T. Combe

FEUILLE DE TRÈFLE

1890

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Table des matières

 

I 3

II 13

III 21

IV.. 36

V.. 49

VI 66

VII 83

VIII 90

IX.. 101

X.. 109

XI 118

XII 134

Ce livre numérique. 137

 

I

FEUILLE de Trèfle était un club de trois membres qui poursuivait divers buts scientifiques, tels que l’observation des têtards dans un bocal, la chasse aux araignées d’eau, l’étude des nids de pie, et en général toutes les branches de l’histoire naturelle qui comportent des escalades d’arbres ou des descentes dans les fossés. Les trois membres du club étaient Frédégonde Arvoine, Siméon et Ernest Taubert. Frédégonde était la fille du docteur. Ce prénom mérovingien lui avait été infligé par son père, qui avait parfois des idées bizarres, mais personne, sauf la bonne de la fillette, ne songeait à s’en servir ; on le remplaçait par une foule de petits noms : Ferdine, Frédette, Friquette. Elle avait treize ans ; Siméon Taubert, le fondateur du club, en avait quinze ; son frère Ernest, surnommé Moi-d’abord, était un petit garçon de sept ans qui avait pour sa précieuse personne des soins et des égards dont on cherchait à le faire rougir par ce sobriquet et par de fréquentes remontrances. Sa tante, Mlle Cornélie Borel, espérait qu’avec l’âge il surmonterait cette vilaine et sotte disposition à se considérer comme le centre du monde et à traiter en esclave son frère Siméon dont la bonhomie se laissait faire.

Siméon était absorbé, distrait ; il ne songeait pas à défendre son indépendance. Pourvu que son frère ne lui saccageât pas trop ses collections, il lui abandonnait le reste. Jamais il n’eût mangé une pomme ni gardé une bille dans sa poche, sans Ferdine qui de temps en temps fondait sur Ernest, quand elle jugeait la mesure de ses iniquités par trop pleine, et l’obligeait à des restitutions douloureuses.

— Il m’a donné ce peloton de ficelle, sanglotait Ernest. N’est-ce pas, Siméon, que tu me l’as donné ?

— C’est égal, rends-le-lui, disait Ferdine inexorable.

— Moi, d’abord, je trouve que c’est très mal de reprendre ce qu’on a donné, gémissait la victime.

— Et c’est très mal aussi de ressembler à une vilaine sangsue qui suce son frère ! répliquait Ferdine.

Le peloton de ficelle retournait de la poche d’Ernest à celle de son légitime propriétaire, jamais pour longtemps, il est vrai, car Siméon, voyant son frère en larmes, se hâtait de le consoler en lui rendant l’objet de ses désirs, aussitôt que Ferdine avait le dos tourné.

Les trois enfants étaient voisins. Ils avaient fait amitié quatre ans auparavant par-dessus le petit mur qui séparait leurs jardins. Le docteur Arvoine venait de s’établir dans le village ; il était veuf et n’avait amené avec lui qu’une petite fille et une bonne. La bonne, qui s’appelait Mlle Caton, se fit bientôt connaître chez l’épicier, le boulanger et les autres fournisseurs par ses exigences et les aspérités de son langage. « C’est une vraie râpe à muscade, » disait l’épicier. Quant à la petite fille, on l’apercevait rarement. Mlle Cornélie Borel voyait de sa fenêtre une fillette aux cheveux noirs merveilleusement abondants et fabuleusement emmêlés, aux yeux un peu sauvages, qui lisait assise sur les marches du perron, ou qui errait seulette dans les allées du jardin. « Cette petite a l’air d’avoir été peignée avec un clou ; sa bonne la néglige, » se disait Mlle Cornélie. Et la première fois qu’elle rencontra Mlle Caton chez l’épicier, elle lui dit :

— La fillette du docteur a de bien beaux cheveux, mademoiselle ; seulement, il faudrait les soigner davantage.

— Mêlez-vous de vos affaires, madame ! répondit agréablement Mlle Caton.

De ce jour, elle nourrit des sentiments de rancune contre Mlle Cornélie, et, par ricochet, contre ses neveux. Un jour qu’elle surprit Siméon à cheval sur le faîte du mur, innocemment occupé à observer les allures d’un escargot, elle lui tira les oreilles, sous prétexte que les escargots mangent les laitues. Siméon ne saisit pas très bien la force de ce raisonnement ; il mit son escargot dans sa poche et s’en alla fort indigné.

Un autre jour, Ferdine ayant des noix dans son tablier les jeta par-dessus le mur à Ernest enchanté de cette aubaine ; mais tout à coup Mlle Caton parut au bout de l’allée et cria :

— Frédégonde, petite sotte, je vous défends de parler à ces polissons.

— Je ne leur ai pas dit un mot, répliqua la fillette, d’ailleurs ils sont très gentils !

Alors sa bonne la saisit par la main et l’entraîna avec elle, la menaçant de toutes sortes de punitions effrayantes.

« Quelqu’un devrait en parler au docteur, » se disait Mlle Cornélie. Elle venait d’apercevoir la fillette aux cheveux ébouriffés debout derrière la fenêtre de sa chambre, le front collé à la vitre, les joues couvertes de larmes, les épaules violemment secouées par des sanglots. « Cet état de choses ne saurait durer un jour de plus ; pensa la bonne Mlle Cornélie. Les larmes de cette petite me seront redemandées ! » Aussitôt elle passa son mantelet noir, mit son beau tablier de taffetas, son bonnet à rubans violets, et se rendit chez le docteur Arvoine, dont c’était l’heure de consultations.

À peine en face de lui, dans son cabinet aux boiseries peintes en gris et toutes couvertes de vieilles estampes, Mlle Cornélie se sentit un peu embarrassée.

— Je ne viens pas vous consulter comme médecin, dit-elle, je n’ai été malade de ma vie…

Puis il lui vint à l’esprit que c’était là une fâcheuse entrée en matière, que les docteurs doivent considérer comme des récalcitrants indignes de tout intérêt les gens qui n’ont été malades de leur vie. Elle s’arrêta court.

— On voit en effet que vous jouissez d’une belle santé, et je vous en félicite, dit le docteur.

— C’est de mon père et de ma mère que je la tiens, répondit vivement Mlle Cornélie, et de l’heureuse enfance qu’ils m’ont donnée. La gaîté, le contentement, voilà ce qui fait le sang rouge et pur… Et voilà ce qui manque à votre petite fille.

Le docteur Arvoine regardait Mlle Cornélie d’un air aussi étonné que mécontent. Mlle Cornélie se sentait monter aux lèvres un flux de paroles qui voulaient toutes sortira la fois.

— La bonne de cette petite est une méchante femme, une pie-grièche, l’enfant est malheureuse, cela se voit… Elle est négligée, mal coiffée, sa collerette tout de travers… Elle s’ennuie à périr, elle n’a pas même l’air de savoir jouer… Et dire que cette bonne lui défend de parler à mes neveux, les enfants les mieux élevés du village !

— Charbonnier est maître chez lui, mademoiselle, dit le docteur qui commençait à se fâcher.

— Fort bien ! laissez donc cette petite pleurer là-haut toute seulette…

Sans lui permettre d’achever sa phrase, le docteur se leva et sortit précipitamment. Mlle Cornélie entendit des pas à l’étage supérieur, puis un bruit de voix. L’instant d’après, M. Arvoine rentra.

— Elle pleurait, c’est vrai, dit-il, les petites filles y sont sujettes.

— Je n’y étais pas sujette, moi, répliqua Mlle Cornélie.

Le docteur se rassit dans son fauteuil, le menton dans la main, l’air pensif.

— Que voulez-vous que j’y fisse ? dit-il, répondant au reproche muet qu’il lisait sur le visage de Mlle Cornélie. Je suis un homme fort occupé, je cours le pays du matin au soir… Mlle Caton est une honnête fille. Quant à Frédégonde, rien ne lui manque. Je lui donne des livres, des poupées.

— Elle n’a pas un tempérament à poupées. Elle voudrait courir, grimper, déchirer ses robes, mais ces choses-là, il n’y a pas de plaisir à les faire seule… Permettez-lui de jouer avec mes neveux. Siméon trouvera moyen de l’amuser, je vous en réponds. Il a toujours ses poches pleines de lézards, il apprivoise des scarabées, il est fou d’histoire naturelle. Quant à mon influence personnelle, poursuivit Mlle Cornélie en se redressant légèrement, j’imagine que vous la trouverez préférable à celle de Mlle Caton.

— L’enfant n’a pas l’air très heureuse, assurément, murmura le docteur. Je vous remercie, mademoiselle, Frédégonde pourra jouer avec vos neveux.

Mlle Cornélie s’en revint chez elle triomphante.

Une heure plus tard, Siméon, rentré de l’école, prit par la main son petit frère et se rendit au jardin. Les yeux fixés sur la maison du docteur, il attendit quelques minutes ; tout à coup la fillette aux cheveux noirs descendit le perron, tenant à la main son chapeau qu’elle balançait d’un air hésitant. Enfin elle surmonta sa sauvagerie et se dirigea vers le mur qui séparait les jardins.

— On m’a permis de jouer avec vous, dit-elle en jetant une pomme à Ernest, comme préliminaire d’alliance.

— Sais-tu grimper ? demanda Siméon.

— Non, mais je peux apprendre.

— Attends, je vais te montrer comment on fait…

Il franchit lestement le mur, et quand il se trouva à côté de Ferdine, il lui indiqua un trou dans lequel elle devait poser le pied, et un autre comme second échelon.

— Essaie maintenant… Bon ! t’y voilà !

Ferdine, debout sur le faîte du mur, repoussant d’une main ses cheveux, agitait l’autre avec enthousiasme.

— Grimper n’est pas plus difficile que ça ? s’écria-t-elle.

— Sautons maintenant ! dit Siméon debout, à côté d’elle.

Ils sautèrent. Ferdine, faute d’expérience, arriva comme un plongeur, les mains étendues, dans un carré de chicorées. Elle ne se fit aucun mal et se releva d’un bond, comme un petit chat. Ses yeux brillaient d’animation, mais sa brune petite figure restait grave.

— Tu devrais rire, lui dit Siméon. Quand on est crâne, plus on tombe, plus on rit.

— Je n’ai pas l’habitude de rire, répondit-elle en le regardant.

Il se sentit tout déconcerté.

— Eh bien, tu t’y mettras, ce n’est pas difficile. Veux-tu que je te montre mes escargots ?

Il en élevait toute une colonie dans les gras pacages d’une forêt de laitues plantée tout exprès pour eux. Ferdine, en les apercevant, ne s’écria pas que c’étaient d’affreuses bêtes. Elle prit délicatement le plus gros et le posa sur sa main. Siméon conçut aussitôt une grande estime pour sa nouvelle compagne.

— Et les perce-oreille, est-ce qu’ils te feraient peur ? demanda-t-il. Quand tu voudras, je t’en montrerai plus de cent, sous l’écorce d’un vieux saule, là-bas, près de l’étang du moulin. Ce sont des bêtes intéressantes, mais il ne faut pas les déranger trop souvent… Tiens, regarde cette petite araignée pendue au bout de son fil… Comme elle dévide ! comme elle dévide !… Ô la gentille petite bête !

Ils restèrent plus d’un quart d’heure en extase devant le palpitant spectacle ; tout à coup Ernest s’écria :

— Les estardots se sauvent !

En effet, l’armée des escargots se mettait en campagne, franchissant la barrière qui limitait son camp.

— Que dira ma tante ? s’écria Siméon. Faisons-les rentrer, vite ! vite !

Mais Ernest, au lieu de lui prêter secours, restait à l’écart. Il n’aimait pas à toucher les estardots. Siméon et Ferdine s’agenouillèrent devant le petit enclos pour barrer le passage aux fugitifs, dont quelques-uns déjà, poussés par l’instinct des voyages, avaient gagné les laitues de Mlle Cornélie.

— Je les retrouverai bien, dit Siméon, ils n’auront pas le temps de trouer beaucoup de feuilles.

Siméon savait le compte de son troupeau ; le dénombrement fait, six escargots manquaient à l’appel. Il se mit à leur recherche après avoir couvert l’enclos d’un treillis à mailles serrées.

— J’en tiens un ! s’écria-t-il triomphalement au bout d’une minute.

Un second et un troisième déserteur furent également capturés avant d’avoir poussé trop loin leurs pérégrinations. Mais où donc étaient les trois autres ? Siméon, penché sur le carreau de légumes, examinait anxieusement chaque pied de laitue, soulevait chaque feuille traînante… Tout à coup un petit éclat de rire à demi étouffé se fit entendre derrière lui. Il tourna la tête. À sa grande surprise, il vit Ferdine assise par terre au milieu de l’allée, la figure cachée dans ses mains, riant, riant, comme une petite folle.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda Siméon, le visage épanoui à la vue de cette gaîté.

Ferdine étendit le doigt pour lui indiquer ce qu’il ne pouvait apercevoir, ces trois farceurs d’escargots montant en cortège le long de son propre dos.

— Ah ! les petits coquins ! s’écria Siméon quand il eut compris de quoi il s’agissait. C’est égal, leur idée n’est pas bête ! J’ai toujours soutenu, moi, que les escargots ont de l’esprit… Mais tu vois bien que tu sais rire, dit-il à Ferdine, quand les trois hardis aventuriers furent réintégrés dans leur domicile.

— Ça m’est venu tout seul, répondit-elle. Quel bien cela fait ! et pourtant ça fait mal ici ! Oh ! terriblement mal ! ajouta-t-elle en appuyant ses deux mains sur son côté.

Était-ce vraiment son premier fou-rire ! Siméon n’en revenait pas.

— Si c’est la première fois, ce ne sera pas la dernière, dit-il. Les petites bêtes, vois-tu, c’est amusant comme tout !

Quand l’heure vint de se séparer, Ferdine fit une nouvelle ascension du mur, avec plus d’élégance qu’à son début, car elle retomba sur ses deux pieds, promenant autour d’elle un regard brillant de triomphe.

— Adieu ! cria-t-elle en envoyant un baiser à ses nouveaux amis. Je reviendrai demain.

Le lendemain, elle fit la connaissance de Mlle Cornélie, qui put enfin réaliser un des souhaits de son cœur, coiffer décemment la petite. Elle lissa de son mieux cette chevelure aussi rebelle qu’abondante, la noua d’un ruban, et finalement donna un maternel baiser à Ferdine.

— Cela ne ressemble plus à la crinière d’un lionceau, dit-elle en prenant le menton de la fillette pour contempler son œuvre à longueur de bras.

— Les lionceaux n’ont pas de crinière, ma tante, fit observer Siméon, qui n’entendait pas qu’on prît des libertés avec l’histoire naturelle.

— Tant mieux pour leur maman, dans ce cas… Maintenant, ma petite Ferdine, si tu veux être bien gentille, tu viendras ici chaque matin, et je te montrerai à lisser tes cheveux toi-même.

La petite n’était pas encore tout à fait apprivoisée ; elle dit merci à voix basse, passant une main furtive sur le ruban qu’elle trouvait bien joli, mais qui gênait un peu ses boucles folles accoutumées aux grandes envolées. Puis elle regarda Siméon d’un air interrogateur. Il avait déjà toute sa confiance.

— Tu es bien mieux ainsi, dit-il.

— Vrai ? alors je viendrai chaque matin.

II

DEPUIS quatre ans, les trois amis se voyaient tous les jours en été au jardin, en hiver chez tante Cornélie. C’était elle qui les avait nommés Feuille de Trèfle. Le jeudi après-midi, ils faisaient ensemble de grandes courses. Siméon n’entreprenait rien sans en conférer avec Ferdine, qui s’intéressait passionnément à tout ce que faisait son ami. Elle admirait sa science, lui soignait ses collections, lui nourrissait ses têtards ; elle chérissait à son exemple toutes les bêtes de la création, et le défendait journellement contre la tyrannie d’Ernest. Entre elle et ce dernier, la bonne intelligence ne régnait pas toujours. Ferdine avait entrepris de corriger Moi-d’abord de son égoïsme, et elle y mettait une énergie que l’objet de ses bonnes intentions était loin d’apprécier.

— Tu n’aimes que Siméon, gémissait-il. Moi, tu ne peux pas me souffrir.

— Si, je t’aime ; est-ce que je m’occuperais de toi sans cela ? répliquait-elle sévèrement. C’est ce que papa dit toujours quand il me punit.

Elle-même était très souvent punie, car Mlle Caton, à qui son élève échappait plusieurs heures par jour, usait avec une rigueur extrême du droit de la réprimander quand elle la tenait. Elle avait fait à l’usage de Ferdine un règlement rigoureux en vingt-trois articles, que la fillette dut copier de sa main, afficher dans sa chambre et apprendre par cœur.

— Ah ! la vie n’est pas rose ! soupirait Ferdine en s’habillant un matin, et en détournant les yeux de la grande feuille ornée du mot règlement en majuscules, fixée au-dessus de la toilette par quatre pains à cacheter.

— Article premier. Ne pas fermer les portes bruyamment. Art. 2. Ne pas se regarder dans les miroirs… Ah ! qu’il est bête, ce règlement ! Quel plaisir peut-on trouver à se regarder dans les miroirs ? Est-ce que j’aurais eu l’idée de le faire, sans le règlement ?… Art. 3. Ne pas avoir l’air évaporé

Cet article 3 était le sujet de discussions interminables entre Ferdine et sa bonne. Si la fillette montait l’escalier en courant, si elle balançait son chapeau à la main, si elle secouait trop vivement les boucles qui lui tombaient sur la figure, Mlle Caton s’écriait :

— Frédégonde, vous avez l’air évaporé !

— Pas du tout ! je ne sais même pas ce que c’est.

— Vous n’avez qu’à vous regarder dans la glace et vous le saurez.

— Art. 2. Ne pas se regarder dans les miroirs ! répliquait Ferdine avec malice.

— Art. 11. Ne pas faire de réponses impertinentes ! criait Mlle Caton outrée. Vous n’aurez que du pain sec à déjeuner.

Ferdine n’osait en appeler à son père, qui, par principe, donnait généralement raison à la bonne. Il n’était donc pas étonnant que la pauvre petite soupirât : « Ah ! la vie n’est pas rose ! » tout en tressant ses cheveux noirs, qui étaient devenus très longs, et dont elle faisait deux grosses nattes. Pourtant c’était un jeudi. Le temps était superbe, rien n’empêcherait l’expédition projetée depuis une semaine à la recherche d’œufs de grenouilles. Ferdine se rasséréna un peu en y songeant.

À six heures et demie, elle se hâta de descendre chez son père, qui lui donnait toujours une leçon avant le déjeuner. Il n’envoyait pas sa fille à l’école du village, mais il lui consacrait une heure ou deux chaque jour et exigeait d’elle une somme de travail assez considérable. Elle étudiait la géographie en lisant des récits de voyages dont elle suivait l’itinéraire dans un grand atlas ; elle apprenait aussi l’histoire, la grammaire, l’arithmétique et un peu de latin ; elle venait d’achever le De Viris et abordait les Commentaires de César, qui l’ennuyaient à mourir. On voit que les leçons de Ferdine n’étaient pas une plaisanterie. Et quand le professeur est un papa très grave, qui ne sourit jamais, qui loue très rarement, qui fronce le sourcil à la première bévue et ferme le livre à la seconde, l’heure qu’on passe en face de lui paraît un peu longue.

— As-tu bien dormi, papa ? dit Ferdine en s’approchant de la petite table où ses livres étaient empilés à côté d’une grande écritoire.

— Je n’ai pas dormi du tout. On est venu à minuit m’appeler pour un homme qui a eu la maladresse de se casser la jambe et qui demeure à deux lieues d’ici.

— Pauvre papa ! dit Ferdine.

— Tu veux dire : Pauvre homme, sans doute ?… Ce n’est pas moi qui me suis cassé la jambe.

Ainsi rappelée à la logique, elle baissa les yeux et n’ouvrit plus la bouche que pour réciter ses leçons. Heureusement, elle les avait préparées avec beaucoup de soin ; son père n’eut pas à froncer le sourcil une seule fois. Quand il eut examiné tout son travail de la veille, il lui dit :

— Jusqu’à l’heure du dîner, Frédégonde, tu étudieras le cours du Volga et de ses affluents, puis tu liras dans Guizot l’histoire du règne de François Ier.

— Oui, papa, répondit Ferdine en fermant ses cahiers.

Après le déjeuner, elle lava les jolis bols de porcelaine sous la haute surveillance de Mlle Caton qui citait continuellement son règlement.

— Art. 24. Ne pas ébrécher la vaisselle. Frédégonde, si vous laissez tomber ce plateau, vous serez privée de dessert pendant une semaine.

— Je n’ai pas la moindre intention de le laisser tomber, répondit-elle d’un air distrait.

Elle songeait aux œufs de grenouilles de l’année dernière et aux infortunés têtards qui avaient misérablement péri de faim au cours de leur dernière transformation, faute de mouches à manger, au lieu des miettes de pain que Ferdine, leur pourvoyeuse, continuait à leur prodiguer, ignorant que l’estomac de ses intéressants pensionnaires réclamait un changement de régime. Siméon en avait eu un vif chagrin.

« Pauvre Siméon !… je serai moins étourdie cette année… Mais j’ai pitié des pauvres petites mouches. Elles ne tiennent pas du tout à nourrir les têtards. Siméon devrait bien m’expliquer pourquoi le monde est ainsi fait, que toujours une chose doit souffrir pour le profit des autres... Un têtard doit paraître gros comme une baleine à un pauvre moucheron qui danse trop près de l’eau et qui voit tout à coup une affreuse, immense gueule noire s’ouvrir… »

Ferdine frissonna par sympathie, et toutes les tasses du plateau qu’elle portait s’entre-choquèrent.

— Vous le faites exprès ! vous m’écrirez vingt-cinq lignes ! s’écria Mlle Caton.

— Avec plaisir, et tout de suite, répondit Ferdine en s’esquivant.

Rentrant dans la chambre de son père, elle s’assit devant sa petite table et s’y accouda, les mains sur les oreilles, plongée dans des réflexions peu agréables. « Dans l’histoire, pensait-elle, on admire les peuples qui se révoltent contre leurs tyrans… Moi, quand je réplique à ma bonne, j’ai à copier vingt-cinq fois l’article 11… Est-ce qu’il n’arrivera jamais rien à Caton ? Les autres bonnes, j’entends les bonnes bonnes, ont quelquefois des parents qui les rappellent, ou bien elles se marient… Quand Siméon sera grand, je lui demanderai d’épouser Caton pour m’en débarrasser… »

Là-dessus, elle alla prendre dans la bibliothèque le gros volume de Guizot et l’atlas qui devaient servir à ses études de la matinée ; elle s’y absorba jusqu’à onze heures, et ne releva la tête qu’au moment où elle entendit siffler sous sa fenêtre. C’était Siméon, rentrant de l’école, qui l’avertissait de se trouver sans retard au rendez-vous ordinaire de la Feuille de Trèfle, près de l’ancien parc aux escargots, transformé depuis quelque temps en dépôt de pétrifications et de cailloux curieux. Ferdine se hâta de serrer ses cahiers, puis courut jeter son pensum sur la table de Mlle Caton, et descendit au jardin.

Comme Mlle Caton, par l’art. 13 de son règlement, défendait à Ferdine de grimper, et, d’une façon générale, de faire le garçon, on avait pratiqué une petite porte dans le mur du jardin, mais la fillette s’en servait, il faut l’avouer, le moins possible. Elle avait beaucoup grandi depuis sa première escalade ; elle avait maintenant de longues jambes minces comme des fuseaux, agiles à courir et à grimper comme celles d’une petite chèvre des montagnes. Elle était maigre et brune, – comme un hareng sec, – disait Ernest pour la vexer. Ses yeux étaient fort brillants, et la beauté de ses cheveux noirs faisait l’admiration de tout le village. Quand elle riait, une jolie fossette se creusait dans sa joue ; mais elle riait rarement, au rebours des autres fillettes ; elle pouvait dire et faire les plus grandes folies tout en restant extérieurement fort grave ; ses yeux seuls avaient alors un éclair de gaîté et de malice que Siméon connaissait bien.

— Est-ce décidé ? irons-nous aux Saignes cette après-midi ? s’écria-t-elle en rejoignant ses deux amis.

— Oui, c’est décidé, si tu veux bien.

— Si tu veux bien ! si tu veux bien ! répéta Ernest d’un air grognon. Ce n’est pas à moi qu’on dirait : Si tu veux bien. Ça m’ennuie joliment d’aller aux Saignes, moi !

— Tu peux rester à la maison, mon cher Ernest, dit Ferdine avec beaucoup de suavité.

— C’est ça ! et m’ennuyer toute l’après-midi à vous attendre !… Tu es gentille, toi !

— Eh bien, allons ailleurs, dit Siméon. Je n’y tiens pas énormément, à ces œufs de grenouilles.

— Au contraire, tu y tiens beaucoup, interrompit Ferdine vivement. Voilà des semaines que tu en parles. Nous irons aux Saignes, et Ernest ne s’ennuiera pas. Je mettrai dans mon panier de quoi le distraire.

— Qu’est-ce que tu y mettras bien, dans ton panier ? demanda Ernest, dont l’intérêt se réveilla subitement.

— Du pain frais, de grosses noisettes et de beaux raisins secs. Papa en a reçu une grande boîte ; il m’en a donné plein ma petite corbeille à pelotons, et je les ai gardés pour la première promenade que nous ferions ensemble. Aimes-tu les raisins, Ernest ?

— Comme tout le monde, répondit-il en allongeant une lèvre boudeuse… Je ne suis pas plus gourmand qu’un autre. Si on t’écoutait, on pourrait croire que j’ai tous les défauts…

— Tandis que tu es au contraire pétri de gentillesse… Tiens, regarde la jolie mine que tu fais !

Et Ferdine tira subitement de sa poche un petit miroir de deux sous qu’elle mit devant les yeux d’Ernest.

— Je l’ai acheté exprès pour toi !… Mais ne te sauve donc pas ! je t’assure que tu aurais du plaisir à te voir !

— Ce n’est pas ainsi que tu le corrigeras, dit Siméon.

— Nous verrons bien ! Est-ce que tu le corriges, toi, en cédant toujours ? tu en fais un vilain petit tyran… Je suis sûre que Mlle Caton, quand elle était petite, avait un frère qui te ressemblait. Voilà pourquoi elle est devenue si insupportable.

— Merci, dit Siméon en riant.

Il était assis sur le mur, dont il détacha une petite pierre qu’il se mit à considérer d’un air absorbé.

— Est-ce une pierre curieuse ? demanda Ferdine en se penchant à côté de lui.

— Oh ! pas le moins du monde. C’est un caillou tout ordinaire.

Et il le jeta au milieu des plates-bandes.

— Pourquoi donc le regardais-tu ainsi ?

— Est-ce que je le regardais ? Je pensais à autre chose.

— Siméon, dit Ferdine, tu es déjà distrait comme un savant.

— Un savant ! répéta-t-il avec un soupir. Voilà ce que je ne serai jamais.

— Comment donc ! mais tu l’es déjà ! s’écria la fillette. Tu sais les noms des plantes et des insectes mieux que l’instituteur. C’est lui-même qui l’a dit à papa.

Siméon, pour toute réponse, haussa les épaules, et il allait descendre de son perchoir, mais Ferdine le retint.

— Je ne veux pas que tu hausses les épaules, dit-elle. Je veux que tu deviennes un savant, un grand savant. Qui est-ce qui pourrait t’en empêcher, dis ?

— Tu n’entends rien à cela, répondit-il d’un ton fort découragé. Tu n’es qu’une petite fille. Moi, j’ai quinze ans, et ma tante dit…

— Enfants, venez dîner ! cria Mlle Cornélie de sa fenêtre.

III

C’EST comme dans la chanson de Malbrouck ! dit Ferdine.

 

L’un portait son grand sabre,

Et l’autr’ ne portait rien.

 

Pourquoi ne portes-tu rien, Ernest ?

Siméon était chargé d’une longue boîte verte en bandoulière ; à la main, il tenait un seau pour les futurs œufs de grenouilles. Ernest, les bras ballants, mâchonnait un brin d’herbe.

— Moi d’abord, dit-il d’un air maussade, je m’en vais, si Ferdine gronde déjà.

— Je ne gronde pas, je fais une citation.

Et elle se mit à fredonner sur l’air traditionnel :

 

Et l’autre ne portait rien…

 

Puis elle balança gaiement son petit panier couvert.

— Entends-tu les noisettes sauter là dedans, Ernest ? J’ai choisi les plus grosses.

Ernest ébaucha un sourire.

— Si tu veux, je porterai ton panier, dit-il en se rapprochant d’elle. Toi, tu porteras le seau, il est plus léger.

Ferdine jeta un coup d’œil malicieux à Siméon ; mais celui-ci, les yeux fixés à terre, semblait rêveur et assez triste.

— Qu’as-tu ? dis-moi ce qui te chagrine ? fit-elle à demi voix quand Ernest eut pris les devants.

— Tout à l’heure, répondit-il en mettant un doigt sur ses lèvres. Ernest ne doit rien savoir.

— Mais à moi, tu diras tes secrets, n’est-ce pas ? même si c’étaient de gros secrets… Je suis moins petite fille que tu ne crois.

— Tu n’en répéteras rien à ma tante ni à ton papa ?

— Moi ! fit-elle avec quelque indignation. J’aimerais mieux me laisser couper le petit doigt que de te trahir !

— Oh ! me trahir !… il n’est pas question de cela… Tu emploies toujours des mots de tragédie, fit Siméon qui avait moins d’imagination que Ferdine et qui restait volontiers sur le terrain des faits exacts.

— Ah ! bien, si vous croyez que c’est amusant de marcher devant vous sans dire mot !… fit Ernest en s’arrêtant. Mais c’est toujours ainsi !… il n’y en a jamais que pour vous deux.

— Chantons ! dit Ferdine en lui prenant le bras.

Elle entonna d’une voix claire un joyeux chant de promenade :

 

C’est le printemps.

Sortons aux champs,

La campagne est fleurie.

 

— Elle n’est guère fleurie, la campagne, fit-elle en s’interrompant. À peine si l’herbe nouvelle commence à pousser. Voilà pourtant quelques pâquerettes. Faut-il cueillir toute la touffe, Siméon ? Nous les rapporterons à ta tante, elle les mettra dans une soucoupe, avec un peu d’eau et de terre, comme l’année passée, et nous verrons les boutons s’ouvrir… Mais pourquoi donc les pâquerettes qui fleurissent en chambre sont-elles tout à fait blanches, au lieu d’être roses en-dessous comme celles des prés, Siméon ?

— Je te l’ai déjà dit, Ferdine.

— Eh bien, répète-le.

— Parce que c’est le soleil qui donne aux plantes leur coloration, dit Siméon d’un air résigné.

— Fort bien, mais comment est-ce qu’il s’y prend ?

— Ah ! pour cela, je ne le sais pas.

— Ce qu’on ne sait pas, on l’invente, dit Ferdine. Je vais t’expliquer la chose, moi. Quand le premier rayon de soleil arrive aux pâquerettes, il leur donne une petite tape sur la joue et leur dit : « Que vous voilà jolies, mes petites ! » Cela les fait rougir, naturellement.

— Très bien, dit Siméon. Mais les véroniques ? Elles rougissent en bleu, peut-être ?

— Non, mais au premier rayon, elles ouvrent leurs yeux bleus tout grands, elles se les frottent, et puis elles disent : « C’est vrai tout de même, voilà le printemps revenu pendant que nous dormions… » Après cela, si tu veux que je t’explique pourquoi les fleurs jaunes sont jaunes, et pourquoi les feuilles vertes sont vertes, j’inventerai bien quelque chose, si tu me donnes cinq minutes pour y réfléchir.

— Tu devrais bien te servir de ton imagination à mon profit, dit Siméon. J’en aurais joliment besoin.

— Tu as une composition à faire ?

— J’ai à choisir une vocation, répondit-il lentement.

Une vocation ! c’était là un grand mot. Ferdine s’arrêta court, fort impressionnée, regardant Siméon avec un mélange de respect et d’inquiétude.

— Je t’expliquerai cela tout au long, reprit-il à demi voix, quand nous serons arrivés aux Saignes.

— Courons alors pour y être plus vite ! s’écria Ferdine qui saisit Ernest par la main et l’entraîna malgré sa résistance.

Le sentier s’enfonçait dans un petit vallon aux pentes jaunies et tachées encore dans les enfoncements de quelques plaques de neige tardive. Mais le long du ruisseau tout verdissait déjà : quelques saules chargés de leurs chatons soyeux et gris se penchaient au-dessus de l’eau. Plus loin, le sol devenait marécageux ; de grosses touffes de mousse d’une fraîcheur suspecte indiquaient les endroits où le pied s’enfoncerait comme dans une éponge mouillée ; les balais noirâtres de la bruyère, les joncs desséchés, les feuilles brunies des airelles de l’année précédente bordaient ces fossés pleins d’une eau trouble qu’on appelle dans le pays des saignes ou saignées, et qui avaient donné leur nom à ce vallon tourbeux. Au sommet de la pente se dressait une maisonnette délabrée.

— Je vais voir le vieux Philibert, s’écria tout à coup Ernest. Moi d’abord, j’aime beaucoup mieux regarder ses canaris que de me mouiller à pêcher des œufs de grenouilles.

— Partageons notre goûter d’abord, dit Ferdine.

Ils s’assirent au bord du chemin sur trois grosses pierres qui semblaient avoir été mises là exprès pour eux. Ernest bourra ses poches de tout ce qu’on lui donna, et partit très heureux d’échapper à une corvée.

— Bon ! nous voilà seuls à présent ! s’écria Ferdine. Dépêche-toi de tout me dire, Siméon !

— Laisse-moi d’abord casser mes noisettes, répondit-il en cherchant deux cailloux plats qui pussent servir l’un d’enclume et l’autre de marteau.

Ferdine se sentait impatientée. Il s’agissait bien de noisettes, vraiment ! Comment Siméon pouvait-il rester si calme et manger tranquillement son petit pain frais, quand les grands chemins de la vie s’ouvraient devant lui et qu’il avait à se choisir une vocation !

— Laisse-moi faire cela ! dit-elle en lui prenant des mains le casse-noisette improvisé. Raconte, et vite, entends-tu ?

— À vos ordres, mon capitaine ! fit Siméon en riant. Voici la chose en détail. Tu sais, Ferdine, que je termine ma dernière année d’école. Le régent est venu trouver ma tante pour lui demander quelles sont ses intentions à mon égard ; il dit qu’il ne peut pas avoir dans sa classe une division supérieure exprès pour moi, et qu’à la rentrée, si je rentre, je devrai étudier seul mes branches favorites sans trop compter sur lui. Là-dessus, ma tante m’a parlé très sérieusement ; elle m’a demandé si j’avais des plans pour l’avenir.

— Si tu en as ? je le crois bien ! s’écria Ferdine. Ne sait-elle pas que tu dois devenir un savant ?

— Fort bien. Mais qu’est-ce que c’est qu’un savant ? comment le devient-on ? et pendant qu’on le devient, comment gagne-t-on sa vie ?

Ferdine, qui tenait son caillou en l’air pour casser une noisette, s’arrêta le bras levé, la bouche ouverte, l’air consterné.

— Gagner sa vie ? répéta-t-elle.

— Eh ! sans doute. Ma tante n’est pas riche. Elle a bien sa petite maison, mais deux garçons comme nous lui coûtent à nourrir. Toutes ces broderies et ces jolis ouvrages qu’elle fait, crois-tu que ce soit pour son plaisir ? On les lui paie, pas trop bien encore… Voilà pourquoi il faut que je me mette en état de gagner ma vie au plus tôt. Je quitterai l’école, j’entrerai en apprentissage…

— Oh ! Siméon ! s’écria Ferdine, les yeux remplis de larmes.

— À quoi bon dire : Oh ! Siméon !… Il le faut, n’est-ce pas ?

Il essaya de prononcer ces mots d’un ton résolu, mais la voix lui manqua tout à coup. Il se détourna brusquement et pencha la tête sur sa main.

— Est-ce que tu pleures ? demanda Ferdine, après un moment de silence.

— Moi ! quelle idée ! pourquoi veux-tu que je pleure ?

— Tiens, croque cette noisette, pour me faire plaisir… C’est la plus grosse de toutes.

Elle la lui fourra dans la bouche, et Siméon, accoutumé à lui obéir, croqua la noisette, malgré son chagrin.

— Ma tante m’a dit, reprit-il, qu’elle m’accorderait encore une année d’école, mais que je devais employer ce temps à réfléchir et à me choisir une vocation.

— Être un savant, c’est aussi une vocation, cela, fit observer Ferdine.

— C’est une vocation coûteuse. Aux dernières vacances, j’ai parlé de tout cela avec Charles Gonthier, qui étudie le droit pour devenir avocat.

— Je ne l’aime pas, ce Charles Gonthier, interrompit Ferdine. Avec ses grands airs et son lorgnon, je suis sûre qu’il ne distinguerait pas un bourdon d’une bête à bon Dieu.

— Il sait le latin ; quand il m’a demandé si je l’étudiais, et que j’ai dû répondre que non, il a fait une drôle de grimace. Il dit que le latin vous ouvre des aperçus, et que d’ailleurs, sans le latin, on n’arrive nulle part.

— Il se donne de l’importance, répliqua Ferdine… Moi, je l’apprends, le latin, et ça ne m’ouvre pas le moindre aperçu.

Ils se turent. Siméon, la joue appuyée sur sa main, regardait vaguement le ruisseau qui miroitait au fond du vallon, dans les saules. Ferdine se rapprocha de lui tout à coup et lui passa son bras autour du cou.

— Tu ne te moqueras pas de moi ? murmura-t-elle d’un air indécis.

— Est-ce que je me suis jamais moqué de toi ?

— Oh ! certainement, bien des fois !… Quand tu prends ton air grave et que tu sembles penser que je ne suis qu’une petite nigaude… Mais si je te proposais…

— Quoi donc !

— De te donner des leçons de latin ? fit-elle bien bas, en rougissant jusqu’à la racine de ses cheveux noirs… Me trouverais-tu bien prétentieuse ? Je sais ma grammaire pas trop mal, et j’ai gardé tous mes vieux cahiers d’exercices corrigés par papa… D’après cela, nous corrigerions les tiens… Ce serait très amusant, vois-tu ! s’écria-t-elle, son premier embarras faisant place à un enthousiasme croissant. Quand tu sauras les verbes, nous traduirons le De Viris à grandes pages, puis nous prendrons Jules César. Peut-être que ça t’intéressera ; moi il m’assomme, je ne comprends rien à ces batailles. Voyons, Siméon, qu’en dis-tu ? Parle !

— J’en dis… fit Siméon.

Et il s’interrompit. Ferdine, un peu désappointée, le regardait ; elle lui aurait souhaité plus d’élan. Tout à coup il lui prit la main.

— Tu es une bonne amie, Ferdine, une vraie amie…

— Cela veut-il dire que tu acceptes ?

— Je le crois bien, que j’accepte ! Quand commencerons-nous ?

— Tout de suite ! fit-elle en repoussant des deux mains les cheveux qui lui tombaient sur le front.

— Comment ! tout de suite, sans livres, sans cahiers ?

— Pourquoi pas, si j’ai ma grammaire dans la tête ? dit Ferdine avec un certain orgueil. Écoute bien, Siméon.

Elle leva un doigt et prononça majestueusement : Rosa, rosa, rosæ, rosæ, rosam, rosa.

— Maintenant, répète.

— Impossible, dit Siméon. Je n’ai rien compris. Rosa, je suppose, sans grand effort d’imagination, que c’est la rose en latin. Mais le reste…

— Le reste, c’est la déclinaison de rosa. Vocatif, génitif, datif, accusatif, ablatif… Je t’expliquerai cela. Mais au lieu de rosa, je prendrai un autre mot, un nom d’animal, pour que cela t’intéresse davantage. Rana, la grenouille.

— Rana ?… Tiens, nos paysans disent raine, rainette ; c’est peut-être le même mot, fit Siméon.

— Tu vois que le latin t’ouvre déjà des aperçus ! s’écria Ferdine. C’est que tu as un esprit réfléchi. Moi, j’apprends à la volée, je ne fais pas ces rapprochements. Ainsi nous disons : Rana, la grenouille, rana, ô grenouille… Mais nous oublions les nôtres, Siméon.

— Elles peuvent attendre. Rana, ô grenouille.

Jamais leçon de latin ne fut écoutée avec tant de recueillement. Siméon était suspendu aux lèvres de son professeur, et Ferdine, fière de son rôle, heureuse d’être utile à son ami, cherchait au plus lointain de sa mémoire les explications que son père lui avait données autrefois. D’ailleurs, Siméon saisissait à demi-mot.

— Je comprends, je comprends ! disait-il quand elle s’attardait dans ses commentaires. Tu enfonces des portes ouvertes. Va plus loin.

— Je te donnerai des exercices à faire sur chaque déclinaison, dit Ferdine après un exposé des mystères de la troisième, qui ne brillait point par trop de clarté. Tu auras mes livres aussi souvent que tu voudras, je ne m’en sers que deux fois par semaine.

— Et nous n’en parlerons à personne. À l’école, vois-tu, le maître s’imaginerait que je me donne l’air d’en savoir plus long que lui, et puis, si mes études n’aboutissaient après tout qu’à un établi d’horloger…

— Oh ! Siméon !

— On ne sait pas… En tout cas, il vaut mieux que je ne crie pas mes projets sur les toits.

L’idée d’avoir un petit secret à eux deux n’était point pour déplaire à Ferdine ; elle jura solennellement silence et fidélité, tandis que les saules gris s’inclinaient les uns vers les autres, comme pour se répéter les mots cabalistiques qu’ils venaient d’entendre : Rana, rana, ranæ

— Faisons vite notre pêche, dit enfin Siméon. Ernest finira par s’impatienter à nous attendre là-haut.

Ils descendirent la pente en courant et ne s’arrêtèrent qu’au bord d’une saigne peu profonde dont l’eau était couverte de filaments verdâtres.

— Je crois que nous en trouverons ici, dit Ferdine en se penchant pour examiner ce fossé d’aspect peu engageant, mais où Siméon lui avait appris à découvrir mille merveilles aquatiques.

— Laisse-moi faire, dit Siméon, ne te salis pas les mains.

Il se mit à genoux au bord de la saigne, le buste incliné en avant, se retenant à un buisson d’airelles, et écarta doucement, du bout des doigts, le fin réseau des mousses microscopiques qui s’étendaient sur l’eau comme une moisissure.

— J’en vois, dit-il à voix basse, comme si les œufs de grenouilles risquaient de se réveiller et de s’enfuir au moindre bruit.

Alors il retroussa ses manches et plongea le bras dans le fossé, d’où il retira aussitôt un paquet ruisselant d’une substance grisâtre, gélatineuse, parsemée de centaines de petits points noirs. Ces points noirs étaient les fameux œufs, les futurs têtards, les futurs locataires du grand bocal dont Ferdine était la surintendante. Cette espèce de gelée fut déposée au fond du seau avec toutes sortes de soins et d’égards ; ensuite Siméon puisa de l’eau du fossé avec ses mains, acheva d’en remplir le seau et poussa la sollicitude jusqu’à recueillir un peu de cette moisissure aquatique qui faisait comme un voile au berceau des têtards, afin que ceux-ci, en ouvrant leurs yeux innocents à la lumière de ce monde, pussent se croire encore dans leur fossé natal.

— Regarde ! s’écria Ferdine, qui, penchée à côté de Siméon, surveillait avec un vif intérêt toutes ces opérations, en même temps que les allées et venues du petit monde remuant qui habitait le fossé. Regarde cette araignée d’eau, comme elle court ! Ce doit être joliment amusant de marcher sur l’eau sans se mouiller les pieds !

Siméon tourna la tête pour observer l’insecte agile, perché sur ses hautes pattes huileuses, qui glissaient à la surface du fossé comme des patins sur la glace.

— Comment dit-on araignée en latin ? demanda-t-il tout à coup.

— Aranea.

— C’est bien cela. Je le savais, dit-il avec quelque fierté. J’ai appris pas mal de mots latins dans mes livres d’histoire naturelle. Tiens, sais-tu comment on dit étourneau en latin ?

— Non ; comment ?

— Sturnus vulgaris.

— Sturnus, sturni, de la seconde ; tu ne savais pas cela avant aujourd’hui, répliqua Ferdine.

— C’est vrai. À quand notre seconde leçon ?

— À demain si tu veux.

Comme ils remontaient du ruisseau, Ernest descendit en courant à leur rencontre. Il s’était souvenu que sa tante devait faire des galettes ce jour-là, et il tenait à ne pas manquer le moment où elles sortiraient toutes chaudes du four.

Les trois enfants reprirent la direction du village. À peine de retour, Ferdine courut dans la chambre à manger, où Mlle Caton raccommodait le linge.

— Papa est-il rentré ? demanda-t-elle.

— Vous pourriez dire : Bonsoir, ma bonne, ou quelque chose d’approximatif, fit observer Mlle Caton, qui aimait assez les grands mots, depuis qu’elle était entrée dans la littérature par la composition de son règlement.

— Bonsoir, mademoiselle Caton. Papa est-il rentré ?

— Vous avez quelque chose à lui demander ?

— Il n’est pas poli de répondre à une question par une autre, dit Ferdine avec une grande douceur. On ne sait pas cela dans votre pays, ma bonne ?

Le meilleur moyen d’exaspérer Mlle Caton était de faire allusion à son village natal, dont le nom, les Mouchettes, éveillait sans cesse la gaîté de Ferdine.

— Dans mon pays, dit Mlle Caton, l’aiguille en l’air, les sourcils froncés, on aurait peine à trouver une fillette aussi mal élevée que vous.

— Je suis donc mal élevée ?… C’est très modeste à vous de le reconnaître, dit Ferdine en riant.

— Mademoiselle Frédégonde, votre impertinence passe toutes les bornes ! Vous m’écrirez cent lignes.

Ferdine, du reste, était prête à reconnaître que le charme du dialogue l’avait entraînée un peu loin. Elle accepta donc de bonne grâce sa punition, et, entendant M. Arvoine rentrer, elle courut à son cabinet. Ayant frappé un peu timidement elle entra, puis, embarrassée, fureta pendant quelques minutes dans les livres empilés sur la table.

— Sais-tu ce que tu veux, ma fille ? demanda son père qui suivait des yeux son petit manège.

— Oui, papa.

— Eh bien ! vas-y carrément, comme un garçon.

Le grand désir du docteur Arvoine était d’avoir une fille qui ressemblât à un garçon.

— Papa, les garçons n’y vont pas toujours carrément, répliqua Ferdine.

Elle pensait à Ernest, qui savait admirablement circonvenir sa tante Cornélie par de gracieux détours, lorsqu’il désirait obtenir d’elle quelque faveur. Quant à Ferdine, sa nature eût été d’aller au but droit comme un boulet ; mais la crainte que lui inspirait son père lui faisait chercher parfois des préambules.

— Papa, j’ai une question à te faire.

— Fais-la.

— Comment t’y es-tu pris pour devenir médecin ?

— J’ai étudié.

— Jusqu’à quel âge ?

— Jusqu’à vingt-cinq ans.

— Et comment gagnais-tu ta vie pendant tes études ?

Une ombre passa sur le visage du docteur.

— Je ne gagnais pas un sou, ma fille ; je mangeais l’argent de ma pauvre mère, et j’en mangeais même beaucoup plus que de raison.

— Mais si ta pauvre mère n’avait pas eu d’argent, poursuivit Ferdine avec la même solennité, comment aurais-tu fait pour étudier ?

— Il est probable que je n’aurais pas étudié du tout.

Ferdine poussa un long soupir et baissa les yeux.

— L’interrogatoire est-il fini ? demanda son père.

— Oui, papa.

Elle s’en alla toute triste, n’ayant plus même assez d’entrain pour engager une nouvelle escarmouche avec Mlle Caton.

« Ah ! pensait-elle, si j’avais un papa comme il y en a dans les histoires, un papa qu’on ose câliner, je l’embrasserais bien des fois et puis je lui dirais… Mais Siméon serait fâché si je racontais ses plans à papa. »

IV

ERNEST, as-tu de l’honneur ? demanda Ferdine en prenant le petit garçon par le menton.

C’était le lendemain de la première leçon de latin. Il pleuvait. Le club Feuille de Trèfle était réuni sur les marches du petit pavillon, au fond du jardin du docteur. Le large toit d’écorce, se projetant au-dessus de la porte, les abritait contre l’averse.

— Pourquoi me demandes-tu ça ? fit Ernest d’un ton défiant.

— Parce que, si tu as de l’honneur, nous te confierons un secret, un grand secret…

— Est-ce vrai, Siméon ?

— Parfaitement, puisque Ferdine le dit.

— Eh bien, montrez-le, votre secret ! s’écria-t-il, flatté d’être mis dans la confidence de ses aînés.

— Il faut d’abord, dit gravement Ferdine, que tu t’engages à le garder. Donne-moi ta main. Pas la gauche ; la droite… Bon ! dis maintenant : Croix de bois, croix de fer…

Ernest connaissait bien cette formule, usitée parmi les enfants du village et considérée par eux comme le plus formidable des serments. Il hésita d’abord, regarda Siméon, prit courage et dit lentement : « Croix de bois, croix de fer, mes dix serments, le doigt en l’air. »

Puis il retira sa main de celle de Ferdine et leva l’index vers le toit d’écorce. La cérémonie était achevée.

— Tu sauras, dit Ferdine, que Siméon est résolu à devenir un grand savant…

— S’il peut, dit Siméon.

— Et que pour commencer, il apprend le latin. Il aura tous les jours une leçon, mais tu ne le diras à personne, ni à ta tante, ni aux gamins de l’école, ni surtout à Mlle Caton. Si elle l’apprenait, elle se dépêcherait de nous mettre des bâtons dans les roues.

— Mais qui est-ce qui lui donnera ses leçons ? demanda Ernest.

— Moi, dit Ferdine ; et, – elle embrassa Ernest pour cacher la rougeur qui lui couvrait les joues, – si tu es un bon petit garçon, tu nous aideras à garder notre secret.

— Je ferai mieux que ça, dit Ernest en se redressant avec fierté ; c’est moi qui couperai le bois, afin que Siméon ait plus de temps pour étudier.

— Bravo ! s’écria Ferdine. Nous allons commencer tout de suite. J’ai là ma grammaire et mes cahiers ; pendant que Siméon étudiera, je jouerai avec toi, Ernest.

— Dis-moi une histoire, veux-tu ?

— Très volontiers. Je vais chercher un livre.

Ernest n’aimait pas à lire lui-même ; ces mots noirs sur la page blanche le laissaient indifférent ; mais quand Ferdine les prononçait, avec les intonations variées qu’elle savait y mettre, l’histoire prenait alors vie et couleur. On voyait Robinson dans son île, avec ses habits de peau de chèvre, on voyait Vendredi, on entendait le perroquet ; c’était comme la lanterne magique, et mieux encore, car les personnages parlaient.

Tandis que la pluie, s’égouttant du toit, tombait avec un bruit léger et monotone sur le sable de l’allée où elle creusait de petits trous, les trois amis, assis côte à côte sur les marches blanches, passaient une heure délicieuse. Ernest, la bouche ouverte, suspendu aux lèvres de Ferdine, ne perdait pas un mot de l’histoire, tandis que la lectrice, l’esprit distrait, le cœur content, songeait vaguement aux futures grandes destinées de Siméon. Celui-ci, les coudes sur les genoux, se bouchait les oreilles et s’absorbait dans les difficultés de la troisième déclinaison, dont il était décidé à se rendre maître avant l’heure du dîner. Sans mot dire, il passa à Ferdine le cahier dans lequel il avait écrit son premier thème.

— J’espère que tu as fait des fautes, dit en riant Ferdine. Voyons cela.

Le crayon en l’air, prêt à fondre sur la moindre incorrection, elle examina sévèrement chaque mot.

— Ah ! c’est ennuyeux, fit-elle en arrivant à la dernière ligne. Tu n’as pas une seule faute. À quoi est-ce que je sers, moi, je te le demande ?

— À constater que je n’ai pas une seule faute, répondit tranquillement Siméon.

— Ça ne me suffit pas. Je veux être un vrai professeur ; je veux corriger, expliquer, et même te donner des pensums à l’occasion. Oh ! Siméon, que ce serait amusant !… Écrirais-tu un pensum si je te disais de le faire ?

— Mais certainement ; avec plaisir.

— Eh bien ! élève Siméon Taubert, vous m’écrirez dix lignes pour demain matin… Si vous répliquez, ce sera vingt ! Et si vous récidivez, comme dit Mlle Caton, ce sera… trois mille !

La leçon finit ainsi dans un éclat de rire.

Le chroniqueur du club Feuille de Trèfle serait heureux de pouvoir enregistrer, à la louange d’Ernest, que celui-ci n’abusa pas de sa possession du secret pour tyranniser Ferdine et Siméon. Mais l’histoire est l’histoire, il faut qu’elle dise toute la vérité. Pendant une semaine entière, Ernest fendit chaque jour la provision de bois du ménage, comme il s’y était engagé dans un beau mouvement ; mais bientôt il se lassa de cette besogne, et Siméon reprit sa tâche ordinaire, tandis que l’esprit tracassier d’Ernest s’ingéniait à ne laisser nul repos à son entourage.

Pendant que Ferdine corrigeait les thèmes de Siméon, Ernest s’ennuyait. Il eût voulu qu’on s’occupât de lui. Au lieu de jouer seul ou de lire, il bâillait, il grognait, il jetait du gravier à Siméon, ou bien il parlait à haute voix, récitant avec volubilité tout ce qu’il savait de la table de multiplication. Bref, il mettait tout en œuvre pour se rendre insupportable, et il y réussissait admirablement. Un jour, Ferdine exaspérée fondit sur lui et se mit à le secouer d’importance. Comme il se défendait avec une belle énergie, Siméon se leva :

— Laisse-le, Ferdine, je crains que tu n’attrapes un coup, dit-il en saisissant lui-même son frère au collet, et en le faisant asseoir, malgré sa résistance, sur les marches du pavillon.

— Maintenant, si tu as quelque chose à dire, dis-le, et qu’on en finisse !

Il était rare que Siméon prît ce ton sévère, Ernest se sentit intimidé.

— Je m’ennuie, fit-il d’un ton larmoyant en fourrant son poing dans son œil. Vous ne pensez plus qu’à ce vilain latin… Dans le temps, on s’amusait ensemble tous les trois.

— C’est vrai, dit Siméon en regardant Ferdine. Peut-être que nous le négligeons un peu.

Fort de ce premier succès, Ernest reprit :

— Je voudrais que tu me fasses un cerf-volant ; tous les garçons du village en ont.

— Je t’en ai fait un le printemps passé.

— Oui, une vilaine machine en papier gris, avec pas un ornement collé dessus. J’en voudrais un en papier blanc, à bandes rouges, avec une longue queue.

— Si tu le fabriquais toi-même ? ça t’amuserait, suggéra Ferdine.

— Ma tante ne veut pas me donner de colle, elle dit que je poisse mes habits.

— C’est que tu es un petit maladroit, répliqua-t-elle, et jugeant l’incident clos, elle reprit son livre.

Mais Ernest se fâcha, et voyant en ce moment Mlle Caton traverser le jardin, il dit en haussant la voix :

— Je veux que Siméon me fasse un cerf-volant, ou bien je dirai à tout le monde qu’il apprend des choses en cachette !

Par un mouvement très vif qui ressemblait singulièrement à une claque, Ferdine lui mit la main sur la bouche.

— Oh ! le petit serpent ! s’écria-t-elle.

— Voyons, Ferdine, mesure tes expressions, dit Siméon qui paraissait très contrarié. Ce que tu fais là, Ernest, n’est pas du tout honorable. Tu aurais eu ton cerf-volant en le demandant d’une autre façon.

— As-tu bien le cœur, reprit Ferdine, de tourmenter ainsi ton frère, quand tu vois qu’il a tant d’inquiétudes et de soucis ?

— Bon ! nous voilà dans l’élégie ! fit Siméon en se détournant brusquement.

Il n’aimait pas qu’on fit allusion à ses inquiétudes, trop réelles, mais qu’il laissait voir fort rarement. C’était un garçon concentré, très fier, qui ne cherchait de secours que dans sa propre persévérance, et qui craignait surtout de paraître solliciter l’aide du docteur Arvoine par l’intermédiaire de Ferdine. Il voyait clairement son but et s’était juré d’y parvenir, mais comment ? C’était la question qu’il se posait chaque jour. Il progressait dans le latin, il étudiait avec ardeur tous les livres d’histoire naturelle que renfermait la bibliothèque de l’école, mais après ?… D’où lui viendraient les ressources suffisantes pour le faire vivre pendant quelques années, pour payer des cours, des livres, des instruments ?

C’était à ce problème qu’il songeait le lendemain de la petite scène que nous avons rapportée, tout en découpant les papiers de diverses couleurs qui devaient couvrir la charpente du nouveau cerf-volant. Ernest rayonnait ; il était en veine d’amabilité ; perché sur un tabouret pour suivre plus aisément les opérations, il se penchait de temps en temps vers son frère, lui passait son bras autour du cou et disait :

— Je t’aime bien, va, quand tu me fais des cerfs-volants !

Les trois amis étaient installés dans la petite cuisine de tante Cornélie, toute reluisante de cuivres bien frottés, devant une table de bois blanc jonchée de pinceaux, de ciseaux, de rognures de papier et de bûchettes. Au bout d’un silence qui avait duré longtemps, Siméon se pencha vers Ferdine et lui dit à voix basse :

— Charles Gonthier est ici.

— Je ne l’aime pas, il se donne des airs, répliqua-t-elle, fidèle à ses antipathies.

— J’ai causé avec lui. C’est un homme tout à fait : il aura bientôt vingt ans…

— Ça arrive à tout le monde.

— Mais laisse-moi donc te dire, Ferdine ! J’ai appris quelque chose… quelque chose qui me sera utile. Son père n’est pas riche et lui donne peu d’argent pour ses études. Le surplus, il le gagne.

— Comment fait-il ? s’écria Ferdine avec vivacité.

La figure d’Ernest s’allongeait.

— C’est très vilain ! fit-il en descendant de son tabouret ; vous êtes toujours à chuchoter vous deux ! Je le dirai à ma tante !

— Ce mioche est insupportable ! dit Ferdine.

— Et je lui dirai que tu m’appelles mioche !

— Mioche insupportable. N’oublie pas l’adjectif.

— Et je lui dirai que Siméon apprend le latin ! s’écria-t-il exaspéré.

Il s’attendait à voir cette menace tomber comme un coup de foudre sur les deux alliés.

— Va le lui dire, mon petit Ernest, j’aime autant cela, ces mystères sont parfaitement inutiles.

À sa grande surprise, Siméon haussa les épaules.

— Non, je ne le dirai pas ! répliqua Ernest d’un ton scandalisé. C’est très mal à toi de vouloir me faire dire une chose, quand j’ai juré croix de bois, croix de fer que je ne dirais rien.

— Il est écrit que nous n’aurons pas une minute de tranquillité avec lui, soupira Ferdine.

— Le mieux sera d’achever au plus vite le cerf-volant, lui chuchota Siméon. Pendant qu’il le lancera, nous pourrons causer.

Enfin le dernier ornement de papier rouge fut collé, la dernière papillote attachée à la longue queue sinueuse qui bruissait en ondulant.

Ernest, glorieux et ravi, chargea l’aérostat sur son épaule et s’en alla rejoindre d’autres garçons de son âge, réunis dans une prairie fort exposée à la bise, et d’où tous les cerfs-volants devaient ensemble prendre leur vol. Siméon et Ferdine le suivirent plus lentement, absorbés dans leur entretien.

— Je te disais donc que Charles Gonthier, reprit Siméon, gagne la moitié de l’argent nécessaire à ses études. Il donne des leçons à des élèves peu avancés ou à des étrangers. Pendant son premier semestre, il était fort découragé, n’ayant qu’une répétition par semaine, maintenant il en refuse… Je pourrais faire de même, si seulement j’avais une petite somme pour commencer. Quand je dis petite, je cite Charles Gonthier ; cinq cents francs me paraissent à moi une fort grosse somme.

— Cinq cents francs ! répéta Ferdine comme un écho.

— C’est de quoi vivre six mois, et payer l’inscription aux cours, les livres, bref, le nécessaire. Maintenant, il s’agit de savoir où je trouverai ces cinq cents francs, car il me les faut.

Les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, Siméon s’arrêta.

— Ta tante… hasarda timidement Ferdine.

— Je t’ai déjà dit, s’écria-t-il presque rudement, que ma tante fait pour nous l’impossible. Je l’entends, le samedi soir, soupirer sur son livre de comptes et calculer au plus près ce que ses broderies lui rapporteront la semaine suivante. Au lieu de manger son pain, je devrais gagner ma vie… J’ai quinze ans…

Ils s’assirent sur le parapet du petit pont qui traverse la rivière, entre le moulin et l’étang des canards.

— Nous avons une année devant nous pour trouver ces cinq cents francs, dit Ferdine, après un long silence ; il arrivera quelque chose, tu verras…

— Je découvrirai sans doute un trésor enterré dans une vieille marmite, dit Siméon avec quelque ironie. Ferdine, on devrait t’appeler mademoiselle Chimère.

Ferdine baissa la tête.

— J’ai songé à quelque chose… fit Siméon. Cela ne m’avancera pas beaucoup peut-être, mais ce sera un commencement. Mon herbier, tu sais, Ferdine ?

— Eh bien, ton herbier ? Dépêche-toi donc, s’écria-t-elle avec impatience.

— Il est assez complet pour ce qui concerne notre flore locale, et les spécimens sont beaux. Si je les vendais ?

Ferdine ne répondit rien. Elle avait posé sa main sur le bras de Siméon et ouvrait des yeux démesurés, suivant sa coutume quand une idée nouvelle lui apparaissait.

— Siméon, je sais autre chose !

— Quoi donc ?

— Fabriquons de petits herbiers comme celui que tu m’as fait pour m’apprendre à distinguer les familles de plantes. Tu les porteras à la ville au professeur de botanique du collège, et il les vendra à ses élèves… Est-ce une bonne idée, cela, une idée pratique ? Ces herbiers ne nous coûteront rien et nous rapporteront quelque chose.

— S’ils se vendent, dit Siméon.

— S’ils se vendent ? répéta Ferdine. Mais on se les arrachera ! Comment veux-tu que la classe de botanique apprenne à connaître les caractères d’une plante sans avoir cette plante sous les yeux ? Nous mettrons toutes les espèces principales dans notre collection… Le professeur te remerciera…

Ferdine, les yeux brillants d’excitation, semblait voir déjà la fortune et la gloire descendre en pluie sur Siméon. Celui-ci, plus positif, considérait l’entreprise dans ses détails d’exécution.

— Pour commencer, reprit Ferdine, nous en ferons une douzaine, de cinquante feuilles chacun ; plus tard, nous donnerons les espèces rares, si on le désire.

— Pour commencer, répondit Siméon, nous en ferons deux ou trois, tout au plus. S’ils se vendent, nous verrons à nous lancer dans les grandes affaires.

Ferdine haussa les épaules. Mais son projet était adopté, cela lui suffisait.

Le lendemain, ils accoururent à la rencontre l’un de l’autre, les bras chargés des feuilles de papier gris qui contenaient leurs trésors botaniques. Tout ce bagage fut étalé sur la table boiteuse du pavillon ; Siméon exhiba un flacon de colle et des pinceaux, Ferdine une paire de ciseaux, une main de beau papier blanc et une bouteille d’encre. Ernest, qui les avait vus très souvent travailler ensemble à leur herbier, ne fit aucune question, mais déclara que lui d’abord, il trouvait la botanique très bête et qu’il allait jouer avec son cerf-volant.

— Bon ! nous aurons donc la paix chez nous ! murmura Ferdine en le voyant s’éloigner.

Quand elle et Siméon eurent choisi les plus beaux exemplaires de chaque espèce, Ferdine coupa d’étroites bandelettes de papier pour assujettir la plante, pour étaler ses feuilles et sa corolle sur le feuillet blanc. Siméon collait ces bandelettes à chaque extrémité ; il avait pour le collage un talent spécial, fait de patience encore plus que d’adresse. Ferdine, avec ses doigts plus minces et plus souples, ne réussissait pas à moitié aussi bien que lui ; elle mettait trop de colle, elle était impatiente et voulait que ça séchât tout de suite ; elle dérangeait les bandelettes encore humides sous prétexte de voir si ça tenait. Siméon avait fini par lui enlever le pinceau avec autorité, et se réservait maintenant le département de la colle. Alors, quand une plante, délicatement fixée par ses ligatures, présentait une bonne apparence avec sa racine brune et toutes ses petites fibrilles, avec sa tige droite, ses feuilles bien écartées et sa couronne d’étamines au milieu de la corolle, Siméon écrivait en belle ronde, au coin du feuillet, le nom, la famille et le genre de cet exemplaire.

Sans rien lui en dire, Ferdine, qui avait quelque argent de poche, fit fabriquer chez le relieur du village une douzaine de petits portefeuilles gris très propres, fermés par des rubans de coton rouge, et un beau matin elle les apporta en triomphe à Siméon. On en choisit trois, on logea cinquante plantes dans chacun des trois. Siméon écrivit sur les portefeuilles, en écriture gothique cette fois, et avec des ornements à l’encre rouge : Collection de plantes jurassiennes. C’était charmant. Les trois collections complètes, parachevées, n’attendaient plus que des amateurs. Ferdine conjura Siméon de les porter à la ville sans attendre un jour de plus.

— Il faut d’abord que j’en parle à ma tante, dit-il.

Assurément, il lui en coûtait de soumettre ses plans à la critique d’une personne qui n’avait pas les mêmes raisons que lui d’en augurer le succès. Cependant il s’y décida. Tante Cornélie secoua la tête, soupira un peu.

— Je ne sais trop si tu as raison, mon enfant, de vouloir à toute force sortir de ta sphère. Je puis te donner un bon métier ; une profession libérale, non.

— Permettez-moi d’aller demain à la ville. J’y trouverai peut-être ma première bonne chance… Ma seconde, fit-il en se reprenant, car la première et la plus grande de toutes est de posséder une tante comme la mienne.

Il l’embrassa, mais elle soupira de nouveau ; elle regrettait le temps où il n’avait pas de ces idées ambitieuses.

V

LE lendemain, Siméon se mit en route de bonne heure, marchant comme un homme qui sait bien où il va, d’un pas rapide et résolu. Sous son bras, il portait les trois portefeuilles ficelés et emballés dans un grand papier brun. Cela faisait un paquet assez lourd. Chaque fois qu’il le passait d’un bras sous l’autre, il se demandait si sa charge serait plus légère au retour. Par sagesse, il essayait de se persuader qu’il n’espérait rien, que le professeur dont il avait l’adresse serait un homme revêche, que les libraires repousseraient toutes ses ouvertures, et qu’il n’aurait que de mauvaises nouvelles à rapporter à Ferdine. Mais au fond du cœur, quelque chose lui chantait une gaie petite chanson d’espoir.

Le ciel était d’un bleu fin et printanier, parsemé de quelques petits nuages blancs qui flottaient comme des plumes ; des bouffées d’air passaient, tièdes, avec un vague parfum de bourgeons et de brins d’herbe ; derrière les barrières qui bordaient la route, des pâquerettes souriaient. Tout semblait aller de soi dans ce monde ensoleillé ; la vie paraissait légère et facile, et l’espoir bien naturel. Siméon se mit à fredonner un chant d’école, quoiqu’il eût la voix fausse et qu’il se livrât rarement à des épanchements musicaux. Après une heure de marche, il s’assit au bord du chemin, sur un tas de pierres, et déjeuna d’un morceau de pain, puis il se remit en route.

L’horloge du clocher gris qui dominait les toits de la petite ville sonnait dix heures quand Siméon atteignit les premières maisons ; alors il ralentit sa marche, le front penché, pour mieux réfléchir. Désireux surtout de garder le secret sur son expédition, il n’avait pas demandé à son instituteur, comme il aurait pu le faire, un mot de recommandation pour le professeur de botanique. Il le connaissait bien, ce professeur, pour l’avoir rencontré, presque chaque été, dans le vallon des Saignes, à la chasse d’une mousse très rare qui croissait en touffes jaunâtres près du ruisseau. Il savait son nom : M. Pomponel, et ce fut ce nom qu’il prononça d’une voix un peu tremblante quand la concierge du grand bâtiment tout blanc qui était le collège lui apparut sur le seuil de la haute porte.

Cette concierge avait l’air bienveillant, des bandeaux de cheveux blonds ondulés, et Siméon remarqua machinalement qu’elle portait des boucles d’oreille ornées d’une jolie pierre bleue. Il aimait le bleu ; c’est une couleur, pensait-il, qui a l’air bienveillant ; et il regardait fixement les boucles d’oreille de l’avenante concierge en lui adressant sa question :

— M. Pomponel est-il ici ?… est-il occupé ?

— Voyons… c’est aujourd’hui mercredi, M. Pomponel doit descendre à dix heures.

— Il vient de sonner dix heures, dit Siméon.

On entendit un pas résonner dans l’escalier de pierre.

— Voici M. Pomponel, dit la concierge en rentrant chez elle.

Siméon, plus ému qu’il ne l’eût souhaité, s’avança à la rencontre du professeur.

M. Pomponel était un très petit homme qui ne pouvait supporter qu’on fût plus grand que lui. On eût trouvé dans ce faible la clé de tous ses actes, de ses antipathies comme de ses préférences, et même de sa spécialité scientifique, l’étude des mousses et des lichens. Les grandes plantes élancées ne l’intéressaient pas ; les grandes élèves de ses classes lui étaient insupportables ; il réservait toute son indulgence pour ceux dont la croissance semblait s’arrêter. Or, il se trouva malheureusement que Siméon, étant fort grand pour son âge, dépassait de quelques pouces la taille du professeur.

Celui-ci, voyant que Siméon s’apprêtait à lui parler, resta debout sur l’avant-dernière marche, dominant de ce piédestal son jeune interlocuteur et le regardant d’un œil sévère.

— Monsieur, commença Siméon, en affermissant sa voix, comme je sais que vous enseignez la botanique dans ce collège, je venais vous prier d’examiner de petits herbiers que j’ai faits… Je les ai ici… si vous me permettiez…

— Pas maintenant, je suis pressé, dit M. Pomponel avec un geste de la main, comme Siméon se préparait à dénouer la ficelle de son paquet. Revenez demain, un autre jour.

— Je demeure assez loin d’ici… j’ai fait quatre lieues ce matin, reprit le jeune garçon en rougissant un peu, car cette phrase lui sembla tout à coup avoir une vague ressemblance avec la formule des pauvres voyageurs qui demandent un morceau de pain pour le déjeuner.

Son visible embarras adoucit M. Pomponel.

— Bien ! bien ! je tâcherai de vous donner quelques minutes. Ouvrez votre paquet.

Il lui indiqua une table massive placée au fond du vestibule, et poussa même vers lui un des tabourets alignés contre la muraille. Quoique assez fatigué, Siméon refusa de s’asseoir, voyant que M. Pomponel restait debout. Il ne comprit pas que le petit homme désirait produire au moins l’illusion d’une stature plus élevée que celle de Siméon.

— Comme vous voudrez ! dit sèchement M. Pomponel.

Côte à côte avec Siméon, il le mesura d’un coup d’œil et le rangea immédiatement dans ce qu’il appelait la catégorie des asperges, c’est-à-dire des gamins efflanqués et gauches dont on ne pouvait rien attendre de bon. D’une main négligente, il feuilleta les herbiers que Siméon ouvrait, le cœur palpitant de crainte et d’espoir.

— Vous savez donc un peu de botanique ?… Tenez, voilà une cardamim prætentis qui devrait avoir mieux gardé sa couleur.

— La couleur lilas jaunit presque toujours, fit timidement observer Siméon.

— Oui, quand on ne sait pas s’y prendre. Ce dianthus est mal déterminé ; il appartient au sous-genre sylvestris, comme le prouvent les feuilles un peu canaliculées en dessous et glabres sur les bords… Vous n’avez pas une seule plante rare et vraiment intéressante dans votre herbier, conclut M. Pomponel en refermant le portefeuille.

— Ce n’est pas là mon herbier à moi, dit Siméon, résolu à ne pas se laisser démonter trop facilement. J’ai à la maison beaucoup d’espèces rares, mais j’ai voulu faire de ces trois petites collections un résumé de la flore commune, celle qu’on rencontre partout… Vous avez remarqué que toutes les familles principales sont représentées. Je me suis donné beaucoup de peine aussi pour choisir un nombre égal de fleurs de chaque saison, afin que les élèves…

Il s’interrompit.

— Que les élèves ? répéta M. Pomponel d’un ton peu encourageant.

— Je pensais, reprit Siméon avec effort, que ces petits herbiers pourraient être utiles aux élèves qui étudient la botanique.

— Et vous comptiez les leur offrir ?

— Je désirais les vendre, répondit Siméon dont le visage se couvrit de rougeur.

M. Pomponel se mit à rire, d’un petit rire sec.

— Mes élèves, dit-il, composent eux-mêmes leurs herbiers sous ma direction.

Puis il s’éloigna majestueusement, et comme un autre professeur descendait en ce moment l’escalier, il lui dit :

— Je ne sais où nous allons. À quinze ans, – il désignait Siméon d’un mouvement de tête, – à quinze ans on a déjà l’âme commerciale. Il n’y a plus d’enfants !

L’autre professeur approuva cette remarque d’un léger signe, regarda Siméon avec indifférence et sortit, tandis que M. Pomponel remontait d’un pas lent vers les régions supérieures.

En cet instant, la concierge sortit de sa loge. Nous ne saurions, sans de fortes preuves, la soupçonner d’écouter aux portes, mais le fait est qu’elle semblait au courant de la situation. Elle s’approcha de Siméon, et sans mot dire, lui aida à remettre dans ses portefeuilles les plantes éparses sur la table. Machinalement, s’inquiétant peu de l’ordre des familles et des espèces, il entassait les unes sur les autres ces feuilles assorties quelques jours auparavant avec tant de soin et de gaies espérances.

— Vrai ! ça me fait de la peine pour vous, dit enfin la concierge.

— J’aurais dû m’y attendre, répondit Siméon qui s’efforçait d’être héroïque. J’aurais dû prévoir que les élèves de M. Pomponel faisaient eux-mêmes des herbiers.

— Ils sont jolis leurs herbiers ! s’écria la concierge. Je n’y entends pas grand’chose assurément, mais j’ai des yeux comme tout le monde pour voir ce qui est proprement fait et ce qui ne l’est pas. Leurs herbiers, c’est du foin avec des pâtés de colle dessus… Et puis, leurs plantes n’ont pas de racines. J’ai entendu M. Pomponel lui-même se plaindre de ce qu’il ne pouvait obtenir de racines ; il disait : « Mes élèves ne savent pas cueillir, ils broutent. » Voilà ce qu’il disait. Je le sais bien pour ma part. Quand on les envoie en expédition botanique, ils reviennent avec des bottes d’oseille sauvage qu’ils mangent comme des chèvres, et je suis toujours obligée de balayer l’escalier après eux. Les voilà, leurs herbiers ! c’est du propre.

Siméon, irrésolu, ayant ficelé son gros paquet, se demandait s’il allait reprendre tout droit la route de chez lui. Il regardait la concierge, dont les yeux étaient bleus comme ses boucles d’oreille, et qui avait l’air si bonne femme, quoique un peu trop bavarde. Lui dirait-il toute sa peine ? Lui demanderait-il conseil ? Il s’y décida enfin.

— Madame, commença-t-il, j’avais fait ces herbiers et je désirerais les vendre, parce qu’il me faut une somme d’argent pour une chose que j’ai entreprise, une chose très sérieuse… Je comptais sur le professeur de botanique… Connaîtriez-vous quelque autre personne qui serait disposée à les acheter ?

Il rougissait de nouveau, le pauvre garçon, et la voix lui manquait presque. Jamais il n’aurait cru que ces deux mots acheter et vendre fussent si difficiles à prononcer.

— Il y aurait les libraires, dit la concierge après un moment de réflexion. Nous en avons deux pour les fournitures scolaires… L’un demeure au bout de la rue ; tenez, on voit l’enseigne d’ici. L’autre, c’est plus loin. Vous tournerez le coin de cette terrasse, là-bas, puis vous prendrez à gauche et vous irez tout droit. Impossible de s’y tromper ; vous verrez la devanture.

Et du seuil de la porte où Siméon se tenait à côté d’elle, elle lui indiqua le chemin à prendre. Puis elle lui souhaita bonne chance et lui fit encore un petit signe de main quand il sortit de la cour.

Siméon avait repris quelque espoir. Les librairies, c’était une bonne idée ; elles vendent des modèles de dessin, des modèles d’écriture, pourquoi refuseraient-elles de vendre aussi des herbiers-modèles ? Et Siméon souriait en se demandant si les cardamines des élèves de monsieur Pomponel gardaient mieux que les siennes leur couleur lilas. La description que lui avait faite la concierge de ces collections d’oseille lui avait donné un instant de malin plaisir. Mais son cœur se remit à battre très fort quand la devanture d’une librairie lui apparut au bout de la rue.

Les glaces en étaient fort brillantes ; le petit perron était de pierre blanche immaculée ; Siméon le gravit et entra. Il s’efforçait d’être calme, mais son front était inondé de sueur. Une dame, habillée de gris, à la figure blanche et froide, tricotait derrière le comptoir. Involontairement, Siméon trouva qu’elle ressemblait à son perron.

— Que désirez-vous ? demanda-t-elle d’une voix : également incolore et froide.

— Je voudrais, murmura-t-il, vous faire voir des herbiers.

Elle crut comprendre qu’il demandait à voir des herbiers.

— Nous ne tenons pas cet article, répondit-elle.

— Mais je désire vous en faire voir, j’en ai ici…

Et il posa son paquet sur le comptoir.

— Merci, merci ! dit la dame avec précipitation. Nous n’avons pas besoin d’articles nouveaux. Non, non, ne prenez pas la peine… C’est inutile… Bonjour.

Ainsi congédié en deux temps et trois mouvements, Siméon se retrouva dans la rue avec son paquet. Fallait-il qu’il rassemblât son courage pour une troisième tentative ? Oui, car on dit chez nous : « Trois fait le droit, » pensa-t-il.

L’autre librairie avait une devanture moins éblouissante et pas de perron du tout. C’était tout bonnement une boutique. Le vieux petit homme chauve qui s’y promenait de long en large, les mains dans ses poches, salua Siméon d’un : « Bonjour, mon garçon, » très cordial et pas du tout cérémonieux.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? poursuivit-il en retirant ses mains de ses poches.

— Je viens vous proposer d’acheter des herbiers que j’ai faits, et qui pourraient être utiles, du moins je le crois, aux élèves de l’école supérieure, dit Siméon, encouragé par la mine bienveillante du petit libraire.

— Voyons ça, voyons ça ! fit celui-ci avec empressement. Des herbiers, vous dites ? ça doit être intéressant.

Siméon ouvrit ses portefeuilles et en étala le contenu sur le comptoir.

— Curieux ! très curieux ! très… très curieux ! répétait continuellement le petit homme, si bien que Siméon se crut en conscience obligé de lui dire que ses plantes étaient au contraire fort communes, qu’on les trouvait partout.

— N’importe, c’est très… très curieux, ma foi ! je ne trouve pas d’autre mot pour la chose. Cette petite plante-là, vous dites qu’elle s’appelle ?

— C’est la bourrache, tout simplement.

— La bourrache ?… très curieux ! fit le libraire, qui s’interrompit subitement et mit sa main devant sa bouche d’un air de confusion… Non, ce n’est pas curieux que je veux dire… Nous avions trouvé une autre expression, mais elle m’échappe… Ah ! c’est la bourrache ! Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais je suis sûr d’avoir vu cette plante quelque part, dans le temps…

— C’est bien probable, répondit Siméon, qui commençait à trouver le libraire un peu singulier.

En ce moment, la porte du fond s’ouvrit, et une jeune femme en deuil entra, portant un bébé sur ses bras.

— Ah ! c’est toi, Aline ? dit le petit vieux. J’étais en affaires avec ce jeune homme. Tiens, regarde ces plantes, et dis-moi si ce n’est pas curieux… Ce jeune homme prétend que ce n’est pas curieux, moi je prétends que c’est… remarquable, oui, remarquable, voilà le mot !

— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? dit la jeune femme avec un sourire. Je regrette qu’on vous ait fait attendre. Papa garde le magasin quand je suis occupée ailleurs, mais papa – elle lui posa la main sur l’épaule – papa doit m’appeler s’il arrive un client.

— Je ne suis pas un client, madame, dit Siméon. J’offre ces herbiers à vendre. Si vous le permettiez, je vous les laisserais en dépôt ; les écoliers les verraient en passant, et peut-être qu’ils les achèteraient.

— C’est très joli, dit la jeune femme en se penchant sur le comptoir.

— Très remarquable, ajouta le petit vieux. Tiens, Aline, ceci, par exemple, c’est… comment l’appeliez-vous tout à l’heure, jeune homme ?

— La bourrache.

Le bébé se trémoussait et tendait les bras vers ces belles feuilles blanches qui excitaient sa convoitise. Sa mère l’assit sur le comptoir. Par la porte restée entr’ouverte se faufilèrent deux petites filles de trois ans environ, se tenant par la main.

— Mes jumelles, dit la mère en les montrant à Siméon d’un geste plein d’orgueil.

Mesdemoiselles les jumelles demandèrent également à être hissées sur le comptoir. Dans cette librairie, on faisait les choses en famille. Tout en relevant les bas du bébé, la jeune marchande continuait à s’entretenir avec Siméon.

— Vos collections sont très jolies, disait-elle ; je ne demanderais pas mieux que de vous obliger, mais il faut que j’en parle d’abord à M. Pomponel, le professeur de botanique. Je ne fais rien sans le consulter. Depuis que j’ai eu le malheur de perdre mon mari, il y a tantôt une année, – elle essuya une larme avec le coin du tablier du poupon, – M. Pomponel est mon conseiller. Je n’étais pas habituée du tout à la librairie, et je me trouvais parfois bien embarrassée. Laissez-moi vos trois portefeuilles, il les examinera. Je suis certaine que ça l’intéressera.

Siméon avait eu un moment d’espoir. L’air bonhomme de ce petit magasin, le sourire de la jeune femme, ces enfants qui babillaient gentiment, et même l’innocent radotage du petit vieux, tout cela l’avait ranimé. Mais le nom de M. Pomponel effaça comme un gros nuage le joli rayon.

— J’ai déjà vu M. Pomponel, dit-il avec effort. Il préfère que ses élèves fassent eux-mêmes leurs herbiers sous sa direction.

— Ah ! murmura la marchande d’un ton de regret.

Au bout d’un moment elle reprit, embarrassée :

— Je connais M. Pomponel. Quand il est chaussé d’une idée, il n’en change pas facilement. Vous a-t-il mal reçu ?

— Il a tout critiqué, puis il m’a tourné le dos, répondit Siméon, dont le ressentiment, pour ne pas se traduire en ébullition de colère, n’était que plus intense.

La jeune femme hocha la tête d’un air soucieux.

— Dans ce cas, s’il vous a pris en grippe, vous et vos herbiers, personne ne l’en fera revenir… Je lui dois la meilleure partie de ma clientèle, tous ses élèves achètent leurs fournitures chez moi, et vous comprenez…

— Oui, je comprends, dit Siméon.

Mme Aline refermait elle-même les portefeuilles, comme si elle avait eu hâte de les voir disparaître.

— Eh bien, tu les achètes, n’est-ce pas ? dit le petit grand-père en faisant sauter le bébé dans ses bras.

— Non, non, c’est impossible. M. Pomponel ne remettrait pas les pieds ici. Je dois le ménager… Mon pauvre garçon, j’en suis fâchée pour vous…

— Comment ? comment ? s’écria le vieillard en posant une main tremblante sur les portefeuilles… Aline, tu n’y penses pas ! De si jolies plantes, et si curieuses !… De la bourrache bleue ! Il y en avait dans notre jardin quand j’étais petit, et maman nous faisait de la tisane avec. Aline, je t’en prie !

Ses yeux se remplirent de larmes, comme ceux d’un enfant auquel on enlève un jouet favori. Son air de supplication, ses deux mains qu’il étendait pour protéger le trésor admiré, touchèrent Siméon.

— Voyons, petit père, sois raisonnable, dit sa fille.

Puis, se tournant vers Siméon :

— Dans une heure il n’y pensera plus.

Cependant les mains du vieillard s’attachaient toujours au portefeuille, comme s’il eût craint qu’on ne le lui enlevât de force, et ses yeux allaient avec anxiété du visage de sa fille à celui de Siméon, comme pour y découvrir quelque signe de favorable augure. Enfin Siméon n’y tint plus.

— Gardez cet herbier, dit-il en mettant sa main sur celle du petit vieux dont le chagrin éveillait en lui une vraie pitié mêlée de tendresse. Gardez-le, je vous le donne, puisqu’il vous fait plaisir.

— Non, non, dit la marchande à voix basse, en lui touchant le bras, ne faites pas cela, mon garçon, écoutez-moi. Je ne suis pas riche, il m’est impossible de donner à mon père un objet aussi coûteux…

— Vous n’en savez pas même le prix, interrompit Siméon, et c’est moi qui le donne.

— Je ne saurais l’accepter. Vous êtes venu ici pour vendre, non pour faire des cadeaux. Je vous en prie, reprenez vos portefeuilles, et sauvez-vous !

Pour toute réponse, Siméon se tourna vers le vieillard.

— Je m’en vais, lui dit-il. Quand M. Pomponel viendra, cachez bien votre herbier, car s’il le voyait, il se fâcherait.

— Comment donc ! s’écria le vieillard, vous ne vous en allez pas ainsi !… Il faut qu’il dîne avec nous, n’est-ce pas, Aline ?

— Oui, dînez avec nous, vous ferez plaisir à tout le monde, dit Mme Aline en le retenant, car il se dirigeait déjà vers la porte.

Et les jumelles, qui l’avaient suivi, lui entourèrent les jambes de leurs petits bras, en criant : « Reste, reste ! gand gaçon ! » Sur quoi le poupon, mis en joie par tout ce mouvement, voulut témoigner aussi de ses dispositions hospitalières, en trépignant sur le comptoir et en agitant ses petites mains.

Siméon resta donc. L’amertume qu’il avait d’abord éprouvée se dissipait peu à peu ; quand il vit autour de la table les deux jumelles dont le menton s’élevait à peine au-dessus de la nappe, le bébé dans sa chaise haute, et ce bon petit grand-père qui était pour sa fille un enfant de plus ; quand il vit que le dîner consistait simplement en une grande terrine de riz au lait, avec un morceau de pain bis pour chacun, il ne songea plus à blâmer Mme Aline. « Il faut bien en effet, pensa-t-il, qu’elle ménage M. Pompoponel. Si la librairie n’allait plus, que deviendraient ces petits ? »

Ce fut avec de cordiales poignées de main et des vœux de part et d’autre qu’ils se séparèrent. Siméon, son paquet sous le bras, s’en alla presque joyeux. Pourquoi ? C’est qu’il avait entrevu des soucis plus graves que les siens, courageusement supportés, et qu’en pensant au visage tranquille de cette jeune femme qui savait sourire malgré son deuil et sa lourde tâche, il aurait eu honte de se laisser abattre par une légère déception. Mais que dirait Ferdine ?… À la pensée de son désappointement, Siméon ralentissait le pas malgré lui. À quoi bon tant se hâter, quand on apporte une mauvaise nouvelle ? La tête baissée, il marchait lentement, essayant de reconstruire quelque projet.

« Si j’habitais une ville, je porterais des paquets, je ferais des commissions, pensait-il, mais dans notre village, personne n’a besoin de ces menus services. Chacun fend son bois, chacun monte son eau, chacun fait ses courses lui-même… Je ne suis donc bon à rien, à rien qu’à me fourrer dans la mémoire des déclinaisons latines et des nomenclatures d’insectes… Si j’étais sage, cette première leçon me suffirait ; je renoncerais ici même, avant de rentrer à la maison, à tous ces projets qui ne sont que des chimères… » Il s’arrêta, posa son paquet au bord du chemin, et s’assit. Il apercevait déjà le clocher brun du village ; bientôt il faudrait raconter toutes les défaites de cette humiliante journée… Que dirait Ferdine ? C’était comme le refrain de toutes ses pensées. Que dirait Ferdine ? Il essayait en vain de retrouver du courage ; la tête dans ses deux mains, il entendait des mots bourdonner autour de lui : « Renonce à tes chimères, renonce ! »

— Siméon ! Siméon ! tu ne vois donc rien ?… Voilà un quart d’heure que nous te faisons des signes ! s’écria la voix de Ferdine au détour de la route. Nous sommes venus à ta rencontre…

Il se leva, honteux d’avoir été découvert dans cette attitude accablée. Ferdine, aussitôt qu’elle l’avait aperçu, s’était mise à courir, tandis qu’Ernest flânait à l’arrière-garde, grignotant un petit pain.

— Eh bien ? dit Ferdine en jetant ses bras autour du cou de Siméon.

Du premier coup d’œil elle avait vu le paquet gisant dans l’herbe.

— Tu rapportes les herbiers ?

— J’en rapporte deux.

— Tu as donc vendu le troisième ? s’écria-t-elle joyeusement.

— Je l’ai donné, répondit Siméon qui ne put s’empêcher de rire.

— Donné ?… Raconte ! dit-elle en s’asseyant.

Alors il lui narra ses trois tentatives et leur uniforme insuccès. Quand il eut fini, il fut bien étonné de voir Ferdine se lever d’un bond, les yeux brillants, et se croiser les bras d’un air de défi.

— Nous réussirons quand même, dit-elle. Je le veux !… L’idée venait de moi, elle était mauvaise… Tâche d’en avoir une, Siméon, elle sera meilleure. Au fond, quand on y réfléchit, on se dit bien que les gens qui désirent avoir un herbier peuvent le composer eux-mêmes… Mais ce Pomponel n’en est pas moins un monstre ! Veux-tu que je te dise, Siméon ? Il est jaloux de toi, il voit que tu en sais plus long que lui.

— Quelle absurdité, Ferdine ! C’est un professeur, il a des diplômes.

— Tu en auras quand tu voudras, des diplômes. Tiens, je t’en donne un tout de suite.

Étendant le bras, elle fit le geste de dérouler une feuille de papier qui n’en finissait pas. Ils se mirent tous deux à rire, et comme Ernest les rejoignait, ils changèrent d’entretien. Quand, à la porte du docteur, ils se séparèrent, Siméon dit à Ferdine :

— Je croyais que tu prendrais la chose beaucoup plus mal.

— Tu croyais que je pleurerais ?… Non, non ! fit-elle en secouant ses tresses ébouriffées, j’aurai autant de courage que toi, et nous réussirons, tu verras !… Le latin nous reste, c’est toujours celà, ajouta-t-elle gaiement. À demain, avec ta grammaire.

Elle lui fit un petit signe d’adieu et ferma la porte. Siméon s’éloigna en pensant : « Si elle avait pleuré, je ne sais vraiment ce que j’aurais fait. Mais elle a du courage pour nous deux. »

Qui est-ce qui ferme là-haut la porte à clé et se jette sur une chaise, la figure cachée dans ses mains ? Qui est-ce qui sanglote si violemment en répétant sans cesse : « Que faire ? que faire ? » Pauvre Ferdine ! elle avait caché sa déception aussi bravement qu’elle l’avait pu ; mais dans cette petite chambre où elle avait bâti tant de châteaux en Espagne dont Siméon était le propriétaire, elle croyait maintenant en voir les ruines tout autour d’elle.

VI

ATTRISTÉS par ce désappointement, l’imagination vide d’espoir et de projets, Siméon et Ferdine rentrèrent dans la routine quotidienne d’études et de travaux domestiques, que variait de temps en temps une promenade ou une petite querelle de Ferdine avec Ernest. Les jolis portefeuilles gris furent logés tout au haut d’une armoire ; on ne parla plus de botanique ; ce mot seul était trop douloureux. Quelquefois, par habitude, Siméon serrait encore une plante entre des feuillets de papier gris ; alors Ferdine détournait les yeux, craignant de réveiller en elle-même le chagrin qu’elle avait eu tant de peine à calmer. Les leçons de latin se poursuivaient régulièrement ; Siméon faisait de grands progrès. Au bout de quatre mois il savait fort bien son rudiment et avait rempli trois gros cahiers de thèmes et de versions.

— Tu vas trop vite, lui disait Ferdine. En deux sauts tu m’auras rattrapée, et que feras-tu alors ?

— Je continuerai tout seul.

— Eh bien, tu es gentil ! disait-elle avec une petite moue, mais très fière au fond de voir son grand élève avancer si rapidement.

À l’école, Siméon expédiait ses devoirs en un tour de main, puis se plongeait dans de gros livres d’histoire naturelle, de géologie, que son obligeant instituteur lui prêtait ou même empruntait pour lui à des collègues dont la bibliothèque était mieux montée que la sienne. « C’est fort bien, mais tout cela ne nous mène à rien » pensait Ferdine dont la préoccupation constante était cette grosse somme de cinq cents francs qu’il fallait absolument procurer à Siméon. Elle avait l’esprit si absorbé par ce problème, qu’elle en oubliait ses batailles avec Mlle Caton. Le temps des grandes escarmouches n’était plus, le Règlement régnait sans conteste, Ferdine passait des journées entières sans donner prise au moindre pensum, elle semblait avoir oublié jusqu’au nom du village des Mouchettes. Mlle Caton commençait à s’en alarmer sérieusement.

« Cette petite couve une maladie, » se dit-elle un jour, en regardant Ferdine, appliquée, silencieuse, penchée sur un ourlet interminable auquel elle travaillait depuis une grande heure sans avoir levé une seule fois les yeux vers la pendule. C’est que les pensées de la fillette voyageaient dans le lointain avenir, tandis que ses doigts tiraient machinalement l’aiguille et piquaient dans la toile de petits points pas trop égaux. Passant à tire d’aile au-dessus des obstacles, son imagination embrassait d’un seul coup d’œil de grands espaces, des pays et des années. Siméon faisait ses études, il les avait faites, il était professeur… Professeur ? non, c’était bon pour M. Pomponel, pour Siméon, il fallait quelque chose de mieux… Il recevrait une mission scientifique… on voit cela tous les jours dans la gazette que papa reçoit. Alors il partait, il venait dire adieu à Ferdine, à tante Cornélie, à Ernest… Puis il passait la mer et il courait des dangers… oh ! des dangers !… Mais il se tirait de tous les mauvais pas, et il faisait des découvertes… Dans des rochers, dans des grottes, il trouvait des choses pétrifiées. Des dents de poisson ?… Non, cela est trop commun. Chacun peut trouver des dents de poisson fossiles ; même le petit musée du village, qui tient tout entier dans deux vitrines, en possède quatre ou cinq, de ces vilaines dents pointues. Siméon découvrira autre chose… Un animal fossile tout entier dans une caverne… un… comment donc s’appelle cette affreuse bête antédiluvienne, moitié crocodile, moitié… Un plésiosaure ! c’est cela ! Siméon découvrira un plésiosaure parfaitement conservé, le seul plésiosaure complet qui existe… Ça lui est bien dû, quand on songe à tout le mal qu’il se donne pour devenir savant !

Et l’aiguille trottait, trottait, et l’imagination faisait cent lieues à la seconde, Siméon arrivait au pinacle des honneurs et de la fortune.

— Frédégonde, vous prenez de trop longues aiguillées.

— Oui, ma bonne, répondit Ferdine d’un ton rêveur.

— Avez-vous entendu ce que je vous ai dit ?

— Certainement.

Mlle Caton hocha la tête. « J’en parlerai à son père, se dit-elle. Cette enfant tombe dans une langueur. »

Le soir même, elle frappait à la porte du cabinet du docteur.

— Monsieur, dit-elle d’une voix lente et creuse, pour le préparer à la pénible révélation, Mlle Frédégonde est couchée.

— C’est fort bien, répondit M. Arvoine, en continuant à écrire dans le grand registre où il notait journellement l’état de ses malades.

— Je l’ai envoyée au lit une demi-heure plus tôt qu’à l’ordinaire.

— Vous avez raison… Il faut beaucoup de sommeil aux enfants.

— Elle a obéi tout de suite, sans dire mot.

— J’en suis charmé.

— Et vous trouvez cela naturel ! s’écria Mlle Caton. Étant donné le caractère de mademoiselle Frédégonde, que je connais bien, ayant passé des années à le diriger, étant dans votre maison exprès pour cela, ce qui, me fournissant des indications que l’état présent, n’étant pas normal…

— De quoi s’agit-il ? demanda le docteur qui ferma son registre. Tâchez de vous exprimer clairement.

— Il s’agit de la santé de Mlle Frédégonde, monsieur le docteur. En votre qualité d’étant son père, vous serez fâché d’apprendre que Mlle Frédégonde tombe dans un état de langueur.

Ici la voix de Mlle Caton trembla, car ses alarmes étaient sincères. À force de gronder Ferdine, elle s’était attachée à elle ; elle l’aimait, à sa façon revêche et tyrannique ; elle l’élevait de son mieux, et n’avait pas d’autre objet au monde que d’en faire une jeune personne accomplie par le moyen du Règlement.

— Que me dites-vous là ? fit le docteur avec un demi-sourire.

Il voyait sa fille chaque matin et n’avait rien remarqué qui justifiât le lugubre diagnostic de Mlle Caton.

— Elle devient anémique, monsieur ; elle est docile comme un mouton, comme un mouton à roulettes ! Je n’ai qu’à tirer la ficelle pour la faire aller à droite ou à gauche, si je puis me servir de cette image. Elle n’a plus ni répliques, ni méchanceté, ni entrain, ni rien… Elle ferait des kilomètres d’ourlets sans seulement s’en apercevoir !

Ici Mlle Caton sentit l’émotion la gagner à tel point qu’elle dut s’enfuir et tamponner ses yeux à diverses reprises derrière la porte. Puis elle monta furtivement l’escalier, prêta l’oreille, mit son œil à la serrure de Ferdine, n’entendit rien, ne vit rien, et redescendit chez elle pour consulter un gros cahier vert qui contenait des recettes de remèdes domestiques contre tous les maux, depuis l’hypocondrie jusqu’aux engelures.

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, Ferdine vit à son chevet Mlle Caton, qui tenait à deux mains un bol immense plein d’un breuvage inconnu.

— Buvez cela, Frédégonde, dit Mlle Caton.

— Cela ? qu’est-ce que c’est ? pourquoi ?… de la tisane ? Est-ce que je suis malade ? fit-elle, encore à moitié endormie et se frottant les yeux.

— Vous n’êtes pas dans votre assiette.

— Apportez-m’en une alors, et non pas un bol ! dit Ferdine en riant.

Mais Mlle Caton poursuivit d’un ton mélancolique et mesuré qui fit impression sur la fillette :

— Vous avez besoin d’un tonique. Buvez ceci ou je ne réponds de rien.

« Il paraît qu’on peut être très malade sans le savoir, » pensa Ferdine, et elle but la tisane en s’y reprenant à plusieurs fois, car le bol semblait vraiment sans fond. Puis elle se hâta de s’habiller. Il lui tardait de consulter le dictionnaire pour savoir au juste ce que c’est qu’un tonique et à quoi cela sert.

Pendant le déjeuner, elle crut s’apercevoir que son père la considérait plus attentivement que de coutume, et quand elle entra avec lui dans la chambre d’étude, il la fit asseoir près de son fauteuil, en pleine lumière, dans l’embrasure de la fenêtre.

— Tu as bien dormi ? lui demanda-t-il.

— Mais oui, papa, très bien, je te remercie.

— Qu’as-tu rêvé ?

— Rien du tout… Ah ! si pourtant ! J’ai rêvé que Siméon trouvait une taupe au fond d’un grand trou, et que cette taupe…

— Bien, bien !… t’es-tu réveillée en sursaut ?

— Oh ! non, je ne me réveille jamais avant que Mlle Caton frappe à ma porte.

— C’est parfait. Si tu te sentais un peu de fièvre ou quelque autre malaise, tu me le dirais, n’est-ce pas ?

Il lui fit encore diverses questions, auxquelles Ferdine qui n’avait connu de sa vie ni mal de tête, ni manque d’appétit, ni palpitations, répondit avec étonnement. Son père n’ajouta rien jusqu’à la fin de la leçon ; il l’écouta réciter les jolies pages de Bernardin de Saint-Pierre sur le fraisier, qu’elle avait apprises par cœur, puis il lui donna un problème d’arithmétique à résoudre. Ferdine le parcourut des yeux avec quelque attention d’abord ; il s’agissait du partage proportionnel d’une somme de cinq cents francs entre trois ouvriers qui avaient travaillé pendant un nombre inégal de jours. Mais bientôt ses pensées glissèrent par cette pente vers leur but ordinaire. Une somme de cinq cents francs, c’était précisément ce qu’il fallait à Siméon ; elle se mit à rêver à cette coïncidence remarquable, au lieu de chercher la solution de son problème. La joue sur sa main, les yeux en l’air, la mine soucieuse, elle ne voyait pas que son père la regardait avec attention depuis quelques minutes. Enfin il se leva et vint se placer devant elle.

— Quelque chose préoccupe ma petite fille ? dit-il en lui mettant un doigt sous le menton.

Elle rougit.

— C’est vrai, murmura-t-elle à voix basse.

— Qu’est-ce que c’est ? Peux-tu me le dire ?

— Papa, je voudrais… je voudrais bien gagner un peu d’argent.

Le docteur eut l’air surpris.

— Je te croyais perdue dans des rêvasseries, mais tes souhaits ont au contraire un caractère très positif. De l’argent, Frédégonde ? tu en avais, si je ne me trompe.

— Je l’ai dépensé. J’ai fait faire des portefeuilles pour des herbiers, il ne me reste que un franc et quinze centimes.

— Et tu désires en avoir davantage ?

— Je pourrais le gagner, papa, fit-elle en s’animant un peu. Si tu me permettais de te tricoter des chaussettes… Mlle Caton dit qu’il t’en faut six paires de neuves pour cet été ; tu me les paierais un franc la paire, sans le coton, bien entendu. Je me suis informée, c’est le prix ordinaire… Oh ! papa ! tu me crois avare ! s’écria-t-elle en rougissant jusqu’aux cheveux, car un sourire un peu ironique venait de passer sur les lèvres de son père.

— J’ai entendu dire, fit-il, qu’il y a des petites filles qui tricotent des chaussettes à leur papa sans se les faire payer.

— Je t’en tricoterai des centaines de paires… plus tard, papa, l’année prochaine… Mais à présent je voudrais tant gagner quelque chose ! dis oui, je t’en prie, dis oui.

Son père ne lui demanda pas : « Que feras-tu de cet argent ? » Il avait, comme nous l’avons déjà vu, des idées particulières sur l’éducation ; il estimait qu’il faut laisser aux enfants quelque liberté d’action, si l’on souhaite que leur volonté se développe. Il se contenta de regarder gravement Ferdine et de lui dire :

— Si je l’exigeais, tu pourrais me confier ton petit secret sans rougir, n’est-ce pas ?

— Oh ! certainement, papa, répondit-elle en levant vers lui ses grands yeux sincères. Il n’est qu’à moitié à moi, ce secret, sans cela, je te le dirais tout de suite.

— Parfaitement. Achève ton problème, puis tu iras prier ta bonne de te procurer du coton pour des chaussettes.

Ferdine embrassa son père avec un sentiment de vive gratitude, et un accroissement de son affection filiale. « Il ne m’a pas questionnée, il a confiance en moi, pensait-elle. Quel bon père ! Il ne me caresse pas beaucoup, c’est vrai, mais il respecte mes secrets comme ceux d’une grande personne ! »

Le même jour, vers quatre heures de l’après-midi, Ferdine était à la grille du jardin, attendant Siméon. Bientôt la cloche de l’école annonça la sortie, et quelques minutes plus tard, une foule de petits garçons et de fillettes se précipitaient en se bousculant dans la rue. Siméon, ses livres sous le bras, sortit plus gravement ; il était le doyen des élèves, qui le considéraient un peu comme une sorte de sous-maître. L’instituteur le chargeait souvent de corriger les dictées et les additions des petits, ou même parfois de donner une leçon d’histoire naturelle. Il s’en acquittait fort bien, et le village avait une haute opinion des connaissances scientifiques de Siméon Taubert.

Pendant le dernier semestre, il avait beaucoup grandi ; il marchait un peu courbé, par l’habitude qu’il avait d’être toujours sur ses livres ; il n’était pas beau, ayant la bouche trop grande et le nez peu classique, mais son front large, aux tempes carrées, ses dents blanches, sont teint brun, ses yeux gris qui vous regardaient bien en face, parlaient de santé, d’intelligence et de franchise. Il était gauche dans sa démarche et ses manières, mais très adroit dans tous les mouvements de ses mains, contraste qu’on rencontre souvent chez les garçons de cet âge. Ferdine, qui se moquait souvent de sa timidité en présence des étrangers, admirait son habileté à se tirer d’affaire quand il était seul avec elle et Ernest. Elle aimait à le voir cueillir une plante sans en briser les racines, établir un petit pont sur le ruisseau, ou simplement lancer une pierre, nouer une ficelle. Il avait une façon à lui de s’y prendre, quelque chose de réfléchi, de mesuré, qui allait au but par le plus court chemin. Sous ses doigts, une branche de sureau se changeait en sifflet, un rameau noueux en tête d’oiseau, sans un seul coup de canif superflu ou maladroit. C’étaient là de fort petits talents, sans doute, mais il y a bien des manières de tailler un sifflet de sureau, et la manière de Siméon, pour un observateur attentif, dénotait toutes ses qualités de rectitude et de précision.

— Tiens, c’est toi, Ferdine ? fit-il en approchant de la grille du jardin.

— Je t’attendais ; j’ai une emplette à faire chez Mlle Augustine, et tu vas venir avec moi. J’ai cru voir l’inspecteur scolaire traverser la rue tout à l’heure ; a-t-il visité ta classe ?

— Oui, et il m’a interrogé.

— Tu n’as pas perdu la tête au moins ? fit-elle avec inquiétude. C’est que je te connais ! Tu deviens rouge, tu bredouilles !

— Non, je n’ai pas trop pataugé. À l’école, je suis sur mon terrain, tu comprends. L’inspecteur a été content de moi, puisque tu veux le savoir.

— Que t’a-t-il dit ?

— Est-ce qu’on répète ces choses-là ? Il m’a dit en résumé… que je ne suis pas plus sot qu’un autre, voilà !

Ferdine, assez peu satisfaite, haussa les épaules, mais comme ils arrivaient à la porte de Mlle Augustine, elle n’insista pas.

Mlle Augustine tenait une petite boutique où l’on trouvait un peu de tout, même des chinoiseries envoyées par un sien neveu qui habitait le lointain Orient. Dans la petite fenêtre qui servait de devanture à ce bazar, on voyait des mandarins en porcelaine, des bâtons de sucre d’orge, des éponges, des macarons et des chaussons de lisière, des pelotons de ficelle et des brosses à dents, et parfois aussi la tête de Mlle Augustine, regardant mélancoliquement dans la rue, au milieu de ses marchandises. Pourquoi Mlle Augustine était-elle mélancolique ? Ferdine avait cherché plus d’une fois, mais en vain, le mot de cette énigme. Peut-on bien voir l’existence autrement qu’en rose, quand on a le bonheur de tenir une boutique ? Car tenir une boutique était le rêve de Ferdine. Avoir on ne sait combien de tiroirs étiquetés, remplis de semoule, de riz, de cannelle, de noix de muscade, des bocaux de caramel, des pains de sucre rangés en bataille dans l’arrière-magasin ; assise sur une haute chaise derrière le comptoir, donner audience aux gamins du village, qui, leur casquette à la main, viennent offrir un humble sou en échange de quelques billes ou de quelques pruneaux ; jeter négligemment dans une sébile la monnaie qu’on reçoit, et mettre les grosses pièces à part, dans un tiroir fermé à clé ; croquer des noisettes et des amandes, sans avoir besoin de les acheter ni de demander la permission à personne, n’est-ce pas la chose du monde la plus enivrante, et pouvait-on concevoir que Mlle Augustine, reine et maîtresse de tant de biens, eût une figure aussi lamentable !

— Ses affaires vont mal, elle n’a pas de tête, avait dit un jour Mlle Caton.

La tête de Mlle Augustine était cependant fort grosse, à en juger par la circonférence de son capuchon tricoté ! Il est vrai que ce capuchon dont elle abritait ses névralgies enveloppait un nombre considérable de bonnets et de foulards superposés.

Dans le village, on prétendait que Mlle Augustine attachait un oreiller par-dessus le tout quand le vent tournait à l’est, mais nous avons des raisons de croire que cette affirmation était une pure calomnie.

Quand Ferdine et Siméon franchirent le seuil de la boutique, Mlle Augustine, penchée sur un gros livre de comptes, en suivait les lignes du doigt et semblait perplexe.

— Je croyais l’avoir inscrit, murmurait-elle, mais je ne trouve que cinq douzaines de clous jaunes…

— Comment ? cinq douzaines de clous jaunes ? vous trouvez ça dans mon compte ? s’écria une cliente debout en face d’elle, un panier au bras, la mine sévère et mécontente. Je n’ai jamais acheté de clous jaunes… Vraiment, mademoiselle Augustine, vous avez un désordre incroyable ! Vous êtes toujours à embrouiller le compte de Jacques avec celui de Jean !

— Mais si ce n’est pas vous, qui est-ce donc qui a eu ces clous jaunes ? fit Mlle Augustine en se passant la main sur le Iront.

— Est-ce que je sais, moi ?… Attendez… La femme à Paul de la scierie a fait réparer un canapé, elle aura eu besoin de clous neufs.

— J’ai si peu de mémoire ! dit plaintivement la pauvre marchande.

— Raison de plus pour tenir vos livres en ordre… Ah ! mademoiselle Augustine, vous perdrez votre clientèle, je ne vous dis que ça, bien que chez vous les marchandises soient toujours de bonne qualité, et que vous ne mettiez pas de poussière de buis dans votre poivre, comme Grandjean.

Grandjean était l’autre épicier du village ; il déployait une remarquable ingéniosité dans la falsification des denrées coloniales, mais il avait un sourire avenant, des prix très bas et une comptabilité parfaite, tandis que l’honnête Mlle Augustine irritait ses pratiques par de continuelles bévues.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda-t-elle à Ferdine d’un ton douloureux, quand la cliente fut sortie.

— Un paquet de coton gris à tricoter.

— Coton gris ?… Voici le dernier paquet. Pourvu que personne ne vienne m’en demander aujourd’hui !… J’aurais dû commander un nouvel envoi, mais j’ai oublié d’écrire. J’écrirai ce soir… à moins que je n’oublie de nouveau.

— Inscrivez-le sur une ardoise, suggéra Ferdine.

— Vous avez raison, c’est une bonne idée. Mais quand le soir vient, je suis trop fatiguée pour me mettre à écrire, et je renvoie au lendemain. C’est comme pour mes comptes… si je les débrouillais chaque soir, j’aurais moins d’erreurs… Le plus souvent, j’attends jusqu’au dimanche ; mais alors je ne me souviens plus… j’inscris tout de travers, et les gens se fâchent.

— Vous devriez avoir, dit Siméon, un calepin dans lequel vous inscririez au fur et à mesure tout ce que vous vendez, avec le nom de la personne ; vous porteriez ensuite cela dans votre grand livre…

— Assurément, fit Mlle Augustine avec vivacité ; c’est bien là mon principe, mais voyez-vous, le temps me manque… Et puis, il faut tout dire, je n’ai pas la tête bien organisée. Tout est sens dessus dessous là dedans.

Elle s’appliqua une petite tape sur le front, poussa un grand soupir, puis resta immobile, les deux mains sur le comptoir, à regarder Siméon d’un air absorbé. Lui aussi la regardait ; on aurait dit que la même pensée leur était venue à tous deux en même temps.

— Combien coûte ce paquet de coton, s’il vous plaît ? dit Ferdine pour ramener la marchande au sentiment de la situation.

— Oui, oui, ma chère, j’oubliais…

Mais elle ne détourna pas ses yeux de Siméon. Quelque idée, difficile à énoncer, lui trottait évidemment dans l’esprit.

— On dit que vous êtes un bon élève, commença-t-elle.

— Très bon, répondit-il avec le plus grand calme.

Ferdine en fut presque suffoquée. Était-ce bien là Siméon, le modeste Siméon, qui tout à l’heure refusait de lui répéter les quelques mots de louange prononcés par l’inspecteur ?

— Vous avez une bonne orthographe ?… J’ai entendu l’instituteur parler de vous. Vous comptez bien ?

— Il sait l’algèbre ! dit Ferdine.

— Et vous sauriez ?…

— Je saurais tenir vos comptes, écrire vos lettres, additionner vos factures, vérifier les comptes-courants, dit Siméon tout d’une haleine.

La figure de Mlle Augustine s’épanouit subitement dans un éclat de rire.

— Ah ! qu’il est donc malin, cet enfant ! s’écria-t-elle. Il m’a devinée, comme cela, tout de suite… Il ne m’a pas laissé le temps d’ouvrir la bouche. Puisque vous avez tant d’esprit, mon garçon, vous pourrez sans doute me dire ce que je vous donnerai pour tenir mes comptes ?

— Deux francs par semaine.

— Oh ! là ! là ! fit Mlle Augustine, en redevenant subitement grave, comme vous y allez ! deux francs par semaine, huit francs par mois ! Vous croyez que je vous donnerai cela ?

— Certainement, et vous l’aurez bien vite regagné ; vous perdez plus que cela en erreurs de factures. Deux francs par semaine, c’est fort raisonnable. À deux heures par jour, cela fait… voyons... seize centimes et deux tiers par heure.

— Comme il calcule ! s’écria Mlle Augustine pleine d’admiration. Attendez, je vais vérifier cela, et si le compte est juste, je vous prends ! Elle fureta dans la poche de son tablier pour y trouver un crayon, puis, sur un vieux cornet, elle aligna laborieusement de gros chiffres maladroits qui donnèrent un fou-rire à Siméon et à Ferdine.

— Deux fois six douze… douze heures… Je pose ma division : deux heures par deux francs…

— Non, non ! Deux francs, ou deux cents centimes, divisés par douze heures, dit Siméon.

— Oui, c’est cela, vous avez raison… Et je trouve… seize centimes, reste huit… Ah ! mon garçon, vous vous êtes trompé ! Il reste huit, et vous disiez deux tiers.

— Mais c’est la même chose ! Huit douzièmes ou deux tiers. Je vais vous expliquer cela.

Il lui prit son crayon, et lui fit, aussi clairement qu’il put, une démonstration où elle ne vit que du feu, mais qui augmenta son respect pour la science de Siméon.

— C’est entendu. Je vous engage à deux francs par semaine.

— Il faut encore la permission de ma tante.

— Allez vite la lui demander, et apportez-moi la réponse.

À peine hors de la boutique, Ferdine sauta de joie, puis regarda Siméon d’un air narquois.

— Sais-tu, dit-elle, que tu t’entends joliment à te vanter !

— Il le fallait bien, répondit-il en rougissant jusqu’aux oreilles. Si j’avais fait le modeste, elle serait allée consulter l’instituteur, le préposé, tout le village, et elle aurait changé d’idée en chemin. J’ai battu le fer pendant qu’il était chaud.

— C’est bien, dit Ferdine, mais ne recommence pas. Cela ne te sied pas du tout. Oh ! Siméon, comme nous allons être riches ! Huit francs par mois !… Elle dira oui, ta tante, n’est-ce pas ?

— Je l’espère bien. Elle trouve elle-même que j’ai trop de temps à perdre.

— C’est comme moi… À propos, Siméon, as-tu une tirelire ?

— Non, mais j’en fabriquerai une.

— Il y en a de jolies chez Grandjean, dit Ferdine qui aimait à faire des achats.

— Et tu crois que je vais favoriser la concurrence ? Moi, l’associé commanditaire du premier commerce d’épicerie de la localité !… J’espère, madame, dit-il avec un grand salut, que vous me ferez l’honneur de vous servir chez moi ; nous avons reçu un choix de cafés parfaits, des Chéribons surtout, un joli grain rond…

— Mon mari préfère le Bourbon, dit Ferdine en levant le menton pour se grandir.

Puis elle éclata de rire, et Siméon cria : « Vive Mlle Augustine ! » en lançant son chapeau en l’air, malgré la dignité de ses quinze ans et demi.

VII

TANTE Cornélie avait consenti. Chaque soir, de sept à neuf heures, Siméon s’asseyait à un petit pupitre que Mlle Augustine avait installé pour lui dans l’arrière-magasin, et là, entouré de toutes les pièces à l’appui, il faisait son possible pour établir et répartir le total des ventes de la journée. Mlle Augustine avait un carnet qui lui servait de mémorandum ; elle l’appelait « mon procès-verbal, » personne n’a jamais su pourquoi, sinon que le mot semblait joli et qu’elle n’y attachait aucun sens quelconque. « Un nom ne coûte pas plus cher qu’un autre, » disait-elle. Elle inscrivait là dedans les ventes à crédit, les commandes reçues, l’adresse de ses fournisseurs, la date de sa prochaine lessive, des recettes de cuisine qu’elle échangeait avec ses clientes, le temps qu’il avait fait le jour de la saint Médard, un méli-mélo étonnant, entremêlé de signes cabalistiques, de points et de croix qui mettaient la pénétration du comptable à l’épreuve. Car Mlle Augustine appelait Siméon « mon comptable, » et il fallait voir de quel air elle disait à ses pratiques : « Mon comptable vous fera cette facture… Mon comptable écrira ce soir même à la maison qui me fournit cet article. » Elle avait la bouche pleine de ce comptable, qui donnait, pensait-elle, un lustre et un relief tout nouveau à son commerce. La concurrence n’avait pas de comptable ; la concurrence faisait elle-même ses additions.

— Voyez-vous, disait Mlle Augustine, quand on est dans les denrées coloniales, il est impossible de suffire à tout. J’ai essayé, mais j’y perdais la santé. Depuis que je me suis décidée à prendre un comptable, je me porte mieux. Je m’occupe de la vente, et tout ce qui me traverse l’esprit, je l’inscris dans mon procès-verbal, pour me décharger la mémoire… C’est ensuite à mon comptable à se débrouiller. Heureusement pour lui, il est débrouillard, ce jeune homme.

Heureusement pour lui, en effet, car il avait souvent à débrouiller de singuliers hiéroglyphes. Mlle Augustine, toujours afin de décharger sa mémoire, avait coutume de faire des nœuds à son mouchoir ou à son tablier, et d’oublier instantanément pourquoi elle les avait faits. Quelquefois elle mettait dans le nœud un petit bout de papier qui, froissé pendant deux ou trois jours au fond de sa poche, devenait illisible. Un soir, elle apporta à son comptable un de ces documents et le posa devant lui, après avoir soigneusement lissé le papier avec la paume de la main.

— Qu’est-ce que j’ai bien pu écrire là ? demandai-elle d’un ton perplexe. C’était une chose très importante ; j’avais l’intention de la porter au procès-verbal, mais cela m’est sorti de l’esprit.

— Il est impossible d’admettre les nœuds de mouchoir comme un genre de comptabilité, dit Siméon.

Cependant il examina sous toutes ses faces, à la clarté de la lampe, le graphisme de sa patronne, et ne put y découvrir que le mot Julien, suivi de trois signes qui ressemblaient à des zéros.

— L’interprétation des écritures symboliques devrait se payer à part, positivement, fit-il, pour voir ce que Mlle Augustine dirait.

— Miséricorde ! gémit-elle. Deux francs par semaine, c’est assez cher, pourtant ! Voyons… Julien, trois zéros…

— L’un des zéros est peut-être un C, et le second un O, dit Siméon reprenant son examen. C… est-ce une initiale ? cela peut signifier café, cannelle, cacao, calicot…

Mlle Augustine secouait la tête.

— J’ai idée que ce n’est pas ça, dit-elle.

— Et moi, je n’ai aucune idée de ce que cela peut être, fit Siméon impatienté. Julien ? Quel Julien ?… J’en connais quatre ou cinq dans le village.

— Oh ! ma mémoire, ma mémoire ! soupirait Mlle Augustine accoudée sur le pupitre, la tête entre les mains.

La petite sonnette de la boutique, annonçant l’entrée d’un acheteur, vint interrompre la conférence. Par la porte restée entr’ouverte, Siméon entendit une voix forte, un peu sèche, qui demandait :

— Et ces faux-cols, sont-ils arrivés ?

— Quels faux-cols, monsieur Julien ?

— Eh ! les trois boîtes de faux-cols que j’ai commandés il y a une dizaine de jours ; vous n’aviez plus mon numéro en magasin et vous m’avez promis de me le faire venir… Gageons que vous l’avez oublié, vous n’en faites pas d’autres ! poursuivit le client d’un ton fâché, après un silence.

— Il est vrai, monsieur Julien… mais mon comptable va écrire tout de suite…

— Laissez-moi tranquille avec votre comptable. Je pars demain, je vous l’avais dit. J’achèterai des faux-cols en voyage.

Et la petite sonnette carillonna la brusque sortie de M. Julien, qui ferma la porte derrière lui un peu plus bruyamment que de raison. Mlle Augustine rentra fort abattue dans l’arrière-magasin.

— C’était lui que j’avais dans le nœud de mon mouchoir, dit-elle. Les trois zéros ne sont pas des zéros… ce sont des ronds, pour représenter des boîtes de faux-cols. J’avais cinq ou six personnes à servir en ce moment-là, j’ai cru que cette petite note me suffirait…

Elle se laissait tomber sur une chaise en face de son comptable, qui la regardait d’un air non moins accablé.

Ferdine avait de son côté ses petites épreuves ; les chaussettes lui donnaient beaucoup de mal : « Que de mailles il faut faire pour gagner un franc ! pensait-elle. Je suis sûre que dans une seule chaussette il y a au moins dix mille mailles… Dix mille ! imagine-t-on cela ? » Aussi les allongeait-elle, ces mailles, autant qu’elle pouvait, ce qui donnait à son tricot, disait Mlle Caton, l’air d’un filet à pêcher, et encore, ajoutait-elle, les poissons pas trop gros passeraient à travers. Ferdine, en contemplant son œuvre, s’avouait tout bas que son pauvre père allait être bien mal chaussé ; un jour, dans un accès d’héroïsme, elle tira les aiguilles et défit une douzaine de tours, puis elle s’arrêta, songeant qu’il faudrait refaire tout cela, et elle fondit en larmes.

C’était sur Siméon qu’elle pleurait, plus que sur ses propres tribulations. Elle souhaitait tant de lui aider, elle aurait été si fière d’avoir une part, une grosse part dans la réussite de ses projets ! Mais à quoi avait-elle été bonne jusqu’ici ? Elle lui avait donné un fâcheux conseil, qui n’avait abouti qu’à la plus complète déception ; elle essayait de travailler, et ses doigts semblaient incapables de mener à bonne fin une petite besogne fort ordinaire.

La première paire de chaussettes demanda trois semaines de labeur, et quel labeur ! Toutes les heures de loisir y avaient passé ; le petit pavillon du jardin ne voyait plus Ferdine sans son panier à pelotons. Siméon la suppliait en vain de s’accorder un peu de repos ; elle tricotait en lui faisant réciter ses colonnes de mots latins, elle tricotait en se promenant dans les allées, en racontant des histoires à Ernest ; elle aurait tricoté en prenant ses repas, si son père l’avait permis. La nuit, elle rêvait qu’elle tricotait. Cependant ses moments de loisir, mis bout à bout, ne lui donnaient point une somme de temps suffisante ; elle essaya de l’augmenter en travaillant le soir dans sa chambre, à la clarté d’une bougie qu’elle acheta exprès pour cela ; car Mlle Caton, une demi-heure après avoir envoyé Ferdine se coucher, montait elle-même afin de s’assurer que tout était en ordre et emportait la lumière.

Aussitôt que les pas de la bonne cessaient de se faire entendre, Ferdine s’asseyait dans son lit et allumait la bougie ; son tricot était sous l’oreiller, elle le tirait de sa cachette, l’examinait, se donnait une tâche après avoir jeté un coup d’œil à la pendule. Tout était tranquille dans la maison ; Ferdine, qui avait un coin romanesque dans sa cervelle imaginative, aimait cette heure silencieuse, la demi-obscurité qui prêtait à son petit domaine des aspects nouveaux, les contours bizarres des ombres tremblant sur la muraille, la grande caverne noire qui se creusait sous la table. Elle se racontait alors des histoires à faire trembler. Quelqu’un était là, caché derrière les grands rideaux de la fenêtre ; c’était un fugitif, un prisonnier échappé de son cachot… Les hommes qui le traquaient environnaient la maison ; au petit jour ils venaient s’emparer de lui, mais Ferdine défendait avec intrépidité le seuil de sa chambre, elle parlait comme une héroïne de Walter Scott, elle disait : « Je ne suis qu’une femme, frappez-moi, si vous l’osez. » Parfois, l’histoire devenait nébuleuse et se poursuivait dans un rêve ; le tricotage tombait alors sur la couverture, la tête de Ferdine s’inclinait en arrière, dans la profondeur de l’oreiller, et la bougie brûlait, brûlait vite, avec des crépitements qui ressemblaient à d’ironiques petits éclats de rire. Quand Ferdine se réveillait en sursaut, elle promenait autour d’elle un regard effaré… Où était le fugitif ?… où étaient ses persécuteurs, qu’elle venait de voir avec leurs grands manteaux et leurs sabres ?… Puis elle découvrait qu’elle avait rêvé, que son peloton était tombé à terre, entraînant la chaussette et les aiguilles, et que celles-ci avaient glissé hors des mailles trop lâches… La bougie était diminuée d’un tiers au moins… Bref, c’était un désastre.

Il se renouvela quatre ou cinq soirs de suite, avec des variantes. Comme on le croit sans peine, les chaussettes avançaient fort peu, l’éclairage revenait très cher, bref, le jeu n’en valait pas la chandelle. Enfin, quand au sortir d’un de ces gentils petits sommes, Ferdine trouva le coin de son oreiller si voisin de la flamme que le moindre vacillement aurait déterminé un incendie, elle fut si épouvantée de son imprudence que dès lors, quoique à regret, elle renonça aux séances nocturnes de tricot.

Ferdine possédait un calepin que Siméon lui avait donné autrefois pour sa fête, il était en cuir rouge, entouré d’une étroite bordure de métal blanc à laquelle tenait un petit fermoir. Elle inscrivait toutes sortes de choses dans ce calepin, et elle ne manqua pas d’y noter toutes les phases de la confection des chaussettes. « Première paire, achevée fin juin ; seconde et troisième paires, en juillet ; quatrième et cinquième en août ; sixième paire, tricotée entièrement en neuf jours, achevée le neuf septembre. Reçu de papa six francs. »

Six francs, pour plus de trois mois de travail ! C’était un résultat humiliant. En son for intérieur, Ferdine avait presque espéré que son père lui dirait : « Ma chère enfant, je sais que ces chaussettes t’ont coûté beaucoup de peine, aussi je doublerai le prix convenu. » Mais il n’en fit rien ; il lui remit tout juste la somme fixée, et elle en eut un instant les yeux pleins de larmes. Son père le vit fort bien, il en fut ému, car il devinait la pensée de sa fillette. Mais comme il ignorait l’emploi auquel elle destinait cet argent, il craignit, en lui en donnant davantage, de lui faciliter l’exécution de quelque grosse sottise. « Non que je la soupçonne d’un projet blâmable, pensait le docteur ; c’est quelque petit complot avec Siméon, et j’ai une confiance parfaite dans la droiture de ce garçon comme dans celle de Frédégonde. S’ils préfèrent acheter leur expérience par des tracas et des bévues, qu’à moi ne tienne. Des conseils imposés ne leur profiteraient pas. »

VIII

L’ÉTÉ avait disparu ; l’automne, délicieux et court, avait fui comme une flèche. La première neige tomba au commencement d’octobre, sur les prés encore verts, sur les arbres dont la gelée n’avait pas rougi toutes les feuilles. L’hiver s’annonçait précoce et rigoureux.

Ce fut avec de grands cris de joie que les enfants du village saluèrent les premiers flocons, avant-garde de la blanche armée qui en peu de jours eut couvert tout le pays. Mais les gens d’expérience hochaient la tête d’un air soucieux, les gens à rhumatismes se tâtaient : l’almanach prédisait une énorme quantité de neige. Ce n’est pas pour rien, disait-on, que les sorbiers portent tant de sorbe cette année ; ils seront le garde-manger des oiseaux jusqu’en avril prochain. Déjà les moineaux piaulaient autour des granges ; ils se rassemblaient là en grandes compagnies, voletant, picorant, s’envolant à grand frou-frou d’ailes aussitôt qu’un pas s’approchait. Les ménagères, que ce froid subit prenait par surprise, calfeutraient tous les huis, tiraient des armoires les flanelles et les bas de laine. Mlle Augustine ajoutait aux nombreuses enveloppes de sa tête un capuchon doublé d’ouate, et se plaignait néanmoins déjà d’une névralgie qui menaçait d’absorber pendant cinq ou six mois toutes ses facultés. Le docteur examinait ses grosses bottes d’hiver ; Mlle Caton courait toute la journée après Ferdine, pour fermer les portes que celle-ci laissait continuellement ouvertes, et qui remplissaient la maison d’un chassé-croisé de courants d’air. Mlle Cornélie avait l’air triste et préoccupé, peut-être parce que ses deux neveux avaient besoin de manteaux neufs en bon drap, que son budget ne lui permettait pas de leur acheter.

Quant au club Feuille de Trèfle, il avait accueilli l’hiver avec enthousiasme. Il s’était rendu en masse sous l’appentis où il remisait pendant l’été son traîneau ; car le club possédait un petit traîneau, une glissette ou une luge, suivant le mot du pays, véhicule assez long, très bas sur ses patins ferrés en biseau par le forgeron du village, et qui glissait sur les pentes avec la rapidité d’une flèche. Il était peint en rouge et noir et orné de boucles de cuivre qui tintaient en se heurtant. Il appartenait proprement à Ferdine qui l’avait reçu de son père, à la condition qu’elle n’y monterait jamais seule, car il faut de l’habileté et une certaine force pour diriger une luge en pleine course. Quand la neige vole, que le vent vous frappe au visage et que le violent courant d’air vous fait haleter, il arrive qu’on perd la tête ; on appuie du talon une seconde de plus qu’il ne faudrait, et l’on achève sa carrière dans un fossé, sens dessus dessous, avec la luge sur le dos, le manchon roulant à droite, la toque à gauche, trop heureuse encore si les avaries se bornent à quelques contusions.

Siméon était un excellent guideur, comme disaient les enfants du village ; il avait du sang-froid et les jarrets solides ; son traîneau décrivait avec aisance les courbes difficiles du chemin des Saignes, rasant le bord de la pente sans jamais le franchir. Ce chemin était le rendez-vous général des jeunes propriétaires de luges ; il descendait de la maisonnette située au sommet de la colline qui dominait les Saignes, et par des lacets nombreux, il arrivait au village, gardant sur tout son parcours une inclinaison suffisante pour les légères glissettes, que la vitesse acquise lançait jusqu’au milieu de la grande place et jusque sous le porche de l’église. C’était un trajet d’un quart de lieue accompli en quatre minutes, au milieu de l’enivrante sonnerie des boucles de cuivre, du sifflement de l’air et des cris de joie des spectateurs. Mais il fallait connaître par cœur chaque contour, le prévoir, allonger le talon droit au bon moment, le relever sans précipitation, puis faire à gauche la même manœuvre, se garder de trop ralentir l’impulsion, et tout le temps serrer les lèvres pour ne pas avaler cet air glacial qui semble vous brûler la gorge, et qui vous étouffe.

Ferdine adorait l’excitation de cette course folle qui lui fouettait le sang, lui embroussaillait les cheveux, et lui donnait l’impression d’être une étoile filante. Mais hélas ! le temps des glissades allait être passé pour elle ; Mlle Caton la trouvait trop grande fille pour ces jeux de garçon, et c’était avec peine, en suppliant sa bonne, en la menaçant de redevenir anémique, que Ferdine avait obtenu une dernière saison de luge. Aussi se promettait-elle d’en jouir largement.

À la grande satisfaction de tout le petit monde, quelques nuits de gelée avaient rendu la neige portante, c’est-à-dire solide et massive comme de la glace ; le pied, en s’y posant, dispersait les paillettes étincelantes du givre dont elle était couverte, mais il n’y laissait pas de traces plus profondes. Le temps était sec, le ciel parfaitement pur, la splendeur de la neige éblouissait les yeux.

C’était un jeudi après-midi. Une procession d’enfants et de traîneaux gravissait lentement le chemin des Saignes. Des cris d’appel traversaient l’air sonore, des éclats de rire retentissaient sur toute la file. Siméon et Ferdine, attelés à leur traîneau sur lequel se prélassait Ernest, devançaient la colonne d’une vingtaine de pas. En arrivant au sommet, ils se retournèrent et virent la longue caravane dont les ondulations se déroulaient au-dessous d’eux. Ferdine fit la grimace.

— Nous sommes trop nombreux, il n’y aura pas de plaisir, dit-elle. Regarde, Siméon, ils ont plus de vingt glisses. La moitié ne savent pas guider, ils tomberont les uns sur les autres.

— Laissons-leur la route, dit Siméon, et allons plus loin. La neige porte, nous pouvons prendre à travers champs.

C’est ce qu’ils firent. Longeant la crête de la colline, ils dépassèrent la maison des Saignes, côtoyèrent quelque temps encore les bords du vallon, puis traversèrent un petit plateau dont l’extrémité s’affaissait subitement en une pente unie et rapide.

— Voilà notre affaire, dit Siméon. Tu verras, Ernest, comme nous allons tracer ! Nous ne nous arrêterons que là-bas, tout au fond de la combe… Messieurs les voyageurs, en voiture !

Ferdine s’assit de côté, au milieu du traîneau. Ernest se plaça à califourchon derrière elle, une jambe de ci, une jambe de là, et de ses deux bras entourant la taille de Ferdine, pour donner plus de cohésion à la charge. Siméon carrément assis sur le devant, tenant la corde du traîneau, jeta un coup d’œil derrière lui, afin de s’assurer que tout était en ordre, puis il leva ses deux talons à la fois en s’écriant : Hop ! et le traîneau partit comme un éclair. La première secousse fut rude pour les passagers. Ferdine, qui avait la bouche ouverte, se mordit la langue, et Ernest tomba sur elle, ce qui la fit tomber sur Siméon. Mais celui-ci se tenait ferme comme un roc ; l’équilibre se rétablit et la luge continua à voler en ligne droite, avec une telle vitesse que les sapins semblaient courir sur le ciel. Ferdine avait envie de pousser des cris de joie, mais elle n’osait desserrer les dents, par crainte d’une nouvelle secousse. Enfin leur élan se ralentit peu à peu, et, doucement, le traîneau s’arrêta comme fatigué. Ferdine battit des mains.

— Voilà une glissade, s’écria-t-elle. Cela vaut cent fois mieux que le chemin des Saignes.

Et ils considérèrent avec orgueil la crête élevée d’où ils étaient si glorieusement descendus. Le fer aigu de leur traîneau avait coupé sur la neige une ligne fine et droite que l’on pouvait suivre de l’œil jusqu’au sommet.

— Mais c’est ennuyeux de remonter ! soupira Ernest.

Les deux aînés ne purent s’empêcher de rire.

— Comme tu n’es pas très lourd, dit. Ferdine, nous essayerons de te remorquer. Allons, assieds-toi vite, je suis pressée d’être là-haut !

— Quelle masse de neige le vent a chassée ici ! dit Siméon, qui regardait autour de lui tout en gravissant la pente. Il y en a bien cinq pieds sur ce petit replat, à gauche, où tu vois le givre tourbillonner. Au-dessus du replat, il y avait deux ou trois sorbiers, mais ils ont entièrement disparu.

Ferdine s’arrêta pour reprendre haleine. Elle n’écoutait que fort distraitement Siméon, qui avait coutume de faire des remarques sur tous les objets de la création. Néanmoins elle tourna machinalement la tête dans la direction qu’il lui indiquait.

— Tiens ! fit-elle au bout d’un instant, je vois quelque chose de rouge sur la neige. Qu’est-ce que cela peut bien être ?

— Je me le demandais, dit Siméon en abritant ses yeux de sa main. Allons-y voir. Ernest gardera la glisse.

Et ils partirent tous deux en reconnaissance. Siméon courait le premier. Après une minute il cria :

— C’est tout simplement une grappe de sorbe qu’on aura jetée là.

— À moins, dit Ferdine, qu’elle ne tienne aux petits sorbiers dont tu parlais tout à l’heure. C’est un signal de détresse qu’ils font, comme les gens ensevelis sous les avalanches.

Siméon se pencha vers la neige, et Ferdine pressait le pas pour le rejoindre, quand elle l’entendit pousser une exclamation.

— N’approche pas ! cria-t-il.

En même temps, à son inexprimable terreur, elle le vit disparaître. La neige avait cédé sous son poids, et il se débattait dans la menée, d’où son bras émergeait de temps en temps. Sa voix, un peu étouffée, continuait à enjoindre à Ferdine de rester où elle était. Immobile, épouvantée, mais gardant néanmoins assez de présence d’esprit pour se demander par quel moyen elle contribuerait le plus efficacement au sauvetage de Siméon, Ferdine songea tout à coup à la corde du traîneau.

Elle se précipita vers Ernest qui poussait des cris d’effarement, dégagea la corde des boucles où elle était retenue, et laissa la glissette s’en aller à son gré sur la pente.

— Siméon ! Siméon ! voici une corde ! cria-t-elle. Je vais t’en jeter le bout.

Elle s’approcha avec précaution, enfonçant jusqu’à mi-jambe dans la neige amollie qui avoisinait le trou.

— Je ne te vois plus ! cria-t-elle d’un ton de détresse.

Mais elle fut un peu rassurée quand la voix de Siméon, avec son intonation ordinaire, lui répondit :

— Le trou n’est pas profond… J’essaie de remonter à la façon des ramoneurs, mais la neige n’a pas de consistance… Et puis c’est plein de branches qui me gênent en s’empêtrant dans mes habits.

— Tiens-tu le bout de la corde ? dit Ferdine. Je vais tirer dessus de toutes mes forces, ainsi qu’Ernest. Quand je dirai trois, tu prendras ton élan… Une, deux, trois !

La corde se tendit, des branches brisées craquèrent, un bras apparut, cramponné à l’engin de sauvetage, puis la tête de Siméon émergea à la surface. Encore un effort des coudes et des genoux, encore une minute d’angoisse pour Ferdine, dont les mains crispées sur la corde semblaient renfermer en ce moment toute la force de son être, puis un cri de soulagement, de joyeuses exclamations et une embrassade générale du club… Siméon, à genoux sur la neige, n’avait pas eu le temps de se relever qu’Ernest se précipitait à son cou, la figure ruisselante de larmes.

— Siméon ! Siméon ! j’ai cru que tu allais mourir dans ce trou !

Ferdine était toute pâle, elle tremblait.

— Allons donc ! fit Siméon, est-ce qu’on meurt pour s’être enfoncé dans la neige ? Même seul, je m’en serais tiré, j’y aurais mis plus de temps, voilà tout… Pas de tragédie, mes enfants…

Tout en parlant, il se tâtait, examinait ses habits, qu’il craignait d’avoir déchirés.

— Mon couteau ! fit-il tout à coup. J’ai perdu mon couteau ! Il sera sorti de ma poche pendant que je me démenais là dedans. Si je pouvais l’apercevoir…

Et il se dirigeait de nouveau vers le trou quand Ferdine l’arrêta en se cramponnant à lui.

— Tu vas y tomber de nouveau !… c’est bien la peine ! Un mauvais couteau de quatre sous ! Ah ! par exemple ! s’écria-t-elle exaspérée, ce n’est pas moi qui t’aiderai à en sortir cette fois ! tu me tourmentes exprès, méchant garçon !

— Bien, bien ! ne te fâche pas, répondit-il tranquillement. Allons plutôt chercher notre glisse.

Quand le traîneau fut retrouvé, ils reprirent tous trois la direction du village ; aucun d’entre eux ne désirait recommencer la partie si brusquement interrompue. Ernest avait tant crié et pleuré qu’il en était maintenant tout abattu ; Ferdine était fiévreuse ; quant à Siméon, que son aventure avait mis en nage, il sentait un petit frisson désagréable lui courir sur la nuque et les épaules, il marchait rapidement, mais de temps à autre s’arrêtait pour frapper de son talon la surface dure de la neige.

— Pas moyen de l’entamer, murmurait-il. Je voudrais bien savoir pourquoi elle était si molle là-bas.

— Bon ! te voilà toujours à creuser un problème ! dit Ferdine. Et quand tu saurais pourquoi elle était si molle ?

— Ce serait une satisfaction, j’aime à comprendre.

— Eh bien, c’est peut-être le soleil.

— Mais il brille ici comme là-bas.

— C’est la lune alors !… Oh ! que tu es ennuyeux !

— Tu es polie, toi !

— Mais pourquoi aussi veux-tu tout comprendre ? Est-ce qu’on peut tout comprendre ?

— Dans la nature, certainement. Mais je n’en parlerai plus puisque cela t’ennuie.

— Et tu y penseras tout le temps ! Va, j’aime encore mieux que tu en parles…

Comme ils arrivaient sur le plateau d’où l’on apercevait la petite maison des Saignes, la route et le village, Siméon s’arrêta :

— J’ai une nouvelle à te dire, Ferdine… Elle te fera de la peine, mais il faut pourtant que tu l’apprennes… Comme voilà notre partie finie, je n’ai plus à craindre de te gâter ton plaisir…

La couleur allait et venait sur ses joues, il semblait très ému, il avait presque l’air d’un coupable.

— Ferdine, je vais quitter l’école dans quinze jours.

— Pour quelle raison ? s’écria-t-elle, ta tante avait promis de t’y laisser jusqu’au printemps !… Quand on a promis…

— Chut ! chut ! ma tante ne pouvait tout prévoir. M. Charlet, l’horloger, a besoin d’un apprenti, il offre de me prendre à des conditions favorables, mais il veut que j’entre chez lui tout de suite. Ma tante m’en a parlé hier soir, j’ai dit oui…

— Je ne suis donc rien ! je ne compte donc pas ! dit Ferdine en se tournant vers lui, les yeux étincelants. Tu aurais pu me consulter, il me semble !… Tes affaires sont les miennes, entends-tu !… Ah ! tu as dit oui ? Eh bien, moi, je dis non !

Puis, sentant avec amertume l’inutilité de cette protestation, elle se détourna et reprit sa marche. Tout en elle bouillonnait. Siméon était un ingrat ! Tante Cornélie était un tyran ! elle le lui dirait, oui, elle le lui dirait !… Apprenti horloger chez ce vieux Charlet qui portait un garde-vue en carton vert !… C’était révoltant, c’était ridicule !… Siméon n’avait aucune persévérance, aucune énergie !… Voilà donc à quoi aboutissaient ces huit mois d’espoirs et d’efforts !… Silencieuse, les yeux baissés, elle marchait vite, essayant de distancer ses compagnons…

— Ferdine !

— Ne me parle pas.

Elle sentit la main de Siméon se poser sur son épaule.

— Ferdine, je t’assure qu’il m’a été impossible de te consulter…

D’un geste elle repoussa sa main.

— Le vieux Charlet est revenu pendant que ma tante me parlait, il demandait une réponse…

— Le vieux Charlet ! répéta-t-elle avec ironie. Comme tu en parles avec respect, de ton patron.

— Je ne t’ai jamais vue ainsi, Ferdine, fit Siméon d’un ton de reproche.

— C’est que tu ne m’as jamais vue avoir autant de chagrin.

— Tu as une drôle de manière de le montrer.

— Chacun le montre comme il peut.

Siméon n’ajouta rien. Ce silence irrita Ferdine encore davantage.

— Tu n’as aucune fermeté, reprit-elle, tu ne sais pas ce que tu te veux… Tu ne mérites pas d’être un homme !…

Ernest les regardait d’un air stupéfait.

— Restons-en là, fit Siméon, tu me diras plus tard ce qui te reste à dire.

Il était devenu un peu pâle, et il laissa Ferdine prendre les devants.

Le long ruban du chemin des Saignes se déroulait au-dessous d’eux, semé de quelques groupes d’enfants qui s’écartèrent en les apercevant là-haut.

— Gare ! cria Siméon pour les avertir.

Ils s’assirent tous trois sur le traîneau, sans mot dire, et ce fut leur dernière partie de luge. Ferdine avait envie de pleurer, mais le vent qui lui fouettait la figure refoulait ses larmes. Elle n’entendait pas les cris qui saluaient leur rapide passage. Elle était toute à son désappointement.

IX

DURANT le souper, sous l’œil observateur de son père, Ferdine eut peine à faire bonne contenance. Son irritation, loin de diminuer, augmentait sans cesse. Les joues enflammées, elle avait dans la gorge comme une boule qui l’empêchait de manger. Elle avala précipitamment une tasse de lait, et d’une main agitée repoussa son assiette en disant qu’elle n’avait pas faim. Puis elle demanda la permission de monter dans sa chambre.

Debout près de la fenêtre, immobile dans l’obscurité, elle passa une grande heure à se répéter avec amertume que Siméon avait déserté la cause… « C’est bien ! qu’il devienne ce qu’il voudra, je ne me soucie plus de lui… C’est moi qui le poussais en avant, j’ai eu tort… Assurément, il doit obéir à sa tante, mais il a presque seize ans ; au lieu de dire oui comme un bébé, il aurait dû parler et agir en homme… Ah ! si c’était moi ! Je ne me laisserais pas si docilement mettre en esclavage ! »

Et dans sa tête enfiévrée, elle arrangeait le discours qu’elle aurait tenu à tante Cornélie, si elle avait été à la place de Siméon. Puis tout à coup, les paroles violentes qu’elle avait laissées échapper lui revinrent en mémoire, et le rouge de la honte lui monta aux joues… « J’aurais dû me contenir, il avait l’air si flegmatique, lui… Mais non, pourtant, il devenait pâle, et puis rouge… Il sentait plus qu’il n’en laissait voir… Il est ainsi… Moi, c’est tout le contraire… »

— Êtes-vous couchée, Frédégonde ? demanda Mlle Caton derrière la porte.

— Pas encore… Tout à l’heure.

— Dépêchez-vous. Puisque vous avez voulu monter, il faut dormir.

Cette interruption donna un autre cours aux pensées de Ferdine. Tout en brossant ses cheveux, elle se souvint qu’elle s’était demandé un soir combien d’argent valaient ses longues tresses, et ce que dirait Mlle Caton si elle les coupait pour les vendre et en donner le prix à Siméon. Pour lui, elle s’était crue prête à tous les sacrifices, surtout aux sacrifices romanesques. Elle souhaitait qu’il vînt un jour, comme dans les livres, lui dire : « Je vous dois tout ! » Mais que lui devait-il en réalité ?… Des leçons, pas trop bonnes encore, et les heures qu’elle avait passées à tricoter six paires de chaussettes… Le total parut si ridicule à Ferdine qu’elle se cacha la figure dans ses mains… Oh ! les grandioses et nobles projets, qui avaient pour résultat six paires de chaussettes ! Un sentiment de pénible humiliation s’empara d’elle. Que de fois elle s’était dit, – non pas en autant de mots, mais avec une vague conscience de supériorité, – que sans elle, Siméon, trop modeste, trop peu ambitieux, n’arriverait à rien. En l’excitant à viser haut, elle s’était complaisamment imaginée qu’elle déployait une remarquable énergie… Lui, tandis qu’elle mettait son imagination à l’envers, travaillait assidûment, patiemment… Et elle venait de lui faire une affreuse querelle !… Elle lui avait dit des choses qu’elle regretterait jusqu’à son dernier jour !…

Amoindrie à ses propres yeux, se détestant elle-même, Ferdine éclata en sanglots. Elle se laissa glisser à terre, appuya sa tête sur une chaise, et pleura longtemps. Il lui semblait que jamais, quoi qu’elle fît, elle ne pourrait retrouver sa propre estime. Enfin, lasse de pleurer, lasse de se demander ce que Siméon pensait d’elle, elle appuya sa joue toute mouillée sur son bras, et elle resta immobile dans cette posture pénitente. Ce fut ainsi qu’elle s’endormit le soir de sa première querelle avec Siméon.

Quand elle se réveilla glacée, enraidie, avec un vague sentiment de terreur et d’abandon, elle n’essaya pas de débrouiller ses idées confuses, mais elle se hâta d’aller se jeter sur son lit, et dormit d’un sommeil sans rêves jusqu’au matin.

Le lendemain, Ferdine se tenait en embuscade près de la porte du jardin au moment où Siméon sortait de chez lui. Elle s’était esquivée sous quelque prétexte et tremblait à chaque minute d’entendre la voix de Mlle Caton la rappeler. Il était huit heures du matin, les écoliers se rendaient en classe et bataillaient, chemin faisant, sous une mitraille de pelotes de neige. Aussitôt que Ferdine aperçut Siméon, elle courut à sa rencontre.

— Es-tu fâché contre moi ? lui demanda-t-elle d’un ton pénitent.

Il n’eut pas le temps de répondre, car en cet instant un projectile lui rasa l’oreille et vint s’aplatir sur sa joue. Les assaillants, cinq ou six gamins plus jeunes que lui, dansaient de joie à cent pas de là et s’apprêtaient à recommencer leur attaque.

— Prends mes livres, dit Siméon en les tendant précipitamment à Ferdine.

Elle courut les mettre à l’abri derrière la grille, puis elle revint auprès de son allié afin de lui fournir des munitions. Arrondissant ses deux mains comme une coupe, elle les plongeait dans la neige, serrait un peu, et passait l’obus à Siméon.

— Tu les fais trop dures, tes pelotes, dit celui-ci au bout d’un moment ; j’ai peur de casser des nez… Quand c’est pour rire qu’on se bat, il ne faut pas faire pleurer.

— Mais ils sont plus de six contre nous, et en voici d’autres qui arrivent…

— Bah ! des gosses !… Tiens, regarde comme ils visent ! Je n’ai été touché qu’une seule fois.

Campé en face de l’armée ennemie, tenant dans sa main gauche quatre pelotes de neige que Ferdine renouvelait constamment, faisant décrire à son bras droit un énergique mouvement de recul, Siméon lançait le projectile d’un coup sec qui ne manquait jamais son but. Il visait au menton, ce qui éclaboussait désagréablement le visage de l’adversaire, lui remplissait parfois la bouche de neige et le mettait hors de combat pour quelques minutes, sans lui faire de mal sérieux. Ferdine poussait des exclamations de triomphe.

— Touché ! disait-elle… Bon ! encore un qui se sauve ! Bravo, Siméon !

Tout excitée par le combat, ses cheveux tombant en longues mèches humides le long de ses joues, les mains bleuies par le froid, elle ne sentait ni la bise, ni les balles ennemies qui l’atteignaient par hasard. L’acharnement augmentait de chaque côté, le feu ne cessait pas un instant. Ils étaient maintenant douze contre Siméon, qui commençait à s’échauffer. La pourvoyeuse avait peine à suffire à la tâche.

— Encore une pelote, vite, Ferdine ! Et fais-les dures, à présent ! Ils en veulent, ils en auront !… Voilà pour Jules ! Bon ! sur le nez !… Il n’y reviendra pas… Dépêche-toi, Ferdine ! mais dépêche-toi donc !… Attrape, Léon !… Attrape, Jean-Pierre !… Gare à vos nez !

Au plus fort de la mêlée, une fenêtre s’ouvrit au-dessus d’eux, et Ferdine tressaillit en entendant la voix de Mlle Caton :

— Frédégonde ! Frédégonde ! rentrez immédiatement, petite sotte !

Son premier mouvement fut d’obéir, mais pouvait-elle laisser Siméon tout seul aux prises avec l’ennemi ? Ils avaient déjà, à eux deux, assez de mal à se défendre.

— Tout à l’heure, répondit-elle sans s’interrompre.

— Comment ! tout à l’heure !… je vous en donnerai, des tout à l’heure ! Rentrez à l’instant, ou j’appelle votre père !

Ferdine, indécise, continuait machinalement à tourner une pelote dans ses mains. La troisième sommation ne se fit pas attendre.

— Si vous n’obéissez pas, je descends, et nous verrons alors.

La perspective d’être morigénée en pleine rue par Mlle Caton et de fournir gratuitement ce spectacle aux ennemis décida Ferdine.

— Siméon, dit-elle à voix basse, avant de s’éloigner, est-ce que tu me pardonnes ?

— N’en parlons plus, répondit-il.

Elle lui apporta ses livres qu’il mit sous son bras, puis il prit sa course pour une charge à fond contre l’armée ennemie, qui se dispersa alors de tous côtés comme une nuée de moucherons. La cloche de l’école, en se faisant entendre, mit fin aux hostilités.

Ferdine rentrait heureuse de s’être réhabilitée en combattant aux côtés de Siméon, et se souciait peu de la semonce qui l’attendait dans la chambre à manger.

— Quel âge avez-vous, mademoiselle ? lui demanda la bonne aussitôt qu’elle eut refermé la porte.

— Treize ans et sept mois, mademoiselle Caton.

— Où demeurez-vous ?

— Mais dans cette maison, j’imagine.

— Oui, dans cette maison, la plus respectable du village, et dont vous n’êtes pas digne, malgré votre âge. Qui est votre père, je vous prie ?

— Vous allez me faire rire, ma bonne… Pourquoi toutes ces questions ?… Je ne suis pas un chien perdu.

— Qui est votre père ? répéta sèchement Mlle Caton.

— Mon père est le docteur Arvoine : je suis une jeune fille très tyrannisée, et j’ai le malheur de m’appeler Frédégonde ; ma bonne est mademoiselle Caton, âgée de quarante-cinq ans, native du village des Mouchettes, puisque vous voulez tout savoir…

— Silence, cria la bonne. Vous copierez cinquante fois l’article 11.

— Ne pas faire de réponses impertinentes, acheva Ferdine. La vérité est donc une impertinence ?… Je m’appelle Frédégonde, c’est un fait… N’êtes-vous pas Mlle Caton ? votre lieu natal, un charmant village du canton de…

— Vous copierez cent fois, dit Mlle Caton, retrouvant à force d’indignation l’usage de la parole qu’elle avait momentanément perdue, et nous reviendrons au point principal, qui est votre conduite de tout à l’heure… À votre âge, étant la fille du docteur, vous devriez sentir que votre position vous impose quelque retenue, quelque dignité… Au lieu de cela vous faites le garçon ! – Article 13. Ne pas faire le garçon. Vous le copierez trente fois. – Je vous vois dans la rue, tout échevelée, tout en sueur, à batailler contre une douzaine de polissons qui se moquaient de vous et ne manqueront pas de vous donner un sobriquet.

Ferdine se redressa, le coup avait porté. Elle était fort sensible au ridicule, et le tableau que Mlle Caton venait de tracer d’elle n’avait rien de flatteur.

— Je ne bataillais pas, fit-elle rouge comme une cerise. Je faisais seulement des pelotes pour Siméon… Il saura bien empêcher ces gamins de me donner des sobriquets.

— Le plus sûr serait de ne pas leur en fournir l’occasion, dit la bonne.

Et Ferdine fut obligée de reconnaître que pour cette fois, Mlle Caton n’avait pas tort. Mais Siméon lui avait pardonné, c’était l’essentiel. Pour sa nature mobile, pardonner et oublier ne faisaient qu’un ; l’incident de la veille, qui lui avait fait verser tant de larmes, s’effaçait déjà dans sa mémoire sous d’autres impressions, et elle ne doutait pas qu’il n’en fût de même pour Siméon.

Elle se trompait en cela, Siméon ne pouvait oublier si vite. Au moment où il comptait le plus sur la sympathie de Ferdine, elle lui avait fait défaut. Par caprice, par dépit, Ferdine s’était détournée ; elle n’avait songé qu’à son propre chagrin, augmentant, par d’injustes reproches, celui de Siméon. « Tu ne mérites pas d’être un homme ! » Et pourquoi donc ne méritait-il pas d’être un homme ? Était-ce pour avoir fait à sa tante le sacrifice de ses chers projets ? pour s’être efforcé de cacher son désappointement et de conserver quelque courage ?… Ferdine n’avait rien compris, rien deviné, elle n’avait eu que des paroles amères… Sans doute elle les regrettait maintenant… Il est bien facile de dire : « Es-tu encore fâché, Siméon ? » Facile aussi de répondre : « N’en parlons plus. » Mais oublie-t-on aussi aisément ?

Pendant plusieurs semaines, Ferdine put sentir entre elle et son ami l’ombre de ce fâcheux souvenir. Elle n’était plus la confidente des petits ennuis, des difficultés journalières ; Siméon ne lui demandait plus de s’intéresser aux menus détails de ses études ou de son travail manuel, et quand elle s’en plaignait : « Je n’ai rien d’agréable à te raconter, » disait-il. Peu à peu cependant, l’ancien abandon revint, mais plus d’une fois encore, un mot, une réticence, un regard de Siméon rappelèrent à Ferdine que dans cette crise de leur affection réciproque, la sienne avait tenu moins qu’elle n’avait promis.

X

SIMÉON était en apprentissage depuis quatre mois, et son maître se disait content de lui. Un drôle de corps, ce vieux Charlet, petit, mince, effilé comme une aiguille, et toujours coiffé d’une énorme casquette noire, à oreilles et à visière, par-dessus laquelle il nouait avec des cordons un large garde-vue en carton vert. Il soignait les montres du village avec une sollicitude affectueuse dont on lui savait gré, bien qu’on en rît un peu. Il ne demandait jamais à ses connaissances, quand il les rencontrait : Comment allez-vous ? mais : Comment va votre montre ? Tous les instruments chronométriques de la localité devaient bon gré, mal gré, passer entre ses mains au moins une fois l’an ; il en savait le compte, et allait au besoin quérir lui-même ceux qui manquaient à la revue. « Une montre, disait-il, est une créature délicate et fine qui vit d’une goutte d’huile en douze mois, mais encore la lui faut-il, cette goutte d’huile dont par négligence on la prive. »

C’était pour assurer après lui, à ces rouages qu’il aimait, les soins nécessaires, qu’il s’était décidé à former un apprenti. Après de longues réflexions, son choix était tombé sur Siméon Taubert, dont la physionomie lui plaisait. Il l’avait installé à côté de lui, sur une haute chaise à vis, devant l’établi couvert d’outils menus, de petites fioles d’huile fine et de poudre à polir, de petites cloches de verre, de petits carrés de papier brun enveloppant des vis imperceptibles ou des spiraux plus fins que des cheveux. Puis il s’était efforcé, par ses paroles et son exemple, de communiquer à son élève l’enthousiasme qui l’animait lui-même pour son art.

Mais Siméon ne s’enflammait pas. Les journées lui paraissaient longues ; il n’était pas accoutumé à rester immobile pendant des heures, courbé sur un ouvrage dont la ténuité lui fatiguait les yeux, lui crispait le bout des doigts. Il ne se montrait pas trop maladroit, il était appliqué, soigneux, mais le feu sacré lui manquait. « Ça viendra, ça viendra ! disait le vieux Charlet. Chaque jour amène un petit progrès. Il faut aller en avant, puisque aussi bien on ne peut pas aller en arrière. »

C’était son dicton favori, maxime indiscutable, qui résumait pour lui l’expérience des siècles et la sagesse des nations. Siméon allait donc en avant, sans grand entrain, chérissant toujours au fond du cœur ses anciens projets.

— Après tout, disait-il à Ferdine pour s’encourager lui-même, je serai peut-être bien aise un jour d’avoir appris l’état d’horloger. Avec quelques outils dans une sacoche, on peut voyager, gagner sa vie partout où il y a des montres, voir et apprendre des choses qu’on n’apprendrait pas dans les livres. Ne crois pas que j’aie renoncé à faire mon chemin dans les sciences naturelles ; j’y songe plus que jamais. Il me faudra quelques années de plus, voilà tout.

Ferdine allait quelquefois se promener seule au bout du village, sur la route bordée de saules gris qui longeait les écluses. Quand elle passait devant la petite maison du vieux Charlet, et que derrière la fenêtre basse elle voyait Siméon penchant la tête sur quelque minutieuse besogne, l’œil dans un microscope, les deux mains occupées à un petit frottement qui semblait n’avoir pas de but, elle se détournait avec un serrement de cœur. À côté de lui, la casquette légendaire du vieil horloger et son immense avant-toit de carton se dessinaient comme une caricature. Il semblait à Ferdine que les ridicules du maître rejaillissaient en quelque mesure sur l’apprenti. S’il fallait absolument mettre Siméon en apprentissage, ne pouvait-on du moins lui choisir un maître qui ne fût pas grotesque ?

La vie de Ferdine était bien changée depuis quatre mois. Plus de leçons de latin, plus de promenades, plus d’heures passées ensemble chez tante Cornélie, à regarder des planches d’histoire naturelle et à bavarder gaiement. À peine se voyait-on quelques minutes dans l’intervalle de repos qu’on appelle au village « l’entre-midi-et-une-heure. » Aussitôt le dîner fini, Ferdine s’esquivait, accourait chez tante Cornélie.

— Faisons vite une petite causette, disait-elle.

Mais Siméon n’était pas toujours en veine ; il fallait lui arracher chaque mot. Au coup de l’heure, il se précipitait sur son chapeau et sortait en courant ; et Ferdine passait tristement l’après-midi en tête-à-tête avec Mlle Caton, se disant que le bon temps ne reviendrait plus, plus jamais !

Comme Siméon avait ses soirées libres, il continuait ses fonctions de comptable chez Mlle Augustine ; une cinquantaine de francs sonnaient dans la tirelire. « Avec cet argent, j’achèterai mon trousseau de voyage quand je partirai pour mon tour d’Europe, » disait Siméon. La perspective de ce grand voyage lui rendait parfois quelque gaîté. Mais la monotonie de son travail lui engourdissait les doigts ; l’agencement des rouages les plus ingénieux ne l’intéressait que médiocrement ; il n’aimait que ce qui vit, ce qui remue spontanément ; les allées et venues d’une fourmi qui trottait effarée sur l’établi le captivaient plus que la description des merveilleux automates de l’horloge de Strasbourg, que son maître avait vue dans sa jeunesse et qu’il n’était jamais las de lui décrire.

L’hiver s’écoula ainsi, uniforme et triste, pour les trois amis. Ernest regrettait le bon temps jadis, si rapproché encore, et qui pourtant semblait déjà si lointain. C’est à peine s’il voyait son frère maintenant, sauf à l’heure des repas. Quant à Ferdine, elle était vouée à la broderie anglaise et aux regrets. Les jeudis étaient célébrés comme des anniversaires de deuil. « Pauvre Siméon ! il n’a plus de jeudis, » soupirait Ferdine. La luge ne sortait plus de la remise ; les collections étaient envahies par la poussière. Sans Siméon, pouvait-on songer à des parties de traîneau ? trouvait-on quelque intérêt à regarder de vieux cailloux dont lui seul savait l’histoire ? « Rien ne dure en ce pauvre monde, mes enfants, » disait tante Cornélie, et cette remarque n’était pas de nature à leur rendre beaucoup de gaîté.

On était au mois d’avril. Les premières ondées du printemps, tièdes et capricieuses, tombaient sur les champs de neige ; de grandes taches brunes, s’élargissant tous les jours, marquaient les pentes exposées au soleil, et déjà une vague teinte verte, promesse d’herbe nouvelle, égayait les berges des ruisseaux. Les roues du moulin recommençaient à tourner, les canards se hasardaient au bord de l’étang et contemplaient de gros glaçons qui passaient vite, emportés vers l’écluse par la crue des eaux. Sur le trottoir déjà séché, les gamins du village jouaient aux billes.

Siméon les regardait de sa fenêtre basse. Sa vie casanière lui devenait chaque jour plus insupportable. Il s’imaginait entendre les premiers appels de l’alouette, le bruit murmurant des mille petits ruisseaux qui glissent sous la neige à demi fondue ; voir les morilles qui surgissent, brunes et spongieuses, sous la pluie tiède, au pied des sapins. Il croyait sentir sur ses lèvres la saveur de ces brins d’herbe fraîche que l’on mâchonne dans sa première promenade, et auxquels on trouve un goût de printemps. Il ne pouvait tenir en place, il n’avait plus le cœur à sa besogne. Il attendait le dimanche avec une impatience qui ressemblait à de la fièvre.

— Nous ferons une grande promenade tous ensemble, n’est-ce pas ? dit-il à sa tante. Et Ferdine en sera, elle est toute pâle depuis quelque temps, elle a besoin de grand air.

Tante Cornélie eut beau lui représenter que les chemins étaient affreux, qu’elle y laisserait ses galoches, Siméon ne voulut rien entendre.

— Nous irons aux Saignes, dit-il, les tussilages doivent être fleuris sur les pentes.

Le dimanche vint, et avec lui un joli temps un peu brouillé, quelques gentilles ondées s’égouttant entre deux rayons, de la pluie ensoleillée. Siméon ne voyait que le soleil, sa tante ne voyait que les averses.

— Va-t-on courir les champs par un temps pareil ? disait-elle.

— Peut-on bien rester chez soi par un temps pareil ? rétorquait Siméon.

Enfin la bonne tante céda, non sans quelques soupirs. Elle releva d’une main les plis de sa robe de mérinos noir, prit de l’autre son parapluie, et la petite caravane se mit en route à travers les flaques qui brillaient au soleil. Ferdine était bien joyeuse ce jour-là, mais Siméon l’était encore plus qu’elle. Il oubliait le vieux Charlet, et les déboires de la semaine, et tous les soucis passés, présents et futurs. Il avait pris Ernest sur ses épaules, il courait en avant, sautait, revenait, sifflait des bouts de mélodies qui ne ressemblaient à rien. En un endroit le chemin, coupé d’un ruisselet, devint fort mauvais, Siméon supplia sa tante de lui permettre de la porter jusqu’au terrain sec.

— Pour l’amour de vos bottines, de vos jolies bottines, tante Cornélie, cria Ferdine, laissez-le faire, ce serait si amusant ! Nous allons voir s’il est assez fort pour vous porter.

Tante Cornélie s’en défendit d’abord avec dignité, mais la flaque était large et semblait profonde. Elle s’arrêta perplexe. Siméon aussitôt l’enleva dans ses bras, bien qu’elle résistât un peu, et la déposa sur l’autre bord avec une exclamation de triomphe.

— À ton tour, Ferdine ! s’écria-t-il.

— Jamais de la vie ! répliqua-t-elle d’un ton indigné, en s’élançant comme un jeune canard au milieu de la flaque.

— Te voilà les pieds mouillés, mon enfant, dit tante Cornélie avec inquiétude.

— Ils sécheront. D’ailleurs on ne s’enrhume pas quand on est très, très contente !

Tante Cornélie hocha la tête à cet axiome nouveau pour elle.

— Et de quoi donc es-tu si contente, ma petite ?

— De tout ! répondit-elle avec élan. Il me semble que le bon temps est revenu.

Mlle Cornélie lui caressa la joue et la regarda avec une tendresse un peu triste, mais elle n’ajouta rien. Pour elle, le bon temps n’était pas revenu. Elle avait des soucis, bien réels et bien lourds ; elle se demandait si elle avait fait fausse route à l’égard de Siméon, et quels sacrifices elle aurait pu s’imposer encore pour lui ouvrir un avenir conforme à ses goûts. Elle était bien lasse aussi, cette pauvre tante Cornélie ; l’hiver, qui rend la vie plus coûteuse et plus compliquée, lui avait paru fort long, son travail à l’aiguille la fatiguait plus qu’autrefois, elle se demandait si elle aurait la force d’aller jusqu’au bout de sa chère et lourde tâche, l’éducation de ses neveux. « Siméon est encore bien enfant, » se disait-elle en le suivant des yeux, comme il escaladait les pentes d’où il dégringolait ensuite avec quelque brindille verte ou quelque tige d’ellébore dont l’odeur mettait Ferdine en fuite. Siméon, lui, affectait de respirer ce parfum avec délices. « Quel arôme ! » disait-il, une main sur son cœur, tandis qu’Ernest répétait, en éclatant de rire : « Quel arôme ! » avec la même intonation.

— Je vous disais bien que nous trouverions des tussilages ! s’écria Siméon quelques minutes plus tard. En voilà toute une colonie là-haut !

Il grimpa au sommet du talus, laissant l’empreinte de ses semelles dans la terre grise et molle qui s’y collait. La main pleine de ces petites fleurs jaunes emmitouflées d’un duvet blanchâtre, que les enfants appellent des pas d’âne, il redescendit en deux bonds pour offrir sa cueillette à Ferdine.

— Mets-les à ton chapeau, lui dit-il.

Ce chapeau était un joli feutre gris-clair, orné d’une aile d’oiseau blanche comme celle d’une colombe ; Ferdine hésitait un peu à le décorer d’une plantation de pas d’âne, mais comme Siméon semblait y tenir, elle le fit.

Nos promeneurs arrivaient à la maison des Saignes, qu’ils laissèrent derrière eux pour traverser le plateau. Ferdine devenait plus grave ; ce chemin, ces champs, les lignes des montagnes à l’horizon lui rappelaient trop vivement le jour de leur dernière course, qui avait été celui de leur première querelle.

— Comme la neige diminue rapidement ! dit Siméon, en l’écartant du bout du pied pour mettre à découvert le gazon flétri. Tiens ! fit-il tout à coup, si j’allais à la recherche de mon couteau, là-bas dans la combe, sous les petits sorbiers ?… Je découvrirais peut-être en même temps pourquoi la neige était si molle, ce certain jour… Je me le suis demandé je ne sais combien de fois depuis lors.

Il prit sa course à travers les champs détrempés, tandis que sa tante et Ferdine, plus soucieuses de leur chaussure, marchaient à petits pas entre les deux ornières du chemin, sur les grosses pierres grises qui le pavaient de distance en distance.

Siméon tarda longtemps à revenir, si longtemps qu’enfin Ernest lui fut dépêché par sa tante.

— J’espère qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux, disait tante Cornélie, qu’un rien inquiétait. Cette terre humide est si glissante… il courait, il se sera peut-être tourné le pied… Non, le voici qui remonte avec Ernest. Pourquoi es-tu resté si longtemps, Siméon ?

— J’ai retrouvé mon couteau, dit-il.

Il tenait dans sa main un objet noirci, rouillé, méconnaissable, qu’il tendit à Ferdine.

— Ça, ton couteau ?… Mais qu’as-tu donc ? fit-elle. Tu as l’air tout drôle.

Il ne répondit pas immédiatement ; il s’occupait à débarrasser ses souliers de la terre glaise dont ils étaient chargés.

— Moi ? j’ai… chaud, dit-il enfin.

Des gouttes de sueur roulaient en effet sur ses tempes.

— Peut-on se mettre dans un tel état pour un vilain couteau que je ne toucherais pas du bout du doigt, tant il est sale ! dit Ferdine. As-tu découvert au moins pourquoi la neige était molle ?...

— Je crois qu’oui, répondit-il, d’une voix singulièrement troublée.

Il toussa pour l’affermir, puis il se tourna vers tante Cornélie :

— À qui appartiennent les terrains qui se trouvent là-bas, au fond de la combe ? demanda-t-il.

— C’est une propriété communale, de mauvais prés maigres que je ne te conseille pas d’acheter, dit tante Cornélie en riant ; on n’a pas même pris la peine de les faucher l’année dernière, tant l’herbe y était pauvre, à ce que j’ai entendu dire.

XI

LE lendemain matin, vers dix heures, on sonna à la porte du docteur Arvoine. Mlle Caton, qui alla ouvrir, fut surprise de se trouver nez à nez avec Siméon ; elle ne l’avait pas vu d’aussi près depuis des mois.

— J’ai quelque chose à dire à Ferdine, s’il vous plaît, mademoiselle.

— Frédégonde est à ses leçons, donnez-moi votre message, je le lui ferai.

— Merci, je désire lui parler à elle-même, en particulier.

En particulier, vraiment ! Mlle Caton ouvrait déjà la bouche pour remettre Siméon à sa place, mais elle s’avisa tout à coup qu’il avait presque l’air d’un homme, et que peut-être il ne se laisserait pas traiter comme un bambin.

— Frédégonde est dans la chambre de monsieur le docteur, dit-elle d’un ton maussade, mais en se reculant pour laisser passer Siméon. Puis elle rentra dans la chambre à manger où elle se tenait d’ordinaire. « Que peuvent-ils bien avoir à se dire ? pensait-elle intriguée. Gageons que Siméon a eu une affaire avec le vieux Charlet, et qu’il vient la raconter à Frédégonde. Ils se racontent tout, ces deux êtres-là !… Je leur donne dix minutes, pas une seconde de plus. »

Au bout de dix minutes, Siméon était encore là. Alors Mlle Caton n’y tint plus ; elle sortit impétueusement de la chambre à manger et pénétra comme une bombe dans le cabinet d’étude.

— Je lui en parlerai à midi, disait Ferdine.

— J’y compte, répondit Siméon, qui prit son chapeau et s’en alla.

Mlle Caton n’en sut pas davantage.

Chez le docteur, comme dans toutes les maisons du village, on dînait à midi. À la fin du repas, Ferdine, qui avait été jusqu’alors très silencieuse, s’adressa à son père d’une voix un peu hésitante.

— Papa, Siméon désire te demander un conseil… Quand pourrait-il te voir ?

— Un conseil ?… À quel sujet ?

— Il t’expliquera cela… C’est une chose importante, ajouta-t-elle, si émue que son père la regarda avec étonnement.

— Qu’il vienne tout de suite, dans ce cas. Va le chercher.

Quand Siméon se trouva devant le docteur, dont la figure froide et sévère lui avait inspiré dès son enfance un sentiment de respect mêlé de crainte, il eut un moment de vive émotion. La démarche qu’il allait faire lui parut tout à coup puérile, insensée ; il chercha des yeux Ferdine, qui s’était blottie dans un coin, sur une chaise basse ; elle semblait elle-même fort anxieuse. Le docteur, assis devant son bureau, jouait distraitement avec un coupe-papier.

— Eh bien, Siméon ? dit-il enfin.

Sa voix était bienveillante ; elle rendit quelque courage aux deux enfants.

— Tout à l’heure, avant d’entrer, je croyais être sûr de mon fait, dit Siméon… maintenant… je ne sais… mon idée n’a peut-être pas le sens commun…

— C’est ce que nous allons voir. À quoi se rapporte-t-elle, ton idée ?

— Je désire poursuivre mes études. Ferdine m’a donné des leçons de latin, nous avons imaginé plusieurs choses pour mettre de l’argent de côté, mais ça n’a pas réussi bien brillamment… Hier enfin, j’ai fait par hasard une découverte qui… peut-être…

Il s’arrêta ; il avait décidément la gorge trop serrée pour poursuivre. Le docteur gardait son air froid, distrait. Il ne devinait nullement où Siméon voulait en venir. Celui-ci tira de sa poche une petite bouteille soigneusement bouchée, qu’il posa sur le bureau ; elle était pleine d’une eau blanchâtre.

— Qu’est-ce que cela ? demanda M. Arvoine.

— C’est l’eau d’une source chaude… 570 à l’endroit où elle sort de terre. J’y suis allé ce matin avec un thermomètre.

— Une source chaude ? répéta le docteur. Où cela ? Qui l’a trouvée ?

— C’est moi, dit Siméon, recouvrant quelque assurance lorsqu’il vit que l’intérêt du docteur s’éveillait. Nous nous promenions hier, je suis descendu dans la combe qui est au revers des Saignes ; personne n’y passe jamais, car elle ne conduit nulle part, mais j’y avais perdu mon couteau avant Noël. Je l’ai retrouvé, tout à côté d’un gros filet d’eau où j’ai trempé les doigts par hasard… C’était chaud… J’ai compris alors pourquoi la neige était si molle en cet endroit l’hiver dernier : elle fondait en dessous, c’était comme une caverne dont j’ai enfoncé la voûte en mettant le pied dessus.

M. Arvoine déboucha la petite fiole et versa quelques gouttes du contenu dans sa main.

— Tu désires que j’analyse cette eau ?

— Oui, et que vous me disiez si ma découverte vaut quelque chose.

— La réponse dépend non seulement du résultat de l’analyse, mais aussi de l’abondance de la source.

— Je l’ai mesurée approximativement, répondit Siméon ; je la crois de vingt à trente litres par minute. En creusant, on trouverait peut-être d’autres filets… Le terrain appartient à la commune, poursuivit-il, et voici le plan que j’avais fait… Il me faut cinq cents francs pour la première année de mes études : je demanderai au conseil communal de m’accorder cette somme en échange de mon droit sur la source… si j’y ai un droit quelconque.

— Me confies-tu la direction de cette affaire ? demanda le docteur Arvoine en se levant.

— Assurément ! s’écria Siméon.

— Bien. Viens donc me prendre demain de très bonne heure ; nous visiterons la source ensemble ; le soir, le conseil communal aura une séance dans laquelle je te représenterai.

Ferdine compta toutes les heures de cette journée et de la suivante. Comme elle guetta les allées et venues de son père, comme elle examina son visage, et combien elle eût souhaité qu’il lui permît d’entrer dans son petit laboratoire, pendant qu’il analysait avec soin et lenteur le contenu de la précieuse fiole ! Mais elle ne sut rien jusqu’au soir.

— La qualité de l’eau est bonne, dit enfin le docteur, à souper, en réponse à un regard qui l’interrogeait anxieusement. Mais il faut encore que la quantité soit suffisante pour que la commune fasse ses frais.

Puis il ajouta quelques phrases où il était question de sulfates, de phosphates, et de guérison des rhumatismes. Il avait l’air satisfait. Ferdine, en sortant de la chambre à manger, sauta au cou de Mlle Caton.

— Avez-vous quelquefois des rhumatismes, chère bonne ? s’écria-t-elle en l’embrassant.

— Des rhumatismes, moi ! jamais ! répondit Mlle Caton qui était fière de sa belle santé.

— Quel dommage ! dit Ferdine d’un ton de profond regret.

— Frédégonde !

— Je dis cela parce que je sais un remède, oh ! mais un remède ! Plus de rhumatismes ! plus de rhumatismes ! cria-t-elle en dansant autour de la chambre.

Mlle Caton lui jeta un coup d’œil absolument effaré. Décidément, cette fillette avait des moments de délire.

Le lendemain, Ferdine s’éveilla de très bonne heure en entendant son père sortir de sa chambre et traverser le vestibule. Elle prêta l’oreille. La porte d’entrée s’ouvrit, le pas du docteur descendit, sonore, les marches du perron, puis un léger bruit de voix s’éleva.

« Siméon est là, il attendait, pensa Ferdine. Et ils croient peut-être que je vais rester tranquillement ici, comme une poupée qu’on laisse sur une chaise, jusqu’à ce qu’il leur plaise de venir me donner des nouvelles ! »

Elle se leva, s’habilla à la hâte, ouvrit doucement sa fenêtre. Le ciel était gris encore, d’un gris sans lumière et comme endormi. Sous l’avant-toit, les moineaux commençaient à piailler et à se demander les uns aux autres où le déjeuner serait servi ce matin-là. Serait-ce dans la cour du Cheval blanc, où des voituriers s’étaient arrêtés la veille, et où l’on trouverait sans doute bien des grains d’avoine répandus à terre ? ou bien devant la porte du boulanger, au moment où la matinale boulangère balaie sa boutique et jette des miettes croquantes sur le seuil ?… Cui ! cui ! Ferdine et Siméon s’étaient amusés bien souvent à écouter ensemble la conversation des moineaux, et ils avaient fini par s’imaginer qu’ils la comprenaient.

« Cui ! cui !… cui ! Ils se disent, pensa Ferdine avec un léger frisson, que l’air est joliment frais ce matin ! »

Elle prit un châle de laine dans sa commode, puis descendit l’escalier à pas de loup. Son dépit fut grand quand elle découvrit que son père avait refermé du dehors la porte d’entrée.

« Quel ennui ! se dit-elle. Je vais avoir à passer par la cuisine, et Mlle Caton se réveillera exprès pour me chapitrer ! » Avec des précautions infinies, elle traversa le vestibule, la cuisine, ouvrit la petite porte qui était fermée au verrou, et sortit en courant, sans songer que quelque vaurien pouvait l’apercevoir, trouver l’occasion bonne et pénétrer dans la maison pour voler les couverts d’argent et les serviettes. Heureusement, il y avait fort peu de vauriens dans le tranquille village ; peut-être Ferdine se disait-elle aussi que les vauriens n’ont pas généralement des habitudes fort matinales, et que les braves gens seuls trouvent du plaisir à voir se lever le soleil. Mais il est plus probable que Ferdine ne réfléchissait à rien de tout cela. Elle marchait très vite, sans courir cependant, car elle craignait d’être renvoyée à la maison si elle rejoignait son père trop près du village. Elle le voyait à une assez grande distance, sur la route solitaire des Saignes ; il causait avec Siméon, elle pouvait le deviner à ses gestes ; de temps en temps il s’arrêtait, et elle tremblait qu’il ne se retournât. Enfin, quand elle arriva au sommet de la montée, elle prit son courage à deux mains et appela :

— Papa ! papa !… Siméon !

Étonnés, les deux marcheurs s’arrêtèrent. Ferdine se mit à courir.

— Papa, laisse-moi aller avec toi !… C’est affreux de rester toute seule et de ne rien savoir !

Le docteur sourit et passa la main de sa fille sous son bras. Le récit que Siméon venait de lui faire des péripéties de cette dernière année, pendant laquelle ces enfants sans expérience avaient lutté avec leur difficile problème, lui révélait chez Ferdine et Siméon toute une vie, des sentiments et de la volonté qu’il se reprochait de n’avoir pas même soupçonnée. Mais s’il regrettait de n’avoir pu diriger ce développement subit du caractère de sa fille, ce n’était pas sans un intime plaisir qu’il le constatait. « Elle a de l’étoffe, pensait-il, elle sait vouloir. Quant à Siméon, que sa source soit un Pactole ou qu’elle ne se trouve bonne qu’à arroser les prés, il achèvera ses études, c’est moi qui m’y engage. »

— Bonjour, Siméon, dit Ferdine en pressant joyeusement d’une main le bras de son père, et en tendant l’autre à son ami, qui la serra sans dire grand’chose.

Il était fort sérieux et inquiet ; il attendait sa sentence. Au milieu des prés couverts de rosée, ils descendirent silencieusement, prenant quelques précautions pour n’être pas vus de la maison des Saignes, jusqu’au bouquet de sorbiers.

— Nous y voici, dit Siméon en s’agenouillant sur l’herbe.

Il mit sa main dans le filet d’eau chaude, la laissant couler entre ses doigts d’un air absorbé. Le docteur Arvoine s’était placé à côté de lui et examinait le terrain.

— Il se sera produit quelque perturbation intérieure, quelque glissement des couches souterraines, dit-il, qui aura refoulé cette source, l’obligeant à chercher une issue au dehors. La carrière de la commune, qui n’est guère qu’à une demi-lieue d’ici, a été disloquée l’an dernier par des mines trop chargées ; l’ébranlement des terrains peut s’être fait sentir jusqu’ici. La source coule bien, d’un beau mouvement régulier, ajouta-t-il en tirant sa montre pour calculer approximativement le volume d’eau à l’aide d’un grand récipient en caoutchouc qu’il avait apporté. Ferdine silencieuse, osant à peine respirer, suivait cette opération, en souhaitant avec ardeur que la source coulât plus vite, quand elle devrait pour cela se déranger un peu.

— Prends donc garde, Siméon, s’écria-t-elle enfin, tu en perds des quantités !… Tu tiens mal le seau, l’eau s’échappe à droite et à gauche… Papa, je suis sûre qu’il s’en est perdu au moins la moitié.

— Même en ne tenant compte que de ce qui est entré dans le seau, dit le docteur, nous aurions lieu d’être satisfaits ; la commune ne perdra pas son argent en exploitant cette source. Siméon, je bois au succès de tes études !

Et le docteur, prenant dans le creux de sa main un peu de cette eau fortement sulfurée ; la but d’un air de grande satisfaction. Ferdine et Siméon l’imitèrent, celui-ci avec une émotion qu’il contenait à grand’peine, Ferdine avec une grimace involontaire. Elle n’aurait jamais cru que cette onde providentielle pût avoir un aussi mauvais goût.

— Ferdine, c’est toi qui baptiseras la source, dit subitement Siméon.

— Oh ! que tu es gentil ! s’écria-t-elle. Rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.

— Veux-tu que nous l’appelions Ferdine ?

— Oh ! non, ce serait par trop intimidant… Attends un peu, j’ai une idée… donnons-lui un nom qui parle de toi, de moi, d’Ernest… Appelons-la : Feuille de Trèfle. Cela nous fera penser aussi à ta tante, qui nous a donné ce surnom.

Elle chercha des yeux autour d’elle et trouva bientôt une plante de trèfle qu’argentait la rosée. Vite, elle en cueillit un brin et le posa sur le bassin grand comme une coupe, d’où l’eau s’épandait.

— Source, dit-elle, tu t’appelleras Feuille de Trèfle. Pour Siméon et pour moi, et pour la bonne tante Cornélie, tu es le trèfle à quatre feuilles. Nous te remercions… et nous remercions le bon Dieu, ajouta-t-elle d’une voix qui se mit tout à coup à trembler très fort.

Quand ils reprirent le chemin du village, causant de projets d’avenir, le soleil illuminait les prairies d’où la rosée montait en brume transparente, et les sommets frangés de sapins, et le clocher du village, qui brillait seul au milieu des toits encore baignés d’ombre. Cette lumière matinale, limpide et joyeuse, semblait à Siméon illuminer devant lui toute sa future existence…

Ferdine aurait donné tout au monde pour entendre le discours que fit son père au conseil communal assemblé le soir de ce jour mémorable, ou seulement pour obtenir qu’il le lui répétât ; mais quand elle descendit le lendemain matin, le docteur avait été mandé auprès d’un malade ; il ne parut pas au déjeuner. Heureusement, Ferdine recueillit des échos des événements de la veille dans les conversations fiévreuses, dans les conciliabules prolongés qui se tinrent un peu partout et particulièrement au coin de la place, juste sous les fenêtres de la chambre à manger.

— Oh ! mademoiselle Caton, entendez-vous ce qu’ils disent ? s’écria Ferdine en jetant de côté son plumeau pour entr’ouvrir les persiennes, et écouter plus commodément les débats d’un groupe animé dont le centre était Mme Benoît, la femme d’un conseiller municipal.

Mlle Caton, consciente d’un article du règlement qui disait : « Ne pas perdre son temps à regarder par la fenêtre », hésita d’abord, puis songea qu’il est des circonstances où une infraction aux règles peut se justifier. Depuis la visite de Siméon à Ferdine, l’avant-veille, mademoiselle Caton sentait dans l’air des agitations, du mystère, de l’inouï… Le soir précédent, elle avait entendu du bruit dans la rue jusqu’à passé dix heures, le docteur était rentré fort tard de la séance du conseil, Ferdine était tout électrisée et ne tenait pas en place… De plus, le village était en rumeur ; on voyait les ménagères sortir précipitamment à la rencontre de leurs voisines ; il y avait un groupe sur le seuil du boulanger, une queue de quatre personnes à la porte du bureau postal… Il tardait à Mlle Caton d’en avoir fini avec ses occupations du matin et de sortir à son tour pour entendre les nouvelles.

— Peut-être qu’on annonce une guerre, dit-elle en s’approchant de la fenêtre, où elle s’accouda à côté de Ferdine.

— Non, non, ce n’est pas cela, dit celle-ci à demi voix. C’est Siméon… Chut !

La femme du conseiller parlait, au milieu d’un grand silence.

— Mon mari n’en a pas fermé l’œil de toute la nuit, disait-elle. Vous comprenez que cela peut avoir des conséquences extraordinaires pour le village. Il faudra bâtir…

— Ça me va, interrompit le maçon-marbrier, qui n’avait d’autre besogne, dans ce petit endroit stationnaire, que des réparations de murailles, et de temps en temps, l’érection d’une pierre funéraire.

— Tout d’abord, reprit Mme la conseillère, le président n’en croyait pas ses oreilles ; mais le docteur Arvoine est un homme sérieux ; où il passe, la commune passera. Il a présenté la chose sans nommer personne, pour commencer. « Messieurs, a-t-il dit, une découverte qui peut devenir pour notre localité d’une importance capitale est arrivée à ma connaissance. »

— On devrait vous nommer rapporteur du conseil, madame, vous avez une mémoire ! dit le frère de l’instituteur, qui était considéré comme l’homme le plus poli du village.

Mme Benoît sourit gracieusement.

Le compliment est à l’adresse de mon mari, dit-elle, car c’est lui naturellement qui m’a répété le discours… M. le docteur a ensuite déclaré qu’il se portait garant de la valeur de la découverte, et qu’il serait le premier, si on émettait des actions, à en prendre ; mais qu’avant de rien savoir de précis, la commune devait s’engager à payer une somme de mille francs la première année, et de cinq cents francs pendant les trois années suivantes à la personne qui détenait le secret, dans le cas où ce secret serait reconnu, par des gens compétents, [comme pouvant] représenter pour la commune un capital de cinquante mille francs, soit deux mille francs de revenu.

Mme la conseillère, parvenue au bout de sa phrase, dressa la tête avec une certaine satisfaction et jeta un regard circulaire sur ses auditeurs, tous suspendus à ses lèvres.

Et puis ?… et puis ?…

— Et puis, vous imaginez bien qu’une si grosse affaire ne passe pas comme une lettre à la poste. On avait un peu peur, la chose n’était pas claire… On pensait bien pourtant que M. le docteur ne voudrait pas lancer la commune dans des difficultés, on le pria d’en dire plus long… Alors il déclara qu’il s’agissait de l’exploitation d’un trésor ignoré, et tout le monde crut qu’il avait trouvé une mine d’or dans les prés de la commune… Cela fit un grand effet ; le président prit la main de M. Arvoine en lui disant : « Docteur, j’ai confiance en vous ! » Les autres membres ne voulurent pas être en reste, ils dirent qu’ils étaient prêts à signer, pourvu qu’il fût bien entendu que la découverte devait valoir au bas mot cinquante mille francs, et qu’on ferait venir des experts…

— Mais est-ce bien vraiment une source chaude, bonne pour les rhumatismes ? demanda le petit cordonnier, pressé d’arriver au point intéressant.

Mme Benoît, mécontente de cette interruption qui lui écornait son récit, fut un grand moment avant de répondre.

— Il ne faut pas, dit-elle, vouloir aller plus vite que les violons.

Ferdine, derrière les persiennes, écoutait, jubilait, et de temps à autre poussait du coude Mlle Caton, pour la rendre attentive aux passages intéressants. Ce soin était superflu d’ailleurs, Mlle Caton était tout oreilles.

— C’est en effet une source chaude, reprit Mme la conseillère, et d’une eau qui est assez mauvaise à boire pour faire beaucoup de bien. Dans certains cas, on la boit, dans d’autres on s’y baigne, cela dépend… Nous aurons du monde de partout… Il paraît que c’est de l’eau qui cuit comme cela dans le centre de la terre, et puis qui fait son chemin comme elle peut, jusqu’à ce qu’elle trouve un trou pour sortir.

— Mais comment Siméon Taubert s’y est-il pris pour la découvrir ? demanda quelqu’un.

— Le docteur n’a pas expliqué cela. On suppose que Siméon, qui est très instruit et toujours à farfouiller dans la nature, a un beau jour appliqué son oreille contre la terre, et qu’il a entendu le glou-glou de cette eau qui demandait à sortir. Alors il lui a fait un trou.

— Ce n’était pas malin, dit le fils de l’aubergiste du Cheval blanc, affligé d’une maladie de foie qui le rendait grincheux.

— Encore fallait-il y penser ; c’est l’histoire de l’œuf de Christophe Colomb, fit observer le frère de l’instituteur.

— En fin de compte, reprit Mme Benoît, voilà Siméon Taubert à la tête d’une jolie rente qui durera quatre ans et lui permettra de s’instruire dans tout ce qui concerne les bêtes, les plantes et les pierres. Il paraît que c’est son goût, les pierres spécialement. Mon mari assure qu’il fera un jour honneur à la commune.

Ferdine jeta un regard joyeux et triomphant à Mlle Caton, qui n’en revenait pas de tout ce qu’elle entendait.

— Siméon ?… Une rente ?… des études ?… Partira-t-il bientôt ? demanda-t-elle à Ferdine.

Partir ! Jusqu’ici Ferdine n’avait pas donné une pensée à cette réalité prochaine et inévitable, le départ de Siméon. Elle n’avait pensé qu’à la joie du succès… Elle savait bien pourtant qu’il fallait aller chercher la science dans une grande ville, mais son esprit n’avait fait qu’entrevoir ces complications nuageuses derrière le but auquel elle tendait depuis de longs mois. Partir !

En cet instant, la porte de la chambre à manger s’ouvrit, et Siméon entra avec le docteur.

— Félicite ce jeune héros, dit M. Arvoine en poussant Siméon vers sa fille. Depuis ce matin, il donne tort au proverbe, car le voilà prophète en son pays. J’ai cru que nous n’arriverions jamais de chez Mlle Cornélie jusqu’ici, tant ses concitoyens se l’arrachaient.

— Oh ! Siméon, je suis si heureuse, s’écria Ferdine en fondant en larmes. Il faudra donc que tu partes ?

Ce discours, légèrement incohérent, n’étonna pas beaucoup Siméon, car depuis la veille il s’en tenait de tout semblables.

— Assurément il faudra qu’il parte, et le plus tôt possible, pour ne pas manquer l’ouverture des cours, dit le docteur. Mlle Cornélie a déjà descendu une grande malle du grenier.

— Allons voir tante Cornélie, murmura Ferdine, la figure cachée dans son mouchoir.

Elle sortit, suivie de Siméon, qui n’avait pas la ressource des larmes pour exprimer la complexité de ses sentiments, et qui se sentait gauche, stupide, malheureux. Son cœur plein de reconnaissance, de regrets, de joie, de tristesse, d’espoir, ne trouvait pas un mot, pas un cri, et se gonflait comme s’il allait éclater.

— Ferdine !

— Eh bien, fit-elle en se tamponnant les yeux.

— Allons nous asseoir un moment sur le mur du jardin.

Silencieusement, ils traversèrent les allées, et se perchèrent au sommet de l’observatoire d’où ils avaient si souvent surveillé leur domaine.

— Te souviens-tu du jour où tu m’as appris à sauter ? dit Ferdine au bout d’un moment.

— Et à rire, ajouta Siméon. C’est drôle pourtant que j’aie appris cela à quelqu’un ; je ne suis pas un rieur de nature.

— Non, tu as toujours été un homme sérieux… Tu m’écriras, n’est-ce pas, Siméon ?

— Cela va sans dire, répondit-il de ce ton que Ferdine trouvait trop peu dramatique.

— Mais, tout, tout, entends-tu ?… Moi je tiendrai mon journal et je te l’enverrai… Mais les petites affaires du village ne t’intéresseront plus.

Au lieu de protester immédiatement, Siméon se tut pendant plusieurs minutes.

— Tante Cornélie, toi et Ernest, vous serez toujours ce qui m’intéressera le plus au monde… Ferdine, je voudrais pouvoir exprimer combien je te dois… pour tout… pour tout…

— Non, non, je t’en prie ! s’écria-t-elle en étendant la main comme pour repousser ses paroles… Non, j’ai été si méchante, tu sais, le jour où j’ai appris que tu quittais l’école.

Puis avec la rapidité de transition qui lui était ordinaire, elle s’interrompit.

— Mais le vieux Charlet, te laissera-t-il partir ? Que dit-il de tout ceci ?

XII

CE qu’en disait le vieux Charlet, qui n’était point du tout satisfait de perdre son apprenti, mais s’y résigna néanmoins sur les représentations du docteur ; ce qu’en pensait Mlle Augustine, qui en prit une névralgie et déclara qu’elle se retirerait du commerce aussitôt qu’elle aurait trouvé un acheteur pour son fonds ; ce que firent tante Cornélie, Ferdine, Ernest, le docteur, Mlle Caton et tout le village, pendant la quinzaine qui précéda le départ de Siméon, remplirait le plus long chapitre qu’on ait jamais écrit. Et si je voulais narrer la séparation, les adieux, les conseils, les souhaits, les pleurs, je poserais au milieu d’un ruisseau de larmes le point final de mon histoire.

Ne vaut-il pas mieux nous figurer Siméon grandi, changé, avec une ombre de moustache, mais des façons toujours un peu gauches, revenant l’année suivante au village, pour y passer quelques semaines de vacances, et trouvant tante Cornélie rajeunie par la joie du revoir, Ferdine toujours la même, avec ses longues tresses ébouriffées, sa bouche sérieuse et ses yeux riants, Ernest un peu moins « Moi-d’abord, » et toute la commune sens dessus dessous !…

On creusait, on bâtissait, on avait élevé un hall au fond de la Combe des sources, car la source Feuille de Trèfle partageait maintenant sa gloire avec deux ou trois autres filets d’eau qu’on avait découverts en opérant des sondages dans les terrains adjacents. Le conseil communal était aux anges : il n’était plus de bornes à ses espérances. Le maître maçon s’intitulait désormais entrepreneur des travaux publics ; il ne faisait plus de pierres funéraires. Toutes les boutiques s’étaient agrandies ; un second boulanger s’était mis en mesure de répondre aux besoins nouveaux de la localité en fournissant chaque matin des petits pains chauds. Pendant la première saison d’eaux, alors que l’installation était encore provisoire et fort incommode, l’auberge avait vu jusqu’à soixante personnes à sa table d’hôte, et l’on n’aurait pas trouvé dans le village une seule chambre vacante. Tante Cornélie avait eu sa maison pleine de pensionnaires, ce qui lui avait permis d’abandonner ses broderies et de donner ainsi des vacances à ses pauvres yeux fatigués.

— Pour tout cela, Siméon, s’écria Ferdine, – ils étaient assis avec Ernest sur les marches du petit pavillon – pour tout cela, la commune t’élèvera un beau jour une statue !

— J’espère lui en fournir d’autres motifs, répondit-il avec cet élan des jeunes espérances qui ne doutent de rien.

Il faut ajouter cependant qu’il rougit aussitôt de sa présomption et tourna la chose en plaisanterie.

— On me représentera, dit-il, tenant un caillou d’une main, de l’autre un escargot, comme si je m’apprêtais à battre le briquet avec ces ustensiles. J’aurai un air profond, un nez auguste… Dommage que le mien soit carré pour le moment, ajouta-t-il en portant la main à cet ornement de son visage.

— Et l’on écrira ta biographie, poursuivit Ferdine, dont l’imagination s’était mise aussitôt en campagne. On racontera l’enfance de ce grand géologue – à ta place j’aimerais mieux devenir botaniste, – né dans un petit village au milieu des montagnes, qui reçut ses premières leçons de sciences naturelles d’un modeste instituteur rural…

— Et ses premières leçons de latin d’une jeune fille idéalement belle, admirablement instruite et accomplie, acheva Siméon d’un air fort sérieux.

— Siméon !… Comment peux-tu… ! s’écria Ferdine offensée.

— C’est le style des biographies. Je me suis souvent demandé ce que peut bien être une beauté idéale.

— Une beauté idéale est une beauté blonde, dans mon genre, fit Ferdine en riant et en secouant ses longues nattes noires comme la nuit. Mais, sérieusement, Siméon, ne crois-tu pas qu’on mettra en effet un petit mot sur moi dans ta biographie ?

— Moi d’abord, dit Ernest, je ne tiens pas du tout à y être ; on raconterait que je t’ai ennuyé pour avoir des cerfs-volants.

— Allons donc ! fit Siméon, qui étant un homme à présent, pouvait juger des choses, il n’y a pas de danger qu’on écrive jamais notre histoire.


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a été édité par la

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https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Françoise

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Feuille de trèfle, Lausanne, H. Mignot et Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, s.d. (2ème édition). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page est le détail de Trèfle à quatre feuilles : trèfle blanc (Trifolium repens) à quatre feuilles, pris par KEBman (Wikimédia) le 31.07.2009.

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