T. Combe
Adèle Huguenin Vuillemin

BOUBETTE

(Petites Gens)

1896

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  MONSIEUR UZÉLIM... 3

II  BOUBETTE. 13

III  COMME UN PAPILLON. 25

IV  BOUBETTE CHOISIT. 35

V  LE TRAIN PART. 45

Ce livre numérique. 48

 

I

MONSIEUR UZÉLIM

Quant à lui, très anodin, très doux, il n’avait rien inventé, mais son père, doué d’une imagination forte, à la naissance de chacun de ses enfants avait composé pour le petit nouveau venu un nom parfaitement inédit. L’initiale U, on n’a jamais su pourquoi, lui semblait noble et pittoresque ; chacun des noms qu’il composa commençait par un U. Le premier fut Ulucien ; le second, prenant un plus haut essor, Uzélim. Après cela, deux innocentes petites filles furent inscrites par le greffier de l’état civil, non sans protestation de la part de ce fonctionnaire, sous les prénoms d’Ulina et d’Uzénobie. Ce qui n’empêcha pas cette dernière, dans le cours des années, de se marier ; son frère Ulucien en fit autant, mais les deux autres restèrent célibataires, et, s’étant toujours bien entendus, associèrent finalement leurs destinées.

Ulina avait passé près de trente-cinq ans à l’étranger, comme petite bonne d’abord, puis comme femme de charge et confidente. Revenue au pays avec d’assez rondelettes économies, elle avait trouvé son frère Uzélim fort embarrassé de sa personne et de ses biens, qu’il n’avait jamais osé offrir à demoiselle ni veuve, crainte de tomber sur une compagne d’un mauvais caractère.

De son tempérament, il était timide, inquiet ; de son état, bijoutier. Non pas bijoutier dans les hautes sphères de l’art, mais simple raccommodeur de bimbeloterie. Il avait travaillé à Genève dans des maisons célèbres, et là, bientôt, avait dû constater que l’imagination artistique lui manquait. Ahuri d’ailleurs par le mouvement d’une ville, il regretta la tranquillité de son lieu natal, dont il ne tarda pas à reprendre le chemin. Au bout de peu de mois, sans faire ni bruit ni réclame, il s’était gagné une réputation. Sa lenteur consciencieuse, sa délicieuse minutie dans mille petites besognes de soudure et de rhabillage, firent de lui l’homme indispensable, le réparateur de toutes sortes de catastrophes et de brèches. Ce qu’il passait par ses mains, en une année, de broches sans épingle, de fermoirs détraqués, de petites cuillères cassées, d’anneaux disloqués, est incalculable. Les instances des mamans le firent chirurgien et oculiste de poupées ; pour obliger de pauvres petites bonnes en larmes, il recolla des porcelaines, il raccommoda de fragiles ombrelles à manche d’ivoire, des bibelots, des serrures en révolte. Entre sa lampe à souder, son canari et la grande vitrine où, sur des lits d’ouate, broches et bracelets attendaient qu’on vînt les quérir, Uzélim coula des jours et des années parfaitement paisibles, pleins de menus intérêts. Il gagnait largement de quoi vivre, et sans s’enrichir faisait de petites économies. Subitement, tout cela changea, l’inquiétude et l’insomnie entrèrent chez lui, comme chez le savetier de La Fontaine.

Pour se défaire d’un courtier importun, il lui avait acheté quelques valeurs à lots, tout en se reprochant amèrement d’être trop bon, de ne jamais savoir dire non. Un beau matin, l’un des chiffons de papier se trouva valoir cinq mille francs : son numéro était sorti décrochant la prime. M. Uzélim en fut stupéfait d’abord, puis très content, puis un peu moins content, puis tout à fait perplexe. Cinq mille francs, c’était bel et bon, mais qu’en faire ? Les placer ? C’est vite dit. M. Uzélim n’avait confiance qu’en la Caisse d’épargne, mais cette estimable institution, qui regorge de capitaux, avait déjà trois mille francs à lui, et refusait obstinément de recevoir un centime de plus. Après cela, il y a le Crédit agraire, qui repose sur un système d’hypothèques très compliqué. Rien que le mot d’hypothèque donnait la migraine à M. Uzélim. Les banques ?… On ne lit pas son journal pour rien ; on y voit chaque jour combien le goût des voyages d’outre-mer se propage parmi les caissiers. Oui, mais alors ?… Acheter des actions ou mettre son capital dans l’industrie. M. Uzélim s’abonna à la Gazette du commerce et la lut chaque mercredi matin en déjeunant.

Sur ces entrefaites, sa sœur revint de Podolie. Ulina était petite, grasse, très impatiente et chroniquement essoufflée. Sans cet asthme qui la bridait un peu, elle eût perdu beaucoup d’occasions de ne rien dire, comme son frère le faisait placidement remarquer, car elle ne se taisait qu’à son corps défendant. Hors d’haleine, à moitié suffoquée quand ses quintes la prenaient, elle agitait encore la main pour défendre sa place dans la conversation jusqu’au moment de s’y réinstaller. Elle n’avait aucun goût pour la solitude ; dès qu’elle eut revu son frère, grisonnant, un peu voûté, elle lui déclara qu’il avait besoin d’être soigné par une sœur et son ménage d’être remis sur un bon pied. Il y accéda tout de suite ; il avait toujours aimé Ulina, dont la pétulance bousculait son humeur un peu molle. Ils n’étaient pas ensemble depuis quinze jours qu’Uzélim confia à sa sœur son gros souci, le placement d’une forte somme, cinq mille francs qui dormaient dans le secrétaire depuis plusieurs mois.

— Sans rien faire ! sans porter intérêt ! s’écrie-t-elle. Eh bien, mon cher Uzélim, tu es encore un drôle de capitaliste ! Mets-les dans n’importe quoi, dans les chemins de fer, dans le gaz, ou bien à la banque, tout simplement, en attendant mieux.

— Tu crois ? fit-il d’un air perplexe. Je serai bien aise de t’entendre. Nous en parlerons.

Ils en parlèrent chaque jour, surtout le mercredi, quand la Gazette du commerce arrivait. Ulina conseillait ceci ou cela ; elle donnait ses préférences à la métallurgie.

— Le fer, c’est solide au moins. Une usine, une fonderie, cela ne s’évapore pas comme les valeurs de bourse. Rien de fictif, Uzélim ! ne mets pas ton argent dans le fictif, si tu m’en crois. Quand j’étais en Podolie, M. le comte avait coutume de dire que l’avenir est aux constructions en fer. À ta place, Uzélim, j’écrirais à ces ingénieurs qui demandent un commanditaire.

— Ça ne coûte jamais qu’un timbre, faisait Uzélim.

Et il écrivait, et la réponse venue, c’était toute une affaire, le soir, sous la lampe, les bandeaux argentés d’Ulina frôlant les mèches grisonnantes d’Uzélim, de tourner et retourner cette lettre, d’examiner les garanties offertes. Le bureau, dans son coin, avait l’air tout modeste et innocent sous le voile naïf crocheté en coton blanc dont les franges lui tombaient dans les yeux, pour ainsi dire ; personne ne se fût douté des capitaux qu’il contenait. Et le fauteuil américain, près de la fenêtre, gardait encore le léger balancement que lui avait imprimé, en sautant sur son coussin rouge, la grosse chatte blanche, qui, pour se conformer aux traditions de la famille, portait avec grâce le nom d’Ugénie. Sur l’étagère on aurait pu voir – mais la lampe éclairait mal ce recoin, – un œuf d’autruche orné de houppes de soie multicolores, au milieu d’une foule de ces chers petits bibelots absurdes dont chacun, parfois, résume une longue phase du pauvre passé. L’œuf d’autruche, pour Ulina, résumait la Podolie, quoiqu’il n’en fût pas natif, comme bien on pense. Il avait été offert à la petite bonne toute jeunette, trente-cinq ans auparavant, par le courrier de M. le comte, un courrier qui avait vu d’étranges latitudes. Des souvenances tendres, amincies, pâlies, flottaient encore parmi les glandes et les cordons d’un rose fané mêlé de vert éteint. Un œuf d’autruche, c’est gros, c’est un peu bête, ça n’a rien de sentimental, et chaque matin cependant, Mlle Ulina, époussetant cet encombrant et cher souvenir, sentait une petite palpitation. C’était peut-être pour avoir levé les bras, tout bonnement.

L’étagère et le fauteuil à balançoire, moins la chatte, constituaient tout le mobilier d’Ulina. Le reste, lits respectables et rebondis, chaises cannées, table monumentale dont le dessus de marbre gris vous glaçait rien qu’à le regarder, et pleine armoire de linge, et pendule à grande sonnerie, tout cela, les petites épingles de broches l’avaient payé. Uzélim n’en était pas plus fier et laissait sa sœur, dans ses jours de grand souffle, bouleverser le paisible ménage, placer en coin l’honnête canapé et disposer les chaises en quadrille, sous prétexte que « notre salon était fait comme ça, en Podolie ». Le frère errait quelques instants parmi ces combinaisons nouvelles, regardait le canapé en secouant la tête, puis retournait à son établi qui du moins restait immuable ainsi que la vitrine.

En général, Boubette remettait tout en ordre le lendemain matin.

Il faut savoir qu’en s’établissant chez son frère, Mlle Ulina avait posé un ultimatum :

— Tu le vois, mon pauvre Uzélim, je ne suis plus aussi jeune qu’à vingt ans. Ah ! par exemple, tu as vieilli aussi, tu t’es courbé, mais du moins tu as su rester maigre. Chez moi, l’asthme est venu avec l’embonpoint… Ah ! le souffle, le souffle, quelle belle chose ! Tu ne t’en doutes pas, toi, tu n’y as même jamais pensé… J’y pense tout le temps, moi, pour l’économiser. Le docteur m’a dit au départ : « Parlez peu, n’agitez pas les bras, ne vous baissez jamais. » Il m’est défendu de me baisser, tu entends ? Je te ferai ton ménage, et très bien, jusqu’à hauteur d’appui, mais pour se baisser nous trouverons une personne.

La personne qu’on engagea pour se baisser était Berthe, appelée familièrement Boubette par tout le monde, la fille de Mme Chapatte qui tenait un petit magasin d’épicerie au coin de la rue. Chaque matin, après avoir fait déjà la besogne la plus fatigante dans le ménage de sa mère, elle venait mettre à la disposition de Mlle Ulina ses bras minces et laborieux, son jeune souffle et la jolie gaieté de ses dix-huit ans, le tout agrémenté d’un ruban vert d’eau dont Boubette nouait sa petite queue blonde et qu’elle perdait sans cesse, dans la cour, dans l’escalier, dans la caisse à bois…

Mais que vais-je parler de Boubette en ce moment !

Le frère et la sœur, dans la chambre tranquillement somnolente, sont seuls sous le large abat-jour à frange verte, et discutent à demi-voix une lettre qui vient d’arriver. Ce sont les jeunes ingénieurs métallurgiques, illusionnés par le style grandiose de M. Uzélim, et s’imaginant qu’il a d’importants capitaux à placer. Ils exposent leurs projets, leurs espérances, leurs garanties ; l’explication est fortement boulonnée de termes techniques et nécessite l’emploi du dictionnaire. C’est Ulina qui cherche les mots au fur et à mesure, et son frère attend, la lettre tout ouverte devant lui sur le marbre gris de la table, un doigt allongé vers le vocable inconnu.

— Comment épelles-tu ça ?… H-y-p… Bon, m’y voici. Hypo… hypo… Hypocondre. Hypocrite. Tu as dit : hypostèle ?… Ça n’y est pas.

— Tu es sûr ? fit Uzélim d’un air soucieux. Eh ! bien, veux-tu que je te dise ? ça ne m’inspire pas confiance. Ces jeunes gens cherchent à nous jeter de la poudre aux yeux avec des mots de leur invention.

— Mais de quelle année est-il, ton dictionnaire ? demanda Ulina tournant les pages si impétueusement qu’un coin de feuillet lui resta dans la main. Voilà pour toi, à recoller, fit-elle en regardant son frère d’un air sévère comme s’il eût été l’auteur du dommage. Je remets le morceau à la place d’où il est tombé, c’est au mot chou, tu t’en souviendras pour le retrouver. Un dictionnaire de 1841 ! Je vous demande un peu s’il a coulé de l’eau sous les ponts depuis qu’on l’a fait !… La science a marché, Uzélim. Quand j’étais en Podolie, les conversations que j’entendais me tenaient au courant ; je suis même certaine que M. le comte parlait souvent d’hypostèles. À juger par ce qui précède, cela se rapporte aux bâtisses en fer. Mais nous n’allons pas nous laisser arrêter par un mot ; continue, Uzélim, continue. Moi, j’aime cette idée de bâtisses en fer. Le facteur vous apporte ça tout prêt dans une caisse, en paquets bien étiquetés ; vous n’avez besoin que d’un tournevis et voilà votre maison montée. Plus de maçons, plus de gâcheurs de chaux… C’est propre, ça peut se faire en chambre !

— Mais c’est une innovation, dit Uzélim secouant la tête. Je préférerais mettre mes capitaux dans une affaire bien assise.

— Moi, je favoriserais des commençants, s’ils offraient quelques garanties. Ils écrivent gentiment, ces petits ingénieurs, ils sont bien élevés. Une idée, Uzélim. À ta place, je leur demanderais leur photographie.

— Pourquoi faire ? s’écria-t-il un peu effaré.

— Pour juger de leur mine. Je m’entends assez en physionomies, je te dirai tout de suite : « Voilà une figure qui me revient. » Ou le contraire. À un homme qui n’aurait pas de menton, fût-il trente-six mille fois ingénieur, je te dirais : « Ne lui confie pas un centime. » Le menton exprime la base du caractère, M. le comte me l’a répété bien des fois.

— Mais crois-tu que cela se fasse… en affaires, cette demande de photographies ? objecta faiblement M. Uzélim.

— Certainement, affirma-t-elle. Cela se fait tous les jours.

— Si je leur proposais plutôt un échange ?… Ce serait plus poli. J’enverrais notre dernière, où nous sommes assez bien, toi surtout appuyée sur cette colonne brisée.

— Cela pourrait établir une confiance mutuelle, mais je ne sais trop si l’usage… murmura la sœur.

Ulina n’aimait point, devant son frère, à paraître embarrassée. Elle changea d’entretien assez brusquement, se leva pour ouvrir la fenêtre, huma une odeur dans le quartier, et se rappela tout à coup qu’elle n’avait plus de café grillé.

— Si tu descendais m’en prendre une demi-livre chez Mme Chapatte ? dit-elle à Uzélim. Ça te ferait respirer l’air un moment ; et pendant ce temps je réfléchirais. N’oublie pas de lui dire que le dernier était brûlé… Je ne sais plus si c’était le dernier ou l’avant-dernier, mais c’est égal, ça lui montrera que je ne suis pas femme à m’arranger de tout.

Uzélim prit son chapeau, descendit, et d’un pas tranquille d’homme qui a fini sa journée, il se dirigea vers le coin de la rue. Il aimait assez, depuis quelque temps, ces petites visites de voisin à Mme Chapatte. C’était une femme d’une conversation agréable, qui savait vous mettre à l’aise, qui vous faisait valoir.

— Ah ! monsieur Uzélim, je n’osais plus vous espérer. Il est tantôt neuf heures. J’allais fermer les volets et je disais justement à Boubette : « Gageons qu’il aura promis un rhabillage pour demain et qu’il y passera la nuit plutôt que de manquer de parole… » Ah ! pour un homme de parole, monsieur Uzélim…

— Mais non, mais non, je vous assure… fit-il dans une grande confusion.

— Vous êtes trop modeste, c’est ce que dit chacun. Faites-moi le plaisir de vous asseoir une minute, j’ai un conseil à vous demander.

Elle passa son tablier sur le petit divan de cuir tout battant neuf qui meublait gentiment l’angle le plus intime de la boutique ; puis, M. Uzélim s’étant assis, elle resta debout devant lui à le contempler d’un air rêveur.

On disait de Mme Chapatte : c’est une belle femme. Mais si l’on en venait à la détailler, on ne trouvait plus que ses bandeaux. Irréprochables, d’un noir de jais, lustrés comme un satin, ondulés sur leurs bords et gonflés dans le milieu, c’étaient de vrais chefs-d’œuvre qui attiraient l’œil et le retenaient captif. Quand on parlait à Mme Chapatte, instinctivement on s’adressait à ses bandeaux, et l’on s’en allait emportant une idée très vague du reste de sa personne. Il y avait dans cette coiffure impeccable comme l’indication d’une supériorité, quelque chose d’impérial qui produisait son effet sur les timides. M. Uzélim était de ceux-ci, et vaguement il attribuait à Mme Chapatte de grandes capacités.

Cependant le silence où demeurait cette dame finit par le gêner un peu, et il dit, frottant avec lenteur un de ses favoris grisonnants, – c’était une petite manie qu’il avait, comme pour s’assurer que le favori était toujours à sa place ; M. Uzélim était plein de ces petites manies douces :

— Un conseil, madame Chapatte ? Volontiers, si c’est dans mes moyens.

Mais, comme elle demeurait immobile et absorbée, il sentit sa gêne augmenter. Pour endurer obstinément l’ennui d’un de ces longs silences, il faut être plus fort que ne l’était M. Uzélim. Le premier qui parle est celui qui se soucie le plus de l’opinion de l’autre, et il est, par conséquent, en raison même de sa politesse, de son amabilité, battu d’avance. M. Uzélim parla.

— Sur quel sujet ? il ne s’agit pas d’un placement d’argent ? fit-il d’un ton de plaisanterie.

— D’argent ? Non, non, fit Mme Chapatte sortant de sa rêverie.

Ensuite elle parut regretter ce non par trop catégorique ; elle poursuivit, après avoir pris un tabouret près du comptoir sur lequel elle s’accouda :

— Quoique je ne doute pas que vous ne puissiez me donner un excellent conseil, même s’il s’agissait d’un placement d’argent. Un homme comme vous est au courant des questions financières.

— Très peu, madame Chapatte, très peu… Rien n’est sûr, rien n’offre de garanties suffisantes. Ah ! l’on est parfois bien embarrassé, fit-il avec un grand soupir.

Mme Chapatte le regarda un instant, puis baissa les yeux comme si, dans sa mémoire, elle inscrivait une note.

— Quant à moi, fit-elle gaiement, je n’ai pas de tels soucis. Tout mon avoir est dans les riz, dans les cafés, dans les sucres. J’achète, je vends, mes tiroirs se vident, je les remplis de nouveau. Mon argent fait ainsi sa ronde quatre ou cinq fois par année. Et puis, on l’a toujours sous les yeux, n’est-ce pas ? On compte sa caisse chaque soir, on fait peu de crédit. Le capital est toujours là, ou bien son équivalent en bonnes denrées coloniales…

Les yeux de M. Uzélim erraient par la jolie boutique reluisante, peinte à neuf, car Mme Chapatte l’occupait depuis six mois à peine ; ils se portaient dans la pénombre sur les étiquettes des tiroirs, des bocaux, sur les rayons de mercerie, que des boutons de porcelaine étoilaient d’innombrables petits yeux, sur les pains de savon empilés en blanches architectures.

— Du café, du sucre, il en faudra toujours, ce n’est pas affaire de mode, ajouta sentencieusement Mme Chapatte.

Et, sur cet aphorisme, M. Uzélim devint rêveur à son tour. Mais, d’un petit air sémillant, son interlocutrice le ramena à leur point de départ.

— Excusez-moi. Le sujet de mes affaires n’a pour vous aucun intérêt. Je voulais vous parler de ma petite Berthe ; vous et votre sœur, vous avez été très bons pour elle. Imaginez que cette enfant a un amoureux. Oh ! très petit, très jeunet, mais enfin, il assure que ses intentions sont sérieuses. Vous qui connaissez tout le monde, le connaissez-vous ? Moi, je suis trop neuve dans l’endroit, j’ai besoin qu’on me renseigne. Il s’appelle Aimé Mouttet, il est typographe.

II

BOUBETTE

Typographe, oui, pour l’heure présente, mais lui et Boubette avaient de bien autres aspirations ! Leurs espérances, en cet instant même, les enveloppaient comme d’une gaie clarté, bien que le reflet oblique d’un jaune réverbère pénétrât seul dans l’embrasure où ils se tenaient debout, serrés l’un contre l’autre, la main dans la main.

Deux enfants, ces amoureux. Elle dix-huit ans, lui dix-neuf, et si petits, si maigrelets, qu’ont les eût mis sur une cheminée, de chaque côté de la pendule, comme des amoureux en biscuit de Saxe. Ils se trouvaient mutuellement très bien. Boubette, roussotte et pâlotte, avec sa petite tresse blonde et son ruban vert, avec son petit menton qui pointait en avant, avec ses gestes de gamin et son joli rire impertinent, Boubette était pour Aimé la perle des blondes. Elle, de son côté, bien que peu encline à la vénération, admirait le front d’Aimé. Ce front évasé et trop large écrasait une figure mince aux traits fins, une figure de fille rendue plus féminine encore par des cheveux bruns qui bouclaient tout autour de la façon la plus absurde. Aimé Mouttet était assez fier de ses cheveux, parmi lesquels, en proie à l’agitation typographique, quand il cherchait en vain quelque majuscule dans son casier, il passait fébrilement les doigts. Il était fier aussi de son développement frontal, qui le consolait d’un thorax insuffisant. Sous son bourgeron bleu, il avait les épaules tombantes d’une demoiselle, et le buste déplorablement étroit ; il le savait, il se mesurait souvent à l’aide d’un ruban métrique, et il prévoyait bien qu’à la prochaine révision il serait exclu du service militaire. C’est pourquoi il se hâtait d’aspirer à d’autres lauriers.

— Faut-il donc qu’elle le tue ? demandait Aimé à demi-voix, les yeux fixés sur la rue solitaire, à travers les vitres que la buée de leur chuchotement ternissait et que Boubette essuyait de temps à autre, du bout du doigt.

— Assurément ! répondit-elle. Après ce qu’il a fait, il n’a pas le droit de vivre une minute de plus.

— Vous trouvez donc sa conduite abominable ? interrogea Aimé d’un air de vive satisfaction.

— Oh ! il n’y a pas de mot pour le dire ! Adresser à Gontran ces lettres d’Hermine !

— Cela vous paraît invraisemblable ?

— Pas le moins du monde. Quand on fait tant que de se payer un traître, il faut bien qu’il agisse en traître. Non, non, c’est très bien amené, c’est parfait. Pour moi, je n’osais plus souffler. Mais la grande scène où elle le tue, vous me la laisserez faire, dites ? Ce n’est que juste : c’est moi qui ai dit la première qu’elle devait le tuer.

— Nous n’en sommes qu’au second chapitre, chère Boubette. Souvenez-vous que, d’après notre plan, le traître a de la besogne jusqu’à la fin, dans l’incident de la bague.

— Ah ! s’écria Boubette, laissez-moi tranquille avec ce plan ! Alexandre Dumas n’en faisait jamais.

Aimé se tut et passa la main dans ses cheveux ; au bout d’un instant il reprit :

— Je crois cependant qu’un plan est utile, surtout pour des commençants, et quand on travaille à deux, comme nous. Nous pourrions aller dans des directions tout à fait différentes…

— Bah ! on se retrouve toujours. Et encore, ça ferait naître quelques petites complications ? il en faut, des complications. Tenez, je vous dirai l’idée qui m’est venue hier, en frottant le parquet de Mlle Ulina. Vous n’avez jamais frotté de parquet, vous ; vous croiriez difficilement combien cela fait fourmiller d’idées. J’en ai la tête toute pétillante par moments… Il me semble que ça devrait se voir ! Eh bien, pour tuer cet abominable Ferdinand, – oh ! l’horrible homme avec ses sourcils épais comme des moustaches et qui se rejoignent, – je ne veux ni du pistolet ni du poison. C’est trop usé, cela, c’est trop vieux jeu. Écoutez. Hermine vient de découvrir la trahison… Elle entre. Portière de satin brodé… rose… Non, c’est un fumoir…

— Jaune, dit Aimé avec fermeté. Dans tous les documents que j’ai parcourus jusqu’ici, un fumoir est jaune, à moins qu’il ne soit oriental.

— Vous n’aimez pas le vert ? fit Boubette tout à coup, étouffant un soupir.

— Mais si. Pourquoi cette question ?

— Pour rien. Je reprends… Donc, portière de satin jaune. Ferdinand est là, à demi couché sur un divan, fumant une cigarette dans un narghilé turc… Un narghilé, c’est une sorte de porte-cigare ?…

— Oui, ma chère, répondit Aimé promptement.

— Bien. Dans un narghilé de nacre. Oh ! la nacre, c’est mon idéal. Je voudrais avoir tout en nacre. Hermine s’approche, pâle, pâle… Son peignoir est bordé de cygne. Non, il était bordé de cygne dans le premier chapitre ; elle ne portera pas deux fois le même peignoir, fit d’un ton dédaigneux la petite Boubette qui n’avait pas tous les ans une robe neuve. J’y penserai, mais je poursuis… Une conduite électrique se dissimule sous les tentures, communiquant avec un globe laiteux qui éclaire la pièce. Ici, description. Oh ! j’adore les descriptions, j’y mets tout ce qu’il y a de plus cher ! Hermine s’est munie d’une mince tige de fer, elle s’approche de la conduite, elle fait dériver le terrible courant, et quand elle le tient, elle se précipite sur Ferdinand, lui applique le courant dans l’oreille. Il tombe foudroyé. Pas de bruit, pas de fumée, rien. Elle rentre dans sa chambre et remet en place la baguette de rideau dont elle s’est servie. Est-ce assez moderne, cet effet !

— Riche ! fit Aimé avec enthousiasme. Dans la pratique, je me demande si ça pourrait se faire. J’espère bien que non… Tiens ! voilà que vous perdez encore votre ruban ! exclama-t-il après quelques minutes passées dans une tendre et mutuelle admiration. C’est la cinquième fois que je le ramasse depuis l’heureux jour où nous avons fait connaissance.

Aimé cueillit délicatement le nœud vert sur le plancher où il était tombé ; Boubette tendit la main lentement, comme à regret. Elle attira sur son épaule sa petite queue couleur paille et se mit en devoir d’y renouer le ruban.

— Mais serrez donc un peu plus, vous allez le perdre de nouveau, fit Aimé avec sollicitude.

« Il n’aime pas le vert, non, il ne l’aime pas, » pensait Boubette mélancoliquement.

Depuis cinq semaines qu’ils se connaissaient, elle avait, en effet, perdu cinq fois son nœud vert, exprès, avec des battements de cœur et un romantique espoir. Cet espoir, c’était de ne pas le retrouver, c’était de savoir qu’Aimé le portait sur son cœur, dans sa poche de gilet, et que bien des fois par jour il en tirait cet article de mercerie pour le baiser passionnément.

« Préférerait-il un gant ? Mais des gants, je n’en ai pas à perdre, songeait Boubette. Ma vieille paire est par trop malpropre. Quant aux neufs, c’est maman qui ferait une tête si je les dépareillais ! »

— Entrez donc, cher monsieur, entrez, fit Mme Chapatte qui ouvrit la porte toute grande. Ah ! mes petits conspirateurs, que faites-vous là dans le coin ? Je t’avais donné mon tablier à repriser, Boubette.

À cette voix de cuivre, les deux petits amoureux tressaillirent comme des coupables et se lâchèrent la main.

— Il me parlait de ses projets, maman, dit Boubette, ça m’a fait oublier cette reprise.

Ils se regardèrent, ils eurent un sourire à la fois timide et ravi, et puis un peu de pitié pour cette pauvre maman, pour ce pauvre M. Uzélim, restés platement assis dans une boutique vulgaire, tandis qu’eux, se donnant la main, fiers comme des monarques, traversaient de nobles appartements tout en nacre et en satin jaune… Au bout d’un instant, c’en fut trop, Boubette n’y put tenir et déborda.

— Il écrit un roman, monsieur Uzélim. Moi, je fais les descriptions, je lis pour ça tous les catalogues de meubles du Bon-Marché. Nous espérons que son journal prendra notre roman en feuilleton… Sans payer, mais ce sera toujours un commencement…

— Tiens ! mais voyez donc ! fit Mme Chapatte, ils ne m’avaient jamais parlé de tout ça. Des châteaux de cartes, d’ailleurs, mais si ça les amuse, ces deux petits… Allons, Aimé, puisque M. Uzélim nous fait le plaisir de passer un bout de soirée avec nous, courez chez le rôtisseur au coin de la place, et rapportez-nous vos poches pleines de marrons. J’ai reçu aujourd’hui le moût nouveau de Neuchâtel, nous ferons ensemble un petit réveillon bien amical.

— Pas à cause de moi, madame, protesta M. Uzélim confus.

— À cause de vous, au contraire, en votre honneur. Vous avez soutenu deux femmes abandonnées, poursuivit Mme Chapatte qui passa un doigt sur ses bandeaux pour les lisser. Je suis arrivée ici inconnue, sans amis, vous avez accueilli ma Berthe, vous l’avez employée ; jamais à la fin de la semaine son petit salaire ne lui a manqué.

— Ah ! par exemple ! exclama M. Uzélim qui rougit cette fois.

— Oui, vous trouvez tout naturel d’être un brave homme… Je ne dis pas que le salaire soit bien « conséquent », mais je m’en remets à votre justice, à celle de Mlle Ulina. Ah ! voici les marrons.

Aimé Mouttet, tout hors d’haleine, vida ses poches dans une serviette qu’on noua aux quatre coins et qu’on posa sur la petite table, et chacun alors, glissant sa main dans une des ouvertures, la ramena pleine de marrons tout chauds. Le moût blanc, doux comme le bon raisin, piquait déjà pourtant d’une petite pointe espiègle, et s’amusait à faire fuser d’innocentes étincelles dans les cerveaux. À la seconde poignée de marrons, M. Uzélim devint plaisant ; il prétendit que Boubette et son Aimé faisaient exprès de plonger ensemble leur main dans la serviette. Ils se récrièrent, mais Boubette, intérieurement, trouvait que son petit typographe n’aurait pas dû protester si fort. Leurs doigts se seraient rencontrés un instant parmi les marrons, aurait-ce donc été un crime ? « C’est drôle, pensait-elle, il est plein de jolies idées pour Gontran qui fait la cour à Hermine ; pour son propre compte, il est… oh ! il est parfois complètement inepte ! »

— Mais c’est vous, fit-elle tout à coup tournant sa soudaine petite colère contre M. Uzélim qui en demeura béant, c’est vous qui faites exprès d’être tout le temps fourré dans la serviette avec maman !

L’attaque était si inattendue qu’Aimé Mouttet éclata de rire, ainsi que Mme Chapatte, et M. Uzélim, d’abord déconcerté, se décida à en faire autant.

— Oh ! riez ! s’écria Boubette dont les lèvres tremblaient, moi je n’aime pas du tout ces plaisanteries.

— Bah ! bah ! dit sa mère, tu les aimerais assez, mais je te connais, ma petite, quelque chose t’a vexée.

— Pas du tout, fit-elle secouant la tête si fort que son ruban vert alla frapper la joue d’Aimé très voisine.

Alors Boubette rit à son tour, et comme Aimé eut l’esprit de répondre : « Au contraire » quand elle lui demanda : « Ça vous a fait mal ? » toute ombre se dissipa.

Le petit typographe parla à son tour de ses projets d’avenir. Il rêvait de fonder une feuille d’annonces, très modeste, mais qui pourrait se développer par la suite. La littérature, bien qu’il s’y sentît porté, confessa-t-il en baissant modestement les yeux, ne pouvait être dans sa vie que comme des coquelicots dans un champ : l’ornement, non l’essentiel.

— Joli ! soupira Boubette, qui prit note de cette image.

À chaque instant, Mme Chapatte tournait un regard plein d’inquiète déférence vers M. Uzélim, comme pour lui dire : « Que pensez-vous de tout cela ? » et M. Uzélim, persuadé que le sort de ces deux jeunes créatures dépendait de lui, répondait d’une voix toute mouillée d’indulgente émotion : « J’approuve, j’approuve tout à fait. »

Il faisait tiède dans la chambre, la lueur de la lampe était discrète, un mol confort alanguissait délicieusement jusqu’à la gaieté même : le moment était venu où infailliblement quelqu’un proposerait de décrocher la guitare et de chanter en chœur :

 

Voguons loin de la plage…

 

Tout à coup un doigt mystérieux gratta la vitre en dehors, puis une grêle de petits coups secs, comme de petites pierres, exécuta un roulement. Aimé se leva avec un geste qui signifiait : Femmes, soyez sans crainte !

Il alla droit à la fenêtre et l’ouvrit.

— M. Uzélim est-il là ? demanda une voix dont le propriétaire parut en même temps, car il s’enleva d’un saut à l’aide de ses deux mains posées à plat, et puis s’assit sur le rebord extérieur de la fenêtre.

C’était un grand garçon maigre qui salua Aimé Mouttet d’un petit sifflet familier.

— Salut, toi ! Tu es dans le trèfle jusqu’au cou, à ce que je vois. Je rentrais me coucher, monsieur Uzélim, quand Mlle votre sœur – qui est dans un état ! – m’a prié de venir à votre recherche. « Tu lui diras, qu’elle m’a dit, que j’ai besoin de lui, et qu’il monte quand il voudra, mais tout de suite ! ! » C’est militaire, ça !

— J’avais oublié ma sœur, murmura M. Uzélim qui se leva fort agité. Et le café… Une demi-livre, madame Chapatte, s’il vous plaît. Bonsoir, jeune homme, bonsoir. Tous mes vœux, Boubette… Grillé ? mais assurément, nous en avons du vert à la maison… Merci, merci, bonsoir…

Il oubliait son chapeau, que Boubette dut lui mettre dans les mains. Derrière son dos il y eut quelques sourires échangés, mais le sourire de Mme Chapatte avait une teinte de verjus ; la dame pensait : « Ce sera difficile, il craint sa sœur comme le feu ».

— Écoute, toi, dit-elle à sa fille quand Aimé Mouttet eut pris congé à son tour, tu n’es donc bonne à rien ? Tu n’as donc ni langue ni oreilles ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que ce vieux garçon avait de l’argent à placer ?

— Mais il ne me raconte pas ses affaires, maman, fit Berthe qui baissa les yeux et tortilla son tablier dans l’attitude traditionnelle d’une ingénue.

— Bah ! bah ! tu es fine quand tu veux. Combien a-t-il, voyons ? est-ce une somme un peu importante ? Il doit en parler à sa sœur.

— Je ne sais qu’une chose, dit Boubette avec un mouvement d’épaules impatient. Le mercredi matin, ils lisent ensemble la Gazette du commerce en déjeunant ; quand j’arrive, ils parlent très bas, ils disent des choses comme ça : « C’est peut-être avantageux, mais il faudrait des garanties », et Mlle Ulina lui répète : « Ah ! tu es trop craintif ». Voilà tout ce que je sais, maman. Tu me tordrais comme un drap que je ne pourrais pas t’en dire davantage.

Mme Chapatte restait pensive.

— Bien, bien, ma Berthe, la discrétion est une jolie chose. Souviens-toi seulement qu’on a des devoirs envers ses parents. Je suis dans de grands embarras, et si tu peux m’aider à en sortir…

M. Uzélim trouva sa sœur à demi renversée dans le fauteuil américain, haletante d’asthme et de colère.

— Ah ! te… ah ! te voilà ! articula-t-elle péniblement, soufflant à chaque mot. D’où… d’où…

— Remets-toi donc avant de parler, fit-il. Tiens, respire un peu de camphre, ça te fera du bien.

Elle démêla quelque froideur dans ses attentions ; alors, indignée, elle trouva la force de s’asseoir toute droite et de prononcer d’une haleine :

— D’où viens-tu ?

Quelle était l’influence perverse qui lui changeait son frère, son bon Uzélim si aisément terrorisé ?

— Je viens de chez Mme Chapatte où tu m’as envoyé toi-même acheter du café.

— Vous l’avez donc grillé de compagnie, qu’il t’a fallu toute la veillée pour cela ?

Ici l’asthme fut le plus fort et lui coupa la parole entièrement ; alors, appuyant une main sur sa poitrine qui se soulevait en tumulte, elle étendit l’autre vers la pendule douloureusement.

— Eh bien, quoi ? dit son frère. Il est dix heures, c’est une heure très convenable.

La main se dirigea vers le plafond et M. Uzélim leva les jeux, étonné.

— Là-haut ? je ne vois rien. Attends donc de pouvoir t’expliquer, Ulina. Nous avons l’air de deux sourds-muets. Je vais me mettre à faire des gestes, moi aussi.

Le doigt de sa sœur s’agitait toujours vers les espaces supérieurs ; alors M. Uzélim secoua énergiquement la tête, roula les jeux et exprima par les mouvements de ses épaules et de ses mains qu’il ne comprenait pas. Elle se dressa, riant à moitié, à moitié fâchée, toussant, s’étouffant, agitant les bras pour chasser son frère dont la pantomime continuait.

— Oui, là-haut, cria-t-elle enfin. Le jeune Mentha… Il rentrait, je l’ai envoyé te chercher. J’étais en peine, à de pareilles heures, on t’avait attaqué peut-être…

— Pour me dévaliser d’une demi-livre de café ?

— Quelle langue il a ce soir ! murmura-t-elle comme se parlant à elle-même. Et quelle excitation !… Bon, le voilà qui renverse une chaise à présent !

M. Uzélim, assez agité en effet, venait d’ignorer la présence d’une chaise qui se trouvait devant ses pieds. Un peu honteux, il ramassa ce siège, puis s’assit dessus croisant les bras.

— Vous avez bu et mangé, dit sa sœur d’un ton catégorique qui n’était point celui d’une question.

— Des marrons et du moût, puisque tu veux tout savoir, répondit-il.

— Je n’y vois pas le moindre mal, fit Ulina tout à coup radoucie. Il est bien juste que tu te dissipes un peu, de temps en temps. Tu serais même rentré à onze heures que je n’aurais rien dit, si je l’avais su à l’avance. Mais j’étais inquiète, réellement. Passe-moi la bouteille de camphre. Tu m’as gâtée, mon pauvre Uzélim, tu as toujours été si rangé.

— Il n’y a pas eu préméditation, je t’assure, dit-il se calmant à son tour. Mme Chapatte avait besoin d’un conseil, nous avons causé, et puis la petite collation s’est trouvée sur la table. J’ai passé une soirée charmante.

— Je n’en doute pas, fit Ulina sèchement. Mon cher ami, ces petites soirées charmantes pourraient te coûter cher.

M. Uzélim ouvrit des yeux ahuris.

— Fie-toi à mon instinct, poursuivit Ulina qui respira fortement la bouteille de camphre. J’ai déchiffré Mme Chapatte. C’est une femme insinuante, elle se colle à vous comme un cheveu mouillé. Ce qu’elle cherche, mon pauvre Uzélim… Voyons, n’es-tu pas célibataire ?

Il eut un petit soubresaut et regarda sa sœur fixement, puis il se permit un léger éclat de rire ; elle vit avec horreur qu’il paraissait enchanté !

— Ah ! c’est ainsi que tu le prends ! dit-elle.

— Tu te trompes, tu te trompes ! protesta-t-il frottant un de ses favoris et la face tout épanouie.

— Je ne me trompe pas le moins du monde. Tu verras bien. Ah ! ce n’était pas la peine de venir m’établir chez toi ! exclama la pauvre Ulina prête à pleurer. J’aurais mieux fait de rester en Podolie…

Son frère se leva et lui prit les mains.

— Quelle bêtise ! Je n’ai, pas la moindre intention de ce genre. C’est très maladroit de ta part d’y faire allusion.

— Ah ! je le vois bien ! dit-elle sanglotant tout de bon. Tu n’y pensais pas… Mais tu es flatté… C’est très mauvais signe !

III

COMME UN PAPILLON

Mme Chapatte déployait plus d’ingéniosité à faire de mauvaises affaires que d’autres gens à en faire de bonnes. Elle était trop habile, c’était là le grand mal. Au lieu de vendre avec un bénéfice raisonnable d’honnêtes denrées coloniales, elle baissait les prix, et falsifiait adroitement la marchandise pour y retrouver son compte. Un peu de chènevis dans le poivre en grains, pas mal de poussière dans le poivre en poudre, beaucoup d’eau dans le vinaigre, par philanthropie, et d’incroyables mélanges huileux dosés avec mystère dans son arrière-cuisine, et d’effrayants repétrissages de beurre, et deux ou trois tours de laine enlevés habilement à chaque écheveau, – de quoi tricoter des bas à Boubette, – et le léger coup de pouce donné à la balance tandis que l’acheteuse a le dos tourné, toutes ces pratiques étaient familières à Mme Chapatte.

Elle prenait à les cultiver un mal énorme, et vraiment, à rester tout bonnement honnête, elle eût trouvé moins de peine et presque autant de profit. Car la clientèle mise en défiance par certains indices, finissait par s’insurger ; il s’ensuivait de grandes scènes dont Mme Chapatte ne sortait pas toujours victorieuse malgré sa suavité, ses protestations et le prestige de ses inimitables bandeaux.

Deux fois déjà, elle avait dû quitter des localités plus importantes que cette dernière, vendre son fonds au rabais, émigrer parmi d’autres populations candides. Pour réparer ses pertes, Mme Chapatte spéculait sur les cafés ; elle y avait été dernièrement fort malchanceuse ; de grosses échéances imminentes la menaçaient.

De plus son coup de pouce commençait à être connu dans le quartier ; les clientes surveillaient d’un œil soupçonneux cette balance si prompte à descendre et passaient ensuite chez le boucher pour vérifier leur kilo de sucre ou de riz. De semaine en semaine, la vente diminuait, l’acheteur se faisait grincheux ; les cafés baissaient toujours, les sucres n’augmentaient pas. Une complète déveine. Mme Chapatte s’en prenait à sa fille, principalement, et à l’Amérique, quand elle était lasse de gronder Boubette. Si ces pays vagues, là-bas, où pousse le café et où les présidents durent ce que durent les roses, avaient organisé une petite révolution, une petite guerre de rien, l’affaire de se bloquer mutuellement leurs ports pendant quelques mois, les cafés auraient monté…

De sa famille, Mme Chapatte n’avait rien à attendre ; elle ne pouvait compter, la pauvre femme, que sur les ressources de sa fertile diplomatie. Tout doucement, elle chercha autour d’elle, allumant sa petite lampe brillante dans l’espoir d’attirer quelque gros nigaud de papillon ébloui.

 

— As-tu répondu à ces petits ingénieurs ? demanda Mlle Ulina le lendemain matin à déjeuner.

— Qu’est-ce qui te fait croire qu’ils sont petits ? fut la réponse de son frère.

Il bourrait de pain un bol immense de café au lait, comme sa mère, dans son âge tendre, lui avait enseigné à le faire, et comme il l’avait fait depuis lors tous les matins de sa vie.

— Ah ! fit lentement Ulina qui savait son frère sur le bout du doigt, tu n’as pas écrit. Autrement tu n’ergoterais pas. Tu es dans une drôle de phase, Uzélim.

— Pas le moins du monde, fit-il laissant voir un certain malaise. C’est toi qui es étrange. Tu supposes des choses…

— As-tu écrit ?

— Non.

— Pourquoi ?

— L’affaire n’est pas sûre, et puis c’est trop loin.

— Tu ne saurais t’attendre à faire travailler ton argent sous tes yeux.

— Peut-être, murmura-t-il d’un air rêveur.

Mlle Ulina, par un grand effort, se retint d’ajouter quelque chose, mais elle se promit de surveiller son frère. Il retourna le soir même chez Mme Chapatte, ayant besoin, dit-il, d’un peloton de ficelle. « Va, mon pauvre frère, pensa Ulina, va te faire mettre cette ficelle à la patte ».

M. Uzélim souriait comme un matin de printemps quand il entra chez sa voisine. Il se sentait jeune ; un petit air de bravade pétillait dans ses yeux. Non qu’il eût la moindre intention matrimoniale, mais un rien de danger, dans sa disposition actuelle, n’était pas pour le faire fuir.

Un joli petit groupe de famille, arrangé comme exprès pour toucher les cœurs sensibles, ou comme pour être peint par un peintre bourgeois, s’offrait aux regards dans l’angle reculé, presque un chez-soi, que meublait le petit divan de cuir si neuf, et devant lequel le comptoir massif se dressait comme un rempart de la vie.

— Nous nous sommes installés ici ce soir, dit Mme Chapatte, afin que je n’aie pas à me déranger sans cesse pour répondre à la sonnette. Comme vous voyez, M. Mouttet passe de nouveau la soirée avec nous, mais je n’ai pas l’intention de permettre tout l’hiver de pareilles assiduités.

— Oh ! maman, sa chambre est si froide ! implora Boubette.

— Et c’est si joli de vous voir réunis en famille, ajouta M. Uzélim. On entrerait dans la boutique tout exprès pour cela.

— Si le cœur vous en dit ? fit aussitôt Mme Chapatte avec un engageant sourire.

« Si le cœur vous en dit ?… songeait le célibataire. Ah ! c’est par trop explicite, cela se rapporte au groupe de famille… Ulina avait raison. » Il eut envie de reculer.

— Un peloton de ficelle, madame, s’il vous plaît, commanda-t-il froidement.

— Ficelle rose, monsieur ?

Rose ? il fronça le sourcil. Quelle allusion y avait-il là-dessous ?

— Non, grise. Grise, madame.

— C’est que j’ai là de la ficelle rose très jolie, pas chère, et comme vous avez à faire beaucoup de petits paquets mignons pour votre clientèle…

M. Uzélim se dérida. C’était plausible, cela, c’était même une idée ingénieuse. Elle songeait à tout, cette Mme Chapatte.

— Voyons-la donc, votre ficelle rose.

Il s’accouda sur le comptoir et regarda dans le coin, là-bas, les deux petits amoureux très sages d’ailleurs, très raisonnables, assis à un grand mètre de distance l’un de l’autre, Boubette sur le divan, tricotant un châle de laine, et son Aimé sur un tabouret dur, avec de grandes feuilles de papier ministre devant lui, qu’il couvrait d’une écriture fiévreuse. Boubette parlait tout bas, sans le regarder. De temps en temps elle faisait une pause et se touchait le front de son aiguille. Elle dictait. Tout autour, leur fiction d’or élevait comme un mur enchanté ; le monde extérieur, la boutique et ses tiroirs, et la clientèle, et les échéances n’existaient plus.

— Ils sont touchants ! fit M. Uzélim attendri.

— Oui, dit Mme Chapatte. Puissent-ils être plus heureux que je ne l’ai été !

— Vous n’avez pas été heureuse ?

Faire cette question, c’était s’approcher très près de la flamme, c’était la raser ; c’était, pour le gros papillon, offrir déjà à griller le fin bout de ses ailes.

— Heureuse ! fit-elle d’un ton assez acerbe. Non, ah ! non, la vie m’en redoit, du bonheur !

M. Uzélim vit un nuage lui passer devant les yeux ; il se cramponna des deux mains au bord du comptoir. Pourquoi, oh ! pourquoi s’était-il aventuré sur ce sol mouvant ?… Enfin il réussit à dire d’un air fort peu sympathique :

— Chacun n’a pas ici-bas tout le bonheur qu’il mérite.

— Mais vous, monsieur Uzélim ? Ah ! si un brave homme comme vous n’était pas heureux…

— J’ai mes peines, madame, j’ai mes peines.

— Oui, je comprends, fit la dame en baissant la tête de façon à ce que la lumière de la lampe suspension vînt jouer sur les ondes artistiques de ses cheveux. Vous êtes un peu solitaire… Votre sœur est excellente sans doute, mais ce n’est pas là le cercle de famille… Ah ! nous serons toujours heureuses de vous ouvrir le nôtre… Je vous comprends si bien !

Elle soupira, et le pauvre papillon sentit ses ailes grésiller jusqu’à la racine ; il ne lui en restait qu’un petit bout, juste assez pour un effort désespéré de retraite.

— Oui, j’ai eu ces pensées-là autrefois, articula M. Uzélim se trouvant la langue un peu pâteuse. Mais je ne les ai plus, Mme Chapatte, non, plus du tout. Ma sœur me suffit, réellement…

Il devenait rouge, puis pâle ; son émotion eût été visible aux yeux les moins pénétrants. Mme Chapatte, fine comme l’ambre, en resta d’abord interdite, puis elle eut une lueur, puis un sourire passablement sarcastique.

— Mais au moins, fit-elle sans trop chercher de transition, mais au moins votre position est claire, tandis que la mienne ! En général on me croit veuve.

— Vous ne l’êtes pas ? demanda M. Uzélim d’une voix brisée.

— On dirait que c’est la ruine de toutes vos espérances, cria-t-elle avec un éclat de rire.

— Mais pas du tout… Je suis très heureux au contraire…

— Oh ! je vous crois. Non, je ne suis pas veuve. Seulement il ne me convient guère de crier sur les toits que mon mari, après s’être conduit à mon égard en vrai chenapan, est parti pour l’Amérique d’où il m’écrit de sept en quatorze, toujours pour me demander de l’argent, que je ne lui envoie pas, du reste.

M. Uzélim s’était redressé. Les deux mains posées sur le comptoir, il regardait Mme Chapatte d’un air infiniment soulagé et affectueux ; sa confiance dans la candeur féminine revenait par grandes bouffées, il croyait de nouveau au désintéressement, aux amitiés pures.

La porte s’ouvrit, la sonnette tinta, Mlle Ulina parut.

Depuis une mortelle demi-heure, elle était en proie à d’extrêmes inquiétudes. Laisser son frère, innocent, débonnaire, résister seul à des artifices fort subtils, était-ce bien là son devoir ? Toute seule, se balançant machinalement dans son fauteuil, elle versa quelques pleurs sur l’instabilité des choses. Elle s’était crue établie pour toujours dans cette chambre paisible où tous ses souvenirs avaient trouvé place. Faudrait-il reprendre la vie errante, exposer le pauvre vieux œuf d’autruche à de nouvelles aventures ? voir s’adresser à une autre les prévenances de son frère, elle qui pour un bout de fil à ramasser s’essoufflait si abominablement !

Pour rendre justice à Ulina, son chagrin n’était pas tout égoïste. Elle voyait fort clairement que Mme Chapatte n’était pas la femme qu’il fallait à Uzélim, si, hélas ! il lui fallait une femme… Cette négociante était trop doucereuse, trop fine mouche, sa coiffure était trop lustrée, trop ondée, trop archifinie pour ne pas trahir de perfides desseins. Et ses affaires étaient-elles bien limpides seulement ?… Mlle Ulina frémit. Au bord de quel abîme son frère se promenait-il inconscient ?

Bien qu’elle n’en fût guère coutumière, elle descendit ses étages, ayant pris à peine le temps de jeter un fichu sur sa tête. Tout en marchant, essoufflée par l’émotion et par sa hâte, elle tâtait son porte-monnaie dans sa poche, elle cherchait le prétexte de quelque emplette.

— Comment, c’est toi ! fit M. Uzélim tournant vers sa sœur un visage si épanoui qu’elle crut y voir l’aurore du jour des noces.

— Oui, c’est moi… j’avais oublié de te dire…

Elle haletait, cherchant des yeux une chaise. Mme Chapatte fit rapidement le tour du comptoir pour la secourir.

— Ah ! ma pauvre demoiselle, comme l’asthme vous tient ! C’est la bise ; elle souffle très fort ce soir. Asseyez-vous. Vite, Boubette, un verre, un peu d’eau et quelques gouttes d’alcool de menthe. Ou le préférez-vous sur du sucre ?

Mlle Ulina trouva la force de repousser très vivement le cordial que lui présentait Mme Chapatte.

— Merci, fit-elle gonflant les narines avec hauteur, je ne prends jamais rien chez des étrangers.

— Ô Ulina ! murmura son frère d’un ton plein de reproche.

Puis, se rappelant que ses préventions à elle n’avaient pu être encore dissipées, comme les siennes, par la révélation de tout à l’heure, il se pencha à son oreille tandis que la marchande très digne, offensée, s’éloignait.

— Ulina, tu te trompais joliment ! Elle n’est pas veuve.

Il découpa ces quatre mots fort nettement, bien qu’à voix basse.

— Tu en es sûr ?

— Parfaitement. Son mari est en Amérique, il lui écrit, il peut reparaître un de ces quatre matins. Nous avons été fort injustes, ajouta M. Uzélim, et moi, – il rougit, – très fat par-dessus le marché. Jamais une femme ne m’a fait l’honneur de s’occuper de moi.

— Bah ! qu’en sais-tu ? répliqua sa sœur.

Elle acheta un paquet de chicorée, puis se leva et prit le bras de son frère. Elle ne se sentait rassurée qu’à demi.

— Viens-tu ?

— Eh bien !… si cela t’est égal, non, pas encore. Je n’ai pas tout à fait fini.

Ce qu’il voulait, maintenant qu’une entière confiance était rétablie, c’était sonder délicatement Mme Chapatte sur le rendement de son commerce. Cette dame, qu’il avait soupçonnée d’avoir de ténébreux projets, lui apparaissait à cette heure transparente comme un cristal. Les égards que depuis le premier jour de leur connaissance elle lui témoignait étaient manifestement désintéressés, un simple jet du cœur. M. Uzélim s’abandonna à une sécurité délicieuse. Il pouvait enfin, sans arrière-pensée, donner carrière à son obligeance naturelle, à ses sentiments de bon voisin, de vieil ami. Il pouvait admirer les bandeaux de Mme Chapatte comme on admire une œuvre d’art dans une galerie, et s’asseoir non loin de Boubette, causer paternellement avec cette petite fille dont la vivacité l’amusait.

— Point alinéa, dit Boubette. La description est finie.

— Est-ce moi qui vous empêche de poursuivre ? demanda M. Uzélim. J’en serais désolé !

— Oh ! nullement. Je suis au bout de mon rouleau, voilà tout. Cinq pages de description, le boudoir d’Hermine. Je ne sais plus qu’y mettre. J’y ai mis une volière, un aquarium, une boîte à musique en forme de fontaine qui joue des airs par le goulot, des chaises en nacre, deux palmiers artificiels dans le fond, avec un hamac suspendu entre deux.

— Pourquoi artificiels ?

— Mais je ne sais pas… À cause du climat. Il est vrai que dans un boudoir la température doit être fort égale. Aimé, raturez artificiels et mettez naturels. « Deux palmiers naturels… » Oui, c’est beaucoup mieux. Merci, monsieur Uzélim, vous seriez un excellent critique.

— Mlle Berthe est étonnante dans les descriptions. Une abondance de détails ! fit Aimé d’un accent admiratif.

— Le détail, qu’est-ce que cela ? M. Mouttet se charge du plan, des grands traits, des scènes de passion. Oh ! il excelle dans la scène de passion !

Aimé sourit, passa la main dans ses boucles de cheveux, et comme Boubette câline se penchait un peu vers lui à travers la petite table, il s’aventura à se pencher également ; leurs fronts se rencontrèrent au-dessus du papier ministre avec un petit choc, et des deux, ce fut Aimé qui rougit le plus.

M. Uzélim n’avait rien vu ; il posait des questions à Mme Chapatte qui allait et venait, mettant tout en ordre, préparant des pesées de sucre, de soude pour le lendemain, jour de marché. « On achète, on vend, puis on achète de nouveau », ces mots trottaient dans l’esprit de M. Uzélim. Il serait bien agréable d’avoir le droit, chaque soir, de s’informer de la vente et de se dire, à chaque acheteuse entrant, à chaque panier sortant : « Voilà mon argent qui roule… mais pas trop loin, il reste dans le quartier ».

Il demanda sans avoir l’air d’y toucher quel intérêt un capital pouvait bien produire dans les denrées coloniales. Si Mme Chapatte avait voulu le pousser, il serait allé jusqu’au bout peut-être, mais elle était bien trop fine pour cela ; elle répondit nonchalamment, et son air de belle indifférence rendit M. Uzélim plus confiant encore. Il voulut savoir si Mme Chapatte n’avait jamais songé à prendre un commanditaire, quelqu’un de discret naturellement, qui ne souhaiterait que d’avoir son argent bien placé. Non, elle n’y avait jamais songé. « Elle a donc tous les fonds nécessaires », se dit M. Uzélim. À la pensée qu’elle n’avait pas besoin de son argent, il se sentit d’autant plus désireux de le lui offrir.

— Je crois que je vais entamer la scène du cimetière, disait Aimé serrant à deux mains son front trop large où bouillonnait l’inspiration. J’ai composé tout le jour des faire-part de deuil, cela m’a mis en veine !…

IV

BOUBETTE CHOISIT

Il n’y avait que des pommes au marché, mais il y en avait par cascades, et les teintes vertes, dorées, écarlates des belles reinettes à côtes, des pommes raisin chères aux écoliers, étaient avivées encore par la jaune jonchée des feuilles de platanes qui tombaient sur elles. Un va-et-vient matinal sous la promenade où se tenait le marché, les fichus rouges sur la tête des marchandes, les tabliers blancs des bonnes affaires, des chaînes d’enfants qui se tenaient par la main, tournant autour des larges vannes d’osier pleines de fruits si beaux, veloutés encore du fard des vergers, tout cela était fort gai à voir. M. Uzélim, bien qu’il n’eût pas déjeuné encore, s’en délectait, et son plaisir fut rendu plus vif par la rencontre qu’il fit de Mme Chapatte.

— Marché superbe, madame. Si la vigne a peu donné, au moins les pommes sont magnifiques, on pourra en faire provision. J’ai jeté un coup d’œil général. Je vais reporter les prix à ma sœur. Nous conseillez-vous les reinettes de Hollande ou les reinettes carrées, comme pommes à beignets ?

Mme Chapatte s’assit sur un banc, car son panier était fort lourd. Elle était en cheveux, le marché se trouvant à deux pas de chez elle, et tous ceux qui en passant admiraient l’ordonnance de sa coiffure devaient se dire, s’ils étaient le moins du monde observateurs de la nature humaine : « Pour avoir érigé avant huit heures du matin d’aussi parfaits bandeaux, il faut avoir l’âme tranquille et des affaires qui marchent d’elles-mêmes ».

— Je conseillerais les reinettes carrées, décidément, dit Mme Chapatte.

— Vous vous entendez à tout, fit M. Uzélim.

Sa voisine ne sourit pas à ce compliment ; elle se sentait un peu oppressée, moins maîtresse d’elle-même que la veille. Le moment décisif était venu. Parlerait-elle de ce commanditaire qu’il lui avait presque proposé ? Par quel détour discret reprendrait-elle cet entretien ?

Le facteur passait au fond de la promenade ; il aperçut M. Uzélim, revint sur ses pas pour lui tendre un journal.

— La Gazette du commerce. Je la reçois une fois par semaine, fit M. Uzélim déchirant la bande d’une main un peu nerveuse. J’ai des fonds à placer.

— Ah !

Mme Chapatte sut mettre dans ce monosyllabe juste assez d’intérêt pour le rendre poli, juste assez de froideur pour laisser à son interlocuteur la responsabilité de poursuivre.

— Oui, et c’est un grand embarras. On me les demande de divers côtés, mais je me défie des entreprises nouvelles. Quelque commerce bien assis, d’un genre simple et solide, des articles toujours demandés, comme les denrées coloniales… Réellement, madame Chapatte, vous me rendriez service en faisant rouler mes fonds avec les vôtres.

De quelques instants elle ne put répondre ; elle craignait de trahir sa joie. Il attribua ce silence à d’autres causes et insista.

— Nous en parlerons, dit-elle enfin. Entrez chez moi, il y a la question de l’intérêt à débattre.

Il la suivit. Elle fut aimable, mais froide et assez détachée.

— Quelle somme ? demanda-t-elle.

— Cinq mille francs, répondit M. Uzélim tout à coup honteux d’avoir considéré cela comme un gros capital.

Boubette était déjà montée chez Mlle Ulina. Quand elle revint à la maison, vers onze heures, elle trouva à sa mère une figure toute singulière, presque bouleversée par une hilarité qui cherchait à se contenir.

— Qu’as-tu donc, maman ? fit-elle d’une voix dolente pleine de reproche. On dirait à chaque minute que tu vas éclater de rire.

Une cliente, entra, une bonne femme toute ronde, qui à peine dans la boutique donna cours à ses griefs amers. Elle avait trouvé dans ses pois secs toute une poignée de gravier.

— La bonne soupe que cela fait pour mon mari, quand il rentre d’avoir « rigué » à l’atelier ! Et c’est à moi qu’il s’en prend. Non, madame Chapatte, non, ce n’est pas bien d’arranger ainsi le monde qui se confie. Vous vous en repentirez, madame, c’est moi qui vous le dis !

Mme Chapatte exprima tous ses regrets. On ne pouvait vraiment s’attendre à ce qu’elle triât ses pois secs, pois après pois, avant de les vendre. Mais elle se plaindrait à son fournisseur, et elle espérait bien que la prochaine fois madame serait complètement satisfaite ; madame voudrait-elle bien accepter quelques pruneaux secs pour les enfants, qui aiment toujours à grignoter ?

La cliente, un peu radoucie, entr’ouvrit le couvercle de son panier, mais en s’en allant elle conjura encore Mme Chapatte de renoncer à ses procédés de falsification qui finiraient par lui porter malechance.

— Elle a peut-être raison, murmurait Mme Chapatte revenant à son comptoir. Si, comme je l’espère, mes affaires se remettent sur un bon pied, nul ne vendra de denrées plus pures que les miennes… Mais les bénéfices sont si petits !… Un sou par-ci, une once par-là, il semble que personne ne doive s’en apercevoir. Mais la clientèle est d’une rapacité !… Voyons, Boubette, n’allonge pas ainsi le menton, on dirait que tu regardes avec… À quoi penses-tu ?

— Je pense au 15, répondit Boubette d’une voix qu’elle rendit à dessein creuse et sépulcrale.

Elle savait d’avance qu’une question directe n’obtiendrait pas de réponse. Sa mère vint à elle en riant, la secouant par les épaules et puis lui chiffonna la figure entre ses deux mains, s’écriant :

— N’y pense plus, petite nigaude, n’y pense plus ! Nous couvrirons nos échéances.

— Oh ! fit Boubette avec un petit geste d’incrédulité, tandis que son visage pâlot se couvrait d’une vive rougeur.

— Tu ne me crois pas ? Oh ! la sotte fille qui ne voit rien, qui ne comprend rien !

Boubette leva le nez vers le plafond et prit un air dédaigneux.

— Ma foi non, je ne la vois pas, cette pluie d’or. C’est qu’il en faudrait pour nous remettre à flot ! Les tiroirs sont presque vides, nous n’avons plus qu’un seul pain de sucre.

— Je vais écrire à l’instant pour faire des commandes, dit la mère s’asseyant à son pupitre.

— Oh ! maman, pas cela ! s’écria Boubette dans une véritable alarme. Avec quoi paierons-nous ? Et ces énormes sacs de café que nous avons achetés trop cher et qu’il faudra vendre à perte… Et les vieilles dettes de l’autre magasin !… Quelle vie ! quelle vie !

Elle laissa tomber sa tête sur ses deux bras et se mit à sangloter.

— Ma petite, puisqu’il faut tout te dire, fit sa mère qui se tourna vers elle lentement, j’ai des fonds, je les aurai demain. M. Uzélim est très heureux de nous les confier.

— Mais, maman, exclama Boubette, c’est les jeter dans un trou !

— Si ça lui fait plaisir !… Après cela, tu te trompes parfaitement. Une fois sortie de ces embarras momentanés, je donnerai à mes affaires une nouvelle extension, le capital se refera peu à peu… Tâche de rentrer dans ton bon sens, dit-elle arrêtant sur sa fille un regard dur. Tu devrais être au troisième ciel de cette aubaine. Il n’y avait pas d’autre alternative… ou trouver un prêteur… ou couler.

Tout le jour, la pauvre Boubette offrit aux yeux courroucés de sa mère un visage défait, des paupières rouges. Elle aurait voulu cacher sa tête quelque part, ne plus rien voir, ne plus entendre tinter cette odieuse sonnette de la boutique… Sans doute elle y avait pensé, à ces échéances, mais elle croyait que ce serait comme les autres fois : sa mère faisait un petit voyage pour aller renouveler les billets ; on payait les intérêts avec la poignée d’argent qu’on avait en caisse, et puis quelque débiteur arriéré venait par chance s’acquitter ; on avait du répit pour trois mois… Depuis des années, les choses se passaient de la sorte. Il y avait bien une débâcle pour finir, on liquidait. Mais c’était assez amusant de liquider, le magasin ne se désemplissait pas, on vendait jusqu’aux vieux fonds de tiroirs, ensuite on partait, on allait recommencer ailleurs, avec de nouvelles espérances… Au jour le jour on vivotait ainsi ; on s’y faisait parfaitement, sauf qu’on aurait préféré sauter à pieds joints sur les dates du 15 ou du 30…

Mais prendre l’argent de M. Uzélim ! Plus tard, quand il serait vieux ou malade et qu’il viendrait réclamer ses économies pour en vivre, que faudrait-il lui répondre ?… Non, cela c’était voler, tout simplement. Un si excellent homme ! l’autre semaine ne lui avait-il pas, pour rien, raccommodé sa petite broche de cornaline, le premier cadeau d’Aimé ! Mlle Ulina était très bonne aussi, mais sévère pour les gens qui mènent mal leur barque ; elle disait parfois des choses que la pauvre Boubette ne pouvait s’empêcher de prendre à son compte, sur le désordre dans les affaires, sur l’abominable trafic des billets. Mais que dirait-elle, grand ciel, quand elle saurait ?… M. Uzélim n’avait pu faire cette offre avec le consentement de sa sœur ; il avait eu un moment d’insanité.

Boubette enfiévrée allait et venait sans repos, faisant sa besogne tout de travers. Elle cherchait à prendre une résolution. Ah ! ce n’était pas facile, entre deux épouvantes : celle de la honte d’un côté, oui, mais de l’autre côté la colère maternelle, la ruine, et puis quoi ? Bien des fois déjà sa mère, à la veille d’un de ces affreux 15, lui avait dit : « Si on refuse de renouveler, c’est fini… Je suis fatiguée de cette déveine, je plante tout là. Nous irons gagner notre vie chacune de notre côté ».

Mais ce garçon qu’elle aimait et qui peut-être n’avait pour elle qu’un petit sentiment bien débile… Quand elle touchait ce point-là dans son cœur, elle aurait pu crier. Ce qui le retenait, Aimé, c’étaient ces pages et ces pages qu’il écrivait sous sa dictée, c’était le brouillard d’imagination qu’elle savait évoquer, à travers lequel il la voyait blanche et blonde et délicieuse, la petite roussotte au menton pointu. La veille encore elle croyait qu’ils en avaient devant eux pour tout l’hiver, de ces soirées délicieuses où il était Gontran, où elle était Hermine dans de fantastiques peignoirs tout en brocart… Y renoncer, c’était dur, mais peu de chose encore : si elle partait, le lien ne se romprait-il pas ?… Arrivée là, Boubette cessait de penser et pleurait toutes ses larmes.

Jusqu’au soir, elle attendit qu’une solution intervînt d’elle-même. Sa mère, sévère et froide, ne lui adressait pas la parole. Après le souper, Boubette comme à l’ordinaire prit ses deux cruches, une à chaque main, et s’en alla à la fontaine. C’était au coin de la rue, une petite vasque ovale, polie, où l’eau tombait d’une grosse tête verte et grimaçante. À cette heure, Aimé Mouttet, sortant de son imprimerie, rencontrait là Boubette sous prétexte d’une carafe à remplir. Ils échangeaient quelques mots, ni bien longs ni bien tendres, car les bonnes du voisinage allaient et venaient, leur jetant des regards par-dessus l’épaule.

Pourquoi Aimé parut-il ce soir à Boubette plus petit, plus faiblet que de coutume ? Tous deux chétifs, n’étaient-ils pas faits l’un pour l’autre ? Elle n’était pas très jolie, elle le savait, avec ses cheveux en mince petite queue, son ruban fané, ses rousseurs qui s’effaçaient un peu l’hiver, mais qui revenaient en essaim chaque printemps. Et lui, aurait-il trouvé ailleurs des yeux pour l’admirer ? Ce grand front évasé qu’elle savait être un signe de génie, d’autres y voyaient simplement la marque ancienne d’une hydropisie de cerveau. On est si méchant !

— Ne venez pas à la maison ce soir, Aimé, dit-elle d’une voix émue.

— Il n’est rien survenu de fâcheux, j’espère ?

— Non… seulement nous sommes dans des embarras d’argent. « Autant le préparer un peu », songea-t-elle. Vous ne savez pas ce que c’est, vous, ajouta Boubette avec amertume.

Il hésita un instant, puis, par un effort de générosité qui lui coûta – il aurait préféré garder cette supériorité, même fictive, sur Boubette, – il dit :

— Je ne le sais que trop. Mon père en a tout le temps, des embarras d’argent. Je lui envoie ce que je peux, chaque fin de mois.

— Ah ! c’est bien à vous ! s’écria-t-elle.

Mais revenant à sa propre situation, elle soupira très fort :

— Aidez-moi, Aimé, donnez-moi un bon avis… Dites-moi, par exemple, que je ferais très bien d’aller voler dans la poche d’un honnête monsieur de quoi nous tirer d’affaire.

Elle riait et pleurait à la fois, énervée. Son rire n’était pas gai, à la pauvre petite. Aimé, inquiet, s’approcha d’elle ; l’obscurité protectrice de ce recoin qu’effleurait seulement le vague reflet d’une devanture, leur permit de se presser un instant l’un contre l’autre, de se regarder dans les yeux, bien profond… Tout à coup Boubette se dégagea, saisit ses cruches vides, comme elle les avait apportées, et s’enfuit vers la maison.

Le soir, dans son lit, elle pleura : elle se promit même de pleurer toute la nuit, de tremper entièrement son oreiller, comme font les belles affligées des romans. Mais le sommeil l’emporta sur le chagrin ; à minuit elle dormait, et c’était sa mère qui veillait, agitée, impatiente, attendant fiévreusement le matin.

Mlle Ulina avait fini son ménage à hauteur d’appui, comme elle disait, et se reposait maintenant. Boubette, à quatre pattes sous la table, essuyait les pieds de ce meuble, des griffes de lion d’un redoutable aspect.

— Mais que fait-elle donc si longtemps là-dessous, cette petite ! exclama Mlle Ulina qui, tricotant dans son fauteuil à balançoire, suivait d’un œil scrutateur tous les mouvements de « la personne pour se baisser ».

— J’enlève la poussière, mademoiselle, répondit Boubette d’une voix étouffée.

Elle délibérait en elle-même sur les avantages et les dangers qu’offrirait une lettre anonyme. M. Uzélim serait-il convaincu ? montrerait-il la lettre à Mme Chapatte ?… Un trait de plume, une boucle, la forme d’une majuscule pouvait trahir sa main. Quelle scène alors ! ce serait bien la fin de tout… Et puis, on n’y croit jamais qu’à moitié, à ces lettres anonymes. Oui, mais comment parler à M. Uzélim sans que personne s’en aperçût ?

— Je t’assure, Boubette, disait Mlle Ulina reprenant un sujet déjà traité, que le bleu serait tout à fait ta couleur. Ce petit chapeau, nous le ferons garnir de bleu… Quand mon frère m’a raconté ta petite histoire, cela m’a remué le cœur, vraiment… Si je te disais, Boubette, que moi aussi, à dix-huit-ans, j’étais fiancée, ou tout comme… Nous avions échangé des promesses. Mais le pauvre garçon était sans cesse obligé de voyager. C’était sa vocation, Boubette, il était courrier. Et que de langues il savait ! cinq ou six pour le moins. Hélas ! il mourut d’une insolation à Messine, dix ans après. L’œuf d’autruche que tu vois là, il l’avait acheté au bazar de Tanger à mon intention… Alors je me suis dit : Boubette aura un gentil chapeau cet hiver, pour se promener avec son fiancé qui est très bien, quoique un peu trop petit. Mais vous pouvez grandir encore tous les deux, vous êtes si jeunes… Eh bien ! qu’est-ce qu’elle a donc, cette extraordinaire créature ?

Boubette, assise sous la table et la tête sur ses genoux, sanglotait à fendre l’âme.

— C’est… c’est votre bonté, mademoiselle Ulina.

— Mais il n’y a pas de quoi… Remets-toi donc, sors de là-dessous. Autrement je serai obligée d’aller t’y ramasser, et tu sais, quand je me baisse, j’ai un accès.

Une petite larme mouillait aussi les paupières de la bonne demoiselle, petite larme dédiée aux vieux souvenirs. Mlle Ulina chercha son mouchoir de poche, ne le trouva pas et se leva pour aller le quérir dans la pièce voisine qui était sa chambre à coucher… Boubette dressa la tête, son cœur battit d’une résolution éperdue. Le moment était là ; si elle réfléchissait une seconde de plus, son courage fondrait…

M. Uzélim, tranquillement assis à son établi, le microscope à l’œil, penché sur une fine chaînette d’or dont il fermait les anneaux, tressaillit tout à coup. Une main s’était posée sur son bras, une bouche tiède tout près de son oreille chuchotait haletante :

— Ne nous prêtez pas d’argent, monsieur Uzélim, je vous en supplie… Il serait perdu d’avance… Nous faisons de très mauvaises affaires, il y a des échéances terribles pour le 15. Maman l’avait oublié… sans doute…

M. Uzélim poussa en arrière sa calotte de velours, comme pour y mieux voir ; il se tourna vers Boubette, la regarda à pleins yeux, effaré, cherchant ses mots…

— Et c’est votre mère… qui vous a chargée ?…

— Non, non, c’est moi toute seule… Oh ! ne le lui dites pas, trouvez un moyen… Oh ! je ne sais pas ce qu’elle me ferait… Voici mademoiselle qui revient !… Monsieur Uzélim, vous direz, n’est-ce pas, jusqu’à votre dernier jour, que j’ai été une honnête fille !…

Elle se précipita sur le premier meuble qu’elle rencontra et se mit à l’épousseter fiévreusement, tournant le dos à la porte par laquelle rentrait Mlle Ulina. M. Uzélim y voyait trouble à travers son microscope, la lime qu’il avait saisie au hasard limait dans le vide.

V

LE TRAIN PART

Monsieur et madame qui avez lu jusqu’ici, vous expliquerai-je pourquoi M. Uzélim, tenté d’abord de faire un grand acte de désintéressement, ne le fit pas ? Cela ne vous est jamais arrivé, peut-être. Dans ce cas, vous serez trop sévères pour M. Uzélim, que je ne voudrais pas, moi, déchiqueter d’un scalpel impitoyable.

Peut-être qu’il redouta l’ire de sa sœur, et les reproches et les doléances. Peut-être que son indignation contre Mme Chapatte, cette femme artificieuse, l’emporta sur sa compassion pour Boubette. Il se dit peut-être que ce sacrifice ne servirait qu’à allonger la corde, qui casserait tout de même un jour ou l’autre. Peut-être pensa-t-il judicieusement que Boubette gagnerait à être séparée de sa mère par une ruine irrémédiable, que sa sœur à lui avait été fort heureuse à l’étranger, qu’on trouverait une bonne place à la petite. Peut-être aussi tenait-il à son argent, tout simplement. Beaucoup de gens ont cette faiblesse.

Il écrivit un mot fort bref à Mme Chapatte, lui signifiant que ses fonds avaient trouvé un autre emploi. Ce qui n’était pas exact, d’ailleurs. À l’heure qu’il est, M. Uzélim continue à correspondre avec des ingénieurs, des industriels : il propose des échanges de photographies à des gens qui, aussitôt, – pauvre innocent M. Uzélim ! – le tiennent pour un farceur. Aucun placement ne lui semble offrir de garanties suffisantes, sauf le tiroir de son secrétaire, où ses neveux, les trois garçons d’Ulucien, les cinq filles d’Uzénobie, trouveront après lui la somme intacte dormant paisiblement.

Et les jours qui suivirent… L’écrasement absolu de l’infortunée Mme Chapatte, puis ses colères folles, ses soupçons, puis le singulier instinct de la femme à expédients reprenant le dessus, puis la nique faite aux créanciers : « Voilà, voilà mon fonds, ma caisse, mon mobilier, servez-vous !… La plus belle fille du monde, vous savez… »

Ce ne fut pas une faillite, grâce à son insinuante habileté qui sut attendrir les uns, ébahir les autres. Ce fut une liquidation.

Et, tandis qu’on liquidait, Boubette raccommodait son petit trousseau, ne cessant de tirer l’aiguille que pour s’essuyer les yeux. Mlle Ulina, au premier mot de la débâcle, avait écrit en Podolie, à « sa famille » ; justement il se trouva que dans une terre voisine on avait besoin d’une bonne pour parler français et enseigner cette science vague, « les premiers principes ». Que faire ? Boubette aimait encore mieux aller en Podolie qu’à Genève comme femme de chambre. Au moins personne ne peut dire que vous êtes en service, et puis, quand on revient, on sait une langue étrangère.

— S’il manque quelque chose à son trousseau… tu puiseras ici, dit M. Uzélim en mettant un petit paquet dans la main de sa sœur.

Et rien ne manqua au trousseau. Jamais Boubette ne s’était vue si bien montée. Tant de linge, tant de bas, deux robes neuves, et ce charmant petit chapeau bleu, et un couteau à manche de nacre, de nacre ! cet idéal de la splendeur !… Et un flacon d’eau de Cologne, et la perspective d’un long voyage en chemin de fer ! Par moments, elle aurait sauté de joie devant sa malle, mais elle pensait alors à Aimé et elle tirait son mouchoir. Cependant même ce nuage-là avait sa doublure d’argent, comme dit le poète, car Aimé se montra sous un très beau jour dans cette triste période. Il fut tendre, attentif, il fut même passionné et déclara à Boubette que sans elle le monde entier était vide pour lui. Il jura d’écrire toutes les semaines et d’envoyer en Podolie la copie de chaque chapitre à mesure qu’ils écloraient, avec des blancs pour les descriptions, dont Boubette gardait le monopole.

Le jour du départ, ils étaient tous sur le quai de la gare, et la locomotive soufflait bruyamment, et les employés couraient à droite et à gauche, et les portières claquaient, mais Boubette ne pouvait se résoudre à monter en wagon. M. Uzélim et sa sœur se tenaient un peu à l’écart ; c’était pour voir Boubette jusqu’au dernier instant qu’ils étaient venus, non pour causer avec Mme Chapatte. Celle-ci cachait sa douleur, – sincère assurément, une fois n’est pas coutume, – derrière sa voilette épaisse.

— Va, ma petite, va ! Puisses-tu avoir plus de chance que ta mère !

— Ô maman, comme tu seras seule ! Aimé ira te voir souvent. Mais ne te remets pas dans les affaires, dis, promets-le moi…

— En voiture, en voiture !

— Au revoir, tous ! Merci, merci… Aimé, encore un mot… Non, je ne sais plus… Oh ! s’en aller toute seule, toute seule !…

Ce dernier petit flocon de fumée blanche, tout ce qui reste du train disparu, comme on le suit des yeux jusqu’à ce qu’il s’évanouisse !

Presque aux pieds d’Aimé, un bout de ruban fané bruissait et voletait comme une feuille morte… Aimé se baissa, saisit ce pauvre petit nœud vert que tant de fois il avait vu les doigts de Boubette attacher au bout de sa petite cadenette blonde. Tout à coup il le pressa contre ses lèvres, très fort, et un gros sanglot monta du fond de sa poitrine… Ah ! si Boubette avait vu cela ! Mais elle pleurait dans un coin du coupé…

Heureusement on revient même de la Podolie.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en décembre 2016.

 

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