
Claire Julie de Nanteuil
UNE POURSUITE
Illustré par :
Alfred Paris
2026 (1892)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
CHAPITRE I RÉGISSEUR ET FERMIER
CHAPITRE II ALPHONSE JOLI-CŒUR
CHAPITRE V DANS LE CHEMIN DE LA BRIQUETERIE
CHAPITRE VIII AU « MARIN FLAMBARD »
CHAPITRE IX MYSTÉRIEUSE TROUVAILLE
CHAPITRE X MISTRESS HOBARD ET SES FILLES
CHAPITRE XII LE CAPITAINE BLAKE ET OUTLAW – PATRICK LE PILOTE
CHAPITRE XIII LUDOVICO – LE CAPITAINE HOBARD
CHAPITRE XIV LE VOLONTAIRE – DANS LE RAVIN
CHAPITRE XVI JOLI-CŒUR PARLE ENFIN
CHAPITRE XVII ÉPISODES DU RETOUR
CHAPITRE XVIII ARRIVÉE À CHERBOURG

À une vingtaine de kilomètres d’Yvetot, cette ville dont le roi problématique fut chanté et loué à cause de ses goûts très simples, il est un côté pittoresque entre tous, au centre d’un département où l’on rencontre tant de beaux sites, tant de riantes vallées et de si larges horizons que bornent des falaises sans égales en Europe.
Ce lieu charmant est placé entre Caudebec, Villequier, la forêt de Maulevrier et la Seine. Là, sur une éminence, se dresse un château magnifique, construit en briques et en pierres de taille, avec un toit très haut et très pointu.
Flanqué de communs grandioses, le château de Lorville domine une vaste étendue de pays. Des terrasses l’entourent ; de ces terrasses la vue embrasse soit la forêt, coupée de quelques villages, soit la Seine, encore large et souvent agitée, ou bien de petits cours d’eau coulant avec rapidité et scintillant le long des prés verts. Au travers des prairies, et jetées sur les ruisseaux, des fabriques, des roues de moulins animent le paysage sans l’encombrer. Enfin, entre deux collines brusquement rapprochées, la flèche élevée d’un clocher et une petite église du plus pur gothique, dédiée à sainte Gertrude, arrivent en dernier plan, et bornent l’horizon à l’est du côté des terres. À l’ouest et dans la coulée qui aboutit à la Seine, on aperçoit d’abord une longue construction aux poutres apparentes et noircies, avec un étage unique et un vieux perron de pierres moussues. De hautes mansardes surmontent le rez-de-chaussée. En avant, deux pigeonniers en forme de tour, et séparés, ont sûrement valu à cette maison le nom de manoir des Colombiers. Divers actes d’achat ou de vente, datant du XIVe siècle, désignaient déjà les bâtisses, la ferme et l’enclos sous la même appellation.
Depuis une cinquantaine d’années, la grand’route d’Yvetot à Caudebec, qui dessert aussi Villequier, coupe la propriété en deux parties inégales. À droite, en regardant le fleuve, le manoir, ses dépendances et les jardins ; à gauche, des champs et un bois taillis d’une certaine étendue, au travers duquel passe la vieille route, abrupte et pleine de fondrières, que les gens pressés fréquentent encore parfois.
À l’époque dont je vais parler, une grille en fer forgé ouvrait sur la nouvelle route. Partant de la grille, une avenue bordée de hauts sapins aboutissait au manoir. De chaque côté de l’avenue s’étendaient un petit jardin à la française et des prairies plantées d’arbres fruitiers.
L’un des pigeonniers servait d’écurie, l’autre de remise avec quantité de pigeons dans les combles.
Derrière le principal corps de logis se trouvaient des hangars, un logement de jardinier, une basse-cour, une étable et enfin le jardin potager.
Plus rapprochée de Villequier que les Colombiers, la ferme était entourée d’un champ de pommiers qu’un rideau d’ormes protégeait contre tous les vents.
Couverte en chaume, bien entretenue, exposée au soleil levant, avec ses contrevents verts, ses rosiers et ses fuchsias grimpants, la maisonnette avait l’air de sourire. Parmi ceux qui visitaient le pays, beaucoup disaient en passant devant la cour verte et la chaumière fleurie : « Les fermiers qui vivent là sont plus heureux que nous, pauvres habitants des villes ; mais apprécient-ils bien leur bonheur ? »
En contemplant la cour grandiose et le château monumental des Lorville, nombre de voyageurs s’étaient écriés :
« Les propriétaires de cette demeure ont certainement toutes les joies du monde. »
En vue des Colombiers, on ne se livrait généralement à aucune réflexion. C’est pourtant aux habitants du manoir que je veux surtout intéresser mes lecteurs et mes lectrices.
Un chevalier béarnais, sans avoir et de bonne lignée, combattit vaillamment aux côtés de Henri IV d’abord contre la Ligue, ensuite contre les étrangers. En récompense, le souverain victorieux octroya à son féal sujet la main, le nom et le fief noble d’une riche demoiselle dont aucun parent mâle n’existait plus.
En 1856, le domaine et le château, celui-ci reconstruit sous Louis XIII, appartenaient encore aux descendants du chevalier béarnais ; mais alors les seuls héritiers de la famille de Lorville étaient trois enfants dont le père venait de tomber glorieusement à l’assaut de la tour Malakoff en Crimée.
Michel Quillebec, régisseur et ami du dernier châtelain habitait les Colombiers avec sa femme et ses cinq fils : Pierre, Louis, Charles, Jacques et André.
Pierre entrait dans sa dix-septième année ; Louis avait quinze ans, Charles suivait de près ; Jacques et André étaient encore de très jeunes enfants.
La ferme abritait un ancien marin de l’État, nommé Martin Alric. Celui-ci, après avoir terminé ses années d’embarquement avait épouse la fille unique d’un pilote de la Seine veuf et retraité à Caudebec, où il jouissait d’une certaine aisance.
En revenant au pays natal, Martin fut bien accueilli, parce que ses parents, d’excellents travailleurs chargés d’enfants, y étaient morts entourés de l’estime générale. Le vieux pilote accorda donc sans la moindre hésitation la main de sa fille à l’ancien matelot. Parmi les gens de Caudebec, Marie passait cependant pour un beau parti, car elle devait hériter de quelque argent comptant et d’une ferme entourée de bons champs.
Le beau-père et le gendre se querellèrent bientôt. L’un reprochait à l’autre de gagner peu et de dépenser beaucoup ; le second s’irritait de ce que le premier, qu’il appelait un vieux grippe-sou, serrât les cordons de sa bourse.
Marie chercha inutilement à rapprocher les deux hommes. Elle perdit successivement trois enfants en bas âge, et elle découvrit promptement les habitudes d’intempérance d’un mari, non point foncièrement méchant, mais égoïste et grossier. Sa fille, sa petite Françoise, son amour et sa consolation, devint un surcroît de peine après la mort du vieux pilote, qui, dans son testament, laissait une part d’enfant à Françoise. Cette part comprenait la ferme et ses dépendances, dont les parents devaient jouir seulement jusqu’à la majorité de leur fille, sans pouvoir rien vendre ou aliéner de ce qu’ils possédaient en usufruit.
Furieux de cette substitution, qu’il appelait un vol, Alric reprochait sans cesse à sa femme d’avoir influencé son père. Cependant la pauvre Marie ne connaissait même pas l’existence d’un testament, dont elle eut lieu de se réjouir lorsqu’elle découvrit que la totalité de l’héritage devrait uniquement servir à payer d’anciens créanciers et des dettes contractées dans tous les cafés de Caudebec ou bien de Villequier. La ferme et les champs laissés à leur fille devenaient donc l’unique ressource du ménage.
Cependant, loin de se corriger, Martin profita du petit crédit que lui apportait l’acquit de ses dettes pour en contracter de nouvelles. Justement, à cette époque, un de ses camarades, ancien matelot étranger au pays, vint s’établir à Villequier et bientôt à la ferme.
Du jour où Alphonse dit Joli-Cœur (on ne lui connaissait pas d’autre nom) devint le commensal du logis, la pauvre fermière comprit qu’il fallait abandonner toute espérance de réforme pour son mari. L’argent manqua pour la culture des champs, et ces champs demeurèrent en friche. On se décida à les louer à des voisins ; ceux-ci payaient bien irrégulièrement une rente d’ailleurs fort minime… Marie ne perdit pas courage : elle entreprit l’élevage de diverses volailles ; elle les achetait maigres, les engraissait et les revendait, avec un petit bénéfice, au marché des villes voisines… Mais parfois Martin empêchait ce trafic en s’emparant de l’argent comptant ; alors Marie ne trouvait aucun crédit parce qu’on connaissait sa position, et la noire misère visitait parfois l’intérieur de cette jolie ferme admirée des voyageurs.
Martin devenait tous les jours plus mauvais, et lorsque lui et Alphonse rentraient le soir, querelleurs et la figure enflammée, ils effrayaient tellement la petite Françoise que Mme Alric dut faire un nouveau sacrifice en acceptant l’offre de Mme Quillebec, sa compagne d’enfance et de jeunesse, de retenir sa filleule aux Colombiers, des journées et quelquefois des semaines entières.
Un illustre écrivain a dit : « Dieu seul connaît de combien de larmes sont faits les cœurs de mères ». Toujours très tendre et très affectueuse envers la sienne, la petite Françoise lui causait sans le savoir un chagrin des plus amers.
En effet, la fillette semblait ravie lorsqu’elle demeurait au manoir auprès de son cher parrain, jouant avec son grand ami Pierre ou soupant dans la vaste salle bien éclairée. Et quand elle s’apprêtait à quitter son triste intérieur où personne ne riait avec elle, où le souper se composait souvent de pain sec arrosé d’eau, où elle frissonnait en entendant son père revenir en criant une laide chanson, Françoise témoignait d’une joyeuse impatience, tandis que sa mère dévorait ses larmes ; puis, une fois seule, en pleurant, elle remerciait Dieu parce que sa petite fille au moins était gaie, heureuse et soignée.
Au château habitait aussi une femme désolée, mais c’était d’une peine envoyée par la Providence. Mme de Lorville vivait là absolument retirée depuis la mort de son mari ; sans peser sur les siens du poids de sa douleur et tout en sentant qu’elle ne se consolerait pas, elle s’occupait sans cesse de ses enfants et de quelques bonnes œuvres.
En rentrant chez elle après ses visites au château ou à la ferme, Mme Quillebec disait souvent :
« Nous sommes trop heureux au manoir : depuis dix-huit ans je n’y ai pas connu un véritable chagrin ou un réel souci. »
Afin de témoigner sa gratitude à la Providence, l’excellente petite femme s’ingéniait à consoler ou à secourir tous ceux qui l’approchaient. Encore fraîche et jolie, jouissant d’une excellente santé, alerte et vive, elle tenait un très lourd ménage : elle visitait les pauvres, elle soignait les malades. Marie Alric eût souvent perdu courage sans l’aide et les douces paroles de sa compagne de jeunesse.
La fille du juge de paix de Caudebec et la fille du pilote avaient joué ensemble, et ensuite, ainsi qu’il arrive dans les petites villes, elles se retrouvèrent sur les bancs de l’unique pensionnat du pays. Entre elles deux, la différence de condition était peu sensible alors, et les parents de la plus fortunée trouvèrent tout simple que celle-ci fût l’amie de l’autre, qu’ils savaient être bien dirigée, honnête et pieuse.
Lorsqu’elles furent mariées, le hasard rapprocha encore les jeunes femmes, et quoique la ligne de démarcation se fût creusée entre elles, l’heureuse maîtresse des Colombiers demeura liée avec la fermière, dont la fille reçut au baptême les noms de Michelle-Françoise, d’après ses parrain et marraine. M. et Mme Quillebec, qui étaient fâchés de n’avoir pas de fille, aimèrent bientôt la petite Alric comme si elle eût été véritablement leur enfant ; grâce à eux, Fanchette (ainsi l’appelait-on généralement) ignora longtemps les chagrins maternels et une gêne voisine de la misère. Cette gêne, Mme Quillebec s’ingéniait à l’alléger ; cependant elle n’osa plus offrir un don ou un prêt quand Marie lui eut aussi répondu :
« Non, Françoise, je ne suis pas fière, et je n’agis point par orgueil, car vous agiriez de même si vous étiez à ma place, j’en suis bien convaincue ; pour moi, tant qu’il y aura du pain à la ferme, tant que je resterai debout et en bonne santé, je vous répéterai : Réservez vos aumônes pour d’autres familles plus malheureuses. Si j’étais malade, alors j’aurais recours à vous… D’ailleurs, ne faites-vous pas déjà presque tout pour ma fille ? Chaque saison, ma Fanchette me revient habillée à neuf, et puis vous la gardez constamment au manoir. Sans vous, sans votre excellent mari, elle verrait… des choses qu’elle doit ignorer. »
Un sanglot brisa la voix de la fermière, et, très émue, son amie répliqua :
« Vous le savez, Marie, l’enfant nous est aussi chère que nos garçons et nous la considérons comme la bénédiction de notre foyer. Lorsque Michel rentre sans la trouver, il s’en inquiète et l’envoie chercher ; Fanchette seule parvient à assouplir le caractère un peu sauvage de mon fils aîné. En présence de sa petite compagne, Pierre ne fâche jamais son père… Nous restons donc les obligés de celle qui nous prête son trésor. »
Hélas ! ce trésor, combien la mère en sentait le prix et l’absence !… Mais tout récemment, après une scène terrible, elle s’était juré que Fanchette ne demeurerait plus à la ferme tant qu’Alphonse y habiterait.
Cet Alphonse, le mauvais génie de Martin, était un Provençal grossier, insolent et beau parleur, s’amusant de l’aversion qu’il inspirait à Marie et des frayeurs qu’il causait à Fanchette ; il vivait aux dépens du ménage et poussait le mari à s’emparer de l’argent si péniblement gagné par la femme. Cependant, le jour où la dernière prit la résolution de se séparer de Fanchette, Alphonse essaya vainement d’obliger son camarade à user d’autorité pour garder au logis cette petite « qui les amusait lorsqu’ils rentraient fatigués et ennuyés auprès de la Marie toujours triste, sévère et de méchante humeur ».
« Oui, s’écria alors Martin en donnant un grand coup de poing sur le dressoir où lui et son copain, comme il nommait Alphonse, étaient attablés en buvant un pichet de cidre, oui, Joli-Cœur a raison, et tu entends, Marie, je ne veux plus que Fanchon retourne chez ces gens des Colombiers qui nous méprisent…
Sans trembler et sans baisser les yeux devant l’air menaçant de son mari, Mme Alric répliqua :
« Ma fille, à l’avenir, restera encore davantage aux Colombiers, ou bien je quitterai cette maison avec elle. » Décrochant aussitôt un petit miroir suspendu à la muraille, Marie s’approcha de Martin en ajoutant : « Regarde-toi dans cette glace et juge ! Une innocente créature doit-elle voir son père dans l’état où il est aujourd’hui et où il se trouve presque chaque soir ? »
Obéissant machinalement, Martin leva les yeux, puis il baissa la tête sans rien dire ; mais une seconde avait suffi pour qu’il aperçut une figure bouffie, des joues caves et enflammées avec un œil à demi poché d’un coup reçu dans une rixe au cabaret, rixe qu’attestaient aussi une blouse déchirée et une cravate en lambeaux. Ensuite, comme Alphonse voulait de nouveau exciter le malheureux et l’obliger à montrer qu’il était le maître au logis, Martin imposa rudement silence à son camarade en lui disant : « La petite est mieux hors d’ici ; tais-toi et laisse Marie tranquille, ou bien va-t’en, personne ne te retiendra. »
Alphonse n’eut garde, suivant son expression, de « lâcher la vache à lait », et Martin continua à descendre cette pente qui bien souvent aboutit au crime et au suicide.



Quelques années s’écoulèrent. Le jour où commence cette histoire, Mme Quillebec et Marie causaient assises près d’un hangar dans la cour de la ferme.
La première disait : « Cependant il paraissait revenu à de meilleurs sentiments, il travaillait même un peu et vous aidait parfois.
— Oui, j’espérais que l’avenir serait meilleur que le passé ; ma Fanchette passait souvent une journée entière ici sans rien voir des choses d’autrefois, car, ne trouvant plus un sou, plus un verre de cidre à la ferme et aucun crédit au dehors, ce misérable Alphonse avait disparu sans donner de ses nouvelles. Il y a juste un an de cela. Alors Martin parut touché de se voir accueilli doucement par moi : il pleura, il s’accusa, il jura qu’il allait s’amender, et vraiment il essaya de se remettre à l’ouvrage ; le goût et la force lui manquaient, hélas ! enfin il demeurait au logis ; il faisait répéter ses leçons à Fanchette… lorsque, la semaine dernière, le facteur lui remit une lettre datée de la maison centrale de Poissy…
— Une prison, je crois ?
— Oui, dans laquelle Alphonse, arrêté et condamné pour assassinat, subissait sa peine. Voici cette lettre, lisez-la, je vous prie. » Comme son amie hésitait : « Lisez, insista Marie, parce qu’il me semble urgent que vous soyez instruite d’un danger possible. »
Ouvrant donc les feuilles d’une propreté douteuse, écrites avec une orthographe dont nous ne reproduirons pas les fantaisies, Mme Quillebec lut à demi-voix :
« Mon vieux Martin,
La présente elle est pour te faire à savoir que ton copain il est tombé dans le malheur, et tout ça par la faute de la Marie, ton épouse, qui par ses mauvaisetés, en refusant d’aller emprunter un peu d’argent à ces richards des Colombiers, m’a fait quitter ta maison. Pour lors, au Havre, je m’ai adonné aux mauvaises sociétés, et un soir dans l’auberge du « Marin flambard » il s’est trouvé qu’un matelot américain a péri pour avoir reçu un coup de couteau. Les gendarmes sont arrivés et ils m’ont accusé du meurtre dont auquel j’étais innocent. Aux assises de Rouen, j’ai bien cru m’en tirer à cause de mon avocat, un jeune avec pas de barbe au menton, mais pour du souffle, il a du souffle, et je te le recommande à l’occasion, car il est malin, oh ! mais, malin. En plaidant, il a parlé de ma pauvre vieille mère, seule au monde, une respectable paysanne qui attendait son fils unique au pays de la Seyne avec ma jeune femme et mes trois petites filles ; et en disant ces choses l’avocat essuyait ses yeux avec son mouchoir, et les jurés ils pleuraient pour de vrai et ils me regardaient d’une bonne façon… Voilà-t-il pas qu’un petit maigriot, qu’ils appellent un substitut, il s’est levé et il a dit en ricanant que Me Barbanchon (en causant aux assises, ils nomment les avocats des maîtres, je ne sais pas du tout pourquoi) était un jeune homme plein d’avenir, mais que sa religion elle avait bien sûr été surprise (si j’ai jamais pensé à la religion d’un avocat, je veux être pendu), car l’accusé (moi) il était célibataire et orphelin, par conséquent, il n’avait ni mère, ni femme à l’attendre nulle part, et que l’accusé (toujours moi), ayant traîtreusement assassiné un homme ivre pour le voler ensuite, il fallait faire un exemple sur lui.
« Après ça le substitut il a conté une foule d’histoires très désagréables sur ma jeunesse ou mes embarquements, et il a retourné les idées des jurés juste comme on retourne une chaussette, et pour finir ceux-là m’ont déclaré coupable, et les juges m’ont envoyé pour dix ans à la centrale de Poissy, et même il paraît que sans le petit avocat j’étais collé pour vingt ans ici, d’ousque je t’écris en cachette au moyen d’un qui a fini son temps, à cet effet de me faire tenir par un libéré que tu connais un louis de vingt francs, et même davantage, car j’ai le plus pressant besoin d’argent. Le libéré il te fera connaître pourquoi. Je termine en t’embrassant comme mon vieux copain, que je reste toujours le tien, et en te chargeant de dire à la Marie que je lui pardonnerai tous ses méchants tours si elle te procure un louis et même davantage. Et suis pour la vie.
« ALPHONSE dit JOLI-COEUR.
« P.-S. – Si la Marie elle refuse, il y a les Colombiers et le grand bureau ousque le régisseur il serre des mille et des cents, nous en avons parlé ensemble, et le libéré il pourrait te donner un coup de main si tu n’étais pas si bête. Ah ! si tu avais voulu, autrefois ! Nous serions riches maintenant et en Amérique. Mais t’as toujours été sot dès qu’on parlait d’un bon coup.
« 2e P.-S. – Mon avocat il dit comme ça que j’ai une fière chance d’en être quitte à dix ans. Le libéré, il t’expliquera que je trouve un an déjà trop long. »
Lorsqu’elle eut terminé sa lecture, Mme Quillebec resta un instant pensive, et Marie reprit :
« Il me semble que votre mari devrait être prévenu de la menace renfermée dans le post-scriptum.
— Vous avez raison, mais pensez-vous…, craignez-vous… que Martin… ?
— Non, mille fois non, je connais et juge sévèrement mon malheureux mari, pourtant il garde un fond d’honnêteté dont il a donné la preuve. »
En effet, quelques mois auparavant, Martin avait de suite porté à la mairie de Villequier une bourse contenant plusieurs pièces d’or trouvée dans un chemin écarté et qu’il eût pu garder sans être soupçonné.
« Alors, dit Mme Quillebec, que redoutez-vous ?
— Je crains ce libéré inconnu, ou un homme du même acabit, que ce misérable Alphonse aurait pu mettre au courant des coutumes du manoir.
— Ma chère Marie, nous ferons bonne garde. D’ailleurs, vous le savez, des fusils, des pistolets toujours armés restent à la portée de mon mari, du domestique et du jardinier. Mais achevez votre récit. Au reçu de cette lettre, que dit Martin ?
— Il m’en lut une partie, et puis il m’ordonna de lui donner vingt francs ou de me les procurer si je ne les avais pas. Sur mon refus, il entra dans une colère terrible, il menaça même de me frapper… et il reprit ses tristes habitudes : des outils, une charrue disparurent, qu’il a certainement vendus. Ce matin j’ai trouvé la lettre d’Alphonse dans un coin du grenier où mon mari l’a probablement laissée tomber. »
À cet instant, saisie de pitié devant la figure émaciée, la taille courbée et les cheveux blanchis avant l’âge de la pauvre fermière, Mme Quillebec lui dit tristement : « Marie, vous mourrez à la peine. Plusieurs personnes vous ont déjà conseillé de demander une séparation judiciaire, écoutez ces avis : hélas ! on ne vous les donne qu’en désespoir de cause. »
Marie secoua la tête : « Non, répondit-elle, je n’abandonnerai pas Martin, je ne dois pas l’abandonner, car, s’il faisait mal, ensuite je me le reprocherais trop. N’insistez pas, Françoise, et si Dieu veut me reprendre, que sa volonté soit faite… Promettez-moi d’élever ma fille et de me remplacer auprès d’elle.
— Je le jure, Marie », s’écria Mme Quillebec en regardant avec une admiration attendrie cette humble victime du devoir.
Bientôt Mme Alric appela sa fille, qui faisait une partie de cache-cache avec le vieux chien de la ferme.
Fanchette avait alors douze ans ; c’était une jolie enfant, blonde, fraîche, un peu frêle d’apparence, mais au fond très robuste ; devenue récemment posée et réfléchie, elle entrevoyait et comprenait une foule de choses à propos des douleurs de sa mère et des fautes de son père, et quoiqu’elle fût bien heureuse, bien gâtée aux Colombiers, c’était de très bonne foi qu’elle eût désiré rester auprès de la fermière ; mais elle n’osait formuler ce désir à la dernière depuis que celle-ci lui avait dit :
« Ma Fanchette bien-aimée, soumets-toi, comme je me soumets, et surtout ne me questionne pas. Dieu est bon, il récompense tôt ou tard tous les sacrifices qu’il impose. »
Cependant Fanchette demanda un jour à son parrain pourquoi elle ne devait jamais aller seule à la ferme et pourquoi elle ne demeurait pas auprès de sa mère comme toutes les petites filles du voisinage demeuraient auprès de la leur.
« Tu veux donc nous quitter ? » repartit M. Quillebec, dont la physionomie s’attrista tout à coup. Lui, s’il faisait une différence entre Fanchette et ses garçons, c’était en faveur de la première. Fanchette répondit :
« Non ; seulement, je voudrais avoir une moitié de moi à la ferme et l’autre ici… »
Alors les aînés des garçons poussèrent les hauts cris, ils injurièrent même la fillette. La moitié ! Non, vraiment, ils la voulaient en entier. Est-ce qu’on pourrait vivre sans Fanchette ! Elle n’avait pas de cœur, elle était une méchante de songer à les abandonner.
Fanchette apaisa ses amis en les embrassant et en leur promettant de ne jamais s’en aller… mais, au fond, les yeux attristés et la pauvre mine de sa mère la hantaient de plus en plus…
Ce jour-là, elle espérait rester à la ferme : lorsqu’elle vit son espoir déçu, elle partit le cœur très gros.
Au moment de s’éloigner, Mme Quillebec revint sur ses pas et s’adressant à Mme Alric :
« Marie, lui dit-elle, j’oubliais de vous demander les papiers qu’on réclame pour la première communion de Fanchette, les avez-vous ?
— Non, mais je pourrai les aller demander à l’église de Caudebec où Fanchette a été baptisée. Quand sont-ils nécessaires ?
— Le plus tôt possible, puisque la première communion a lieu dans huit jours. J’espère qu’alors mon Charles sera aussi bien préparé que votre Fanchette… Quant aux papiers, ne vous en inquiétez pas, Michel a le projet de partir ce soir pour Rouen ; au retour il s’arrêtera à Caudebec, où il réclamera l’acte de baptême de sa filleule.
— C’est encore de la peine que nous lui donnons.
— Cela ne vaut même pas un remerciement. Vous savez, Marie, que Michel voudrait vous aider et vous soulager…
— Je le sais et ne suis pas ingrate. À quelle heure se mettra-t-il en route ? Se rend-il à Rouen par la diligence ?
— Non, mais dans son cabriolet jusqu’à Yvetot afin d’attendre le premier train montant ; il quittera donc les Colombiers seulement vers minuit. Désirez-vous le charger de quelques commissions ?
— Peut-être apporterai-je ce soir une petite somme à M. Quillebec, s’il descend toujours à la Pomme d’Or.
— Oui. Quel est le montant de cette somme ? mon mari vous l’avancera : cela vous évitera une course.
— M. Quillebec voudrait-il remettre vingt-deux francs de ma part à l’aubergiste de la Pomme d’Or, qui dernièrement m’a fait un envoi de canards ?
— Parfaitement, ma chère amie, et, pour l’amour du ciel, ne parlons plus de cela ensuite. »
En souriant, Marie secoua la tête d’une manière négative, parce qu’elle devenait intraitable dès qu’il s’agissait d’argent.
Les deux amies se dirent adieu. Fanchette embrassa encore sa mère, et, la main dans la main de sa marraine, elle s’éloigna en jetant un baiser et un regard d’amour à la fermière.
Celle-ci poussa un soupir et rentra dans la maison, où elle se mit à apprêter un bien frugal souper, tout en se demandant si son mari le partagerait avec elle. Sur la grande route en lacets Mme Quillebec et Fanchette n’étaient déjà plus visibles ; sauf le chien de garde endormi dans sa niche et quelques volailles çà et là, il n’y avait pas un être vivant dans la cour verte et sous les pommiers ; mais bientôt une tête émergea à l’entrée du hangar près duquel les deux amies causaient tout à l’heure.
C’était une vilaine tête, dont les cheveux en broussaille retombaient sur une laide et très sale figure ; d’ailleurs le front, la bouche, le menton et même les joues disparaissaient presque sous la chevelure, la barbe et la moustache ; un grand nez et des yeux se montraient seuls, et avec un regard inquiet les yeux fouillaient l’espace.
Les environs jugés déserts, la tête sortit tout à fait, le corps suivit, et un homme parut, déguenillé, couvert de vêtements sordides.
À cet instant le chien de garde poussa un sourd grognement ; ce grognement s’arrêta et l’animal remua même la queue lorsque, en s’approchant, le nouveau venu eut murmuré : « La paix, Carlo ! »
Le chien se recoucha et il regarda d’un œil bienveillant celui qui dévorait le reste de sa pâtée, pâtée cependant bien peu ragoûtante, faite de vieilles croûtes, de vieux os et trempée d’eau grasse.
Ce triste repas achevé, l’homme s’en vint boire à même d’une mare ; puis il regagna le hangar, mais au moment d’y entrer il butta contre un grossier couteau au manche de corne usé. L’homme ramassa le couteau, en fit jouer la lame, qu’il considéra un moment, et qu’il aiguisa sur une pierre. Ensuite il serra l’objet dans sa poche, et il se glissa sous un tas de paille tout en adressant à voix basse des injures à la fermière.
« Ah ! disait-il, le poing fermé et tendu, ah ! misérable coquine, tu envoies de l’argent à Yvetot et tu lis des lettres aux gens des Colombiers… Ah ! tu t’en repentiras, la Marie, notre compte est déjà long : cependant nous le réglerons tôt ou tard, je te le promets, et le diable m’aidera sûrement à tenir ma promesse. »
Le soleil était couché et l’ombre envahissait la cour, lorsqu’en sortant de sa demeure pour guetter le retour de Martin, la fermière s’étonna d’apercevoir les poulets et les oies massés et jacassant à tue-tête à l’entrée du hangar, au lieu d’être juchés, comme à l’ordinaire, qui sur les poutrelles, qui sur le râtelier.
Marie pensa d’abord qu’un animal quelconque, chat ou chien étranger, épouvantait les volailles. Elle frappa des mains et cria pour effrayer l’intrus, mais rien ne bougea et une chandelle qu’elle alluma ne lui fit rien découvrir d’anormal.
Sans doute que la gent emplumée obéissait tout simplement à un caprice inexplicable. Poussant les volailles devant elle, la fermière les obligea toutes à rentrer, puis à se jucher aux endroits accoutumés.
Malgré tout, la paix ne régnait point au hangar, et bien avant dans la soirée Mme Alric entendit les poules caqueter, les dindons glousser et les canards protester avec colère.
Après minuit un orage éclata. Alors Marie se coucha en pensant que Martin ne rentrerait sûrement pas avant le jour ; cela lui arrivait parfois, lorsqu’en sortant d’un cabaret il avait la tête trop lourde et les jambes trop faibles pour gravir la côte et regagner son logis ; mais jamais la pauvre femme ne s’était sentie aussi profondément misérable que cette nuit, où elle resta éveillée à écouter le bruit de la pluie qui ruisselait sur le toit, et du vent qui, après s’être engouffré dans la vallée, arrivait en hurlant sur les ormes et les pommiers dont il faisait craquer les branches.
Enfin à l’aube elle s’endormit. Le réveil devait être terrible.



Au château de Lorville, depuis la mort du maître, le rez-de-chaussée demeurait fermé et la grande enfilade des vastes salons et des coquets boudoirs avait déjà pris cet air désolé commun aux appartements délaissés.
La comtesse de Lorville n’habitait plus que le premier étage du château. Là, en dehors des appartements particuliers, se trouvaient une salle à manger et un salon qui eussent semblé très vastes partout ailleurs.
Un après-midi du mois d’avril, Mme de Lorville était assise dans son cabinet de travail au coin de la cheminée où flambait un feu de bois pétillant et clair. En face d’elle il y avait M. Verkelin, son oncle. Cinq enfants jouaient près d’une fenêtre dont l’immense embrasure figurait une île déserte à leurs jeunes imaginations. C’étaient Marie et Marthe de Lorville, âgées de huit et neuf ans, et Pierre leur jeune frère, communément appelé Pierrot, avec Jacques et André Quillebec.
On jouait à « Robinson Suisse ». D’abord des chaises renversées et plusieurs serviettes attachées à des manches à balais avaient figuré le naufrage du navire « depuis trois nuits ballotté au gré de la tempête ». Maintenant la première demeure de la famille suisse était représentée par les beaux rideaux de guipure épinglés en forme de tente… très à peu près… Je laisse à penser si rideaux, chaises et serviettes souffrirent des diverses transformations successives qu’ils subirent !
Mais, pourvu qu’ils travaillassent docilement aux heures des études, la mère permettait beaucoup et défendait peu de chose à ses enfants.
En écoutant les chers petits êtres et en les voyant s’identifier avec l’histoire qui les passionnait en ce moment, Mme de Lorville parut d’abord s’amuser… puis ses pensées s’en allèrent loin, bien loin, au pays des regrets, et maintenant, comme attirée vers un grand bahut, elle n’en pouvait plus détacher ses regards.
Là, sous une vitrine, il y avait une paire d’épaulettes de commandant, un sabre, deux pistolets, une croix d’honneur qui pendait après un ruban déchiré, et enfin une médaille à l’effigie de la reine d’Angleterre.
Au milieu du bahut, en bonne lumière, un chevalet supportait un portrait peint à l’huile, où, à mi-grandeur, était représenté un jeune commandant des guides de la garde impériale, tête nue, souriant, et son képi à la main. Dans un coin, au bas du tableau, on lisait en très fins caractères : « Mon ami Pierre de Lorville, tel que je le vis pour la dernière fois aux tranchées de Sébastopol », et comme signature : PROTAIS.
La physionomie expressive, les traits réguliers et la haute mine de l’officier avaient bien inspiré le maître auquel nous devons des toiles si remarquables.
Depuis un instant, un valet de chambre entré sans être aperçu posait une question à sa maîtresse ; cependant Mme de Lorville restait perdue au milieu de ses tristes souvenirs, et l’esprit du personnage assis en face de la jeune veuve ne se trouvait pas souvent présent au moment opportun.
L’aînée des petites filles intervint et s’approchant de la cheminée : « Maman, dit-elle, maman, Breton vous demande quelque chose. »
Revenue à elle-même, Mme de Lorville sourit à la fillette, et s’adressant au valet de chambre :
« Parlez, Breton, lui dit-elle, je ne vous voyais pas.
— Ah ! fit tristement le vieux serviteur, Madame pensait à lui. »
Breton avait servi le père du commandant, il aimait passionnément ses maîtres et il pleurait aussi le soldat tombé en Crimée.
Placé à la tête des domestiques par sa maîtresse, il rendait de très grands services à la dernière.
Lorsque la petite Marie fut retournée dans l’île déserte, où justement les sauvages venaient d’arriver, représentés par Jacques et André étrangement accoutrés :
« Si Madame n’y voit pas d’inconvénient, reprit Breton, je crois qu’il serait urgent de renvoyer Célestin, le nouveau valet de pied, et je venais proposer à Madame de payer un mois à ce garçon et de nous en débarrasser ; deux nuits de suite il n’a pas couché au château, et le matin les chevaux n’ont pas été pansés ; pour cela il m’a donné de belles excuses toutes également mensongères.
— Il nous apportait de bons certificats, n’est-il pas vrai ?
— Excellents, mais je me demande si en les accordant à Célestin M. le comte de Villedieu avait encore sa tête. Madame sait que M. de Villedieu mourut il y a six mois, à peu près au moment où son ancien valet de pied se présentait au château ; or Célestin n’a jamais montré une des qualités mentionnées sur le certificat, au contraire, une foule de vilains défauts, et il a fait preuve d’une paresse incroyable.
— Eh bien, donnez-lui son congé avec un mois de gages et cherchez un autre valet de pied. Ah ! regardez, la portière s’agite, une fenêtre doit s’être ouverte tout à coup dans le vestibule.
— Probablement, et j’aurai oublié de fermer la porte derrière moi. »
En soulevant la lourde portière, Martin trouva cependant cette porte fermée, et il s’assura bientôt qu’aucun courant d’air n’existait de l’autre côté, ce dont il rendit compte à Mme de Lorville.
Celle-ci pensa que l’ombre projetée sur la portière avait simulé un mouvement inusité, et sans y plus songer elle demanda à Breton si M. Quillebec n’était pas au château. Ayant reçu une réponse affirmative, elle ajouta : « Priez-le de monter et faites servir le thé ».
Précédant le visiteur annoncé, Breton revint bientôt chargé d’un grand plateau sur lequel étaient disposés tous les accessoires d’un five o’clock : bouilloire, théière, gâteaux, tartines, etc.
Les enfants se rapprochèrent, et Michel Quillebec fut invité à partager le goûter de la famille. M. Verkelin n’écoutant pas sa nièce qui le priait de s’approcher, la petite Marthe vint résolument saisir les deux mains de son grand-oncle, qu’elle entraîna près de la table à thé.
Le grand-oncle parut sortir d’un rêve en apercevant le nouveau venu. « Vous allez bien, lui demanda-t-il, et Mme Quillebec ? Et mes élèves ? Ah ! Pierre ne mord guère à l’allemand ! cependant je n’en suis pas mécontent. D’ailleurs mes élèves ont chacun de bonnes qualités et la petite Fanchette les a toutes… » Sans attendre la réponse du régisseur, M. Verkelin s’adressa à sa nièce.
« Si vous le permettez, lui dit-il, je me livrerai moi-même à la confection de ma tasse de thé, car vous n’y entendez absolument rien, ma chère Marguerite.
— Faites, cher oncle, et juste comme vous le jugez bon. »
Ces phrases, l’oncle et la nièce les échangeaient invariablement trois fois par jour. Alors, aussitôt la permission accordée, le digne homme échaudait sa tasse, après quoi il y jetait une poignée de feuilles de thé, sur lesquelles goutte à goutte il versait l’eau bouillante ; puis, une fois la tasse couverte de sa soucoupe, il tirait sa montre afin de compter cinq minutes, ni plus ni moins, pour découvrir le breuvage, le passer, le sucrer et enfin le boire aussi chaud que possible.
C’est-à-dire qu’en commençant l’opération, M. Verkelin avait l’intention d’agir de la sorte, mais, au moins dix fois sur onze, il demeurait les yeux perdus dans l’espace, occupé à poursuivre un calcul, et, sa montre à la main, il oubliait tout… Un quart d’heure, une demi-heure passait, l’infusion devenait un abominable brouet tiède que l’oncle se gardait bien de goûter, et il quittait la table le dernier sans avoir avalé une gorge de thé.
Cependant M. Verkelin était un savant très distingué, un membre de l’Académie des sciences, dont les livres comme les opinions faisaient autorité, un homme charmant aussi et doué du plus aimable caractère, fin et spirituel quand il pouvait fixer son attention ; on lui connaissait seulement deux défauts ou plutôt deux travers.
Indulgent pour tous, il jugeait avec une sévérité extrême les personnes distraites et il n’accordait à qui que ce fût au monde, hormis à lui-même, le don de savoir apprêter une tasse de thé « véritablement chinoise, et non point le fade breuvage dont se délectent les Français et les Anglais ».
Du reste, le plus modeste des humains, il adorait sa nièce, et lorsque celle-ci, devenue veuve, annonça qu’elle habiterait presque constamment à Lorville :
« Comment y ferez-vous instruire vos enfants ? lui demanda M. Verkelin.
— Philippe n’a pas quatre ans et mes petites filles m’auront pour institutrice pendant quelques années ; ensuite j’aviserai.
— Ma chère amie, si vous vouliez accepter mon aide, je serais, il me semble, un maître d’étude passable ; pourtant, si vous me jugiez insuffisant, je le comprendrais ; en tout cas, laissez-moi vivre auprès de vous et vous rendrez un vieil homme bien heureux. »
Mme de Lorville accepta, et elle découvrit bientôt que non seulement l’oncle de son mari était un précepteur hors ligne, sachant se mettre à la portée de tous les âges, mais aussi que l’excellent homme n’avait pas une distraction tant que duraient les leçons. Au contraire, il y déployait une extrême finesse, et avec lui on eût bien inutilement essayé de tricher en quoi que ce fût.
« Oncle Verkelin, c’est à croire qu’il a un cent de z’yeux », s’écria un jour, en narguant la grammaire, le petit Pierrot, dont ledit oncle avait découvert maintes fois les malices, consistant à cacher un cahier ou bien à distraire ses sœurs de leurs leçons.
M. Verkelin ne s’occupait pas seulement de l’éducation de ses neveux, mais, après quelque temps et séjour à Lorville, il avait proposé au régisseur d’instruire aussi ses garçons et même Fanchette. Ayant été accepté, ainsi qu’il le disait, comme chef d’institution, il se montrait fort heureux de mettre en pratique un programme d’études longtemps caressé et qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’expérimenter.
« Il ne faut point forcer la nature », disait-il.
Il commença donc par étudier les aptitudes de ses élèves, ensuite il les dirigea du côté où ces aptitudes paraissaient le plus marquées. Depuis deux ans qu’ils se trouvaient sous la direction du membre de l’Institut, Pierre et Louis, qui ne faisaient rien de bon au collège d’Yvetot, étaient devenus d’excellents écoliers : l’aîné avait abandonné les langues mortes, auxquelles son intelligence était absolument réfractaire ; l’autre, au contraire, se plongeait avec délices dans l’étude du grec, du latin, etc., et laissait de côté les mathématiques, la géométrie, la physique, qui lui paraissaient être un grimoire incompréhensible.
Très juste, très impartial et un peu sévère avec ses élèves, qu’il appelait volontiers « des ânes bâtés, des baudets, des hannetons dans un tambour, ignorants et bouchés comme de jeunes carpes », le professeur ne cachait pas sa partialité pour Fanchette ; et, s’il évitait de la louer en face, en parlant de la fillette il disait à sa nièce : « La petite Alric, c’est la perle et le joyau de mon école. »
… Durant le goûter, tandis que l’oncle, oubliant son thé, poursuivait la solution d’un difficile problème, et que les enfants causaient gaiement entre eux, Michel Quillebec parlait à Mme de Lorville de diverses choses concernant les terres ou les fermes du domaine ; ensuite il ajouta :
« Les acquéreurs des coupes de bois ont soldé leur compte ce matin, et dans quelques heures je partirai pour Rouen, si toutefois vous n’avez pas changé d’avis au sujet de l’usine qu’on doit mettre en vente demain.
— Vous pensez que c’est là une bonne affaire ?
— Excellente. J’emporterai vingt-cinq mille francs ; cependant, en payant comptant, nous en gagnerons peut-être quinze cents. Aux mains de gens inhabiles, l’usine a périclité ; mais, avec le gérant que j’ai en vue, elle rapportera dix pour cent l’année prochaine et davantage ensuite, même en augmentant à mesure le salaire des ouvriers dont nous serons satisfaits. Vous ferez ainsi un placement avantageux avec des charités suivant vos goûts, madame.
— Oui, mais il en résultera un surcroît de travail et de fatigue pour vous, qui n’acceptez jamais une part des bénéfices. »
En riant d’un bon rire qui éclaira toute sa plaisante figure, Michel reprit :
« Bon, j’engraissais depuis que nous avons affermé tous vos biens du côté de Honfleur, et puis ma femme n’entend pas me laisser le souci de notre petit domaine. La surveillance de l’usine sera donc la bienvenue. Quant à une augmentation de salaire, non, mille fois non ! Ah ! laissez-moi croire que je vous rends service, et que là où il est, lui, est content de son « ami et de son régisseur. »
En parlant de la sorte, Michel regardait le portrait du commandant. Très émue, Mme de Lorville tendit la main au digne homme : « À votre gré, dit-elle, et que Dieu daigne vous récompenser de ce que vous faites pour nous. »
Michel reprit : « En tout cas, si j’apporte argent comptant la somme en question, nous éviterons des frais assez considérables. Je compte donc quitter la maison cette nuit avec ma voiture, que je laisserai à Yvetot pour me trouver moi-même au passage du premier train demain matin. J’arriverai ainsi à Rouen vers neuf heures…
— Vous allez à Rouen, monsieur, alors vous verrez le polichinelle du bon Dieu ? »
L’étrange question du petit garçon causa d’abord une vive surprise, et puis des éclats de rire chez ses sœurs et ses camarades, ce dont l’enfant parut très offensé :
« C’est pas joli de se moquer de moi, s’écria-t-il, car je dis rien de drôle. Est-ce pas, maman, que vous l’avez vu aussi le polichinelle du bon Dieu, durant la messe, à Rouen ? Et il était très beau, bien plus beau que le mien. D’abord il marchait tout seul, il avait un grand bâton qu’il tapait, et puis il roulait des yeux, oh ! mais des yeux énormes, comme ça. » Et Pierrot s’efforçait de rouler ses jolis yeux bleus.
Comprenant enfin et s’efforçant de garder son sérieux, tandis que les enfants et Michel lui-même riaient encore : « C’était le suisse de la cathédrale de Rouen, dit la mère, oui, le suisse qui marchait dans les travées pendant le salut, où nous assistâmes il y a quelques semaines, et que Pierre suivit attentivement du regard durant toute la cérémonie.
— Eh bien, reprit le polit garçon, le polichinelle du bon Dieu il est de Suisse alors, et je sais bien ou qu’est la Suisse, au nord de l’Italie… et mon polichinelle à moi, il est de Paris et bien moins beau que l’autre, le gros de l’église ; et je crois bien que le bon Dieu il a des plus beaux joujoux que les petits garçons. »
Mme de Lorville, qui se réservait de rectifier plus tard les idées de Pierrot, allait adresser une question à son régisseur, lorsqu’en jetant par hasard les yeux à l’extrémité de la pièce, elle s’écria : « Ah ! la portière vient sûrement de bouger. Quelqu’un nous écoutait-il ? »
Michel ne fit qu’un saut jusqu’à cette portière, qu’il tira brusquement ; alors on vit que la porte était entr’ouverte.
Cependant, il n’y avait personne dans le vestibule, non plus que dans le vaste escalier, l’un et l’autre bien éclairés par de grandes lampes. L’escalier, qui aboutissait au premier étage, partait d’un immense hall où une fenêtre entre-bâillée avait dû créer un courant d’air capable de secouer la portière.
Cette explication, donnée par Michel, sembla plausible à tous. « Oui, c’est cela, dit Mme de Lorville, Breton, croyant fermer la porte tout à l’heure, l’aura simplement poussée, et, arrivant de la fenêtre brusquement ouverte, le vent froid s’est engouffré dans l’escalier très chauffé. »
Personne ne songea plus à l’incident, et bientôt M. Quillebec se disposa à prendre congé. Alors, subitement rappelé au sentiment de la réalité, M. Verkelin découvrit sa tasse, dont il filtra le contenu au travers d’une petite passoire ; mais, n’apercevant pas un bol cependant placé à côté de la tasse, et qui était destiné à recevoir les feuilles de thé, le distrait déposa les susdites feuilles encore humides sur la nappe ; puis il mit sa montre à la place des feuilles dans la passoire, ensuite il lança contenant et contenu au milieu des bûches incandescentes.
Quoiqu’il fût accoutumé au spectacle des mille distractions dont M. Verkelin était coutumier, distractions qu’il était impoli de souligner, le régisseur saisit la pincette, et après quelques recherches infructueuses il retira des flammes la montre avec ses breloques et la passoire d’argent… En quel état ! on peut se le figurer !
Incapables de vaincre leur hilarité, les enfants s’esquivèrent et gagnèrent le vestibule. L’instant suivant, de joyeux rires perlés, arrivèrent du hall comme en fusée.
Très fâché d’avoir obéi à un premier mouvement, Michel posa sur la table les objets retirés du feu, que le savant regarda l’un après l’autre, essayant aussi de les palper ; mais ses doigts s’en trouvèrent mal. Enfin, à demi-voix, l’air un peu confus, en levant les yeux sur sa nièce :
« Quelle étrange absence ! fit-il, étrange et fort contraire à mes habitudes, car vous savez de reste, Marguerite, que je suis l’homme le moins distrait de la création. »
C’en était trop, et, brûlant toute politesse, tant ils craignaient d’éclater, Mme de Lorville et Michel imitèrent les enfants. Cependant ils eurent soin de fermer la porte, derrière laquelle ils se laissèrent aller à un moment de gaieté bien excusable.
Quant à la cause de cette gaieté, elle se trouvait déjà replongée dans un calcul des plus ardus. Ce calcul, M. Verkelin s’était donné à tâche de le résoudre en une minute et demie, et, le regard fixé sur sa montre, il s’étonnait grandement de voir les aiguilles immobiles. Enfin, jugeant qu’elles étaient arrêtées, il pensa n’avoir pas remonté le mouvement. Les rouages ne jouaient plus. Quelle pénible surprise ! Ce brigand de Pierrot avait sûrement touché à ce magnifique chronomètre ! On devait punir l’enfant pour cela… Un nouveau problème occupa bientôt son esprit, et il ne s’aperçut même pas qu’on enlevait la table à thé avec la montre et le reste. Le même soir, M. Verkelin ne témoigna aucune surprise lorsque, un objet à la main, et avec le plus beau sérieux du monde, Breton arrêta le savant au passage et lui dit :
« Voilà, la montre de Monsieur que Monsieur a laissée cet après-midi sur la table à thé. »
Après avoir considéré l’objet auquel les anciennes breloques nettoyées se trouvaient attachées, M. Verkelin mit le tout dans sa poche et par la suite il ne s’aperçut jamais de la substitution ; cependant le nouveau chronomètre, qui avait appartenu à M. de Lorville, ne ressemblait guère à l’ancien.



Michel et ses fils montèrent en voiture, une américaine que le premier conduisait ; bientôt l’on roula sans bruit très rapidement dans les grandes avenues et jusqu’à la loge, un beau chalet où demeurait le garde-chasse, dont la femme était l’une des concierges du parc.
À l’appel du régisseur, un jeune garçon courut ouvrir la grille, mais comme cette grille tardait à lui livrer passage :
« Qu’est-ce donc ? cria Michel. Allons, dépêche-toi, Gustave, je suis très pressé. »
Gustave tâtonnait dans l’herbe drue, et avec un fort accent du terroir :
« Je sais pas, m’sieu, répliqua-t-il, mais j’ peux point ouvrir la grille ; elle s’a fermé, la grille, et je trouve point la clef. »
Alors la mère sortit du chalet en interpellant son fils : « Imbécile ! propre à rien ! disait-elle, pourquoi avais-tu fermé la grille à clef lorsque M. Célestin est rentré de la forge tout à l’heure avec les deux alezans ?
— Et da, pour certain, j’avais point du tout retiré la clef, et elle était après la serrure.
— Mais il ne fallait pas donner un tour à la clef, puisque tu savais que M. Quillebec allait sûrement passer.
— Et da, crainte des bohémiens, comme le père était au loin. ».
Cependant Jacques avait sauté à terre pour chercher aussi l’objet introuvable, « que ce fainéant de Gustave aura sans doute emporté et égaré », criait la mère, qui revenait après s’être livrée à une infructueuse perquisition dans toutes les pièces de la loge.
Très ennuyé de ce retard, Michel allait pourtant se décider à faire un long circuit, afin de sortir du parc à l’extrémité opposée, lorsqu’un chien aboya et un sifflement aigu retentit.
« Ah ! voilà mon mari avec ses chiens. Hâte-toi, Florent ! » cria la concierge au dernier, qu’on apercevait au dehors.
Florent emportait toujours une seconde clef de la grille, et il put enfin livrer passage au régisseur ; celui-ci, ayant échangé un adieu amical avec le garde, rendit la main à son vigoureux cheval. L’américaine disparut bientôt sous bois.
Vertement tancé par ses parents, Gustave ne se départit pas de cette réponse : « J’ai pas ôté la clef de la serrure, j’en jurerais et j’en mettrais ma tête sous la meule… et j’avais donné un tour à la clef, crainte des bohémiens.
— Mais que font les bohémiens là dedans, je me le demande ? » s’écria le garde.
La femme intervint. « Là-dessus, dit-elle, Gustave n’a pas tout à fait tort : ces bohémiens viennent on ne sait d’où, noirs comme des diables d’enfer, et j’en ai vu un tas qui campent dans la forêt de Maulevrier ; ils pourraient bien essayer de se glisser dans le parc pour voler des bestiaux ; et qui sait ? ils ont peut-être pris la clef en passant le bras du dehors.
— Impossible, le grillage intermédiaire est intact et la main d’un enfant de deux ans aurait de la peine à s’y glisser. Quant aux bohémiens, c’est des gens comme les autres et ils gagnent leur vie à leur manière. Cet oison de Gustave, ayant ôté la clef par distraction, l’aura fourrée n’importe où ; mais, si elle ne se retrouve pas demain, gare à ses oreilles ! »
Croyant déjà sentir les doigts paternels allonger celles-ci, Gustave gagna son lit, mais l’orage le tint longtemps éveillé. Lorsque le temps se fut rasséréné, il rêva d’une légion de bohémiens qui dansaient autour de lui en chantant à tue-tête : « Saignons-le comme un jeune poulet et mangeons son cœur à la croque-au-sel. »
Des galettes de blé noir dévorées en énorme quantité, à l’insu de sa mère, causèrent sans doute ce cauchemar au jeune dormeur, qui bientôt poussa des cris aigus. Réveillé en sursaut et très effrayé, le garde accourut ; quand il découvrit que son héritier rêvait tout simplement, il jeta un verre d’eau au visage du délinquant « pour lui apprendre ».
Si, au lieu de se recoucher, Florent avait regardé par la fenêtre et aux environs de sa demeure, il aurait vu sous les rayons blancs de la lune, alors à son demi-quartier, un homme qui rampait dans l’avenue extérieure : doucement cet homme s’avançait vers la grille ; des deux côtés de la loge, les chiens à la chaîne s’agitèrent, ébauchèrent un aboiement, puis se recouchèrent en silence pour reprendre, la tête entre les pattes, leur somme interrompu.
Aussitôt, se redressant d’un bond, l’homme introduisit une clef dans la serrure ; la grille une fois ouverte et la clef appliquée du côté opposé, l’homme entra, repoussa la grille, puis donna un tour à la clef, qu’il retira et lança au loin dans le parc ; alors il fila avec une rapidité toujours croissante en se dirigeant du côté des communs du château, où il pénétra sans rencontrer personne.
Le lendemain, l’objet longtemps cherché la veille était retrouvé par la concierge non loin de la loge, dans un massif de lauriers, et tout rouillé à cause de l’humidité. Convaincu de l’avoir jeté là, l’innocent Gustave vit ce qu’il craignait : ses oreilles violemment tirées par l’auteur de ses jours.
La justice humaine est, hélas ! bien faillible !
… Michel ne revenait jamais au logis sans éprouver un très vif sentiment de bien-être. Fort occupé dans la journée, il rentrait seulement à l’heure des repas, mais après souper il était tout aux siens.
Dans une très grande salle un peu basse, aux poutres saillantes, le père, la mère, les cinq garçons et souvent Fanchette prenaient place autour de la longue table bien dressée, bien servie. Pourtant, aux Colombiers, une servante unique cumulait une foule d’emplois. Cuisinière, femme de chambre, maître d’hôtel, Pulchérie, appelée vulgairement Chérie, suffisait à tout avec son père ; ce dernier, chargé des gros ouvrages, soignait aussi les deux chevaux. Des femmes de journée arrivaient seulement aux grands jours des lessives et des raccommodages.
Levée avant tous, couchée après chacun, en vaillante maîtresse de maison, Mme Quillebec prêtait la main là où cela lui paraissait nécessaire, et jamais intérieur flamand ne fut plus soigné, plus reluisant et mieux fleuri.
Ce soir-là, dès que Michel et ses deux plus jeunes enfants rentrèrent, on se mit à table. Tous mangèrent de bon appétit. « Je ne me suis jamais senti aussi joyeux », s’écria M. Quillebec au moment où il découpait un immense gâteau servi pour le dessert.
Les enfants aussi étaient fort gais, et l’histoire « du polichinelle du bon Dieu » comme le récit des distractions de M. Verkelin, rapportés par Jacques à ses aînés et à Fanchette, amenèrent d’interminables éclats de rire, auxquels Chérie prit part.
Née et élevée aux Colombiers, où sa mère, morte très jeune, avait servi, Chérie jouissait d’une foule de privilèges, dont elle n’abusait pas.
Deux chiens de chasse sautaient autour de la table et paraissaient d’aussi bonne humeur que leur maître : c’étaient deux grands épagneuls blanc et orange, aux poils longs et soyeux. Une tache foncée qui entourait l’œil droit de chacun avait valu au couple le nom de « M. et Mme Pochet ».
Seule Mme Quillebec restait plus sérieuse qu’à l’ordinaire ; son mari s’en aperçut. « Es-tu souffrante ? lui demanda-t-il.
— Non, répondit-elle, je vais le mieux du monde, pourtant il me semble que j’ai du chagrin sans savoir lequel » ; et tout bas, en se penchant à l’oreille de Michel, elle ajouta : « C’est probablement la peine où j’ai laissé Marie Alric, je te conterai cela ; mais il faut éviter d’attrister Fanchette : la pauvre petite commence déjà à trop bien comprendre les douleurs de sa mère. »
À cet instant, Chérie s’approcha du régisseur : « Monsieur, lui dit-elle, papa demande à quelle heure il faudra atteler et si c’est la Grise ou le cheval ?
— Le cheval a beaucoup trotté aujourd’hui : ton père mettra la Grise au cabriolet, et il doit être prêt à m’accompagner à minuit battant. Qu’il prenne sa grosse limousine, car un orage nous menace. »
S’adressant de nouveau à son mari, Mme Quillebec reprit : « Ne pourrais-tu attendre à demain, au lieu de voyager durant la nuit ?
— Non, ma chère amie : je ferai un excellent marché pour le compte de Mme de Lorville si je suis rendu à Rouen de très bon matin. »
Alors, Pierre, l’aîné des garçons, s’écria d’un air fâché :
« Vous êtes toujours sur les routes, mon père, et vous vous surmenez. Vraiment Mme de Lorville abuse de votre zèle et de votre dévouement ; elle pourrait se montrer plus discrète après tous les services que vous avez rendus d’abord à son mari et puis à elle-même.
— Pierre a bien raison, ajouta Charles. Avec les capacités que chacun vous reconnaît, mon père, vous eussiez pu vous créer une tout autre situation ; les Lorville devraient le comprendre. » M. Quillebec avait l’habitude de laisser parler ses enfants et de les écouter jusqu’au bout, même lorsqu’ils disaient une chose sotte ou déplacée ; il attendit donc la fin de la dernière phrase ; puis, arrêtant d’un geste sa femme qu’il voyait prête à répliquer, et s’adressant à Pierre :
« Mon ami, reprit-il fort posément, tu parles de choses que tu ignores, et, suivant sa coutume, Charles emboîte le pas derrière son aîné. Je répondrai à tous les deux aussitôt que le couvert sera enlevé et quand les deux petits, dont les yeux se ferment déjà, auront été mis au lit. Louis et Fanchette pourront rester. »
Un quart d’heure après, autour de la table à manger couverte d’un tapis, sous la lampe suspendue au plafond, le père et les trois aînés avaient pris place, ainsi que Fanchette et sa marraine, celles-ci un ouvrage de couture en main.
« Mes enfants, dit alors M. Quillebec, je désirerais être compris par des êtres raisonnables, capables de réfléchir et de juger, avant de vous instruire d’événements relatifs à la carrière que j’ai librement embrassée. Le moment me paraît propice, prêtez-moi donc toute votre attention.
« Mon père, armateur au Havre, possédait une jolie fortune, héritage de ses parents, qu’il semblait accroître chaque année. Un peu malgré lui, lorsque j’eus dix-huit ans, je me préparai pour l’École militaire, où j’entrai dans un bon rang. À Saint-Cyr, je me liai étroitement avec Robert de Lorville. Ce dernier fit les premières avances ; il m’offrit et me donna cette chaude amitié qu’on ne rencontre plus au delà de la jeunesse. Vous ne pouvez vous figurer les nobles et douces qualités de mon ami et le charme de cette intimité… Nous sortîmes ensemble de l’École, ensemble nous fûmes incorporés dans le même régiment et bientôt envoyés en Afrique. En expédition tout de suite, quelques mois s’écoulèrent dont le souvenir demeure pareil à un véritable enchantement. Comme l’avenir nous paraissait brillant ! Au bivouac, durant les belles nuits constellées d’étoiles, quels rêves dorés nous faisions tout éveillés, Robert et moi, de constante affection, de combats, de succès, de gloire, pour notre pays et pour notre jeune épaulette !… Un coup de foudre me rappela à la dure réalité. Une lettre me rejoignit, après un assez long retard, dont le contenu eut pour effet de briser ma carrière et, à ce qu’il me parut alors, de briser aussi mon cœur. Mon père venait de mourir complètement ruiné, ma mère avait abandonné jusqu’au dernier franc de sa fortune personnelle pour désintéresser les créanciers de la faillite, et l’honneur n’était pas sauf puisqu’il restait encore un passif assez considérable. À vingt et un ans je me trouvais donc le seul soutien de ma mère malade et désolée et de mes trois jeunes sœurs. Robert m’offrit aussitôt tout ce qu’il possédait. C’était peu de chose, car son père le tenait de très court.
« Naturellement, je ne voulus rien accepter, hormis la somme nécessaire à mon retour. Je rentrai en France, où je me devais à ma famille, que je ne pouvais aider avec ma solde de sous-lieutenant. Je quittai l’armée, non sans de grands combats intérieurs et un affreux déchirement dont, grâce à Dieu, ma mère ne se douta jamais. Je cherchai du travail et n’en trouvai point de stable et de lucratif. Alors, quoique je fusse disposé à accepter toutes les corvées, à travailler nuit et jour, il sembla que la mauvaise fortune s’acharnait après moi.
« Trois années s’écoulèrent durant lesquelles je gagnai à peine le strict nécessaire pour nourrir cinq personnes. Ma mère tomba malade, mes sœurs s’étiolaient… Je voyais approcher la misère, et je pensais sans cesse avec un véritable désespoir au nom de mon père que je ne réhabiliterais peut-être jamais.
« Un matin d’hiver, c’était un dimanche, Robert de Lorville arriva dans notre petit salon glacial, où l’on n’allumait pas de feu, et, après m’avoir accablé d’injures à cause de mon silence et parce que je lui avais laissé ignorer mon adresse à Paris, il m’apprit qu’ayant eu, comme moi, la douleur de perdre son père, il se trouvait horriblement riche, moi aussi par conséquent… et il m’embrassait, il embrassait ma mère… Jamais je n’oublierai cette exubérance, cette chaleur et cette bonté délicate…
« Mais ensuite nous eûmes maille à partir, car il voulait donner sans compter une fortune que nous refusions obstinément d’accepter.
« Enfin, convaincu que rien ne briserait notre résistance, mon ami m’offrit de devenir son régisseur, et, pour me mettre au courant, il m’emmena à Lorville. Là je découvris deux choses : 1° que, malgré son avarice, le dernier propriétaire avait extrêmement mal administré une colossale fortune ; 2° qu’un régisseur auquel le défunt se confiait était un larron. J’acceptai la place de ce coquin, et Robert consentit à me donner cette situation lorsque je me fus engagé d’honneur à lui laisser purger la faillite de mon père sans jamais parler ensuite de remboursement… Je cédai, et nous vînmes nous fixer ici, où ma mère est morte en me bénissant, où mes sœurs se sont bien mariées et où moi-même j’ai rencontré un trésor, votre mère, mes enfants. Le jour de notre mariage, je découvris sous ma serviette un acte signé, légalisé, enregistré, par lequel le comte de Lorville déclarait m’avoir vendu les Colombiers et leurs dépendances pour la somme de un franc : la vente n’eût pas été légale sans ce franc qu’en riant mon ami me força de remettre à son notaire.
« Lorsqu’à son tour Robert de Lorville se maria, il me choisit pour être son témoin à l’exclusion de tant d’autres qui portaient les plus beaux noms de France.
« Enfin, quelques années après et à la veille de s’embarquer pour la Crimée, Robert laissait en France un testament par lequel, à défaut de M. Verkelin, il m’instituait le subrogé tuteur de son fils et de ses filles.
« À présent, jugez, mes chers amis, si je dois peu ou beaucoup aux enfants, à la veuve et au nom de Lorville. Eussiez-vous agi mieux ou autrement que votre père, dites-le franchement ? »
Charles et Louis répliquèrent d’une seule voix : « Non, certes et le premier ajouta : « Mon père, je vous prie d’excuser mes sottes paroles de tout à l’heure ; à l’avenir, je penserai avec une grande reconnaissance à votre ami, et tous ici nous ne saurions trop faire pour sa famille…
— Sûrement, dit enfin Pierre, mais…, mais…
— Quoi donc ? achève, parle sans crainte…
— Père, il me semble que je serais mort de chagrin s’il m’avait fallu abandonner l’état militaire. Ah ! père, que je vous plains !…
— Mon ami, j’ai beaucoup souffert alors ; cependant je me suis incliné devant l’austère devoir. À l’occasion, tu ferais comme moi, je n’en doute pas, mon fils…
— Je l’espère… » Mais Pierre répondait ceci sans conviction.
Lui ne désirait, ne prisait au monde qu’une carrière : les armes, et s’il avait vaincu sa paresse, son amour des exercices violents, c’était dans le but de conquérir sa première épaulette en sortant de Saint-Cyr. Bientôt il devait entrer au collège de Rouen pour se préparer aux examens…
Découvrant une ombre de tristesse sur la physionomie de M. Quillebec, Fanchette s’approcha :
« Parrain, dit-elle, je vous admire bien et je vous aime tant, tant… » Et puis à voix basse : « Parrain, Pierre accomplirait noblement son devoir, juste comme vous l’avez accompli ; je le sens, j’en suis sûre.
— Brave petit cœur ! tu devines toutes mes pensées », répliqua M. Quillebec, très touché, en caressant doucement les cheveux d’or de la fillette, que sa marraine serra ensuite dans ses bras.
Les jeunes gens se retirèrent bientôt, et à minuit le régisseur montait en voiture. Dans une de ses poches se trouvait le portefeuille contenant les billets de banque à côté d’un revolver à six coups. À la grande indignation de Mme Pochet, restée à la chaîne et qui hurla longtemps, M. Pochet fut autorisé à suivre la voiture.
Comme le grincement des roues du cabriolet n’arrivait plus à ses oreilles : « Ah ! murmura Mme Quillebec, Michel prend le raccourci au travers du petit bois, sans cela j’entendrais encore quelque chose ; et je suis bien fâchée qu’ils aient coupé par ce mauvais chemin. » Alors, en soupirant, elle ferma la porte, puis elle gagna sa chambre et son lit. Là elle se rappela tout à coup les confidences de Marie Alric, confidences qu’elle avait négligé de rapporter à Michel. Cependant elle se rassura en pensant que les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée, très bien fermées, étaient assujetties avec une barre de fer.
Le vent augmenta bientôt, et l’orage éclata. Françoise s’inquiétait des voyageurs ; pourtant ce n’était pas la première fois qu’en se mettant en route au milieu de la nuit, ils bravaient le mauvais temps. Ces hurlements prolongés de la chienne l’énervaient sans doute… Enfin, le jour parut, l’orage s’apaisa ; mais alors, au lieu de se lever comme elle faisait d’ordinaire dès l’aube, la maîtresse du logis s’endormit d’un lourd sommeil.



Une petite ligne blanche éclairait faiblement l’horizon au-dessus du bois de sapins lorsque Chérie quitta son lit. Réveillée par l’orage, dont elle éprouvait toujours une grande frayeur, elle n’avait pu se rendormir à cause des hurlements de Mme Pochet. Aussi la petite servante n’eut-elle aucune peine à se lever plus tôt que d’habitude. Une fois sa toilette achevée et sa chambre mise en ordre, elle regarda au dehors. Là-bas, à l’endroit d’abord éclairé, le soleil encore invisible dorait de légers nuages flottants. Tout à coup l’astre parut imperceptible sur un banc de brume, bientôt il grandit et se dégagea magnifique et resplendissant. Alors « une joyeuse fanfare de cloches et d’oiseaux », partant du village, gagna la vallée, puis le bois, pour éclater au milieu de l’avenue et des arbres du verger.
Cependant les hurlements ne discontinuaient pas, et intérieurement Chérie promettait « une correction à cette insupportable mame Pochet ».
En ouvrant la porte-fenêtre du rez-de-chaussée, la servante aperçut la jardinière, chargée d’une cruche pleine de lait, qui gravissait les marches du vieux perron.
« Bonjour, la Chérie, dit l’une avec son accent traînard.
— Bonjour, la Jeannette, répondit l’autre du même ton, et ça va bien chez vous ?
— Oui, grâce à Dieu ; mais savez-vous pourquoi mame Pochet fait cette vie-là ?
— Eh ! je ne le sais point. P’têtre bien qu’elle aura senti queuque varmine sous bois, renard ou blaireau, sûr et certain, allais marchais.
— Oh ! que non pas, on dirait plutôt qu’elle hurle la mort. Défunte ma grand’mère et défunt le père à mon homme, ils ont toujours observé que lorsqu’un chien criait de la sorte une nuit durant, c’était signe qu’une âme allait quitter le corps d’un chrétien.
— Madame dit comme ça qu’il faut se garder d’ajouter foi à ces histoires de vieilles gens et elle les appelle des superstitions.
— Madame, elle est fort savante ; mais da, elle sait point tout.
— Non, vraiment, tout de même elle en sait gros, allais marchais.
— N’importe, la Chérie, je m’en vais attendre le boulanger au passage ; il pourra me conter les nouvelles du bourg.
— Bon, j’irai avec vous, la Jeannette, tandis que mon fourneau s’allume. Espérez-moi cinq minutes. »
À cet instant les deux femmes entendirent tinter la sonnette de la grille ; le garçon boulanger l’agitait chaque matin pour avertir de son passage avant de déposer dans une sorte de niche le pain nécessaire à la consommation du jour ; ensuite, sans attendre, il remontait en charrette et s’éloignait afin de continuer sa distribution quotidienne.
Désireuses de causer un brin, Jeannette et Chérie descendaient rapidement l’avenue ; arrivées non loin de la route, elles éprouvèrent une vive surprise en apercevant la grille ouverte et sur le seuil, leur tournant le dos, le jardinier à côté du boulanger, tous deux accroupis devant Mme Pochet : celle-ci ne hurlait plus, mais geignait tristement.
En s’approchant, les nouvelles venues poussèrent une exclamation.
Là, dans une mare de sang, M. Pochet paraissait avoir rendu le dernier soupir, tandis qu’en poussant des cris plaintifs sa compagne lui léchait le museau.
Le jardinier répondit ceci aux questions de sa femme : « Tout à l’heure, m’en venant du côté de la niche aux chiens, je détachai Pochette qui, toujours hurlant, se précipita vers la grille, et je me dis à moi-même : Pour avoir mené une vie pareille, c’te bête a bien sur senti queuque chose de drôle sur la route. Alors, suivant Pochette jusqu’à la grille, je la trouvai déjà accolée et hurlant de plus belle… Bon, j’ouvre la petite porte, et derrière je vois Pochet qui remuait encore au milieu de son sang. Justement le garçon boulanger arrivait, il a sonné et voilà !… Ah ! monsieur Pierre, monsieur Louis, quel malheur ! le maître sera-t-il désolé à son retour ! »
Ces dernières paroles, Joseph les adressait aux aînés des Quillebec. Au cours d’une promenade matinale, les jeunes gens avaient aperçu le petit groupe et ils en approchaient pour s’enquérir.
Écartant chacun, Pierre palpa le corps de M. Pochet et demanda de l’eau.
Un puits était voisin, un seau plein fut vite tiré et apporté dont le contenu servit à laver le dos, le cou, la tête du pauvre animal ; celui-ci donna signe de vie au moment où le sang coula de nouveau. Aussitôt, cessant de gémir, Mme Pochet remua la queue.
Pendant que le garçon boulanger reprenait sa course et que Chérie regagnait le manoir et son déjeuner en retard, sur l’ordre de Pierre, Joseph refermait la grille, puis il transporta le blessé dans une cahute située tout auprès.
Instruits de l’événement par Chérie, les trois plus jeunes enfants accoururent bientôt, et l’un d’eux aida Louis, au moyen de mouchoirs déchirés, à bander les plaies du chien.
Mais comment l’animal se trouvait-il, grièvement blessé, devant la grille du manoir, au lieu d’être à l’auberge d’Yvetot auprès de Baptiste en attendant le régisseur ?
À cette question d’un des petits garçons, Louis crut avoir trouvé une réponse satisfaisante :
« Cette nuit, dit-il, Pochet, qui suivait la voiture, s’en sera écarté peut-être jusqu’à une grande distance sur la piste d’un lièvre, le chien est coutumier du fait, ensuite il n’aura plus senti le cabriolet, et, comme il s’en revenait au logis, un méchant gamin lui aura lancé un caillou très coupant. »
Pierre secoua la tête ; il n’adoptait pas cette version, parce qu’en examinant les plaies, il avait cru y suivre non pas les traces d’une pierre, mais celles de plusieurs coups de couteau, et une épouvante lui venait au cœur... Pourquoi avoir frappé un chien inoffensif ? Aurait-on attaqué le maître du chien ?
Le pays était sûr… pourtant il fallait s’enquérir le plus vite possible. S’adressant donc à ses jeunes frères :
« Écoutez, Charles, Jacques et André, leur dit-il, vous allez rentrer, car on s’inquiéterait de ne pas vous voir au moment du déjeuner ; vous direz à maman qu’ayant perdu du temps auprès de Pochet, Louis et moi, nous avons couru au château par le chemin du bois afin de ne pas faire attendre M. Verkelin. Vous nous rejoindrez avec Fanchette comme à l’ordinaire à l’heure de vos leçons. »
Louis ouvrait déjà la bouche pour s’écrier : « Nous sommes plutôt en avance ». Un regard de son aîné l’arrêta net.
Déjà en grand appétit, les trois garçons obéirent sans hésiter. Dès qu’il les vit hors de portée, Pierre dit à Louis :
« J’éprouve une angoisse mortelle, sans raison, je l’espère ; cependant je veux m’assurer que papa n’a été victime d’aucun accident. Nous irons donc, Joseph, toi et moi, explorer le vieux chemin jusqu’à la route neuve. Alors, si nous n’avons rien découvert et si les gens arrivant au marché de Villequier n’ont entendu parler d’aucun malheur, c’est que je suis un imbécile, ce que Dieu veuille. »
Un caractère résolu en impose toujours. Sans s’alarmer comme Pierre, le jardinier et Louis n’élevèrent aucune objection. Le dernier proposa seulement d’atteler le cheval à l’américaine : de cette manière on regagnerait vite le temps perdu.
« Non, répliqua Pierre, non, car maman vous entendrait tirer la voiture, et elle vous questionnerait ; pourquoi la tourmenter, si je rêve tout éveillé ? »
Huit heures sonnaient à l’église du village, lorsque les deux jeunes gens et le jardinier s’engagèrent sous bois dans la route naguère suivie par le cabriolet du régisseur.
Tout en pressant le pas, Louis et son frère relevaient les traces des roues de la voiture sur le sol détrempé. Malgré la pluie tombée récemment, ces traces demeuraient nettes, profondes et non interrompues.
Mme Pochet, qu’on avait emmenée, quêtait, nez en terre. le long du chemin. Tout à coup on la vit se mettre en arrêt, une patte levée, la queue raide ; puis elle se précipita sur un petit amas de feuilles : là elle gratta pour déterrer un objet qu’elle saisit entre ses dents et rapporta à ses maîtres.
C’était un vieux carnet d’ouvrier, très usé, très graisseux, où, sur la première page, un nom se trouvait inscrit, nom presque effacé que les jeunes gens ne s’arrêtèrent pas à déchiffrer, et Pierre donna l’objet au jardinier en disant :
« Aussitôt rentré au manoir, vous demanderez à maman la permission de porter à la mairie de Villequier ce livret, qui peut être utile à son propriétaire.
— Très bien, monsieur Pierre ; mais n’allez-vous donc pas vous en revenir avec moi ?
— Non, Joseph, lorsque nous tomberons sur la grand’route, si nous n’avons rien aperçu d’extraordinaire, et si les premières personnes interrogées n’ont entendu parler d’aucun accident, nous irons droit au château et vous à la maison, où vous n’aurez… Qu’as-tu ? comme tu es pâle ! »
Ces dernières paroles, Pierre les adressait à son frère.
Pendant que ses compagnons s’occupaient du livret, Louis s’était éloigné, et il revenait en courant, le visage décomposé. « Pierre, s’écria-t-il, les empreintes des roues cessent brusquement au haut du chemin des briqueteries pour se retrouver dans ce chemin-là.
— Bon Dieu, impossible ! » Mais, en disant cela, Pierre se précipitait déjà en avant, ainsi que Joseph et Louis. Mme Pochet donna alors de la voix. Ses aboiements, arrivant déjà affaiblis, paraissaient sortir de terre.
En effet, à une centaine de mètres, à l’endroit où un détestable chemin à pic croisait la vieille route, les empreintes des roues ne se retrouvaient plus, et on les apercevait de nouveau sur les talus d’un chemin très étroit, qui aboutissait à une briqueterie abandonnée depuis plusieurs années.
Les trois hommes comprirent que la chienne les appelait du fond de la briqueterie, où ils arrivèrent bientôt. Là, ce qu’ils virent dépassait toutes leurs craintes.
Couvrant une sorte d’entonnoir, un four autrefois, la capote du cabriolet restait seule visible ; au bord de l’entonnoir, entourée des débris des brancards brisés, la Grise gisait, la tête fracassée, dans une mare de sang coagulé. Entre le cadavre de la jument et la capote renversée, Mme Pochet hurlait « véritablement la mort », eût affirmé Jeannette.
En revivant plus tard cet épouvantable quart d’heure, Pierre et Louis ne surent jamais se rappeler comment, avec Joseph, et leurs forces décuplées, ils avaient soulevé, sans appuyer, à bras tendus, la carcasse du cabriolet, pour trouver dessous deux corps inertes et sanglants. Sur le cou de l’un, une roue semblait avoir pesé longtemps ; mais la poitrine labourée de cicatrices, les vêtements en lambeaux, la langue pendante et les yeux du pauvre Baptiste, sortis de leur orbite, démontraient que le malheureux avait livré un long combat à cette force brutale, inconsciente, demeurée victorieuse.
Au contraire, si l’expression du visage de Michel Quillebec témoignait d’une vive souffrance, son corps n’offrait aucune trace de lutte. Le malheureux régisseur avait dû promptement perdre connaissance, sans qu’il eût tenté de se dégager du caisson de la voiture, qui, appuyant sur ses cuisses, les serrait comme un étau.
Lorsque, avec mille précautions, les deux êtres inanimés eurent été transportés sur un amas de feuilles sèches amoncelées aux abords du trou, les deux fils, agenouillés auprès de l’un de ces corps, encore tiède, voulurent espérer et douter du malheur… Pendant longtemps ils frictionnèrent la poitrine et soufflèrent au visage de leur père. Certes la mort ne remontait pas au delà de quelques minutes, puisque les membres gardaient de la souplesse.
Quant à Baptiste, le jardinier se convainquit vite que celui-là était déjà absolument rigide et glacé. N’osant d’abord interrompre des soins qu’il jugeait inutiles, plein de compassion devant le désespoir et les tendres appels des jeunes gens, Joseph s’approcha enfin de Louis, qui sanglotait.
« Monsieur, murmura-t-il, monsieur Louis, il faut pourtant nous décider, la matinée avance. Madame sait peut-être déjà quelque chose. »
Pierre entendit, et, toujours occupé à épier un signe de vie, que rien cependant ne laissait soupçonner, il s’adressa à son frère :
« Joseph a raison, lui dit-il, retournez tous deux au manoir, préparez maman, ne la désespérez pas encore ; avertissez aussi la pauvre Chérie, et ramenez l’américaine au haut du chemin, avec des matelas et deux hommes pour porter là-haut les… »
La voix de Pierre s’éteignit dans un sanglot… Louis et le jardinier s’éloignèrent. Le premier était saisi d’un véritable désespoir à la pensée de ce qu’il devrait apprendre à sa mère. Le second se disait : « J’oserai jamais conter son malheur à la Chérie ».
Resté seul avec Mme Pochet, qui n’avait pas voulu quitter le maître, dont elle léchait par instants les mains pendantes, Pierre frictionna longtemps le haut du corps en évitant de regarder les jambes brisées du malheureux régisseur. « Tant qu’il ne sera pas froid, j’espérerai, et je prierai Dieu de nous le conserver », répétait le fils à demi-voix. Cette phrase, il la recommençait sans cesse, et, en s’écoutant parler, il s’accrochait à l’espérance, car enfin ce visage ne se refroidissait pas sensiblement ; on lui avait toujours dit que les cadavres devenaient promptement raides : eh bien, ces bras, ce cou demeuraient souples ; et puis, n’affirmait-on pas que les chiens s’éloignaient des morts ?… Au contraire, Mme Pochet continuait à lécher ces mains inertes.
Quelle ardente prière monta alors vers Dieu, auquel Pierre offrit sa vie pour que sa mère retrouvât son mari blessé, malade, mais vivant !… On le soignerait, on le guérirait… Et lui, Pierre, deviendrait si bon, si soumis…
Et il se reprochait une foule de choses, et il criait : « Papa, je ne vous ai pas assez aimé, pas assez apprécié, je me révoltais souvent contre vous. Ah ! père chéri, ouvrez les yeux ; Dieu de bonté, rendez-le-nous, et jamais plus je ne vous offenserai. »
Tout à coup plusieurs corbeaux traversèrent l’espace ; bientôt, se détachant de leurs compagnons, deux ou trois s’abattirent non loin des débris du cabriolet. Là, en croassant, les oiseaux noirs agitaient leur tête, comme pour se montrer les uns aux autres la forme rigide de Baptiste et la carcasse de la Grise. Avant de partir, Joseph avait recouvert d’un plaid trouvé près de la voiture le corps du cocher, auquel, en son égoïsme filial, Pierre ne songeait plus du tout. Rappelé au sentiment de cet autre malheur, il s’en vint auprès de Baptiste ; mais, après avoir soulevé la couverture, il la laissa vite retomber. Le père de Chérie était bien mort. Pauvre petite Chérie, si bonne fille, si dévouée à ses maîtres, si patiente avec les cinq garçons qui la tourmentaient bien souvent !
Pierre essaya de chasser les corbeaux. Un instant effrayés, ceux-ci revinrent en plus grand nombre. Reprenant sa garde et ses soins infructueux, le jeune homme s’aperçut bientôt d’une extrême fatigue, sa tête tournait. Parti à jeun, il avait faim et honte de sentir le besoin de manger au milieu de cette angoisse. Alors il tira sa montre. L’aiguille marquait midi. Au même instant, il perçut à peu de distance un bruit de roues grinçant sur des cailloux… le bruit se rapprocha, puis des voix, celle de Joseph et celle de M. Verkelin. Et dans le chemin creux, soutenue par Louis, leur mère apparut. Pierre fit quelques pas, et, prenant dans les siennes deux mains glacées, il conduisit la pauvre femme auprès de celui qu’elle avait vu partir plein de vie douze heures auparavant.
Louis, en embrassant sa mère, lui avait dit d’une voix brisée : « Mon père et Baptiste ont été renversés sous le cabriolet, ils sont blessés et demandent du secours ». Pendant qu’on attelait, qu’on rassemblait les choses jugées nécessaires pour ramener au logis les victimes de l’accident, sûre qu’on lui cachait une partie de la vérité, Mme Quillebec parvint néanmoins à dominer son angoisse, et, les yeux secs, elle dirigea chacun des préparatifs avec l’aide de Fanchette, tandis que Chérie, la tête perdue, courait çà et là.
Les deux femmes montèrent bientôt en voiture, accompagnées par un robuste ouvrier des environs. À côté de Joseph, Louis conduisait ; Charles s’était glissé entre sa mère et Chérie.
En route on rencontra M. Verkelin à cheval, qui suivit l’américaine.
Restés au logis sous la garde de Fanchette, Jacques et André mêlèrent leurs larmes à celles que la petite fille ne cherchait plus à retenir.
Durant le trajet, Mme Quillebec demeura muette, les mains jointes et les yeux fermés. En apercevant son fils aîné, elle domina encore son émotion ; mais, une fois agenouillée auprès de ce mari horriblement mutilé, sûre qu’elle ne le reverrait plus vivant, la malheureuse pleura enfin, et les trois fils sanglotèrent.
Osant à peine fixer les restes de son père et soutenue par Joseph, Chérie, de son côté, poussait des cris discordants.
Mme Pochet avait été écartée, mais elle se posta non loin du maître, étendue, le mufle entre ses pattes et la queue immobile. Tout à coup cette queue balaya joyeusement le sol ; en même temps, sous les lèvres de sa femme, les mains de Michel semblèrent tressaillir ; enfin un douloureux soupir s’échappa de sa bouche blême… Le cœur et le pouls battirent faiblement. Michel vivait ; mais en quel état ! Pourrait-il seulement supporter le trajet ?
Cependant, en étendant elle-même cet être chéri sur un matelas et en veillant au moindre cahot, au moindre mouvement inutiles, Françoise ne doutait pas… Dieu ne pouvait lui avoir rendu son mari pour le lui enlever…



Au matin du même jour, Marie Alric, levée plus tard que d’habitude, se hâtait de vaquer aux soins du ménage ; mais elle se sentait triste et lasse à mourir. Son mari n’était pas rentré, et elle se demandait en quel état il reviendrait. Tout à coup, dans un cellier attenant à la cuisine, elle entendit un léger bruit. Pourtant aucune bête ne couchait là. Un voleur… Hélas ! à moins d’emporter la pauvre vaisselle ébréchée, que pouvait dérober un voleur ? Un rat sans doute.
Voulant en avoir le cœur net, Marie ôta ses sabots, et à pas de loup elle s’en vint appliquer l’œil à un petit trou pratiqué dans la muraille ; par là elle aperçut Martin, plus hâve, plus déguenillé que jamais. Ah ! bonté divine, à quel travail se livrait-il donc ? Pleine de sombres pressentiments, retenant sa respiration, tandis que son cœur battait à l’étouffer, Marie continua à observer celui qui se croyait à l’abri de tout regard indiscret et que mettait en pleine lumière un gai rayon de soleil filtrant au travers de l’huis mal joint.
Après avoir poussé les verrous des deux portes, celle de la cour et celle de la cuisine, Martin tira de sa poche un paquet enveloppé dans un vieux foulard. À trois reprises différentes, il fit le geste de développer le foulard, sans doute afin d’en inspecter le contenu… mais il s’arrêta toujours en chemin ; tout à coup, semblant obéir à une résolution soudaine, il découvrit une cachette dissimulée sous l’âtre de la vieille cheminée ; cette cachette, ignorée de Marie, était certainement vide. Martin y déposa le paquet, qu’il laissa ou reprit à plusieurs reprises ; en fin de compte il le serra dans une poche de sa blouse. À cet instant, les yeux attachés sur ses mains, il parut trembler et il frotta vigoureusement ses deux poignets avec de la cendre ; il agissait ainsi avec des gestes de fou. Puis, ayant replacé la pierre de l’âtre, Martin épousseta son pantalon et plongea son visage dans un seau plein d’eau. Ensuite, retirant très lentement les verrous, une fois la porte ouverte il se glissa dehors en rasant la haie jusqu’à la barrière. Arrivé là, il essaya de siffler, de chanter ; sa voix le trahit et ses pas étaient mal assurés.
Alors, entrant dans la cuisine, où il vit sa femme très affairée à laver le plancher : « Bonjour, la Marie, dit-il.
— Bonjour, Martin, répondit Marie sans lever les yeux.
— Je suis fâché de n’être pas rentré hier soir ; ce n’est pas ma faute, je t’assure.
— Ah !
— Non, pour de vrai ; le charcutier m’a demandé de l’aider cette nuit parce qu’il avait un tas de choses à préparer en vue de la fête de dimanche, et, comme il me proposait cinq francs, je n’ai point refusé. Tiens, voilà les cinq francs que je t’apporte. »
Très étonnée, la femme tendit machinalement la main. Quand son mari gagnait quelque argent, il y avait beau temps qu’il ne le rapportait plus chez lui… « Oh ! fit-elle, qu’est-ce ceci ? » et elle regardait les manches de la blouse, où des taches rouges étaient visibles çà et là.
Devenu subitement pâle et d’une voix altérée, Martin répliqua :
« Du sang de porc, sans doute, puisque j’ai aidé le charcutier… et… d’abord, ayant oublié de retirer ma blouse, tu comprends… »
Déjà troublée par ce qu’elle avait aperçu tout à l’heure, Marie éprouvait un véritable malaise en fixant les taches qui ressortaient sur les manches d’un bleu clair et passé à cause de maintes lessives ; ce malaise se changea en épouvante lorsque, une heure après, Martin lui dit, au moment où ils prenaient ensemble un frugal repas :
« Faudrait laver cette blouse, j’aime pas ces vilaines taches, et puis, si par hasard on causait de quelque chose, faudrait jamais parler de ces éclaboussures-là.
— Qu’as-tu fait ? Au nom du Dieu vivant, avoue-le-moi ! s’écria Marie, debout, les mains jointes, et tout le corps secoué par un frisson.
— Folle, j’ai rien fait, je te le jure ; tais-toi et laisse-moi tranquille. »
En répondant ainsi, Martin paraissait très en colère, mais non point troublé, et il acheva de déjeuner en tournant le dos à sa femme. À partir de ce moment, Marie vécut dans une perpétuelle angoisse ; sûre que son mari avait menti, elle s’attendit aux plus horribles découvertes.
Aussi, dans l’après-midi, lorsque le bruit de la catastrophe de la briqueterie se répandit à Villequier et aux environs, la malheureuse femme fut-elle convaincue que Martin n’était pas étranger à ce malheur, dont cependant on n’accusait encore personne.
En effet, au manoir, comme au château et au village, on expliquait à peu près ainsi le terrible accident :
Baptiste conduisait et M. Quillebec dormait très probablement. Tombé aussi dans un demi-sommeil, le cocher avait peut-être tiré une des rênes et forcé ainsi le cheval à incliner sur la gauche, cela malheureusement au sommet de la montée et à l’ouverture du chemin détestable à pic qui descend à la briqueterie. Violemment poussée et blessée par le cabriolet, la Grise dut s’emporter, et, avant que maître et cocher se fussent rendu compte du danger, la catastrophe était devenue inévitable.
Alors que la jument, projetée sur l’angle d’un énorme pavé, mourait du coup, des deux hommes culbutés sous le véhicule renversé, l’un s’était promptement évanoui, tandis que l’autre succombait, mais après une lutte acharnée contre un poids écrasant.
Cette version paraissait encore plausible, lorsque, trois jours après l’événement, M. Verkelin ramena de Paris M. Nélaton, le plus justement renommé des chirurgiens de l’époque.
Depuis la veille la dépouille de Baptiste reposait dans le pittoresque cimetière de Villequier, où l’avaient accompagnée les habitants du château et presque toute la population du village. Le deuil était conduit par les fils aînés du régisseur.
Après la triste cérémonie, Mme de Lorville se rendit chez le notaire de Caudebec pour déposer une somme assez importante destinée à doter Chérie.
Accourue à la nouvelle du malheur, Mme de Lorville paraissait encore plus désolée que Mme Quillebec. La dernière ne voulait pas désespérer et elle soignait son mari sans le quitter une minute : mais la châtelaine se reprochait amèrement d’avoir consenti à ce fatal voyage. Aussi prit-elle une subite résolution le deuxième jour lorsque, en arrivant au manoir, on lui apprit que Michel demeurait toujours privé de connaissance, quoiqu’il eût avalé un peu de bouillon et ouvert parfois des yeux troublés.
« Que dit le médecin ? Vous l’avez vu tout à l’heure, n’est-ce pas, mon oncle ? demanda Mme de Lorville à M. Verkelin, qu’elle rencontra dans la grande salle des Colombiers.
— Il craint seulement une congestion cérébrale, Marguerite ; l’état des jambes me paraît plus inquiétant qu’au docteur : celui-ci croit les plaies très guérissables et affirme que tout le danger réside dans le cerveau.
— Tel n’est pas votre avis ?
— Non ; ayant assisté à deux pansements, les plaies m’ont semblé pires au second ; je redoute la gangrène pour une jambe surtout.
— Eh bien, mon oncle, il faut télégraphier à Paris, où vous connaissez sans doute un très habile chirurgien.
— Certes, M. Nélaton, mon collègue de l’institut ; cependant il est tellement occupé, que je prévois un refus. Tant de télégrammes doivent l’appeler !… Marguerite, en brûlant le pavé, je puis atteindre à Yvetot l’express partant du Havre à midi, je verrai Nélaton en arrivant à Paris, et je le ramènerai. Dès le premier train montant, qu’une voiture attelée nous attende à la gare demain matin. »
Aussitôt et sans vouloir s’attarder à consulter Mme Quillebec, Mme de Lorville courut donner les ordres nécessaires au voyage de son oncle, admirant comment, dans les circonstances graves, l’esprit d’un distrait devenait présent et lucide.
Jour et nuit, Mme Quillebec veillait le blessé ; dévorée d’angoisse ce matin-là, elle était résolue à exiger l’aide d’un chirurgien de Rouen, aussi éprouva-t-elle une vive satisfaction lorsque Mme de Lorville lui annonça le départ et le but du voyage de son oncle.
« Merci, dit l’une, merci de tout cœur, vous êtes bonne.
— Ah ! chère amie, reprit l’autre, je me fais horreur à moi-même, car n’était-ce point uniquement dans l’intérêt de ma fortune que votre mari avait entrepris ce voyage ? Nous le sauverons, j’ai confiance. Hélas ! une victime, c’est déjà trop ! »
À voix basse, les deux femmes causaient dans l’embrasure de l’une des fenêtres de la chambre de Michel. Fanchette remplaçait pour un instant sa marraine auprès du blessé qui semblait assoupi et plus calme. Pourtant il n’avait encore reconnu personne : mais sa physionomie se contractait si d’autres que sa femme ou sa filleule lui donnaient des soins. La pauvre Fanchette eût désiré ne jamais quitter ce chevet. En proie à une douleur intense qu’on éprouve rarement dans l’extrême jeunesse, la fillette se demandait au milieu de son chagrin : « Pourquoi maman ne vient-elle plus aux Colombiers ? Cependant maman n’est pas malade, quoiqu’elle ait bien mauvaise mine ; hier elle passait sur la route et elle m’a demandé des nouvelles, mais sans vouloir entrer. Je lui disais : « Venez, maman, marraine vous recevra comme elle reçoit Mme de Lorville et cela lui fera du bien de vous voir… »
En effet, la veille Fanchette et Pierre avaient appelé Mme Alric. Lorsque celle-ci les eut quittés après s’être informée du blessé, et sans avoir voulu franchir le seuil de la grille, Fanchette pleura encore plus tristement. Quant à Pierre, cette grande douleur le rendait farouche. Il en voulait à ses frères de causer de choses indifférentes, et même de manger avec appétit ; comme on ne le laissait point entrer chez son père, il errait solitaire et misérable du manoir au jardin, du jardin au manoir, distrait seulement par les cris et les sanglots de Chérie… Il pensait aux jours d’autrefois, si calmes, si heureux, et qu’il n’avait pas su apprécier. Et puis ce coup de couteau, peut-être reçu par le chien, lui revenait à l’esprit ; il n’osait en parler à sa mère, et M. Verkelin avait traité ses idées de pures chimères, assurant que M. Pochet s’était sans doute blessé aux ferrures désagrégées des roues du cabriolet.
Au bout de vingt-quatre heures, M. Verkelin ramena aux Colombiers le grand chirurgien et un interne des hôpitaux.
Lorsqu’il se fut entretenu un instant en particulier avec M. Gérard, le médecin de Caudebec, M. Nélaton examina le blessé, toujours insensible en apparence, et sonda ses plaies. « Qu’en pensez-vous, Humbert ? » dit-il ensuite à l’interne, qui avait suivi de l’œil tous les mouvements de son chef.
L’interne répliqua à voix basse : « Je pense avec vous, docteur, que les deux sections sont indispensables.
— Les deux, non, mais une seule, car nous sauverons la jambe droite ; demain il eût été trop tard pour tenter l’opération, qui réussira aujourd’hui. Préparez tout, aurons-nous de la glace ? Quant à en attendre de Rouen ou du Havre, on risquerait de perdre un temps précieux. Je vais avertir la famille. »
Alors, avec des paroles d’espoir et de consolation, le chirurgien essaya de préparer Mme Quillebec. Celle-ci, à côté de M. Verkelin et de son fils aîné, avait assisté à l’examen chirurgical ; à demi-mot elle comprit, et en pâlissant :
« Il faut, dit-elle, vous voulez… opérer… couper… Ah ! mon Dieu ! et sans qu’il se reconnaisse, se prépare, consente…
— Hélas ! madame, les minutes, les secondes sont précieuses. Faites donc la part du malheur… Soyez une aide et non pas une entrave.
— J’obéirai, docteur, murmura la malheureuse femme.
— Moi aussi. Que dois-je faire ? ajouta Pierre.
— Vous, madame, après avoir embrassé votre mari, lorsque le moment sera venu, retirez-vous hors de cette chambre, mais à portée de ma voix, et priez durant… quarante minutes… Alors si, comme j’en ai la conviction, M. Quillebec avait repris connaissance, montrez-lui un visage calme et des yeux secs. Tout est possible aux femmes aimantes, je le sais de longue date. Et vous, jeune homme, en une heure, pourrez-vous me procurer plusieurs kilos de glace à rafraîchir ?
— Chez ma nièce, s’écria M. Verkelin, à deux kilomètres d’ici, il y a une glacière pleine à déborder.
— J’y cours », reprit Pierre, qui sortit très soulagé d’avoir une occasion de s’occuper. En bas, trouvant Jacques et André, dont la pauvre petite figure désolée faisait pitié, il les emmena avec lui ; mais auparavant il avait posté Louis et Charles sur les dernières marches de l’escalier.
Bientôt, avant terminé les préparatifs nécessaires à l’opération, le jeune interne fit un signe au chirurgien. Mme Quillebec comprit ce signe, et, tout le corps agité d’un tremblement convulsif, elle vint s’agenouiller un moment auprès du mari qu’on allait mutiler et qu’elle embrassa doucement sans prononcer une parole. Toujours muette, elle s’éloigna suivie de M. Verkelin.
« Pauvre femme ! » dit M. Nélaton ; puis, s’adressant au docteur Gérard : « Fermez la porte à clef, lui dit-il, et ne vous occupez qu’à compter les pulsations du blessé, tout haut, comme ceci : un, deux, trois, un, deux, trois, en suivant chaque mouvement juste comme il se produira dès que j’aurai endormi le patient… »
Quarante minutes après, entrouvrant la porte qui donnait sur le palier du premier étage :
« La glace est-elle arrivée ? demanda le jeune docteur.
— Oui, monsieur, la voici », et en tendant un petit baquet, Louis ajouta : « L’opération va-t-elle bientôt commencer ? »
— L’opération est terminée et aussi heureusement que possible. » En répondant ainsi, l’interne, chargé du baquet, refermait la porte tandis que, d’un autre côté, Mme Quillebec et Pierre étaient appelés par le grand chirurgien. Celui-ci, en posant un doigt sur ses lèvres, avait murmuré : « Venez et soyez calmes et silencieux, en songeant qu’une émotion pourrait être fatale au blessé. »
La mère et le fils s’approchèrent du lit et ils surent se montrer tels que le désirait l’opérateur. Cependant une joie les attendait au milieu de leur angoisse. Ce père, ce mari, que depuis la nuit terrible ils voyaient constamment inerte, leur souriait à présent et les appelait par leur nom : « Françoise, Pierre, disait-il, résignons-nous : moi, je me soumets. Je sais que vous m’aimerez encore mieux…
— Songez à votre promesse », murmura alors le chirurgien en serrant la main de Mme Quillebec.
Refoulant ses larmes, Françoise posa ses lèvres sur le front pâle de Michel en lui répondant : « Dieu est bon, mon ami, je le bénis et le remercie ».
Alors le régisseur reprit : « Je voudrais embrasser les autres et Fanchette, et puis un prêtre, notre curé… et puis…
— Et puis rien du tout, mon cher ami », s’écria le chirurgien d’un air résolu, et s’adressant à Mme Quillebec, il ajouta : « Madame, je me fie à vous, usez donc de votre influence afin que mon malade m’obéisse. Qu’il embrasse ses enfants, qu’il cause ou plutôt qu’il écoute son curé durant cinq minutes. Ensuite pas un mot, pas une parole avant demain. M. Humbert passera la nuit au chevet de M. Quillebec, qui, Dieu aidant, sera sur pieds dans un mois.
— Sur pied, au singulier », fit le dernier en souriant.
Une demi-heure s’écoula encore ; ce temps était nécessaire à l’application du dernier pansement sur la jambe blessée et de la glace sur le restant de l’autre.
Ensuite, les quatre garçons avec Fanchette vinrent et s’en allèrent, ayant mérité ce compliment de M. Nélaton :
« Voilà de braves enfants et des enfants braves et obéissants. »
Le curé de Villequier fut introduit à son tour. Au bout des cinq minutes accordées par le docteur, le prêtre quitta son ami.
Alors M. Nélaton retourna auprès du blessé. « Merci, de tout cœur, dit ce dernier.
— Hélas ! répliqua le chirurgien, j’aurais été heureux de n’être pas obligé de vous mutiler. Cependant j’éprouve un certain orgueil en pensant que, sans moi, l’autre jambe n’eût pas été sauvée et j’en réponds maintenant.
— Encore une fois, merci, docteur… À présent j’ai à déposer au sujet d’un crime : la justice est-elle prévenue ? Pourquoi ne m’a-t-on pas encore interrogé ? »
Sans entrer en discussion avec son patient, croyant d’ailleurs à une divagation produite par le chloroforme sur un cerveau affaibli, M. Nélaton répondit :
« Mon cher monsieur, la justice était avertie ; malheureusement une très grave affaire retient à Bolbec tout le parquet d’Yvetot, et l’on ne pourra vous entendre que demain… soir ; d’ici là, restez en repos.
— Au moins verrai-je le juge de paix de Caudebec ?
— Ah ! mon collègue ici présent vient de m’apprendre que le juge de paix de Caudebec avait la rougeole, n’est-ce pas, monsieur Gérard ? »
M. Gérard ouvrait la bouche pour s’écrier qu’il n’avait rien dit de semblable, mais un regard furieux du chirurgien l’obligea à murmurer :
« Oui, c’est cela, la petite, très petite rougeole, je crois du moins, enfin…
— Enfin, une maladie qui peut avoir des suites graves, vu l’âge de ce digne homme. »
Alors, après un dernier geste amical adressé à Michel et l’interne, M. Nélaton quitta la chambre suivi du docteur Gérard. Une fois qu’il eut rejoint Mme Quillebec, Mme de Lorville et M. Verkelin réunis dans une pièce voisine :
« Eh bien, s’écria le grand chirurgien, n’ai-je pas menti avec un superbe aplomb ?
— Quoi ! vous mentiez réellement ? reprit M. Gérard.
— Certes », et aussitôt, mettant ses auditeurs au courant du danger qu’il y aurait à faire subir un interrogatoire au blessé et du désir exprimé par celui-ci de déposer à propos d’un crime, M. Nélaton ajouta :
« Aussitôt qu’il reprit possession de ses facultés, M. Quillebec manifesta ce désir.
— Oh ! dites-moi à quel moment mon mari comprit ? S’est-il vu opérer ? »
Mme Quillebec n’avait pas encore eu le courage de poser ces diverses questions.
« Madame, répondit le chirurgien, votre mari n’a, je le crois, éprouvé aucune souffrance durant l’amputation ; il s’est vite endormi sous l’action du chloroforme ; ensuite, l’opération terminée avec succès, lorsque nous l’avons réveillé, il parut sortir d’un rêve, et, sans paraître surpris de nous apercevoir là et de se voir mutilé, il murmura : « C’était la volonté de Dieu ; mais je ne voudrais pas mourir sans embrasser les miens et sans causer avec un prêtre, ensuite je veux, je dois éclairer la justice. »
— La fièvre le faisait ainsi parler, c’était du délire ! s’écria le docteur Gérard.
— En tout cas, je répète et vous charge, monsieur, de répéter, le cas échéant, que M. Quillebec ne peut recevoir aucune visite, sous peine des plus graves complications, avant neuf jours, c’est-à-dire avant que la période inflammatoire, suite inévitable d’une opération semblable, ait été dépassée. D’ailleurs je vais écrire cela et le signer. »
Le grand chirurgien se méfiait évidemment de celui qu’il appelait « son collègue de Caudebec ».
Bientôt après, ayant décliné une invitation de Mme de Lorville, M. Nélaton accepta seulement une collation au manoir en attendant qu’on attelât une voiture destinée à le conduire à Yvetot.
En déjeunant, le chirurgien causa avec ses hôtes d’un moment, et ses affirmations au sujet de Michel soutinrent le courage de Françoise pendant les jours suivants où, accompagnée de délire, la fièvre ne quitta pas le blessé. Cet état, le chirurgien l’avait prédit et décrit… Néanmoins quelles inquiétudes éprouvèrent alors la mère et les enfants !
Fanchette servit elle-même le convive, qui mangeait de grand appétit. À la fin du repas, M. Nélaton entendit, derrière la porte-fenêtre restée ouverte, une conversation très animée entre Fanchette et l’un des petits garçons.
« Non, disait l’une, non, mon chéri, ce serait très bête, très indiscret, et il pourrait se fâcher, lui qui a été si bon pour parrain.
— Pas déjà si bon : un homme très bon aurait-il coupé sa pauvre jambe, à papa ? Pense un peu, Fanchette, comment tu ferais pour courir avec une seule jambe.
— Pourtant, si ça l’empêche de mourir. Ah ! Jacques, je voudrais donner une des miennes, les deux, pour garder la sienne, à parrain. Mais ne répète pas ce que tu viens de dire devant la mère, mon petit Jacques. »
Poursuivant son idée, Jacques reprit : « Tout de même, Fanchette, c’est pas gentil à toi de m’empêcher… peut-être qu’il le guérirait, et comme M. Pochet n’a pas mal aux jambes, il les lui couperait pas… »
Le chirurgien appela les enfants. « Venez çà, leur dit-il, et causons de M. Pochet. Voyons, mon petit homme, cet individu, est-ce un ami, un domestique, un fermier ? »
Très intimidé, Jacques baissait la tête et murmurait à demi-voix : « Dis, Fanchette, dis-lui, j’ose pas, moi !
— Osez, mon enfant, il faut toujours oser formuler sa pensée. »
Alors, prenant courage, Jacques fixa ses grands yeux limpides sur les yeux de son interlocuteur : « Ah ! monsieur, dit-il, c’est pas un domestique, mais c’est notre chien, notre bon ami chien, il s’appelle M. Pochet, et sa femme c’est Mme Pochet, et M. Pochet il a été blessé d’un coup de pierre, juste le même jour que papa, et il est si, si malade, et ça me fait tant de peine et aussi à Mme Pochet ! bien sûr que j’ai plus de chagrin de papa, mais tout de même j’en ai pour M. Pochet. »
Devant les yeux noyés du petit garçon, le grand chirurgien se sentit ému, et arrêtant d’un geste la mère qui voulait imposer silence à son fils, il reprit en souriant :
« Madame, Jacques a gagné sa cause ! Qui peut le plus peut le moins, dit le proverbe : amenez-moi M. Pochet, et sans doute ferai-je un vétérinaire passable. »
Suivi de Fanchette, Jacques se précipita dehors ; un instant après, les deux enfants rentrèrent précédant Joseph, qui était chargé d’un panier et accompagné de Mme Pochet.
Dans le panier, brûlé par la fièvre et la langue pendante, l’animal paraissait beaucoup souffrir, mais il ne protesta nullement lorsque le chirurgien, ayant mis les plaies à découvert, les sonda et les banda de nouveau, d’une autre façon, en expliquant la méthode à suivre jusqu’à complète guérison. Puis il chargea Fanchette de surveiller les deux pansements quotidiens, ajoutant que peut-être M. Humbert voudrait bien donner son avis au sujet de ce nouveau malade.
Sans écouter un mot de remerciement, M. Nélaton offrit ensuite son bras à Mme de Lorville, qui devait l’accompagner jusqu’à Yvetot.
Une voiture attelée les attendait devant le perron. Là ils trouvèrent M. Verkelin, très affairé à écrire quelque chose avec un morceau de craie sur le dos de la capote à demi relevée de la Victoria.
« Adieu, Verkelin, adieu, mon ami », dit le chirurgien, qui s’étonna d’abord de n’obtenir aucune réponse, puis il se rappela soudainement les distractions de son collègue, distractions devenues légendaires au palais de l’institut, et, s’adressant à sa compagne de route :
« Inutile d’insister, n’est-ce pas, madame ?
— Absolument inutile, docteur, voilà l’esprit de mon oncle parti ! Depuis quatre jours cet esprit n’avait pas erré une minute, mais il va regagner le temps perdu. Justin, à la station d’Yvetot, un peu vite, car l’heure presse ; cependant qu’on descende au pas l’avenue. »
Ce dernier ordre, la nièce les donnait par crainte de ce qui pouvait arriver si, une fois la voiture en marche, le distrait n’interrompait pas l’opération mathématique. En effet, loin de s’arrêter, la main continua à s’agiter et le morceau de craie à couvrir de dessins bizarres la capote vernie ; les jambes, le corps suivirent la main, et, de plus en plus vite, le savant calcula, écrivit et courut.
Enfin, soudainement rappelé à lui-même au moment où Justin ouvrait la grille, mais la pensée encore vague, M. Verkelin considéra d’un air rêveur les occupants de la Victoria : « Étrange chose, murmura-t-il, bien étrange en vérité, je viens d’avoir une réelle distraction, et cependant, Marguerite, vous m’accordez toujours que je suis l’être le moins distrait de la création ; j’ai, hélas ! mille défauts et cent travers, mais, Dieu merci, pas celui-là.
— Non, certes, mon oncle, ni celui-là, ni aucun autre », répliqua la nièce en souriant doucement, tandis que son compagnon luttait contre une violente envie de rire et que, pour ne pas éclater, Justin s’élançait à côté du cocher. Les chevaux, enlevés d’une main ferme, partirent à fond de train, et l’homme « le moins distrait de la création » reprit son calcul et agita le morceau de craie sur l’un des poteaux voisin de la grille, cela au grand ébahissement de quelques gamins qui, bouche bée, regardèrent longtemps « le monsieur du château, nu-tête, écrivant des drôles de choses en parlant tout bas ». « Un toqué, sûr et certain, dit l’un.
— Non, un sorcier, sauvons-nous, car y pourrait bien nous jeter queuque sort », reprit un petit pâtre.
Aussitôt, saisis de terreur et ôtant leurs souliers pour mieux courir, les enfants ne s’arrêtèrent qu’au bas de la colline, en vue des premières maisons du village.



Lorsque neuf jours eurent encore passé, l’interne annonça que sa présence était désormais inutile et que M. Gérard se déclarait satisfait du malade.
Par le fait, M. Gérard ne faisait plus qu’opiner du bonnet. Et même, quant à M. Pochet, il n’osait prescrire le moindre remède sans prendre l’avis de « son jeune et éminent collègue ». Celui-ci essayait en vain de rendre confiance dans ses propres lumières au médecin de la famille.
« Non, disait le dernier, non, je suis un véritable âne pour avoir montré un tel aveuglement vis-à-vis de semblables blessures ; peut-être, soigné par un autre dès le début, mon ami Quillebec aurait-il encore ses deux jambes ? »
Montrant à tous un visage serein, l’amputé ne témoignait à personne des regrets et un chagrin dont sa femme devinait seule l’étendue et la profondeur.
Et puis, dans quelque temps, il y aurait une décision à prendre, décision qui causait à la mère de famille un grand souci, parce qu’il lui paraissait trop certain que désormais Michel ne pourrait continuer à gérer une fortune, des biens et des terres disséminés. Pour s’occuper de tout cela, il fallait une santé, une activité constantes.
Cependant, les émoluments de régisseur une fois supprimés, comment garder les Colombiers et suffire à l’éducation de cinq enfants ?
Dans les termes les plus délicats, Mme de Lorville avait déjà affirmé que M. Quillebec resterait encore un soutien, un conseil inappréciables ; il prendrait un aide actif, voilà tout.
Mais Françoise redoutait l’avenir, elle se représentait aussi le chagrin de ses fils aînés obligés, sans doute, à abandonner des carrières où les préparations seraient trop coûteuses pour l’état réduit de leur fortune.
« Nous étions trop heureux, se disait encore la pauvre femme, et à présent le malheur nous trouve désarmés… »
Il peut sembler étrange que personne au château et au manoir ne songeât à la déclaration de Michel, au sujet d’une déposition devant la justice ; il en était pourtant ainsi ; sans même en avoir parlé à ses fils, au milieu de son angoisse et de mille préoccupations, Françoise avait absolument oublié le désir exprimé par son mari. Quant aux médecins et à M. Verkelin, ils considéraient ce désir comme une simple divagation.
Le neuvième jour, M. Humbert leva la consigne ; et chacun parut tomber des nues, lorsque, après avoir adressé quelques paroles de gratitude à l’interne, M. Quillebec ajouta :
« Maintenant, je puis parler et être interrogé, n’est-il pas vrai ?
— Oui, sans abuser de la permission, vous le pouvez.
— Prévenez donc la justice, car un crime a été commis, et depuis que mes idées sont bien nettes, je me reproche de n’avoir pas encore mis qui de droit sur la piste des coupables et des meurtriers de Baptiste.
— Quoi, tu savais ? Nous espérions que tu ignorais encore cela, s’écria Mme Quillebec.
— Ma chère amie, les malades entendent et comprennent plus qu’on ne le croit ; mais apprends-moi comment Chérie supporte son malheur ?
— Elle est désolée et pleure sans cesse.
— Nous devons la doter avant nos propres enfants.
— Mme de Lorville a pris les devants.
— Ah ! elle se montre toujours bonne, toujours charitable… »
M. Humbert intervint alors :
« Mon cher monsieur, dit-il, nous allons nous occuper d’avertir la justice, cependant reposez-vous jusqu’au moment où vous serez interrogé. Afin d’empêcher toute imprudence, je différerai mon voyage de vingt-quatre heures. »
Le soir même, en présence du maire de Villequier, du juge de paix du canton et d’un délégué du procureur impérial d’Yvetot, M. Quillebec raconta ceci :
« Nous gravissions la route qui longe la vieille briqueterie abandonnée ; alors, peut-être, mon cocher sommeillait-il ; quant à moi, j’étais bien éveillé, je me le rappelle, et je me rappelle également que je regardais mon chien dont l’air inquiet m’étonnait : tout à coup, juste au-dessus de la briqueterie, le cheval fit un écart et s’engagea brusquement dans un mauvais chemin, je me penchai et appelai Baptiste… Celui-ci avait déjà compris le danger de la situation, et il essayait d’arrêter la jument, qui, affolée, nous entraînait de plus en plus vite.
« Sautons, coûte que coûte ! » En prononçant ces paroles, je m’élançai contre le talus. Je pris mal mon élan et tombai sur le chemin. Étourdi du choc, je demeurai inerte, tandis que le cabriolet descendait toujours la pente fatale. Enfin, à l’instant où je me relevais, je crus entendre des appels désespérés mêlés à des aboiements furieux et au bruit d’un choc violent. Déjà très endolori, je me traînais avec peine, lorsque j’aperçus deux hommes à mes côtés ; malgré ma résistance, ceux-ci me terrassèrent et me traînèrent le long du sentier jusqu’à l’ouverture du four, où ils me précipitèrent. Ensuite un objet très lourd tomba sur moi. Cependant les cris ne discontinuaient pas, sans doute ceux du malheureux Baptiste qu’on achevait d’assassiner, et les gémissements du chien arrivaient aussi à mes oreilles, mais en s’affaiblissant… Je ne me rappelle plus rien jusqu’au point du jour. Alors je compris pourquoi je suffoquais : la carcasse du cabriolet renversé pesait sur moi et m’étouffait presque. Mes jambes rompues me causaient d’atroces douleurs qu’aggravait chacun des efforts tentés en vue de me débarrasser de cet abominable fardeau. Je renonçai donc à tout mouvement, et, offrant à Dieu mes souffrances, je voulus espérer contre toute espérance, car le hasard seul pouvait amener quelqu’un au bout de cette impasse.
« Bientôt je dus perdre connaissance jusqu’au moment où, couché dans mon lit, je vis des visages inconnus, puis des instruments de chirurgie, enfin une de mes jambes à découvert. Je me rendis immédiatement compte de ce qui allait suivre. Je perds encore le fil de mes idées, que je retrouve seulement quand, l’opération terminée, réveillé du sommeil factice, je parlai au docteur Nélaton. »
Un greffier écrivait à mesure chaque mot de ce long récit. Ensuite l’un des magistrats posa diverses questions à M. Quillebec et aux personnes présentes.
Croyait-on qu’un vol ou une vengeance eussent été le mobile du crime ?
Un vol sûrement. Une somme de vingt-cinq mille francs, un porte-monnaie contenant une centaine de francs, la montre du maître et celle du cocher avaient disparu.
Avait-on cherché tout de suite ces divers objets ?
Non, au manoir, la douleur et l’anxiété empêchèrent chacun de songer à cela : d’ailleurs, famille, amis, médecins, adoptèrent sans la discuter l’explication suivante du terrible accident :
Le cheval, brusquement tiré par Baptiste assoupi, s’était emporté, et la voiture, brisée, précipitée au fond de l’entonnoir, avait entraîné les victimes ; d’ailleurs la position où l’on découvrit les corps était bien faite pour empêcher aucun doute de naître quant à un crime possible.
À cet instant M. Verkelin s’écria : « Il me revient à l’esprit un dire de Pierre Quillebec, que j’ai d’abord traité de folle imagination : le jeune homme croyait avoir retrouvé les traces d’un coup de couteau dans les blessures d’un chien de chasse… Probablement les assassins frappèrent-ils l’animal, qui tenta peut-être de défendre ses maîtres. En tout cas, ce chien, revenu d’abord au manoir, y donna l’éveil. Après avoir empêché Pierre d’en parler à sa mère, ce coup de couteau, imaginaire à mon sens, sortit absolument de ma tête. Vraiment, cela est impardonnable et d’autant plus que je suis l’homme le moins distrait de la création. »
Tandis que les médecins et Michel lui-même dissimulaient avec peine un sourire, le magistrat reprit :
« Qui donc parla d’un crime pour la première fois ?
— Moi, dit Michel, il y a quelques jours ; mais on ne voulut pas m’écouter.
— Pour quelle raison ?
— Parce que, répondit l’interne, nous pensâmes que M. Quillebec obéissait à une suggestion du délire ; en tout cas, il y allait pour lui de la vie s’il s’agitait ou subissait un interrogatoire.
— Cependant, reprit Mme Quillebec, dès ce moment je cherchai dans les vêtements de mon mari et parmi les débris de la voiture tous les objets manquants auxquels je n’avais point encore donné une pensée. Aucun ne se retrouva. Mes enfants fouillèrent inutilement les environs de la briqueterie et chaque recoin de l’entonnoir. Mon aîné fit aussi une déclaration à la mairie de Villequier en promettant une forte récompense à quiconque rapporterait les objets perdus.
— Il est bien étrange, madame, repartit sévèrement le substitut, qu’on rapprochant la déclaration de votre mari de ces disparitions on n’ait point prévenu le parquet d’Yvetot ; vous avez peut-être ainsi donné aux coupables le temps de fuir et d’anéantir les preuves du crime. »
Mme Quillebec répondit avec le plus grand calme :
« Monsieur, j’agirais encore de même, le cas échéant. D’ailleurs nous obéissions aux ordres du docteur Nélaton. À s’agiter, à être questionné, mon mari risquait sa vie. »
Le substitut répliqua en souriant :
« Enfin ce qui est fait ne peut se défaire, mais croyez, madame, que nous eussions su ménager les forces de M. Quillebec, auquel je vais cependant demander encore deux ou trois renseignements. Le puis-je, docteur Humbert ?
— Oui, je vous accorde cinq minutes. »
Alors, s’adressant de nouveau au régisseur : « De ces crimes, de ces vols, soupçonnez-vous quelqu’un ? demanda le magistrat.
— Oui, monsieur », dit Michel après une légère, très légère hésitation, du moins à ce qu’il parut au substitut. Ce dernier insista :
« Voyons, monsieur Quillebec, cherchez, rappelez-vous bien. »
Michel répondit : « J’ai cru reconnaître, dans le premier agresseur qui me terrassa, l’un des valets de pied de Mme de Lorville.
— Comment s’appelle cet individu ?
— Célestin ; j’ignore son nom de famille. Il était entré au château depuis environ six mois, je sais seulement qu’on songeait à le renvoyer.
— Et l’autre meurtrier ?
— L’autre, je n’ai pas aperçu son visage.
— Ni entendu sa voix ?
— Ni entendu sa voix.
— Vous en feriez le serment ?
— Je le ferais.
— Quelqu’un savait-il que vous emportiez cette somme ?
— J’en avais parlé à sa propriétaire, Mme la comtesse de Lorville, devant ses enfants et M. Verkelin, au château, plus tard ici à ma femme en présence de mes fils seulement et… de Fanchette, ma filleule.
— Longtemps avant de partir ?
— Non, dans la soirée qui précéda mon départ ; ensuite les enfants se couchèrent sans causer avec personne.
— À quelle heure vous trouviez-vous au château ?
— Je consultai Mme de Lorville vers cinq heures de l’après-midi, à propos de cet argent rentré le matin même.
— Aucun domestique n’était présent alors ?
— Non. »
À cet instant, usant de leur autorité, les médecins arrêtèrent l’interrogatoire. Bientôt les magistrats se retirèrent après avoir lu à haute voix la déposition écrite par le greffier et que Michel signa.
En quittant le manoir, le substitut dit au maire et au juge de paix : « Je vais me rendre en poste à Yvetot, j’en rapporterai un mandat d’amener qui me permettra d’arrêter le valet de pied soupçonné, si, chose peu probable, celui-là n’avait point déjà filé à l’étranger. »
Le maire répliqua : « Je l’ai aperçu hier à la forge avec un des chevaux de la comtesse.
— Ah ! reprit le magistrat, ce garçon doit être innocent ou très fin. En tout cas, monsieur le juge de paix, faites-le suivre par les gendarmes, sans toutefois lui donner l’éveil, jusqu’à mon retour d’Yvetot. D’ici là, silence absolu sur cette affaire : recommandez aussi la plus grande discrétion à vos gendarmes. »
On ne sut jamais de quelle bouche se servit la Renommée pour répandre d’abord la nouvelle. Personne ne se déclara coupable d’indiscrétion. Cependant de méchantes langues affirmèrent que le juge de paix de Caudebec, interrogé par sa moitié, avait essayé de se taire, puis s’était bientôt livré en faisant jurer un silence absolu à la curieuse… Pareille en ceci à la commère de la fable de La Fontaine, la curieuse jura… et parla.
En tout cas, ce fut d’abord chez le notaire de Caudebec, au jour de réception de la notaresse, que l’on causa de « ce meurtre abominable » : « Oui, disait une dame, le régisseur, son cocher, deux de ses enfants, ont été assassinés avec des raffinements de cruauté encore inconnus.
— Ah ! reprenait une amie, on m’a parlé d’un crime, plus ancien, et d’un autre cadavre trouvé au fond de la briqueterie.
— Cette briqueterie, quel lieu sinistre ! Pour rien au monde, je n’y voudrais passer… même en plein jour.
— Oh ! mesdames, ce serait pourtant une promenade à entreprendre dimanche prochain.
— Voilà une horrible idée. Et si au milieu des briques nous relevions quelque trace du crime ? En tout cas, il faudrait aller là en nombre. À quelle heure partirions-nous ?
— En quittant Caudebec après vêpres, nous serions dans le petit bois des Colombiers avant le coucher du soleil. Est-ce convenu ?
— Oui, certes, convenu, entendu », s’écrièrent toutes les dames présentes, et l’une d’elles ajouta :
« Qui sait ! Nous découvrirons peut-être un objet capable d’éclairer la justice. Quelle gloire pour nous alors ! »
Une dame conclut ainsi : « C’est un devoir pénible que nous remplirons ; mais enfin, c’est un devoir… Une femme intelligente doit se rendre compte de tout par elle-même et ne reculer devant aucune fatigue pour arriver à son but. »
De Caudebec, grossie, amplifiée, invraisemblable, l’histoire parut voler à travers l’espace et jusqu’aux confins du département. Dans les châteaux et sous le chaume, à la ville comme au village, surtout aux jours des marchés, pendant une quinzaine au moins, le meurtre défraya toutes les conversations ; il causa aussi de mortelles frayeurs à de nombreux enfants devant lesquels de sots parents ou des bonnes ignorantes racontèrent une foule de détails horribles et absolument faux à propos « du crime de la Briqueterie ».
Déjà dénaturée lorsqu’elle fut annoncée à Marie Alric par une marchande de volailles, la nouvelle fit pâlir la fermière ; elle s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber… ses craintes, ses pressentiments n’étaient donc pas chimériques.
Témoin de cette émotion, mais sans en paraître surprise, la marchande s’écria :
« Ah ! mame Alric, ça vous fait de quoi, et je ne m’étonne point de vous voir saisie, car les gens du manoir sont vos amis ; mais faut pas se tourner les sangs, rentrez chez vous et buvez queuque chose de fort pour vous remettre. Allons, au plaisir, je m’en vas au château. »
Retenant la marchande, Marie balbutia : » Et… la justice, a-t-elle… des soupçons ?
— La servante à l’huissier de Caudebec, elle m’a affirmé que la dame du notaire disait que la demoiselle du juge de paix lui avait conté qu’on devait arrêter un des domestiques du château… Mais beaucoup de gens soupçonnent les bohémiens d’avoir fait le coup. »
Alors, désireuse d’aller « en causer à l’office du château » et sans s’arrêter davantage, la marchande remonta sur son âne ; enfin elle quitta la ferme.
Dès qu’elle eut la force de marcher, obéissant à une inspiration soudaine, Marie courut dans le cellier, où elle s’enferma, puis, soulevant la pierre de l’âtre, elle chercha… mais elle chercha en vain…
En quittant le cellier, elle rencontra Martin : « Que faisais-tu ? lui dit le dernier, et pourquoi ne répondais-tu pas ?… Tiens, ajouta-t-il, quelle drôle de figure tu as… Voyons, parle donc !
— Oui, je parlerai, répliqua Marie, oui, je te dirai ce qui m’étouffe depuis dix jours, oui, je te demanderai si tu sais le nom des meurtriers et si le sang de M. Quillebec et de Baptiste ne tâchait pas les manches de ta blouse ? »
Ces interrogations faites d’abord à voix basse, la fermière les continua d’un ton toujours plus élevé ; à la dernière phrase, elle criait presque.
Livide et tremblant, Martin demeurait là sans voix pour interrompre. Tout à coup il se souvint que de la route on entendait les conversations tenues sous les pommiers… Alors, saisissant les poignets de sa femme, il l’entraîna dans la cuisine, dont il ferma la porte à clef. La tête perdue, Marie se débattait en disant : « Au nom de notre Sauveur, ne me tue pas, ne te charge pas d’un nouveau crime ! »
Cependant Martin avait lâché la pauvre créature, qu’il regardait d’un air accablé : « Marie, dit-il enfin, par le Dieu vivant, sur la tête de notre fille, je te jure que je n’ai pas tué, ni vu tuer, ni comploté de tuer personne.
— Jurerais-tu aussi que tu n’as pas aidé les meurtriers, et que tu n’as pas profité des crimes ?
— J’en jurerais sur tout ce que tu voudras.
— Alors pourquoi ta figure était-elle bouleversée tout à l’heure, et pourquoi tremblais-tu ? »
Le visage caché dans ses mains, Martin répétait :
« Je ne suis pas coupable, je ne suis pas complice. »
Marie reprit d’une voix dure : « Pourquoi t’enfermais-tu dans le cellier, où tu voulais d’abord enfouir quelque chose sous l’âtre ; montre cet objet et je te jugerai. »
Martin secoua la tête d’un air accablé.
« Pourquoi aussi frottais-tu tes mains et tes poignets en te cachant ? Ensuite pour quelle raison me disais-tu de faire disparaître ces vilaines taches et de n’en jamais parler ?
— Tu peux répéter ces choses-là et me faire couper la tête, puisque tu me crois coupable, ça m’est bien égal !
— Oui, je te crois coupable ou complice, mais je ne dirai rien, à moins que je ne voie accuser un innocent. »
Sans répondre, et le visage toujours caché, Martin sanglota longtemps. Lorsqu’il s’arrêta épuisé, il faisait nuit, il était seul dans la cuisine, où un rayon de lune jouait sur les cuivres polis. Alors, pour la première fois depuis nombre d’années, il descendit au fond de sa conscience, et il évoqua le souvenir des temps écoulés. Un soir, la lune brillait ainsi dans une pauvre chaumière, il était tout enfant, et, à côté de sa mère, il récitait des prières. Une brave femme, cette mère, veuve d’un honnête pêcheur noyé au banc de Terre-Neuve, et que chacun estimait à Caudebec où, sans mendier ni se plaindre, elle avait élevé six enfants… puis elle était morte quand Martin faisait son temps à bord des bâtiments de l’État. Sur l’Alexandre, il rencontra Alphonse qui l’entraîna à boire et à paresser. Bientôt les conseils maternels comme les exemples paternels furent également oubliés.
De retour au pays, marié avec une bonne et brave fille, ils auraient pu être si heureux dans cette jolie ferme… Un jour qu’il avait porté au baptême son premier-né, un garçon, tout son cœur avait tressauté de joie. L’enfant mourut, d’autres ensuite… le cabaret devint une consolation, puis un besoin, et Alphonse arriva.
Maintenant les gens du manoir lui avaient pris Fanchette, et sa femme était prête à dénoncer le mauvais mari, le mauvais père.
En revivant tous ces souvenirs, Martin regardait machinalement une corde qui pendait au-dessus de sa tête. Fixée par un gros crochet de fer aux solives du plafond, la corde servait à retenir les barriques de cidre qu’on roulait de la cuisine à l’escalier de la cave.
Bientôt, les yeux démesurément ouverts, mais toujours attachés sur la corde, Martin s’écriait :
« Autant mourir tout de suite, ça les délivrera de moi et de la honte… » En parlant ainsi, l’ancien matelot avait saisi la corde et il s’appliquait à confectionner un nœud compliqué, comme on faisait jadis, à bord. Ensuite il grimpa sur la table. Un rayon de lune tombait d’aplomb sur cette table. La douce clarté parut envelopper le désespéré, auquel la prière d’autrefois revint encore à l’esprit et dont un sanglot secoua tout le corps.
Bientôt il dénoua la corde déjà serrée autour de son cou, et il sauta à terre en murmurant : « Non, non, la pauvre vieille aurait un chagrin trop grand, elle ne connaîtrait plus la paix dans sa tombe, elle le saurait là où elle est… car autrefois elle nous contait que les morts rapprenaient de suite quand un vivant de leur famille s’était péri exprès. J’attendrai mon sort. Ah ! si je pouvais seulement me débarrasser de l’argent, de la montre, si j’osais rendre le tout ! Mais on chercherait, on m’interrogerait, on me mettrait en prison. Mon Dieu, j’ai peur ! »
Et il se tordait les mains, en criant : « Ce n’est pas moi, c’est lui. Vous voyez bien que le sang, c’était le sien ! » En parlant de la sorte, un grand frisson le secouait de la tête aux pieds, les yeux fixes, avec des gestes de fou, il écartait quelque objet qu’évoquait son esprit malade. Il croyait déjà voir les gendarmes et les juges… Cependant, il ne regardait plus la corde. Le souvenir de sa mère, morte depuis vingt ans, l’avait défendu contre le plus grand de tous les crimes.
À partir de cette soirée, Martin ne s’éloigna guère du logis et il ne fréquenta plus les cabarets. Mais, sombre et taciturne, dépérissant à vue d’œil, il errait aux environs de la ferme, toujours inoccupé et l’air inquiet. Parfois, grimpé sur une éminence, il paraissait attendre quelqu’un et il surveillait le voisinage. Les heures du coucher et des repas le ramenaient seules à la maison. Ces repas, durant lesquels chacun évitait les regards de l’autre, quel supplice ils étaient devenus pour les deux époux !
L’une pensait : « Mon mari, le père de ma fille, s’il n’est pas un criminel, a certainement aidé les assassins. Sans lui, les bienfaiteurs de Fanchette ne seraient pas malheureux ; sans lui, Baptiste vivrait. »
L’autre se disait : « Marie a si grand’peur de moi qu’elle tremble rien qu’en me voyant tirer mon couteau pour couper du pain. Si elle entendait accuser un innocent, ma femme me dénoncerait immédiatement. »



Transportons-nous au Havre, non loin des anciennes fortifications, rue de la Cayenne, à l’hôtel du Marin Flambard.
Ainsi pompeusement nommé sur l’enseigne qui grinçait au-dessus de sa porte, cet hôtel n’était pas même une auberge, mais un cabaret mal famé où « on logeait à la nuit ».
La rue de la Cayenne n’existe plus, le quartier voisin, nivelé, bouleversé, et les fortifications maintenant rasées, ont fait place à d’immenses boulevards, à de grands squares, à des hôtels et à un casino grandioses.
Certes, personne ne reconnaîtrait aujourd’hui le Havre d’autrefois aux rues tortueuses et sales, mais enfin le Havre curieux et pittoresque qui existait encore au milieu du siècle.
Alors le Marin Flambard jouissait d’un assez mauvais renom. Cependant nombre de capitaines en quête d’un équipage et quantité de marins « au commerce » désireux d’embarquer y côtoyaient de « mauvais gars » surveillés par la police. Quoique l’hôtelier fût soupçonné de favoriser la dernière, le cabaret était aussi fréquenté après qu’avant une razzia, par la raison qu’au Marin Flambard, les consommations se vendaient moins cher que dans les autres établissements du même genre.
Ce matin-là, quelques maçons déjeunaient autour d’une table dressée dans la principale pièce de l’auberge ; un peu à l’écart, un marin dégustait un verre de rhum, et non loin de la porte d’entrée, trois messieurs proprement vêtus venaient de s’asseoir après avoir demandé un carafon d’eau-de-vie que l’hôtelier leur apporta lui-même en disant :
« Bonjour, capitaine Blanc, bonjour, messieurs, vous voici de bonne heure en campagne. »
Celui que l’aubergiste appelait capitaine Blanc répliqua :
« Bonjour, père Lesinge ; eh oui, mes armateurs, que je vous présente, et moi, nous sommes en quête d’un complément d’équipage.
— Je croyais la Belle Alexandrine lestée et prête à déraper ce soir.
— Vous ne vous trompiez point, père Lesinge, et, nos papiers visés, nous attendions tranquillement l’heure du flot pour quitter le bassin du Commerce, lorsque trois de mes hommes m’ont annoncé qu’ils allaient débarquer immédiatement ; par malheur, j’avais négligé de faire signer leur engagement, à ces coquins, et n’ayant aucun recours contre eux, j’ai dû les laisser filer.
— Sous quel prétexte ont-ils agi de la sorte ? »
L’un des messieurs répondit : « Il court au Havre un bruit, d’ailleurs sans fondement, à propos d’une épidémie de fièvre jaune qui aurait éclaté à la Havane, où notre bateau se rend d’abord.
— Ah ! je comprends. Et n’avez-vous pas encore enrôlé des hommes à votre goût ?
— Si fait, deux, mais non sans augmenter la paye de ces brigands-là, pour les décider à embarquer avec les noms des autres, car vous comprenez, père Lesinge, quel temps nous aurions perdu en courant aux bureaux de l’Inscription afin qu’on y remplaçât les noms des premiers par ceux des seconds sur les rôles de notre bateau. À présent un timonier manque encore, et si nous le rencontrions, la Belle Alexandrine lèverait l’ancre « médiatement. »
L’hôtelier paraissait incertain, il se grattait la tête, il jetait les yeux au fond de la pièce ; enfin, baissant la voix : « Capitaine Blanc, dit-il, je vous connais de longue date et je sais que vous ne voudriez pas causer du désagrément à un honnête homme. »
Regardant franchement l’aubergiste et avec un geste énergique, le capitaine Blanc répliqua :
« Je n’ai jamais fait tort à un honnête homme, je vous en donne ma parole d’honneur.
— Eh bien, capitaine, je crois que je vais vous tirer d’affaire ; quant à la commission, je me fie à votre générosité.
— Vous avez grandement raison, père Lesinge ; vous me proposez donc un matelot capable de tenir la barre ?
— Oui, un très fin matelot qui a été au service de l’État ; seulement il faudrait être coulant sur les papiers.
— Ah ! fit le capitaine, votre protégé n’a point de papiers, un déserteur, hein ? À bord, nous n’aimons guère ces oiseaux-là.
— Ce n’est pas un déserteur, ça, je puis le jurer ; mais c’est un pauvre diable sans malice aucune, et pour lors il a signé avec un Anglais, et son bazar, ses papiers, enfin son sac, il a tout laissé à son bord et il aime mieux tout perdre que d’y retourner parce que les camarades lui ont raconté que l’Anglais faisait la traite sur les côtes d’Afrique, et que par-dessus le marché l’équipage devait se battre contre le bois-d’ébène. »
— Bon ! il pouvait dénoncer son capitaine au consul d’Angleterre.
— Sans preuves, on ne l’aurait pas cru. Enfin, ça vous va-t-il ? Moi, ce que j’en dis, c’est pour vous obliger seulement. »
Le capitaine et les armateurs parurent se consulter du regard. Au bout d’une minute, le premier reprit : « Ça nous va tout de même. Où trouver ce garçon et comment l’appelez-vous ? »
Élevant la voix et s’adressant au buveur solitaire : « François Meunier, cria l’aubergiste, arrive par ici, ces messieurs vont peut-être s’arranger avec toi. »
L’individu ainsi interpellé quitta sa place et s’avança d’un air gauche en se dandinant comme font souvent les marins à terre. C’était un homme d’une trentaine d’années, il avait la barbe très fournie, rousse comme ses épais cheveux mal peignés ; ceux-ci tombaient sur le front et cachaient les sourcils. Le nouveau venu, après avoir enlevé son bonnet, le remit promptement.
À cet instant un étranger convenablement vêtu pénétra dans la salle enfumée et s’assit en demandant une chope de bière, qu’on lui apporta tout de suite.
Cependant les armateurs adressaient de nombreuses questions à François Meunier, dont le capitaine Blanc essayait en vain de rencontrer les regards. Le premier parut bientôt très agacé de ce manège.
« Bon, dit-il, je m’aperçois de reste que je ne ferai pas votre affaire ; vous ne faites pas la mienne en tous cas. Bien le bonjour, capitaine et la compagnie, je vas retourner sur l’anglais et y risquer ma peau. Tant pis pour le bois-d’ébène ! »
Tournant alors les talons, François Meunier s’apprêtait à enfiler la porte quand, se jetant à la traverse, un des armateurs mit obstacle à ce dessein, et, la main sur l’épaule du matelot :
« Pas si vite, dit-il, nous avons le temps, Célestin Noirod. »
L’individu interpellé de la sorte ne parut aucunement troublé, mais, à la grande surprise de chacun, le dernier entré dans l’auberge quitta son siège en disant :
« Qui me connaît ici ? Je suis Célestin Noirod. »
Entr’ouvrant son pardessus et découvrant une écharpe de commissaire de police, le faux capitaine reprit :
« Puisque vous reconnaissez être Célestin Noirod, je vous arrête au nom de la loi comme meurtrier. Inutile de chercher à fuir, car les gendarmes gardent toutes les issues de cette maison. »
Leur curiosité vivement excitée, les maçons s’étaient rapprochés, et, tremblant, l’air ahuri, l’homme qu’on accusait se laissa mettre les menottes sans protester. Le matelot roux crut le moment favorable pour se glisser hors de la salle. Alors l’un des agents de police, qui avait suivi le mouvement, dit à son chef :
« Faut-il rattraper le particulier ? Celui-là me revient encore moins que l’autre. »
Le commissaire répliqua : « Les gendarmes le ramènent déjà ».
En effet, deux gendarmes parurent, qui traînaient de force le marin supposé.
« Lâchez-moi, criait celui-ci, je me plaindrai, je vous ferai destituer ! Un commissaire de police n’a pas le droit d’arrêter un honnête homme sans mandat d’amener.
— Nonobstant, reprit le brigadier de gendarmerie, nonobstant, les honnêtes hommes ils n’ont, généralement parlant, point la coutume de s’attifer avec d’aussi sales perruques. »
En effet, de nombreuses mèches noires passaient sous une perruque rousse ; aussitôt, avec sa canne, le commissaire de police acheva de décoiffer le faux matelot ; en même temps, l’un des agents arracha les cordons qui retenaient la barbe postiche. Un visage entièrement imberbe parut immédiatement.
Ce spectacle rendit la parole à l’individu aux menottes, qui s’écria :
« Gustave Bigorneau, voleur, brigand, où sont mes effets, ma montre et ma malle ? »
Un des gendarmes s’avança, et portant la main à son tricorne :
« Monsieur le commissaire, dit-il, durant une matinée, et sans aucune satisfaction, j’ai fréquenté un pas grand’chose nommé Gustave Bigorneau, que je me remémore parfaitement, nonobstant le temps écoulé, d’avoir conduit de Paris à la Centrale de Poissy ousqu’il allait faire son temps, et que ce particulier-là il ressemblait comme deux gouttes d’eau au marin d’aujourd’hui, et sans vous commander, mon commissaire, de quoi est-ce qu’on l’accuse présentement ? »
Le commissaire répondit : « Les traits, la taille, les cheveux de cet homme répondent au signalement d’un individu accusé de meurtre et de vol, et qui, en dernier lieu, était valet de pied au château de Lorville sous le nom de Célestin Noirod. »
Interrompant le commissaire, l’accusé se mit à vociférer, écumant presque :
« Vous mentez, je suis innocent ! La nuit du meurtre, tout le monde dira que j’ai couché au château, j’y suis rentré de la forge à minuit, au moment du crime.
— Mon garçon, dit posément le commissaire, à votre place, je ne parlerais plus, car vous allez fournir des armes contre vous. Comment savez-vous l’heure où le coup a été fait ? Jusqu’à présent on pensait que c’était plus tard dans la nuit, hein ? »
L’accusé pâlit et garda le silence. Mais, durant les conversations précédentes, le premier individu arrêté avait recouvré sa présence d’esprit et il s’expliqua bientôt en ces termes :
« Lorsque M. le comte de Villedieu, mon maître, mourut, il y a un an, je fus envoyé par la famille en Angleterre, parce que la défunte femme de M. le comte était Anglaise, et défunt M. le comte il laissait un testament dans lequel il ordonnait de rendre aux nièces de sa femme tous les bijoux, effets, de Mme la comtesse. Donc, comme on avait confiance en moi, on me chargea de porter toutes ces choses, ce que je fis. À mon retour, les héritiers de mon ancien maître me récompensèrent généreusement. Bientôt je m’en fus à la chambre que j’occupais pour y prendre ma malle, où j’avais serré mes habits, mon livret et ma montre. La chambre était vide, je m’informe et la femme de charge m’apprend qu’en mon nom Gustave Bigorneau avait emporté ma malle la veille au soir. Il faut que je vous dise que Bigorneau était depuis peu le valet de pied de mon défunt maître… Bon, nous cherchons la malle, nous cherchons Bigorneau… Ni vu, ni connu. Ensuite, une plainte en justice ne produisit aucun effet… À présent, je pense que le brigand, ayant assez de sa peau, aura jugé utile d’entrer dans la mienne au moyen de mes habits et de mes papiers.
« On me donna un nouveau certificat, et je me plaçai chez un parent de M. le comte de Villedieu. Mes maîtres actuels sont aujourd’hui au Havre, ils m’ont permis de visiter la ville. En me promenant, je suis entré ici pour boire une chope de bière. Voilà la vérité du bon Dieu, monsieur le commissaire, et si vous voulez bien me croire et ne pas m’emmener comme un malfaiteur, les mains liées, au travers des rues, je vous en serais infiniment reconnaissant. »
En disant ceci, le pauvre diable regardait ses menottes, prêt à pleurer.
Accoutumé à démêler la vérité du mensonge, le commissaire de police ajoutait foi au précédent récit ; mais, désirant avoir d’autres preuves à l’appui, il expédia l’un de ses agents à l’hôtel de l’Amirauté.
L’agent rencontra le maître de Célestin et tout s’expliqua à la satisfaction du dernier, qui s’en alla libre et le front haut de l’auberge du Marin Flambard.
Entre deux gendarmes, tête baisse et les mains enchaînées, Gustave Bigorneau sortit à son tour. En passant à côté du père Lesinge qui détournait les yeux : « Mouchard murmura l’accusé, mouchard ! si jamais je te repince, ton compte sera tôt payé. »
… On se rappelle qu’après avoir écouté le rapport de son maître d’hôtel, Mme de Lorville avait décidé le renvoi du faux Célestin. Cependant la nouvelle de la mort de Baptiste et le danger où se trouvait M. Quillebec causèrent un tel émoi au château, que la châtelaine et Breton ne songèrent plus au valet de pied.
C’était pourtant lui qui, en écoutant à la porte du salon, avait agité par deux fois la lourde portière. Il fut mis de la sorte au courant de son renvoi projeté et de la somme d’argent qu’allait emporter le régisseur.
Ensuite, une fois le crime accompli, le faux Célestin donna d’abord raison à ce dire du substitut :
« Pour rester, sans essayer de fuir, l’individu dénoncé par M. Quillebec, s’il n’est pas innocent, est fort, véritablement très fort. »
Eh bien, celui-là, sans être innocent, n’était pas « fort » ; mais, croyant avoir conservé son chapeau rabattu et un mouchoir sur le bas de son visage, il ignorait que le régisseur l’eût reconnu, et il perdit la tête lorsqu’un beau matin, la marchande de volailles, entrant dare dare à l’office, s’écria, sans même dire bonjour à une demi-douzaine de domestiques assemblés là pour le déjeuner :
« Ah ! quelle nouvelle, mesdames, messieurs ! Sûr et certain que M. Quillebec et le pauvre Baptiste ont été assassinés, ils l’ont déclaré hier au soir à la justice, et c’est Paméla, la cuisinière au juge de paix, qui me l’a conté, et elle écoutait l’oreille collée à la serrure ; mais elle n’a point entendu le nom de l’assassin parce que la chatte a miaulé juste au moment où le juge de paix disait ce nom à sa femme et que celle-ci poussait des oh ! et des ah !… Et dès aujourd’hui le substitut il va mener un mandat qui arrêtera le scélérat et sa bande, car la Paméla, elle dit comme ça qu’il y a une bande, et je mens point… et j’oserai plus jamais me mettre en route sans mon homme le soir… »
Hors d’haleine, la bonne femme respira ; alors une servante lui fit remarquer « que cependant Baptiste, enterré depuis huit jours, n’avait pu sortir de la tombe pour dénoncer les criminels ».
Sans se déconcerter, la marchande répliqua : « J’ai point parlé de défunt le cocher, mais seulement du régisseur, le pauvre cher monsieur.
— Vous avez nommé Baptiste, sûr et certain.
— Non.
— Si fait. N’est-ce pas, Célestin ? »
D’abord tremblant et anéanti, Célestin (alias Gustave Bigorneau) avait repris quelque assurance lorsqu’il répondit : « Oui, elle a nommé Baptiste ; mais tout ça, c’est des potins de bonne femme, et de ce pas je m’en vas donner l’avoine aux chevaux ». Puis, comme on ne le regardait pas, il se glissa dehors et traversa la terrasse devant le château. De cette hauteur la vue embrassait une grande étendue de pays. Sur les routes, pas un piéton, pas un gendarme. À cette heure matinale, tout paraissait calme et silencieux.
Un peu rassuré, mais obéissant à cet instinct qui poussait déjà le premier des meurtriers, Gustave se mit à courir à l’aventure, de toutes ses forces. Un saut-de-loup profond l’arrêta un instant ; qu’il ne franchit pas sans tomber à trois reprises au milieu des ronces… Enfin, d’un élan désespéré, il bondit de l’autre côté. Un bois de sapins était proche, il s’y jeta, courant toujours. Parvenu au fond d’une clairière, il se faufila par une étroite ouverture dans un ancien terrier, où, replié sur lui-même, il ne respirait pas à l’aise.
Il résolut pourtant d’y attendre la nuit avant de reprendre sa course affolée. Il eut bientôt faim, et soif plus encore… Un ruisseau coulait aux environs, il le savait, mais n’osait quitter son trou. Dès qu’un animal agitait les feuilles sèches, les dents de l’assassin claquaient, il croyait entendre la voix des gendarmes, et en imagination, sur une place publique, une horrible machine se dressait devant ses yeux.
Et puis des regrets… Un désespoir de s’être laissé acculer, puisque durant huit jours, à propos du régisseur et du cocher, personne ne révoquait en doute la version d’un accident terrible, mais naturel… Imbécile, d’attendre patiemment sa part ; cette part, un avis reçu la veille lui en assurait la possession, il allait toucher l’argent le matin même… Et maintenant, s’il parvenait à dépister la police, pourrait-il jamais retrouver ces billets de banque, cet or, ces bijoux ardemment convoités et pour lesquels il avait commis son premier crime ?
D’ailleurs, pas un remords, pas un élan de repentir, rien qu’une rage d’avoir échoué et une indicible terreur de la justice humaine.
Cependant aux écuries du château, les chevaux hennissaient et s’indignaient d’attendre leur déjeuner, chose qui ne leur arrivait jamais. Au bruit le cocher accourut ; il s’étonna d’abord, puis s’inquiéta en n’apercevant aucune trace du valet de pied, dont l’absence prolongée éveilla enfin les soupçons de tous les habitants du château.
Bientôt le commissaire de police du canton et trois gendarmes arrivèrent pour changer les doutes en certitude, car, entre temps, le livret au nom de Célestin, naguère déposé à la mairie de Villequier, avait achevé d’éclairer la justice.
On chercha vainement au château et dans les environs le meurtrier supposé. Mme de Lorville et Breton racontèrent le peu qu’ils savaient à propos de Célestin Noirod, dont on fouilla aussi, mais sans y rien découvrir de suspect, la chambre et la malle ; alors, pendant que les uns se désolaient « que ce misérable se fût échappé », d’autres répétaient, ce qui était faux : « Nous nous méfiions toujours de Célestin ! Célestin avait une physionomie louche. » Quant au commissaire, il paraissait accepter très philosophiquement sa déconvenue. Après s’être assuré du signalement exact de l’accusé, de l’heure où celui-ci avait été aperçu en dernier, il dit à l’un des gendarmes :
« Brigadier, l’individu n’est pas fort, et pour moi, c’est comme si je tenais la prime offerte par Mme la comtesse de Lorville à celui qui arrêtera l’assassin ou les assassins…
— Et présentement, mon commissaire, pouvez-vous me faire assavoir comment est-ce que vous vous y prendrez pour retrouver le susdit individu ?
— Je monterai tout à l’heure sur le bateau du Havre qui fait escale à Villequier. Au Havre, je m’assurerai d’un renfort à la gendarmerie. Ensuite, soit à bord d’un navire en partance, soit dans une auberge malfamée, je découvrirai notre homme. Comme tous les coquins inintelligents, cet homme a pris la poudre d’escampette au moment où il eût dû payer d’audace, et comme ses pareils il va essayer de passer en Amérique.
— Mon commissaire, pour ce qui est d’un cabaret malfamé, je vous recommande le Marin Flambard, ousque l’hôtelier, une fameuse racaille, moucharde à l’occasion, et ousque, lorsque j’étais encore un simple gendarme non chevronné, mon brigadier a ramassé toute une bande d’un seul coup de filet, de quoi ce qu’il a été fortement loué par ses chefs.
— Très bien, brigadier, merci et au plaisir. »
Le commissaire de police ne se trompait pas. On a vu que Célestin Noirod ou plutôt Gustave Bigorneau, en cherchant un moyen de s’embarquer, tomba dans la souricière tendue au Marin Flambard.
Bientôt confronté avec le régisseur, qui le reconnut immédiatement, l’accusé abandonna le système des dénégations, mais il essaya de se disculper en chargeant son complice. De l’existence de ce complice, personne ne doutait, car Michel Quillebec était absolument sûr d’avoir compté deux assassins ; un seul d’ailleurs ne serait pas aisément venu à bout de deux hommes vigoureux et résolus.
On se mit donc en quête du second criminel, dont aucune trace ne se trouva nulle part, et sans signalement, sans point de départ, entre le crime et le soupçon d’un crime, les dix jours écoulés rendaient le succès des recherches bien problématique. D’abord soupçonnés, plusieurs bohémiens purent fournir des alibis indiscutables.
Durant l’instruction et plus tard aux assises, Gustave ne se départit jamais de la réponse suivante :
« La veille du crime, à la nuit tombante, un homme, dont j’ignore le nom et dont je n’ai pas aperçu le visage, m’a proposé de faire le coup, sans tuer, en volant seulement le magot du régisseur. J’ai accepté… Mais ensuite à lui seul, l’autre poussa et maintint Baptiste sous le cabriolet, puis jeta le régisseur dans le trou, cela sans mon aide ; c’est l’autre aussi qui, emportant l’argent, la sacoche et les montres, disparut immédiatement… »
Gustave mentait sur plusieurs points et l’on découvrit promptement : 1° que moins d’une heure avant le crime il sortait du parc en ouvrant la grille avec une clef dérobée par lui ; 2° que durant la journée précédente il avait quitté le château seulement pour aller à la forge et en revenir, alors accompagné du petit groom. Or ce groom, un très honnête et intelligent garçon, affirmait que l’accusé n’avait parlé à âme qui vive sur la route.
Reconnu coupable de meurtre, de tentative de meurtre et de vol à main armée, Gustave Bigorneau, bénéficiant des circonstances atténuantes, se vit condamné aux travaux forcés à perpétuité.
À la ferme, la nouvelle de cette condamnation parut laisser Martin Alric assez indifférent. Marie, au contraire, en éprouva quelque soulagement. Le condamné ayant avoué sa participation au crime, un innocent ne payait point pour les coupables et personne n’avait songé à soupçonner Martin. Cependant la conviction de la fermière demeura inébranlable. « Son mari était, au moins, complice et recéleur. »
Lorsque la sentence fut connue au manoir, Mme Quillebec, ses fils et Chérie s’écrièrent que le meurtrier s’en tirait à trop bon compte et que le jury s’était montré bien indulgent.
À quoi M. Quillebec répliqua : « Rien ne pouvant rappeler le pauvre Baptiste à la vie, il faut être satisfait que l’un des coupables ait encore le temps de mériter le suprême pardon en expiant sur la terre. »
C’était l’opinion de Fanchette, qu’elle n’osait pourtant exprimer, même devant son ami Pierre. D’ailleurs elle avait bien du chagrin, la petite Fanchette, parce que sa mère lui cachait des douleurs dont elle suivait les traces sur la figure amaigrie de la pauvre créature.
« Pourquoi ne puis-je voir maman à chaque heure du jour ? Pourquoi ne suis-je pas comme les autres petites filles qui vivent avec leurs parents ? » demanda un soir Fanchette à son parrain. Michel lui répondit :
« Ma Fanchette, je crois avoir deviné les raisons qui font agir Mme Alric que je plains et que j’estime. Ces raisons, tu ne dois pas chercher à les connaître, mais te soumettre sans murmurer. Tu peux ainsi adoucir les peines de ta mère, ma petite Fanchette, et rendre nos croix moins lourdes à porter. Ta marraine et moi, nous avons bien du chagrin, non point tant à cause de mon infirmité que… de… la… conduite de notre fils aîné… »
À partir de ce moment, Fanchette redoubla d’efforts sur elle-même afin de montrer à tous une humeur égale, un visage souriant, et puis elle guetta une occasion favorable pour dire une foule de choses à son grand ami.
On était en vacances, la famille de Lorville voyageait, le château était fermé, et Fanchette ne pouvait même pas consulter le bon M. Verkelin au sujet de Pierre.
… Un soir, le souper s’achevait morne et silencieux. Seul M. Quillebec avait essayé de soutenir la conversation et d’amener un sourire sur les lèvres de sa femme. Celle-ci souriait et répondait, mais le sourire était triste et les réponses brèves ! Fanchette s’occupait des plus jeunes enfants ; eux n’eussent demandé qu’à s’égayer comme avant, si l’atmosphère qui régnait autour de cette table ne les eût aussi glacés !… En échangeant un regard désolé, Louis et Fanchette semblaient se dire : Autrefois nous étions si heureux, si gais, c’est donc fini.
Au dessert, Fanchette prit une résolution, et elle se promit de ne point faiblir au dernier moment… Non, pour ce coup, elle parlerait, elle oserait affronter la colère de ce méchant garçon !
On quitta la table. Bientôt Pierre se dirigea vers la porte du jardin et disparut. Chaque soir il agissait ainsi depuis deux mois, et pour rentrer seulement à l’heure du coucher.
Alors, à voix basse, s’adressant à Mme Quillebec : « Marraine, dit Fanchette, voulez-vous me permettre de suivre Pierre et de rester un peu de temps avec lui ? »
Mme Quillebec fit observer qu’un orage menaçait et qu’il était imprudent de sortir.
« Françoise, reprit Michel, laissons l’enfant agir à sa guise : elle obéit peut-être à une bonne inspiration. »
Fanchette partit en courant sur les traces de Pierre. Celui-ci marchait, à grands pas, et avec une canne il brisait au passage les tiges des jeunes arbrisseaux. Il s’arrêta enfin sous un gros sapin où il s’assit, puis il alluma un cigare qu’il parut fumer avec une sorte de fureur en regardant les nuages ; violemment chassés par un grand vent d’ouest, ceux-ci couvraient et découvraient la lune.
« Pierre, murmura une voix très douce et un peu tremblante, Pierre, fais-moi une petite place… j’ai mal… à la tête, et je voudrais m’asseoir un moment au grand air. »
Sans répondre, Pierre s’éloigna davantage du tronc, où Fanchette s’adossa elle-même.
« Comment entamer l’entretien, surtout comment le convaincre ? pensait la petite fille. Ah ! qu’il a donc l’air méchant et que son cigare sent mauvais ! Il va se fâcher… alors je pleurerai… il déteste qu’on pleure et ça le rendra pire. »
Tout à coup une rafale envoya une bouffée de fumée dans les yeux de Fanchette, qui toussa un peu plus que de raison.
« Pardon, dit Pierre, je suis fâché, je ne croyais pas que le vent portât de ton côté. »
C’était une ouverture, la petite fille en profita et même elle saisit le taureau par les cornes, au figuré, s’entend.
« Pourquoi fumes-tu, reprit-elle, à ton âge ? Parrain et M. Verkelin assurent que c’est mauvais, et puis cela fait de la peine à ta mère.
— À ton âge, petite Fanchette, il te sied mal de répéter les semonces des grandes personnes ; tu es ridicule dans ce rôle. Bonsoir, va te coucher. »
Très offensée, la petite Fanchette perdit toute frayeur ; au contraire, elle se sentit le courage d’un lion pour braver ce vilain garçon qui, debout, s’apprêtait à s’éloigner, fumant toujours et riant d’un mauvais rire. Alors, quittant son siège moussu, la fillette s’écria en serrant très fort le bras de Pierre :
« Certes je suis petite et peut-être ridicule ; mais je ne voudrais pas ressembler à un jeune homme égoïste et sournois ! Lui, n’a pas honte de faire des… tas… de peines à un père infirme et si bon, si bon, et à une mère qui l’a choyé, gâté, tant que le jour était long… Maintenant qu’il pourrait aider et consoler père et mère, monsieur boude et fume… Ah ! Pierre, j’aurais honte et remords à ta place… et le soir je n’oserais jamais réciter le Pater. Comment veux-tu, Pierre, comment peux-tu… ? »
Alors, lâchant le bras qu’elle serrait, qu’elle pinçait même inconsciemment, la pauvre petite retomba sur la mousse en sanglotant. Cette fois, elle voulait s’en donner à cœur joie, elle avait par trop besoin de pleurer depuis tant de jours !
Aux yeux de Pierre, une des grandes qualités de Fanchette, c’était qu’elle ne pleurait jamais : les douleurs physiques, les taquineries, elle les supportait héroïquement, les yeux secs… Aussi ces larmes, ces sanglots convulsifs causèrent-ils au jeune homme d’abord un étonnement, puis un véritable chagrin : il jeta son cigare et, assis auprès de son amie, il essaya de la consoler… Mais Fanchette ne pouvait se maîtriser ; tout en pleurant elle répétait : « Dis, comment peux-tu… ? »
Enfin, quand il la vit presque calme, Pierre se décida à répondre :
« Écoute-moi. Fanchette, et essaie de me comprendre : je ne veux pas être méchant et c’est la peine où je vois mes parents qui me rend ainsi, elle m’enrage presque. Cependant je n’y puis rien : à ma place tu n’y pourrais rien non plus.
— Si, je pourrais tout, je ferais tout.
— Tout, voilà un mot vide de sens ; faut-il donc renoncer à ce qu’on a désiré et rêvé, à la vie active, noble, intelligente pour devenir un malheureux employé payé par une femme riche…
— Non, pas cela, mais un homme utile qui sacrifie ses goûts pour obéir à son devoir et pour soulager sa mère et son père. Pierre, je ne suis qu’une petite fille ignorante et je ne sais pas bien m’expliquer… pourtant il m’a semblé comprendre un jour où tu causais avec parrain… eh bien, ce jour-là, tu jugeais parfaitement naturel que Mme de Lorville, la dame riche, donnât une belle pension à ton père pour ne rien faire du tout. Maintenant, ça t’humilierait de gagner honnêtement en travaillant l’argent de cette dame, et puis ne me disais-tu pas l’autre matin que les difficultés seraient vite aplanies si, au lieu d’être resté petit, d’avoir l’air d’un enfant de douze ans, Louis était aussi grand et aussi fort que toi ? Le sacrifice devant lequel tu recules, tu l’imposerais volontiers à ton frère, en trouvant tout parfait ainsi… À ta place, Louis se conduirait autrement, j’en suis convaincue… »
La vérité seulement fâche, dit la sagesse des nations. Ce soir-là Pierre donna raison au proverbe, et, les dents serrées, devenu subitement très pâle : « Certes, dit-il, tu n’es qu’une petite fille et je t’excuse parce que tu as grand cœur et grand amour pour mes parents ; d’ailleurs papa t’a toujours aimée, il t’aime bien mieux que moi, et il t’a envoyée sans doute pour me faire ces belles remontrances ; cependant tu peux lui annoncer qu’il perd son temps. Je m’engagerai, puisque, grâce à son dévouement pour Mme de Lorville, mon père devenu infirme se juge incapable de me procurer l’éducation nécessaire à un officier… Oui, je m’engagerai dès demain, et si mes parents ne veulent pas m’y autoriser, je m’expatrierai ; mais je ne serai pas régisseur, non, mille fois non !… »
Alors, sans écouter les appels désespérés de sa compagne, Pierre se sauva au fond du bois. Il rentra seulement au milieu de la nuit ; Mme Quillebec l’entendit pendant qu’elle essayait de réchauffer Fanchette glacée et frissonnante.
Demeurée sous le gros sapin et toute à son chagrin, la pauvre petite d’abord ne sentit pas la pluie qui, filtrant au travers des branches, la transperçait, puis, revenue au sentiment de la réalité, et transie, aveuglée par les éclairs, elle courut au hasard.
Dépêché par sa mère, Louis la rencontra errant sous l’averse au bout du verger. Une fois rentrée, Fanchette fit un gros mensonge pour la première fois de sa vie, en répondant ainsi aux questions de sa marraine :
« Je n’ai pas trouvé Pierre, j’ai eu peur du tonnerre, je me suis égarée dans l’obscurité, et je vous demande la permission d’aller me mettre au lit, car mes habits ruissellent.
— Oui, dépêche-toi, je vais te donner un verre de tilleul bien chaud. »
Malgré la tisane brûlante, Fanchette grelotta longtemps : puis elle toussa, et sa marraine, accourue à son chevet, fut très effrayée de sa rougeur, de sa respiration haletante.
Quelques remèdes restèrent sans effet. Au jour Mme Quillebec dépêcha le jardinier à Caudebec pour en ramener le docteur.
Chirurgien médiocre, M. Gérard était un excellent médecin, très soigneux et attentif, qui, dès l’abord, pronostiqua une fluxion de poitrine des plus compliquées. En effet, durant neuf jours, étouffant, en proie au délire, la petite Fanchette, sans reconnaître personne, ne cessa de gémir et de pleurer. Les nerfs ébranlés de la pauvre enfant et ses constantes divagations témoignèrent alors des souffrances morales endurées en silence dans un âge où l’on n’est point armé pour de telles épreuves.
Pendant neuf jours aussi, elle fut constamment veillée par sa mère et sa marraine. Celles-ci en confondant leurs soins et leurs prières comprirent qu’elles pouvaient souffrir et perdre plus qu’elles n’avaient souffert et perdu. Les garçons erraient comme des âmes en peine autour de la chambre de Fanchette. Pierre ne laissait à personne le soin d’aller chercher les remèdes à la ville voisine, et M. Quillebec, jusque-là résigné, se sentait à présent vaincu et découragé.
Aussi, le neuvième jour, lorsque le docteur se déclara satisfait et plein d’espoir parce que la fièvre était tombée durant la nuit précédente, un cri de joie et de reconnaissance partit au manoir de chaque poitrine. On s’embrassait, on riait, on pleurait ! Puisque Fanchette était sauvée, rien ne paraîtrait pénible, on supporterait toutes les croix, on ne murmurerait plus.
Alors Pierre s’apprêta à tenir le serment qu’il s’était fait au moment du plus grand danger, quand, un soir, le docteur, les larmes aux yeux, avait dit en quittant la malade :
« Ma chère madame Quillebec, Fanchette ne sera probablement pas en vie demain, préparez la pauvre mère à cette douleur. »
Martin Alric arriva bientôt pour embrasser une dernière fois la mourante, et durant cette visite M. Quillebec ne se montra pas à l’homme qu’il soupçonnait d’un crime, mais dont il estimait tellement la femme, dont il aimait si tendrement la fille, qu’il gardait enfouie dans son âme une conviction dont Marie Alric se doutait seule.
Penché sur le lit de l’enfant inanimée, le père sanglotait d’une façon effrayante.
La même nuit, sa vie, son avenir, le sacrifice de ses goûts et de sa vocation, Pierre avait tout offert à Dieu pour obtenir la guérison de sa petite amie. Maintenant, il se déclarait prêt à tenir sa parole, non point à regret, mais avec joie ; tant mieux si le sacrifice lui coûtait, tant mieux si au fond du cœur il sentait la plaie saignante : le mérite en serait plus grand et l’expiation des révoltes, des murmures passés, plus complète. Fanchette avait failli leur être enlevée à cause de sa méchanceté à lui. Puisqu’elle vivait, tout était bien : une vie nouvelle allait commencer.
Lorsque M. Quillebec ne craignit plus de causer une trop grande émotion à sa filleule, quand celle-ci, délicieusement heureuse, apprit la soumission de Pierre et plus tard quand le jeune homme eut prouvé qu’il saurait tenir ses promesses et au delà sans un regret apparent, sans une défaillance, alors la joie de ses parents, la paix et la douce gaieté rétablies au manoir, enfin la reconnaissance attendrie de Fanchette, avec le sentiment du devoir accompli, adoucirent les premières amertumes du sacrifice. Constamment maître de lui, le jeune régisseur ne perdit pas un jour sa bonne humeur et sa sérénité. Il remplissait habilement son emploi et jamais on ne mettait en défaut sa vigilance. L’intérêt qu’il portait aux affaires de Mme de Lorville, le plaisir qu’il témoignait après ses voyages en se retrouvant chez lui, toutes ces choses trompèrent famille et amis : « Pierre a pris son parti, disait-on, et, de plus, il suit en définitive la carrière la mieux appropriée à sa nature et à ses goûts. »
Cependant Pierre regrettait toujours le métier jadis rêvé, et s’il apercevait un régiment défilant drapeau déployé, il ressentait une horrible tristesse à laquelle se mêlait une joie amère parce qu’il se faisait un mérite du sacrifice méconnu… Et puis tous n’étaient pas sa dupe, et par instants, lorsqu’un mot, un récit ravivaient la vieille blessure, les bons yeux bien doux et pitoyables de Fanchette en se fixant sur la figure impassible de son ami, ces yeux semblaient dire :
« Inutile de nier, plus inutile d’avouer, je te comprends. »
Tardivement et comme pour réparer le temps perdu, Louis semblait pousser à vue d’œil. Ah ! s’il s’était décidé plus tôt !… Pierre, qui avait pris l’air sérieux d’un homme fait, surveillait les études de Charles au lycée de Rouen, où ce dernier étudiait pour l’École militaire.
Demeurés sous la férule intelligente de M. Verkelin, Jacques et André travaillaient à merveille, et grâce aux bons avis du docteur Nélaton, M. Pochet n’avait gardé aucune trace de ses blessures ; ainsi que sa compagne, l’épagneul jouissait d’une superbe vieillesse, égayée par de jeunes Pochets et de gracieuses Pochettes ; la race, en se perpétuant très pure, gardait sa marque distinctive sur l’œil gauche.
Chérie était mariée avec le fils du jardinier, devenu le cocher des Colombiers.
À quinze ans, demeurée mince et fluette, Fanchette jouissait d’une excellente santé ; très active, intelligente et adroite, elle étudiait au manoir les leçons qu’elle répétait au château, tandis qu’à la ferme, où elle passait les après-midi, on la voyait constamment occupée d’un travail manuel, partout de bonne humeur et le sourire aux lèvres.
Au fond du cœur, Fanchette nourrissait pourtant une grande tristesse que motivaient le chagrin inavoué mais ressenti chez sa mère et surtout l’étrange attitude de son père. Celui-ci ne quittait presque plus le logis ; on le voyait à toute heure, oisif et taciturne, l’été durant des heures entières assis sous un pommier, l’hiver au coin de la cheminée et constamment la pipe à la bouche ; devenu très sobre d’ailleurs, il ne dépensait plus au dehors l’argent du ménage. Grâce à la présence quotidienne de son enfant, Mme Alric se fût alors dite heureuse si elle eût pu oublier le jour terrible et le fatal objet qu’elle entrevoyait parfois durant les nuits sombres lorsque, quittant son lit à pas de loup, Martin se dirigeait vers quelque nouvelle cachette pour y déposer ou y reprendre le vieux foulard et son contenu.
Après sa grande maladie, lorsque Fanchette revint à la vie et à la santé, la mère tenta de mettre à profit la joyeuse émotion témoignée par le père, qu’elle supplia encore une fois… Ne voudrait-il donc jamais ouvrir son cœur à une femme dont il connaissait la discrétion et le dévouement ? Tout au moins ne consentirait-il point à restituer une chose mal acquise ?… On chercherait, on trouverait le moyen de rendre cela aux légitimes propriétaires sans se compromettre.
Refusant d’en écouter davantage et avec une imprécation, Alric quitta la chambre. On ne le revit que le soir, au moment du souper ; alors il dit à sa femme :
« Marie, si tu parles encore de…, de… ces choses, je m’en irai du pays, je me détruirai… tiens-toi pour avertie.
— Avoue donc que tu es coupable. »
Sans répliquer, Alric courut vers la porte. Craignant un malheur plus grand, un crime plus irréparable, Marie l’arrêta et lui jura qu’à l’avenir jamais elle n’aborderait ce sujet la première.



À la fin d’une journée d’hiver, après avoir conduit sa fille jusqu’à la grille du manoir, Mme Alric rentrait au logis. Pour gagner du temps, elle coupa à travers bois sous un taillis de chêne que l’ombre envahissait, car le soleil venait de disparaître ; cependant le givre dont les arbres étaient poudrés renvoyait une certaine clarté aux places les moins touffues et sur les sentiers.
Il gelait sans vent, l’atmosphère très pure transportait les plus légers bruits d’un point à un autre, d’abord ceux de la grand’route assez éloignée, puis les voix de quelques chiens courants, sans doute occupés à chasser dans la forêt de Maulevrier. Tout à coup un autre bruit frappa les oreilles de la fermière : cela ressemblait à un miaulement aigu, plaintif, que l’écho prolongeait et répétait aux environs.
Un chat pris au piège, pensa Marie, qui continua sa course rapide ; mais l’étrange miaulement parut se rapprocher, et voulant en avoir le cœur net, guidée par le son et malgré l’obscurité croissante, Marie se dirigea vers une clairière. À mesure qu’elle approchait, le bruit devenait plus sonore et la guidait. Enfin elle aperçut au pied d’un grand chêne, sous un amas de ronces glacées, un objet qui hurlait et agitait les broussailles.
Saisir cet objet, l’attirer à elle, non sans se déchirer les mains aux épines et remporter au milieu de la clairière, où l’on y voyait encore un peu, fut l’affaire d’une minute à peine.
« Bonté divine ! s’écria alors Marie, je ne me trompais pas. C’étaient bien les cris d’un petit enfant ! »
Après avoir entouré de son tablier la malheureuse créature qui se déballait comme eût fait un animal sauvage, la fermière reprit sa course. Bientôt elle arriva chez elle : dans la cuisine elle trouva un feu clair fait de bruyères et de souches, et près du feu, Martin, la pipe à la bouche.
Rapidement mis au courant, Martin cessa de fumer, et sans dire un mot il aida sa femme à déshabiller puis à réchauffer l’enfant bleui et devenu inerte.
C’était un garçon âgé de trois à quatre ans, à ce qu’il semblait, très brun, aux cheveux crépus, aux traits accentués et fins ; ses extrémités, qui paraissaient à moitié gelées, se détendirent à la douce chaleur du foyer. Alors, ouvrant les yeux, l’enfant poussa des cris rauques, certainement joyeux, car sa bouche largement fendue souriait en même temps.
Mais, l’instant suivant, lorsque, après lui avoir fait boire un grand bol de lait, Marie voulut décrasser le petit être horriblement malpropre, elle éprouva une grande résistance ; les miaulements reprirent plus aigus et plus retentissants que dans le bois, puis les poings et les griffes se mirent de la partie.
Enfin Martin leva la main sur le criard, que ce geste calma subitement et qui se laissa ensuite débarbouiller, nettoyer, revêtir d’une grande chemise de la fermière et finalement étendre dans l’ancien petit lit de Fanchette, où il s’endormit presque aussitôt.
Marie soupa à son tour, puis elle dit à Martin :
« Depuis que ce petit repose et ne fait plus de grimaces, ses traits m’en rappellent d’autres, je ne sais lesquels ; va donc voir toi-même. »
Une chandelle allumée à la main, ayant un instant considéré le dormeur, Martin regagna sa place en répliquant :
« Non, à moi il ne rappelle rien du tout ; en tout cas, il n’est pas joli. Qu’allons-nous en faire ?
— Demain j’irai déclarer ma trouvaille à la mairie de Villequier, et nous garderons le petit garçon jusqu’à ce que ses parents le réclament ; n’est-ce point ton avis ?
— Si fait, agis à ton idée. »
Le lendemain, de bonne heure, Mme Alric se mit en route ; le froid avait augmenté durant la nuit ; l’enfant endormi demeura sous la garde du fermier.
En arrivant à la maison municipale, Mme Alric trouva M. le maire dans la salle des mariages où, près d’un poêle ronflant, il sommeillait en face d’un plâtre auguste.
Un peu vexé d’avoir été brusquement réveillé, M. le maire reçut cependant la visiteuse avec une gracieuse condescendance.
« Eh ! bonjour, mame Alric, dit-il, venez-vous parler au maire ou bien désirez-vous causer avec le charcutier ? En ce cas, j’ôterais mon habit, que j’ai endossé pour une noce, puis nous nous rendrions à ma boutique. »
Ayant déclaré qu’elle avait besoin du maire et non du marchand, Mme Alric raconta les événements de la nuit, puis elle s’enquit à son tour.
N’avait-on point égaré un petit garçon brun, vêtu de haillons, âgé d’environ trois ans ? Aucune réclamation n’était-elle parvenue à ce sujet à M. le maire de Villequier ?
Celui-ci, en entendant la première nouvelle, appela le secrétaire de la mairie et le garde champêtre, qui déclarèrent ne rien connaître concernant un enfant perdu. L’un derrière l’autre, et M. le maire en tête, on se rendit ensuite à l’école communale afin d’interroger l’instituteur. Tous les gamins de Villequier et des hameaux voisins arrivaient justement pour la première classe, et, à cause de la neige, accompagnés qui d’une mère, qui d’une sœur, qui d’un grand frère.
Personne ne put fournir le moindre éclaircissement, et chacun affirma que si, depuis la veille, un enfant manquait dans la commune, cette nouvelle défrayerait déjà toutes les conversations.
Un instant on crut être sur la piste quand une fermière de Sainte-Gertrude s’avança et prit la parole.
« Bon Dieu ! dit-elle, je puis vous tirer d’embarras, car le père de c’te malheureuse créature habite cheux nous.
— Parlez ! dites, hâtez-vous… le pauvre homme ! »
Quantité de personnes entouraient la fermière en s’exclamant de la sorte.
La bonne femme répliqua : « Eh da, j’vais parler, me pressez donc point tant… Pour lors, les parents, c’est les meuniers de cheux nous.
— Les meuniers de Sainte-Gertrude ? s’écria le maître d’école ; mais ils n’ont que des filles, huit, si je ne me trompe.
— Eh da, sûr et certain ! ils n’ont que des filles, ai-je jamais dit le contraire, et même quand la huitième elle est venue au monde, la meunière elle a évu une traque de nerfs, parce qu’elle avait fait un cierge pour que ce soie été un garçon ; pour lors…
— Eh bien, la mère, qu’est-ce que vous nous chantez en disant que les meuniers réclament un petit garçon perdu ? »
Le poing sur la hanche, prête à la riposte, la fermière se tourna vers le garde champêtre qui l’avait interrompue.
« Et je ne chante point, malotru ! et si je chantais, sûr et certain que je ne ferais pas rire un chacun comme vous à la grand’messe tous les dimanches.
— Enfin, oui ou non, avez-vous point affirmé que les meuniers de Sainte-Gertrude réclamaient un garçon perdu ?
— Non, foi d’honnête femme, j’ai voulu parler du chagrin des meuniers lorsque leur cadette, qu’est une innocente, s’est trouvée égarée deux jours durant au bois des Charmettes…
— Mais cela se passait il y a six mois, et la petite a été retrouvée le soir même.
— Alors je mentais…
— Dame ! c’est tout comme… »
Le maître d’école intervint et sépara les adversaires, qui allaient se prendre aux cheveux.
Très indigné d’un pareil manque de tenue, M. le maire ordonna à Mme Alric de le suivre à la mairie, et, en traversant la grande allée du village, le bonhomme regardait sévèrement les gamins qui riaient à se fendre la bouche.
De nouveau assis dans son fauteuil et sous l’œil impassible du buste en plâtre, le maire se gratta le nez, garda le silence et sembla très perplexe.
Mme Alric se décida enfin à interrompre les réflexions du magistrat municipal.
« Monsieur le maire, dit-elle, expliquez-moi ce que nous devons faire ; dois-je vous amener l’enfant ? Me faut-il signer une déclaration ?
— Eh ! je sais point du tout, ma chère dame, nous avons là un cas fort extraordinaire et justement il se trouve que ma femme, une femme pleine d’idées judicieuses, elle a départi dès l’aube vers la foire de Caudebec, où elle s’est emmenée dans la carriole pour examiner douze petits gorets noirs qu’on nous a signalés, sauf votre respect, avec notre fille qu’avait envie d’acheter un bonnet neuf… Par le fait, en auriez-vous point à vendre, mame Alric ?
— Des bonnets ?
— Eh da, non, des gorets. »
En s’efforçant de garder son sérieux, Mme Alric répondit négativement, puis elle demanda si on n’allait point faire crier la découverte du petit garçon sur tout le territoire de la commune. Saisissant la balle au bond, le maire répliqua :
« Telles étaient mes intentions dont auxquelles je vais m’occuper… Au revoir, mame Alric, je vous ferai aviser du nouveau, s’il s’en produit… »
Demeuré seul, M. le maire se mit en devoir de préparer ce qu’il fallait pour écrire, et, en taillant sa plume d’oie, il murmurait :
« Marie Alric, elle me rappelle la bourgeoise, avec tout plein d’idées sous son chignon ; moi, quand il s’agit des affaires de charcuterie, je vas seul… Autrement tout s’embrouille dans ma tête… Si ma femme n’avait voulu être appelée Mme la maîtresse, je serais resté bien tranquille et simple charcutier ; mais v’là le malheur, les femmes, c’est tout plein ambitionneux… Allons, c’est pas tout ça, écrivons. »
Et il écrivit, recommença, biffa, souffla, tacha ses doigts ; enfin, content de son œuvre, il la livra au maître d’école pour que celui-ci la recopiât de sa plus belle écriture.
Bientôt, à tous les carrefours de la commune et des hameaux en dépendant, les populations, attirées par le roulement du tambour, ouïrent, bouche bée, la lecture suivante que le garde champêtre leur fit sur un fausset très aigu :
« Monsieur le maire de la commune de Villequier-sur-Seine, il donne à savoir aux habitants femmes, enfants, hommes et vieillards de ladite commune qu’un petit garçon du sexe masculin, âgé de deux à trois ans et plus, il a été ramassé sous un chêne par Mame Alric, propriétaire aux lieux dits des Aulnayes, et au bois de la Villette, dans une clairière, et que ce garçon il ne parle aucune langue vivante ou morte, et qu’il ne répond à aucun nom ; d’ailleurs, il est très brun, sans souliers ni bas, vêtu de loques, et sans autre signe apparent, tels que papiers, passeports, etc. Celui qui l’a perdu, il ou elle, retrouvera l’enfant chez les époux Alric, et ceusse qui pourraient mettre sur la trace des parents, ils feront une action louable et en outre ils ou elles recevront en récompense une somme égale à la somme des renards ou fouines en temps de neige.
« Signé et légalisé le 20 décembre 1858,
« THOMAS LECORNU,
« Maire et charcutier à Villequier-sur-Seine. »
Cet éloquent appel demeura sans effet, personne ne se déclara prêt à fournir le moindre éclaircissement quant au petit abandonné, dont on cessa bientôt de s’occuper et à propos duquel une enquête, commencée et suivie par le parquet d’Yvetot, ne jeta non plus aucune lumière.
L’hospice de Rouen s’ouvrait de droit pour l’enfant malheureux, mais peu attrayant ; loin de s’apprivoiser, celui-ci continuait à parler un jargon incompréhensible et il entrait dans de folles colères dès qu’on le contrariait. Cependant, par pure charité, la fermière et sa fille lui prodiguaient mille soins, et, chose surprenante, Alric s’en occupait très souvent.
Au bout d’un mois, il parut certain à tous que des parents dénaturés, étrangers sans doute au pays, avaient apporté de loin un enfant dont ils voulaient à tout prix se débarrasser ; alors le curé de Villequier baptisa sous caution le pauvre petit qu’on nomma Éloi, d’après le saint qu’on fêtait le jour de sa découverte ; ensuite Mme Alric dit à son mari :
« Je pense qu’une offre de Mme de Lorville est très généreuse ; quant à moi, je suis prête à l’accepter.
— De quoi s’agit-il ? répliqua Martin d’un air ennuyé.
— Mme de Lorville veut bien payer la pension et l’entretien d’Éloi dans un bon orphelinat d’Yvetot.
— Pourquoi donc le renvoyer ? Je n’aurais jamais cru ça de toi ; il ne te donne cependant guère de peine et je suis prêt à me priver de la moitié de mes repas pour lui.
— Ah ! si tu désires le garder, c’est, différent ; mais je m’en étonne, car il n’a rien d’attachant et à Yvetot il serait mieux qu’ici, où, depuis son arrivée, je n’ai pas découvert chez Éloi une des qualités communes aux jeunes enfants. Puis, c’est mauvais signe, il tourmente les bêtes avec une adresse et une méchanceté extraordinaires… Rappelle-toi ce qu’étaient Fanchette et nos pauvres petits garçons à cet âge…
— Enfin, si tu n’en veux pas, fais ce que tu voudras.
— Réellement, Martin, tu serais content si je gardais Éloi ?
— Oui, très content, Marie ; je t’aiderai, j’empêcherai qu’il te dérange, et je ne mangerai que du pain à mon souper.
— Non, vraiment, il n’est pas besoin de se priver pour lui ; une petite bouche en plus ne nous appauvrira guère, je cède à ton désir ; espérons qu’Éloi nous dédommagera en devenant meilleur et plus gentil.
— Merci, Marie, tu es une bonne créature. »
Éloi devint ainsi le commensal de la ferme ; quelques âmes charitables fournirent tour à tour de bons vêtements au petit sauvage, qui les déchirait sans cesse et dont Fanchette passait souvent des après-midi entiers à réparer les avaries. La jeune fille essaya vainement d’aimer cet étrange enfant et de s’en faire aimer. Éloi ne s’attacha à personne. Les mois, les années s’écoulèrent, il s’emporta moins, et à force de punitions, de tapes parfois, Martin lui inspira quelque respect ; mais aux femmes, qui eussent répugné à le contraindre par la force, il désobéissait ouvertement. On comprend de reste que l’adoption d’Éloi apportait un surcroît d’ennuis à Marie et à sa fille.
… Quand Fanchette entra dans sa dix-huitième année, son excellent précepteur, ses parrain et marraine affirmèrent après la mère, et sans beaucoup exagérer, que la chère petite était presque parfaite. Bonne, gracieuse, douée d’un très agréable visage, intelligente et instruite, elle venait à cette époque de subir brillamment l’examen qui lui assurait le brevet supérieur d’institutrice. Au manoir comme au château, sa présence déridait tous les fronts, et Pierre, son ami d’enfance, nourrissait une espérance que Michel Quillebec avait devinée sans chagrin. Parfois aussi, lorsqu’il suivait la jeune fille du regard, les yeux d’Alric devenaient humides ; et Marie se flattait d’aveu prochain, peut-être moins terrible qu’elle ne le redoutait naguère.
Éloi parlait alors couramment notre langue, mais avec un accent très guttural. Assez grand pour l’âge qu’on lui supposait (de six à sept ans), bien découplé et robuste, il eût été trouvé joli si ses yeux fuyants n’avaient gardé la même expression rusée et méchante, remarquée dès les premiers jours. À l’école ses petits camarades le détestaient, et l’instituteur le punissait souvent, malgré sa réelle intelligence, à cause de ses mensonges, car il mentait pour le simple plaisir de mentir, sans aucune raison. En causant d’Éloi, Mme Quillebec dit un jour à son mari :
« Je ne comprends rien à cet enfant dont Marie Alric s’occupe beaucoup, que Martin n’élève pas mal, et pour lequel Fanchette se dévoue constamment. Comment n’arrive-ton pas à le rendre bon et sympathique, tout au moins à réformer quelques-uns de ses mauvais instincts ? »
Michel répondit : « Oui, voilà une chose étrange ; peut-être s’expliquerait-elle par le phénomène d’hérédité ; en ce cas la nature du père ou de la mère se retrouverait chez Éloi… Cependant il faut espérer que les bons exemples, les bons préceptes agiront à la fin…
— Pauvre Marie, il semble que sa vie soit constamment semée d’épreuves ; une finie, l’autre commence aussitôt. »
Michel reprit : « J’ai entrevu Martin près de la ferme, et il m’a paru si vieux, si cassé !
— Il s’affaiblit tous les jours, probablement à cause de son existence absolument sédentaire dont il ne veut plus se départir. Fanchette a vainement essayé de l’amener à recevoir un prêtre et un médecin ; pourtant il témoigne à présent une réelle affection à notre filleule… Autrefois il s’est montré grossier envers nous ; mais je sais que tu ne lui gardes pas rancune… peut-être t’écouterait-il si tu essayais de le persuader…
— Je ne lui garde aucune rancune, cependant je désire ne point aller chez lui. »
Françoise n’insista pas, mais parfois elle se demandait quels motifs faisaient agir son mari si bon, si miséricordieux, car jamais un mot, un geste ne faisaient trop supposer que Michel accusait Martin du crime des briqueteries.
Le régisseur jugeait sainement l’état du fermier, qui dépérissait à vue d’œil : sans force, sans appétit, il ressemblait à l’ombre de ce qu’il était naguère.
Un soir, au moment où Fanchette partait, Martin l’embrassa plus tendrement que de coutume, puis il retint sa femme, à laquelle il demanda de l’aider à se coucher.
C’était l’été ; un soleil radieux prêt à disparaître illuminait la cour verte, où les oiseaux se jouaient sous les pommiers ; Carlo, le vieux chien, paresseusement étendu, essayait de happer les mouches au vol. De son lit, Martin regarda un instant d’un œil attristé la cour et tout ce gai paysage ; ensuite, s’adressant à sa femme, dont il devinait l’inquiétude et la secrète pensée :
« Oui, dit-il, oui, Marie, c’est la fin, j’ai gâché ma vie par ma seule faute, et je vais mourir.
— Mon Dieu ! s’écria la pauvre créature épouvantée en se voyant seule, loin de tout secours… Mon Dieu ! que faire ? Puis-je le laisser un moment. Peut-être trouverai-je quelqu’un sur le chemin ; tu le veux, dis, Martin, que je fasse appeler notre curé ? un médecin aussi ? »
Eu hésitant, Martin répondit :
« Marie, le médecin ne peut rien, et le prêtre m’a déjà entendu : ce matin il est venu, tu étais sortie… je lui ai… tout avoué… Ne m’interromps pas… je me suis engagé à tout restituer et à te… confier… le secret… D’abord va chercher le foulard… Non… le voilà sous… mon oreiller ; ouvre-le… j’y vois mal… dénoue-le… »
Marie obéit et ses mains tremblantes eurent grand’peine à défaire les nœuds qui rassemblaient les quatre coins d’un vieux foulard aux couleurs ternies. C’était un de ces grands mouchoirs très chers aux matelots ; celui-là représentait le vaisseau le Vengeur au moment où il allait couler bas ; sur la dunette du bâtiment se dressait Villaret-Joyeuse empanaché et plus grand que le mât d’artimon. La légende avait été imprimée, sous le dessin fantaisiste.
Le mouchoir s’ouvrit, et Marie en aperçut le contenu : d’abord une liasse de billets de banque chiffonnés et salis, puis une montre aux aiguilles brisées, enfin un portefeuille éventré d’où s’échappèrent plusieurs pièces d’or. Il y avait des taches d’un rouge brique, qui ressemblaient à des taches de sang, dans l’intérieur du mouchoir et sur les billets… Un instant bouleversée par l’émotion, Marie recouvra bientôt sa présence d’esprit, et fixant son mari :
« Parle, dit-elle, obéis à ta conscience !
— Oui, mais promets-moi de rendre les billets à Mme de Lorville… c’était son bien… et ceci (touchant la chaîne, la montre et le portefeuille) à Michel Quillebec…
— Je te le jure… Parle, coupable ou innocent, avoue-moi la vérité…
— Je le veux… d’ailleurs je l’ai… promis au prêtre… Donne-moi… quelque chose à boire… je me sens bien faible. »
Cependant les lèvres du mourant ne purent lier les bords du verre, qu’il repoussa bientôt.
« Ah ! fit-il, c’est vraiment la fin… la fin… je l’ai crue proche un jour de tempête dans la mer des Indes sur la Bérénice… où nous étions embarqués avec Joli-Cœur… tu sais, mon copain… Ah ! je lui suis demeuré fidèle… jusqu’à la mort ; tu le lui diras… à son fils aussi…
— Au nom du Dieu vivant, laisse-là Alphonse, ton mauvais compagnon, mais parle, je t’en supplie, en souvenir de nos enfants, de Fanchette… »
Martin n’entendait plus ces appels désespérés ; ses mains s’agitaient, il murmurait des phrases décousues ; sa mémoire le reportait aux scènes de sa vie de matelot, et le nom d’Alphonse Joli-Cœur était constamment mêlé à ses divagations.
« Tu sais, disait-il, nous naviguions ensemble, il m’apprenait le métier, et puis un jour nous nous sommes juré fidélité en tout jusqu’à la mort… Mais où est Éloi ?
— Au bois avec des camarades malgré ma défense.
— Il ressemble à Alphonse… j’ai de suite reconnu la ressemblance avec Joli-Cœur…
— Qui prononce le nom de ce misérable ? »
À ces paroles, Marie se retourna brusquement, et elle aperçut au dehors, la tête avancée au travers de la fenêtre ouverte, une femme bizarrement accoutrée. Cette femme répéta :
« Qui nomme ici Alphonse Joli-Cœur ? »
Marie répliqua indignée : « Vous-même, dites-moi de quel droit vous nous épiez et comment osez-vous effrayer un malade ? »
En baissant le ton, la femme reprit : « Pardon, madame ; mais ce malade n’écoutera plus jamais les voix de la terre… »
Cependant Martin respirait encore, et, en se penchant sur son visage déjà glacé, Marie entendit un murmure étouffé, puis elle distingua ces mots :
« Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez ; Marie, pardon… »
Un très léger spasme suivit.
Sans autre souffrance, la vie quitta cet esprit tourmenté et ce corps usé avant que le secret eût été dévoilé par des lèvres maintenant scellées…
Depuis une semaine Alric reposait dans le cimetière de Villequier à l’ombre du haut clocher de la jolie petite église gothique, et sur la même croix le nom du père avait été gravé à côté des noms de ses petits garçons morts en bas âge.
Après les funérailles et les jours suivants, nombre de voisines s’étonnèrent en rencontrant la veuve qui, au lieu de rester oisive chez elle, comme c’est l’usage à la campagne aux premiers jours d’un deuil, allait et venait, du manoir au château et même plus loin.
À ce propos, au lavoir public, une commère s’écria :
« Certes, défunt Alric, il avait de vilains défauts, et sa femme elle a traversé de mauvais jours, cependant c’est pas une raison pour chercher à s’amuser aussi vite.
— Oui, reprit une seconde lavandière, et l’autre jour je l’ai vue au camp des bohémiens : vous savez que ces gens-là sont arrivés pour la foire de Caudebec.
— Peut-être bien que Marie Alric voulait consulter les moricaudes sur sa bonne aventure et sur la fortune de sa fille, une mijaurée finie celle-là, et qui ne vient jamais danser avec nous… Moi j’aurais point cru des femmes ayant l’air aussi dévotieux capables de s’en aller avec des sorcières, et encore dès le lendemain de la mort à Alric. »
Une vieille répliqua sans cesser d’agiter son battoir :
« M’est avis que vous parlez de choses dont vous n’avez même pas l’idée, et qu’au lieu de jacasser sur Fanchette, une bonne et brave petite ben honnête et ben charitable, la Maltide ferait mieux de s’inquiéter de sa lessive qui s’en va au fil du courant. »
En rattrapant non sans peine son linge coulé au fond du lavoir, Mathilde (en Normandie on dit Maltide) reprit d’un air furieux :
« Je ne jacasse pas plus que vous, la mère, et je dis qu’à présent j’aimerais pas à fréquenter les Alric…
— Ta ta ta… tu l’aimerais tout de même, seulement t’es fâchée parce que la Fanchette l’autre jour, et j’écoutais derrière le gros chêne de la route, donc la Fanchette, elle ta conté bien gentiment que tu ne devrais pas laisser la vieille grand’mère seule des dimanches entiers. Là, ne te mets pas en rage, tu vas éclater. »
Toutes les lavandières partirent d’un gros rire, et Mathilde se tut par crainte de s’attirer de nouvelles vérités.
Cependant les curieuses ne se trompaient pas ; Mme Alric s’était bien rendue au camp des bohémiens presque aussitôt après les funérailles de son mari. Mais elle n’avait agi ainsi que suivant les conseils de ses amis.
Une semaine s’écoula ensuite. Un soir, Michel Quillebec parut à la ferme, dont il franchissait le seuil pour la première fois depuis bien des années.
Il trouva Marie seule, assise auprès de la fenêtre ouverte, l’œil perdu dans le vague, l’air accablé.
Ayant souhaité le bonjour à la fermière et une fois assis dans l’unique fauteuil du logis, sa béquille déposée auprès de lui :
« Eh bien, ma chère dame, dit-il, avez-vous obtenu quelques éclaircissements. Votre mine n’annonce rien de bien consolant.
— Hélas, non. Je suis retournée au camp : là tous mes doutes ont été levés quant à Éloi ; mais Fanchette vous aura déjà mis au courant.
— Oui, et tout à l’heure à la mairie j’ai appris qu’Éloi, bien et dûment reconnu pour être le fils de Nalfé, avait été rendu hier à la bohémienne. Cette histoire invraisemblable est donc vraie tout au moins en ce qui concerne le mariage de la jeune femme avec l’ancien camarade de votre mari et la disparition d’Alphonse, que Nalfé accuse d’avoir enlevé leur enfant. Suis-je bien renseigné ?
— Parfaitement ; d’ailleurs la bohémienne, qui me paraît être une assez bonne et honnête créature, m’a témoigné une telle gratitude que je n’ai pas hésité à lui confier mon désir de retrouver les traces d’Alphonse, envers lequel Nalfé m’a semblé nourrir une haine vraiment sauvage, d’abord parce qu’il l’avait trompée en se disant de sa race et surtout à cause du rapt de son fils, qu’elle a pleuré durant quatre ans.
— Eh bien ?
— Eh bien, elle sait peu de chose. Alphonse arriva en guenilles, mourant de faim, au lieu où les bohémiens campaient dans la forêt de Maulevrier, et il causa secrètement avec le chef de la tribu ; celui-ci annonça ensuite que le nouvel arrivant était leur frère et que Nalfé, alors en âge de se marier, allait lui être donnée pour femme. Malgré une instinctive répugnance, Nalfé dut obéir, car, d’après ce que j’ai compris, le chef de chaque bande en est le maître absolu et il n’hésite pas à punir cruellement la moindre infraction à ses ordres.
« Cela se passait au moment du crime, un peu avant, un peu après, Nalfé n’a point su me le dire. En tout cas, à cette époque les bohémiens sont restés seulement quinze jours dans les environs.
« Nalfé subit d’abord sans murmure les brutalités de son mari ; mais lorsqu’elle devint mère, comme Alphonse frappait parfois le petit garçon, elle se révolta ouvertement, ayant aussi découvert que l’ancien matelot avait menti en se disant d’origine bohémienne. Nalfé se plaignit au chef de la tribu ; ce dernier venait d’être élu pour remplacer l’autre, mort récemment et qui protégeait Alphonse. Bientôt chacun dénonça le faux frère, coupable d’une foule de méfaits, et l’on chassa le méchant compagnon et le mauvais père.
« Alphonse partit la menace aux lèvres. Un jour la bande campait en Belgique non loin d’Ostende, lorsque le petit Rudky (Éloi) disparut. On perdit ses traces jusqu’au soir où, durant l’agonie de Martin, la tribu bohémienne planta de nouveau sa tente par ici. Alors, passant près de notre cour, Nalfé aperçut Éloi, puis nous écouta par la fenêtre ouverte. Dès le lendemain nous causâmes, je fus vite persuadée que son instinct maternel ne l’avait pas égarée… Vous savez le reste.
— Et d’Alphonse, depuis sa disparition, aucune nouvelle ?
— Aucune. Nalfé et le chef se sont pourtant engagés à m’en informer si jamais ils apprenaient quelque chose touchant cet homme. Mais votre enquête et celle de Pierre n’ont-elles pas été plus fructueuses que la mienne ?
— Non, dans un certain sens ; cependant elles nous ont appris qu’Alphonse dit Joli-Cœur s’était évadé de la prison de Poissy très peu de jours avant le crime des briqueteries. Divers indices avaient alors égaré la justice, car, à cette époque, en poursuivant le prisonnier et mis en présence d’un noyé retiré de la Seine couvert de loques en lambeaux, les gendarmes n’hésitèrent pas à reconnaître ce noyé pour Alphonse Joli-Cœur ; puis on inscrivit et l’on enterra comme tel le cadavre repêché non loin de Poissy ; ensuite personne ne songea à incriminer Alphonse, qu’on croyait mort depuis une semaine au jour et à l’heure où Bigorneau et un inconnu commettaient le meurtre.
« Plusieurs bohémiens et Nalfé interrogés hier par le juge d’instruction lui ont juré qu’ils n’avaient découvert le véritable nom du faux frère que longtemps après son arrivée au milieu d’eux. Le premier chef en savait-il davantage ? C’est probable. En tout cas, le juge est persuadé de la bonne foi de ces gens, tous animés d’un grand désir de vengeance contre Alphonse, qu’ils n’hésiteraient pas à trahir.
« Il paraît aussi très probable qu’Alphonse, s’il possédait l’argent ou une part de l’argent du crime, l’avait caché à tous et même à sa femme, puisqu’il vivait du travail de Nalfé, la frappant lorsqu’elle gardait la moindre petite somme pour elle ou pour son enfant.
— Quant à Gustave Bigorneau, seul convaincu du crime, il mourut en prison l’année d’après le jugement. Je m’en suis assuré. D’ailleurs tout me paraît bien clair, ma chère dame, et je m’accuse très humblement d’avoir cru Alric complice…
— Hélas ! il l’était… Cet or, cette montre, ces billets, comment les eût-il possédés, gardés, sans être coupable… complice au moins ou recéleur ?
— Ma chère amie, lorsqu’un homme a comploté un meurtre afin de s’approprier un bien quelconque, il arrive toujours un moment où cet homme veut jouir du bien mal acquis… Alric a-t-il jamais dépensé la moindre somme à votre insu depuis le crime ?
— Je crois pouvoir affirmer que non. Au château, on pense comme vous et que mon mari était innocent. Lorsque j’ai rapporté les billets de banque, Mme de Lorville m’a consolée, elle a même pleuré avec moi, et, sans être un instant distrait, M. Verkelin, après m’avoir attentivement écoutée, s’est écrié : « Non, Alric n’était ni criminel, ni complice ; mais il aura obéi à un sentiment inexplicable ».
— Eh bien, puisque les seules personnes instruites de cette triste affaire partagent mon sentiment, je pense que vous ne serez plus inflexible, et qu’en laissant Fanchette dans l’ignorance de ce cruel passé, vous me permettrez de dire à Pierre qu’il peut demander la main de sa petite compagne et de l’enfant que ma femme et moi désirons pour fille. La première fois que je vous ai fait part de ce désir, vous m’avez supplié de n’en plus parler ; mais à présent… »
En interrompant Michel et les yeux gros de larmes, Marie s’écria :
« Ah ! monsieur Quillebec, votre bonté, votre charité dépassent les bornes… Mais sans donner à tous la preuve que son père n’a point trempé dans ce crime qui a causé la mort d’un homme et dont vous souffrirez toute votre vie, comment voulez-vous que la fille d’Alric entre dans une famille honorable ?… Et si Pierre apprenait un jour la vérité, il nous reprocherait, il reprocherait à ma fille…
— Vous avez raison, il faut instruire Pierre, mais Pierre seul, et, s’il persiste, s’il n’hésite pas une seconde, consentirez-vous enfin ?
— Dans ce cas je parlerai moi-même à Fanchette : Fanchette décidera en dernier ressort.
— De cette manière, vous troublerez la vie de notre petite Fanchette.
— Monsieur Quillebec, ne croyez-vous pas que cette vie serait autrement troublée le jour ou un hasard, une circonstance fortuite apprendraient tout à la pauvre enfant ? D’ailleurs, descendez au fond de votre conscience. À ma place, agiriez-vous autrement, dites-le-moi ? »
Michel baissa la tête ; il comprenait à quel point Marie raisonnait juste. Bientôt il s’en retourna chez lui le cœur navré, car si la réponse de Pierre ne paraissait guère douteuse, au contraire, celle de la jeune fille était fort problématique. Alors une séparation devenait probable. Fanchette ne pourrait plus vivre auprès d’eux comme par le passé, et la chère petite aurait du chagrin, tant de chagrin, de quitter ses amis et de savoir quels doutes s’élevaient sur son malheureux père dont bien certainement elle ignorait le passé…
L’année précédente, un jour que ses parents lui parlaient mariage, Pierre leur demanda s’ils accepteraient pour bru une jeune fille sans dot et de classe inférieure à la leur, mais douée de mille qualités, etc.
En souriant, la mère répondit à son fils :
« Quant à moi, j’accueillerais joyeusement une jeune personne semblable, à la condition que celle-là fût ma filleule. »
M. Quillebec ajouta :
« Je dis comme Françoise ; pourtant je vous demande à tous deux de ne point entretenir Fanchette et sa mère de ce projet avant un an ; la première est encore très jeune, laissons-la à ses études, aux soins qu’elle donne à son malheureux père. Dans un an, espérons que Mme Alric acceptera cette union sans y mettre obstacle. »
Françoise et Pierre ne purent s’empêcher de sourire. Ce doute de Michel les amusait, il témoignait trop de modestie ; cependant Fanchette était bien jeune en effet. On convint donc de se taire durant une année. Mme Alric se montrerait sûrement ravie alors, elle, si dévouée, si peu égoïste, de voir sa fille entrer dans une famille sans tache en épousant son ami, son compagnon d’enfance, quand cet ami était un bon, beau et intelligent garçon, épuré par le sacrifice… La dernière réflexion, la mère seule la faisait.
Cependant Alric mourut et les événements se précipitèrent. Quelques jours après la conversation que nous avons rapportée entre Michel Quillebec et Marie Alric, Fanchette se rendit au manoir, où chacun s’attristait de ne plus la voir comme autrefois.
Mme Quillebec venait de sortir, mais Pierre était là avec son père, auxquels Fanchette demanda un moment d’entretien.
Une fois dans le cabinet du régisseur et à l’abri de toute oreille indiscrète, Fanchette s’agenouilla devant son parrain. Aussitôt à voix basse, mais d’un ton résolu, quoique les larmes montassent constamment à ses yeux :
« Mon parrain bien-aimé, dit-elle, mon vénéré parrain, je connais l’horrible secret, maman m’a tout avoué et ses doutes et ses terribles anxiétés… Si mon père était coupable, je suis la fille d’un assassin, et vous, mon parrain, dans votre adorable bonté, vous empêchiez les soupçons de tomber sur l’homme qui peut-être a brisé votre vie… et encore vous m’aimiez, vous me vouliez pour fille… Pierre m’acceptait en toute connaissance de cause. »
Un sanglot brisa la voix de Fanchette ; Pierre, bouleversé, pleurait aussi.
En relevant la pauvre enfant et en la forçant à s’asseoir :
« Ma Fanchette, lui dit Michel, sois convaincue que j’ai souvent douté, que je doute plus que jamais de la culpabilité de Martin Alric. D’ailleurs, je renie la loi ancienne qui faisait payer aux enfants les fautes et les crimes de leurs pères. Mes projets et mon désir de te nommer ma fille ne sont nullement modifiés par la révélation de ta mère, révélation qu’elle n’aurait point faite si elle m’avait écouté. »
Aux paroles de M. Quillebec, Pierre ajouta mille protestations avec des assurances qui toutes partaient du cœur… Fanchette se montra heureuse et consolée. On la croyait convaincue ; mais, de nouveau agenouillée devant Michel :
« Mon parrain, dit-elle, que Dieu daigne vous récompenser et qu’il bénisse Pierre… Cependant, hélas ! je ne puis accepter, car ma vie serait empoisonnée si je n’étais pas entrée ici le front haut, digne de vous, digne de ma bonne mère ! Je partirai bientôt pour les États-Unis. M. Verkelin et Mme de Lorville approuvent mon départ ; grâce à eux, je serai placée comme institutrice chez une de leurs amies qui habite Saint-Louis. Je reviendrai seulement quand ma mère et moi nous pourrons prouver l’innocence de mon père.
— Mon enfant, si cette preuve n’était jamais établie ?
— En ce cas, mon parrain, je vivrai loin de vous avec ma mère. Ah ! Pierre, ne me regarde pas d’un air méchant, ne me reproche pas ma résolution : je souffre beaucoup, et depuis quelques jours j’ai pleuré comme je ne croyais pas qu’on pût pleurer… Mais, Pierre, tu regretterais peut-être plus tard, si tu voyais qu’on me regarde avec mépris. Alors, je mourrais de chagrin. »
Sur cette physionomie navrée mais résolue, Michel et son fils ne retrouvaient aucune trace de l’ancienne expression, si douce, si tendre, si gaie. Bientôt tous deux comprirent que la résolution de Fanchette était immuable. Cependant ils tentèrent encore de l’ébranler, et, durant la semaine qui précéda son départ, la pauvre enfant eut à soutenir des combats dont elle sortit brisée, mais victorieuse. À tous les arguments de son parrain et de Pierre, elle répondait à peu près ceci :
« J’ai foi en l’innocence de mon père. Ce misérable Alphonse était le second meurtrier… Mais enfin, vous-mêmes, au fond du cœur, ne nourrissez-vous point la croyance que mon père pouvait bien être complice, qu’il avait dirigé, averti les assassins et ensuite profité du crime ? »
Michel n’osait mentir en affirmant que telles n’étaient pas ses pensées, et Pierre s’écriait : « Qu’importe, reste seulement avec nous ou à la ferme, tout s’éclaircira un jour. »
Sans faiblir, Marie Alric cachait sa douleur et fortifiait le courage de sa fille. De son côté, la pauvre enfant dévorait ses larmes, et, durant le dernier repas qu’elle prit dans la grande salle du manoir, elle parut mériter ce reproche que lui adressait intérieurement sa marraine :
« Jamais je n’aurais cru Fanchette capable d’obéir à un sentiment de fierté déplacée et capable de témoigner aussi peu de chagrin au moment des adieux. »
Ignorant le vrai mobile du départ de sa filleule et n’étant point instruite de la culpabilité vraie ou supposée d’Alric, Mme Quillebec était fort excusable de porter ce jugement. Pour elle, avant d’épouser Pierre, Fanchette désirait montrer ce dont elle était capable, et, puisque Michel et leur fils approuvaient tout, elle, Françoise, devait se ranger à l’opinion de son mari et de la personne la plus intéressée à retenir Fanchette… Mais elle en aimait un peu moins cette enfant « par trop sensée et raisonnable ».
La trop raisonnable Fanchette quitta donc son pays et tout ce qu’elle aimait au monde. Sa mère et Pierre l’accompagnèrent seuls au Havre jusque sur le pont du paquebot de Southampton.
Dans cette dernière ville, la jeune institutrice allait rejoindre Mrs Hobard et les trois jeunes filles, dont elle devait terminer l’éducation.
Il faut dire que ce voyage très vite décidé à cause d’une circonstance fortuite était motivé dans une certaine mesure, et qu’en partant pour l’Amérique, Fanchette emportait un espoir romanesque. Au dernier moment, Nalfé avait appris à Mme Alric qu’elle savait maintenant, à n’en pouvoir douter, qu’Alphonse se cachait à New-York, au milieu d’une bande de voleurs. New-York était bien loin de Saint-Louis, mais à Saint-Louis on pourrait peut-être apprendre… et dès qu’elle aurait un indice, Pierre obtiendrait peut-être aussi de son père l’autorisation de faire le voyage des États-Unis et de venir chercher sa fiancée.
Les rêves prennent vite un corps lorsqu’ils sont créés par une jeune imagination. Cependant Fanchette n’osa parler de cette chimérique espérance qu’à sa mère et à M. Verkelin. Loin de traiter cela de rêverie, le savant encouragea sa petite amie et il lui procura même une chaude lettre d’introduction pour le consul de France à Saint-Louis, qu’il avait souvent rencontré à Paris.



La dernière cloche tintait pour engager les étrangers à quitter le bâtiment. Mme Alric et Pierre furent donc obligés de regagner précipitamment les quais. Une fois ses amarres larguées, le paquebot sortit des jetées et bientôt il se perdit dans les brumes du soir amoncelées à l’horizon. Ceux qui restaient à considérer ses mouvements aperçurent quelque temps encore une légère fumée, qui ne tarda pas à s’évanouir.
La nuit tombait. Appuyée sur le bastingage de l’arrière, Fanchette regarda longtemps les quais brillamment éclairés et comme fuyants, puis les hauteurs d’Ingouville, dont les lumières s’éteignirent les unes après les autres. Celle du cap de la Hève disparut à son tour. Alors il sembla à la pauvre enfant que c’en était fait de la patrie, de ses parents, des amis, du bonheur entrevu, et elle pleura comme on pleure dans la jeunesse, avec une abondance de larmes inouïe.
La brise fraîchit, des lames pressées léchèrent les flancs du paquebot, qui commença à rouler. Fanchette ne sentait ni le froid, ni le mal de mer, mais là-bas, du côté du pays, elle cherchait à découvrir une lumière, et elle pensait :
« Si j’aperçois seulement une seule lumière, ce sera bon signe : cela voudra dire : Espère, tu reviendras, tu reverras ta mère, ton fiancé, tes amis. Dieu bénira ton entreprise… » Mais rien ne parut et tout continua à être sombre du côté de la terre.
Pendant que Fanchette restait immobile, les yeux obstinément fixés au large, un vieux monsieur l’observait à la lueur d’un fanal accroché au mât d’artimon, et bientôt saisi de compassion devant cette jeune figure baignée de larmes…
« Miss, dit-il, miss, regardez là-haut, à côté de cette grosse nuège, un petit étoile très brillant, ne paraît-il pas conter à vous : Espérez, le consolation il viendra, sûr ! »
Fanchette porta ses regards vers le point indiqué, où elle découvrit sans peine le « petit étoile très brillant ». Avec les bonnes paroles dites en mauvais français par l’étranger, cela lui fit un bien extrême, elle se sentit apaisée. La lumière désirée brillait en effet, non point en bas, mais en haut. C’était donc en haut, toujours en haut qu’il fallait regarder et demander aide et soutien.
Après avoir contemplé un instant la petite consolatrice, Fanchette tendit sa main au vieil Anglais en ajoutant :
« Merci, monsieur, merci ; vous m’avez consolée et je vous remercie du fond du cœur. Que Dieu vous bénisse pour votre compassion ! »
Le vieux monsieur serra la main tendue et, oubliant du coup le peu de français appris non sans peine, il s’écria :
« You’re a good girl, a very nice little girl ; now go down stairs, and try to sleep. The night will be rough and cold ; go, my dear child. »
Comme un « good child » Fanchette obéit sans résistance et gagna la cabine réservée aux dames ; là elle ne dormit guère.
Cependant elle n’éprouva plus l’horrible sensation de tout à l’heure... Le « petit étoile brillait » en elle.
En descendant du paquebot sur le quai de Southampton, la jeune Française fut accostée par Mrs Hobard accompagnée de ses trois filles. Ces dernières ne cachèrent pas leur surprise à la vue de cette mince et délicate petite créature aux joues roses, aux yeux bleus, qu’elles dépassaient de toute la tête. Ainsi dévisagée, Fanchette eut quelque peine à retenir ses larmes.
La plus jeune des Américaines fit cesser l’embarras de la nouvelle venue, dont elle secoua vigoureusement les mains ; ensuite dans un très bon français :
« Quel âge avez-vous, miss Alric ? dit-elle.
— Dix-huit ans, mademoiselle.
— Moi, j’ai douze ans, Zabey quatorze, Catheline seize et je m’appelle Elianor. Quel est votre nom de baptême ?
— Françoise, mademoiselle.
— Voilà qui est joli ; d’ailleurs, si vous êtes petite et si nous sommes grandes, ce n’est point votre faute ni la nôtre. Un proverbe de votre pays ne dit-il pas : « Dans les petites boîtes, les « bons, les bons… » ; j’ai oublié le reste.
— « Les bons onguents » répliqua Fanchette en souriant et en rendant son étreinte à la jeune fille.
Zabey et Catheline imitèrent leur sœur, et, en dernier, Mme Hobard imita ses filles : la chère dame n’était jamais que le reflet de ses enfants, et, comme elle le disait dans son méchant français : « Je ne possédai en propre aucune initiative, mes six garçons, at home, avec mes trois filles ils me l’avaient pris toutes. »
Aussi, durant le déjeuner, la mère ne parut-elle nullement étonnée lorsque Catheline s’adressa ainsi à Fanchette :
« Je pense, miss Alric, que nous serons de très bonnes amies ; d’abord, vous êtes jolie et nous aurions eu horreur d’une laide institutrice ; ensuite mon oncle (qui vous a vue au château de Lorville) nous a fait de vous, de votre courage et de votre intelligence un éloge complet. Généralement, le cher homme n’est pas très prodigue de louanges ; ainsi, chez mes sœurs et moi, il voit seulement des défauts et il nous critique tant que le jour est long.
— Ah yes, murmura la mère en arrosant un immense bifteck d’une énorme tasse de café au lait, oh yes, ma beau-frère il critiquait sans cesse mes darlings. »
Catheline reprit : « Il ne faudra jamais croire que vous payant nous ayons la pensée de vous humilier, car en Amérique nous jugeons les personnes à leurs talents et non point à leur naissance ou à leur état : mon grand-père a commencé sa fortune comme cuisinier chez le Régent, qui fut George IV ; nous n’en rougissons nullement, puisque grâce à cela mon père eut les moyens d’acheter aux États-Unis des mines de charbon.
— Mademoiselle, je ne suis pas susceptible, je ne demande qu’à vous plaire en remplissant mon devoir auprès de vous et de mesdemoiselles vos sœurs.
— Miss Alric, ne dites pas : Mademoiselle ni mesdemoiselles vos sœurs ; pour l’aînée, vous devez l’appeler : Miss Hobard, et nous autres, simplement Zabey ou Elianor. Dans notre pays les domestiques seuls ou les inférieurs se servent de ces termes : Mesdemoiselles, Madame, sans y ajouter le nom de famille ou de baptême. »
En recevant cette leçon de la plus jeune de ses futures élèves, Fanchette se prit à sourire et Zabey s’écria :
« Miss Alric, quand vous souriez, vous êtes charmante. Mais nous n’avons pas encore causé sérieusement : Catheline, continuez. »
Catheline continua ainsi : « Oui, miss Alric, il faut nous entendre. Vous êtes très savante, paraît-il. Quant à nous, sauf l’allemand et le français, nous ignorons presque tout, ma mère, une excellente personne, nous ayant laissées cultiver notre paresse. Oh ! maman, inutile de protester, vous étiez incapable de nous gronder ou de nous inspirer la moindre obéissance. C’est nous-mêmes qui, rougissant de notre infériorité intellectuelle, avons demandé à oncle Elisée de chercher une institutrice française, capable de meubler notre cervelle d’une foule de choses, telles que la géographie, l’histoire, la géométrie, etc.
— Miss Hobard, je ferai de mon mieux, vous pouvez y compter.
— Nous y comptons, car votre physionomie indique la volonté et l’intelligence ; mais, en dehors des heures de l’étude, c’est-à-dire une fois la matinée écoulée, nous ne vous accorderons aucun contrôle sur nos lectures ou nos actions. Quoi que nous fassions ou disions, ne fassions pas ou ne disions pas, vous devrez éviter de nous donner le moindre avis.
— Oh ! » fit Fanchette, dont les regards allaient des filles à la mère. Celle-ci continuait à manger et à boire. « Elle va être malade, sûrement, pensait Fanchette : on ne peut avaler impunément une telle quantité de café au lait… Elle semble d’ailleurs trouver très simple la déclaration de sa fille aînée. »
Voyant que l’institutrice n’ajoutait rien à son interjection, Elianor reprit :
« Non, pas le moindre avis, lorsque vous nous verrez sortir seules pour aller chacune d’un côté différent, ne pas rentrer à l’heure des repas, enfin agir à notre fantaisie. Les Américaines ont d’autres habitudes, d’autres opinions que les Françaises, vous le savez peut-être déjà.
— Maintenant, ajouta Zabey, maintenant parlez.
— Mon Dieu, miss Zabey, je suis fort ignorante des idées françaises, parce que je n’ai jamais fréquenté le monde ou habité les villes ; néanmoins je vous remercie de m’avoir avertie aussi franchement, et malgré tout mon désir de vous accompagner aux États-Unis, je crois que je vais reprendre le paquebot du Havre dès ce soir.
— Gracious goodness, pourquoi ?
— Pourquoi, miss Hobard ? 1° parce que, malgré votre grande taille, je vous considère comme une très jeune personne, et vos sœurs sont presque des enfants ; 2° parce que jamais je ne m’engagerai, étant votre institutrice, à ne point vous dire : « Cela est mal, vous avez tort », si je croyais mon devoir engagé et ma conscience obligée à vous parler de la sorte.
— Cette Française, il causait maintenant très bien, s’écria la mère, oui, il disait comme je voulais dire, si on laissait moa causer. »
Cependant les trois jeunes filles s’étant retirées un peu à l’écart paraissaient se consulter. Miss Elianor discuta longtemps avec animation et ne se rendit que la dernière. Enfin toutes trois tombèrent d’accord, et, revenue à la table du déjeuner, miss Hobard s’adressa de nouveau à Fanchette :
« Miss Alric, dit-elle, nous pensons que vous êtes une franche et courageuse personne. En Amérique, nous estimons grandement des qualités semblables et nous serions très fâchées de ne pas vous montrer notre cher pays. Nous vous promettons, en conséquence, d’écouter vos avis, de les suivre même parfois et de toujours travailler sous votre direction avec assiduité, étant nous-mêmes assurées de votre tact et de votre discrétion. Est-ce entendu ? Partirez-vous la conscience tranquille ?
— Oui, dit Fanchette en secouant les mains tendues, oui, car je crois vos promesses très sincères et très loyales. »
En poussant un profond soupir Mrs Hobard murmura : « Lorsque le bon Dieu il envoie presque la douzaine d’enfants à une seule mère, il devrait accorder à ce mère-là l’âme de ce jeune fille-là… »
Et elle vida un quatrième bol de café au lait…
« Comment peut-elle, se disait Fanchette, comment son estomac arrive-t-il à contenir une telle quantité de liquide ? »
Ensuite, laissant Mrs Hobard faire sa sieste accoutumée, les jeunes misses s’emparèrent de leur institutrice pour lui montrer la ville. Le soir, les cinq dames s’embarquèrent sur le paquebot Maryland à destination de New-York. La traversée, qu’on jugeait très rapide, durait alors quinze jours, pendant lesquels, en dehors des cinq repas quotidiens, mistress Hobard fut la proie du mal de mer. Ce mal terrible épargna Fanchette, comme ses élèves, et ces dernières, en voyant la jeune Française supporter bravement roulis et tangage, déclarèrent que miss Alric était digne d’être Américaine. C’est là le suprême compliment pour les habitants des États-Unis, et à leur sens pas un ne vaut celui-là.
Saint-Louis, capitale du Missouri, est situé sur le Mississipi, à l’embouchure de l’Ohio, dans une position admirable. Fondée en 1764 par les Français, la ville s’étend constamment, et un grand chantier de constructions pour la marine à vapeur y acquiert chaque année une plus grande importance.
Très intéressée à tout ce qu’elle voyait, bien traitée par les nombreuses connaissances de mistress Hobart, au bout d’un mois de séjour au milieu de cette population affable qui parlait sa langue, Fanchette se fut dite complètement heureuse si elle eût pu transporter aux rives de l’Ohio une ferme et un manoir du pays normand.
Munie de ses lettres d’introduction, la jeune fille reçut le meilleur accueil au consulat de France. Mis au courant de l’affaire, un agent de police habile et rusé, suivant le consul, s’aboucha avec ses collègues de New-York ; à l’aide des indices fournis par miss Alric, cet agent affirmait le succès prompt et certain. Cependant des semaines puis des mois s’écoulèrent, et toujours, au moment où l’on retrouvait la piste de Joli-Cœur, la piste s’effaçait, ou bien, dans l’homme traqué, on découvrait un autre individu coupable d’autres méfaits.
En voyant la totalité de gages, d’ailleurs fort respectables, passer aux mains de l’agent de police, Fanchette en arriva à suspecter l’honnêteté de ce personnage ; mais à qui s’adresser, puisqu’elle n’osait se confier à personne dans cette demeure où chacun vivait pour soi, où, en témoignant quelque amitié et beaucoup d’égards à la jeune institutrice, tous semblaient ignorer sa présence une fois les heures des leçons écoulées ?
Aux premiers temps qui suivirent le retour de la famille à Saint-Louis, Mrs Hobard avait paru tomber des nues en répondant à Fanchette qui lui demandait l’autorisation de se rendre au consulat de son pays.
« Miss Alric, ce sont affaires à vous, et pour ces affaires, inutile de me rien parler. Mes filles ils sont très satisfaits et moa de vous. Liberté est chez moa le maître. »
Cependant, au logis des Hobard, « liberté » était non point le maître, mais l’esclave avec lequel on en usait à sa guise. Auparavant jamais Fanchette ne se serait imaginé une indépendance et un sans-gêne pareils à ceux qui régnaient dans cette immense propriété où les domestiques servaient quand ils le voulaient bien, où la table se trouvait toujours mise, où l’on s’invitait sans être prié, où enfin l’argent coulait comme d’une source intarissable.
Depuis la mort de leur père, les fils s’occupaient des mines, et l’aîné, Harry Hobard, exploitait aussi des charbonnages situés en Virginie, dont le rendement augmentait sans cesse.
Fanchette se disait parfois que des mines et des charbonnages devait sortir un véritable Pactole. En effet, chaque mois, les six fils de mistress Hobard arrivaient à Saint-Louis pour y dépenser le plus possible. Alors Harry donnait sans compter, à ce qu’il semblait, toutes les banknotes, tous les chèques que lui demandaient mère, sœurs, majordome, intendant, femme de charge, etc.
La famille passait la saison chaude à la campagne, dans une habitation où étaient rassemblées les recherches du plus grand luxe et qu’entourait un parc immense. Là, des centaines d’esclaves ne faisaient pas la dixième partie du travail qu’eussent accompli deux fois moins de domestiques à gages.
Devenu subitement très riche, M. Hobard avait épousé une créole de la Nouvelle-Orléans et s’était fixé dans le Sud. Plus tard, en achetant une propriété considérable, esclaves compris, l’homme du Nord avait déclaré qu’aucune créature humaine ne serait vendue ou achetée par lui. Mistress Hobard non seulement respecta la volonté de son mari, mais, une fois veuve et héritière du domaine, elle ajouta : « De mon vivant, jamais on ne molestera un esclave ».
Sûrs de n’être ni vendus ni frappés, croissant et multipliant, ces esclaves adoraient leur maîtresse, qu’ils pillaient sans vergogne tout en se livrant aux défauts favoris de la race noire : la paresse toujours, l’ivrognerie très souvent. Au moment des récoltes, lorsqu’il fallait absolument trouver des bras, l’intendant louait des ouvriers blancs venus du Nord, que les gens de couleur foncée regardaient faire, qu’ils admiraient même au besoin, sans jamais songer à les imiter.
Depuis quelques mois, Fanchette entendait parler d’une scission probable entre le Nord et le Sud ; mais, toute à ses préoccupations personnelles, elle n’attachait pas grande importance à ce sujet ; cependant la conversation suivante lui donna à réfléchir.
C’était au cours d’un grand repas ; Harry Hobard causait avec un ingénieur écossais récemment arrivé du Canada et en ce moment l’hôte de la famille.
Le dernier disait : « Mr Hobard, y aurait-il indiscrétion à vous demander si vous êtes satisfait du rendement de vos différentes mines ?
— Nullement indiscret, Mr Smart, je vous répondrai que nous sommes relativement satisfaits du présent ; car mon père avait acheté les terrains un million de dollars, et maintenant les mines nous en rapportent net autant chaque année.
— Oh ! oh ! « relativement » me paraît modeste.
— Non point, car la partie encore inexploitée contient une quantité insondable d’huile minérale dont on commence à user, dont on usera de plus en plus. J’achète tous les terrains qui selon moi renferment cette huile. Dans vingt ans, les revenus de la maison Hobard et Cie auront centuplé.
— Le pensez-vous réellement, Mr Hobard ?
— J’en suis absolument certain, Mr Smart. La guerre probable et prochaine arrêtera l’essor de ce commerce et elle ruinera bien des particuliers ; cependant aucune guerre ne peut tarir nos puits. À la paix, quelle que soit l’issue du conflit, la prospérité renaîtra et nous sommes la nation de l’avenir. »
L’Écossais ne put réprimer un sourire causé par cette explosion d’orgueil national chez un homme naturellement froid et compassé. Au bout d’un instant, Mr Smart reprit : « Vous pensez donc la guerre imminente et vous croyez que les tentatives d’entente n’aboutiront pas ?
— Nous nous battrons dans six mois au plus tard, pays contre pays, famille contre famille, frère contre frère. La lutte durera un temps plus ou moins long, mais terrible, ardente et sans merci. Telles sont mes prévisions, je souhaite que les événements me donnent tort.
— Mon Dieu, s’écria Fanchette, dont les traits exprimaient une profonde horreur, mon Dieu, ne vaudrait-il pas mieux céder aux exigences des États du Nord, vous soumettre à la décision du peuple, accepter le président élu et rendre la liberté aux esclaves. Les vôtres, Mr Hobard, et beaucoup d’autres appartenant à vos concitoyens, sont heureux, insouciants et bien traités, je le sais, mais ils n’en sont pas moins à la merci de leurs maîtres, vendus ou achetés, et les enfants séparés des mères. Un semblable état de choses est-il juste et chrétien ? »
L’Écossais approuva la jeune fille d’un signe de tête et Harry sourit avec bienveillance. Jusqu’alors ce dernier s’était à peine douté de l’existence de Fanchette.
« Miss Alric, répondit-il, vous n’êtes pas dans la question et vous ne pouvez guère en embrasser l’ensemble. Oui, l’esclavage est une institution mauvaise ; l’esclavage a fait son temps. Quoi qu’il arrive, les nations civilisées n’auront plus de marchés humains à la fin du siècle présent. D’ailleurs, l’esclavagisme servira seulement de prétexte à la guerre prochaine ; avec plus de bonne foi nous eussions sûrement évité cette guerre. Hélas ! la bonne foi est rare lorsque les intérêts et les passions sont en jeu et quand mille jalousies inavouées commencent à lever le masque.
— Voudriez-vous, pourriez-vous me mettre au courant ? dit Fanchette.
— Volontiers, miss Alric, mais naturellement c’est une opinion personnelle que je vais vous exprimer. Depuis Washington et la déclaration de notre indépendance jusqu’au président Buchanan, élu en 1861, les États du Sud donnèrent seuls des chefs à la République. Ces chefs représentaient les premiers fondateurs de l’Union et une sorte d’aristocratie due à la fortune immobilière, à la naissance plus illustre et à de brillants services militaires rendus par les pères lors de la guerre anglo-américaine.
« Le Nord reconnaît avant tout la supériorité de l’argent ou de l’industrie, et il a fait une opposition souvent injuste, il a témoigné un mépris feint ou réel aux élus du Sud. En revanche, les hautes classes des États maintenant confédérés éprouvaient à l’endroit des populations cosmopolites du Nord des sentiments analogues à ceux que montrèrent autrefois les cavaliers à l’égard des têtes rondes, et les Vendéens à l’égard des bleus. Le fossé se creusait donc toujours plus large à chaque élection et toutes les personnes qui réfléchissent s’attendaient à voir un jour ou l’autre le Nord jeter le gant au Sud. À mon sens, l’élection d’Abraham Lincoln n’a fait que précipiter les choses. Sans attendre celui-ci à l’œuvre, la Caroline releva le défi, en refusant de reconnaître le nouveau président. Dix autres États qui suivirent l’exemple de la Caroline viennent de former avec elle une confédération dont le siège, d’abord à Montgomery, dans l’Alabama, va être transféré à Richmond, dans la Virginie. Ces États opposent Jefferson Davis à Lincoln, reprochant à ce dernier d’être l’élu d’une minorité et non le représentant de la nation entière. En effet, Lincoln n’a obtenu que 1 800 000 suffrages contre 2 700 000 donnés à Douglas, Breckenridge et Hill, ses concurrents. Or Lincoln était antérieurement l’adversaire reconnu et avoué des intérêts des États maintenant confédérés. À présent, le feu est aux poudres et tout espoir de conciliation doit être abandonné. Comment faire entendre la voix de la raison à des masses composées d’hommes de races différentes, quand ces races ne se sont pas encore fondues et quand la religion même diffère et pousse au conflit ces hommes qu’elle devrait apaiser s’ils l’entendaient bien ? Non, il faut nous battre et nous nous battrons, je le dis avec un immense chagrin. »
Fanchette restait pensive, très impressionnée par ce tableau véridique et impartial. Ce fut Mr Smart qui reprit :
« Pour qui prendrez-vous parti, Mr Hobard ? Pour le Sud, naturellement ?
— Oui, Mr Smart, quoique cela ne me paraisse pas absolument naturel. Mon père, Écossais d’origine, et presbytérien de religion, naquit à Boston où il a vécu jusqu’à son mariage ; deux de mes frères suivent l’Église réformée et se sont déjà prononcés pour le Nord, comme ma sœur Catheline, fiancée à un banquier de New-York. Mes deux cadets et moi, nous nous enrôlerons sous le drapeau de la Virginie avec toute la gentry catholique. Mais vous paraissez émue, miss Alric. Expliquez-vous sans crainte ; une personne intelligente doit toujours développer ses opinions sans aucune fausse honte. »
Fanchette parla d’abord en balbutiant, mais peu à peu elle s’enhardit :
« Comment, dit-elle, juger froidement une guerre civile ? Comment causer tranquillement d’une lutte impie entre frères ? Comment trouver tout simple que des enfants d’un même père, d’une même mère, aient une foi différente ? »
Harry répondit : « Miss Alric, vous êtes Française et par conséquent incapable de juger un peuple original avant tout. Les Français sont routiniers, même dans leurs guerres ou dans leurs révolutions. »
À cet instant Mrs Hobard repoussa son siège, tous ses hôtes l’imitèrent et ensuite Fanchette ne retrouva plus l’occasion de renouer l’entretien. Bien des mois devaient s’écouler avant qu’elle se rencontrât de nouveau avec le fils aîné de la maison.
Cependant cette conversation occupa longtemps l’esprit de la jeune institutrice, qui en rapporta chaque mot à M. Verkelin et à M. Quillebec, en priant ceux-ci de ne point effrayer sa mère à propos d’un conflit possible aux États-Unis.
Des réponses partirent promptement du château et du manoir ; sans s’être entendus, le savant et le régisseur écrivirent à Fanchette : « Reviens, tandis que la mer est encore libre. Voilà plus d’une année passée loin de nous et sans faire un pas vers ce mystère. Ici chacun te rappelle… Reviens, revenez… » Et en P.-S., Pierre avait ajouté, du consentement de son père : « Fanchette, si tu ne te décides pas, j’irai te retrouver afin de te ramener. Louis veut bien me remplacer, et au pays la vie n’est plus possible sans toi. Ta mère se désole en secret. D’ailleurs, ce but illusoire que tu poursuis, n’est-ce pas une véritable folie ? Comment as-tu pu t’imaginer que d’un point quelconque des États-Unis une jeune fille isolée pourrait arriver à découvrir un homme dont, faute de preuves quant à son crime, la police française n’avait pas demandé l’extradition ? »
Les événements s’étaient précipités. Ces missives furent saisies et détruites à New-York au milieu de tant d’autres adressées « aux rebelles sécessionnistes. » Bientôt même les lettres de Fanchette ne parvinrent plus à leurs destinataires qu’à des intervalles très irréguliers, et aucune n’était arrivée depuis Noël 1862 jusqu’à la fin du mois de mai suivant.
Alors, muni d’un diplôme brillamment conquis, Louis Quillebec venait de quitter l’École normale. Dès son retour au manoir, le jeune licencié éprouva une très pénible surprise en constatant une maigreur et une pâleur extrêmes chez son aîné, qu’il avait cependant laissé plein de vie et de santé l’année précédente.
Louis adorait Pierre : mais, prudent et discret, il comprit que sans interroger il devait deviner… Lorsqu’il eut deviné, il se résolut à entrer dans une voie dont Pierre lui avait naguère montré le chemin. Dieu merci, il possédait les aptitudes nécessaires. Il fallait d’abord persuader ses parents et, chose plus difficile, décider l’intéressé.
D’abord Louis effraya sa mère, et cela ne fut pas très malaisé : une mère s’alarme vite quand il s’agit de la santé de ses enfants. Celle-ci se reprocha, toute aux soins et aux soucis journaliers, de ne s’être point aperçue de l’altération qu’elle découvrait peut-être trop tard. En se vouant à une vie, à une tâche tellement hors de ses goûts, Pierre avait excédé ses forces, et puisque Louis désirait le remplacer, appréciant cette position tranquille et calme, on encouragerait l’aîné à voyager, à chercher une occupation active ; on se priverait de sa chère présence… S’il était heureux et bien portant, rien ne coûterait…
M. Quillebec se rendit assez vite aux raisons de sa femme et aux prières de son second fils. Pierre résista plus longtemps ; se connaissant en sacrifice, il comprenait celui dont Louis paraissait faire si bon marché… Enfin, la ténacité de l’un, les insistances des autres et ses secrets désirs aidant, Pierre dit un jour à son frère : « Tu le veux et je ne puis dire non plus longtemps… Jusqu’à ma dernière heure, je te bénirai pour cette liberté que tu me rends.
— Grand entêté, pourquoi n’avoir pas cédé plus vite ?… Maintenant, que deviendras-tu ?
— Mes parents m’ont offert les moyens de faire un petit voyage… en Angleterre, et je vais accepter… Louis, ne me trouves-tu pas très égoïste ?
— Non, Pierre ; mais est-ce véritablement en Angleterre que tu penses à te rendre ?
— Premièrement en Angleterre ; de France il n’y aurait guère moyen de m’embarquer pour les États-Unis ; cependant garde-moi le secret.
— Hélas ! Pierre, nos parents l’apprendront trop tôt. Ne veux-tu point les consulter ?
— Non, car ils s’opposeraient à mon dessein et je me trouverais alors dans un terrible dilemme. Tu leur diras que je reviendrai avec Fanchette, pour ne plus quitter le pays, et qu’ici je serais peut-être mort d’ennui. Songe que depuis six ans j’ai toujours obéi, sans murmurer, juste comme un petit garçon, lorsque mes désirs et mes inspirations ne cessaient de m’appeler ailleurs. »
Louis comprit que toutes paroles, toutes prières seraient superflues, et, en considérant des yeux agrandis, des joues hâves aux pommettes rougies, le plus jeune frère se disait qu’en effet son aîné avait souffert plus que personne ne se l’était imaginé. Il fallait donc laisser celui-ci suivre sa destinée en essayant ensuite de consoler leurs parents.
Trois jours après, Louis se déclara suffisamment au courant de sa nouvelle besogne ; et Pierre se livra avec une hâte fébrile à ses préparatifs de départ ; pourtant il fut dix fois sur le point de tout révéler à sa mère. Toujours il s’arrêta au dernier moment, parce qu’il savait trop que sa mère se désespérerait et que lui-même n’aurait pas le courage de partir ensuite. Enfin, après avoir dit adieu à ses parents, à Mme Alric et aux châtelains, Pierre, accompagné seulement de Louis, se rendit au Havre, où il s’embarqua sur un paquebot en partance pour Liverpool.
Dans cette ville M. Quillebec connaissait intimement un armateur auquel il avait recommandé son fils aîné, en lui marquant qu’après avoir visité le nord de l’Angleterre et l’Écosse, le jeune voyageur pousserait jusqu’en Irlande.
En acceptant cet itinéraire tracé à l’avance, Pierre s’était dit qu’à Liverpool il trouverait sans doute un moyen de gagner une ville quelconque du sud des États-Unis ; mais la chose présenta d’abord de telles difficultés, le blocus était déjà si rigoureusement tenu que Pierre désespérait de son projet lorsqu’une circonstance imprévue lui vint en aide.



Dans le comté de Lancaster, aux rives de la Mersey, un navire complètement gréé et à demi armé quittait les chantiers de MM. Lair et fils de Birkenhead. À propos de ce bâtiment, les gens du métier affirmaient que les chambres de chauffe et la machine y tenaient une place exagérée ; les cabines, nombreuses, il est vrai, étaient aussi trop exiguës pour des passagers, tandis que le pont, très dégagé, semblait attendre des canons. Cependant les dénégations des armateurs et de l’acheteur en nom empêchèrent d’abord les suppositions d’arriver jusqu’aux oreilles de M. Adams, alors accrédité auprès de Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria comme ministre plénipotentiaire des États-Unis, et quoiqu’il entretînt des agents dans tous les ports, le diplomate connut trop tard les bruits de Birkenhead qui, un beau matin, devinrent à Liverpool le sujet de toutes les conversations.
Le capitaine Semmes, disait-on, qui, sur le Sunter, avait déjà causé de si grands dommages à la marine marchande des gens du Nord, devait commander le 290, dont les canons, déjà achetés, allaient arriver à Birkenhead d’un moment à l’autre.
Le 28 juillet 1862, un billet anonyme informait M. Lair que, pour répondre à une demande du ministre des États-Unis, une dépêche serait envoyée de L’Amirauté à la douane de Liverpool ordonnant à celle-ci de mettre l’embargo sur le 290 s’il tentait de prendre la mer.
Malgré l’insuffisance de l’armement, il fallut à tout prix devancer la dépêche : aussi durant la nuit les préparatifs indispensables à un appareillage furent-ils poussés avec une hâte fébrile. De très bonne heure le 29 juillet, orné de cent pavillons flottant le long des cordages ou masquant les planches encore mal équarries, une joyeuse musique à son bord jouant le God save the Queen, et des dames en claire toilette d’été groupées sur le pont, le 290 leva l’ancre et se mit en route.
La douane laissa passer cet inoffensif bateau en liesse, qu’elle voyait descendre lentement la Mersey pour mouiller dans la baie de Moëlfra. Vers midi le déjeuner s’achevait bruyant et gai ; les bouchons d’un vin mousseux sautaient par-dessus les bastingages ; les jeunes gens parlaient même d’organiser quelques danses et ils plaisantaient le capitaine Bullock à propos de son air sérieux. Sans répondre, celui-ci considérait au large les évolutions d’un petit remorqueur à vapeur qu’un fort courant empêchait d’approcher.
Enfin accosté par tribord, le remorqueur se maintint à côté du plus gros bateau au moyen de gaffes jetées de part et d’autre. Alors, au grand étonnement des jeunes misses et des autres convives, et malgré les récriminations de plusieurs, tous les étrangers furent poliment invités à déguerpir. On les en pressa même sans beaucoup de cérémonie : le temps manquait pour en faire. Quelques minutes plus tard, le pont du 290 se trouva débarrassé, la collation desservie, les pavillons rentrés. Les préparatifs de départ, repris avec une incessante activité, se poursuivirent bien avant dans la nuit. À l’aube, le jour suivant, on leva l’ancre, et, poussé par un coup de vent de nord-ouest, le navire remonta le canal Saint-Georges, puis dépassa l’île de Man.
Lorsque les colonnes de la Chaussée des Géants lui apparurent, au milieu d’une pluie battante, le 290 vira de bord, mais auparavant il avait renvoyé à terre le capitaine provisoire, M. Bullock, avec le pilote de la Mersey.
À cette heure même, les autorités de Liverpool paraissaient fort en colère contre les armateurs qui les avaient jouées. Pourtant beaucoup d’Anglais pensèrent que cette colère n’était pas très réelle ; d’ailleurs, en Angleterre on admira généralement ce coup d’audace. En l’apprenant, le ministre des États-Unis jeta feu et flamme, et le Tuscarora (frégate de guerre des Fédéraux) prit la chasse, mais elle arriva quarante-huit heures trop tard devant Moëlfra.
Cependant, à Moëlfra, un des invités n’avait pas accompagné les autres sur le petit remorqueur de Birkenhead, devant la Chaussée des Géants, lorsque M. Bullock et le pilote s’apprêtaient à quitter le bord, ce même invité pria les derniers de vouloir bien jeter à la plus prochaine poste trois lettres pour la France.
À cet instant, le nouveau capitaine du 290 adressa la parole à l’étranger, dont il avait remarqué la pâleur et les traits contractés.
Les deux hommes causèrent en anglais, ils étaient appuyés contre la roue du gouvernail, une grande roue double sur laquelle on lisait cette inscription : « Aide-toi, le ciel t’aidera ».
L’un dit : « Mr Quillebec, je serais très fâché si plus tard vous regrettiez votre démarche, car vous m’étiez particulièrement recommandé par John Lair ; avouez donc, sans fausse honte, le regret que vous pouvez ressentir, et, dans ce cas, prenez passage sur le canot ; il en est temps encore, et demain soir vous serez tranquillement à Liverpool, prêt à vous embarquer pour l’Irlande, comme c’était d’abord votre intention. »
Et Pierre Quillebec répliqua : « Capitaine Butcher, tout à l’heure je songeais avec chagrin à la peine de mes parents quand ils apprendront mon départ ; mais je ne possède pas un caractère indécis et je ne regrette rien. Il y a trois jours, lorsque MM. Lair m’invitèrent à descendre la Mersey sur un navire sortant de leurs chantiers, je ne soupçonnais point les futures destinées de ce navire, destinées qu’aujourd’hui je me déclare prêt à suivre, toutefois avec les restrictions déjà énoncées. Vous avez besoin d’un paymaster, je suis capable d’être celui-là ; je me battrai volontiers, le cas échéant, contre vos ennemis, si ces ennemis sont de force à peu près égale, jamais contre de plus faibles. Je n’accepterai aucune part dans les prises que fera sans doute le bâtiment, enfin un jour ou l’autre, si je trouvais une occasion de débarquer dans le sud des États-Unis, je la saisirais et vous ou votre successeur m’aideriez au lieu de m’entraver.
— Parfaitement, Mr Quillebec ; ainsi nous comptons sur vous, et je m’engage, au nom du capitaine Semmes, à vous débarquer, si faire se peut. Quant au traitement, quelles sont vos prétentions ? »
Pierre fut sur le point de dire qu’il ne réclamait aucun traitement, mais il se rappela que son désintéressement l’amoindrirait aux yeux des Américains, gens pratiques avant tout, et il répliqua froidement :
« Je demande une solde égale à celle que touchait le paymaster du Sunter.
— Très bien », et après avoir donné un vigoureux shake-hands au nouvel embarqué, M. Butcher appela le lieutenant :
« Mr Law, dit-il, Mr Quillebec, le nouveau paymaster ; Mr Quillebec, Mr Law, qui vous introduira auprès des autres officiers. Maintenant, aussitôt le canot aux provisions de retour, machine en avant vers le point convenu et déjà indiqué. »
Le 290 s’éloigna bientôt, et, perdant de vue les côtes irlandaises, il parut s’élancer vers le lieu de sa prochaine relâche. Malgré une forte brise qui, la nuit suivante, devint un coup de vent, malgré un équipage nouvellement recruté, et en dépit d’une foule d’objets mal arrimés qui prirent d’étranges libertés avec les jambes ou les têtes des matelots, le bâtiment arriva sans encombre devant Terceira (l’une des Açores). Le 10 août il mouillait à Porto-Praya. Là, dans une inaction forcée, les officiers restèrent en expectative, leurs lorgnettes braquées à l’horizon, où ils espéraient découvrir les voiles désirées, redoutant par contre d’apercevoir la haute mâture d’un navire de guerre américain ; celui-ci eût promptement capturé le bâtiment encore dépourvu d’artillerie.
Plus ému qu’il ne le laissait voir, sans pourtant se livrer à d’inutiles regrets, Pierre éprouvait une angoisse, un trouble dont il n’avait jamais eu l’idée. Le charme d’un premier grand voyage, l’attrait de l’inconnu, de la bataille possible, cette incertitude étrange touchant ses futures destinées, ses parents qu’il ne reverrait peut-être plus, sa fiancée dont il ne se rapprocherait qu’au prix de mille efforts… mille pensées se heurtaient dans la tête du jeune paymaster et durant la nuit l’empêchaient de goûter un instant de repos. D’ailleurs, avec un grand fracas, les lames battaient les murailles du navire, et, en haut, les mâts craquaient… Et puis, une fois mouillé, calme plat et chaleur suffocante. Alors grande souffrance physique à se trouver vêtu d’habits trop chauds avec une grossière chemise de matelot achetée à l’un des hommes du bord. Car, à l’exception de son porte-monnaie, Pierre n’avait rien apporté sur ce bâtiment où il s’était décidé à rester au dernier instant ; aussi à Porto-Praya, et sans essayer d’en rien rabattre, accepta-t-il la proposition de l’un des officiers qui lui offrit pour un prix exorbitant la moitié d’un assez confortable trousseau approprié aux différents cieux sous lesquels on allait sans doute croiser.
Mais ensuite, lorsqu’il considéra son porte-monnaie vide, l’acheteur se réjouit intérieurement de n’avoir point obéi à ce premier mouvement qui le poussait naguère à refuser la solde due à son emploi.
De son côté, en empochant une fort jolie somme, l’officier traita de young goose le nouvel embarqué et il déclara à ses collègues que les Français seuls étaient capables de se laisser plumer de la sorte.
L’Agrippine parut enfin chargée, pour le croiseur de six canons de 32, de munitions, de provisions, d’armes et de charbon. Le Bahama suivit de près l’Agrippine ; ces deux bâtiments avaient quitté Londres sans qu’on songeât à les inquiéter. Le premier amenait le capitaine Sommes, ex-com-mandant du Sunter, et plusieurs officiers. Tous montèrent bientôt à bord du navire qui, sous le nom d’Alabama, allait tenir en éveil la curiosité des deux continents. Un énorme chien des prairies accompagnait le capitaine.
Le 24 août trouva le 290 lesté de tout le matériel fourni par les deux autres bâtiments. La machine sous pression attendait l’ordre que le commandant donna à midi. L’Agrippine avait déjà disparu, mais le Bahama restait encore à portée. On leva l’ancre et bientôt la lieue marine de neutralité se trouva dépassée. Alors, sur le croiseur, au son des cloches d’appel, l’équipage entier se massa autour des officiers ; puis le capitaine Semmes, d’une voix claire et nette, donna lecture de la lettre de commission par laquelle le président des États confédérés, M. Jefferson Davis, lui conférait le commandement du sloop à vapeur l’Alabama.
Aussitôt la lecture terminée, le pavillon d’Angleterre fut amené, sous lequel le 290 avait navigué jusque-là. Deux coups de canon retentirent et trois petits pelotons noirs s’élevèrent le long des mâts. Les pelotons subitement déroulés, une longue flamme parut d’abord, puis, à l’avant, la croix rouge de Saint-Georges, enfin le drapeau blanc de la jeune confédération avec un yacht rouge coupé en diagonale par deux bandes bleues étoilées. Et la petite musique du bord joua l’air national de Dixie, tandis que des hourras redoublés sortaient de toutes les poitrines.
Les hourras, un instant arrêtés, reprirent de plus belle après une courte allocution, où le capitaine avoua franchement son but, qui était de faire le plus de mal possible au commerce ennemi et de se battre lorsqu’on pourrait rencontrer des adversaires de force égale : « Alors on montrerait à l’univers de quel bois on est fait ».
Cependant l’émotion se calma promptement, car il fallait prendre un parti.
La plupart des officiers provenaient du Sunter et ils étaient d’avance résolus à suivre la fortune de l’Alabama ; mais, enrôlé pour un voyage d’essai, l’équipage pouvait à son gré demeurer à bord ou retourner en Angleterre sur le Bahama : quatre-vingts hommes demeurèrent quand ils eurent obtenu du capitaine Semmes des avances d’abord et des promesses touchant une paye exorbitante.
Le marin moderne semble avoir perdu son heureuse insouciance et son désintéressement ; pourtant il retrouve ses vieilles vertus aux heures de péril et de bataille, et ceux qui avec l’Alabama livrèrent un combat inégal à un vaisseau de guerre après avoir supplié leur commandant d’accepter la lutte, ceux-là étaient bien les descendants des matelots qui suivirent autrefois Walter Raleigh et tant d’autres sur des mers à peine connues.
En quittant les Açores, l’Alabama mit le cap au nord-nord-ouest, et bientôt la mer devint abominable. Arrivant soit du nord, soit de l’ouest, les tempêtes se suivaient sans interruption. Des torrents d’eau tombaient des nuées lourdes et toujours chargées de grains prêts à succéder aux grains précédents. Au dire des plus vieux matelots, on n’avait jamais subi un pareil roulis et un plus dur tangage, ni embarqué d’aussi lourdes baleines (lames) avec un chargement à peine casé. Pour comble de malheur, en se déplaçant, des boulets blessaient les uns et les autres et menaçaient aussi d’ouvrir une irréparable voie d’eau. Aux pompes nuit et jour, les hommes étaient épuisés.
Transi, désœuvré et inutile puisqu’il ignorait le métier, Pierre se demandait si l’Alabama naviguait seulement afin de devenir le jouet des éléments et si les officiers et les matelots avaient embarqué pour maugréer, se quereller et jurer tous les jurons connus et inconnus des deux continents.
Seuls le commandant et son grand chien fauve demeurèrent impassibles. Le premier resta debout tant que dura la tempête, allant et venant, correct dans sa mine, poli dans ses brefs discours. Là où il paraissait, l’ordre se rétablissait et le silence remplaçait les discussions et les imprécations. Deux ou trois fois, il adressa quelques paroles bienveillantes à son paymaster, qu’il invita même à attendre chez lui la fin du mauvais temps.
« Alors, dit le capitaine, nous ne manquerons pas de besogne ; pour ma part, je compte vous en fournir une très compliquée ; d’ici là, restez dans mon salon en compagnie d’Outlaw, si toute fois ce dernier veut bien vous accepter pour compagnon. »
Outlaw (Hors la loi) était une grande bête efflanquée, au pelage dur, aux oreilles droites et aux petits yeux féroces. D’abord l’animal gronda, se hérissa et flaira l’intrus d’un air fort malveillant, tandis que, prêt à intervenir, le capitaine le retenait par son collier.
Pierre se laissa flairer sans reculer, et même, faisant un pas en avant, il regarda Outlaw bien en face. L’homme et le chien se dévisagèrent pendant une minute ; ce fut le second qui détourna les yeux, et le premier s’écria :
« Eh bien, capitaine Semmes, nous voici régulièrement présentés l’un à l’autre ; je crois que vous pouvez lâcher M. Outlaw.
— Je le crois aussi », répliqua le capitaine.
En effet, une fois libre, le chien ne parut plus s’inquiéter de l’étranger et il s’en retourna à sa place favorite, contre une fenêtre qui donnait sur la galerie extérieure. Derrière cette fenêtre soigneusement calfatée, Outlaw reniflait bruyamment, tout en essayant avec ses griffes de retirer deux écrous énormes et solidement vissés.
« Que fait-il donc ? demanda Pierre.
— Il flaire des prises. Un bâtiment doit passer qu’on apercevrait sans cet infernal brouillard ; Outlaw est toujours le premier à signaler un bâtiment suspect.
— Quelle plaisanterie !
— Non, je parle sérieusement. Dès les premiers jours de nos croisières sur le Sunter, Outlaw se conduisit ainsi ; d’abord nous n’y primes pas garde, mais bientôt chacun à bord se rendit à l’évidence. Ici, ou bien posté sur le gaillard d’avant, l’animal sent un bâtiment encore inaperçu de l’officier et de l’homme de vigie. Par exemple, lorsque le navire n’appartient pas à nos ennemis et quand nous le laissons poursuivre tranquillement son voyage, Outlaw pousse des hurlements de regret.
— Et quand vous faites une prise ?
— Alors Outlaw témoigne d’une joie délirante : il saute, court, bondit de l’avant à l’arrière. Il espère toujours, j’en suis persuadé, retrouver quelqu’un parmi les prisonniers que nous amenons à bord ; mais son espoir est constamment déçu : ses grognements furieux le prouvent de reste.
— Capitaine Semmes, peut-on vous demander d’où vient cet étrange animal auquel vous prêtez de telles pensées et une telle suite dans les idées ?
— Vous le verrez bientôt à l’œuvre, je l’espère. Ah ! voici le dîner ; à table, et hâtons-nous, parce que je dois promptement remonter dans le roufle, où je veillerai jusqu’au jour, car l’aiguille du baromètre subit d’inquiétantes oscillations : et la nuit sera mauvaise. »
Le repas, servi sur une table à roulis, fut des plus sommaires et froid, le cuisinier n’ayant même pas songé à allumer ses fourneaux ; mais les deux convives possédaient un solide appétit et le capitaine Semmes déclara que, pour n’avoir jamais navigué jusqu’alors, son hôte n’en était pas moins a very jolly passenger. En réclamant sa part du dîner, Outlaw rappela sur lui l’attention des convives, et Pierre interrogea de nouveau son amphitryon, qui répondit :
« Un officier et moi, nous chassions sur les bords du Red River, dans le territoire indien, il y a environ trois ans. Nous remarquâmes bientôt que les habitants du village où nous recevions l’hospitalité renvoyaient à coups de pierres un jeune chien dont l’apparence féroce ne prévenait nullement en sa faveur. Chaque soir le chien rôdait aux environs. Le chef du campement ne sut ou ne voulut point nous dire pourquoi l’animal s’exposait quand même aux mauvais traitements qu’hommes, femmes et enfants ne lui épargnaient pas. Cette étrange obstination m’intéressa et avec quelques débris de gibier j’attirai le chien ; plus tard celui-ci me suivit lorsque je quittai mes amis les Indiens chasseurs. Bref, j’adoptai Outlaw en le baptisant d’un nom qui me parut convenir à son passé. Il m’accompagna à bord du Sunter. Là ses allures bizarres me donnèrent à penser une foule de choses, dont pas une sans doute n’approche de la vérité. J’ajoute que de son plein gré Outlaw ne veut jamais descendre à terre ; d’ailleurs il s’y conduit de la plus malhonnête façon, effrayant les femmes et les enfants et grondant contre tous ; il s’obstine aussi à étrangler les poules et les chats. Cependant nous nous apprécions mutuellement en nous passant nos défauts réciproques ; n’est-il pas vrai, mon vieil Outlaw ? »
Outlaw s’en vint en rampant et en balayant le tapis avec son immense queue jusqu’aux pieds de son maître, qu’il regarda d’un air tout à fait tendre.
Alors Pierre eut la vision des choses passées : il évoqua le souvenir de M. Pochet, qu’il crut voir le mufle appuyé sur les genoux de son père ! Peut-être, à l’heure même, ses parents dînaient-ils en songeant tristement au fils absent, dont le couvert inoccupé était sans doute mis chaque soir comme le couvert de Fanchette.
En sortant de sa rêverie, Pierre s’aperçut qu’il était seul, et qu’il caressait machinalement une tête aux poils piquants comme ceux d’un porc-épic. Outlaw laissait faire, mais il paraissait étonné de la liberté grande.
La nuit avait remplacé la clarté douteuse de cette journée de tempête. Là-haut le vent hurlait toujours. Suspendue au plafond, une lampe dansait dont la mèche fumait.
De nouveau à son poste derrière la fenêtre calfatée, Outlaw se retournait parfois, et dans la demi-obscurité ses yeux luisaient, tandis qu’au dehors, grimpant furieuses les unes derrière les autres, les lames battaient ces planches qui suintaient en dedans.
« Nous allons couler, sûr et certain, ma Doué (mon Dieu) ! » dit à mi-voix un matelot qui, non sans peine, achevait de desservir la table.
C’était le domestique du commandant, un homme de l’île de Jersey, où l’on parle français. Il avait découvert la nationalité du paymaster, auquel parfois il glissait une phrase, pour se servir de son idiome natal, et Pierre lui répondait avec bienveillance. Mais cette fois, quand le Jerseyen ajouta : « Oui, c’est sûr, car les pompes ne suffisent plus, et il y a déjà un mètre d’eau dans la cale », non seulement Pierre ne répliqua rien, mais déjà étendu sur le tapis, malgré l’humidité de ce tapis, malgré le roulis, malgré tout, il était tombé presque aussitôt dans un lourd sommeil. Ensuite, il ne se douta point que le matelot, prenant en pitié le dormeur ballotté de droite à gauche, l’avait poussé dans un angle où il se trouva retenu entre la muraille et le canapé, avec les coussins du canapé sous la tête et une lourde couverture sur le corps. Bientôt Outlaw vint partager ce coin abrité, et à moitié couché sur le paymaster, il causa au dernier d’horribles cauchemars. Cependant Pierre dormit jusqu’au jour sans se retourner, sans essayer de repousser ce poids incommode ; il fut seulement réveillé par un immense éclat de rire du capitaine Semmes.
Ouvrant un œil, puis l’autre, ébahi, sans ressaisir sa pensée encore flottante, le jeune homme regardait le capitaine qui riait, le chien qui bondissait, et, par la fenêtre grande ouverte maintenant, un soleil magnifique, énorme, qui, montant sur l’horizon, faisait étinceler au milieu des flots apaisés la crête blanche de très courtes vagues bleues.
Appuyé sur le coude, Pierre pensait : « Je rêve encore, mais je préfère ce rêve-là aux précédents, où je me croyais tantôt écrasé sous la roue d’un moulin et tantôt glacé entre deux eaux. »
Cependant une crampe générale et une impression de fraîcheur des plus désagréables rappelèrent Pierre au sentiment de la réalité ; alors, se relevant avec peine, il rendit son étreinte au capitaine Semmes.
« Une belle chose, la jeunesse ! s’écria ce dernier. Je suis descendu trois fois ici durant la nuit, et, vous trouvant endormi, somme toute, aussi confortablement que le permettaient les circonstances, j’ai respecté votre sommeil en invitant maître Outlaw à ne pas vous considérer tout à fait comme son oreiller. Maintenant nous allons déjeuner, car vous êtes encore mon hôte ce matin.
— Capitaine, comment se fait-il que nous ne roulions plus ?… Et ce soleil ?…
— Ce soleil est bien réel. Emmenés un peu trop vivement par la tempête, nous l’avons enfin laissée derrière nous. On va donc pouvoir établir le bâtiment sur le pied qu’il doit garder. Ensuite, comme son devancier, mieux que lui encore, l’Alabama soutiendra la réputation des croiseurs américains. »
Je dépasserais infiniment trop les limites de cet ouvrage, si je voulais d’une part expliquer l’origine de la guerre de Sécession, et de l’autre raconter les diverses batailles livrées pendant cette période où des deux côtés les sacrifices librement consentis ont été immenses, où surgirent, au nord et au sud, de grands hommes de guerre, où enfin la paix fut loyalement acceptée par les vaincus, qui la signèrent sans arrière-pensée de revanche. Depuis cette époque, les deux partis travaillent sans relâche à cicatriser les plaies de la guerre civile.
Dès les premiers jours de la lutte, quand la confédération ne possédait pas une voile à elle, de hardis forceurs de blocus (blockade-runners) parurent sur tout le littoral, et leurs exploits ont enthousiasmé notre jeunesse.
En ce temps-là, quelle que fût l’opinion des Européens, tous suivirent avec un vif intérêt les campagnes du Sunter, puis de l’Alabama, successivement montés par un ancien commodore de la marine de guerre des États-Unis. Sur ces deux croiseurs, le capitaine Semmes tint en échec une escadre entière qui le traquait sur tous les points de l’Atlantique. Alors quand les Fédéraux croyaient avoir assuré la liberté de leur commerce maritime, ce même capitaine, en capturant et en détruisant une immense quantité de bâtiments marchands, causa un tort incalculable à la fortune des adversaires de la jeune confédération.
Entreprise contre vents et marées, au milieu de difficultés sans cesse renaissantes, la croisière se termina sous nos yeux, dans un nuage de poudre. Elle avait duré treize mois pour le Sunter, et deux ans pour l’Alabama.
… Le corsaire naviguait depuis six mois sur des mers agitées ou clémentes, emmené par l’ouragan, ou doucement bercé par les brises régulières qui soufflent entre les tropiques. À cette époque nombre de bâtiments essayèrent de cacher leur origine en naviguant sous pavillon neutre, qui, en réalité, provenaient des ports du nord ; d’autres sans défiance, arboraient les couleurs des États-Unis. Les premiers comme les seconds, reconnus ennemis, étaient promptement capturés, et les équipages, mis aux fers, attendaient pour être rendus à la liberté, le prochain atterrissage du croiseur sur un rivage quelconque.
Et, une fois les papiers, les valeurs transportables amenés sur l’Alabama, l’autre bâtiment, livré aux flammes, s’en allait, sinistre brûlot, au gré des courants et des marées, pour jeter l’épouvante à bord des navires marchands où l’on redoutait une pareille fortune.
Ces incendies étaient motivés par le refus des puissances neutres, qui, durant toute cette guerre, n’admirent pas dans leurs ports la vente des prises faites sur les Fédéraux par les croiseurs du sud.
Cependant le jeune paymaster avait de la besogne par-dessus la tête, d’une part les écritures journalières du bord, et de l’autre le grand livre en partie double, où se trouvaient mentionnés en détail, avec leur valeur approximative, les coques brûlées et les objets de toutes sortes qu’il avait été impossible de transporter sur l’Alabama.
Mais, loin de s’intéresser à son travail, Pierre s’en dégoûtait chaque jour davantage ; sans condamner la cause qu’il servait et voyait servir avec un enthousiasme toujours croissant par ses camarades, dont plusieurs lui étaient devenus très sympathiques, plein d’estime aussi pour le caractère, la bravoure, le désintéressement de son chef, Pierre répugnait à des poursuites, à des captures où le plus fort ne courait aucun danger, parce que, avant de se rendre à discrétion, le plus faible ne faisait même pas un simulacre de résistance.
Au mois de janvier 1863, Pierre commençait à se désespérer intérieurement en perdant l’espoir de la lutte promise, désirée, avec un adversaire de force égale, et puis il n’entrevoyait aucun moyen pratique d’arriver dans le sud des États confédérés. À Cuba, à Cayenne, à la Martinique, il s’était enquis inutilement… il eût fallu être rencontré et accosté par un de ces fameux blockade-runners dont plusieurs journaux, trouvés sur les navires détruits, racontaient les entreprises et les réussites extraordinaires. À bord de l’intrépide petit bâtiment, s’il pouvait être jeté à terre, Pierre ne doutait pas du succès : il trouverait bien moyen de gagner Saint-Louis.
Des semaines, des mois s’écoulèrent. Que devenaient ses parents et Fanchette ? Sans nouvelles de l’absent, quel devait être le désespoir de sa mère, de son père, de ses frères !
Le 11 janvier 1863, la nuit tomba subitement, comme dans tous les pays intertropicaux ; à cet instant groupé sur la passerelle autour du commandant, l’état-major essayait de découvrir au large des voiles que la pleine lune démasquait parfois en les illuminant de ses blancs rayons.
On se trouvait à 30 milles de Galveston (un port du Texas situé à l’embouchure de la Trinidad) et l’on avait appris que des vaisseaux de guerre convoyaient l’expédition du général unioniste Banks dans le golfe du Mexique. Quelques heures auparavant, l’un de ceux-là prenant chasse, le croiseur l’avait entraîné loin des autres en paraissant fuir lui-même. Maintenant l’Alabama attendait sous ses voiles de hune. Mais officiers et matelots craignaient qu’avant d’être à portée de canon l’ennemi ne virât de bord afin de revenir sous la protection de ses plus gros compagnons, qui probablement se trouvaient à 7 ou 8 milles de distance.
Cependant l’étranger s’avançait sans méfiance et presque à toucher ; il dut entendre les hurlements d’Outlaw enfermé à fond de cale.
« Oh ! du navire », héla l’Américain.
Sur l’Alabama une voix répliqua : « Le Pétrel, vaisseau de S.M. Britannique. Oh ! du navire ? »
L’autre ne releva pas l’interrogation jusqu’au moment où il vit le prétendu Pétrel manœuvrer pour lui couper la route. Alors : « Hatteras des États-Unis », cria-t-on à bord du bateau de guerre.
Abandonnant toute feinte, Semmes saisit son porte-voix et reprit : « Alabama, des États confédérés. »
Puis, s’adressant à l’officier qui commandait la batterie de bâbord :
« Feu », ajouta-t-il.
« Feu », répéta l’officier. Presque immédiatement une décharge partit dont on put suivre la route à la clarté de la lune, complètement dégagée des nuages.
Alternant avec les grondements du canon qui ébranlaient le pont du croiseur, et les sifflements des décharges de mousqueterie, les divers commandements des officiers se croisèrent ensuite, dominés par la voix de stentor du premier maître d’équipage : « Écouvillonnez… Chargez… Feu, les obusiers du second rang… Feu… Gare… Bien… En arrière… Lâchez la traverse… Ils en tiennent ; oui, dans la coque… La lie de l’Angleterre coulera ces damnés… » (Les journaux de New-York avaient dit que l’équipage de l’Alabama était la lie de l’Angleterre.)
Les deux bâtiments couraient bord à bord, faisant chacun un feu bien nourri d’artillerie et de mousqueterie. L’Hatteras ripostait et visait en ligne ; mais en tirant il manœuvrait de façon à se trouver en position de jeter le grappin à l’Alabama, le commandant du premier jugeant sans doute qu’à l’abordage les chances tourneraient de son côté.
Souriant, de sang-froid, en rectifiant le tir ou en donnant des ordres, le capitaine Semmes paraissait au comble du bonheur. « En ligne, mes enfants. Machine en arrière… en avant… Ces gredins voudraient nous accoster, mais ils n’y arriveront pas. »
Grisé par l’action, un fusil à la main qu’il chargeait et déchargeait vivement, Pierre tirait sur l’ennemi.
Treize minutes s’écoulèrent (chacun eut grand’peine à croire plus tard que treize minutes avaient suffi pour envoyer autant de projectiles et pour penser autant de choses). Au bout de treize minutes, deux coups de canon partirent encore du Hatteras, puis on s’aperçut que le feu était à son bord, dans la chambre de la machine et à l’avant.
Semmes commanda aussitôt de cesser le tir et de s’approcher du navire en flammes, auquel on demanda par signaux s’il se rendait et voulait être secouru.
La réponse fut affirmative et après quelque hésitation, parce qu’une voile était en vue, des embarcations détachées de l’Alabama arrivèrent juste à temps pour recueillir l’équipage, les officiers, le commandant et les blessés.
À peine le dernier canot avait-il quitté l’échelle du Hatteras, que celui-ci oscilla brusquement ; et aussitôt l’avant s’enfonça avec une rapidité inouïe, l’hélice s’agita en l’air, toute la fausse quille parut vivement éclairée, puis, se renversant sur lui-même, le navire en flammes s’engloutit au milieu d’un formidable remous.
La nuit était claire, les étoiles brillaient et les rayons de la lune tombaient sur les deux équipages à l’instant où les vaincus remettaient leurs armes aux officiers confédérés, qui, tête nue, attendaient à la coupée.
Monté le dernier sur le pont de l’Alabama, M. Blake, le commandant du Hatteras, tendit aussi son épée au capitaine Semmes.
« Monsieur, dit celui-ci, je suis charmé de vous recevoir à mon bord et nous nous efforcerons de vous faire passer le temps le plus agréablement possible sur l’Alabama.
— Monsieur, répliqua le prisonnier, je regrette de trouver sous les traits d’un pirate un homme autrefois estimé de ses concitoyens lorsqu’il commandait la marine à Washington ; je vous répondrai donc que tout à votre bord nous paraîtra également désagréable, à mes officiers et à moi. »
Le commandant de l’Alabama, arrêtant d’un geste les murmures indignés de son équipage, montra courtoisement le chemin : puis il introduisit dans son appartement M. Blake et les officiers prisonniers. Là une vive surprise attendait chacun. Outlaw, échappé de sa prison, avait pénétré dans le salon en même temps que les nouveaux venus. Alors, se précipitant sur l’ex-commandant du Hatteras, le chien parut avoir perdu le sens. Il se roulait, il léchait ou mordillait les mains et la figure de M. Blake. Durant un instant on confondit l’expression d’une joie désordonnée avec celle d’une véritable fureur. Cependant, il fallut se rendre à l’évidence. Outlaw était heureux et il témoignait son contentement à sa manière, manière un peu brutale, voilà tout.
Mais en rendant quelques caresses à l’animal, M. Blake n’ajouta pas un mot, et, ne jugeant pas discret d’interroger son prisonnier le capitaine Semmes se retira pour donner les ordres nécessaires à un prompt appareillage.



Quelques jours s’écoulèrent, durant lesquels, loin de fraterniser, les deux états-majors et les deux équipages se regardaient avec une aversion égale et non dissimulée. Malgré son active surveillance, Semmes appréhendait une querelle entre ses officiers et ceux du Hatteras et surtout une collision entre les matelots vainqueurs et les vaincus. Ces derniers injuriaient sans cesse les premiers, qui ripostaient.
Aussi le soulagement fut-il général quand l’homme de vigie signala Portland (Jamaïque) et qu’un pilote de l’île monta à bord de l’Alabama.
Le 21 janvier, on mouilla devant Port-Royal où bientôt le gouverneur de l’île accorda au capitaine Semmes l’autorisation de débarquer librement ses prisonniers.
Pendant que les derniers hâtaient leurs préparatifs de départ, Pierre demanda quelques minutes d’entretien particulier au capitaine Semmes.
« Ne pourriez-vous attendre ce soir ? dit ce dernier : quand ces vilains oiseaux nous auront quittés, alors j’offrirai un repas à tous les officiers du bord.
— Commandant, j’ai besoin d’être entendu maintenant.
— Parlez donc.
— Commandant, vous n’avez pas oublié les termes de notre engagement.
— Non certes, vous serez libre de nous quitter lorsque vous pourrez gagner la côte de l’un des États confédérés ; mais nous en sommes loin, et j’ajoute Dieu merci, car je me suis attaché à vous plus que je ne le dis ou ne le témoigne… Ah ! quel air embarrassé… ému !… Expliquez-vous.
— Eh bien, commandant, le lieutenant Blake m’offre, si je débarque avec lui, de me fournir les moyens d’atteindre un point quelconque de l’État de Virginie.
— Gracious goodness ! Blake compte-t-il vous fournir aussi des ailes pour vous empêcher d’être pris et fusillé comme espion des Fédéraux ?
— Ah ! ceci est mon secret, que je ne puis trahir.
— Fort bien, monsieur, vous êtes libre. Permettez-moi cependant de supposer que, pour ce service rendu, vous donnerez quelque gage à nos ennemis.
— Vous me faites injure ! Au contraire, j’ai formellement annoncé que si jamais je reprenais du service aux États-Unis, ce ne pouvait être qu’avec les gens du Sud.
— Mais pourquoi naguère me parliez-vous de votre désir d’arriver à Saint-Louis ?
— Parce que ma… la jeune personne que je suis chargé de ramener en France était institutrice chez une dame de Saint-Louis, et par hasard, prononçant hier le nom de cette dame devant M. Blake, celui-ci m’a appris que Mrs Hobard, sa tante, avait quitté le Missouri pour suivre ses fils à l’armée de Virginie… Il y a deux mois, les dames Hobard et miss Alric se trouvaient à Richmond.
— Miss Alric est sûrement votre fiancée ? Allons, je comprends et vous rends toute liberté.
— Merci, mon cher commandant, croyez que je vous quitte avec un vif regret et que je n’oublierai jamais toutes vos bontés.
— Le bateau et vos camarades n’ont-ils point une part dans vos regrets ?
— Plusieurs des derniers me sont sympathiques, cependant leurs idées, leurs opinions diffèrent beaucoup des miennes, et puis…
— Et puis, achevez…
— Et puis, commandant, je n’aime pas du tout, mais du tout, et chaque jour de moins en moins, le métier que nous faisons.
— Mon ami, à la guerre il faut regarder le but et jamais les moyens. »
Sans vouloir discuter ce point douteux, Pierre reprit :
« Commandant, recevez ma parole d’honneur que par la suite je garderai le secret à propos de l’Alabama en ce qui pourrait compromettre ses futures croisières… Forester, l’un des comptables du bord, me remplacera facilement, je le pense.
— Je ne le crois pas. Allons, au revoir ; vous emportez toute mon estime, embrassons-nous. »
Les deux hommes s’embrassèrent. Ensuite Pierre alla rassembler ses effets et prendre congé de ses camarades ; avec la plupart les adieux furent convenables, mais froids, car jamais le Français et les Américains ne s’étaient très bien compris. Maintenant ces derniers entre eux taxaient de désertion ce départ volontaire.
Après le capitaine Semmes, les deux êtres que Pierre quittait avec le plus de peine, c’étaient le Jerseyen et Outlaw : le second et lui s’étaient intimement liés depuis la première tempête subie en quittant les Açores, et le matelot avait témoigné un véritable attachement au jeune paymaster, qui seul à bord parlait sa langue.
Au moment du départ des prisonniers, par un effort de courtoisie, Semmes proposa à l’ex-capitaine du Hatteras d’emmener le chien, sans doute sa propriété antérieurement…
Alors l’Américain tendit pour la première fois la main à son adversaire.
« Merci, dit-il, merci beaucoup, capitaine Semmes, j’accepte avec reconnaissance : cependant Outlaw, que nous appelions Wolfy, appartenait non pas à moi, mais à mon frère aîné, qui était également officier de la marine des États-Unis.
« Embarqués tous deux sur le Brooklyn, nous croisions, il y a cinq ans, dans le golfe et sur la côte sud du Mexique. À cette époque mon frère et plusieurs de nos camarades obtinrent un congé pour se rendre à l’ouest du territoire indien, afin d’y chasser avec une tribu amie. Cette tribu faisait partie d’une peuplade que nous avions combattue et décimée quelques années auparavant. Un tel souvenir eût dû nous rendre méfiants : mais on songea trop tard aux représailles possibles et seulement lorsque, le mois de congé expiré, les permissionnaires ne donnèrent plus signe de vie. On s’inquiéta, on s’enquit, et des troupes casernées à nos limites extrêmes partirent en reconnaissance. La prairie inutilement fouillée, une tribu et un village payèrent pour les coupables, qui avaient disparu au milieu de ces solitudes encore mal connues. En somme, nous nous en tînmes à des suppositions à propos des officiers, dont personne ne connut jamais le sort. J’oubliais de vous dire que mon malheureux frère était accompagné de Wolfy : cet animal m’a reconnu comme je l’ai reconnu à votre bord, capitaine Semmes. »
En achevant ce récit, la figure impassible de Blake s’était subitement altérée. Semmes reprit : « Wolfy ou Outlaw se sera échappé seul et les officiers auront été certainement massacrés, puis enterrés sous des roches brisées, car autour de ces roches le chien hurlait et grattait lorsque je le trouvai en chassant moi-même dans le territoire indien, sans me douter du drame accompli pendant que je voyageais en Europe. »
L’ancien équipage du Hatteras se rangea bientôt dans les embarcations armées pour le conduire à Port-Royal de la Jamaïque. Au moment où le lieutenant Blake descendit l’échelle, il appela Wolfy, Outlaw, Wolfy. Celui-ci fit la sourde oreille. À son tour, Pierre essaya aussi d’entraîner l’animal, qui s’obstinait à rester immobile.
Voyant échouer toute persuasion verbale, deux hommes employèrent un argument plus décisif : un collier de force et une chaîne de fer. Et les hommes tiraient dans le sens de l’échelle, et le chien résistait en s’arc-boutant solidement sur ses puissantes pattes… puis, comme on tirait trop fort à son gré, il grogna et montra carrément ses crocs. Pourtant, quand Blake l’appelait Wolfy et lorsque Pierre disait : « Allons, Outlaw, allons, mon chien, arrive… », Outlaw ou Wolfy remuait la queue ; mais il demeurait en place. Bien à contre-cœur, Semmes ordonna de muscler et de descendre la pauvre bête garrottée au moyen de cordes et de poulies.
« Non, s’écria le lieutenant Blake, non, capitaine Semmes, ne maltraitons plus ce chien qui a peut-être assisté à l’agonie de mon frère. Puisque Outlaw ne veut pas vous quitter, je renonce à l’emmener. Merci quand même. Adieu, capitaine. »
Outlaw demeura donc à bord et on lui enleva chaîne et collier. Ensuite, sans témoigner la moindre joie, il s’en fut sur le gaillard d’avant inspecter les quatre coins de l’horizon. Évidemment il attendait toujours et il espérait quand même un retour et un revoir. Jusqu’à la fin de sa vie il parut attendre et espérer le bâtiment qui lui ramènerait son premier maître.
Cependant du bord on saluait les partants. Bientôt les embarcations poussèrent, sur lesquelles les matelots nageaient rapidement. En levant les yeux, Pierre aperçut à l’extrémité de la passerelle le commandant debout, vivement éclairé par les derniers rayons du soleil couchant. Le bâtiment resta longtemps en pleine lumière, puis, sans transition, l’obscurité se fit tout à coup. L’Alabama disparut dans la brume du soir, et Pierre éprouva un serrement de cœur à songer que, très probablement en ce monde, il ne verrait plus aucun de ces hommes dont il avait partagé l’existence troublée et aventureuse, les espoirs et les déceptions, les joies et les chagrins…
Dans le but de rendre effectif le blocus des États confédérés, et pour empêcher ceux-ci de recevoir des armes et des munitions ou d’expédier leur coton en Europe, l’escadre fédérale du Sud atlantique croisait depuis plusieurs mois sur les côtes de la Floride, de la Géorgie et des Carolines. Au printemps de l’année 1863, cette escadre mouilla dans le bras de mer qui se trouve au découvert de l’île Morris. Les navires fédéraux venaient sans succès, au moyen d’engins nouveaux, de battre en brèche le fort Mac-Allister qui défend l’entrée de Savannah (aux confins de la Caroline du Sud et de la Géorgie) ; mais en revanche ils avaient coulé le Nashville, frégate confédérée.
Obéissant aux ordres du gouvernement fédéral, qui jugeait indispensable de frapper un coup retentissant, l’amiral Dupont se proposait alors de forcer les passes de Charleston[1].
Le 7 avril, le bombardement commença contre le fort Sunter, élevé sur l’île Morris, à sept milles de Charleston, dont il donne la clef à ses occupants.
Dans le sud du fort, des sables s’étendent à perte de vue, et çà et là surgissent de petits îlots rocailleux.
Un de ces îlots se nomme Squale’s rock (roche aux Requins) ; ce jour-là les habitants suivaient avec une vive émotion les péripéties du duel entre le fort puissamment armé et la grande escadre dont les canons vomissaient des flammes.
Les spectateurs montés sur le point culminant de Squale’s rock étaient des femmes, des enfants, des vieillards, car tous les hommes valides avaient suivi le drapeau arboré à Charleston lorsque les Carolines adhérèrent à la Confédération.
Parmi les curieux se trouvait un pilote nommé Patrick, auquel on eût difficilement donné un âge quelconque, tant il était ridé, tanné par le vent de mer et le soleil, maigre aussi jusqu’à la dernière limite du possible ; mais ses yeux bleus à l’expression méchante gardaient encore tout l’éclat de la jeunesse et son nez très rouge décelait des habitudes d’intempérance. En effet, hardi marin, et très heureux dans son métier, Patrick buvait abominablement, et les enfants de Squale’s rock en avaient une frayeur horrible.
Lorsque Patrick descendait à terre dans ces parages, il y échouait son solide petit cutter, très fortement mâté ; alors avec son matelot il habitait une vieille cahute en pierres sèches, bâtie à côté de la jetée qui abritait le port de Squale’s rock.
Un matelot nègre composait tout l’équipage du cutter sur lequel, narguant les tempêtes, Patrick s’aventurait parfois très au large, en quête d’un bâtiment à piloter. Connaissant son habileté, les capitaines des navires de guerre ou autres payaient sans marchander celui auquel étaient familiers tous les écueils, tous les bas-fonds et l’entrée de tous les ports de la Géorgie, des Carolines et de la Virginie.
Soupçonnés de se livrer à la contrebande, Patrick et son bateau disparaissaient souvent durant des mois entiers. Alors les voisines disaient : « Le vieux sorcier irlandais a sûrement été retrouver le diable, son patron ». Mais, un beau matin, on apercevait le petit cutter, peint en noir, de nouveau à l’ancre. Le nègre, qui eût peut-être satisfait la curiosité féminine, était muet de naissance ; et, sobre ou pris de boisson, Patrick, de son plein gré, n’adressait jamais la parole aux gens de l’îlot, auxquels il ne répondait que par des monosyllabes ou une brève injure.
Ce jour-là, perché sur une roche, une vieille lunette marine en main, Patrick surveilla d’abord la haute mer, en murmurant des phrases hachées : « Elle défile… là… oui, je la vois… Maudite, va !… elle courra tout à l’heure devant l’île Morris… Là, elle y est… Le cap maintenant entre Sunter et l’île Sullivan… Ah ! maudite… ah ! triple chienne… voilà le Weehawken et le New Ironsides, je les reconnais bien, puisque que je les ai pilotés… Ah ! ils ont des avaries, Dieu soit loué !… Ah ! les canons entrent en fête… Allez, mes petits chéris ! allez, mes bijoux du fort Sunter ! détruisez l’engeance des démons, et que tous les saints patrons de mon pays vous dirigent pour envoyer Jonathan chez Old Nick[2] ! Amen. » En achevant cette prière étrange, Patrick fit pieusement un signe de croix.
Tout en suivant les péripéties du combat naval, les habitantes de Squale’s rock considéraient aussi le vieux pilote, et à voix basse elles murmuraient : « Le vieux sorcier irlandais, qui par hasard n’est pas ivre, invoque le mauvais esprit. »
Tout à coup Patrick poussa une exclamation, puis une imprécation, et aussitôt, dégringolant jusqu’au port, saillant par-dessus les pierres, enjambant quelques barques à l’ancre, il atteignit enfin son cutter. Là il secoua rudement un homme endormi sur un des bancs de la petite chambre ménagée dans la cale. Joe, le nègre, subitement éveillé et bientôt debout, obéissant à un signe, retira d’abord l’ancre, puis, saisissant un long aviron, il nagea jusqu’à l’entrée du port, où il établit une très large voile triangulaire, dont il prit l’écoute en main.
Patrick était déjà au gouvernail et le canot bondit sur la mer que fouettait une grande brise de nord-est.
Si le fort Sunter tonnait toujours, l’escadre ne ripostait plus que faiblement ; du large on n’apercevait rien, car la fumée était devenue pareille à une immense muraille blanche opaque que des lueurs rouges traversaient de seconde en seconde.
Par moments le sommet de la haute mâture de l’un des vaisseaux émergeait de ce brouillard intense.
… Le bruit de la canonnade avait cessé et l’escadre repoussée, commençait à reculer pour regagner la haute mer, lorsque Patrick passa au vent du Heökuk, qu’en dépit d’effroyables avaries, le commandant avait pu emmener hors de la portée des canons du fort Sunter. Le vaisseau semblait percé à jour, avec ses tourelles, son pont blindé et sa carcasse qu’on voyait, jusqu’à la ligne de flottaison, traversés par 90 projectiles. Mouillé au large, le Heökuk devait sombrer la nuit suivante.
Pendant que le cutter passait au vent du monstre blessé à mort, Patrick insultait au vaincu : « Maudit chien ! engeance d’enfer ! » criait-il le poing levé.
À côté de Patrick il y avait maintenant un jeune homme habillé en matelot, qui regardait et écoutait. Emu par cette fin prochaine du beau vaisseau de guerre, le passager s’amusait quand même des imprécations de l’Irlandais, auquel, depuis une heure, il avait en vain tenté d’arracher un renseignement. Enfin, s’approchant du bizarre patron, il lui secoua vigoureusement un bras en disant :
« Où me conduisez-vous ? j’exige que vous me répondiez.
— Eh ! l’on vous répondra, reprit l’autre d’un air furieux, mais tâchez d’être bref !
— Et vous d’être poli. Je répète : Où me débarquerez-vous ?
— Tout à l’heure le Star, de la marine du Nord, a signalé qu’il demandait un pilote ; je suis donc arrivé auprès du Star ; mais le commandant avait menti, puisque c’était simplement un passager qu’il voulait larguer sur mon bateau. Ce passager, c’était vous, que le lieutenant du Star m’ordonnait de conduire à Norfolk pour une somme d’argent que vous-même me remettriez en débarquant sain et sauf. Pouvais-je faire autrement que d’accepter le marché ? J’ai alors mis le cap sur la côte virginienne, dont, avec le coup de vent qui se prépare, nous toucherons les sounds (sables) plus vite peut-être que nous ne le voudrions. D’ici là et durant vingt-quatre heures, plus ou moins, laissez-moi en paix, dormez ou ne dormez pas, et mangez ce que vous trouverez dans la chambre. Maintenant assez bavardé, je ne dirai plus un mot. »
Puis, détournant la tête, Patrick fixa de nouveau la mer soulevée et le ciel gros de nuages prêts à crever.
Le passager dut renoncer à tirer d’autres informations du patron, et il découvrit promptement l’infirmité du matelot.
Des paquets d’eau embarquèrent, le vent hurla, et, poussé par l’ouragan, le cutter parut voler sur la crête des lames. Toutes les fois qu’il s’aventurait hors de la petite chambre, où il étouffait, le passager trouvait les deux hommes à leur poste, l’un les écoutes en mains, l’autre accroché à la barre du gouvernail.
« Est-ce que ces gens sont de fer ? pensait-il, ne dorment-ils et ne mangent-ils point ? »
Mais, s’étant vite rendu compte de l’habileté du patron, le passager se résigna, et, quoiqu’il ne pût fermer l’œil, à cause des mouvements désordonnés du cutter, quoique aussi la nourriture fût insuffisante, il attendit patiemment des jours meilleurs. Et puis chaque coup de barre le rapprochait de ce rivage qu’il avait si longtemps désespéré d’atteindre.
Au matin du deuxième jour, les flots se calmèrent, le soleil parut, et le vent tomba subitement. L’étranger dormait profondément lorsqu’en lui frappant l’épaule, Patrick le réveilla en disant :
« Nous sommes mouillés non pas à Norfolk, parce que la brise refuse, mais au cap Henry ; venez avec moi. »
Transi, affamé, ne sachant trop où se trouvait ce cap Henry, le passager suivit docilement Patrick.
Le cutter était échoué et les deux hommes débarquèrent sous un grand phare. Après avoir franchi une longue plage rocailleuse, puis traversé des ruelles étroites et boueuses, l’un guidant l’autre, ils entrèrent dans une petite maison d’assez pauvre apparence dont Patrick avait ouvert la porte au moyen d’une clef tirée de sa poche.
Une heure après, assis devant une table chargée de verres et de bouteilles aux formes bizarres, l’étranger regardait tantôt son hôte et tantôt le nègre.
Le dernier attisait un feu capable de rôtir un bœuf, devant lequel cuisait un énorme quartier de mouton pendant que le premier agitait un bol immense, où très peu d’eau bouillante était mêlée à quantité de liqueurs diverses, à de nombreux morceaux de sucre, de cannelle, et à des gousses de vanille.
Le feu fut mis au liquide, dont les marins se versèrent bientôt de pleines tasses. Le passager accepta seulement une petite quantité de ce breuvage extraordinaire ; en revanche, une portion de mouton le réconforta agréablement.
Alors il voulut renouer l’entretien remis naguère d’une si rude façon ; mais au premier mot le pilote l’arrêta en disant :
« Attendez que je sois ivre, je ne saurais vous entendre sans être complètement ivre ; auparavant je ne lirai aucune chose écrite par ces damnés gens du Nord. »
L’étranger avait présenté un papier, qu’il dut remettre dans sa poche en se demandant s’il n’avait pas affaire à un fou. Il s’étonnait aussi que, de ce train, le pilote n’eût pas déjà roulé sur le plancher.
Mais Patrick, comme il le disait souvent, portait mieux « la toile » qu’aucun habitant du vieux ou du nouveau monde. Enfin, au moment où, perdant patience, à tous hasards, l’étranger faisait mine de quitter la chambre, Patrick, donnant un coup de poing sur la table, s’écria, tandis que les bouteilles se heurtaient et se brisaient :
« Maintenant, j’ai mon plein ; parlez, j’écoute…
— Lisez plutôt », reprit l’étranger, qui offrit de nouveau la lettre.
Quoiqu’il eût la langue épaisse et que ses mains tremblassent, Patrick lut à haute voix, d’abord très lentement, puis de plus en plus vite, et en entrecoupant sa lecture par des réflexions ou des interjections :
« Mon cher monsieur Patrick (S’il n’avait pas besoin de moi, il m’appellerait vieux scélérat), cette missive vous sera remise par M. Pierre Quillebec, naguère paymaster de l’Alabama (Un traître alors, je m’en doutais !). Vous savez probablement que ce corsaire a coulé le Hatteras que je commandais (Dieu et les saints de mon pays en soient loués !) ; le combat était inégal et nous avons succombé (Tu dis cela, mais tu mens !). M. Quillebec est Français (Honte à celui qui abandonne la cause !), je ne puis donc lui reprocher d’avoir embrassé le parti des traîtres et de rester fidèle à nos ennemis (Est-ce que je perds l’esprit ?). Je vous adresse ce gentleman parce que vous servez indifféremment tous les partis pour de l’argent (Il ment encore !). M. Quillebec vous payera une somme raisonnable si vous parvenez, sans qu’il tombe aux mains des nôtres, à le conduire ou à le faire conduire aux avant-postes de l’armée rebelle, non loin de Richmond. Je compte sur vous, prêt à vous récompenser de nouveau à l’occasion.
« J. BLAKE,
« Lieutenant de vaisseau de la marine des États-Unis. »
En achevant sa lecture, les yeux de Patrick lançaient des éclairs, il paraissait en proie à une épouvantable colère, et il murmurait : « Un espion alors, un espion ! Saints et saintes d’Irlande, donnez-moi le courage de résister à la tentation. »
« Un espion ! est-ce moi que vous nommez ainsi, misérable ivrogne ? » s’écria Pierre debout et frémissant, prêt à quitter cette maison où on l’insultait, mais d’abord à frapper l’Irlandais, qui se trouvait entre la porte et la table.
Le poing levé pour la riposte : « Impossible de résister, cria le pilote, la tentation l’emporte, car les saints et les saintes de mon pays ne m’aident pas… Cependant vous me payerez cher, je vous en avertis. »
Sa colère subitement apaisée et saisi par le ridicule de la situation, Pierre éclata de rire, ensuite il tendit un second papier en ajoutant : « Vous comprendrez par là que non seulement je ne suis pas un espion, mais encore que le capitaine Semmes répond de moi et me recommande à ses amis et aux chefs confédérés que je rencontrerai sur ma route…
— Alors pourquoi ce coquin de Blake vous… ?
Parce que, tout en me sachant incapable de trahir la cause déjà servie, le lieutenant Blake, avec lequel je me suis lié d’amitié, ma offert son aide pour rejoindre ma famille à Richmond. Les honnêtes gens, quelle que soit leur opinion, s’estiment et s’entr’aident : voilà qui vous étonne, monsieur Patrick. À présent, oui ou non, êtes-vous en mesure de me piloter jusqu’aux avant-postes des confédérés ? Dans ce cas, votre prix, et dépêchons… »
Les yeux presque hors de la tête, Patrick avait quitté la table. D’un pas mal assuré, il s’en fut au bout de la chambre ; là, saisissant une énorme cruche, il en versa le contenu dans un baquet, où à plusieurs reprises il plongea sa tête entière ; puis il essuya sa figure et ses cheveux ruisselants, et but un verre d’eau ; ce breuvage lui arracha même une exclamation et une grimace de dégoût. Ensuite, lançant son verre vide au matelot noir, le pilote cria :
« Nous ne sommes plus ivres ; à l’eau donc, et sans rechigner, oust, plus vite que ça ! »
Le noir voulut obéir, mais comme ses jambes refusaient de le soutenir, il rampa vers le baquet, dans lequel son buste disparut entièrement. On l’entendait renifler et geindre.
Alors, en manière d’explication, montrant à Pierre un visage luisant dont la couleur rappelait celle d’un homard cuit :
« Jo est jeune, dit Patrick ; à son âge je ne savais pas non plus me dégriser à volonté. »
Pierre commençait à perdre patience ; il s’écria : « Voulez-vous enfin vous expliquer ? voilà deux heures perdues à attendre votre bon plaisir !
— Jeune homme, faut pas vous fâcher : les apparences étaient contre vous. Là, Jo, te voilà pareil à un chrétien décent ; enlève les bouteilles, mon fils, et range tout ; ici nous ne sommes pas dans une taverne : jette le reste du punch, nous n’en avons plus besoin. »
Jamais le nègre n’enfreignait les ordres de son maître ; pourtant il soupirait et paraissait désolé en versant dans le baquet cette excellent mixture si douce, si forte, si sucrée.
Tous ces délais avaient mis Pierre dans un véritable accès de fureur. Souriant et impassible, Patrick attendit que Jo eût achevé sa besogne, enfin il daigna parler.
« Monsieur le paymaster, dit-il, à vous entendre aussi facilement causer en anglais, comment aurais-je imaginé que vous êtes un Français, par conséquent un ami des Irlandais ? L’Irlande, voyez-vous, c’est ma patrie, et j’ai toujours gardé l’amour comme la religion du pays vert. Cependant, chez nous, le pain et les pommes de terre manquèrent durant un dur hiver, alors mes petits enfants criaient la faim, et un jour nous résolûmes d’émigrer. Après bien des misères, nous gagnâmes la Nouvelle-Orléans ; là les gens se montrèrent très charitables, et bientôt je trouvai un bon emploi : mes sept garçons et mes cinq filles allaient à l’école… Ensuite, quand ma femme mourut de la fièvre jaune, je laissai la maison aux soins de ma fille aînée et je m’enrôlai avec les soldats qui partaient pour le Mexique, où, sous les ordres du général Scott, je me conduisis bravement et un officier me témoigna de l’amitié… Malheureusement, après la prise de Mexico, nous fûmes licenciés. De retour à la Nouvelle-Orléans, j’y trouvai porte close. Ma fille aînée, s’ennuyant de n’avoir pas reçu de mes nouvelles, s’était mariée et avait emmené, je ne sais où, ses petites sœurs ; quant à mes fils, les uns travaillaient, les autres naviguaient, et les plus jeunes mendiaient… Aucun ne voulut m’accompagner lorsque, mal inspiré, je partis pour New-York.
« À New-York je cherchai vainement du travail ; partout où je m’adressai, on se moqua de mes haillons en m’appelant ivrogne et chien d’Irlandais. Je devins plus pauvre que Job sur son fumier, et quand je gagnais un cent, je buvais pour oublier ma misère.
« Enfin, un compatriote m’engagea comme matelot ; et je pris tout de suite le métier en goût. Au bout de deux ans, mon patron mourut en me laissant tout ce qu’il possédait : son cutter neuf, sa cahute de Squale’s rock, et celle-ci avec Jo par-dessus le marché. Plusieurs racontent que je fraude la douane… pourtant jamais je n’ai eu maille à partir avec la justice.
« Monsieur le paymaster, pour finir je vous dirai qu’au jour où les gens du Sud crachèrent au visage de ceux du Nord, me rappelant la bonté des uns et la dureté des autres, je fus bien joyeux, et même, sans savoir où ils nichaient, à tout hasard, j’écrivis à mes sept garçons de s’enrôler ; s’ils vivent encore, mes fils sont sûrement restés bons catholiques et fidèles à ceux qui avaient accueilli leurs parents. Car, voyez-vous, monsieur le paymaster, les confédérés, je les aide, je les pilote, je leur fais parvenir des… du… enfin ce que je peux. Quant aux bâtiments du Nord, si je n’ai pas bu, je ne veux pas voir leurs signaux, et lorsque, faute d’un pilote dans les mauvais temps, j’aperçois leurs bateaux en perdition pour avoir manqué l’entrée d’un port, ah ! je ris, je suis content, je bois avec Jo… Après, j’oublie la cause… et je pilote le premier venu…
« Durant le bombardement du fort Sunter, nous avions énormément trinqué à la santé des canonniers ; par suite, je répondis au signal du Star, incapable alors de résister à une bonne aubaine, car aujourd’hui les gens du Nord payent double et souvent davantage… Très bien… Le Star stoppa seulement, afin de me larguer un passager… Ah ! monsieur le paymaster, si je m’étais dégrisé, une fois au large, je vous aurais jeté par-dessus le bord aux requins… je leur ai déjà donné pâture humaine… En arrivant ici, j’ai encore eu grand’peine à résister au désir de vous faire passer par cette fenêtre… »
Patrick cessa de parler, et il parut tout à coup saisi d’une sorte de rage ; debout, les narines frémissantes, il regardait son hôle avec des yeux luisants. L’ivresse reprenait évidemment ses droits sur ce cerveau surexcité par l’abus des boissons alcooliques.
Pierre avait écouté silencieusement les étranges propos de ce bizarre coquin, et maintenant il se demandait si ledit coquin n’allait pas regretter son premier mouvement. En réfléchissant de la sorte, mais sans paraître ému, il caressait le manche d’un revolver caché sous sa vareuse.
« Monsieur Patrick, reprit-il avec le plus grand calme, puisque vous voyiez en moi un ennemi, qui donc vous empêchait de me tuer, et de me voler ensuite, quand j’étais endormi sans défiance, dans la chambre de votre bateau ? »
D’un air très offensé, Patrick répliqua : « Je ne suis pas un voleur, monsieur le paymaster, et si parfois il m’est arrivé d’envoyer un ennemi de la cause chez Old Nick, celui-là, je ne l’ai pas dépouillé et j’empêchais toujours Jo de le fouiller. Nous ne lui enlevions même pas l’épingle de sa cravate avant de le lancer à la mer. Les requins fourmillent sur ces côtes, ils étaient ravis de faire un bon repas, et moi d’avoir débarrassé la cause d’un ennemi… Non, mille fois non, je ne suis pas un voleur : les saints de mon pays en soient loués !… Ah ! s’ils voulaient… m’empêcher de boire… »
Là-dessus la tête de Patrick ballotta un moment et bientôt elle resta immobile… Sur ces dernières confidences, le pilote s’était endormi, terrassé par l’ivresse un instant secouée. Quant à Jo, étendu sur un tas de varech, il ronflait bruyamment.
L’ombre envahissait la chambre, et Pierre pensa que le moment était propice pour tenter de fuir coûte que coûte ce repaire de brigands. À l’aventure, il allait donc essayer de quitter la maison, en se disant qu’une fois dehors il lui serait difficile de rencontrer un pire assemblage et des gens moins scrupuleux.
Afin de s’orienter et à pas de loup, Pierre s’approcha de la fenêtre. Là il jeta les yeux au dehors. Un faible crépuscule éclairait encore la ruelle déserte. Tout à coup, deux formes humaines parurent se détacher du mur voisin, et un cri strident fut répété trois fois, semblable au cri des mouettes en temps d’orage.
« Un signal des complices sans doute, mais je vendrai chèrement ma vie », se dit Pierre, qui, en faisant volte-face, vit Patrick debout, en train de se donner de grands coups de poing sur la tête.
Le cri retentit de nouveau. Alors, avec une joyeuse exclamation, Patrick courut vers la porte, dont il retira précipitamment le verrou. En même temps, Jo allumait une bougie pour éclairer deux hommes, et ceux-ci franchirent bientôt le seuil de la porte, que l’Irlandais referma et verrouilla derrière les arrivants.



Demeuré à l’écart un pistolet à la main, Pierre regardait ces individus soupçonnés par lui des plus noirs desseins. D’abord les nouveaux venus ne découvrirent pas leurs figures. L’un paraissait grand et fort, l’autre petit et mince ; chacun était enveloppé de la tête aux pieds dans une longue capote avec un capuchon rabattu jusqu’au menton.
Cependant, sa large bouche épanouie dans un sourire, Patrick s’agitait, saluait, essuyait une chaise avec la manche de sa vareuse en disant :
« Bonjour, ou plutôt bonsoir, monsieur Thomas ; vous vous portez bien, monsieur Thomas ? vous aussi, Ludovico ? Ah ! que je suis donc heureux de vous recevoir dans ma pauvre maison ! Nous sommes au milieu d’amis, ne craignez pas de montrer votre visage, monsieur Thomas. »
Les deux hommes rejetèrent leurs manteaux, et le plus petit répliqua d’une voix grave dont le timbre frappa agréablement les oreilles de Pierre :
« Mon cher Patrick, je ne crains que mon Dieu et maître. Seulement je n’eusse pas voulu risquer de te compromettre devant un étranger. »
Après avoir échangé une poignée de main avec l’Irlandais, qu’in petto Pierre nommait un vieux scélérat, les arrivants prirent des sièges ; mais le plus grand s’assit à une distance respectueuse du plus petit, dont il ramassa et garda le manteau sur ses genoux. Évidemment le subordonné de l’autre, ce dernier avait des traits accentués, une taille carrée, des cheveux noirs et crépus. Tout cela rappelait un ensemble déjà vu à Pierre, qui essaya, durant un instant, de rassembler ses souvenirs. Où avait-il aperçu cet individu ? ou bien quel visage ces traits évoquaient-ils ? Mais depuis un an tant de types différents s’étaient rencontrés sur sa route !… Abandonnant bientôt sa vaine recherche, il concentra toute son attention sur le second personnage, avec lequel Patrick entretenait à voix basse une conversation très animée.
C’était un homme âgé d’environ quarante ans. À cause de sa taille voûtée, il paraissait plus petit qu’il ne l’était en réalité ; ses mouvements lents et comme indécis lui donnaient l’air gauche, et Pierre se dit : « Cet individu manque de distinction : avec ses longs cheveux rejetés en arrière, il ressemble à un maître d’école, mais point du tout à un coquin. Cependant, comme beaucoup de brigands ont la physionomie d’honnêtes gens, je me figure que ce Thomas doit être le chef d’une bande dont l’Irlandais fait partie. Mes chances d’évasion s’en vont en fumée. L’autre d’ailleurs a une mauvaise figure, et il garde la porte. »
Pierre en était là de ses réflexions lorsqu’il en fut brusquement tiré. L’homme que Patrick avait appelé Thomas avait quitté sa chaise, et, debout, il faisait à Pierre un geste amical en disant :
« Jeune homme, êtes-vous réellement Français ? Apprenez-moi votre nom et le but de votre voyage. Je ne comprends pas très bien le sens des paroles de l’ami Patrick, qui me parle de votre désir d’atteindre Richmond, sans savoir m’expliquer la raison de ce désir. »
Et de beaux yeux noirs, à l’expression ferme et intelligente, en se fixant sur lui, obligèrent Pierre, quoi qu’il en eût, à se découvrir d’abord, puis à répondre très franchement :
« Je suis Français, monsieur, je me nomme Pierre Quillebec, et je désire, en effet, rejoindre à Richmond un membre de ma famille. Quant au reste, je préfère me taire, parce que je me méfie de Patrick comme des amis de Patrick.
— Saints et saintes d’Irlande, il se méfie d’un malheureux pilote qui a risqué sa vie pour le conduire ici durant la tempête ! Monsieur Thomas, pour l’amour de Dieu, dites-lui qu’il se trompe et que vous me connaissez.
— Oui, Patrick, je te connais, car je t’ai vu au feu… C’est pourquoi, te sachant brave et loyal, je demande tous les jours au Seigneur qu’il daigne ouvrir tes yeux et ton cœur afin que tu n’adresses plus des invocations païennes aux élus de la Jérusalem céleste. »
Sans répliquer, Patrick secoua la tête et M. Thomas adressa de nouveau la parole à Pierre :
« Monsieur Quillebec, dit-il, votre physionomie respire la franchise ; d’ailleurs Patrick me répond de vous : je m’offre donc comme guide, si toutefois vous consentez à accepter le général Thomas Jackson pour compagnon de route ?
— Le général… Jackson… Stonewall, vous ! Est-ce vous, mon général ? Ah ! daignez excuser mes sottes paroles… »
Et Pierre s’inclina profondément devant l’homme dont les étonnants faits d’armes avaient déjà retenti au travers des deux continents.
Souriant et tendant la main à celui qui restait le front courbé, Jackson répliqua :
« Je vous excuse, monsieur Quillebec ; maintenant, nous allons prendre quelque nourriture, et à minuit nous nous mettrons en route. Tout sera prêt à cette heure, n’est-il pas vrai, ami Patrick ?
— Oui, mon général ; le cutter gréé se trouve déjà ancré sous le phare, car je devais reprendre la mer à la prochaine marée. D’ailleurs… les… marchandises, toutes parées et arrimées, attendaient les ordres de… du… »
En prononçant les dernières phrases, Patrick avait sensiblement baissé la voix. Le général reprit avec le ton ordinaire :
« Les ordres du général Lee, que j’ai dans mon portefeuille ; je vais vous les communiquer.
— Oh ! mon général, aucun écrit ne vaut votre parole.
— Pour vous, ami Patrick ; mais il faut toujours traiter régulièrement une affaire. Je puis être tué et Celui qui règle nos destinées connaît seul le nombre de mes heures à venir. »
Sur un buffet au fond de la chambre, une seconde bougie allumée éclairait en plein la face de Ludovico ; alors par hasard, jetant les yeux de ce côté, Pierre s’imagina que le visage de cet homme changeait de couleur… Et puis cette ressemblance le frappait de nouveau, avec quel autre individu ?
Bientôt Pierre offrit son aide à Jo, et tous deux dressèrent un couvert qu’ils s’efforcèrent d’arranger le mieux possible.
La table fut bien essuyée, les verres furent frottés, et l’on plaça le quartier de mouton en face d’un énorme fromage.
Lorsqu’il vit les apprêts terminés, le général Jackson approcha de la table, où, après avoir récité à haute voix une courte prière, il s’assit en invitant les personnes présentes à partager son souper. Ludovico accepta seul, tout en demeurant à une distance respectueuse.
Les deux convives mangèrent de grand appétit. Tandis que le chef se désaltérait avec de l’eau pure, l’autre convive vidait une bouteille de vin sans se faire prier.
La physionomie rayonnante, Patrick ne laissa à personne le soin de servir le général, et Pierre se demandait si on ne lui avait pas changé son Irlandais. L’étonnement du jeune homme redoubla lorsqu’à la fin du repas Patrick murmura d’un ton suppliant à son oreille :
« Monsieur le paymaster, vous ne lui direz pas, vous me le promettez, je vous en prie au nom de notre Sauveur… il me mépriserait s’il savait… que… je bois… quelquefois… un peu trop…
— « Un peu » me paraît modeste… Non, je ne dirai rien à votre général ; cependant apprenez-moi où vous l’avez connu ?
— À la prise de Mexico : d’abord il me débarrassa d’un ennemi qui m’avait terrassé et allait me poignarder ; ensuite, quand j’étais à l’ambulance, il venait me voir et me disait de si bonnes paroles ! Ah ! voilà qu’il m’appelle, jurez que vous ne me trahirez pas.
— Inutile de jurer : ma parole suffit et je vous la donne. »
Aussitôt, se mettant à genoux, Patrick découvrit et tira à lui une planche mobile. Une large ouverture parut avec un petit escalier de bois, dont le pilote descendit plusieurs marches ; puis, aidé par Jo, il tira divers colis de cette cachette : d’abord de petits tonneaux proprement cerclés en cuivre, et d’autres, très lourds aussi, mais d’une fabrication plus grossière ; enfin quelques beaux fusils d’un nouveau modèle et comme Pierre n’en avait pas encore vu… Quand tous ces différents objets eurent été déposés près de la porte, Patrick referma la trappe, et, pour qu’on ne se doutât pas de son existence, sur les rainures il éparpilla quelques poignées de sable mouillé.
Cela fait, Patrick et Jo chargèrent une partie des colis sur leurs épaules et sur celles de Ludovico et de Pierre ; ensuite, à l’exception du général, tous suivirent l’Irlandais hors de la maison.
Dans la ruelle déserte, les quatre hommes eurent d’abord quelque peine à s’orienter, à cause d’un épais brouillard ; tout à coup une vive lumière parut, celle du phare tournant qui se trouve à l’extrémité du cap Henry, afin de signaler les nombreux écueils dont la mer est semée aux abords de cette côte inhospitalière.
La vive clarté disparut bientôt, cependant Patrick et ses compagnons avaient déjà atteint le petit port creusé sous le phare, où le cutter noir se balançait au ressac.
Les colis furent promptement descendus dans la chambre et encore plus vite dissimulés sous un faux bordage un instant démasqué par l’Irlandais ; ce dernier dit alors à Pierre :
« Monsieur le paymaster, je vous prie de rester à la garde du bâtiment pendant que nous retournerons à la maison pour en ramener le général et le reste du chargement. D’ici là, si par hasard quelqu’un passait ou appelait, ne répondez pas un mot : d’ailleurs nous serons revenus avant un quart d’heure. »
En bon anglais, mais avec un accent étranger, Ludovico dit à son tour :
« En vous attendant je resterai ici, Patrick, car j’ai le poignet foulé et je ne pourrais plus me charger d’aucun fardeau. »
Sans la moindre hésitation, Patrick répliqua :
« Du tout, venez avec nous et dépêchons. »
Les deux hommes s’éloignèrent. En passant le dernier sur l’étroite planche qui reliait le cutter au quai, Ludovico jurait et jurait en français, à voix basse. Cependant Pierre l’entendit, et, demeuré seul, il chercha encore à identifier cette ressemblance ; il lui paraissait évident aussi que Patrick se méfiait de Ludovico.
Ensuite, en faisant les cent pas sur le petit pont du cutter, Pierre éprouva une certaine anxiété en songeant aux objets dont il avait la garde. Des munitions, des fusils, de l’or, car ces pesants barils cerclés de cuivre contenaient sûrement de l’or. On se trouvait en pays ami. Malgré tout, l’embarquement clandestin de ces choses diverses donnait à penser qu’on redoutait un danger. Lequel ?
À cet instant, le phare tournant projeta de nouveau son rayon lumineux sur le cutter et ses environs immédiats. Alors, au bout de l’étroite passerelle, et l’une derrière l’autre, deux formes humaines parurent émerger du brouillard, et quelqu’un prononça distinctement les paroles suivantes :
« Are you ready ? We are (Êtes-vous prêt ? Nous le sommes). »
Évidemment cette interrogation s’adressait à Pierre. Celui-ci, obéissant à sa première impulsion, ouvrait déjà la bouche pour répliquer : mais, les recommandations de Patrick revenant à sa mémoire, il demeura immobile et silencieux. L’instant d’après, sans s’avancer davantage, le premier individu siffla doucement. Quelques secondes s’écoulèrent et une voix très étouffée murmura :
« That’s not the man, but the dumb. Let us go (Ce n’est pas l’homme, mais le muet. Allons-nous-en). »
Le phare continuant son évolution, Pierre se trouvait encore une fois enveloppé de ténèbres, lorsque dans la direction des roches il entendit résonner quelques pas précipités, et, du côté opposé, d’autres pas nombreux et assurés, ceux de Patrick et de ses compagnons.
L’embarquement, l’arrimage et l’appareillage s’accomplirent, à la lueur d’une lanterne sourde, avec une rapidité vertigineuse, chacun se mettant à l’œuvre, y compris le général.
Bientôt, sans qu’une parole eût été prononcée, l’ancre fut amenée à bord. Au moyen de gaffes, Jo poussa le cutter hors de l’étroit chenal. Puis on hissa la grand’voile, le patron était déjà à la barre, et le fin bâtiment, ayant pris de l’aire, piqua dans le nord-est.
Une heure s’écoula. Le général Jackson reposait dans la chambre et Ludovico aidait Jo à manier les écoutes, qu’on mollissait ou raidissait suivant les ordres de Patrick. Ce dernier ne quittait pas sa place auprès du gouvernail.
Pierre admirait le pilote qui, au milieu d’un brouillard toujours plus épais, dirigeait le cutter sans paraître hésiter le moins du monde. Cependant on n’y voyait pas au delà d’une demi-encablure et beaucoup de navires devaient croiser dans les mêmes parages, au vent desquels on pouvait se trouver. Comme le cutter naviguait sans fanal depuis qu’il était sorti du petit port du cap Henry, un gros bâtiment l’eût aperçu trop tard pour ne pas le couper en deux.
Vent arrière, malgré les lames assez dures, on ne roulait pas beaucoup et l’on filait de plus en plus vite. On perdit de vue le phare du cap Henry ; mais par bâbord d’autres feux parurent, et, à demi-voix, Patrick murmura : « Le phare de Norfolk[3]. Nous sommes en bonne direction. » Plus tard il dit encore : « Pescatoqua[4] et les feux de Portsmouth. »
Alors Pierre se hasarda à questionner le pilote :
« Où était-on ? Où devait-on atterrir ?
— Nous courons au sud de la baie de Chesapeake[5] et nous atterrirons au nord et à quelque distance de Hampton, sur un petit point de l’embouchure du James River[6]. Seulement il faut atteindre, sans mauvaise rencontre, ce point où le général a débarqué ce matin.
— Débarqué d’où ?
— D’un blockade-runner parti de Richmond[7] pour descendre le James River et entrer dans la baie ; mais, aussitôt mouillé à Hampton, le capitaine du runner fut avisé que plusieurs croiseurs du Nord surveillaient l’embouchure du James. Alors le général et son escorte gagnèrent Norfolk à cheval. Là, imprudent et brave comme toujours, après avoir renvoyé son escorte, le général prit une barque et arriva au cap Henry, où il savait trouver diverses marchandises destinées à l’armée de Virginie. Justement nous venions de mouiller et j’offris au général de le ramener directement à Hampton, car je n’étais pas sûr du patron de la barque, auquel tout à l’heure, entre mon premier et mon second voyage à bord du cutter, j’ai dit de ne pas attendre davantage ses deux passagers. »
À cet instant, Pierre poussa une exclamation : tout à coup il se rappelait les mots anglais que lui avait jetés l’une des deux ombres entrevues sur la petite passerelle et il mit Patrick au courant.
Le pilote se fit répéter jusqu’aux moindres détails de ce récit, et il paraissait assez soucieux lorsqu’il répliqua :
« Malgré l’opinion du général, je me suis toujours méfié de Ludovico ; il se dit Italien, et raconte une foule de choses, dont je ne crois pas un mot, à propos de sa famille riche et noble. Je l’ai connu à New-York il y a quelques années. Mais depuis longtemps je n’en avais aucune nouvelle, quand il s’est retrouvé à l’armée de Virginie dans la division du général Jackson, qui l’a attaché à sa personne. Il est menteur et hypocrite, et puis il boit.
— Ah ! ah ! fit Pierre en souriant : il boit. »
Patrick répondit avec le plus grand sérieux :
« Moi, c’est tout différent, parce que, sobre ou non, je sais que je ne dis jamais un mot de trop. Mais où auriez-vous déjà rencontré Ludovico ?
— Certainement nulle part, si vos renseignements sont véridiques ; car un Italien et un émigrant, cela ne me rappelle absolument rien… »
Au même moment, comme pour donner raison au proverbe :
Lorsqu’on parle du loup on en voit les oreilles,
Ludovico s’approcha des causeurs, et en anglais il dit à Pierre :
« Je crois que nous avons confondu nos manteaux ; d’ailleurs vous y perdriez. »
Ayant reconnu l’erreur, Pierre procéda à l’échange. La chose faite, il crut apercevoir à la faible clarté de quelques étoiles les mains de Ludovico qui palpaient la doublure du manteau retrouvé.
« Croit-il donc que j’aie dérobé quelque objet ? » pensa Pierre très offensé.
Ensuite, à bord du cutter, le silence ne fut rompu que par le grincement des poulies ou le clapotis des vagues, celles-ci de moins en moins hautes à mesure qu’on approchait de la terre. La brume se dissipa peu à peu, et une à une les étoiles se montrèrent brillantes dans le ciel pur. La brise demeurait franche : à son poste, Jo sommeillait par instants, tandis que, accoudé à l’avant, Ludovico paraissait surveiller attentivement la haute mer.
Patrick attachait aussi ses regards vers le même point où une lumière semblait courir : le fanal d’un steamer très probablement…
En désignant d’un geste, à Pierre, cette lumière vacillante, Patrick ajouta :
« Rien ne m’ôtera de l’esprit que ces oiseaux de nuit sont en train de nous chasser au hasard ; mais ils ne peuvent nous voir, puisque, Dieu merci, la lune est couchée. Que les saints d’Irlande daignent nous conduire au port où je voudrais déjà me trouver à l’ancre… Ah !... »
Abandonnant aussitôt son poste et poussant une imprécation, Patrick s’élança sur Ludovico, parce qu’il venait d’apercevoir l’Italien qui, sous son manteau grand ouvert, présentait du côté du large un petit fanal allumé et très brillant.
L’action du pilote fut tellement subite que, pris au dépourvu, le traître ouvrit la main, la lanterne tomba et s’éteignit du même coup.
Les deux hommes déjà enlacés luttaient corps à corps. Avant que Pierre songeât à intervenir, Jo arriva à la rescousse, puis en un clin d’œil le nègre s’empara des pieds, le pilote des mains, et, un instant balancé dans l’espace, le traître fut lancé par-dessus le bord.
Un cri effroyable retentit, un remous se forma au milieu du sillage blanc à l’arrière du navire, un vêtement flotta, ensuite plus rien. Tout était redevenu noir et silencieux.
Mais comme on entrevoit un visage sous un voile subitement déchiré, durant l’espace d’une seconde, grâce au rayon de lanterne qui éclaira alors le visage convulsé du traître, Pierre s’était souvenu… Cette figure, cette voix appartenaient à l’homme, longtemps introuvable, à la recherche duquel Fanchette avait quitté sa famille et son pays. Après avoir tenté de commettre un nouveau forfait. Alphonse venait sans doute de paraître devant son Juge.
Maintenant Pierre se gourmandait de n’avoir pas immédiatement reconnu Alphonse dit Joli-Cœur, en entendant jurer en français l’Italien supposé, dont la mort enlevait tout espoir d’une révélation qui peut-être eût lavé la mémoire de Martin Alric.
Cependant Pierre avait saisi la barre, afin de maintenir le cutter. Quand il revint à son poste, Patrick paraissait fort tranquille.
« Merci, monsieur le paymaster, dit-il : sans vous, nous perdions de la route. Voilà un coquin de moins en ce monde, n’est-il pas vrai ? Vous serez là pour expliquer au général que j’ai fait pour le mieux. »
Alors Pierre mit Patrick au courant et du passé de ce misérable, et de son véritable nom, et de son surnom. Quand il eut traduit Joli-Cœur en Pretty Heart, l’Irlandais s’écria : « C’est donc pour cela qu’il avait sur le bras un tatouage représentant un cœur. »
Ces paroles rappelèrent à Pierre un certain récit de Fanchette, encore très petite fille, à propos d’Alphonse dont le bras, disait-elle, était « peint comme un cœur de mouton ».
Aucun doute ne pouvait plus exister. Alphonse le Provençal, alias Ludovico, connaissant la langue italienne, s’était fait passer pour Italien, afin de dépister les recherches ; puis, engagé et soldat du général Jackson, il avait comploté de trahir son chef après s’être entendu avec un des croiseurs du Nord, auquel il venait de faire ce signal, cause de sa mort. Les deux hommes entrevus par Pierre au cap Henry croyaient sûrement trouver leur complice à bord du cutter.
Tout cela n’était que suppositions… mais on ne pouvait trop charger la mémoire d’Alphonse Joli-Cœur.
Cependant les étoiles pâlissaient, bientôt l’horizon s’éclaira, enfin un brillant soleil parut derrière des bouquets de chênes peu élevés qui bordaient un fleuve, et vers neuf heures on mouillait sans encombre en amont de la ville de Hampton, dans le James River, à toucher une grande chaloupe à vapeur. Désormais les précautions devenaient inutiles ; ce fut donc à ciel ouvert que des matelots de la chaloupe transportèrent à leur bord tous les objets débarqués du cutter.
La Virginie entière tenait pour la Confédération, et les habitants de Hampton acclamèrent le général Jackson, que cet enthousiasme parut laisser bien froid.
Tous les préparatifs terminés en grande hâte, le général et Pierre montèrent sur la chaloupe, où Patrick demeura jusqu’à la dernière seconde ; les yeux pleins de larmes, il suivait chaque mouvement de son général, auquel en partant il baisa la main, puis, serrant celles de Pierre, il murmura :
« Monsieur le paymaster, j’ai un triste pressentiment : je crois que je ne le verrai plus en ce monde. »
Le soir même, le général Jackson était de nouveau au milieu de ses soldats, et, muni d’un sauf-conduit bien en règle, Pierre entrait dans la ville de Richmond.
Il nous semble qu’ici on doit jeter un coup d’œil rétrospectif sur cette guerre, que nombre d’esprits clairvoyants prévoyaient depuis plus de trente ans.
Pour les uns, la scission éclata parce que le Nord était abolitionniste et le Sud esclavagiste. Pour les autres, la divergence d’intérêts des deux partis produisit seule ce terrible choc. Manufacturiers avant tout, les États du Nord voulurent protéger leurs produits, en élevant les droits de douane sur les objets qu’ils ne fabriquaient pas, tandis que les États du Sud, agriculteurs surtout, se trouvèrent lésés par des impôts onéreux et sans compensation.
Ce fut la Caroline du Sud qui sépara la première sa cause de celle de l’Union (décembre 1860). Dès lors on commença à employer un mot à peine connu auparavant, celui de sécession, littéralement : se retirer (du latin secedere).
En janvier 1861, sécession de la Floride, du Mississipi, de l’Alabama, de la Géorgie, de la Louisiane et du Texas.
Au mois d’avril suivant, le jeune Beauregard, à la tête des milices caroliniennes, bombarde et occupe le fort Sunter qui donne la clef de Charleston. Ce coup d’audace décide la sécession de la Virginie, jusque-là très hésitante, et en même temps il apporte à la Confédération son plus grand homme de guerre, Robert Lee, dont amis et ennemis admirèrent les capacités hors ligne, les vertus et, plus tard, la magnifique abnégation.
Jefferson Davis est élu président des États confédérés du Sud, et, de son côté, à la Maison Blanche de Washington, Abraham Lincoln organise la défense, d’abord au milieu d’un désordre facile à concevoir : à dater de ce moment tout espoir de solution pacifique dut être abandonné.
Bientôt la Caroline du Nord et l’Arkansas entrent aussi dans la Confédération. En même temps (mai 1861), J. Davis installe son gouvernement à Richmond, capitale de la Virginie, et Robert Lee accepte le commandement en chef des troupes virginiennes.
Alors les familles se virent cruellement divisées : des pères, des fils, des frères combattirent en même temps et dans les deux camps opposés. C’était la guerre civile avec son cortège d’horreurs.
Cependant cette guerre eut de très belles pages, d’habiles généraux et quelques superbes figures.
Au Nord : d’abord, Scott, le conquérant de Mexico, Frémont, qui, jugé inférieur à sa tâche, sut se mettre à l’écart, Kearney, un modèle de bravoure et d’honneur, amputé d’un bras, celui-là avait fait ses premières armes au service de la France ; ainsi que le maréchal de Rantzau, blessé à chaque affaire, il tombe enfin à Manassas en combattant Stonewall Jackson, et Lee renvoie à Washington les armes et le corps de son loyal ennemi.
Longtemps méconnu, Mac-Clellan, peut-être la victime des idées préconçues de Lincoln, s’épuisa en efforts stériles pendant la campagne du Potomac (juin 1862), et plus tard, mis de côté, il sut applaudir aux succès de Grant quand ce dernier eut l’honneur de terminer la lutte.
Maître d’agir sur Richmond et de suivre en partie le plan que Mac-Clellan n’avait pu faire prévaloir, Grant fut aussi merveilleusement secondé par les circonstances : il arriva à la tête des armées de l’Ouest quand les ressources de ses adversaires étaient presque épuisées et au moment où un général incapable (Pemberton) laissait prendre Vicksburg, importante place du Mississipi (juillet 1863). En jetant bas les fortifications de Vicksburg, Grant porta un coup mortel au Sud.
Après Burnside, le successeur immédiat de Mac-Clellan, il faut encore citer Meade, Hooker, Summer, Pope, Banks, Rosecrans, enfin Sheridan et Sherman, qui aidèrent Grant à terminer la guerre en Virginie et qu’on a appelés, l’un le bras gauche, l’autre le bras droit de leur chef.
Dans le Sud : le général Beauregard, l’homme des heureuses chances, Bragg, Stuart, Forester, Morgan, les deux Johnston, Price et Van Dorn, audacieux chefs de la guerre de partisans, et, dominant les autres figures, celles de l’héroïque Robert Lee et de son lieutenant Jackson.
Parmi les hommes de mer : Dupont, un chef malheureux, écrasé par l’échec de sa flotte devant Charleston, que remplaça Foote ; Farragut, autre amiral de l’Union, qui força les défenses de la Nouvelle-Orléans et s’illustra à Mobile, où son adversaire Buchanan, monté sur la frégate Tennessee, eut à se défendre durant toute une journée contre sept navires de l’Union. Blessé à la jambe comme il l’avait été au combat de Hampton Road, Buchanan était sans connaissance quand le Tennessee sans chef amena son pavillon.
Dès le commencement de la lutte, les troupes du Nord eurent généralement l’avantage aux points éloignés où les capitaines étaient laissés à leur propre initiative ; mais, à portée de recevoir les ordres de Washington, les généraux de l’Union subirent de nombreux échecs.
La campagne de 1861 fut toute au désavantage des Fédéraux. L’année suivante, l’armée du Potomac éprouva de grands revers durant la campagne dite des Sept Jours. La première invasion du Maryland par le général Lee, Washington menacé, la bataille de Fredericksburg que perdit Burnside, successeur de Mac-Clellan disgracié, tout semblait à cette époque présager un succès définitif à la Confédération.
Cependant la roue de la fortune tourne brusquement. Lee se voit contraint de suivre un plan qu’il désapprouve en entrant une seconde fois dans le Maryland, et, malgré son habile stratégie et des prodiges de valeur, il doit repasser le Potomac après le choc incertain de Gettysburg.
Les vides, de plus en plus nombreux, sont de moins en moins faciles à combler, le blocus devient presque infranchissable et la ruine s’accentue.
Vicksburg et Port-Hudson capitulent, livrant aux Fédéraux le cours du Mississipi ; les Confédérés subissent une sanglante défaite devant Chattanooga, prise par Hooker ; et, d’un autre côté, les troupes du Nord menacent la Virginie.
Le crédit est perdu, les ports sont bloqués, les marchandises ne peuvent plus sortir ; aucune denrée, aucune munition de guerre n’arrivent plus du dehors. Les choses de première nécessité vont manquer ; pas une famille qui ne soit en deuil ; les mots ruine et mort pourraient s’inscrire sur tous les édifices. Les provinces éloignées témoignent clairement leur lassitude, et Lee parle de déposer les armes. On écoute respectueusement celui dont on connaît la bravoure et l’ardent patriotisme : mais, à Richmond, J. Davis croit encore au succès final, et Lee reprend son épée qu’il ne déposera qu’à la dernière extrémité.
Alors le Sud répondit à l’appel de ses chefs par un élan magnifique, et entre la fin de l’année 1863 et le printemps de 1864 il sembla que le succès voulût récompenser le suprême effort.
La Confédération avait repris l’offensive. Dans l’Ouest, parti de Vicksburg en Louisiane pour s’établir sur l’Alabama, le général de l’Union, Banks, se vit contraint à reculer et sa cavalerie fut presque anéantie par la division de Kirby Smith[8], un élève de Stonewall Jackson. À cette date (avril 1864) la flotte fédérale semblait réservée à un désastre complet ; immobilisée par la baisse subite des eaux du Red River, cette flotte se voyait dans l’impossibilité de franchir des rapides hérissés de rochers découverts. Mais Bailey, un ingénieur de l’Union, conçut et fit exécuter un plan auquel l’escadre de l’amiral Porter dut son salut. En quelques jours avaient été édifiées une série de digues, qui, en élevant le niveau de la rivière, permirent le passage successif de presque tous les navires.
Cependant la confiance renaissait à Richmond ; par contre, le gouvernement de Washington, très effrayé, venait de concentrer tous les pouvoirs militaires entre les mains du général Grant.
Celui-ci se réservait la tâche de lutter avec Robert Lee, tandis que, par Atalanta, Sherman pénétrait en Géorgie.
De 1864 à 1865, la guerre continua avec des chances plus inégales pour le Sud, mais avec la même ardeur des deux côtés.
Dans ce pays de Virginie qui ressemble à notre Bocage, d’épais taillis favorisaient la défense comme les surprises et augmentaient l’épuisement de ces marches et de ces contremarches incessantes.
Grant subit de nombreux échecs, mais il avançait pied à pied, et, d’après plusieurs écrivains absolument véridiques, l’agonie des vaincus, en un mois seulement, coûta à ses adversaires plus de 60 000 hommes et 3 000 officiers. En une seule affaire, qu’on ne mentionne nulle part parmi les combats meurtriers de cette dernière période, 5 000 hommes restèrent sur le champ de bataille de Coal Harbour, demeuré au pouvoir des Confédérés, où ces derniers enfouirent pêle-mêle en une nuit ces morts inconnus pour la plupart, qui avaient comblé un profond ravin.
L’armée qui luttait en désespérée était à peine nourrie ; des milliers de soldats allaient au feu en haillons ou bien revêtus d’uniformes fédéraux, dépouilles des cadavres ennemis. Cependant au cœur même de l’hiver on n’entendit pas une plainte, et, remplis de confiance en leur général, qu’ils voyaient partager leurs privations jusqu’à souper de pain moisi tout sec, les soldats n’eurent pas une défaillance ; aux dernières heures de la lutte ils montrèrent autant d’ardeur et autant de patriotisme qu’aux jours des plus grands triomphes. C’est là un exemple très rare donné par une armée en déroute.
Reprenant un plan naguère abandonné, Grant se porta en deçà de Richmond et sur Petersburg. L’assaut de Petersburg dura quatre jours, effroyablement meurtriers. La ville succomba enfin, après un bombardement qu’on a comparé à celui de Sébastopol. Devenus les maîtres de la voie ferrée, les Fédéraux enserraient Richmond de trois côtés à la fois ; en s’y repliant avec ses troupes décimées, Lee ne trouva plus ni vivres ni munitions.
La capitulation s’imposait, et Grant l’offrit à son adversaire, qui se résigna, la mort dans le cœur, mais toujours impassible et digne (2 avril 1865).
Devant Sherman, Johnson signa bientôt la même convention. La guerre était donc finie, bien que quelques partisans essayassent en vain de la ranimer dans l’Ouest.
Chose peu commune après une défaite : monté sur son vieux Traveller qui avait fait toute la campagne, le général Lee ne reçut que des marques de sympathie et de respect en se rendant à Richmond prisonnier sur parole.
Ratifiées par le Congrès, les conventions préliminaires se changèrent bientôt en une paix durable loyalement acceptée et gardée. L’esclavage fut définitivement aboli, et dans le Nord le commerce et l’industrie reprirent un nouvel et magnifique essor.
Par contre, malgré la vitalité de la race, le Sud garde et gardera longtemps les cicatrices de ses plaies, dont plusieurs saignent encore. Et c’est un spectacle tout à fait extraordinaire pour les Européens, celui d’un parti vaincu qui conserve aussi peu de rancune au vainqueur.
Mais quantité d’infortunes supportées dignement, quantité de plantations et d’industries à jamais ruinées parlent au voyageur de la plus triste des guerres, de la guerre civile.
Des quatre hommes dont la personnalité domina les autres durant la guerre de Sécession, l’un, le président Abraham Lincoln, devait mourir assassiné au lendemain de la victoire.
Fait prisonnier dans le haut Mississipi où il s’était enfui, J. Davis recouvra la liberté au bout de deux ans. En 1869, Grant devint le président des États-Unis, et, à la paix, Robert Lee accepta une très humble position, celle de président d’un institut militaire de jeunes gens à Lexington (Virginie).
L’ancien général en chef des armées confédérées vécut là durant cinq années, volontairement oublié, soumis aux décrets de la Providence, essayant de soulager les victimes de la guerre. Très riche autrefois, il avait tout perdu ; cependant il n’accepta qu’un très modique traitement et il refusa une pension pour sa femme et des terres que lui offrirent spontanément des admirateurs anglais et irlandais.
Robert Lee mourut chrétiennement le 12 octobre 1870, et ses dernières paroles furent un souvenir des batailles passées.
… Dans un petit salon très simplement meublé, autour d’une table, trois personnes sont assises en buvant du thé ou du café au lait.
D’abord une dame d’un certain âge, puis un grand jeune homme dont les mains et la figure hâlées, les traits amaigris et les vêtements défraîchis témoignent de mille fatigues endurées au soleil, au vent et à la pluie.
Le troisième convive, nous le connaissons de longue date, c’est Pierre Quillebec, maintenant l’hôte de Mrs Hobard et du capitaine Henry Hobard, fils de la dernière.
En débarquant du blockade-runner, Pierre avait présenté son sauf-conduit à la sentinelle posée aux abords de l’estacade. Immédiatement introduit en ville sous la garde d’un milicien et conduit à un jeune capitaine qui l’interrogea avec bienveillance, Pierre n’hésita pas à mettre le dernier au courant de sa croisière sur l’Alabama et de sa rencontre fortuite avec le général Jackson. Aussitôt le capitaine serra vivement les deux mains de Pierre en disant :
« Monsieur ?
— Quillebec, Pierre Quillebec.
— Eh bien, monsieur Quillebec, disposez de moi : une personne recommandée par mon général peut me compter au nombre de ses amis. Apprenez-moi franchement le but de votre voyage.
— Une de mes… parentes avait suivi à Saint-Louis, en qualité d’institutrice, Mrs Hobard.
— Oh ! fit l’Américain.
— Cette dame et sa famille, accompagnées de leur institutrice…
— Ont quitté Saint-Louis depuis quelques mois. Je sais tout cela, monsieur Quillebec, car je suis le fils aîné de Mrs Hobard et je puis vous donner des nouvelles assez récentes de miss Alric, qui n’est plus l’institutrice, mais l’amie de mes sœurs.
— Des nouvelles assez récentes, dites-vous ? Miss Alric ne se trouve-t-elle donc pas à Richmond ?
— Non, monsieur Quillebec ; depuis un mois mes deux jeunes sœurs et miss Alric ont gagné l’autre côté du Rappahannoc, en face de Fredericksburg, où, par une convention acceptée des belligérants, une ambulance mixte a été établie. Plusieurs dames des deux partis y soignent indifféremment les blessés du Nord et ceux du Sud. Là je sais que miss Alric rend d’inappréciables services. Hélas ! les ambulances deviennent insuffisantes, les blessés et les malades affluent, et le nombre ne peut qu’en augmenter.
— Ne pensez-vous pas, mon capitaine, que je pourrais traverser vos lignes et le Rappahannoc afin de retrouver les ambulanciers ?
— En ce moment, j’ai le regret de vous apprendre que ce court voyage présenterait d’insurmontables difficultés, parce que, de l’autre côté du Rappahannoc, les lignes ennemies s’étendent jusqu’au Potomac. D’ailleurs depuis quinze jours, entre l’ambulance et nous, il n’existe plus de communications. Cependant une bataille paraît imminente, et une victoire des nôtres déblayerait la route. En attendant, accompagnez-moi chez ma mère, où je vous offre une très modeste, mais très cordiale hospitalité. Ma mère, la bonté même, vit très retirée maintenant : votre présence lui sera donc fort agréable. Quant à moi, je rejoindrai demain soir la division Jackson, que j’ai quittée pour reformer ici ma compagnie, décimée aux dernières affaires. »
Ayant accepté avec reconnaissance cette offre amicale, Pierre suivit le capitaine Hobard, et tous deux traversèrent Richmond dans toute sa longueur. La capitale de la Virginie offrait alors le spectacle animé commun aux villes voisines du théâtre de la guerre : caissons d’artillerie sans attelage, attelages attendant d’être harnachés, voitures brisées, provisions entassées devant les magasins, troupes de toutes les armes, etc.
Mais deux choses frappèrent surtout Pierre, habitué au mouvement comme au verbe élevé de ses compatriotes, et qui se rappelait aussi les brillants uniformes des soldats français, brillants quand même au retour des campagnes de Crimée et d’Italie.
Dans les rues de Richmond, devant les casernes, les soldats comme les officiers parlaient le moins possible, sans jamais élever la voix, puis soldats et officiers portaient des vêtements d’un drap brun et grossier, de même qualité pour tous. Les insignes des premiers étaient aussi très peu voyants. En rompant un assez long silence, le capitaine Hobard dit à Pierre :
« Ces uniformes vous étonnent, n’est-il pas vrai ? Ils nous ont valu le nom de gray-backs (dos gris) chez nos adversaires. Eh bien, n’en a pas qui veut : beaucoup des nôtres s’en vont avec des habits fédéraux, et les Texiens sont partis se battre vaillamment, drapés de véritables guenilles. Mais nous marchons pleins de foi en la justice de notre cause. Chacun offre ce qu’il possède : les hommes leur argent, les femmes leurs bijoux. Personne ne recule, aucun sacrifice ne coûte et ne coûtera. »
Pierre admirait, en écoutant son guide, comme la physionomie de celui-ci, naguère impassible, se transformait, tandis que ses yeux gris clair brillaient subitement.
Mrs Hobard reçut parfaitement l’hôte que lui amenait son fils, et le lendemain, en partageant le premier déjeuner du matin, tous trois causaient amicalement ensemble.
Restée indolente et créole dans le sens qu’on donne généralement à ce mot, la pauvre dame ne comprenait rien à la guerre, qu’elle déplorait amèrement, et, sans se réjouir des avantages d’aucun parti, elle versait des larmes abondantes à toutes les défaites des gens du Nord et des confédérés du Sud.
Dans un mauvais français qu’elle s’obstinait à écorcher, quoique son fils l’eût informée que Pierre comprenait très bien la langue anglaise, Mrs Hobard avait dit au dernier :
« Je pleure tous les larmes de mon intérieur, et, ce fatal guerre il tuera moa, monsieur Quillebec, parce que mes deux fils et le mari de mon fille ils étaient combattants de l’Union, et pouis ce fils-là (désignant Henry) et deux jeunes frères de lui, ils sont entrés dans le Confédération, et pouis Zabey, et pouis Elianor, ils n’ont pas voulu demeurer ici ; mais les voilà au milieu des troupes et dans un ambioulance ; jamais ils ne consentaient d’écouter moa qui leur répétais : « Demeurez ici ». Alors j’ai prié miss Alric et je lui ai dit : « Ma chère, accompagnez ces jeunes personnes ; si vous allez avec eux, je serai très rassiourée ». Et miss Alric, il m’a entendue et il est partie. Ainsi je souis un peu tranquille d’avoir procuré une protecteur à mes filles.
— Quel âge ont ces demoiselles ? demanda Pierre.
— Dix-huit et quinze ans, » répliqua Henry, et il ajouta, en souriant de la surprise qu’exprimait la physionomie de son hôte : « Vous vous étonnez que miss Alric ait été jugée capable de protéger deux autres jeunes filles à peine ses cadettes ; aussi bien celles-ci n’ont-elles rien à redouter, mais les Européens comprennent difficilement nos usages. »
Sans vouloir entrer en discussion avec le capitaine, Pierre n’en réservait pas moins son opinion, et il éprouvait une véritable angoisse à la pensée de savoir Fanchette seule pour ainsi dire et étrangère au milieu d’un pays bouleversé.
Le déjeuner s’acheva, et Pierre fut épouvanté, comme autrefois Fanchette, de la quantité de café au lait que pouvait contenir l’estomac de Mrs Hobard. Ensuite celle-ci s’installa dans une rocking-chair où, en se balançant, elle ferma bientôt les yeux. Alors le capitaine dit à son hôte :
« Monsieur Quillebec, voulez-vous m’accompagner dans ma chambre, où je vous offrirai un cigare pendant que je terminerai mes préparatifs de départ ? Après le dîner, c’est-à-dire vers une heure de l’après-midi, je ferai mes adieux à ma mère, à vous et à Richmond.
— Merci, capitaine, je ne fume pas, mais je vous suivrai volontiers en vous priant de me parler des derniers événements, que j’ignore en grande partie, puis de votre général. Celui-ci m’a vivement intéressé ; je voudrais mieux connaître sa vie, son passé et la part qu’il a déjà prise à la lutte.
— Mon cher monsieur Quillebec, si je vous entretiens de la guerre et de ses causes, je ne vous promets nullement d’être impartial.
— Très bien, je ferai mes réserves mentales.
— Quant au général Jackson ou Stonewall, comme nous l’appelons, malgré son apparence plus que modeste et ses distractions devenues proverbiales, c’est un héros, un véritable héros de Plutarque. »
De nouveau illuminée en énumérant les qualités de son chef, la physionomie de Henry Hobard respirait le plus vif enthousiasme. Ensuite, Pierre demeura sous le charme et suspendu aux lèvres du jeune capitaine.



« Notre général a foi en la bonté de sa cause et en une mission providentielle, mais sans le moindre orgueil. D’ailleurs sa puissante originalité en fait un être à part, comme son mépris absolu du danger, sa vie privée irréprochable et cette impersonnalité qui, empêchant toute susceptibilité chez ses officiers, donne au chef un empire absolu sur ses troupes. Quoiqu’il eût brillamment entamé sa carrière au Mexique sous le général Scott, bientôt fatigué du métier des armes, au commencement de la guerre Thomas Jackson était professeur de mathématiques à l’institut militaire de Lexington, où ses élèves ridiculisaient ses manies et entre eux l’appelaient « Old Tom ». Il est mauvais cavalier, il porte très mal l’uniforme : eh bien, loin de songer à sourire de leur général, les soldats le regardent maintenant avec un profond respect, lorsqu’au milieu de la bataille ils l’aperçoivent priant, les yeux levés au ciel. Enfin nous croyons en lui, et nous le suivons aveuglément, car c’est un Cromwell sincère et sans la moindre ambition.
« Au mois de juillet 1861, en rendant compte de la bataille de Bull-Run, Lee gratifia son lieutenant du nom qui depuis précède toujours celui de Jackson. « Modifiant les ordres donnés, courant au canon à la tête de sa brigade décimée, il resta là impassible comme un mur de pierre (Stonewall), et il arrêta l’armée ennemie au moment où son chef Mac-Donell croyait la victoire assurée. »
« L’année dernière, quand notre Confédération semblait à la veille de succomber, quand les meilleures troupes de l’Union commandées par Mac-Clellan étaient entrées en Virginie, pour investir Yorktown, et une fois le cuirassé le Merimac incendié par la faute de son commandant, lorsque le James River paraissait ouvert aux flottes de l’Union, et la capitale de la Virginie à la veille d’être prise, alors les batteries du fort Darling arrêtèrent cette flotte à douze milles de Richmond, et, treize jours après, les Fédéraux levaient le siège de Yorktown avant même de donner l’assaut.
« Alors aussi, Lee et ses lieutenants Jackson et Johnston firent réellement des prodiges. À cette époque, Stonewall parut avoir le don d’ubiquité : il se joua au milieu des armées ennemies, changeant aussi parfois et de lui-même telle ou telle partie des plans du commandant en chef, qui, d’ailleurs, accordait toute initiative à ses deux lieutenants.
« D’avril à juin 1862, Jackson parcourt deux fois dans toute sa longueur la vallée de la Shenandoah. À la bataille de Gaine’s Mill, on le croit hors de portée, et son arrivée subite nous donne la victoire.
« Durant la campagne des Sept Jours, il mène la colonne de droite contre l’armée du Potomac. Plus tard, quand Pope menace la Virginie, il repousse Banks à Cedar Mountain et fait sa jonction avec Lee derrière le Rappahannoc. Quinze jours après, sa marche hardie, imprévue, sur Manassas détermine la retraite des Fédéraux. Au cours de la poursuite, il forme l’aile marchante. Les troupes fédérales sont mal commandées, mais supérieures en nombre ; Jackson joue de l’intimidation comme un diplomate consommé et l’ennemi demande à capituler.
« Le canon tonnait encore lorsque je fus envoyé par le général Hill pour soumettre à Jackson les propositions du parlementaire fédéral.
« Depuis trois jours le général ne s’était pas couché ; je le trouvai endormi au pied d’un arbre, cependant aux alentours le bruit des décharges d’artillerie, répétées par l’écho, eussent pu réveiller un mort.
« Mon général, lui criai-je en le touchant à l’épaule, mon général, quels sont les termes de la capitulation que vous accorderiez ?
« — Sans condition », répondit le général. Et il retomba dans un sommeil de plomb.
« Trois heures plus tard il était de nouveau en route. À l’Antiétan, placé au point faible de la ligne, il tint à outrance pendant la matinée en infligeant à l’ennemi des pertes énormes. Sa division couvrit encore la retraite jugée nécessaire par le commandant en chef, et tout en rétrogradant il détruisit trente milles du chemin de fer de Baltimore-Ohio.
« Le dernier grand fait d’armes des Virginiens, c’est, en décembre dernier, la bataille de Fredericksburg, où les troupes ennemies étaient menées par Burnside, le successeur de Mac-Clellan disgracié. Burnside croyait pouvoir établir ses quartiers d’hiver à Fredericksburg et il traversa le Rappahannoc sans être inquiété. Mais à quelque distante Lee suivait tous les mouvements de son adversaire, contre lequel il envoya Long Street et un corps d’armée d’environ 50 000 hommes ; les Fédéraux en avaient 10 0000 en ligne.
« Sur les hauteurs, Jackson était établi avec son artillerie. Six charges plus désespérées les unes que les autres tentées par les troupes fédérales vinrent se briser contre nos crêtes hérissées de canons. De part et d’autre, depuis le commencement de la guerre, jamais la défense et l’attaque ne se montrèrent aussi furieuses : 12 000 hommes périrent dans l’armée de Burnside, et, profitant d’une nuit de tempête, ce dernier repassa le Rappahannoc.
« Ensuite l’hiver, la neige, le dégel et des océans de boue empêchèrent tout mouvement de part et d’autre. Mais les opérations vont bientôt recommencer, et Stonewall nous conduira encore à la victoire. Nous le verrons de nouveau transfiguré, grandi, ses yeux lançant des éclairs, commander à la mitraille et s’exposer le premier afin d’entraîner les troupes hésitantes. Ah ! monsieur Quillebec, que n’étiez-vous présent sur les sommets de Fredericksburg, alors que deux mers humaines en une houle immense se heurtaient l’une contre l’autre, au milieu des éléments déchaînés et sous des pluies d’obus ! C’était horrible, mais pour rien au monde je ne voudrais pas avoir manqué ce spectacle gigantesque. »
Électrisé aussi et monté au même diapason que le narrateur, Pierre s’écria lorsque son hôte eut cessé de parler :
« Mon capitaine, voulez-vous m’emmener ? Croyez-vous que votre général accepterait un volontaire ? Prendre part à une vraie bataille a été le rêve de toute ma vie… »
Le jour même, Henry Hobard faisait remplir à son hôte les formalités nécessaires à un engagement de six mois, et les deux jeunes gens avec une compagnie d’artillerie montaient en wagon. Une locomotive du chemin de fer de la Caroline au Potomac conduisait cette compagnie au camp retranché où la division Jackson bivouaquait depuis une semaine sous Fredericksburg.
Présenté au général, revêtu de l’uniforme gris qu’il s’était procuré non sans peine, Pierre Quillebec fut très bien accueilli, et, après lui avoir vigoureusement serré les mains, Jackson ajouta :
« Monsieur Quillebec, je savais que nous nous reverrions et que la Providence vous appellerait aussi. Capitaine Hobard, M. Quillebec demeurera attaché à mon état-major comme simple volontaire ; en cette qualité, veuillez le présenter de ma part au colonel Marshall. »
Chacun reçut très cordialement le jeune Français, et le soir même, par un temps idéal, en parcourant le camp qu’illuminaient les rayons d’un grand soleil rouge prêt à disparaître, Pierre éprouvait un apaisement et un bien-être profonds. Ce désir longtemps caressé, étouffé longtemps, il allait enfin le réaliser ; il allait être l’un des acteurs d’une grande guerre. Et il se disait en donnant un souvenir à la famille :
« Quand je reviendrai au manoir, ma mère frémira, mais mon père m’approuvera ; car, au fond, il a toujours regretté son ancien métier, j’en suis certain. De son côté, Fanchette ne pourra me blâmer, elle qui sait combien j’ai souffert. »
D’ailleurs pas un doute sur la bonté de cette cause à laquelle il venait de s’offrir ou à propos de ce retour que les balles pouvaient à jamais empêcher.
Pierre marcha jusqu’à la nuit en arrière des retranchements, et toute sa vie il se souviendra de cette soirée magnifique où le silence était seulement troublé par les voix des grand’gardes se répondant les unes aux autres, tandis que dans l’air très pur l’écho répétait et prolongeait les phrases convenues.
L’obscurité envahissait les environs ; cependant des lumières brillaient du côté du camp, et Pierre crut qu’il lui serait facile de s’orienter sans demander sa route. Mais en contournant une fondrière, il rencontra un épais taillis, puis il descendit une pente assez abrupte qui le conduisit tout droit à la rivière. Grossies par les pluies récemment tombées, les eaux du Rappahannoc coulaient rapidement, et leur bruit couvrait les voix des sentinelles avancées.
La nuit s’était faite, une nuit étoilée mais sans lune. Pierre ne pouvait donc regarder l’heure à sa montre, et, jugeant qu’il devait être assez tard, il s’impatientait de s’être aussi sottement égaré. Comme il marchait de plus en plus vite, son pied heurta un corps étranger ; aussitôt, perdant l’équilibre, il tomba sur quelque chose qui remua et jura effroyablement en français.
Très vite debout, Pierre avança les mains, pour n’embrasser que le vide, et en cherchant à saisir celui qui avait causé sa chute, il entendit, déjà éloigné, un bruit de pas et de branches froissées.
Enfin une patrouille traversa le chemin voisin du fourré. Après avoir donné les explications satisfaisantes au sergent de tête, Pierre suivit la petite troupe, et bientôt il arriva au milieu du quartier général, sous la tente de Henry Hobard.
En l’apercevant, le capitaine s’écria : « Que faisiez-vous ? Je vous ai demandé depuis deux heures à tous les échos du camp afin de vous faire partager mon souper. Ne vous rappeliez-vous point mon invitation ?
— Si fait, capitaine Hobard, et je vous prie d’agréer mes excuses : je me suis égaré, et sans une patrouille enfin rencontrée, je serais encore au milieu d’un labyrinthe qui ressemble à celui de la Fable…
— Je ne m’étonne nullement, une fois parvenu aux abords de la rivière, que vous n’ayez plus su vous orienter, car ces fourrés de vieux chênes rabougris coupés de nombreux ravins trompent l’œil des plus exercés… Allons, à table. »
Les deux jeunes gens mangèrent bientôt de bon appétit un très médiocre repas composé de soupe au lard et de bœuf fumé, arrosé d’eau pure.
Ils parlèrent de la guerre, de l’attaque prochaine, des plans qu’on prêtait aux ennemis… de la part que prendrait le général Jackson aux premières affaires… Puis le capitaine interrogea son hôte au sujet de sa croisière sur l’Alabama, et de la rencontre fortuite de Jackson. Patrick et l’aventure du cap Henry, enfin l’histoire de la traversée jusqu’à Hampton avec l’épisode d’Alphonse Joli-Cœur, intéressèrent vivement le jeune Américain.
Ensuite Pierre ajouta : « Figurez-vous que tout à l’heure j’ai cru reconnaître, non pas Alphonse, mais sa voix poussant une imprécation semblable à celle que j’entendis très distinctement lorsque Patrick lança le coquin dans l’éternité.
— Pas possible !
— Non, en vérité, car près du cutter il n’y avait alors aucun bâtiment, et le navire auquel le traître faisait un signal devait se trouver hors d’atteinte des meilleurs nageurs ; d’ailleurs les requins fourmillent dans la baie, à ce que dit Patrick.
— Fourmillent, c’est trop dire : les Irlandais exagèrent sans cesse ; pourtant on en rencontre et le faux Italien était sans doute habillé, par conséquent incapable de nager longtemps.
— Oui, et il portait aussi d’énormes bottes que j’avais remarquées.
— Vous vous serez trompé quant à la voix de tout à l’heure.
— Évidemment ; cependant n’est-il pas étrange que l’homme heurté par moi ait juré en français ?
— Des Français combattent avec nous comme avec les Fédéraux depuis le commencement des hostilités ; mais, pour se cacher comme il faisait, cet individu, quel qu’il soit, devait obéir à un mobile coupable. J’avertirai donc l’officier chargé de la police du camp. Au revoir. Quand nous ne serons pas en service, nous abandonnerons le mot monsieur. Y consentez-vous, Quillebec ?
— Certes, Hobard, à demain. »
Le lendemain et les jours suivants, Pierre ne quitta guère son livre de théorie ou bien un capitaine instructeur. Au bout de la semaine, le dernier se déclara satisfait du volontaire français, qui fut tout de suite incorporé à l’état-major du général Jackson, dans une compagnie d’éclaireurs renommée pour ses coups d’audace aux derniers combats et notamment à l’Antiétan. Là, elle avait tenu deux heures sous un feu enragé, afin de masquer un mouvement tournant du général. Il est vrai que, partis 300, les hommes de cette compagnie étaient revenus 150, et, sur ceux-là, la moitié à peine exempts de blessures graves. Un jeune Virginien, le major Little, commandait ces éclaireurs.
Le dimanche 15 avril, Pierre éprouva un grand étonnement parce qu’il voyait le jour du Seigneur strictement gardé au milieu de cette armée, à la veille de livrer bataille. Repos absolu, aucun mouvement de troupes, aliments froids, nuls feux allumés, sermons aux quatre coins du camp prêchés par des ministres presbytériens.
Quantité de soldats écoutaient les prédicateurs avec le plus profond recueillement ; d’autres, demeurés à l’écart, lisaient la Bible. Jamais Pierre ne se serait imaginé chose pareille ; il n’était cependant pas au bout de sa surprise. Bientôt il rencontra Hobard qui lui dit :
« Accompagnez-moi et vous apercevrez un autre prédicateur ; ensuite, si cela vous convient, nous entendrons la messe d’un prêtre irlandais, célébrée dans une ferme au bord du Rappahannoc. »
Les deux jeunes gens marchèrent pendant un quart d’heure environ, puis ils gravirent un petit monticule ; après s’être orienté, Henry Hobard tendit une longue-vue à son compagnon, et désignant un point distant d’environ trois cents mètres :
« Là, fit-il, que voyez-vous ? »
Après avoir regardé, Pierre répliqua : « Le général Jackson, debout sur une estrade, est entouré d’une assistance nombreuse.
— Que vous semble faire le général ?
— Des gestes comme s’il prononçait un discours ?
— Non pas un discours, mais un sermon. Stonewall remplace ce matin un ministre presbytérien subitement indisposé ; d’ailleurs ce n’est pas la première fois que le général fait office de prédicateur.
— Et aucun soldat, aucun officier ne juge cela bizarre ?
— Au contraire, les sermons du général sont goûtés, commentés, mais jamais ridiculisés. La crainte du ridicule est une maladie dont nous sommes exempts.
— Vous êtes patriote, Hobard ?
— Oui, j’aime et admire mon pays par-dessus tout et en tout.
— Même dans sa guerre civile, Hobard ? »
Sans répondre à cette trop juste question, le capitaine entraîna son ami sur la lisière du camp et devant une longue muraille.
Henry tira une sonnette, une porte s’ouvrit immédiatement et se referma tout de suite. En pénétrant dans une vaste cour, les nouveaux venus durent s’arrêter, parce que, devant eux, se trouvait une très nombreuse assemblée, pressée à ne pouvoir faire un mouvement. À l’extrémité de la cour, sur un ancien perron de pierres moussues, un autel était dressé, devant lequel un vieux prêtre célébrait la messe, que servaient deux jeunes officiers en uniforme.
Après la messe l’assistance entière entonna le Magnificat, et ensuite le Tantum ergo au moment où l’officiant allait donner la bénédiction aux fidèles.
Tous ces soldats, tous ces officiers aux visages hâlés, tête nue et chantant, puis, sur le perron, en pleine lumière, le vieux prêtre comme baigné dans un chaud rayon de soleil qui entourait ses longs cheveux blancs d’une sorte d’auréole, cette belle matinée de mai, le contraste saisissant entre hier et le camp plein du bruit de la guerre, prêt à être levé pour une bataille, et aujourd’hui avec l’armée entière recueillie dans un élan religieux… tout cela formait bien un inoubliable spectacle : Hobard avait eu raison, la surprise était grande, grande aussi l’émotion.
En sortant des premiers, puisqu’ils se trouvaient près de la porte d’entrée, les deux jeunes gens s’assirent sur un talus pour regarder défiler les assistants. De temps en temps Hobard envoyait un sourire ou faisait un geste amical à quelques-uns ; à d’autres il présentait « M. Quillebec, my friend ». Tout à coup ce dernier cria : « Patrick ! »
Alors quatre hommes d’une taille très élevée se retournèrent brusquement, et, les mains tendues, serrant à les briser celles de Pierre, le pilote, car c’était bien lui, parla ainsi tant qu’il eut d’haleine :
« Ah ! monsieur le paymaster, que je suis donc content, quelle joie de vous retrouver, et sous le même drapeau ! Je suis enrôlé aussi, monsieur le paymaster, et voilà mes trois fils, Dunstan, Rue et John, également enrôlés depuis deux ans, je l’ai appris l’autre jour après vous avoir quitté à Hampton ; mais en même temps j’ai appris que les deux aînés étaient morts à Corinth, bravement, comme de vrais Irlandais, la face regardant l’ennemi, Dieu ait leur âme ! Et une nouvelle terrible, monsieur le paymaster, c’est que les deux plus jeunes se battent avec les gens de New-York ; alors, pour compenser leur trahison, je me suis présenté, Jo gardera le cutter. En arrivant au camp de mon général, j’ai signé un engagement. Vous comprenez, monsieur le paymaster, je devais cela à mon pays d’adoption trahi par mes cadets. »
Enfin, à bout de respiration, Patrick s’arrêta. Et, non sans rire, Pierre présenta le pilote à son ami, en lui donnant aussi quelques explications.
Malgré ses joues creuses et son nez rouge, Patrick était une solide recrue. Quant à ses fils, on ne pouvait imaginer trois plus fiers gaillards : hauts de six pieds, carrés à proportion, ils avaient les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux d’un blond très pâle et le même sourire un peu niais qui découvrait des dents de jeunes loups.
Le capitaine Hobard souhaita bonne chance aux quatre soldats, puis on se sépara ; mais, demeuré en arrière, Pierre échangea encore quelques paroles avec le pilote.
Celui-ci disait : « Ah ! monsieur le paymaster, vous me garderez toujours le secret, n’est-ce pas ? S’il savait que le vieux Patrick boit… parfois… le général me mépriserait.
— Soyez tranquille, vous avez déjà ma promesse. D’ailleurs je n’ai guère l’occasion de causer avec notre général.
— Merci, monsieur le paymaster, vous l’avez sans doute vu ; moi, cela m’a été impossible, et je voudrais lui parler encore une fois, car j’ai un pressentiment, voyez-vous, monsieur le paymaster.
— Sottises que les pressentiments… Allons, adieu, Patrick, et mes compliments sur vos fils, de fiers soldats, savez-vous ?
— Tous les sept étaient pareils. Et dire que deux sont des traîtres ! » ajouta l’Irlandais dont les yeux s’humectèrent.
En rejoignant son compagnon, Pierre, non sans quelque raison, pensait qu’un petit verre, plusieurs même n’étaient pas étrangers à ce subit attendrissement de l’incorrigible Patrick.
* * *
À la fin d’avril 1863, les belligérants campaient encore aux environs du Rappahannoc : Lee, sur la rive droite, et Hooker, avec l’armée fédérale, sur la rive gauche du fleuve.
Dupont avait récemment attaqué le fort Sunter, d’autres ennemis menaçaient le sud de Richmond, la Caroline et le Tennessee.
Dupont échoua, comme on sait ; mais la position n’en semblait pas moins très précaire pour le Sud.
Obligé de renforcer les troupes de Beauregard, dans la Caroline, à la tête de cinquante mille hommes, avec les généraux Jackson, Hill et Stuart, sous ses ordres, Lee témoigna d’un calme magnifique ; cependant il n’ignorait pas que l’ennemi disposait de forces trois fois plus nombreuses. Il attendit d’abord, afin de deviner le plan de ses adversaires ; ensuite il devait agir avec une foudroyante rapidité.
Le 2 mai, au matin, debout devant sa tente, dressée sur un petit monticule, le général Lee considérait ses soldats rangés en bataille dont les armes étincelaient sous les rayons du soleil levant. Échelonnées avec art, les troupes paraissaient beaucoup plus nombreuses qu’elles ne l’étaient en réalité.
La mise du général en chef, d’une simplicité puritaine, était toujours également correcte et soignée. Alors âgé de cinquante-six ans, et malgré une chevelure presque blanche, Lee paraissait plus jeune à cause de son teint uni et de ses magnifiques yeux noirs qui éclairaient un visage noble et fier. Deux ans de campagne et de fatigues inouïes n’avaient pas encore laissé de traces ineffaçables chez celui qui fut, dans sa jeunesse, l’un des plus élégants cavaliers de la Virginie. D’ailleurs, et jusqu’à la fin de sa vie, Lee conserva la souplesse de sa taille, grâce, sans doute, à une grande activité physique et à une extrême sobriété.
De nombreux messagers arrivaient et quantité d’officiers allaient et venaient sur l’étroite plate-forme.
Un capitaine s’approcha à son tour et en saluant : « Mon général, dit-il, un transfuge et un aide de camp du général Jackson.
— Faites approcher le dernier d’abord, l’autre ensuite. »
Un jeune homme gravit bientôt le talus et il tendit respectueusement un papier maculé de sang au général en chef ; celui-ci déchiffra avec quelque peine les lignes écrites sur le papier, puis, après avoir un instant considéré le messager :
« Expliquez-vous, monsieur, dit-il, et nommez-vous.
— Mon général, je me nomme Pierre Quillebec, je suis Français et récemment engagé.
— Déjà officier et aide de camp de Jackson ?
— Non point officier, mon général, et non plus aide de camp, mais simple volontaire attaché à l’état-major du général Jackson qui vous expédia, il y a environ deux heures, un capitaine chargé d’une lettre. Le capitaine, dont j’ignore le nom, partit escorté d’une vingtaine de cavaliers géorgiens. Un homme manqua à l’appel que je remplaçai à la dernière minute.
« Nous galopions sur la lisière d’épais taillis coupés de profonds ravins lorsque nous fûmes enveloppés par un régiment d’infanterie ennemi. Malgré une défense désespérée, plusieurs des nôtres ayant été tués ou démontés, il fallut nous rendre. Pendant qu’on nous désarmait, sans être aperçu des soldats fédéraux, le capitaine géorgien me tendit la missive de notre général en murmurant : « Je suis grièvement blessé, prenez ceci, tâchez de vous échapper, sinon détruisez le papier ». Le capitaine tomba et je fus entraîné derrière un major ennemi. Ce major, horriblement gras, montait fort mal un cheval superbe, alors j’imaginai que sauter en croupe, précipiter le cavalier à terre et me sauver bride abattue, en culbutant les fantassins, ne serait pas tenter l’impossible. La chose a réussi, mon général, puisque me voici à vos ordres.
— Un véritable coup de main français, monsieur, dont je vous félicite. Restez à portée, jusqu’à ce que je dispose de vous. »
Pierre fut emmené par un jeune officier à l’extrémité de la plate-forme, et escorté par des soldats ; le transfuge, dont il a déjà été question, gravit à son tour le talus.
« Oh ! fit Pierre, qui n’en croyait pas le témoignage de ses yeux. Oh ! Patrick, est-ce possible ?
— Vous connaissez cet homme ? dit le jeune officier.
— Oui, si une ressemblance étrange ne m’abuse pas. »
Cependant le général en chef et le nouveau venu causaient à voix basse. Le dernier paraissait s’expliquer avec force gestes et un flot de paroles, lorsque tout à coup, en se retournant, il aperçut Pierre et s’écria :
« Si je ne suis point un fidèle serviteur de la cause, M. le paymaster pourra me démasquer, lui il me connaît et connaît ma loyauté.
— Qui appelez-vous ainsi ? demanda le général en suivant des yeux le geste de Patrick.
— Ce jeune homme que vous voyez ; interrogez-le au nom de tous les saints d’Irlande, et ne négligez pas mes avis, mon général. »
À ces dernières paroles le front de Lee s’était rembruni, et s’adressant à Pierre :
« Approchez, dit-il, et expliquez-vous. Pourquoi ce transfuge vous appelle-t-il paymaster ?
— Un transfuge, s’écria Patrick, qu’est cela ?
— C’est, reprit un officier, un déserteur ou plutôt un traître à sa cause, qu’il vend à l’ennemi.
— Saints d’Irlande, un traître ! Monsieur le paymaster, moi un traître, moi un déserteur ! mais je n’ai jamais servi qu’une cause et je mourrai pour elle : depuis longtemps des voix me le disent. »
Alors, en aussi peu de mots que possible, Pierre informa le général Lee de ce qui devait éclairer sa religion au sujet de Patrick, de ses excentricités et de l’origine de la dénomination de paymaster dont l’Irlandais s’obstinait à l’affubler.
Le récit achevé, un franc sourire éclaira la physionomie du général, et les jeunes officiers qui se trouvaient à portée éclatèrent de rire. Puis s’adressant à un colonel, son aide de camp :
« Colonel Ewell, reprit Lee, cet homme en qui nous devons, paraît-il, ajouter confiance, affirme avoir assisté, la nuit dernière, à un conciliabule tenu entre deux généraux. L’un, pense-t-il, était Hooker et l’autre Howard, auquel le premier disait : « La position est extrêmement périlleuse, car durant toute la journée on a entendu le bruit des caissons roulant sur la droite extrême de l’armée fédérale ; avec notre cavalerie campée au loin, une attaque imprévue deviendrait la déroute, et… »
Narguant la discipline et le savoir-vivre, Patrick interrompit le général en s’écriant :
« Oui, sur mon âme, il parla ainsi, et son chef lui répondit en se moquant : « Vous rêvez ! ce bruit, c’étaient les Confédérés qui reculaient en toute hâte ; ils veulent nous échapper parce qu’ils ont peur, nous sachant deux fois plus nombreux qu’eux-mêmes ; mais nous anéantirons leur armée, presque sans gloire d’ailleurs : elle sera prisonnière avant de pouvoir rentrer en ligne. Il faut seulement…
— Je n’en ai pas écouté davantage, car je voyais qu’en montant, la lune menaçait d’éclairer la place où je me tenais caché. Sans être aperçu, en m’orientant je me suis glissé au travers des brousses jusqu’à vos avant-postes, mon général, pour vous avertir sans perdre de temps… Moi, un transfuge, un traître ! Ah ! saints d’Irlande !…
— Ne gesticulez pas ainsi, reprit le colonel Ewell, mais expliquez-nous par quel hasard vous vous trouviez à même d’entendre la conversation de deux généraux au milieu d’un camp ennemi : plusieurs renseignements corroborent les vôtres ; pourtant rien ne nous dit que vous ne soyez pas un espion. »
Roulant ses grands veux bleus, grimaçant et souriant d’un air confus, Patrick répondit, mais en s’adressant à Pierre : « Ah ! monsieur le paymaster, je vois que nos péchés sont toujours découverts et qu’il ne me reste qu’à les avouer… Eh bien, durant une marche, hier soir, il faisait très chaud, et sachant que je possédais quelque argent, un maudit cantinier écossais qui accompagne l’armée me vendit trop… trop… un peu… enfin des liqueurs ; j’en bus sans méfiance… puis mes jambes tremblèrent, et bientôt refusèrent de me porter. Les autres soldats, comme mes fils, avaient bu aussi, mais ils sont jeunes et ils marchèrent derrière leur compagnie, tandis que je tombai endormi sous un arbre. Bientôt réveillé, je compris ma faute et, en essayant de trouver la piste, je m’égarai complètement. Enfin j’aperçus des feux et j’entendis des voix… Nos soldats, pensai-je… Bien au contraire, c’était le bivouac des avant-postes ennemis, je le découvris avant de m’être trahi. Toujours cherchant ma route, j’atteignis les abords d’une petite clairière, où, à la clarté de la lune, je vis deux hommes que j’écoutai… Voilà l’entière vérité, monsieur le paymaster, et si je mens, je veux perdre ma part de paradis… Et vous ne direz pas à mon général que j’ai encore un peu bu… il me mépriserait, mon général… »
Tandis que cette naïve confession amusait les jeunes officiers présents, Lee disait au colonel Ewell :
« Plus de doute possible, n’hésitons plus. Dans sa missive apportée par le volontaire français, Jackson demande la liberté d’attaque. Jackson peut attaquer avec la cavalerie et l’artillerie, nous-mêmes ouvrirons le feu. »
Un quart d’heure après, Pierre, l’Irlandais et une dizaine de cavaliers galopaient à fond de train derrière un officier d’ordonnance qui emportait une dépêche adressée à Jackson alors campé, inaperçu de l’ennemi, à une faible distance du 11e corps fédéral. Commandées par le général Howard, les troupes de ce 11e corps d’armée se trouvaient, pour ainsi dire, noyées dans un océan de verdure.
À six heures du soir, les soldats fédéraux préparaient le souper, les chevaux étaient entravés, les armes en faisceaux, des chants et des rires se répondaient d’un bivouac à l’autre… Tout à coup un bruit étrange dont on ne comprend pas l’origine ; le bruit devient un roulement, puis la fusillade éclate aux avant-postes… Des officiers se précipitent, ils crient des ordres qu’on n’entend pas… Et, appuyés par l’artillerie, les vétérans de Stonewall paraissent surgir de tous les points à la fois. Les hommes, surpris, se débandent, quelques bataillons s’arrêtent pourtant ; mais Jackson lui-même arrive culbutant tout sur son passage ; il va atteindre le quartier général ennemi. Les arbres résineux de la forêt ont pris feu, on se bat à la lueur de l’incendie. Cependant quelques régiments bien commandés parviennent à arrêter l’avant-garde sudiste. « En avant ! crie Jackson au général Hill, en avant ! » et il pousse son cheval sur le front de ses troupes.
Les troupes prennent un nouvel élan ; mais, violemment éperonné, le cheval de Jackson paraît voler. Devançant bientôt le gros de ses soldats, le général galope toujours, accompagné seulement de quelques officiers et d’une poignée d’hommes. Pierre se trouve parmi les derniers, et il distingue des bataillons ennemis en position de cribler Stonewall, dont la silhouette se détachait violemment éclairée par les flammes rouges des arbres incandescents.
Un officier s’écrie, la main sur le cou du cheval de Jackson : « Mon général, au nom du ciel, ménagez une vie précieuse : c’est votre devoir, mon général. »
Jackson écoute, tourne bride et répond en souriant : « Vous avez raison, Hobard, revenons sur nos positions ; cependant la victoire est à nous : demain, grâce au Seigneur, elle sera magnifique et décisive. Par ce ravin, nous abrégerons. »
Au galop, le peloton descend les pentes abruptes du ravin ; le fond en est plongé dans l’obscurité, mais on entend le murmure d’un ruisseau. Jackson demande un peu d’eau, qu’un soldat lui apporte dans son képi.
Le général boit, et en rendant le képi : « Merci, dit-il de sa belle voix chaude et vibrante, merci, je ne puis distinguer vos traits, qui êtes-vous ?
— Pierre Quillebec, mon général.
— Merci donc, Pierre Quillebec, je vous retrouve avec plaisir. En avant… Ah !… »
Là-haut, sur les crêtes du ravin, que les flammes mettaient en lumière, des canons de fusil avaient soudainement brillé, puis un coup de feu isolé était parti, précédant de quelques secondes une volée de balles. Aussitôt, répondant à l’exclamation du général, un officier crie : « Ce sont les nôtres, les Caroliniens ». Et il gravit bride abattue la pente opposée où, déployé en tirailleurs et croyant à une surprise de l’ennemi, un régiment de la Caroline du Nord tirait sur son général.
La fusillade continuait toujours, et, avant d’atteindre le plateau, l’officier roulait au fond du ravin, blessé à mort ; d’autres suivirent qui eurent le même sort. Enfin Pierre arriva vivant, et il put se faire entendre.
Les auteurs de la fatale méprise allaient accourir, mais en arrière une nouvelle fusillade arrêta leur élan. Cette fois c’était une colonne fédérale, à laquelle il fallut riposter.
Cependant une cinquantaine de soldats et quelques officiers entouraient un brancard improvisé sur lequel le général Jackson était emporté mourant au milieu du fracas de l’artillerie, dont les décharges parurent saluer le dernier succès de Stonewall.
Le sinistre cortège s’avançait lentement. Encore atteint par deux boulets, il traversa, diminué de moitié, les positions des Confédérés. Enfin le bruit de la mitraille s’éloigna et des soldats s’inquiétèrent en reconnaissant deux aides de camp de leur général…
« Qui est blessé ? crièrent plusieurs.
— Ne dites pas que c’est moi, mais… un officier », murmura Jackson d’une voix presque éteinte.
Des torches brillaient çà et là : l’une d’elles éclaira la pâle et noble figure contractée par d’atroces souffrances ; pourtant les lèvres ébauchèrent un affectueux sourire.
Jackson avait reçu trois balles. Quand la nuit en s’avançant eut arrêté le combat, les troupes victorieuses rentrèrent au camp, où elles apprirent la terrible nouvelle ; mais elles n’y voulurent pas croire. « Non, impossible, toujours en éclaireur, il avait tant de fois exposé sa vie, devant la bouche des canons ; entouré de débris, son cheval tué, il sortait toujours intact de la mêlée, il paraissait invulnérable. Pourquoi aujourd’hui ? » Pourquoi ? voilà l’éternelle question que les hommes posent à la destinée et qu’ils lui poseront jusqu’à la fin des temps.
Le lendemain, sous le commandement du général Stuart, les divisions de Jackson allèrent au feu avec ardeur, presque avec furie. Tandis que, fondant sur les bataillons fédéraux, les soldats enclouaient les canons ennemis ou bien combattaient à l’arme blanche : « Remember Stonewall (Souvenez-vous de Jackson) ! » criaient-ils à chaque instant. Ce fut, dit un témoin, une bataille enragée.
Des régiments entiers se battirent corps à corps aux avant-postes pendant que quarante pièces de canon démolissaient le centre fédéral. Hooker, blessé, abandonna enfin le plateau de Chancellorsville, où Lee et Stuart firent leur jonction.
Après avoir repoussé des divisions ennemies arrivées à l’improviste des hauteurs voisines, Lee reprit l’offensive le 5 mai, et, à la suite de terribles engagements, les troupes de l’Union reculèrent jusqu’à leur point de départ, les rives du Rappahannoc.
Alors éclata un violent orage suivi d’une brume intense, et Lee remit la bataille au lendemain, mais l’armée fédérale traversa le fleuve en profitant des brouillards amoncelés sur la rive, tandis que, pour amortir tout bruit, le général Hooker faisait couvrir les ponts de paille et de branchages.
Alors les éléments parurent s’être combinés pour rendre plus terrible la nuit du 5 au 6 mai qui succéda à ces nombreux combats depuis appelés « Batailles de Chancellorsville ».
En plaine, sous bois et le long des pentes des Maryes-Heights, les morts de chaque parti s’entassèrent par milliers. Par centaines aussi, durant cette nuit-là, les blessés moururent faute de secours.
D’une crête à l’autre du ravin où Jackson avait été victime de la terrible méprise, une vive fusillade s’engagea le surlendemain entre deux régiments ennemis.
Les Fédéraux plièrent ; on les poursuivit. Et les victimes restèrent là où elles étaient tombées, au fond du ravin, dans la boue pour la plupart.
Sans doute que des appels désespérés furent adressés à ceux qui descendaient et remontaient les pentes abruptes. Tout à l’ivresse du combat, ceux-là passèrent sans écouter, peut-être sans entendre.
Le jour tomba, de lourdes nuées fondirent. Un orage éclata, les éclairs illuminèrent ces profondeurs où les cris avaient fait place à des gémissements.
Les nuits de mai sont courtes, cependant, aux survivants ; cette nuit-là parut éternelle, et Pierre ne l’oublia jamais. Atteint d’une balle en pleine figure, son cheval affolé l’avait précipité au bord du ruisseau à l’endroit où il se trouvait encore après plusieurs heures, impuissant à remuer ses jambes rompues sans doute, en proie à la fièvre, humant la pluie qui en le glaçant n’étanchait pas sa soif. Il ne perdit pas connaissance, et quand un éclair lui permettait de distinguer quelque chose, malgré ses atroces douleurs, il éprouvait une immense compassion pour ses compagnons qu’il voyait, durant l’espace d’une seconde, se roulant à terre, ou faisant de vains efforts pour se relever. Alternant avec des coups de tonnerre et les hurlements du vent, ces plaintes des blessés lui rappelaient les gémissements de ses plus jeunes frères pendant une grande maladie.
Est-ce qu’il reverrait Jacques et André ? et les autres ?… et ses parents ?… Fanchette le saurait-elle jamais, s’il mourait là, qu’il était venu en Amérique pour la rejoindre ?
Oui, pour la rejoindre… d’abord… Mais après n’avait-il pas suivi son instinct. Rêvant guerre, batailles, depuis son enfance, en s’engageant dans l’armée de Lee, le désir de réaliser ce rêve n’avait-il point été son unique mobile ? Ah ! que c’était beau la bataille !
Et il lui semblait encore voir Stonewall en avant des troupes, impassible et souriant à la mitraille ennemie ; sa physionomie splendide de grandeur et de fierté semblait illuminée par une clarté intérieure ; puis il revivait cet instant où des crêtes on tirait sur le général. Alors Pierre s’exaspérait et maudissait les auteurs de cette méprise. Tout à coup un souvenir revint à sa mémoire ; ce souvenir, effacé par les émotions des heures et des jours suivants, réapparaissait maintenant avec une extrême précision.
Lorsque Jackson et son escorte allaient entreprendre l’ascension du ravin, un homme était déjà à mi-hauteur, et sa silhouette, tout à coup mise en lumière par l’incendie, en rappela une autre à Pierre ; il lui parut aussi que le premier coup de feu était parti du fusil de cet homme-là.
Dans ce même ravin où il se retrouvait presque à la même place, Pierre cherchait à rassembler ses idées… Tout à coup un voile sembla se déchirer, et il cria :
« C’était Alphonse Joli-Cœur, Ludovico, le traître… enfin… »
Une voix très basse et sifflante répondit à la sienne, mais en hachant les mots :
« Parle-t-on… de ce misérable… Ah ! saints d’Irlande… venez… à mon secours… qui que vous soyez…
— Patrick, est-il possible ? » dit Pierre en ouvrant les yeux qu’il tenait fermés depuis assez longtemps.
Un jour terne et gris éclairait maintenant les bords du ruisseau où à une faible distance Pierre crut apercevoir l’Irlandais. Bientôt le soleil dora les crêtes du ravin ; et tout à coup les survivants se rendirent compte d’un spectacle épouvantable.
Couchés non loin de leur père, les trois fils de Patrick étaient côte à côte, rigides, le front troué et les bras croisés. Une même décharge avait dû les abattre en même temps ; et sans beaucoup souffrir, ils étaient tombés, la face tournée à l’ennemi. Loin d’être contractés par l’agonie, leurs traits avaient revêtu cette beauté que rend la mort aux figures vulgaires mais aux lignes correctes.
« Mon pauvre Patrick, disait Pierre, je voudrais vous secourir ! je vous plains… mes jambes ne peuvent plus me porter.
— N’importe, monsieur le paymaster, c’est la fin, mais j’espère que Dieu aura miséricorde… Eux (désignant ses fils, eux sont déjà froids… les deux aînés ne vivent plus, tous les cinq ont donné leur sang à la cause, et moi… je… à la place des cadets qui l’ont trahie… Si j’avais pu avant de mourir voir encore une fois mon général… On affirme qu’il guérira et vous ne lui direz… jamais… que je… buvais… quelquefois… Saints d’Irlande, priez… pour moi… Dieu… mon Dieu, recevez… »
Un flot de sang coupa la voix de l’Irlandais. Bientôt, lui quatrième, il demeura aussi rigide que ses fils, Dunstan, Rue et John.
Sans y réussir, Pierre tenta à plusieurs reprises de se traîner auprès de Patrick pour fermer des yeux ouverts qui gardaient une expression d’indicible angoisse.
Le soleil disparut. Un épais brouillard enveloppa le trou avec ces morts et ces blessés dont les gémissements s’éloignaient peu à peu. Glacé et brûlé tout à la fois, Pierre délirait et il prononçait des phrases sans suite. Cependant il se sentait encore ému de pitié quand, à ses côtés, une voix d’enfant répétait en anglais : « Maman, chère maman, combien je voudrais vous voir une fois encore ! »
Et puis une secousse, des douleurs atroces… Un autre spectacle remplaça celui des abords du ruisseau : c’étaient encore des blessés, mais jetés sur des matelas et entassés dans une prairie ensoleillée. Puis de nouveau la nuit… Et cette même voix d’enfant douce et plaintive qui, à présent, murmurait presque à son oreille : « Mère, chère mère, embrassez-moi encore une fois ! »



Pierre éprouvait un tel sentiment de lassitude, qu’il n’avait même pas la force de soulever ses paupières abaissées ; par exemple il ne soutirait plus, quoiqu’un poids énorme parût écraser ses membres inférieurs. Pourtant n’était-ce pas hier qu’il endurait de si épouvantables douleurs, lorsque, couché au fond d’un ravin, entouré de morts et de mourants, il restait inerte sous une pluie diluvienne ?… Imaginations que tout cela ! en tout cas, celles d’à présent étaient moins pénibles que les précédentes.
L’esprit flottant au milieu des brouillards causés par des soporifiques opiacés, Pierre essayait depuis un instant de rassembler ses idées, lorsqu’un gémissement, puis un cri aigu le rappelèrent brusquement au sentiment du vrai. Alors, tournant la tête avec un grand effort et ouvrant les yeux du même coup, il aperçut tant de choses qui lui parurent insolites, tant de personnes rassemblées à la fois et rencontrées par lui sous des cieux différents, qu’il en revint à sa première idée. Oui, un cauchemar seul pouvait donner corps à ceux qu’évoquaient de telles rêveries.
Là tout auprès, deux jeunes filles pleuraient agenouillées devant un petit lit où un enfant mortellement pâle était couché. Au chevet du lit sanglotait une dame, Mrs Hobard. À côté de sa mère, Henry Hobard, debout et la figure bouleversée, se tordait les mains. Et glissant sans bruit d’une place à l’autre, en murmurant des mots inintelligibles, il y avait des femmes qui portaient le même costume gris recouvert du même tablier blanc avec un bonnet uniforme, blanc aussi.
En face un homme grand et gros essuyait un instrument très brillant.
Entre les lits, dans l’espace vivement éclairé par un rayon de soleil, un vieux prêtre en soutane marchait : c’était justement le même qui avait dit la messe au camp de Jackson… et deux messieurs habillés de noir, comme sont habillés les ministres protestants, parcouraient aussi la vaste pièce.
Quel rêve interminable ! Allait-il durer longtemps encore ? Tout à coup une voix bien douce et bien émue résonna délicieusement aux oreilles de Pierre, et une figure charmante parut sous les ailes d’un petit bonnet blanc. « Pierre, disait cette voix, mon pauvre Pierre, me reconnais-tu enfin ?
— Fanchette, Fanchette ! Je ne rêvais donc pas ? Est-ce donc véritablement toi ? Où sommes-nous ? Pourquoi te trouvai-je en ce lieu ? comment y suis-je moi-même ? Et sur moi ce fardeau que je ne puis soulever ? Fanchette, qu’a-t-on mis sur mes jambes ? » et Pierre essayait de se redresser.
Trop heureuse et pleurant de joie, Fanchette n’arrivait pas à répondre. Alors, faisant volte-face, l’homme à l’instrument d’acier répliqua à demi-voix en bon anglais, mais avec un fort accent écossais :
« Mon cher monsieur, pas de bêtises, s’il vous plaît, car je tiens à votre existence, parce que vous constituez un joli cas, rare aussi, d’un malade atteint du tétanos et guérissant dans un hôpital beaucoup trop encombré. Vous demandiez où vous vous trouvez, ce que fait ici miss Alric, et pourquoi vos jambes semblent aussi lourdes. Je vous répondrai : 1° que vous êtes dans une salle de l’ambulance établie Guinea Station, sur la ligne ferrée de Fredericksburg, où des chirurgiens des deux camps (je suis unioniste), aidés par des infirmières des deux partis, soignent indifféremment les blessés du Sud et ceux du Nord. Ce fut avec quelques survivants et quantité de morts, dans la matinée du 6 mai, il y a juste dix jours de cela, que nous vous ramassâmes au fond d’un ravin balayé par les eaux tombées durant la nuit précédente, et avant aujourd’hui, de votre peau, je n’eusse pas donné un cent ; 2° vos jambes vous paraissent lourdes parce qu’elles ont été rompues en une demi-douzaine d’endroits ; cela se recollera avec de la patience, si vous demeurez aussi tranquille qu’un nouveau-né ; 3° miss Alric est ici en qualité d’infirmière et d’infirmière hors ligne, j’ose l’affirmer. À présent vous déclarez-vous satisfait, monsieur ? Comment vous appelez-vous ? car si je l’ai jamais su, je ne m’en souviens guère », ajouta le docteur en souriant et en montrant de grandes dents blanches, tandis que mille plis se formaient sur son visage tanné, ridé et osseux.
— Pierre Quillebec, M. Pierre Quillebec, » murmura la douce voix de Fanchette.
Pierre reprit en anglais : « Merci pour vos soins ; merci aussi, ma petite Fanchette ; je serai très obéissant, docteur ; mais dites-moi pourquoi vous parlez aussi bas. Et puis est-ce bien Mrs Hobard qui pleure à côté du capitaine Henry ?… »
Sans élever le ton, Fanchette répliqua : « Hélas ! Pierre, elle a sujet de pleurer ce jeune homme, presque un enfant, qui paraît dormir…
— Eh bien ?
— C’était le plus jeune fils de sa mère ; on l’a retrouvé à côté de toi, vivant, mais blessé mortellement, et, depuis, malgré ses atroces souffrances, toujours si bon, si doux, si patient ! Sa longue agonie vient seulement de se terminer. Ah ! j’aurais donné tout au monde pour le sauver… »
À cet instant le capitaine Hobard s’approcha, et après avoir serré la main de Pierre, il dit à Fanchette :
« Vous avez fait tout ce que vous pouviez, miss Alric, et vos soins ont certainement adouci ses souffrances. Ma sœur Catheline, mariée à New-York, y avait attiré Edmond, qu’elle a laissé s’enrôler parmi nos adversaires ; il n’avait pas seize ans », ajouta Henry Hobard dont un sanglot brisa la voix.
Bientôt des hommes de peine emportèrent le petit lit de camp où, les traits reposés et la bouche souriante, Edmond Hobard paraissait assoupi, puis Harry emmena sa mère et ses sœurs, et la vaste salle reprit son aspect accoutumé.
Cependant, au sujet de leurs parents, Pierre questionnait Fanchette qui répliqua : « Mes nouvelles ont quatre mois de date, alors chacun se portait bien là-bas ; mais les lettres sont tristes à mourir, et après les avoir lues, je serais partie, si cela avait été possible. Malheureusement, pour quitter la Virginie, aucune occasion ne s’est présentée. De toi, Pierre, une seule lettre était arrivée au manoir ; la lettre que tu écrivis aussitôt embarqué sur l’Alabama, et nulle autre ensuite. »
Pierre baissa la tête. Il n’avait plus écrit parce qu’il savait que ses parents désapprouveraient sa conduite ; habituée à lire sur le visage de son ami d’enfance, Fanchette n’insista pas. Au bout d’un instant le convalescent ferma les yeux ; encore sous l’influence des narcotiques, il éprouvait un continuel besoin de dormir. Fanchette se résigna donc à attendre pour s’informer de mille choses qu’elle ignorait depuis le moment où son fiancé avait embarqué sur le croiseur confédéré l’Alabama.
Le soir, Pierre satisfit enfin la curiosité de son amie, ensuite il l’interrogea au sujet de Stonewall.
Les larmes aux yeux, Fanchette répondit : « Pierre, le général s’est éteint il y a juste six jours, en priant et soigné par sa femme. Toute l’armée et le général en chef l’ont pleuré. Chacun répète qu’il ne sera jamais remplacé.
— Dieu daigne avoir son âme, Fanchette !
— Amen, Pierre ; c’était un héros chrétien.
— Et l’armée ? Et le général Lee ?
— On dit qu’ils vont entrer une seconde fois dans le Maryland.
— Mais, Fanchette, n’est-ce point le capitaine Blake dont le lit se trouve sous la fenêtre ? »
Une voix répondit parlant du lit désigné : « Oui, tels sont mes nom et qualité, d’où les connaissez-vous ?
— Ne nous sommes-nous point rencontrés déjà, et ne m’avez-vous pas rendu un service que je n’oublierai jamais ?
— Un service, non certes, et je n’ai même jamais aperçu votre visage.
— Rappelez-vous donc le Hatteras et l’Alabama.
— Ah ! vous me prenez pour mon cousin, auquel je ressemble en effet : Moi, Robert Blake, je suis avocat, ou plutôt j’étais avocat, puis capitaine des volontaires du Massachusetts… Maintenant, souffrant comme un damné, je maudis cette guerre idiote où l’on se bat contre ses frères, témoin ce malheureux petit Hobard peut-être mortellement atteint par l’un des siens. »
Des lits voisins quelques voix répondirent et une discussion s’engagea bientôt entre plusieurs blessés… les autres se plaignirent… Comme Fanchette et ses compagnes ne parvenaient pas à rétablir le silence, une infirmière s’en fut chercher du renfort.
Le vieux médecin écossais arriva promptement et dès la porte il cria d’une voix tonnante :
« Il faut garder le silence, tous les lits impairs, et ne plus ouvrir le bec, tous les matelas pairs. A-t-on jamais vu gens pareils à ce tas de perroquets yankees ? L’un n’a plus de jambes, l’autre n’aura plus de sang demain, et tout ça jacasse, se dispute ! Ah ! on s’aperçoit bien qu’un avocat est entré ici. Au premier mot, je ferai emporter les bavards sous les tentes, et ceux qui en sortiront vivants auront de la chance.
— Bon, fit l’avocat, bon, docteur Smith, on obéira, on ne dira plus un mot, tête carrée d’Écossais… »
En souriant, la tête carrée s’adressa à Fanchette :
« Miss Alric, dit-il, venez aider aux pansements des blessés dans la salle n° 2. »
Fanchette donna un dernier coup d’œil à Pierre, dont elle arrangea de son mieux le mince oreiller ; puis docilement elle suivit le docteur Smith.
Le jour tombait ; à la faible clarté de quelques fanaux, des chirurgiens inspectaient les étroites couchettes sur lesquelles plusieurs malades laissés en vie tout à l’heure avaient déjà cessé de souffrir. Des infirmiers emportaient ceux-là en toute hâte, et les remplaçaient bientôt par d’autres, qui, sous les tentes ou en plein air, attendaient l’instant d’être un peu moins mal soignés.
Depuis un an, avec les deux misses Hobard, Fanchette avait assisté à de terribles spectacles. Ainsi que nombre de femmes de chaque parti, les trois jeunes personnes ne s’étaient pas ménagées, et, forcément, leurs nerfs ne vibraient plus comme aux premiers jours de leur apostolat volontaire.
Cependant l’aspect de Guinea Station et des alentours dépassait en horreur les horreurs déjà vues par les ambulancières accourues de tous les points de la Virginie, après la bataille de Chancellorsville.
Alors, trois jours durant, plusieurs milliers de blessés, ramassés sur les différents lieux des combats livrés du 3 au 6 mai, restèrent sans soins et sans abri.
Le grand bâtiment de Guinea Station fut promptement beaucoup trop rempli. On dressa des tentes, on jeta des couvertures sur les prés, et, peu à peu, on transporta les moins grièvement blessés à Richmond ou plus loin. Mais en ces jours-là que de pauvres soldats moururent faute de secours !
Et malgré l’habileté de nombre de chirurgiens, l’air vicié par l’agglomération rendait les amputations presque toujours mortelles. Malheureusement aussi, à cette époque pourtant rapprochée de la nôtre, les antiseptiques étaient loin d’être employés comme ils le sont aujourd’hui.
Minuit sonnait. Épuisée de fatigue, Fanchette s’apprêtait à descendre dans une petite salle réservée aux infirmières, où celles-ci tout habillées couchaient et dormaient, à des heures irrégulières et jamais assez, sur des bottes de foin, sans matelas ni draps de lit, les fenêtres ouvertes, à cause de l’extrême chaleur. Un bain froid pris chaque jour les aida beaucoup à traverser les épreuves de cette période.
« Vous partez, miss Alric ? dit l’Écossais au moment où il vit Fanchette se diriger vers l’escalier.
— Oui, docteur Smith ; je crois que si je restais davantage, je tomberais endormie à n’importe quelle place.
— Pauvre fille, cela se conçoit de reste ; j’allais pourtant réclamer votre aide sous les tentes de la prairie Nord. Affaire d’une demi-heure au plus.
— Très bien, docteur, le grand air me réveillera. Montrez-moi le chemin. »
Cependant, en descendant l’escalier, Fanchette dut s’appuyer au bras du chirurgien, et ses yeux se fermaient, quoi qu’elle tentât afin de les tenir ouverts. Quel sommeil ! Jamais elle n’avait éprouvé un semblable sommeil…
Sous une tente très longue et très étroite, plusieurs blessés étaient étendus côte à côte. Le docteur s’approcha d’eux, un fanal à la main. Fanchette suivait, chargée d’une cruche d’eau fraîche, de linge, de charpie, etc.
Parmi ceux qui se trouvaient là, plusieurs paraissaient anéantis ; d’autres demandèrent à boire. Tout à coup une plainte s’éleva, suivie d’une imprécation lancée en français. La voix et l’imprécation eurent pour effet de ranimer Fanchette, qui se précipita vers le fond de la tente. Arrivée au dernier grabat : « Ah ! » cria-t-elle, incapable de maîtriser son émotion.
« Eh bien, qu’a-t-elle donc ? » murmura le chirurgien en achevant de bander l’épaule d’un amputé. Celui-ci répliqua : « L’infirmière entendait sans doute ce misérable Français dont les cris et les jurements ne nous laissent pas une seconde de repos. Sans lui, ce serait déjà bien assez terrible d’être ici !
— Il me semble qu’à la visite de l’après-midi il n’y avait personne de ce côté-là.
— Non, cet homme y fut apporté après votre départ, et depuis son arrivée personne n’a pu sommeiller une seule minute.
— En ce cas, je vais le voir et lui dire de vous laisser en repos. Tâchez de dormir ; demain peut-être vous transportera-t-il dans un endroit plus confortable. »
En s’éloignant, le docteur murmurait : « Pauvre diable, il sera, en effet, demain dans un endroit, je l’espère, plus confortable, beaucoup plus… où, avec l’aide de Dieu, je désire être un jour...
— Docteur Smith, docteur Smith, venez par ici, apportez votre lampe, je vous en supplie.
— Me voici, miss Alric, me voici. »
En approchant et en dirigeant le jet de lumière à l’extrémité de la tente, le chirurgien aperçut d’abord Fanchette, la figure bouleversée, puis un homme couvert de sang, les traits convulsés, qui, d’une voix tantôt vibrante, tantôt étouffée, disait les plus affreuses choses en une sorte de patois français, tandis qu’il se débattait et tentait vainement de quitter son grabat.
Le docteur Smith contint d’abord le forcené d’une main vigoureuse en ajoutant :
« Vous allez vous taire. »
Le blessé répliqua en assez bon anglais : « Non, je ne me tairai pas, car je veux être bien soigné, bien traité, et non point jeté comme un chien enragé sur un tas de paille. Depuis trois heures je crie, j’appelle, je demande un médecin et à boire. On ne m’écoute pas.
— Eh bien, vous n’êtes pas le seul. Allons, restez tranquille ; je suis chirurgien, et je vais essayer de vous soulager. Là, étendez-vous et laissez-moi vous ausculter. »
Le docteur appuya sa tête sur la poitrine du blessé, où son oreille perçut bientôt un son de très mauvais augure ; quand il eut terminé son inspection, et pendant qu’il se redressait, le patient l’interrogeait anxieusement :
« Ce n’est rien, n’est-ce pas ? je ne vais pas mourir, dites, docteur, car je ne veux pas mourir !
— Hem, fit le docteur. Miss Alric, passez-moi la cuvette et lavez la figure de ce blessé ; cela le soulagera toujours un peu de ne plus sentir ces caillots de sang sur sa face et son cou…
— Miss Alric, cria le blessé, miss Alric ! Qui est miss Alric ? je ne la vois pas.
— Miss Alric est Française comme vous-même sans doute, et de plus très bonne, très adroite ; laissez-vous arranger par elle.
— Mais, dites-moi, s’appelle-t-elle Fanchette ?
— Ça, je n’en sais rien ; répondez, miss Alric.
— Oui, reprit celle-ci d’une voix tremblante, oui, Alphonse Joli-Cœur, je me nomme Fanchette Alric, et c’est la Providence qui permet que je vous retrouve.
— La Providence, il n’y en a pas, allez-vous-en, laissez-moi ! Venez-vous donc me torturer avec un bourreau, des gendarmes… ce n’est pas moi… En Amérique, les gendarmes ne peuvent pas m’arrêter… »
Un flot de sang sortit des lèvres du misérable, qui ensuite retomba sur la paille sans connaissance.
Bientôt cependant il reprit ses sens ; mais il ne voulut plus ouvrir la bouche et il montra le poing à Fanchette, qui essayait de l’attendrir :
« Au nom du Dieu vivant, disait-elle, un mot, un seul mot : mon père n’était pas coupable, je le sais, répétez-le-moi :… on ne vous inquiétera pas… mais confessez la vérité. »
Obstinément muet, Alphonse paraissait d’ailleurs épuisé à cause du sang perdu et de la colère à laquelle il venait de se livrer. D’autorité, le docteur Smith emmena bientôt Fanchette, qu’il obligea ensuite à aller se reposer.
Mais, trop agitée pour s’endormir, la jeune infirmière ne cessait de penser à cet homme qui allait peut-être mourir cette nuit même en emportant son secret.



Le lendemain matin, Pierre était en très bonne voie, et il lui fut permis de se nourrir légèrement et de causer avec modération.
Se nourrir légèrement était chose facile, car, malgré les envois de Richmond et des environs, les vivres manquaient souvent, quoique les médecins et les infirmiers se privassent chaque jour de leurs repas en faveur des convalescents.
Cependant Fanchette put obtenir assez de lait pour suffire à Pierre durant les premiers jours. Ensuite l’approvisionnement des ambulances prit une marche normale, et tous les malades reçurent les choses de première nécessité.
Dès qu’elle eut un instant de liberté, Fanchette rapporta à Pierre les événements de la nuit précédente. À son tour, Pierre mit Fanchette au courant d’autres rencontres et de diverses choses touchant le néfaste personnage : ce récit bouleversa la jeune fille. Quoi ! le mauvais génie de son malheureux père aurait-il encore causé la mort du général Jackson.
Pierre reprit : « Je crois être sûr de ce que j’avance. Comment aurais-je imaginé cela au moment où, descendant les pentes du ravin, d’ailleurs très préoccupé de soutenir mon cheval qui buttait, ma pensée était bien loin de cet homme ? Auparavant cette tentative pour nous signaler à des bâtiments ennemis ne… »
Alors, partant du lit contigu, une voix s’écria en anglais : « Je vous demande pardon, mais j’entends le français et, malgré moi, j’écoute, car je m’ennuie, et l’ennui rend indiscret ; encore mille excuses, monsieur… dont je ne sais pas le nom et miss ou mistress… »
Puis, inclinant la tête, l’interrupteur ajouta en se désignant lui-même : « Robert Blake, ex-avocat à New-York, ex-capitaine des volontaires du Massachusetts, avec une épaule brisée et les joues en compote. »
Fanchette répliqua : « Hier vous avez déjà fait connaissance ici avec M. Pierre Quillebec.
— Ah ! c’est vrai, mais sous ces bandages je n’y vois pas très bien. Bonjour, monsieur Pierre Quioullebec ; bonjour, miss… ?
— Alric.
— Bonjour donc, miss Alric, vous êtes fort adroite ; car, si je ne me trompe, c’est vous qui aidiez à mon dernier pansement, et vos petits doigts, je les sentais à peine, tandis que ce matin ceux de la grosse dame à la bruyante respiration me causaient de réelles tortures.
— Tant mieux si mes soins vous agréent », dit Fanchette en riant.
L’avocat reprit : « Ainsi, monsieur Quioullebec, vous êtes le Français qui me confondiez avec mon cousin Charles Blake. Serviez-vous aussi dans la marine ?
— Non, d’abord embarqué comme commissaire sur l’Alabama, je me trouvais aux dernières affaires en qualité de volontaire, à l’état-major du général Jackson.
— Ah ! fit l’avocat, c’était un Bayard, un homme d’un autre âge, amis et ennemis l’admirent également. Le général Lee est aussi un homme d’un autre âge, monsieur Queehbeek.
— Quillebec, dit Pierre.
— Très bien ; cependant avouez que vous avez là un nom diabolique… »
À cet instant, un médecin traversa la salle, et il bouscula les causeurs, qu’il appela des enragés bavards.
Fanchette s’éloigna et Pierre s’endormit, pendant que, sans doute pour justifier l’opinion récemment émise, l’avocat se parlait à lui-même, tout bas, mais avec une extrême volubilité.
Une heure après, la salle encombrée était silencieuse, et les malades prenaient leur maigre repas de midi. Les médecins avaient disparu : ils devaient aussi déjeuner à cette heure-là.
Fanchette arriva bientôt apportant une boisson rafraîchissante à Robert Blake ; dès qu’il aperçut la jeune fille et en excellent français :
« Écoutez, lui dit l’avocat, vous aussi, monsieur Croubike, écoutez.
— Quillebec, insista Pierre.
— N’importe, parlons bas ; nos voisins sont trop malades pour nous épier, pourtant il faut toujours être prudents… Vous disiez donc qu’un coquin et pire qu’un coquin détenait un secret dont la connaissance serait très utile à miss Alric.
— Nous ne disions rien de tout cela.
— Non, mais j’ai compris quand même. Ayez donc confiance en moi, car un avocat et un prêtre, cela se vaut, et l’on peut tout avouer à ces gens-là…
— Oh ! dit Fanchette, je fais une grande différence…
— Faites, et parlez avec confiance ; d’ailleurs à propos de vos secrets votre conversation m’a laissé ignorer peu de chose, et je crois pouvoir vous conseiller bien utilement. »
Fanchette et Pierre se consultèrent du regard… En effet, que risquait-on à présent ?… Malgré son extrême répugnance à remuer ce triste passé devant un étranger, Fanchette mit donc l’avocat au courant de ce qui avait rapport au crime et au complice mystérieux poursuivi en Amérique, entrevu par Pierre, et enfin retrouvé agonisant la nuit précédente.
En écoutant ce long récit avec un intérêt passionné, l’avocat ne songeait plus à ses souffrances… Il rentrait enfin dans l’exercice d’un métier qu’il appréciait par-dessus tout autre, et quand il eut un peu réfléchi, il demanda à Fanchette dans quel état se trouvait ce monsieur au nom trompeur.
« À midi il respirait encore ; mais, en m’apercevant, il a détourné la tête sans vouloir répondre un mot à mes questions, et le docteur Smith affirme qu’il ne vivra sûrement plus demain.
— Le docteur possède un coup d’œil presque infaillible, il faut donc vous hâter. Dites-moi, le mourant a-t-il sa connaissance, peut-il comprendre, enfin se croit-il perdu ?
— À midi il paraissait en possession de son intelligence, il espérait une guérison prochaine, et il témoignait d’une crainte affreuse de la mort.
— Dans ce cas, je vous conseille de vous rendre auprès de lui accompagnée d’un témoin… Le témoin dira à brûle-pourpoint à Alphonse qu’on l’accuse de la mort de Stonewall avec preuves à l’appui.
— En effet, dit Pierre, je l’en accuse.
— Ensuite, reprit Robert Blake, si, comme je le crois, le traître se déconcerte, menacez de le livrer immédiatement à la justice à moins qu’il ne vous éclaire au sujet de ce que vous désirez savoir, et je vous promets qu’il parlera. Vous ne répondez pas, monsieur Trouillebèche, vous non plus, miss Allrich ? Qu’est-ce donc ? »
En hésitant, Pierre répliqua : « Je ne juge pas très franc et très digne cette espèce de subterfuge.
— De la franchise avec un voleur et un meurtrier ! »
Fanchette ajouta : « Merci, monsieur Blake ; mais on ne peut employer de mauvais moyens, même pour arriver à un but honorable…
— Subtilité que cela », repartit le juriste, qui se retourna dans son lit en murmurant : « Les Français ont un tas de préjugés ; je suis trop bête aussi de m’intéresser à leurs affaires. Bonsoir, miss Alriche… Bonsoir, monsieur Crouchebèche. Quel nom !… Laissez-moi dormir, je vous prie. »
Assez divertis par la mauvaise humeur de l’avocat, Pierre et Fanchette causèrent encore un instant ; puis la dernière fut appelée dans une autre partie de l’hôpital, où elle demeura jusqu’à la nuit sans rencontrer une seule fois le docteur Smith et sans trouver non plus le temps de s’enquérir des malades couchés sous la grande tente.
L’Écossais parut surgir tout à coup au moment où, traversant une cour, Fanchette se sentait de nouveau prise d’une invincible envie de dormir.
Dès qu’il l’aperçut : « Miss Alric, lui cria le docteur Smith, je vous cherchais. Accompagnez-moi sous la tente n° 3, où le Français que vous savez demande à vous voir. Je l’ai visité tout à l’heure, il s’affaiblit beaucoup ; ainsi je vous conseille fort de profiter de ses derniers instants. »
Soudainement réveillée, Fanchette suivit le docteur jusqu’au fond de la tente n° 3, qui n’avait pas changé d’aspect et où Joli-Cœur souffrait sur le même grabat.
Alphonse considéra un instant les nouveaux venus ; puis, s’adressant au docteur :
« Vous avez juré ? lui dit-il.
— Oui, inutile de revenir là-dessus ; vous-même, tenez d’abord votre serment. »
Alors, interpellant Fanchette, Alphonse murmura : « Que voulez-vous connaître ? j’ai promis de vous dire tout, absolument tout ce que vous voudriez.
— Alphonse, au nom du ciel, instruisez-moi, parlez-moi de ce malheur, de ce crime qui coûta la vie au cocher de mon parrain, qui rendit mon parrain infirme… Avouez que mon père n’y eut aucune part, ajouta Fanchette à voix très basse.
— Non, votre père était bien trop bête pour faire un bon coup… Je vais tout révéler ; seulement à boire de cette bonne drogue, sans quoi… je ne pourrai… pas aller jusqu’au bout… »
Le docteur présenta une fiole dont le mourant but avidement une partie du contenu.
« Là, dit-il, ça me remet. Ah ! je guérirai vite ; à présent, je me sens tellement mieux, vous le croyez, docteur ?
— Si vous êtes mieux aujourd’hui, c’est que vous devez guérir. »
Sans comprendre l’ambiguïté de la réponse, Alphonse reprit :
« Je le crois que je me sens mieux, plus aucun mal nulle part, plus de sang dans la bouche… un peu faible seulement, et, avec votre drogue, la faiblesse s’en va à vue d’œil.
— Eh bien, parlez, car nous ne pouvons rester toute la nuit ici, n’est-ce pas ?
— Je commence, mais vous jurez, docteur, qu’ensuite on me laissera tranquille sans jamais m’inquiéter ?
— Je le jure, parlez bas, et lentement, pour ne point perdre haleine. »
Le moribond but encore quelques gorgées, puis il commença le récit suivant, entrecoupé de pauses toujours plus longues parce que ses forces diminuaient de minute en minute. Alors, en tutoyant Fanchette, Alphonse employait aussi le langage vulgaire et grossier de sa jeunesse, et non celui qu’il avait appris plus tard lorsqu’en Amérique il essayait de se faire passer pour un Italien de bonne famille.
« Pour lors, Fanchette, tu sais que j’étais à Poissy où tout le monde à Villequier me croyait enfermé pour dix ans… Mais Bigorneau, un libéré, me fit tenir une lime, et puis un ancien ami qu’était porte-clefs à la centrale me procura un déguisement. Une belle nuit, je me sauvai par l’égout qui va à la Seine. Finalement, presque mort de faim, en me cachant le jour dans des carrières abandonnées, j’arrivai chez mon copain, Martin Alric. Faut vous apprendre que, grâce à mes renseignements, muni de faux papiers et sous un faux nom, presque en quittant la centrale de Poissy le libéré avait trouvé moyen d’entrer au service des gens de Lorville, ousque nous étions convenus, Gustave Bigorneau et moi, qu’un jour ou l’autre on trouverait l’occasion de faire un joli coup.
« J’arrive donc à Villequier et à la ferme un beau matin, sans être vu des gens du village ; d’ailleurs, avec ma perruque et une longue barbe, on ne m’eût pas reconnu. À la ferme, n’apercevant Martin nulle part, je restai caché au milieu d’un tas de fagots jusqu’à la fin de l’après-midi, sans oser sortir malgré la faim qui me talonnait. Vers le soir j’entendis la Marie et la dame des Colombiers qui parlaient d’une lettre écrite par moi à Martin, et puis elles racontèrent que le régisseur devait se rendre à Yvetot dans sa voiture la nuit même, chargé d’un magot. Les femmes s’éloignent et bientôt Martin passe sur la route en chantant, et je me jette dans la haie, où il m’aperçoit… Nous rentrons sous le hangar, où nous causons. Et je comprends bientôt que, durant ma prison, Martin avait perdu son courage, car, après qu’il m’eut écouté tandis que j’expliquais un coup superbe à exécuter presque sans risque, il se mit à renâcler, à m’injurier, en criant qu’il me dénoncerait… Bon ! je fais celui qui a dit une farce et il s’en va ; moi aussi je quitte la place, et derrière une haie j’attends que le jour baisse. Mais j’étais furieux et je songeais à me venger de mon ancien copain.
« De ma cachette je vois bientôt Bigorneau qui rentrait de la forge avec un petit moutard ; je me montre à Bigorneau. Bigorneau comprend un signe que je lui fais et à minuit il arrive. Nous parlons du coup à faire, il avait justement écouté à la porte de ses maîtres et il apportait des armes. Nous nous embusquons en face de la grille du manoir en nous disant : « Rien à tenter si le régisseur prend la grand’route, où il passe toujours du monde… ». Mais la voiture s’engage sous bois, nous la suivons… Un satané chien nous flaire et grogne : je le saigne sur place.
— Enfin, juste à l’ouvert des vieilles briqueteries nous atteignons le cabriolet. Le cocher dormait. Entraîner le cheval vers le précipice ne nous fut pas difficile. Faut-il raconter la chose tout au long, Fanchette ?
— Non, répliqua celle-ci que ce récit mettait au supplice, non, abrégez… parlez de mon père…
— Le coup fait et très proprement, sans jouer du couteau, on pouvait ensuite croire à un accident, sans cet idiot de Bigorneau qui s’était laissé voir…
« Le maître paraissait aussi bien dépêché que le cocher, car, avant de les jeter au trou, nous avions écouté leurs cœurs qui ne battaient plus…
« Donc, la chose terminée, comme nous allions partager le magot, voilà l’orage qui éclate, avec le tonnerre, des éclairs et tout le tremblement. Bigorneau se met à trembler, à courir, et à chaque coup de foudre il criait : « Je vois les yeux du cocher, le cocher me poursuit… ». Je veux raisonner l’imbécile : un nouvel éclair, un nouveau coup de tonnerre achèvent de le rendre fou. Il saute au travers des brancards, puis il grimpe le talus à pic et je lui crie : « Imbécile, où partagerons-nous ? » Sans tourner la tête il répond : « Écris-moi », puis il disparaît… et je pense : « Écrire, ça peut nous livrer ».
« Bon, je regagne le fossé au bord de la grand’route. Le jour paraît. Martin Alric passe, je l’appelle. Il me rejoint et dit : « T’es couvert de sang, d’où viens-tu ? » Cependant je les avais pas saignés. Ah ! le sang du cheval sans doute ou du chien.
« De fil en aiguille, je conte l’affaire à Martin et je lui offre un billet de mille comme à mon ancien camarade… Il se fâche de nouveau et m’injurie encore… Pourtant il finit par écouter mes raisons, c’est-à-dire qu’il me promet de ne point me trahir, mais en jurant que, si je reste au pays, si j’essaye de le revoir, il me dénoncera ; je vois bien qu’il tiendra sa promesse, car je le connais, et depuis notre premier embarquement je sais que lorsqu’il a fait le serment que je viens d’entendre, rien ne changera ses idées.
Alors je lui dis : « Remets seulement sa part à Gustave : qu’est-ce que tu risques ?
« — Non, qu’il répond, ni à Gustave, ni à personne ; sauve-toi vite, parce que j’entends des charrettes qui se rendent au marché de Villequier. »
« En effet, des roues criaient au loin ; je m’apprêtai donc à franchir le fossé pour rentrer sous bois. Cependant, furieux contre mon ancien copain, je voulus le rendre complice malgré lui, et, au moment de disparaître, je lui jetai au nez toute la part de Bigorneau, que j’avais séparée de la mienne dans mon foulard.
« Martin courut après moi, sans m’atteindre… Ensuite il aura ramassé le paquet… on ne laisse pas de beaux billets, une belle montre au fond d’un fossé... »



Épuisé, le mourant resta un moment sans voix, puis une nouvelle gorgée du cordial parut lui rendre quelque force.
« Après cela, que devîntes-vous ? achevez, dit le docteur.
— Je me faufilai sans encombre jusqu’au cœur de la forêt de Maulevrier, tout près du camp des bohémiens ; là je me montrai d’abord au chef. Je mourais de faim et de soif, et le chef n’eut pas grand’peine à extorquer mon secret ; alors il m’offrit ou de me dénoncer ou bien de me sauver de l’échafaud si je voulais partager le magot avec lui. Je n’avais pas le choix, et j’en passai par ces dures conditions.
« Le chef teignit mes cheveux et ma barbe, il brûla une partie de mes vêtements, m’en donna de nouveaux, puis me présenta à sa troupe comme un neveu arrivé des bandes d’Espagne. Le chef me donna une femme, et quelques jours après, en interrogeant chacun et moi, la police n’y vit que du feu… »
Fanchette reprit : « Plus tard pourquoi abandonniez-vous votre petit garçon à une mort presque certaine ?
— Mon petit garçon ? J’en ai jamais eu.
— Votre femme nous a tout avoué, et c’est ma mère qui, trouvant le malheureux enfant à demi gelé, l’apporta chez nous et le soigna durant quatre ans jusqu’au jour où, revenue au pays, Nalfé reconnut et reprit le petit Rudky.
— Ah ! fit Alphonse dont les dents claquaient ; ah ! les prêtres ont donc raison : il y a un bon Dieu… Eh bien, après une grande querelle avec les bohémiens et avec ma femme, j’emportai en cachette mon fils ; alors nous campions sous Ostende, et je pris passage sur un vapeur pour le Havre. Là je fus très effrayé parce que j’entendis causer de l’ancien crime, et je m’en allai à Villequier avec l’idée de voir Martin et de l’obliger à garder le petit. D’un coup je me serais ainsi vengé de Nalfé et de la Marie… d’ailleurs je voulais ravoir la part de Bigorneau, si Martin l’avait toujours… car j’avais appris la mort de Bigorneau.
« À Villequier, je me cachai sous bois sans oser entrer à la ferme… Tout à coup j’aperçus les gendarmes à cheval au bout de l’allée de chênes ; le petit criait, il demandait à manger, et la neige tombait. Par crainte des gendarmes, je jetai le petit au milieu d’un tas de brousses, ensuite je me sauvai… Je revins au Havre, où je trouvai moyen de m’embarquer sur un grand bateau en partance pour New-York... Ah ! j’en puis plus… Le reste ne vous regarde pas et vous m’avez promis qu’on ne me tourmentera pas…
— Oui, repartit le docteur Smith, ne craignez rien ; pensez seulement à votre âme.
— Je vais mieux, j’ai le temps, laissez-moi dormir. »
Fanchette avait écouté avec une angoisse extrême ce long récit qui réveillait tant de pénibles souvenirs. Grâces à Dieu, elle et sa mère ne se trompaient pas. Sans tremper dans cet affreux crime et coupable seulement d’une faiblesse inconcevable, Martin avait vécu à côté de ces billets de banque et de ces bijoux, mais sans jamais céder à la tentation de s’en servir.
Afin de s’expliquer la bizarre conduite de son malheureux père, Fanchette se disait que très probablement, à l’époque où le crime fut commis, le fermier ne possédait déjà plus toute sa raison et qu’il avait obéi à une sorte d’instinct en gardant l’argent maudit, objet de transes continuelles. Peut-être aussi craignait-il de faire quelque démarche compromettante pour son ancien camarade.
Cependant, après avoir tâté le pouls et le cœur du blessé, le docteur Smith se pencha vers l’oreille de miss Alric en murmurant :
« Le malheureux va passer sans ouvrir les yeux, retirez-vous donc. »
Le docteur se trompait, car le mourant l’entendit et cria, les yeux démesurément ouverts :
« Je ne veux pas mourir ! Si vous dites que je vais passer… c’est pour me faire peur… vous voulez m’effrayer, me forcer à avouer… autre chose, et me livrer, à présent que j’ai tout raconté… »
Saisie de pitié pour le criminel, Fanchette s’agenouilla près du grabat où Alphonse entrait en agonie.
« Vous vous trompez, reprit-elle, personne ne songe à vous livrer, mais vos blessures, vos souffrances ne vous font-elles pas penser… que vous pouvez paraître devant Dieu… Est-ce que lorsque vous étiez enfant, votre mère ne vous parlait pas d’une espérance en une autre vie ?
— Jamais… jamais… je n’ai connu ni mon père ni ma mère… je suis sorti d’un hospice pour suivre des saltimbanques… et puis… matelot…
— Et jamais vous n’avez prié ?
— Oh non ! je me moquais de ceux qui priaient… À présent il est trop tard. D’ailleurs je vais mieux, bien mieux… et vous pensez seulement à m’effrayer…
— Dans quel but, grand Dieu ?
— Est-ce que je sais, moi ! Allez-vous-en, j’ai sommeil, laissez-moi tranquille. Vous n’êtes pas méchante et je ne vous en veux pas.
— Alphonse, je vous supplie de songer à votre âme ; permettez-moi aussi de vous amener un prêtre, un bon prêtre, très compatissant. Alphonse, il est toujours temps de se repentir, et vous avez fait tant de mal… Au nom de ma mère, je vous pardonne… repentez-vous, priez… »
Le mourant parut attendri, et, à la clarté de la petite lampe placée à son chevet, il considéra un instant la jeune fille qui l’implorait les mains jointes.
« Eh bien, fit-il, vous êtes tout de même une bonne créature… et pour vous faire plaisir… je vais dire une prière… celle que l’aumônier répétait chaque soir aux couleurs… quand j’étais mousse à bord de l’Iphigénie. »
Alors, en hésitant, mais sans se tromper, Alphonse récita d’une voix éteinte le Pater en latin.
« Amen », répondit Fanchette, « Amen », répétèrent le docteur et les malades qui se trouvaient à portée d’entendre.
Laissant Fanchette à son œuvre de charité, le docteur s’éloigna.
« Fanchette, je veux bien voir le prêtre, dit alors le moribond, mais pour vous contenter seulement… car je n’ai pas peur… je ne vais pas… mourir… Vous êtes une brave fille tout de même… la Marie aussi, de me… pardonner… ah ! je suis fâché de l’avoir autant… tourmentée autrefois…
— Bien, Alphonse, je cours m’informer, ne vous agitez pas, dormez en m’attendant.
— Adieu, Fanchette… vous êtes une bonne fille tout de même… Ah !… ah ! mon Dieu ! »
Aussitôt, en se renversant, Alphonse rendit le dernier soupir.
Rappelé par Fanchette, le docteur arriva pour fermer des yeux qui gardaient une expression d’épouvante indicible.
Pierre et Fanchette ignorèrent longtemps que, ne voulant pas en avoir le démenti, et à leur insu, le très original avocat de New-York avait prouvé au chirurgien, son ami, qu’en agissant suivant ses conseils vis-à-vis du matelot accusé de tant de forfaits, on rendrait service à ces deux very nice french people et qu’on ferait une action très louable par-dessus le marché.
Le docteur se rendit donc seul au chevet d’Alphonse, et là, en mêlant les promesses aux menaces, il finit par obtenir que le dernier se confesserait devant Fanchette à propos de tout ce que la jeune fille désirait savoir quant à Martin Alric. Cependant l’avocat et l’Écossais gardèrent le secret de leur complot.
Ce fut seulement à New-York, dans le magnifique cabinet de travail d’une maison de la Cinquième Avenue, que Robert Blake mit Fanchette au courant des moyens employés par Smith.
« J’avais suggéré ce subterfuge, ajouta l’avocat, car Smith savait qu’on pouvait impunément tout promettre au coquin, prêt à rendre le dernier soupir ; mais vous paraissez indignée, miss Alric, ne vous fâchez pas, je vous en prie.
— Je ne suis point fâchée, monsieur Blake ; je suis fort reconnaissante au contraire, vous avez évidemment agi dans mon intérêt et uniquement pour me rendre service, mais…
— Mais vous me blâmez quand même. Enfin la chose est faite, le misérable repose aux champs de Chancellorsville à côté d’autres qui furent d’héroïques soldats ; n’en parlons plus, et causons. Ma mère va rentrer ; je l’avais priée de nous laisser seuls un moment parce que je désirais vous entretenir d’une affaire assez importante.
— Parlez, monsieur Blake ; pourtant il me semble que Mrs Blake ne serait pas de trop ici.
— Oh ! les Françaises ont des idées préconçues, elles n’en sont pas moins charmantes, du moins la Française que j’ai le plaisir d’entretenir.
— Monsieur Blake, je déteste les compliments.
— Ceci n’en était pas un, miss Fanchette : remarquez que j’ai appris à prononcer votre nom. Nous disions donc tout à l’heure que mon père avait assuré votre passage avec celui de M. Quille… bec (un autre nom que je ne prononce pas sans gêne) sur un paquebot allemand, neutre par conséquent, et qui se rend à Hambourg en faisant escale à Cherbourg.
— Oui, monsieur Blake, et pour toutes les peines, les courses, les démarches que cela vous a coûté, mon compagnon et moi, nous vous garderons une éternelle gratitude, ma mère vous bénira…
— Ne parlons pas de gratitude, mais écoutez-moi : miss Alric, je vaux quatre cent mille dollars. »
Depuis longtemps au fait de cette façon tout américaine de se coter, Fanchette répliqua en souriant : « Êtes-vous donc à vendre, monsieur Blake ? »
Sans prendre garde à l’interruption, en marchant à grands pas dans la vaste salle et en continuant à taillader un morceau de bois avec son couteau, M. Blake reprit :
« Oui, miss Alric, je vaux quatre cent mille dollars, mon père et ma mère en valent encore chacun huit cent mille, et ils n’ont que deux enfants. Et vous, miss Fanchette, que valez-vous ? Avez-vous des sœurs, des frères ? »
Quoiqu’elle eût belle envie de rire, la jeune fille répondit d’un air sérieux :
« Je suis fille unique, je ne vaux pas mille dollars et ma mère ne possède aucune fortune.
— Dieu en soit loué, car, si vous acceptez ma main, je pourrai vous offrir ce que vous ne possédez point, la richesse et ses nombreux avantages. Votre mère habitera avec nous. Mes parents seront ravis de vous nommer leur fille, et je n’attends que votre consentement pour les avertir.
— Quoi ! ils ne connaissent point vos intentions ?
— Mais non, en Amérique, nous avertissons nos parents après la demande ; vous vous accoutumerez à nos mœurs, dites seulement oui.
— Impossible, monsieur Blake.
— Impossible, miss Alric. Oh ! j’en suis très fâché ; votre refus est-il sérieux, réellement ?…
— Très sérieux et irrévocable.
— Oh ! j’en suis fâché… mais point en colère, et si vous vous mariez jamais, voulez-vous me l’écrire, j’irai alors en France et serai votre témoin.
— Certainement, monsieur Blake. »
À cet instant plusieurs personnes furent introduites. Alors, sans paraître autrement déconcerté du refus de Fanchette, Robert Blake témoigna à chacune la bonne humeur et l’entrain qui ne l’avaient jamais quitté à l’ambulance de Guinea Station.



Depuis les derniers événements une année s’était presque écoulée durant laquelle Pierre, qui avait d’abord paru se remettre à vue d’œil, retomba bientôt dans un état fort précaire : il prit les fièvres, ses jambes restèrent très faibles. Enfin il dut accepter l’inévitable ; pourtant son inaction le désespérait. Il avait goûté aux ivresses des batailles, et ce souvenir le ravissait encore. D’ailleurs le parti qu’il servait naguère traversait des heures pénibles… il eût voulu lui apporter le secours de son bras en combattant sous les yeux de son héros, Robert Lee.
« Mon cher enfant, lui dit un jour le docteur Smith, il est probable que la Providence a d’autres desseins sur vous, et, permettez-moi de vous le dire en toute franchise, je trouve un peu exagérés ces regrets à propos d’une cause qui ne vous est de rien.
— Peut-être avez-vous raison, docteur, mais n’est-il pas désolant de se voir arrêté, soigné, incapable ?…
— Résignez-vous ; je crois cependant que la résignation n’est pas votre vertu favorite. »
Pierre baissa la tête, car il reconnaissait la justesse de cette appréciation.
L’ambulance de Guinea Station se vida peu à peu, les blessés du Nord furent envoyés au delà du Potomac, et le docteur Smith avec ses collègues de New-York suivirent ceux de leur parti. Puis la guerre se poursuivit plus acharnée et avec des chances moins favorables aux Confédérés. À cette époque, pendant que Fanchette et les misses Hobard soignaient les blessés aux hôpitaux de Richmond, Pierre, se voyant toujours dans l’impossibilité de supporter une réelle fatigue et par conséquent de faire campagne, accepta l’emploi de payeur d’une division cantonnée sous Richmond. Décidément sa destinée, contre laquelle il se révoltait sans cesse, le condamnait à gratter du papier et à aligner des chiffres.
Cependant la guerre touchait à son fatal dénouement pour le Sud, et le triomphe définitif du Nord devenait chaque jour plus certain ; mais la lutte continuait encore ardente et sans merci, lorsque M. Blake fit parvenir à Pierre et à Fanchette des lettres de France d’abord, puis un sauf-conduit pour traverser les lignes fédérales établies sur la rive gauche du Potomac. Robert Blake écrivait lui-même que si ses amis désiraient revoir l’Europe, il se faisait fort de leur procurer un passage sur un bâtiment neutre.
Les lettres du pays, déjà bien anciennes, répondaient à celles où Fanchette et Pierre annonçaient leur réunion, et toutes criaient vers les absents. Ceux-ci ne pouvaient hésiter à se rendre aux désirs de leurs parents. Ils partirent donc, non sans ressentir un vif chagrin en laissant tant de familles en deuil et tant de misères dont on ne prévoyait pas le terme.
Au moment de se séparer, Fanchette et les dames Hobard pleuraient à chaudes larmes.
Quand il rentrait à Richmond pour quelques jours, Pierre trouvait le plus chaud accueil chez les dernières, et parfois alors Zabey, Elianor et les jeunes Français oubliaient leurs chagrins et riaient de très bon cœur ensemble.
Et puis Fanchette confectionnait des mets étranges, qu’on trouvait délicieux à cette table, naguère si opulente, où maintenant la maîtresse de la maison se privait même de son café au lait pour envoyer davantage au camp et dans les hôpitaux.
« Je croyais réally, disait Mrs Hobard, que Fanchette il était ioune fée cuisinière ; d’ailleurs il faisait tout également tout à fait bien, c’était ioune trésor…
Nombre de personnes témoignèrent leurs regrets et donnèrent mille preuves d’affection et d’estime aux fiancés lorsqu’ils quittèrent Richmond.
Après un très court séjour à New-York, restée malgré la guerre une luxueuse et vivante cité, Pierre et Fanchette dirent adieu à la famille Blake et à l’excellent docteur Smith, puis ils montèrent sur le Morgen-Stern de Hambourg. Le paquebot s’ébranla, descendit le West River, passa devant New-Jersey, contourna Sandy Hook et s’élança bientôt dans la grande mer.
Robert Blake ne revint qu’avec le pilote. Il avait accompagné ses amis aussi longtemps que possible, et en les quittant il leur avait dit : « Aussitôt la guerre finie, j’irai un matin vous demander à déjeuner ; comptez sur moi, miss Alric, et vous aussi, monsieur Guille… lle… bec... »
À présent, à chaque tour de roue du navire, l’impatience de Fanchette devenait plus grande. Quant à Pierre, il était heureux de ramener Fanchette et heureux aussi de se sentir enfin calme et sans révolte intérieure… Comme disait le docteur Smith, la Providence ne voulait pas qu’il fût soldat : eh bien, il serait autre chose... Mais la lutte avait été longue entre ses aspirations et ses devoirs.
La traversée durait depuis quinze jours. Entré en Manche la veille, le Morgen-Stern naviguait alors de toute la vitesse de sa vieille machine et le cap au nord-nord-est.
Sans crainte du mauvais temps, le paquebot coupa au plus court par la Déroute. On reconnut les îles anglaises : Jersey, Guernesey, Sark, Aurigny. Puis on longea la côte si pittoresquement découpée, aux roches granitiques couronnées de verdure, entre Omonville et Cherbourg.
Neuf heures piquaient lorsqu’un pilote, qui croisait sur un cutter fortement mâté, accosta le paquebot et monta à bord.
(On sait que les navires sont obligés à recevoir le premier pilote rencontré aux environs d’un port ou d’une rade.)
Très émus, Fanchette et Pierre contemplaient le paysage. Parfois il semblait à tous deux que le steamer n’atteindrait jamais Cherbourg… Et ils se disaient : « Dans quatre… trois… deux heures, nous les verrons, s’ils ont reçu nos dernières lettres… » Ensuite ils essayaient de s’armer contre une déception probable ; dans ce cas, il faudrait attendre plus d’un jour avant d’embrasser leurs parents… et si l’un des êtres chéris allait manquer à l’appel ?…
Tout à coup on entendit le bruit d’une décharge d’artillerie… Un dimanche on ne faisait généralement pas l’exercice du canon. Un passager français émettait cette remarque au moment où le Morgen-Stern contournait le petit cap de Querqueville. À cet instant précis une exclamation partit d’un bout à l’autre du bateau. Toutes les lunettes furent braquées, des demandes et des réponses s’échangèrent… et bientôt on se rendit compte de ce qui se passait au large.
À quelques encablures, sur ces flots bleus, deux navires se livraient un combat. Le combat devait être mortel, suivant toute probabilité.
Cependant, agités par une brise qui venait de s’élever, deux morceaux d’étamine flottèrent aux grands mâts de chacun des adversaires.
« Hurrah, le pavillon de l’Union ! hurrah pour le gril ! » crie un Bostonien embarqué sur le paquebot…
Et, s’adressant à Fanchette, Pierre ajoute : « Le plus petit de ces deux bateaux, c’est l’Alabama, je le reconnais, et je reconnais son pavillon blanc au yacht rouge avec deux bandes étoilées… »
Un autre passager reprend : « Voilà le Kearsage, une corvette de l’Union. Son capitaine avait fait annoncer dans les journaux de New-York que, pour lui livrer bataille, il chercherait le croiseur confédéré sur toutes les mers du globe, et je vous dirai que le dernier est de tous points inférieur à l’autre.
— Non, crie le Bostonien.
— Si, réplique un Anglais : les armes ne sont pas égales.
— Nullement.
— Si fait, je connais l’armement de chacun. »
Cependant le capitaine du paquebot avait donné l’ordre de mettre en panne. Alors, comme il avait évité au jusant, le Morgen-Stern présentait son arrière au large, et, lunettes en main, les passagers purent suivre toutes les péripéties du combat déjà engagé.
De chaque bord sept ou huit boulets venaient de partir coup sur coup. Les spectateurs devinaient que, peut-être afin de tenter les chances d’un abordage, l’Alabama manœuvrait pour se rapprocher de son ennemi ; mais, virant lof pour lof, le Kearsage déjouait toujours ces tentatives, et les deux navires décrivaient un cercle, sans qu’entre eux la distance diminuât.
En voyant nombre de boulets ricocher de la coque du Kearsage à la surface de l’eau, un officier du paquebot s’écria :
« Depuis quelque temps le Kearsage doit s’être blindé, au moins en partie. »
Un autre reprit : « Je suis de votre avis : autrement le navire eût déjà reçu des avaries irréparables, touché comme il l’a été par les projectiles d’une pièce très puissante.
— Oh ! » dit Pierre, que l’émotion faisait trembler… Il a vu et compris… et plusieurs autour de lui comprenaient également.
L’Alabama oscillait, et à son arrière on apercevait une large trouée au-dessus de la ligne de flottaison.
« Il va couler, c’est l’affaire de cinq minutes, prononce le capitaine allemand ; voyez, l’eau s’engouffre dans la plaie, et le tir est arrêté… Ah ! le confédéré amène son pavillon.
— Capitaine, dit Pierre, n’allons-nous pas nous porter à l’encontre ?
— Oui, capitaine, donnez l’ordre, je vous en supplie.
— Oui, oui », s’écria-t-on de toutes parts, l’anxiété mise au comble parce que de seconde en seconde le malheureux bâtiment entrait plus avant dans la mer.
Durant quelques instants, le capitaine parut indécis, mais bientôt il répondit : « Non certes, car Semmes et son bateau ont causé trop de dommages à nos transactions commerciales. Qu’ils périssent donc, ce sera un bon débarras.
— Maintenant, c’est une simple question d’humanité.
— Bien parlé, jeune homme », fait le Bostonien à Pierre, tandis que Fanchette et d’autres dames répétaient : « Capitaine ! écoutez votre cœur ; quels risques courez-vous ? »
L’Allemand n’était pas ébranlé, mais furieux, et il répliqua : « En vous écoutant, je risquerais d’entrer en rade avec le flot et d’en sortir avec le jusant sur le nez ; laissez-moi tranquille s’il vous plaît, car je suis le maître à mon bord. D’ailleurs, si l’on prêtait l’oreille aux sensibleries des femmes, on n’irait pas loin. » Alors, saisissant son porte-voix, il cria au pilote :
« En marche, machine en avant, le cap sur Cherbourg, et la passe de l’Ouest. »
Afin de ne plus entendre les manifestations indignées, le capitaine quitta le banc de quart et s’enferma dans la petite cabine du pont où par une ouverture il pouvait voir sans être vu.
Les roues étaient de nouveau en mouvement et le paquebot s’éloignait du théâtre du combat, lorsqu’un cri d’horreur fut poussé par les passagers et par tout l’équipage du Morgen-Stern.
Le nez déjà enfoncé, l’Alabama piquait dans la lame avec une rapidité inouïe. Tout à coup, comme s’il eût été repoussé des flots par une force cachée, l’arrière se souleva et le bâtiment resta un instant debout ; puis en un clin d’œil il disparut au centre d’un tourbillon écumant… l’Alabama avait vécu… mais il était mort à l’ennemi, après un duel dont commandant, officiers et matelots n’ignoraient point la dangereuse inégalité.
Groupés sur le pont du Morgen-Stern, les témoins de cette catastrophe éprouvaient une affreuse angoisse, les femmes pleuraient franchement et avec un grand serrement de cœur. Pierre se rappelait le nom de chacun de ces hommes, naguère ses compagnons, qui, à cet instant, luttaient contre la mort. Plusieurs passagers implorèrent le second du paquebot, lui demandant une barque avec laquelle ils essayeraient de secourir ces malheureux naufragés. L’officier repoussa brutalement leur requête.
Cependant le vainqueur virait de bord et, le cap sur l’île Pelée, il se disposait à entrer en rade de Cherbourg.
La mer devenait houleuse parce que la brise avait beaucoup fraîchi, et bientôt à une très faible distance les crêtes blanches des lames masquèrent toute vue ; pourtant, grimpé dans les haubans du paquebot, un jeune Anglais affirma que deux cutters croisaient sur le théâtre du combat ; mais, comme à l’instant même on longeait la digue, il devint impossible de vérifier l’exactitude de cette assertion.
Encore très impressionnés en songeant aux douleurs des familles de ceux qui avaient sans doute péri, Pierre et Fanchette descendirent à terre à la fin de l’après-midi pour se rendre d’abord à la douane avec quelques compagnons de traversée ; sur le chemin, cherchant des yeux un visage ami, les deux jeunes gens n’aperçurent que des figures étrangères ; d’ailleurs il pleuvait et, sous des parapluies ruisselants, de très rares promeneurs se hâtaient de rentrer au logis.
Fanchette doublait le pas, quoique dans ses bras elle portât le petit enfant d’une passagère de pont qui suivait chargée de deux autres bébés.
Demeuré un peu en arrière, Pierre fut bientôt accosté et arrêté par un individu qui lui dit en soulevant un chapeau noir à haute forme sous lequel parut un crâne dénudé :
« Monsieur, auriez-vous l’obligeance de me donner un renseignement ?
— Volontiers, répondit Pierre, qui salua à son tour.
— Monsieur, je vous l’avoue, c’est la première fois que je quitte la banlieue de Paris ; j’habite Courbevoie, monsieur, et, lorsque je suis arrivé à six heures quarante-cinq avec le train de plaisir, je n’avais encore jamais contemplé l’océan.
— Fort bien, monsieur, mais ce renseignement ?…
— J’y viens, monsieur : croyez-vous qu’il s’en donnera un second dimanche prochain ?
— Un second ? Quel second ? Expliquez-vous.
— Un deuxième combat naval ; je vous avouerai que celui-ci nous a enthousiasmés, Mme Pingalet, moi et notre demoiselle[9].
— Vous vous moquez, monsieur, veuillez me laisser continuer ma route ; d’abord lâchez mon bras, s’il vous plaît. »
Mais, retenant toujours Pierre, Pingalet reprit :
« Me moquer, grands dieux ! nullement, je ne me moque jamais de personne. Je vois bien que vous n’êtes pas au fait. Le voici : tout à l’heure, sur le Fort central de la digue, durant le combat naval, je me trouvais à côté d’un jeune officier de marine, auquel je témoignai mon admiration, en ajoutant qu’à l’Ambigu et même à la Gaîté nous n’avions pas encore assisté à un spectacle aussi grandiose. Pendant que le navire sombrait, Mme Pingalet pleurait à mouiller deux mouchoirs, monsieur ; moi-même, je sentais une larme sous ma paupière. Le jeune officier m’a répondu : « Eh bien, monsieur Pingalet, c’est comme ça tous les dimanches lorsqu’il y a un train de plaisir de Paris à Cherbourg… – Dans ce cas, s’est écriée ma femme, nous reviendrons, coûte que coûte, avec le prochain train de plaisir et nous amènerons aussi nos deux cadettes… – Vous ne sauriez procurer un plus intéressant spectacle à ces demoiselles », répliqua le jeune officier, que nous remerciâmes ensuite pour son obligeance à nous renseigner.
« Mais tout à l’heure, voilà ma fille Rosélia qui me dit : « À votre place, papa, je me méfierais du petit officier, il avait des yeux drôles en vous parlant ». J’ai donc résolu d’interroger la première personne dont la figure me paraîtrait respirer la franchise, et voilà, monsieur, pourquoi je m’adresse à vous. »
Pierre répondit à M. Pingalet :
« Merci pour votre bonne opinion au sujet de ma physionomie. Cependant, mademoiselle votre fille a raison, méfiez-vous des affirmations du jeune officier, car je puis vous répondre qu’il n’y aura pas de combat naval dimanche prochain.
— Mais les dimanches suivants, mossieu ? »
Pour le coup, Pierre n’y tint plus, et, s’arrachant à l’étreinte de M. Pingalet, il partit en riant aux éclats.
Alors, en secouant son parapluie ruisselant, M. Pingalet murmura :
« Non, je ne croirai jamais qu’un jeune homme ayant l’air aussi distingué, un officier avec deux galons d’or sur sa casquette, ait eu l’idée de me mystifier. C’est plutôt cet autre qui s’en va en riant dont la figure ne me revient décidément pas. »
Toutes les formalités remplies et mis en possession de leur mince bagage, Pierre et Fanchette suivirent un commissionnaire qui les conduisit aux bureaux des divers hôtels de la ville. Mais les deux voyageurs interrogèrent en vain les hôteliers. Aucun étranger n’était arrivé pour attendre le paquebot des États-Unis, et lorsqu’ils s’informèrent au sujet des trains montants ou d’un bateau se rendant au Havre, on leur apprit qu’il n’y aurait plus de trains ce soir-là et aucun bateau. Il fallut donc se résigner et remettre le départ au lendemain. Alors la pauvre Fanchette, jusque-là si forte et si courageuse, fut subitement prise d’un véritable accès de désespoir. Près du port, à quelques lieues du pays natal et de sa mère, elle pleura comme elle n’avait pas encore pleuré, sans écouter ni même entendre les consolations que Pierre cherchait à lui offrir.
Au travers de ses sanglots, Fanchette répétait : « Maman, maman, pourquoi n’êtes-vous pas venue à ma rencontre ?
— Mais, répétait Pierre, s’ils n’ont point reçu nos lettres, comment pourraient-ils se trouver à Cherbourg aujourd’hui ? Voyons, Fanchette, était-ce possible ?
— Maman, maman, je veux maman !
— Fanchette, tu n’es pas raisonnable, véritablement tu parles et tu pleures comme une petite fille. »
Ces paroles sévères et le ton qui les accompagnait exaspérèrent le chagrin de Fanchette, qui s’enferma dans sa chambre, sans vouloir ensuite ouvrir sa porte, ni même accepter sa part du dîner qu’avait commandé son compagnon. Bientôt, incapable lui-même d’avaler une bouchée, Pierre se sentit aussi misérable que possible ; puis il essaya en vain de s’endormir dans une petite chambre glaciale où les fenêtres mal jointes laissaient pénétrer le vent et la pluie. Enfin assoupi vers le matin, lorsqu’un garçon d’hôtel frappa à sa porte, Pierre rêvait qu’il se trouvait dans les haubans de l’Alabama d’où il regardait le capitaine Semmes, qui était occupé à pointer la grosse pièce du bord sur l’arrière du Kearsage, et, chose bizarre, le capitaine confédéré avait revêtu les habits et la figure de M. Pingalet dont il portait même le chapeau noir à haute forme, dit tuyau de poêle.



Humides encore de la pluie récemment tombée, la terre et les fleurs exhalaient mille suaves parfums, et, au moment de disparaître derrière les grands sapins de l’avenue, le brillant soleil de mai envoyait ses chauds rayons sur la façade de l’antique manoir des Colombiers.
Alors Pierre et Fanchette descendirent de voiture devant la vieille grille en fer forgé.
Succédant au mauvais temps de la précédente soirée, la journée s’était écoulée radieusement belle. Après s’être mutuellement pardonné leur méchante humeur de la veille, les deux jeunes gens avaient parcouru, en chemin de fer jusqu’à Serquigny, Rouen et Yvetot, en voiture ensuite, ce trajet qui semble interminable aux voyageurs. À vol d’oiseau, la Manche et la Seine-Inférieure ont pour ainsi dire l’air de se toucher ; cependant on arriverait plus vite de Paris à Marseille que de Cherbourg au Havre par la voie de terre.
Fanchette s’était bien divertie au récit de Pierre à propos des questions de M. Pingalet, et tout en riant elle disait :
« Non, Pierre, tu ne te moques pas de moi… bien vrai, il avait ajouté foi aux paroles de l’officier de marine ?… Un combat tous les dimanches… Ah ! ah !…
— Oui, Fanchette, et Mlle Rosélia seule nourrissait quelques doutes, à cause des yeux de l’officier. »
Et tous deux de rire encore.
Cependant, une fois sur la route de Villequier, ils ne riaient plus ; puis, en pénétrant sous l’avenue, Fanchette tremblait, et elle n’avançait que lentement, reprise de son atroce frayeur. Allait-on les retrouver tous ? aucun vide ne s’était-il produit ?
En traversant Caudebec, personne ne se rencontra sur le chemin qu’on pût interroger. Dévorés d’impatience, les deux jeunes gens coupèrent à travers bois par les hauteurs, et, sans entrer dans Villequier, ils avaient résolu de se rendre d’abord au manoir ; du manoir quelqu’un irait préparer Mme Alric…
Au milieu de l’avenue, à une place où la lumière faisait déjà place à l’ombre, deux masses noires parurent surgir de terre, et, poussant de faibles cris, ces deux masses dédoublées se dressèrent, en essayant vainement de sauter.
« Pochet, Mme Pochet ! » cria Fanchette, et elle rendit caresse pour caresse à l’une pendant que Pierre soulevait l’autre dans ses bras.
Oui, c’étaient eux, les anciens amis, bien vieux, bien cassés, mais au poil toujours luisant et propre ; ils avaient flairé les jeunes gens, auxquels, les premiers, ils souhaitèrent la bienvenue. Cela parut d’un bon augure à Fanchette, qui se mit à courir pendant que Pierre obligeait les deux chiens à suivre sans aboyer.
Au haut du perron, Fanchette s’était déjà cachée dans un fouillis de plantes grimpantes, lorsque Pierre la rejoignit : « Regarde, lui dit la jeune fille, regarde par cette fenêtre, c’est trop de bonheur… Comment entrer ?… la joie ne leur fera-t-elle pas mal ? maman est si pâle ! »
La vaste salle n’avait pas changé d’aspect ; autour de la table dressée pour le souper, toute la famille se trouvait réunie, et il y avait un convive… Un peu vieillis, mais l’air bien portant, Michel et sa femme semblaient interroger M. Verkelin. Marie Alric, les cheveux tout blancs, écoutait, les deux mains jointes. Louis était juste le même ; par contre, avec sa fine moustache, ses joues hâlées et son bel uniforme de sous-lieutenant de chasseurs, Charles paraissait un autre individu. Jacques et André, plus grands que leurs aînés, écoutaient comme Chérie. Celle-ci, devenue une superbe créature, haute en couleur, aux lèvres toujours épanouies dans un franc sourire, prêtait une telle attention aux paroles de M. Verkelin, qu’elle restait oublieuse de son devoir et de ses fourneaux, où le rôti brûlait en ce moment précis.
Seuls, inconnus des arrivants, deux ou trois Pochets et Pochettes, les dignes échantillons de la race, couraient çà et là, un peu inquiets, car ils flairaient un intrus ; mais, comme Louis leur imposa silence, ils vinrent se poster près de la fenêtre. Là, hérissant le poil de leur échine, et les yeux braqués au dehors, ils protestèrent intérieurement.
Pierre et Fanchette entendirent alors ces paroles de M. Verkelin, paroles qui faisaient certainement suite à un récit momentanément interrompu :
« Vingt-huit hommes mis hors de combat, dont sept tués et dix-neuf noyés ; le reste de l’équipage avait décliné tout secours de son ennemi ; cependant il fut recueilli par un bateau de Cherbourg, monté par le pilote Gosselin, et par un yacht, le Deerhound, qui appartient à un gentleman anglais nommé Lancaster. Le vainqueur n’a pu saisir une seule épave du corsaire. Il paraît qu’un grand chien des prairies refusa de quitter le bord avec le capitaine Semmes, son maître, au moment où, le dernier de tous, celui-ci abandonnait l’Alabama prêt à sombrer ; hurlant toujours, le chien s’est ensuite laissé engloutir.
« Voilà, mes amis, tout ce que m’a appris l’officier dont aujourd’hui j’ai fait la connaissance au Havre. Avec d’autres naufragés, cet officier confédéré venait d’arriver sur le bateau-pilote de Cherbourg. »
Lorsque M. Verkelin cessa de parler, Chérie se décida enfin à courir vers son rôti, et les trois Pochets grognèrent en sourdine.
« Mon Dieu, disait Mme Quillebec, l’horrible chose que cette guerre ! Pierre n’était plus à bord de l’Alabama… mais enfin, si par impossible… Ah ! j’ai peur de tout, et aucune nouvelle depuis qu’ils parlaient d’un retour possible… »
Alors M. Verkelin s’écria en se frappant le front : « Étrange, car je crois être l’homme le moins distrait de France ! Pourtant j’oubliais de vous informer qu’hier un bateau allemand avait déposé quelques voyageurs à Cherbourg avec le courrier des États-Unis… Je suis même venu vous demander à souper afin de vous apprendre cette nouvelle.
— Ah ! firent ensemble Marie Alric et Mme Quillebec… Ah ! des nouvelles de New-York ? Quand arriveront-elles ici ?
— Demain matin au plus tard.
— Fanchette, murmura Pierre, je vais tâcher de me montrer à Louis, qui aura sûrement l’esprit de quitter la table sans nous trahir… Puis nous combinerons ensemble le moyen de préparer nos parents. »
À l’instant même, incapable d’entendre et d’attendre davantage, Fanchette poussa la porte, les chiens aboyèrent, et chacun vit, en pleine lumière, celle qui, tremblante, immobile, tendait ses deux bras et disait : « Maman, maman !… »
Et, s’élançant, Marie Alric répondit : « Ma fille, ma Fanchette, mon trésor !… »
Toutes deux confondirent un instant leurs larmes de joie et leurs baisers…
Cependant Pierre était resté dans l’ombre, encore inaperçu, et, instantanément prise d’une atroce jalousie devant le bonheur de son amie, l’autre mère cria :
« Fanchette, Fanchette, pourquoi ne l’as-tu pas ramené ? Fanchette, comment oses-tu revenir ici seule, et sans mon fils ? »
Pierre se montra, et comme il soulevait sa mère pour l’attirer sur son cœur, celle-ci éprouva une véritable honte du mauvais sentiment qu’elle venait de manifester, et afin de s’en punir, s’arrachant de cette douce étreinte et poussant son premier-né vers Michel :
« Embrasse d’abord ton père, fit-elle très doucement, embrasse ton père, mon Pierre ; mon tour viendra ensuite. »
* * *
Plus d’un an avait passé depuis le jour où Pierre et Fanchette avaient revu leur pays. C’était encore l’été. Par une radieuse matinée de juin, un nombreux cortège se pressait dans la petite salle de la mairie de Villequier. Là, ceint de son écharpe trop serrée, qui l’empêchait de respirer à l’aise, monsieur le maire allait « au nom de la loi » unir deux jeunes gens en présence d’une magnifique assemblée.
Or un nouveau maire avait été élu en place du charcutier, renvoyé à ses… gorets ; le successeur du dernier était l’un des fermiers de la comtesse de Lorville, et certes jamais on ne vit un homme plus embarrassé, plus intimidé, avec les tempes plus inondées de sueur, que le père Le Dentu au moment où, maire de Villequier depuis seulement une semaine, il procédait pour la première fois de sa vie aux divers actes d’un mariage civil.
D’abord, l’un de ses concurrents évincés lui avait traîtreusement persuadé qu’il se devait et qu’il devait surtout à la châtelaine d’adresser un discours aux jeunes époux. Ce discours, que de peine il s’était donnée afin de l’apprendre dans un livre où plusieurs harangues se trouvaient consignées ! Et encore, au dernier moment, sa mémoire ne ferait-elle pas défaut ? Et puis, au lieu de ces paroles accoutumées : « Hé ! bonjour, père Le Dentu, ça va bien, et la fermière ? » la comtesse de Lorville, en entrant à la mairie, après un beau salut, lui avait dit : « Bonjour, monsieur le maire, je suis enchantée de vous voir. Mme Le Dentu se porte-t-elle bien ? »
Alors, n’osant plus répondre comme répondaient tous les Le Dentu de père en fils : « Et vous me faites grand honneur, notre maître (ou notre maîtresse), et comment se trouve l’état de votre santé ? » le maire s’était embrouillé dans : « Madame la comtesse est trop bonne et je suis bien honteux de la bonté de madame notre maîtresse… »
Enfin, cahin-caha, en lisant plusieurs articles du Code que les gens bien avisés passent généralement sous silence, il en arriva au point capital. Sans trop balbutier, il prononça la phrase bien connue : « Au nom de la loi, je vous unis », puis, tandis qu’on s’ébranlait pour signer au registre, le maire de Villequier toussa, cracha dans son grand mouchoir rouge, après quoi il desserra sa ceinture ; enfin, d’un effort désespéré, il glapit :
« Jeunes époux, permettez-moi de vous adresser quelques paroles bien senties. »
Très étonnée, car elle n’eût jamais imaginé une telle audace chez ce brave homme, incapable d’accoucher de trois phrases à la suite, la comtesse de Lorville se rassit, chacun l’imita, et Pierre lança un regard suppliant à ses jeunes frères qu’il voyait prêts à éclater de rire. Cependant le maire répétait :
« Jeunes époux, permettez-moi de vous adresser quelques paroles… quelques paroles… oui, permettez-moi, jeunes époux, de vous… non, c’est pas ça… Jeunes époux, ce jour… est l’aurore d’un jour, oui, d’un jour… et comme le soleil annonce l’aurore… Nom d’un chien, j’en sortirai jamais. Excusez-moi, notre maîtresse, et monsieur Pierre, et mademoiselle, non, madame Fanchette, mais vous êtes mariés tout de même, et si on m’y repince jamais à dégoiser un sermon comme un curé, je veux bien que la grêle détruise ma récolte… d’abord j’aimerais mieux déposer mon écharpe… »
Pour le coup, on n’y tint plus : y compris Mme de Lorville et Marie Alric, à commencer par les « jeunes époux », ce fut un rire homérique, inextinguible, qui retentit un instant devant le buste impassible de Napoléon III… Le père Le Dentu s’associa à ces éclats joyeux avec la meilleure grâce du monde. Plus tard il raconta à sa fermière :
« J’étais par trop farce aussi en essayant de discourir comme un avocat, et puisque j’ai amusé notre pauvre chère madame, toujours si navrée depuis la mort de défunt monsieur le comte, eh da, j’en suis bien aise… Mais je tirerai tout de même les oreilles à Bastien pour m’avoir obligé d’apprendre tout ce fatras dans un livre… »
Cependant, les mariés s’étaient agenouillés devant le maître-autel de la jolie petite église gothique, remplie de fleurs pour la circonstance. Le prêtre allait unir Pierre à Fanchette, lorsque Mme de Lorville murmura à l’oreille de l’un de ses voisins : « Je ne vois pas mon oncle ; voudriez-vous aller le chercher, et nous l’amener ici, car il est témoin du marié ? »
Le voisin partit sans répliquer ; après s’être informé à différentes personnes, il gagna la mairie et la salle des mariages, où ce qu’il vit plongea l’envoyé de la comtesse dans un profond ahurissement.
Pourtant, avocat et Américain de New-York, Robert Blake ne s’étonnait pas très facilement ; mais, ainsi qu’il l’écrivit ensuite à son ami le docteur Smith :
« Je demeurai confondu en apercevant un membre de l’Institut connu dans le monde entier pour ses remarquables travaux scientifiques, qui, revêtu d’un habit noir avec la cravate rouge de la Légion d’honneur, était juché sur une table, et là, un crayon bleu en main, il écrivait rapidement sur le front, les joues et la poitrine du buste en plâtre destiné à représenter le souverain actuel des Français, un buste horrible, par parenthèse. Tandis que courait le crayon, un employé de la mairie faisait des grands bras, poussait des « Oh ! monsieur ! », et des « Ah ! monsieur Verkelin, je serai responsable, et quoi qu’y diront M. le maire et M. l’adjoint en trouvant l’Empereur tout bleu ? ».
Enfin ramené sur terre, au réel comme au figuré, par la main et la voix du messager de sa nièce, le distrait, l’esprit encore un peu égaré, se laissa docilement conduire à l’église, où chacun découvrit aisément que l’académicien ne se rendait pas un compte exact de la cérémonie célébrée devant lui.
Cependant le secrétaire de la mairie de Villequier lavait à l’eau de savon le plâtre impérial ; mais celui-ci ne se trouva pas bien de la susdite lessive. Ensuite, devenu bleuâtre et affreux, le buste décroûté effrayait les petits enfants lorsque par hasard ils pénétraient dans la salle des mariages. Et plus tard, quand une mère voulait terroriser un marmot récalcitrant, elle lui disait : « Si t’es point sage, on t’enfermera seul avec le busc (pour buste). »
Le soir même, un grand repas réunissait les mariés, leurs familles avec quelques intimes dans l’immense salle à manger du château de Lorville. En ce jour de fête, la châtelaine avait quitté ses habits de veuve, et, délivrée de ses doutes terribles, heureuse de savoir sa fille heureuse, Marie Alric souriait doucement aux jeunes époux.
Pour répondre à l’invitation de Pierre Quillebec, maintenant que la guerre ne désolait plus son pays, Robert Blake était arrivé en personne aux Colombiers quelques jours avant le mariage. N’avait-il pas promis à Fanchette d’être son témoin, le cas échéant ? Mais quand il vit la jeune fille transformée par le bonheur, et, ainsi qu’il l’écrivit encore au docteur Smith, « dix fois plus jolie et gracieuse qu’en Amérique, j’ai éprouvé un vif sentiment de regret… et puis miss Alric, maintenant Mme Pierre Quillebec, n’eût-elle pas joui en se trouvant à la tête de ma fortune, car véritablement, à eux tous, les propriétaires d’un joli manoir appelé « les Colombiers » ne valent pas quarante mille dollars ; enfin, puisque l’affaire ne s’est pas conclue, j’en ai proposé une autre à Pierre Quillebec, à propos de laquelle nous sommes tombés d’accord… Pierre Quillebec deviendra notre correspondant en France pour le développement et l’épuration des huiles minérales. Nous possédons, vous le savez, des puits insondables de cette matière en Virginie, et dans quelques années, avec nos associés les Hobard, nous aurons non seulement réparé les brèches faites à notre fortune par la guerre, mais encore on nous cotera parmi les plus riches du Massachusetts et de la Virginie, et je veux que le nouveau marié, dont j’apprécie l’intelligence et l’esprit positif en même temps qu’aventureux, je veux, dis-je, que celui-là suive de loin la marche ascendante de notre fortune. »
Le plan de Robert Blake fut approuvé par Michel Quillebec. Bientôt placé à la tête d’une industrie florissante, soutenu par ses amis d’Amérique, Pierre trouve enfin un aliment à ses aptitudes et à son activité. Maintenant, auprès d’une immense usine située entre Caudebec et Yvetot, créée par lui et agrandie chaque année, il habite une charmante villa, entourée d’un grand parc, dont il est le propriétaire.
Lorsque je rencontrai M. et Mme Pierre Quillebec, ils étaient aussi heureux qu’on peut l’être ici-bas. Leurs parents vivaient encore. Louis, bien marié, ayant pris goût à ses fonctions, demeurait aux Colombiers avec sa jeune femme et ses enfants. Charles, récemment promu au grade de chef d’escadron, avait bravement payé de sa personne à la guerre. Jacques et André, les contremaîtres de Pierre, s’en allaient constamment du Havre à New-York, de New-York à Saint-Louis, à San-Francisco ou ailleurs… « dignes en vérité de devenir Américains », répétaient souvent les Blake et les Hobard. Ces derniers même montraient clairement à Jacques qu’ils seraient ravis d’une alliance entre lui et Elianor, « si Elianor, qu’on ne pouvait songer à influencer, trouvait le jeune Français assez « valuable ».
Quant à Mrs Hobard, en buvant trop de café au lait, elle réparait les privations bravement acceptées durant la guerre et elle laissait chacun en faire sa guise autour d’elle. Ses anciens nègres, devenus non point blancs, mais libres, continuaient à végéter aux dépens de leur maîtresse, dans une profonde oisiveté comme au temps de l’esclavage. L’un d’eux fit un jour cette réponse typique à Jacques Quillebec, qui l’encourageait à faucher un champ de canne à sucre : « Si gens de couleu’ li étaient obligés à t’availler juste comme blancs, à quoi ça y au’ait-il se’vi d’êt’ plus esclaves ? »
Lorsqu’il discutait à propos de la dernière guerre avec ses amis de New-York, Jacques tirait parfois un argument de la précédente anecdote, et Robert Blake ou d’autres lui faisaient invariablement une réponse dans le genre de la suivante :
« Malgré toutes leurs qualités, les Français ont l’esprit trop superficiel pour saisir la grandeur des réformes américaines, et vous, Jacques Quillebec, qui êtes un Français doué des travers et des vertus de votre pays, vous cherchez continuellement la petite bête et le côté humoristique au détriment de l’ensemble des choses. »
Et Jacques de répliquer : « La guerre civile faisait-elle donc partie de l’ensemble des choses américaines ? »
Naturellement chacun gardait ensuite ses convictions.
Mais tout cela restait encore dans les brumes de l’avenir lorsque le repas de noces touchait à sa fin au château de Lorville… Alors la châtelaine s’aperçut d’un léger frémissement, elle découvrit un sourire discret sur quelques lèvres, et, en suivant des yeux le regard de son voisin, elle comprit…
En face d’elle, occupant ce jour-là la place ordinairement vide du commandant tué en Crimée, M. Verkelin venait de partir au pays des nuages ; cela lui était arrivé au moment précis où il se servait d’une gelée aux fruits que lui offrait un valet de pied étranger.
De sa main gauche le savant avait saisi la cuiller, tandis qu’avec la droite il secouait le bras du valet de pied, et, sans même se douter de la présence du dernier, il paraissait le dévisager en fronçant ses épais sourcils. Le malheureux serviteur n’osait bouger, mais il baissait la tête, rouge comme une pivoine, se demandant lequel de ses méfaits on avait découvert, pour que le maître de la maison le regardât de la sorte. Est-ce que, par hasard, celui-là s’était trouvé à portée de le voir goûter à un entremets tout à l’heure, dans l’office ?
Mme de Lorville faisait généralement l’impossible afin de laisser croire à son oncle que nul ne s’apercevait des absences de son esprit ; mais, pour cette fois, il n’y avait pas à feindre l’ignorance, car toutes les personnes qui n’étaient point au fait des bizarreries du savant n’allaient plus savoir contenir leur hilarité.
Prenant donc son parti :
« Cher oncle, dit la nièce, cher oncle, m’entendez-vous ?
— Eh quoi ? Marguerite, que voulez-vous ? est-ce l’heure du thé ? Alors si vous y consentez, je préparerai…
— Non, cher oncle, nous achevons seulement de dîner, et je crois que vous avez eu une très légère distraction, absolument contraire à vos habitudes, cher oncle… »
Tout à coup rentré en lui-même et lâchant la cuiller et le bras en même temps, pendant que le valet trébuchait en renversant une partie de la gelée, M. Verkelin répliqua d’un air qu’il s’efforçait de rendre naturel, mais où perçait une certaine inquiétude, tandis que ses regards se portaient d’un voisin à l’autre :
« Vous avez raison, Marguerite, et véritablement, ce matin à la mairie comme ce soir à table, je me suis laissé aller à deux impardonnables absences… Pourtant, Marguerite, vous me rendez souvent cette justice de dire que je suis l’homme le moins distrait du pays, car la distraction est un défaut haïssable ; hélas ! j’en ai mille autres… dont, avec l’aide de la Providence, j’espère bien me défaire !
— Non, cher oncle, aucun autre… À présent je propose, suivant l’ancienne coutume, de boire à la santé des mariés… Cher oncle, donnez-nous le signal, je vous prie ! »
Alors, satisfaite d’avoir créé la diversion projetée, Mme de Lorville ordonna aux serviteurs de remplir les coupes de chacun des convives.
Et pendant que les verres s’élevaient ou se choquaient, Robert Blake murmurait à l’oreille de son voisin :
« Si j’ai bonne mémoire, les Grecs ne disent-ils pas, d’après Hérodote :
?
(Connais-toi toi-même). Véritablement M. Verkelin est doué d’une puissante originalité, il aurait dû naître Américain. »


a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en juillet 2026.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Alain, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mme de Nanteuil, Une poursuite, Librairie Hachette et Cie, Paris, 1892. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est d’Alfred Paris, extraite de ce même livre.
— Dispositions :
Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
— Qualité :
Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…
— Autres sites de livres numériques :
Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.
[1] Charleston, port de Caroline du Sud, entre les deux rivières Ashley et Cooper, qui s’unissent pour former une rade magnifique.
[2] Old Nick, nom familier que les gens du peuple, en Angleterre et en Irlande, donnent au diable.
[3] Norfolk, ville et port de Virginie, situés sur l’Élisabeth, à 3 km de la baie de Chesapeake.
[4] Pescatoqua, presqu’île au sud de la même baie, dans laquelle se trouve le port de Portsmouth.
[5] Chesapeake, vaste baie des États-Unis, d’une longueur de 300 kilomètres, communiquant avec l’Atlantique entre les caps Charles (Maryland) et Henry (Virginie).
[6] James River, fleuve des États-Unis, il sort des monts Alleghanys et, après un parcours de 450 kilomètres, se jette dans le Chesapeake à Hampton (Virginie).
[7] Richmond, capitale de la Virginie, sur la rive gauche du James River, à environ 40 lieues de son embouchure.
[8] Kirby Smith tiendra la dernier, sans retarder l’heure où le Sud, enserré par ses ennemis, n’aura plus de soldats à mettre en ligne.
[9] Une question à peu près semblable fut réellement posée par un spectateur débarqué du train de plaisir le jour du combat naval.