T. Combe

CŒURS LASSÉS

1894

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 14

III. 28

DEUXIÈME PARTIE. 38

I. 38

II. 53

III. 62

TROISIÈME PARTIE. 78

I. 78

II. 88

III. 99

QUATRIÈME PARTIE. 116

I. 116

II. 133

III. 147

IV.. 153

CINQUIÈME PARTIE. 158

I. 158

II. 174

III. 179

IV.. 190

SIXIÈME PARTIE. 201

I. 201

II. 215

III. 219

SEPTIÈME PARTIE. 237

I. 237

II. 260

Ce livre numérique. 267

 

PREMIÈRE PARTIE

I

Antoine Jaquier et son père se promenaient lentement dans l’étroit jardin qu’enserraient les groseilliers, et à chaque détour de l’allée sinueuse qui revenait sur elle-même, se tordait, puis courait vers la haie opposée comme pour chercher une issue, Antoine se disait que sa vie à lui rencontrait là une image fidèle : marcher à pas comptés dans la monotonie, soutenir un père triste et las, se heurter partout à des haies, à des limites… Point d’espace pour les grands élans, point d’horizon… Du haut d’un petit balcon découpé à jour, sa belle-mère surveillait leurs lentes évolutions parmi le fouillis des rosiers et des pieds-d’alouette. Elle aussi, avec sa voix douce et dolente, avec ses petites phrases inquiètes, tracassières, prenait place dans cette image instantanée, dans ce raccourci d’années très longues qu’Antoine Jaquier évoquait non sans amertume.

— Cher ami, tu devrais rentrer. Tu t’enrhumeras. Antoine, dis donc à ton père qu’il devrait rentrer. Tu m’entends, Antoine ? faisait-elle en se penchant au-dessus des balustres de bois et agitant mollement une petite main trop potelée.

— Oui, maman, je vous entends bien, répondit-il sans lever la tête.

— Mais tu n’en tiens compte, suivant ton habitude. Très bien. Enrhumez-vous si cela vous amuse. Il n’y a pas deux heures qu’il pleuvait à verse. Le gravier est encore tout humide…

Accoutumés à cette petite douche incessante de paroles plaintives, le père et le fils continuèrent leur promenade lente et leur entretien.

— Je serai obligé de me décharger sur toi de la classe du soir qui me fatigue trop, disait le père. Peu à peu, Antoine, toute la tâche aura passé sur tes épaules. C’est ce que je souhaite, d’ailleurs, car alors ton avenir sera assuré. Celui de Zéline également… N’oublie pas, Antoine, n’oublie jamais notre dette à son égard.

Et les yeux du père, timides, inquiets, presque suppliants, interrogeaient le visage à demi détourné, un jeune visage tout assombri d’orageuse impatience.

— Tu me vois décliner chaque jour, Antoine, mais tu sais que je ne regretterais aucunement la vie si tu me promettais… si j’étais sûr…

— Je ferai mon devoir envers ma belle-mère, répondit Antoine d’un ton froid.

— Ton devoir ? Ce n’est pas assez. Que tu le veuilles ou non, je te lègue ma dette, et je m’en irais tranquille si tu me disais : Mon père, je la prends comme mienne.

— Quant à cela !… exclama Antoine.

Mais il s’interrompit. Il sentait trembler sur son bras la longue main sèche qui s’y appuyait ; alors, de ses jeunes doigts vigoureux, il la couvrit, il la pressa affectueusement.

— Laissons ce sujet. Je t’ai prié cent fois de te mettre là-dessus l’esprit en repos.

Son père secoua la tête. Cet homme affaissé, dont la haute taille, dont les épaules tombantes se courbaient comme sous un fardeau, était un vaincu de la vie ; cela se devinait à ses yeux mornes, à ses lèvres sans cesse agitées de quelque mouvement irrésolu. L’obsession d’une pensée morbide se lisait dans le regard presque furtif, un regard qui par moments semblait demander pardon.

— Tu es trop indépendant, Antoine, trop indépendant, reprit-il avec une ténacité irritante. On est ainsi dans la jeunesse. J’ai commencé par là, moi aussi ; j’ai dû en rabattre. Nous ne sommes pas indépendants, Antoine, nous sommes solidaires. Ce n’est pas moi qui ai fait cette loi, mon pauvre garçon. Elle s’est faite toute seule, je suppose, car c’est elle qui lie le monde dans toutes ses parties. Tu es solidaire de moi, de mon passé, de ton entourage. Et tu as beau t’agiter, te démener, jamais tu ne casseras cette corde-là.

Puis, quittant le ton monotone et didactique qu’il prenait pour débiter ces axiomes trop familiers aux oreilles d’Antoine, il s’interrompit et dit d’une voix émue :

— Elle t’aime beaucoup, Antoine… Elle t’aime comme son propre enfant… Tu as pris la place de son fils, tu le sais, depuis le jour…

— Père, s’écria-t-il avec impatience cette fois, est-il bien utile de déterrer chaque jour ces vieux souvenirs, ces odieux vieux souvenirs ?… Laissez le passé tranquille ; le présent est assez lourd à porter.

— Ne te fâche pas, Antoine, ne te fâche pas, implora le père qui semblait redouter toute explosion un peu vive, comme un être meurtri craint les heurts. Je ne dirai plus rien, puisque cela t’exaspère. Il est bien naturel pourtant que je laisse voir à mon fils, à mon seul fils, ce qui me pèse sur le cœur.

— Ah ! par exemple ! exclamait Mme Jaquier là-haut sur son balcon d’où elle apercevait comme d’un belvédère tous les chemins avoisinants. Est-ce bien croyable !… à six heures du soir !… Nos locataires, cher ami, nos locataires qui arrivent… à six heures du soir ! Ils n’auront jamais le temps de monter leurs lits pour s’y coucher cette nuit… Mais regarde donc, Antoine !… C’est bien une voiture de meubles, tout au bout du chemin, avant les frênes ?

— Ils ont eu tort de prendre la vieille route. Jamais ils ne se tireront des ornières, dit Antoine, s’avançant jusqu’à la haie.

Les deux petites maisons jumelles, blanches sous leur large toit en bardeaux gris, se tenaient au bord du grand pré vert comme deux gentilles sœurs, protégées chacune par un frêne immense, antique, velouté de mousses sombres. Chacune avait son jardin, son balcon de bois, ses volets bruns, mais l’une des deux maisonnettes, très éveillée, semblait regarder de ses yeux grands ouverts, tandis que l’autre, toute close, dormait. Les deux façades, du côté du jardin, n’avaient que des fenêtres. La porte d’entrée s’ouvrait derrière, au nord, sur une petite cour dallée commune aux deux maisons, et dans un coin de laquelle, sous un peuplier toujours tremblant, coulait la bavarde fontaine.

Donc, pour arriver à la porte d’entrée, il fallait sortir du chemin fort creusé, fort raboteux, et franchir l’angle de la cour dont le dallage était sensiblement plus élevé que les ornières voisines. C’était une grosse affaire. Antoine, considérant l’édifice branlant qui se profilait là-bas sur le vert du pré, douta qu’il pût arriver à bon port.

— Les voilà arrêtés. Ils sont pris… L’homme qui tient les chevaux devrait tirer à gauche, il tire à droite, au contraire. Le char versera. N’irai-je pas leur donner un coup de main ? fit Antoine avec vivacité, dégageant son bras des faibles doigts de son père désireux de le retenir.

La lenteur de la promenade, la monotone tristesse de l’entretien l’avaient crispé ; il éprouvait le besoin de se détendre par quelque violente activité physique.

Dans le chemin raviné qu’encadraient des talus fleuris, couronnés de buissons, un étonnant véhicule, pareil à quelque pagode ambulante, venait de faire halte. Des matelas, des tables, une commode, un canapé, entassés au petit bonheur et défiant avec crânerie toutes les lois de l’équilibre, en formaient la structure, tandis que des casseroles, des écumoires suspendues à ses flancs, tintaient aux secousses et se balançaient. Tout au sommet de l’édifice, dans un vieux fauteuil, trônait une femme d’une cinquantaine d’années, blonde, pareille à la déesse d’un char allégorique. De loin, Antoine, qui ne pouvait encore distinguer ses traits, l’entendait chanter d’une voix allègre :

Moi, j’aime mieux mon bateau,

Tralalalala,

Ma chaumière au bord de l’eau…

— On pourrait s’y croire, en bateau ! cria-t-elle, s’interrompant tout à coup. Comme ça penche ! comme ça branle !… Donnez-moi la main, cousin Daniel, je veux descendre…

En deux sauts elle fut sur le chemin, mais son fauteuil descendit avec elle et tomba au milieu des buissons. De grands éclats de rire se firent entendre, et Antoine distingua alors, entre les roues, les pieds pendants de quatre jeunes filles groupées à l’arrière du char. Les deux chevaux, enchantés de cette halte, allongeant le cou vers le talus, essayaient, malgré leurs mors, de brouter quelques brindilles.

— Frère Ananias, disait un homme de soixante ans environ, maigre et voûté, et qui tenait un des chevaux par la bride, l’affaire est mauvaise, l’affaire est mauvaise…

Il souriait d’un air à la fois débonnaire et perplexe et se frottait le menton lentement.

— Frère Daniel, c’est ta faute, répondit l’autre vieillard, un peu plus âgé que le premier, point débonnaire celui-là, mais rageur au contraire et tout hérissé. C’est ta faute, frère Daniel.

— Je ne dis pas le contraire, mais les ornières y sont bien aussi pour quelque chose, fit doucement le frère Daniel. Je propose d’alléger le char, si ça ne vous dérange pas trop, fillettes.

Au moment où les quatre jeunes filles mettaient pied à terre, jasant et riant comme de folles petites pies, Antoine fit son apparition sur la scène.

— De loin, nous vous avons vus arriver, dit-il, soulevant son chapeau, et il nous a paru que vous aviez besoin d’un coup de main. La route est mauvaise.

Sans autre cérémonie, il prit la tête du cheval de gauche, évinçant de son poste le frère Ananias qui aussitôt se rebiffa.

— Eh ! jeune homme, eh ! vous ne vous gênez guère, il me semble.

— C’est bien le moment de vous fâcher, cousin, cria la petite dame réjouie, quand un gentil garçon nous tombe du ciel comme une oie au nouvel an, pour nous tirer du mauvais pas !…

Ananias, voulant montrer qu’il n’abdiquait point, fit claquer son fouet très fort ; le pacifique Daniel exhorta doucement les chevaux, Antoine courut à la roue, la poussa d’un vigoureux coup d’épaule, tandis que l’attelage essayait un nouvel effort ; tout le monde cria : « Hue ! et courage ! » la pagode s’ébranla, avança d’un pas, sortit de l’ornière.

Pour s’associer plus librement à cet épisode, les quatre jeunes filles avaient déposé à l’ombre du talus, sous les noisetiers, les objets fragiles confiés à leur garde, un vase à fleurs en gros verre bleu, une théière de porcelaine, un miroir, une guitare, un cadre doré renfermant des fleurs mortuaires nouées par un ruban de satin jauni. La petite femme blonde, ayant remis sur pied le malheureux fauteuil, s’y était tranquillement installée parmi les buissons ; des deux mains elle repoussait sous son chapeau ses bandeaux cendrés qui ondulaient et frisottaient aux tempes, et comme le miroir était à sa portée, debout contre le talus, elle se penchait de temps en temps pour donner un coup d’œil à son visage.

— Vous voilà hors d’affaire, dit Antoine, mais il y a encore l’entrée de la cour qui sera malaisée.

— Qui êtes-vous bien, jeune homme, pour vous remercier mieux ? fit le cousin Daniel de sa voix débonnaire.

— Mais… le fils du propriétaire, fit Antoine qui se troubla tout à coup en sentant quatre paires d’yeux très curieux, très pointus, le percer d’outre en outre.

Les quatre sœurs, au premier abord, semblaient être presque du même âge. Trois d’entre elles ressemblaient à leur mère ; elles étaient blondes et piquantes. La quatrième, brune de peau et de cheveux, avait des yeux très grands, très clairs, frangés de cils noirs, des yeux singuliers, couleur d’acier, mais transparents, et qui faisaient penser à deux étangs limpides, le soir, dans les champs déjà sombres…

Ce mot malheureux, « fils du propriétaire, » échappé à sa gaucherie d’adolescent que des jeunes filles regardent, égayait le petit escadron féminin qui chuchotait maintenant et se poussait du coude.

— Mes filles, soyez sages ! cria leur mère, se levant d’un petit mouvement vif et secouant sa robe pour la dégager des branches épineuses. Monsieur Jaquier, – puisque vous êtes M. Jaquier, – achevez la bonne œuvre de nous mener chez nous. Nous n’y arriverons jamais si on laisse faire le cousin Ananias, ajouta-t-elle d’un ton de confidence, tout près d’Antoine et lui posant sa main sur le bras.

Ce geste familier, loin de déplaire à Antoine, lui gagna le cœur d’un coup, sans qu’il sût bien pourquoi. Un rien, une inflexion de voix cordiale et naïve, des yeux rieurs, simples comme des yeux d’enfant, firent la conquête instantanée de ce grand garçon un peu farouche, qui n’avait jamais payé d’un atome d’affection les tendresses larmoyantes de sa belle-mère. Il sourit, puis courut reprendre la tête des chevaux ; aussitôt les quatre jeunes filles ramassèrent les bibelots éparpillés dans l’herbe, la plus émoustillée se chargeant du tableau mortuaire, et leur blonde maman ferma la marche avec la guitare.

De cahot en cahot, on finit par arriver, on tourna heureusement l’angle de la cour. La lourde voiture, avec de grands balancements comme d’une barque sous un coup de bise, et parmi des exclamations, des cris, – car toute cette famille était tumultueuse et dramatique, – la lourde voiture s’éleva hors de l’ornière jusqu’aux dalles glissantes sur lesquelles les sabots des chevaux faisaient feu. Le cousin Ananias claqua de son fouet encore une fois, pour la clôture ; un soupir de soulagement marqua la seconde où les quatre roues s’arrêtèrent devant la porte.

Cette manière aventureuse et enfantine de déménager, cette arrivée presque à la nuit tombante, ce laisser-aller, cette gaîté et cette confiance dans le hasard obligeant, amusaient Antoine. Il était touché en même temps d’une pitié protectrice, mais point méprisante, pour cette petite caravane qui naïvement s’en remettait à lui.

— Ce n’est pas tout, dit Mme Beausire, il va falloir décharger maintenant. Les gros meubles sont trop lourds pour vous, cousin Daniel.

— Qui donc vous a aidés à les charger ? demanda Antoine.

— Mais les voisins, tout le monde. On n’imagine pas ce qu’il y a sur cette terre de gens obligeants !… Pour moi, depuis le jour où mon mari m’eut abandonnée, – il n’avait pas un mauvais caractère, mon pauvre mari, mais il était léger, léger ! – et où je revins chez mes parents avec trois petites filles pendues à ma jupe et Lulette dans mon tablier, j’ai fait l’expérience que ce monde est couvert de gens obligeants. Sans vous, par exemple, monsieur Jaquier, nous aurions dormi ce soir à la belle étoile.

— C’est ce qui nous arrivera encore, cousine, grommela le cousin Ananias, si nous continuons à discourir au lieu de travailler. Il faut que Daniel ait reconduit la voiture et les chevaux avant la nuit noire.

— Encore un détail que j’oubliais, fit gravement Mme Beausire. Voyez quelle tête est la mienne !… une tête de chou, une vraie tête de chou !… Il est évident que les chevaux ne peuvent passer la nuit ici ; où les mettrions-nous ? Pas dans la commode, toujours !

II

Une demi-heure plus tard, le tableau avait changé. La voiture s’éloignait de l’autre côté de la maison, par la bonne route carrossable où les meubles de Mme Beausire auraient couru moins de dangers. Au lieu de dix minutes, c’en était vingt qu’il fallait pour descendre par cette route au village, mais du moins pouvait-on espérer que le cousin Daniel reviendrait sans os brisés de son expédition.

La cour ressemblait à une salle d’enchères le jour où l’on vend quelque pauvre ménage endetté. De ci, de là, le mobilier piteux, éparpillé, souhaitait l’ombre, appelait la nuit, la nuit charitable qui jetterait un large voile sur ses éraflures, ses taches, ses grotesques petites misères.

Par compassion, par délicatesse aussi, Antoine se sentait gêné au milieu de cette exhibition, et il pressait le cousin Ananias de lui aider à faire entrer dans la maison les meubles qu’il ne pouvait porter à lui seul, mais le cousin Ananias se ménageait, parlait de sa sciatique, de sa maladie de cœur. Les demoiselles Beausire montaient et descendaient l’escalier avec une grande animation et beaucoup de paroles et de rires ; elles transportaient les chaises, les tiroirs, les paniers de vaisselle. Antoine remarqua que la plus jeune, celle qu’on appelait Lulette et qui avait ces yeux transparents comme une source, faisait moins de bruit que les autres ; elle ne disait pas grand’chose et semblait organiser la besogne ; elle savait le contenu des corbeilles et des tiroirs ; de temps en temps elle grondait, mais à demi-voix. Mme Beausire, épanouie, ses bandeaux blonds tout ébouriffés, surgissait parfois à une fenêtre du premier étage et jetait dans la cour un regard ravi.

— Nous serons très bien ici ! criait-elle ; nous y serons divinement bien ! Quelle vue ! quel air !… et de l’autre côté nous avons un balcon. Moi qui ai rêvé toute ma vie d’avoir un balcon !

— Je m’en défie, de vos balcons ! fit le cousin Ananias de sa petite voix perçante et chagrine. C’est pourri par la pluie, ça branle. Si on met le pied dessus, on passe au travers.

— Ah ! cousin, cousin ! fit-elle en agitant un doigt, vous êtes comme moi, le déménagement vous donne sur les nerfs. Mais demain, vous verrez, nous serons tous gais comme des poissons !

— Pinsons, maman ! crièrent ses filles en chœur.

— Pinsons, poissons, tout ce que vous voudrez, pourvu que ça rime – Lulette, je te défends de porter cette caisse ; elle est trop lourde pour toi ; tu vas te faire mal. Reposez-vous un peu, mes filles, reposez-vous. Vous savez qu’un proverbe très sage dit : « Ne fais jamais aujourd’hui ce que tu peux renvoyer à demain. »

— Il nous faut pourtant des lits, maman, dit Lulette levant la tête vers la fenêtre.

— Des lits ?… Après que ton père m’eut abandonnée, j’ai dormi quatre nuits de suite sur une chaise, et jamais je n’ai mieux dormi.

— Maman ! protesta de nouveau le blond trio de ses filles aînées.

— Vous avez raison, ce n’est pas là ce que je voulais dire. Ces quatre nuits, je les ai passées dans les larmes les plus amères. Mais enfin, on peut dormir sur une chaise, n’est-ce pas, cousin Ananias ?

— J’aime mieux n’en pas essayer ! s’écria-t-il, plein d’indignation. Si c’est pour vivre comme des bohémiens que vous nous avez proposé de faire ménage ensemble…

— Calmez-vous, cousin, dit Lulette de son ton froid, un ton de petite femme d’affaires, votre lit sera monté et votre chambre en ordre la première de toutes.

— Si tu m’en réponds, toi ! fit-il un peu radouci.

Antoine, qui ne disait mot, essayait de se reconnaître parmi les demoiselles Beausire et d’assigner à chacune le prénom qui lui appartenait. Pour quatre jeunes personnes, il semblait que quatre prénoms eussent suffi, mais plus d’une douzaine avaient déjà passé au vol, dans la conversation très animée qui s’échangeait de la cour à l’étage. C’était tantôt Bricotte et tantôt Valentine, tantôt Lulette, Juliette ou tante Miche. Antoine en conclut que chacune des sœurs possédait deux ou trois prénoms et qu’il ne s’y retrouverait jamais.

Le crépuscule s’assombrissait. Sur un fond d’ambre encore liquide, de longs nuages minces, d’un noir violacé comme des torches éteintes, se rallumaient à l’une de leurs extrémités, flambaient un instant d’une flamme pourpre mêlée d’étincelles.

— Regardez ces beaux nuages au couchant ! s’écria Mme Beausire, se penchant à la fenêtre. Regardez ce ciel ! Admirez la nature, mes filles !

— Tout à l’heure, maman, quand nous aurons fini, répondit Juliette, haussant la voix. Où sont les clefs de la petite commode ? elle est trop lourde à porter avec tous les tiroirs dedans, mais pour ôter les tiroirs, il me faut les clefs.

— Les clefs ? elles sont toutes dans le grand parapluie bleu… Debout contre la fontaine, derrière la table à jeu, tu le vois, ce parapluie ?… Cherche au fond, tout au fond. J’ai de l’expérience en fait de déménagements, monsieur Jaquier, et j’ai découvert que pour serrer les petits objets qu’on craint de perdre, les clefs spécialement, rien ne vaut un parapluie, à condition qu’il soit bien ficelé dans le haut, cela va sans dire… Derrière la table, Lulette… Tu n’y arrives pas ? Demande au « fils du propriétaire » qu’il te le passe.

— Fils du propriétaire, passez-nous donc le parapluie, s’écria la blonde Valentine, soulignant d’un éclat de rire la petite taquinerie amicale de sa mère.

Antoine rougit ; il eut une seconde l’envie de tout planter là, puisqu’en récompense de ses services on se moquait de lui ; mais la crainte de se montrer nigaud et susceptible le retint. Il passa le parapluie.

Valentine la folle s’en empara, le déficela, l’ouvrit.

— C’est l’arche de Noé ! cria-t-elle, tirant de ses profondeurs une boîte de dominos, cinq ou six oignons, des pelotons de laine de toutes couleurs, et finalement le trousseau de clefs. Attrape, Miki, attrape !

L’un après l’autre, elle lançait ces objets à sa sœur qui les attrapait au vol. Antoine s’interrompit dans sa besogne pour contempler ces ébats.

— Vous faites bien d’ouvrir les yeux, dit Juliette se tournant soudainement vers lui ; vous ne verrez pas tous les jours une famille comme la nôtre.

— Vous êtes gaies, fit-il gravement.

— Très gaies, répondit-elle d’un ton sec.

— Maman, implorait Miki sous la fenêtre, maman, la guitare ! Oh ! jette-moi donc la guitare !

— Perds-tu l’esprit ! exclama sa mère qui reparut dans l’embrasure. Si la guitare se casse, avec quoi ta sœur donnera-t-elle ses leçons ?

— Mais le cousin Ananias désire que je lui joue un petit air.

— Laissez-moi tranquille avec vos instruments ! gronda le cousin. Quand tout est sens dessus dessous dans votre ménage ! N’as-tu pas honte, Marie ?

— Peut-être bien, mais je m’en cache.

— Sois sage, Miki ! cria sa mère. Sois sérieuse. Regarde la nature. Mes filles, regardez la nature !

Deux minutes de silence ; tout à coup une joyeuse envolée d’arpèges les fit s’arrêter court et diriger leurs regards surpris vers la porte où Mme Beausire se dressait en pied, le ruban bleu de la guitare autour du cou et ses doigts frétillants sur les cordes.

— Après tout, Miki a raison, s’écria-t-elle ; un peu de musique nous rafraîchirait. Asseyons-nous.

Le sourire aux lèvres, elle prit place dans le coin du vieux sofa vert éraillé, puis arrangea la guitare sur ses genoux.

— Jamais de ma vie je n’ai été si contente ! fit-elle, perlant un accord.

— Maman, tu dis cela au moins une fois par semaine, remarquèrent ses filles.

— Non, mais aujourd’hui c’est le superlatif ! Penser que nous allons vivre ici, dans la simplicité des champs ! Moi d’abord, on ne pourra plus m’arracher à ce balcon. J’y mettrai des plantes grimpantes, de la poésie. Tu n’as pas encore vu le balcon, Lulette ? Quelle fille étonnante ! tu ne me ressembles guère. Oh ! la nature et la musique ! et puis nous finirons ici toutes nos vieilles robes.

— Comme si nous en avions d’autres ! soupira Miki.

— Cousin Ananias, poursuivit Mme Beausire de sa voix cordiale et maternelle, pauvre cousin, vous paraissez éreinté. Venez vous asseoir à côté de moi, sur le sofa. C’est gentil d’avoir un sofa dans la cour. Et voilà ce qu’amènent les déménagements : toutes sortes de petits plaisirs imprévus. Nous vous chanterons quelque chose. Moi et mes filles nous chantons toujours à l’heure du crépuscule.

— C’est une jolie habitude, dit Antoine presque involontairement.

— N’est-ce pas ? Nous sommes des cigales, voyez-vous. Le chant, c’est tout ce que nous avons. Ah ! si je vous racontais notre histoire !

— Pas aujourd’hui, maman, dit Juliette. Chantons plutôt.

— Ah ! tu ne sais pas, ma Juliette, quels souvenirs se réveillent, fit l’impressionnable petite femme, tournant soudain à la mélancolie. Monsieur-Jaquier, ne me croyez pas indiscrète, mais permettez-moi une question.

— Maman va vous demander votre prénom, fit Valentine.

Les trois sœurs blondes eurent un petit éclat de rire et secouèrent la tête d’un air indulgent aux faiblesses maternelles. Mais Lulette resta grave, assise à l’angle du bassin de la fontaine, de la pointe du pied touchant les dalles, l’autre pied se balançant sous sa jupe verte et blanche. Elle regardait sa famille de ses grands yeux sérieux où il y avait une nuance de tendresse moitié railleuse moitié résignée.

— Et je lui demanderais son prénom encore ! quel mal y verriez-vous ? s’écria Mme Beausire, allongeant par-dessus sa tête une petite tape à Miki debout derrière elle. Ces enfants ! Elles sont peut-être mieux élevées que leur mère, mais à qui le doivent-elles ? C’est un fait, monsieur Jaquier, que je meurs d’envie de connaître votre prénom.

— Antoine, madame.

— Antoine ?… ce que le nom de Francis est rare ! Mon fils s’appelait Francis… Il était l’aîné ; il aurait maintenant votre âge, j’imagine ! Un si bel enfant ! Quand je vois un jeune homme intelligent et d’une belle nature, je pense à lui, à mon Francis ! Il me semble qu’il est devenu grand dans un pays éloigné. Alors je lui arrange sa vie ; je me dis qu’il aurait fait ceci ou cela, qu’il serait devenu un bon frère pour ses sœurs… Ah ! mon petit Francis !

Ses yeux, remplis de larmes, se tournaient vers le pauvre vieux cadre terni qu’on avait appuyé dans un coin, contre la muraille, et dont la glace protégeait une couronne blanche ; tristes fleurs artificielles, vulgaires, flétries, nouées d’un ruban jauni sur lequel des lignes étaient écrites d’une encre effacée. Au milieu de la couronne une initiale, un F compliqué et fleuronné, que tressaient de pauvres petits cheveux bruns gommés ensemble. Ce tableau, « les fleurs de Francis » comme on l’appelait dans la famille, était peut-être, de tous les objets du ménage, celui qui avait subi le moins d’avaries dans de fréquents changements de domicile, car toujours on l’avait transporté tendrement comme on l’eût fait du petit frère.

Mais la mobilité de Mme Beausire ne s’attardait jamais longtemps dans l’ordre des idées tristes. Bientôt un petit accord frémit de nouveau sur les cordes de la guitare, puis un autre plus gai, puis l’arpège triomphant qui lance la chanson.

— Allons, mes filles, le chant du soir, allons !

Cette petite famille était au moins exempte de pose et chantait non pour se faire entendre, mais pour le simple plaisir de chanter, et dans des attitudes aussi peu conventionnelles que possible. Valentine debout, tenait encore sous son bras le grand parapluie bleu sur le manche duquel ses doigts marquaient la mesure. Miki et sa sœur Fanchonne, assises sur une caisse, ne dissimulaient point leur lassitude, laissant pendre leurs bras et même allongeant leurs jambes sur les dalles d’une façon que les strictes convenances eussent peut-être interdite. Mais leurs jeunes voix, des sopranos brillants et frais, montaient vaillamment comme un chant d’alouette avec le dernier rayon du soir. Juliette, toujours perchée au bord de la fontaine, était partie en musique dès le premier accord de la guitare ; sa voix, riche et profonde, d’un timbre de cloche, étonna Antoine qui se retourna involontairement.

Laboureur, voici le soir

Où finit ta peine…

Poésie simple de quelques mots à peine rythmés qui évoquaient le bon travail et sa saine fatigue, et la douce obscurité où se baignent les yeux brûlés par l’ardeur de midi, tranquillité des choses rustiques sous le grand ciel limpide, des bêtes à l’étable, des travailleurs sous le large avant-toit où l’on devise encore, en paroles lentes, avant d’aller se coucher… Mais il y avait aussi, dans la naïveté du chant et la simplicité des chanteuses, un apaisement à d’autres lassitudes. Antoine sentait comme la fraîcheur d’une rosée pénétrer en lui et son fiévreux mécontentement le quitter ; la vie se faisait unie, le bonheur devenait possible partout, même dans un jardinet enserré de haies… L’odieux nœud coulant de la destinée se déliait un peu, le meurtrissait moins… Et le repos coulait sur lui, avec la mélodie, comme une onde large, tranquille…

La guitare, de sa petite voix grêle, allait toujours… dzong, dzin, dzinn… On eût dit qu’elle chantait d’elle-même, car Mme Beausire, les yeux perdus très loin, laissait ses doigts glisser à leur gré sur les cordes. Un charme, l’étrange puissance d’oubli qu’il y a dans la musique, surtout dans la musique simple, oubli du présent, évocation des choses passées et de celles qui ne sont pas encore, agissait sur toutes ces âmes et chacune s’envolait solitaire hors de la réalité.

Juliette, un bras passé autour du goulot de la fontaine pour se soutenir, la tête un peu renversée et ses larges prunelles dilatées étrangement, ne chantait plus qu’à demi-voix, comme pour elle seule. Était-elle triste ?… Pourquoi n’être pas gaie et folle comme ses sœurs ? Antoine se le demandait vaguement. Quand on a vécu pendant des années dans l’ombre morbide d’une expiation, être gai semble si bon, si miraculeux ! Être gai !

— C’est très joli, fit le cousin Ananias avec un geignant effort pour se lever, mais je sens les rhumatismes me courir dans le dos, moi ! Ça monte, ça descend… Et puis, cousine, est-ce qu’on soupera aujourd’hui ?

— Mais certainement ! s’écria Mme Beausire qui jeta la guitare sur le sofa après en avoir passé le ruban par dessus sa tête. Je vais vous faire une omelette. – Assez de musique, mes filles. Revenons à ce qui se mange. – Vous soupez avec nous, monsieur Antoine. Ne dites pas non, car alors comment est-ce que je vous paierais de votre peine ?

Il aurait dû refuser, il le savait bien, mais il accepta. Et tout le temps, trimballant encore avec l’aide débile du cousin Ananias les gros meubles qui ne pouvaient passer la nuit dehors, Antoine Jaquier se répétait : « Sont-elles heureuses d’être si gaies ! »

Elle fut bien drôle et régalante, l’omelette à laquelle Mme Beausire le convia une demi-heure plus tard.

Comme prologue, chacun vint tumultueusement se laver les mains dans le bassin de la fontaine, avec un seul morceau de savon qu’on se lançait d’un bord à l’autre et qui le plus souvent tombait au fond de l’eau où il fallait l’aller repêcher en retroussant ses manches. La blonde maman protestait.

— Mon savon, mon savon à la violette ! Vous allez me le fondre entièrement !

— Il n’a pas de mal, maman, il n’est qu’un peu mouillé ! criait Valentine.

Et le savon à la violette de repartir à travers les airs, puis de faire un nouveau plongeon qui éclaboussait tout le monde.

Antoine, dont toute la réserve gauche était partie, riait d’aussi bon cœur que les jeunes filles ; il n’aurait jamais cru qu’un petit morceau de savon pût contenir de l’amusement pour six personnes. Juliette la sérieuse était bien aussi de sa famille, tout au fond ; famille de linottes qui trouvaient l’été beau et ne se souciaient d’autre chose ; et si la pauvre Juliette avait dans sa petite âme un coin de fierté qui saignait, un coin de conscience qui sourdement protestait, elle l’oubliait par moments ; elle se laissait redevenir simple linotte. Le jeu du morceau de savon l’amusait autant que ses sœurs, et ses yeux gris n’étaient plus des étangs profonds, un peu mélancoliques, mais des foyers de feux d’artifices d’où partaient des fusées.

Après le prologue, l’acte. Ce fut l’omelette, savoureuse, diaprée de fines herbes, mais servie dans la vaisselle la plus incohérente. Les belles assiettes n’étaient pas déballées ; on donna la moins écornée au cousin Ananias avec la seule fourchette en plaqué sur laquelle on eût pu mettre la main. Antoine eut pour sa part une fourchette à salade en buis sculpté. Comme éclairage dans cette chambre, déjà obscure, il y avait deux lanternes vénitiennes rouges et blanches, reliques de quelque fête nocturne, qu’Antoine, avant que le couvert fût mis, suspendit lui-même au plafond par un fil. Les bougies, longues de trois doigts, menaçaient de ne point faire durer l’illumination très longtemps. Et alors ?

— Mangeons toujours notre omelette, dit Mme Beausire. Votre maman me prêtera bien deux bougies, monsieur Antoine, jusqu’à ce que j’aie retrouvé mes lampes ?

— Maman, fit vivement Juliette, je sais où sont les lampes, moi.

Et comme Antoine s’était déjà levé pour courir chez lui, elle se fâcha presque, au grand étonnement du jeune homme.

— C’est que notre tante Miche a des principes, cria étourdiment Valentine.

— Tais-toi, Bricotte, fit lentement sa sœur dont la vivacité tomba tout à coup et dont les yeux se firent froids comme l’acier. Si par hasard j’ai des principes, ça ne regarde personne !

Elle sortit brusquement et ne rentra qu’au bout d’un quart d’heure, portant une lampe allumée.

— Tout se retrouve à la fin, dit-elle. S’il vous manque quelque chose à l’une ou à l’autre, dites-le-moi, je saurai bien mettre la main dessus.

Et passant derrière sa sœur Bricotte, elle lui tira le bout de l’oreille pour faire la paix.

— Quant à moi, fit Mme Beausire, glissant sur l’assiette du cousin Ananias la dernière portion d’omelette, quant à moi, je pars de cette idée, c’est qu’il y a du plaisir à être obligeant. Si j’avais des bougies à prêter, je les prêterais de grand cœur. Il se trouve que j’en manque et que ma voisine en a. C’est la même chose absolument, mais renversée.

Et Mme Beausire tourna vers le jeune homme son sourire enfantin, épanoui.

— Notre tante Miche, – le petit nom d’amitié que je donne à Lulette, monsieur Antoine, – notre tante Miche nous sermonne, moi et ses sœurs, il faut l’entendre ! Elle ne croit pas à la bonté des gens. Moi j’y crois. Ça m’a bien soutenue dans les difficultés de la vie… Ainsi vous, par exemple…

— Moi, fit chaleureusement Antoine, j’ai eu le plus grand plaisir du monde à vous rendre un léger service. Tous les remerciements sont de mon côté.

— Quel joli discours ! s’écria Miki. Et dire qu’il n’était pas préparé ! Qui est-ce qui répond, voyons ?

Miki était bruyante, pas prodigieusement spirituelle ; Bricotte représentait le sans-gêne en personne ; quant à la troisième, Fanchonne, elle ne disait rien, mais s’étouffait de rire tout le temps dans son verre. Cependant, chose étrange où il y avait comme du mirage, Antoine Jaquier ne les trouvait pas vulgaires. La familiarité de leurs appels, leurs airs bon garçon, leur brusquerie ne l’effarouchaient point, quoiqu’il fût à l’ordinaire un peu dédaigneux dans sa réserve. Il les devinait foncièrement naturelles et franches, et leurs petites coquetteries naïvement directes l’amusaient, l’intéressaient, comme faisant partie de leur jeune gaîté. Elles eussent été insupportables si elles avaient eu le moindre brin d’affectation, si elles avaient cherché une pose ; mais la parfaite simplicité avec laquelle, au contraire, mère et filles laissaient voir le côté râpé de leur existence, avait pour l’âme généreuse d’Antoine quelque chose de touchant.

— Un pas sur le seuil, écoutez ! fit Mme Beausire levant le doigt. Ah ! c’est notre pauvre Daniel qui rentre, et plus d’omelette !

— Il reste trois œufs, maman ! cria Bricotte.

— C’est bon, casse-les vite. – Fanchonne, décroche une de ces lanternes et t’en va lestement au jardin cueillir un brin de persil. – Eh ! bien, pauvre cousin, vous revoilà sain et sauf ?

— Les chevaux sont bien arrivés en bas, Daniel ? interrogea son frère d’une voix sévère.

— Parfaitement.

— C’est que je te connais, tu n’as pas de poigne. Tu laisserais un cheval s’abattre, se couronner.

— Ils ne se sont ni abattus ni couronnés, frère Ananias, dit le bon Daniel, s’asseyant d’un air las.

— C’est un miracle alors… Si tu étais rentré plus tôt tu nous aurais donné un coup de main pour transporter les meubles dans la maison. Tu te figures, peut-être, qu’ils y sont entrés tout seuls ? Demain j’aurai un tour de reins et ce sera ta faute.

— Voyons, voyons, fit Mme Beausire d’un ton encourageant, vous êtes un peu fatigué, cousin, mais ça passera, car vous dormirez comme un cent de clous…

— De girofle, pendant que vous y êtes, fit le cousin d’un ton ironique. Il n’y en a point comme vous pour estropier les proverbes.

— Et il n’y en a point comme elle pour faire les omelettes, dit Daniel, recevant sur son assiette celle qui sortait de la poêle en cet instant.

Antoine sentit tout à coup sur lui le regard de Juliette, et ce regard lui disait fort distinctement que sa visite s’était assez prolongée. Il se leva aussitôt, fort à contre-cœur et regrettant toute cette abondance de gaîté qui allait se répandre encore sans qu’il en eût sa part.

III

Son père et sa belle-mère, assis au fond de la petite chambre grise qui donnait sur le balcon, l’attendaient.

— Enfin ! exclama la belle-mère. Nous languissions d’aller nous coucher, mais tu n’avais dit bonsoir à personne.

— Je vous l’aurais dit demain matin, fit-il gaiement.

— Antoine ! Antoine ! murmura-t-elle en hochant la tête, comme étonnée qu’on pût traiter à la légère un sujet aussi grave.

Mme Jaquier était une petite femme d’un aspect mol et arrondi, lisse et blanche comme un satin, et l’air perpétuellement éploré. On la trouvait plus souvent assise que debout, plus souvent encore allongée sur son canapé. Elle réclamait sans cesse de petits services, et d’un ton douloureux, comme un peu choquée qu’on n’eût pas pensé à les lui rendre plus tôt. Son mari, par une vieille habitude inquiète qui était une des formes de l’expiation, suivait tous ses mouvements, les prévenait quand il pouvait. Rien qu’aux gestes de cette petite main blanche et grasse qui ne prenait pas toujours la peine de se soulever, on devinait des années de tyrannie indolente, on devinait une flasque nature, mais tenace dans sa domination sur ces deux hommes qu’une servitude étrange tenait liés devant elle.

— Baisse un peu l’abat-jour de la lampe, Antoine. Tu sais que la flamme me fatigue les yeux. Assez, assez… Nous n’y verrons plus clair maintenant. Remonte-le d’une ligne ou deux… Il m’est impossible de croire, Antoine, que tu aies passé tout ce temps chez ces personnes étranges.

— Étranges ?

— J’étais derrière ma jalousie, je les ai vues se laver les mains à la fontaine.

— Vous m’y avez vu aussi.

— Assurément. Quelle turbulence ! Quels éclats de rire !… Et ce savon !… J’ai voulu appeler ton père, mais il est arrivé trop tard. Ah ! je crains, mon cher ami, que tu n’aies là de bien drôles de locataires. Mais tu les as choisis. Ce vieux homme et cette dame extraordinaire t’inspiraient confiance.

— La dame moins peut-être que l’excellent vieux, fit M. Jaquier penchant sa longue taille maigre vers le fauteuil où s’arrondissait Mme Jaquier. Je connais Daniel Beausire, il connaissait mon père. C’est la crème des braves gens que ces deux frères, bien que l’autre passe pour grincheux. J’espère, Zéline, que tu n’auras pas d’ennuis avec ces dames. Comme les deux maisons sont entièrement séparées, tu pourras ignorer tes voisines, si tu veux.

— Mais les convenances ! fit-elle plaintivement. – Antoine, j’ai déjà discuté ce sujet avec ton père… Antoine ! répéta-t-elle haussant un peu la voix, tu n’es pas du tout à la conversation.

— La nuit est si belle que j’avais envie de m’asseoir sur le balcon, répondit Antoine attiré vers la porte ouverte par un bruit de voix jeunes et par des lueurs glissantes qui se promenaient dans le jardin voisin.

— Trois ou quatre jeunes filles, des rires, quelques folies, et les parents sont mis de côté, soupira la belle-mère. On les trouve ennuyeux… Si tu avais un peu d’affection pour moi, Antoine, tu fermerais cette porte, il me vient un petit souffle d’air froid.

Antoine ferma la porte et se rapprocha de son père. Comme il passait près d’elle, Mme Jaquier essaya de l’attirer en lui posant sur le bras sa main grassouillette.

— Mon cher Antoine ! mon grand fils !… dit-elle tendrement.

Il fronça le sourcil et se dégagea.

— N’êtes-vous pas, vous deux, tout ce que je possède au monde ? poursuivit-elle d’une voix où tremblait quelque égoïste attendrissement sur elle-même.

— Un nouveau nœud à la corde, murmura Antoine, saisi tout à coup d’une sorte de fureur impuissante.

Et ses yeux, pleins de gaîté tout à l’heure, se troublèrent d’un remous de colère.

— Assieds-toi près de ta mère, puisque ça lui fait plaisir, fit M. Jaquier presque durement.

Il traitait son fils comme il se fût traité lui-même ; l’obligation de rendre à cette femme, en menue monnaie de sacrifices quotidiens, son bien le meilleur dont il l’avait privée, il ne voyait que cela. Et chaque jour, de quelque manière détournée, elle leur remettait cette obligation sur la conscience, ne laissant jamais se relâcher ce lien.

Antoine s’assit près de sa belle-mère. Il était depuis des années formé, à ce genre d’obéissance.

— Voilà comme je vous aime ! fit-elle d’un ton plaintivement satisfait, se renversant dans son fauteuil et étendant ses deux mains blanches vers ses deux esclaves. – Antoine, baisse l’abat-jour ; quand je me renverse, j’ai de nouveau la flamme dans les yeux… Oui, c’est ainsi que je vous aime, mon cher mari d’un côté, mon cher fils de l’autre… Je suis un lierre, moi, vous savez. J’ai besoin d’appui. Si j’avais dû vivre seule, je serais morte. Oh ! bien certainement je serais morte. – Antoine, te souviens-tu qu’à sept ans tu étais déjà mon petit chevalier ?

— Je m’en souviens, répondit-il.

Il pensa à toutes les stations qu’il avait faites pour elle devant les guichets de gare encombrés, lui, enfant timide, lent aux chiffres, à peine assez grand pour atteindre à la planche où on lui alignait sa monnaie avec ses billets. Dans la salle d’attente, sa belle-mère, gracieusement dolente au milieu de ses menus bagages, expliquait à quelque voyageuse sympathique qu’elle n’avait jamais pu s’accoutumer à prendre elle-même un billet. Ces gens qui vous coudoient au guichet… et la monnaie qu’il faut compter si rapidement, et puis de longues stations debout, pour une femme de santé délicate…

« Ah ! te voici, mon pauvre Antoine. J’ai cru que tu ne reviendrais jamais. As-tu bien ton compte, au moins ? »

Elle lui mettait tous les paquets dans les mains, et il la suivait de son mieux à travers la foule. Oui, il se souvenait très bien d’avoir été son petit chevalier.

— Maintenant, poursuivit-elle, il faut résoudre la question. Antoine, me conseilles-tu d’aller rendre visite à Mme Beausire, ou bien est-ce à moi de l’attendre ?

— Il serait plus aimable, sans doute, d’aller la voir dans quelques jours, quand son appartement sera présentable.

— L’affaire n’est pas là. Quel est l’usage ? Pour moi qui mets à peine le pied hors de la maison, qui ne fais presque pas de visites, je connais très mal l’étiquette. Si ma tante Anne était encore de ce monde, c’est elle qui connaissait l’étiquette… J’ai peur de commettre une bévue.

— Ce serait une prévenance aimable, au contraire. D’ailleurs, Mme Beausire paraît être si absolument simple et sans façon…

— Raison de plus pour tenir de mon côté au décorum. – Cher ami, notre fils ne me tire pas du tout d’embarras, comme tu vois. On dirait même que cette question ne l’intéresse pas.

Antoine savait que sa belle-mère n’aimait rien autant que de discuter à perte de vue sur des babioles, mais ce soir, ennuyé, excédé, il était moins que jamais enclin à lui faire ce plaisir.

— Ta mère désire ton avis, fit M. Jaquier.

— Ma belle-mère sait mieux que moi ce qui lui convient, répondit Antoine.

Et cette persistance de l’un à dire : « Ta mère, » de l’autre à répondre : « Ma belle-mère, » résumait la situation.

Le père soupira profondément ; Mme Jaquier prit un air victimisé, et le mari aussitôt saisit la main de sa femme, la caressa comme pour adoucir l’injure.

Antoine sortit sur le balcon dont il enjamba la balustrade, et par un chemin dont il était coutumier, d’une main se cramponnant aux découpures du pilier de bois, s’accrochant des talons aux traverses d’un vieil espalier vermoulu, il sauta dans le jardin. Cent fois sa belle-mère s’était récriée sur son imprudence, aussi ne fut-il pas étonné d’entendre, au moment où ses pieds touchaient le sol, un bruit d’exclamations confuses sur le seuil du petit salon gris.

— Le voilà de nouveau descendu par le balcon ! Il me rendra malade de frayeur ! Antoine, où es-tu ? Tout est si noir que je ne t’aperçois pas. Tu t’es fait mal ?

— Pas le moins du monde.

— Mais j’ai entendu craquer quelque chose. J’ai cru que c’était ta jambe.

— C’était l’espalier, répondit-il.

Il ne put s’empêcher de rire et de se dire en même temps que les absurdités de Mme Beausire étaient plus gaies que celles de sa belle-mère.

Il s’en alla jusqu’à la haie, au coin de laquelle était un petit banc. Il s’y assit, les coudes sur les genoux, mais bientôt il étouffa dans l’espace trop étroit, en face de cette muraille noire trouée par la baie lumineuse de la chambre que ses yeux pénétraient jusqu’au fond. Il voyait la lampe, son abat-jour de soie verte et de dentelles retombantes ; il voyait au-dessus, contre la boiserie gris-clair, ce cadre doré, ovale, qu’il abhorrait de tout son être, le portrait de l’enfant mort que sa belle-mère lui montrait autrefois en lui disant : « Ton petit frère… » par sentimentalité pure, car il n’était point son petit frère. Pourquoi ce portrait restait-il là, comme une écharde dans leur chair ? Craignait-on que son père n’oubliât l’irréparable passé ?

Il y avait des moments où Antoine se prenait à haïr sa belle-mère, cette femme molle et blanche, cette parasite cramponnée à eux. Un lierre, comme elle le disait ? Non, mais plutôt… En lui-même s’esquissait le mot très gros et mélodramatique de vampire, dont il aurait eu honte et horreur s’il l’avait prononcé à haute voix… Ne suçait-elle pas depuis des années la meilleure sève de leurs existences ? Qu’avait-elle fait de son père ? un vieillard épuisé par le remords que soigneusement elle tenait ouvert comme un cautère… De lui-même ? un découragé sans avenir. Et pas d’issue, pas d’issue !

Il se leva d’un bond. Brusquement il écarta les branches de la haie, mince dans cet angle. Il passa, et le grand pré fauché s’étendit devant lui, tout noir sous le ciel transparent…

Si du moins il avait pu comprendre sa belle-mère ! Où chez elle cessait l’égoïsme ? Son affection pour son mari et son fils ressemblait à une strangulation ; ses exigences leur ôtaient l’air respirable. Ce qu’il lui fallait, c’étaient deux hommes pliés à ses volontés, toujours sous sa main. Elle les aimait, oui ; parfois elle avait un vrai cri du cœur, mais que ses tendresses étaient puériles, amollissantes, quand encore elles ne sonnaient pas faux… Oh ! La platitude à laquelle elle réduisait toutes choses ! Tout ce qu’elle touchait devenait gris et banal, et rétréci… Pourtant elle les aimait ; l’antipathie qu’Antoine ne pouvait plus cacher la faisait souffrir.

Arrivé au bout du champ, il s’assit sur la borne blanche vaguement lumineuse dans le noir. Il regarda autour de lui, et son cœur se serra. Les grandes montagnes lointaines étaient si paisibles, qu’il envia cette nature sans âme pour souffrir. Quelques lumières toutes petites tremblotaient sur les pentes sombres ; il aurait voulu les éteindre, oublier ces maisons où l’on peinait, ces chemins blancs courant vers la frontière de France et qui, le jour, l’attiraient comme des fils magnétiques… Oh ! que l’obscurité était rafraîchissante ! peu à peu il s’apaisa. Ces accès de trouble désespéré, quand il en sortait, lui paraissaient des accès de folie, dont la cause s’effaçait dans un vague inquiétant, comme le brouillard où quelque ennemi vient de disparaître. « Pourquoi cet accablement ? se demandait-il. Ma vie est supportable, j’ai un chez moi, je travaille. » Et toutes sortes de figures surgirent autour de lui, figures d’anciens compagnons ou d’amis actuels, les uns précocement mariés, chargés déjà du souci d’une famille, d’autres tristement désœuvrés par la crise industrielle, par les grèves, et traînant leur lourd ennui de coin de rue en coin de rue ; un autre, son camarade de plusieurs hivers au cours professionnel de dessin, et qu’il avait visité à l’hôpital, souffrant cruellement d’un mal grave à la main… Avec lequel d’entre eux aurait-il échangé son sort ?

Mais sa nature n’était pas de celles qui trouvent consolation dans le malheur d’autrui. Au contraire, une tristesse plus noire l’enveloppa. Il pensa à sa mère, morte si jeune, belle vie si tendre, vite fauchée. Et son père, n’était-il pas un arbre sec dont le tronc mort survivait à la sève, au feuillage, à tout ce qui rend l’arbre heureux d’occuper le sol ? Il aurait pu devenir un artiste, cet humble maître de dessin au dos courbé, mais le fardeau de l’existence l’avait toujours retenu dans les bas sentiers… Ainsi donc, si l’on n’était pas tranché dans sa fleur, c’était pour être impitoyablement mutilé, pour être rabaissé platement et éteint dans tous ses enthousiasmes ?…

Tous les jeunes cœurs ardents savent que la passion de vivre a d’étonnants extrêmes et qu’elle les jette parfois, las de chercher une vie pleine, dans le désir de la mort. Antoine laissa tomber sa tête sur ses bras. N’eût-il pas mieux valu pour lui d’être mort tout petit, au milieu de ce grand tourbillonnement d’eau dont il avait encore l’horrible bruit dans les oreilles, et que l’autre enfant eût vécu à sa place ? Depuis qu’il savait, mille fois ses pensées avaient erré autour de cette tragique scène dont sa mémoire gardait quelques détails.

Il se souvenait de l’instant où lui et l’autre petit qui portait un grand chapeau blanc étaient entrés dans ce bateau défendu qui les tentait. L’autre enfant, le petit garçon de la dame en noir qui séjournait dans la même pension qu’eux, avait dit : « Allons sur l’eau. » Et ils étaient allés sur l’eau. Il se souvenait d’avoir vu cette eau bleue s’élargir immensément autour d’eux, comme si elle montait et leur cachait le bord. Alors il avait eu peur, l’autre enfant aussi. Il s’était jeté les bras en avant comme pour s’accrocher à ce rivage qui s’en allait, et le petit au grand chapeau, à genoux sur le banc, avait comme lui agité ses bras, la moitié du corps en dehors du bateau… Quelque chose avait tourné sous leurs pieds, un grand bouillonnement avait rempli sa tête… Il avait fait : « Papa ! » mais ce bouillonnement lui était entré dans la bouche…

Et il lui semblait que l’instant d’après, comme dans les rêves, son père s’était marié avec la dame en noir…

La triste confession que neuf ans plus tard, comme il entrait dans sa quinzième année, il avait dû entendre, reliait ces lambeaux de souvenirs. Était-il donc bien indispensable que son père la lui eut fait subir, cette confession ? qu’il se la fût imposée à lui-même, pauvre père qui s’imaginait n’avoir jamais assez expié ?…

— Antoine, c’est bien toi, n’est-ce pas ? demanda une voix dans l’ombre. Je pensais que tu ne serais pas allé très loin… Ta mère t’envoie la clef, afin que tu puisses rentrer quand tu voudras. Nous allons dormir ; la bonne est déjà couchée.

Antoine savait fort bien que cette clef ne lui était point envoyée par sa belle-mère ; il y avait là une de ces petites fictions puériles dans lesquelles son père se complaisait, pour rendre les rapports moins tendus, pour conserver à Antoine quelque illusion de liberté… Non, la tyrannie de Mme Jaquier n’avait pas de ces indulgences ; en ce qui concernait la clef spécialement, Antoine, à vingt-deux ans, se voyait tenu dans une dépendance qu’il trouvait horriblement humiliante et qu’il n’eût jamais osé avouer à ses amis.

— À quoi penses-tu, Antoine, tout seul dans ce champ ? poursuivit le père. Est-ce à nos joyeuses voisines ?

— Je les avais oubliées, répondit-il, se levant et prenant le bras de son père.

DEUXIÈME PARTIE

I

Mais elles ne se laissaient point si facilement oublier, les jeunes demoiselles Beausire. Bruyantes et démonstratives, dès six heures elles remplissaient la cour et le jardin de leur activité matinale, se criant leurs confidences d’un bout à l’autre de la maison. Impossible pour Antoine Jaquier, à moins de s’enfuir en se bouchant les oreilles, d’ignorer que Mlle Valentine avait sa chaussure percée, car cette jeune personne le proclamait elle-même du haut du balcon à sa sœur Fanchonne qui fourrageait dans le jardin. Tenant en l’air le petit soulier qu’elle cirait, Mlle Valentine indiquait du doigt sous la semelle la place endommagée.

— Ce sont les pierres de ce malheureux chemin, car mon soulier était parfaitement bon hier matin. Maintenant, s’il pleut, j’aurai les pieds comme dans une cuvette.

— Il ne pleuvra pas aujourd’hui, dit Fanchonne d’un ton consolant. Mais je te l’ai prédit quand tu as acheté cette paire, Bricotte ; cinq francs quatre-vingt-quinze, c’était trop bon marché.

— Bah ! en les cirant bien, ils auront encore bonne tournure, cria Valentine, qui se remit à frotter, réglant les mouvements de sa brosse sur la mesure d’une chanson qu’elle fredonnait.

Nul mystère dans les arrangements domestiques de la famille Beausire. Tout se passait en plein air, avec des dialogues, des commentaires, des discussions très animées entre mère et filles. La cafetière et le pot à lait et les tasses du déjeuner se promenaient dans le jardin avec ces demoiselles qui prenaient leur repas « sur le pouce » sans que la table fût mise nulle part. Fanchonne qui faisait l’échanson déclara bientôt qu’elle était fatiguée de porter la cafetière.

— Assieds-la donc, suggéra Miki, agréablement installée elle-même sur un pliant dans l’angle de la haie.

Ce qui fut fait, et Juliette arrivant en cette minute faillit tomber sur la cafetière « assise » au milieu de l’allée. Juliette était affairée comme une petite maman qui expédie ses enfants à l’école.

— Allons, Fanchonne ! allons, Miki ! dépêchez-vous ! À quoi songez-vous donc, flâneuses, quand vous avez presque un quart d’heure de marche à faire ! Ton bureau n’est plus au coin de la rue, Fanchonne. Et Valentine n’en finit pas de cirer ses souliers. Jette-moi ce soulier avec la brosse, que j’y donne le dernier coup. Et viens déjeuner, Bricotte, lestement !

Le soulier descendit du balcon par la voie aérienne, et Bricotte fit mine de le suivre, levant les bras comme une belle désespérée, tandis que Miki dans son coin, qui voulait encore du café, exécutait des passes magnétiques pour attirer à elle la cafetière.

— Sera-t-on heureux de vous voir les talons ! disait Juliette. Non, Miki, il n’y a plus de lait. J’en ai mis de côté pour les vieux cousins, et il en reste juste de quoi blanchir le café de Valentine.

— Maman ! voici maman ! crièrent-elles toutes en chœur.

Leur blonde mère, en matinée de percale à fleurs roses, à grand volant déchiqueté, paraissait à la fenêtre et leur souriait de son sourire largement maternel qui semblait déborder sur toute la création.

— Tu as bien dormi, maman ?

— Admirablement. Mais vous, pauvres petites, dans vos lits bâclés à la hâte ?… et nous savons ce que dit le proverbe : « Comme on fait son lit, on le mange. »

Un cri de protestation unanime monta du jardin.

— Bon, encore un que j’estropie, sans doute ? Peu importe d’ailleurs, l’intention était bonne.

— Je remarque, fit Valentine, avalant très vite sa dernière bouchée de pain, je remarque que maman s’est parée sans façon de ma matinée neuve.

— Qui me va comme un gant. Fanchonne a porté la mienne toute cette dernière quinzaine, ce qui fait que ce matin je n’avais rien de propre à mettre. Or je tiens à faire honneur à notre nouveau logis. Vous voilà prêtes ? Au revoir, mes chères filles. Soyez sages, admirez la nature, et, Fanchonne, rapporte-nous à midi une livre de jambon. Coupé très mince, tu entends. Le jardin est rempli de laitues ; nous aurons pour le dîner des laitues et du jambon. C’est un vrai conte de fées qu’un jardin où notre dîner pousse tout seul.

— Le jambon n’y pousse pas, fit observer Juliette de son petit ton froid de femme pratique. Maman, le jambon n’est pas économique du tout.

— Mais puisque les légumes ne nous coûtent rien ! Ne fais pas attention à ta sœur, Fanchonne ; j’ai tenu ménage longtemps avant elle. D’ailleurs, comme dit la devise inscrite sur les livrets de caisse d’épargne : « Ce qu’on met de côté ne profite à personne. »

— Oh ! maman ! s’écria Juliette d’un ton indigné, il y a au contraire : « L’économie produit l’aisance. »

— Tu crois ? au fait, tu dois le savoir, car tu es la seule personne de la famille qui ait jamais possédé un livret de caisse d’épargne. Et à quoi te sert-il, puisqu’il est égaré ?

— Ne parlons pas de cela, fit Juliette qui se rembrunit, j’en serais de mauvaise humeur toute la journée.

À l’instant même du départ, une vive contestation s’éleva entre Fanchonne qui ne voulait point dire où elle avait laissé sa tasse, et Juliette qui essayait de rassembler la vaisselle du déjeuner. Fanchonne, suivant sa coutume, s’étouffait de rire et ne prononçait que des sons inarticulés.

— Je ne sais pas, cherche un peu… Quelle ennuyeuse tante Miche tu fais ! Pour une tasse de plus ou de moins !

— Fanchonne a déjeuné près de la haie, dit Bricotte ; elle cherchait des groseilles tout en buvant son café.

— Autre sottise ! s’écria Juliette très fâchée. Des groseilles abominablement vertes ! Si on les laissait mûrir, nous en aurions pour les confitures. Près de la haie, dis-tu, Valentine ? En effet, voici la tasse de cette sans-souci, au beau milieu des branches. Quand toute notre vaisselle aura disparu, vous pourrez déjeuner dans le creux de votre main, mes belles demoiselles !

Là-dessus on se fit des adieux comme pour un long voyage. Mme Beausire était descendue afin d’embrasser ses filles et de leur renouveler ses recommandations concernant le jambon et la nature. Fanchonne fut exhortée par toute la famille à devenir sérieuse et convenable ; on courut encore de-ci et de-là pour retrouver un cahier de romances que Valentine avait promis à l’une de ses élèves. Finalement on se quitta ; la maman agita son mouchoir par-dessus la haie quand les trois robes claires et les trois parasols bleus disparurent derrière les frênes.

Et pendant tout ce temps Antoine Jaquier, bourrelé par la conscience de son indiscrétion, était resté néanmoins à sa place ordinaire, au fond du petit jardin où il avait coutume de passer une heure à paraître lire, avant le déjeuner. Une fascination le retenait ; il aurait voulu saisir chaque phrase qui se prononçait chez ses étonnantes voisines ; il aurait voulu rire à haute voix avec elles, savoir à fond ce que leurs dialogues ne faisaient qu’indiquer, questionner Juliette sur ce livret dont le souvenir la mettait de mauvaise humeur. Il eût souhaité être des leurs, tout simplement, et pouvoir aussi fourrer sa tasse dans la haie, comme cette sotte de Fanchonne qui riait à si grande bouche. Quelle délicieuse facilité de vivre dans ce jardin mal soigné, parmi les laitues et les groseilles vertes !… Ces laitues et ces groseilles l’enchantaient. Il était ravi de connaître le menu du dîner de ses voisines, bien qu’en même temps il rougît de le connaître. « Après tout, pensait-il, elles me voyaient parfaitement et n’avaient qu’à baisser le ton de leur conversation. Je ne vais pas m’exiler de mon coin de jardin parce qu’il leur plaît de discuter en plein air toutes leurs affaires de ménage. »

Son jardin à lui, bien ratissé et fleuri, était plein de pénibles impressions tendues en travers des petits chemins comme des toiles d’araignée.

Antoine se leva et, par des détours nonchalants et distraits, s’approcha de la haie. Juliette, dans sa petite robe du matin en cotonnade brune et blanche, était agenouillée au milieu d’un carreau ; elle coupait des laitues qu’elle jetait à mesure dans une grande corbeille d’osier blanc.

— Mademoiselle, fit-il écartant les branches, vous saviez bien que tout à l’heure j’étais là, n’est-ce pas ? Autrement j’aurais été horriblement indiscret.

— Oui, je le savais, dit-elle. Nous le savions. Nous sommes ainsi…

— Parce que, reprit-il, si jamais vous aviez des secrets à vous dire…

— Oh ! nous n’en avons pas ; pour moi j’y ai renoncé, fit-elle, tournant vers lui ses yeux clairs qu’une ombre troubla tout à coup.

Il eut un remords subit et comme la divination d’une sensibilité qu’il avait froissée de sa lourde main maladroite.

— J’aurais dû m’en aller et vous laisser le champ libre, n’est-ce pas ? Mais votre gaîté était si bonne à entendre ! Notre maison à nous est un peu morte. Tout y est régulier, tiré à quatre épingles. Nous rions rarement ; nous sommes extrêmement tranquilles et convenables.

— Ah ! comme cela m’irait ! fit Juliette en s’arrêtant dans son travail, une main posée sur le rebord de sa corbeille.

— Vous ne ressemblez donc pas à vos sœurs ? c’est si joli pourtant d’être gaie ! dit-il d’un ton de regret.

Elle allait répliquer, mais se ravisant elle détourna la tête et se remit à faucher les laitues de droite et de gauche.

— Je voudrais bien savoir comment ce champ de laitues a poussé ? reprit-elle au bout d’une minute, voyant qu’Antoine restait là, encadré dans la haie.

— Nous avions avant vous pour locataire un vieux bonhomme qui plantait, plantait et ne cueillait jamais rien. Vous voyez que dans ce coin à gauche il a mis des pommes de terre ; à droite des raves, je crois.

— Mais ne viendra-t-il pas faire sa récolte ? demanda Juliette d’un petit air soucieux.

— Il est parti pour l’Amérique.

— Que c’est aimable à lui ! exclama-t-elle en riant. Comme cela, nous héritons de ses pommes de terre. Ma sœur Fanny les laissera mûrir ; ça ne se mange pas vert comme les groseilles.

Elle promena sur la petite plantation un regard tendre et ravi.

— Est-il trop tard pour semer des haricots ?… Je n’entends rien au jardinage, fit-elle un peu confuse, voyant qu’Antoine réprimait un sourire. Mais je peux toujours sarcler et arroser et demander conseil à de plus savants. Figurez-vous à l’automne, ce plaisir de déterrer mes pommes de terre, mes raves et d’en faire une provision… Oh ! j’aime les provisions !

— Vous êtes une fourmi, dit Antoine.

— C’est bien cela, fit-elle, secouant la tête d’un air triste. Je suis une fourmi très contrariée dans ses goûts.

Puis au bout d’une minute, elle ajouta :

— C’est ennuyeux pour ma famille que je sois faite ainsi.

Chacun n’eût pas apprécié le sentiment délicat qui lui dictait cette petite phrase, mais Antoine comprit. Il connaissait ces infinies nuances de scrupule, cette crainte de se montrer injuste envers des natures dissemblables qu’aucune sympathie ne nous aide à pénétrer. Il fut touché et se dit que cette petite Juliette, moins gaie et moins amusante que ses sœurs, était attachante cependant, et que sa passion pour les légumes était fort drôle.

En cet instant, un volet brusquement ouvert claqua contre la muraille de la maison Jaquier ; ce bruit les fit tressaillir tous deux.

— Antoine ! Antoine ! appela la voix dolente de Mme Jaquier, nous t’attendons, le déjeuner est sur la table.

— Très bien, je monte, répondit-il sans tourner la tête.

Et pour affirmer son indépendance, il continua à causer.

— J’ai tout juste le temps d’être prêt pour ma leçon, fit-il tirant sa montre, mais sans se hâter néanmoins.

— Vous remplacez votre père ? demanda Juliette.

— Oui, le matin, dans les classes du degré inférieur. Mon père parle aussi de me laisser les leçons du soir qui le fatiguent beaucoup.

— J’ai été son élève à l’école primaire. J’ai passé à l’écouter, fit-elle en s’animant tout à coup, des heures que je n’oublierai pas. Je n’avais aucun talent, mes dessins étaient des horreurs, mais quand votre père nous parlait des belles lignes, j’étais transportée.

— Vraiment ! fit Antoine intéressé. Vous avez donc un coin artiste dans votre nature ? Si je pouvais croire que parmi ces petites bûches de douze ans qui sont mes élèves, il y en ait que les belles lignes transportent…

— Antoine ! appela de nouveau Mme Jaquier d’un ton plaintif, avançant dans l’embrasure son bonnet de linon tuyauté, Antoine, nous avons des œufs à la coque… toi qui les aimes tant !

— J’oublie ma besogne, moi aussi, fit Juliette revenant à ses laitues.

____________

 

Mme Jaquier, tout indolente qu’elle fût, n’était point sans curiosité. Ses voisines l’intriguaient. Pauvres évidemment, car elles faisaient tout leur ménage, à ce qu’on pouvait en voir ; assez bien mises pourtant, musiciennes – sur la guitare à la vérité, et la guitare n’était pas classée très haut dans l’estime de Mme Jaquier, – très bruyantes et très folles, mais Antoine semblait les trouver de bonne compagnie…

À onze heures précises, Mme Jaquier en chapeau de dentelle, gantée et son parasol à la main, traversait la cour et entrait chez ses nouvelles locataires. Elle avait surmonté ses scrupules relatifs à l’étiquette ; ce qui la troublait un peu, c’était la crainte d’être blâmée par Antoine. « Car il n’approuve rien de ce que je fais, se disait-elle. C’est un parti pris. À l’entendre, on pourrait croire que je n’ai aucun tact. »

Presque sur le seuil, dans le petit couloir frais et sombre, Juliette qui sortait faillit heurter la visiteuse.

— Ah ! madame, pardon ! Où vous ferai-je entrer ? toutes nos chambres sont encore dans le sens-dessus-dessous du déménagement.

— Par ici, Juliette, par ici ! cria Mme Beausire du haut de l’escalier. Fais monter madame au salon, nous aurons bien une chaise à lui offrir.

— Ma visite vous paraît peut-être prématurée, fit Mme Jaquier avec élégance, s’arrêtant au milieu des marches. Mais comme femme de votre propriétaire, – il est superflu que je me présente, n’est-ce pas ? – je tenais à m’assurer que votre installation s’est effectuée le plus agréablement possible. À vrai dire, en vous voyant arriver si tard, je n’étais pas sans inquiétude.

— Nous avons dormi en camp volant, mais nous ne sommes pas difficiles, par bonheur, dit Juliette qui ouvrit la porte de la chambre du balcon, puis s’esquiva, laissant sa mère et la visiteuse en tête à tête.

— C’est vraiment de votre part une attention aimable, madame, commença Mme Beausire tout épanouie. Il n’est rien comme les relations de bon voisinage, et je puis dire que sous ce rapport j’ai été extraordinairement favorisée toute ma vie. J’ai eu des épreuves très grandes, un mari léger, très léger ; j’ai perdu mon petit garçon, un enfant magnifique. Mais j’ai toujours trouvé des voisins charmants. Votre fils par exemple, M. Antoine, s’est comporté hier à notre égard d’une façon que je ne craindrai pas d’appeler chevaleresque, oui, vraiment chevaleresque. Mais asseyez-vous donc, madame… sur le canapé, je vous prie.

Écartant les chaises, les jardinières, étagères, guéridons, qui barraient le passage, elle fraya un petit chemin jusqu’au canapé, où elle s’assit elle-même à côté de sa visiteuse.

— Je vous dérange peut-être, commença celle-ci, promenant ses yeux sur le chaos environnant.

— Pas du tout, je vous assure, fit Mme Beausire sans la moindre ironie. Ce qui ne se fait pas aujourd’hui se fera demain. Juliette veille au dîner, c’est l’essentiel. Du reste, le dîner chez nous n’est pas à trois étages, comme bien vous pensez. Nous vivons très frugalement. Songez donc : une veuve et quatre pauvres filles ! C’est pour nous aider à nouer les deux bouts que les deux vieux cousins se sont mis en ménage avec moi. Et alors nous avons cherché un appartement à la campagne pour être logés moins cher. Celui-ci nous convient à merveille ; mes filles respireront le bon air des champs sans être pour cela trop éloignées de leur travail.

— Ces demoiselles ont des emplois ? demanda Mme Jaquier, désireuse de savoir à quoi s’en tenir sur les ressources de la famille Beausire.

— Valentine donne des leçons de guitare et de chant. Précaire, madame, très précaire ! À chaque instant une élève a mal à la gorge, ou s’absente, et c’est un cachet de moins pour ma pauvre Bricotte. Si vous pouviez la recommander ?… Dans ses heures libres, elle assortit des timbres-poste pour le patron de Fanchonne et de Marie, M. Pierrotti. Vous savez qu’il fait un grand commerce de vieux timbres, et il occupe mes pauvres petites à raison de soixante francs par mois. Trouvez-vous que pour ce prix-là on ait le droit de se montrer exigeant ? Eh ! bien, madame, il l’est, exigeant ! Il est même féroce sur la ponctualité. Pour cinq minutes de retard il fait une scène ; aussi suis-je dans des transes chaque matin, et vous avez pu entendre Juliette bousculer ses sœurs pendant leur déjeuner, les pressant de partir. Nous étions sur des épines, car nous ne savions pas l’heure exacte. Figurez-vous que ma pendule, – un bijou de pendule en albâtre avec des médaillons peints, – est restée chez le rhabilleur où nous l’avons mise parce qu’elle frappait une cinquantaine de coups tous les quarts d’heure. Autant dire qu’elle sonnait tout le temps, et ça nous ennuyait, surtout la nuit. Quant à ma montre, que je prête à Valentine à cause de ses leçons, elle est sujette à s’arrêter. Les vieux cousins ont bien une montre qui marche comme le soleil, mais ils la gardent dans leur chambre, et à sept heures du matin il dorment encore.

— Vous devez vous trouver souvent dans l’embarras, dit Mme Jaquier assez froidement.

— Oh ! dans des embarras extrêmes ! Vous vous mettez à notre place, je le vois… Car enfin, vous êtes mère, dit Mme Beausire s’attendrissant, et si vous n’aviez qu’une folle de pendule qui sonne tout le temps et une vieille montre détraquée pour expédier vos filles à sept heures précises chez un patron barbare, vous souffririez comme moi. Vous n’avez jamais eu de fille, madame ?

— Non ; j’avais un petit garçon que j’ai perdu il y a bien des années, dans les plus tristes circonstances, répondit Mme Jaquier dont la voix se mouilla.

Antoine ne croyait plus à la sincérité de cette émotion trop exploitée, mais Antoine était souvent injuste envers sa belle-mère. Il ne savait pas qu’une femme peut à la fois éprouver un chagrin très réel et en tirer habilement parti. Mme Beausire, toute sympathie et cordialité, saisit les deux mains de sa visiteuse.

 

— Ah ! pauvre mère, pauvre mère ! Je sais ce que c’est ; j’ai perdu mon petit Francis qui était tout mon trésor. Mais votre fils aîné vous reste, un jeune homme bien distingué et qui vous ressemble extraordinairement… les yeux surtout… et la bouche… Pour la bouche, la ressemblance est frappante, fit Mme Beausire se reculant un peu et considérant sa propriétaire comme elle eût fait d’un tableau.

— Vous dites cela pour me faire plaisir, soupira Mme Jaquier avec mélancolie. Antoine n’est pas mon fils, il est celui de mon mari. Mais je l’ai élevé comme mon propre enfant.

— Et c’est pourquoi la ressemblance y est, s’écria Mme Beausire nullement déconcertée. En élevant un enfant, voyez-vous, vous le façonnez à votre image ; il prend votre expression, vos manières.

— Oh ! point du tout !… J’en aurais long à dire sur les déceptions d’une belle-mère, fit Mme Jaquier hochant la tête. Ce matin encore je lui avais cuit deux œufs à la coque – une minute et demie, comme il les aime, – il les a laissés dans la serviette, prétendant qu’il n’avait pas le temps de les manger.

— Quant à nous, fit Mme Beausire en riant, il est heureux que nous n’ayons pas d’idées trop arrêtées sur le nombre de minutes… Mais je vois que nous sympathisons admirablement. Tous les sentiments d’une mère, vous les comprenez, et je suis sûre que vous nous prêterez une pendule avec le plus grand plaisir.

— Une pendule ! répéta Mme Jaquier, à qui ce tour inattendu de la conversation coupa le souffle.

— N’importe quelle petite machine à marquer l’heure. Vous en avez des quantités dans votre maison, j’en suis certaine, car toute femme sage aime les pendules, disait un de mes oncles. Il est vrai qu’il en était marchand. Puis-je vous envoyer Juliette ?

— Juliette ? répéta de nouveau Mme Jaquier qui n’avait pas encore recouvré ses sens. Juliette ? pour quoi faire ?

— Pour ne pas déranger votre bonne. Je ne voudrais aucunement être une voisine ennuyeuse. C’est ce que je répète sans cesse à mes filles : « Soyez discrètes à l’égard des voisins. » Mais j’entends monter l’escalier. Veuillez m’excuser une seconde.

Entr’ouvrant la porte, Mme Beausire appela :

— Juliette, Juliette ! laisse un peu ta besogne et viens causer avec nous. Imagine, poursuivit-elle en l’entraînant par la main, imagine que madame veut bien nous prêter une pendule. On n’est pas plus obligeant !

Juliette devint très rouge et tourna involontairement les yeux vers Mme Jaquier. Celle-ci paraissait fort mal à l’aise.

— J’en parlerai à mon mari, fit-elle en se levant. Je ne crois pas…

— Qu’il s’y oppose ? oh ! non, car il semble la bonté même. Et songez quel service vous nous rendez ! Je compte bien d’ailleurs que le rhabilleur me renverra ma pendule dans une huitaine… Vraiment, madame, je ne sais comment vous remercier. Aimez-vous la musique ? Mes filles seraient heureuses de vous en faire ; elles chantent très agréablement. Quand vous aurez une soirée à nous donner, nous ferons de notre mieux pour vous distraire.

— Je me contente d’une vie fort tranquille, répondit Mme Jaquier avec toute la raideur dont sa flasque nature était capable.

— Mais vous devez aimer la musique. Il y a des signes auxquels je ne me trompe pas, voyez-vous. À première vue je dis : cette personne a de l’âme, elle aime la musique.

Mme Jaquier, secrètement flattée dans un de ses faibles, concéda qu’en effet, dans sa jeunesse, elle avait aimé les romances à la folie.

— Nous en chantions de si jolies ! La Lutte des fleurs par exemple, et Pauvre enfant de Bohême. Imaginez qu’Antoine les trouve sottes !

— Est-ce possible ? Je lui aurais cru de l’âme, à lui aussi.

Mais Mme Jaquier secoua la tête d’un air douloureux.

— Mes filles les savent toutes, avec accompagnement de guitare. La guitare est ce qu’il faut à ces charmantes vieilleries que le piano aplatit. N’êtes-vous pas de mon avis, madame ?… Quel bonheur d’avoir pour voisine une personne d’âme et de goût, s’écria Mme Beausire toute rayonnante. Nous passerons ensemble des moments délicieux !… Mille et mille remerciements pour la pendule !

II

À peine Mme Jaquier, qui avait recouvré sa condescendance affable, eut-elle été reconduite, que Juliette se tourna vers sa mère, lui mit ses deux mains sur les épaules et la regarda en plein dans les yeux, sans rien dire.

— Eh ! bien, ma chère, eh ! bien ?

Mire dans mes yeux tes jolis yeux bleus,

comme dit la chanson. Seulement nous avons autre chose à faire.

Elle cherchait à se dégager, évidemment prise d’un petit malaise, mais Juliette la retint.

— Maman, maman ! tu as déjà oublié ta promesse ?

— Quelle promesse ? quand l’ai-je faite ?

— Le 19 courant, autrement dit avant-hier… Ah ! maman, tu me feras donc des chagrins toute ma vie !… Non, vois-tu, travailler d’une aube à l’autre, et vous prêcher toutes et n’avoir jamais d’argent, tout cela ne serait rien si nous gardions un peu de dignité !

Elle chercha des yeux une chaise sur laquelle on pût s’asseoir pour pleurer à l’aise, mais toutes les chaises étaient encombrées. Alors elle prit le parti de s’asseoir par terre et appuya sa tête contre le pied d’une vieille table à jeu.

— Tu m’avais promis de ne plus emprunter, fit-elle, le visage couvert de ses deux mains.

— Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas, dit sa mère d’un ton suppliant.

— Je ne pleure pas, s’écria-elle avec véhémence, écartant ses mains. J’ai chaud de honte, je n’ai pas de larmes pour le moment. Hier soir, si je ne t’avais retenue, tu empruntais des lampes ; aujourd’hui c’est une pendule… Quand ce sera de l’argent, je n’aurai plus qu’à m’enfuir, car cela me donne la fièvre, vois-tu, cela me fait mourir de honte !

— Je t’assure, fit sa mère s’agenouillant à côté d’elle et lui passant son bras autour du cou, je t’assure que j’ai à peine dit un mot de cette pendule. Mme Jaquier me l’a… presque offerte.

Juliette se mit à rire avec amertume.

— Je connais cela, fit-elle. Oh ! tu es unique, maman, tu es unique !

Et pour le coup elle sanglota.

— Et toi, tu es parfaitement déraisonnable, dit sa mère en se relevant. Cette pendule changerait d’air pendant huit ou quinze jours, quel mal veux-tu que ça lui fasse ? tu es soigneuse, tu la remonteras toi-même. Ils en ont cinq ou six dans leur maison, on les entend du jardin. À quoi ça peut-il servir d’avoir six pendules ? J’aimerais autant avoir six parapluies !…

— Et tu n’en as pas même un, pauvre mère, fit Juliette se dressant d’un bond pour l’embrasser.

— Miki en avait besoin plus que moi. Écoute, Juliette, cela me brise le cœur de te voir pleurer… Je te promets qu’à l’avenir…

— Oh ! ne promets rien, maman ! s’écria-t-elle.

Puis, ayant regardé sa mère avec un petit hochement de tête, elle s’en fut à la cuisine dresser son plat de laitues.

Mme Jaquier rentra chez elle dans un état d’esprit fort complexe. Une légère excitation secouait sa nature gélatineuse et la faisait presque vibrer ; son opinion sur la famille Beausire restait en suspens ; un va-et-vient d’impressions contraires traversait son jugement, qui à l’ordinaire se fixait très vite dans une sentence défavorable. Les égards qu’on lui avait témoignés, hommage volontaire, la faisaient incliner vers la bienveillance, mais une chose la troublait : cette extraordinaire simplicité de Mme Beausire n’était-elle point un masque diplomatique destiné à frapper d’étonnement et de stupidité une personne qui sans cela fût restée prudemment sur ses gardes ? La méfiance décidément l’emportait dans les impressions de Mme Jaquier, et à la méfiance s’ajouta bientôt un peu de mauvaise humeur, avec la satisfaction néanmoins d’avoir eu son âme musicale devinée du premier coup d’œil.

Mais quel conflit mental, quelle inquiétude dans la perspective d’un tel voisinage, et quels efforts d’imagination il faudrait faire tout à l’heure pour trouver un prétexte à refuser cette pendule !

Mme Jaquier en avait déjà mal à la tête quand elle vint s’asseoir à table entre son mari et son fils, se passant sur les tempes un mouchoir imbibé d’eau de Cologne. Antoine détestait ce parfum qui ne lui rappelait que des scènes désagréables, des batailles intimes où toujours il avait été vaincu, et finalement obligé de présenter lui-même à sa belle-mère en larmes le flacon d’eau de Cologne.

— Tu as ta migraine ? demanda M. Jaquier avec sollicitude.

— Ce n’est pas la migraine précisément… Si je dis ce que j’ai, mon grand fils me grondera, fit-elle de ce ton de pensionnaire timide qui exaspérait Antoine, comme toutes les petites affectations de sa belle-mère.

Mais il ne répondit rien à cette invite, et Mme Jaquier poursuivit :

— J’ai fait visite à nos voisines.

— Déjà ! exclama Antoine.

— N’es-tu pas d’avis qu’on ne saurait être trop prévenant ?

M. Jaquier se hâta d’intervenir.

— Comment as-tu trouvé ces dames ? te plaisent-elles ?

— Elles sont fort extraordinaires, répondit sa femme languissamment. Aimables, accueillantes, on ne saurait le nier, mais d’une naïveté ou d’un sans-gêne renversants ! Imagine qu’après cinq minutes de conversation elles m’empruntaient une pendule !

— Elles au pluriel ? demanda Antoine froidement.

— Il faudra bientôt que j’épèle les mots pour te satisfaire. Elles au pluriel ou au singulier, qu’importe ?

— Il importe beaucoup. Mlle Juliette me semble incapable d’une indiscrétion.

— Ce qui revient à dire que sa mère t’en semble capable, fit Mme Jaquier avec un petit éclat de rire.

— Oui, comme un enfant peut l’être. Un enfant demande avec simplicité ce qui lui manque, et je me représente fort aisément Mme Beausire empruntant une pendule.

— Une pendule ! répéta M. Jaquier encore sous le premier coup de son étonnement, car son esprit se mouvait avec lassitude et lenteur. En avons-nous une à leur prêter, Zéline ?

Antoine chérissait cette débonnaireté de son père, cette bonté qu’un peu plus d’énergie eût fait active et généreuse.

— Mais comment ces pauvres dames se trouvent-elles dans la nécessité d’un tel emprunt ? poursuivit M. Jaquier avec quelque intérêt.

— Leur pendule, – elles n’en possèdent qu’une, paraît-il, – est à rhabiller, et la montre de la mère bat la campagne.

Mme Jaquier dit cela avec une nuance de dédain qui acheva d’agacer Antoine.

— Je prierai ces dames de bien vouloir se servir de ma petite pendule ronde à réveil dont je n’ai nul besoin, dit-il. Je la leur porterai aussitôt après le dîner.

— Inutile de te déranger, mon cher. Mme Juliette passera elle-même, c’est convenu, fit Mme Jaquier presque méchamment.

Il était rare qu’elle sortit à ce point de sa placidité, mais l’hostilité froide d’Antoine la jetait hors des gonds. Cette petite pendule « dont il n’avait nul besoin, » elle la lui avait donnée elle-même à sa dernière fête.

— Antoine me fera mourir de chagrin ! s’écria-t-elle quand il fut sorti. Moi qui ai tant de sensibilité !

Et elle alla mettre sa tête sur l’épaule de son mari, comme une enfant qui veut qu’on la console.

— Il s’est montré cassant, c’est vrai, mais tu lui pardonneras, ma pauvre amie. Ses leçons du matin l’avaient agacé sans doute.

— Est-ce ma faute à moi ? gémit-elle.

Et son mari fut assez bon pour répondre à cet argument de petite fille :

— Non, ce n’est pas ta faute, assurément. Ce n’est la faute de personne. Antoine n’est peut-être pas fait pour l’enseignement ; il a l’humeur trop inégale et passionnée. J’étais comme lui à son âge.

Antoine traversait la cour, portant sous son bras la jolie petite machine nickelée, brillante, qu’il eût voulu être libre d’offrir en cadeau de bonne amitié à Mme Beausire. Tout à coup, derrière les peupliers de la fontaine, il aperçut Juliette dans sa robe de la veille à guirlandes vertes et blanches, et à l’instant même, voyant un air confus et malheureux se répandre sur son visage, il sut que le elles au pluriel de sa belle-mère était parfaitement injuste. Il ne trouva rien à dire, souleva seulement son chapeau et se dirigeait vers le seuil quand elle lui fit un signe.

Sur un cordeau tendu de la fontaine au tronc de l’arbre, elle étendait une nappe de gros fil toute mouillée ; le cousin Ananias, en dînant, avait renversé son verre de vin, et elle venait de laver la tache en la frottant avec une poignée de sel. Il n’y avait qu’elle dans la maison pour ces menus soins. Elle tourna la tête vers Antoine, tandis que, les deux bras levés, elle étirait la toile et en effaçait les froncillements.

— Pour nous ? demanda-t-elle, étendant son doigt humide vers la petite pendule, mais se gardant d’y loucher.

— Pour votre mère, si elle veut bien s’en servir jusqu’à ce que la sienne soit raccommodée.

— Non, dit Juliette secouant la tête, non.

— Comment, non ?

— Nous sommes une famille extraordinaire, vous avez déjà pu le remarquer, dit-elle s’efforçant de rire. Il vaut mieux ne rien nous prêter, cela nous encouragerait.

Mais son pauvre petit éclat de rire n’alla pas bien loin, ses lèvres tremblèrent et elle se détourna.

— Vous vous faites du chagrin pour peu de chose, dit Antoine du ton d’un grand frère qui sermonne. Vos sœurs sont plus raisonnables ; elles sont plus simples.

— C’est possible. Je voudrais bien leur ressembler, murmura Juliette avec amertume.

— Leur simplicité est rafraîchissante, poursuivit Antoine en s’animant. J’aime beaucoup vos sœurs. J’aime beaucoup votre mère. Elles trouvent tout naturel qu’on leur rende un petit service de voisin, elles ne font pas d’embarras. Leur vie leur est légère, et moi qui ai toujours eu une chape de plomb sur les épaules, je voudrais apprendre d’elles à trouver la vie légère…

Juliette vint s’asseoir au bord du bassin, dans l’attitude qu’elle affectionnait, un bras autour du goulot, appuyant sa joue contre la vieille colonne de pierre grise où pleuvait l’ombre mobile des mille feuilles du peuplier. Ses yeux ressemblaient à l’eau sombre et transparente de la fontaine ; sa joue ovale, délicate, semblait trop tendre pour se presser contre un vieux granit sans âme.

— Cela me fait plaisir, dit-elle doucement, d’apprendre que vous aimez beaucoup ma mère. Ordinairement on la blâme, on ne la comprend pas. Moi-même je ne la comprends pas toujours. C’est que je suis si différente ! Elles assurent que j’ai recueilli l’âme d’une vieille tante qui était fort ennuyeuse et tracassière ; c’est pourquoi elles m’appellent tante Miche… Non, je ne trouve pas la vie légère.

— Que vous faudrait-il, voyons ? demanda Antoine, s’asseyant sur l’autre bord du bassin dont l’eau les séparait à peine, car leurs deux images s’y rencontraient parmi les frissons dansants du feuillage et de la lumière.

L’heure de la sieste, si lourde dans la torpeur de sa maison où l’on osait à peine marcher, lui semblait charmante dans cette fraîcheur verte, et la robe à guirlandes vertes et blanches, et le vert de la baie au fond, étaient tout ce que ses yeux pouvaient désirer en ce jour d’été.

— Ce qu’il me faudrait ? dit Juliette, les regards perdus dans le feuillage au-dessus d’elle. Bien des choses… que vous avez, et vous n’êtes pas content !

— Il est vrai. Moi aussi, je soupire après des choses que je n’aurai jamais, dit Antoine.

— Et alors, reprit Juliette, on essaie de modeler ce qu’on a sur ce qu’on désire, mais c’est comme si l’on voulait mouler de l’eau dans ses mains.

— Oui, et l’on se lasse finalement.

— Et l’on accepte.

— Ah ! jamais ! fit-il avec passion. Accepter cette vie sans liberté, cette vie de vieillard ou d’incurable !

Elle ne comprit point ce qu’il voulait dire ; elle pensait à sa vie à elle, vie sans dignité, pleine d’humiliations, de compromis sordides, pleine de fausses apparences. Oh ! n’être jamais sûre du lendemain, lutter sans fin en cachant ses luttes, toujours prêcher inutilement, toujours traîner des dettes…

Ils restaient là songeurs et tristes, sans se regarder. Et par une fente du volet fermé, Mme Beausire, Valentine et Miki fixaient sur eux des yeux pétillants de curiosité.

— Que peuvent-ils bien se dire ? chuchotait la blonde maman, pinçant le bras de Fanchonne qui pouffait de rire et cherchait à voir par-dessus la tête de ses sœurs. Il nous apportait cette petite pendule posée à terre près de la fontaine. Pourvu que Juliette n’aille pas l’en détourner, elle a de si singuliers scrupules !

— Comme ils sont sérieux ! murmura Bricotte. Maintenant il la regarde, il lui fait une question. Impossible, maman, que ce soit la grande question, depuis deux jours à peine qu’ils se connaissent.

— Hum ! fit Mme Beausire, il a causé longtemps avec elle ce matin. Je vous ai toujours dit que Juliette avait du charme. Elle est moins jolie que vous, mais elle a du charme.

III

Tout seul, tenant de ses deux mains derrière le dos un petit album relié en toile grise, Antoine gravissait sous les hêtres un chemin caillouteux qui longeait le bois. D’un bond il enjamba le petit mur écroulé dans la mousse et se trouva sur la lisière ombreuse d’une vaste prairie en pente, récemment fauchée, douce au regard comme un velours ; l’ombre bleue et chaude des hêtres, l’ombre plus froide, plus épaisse des sapins s’y allongeait en grandes taches, et le court gazon ensoleillé brillait entre leurs découpures. Antoine se dirigeait vers sa place ordinaire, un coin herbeux ménagé par la faux entre les noisetiers et les sureaux, au pied d’un vieux sapin dont les racines saillantes formaient des sièges. De là on dominait toute la prairie, tout le large plateau parsemé de petites maisons grises que reliaient entre elles les lacis des chemins ; et la poudreuse blancheur montant d’une vallée qu’on devinait à peine, et les montagnes nonchalamment couchées en longues chaînes boisées, puis toutes bleues, puis s’effaçant dans une cendre de lumière.

Mais Antoine surpris s’arrêtait. Son retrait si bien caché avait été découvert par un autre promeneur solitaire, un jeune homme assis sous le sapin, le dos tourné au chemin montant, la tête légèrement penchée sur sa main.

« Si je ne savais André Humbert à l’hôpital, je croirais que c’est lui, » se dit Antoine.

Et il approcha.

— C’est bien lui… C’est toi ! tu es donc sorti de l’hôpital ?… Et que fais-tu ici ?… Ah ! mon pauvre garçon, mon pauvre ami !

Une émotion de surprise et de pitié l’étrangla, car à sa main tendue André Humbert offrait la main gauche ; rien ne dépassait le bord de la manche droite, sinon la ligne blanche d’un pansement.

— Oui, j’en suis sorti, comme tu vois, et j’y ai laissé ma main. N’en parlons pas trop.

Antoine s’assit et resta silencieux pendant quelques minutes, gauche et embarrassé comme un homme l’est presque toujours en présence d’une infortune sans remède.

— La dernière fois que je t’ai vu, dit-il s’éclaircissant la voix, il n’en était pas question… On te soignait…

— Oui, ils m’ont soigné de leur mieux pendant quatre mois. Mais je souffrais trop, et puis le mal gagnait. On a sacrifié la main pour sauver le bras. Il paraît qu’un bras sans main peut encore être utile… Quelle belle vue on a d’ici ! Tu venais dessiner ?

— Je cherchais un sujet d’aquarelle, non pour l’exécuter aujourd’hui, je n’en aurais pas le temps, mais pour avoir le plaisir d’y penser. Le loisir est toujours ce qui me manque.

Puis, regardant son ami, il eut honte de se plaindre et il se tut.

— Tu donnes beaucoup de leçons ?

— Toutes les leçons bêtes et ennuyeuses, celles où de petites filles dessinent une tasse, une feuille de marronnier… Mon père me cédera le cours professionnel du soir – nous y étions coude à coude, toi et moi, ces derniers hivers, et, tu as pu voir que le dessin décoratif n’est pas mon fort.

— Non, dit André, tu ne t’es jamais extasié sur les délicieuses mièvreries de Habert-Dys. Je voudrais le donner à ta place, ce cours.

— Pourquoi ne le ferais-tu pas ? s’écria Antoine. Tu en es cent fois plus capable que moi.

— Capable ?… et ne pouvoir corriger le lavis d’un élève !

— Tu t’exerceras à tenir le pinceau de la main gauche.

André Humbert prit le petit album qui gisait sur l’herbe, l’ouvrit. Antoine eut le cœur serré à le voir, du bout de sa manche droite, tenir l’album ouvert sur ses genoux, tandis que la main gauche tirait le crayon de sa gaîne. André dessina pendant quelques minutes, et son ami penché sur son épaule le regardait faire.

Ils paraissaient être du même âge, vingt-deux ans environ, et leur taille était la même, mais André plus mince, le cou long, l’apparence frêle, donnait l’illusion d’être plus grand qu’Antoine. Il avait les cheveux bruns, le teint pâle, quelque chose d’émacié dans les lignes de la bouche et du menton ; les lèvres finement dessinées, frémissantes, faisaient penser à un arc tendu. Toute la sensibilité de la physionomie était là, sur cette bouche mobile, douloureuse ; les yeux tristes, mais plutôt observateurs qu’éloquents, sans cesse attirés par le détail des choses, ne trahissaient que l’infinie curiosité de l’artiste.

Tandis qu’Antoine, lui, avait des yeux où passait son âme intempérante, changeants à chaque heure, à peine reconnaissables quand la colère les troublait, limpides et aimables dans les bons jours. Un brusque froncement de sourcils, signe d’une disposition violente, accompagnait toutes ses émotions et rendait son visage sombre parfois comme un nuage d’où va sortir l’éclair. Mais en temps ordinaire, Antoine était un jeune homme correct, l’air distingué, contenu dans ses manières, ne laissant deviner son impatience naturelle que par les mouvements nerveux de ses doigts.

— Tu vois, dit André au bout de quelques minutes, plaçant son dessin de façon à ce que tous deux pussent l’examiner ensemble. L’idée y est, mais l’exécution !… Où est la belle ligne pure, expressive ?… Jamais cette main ne saura tenir le crayon ni le burin. Ni le burin surtout… Oh ! ma main de graveur ! murmura-t-il se détournant à demi.

— Pauvre ami ! s’écria Antoine bouleversé de pitié. Je n’essaie pas de te dire des paroles consolantes, je n’en sais point. C’est affreux !… et c’est insensé ! La vie fait des choses insensées, elle gâche, elle mutile elle-même son meilleur ouvrage…

— Tais-toi, dit André ; tout a un sens.

Il reprit son crayon et ajouta quelques traits au croquis indistinct déjà tracé sur la feuille gris-pâle.

— Cela aussi a un sens, fit-il pour détourner l’entretien. Voici une branche de hêtre jetée au travers de la page ; peut-être, en m’appliquant, pourrai-je lui donner une allure plus gracieuse.

Antoine pensa aux motifs de décoration fantaisiste, fouillis de lianes et de palmes, envolées d’oiseaux étranges, que la main d’André, rapide et ferme, s’amusait à jeter l’hiver précédent sur tous les bouts de papier qu’elle rencontrait. Il n’avait pas besoin de s’appliquer alors, le pauvre garçon !

— Ces lianes, ces végétations exotiques, poursuivit André comme si le même souvenir lui fût venu, c’est encore un genre faux. Faux pour nous, j’entends. Pourquoi ne pas faire de la décoration simple et vraie, et en trouver les éléments dans notre nature à nous, dans les lourdes draperies du sapin, dans le hêtre et le tremble, et les ronces, et le lierre ? Un vol de corbeaux est tout aussi intéressant qu’un vol de grues japonaises, et plus dramatique. Pour le rendu du mouvement aérien, les Japonais sont nos maîtres, c’est vrai, mais nous pourrions étudier, sortir de la convention… Mais ce côté de l’art ne t’intéresse pas. Tu as des impressions générales que tu aimes à rendre par quelque procédé violent. Je n’oublierai pas la stupéfaction de ton pauvre père quand tu lui montras cette pochade, l’autre hiver, qui était censée représenter un des élèves dessinant sous la lampe électrique : trois taches superposées, chrome, ton de chair et brun foncé… À dix pas, l’effet se dégageait, mais ton père était navré.

— Je voudrais voir des Sandreuter, fit Antoine le coude sur ses genoux et le menton dans sa main. Je voudrais étudier un an ou deux chez un de ces étonnants tachistes. Mais autant souhaiter d’aller faire des aquarelles dans la lune.

— Pourquoi ? demanda André.

— Parce que j’ai la corde de l’enseignement autour du cou, et parce que…

Il s’arrêta. Son ami le pénétrait de quelque subtile influence, car ce qu’il allait dire lui parut tout à coup vulgaire et puéril.

— Parce que je ne suis pas libre, acheva-t-il simplement.

— Qui est libre ? fit André. Une mouche dans une toile d’araignée est plus libre que nous. L’hérédité à elle seule tisse des millions de fils autour de notre volonté avant même qu’elle se connaisse. Les circonstances nous garrottent d’autres fils inbrisables, et finalement notre entourage est souvent l’araignée qui se jette sur sa victime pour la sucer jusqu’à extinction de substance. Voilà notre liberté.

Antoine soupira et pencha la tête davantage.

— J’entends notre liberté extérieure, reprit André. Ah ! si nous n’avions que celle-là, si notre vie devait trouver sa mesure dans le plus ou moins de succès visible qu’il lui est permis de réaliser, nous serions en vérité de misérables ébauches !

Antoine ne cherchait pas à suivre le fil de la pensée de son ami ; il se contentait de sentir, comme une femme ou un enfant, le poids de certains mots roulant sur lui avec une avalanche d’impressions pénibles. L’hérédité… Oui, le fils lié avec le père sous le même joug, le fils condamné à tourner dans la même aire étroite où toute sa vie le père a tourné. L’entourage… Quelle forme concrète ce mot prenait dans son esprit, et quels souvenirs exaspérants s’y rattachaient !

— Une ébauche, notre vie ? c’est bien cela, fit-il au bout d’un moment. Un beau commencement, une idée maîtresse, des lignes qui s’élancent… mais qui n’aboutissent pas, et l’on ne sait plus pourquoi elles ont été tracées. Tant de lignes en moi qui n’ont point de prolongement, qui n’en auront jamais !… tant de choses que j’aurais pu faire et que je ne ferai pas !… Mais alors, cette capacité de les faire a donc été mise en moi stupidement, au hasard, comme si un enfant semait des graines le long d’un chemin sans même savoir dans quel terrain elles tombent ! Prenons ton cas…

Trop excité par ses propres paroles, il ne vit pas son ami se retirer involontairement, comme d’un attouchement douloureux.

— La nature, poursuivit-il, ou ce pouvoir quelconque qui prétend organiser les choses, t’avait fait artiste, t’avait outillé admirablement. Tu commences le travail, l’ébauche prend forme. Tout à coup, ton outil se brise. Le cerveau reste artiste, mais à quoi bon le cerveau sans la main ?… C’est une roue qui tourne à vide… Je te fais souffrir, s’écria-t-il, remarquant enfin sur le visage de son ami une contraction pénible. Mais je souffre aussi, vois-tu !

— C’est une raison assez égoïste, dit André dont les lèvres tremblèrent d’une émotion violemment contenue.

— J’en conviens ; pardonne-moi. C’est que je n’ai pas une âme à qui m’ouvrir. Toi, j’ai pensé que tu me comprendrais, mon cas ressemble au tien. Il a aussi du tragique dans ses dessous, pour qui le sait, bien qu’en apparence il soit si platement banal. Mais au fond, quelle vie est banale ? chacune n’a-t-elle pas son drame inconnu ?

Un désir impétueux lui venait de raconter à cet ami ce qu’il n’avait jamais dit à personne. André Humbert semblait fait pour tout comprendre, largement et de haut, comme d’une étape supérieure dans le chemin de la souffrance.

— J’ai tort de me plaindre de la vie, fit-il, se jetant en arrière, les deux mains nouées derrière sa tête, les épaules accotées au sapin. J’y devrais mordre comme un affamé mord dans une croûte de pain volée… car ma vie ne m’appartient pas légitimement.

— Que veux-tu dire ? fit son ami étonné.

— Que je devrais être au fond de l’eau depuis seize ans, à la place d’un autre enfant qui n’est jamais revenu à la surface. Oui, ma vie est une chose usurpée, une chose malhonnêtement acquise, volée en un mot. Ma vocation était d’être noyé. L’autre enfant devait vivre et devenir ce que la bienveillante nature aurait voulu. Ses germes à lui se seraient peut-être mieux développés que les miens, fit-il avec amertume.

André Humbert ne disait rien, perplexe. Il craignait d’encourager son ami à quelque confession irréfléchie, car la chose dite, c’est l’irréparable. Il se leva.

— Viens, dit-il, marchons un peu, tu as besoin de te calmer.

— J’ai besoin de parler, protesta Antoine qui suivit son ami néanmoins, par-dessus le petit mur et dans le chemin raboteux sous les hêtres. J’ai besoin de crier mon exaspération aux quatre vents des cieux. Tu ne sais pas ce que c’est, toi… Tu as ton épreuve, mais elle ne te harcèle pas d’une voix doucereuse, elle ne t’interroge pas sur toutes tes allées et venues, elle ne te fait pas sentir à chaque heure que tu ne saurais, par ton asservissement, expier assez le crime d’exister.

André s’arrêta.

— Prends garde, fit-il, mettant la main sur le bras d’Antoine.

— Laisse-moi tout te dire, s’écria celui-ci d’un ton suppliant. Il me semble être muré dans une espèce de cave, laisse-moi y faire entrer un peu d’air extérieur…

Ils marchaient à présent dans un petit chemin gazonné qui coupait le pied de la prairie, et que marquaient de distance en distance deux ou trois beaux ormeaux dont l’ombre, largement épandue, faisait de petites oasis sur l’herbe fauchée. Des traînées de foin gris et parfumé, laissées par le râteau sur les traces du char qui tout à l’heure emmenait la fenée, grillaient au bord du chemin, sous le bon soleil, comme des cassolettes, ou pendaient en festons aux basses branches des ormes.

— Comme tout cela est sain, ouvert ! fit Antoine. Quand je me sens devenir tout à fait morbide, je viens ici. Regarde nos deux petites maisons sous leurs frênes. Vues d’ici, est-il rien de plus délicieux ?

— Voilà ton motif d’aquarelle, dit André.

Mais lui secoua la tête.

Ce qui rendait si délicieuses les deux petites maisons grises, avec la haute dentelle légère des frênes élancés, c’est qu’elles avaient du bleu pour fond. Dans le Jura, où une pente surmonte une autre pente, les fonds sont verts, presque toujours. Ici, le bord du plateau se dérobait, tombait à pic dans une combe profonde, et derrière les frênes, dans les trouées de leur feuillage, entre leurs troncs, jusqu’au pied, on voyait le ciel lointain. Bien haut dans ce bleu exquis, léger, l’arcade transparente des arbres se rejoignait, formant comme le portique merveilleux d’un pays des rêves. Une lumière délicate, où du bleu encore semblait tamisé, enveloppait les deux toits dont le gris charmant vibrait sous le soleil, et l’ombre d’un bleu velouté tombait comme une draperie sur la muraille blanche.

— C’est pourtant là que ma peine habite, dit Antoine.

— Ta peine est en tout cas fort bien logée, fit André avec quelque ironie.

Il sortait d’une école de souffrance corporelle, positive, et des difficultés non moins positives, se rapportant au pain quotidien, l’assaillaient ; les chagrins nuageux, les peines simplement d’âme le trouvaient sinon incrédule, du moins assez froid. Il voyait son ami en pleine santé, en pleine activité de corps et d’esprit, pourvu d’une profession, d’un chez lui ; il avait peine à le croire très malheureux.

— Tu es morbide, en effet, je pense, fit-il, s’asseyant au bord du pré et tendant de nouveau instinctivement la main vers le petit album gris. Tu devrais voyager pendant les vacances pour te distraire.

— Voyager ! cela est aisé à dire. Il me faudrait d’abord la permission de ma belle-mère qui fait des scènes de larmes pour une absence de vingt-quatre heures. Ensuite il me faudrait de l’argent. Je n’ai pas un sou. J’en demanderai à mon père, qui le demandera à ma belle-mère, qui me le donnera, l’argent gagné par moi !

— Mais c’est absurde ! fit André. Tu travailles, tu peux être indépendant, en quelque mesure du moins.

— Non, tu ne comprends pas. D’abord je n’ai pas de position. Je supplée mon père, qui se déchargera peu à peu sur moi de toutes ses classes, si le conseil scolaire me juge capable. Mais mon père est encore le professeur en charge ; c’est lui qui touche tout le traitement. Je suis dans une entière dépendance, non de mon père, cela ne serait rien, mais de ma belle-mère, qui tient tous les fils. Autrefois, j’ai livré des batailles rangées pour ma liberté. Je ne le fais plus ; je me suis soumis, du moins en apparence, à cause de mon pauvre père dont la santé est fort chancelante.

— Mais s’il a le moindre sentiment de justice, fit André, il doit lui-même reconnaître tes droits.

— Ah ! nous sommes dans une position spéciale, nous n’avons pas de droits. Nous expions. À force de l’entendre répéter, il y a des jours où je suis presque convaincu que mon devoir, à moi aussi, est d’expier… Je n’avais que six ans quand cette chose arriva, je n’y ai pris aucune part volontaire et il faut cependant qu’elle pèse sur toutes les heures de ma vie.

Il s’arrêta, il n’y voyait plus clair. Le problème s’embrouillait comme aux plus mauvais moments de ses désespoirs.

— Écoute, fit-il se penchant vers son ami et lui entourant le cou de son bras, aide-moi, montre-moi le vrai et le faux. Mon père a sacrifié une vie pour sauver la mienne, voilà ce que nous avons à expier… Nous étions en séjour au bord d’un lac, lui et moi. Un matin je me trouvai en bateau très loin du bord, avec un autre enfant. Le bateau chavira ; mon père entendit nos cris et se jeta à l’eau, quoique fort mauvais nageur. Tout près de la barque, il aperçut un petit vêtement, le saisit et se trouva étreignant un enfant qui n’était pas son fils. Alors, par un coup d’instinct sauvage, il le lâcha et nagea plus loin, vers un autre objet qui flottait. Il me ramena au bord avec mille peines, n’ayant plus qu’un bras libre ; ensuite, malgré son épuisement, il se jeta de nouveau à l’eau. On le rejoignit avec une barque de sauvetage, on chercha l’autre enfant, mais en vain. Il avait coulé à fond ; quelque vieille ancre submergée ou quelque cordage le retenait peut-être, empêchant son pauvre petit corps de remonter à la surface. On ne le revit jamais… Mon père, qui s’analyse et se torture, prétend que son choix, en cette horrible seconde, ne fut pas tout instinct, qu’une alternative se présenta clairement à sa volonté… Je ne sais… Il eut après cela une fièvre cérébrale dont il faillit mourir, et je crois que les hantises du délire se mêlèrent dans sa mémoire au souvenir de la réalité. Je crois qu’il ne voulut rien, ne choisit rien, que tout fut inconscient dans cet acte.

André demeurait saisi. Il fit un retour sur lui-même, et son malheur tout à coup lui parut aisé à supporter parce qu’il était simple. Il se souvint d’une parole qu’il avait entendu prononcer à l’un de ses voisins de salle, à l’hôpital : « Il vaut mieux tomber entre les mains de Dieu qu’entre celles des hommes. » Il était tombé, lui, entre les mains de Dieu qui avait froissé sa chair, humilié son esprit, et pourtant il les avait senties compatissantes. Entre les mains d’un homme qui cependant était son père, Antoine Jaquier partageait ses remords, sa fièvre, sa souffrance sans paix.

Antoine poursuivit :

— Tant que dura la maladie de mon père, qu’on soigna dans le petit hôtel où nous étions installés, une jeune dame en noir, une veuve, la mère de l’enfant noyé, s’occupa beaucoup de moi. Quelquefois elle m’embrassait en m’appelant Victor et je me souviens que ce nom, lié dans mon esprit avec la scène du bateau, m’inspirait de l’horreur. Je me débattais dans ses bras et je criais : « Non, non ! » quand elle me demandait : « Ne veux-tu pas être mon petit Victor ? » Depuis lors, elle ne s’est jamais lassée de raviver ce souvenir. C’est son arme contre nous. Dans nos discussions, elle n’a qu’à jeter un regard pathétique vers le portrait de son enfant pour qu’aussitôt mon père cède et m’oblige à céder. Ah ! mon pauvre père, mon pauvre père !… Il lui avait tout avoué le jour même où il entra en convalescence, et je sais qu’alors elle se montra presque généreuse ; elle refusa de le croire coupable… Autrement, il lui eût été difficile de l’épouser dix mois après.

— Ceci est une parole dure et probablement injuste, dit André.

— Très probablement. Je n’ai jamais pu être juste envers ma belle-mère. Mais dès lors nous n’avons plus aperçu trace en elle de cette générosité. Elle nous a réduits en esclavage… Avec cela, elle nous aime ; elle entoure mon père d’une sollicitude asphyxiante ; elle mendie de moi des témoignages d’affection que je n’ai jamais pu lui donner.

— Mais, demanda son ami, comment se fait-il que tu saches ces choses ?

— Mon père m’a tout confessé comme à elle. Encore une expiation qu’il s’imposait. D’ailleurs, à ce moment-là, – j’avais quinze ans – mes révoltes contre le joug de ma belle-mère étaient quotidiennes ; je devais apprendre la nature de ses droits sur nous.

Ah ! qu’elle était douce et tranquillisante à contempler la vaste campagne unie sur laquelle glissaient en silence les grandes ombres des nuages ! quel repos dans ces lignes paisiblement ondulées, dans ces combes lointaines, solitaires, pleines d’ombre bleue, faites pour s’y coucher et oublier tout !…

— Oui, reprit Antoine après un long intervalle de silence, il y a la nature, heureusement. Sans mes heures de tête à tête avec les arbres, j’aurais causé à mon père de plus grands chagrins. Mais je voudrais les peindre, ces chers arbres, je voudrais dire en couleurs mes entretiens avec eux… Si j’étais seul avec mon père, il me donnerait deux ans pour aller étudier les procédés aquarellistes. En mon absence, il prendrait un suppléant qu’il paierait. Mais la misérable question matérielle nous arrête : ma belle-mère assure qu’avec le traitement entier de mon père nous avons juste de quoi tourner. Je n’en crois rien. Nous vivons trop grassement, nous pourrions nous réduire. Ah ! si j’entendais quelque chose aux détails du budget ! Mais un homme a les bras cassés quand une femme vient lui dire : « Sur quel article, mon ami, veux-tu faire de l’économie ? » Nous avons une table de chanoines, ma belle-mère y tient… Ah ! je me méprise, vois-tu, de te dire ces choses… Mais voilà de quoi ma vie est faite.

Ils se turent de nouveau, les yeux fixés sur deux grands oiseaux fauves qui décrivaient des cercles, pas très haut au-dessus des platanes, leurs puissantes ailes immobiles, voguant sur l’air. Le petit peuple des branches feuillées s’émouvait en détresse, les buissons bruissaient, et dans les sapins, à la lisière du pré, on entendait les corbeaux s’entretenir tumultueusement. Sans ces menus incidents qui viennent distraire notre attention et relâcher à propos nos nerfs trop tendus, qu’adviendrait-il de nous ?

— Dis-moi quelque chose… Je croyais que tu me donnerais un conseil, fit Antoine, toujours suivant du regard la lente giration des deux éperviers.

— Un conseil, comme cela, tout de suite ? Je pourrais te conseiller la patience. C’est toujours bon, provisoirement.

— J’ai honte de me plaindre ! exclama Antoine dont ce mot raviva tout à coup la sympathie. Parle-moi de toi.

Mais André Humbert n’y était pas enclin, et son ami dut le questionner avec insistance pour apprendre seulement où il demeurait.

— J’ai un brave homme de cousin dans cette maisonnette à l’autre bord du plateau, près du petit mur qui empêche les vaches de tomber dans la « groisière ». Tu la vois d’ici.

— La maison qu’on appelle, je ne sais pourquoi, la Touffette, dit Antoine.

— Précisément. C’est à la Touffette que j’ai trouvé mon asile de convalescence. Je mourais d’ennui à l’hôpital quand le brave cousin me vint voir, il y a huit jours, et m’emmena. J’avais besoin de grand air et de solitude plus que de soins. La sœur lui donna une leçon pour le pansement, qu’il exécute chaque soir avec une conscience et une lenteur extraordinaires.

— Pauvre ami ! s’écria Antoine qui ne put s’empêcher de rire, car il connaissait le propriétaire de la Touffette et ses manies.

Il connaissait aussi sa frugalité ; un régime de pain d’orge, de séré, de pommes de terre, et deux fois par semaine du bœuf bouilli, c’était tout ce que la Touffette pouvait offrir à un convalescent. Tandis qu’eux, sur leur table si abondamment et délicatement servie, auraient bien aisément mis un couvert de plus. « J’en parlerai à ma belle-mère, » pensa-t-il.

— Ce qu’il me faut, c’est du temps pour me reconnaître, reprit André Humbert ; tout est changé dans ma vie, à l’intérieur comme à l’extérieur. Je ne me retrouve plus.

— As-tu des projets ? demanda Antoine avec quelque hésitation.

— Non. Comme graveur, je suis fini. Ma capacité est fort limitée maintenant.

— Écoute, fit Antoine avec impétuosité. Rends-toi capable, en exerçant ta main gauche, de donner le cours de dessin décoratif, et tu l’auras. Mon père est trop fatigué ; moi, je n’ai pas les aptitudes qu’il faut. En réalité, tu me rendrais un immense service, ainsi qu’aux élèves qui n’apprendraient rien avec moi.

— Tu es généreux, dit André. Merci.

TROISIÈME PARTIE

I

Antoine Jaquier et André Humbert causèrent longtemps encore sous les platanes, puis ils descendirent, comme le soleil s’inclinait, dans les petits chemins envahis par l’herbe, ombragés ci et là d’un sorbier, qui traversaient le plateau en tous sens. Se tenant par le bras, ils marchaient lentement, s’arrêtaient, puis arrivés presque à la haie de groseilles pour Antoine, au petit mur de la Touffette pour André, ils revenaient tous deux sur leurs pas et se reconduisaient encore un bout de chemin.

Auparavant, ils n’avaient jamais abordé ensemble que des questions d’art ou quelque sujet de camaraderie familière, mais aujourd’hui, ils franchissaient la porte du domaine intime et s’y trouvaient à l’aise l’un chez l’autre. André Humbert n’aurait pas soupçonné chez son ami, si inégal et changeant d’apparence, un fonds de chagrin permanent, ni surtout cette intensité dans la lutte morale ; et la douceur de pouvoir parler des choses qui depuis quatre mois étaient toute sa vie intérieure, peu à peu l’entraînait bien loin de sa réserve ordinaire.

Antoine écoutait, s’étonnait silencieusement ; ses intuitions obscures faisaient un écho aux paroles d’André, comme une voûte cachée résonne sous des pas. Il lui semblait que des questions anciennes qui s’étaient endormies à force d’espérer leur réponse, l’entendaient venir et se réveillaient. Mais, au lieu de l’impatience dans laquelle, autrefois, se faisaient ces réveils, une influence de repos et de paix lui remplissait l’âme. Il sentait l’animosité lui devenir étrangère et la patience facile ; sa belle-mère prenait la forme d’une épreuve abstraite dont on peut parler sans amertume. Quand il quitta son ami, ce fut avec le sentiment que tout était changé.

Il rentra. Le souper était prêt, on n’attendait que lui. Son père, fatigué des leçons de l’après-midi, mais désireux de se détendre, était enclin à causer.

— Tu t’es promené ? demanda-t-il à Antoine. As-tu trouvé ton sujet d’aquarelle ?

Et Mme Jaquier, à ce mot d’aquarelle, se pencha au-dessus du plat d’asperges qu’elle était en train de servir, pour adresser à son fils un sourire et un petit signe d’intérêt. Il lui plaisait que son mari et son fils fussent des artistes ; elle trouvait cela distingué, pourvu que cela n’allât pas trop loin, bien entendu. L’aquarelle, à son point de vue, était innocente, élégante, inodore, tandis que les couleurs à l’huile empestaient la chambre d’Antoine.

— Ah ! dit-elle, si tu voulais faire une aquarelle pour moi ? Quelque chose de gentil, de gai, de soigné. Je n’aime pas les taches, c’est malpropre. J’aime un beau fini et de jolis petits coups de pinceau qui ne débordent pas. Tu sais qu’il y a dans le petit salon, à côté de l’étagère, un endroit où le papier est endommagé ; si tu me donnais une de tes aquarelles, je la ferais encadrer pour la suspendre là.

— Je vous apporterai mon portefeuille et vous choisirez, maman, répondit-il.

Tout était changé en vérité. Il venait, sans trop d’effort, de réprimer une réponse caustique et d’appeler maman sa belle-mère. Son père leva la tête, lui jeta un regard reconnaissant, mais Antoine songeait moins à son père qu’à André auquel il venait d’envoyer une pensée rapide. Depuis quelques heures, la supériorité d’André Humbert s’imposait à lui comme un but à atteindre.

— J’étais sorti en effet pour chercher un sujet d’étude, dit-il, mais j’ai rencontré un ancien camarade et j’ai causé avec lui au lieu de dessiner. Tu te souviens d’André Humbert qui était à ton cours l’hiver dernier, papa ?

— Si je me souviens de mon meilleur élève ! et quand je dis élève, c’est une façon de parler, car il travaillait d’une manière très indépendante. Au fond, il ne nous demandait guère qu’une lampe électrique et une table sur laquelle appuyer son carton. C’est un talent que ce garçon-là, un talent très original et abondant. Et quelle main ! il faut le voir tracer de belles courbes, de belles ellipses régulières, aussi pures que les lignes de l’eau où l’on a jeté une pierre. Oui, ce garçon a le sens de la ligne que tu n’as pas, Antoine. Tu ne comprends que la couleur. Mais, s’il m’en souvient, André Humbert était à l’hôpital il y a quelques semaines ; n’es-tu pas allé l’y voir ?

— Il en est sorti.

— Guéri, j’espère ?

— Guéri… oui. On lui a amputé sa main malade, la droite.

M. Jaquier poussa une interjection compatissante et sa femme un petit cri d’horreur.

— Ne parle pas de ces choses à table, Antoine ! exclama-t-elle. Tu me gâtes mes asperges…

— Vous avez trop d’imagination, fit-il.

— Peut-être, et trop de sensibilité aussi. Autrefois je me serais évanouie pour un mot comme celui que tu viens de prononcer. Passe-moi ton assiette, Antoine, je t’ai réservé la plus grosse asperge.

— Je n’ai pas faim, dit-il, reculant sa chaise.

— Tu vas pourtant rester à table jusqu’à ce que nous ayons fini, dit son père avec quelque âpreté. Tâche d’avoir au moins des manières civilisées.

— Ce n’est pas de nos voisines qu’il les apprendra, murmura sa belle-mère en hochant la tête.

— Je ne discerne pas bien l’à-propos de cette remarque, répliqua Antoine s’apercevant à son irritation montante que rien n’était changé ni en lui ni en dehors de lui.

Pendant cinq grandes minutes, ils se turent tous trois, Mme Jaquier reprit de la sauce et ce fut le seul incident. Cette petite salle à manger était dans tous ses détails la perfection du genre modeste et commode ; la teinte brune de ses boiseries, douce aux yeux, mais non trop sombre, le store à gaies rayures rouges et grises, qui permettait de garder la fenêtre ouverte, et la lampe à abat-jour argenté d’où la lumière retombait sur la table sans offusquer les yeux des convives, et le service de faïence à fleurs avec tous ses petits accessoires, les réchauds du modèle le plus perfectionné, le plat perforé où les asperges s’égouttaient tout doucement, la cafetière russe sur le dressoir, le cordon électrique qui pendait à portée de la main de Mme Jaquier, l’épaisse et fine natte algérienne qui sous la table éloignait les pieds du parquet froid, chaque objet et sa place même témoignaient d’un esprit fort attentif à ce qui peut produire la plus grande somme de confort. Mme Jaquier, par sa nature prosaïque, n’était nullement portée au luxe, mais il lui fallait tout ce qui est commode, tout ce qui évite à une maîtresse de maison les mouvements fatigants, ce qui lui tient les yeux, les coudes, les pieds, tout le corps et toute l’âme dans un état d’agréable repos. Pour elle, le poids d’un couteau avait de l’importance, et elle avait mis de côté d’anciens verres très beaux, en cristal taillé, dont les facettes aiguës lui agaçaient les doigts, disait-elle. Soigneusement, avec méthode et persévérance, elle se capitonnait contre toutes les sensations désagréables.

Si Antoine lui eût témoigné de l’affection, rien n’eût manqué à son moelleux bien-être. Elle quêtait de petites caresses, de menues attentions par le même instinct qui lui faisait choisir le siège le plus confortable, et elle gémissait de l’antipathie de son beau-fils comme elle eût gémi d’un courant d’air ou d’une domestique désagréable. Elle voulait qu’on l’aimât, parce qu’il est infiniment plus agréable d’être aimée que d’être détestée. Antoine devait reconnaître que sa belle-mère lui avait fait mille avances, mille gâteries, gâteries qui à la vérité ne coûtaient de peine qu’à la cuisinière, d’argent qu’à la bourse du ménage.

Le jeune homme, silencieux, cherchait à dominer son irritation. Sa requête débutait mal. Se creusant l’esprit pour trouver un moyen de renouer la conversation sans trop de mauvaise grâce, il roulait machinalement sous son doigt une boulette de mie de pain.

— Ah ! pardon, maman, fit-il en s’interrompant, j’oubliais que vous n’aimez pas cela.

— Certainement non, dit-elle, mais d’un ton indulgent ; gâcher son pain et salir la nappe, je n’aime pas cela. Mais de tout temps tu as eu cette habitude quand tu étais préoccupé.

— Je le suis en ce moment, fit-il, heureux de cette entrée en matière. La pensée de la fâcheuse position où se trouve André me poursuit, fit-il en se tournant vers son père.

— Il ne saurait plus être question pour lui de son état de graveur ? demanda M. Jaquier avec quelque hésitation, non qu’il eût le moindre doute sur un fait aussi évident, mais il craignait de déplaire à sa femme en rouvrant cet entretien… C’est une catastrophe, une vraie catastrophe… J’aurais prédit un avenir à ce garçon-là. Il aurait marqué dans l’art décoratif.

— Moi, je ne le regarde pas comme coulé à fond, interrompit Antoine vivement. Avec son courage et sa patience, il reviendra à la surface, et c’est notre devoir de l’y aider.

— Assurément, assurément, fit M. Jaquier, dont la bonté naturelle, un peu lente, s’émouvait quand on lui en laissait le temps. Que pouvons-nous faire pour lui, Antoine ?

— Eh bien ! lui offrir l’hospitalité, par exemple.

— Ici ! chez nous ! s’écria Mme Jaquier, levant dans un geste effaré ses deux mains grassouillettes. Tu n’y penses pas, Antoine ! Quand, pas plus tard qu’il y a un mois, nous avons refusé ce jeune Anglais qui nous aurait payé une bonne pension… Ton ami n’a donc ni famille, ni ressources, ni rien ?

— S’il avait une famille, je suppose qu’elle l’aurait soigné au lieu de l’envoyer à l’hôpital. Il a un cousin, un brave homme, qui l’a emmené chez lui pour la durée de sa convalescence.

— Tu vois donc qu’il est pourvu, et j’en suis bien aise, fit Mme Jaquier qui pressa le bouton électrique. Si décidément tu ne veux pas d’asperges, Antoine, je vais les faire emporter. J’ai le cœur aussi sensible que n’importe qui, plus sensible même. Le malheur de ce pauvre jeune homme m’a bouleversée dès la première minute, tandis que ton père et toi vous en parliez fort tranquillement.

— Ce cousin, poursuivit Antoine comme si sa belle-mère n’avait rien dit, est Dubois, le propriétaire de la Touffette. Vous savez s’il vit maigrement.

— Par avarice ou par toquade, se hâta de dire Mme Jaquier. On m’assure qu’il a du bien. C’est un homme à manies. L’an passé il était végétarien ; cette année, il fait de l’hygiène Kneipp ; je l’ai rencontré deux ou trois fois se promenant nu-pieds dans la rosée, ce qui me paraît très indécent. Je ne savais où regarder.

— André Humbert a trouvé là un singulier asile, fit M. Jaquier.

— Il ne tient qu’à nous de lui en offrir un autre, dit Antoine.

Il n’avait pas le moindre espoir de faire passer une demande aussi exorbitante, mais il plaidait le plus pour obtenir le moins.

— C’est impossible, absolument impossible ! s’écria sa belle-mère qui eut tout à coup des larmes dans la voix. Je ne comprends pas que tu insistes. Pense à la santé si chancelante de ton père. Et si je tombais malade à mon tour ? On me croit forte, on se trompe… Pour un rien mes nerfs prendraient le dessus… Vider la chambre d’amis, qui est encombrée, descendre de la porcelaine et de l’argenterie pour une personne de plus à table, moi qui ne laisse jamais dans le buffet que le nombre nécessaire d’assiettes, de couverts, car les bonnes ébrèchent et abîment tout ce qu’on leur met entre les mains… Déranger le service qui est réglé comme un papier de musique, faire une chambre de plus tous les matins… Et pour qui ? pour un jeune homme qui ne nous est rien, que je n’ai même jamais vu !

— C’est beaucoup demander en effet, dit son mari. Calme-toi, Zéline, je l’en prie. Antoine est généreux, mais inconsidéré. J’étais comme lui, à son âge. Nous pourrions faire une chose, ma chère amie.

— Quoi donc ? demanda-t-elle plaintivement, cherchant à atteindre, sans se lever, une petite corbeille d’osier doré sur un guéridon placé non loin d’elle, dans l’embrasure de la fenêtre.

— L’eau de Cologne, Antoine ! fit son père d’un ton impatient. Le flacon est dans cette corbeille. Tu n’as aucune prévenance.

— Il ne ressemble pas à son père sous ce rapport, soupira Mme Jaquier. Qu’allais-tu proposer, cher ami ?

— Nous pourrions inviter André Humbert à dîner ici deux ou trois fois par semaine.

— Si cela te fait plaisir, Antoine, dit-elle.

— Grand plaisir, maman, je vous remercie.

— Mais, reprit Mme Jaquier d’un ton de subite alarme, crois-tu qu’il pourra couper sa viande tout seul ? Ces choses-là sont si pénibles à voir !

Antoine rougit d’émotion et de pitié pour son ami.

— Je m’arrangerai, dit-il, de façon à ce qu’il n’afflige les regards de personne.

Ce long marchandage l’avait écœuré. Il fut heureux de se retirer à l’écart sur le balcon, sa tasse de café à la main, tandis que son père, au fond du petit salon, enlevait la bande du journal, et que Mme Jaquier tirait d’un étui les cartes en miniature de son jeu de patience. Il haussa les épaules, il essayait d’être satisfait. N’était-il pas arrivé à ses fins, et fort aisément encore ?… Mais comme il méprisait chez sa belle-mère cette mesquinerie de sentiment, et qu’il était loin, en cette minute, de considérer Mme Jaquier comme une épreuve abstraite !… Tout de sa part l’offusquait à nouveau ; il se représentait sa figure large et blanche, sa pose molle, et il les détestait d’une aversion d’enfant.

Il lui en voulait de sa niaiserie presque autant que de son égoïsme ; il était persuadé, – peut-être à tort, – que si elle avait eu plus de cœur, elle aurait eu aussi plus d’esprit. Jamais elle ne trouvait le mot qu’il fallait dire, et elle était incapable d’apprécier chez les autres ce qui lui manquait totalement à elle-même, la spontanéité, l’humour, le tact. Sa lourde sottise écrasait tout, réduisait toute conversation à la platitude, tout élan à l’absurdité…

Cependant c’était pour cette femme, inférieure de tout point, songeait-il dédaigneusement, qu’il fallait se consumer, c’était d’elle qu’il fallait recevoir des lois… L’habitude servile était si bien prise qu’il n’avait pas osé aller jusqu’au bout de son plaidoyer pour André Humbert, et il se demandait s’il trouverait ailleurs que dans une colère subite le courage de parler de cette classe du soir qu’il désirait céder à son ami.

« J’en ai assez, de cette vie ! » murmura Antoine, qui sentit au même moment combien sa protestation était puérile. L’ordre des choses a-t-il jamais dévié d’une ligne parce que nous lui déclarons que nous en avons assez d’être écrasés sous sa roue ?

II

Dans la même minute, Juliette Beausire faisait à sa famille la même déclaration : « J’en ai assez de cette vie ! » et ses trois sœurs, poussant un éclat de rire, venaient tour à tour l’embrasser en lui assurant qu’elle était une affreuse tante Miche, mais qu’on l’aimait bien tout de même.

La réunion de famille avait été orageuse ; Fanchonne, quand elle ne riait pas jusqu’aux oreilles, boudait ; il n’y avait pas de milieu. Or, ce soir-là, elle boudait.

— Pauvre mignonne, les timbres l’ont énervée, dit sa mère avec indulgence.

— Non, ce n’est pas les timbres, fit-elle avec un mouvement d’épaules impatient.

— Parle au moins français, dit Valentine qui se piquait de grammaire et de style : Si tu veux, je l’expliquerai la règle de « ce sont. »

— Mais qu’est-ce donc, ma Fanchonnette ? qui t’a fait du chagrin, dis ?

— Personne, maman, personne ! s’écria Miki. Elle a été ainsi, grincheuse, toute la journée. J’en ai eu de l’agrément, moi, assise à côté d’elle ! Nous avions à trier des timbres d’Autriche d’après la couleur, elle les rouges, moi les verts, sans les assortir. Un travail charmant, quoi ! Nous aurions pu causer, mais elle n’a pas voulu desserrer les dents. Nous aurions pu même chanter, car le patron a été absent toute l’après-dinée, et M. Rodier, le nouveau comptable, est toujours ravi quand nous chantons.

— Si tu crois que je tiens à lui faire plaisir ! dit Fanchonne s’animant un peu.

— Pourquoi pas ? il est très gentil, ce jeune homme.

— Comment est-il ? demanda la joyeuse maman d’un ton de vif intérêt, se laissant tomber comme une écolière sur un tabouret bas au milieu du cercle de ses filles.

— Moins brun que M. Duclot, qui était décidément trop brun et trop bouclé. Il ressemblait à un mouton noir.

— Tu dis cela maintenant, mais tu le trouvais très bien quand il te faisait tes paquets de timbres, dit Fanchonne qui tournait décidément à l’aigre.

— Mes filles, mes filles, pas de picoteries ! dit la mère. Vous avez de si jolis caractères quand vous le voulez bien !

C’était dans la salle du rez-de-chaussée que la famille était réunie. Le souper venait d’être desservi, et sur la table couverte d’une toile cirée blanche qui tenait lieu de tapis, les quatre sœurs avaient apporté leurs boîtes à ouvrage, leurs pelotes, leurs ciseaux. Tous les soirs elles travaillaient gaiement à l’aiguille, mais il faut avouer qu’elles raccommodaient moins de bas et de linge qu’elles ne chiffonnaient de petites inutilités pour leur toilette. Valentine brodait avec application une guirlande de bluets sur un morceau de lainage blanc dont elle voulait se faire un corsage. Les soies à broder ne lui coûtaient rien, c’étaient de vieilles soies plates aux teintes doucement fondues que Mme Beausire avait depuis des siècles dans un carton. Valentine était habile à tirer parti de toutes les vieilleries.

— Tenez ! s’écria-t-elle, étendant sa broderie sur la table et la tirant à deux mains pour en effacer les plis. Admirez-moi ça ! C’est aussi joli qu’un broché à dix francs le mètre !

— Tu seras irrésistible dans ce corsage, dit la maman. Tu feras des conquêtes. Ce que j’en ai fait, moi, des conquêtes, quand j’avais votre âge ! Et Bricotte est bien plus jolie que je ne l’ai jamais été.

Elle était bien jolie, en effet, et point vaporeuse, point compliquée. Il n’y avait dans ses grands yeux d’émail que ce qu’on trouve d’expression dans ceux d’une poupée un peu perfectionnée, un aimable désir de plaire, un contentement de soi souriant et inaltérable. Valentine acceptait fort placidement l’hommage qui lui était rendu comme à la beauté de la famille ; elle sentait les obligations que lui imposait cette vocation de beauté, et quand elle passait des heures à se broder des garnitures de bluets, ou bien à essayer devant son miroir quelque façon nouvelle de disposer ses magnifiques cheveux blonds, c’était avec la conscience de remplir une sorte de devoir artistique en faveur de tout ce qui a des yeux pour admirer un bel objet.

— Alors, poursuivit Mme Beausire, toujours sur son tabouret dans son attitude de petite fille, il n’est pas mal, ce M. Rodier. Châtain, j’imagine ? a-t-il des attentions ?

— Il est timide, dit Miki. C’est ennuyeux.

— Il faut bien que quelqu’un soit timide, rétorqua Fanchonne, donnant à entendre que sa sœur ne l’était pas. Cet après-midi, il allait me parler pour la première fois, quand Miki l’interpelle en lui demandant s’il connaît Le Sire de Framboisy. Et le voilà qui devient rouge, rouge… Plus que rouge, grenat comme sa cravate…

— Pour une question aussi innocente ! fit Miki avec quelque dédain. La ballade du sire de Framboisy, d’abord, est tout ce qu’il y a de plus moral. S’il la connaît, il doit savoir cela, et s’il ne la connaît pas, pourquoi rougir comme un nigaud ?

— C’est peut-être un jeune homme de goûts sérieux, dit la maman hochant la tête. Chantez-lui plutôt des romances : le Jeune Helvétien, par exemple.

N’as-tu pas vu, plaintive tourterelle ?…

C’est si touchant. Moi, vous savez, je ne chante jamais cela sans en avoir les larmes aux yeux. Je vois cette pauvre fille sur un rocher, au milieu de la Gruyère… Je ne sais pourquoi, mais j’ai toujours eu dans l’esprit que la chose se passe en Gruyère.

S’il est perdu, grands dieux, prenez ma vie,

S’il est perdu, mon jeune Helvétien,

De vivre encor je n’aurai plus d’envie

Que pour pleurer mon jeune Helvétien…

fredonna-t-elle avec un accompagnement fictif de guitare sur l’écheveau de soie vert pâle qu’elle démêlait pour Valentine. Cela vous arrache l’âme… Pauvre jeune fille ! on se figure cela : à vingt ans peut-être, ne plus vivre que pour pleurer… Il a tort de porter des cravates grenat, votre jeune homme ; aux châtains, le bleu marin sied beaucoup mieux. Tu ne dis rien, Juliette, tu es absorbée ?

— Elle trouve notre conversation vulgaire, fit Miki, la plus agressive. N’est-il pas vrai, tante Miche ? tu trouves vulgaire qu’on parle des « p’tits jeun’hommes ? »

— Parfaitement vulgaire, répondit Juliette.

— Maman, tu entends cela ? elle est respectueuse, la fille cadette ! car enfin, c’est toi qui as commencé à nous questionner.

— Il ne faut pas tourmenter notre Juliette, dit la mère se penchant vers elle pour lui caresser la joue. Elle a tant trimé aujourd’hui ! Songez, mesdemoiselles, que nous avons mis toute la maison en ordre, suspendu les rideaux, les tableaux. Les deux vieux cousins nous ont bien un peu aidées, mais ils sont si caducs qu’ils me faisaient peine à voir. À quatre heures, j’ai entamé pour eux ma dernière bouteille de malaga et je les ai envoyés se reposer. Juliette a raison. Parler des jeunes gens est très mauvais genre, mais nous sommes entre nous.

— Si Juliette n’en parle pas, elle y pense, dit Fanchonne entre ses dents.

— Toi, ma chère, s’écria Juliette qui lui jeta le monceau d’étoffe dont elle avait les genoux encombrés, si tu ne me laisses pas tranquille, tu pourras retourner ta robe toi-même. Tiens, et tiens ! Voilà les manches, voilà le dos, voilà la ceinture ! Débrouille-toi !

— Oh ! maman ! protesta Fanchonne sur le point de fondre en larmes.

— Mes enfants ! mes enfants ! S’il ne faisait pas nuit noire, je vous engagerais à admirer la nature… Comme vous voilà énervées, pauvres petites ! Je vais vous chercher un doigt de Malaga, puisque aussi bien la dernière bouteille est entamée.

— Non, maman ! gardons plutôt ce qui en reste pour un cas de maladie, dit Juliette d’un ton suppliant. Je le transvaserai dans une bouteille plus petite et je le porterai à la cave.

— Comme tu voudras, Juliette. Mais ne vous querellez plus. Aucune maison n’est assez grande pour des sœurs qui se querellent, et la nôtre est si petite ! Ah ! je suis joliment reconnaissante que les vieux cousins se soient retirés dans leur chambre de bonne heure ; quelle opinion auraient-ils de vous maintenant ?

Pourquoi Juliette, patiente à l’ordinaire, avait-elle pris feu si aisément ? Oh ! que la sotte insinuation de Fanchonne lui avait gâté un souvenir frais et charmant ! Il est vrai, elle pensait à leur voisin, à ce court entretien au bord de la fontaine, dans l’ombre verte du peuplier. Mais songer à quelques mots vaguement entendus, se replonger dans une impression plutôt triste que gaie, était-ce là ce que Miki appelait, dans son langage atrocement commun : « penser aux « p’tits jeun’hommes ? » C’était fini, maintenant ; le petit tableau avait perdu tout son charme de discrétion pure et tranquille… Juliette soupira. Elle l’avait bien dit à Antoine, le matin même, que pour elle, depuis longtemps, elle avait renoncé à avoir des secrets. Aucune petite cassette intime, si bien fermée, si embaumée d’un parfum subtil, que ses sœurs, sa mère elle-même, n’eussent violée par leur indiscrétion joyeuse et bavarde.

Fanchonne soupirait en même temps, jetant sur la secourable aiguille des regards contrits. Elle était fort maladroite comme couturière, cette pauvre Fanchonne, la moins bien douée de la famille, la moins jolie, avec sa grande bouche et ses yeux un peu saillants, la moins capable de se tirer d’affaire ; aussi avait-on pris l’habitude de lui venir en aide dans toutes ses besognes. Juliette eut un remords en voyant la mine consternée de son petit oison de sœur.

— Rends-moi cette robe, va ! dit-elle, je ne suis plus fâchée. Seulement ne recommence pas à m’ennuyer.

Mais de malins esprits conspiraient contre elle, ou bien quelque influence secrète lui faisait sentir plus vivement certains contrastes, certaines misères de leur situation.

Valentine brodait toujours avec application ; elle n’avait pas fourni un mot à la petite querelle. Miki déchiquetait avec ses ciseaux un vieux mouchoir de soie jaune que le cousin Daniel lui avait donné et dont elle essayait de tirer un tablier tout neuf.

— Parfaitement ! s’écria tout à coup Mme Beausire comme se répondant à elle-même. Quelle excellente idée ! Fillettes blondes et brunes, – que tu sois brune, Juliette, cela me passe, car ton père était aussi blond que moi, et l’on ose prétendre après cela que les blonds sont constants… – Mais je m’égare. J’ai une idée qui va vous mettre toutes de bonne humeur : nous donnerons une soirée pour pendre la crémaillère.

Quatre exclamations différentes partirent du cercle de ses filles.

— Je savais bien que la conversation allait se ranimer ! fit l’allègre maman avec de petits signes de tête à droite et à gauche. Procédons avec ordre et fixons le jour.

— Une soirée de quoi ? demanda Valentine.

— De musique, de conversation, de tout ce qu’on voudra. Une petite réunion sociable, tranquille, cela va sans dire. Il fait trop chaud pour danser. J’ai promis à notre propriétaire qu’elle entendrait chanter mes filles. Elle en meurt d’envie, et il est de très bonne politique de faire des plaisirs à sa propriétaire. Son fils me paraît également grand amateur de musique. Il était comme en extase pendant notre petit concert, hier soir.

— Vous donnerez une soirée si cela vous plaît, mais vous la donnerez sans moi, déclara Juliette en continuant à piquer de petits points égaux dans la vieille robe grise.

Les trois sœurs et la blonde maman se regardèrent.

— Il faut entendre chacun, s’écria Mme Beausire. Juliette, tu es en minorité, mais c’est égal, dis tes raisons.

— Mes raisons ? une seule, l’éternelle raison. Nous n’avons pas le moyen de donner des soirées. Songeons d’abord au nécessaire, à notre loyer qu’il faudra payer dans un mois. Et notre pendule ? Tu sais bien, maman, pourquoi nous n’osons pas la réclamer. Nous craignons que le prix de la réparation ne soit trop élevé.

— Eh ! que l’horloger garde ma pendule aussi longtemps qu’il voudra. Ce petit réveil nous suffira parfaitement.

Le petit réveil d’Antoine, installé au beau milieu de la commode, entre deux vases à fleurs en verre bleu, semblait y avoir passé toute sa vie.

— Il nous l’a prêté seulement, dit Juliette dont la voix commençait à s’émouvoir ; nous avons promis de le rendre dans quelques jours.

— Bah ! bah ! ne regardons pas si loin. « À chaque jour suffit sa peine. » Voyons, Juliette, ma chérie, tu ne vas pas te faire du chagrin pour si peu de chose. Sois gentille, ne contrarie pas tes sœurs : elles grillent d’envie de donner une soirée. Dis-lui donc, Valentine, que tu en grilles d’envie !… Une petite soirée toute simple, sans frais. Est-ce la musique qui nous coûtera trop cher, quand nous l’avons dans le gosier ?

Juliette haussa les épaules.

— Et les rafraîchissements, puisqu’il faut entrer dans le détail ? demanda-t-elle d’un ton déjà lassé.

— Du thé, du sirop qui ne coûtent rien, comme nous en avons une petite provision… Quelques petits gâteaux.

— Dans quoi servirons-nous le thé ? poursuivit Juliette du même ton. Nous n’avons plus six tasses présentables.

— Les déménagements en sont la cause, ma pauvre enfant ; ont-elles été trimballées, ces malheureuses tasses à bouquets ! Tu assures, Juliette, que l’économie produit les anses. Moi, je n’ai jamais vu que notre économie ait remis les anses à nos tasses.

— Ah ! maman, quel mauvais calembour ! crièrent-elles toutes ensemble ; et elles restèrent pâmées de rire pendant quelques minutes, Juliette aussi bien que les autres, tandis que leur mère protestait d’un air candide et étonné qu’elle n’avait pas voulu faire un calembour.

— Au moins nous sommes gaies ! dit Miki. Regardez nos propriétaires avec leur mine d’enterrement. En voilà qui s’ennuient dans les grands prix !

— Reste à savoir si la chose la plus importante en ce monde est d’être gaies, fit Juliette à demi-voix.

— Et quelle est la chose la plus importante à ton avis ? demanda sa mère d’un ton caressant.

— En cette minute je dirais : payer ses dettes.

— Oh ! quel vilain mot ! nous n’avons pas de dettes, ma petite, à peine quelques comptes arriérés. Mes chères filles, il est évident que si Juliette s’oppose…

— … Avec l’entêtement que nous lui connaissons, interjeta Miki.

— … À la petite soirée en question, nous ne la donnerons pas. Nous sommes une famille unie. Mais si nous la donnions, qui faudrait-il inviter ?

— Peu de dames, dit Valentine. À nous seules, nous sommes déjà un escadron. Mme Jaquier, – je me la figure ennuyeuse comme une gouttière, – et Cousinette.

— Ah ! oui, la pauvre Cousinette… Quelle bonne idée ! Votre père s’est bien mal conduit à son égard, dans le temps. Il aurait dû l’épouser, elle y comptait. Elle l’a échappé belle. Mais alors, s’il l’avait épousée, vous seriez les filles de Cousinette et non les miennes… Quel abîme de mystère, quand on y songe ! Vous seriez moins blondes et peut-être moins jolies…

Elle dit cela de son air d’irrésistible naïveté, avec un large et rayonnant sourire maternel. Juliette se jeta sur l’épaule de sa mère, collant sa joue brune à une joue fraîche encore et douce comme un satin.

— Tu l’aimes donc un petit brin, ta pauvre mère ! murmura Mme Beausire. Tu ne préférerais pas Cousinette qui est si raisonnable ?

— Mon lot est avec vous, dit Juliette reprenant son attitude laborieuse et son aiguille.

La conversation continua sur le même ton ; le projet prenait corps, se développait ; il était évident que la protestation de Juliette n’empêcherait rien. On mit M. Rodier sur la liste d’invitation.

— C’est la part de Miki, remarqua Fanchonne qui disait les choses peu agréablement. Et pour moi, est-ce qu’on ne fera rien ? Cousinette a son neveu qui n’est pas trop riche pour nous, ni trop fier. M. Antoine Jaquier ? vous verrez qu’il prendra des airs supérieurs ! Moi d’abord, j’ai le sentiment qu’il me trouve bête et ça me met mal à l’aise.

— Cinq, six, sept… sept dames, compta Mme Beausire sur ses doigts. M. Antoine, M. Rodier, le neveu de Cousinette, les deux vieux cousins, – Daniel aime tant la musique… Nous serons une douzaine, c’est un joli nombre, M. Jaquier père n’acceptera pas. Il a une mauvaise santé, paraît-il. Quant aux tasses, nous verrons. Je suis certaine que Cousinette nous prêterait les siennes très volontiers.

— Écoutez ! fit Juliette s’animant de nouveau, si je retire ma résolution, – et j’y suis bien obligée, car vous êtes quatre contre moi, – c’est à la condition formelle qu’on n’empruntera rien. Nous sommes déjà passées en proverbe. Si vous pouvez endurer cela, moi je ne le puis pas… Vous n’avez aucune fierté, vous savez qu’on fait des contes sur nous, qu’on nous fuit comme la peste, mais rien ne vous émeut… En venant demeurer ici, à la campagne, presque sans voisins, je croyais que tout allait changer… Oh ! j’en ai assez de cette vie !

Elle appuya son front sur la table et sanglota tout haut. Que pouvaient répondre sa mère, ses sœurs ? Elles se mirent à rire d’abord, comme on rit d’un enfant qui fait une scène, puis elles vinrent embrasser Juliette et lui déclarer, comme nous l’avons déjà dit, qu’elle était une affreuse tante Miche, mais qu’on l’aimait bien tout de même.

III

Juliette sortit de la chambre au bout de quelques minutes. Elle regrettait de s’être laissée aller à cette explosion de sentiment devant ses sœurs qui la jugeaient incompréhensible. Pour se calmer, elle vint dans la cour qu’elle pensait trouver déserte, mais elle y rencontra le cousin Daniel qui, le chapeau sur la tête et sa grosse canne à la main, s’appliquait à allumer sa pipe.

— On dirait que vous vous mettez en voyage, dit Juliette s’approchant de la longue silhouette noire un peu courbée, pour s’assurer que c’était bien là, à cette heure déjà tardive et dans cette disposition aventureuse, le sédentaire cousin Daniel.

— Une petite promenade, ma chère, et une petite visite au bout de la promenade, fit-il de sa bonne voix si pleine de bienveillance qu’un chien, – les chiens sont grands connaisseurs en fait de voix, – aurait gémi de tendresse rien qu’à l’écouter. Ananias n’a plus besoin de moi ; je l’ai frictionné pour son rhumatisme, je lui ai aidé à se coucher, et me voici libre comme l’oiseau.

Le débonnaire Daniel, sous la tutelle exigeante du frère Ananias, n’avait pas beaucoup d’heures où il pût, de ce ton triomphant d’écolier en vacances, se dire libre comme l’oiseau.

— Je vais à la Touffette, poursuivit-il. C’est cette petite maison là-bas, au bord de la groisière. Tu vois comme un petit monticule noir qui se détache un peu de la ligne du plateau, sur le ciel. J’ai là un ancien ami, Vitalis Dubois, que j’ai rencontré dans la journée et qui m’a engagé à l’aller voir. Un brave homme, un excellent homme… Il a ses originalités, mais elles ne font de mal qu’à lui-même… et à ses poules. Dans le temps, il les hypnotisait en traçant une ligne blanche sur une longue table. Ça faisait mal à voir. La pauvre poule, comme folle, courait jusqu’au bout de la ligne blanche et puis tombait toute raide, le bec en avant… Ce spectacle avait quelque chose de diabolique, fit le cousin à mi-voix, encore tout frissonnant de ce souvenir. Vitalis a toujours aimé les expériences. Sa mémoire est extraordinaire ; tout ce qu’il a lu dans les journaux depuis trente ans et plus, en fait de science et de découvertes, il s’en souvient jusqu’à un iota. On apprendrait beaucoup dans sa conversation. Malheureusement, mon frère Ananias et lui se détestent… Il y a incompatibilité entre eux, fit-il en se reprenant. Ils n’y peuvent rien, ils sont incompatibles.

— Et c’est pourquoi, fit Juliette, glissant sa main sous le bras du cousin, c’est pourquoi vous allez voir votre ami en cachette.

Daniel eut un mouvement inquiet, un furtif regard vers les volets de la chambre où dormait son sévère gardien.

— Je ne vous trahirai pas, dit-elle en riant. Même je vous accompagnerais volontiers ; la nuit est si belle !

— Cela me ferait grand plaisir, ma petite.

Et ils partirent ensemble, prenant, comme des évadés, mille précautions pour ne pas être entendus. Une fois hors de la cour aux dalles résonnantes, dans le sentier herbeux et doux, ils se mirent à bavarder sans contrainte. Juliette était la favorite du cousin Daniel qui, malgré sa bienveillance, se sentait souvent froissé de la gaîté un peu grosse et agressive des trois autres sœurs. Ces jeunes demoiselles toujours à l’état mousseux l’étourdissaient, mais avec Juliette il se trouvait paisiblement à l’aise.

— J’aime la nuit, dit la jeune fille, je la préfère au jour. D’abord, on peut sortir sans chapeau, ce qui est délicieux.

Et elle renversa la tête pour se laisser caresser par quelque souffle errant. Quel silence exquis et quelle douceur de tranquillité rustique sous cette petite avenue de sorbiers qui s’en allait au milieu des grands champs endormis ! La rosée, vaguement, argentait l’herbe fauchée court et répandait comme une lueur de perle sous l’entrelacement des branches.

— Oui, dit le cousin, la nuit est belle, mais à ton âge, Juliette, il est plus naturel d’aimer le jour, le soleil, tout ce qui est gai.

— Ah ! s’écria-t-elle presque violemment, ne me parlez pas de gaîté ! J’en suis rassasiée, voyez-vous ! Tout ce rire et toutes ces folies, il faut que quelqu’un les paie… Chez nous, c’est moi qui les paie !

— Ch !… ch !… fit le cousin alarmé, lui mettant la main sur l’épaule. Le bon Dieu sait pourquoi il a fait les familles.

Il n’en dit pas plus long, et Juliette, calmée subitement, presque attendrie, se tut.

Les volets fermés de la Touffette ne laissaient pas filtrer la moindre lumière qui put les guider pour traverser la petite cour. Ce fut en tâtonnant qu’ils pénétrèrent dans l’étroit corridor dallé, qu’ils soulevèrent le loquet de la cuisine et qu’ils errèrent ensuite dans cette noire caverne pour découvrir tout au fond la porte de la chambre. Le maître de séant ne se dérangea pas le moins du monde quand il vit entrer des visiteurs.

— Qui va là ? fit-il, entendant la porte s’ouvrir. Ah ! c’est toi, Daniel ! Il me semblait bien qu’on bargatait par la cuisine. Prenez des sièges, toi et la jeune demoiselle. J’ai une besogne à finir.

Juliette jeta les yeux vers la table où se faisait cette besogne, comprit instantanément qu’elle devait regarder ailleurs, et se dirigea vers la fenêtre où elle s’assit dans l’embrasure, la tête tournée vers les petites vitres noires. Une toux sarcastique et une remarque peu bienveillante la suivirent dans sa retraite.

— La jeune demoiselle ne va pas s’évanouir, Daniel ? Je n’ai que de l’eau froide à sa disposition.

— Non, non, fit le cousin, Juliette n’est pas de cette sorte. C’est par discrétion qu’elle s’éloigne. Nous arrivons dans un mauvais moment.

Au milieu de la table, une lampe d’horloger brillait d’une lueur vive et blanche ; dans le plein champ de cette clarté qui faisait saillir tout le relief anguleux de sa dure figure de buis, Vitalis Dubois, enfourchant de ses longues jambes une chaise à vis, et André, un peu pâle et las, son bras droit étendu sur la table, étaient assis en face l’un de l’autre. La main de Vitalis, une main maigre qui avait ces souples renversements de doigts propres aux horlogers, se promenait dans un éparpillement de petits outils, de petites éponges, de bribes d’ouate phéniquée. En un mot, c’était l’heure du pansement.

— Viens t’asseoir près de moi, si ça t’intéresse, Daniel, dit Vitalis. Je n’en ai plus que pour dix minutes. André me dit que la sœur mettait un quart d’heure à ce pansement ; moi, j’y mets quarante-cinq minutes, montre en main. C’est de l’ouvrage soigné. Regarde-moi ces petites éponges que j’ai montées exprès sur une tige en fil de fer. Ça, dans cette tasse, c’est, de l’eau phéniquée. La sœur m’a fait toute une leçon sur la propreté et les antiseptiques. J’avais envie d’essayer plutôt du traitement Kneipp, mais André n’a pas voulu.

— Vous avez eu là un grand malheur, dit le cousin Daniel, regardant André avec compassion.

Mais le jeune homme ne répondit pas. Les lenteurs de l’opération, l’énervement et la fatigue, et cette exhibition maintenant, et le malaise qu’y ajoutait la présence d’une jeune fille, c’était presque trop. Il serra les lèvres et demanda au Maître de son cœur la patience qu’il lui fallait pendant dix minutes encore. Vitalis Dubois continuait à exposer ses vues.

— J’ai toujours aimé les expériences, comme tu sais, Daniel. Ça m’intéresse de voir comment une plaie d’amputation est faite. Malheureusement, je n’ai pas vu celle-ci au bon moment, et elle se ferme tous les jours un peu plus. Ah ! la nature travaille joliment bien, et tranquillement, sans se presser, comme moi… Je m’amuse à observer avec mon microscope comment l’épiderme pousse. Veux-tu voir ça, Daniel ?

Cette fois, c’était trop. André leva brusquement la tête et retira son bras.

— Là, là ! fit son chirurgien qui se pencha vers lui et lui saisit le coude à deux mains pour le replacer sur la table comme auparavant. Veux-tu bien te tenir tranquille ! Je vais avoir fini ; un peu de patience donc ! Ce qui lui manque à ce garçon, c’est la patience. La bande à présent, Daniel, passe-moi la bande. C’est ce qu’il y a de plus joli dans toute l’affaire. Celui qui a inventé la façon de tourner cette bande et de la faire tenir au bout du bras n’était pas bête. Je tourne, je plie, je reviens… j’épingle, bon ! C’est fini. André, tu peux baisser ta manche.

Juliette, toujours immobile près de la fenêtre, cherchait un moyen de sortir de son extrême embarras. Elle aurait voulu s’en aller, car Vitalis Dubois, avec sa façon pincée de dire : « La jeune demoiselle… », lui déplaisait infiniment, mais elle ne savait plus comment se tourner d’une façon naturelle vers le côté de la chambre que ses regards venaient d’éviter : elle se disait que sa retraite avait été trop marquée ; elle se demandait qui était ce jeune homme et pourquoi le cousin Daniel ne l’avait point prévenue…

Des pas, hésitant comme les siens tout à l’heure, mais moins légers, des pas d’homme, trébuchèrent dans la cour obscure, sur le seuil, puis le long du passage.

— Qui nous vient là encore ? demanda Vitalis Dubois. Trouvez votre chemin, l’ami. On n’a pas d’éclairage électrique dans ma cambuse.

— Si j’ouvrais la porte ? fit Daniel plus compatissant. Les dalles de la cuisine sont si polies qu’on pourrait y glisser et tomber.

Il se leva juste au moment où une main impatiente, lasse de tâter et de chercher la serrure, cognait en plein bois un coup retentissant.

— Comme il y va ! s’écria le maître du logis. Ah ! c’est vous, jeune voisin ? Vous auriez dû enfoncer la porte, pendant que vous y étiez. Elle est toute vermoulue et je vous l’aurais fait payer « pour bonne. » Qu’est-ce qui vous amène ?

— Ce n’est pas l’envie de vous faire visite, répondit Antoine Jaquier. Notre dernière discussion a trop mal fini.

— Nous la reprendrons. Ça m’intéresse toujours de causer avec des jeunes gens instruits.

— Non, non, fit Antoine, vous vous fâchez aussitôt qu’on n’est plus de votre avis, et il est inutile de vous expliquer les choses ; c’est comme si on parlait à un mur. Je suis venu pour dire bonsoir à André.

— Très bien, très bien ; je ne vous en empêche pas. Mais vous paierez votre écot tout de même. Vous me dessinerez le plan d’une couveuse artificielle que j’ai idée de construire d’après les indications de mon journal. Elles ne sont pas trop claires, les indications ; un plan m’aidera. Allez vous mettre à cette petite table là-bas, pendant que je déblaierai celle-ci de mon attirail. Voici le journal, lisez l’explication et tirez-vous d’affaire. Moi, j’ai à causer avec mon ami Daniel, puisque je le tiens, ce qui est rare. N’essayez pas d’entendre ce que nous avons à nous dire ; contentez-vous de jaboter ensemble et de tenir compagnie à la jeune demoiselle. Autrement elle va s’ennuyer et voudra partir, ce qui ferait partir également mon ami Daniel.

Il dit tout cela de sa voix haute et rêche, monotone, la voix d’un homme dont la conversation ordinaire est avec ses chiens, ses poules, plutôt qu’avec ses semblables.

André prit la lampe et la transporta sur la petite table carrée qui occupait l’angle de la chambre, tout près de l’embrasure où Juliette s’était réfugiée. Dès son premier pas sur le seuil, Antoine avait cru reconnaître la jeune fille à sa pose, à une certaine grâce de lignes qu’il avait déjà observée quand elle ployait son cou mince, inclinant sa tête sur sa main, ses cheveux relevés dégageant une nuque délicate. Mais elle avait le visage tourné vers la fenêtre ; sa robe claire, dont il connaissait par cœur les guirlandes vertes, était estompée d’ombre et faisait autour d’elle comme un nuage indistinct. Quand la clarté de la lampe, plus voisine, révéla tout à coup Juliette Beausire dans cette inconnue immobile et muette, Antoine eut une exclamation de surprise.

— Pourquoi pas ? fit-elle de ce petit ton agressif qu’il lui connaissait déjà et qui l’amusait. J’ai accompagné mon cousin Daniel dans sa visite. À vrai dire, si j’avais su que ce fût un soir de réception…

— Réception ?… je suis ici en intrus, vous l’avez remarqué à l’accueil qu’on m’a fait. Mais il y avait presque deux heures que je n’avais vu mon ami, dit-il comme un écolier, et riant lui-même de cette passion d’intimité qui lui venait si subitement. Vous ne vous connaissez pas encore ?

— Aussitôt que je suis entrée, dit Juliette chassant un reste d’embarras, on m’a envoyée en pénitence dans un coin et personne ne m’a dit un mot.

Alors elle put se tourner vers André Humbert d’un mouvement bien naturel qui les mit tous deux à l’aise. Il lui fut reconnaissant de ce petit air de bouderie simulée, au lieu de quelque allusion compatissante qu’il redoutait. En lui adressant ce léger reproche, elle le traitait comme elle eut traité Antoine ; elle voulait ignorer la chose pénible qui tout à l’heure l’avait retenu, lui, cloué à sa place, l’avait contrainte, elle, à s’écarter.

— Voici donc mon ami André Humbert, dit Antoine, lui jetant son bras autour du cou avec la brusquerie affectueuse des jeunes amitiés masculines. Mlle Beausire est notre voisine depuis… depuis hier, fit-il tout étonné lui-même et s’arrêtant… Je suppose qu’un déménagement est un peu comme un naufrage. Il paraît que dans un naufrage on fait très vite connaissance.

Juliette eut au bout de la langue une riposte assez vive, mais elle la retint. Elle était sincère avant tout, et n’avaient-ils pas en effet noué très vite connaissance ?

Des crayons, des albums, des carrés de papier blanc se trouvaient sur la table dont Juliette s’approcha, un peu curieuse, pour voir comment Antoine Jaquier se tirerait de son plan de couveuse artificielle. Au bout de quelques minutes, ils étaient assis tous trois comme frères et sœur autour de la lampe, chacun tenant un crayon et s’abandonnant à ce plaisir qu’on goûte si rarement, celui d’une causerie parfaitement naturelle qui va et vient, s’arrête, reprend, sans plus chercher l’effet que ne le font les hirondelles quand elles tournoient, ou le vent quand il souffle dans les branches. Les jeunes hommes, entre eux, ont parfois cette simplicité ; plus malaisément quand une femme les écoute. Mais Juliette elle-même était simple ; on la devinait claire et transparente comme un cristal, sans pose, sans aucun dessein vulgaire de jeter aux gens de la poudre aux yeux. Elle était ce qu’elle était et ne tenait pas le moins du monde à ce qu’on lui trouvât une intelligence brillante dès le premier quart d’heure de conversation. Cependant son tact rapide, délicat, et sa prompte perception des choses inspiraient à ceux qui causaient avec elle une sorte de sécurité ; de sa part, on était à l’abri des bévues, des lourdes questions qui écrasent un sentiment, quand on n’a voulu que l’effleurer.

Antoine méditait sur le croquis fort imparfait et mal imprimé dont le journal d’agriculture accompagnait la description de la couveuse. De temps en temps il réclamait les lumières de Juliette qui ne dessinait pas, mais faisait des calculs étonnants, d’après les données du journal, sur la production des œufs et des poulets. André Humbert, absorbé dans son travail, ne disait pas grand’chose. Au lieu de s’exercer à de simples lignes droites, ce qui eût été abrutissant, il couvrait la première page d’un album neuf d’une multitude de flèches et de javelines jetées en tous sens et qui semblaient pleuvoir de quelque invisible combat de sauvages.

— Chacun ici est cousin de quelqu’un, fit Antoine au bout d’un silence. Sauf moi. Je me sens horriblement isolé. Personne n’aurait-il la charité de m’adopter pour cousin ?

— Être amis, c’est encore meilleur, dit André, lançant d’un crayon déjà plus ferme une centième javeline dans la mêlée. Je ne voudrais pas médire des cousins cependant. Ce serait d’une noire ingratitude.

— Le tien est un original fatigant, un exploiteur… Je ne comprends rien à sa couveuse, je m’y casse la tête !… Cet homme-là martyriserait père et mère pour assouvir sa manie d’expériences !

Juliette songea aux quarante-cinq minutes de pansement et se garda de tourner la tête vers André. Un assez long silence coupa l’entretien.

— Il est de ceux qui n’auront pas donné leur mesure, reprit André au bout de quelques instants. Tu le trouves puéril, incomplet. C’est vrai qu’il est incomplet. Avec la tournure particulière de son esprit, ses curiosités et sa parfaite mémoire, il avait l’étoffe d’un homme de science ; mais jamais il n’a pu étudier. Les circonstances lui ont rogné les ailes. Nous trouvons ridicules les pauvres petits battements de ces tronçons d’ailes ; il faudrait plutôt en avoir pitié, vois-tu.

— Tu as raison, fit Antoine à demi-voix, d’autant plus que je suis aussi de ceux qui ne donneront pas leur mesure.

Juliette sentit son cœur se gonfler ; toute la vie lui parut horriblement triste, remplie de désirs inutiles et d’efforts consumants vers un but jamais atteint.

— C’est bien étrange, commença-t-elle… puis elle s’arrêta, puis elle reprit courage. C’est bien étrange. Il semble que l’on soit né tout exprès pour faire une chose, pour la faire bien et pour trouver son bonheur en la faisant. Mais on n’y arrive pas… Au contraire, le chemin de la vie vous emmène d’un tout autre côté.

Elle fixait ses yeux pleins de questions, ses yeux couleur d’eau profonde sur les visages sérieux des deux jeunes gens qui la regardaient.

— Et alors, poursuivit-elle, à quoi bon être doué de ceci ou de cela ?… On souffre davantage, voilà tout. Je ne m’exprime pas comme je le voudrais, mais il me semble que beaucoup de choses ont l’air d’aller au hasard. Moi, par exemple, j’avais un but, mais j’y ai renoncé… C’était inutile. Maintenant, je vais au hasard.

— Généralement, dit André Humbert, c’est notre volonté que nous plantons comme but au sommet du chemin.

Ils éprouvaient tous trois une grande douceur et une grande sécurité à s’entretenir ainsi, à demi-voix, dans ce clair-obscur d’intimité où les paroles exprimaient peu, où la sympathie devinait beaucoup.

— Mais n’est-il pas légitime de prendre sa volonté pour but, murmura Antoine, quand elle est d’accord avec nos facultés, avec nos talents, quand c’est une vocation enfin ?

— Moi, reprit André, avec une légère contraction des sourcils qui indiqua tout à coup l’effort qu’il s’imposait pour parler de lui-même, j’avais mis tout le sens de la vie dans les belles lignes. Toi, tu t’imagines que si tu ne voyages pas, ta vie sera manquée. Tu ne réaliseras peut-être ta vocation que fort tard. Moi, jamais. Que faire, alors ? s’asseoir et désespérer ?

— Voilà le problème. Je n’en ai pas encore la solution, dit Antoine.

Il n’osa pas demander à son ami : « L’as-tu ? » Mais les femmes ont parfois d’étonnantes audaces d’âme ; ce fut Juliette qui fit cette question :

— L’avez-vous ?

— Dieu me l’a donnée, répondit André Humbert.

Son cœur battait d’émotion, presque de révolte. Fallait-il qu’il cherchât des mots pour ce qu’il y avait en lui de plus réel à la fois et de plus inexprimable ?… Antoine avait mis sa tête dans ses mains et attendait : la jeune fille aussi attendait, les yeux troublés. Déjà, pensait-elle, la triste et sordide muraille se fendait, et par les fissures glissaient comme des lueurs.

— C’est à l’hôpital, dit André dont la voix trembla, puis se raffermit. La nuit avant…

Il ne dit pas avant quoi, mais Juliette eut la gorge serrée de pitié, et Antoine étendant la main vers son ami, sans le regarder, la lui mit doucement sur l’épaule.

— Autrement, – sans la solution, je veux dire, – reprit André, je n’aurais pas pu supporter ce qui m’arrivait. Depuis des semaines, avant que le médecin en parlât, j’essayais d’y penser, parce qu’il faut tout prévoir, me disais-je, mais je n’y croyais pas. Cela me paraissait impossible et révoltant… Oh ! cette dernière nuit, quand, tout éveillé, j’essayais de me figurer que j’avais le cauchemar… Mon voisin de lit ne dormait pas plus que moi et me regardait de ses grands yeux creux. Il avait sa peine, moi la mienne, il ne pouvait rien faire pour moi que me regarder. J’étais entièrement seul, puisque personne au monde ne pouvait empêcher la chose qui m’attendait. Le médecin m’avait dit de sa voix tranquille : « — Ça devient une question de vie ou de mort, car le mal gagne ; soyez raisonnable. » Souffrir était peu de chose, mais le lendemain, à une certaine minute, j’allais sortir du sommeil du chloroforme pour toujours changé, séparé de toute ma vie précédente. Depuis des semaines, ma main trop malade ne me servait plus à rien, mais je l’avais encore. À partir d’une certaine minute, les choses les plus faciles me seraient pour toujours difficiles, et plusieurs, impossibles pour toujours… On me prenait mon gagne-pain, on me prenait le dessin, l’art, tout mon avenir. Je devenais étranger à moi-même. Je me sentais comme dédoublé et j’avais peur d’être fou. Je détestais l’être mutilé du lendemain, comme s’il eût été un autre que moi…

André parlait presque à voix basse, avec tristesse, mais, chose étrange, sans amertume ni véhémence. Il parlait du passé. Cependant le reste était trop difficile à dire, il s’arrêta, vit la figure de Juliette inondée de larmes que la jeune fille ne songeait pas même à essuyer.

— Pauvre petite ! dit-il affectueusement, comme un frère. Quel cœur elle a !

Lui et Antoine se sentirent tout à coup heureux d’avoir à leur côté cette petite créature plus faible et qui osait pleurer. Ils se turent un instant, et ce silence d’une pensée commune, faite de tendresse et de pitié réciproques, noua autour d’eux trois un lien qui ne se délia plus.

— Voyez, reprit André, la même chose vous arrivera un jour ou l’autre : vous comprendrez. Comment j’ai compris, il me serait impossible de le dire. Cela entra en moi, non par raisonnement ni par bribes, mais comme une belle lumière tranquille. Il était, je pense, trois heures du matin. J’étais brisé de ma lutte. Quelques minutes auparavant, je retenais encore ma respiration, tant j’avais peur, si je desserrais seulement les lèvres, de crier de désespoir ; mais tout cela était fini. Je n’avais plus de force ; je me disais : « La vie n’a pas de sens… À quoi bon se débattre, pauvre rien que tu es !… » Tout à coup, je sentis la pitié de Dieu sur moi, sur tous ces lits, sur toute cette salle d’hôpital… Alors je restai entièrement immobile, j’étais saisi. J’avais beaucoup prié depuis le commencement de ma maladie ; c’était la réponse qui me venait en cette heure d’angoisse. Non pas la réponse attendue, car je n’avais demandé que ma guérison. J’entendis la voix subtile dont il est dit : « Je vous enseignerai des choses hautes et cachées que vous ne savez pas. » Je vis un but nouveau, une vie nouvelle… Oh ! jamais je ne pourrai dire cela, fit-il en s’interrompant, et c’est la première fois que j’essaye de le dire… Je compris que la vie extérieure est comme un pauvre échafaudage, grossier, imparfait, derrière lequel monte lentement l’édifice de la vie intérieure… Tout mon souci, et mon activité, et mes regrets consumants avaient été jusqu’alors pour l’échafaudage, pour cette misérable construction branlante. Ce qu’il fallait désormais, c’était de travailler à l’édifice merveilleux, invisible, qui se révélera lorsque l’échafaudage tombera à terre. J’entrevis cela peu à peu, comme le matin gris entrait dans la salle, blanchissait, et de lueur devenait lumière. Quand le jour fut là, j’avais retrouvé un sens à ma vie, j’avais retrouvé un but.

— Lequel ? Dites-le clairement, fit Juliette d’un ton presque impérieux.

André réfléchit un instant et dit enfin :

— Au lieu de ma volonté, la volonté de Dieu.

Mais c’était Juliette qui maintenant se révoltait, faisant un retour sur elle-même. Que désirait-elle qui ne fût sage, et juste, et raisonnable ? Elle se consumait à garder sa mère et ses sœurs, à maintenir leur vie commune dans des apparences au moins de dignité. Elle cherchait à établir un ordre et une règle. N’était-ce pas là ce que Dieu lui-même faisait depuis la création ? Ce but n’était-il pas le plus haut qu’elle pût se proposer ?

— Mais après ? demanda-t-elle, espérant autre chose.

— Après ? J’eus encore de mauvais moments, j’en ai encore. Il n’y a guère que cinq ou six semaines de cela, et l’édifice intérieur n’a pas beaucoup grandi. Je suis encore fort susceptible et impatient. Je n’aime pas qu’on me plaigne ni qu’on m’observe.

— Cher André, dit Antoine en lui passant son bras autour du cou, quand j’aurai la moitié de ta patience, j’aurai déjà fait un grand progrès.

— Vous avez donc besoin de patience ? s’écria Juliette étonnée. Quand on parle de patience, je comprends. C’est tangible, cela…

 

Dans le fond de la chambre, les deux vieux amis, Vitalis Dubois et Daniel, causaient toujours avec animation, mais Daniel s’était levé. L’heure avançait et il ne fallait pas s’exposer à être congédié par l’hôte qui n’y eût point mis de façons. À neuf heures et demie, il éteignait la lampe, brusquement, sans avertir personne.

— Avez-vous fini ce dessin ? demanda-t-il, s’approchant de la petite table.

— Pas tout à fait. Je reviendrai demain soir pour l’achever.

— Voilà bien de l’empressement, quand vous avez été des mois sans mettre les pieds ici.

— C’est qu’André loge chez vous maintenant, répondit Antoine.

— Vous êtes franc au moins. Je garderai André le plus longtemps possible.

— Mais j’étais justement venu vous prier de nous le céder demain. Ma belle-mère espère que tu nous feras le plaisir de dîner avec nous, fit-il en se tournant vers son ami.

— Demain, ça va bien, car j’ai affaire au village, dit Vitalis Dubois qui n’avait pas l’habitude de subordonner ses arrangements à ceux d’autrui.

 

Juliette marchait la première, silencieuse, dans le sentier. Quand André Humbert, qui avait fait quelques pas avec eux, hors de la cour, les eut quittés, elle se retourna pour attendre Antoine. Le cousin Daniel, rassasié de conversation, la dépassa, traînant un peu les pieds, un peu courbé sur sa canne, et songeant avec sa débonnaireté tranquille que les jeunes gens ont étonnamment de choses à se dire.

— Avez-vous tout compris ? demanda Juliette à demi-voix quand Antoine l’eut rejointe.

— Non, répondit-il. Je suis loin de comprendre tout ce qu’André m’a dit aujourd’hui.

— Mais faudrait-il comprendre ?

— Je ne sais pas.

— Oh ! s’écria-t-elle désappointée, je comptais sur vous pour m’expliquer tant de choses !

— Vous en savez plus long que moi, probablement.

— Quand il a dit : « Je suis encore susceptible et impatient, » j’ai recommencé à comprendre, fit Juliette d’un ton songeur. Moi aussi, je suis souvent très impatiente, très aigrie. Savez-vous, fit-elle vivement, je crois que je vais être un peu meilleure à cause de ce que j’ai entendu !

— Croyez-vous ? Je me le suis figuré aussi pour ce qui me concerne. J’avais causé avec André pendant deux ou trois heures, je me sentais changé. Je suis rentré ; au premier mot discordant, toute ma belle sérénité est partie. Pensez-vous qu’on devienne beau rien qu’à regarder un beau tableau, par exemple ? demanda-t-il sans ironie et avec quelque tristesse.

— Non, je ne le pense pas. Mais alors quoi ?

— Ah ! que sais-je ?

Là-dessus ils se dirent bonsoir.

QUATRIÈME PARTIE

I

Ce fut de la façon la plus naturelle et la plus facile qu’André Humbert devint peu à peu l’hôte presque quotidien de la famille Jaquier. Antoine, la première bataille gagnée, avait poursuivi son avantage, marquant à sa belle-mère tant de vif plaisir et de gratitude pour la présence de son ami, que Mme Jaquier, qui ne demandait qu’à se concilier Antoine, avait très pressamment renouvelé ses invitations.

Quelque chose de détendu, d’apaisé, d’aimable, semblait régner dans la petite salle à manger quand André Humbert s’y trouvait. La conversation coulait plus aisée, et sur de nouveaux sujets. Antoine avait une foule de choses à raconter ; M. Jaquier lui-même s’animait dans des discussions concernant les choses de l’enseignement qui l’avaient toujours intéressé, mais qui, au rebours, impatientaient son fils. Souvent Mme Jaquier hasardait un mot, moins inquiète, moins susceptible, parce que André Humbert était là qui l’écoutait avec une déférence tranquille et n’avait pas l’air de trouver absurde et détestable tout ce qui sortait de sa bouche. Ce n’était point seulement la politesse, l’attention banale due à la maîtresse de maison ; c’était autre chose que Mme Jaquier ne définissait pas, mais dont elle subissait l’influence.

Au bout d’une quinzaine, elle avait déjà pris l’habitude d’en appeler à André dans les difficultés de la conversation, quand elle allait s’embourber et qu’Antoine prenait son air sarcastique. « Ah ! si mon fils ressemblait davantage à son ami, soupirait-elle en elle-même, quelle vie agréable nous aurions ! Antoine doit voir maintenant combien ses partis-pris étaient injustes, puisque son ami, tout aussi intelligent et artiste que lui, m’écoute toujours et approuve mes idées. Je me félicite d’avoir songé à inviter ce jeune homme, malgré le dérangement que cela me causait… Et puis, la satisfaction de faire une bonne œuvre… Antoine a toujours l’air de me croire égoïste… »

Antoine… l’opinion d’Antoine, l’approbation d’Antoine étaient son éternel objectif, et vraiment il fallait plaindre la pauvre femme qui, en retour de ses avances plaintives, ne rencontrait qu’un dédain à peine dissimulé. Cependant il arrivait à Antoine de penser : « Ma belle-mère gagne, positivement. Elle a plus d’esprit, plus de délicatesse. Elle dit des choses presque intéressantes et elle semble avoir pris André en affection. » À chaque marque de cordialité qu’on donnait à son ami, à chaque petite attention de Mme Jaquier, les yeux d’Antoine s’éclairaient ; son visage changeant, sa bouche mobile exprimaient sans paroles un remerciement que sa belle-mère savait bien y lire, elle qui, dans ces yeux orageux, avait souvent lu des choses très différentes.

Antoine avait redouté pour la sensibilité encore un peu morbide d’André Humbert l’étonnant manque de tact qui presque toujours faisait choisir à Mme Jaquier le mot irritant, l’allusion désagréable. Il se tenait sur le qui-vive, mais dans une ou deux occasions seulement sa vigilance trouva à s’exercer.

Un soir, Mme Jaquier, par inadvertance, par l’habitude aussi qui lui venait de s’adresser à André plutôt qu’à son beau-fils, se tourna vers le jeune homme et le pria de lui tenir un écheveau. Il rougit ; exhiber son inévitable maladresse lui répugnait terriblement. Cependant il posait déjà son crayon quand Antoine, levant la tête avec vivacité, intervint.

— Il me semble, maman, que j’ai des droits plus anciens sur vos écheveaux. Est-ce que je vais être dépossédé de mes fonctions ?

Mme Jaquier se mit à rire, d’un petit rire gras et satisfait. Au lieu de deux esclaves, elle en avait trois maintenant. Elle leva les yeux vers le cadre ovale qui dessinait un anneau d’or sur la boiserie grise, et elle envoya un petit souvenir de parfaite résignation à l’enfant disparu. Le ciel l’avait amplement dédommagée de sa perte en lui donnant, à elle, veuve sans fortune, cette maison confortable, ce mari toujours dévoué et patient, ce fils qu’elle ne désespérait point de plier à son joug. Ne se tenait-il pas devant elle, les deux mains liées par l’écheveau qu’elle ne se pressait point de dévider ?… Elle le regarda. Il eut tout à coup ce froncement de sourcils, ce pli violent, comme involontaire, qui changeait en une seconde sa physionomie. Elle comprit qu’elle lui avait déplu en quelque manière et fit une petite moue.

Mais elle ne perçut sa méprise que peu à peu, le lendemain ; elle avait les intuitions lentes. Son mari, à qui elle se confessa presque en larmes, la consola de son mieux.

— Antoine exagère presque la délicatesse… J’étais comme lui à son âge. On en rabat, car la vie ne nous traite pas nous-mêmes avec tant de ménagement.

— Ah ! cher ami, si tu avais vu le coup d’œil qu’il m’a jeté !

— Oui, il est ainsi. Sa figure exprime les choses trop vivement.

— Mais je ferai quelque nouvelle bévue, je le sens, et alors nous aurons une scène !

— Quant à cela, Zéline, tu peux te rassurer. Par égard pour son ami, Antoine ne fera pas de scène.

— Moi qui ai tant de sensibilité, tu imagines, cher ami, si j’ai fait exprès de froisser ce pauvre garçon… Antoine est bien injuste à mon égard, soupira-t-elle. Hier soir, nous n’avions pour le souper que du veau froid qui n’est pas une viande bien fortifiante. J’ai fait ajouter des œufs à cause d’André Humbert. Je suis pleine d’attentions de ce genre, au point que parfois même j’en ai la tête fatiguée !

Antoine, peu à peu, s’accoutumait à passer avec son ami toutes ses heures de loisir. André Humbert dessinait avec acharnement, soit dans la chambre de la Touffette, soit en plein air, et le soir encore chez les Jaquier. Il faisait des exercices de lignes comme un écolier, mais sa fantaisie d’artiste arrivait à se traduire même par l’imperfection des moyens, savait tirer parti même des écarts du crayon rebelle. Antoine, qui suivait tout ce travail avec un ardent intérêt, étudiant chaque page des albums de son ami, se demandait parfois si le talent d’André ne gagnerait point finalement à traverser ces difficultés, si le dessin moins ferme et moins accentué qu’autrefois, avec la même force dans la conception, mais avec une certaine maladresse naïve et bizarre dans l’exécution, n’acquérait point un charme supérieur.

— Sais-tu que tes petites compositions ont maintenant plus de cachet ? dit-il un jour qu’assis côte à côte sous le sapin de leur première rencontre, ils causaient et dessinaient ensemble.

Les vacances avaient commencé avec les grandes chaleurs. Antoine disposait de tout son temps pour faire des aquarelles. On ne voyait plus guère l’un des amis sans l’autre. André Humbert avait repris son projet de chercher dans notre nature jurassienne, dans nos arbres, nos fougères, nos graminées, nos insectes, nos oiseaux, les éléments d’un style décoratif original, et au moment où Antoine lui parlait, il crayonnait une ronde de petites mouches et de bêtes à bon Dieu parmi des feuilles de trèfle, pour former la bordure d’un grand plat.

— Oui, dit-il, considérant son croquis, un artiste verra du premier coup d’œil qu’il y a une idée là-dedans. La disposition de ces feuilles est heureuse. La nature a-t-elle rien inventé de plus joli que le contour du trèfle ? Si simple… Et pourtant l’esprit humain qui recherche une symétrie plus carrée, n’aurait jamais trouvé cette délicieuse harmonie du nombre trois… Mais le gros public aime la ligne nette et claire, et ne verra dans ma composition qu’un barbouillage, même quand elle serait aussi achevée que je suis en état de le faire… Les élèves même, à moins d’être prodigieusement intelligents, estiment qu’avoir de la main est la première qualité requise d’un professeur.

— Mais tu en auras, de la main, dans deux ou trois mois, si tu continues à travailler. Tu as déjà fait un progrès immense. Vois comme ton crayon est plus expressif et comme ces bestioles volent bien, dit Antoine. Elles sont légères, un souffle les enlèverait… Je me figure parfois qu’après tout, tu gagneras à être moins graveur.

— Peut-être, dit André dont la lèvre trembla.

Juliette Beausire n’était pas retournée à la Touffette, mais les deux amis, dans leurs allées et venues, la rencontraient fréquemment ainsi que sa mère et les trois sœurs rieuses. Quand il faisait beau, toute la famille vivait en plein air, faisait la sieste sous les groseilliers, et le soir suspendait deux ou trois lanternes vénitiennes aux branches d’un petit lilas pour éclairer les discussions domestiques, jusqu’à l’heure où la rosée, décidément trop humide, obligeait ces dames à rentrer.

D’un jardin à l’autre, on échangeait quelques propos, et Mme Beausire déversait déjà sur André Humbert son ample bonté maternelle. Elle ne voyait jamais un jeune homme sans s’attendrir, à cause du fils que la mort lui avait pris, ni une jeune fille sans l’aimer, à cause des chères filles que la vie lui laissait. Elle aurait voulu élargir à l’infini le cercle de sa famille pour y accueillir tous les isolés, tous les tristes, et dans les tristes elle rangeait tout individu, homme ou femme, qui ne prenait pas la vie aussi gaiement qu’elle le faisait elle-même.

— Nous inviterons ce jeune Humbert à notre soirée, dit-elle à ses filles. Nous n’aurions plus qu’une chaise qu’elle serait pour lui, et vous vous mettrez en frais, mes filles. Il faut qu’il oublie son malheur pendant qu’il sera chez nous.

L’invitation se fit aux deux jeunes gens par-dessus la haie ; pour Mme Jaquier on y mit plus de formes et on lui adressa un beau billet doré sur tranche, auquel elle répondit non moins cérémonieusement, en envoyant sa carte par la poste.

 

____________

— Tout en papier, ma chère ! disait Mme Beausire, son bras passé autour de la taille de Cousinette qui, arrivée la première, s’extasiait sur l’air de fête du petit salon.

Chaque lampe, chaque bougie avait son transparent abat-jour rose. De grands papillons roses s’accrochaient aux rideaux, et les éventails de fougères qui ornaient les encoignures se dressaient dans de hautes urnes roses que personne n’eût soupçonnées d’être de simples pots à beurre.

— Du papier de soie, tout bonnement. Voilà trois jours que nous ne faisions plus que crêper du papier. C’est joli et ça dissimule les fentes, les trous, les éraflures. Mon ménage n’est plus neuf, Cousinette. Par bonheur, mes filles sont ingénieuses. Regarde-moi Valentine. Son corsage n’est-il pas ravissant ! Eh ! bien, ma chère, ce corsage…

— En papier aussi ? demanda Cousinette qui avait une pointe de malice à l’occasion.

— Ah ! mauvaise, je ne te confierai plus nos expédients puisque tu t’en railles.

Des fleurs partout, jusque dans le soulier de porcelaine qui ordinairement contenait les allumettes, de longues traînes de lierre et d’épis soyeux retombant autour de la glace et des tableaux, un nœud de ruban rose égayant quelque vieux cadre défraîchi, et cent petites fanfreluches qui ne coûtaient rien, donnaient au vieux salon râpé un air accueillant et joyeusement frivole, l’air de la famille Beausire.

Cousinette était une petite brune maigre, un peu triste et sentimentale. De son ancienne déception d’amour, il lui restait une souvenance mélangée de dépit et de douceur, vague et faible, et s’évaporant comme cet arrière-parfum de vinaigre aromatique qu’exhalent encore les vieilles petites cassolettes d’argent de nos grand’mères. Quand elle avait vu les choses mal tourner dans le ménage Beausire, Cousinette s’était consolée par le bon sens et se félicitait chaque jour encore d’avoir échappé aux trimballages, aux ventes de mobilier, aux querelles domestiques et finalement à l’abandon qui étaient le partage de sa cousine la supplanteuse. Avec une autre femme, pensait-elle néanmoins, Rénold Beausire, l’aimable et le léger, eût peut-être suivi un meilleur chemin, mais le risque était grand, trop grand…

Cousinette élevait son neveu, un jeune homme paisible qui ne lui avait jamais causé l’ombre d’un chagrin ; elle était satisfaite de son sort et consciente de pratiquer d’une façon très magnanime le pardon des anciennes injures. Elle avait même prêté de l’argent à sa cousine Beausire qui en payait l’intérêt en paroles tendres, en attentions, en bouquets.

Quand Mme Jaquier, toute en satin noir et en jais, entra, Mme Beausire lui présenta Cousinette avec une affectueuse effusion.

— Ma plus ancienne amie, madame, une amie envers qui j’ai eu bien des torts… mais nous nous sommes aimées à travers tout. Une seconde mère pour mes filles… À vrai dire, elle devrait être leur mère, je vous raconterai cela. C’est tout un roman… Voici donc nos jeunes gens. Je suis heureuse de vous recevoir chez moi, monsieur Humbert… Ah ! monsieur Antoine, prenez garde, vous allez renverser le guéridon derrière vous… C’est étroit chez nous, et mes filles ont voulu mettre partout des petites tables. Mais je vous pardonnerai s’il vous arrive de casser quelque chose, j’ai un faible pour vous, monsieur Antoine, et vous le savez bien… N’en abusez pas. Vous trouvez jolis nos arrangements ?… Vous êtes bien bonne, madame. Le coup d’œil est gai, certainement. Mais tout ça n’est que du papier, comme je le disais à Cousinette. Tout en papier pourrait être notre devise, fit-elle en riant. Le solide, le cossu, nous ne le connaissons guère. Tout en papier, avec accompagnement de guitare…

Bricotte était fort en beauté ce soir ; assise près de la table à thé, avec un fond de guirlandes de lierre, Bricotte formait un tableau vers lequel les yeux ravis de sa mère se tournaient continuellement. Miki plus piquante, plus tourbillonnante, installait chacun, remorquait les timides, s’en allait repêcher les épaves dans les coins et les embrasures.

— Fusionnez, disait-elle, fusionnez !

C’était son mot, qu’elle répétait en riant d’un rire clair comme une petite sonnette.

Et l’on fusionnait. L’étincelle qui allume les conversations jaillissait partout.

— Nous serons gais ! faisait Mme Beausire assise sur le sofa à côté de sa propriétaire. Quel dommage que M. Jaquier n’ait pas consenti à être des nôtres !

— Il se sentait fatigué ce soir et se couchera de bonne heure. Depuis des mois, sa santé exige de grands ménagements. Il va et vient, il donne ses leçons, mais en réalité il ne tient qu’à un fil, dit Mme Jaquier qui, ainsi que presque toutes les femmes molles et lymphatiques, aimait à parler de maladies.

— Je lui ai trouvé très mauvaise mine ce matin, en effet, dit Mme Beausire d’un ton encourageant, mais avec ces tempéraments-là, c’est plutôt un bon signe, voyez-vous. S’il était rouge, vous pourriez tout craindre. Regardez le cousin Daniel, il a l’air d’un déterré, et pourtant il est bâti à chaud et à sabre comme on dit. Je dirais plutôt à chaud et à froid, si j’avais inventé ce proverbe, car celui qui supporte un chaud et froid peut espérer de longues années. Le cousin Daniel vivra cent ans, ce que je lui souhaite de tout mon cœur.

Le cousin Daniel, cantonné derrière une petite table avec deux albums qu’il feuilletait consciencieusement, suivait d’un regard débonnaire ce gai va-et-vient de jeunesse, tandis que son frère Ananias, traînant un peu les pieds à cause de ses rhumatismes, et parfois bousculé, et bougonnant, et regardant de travers les hôtes de sa cousine, vaguait d’un coin à l’autre et critiquait tout.

Juliette, vêtue d’une robe gris clair dont la simplicité était accentuée encore par un bouquet de feuilles de lierre épinglé au corsage, Juliette allait et venait inaperçue dans son rôle ordinaire d’utilité. Elle veillait à ce que chacun eût une chaise et à ce que la flamme des bougies ne fît pas flamber les légers abat-jour roses ; elle avait l’œil sur Fanchonne, disposée alternativement à rire trop haut ou à devenir maussade ; elle prêtait une oreille un peu inquiète aux effusions de sa mère, et elle se livrait mentalement à des calculs sans solution ; le problème des tasses n’était pas résolu. Depuis le jour où Mme Beausire avait pour la première fois parlé de cette soirée, la liste des invités s’était accrue, mais celle de la porcelaine valide avait plutôt diminué.

— Bah ! tout s’arrangera, avait dit Mme Beausire. Quand les tasses manqueront, nous servirons le thé à la russe, dans des verres, avec une tranche de citron au fond.

Mais Juliette restait soucieuse ; elle n’avait pas la fertilité d’expédients de sa mère ni sa joyeuse insouciance du qu’en-dira-t-on. Elle redoutait les regards froids de Mme Jaquier et, avec un petit serrement de cœur, elle épiait les impressions d’Antoine sur sa figure où tout se lisait.

Pour le moment, on n’y lisait que la sympathie presque tendre que Mme Beausire avait su lui inspirer, une vraie inclination, avec quelque chose de filialement protecteur dont sa belle-mère eût pu à bon droit être jalouse. — N’est-elle pas charmante et maternelle ? disait-il à André, debout près de la porte ouverte du balcon. C’est une fontaine de bonté que cette blonde petite femme, et quelle confiance dans la bonté des autres !… Elle m’a pris le cœur le soir de son déménagement, rien qu’en mettant sa main sur mon bras et en levant les yeux comme un enfant qui demande du secours… Et ses filles sont-elles assez amusantes !… Mlle Valentine est superbe ce soir. Quels beaux yeux !… Mais il n’y a pas pour un sou d’âme dans ces yeux-là.

Il suivait du regard les mouvements tranquilles et glissants de Juliette et il souhaitait qu’elle s’arrêtât près de lui. On accordait les guitares. Mme Beausire tenait la sienne sur ses genoux, une belle guitare ancienne en bois de citronnier, toute fleuronnée d’incrustations de nacre. On rangeait des chaises en demi-cercle pour les exécutants, en un cercle plus large pour l’auditoire.

— Ceci n’est pas un concert, s’écria Mme Beausire de sa voix allègre, c’est une soirée à la bonne vieille mode, du temps où tout le monde chantait. Gare à ceux qui ne chanteront pas au moins le refrain… Oh ! ces guitares ! Je me crois revenue à ma belle jeunesse. Valentine, accorde donc la chanterelle de M. Rodier, tu vois qu’il n’en vient pas à bout.

Mais Valentine était trop loyale pour enlever à Miki un seul de ses privilèges ; il avait été entendu que M. Rodier était l’invité particulier de Miki, et Miki lui donnait sa première leçon de guitare. Il s’était déjà rendu maître d’un accord, celui de sol majeur ; on décida que par égard pour le débutant on prendrait en sol majeur toutes les romances, sauf le Jeune Helvétien dont la mélopée plaintive exigeait décidément du bémol. Mme Jaquier, en l’honneur de laquelle, très spécialement, se donnait la soirée, fut priée de désigner elle-même les numéros du programme. Elle choisit Fleuve du Tage pour commencer.

Juliette ne chantait pas, ayant un léger mal de tête et pas de voix du tout ce soir, dit-elle à sa mère. Tout doucement, elle se glissa jusqu’au balcon et s’assit sur une petite chaise d’osier, près de la porte. Si l’on avait besoin d’elle, on n’avait qu’à l’appeler. Elle s’étonnait de se sentir presque triste, car elle avait finalement pris son parti de la soirée et mis la main de grand zèle aux préparatifs. Pourquoi la gaîté de ses sœurs lui semblait-elle étrange et vide ? Pourquoi l’histoire – le peu qu’elle savait de l’histoire – de tous ces gens, leur passé, leurs difficultés d’existence, leurs chagrins, se dressaient-ils devant elle, avec plus de relief et de réalité que leurs figures mêmes ?

Ils étaient là, les yeux brillants, les lèvres entr’ouvertes, balançant la tête pour marquer le rythme de leur musique, les jeunes filles dans des poses gracieuses et n’oubliant pas une minute l’effet qu’elles produisaient avec leurs jolis doigts minces sur les cordes et le large ruban couleur de bluet, ou d’un rose antique, ou d’argent, passé en écharpe pour soutenir la guitare ; les jeunes gens plus gauches et plus naïfs, insouciants de leur attitude, ouvrant la bouche largement sans se douter qu’ils étaient drôles à voir, et Cousinette qui se mettait à chanter, elle aussi, les airs attendrissants de sa jeunesse, une main sur l’épaule de son neveu, la tête penchée… Dans la lumière rose des bougies qui tremblait en ondes transparentes, Juliette les voyait comme un tableau ; ils ne lui semblaient pas vivants, mais une apparence et un mensonge ; leur être vrai se tenait au dehors, dans la nuit, les attendait là pour les reprendre, après une heure d’artificiel oubli…

La joue appuyée au linteau de la porte et ses deux petites mains croisées devant elle sur sa robe grise, Juliette s’égarait dans une rêverie embrumée.

— Vous n’êtes donc pas gaie, même ce soir ?

— Pas trop, répondit-elle avec sa franchise ordinaire, sans s’inquiéter de son rôle de fille de la maison.

Antoine Jaquier était devant elle au seuil du balcon, se penchant un peu pour apercevoir sa figure dans la lueur adoucie qui flottait loin des lampes.

— Nous attendons depuis une heure, André et moi, que vous vouliez bien nous accorder une parcelle de votre attention, dit-il. Le moment est-il venu ?

— Oh ! pourquoi pas ? je n’ai maintenant rien de mieux à faire…

Il n’y avait pas l’ombre d’agacerie dans le ton de cette petite phrase que Miki eût prononcée tout autrement ; mais en Juliette tout était simple.

— Asseyez-vous tous deux, dit-elle, si vous désirez respirer l’air un moment. Il y a deux petites chaises dans ce coin, derrière la caisse de lauriers. Vous n’aimez donc pas la musique ?

— J’aime encore mieux causer avec vous. Dites-moi pourquoi vous n’êtes pas gaie.

— C’est votre refrain, fit Juliette qui poussa un petit soupir et se tourna vers André Humbert comme pour le prier de répondre à sa place.

— Vous êtes fatiguée, dit-il avec cette sollicitude fraternelle qu’il lui avait témoignée dès le soir de leur première rencontre.

— Un peu, mais ce n’est pas cela… Tout me semble faux, dit-elle, étonnée elle-même de s’entendre prononcer ce mot. Êtes-vous vrais, voyons ?… Oui, reprit-elle avec une nuance très marquée d’affection, en regardant André, vous êtes vrai, vous… Vous n’essayez pas de vous donner le change, de vous tromper vous-même…

Antoine Jaquier restait silencieux, le coude sur la balustrade découpée du petit balcon, les yeux tournés vers l’obscurité vaste et tranquille où dormaient les champs. Que le ciel était immense d’un horizon de montagnes à l’autre, et que derrière lui ce coin rose où l’on chantait lui parut tout à coup plein d’agitation et de banalité ! mais il ne dit rien, il souhaitait d’entendre encore Juliette. Les choses incohérentes qu’elle disait, qui pour d’autres eussent été des énigmes, il les comprenait toutes, et bien au-delà des mots. Lui aussi, il était las des apparences, des duperies d’imagination, des griseries volontaires de chants et de rires pour oublier, pour se faire accroire, l’espace d’une heure, qu’on est un autre que soi-même. Il sentait que d’eux trois, André Humbert était le seul qui osât regarder la vie en face, le seul qui acceptât pleinement et courageusement la réalité.

— Écoutez maman, fit Juliette au bout de quelques minutes de silence ; elle chante Il pleut bergère. C’est son triomphe. Il n’y a qu’elle au monde, je crois, qui en sache tous les couplets… Pauvre maman !… Quand elle aura fini, il faudra servir le thé. Nous manquerons de tasses, fit-elle d’une voix qui tout à coup s’émut et trembla, à la grande surprise des deux amis.

— Cela vous fait rire, poursuivit-elle avec plus de vivacité. Mais cela encore est le mensonge où je dois vivre… Nous donnons une soirée, nous prenons des airs gais et brillants, nous mettons des fleurs partout, et nous n’avons pas même de tasses pour nos invités… Je ne cherche pas à cacher notre délabrement, mais je souhaiterais au moins de ne pas l’exhiber. Nous avons en tout sept tasses présentables, et nous sommes dix-huit…

— Le grand malheur ! dit André doucement. Nous boirons notre thé dans des verres. Cela ne se fait-il pas ?

Ils se mirent à la consoler de leur mieux par des arguments masculins auxquels Juliette ne répondait qu’en secouant la tête. C’était si bon d’être consolée, d’être grondée ainsi, et de se laisser voir faible et déraisonnable, quand tous les jours de sa vie elle devait se raidir pour être forte… Antoine Jaquier s’étonnait. Quels étranges contrastes dans cette petite âme de jeune fille !… Il y découvrait des profondeurs de sentiment et des puérilités singulières, une vive sincérité, le mépris de tout faux semblant, et tout à côté, d’insurmontables répugnances à avouer la réalité sordide. Et ce mélange, ces inconséquences, cette faiblesse le touchaient… Il les aimait chez Juliette à cause du son de sa voix, cette voix basse, modulée, changeante, à cause de la nuance de ses jeux, à cause d’un petit mouvement de tête fier qu’elle avait en parlant, à cause de tout ce qui était elle, Juliette, la seule…

Il ne la regardait plus, il détournait de nouveau la tête, mais elle était là, sentant comme lui cette grande paix de la nuit, des étoiles, troublée comme lui par l’infini problème de vivre… Il pencha son front sur la balustrade, saisi d’émotion, de tendresse et de crainte, de crainte surtout… Qu’était ce nouveau lien ?

Un sanglot inexprimable lui serra la gorge. À tout son fardeau s’ajoutait le fardeau de Juliette ; des sentiers obscurs s’ouvraient devant lui, et l’emmenaient, plus enchaîné qu’auparavant, bien loin, bien loin de son but.

… C’est ainsi que l’amour lui vint, inquiet et triste.

André Humbert, silencieux, comme s’il eût deviné quelque chose, resta près de son ami quand Juliette les quitta pour aller servir le thé.

— Elle ne ressemble à aucune autre, dit Antoine.

— Je me demande, poursuivit-il après une pause, comment nous nous passions d’elle avant de la connaître… C’est bien étrange, cette intimité venue si vite… Tout ce que j’éprouve, elle l’éprouve également, et quand elle parle, je me comprends mieux moi-même… Pauvre petite ! chère petite ! fit-il à voix basse, presque involontairement.

André Humbert posa sa main sur celle d’Antoine et la pressa fortement. Mais il ne dit rien ; il avait besoin de toute sa volonté pour se défendre d’un égoïste et bien naturel retour sur lui-même.

Dans l’autre jardin, derrière la haie, une voix s’éleva tout à coup :

— Monsieur Antoine !

Surpris, Antoine se pencha, ne vit rien, car s’il était éclairé, lui, par la lumière rose sortant du salon, les deux jardins, en bas, se trouvaient dans une ombre épaisse.

— Qui est là ? demanda-t-il. Est-ce vous, Julie ?

Il avait cru reconnaître la voix de leur vieille domestique.

— Oui, c’est moi, monsieur Antoine. Vous devriez bien appeler madame. Monsieur n’est pas bien, il se sent faible.

— Je descends, Julie. Retournez vite auprès de mon père.

II

— N’alarmons pas notre hôtesse sans nécessité, dit Antoine à son ami. Julie est un peu pessimiste. Je cours à la maison ; tiens-toi dans l’escalier ou sur la porte, je t’enverrai un message s’il faut absolument avertir ma belle-mère. Tu sais t’y prendre avec elle, tu t’arrangeras à ce qu’elle n’ait pas d’attaque de nerfs…

Il parlait d’un ton brusque et sec, pour contenir l’émotion, la crainte qui lui faisaient battre le cœur. L’heure d’angoisse si souvent entrevue était là, et déjà, comme une tentation, le conflit intérieur commençait… Cette vie, peut-être finissante, qui donc l’avait usée, éliminée à petits frottements, si bien que le tissu, trop tôt, allait s’en rompre ?… Cette femme, pourquoi avait-il fallu la subir et laisser son influence gagner, s’étendre, ronger, comme une tache de rouille ronge et s’étend !…

« Je ne dois penser qu’à mon père, » se disait Antoine, mais l’ombre de sa belle-mère couvrait toutes les images qu’il essayait d’évoquer, où il eut souhaité de voir son père seul ; les rares souvenirs de tête-à-tête, de conversation vraiment intimes, et les jours si lointains d’avant le second mariage, quand le père et l’enfant étaient tout l’un pour l’autre… Mais les heures dernières qui, malgré leur tristesse, gardent encore une douceur, quand on se sépare avec des mots de tendresse et de revoir, seraient-elles souillées d’amertume ?… La pensée de cette étrangère recueillant avec lui de précieuses dernières paroles remplissait Antoine d’une jalousie indignée. Une étrangère… Cette femme sans enfants qui depuis des années mangeait à leur table et régnait sur leur maison n’était qu’une étrangère, une gouvernante tout au plus, qui s’était engraissée de leur substance, mais dont jamais l’existence ne s’était fondue dans la leur… Quel moment pour raviver tout le passé ! Ce fils, qui aimait son père allait-il donc, jusqu’à la fin, le faire souffrir ?…

Il n’y avait que dix pas d’une maison à l’autre, et Antoine franchit ces dix pas en courant, mais toute l’ancienne lutte se déchaînait en lui avant qu’il fût au seuil de la chambre de son père.

____________

 

Au moment où Antoine et André Humbert quittaient le balcon, un couple qui semblait avoir attendu cette minute avec impatience venait prendre leur place sur les deux petites chaises basses, au pied de la caisse de laurier, et nulle terrasse enchantée, sous la dentelle des palmes et des mimosas, ne leur eût paru aussi ravissante que ce balcon vermoulu, ce laurier maigrichon dans sa caisse fendue… Fanchonne et le neveu de Cousinette, deux heureux qui se regardaient comme s’ils ne s’étaient jamais vus…

Le neveu avait l’esprit un peu lent, les idées rares, et quand il essayait de causer avec les jeunes filles, elles l’interrompaient le plus souvent par un petit rire impatient, ou bien elles lui achevaient sa phrase. Mais Fanchonne l’écoutait jusqu’au bout. Et Fanchonne, de son côté, n’avait point avec le neveu de Cousinette cette pénible impression d’être trouvée bête… Au contraire.

— Qu’il fait donc chaud dans le salon, dit-elle, attirant jusqu’à son visage une des branches du laurier pour s’éventer illusoirement, car cette pauvre branche était presque aussi nue qu’une baguette de tambour.

— Oh ! oui, il y faisait chaud ! dit le neveu avec ferveur.

— Mais qu’il fait frais ici ! c’est délicieux.

— Délicieux ! répéta-t-il d’un ton rêveur… Que votre famille est aimable ! Je n’en avais aucune idée, fit-il au bout d’un moment de méditation. Je ne vous avais jamais vues toutes réunies. L’ensemble est… est harmonieux, si cela peut se dire.

— Oui, nous nous entendons très bien… Il n’y a que ma sœur Juliette qui soit différente ; elle a des idées originales. Mais nous l’aimons beaucoup tout de même. Nous nous aimons beaucoup.

— Ce serait un crime, reprit-il avec une lenteur embarrassée, faisant des pauses très longues, ce serait un crime que de déranger un si bel ensemble…

— Oh ! dit Fanchonne dont les joues devinrent brûlantes, oh ! je ne sais…

Puis elle ajouta, riant tout bas :

— Nous ne sommes pas un jeu d’aiguilles à tricoter.

— Combien y a-t-il d’aiguilles dans un jeu ? demanda-t-il presque solennellement.

— Cinq. Tout juste comme nous, quatre sœurs et maman ! s’écria-t-elle, riant cette fois à belle bouche.

— Permettez-moi de me servir encore de cette comparaison, poursuivit le neveu d’une voix qui tremblait légèrement. Si l’une des aiguilles venait à manquer…

— On peut encore tricoter avec quatre… on s’arrange, murmura Fanchonne.

— Dans ce cas… ô Fanchonne !…

Et la blonde maman qui passait et repassait derrière la porte-fenêtre sentait son cœur se gonfler de chaude émotion et ses yeux se remplir de larmes joyeuses.

« Oh ! les chers petits ! les chers petits !… sont-ils assez touchants sous ce laurier ! un vieux laurier tout déplumé, mais pour eux c’est l’arbre du paradis… Par exemple, le trousseau de Fanchonne nous mettra dans l’embarras… Bah ! on s’entend avec le marchand ou bien on trouve une personne obligeante. Notre propriétaire, qui n’a pas de fille à marier, serait probablement très heureuse de m’aider à marier les miennes… Je le serais, à sa place… Mais que Fanchonne se case la première, voilà ce que j’appelle un coup du sort. Valentine est presque trop décorative, sa robe a l’air d’avoir coûté cher. On ne sait pas que Valentine se l’est brodée elle-même. Je l’avais pourtant dit à Cousinette pour qu’elle le répandît. Mais Cousinette ne comprend pas à demi-mot. Valentine, qui est si jolie, ne pas se marier la première ! Pauvre chérie, j’en suis vexée pour elle. Mais pour Fanchonne, je suis heureuse, très heureuse ; il lui fallait quelqu’un d’un goût un peu particulier. Fanchonne n’est pas amusante, le neveu de Cousinette n’est pas trop amusant non plus… Il me fait penser à un œuf sans sel, très sain, très nourrissant, mais fade, fade ! »

Juliette, bien qu’elle parût très occupée à servir le thé, avait suivi tous les mouvements d’Antoine. Quand elle le vit, cherchant à n’attirer l’attention de personne, se diriger silencieusement vers la porte, et André Humbert le suivre l’instant d’après, elle fut prise d’un saisissement. Sa première pensée fut un exact pressentiment du malheur qui arrivait. « Son père est plus mal, » se dit-elle, pâlissant jusqu’aux lèvres. Ces fredonnements de romances, le bruit gai des conversations, le cliquetis des petites cuillères dans les soucoupes et la pose sentimentale de Mme Jaquier qui essayait une guitare le petit doigt en l’air, la main mollement arrondie, tout cela parut à Juliette horriblement dérisoire. Mais que pouvait-elle faire ?

L’esprit absent, les yeux errant sans cesse vers la porte, elle continua machinalement sa corvée de fille de la maison ; elle se souciait peu maintenant du compte des tasses et des verres. Elle resta même indifférente aux réclamations grondeuses du cousin Ananias qui se refusait absolument à boire son thé à la russe.

— Dans un verre ! ça vous a l’air d’une médecine. Allons, Juliette, donne-moi une tasse, une tasse à anse, car je n’aime pas à me brûler les doigts.

— Il n’y a plus de tasses, voyez, cousin, dit Valentine lui montrant le plateau vide.

— Il y en avait donc pour chacun excepté moi ?… Ah ! vous êtes gentilles ! ah ! je m’en souviendrai !… Si c’est de cette façon qu’on traite ses proches…

— Soyez raisonnable, cousin, dit Juliette dont le cœur battit très fort, car André Humbert venait de rentrer et se penchait derrière le fauteuil où Mme Jaquier était assise, pour lui dire tout bas quelques mots.

Deux mains levées dans un geste de surprise et d’effroi, la guitare glissant sur le parquet, une pâleur de cire se répandant sur le visage de la pauvre femme, apprirent à Juliette le message d’André. Quittant sa sœur à la hâte, après un petit mot au cousin Ananias pour le prier de ne pas faire de chagrin à ses cousines, elle vint à Mme Jaquier, lui prit la main affectueusement.

— Laissez-moi aller avec vous. Venez, mettez votre manteau d’abord, de peur de prendre froid, saisie comme vous l’êtes.

— Oh ! oui, oh ! oui, dit-elle plaintivement. Quel coup, mon Dieu, quel coup !… Et si j’allais tomber malade, moi aussi…

Quelques regards s’étaient tournés vers cet angle du salon ; on pensa qu’une dame se trouvait mal, et par discrétion on s’abstint de commentaires quand on la vit, d’un pas chancelant, se diriger vers la porte avec Juliette. Mme Beausire, fort occupée de ce qui se passait sur le balcon, ne remarqua rien.

Ce ne fut pas sans peine qu’on fit descendre l’escalier à la pauvre femme dont les jambes molles fléchissaient. Suspendue au bras d’André et se laissant porter à moitié par Juliette qui lui entourait la taille, elle gémissait à chaque pas.

— Que vais-je devenir ? Il est donc bien mal ?… Oh ! André, André, si seulement Antoine vous ressemblait… Vous seriez un bon fils pour moi… Mon pauvre mari si bon, si bon, qu’il aura de chagrin de me laisser seule !… Les forces me manquent, j’ai une palpitation…

Elle prit la main de Juliette pour l’appuyer sur son corsage, et Juliette sentit qu’en effet, sous ses doigts, ce pauvre cœur affolé battait à se rompre.

— Je vous soignerai, je resterai avec vous, dit-elle, pendant que votre fils et son ami feront pour M. Jaquier ce qu’il y a à faire.

— Le plus pressé est de courir chez le docteur, dit André.

Il n’échangea qu’un mot avec Antoine qui les attendait anxieusement sur le seuil, et il prit d’un pas rapide le sentier qui, à travers les prairies sombres, descendait au village par le plus court. La présence de Juliette parut toute naturelle et réconfortante à Antoine, comme l’eût été la présence d’une sœur.

— Vous vous chargez de maman ? dit-il. Sa chambre est au haut de l’escalier, la première à droite. Vous y trouverez, je pense, tout ce qu’il vous faut. Sinon, vous sonnerez. Moi, avec notre bonne Julie qui n’a pas de nerfs dans les grands moments, je m’occuperai de mon père. D’ailleurs il ne réclame que moi pour le moment.

En disant ce mot : mon père, il avait eu la gorge serrée ; pendant une minute lui et Juliette se regardèrent muets, les lèvres tremblantes, puis ils se détournèrent.

— Il ne m’appelle pas ? il n’a rien dit pour moi ? demanda Mme Jaquier d’une voix faible.

— Non, maman. Il ne parle presque pas.

— Pauvre cher ami !… mais je peux à peine me tenir debout… tu me donneras des détails plus tard, Antoine, plus tard… Je suis tranquille, te sachant avec lui.

Dans sa chambre elle pleura beaucoup et confia à Juliette qu’Antoine n’avait jamais aimé sa seconde mère ; elle eut des sanglots nerveux, des palpitations, des tressaillements ; elle crut entendre des bruits funèbres, des appels. Juliette dut vingt fois entr’ouvrir la porte pour voir si vraiment personne ne se glissait dans le couloir, frôlant les murs. Il était près de minuit ; un silence lourd pesait sur toute cette maison où s’éteignait une vie, et Juliette avait besoin de toute sa raison calme pour dominer un petit tremblement intérieur de surexcitation.

Mme Jaquier demandait son mouchoir, de l’eau de Cologne, du vinaigre, des gouttes d’éther pour ses palpitations, son peignoir de flanelle, son livre de passages bibliques afin d’y retrouver le verset du jour qui, disait-elle, le matin même lui avait donné un pressentiment de malheur, puis la photographie de son mari, et de l’eau d’euphraise pour se baigner les yeux, tout à la fois, sans remuer un doigt elle-même et sans cesser une minute ses lamentations.

— Je crois, dit Juliette après l’avoir enveloppée de son moelleux peignoir gris et l’avoir fait étendre sur la chaise longue, je crois que si vous pouviez rester immobile pendant un quart d’heure, ne rien dire, ne pas pleurer, vos palpitations cesseraient.

Mme Jaquier tourna languissamment les yeux vers la petite pendule d’ébène au battement faible et doux, au cadran d’un blanc bleuté ; elle regarda l’heure, s’épongea les yeux, puis tout à coup, un souvenir se réveillant :

— Votre pendule est-elle revenue de chez le rhabilleur ? demanda-t-elle.

Juliette se mordit les lèvres, tandis qu’une flamme passait sur ses joues. Ce souci de la propriété dans un tel moment, ce tenace cramponnement à une bagatelle quand sa possession la plus précieuse allait lui être arrachée, et cette mortification infligée à Juliette en retour de ses soins, c’était bien l’âme médiocre et plate, desséchée d’égoïsme, qu’Antoine étudiait malgré lui depuis des années, avec indignation et dédain.

— Non, madame, répondit Juliette dont la voix trembla d’humiliation, de honte, notre pendule n’est pas revenue, mais ma mère vous renverra la vôtre demain matin. J’y veillerai.

— Ce n’est pas que nous en ayons besoin, fit Mme Jaquier, renversant douloureusement la tête parmi ses coussins, mais vous devez comprendre que… s’il arrivait quelque chose… Antoine me demandera compte de tout… Cette petite pendule est comprise dans l’inventaire. Oh ! quelle chose affreuse !… quel déchirement !… tout sera changé, et que vais-je devenir, moi ? Antoine ne m’aime pas… Tout sera remis en question… Il faut que je parle à mon mari, il le faut absolument !… Mais je n’en ai pas le courage. Antoine sera là, et quand il me regarde de son air glacé, je ne sais plus ce que je dis…

Elle s’agitait de nouveau, joignait les mains, les portait à son front, et puis tremblait comme prise de fièvre ; sa voix montait en cris involontaires. Juliette vit qu’un accès nerveux était imminent, et dans sa terreur trouva, sans s’en douter, le seul remède.

— Écoutez, dit-elle d’un ton froid, presque dur, si vous ne vous contraignez pas, je m’en vais. J’ai peur, seule avec vous.

— Appelez Julie, sanglota Mme Jaquier.

— Pas le moins du monde. Julie est nécessaire là où elle est. Je suffirais parfaitement à vous soigner, si vous étiez raisonnable. On peut très bien s’empêcher d’avoir des crises de nerfs.

Doucement, mais d’une main ferme, elle l’obligea à se recoucher, puis s’assit près de la chaise longue et resta immobile. Intimidée, Mme Jaquier ne bougea plus ; elle pressait sur ses lèvres son mouchoir de batiste, et ses yeux levés pathétiquement vers le plafond semblaient protester contre les rigueurs de sa garde-malade.

Dans une chambre voisine, de l’autre côté du couloir, la lampe brûlait derrière un écran, sur une table où s’éparpillaient des feuilles volantes couvertes de traits au crayon fort imparfaits ; essais d’écoliers que le consciencieux professeur examinait pendant ses vacances. Le crayon était là, parmi les papiers épars, et sous l’esquisse d’une maisonnette rustique, ces mots inachevés étaient écrits : La ligne droite, mon enfant, la ligne

Une ombre épaisse remplissait le fond de la chambre où M. Jaquier était étendu dans son grand fauteuil, ses mains pâles, longues, pendant de chaque côté, comme de pauvres mains lasses et découragées. Il renversait la tête, et le labeur de respirer semblait l’absorber entièrement. Ses yeux ouverts ne regardaient pas ; leur vie était tournée vers le dedans où se passait la chose suprême, mystérieuse ; de temps en temps ses lèvres s’entr’ouvraient, semblaient parler, mais on n’entendait rien. Antoine, assis d’un côté du fauteuil, la vieille domestique de l’autre, tendaient l’oreille, se penchaient, puis soupiraient en secouant la tête. Une demi-heure auparavant, il les avait priés d’une voix faible comme un souffle de le laisser où il était, dans ce fauteuil…

— Je suis fatigué…

Puis, sauf le nom d’Antoine murmuré de temps à autre, il n’avait plus rien dit… Cependant son regard, peu à peu, se ranimait, devenait lucide, inquiet, comme si, des lieux profonds qu’il avait sondés, il ramenait quelque pensée troublante…

— Tu cherches quelque chose, pauvre père, demanda Antoine d’une voix basse, mais distincte.

— Je voudrais… finir…

Et les yeux mornes, se mouvant lentement, finirent par s’arrêter vers la table, sur la blancheur vague des papiers entassés.

— Oui, cher père, tu dessinais… tu corrigeais des dessins d’élèves quand tu t’es trouvé mal, dit Antoine pour aider à cette mémoire vacillante.

— Je voudrais… finir, répéta-t-il.

Antoine se leva, et sa main qui tremblait écarta quelques feuilles.

— Je finirai cela demain, à ta place ; tranquillise-toi, cher père.

Mais le malade essayait de se redresser, agitait sa main pendante.

— J’écrivais quelque chose, Antoine… Il faut que je finisse… au moins cela… Sinon l’idée s’en ira… Je ne sais où s’en vont mes idées.

Antoine prit la feuille sur laquelle le crayon était tombé, et l’apporta à son père.

— C’est l’esquisse d’une petite maison… tu la vois ?… tu as écrit au-dessous : La ligne droite, mon enfant, la ligne… Il n’y a qu’un mot à ajouter.

— Donne-moi le crayon, fit M. Jaquier faiblement.

Mais il eut au même instant comme un sourire triste et il ajouta après une pause…

— Tu finiras, Antoine…

L’heure passait, lente et pénible, et pourtant si précieuse, car les derniers grains de sable s’écoulaient, et chaque minute disait en fuyant : « Plus jamais… » N’est-ce pas là ce que disent toutes les minutes ?… mais on n’écoute que les dernières. Antoine se sentait comme paralysé… Des heures et des heures n’auraient pas suffi à répandre toute sa tendresse et toute sa tristesse, et pourtant il ne disait rien. Sur son cœur, comme une lourde pierre, pesait un mot qu’il fallait prononcer avant les épanchements ; cette pierre fermait la source…

Quand le père avait dit : « Tu finiras, Antoine… », le fils avait deviné une prière, une question. Mais il n’avait pas répondu. Se lier de nouveau… faire un nouveau bail d’esclavage… Non, sa volonté se révoltait, et même son cœur était près de se fermer. A-t-on le droit, simplement parce qu’on meurt, d’enchaîner ceux qui ont encore à vivre leur vie ?…

— Il le sait… il sait tout, murmurait M. Jaquier, comme si, de ses lèvres blanches, il parlait à quelque visage invisible… Je lui ai tout dit… Je l’ai sauvé, lui… et j’ai laissé l’autre enfant…

Antoine se raidissait ; une angoisse mortelle, comme lorsqu’en rêve on voit un crime s’accomplir et qu’on ne peut ni courir ni crier, le retenait sur sa chaise ; deux puissances égales s’arrachaient son vouloir… Il se voyait à genoux, pleurant sur les pauvres mains faibles et mourantes, les chères mains qui l’avaient conduit, oh ! si tendrement… Il était sur le point de s’écrier : « Mon père, je ferai tout ce que tu veux… Je finirai. » Puis il voyait cette femme penchée sur sa jeune vie à lui, pour en épuiser les sucs… Sa vie ! perdre sa vie !… la donner tout entière, dans un mot, à ces mains qui se refermeraient, froides et mortes, et qui jamais plus ne lâcheraient ce qu’elles auraient saisi…

Antoine se leva. « Il faut qu’au moins je sois calme avant de prendre une décision », pensa-t-il… Il s’en alla vers la fenêtre, écarta les rideaux pour sentir, sur la paume de ses mains et sur son front, la fraîcheur de la vitre. Il vit alors, avec un lâche soulagement, que la décision serait renvoyée, car deux figures sombres s’avançaient vers l’entrée de la cour ; c’étaient André et le docteur.

— Julie, fit-il à voix basse en se retournant, voici le docteur ; allez à sa rencontre avec une lumière.

Puis il revint au fauteuil du mourant et fut sur le point de s’agenouiller, mais il craignit d’être trouvé dans cette attitude. M. Jaquier avait fermé les yeux ; autour de ses lèvres détendues, affaissées, une pâleur jaune et mate s’étendait, et sur ses paupières, sur ses tempes, dans tous les sillons de son visage fatigué, on eût dit qu’un doigt invisible passait, creusant une ombre bleue. Antoine, tout à coup, fut pris d’épouvante ; il se pencha, mit sa bouche tout près de la chère figure.

— Cher père ! cher père ! fit-il avec un sanglot.

Les yeux fermés se rouvrirent lentement.

— Ta mère, Antoine…

— Tu veux que je l’appelle ? demanda le jeune homme avec effort.

Un poignement de jalousie le saisissait à la seule idée de partager avec sa belle-mère la vue du cher visage encore vivant, et ces dernières paroles qu’elle profanerait ensuite en les répétant.

— Oui, bientôt, bientôt… Mais écoute… Je n’ose pas te demander…

Il eut un léger soupir et ses paupières un petit battement. La porte s’ouvrit, des pas glissaient, mais Antoine ne tourna pas même la tête ; il attendait un mot encore et la lutte continuait en lui-même… Se lier ?… la vie était peu de chose après tout… Une grande impulsion, pleine de pitié, et généreuse, le poussait à promettre, afin que le cœur de son père, ce cœur martyrisé, connût enfin le repos… Alors ils pourraient se dire adieu tendrement, avec espérance… Une main se posa sur son épaule, le tira doucement en arrière.

— Un instant ! murmura Antoine à demi-voix… Il me disait quelque chose.

— Il ne vous dira plus rien, mon pauvre enfant, fit le docteur avec compassion.

III

Un petit coup frappé à la porte de Mme Jaquier tira Juliette de sa rêverie ; elle se leva, après un coup d’œil à la large figure blanche qui dormait, un peu inclinée et enfouie dans le coussin de peluche d’un rouge sombre.

— Veuillez appeler madame, chuchota la bonne dans le couloir, aussitôt que la porte fut ouverte.

— M. Jaquier l’appelle ? demanda Juliette involontairement.

— Monsieur vient de mourir, dit la pauvre fidèle domestique, qui couvrit son visage de ses mains et sanglota… Est-ce que madame dort ? Oh ! peut-on bien dormir ?

— Elle était très énervée, fit Juliette, elle s’est endormie de lassitude… Aurais-je dû la tenir éveillée ?… Je ne savais rien. Personne ne nous a donné de nouvelles, et moi, seule avec Mme Jaquier, j’ai été trop heureuse de la voir se tranquilliser…

— Le docteur est là ; il dit qu’il y a eu comme un arrêt du cœur… M. Antoine ne veut pas le croire, et il parle à son père… ça fait mal de l’entendre.

Juliette demeurait saisie ; sans rien ajouter, elle rentra dans la chambre et s’agenouilla doucement près de la chaise longue.

— Chère madame, réveillez-vous, – fit-elle à demi-voix, passant sa main sur la joue molle de Mme Jaquier. Réveillez-vous… Ne dites rien… ne recommencez pas à pleurer… On vous appelle. Vous frissonnez ?… Oui, la nuit est fraîche et j’ai entr’ouvert la fenêtre… Voici votre châle.

— Je n’ai pas dormi du tout, n’allez pas le croire, gémit Mme Jaquier. Vous m’aviez dit de me tenir tranquille, je l’ai fait… Mon mari m’appelle donc ?… Ouvrir la fenêtre à trois heures du matin, quelle idée bizarre !… Je me serai enrhumée, moi qui m’enrhume si aisément !…

Elle s’enveloppa du châle de fine laine blanche que Juliette lui tendait ; elle se dirigeait vers la porte quand la jeune fille la suivit. Comment, oh ! comment la laisser, sans rien lui dire, entrer dans cette chambre où régnait le grand silence ?…

— Il y a eu un changement, murmura Juliette. La bonne vient de me l’annoncer… Le docteur est là, mais…

— Mais ?… répéta la pauvre femme qui s’arrêta, regarda Juliette et puis courut, les mains étendues, vers la porte voisine que la bonne, sur le qui-vive, tenait entre-bâillée.

Juliette entendit un cri perçant, puis une confusion de sanglots et de paroles, des voix adoucies, apaisantes, celles du docteur et d’André Humbert… Mais elle n’entendit pas celle d’Antoine.

Elle s’en alla tout au fond du couloir, jusqu’à la fenêtre qui donnait sur le jardin, et resta là, accoudée dans la croisée, regardant le gris nacré et vague de la rosée sur les longues prairies, dans la blancheur du matin, et le grand ciel pâle, transparent, où déjà tremblait la lumière lointaine. Juliette ouvrit la fenêtre ; l’air entra comme joyeux, comme une essence de force et de jeunesse, renouvelé, pur, la vie nouvelle d’un jour nouveau. Cet air du matin qui a passé sur la rosée et sur les branches et que personne, en route, n’a respiré, coulé dans tout l’être comme un breuvage limpide, vous enveloppe, vous baigne, vous électrise subtilement, et le délicieux silence qui glisse avec lui, et la charmante solitude de cette heure où les champs n’ont pas de maîtres, rajeunissent le coin de terre dont la veille on était si las. Une grande pitié saisit Juliette pour celui qui jamais ne respirerait plus l’air du matin, et elle se dit qu’à le voir, courbé et triste, il avait eu peu de joie dans sa vie.

— Voulez-vous nous aider encore ? demanda André Humbert qui se trouva derrière elle.

— Oh ! bien volontiers ; dites-moi ce que je peux faire.

— Mme Jaquier est très ébranlée ; Julie va la conduire dans sa chambre, mais il faudrait rester avec elle, la calmer. Chez vous, on ne sera pas inquiet, car avant de descendre au village, j’ai dit un mot à votre vieux cousin qui se trouvait sur le seuil, et je l’ai prié d’avertir votre mère.

— Merci, dit-elle, attendant autre chose, car elle le voyait hésiter.

— Mme Jaquier, continua-t-il, dit des choses bien dures, injustes pour Antoine, des choses qu’il aura de la peine à oublier…

— Mais moi, fit promptement Juliette, je les oublierai à l’instant même où je les entendrai.

— Oui, et la pauvre femme, dans quelques jours, regrettera de tout son cœur de les avoir prononcées. Elle est malade ; ce coup l’a bouleversée. Antoine ne proteste même pas.

Ils parlèrent encore pendant quelques minutes de ce qu’il y aurait à faire aussitôt que le jour serait venu.

— Je voudrais épargner à Antoine toutes les corvées pénibles… Malheureusement, je suis bon à peu de chose, dit André, dont la voix s’altéra un instant. Au lieu de passer tant d’heures à dessiner, j’aurais dû rapprendre à écrire ; je pourrais alors faire à la place d’Antoine toute la correspondance nécessaire. Ils ont beaucoup de parents éloignés qu’il faut prévenir.

— Si nous n’étions pas, dit Juliette qui rougit un peu, si étrangères à la famille Jaquier, – nous nous connaissons depuis quelques semaines seulement, – je prierais Mme Jaquier de disposer de nous ; maman s’emploierait très volontiers à ce qu’il faudrait. Écrire, chacun peut le faire, mais personne ne saurait vous remplacer auprès de votre ami.

Sans André, en effet, Antoine Jaquier, dans l’emportement de sa douleur qu’irritait follement, comme un aiguillon irrite une plaie, l’égoïste et âcre lamentation de sa belle-mère, Antoine se fût abandonné à des représailles, même devant les yeux à peine clos de son père. Il n’aurait dit que deux ou trois mots peut-être, mais de ces mots qui s’enfoncent comme une lame. Il était prêt, tout à l’heure, à engager sa vie ; il n’en eût pas maintenant donné volontairement une minute à cette femme dont la douleur lâche rendait la sienne hautaine et glacée.

— Tu n’as pas même une larme pour ton pauvre père, gémissait Mme Jaquier fondue en eau, sur le petit sofa où elle s’était jetée. Oh ! tu as le cœur dur, tu as le cœur dur… Pourquoi l’as-tu laissé mourir ainsi ? l’as-tu embrassé seulement ? Il ne m’a rien dit, tu as tout voulu pour toi, tu m’as fait garder à vue dans ma chambre par cette jeune fille… C’était un complot pour m’éloigner de mon cher mari si bon… Il m’aurait dit ses volontés, mais maintenant je ne saurai rien, et me voilà seule… seule… avec un fils qui ne m’aime pas… Oh ! quel deuil ! quel deuil !… je n’ai plus personne…

Antoine se tenait aussi loin d’elle que possible, debout dans l’embrasure de la fenêtre, tout au fond de la chambre, et André, près de lui, parlait à voix basse.

— Tu l’entends ? tu l’entends ? murmurait Antoine, les dents serrées… Voilà la vie qu’a eue mon pauvre père… En cet instant même, cette femme ne pense qu’à elle, et se demande à qui elle se cramponnera désormais… Quand elle parle des dernières volontés de mon père, c’est là ce qu’elle entend.

— Peut-être, mais elle espère un mot de toi, dit André. J’ai pitié d’elle, car elle a tout perdu.

— Et moi !… fit Antoine qui n’acheva pas et sanglota tout haut…

Dans ce coin sombre, appuyé sur l’épaule de son ami, il pouvait pleurer, et avec ses larmes s’écoulait l’âpre et méchant désir de représailles.

— Dis-lui un mot, exhortait André à voix basse. Vous avez le même chagrin, qui devrait vous réunir.

Le docteur, pendant ce temps, s’était entretenu avec Julie ; il s’approcha de Mme Jaquier.

— Vous devriez vous retirer dans votre chambre, madame, dit-il. La bonne et moi, et votre fils, nous suffirons à ce qui reste à faire.

Il avait été un ami de M. Jaquier et désirait maintenant agir en ami. La veuve souleva la tête, regarda autour d’elle d’un air égaré, puis retomba en gémissant sur le coussin du sofa. Antoine, bien plus à cause du reproche qu’il lut sur le visage d’André que par un mouvement de vrai pardon, se décida à venir à elle.

— Maman, fit-il doucement, laissez-moi vous reconduire dans votre chambre.

Alors elle se dressa avec une exclamation qui était presque un cri, saisit la main d’Antoine et la pressa contre sa joue mouillée… Si depuis un quart d’heure, elle se répandait en expressions passionnées de sa douleur, en larmes, en accusations, était-ce, instinctivement, pour l’amener à elle, pour obtenir de lui une parole ?… Elle s’appuya sur lui et d’un pas chancelant sortit de la chambre.

IV

L’herbe pousse vite. Il le faut bien, car tous les sillons, toutes les déchirures de la pauvre terre, et toutes les tombes, il faut qu’elle les efface. Avec la première bouchée de pain qu’on mange après son deuil, la vie recommence, car le pain signifie travail, et le travail reprend le corps, l’esprit, et il se glisse dans chaque journée des minutes où l’on oublie.

Les classes du pauvre professeur ne pouvaient rester, à cause de sa mort, bien des jours interrompues ; André Humbert les dirigea à la place d’Antoine pendant la première semaine. Ce fut une épreuve dont il ne dit rien, mais une dure épreuve.

Il rentrait dans ces salles familières, mais il y rentrait si diminué dans son talent, si incertain de l’avenir, si désarmé, que plus d’une fois, tandis que les élèves bruyants de sa classe d’apprentis, garçons en blouse, entraient en se bousculant et se hâtaient d’ouvrir leurs portefeuilles, il lui arriva de porter envie au plus maladroit d’entre eux, qui du moins possédait les doigts de ses deux mains pour tailler son crayon. Sa fierté souffrait de certains regards de compassion, de certaines remarques qu’échangeaient à voix basse les jeunes filles ; l’inspecteur scolaire, survenant au milieu d’une leçon, félicita le jeune professeur, avec quelque condescendance et quelque pitié, « de tirer si bon parti de ce qui lui restait », expression malheureuse qui, bien des jours plus tard, faisait monter aux joues d’André, chaque fois qu’il y pensait, une rougeur de sensibilité froissée…

Mais cette sensibilité extrême, il fallait qu’elle s’endurcit ; André Humbert était bien résolu à ne devenir ni un morbide, ni un découragé, ni un homme aigri, et ce qu’il fallait souffrir avant que fût achevée la cautérisation de son amour-propre, il voulait le souffrir. Et ce que ni le raisonnement ni la volonté ne pouvaient opérer, la prière le faisait, enlevant des petites blessures quotidiennes l’aiguillon enfoncé. Si la vie extérieure était ardue et précaire, riche en humiliations, pauvre de succès, le refuge intérieur s’éclairait souvent de joie ; les fondements de l’édifice caché s’affermissaient, fondements de souffrance et de patience. C’était peu de chose, semblait-il, que de garder une voix égale, un visage tranquille quand, au tableau noir, devant cinquante paires d’yeux curieux, attentifs à la moindre défaillance, André commençait, de la main gauche, à tracer le contour simple de quelque motif d’ornement. Mais le cœur lui battait, et si sa main, plus mal assurée qu’à la maison, le trahissait tout à coup, s’il fallait effacer une ligne défectueuse, une amère impatience et un dégoût étaient près de le saisir.

Il retrouvait sur les murs de ses anciens dessins d’écolier, épinglés là après quelque concours, et il soupirait en pensant au gamin de quinze ans déjà graveur, qui avait écrit fièrement : André Humbert, sous ces lignes élégantes et fermes.

Cependant les derniers jours de la semaine lui semblèrent moins longs que les premiers, et une leçon qu’il donna aux élèves de la classe supérieure, sur l’élément floral dans le style décoratif japonais, parut si intéressante qu’on le pria de la répéter un soir aux jeunes décorateurs dont le cours régulier ne commençait qu’à l’automne. De ce jour-là, André conçut quelque espoir et même de l’enthousiasme, et travailla, non plus seulement avec une rigide persévérance, mais avec certains frémissements de cette joie d’artiste qu’il avait connue les hivers précédents.

— Te voilà lancé, lui disait Antoine. Tu auras le cours de dessin décoratif quand tu voudras. Tu ne dessinerais pas un trait qu’ils seraient encore heureux de te choisir pour ton talent d’exposition et d’analyse… Du reste, tu auras la place tout entière, tu sais… Il n’y a plus qu’un fil qui me retienne ici.

Mais ce fil était très fort. C’était un mot, le dernier qu’eussent tracés des doigts déjà affaiblis et mourants : « La ligne droite, mon enfant, la ligne… » Antoine savait clairement que, pour lui, il n’y avait qu’une ligne de conduite qui fût droite. Mais d’autres, sinueuses et charmantes, l’attiraient vers le pays de ses désirs. Il n’en disait rien, ou si quelque allusion vague lui échappait, il fixait en même temps sur André des yeux interrogateurs ; André se gardait de relever l’allusion.

Un ordre de choses, – temporaire, pensait Antoine, – s’établissait dans la maison ; sur les sollicitations pressantes de son ami, André Humbert avait quitté la Touffette ; il partageait maintenant la chambre d’Antoine et acceptait de lui, silencieusement, les menus services dont il ne pouvait encore se passer. Le soir, la grande chambre du cher disparu leur servait de cabinet de travail, ou bien, pour causer seulement, le petit salon gris les réunissait autour de la table à ouvrage de Mme Jaquier, et soit dans la chambre de son père, où cette dernière phrase écrite au crayon le hantait, soit au salon sous le portrait détesté qu’entourait un anneau ovale, la même pensée poursuivait Antoine. Mme Jaquier s’ingéniait à rendre la maison plus confortable, plus tranquille et plus ouatée encore, pour ses deux fils, comme elle les appelait maintenant ; elle s’inquiétait de la santé d’André, elle inventait de petites gâteries ; elle voulait les faire tous deux si enveloppés et liés de bien-être que la fuite leur devînt impossible. Ils étaient la condition de son bien-être à elle.

M. Jaquier n’avait pu laisser à sa veuve qu’un petit capital, la somme de ses minces économies, dont l’intérêt n’eût pas suffi à la faire vivre. Les deux petites maisons jumelles léguées à M. Jaquier par sa première femme appartenaient maintenant à Antoine, mais elles ne rapportaient pas grand’chose, car une forte hypothèque les grevait depuis des années, – c’était une fâcheuse histoire de cautionnement, – absorbant à chaque terme le produit de celle des deux maisons qu’on louait. Il fallait que quelqu’un travaillât, et Mme Jaquier répugnait très fort à être ce quelqu’un.

« Elle brodera, elle prendra des pensionnaires, » se disait Antoine dans les longs entretiens qu’il avait avec lui-même. Puis il songeait à la tendre sollicitude de son père pour cette femme qui bientôt, peut-être, connaîtrait la gêne, et l’humiliation des annonces dans le journal local, et l’attente anxieuse du travail trop rare… Non, à cause de la chère mémoire de son père, Antoine sentait bien qu’il ne laisserait jamais sa belle-mère en venir là. Mais alors ?…

Les semaines passaient, Antoine avait repris ses leçons, ou plutôt il les partageait avec André ; le conseil scolaire se déclarait satisfait de cet arrangement, à la condition que dans le délai d’une année les deux jeunes gens eussent obtenu certains titres et diplômes en passant par la filière de certains examens. La préparation de ces examens les occupait déjà, et Mme Jaquier n’était jamais plus heureuse que lorsqu’elle voyait les gros tomes de l’Histoire de l’art dans tous les siècles descendre de leur rayon ; car ces études, ces examens, c’était la permanence de sa vie tranquille. Quoique indolente et molle, Mme Jaquier savait aussi bien qu’une autre, quand ses intérêts étaient en jeu, ourdir des fils diplomatiques ; un jour, elle envoya à Juliette Beausire un petit billet pour la prier de passer la soirée avec eux, « si la tristesse de notre maison en deuil ne vous fait pas peur. »

CINQUIÈME PARTIE

I

Dans la famille Beausire, les choses ne se passaient plus sur des airs de chansonnette ; une scission grave, presque tragique, divisait les deux puissances dirigeantes, Mme Beausire et le cousin Ananias. Le cousin Ananias avait des principes, étroits, tatillons, bourrus dans la forme, mais enfin des principes d’honnête homme. Il estimait qu’avant tout on doit payer ses dettes, et qu’au bout du mois il faut établir le compte de ses recettes et de ses dépenses par une belle addition et une belle soustraction limpides comme eau de roche. Mme Beausire ne partageait nullement cette manière de voir ; les additions et les soustractions n’avaient pour elle aucun charme ; elle se trouvait parfaitement heureuse la première semaine du mois, quand les appointements de Miki et de Fanchonne venaient de ravitailler le ménage ; le reste du temps, on faisait comme on pouvait ; on payait celui des fournisseurs qui se rendait le plus désagréable ; on empruntait une petite avance à quelque ami bénévole.

Cet ami avait été bien des fois le cousin Daniel, et quand les deux frères s’étaient décidés à venir chez leur cousine, ils avaient dit d’un commun accord : « Nous surveillerons la pauvre cousine ; nous lui aiderons à mettre un peu d’ordre dans ses affaires. »

Au bout du premier mois, exact comme une horloge astronomique, Ananias, un matin, à huit heures, s’était présenté devant Mme Beausire qui lavait les tasses du déjeuner, et tirant de sa poche sa grande bourse de cuir que liait un cordon, il avait aligné sur la table autant de pièces de cinq francs qu’il en fallait pour sa pension et celle de son frère. Il traitait toujours Daniel en cadet et ne lui eût pour rien au monde confié un payement important.

— Le compte y est, cousine, comme vous voyez. Vous allez me faire un reçu…

— Si vous y tenez, cousin.

— Comment, si j’y tiens ! Vous n’auriez qu’à mourir dans une demi-heure – ou moi-même je prendrais une attaque, ce qui n’est pas à craindre, maigre et sec comme je suis – mais enfin, qu’est-ce qui prouverait alors que nos comptes sont en règle ? Et ce n’est pas tout, cousine. Laissez-moi vous recommander d’aller du même pas payer votre propriétaire, puisque nous sommes logés au mois. C’est humiliant pour un homme de mon âge d’être logé au mois, je ne vous le cache pas ; ça a l’air précaire et misérable ; moi et Daniel, nous n’avons jamais payé notre loyer autrement que par semestre. Il faut, cousine, que vous inspiriez peu de confiance pour qu’on vous ait fait ces conditions, et encore moi et Daniel étant vos répondants. Je disais à Daniel avant de monter : « Le plus simple serait d’aller moi-même régler avec notre propriétaire, au lieu de verser cet argent entre les mains de la cousine. » Mais Daniel a craint que ça ne vous offensât. Et je ne tiens pas le moins du monde à vous offenser, cousine. Nous nous trouvons assez bien chez vous ; le lait du déjeuner n’est pas trop écrémé, notre chambre est tenue proprement, et si ce n’était qu’on entend dans la maison un peu trop de guitare pour mon goût… Mais je ne veux pas m’allonger ; croyez-moi, cousine, allez bien vite payer votre mois et faites-vous donner un bon reçu.

Pendant ce discours, Mme Beausire avait changé de couleur deux ou trois fois. Elle était vive, elle avait son amour-propre comme chacun ; être morigénée de la sorte et tenue en suspicion, c’était dur. Mais se quereller avec le cousin Ananias eût été de mauvaise politique ; Mme Beausire se mordit les lèvres, signa le reçu et mit l’argent dans son secrétaire. Pour le loyer, rien ne pressait.

Quand, après la fameuse soirée, les intentions du neveu de Cousinette à l’égard de Fanchonne devinrent évidentes, Mme Beausire, toute à sa joie maternelle, s’applaudit d’avoir gardé une petite réserve. Les fiançailles nécessitent quelques dépenses, quelques réceptions. Il ne serait pas dit que Fanchonnette, la première fiancée de la famille, manquerait d’une jolie robe, d’un mètre ou deux de ruban pour rafraîchir son chapeau, ni d’autres petites félicités accessoires ; il ne serait pas dit que pendant la saison d’or, qui dure si peu, les premières semaines de ravissement, de joyeuse agitation, de vœux, de cartes reçues, où des colombes apportent dans leur bec un anneau et une rose, il ne serait pas dit qu’une mesquine lésinerie avait tout gâté. On n’était pas riche, c’était dommage ; mais on pouvait faire comme si on l’était. Plus tard, quand l’hiver serait venu, on se retrancherait quelque chose. C’était toujours là ce que disait Mme Beausire, qui bien volontiers, pour l’amour de ses filles, eût vécu de pain et d’eau pendant six mois ; mais ses filles ne l’eussent pas permis, et quant à leur retrancher quelque chose à elles, aux quatre chéries, la pauvre petite folle maman eût pleuré pendant quinze jours avant de s’y résoudre.

Donc, Fanchonne eut sa robe neuve, qu’on n’obtint du marchand poli, mais résolu, qu’en payant une ancienne facture, non la dernière.

— Nous aurons bientôt un trousseau à vous commander, dit la rayonnante maman.

À quoi le marchand, cet homme dépourvu de sensibilité et de poésie, fit la sourde oreille, et la pauvre Mme Beausire, déconfite, se dit que pour le trousseau il y aurait du tirage.

La fin du premier mois, le second mois, une quinzaine encore avaient passé sans que Mme Jaquier, fort attentive aux dates, eût reçu de sa locataire la visite qu’elle attendait. Malgré son deuil, – à cause de son deuil peut-être et de l’incertitude de sa position, – et tout au rebours de Mme Beausire, Mme Jaquier faisait chaque jour des additions et des soustractions qui l’intéressaient vivement. Sans en rien dire à Antoine, bien capable de lui conseiller une plus longue patience, elle résolut un matin d’aller en personne rafraîchir, la mémoire de ces oublieuses personnes.

Mme Beausire lui avait bien, à vrai dire, fait une visite toute de sympathie et de condoléances, et d’offres affectueuses, et Mme Jaquier avait remercié comme il convenait pour les bons offices de ses voisines pendant les tristes premières journées qu’elle avait passées au lit, brisée par le chagrin et incapable, disait-elle, de penser à quoi que ce fût. Mais cette menue monnaie de politesse et d’obligeance ne payait pas le loyer.

Vers onze heures, l’heure courtoise et de bon ton, estimait Mme Jaquier, l’heure incommode par excellence pour les femmes affairées qui mettent le couvert en surveillant leur casserole, Juliette, occupée près de la fenêtre du rez-de-chaussée, dit à sa mère :

— Mme Jaquier vient d’entrer dans la maison.

— Miséricorde ! exclama Mme Beausire, j’espère bien qu’elle ne…

Elle s’interrompit, ouvrit bien vite le petit tiroir du secrétaire où elle serrait son argent, et le referma d’un coup vif de manière à faire sonner les deux ou trois écus qu’il contenait encore. C’était pour Juliette, ce petit jeu de scène ; il ne fallait pas que Juliette crût le tiroir vide, car elle savait que l’argent des vieux cousins, deux mois de pension, y était entré, et Mme Beausire n’avait pas jugé nécessaire de lui dire comment il en était sorti. Elle s’embrouillait dans mille petites cachotteries d’où la vérité ne se tirait pas toujours intacte.

— Ah ! madame, quel plaisir de vous voir… Quand je dis voir, c’est une façon de parler, ce corridor est si obscur. Montez, je vous prie. Vous connaissez l’escalier, mais prenez garde cependant. Faible comme vous l’êtes encore après votre terrible choc et votre indisposition, vous pourriez manquer une marche. Permettez-moi de vous devancer, j’ouvrirai la porte. Comment vous portez-vous, chère madame ?… Ah !… je comprends, je comprends… Un vide, n’est-ce pas, un vide, là, au cœur… Quand mon petit Francis me fut repris, je crus que jamais le vide ne se remplirait… J’ai des moments encore, après tant d’années, où le chagrin revient comme au premier jour… Prenez ce fauteuil, pauvre madame, et ce tabouret sous vos pieds… C’est votre première visite depuis le triste jour ?… Pour nous, votre première visite ! Ah ! madame, vous nous traitez en amies, réellement.

Mme Jaquier, un peu embarrassée, s’était assise. Si elle avait été impotente de ses bras et de ses pieds, Mme Beausire n’aurait pu la combler de plus de soins ; lui prenant son parasol, dénouant les brides étouffantes de son chapeau et lui aidant à jeter en arrière son lourd voile de crêpe, puis cherchant un coussin pour le dossier du fauteuil, et baissant le store, « car il faut ménager les yeux qui ont pleuré, » dit Mme Beausire d’un ton d’affectueuse sympathie.

— Quand je pense, commença la visiteuse regardant autour d’elle, que c’est ici, et je crois bien, dans ce fauteuil même…

— Oh ! pauvre amie, pauvre amie, ne ravivez pas ce triste souvenir… Oui, nous étions bien gaies ce soir-là, vous étiez gaie vous-même, car qui aurait pu prévoir ?… La vie est ainsi. Moi, n’est-ce pas, si j’avais pu prévoir, j’aurais renvoyé cette petite soirée de musique… Ça n’aurait pas prolongé la vie du pauvre M. Jaquier, mais…

— Oui, interrompit la veuve d’un ton plaintif, il eût mieux valu que cette soirée n’eût pas lieu. Je me le suis dit des centaines de fois ces derniers jours. Si j’avais été à la maison, si j’avais vu le début de cette crise,… un peu de vin donné à temps, quelques gouttes d’éther, ou simplement une femme qui supplie son mari de reprendre courage, cela peut faire pencher la balance. Il y a une minute, dans ces crises, où la balance penche d’un côté ou de l’autre si l’on y appuie seulement le doigt… Mais j’étais absente,… j’étais ici, une guitare sur mes genoux, et c’est vous qui m’aviez fait prendre cette guitare… Je ne vous le reproche pas, mais je répète que cette soirée a été pour nous un grand malheur…

Mme Jaquier sentait qu’un début sévère, intransigeant, lui serait fort utile pour la suite de l’entretien.

— Ce contraste, reprit-elle, tirant son mouchoir que bordait une bande noire large de quatre doigts, ces bougies roses, ou étaient-ce plutôt les abat-jour qui étaient roses ?… Je tiens à être juste, juste avant tout ; si les bougies n’étaient pas roses, je reconnais mon erreur… Mais il y avait du rose partout, et de la musique et du thé… Je venais de boire le mien quand André m’appela… Oh ! cet affreux contraste !… Mon cher mari dans sa chambre, mourant… Moi dans la mienne, presque aussi mourante, car sans les gouttes d’éther, je suis certaine que mes palpitations m’auraient emportée… Tandis qu’ici la musique et les bougies roses continuaient d’aller leur train.

— Quelle erreur, madame, s’écria Mme Beausire avec émotion… Aussitôt que M. André, en passant, eût averti le cousin Daniel qui m’avertit à son tour, il y eut chez nous une consternation générale et un silence très respectueux, je vous assure. Une demi-heure après, tous nos invités étaient partis… Sans cela, ne put-elle s’empêcher d’ajouter avec regret, le neveu de Cousinette, mon futur gendre, eût demandé séance tenante l’autorisation de sa tante, et nous aurions présenté à nos amis les deux fiancés dans un feu de Bengale… J’ai toujours un feu de Bengale en réserve pour les occasions.

— Il n’aurait plus manqué que cela ! s’écria Mme Jaquier qui tout à coup sanglota dans son mouchoir… Un feu de Bengale la nuit de la mort de mon mari…

Mme Beausire, consternée du tour que prenait la conversation, ébaucha deux ou trois monosyllabes, essaya de protester, mais sa visiteuse poursuivait :

— Et lui, mon pauvre mari, si bien disposé à votre égard !… On lui conseillait fortement de ne pas vous louer sa petite maison, mais parce que vous étiez veuve et qu’il avait de l’estime aussi pour vos vieux cousins, il loua… Vous vous souvenez qu’il posa néanmoins comme condition un paiement mensuel… Et moi, tant que j’avais ce cher ami, ce protecteur, je ne m’occupais de rien, d’aucune affaire d’argent. Me voici veuve… Antoine est le maître de tout, je ne vous le cache pas, et s’il me laisse la direction du ménage, je lui dois compte de chaque centime… J’attendais l’argent de votre loyer, je l’attends encore. Quand pensez-vous payer ?

Elle s’arrêta, tamponna ses yeux gonflés, croisa la main qui tenait le mouchoir sur l’autre main gantée correctement de Suède noir, et attendit.

— Eh bien, madame, dit la petite femme blonde avec un sourire conciliant et des larmes, elle aussi, dans la voix, je vous avouerai que pour le moment, je me trouve un peu… à court. Nous avons eu des dépenses imprévues, Fanchonne, la chère petite, s’est fiancée, comme je vous le disais, le soir même…

— Ah ! interrompit Mme Jaquier, je ne veux plus entendre parler de ce soir-là… C’est trop pénible, trop cruel…

— Pardonnez-moi, madame, je n’en parlerai plus, mais il n’est pas moins vrai que Fanchonne est fiancée… Et alors, l’argent que j’avais mis de côté religieusement, – car le loyer, c’est une chose sainte et sacrée, comme je le dis toujours à mes filles, – bref, chère madame, vous qui êtes mère, vous comprendrez la situation.

Bien convaincue que l’incident était vidé à la satisfaction générale, Mme Beausire se levait pour appeler Juliette, quand sa propriétaire l’arrêta.

— Mais dans quel délai, madame, pensez-vous être en mesure de payer ?

— Permettez, chère madame, que je dise à Juliette de nous monter un peu de Malaga et quelques biscuits… J’ai là une bouteille déjà entamée…

— Pas pour moi, fit précipitamment Mme Jaquier,… non, non, je vous assure… Je ne prends rien entre mes repas.

— Mais ce serait plus hospitalier, fit cette petite femme qui donnait tout ce qu’elle avait ; et vous êtes pâle, défaite…

— C’est mon crêpe, dit Mme Jaquier, jetant un coup d’œil dans la glace après s’être levée à son tour. Répondez-moi, madame, je vous prie. Il importe, à cause de mon fils, que je sois fixée.

— Oh ! M. Antoine aura de la patience ; je lui expliquerai les choses.

Ce mot était malheureux, car Mme Jaquier n’entendait point être traitée en ex-souveraine. Elle se redressa ; ses yeux bleu clair se firent d’acier, ses lèvres se plissèrent.

— Très bien, dit-elle. Je comprends, madame. Si vous traitez avec mon fils, je traiterai, moi, avec M. Ananias Beausire, votre répondant.

Elle rajusta son voile à la hâte, et, avec une inclination de tête absolument glaciale, elle sortit.

Et ne se rencontra-t-il pas qu’à cette minute précise, le cousin Ananias montait l’escalier ! Comme il avait de la considération pour les personnes qui possèdent, il se rangea contre la muraille, mit la main à sa calotte de drap et fit un beau salut.

— Ah ! monsieur,… ah ! monsieur ! fit Mme Jaquier tout essoufflée d’indignation, je suis heureuse de trouver à qui parler… Il était convenu avec mon pauvre mari… vous ne le nierez pas, bien que je sois maintenant une pauvre veuve sans défense…

— Rentrez au salon, je vous en prie, supplia Mme Beausire dans une mortelle frayeur que Juliette n’entendît quelque écho de l’altercation. L’escalier est plein de courants d’air…

Mme Jaquier craignait beaucoup les courants d’air ; elle regarda autour d’elle, vit ouvert un petit châssis qui donnait quelque jour à l’escalier, sentit un souffle errer sur sa nuque et se décida à remonter les marches.

— Nous avons eu une petite discussion, cousin, commença vivement Mme Beausire, obligeant sa propriétaire à se rasseoir et poussant vers Ananias le siège qu’il préférait… Peu de chose, très peu de chose, car au fond nous sommes d’accord. Je sais très bien que nous nous étions engagés à payer le loyer chaque mois…

Le cousin eut un soubresaut comme s’il allait dire quelque chose de vif, mais il se ravisa, et, s’accoudant au bras de son fauteuil, il mit devant sa bouche sa longue main noueuse.

— Je suis bien aise de voir, madame, que vous gardez au moins la mémoire de vos engagements, dit sèchement Mme Jaquier. Je n’ai point du tout le cœur dur qui me serait presque nécessaire dans ma position, et il m’est excessivement pénible de parler d’argent. J’espère qu’à l’avenir vous voudrez bien me l’épargner. Nous ne demandons qu’à rester en bons termes avec vous. Je vous prierai seulement, madame, de vous abstenir d’allumer des feux de Bengale tant que je suis en grand deuil ; nos maisons sont si voisines que, de loin, on pourrait se méprendre.

Et, se levant, elle passa devant le cousin Ananias.

— Je vous avertis, monsieur, dit-elle, qu’à l’avenir les réclamations vous seront adressées, puisque vous êtes le répondant de vos parentes.

Pour le coup, quand elle fut sortie, Mme Beausire trembla.

— Un si petit retard ! essaya-t-elle de dire.

Mais le cousin Ananias se dressait en pied et venait droit à elle, les bras croisés.

Pauvre petite femme ! en avait-elle déjà traversé, des mauvais quarts d’heure de ce genre ! elle qui ne demandait qu’à pincer de la guitare, à chérir ses filles et à vivre comme les lis des champs.

— Cousine, fit Ananias Beausire d’une voix lente, les sourcils si terriblement froncés qu’ils se touchaient, savez-vous comment j’appelle ceci ? je l’appelle une flibusterie. Oui, madame, une flibusterie… Je n’ai rien dit devant la propriétaire, je me suis contenu, parce que j’estime qu’on doit laver son linge sale en famille. Mais nous aurons une lessive, cousine, nous aurons une lessive…

Mme Beausire s’était jetée sur le canapé et sanglotait, les deux mains sur la figure, invoquant tour à tour, en phrases inachevées, la mémoire de son petit Francis, les mânes de son mari infidèle, le passé, le présent, l’avenir, la clémence de ses chers bons cousins…

La porte s’ouvrit doucement, et Juliette parut. Elle avait été étonnée de voir leur propriétaire sortir sans que personne la reconduisît, puis elle avait entendu des éclats de voix. Inquiète, elle était montée. Sa mère, découvrant un visage inondé de larmes, lui fit signe de sortir, mais le cousin Ananias étendit vers elle son long bras sec.

— Arrive ici, toi, fit-il durement, et qu’on sache qui est responsable. Où est l’argent que j’ai payé à ta mère pour notre pension ?

— Mais dans le tiroir du secrétaire, je suppose, fit Juliette avec quelque indignation.

— Il n’y est plus, ma pauvre chérie, il n’y est plus, sanglota la mère. J’ai dû payer des factures avec. Les marchands sont si peu raisonnables ! Pour avoir la robe dont Fanchonne avait besoin, je me suis vue forcée d’acquitter le vieux compte de cette toile de chemises, il y a deux ans… On a beau être économes, il faut du linge… Oh ! quel monde ! quel triste monde ! Et le boucher était très ennuyeux également ; il y avait du tirage chaque fois. Je l’ai payé pour en finir, c’était le seul moyen.

— Tu ne savais rien de tout ça ? tu ne t’occupes donc pas des comptes ? fit le cousin se campant devant Juliette.

Mais Juliette n’allait pas déserter sa mère.

— Maman est la maîtresse, répondit-elle froidement ; ce n’est pas à nous, ses filles, à lui enlever les rênes.

— À vous, non, car tes trois sœurs sont des sans-cervelle ; mais je te croyais un brin de sens et d’arithmétique… Cependant, comme les scènes me fatiguent et que ça irrite mon rhumatisme, je ne dirai plus rien. Je descends ; Daniel aura sa savonnée comme vous. S’il m’avait laissé faire, sans mettre en avant ses stupides idées de délicatesse, j’aurais payé directement le loyer et je tiendrais un bon reçu. Vous ne verrez plus la couleur de mon argent, cousine.

La mère et la fille restèrent seules.

— Oh ! ma Juliette ! s’écria la pauvre maman en lui tendant les bras. Viens tout près… embrasse-moi, console-moi de toutes ces méchantes gens. Pour un pauvre retard de quelques semaines… Et Mme Jaquier me reproche un feu de Bengale que nous n’avons pas même allumé, et le cousin a l’air de croire que j’ai enterré son argent quelque part. Moi qui l’ai employé à payer des factures, sans en garder pour moi un centime !… Et tu sais pourtant que j’ai besoin de mille choses ; mes pantoufles bâillent dans le bout. Je n’ai pas de parapluie. Et j’avais fait un si joli plan ! Le parapluie de Mme Jaquier, tu l’as vu chez elle, dans le vestibule ? Je l’ai remarqué la veille de l’enterrement ; la bonne n’avait pas eu le temps de le serrer, je suppose ; car c’est une maison bien ordonnée où rien ne traîne, en temps ordinaire. Ce parapluie est de soie vert-myrte, avec le manche en ivoire, un parapluie impossible quand on est en grand deuil. C’était si simple ! je l’empruntais pour quelques semaines, car rien n’use un parapluie comme de ne pas s’en servir ; la soie se coupe aux plis.

Juliette ne put s’empêcher de rire, et sa mère, qui en avait assez de pleurer, releva alors la tête.

— J’allais te prier de nous monter cette bouteille de Malaga et les biscuits ; on cause plus agréablement en grignotant quelque chose. Ensuite, j’aurais touché un mot à Mme Jaquier du trousseau de notre Fanchonne.

Juliette eut un mouvement très vif ; elle retira ses deux mains de celles de sa mère, rougit violemment et s’écria :

— Maman, si tu faisais cela !…

— Te voilà bien toujours avec les airs tragiques ! fit Mme Beausire mécontente, presque irritée, car les deux scènes successives où elle avait eu manifestement le dessous lui avaient tendu les nerfs. Il faudra bien trouver un expédient pour le trousseau de Fanchonne, j’imagine !

— Mendier, par exemple ! dit Juliette dont l’air devenait tragique en effet, car elle était pâle jusqu’aux lèvres et ses yeux gris sombre faisaient dans cette pâleur deux larges taches. Oh ! maman, maman, laisse-moi partir !

— Partir ! répéta la mère stupéfaite.

— Oui, partir, aller gagner ma vie. Je suis trop malheureuse, j’ai trop de honte et de chagrin… Tout ce que je dis, tout ce que je fais est inutile. C’est comme si j’essayais de retenir un char sur une pente. Tu empruntes à droite, à gauche, nous sommes criblées de dettes et nous faisons un trou pour en boucher un autre. J’essaie d’économiser deux sous et au même instant tu dépenses dix francs… qui même ne nous appartiennent pas. Je suis lasse de prêcher, de travailler en vain. Je suis presque lasse de vous aimer ! acheva-t-elle dans un cri involontaire d’amertume et de cruelle sincérité.

— Ô Juliette ! murmura sa mère, toi qui es une fille de devoir…

— On se lasse de son devoir quand on est seule à le faire.

Elle n’avait jamais prononcé une parole aussi dure, et elle la prononça sans aucun adoucissement dans la voix ni dans les yeux.

— Et tu nous laisserais ! tu quitterais ta pauvre mère, tes pauvres sœurs qui n’auraient plus personne pour rafraîchir leurs vieilles robes ; tu m’abandonnerais toute la charge de ce grand ménage… Je n’aurais plus une âme à qui parler de tout le jour !… Tu ferais cela, toi, Juliette ! Fais-le, mais dans peu de temps, bien peu de temps, tu apprendras que ta pauvre mère est allée rejoindre son petit Francis.

Mme Beausire mit ses mains sur son visage et versa quelques larmes, mais entre ses doigts elle regardait si Juliette n’allait pas s’attendrir.

Non, Juliette ne s’attendrissait pas.

— Je désire gagner ma vie, reprit la jeune fille d’un ton froid et posé.

— Mais tu la gagnes à la maison, tu la gagnes largement.

— Je n’ai pas un sou à moi, et puis je suis fatiguée de notre manière de vivre. Nous avons des caractères incompatibles. Sans moi, vous vivrez à votre guise, comme des cigales. Moi, je suis fourmi ; j’aime l’ordre, la prévoyance.

— Nous nous réformerons ! s’écria sa mère. Oui, je te le promets, ma Juliette. Tu tiendras les comptes, si tu veux, quand Fanchonne sera mariée. D’ici là, tu serais peut-être trop économe, et nous ne voudrions pas contrister Fanchonnette par notre chicherie, n’est-ce pas ? C’est si joli d’être fiancée !

Juliette haussa les épaules et allait sortir quand sa mère la rappela.

— Ne t’en va pas ainsi, s’écria-t-elle. Ne me désole pas, mon enfant. Je te le mets sur la conscience. Je sais bien que tu es plus raisonnable que nous. Sans toi, nous irons à la dérive. Tu trouves que le ménage va mal ? mais si tu pars, ce sera bien pis.

— À chacun de vivre sa vie, répondit Juliette.

II

Mme Jaquier n’était point sans s’apercevoir de l’intérêt que portaient à Juliette ses « deux fils, » André particulièrement, croyait-elle. C’était lui qui parlait le plus souvent de la jeune fille et qui s’adressait à elle le premier, quand ils la rencontraient. À vrai dire, Antoine aussi s’était fort échauffé un jour où sa belle-mère, d’un ton un peu protecteur, concédait que Juliette avait de beaux yeux ; il s’était lancé dans un dithyrambe que Mme Jaquier avait trouvé fort ridicule et fort obscur, sur la grâce de Juliette, la mobilité de sa physionomie, et, sur mille choses indicibles qu’exprimaient le moindre tremblement de ses jolies lèvres arquées, le moindre mouvement de son cou mince, de ses mains fluettes.

— Oh ! ces artistes ! avait fait Mme Jaquier en haussant les épaules.

Pour elle, Juliette Beausire était une jeune fille d’apparence ordinaire, plutôt agréable, intelligente, et d’une conversation un peu singulière. Elle eût redouté bien davantage pour le repos de son fils les charmes superbes de l’éblouissante Valentine. Pour rien au monde, elle n’eût attiré chez elle cette brillante fille toujours en verve, toujours parée, rieuse, toujours en beauté. Mais comme elle craignait qu’Antoine ne s’ennuyât, comme elle le voyait parfois mécontent et sombre, elle jugea utile d’introduire un peu de jeunesse dans sa maison si morne et si bien tenue. Elle invita Juliette, parce que Juliette savait causer.

C’était plusieurs jours après la scène du loyer. Les deux vieux cousins avaient sauvé l’honneur du nom Beausire en payant tout l’arriéré ; on voguait de nouveau dans des eaux paisibles. La propriétaire était satisfaite ;

Mme Beausire, radieuse, demandait à Juliette si elle avait donc tort de dire que les choses s’arrangeaient toujours.

— Il n’y a qu’à ne pas s’inquiéter, vois-tu. J’ai expérimenté ça toute ma vie. Les deux cousins sont bons comme des anges d’un certain âge… Et te voilà invitée chez les Jaquier… Un peu lugubre que ça doit être, pauvre chérie, mais je pense à ton avenir… Tu mettras ta jolie robe grise à garniture d’acier ; demi-deuil, une marque discrète de sympathie, comme si tu étais un peu de la famille… Ah ! ma petite, les yeux d’une mère voient bien des choses. Et les fiançailles, tu sais, sont comme une traînée de poudre ; quand le feu commence, il suit le fil.

Sur ces paroles mystérieuses, elle avait saisi Juliette dans ses bras pour la faire valser avec elle au milieu du salon, en chantant de sa voix encore fraîche :

C’est l’amour, l’amour,

Qui fait aller le monde à la ronde.

Lugubre, non, mais fort paisible, le petit groupe réuni dans le salon gris de Mme Jaquier. Les deux jeunes gens dessinaient comme à l’ordinaire, et de temps à autre Antoine levait les yeux pour regarder Juliette qui travaillait sous la lampe, ses jolis doigts fins guidant les mouvements légers de l’aiguille, ses poignets minces chastement serrés dans la manche étroite que garnissait une broderie d’acier aux vives étincelles. Juliette avait les cheveux un peu crêpelés aux tempes, mais fort doux, et quand elle penchait la tête, un reflet charmant d’or bruni glissait dans ce réseau. Antoine songeait que nulle jeune fille n’était aussi naturelle dans sa grâce, et il attendait avec une sorte d’émotion et de tendresse qu’elle levât les yeux, qu’elle sourît, qu’elle prononçât une de ses petites phrases originales. Que le temps s’écoulait doux et léger, et combien le silence même était plein de choses non dites, mais senties !

— Vous ne parlez pas, mademoiselle Juliette ? fit Mme Jaquier, enfoncée dans son large fauteuil, les pieds sur un coussin et les yeux à demi-clos.

— Allons ! il faut que je gagne mon argent ! murmura Juliette avec un petit sourire, ôtant son dé qu’elle posa sur la table. J’étais aussi absorbée dans ma broderie, toute proportion respectueusement gardée, que ces deux dessinateurs dans leur dessin. Dites-leur donc de causer un peu, madame. Ils ont vu le vaste monde aujourd’hui ; nous, nous sommes restées dans notre coquille. Nous ne savons pas les nouvelles.

Ce seul mot : « Le vaste monde, » réveilla chez Antoine l’essaim harcelant des désirs, les visions assoupies, la fiévreuse inquiétude. Quelle ironie dans ce mot de Juliette : « Ils ont vu le vaste monde aujourd’hui ! » Une salle étouffante pleine d’élèves indisciplinés ou obtus, au tableau noir quelque dessin puéril dont le fac-similé maladroit se répétait comme une énervante obsession sur cinquante cahiers, et la monotonie des corrections à faire, l’ennui des réprimandes, l’étroitesse des murs, et, de l’autre côté de la porte, la pauvreté de cette petite collection d’art que son père avait laborieusement rassemblée, deux ou trois toiles de quelque valeur dues à la munificence de l’État, au milieu d’un tas de médiocrités, de petites aquarelles soigneusement léchées, vingt-cinq ans auparavant, par le pinceau de quelque célébrité locale…

La main devant ses yeux, Antoine vit Paris, et les ateliers, et la pittoresque misère des rapins, la vie de fantaisie, les merveilleux trésors d’art semés partout… Être libre pendant trois ou quatre ans, il ne demandait que cela. Il le demandait ? pourquoi le demander ? n’était-il pas maître de sa vie ? Et de nouveau, pour la centième fois peut-être, il refit un calcul, car nos angoisses morales, et nos tentations, et nos luttes si souvent peuvent s’écrire en misérables chiffres. « De quoi ma belle-mère vivra-t-elle, si je pars ? J’aurai besoin moi-même de quelque argent qu’il faudra prélever sur le revenu des deux petites maisons. Faire payer un loyer à la pauvre femme qui aura déjà bien assez de mal à se tirer d’affaire ?… Il y a de plus l’intérêt de cette hypothèque… » Les chiffres se brouillaient dans sa tête, et machinalement, de la pointe de son crayon, il les griffonnait dans un enroulement de la feuille d’acanthe qu’il venait d’esquisser. Libre ! oui, car il ne tenait qu’à lui de rompre le lien, de rompre tous les liens. Et Juliette ? ne plus la voir, parfois gaie, plus souvent songeuse, avec ses yeux changeants, avec sa jolie pâleur brune et son sourire intelligent…

— Dites au facteur, fit Mme Jaquier, tournant languissamment la tête vers la bonne qui entrait avec le courrier, dites au facteur qu’il a un retard de trois quarts d’heure. J’aime à lire mon journal à heure fixe. Tiens ! une lettre de Mme Dumaurel. Elle t’envoie certainement quelque message aimable, Antoine, car elle t’aime beaucoup.

Mme Jaquier coupa l’enveloppe à l’aide d’un petit ouvre-lettre en ivoire finement poli, doux aux doigts qui le maniaient ; elle lut quelques lignes.

« … Un service… Je m’adresse à vous, connaissant votre discernement… »

— Ah ! pauvre amie, elle choisit mal son temps pour me demander ce service, à moi qui suis au plus profond de mon deuil, qui ne sors pas, qui ne vois personne… Mademoiselle Juliette, vous avez des sœurs, des amies ; connaîtriez-vous une jeune, fille désireuse de mener la vie la plus douce du monde, dans une maison charmante, en compagnie de Mme Dumaurel qui veut qu’on soit gaie, qu’on sache chanter, lire agréablement et qu’on aime la promenade ? Elle offre des appointements plus que raisonnables, à mon avis…

— Oh ! prenez-moi ! s’écria Juliette.

III

Antoine et André, levant la tête, poussèrent ensemble une exclamation ; aussitôt Mlle Jaquier se pencha pour les voir sous l’abat-jour et pour deviner, à leur physionomie, lequel des deux s’était exclamé le plus haut.

« Ce doit être Antoine, pensa-t-elle. Il est si vif… Mais cela ne signifie rien. »

— Voilà qui est bien subit, dit-elle assez froidement, se laissant retomber au fond de son fauteuil et tapotant de ses mains indolentes un petit coussin mou qu’elle se mit ensuite sous la nuque. Reste à savoir si vous conviendriez, ma chère. Vous êtes bien jeune… Combien de temps y avez-vous réfléchi ?

— Environ vingt-cinq secondes, fit Juliette de son air sérieux.

— Que la jeunesse est légère ! fit Mme Jaquier en secouant la tête, ce qui dérangea de nouveau le petit coussin. Vingt-cinq secondes ! et l’on s’imagine avoir réfléchi. Et le consentement de votre mère, l’avez-vous ? Et celui de vos si respectables cousins ?

— Mais considérez, madame, fil Juliette en riant, que vingt-cinq secondes, c’est vraiment bien peu de temps pour réunir un conseil de famille.

— Ah ! ma chère, il est aisé de rire. On rit pendant une heure, on pleure pendant des années… Qu’est-ce qui vous fait souhaiter d’avoir la… place qu’offre Mme Dumaurel ?

Mme Jaquier possédait un brin de curiosité, quand il ne fallait pas se déranger trop pour y satisfaire ; elle se demandait s’il y aurait eu de l’orage dans la famille Beausire.

— Mes sœurs gagnent leur vie, répondit Juliette qui rougit ; il me semble désirable d’en faire autant. Et puis…

Elle se tourna du côté d’André, le coude sur le bord de la table basse, et sa joue délicate appuyée sur sa main.

— Je soupire après une certaine manière de vivre, fit-elle à demi-voix… Je la crois bonne, mais il m’est impossible de la pratiquer à la maison.

— Dans ce cas, j’inclinerais à la croire mauvaise, dit André dont les convictions, comme toutes les convictions jeunes, ignoraient les adoucissements.

Juliette baissa la tête et avança sa main pour cacher ses yeux qui se remplissaient de larmes. Antoine la regardait, troublé, plein d’un étrange conflit de sentiments.

— L’idée est pour le moins singulière, fit Mme Jaquier avec quelque aigreur. Une certaine manière de vivre ? un régime ? l’hygiène Kneipp, comme ce quasi détraqué de Vitalis Dubois ? – Ah ! je vous demande pardon, André, mais si les jeunes filles se mettent, elles aussi, à avoir leurs lubies… Et vous figurez-vous que Mme Dumaurel permettrait à sa demoiselle de compagnie d’avoir des idées particulières ?

— Mon idée particulière ne serait pas bien gênante, fit Juliette avec un petit sourire un peu triste. Je suis assoiffée d’ordre, voilà tout. L’ordre dans les armoires, dans les occupations, dans les dépenses, l’ordre partout… Une maison bien ordonnée, le linge toujours prêt, les provisions dans de beaux petits sacs avec le nom brodé dessus.

— Imaginez les pommes de terre dans des sacs brodés ! fit Mme Jaquier riant de son rire gras de chanoinesse… Bien, bien, chère enfant, je vous taquine, mais je sais que vous voulez dire la semoule, le riz, le gruau… Mes petits sacs à moi sont marqués en rouge. Je vous montrerai mon armoire à provisions, puisque cela vous intéresse. Vous aimez donc le ménage tant que cela ? Je ne l’aurais pas cru, à vous voir, le premier jour, vous et vos sœurs, et mon grand fils que voilà, jouer au volant avec un petit savon qui tombait continuellement dans la fontaine… Un joli savon de toilette encore.

— Nous sommes ainsi, dit Juliette. Nous avons dans notre caractère des morceaux de ceci et des morceaux de ça… Après tout, j’ai peut-être tort de désirer partir… Cependant il me semble qu’on a le droit de vivre sa vie.

— Le droit ! s’écria Antoine impétueusement. Je crois bien qu’on l’a, ce droit ! Autrement, tout être qui a le malheur de posséder une conscience serait d’avance un écrasé…

— Antoine ! Antoine ! protesta sa belle-mère d’un ton plaintif, comme tu parles ! tu deviens profane, positivement… Le malheur d’avoir une conscience ! Si ton pauvre père l’entendait, lui qui était si religieux !

Antoine haussa les épaules et se tut. Pourquoi sa belle-mère ne faisait-elle pas ce soir son petit somme accoutumé ? Faudrait-il éternellement l’entendre débiter ses petites platitudes, éternellement, éternellement ?… Cette impression de morne ennui lui parut tout à coup se prolonger à l’infini, et comme un nuage de fumée, assombrir toutes les perspectives de l’avenir… Toujours cette femme, toujours ce crampon tenace, cette voix irritante qui se mêlait à tout comme une obsession…

Il se souvint d’une soirée passée à la Touffette où elle n’était pas… Quelle douceur de pouvoir s’entretenir paisiblement, intimement, ou même de se taire, sans avoir à craindre l’éternelle fausse note !…

Cependant Mme Jaquier, voyant que l’entretien languissait, et que déjà tombait la petite excitation causée par l’incident de la lettre, haussa les épaules dans son fauteuil, se dit que Juliette Beausire avait après tout fort peu de ressources de conversation, et tout doucement laissa ses paupières se fermer sous une influence assoupissante.

— Ose-t-on parler ? demanda Juliette à demi-voix au bout de quelques minutes.

Antoine souleva un coin du volant de soie verte qui flottait autour de l’abat-jour ; la figure large et blanche de Mme Jaquier, sur laquelle glissa un instant le rayon de la lampe, n’exprimait plus qu’une absolue et béate indifférence à tout son entourage.

— Oui, nous pouvons causer, dit-il avec un sourire.

Presque sans y songer, ils se rapprochèrent tous trois et Juliette se mit à faire rouler sous ses doigts distraits le crayon qu’Antoine venait de poser.

— Est-ce bien sérieux, cette idée de départ ? demanda André d’un ton plein de sincère regret.

De sincère et affectueux regret, mêlé d’un peu de reproche, tandis que la voix d’Antoine, l’instant d’après, sonna ironique et mordante, et Juliette eut l’intuition rapide qu’André parlait comme un frère, mais Antoine…

— Vous en avez donc assez de nous tous, mademoiselle Juliette ? dit Antoine. Au fait, cela ne m’étonne pas trop… J’en ai moi-même assez de cette plate vie. Je ne tiens qu’à toi, André, poursuivit-il affectueusement, jetant son bras sur l’épaule de son ami, et à mes voisines… ajouta-t-il d’un ton plus bas.

Ses yeux rencontrèrent ceux de Juliette, échangèrent un regard droit et clair qui était une question, contre un regard un peu triste qui signifiait : Je voudrais bien…

— Ah ! s’écria Antoine dont le cœur bondit tout à coup, si nous pouvions partir, nous trois, pour le pays de fantaisie où se passent les choses impossibles !… Jamais, en ce monde de discordances, trois créatures mortelles ne se sont entendues aussi bien que nous. Je crois même que de simples anges ne réaliseraient pas une aussi belle harmonie… Et vous voudriez partir seule, pauvre petite voisine ?

— Je ne tiens pas beaucoup à partir, fit Juliette dont la voix trembla, mais je voudrais vivre autrement. Et c’est impossible chez nous… Dites-moi le fond de votre pensée, poursuivit-elle vivement, se tournant vers André. Donnez-moi un conseil.

— Un conseil ? fit-il, arrêtant sur elle son regard sérieux, en avez-vous besoin vraiment ? Non, je n’aurais pas la présomption de vous donner un conseil.

— Grondez-moi, alors, cela me fera du bien, dit-elle énervée.

— Comment ? quoi ? s’écria Mme Jaquier se redressant tout à coup au bruit que fit l’escalier qui craquait et la porte qui s’ouvrit pour laisser passer la tête effarée de la bonne. Le courrier ?… Mais non, il est déjà arrivé. Julie, expliquez-vous, fit-elle avec dignité et s’efforçant d’ouvrir les yeux tout à fait.

— Madame, c’est ce monsieur… l’homme de la Touffette… le monsieur où demeurait M. André ; il dit qu’il vient causer un moment, il remet ses souliers avant d’entrer…

— Tout au contraire des musulmans qui se déchaussent pour pénétrer dans un sanctuaire, fit derrière la porte la voix haute, sans inflexions, du cousin Vitalis. Pardonnez-moi, ma bonne fille, mais si vous vous ôtiez de mon soleil, je veux dire de devant cette lanterne, j’y verrais mieux pour nouer le dernier cordon… jolie lanterne, très jolie lanterne, fit-il, saisissant son bâton par le petit bout pour atteindre la veilleuse de cristal opalin qui éclairait le vestibule, et la faire osciller au milieu de ses chaînettes. Ma bonne fille, dites-vous bien que si Galilée n’avait pas avant moi découvert l’attraction de la terre et la gravitation universelle, je les aurais découvertes peut-être, rien qu’à voir cette lanterne se balancer. C’est ainsi que l’idée lui en vint, à lui… Malheureusement, toutes les grandes découvertes sont faites…

— Entrez-vous, monsieur Vitalis, ou non ? s’écria de son fauteuil Mme Jaquier. Il nous arrive un courant d’air !

— Je suis prêt, madame, j’entre à l’instant. Il faisait une petite pluie douce, tout à l’heure, qui m’a engagé à la promenade ; avec la rosée du matin, ce qui me ravit, c’est une petite pluie douce le soir ; je me déchausse et je prends un bain Kneipp le long des sentiers. Apercevant vos fenêtres éclairées, je me suis souvenu d’André Humbert, qui me délaisse un peu ; alors je me suis dit : Tu feras la réaction dans le corridor de Mme Jaquier, puis tu te rechausseras et tu monteras présenter tes hommages à la compagnie.

— La réaction ? répéta Mme Jaquier avec effroi, comment la faites-vous, cette réaction ?

— Vingt pas en avant, vingt pas en arrière, jusqu’à ce que les pieds soient parfaitement réchauffés, après quoi l’on met ses chaussettes. La natte de votre corridor est un peu rugueuse, ce qui est excellent pour établir la circulation. Je ne saurais trop, madame, vous conseiller l’hygiène Kneipp, si vous souffrez habituellement du froid aux pieds.

La pensée de cet homme promenant ses pieds nus souillés de la terre noire des sentiers sur la fine natte de son vestibule causa à la pauvre Mme Jaquier un instant de suffocation, mais elle n’osa rien dire, car Vitalis Dubois avait la langue méchante et pas l’ombre de ménagement pour qui que ce fût.

Il entra, serra dans sa pince osseuse les deux doigts grassouillets que Mme Jaquier lui tendait faiblement, jeta à Juliette un regard de travers avec un bonsoir assez revêche, puis il fit le tour de la table pour aller s’asseoir à côté d’André.

— Eh bien ! c’est comme ça que tu m’oublies ? Quatre jours sans qu’on t’ait aperçu à la Touffette… Mais tu as trouvé mieux que la Touffette, j’en conviens.

— J’y suis allé hier pour vous voir, dit André ; vous étiez sorti.

— Tu as mal choisi ton moment ; je faisais mes emplettes en ville. Que ça ne te décourage pas, mon garçon ; reviens jusqu’à ce que tu me trouves. J’aime ta conversation et celle de ton ami, continua-t-il en se tournant vers Antoine. On apprend toujours quelque chose avec les jeunes gens instruits. Mon idée à moi, vous savez, c’est d’apprendre. Les gens me disent : « Mais tout ce que vous apprenez là ne sert à personne. » Et si ça me fait plaisir, donc ! Moi je leur réponds : Je suis venu au monde avec l’idée fixe d’apprendre, j’ai tout sacrifié à mon idée, j’ai vécu pour mon idée jusqu’à cinquante-trois ans, ce n’est pas aujourd’hui que j’en vais changer. Oui, mademoiselle, fit-il, hochant la tête en regardant Juliette, vous voyez en moi un homme qui n’a jamais changé d’idée. Voilà qui étonne votre sexe.

— Reste à savoir, dit Juliette, si l’idée en valait la peine.

Elle dit cela d’un ton tout drôle, comme si elle s’adressait cette question à elle-même. Tout à l’heure, elle disait : « Vivre ma vie », et cela sonnait beaucoup mieux, cela sonnait plus noble, plus beau, plus intellectuel que la formule du cousin Vitalis : Vivre pour mon idée fixe. L’espace d’une seconde, Juliette eut comme une vision des effroyables stérilités de l’égoïsme. Elle avait dit : Vivre ma vie, et l’écho d’une parole sainte lui vibrait dans l’esprit : « Nul de nous ne vit pour soi-même… » Penchée en avant et le front dans sa main, elle regardait Vitalis Dubois, sa figure maigre et dure, ses gestes secs ; elle écoutait cette voix rêche dire des choses qui semblaient la caricature de ses pensées à elle, des pensées d’Antoine, de leurs aspirations.

Le cousin Vitalis avait recommencé à parler ; quand il rencontrait des auditeurs au-dessus du commun, il se répandait volontiers, cherchant à produire l’étonnement et l’admiration.

— Si l’idée en valait la peine ! répétait-il avec ironie, regardant Juliette par-dessus son épaule. Une idée d’abord, une vraie, est quelque chose de rare, de très rare. Les jeunes demoiselles prennent souvent leurs caprices et leurs jacasseries pour des idées. Et quand une idée est plus que cela, quand c’est comme vous diriez un aimant, une aiguille pointée, bref, un quelque chose qui vous attire ou qui vous pousse depuis que vous êtes au monde, alors, jeunes gens, ça s’appelle une vocation. Les trois quarts des hommes, – les neuf dixièmes plutôt, – feront ceci ou cela indifféremment, ils seront aussi heureux à planter des choux qu’à fabriquer des montres. De l’autre dixième, chaque individu porte une marque. Toi, André, tu l’as, cette marque ; fâcheux pour toi, d’ailleurs ; car je ne vois pas trop comment tu y feras honneur.

— Ah ! s’écria Mme Jaquier, que vous êtes cruel de parler de la sorte. Vous allez décourager André, qui se donne tant de mal pour rapprendre à dessiner, le pauvre garçon !

Mme Jaquier était ainsi ; elle soulignait. André rougit vivement, mais levant les yeux, il rencontra ceux d’Antoine, pleins d’alarme et de chagrin.

— Oh ! je suis à l’épreuve, dit-il avec un sourire sans contrainte ; je m’endurcis à ce genre de remarques.

— C’est ce que tu as de mieux à faire, mon garçon, prononça le cousin Vitalis ; en ce monde, il ne faut pas être trop sensible. Tant mieux pour toi si tu fais ton chemin ; d’ailleurs les gens auront égard à ce qui te manque… Mais je vous disais que pour moi, quand je me fus découvert la marque, je pensai : Tu es du petit nombre, soigne-toi, soigne ta vocation. Le reste ne te regarde pas. Ma vocation, c’étaient les sciences, les découvertes, tout ce qu’il y a de nouveau dans la physique, dans l’électricité. Et l’hypnotisme, voilà qui est intéressant ! J’avais loué un enfant de la commune rien que pour faire des expériences dessus. Mais il était trop frétillant ; je n’ai jamais réussi à l’endormir et au bout de neuf jours il décampait. Le bras d’André m’a fait aussi passer plusieurs beaux moments… Oh ! les sciences, toutes les sciences ! Les autres hommes s’inquiètent de manger et de boire ; pour moi, apprendre, c’est le pain, la viande et le vin…

Il redressa sa haute stature osseuse et promena autour de lui un regard qui quêtait l’approbation, même l’applaudissement.

« Qu’il est ennuyeux ! » soupira Mme Jaquier derrière sa main, tout en jetant un furtif regard à la pendule.

Antoine baissait les yeux d’un air sombre.

— Vous imaginez bien, poursuivit le cousin Vitalis, que j’aurais pu me marier tout comme un autre. Eh bien non ! cette corde-là, je l’ai fait sauter ! Je me suis dit : Ça te distrairait, ça te ferait des devoirs ; la famille, on ne sait jamais où ça s’arrête… Nous avions une petite voisine assez gentille qui s’était mis dans sa sotte tête de compter sur moi ; elle a dû s’en passer.

Juliette, sans savoir pourquoi, sentit ses joues devenir horriblement brûlantes, et au même instant les yeux d’Antoine se tournèrent vers elle. Vitalis Dubois tirait sa montre :

— Comment ! s’écria-t-il, déjà neuf heures et vingt ! J’ai tout juste le temps d’être rentré chez moi pour neuf heures et demie. Comme le temps passe quand on cause ! Mais neuf heures et demie, c’est mon principe. Bonsoir, jeune demoiselle ; je ne vous offre pas de vous reconduire ; d’autres en seraient trop jaloux.

Il coula un regard plein de malice vers Mme Jaquier, que ce mot avait fait sortir de sa torpeur ennuyée et qui, tout à coup vigilante, rentrait dans son rôle de chaperon. André Humbert s’était levé pour reconduire son cousin. Quand il rentra, Antoine se tourna vers lui très vivement :

— Mais il est atroce, ton cousin Vitalis ! s’écria-t-il. Quand il parle de « sa vocation, » on croit voir le char de Jaggernaut qui s’avance impitoyable, écrasant tout… Ce pauvre petit loué par la commune, cette pauvre fillette gentille, et toutes les notions de famille, d’affection… S’il t’a accueilli chez lui, c’était comme les cannibales recueillent les voyageurs, pour t’offrir en sacrifice à son idée, à sa stupide et grotesque idée… Les sciences ! il appelle son fatras les sciences, il appelle son égoïsme une vocation !… En vérité, on n’ose plus après lui prononcer le mot de vocation, tant il le fait ridicule, presque odieux !

En achevant sa tirade, Antoine essaya de rire et de hausser les épaules, pour n’avoir point l’air de prendre le cousin Vitalis plus au tragique qu’il n’était raisonnable, mais l’instant d’après, il retombait dans sa sombra rêverie, la figure à demi cachée par ses deux mains.

IV

Une impression désagréable les hanta tous trois pendant la journée qui suivit. Mécontents d’eux-mêmes, indécis et un peu humiliés, ils se fuirent mutuellement au lieu de se chercher comme à l’ordinaire.

André Humbert souffrait de voir son ami dans une impasse : il eût voulu, avec l’impatience de la jeunesse, lui ouvrir instantanément quelque porte de sortie ; il hésitait entre deux devoirs, dont l’un n’avait peut-être qu’une fallacieuse apparence de devoir. Où était la ligne droite ? Il ne le voyait plus bien clairement, pour ce qui concernait Antoine ; pour lui-même, le chemin était si étroit, si borné à droite et à gauche qu’il lui eût été difficile d’en sortir. Oui, pour lui, tout était simple, il n’avait pas de choix à faire ; sa vocation lui avait été fermée sans qu’il eût un mot à dire, et sa tâche de chaque jour, – humble, monotone, bien inférieure, semblait-il, à ses capacités, – était du moins nettement définie. Toutes ses perplexités se rapportaient à Antoine ; au fond de lui-même était bien une conviction obscure, mais il n’osait encore l’énoncer, pas même comme un conseil. Il aimait son ami trop tendrement, avec trop de pitié ; il ne pouvait encore l’entraîner dans la voie douloureuse, vers cette porte du dépouillement sous laquelle, meurtri, on passe en abandonnant sa volonté. Non, il ne le pouvait pas. Il avait trouvé la paix au delà de cette porte ; et même un gain de richesse intérieure, une source plus abondante d’inspiration et de vie, avec les mille petites compensations où s’ingéniait la sollicitude de ses amis, avaient comblé sa perte ; mais Antoine, une fois le sacrifice fait, trouverait-il la paix, ou bien l’amertume et le regret ? Peu à peu, André, jugeant trop rude pour son ami le chemin que lui-même avait parcouru, inclinait à lui en faciliter un autre. Mais il n’était pas tranquille, et la petite conviction obscure, par moments, s’allumait comme une lampe au fond de sa conscience. L’incident du cousin Vitalis, par exemple, l’avait rallumée. Si ce noble mot de vocation, pour Antoine Jaquier comme pour le déplaisant Vitalis Dubois, signifiait en réalité égoïsme ?…

Et voilà ce qu’Antoine Jaquier lui-même, en une méditation fort absorbante, se demandait, tandis qu’autour de lui, dans la salle, cinquante bouts de fusain grinçaient sur le papier. Mais la comparaison était trop saugrenue. Lui, jeune, plein d’un bouillonnement d’idées et d’enthousiasme, avec du talent assez pour traduire ses idées, et ce vieux racorni de Vitalis, avec sa toquade… Une pure et simple toquade, l’idée fixe de Vitalis Dubois. Juliette avait trouvé le mot juste quand elle lui avait dit : « Reste à savoir si l’idée en vaut la peine. » Mais ce mot-là, Antoine était comme contraint de se l’appliquer maintenant. Son idée à lui en valait-elle la peine ?

D’un côté, la satisfaction personnelle, – car malgré la présomption naturelle à ses enthousiasmes, il n’était cependant pas absolument sûr de donner au monde un grand aquarelliste, – le plaisir de ses yeux, la joie de sa main d’artiste à devenir habile et légère, la plénitude d’une vie entièrement conforme à ses goûts ; de l’autre côté, – ah ! combien moins de lumière de ce côté ! – un souhait que des lèvres mourantes avaient à peine osé formuler, un legs détesté, mais qui lui venait de son père, une situation dont il ne pouvait sortir qu’en brisant quelque chose, et ce quelque chose s’appelait un devoir.

Juliette, elle aussi, retournait son problème, compliqué d’une foule de problèmes accessoires, celui du trousseau de Fanchonne, celui du sucre pour les confitures, et de savoir où Valentine avait pu fourrer la boîte où elle mettait ses cachets, pour trente francs au moins de cachets qu’on ne retrouvait pas, et de se demander si cette fois encore Cousinette voudrait bien accepter une belle corbeille de lierre en lieu et place des intérêts échus. Entre temps, quand elle avait deux minutes de loisir, Juliette s’occupait avec un espoir tenace à chercher son livret d’épargne égaré, qu’elle soupçonnait ses sœurs d’avoir enfermé par mégarde dans l’une des étonnantes collections de variétés qui étaient leurs tiroirs.

La petite somme lui eût été fort utile, car Juliette avait besoin de cent choses ; lorsqu’on est cinq et en famille, on peut à la rigueur se contenter de trois paires de pantoufles, de deux parapluies, et mettre en commun ce qu’on possède de bas raccommodés, mais pour entrer décemment dans une maison étrangère, quelle masse d’objets il faut pour soi seule, songeait Juliette avec mélancolie. « Si j’emporte un de nos parapluies, comment feront-elles pour descendre toutes trois en ville quand il pleut ? Oh ! que ne puis-je remettre la main sur ce livret ! Cinquante-trois francs ! Je ferais des merveilles avec cinquante-trois francs ? » Ainsi son problème moral, tout comme celui d’Antoine, se doublait de chiffres, et comme Antoine, au lieu de résoudre la question principale : Dois-je partir ou rester ? Juliette s’attardait à la doublure. « À quoi bon, disait-elle à sa conscience, à quoi bon réfléchir et réfléchir, puisque aussi bien je n’ai pas même de quoi acheter une malle ? Ah ! si je retrouvais mon livret d’épargne ! »

André Humbert, malgré son expérience de quelques-unes des sévérités de la vie, était fort jeune encore dans ses impulsions et faisait souvent, par générosité, la chose même que par conscience il s’était promis de ne pas faire. Ce qu’il eût souhaité, c’était d’offrir à Antoine un grand sacrifice. « Si je lui sers de marchepied, j’aurai du moins servi à quelque chose, » se disait-il dans les accès encore fréquents où il doutait de son avenir. Mais l’abnégation même peut avoir son égoïsme ; la douceur d’être utile à son ami, André sentait bien qu’il ne devait pas l’acheter au prix d’un devoir plus sévère.

Mais les coups d’épingle, quelle patience masculine a su les endurer ?

Ce fut à propos de la clef d’entrée, cet éternel sujet de contention et de reproche. Mme Jaquier refusait une clef à Antoine sous tous les prétextes imaginables ; elle voulait savoir à quelle heure il rentrait : c’était une des formes de sa tyrannie.

— Le président du conseil scolaire nous invite à dîner chez lui ce soir, dit Antoine revenant à cinq heures de ses leçons ; je vous prie de me donner la clef, maman, car nous ne rentrerons sans doute qu’après dix heures.

— Dans ce cas, je ne me coucherai pas ! exclama sa belle-mère d’un ton plaintif. Tu sais que je suis trop nerveuse pour m’endormir avant que chacun soit rentré.

— Je sais que vous vous coucherez et que vous dormirez parfaitement, mais que Julie veillera à m’attendre, ce qui est absurde, répliqua-t-il, cherchant à dissiper un petit frisson d’impatience qui déjà tremblait dans sa voix. Il serait beaucoup plus simple de me donner la clef.

— Mais c’est contre mon principe, Antoine ; c’était contre le principe de ton père également ; il désapprouvait que tu eusses la clef à ta disposition.

— Mon père m’a souvent remis la clef à votre insu, s’écria Antoine oubliant la prudence.

— Oh ! pour cela, jamais je ne le croirai ! gémit-elle, et vite elle appliqua son mouchoir à ses yeux. Ton père estimait que les jeunes gens doivent obéissance et respect à leurs parents, et si je ne peux plus savoir où tu passes tes soirées ni dans quelle compagnie, ni si tu rentres avant le matin…

— J’espère que la maison où nous devons dîner ce soir vous paraît respectable suffisamment, reprit-il avec un nouvel effort pour se contenir. Je ne cachais rien à mon père, et je ne vous cache rien, vous le savez d’ailleurs… Non, André, ne t’en va pas, je te prie, nous sommes une famille trop comme il faut pour avoir des querelles… Veuillez me donner la clef, maman.

— Mais j’ignore où elle est… la seconde clef, j’entends… Et puis, à quoi une clef vous servira-t-elle si nous mettons le verrou, comme nous le mettrons certainement puisque vous nous laissez seules à la merci des rôdeurs. Julie devra se lever néanmoins pour vous tirer le verrou.

Antoine sentant que la patience lui échappait, prit le bras de son ami et sortit de la chambre. André Humbert ne dit rien, mais son cœur bouillonnait ; au bout d’une demi-heure passée en silence, chacun à une extrémité de la grande table couverte de feuilles de papier et d’albums, dans la vaste chambre de travail de M. Jaquier, André ouvrit son calepin, prit un crayon.

— Donne-moi donc le tableau de tes leçons, dit-il à Antoine.

Et quand il l’eut parcouru, puis comparé soigneusement avec le sien :

— Regarde, fit-il, comme il serait aisé de les fondre en un seul. Deux ou trois remaniements, les journées un peu plus longues, et je me chargerais des deux programmes.

— Ce serait un fardeau écrasant, dit Antoine fort étonné ; mon père déjà n’y pouvait suffire, et l’on a encore ajouté ces deux heures de style au cours du soir ; on parle aussi de scinder la seconde classe d’apprentis qui devient trop nombreuse.

— J’y suffirais, dit André, pendant un an ou deux. Si la direction y consent, refuserais-tu, toi ? C’est deux ans de liberté pour toi, c’est une entière tranquillité d’esprit au sujet de ta belle-mère, car nous lui remettrons, de ton traitement et du mien, ce que tu jugeras nécessaire, et tu auras le reste pour vivre. Je la prierai de me garder comme pensionnaire ; elle a besoin…

Il allait dire : d’une victime, mais il s’arrêta, regarda Antoine, et tous deux sourirent avec quelque ironie.

— Ne me refuse pas, poursuivit-il, se rapprochant de son ami. C’est une dette que je te paie. Les leçons que j’ai, je te les dois, tu t’en es dépouillé ; l’espoir que j’ai repris, et mes forces de corps et d’âme, et ce que j’ai retrouvé de ma vocation, je te dois tout cela. Laisse-moi t’aider un peu. Nous en parlerons ce soir au président ; tu verras que pour favoriser la carrière artistique ils se contenteront de moi pendant deux années. J’enseigne mieux que toi, n’est-il pas vrai ? j’ai plus de patience ? fit-il en riant, et passant sa main derrière le cou d’Antoine pour attirer, d’un geste d’affection presque enfantin, la joue de son ami contre la sienne. Ils gagneront au change, et quand tu reviendras… Mais je te garderai la place, à moins que tu ne sois devenu un grand aquarelliste et que tu ne vendes tes aquarelles à des Américains de Chicago… Ne me réponds pas encore, réfléchis, je t’en prie.

Antoine, dans sa surprise, changeait de couleur à chaque instant, mais n’essayait pas même d’interrompre son ami. Un peu renversé sur sa chaise et les deux mains au bord de la table, il écoutait, une flamme éclairant ses yeux.

— Alors, s’écria-t-il tout à coup, pour me faire libre, tu te mettrais sous le joug pendant deux ans !

— Le joug me pèserait moins qu’à toi, j’aime à enseigner le dessin, et je trouverais encore, – j’ai calculé cela, – des heures de loisir pour mes propres études, pour la préparation de mon examen. Je vivrais ici fort tranquille et fort heureux, aussi heureux que je pourrais l’être sans toi. Et puis, quand tu reviendras, tu m’aideras à ton tour ; il se peut que l’envie me prenne aussi de faire mon tour de France.

— Ah ! dit Antoine vivement, si vraiment ce grand sacrifice était à charge de revanche…

Mais il s’interrompit, et son regard croisa celui d’André.

— Dans deux ans, dit André, tu auras d’autres devoirs, d’autres joies aussi.

— Elle désire partir, murmura Antoine après quelques minutes de silence. Oh ! je me sens lâche, et flasque et méprisable, quand je pense à elle. J’erre dans des sentiers tortueux… Et tu m’y pousses encore ! s’écria-t-il presque violemment. Toi, André, ma conscience !… Ta conviction a donc changé ? Es-tu bien sûr, voyons, que le devoir me permette de partir ? Oh ! combien la ligne droite serait plus simple, presque plus facile… Le service de frère que tu m’offres, je pourrais l’accepter, oui, parce que moi aussi, je travaillerais pour toi avec joie… Je pourrais l’accepter si j’étais malade ou dans quelque difficulté très grande… Mais pour mon simple et pur avantage, cela me paraît infernalement égoïste !

Ce mot dit, il croisa les bras, regardant André d’un air interrogateur. Tout au fond de lui-même, espérait-il qu’André le contredirait ?

— Non, je ne suis pas ta conscience, fit celui-ci au bout d’un moment. Ta belle-mère me paraît injuste à l’extrême, puérilement injuste. Je souffre pour toi. Tout ce que j’ai dit, je le maintiens, et si tu peux accepter…

Il s’interrompit, car le doute revenait, comme un brouillard lui dérobant des perspectives tout à l’heure claires et ensoleillées.

— Nous en parlerons au président, fit Antoine avec hésitation ; mais il y aura des difficultés, tu verras… Et puis, si ma belle-mère s’opposait absolument à mon départ ? elle prétend m’être attachée ; par moments, je crois presque qu’elle m’aime comme une vraie mère, et avec jalousie. Écoute, André, nous en parlerons au président, nous présenterons notre requête à la commission scolaire, qui refusera, et la question sera tranchée.

Ils sourirent de pitié pour leur propre faiblesse ; ils se sentaient diminués dans l’estime l’un de l’autre.

Mme Jaquier était inquiète ; Antoine, depuis la mort de son père, s’était montré soumis, même affectueux ; elle espérait tout. Et voici que l’esprit de révolte redressait la tête, et que des paroles sifflaient, acérées, la blessant au vif de sa sensibilité jalouse. Ou bien de longs silences lourds pesaient sur eux trois ; si Juliette était présente, l’entretien se ranimait un peu, mais en des apartés, avec des réticences d’où Mme Jaquier se sentait exclue. Antoine s’éloignait d’elle, hélas ! de nouveau ; il avait des projets, il disait des mots vagues qu’elle ne comprenait pas, bien qu’elle tendît son oreille et son esprit ; cette petite Juliette, au contraire, avait l’air de tout comprendre. On donnait à cette fillette, qui ne leur était rien, ce qu’on lui refusait à elle, la mère… Mère ? Non… rien que la belle-mère tolérée par devoir, servie par remords…

Alors, avec un regret qui par instant lui causait une bien vive douleur, elle se tournait vers le portrait ovale. Cet enfant-là eût été bien à elle, si on le lui eût laissé… Mme Jaquier n’avait pas une de ces natures que la douleur attendrit et rend bonnes ; elle détestait souffrir et considérait toute cause de souffrance comme un ennemi personnel ; si elle avait une névralgie que son docteur ne réussit pas immédiatement à calmer, elle détestait son docteur. En cette heure-ci, elle s’exaspérait, à sa manière molle et lente, contre Juliette. « Cette petite-là, il n’en faut plus ! se dit-elle. Elle détourne de moi mes deux fils. Ces choses vont très loin si l’on n’y prend garde. Ils n’auraient qu’à s’éprendre d’elle tous deux, et nous aurions alors de jolies complications ! » Au fond, elle se souciait fort peu d’André ; il lui était utile, il retenait Antoine à la maison ; grâce à lui, bien des choses étaient devenues plus faciles ; mais c’était à Antoine qu’elle se cramponnait jalousement, désespérément.

Et alors, en face du portrait qui la regardait, avivant son chagrin et ses craintes, elle écrivit à son amie, Mme Dumaurel :

« Je connais une jeune fille qui ferait parfaitement votre affaire… D’une figure agréable, mais pas jolie au point d’être incommode… Vous savez ce que j’entends : pas au point de faire retourner les gens à la promenade, ou de vous empêcher d’inviter des jeunes gens inflammables. C’est notre voisine ; sa famille est parfaitement honorable, quoique un peu singulière, un peu vive-la-joie. Juliette est beaucoup plus sérieuse, elle cherche à réagir, et il y a là, je crois, une cause de petites bisbilles domestiques. Elle m’a confié son désir de gagner sa vie d’une manière indépendante ; elle m’intéresse et je ferai ce qui sera en mon pouvoir pour lui aider à partir… »

Ici, Mme Jaquier, si peu qu’elle eût le sens de l’ironie, ne put s’empêcher de sourire ; elle mordilla sa plume et poursuivit :

« Juliette Beausire est active, accoutumée aux travaux de la maison, à la couture… »

Cette petite phrase qui eût pu tout aussi bien recommander une femme de chambre, Mme Jaquier la relut avec un hochement de tête satisfait.

« Mais cela ne vous suffirait pas ; il vous faut une jeune personne qui ait de la conversation et de l’agrément. Juliette a une jolie voix, elle joue de la guitare, – on dit que la guitare revient à la mode, – mon fils lui trouve de l’esprit ; moi, je ne suis pas juge de l’esprit des jeunes filles d’à présent. Mais je crois que celle-ci vous irait admirablement. Répondez-moi sans tarder, car si votre réponse était négative, je chercherais immédiatement autre chose. »

« Mais je la tiens pour expédiée. Mme Dumaurel la prendra sur une telle recommandation, se dit Mme Jaquier en pliant sa lettre. Je n’ai jamais recommandé personne aussi chaudement. Et c’est un service que je rends à cette petite ; elle sera parfaitement heureuse, elle fera des économies. Faut-il la consulter avant d’envoyer ma lettre ?… Elle serait capable de changer d’avis, car on a des têtes de linotte dans sa famille… J’y vais réfléchir néanmoins. » Elle écrivit encore l’adresse, posa la lettre sur son buvard fermé, puis alla s’étendre sur le sofa où elle s’endormit grassement et béatement, au bout de cinq minutes.

SIXIÈME PARTIE

I

— Si nous versions, rien ne manquerait à mon bonheur ! s’écriait Mme Beausire, toute blonde, toute rose, tout ébouriffée, perchée sur le siège où il avait fallu lui donner une place absolument, et où elle s’efforçait, avec un mélange de coquetterie et de bonté maternelle, d’amollir l’âme du cocher, un vieux grognon endurci.

— Verser, madame ? S’il ne faut que ça pour vous contenter ! grommela-t-il, lui jetant un regard de travers.

Mais un petit sourire commençait à lui tirailler la lèvre sous sa grosse moustache raide comme une racine de chiendent.

— Mes filles, regardez la nature ! exclamait la radieuse petite femme à chaque détour du chemin, et elle mettait presque sa vie en péril par sa vivacité à se retourner sur le coussin du siège, à se dresser, serrant à deux mains la baguette de fer du dossier, pour apercevoir derrière elle, comme elle disait, cette breakée de gens contents.

Ils étaient quatorze dans le grand break un peu désemparé, un peu cahotant qui, avec son cocher rugueux et ses deux chevaux maigres, avait déjà fait tant de parties de campagne que les ornières semblaient le reconnaître. Oui, quatorze, car les deux petites maisons jumelles étaient vides, – Julie seule restant au logis pour le garder ; – sans le neveu de Cousinette, Mlle Fanchonne se fut naturellement trouvée fort malheureuse, et sans Cousinette elle-même, il n’était pas de bonne fête pour Mme Beausire, qui avait une conscience. Quand on doit à quelqu’un plusieurs trimestres d’intérêt, quand on sait qu’on ne les payera que dans un avenir fort incertain, c’est bien le moins, n’est-ce pas, qu’on ait de petites attentions aimables pour cette personne et qu’on lui offre une place dans le grand break, dans la journée joyeuse qui va manger, il faut bien le dire, une bonne partie du trimestre dû.

Mais voici qu’une fois installés dans la grande guimbarde aux ressorts plaintifs, on s’était comptés : on était treize… Aussitôt Mme Jaquier avait voulu descendre, portant son mouchoir de deuil à ses yeux, affirmant qu’elle n’était pas superstitieuse le moins du monde, mais que son docteur lui ordonnait d’éviter toute émotion… Déjà la voiture roulait dans le chemin vert à peine assez large pour elle, sous les branches basses des sorbiers ; chacun parlait à la fois, chacun voulait descendre pour se sacrifier au bien général, et le cocher, faisant la sourde oreille, roulait toujours.

Pour arranger les choses, on cueillit au passage le cousin Vitalis qui faisait sa réaction matinale sur les dalles brunes de rosée, devant la Touffette. En un instant, il eut remis bas et souliers, pris son chapeau, remisé ses poules, tourné la grosse clef, et il escaladait le break, enchanté d’être voituré pour rien, enchanté surtout d’avoir devant lui, sur ces deux longues banquettes, un auditoire à sa merci.

Il prit la place du fond, celle qui tournait le dos au siège et où l’on attrapait tout le temps, à chaque cahot, des coups dans les épaules. Il la prit non par discrétion ou politesse, mais pour avoir tout son monde en file sous son regard. On n’avait pas encore perdu de vue la Touffette qu’il commençait à discourir, le buste en avant, ses deux mains osseuses serrant ses genoux. D’abord on se relaya pour l’écouter ; Cousinette était endurante et supportait une bonne dose d’ennui ; son neveu inclinait à trouver le cousin Vitalis fort remarquable.

— Un autodidacte ! souffla-t-il à Fanchonne, qui ignorait ce que ce grand mot signifiait et hocha la tête d’un air d’entière approbation.

Puis on se lassa ; l’auditoire n’écoutait plus que d’une oreille ; seul, l’excellent Daniel Beausire, qui n’eut pas voulu faire de chagrin à une mouche en la priant d’aller bourdonner ailleurs, l’excellent Daniel continuait à écouter, même à encourager le parleur d’un sourire indulgent.

La route, blanche et unie, traversait une belle forêt solitaire, silencieuse comme le sommeil, car en septembre, sous ces ramures épaisses, les oiseaux ne chantent plus.

— Si nous chantions, nous ? proposa Mme Beausire du haut de son siège, retenant à deux mains son grand chapeau rond, presque un chapeau de fillette, qui battait des ailes autour de ses bandeaux ébouriffés. Mes filles, commanda-t-elle avec un geste gai, mes filles, à vos guitares !

Les trois guitares étaient couchées sous la banquette, parmi les châles et les paniers, chacune dans sa robe de serge verte.

— Qui les a mises là ?… Qui les a mises dans la voiture ? s’écria-t-on avec de grands éclats de rire…

Mme Beausire déclara solennellement qu’elle les avait aperçues sous la banquette avant de monter et qu’elle soupçonnait le cousin Ananias de leur avoir fait cette surprise-là. Le cousin Ananias protesta avec indignation.

— Pour ce qui est des guitares, fit-il de sa voix aux notes aigres et chevrotantes, pour ce qui est des guitares, vous savez que je n’en pince pas et que je n’aime pas à en entendre pincer. C’est de la musique pas sérieuse, ça fait dzim, dzim, et voilà tout… J’en suis rassasié à la maison ; ça se mange avec tout, chez mes cousines.

— Ah ! cousin, il nous est même arrivé de n’avoir à manger que de la guitare, s’écria la petite femme en riant. Pas de votre temps, non… Depuis que vous êtes avec nous, depuis que mes pauvres petites trient des timbres pour gagner leur vie, nous avons toujours eu de la soupe dans la soupière. Mais autrefois… oh ! là ! là !… Une pauvre veuve sans profession, avec quatre fillettes et le cher petit Francis que le bon Dieu m’a redemandé, et ma vaisselle tout ébréchée par le trimballage… Ah ! Cousinette, le ciel t’a bien aimée en t’épargnant tout ça… Et tu n’as pas ma gaité ; avec Rénold, tu aurais été encore plus malheureuse que moi.

Ici un brusque cahot la jeta rouge et pantelante sur l’épaule du cocher, qui lui déclara que si elle ne voulait point rester tranquillement assise comme une dame raisonnable, il ne répondait de rien.

Son fragment d’autobiographie en resta là, coupé court, à la grande satisfaction de Mme Jaquier qui trouvait de très mauvais goût qu’on fût pauvre ou qu’on l’avouât, si par malchance on l’était. Elle demanda précipitamment, avant que la trop communicative Mme Beausire eût repris son souffle et son équilibre, qu’on voulût bien chanter la Brigantine : Valentine qui savait toutes les romances, perla deux ou trois accords, fit un signe à la ronde, montrant ses petites dents fines et blanches dans un sourire radieux comme le soleil, puis elle entonna la complainte de Provence et la mena rondement jusqu’au dernier :

Provence, adieu !

roulé, trillé et cadencé suivant la tradition.

— C’est trop triste, ça, vous savez, dit Valentine. Laissons les complaintes pour le retour, quand nous serons tous mélancoliques d’avoir la belle journée derrière nous. Je propose : Mon père avait cinq cents montons, et presto, presto.

Sa voix haute et claire, presque une voix de jeune garçon, avec son vibrant timbre de cloche, s’élançait crânement, et la mesure à chaque couplet devenait plus rapide, et les syllabes se pressaient, si bien qu’aucun gosier à la fin n’y put suffire et que les chanteurs époumonés, pris de fou-rire, se jetèrent en arrière contre les dossiers, laissant Valentine imperturbable achever ses lonlaire-lonlaire-lonla avec des roulades de canari en délire.

— N’avez-vous pas honte ? cria-t-elle. Une machine à coudre dirait lonlaire plus vite que vous. Mais je vous délierai la langue. Vous allez chanter avec moi Trois p’tits couteaux dans une gaîne, et une amende pour celui qui n’arrivera pas à huit p’tits couteaux. – Monsieur Antoine, je vous tiendrai quitte à six, par faveur.

— Veuillez me donner dispense, mademoiselle, dit-il, très ennuyé de faire le trouble-fête.

Il regrettait déjà d’avoir accédé au désir très pressant de sa belle-mère d’être de la partie de campagne qu’organisaient les dames Beausire.

« Mes nerfs, avait déclaré Mme Jaquier, mes nerfs sont dans un si triste état après tous nos chagrins que j’ai absolument besoin de distraction, de changement d’air. Une course en voiture est tout juste ce qu’il me faut… Ton père m’en accordait une ou deux chaque été… Ah ! que ne puis-je encore l’entendre me dire : « Ma pauvre Zéline, tes migraines augmentent, tes nerfs sont tendus ; une course en voiture te devient nécessaire… » Quel mari j’ai perdu, personne ne le saura jamais ! Dis à ces dames de nous réserver trois places dans leur break, Antoine. Nous aurons un joli panier de provisions. Quoique en grand deuil, je n’estime pas que les convenances nous interdisent d’aller respirer l’air des forêts… C’est un plaisir d’un genre sérieux, c’est même un devoir au point de vue de la santé. »

Quand Mme Jaquier exprimait un désir, le plus simple était d’acquiescer tout de suite ; qu’on discutât deux jours, huit jours ou quinze, le résultat était le même finalement.

Chargée de beaucoup de crêpe, plus qu’il n’est commode d’en porter pour aller à la campagne, Mme Jaquier espérait bien, par son attitude et sa conversation, répandre sur toute la société une humeur confortablement endeuillée, quelque chose comme l’humeur d’un repas d’enterrement, où l’on mange et boit avec satisfaction tout en se retenant d’être trop jovial. Au déballage des guitares, sa consternation fut grande ; et si elle demanda la Brigantine, c’est que les épanchements de Mme Beausire lui devenaient insupportables. D’ailleurs, autant la Brigantine qu’autre chose, puisque ces bruyantes créatures tenaient à remplir l’air de clameurs.

— Ah ! j’oubliais !… fit Valentine un peu confuse, voyant la mine grave d’Antoine. Ça vous ennuie qu’on chante ? ça vous choque ?

— Pas le moins du monde, fut-il bien obligé de répondre, les yeux sur Juliette qui semblait mal à l’aise.

— En avant donc les p’tits couteaux ! cria Valentine, persuadée au fond de l’âme qu’amuser un peu ces pauvres gens en deuil serait faire une excellente action.

Pour s’isoler de ce joyeux vacarme et témoigner sa désapprobation, Mme Jaquier s’accota dans son coin et dénoua les rubans du ridicule de satin noir qui pendait à son bras et dans lequel, au départ, elle avait précipitamment glissé le courrier du matin.

« Je vais lire mes lettres, pensa-t-elle ; ensuite je porterai ma main à mon front pour faire comprendre que la musique me fatigue quand je suis dans ma correspondance ; s’il le faut, j’irai jusqu’à respirer mon flacon… Trois lettres, une pour Antoine, tiens ! avec un timbre officiel – Je la lui passerai en temps convenable ; si nous nous mettions tous deux à lire, ce serait trop marqué. Deux lettres pour moi… l’écriture de cette chère Mme Dumaurel. Ah ! qu’il me tarde de savoir… »

Avec un léger clignement d’yeux du côté de Juliette, Mme Jaquier insinuait le bout de son doigt dans l’enveloppe pour la déchirer, quand André, assis à côté d’elle, se hâta de la prévenir en lui passant un petit canif.

— Merci, André, merci. Je déteste déchirer les enveloppes, mais j’ai oublié mon ouvre-lettres. C’est l’ennui des parties de campagne, on n’a pas sous la main toutes ses petites choses commodes… Ainsi pour ce pique-nique… Comment vais-je être assise ! à moins que vous ne me trouviez une pierre plate…

« André est vraiment fort attentif, pensait-elle, beaucoup plus qu’Antoine… C’est bien le moins d’ailleurs, après tout ce que j’ai fait pour lui… Mais il est terriblement gauche malgré sa bonne volonté, le pauvre garçon, et il y a certains petits services qu’il sera toujours incapable de me rendre !… Faire des paquets, par exemple… Jamais mon cher bon mari ne me laissait seulement nouer une ficelle. Qui le ferait pour moi, maintenant ? André ne le peut pas, Antoine n’y pense pas, Julie prend des airs indignés si je la dérange pour ces choses-là… Ah ! que tout est changé pour moi en ce monde !… Et cependant, si Antoine voulait, je pourrais être presque aussi heureuse qu’auparavant… avec des regrets, bien sûr… Mais voyons ce que m’écrit Mme Dumaurel…

— Et moi je vous dis et je vous annonce, criait Miki, que cette voiture est une véritable boîte à surprises. Vous n’avez pas tout vu, quand vous avez vu les guitares… Juliette, tiens-toi ferme… Les choses les plus imprévues arriveront aujourd’hui… D’heure en heure se passeront des événements, il y en aura pour chacun…

Cousinette, avec un petit plissement de lèvres ironique, se demanda sotto voce si l’on allait peut-être lui payer son trimestre d’intérêts, et Mme Jaquier, repliant sa lettre qu’elle lissa soigneusement, murmura à part elle :

« Plus d’événements encore que vous n’en prévoyez, ma chère. »

Au même instant, un volatile fort lourd, aux ailes bruyantes et au caquetage effaré, passa comme un boulet si près de son visage qu’elle se jeta en arrière avec un cri. Une grosse poule blanche, éperdue, le cou tendu, battant de ses ailerons courts et courant tout droit, de genou en genou, vers le fond du break, vers Vitalis Dubois…

— La poule Fidèle ! criait Miki en battant des mains. Cet événement s’appellera : La poule Fidèle qui n’a pu quitter son maître… Ou : La poule magnétisée par un élève du docteur Charcot.

— Arrêtez-la, retenez-Ia ! faisait le cousin Vitalis jetant à droite et à gauche ses grandes mains osseuses. Elle va voler hors de la voiture…

— Touchant ! touchant ! disait Valentine, s’épongeant les yeux, car elle pleurait de rire. Cette poule nous suit depuis la maison, sans doute. Volait-elle dans l’air au-dessus de nous, tenant dans son bec un rameau de votre jardin, monsieur Vitalis ? ou bien s’était-elle fourrée dans une des guitares, comme le petit garçon du conte, vous savez… le petit garçon qui voulait absolument aller sur mer… Faut-il que cette poule vous aime, monsieur Vitalis ! Quand nous raconterons notre expédition, le chapitre s’intitulera : Celle qui aimait M. Vitalis.

— Bricotte ! exclama sa mère, levant les mains au ciel,… mais sois donc sage, mon enfant ! Tu passes les bornes, tu deviens légère ! Que va-t-on penser de l’éducation que je t’ai donnée ! Moi qui vous ai répété depuis votre âge tendre : « Soyez gaies, mes filles, mais pas légères ! »

Elle riait comme une folle, la petite maman, et quand l’infortuné oiseau, d’un effort désespéré, heurtant aux têtes qui se baissaient son gros corps maladroit, s’élança jusqu’au dossier du siège, retomba, reprit son vol et finalement roula sur les genoux maternels de Mme Beausire, celle-ci poussa un cri de triomphe.

— Je la tiens ! Nous allons l’interroger !…

Alors ce fut un dévergondage de folies, de questions absurdes, de réponses faites avec l’accent présumé d’une poule de bonne famille, aimante, mais fort timide. Le neveu de Cousinette, auquel personne n’eût jamais prêté un don de drôlerie, se distingua comme interprète, proposa une quête en faveur de la prisonnière et de sa famille et passa à la ronde son chapeau qui lui revint rempli des objets les plus divers. Aussitôt Miki proposa un autre jeu : ce chapeau serait la poste, M. Vitalis le facteur, et l’on s’enverrait les uns aux autres des messages anonymes.

— Il y a deux sortes de colis que notre bureau n’accepte pas. Écoutez, écoutez le règlement !… Deux sortes de colis : les demandes d’argent et les demandes en mariage, mais il délivre tout le reste à domicile, discrétion garantie… Préparez vite vos petits paquets, le chapeau va passer… La fourniture du papier d’emballage et de la ficelle est mise au concours.

Le cousin Ananias s’était merveilleusement déridé depuis l’épisode de la poule ; à mesure que Vitalis Dubois, vexé, devenait plus sombre, Ananias s’épanouissait.

« Sont-elles adroites, ces fillettes, songeait-il, se frottant les genoux ; elles vous ont escamoté cette poule comme une muscade… pendant que nous étions en rumeur devant la Touffette, sans doute, et que Vitalis pourchassait sa volaille dans les coins pour la faire rentrer… Elles l’auront cachée dans leurs robes ou dans un panier. Elles sont drôles, ces petites… Un peu à l’évent… On dirait qu’elles ne respectent personne… Mais à moi, par exemple, jamais elles n’y toucheraient… Qu’est-ce que je pourrais bien envoyer à Vitalis dans ce chapeau ? »

— De la ficelle ? j’en ai, cria-t-il, jetant à Miki un petit peloton gris qu’il venait d’extraire de son gilet.

Parmi les difficultés qu’il y a à se baisser, à se tourner dans une voiture où l’on est quatorze, parmi les cahots et les heurts, et les rires, chacun préparait son courrier avec hâte et mystère, clamant pour avoir du papier d’emballage, suppliant les voisins de ne rien regarder, de ne rien révéler surtout. Mme Beausire demandait avec instance un bout de ficelle pour attacher la poule qui manifestait des intentions de suicide et se précipitait vers la croupe des chevaux à chaque distraction de sa gardienne. Le cocher, qui devenait facétieux, proposait de la relâcher sur parole ; de tous côtés on félicitait Vitalis de l’affection extraordinaire qu’il avait su inspirer à ce gallinacé ; Valentine le conjurait de ne point désespérer un cœur tendre de poule ; les deux vieux cousins, un peu grisés par cette folie, faisaient presque autant de bruit que les jeunes, Vitalis protestait de sa voix sèche, Mme Jaquier jubilait de le voir fortement ennuyé, les voix des fillettes tintaient comme un carillon, le tumulte était à son comble, et les deux chevaux maigres avaient comme de vagues envies de prendre le galop.

À droite et à gauche de la route, la belle forêt silencieuse écoutait passer cette voiturée de clameurs. Sous les vastes branches entrecroisées, des abris de fraîcheur s’étendaient, clair-obscurs, paisibles, doucement gazonnés et semés d’aiguilles brunes, et les hautes fougères droites comme des épées gardaient ces retraites avec les longues traînes de ronces couchées dans l’herbe, au soleil, et déjà merveilleusement tachées d’or. Parfois la grave assemblée des arbres reculait, laissant au bord de la route une clairière, une barrière à demi-écroulée, et dans un long bassin de bois que veloutaient des mousses, une eau sombre où le ciel clair semblait un ciel d’orage. Ou bien la clairière, plongeant en pleine forêt, ouvrait un horizon, très loin, même jusqu’au lointain bleu, même jusqu’aux dernières collines transparentes comme l’air. Et cette clairière, ombreuse d’un côté, avec son écroulement de blocs gris, massifs, qui ressemblaient à un troupeau endormi, et ses grandes gentianes lasses de l’été, inclinant leur tête défleurie, et ses bouquets de thym lilas, parmi l’herbe courte, la clairière s’enfuyait vite, les hauts sapins revenaient, sévères, aligner leurs rangs au long du chemin, ou s’y coucher, grands troncs abattus, ruisselants d’odorante résine.

Parfois aussi un écureuil, en deux sauts légers, roulant du talus tapissé de serpolet et touchant à peine la route, rebondissait sur l’autre talus ; on n’avait pas le temps de s’exclamer que déjà la petite boule fauve et son panache avaient disparu dans les basses branches. L’air n’était plus bourdonnant comme en été, quand les petites mouches folles de chaleur le remplissent du murmure aigu de leurs ailes ; les petites mouches, lasses de vivre et de s’agiter, s’en étaient allées où vont toutes les vies, dans la poussière, et tous ces fétus, aiguilles sèches, fragments d’écorce, perles de poix transparentes comme l’ambre, moucherons, petites graines au fin plumet de soie, attendaient dans leurs sillons les grands coups du vent d’automne qui devait les balayer. Quelque papillon éployé comme une grande fleur tremblante cherchait la tiédeur d’un coin de mur, s’y balançait languissamment aux saillies de la pierre grise, et toute la lassitude de l’automne était dans ce lent frémissement d’ailes, dans le silence délicieux et triste de la forêt.

Une clairière plus large s’ouvrit enfin, paisible et douce sous le blanc soleil, avec trois ou quatre sapins énormes, groupés, et le toit bas et gris d’une ferme au-dessus duquel l’air tiède vibrait. Une barrière était ouverte à l’entrée d’un chemin fait de deux ornières profondes comme des fossés où le grand break tomba par sauts fantastiques, s’inclinant à droite, à gauche, plongeant en avant, essayant de se mettre en travers ou en zigzag avec le timon. Belle occasion pour redoubler de rires et de cris et pour tomber les uns sur les autres, ce que les demoiselles Beausire exécutèrent avec un charmant abandon. Une secousse inopinée projeta Bricotte, les deux mains étendues, en pleine figure de Vitalis Dubois, et comme la jeune fille, rouge, étouffant de rire, s’exclamait :

— Ah ! pardon, monsieur Vitalis, je vous ai fait mal !…

— Pas le moins du monde, mademoiselle ; vous n’avez qu’à recommencer, fit-il d’une voix enrouée, presque émue… C’est un plaisir, au contraire…

Chacun se regarda : la blonde maman Beausire, au-dessus de la tête de Vitalis inconscient, exprima par une pantomime bouffonne qu’elle le jugeait frappé au cœur.

— Mais non, cria Miki, c’est sur le nez que le coup a porté.

— Qui aime bien frappe bien, prononça Vitalis solennellement, ce qui, derechef, fit pouffer tout le monde, tandis que lui, son chapeau placé en arrière sur les grosses touffes de ses cheveux gris, jetait à la belle Valentine un regard extraordinairement éloquent.

— Prends garde ! murmura Juliette à l’oreille de sa sœur, il va devenir très ennuyeux, dans un autre genre.

— Oh ! devenir ! fit Bricotte avec un petit geste de son joli menton arrondi, évitant de tourner ses trop beaux yeux vers les yeux gris obstinément rivés sur elle.

On descendait de voiture.

II

L’endroit était charmant. On avait fini de piqueniquer en rond, on commençait à être un peu las les uns des autres.

— Quand j’ai envie de faire ma sieste, il n’y a plus d’amis ! déclarait Mme Beausire, étendant les bras et bâillant avec tant de grâce qu’on eût dit qu’elle le faisait exprès pour montrer ses gencives roses et ses petites dents saines comme des amandes. Vous êtes tous très gentils, mais j’aimerais mieux de la mousse.

— Oh ! maman, et le facteur ! et nos paquets ! nous gardions cela pour le dessert. Si chacun s’en va ouvrir son courrier à l’écart, ce sera bête comme chou !

— Ces fillettes ! elles sont toujours en appétit de rire, fit leur indulgente maman d’un ton confidentiel, cherchant une épaule sympathique sur laquelle appuyer sa nonchalance et ne rencontrant que l’épaule de Mme Jaquier qui se raidit instantanément. Pour moi, quand j’ai ri trois heures de temps, j’en ai assez et je commence à me dire que je vieillis… À quarante-cinq ans, on n’en a plus vingt, c’est clair comme un four, cela… Rire beaucoup me fait pleurer maintenant, imaginez… Je pense à mon petit Francis. Quelquefois même, je pense à nos fournisseurs… Je ne voudrais pas médire d’eux, pauvres gens, mais ils sont si peu raisonnables… Je me tue de leur répéter que s’ils avaient assez de patience pour attendre trois ans, je ne leur devrais plus rien, puisque au bout de trois ans la loi perd ses droits… Ce serait le moyen le plus simple d’être quittes… Mais figurez-vous qu’ils renouvellent leurs factures tous les six mois…

Là-dessus Mme Beausire, rien qu’à voir la mine effarée, scandalisée, de sa propriétaire, partit d’une fusée de rire.

Vitalis Dubois, dans son rôle de facteur, une corbeille à la main, passait de groupe en groupe, distribuant des petits paquets. À peine Juliette eut-elle en mains son lot que les yeux de ses sœurs braqués sur elle ne la quittèrent plus. Un journal plié à la hâte et ficelé d’une ficelle à nœuds portait sur sa marge blanche un gros timbre dessiné au crayon avec ce mot Mandchourie, et l’adresse à côté : Madame Juliette*******, née Beausire.

Presque sans le vouloir, Juliette compta les étoiles et rougit vivement en en trouvant sept… Miki était vraiment insupportable avec ses plaisanteries, car c’était bien là l’écriture de Miki.

Pour cacher sa vexation, elle défit précipitamment la feuille, froissa le papier. Alors elle resta sans parole ; un carnet gris, portant son nom en grosses lettres rondes au-dessous d’une figure allégorique et de la fameuse devise : l’Économie produit l’Aisance, son propre livret de caisse d’épargne, enfin, se trouvait sur ses genoux…

Elle tourna les yeux vers ses sœurs, qui aussitôt prirent un air fort absorbé dans leur déballage, mais avec de petits éclats de rire étouffés et en échangeant des regards d’entente malicieuse. Juliette se leva et vint à elles.

— Écoute, Bricotte, écoute, Miki, fit-elle, je ne dis rien à Fanchonne, qui n’a d’attention que pour son Cousinet, – c’était le nom qu’elles donnaient familièrement au neveu de Cousinette, – mais si vous ne me dites pas à l’instant d’où vient ce carnet, je fais une scène, belles demoiselles, oui, je fais une scène, bien que ça ne soit pas dans mes habitudes.

Elle était toute pâle, et ses grands yeux d’acier avaient derrière leur miroir sombre comme une flamme blanche.

— Faut-il qu’elle aime l’argent, notre tante Miche ! exclama Bricotte l’enlaçant à la taille et l’obligeant à s’asseoir près d’elle. La voilà qui tremble de la tête aux pieds à cause d’un malheureux livret de cinquante francs peut-être.

— Ce n’est pas cela, dit Juliette, s’efforçant de raffermir sa voix, mais si je croyais que vous l’avez caché, moi qui depuis des mois le cherche…

Elle s’interrompit, pencha son visage sur l’épaule de Valentine et lui serra nerveusement le bras de ses deux mains.

— Pour l’amour de ta famille, Juliette, ne pleure pas !… Pas sur mon corsage surtout, ce bleu est trop délicat… Et voilà M. Antoine qui nous regarde comme s’il méditait de me pourfendre pour t’avoir fait du chagrin. Je te conterai toute la petite histoire… Tu sais le panier à ouvrage en toile brodée que j’avais fait pour mon amie Jeanne et que je ne lui ai pas donné, après tout, à cause de notre brouille. En le montant, j’avais eu besoin d’un morceau de carton pour le fond, entre les deux doublures. Je trouvai dans ton tiroir ce livret d’épargne qui avait juste la dimension voulue ; je le pris en attendant, seulement pour ajuster les doublures. Mon intention était bien, comme tu penses, d’y mettre un autre carton avant de donner le panier à Jeanne. Et puis notre brouille arriva, tu te souviens que j’en ai pleuré pendant des jours et des jours ; je lançai le panier dans un coin de mon armoire et ton livret me sortit de l’esprit entièrement. C’est l’autre semaine que j’y ai repensé ; alors Miki et moi, nous avons comploté de t’en faire une jolie surprise à la première occasion… Elle est réussie, notre surprise !… Positivement, Juliette, toi qui es soigneuse, tu devrais ménager un peu plus mon corsage, tu l’inondes, simplement…

— C’est de joie que tu pleures, voyons ? dit Miki.

— Ah ! fit Juliette relevant la tête : vous avez grand tort de me le rendre, mon livret…

Au même instant, la main grassouillette de Mme Jaquier, se tendant vers elle, lui jetait sur les genoux une petite enveloppe ouverte, parfumée de violette.

— Lisez donc cela, petite, lisez donc ! fit avec impatience la belle-mère d’Antoine… C’est la moitié de votre courrier qui traîne là sur la mousse… Et la moitié sérieuse, encore.

Il lui tardait de voir Juliette lire le billet de Mme Dumaurel, il lui tardait de la voir s’engager dans l’irrévocable, car Mme Jaquier, qui ouvrait les yeux et faisait ses petites observations, commençait à trouver qu’Antoine regardait Juliette beaucoup trop assidûment. Elle venait de lui procurer une autre occupation en lui envoyant dans la corbeille de Vitalis la lettre timbrée d’officiel reçue au départ. Il l’avait saisie avec une exclamation, et, faisant un signe à André Humbert, il s’était éloigné sous les arbres en compagnie de son ami.

III

— Qu’est-ce donc ? Qu’est-ce donc ? faisaient Miki et Valentine, curieuses, allongeant leur cou derrière Juliette qui tirait de l’enveloppe un billet fort petit chiffré d’argent.

— Vous le saurez demain, j’ai aussi ma surprise pour vous, fit Juliette lentement, quand elle eut, de ses yeux qui se troublaient un peu, lu deux lignes.

Elle mit le billet dans sa poche et se leva.

À quoi bon la tranquillité des bois si l’on y promène un cœur agité, si l’on va d’arbre en arbre, les yeux baissés, le front lourd d’irrésolution et de chagrin ?

« C’est un signe ! répétait Juliette passionnément, c’est un signe ! » Et elle cherchait à produire en elle-même la conviction que ce signe était un ordre, la volonté de Dieu se manifestant à son égard. Depuis qu’elle avait entendu André Humbert à la Touffette, un certain soir, elle avait décidé qu’elle aussi ferait, non sa volonté propre, mais la volonté de Dieu. « Seulement, pensait-elle, il est impossible que Dieu veuille que je gâche ma vie. »

Le signe, c’était la coïncidence de son livret retrouvé et de cette lettre qui disait : « Envoyez-moi votre petite merveille ; envoyez-la au plus vite, car ma nièce Marie va me quitter. Dites-lui que je serais prête à la recevoir la semaine prochaine. » Le chemin ne s’ouvrait-il pas de lui-même et l’impulsion pour s’y jeter n’était-elle pas impérieuse, plus que cela, extérieure, indépendante de tout choix personnel ? « Je ne cherchais plus mon livret, je ne cherchais pas les offres de Mme Dumaurel ; je n’ai pas remué un doigt et tout s’est fait… Oui, je crois, se redisait-elle avec insistance, oui, je suis sûre qu’il m’est permis de partir… Peut-être même que sans moi, obligées de réfléchir et de compter, elles deviendront plus raisonnables… »

Puis elle pensa au trousseau de Fanchonne, ce pauvre trousseau qu’il faudrait tirer presque de rien ; elle pensa aux vêtements d’hiver et se dit que ses sœurs, sans les représentations de tante Miche, feraient certainement la folie d’acheter des robes neuves qu’elles auraient ensuite toutes les peines du monde à payer. Et les mouchoirs de poche ! il n’était pas de créatures au monde plus sujettes à égarer leurs mouchoirs de poche ; dans six mois, la vigilance de Juliette manquant, elles ne posséderaient plus un seul mouchoir. Car elles en faisaient des torchons aussitôt qu’il s’y montrait une éraillure, ou bien elles jouaient à la balle avec, dans le jardin ; elles les lavaient à la fontaine, puis elles les séchaient sur la haie et laissaient le vent les leur prendre.

« Chacun sait, se disait Juliette soucieuse, combien il est difficile, même aux personnes raisonnables, de ne jamais perdre un mouchoir… Si je ne surveillais Miki, elle perdrait le sien chaque jour dans les sacs de timbres, des sacs qu’on expédie à tous les points de l’univers… Et le jardin ? qui donc y fera pousser des moissons de laitues, l’été prochain ?… car il est excellent pour la laitue, notre jardin… Ce ne sera toujours pas ma pauvre maman, qui a mal au dos si elle se baisse. Oh ! les pauvres chères ! comment leur dirai-je que je vais les quitter !… Elles ont si bon cœur, elles me donneront leurs affaires, Bricotte m’offrira son tablier de soie et maman me mettra ses chemises dans la malle, pour que j’en aie au moins une douzaine et demie. Et puis nous verserons toutes ensemble des torrents de larmes… »

Juliette était seule à la lisière du petit bois qu’elle venait de traverser ; elle s’assit sur une pierre, parmi les grands troncs rugueux où s’enroulait le lierre aux brunes nervures ; elle en détacha un petit rameau de trois feuilles qu’elle se mit à lisser de son doigt, pour sentir leur fraîcheur, leur tissu ferme et poli. En même temps elle cherchait à trier ses idées pour les mettre dans une balance juste…

Mais ses idées suivirent ses yeux vers un endroit découvert, en face de sa cachette, où le petit mur écroulé ouvrait un passage dans la prairie. Des vaches paissaient là-bas le regain court sous la garde d’un petit bovi qui errait, une longue baguette à la main, et qui parfois, pris d’un zèle subit, s’élançait à toutes jambes vers le bout du pré, les deux bras en l’air. Sur le mur, Antoine et André Humbert étaient assis côte à côte, dans la douceur du plein soleil qu’à peine tachait d’ombre un grand alisier clair et troué comme un éventail de dentelle. Cette lumière rendait éblouissante une feuille de papier, une lettre qu’ils ouvraient ensemble et qu’ils lisaient penchés l’un vers l’autre.

À leur vue, Juliette, abritée, elle, par l’enchevêtrement des noisetiers et des vernes, Juliette eut le cœur serré d’un étrange spasme de jalousie. Ils étaient tout l’un pour l’autre ; elle ne leur manquerait guère, quand elle serait partie… André avait été si bon pour elle… bon comme un frère aîné, l’aîné de beaucoup par l’expérience. Elle se voyait, dans la petite chambre qu’elle aurait là-bas, écrivant à André le soir pour lui raconter ses cas de conscience… Quand on n’est ni frère et sœur, ni même cousins, les lois stupides et nécessaires des convenances ne permettent guère qu’on s’écrive… Mais à Antoine, écrirait-elle ? Ah ! pour cela, non, jamais ; s’il allait croire, s’il allait deviner…

« Rien ! je n’aurais plus rien ! s’écria Juliette tout à coup pâle, les yeux élargis d’angoisse, les mains pressées l’une contre l’autre. Je n’aurais plus ces heures où nous parlions ensemble, des heures différentes de tout le reste de la vie… Il dit que je sais le comprendre, et c’est vrai, mais il m’oubliera. Pourquoi Mme Jaquier met-elle tant d’obligeance à me faire disparaître ? Les autres gens voient-ils des choses que je ne vois pas ? »

Elle se jeta sur le gazon, allongée parmi les petites fleurs timides de la potentille, du serpolet brun que ses doigts froissaient et dont elle sentit le pénétrant parfum quand elle porta ses mains à son visage couvert de larmes chaudes. Oh !… quelle misère de son cœur ! Elle savait mieux à présent que son devoir était de rester, mais c’était à cause d’Antoine qu’il lui paraissait impossible de partir. Non pas à cause de sa pauvre maman si tendre, non pas à cause de ses cigales de sœurs qui avaient besoin d’elle pourtant. Même contre sa conscience, elle aurait pu les quitter ; avec un brisement, avec des larmes ; mais enfin, elle aurait pu les quitter. Lui, c’était l’essence de la vie… Peut-être appelle-t-on cela aimer, dans une langue pauvre… Et Juliette, essuyant ses larmes avec le bout de ses doigts parfumés de serpolet, songeait à Fanchonne qui aimait son Cousinet… Était-ce le même mot pour la même chose ? Dédaigneusement, elle souriait. « Mon âme s’est fondue en lui, pensait-elle. Il est moi. C’est pour cela qu’il me comprend et que je le comprends. André est au-dessus de nous ; il monte seul ; nous montons ensemble, nous deux, plus bas dans le chemin ; nous n’allons pas vite… Oh ! ma vie, ma vie toute avec lui, les mêmes progrès, les mêmes peines… » Et puis, avec un effort pour redevenir froide et raisonnable, elle se disait : « Jamais sa belle-mère ne voudra de moi… Je ferais mieux de partir. » Ensuite la pensée revenait : « Mais si mon devoir est de rester ? » Et alors une joie chaude lui remplissait le cœur et sa conscience s’épanouissait dans cette facilité, dans cette soudaine métamorphose du devoir.

Antoine allait replier la lettre d’une main qui aurait voulu plutôt la froisser, la déchirer, la jeter par lambeaux dans les buissons d’épines. André, le menton dans la main, regardait fixement devant lui. Ils avaient lu ensemble cette phrase et elle leur labourait l’esprit comme un harpon planté : « Malgré le talent que nous nous plaisons à lui reconnaître, M. André Humbert nous semble peu apte à remplir le poste que notre jeune professeur actuel voudrait lui céder. Dans les classes inférieures, formées d’élèves turbulents, souvent peu respectueux, il est nécessaire de tenir les rênes à deux mains. » Antoine brûlait ces mots, ces mots ineptement soulignés, d’un œil fulgurant de mépris.

— Et l’imbécile s’admire probablement d’avoir inventé cette rédaction délicieuse !… il se dit : « Comme je tourne agréablement les choses pénibles ! »

— N’appuie pas, dit André.

— Voilà que je deviens idiot à mon tour, c’est contagieux. Je le fais mal… Mais comment veux-tu que je ne dise rien ? Pour toi c’est une blessure… Et c’est moi qui l’ai livré entre leurs mains.

— Et puis, fit André, tu es déçu. Va, pauvre ami, ne le nie pas. Tu croyais qu’ils accepteraient. Je le croyais également. Il paraît que nous nous sommes fait illusion sur mes aptitudes.

Tout à coup il laissa tomber la tête sur son bras, qu’il appuyait à l’épaule d’Antoine.

— N’être bon à rien, c’est dur.

— André ! s’écria son ami avec indignation. Je te défends de parler ainsi… Tu es dix fois plus artiste que moi ; tu as une volonté qui franchira toutes les barricades. Si je n’étais pas un abominable égoïste, je me réjouirais de ce refus. Tu n’es pas fait pour t’avachir dans ces classes de fillettes et d’apprentis » Le cours professionnel, les leçons de style te donneront les coudées franches et des élèves qui sauront t’apprécier. Non, vois-tu, cette lettre me sauve d’une grande lâcheté que j’allais faire.

Il lui était si reconnaissant, à cette lettre, qu’il la jeta au pied du mur et d’un coup de talon la troua.

— Si encore, murmura-t-il, ils alléguaient que la tâche est trop lourde pour un seul, je dirais : Ils ont raison, car j’ai été une vraie brute, un négrier, un exploiteur, tiens, pire que ton cousin Vitalis, quand j’ai pu songer un instant à t’écraser d’un tel fardeau. Mais donner cela comme motif, c’est trop stupide. Et c’est trop cruel.

Il prit tendrement le bras mutilé de son ami, y posa la main et se tut.

« Comme un homme que sa mère console… » Il leur eût fallu une mère, à ces pauvres enfants, trop virils déjà et trop fiers pour pleurer. Il leur eût fallu une mère pour dire ces mots de tendresse et de pitié qui coulent comme une huile divine, ces mots qu’un homme ne sait pas prononcer, fût-ce même pour consoler son ami. Il faut que la mère pleure pour son fils, la sœur pour son frère, et ces larmes qu’il ne verse pas lui-même, plus abondantes et plus douces que ne seraient les siennes, il en éprouve le mystérieux pouvoir d’apaisement ; la pitié d’un autre homme dans laquelle il y a toujours quelque mépris pour sa faiblesse, ne peut que le blesser ou l’accabler ; la pitié de sa mère le relève meilleur.

Antoine sentait bien qu’à chaque phrase qu’il essayait de dire, il enfonçait l’aiguillon. « N’appuie pas », lui avait dit André. Il se taisait donc, mais tous deux en cet instant pensaient à Juliette, qui, un soir, par ses larmes, avait soulagé et détendu leur tristesse trop contenue, et qui s’était rendue chère à eux pour toujours en cette heure. Antoine avait le visage tourné vers la lisière du petit bois, vers les grands hêtres qui cherchaient le soleil, balançant de haut en bas leurs branches étendues où les feuilles cuivrées et rondes luisaient comme des monnaies. Juliette était bien cachée derrière le rideau des petits hêtres qui s’élançaient de la souche des grands et s’enchevêtraient avec toutes sortes de folles pousses, avec les épilobes défleuries ; et pourtant Antoine semblait deviner sa présence, car il se prit à penser à elle passionnément.

Il se dit qu’elle était le second chapitre de sa vie, un chapitre joli dans ses premières pages, clair, ensoleillé, plein de rires, puis s’obscurcissant d’une grande ombre et dans cette ombre son cœur luttait et souffrait. Mais l’obscurité était moins épaisse, moins accablante qu’autrefois, avant Juliette, quand son père morbide, toujours torturé, et la belle-mère qu’il détestait, étaient seuls assis avec lui dans la vie quotidienne, monotone et grise. Juliette ! quelle différence, quel intérêt nouveau ! quel réveil après une étouffante torpeur ! Cependant, il serait parti léger si la lettre, au lieu d’un non brutal, avait dit oui. Il aurait demandé à Juliette la permission de lui écrire. Le lien léger n’aurait pas été rompu, au contraire… Cependant, qui sait ? L’absence a des doigts habiles à défaire les réseaux. Antoine se leva, comme poussé par une inquiétude.

— Je retourne là-bas, fit-il. Viens-tu ?

— Non, dit André. Pas encore.

Cependant il se leva aussi et se mit à marcher le long du petit mur.

— Et puis, tu sais, dit Antoine subitement, lui prenant le bras, je n’y renonce pas encore. Je trouverai un autre moyen… Je ferai abstraction de ma belle-mère, c’est fort simple. Elle s’arrangera. J’en reviens là. Ma situation est un cercle qu’il faut briser.

— Pourquoi ne l’as-tu pas brisé plus tôt ? demanda André d’un ton las.

— Ah ! pourquoi !

Ils marchèrent en silence pendant quelques minutes.

— Je me demande, reprit Antoine, par quel inepte raisonnement je m’étais fait accroire que si je gagnais un des prix, je perdais l’autre. J’obtiendrai mon séjour à Paris sans perdre Juliette. La vie me doit bien cela, elle m’a fait assez grise mine jusqu’ici.

— Peut-être. Demande, puisque tu n’as qu’à demander, fit André en se détournant.

L’amertume de son cœur allait jaillir. Une poignante envie, un cruel retour sur lui-même allaient le rendre dur pour Antoine, cet heureux qui n’avait qu’à demander et qui se plaignait.

— Laisse-moi un moment, veux-tu ? dit-il. J’ai à retrouver mon équilibre.

— Mais ne te fais pas de chagrin à mon sujet, fit Antoine avec l’égoïsme inconscient de ceux pour qui l’on se dévoue. Je trouverai un autre moyen, un moyen meilleur.

Être refusé par le conseil scolaire, c’était pour André une vive humiliation, et de plus, se répétait-il, une injustice de parti pris. Il savait que sous sa direction plus ferme et plus égale que celle d’Antoine, les classes n’auraient pas souffert. Il savait que son ancienne habileté de main, bientôt recouvrée, égalerait dans quelques mois celle d’Antoine. Mais son effort, son courage était vain ; avec des circonlocutions, on lui faisait comprendre qu’il ne serait jamais après tout qu’un débris…

— Un instrument ébréché… et en voilà pour toute une vie… Mon Dieu ! mon Dieu !…

Ce cri jaillit tout haut de ses lèvres ; alors il eut peur de s’abandonner, même seul ; il fil un effort, il appuya ses doigts sur ses paupières, et resta ainsi une minute, caché derrière sa main, refoulant ces larmes rares qui brûlent les yeux sans couler.

C’était pour Antoine qu’il avait souhaité redevenir ce qu’il était autrefois ; de la haute étape de soumission où il était parvenu, cessant de penser à lui-même, abdiquant sa vie, il avait voulu donner au frère de son choix tous ses jours et tout son talent. Mais de cette haute étape, combien il était redescendu ! Tout un pan du merveilleux édifice intérieur, sa seule possession, gisait à terre, derrière le triste échafaudage visible, grossier, des circonstances. « Si je n’ai plus cela, si je n’ai plus mon refuge intime de paix, se dit-il, j’ai tout perdu. » Alors tomba sur lui cette tristesse écrasante de l’entière solitude, de toutes les tristesses celle qui ressemble le plus au désespoir… Plus personne nulle part. Antoine, bien aisément, l’avait quitté dans son chagrin, ce chagrin dont il était le premier auteur, et André se demandait : « Est-ce que je l’aime encore ? » car l’amertume submergeait son affection, comme la vague submerge, et roule, et balance une plante dont les racines se retiennent au bord. Juliette ? il s’était dit qu’un jour Juliette serait pour lui une vraie sœur ; il ne souhaitait que cela ; lui qui aurait eu besoin de famille plus qu’un autre, pour y cacher ses meurtrissures, ne possédait ni mère ni sœur, ces sources gratuites de tendresse, et il sentait maintenant combien les autres sources, celles qu’on acquiert, sont aisément crevassées. Seul ? était-il plus seul qu’autrefois à l’hôpital ? Oui, car l’ami invisible, celui qui tant de fois l’avait consolé, étendant la main sur les révoltes de son cœur, le divin compagnon de route auquel il disait tout, Jésus, avait disparu.

André se raidissait. Vivre sans joie… oui, s’il le fallait, il saurait vivre sans joie, mais vivre sans cette présence sainte… « Reviens, mon Dieu ! murmura-l-il, inclinant la tête. De toi, je ne saurais me passer. Reviens… »

Alors le désir lui vint, après s’être soumis, de comprendre, et il se promena longtemps, à cette lisière de prairie, réfléchissant, tandis que le petit bovi, assis sur ses talons au beau milieu du pré vert, son fouet de ficelle en travers de ses genoux, faisait dans sa tête songeuse toutes sortes de suppositions ; tandis que les vaches au pas lent, blanches et brunes et fauves, traînaient des ombres violettes sur l’herbe rase que semaient comme de gouttes laiteuses les parnassées ; tandis qu’allait son train le petit carillon tintant des sonnettes qui est si mélancolique en automne dans les prés. Dans les pâtures, en été, sous les ramées qui l’enserrent, il sonne plein et joyeux ; mais les grands clos du regain sont trop larges, trop ouverts, et le petit carillon d’un bout à l’autre des barrières se répond à lui-même, faible et menu, et tremblotant, comme un chœur de petites voix vieillottes qui auraient trop chanté.

Juliette venait, bien contre son gré, de rejoindre le cercle bruyant du pique-nique ; deux minutes plus tard, Antoine Jaquier, dont on avait remarqué l’absence, reparaissait à son tour, et sa belle-mère ne manqua pas d’en tirer des conclusions désagréables : « Décidément, pensa-t-elle, il est temps que cette fillette aille un peu courir le monde. »

On s’était éparpillé sous les arbres pour chercher ces retraites, désirables en septembre, où l’on a la tête à l’ombre et les pieds au soleil. Mme Beausire dormait dans la plus gracieuse attitude du monde, enveloppée d’un grand châle rouge ; l’excellent cousin Daniel, fermant les yeux à demi, essayait de se reporter à cet âge où la pierre qu’on choisit pour oreiller n’a pas d’angles, et il se demandait – sans vouloir critiquer l’ère présente, oh ! non – si la mousse n’était pas plus épaisse de son jeune temps. Dans un petit vallon creusé et capitonné comme un berceau, long tout juste comme son long corps et qu’il avait préalablement doublé de toute une provision de journaux, – car le papier, disent les sages, mauvais conducteur du calorique, est la substance sur laquelle il faut s’asseoir hygiéniquement dans les parties de campagne – le cousin Ananias reposait ses lassitudes physiques et morales. Il dormait même, selon toute apparence, et l’on aurait pu s’en assurer, à de grands risques, en lui enlevant le chapeau qui couvrait la moitié de son visage. Quant à M. Vitalis Dubois, il errait bucoliquement, l’air songeur, cherchant des fraises tardives.

Le retour de Juliette fit pousser une exclamation à ses deux sœurs, Bricotte et Miki, enlacées fort intimement et qui promenaient leurs confidences, sous les arbres, parmi les gros blocs roulés dans la mousse.

— Enfin, Juliette ! où donc avais-tu passé ? exclama Bricotte, mais à demi-voix, désireuse de permettre à sa sœur une rentrée incognito. Si maman n’était pas, tu sais, un chaperon absolument fin de siècle, il y a longtemps qu’elle se serait mise à ta recherche. D’où viens-tu, petite ?

— Je suis allée là-bas… pleurer un peu, fit Juliette dont les lèvres tremblèrent.

— Pleurer ! pourquoi, mignonne ? s’écrièrent-elles ensemble, lui passant chacune un bras autour du cou. Le fait est que tu as les yeux rouges. Ne regarde pas ces gens, ils le remarqueraient. Viens avec nous jusqu’à ce grand sapin, à gauche… Il y a un bassin, un vieux bassin pour les vaches, de l’eau pas trop propre, mais enfin ! Tu y tremperas ton mouchoir.

— Mais pourquoi pleurer aujourd’hui, voyons ? fit Bricotte.

— Il m’est venu des idées…

— Oui, elles te sont venues dans cette enveloppe que tu cachais… Oh ! s’écria la belle Valentine avec enthousiasme, ce que c’est amusant de vivre quand il se passe des histoires d’amour !… Je devine, Juliette chérie !… Que Miki se déniche à son tour un adorateur sérieux, et nous serons mariées toutes les quatre le même jour. Toutes les quatre ? voyez-vous ce cortège parmi les populations paisibles !… Oui, tante Miche, toi qui aimes le positif, je n’ai qu’un mot à dire pour devenir propriétaire… Cour, jardin, poulailler, avec un mari au milieu… Il ne me tente guère, le mari, fit-elle, s’arrêtant tout à coup et mordant sa lèvre rouge. Oh ! là, là ! quelle silhouette !… Et il me cueille des fraises.

— Non ! ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai ! cria Juliette, obligeant sa sœur à lui faire face et posant les deux mains sur ses épaules…

— Parfaitement, ma chère... La Poule fidèle n’a qu’à prendre le deuil… Il y avait une déclaration dans mon courrier… Maman ne se trompait pas. Pour ces choses-là, maman est infaillible. Je comprends que ça te paraisse incroyable, mais je n’ai qu’à me baisser pour ramasser la Touffette. Vois ce qu’il m’écrit au crayon. Tombons sur l’herbe, comme dans les romans.

Elle tomba sur l’herbe, sa robe arrondie et bouffante autour d’elle ; leurs trois jupes aux plis étalés, blanc crémeux, bleu pâle et gris joli, faisaient une charmante tache de couleur sur le vert éteint du gazon, et les trois visages jeunes aux bouches fraîches se penchèrent ensemble sur un document très froissé… « Voici trente ans que je fais des expériences, il en manque une à la série, celle du mariage. J’avais résolu de ne pas la faire, mais on change d’idée. Vous êtes très bien, mademoiselle, je n’hésite pas à le dire. Comme femme mariée, vous seriez plus sérieuse, ce qui m’irait aussi. J’ai du bien, ayant été économe toute ma vie ; vous seriez plus au large qu’à présent. Ceci est très sérieux. Je le signe au crayon, n’ayant pas d’encre ; ce ne serait pas valable en justice, mais si vous voulez bien m’en recauser un mot, vous verrez que c’est valable. Je m’appelle Vitalis Dubois de la Touffette. »

— Il a eu un coup de soleil ! pouffa Miki. N’abuse pas de son état, Valentine.

— Le soleil de mes yeux ! fit Valentine, belle comme un astre et rayonnante de malicieux triomphe. Il m’est arrivé de le faire exprès, mais cette fois-ci, non. Parole d’honneur, c’est sans préméditation. Maintenant, tante Miche, conseille-moi.

— Fais-lui le moins de peine possible, dit Juliette. Ne le vexe pas. C’est toujours ennuyeux d’être refusé.

— Ah ! mais, fit Valentine, rougissant tout à coup comme la plus belle aurore, c’est que j’ai presque envie d’accepter. Ça m’amuserait d’être maîtresse de la Touffette. Il m’est venu cinquante idées depuis une demi-heure. Nous agrandirions la maison, nous prendrions des pensionnaires en été. J’aurais maman en visite chez moi tout le temps, et toi aussi, Lulette. Il ferait mes trente-six volontés, car il serait très amoureux.

— Il est très égoïste et bizarre, dit Juliette consternée, et je crois qu’il serait capable de devenir brutal. Je ne l’aime pas. C’est un vilain sire. Tu serais affreusement malheureuse. Tu es folle… Et c’est très mal, aussi, car sans la Touffette tu ne songerais pas un instant à l’accepter. Ce serait te vendre !

— Je ne prétends pas, fit Bricotte avec une moue, que comme mari je l’adorerais. Mais il ne s’y attend pas, à son âge. Il se contentera de peu.

— Tu crois cela, s’écria Juliette. Tu verras ! Il te tiendra ainsi, fit-elle, courbant ses doigts minces et les enfonçant comme des serres dans le bras rond de sa sœur. Tes trente-six volontés ! c’est lui qui te fera faire les siennes, et puis, quand tu en auras assez, tu te sauveras un beau soir et tu reviendras chez maman. Et alors tu ne seras ni veuve, ni femme, ni fille, et tu passeras le reste de tes jours à te lamenter.

— Quant à cela, fil Bricotte rêveuse, il y aurait toujours le divorce… Qu’avez-vous à rire, vous deux ? demanda-t-elle avec une pointe d’humeur. Tâchez donc d’être sérieuses, quand il s’agit de choses sérieuses.

— Ah ! tu es bien de la famille Beausire, toi, fit Miki, lui ébouriffant la tête à deux mains. Dans notre heureuse famille, on est plein de ressources, et quand on accepte une demande en mariage, c’est en se disant qu’après tout il y aurait toujours le divorce…

— Assez de plaisanteries ! vous m’ennuyez presque ! Non, non, vous êtes de bonnes petites et je vous aime bien. Mais toi, Miki, ne viens pas me prêcher ; ça te va comme un rabat à un moineau. Si j’écoulais quelqu’un, ce serait Juliette.

— Écoute-moi donc et réfléchis, dit sa sœur affectueusement. Promets-moi de réfléchir. Surtout, ne lui en « recause pas un mot », comme il dit, avant d’avoir bien tout pesé. Non, vois-tu, Bricotte, s’écria-t-elle, ne cachant plus son extrême contrariété, je n’aurai de repos que lorsque nous serons rentrées à la maison ; tu es si étourdie que pour le plaisir de rire seulement ou pour faire sensation, tu lui signerais l’engagement de te marier demain.

— Bah ! nous n’avons pas d’encre, fit Bricotte qui s’étira, puis d’un bond se remit sur ses pieds.

— C’est bien ça, chuchota Miki, se rapprochant de Juliette. Elle grille d’envie de dire oui, pour la drôlerie de l’affaire. Tu feras bien de la surveiller de près, si tu tiens décidément à n’avoir pas M. Vitalis pour beau-frère.

— Oh ! Miki, si tu voulais m’aider ! soupira Juliette. Mais tu es aussi folle que Bricotte. Et si j’en parle à maman, elle battra des mains, elle lancera des allusions tout le temps et elle empirera les choses.

Le cousin Ananias dormait décidément, car de longues traînes de lierre descendirent sur lui, s’enroulèrent à son chapeau, s’accrochèrent à ses boutons, l’enguirlandèrent comme un faune sans qu’il s’en aperçût ; le bout carré de ses souliers dressé vers le ciel s’orna d’un piquet de houx, et les mains discrètement frôleuses occupées à sa décoration essayèrent de lui suspendre au gilet une chaîne bruissante de pives enfilées à la hâte ; mais cette dernière touche était de trop, le cousin Ananias se réveilla. Alors il se dressa dans ses draperies vertes, et un éclat de rire immense salua son étonnement courroucé ; il se piqua les doigts à la branche de houx qui hérissait sa semelle, quand il voulut l’en arracher, et il trouva une autre branche dans son gousset, en compagnie de sa montre ; le chapelet de pives tomba sur ses pieds, les festons du chapeau lui chatouillèrent l’oreille. Il se fâcha, et ce fut très désagréable…

— L’homme des bois ! criait Mme Beausire, demi-assise, demi-couchée, les cheveux en désordre, et son châle rouge pittoresquement jeté sur l’herbe, derrière elle, comme un fond arrangé. Oh ! le mauvais caractère, il se fâche !… cousin Ananias, vous qui êtes si doux quand vous le voulez… Ces petites sont des sottes, et c’est bête comme une salade, ce qu’elles ont fait là, mais de mauvaise intention, il n’y en a pas l’ombre. Attendez que je vous ôte ces guirlandes… Le fait est, pauvre cousin, que vous n’êtes plus assez jeune pour comprendre la plaisanterie… Non, non, vous ne les déshériterez pas pour si peu de chose.

— Vraiment, disait Mme Jaquier à Antoine, le genre de ces jeunes personnes est détestable. Elles ne respectent rien, elles sont affreusement bruyantes et leur maman renchérit encore. Antoine, – elle lui posa sa main sur le bras, – laisse-moi t’avertir sérieusement.

— M’avertir de quoi ? fit-il avec quelque brusquerie, retirant son bras.

— Du danger que tu cours, sans t’en douter. Juliette Beausire semble plus posée que ses sœurs, mais c’est le même sang, vois-tu, c’est du sang de bacchantes, mon fils, dit Mme Jaquier avec emphase, ayant préparé ce mot qu’elle trouvait très bien.

Antoine rougit d’indignation, puis sourit dédaigneusement.

— Ne devenons pas mythologiques, fit-il. Et permettez-moi de vous dire que j’ai pour Mlle Juliette Beausire le plus grand respect, la plus grande admiration…

— Antoine, Antoine, gémit sa belle-mère, arrête-toi, je t’en prie, tu vas plus loin que ta pensée.

Ses yeux bleu-clair, larmoyants, se levèrent en haut vers les branches, et sur sa tête, l’aigrette de jais frémit.

— Plus loin que ma pensée ! vous la dirai-je, ma pensée ?

— Non, non, ne me la dis pas… Tu t’égares absolument… elles t’enguirlandent aussi, ces filles artificieuses, mais il est temps pour toi de reculer. Tu es d’une imprudence ! Heureusement, ces choses-là ne compromettent pas un jeune homme, mais cette absence de tout à l’heure, chacun l’a remarquée, et je t’assure bien qu’on a fait des commentaires. C’est absurde, car enfin, malgré ta grande admiration – elle appuya – pour Mlle Juliette – je suppose que tu n’as pas…

— Ne supposez rien, vous vous tromperiez, fit-il, et il se leva vivement. Je n’ai plus qu’un désir.

— Antoine, supplia-t-elle, réfléchis ! Ne sois pas impétueux. Je sais trop bien que je n’ai sur toi aucune influence, malgré tant d’années, tant d’années d’affection… Mais si ton père t’entendait…

— Il me dirait : « La ligne droite, mon enfant, la ligne droite… » J’en ai trop dévié.

SEPTIÈME PARTIE

I

Et voici qu’une idée sublime leur était venue. Les jours sont trop courts en septembre, la nuit tombe trop vite pour qu’une partie de campagne développe toutes ses possibilités ainsi que les demoiselles Beausire l’entendaient. Quelqu’un, – le neveu de Cousinette, qui décidément se révélait de haut vol, – proposa un feu, un grand feu autour duquel on prolongerait la soirée. On avait assez de châles pour préserver du serein toute la compagnie ; le petit bois était jonché de branches sèches, de pives résineuses qui éclatent en fusées d’étincelles et font les plus beaux brasiers du monde ; les gens de la ferme seraient requis de fournir des pommes de terre qu’on cuirait sous la cendre.

Il y eut quelques protestations, en infime minorité ; le cousin Ananias, craignant de s’exposer à une rechute de sa sciatique, annonça qu’il attendrait dans la cuisine de la ferme, sèche et chaude, qu’il plût à ces écervelés de remettre les chevaux aux brancards. Il emmena Daniel qu’il morigénait comme un enfant et auquel il reprocha avec amertume de n’avoir pas protégé son sommeil contre les niches d’une jeunesse sans respect.

— C’est ta faute, Daniel, si elles prennent de telles libertés ; elles te savent d’une faiblesse qui va jusqu’à la bêtise, et elles s’imaginent que je suis taillé sur le même patron. Mais elles se trompent, elles se trompent… Et si elles ne dégringolent pas de mon testament, après ça, c’est qu’alors je serais fort ramolli. Leur laisser de l’argent pour qu’elles en fassent des ronds dans le bassin de la fontaine… Juliette, je ne dis pas… Elle est d’un autre calibre, et puis, je ne sais, mais elle me semble sur le point de décrocher le grand prix. Ça peut encore manquer, bien sûr, et ce serait ta faute, Daniel, ta pure faute. Les petites futures belles-sœurs, qui sont de vraies chahuteuses, suffiraient à décourager le jeune homme ; si tu les avais réprimées à temps, Daniel, elles auraient une conduite plus convenable. Moi, je ne dis plus rien, ça me tourne le sang, ça me dérange l’estomac…

Le jour baissait ; sous les arbres, il faisait déjà sombre ; à leur lisière, une clarté d’ambre, cristalline, baignait l’espace jusqu’au couchant ; on avait choisi, pour y faire flamber la torée, le joli coin de la pâture où des bancs naturels de roche grise, sous le serpolet court, sous les lichens, affleuraient le gazon ; des fagots ébouriffés de branches mortes, une jonchée de pives sur la large dalle qui allait servir de foyer, n’attendaient qu’un peu plus d’obscurité pour faire jaillir l’illumination rustique. On se plaignait, à demi-voix, avec des sourires, d’Antoine et de Juliette qui ne faisaient rien, quand chacun se hâtait d’approvisionner le bûcher.

Ils étaient assis côte à côte sur un des bancs de pierre, Juliette enveloppée d’un châle souple, gris comme sa robe et comme ses yeux, un peu renversée, car elle était lasse, contre le tronc lisse d’un jeune hêtre qui s’inclinait sur eux et les regardait. Mme Beausire les regardait aussi, les couvait d’un maternel sourire ; elle avait promis à Bricotte de les chaperonner sérieusement, à cause du qu’en dira-t-on, sans les gêner toutefois, ces pauvres enfants ; et le plus longtemps possible, elle avait dissimulé sa surveillance sous son parasol ouvert.

— Une seule journée, une journée comme celle-ci, disait Antoine, quelle bigarrure ! que d’impressions diverses, changeantes comme l’heure…

— Oui, songea Juliette à demi-voix, tout est mélangé. On est gai, on est triste dans la même minute ; on prend une décision bonne, et il y a de l’égoïsme dessous.

— C’est de moi que vous dites cela ? demande-t-il étonné. Vous êtes donc une devineresse ?

— Mais point du tout, fit-elle étonnée à son tour.

Il se pencha vers elle impétueusement.

— Juliette, fit-il d’une voix étrange où tremblait un petit rire d’émotion, comment se fait-il que vous disiez toujours les choses que j’ai pensées ? J’ai pris une décision… bonne, oui. Je voulais partir, mais je ne partirai pas. Je resterai avec ma belle-mère, c’était le vœu de mon pauvre père… Mais est-ce par devoir que je reste, par piété filiale ?…

Il s’interrompit, la tête penchée sur sa main ; toute la triste misère, tout l’enchevêtrement des mobiles au milieu desquels se débattait son âme, comme un oiseau dans un fourré d’épines, tout ce mélange d’éléments, de rancune, d’égoïsme, d’amour, d’aspirations plus hautes que l’amour, sa vie enfin et sa personnalité, se tenaient devant lui. Et Juliette, un peu plus pâle, les yeux pleins de la lumière qui s’en allait, semblait écouter ce long silence.

— Il faudrait faire le bien pour le bien, n’est-ce pas ? reprit enfin Antoine. Il faudrait accepter son devoir parce que c’est le devoir… Je n’ai pas même essayé… Je n’ai rien promis à mon père. Pauvre père ! il est parti avec cette inquiétude. Et maintenant, si je me soumettais à sa volonté dernière, ce serait… à cause de vous… Voulez-vous m’aider ? fit-il, relevant la tête. Au fond, vous le voyez, je suis un déserteur. Et puis, il faut que je vous le dise, ajouta Antoine pris de remords, devenir la fille de ma belle-mère, ce n’est pas une vocation aisée.

Juliette sourit ; elle ne put s’en empêcher ; elle aurait voulu rire d’abord, puis pleurer de chaudes larmes de joie, et elle se disait : « Comme il est plus sincère que moi… Les hommes sont plus sincères. J’aurais la même confession à lui faire, et je ne la fais pas. Mais un jour ou l’autre je lui dirai tout ; il saura que moi, aussi, j’étais sur le point de déserter. »

— Je crois, dit Antoine, que vous souriez. Oh ! le courage des femmes ! vous êtes plus courageuse que nous. Depuis un certain soir, sur votre balcon où il y avait un vieux laurier-rose sans feuilles, j’ai compris que sans vous rien n’était possible. Il n’y a que vous, Juliette… N’aurai-je pas au moins la permission de vous prendre la main ?…

— Oh ! non, dit Juliette, maman nous regarde… Et alors elle ferait quelque démonstration, elle allumerait un feu de Bengale. Maman est ainsi.

— Mais vous savez, Juliette, qu’on doit répondre à une question. Vous n’avez pas encore dit oui.

— Ai-je dit non ? fit-elle à voix basse.

Et ils se turent. De la tendresse, des jeunes espoirs qui palpitaient en eux, ils ne dirent rien. Ils étaient fatigués de leur lutte, et cette lassitude, ils s’y abandonnaient ensemble avant de s’abandonner à leur bonheur.

— Faut-il le dire ? demanda Antoine au bout de plusieurs minutes.

— À André, oui. À votre belle-mère, je ne sais.

L’incertitude ne fut pas longue, car Mme Jaquier, en cet instant même, quittait sa place et s’avançait lentement, majestueusement vers son fils. Dans le crépuscule, toute vêtue de noir, la tête entourée d’une écharpe de crêpe lisse au milieu de laquelle son large visage blanc faisait une tache ronde, Mme Jaquier, sévère et maussade à la fois, n’était pas une apparition de bon augure. Raide, portant avec effort, comme s’il pesait cent livres, un châle plié sur son bras, elle s’arrêta devant Antoine.

— Faites-moi donc une place de ce côté, dit-elle d’un ton d’aigre reproche. Ils allument le feu et les étincelles vont pleuvoir. Vos sœurs auront leurs robes abîmées, mademoiselle Juliette : elles ont sans doute une douzaine de robes de rechange, car elles ne s’en mettent guère en peine. Ici j’aurai froid au dos et les pieds dans la rosée, mais j’aime encore mieux cela que d’être incendiée vive… Arrange mon châle sur cette pierre, Antoine, là, entre vous deux ; c’est l’endroit le plus abrité… Et maintenant, chuchota-t-elle après s’être assise, se tournant vers Antoine de façon à mettre entre lui et Juliette le large écran de ses épaules, remercie-moi, mon fils, de m’être dérangée. Je sauve la situation, qui devenait choquante. Mme Beausire a manœuvré habilement, mais je suis là. Où est André ? après les services que nous lui avons rendus, j’aurais espéré de sa part un peu plus de… de surveillance, enfin. Il doit bien voir ce qui crève les yeux à chacun.

Antoine se taisait, luttant en lui-même ; il pensait : « Lorsque plus tard nous parlerons, de cette heure, elle et moi, il faut qu’aucun souvenir d’amertume n’y soit mélangé. »

— Maman, dit-il enfin, presque affectueusement, remerciez Juliette. Elle m’aidera à remplir mon devoir envers vous. Sans elle, j’étais décidé à partir.

— Partir ! répéta Mme Jaquier ahurie, écartant d’un geste instinctif l’écharpe qui lui couvrait les oreilles. Que me dis-tu là ? Mais c’est elle qui devait partir ! Tout est arrangé, Mme Dumaurel l’attend. Voyons ! s’écria-t-elle se tournant vers Juliette, vous n’allez pas me faire faux bond, vous êtes engagée, vous savez… Antoine, cette jeune fille avait un engagement très sérieux. Qu’est-ce que je vais faire, moi ? Vous deviez partir au plus vite ; je vous ai remis le billet de Mme Dumaurel.

Incohérente, effarée, la pauvre Mme Jaquier agitait ses mains grasses comme pour écarter un péril voltigeant dans l’air, et elle parlait sans relâche comme pour empêcher des paroles, abeilles dangereuses, de sortir d’autres lèvres que des siennes.

— Vous partirez, mademoiselle Juliette, c’est un engagement d’honneur… Vous serez si bien chez Mme Dumaurel, elle vous traitera comme sa fille… Une personne bienveillante, distinguée, qui aime la musique, qui adore la guitare, les romances… Une maison ravissante. Vous verrez son petit salon japonais, vous n’avez rien vu d’aussi original. Et des bibelots… Et un ordre, une propreté, une méthode... Vous apprendrez là à tenir un ménage.

— Juliette l’apprendra avec vous, maman, dit Antoine d’une voix nette qui coupa en deux cette longue plainte filandreuse.

— Ah ! pour cela, jamais ! exclama-t-elle, se rejetant en arrière, s’évanouissant presque de colère et d’émotion, car ce mot d’Antoine disait tout.

Pendant cinq minutes, elle avait presque espéré qu’à force de paroles elle empêcherait cette abomination d’éclater.

— Nous vous prenons par surprise, poursuivit Antoine du même ton conciliant, mais froid. Vous réfléchirez, maman, et vous finirez, j’en suis certain, par dire, comme moi, qu’un grand bonheur nous est échu aujourd’hui.

Mme Jaquier eut un sourire fort amer que personne ne vit dans l’obscurité croissante, et elle pensa : « Ce qu’on est forcé d’abandonner en bloc, on peut le reprendre en détail. »

— Maman, dit Antoine, sentant qu’une barrière s’ouvrait plus facilement qu’il ne l’eût espéré, me ferez-vous le plaisir de donner à Juliette le baiser de bon accueil ?

Juliette se leva ; ce baiser ne devait point être une effusion, mais une cérémonie ; les cérémonies s’accomplissent debout. Cependant Juliette, encore toute à l’étonnement émerveillé de cette transformation de sa vie, sachant à peine si elle était elle, la même, ou si elle avait changé d’âme, la tête pleine d’un brouillard lumineux qui flottait, Juliette entrevoyait devant elle la belle-mère d’Antoine comme une sorte de formule vague. Cette formule lui tendit une joue flasque où, presque distraitement, elle mit un baiser. Puis toutes deux se rassirent, ayant soin de laisser quelque espace entre les plis de leurs deux robes, et d’éviter que leurs mains tâtonnantes, – car il faisait presque noir sous le hêtre, – ne se rencontrassent dans quelque frôlement. Pour Juliette, en cet instant, l’existence de Mme Jaquier n’avait aucune importance majeure, pas plus que si Antoine lui eût dit : « Il y a une gouttière dans la maison où nous demeurerons ensemble. » Elle eût répondu : « C’est désagréable, mais on peut y remédier. » Elle souriait d’un sourire gai dans les intervalles de sa songerie, elle avait du sang de Beausire dans les veines et elle était sûre de pouvoir remédier à sa future belle-mère.

— Je vous laisse un instant, dit Antoine, debout devant elles ; André est là-bas tout seul, je vais le chercher.

— Comme tu voudras, fit languissamment Mme Jaquier. Après une telle secousse, je prendrais volontiers la devise de cette pauvre princesse qui disait : « Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus. » Apporte-moi mon flacon d’eau de Cologne, si tu peux découvrir dans les bagages mon petit sac de satin noir, et puis, – je meurs de faim, – il doit y avoir encore quelques sandwiches au fond du panier. Pas trop fraîches, après un jour de grand soleil. Je préférerais le pâté, s’il en reste dans la boîte de fer-blanc. Dépêche-toi, car vraiment je ne tiens plus qu’à un fil… C’est très dangereux, ces faims qui vous prennent après une émotion…

Elle soupira, chercha machinalement quelque petit coussin à insérer entre ses épaules et le tronc du hêtre.

— Merci, murmura-t-elle faiblement, comme Juliette lui passait un châle supplémentaire.

Puis elle ajouta d’une voix dolente, appuyant deux doigts potelés sur le bras de la jeune fille.

— Vous avez tort, croyez-moi. Vous seriez beaucoup mieux chez Mme Dumaurel.

Juliette eut un petit éclat de rire très doux et très heureux.

— Ah ! vous riez ! vous êtes bien de votre famille ! poursuivit Mme Jaquier avec quelque aigreur. Ne venez pas au moins dire plus tard que je ne vous ai pas avertie. Vous ne serez pas heureuse. Antoine est beaucoup trop jeune pour se marier. Vous nous croyez riches peut-être. Grande erreur, je fais des prodiges pour arriver à vivre à peu près confortablement. Une personne de plus dans le ménage nous gênera beaucoup. Vous voyez que je suis franche ; vous nous gênerez beaucoup. Antoine a des obligations envers moi, vous l’avez entendu de sa bouche, et je ne permettrai pas qu’il les oublie. Je ne fais pas de scènes parce que cela me détraque les nerfs, et d’ailleurs, avec Antoine, c’est un mauvais moyen ; il prend ses grands airs et s’en va. Mais je vous répéterai, à vous, chaque fois que j’en aurai l’occasion, que vous seriez beaucoup mieux chez Mme Dumaurel.

— Une petite persécution, alors ? fit Juliette. N’importe, madame, je suis patiente.

— C’est ce que nous verrons.

— Et je suis gaie, par surcroît.

— Ma pauvre fille, vous n’avez pas pleuré toutes vos larmes, dit Mme Jaquier, hochant la tête d’un air lugubre.

Juliette rit de nouveau.

— Je suis si heureuse que j’aime tout le monde, même vous, madame ! exclama-t-elle.

Alors Mme Jaquier se tut.

Antoine, abritant de la main ses yeux contre le flamboiement subit des fagots au milieu desquels on venait de jeter une poignée de brindilles en feu, cherchait son ami du regard et ne le découvrait pas, dans le cercle irrégulier, reculant sous l’ombre épaisse, des banquettes de pierre et de mousse où chacun se groupait à sa guise, en attitudes familières. Un coup de vent inclina la haute flamme brillante, et sa clarté passa vite, suivie d’une obscurité plus noire, sur un petit retrait entre deux sapins, un peu en arrière du campement. André Humbert était assis là, fort songeur et ne souhaitant nulle compagnie. Non qu’il fût triste : il avait reconquis sa paix intérieure, mais ses pensées lui suffisaient.

— J’ai eu toutes les peines du monde à te trouver, dit Antoine enjambant un gros roc qui semblait quelque animal grisâtre allongé dans l’herbe noire. Pourquoi restes-tu dans ce coin obscur ?… Es-tu triste, André ? demanda-t-il inquiet tout à coup. Tu ne penses plus à ce désappointement, dis ? Pour moi, j’en ai pris mon parti absolument. Cela vaut mieux ainsi.

— J’en suis persuadé, dit André Humbert.

Et craignant que cette réponse ne sonnât comme un arrière-écho maussade, il ajouta :

— Mon amitié te souhaitait autre chose, mais mon amitié n’était pas sage. Elle cherchait à te détourner du devoir.

— J’y reviens, dit Antoine qui se tut après cela, embarrassé de poursuivre, conscient d’une demi-hypocrisie dans cette affirmation trop vertueuse. J’y reviens parce que le chemin m’a été rendu facile… plus facile et plus attrayant que l’autre, celui qui m’éloignait. J’aurai Juliette pour y marcher avec moi…

— Vraiment ! s’écria André, cherchant la main de son ami pour la presser. Mais Juliette, elle aussi, songeait à partir.

— Oui, et ma mère lui fait de grands reproches… Nous avions besoin l’un de l’autre ; la route toute nue, toute solitaire, était trop rude… Et pourtant, André, nous aurions dû, elle et moi, avant de nous accorder pour y marcher ensemble, nous aurions dû trouver en nous la volonté d’y marcher seuls. Cela eût été plus héroïque.

— Nous ne sommes des héros ni les uns ni les autres, dit André.

Ils se turent, regardant les hautes flammes rouges qui montaient avec un grésillement.

— Pourquoi donc, reprit-il, pourquoi donc, Antoine, n’être pas tout simplement heureux de l’aide très douce que Dieu t’envoie en temps opportun ?

Le cœur d’Antoine battit fortement ; sa tête se pencha, comme sous un fardeau trop lourd de reconnaissance.

— Je ne mérite rien, fit-il à demi-voix, mais Dieu est bon.

— Pour cette petite Juliette aussi, la tâche était bien ardue, reprit André avec une sorte d’émotion. Toute seule à réaliser son idéal de vie digne, toute seule à lutter pour sa droite conscience qui déteste le désordre et les dettes. Nous avons, n’est-ce pas, deviné bien des choses qu’elle ne disait point ? Tu lui aideras désormais.

— Mais toi, André, quelle sera ta part ? demanda Antoine après un silence, appuyant sa tête sur l’épaule de son ami… La part d’un frère toujours avec nous, jusqu’à ce que tu en choisisses une autre…

— Oh ! moi, fit André, c’est étonnant combien peu je pense à l’avenir. Merci ; je serai votre frère à tous deux.

Au milieu du grand cercle de clarté rouge et mobile, le brasier éparpillait, sur la dalle servant de foyer, et jusque dans l’herbe, ses tronçons de branches qui se tordaient, ses envolées de flammèches bleues au bout des brindilles, ses pives incandescentes où chaque écaille, tantôt noire, tantôt de pourpre et transparente, se dessinait par une ligne ardente qui semblait palpiter. La cendre d’argent, légère, semée d’étincelles, se soulevait par moment sous quelque bouffée de vent taquine et s’en allait en nuages minces, en onduleuses arabesques, poudrer l’herbe à la ronde, ou bien, dans le courant d’air de la flamme, elle s’enroulait, spirale blanche et vague, autour de la noire colonne de fumée qui tantôt montait droite et ronde comme un fût de marbre veiné de feu, tantôt se couchait, fuyante, balayant le sol. Et l’ombre courait avec elle, à droite, à gauche, éteignant les petits tableaux étranges un instant éclairés : une main blanche, un bras blanc qui s’allongeait vers le feu, un coin de châle rouge ; un visage souriant à un autre visage qu’on ne voyait pas, et des branches surplombantes bizarrement éclairées en dessous, et le lacis tout en traits noirs fins comme des traits de plume, d’un grand églantier que deux bras, par derrière, penchaient sur la flamme et qui frémissait, grésillait, sans prendre feu, trop plein de sève verte. Quand une pive, jetée de loin au milieu du foyer, tombait dans l’entrelacement fragile des fagots à demi consumés, il se faisait un écroulement, il se creusait des cavernes embrasées d’où la colère du feu s’élançait en langues flamboyantes, aiguës, pareilles à des sabres tordus. Un second projectile suivait le premier, puis un autre, et un autre encore, partant de tous côtés comme un bombardement, écrasant les braises vives sous un noir monticule. Tout se faisait sombre jusqu’à la minute victorieuse où les flammes, jaillissant de nouveau par cent petits cratères, avec des explosions de résine, des jets de gouttes de feu, montaient à l’assaut de l’éminence et plantaient au sommet leur ondoyant drapeau.

Ce feu égayait les gens gais et rendait les songeurs plus songeurs encore, car le caprice du feu, en fascinant les yeux, captive l’esprit, le tient enchaîné dans l’humeur du moment, joyeuse ou triste. André et Antoine, silencieux depuis quelques instants, rêvaient.

André pensait à cette étreinte de jalousie, courte, mais poignante, qui avait presque étranglé en lui l’affection fraternelle, et il l’analysait, et il s’en expliquait les causes avec ces mots intérieurs que soi seul on comprend ; car l’âme a son langage spécial quand elle se parle à elle-même, ses images familières qui sont comme des symboles, riches de sens pour elle seule. Et André se disait : « Il m’était défendu de bâtir la belle muraille d’incorruptible marbre avec ce mauvais outil, ma propre volonté… » Rien de bon n’était issu de la tentative qu’il avait faite d’affranchir son ami ; le désappointement, l’amertume et la jalousie, avec la torturante tristesse de sa mutilation et presque la révolte, et presque le dégoût de vivre, l’avaient, pendant une heure, assailli de toutes parts, l’avaient vaincu, jeté à terre, l’avaient emporté, lié, loin de son Dieu. Il avait crié dans sa détresse. Et quelle faute excusable en apparence, quelle noble faute que cet excès de sacrifice offert à l’ami. « Sacrifice ? se disait André, non, égoïsme plutôt ; si mon projet avait réussi, Antoine me devait tout, j’étais le premier dans sa reconnaissance. Et je souhaitais cela : être le premier, éluder cette volonté de Dieu qui me jette au dernier rang, dans l’ombre… » Eh bien, oui, il était heureux maintenant que tout se fût écroulé, que cette mauvaise bâtisse, faite à la hâte sur un mauvais plan et avec de mauvais outils, se vît détruite. Il avait cherché à s’y enfermer avec Antoine, mais la muraille était tombée, et l’ancien chemin, au milieu des ruines, s’ouvrait devant eux, se prolongeait vers la vaste plaine inconnue…

Antoine, en cette minute, naïvement se disait : « Voilà ma belle-mère gagnée ; c’est miraculeux ! Elle a embrassé Juliette et n’a pas fait de scène. Comme tout est facile ! C’est que ma petite Juliette a un charme… Peut-être ai-je méconnu ma belle-mère ?… peut-être a-t-elle dans l’âme plus de bonté que je ne lui en accordais ?… Elle sera heureuse au fond d’avoir une fille. Ah ! Juliette, chère petite merveille unique, vous posséder toujours avec nous ! Et André, qui sera notre frère encore plus qu’auparavant. Le travail avec lui, l’art avec lui, Juliette pour nous comprendre tous deux… Mais mon pauvre père dans cette vie qu’il aurait aimée, n’a point de place. Mon pauvre père ! » Il passa la main sur ses jeux, que des larmes remplissaient tout à coup. L’irréparable regret qui toujours, jusqu’au bout de sa vie, dans toutes ses joies, devait surgir, le mordait au cœur maintenant. Antoine se leva ; au lieu de ce feu mobile, trop brillant, il avait besoin de voir la sereine tranquillité de la nuit.

— Allons un peu plus loin, dit-il à André.

Ils sortirent du cercle, longeant les arbres, et s’assirent à quelque distance, sous le grand ciel un peu voilé, silencieux.

Mme Beausire était en proie à une agitation d’espérance et de désappointement. N’y avait-il donc rien de fait ? Elle avait cependant donné à ces deux enfants le loisir de s’entendre, elle les avait vus, – bien que cette malencontreuse torée, de son rideau fumeux, la gênât dans ses observations ; – elle les avait vus causer fort intimement ; Juliette avait baissé la tête ; c’est un signe, cela… Et pourquoi donc Mme Jaquier avait-elle embrassé la chère petite ? Mais ici, une solution de continuité l’embarrassait. Antoine s’était éloigné, laissant Juliette ; il ne revenait pas, il s’éternisait dans sa conversation avec André Humbert. Si le grand mot était dit, pourquoi ne pas l’en prévenir, elle, l’impatiente et tendre maman dont les larmes de joie étaient toutes prêtes, ainsi que la bénédiction urbi et orbi sur tout ce qui s’aimait ! Ah ! cette Juliette chérie, avec ses yeux gris et son air sérieux, ne pouvait manquer de faire un bon mariage, un mariage solide et cossu, rien de la fantaisie ni du genre Beau-sire. Mais qu’ils se dépêchent donc, ces enfants ! Qu’ont-ils à faire languir leur monde comme ça, quand ils savent que des bras de mère les attendent, et que les sœurs seront au troisième ciel, et qu’enfin l’endroit est si joli, si pittoresque pour des fiançailles… Rien que cette considération-là devrait les décider.

Mme Beausire n’y tenait plus de fièvre et d’inquiétude ; elle se mit sur ses pieds, tournant à droite, à gauche, des yeux qui sondaient la profondeur noire du bois.

— Mais que cherches-tu donc, maman ? demanda Fanchonne.

— Mêle-toi de tes petites affaires, ma belle, répondit sa mère avec quelque pétulance.

— Si vous avez besoin de quelque chose et que je puisse vous le procurer… murmura poliment Cousinet.

— Parfaitement. Procurez-moi Antoine Jaquier au plus vite. J’ai… J’ai un message… Bref, il me le faut. Si ça traîne en longueur, nous ferons mieux de partir d’ici… Allez, allez, mon cher garçon, ne vous occupez pas de ce que je dis… Oui, l’air est humide, c’est entendu. Oui, j’ai un peu de fièvre. Amenez-moi Antoine.

« Et que vais-je lui dire ? rien du tout, car je suis prudente. Je devinerai à son air, au son de sa voix… Je ne me compromettrai pas, il me viendra une inspiration. Depuis le soir où il nous déchargeait nos meubles dans la cour, si chevaleresquement, je l’ai aimé comme un fils… Le voici… Mon cœur bat… J’ai fait une énorme bévue… Je n’ai rien à lui dire… Juliette ne me pardonnera jamais… »

— Vous me faites appeler, chère madame ? demanda Antoine de ce ton filial, presque caressant, qu’il avait toujours pour Mme Beausire, jamais pour sa belle-mère.

Il se trouvait tout près d’elle, mais ne pouvait distinguer son visage, qu’elle tenait détourné du côté de l’ombre.

— Pas précisément… Oui, je vous ai envoyé Cousinet… Je me sentais… oh ! cria la pauvre petite femme à moitié suffoquée d’émotion nerveuse, et se jetant sur le bras d’Antoine pour s’y cramponner… Où est ma fille ?

— Juliette ? demanda-t-il hors de garde.

— Juliette ? répéta Mme Beausire en se redressant, le ton sévère, mais un drôle de petit sourire frémissant sur ses lèvres. Qui vous a donné le droit d’appeler ma fille par son petit nom ?

— Mais… elle-même, répondit-il, amusé à la fois et ennuyé de cette inadvertance.

— Elle-même ! s’écria l’exubérante maman, levant ses deux bras comme pour les jeter autour du cou d’Antoine. Allez me la chercher, vite ! fit-elle, se ravisant dans un petit retour de dignité.

Elle s’assit, le suivant des yeux, cherchant Juliette dans la pénombre des arbres, devinant leur rencontre, leurs gestes, tout son cœur maternel plein de palpitations bondissantes. Subitement elle se pencha, prit dans sa poche un petit paquet blanc qu’elle ouvrit ; elle en jeta le contenu parmi les braises.

Le jeune homme retrouvait Juliette dans la même attitude, à côté de Mme Jaquier, toutes deux silencieuses.

— Votre mère est un peu fatiguée, je le crains, dit-il. Ce n’est rien, un léger malaise. Mais elle vous réclame. J’ai vendu notre secret, ajouta-t-il à voix basse. Un mot m’est échappé…

— Oh ! le maladroit ! fit Juliette. Je connais ma famille : nous aurons une ovation.

Elle s’était levée à la hâte, appuyant sa main sur le bras d’Antoine, et il retenait cette main légère, et il aurait voulu retenir le son de sa voix dans cette ombre douce. Tout à coup une grande clarté les enveloppa, les inonda de pourpre ruisselante, debout l’un à côté de l’autre ; la clairière s’illumina ; les arbres parurent s’embraser et, dans cette rougeur d’incendie, les groupes allongés sur des châles, les grands chapeaux jetés ci et là, les guitares, les paniers, les guirlandes de lierre, tout le campement bohémien flamboya. Aussitôt des exclamations s’élevèrent, on battit des mains. Était-elle fière, la petite Mme Beausire, d’avoir réussi son coup de théâtre et placé son feu de Bengale !

— Inutiles, vos cachotteries, s’écria-t-elle, courant à la rencontre de Juliette. Chacun vous a vus la main dans la main… Ah ! mes chers enfants, ce jour est le plus beau de ma vie… Pourquoi m’empêcher d’annoncer la grande nouvelle à tes sœurs… et à tout le monde généralement ? Ce serait si joli ! nous vous donnerions une sérénade…

— Maman, tu oublies que Mme Jaquier et Antoine sont en deuil, fit Juliette à demi-voix.

— Mais certainement je l’oubliais. Que deviendrait-on en ce monde de larmes, si l’on n’oubliait jamais ?… Moi aussi, j’ai été en deuil dans le temps… je n’y ai rien ménagé : le crêpe, les couronnes d’immortelles et toutes les herbes de la Saint-Jean. Quand je pense à ton petit frère, je ne sais plus si je dois rire ou pleurer. Mais le ciel me le remplace, et voilà deux grands fils qu’il me donne… Ainsi, l’ordre du jour est de ne rien dire ?

— Je t’en prie, maman.

— Ah ! je ne promets rien. Ce feu de Bengale était trop révélateur. Et puis vous savez, moi, quand je suis contente, il faut que je le dise.

— Tu te sentais fatiguée, maman, un peu indisposée même ? demanda Juliette.

— La petite rusée qui voudrait m’envoyer au lit pour me faire taire ! Merci, Juliette chérie, je suis tout à fait bien maintenant. Restez un instant avec moi, dites, dans ce coin si tranquille,… racontez-moi votre petit conte de fées. Bon ! voici notre Bricotte ! on n’a pas une minute pour causer… Et que te faut-il, ma grande et belle fille ? Ah ! ma Bricotte, quels événements !

— Rien n’est encore fait, dit la belle Valentine, se laissant tomber aux pieds de sa mère. Ton feu de Bengale était prématuré, madame maman. Mais tu es ainsi, tu t’emballes… Vous pouvez approcher, monsieur Vitalis ; parlez pour votre compte, ajouta-t-elle, faisant signe de la main à un personnage invisible qui instantanément surgit de l’ombre et se dressa, sec et raide comme une canne, dans la pleine clarté du feu.

— Prématurée ou non, j’ai été fort sensible à cette illumination, madame, dit-il, toussant derrière sa main osseuse… Cette flamme correspondait à la mienne, si j’ose le dire.

— Que signifie ce langage extraordinaire ? s’écria Mme Beausire en riant. Mon feu de Bengale ?… je suis bien aise qu’il vous ait fait plaisir, monsieur Vitalis, bien qu’à vrai dire je n’aie guère pensé à vous.

— Nous nous l’étions imaginé, dit Valentine riant à son tour. Nous nous figurions que l’univers avait les yeux sur nous. Mais alors, maman, en quel honneur ?…

— On te dira cela plus tard, interrompit sa mère vivement. Bricotte, que se passe-t-il ? Est-ce une plaisanterie, un jeu ?

— Je n’en sais rien moi-même, répondit Valentine, appuyant sa belle joue sur sa main. Voilà M. Vitalis qui voudrait bien que ce fût sérieux.

— Il t’a demandée ? fil Mme Beausire à voix basse.

— Par écrit !

— Deux en un jour ! murmura sa mère avec un petit accent de triomphe.

— Deux ? comme cela ?… ah ! Juliette ? demanda-t-elle, subitement éclairée par un regard significatif. Juliette ? cela me ravit ! mais c’était à prévoir ; la demande de M. Vitalis est beaucoup plus extraordinaire.

— Beaucoup plus… Quel original !

— Merci, maman !

Antoine s’était écarté, ne s’estimant pas encore assez de la famille pour jouer un rôle, même muet, dans cette petite scène. Juliette vint s’asseoir à côté de Valentine, lui passa son bras autour de la taille.

— Sois raisonnable, Bricotte, renvoie-le, chuchota-t-elle.

— Tu veux donc qu’il n’y en ait que pour toi ? fit sa sœur lui pinçant l’oreille.

— Mademoiselle Juliette, prononça Vitalis Dubois, qui avait subi avec une entière impassibilité ces minutes d’attente pendant lesquelles on le discutait, mademoiselle Juliette, j’espère bien que vous plaidez ma cause.

— Au contraire, fit-elle se tournant vers lui, je conseille très vivement à ma sœur de vous éconduire.

— Mademoiselle Juliette, c’est que vous êtes jalouse, déclara-t-il d’une voix creuse d’oracle. Les jeunes personnes non pourvues sont souvent jalouses.

— Ah ! pardon, exclama l’irrépressible maman dont l’orgueil se révolta. Ma fille Juliette est pourvue, monsieur, et très bien pourvue.

— J’aime à vous croire, madame ; mais Mlle Valentine le serait encore mieux si elle m’acceptait. Je ne suis pas le premier venu.

— Vous êtes si terriblement original, monsieur Vitalis, fit Mme Beausire, s’accoudant confortablement sur les genoux de sa fille Juliette.

— Maman, murmura celle-ci à son oreille, ne discute pas avec lui, je t’en prie ; congédie-le… Oh ! maman, ne vois-tu pas que Valentine s’embarque dans la plus grande absurdité qu’on ait faite dans notre famille… et ce n’est pas dire peu.

— Écoutez votre cœur, mademoiselle Valentine, dit Vitalis pompeusement.

— Je suis trop jeune pour vous, répondit-elle d’un ton de plaisanterie indulgente.

— J’aurai de la raison pour deux.

— Vous l’hypnotiseriez, poursuivit Mme Beausire argumentant. C’est très dangereux, cela. On endort les gens et l’on n’est pas sûr de pouvoir les réveiller.

— Allons donc ! fit Valentine, je ne suis pas une poule, moi !

— Franchement, dit la mère lui tapotant la joue, as-tu envie d’accepter ?

— J’ai envie d’essayer, répondit Bricotte nonchalamment. Un essai, monsieur Vitalis, pourrait-il vous convenir ? Deux ou trois mois de petites expériences ; je verrai votre caractère. Je serai extrêmement exigeante, après quoi je ne m’engage à rien.

— Après quoi tu seras engagée, ma pauvre Valentine, dit Juliette avec vivacité. Tu te trouveras prise dans un filet. Réfléchis, mais réfléchis donc !… Et toi, maman, tu ris ?… Vous n’avez donc pas de sens moral… C’est une mauvaise action que tu vas faire, Valentine.

— Si je n’avais pas un délicieux caractère, dit Bricotte, je me fâcherais. Puisque c’est un essai, Lulette ! est-il rien de plus raisonnable ?

— Je réponds du résultat, fit Vitalis Dubois de sa voix sèche. Commençons tout de suite.

Il vint s’asseoir carrément à côté d’elle et d’un geste brusque lui prit la main.

— Par exemple ! exclama Valentine avec un petit mouvement de recul.

Elle essaya de rire, mais ce rire, de colère et d’émotion, s’étrangla dans sa gorge, et tout à coup – car cette belle fille était impulsive comme une enfant, – de grosses larmes montant à ses yeux, elle se jeta sur l’épaule de sa mère et sanglota. « Il y a encore de l’espoir, se dit Juliette. Elle a déjà peur. » Valentine, la figure toujours enfouie dans le corsage maternel, fouillait d’une main embarrassée les plis de sa robe.

— Ton mouchoir, Bricotte ? gageons que tu l’as oublié là-bas, dans le bassin où je me sais lavé les yeux cet après-midi. Je t’ai vue le tremper dans l’eau.

— Ah ! fit Bricotte d’un accent d’élégie et sans relever la tête, qu’importe un mouchoir de plus ou de moins quand la vie est si ennuyeuse !

— Un joli mouchoir de batiste, tu crois que je vais l’abandonner ainsi ! Miki n’a rien à faire, elle m’accompagnera… C’est à cent pas d’ici, maman ; nous trouverons notre chemin en allumant des allumettes.

— J’espère que vous ne rencontrerez pas de vaches sur votre passage, fit Mme Beausire avec sa charmante placidité. Mais qu’est-ce que je dis-là ? Les vaches sont rentrées depuis belle heure. Dépêchez-vous, car il se fait tard. Les personnes raisonnables vont demander à partir.

II

On remontait en voiture. On commençait à avoir froid, à se sentir las d’avoir trop ri, trop parlé. Silencieusement on cherchait sa place ; on n’avait plus de pâmoisons de gaîté quand une bousculade, quelque mouvement impatient des chevaux, jetait les gens debout sur les gens assis ; on n’avait plus les vives préférences du matin pour se grouper en petites coteries amicalement chuchotantes. On se laissait tomber sur les vieux coussins gris ; on se serrait, frissonnants, dans les châles. Cependant, par quelque magnétisme, chacun, ou presque chacun, se trouva finalement dans le voisinage qu’il eût souhaité. Les gens de la ferme entouraient la voiture avec des lanternes, et l’obscurité parut plus noire quand on laissa derrière soi ces petites lumières mobiles qui se balançaient encore en signe d’adieu.

— Le moment est venu, fil Miki lugubrement, le moment est venu de chanter :

C’est là-bas près du village

C’est au pied du clocher noir.

Là reposent nos vieux pères.

Là finissent nos misères…

— Tu plaisantes toujours, dit sa mère, qui, à peine assise, tombait de sommeil.

— Si tu appelles cela plaisanter !

Elle entonnait la lugubre complainte quand Valentine la tira par sa manche.

— Change de place avec moi, veux-tu ? J’ai la mort dans l’âme… Et j’ai peur… Crois-tu qu’on puisse être hypnotisée de nuit ? Je suis sûre que Vitalis Dubois cherche à m’hypnotiser.

— Quelle folie ! dit Miki. Donne-moi ta place, je te servirai d’isolateur. Mais pousse de mon côté le panier qui est sous la banquette ; non pas le panier de la poule, l’autre qui est plus grand. Je vais faire le thé.

— Le thé ! exclama-t-on dans l’entourage.

— Mais certainement. Vous êtes tous gelés et de mauvaise humeur ; une tasse de thé très chaud vous réconciliera avec l’instabilité des choses humaines. J’ai là tout ce qu’il faut. – Monsieur Dubois, vous tiendrez le plateau sur vos genoux. C’est le rôle d’honneur, le rôle dangereux, pour lequel il faut l’immobilité d’un sphinx égyptien, car si la lampe à alcool se renversait sur des gens inflammables… J’entends par là maman, qui a ses poches pleines de feux d’artifice. Bien ! ne bougez plus. Tenez le plateau à deux mains… – Ma chère, souffla-t-elle à l’oreille de Valentine, je l’ai cloué. Il a trop peur de renverser la lampe pour songer encore à t’hypnotiser.

Du panier sortirent une grande théière en métal anglais, la plus belle théière du ménage Beausire, un sucrier, une boîte de biscuits, et des tasses pour la plupart ébréchées, et des petites cuillers dont l’apparition fit pousser à Juliette un soupir anxieux.

— Nos petites cuillers d’argent ! ne put-elle s’empêcher de dire. Si elles tombaient hors de la voiture, comment les retrouverions-nous ? Demain on pourra nous suivre à la trace, comme le petit Poucet, par les objets que nous aurons perdus. Il y a déjà le mouchoir de Bricotte que je n’ai pas retrouvé.

— Quel fardeau de soucis ! fit Antoine d’un ton de raillerie tendre.

Et Mme Jaquier, assise en face, ne perdit pas cette occasion de dire sèchement :

— Avec une famille comme la vôtre, vous seriez beaucoup mieux chez madame Dumaurel.

« Première leçon, se dit Juliette qui, dans l’obscurité, rougit inaperçue : ne jamais fournir à Mme Jaquier cet avantage de blâmer mes pauvres chéries… »

La grande flamme bleue de la lampe à alcool, voltigeante comme un papillon, s’inclinait, s’enfuyait presque dans le courant d’air de la voiture ; en arrière, la route vaguement blanche filait comme un sillage phosphorescent ; les étoiles pâles, dans le ciel un peu laiteux et voilé, palpitaient faiblement, et, de chaque côté, semblait monter jusqu’à elles la file noire des grands arbres sévères où le vent courait avec un murmure plein de reproches. Antoine se mit à penser à son père. Cette chère figure qui n’était plus qu’une chère mémoire, un peu triste, avec son expression anxieuse et lassée, il la voyait comme à l’écart, comme bannie du cercle des tendresses vivantes.

— Pensons à mon père, voulez-vous ? dit-il, se penchant vers Juliette.

— Je l’ai très peu connu, fit-elle avec regret.

— Oui… Il y a des lacunes partout. Rien ne sera jamais complet… Il me semble qu’en pensant à lui, nous lui ferons comme une place dans notre bonheur, que c’est cruel de le laisser là, en dehors, tout seul… Avant de partir, il aurait voulu me léguer un devoir. Croyez-vous qu’il sache qu’aujourd’hui je l’ai accepté ?

— Non, dit Juliette à demi-voix, je ne le crois pas.

Même pour le consoler ou le satisfaire, elle ne pouvait sortir de sa conscience.

— J’essaie de m’en persuader, reprit Antoine, parce qu’alors la dernière douleur que j’ai causée à mon pauvre père serait effacée.

Son amour pour ce père indulgent et triste avait été le meilleur de sa vie, mais dans ce qu’il y a de meilleur en nous, quelle misère encore ! On aime, et l’on se fait souffrir ; parce qu’on est père et fils, sûrs de la solidité des liens réciproques, on leur fait subir des secousses, des tensions, des torsions douloureuses qu’on épargne aux affections plus fragiles. Parce que l’amour paternel est gratuit, le fils ne songe pas à le payer de soumissions que d’autres, qui ne donnent rien pour rien, obtiendront ; et parce que l’amour filial est un devoir, le père compte que même après des froideurs et des malentendus et des paroles cruelles, il obtiendra son dû, fût-ce en remords.

C’était en remords qu’Antoine s’acquittait, cherchant en vain dans le passé des souvenirs consolants et paisibles qui devaient y être pourtant ; il cherchait des journées sans ombre et n’en trouvait point ; il évoquait avec effort la voix de son père, mais elle avait un accent de reproche triste, et elle ne disait point : « Mon fils, tu es toute ma joie. »

« Il me l’a dit cependant, une fois, deux fois même… Un jour aussi, il me disait : « Tu es un bon fils pour moi. » Pour moi, oui, l’arrière-pensée toujours dans son esprit. Jamais cette inquiétude un instant ne l’a quitté. Et s’il rentrait et nous trouvait seuls, ma belle-mère et moi, comme ses yeux m’interrogeaient, combien anxieusement il attendait ma première parole, afin de deviner, au son de ma voix, si quelque querelle ne s’était point élevée en son absence. Je l’ai laissé vivre ainsi, je l’ai laissé mourir ainsi. Et je l’aimais… »

Non, pas une journée nette, si loin qu’il regardât en arrière ; la tache d’égoïsme était partout… Et dans les meilleures heures il n’avait jamais fait que sa volonté propre, plus patient aujourd’hui si la patience était facile, demain ironique et mordant avec politesse ; cela, c’étaient les meilleures heures. Pas une concession de plein cœur, de pleine bonté. Oh ! pourquoi son âme ne s’était-elle jamais fondue en bienveillance, comme elle se fondait maintenant au feu lent des regrets ! Mais vivre toujours avec ce mal, avec cette peine au fond de l’être, sous les satisfactions extérieures, était-il possible de vivre ainsi ?… Oh ! pour un mot de pardon qui effacerait tout !

Quelqu’un lui parlait ; il se pencha pour entendre ; c’était Miki, lui reprochant son silence morose. Il répondit par complaisance ; il sourit à un mot drôle de cette exubérante, et sans aller jusqu’au bout de ses propres pensées, trop pénibles, il les quitta. Presque parvenu à ce fond de soi-même où il faut qu’on plonge un jour ou l’autre, il remontait hâtivement, inutilement, cherchant déjà à se distraire, mais sentant bien une main sur lui qui tôt ou tard le replongerait dans cette profondeur.

Juliette avait dit un soir : « De nous trois, il n’y a qu’André Humbert qui ose regarder la vie en face. » Le passé, voilà ce qui effrayait Antoine, car d’une bouche morte ne sort plus de pardon. Mais le présent avait la douceur, et l’avenir était une longue promesse. L’effroi de la vie, pour André Humbert, n’était-il pas dans l’avenir ? Cependant il le regardait en face, un peu las déjà du voyage, et sans grand désir d’arriver à des étapes lointaines. L’avenir, c’était demain avec son travail, avec le progrès intérieur, la victoire sur soi-même ; avec les joies inattendues de l’artiste qu’un rayon, qu’un reflet ravit ; c’était la lutte avec un outil encore rebelle, et cette satisfaction très vive de voir la conception se mouler dans une exécution toujours moins imparfaite ; c’était la douceur de vivre avec son ami, de lui devenir utile peut-être ; c’était aussi l’inévitable dépendance acceptée plus patiemment, plus humblement, dans les détails de chaque jour, et la médiocrité des ressources, de la position, éclairée par une belle aube de paix. Cette part était la meilleure.

Mais tous trois, au même instant, se posaient la même question, pendant que des rires couraient d’un bout à l’autre de la voiture comme un carillon électrique, et qu’on se passait des tasses de thé en s’échaudant les uns les autres : cette gaîté qui ne pense pas vaut-elle mieux que notre bonheur un peu triste ? Et Juliette, la petite âme pratique et positive, soupirait en songeant que ses sœurs, le lendemain, courbaturées de rires, seraient de fort mauvaise humeur ; que la pauvre Valentine, hantée par le grotesque amoureux qu’une minute de folie lui avait attaché, passerait encore et ferait passer à sa famille des moments fort désagréables. Antoine Jaquier se disait : « Leurs petites consciences sont légères… » André Humbert voyait comme dans un tableau le chemin sinueux et mol qui traverse des prairies, où l’on s’attarde, où l’on tresse des guirlandes ; et le sentier rapide, montant droit vers les hauteurs. Des hommes, des femmes le gravissent, parfois s’arrêtant lassés ; mais l’air est plus pur là-haut que dans les prairies étouffantes, et quand on regarde en bas, on ne voudrait pas redescendre ; on aime le grand silence, la paix du sentier qui monte…

Oui, ils étaient lassés tous trois, mais prêts néanmoins à se remettre en marche ; moins remplis d’eux-mêmes et de leur volonté et de leur idéal de vie, plus tolérants des autres et plus humbles.


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en octobre 2017.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Martine, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Cœurs lassés, Neuchâtel, Attinger, 1894. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le Brévine, a été prise par Krol:k le 21.05.2011 (Wikimédia, licence CC Attribution - Partage dans les mêmes conditions 3.0 (non transposée)).

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