légendaire, des faveurs restreintes aux sous-officiers, la quasi-sécurité enfin de cette retape municipale.

Mais les sous-officiers, pour la plupart, couchaient préférablement au Cheval Blanc, au sortir du bal de Neuville où ils s’approvisionnaient de gibier : filles en condition, ouvrières de la manufacture des tabacs, femmes sans âge, sans métier et sans corset, vivant de la garnison, des quatre sous patiemment disputés aux ladreries galonnières.

Le Cheval Blanc était une précaire hôtellerie, à grandes chambres nues, garnies de lits et d’images militaires d’un solide comique. Là se rencontraient, en chambrée de deux, le hasard aidant, les sous-officiers mêmes que la caserne faisait voisins de sommeil. Et il y avait, pour eux, une joie profonde à continuer, côte à côte, en des brancards parallèles, la corvée quotidienne, à se regarder vivre jusque dans l’amour, l’un sur l’autre penché, à changer de femmes et de lit, comme de fusil.

C’étaient de célèbres nuits dont on pouvait parler ensuite huit jours durant, une débauche bonne enfant, familiale, consacrant l’existence commune et condamnant le « suisse » dans le libertinage ainsi que dans l’ivresse. Copieuses suées sur la même litière, soulageantes ponctions… Ces soirs-là, les images de feu Lavrate semblaient peintes dans le fond des saladiers de vin violet, refroidi.

Dieppe, le Pollet, Neuville, Arques même et Saint-Nicolas, distants de plusieurs lieues, s’associaient aux gaietés du sabre. L’hospitalité s’élargissait, l’uniforme triomphait partout. Des rêves d’accueil, en des intérieurs civils, de pâtée offerte, partagée, se réalisaient.

C’était Blanc, le sergent de la classe, se soûlant effroyablement avec les pompiers de Neuville, sous prétexte d’apprendre les batteries à leur tambour.

C’était Édeline réussissant à s’introduire dans une famille où il enseignait la gymnastique à un mioche malingre.

« Ça le développera… Excellent pour le corps… Mise en garde en deux temps… Une, deux… Repos. »

Il dînait, flattait le père, s’insinuait dans les bonnes grâces de la mère, tout près d’atteindre son but : le gîte, la table et… le reste, ce qu’il appelait « les accessoires de solde ».

C’était Devouge, fréquentant toujours au 44 et répondant à Favières qui s’en étonnait :

— Tiens ! trouve-moi autre chose, toi !

… Devouge et sa « vieille » ; Devouge ayant brosseur et déclarant ne plus pouvoir manger sa gamelle, le dimanche.

C’était Petitmangin, affriolé par sa femme mariée, ne recevant plus de lettres d’elle sans les élever à la hauteur de l’œil, avant de les ouvrir, comme un œuf dont on escompte la fraîcheur.

C’était Montsarrat, nanti de linge, nourri, blanchi, aimé ; et Favières, et Tétrelle et Peuvrier, l’énorme adjudant, reçu à cœur ouvert et vaguement fiancé, à Saint-Nicolas, en forêt d’Arques, où la création d’un stand l’avait envoyé camper, les derniers mois.

La civilomanie s’étendait aux grades inférieurs, voire simples bibis de 2e classe. On avait « quelqu’un » en ville, qu’on visitait à des époques échelonnées, un ami flanqué de garance, des journées entières, et semblant promener, collées à soi, des sangsues gorgées.

Une sorte de revanche préméditée, de prostitution pacifique, de crapulerie sournoise, analogue au plaisir que prend un maçon givré de plâtre à frôler une redingote, une tenue de monsieur.

Civil, dans la bouche du soldat, cela n’a d’équivalent que : pante, dans l’argot des souteneurs.

Le cantinier lui-même, jusque-là gardé à vue par les adjudants qui exploitaient son célibat désœuvré, s’affriandait d’une petite Polletaise, rouleuse et rouée, qui, venue d’abord sous couleur de réparer le linge, puis sautée dans le comptoir, en aide supplémentaire, ne s’en allait plus, couchait à la caserne, à l’insu des officiers, sinon de l’adjudant de semaine, lequel fermait les yeux, par intérêt.

Alors, il n’y eut plus au bataillon que trois hommes réfractaires à ces amours de pré, à toutes amours : l’adjudant Laprévotte, traînant par les rues et les chambrées une croupe désolée, sous l’irréprochable deuil du dolman ; le sergent-major patito Chupin, enragé de romans populaires et de virtuosités recluses ; et le petit caporal Chuard, l’ancien valet de ferme.

Celui-là se dégrossissait, rendait de réels services à Favières qui l’employait, au bureau, à des tracés ingrats, des besognes encore inférieures à celles ou s’abîme le caporal-adjoint. Le paysan s’acharnait, s’exerçait à la ronde, à la bâtarde, – à l’orthographe aussi, dont son fourrier lui inculquait, entre deux états, les notions. Rien ne le rebutait. La soupe mangée, après une marche de huit lieues, il était là, n’abandonnant l’âpre étude de la théorie, qui lui brisait le crâne, que pour mouler les copies de décisions où sa main s’appliquait.

C’est lui qu’on avait surpris, élève-caporal, après l’extinction des feux, étudiant les principes du port d’arme sur une marche d’escalier, traitant sa mémoire comme il traitait la terre, l’ensemençant ainsi qu’un champ stérile qui doit rapporter à force d’entêtement et de labour.

Quelquefois il lui échappait : « Je crèverai dans la peau d’un cabo et d’un pédezouille », mais cela dit avec une énergie dans le regard qui démentait l’assertion, chantait l’escalade des grades accessibles.

Un dimanche soir, une altercation s’éleva entre Favières et Tétrelle, au sortir de chez les Couturier.

Depuis que le Parisien partageait la chambre de Généreuse, les ébats dans le café, à gaz éteint, lui paraissaient superflus. Il y coupait court en s’esquivant dès la fermeture et en entraînant son ami, tandis que Delphine montait se coucher en même temps que sa mère.

Des scènes divisaient les deux femmes, mais courtes, sourdes, dans le dos de la grand’mère ignorante, de terribles duels où « la sœur aînée » se trouvait désarmée par cette enfant de quinze ans à peine, ressuscitant son passé, perpétuant l’odyssée de la fille à soldats, mais décadente, commençant par où toutes finissent : la pouille des grades inférieurs.

Delphine rapportant à Tétrelle le souvenir de ces querelles, dans des bouderies, des refus, il se décida enfin à intervenir.

— Que veux-tu que j’y fasse ? s’écria Favières au premier mot.

— Tu pourrais bien, comme autrefois, rester un peu… attendre…

— Quoi ? Que tu aies fini ?… avec Généreuse sur les genoux, dans l’obscurité… merci !

— On n’a pas de femme, alors.

— Je vais tenir la chandelle, parbleu !…

Tétrelle parti, vexé, Favières revenait vers le café, se glissait dans la maison avec les soins habituels.

Généreuse l’attendait, couchée, toujours si haut qu’elle avait l’air d’être dans une soupente.

Il se déshabilla ; mais comme il atteignait péniblement le bord du lit, la stupéfaction l’y cloua. Derrière sa maîtresse, dans la ruelle, l’enfant dormait, joli, tassé, arrangé vraisemblablement pour occuper peu de place.

Elle surprit son geste, et tranquillement :

— Maman n’était pas bien ce soir… elle m’a rendu le poulot.

— Il fallait me dire.

Tout désir mourait en lui devant cette enfance, cette chair légère, prompte à crier. Il s’éloigna de Généreuse, se fit petit aussi, ramassé, sans mouvement.

Mais elle :

— Il te connaît… Oh ! j’ai bien pensé… Et puis, tiens…

Elle allongea le bras et, par-dessus Favières, éteignit la lampe… Sa main, au retour, se posa… Mais il demeurait inactif, les yeux fouillant la nuit du côté de ce fragile témoin dont il s’alléguait illusoire curiosité.

— Tu l’aimes bien ?… demanda tout à coup Généreuse, d’un ton de passion où toutes ses affections se fondaient, si bien qu’il ne savait plus si c’était la mère ou l’amante qui parlait.

Il répondit vaguement :

— Mais oui… oui…

— Embrasse-le.

Il résista.

— Tu veux ?… Je vais le réveiller… Quelle idée !

— Tu ne l’aimes pas !

Il dut se pencher, baiser l’enfant par-dessus la mère ; et ce baiser était comme l’absolution de celle-ci, la capitulation des derniers scrupules, l’approbation donnée à cette présence…

Généreuse le comprit. Elle l’attira ; il céda… sans entrain toutefois, avec le cauchemar d’étouffer sous lui, de laminer, de réduire à rien, la sommeillante, l’angélique enfance…

À l’aube, une sensation de fraîcheur, de caresse délicate, le réveilla. Penché sur lui, le poulot avançait et retirait sa menotte alternativement, et, avec des grâces de jeune chat, devant sa mère assoupie, – jouait.

IX

Le bataillon quittait Dieppe dans un mois, à la fin de mai.

La vie devint insupportable.

Le désir de reconduire au Havre une troupe à la hauteur animait les décisions quotidiennes du commandant Mauvezin. Officiers, sous-officiers et soldats étaient sur les dents, exténués par des marches, des exercices en terrains variés, destinés à briser le corps. « Marche d’entraînement cette après-midi ; chargement complet (l’itinéraire annonçait huit lieues) ; marche demain matin ; départ à cinq heures, on parcourra 30 kilomètres ; à la rentrée, la soupe mangée, dernière marche : trois lieues. » Pour la bonne bouche !

À chaque sortie, on visitait trois sacs par escouade, afin de punir les tireurs au cul tentés de s’épargner le poids de l’ordonnance. Salés également, ceux qui n’étaient pas reconnus malades par le médecin-major. Celui-ci, d’ailleurs, n’exemptait personne. Les visages s’allongeaient ; les pieds se talaient ; les officiers, commandés à tour de rôle, cependant, alors que la troupe, elle, était debout tous les jours, à toute heure, les officiers eux-mêmes s’énervaient à voir le commandant, calme, à chaque tournant de route, tantôt derrière la colonne, tantôt débouchant à l’improviste sur son cheval bai, ou surgissant, à la pause, pour faire installer un homme, vérifier le contenu des sacs, des bidons. Plus rude aux officiers responsables qu’aux soldats, il rachetait vis-à-vis de ceux-ci ses exigences de rude chef par un parfait mépris pour les inspections de détail, le fignolage en chambrée, l’astiquage des ardillons, les supplices réels de la troupe. Bourru, mais juste, entendu et crâne, il la pliait, d’un coup de genou, comme une femme prise de force, tombant ensuite à l’adoration du mâle.

« Il la connaît », disaient les soldats, et c’était, dans leur bouche, un brevet de capacité, de popularité, qui les mettait à la discrétion de Mauvezin, dans cette garnison où il était le maître, au milieu d’une famille dressée, disciplinée, façonnée à ses goûts. Certainement, il regretterait Dieppe, car rentré dans le giron, que serait-il ?… Un simple chef de bataillon aux mains du colonel.

Autour de lui, en revanche, on souhaitait le départ. Tout craquait ; les profits de la place s’émiettaient ; à l’automne, la garnison prendrait possession du nouveau fort, sur la route de Rouen, hors la ville. Finis les beaux jours, les bons rapports avec le civil, la vie de plain-pied, porte à porte. L’antique caserne, exténuée elle aussi, au retour des marches militaires, geignait, râlante, achevée à coups de souliers et de crosses de fusils. Plus larges, les trous s’ouvraient dans les planchers ; on ne réparait plus rien ; et les pluies consommaient l’œuvre de destruction, coulaient silencieusement comme des larmes de vieille femme qui s’écoute pleurer.

Est-ce qu’on ne supprimait pas déjà l’indemnité de logement aux officiers et les trois francs mensuels qu’allouait la municipalité aux sous-officiers ? Cet appoint, au dernier prêt, c’étaient deux nuits au Cheval Blanc, les saladiers de vin chaud, l’aumône à la fille…

Aussi bien, peut-être, cela valait-il mieux, le Cheval Blanc et le bal de Neuville devenant peu sûrs depuis que les Italiens des chantiers y fréquentaient. Des rixes préparaient une catastrophe ; un sous-officier n’avait échappé au couteau qu’en dégainant ; et le poste, un soir, devait sortir pour protéger Devouge, chassé du 44 par une bande de forcenés. Car, dans leurs relations galantes, les militaires couvaient des ruptures. Des maîtresses se reprenaient ou s’accrochaient davantage pour qu’on les emmenât ; des promesses se rappelaient ; de féroces égoïsmes transsudaient ; toute la lie de ces amours vénales s’étalait en taches pâteuses, comme le fond du dernier saladier de vin frelaté, bu ensemble.

Peuvrier, relancé par les parents de la fille qu’il avait courtisée à Saint-Nicolas, n’osait plus sortir ; et Devouge, un soir, ayant déclaré à « sa vieille » qu’il entendait n’être point suivi par elle au Havre, Laure s’échappait du 44, dans son costume de travail, venait, à minuit, demander son amant à la porte du quartier. La sentinelle, le caporal, tout le poste, eussent profité de l’aubaine, si Succot n’avait rejoint sa pensionnaire, dans la guérite.

Édeline, après le fils, ayant voulu initier la mère aux joies d’une gymnastique appropriée : « Mise en garde en deux temps… une, deux… », le mari s’était fâché, fermait sa porte.

Le commandant, averti, par une lettre anonyme, du concubinage du cantinier, invitait celui-ci à régulariser une situation impossible au Havre ; enfin Schnetzer que Marie, la maîtresse de Montsarrat, continuait à recevoir, à des intervalles réguliers, Schnetzer, entraîné par un sevrage prochain, à double dépense, recourait à une application semi-mensuelle de la consigne qui lui garantissait l’éloignement de l’ami du cœur.

Seuls, cependant, Blanc conservait l’estime des pompiers de Neuville et Petitmangin décidait sa femme mariée à le suivre au Havre.

Par surcroît, arrivèrent, un matin, les permutations de Favières et de Tétrelle. Sans doute, il fallait qu’ils fissent leur stage ; mais ce grade de sergent, dans de nouvelles compagnies, Tétrelle à la deuxième ; Favières à la première, les livrait à de malebêtes exaspérées par le trimage du moment, ruant, passant sur leurs subordonnés, rages, dégoûts et colères.

Ce fut l’enfer.

Partagés entre la surveillance de leur section, les marches et les plantons qu’il fallait prendre, le sac à peine déposé, Favières et Tétrelle s’abandonnaient au découragement des premiers mois, dans l’apprentissage de nouvelles corvées, de fonctions où ils payaient pour tous, enragés, mordus et mordant, parcourant les chambres, lorsqu’ils étaient de semaine, comme de mauvais chiens échappés. Ils étaient si tranquilles à leur table de comptables ! Et combien préférable le bureau à cette pièce énorme où les sergents de deux compagnies étaient relégués, dans une collectivité de bêtise et de transpiration qui ressuscitait les réveils fétides de la chambrée !

Tétrelle, lui, regrettait surtout le rabiau, les fructueux tours de distribution, ce tran tran de vol si commode. Il était brouillé avec Favières, dont la complaisance ne s’était pas ranimée aux objurgations qui l’attisaient. Il lui reprochait le refroidissement de Delphine, une bouderie de rancune qui suspendait tout commerce, et, privé des confidences de son ancien ami, il ne savait pas la nouvelle dont le collage de celui-ci s’étoilait, – à la façon d’une vitre heurtée.

— Je suis enceinte, oui, de quatre mois, voilà !

Cette déclaration, Favières l’essuyait, un dimanche soir, entre les bras de Généreuse.

Elle disait le jour : « dans le café, sur cette chaise qui lui brisait les reins… parfaitement ». Puis, des récriminations : « Jamais elle n’avait eu de chance ; pourquoi trois à elle et pas à d’autres ? Était-ce juste, enfin ? Qu’est-ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour qu’il la frappât ainsi, au ventre ? Que deviendrait-elle si sa mère s’apercevait de sa grossesse ? »

Favières pensa : « Eh bien ! et les deux premières fois ? »

Mais elle continuait :

— Tu comprends, si je ne t’ai rien dit jusqu’ici, c’est que j’espérais toujours… Ah ! j’ai tout fait, va… On m’avait conseillé l’absinthe ; j’en ai pris… des verres, oui ; tu te rappelles, il y a quinze jours, quand tu m’as trouvée si drôle ?… C’était ça… Mais je suis dégoûtée ; le cœur me lève rien qu’à voir cette saleté-là… quand j’en sers…

Elle se pencha sur le silence de son amant :

— Ça t’embête, hein ?

Il répondit :

— Dame !

— Pourtant, mon petit homme, ce n’est pas toi le plus à plaindre. Si tu savais comme tout va mal ici… Tu ne vois rien. Depuis que vos camarades ont eu vent de nos relations, personne ne vient plus. Maman se félicite de votre départ, de l’arrivée du nouveau détachement qui permettra peut-être à l’établissement de se relever. Mais je ne verrai pas cela.

— Comment ? demanda Favières, inquiet.

— Je ne pourrai pas rester ici… grosse… Je me serre encore… à me cramponner quelquefois pour ne pas défaillir. Mais, dans peu de temps, la dissimulation ne sera plus possible. Alors, il faudra que tu t’occupes de me trouver une chambre, au Havre. Je chercherai de l’ouvrage après mes couches. J’ai été repasseuse avant de tenir le café avec maman. Je me placerai facilement.

Il ouvrait la bouche pour combattre ce projet ; mais il céda à de vagues scrupules – momentanés.

— Oui, c’est à examiner, quand je serai là-bas.

Examiner quoi ? Il ne savait pas bien lui-même. D’ici là…

Il y eut un grand silence entre eux, puis :

— Figure-toi, murmura-t-elle, je n’osais pas te dire… je croyais, ensuite, que tu ne voudrais plus…

Cette insinuation, voilant l’appel de la chair toujours amoureuse, toujours attachée, le révolta. Il pensa : « Ah ! pour sûr, ce soir au moins… Non ! trop bête ! » Et tout haut, sans répondre autrement à l’invite :

— Quelles idées !

La vérité c’est que ce ventre le repoussait, lui semblait maintenant énorme, et rond, et haut, touchant le plafond descendu, l’embarrassant, comme cette paternité que son amour propre et les antécédents de Généreuse lui faisaient tour à tour accepter et nier. Et puis quoi ? Il demeurait, dans l’un et l’autre cas, aussi peu engagé vis-à-vis d’elle. Il retournait au Havre, et ce départ arrangeait tout. Évidemment, elle ne l’y suivrait pas. Il avait tort de s’arrêter à cette fable de la grand’mère courroucée. Elle ne chasserait pas sa fille au moment où le nouveau détachement…

Et, auprès de sa maîtresse, le sous-officier songeait complaisamment à son successeur probable, entraînant cette méchante histoire à l’oubli.

Il ne lui restait plus qu’une colère, une seule… contre le mystère de la fécondation, ce trémoussement créateur… et sur une chaise… c’était stupide ; elle devait se tromper. Il n’imaginait pas ce résultat possible sans une apparence de confort, presque de l’application, le vouloir d’une seconde, l’éclair d’une pensée. Mais rien… la procréation tant magnifiée, l’appel à la vie, réduit à ce jeu de pair ou non (père ou non lui traversa l’esprit et le fit sourire), tout cela s’abîmait dans un ridicule aggravé par l’uniforme. L’uniforme ! autre canaillerie au fond ! Il pouvait en bâcler des enfants… à la grosse, en deux temps… une, deux ! comme disait Édeline, – et décliner ensuite toute responsabilité, le rengagement, au besoin, mettant la barrière de l’apport dotal entre les supplications de la mère et l’indifférence du papa. Commode le métier. Donc, à la hussarde !

— À quoi penses-tu ? fit Généreuse.

— Aux ennuis que tu vas avoir, répondit-il, gravement.

— N’est-ce pas ?

Il croyait, par ce thème à méditations, s’affranchir de ses doléances, mais elle lui réservait encore la surprise de ce cri idiot, dans un rire qui ne sortait pas :

— Vois-tu ? S’il allait venir au monde avec un pompon !

À partir de cette nuit. Favières ne coucha plus, le dimanche, prétextant le service de semaine, les plantons, les préparatifs de départ. Ils ne se voyaient plus que dans le café, deux minutes.

— Ça va ? disait légèrement le sergent, lorsqu’il était seul avec sa maîtresse.

Et il étudiait son ventre, en arrivant, sans doute sous l’influence de ses craintes, à le trouver phénoménal et s’étonnant d’être le seul à s’en apercevoir. Des jours, il souhaitait que la grand’mère apprît tout, afin d’en finir d’un coup. D’autres fois il préférait que la scène eût lieu quand il ne serait plus là, afin d’en éviter les éclaboussures.

Il était temps décidément que le bataillon fût relevé. Le charme paraissait rompu par Blanc, que Schnetzer, avec le concours de la rosse d’adjudant Rupert, venait enfin de convaincre d’ivresse dans le service, malgré le « raidissement » légendaire du sergent dont les attitudes d’aplomb, stupéfiantes, niaient la ribote que confessait contradictoirement une inénarrable gueule vultueuse à veinules violacées, gonflées de vin prêt à gicler.

Court-Bouillon l’avait salé : quinze jours de consigne à la chambre, avec promesse de cassation à la première récidive.

La veille du départ, Favières alla prendre congé de Généreuse.

Il la trouva dans le café désert, sentant la faillite ; et, aux premiers mots, elle le touchait par une tristesse affectueuse, différente du gros épanchement qu’il redoutait.

Elle avait fait un petit paquet : « Il y a une bouteille de vin blanc, que vous boirez, Tétrelle et toi, à la première pause, en pensant à nous, – et un petit flacon de rhum pour vos bidons. Ah !… et puis des bandes, pour tes pieds ; j’ai coupé une chemise… À quelle heure partez-vous ?

— Cinq heures.

— Je vous verrai passer de ma fenêtre… Je te chercherai… en serre-file, n’est-ce pas ?

Il rectifia :

— Non, à la droite de la première section, sans doute.

De sa grossesse, pas un mot. Elle dit seulement :

— Tu m’écriras ? Occupe-toi de me trouver une chambre dès que tu seras arrivé. Je vais bien m’ennuyer.

Il l’embrassa sans répondre. Alors, comme il était près de la porte :

— Hein ! tu ne te soucieras guère de moi… dans huit jours ?

Il protesta, lui retourna le trait :

— C’est comme si je te disais…

— Oh ! toi… tu laisses un souvenir…

Ce fut la seule allusion qu’elle se permit. Le judas s’ouvrit, au plafond.

— Maman !… C’est elle qui ne vous regrette pas… et elle ne sait rien… si elle savait !…

Une longue poignée de mains… et il s’en allait, déconcerté.

Tout d’une pièce, c’est ainsi qu’il l’avait toujours considérée. Cet ambigu de putinerie et de bonne enfance, de dévergondage et de délicatesse dans les adieux, les petits soins de la veille, cela le surprenait comme une révélation… la révélation d’une Généreuse meilleure, avec des débris de cœur rassortis sous la mamelle. Au résumé, il gardait, de cette dernière entrevue, le vague malaise d’un état transitoire, la gêne d’un fil à la patte, – qu’il tirerait jusqu’au Havre.

Cinq heures. Le bataillon en colonne de compagnies dans la cour de la caserne, tenue de campagne ; tout le ménage sur le dos.

Une matinée fraîche et claire de printemps, où il semble qu’il pleut du ciel. L’appel… et, lointain, on dirait parodiant, un chant du coq en écho. Puis, dans le silence retrouvé, des vols, des pépiements, une discrète musiquette d’adieux.

Toute la vieille, la chancelante caserne : bâtiment A, à droite, bâtiment B, à gauche, se penche sur le départ, à poutres ruinées, à toitures glissées, en auvent, – se penche, sentant bien que c’est la fin, la vie qui s’en va d’elle, son dernier sang, dans ces lochies de culottes rouges faisant, à ses pieds, une mare clapotante dont la porte du quartier, grande ouverte, promet l’écoulement.

La marche du régiment… Les compagnies font : par le flanc droit, et défilent. Dieppe, le Pollet, dorment. Quelques fenêtres s’ouvrent, cependant, et derrière des rideaux soulevés, des réveils s’effarent. Cinq ou six personnes sont venues saluer des officiers ; et c’est toute la députation qu’envoie la Ville à cette garnison qu’elle a choyée pendant trois ans. Le civil a sa revanche, rejette la sangsue avec mépris.

Dans l’indifférence ambiante, le bataillon se resserre, se contracte ; les compagnies semblent entrer les unes dans les autres, se former en carré défensif contre ce tas de pierres muet.

À l’église Saint-Jacques, Tétrelle et Favières se retournent.

La boutique des Couturier est fermée, mais les deux femmes sont là-haut, à leur fenêtre, le regard hésitant. Entre l’allège et l’accoudoir, le ventre de Généreuse s’encadre, surplombe… Et pour Favières, c’est son enfant qu’elle lui tend, de loin, comme elle peut…

Il revoit, une minute, les six mois passés là et il les trouve lourds de cette liaison, du souvenir de Camélia aussi, – lourds comme cette boue des chantiers, des quais, qu’ils emportent aux semelles, épaisse et noire. Ah ! du galon, par exemple, il en a pris – et de la dégradation en même temps, inversement… Il retrouve l’ordre de ses promotions aux degrés d’infamie qu’il a descendus. Le dernier correspond à sa permutation. Ah çà ! est-ce qu’il va traîner cela jusqu’au Havre, attaché à ses godillots et à sa conscience ?

Mais, ils sont maintenant sur la route ; derrière lui, un soldat s’écrie :

— Y a qu’une chose que je regrette : le pain.

Tandis qu’un plaintif essai de « cabillou » avorte piteusement, succombe sous un chant martial que le ciel profond recueille et que la brise propage.

Et Favières pense que, peut-être, c’est vrai ; que leur mémoire, bientôt, de cette étape de leur vie, retiendra seulement la qualité des boules de son délivrées par une entreprise particulière, moins lésineuse que les manutentions pressurées.

Aussi bien, les semelles allégées, à mesure qu’ils s’éloignent, ne soulèvent plus qu’une fine poussière ; et de même qu’ils la chassent, d’une chiquenaude au pantalon, de même, à la pause, le vin blanc de Généreuse libère la gorge un moment obstruée, entraînant à l’égout du corps les glaires tribulants et les pustules sentimentales.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

LE HAVRE

I

En arrivant au fort de Tourneville, Favières trouvait une lettre de Généreuse.

 

« Mon bon André,

« Je voudrais savoir si ton voyage s’est bien passé, si tu as été bien reçu chez les gens qui t’ont logé, et surtout si tu n’as pas trop souffert de tes pieds et eu besoin des bandes que je t’avais coupées. M’as-tu vue, en partant, comme je t’ai vu de ma fenêtre ? Le temps me semble bien long loin de toi. Tu sais que si je voulais t’oublier, je ne le pourrais pas. J’ai quelque chose qui m’oblige à penser à toi continuellement. Le nouveau bataillon est arrivé à Dieppe. Les fourriers viennent à la maison. Il y en a un qui te ressemble, mais sans tes petites mains blanches et ton air embêté que j’aimais tant. Maman est contente de voir qu’on se remet à fréquenter le café. C’est pour cela qu’elle ne s’aperçoit de rien. Pourtant je grossis toujours, j’ai dû lâcher mon corset. Avant-hier, j’ai été malade. J’ai bien cru que j’allais te mettre père. On voulait aller chercher le médecin ; tu penses bien que je m’y suis opposée. Alors maman m’a fait purger et depuis je ne souffre plus. Hâte-toi de me trouver une chambre. Je travaillerais d’abord chez une blanchisseuse pour reprendre le courant. Enfin, fais pour le mieux et écris-moi bientôt.

« Delphine embrasse ton ami, je t’embrasse de tout mon cœur.

« GÉNÉREUSE COUTURIER. »

 

Faut-il répondre ? Tout de suite Favières se posa la question.

— Bah ! dix lignes n’engagent à rien.

Il s’assit devant la petite table noire, réglementaire, à deux tiroirs ; mais, ayant levé les yeux sur la fenêtre de sa chambre, au rez-de-chaussée, ce qu’il vit le souleva de dégoût, lui mit aux doigts une plume rageuse, postillonnant, dans un besoin de décharge immédiat. Il n’était point là depuis vingt-quatre heures qu’il regrettait déjà la vieille caserne du Pollet, cette crasse et cette ruine, l’eau triste des bassins et la baïonnette des mâts plongée dans le ciel saignant des couchants.

Ah ! il peut l’ouvrir sa fenêtre, pour ce qu’il découvre à travers les barreaux, de la grosseur du poignet, qui la défendent inutilement ! Des talus, les cuisines, les latrines… S’il se retourne, c’est l’odieuse pièce blanchie à la chaux, à plinthes figurées par un sommaire goudronnage. Mais ici, l’insalubrité s’aggrave d’un plancher bitumé, glacial, et le long des murs, un suintement sans arrêt délaie l’ordure déposée par les occupants successifs. Serait-on mieux dans les chambres en façade, avec la vue du mur frangé de feuillage de la promenade de Tourneville et le spectacle seulement annuel d’une foule de Toussaint, pèlerinant sur la route du cimetière ? Non, Dieppe était préférable – et le sordide faubourg, et l’accablant hiver, la détresse des sorties dans les bourrasques, le gel et l’ennui !

Les ascensions quotidiennes auxquelles est vouée la garnison du Fort, pour le service, lui ôtent l’envie et le courage de descendre en ville par distraction.

Autant s’enterrer là, en cette nécropole, voisine de l’autre, où les travaux de défense, à la nuit tombante, s’érigent en tumulus lugubres, par-delà les rangées de maigres arbres où s’emmêlent les nuées. Autant, vautré sur son lit, se laisser manger par la moisissure et pourrir doucement dans l’aquarium peuplé de poissons rouges, le ventre en l’air !

Ce n’est point qu’il soit consolant, cependant, le partage de sa chambre avec Vaubourgeix, le sergent rengagé remplissant, à Dieppe, les fonctions de vaguemestre. Une brute.

— Si j’ai été bien logé à l’étape ? se demande Favières, près de répondre à la question de Généreuse.

Il pose la plume et se les remémore, les accueils divers de ses hôtes de hasard.

Saint-Valéry, quartier des Bassins, quartier des veuves aussi, veuves de pêcheurs : une vieille femme pauvre donnant son lit, sa chambre ; elle eût donné son cœur à manger…

Fécamp, des bouchers, jeunes mariés, une gentille chambre où rien n’est dérangé pour recevoir les soldats annoncés : tapis par terre, dessus de lit ouvragé, bijoux dans une coupe. Le compagnon de Favières s’arrête à cette constatation. Le militaire, le premier, s’étonne qu’on n’enferme pas ce qu’on a de propre, quand il passe…

Goderville, chez le juge de paix : le coucher, au grenier, et la chandelle, strictement. La ladrerie du riche représentée par un petit homme à lunettes, accordant, à l’arrivée et au départ, une poignée de mains, rien que cela, mais généreuse, nourrie, pleine du bienfait de sa condescendance.

« Il a été bien reçu, oui. Il n’aura pas le temps, avant huit jours, de chercher une chambre, car il a pris le service de semaine en arrivant et cette tuile est encore alourdie par la revue trimestrielle à laquelle ils doivent se préparer, à peine installés. »

Favières termine sa lettre, y ajoute, en postscript, qu’il n’a pu faire la commission de Delphine, sa brouille avec Tétrelle durant toujours. Ils prennent leurs repas à la même table, côte à côte, sans se parler.

Aucune allusion à la grossesse de sa maîtresse. « La lettre pourrait s’égarer », se dit le sous-officier. Mais la vérité c’est qu’il ne trouve pas un mot et que ses entrailles de père demeurent étonnamment indifférentes.

Aussi bien, il ne mentait pas : les premiers jours de son retour au Havre furent intolérables. Le réveil sonnant, il était assailli par les multiples corvées de son grade, de son tour d’aboiement. Aboiement pour arracher les hommes de leur lit ; aboiement pour hâter la toilette du casernement ; aboiement pour réunir et conduire les malades à la visite, présenter la garde, astiquer, peigner, torcher sa section soumise à l’inspection préliminaire de l’adjudant, de l’officier de peloton, du capitaine, du commandant, du colonel… toute la meute, avant l’arrivée du grand veneur !

— Trop mou, sergent ; vous ne punissez pas assez. Faut-il qu’on vous serre la vis pour vous apprendre votre métier ?

C’est la voix du capitaine Chapelin, commandant la 1ère, un inculte voyou en qui alternent l’arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefrenier.

Arrivé à l’ancienneté, d’une ânerie replète, Chapelin, d’ailleurs, avouait volontiers qu’il se servait des théories pour éteindre sa bougie, allumer ses pipes, etc… Il n’avait pas même la discrétion de l’etc. Son vocabulaire, crottin de trente ans d’écurie, son facile tutoiement, leurrant le soldat d’une fausse camaraderie, eussent fait la joie des chambrées, si cette inégale rondeur ne se fût doublée d’une rosserie de serre-fesses, qu’une observation ou la simple appréhension d’une critique incitaient à d’absurdes exigences, à des tracasseries sans nom. À l’approche d’une revue, les sous-officiers, ses auxiliaires, étaient sur les dents, devenaient, mordus par lui, pareillement enragés. La situation journalière s’encombrait de punitions prononcées par le capitaine pour entretenir le zèle de ses subordonnés, et par ceux-ci pour mettre leur responsabilité à couvert.

Favières, répugnant à ce jeu et, probablement, ne faisant que traverser la compagnie comme stagiaire, avait tout de suite déplu à Chapelin.

— Attention, sergent ; je vous ai à l’œil.

Et cet avertissement, dans sa bouche, équivalait à quatre jours de consigne au moins, à brève échéance.

La revue trimestrielle, ainsi préparée, fut saluée comme une délivrance, les dernières gouttes de l’ondée.

Dans la cour de la caserne de Strasbourg, les quatre bataillons et les deux compagnies de dépôt s’encaquaient, dès le matin, à intervalles serrés économiquement, pour obtenir un front de troupes ne débordant pas les côtés du quadrilatère. Pour la première fois, Favières voyait tout le régiment réuni. Les alignements pris, dix fois rectifiés ; délivré du torticolis par le commandement de « repos », il faisait connaissance avec le corps des officiers, au complet.

Bidel, le petit lieutenant-colonel, et son inséparable cravache ; un air d’entrer dans la cage du régiment pour y dompter des féroces édentés et rogneux, blasés sur les coups de botte ; – le Major, monté en épingle de cravate ; – M. le médecin-major de 1ère classe, lequel a la tête des cadavres qu’il a faits, blafard et l’œil de merlan ; – le capitaine-trésorier, épais, inquiet, dépaysé, comme sous un déguisement : vingt kilos dans le fond de sa culotte ; – Vert-de-Gris, le capitaine d’habillement, sur la lamentable épée de qui semblent être tracées les divisions du double mètre, habituellement brandi ; – M. Angelini, le chef de musique, long et pensif, portant dans son vaste front toujours penché le génie du pas redoublé et du solo de clarinette…

De ci, de là, dans les compagnies, maintenant, la bonne figure d’un père de famille bourgeoisant sous le dolman et la visière du képi en abat-jour, en pensant : « Mon Dieu ! si c’était fini ! » ; les trente ans de service de Chapelin allant directement au soldat et l’interpellant : « Relève ton pantalon » ; un vieux capitaine gourmandant son caporal d’ordinaire avec une ingéniosité d’épicier avisé.

Puis, en face de ces épaves de 70, la jeune armée, les produits apparemment dissemblables, de Saint-Cyr et de Saint-Maixent, l’officier sorti du rang, se targuant, vis-à-vis du soldat, d’une roublardise acquise dans la pratique du métier et s’abaissant à des constatations qui révèlent moins une capacité qu’une origine ; Saint-Cyr suppléant par une raideur élégante et dégoûtée à l’expérience qui lui fait défaut, et Saint-Maixent affirmant la sienne en de tatillonnes persécutions ; Saint-Cyr, riche et frais émoulu, promenant un index méprisant sur l’équipement inspecté ; Saint-Maixent, pauvre et vexé, plongeant brutalement la main dans le sac pour en inventorier l’ordonnance, des cartouches à la brosse à graisse…

Ainsi, tous les visages scrutés livrent leur secret, surpris dans leur balancement récréatif sur l’escarpolette de la jugulaire.

Mais le chef de bataillon de semaine, un zélé entre deux âges, tout en toc, du sourire en râtelier à la poitrine corsetée, se précipite au-devant du colonel Le Taillandier, qui vient d’entrer par la porte dérobée ouverte dans le mur séparant sa maison de la caserne.

Pour les hommes et les officiers mêmes, c’est Beaux-Pieds, un Breton à grosses moustaches blanches qu’épaississent et prolongent des touffes de poils prises dans la barbe. Des gloires d’un passé impérial, il n’a conservé qu’une carrure de cent gardes et des pieds, des pieds vraiment petits, des pieds qu’il regarde en causant, en dictant, en marchant – et qu’il couche, dresse sur la pointe, avance, retire, impose à l’attention de l’interlocuteur, du passant, de messieurs les officiers : « Hein ! qu’est-ce donc que vous dites de cela ? Vous ne croiriez jamais que je chausse du… devinez ?… »

Mais il vieillit, la limite d’âge va l’atteindre et on l’a vu, seul, en un coin de quartier, les considérant, ses chers beaux pieds, d’un œil de statue dont la base est ruinée.

— La musique est là ?

C’est sa première question, sa préoccupation de tous les jours, trahissant l’invétéré goût de parade de l’ancien séducteur, médiocre stratégiste.

Oui, la musique est là, sa dernière conquête, avec ses valses en bouquets, ses mélodies évocatrices, ses fantaisies sur de très vieux opéras que le colonel a fredonnés dans leur fleur, aux jours de gala… Et quand il fait signe au chef de commencer, c’est comme un flacon qu’il débouche et d’où s’échappent, dans du bruit, des odeurs surannées et des souvenirs éventés, approximatives restitutions d’autrefois.

À présent, il guette, à la porte du quartier, l’arrivée du général… Il l’a aperçu, se retourne, lève le bras… Au commandement, répété par les chefs de bataillon, les troupes mettent la baïonnette au canon, et portent les armés, immobiles…

— Comme des murs ! crie le lieutenant-colonel, dans la cage.

Et c’est bien cela : un mur qu’écrête le rang de taille fidèlement observé, un mur sur lequel le soleil joue dans les pointes luisantes, ainsi que des culs de bouteilles.

Un grand silence ; une attente prolongée. On a, à l’accoutumée, exécuté le mouvement trop tôt, alors que l’inspecteur était à peine en vue ; et c’est pour Favières et cent autres avec lui, sujet de plaintes sourdes. Le bras s’ankylose, éternise la conservation d’une position suppliciante.

Cependant, le colonel s’avance encore, salue de l’épée, tandis que la musique, massée au centre de la cour, attaque une marche.

Mais le général paraît furibond, petit, chétif, hargneux, l’air d’une figurine japonaise terreuse et grimaçante. Et, les épaules secouées, il crie :

— Pas cela, colonel ; la Marseillaise

Puis, dans le désordre d’un changement de cartons, il passe lentement devant le front de troupes, accompagné, à distance respectueuse, par l’état-major consterné. Comme les compagnies ne mettent l’arme au pied qu’au fur et à mesure qu’il les a examinées, la gauche du régiment se morfond… Deux hommes lâchent leurs fusils et sont emportés, malades. Mais le général n’en a cure, continue sa tournée, suivi nez à derrière par le colonel et un officier d’ordonnance recueillant les crottes de sa critique.

— … Sac trop bas… Pas d’uniformité dans les couvertures de bidons… Port d’arme défectueux… trop long… Je crois bien, pense Favières, à qui s’adresse ce reproche dont ses doigts crispés ont peine à tenir compte. Collets de capotes gras… Épaulettes mal ajustées…

Plus rapidement le général flaire le second rang, s’arrêtant toutefois pour inviter un homme à offrir le pied, comme un cheval qu’on ferre.

« … État de la chaussure laisse à désirer, vous voyez… » ; et il s’éloigne pendant que, congestionné, sur ses talons, le colonel, en passant, tire à boules de loto sur l’infortuné capitaine à qui appartient l’homme remarqué.

La Marseillaise jouée, reprise même, la musique risque légèrement, oh ! sur la pointe des notes, de timides variations sur un air connu – qu’aime tant le colonel ! Elle voudrait que lui seul l’entendit ; elle file les sons en sourdine, avec une modestie qui demande grâce pour eux. Mais le général, républicain austère, renseigné sur les petites faiblesses de son subordonné, se donne le plaisir politique de le contrecarrer et mâchonne : « Pas fini de nous endormir », si bien que le colonel fait un signe presque douloureux, répressif et remerciant à la fois. Et le morceau s’achève honteusement, à flatuosités effarouchées.

Au défilé maintenant. Les commandements se croisent, les fractions conversent, le régiment, refoulé dans un angle de la cour, s’y resserre, pressé, tandis que le général s’établit en face de la porte du quartier où s’amassent des badauds contenus par le factionnaire.

— Pour défiler… en avant… marche !…

Les bataillons s’ébranlent, prennent leur distance, vont se ranger à l’opposite, se tasser à nouveau, aux ronflements de la musique renforcée par les tambours et les clairons. Et ce mouvement assimile, quelque temps, le régiment à un immense accordéon, les pelotons successifs représentant assez exactement la plissure du soufflet alternativement tendu et replié.

— Eh bien ! là, ça n’est guère imposant, songe Favières.

Il a ouï parler du frisson qui fripe l’échine, au spectacle de ces magiques défilés. Il élève son âme pour y allumer l’enthousiasme. Mais il a le malheur de jeter un coup d’œil oblique sur sa section et c’en est fait de ses velléités de chauvinisme. Un flottement s’est produit. Les grands gaillards de la droite oscillent, coude à coude, comme une bande en goguette ; et la gauche se hâte, perd le pas… Dans leurs capotes trop longues, on dirait que les petits soldats marchent sur les genoux. Les officiers ont une tête terrible de représailles rageuses. Et les dessous de cette famille, son linge sale, montrent des taches et des trous lamentables. La bonne rosse qu’est le troupier, à son heure, fait hypocritement payer au chef ses exigences, ses taquineries, l’ennui des exercices, devant l’inspecteur attentif.

« Ta théorie… tes manœuvres… en voilà le fruit !… Grogne, punis, promets de nous revaloir cela… N’empêche que le général t’a coté, mon bonhomme ! »

Aussi Favières réserve-t-il son jugement. Entre ces quatre murs, le défilé devait être ce qu’il a été. Il n’y a pas, dans la présence refrognée du général, la somme d’électricité indispensable pour enlever des troupes. Il faudra les voir dehors, dans la foule, les acclamations : le bain-marie de l’ovation populaire.

— Messieurs les officiers au centre.

Ah ! descendus de cheval, en bottes, ils sont vraiment peu enflammants !

Les jeunes et les grands tiennent encore, mais les petits sont grotesques, traînant leur sabre, et de gros vieux, les jambes écartées, sur une bête imaginaire, ont cet œil rond, anxieux, de l’homme dans la culotte de qui une catastrophe se consomme.

Ils forment, au milieu de la cour, un tas rouge et or parmi lequel on voit mal le général… pas content…

— Je recommande à votre attention… J’appelle votre attention… Votre attention doit se porter sur… Faire disparaître les lacunes de l’instruction…

Des phrases toujours les mêmes, des paroles filtrées, réglementaires, que le colonel écoute en regardant confidentiellement ses jolis pieds.

— Vous pouvez, messieurs, reconduire les troupes dans leurs casernements respectifs.

Le bataillon de Sainte-Adresse défile d’abord, suivi par les compagnies de Tourneville.

— Les hommes de votre section ne marchent pas en ordre, sergent Favières ; vous aurez quatre jours de consigne. Je vous ai prévenu ; vous vous relâchez… Le général, d’ailleurs, l’a constaté comme moi.

Ça y est ! Il la portera comme une croix, l’observation du général. Elle est sans prix. Il prévoit qu’il la paiera cher.

Le désagrément de cette punition prolongeant de quatre jours, à l’expiration de son service de semaine, son internement au Fort, ce désagrément s’accrut d’une nouvelle lettre de Généreuse, courte, mais inquiétante. Elle le priait de lui trouver une chambre n’importe où, à n’importe quelles conditions, sa grossesse et la connaissance qu’en avait sa mère lui rendant laborieux le séjour de Dieppe.

« J’espère te dire tout cela en détail dans quelques jours. Ne crains pas que je te sois à charge. Il me revient une petite somme de la succession de papa. Dès que le notaire aura réglé nos comptes, je pourrai partir. Réponds-moi bien vite. »

— Plus souvent !… Une frime !… Comme si la mère ne savait pas à quoi s’en tenir depuis longtemps !…

Et Favières, jetant la lettre au fond de son tiroir, n’y pensa plus.

Ah ! le moment était mal choisi pour s’embarrasser d’une femme. Où prendrait-il le temps de la voir, consigné, fatigué, tourmenté, comme il l’était depuis son arrivée au Havre ?

Le colonel, en effet, ne négligeait rien pour faire sentir au bataillon rappelé, qu’il avait changé de maître. À la tolérance du commandant Mauvezin, gardant ses rigueurs pour les infractions graves à la discipline et conservant aux peines, par l’application mesurée qu’il en décidait, leur caractère d’exemple et de justice, le chef du corps substituait une règle étroite s’attaquant moins sévèrement aux véritables manquements qu’aux fautes légères.

Par une inconséquence singulière chez ce vieil amant du prestige, c’est contre les efforts tentés par les sous-officiers pour rehausser modérément le contestable éclat de leur tenue, qu’il sévissait de préférence. Faux-cols, manchettes, chaussure et drap plus fins, fantaisie, si timide et innocente qu’elle fût, le trouvaient inflexible, comme si l’uniforme des gradés réalisait un maximum d’élégance qu’on ne dépasse pas. Aussi fallait-il voir le dédain dont écrasaient leurs collègues de la ligne, les maréchaux de logis d’artillerie affranchis, par la bénignité de leur colonel, de tout ce qui enlaidit, avec préméditation, le fantassin.

Dans la même garnison, porte à porte, la contradiction était flagrante.

Devouge même, dont les grâces, le sourire à soi-même, la capoulomanie de joli sous-off, se permettaient quelques accrocs au règlement, avait été refroidi par les quatre jours à la chambre que lui avait valu une cravate d’un bleu plus pâle que le bleu en vigueur. Du coup, on devait remiser les accessoires délictueux au fond des placards, des malles, des valises, en dépit des injonctions qui condamnaient encore cet emmagasinement. Les derniers contrevenants, pourchassés, capitulèrent après une descente d’officiers, à l’improviste. Ceux-ci se retirèrent, comme de parfaits huissiers, persuadés qu’en dehors du couchage autorisé, l’étroite boîte à deux compartiments à laquelle les sous-officiers étaient réduits, ne contenait plus qu’un bagage véniel.

Ces vexations, ces agaceries de pion, cet asticotement sans trêve, tuaient les germes de rengagement éclos dans quelques esprits.

On les comptait, au régiment, ceux qui « repiquaient ».

Si l’on exceptait les jeunes gens aspirant à Saint-Maixent et, par-là, espérant s’évader sous peu, le 167° ne s’était attaché que ses adjudants à perpétuité, alléchés par la fallacieuse promesse d’emplois civils à l’issue de leur libération ; puis deux sergents : Vaubourgeix, le camarade de chambrée de Favières, et un garçon qui se faisait un irréconciliable ennemi du colonel, en déguisant l’envie de changer de corps sous une demande d’envoi au Tonkin. Le Taillandier non seulement avait refusé, mais, au mépris de l’ancienneté et de l’excellence des services, il promettait à Vaubourgeix la première place d’adjudant vacante, sacrifiant sans hésiter le soldat qui sollicitait la faveur de risquer sa peau, à l’ancien vaguemestre avare de la sienne.

Celui-là, d’une tranquillité parfaite, exaspérait Favières toujours grommelant. Il se soulageait en criant ses colères, durement, en s’imaginant qu’il en souffletait le rengagé, comme si toutes ces misères étaient son œuvre et qu’il les eût sanctionnées en disant, après cinq ans de chaîne : j’en redemande.

Vaubourgeix restait coi, insensible, confit dans son grade. Paysan, hier, il avait brosseur, une section à ses ordres et se montrait autoritaire et dur à ses inférieurs, comme les misérables lorsqu’ils prennent du commandement. Naïvement, même, quand le Parisien consentait à l’écouter, il confessait qu’il ne regrettait pas sa détermination.

— Je servais les autres, on me sert ; – je me levais tous les matins, hiver comme été, à quatre heures et je couchais dans une soupente, au-dessus des chevaux ; j’ai un bon lit et, souvent, de grasses matinées ; – je passais dehors quinze heures sur vingt-quatre, par tous les temps ; quand il pleut, pas d’exercice et sommeil à discrétion ; – je mangeais des pommes de terre et de la viande une fois par semaine ; j’ai du rôti tous les jours, je suis bien nourri, bien vêtu, obéi, et la solde me rapporte le double de ce que je gagnais en m’esquintant, sans parler des dix bonnes années qu’il m’aurait fallu pour amasser les deux mille francs de ma prime de rengagement. Sûr que, si c’était à refaire, je le referais !…

Il professait un large dégoût du travail, subissait en souriant toutes les avanies, plutôt que de retourner à la terre, attendait patiemment ses galons d’adjudant, comme du dessert, après le second plat, à la cantine.

— Et après ?

— Après ?… une petite femme… des économies ajoutées aux miennes… petit commerce… pas grand mal… ; c’est à chercher d’ici là.

Un mauvais bougre, au fond, d’une rapacité au moins égale à l’avarice de Tétrelle. Il leur arrivait de sortir ensemble et de s’attabler devant un litre de boisson de trente centimes. Et la drôlerie, c’était de les voir passer là, face à face, deux, trois heures, muets, inactifs, interprétant au gré de leur désir réciproque, les rares gestes qui présageaient l’ouverture d’un porte-monnaie. À la fin, celui des liardeurs qui se décidait, versait juste la moitié du prix des consommations tandis que l’autre, vexé, complétait la somme.

Bien nourri ! Il n’y avait qu’un Vaubourgeix pour se déclarer bien nourri !

D’abord, les craintes affichées, en quittant Dieppe, quant à la qualité du pain fourni par la manutention havraise, ces craintes s’étaient, sans retard, réalisées.

Les boules s’émiettaient dans les sacs où des mitrons militaires les empilaient artificieusement ; la croûte soulevée, comme un cartonnage, crevait au déballage et justifiait l’expression consacrée, en laissant couler un généreux son. C’était une ordure immangeable rappelant aux Parisiens le pain du siège, et que, par deux fois en huit jours, le commandant, averti, avait renvoyée.

En outre, la cantine, depuis le collage de Burel, devenait atroce.

Dans l’expectative d’imminentes épousailles, la roulure de Dieppe se carrait, n’admettant pas qu’on fît remonter à son arrivée dans la maison, l’apparition de la mauvaise chère sur les tables.

Elle recevait de haut les réclamations des sous-officiers, les leur faisait payer en odieuses ratatouilles, en cailloux de jardin, en viandis faisandés, en salades véreuses, en pâtes grignotées, semblables à ces rondelles qu’on met sur les cors.

— Qu’ils se plaignent à l’adjudant-major !

Mais, ou bien l’adjudant de bataillon, le gros Peuvrier, chargé de lui transmettre les doléances, les arrêtait au passage, tenu par la gueule, une note de cantine qui s’arrondissait en vieillissant ; ou bien le capitaine traversait hâtivement la salle des sous-officiers, à l’heure des repas, goûtait les plats d’un œil arbitral et prononçait, en se dérobant :

— Je ne sais pas vraiment ce que vous voulez de mieux !

Puis la cantine n’était pas seulement insupportable à cause de la nourriture, les tares du local augmentaient encore la maussaderie des deux réunions journalières.

Si l’insalubrité reconnue du Fort, rendait inhabitables pour tout autre que le soldat, les chambres du rez-de-chaussée, les sous-sols où était relégué Burel, les sous-sols où traînait salement par terre la nappe d’un jour sépulcral glissé des soupiraux ouverts sur les fossés, les sous-sols sibériens au mois de juin, – guettaient les sous-officiers, après une marche ou quelque exercice caniculaire, et leur jetaient aux épaules le peignoir d’après le bain… Le peignoir était un suaire.

Ils se couvrirent de tous leurs vêtements pour descendre déjeuner ou dîner, expédièrent en grelottant des repas qui sentaient la mort, dans les souffles de phénol que dispensait l’escalier assaini. Mais ces précautions étaient insuffisantes. Deux sergents entrèrent à l’hôpital pour rhumatismes.

Favières, d’ailleurs, tous les matins, devait, par des frictions, entretenir le jeu des articulations. S’il oubliait, assis à sa table, de s’envelopper les jambes dans son couvre-pied ses genoux se nouaient, tenaillés par l’arthrite. Mais l’horreur de l’infirmerie, où il ne pouvait entrer sans nausées, la peur de l’hôpital où l’on restait pour d’autres maladies que celle qui vous y faisait admettre, le retenaient de se présenter à la visite.

— Moi… qui ne me gênerais pas ! disait Vaubourgeix. Un mois d’hôpital, c’est toujours ça… On y est bien soigné ; on ne fait rien…

Lui, fréquemment, « tirait » ainsi deux ou trois jours de flemme, sur son lit, dans un désœuvrement absolu. Il n’en était pas moins fort bien noté, car il se rattrapait ensuite en criant, punissant, fournissant à propos le maximum de zèle que comportait sa situation de rengagé.

Il révoltait Favières, rivé à lui la nuit même, alors que le pandour cuvait son bien-être, l’exhalait en bruits d’orgue, en éructations de partout. C’était le bagne avec un compagnon de chaîne incessamment remorqué, à la manœuvre, au lit, à table, faisant sonner sa moitié de boulet.

Favières, dans l’angoisse de l’obsession, en arrivait à ne plus voir que lui, à mettre sa large face rogue et satisfaite, sur les épaules de tout ce qui portait galon ; à pouvoir dire, avec les éléments d’observation que lui fournissait chaque jour ce prototype, – devant tel sergent :

« Toi, tu rengageras pour la prime » ;

Devant un autre :

« Toi, pour le grade, l’uniforme, des satisfactions d’autorité, l’entretien d’une gale incarnée » ;

Devant un troisième :

« Toi, simplement parce que tu as un poil dans la main et qu’il n’y a de pain au foyer que pour les travailleurs. »

Un seul, parmi les seize sergents du bataillon, se préparait pour Saint-Maixent. Et il était instructif de constater l’hostilité que lui témoignaient ces rustres, les dégoûts du métier qu’ils lui servaient en brimades féroces, à dix contre un, se vengeant bassement des officiers d’aujourd’hui sur cet officier de demain, et de leur ignorance sur ses efforts pour la secouer.

Cette supériorité reconnue, ils l’avaient caractérisée d’un mot. Ils appelaient leur camarade : le Vicomte. Et il y avait, dans cette étiquette méprisante, plus qu’une plaisanterie de cancre, il y avait le jet de salive de la sottise croupissante et gueuse, sur tout ce qui passe de propre et de décent !

Huit jours environ après la réception de la lettre à laquelle il n’avait pas répondu, Favières eut encore des nouvelles de Généreuse. Elle s’étonnait de son silence, l’informait de son arrivée la semaine suivante, car le notaire l’avait convoquée pour la fin de celle-ci et rien ne la retiendrait plus ensuite à Dieppe.

Elle lui renouvelait sa prière, quant à la location d’une chambre, et demandait qu’il lui fixât un jour à sa convenance, afin qu’elle fût sûre de le trouver au-devant d’elle, à la gare.

Cette fois, Favières s’émut, ne voulant pas que son indifférence s’interprétât à consentement. Et, d’une plume alerte, il écrivit à sa maîtresse qu’un fâcheux contretemps ajournait son voyage, en datant sa lettre de l’hôpital où l’avaient envoyé des douleurs rhumatismales. Il l’avertirait de sa sortie, dès qu’elle lui serait signifiée.

— Attends là sous l’orme, ajouta, à part soi, en souriant, le valide sous-off.

II

Le gros événement du mois de juin, à Tourneville, fut le mariage du cantinier Burel.

Les quatre adjudants du bataillon : Peuvrier, Rupert, Laprévotte et Boisguillaume, et les deux plus anciens sergents-majors, Petitmangin et Monsarrat, devaient y assister.

Depuis plusieurs jours, la famille de la femme était arrivée au Havre : le père, la mère et une sœur flanquée de deux mioches sans auteurs connus. Cette smala envahissait la cantine, dès le matin, s’y installait, en prenait possession, visiblement résolue à s’amuser « pour son argent », disait la sœur, bien que tous les frais de déplacement eussent incombé à Burel.

Mais celui-ci s’effaçait, sans parents de son côté, paisiblement dévoré par cette vermine.

Les observations du commandant n’avaient pas, seules, hâté cette union. La cantinière s’y dévouait activement pour se venger de l’accueil qu’elle avait reçu des deux femmes habitant le Fort avec leurs maris : le portier-consigne et le gardien de batterie.

Leur attitude vis-à-vis de la nouvelle venue indiquait clairement qu’elles ne toléreraient pas cette honte sous leur toit. La Burel, une fois mariée, se promettait bien de leur faire payer ces dédains.

D’abord, la portière-consigne vendait à boire en cachette et tenait un commerce d’articles prohibés ; quant à l’autre, il courait sur elle des histoires dont on s’égayait, entre sous-officiers.

Les deux commères ayant insinué que pas une personne honnête n’irait à la noce, le propos fut rapporté à l’intéressée laquelle, incontinent, fit inviter la femme de Boisguillaume.

Celle-ci, en effet, ne pouvait se dispenser d’accepter. C’était le pauvre ménage d’adjudant, avec un enfant que la mère élève, parmi les quatre meubles réglementaires fournis par le génie, toute la détresse d’une situation sans issue. À Dieppe, Mme Boisguillaume trouvait encore à exercer son état de modiste, mais ses couches étaient venues, puis le changement de garnison ; il faudrait, le mioche sevré, se refaire, au Havre, une clientèle…

Les Burel rendaient à l’adjudant de petits services. Ils lui obtenaient, en l’achetant quasiment pour eux, la viande à meilleur compte, échangeaient son pain de sous-officier contre du pain plus blanc, lui vendaient à crédit des boissons, du bouillon, de l’épicerie.

Les Boisguillaume, néanmoins, s’endettaient, plus misérables et plus tristes sous le dolman n° 1, cachant l’indigence du linge, et sous l’ancienne robe de cérémonie, usée à ce point que, pour la ménager et conjurer une catastrophe, la jeune femme s’internait, des semaines entières, dans l’unique chambre composant leur logement.

L’invitation de la Burel les désespéra. Un refus n’était pas possible.

— Et pourtant, tu sais bien que je n’ai ni robe, ni chapeau, ni bottines…

— Moi, répondait l’adjudant, j’ai dit : oui, sans doute, mais sans m’engager à fond. On peut donner pour prétexte… l’enfant… Car le mois est dur et la retenue des maîtres-ouvriers entame déjà trop mes prêts pour que je supporte d’autres dépenses.

Elle faisait signe qu’il n’avait pas besoin d’insister, d’un geste très doux, sans se plaindre :

— Oui, l’enfant, c’est cela… J’irai voir Mme Burel… je lui expliquerai…

Mais aux premiers mots, la cantinière l’avait arrêtée.

— On garde les deux mioches de ma sœur, on prendra soin du vôtre en même temps. C’est convenu, n’est-ce pas ?

— Voyons, qu’aurais-tu fait à ma place ? disait Mme Boisguillaume à son mari. Pouvais-je lui confier que je n’ai pas de robe ? Elle m’aurait offert de m’en prêter une… Mais tu ne veux pas qu’on voie sur mon dos les robes de la cantinière, hein ?

Elle parlait sans acrimonie, soucieuse de son honneur, portant haut son humble grade, fâchée de n’avoir pu sauver la situation et que le sacrifice fût au-dessus de sa dignité.

Il observa :

— On va les blesser.

— Tu diras la veille que je suis malade. Je garderai le lit ces deux jours-là, s’il le faut.

Quand la Burel apprit que Mme Boisguillaume n’assisterait point au mariage, pas une minute elle ne s’illusionna sur la valeur de l’excuse invoquée : « foulure… tombée dans l’escalier… couchée… »

L’affront n’était pas discutable.

— Nous nous retrouverons. D’abord, dès demain, on leur présentera leur note ; ils n’ont pas donné un sou depuis trois mois ; nous ne sommes pas obligés de les entretenir… Nous avons été trop complaisants, ils se foutent de nous.

En robe de soie noire, prête à partir pour la mairie, la Burel se soulageait, exhalait son dépit en termes ramassés dans son passé, à larges pelletées, sans qu’elle parvînt à en vider la fosse commune. Son père l’assistait en murmurant :

— T’as raison, fifille, il faut te faire respecter…

Favières, de planton ce jour-là, les vit tous passer dans trois voitures, silencieux, refroidis par la peur de l’éclat qu’était susceptible de provoquer la présence de Boisguillaume seul.

La véritable noce eut lieu à la cantine, tenue, en l’absence des patrons, par un garçon déluré, pris dans une compagnie. Tous les camarades défilèrent gratuitement devant le comptoir. Les sous-officiers se firent servir dans leurs chambres. L’occasion était tentante ; le quartier restait sans maîtres, l’adjudant de semaine lui-même, l’appel du soir rendu, ayant diligemment rejoint ses collègues, en laissant au poste l’adresse du restaurant où il faudrait l’aller chercher, s’il y avait du « nouveau ».

À minuit, Burel et sa femme rentrèrent ; Boisguillaume vint ensuite. Rupert, Laprévotte et les deux sergents-majors ne sonnèrent à la porte qu’au milieu de la nuit, très soûls, ayant terminé la fête rue d’Albanie, de maison en maison…

— Savez pas, sergent Favières, l’adjudant Peuvrier n’a pas encore rappliqué. Paraît qu’il a couché avec la sœur… pas de la blague : on a tiré au sort.

Le caporal de garde, le matin, servait, sans retard, cette nouvelle au sergent de planton, celui-ci, au Fort, étant autorisé, par tolérance, à quitter son poste de l’extinction des feux au réveil.

Presque aussitôt, d’ailleurs, Peuvrier fut signalé, se hâtant pour arriver avant l’exercice (ou pour trouver une oreille confidente), car, du plus loin qu’il pût se faire entendre de Favières, il lui cria, avec une délicatesse toute militaire :

— Chien de métier ! On n’a même plus une nuit de noces à soi… Mais, là, vraiment, Burel et la famille de sa femme, l’un en argent, l’autre en nature, ont bien fait les choses !

Et, dans un besoin d’expansion plus large, écrasant les points sur les i :

— Quand vous verrez venir la sœur, envoyez-moi chercher, hein ? ajouta-t-il.

Favières berça son désœuvrement avec la réalité de ces amours à la soldatesque, si différentes des beaux et nuageux sentiments que ressasse toute une littérature dès qu’elle accroche un bout d’épaulette ou de galon. Il attendait qu’on le relevât et fut très surpris d’être abordé par Tétrelle, inopinément. Ils ne s’étaient pas réconciliés, le Parisien ayant toujours fort mal accueilli les avances de son ancien camarade.

Mais celui-ci, ce matin-là, paraissait décidé à passer outre.

— Je voudrais te parler, dit-il, sans ambages. C’est pressé.

— Alors, viens dans ma chambre, tout à l’heure.

— Tu n’y seras pas seul… Vaubourgeix ?

— Il descendra à la cantine, pour déjeuner.

Tétrelle s’éloigna, laissant Favières assez indifférent, dans l’expectative de quelque offre nouvelle de trêve.

— Parbleu ! quand nous sortions ensemble, il payait rarement, tandis que le rengagé, son copain d’à présent, rafle le pourboire du garçon en s’en allant.

Et, remplacé enfin, à la porte, il tendit vers sa chambre, sans curiosité. Le clairon sonnait le repas des sous-officiers ; Vaubourgeix délogea, son pain sous le bras. Depuis quelque temps, on se reprochait, de compagnie à compagnie, de vivre sur la ration du voisin, afin de vendre au cantinier les boules d’économie. Pour obvier à ce gaspillage, chacun emportait et rapportait sa miche, avec méfiance, deux fois par jour.

Sitôt que Vaubourgeix eut disparu, Tétrelle se présenta. Il eut un instant d’hésitation, sous l’effort d’un propos préambulaire, puis, court d’invention :

— Généreuse est ici, dit-il carrément.

— Généreuse ?… Depuis quand ?

— Hier soir.

— Nom de Dieu !

— Nous ne nous parlions pas… Je ne pouvais connaître tes intentions à son égard… et elle m’a fait jaser adroitement. Ah ! dame !… C’est de ta faute !… Elle m’écrit pour me confier que ses lettres sont restées sans réponse, qu’on doit lui cacher une maladie, un accident, ayant nécessité ton transport à l’infirmerie ou à l’hôpital. Elle compte sur moi pour la tranquilliser. Naturellement, je lui donne l’assurance que rien ne justifie ses craintes.

— Il fallait m’avertir.

— J’étais trop mal reçu. Et puis, comme j’ai su hier matin seulement, par un mot, qu’elle m’espérait à la gare, en te voyant de planton et par conséquent empêché, j’ai pensé que je te remplaçais, pour la guider, au saut du train. Je n’ai été détrompé qu’en apprenant le faux-fuyant imaginé par toi pour la retenir à Dieppe.

— Ahl… elle t’a dit… Où l’as-tu conduite ?

— Rue Marie-Thérèse, dans une maison qu’on lui a recommandée.

— Et c’est elle qui t’envoie vers moi ?

— Oui… oh ! simplement pour que tu saches qu’elle est là… et son adresse…

— Ah ! bien, pour ce que je veux en faire… interrompit Favières.

— Sans doute… pourtant, moi… à ta place, je la verrais toujours… Ça n’engage à rien après tout. Ah ! si nous n’avions pas été fâchés, on aurait pu s’entendre pour temporiser ; dans l’état où elle est, je comprends que tu…

Tétrelle s’arrêta, sentant trop tard la maladresse de cette insinuation où se perdait le bénéfice du patelinage.

— Elle est grosse, hein ? demanda Favières.

— Pas trop… mais c’est apparent tout de même… Si j’avais su, certainement…

Il s’enferrait davantage ; il ne dit pas s’il eût dissuadé Généreuse du voyage ou s’il se fût, à lui-même, épargné la corvée de la promener en ville, à son bras.

— Allons déjeuner, trancha Favières.

Devant l’ébranlement de la seconde des combinaisons qu’avait échafaudées son zèle officieux, Tétrelle se dépita. Il avait attiré la jeune femme au Havre pour que Delphine l’y suivit. À la première lettre de la mère, il entrait résolument dans son jeu, et, suppléant l’ingrat, au moins passagèrement, trouvait la chambre de la rue Marie-Thérèse, y recevait les meubles de Généreuse…

L’arrivée de celle-ci avait été une déception. Elle le devinait, abaissait tout de suite les yeux sur son ventre pour expliquer l’absence de Delphine et l’excuser.

— Elle viendra plus tard… après… Faut encore que je cherche de l’ouvrage pour nous deux… C’est bien gentil d’être là… Je n’ai pas osé prévenir André ; il a été si peu aimable…

Et tandis qu’elle articulait sa défaite, le mensonge de son admission à l’hôpital, Tétrelle l’entraînait presque brutalement, l’essoufflait à gagner son logement par les quais déserts, honteux de son ventre cahoté. Ensuite, il la laissait seule ; et il avait fallu vraiment le désir que cette scène ne se renouvelât pas pour qu’il fit, auprès de Favières, une dernière tentative de rapprochement. Même, il s’était permis une pression sournoise, autant pour éviter que Généreuse se repliât sur lui, que dans l’inquiet espoir d’un recommencement de la vie à quatre, après les couches.

Maintenant, il tremblait que le Parisien se dérobât ; il le scrutait, de biais, déjeunant à une table voisine, silencieusement.

— Évidemment, se disait Favières, de la décision que je prendrai dépendra mon repos.

Cette supposition le conduisait à établir l’exacte balance des ennuis et des avantages auxquels l’exposait un renouement.

Généreuse, en somme, d’attitude rassurante, admettait implicitement la possibilité d’une rupture, habituée qu’elle devait être à cette défection des pères de ses enfants. La commission discrète qu’elle avait soufflée à Tétrelle, indiquait moins une mise en demeure qu’une prière de pauvre fille autour de qui la grossesse fait l’abandon. Peut-être ne demandait-elle qu’une ombre de sollicitude, l’aidant à doubler le cap de la maternité. Il n’était plus question d’amour, d’attachement précis, mais d’une sympathie quelconque, détendant les chaînes d’une réclusion temporaire. Son passé n’autorisant, de sa part, aucune exigence, changeait en complaisance la pitié conseillère et annulait le contrat à la volonté de chacun.

Autre gamme : la liquidation de la succession paternelle, dont elle l’avait souvent entretenu, marquait la préoccupation de n’être point à sa charge… Et quelle autre prétention attentatoire à sa liberté eût-elle affichée, dans sa position ? Il était clair qu’elle aurait le bon sens de le soustraire au ridicule des sorties à son bras ou même côte à côte. Enfin (et cet argument prévalait) il trouvait chez elle, sous les drapeaux, des garanties de sécurité et la satisfaction d’appétits réguliers, conjurant, vraisemblablement, le danger vénérien des chasses éperdues. Oui, c’était cela, Généreuse : un préservatif ; et aussi le bon coin, hors caserne, l’exutoire providentiel de quelques intimités immanentes.

— J’ai oublié : elle t’attendra ce soir et demain toute la journée, murmura Tétrelle, passant derrière lui en roulant sa serviette.

— Bien ; peut-être irai-je, répondit Favières.

Alors, penché sur son oreille, l’autre observa, doucereusement :

— Je n’ai pas de conseil à te donner… Mais tu auras raison. Elle a bien du tracas, va !

Favières, à sept heures, descendit rue Marie-Thérèse. Il levait les yeux pour chercher le numéro de la maison, lorsqu’il aperçut Généreuse à une fenêtre du deuxième étage. Elle aussi l’avait reconnu. Elle vint au-devant de lui dans l’escalier. Et la porte refermée sur eux, elle l’embrassait et le remerciait à pleines lèvres.

La chambre, toute petite et meublée ainsi qu’à Dieppe, s’encombrait encore de linge non rangé, coulant des malles ouvertes.

Favières prit une chaise que sa maîtresse avait débarrassée assise elle-même au bord du lit.

— Je croyais bien que tu ne viendrais pas. J’ai passé l’après-midi à la croisée… Ah ! tu regardes… C’est provisoirement que je suis ici, tu penses bien… avec Delphine, ce serait trop petit.

— En effet. Et là-bas ?

— Fini. Ce n’était plus tenable. On me reprochait toute la journée d’avoir ruiné la maison… Comprends-tu cela ? Moi qui l’ai fait marcher seule, depuis que maman l’a prise… Mais je ne t’ai pas raconté ce qui s’est passé. Voilà : d’abord, les sous-officiers qui vous ont succédé ont adopté le café ; puis, au bout de quelques jours, ils ont brusquement cessé d’y venir. On s’en étonnait, chez nous… Un soir, arrivent deux sergents qui vont s’asseoir devant le comptoir, juste au-dessous de maman. Moi, je tricotais, debout, en face d’eux. Tout à coup ils se lèvent, payent, et le plus âgé, au moment de sortir, dit tout haut à son camarade : « Allons-nous-en, va, il n’y a rien à lever ici, t’as donc pas vu qu’elle a son compte… et bien servie ! »

« Tu sais les petits yeux qu’a maman ; il m’a semblé, à ce moment-là, qu’ils m’accouchaient. Elle s’est dressée ; elle a répété : « Ah ! c’est donc ça !… c’est donc ça ! » Ensuite, la scène que je redoutais : je la mettais sur la paille : c’était la faillite ; si je croyais qu’elle nourrirait encore celui-là, etc… Le lendemain, elle avait réfléchi ; elle a été bien franche : « Maintenant que t’en vas avoir un troisième et que t’éloignes le monde de la maison, j’aime mieux te rendre des comptes et être délivrée de ta marmaille et de toi. » Pourtant, comme j’acceptais, sans discuter, elle s’est ravisée. C’est pas gai de rester toute seule, à son âge ; et elle aime bien le petit. Alors, elle m’a proposé de le garder. J’ai consenti, à la condition que Delphine aussi resterait avec elle, jusqu’à ma délivrance et mon installation ici. J’ai touché seulement quinze cents francs chez le notaire… les terres se sont mal vendues… Mais c’est bien suffisant pour ouvrir la boutique que je chercherai, d’ici à l’automne. J’aurai un noyau de clientèle, avec vous, tous les soldats qui nous ont connues, à Dieppe. Vous nous enverrez vos camarades…

Elle épuisa ce sujet sans qu’il l’interrompît ; puis ils regardèrent la pointe de leur chaussure, en silence. Il lui savait gré de ne point censurer le mensonge de son entrée à l’hôpital. Par un excès de ménagement, le nom de Tétrelle ne fut pas même prononcé. Mais, au bout d’une heure, la conversation languissait, tombait à ces pauses attendries que stimulent de longs jeûnes et une lueur, surprise au fond des prunelles de Généreuse, décelait d’immédiates convoitises.

Favières, aussitôt, feignit d’être obligé de rentrer à neuf heures, pour rendre l’appel.

— Je vais te reconduire.

— Non, je marche trop vite… une autre fois.

La vérité, c’est qu’il ne jugeait pas la nuit assez tombée pour se montrer dehors avec le ventre de sa maîtresse.

— Alors, viens demain dîner avec moi.

Il hésita, une seconde, puis :

— Eh bien ! c’est convenu, dit-il.

Ce dîner !

La touffeur prodiguée par un petit poêle en fonte sur lequel Généreuse avait fait sa cuisine, s’ajoutant à l’été torride, envahisseur, transformait en fournaise l’étroite chambre où, par surcroît, des côtelettes graillonnaient. Entre deux maigres couverts, sur la table nue, à côté du sel dans une vieille lettre, l’air de fête d’un litre de vin, cérémonieusement coiffé de rouge, aggravait la désolation du repas.

Comme ils n’avaient rien à se dire, les rares paroles qu’ils s’arrachaient leur humectaient les tempes d’une sueur de travail ; et les minutes de recueillement étaient non moins pesantes, dans les douleurs du verbiage au forceps. Favières avait quitté sa tunique ; Généreuse était en jupon, la gorge découverte, adossée contre le lit ; de l’autre côté de la rue, à l’étage correspondant, une femme épuçait un chat, entre ses genoux.

Le sous-officier, pour la mieux voir, réduit à cette distraction, s’allongea obliquement, le corps sur deux chaises, la tête au chevet du lit. Mais sa maîtresse, à son tour, se renversa, rapprochée, la poitrine dévalant vers lui. Il comprit trop tard l’imprudence de sa posture – et céda. Jetés en paquets moites, l’un sur l’autre, ils aboutirent à une lamentable colliquation, sans prostration ultérieure possible, tant était despotique, au Havre encore, l’écrasement du plafond !

Ils se levèrent donc, tout de suite, demeurèrent stupides, plus gênés qu’à table et, par contenance, rangeant les chaises.

À neuf heures, Favières s’en alla.

— La côte… par cette chaleur… Je remonte doucement, dit-il, pour expliquer son départ précipité.

— Quant te verrai-je ?

— Ah !… sais pas… dépend du service… Je t’enverrai mon brosseur.

Elle l’avait accompagné sur le palier. Ils s’embrassèrent, sans besoin, par acquit de lèvres.

Dans la rue, il se déchargea, d’un violent coup d’épaule : « Non, tout plutôt que cela ! » Comment, il s’était flatté de trouver, en ville, un refuge où il pût venir souffler, loin des sonneries, de la corvée quotidienne, de l’horrible chambre bitumée et du ronflement de Vaubourgeix ; un endroit où fumer tranquillement une pipe, dans la lecture ou les songeries ; et pas du tout, c’était pis !

Cette contrariante grossesse n’avait pas même l’avantage de lui procurer l’assagissement dont il étayait son repos. À tout prix, maintenant, il éluderait le tête-à-tête, l’acculement dans ce réduit où l’on ne pouvait se retourner sans tomber dans les bras l’un de l’autre.

D’abord, il décida qu’il irait rarement seul rue Marie-Thérèse. Il y conduirait Tétrelle, Devouge, Édeline, n’importe qui… Même, il devenait moins hostile aux sorties : Généreuse se serrerait… Il chercherait un café désert où ils passeraient la soirée et l’après-midi des dimanches qu’il distribuait déjà : deux sur quatre, les deux qu’il se réservait étant réclamés par le service de semaine et le tour de garde, celui-ci intervenant commodément au gré de sa lassitude.

L’élaboration de ce plan défensif l’avait amené au bas de l’escalier de Tourneville, un puits dont l’accablante ascension et l’utilité vicinale, tout ensemble, synthétisaient la vie militaire quotidienne, entre l’Hôpital et le cimetière Sainte-Marie !

Favières s’arrêta croyant reconnaître derrière soi les voix de Devouge et d’Édeline. Il les attendit, les envia. Eux portaient légèrement le métier, non point avec une torpeur rurale de bête menée au pré, mais avec le fredon continuel dont l’ouvrier parisien agrémente sa tâche.

— Vous habituez-vous à cette suée ? leur demanda Favières quand ils l’eurent rejoint.

— Moi, j’y pense pas, dit Édeline. Mais tout de même, c’est pas franc ici comme à Dieppe ; on aime moins le gribier.

— Bah ! observa Devouge, s’éventant délicatement avec un mouchoir dérobé au 44 ; seulement, voilà : faut savoir se faire apprécier.

Et il raconta qu’il avait sans doute trouvé son lot : une petite femme de Tortoni et des restaurants de nuit.

— Oh ! des femmes comme ça ! cracha Édeline, qui distillait l’idéal épuré du lecteur de feuilletons. Et il confessa son ambition personnelle : le planton permanent chez le trésorier ou à la Place.

— On coupe à tout… J’vas essayer de chauffer l’emploi.

— Et toi ? dit Devouge à Favières. Il paraît que la Couturier est ici.

— Oui… assez assommant…

Mais l’autre :

— Voyons, elle n’est pas à tes crochets, hein ? Si elle t’a suivi, c’est qu’elle a des économies ou un métier dans les doigts… Garde-la donc. C’est peut-être désagréable d’avoir, quand on veut, un endroit où manger autre chose que le bouilli de la cantine ?

— Le fait est que se caler les joues de temps en temps ! appuya Édeline.

— C’est vrai, dit Favières, rattaché à Généreuse par ces judicieuses remarques.

— Et puis, autre chose, reprenait Devouge : le linge à entretenir, à blanchir, des petites douceurs de toilette, les eaux, le savon… un but de sortie, enfin… Si tout cela ne compte pas !

— Certainement, ça compte, déclara le sous-officier, ébranlé.

Et, le lendemain, il fit porter à sa maîtresse, par un soldat de confiance, un billet l’informant « que rien ne l’empêcherait de l’aller voir, le dimanche suivant ».

Ce soldat, un « pays » de Quélennec, lui avait été recommandé par le petit Breton lorsque, changeant de compagnie, il avait dû se séparer de lui.

Ce n’était pas, d’ailleurs, un inconnu pour Favières, qui eût oublié difficilement les circonstances dans lesquelles il l’avait rencontré.

Perdu dans l’herbe du bois des Hallates, un après-midi de flâne, il était tiré de son bienheureux engourdissement par un bruit de dispute rapproché. La tête soulevée, sans se montrer, il assistait alors à une scène cocasse. Deux de ces Bretons à qui l’on interdisait leur dialecte, après avoir, cinq minutes durant, transgressé cet ordre en s’invectivant inintelligiblement, en venaient aux mains et s’administraient une copieuse roulée, mais avec une jubilation telle, épandue sur la figure, que Favières avait besoin de vérifier les pochons pour s’attester la gravité de la querelle. Ensuite, ils s’en allèrent tranquillement, les mains dans les poches, avec la bonhomie d’un couple auvergnat, après la peignée.

Par Quélennec, à qui le pugilat avait cacheté une paupière, le sous-officier sut le mot de l’énigme. Quand un différend s’élevait entre eux, comme ils manquaient, pour le vider en caserne, d’expressions à la fois violentes et correctes, les Bretons avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous dans le bois, où ils pouvaient patoiser librement. Seulement, le régal de ces bourrades l’emportant sur le désagrément des coups, ils étaient devenus batailleurs, se défiaient pour des niaiseries.

Favières passant à la 1ère, pour y faire son stage, Quélennec avait proposé, pour le remplacer, son adversaire d’hier.

— C’est même chose, lui, moi ; sortons toujours, lui, moi ;… bon pays…

Ils ne se quittaient pas, en effet, et Généreuse les vit venir ensemble, pensifs, mâchant une commission qui les liait solidairement.

— Papier de sergent Favières… pour vous… mamezelle.

Elle les remercia, leur offrit à boire, puis entreprit de les faire causer.

— Vous plaisez-vous mieux ici qu’à Dieppe ?

Ils se regardèrent, évidemment surpris de la question qui les troublait dans leur prodigieux désintéressement. Pourtant, ils répondirent : « Oui, » au hasard, en souriant largement. Alors Généreuse, désespérant de les dégeler, reprit son ouvrage, pensant bien qu’ils s’en iraient quand ils n’auraient plus rien dans leurs verres. Mais ils ne bougèrent pas davantage, debout, muets, s’ennuyant docilement en attendant qu’on les renvoyât.

— C’est bien, mes amis ; dites à votre sergent que vous m’avez remis sa lettre.

— Pouvons romper ? insista Quélennec, qui ne démarrait pas sans commandement.

— Rompez, oui.

Et elle se mit à la fenêtre pour voir s’éloigner, côte à côte, le bon petit ménage de troupe, modeste et résigné.

La semaine parut longue à Favières. Il vit venir le samedi avec soulagement.

« C’est toujours quand on a besoin de sortir qu’on est consigné », se dit-il, pour expliquer une vague impatience à laquelle il ne voulait pas s’avouer que Généreuse contribuât, dans la révolutionnaire occupation d’esprit où l’avait jeté son arrivée. Et, par besoin de contenance morale vis-à-vis de soi-même : « Je vais la surprendre », ajouta-t-il, ambigument, pour fournir prétexte à une visite immédiate, sans objet.

Il trouva sa maîtresse cousant à la fenêtre.

— Regarde ce que je fais…

Il semblait hésiter devant le petit linge éparpillé sur le lit et les chaises ; alors, elle coiffa en riant son poing d’un bonnet. Elle cherchait à utiliser quelques pièces d’anciennes layettes.

— Ah ! oui… quand ce n’est pas la première fois… observa le sous-officier, avec une intention de décri et d’irresponsabilité a priori.

Pourtant, ces précautions le touchaient. Vaillante, laborieuse, poussant tranquillement l’aiguille, la maîtresse déteignait sur le décor. Favières en supportait l’exiguïté, s’habituait à la température, aux odeurs, ne gardant de la méfiance qu’à l’endroit du lit à embûches. Puis, il pensa que ses chemises avaient besoin de cols et de poignets.

Il ne resta pas longtemps, cependant ; mais il annonça à Généreuse qu’ils dîneraient ensemble le lendemain et lui donna rendez-vous à cinq heures. Il avait calculé qu’à ce moment sous-officiers et soldats, rentrés au Fort pour la soupe, lui épargneraient des rencontres désagréables. Ils se rejoignirent donc derrière le cimetière Sainte-Marie et s’acheminèrent vers le bois des Hallates, au bras l’un de l’autre. De temps en temps, Favières guignait obliquement la taille de sa compagne, épaissie, certes, mais moins révélatrice qu’il n’avait cru, en somme. Elle avait dû pressentir ses craintes et se serrer atrocement. Il ne lui trouvait pas mauvaise mine et bien nippée, avec discrétion, il s’avoua qu’elle lui faisait plutôt honneur.

Comme ils coupaient des bandes animées se divertissant aux différents jeux de hasard semés le long de la rue des Acacias, Favières jugea définitivement rassurante l’indifférence qu’elles leur témoignaient. Il accéléra le pas, néanmoins, et ne s’aperçut qu’au bout d’un long moment que Généreuse avait peine à le suivre.

— J’étouffe un peu, dit-elle. C’est mon corset.

— Ou bien le temps, rectifia-t-il. Nous aurons de l’orage.

Quand ils eurent fait un tour dans l’allée de Rouelles qui traverse le bois, ils rebroussèrent.

— Dînons au Moulin-Joyeux, veux-tu ? proposa le sous-officier. J’y suis venu une fois avec Devouge ; on y est bien.

Elle acquiesça, émue de l’attention et aussi par la gentillesse du lieu, avec l’escarpolette et le jeu de tonneau inévitables, entre deux rangées de tonnelles sombres, à bas arceaux.

Ils choisirent leur cabinet au fond, y pénétrèrent en se courbant, le visage essuyé par des feuilles sales.

— On voit et on n’est pas vu ; c’est champêtre, dit la jeune femme.

Une gaieté de tripes satisfaites s’épanchait librement dans les logettes de verdure voisines où dînaient des gens déshabillés tapant interminablement sur leurs verres avec le dos des couteaux, pour attirer les bonnes surmenées promenant des viandes tièdes au-dessus desquelles elles suaient. Une famille, le père, la mère, et cinq mioches, séparée de la tonnelle qu’occupaient Favières et sa maîtresse par une cloison fenestrée, cette famille engloutissait les parts proportionnelles que le père, debout, passant quasiment devant des cages, distribuait à sa progéniture.

— Ne mange pas tes fruits sans pain, Robert, cria l’homme à l’un des enfants.

Généreuse espionnait le groupe depuis une minute. Elle se retourna, attendrie, ce nom la ravissant, comme un débouché soudainement ouvert à quelque idéal latent ; et penchée vers son amant :

— Si tu voulais, nous l’appellerions André-Robert, dit-elle.

Il répliqua : « Nous avons le temps d’y penser », trouvant ce rappel malheureux devant une marmaille affamée.

Le dîner s’acheva piteusement. Des gens quittaient leur table, la serviette au cou et la bouche pleine, pour, en glissant sur du gras de charcuterie, enfourner des palets dans la gueule de la grenouille ; des messieurs reniflaient, dans le vent des jupes d’une femme balancée ; de chaque porte de feuillage s’échappaient, ainsi que d’un garde-manger, des odeurs de ragoût refroidi. Au dessert, Généreuse fut indisposée.

— P’t’-être que madame est trop serrée, risqua une bonne.

Mais Favières :

— Non, seulement il fait trop chaud là-dessous… Laissez-nous.

Et dès qu’il put emmener sa maîtresse, il la reconduisit, dare-dare, rue Marie-Thérèse, mécontent de sa soirée.

— Trop de monde et trop cher.

Le dimanche suivant, ils découvrirent un autre endroit : À la Chaumière, rue des Acacias, un pauvre bouchon qu’ils adoptèrent tout de suite, à cause de son délaissement, de la rareté de l’accueil. Deux femmes s’y morfondaient, inaptes au commerce : Mme Caille et sa nièce, héritières fortuites d’un établissement tombé qu’elles étaient impuissantes à relever ; la tante, grosse, courte et brave personne ; la nièce, rousse et avenante jeune fille de dix-neuf ans. Toutes deux, quand le couple se représenta, demandèrent la permission de dîner à sa table. Le prix du repas fut dérisoire, et le sous-officier lut dans les yeux de Mlle Espérance, quand elle lui apporta l’addition, la crainte que le total, encore trop élevé, n’éloignât le client.

— Vrai, vous êtes satisfaits ? Alors nous vous reverrons. Nous vous traitons comme nous-mêmes. C’est si triste de manger seules tous les jours !

Ce fut une habitude prise. Favières en arriva à désirer le dimanche, simplement pour s’anéantir béatement dans l’intimité de ce coin que ne bouleversaient jamais les anciennes promesses, à demi-effacées, de jeux de société et de repas dans le jardin, converti en potager.

La chambre de Généreuse fut tout à fait abandonnée.

En semaine, la Chaumière étant trop loin et trop haut, les amants allaient quelquefois passer une heure aux « Vendanges de l’Yonne », un café de la rue Fontaine, que fréquentaient peu les soldats.

Ainsi s’écoulèrent le mois de juin et la première semaine de juillet.

Mais bientôt Favières, exténué par le surmenage journalier que fomentait l’inspection générale, dut renoncer aux sorties du soir.

Tous les matins, à cinq heures, départ pour le champ de manœuvres du Hoc, une promenade pour les bataillons de la caserne de Strasbourg, un chemin de croix pour les compagnies des Forts. Car la misère, c’était moins l’école de régiment, dans les pâtis contigus au polygone, que l’ascension, par le soleil et la chaleur, de la sinueuse rue du Mont-Joly, accrochée au coteau comme une échelle de sauvetage flottante, à degrés gémoniens. Sur cette claie, le bataillon était traîné souvent deux fois par jour, pantelant, ruisselant, fumant, le fessier dans un bain de siège, le linge plaqué sur les épaules, la figure, dans le soleil et la poussière, assaillie, en outre, par les mouches voyageuses qu’appâtait le sac, pareil au collier des limoniers.

Le Hoc était devenu l’épouvante des Forts, évoquant bien, d’une syllabe rude et barbare, la lande où suait d’ahan, à travers la pierraille, les glèbes et les échaux, le coriace troupeau abandonné au crétinisme d’un piétinement perpétuel.

III

Le 13 juillet, jusqu’à minuit, les sous-officiers travaillèrent à la décoration d’une salle qui leur avait été livrée, au rez-de-chaussée, pour leur pique-nique du lendemain, à l’occasion de la Fête Nationale.

Dans chaque compagnie, d’ailleurs, une chambre avait été également évacuée pour permettre aux hommes d’y dresser leur couvert. On avait loué de la vaisselle ; le four des boulangers était retenu ; le bois des Hallates fournissait des brassées de feuillage que des « artistes » entremêlaient de lampions, d’enveloppes de biscuits tricolores, enguirlandées, de cartouches composés avec de vieux placards prêtés par le fourrier. Quatre-vingts soldats pouvaient s’asseoir autour des tables de troupe, lesquelles, bout à bout, n’en formaient plus qu’une de Salon pour Noces. On comparait les sacrifices que s’étaient imposés les capitaines ; le caporal d’ordinaire et les hommes de corvée donnaient des renseignements.

— À la 1ère, y a rôti supplémentaire, rata toute la journée, salade, gruyère, cerises et un cigare.

— Ben, c’est pas comme à c’te putain de 3e : gamelle et fromage, le matin ; rata et salade, le soir… Hein ? c’te poussée !… Et Giudicelli, qu’est allé faire signer le livret d’ordinaire au boucher, m’a dit qu’y a trois cents francs de boni… Qué qu’on en fout ?

— À la 4e, nous avons un litre d’eau-de-vie pour quinze hommes et le demi-litre en plus du quart de vin que la ville elle alloue.

— L’année dernière, on n’a pas pu le boire ; j’aimerais mieux, comme les sous-offs, l’indemnité représentative. Paraît qu’ils ont un chouette gueuleton, les pieds-de-bancs, les doubles et les adjudants.

Ceux-ci, en effet, en faisant au cantinier et à sa femme la politesse adroite de les inviter au repas, s’étaient ménagé leurs bonnes grâces. Burel se chargeait de tout, à condition qu’on ne lui refusât pas deux ou trois garçons d’extra. Il évaluerait ses dépenses et établirait la quote-part de chacun, au plus juste, sans bénéfice.

Après dîner, comme il allait rejoindre ses camarades dans la salle qu’ils ornaient, Favières avait été abordé par Édeline.

— Dis donc, il n’y aurait pas moyen de couper à la revue ?

— Peut-être, si tu voulais servir à la cantine.

— Parbleu ! c’est mon flanche : fricot et vinasse.

— Eh bien ! j’en vais parler à ton double.

Et parmi les sous-officiers réunis :

— Savez-vous, s’écria Favières, savez-vous ce qu’il faudrait ? Deux ou trois chanteurs qui viendraient nous amuser au dessert.

Tous applaudirent à cette idée. Mais en connaissait-il, lui, des chanteurs ?

— Il y a toujours Édeline ; il est très drôle. Seulement, si on ne le retient pas tout de suite, il filera après la revue… J’avais pensé… il serait possible de l’en exempter, en le portant indisponible sur la situation de prise d’armes.

— Parfaitement, déclara Petitmangin. J’ai mon nombre de files réglementaire, c’est entendu.

Alors on se promit une bonne rigolade. D’aucuns réservaient des surprises.

— Moi, je ne dis rien, vous verrez, cachottait la Burel.

Le lendemain, à neuf heures, le régiment était rassemblé dans la cour de la caserne de Strasbourg. En tunique, guêtres et gants blancs, les quatre bataillons encadraient une vaste piste au milieu de laquelle, l’appel rendu, demeurèrent seuls le colonel et l’adjudant-major de semaine, à cheval, avec, entre eux, un tout petit adjudant qui avait l’air d’un modeste écuyer de cirque, attentif à éviter les ruades.

Sur un ordre du colonel se détachèrent et vinrent, en quadrille, recevoir ses instructions, les chefs de bataillon, tandis que ronflait hors du quartier la musique ramenant le drapeau et son escorte. Mais comme des dames, la lorgnette braquée, se montraient aux fenêtres de sa maison, Le Taillandier enleva son cheval : « Une… deux… pas de polka ; saluez à droite, à gauche, maintenant ;… la courbette… Très bien. » Et les quatre commandants regagnèrent leur place, poursuivis par le petit adjudant, chargé de la police des vomitoires.

— Au drapeau !

La musique, les tambours et les clairons exécutèrent le morceau de circonstance ; le régiment présentait les armes, sans qu’un rayon de soleil l’enveloppât d’une flamme. Le temps restait couvert ; les baïonnettes s’éteignaient.

Le colonel regarda le ciel, puis ses pieds, et ordonna le départ.

Du monde refluait vers l’hôtel de ville. Une cacophonie de fanfares lointaines, parfois, simplement, des coups de grosse caisse intermittents et assourdis, présageaient moins une manifestation patriotique qu’une fête foraine. Au bord du trottoir, des gens s’arrêtèrent, peu nombreux.

— C’est tout à l’heure qu’il faudra voir cela, pensa Favières.

Les inspections trimestrielles, en chambre, en famille, sans pompe ni public, l’avaient déçu. C’est dans une de ces grandes représentations populaires qu’il devait chercher ce choc, ce frisson, ce courant magnétique, il ne savait quoi enfin, que lui faisaient espérer d’entraînantes lectures.

— Pas brillant, hein ! le 14 juillet ici ? dit, à côté de lui, un Parisien. Ah ! le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint-Martin, parlez-moi de ça !…

Aussi bien l’enthousiasme, sur le boulevard de Strasbourg et dans les rues adjacentes, semblait singulièrement refréné. De vieux drapeaux essuyaient quelques façades ; une demi-douzaine de verres de couleurs pendillaient, comme honteux d’être sortis ; à la caserne d’artillerie, deux ou trois fenêtres s’ornaient de papier peint et de feuillage, dégageant cette incroyable tristesse de la poussière sur l’économe végétation des banlieues pauvres. Plus rapprochées, les musiques incompatibles continuaient à propager l’allégresse nationale.

— Par le flanc droit… halte !

La compagnie de Favières, adossée au jardin public, avait précisément en face d’elle l’estrade officielle. Ce fut une distraction que de la regarder s’emplir, pendant que les artilleurs, les gendarmes, les pompiers et la douane occupaient successivement l’emplacement qui leur était assigné.

Rapidement, l’estrade fut envahie. Beaucoup de messieurs venaient saluer un gros homme coiffé du bicorne des garçons de recettes, très vieux, donnant des poignées de main de cet air las et indifférent qu’ont les distributeurs de prospectus, dans les rues. Et il en trouvait toujours ; on ne voyait que son dos de pachyderme et le continuel jet de son bras, en trompe, allant chercher du pain dans les mains tendues. Mais un nouveau personnage surgit, tête de marin, lèvre rase, favoris, nez en dos de rasoir, glacial. Et les fonctionnaires d’arriver, d’aller s’incliner, puis, les ressorts détendus, de s’effacer pour faciliter la flexion dorsale à d’autres figurants.

Assis enfin, des habits noirs faisaient sauter devant eux des enfants, de jolies taches claires semblables à des lames d’argent dans une tenture funèbre. La poussière soulevée par un vent d’orage, l’artillerie et les cavalcades, saupoudrait un gros de curieux écrasés contre les grilles du jardin. Au pied de la tribune principale étaient massés les officiers de la réserve et de la territoriale, affichant, en des dégaines épicières, l’imbécile orgueil du galon gratuit.

— Garde à vous !

On fit porter les armes. À mi-corps, ce fut, d’un bout à l’autre de la ligne, comme un vol transversal d’oiseaux blancs ; puis les mains gantées retombèrent dans le rang, l’aile cassée. Le colonel d’artillerie, commandant d’armes, passait devant le front des troupes. Aucune solennité, la foule morne, une hâte générale d’en finir… La cérémonie de la remise des décorations elle-même se dévêtit de prestige, dans le bredouillement des formules et le galvaudage des récompenses aux services sans éclat.

Enfin, mis face en arrière, le régiment alla prendre, au-delà du boulevard François Ier, la formation préparatoire du défilé.

Dans la foule, Favières cherchait Généreuse. Il l’avait vue l’avant-veille et elle lui avait promis de venir. Comment ne trouvait-elle pas le moyen de signaler sa présence ?

À la soudaine et confuse débâcle des peaux d’âne et des cuivres, il comprit que la gendarmerie à pied et les pompiers s’ébranlaient. Puis une voix d’assassiné râla un long commandement, et la ligne à son tour démarra.

Favières se rappela alors la phrase mille fois lue : « À ce moment, un frisson courut… » et il se prépara à frissonner, sans retenue. La musique, arrêtée en face de l’estrade, était trop loin encore pour affermir le pas, mais là, entre les deux colonels se regardant, en motifs de cheminée, parmi la foule fanatique, dans les rugissements de l’hymne triomphal, il lui semblait impossible qu’il ne fût pas « électrisé ». Le mot invoqua aussitôt les petites boules de verre multicolores que les ambulants de la foire invitent les passants à empoigner. C’était cela… Attention à la secousse !

Mais, à la minute même, le ciel, jusque-là maussade, pleura à grosses larmes tièdes ; des bravos ratèrent, avec un bruit de linge mouillé, et la foule disparut sous des carapaces de cotonnade. Un flottement désordonna les compagnies, les distances se perdirent ; des spectateurs de l’estrade désertaient, estimant raisonnablement qu’un peloton ressemble à un autre peloton et que le premier dispense, à la rigueur, de voir ceux qui le suivent. Peut-être était-ce aussi le secret avis des deux colonels, raides, l’air embêté, scrutant obliquement la profondeur de cet interminable régiment de ligne qui remorquait encore les douaniers et les batteries attelées.

Beaux-Pieds surtout paraissait navré sous cette pluie chassant des fenêtres une clientèle féminine devant laquelle il eût consenti à faire la roue embourbée.

Comme on défilait à distance entière, il y avait, entre les compagnies, des espaces désolés où s’abîmaient, rapetissés, ridicules, de minces officiers, tandis que le soldat n’avait plus qu’une préoccupation : le fusil, le fusil qu’il faudrait nettoyer en rentrant, avant tout.

« Ah ! c’était pas la fête de l’armée, leur 14 juillet ! Pas même cette journée-là de repos complet ! On le payait, le quart de vin de la ville… et cher ! »

— La commotion électrique, pensait Favières, en remontant à Tourneville, rayons cela de nos papiers, en temps de paix. Et c’est compréhensible, en somme. Qu’avons-nous fait pour qu’on nous acclame ? Nous vomissons, dix fois par jour, la corvée qui nous est imposée… Si c’est ça qu’on applaudit, bien. Mais non. Nous avons pour nous exhausser le piédestal que nous méritons : la chanson du café-concert. Un refrain, en sourdine, émoustille le patriotisme du claqueur populaire. Alors, pourquoi nous faire sortir, puisqu’on nous voit tous les soirs à l’Alcazar havrais ?

La pluie avait cessé ; il se promit, après déjeuner, de descendre rue Marie-Thérèse.

Mais les sous-officiers ne purent se mettre à table tout de suite. Les sergents-majors assuraient les distributions ; les sergents de semaine passaient dans les chambrées pour y annoncer que les punitions étaient levées. Ensuite, par curiosité, tous allèrent assister au repas de la 1ère où les extra étaient servis le matin, au rebours des autres compagnies qui les réservaient pour la soupe du soir.

Le rôti aux carottes, que deux anciens rapportaient avec précaution de chez le boulanger, allumait d’intenses convoitises ; la salade, préparée dans des gamelles de campement, le gruyère et les cerises dans des assiettes, le vin dans les cruches, alternaient sur l’immense table, sans nappe, que quatre-vingts couverts se partageaient, pressés, quarante de chaque côté. Des groupes, présidés par un loustic, s’échauffaient, le képi sur la nuque, la godaille goujate ; tandis que, à l’opposite, une dizaine de Bretons auxquels s’étaient instinctivement ralliés les timides, tassés, sculptaient silencieusement leur pain de la pointe du couteau, en ouvrant un œil rond stupéfait sur le luxe insolite de la faïence. Coiffé d’un chapeau mou sans âge, les bras nus, les pieds sales dans ses sabots garnis de paille, le cuisinier, aux prises avec une viande juteuse, essuyait aux linges fétides qui l’habillaient, dix saucisses agiles.

Alors les sous-officiers de la 1ère, un quart à la main, firent le tour de la table, en trinquant avec les hommes. La plupart restaient assis, sans même se retourner, occupés à conduire à leurs lèvres, sans perdre une goutte du liquide qui en affleurait les bords, l’uniforme gobelet d’étain. Des peloteurs, cependant, se levèrent, complimentèrent le chef, organisateur du gueuleton, portèrent un toast sans écho, flatteur tout de même, car il tendait le jarret, se constipait en distinction renchérie :

— Merci… Et ce soir, un cigare, n’oubliez pas… Ah ! on n’est pas regardant chez nous.

Il disparut avec ses collègues et, riant, penché vers son fourrier :

— Tant qu’on voudra… et au même prix, ajouta-t-il, faisant une discrète allusion au bénéfice qu’il prélevait sur les achats.

— Allons donc ! On n’attend plus que vous !

Tous les sous-officiers du bataillon, maintenant, se trouvaient réunis dans la salle où leur couvert était mis, sur deux tables, l’incommodité du local n’ayant pas permis de n’en faire qu’une. Peuvrier, Laprévotte et Rupert jouaient l’apéritif en commentant l’absence de Boisguillaume : « Pas parce qu’on a une femme qu’on doit s’enterrer ». Blanc prenait sa sixième absinthe ; Petitmangin et Montsarrat, isolés, une petite glace dans le creux de la main, se bichonnaient, se montraient les dents, la cornée, la langue ; et Montsarrat, délicatement, d’un index moucheté de poudre de riz, cicatrisait des boutons saignants.

Aux murs, des banderoles et des cartouches reproduisaient les viriles exhortations des salles d’armes :

 

HONNEUR ET PATRIE. – RESPECT AUX MAÎTRES. – VAILLANCE ET DISCIPLINE. – NE TOUCHEZ PAS À LA FRANCE.

 

Vers la place approximative que devait occuper la cantinière, une belle main de fourrier avait tracé, sur deux écussons, ces généreuses devises :

 

HOMMAGE AUX BELLES : – GLOIRE À LA VERTU.

 

Tout cela, dans des entrelacs de calligraphe, des étoffes tricolores et des niches de feuillage poudré à frimas par les escarres tombées du plafond délabré.

— Tout à fait rustique ! déclara Vaubourgeix.

— J’ai envoyé chercher ma femme, dit Burel. Dès qu’elle sera là, nous pourrons nous mettre à table. Ah !… c’est elle, sans doute…

La porte s’était ouverte largement ; Édeline cria :

— À vos rangs… fixe !

La Burel parut. Elle avait endossé l’ancien uniforme d’un régiment impérial, et, dans ces hardes abolies, naguère déposées sur le cercueil de la défunte, la drôlesse provoquait son mari, lui arrachait une joie de commande démentie par les intimités du souvenir. Car la comparaison, imposée à sa mémoire de veuf, tournait à la confusion de ce misérable bout de fille usurpant une dépouille qui n’était pas à sa taille… Certes, il devait regretter de ne l’avoir pas détruite, cette relique si longtemps conservée… Et l’on devinait qu’il y avait songé, en même temps que sa lâcheté dernière devant le cruel caprice de la nouvelle épouse.

C’était la surprise. Les sous-officiers l’acclamèrent.

— Un ban !

— Un… deux, trois… quatre, cinq… Hip, hip, hip… hourra !

— Je te disais bien que j’aurais du succès… Embrasse-moi, mon homme.

Restait à trancher la question des places, embarrassante à cause des deux tables. Mais Laprévotte accepta de présider la seconde où s’assirent aussi Burel et deux sergents-majors, tandis que la cantinière, sollicitée par le groupe voisin, s’y carrait entre Peuvrier et Rupert, en face de Montsarrat et de Petitmangin. Favières, Devouge, Tétrelle, et tous ceux que la présence d’une femme agitait, se pressèrent autour d’elle. Blanc, Vaubourgeix et d’autres sergents pour qui, au contraire, le vin primait la jupe, s’étaient rapprochés de Burel, estimant qu’on boirait mieux là qu’ailleurs. Et l’on fut vingt-six attablés, douze à droite, quatorze à gauche, pour éviter le chiffre treize.

Édeline avait pris la direction du service, avec trois aides sous ses ordres, bien qu’il partageât leur ignorance. Mais il payait d’aplomb, irrésistible, la serviette en foulard, sous le bras, demandant : « Ces messieurs sont-ils contents ? » ajoutant : « Ces messieurs seront contents ; » criant : « Voyez donc à l’as ! » sans toucher soi-même à rien, en pénard, comme il disait.

— Un ban pour Édeline !…

Déjà les plus affamés avaient fait disparaître les hors-d’œuvre, en profitant des distractions de Rupert et de Peuvrier, qui serraient de près la Burel, pendant que Montsarrat et Petitmangin cherchaient ses pieds, sous la table. Tous, autour d’elle, l’estomac apaisé, la crête haute, le chant conquérant, la harcelaient, la captaient, à tour de rôle, dix secondes, le temps de la coqueter dans le désordre de ses plumes, encore frissonnantes du précédent assaut. Astucieusement, on avait placé son mari de façon qu’il lui tournât le dos, et comme elle s’informait : « Ça va, mon chéri ? » l’interrogation répétée lança la rapide gaieté sur les solides rails de la licence sans frein.

Plusieurs sous-officiers ôtèrent leur tunique ; des sergents allaient plus loin, jetaient leur cravate, lâchaient un bouton de la ceinture ; et la sueur du matin, refroidie, mêlait son mâle bouquet aux douceâtreries des mixtions cantinières. L’ivresse couvait ; d’étranges yeux nageaient dans des faces féroces et cramoisies, comme des pruneaux cuits dans une sauce au vin ; les gestes s’exaspéraient, multipliés ; des défis crapuleux graillaient ; et les croûtons de pain qu’on s’envoyait, par jeu, de tablée à tablée, préparaient la querelle et la rixe.

Blanc, debout, hurla :

 

Bacchus nous défend de boire ;

Vénus nous défend d’aimer…

 

Et comme on lui remplissait son verre pour qu’il se rassît et se tût, à chaque instant il se levait, commençait : « Bacchus… » n’ayant rien trouvé de mieux pour qu’on l’arrosât, sans arrêt.

Derrière Burel, les deux adjudants pinçaient les cuisses de leur voisine.

Quand on fit circuler les poulets et la salade :

— … Plus la peine d’apporter à manger, dit Vaubourgeix ; à boire seulement.

Les garçons riaient, ivres eux-mêmes. Ils répandirent un plat dans le cou d’un sergent, et celui-ci à qui, d’abord, par habitude, une punition venait aux lèvres, se reprenait et, arrachant les insignes de son grade, prétendait régler l’affaire d’homme à homme. On les sépara. Mais la bataille mitonnait au feu des provocations. Vaubourgeix et Devouge s’invectivaient, les poings tendus :

— Sale Parigot !… La Villette !

— Y a donc pus d’pain chez toi qu’t’as rengagé, croquant ?

On dut s’interposer entre eux. Tétrelle et Favières, entraînés, mugirent : « La classe ! » pendant que Blanc embrassait le cantinier et pleurait dans ses cheveux. Un petit caporal-fourrier dormait, terrassé, la bouche ouverte. Dégoûtés, réfugiés au bout d’une table, Laprévotte et le Vicomte causaient doucement, dans le tumulte, à des lieues de cette ordure.

— Défendez-moi, Édeline.

C’était la Burel, rouge, défaite, qui se débattait, en proie à Peuvrier et à Rupert qu’elle ne contenait plus, enveloppée, chatouillée, sous la table, par Montsarrat et Petitmangin qui s’obstinaient à vouloir prendre, l’un sa jarretière, l’autre son bidon.

Personne ne goûta au dessert. On demanda le café, tout de suite.

— Et les liqueurs fortes, vociféra Blanc, extraordinaire, déboutonné du col à la brayette, buvant successivement : à la France, aux pompiers de Neuville, à la Mouvette, la balayeuse de Dieppe… Ensuite, il dit : — Attention… j’vas chanter celle du 44 :

 

La mère ayant quelque soupçon…

 

Et les sous-officiers, quand il avait assemblé deux vers, les reprenaient en chœur, ravis, lui sachant gré de cette inspiration qui complétait la fête et utilisait l’unique présence féminine, en faisant respirer, dans ce flacon tangible, une nécessaire odeur de mauvais lieu.

HOMMAGE AUX BELLES : – GLOIRE À LA VERTU, – prêchaient les légendes murales.

— Non, non, chacun sa chanson, dit la cantinière.

Et elle invita à commencer le sergent-major de la 1ère, un blond, réputé ténor. Il ne se fit pas prier, exalta avec conviction Kléber, Hoche et Marceau. Après lui, Devouge roucoula : le Tunnel de Saint-Germain ; mais l’attention, qui lui avait été mesurée, fut nettement refusée à son successeur, après un refrain de romance funèbre :

 

Petits oiseaux, c’était ma mie ;

Dans la tombe elle est endormie…

 

— Édeline ! cria-t-on, Édeline ! Il va nous en pousser une à la rigolade.

On voulut qu’il montât sur une chaise, mais il chancelait, ivre ; deux sergents l’étayèrent pendant qu’il chantait, à la demande générale, sa scie fameuse :

 

V’là des envois que papa vous andouille,

V’là des andouilles que papa vous envoie…

 

Les sous-officiers trépignaient ; la Burel, renversée, gloussait, en jurant qu’il y avait une mare sous elle, tant elle avait ri. Peuvrier s’étant baissé pour chercher à quatre pattes, ce fut du délire.

— Venez m’embrasser pour la peine, Édeline, permit la cantinière.

Il la bécota, comiquement, puis :

— C’est pas fini ! Attendez-moi ; je reviens, dit-il, mystérieux.

— Le champagne !… le champagne !…

— C’est que… nous n’avons pas convenu… parlementait Burel. Pourtant, si vous êtes tous d’accord…

On vota à mains levées, et comme Laprévotte et le Vicomte, écœurés, avaient disparu, la motion obtint l’unanimité des suffrages.

— Servez le champagne ! commanda le cantinier.

Mais le garçon, près de sortir, se rejeta en arrière en s’exclamant, tandis que, dans le couloir, la voix d’Édeline annonçait :

— Le ministre… ouvrez le ban !

D’abord, on ne comprit pas ; il fallut qu’on aperçût, sur le seuil, les longues oreilles du mulet de bataillon, monté par le Parisien, pour que les derniers boutons sautassent. On se roulait ; Vaubourgeix et Blanc se baisaient sur la bouche ; Devouge avait assis Tétrelle sur ses épaules ; la cantinière pleurait de plaisir dans la poitrine de Peuvrier.

— Hue, ministre !… hue donc !

La bête, en effet, n’avançait pas, effarée, se piétait, toujours à la porte.

Dix sous-officiers l’entourèrent, la traînèrent, la plantèrent dans la salle où elle demeura immobile, pétrifiée, entre les deux tables.

— Madame et messieurs… bonimenta alors Édeline, je ne viens pas vous vendre des… Je vous en prie, ne contrariez pas le petit animal, autrement, c’est peau de balle et balai de crin… Tout par la douceur… voyez. Saluez, ministre, l’honorable socilliété…

— Ah ! le fils de garce, est-il drôle !

— Le petit animal désire boire.

On s’empressa autour de lui. « Du champagne », conseilla quelqu’un. On en versa dans une assiette creuse et un sous-officier mit, pour la présenter au baudet, un genou en terre. C’était le moment qu’attendait Édeline. Il fit signe a Favières et cria :

— Attention… tableau !

Aussitôt les transparents qui décoraient la salle s’animèrent… Des bouts de bougie ingénieusement dissimulés dans le feuillage projetaient les fières devises : HONNEUR ET PATRIE. – NE TOUCHEZ PAS À LA FRANCE, au-dessus des groupes fraternels hagards, dans le jour artificiel combattu par la lumière du dehors. Et comme justement, Petitmangin, blotti sous la table, profitait de l’émotion générale pour s’arroger de scélérates privautés, derrière la cantinière : GLOIRE À LA VERTU, formula le cartouche flambant.

On applaudit, le verre en main.

— Trop gentil, vraiment trop gentil, minaudait la fille attendrie, éparpillée dans la chie-en-lit de son uniforme rafistolé.

Après, ce fut l’orgie.

Montsarrat ayant proposé de danser, on ne s’occupa plus du mulet, qu’Édeline dut faire sortir à reculons. Un clairon requis joua, sur trois notes, une polka sans fin, qu’accompagnait avec le tambour un tapin d’occasion.

Dans la petite salle, le cuivre et la peau d’âne tintamarraient, précisaient les lourdes joies du râble et du godillot. Le gros Peuvrier avait empoigné la cantinière et la pétrissait, sur place, tandis qu’autour d’eux s’ébattaient les sous-officiers enlacés, renversant tout, se culbutant, repartant, l’épaule brutale et le coude agressif. Ceux qui ne dansaient pas étaient plus terribles encore, affalés dans la mare rouge de leurs culottes et brandillant, sur leur tête sans cou, des mains de bouchers, veuves de baïonnettes. Des bras de l’adjudant, la Burel passait dans ceux d’Édeline, plus savant, l’entraînant, l’accolant, leurs doigts noués sur ses reins, dans une impudente attitude de coït vertical. Et le vide se faisait autour d’eux ; assommés par le tournoiement, les derniers danseurs s’éboulaient, piétinés, sous l’éventoir des jupes voltigeantes. Il n’y avait plus de grades ; les vingt-six étaient quarante. Les garçons de cantine, des soldats attirés par le fracas de la musique, avaient envahi la salle, s’y bousculaient pour tarir les bouteilles, recueillir le fond des verres, boire au moins l’ivresse des autres, pendant que Burel s’efforçait de sauver la vaisselle et que Blanc, à croupetons dans un coin, facilitait paisiblement la libération de son estomac.

VAILLANCE ET DISCIPLINE ! professe suprêmement le dernier transparent éclairé, avant de rentrer dans l’ombre de son reposoir.

C’est à peine, dans le pêle-mêle de l’apothéose, si l’on avait remarqué l’apparition d’un homme de garde, jugulaire au menton, semblant chercher quelqu’un. Il vit, encore debout, deux sous-officiers se trémoussant ensemble et, les poursuivant à travers les groupes, il les accula enfin au bout de la salle.

— Sergent Favières… sergent Favières !

— Quoi ?

— Il y a une femme qui vous demande à la porte.

— Dis-lui : Zut !

— Elle veut vous parler tout de suite : c’est urgent.

— Généreuse, sans doute, observa Tétrelle. Comment qu’elle est ?

— Une grosse courte, pas jeune.

Les deux sous-officiers s’entre-regardèrent, abrutis.

— J’y vais, décida brusquement Favières ; attends-moi.

Et il accompagna le soldat. À l’entrée du pont-levis extérieur, il aperçut, en effet, une commère inconnue, les mains aux hanches, l’air impatient.

— C’est moi ?… questionna vaguement le sergent en s’avançant vers elle, l’ivresse aux jambes et aux yeux.

— Oui… Vot’femme m’envoie vous dire qu’elle est accouchée c’matin ; alors elle vous verrait avec plaisir ; voilà.

Il restait béant, point sûr d’avoir compris, cloué là au point qu’il n’eut pas la force de retenir ni de rappeler la messagère quand elle s’éloigna, rapidement d’ailleurs.

— Ben, quoi donc ?

Il se retourna, réveillé par l’exclamation de Tétrelle et, l’emmenant brusquement :

— Habille-toi ; tu viens avec moi ; Généreuse… accouchée… Ces deux mots dansaient dans sa tête vide, y tourbillonnaient accouplés, battant les parois du crâne d’un heurt fou, au son de la musique barbare de tout à l’heure, persécutante.

Dans sa chambre, il eut le vertige, comme si lui-même valsait toujours. Il s’assit sur son lit et, à la lueur d’une réflexion, murmura : « Pas possible… sept… oui, sept mois… » Il essaya de compter sur ses doigts : janvier, février, avril… s’embrouilla, reprit, incapable d’arriver à sept et terrifié de ne se plus trouver que quatre doigts… À la fin, il y renonça, se leva, prit son shako, boucla son ceinturon, avec des arrêts stupides partout et, près de partir, constata l’oubli de ses épaulettes. Mais il ne pouvait parvenir à les attacher sur sa tunique ; il se répétait : « Mon Dieu ! que c’est gênant de n’avoir que quatre doigts… » déjà consolé de l’amputation. Enfin il descendit, retrouva Tétrelle au poste, parmi la garde en émoi barrant le pont-levis, tandis qu’une vingtaine d’hommes poursuivaient le mulet ivre, se dérobant, ruant, en folie…

Dans la salle des sous-officiers, le clairon sonnait sa polka sur trois notes, sans fatigue, toujours.

Les deux sergents s’en allèrent, flageolant, trinquant de l’épaule, hésitèrent prudemment devant l’escalier de Tourneville, tirèrent vers la rue de Montivilliers. Ils y entraient, quand ils virent passer, comme en rêve, le sergent Blanc et un de ses collègues, tous deux à cheval, inouïs, en tunique et shako, sans armes, cramponnés à la crinière des bêtes qu’ils montaient à poil.

Il était tard quand Favières et Tétrelle arrivèrent rue Marie-Thérèse, sans savoir comment, par le quai d’Orléans. Dans l’escalier, une voix leur cria :

— C’est-y vous, les soldats ?

Ils montèrent ; la porte était ouverte, la grosse femme de l’après-midi les attendait sur le seuil. Dans la chambre, près du lit, une autre étrangère était penchée sur un remuement de choses blanches.

Favières fit quelques pas, gauchement inquiet de savoir si son ami le suivait. Généreuse, soulevée, lui tendit la main ; il se laissa attirer vers elle et l’embrassa en balbutiant : « Ça va bien ? » Puis, assis à son chevet, il fut plein de sollicitude pour Tétrelle, l’installa, lui demanda à lui aussi : « Ça va bien ? » sans cause, par contenance.

— J’avais recommandé qu’on ne te dise pas si c’était un garçon ou une fille, afin que tu aies la surprise… mais maintenant…

Il comprit qu’elle appelait son attention sur le nouveau-né, mais le sens de la phrase lui échappant, dans les brumes de l’arrière-ivresse :

— Ah ! oui… c’est un garçon, répondit-il, au hasard.

— Non… une fille…

Elle allongea la main de côté, en tâtonnant d’un geste d’invite sous-entendue, et découvrit un peu l’enfant, dans les bras mercenaires.

Le sous-officier, cependant, ne bronchait pas, ne se penchait pas sur ce diminutif vagissant et plumé. Depuis une minute, il n’osait faire un mouvement, de peur d’aggraver le malaise qui l’envahissait, dans la chaleur insupportable.

Alors Généreuse insista, baissant la voix :

— Tu ne peux pas le renier, hein ? Te ressemble-t-il assez !…

La voisine intervint :

— C’est vrai qu’elle ressemble à Monsieur. Et elle flûtait : « Ti, ti, ti, ti, » en grattant le menton de la petite, dans l’illusoire espoir qu’elle allait sourire à son père.

— Oui… oui… pas beau… déclara enfin Favières, incroyablement malade, les tempes et le front moites, le cœur défaillant.

En se retournant, par surcroît, il ne vit plus Tétrelle et l’envia, vraisemblablement en train de prendre l’air ou de disperser son lest.

— Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es guère aimable… Es-tu indisposé ?

Il se raidit, parla à tort et à travers, de la fête, du repas, de l’accouchement…

— Ah ! sans madame !… disait Généreuse en désignant la grosse femme. C’est elle qui a eu la bonté d’aller te prévenir et de me trouver une garde. Je lui suis bien reconnaissante. Veux-tu que je te fasse chercher à dîner ? Tu mangerais là, auprès de moi ; tu n’es pas pressé… Je vais tant m’ennuyer… Je passerai une meilleure nuit en m’endormant tard.

— Il faut vous reposer, conseilla la voisine.

— Oui, repose-toi, appuya avec empressement Favières, déjà debout. Ce n’est pas en ce moment que je voudrais te déranger. J’aime mieux… oui, j’aime mieux revenir… dans la soirée… Les sous-officiers dînent encore ensemble… ordre du colonel… pour l’exemple, bonne camaraderie… entretenir l’esprit de corps. Mais dans la soirée, c’est convenu.

— Tu me promets ?

Il l’embrassa, impatient de sortir, de respirer ailleurs que dans cette atmosphère de maladie et de maternité… Généreuse le rappela :

— Tu ne l’embrasses pas… elle ?

Déjà sur le seuil, il s’arrêta, anxieux, hésitant à rentrer dans la fournaise, sans forces pour le voyage à travers la chambre immense. Jamais il ne parviendrait jusqu’au lit, reculé, là-bas, à des lieues… Pourtant, il se décida, rebroussa chemin, satisfit sa maîtresse et s’en alla enfin, à bout de courage.

Sur le trottoir, Tétrelle l’attendait, soulagé, fumant des cigarettes.

— C’est pas tout ça… Où dînons-nous ?

— Tu as faim, toi ? demanda Favières.

— Je te crois. Huit heures sont sonnées.

Il expliqua sa disparition et ajouta, en se frappant la poitrine avec orgueil :

— Tout prêt à recommencer.

— Pas moi.

— C’est que tu as un estomac de Parisien. À moins que l’émotion…

Mais, à cette supposition, l’autre se révolta, blessé :

— Il fallait rester là… tu aurais vu…

Il se redressait, s’indiquait prémuni contre ces accidents de l’amour et présentait ostensiblement ses galons, comme une police d’assurance.

Ils déambulèrent quelque temps sur les quais, puis, Tétrelle connaissant, rue Fontaine, un marchand de vin qui donnait à dîner, emmena chez lui son compagnon. Néanmoins, son appétit sembla instantanément contenté lorsque Favières, ayant déclaré qu’il ne mangerait rien, annonça ainsi son intention de ne point participer à la dépense. L’affamé se rassasia avec des œufs durs et du fromage.

Le café pris, à frais communs, ils se disposaient à conduire leur désœuvrement autour des illuminations, quand, au tournant de la rue Fontaine, ils heurtèrent une bande de sous-officiers de la caserne et des forts, se travaillant pour galvaniser cette débauche traditionnelle qui consiste à visiter successivement les brasseries à femmes, cafés-chantants et bousins d’une ville. Ils avaient débuté par les beuglants de la rue Royale et se proposaient de finir rue d’Albanie.

— Venez donc avec nous ; on va rigoler.

Favières se consultait. Il avait promis à Généreuse…

— Tu auras toujours le temps, dit Tétrelle. Qu’est-ce que tu ferais auprès d’elle toute la soirée ?

L’ennui du tête-à-tête, dans la chambre ardente ; la crainte d’une scène d’attendrissement où le nouveau-né jouerait un rôle, prévalurent.

— Tu as raison. J’ai la permission de la nuit ; j’irai plus tard.

Ils formaient une longue chaîne, barrant la chaussée, bousculaient, « paumaient » les passants, les initiaient à ces plaisanteries collectives dont l’armée a le secret. Tous sergents et fourriers. Devouge, qui dirigeait la horde, faisait éclairer sa marche et reconnaître les établissements par deux sous-officiers chargés de signaler à leurs camarades la présence des officiers. « Pas d’officiers, » on envahissait le café, on le traversait en trombe, quelquefois sans consommer, avec un bruit de sabres bafouant la clientèle terrifiée ; ou bien on s’arrêtait cinq minutes, pour cultiver la soûlerie, en empêchant de pépier quelques bonnes dondons devant qui un pianiste charitable émiettait des notes.

Dehors, la gent galonnée hussardait, presque sûre de l’impunité, dans le dédale de petites rues où son chef opérait prudemment. Joie publique et joie militaire étaient, ce soir-là, sœurs solidaires, faites pour se comprendre et collaborer. Jusqu’à onze heures, les sous-officiers s’entraînèrent, consentirent à dépenser la menue monnaie de leurs facéties dans la salle d’attente des brasseries ; mais, à onze heures, leurs concupiscences attisées réclamèrent impérieusement le dégorgeoir où la caserne et le port vont se dégluer.

Étroite et, jusqu’au Vieux Marché, possédée toute par les léproseries vénériennes, la rue d’Albanie, ce soir de 14 juillet, condescendait au vœu national en autorisant ses pensionnaires, toujours chambrées, à s’ébattre dans le préau ; telle une pluie révolutionnaire, certains jours, chasse enfin des chéneaux qu’elles habitent les ordures accumulées. Le ruisseau les charriait ; elles débordaient le trottoir et couvraient la chaussée ; les portes numérotées vomissaient la prostitution, comme des bouches de tuyaux de descente, pêle-mêle, à gros bouillons. Tout cela, ensuite, fluait, sans issues permises, éclaboussant de taches aveuglantes les bibines préliminaires, basses et fumeuses, quasi écrasées sous le poids des étages sans cesse escaladés…

Des camisoles allaient, claquaient, drapeaux patriotiques de ce quartier qui n’en arborait point d’autres ; et les hampes de chair, gardant encore l’empreinte des doigt sales qui les avaient pressées, se couronnaient d’aigles sinistres, de profils de misère furieusement cravatés. Là-dedans encore, des refrains, des invectives, des danses, de la musique d’Italiens essoufflant leurs accordéons à jouer des polkas, arrachant à leurs violons des marseillaises ébréchées ainsi que des couteaux de rebut ; des odeurs : celles d’une friturerie ambulante épousant le remugle des literies aérées ; des rires gris de plein air ; des rires on aurait dit couverts d’un drap, comme la tête des indisciplinés remontés à la lumière, après des semaines de silo ; une sortie de cabanons, le branle inquiétant d’un charenton lubrique et blafard à la clarté au compte-gouttes des lanternes écharpées, des lampes tristes restées aux fenêtres et des suifs bavant leur pus sur la panégyrie anniversaire ?

Les sous-officiers entraient en pays ami. Les gaietés se réveillèrent en confluant. Une clameur universelle salua la commixtion de la caserne et du lupanar. En un vertige de fraternité douloureuse, les gorges s’offrirent aux boutons de tunique, avides d’égratignures et de volupté dans le sang. L’orgie se ralluma. Des rondes diaboliques facilitaient l’alternance de l’uniforme et du négligé professionnel. Les maisons vides, penchées sur ce grouillement vermineux, semblaient réprimer des tentations oscillatoires.

Peu de femmes disparaissaient avec les soldats dans ces allées que ferment – comme une grille un regard – des portes à judas. C’était jour de repos officiel, jour de trêve. Le gros numéro et le numéro matricule prenaient campos. La prostituée suspendait l’adultération du sang français que la Patrie lui abandonne, quand ses chantiers de carnage n’en ont pas soif. On jouait à la liberté, au labeur volontaire, à l’ombre moqueuse des grands bagnes, pendant que d’indulgentes patronnes sonnaient le couvre-feu avec leurs trousseaux de clefs, en répétant :

— Amusez-vous vot’ content, les enfants ; c’est pas tous les jours fête.

Tout à coup, Favières, séparé de ses camarades, sentit deux mains se poser sur ses yeux, et une voix déguisée demanda, derrière lui :

— Qui est là ?

Il répondit une grossièreté, imaginant une farce de fille inconnue, mais les doigt tombèrent, et il aperçut Camélia, en se retournant.

— Comment, tu es ici, maintenant ? s’écria-t-il.

— Mais oui, depuis trois mois.

— Tu as suivi quelqu’un de chez nous ?

— Non. J’ai trouvé un imbécile qui a payé mes dettes ; il y avait longtemps que je voulais changer de boîte ; j’en ai profité. Mais j’ai autant de dettes qu’à Dieppe, à présent, et ça m’embête. Tu comprends, je veux pouvoir dire à Madame : « J’m’en vas, » quand on me contrarie… C’est bête, parce que je rentre quelquefois le lendemain ; mais, comme ça, mon amour-propre est satisfaite. Je m’appartiens.

C’était si étrange, cette prétention, dans la bouche d’une fille toute à tous, que Favières, à travers son abrutissement, sourit à cette illusion.

— Et Pâquerette… Laure ?… s’informait-il.

— Toujours là-bas.

Elle donnait des nouvelles du 44, de Monsieur, de son Ami… Le bras passé sous celui du sergent, elle s’oublia un moment, dans le passé, en caressant, d’une paume machinale, les galons sur la manche. Son sexe se haussait jusque-là, semblait chercher le reflet qu’ils pouvaient mettre sur son pauvre costume de travail.

— Hein ! je fais Pallas ! dit-elle, avec moins de blague que d’orgueil flatté.

La réponse de Favières s’abîma dans une panique effroyable, un remous de filles et de soldats, des exclamations, un vent de bataille qui, soudainement, prenait la rue en enfilade et, comme une charge de cavalerie, la balayait. Les femmes hurlaient ; des têtes se fracassaient contre les portes assaillies et barricadées ; les derniers lumignons et les lampes des fenêtres tombaient en fusées dans l’obscure bagarre. Matelots et soldats, après s’être pris de querelle, en venaient aux mains, forcenés, exaspérés par les filles qui passaient sous les coups et respiraient le massacre.

Enveloppés, près d’être écrasés, les sous-officiers dégainèrent ; seul, Édeline, acculé par trois matelots, mais débarrassé de son schako, leur tenait tête, gouaillait : « Onzième leçon, en neuf temps… un… deux » en combinant à miracle les coups de pied bas et les coups de poing de revers. Dans l’épouvante de la mêlée, ailleurs, les lames tournoyaient, une folie d’extermination menait la danse. Des femmes, cependant, continuaient à filer entre les jambes des combattants ; et d’autres femmes encore, plus prudentes, dominant la tuerie, dispensaient l’encouragement et le blâme :

— Très bien, le petit !… Cogne donc… Attention !… Ah ! la fripouille qui tape par derrière… Crève-le… c’est ça, crève… Bravo !

Mais une fille cria qu’elle avait le nez coupé, et ce fut un galop de débâcle par toute la rue, matelots, soldats et prostituées roulant ensemble vers les issues, frappant au hasard, sans plus rien entendre ni voir… Favières avait saisi son sabre par la lame et il en laissait tomber la poignée, en massue, devant soi, aveuglément, les doigts rouges, l’ouïe délirante, dans le vacarme sans nom que dominait le glapissement de la blessée.

— Mon nez… arrêtez !… il est là… Ils le piétinent, les crapules !

La rue est pacifiée. De chaque bord, les hautes maisons numérotées ont repris leur physionomie coutumière, et l’on ne saurait pas, vraiment, qu’on s’est bûché là tout à l’heure, si des hommes accroupis, des épaulettes arrachées, des shakos abandonnés et des fourreaux vides ne révélaient l’échauffourée.

Favières se retrouve assis par terre, le long d’un mur. Il a dû dormir longtemps… Il se tâte, se croit intact. Il faut rentrer. Mais l’étroitesse anormale de la rue lui inspire des doutes… Il s’oriente, voit un escalier devant lui, reconnaît le couloir où se succèdent, surmontées de gros chiffres, les portes des chambres de sa compagnie… Il est au Fort ; il ne pourrait dire comment, par exemple. Mais, en somme, sa méprise est explicable. La caserne aussi a fêté le 14 juillet.

On s’est empoigné, après boire… Il est ici dans une sorte de rue d’Albanie prolongée, qui a eu son ivresse, sa bataille, son épanchement national… Et, cette porte poussée, cette paillasse qui est la sienne et sur laquelle il va dormir a-t-elle été moins foulée que les lits de trimage où s’abat l’anonyme multitude ?…

Tard levé, dans la dissipation des dernières fumées de la bordée, il songea que Généreuse avait dû l’attendre toute la nuit.

IV

Juillet s’acheva lamentablement, gâté par l’inspection générale et les suites du 14. Blanc et celui de ses collègues rencontrés par Favières et Tétrelle, sur des chevaux d’officiers, avaient été cassés. De la consigne à la chambre se répartissait entre quelques autres ; enfin le colonel avertissait les sous-officiers du bataillon de Tourneville qu’il ne leur serait accordé aucune permission avant les manœuvres.

L’arrivée du général, les préparatifs faits pour le recevoir, bien plus encore que ses trois jours de revue, submergèrent la fin du mois.

— N’empêche que c’est la dernière qu’on passe ! disait Blanc, à la corvée de quartier, sous le bourgeron de toile des simples biffins.

Il était question, en effet, de renvoyer la classe en août, avant l’appel des réservistes. Les militaires libérables ne vivaient plus. Chaque fois que le clairon dérangeait les sergents-majors, une acclamation roulait dans les couloirs : « La classe !… la classe ! » Et ceux à qui était ouvert le bureau du chef s’y précipitaient à son retour, afin de connaître, les premiers, la date de leur départ. On ne prenait plus les armes sans que le fusil fût interrogé : « C’est-y aujourd’hui qu’on te verse ? » Et les baluchons étaient ficelés ; on n’attendait plus que la feuille de route.

L’agitation, générale parmi les gradés, s’accroissait des vacances qu’allait produire la libération. S’en allaient : cinq sergents, un fourrier et les trois sergents-majors, Montsarrat, Petitmangin et Chupin.

Les caporaux proposés pour l’avancement étaient anxieux ; les fourriers, qui espéraient les galons de double, ressassaient leurs chances ; Tétrelle et Favières, à la faveur du mouvement, leur stage révolu, projetaient de reprendre l’emploi de comptable. Ils revirent, à cet effet, leurs anciens majors, qui pouvaient les recommander aux capitaines en se séparant d’eux.

Un soir, Favières, entrant dans la chambre de Montsarrat, le trouva agenouillé devant la malle qu’il avait vidée, un soir, en sa présence, à Dieppe. Elle était comble, maintenant, à ce point qu’il ne pouvait la refermer.

— Montez donc dessus.

Favières obéit ; Montsarrat parvint à poser le cadenas.

— Vous voyez, dit-il alors, à quoi servent l’ordre et l’économie. Au lieu de partir comme les camarades ou comme Petitmangin, qui n’a pas su amasser, avec ma chemise sur le dos, j’ai un petit trousseau et quelques sous, lesquels me permettront de chercher tranquillement une place.

Il parlait avec une assurance de fille experte, répandant exemplairement le contenu de ses vieux bas.

— Est-ce que votre femme est ici ? demanda Favières.

— Marie ?… Vous ne voudriez pas !… Elle est restée à Dieppe, où elle est connue… Je vais la voir tous les quinze jours (elle paye mon voyage, naturellement). Je l’avais menacée de rengager, alors elle a décidé que nous nous mettrions ensemble en attendant que j’aie trouvé une occupation… Elle est si gentille !…

— Et… ensuite ?

— Ça dépendra… Vous comprenez bien que je ne me chargerai pas d’une femme, si je puis m’en passer.

— Petitmangin s’en va aussi ?

— Ah ! lui… une chance ! Le mari de sa maîtresse est mort, vous savez ?

— Non.

— Il est mort. Comme la femme a du bien, peut-être qu’il l’épousera.

— Mais elle a aussi… combien ? Vingt ans de plus que lui ?

— Justement. Elle en tient… Il fera d’elle ce qu’il voudra. Vrai, c’est trop dur d’avoir eu toutes ses aises, et de l’argent et de l’autorité… tout ce que donne le grade enfin… et de retomber, au pays, dans le petit emploi d’autrefois, sans avancement… quatre ans de foutus, quoi ! Oui, mieux vaudrait rengager si l’on n’avait pas, comme Petitmangin et moi, la promesse d’un secours, d’une aide pour recommencer sans trop de mal…

Il enveloppa du discret adieu d’une conscience légère la cage où sa fainéantise s’était bercée, puis secouant ses regrets :

— À propos… On vous a dit que Chupin reste au régiment ?

— Pas possible ! Chupin ?…

— Oui ; le conseil se réunit demain pour statuer sur sa demande.

— Il était, je crois, vannier de son état. Il ne s’est pas senti le courage de le reprendre. Mais celui-là n’a aucun avenir ici : les galons d’adjudant, voilà tout.

— Il y a autre chose… Quoi ? Nous cherchons. Jamais, avant de venir au Havre, Chupin n’avait parlé de rengager. À présent, il paraît qu’il se dégourdit, court la femelle…

— Lui… les femmes ?

— Ah ! ça vous étonne aussi… Vous l’avez, comme nous, connu idiot, ne sortant jamais, s’endormant sur des romans illustrés en passant bibi à la patience. Sans son capitaine – un pays – qui règle ses trimestres et lui mâche la besogne, on l’aurait déjà rétrogradé… Eh bien ! maintenant il découche… oui, trois fois par semaine, quand le caporal de garde veut bien ne pas le signaler. Nous l’avons suivi, vous pensez bien ! Croyez-vous qu’il va rue d’Albanie ? Drôle, hein ! avec la peur qu’il avait des maladies… Nous l’avons plaisanté, à la cantine, sur sa première maîtresse ; mais on n’en obtient rien. Nous avons appris sa résolution au rapport. Ah ! l’histoire qu’il y a là-dessous doit être bien amusante !

Une supposition : Adonis aimé pour soi-même, désirant simplement garder l’uniforme auquel il rapportait l’honneur de ses premiers succès, sépara, sur une énorme explosion de gaieté, Montsarrat et Favières. Et celui-ci, en s’éloignant, une fois encore n’expliquait la fascination exercée par le militaire sur de pauvres cervelles de femmes qu’en s’inspirant d’une pensée de Mme Roland : « Eh ! oui, le métier leur dore, leur galonné l’idole, pour qu’elles n’aient pas à rougir d’aimer une bûche. »

Ce mot « bûche » l’égaya beaucoup. Il ne pouvait plus rencontrer un officier en civil, sans avoir l’immédiate vision de ces épaisses bûches de cheminée, éteintes, à demi rongées, avec les inégalités d’une combustion hasardeuse ; et noires, et fumeuses, les mêmes pourtant que ces bûches étincelantes qui chantaient tout à l’heure dans les flammes du grade et le pétillement des ors.

— Je crois que l’emploi de fourrier me sera réservé dans la compagnie où je l’ai déjà rempli, dit Favières à Généreuse, à l’issue de sa démarche auprès de Montsarrat.

Elle se réjouit, ayant encouragé cette permutation, car un comptable, avec même le service de semaine, dans les forts, avait plus de loisir qu’un sergent dont les négligences et la lassitude s’abritaient derrière les exigences de ses fonctions.

Elle était rétablie, en quête d’un local pour sa blanchisserie qu’elle espérait ouvrir en octobre, lorsque Delphine l’aurait rejointe, la mère Couturier ne voulant pas rester seule tant que son café ne serait pas vendu.

— Je n’ose la contrarier ; je puis avoir besoin d’elle. Enfin, elle garde le petit, et c’est une lourde charge de moins pour moi, remarquait Généreuse.

En effet, à raison de trente francs par mois, elle avait mis en nourrice, au Havre même, son dernier né. Elle l’allait voir tous les jours, rue des Pincettes, et se montrait satisfaite des soins qu’il recevait.

— De braves gens, ces Turpin ! confiait-elle quelquefois à Favières, au retour d’une de ses visites. Le mari travaille aux chantiers de la Méditerranée. Il est peu payé… et si tu voyais cette propreté de la femme et du ménage…

Elle disait : « Si tu voyais… » sans insister pour qu’il l’accompagnât, une fois au moins.

Il devait s’avouer, d’ailleurs, qu’elle avait été d’une discrétion parfaite après la naissance, comme si elle eût craint de l’effrayer, de l’éloigner encore, en l’immisçant dans des détails auxquels il paraissait insensible.

Aussitôt qu’elle pouvait se lever, elle allait reconnaître son enfant à la mairie, où, sous les noms de Marie-Andrée, l’avait déclarée la sage-femme. Mais elle n’en informa Favières que plus tard, incidemment. Il lui sut gré de cette réserve. À sa première sortie, il l’emmena dîner à « la Chaumière ». Ils n’y étaient point venus depuis trois semaines. On les accueillit avec effusion.

— Crois-tu, demanda Généreuse à son amant quand ils furent seuls, crois-tu que la nièce de Mme Caille consentirait à être la marraine de la petite ?

C’était la première fois qu’elle parlait du baptême ; il la regarda, un peu surpris :

— Mais… avec qui ? observa-t-il, éludant la réponse.

À son tour, elle leva les yeux sur lui, hésitante, attendant peut-être une offre, l’ombre d’une satisfaction, à défaut de la réparation impossible.

Il répétait : — Avec qui ? complètement détaché.

— J’avais pensé… un de tes amis… Tétrelle ou Devouge…

Il réfléchit un moment, puis :

— Devouge plutôt… Je le consulterai. Ce serait pour ?…

— Dans une quinzaine, un dimanche. De mon côté, je prierai Mlle Espérance et sa tante. On dînerait chez elles en sortant de l’église.

— C’est bien ; si Devouge accepte, moi…

Il allait ajouter : « ça m’est égal », mais il se contenta de conclure d’un geste évasif.

Dès le lendemain, il pressentit son collègue, lequel ne mit à son adhésion qu’une condition :

— Je te préviens que je n’ai pas le sou ; ainsi, pour les dragées, les faux frais, qu’on ne compte pas sur moi.

— Bien entendu, déclara Favières ; ça me regarde.

— Alors, à votre disposition.

Généreuse n’ayant, d’autre part, rencontré aucune résistance auprès de la marraine, le baptême eut lieu, le premier dimanche d’août, en l’église Saint-Joseph. La mère, la nourrice, la nièce de Mme Caille et les deux sous-officiers s’entassèrent dans une voiture de louage, rendue indispensable par le ridicule certain d’une promenade à pied, étant donnée la composition du cortège.

Favières n’entra pas dans l’église. Il employa le temps que dura la cérémonie à se procurer des dragées. Il en acheta trois livres chez un épicier de la place Saint-Joseph, puis, réfugié dans la voiture, les répartit entre quelques petits sacs, vendus à part. Il finissait, quand Devouge et les trois femmes sortirent de l’église. Des gamins s’amassaient en criant : « Vive la marraine ! » Favières leur jeta des poignées de bonbons de rebut pour les retenir, pendant que la voiture s’en allait tout d’un train vers « la Chaumière », ou Mme Caille était restée pour préparer le dîner.

Ce fut très gai. La nourrice partit de bonne heure, mais Tétrelle, Édeline, la voisine et la propriétaire de Généreuse, vinrent prendre le café dans la soirée. On rit beaucoup. Édeline débita des scies ; Devouge, fort empressé auprès d’Espérance, chanta le Tunnel de Saint-Germain, d’un effet imperdable sur un auditoire féminin. Tous deux eurent un beau succès. Mme Caille, la voisine et la propriétaire, également mûres, grosses et attendries, formaient un trio ahurissant, les mains sur les cuisses, étayant le buste que la poitrine entraînait. Jamais elles n’avaient entendu mieux chanter, même à l’Alcazar havrais.

On se sépara tard, trop tard pour que Favières pût reconduire sa maîtresse. Elle s’en alla avec les femmes de sa maison, pendant que les trois sous-officiers et leur camarade rentraient au fort.

— Vous ne savez pas la peine que j’ai eue pour m’échapper, s’écria Édeline.

Alors il raconta les exigences, l’ardeur de la Burel, depuis qu’il était garçon de cantine. Il l’avait conquise avec ses chansonnettes et sa dégaine de bonne « frappe », au repas du 14 juillet. Le mois finissant, comme les compagnies devaient, à tour de rôle, fournir un aide, c’est lui qu’elle avait demandé. Il disait son dévergondage, crûment, les rendez-vous dans la cave, au-dessous de la chambre conjugale même, et le vice de cette gueuse, qui avait su se faire épouser sans régulariser sa vie ailleurs que sur les registres de l’état civil.

— Ah !… bon de fricoter, mais si c’est pour s’esquinter le tempérament d’une autre manière, non ! Mon mois fini, je cherche un autre tabac… Faudrait une bath architecture pour y résister. Avec le roulement dans les compagnies, tous les garçons y passent : ça vaut mieux, ça renouvelle les consommations. Y a des compensations, sans doute : le vin, des chatteries ; on mange à leur table, oui, à côté de Burel… Mais du moment que tout cela se solde en nature, aux pelotes, le fourbi !…

Ils se quittèrent au poste, après avoir fait constater leur rentrée ; mais Devouge rattrapa Favières dans le couloir :

— Je te dois de l’argent.

— Comment cela !

— C’est toi qui as payé les dragées, n’est-ce pas ? Ta femme, croyant que je me chargerais de les acheter, m’a avancé vingt francs. Les voici.

— Bien, je les lui rendrai, dit Favières.

Mais l’autre se récria :

— Pourquoi ? Tu serais stupide de la détromper, voilà mon avis. On attend de nous, comme un service…

— De toi, oui, mais moi…

— Enfin, nous sommes soldats. Si tu mets du sentiment là-dedans !…

Favières, dignement, conclut : « Ça me regarde ! » et se promit de rembourser Généreuse, d’autant qu’il n’avait dépensé qu’une dizaine de francs. Mais quand il descendit rue Marie-Thérèse, la semaine avait été dure, son prêt était raflé ; il serait resté sans le sou.

— Bah ! pensa-t-il, décidé à garder le silence : ça se retrouvera toujours !

La classe 79 fut renvoyée le 11 août. C’était la deuxième que voyait partir Favières ; il s’étonna, comme la première fois, du peu de place que tenaient les libérés dans la vie de ceux que le régiment gardait.

Les camarades d’hier, voisins de chambrée, de lit, de corvée, d’existence, s’éloignaient sans tourner la tête, comme d’un seuil maudit. Pendant deux, trois ans, on avait tout mis en commun, les plaisirs, les ennuis, les amours ; et l’on se détachait les uns des autres avec une indifférence d’étrangers après un repas de table d’hôte. Les rancunes mêmes s’éteignaient. On ne se reverrait sans doute jamais… À quoi bon se souvenir ?

L’année précédente, l’heure du départ avait permis un semblant d’adieux, au compteur, le verre en main. C’était une cordialité de pochards, mais qu’un vague intérêt, une nuance de sympathie relevaient encore ! Cette année, pour éviter les libations, les cantines avaient été consignées. La classe décampa honteusement au petit jour, en troupeau discipliné qu’un cadre commandé conduisit à la gare. À peine quelques mains sortirent des draps et serrèrent celles qu’on tendait. Le plus grand nombre se rencogna sous les couvertures, inattentif et vexé. C’était bien le partage d’une chaîne rompue, dont les anneaux extrêmes, sans effort ni violence, simplement usés par le temps, tombaient un à un, à l’ancienneté.

La classe partie, personne n’y eût plus songé, sans le trou qu’elle laissa dans les compagnies jusqu’à l’arrivée du nouveau contingent. Une quinzaine de lits s’espaçaient dans les chambrées où couchaient habituellement quarante hommes ; c’était lugubre.

Instinctivement, pour avoir plus chaud dans ces glacières dépeuplées, les soldats se groupèrent ; mais alors survinrent les officiers qui prescrivirent, entre chaque fourniture, pour la symétrie, des intervalles immuables.

Favières, un soir qu’il se présentait chez Généreuse, fut tout surpris de trouver son enfant auprès d’elle. D’abord, il pensa que la nourrice allait venir le reprendre ; mais le singulier visage de la mère, où s’inscrivait moins d’inquiétude que de contrariété vague, à coup sûr n’exprimait point l’allégement d’une récréation salutaire.

Il la questionna.

— Oui, répondit-elle avec embarras, la petite ne va pas bien. La nourrice ne sait pas ce qu’elle a… Je crains qu’elle ne soit pas bien soignée chez elle ; alors je préfère l’avoir avec moi pendant quelque temps.

— Il faut appeler le médecin ; c’est vrai… pas bonne mine, déclara Favières, penché sur le berceau.

— Oh ! certainement, demain… Pourtant, tu vois, elle se tient bien tranquille… Il n’y a que quand je la change qu’elle se plaint.

— Pas bon signe, la souffrance muette à-cet âge-là ; car elle souffre, regarde…

Jamais leur enfant, la primeur de leurs amours de hasard, n’avait paru au sous-officier plus pitoyable… C’en était moins le fruit que l’écale, écorchée, fendillée, le derme comme roulé dans la terre sèche et la poussière fuligineuse des grands chemins. Les paupières s’éraillaient, les cils étaient tombés ; une tache squameuse et bistrée indiquait seule la place des sourcils ; le regard vacillait ainsi qu’une flamme près de s’éteindre ; douloureuse et vieillotte, la mince figure transsudait l’ironie de l’accouplement procréateur.

Il avait pris une des petites mains, et sur son index d’homme, offert en perchoir, les doigts minuscules se contractaient, comme des pattes d’oiseau… Le mal semblait y affluer, amenuisé, réduit aux proportions du corps qui l’enfermait.

— Oui, il faut voir le médecin, répéta-t-il.

Et la trouvant devant lui, silencieuse, l’œil fixe, l’imagination sans doute frappée, avant de s’en aller il la réconforta d’une bonne parole, indiquant bien la part qu’il prenait à son tourment :

— J’enverrai demain mon breton chercher des nouvelles.

Celui-ci, en effet, rapporta à Favières un mot de Généreuse, vingt-quatre heures plus tard. Elle l’attendait le soir. Pas d’amélioration.

— Ah ! non, pas tous les jours ! s’écria le sous-officier. D’ailleurs, j’ai promis à Devouge de l’accompagner au Star. Demain, pour dîner, en surprise, je ne dis pas…

Depuis que la chaleur sévissait, la plupart des après-midi lui appartenaient, quand il n’était pas de semaine, la boxe et le bâton qu’on infligeait aux compagnies, sur le tantôt, ne réclamant pas la présence de tous les gradés.

Il put donc, au jour dit, vers trois heures, descendre rue Marie-Thérèse.

La clef était sur la serrure ; il entra tout de go.

Mais ce n’était pas lui que devait espérer Généreuse, car l’étonnement, le mécontentement et la perplexité se projetèrent successivement sur sa physionomie.

— Comment, toi ?…

Il allait expliquer son absence de la veille, représenter sa hâte à la faire oublier et, finalement, aller au-devant d’une invitation à dîner absolutoire, mais son regard tomba sur l’enfant, qu’il n’avait pas aperçu d’abord, presque nu, en travers sur les genoux de la mère occupée à l’étuver, parmi les linges blancs. Car le petit corps n’était qu’une plaie, des fesses jusqu’aux talons. L’épiderme soulevé semblait avoir éclaté ; les membres inférieurs s’ulcéraient ; l’inflammation cuivrait les cuisses, les jambes ; les pieds saignaient, à vif.

— Hein ! tu n’imaginais pas ?… dit Généreuse, sentant les yeux de son amant attachés sur le navrant écorché.

Il répondit : « Non, non, vraiment, » bouleversé par ces ravages abominables dans quelques onces de chair. Il ajouta :

— Tu as vu le médecin ?

— Oui, avant-hier. Il ne s’est pas prononcé ; il faut attendre, il doit revenir demain… Mais moi, écoute, je crois savoir : c’est l’absinthe, toutes les saletés que j’ai prises au début de ma grossesse… La petite les a absorbées… Elle les rejette maintenant… C’est peut-être pas mauvais : ça la soulage…

— Oui… bien possible…

Il ne trouvait pas le courage de discuter, d’émettre un avis, spectateur anxieux d’un drame interrompu par son arrivé et s’achevant devant lui. Généreuse promenait l’éponge mouillée sur les meurtrissures, mais, si délicatement qu’elle opérât, la douleur arrachait à l’enfant de pauvres plaintes usées, trahissant l’économie de création, le vieux mouvement, ayant servi déjà, dans un boîtier d’occasion. Les mains ne pouvaient l’effleurer sans qu’il gémît. La mère elle-même hésitait à le retourner ou seulement à écarter ses tristes jambes râclées, en feu ; ses doigts planaient, cherchant une place saine où se poser…

Après l’abstersion, elle eut recours aux épulotiques, un onguent qui vernissait les surfaces atteintes et les rendait plus épouvantables encore. Mais les pieds réclamaient des soins particuliers. Il fallut les panser ; et malgré les grâces de toucher qu’ont les mères, les cris recommencèrent, ne cessèrent un peu que lorsque la petite fut emmaillotée, toujours à plat ventre, l’état de la région plantaire ne permettant pas à Généreuse de la tenir, même une seconde, debout sur ses genoux.

La scène avait été courte ; il parut à Favières qu’elle durait depuis des heures. Assis en face de sa maîtresse, il avait assisté à la toilette, muet, la gorge barrée, incapable d’intervenir, croyant, à la fin, que le squelette graissé allait néanmoins se dissoudre, choir en miettes entre les bras de la berceuse.

Ni l’un ni l’autre n’avaient larmoyé, devant cette pourriture engendrée par eux ; mais un inexprimable malaise les poignait. Ils n’osaient se regarder, complices honteux, coupables d’avoir repris la vie de ce petit être en la lui donnant, d’avoir créé un cadavre qu’ils s’acharnaient à ressusciter dans le martyre.

Pourtant, quand Généreuse en vint aux tristes pieds déchirés, Favières fut près de crier : assez ! ou de s’enfuir. Mais il était rivé à sa chaise, sans force pour se lever… Et c’était, en lui, comme un second individu, cherchant à s’évader de sa peau et hurlant d’angoisse dans la chambre obscure et sourde de son cœur.

— C’est ainsi chaque fois que je la démaillote… Voilà deux nuits que je ne dors pas.

L’enfant recouché, ils restèrent loin l’un de l’autre, lui, à la fenêtre, elle près du berceau, dans l’étroite chambre que leur désir d’éloignement, de fuite inverse, élargissait.

Désormais, pensait Favières, il ne lui serait plus possible d’étreindre une femme sans que le fruit du labour charnel lui apparût, gaulé, vert encore et gâté au pied de l’arbre, dans la boue des remèdes et la camelote génitale. Ah ! c’était exactement le produit de leurs amours militaires, comme il s’en bâcle à la grosse, à la débondée… Il se rappelait les craintes prophétiques de sa maîtresse : « s’il allait naître avec un pompon… » Un pompon, non, mais il portait tout de même l’uniforme, cette atroce culotte rouge taillée dans la peau, éruption de garance vengeresse, stigmate providentiel des spéciales débauches de cette fille à soldats.

— Je vais te faire à dîner, dit Généreuse.

Il refusa :

— Je ne veux pas te déranger. J’ai le temps de remonter au Fort.

Elle n’insista pas. Il s’en alla sans l’embrasser, sans lui tendre la main, avec un adieu de loin, une peur de contact qui lui rendait redoutable la simple pression de ses doigts, parce qu’elle avait le poignet nu.

Dans la rue, il respira longuement, sécha son front, las comme au soir d’une marche d’entraînement. Ah ! pas moyen d’être fier !

Jamais, jusqu’à présent, l’idée de sa paternité ne lui avait traversé l’esprit sans qu’il en sourit. Mais, tout à l’heure, une immense pitié l’envahissait. C’était imbécile, la souffrance, dans cette ébauche d’humanité ! Il eût pardonné l’infanticide, la mère se jetant sur cette douleur pour l’étouffer avec la vie ! Il entendait encore les plaintes de la créature ; il en demeurait oppressé, la sueur aux tempes. Il ne se reposséda qu’au Fort, sous la fraîcheur des voûtes.

Le surlendemain, il dépêcha Quélennec rue Marie-Thérèse, après s’être promis d’y descendre soi-même. Mais l’inutile courage d’assister à quelque nouveau supplice, dû, cette fois, à l’ingéniosité du médecin, ce courage lui manqua. Le soldat revint vers onze heures, et se voyant guetté par le sous-officier, s’épanouit, fit signe qu’il arrivait, sans, d’ailleurs, accélérer le pas.

Favières, un peu rassuré par cette bonne face, large et rouge, entraîna derrière le Fort le breton toujours silencieux, attendant, les mains dans le rang, qu’un commandement lui déliât la langue.

— Eh bien ! tu as un billet pour moi ?

Quélennec, arrêté, joignit les talons, répondit :

— Non, mam’zelle dit dire que mort, cette nuit… pas plus.

— Comment ?

— Cette nuit, mort, pas plus… Promenade Tourneville, elle t’attendre à quatre heures… pas plus.

Il débitait sa leçon, sans la comprendre, trop attentif à se la bien répéter, depuis la rue Marie-Thérèse, pour avoir eu le loisir d’en chercher le sens.

Favières lui donna un bon de tabac pour sa course et le congédia.

— Ma foi ! il vaut mieux que ce soit fini, elle ne souffre plus.

Cette nouvelle, dans sa brutalité même, ne le surprenait pas. Il répéta : « Ça vaut mieux pour elle, » sans ajouter « … et pour moi », tant cette paternité hasardeuse s’imposait peu à sa mémoire labile.

Tout de suite, en revanche, l’égoïsme tint la barre du gouvernail. Il fut vaguement satisfait de pouvoir retourner chez sa maîtresse, d’y dîner tranquillement. Un seul dégoût lui restait : celui de cette traîtresse chair à enfants. Pas demain qu’il y retournerait, là ! En somme, plutôt du soulagement que du chagrin. Aussi s’habilla-t-il légèrement, débarrassé d’un poids sur l’estomac, quand il pensait à la petite, en mangeant. Deux ou trois fois, il dut s’interdire de fredonner, par convenance. Mais ce projet perça la neige de sa morosité :

« Tiens ! nous pourrons dîner chez la mère Caille, dimanche. »

Au moment de sortir, il composa son visage, regretta que l’uniforme n’endeuillât pas davantage, éteignit une blancheur de col qui liserait sa cravate. « Pas un jour pour faire fantaisie », jugea-t-il sévèrement.

Généreuse l’avait devancé dans la promenade ; il l’aperçut au bout d’une allée et marcha vers elle, rapidement. D’abord, ils échangèrent les propos communs aux gens qui se sont donné rendez-vous :

— Il y a longtemps que tu es là ?

— Cinq minutes… Oh ! tu n’es point en retard.

Puis ils firent dix pas, côte à côte, sans parler, dans l’expectative réciproque d’un exorde délicat.

Enfin Généreuse :

— Quélennec t’a dit ?

— Oui… Oh ! j’attendais ce dénouement. Je l’ai vue perdue. Enfin, elle ne souffre plus, n’est-ce pas ?

— Non… pauvre chat !

Il la regarda. Elle avait pleuré ; la fatigue des nuits de veille s’accusait en marbrures contre-scellant les rides symétriques qui faisaient paraître le nez plus gros, entre guillemets.

Elle reprit :

— La voisine m’a offert de me remplacer tantôt ; c’est une femme bien complaisante.

Ensuite, ils dévidèrent les litanies des décès d’enfants : — On préfère les voir mourir à cet âge-là… Quand on n’a pas eu le temps de s’attacher à eux… Ça fait quelque chose tout de même… On a beau dire.

— Voyons, elle avait ?… questionna Favières.

— Trente-six jours.

— Oui, mais tu ne l’as portée que sept mois. C’est censément comme si elle n’était pas venue au monde, si l’on s’en tient au terme ordinaire…

— C’est vrai.

Ils erraient doucement sous les grands arbres immobiles. Des dômes noirs, qui leur cachaient l’implacable ciel de cette journée caniculaire, une fraîcheur pleuvait, discrète, coulant des milliards de feuilles, en écrans agités imperceptiblement, dans la masse sombre et planante des branches. Le jardin était désert ; des sentiers dévalaient obliquement, avec de jolies courbes ; des cabines de verdure avaient un banc, au fond ; et, par-dessus le mur de clôture, des panaches saluaient. Dans un chemin en contre-bas, deux vieilles gens, seuls compagnons qu’ils eussent, allaient avec lenteur, s’arrêtaient parfois, pour montrer, du bout de leurs cannes, des oiseaux qu’ils faisaient s’envoler.

Dans ce décor, le sous-officier et sa maîtresse semblaient être conduits par quelque caprice sentimental et, à les voir rapprochés l’un de l’autre, ils rappelaient les couples encore hésitants du premier rendez-vous ou des dernières résistances.

Cependant, Généreuse disait :

— Je viens de faire les déclarations, de m’arranger pour l’enterrement : c’est vingt-cinq francs… Ah ! il est temps que je travaille ; l’argent s’en va… nourrice, médecin, médicaments… il est vrai qu’il ne me coûtera plus rien, le pauvre chat !...

— Oui, c’est encore une économie, appuya mélancoliquement Favières.

Dix pas plus loin :

— Veux-tu la voir ? demanda-t-elle tout à coup.

Il ne réfléchit pas, répondit :

— Non, va… Elle m’a fait trop de peine, l’autre jour.

— Tu viendras à l’enterrement ?

— Certainement. – Pouvait-elle en douter ?

Il répéta :

— À l’enterrement, je crois bien. Demain, n’est-ce pas ?

— Trois heures, oui.

Alors, comme elle ne voulait pas que la voisine s’impatientât, elle s’excusa d’être obligée de le quitter. Il observa :

— Oui, une corvée dont tout le monde ne se chargerait pas. Tu vas encore passer la nuit ?

— Naturellement.

— Sans la caserne… c’est ennuyeux… j’aurais pu…

Elle le remercia ; ils se serrèrent la main.

— Je ne t’accompagne pas.

— Non, je suis trop pressée. À demain.

Il la regarda s’éloigner, puis retourna vers le Fort, pour le repas du soir. Mais au moment où il se disposait à traverser la rue, un convoi se rendant au cimetière Sainte-Marie l’arrêta au bord du trottoir, peu de temps, à la vérité, car une douzaine de personnes à peine se hâtaient derrière le corbillard. Il avait disparu, que Favières s’éternisait à la même place, l’œil perdu devant soi. Il pensait :

« Il y aura à l’enterrement : Généreuse… une ; sa voisine et sa propriétaire, trois… ; Mme Caille ou sa nièce… quatre ; moi… cinq… et c’est tout. »

Il se représentait le pauvre cortège trimant là, devant le Fort… Il était impossible qu’on ne l’aperçût pas, des fenêtres ou du pont-levis, d’autant que l’uniforme, parmi les quatre femmes, se signalerait immanquablement à la badauderie du poste. Sa maîtresse aussi serait reconnue. Leur présence à tous les deux, à la suite du petit cercueil, était trop révélatrice pour qu’on lui épargnât plus tard les insinuations, les lourdes taquineries.

— Ah çà ! ai-je été bête de promettre ! conclut-il. Il m’était si facile… Elle ne croirait pas, maintenant, qu’on m’a refusé la permission. C’est stupide, stupide… Je serai ridicule.

Il avait repris le chemin du Fort ; en rentrant dans sa chambre, il trouva le brosseur de Vaubourgeix en train d’astiquer ses cuirs.

— Je prépare le fourbi du sergent, qu’est de garde demain, à la police, expliqua l’homme.

— Ah ! fit Favières, soudainement inspiré. Où est-il, Vaubourgeix ?

— L’attend l’heure de la soupe, à la cantine.

C’est là, en effet, que le joignit le Parisien.

— Veux-tu me céder ton tour de planton, Vaubourgeix ? J’ai besoin d’être libre la semaine prochaine ; tu me rendrais service. Je paye l’absinthe.

— Tout de même, dit l’autre.

Aussitôt, Favières envoya chercher Quélennec.

— Mets-toi en tenue ; tu vas aller rue Marie-Thérèse.

Et pendant que le Breton se préparait à sortir, le sergent écrivit, au crayon :

« Ma bonne Généreuse. Je suis de planton demain. On me commande à l’instant, trop tard pour que je puisse me faire suppléer. Il ne faut donc pas compter sur moi. Ma présence à la porte du Fort, devant lequel vous passerez, en même temps qu’elle te confirmera ce fâcheux empêchement, me permettra d’être avec vous non seulement par le cœur et par la pensée, mais par les yeux aussi. »

Quelques minutes avant l’appel, Quélennec rapporta la réponse de Généreuse :

« C’est bien ennuyeux, mon cher André, car je serai seule demain, toute la journée, si la nièce de Mme Caille ne m’emmène pas chez elle, après le cimetière. Enfin, je te verrai et cela me console un peu. Celle qui t’embrasse. »

— Allons ! tout s’arrange, murmura le sous-officier en se couchant, rassuré.

Le lendemain, à dix heures, il prit le planton et, après avoir poussé sa chaise dans un coin que le soleil n’incendiait pas, se disposa à consumer, dans le double accablement de la chaleur et de l’oisiveté, ces mortelles heures de stagnation, instigatrices de toutes les lâchetés de la chair et de la conscience.

Il en était réduit à se réjouir presque de l’événement qui allait rompre la monotonie de sa faction. D’habitude, il s’agissait simplement de savoir si l’on « coupait » à quelque pénible manœuvre, auquel cas, l’été, la somnolence sur une chaise ou l’inertie debout, semblaient préférables à l’usure des godillots sur les routes poudreuses et torrides. L’enterrement faisant diversion :

— Le temps me paraîtra plus court aujourd’hui, se dit Favières.

À midi, le sergent-major Chupin, nouvellement rengagé, quitta le Fort, une valise à la main.

— Tiens ! où va-t-il ?

— Il a touché hier sa prime : six cents francs, et son fourrier m’a appris qu’il avait demandé une permission de trois jours pour aller à Rouen, où il ne connaît personne pourtant, raconta un sous-officier flânant à la porte.

— Il y a une femme là-dessous. Il s’est dégourdi, Adonis.

Ce fut un petit incident récréatif. Le sergent tira sa montre : midi et demi.

— C’est encore trois bonnes heures à tuer.

Il s’agitait, nerveux, ne pouvait rester assis. Certainement, ce n’était pas le planton ordinaire, chronique et morne. Il constata, complaisamment :

— C’est étonnant d’être arrivé à mettre de l’intérêt dans une corvée pareillement idiote.

Et il alla regarder, à l’intérieur du Fort, les hommes en bourgeron et pantalon blanc, faisant tournoyer des bâtons débonnaires ou projetant alternativement des pieds et des mains qui n’eussent pas écrasé une mouche. Les instructeurs, d’ailleurs, ayant l’air de comprendre la torture qu’ils infligeaient à ces malheureux, renonçaient à ranimer une ardeur absente d’eux-mêmes. Et de loin, c’était lamentable, insensé, grotesque, cette singerie de l’activité musculaire, la gesticulation découragée de ces paquets alourdis, prenant la garde de la boxe en des postures d’égorgés demandant grâce.

— Trois heures un quart ; elles ne vont plus tarder, pensa Favières, en revenant vers le pont-levis extérieur.

Mais un clairon avait sonné la pause ; et pendant que les hommes assommés s’allongeaient sous une demi-douzaine d’arbres squelettiques, taillés en blaireaux, l’adjudant Rupert, chargé de la surveillance des exercices, se dirigea à son tour vers le poste, en musant.

Personne ne l’aimait au bataillon. Rupert, en effet, était ce sous-officier que les suites longues et mercurielles d’une maladie négligée avaient aigri, et qui, confondant son traitement et la discipline, administrait à la fois le règlement à ses subordonnés et le copahu à soi-même, afin de n’être pas seul à faire la grimace.

Il était auprès du sergent depuis une minute à peine, lorsque celui-ci, les yeux braqués sur la parallèle vicinale, y vit apparaître, à la hauteur de la rue Lechiblier, une tache noire bougeant rythmiquement dans le soleil qui, par intervalle, en tirait de minces éclairs. La tache grossit, se rapprocha, et dans le papillotage des atomes pulvérulent, Favières discerna enfin le cortège funèbre. La courte flamme continuait à danser sur la coiffure des croque-morts, entretenant, de chaque côté du corps, la lumière tremblante des bougies de veillées.

Derrière la comète, deux personnes seulement marchaient : Généreuse et la nièce de Mme Caille.

— Ah ! bien, je me vois… se dit le sous-officier.

Les porteurs forçaient le pas, suaient, distançaient les deux femmes qui couraient pour les rattraper. C’est à peine, quand le convoi passa devant le Fort, si Généreuse eut le temps de tourner la tête ; et sans doute, elle vit que Favières n’était point seul, car, sans qu’un signe trahît leur connivence, elle reprit le galop.

— Ah çà ! mais c’est la Couturier, regardez donc ! s’écria Rupert.

— En effet… oui, il me semble bien… balbutia Favières, très pâle, les mains en abat-jour sur les yeux, par comédie.

— C’est un gosse à elle qu’elle reconduit là ? Allons, vous savez cela, vous ? ajouta l’adjudant en ricanant.

L’autre hésita une seconde, se sentant sondé, craignant un piège, puis :

— Crois pas, répondit-il … à cette femme qui est avec elle, plutôt.

Rupert fit demi-tour, fouilla encore la route, dans la direction du cimetière et, les mains dans les poches, les épaules hautes, lâcha : « Ça vaut mieux ! », en s’éloignant avec indifférence.

Derrière lui, hagard, Favières soulevant son shako et desserrant sa cravate, écuma, d’un revers d’index, son visage ébouilli.

V

… Devouge entra en s’épouffant de rire dans la chambre de Favières. Il avait monté quatre à quatre, l’escalier de Tourneville, pour apporter plus tôt l’étonnante nouvelle.

— Je la tiens de ton ancienne femme, que j’ai rencontrée.

— Généreuse ?

— Non… Camélia… ton ancienne, je te dis. Elle vient de me raconter le tour qu’elle a joué à Chupin, le double de la 2e.

— Il est en permission…

— Justement. Figure-toi qu’il n’a rengagé que pour payer les dettes de Camélia et la retirer de la prostitution. Quand elle a su qu’il avait touché ses six cents francs, elle a commencé par en réclamer trois cents pour s’acquitter envers sa patronne et abandonner le truc, puis elle lui a demandé de la conduire à Rouen, qu’elle ne connaissait pas. Explication de la permission de trois jours. Ils sont donc partis avant-hier. Mais, à Saint-Romain, Camélia descend du train, soi-disant pour satisfaire un besoin naturel, – et rentre paisiblement au Havre. Mon Chupin, qui l’avait attendue à Rouen jusqu’au soir, se décide enfin à revenir ici dans la nuit. Après une matinée de recherches infructueuses, il s’avise de retourner rue d’Albanie, où il retrouve Camélia, furieuse, lui reprochant de l’avoir laissée à Saint-Romain. « Quand il a vu qu’elle manquait le train, il devait, à la station suivante, rétrograder. C’est lassée de croquer le marmot et blessée du procédé, sans argent ni gîte d’ailleurs, qu’elle s’est rabattue sur le Havre, à pied, vingt kilomètres ! » Gentil, hein ? Il y a mieux. Il s’agit d’obtenir de Chupin qu’il renonce à lui louer une chambre en ville. Elle lui représente qu’elle s’y ennuierait, qu’il a tout avantage à ce qu’elle reste rue d’Albanie. En effet, elle ne peut sortir, elle a des distractions, il n’a donc pas à craindre d’infidélités de sa part ! Là-dessus, Chupin convaincu, a payé le champagne et toute la maison fête, jusqu’à l’expiration de sa permission, le retour du miché prodigue. « Racontez ça à André, m’a dit Camélia : il rira bien. »

— Il est certain que de ce train-là, les six cents francs ne dureront pas longtemps, au rebours des cinq années de rengagement, lesquelles vont ensuite lui paraître éternelles, observa Favières. Quant à Camélia, c’est son coup favori, et il dénote moins de rosserie ou de fantaisie, que de nostalgie réelle…

Le 25 août, arrivèrent les réservistes.

On était généralement heureux de les recevoir, heureux d’un bonheur féroce, usuraire, qui parcourait les échelons des grades inférieurs, du plus élevé au moindre, tombant au-dessous même, parmi la tourbeuse soldatesque. C’était une proie facile et lucrative sur laquelle le régiment se ruait, convié à la curée par les fanfares administratives sonnées dans le bureau même du sergent-major, sous l’œil indifférent ou rabatteur du commandant de compagnie.

Pour celui-ci, en effet, le séjour des réservistes signifiait, au bout de la période d’instruction : augmentation de boni, car le décret, en fixant le maximum, dans l’infanterie, à soixante-dix centimes par homme présent, était habituellement transgressé. Quelques capitaines, d’ailleurs, avouaient carrément qu’ils préféraient faire profiter de ces bénéfices leur effectif normal, quelles que fussent les fatigues des manœuvres auxquelles concouraient les réservistes.

— Ils se restaureront chez eux tout à leur aise ; tandis que l’active n’aura toujours que ses trois cents grammes de viande réglementaires.

C’est, alors, dans les corps où certains achats n’intéressent pas la commission des ordinaires, c’est une lutte acharnée entre le chef de compagnie, voulant grossir les fonds d’économie des recettes diverses dont la fantaisie du réserviste hostile à la gamelle, implique l’abandon ; – et le sergent-major que, d’accord avec le boucher, par exemple, inscrit sur son livret des quantités supérieures à celles qu’on lui a délivrées et empoche la différence en argent.

Au 167e, précisément où, pour toutes les denrées, sauf la viande, les compagnies se fournissaient à la commission, les comptables avaient beau jeu. L’épargne de bouche provenant des recettes ordinaires se retrouvait bien encore dans l’excédent de boni entre les mains du capitaine, mais l’indemnité de viande représentative n’arrondissait que les prêts du sergent-major. Le « fourbi » était notable, car si les ruraux se remettaient vite à la gamelle, les réservistes de la classe moyenne même la vomissaient et sacrifiaient d’avance une forte somme pour se procurer une nourriture plus clémente.

Dès leur arrivée, ils étaient cotés. Des crocs du major, opérant en grand, ils tombaient aux griffes du fourrier, trafiquant sur le pain, le sucre, le café ; du sergent de section, du chef d’escouade, des camarades de chambrée, de lit, des gradés de semaine, guettant à tous les étages de la hiérarchie, la chute des victimes qu’on leur jetait et qu’ils dévalisaient au passage, à tour d’emploi.

Ils pouvaient être tranquilles à la condition de tout acheter, depuis le brosseur jusqu’au caporal distribuant les corvées ; depuis le droit de sortir du quartier, jusqu’à l’échange de leur paillasse contre la fourniture complète d’un ancien.

Chez le réserviste, le civil montre trop le bout de l’oreille pour que les soldats de l’active, sentant la chair fraîche, ne se précipitent pas dessus, prompts à lui poser les ventouses humides de leurs convoitises et à le rebuter lorsqu’ils en ont exprimé le généreux jus.

Aux armées en campagne on accorde quelquefois deux heures de pillage pour les distraire. Aux troupes qu’énerveraient de trop longues stations sur le pied de paix, l’État concède vingt-huit jours de maraude. Il abandonne le civil au militaire et sauve les apparences en leur faisant porter le même uniforme. L’autorité dont le gradé est revêtu lui facilite l’extorsion. Il monnaie ses galons et vend ses faveurs d’autant plus cher qu’il les dispense de plus haut. Une fois au moins l’or qu’il a sur sa manche achète quelque chose. Et il le fait sonner sur la table des cantines, des comptoirs, partout où l’on mange, où l’on boit, où l’on s’amuse… Il dit au réserviste qui a payé : remboursez-vous. Pendant vingt-huit jours il est riche… Il a des changeurs à ses ordres ; et l’on en taille des louis dans un galon de sergent !

Au bataillon de Tourneville, les sous-officiers manifestaient à la fois leur solidarité et un désir d’exploitation plus large, en mettant en pratique un système de compensations qui ne laissait à personne la possibilité d’être frustré.

— Ah ! vous avez de la chance, geignait Vaubourgeix, à la cantine. Tous les gens chics sont dans vos sections… Pas moyen de rien tirer de mes croquants !

Mais les trois autres sergents de sa compagnie lui signalaient alors leurs réservistes corvéables. Et le rengagé se promettait de les « avoir à l’œil », lorsqu’il serait de semaine.

— Faudra qu’ils paient pour tous. Je fous dedans ceux qui comprendront pas.

Il y avait cependant des précautions à prendre. Le règlement interdisant aux gradés de boire avec leurs inférieurs, les sous-officiers se faisaient servir dans leur chambre, à porte close. Des réservistes, pour en finir avec les allusions, la quête honteuse, les tracasseries et les punitions, ne rentraient jamais sans jeter dans la gueule du monstre le goulot d’un flacon ou le bout d’un cigare. Leur lâcheté, dans certaines sections, allait jusqu’à se disputer le sergent que ramenaient et couchaient, le soir, des mains serviles et pieuses lui supposant l’ivresse reconnaissante et le haut-le-cœur condescendant. Pendant vingt-huit jours, de pauvres diables tramaient, pendus à leurs nippes, un galonné quelconque, caporal, sergent, double, chacun d’eux ayant son jour et l’attendant comme les gamins le bec levé vers une ligne qui fait sauter, en guise de poisson, un carré de pâte ou de pain d’épices.

Mais l’adjudant Peuvrier, entre tous, unissait le flair du limier à l’industrie du giboyeur. Les réservistes qu’il débuchait, à l’exercice, lui rapportaient, en moyenne, vingt francs par jour. Désireux de s’évader coûte que coûte, les consignés ouvraient, dans la compagnie, une enquête sur les petites faiblesses du drôle. Son brosseur, stylé, ou des anciens, pour gagner ses faveurs, répondaient carrément :

— Quant à porter votre punition, comptez-y. Pour qu’il la lève c’est autre chose. Y a pas deux façons de le prendre : par la gueule, voilà.

— Mais je ne puis, de but en blanc… objectait le réserviste.

— Parbleu ! Il recevrait durement une offre directe ; mais priez le cantinier de monter dans sa chambre une bouteille de nanan – de votre part, et présentez-vous ensuite sans parler de rien, simplement pour solliciter son indulgence ; vous verrez. Comprenez bien qu’il peut pas se compromettre en buvant avec vous.

L’homme qui consentait à suivre ces instructions s’en allait, en effet, pardonné.

— C’est bon, c’est bon… Je veux bien, cette fois… Mais n’y revenez plus.

Tous les soirs, le cantinier faisait reprendre les consommations dont l’adjudant n’avait pas l’immédiat emploi, et lui tenait compte de cette restitution. Peuvrier n’en était pas moins saoul vingt-huit jours durant ; mais son teint ordinairement lie de vin, ses gros yeux injectés et la solidité d’une charpente d’ex-tambour-major, le rendaient insoupçonnable.

« Beaucoup d’autorité… se fait craindre… » disaient les officiers.

Favières, lui, trouva dans la présence des réservistes moins un intérêt qu’une diversion. Il s’en autorisa pour visiter moins fréquemment Généreuse, et ce prétexte venait à propos excuser le refroidissement que la maladie et la mort de l’enfant avaient apporté dans leurs relations. Il se sentait sans ardeur devant l’imbécile résultat du désir conjonctif ; autant planter des croix dans un cimetière. Il avait le dégoût de la chair infanticide de sa maîtresse. Il était guéri de l’amour comme un pochard de l’ivresse, dans les vingt-quatre heures qui la suivent.

Généreuse, d’ailleurs, allait bientôt quitter la rue Marie-Thérèse. Elle avait loué, rue de Montivilliers, une boutique où elle devait s’installer, dès que les ouvriers en auraient terminé l’aménagement. Ensuite, elle ferait venir Delphine. Il était temps qu’elle travaillât ; ses ressources s’épuisaient.

— Reprends donc les galons de fourrier, disait-elle à Favières. Je ne te vois plus depuis que tu es sergent.

— C’est bien mon intention ; mais j’attends une vacance dans une bonne compagnie. Et puis, tu n’as pas à te plaindre ; j’aurais pu faire les manœuvres.

Il comptait beaucoup sur l’arrivée de Delphine et la réapparition de Tétrelle, pour rompre le tête-à-tête et s’arranger des soirées d’hiver supportables.

Un matin qu’il faisait l’appel des réservistes de sa section, à l’exercice, un nom le frappa, comme une réminiscence : Turpin.

— Où diable l’ai-je entendu prononcer ? se demanda-t-il.

Justement, l’homme n’ayant pas répondu tout de suite, Favières répéta : Turpin, et leva les yeux sur un gros père, rougeaud, plein de santé, dont le visage n’évoquait aucun souvenir. Il passa outre, sans effort de mémoire ; mais à chaque rassemblement, quand il arrivait à ce nom, l’obsession grandissait ; il lui paraissait impossible que l’individu qui le portait fût absolument un inconnu pour lui.

Deux ou trois fois, pendant une pause, il se rapprocha du réserviste, le fit causer, sans tirer un renseignement des banalités échangées. Enfin le sergent-major, pour une revue, lui ayant remis les livrets des hommes de sa section, il eut la curiosité de consulter l’état civil de Turpin. La profession : charpentier, ne lui apprenait rien ; mais l’adresse : rue des Pincettes, l’éclaira soudainement.

— Parbleu ! c’est le mari de la nourrice de Généreuse ! Tiens ! je lui parlerai d’elle.

Il s’était dit cela négligemment, sans grand désir d’investigation au fond, car il demeura ensuite trois jours sans converser avec le réserviste.

L’occasion qu’il ne cherchait pas se présenta naturellement. Turpin vint le consulter sur la délivrance d’un certificat de présence sous les drapeaux nécessaire pour obtenir un secours de l’Assistance publique.

— C’est le sergent-major qu’il faut voir, dit Favières. Vous êtes marié ?

— Et j’ai un enfant, oui, sergent.

— Votre femme est inoccupée ?

— Non, elle a des ménages… depuis que le médecin l’a forcée à rendre le nourrisson qu’elle avait pris. J’aimerais mieux travailler pour deux ou même crever de faim, que d’empoisonner ma famille avec des enfants de filles.

— Empoisonner… Comment cela ?

— Le gosse qu’on nous avait confié était atteint d’une sale maladie. Le médecin l’a dit tout de suite, quand on l’a fait venir et qu’il a vu son corps couvert de taches… Nous, vous comprenez, nous ne savions pas ; ça s’est déclaré subitement. Aussi vrai comme je m’appelle Turpin, si ma femme ne m’avait pas retenu, je tuais la mère. Elle devait pas ignorer ça, elle, n’est-ce pas ? Alors on ne pourrit pas les autres quand on se sent malpropre… Mais c’est une fille à soldats : ça dit tout. Certainement, on aurait dû s’informer plus tôt… Mais elle payait bien… et puis, comme l’enfant était venu avant terme, on s’étonnait pas trop de sa débilité… N’empêche qu’aujourd’hui, pour cent francs par mois, je ne voudrais pas d’un nourrisson… Voyez-vous mon pauv’ petit aller rejoindre l’autre… car ma femme a appris qu’il était mort, parbleu ! et c’est heureux, hein, quand on a des cochons de parents qui vous donnent ça ?…

— Sans doute… Eh bien ! adressez-vous au sergent-major ; il établira votre certificat, interrompit Favières en congédiant le réserviste.

Resté seul, ses jambes faiblirent, comme si le sang et les muscles s’en retiraient ; il s’assit sur son lit, l’esprit investi par ces agressives révélations.

Simultanément, elles lui donnèrent assaut, le laissèrent une minute étourdi, rétablissant l’ordre dans la défense ; puis elles se dispersèrent, et, plus froidement, il s’arrêta à repousser leurs attaques successives.

Volontiers, après la décharge de Turpin à bout portant, le sous-officier se serait tâté, comme les gens ajustés, mais manqués, s’examinent néanmoins à fond, ne pouvant se croire saufs. Car si l’intoxication lui semblait irréfutable, il se trouvait, quant à en désigner l’auteur, dans un singulier embarras, sûr qu’il était soi-même de sa parfaite immunité et trop peu versé dans la syphiligraphie pour qu’il lui fût permis d’élucider les lois de transmissibilité héréditaire.

— Dieu merci ! je ne suis pas, je n’ai jamais été malade !

Cette certitude et le refus d’admettre un cumul de faveurs contre lequel les apparences (et son amour-propre) s’inscrivaient en faux, le conduisaient à chercher, dans les précédentes liaisons de Généreuse, l’origine de l’affection probablement congénitale qui avait emporté la petite.

Pour la première fois, il s’étonna que l’idée de cette incursion dans le passé de sa maîtresse ne lui fût point encore venue. Mais cette insouciance n’était-elle pas bien militaire, de même que la chute bête en des bras étrangers dont on s’arrachera si facilement, l’heure sonnée ?

En somme, oui, il avait pris Généreuse sans inquiétude, les yeux fermés.

Que savait-il d’elle, incidemment ? Rien ; ceci : Delphine était la fille d’un adjudant disparu, et le frère de Delphine avait pour père un sergent de la classe 77. En réfléchissant, il était possible de découvrir là une indication initiale, un jalon. Ce sergent, de qui l’on n’avait point de nouvelles depuis sa libération, avait exactement quitté le régiment avec sa classe au mois de septembre 1882. De cette époque à celle de l’arrivée de Favières à Dieppe, plus d’une année s’était écoulée ; et quelle que fût la surveillance dont sa mère la jugulait, il eût fallu bien mal connaître Généreuse pour la supposer capable d’assagissement. Quant à ses préférences, elles allaient toutes à la culotte rouge, certainement. Le sous-officier, avec moins de mépris que de rancune, ratifiait l’opinion du réserviste à ce sujet.

Ces éléments d’information, hâtivement réunis, incitaient Favières à poursuivre ses recherches les jours suivants, ne fût-ce que pour fournir un prétexte capital à une rupture décidée, en principe, et d’autant plus urgente qu’à fréquenter chez sa maîtresse, il accréditait d’indignes présomptions. Il n’était point dupe, en effet, des excuses qu’avaient données les voisines pour s’absenter de l’enterrement. Évidemment, elles connaissaient la maladie qui avait tué l’enfant ; elles en répandaient la honte, sans épargner à l’amant la part qu’il était rationnel de lui attribuer. Cette situation ne pouvait se prolonger. Il était décidé à en finir violemment, car, dans le premier moment, rien ne lui paraissait assez brutal, et il ne renonçait à une lettre commencée que pour en réserver les duretés à l’entrevue suprême qu’il imaginait. Mais ce souci même du décor et de la parade le ramena à son enquête, lui fit considérer comme un nécessaire complément de vengeance la confusion de Généreuse souffletée avec le nom de l’homme qui avait contaminé son fruit.

Favières dut s’avouer qu’il s’était privé du concours d’agents précieux en laissant partir, sans les interroger, les sous-officiers de la classe récemment libérée. Presque tous ils avaient fréquenté chez la Couturier du temps qu’ils résidaient à Dieppe. Seuls, maintenant, les adjudants ou le rengagé Vaubourgeix étaient susceptibles de confidences.

Un soir, à point nommé, les sergents en se mettant à table, se montrèrent fort agités par les rapports de deux d’entre eux signalant, sur les glacis, la présence d’une petite femme peu farouche, à telles enseignes qu’ils l’avaient culbutée, l’un après l’autre, en plein midi, dans les fossés.

Les sous-officiers regardaient curieusement leurs heureux collègues ; et quand ceux-ci eurent déclaré que la fille ne réclamait rien pour ses bons offices, les tablées flambèrent, dissimulant mal sous de précises inquiétudes, crûment confessées, le désir qui s’infiltrait en eux.

Mais l’un des sergents, que ce doute offusquait :

— D’abord, je lui ai passé la visite, dit-il ; très propre… Et puis elle a, volontiers, donné son adresse : rue de l’Hôpital.

— Une rue que la municipalité havraise a placée à côté de la rue d’Albanie en connaissance de cause, observa Favières en riant.

Tous renchérirent. « Pas confiance… Faudrait voir cela dans trois semaines ; ils étaient peu pressés de se faire atiger. » Cependant sournoisement, ils se renseignaient encore :

« Alors, elle avait toujours un panier au bras, un tablier bleu ?… Pas trop grande ni trop forte… et gentille… et pour rien ?… »

— Parions qu’ils vont se mettre en chasse, confia Favières à Vaubourgeix en regagnant leur chambre, après dîner.

— Tiens, parbleu ! répondit le rengagé. Merci bien. Je n’ai pas envie de me soigner ensuite pendant des années comme l’adjudant Rupert.

— Bah ! au régiment, reprit le Parisien, les désagréments ne sont plus les mêmes que dans la vie civile. On a le temps de se guérir ; les mois d’hôpital se confondent avec les mois de service actif, au bout du congé. On ne pense qu’à soi.

— Vraiment ! Alors un rengagé, moi par exemple, ne peut pas se marier comme toi, s’il trouve une petite femme qui lui apporte des sous d’économie ou un bon commerce ? Crois-tu, si je rencontrais ça, que je n’épouserais pas ? Tandis que, à la place de Rupert, dame !… il est permis d’hésiter. Toi qui es savant… c’est-y vrai qu’on communique la maladie à ses gosses ?

Ils fumaient en face l’un de l’autre, assis sur leur lit, les jambes pendantes.

Tous les réservistes étaient en ville, remorquant leur teigne parasitique, jusqu’à l’appel. Le Fort, à peu près désert, n’était animé dans le coin qu’embrassaient les deux sergents de leur fenêtre, que par les allées et venues des cuisiniers et de leurs aides ramassant les gamelles vides et des hommes de corvée aux latrines.

À la question de Vaubourgeix, son camarade, lâchant sa pipe, le regarda, perplexe. Mais l’Auvergnat conservait sa figure placide, des yeux sans malice.

— C’est vrai, répondit Favières.

— Et… à sa femme ?

— À sa femme aussi… des fois…

— Ah !… c’est que… (on peut parler de ça aujourd’hui, n’est-ce pas ? puisque t’es sain comme moi, qu’ t’as pas d’ mal… T’as jamais eu d’mal, hein ?)

— Non, après ?

— Ben, ta femme de Dieppe, celle qui tenait le petit café, quoi…

— Oui, eh bien ?

— On a dit, avant votre arrivée au Pollet, qu’elle couchait avec Rupert… Ça n’a jamais été prouvé, parce qu’on ne rencontrait pas l’adjudant dans la boutique où venaient tous les sergents. Il avait peut-être peur d’y perdre du prestige. Il pétait sec déjà, en ce temps-là.

— Ah ! on a dit…

— Oui, mais tu vois bien que c’était faux, puisque t’as rien attrapé.

Favières, abasourdi, avait laissé s’éteindre sa pipe. La révélation de Vaubourgeix détonait dans son cerveau, y faisait instantanément la lumière. Tandis que l’autre parlait, il avait la vision du petit convoi passant devant le Fort, au galop de son attelage fourbu ; et il se rappelait l’exclamation de Rupert, reconnaissant Généreuse ; il entendait encore, s’expliquait à présent, les trois mots alors énigmatiques, jetés par l’adjudant en réponse à son mensonge : ça vaut mieux

— À propos, reprit l’Auvergnat qui, lui, n’avait point quitté sa pipe, en tirait des bouffées régulières, l’air songeur ; paraît que ta femme va ouvrir une blanchisserie. Savais pas, moi, qu’elle avait de l’argent. C’est une gaillarde qu’a du courage et qui fera marcher une maison. Elle le tenait bien, son café de Dieppe… Moi, je lui donne ma pratique, tu peux lui dire ça.

Mais Favières ne l’écoutait plus. Il s’était allongé sur son lit, la tête au traversin ; ce que voyant, son compagnon l’imita. Et d’un centre cogitatif pourtant unique, leurs conjectures spéculatives irradièrent diversement.

À la surprise que lui procurait le hasard auxiliaire s’appareillait, chez Favières, le souvenir, touchant à l’obsession, de cet enterrement d’enfant suivi du regard par ses deux pères…

— Nous n’y assistâmes ni l’un ni l’autre, se dit-il, et pourtant (il se remémora la fin de sa lettre à Généreuse) nous y étions tous les deux : par la pensée.

Il s’attarda un long moment à la vérification de cette particularité quasi-providentielle, puis il revint à son projet, maintenant réalisable.

Par un revirement au moins singulier, cette paternité dont il doutait, tant qu’elle avait été patente, il l’acceptait délibérément alors qu’une déclaration non suspecte en infirmait l’authenticité. Il s’appliquait à réunir les preuves matérielles de la fidélité de la mère depuis qu’elle était sa maîtresse. Il allait jusqu’à s’autoriser d’une vague ressemblance physique, maintes fois constatée, pour étayer sa certitude. À présent qu’il savait quel nom jeter à Généreuse pour précipiter la rupture de leur liaison, la puérilité, le théâtral de cet éclat, trouvaient sa rancune moins ardente. En somme, qu’avait-il à lui reprocher ? La franchise dont il la jugeait capable comportait-elle l’aveu de ses amants antérieurs et de leurs infirmités ? En outre, les notions de médecine qu’il possédait, lui représentaient comme incertaine la connaissance que Généreuse pouvait avoir de son infection avant que son dernier-né la lui révélât. La plausibilité de cette restriction était attestée par sa préservation à lui, Favières. Il lui semblait déraisonnable de désirer rien de plus.

Naturellement, les commérages des voisines, après le décès de la petite, lui commandaient de ne pas se compromettre davantage en continuant à pratiquer la mère ; mais peut-être serait-il plus digne de se retirer simplement, sans fracas.

— Étant enceinte, elle a voulu venir me rejoindre : elle est venue, je ne m’y suis pas opposé ; il eût été vilain de se dérober… Aujourd’hui, c’est différent : l’enfant est mort ; j’ai fait mon devoir.

Il répéta : « J’ai fait mon devoir », avec une conviction que chaque redite ancrait.

Immédiatement, il arrêta une ligne de conduite commode et libératrice.

Les réservistes allaient partir, les permissions de longue durée étaient imminentes. À la faveur de quinze ou vingt jours d’absence, il dénouerait aisément cette aventure.

Sur cette résolution, il s’endormit si profondément, d’une conscience si légère, que Vaubourgeix, l’appel rendu, fut obligé de le réveiller pour qu’il se dévêtit et se couchât.

Les réservistes furent renvoyés dans leurs foyers le surlendemain.

Depuis une huitaine, ils « tuaient » le temps sur les glacis, ressassaient les mouvements du maniement de l’arme et de l’ordre serré, sous la direction de leurs officiers, anciens engagés conditionnels, généralement ignares. Quant aux officiers de l’active, ils s’étaient désintéressés de l’instruction, ne venaient plus à l’exercice que pour la forme, sans illusions sur les bienfaits d’une expérience dont quinze jours leur avaient amplement suffi pour apprécier les résultats.

Le réserviste apportait les défauts et les qualités qu’il avait toujours eus et les remportait pour les rapporter deux ans plus tard. Il était inutile, pour s’en convaincre, de le promener pendant quatre semaines, de champ de tir en terrain de manœuvres. En revanche, sur la bonne volonté la plus éprouvée, l’âge, les responsabilités accumulées, la niaiserie énorme de cette gesticulation forcenée, déposaient une couche de lassitude et d’ennui, rouille tenace devant laquelle on ne pouvait se défendre de pitié.

Dehors, dans une surexcitation d’amour-propre et de gloriole imbécile, les pauvres gens se redressaient encore, faisaient figure dans le rang, parmi la jeune « active » ; mais entre eux, pâturant par sections, broutant les maigres chardons de l’exercice à rangs serrés, ils apparaissaient mornes, la pensée ailleurs, le ventre peureux, et suaient la mélancolie et le dégoût.

Ils étaient loin de l’école de compagnie et des mouvements « vifs et près du corps ». Ils s’efforçaient bien de tenir « droite, sans être gênée » une triste tête de supplicié, pas du tout martiale ; mais alors la consternation de l’absence, l’anxiété de l’échéance, pour quelques-uns ; des embarras de famille, pour d’autres : toutes les angoisses et les misères d’une vie diamétralement opposée, – erraient sur leur visage, comme de la graisse à la surface d’un bouillon refroidi.

Même quand ils mettaient sac à terre, ils en semblaient porter un encore, sur les épaules, plus lourd que le premier, chargé de tout ce qu’ils laissaient derrière soi. Et la lutte du civil, se reprenant et repris, devenait épique, sous l’uniforme, navrante aussi, avec les distractions de l’arme idiote, voltigeant d’un bras dans l’autre, traversant des calculs de négociant, des détresses bourgeoises, des ruminations pacifiques.

Dans la dernière huitaine de leur période d’instruction, la prostration fut complète. Le commandement ne réveillait plus personne. On conduisait les réservistes à l’exercice, aux théories, par habitude. Ils tondaient le pré en quelques marches de front et par le flanc, les digéraient ensuite, l’œil au ciel, dans la position du soldat reposé sur l’arme. À cinq heures, de zélés chiens les rassemblaient et les ramenaient à l’étable. Quelquefois, au retour de l’herbage un réserviste s’écriait :

— Bon sang de Dieu ! c’est y permis d’faire le Jacques, pendant qu’y a tant d’ouvrage à la maison !

Et, pour tous, chaque matin, la question était la même :

— Ah çà ! qu’est-ce que nous foutons ici ?

Le vingt-huitième jour arrivé, ils se virent désarmer avec moins de turbulence que d’effarement. Ils rentraient dans la vie civile, un peu comme des oiseaux de nuit qu’on aurait débusqués. Leur liberté les aveuglait. Quelques favorisés étaient partis la veille, abandonnant leurs indemnités au sergent-major, décidés à tout pour gagner douze heures.

Au début de la semaine suivante, Favières demanda une permission de vingt jours. Il avait calculé que son titre ne reviendrait pas de la Division avant le vendredi ; il balança entre une dernière visite à Généreuse et l’avis de son absence expédié de Paris seulement.

« Je préfère la voir », résolut-il, quand sa permission, après avoir passé par la filière administrative, lui parvint enfin.

Ce n’était pas la première fois qu’il allait à Paris depuis deux ans. Il s’était jeté dans le train, quand il avait pu, pour quatre jours, deux jours, vingt-quatre heures même ; et la répétition de ces échappées n’en appauvrissait pas les multiples bonheurs, les seuls qu’il eût jamais connus au régiment.

Toute la douceur du voyage, après les transes de l’attente, résidait dans deux ou trois sensations miraculeuses dont la fragilité l’enchantait. Quand il était installé dans son coin de wagon, à l’abri des tuiles, quand le train crevait les paysages normands, comme des cerceaux de cirque dont le papier se renouvelle aussitôt, il connaissait d’intenses jubilations auxquelles concourait cette espèce de fête organique de l’homme soustrait à un grand danger. Différent était le ravissement que lui causait la minute ; d’avant l’arrivée, l’apparition des maisons à six étages, les flancs couverts d’annonces solliciteuses proclamant la gloire des produits.

Si des camarades l’accompagnaient, tous ensemble se levaient, saluaient, avec ce comique qui est l’hypocrisie de l’émotion chez eux.

« Hein ! est-ce beau ? Ça sent-il assez Paris, ça ? C’est, pour nous, ce que sont, pour le paysan, les feux du village… C’est laid, puant, ça prend à la gorge… et ce, que c’est bon ! »

S’ils débarquaient le soir et que ce décor leur manquât, ils se rattrapaient au débouché de la vieille gare Saint-Lazare, encore debout. Ils plongeaient, du coup, dans Paris flambant qui les absorbait, comme une éponge ; une impression d’apetissement les incitait à chercher des glaces pour s’y mesurer, à entrer partout, dans le bureau des tramways, chez les marchands de tabac et dans les pissotières, à recouvrer l’habitude visuelle de tout.

Un matin, ç’avait été autre chose. Ils tombaient, au jour naissant, dans l’armée des balayeurs et des porteurs de journaux. C’était exquis à pleurer. On n’oubliait plus jamais cela. Et si l’arrivée chez soi, en surprise, les premiers moments dans les questions, les embrassades et les regards tâteurs de la mère, si tout cela était charmant aussi, les détails du voyage, la notation subtile des extériorités influentes, semblaient peut-être meilleurs encore.

— La famille, oui, pensait Favières, sans doute ; un flacon de quelque chose de fin, à portée de sa main, à sa disposition… Mais le reste !… un petit verre seulement du flacon… avec l’idée qu’on n’en pourra pas reprendre !…

Enfin, il tenait sa permission ! Et vingt jours !…

Rapidement il recueillit les commissions des Parisiens ses amis, promit d’aller visiter les parents, de rapporter des nouvelles et des provisions. Tétrelle vint lui serrer la main.

— Tu ne vas pas voir Généreuse avant de partir ? demanda-t-il.

— Si, tout à l’heure… oh ! juste le temps d’entrer et de sortir. Une petite fièvre de joie perturbait ses mouvements. Il ouvrit, ferma, rouvrit sa valise dix fois avant de la faire descendre à la gare par Quélennec ; puis il s’en alla de son côté, rue Marie-Thérèse.

À présent, toute sa rancune était tombée ; c’est à peine s’il pensait à l’épisode sur lequel il avait échafaudé une rupture. Était-ce bête d’avoir cru que cette histoire comportait des développements dramatiques, une mise en scène… Il avait pris le temps de se refroidir, heureusement. Il venait dire au revoir à sa maîtresse ; il ne serait question de rien. Bonjour, bonsoir, voilà tout. Il grimpa en hâte les deux étages. Le bruit de son sabre battant sur les marches, l’avait trahi. Généreuse l’attendait sur le seuil.

— Enfin, c’est toi, tu daignes…

Les reproches glissaient sur lui ; jamais il ne s’était senti pareillement heureux et léger. Dans une demi-heure, il roulerait sur la route de Paris ; c’est du reste qu’il se moquait ! Il embrassa Généreuse, bien que, la semaine passée, élaborant une entrée à effet, il eût rayé cette démonstration de son programme.

— Tu ne me dis pas pourquoi tu as tant tardé…

— Les réservistes… le service de semaine, après…

— Pourquoi mens-tu ? J’ai rencontré un sergent de ton bataillon, je lui ai parlé : tu n’étais pas du tout de service.

Il sourit, sans relever la contradiction ; puis, pour couper court aux doléances :

— Je venais t’avertir… Je pars en permission.

— Ce soir ?

— À six heures quarante… Je ne croyais pas… si vite… Enfin, j’ai voulu, avant de m’en aller…

Il s’était assis en face d’elle, accroupie devant le petit pôle sur lequel une soupe graillonnait, pour son dîner. Sa gaieté ne l’abandonnait pas ; même, elle s’épanchait plus librement à voir, d’abord, le trou que faisait son absence dans cet isolement de femme, puis l’abattement que son annonce de départ tournait à l’écrasement, sous le feu maigre, lugubre, dans la nuit tombante. Généreuse le dévisagea, peureusement, de biais, comme sous une chute de tuiles forçant à raser les murs ; et elle demanda :

— Tu resteras à Paris… combien de temps ?

Il lui en jeta une dernière, avec plaisir presque, de haut :

— Vingt jours. Et je tâcherai d’obtenir une prolongation.

Il crut l’avoir assommée, la regarda avec intérêt, les bras cassés, ramassée sur ses talons, les jambes si molles qu’elle eût été incapable de se soutenir. La porte du poêle ouverte, large de deux doigts, découpait dans sa joue un carré lumineux, la cuisait lentement… Mais, étourdie seulement, elle se ranima, reprit :

— M’écriras-tu ?

Il s’étonna de la trouver si résistante, à mesure qu’il était lui-même plus allègre, grisé par une méchanceté issue de sa joie, hors de son caractère, si subite qu’il se laissait dominer par elle, inconsciemment. Il voyait mauvais comme on voit rouge, à force de frapper. Et il donna le dernier coup d’une voix lasse, sans faire à sa requête l’aumône d’un examen.

— J’oubliais de te dire : j’ai eu dans ma compagnie, comme réserviste, le mari de la nourrice de la petite.

Généreuse ne comprit pas tout de suite, répéta :

— Le mari de la nourrice…

— Oui, Turpin.

Elle fit simplement : « Ah !… » mais son corps pesa plus lourdement sur les talons, s’y tassa, immobile, comme un paquet de chair morte.

Une question, une observation de sa part, eussent peut-être engagé Favières à poursuivre. Muette, elle lui parut si démontée qu’il n’insista pas.

— Ça suffit, pensa-t-il ; elle a son compte.

Et, debout, repoussant sa chaise :

— Eh bien ! je m’en vais… Pas en avance… Au revoir.

Elle étendit les mains, s’aida d’un meuble pour se relever et, négligée, en jupon, fit vaguement ce geste de s’essuyer la bouche, qu’ont les petites filles quand on est près de les embrasser.

Mais déjà il avait atteint la porte ; il redit :

— Allons, au revoir, et disparut dans l’escalier.

Elle cria, toute droite, dans la nuit de la chambre :

— Attends… Je vais t’éclairer…

— Pas la peine… Suis arrivé… Merci.

Dehors, il se retourna, avec l’orgueilleuse certitude d’être suivi des yeux, à la fenêtre.

Elle resta fermée. Alors il s’éloigna, dépité.

— Cette fois, je crois bien que c’est fini, dit-il.

VI

Favières sortant de la gare, à cinq heures et demie, tout endolori par une nuit passée en wagon, avait à peine parcouru cent mètres dans l’avenue de la République qu’il prenait pour remonter au Fort, quand il fut interpellé par l’ordonnance d’un officier de son bataillon.

— Vous allez à Tourneville, sergent ? sans doute vous étiez en permission ; alors vous ne savez pas.

— Quoi donc ?

— Le 3e bataillon n’est plus là-haut. On l’a fait descendre à la caserne de Strasbourg. C’est le 2e qui le remplace.

— Parce que ?

— Ordre du colonel, pour punir les sous-officiers qui entraient tous à l’hôpital ou à l’infirmerie.

Favières demeurait au milieu du trottoir, un peu déconcerté, sa valise à la main. Enfin, il fit demi-tour, revint vers le boulevard de Strasbourg en maugréant, bien que cette rencontre et cette permutation lui raccourcissent singulièrement le chemin. Mais il s’était habitué au Fort. Certes, il en connaissait les inconvénients ; il n’avait pas songé sans effroi aux rigueurs que leur promettait l’hiver, commençant, dans ces hautes chambres que le petit poêle réglementaire était impuissant à sécher, à assainir ; il subodorait les sévices des intempéries, à cette altitude, et déplorait l’ascension à laquelle la moindre course les condamnait. Mais ces ennuis étaient compensés par le relâchement de discipline qu’autorisait l’absence d’officiers, en dehors des exercices ; les arrangements possibles avec le caporal de garde, quand on avait envie de découcher ; la faveur de conserver de la lumière, après dix heures, etc. ; mille adoucissements furtifs que les appels, contre-appels, la surveillance organisée par l’adjudant et l’adjudant-major de semaine, rendaient improbables à la caserne de Strasbourg. Là, on était sur le qui-vive toute la journée ; le colonel, préposé à la fermentation, de ses fenêtres, renouvelait les levains, dans la cuve du quartier.

En entrant au poste, Favières, justement, reconnut dans le sergent de garde, un sous-officier de son bataillon, le Vicomte.

— Ah ! bien, tu vas me dire où je perche.

— Parfaitement. Escalier A, au 2e.

— Ah çà ! pourquoi sommes-nous ici ?

— Deux fourriers, trois sergents et deux caporaux, à l’infirmerie ou à l’hôpital, en huit jours. Et tous ont déclaré la même femme, tu sais, celle qui rôdait autour du Fort, un panier à la main ? Ah ! elle a eu des visites ; mais elle les a toutes rendues… dans la peau du major. Là-dessus, le colon s’est fâché… a attribué l’épidémie à un manque de surveillance… a voulu nous avoir sous sa main, pour régler notre port d’arme. Il n’a pas tout appris cependant. Depuis qu’il a décidé que tous les sous-officiers en traitement seraient privés de permission pendant six mois, personne ne va plus à la visite ; on se soigne tant bien que mal et plus mal que bien, en famille.

Favières traversa la grande cour, se dirigea vers l’escalier indiqué, à l’aile droite, monta deux étages, chercha sa chambre.

 

3e Bon – 1re Cie

Chambre occupée par Vaubourgeix et Favières, sergents.

 

C’était là. Il poussa la porte ; Vaubourgeix, déjà levé, avait le nez dans la gamelle de café que lui apportait frauduleusement le caporal de distribution.

— Ah ! c’est toi, bonjour. Ça s’est bien passé ? Y a du nouveau, hein ?

— Oui, on m’a dit…

Mais l’Auvergnat reprit l’histoire, en se félicitant de sa circonspection amoureuse.

— Ils n’ont pas voulu nous écouter ; on les a prévenus. Ça finit toujours mal… comme ça, ou bien comme l’engagé conditionnel qui s’est tué.

— Ah ! un conditionnel ?

— Oui, pour une chanteuse de beuglant. Devouge te racontera cela ; il était là. Tu as à peine le temps de te mettre en tenue pour l’exercice ; on rappelle à sept heures… Ah ! Bidel est nommé colonel, tu sais ?

— Une fichue rosse de moins, prononça Favières.

Un quart d’heure après, il descendait dans la cour, brisé par six heures de chemin de fer et traînant un fusil plus lourd et plus imbécile, dans la paix civile dont l’écho se prolongeait en lui.

À la première pause, Tétrelle l’aborda. Et tout de suite :

— Delphine est arrivée, dit-il.

— Ah ! Depuis quand ?

— Depuis l’ouverture de la blanchisserie, il y a huit jours.

Un silence. Ils marchaient côte à côte, les mains au dos, les yeux à terre. Enfin Tétrelle, voyant que son compagnon ne l’interrogeait plus, se découvrit.

— Tu n’iras pas ?

— Non, certainement.

— Tu as peut-être tort de te brouiller avec Généreuse ; c’est une bonne fille. Tu n’en trouveras pas qui la valent. Nous aurions passé un second hiver bien tranquilles… Je suis sûr, si tu allais la voir, qu’elle te recevrait bien… Il est temps encore. Tu ne lui as pas écrit pendant ton absence. C’est en somme son seul grief. Quant à toi…

— C’est que tu ne sais pas, déclara nettement Favières, sentant, dans ces insinuations, à la fois l’influence de sa maîtresse et le regret que causait la perte d’un copain prodigue.

Tétrelle n’insista pas, d’ailleurs. Au contraire, abandonnant ce sujet, il poursuivit :

— Autre chose. Tu as appris l’entrée à l’hôpital des fourriers de la 2e et de la 3e ? Le colonel, pour les punir, a l’intention de les remettre sergents : deux places vacantes. J’ai l’espoir d’être demandé par Chupin, à la 2e. Je ne changerais pas de compagnie. Tu devrais t’informer, à la 3e. Elle n’est pas excellente depuis le retour du capitaine ; mais tu en sors, on t’y connaît… Et puis, vraiment, le service, ici, n’est plus tenable, avec le planton à la porte, l’inspection de la garde, les sonneries toute la journée.

— Oui, merci ; je verrai le double… Ah ! si c’était toujours Petitmangin !…

Après l’exercice, Devouge et Édeline vinrent, dans la chambre de Favières, chercher des provisions, les nouvelles qu’il rapportait : cent sous pour l’un, une bouteille de cognac pour l’autre. « Et les parents vous attendent incessamment. »

— Ah ! Beaux-Pieds ne sait que faire pour nous décourager des permissions. Il ne suffit plus maintenant d’avoir la masse complète ; il faut produire un certificat du commissaire de police indiquant que l’on peut nous nourrir chez nous. Je préfère rester ici, dit Devouge.

Mais Édeline observa qu’il avait d’autres raisons. Il dînait maintenant à la Chaumière tous les dimanches. « Et il fait du plat avec la petite marraine. »

L’autre se défendait, roulait, comme une cigarette, les pointes de sa moustache.

— Quoi ? toujours le même plan : bien vivre et passer le temps sans casquer. La tante ne veut me laisser rien payer. Je les distrais. Je ne crois pas que la bonne femme s’imagine que j’épouserai… Mais elle conserverait cette illusion, que je serais bien bête de la lui enlever. Le principal, c’est que cela dure jusqu’à notre départ pour Paris.

— Tétrelle m’a dit que tu avais sur le suicide d’un conditionnel des détails amusants, interrompit Favières.

— Oui. Veux-tu voir la femme pour qui il s’est tué ? Depuis cette histoire, c’est une procession dans son beuglant ; tous les sous-offs vont l’entendre.

— Volontiers.

— Eh bien ! convenu. À ce soir, après la soupe.

C’était, sur le quai des casernes, un estaminet quelconque, étroit, qu’on n’eût même pas remarqué sans un tableau adossé contre les volets et dénombrant, en italiques multicolores, tracées au pinceau, les médiocres surprises d’un concert à soldats.

 

ÉDEN LYRIQUE

 

AUJOURD’HUI

Continuation des débuts de Mlle FERNANDE, chanteuse légère,

M. ARMAND, ténor, dans ses nouvelles créations ;

M. PROSPER, doyen des chanteurs comiques de France ;

Mmes ANGÈLE et CLARA, dans leur répertoire.

 

À DIX HEURES : TOMBOLA.

 

La longue salle nue, à filets lie de vin sur panneau vert d’eau, était divisée, vers son extrémité, par un double rideau rouge sans embrasses, tombant du plafond, et qu’il suffisait d’écarter pour, des coulisses, avoir accès sur l’estrade par une échelle semblable à celles qui servent au déchargement des fûts, à l’arrière des camions. Mais le rideau n’économisait pas seulement une toile de fond : il était surtout destiné à isoler du café où s’entassait la clientèle ordinaire, l’endroit ménagé aux chanteurs, derrière l’estrade. À la vérité, c’était moins à ceux-ci qu’au patron lui-même que cette annexe profitait. Des tables volantes l’encombraient et le commerce y était prospère. Un grand nombre d’habitués et tous les sous-officiers connaissaient l’entrée secrète, par l’allée, et venaient baguenauder avec ces dames. Il était interdit de stationner sans consommer. Souvent, le dimanche, à minuit, un sabre reconduisait une chanteuse.

Quand Devouge et son ami pénétrèrent dans le café, une douzaine de personnes s’y morfondaient sous la pluie battante d’une valse magnanime coulant des pommes d’arrosoir (Favières disait des paumes) du pianiste, établi à gauche de l’estrade afin de ne pas la masquer.

— Qu’est-ce que nous prenons ?

— N’importe quoi ; rien n’est buvable : vitriol ou purin, répondit Devouge. Peu de monde, tu vois. Mais le dimanche, c’est plein et à partir de dix heures, de notre place, on apercevrait à peine l’estrade, à travers la fumée de tabac. Pourtant, je serais étonné, ce soir, si, vers neuf heures, une bande de sous-offs ne tombait pas ici, en sortant du Star. C’est l’itinéraire.

— M. Armand, publia le pianiste.

M. Armand était un ténor d’un mètre cinquante environ, très frisé, très souriant, avec une moustache comme un balancier d’acrobate, aussi longue qu’il était haut. Il tirait son cœur de son plastron et le lui restituait d’un geste unique, en demandant :

 

Que dis-tu, dans ton murmure,

Que dis-tu, charmant ruisseau ?

 

Après lui, Mmes Angèle et Clara versèrent la groseille de leurs élucubrations, avec des voix de rogomme, étonnamment contradictoires, des bouches fatiguées qui s’évasaient en tromblon. Elles étaient sans âge, l’une en Andalouse, l’autre en Égyptienne, et toutes deux, sous des jupes trop courtes, offraient aux étaliers militaires les rouelles suspectes de leur veau gras que les dentelles du pantalon empapillotaient.

Enfin, le doyen des chanteurs comiques de France surgit et présenta le phénomène d’un fœtus conservé dans l’esprit-de-vin, revendiquant l’Alsace et la Lorraine.

— Attention ! c’est le tour de Fernande, pour qui s’est suicidé le conditionnel.

Au même moment, la porte du café s’ouvrit violemment, et des sergents, des fourriers, deux sergents-majors improvisèrent l’esclandre d’une irruption.

— Tiens ! Vaubourgeix sans Tétrelle ! observa Devouge.

— Eh bien ? questionna Favières.

— C’est qu’ils sortent tous les soirs ensemble, depuis quinze jours, ne se quittent pas, causent tout bas dans les coins…

— Ah !…

— Mlle Fernande, cria le pianiste, en brochant aussitôt une ritournelle.

Le rideau de fond se sépara, une grande femme sauta sur l’estrade, tandis que le groupe des sous-officiers trépignait.

Inexperte dans l’art de se farder, la chanteuse faisait macérer dans des jus vermillon, blanc et bistre, l’ovale allongé d’une jeunesse essoufflée. Mal et court vêtue de vert éclatant qu’inondait le marais roselier des aisselles, elle épandait les fumets concentrés de la chambrée et de la bergerie, plus puissants que les drogues aromatiques. C’était sa beauté, son charme ; et, sans doute, elle réussissait moins auprès de l’armée par sa dégaine carabinière et le dol présumé d’une ossature marâtre que par le vertigineux bouquet de sa venaison.

Pendant qu’elle chantait :

 

I’ s’appell’ Ru, i’ s’appell’ Pin, i’ s’appell’ Rupin tout court…

 

Devouge raconta à Favières le suicide du conditionnel.

— Je le voyais souvent dans le petit café où chantait cette fille, tu sais, rue de Paris, près du Vieux-Marché ? Quand elle paraissait, il était au-dessous d’elle, blotti contre le piano, comme pour saisir au passage les couplets et les garder pour soi et qu’ils n’allassent pas plus loin. Le dimanche, il l’accompagnait… Et jeunet, blondin, pas un poil de barbe, à peine échappé des jupes de maman… et encore bourré de gâteries, sous forme de mandats. On s’est lassé pourtant, à la fin. Et, naturellement, la fille a imité les parents. Tiens, mercredi dernier, elle venait de monter sur l’estrade ; elle chantait ça… qu’elle chante : Rupin… Elle n’avait pas dit deux vers du couplet qu’on entend une détonation dans l’arrière-salle (il y en a une comme ici). La fille s’arrête, le pianiste aussi ; quelques personnes se lèvent. Mais le patron, se montrant une seconde, crie : « C’est rien… continuez ! » Ce n’était rien, en effet : c’était le conditionnel qui se brûlait la cervelle.

 

De la rue Po… de la rue Pin… de la rue Popincourt.

 

Mlle Fernande saluait, souriait à l’ovation des militaires, jouait des bras comme d’un vaporisateur qui les imprégnait d’elle, à distance. Ils la rappelèrent, en redemandant encore. Elle revint… et, l’estrade, vide à nouveau, ils tendaient toujours leur mouchoir, béants comme devant une cage où il n’y a plus du fauve que l’odeur.

Peut-être, cependant, dans le succès de la chanteuse auprès des sous-officiers, y avait-il autre chose que de l’appétence. Le cadavre dont se rehaussait cette femme leur était vaguement agréable, comme une possibilité de revanche, la démocratique revanche du condamné à quatre ans de caserne sur le privilégié, du stipendiaire sur le fils de famille pensionné grassement. Les bravos se nourrissaient de retentissement. Il y avait de l’animalité pensante dans le jappement.

Devouge continua, bousculant les réflexions de son camarade :

— L’établissement a été consigné à la troupe ; mais la chanteuse n’a pas été inquiétée. Elle fait recette. Un peu plus, on mettrait, au-dessus de son nom, une pancarte : « Pour qui s’est tué un soldat du 167e de ligne, le… » de même qu’on brevette, dans les ménageries, le féroce qui, un jour, a failli dévorer le dompteur. Viens ; nous allons passer derrière la cage.

Les deux sergents sortirent du café et, par l’allée contiguë, se glissèrent dans le réduit affecté au personnel du beuglant et à la clientèle initiée.

— Mais c’est le 44 ! s’écria Favières, sur le seuil.

— C’est moins bien, objecta Devouge.

Assises tristement devant deux jeunes hommes, chapeaux ronds et tournure d’employés, les chanteuses mûres pinçaient leur maillot machinalement, au-dessus du genou, et continuaient à pleurer la romance de leur vie dans le gilet attentif des bons messieurs. Un soldat prêtait gravement son shako et ses épaulettes au fœtus qu’une ritournelle appelait sur l’estrade, alors qu’en descendait le ténor, cherchant dans l’ivresse spéciale des vins du broc la consolation d’une exiguïté hostile à toute carrière. Et tous se dépitaient contre Fernande, raflant l’attention avec le récit du suicide, entourée, fêtée, faisant renifler ses houppes, à la régalade.

Le patron avait aperçu les nouveaux venus. Sans tarder, il lança sur eux le garçon :

— Demandez aux militaires ce qu’ils consomment.

Mais Favières :

— Allons-nous-en ; je râle.

Et, dans le noir de l’allée, ils étaient poursuivis par des éclats de voix :

— C’est rien… continuez, qui disait pour retenir le monde ; moi, je continuais, vous comprenez… et par la frénésie patriotique d’un auditoire acclamant la consolante, l’efficace armée française, dans les contorsions du sinistre sans-dent.

Le mois de novembre, pour Favières, traîna dans l’ennui d’une inoccupation de soirées pesantes. Aussi se vit-il avec satisfaction réintégrer dans l’emploi de fourrier à la 3e. Son sergent-major avait été franc :

— Je veux bien de vous, mais je vous préviens que je ne touche pas à une plume de la journée. Vous expédierez toute la besogne. Faites-vous aider, ça m’est égal, pourvu que je sois tranquille.

Favières s’était flatté de tromper son désœuvrement avec les puérilités de la comptabilité militaire, après tout préférable aux solennels et niais devoirs du pion de section. Puis, le bureau, les soirs d’hiver, avec le feu bien rouge et les gamelles du café bien chaud réparti entre les scribes butinant les états et les placards ; le bureau intime où les soldats frappent timidement, le képi à la main, avec respect, semblait encore à Favières une oasis dans le désert d’hommes de la caserne.

Mais, le travail mis à jour aisément, en ce mois ne correspondant ni à un commencement ni à une fin de trimestre, le fourrier retomba dans l’inéluctable maussaderie du métier. Il n’avait plus devant soi le mufle sonore de Vaubourgeix, mais il subissait le râble de son chef, dormant, le nez au mur, quand il ne courait pas les brasseries.

Presque tous les soirs aussi, Tétrelle, également remis fourrier, venait causer un moment, en tenue, avant de sortir. Il ne parlait plus de Généreuse, mais sa visite disant qu’il allait chez elle, qu’on l’y attendait, irritait Favières, lui agitait les doigts d’un besoin de battre et de pétrir.

— Allons donc ensemble faire un tour au Star, lui proposait quelquefois son sergent-major après dîner.

Il l’accompagnait, en pensant : « Encore une soirée ! » comme il pensait : « Encore un jour ! » chaque fois qu’il replaçait son fusil au râtelier.

Cette rue Royale, au milieu des bassins, donnait toujours à Favières, de prime abord, l’impression d’un tronçon du faubourg du Temple, passé le canal Saint-Martin. Du peuple dans ses pavés, rompant ses digues et submergeant la chaussée ; des débits gargotiers, à côté d’un assommoir très moderne ; des cafés-concerts à portes basses et lamellées ; la rue successivement écharpée de lumière et d’ombre, au hasard des devantures versant l’une et l’autre ; – et derrière soi, l’inquiétante immobilité de l’eau dans la nuit.

Cependant, à recueillir, entre deux raz de pianos, les épaves vocales jetées au trottoir par les intermittences d’un entre-bâillement comminutif, un doute s’élaborait. L’enseigne explicite traduisant le mot Star : une étoile de gaz, indiquait déjà un terrain mixte, transitoire, où les habitudes françaises hésitaient. La porte poussée, c’était l’ordinaire brasserie, à peine différenciée des autres par un escalier découvert, à pleine salle, desservant, en même temps qu’une galerie circulaire, la loge où les chanteuses attendaient leur tour de descendre sur l’estrade économiquement enclavée dans les petites tables fixes que les consommateurs assiégeaient. Mais, bientôt, l’œil s’informait d’une tête de cheval occupant le centre du comptoir, sous l’escalier, et des mâchoires d’un dogue énorme, vêtu d’un complet à carreaux scrupuleusement collant. De temps en temps, la tête de cheval, ornée d’un fragment de crinière, entre les yeux, hennissait pour attirer l’attention des garçons, tandis que le dogue, secondé par le pianiste, d’humeur et de race sympathiques, rétablissait l’ordre pendant les chants, d’un coup de gueule sans réplique.

Au signal de l’accompagnateur, une femme, deux souvent, invisibles jusque-là, dégringolaient l’escalier, traversaient d’un saut les groupes et escaladaient l’estrade.

La troupe se composait généralement de six ou sept personnes, parmi lesquelles un seul homme, un nègre, exécutant, avec des souliers ferrés, des grelots, une canne, d’exubérantes gigues, sur la navette de deux motifs, moulus, à perte de souffle et de doigts, par le pianiste imperturbable.

Au nègre succédaient des chanteuses expulsant, individuellement ou par couple, à l’unisson, des paroles anglaises sur une musique de Lanciers ou de marche funèbre, toujours. Les jeunes, jupes longues, corsages montants, cheveux de garçonnet, courts et frisés, de formes et de visage parfois agréables, chantaient sans goût, les bras à la taille, les pieds atteints de dansomanie aiguë, se donnant enfin carrière au refrain final où ils tricotaient, sur place, pendant cinq minutes, leur nécessaire divertissement. Une corde, des rubans, un accessoire quelconque, servaient de thèmes à des variations implacables. Enfin, lorsque d’un mouvement progressant à chaque reprise, le pianiste avait obtenu d’elles le maximum de vélocité chorégraphique qu’elles pouvaient fournir, d’un nouveau bond les pouliches gagnaient l’escalier, comme effarouchées par l’ovation des consommateurs massifs, écrasant l’un contre l’autre de larges biftecks recuits et poilus.

Mais il se trouvait dans la troupe une ou deux vieilles femmes au moins ; et celles-là étaient effroyables, reproduisaient le type de jument bréhaigne installée au comptoir, avec sa crinière sur le front et ses boucles en œillères. Brêche-dents et tendineuses, elles psalmodiaient de brumeuses complaintes, irrécusables témoignages des capacités musicales d’outre-Manche.

Une seule fois, Favières s’était senti ému. Un nègre décharné, par hasard point burlesque, rigoureusement vêtu de blanc, les jambes fuselées dans un large pantalon flottant, les cheveux crépus et poudrés, des yeux tout albumine et glaires, avait violé l’indifférence avec une marseillaise de l’esclavage terrifiante, d’épouvantables gestes de revanche et d’assassinat faisant danser sous sa peau, – mais cela seulement dansait, – des paquets de muscles pareils à de fantastiques ombres derrière le transparent d’un tricot immaculé.

C’était un éclair unique. Ensuite sévissait la femellerie anglaise et la seule chanteuse française que possédât l’établissement, quelque roulure attestant moins une concession aux désirs de la minorité du public que la nécessité d’une interprète pour le commerce subsidiaire des femmes.

Toutes ne s’y livraient pas pourtant ; et à les voir, tendrement unies, accouplées, se continuer en sourdine les petits soins dont leur oisiveté diurne s’agrémentait, l’imagination concevait les touchantes récréations d’un compatriotique tribadisme.

Mais l’impression décisive quand on sortait et qu’un dernier regard au comptoir, sur l’estrade et dans la salle, y retrouvait simultanément les effigies chevalines et, sous le veston court, les croupes de centaures, cette impression était celle d’un haras britannique gardé par des molosses, d’une écurie de courses ou de cirque fleurant le crottin et le jockey, l’Anglaise maigre et le boxeur.

Dehors, ces notions s’amplifiaient ; Albion, le beuglant concurrent, s’annexait l’extrémité opposée de la rue, et celle-ci tout entière dans les chants, les odeurs, les gigues et jusqu’en son nom, abdiquait sa nationalité et célébrait les solides joies de la marine marchande et du turf.

Trois soirées dégoûtèrent Favières de ce plaisir, comme des brasseries à femmes que son sergent-major seul pouvait fréquenter avec une assiduité convenable, grâce aux profits obscurs de son grade. Mais alors se posa la question de l’emploi du temps, le soir. Lire ? Lire, dans le claquement des portes et des souliers ; lire dans les répétitions de tambour assourdi par une serviette, où s’entêtait un élève passionné de tympanique ; lire après les corvées de la journée et les additions de la feuille de prêt ou du livret d’ordinaire ; Favières, excédé, y renonçait.

Le dimanche surtout, ses loisirs l’exaspéraient. Ne sachant où passer les longs après-midi, il était réduit, dans son horreur de la caserne, à accepter quelque partie de billard ou de cartes au fond d’un triste café.

Quelquefois il se traînait jusqu’à Saint-Adresse ou jusqu’au sémaphore de la jetée du Nord ; il regardait la mer, et comme à Dieppe, s’avouait qu’elle l’embêtait incommensurablement. Il l’avait vue l’été, l’hiver, par tous les temps et à toutes les heures ; il s’était félicité, lui, Parisien, d’être envoyé dans un port ; il avait réalisé ce rêve boutiquier : connaître la mer ! et sa déception avait été grandissant. En vain, il insistait, s’écarquillait, y revenait, entraîné par les promesses des littératures de bord ; en vain, il se citait, afin de se faire honte, les prêtres de ce culte et battait le briquet sur leurs noms : l’étincelle ratait. Il restait devant la mer, étonnamment constipé. Maintenant, il ne savait pas : peut-être une traversée de plusieurs semaines, un voyage de six mois entre eau et ciel, eussent-ils modifié son jugement, de même que l’engeance militaire, aujourd’hui vomie, fût sorti ennoblie et lavée des pourpres magnificences d’une hécatombe épuratoire.

Favières, cependant, gardait le joli souvenir d’un lever de soleil auquel il avait assisté, en allant au stand à Saint-Adresse. Le Havre, ce matin-là, lui apparaissait comme une mariée ensevelie sous le tulle et découverte lentement, peu à peu, d’abord les pieds, les découpures de la côte, jusqu’où tombait le voile ; puis la ceinture des premières maisons, puis la ville debout, dans la plénitude d’un réveil nuptial.

D’autres fois, le dimanche, il visitait avec des camarades quelque bâtiment servant au transport des troupes, un transatlantique, une curiosité des bassins. Mais c’était comme la mer : il avait beau s’hypnotiser à les regarder, l’admiration se refusait.

Lorsqu’à des insomnies, au ferment d’une séditieuse virilité, il reconnut que la femme lui manquait, son ennui s’accrut. La rôdeuse des fossés de Tourneville l’avait rendu prudent. Il ne pénétrait plus inopinément dans une chambre de sous-officiers, d’ailleurs, sans apercevoir deux jambes en compas, un dos voûté, une nuque anxieuse, des gestes délicats de discret pansement. Le bataillon était décimé. Le protochlorure de mercure empoisonnait la salle même où les sergents prenaient leurs repas.

— Voyez-vous, disait néanmoins le colonel au médecin-major en consultant le bulletin médical journalier, depuis qu’ils sont sous mes yeux, pas un malade.

Enfin un soir :

— Je vais aller trouver Camélia, décida Favières ; Chupin exempt, c’est presque une garantie.

Il retourna rue d’Albanie. Loquace, la fille l’accueillit comme un confident indispensable. Chupin ayant achevé de manger avec elle sa prime de six cents francs, elle ne voulait plus le recevoir.

— … Dans son intérêt. Je ne suis pas une femme à lui faire un mauvais coup pour avoir de l’argent. Et puis, je ne tiens pas à être inquiétée à cause de lui. Aussi je lui ai dit : Quand tu auras de petites économies honnêtement gagnées, viens me voir, – pas sans ça. C’est raisonnable, hein ? Seulement j’ai de nouvelles dettes… Qui les paiera ?

Et toute la soirée, Camélia s’étendait sur le prix des choses, les exigences des patrons, le manque d’égards… Quand Favières lui rappela l’objet de sa visite, elle céda hâtivement, reprit aussitôt après ses calculs luctueux. Alors, il s’en alla découragé, reconduit par la fille qui disait en l’éclairant, dans l’escalier :

— T’as eu une bonne idée de venir… Ça m’a soulagée…

Un hiver et l’été d’ensuite à vivre ainsi, ah ! non, tout vaut mieux !

Favières s’affalait, s’endormait tout habillé, ne se réveillait que dans la nuit, transi, hagard, bosselé par l’armoire-étagère accrochée à son chevet, en surplomb.

Un jour, il se disposait à se rendre au mess pour faire signer au capitaine différentes pièces, lorsqu’un soldat chargé d’un petit paquet de linge passa près de lui. En même temps, la voix de Vaubourgeix recommanda :

— Dites que je vous suis… n’oubliez pas.

Souvent, depuis l’observation de Devouge, au beuglant, Favières s’était interdit de sonder les raisons de la touchante camaraderie qui unissait maintenant Tétrelle et l’Auvergnat rengagé. Ces raisons, il les devinait ; mais Généreuse lui devenant indifférente, qu’avait-il besoin de s’alarmer ?

Une rencontre, un cri, et, brusquement, l’envie d’être exactement renseigné sans nécessité précise, le jetait sur les traces du commissionnaire de Vaubourgeix. Ses prévisions étaient justifiées : le soldat portait le linge rue Montivilliers, chez Généreuse. Un quart d’heure plus tard, Tétrelle et son nouveau compagnon entraient à leur tour délibérément dans la boutique et n’en ressortaient plus.

— C’est bien cela… depuis un mois, constata Favières avec moins de rancune que de dépit. Ah ! elle n’a pas perdu de temps !… Quelle inspiration j’ai eue !…

Mais le peu de sincérité des compliments qu’il s’adressait, l’irrita contre soi-même, l’incita au partage léonin des griefs, afin de ménager une issue à sa grondante réprobation. C’est sur Généreuse qu’elle éclata :

— Faut-il qu’elle soit bête pour ne point s’apercevoir du manège de Vaubourgeix ! Il lui croit de l’argent… Parbleu ! c’est la femme et le petit commerce qu’il souhaitait… Ah ! bien, ils se préparent tous les deux à une jolie déception !

Cette perspective ne le calmait pas. Il piétinait, continuait, de l’endroit où il s’était posté, rue Thiers, à rassasier ses yeux du spectacle sans intérêt de la blanchisserie, perdue dans les premiers numéros pairs de la rue Montivilliers.

Les employés d’un magasin de nouveautés plaisantaient derrière lui, s’imaginant qu’il guettait l’arrivée d’un officier, au mess de l’hôtel du Bras-d’Or, distant de cent mètres. Il balança deux minutes encore, puis se détermina, encouragé par les diligentes ombres de l’hiver commençant, à passer rapidement devant la boutique, sans but. Elle n’était pas éclairée. Alors il revint sur ses pas, s’arrêta dix secondes, le temps d’apercevoir, se détachant fantastiquement sur le transparent d’une cloison vitrée derrière laquelle une maigre flamme vacillait, deux dos prodigieux, équarris par les épaulettes.

— Ah ! ce sont les soirées de Dieppe qui revivent ! se dit Favières en s’éloignant. Tétrelle m’a trouvé un remplaçant… Le thé, le feu, la femme et la lumière !

Il essaya de rire, rentra en répétant, pour s’égayer :

— On a droit au feu, au thé, à la lumière…

Le sergent-major, absent, avait caché la clef ; le fourrier la découvrit, après d’ennuyeuses recherches, sous le placard mobile accroché à la porte. Le bureau était vide, noir ; on avait laissé le poêle s’éteindre : une petite table, les deux lits, un banc de troupe, la cruche, deux pains sur une planche, désolaient la cellule et certifiaient l’incarcération. Favières n’eut pas le courage d’allumer sa lampe ni d’appeler un homme pour fourgonner le poêle. Il se déshabilla dans l’obscurité, entassa ses vêtements sur son lit et se coucha frileusement, démoralisé, implorant le sommeil que repoussait, sous son crâne, l’ironique saltarelle des mots : le feu, le thé, la lumière, la femme !…

Il se réveilla le lendemain, alourdi par une nuit trop longue, bourru, trouvant le café ignoble et assommante l’obligation, pour tous les sous-officiers de la compagnie, d’aller à l’exercice : ordre du capitaine.

Il descendit dans la cour en grognant, se plaça en serre-file, le fusil appuyé contre la poitrine, les mains enfournées, croisées, dans les manches de sa tunique, le visage cinglé par une bise barbare qui semblait faite de tous les graviers du quartier. Mais on exécuta les marches, et il dut suivre une section, sans commandement, sans utilité, les doigts à leur tour meurtris par la plaque de couche. Comme il parcourait le terrain en tous sens, il vit Vaubourgeix, allègre, devant un peloton, les mains douillettement enfouies dans de grosses mitaines rouges, appartenant à Généreuse.

Ne les lui avait-elle pas offertes, même, à lui, Favières, l’hiver précédent ?

À cette minute, il se reprocha de ne les avoir point acceptées, ne fût-ce que pour frustrer l’autre.

— Des préjugés qui m’ont mené loin ! Comme si, au régiment, l’important n’était pas d’arranger sa vie pour le mieux.

Il repassa une seconde fois devant Vaubourgeix et se dit : « Si j’avais voulu, pourtant ; » puis, une troisième fois et : « Si je voulais… » rectifia-t-il, agacé par ces mitaines qui bafouaient ses mains, rouges aussi, gonflées, douloureuses… Exactement leur existence comparative depuis qu’il s’était dérobé…

C’est maintenant que ses anciens scrupules lui paraissaient imbéciles ! La crainte des commérages, après le décès de la petite rue Marie-Thérèse, perdait toute valeur rue de Montivilliers. Et c’était son seul motif à rupture, somme toute. Au contraire, le désœuvrement des éternelles soirées de décembre, le danger des chasses en ville, et secrètement, peut-être, le point d’honneur suscité par les faveurs dont son successeur se targuait, tout lui conseillait un renouement. Tétrelle ne lui avait-il pas dit, d’ailleurs, qu’il serait bien accueilli ? Son amour-propre et son égoïsme se concertaient pour l’assaut.

La marche, la marche salutaire, pondérant les délibérations dans le cerveau dégagé, quand sonna la pause, léger, dispos, Favières se sentait prêt à jongler avec son fusil. Vaubourgeix venait vers lui, la main, sa grosse main emmitouflée, intentionnellement tendue, qui sait ! Le fourrier la serra, néanmoins, mais comme font les lutteurs avant de s’empoigner, car devant ce qu’il prenait pour un défi, sa dernière hésitation cédait.

— Eh bien ! j’y retournerai, décida-t-il sur-le-champ.

Toute la matinée, ce projet le hanta. Mais son désir de réalisation immédiate se heurtait contre un obstacle qu’il n’avait pas, d’abord, envisagé.

Pour que la rencontre eût les effets qu’il en espérait, il fallait qu’il vît Généreuse seul à seule. Il était nécessaire d’éviter, non seulement Vaubourgeix et Tétrelle, mais encore Delphine ; et les renseignements sur leurs absences, à l’une et aux autres, lui manquaient absolument. Tout au plus pouvait-il supposer que la fille faisait les livraisons à domicile, pendant que la mère gardait la boutique. Mais à quelle heure ? Quel jour ? Il n’avait pas le loisir de surveiller leurs mouvements.

— Bah ! j’ai bien tort d’être embarrassé pour si peu ! D’ailleurs, je n’ai pas le choix des moyens.

Cette explication l’ayant satisfait, il traça, au crayon, en imitant soigneusement l’écriture bien connue de Tétrelle :

« Rendez-vous à cinq heures, ce soir, derrière la caserne de Strasbourg. M’est impossible d’aller plus loin : Consigné ! Réponse au porteur. »

Puis il établit la suscription : « Mlle Delphine Couturier, rue de Montivilliers, – urgent, » et par un dégourdi fit porter le billet sur le tantôt.

— Qu’est-ce qu’on vous a dit ? demanda Favières, quand le soldat revint.

— C’est entendu.

— À qui vous êtes-vous adressé ?

— À la plus petite, la moins âgée aussi. Elle m’a pris la lettre des mains, après que j’ai eu donné le nom. Elles étaient là toutes les deux.

À quatre heures et demie, Favières s’habilla, s’assura que Tétrelle jouait aux cartes avec Vaubourgeix en attendant le dîner, et, rassuré, s’en alla rue de Montivilliers.

La soirée avait commencé à quatre heures, brumale, rendant impossible toute reconnaissance à trois pas. Il semblait qu’on marchât dans un aquarium liséré de lumières lointaines suspendues à des frises insondables. Dans des rues silencieuses, de rares passants surgissaient et disparaissaient instantanément.

Il arriva devant la boutique, toujours déserte et noire, aperçut, au fond, l’éternel œil clignotant d’une bougie, semblable, à travers les rideaux et la cloison vitrée, aux feux du boulevard dans le brouillard. Il poussa la porte, la referma sur soi et ne bougea plus.

— Voilà ! cria Généreuse.

Presque aussitôt, en effet, elle parut, s’éclairant, le bras haut.

— C’est moi, on peut te parler ? dit doucement Favières.

— Ah ! bien, si je pensais te voir !…

Elle avait l’air modérément surpris, plutôt gênée, son chandelier d’une main, caressant la couverture d’une planche à repasser de sa paume libre.

— Oui, ce n’est pas moi que tu attendais, hein ? reprit-il.

Ils s’immobilisaient, face à face, mais les yeux fuyants, le regard perdu au-dessus d’eux.

— As-tu un moment à me donner ? demanda-t-il enfin.

Elle répondit :

— Sans doute, repoussée dans l’arrière-boutique par le pas qu’il fit vers elle, sans retirer les doigts de son ceinturon dont ses deux pouces encadraient la plaque.

La pièce, un trou, était étrécie encore par une table ronde, trois chaises, un fauteuil, le petit poêle de la rue Marie-Thérèse et un garde-manger couvert d’une toile goudronnée, lequel avait été une cage à serins.

— Je voulais savoir si tu consentirais à blanchir mon linge, commença Favières, s’asseyant, tandis qu’elle demeurait debout devant lui. Ce n’est pas parce qu’il y a eu du froid entre nous…

— Oh ! certainement… dit-elle, occupée, par contenance, à piquer, du médius, des miettes de pain sur la table.

— Si j’hésitais, si, jusqu’ici, je ne t’ai rien envoyé… c’est que… j’avais peur de déplaire, sinon à toi… du moins à… quelqu’un capable de prendre ombrage d’une insistance…

— Tu as eu bien tort. Je n’ai pas le droit de refuser la clientèle, et lui-même, au contraire, a été étonné que tu ailles ailleurs que chez moi. Je commence… j’ai besoin qu’on m’amène du monde… Il a intérêt aussi à ce que je fasse mes affaires, maintenant.

Assagie, sans rancune, moins pour le rebuter que pour ne donner lieu à aucune équivoque, elle s’expliquait posément, sincèrement.

— Alors… si je comprends bien, il t’épouserait ? dit Favières, indisposé par cette franchise et par la chaleur du poêle qui lui rôtissait une jambe.

— Oui… et, à mon âge, je serais bête de ne pas accepter. Je viens d’avoir trente ans… L’idée nous est venue d’un petit commerce que je tiendrais pendant qu’il ferait son service à la caserne. Il contracterait un second rengagement ; nous serions très heureux. Faut songer un peu à l’avenir… Oh ! il sait… Mais quoi ? Delphine est élevée et le petit est à la charge de maman qui le gardera tant que je voudrai. Une occasion se présente… il est temps que j’en profite.

Elle s’était machinalement assise dans le grand fauteuil. Elle s’y abandonnait, amollie, les bras paresseux, les pommettes roses, dans la bercerie muette du feu ; elle s’oubliait à chantonner son rêve, en duo avec une active bouillotte dont la susurration tendre et familiale épousait son espoir de petit ménage paisible, fécond.

— Et, c’est pour quand… la noce ? interrogea Favières, acerbe et cuit.

— Oh ! l’année prochaine, à Paris, avec le changement de garnison, je ne pourrai m’installer véritablement qu’à ce moment-là. En attendant…

— En attendant, il te prend à l’essai, voilà.

Elle laissa tomber le propos, toute à ses projets, le buste renversé sur les genoux, si près du poêle que la bouillotte, maintenant, fredonnait à son oreille.

Favières recula jusqu’à la porte pour sortir, sans même dire adieu, comprenant l’inutilité d’insister. Au seuil, néanmoins, il s’arrêta, cherchant vaguement, dans un accès de méchanceté, sur quoi passer son dépit.

Et il ne vit qu’elle, si absorbée qu’elle semblait dormir.

Il l’atteignit, la redressa pour la recoucher au fond du fauteuil, militairement. Ce fut si prompt qu’elle ne se défendit même pas. Elle murmura seulement :

— La porte de la rue… le verrou…

Dehors, ensuite, Favières se résuma, exhala sa reconnaissance dans un cri d’indignation contre elle :

— C’est bien fait ! On n’est pas bête comme ça !

VII

— C’est toi qui as écrit la lettre qu’on a portée, hier, rue de Montivilliers ?

— Après ?

— Après… si cette fantaisie te revient, tu auras affaire avec moi.

— Comment ?

Tétrelle répéta son avertissement en même temps qu’il menaçait Favières de sa main levée. Mais celui-ci, sautant de côté, daubait, sans retard, le provocateur. Aussitôt ils se jetèrent l’un sur l’autre et continuaient à se gourner, quand l’adjudant Peuvrier intervint. – Deux sous-officiers… le fait était trop grave pour qu’il n’en rendît pas compte au commandant, lequel donnerait à l’incident telle suite qu’il jugerait convenable.

— Tout ce qu’on voudra, dit Favières.

— Je crois bien, reprit, moins résolument, Tétrelle, confus et vexé, car incontestablement plus fort que son adversaire, il se fût sans doute revanché, si l’adjudant n’était pas venu les séparer.

Le lendemain, à la décision du colonel :

« Les sergents-fourriers Favières et Tétrelle sont autorisés à aller sur le terrain. Ils se trouveront demain matin, à sept heures, dans le gymnase couvert, assistés de M. le médecin-major de 2e classe, de M. l’officier chargé de la salle d’escrime, de l’adjudant maître d’armes et de leurs témoins. »

À sept heures moins dix arrivèrent Favières, Devouge et le Vicomte ; puis, quelques instants plus tard, Tétrelle, accompagné de Vaubourgeix et d’un « pays », sergent. Tout le monde se sourit, car les six sous-officiers, tout à l’heure déjà, s’étaient trouvés réunis, coude à coude, devant l’étroit comptoir de la cantine. Même quand on avait trinqué, chaque groupe marquait une courte hésitation imputable au désir de fraterniser. Mais on s’était contenté d’indiquer délicatement l’intention, en élevant les verres.

Les témoins affectaient l’air décidé qui est le masque propre aux rôles passifs ; tandis que les deux fourriers, cherchant une attitude compatible avec l’issue de la querelle et le peu de rancune qu’ils s’en gardaient, au fond, se torturaient pour faire prévaloir, sur leur visage, les assurances de sécurité.

La veille, en sortant de la salle d’escrime qu’il fréquentait assez assidûment, Favières avait rencontré Tétrelle allant prendre à son tour une leçon nécessaire, car il ne paraissait pas sur la planche une fois par mois et laissait aux prévôts complaisants le soin de reconnaître sa présence aux trois séances par semaine, obligatoires pour les sous-officiers. Mais « un maladroit est quelquefois plus dangereux qu’un bon tireur », se disait Favières ; et il avait beau s’objecter : « Une frime, les duels au régiment ; on en est quitte pour une égratignure ; le maître d’armes pare les mauvais coups, etc. ;… » le souvenir de deux ou trois catastrophes contradictoires taraudait sa mémoire, sapait une confiance qu’acheva de ruiner l’étalage de la charpie et des bandes auquel se complaisait un infirmier, en attendant.

Ils s’étaient, tous les six, groupés autour de lui et, silencieusement, pour les distraire, il expulsait un pipi d’enfant de l’éponge pressée au-dessus d’une cuvette pleine d’eau.

— Quand on pense qu’elle sera p’t’-être rouge t’à l’heure… dit-il.

— Oui, p’t’-être… reprirent les témoins émoustillés.

Et les deux adversaires souriaient pauvrement comme aux excuses d’un imbécile qui leur eût marché sur le pied.

Ils portèrent vivement la main à leur képi et joignirent les talons à l’exemple de leurs camarades, lorsque le médecin-major et un lieutenant, tout jeunes, entrèrent dans le gymnase, accompagnés du maître d’armes dont l’index ironique vérifiait le démouchetage des fleurets.

Mais les deux officiers, sans rendre le salut, continuèrent à arpenter le terrain, en causant. Des mots surpris au passage : « … obligé de me lever… bien couché… promis de garder ma place chaude… » trahissaient leurs préoccupations. À la fin, cependant, ils se rappelèrent soudainement la raison de leur dérangement, et le lieutenant, arrêté devant les sous-officiers, s’écria :

— Ah çà ! qu’est-ce que vous foutez là ? Allez-vous nous faire poser ici toute la matinée ?

Rapidement, sous les fenêtres haut percées d’où l’air glacé tombait en lames, Tétrelle et Favières se déshabillèrent. Ensuite, le maître d’armes, leur plantant le fleuret dans la main, comme un cierge, les plaça en face l’un de l’autre et ordonna à Tétrelle de se fendre à fond, de façon que son fer effleurât la poitrine de son adversaire. Enfin, l’adjudant traça, sur le sable, devant les deux fourriers, une ligne qu’il leur interdit de dépasser, et se retira, le fleuret haut, à un pas en dehors, entre eux.

— Allez !

Le commandement surprit un peu Favières, mais il eut le temps de se remettre, car Tétrelle ne bougeait pas, raccourci, prêt à rompre, l’oreille chatouillée par la grappe des doigts de sa main gauche. Le Parisien l’attaqua, mais chaque fois qu’il allongeait le bras, Tétrelle retirait le sien, sans parer, découvert se sachant hors d’atteinte. Il ne ripostait pas davantage, se bornait à prolonger le petit jeu de la férule et de l’écolier, comptant, en outre, sur la sollicitude auxiliaire du maître d’armes, qui relevait les fleurets et suspendait le combat dès que Favières gagnait du terrain. Cependant, les officiers piétinaient d’impatience, chuchotaient :

— Ils vont nous faire coucher ici ; qu’ils se piquent et que ce soit terminé ; on est gelé dans ce gymnase !

Alors Tétrelle perdit contenance, se sentit abandonné, sacrifié, désavoué par ses témoins mêmes, dont le zèle courtisan réclamait un prompt dénouement : « Puisque le lieutenant te demande… » et reconnaissait la bonne volonté de Favières protestant, par ses efforts, d’un égal désir d’en finir. « Il n’y a pas de ma faute ; je fais ce que je peux… »

C’était l’opinion générale ; Tétrelle la partagea enfin, persuadé de l’urgence d’une solution, ne voulant pas que ses chefs languissent plus longtemps en battant la semelle.

— Tiens, touche-moi, j’aime mieux cela…

En même temps, il tendit le bras, résolument, le gras du bras ; et il implorait, du regard : « Attention… pas sur la veine… prends ton temps ; choisis… »

Mais Favières se révolta, refusa son fer :

— Ah !… ça, non !

— Allons… allons !… conseillait l’officier, avec une douceur qui rendait hommage à leur soumission.

Et les témoins, par des jeux de physionomie variés, soulignaient l’encouragement :

— Voyons… un dernier effort ; puisque vous êtes d’accord sur la blessure et sur le blessé, qu’est-ce qui vous retient ?

Ils retombèrent en garde, Favières toujours fendu, Tétrelle attentif à bien présenter la portion du bras qu’il avait soi-même condamnée. Mais c’était comme un fait exprès… Le Parisien avait beau s’appliquer ; les dégagements, les battements qu’il multipliait pour s’attester le sérieux de l’affaire contrariaient la précision de ses coups, d’autant qu’il tenait, par honneur, à ne point dévier de la région humérale qu’exposait sincèrement son adversaire.

— Halte !… Ça y est !…

Le lieutenant, l’aide-major, le maître d’armes entouraient Tétrelle, le complimentaient :

— Eh bien ! qu’est-ce que nous vous disions ?… Une piqûre de rien ; ça ne vous fait même pas de mal, je parie !… C’est ennuyeux, parce qu’il va falloir recommencer…

Entre leurs jambes, leurs bras, les témoins se glissaient, cherchaient à voir, comme de simples curieux absolument désintéressés.

— Pouvez-vous continuer ? demandait l’officier au blessé.

Il ne répondait pas, les yeux sur sa main, étonné qu’on attendît encore quelque chose de lui.

Alors, tout à coup, le lieutenant se rappela la présence des témoins, se retourna :

— Où sont-ils ? Sapristi, remplissez votre rôle ! pourquoi êtes-vous là ?

C’est précisément la question qu’ils se posaient. Tous quatre, empressés, se penchèrent sur la piqûre, puis se regardèrent, indécis, avec des velléités de reprise mal dissimulées. Tétrelle, aussitôt, déclara que son bras s’engourdissait :

— On s’en tient là, c’est entendu… Je vais vous faire un petit pansement ; vous serez exempt d’exercices pendant deux jours.

— Donnez-vous la main, ajouta le lieutenant.

Favières tendit la sienne que serra Tétrelle, sans entrain. Puis les deux fourriers rhabillés et les gens qu’ils avaient dérangés s’écoulèrent vers les cantines.

La mise à la retraite du colonel, le rengagement de Montsarrat et la promotion de Vaubourgeix au grade d’adjudant signalèrent cette fin d’année.

Le départ de Le Taillandier, on ne s’en souciait mie. Il serait remplacé, n’est-ce pas ? Alors… Et pour tout le monde il s’agissait simplement de savoir si son successeur serait jeune ou vieux. Vieux, malgré ses manies, ses travers, il offrait quelques garanties de tranquillité, de service « à la papa », sans surmenage. Jeune, au contraire, actif, progressant vers les étoiles du mât d’avancement, il traitait le régiment comme un gant, le commandait à sa main, souple, un ouvrier pour chaque doigt : les quatre bataillons et le dépôt.

Un colonel entre deux âges échut au 167e. Il sembla indispensable de le déguster avant de se prononcer. Pourtant, au bouquet, on demeura d’accord qu’il était acceptable et susceptible de se bonifier. Sans doute, il n’allait pas suivre les errements d’un prédécesseur à fin de bail, et ses lubies personnelles trouveraient mainte occasion d’affirmer, tout d’abord, l’excellence d’un système réformateur. Mais ce beau feu serait de paille. Car il en est des régiments comme des administrations civiles. « Ça va marcher autrement, » est la première phrase d’un chef appelé aux fonctions qu’exerçait un de ses collègues… Promesse généralement illusoire qui n’agite que les surfaces et refait le lit sans retourner les matelas.

Ce qui paraissait certain, c’est que Vérignac, le nouveau colonel, avait été solidement épaulé pour parvenir à un commandement privilégié sous le rapport des garnisons et, partant, fort recherché. Personne n’oubliait qu’on pélerinerait vers Paris, l’automne venant, et c’était un but magique où tendaient les désirs de tous. Les fortes têtes se mataient et les Parisiens n’appartenant pas au dépôt que la province garderait bornaient leur ambition à n’y être pas versés.

Favières était de ceux-là. Il eût volontiers rendu ses galons pour passer, dans la ville amie, ses derniers mois de service. Présentement, il ne songeait qu’au jour de l’an – le deuxième ! – que lui volait la comptabilité trimestrielle. Il se rappelait celui de l’année précédente… à Dieppe. Un anniversaire !… C’est Vaubourgeix qui le fêterait, chez Généreuse, en même temps que sa nomination !

Il avait rencontré dans la cour, le matin, le nouvel adjudant, crevant de satisfaction sous une cloche galonnée et dans un dolman dont les brandebourgs le cerclaient comme un fût, nippes d’un serviable collègue, car il n’avait pas eu la patience d’attendre qu’on l’habillât.

Il prodiguait encore ses poignées de mains aux camarades de la veille, mais on sentait déjà, sous la fausse bonhomie de « monsieur l’adjudant », les crocs de la chiennerie du quartier, et, sous le sourire en rosette, le bouillonnement des levures auvergnates.

Par chance, il changeait de bataillon.

— C’est heureux pour nous, pensa Favières, qui avait pratiqué l’individu.

Et ses premières déclarations ratifiaient cette conjecture :

— Tant mieux. Je ne connais pas les sergents du 1er bataillon ; je n’aurai pas de mitaines à prendre pour leur serrer la vis !

Ah ! Généreuse devait être fière !… Un adjudant !… Elle remontait en grade. Il n’était pas impossible, après tout, qu’elle réussît dans son commerce et qu’il l’épousât.

— Certainement, je l’ai quittée trop tôt, se dit égoïstement Favières, sans goût pour cette fin régulière, sans inquiétude quant à l’avenir de la femme, mais regrettant d’avoir fait bon marché des miettes de loisir dont un Vaubourgeix allait vivre grassement, tout l’hiver. Ah ! ils pouvaient se ficher de lui, rue de Montivilliers !

Il ne croyait pas, cependant, à la durée de ce pacte. L’adjudant était un mauvais bougre ; Généreuse, brutalisée, se détacherait de lui comme Marie la Dieppoise s’était lassée sans doute de ce Montsarrat qui demandait à revenir au corps.

Justement, dans l’après-midi de ce 1er janvier, Favières l’aperçut, rôdant autour de la caserne. C’était son ancien sergent-major, ils avaient toujours été d’accord ; il ne l’évita pas, se laissa même prier à dîner, par curiosité. Ils causèrent.

— Aucun emploi de chef n’est vacant, hein ? dit Montsarrat. Je serai donc obligé de prendre les galons de sergent en attendant. Le conseil doit se réunir demain pour statuer sur ma demande de rengagement. Alors, j’ai quitté Dieppe, hier.

— N’est-ce pas là que vous vous étiez retiré, il y a quatre mois ?

— Oui. J’ai cherché une place, mais elles sont rares… Enfin, je mangeais mes économies, lorsque j’ai appris que Le Taillandier s’en allait… J’ai pensé que le nouveau colonel favoriserait davantage les sous-officiers… et je lui ai écrit.

Il mentait ; il y avait, à cette décision, des raisons qu’il n’avouait pas et qu’il lâcha au dessert seulement, les coudes sur la table.

— Marie ?… C’est pour elle que j’ai quitté le régiment ; j’y serais adjudant aujourd’hui. Elle a compromis mon avenir… Je comptais sur elle, vous vous rappelez ?… Je suis content que vous vous rappeliez… On ne trouve pas un emploi du jour au lendemain, et il faut vivre, n’est-ce pas ? Pendant trois mois, elle a paru comprendre cela… Mais le mois dernier, les reproches ont éclaté… des reproches qu’un homme ne souffre pas. Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, je n’avais plus qu’à faire ma malle.

Sa malle !… Favières en soulevait les compartiments, de mémoire… Dans le premier, le linge payé par la maîtresse, ourlé, marqué, blanchi par elle ; dans le second, un vêtement civil qu’elle lui avait acheté pour sa fête ; au fond, la bagatelle, ce qui entretient ces amours-là, l’épargne de son travail – à elle ? Ma malle, affirmait pourtant Montsarrat. Il continua :

— Je l’ai donc faite… pour lui donner le temps de la réflexion… J’ai patienté encore quelques jours, puis je suis parti, car la situation devenait critique. Imaginez-vous que j’ai dépensé cinquante francs depuis une quinzaine… Oui, c’est à peine s’il me reste 250 francs sur les 300 que j’ai emportés, à ma libération.

— Cinquante francs en quatre mois… Mazette ! pensa Favières.

— C’est désastreux, car si j’étais resté au régiment, non seulement je ne touchais pas à cet argent-là, mais j’amassais encore quelques sous et je ne me fâchais pas avec Marie. Nous avons vécu ensemble pendant plus de deux ans sans une brouille…

— La bûche refroidie ! se réitéra Favières, en considérant son interlocuteur, naguère si fringant, dans le deuil élimé d’un misérable accoutrement civil.

Déjà, cependant, Montsarrat se requinquait, faisait, en la regardant chaudement, pousser des galons sur sa manche !

— Bah ! je serai sergent-major dans trois mois !

Et, prenant congé de son compagnon, jarret tendu et tête haute, il battait de la jambe un sabre imaginaire.

Janvier, février et mars achevèrent l’hiver, comme il avait commencé pour Favières, dans l’insondable ennui des lentes soirées, des heures de café, de théâtre, de femmes achalandées, aux pavillons de la rue d’Albanie ou de Tortoni.

Certains jours, le bureau eût été un havre dans la mer montante des dégoûts, si le capitaine qu’avait Favières ne s’était chargé de percer de nouveaux trous dans la ceinture qui bouclait la compagnie et de mettre au dernier l’ardillon disciplinaire.

Ce Kuhn, retenu en Algérie par une mission, à l’époque où les Parisiens étaient arrivés à Dieppe, semblait s’être concerté avec le lieutenant Schnetzer pour saper dans les cœurs français la légende de l’Alsacien impérieusement sympathique.

Jeune (il avait trente-deux ans), grand et mince, avec une petite tête de reptile économiquement vrillée sous le front, sorti de Saint-Cyr avec le n° 2, ancien officier d’ordonnance, le capitaine, sans déprécier la méthode de Schnetzer, procédait différemment. Où celui-ci, ignare et massif, allongeait le mufle, déculottait le soldat pour mettre le nez dans ses doublures, Kuhn affectait un outrecuidant dédain et, quand il avait fortuitement effleuré un homme de sa compagnie, se faisait apporter une cuvette pour s’y tremper les doigts. Il parlait de haut, de loin, ne descendait jusqu’aux sous-officiers que pour les punir, – le foie malade, disaient les chercheurs d’excuse à cette inaccessibilité. Une faute, la défaillance physique ou morale du soldat le trouvaient également infléchissable, prêt à des comparaisons d’où le Français sortait amoindri, inférieur, plat et méprisable comme rien du tout.

— Ah ! nous irions loin avec vous !… Quelle engeance !… Vous marcherez ou vous crèverez ; je vous briserai…

Et il les brisait, ainsi que des bottes neuves. Toutes y passaient, la botte de fatigue, sans talon et grossière, qui était le pioupiou, et la botte de parade représentée par les lieutenants et sous-lieutenants eux-mêmes, non exempts d’avanies et détestant Kuhn dans les parlotes de mess, sans toutefois aller, comme le soldat, jusqu’à s’écrier :

« Toi, si l’on entrait en campagne demain et que tu tiennes à la peau de ton dos, tu pourrais demander ton changement de corps ! »

Depuis le matin où l’urgence d’une signature avait conduit le fourrier chez son capitaine, nonobstant les recommandations de celui-ci, Kuhn surveillait plus étroitement Favières et se flattait de ne point le rater. Il l’avait averti :

— Si vous manquez, je ne vous manquerai point.

Et c’était devenu un exercice, un tiré facile… À l’affût derrière le règlement, le bon Alsacien déchargeait ses deux ou ses quatre jours de consigne, suivant le cas, l’état de son foie.

En réalité, ce qu’il ne pardonnait pas à son subordonné, c’était moins sa visite matinale que de l’avoir surpris dans l’apetissement d’une extrême intimité, partageant la commune gamelle, et quelle gamelle ! une vieille femme de Tortoni dont les sous-officiers ne voulaient plus et que les ruelles publiques répudiaient.

Favières, cependant, souffrait plus d’une méchanceté à froid, toute de calcul et de rancune, que des punitions brutales. Il trouvait la consigne préférable, par exemple, au souverain mutisme de Kuhn déchirant, pour une insignifiance, quelque pièce longue à établir. La lacune, il se faisait un malin plaisir de ne la point signaler, de la tourner en rébus. « Cherchez. » Il ajoutait : « Ça forme, ça brise un fourrier, » en pesant sur ses bottes qui craquaient ou en sifflant son chien, un sale griffon qui s’épuçait sur les lits.

Il arrivait à Favières de se consoler un peu en pensant que le prochain départ de classe ouvrirait, parmi les sergents-majors, des successions auxquelles il pouvait prétendre et qui, peut-être, faciliteraient son changement de compagnie.

Il n’avait pas revu Généreuse, mais la désaccoutumance, après trois mois de séparation, entretenait en lui, à défaut d’intérêt précis, une vaine curiosité qu’il avait été plus d’une fois tenté de satisfaire. Il n’était pas, en effet, jusqu’aux péripéties de leur dernière rencontre qui ne l’autorisassent à se croire privilégié, en situation de s’assurer les bénéfices d’une alternative qu’il avait créée. Puis, les jours coulant, il s’était contenté des nouvelles que lui réservait, par gratitude, Chuard, cet ancien vacher qu’un travail opiniâtre avait dégrossi. Sergent aujourd’hui dans la compagnie de Tétrelle, il achevait, en travaillant pour celui-ci, de se familiariser avec les éléments de comptabilité et d’administration, pâlissait sur des cahiers de modèles, comme autrefois sur les théories, les grammaires, les abrégés de géographie, d’arithmétique. Mais il n’oubliait pas que Favières avait été son premier professeur et, souvent, il venait encore le consulter quand une leçon demeurait pour lui hébraïque. L’autre, alors, le faisait causer.

— Tétrelle est donc incapable de te renseigner ? C’est bien le moins, puisque tu lui viens en aide.

— Oui, mais il n’est jamais là. Il file quand il a réparti la besogne entre les scribes et moi. C’est à peine s’il établit la situation journalière. Une chance tout de même qu’il ait un chef comme Chupin et un bon vieux capitaine. Mais il est devenu débrouillard aussi. Il sait leur monter le coup.

— C’est toujours rue de Montivilliers qu’il va ?

— Toujours. Vaubourgeix, depuis qu’il est adjudant, ne vient plus le chercher. Tu comprends, il ne veut pas qu’on dise qu’il fait sa société d’un fourrier… On ne les rencontre donc plus ensemble en ville. Mais ils se retrouvent chez les Couturier… Figure-toi que Vaubourgeix dans sa compagnie et Tétrelle dans la nôtre ont décidé les sous-officiers à se faire blanchir là…

— C’est un lieu de rendez-vous pour eux.

— Pas du tout. Un soldat ramasse leur linge et le leur rapporte ; personne ne stationne dans la boutique. Je crois Vaubourgeix et Tétrelle très jaloux, Tétrelle surtout, qui me paraît en tenir sérieusement pour la petite… Il n’est plus du tout le même qu’à Dieppe. Un zélé, tu te rappelles : n° 1 chez le capitaine d’habillement et chez le trésorier. Maintenant, il est le dernier à fournir ses états… et c’est bâclé !… Dès qu’il a un quart d’heure à dépenser, il court rue de Montivilliers ou bien il dort sur son lit.

Ces demi-confidences amusaient Favières. Il reconstituait, avec ces indications éparses, l’existence des deux femmes, se plaisait à imaginer que Vaubourgeix, désirant concilier la dignité de ses relations et les avantages de sa liaison, s’efforcerait de remplacer Tétrelle auprès de Delphine par un collègue du grade d’adjudant.

La prospérité de la blanchisserie aussi posait un problème dont la solution difficile le récréait. Toutes ses ressources, il le savait, Généreuse les avait placées sur cette dernière carte. Il était aisé de voir que Vaubourgeix et Tétrelle s’en doutaient, à l’ingéniosité qu’ils déployaient pour faire fructifier l’entreprise.

Mais le succès répondrait-il à l’adroite pression des deux compères ? On ne pouvait l’espérer… Une clientèle civile eût été certainement préférable. Les sous-officiers et les engagés conditionnels, quand le régiment en recevait, étaient, à de rares exceptions près, les seuls militaires qu’on blanchît en ville. Or dans l’infanterie, il y a peu de fonds à faire sur la propreté des sous-officiers. Les uns, comme Vaubourgeix avant qu’il connût Généreuse, chargeaient leur brosseur de laver un linge rare, plutôt que d’en prélever le blanchissage sur leur solde insuffisante ; les autres, comme la plupart des comptables, renforçaient ces raisons d’économie d’une croupissante saleté. Elle n’étonnait plus chez les fourriers qu’on renonçait à décrasser ; et elle se cachait, chez les sergents-majors, sous les fallacieux dehors d’une tenue travaillée. Favières avait souvent traversé des crapaudières semblables à celle qu’était la chambre de Petitmangin, à Dieppe. Il se rappelait les caleçons, les chemises et les chaussettes pourrissant dans les valises, entre les matelas, sur le corps, sous le lit ou au fond de l’armoire-étagère ; les deux cruches voisinant, l’une, réceptacle d’ordures ammoniacales, imparfaitement bouchée par un vieux placard, l’autre où s’attristait une eau immémoriale ; les gamelles de campement enfin, transformées en tubs dans lesquels, aux jours héroïques, les chefs éparpillaient les squames de leurs corps glorioleux. Linge mensuel, effiloqué, teinte de lavis marginale, concrétion cérumineuse dans les ruches auriculaires, incurable abandon des dessous, c’est tout cela qui démolissait le rabâchage « propre comme un vieux, comme un ancien soldat ! »

Après tout, ils avaient peut-être, ces grognards, cette supériorité subsidiaire sur la jeune armée, et Favières regrettait qu’il n’en restât, comme d’eux-mêmes d’ailleurs, nul vestige dans les nouveaux régiments. Briscards raboteux, chevronnés légendaires, moustaches grises, soldats laboureurs… Dire qu’on avait dorloté son enfance avec ces types !… Il lui était bien permis de se récrier devant le soliveau, tombé du cadre des grands magasins modernes dans les cadres de l’armée et ravalant la fraction à instruire jusqu’au rayon à diriger.

Un soir d’avril, Favières aperçut Vaubourgeix au Star ; huit jours après, il le rencontra au Grand-Océan, une brasserie à femmes de la place Gambetta ; plusieurs fois enfin il le retrouva dans les beuglants, les établissements spéciaux où viennent échouer les veuvages et les célibats militaires.

— Tiens ! est-ce qu’il y aurait de la brouille ? pensa le fourrier.

Il inclina plutôt vers une innovation de l’adjudant, lorsque, flânant à sa fenêtre, après l’exercice de l’après-midi, il vit Généreuse parlementer avec le sergent de planton, puis traverser la cour, un grand panier de blanchisseuse au bras. Elle ressortit une demi-heure plus tard, son panier toujours vide.

— Une frime, conclut Favières. Vaubourgeix ne veut plus aller rue de Montivilliers, à cause de Tétrelle qui le compromet. Alors il fait venir sa maîtresse au quartier.

Il voulut en avoir le cœur net et retint Chuard à la cantine, en lui offrant un champoreau.

— Est-ce que Tétrelle n’a pas eu une visite, tantôt ?

— Si… Ah ! je crois bien qu’il y a du nouveau !… Je m’en doutais, car, à la dernière distribution, Vaubourgeix étant de semaine, a, paraît-il, traité mon Tétrelle comme un simple bibi de 2e classe, parce qu’il arrivait en retard sur les rangs. Donc, cet après-midi, j’entre dans le bureau… sans frapper… (j’y travaille quand j’ai un moment à perdre) et j’y trouve qui ? ton ancienne causant avec le fourrier. Elle disait, en ayant l’air de se plaindre : « Rien… rien obtenu… pas d’explications… » Et il répondait : « Je vous avais prévenue ;… une rosse. » Naturellement, ils se sont tus en me voyant, et j’ai battu en retraite discrètement. Mais ils sont restés ensemble pendant dix bonnes minutes. Moi, je crois qu’elle a cherché à raccommoder Tétrelle et l’adjudant et que Vaubourgeix l’a rembarrée.

— Possible.

La semaine suivante, dans le désœuvrement d’une après-dînée, Favières, paresseux de s’habiller pour sortir sans nécessité, s’étant allongé sur son lit, y glissa doucement au sommeil et ne fut réveillé que par un coup frappé à sa porte. Il entr’ouvrit les yeux sur la nuit descendante et, se rencognant, cria : « Entrez ! » persuadé que c’était son brosseur qui venait allumer la lampe. Mais la porte ouverte, refermée, dans le silence immanent, Favières ressentit l’inquiétude vague d’une présence circonspecte auprès de soi. Il se retourna, aperçut une ombre droite, laquelle, aussitôt, fit mine de se dérober, en balbutiant :

— Le sergent-fourrier de la 3e, s’il vous plaît ?…

Il ne rêvait pas, c’était bien la voix de Généreuse ; il se redressa et dit pourtant :

— C’est moi… qu’y a-t-il ?

Alors, se rapprochant :

— Je ne te voyais pas… j’allais partir… on m’a bien renseignée…

Aux dernières lueurs du jour, dont leurs yeux familiarisés s’aidaient, ils pouvaient maintenant se dévisager, séparés l’un de l’autre seulement par le panier que Généreuse tenait à deux mains devant elle.

— Qu’est-ce qui t’amène ? demanda Favières.

Elle hésita, puis :

— Tu m’avais promis ta pratique, autrefois… alors, comme je passais, je suis entrée…

Il ne fut pas dupe de cette explication, mais l’intime satisfaction que lui causait sa visite le disposait à l’indulgence. Il plaisanta.

— On voit bien que tu as la protection des autorités… Tu circules dans la caserne… On n’y rencontre plus que toi.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Je blanchis presque tous les sous-officiers des 1er et 3e bataillons ; je n’ai pas besoin des protections que tu dis… Si je ne comptais que là-dessus !…

Il insinua, la poussant sur la pente des confidences où elle semblait près de rouler :

— Il y a donc du froid dans le ménage ?

Généreuse lâcha son panier, reposa son menton sur le socle de l’avant-bras qu’étayait la main gauche et, en une attitude de réflexion et de soliloque :

— Ah !… j’aurais bien dû t’écouter ;… tu peux te moquer de moi… J’ai toujours été trop bête pour qu’il m’arrive rien d’heureux… Tout ce qui réussit aux autres se gâte dès qu’il s’agit de moi… Votre maître cordonnier, à Dieppe, a épousé, à sa libération, une fille qui gagnait sa vie sur la plage et avait fait deux mois de prison… Eh bien ! et la Burel, la femme du cantinier ? La chance… il y en a pour toutes… sauf pour moi !…

— C’est que je connaissais le Vaubourgeix… observa Favières, se décernant à soi-même une fière attestation de clairvoyance. Alors, c’est fini ?…

— C’est fini. Il me croyait des économies… Quand il a vu que je n’en avais point, que j’étais, au contraire, gênée, il n’a point reparu. Un joli coco !… Je l’ai nourri, blanchi… entretenu quoi ! pendant trois mois ; et il est parti en disant simplement à Tétrelle… écoute-moi cela : « Nous leur sommes à charge ; c’est leur rendre service que de nous retirer. » Oui, parti, sans avertissement, sans scène… à ce point qu’il m’a fallu le relancer ici pour être fixée.

— Et il t’a reçue ?

— Comment donc ! Il m’a enfermée avec lui, m’a jetée sur son lit, d’abord, à la porte, ensuite, en m’invitant à le laisser tranquille, si je ne voulais pas qu’il me fit interdire l’entrée du quartier. Ah ! j’ai bien souvent pensé à toi, va, ces jours-ci !… Tu ne m’as jamais rien promis ; je n’ai pas cru que nous resterions toujours ensemble… Et c’est pourtant nous qui nous retrouvons, à la fin, bons amis… Tu vaux mieux qu’eux.

Elle l’impressionnait avec sa voix égale, sa silhouette immobile, son ronron de machine exténuée. Ses éloges le flattèrent. Une minute il fut possédé d’un désir de dévouement confirmatif, le mettant, réellement, au-dessus des Vaubourgeix qu’elle crachait.

— Et Tétrelle ?… demanda-t-il, souhaitant secrètement, là encore, une défection qui le réhaussât, lui, Favières, par comparaison.

Mais, au contraire :

— Oh !... il est bien gentil avec Delphine, tout prêt à nous secourir… dans la mesure du possible, naturellement.

Favières se refroidit un instant, un peu déçu, surpassé ; mais repartant presque aussitôt, éperonné par l’émulation :

— Pourquoi ne t’es-tu pas adressée à moi ? T’ai-je jamais rien refusé ? dit-il, avec conviction.

Elle le remercia.

La nuit s’était faite ; leurs ombres indécises s’y dégradaient en face l’une de l’autre… Le clairon, dans la cour, sonnait l’appel des consignés… La dernière note expirant, il sembla à Favières que Généreuse pleurait… Et ces larmes qu’il ne voyait pas, que rien ne trahissait, ces larmes devinées seulement, dans le silence, fertilisaient l’obscurité.

On frappa à la porte.

— Entrez ! dit le fourrier, en s’éloignant rapidement de la visiteuse.

Un homme de garde parut.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— L’adjudant m’envoie chercher la blanchisseuse. Il a porté quatre jours au sergent de planton, pour l’avoir laissée passer sans la faire accompagner.

— Quel adjudant ?

— L’adjudant Vaubourgeix, de semaine.

Généreuse avait repris son panier.

— Je vais vous attirer des désagréments, dit-elle, avant de sortir. Et elle suivit le soldat.

Le lendemain, Favières traversait la cour comme le rapport finissait. Son sergent-major le héla.

— Kuhn est là-haut ; il va m’assommer pendant une demi-heure si je monte ; allez donc lui communiquer les ordres.

Le capitaine arpentait le bureau, plus sec et plus bilieux que d’habitude. Botté (il descendait de cheval), les mains sur les reins, il se fustigeait les mollets, à petits coups de cravache impatients. Sur un des lits, son chien hâtait, avec fureur, une migration de parasites. Quand il aperçut le fourrier, Kuhn, cependant, s’arrêta, écarta les jambes, en posture pour écouter.

— Vous avez la décision ?… Bien. Lisez.

Favières n’avait pas eu le temps d’en prendre connaissance ; il commença lentement, déchiffrant avec quelque effort le griffonnage crayonné par son chef. Les prescriptions journalières déblayées, il souffla, puis reprit :

— « Le colonel augmente de quatre jours la punition infligée par l’adjudant Vaubourgeix au sergent de planton qui a négligé de faire escorter par un homme de garde une personne étrangère au quartier. En outre, le colonel en interdit formellement l’accès à la femme Couturier, qui s’introduisait dans les chambres de sous-officiers sous prétexte de prendre leur linge pour le blanchir… »

Favières lut cela très vite et très mal, rougissant, moins à cause de la note que parce qu’il sentait sur soi les petits yeux térébrants de l’officier. Quand il eut fini, celui-ci, sans cesser de cravacher ses bottes :

— Un fier service qu’on vous a rendu là, dit-il. Voilà qui vous donne à réfléchir, fourrier.

— Mon capitaine…

— Prenez une attitude militaire, s’il vous plaît : les talons joints… Ce que le colonel n’ajoute pas, mais ce que je sais, moi, c’est dans quelle chambre on a trouvé cette fille…

— Mon capitaine…

— Taisez-vous, quand je parle. Ce doit être pour vous un précieux avertissement. Je ne suis pas déjà fort satisfait de votre service… Si, à ce chef d’accusation, il faut encore que je mêle des reproches sur votre moralité, je vous en préviens, nous ne serons pas longtemps d’accord… Ne croyez pas à la solidité de ceci… Voyez, ils ne tiennent qu’à un fil… »

Il avait pris délicatement, entre deux ongles, un des galons du fourrier, et il le décousait à demi… Puis il secoua la poussière de ses doigts et, machinalement, chercha où les essuyer. Enfin il siffla son chien, indiqua du geste, à Favières, qu’il devait ouvrir la main dans le rang, le petit doigt en arrière de la couture du pantalon – et s’en alla.

« Voilà mes galons de double dans le lac ! » pensa tout de suite le Parisien, avec découragement. Non qu’il en déplorât le sacrifice, mais son changement de compagnie lui semblait, maintenant, condamné. Trouverait-il jamais un permutant qui consentît à servir Kuhn ? Celui-ci était trop connu. On passait à la 3-3, comme on va au bagne.

— Je ne puis pas, pourtant, me faire casser pour quitter la compagnie.

En effet, il demeurait persuadé, malgré tout, que le galon achète une tranquillité relative et que, dans l’escalier de la hiérarchie, chaque degré gravi vous met au-dessus ou au niveau d’un ramas de tyranneaux ayant perdu le droit de vous persécuter.

L’attitude de Kuhn, franchement hostile, eut du moins l’avantage de rendre inermes contre Favières les vexations journalières. Il se cuirassa d’indifférence, renchérit sur les formes extérieures du respect, déféra aux exigences du sire avec une sereine passiveté. Le capitaine paraissait-il ? immédiatement le fourrier, képi bas, les mains « placées », faisait le beau… Et les ordres qui tombaient comme un morceau de sucre des lèvres de l’officier sur son nez attentif, il ne les gobait pas qu’on ne le lui eût permis. Kuhn disparu, par exemple, c’est Favières qui levait la patte et pissait sur ces graterons de la discipline !

Il n’avait pas cherché à revoir Généreuse, et celle-ci, instruite sans doute par Tétrelle des tuiles qu’elle avait appelées sur la tête de son ancien amant, ne tentait, d’autre part, aucun rapprochement.

L’histoire dénouée par la décision du colonel avait occupé la caserne pendant huit jours. On l’avait amplifiée, d’abord, travestie ensuite. On ne la racontait qu’en riant avec des tapes sur les épaules de Favières, d’énormes tapes qui le faisaient ployer sous le faix de sa bonne fortune. Mais ce revenez-y, dont on affectait de le croire mordu, fut cause qu’il participa involontairement à la ruine de la blanchisserie, comme il avait, avec Tétrelle, coopéré à la faillite du café de Dieppe. Des sous-officiers qui donnaient leur linge à blanchir rue de Montivilliers, dans le vague espoir de grappiller derrière Vaubourgeix, se retirèrent avec humeur dès qu’ils imaginèrent la place prise.

D’autres, intimidés par l’injonction du colonel, jugèrent prudent de ne pas se compromettre davantage. La faveur qui s’était attachée à la blanchisserie des Couturier, décrut rapidement. Les indiscrétions de Chuard ne permettaient pas de s’illusionner à cet égard.

— Ah !… ce qui se passe, je n’en sais rien, mais Tétrelle m’a l’air de jouer les galons de sergent-major et, peut-être bien, ceux de fourrier. Il découche presque tous les soirs, tantôt avec la complicité du sergent de garde, tantôt en sautant par-dessus le mur. Chupin, qui fait les contre-appels, ne le porte pas manquant, mais si un officier le rencontre dans la rue, une de ces nuits, ils seront pincés tous les deux.

— Il a donc peur qu’on ne lui enlève Delphine ?

— Tu ris… C’est exact… si ce que répand Vaubourgeix est vrai.

— Que dit-il ?

— Qu’il a lâché Généreuse parce qu’elle transformait la blanchisserie en maison publique où tout le régiment passait… Elle ne s’enrichira jamais… qu’il prétend ; tout le monde paie en nature. Il donne l’adresse, des renseignements : cinquième à gauche, dans le couloir… Il a dessiné lui-même des fleurets sur la porte, pour qu’on ne se trompe pas. Paraît qu’on n’a qu’à frapper… qu’on ouvre toujours, quand la place est libre. Comprends-tu maintenant ? Comme Delphine et sa mère couchent dans la même chambre, pour qu’on ne soit pas tenté de se tromper de lit, Tétrelle défend le sien… le leur, aussi souvent et aussi longtemps qu’il peut…

— Du propre !…

— Oui ; mais qu’est-ce que tu veux ? il est fou de cette gamine… il faut vivre auprès de lui, comme je fais, pour s’en apercevoir. Tu le connais ; il n’a jamais montré une grande générosité, hein ? Je crois même qu’il trouvait le moyen d’économiser sur ses prêts… Eh bien, à présent, il est toujours sans le sou. Il m’a demandé deux francs, avant-hier, et Burel, depuis un mois, lui a remis une cinquantaine de francs. Il a confiance ; il déclare que Tétrelle le remboursera quand il touchera sa prime de rengagement.

— Tétrelle… rengager ?…

— Parfaitement. Je l’ai tâté, en lui avouant mes intentions personnelles… Il a dit : « Sans doute, on n’est pas sûr, dans le civil, d’amasser les six cents francs que le régiment vous donne tout de suite… sans compter les intérêts des deux mille francs, tous les trimestres… C’est à considérer. »

— Il avait d’autres idées là-dessus, il y a six mois… L’exemple de Chupin, son double, ne lui a pas profité.

Vers la fin de juillet, on commença les préparatifs de réception des réservistes. Cinq jours après leur arrivée, le 167e, mis en route, devait marcher sur Paris en faisant les grandes manœuvres. Les Parisiens, qui craignaient qu’on ne les envoyât, avec le dépôt, tenir garnison dans le Calvados, se rassuraient, Édeline surtout, que son feuillet de punitions, copieusement défloré, recommandait aux propositions éliminatrices. Ce déplacement, d’ailleurs, enchantait tout le monde, les ruraux mêmes, dont la haine sourde s’accommodait très bien d’un séjour et d’un hébergement de trois années sans bourse délier, dans la ville honnie.

Enfin les sous-officiers n’oubliaient pas que leur solde allait être sensiblement augmentée par l’indemnité journalière de résidence : de quarante centimes jusqu’au grade d’adjudant et de soixante-quinze centimes pour celui-ci.

Mais pour les comptables, l’aubaine était immédiate. Déjà les fourriers s’entendaient avec les cantiniers, les sapeurs, qui achetaient le pain et le biscuit, en assuraient le transport en ville, sans éveiller les soupçons. Le biscuit, notamment, se vendait fort bien, et il n’était pas difficile de faire « sauter » les trois quarts des rations délivrées pour les manœuvres. Personne ne réclamait. Ce biscuit, généralement fossile et vermineux, pour lequel les soldats montraient un insurmontable dégoût, on en tassait quelques débris dans le sac, entre le linge sale, les brosses à souliers et les étuis de cartouches ; mais on le semait sur les routes, dès qu’on se croyait exempt d’inspections.

Sur les petits vivres et principalement le sucre et le café, le fourrier haricotait encore quelque peu. Quant au sergent-major, secondé par un adroit caporal d’ordinaire, il pouvait, sans péril, ventouser la compagnie dont la subsistance journalière lui incombait pendant les manœuvres. Le départ était fixé au 1er septembre.

Un dimanche, Favières, qu’un après-midi d’écritures avait retenu au bureau, résolut, le soir venu, de s’émanciper.

— Si je disais adieu à Camélia ?…

Sa permission de la nuit l’autorisant à n’aller rue d’Albanie que vers une heure du matin, heure congruente aux occupations de la fille lorsqu’on la voulait sans intermittence, il réserva sa soirée à l’Alcazar.

Et voilà, au sortir du concert, qu’une hésitation l’arrêtait au bord du trottoir, et qu’il ne savait plus, tout à coup, s’il devait incliner à droite, vers les bassins, ou bien pencher à gauche vers la rue de Montivilliers. Une idée, éclatant, comme un coup de mine, avait, en vingt secondes, culbuté son projet et présenté à son esprit l’équivalent, avec ses développements et ses conséquences. Quelles conséquences ? Il quittait le Havre dans quinze jours… Est-ce que cette dernière visite à Généreuse l’engageait vis-à-vis d’elle ? S’il trouvait la place occupée, il en serait quitte pour faire demi-tour ; sinon, il pensait bien qu’on ne le repousserait point. La main qu’il avait dans sa poche y rencontra son porte-monnaie, et ce fétu, décisivement, l’entraîna à gauche.

— Huit ou dix francs d’économie, s’affirma-t-il.

En se dirigeant vers la rue de Montivilliers, il rassemblait les indications fournies par Chuard : cinquième à gauche dans le couloir… La porte de la rue n’était point fermée, il frotta une allumette au bas de l’escalier, monta les cinq étages, chercha, dans le couloir, les fleurets charbonnés par Vaubourgeix, et les ayant découverts, un peu effacés, il frappa… Il frappa deux fois ; au troisième coup seulement, il entendit un remuement dans la chambre et, derrière la porte, une voix reconnue demanda :

— Qui est là ?

— Moi… Favières…

On fit répéter :

— Vous dites ?

— Favières…

Tout de suite la clef tourna dans la serrure, et Généreuse, le prenant par la main, à tâtons, l’attirait à soi… Puis dans un murmure, sans tarder :

— Ça ne te fait rien de te déshabiller dans l’obscurité ?… Je ne voudrais pas réveiller Tétrelle ni Delphine… Prends garde de les heurter en passant…

Et elle le guida vers le lit où elle se coulait en l’attendant.

Quand il ouvrit les yeux, au petit jour, il aperçut, dans l’étroit petit lit-cage où ils dormaient, Tétrelle étreignant jalousement Delphine, comme s’il eût appréhendé qu’on ne la lui volât dans son sommeil même.

Et l’énigme de sa conduite était maintenant déchiffrable. Ces mains crispées sur ce corps à l’abandon, ce visage meurtri de passion exprimant l’effroi vertigineux d’une oscillation sur un gouffre, cette chair ivre rivée à son ivresse, le fol enlacement des membres et la sauvage floraison des cheveux épandus ; tout le vouait aux inextricables rets des lianes féminines.

Au bruit que fit Favières en se levant, Tétrelle s’éveilla, regarda son collègue sans étonnement, indifférent comme l’est un consommateur à l’endroit des clients qui se succèdent aux tables voisines. Ils n’avaient plus, depuis leur duel, que des relations de service… Pourtant ils se sourirent vaguement, s’habillèrent silencieusement, côte à côte, en se faisant des politesses… Les deux femmes ne bougeaient pas. Ils sortirent discrètement. Mais, dans la rue, le mutisme devenait plus embarrassant qu’un échange de banalités. Favières offrit un petit sou, chez un débitant du boulevard de Strasbourg. Et, devant le comptoir, ils songèrent simultanément au départ du 44, le jour naissant.

— Comme la vie se recommence ! pensa Favières.

Mais il garda cette réflexion pour soi, afin d’éviter un rapprochement, même latent, dont Tétrelle eût pu se froisser.

Alors ils causèrent du changement de garnison ; et le Parisien ne se gênait plus, désirait que son compagnon ne conservât aucun doute sur le caractère passager de son revenez-y. Il insinua qu’il ne quittait pas le Havre sans faire ses adieux à tous les amis qu’il y avait eus, à débuter par les plus anciens, naturellement.

— On ne se reverra peut-être jamais, n’est-ce pas ?

— Qui sait ? répondait évasivement Tétrelle.

Trois jours après, on apprit que le conseil, à l’unanimité, l’avait admis à contracter un rengagement de cinq années.

— Il ne pouvait pas attendre qu’on fût arrivé à Paris ?

— C’est qu’il a besoin d’argent tout de suite.

— Ou qu’il veut être sûr qu’on le nomme sergent-major au renvoi prochain de la classe.

Tétrelle, pressenti, resta impénétrable.

Cependant, les états de proposition pour les emplois de comptables laissés vacants par l’imminent départ des titulaires, circulaient dans les compagnies, annotés par les capitaines. Trois sergents-majors étaient libérables au 3e bataillon. Seul, Chupin demeurait.

Les états passaient d’une compagnie à l’autre sous pli fermé : précaution illusoire, car c’était le secret de Polichinelle, soit que les intéressés eussent lu leurs notes par-dessus l’épaule du capitaine, soit qu’on se les communiquât entre collègues. On savait que Tétrelle était demandé par Kuhn, Montsarrat par le commandant de la 1ère, et Favières par celui de la 4e, tous avec le n° 1. Des bouche-trous portaient à trois le nombre des candidats présenté par chaque compagnie.

Favières, lorsque l’état le concernant revint de chez Kuhn, se hâta de le consulter, d’autant que, volontairement ou non, l’enveloppe n’était point cachetée.

Aux questions habituellement posées, le capitaine avait ainsi répondu :

Instruction première. – Bonne.

Instruction théorique. – Assez bonne.

Instruction pratique. – Assez bonne.

Tenue. – Négligée.

Conduite et moralité. – Laissent à désirer.

Et, dans la colonne Observations :

« A compromis en de mauvais lieux et jusqu’au quartier la dignité de l’uniforme et des galons qu’il a l’honneur de porter. Peut faire un sergent-major, mais a besoin d’être surveillé. »

D’autres notes au-dessous, si modestes qu’elles fussent, faisaient du candidat n° 2 le n° 1 réellement.

« Proposition pour l’avancement ou pour la rétrogradation, au choix, pensa Favières. Si je suis nommé, je veux qu’on me les coupe. »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : aux ELG, PatriceC, GérardS, YvetteT, Cooolmicro et, à la BNR, Maria Laura, Françoise. — Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Lucien Descaves, Sous-Offs, Grand roman militaire, Paris, Tresse et Stock, 1892. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations dans le texte ainsi que celle reproduite en première page sont d’Eugène Courboin.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.