
Paul Claudel
L’OURS ET LA LUNE
Farce pour un théâtre de marionnettes
2026 (1919)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
ACTEURS
LA LUNE
L’AURORE
LE PRISONNIER
MARIONNETTES
LA LUNE
L’OURS
LE CHŒUR
L’AVIATEUR SANS PIEDS
RHODÔ
LE RHABILLEUR
LE NAIN NOIR
L’infirmerie d’un camp de prisonniers dans le Nord de l’Allemagne. La baraque des contagieux.
LE PRISONNIER, assis auprès d’une table, il dort.
Marie, est-ce toi ? (Silence) Je suis bête, il y a longtemps qu’elle est morte. – Moi aussi, je suis mort, drôle de sensation ! – Non, je ne suis pas mort, je dors seulement. Je dors, c’est sûr ! Et les températures qu’il faut absolument que je prenne à minuit. Je ne peux pas ! je ne peux absolument pas me réveiller. Il n’y a pas moyen. – Qui est-ce qui fait ce râclement ? C’est le petit de la Classe 15. Mais non, puisqu’il est mort hier ! Bon, en voilà un autre qui s’y met ! C’est l’Indien qui délire à présent, il jacasse tout bas comme un oiseau exotique. En avant, les contagieux ! Les voilà tous qui entrent dans le concert l’un après l’autre. Il y a de quoi rire. Un pouvoir méchant. Un pouvoir méchant nous a réunis tous ici des quatre coins du monde. Le pavillon quatre. Et ces températures qu’il faut absolument que je prenne. Sans cela, mon garçon, cellule. Je m’en fous. Nous nous en foutons tous. Quelle musique nous faisons. On est des frères. C’est la mort qui approche pour nous tous. Il y en a aussi qui pleurent et qui gémissent. Moi, je dors, je suis bien, ici et loin d’ici. Délicieuse liberté ! – (Tout bas) Marie, est-ce vous, ma chérie ? – Mais non elle n’est pas là. – Attention, les clients, écoutez ! Un peu de silence, que diable ! C’est minuit qui sonne. L’heure allemande. Il faut absolument que je me réveille. Mais non, ce n’est pas minuit, il y a trop de coups, je m’embrouille, je ne peux pas arriver à compter. Que la terre est grande ! qu’elle est déserte ! Que de douleur peut y tenir, il y a de la place ! Et ces chemins, si on savait, dans la nuit, qui réunissent tout ensemble. Les familles à l’intérieur de ces maisons. Ils ne souffrent pas, ils dorment. – Je ne peux pas arriver à compter. À peine un clocher s’est tu, qu’il y en a un autre qui commence. Il y a un incendie là-bas ! Non, c’est la lune qui se lève, une espèce de lune. Il y autant de coups de l’heure que d’étoiles au ciel sans aucun bruit. C’est à ne pas s’y reconnaître. S’il n’y avait pas cette lune on serait étonné de voir combien il y a d’étoiles. C’est comme cette nuit que nous revenions à Hostiaz en auto, non ce n’était pas en auto, c’était le char de la Nuit, tellement nous étions ivres et joyeux ! Cette espèce d’ivresse de la poussière et de la solitude, quand on va à toute vitesse et qu’il est deux heures du matin ! Avec toi, Marie ! – les roues ne touchaient plus la terre. – Avec toi, Marie ! – Dis, est-ce vrai que tu n’es plus là ? est-ce vrai que tu es morte ? Est-ce vrai que tu ne m’aimes plus aucunement ? – (Silence) – Nos enfants ? tu me parles de nos enfants ? Nos trois petits enfants. Ce que j’ai fait de tes enfants ? ils sont les miens comme les tiens. Pourquoi dis-tu nos enfants ? Tu sais bien que nous n’avons eu qu’un seul fils, celui qui avait dix ans quand tu as cessé d’être là. Il était trop pur pour la terre, c’est de notre amour qu’est sortie cette belle étoile, ton sommeil profond entre mes bras, ma chérie. Je t’ai déjà raconté qu’il s’est marié, tout jeune comme nous, et sa femme aussi est morte toute jeune comme toi, Dieu qu’elle était jolie. Alors la guerre est venue et nous a pris tous ensemble. Ces trois enfants dont tu parles, ce sont les siens. Un garçon et les deux jumelles. Pauvres petits ! C’est une bonne qui les garde et les habille là-bas, dans la haute demeure d’Hostiaz. Leur père ? notre enfant à nous ? cet enfant que nous avons eu en rêve ? nous n’avons pas eu d’enfant ! je ne sais pas ce que tu veux dire, je dors, laisse-moi dormir ! Si ! regarde là-haut, il y a une étoile qui se détache, c’est lui, mon beau petit Jean ! Elle fait une grande trace de flamme et de fumée, et tout a disparu. Il brûle comme une étoile entre le ciel et la terre, c’est lui, notre beau petit Jean aux yeux bleus. Il était aviateur. C’est une lettre qui m’a appris cela ici. Qui s’occupe de nos enfants ? Personne. Quelqu’un de vague. Précisément nous venions de perdre toute notre fortune, il y a un banquier qui nous avait promis toutes les étoiles du ciel. Ensuite la guerre nous a pris, nous deux, Jean, le père avec le fils ! Ah, j’ai fait un fameux soldat ! Chopé avec mon sac et mon fusil dès le premier jour, comme une pauvre mouche qui se dépêtre dans du sirop ! Quelle belle lune sur les sapins d’Hostiaz ! et ce grand soupir dans l’épais repaire de feuilles ! C’est le sommeil, ah, pour lui résister il ne faudrait pas être un petit enfant ! Comme ils dorment ! je vois le petit garçon violemment renversé en arrière et le poing fermé. Comme il ressemble à mon fils ! C’est lui qui a fait cela. Et les deux jumelles ensemble. Celles qui t’ont coûté l’existence, ma jolie, les voilà comme des petits animaux tout chauds dans le foin. Il y a sans doute quelqu’un qui s’occupe d’eux. Pourquoi a-t-on si mal fermé ces rideaux ? Il y a un rayon de lune qui pénètre dans la chambre. Tous les joujoux sont là, les soldats, le forgeron russe, la boîte à cubes, et l’ours dans le lit des poupées. Qui est-ce qui a laissé ce rideau ouvert ? Il faut être bien sans soin.
LA LUNE, apparaissant dans un rayon
qui traverse obliquement l’infirmerie.
Est-ce ainsi que tu veux empêcher d’entrer la Reine des songes ?
LE PRISONNIER.
Qui es-tu, ô voix dans le rayon diagonal ?
Je suis la sereine Lune.
LE PRISONNIER.
Je savais bien que tu avais une voix aussi et je l’attendais telle,
Semblable à la lumière dont on ne peut dire qu’elle commence ou cesse, mais que nous y baignons, et qu’elle entre en nous à longs traits dès que nous y prêtons l’ouïe.
LA LUNE.
La lune, lumière de la nuit.
LE PRISONNIER.
Rien d’autre sur ma triste table
Ne pouvait faire étinceler ainsi
Ce flacon à médicaments comme la Vouivre au fond d’un souterrain.
LA LUNE.
Te souviens-tu quand on avait dix-huit ans, et ce fleuve au milieu de la forêt, et toi posé près de moi dans ton bateau sur ce chemin liquide et collant à la main comme de l’hydromel ; puissamment retenu derrière ses écluses et ses déversoirs, il est pareil à cette consolation là-bas au fond d’un autre continent que les Éthiopiens appellent Nectar.
Le fleuve à ce tournant que les herbes grasses obstruent et les feuillages accumulés.
Et çà et là une grosse brème comme une bûche pour happer la manne qui saute pesamment hors de l’eau.
Et toi plein de rêves et d’amertume et de passion et de colère et de pensées et de mélancolie, écoutant cet hôtel au ras de l’eau d’où sort une musique folle et de longs cris et des rires de femmes ;
Et ta rame lentement à ta gauche qui fait bouillonner mon image, aussi large que le fond d’un tonneau ;
Et plus tard quand tu sus pour la première fois qu’une femme t’aimait et qu’au lieu de te répondre elle te regarde avec ce visage soudainement sévère et ces yeux pareils à ceux de quelqu’un qui tombe.
Et plus tard, quand tu la tenais dans tes bras, dans cette voiture qui avait l’accélération de la chute,
Quand l’odeur des menthes sauvages en ce fond humide vous souffletait le visage et vous entrait par le nez à la force de 80 kilomètres à l’heure et ce masque de parfums qui s’appliquait sur ta face,
Quand tu la tenais dans tes bras, (dis-je), au milieu de ce parc profond piqué d’étoiles de toutes parts petites entre les feuilles, c’est alors que j’étais la Reine des Songes !
C’était ton fils qui commençait alors et ce fils qui devait commencer de ton fils.
Et plus tard celle que tu aimais, lourde du fruit de l’amour,
Quand tu l’aidais à remonter le perron, et la façade du château devant toi toute blanche par mon art ensoleillée, c’est alors que j’étais la lumière de la nuit !
Et maintenant bien que mon rayon pour te retrouver ait à couper cette lame de verre cruel, et au dehors n’éclaire qu’une froide lande et du sable et ces maigres bois de bouleaux fréquentés par les Furies,
Et que mon entretien avec toi soit à mainte reprise entrecoupé par ces cavaleries échevelées de la brume qu’emporte le vent Baltique,
Cependant c’est encore toi-même, ô mon amant, et je suis la même lune.
LE PRISONNIER.
Parle encore ! maintiens à toutes les issues de mon âme cette parole de lait !
De peur que je ne me laisse
Retirer de toi par cette chose en moi obscurément qui me déchire, cette épine au fond de moi-même que je ne puis arriver à extraire, là !
LA LUNE.
Ne sens-tu pas que tu es libre et que tu n’as plus aucun poids ? Ne sens-tu pas que tu peux maintenant voler au-dessus du sol sans y toucher par le moyen de cette force que tu émets ? Oublie ton existence une seconde et tu te retrouveras de l’autre côté de toutes les murailles.
Tu voles sans autres ailes que ta volonté. C’est moi qui ai fait cela. Le son qui n’est point né pour l’ouïe de ma cithare est tel.
Le corps n’est plus l’instrument de ta servitude, non plus le geôlier, mais l’agile serviteur de ton âme, et la forme au dehors qui lui est la plus convenable, et sa réalisation sur tous les points de l’espace où tu veux, successif ou simultané,
Comme ma face qui est ce coin unique au centre du ciel et créatrice en même temps sur tous les points de la terre où il y a miroir, de pièces.
LE PRISONNIER.
Unis-moi, lune, à ce rayon qui regarde mes enfants !
LA LUNE.
Je ferai plus, je veux que tu ne fasses plus cette nuit qu’un seul regard avec eux. Attention ! ne pensons plus à rien, ça commence ! Ici la parade nocturne.
Les hommes, ces drôles de corps, ce qu’ils trafiquent ensemble quand ils dorment,
Quand ils s’évadent de leur ventre plein de viande et de haricots ou de rien du tout, comme toi, mon pauvre fiévreux !
Et qu’ils s’engagent avec moi, petites figures dociles, par l’influence de mon visage bénin dans un chemin bienheureux délivré de la pesanteur et de la logique !
Tu as bien le droit d’être là. Avec eux. Ton cœur bat avec tous ces petits cœurs, tu as bien le droit d’être un enfant par le droit du père,
De leur père que tu as fait. Tout commence ! tout est nouveau avec eux, il s’agit de tenir les yeux bien ouverts !
Tu as bien le droit d’être assis sur le même banc, avec eux, tu as bien le droit de tenir toutes ces petites mains dans les tiennes. Ici commence la lanterne magique.
LE PRISONNIER.
Ah surtout, Lune ! ne montre pas à mes petits enfants toutes ces choses horribles que j’ai vues une fois, ce lieu horrible où il me semble que je fus une fois, cette prison où il me semble que je fus une fois, qui sait ? où je suis peut-être encore ! et c’est là cette pointe au fond de moi d’épine qui me fait mal !
LA LUNE.
Paix ! Tout cela était un songe.
LE PRISONNIER.
Que je les entende rire plutôt ! que je ne voie pas de larmes dans leurs yeux ! C’est ce rire que je désire entendre ! Ne leur dis pas où je suis ! Cache-moi bien ! Que je les voie seulement ! Pauvres enfants orphelins ! La voix de ces petits enfants quand ils rient tous aux éclats, qu’elle est douce pour un père !
LA LUNE.
Un père en qui l’âme de la mère s’est aussi réfugiée !
LE PRISONNIER.
Vois, elle ne m’a point quitté et le saint anneau brille à mon doigt toujours.
LA LUNE.
Viens donc, ami, mais que fais-tu là à te croire enfermé ?
Quand se tiennent au dehors les fêtes de ma plénitude, telles qu’elles sont douze fois seulement célébrées, et que du haut de la céleste canopée je fais largesse à tous de ma farine ?
Chacun a prudemment fermé portes et volets, et se mettant au lit m’a livré pour beaucoup d’heures la terre à moi toute seule, qu’elle est vide !
Ah, comme la France est vide !
Voici tout ce petit monde-joujou des hommes si sérieux et si bien arrangé, qui n’est plus qu’un simulacre spectaculaire dans cette mer d’une lumière ailleurs puisée que je lui déverse !
Le voici pour beaucoup d’heures pendant que dorment les habitants, abandonné aux inspirations de la poésie et de la farce !
Du fond de la vallée s’élèvent des collines destinées à faire du vin toutes décorées de routes qui sont jetées sur leurs épaules comme des colliers ;
(Et celles-ci entre les buissons qui paraissent et reparaissent comme les points irréguliers d’un fil ;)
On y voit comme en plein jour, les routes de la nuit, phosphorescentes et magnétiques !
Comme un fleuve sous les sabords d’un pirate ainsi la route sous la fenêtre d’un jeune homme de dix-huit ans ! et c’est-il le moment de rester couché quand la bicyclette est là qui attend la jambe, et qu’il suffit de cette roue à ses deux pieds, tout le corps en poids et tout le poids en vitesse transformé, et j’en mets, et je vais en mettre encore ! pour essayer d’être juste aussi rapide qu’elle est longue, la route qui n’en finit pas !
Et le monde fantastique et amusant qui passe à droite et à gauche comme le vent, et c’tontil tout à coup qui a failli me faire tomber, et cet endroit où l’on va arriver avec toutes ses fenêtres brillantes dans le grand silence et dans le grand soleil de la pleine lune tout seul comme un voleur,
Et quand il fait jour, c’est comble de choses à voir et pareil à la librairie d’une gare pleine de publications illustrées et de romans !
C’est vous qui m’accusez d’être folle parce que je ne reste pas la même et la mère n’est pas née de ce tailleur qui me prendra mesure pour un spencer à ma taille.
On dirait bien que vous êtes si raisonnables, vous les hommes ! il n’y a qu’à voir ce que le sommeil fait du plus grave d’entre vous et le moindre de mes rayons qui lui caresse le bout du nez !
Le plus sonore magistrat alors, le notaire le plus épais, le rentier le plus rotond,
Ça fait pitié de voir avec quelle promptitude ils suivent leur imagination sans aucun égard qui les mène où elle veut aller,
Et quelle caricature, au gré de ce dieu qu’il cache, il fait de lui-même plus vraie que la vérité sur le mur illuminé par ma nappe extatique !
Attention ! tu dors comme j’aime que l’on dorme, qui résisterait à mon éloquence ? et tes enfants dorment aussi.
Nous y sommes tous ? je vais vous montrer la Vie !
(Bruit d’un tambour au loin.)
LE PRISONNIER, comme un homme
qui peut à peine parler.
Quel est ce tambour ?
LA LUNE.
C’est le tambour du pays des rêves ! Dors, mon fils !
(Elle l’enveloppe tout entier
d’un grand voile de mousseline blanche
et sort.)
La scène se rétrécit comme les segments d’une longue vue qui s’emboîtent. Apparaît et s’avance auprès du PRISONNIER un théâtre de marionnettes, le rideau s’ouvre.
La scène représente une partie d’une chambre d’enfants. L’OURS, dans leur lit, couché entre deux poupées, une jambe en l’air.
Entre LA LUNE, tenant une lanterne, habillée comme une vieille dame avec une vaste robe à volants et un chapeau à brides, garni de jais et de plumes noires, d’où pend de côté une voilette ; assez pareille aux images de la Reine Victoria.
La LUNE, s’adressant à l’OURS, d’un ton plaintif :
Brelebrun…
L’OURS, aux poupées.
Dormez, sultanes ! On ne parle pas. C’est la lune, je vous dis !
Que ce rayon blafard et deux fois rétorqué ne suffise pas à accroître le plomb qui à l’intérieur de votre tête fragile fait équilibre à un regard si bleu que l’objet en est aussitôt comme coloré !
Quant à moi, les dieux qui m’ont fait m’ayant refusé une paupière, je ne dors pas.
J’envisage toute chose effrontément jour et nuit comme un homme du monde de cet œil unique et pareil à une chique de verre qui m’a été vissé sous l’orbite comme avec une clef anglaise ! l’autre est parti et il ne reste plus qu’un bout de fil noir.
Et puisque c’est sur votre lit qu’une volonté supérieure m’a ce soir précipité, dormez, ne bougez pas, je veille sur vous, une de mes jambes impérieusement étendue au travers de votre corps, l’autre en l’air, dans la pose de Prométhée quand Jupiter d’un grand revers de sa main l’eut fait sauter du ciel.
LA LUNE.
Brelebrun, forestier comme la fraise, mangeur de miel,
M’entends-tu ?
L’OURS.
Est-ce toi, commère ?
LA LUNE.
Où t’es-tu réfugié ? Pourquoi est-ce que je ne te vois plus à la pointe aiguë de quelque sapin, espèce de velu, ainsi qu’un gros frelon dans le thyrse d’une digitale ?
Toujours défiant et mâchonnant et reniflant et seul et occupé à quelque entreprise personnelle.
J’avais tant de plaisir à te serrer sur mon cœur comme un manchon !
L’OURS.
Brelebrun est mort. Il y a longtemps que le dernier chasseur a apporté au châtelain d’Hostiaz sa patte avec sa tête.
Quant à moi, je suis un ours comme qui dirait spirituel. Les dieux qui m’ont fait, au lieu de viscères, c’est de pure substance lyrique qu’ils ont rempli ma peau de peluche dorée,
De vieilles épreuves de « l’Homme qui rit »,
Si bourré qu’on n’y ferait pas tenir une antithèse de plus.
Et ils n’ont préposé à la garde de ces enfants dont le père est mort et dont le grand-père fait la guerre là-bas à ces nations dans le brouillard qui sentent le chou qu’on cuit.
LA LUNE, dirigeant un rayon sur la peau de l’OURS.
Que j’ai de plaisir à te regarder !
L’OURS.
Vieille dame, veux-tu finir ? Cesse de me parcourir ! J’ai comme un petit frisson quand de mon Chapitre IV tu passes à mon Chapitre V.
LA LUNE.
Ah, je vois que tu me reconnais ! Toi, du moins, tu ne m’as pas oubliée ! que de trous tu m’aurais faits s’il n’avait tenu qu’à toi !
L’OURS.
Un trou à la lune ! Mais attends donc, attends un peu ! ça me dit quelque chose.
Les trous que je t’ai faits, ma vieille, c’est pour ça que je suis dans l’Amérique du Sud !
Je ne suis pas ici ! je ne suis pas un ours, c’est idiot ! C’est banquier que j’étais ! Maintenant j’ai dû changer de nom, il le fallait, et je tiens un hôtel
Quelque part dans la forêt vierge. Qu’est-ce que c’est que cette chambre ?
C’est cette sacrée habitude que l’on a de dormir ! je n’ai pas plus tôt posé la tête sur l’oreiller que je me retrouve ici,
Où je mène une existence vertigineuse et accélérée de grands coups de pied et quand je ne passe par cette fenêtre que trois fois par jour, ce n’est pas beaucoup ! Je me réveille tout rompu. Et les médecins qui disent que c’est les rhumatismes !
LA LUNE.
Ne connais-tu point cette maison ?
L’OURS.
Je l’ai fréquentée vaguement autrefois. J’étais le camarade de classe du grand-père. Je lui voulais du bien. Je voulais faire sa fortune.
LA LUNE.
Et les choses ont mal tourné ?
L’OURS.
J’ai été absorbé par les frais généraux. Cesse de me chatouiller, je te dis !
LA LUNE.
Il y a quelque chose en toi que tu me caches et qui brille.
L’OURS.
Tu ne trouveras rien en moi, vieille espionne ! Si je brille, ce n’est que par le bon cœur.
LA LUNE.
Rends l’argent.
L’OURS.
C’est défendu ! Je ne peux pas. C’est absolument défendu. Cela porte malheur.
Ça ne m’est arrivé qu’une seule fois de restituer et tel est le principe de mes infortunes. Et d’ailleurs je n’ai plus rien.
LA LUNE.
Tu as un gros diamant bleu cousu entre la peau et ce paragraphe qui te sert de pancréas ! Tu ne me le cacheras pas !
La viande n’attire pas plus les mouches que ce bouchon de carafe en toi
N’est congénial à mon regard angélique.
L’OURS.
Viens le prendre, si tu peux, coquine !
LA LUNE.
Donne-le à cet enfant qui dort et à qui il appartient.
L’OURS.
Donner ! Comme ça ! pour rien ! sans motif ! Oh ! C’est contraire à la règle. On ne donne rien en affaires ! ce n’est pas honnête.
Cet argent, croit-il que ç’a été si facile que ça de le lui prendre ?
Quel usage en ferait-il ? Pour moi c’est de la quintessence de spéculation, le fruit de ma vie laborieuse.
LA LUNE.
Garde-le, ça m’est égal. Ce n’est pas cela que je voulais te dire.
Où ai-je la tête ?
Ours, à mon secours ! Aide-moi, toi qui es un homme du monde.
L’OURS.
À la disposition de votre Altesse.
LA LUNE, pleurnichant.
Personne ne pense plus à moi ! Il n’y a plus de Lune pour eux ! Les gens ont le cœur si lourd qu’ils ne pensent plus à lever la tête vers le ciel.
C’est en vain que je mets mon plus beau chapeau et que je balaye la terre de l’Orient à l’Occident avec ma grande robe à volants.
L’OURS.
Venons au fait.
LA LUNE.
C’est si difficile à dire pour une femme ! Que pensez-vous de moi ? Dans ma situation ! Après tant d’années d’un célibat qui ne fut pas sans considération !
Je crains de m’être mise dans un mauvais cas. Je ne sais comment en sortir. Je ne suis qu’une faible lune et je ne peux longtemps penser à la même chose ! Et quand je suis obligée de penser, cela me rend si triste que je me mets à pleurer !
Les larmes me sortent par tous les pores et cela me défigure.
Venez à mon secours, gentilhomme !
L’OURS.
Une remarque avant que nous poussions plus avant, n’auriez-vous pas une légère fluxion de la joue gauche ?
LA LUNE.
Non, la joue gauche est correcte pour le moment, c’est un petit morceau de la joue droite qui me manque encore et ensuite la joue gauche commencera à se réduire.
L’OURS.
Et ça veut se mettre en ménage !
LE CHŒUR, s’avançant.
Si vous le voulez bien, Monsieur, c’est moi qui vous expliquerai. Elle ne sait pas trop bien ce qu’elle dit.
Il a une calotte de velours, une grosse figure glabre, une redingote noire luisante, un pantalon trop long à petits carreaux noirs et blancs qui fait des tire-bouchons, et des pantoufles rouges. Il tient à la main une espèce de coupe-papier en forme de sabre turc.
L’OURS.
Qui êtes-vous ?
LE CHŒUR.
Je suis le Chœur. C’est moi qui suis chargé d’escorter cette pièce intéressante et de veiller à ce qu’elle aille jusqu’au bout, et de donner un petit coup de main de temps en temps,
Comme un pauvre homme qui suit à pied son petit bien que des déménageurs suspects traînent pour lui dans une charrette à bras.
L’OURS.
C’est vous, l’Homme-dans-la-lune ?
LE CHŒUR.
C’est moi. L’homme dans la lune comme on dit de quelqu’un qu’il est dans la quincaillerie ou dans les suifs. Triste association !
L’OURS.
Et quel est ce yatagan ?
LE CHŒUR.
Ça s’appelle l’ISOLATEUR. Dans les pièces qu’on joue, quand un acteur a besoin de ne pas entendre ce qui ne le regarde pas, vite il faut le faire sortir, et des fois, dame, ça ne va pas tout seul. Moi, j’interviens avec mon instrument magique et je le réduis aussitôt à une espèce de néant conventionnel. C’est bien commode.
L’OURS.
Parle, tu m’instruis. On ne parle jamais trop. Je te donne audience.
Je suis bien entre ces deux personnes avec ce rayon lyrique qui me dore l’entrecôte et fait grouiller en moi un peuple de métaphores.
LE CHŒUR.
Pourquoi cette lanterne ?
(À la LUNE). Si Madame veut bien éteindre cette lanterne, je me permets de faire remarquer à Madame qu’elle peut nous donner de la lumière par ses moyens personnels.
LA LUNE.
C’est vrai.
Elle éteint la lanterne et aussitôt sa figure s’illumine.
Maintenant vous allez voir. (Il manie l’isolateur et la LUNE s’éteint et se rallume à chaque coup.)
Cette haute et respectable personne, (coup de l’isolateur) cette vieille folle, (Coup de l’isolateur) cette pure vestale à la lampe d’albâtre, (Coup de l’isolateur) cette coureuse qui passe toutes les nuits par les chemins avec sa lanterne déchirée (Coup de l’isolateur) par sa seule beauté, par son rayonnement moral, par l’éclat de sa modestie et de toutes les vertus domestiques, (Coup de l’isolateur) elle est amoureuse d’un petit jeune homme, quoi. (Coup de l’isolateur)
LA LUNE, minaudant.
Tu as tout dit ?
LE CHŒUR.
J’ai tâché de me faire comprendre
LA LUNE, subite.
Vous n’auriez pas envie de faire ma photographie ?
LE CHŒUR.
Qu’est-ce qui lui prend ?
LA LUNE.
En ce cas je vous demanderais de la prendre de profil. Je suis plus à mon avantage.
L’OURS, hurlant.
Qu’est-ce que vous dites ?
LA LUNE, avec un tressaillement.
Oh, pardon, Monsieur, ne faites pas attention. Je ne savais pas que je parlais. Où en étais-je ?
L’OURS.
Moi, je trouve que vous devriez vous faire photographier en laitière suisse. Vous seriez gentille avec les deux petites nattes tombant de chaque côté de la tête.
LA LUNE.
Vous trouvez ? Peut-être suis-je un peu forte. C’est curieux, je maigris et cependant j’augmente de poids !
Où en étais-je ?
LE CHŒUR.
Nous en étions au jeune homme
LA LUNE.
Vous me direz que je n’aurais pas dû l’encourager, mais il n’est pas toujours en mon pouvoir de voiler cette fatale beauté dont les dieux m’ont fait présent.
Car quoi de plus beau, dit Platon que la forme circulaire ?
Quoi de plus intéressant que cette démarche graduelle, cette vie périodique, cette manière de n’être jamais la même, cette fidélité mystique à croître et à disparaître ?
Tout fait silence pour me regarder quand je suis là.
Et ce n’est pas tout que la beauté seule, il y a le charme ! Qui s’étonnerait que le cœur de tant de pauvres jeunes gens ait été touché ?
L’OURS.
Le tien a fini par être pris aussi, la vieille ! À quand la noce ? Je te payerai des boucles d’oreille !
LA LUNE, d’un ton ravi sortant d’un grand silence.
Il s’appelle Paul et il est aviateur. Paul, c’est un joli nom.
Est-ce la vie qu’il mène qui l’a tellement enhardi, jusqu’à former des espoirs qu’un autre n’eût pas caressés ?
Que d’heures nous avons passées de compagnie, quand le prétexte d’un bombardement à effectuer l’attirait dans mon royaume et qu’il naviguait sur mes ondes silencieuses, occupé, on me l’a dit, de ma seule image !
À force de se baigner dans mes rayons a-t-il formé le dessein de me trouver,
Moi, peut-être, dedans,
Et de clore à jamais du sceau de l’amour cet invisible sourire qui en est intérieurement la source ?
Que ne rêve pas un chevaucheur de Morane-Saunier à qui son double moteur à refroidissement d’eau permet toutes les ambitions ?
Comme l’anguille qui, à la saison des amours sait retrouver le chemin de ces abîmes de la mer où seuls est demeuré pour elle le pouvoir de donner la vie,
Et comme les abeilles pour s’unir qui montent si haut qu’elles peuvent, double grain de pollen d’or,
Sait-on si entre ciel et terre il n’aurait pas trouvé moyen de m’arracher ce Oui qui, dit-on, coûte aux femmes la virginité ?
L’OURS.
N’aie pas peur, tu es à l’abri !
LE CHŒUR.
Pour l’instant il est sur un lit d’hôpital, hélas, depuis bien des mois ! Il ne s’agit plus de ces folles pirouettes dans l’éther,
Quand la terre aux cent villes faisait au-dessus de lui plafond, à la place où l’on voit le ciel d’habitude.
LA LUNE.
Je l’ai vu tomber.
LE CHŒUR.
Le pauvre garçon n’a plus de pieds. On a dû les lui retrancher.
LA LUNE.
Il lui reste les ailes !
L’OURS.
À sa place j’aimerais mieux mes pieds.
LA LUNE.
Il n’y a pas besoin de pieds pour arriver jusqu’à moi.
LE CHŒUR.
Ni à elle pour arriver jusqu’à lui. (Coup de l’isolateur. – Modestement.) Je puis dire que j’en vois de toutes les couleurs depuis que je suis au service de Madame.
(Il tire une tabatière de sa poche. À l’OURS.) Vous n’en usez pas ?
L’OURS.
Non, merci.
LE CHŒUR.
(Il fait le geste de tendre la tabatière à la LUNE.) J’oubliais qu’elle n’est plus là. Elle prise comme une blanchisseuse.
Tant qu’à passer toutes les nuits qu’elle peut sur le lit de ce jeune homme, quand l’inclinaison de l’écliptique le lui permet, c’est trop. Quel exemple pour l’établissement !
Il faut dire qu’on l’a mis près d’une fenêtre qui était presque toujours ouverte par ces beaux soirs d’été.
La nuit, quand il ne dort pas, il regarde Madame, elle le regarde aussi. Moi, je suis là également.
Je connais tout son petit fourbi, sa montre sur un guéridon avec la photographie de sa maman, la cantine dans un coin, celle qu’on a achetée Avenue de l’Opéra le jour du premier galon,
Le dolman au mur, où il y a la Légion d’honneur et la Croix de guerre avec palme,
Et les deux grands trésors sous l’oreiller,
Un long gant blanc de femme qui sent bon, et une lettre où sa fiancée lui explique qu’elle a appris qu’on lui a coupé les pieds que c’est bien triste que c’est lui seul qu’elle aime et qu’elle épouse son cousin qui est ingénieur dans une usine de produits chimiques.
Tiens, j’oubliais de la rallumer. (Il rallume la LUNE.)
C’est cela qui nous a apitoyés.
L’OURS, bâillant.
Cette histoire est belle, mais croyez-vous qu’elle amuse beaucoup mes petits amis ?
LE CHŒUR.
Si elle ne les amuse pas, elle les aidera du moins à dormir. Et puis il n’y a rien que les enfants détestent comme les histoires qui sont faites exprès pour eux.
LA LUNE.
Ours, tu es fâmeux pour le tact. Rien ne résiste quand tu t’y mets. Qui te tiendrait fermé son cœur quand tu ravis jusqu’aux porte-monnaie ? Dis un bon mot pour moi.
L’OURS.
Mais que puis-je dire ? Tu ne vas pas descendre de ton ciel, je suppose !
LA LUNE, avec fierté.
Non ! Ce serait un peu tôt pour moi de renoncer au théâtre !
L’OURS.
Alors ?
LA LUNE.
Qui sait s’il n’y a pas quelque moyen tout de même de nous atteindre ? Quand il ne sera plus que des ailes et des yeux, alors je ne serai plus pour lui que de la lumière !
Et ce serait déjà beaucoup pour moi si je savais qu’il sait,
Qu’il sait qu’il n’est plus seul désormais et qu’il y a quelqu’un dans une position considérée dont le regard est pour lui,
Et qui va bientôt revenir alors qu’elle s’efface peu à peu.
LE CHŒUR, à l’ours.
Qu’y a-t-il ? Pourquoi tortilles-tu ainsi ton bout de fil optique ?
L’OURS.
Mon vieux, coupe vite la communication. Je n’ai jamais tant regretté de ne pouvoir cligner de l’œil.
LE CHŒUR.
Voilà.
(Coup de l’isolateur.)
L’OURS, impétueusement.
La vieille, qu’est-ce qu’elle vaut ? Si je fais ce qu’elle demande, quelle sera ma commission ? qu’est-ce qu’on peut faire avec elle ?
LE CHŒUR.
Ce qu’on peut faire de la lune ? C’est un financier qui me demande ce qu’on peut faire de la lune ? Mais qu’est-ce donc que tu distribuais à tes actionnaires ? Avec quoi que tu les remplissais pendant que tu vidais leurs poches ? Qu’est-ce qu’ils voyaient quand tu leur disais de regarder par le trou de ton coffre-fort ?
L’OURS.
Mon vieux, ce qui est bon pour mes actionnaires n’est pas bon pour moi. Il me faut du dur.
LE CHŒUR.
Vous ne me ferez pas croire que vous n’êtes pas capable d’emprunter quelques milliards sur un joli rayon de lune rose, un petit rayon bien choisi.
L’OURS.
Le fait est que j’ai emprunté jadis quinze millions sur un vieux bout de chemin de fer Decauville exploité par un âne borgne qui traversait un champ de cannes à sucre dans le Guatemala.
Les gens du pays l’appelaient l’Electro-Burro, et moi je l’avais appelé la « Compagnie auxiliaire privilégiée des chemins de fer de l’Amérique Centrale ».
LE CHŒUR.
Ce n’est pas un rayon qui sera à votre disposition, ce sont des nappes ! Light and Power. La vieille n’est pas près de fermer son compteur.
Tu me dis que la lune, c’est un peu doux : mais la confiance du public, c’est du quartz à la teneur de quarante-cinq pour cent !
Les mines d’or de Phœbeland ! les broyeurs de Hékat-fontein ! Jouissance de Séléné-sur-mer et de toutes ses cataractes !
L’OURS.
Tais-toi, je tiens le prospectus !
LE CHŒUR.
Je rallume ?
L’OURS.
Rallume !
(Coup de l’isolateur.)
L’OURS, à la Lune.
Madame, le Roi de la Finance antarctique est à vos pieds.
LE CHŒUR.
Un ours antarctique ! Rien que cela inspire confiance aussitôt.
L’OURS.
Partons, je suis prêt.
LA LUNE, au Chœur.
Tu as arrangé le rendez-vous ?
L’OURS.
À minuit, je l’ai vu qui en prenait note en s’endormant.
LA LUNE.
Au moins tu es sûr de ne pas avoir envoyé d’autres invitations ?
LE CHŒUR.
Madame, permettez-moi de vous dire que c’est vous qui brouillez tout d’habitude et qui envoyez les invitations à tort et à travers. Et alors qui est-ce qui est embêté en voyant arriver un tas de péronnelles et pétrousquins auxquels on ne s’attendait pas ?
LA LUNE.
C’est vrai, quand je suis dans mes mauvais moments je ne suis plus tout à fait maîtresse de mes associations d’idées. Pourvu que je n’aie pas fait de bêtises !
L’OURS.
Et où c’est qu’on va se rencontrer ?
LE CHŒUR.
J’ai choisi la maison, pour le moment vacante, d’une vieille fille, en arrière de la route d’Artemare. C’est tout à fait ce qu’il nous faut.
C’est modeste, prudent, virginal, ça fait bon effet.
Nous sommes très bien tous les trois, on ne peut dire le contraire, mais, sans pouvoir préciser, je suis conscient dans notre tenue de je ne sais quel accent de fantaisie que nous ne saurions perdre à voir neutralisé.
Ce petit jardin, avec ses bordures de belles-de-jour et de corbeilles-d’argent, ses reines-marguerites qui semblent faites avec de la laine tricotée, c’est là que je voudrais vivre !
Ce salon si propre qu’on n’ose y respirer de peur de le ternir, quelle joie en y entrant d’y voir précisément ces voiles au crochet sur les meubles et ce petit végétal vert dans un cachepot, pareil à une myrrhe, que notre cœur attendait, chaste offrande !
Et sous un globe de cristal le casque du père de Mademoiselle qui n’était rien de moins que capitaine de pompiers.
L’OURS, se levant
et gambadant par l’espace.
En route ! J’ai beaucoup de choses à faire cette nuit avant que je me réveille au sein de ma forêt vierge et de nouveau respire cette odeur huileuse !
J’ai enjoint à mes petits amis de dormir, menaçant s’ils rêvent de me fourrer sous leurs draps et de leur lécher la plante des pieds avec une langue aussi râpeuse que celle d’un petit chat !
Mais que diraient-ils, venant à se réveiller, s’ils ne me trouvaient pas là, montant la garde ?
Bah ! je sais que ce soir je suis revêtu du don d’être partout à la fois, je suis dans un de ces heureux moments,
Comme quand on reçoit un grand coup de pied et qu’on monte à tire d’aile vers le ciel, incertain si l’on retombera jamais,
Aérien, impétueux, cul par dessus tête, dégagé de toutes les lois physiques, morales, commerciales, civiles, militaires et criminelles, c’est comme ça qu’on fait son chemin dans la vie !
Regardez-moi, poupées ! Miousic !
(Il lui flotte du ciel entre les mains un accordéon [1])

L’OURS[2], chantant :
Le sort a trahi mon courage,
Mais rien n’atteint une âme pure !
Il me reste malgré l’orage
Le sentiment de la nature !


TRIO [3] :
Bien ensemble et chacun des personnages sur un air différent :


L’OURS, bis et indéfiniment.
Il me reste malgré l’orage
Le sentiment de la nature
LE CHŒUR, faisant des moulinets
avec le coupe-lune.
Qui veut du bleu ? Qui veut du vert ?
Qui veut l’amour et la fortune ?
Entrez ! le comptoir est ouvert
Je suis le distributeur de lune !
LA LUNE, interrompue à chaque mot par les moulinets et reproduisant en désordre sur sa figure les différentes phases de notre satellite telles qu’elles sont décrites dans les traités de cosmographie.
Flic… flouc… trac… bloc… hic… hœc… hac… hoc…
Ejus… cujus… bornibus… cornibus…
Bic… bec… brac… broc… flaque… trique… sac…
Loque… orgibus… gorgibus…
LE CHŒUR, s’avançant et l’index levé.
Cynthiæ figuras imitatur Mater Amorum !
(Ils s’évanouissent.)
Le salon de la vieille fille d’Alternare, tel que ci-dessus décrit.
Le guéridon du milieu est renversé les pieds en l’air et à sa place on a apporté une grande table de cuisine en bois blanc. À l’un des bouts est assis le RHABILLEUR, la pipe à la bouche, à l’autre L’AVIATEUR.
Descendent par le plafond les bras écartés en tourbillonnant gracieusement comme des graines de tilleul l’OURS et le CHŒUR.
L’OURS.
Tiens, il y a quelqu’un !
LE CHŒUR.
Ça n’a pas traîné. À peine avons-nous terminé notre petite installation que les amateurs se sont amenés.
L’OURS, montrant l’AVIATEUR.
Je suppose que c’est notre ami Paul ? Il a un amour de petite moustache. Chéri, va !
(Il lui envoie un baiser.)
LE CHŒUR.
C’est lui. Mais qui est l’autre, voilà ce que je ne puis imaginer.
Encore un de ces hôtes inexplicables et spontanés comme nous en suscitons généralement avec nous !
LE RHABILLEUR, ôtant sa pipe de sa bouche.
Je suis le Rhabilleur.
LE CHŒUR.
Il est le Rhabilleur, c’est bien. Le Rhabilleur est une espèce de Savoyard qui raccommode les bûcherons déboîtés.
Pourquoi il est là, personne au monde ne le saura jamais. C’est un fait, comme l’arc-en-ciel.
L’OURS, entrant dans la cheminée
et appelant la LUNE.
Madame, vous pouvez descendre ! Votre jeune homme est là. Faites attention il y a une barre de fer à travers le tuyau.
(Il sort de la cheminée suivi par la LUNE à qui il donne gracieusement la patte.)
LA LUNE.
Heureusement que je suis compressible.
(Elle aperçoit l’Aviateur. Modestement avec un petit cri.)
Ah ! (au CHŒUR) Mon éventail !
(Il lui donne le coupe-lune.)
Elle se promène de long en large sur le devant de la scène, s’éventant avec le coupe-lune qui l’illumine et l’assombrit tour à tour. L’AVIATEUR reste impassible.
LE RHABILLEUR.
Y a pas à dire, c’est une belle femme.
LA LUNE.
Quel est ce malotru ?
LE CHŒUR.
Madame, c’est le Rhabilleur.
LA LUNE.
Ah ! c’est le Rhabilleur ? Parfait.
LE CHŒUR.
Ce qu’il y a de bon avec notre Joufflue, c’est qu’elle ne s’étonne de rien.
LE RHABILLEUR.
I fait bougrement soif ici.
L’OURS.
J’allais le dire.
LE CHŒUR.
Mon vieux, va donc voir dans la cambuse si tu trouves quelque flacon.
Sort l’OURS par la gauche.
LA LUNE, s’asseyant à une place
au milieu de la table, à l’AVIATEUR.
Bonjour, Monsieur.
L’AVIATEUR.
Bonjour, Madame.
LA LUNE.
Et autrement, votre santé est bonne ?
L’AVIATEUR.
Merci, ça ne va pas mal, et vous ?
LA LUNE.
Moi aussi !
Bruit épouvantable de vaisselle cassée dans la cuisine. Rentre l’OURS tenant quelques verres entre les pattes et une serviette.
L’OURS.
Tant qu’à trouver du pinard, non ! On ne boit que du sirop de framboise dans cette piaule.
LA LUNE.
Je crois avoir entendu quelque chose.
L’OURS.
Ce n’est rien, c’est le buffet à vaisselle que j’ai renversé. Je suis allé un peu fiscaliser par là.
LE CHŒUR.
Comment t’y es-tu pris ?
L’OURS.
J’ai vu qu’il y avait une cale. On m’a dit qu’il y a des originaux qui cachent comme ça des billets de mille francs sous un pied d’armoire.
J’ai voulu voir ce que c’était. Je n’ai trouvé qu’un roi de pique plié en quatre.
Il souffle dans les verres, les essuie et les met sur la table.
LE CHŒUR.
Qu’est-ce que nous allons boire ?
LA LUNE.
Attendez, j’ai votre affaire. Je crois avoir vu un moulin près d’ici.
Elle sort et rentre un instant après, tenant un énorme seau débordant qu’elle pose violemment au milieu de la table. L’eau jaillit et ruisselle de toutes parts.
LA LUNE.
Mes enfants, c’est épatant ce qu’il y a de lune dehors, je voudrais que vous voyiez ça !
L’OURS, pouffant.
Elle oublie que c’est elle qui fait la lune !
LE CHŒUR.
Elle est comme ça quand elle est dans ses syzygies !
LA LUNE, s’apercevant tout à coup dans le seau
et s’arrêtant comme fascinée avec un petit rire ravi.
Hi !
L’OURS.
Oui, t’es belle.
LA LUNE, de même souriant à son image
et roucoulant d’une petite voix pâmée.
Coucou !
L’OURS.
Nous attendons.
LE CHŒUR.
Madame, vos invités attendent votre bon plaisir.
LA LUNE.
Pardon ! C’est un peu de mon charme et de ma beauté que je vais vous verser dans ces verres ! Ça, c’est du pousse-moulin de première qualité ! Dans ces calices transparents, buvez mon âme lumineuse !
Elle puise dans le seau avec une poche à soupe et distribue largement le breuvage à la ronde. À la cinquième puisée elle ramène une chaussure de cuir en mauvais état.
L’OURS.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
LA LUNE.
C’est un soulier. Honorons, Messieurs, cette sandale endommagée d’un pèlerin de l’idéal ! C’est cela qui communique à notre punch nocturne cette occulte épice que les juleps américains empruntent à la feuille de menthe.
Elle envoie le soulier par la fenêtre. Bruit de carreau cassé. Tous lèvent leur verre en silence et boivent.
L’OURS, faisant claquer sa langue.
Parfait !
LE RHABILLEUR.
Moi, j’aime mieux le Pélajoie.
L’OURS.
Croquant ! ce petit vin-là, ça a l’éclair de la truite et la détonation d’un coup de fusil.
LE CHŒUR.
C’est curieux, moi, je lui trouve l’arôme puissant et concentré d’un vers de Plaute.
Un de ces grands vins du Latium, qu’on conservait dans une amphore d’argile blanche lutée avec de la poix d’Ostie,
Un de ces vins où l’on dirait que les chaussures de toutes les Légions romaines ont macéré !
L’OURS, s’asseyant auprès de l’AVIATEUR
qui seul a laissé son verre sur la table.
Eh bien, mon vieux, tu ne bois pas ? Faut pas t’en faire.
L’AVIATEUR.
Je n’ai pas l’avantage de vous connaître.
L’OURS.
Tu ne me reconnais pas, vieux frère ? On est des poilus tous les deux, quoi ?
L’AVIATEUR.
Où est-ce que vous êtes embusqué ?
L’OURS.
Dans l’Amérique du Sud, au milieu d’une forêt vierge, la troisième cascade à gauche.
On voit un tronc d’arbre pourri tout garni d’orchidées qui sert de pont sur un torrent, en l’air pendent des choses grises pareilles à des barbes et des fuchsias vous tombent dans le cou.
On est bien.
C’est là que je suis employé comme qui dirait dans le ravitaillement.
L’AVIATEUR.
Comment donc est-ce que vous êtes présentement à Alternare en train de causer avec moi ?
L’OURS.
C’est vrai. Voilà ce que je voudrais bien me faire expliquer.
Ma tenue aussi, je m’en rends compte, vous surprend. Moi-même je n’en ai pas l’habitude : c’est gênant de n’avoir pas de poches.
L’AVIATEUR.
Par où l’on m’a fait passer pour m’ouvrir tout-à-coup dans cette chambre comme une ombrelle,
Voilà ce que je ne puis pas comprendre. Quelle société !
L’OURS.
Pas regardante du moins. Hein, mon vieux ! ça nous est bien égal de savoir ce que tu as au bout des jambes ! Hi ! Hi !
L’AVIATEUR.
Voilà l’avantage de vivre avec les ours.
L’OURS, consolant.
Je serais une femme que ça serait pareil. Ce n’est pas comme ceux qui ont la figure abîmée. Quand tu es à table, tu parais comme tout le monde.
L’AVIATEUR.
Vous êtes bien gentil.
L’OURS, fin.
Je sais que toutes les femmes ne sont pas de cet avis ?
L’AVIATEUR.
Ah ! vous savez cela ?
L’OURS.
Je me suis permis de lire une certaine lettre que tu as toujours avec toi. Elle est joliment bien tournée. Celle qui a écrit cela, ce n’est pas une personne ordinaire. Elle a de l’instruction. Je serais heureux de la connaître.
L’AVIATEUR.
Tu l’as lue ?
L’OURS.
Pas avec les mêmes yeux que toi, naturellement.
Il y a des choses quand on les lit pour la première fois, on dirait que ça n’a pas de sens.
Il n’y a qu’après qu’on comprend ce que ça veut dire.
L’AVIATEUR.
Mon vieux, si j’avais une bouteille sous la main, je te casserais la gueule avec plaisir.
Il boit une gorgée à son verre et crache aussitôt avec dégoût.
Pouah ! qu’est-ce que c’est que cette cochonnerie ? cela sent la vase et le vieux soulier !
L’OURS.
Tu l’aimais, quoi, c’est facile à comprendre.
(Il lui donne un coup de poing dans la poitrine.)
Elle, pas.
L’AVIATEUR.
Tu crois qu’elle ne m’a jamais aimé ?
L’OURS.
J’en suis absolument sûr.
L’AVIATEUR.
Il y a une petite voix du matin jusqu’au soir qui me répète exactement la même chose. C’est difficile à me fourrer cela dans la tête.
L’OURS.
En tout cas, maintenant c’est fini.
Infirme comme te voilà, tu penses bien que tu n’es désirable pour personne. L’Amour, c’est le désir. On ne désire que quelqu’un de complet.
De l’estime pour toi, certainement. De la pitié, aussi.
L’AVIATEUR.
Je reconnais toutes tes paroles. Oui, cela me fait du bien de les entendre. Dis-les-moi une fois de plus.
L’OURS.
Un mari qu’on serait obligé de porter dans ses bras comme un mannequin ! Je te conseille de pêcher à la ligne, on dit que c’est amusant.
L’AVIATEUR.
Il paraît que maintenant on sait faire des pieds mécaniques.
L’OURS.
Moi, j’aime mieux les pieds naturels.
L’AVIATEUR.
Tu n’as que quatre pattes !
L’OURS, confidentiel.
Ce qu’il te faut, c’est une dame d’un certain âge, qui te choie, qui te soigne, qui te dorlotte.
J’en connais une qui est encore fort bien.
L’AVIATEUR.
C’est elle qui vous a chargé de me parler ?
L’OURS.
Elle t’a vu elle t’aime et elle a beaucoup d’argent.
L’AVIATEUR.
Vite ! Où est-elle que je l’épouse ?
L’OURS.
Voilà où je m’embarrasse un peu. Comment diable t’expliquer ça ?
— Mais voici le domestique de Madame qui va m’aider. Ne faites pas attention ! il a eu la petite vérole. Il a attrapé cela en soignant sa maîtresse. C’est cela qui lui fait cette figure toute pleine de boutons et de marques de fabrique. Cheirosa creatura !
Parlez, Joseph.
(Naturellement on a éteint la LUNE depuis longtemps.)
LE CHŒUR, s’avançant.
C’est une personne si timide !
L’AVIATEUR.
Je le vois, puisqu’à vous deux vous ne réussissez pas à la faire sortir.
LE CHŒUR.
Voilà ! il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle vous parle.
Et il ne faut pas non plus demander à jamais la voir.
Une continuelle absence, telle est la condition sine qua non de votre hymen.
L’AVIATEUR.
Bon.
LE CHŒUR.
Tout ce qu’elle demande, c’est votre sentiment.
L’AVIATEUR.
Ça suffit.
LE CHŒUR.
N’avez-vous jamais lu ces histoires d’un pauvre homme qui reçoit une visite pendant qu’il dort ?
Et le matin il trouve sur sa table un poulet rôti, une bouteille de Bordeaux et sa nomination comme gardien du square de la Tour Saint-Jacques ?
Il me semble que je respire cette subtile odeur de peau d’Espagne !
L’AVIATEUR.
Ce sont des choses qui arrivent tous les jours.
LE CHŒUR.
Et que dire de cet adolescent qu’une grande dame visite chaque jour ? et parfois elle l’embrasse sur le front.
L’AVIATEUR.
Ne cherchez pas, c’était moi.
LE CHŒUR.
Ainsi quand vous serez comme mort et que l’âme veille seule au milieu des sens anéantis, elle vient vers vous.
L’AVIATEUR.
Faudra-t-il laisser la fenêtre ouverte ?
LE CHŒUR.
Cela vaut mieux.
L’AVIATEUR.
Je me rappelle lorsque j’avais la fièvre et qu’on se réveille au hasard sans savoir l’heure ni le siècle qu’il est,
Une fois, j’ai vu la chambre remplie d’une lumière étrange et qui n’était pas celle du jour.
L’OURS.
C’est elle.
LE CHŒUR.
Si vous ouvrez les yeux vite, vous verrez le bout de son écharpe, elle fuit !
L’AVIATEUR.
Elle ne fuira pas toujours ! Espérez un peu que je sois guéri et que j’ouvre de nouveau mes grandes ailes jaunes ! On ne me verra plus souvent à terre, je n’ai plus de quoi y marcher !
L’OURS.
Oui, mon vieux, tu as compris ! Nous autres nous vivons dans la troisième dimension. Là où nous sommes on n’a pas plus besoin de pieds qu’un mahométan de prépuce.
LE CHŒUR.
S’il vous arrive par hasard de trouver parmi les nuages la première marche d’un escalier, c’est chez nous, je serai là pour vous attendre.
L’AVIATEUR.
Il y a une difficulté.
LE CHŒUR.
Laquelle ?
L’AVIATEUR.
Je sais qu’en ce moment je ne dors pas. Tout ce que nous disons me semble parfaitement sensé, suivi, raisonnable. Des gens sérieux comme vous, ce n’est pas dans les rêves qu’on les rencontre.
Mais il y a des fois aussi que je dors et vais où je ne veux pas aller.
L’OURS.
Du côté d’une usine de produits chimiques, par exemple.
LE CHŒUR.
Tais-toi.
L’AVIATEUR.
Eh bien, c’est ce qui vous trompe et c’est cela ce qu’il y a de curieux.
Dans le patelin à côté vit une certaine personne dont la vue est pire pour moi que le poison.
Une certaine Rhodô. Une belle fille, on ne peut pas dire le contraire. Elle a vingt ans. Une de ces brunes à l’air insolent avec des grands yeux noirs qui vous regardent en face. Rien que d’y penser me met en colère.
Tout le monde la connaît, c’est elle qui tenait le bureau de tabac.
Figurez-vous que la pécore s’était permis d’être amoureuse de mon beau-frère, elle ne le cachait pas ! (l’officier de chasseurs d’Afrique, celui qui est tombé du ciel au-dessus de Douaumont, un beau soir de juin). Quand il s’est fiancé avec ma sœur, elle a envoyé une lettre pleine de mensonges et de toute espèce d’horreurs.
— Et maintenant vous me dites que je devrais épouser cette enragée !
LE RHABILLEUR, ôtant sa pipe de sa bouche.
C’est ma fille. – Bonjour, monsieur.
(Il reprend sa pipe.)
L’AVIATEUR.
Heureux de le savoir. Bonjour. – Cette furie ! ce poison ! ce diablotin !
LE CHŒUR.
Nous ne disons rien du tout.
L’AVIATEUR, s’agitant.
Vous ne dites rien, mais ça n’empêche pas que depuis que je suis dans cette chambre… Où est ma chambre ?
— Tiens, ce n’est plus ma chambre ! Où est ma carte sur le mur avec ce grand golfe noir jusqu’à Noyon, qui marque l’endroit où les Boches se sont arrêtés ? Où suis-je ?
L’OURS.
Au secours, il va se réveiller !
(Le CHŒUR manœuvre le coupe-lune.)
LA LUNE, éclatant tout-à-coup avec violence.
Avec moi, mon bien-aimé !
Tout resplendit dans la chambre, le lustre, le casque de pompier, l’armoire avec les cristaux et l’argenterie.
L’OURS, se cachant les yeux avec les pattes.
Au secours ! ferme ça ! t’en mets trop ! Sur résistance, bon Dieu ! (Elle s’éteint.) J’ai cru qu’elle allait nous rendre aveugles !
(Coupe-lune.)
L’AVIATEUR, reprenant son idée.
… Ça n’empêche pas qu’il n’y a pas de jour (ou pas de nuit, je ne sais pas), où je ne sois à ses talons lui emboîtant le pas, et ne lui fasse des déclarations d’amour en grinçant des dents !
Rien que de la voir par derrière, son cou brun, son col un petit peu sale, cet accroche-cœur qu’elle se colle avec éclat au-dessus de l’oreille comme une signature d’épicier, cela me tourne le sang !
Il faut vous dire qu’elle n’est plus dans le tabac, maintenant elle travaille dans les munitions.
On dit même que c’est elle qui fait vivre les enfants de ma sœur et qui envoie l’argent, le grand-père avant de partir ayant pris soin de les ruiner jusqu’au dernier picaillon, et moi je n’ai que mon prêt. Elle se permet ça, la rosse !
C’est ça qui me met en rage plus que tout le reste.
Et je voudrais lui dire ce que je pense, j’en suis tout tremblant de fureur !
Et au lieu de ça, ce qui me sort de la bouche comme des rubans télégraphiques, ce sont de longues phrases nobles et embrouillées comme en emploient les héros d’Octave Feuillet,
Où je lui déclare une flamme distinguée !
L’OURS.
Tu dis que tu marches derrière elle ?
L’AVIATEUR.
Oui, je marche derrière elle. Eh bien ?
L’OURS.
Hi ! hi ! c’est drôle !
LE CHŒUR.
Ne faites pas attention, mon lieutenant ! ce n’est qu’un ours. Poursuivez ! (Avec un intérêt affecté) Et que vous répond cette demoiselle ?
L’AVIATEUR.
Elle me rit au nez ! Elle me fait porter son baluchon ! Elle me flanque son parapluie tout ruisselant d’eau entre les bras à la porte de l’usine ! elle m’offre des bonbons anglais dans un petit cornet de papier ! Elle chante Carmen d’une voix affreusement fausse et veloutée ! elle me fait tirer la langue pour mouiller le timbre d’une lettre qu’elle me charge de mettre à la poste !
L’OURS.
Elle veut t’épouser, c’est clair !
L’AVIATEUR.
Tais-toi !
L’OURS, dansant et criant à tue-tête.
Oui, mon vieux, elle t’épousera ! Cela te pend au nez comme un sifflet de deux sous !
LE RHABILLEURR.
À votre santé.
(Il boit.)
L’AVIATEUR.
Tu vas passer par la fenêtre.
L’OURS.
Volontiers. C’est un de mes exercices préférés !
(Pend, tout-à-coup, en l’air une bottine de femme.)
L’AVIATEUR.
Tiens ! qu’est-ce qui pend donc au-dessus de nous ?
L’OURS.
Une bottine de femme ! Il y a une visiteuse là-haut qui est prise dans les bandes d’air.
Il monte sur une chaise et tire de toutes ses forces sur la bottine. À la troisième secousse, il amène RHODÔ, qui tombe avec bruit la tête la première au travers de la table. Elle se relève vivement et prend place à table entre l’OURS et la LUNE. Elle est vêtue de la combinaison bleue des ouvrières en munitions et d’un grand pardessus d’homme.
RHODÔ, au RHABILLEUR.
Bonjour, papa !
LE RHABILLEUR.
À ta santé !
(Il boit.)
L’AVIATEUR.
Rhodô.
LE CHŒUR.
Voilà ce que c’est que de parler des gens pendant qu’ils dorment et ne tiennent à rien, l’âme autant molle que deux pétales de fleurs de pois. Cela les fait aussitôt accourir comme des papillons.
L’OURS, qui tout ce temps
a regardé RHODÔ avec voracité.
Mademoiselle Rhodô, vous me plaisez ! je veux dire que je vous trouve excessivement jolie et je vous demande incontinent et sans plus de retard la permission de vous embrasser.
(Il fait le mouvement de la saisir.)
RHODÔ.
Non, mais vous voyez ce malotru ?
(Elle lui donne une chiquenaude sur le museau.)
L’OURS, criant.
Ahou ! L’isolateur !
(Il l’isole. Elle demeure la main en l’air, l’index armé comme pour une seconde chiquenaude.)
L’OURS, à l’AVIATEUR.
Voilà. J’aime cette demoiselle, vous voyez quelle m’aime aussi. Je l’épouserai, je vous débarrasserai d’elle et vous vous marierez avec votre entrepreneur d’éclairage.
L’AVIATEUR.
Quel entrepreneur d’éclairage ?
L’OURS.
Oui, j’ai oublié de vous dire, la personne qui vous a distingué est concessionnaire d’une fort grande entreprise d’illumination, tant rurale qu’urbaine.
(Il désisole Rhodô et reçoit immédiatement sur le bout du nez la chiquenaude préparée.)
Merci ! Attendez.
C’est plus sûr d’isoler notre Bellérophon !
(Il l’isole.)
LE CHŒUR.
Mon vieux, écoute-moi !
RHODÔ.
Mais d’abord acceptez cette cro…
(Le CHŒUR, fait autour de lui et de l’OURS un cercle avec le cimeterre. Elle reste, la chiquenaude en l’air.)
LE CHŒUR, à l’OURS.
Tu crois que tu vas emporter comme ça cette demoiselle ? Dis, tu t’es regardée ? Est-ce que tu as un peu réfléchi ?
L’OURS.
Je ne me regarde pas et je ne réfléchis jamais ! Je n’ai pas le temps.
LE CHŒUR.
Tu crois que c’est beau, un ours ? Un ours borgne et qui n’a qu’un œil !
Et quant au reste, mon cher ami, le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as souffert ! Le poil arraché de tous les côtés, et cette jambe qu’on a raccommodée sans soin avec de la ficelle rouge !
L’OURS.
C’est cette personne qui est belle, moi, je n’ai qu’une chose à faire qui est de me l’amarrer illico.
Je ne réfléchis pas ça ne va jamais assez vite ! tout ce que je fais, je le fais subitement instantanément et dans un transport d’enthousiasme !
LE CHŒUR.
Attends je vais te montrer quelque chose. Tu sais ce que font les ménagères pour voir si les œufs sont frais ?
L’OURS.
Elles les mirent dans un rayon de soleil pour juger ainsi de leur transparence.
LE CHŒUR.
Tout de même pour cette demoiselle qui est là, interposée entre la Lune et nous. Je vais allumer tout doucement notre Bouffie
Et nous verrons la couleur de son âme, ce qui est obscur et ce qui est transparent, ça fera tout ensemble comme un dessin
(Il allume doucement la LUNE.)
L’OURS, regardant RHODÔ.
Mon vieux, c’est épatant !
LE CHŒUR.
Qu’est-ce que tu vois ?
L’OURS.
L’amour pur, la fidélité chevaleresque et sans demande d’aucun retour, à la vie à la mort, au-delà de la vie et de la mort !
— Le courage, l’intrépidité, la ferveur, une délicieuse naïveté, le vœu fait une fois pour toutes, la beauté de ces choses qui sont complètes et définitives !
LE CHŒUR.
Et quel est le nom de tout cela en français ?
L’OURS.
L’honneur ! aussi clair qu’un bouclier d’argent !
LE CHŒUR.
Tu vois qu’il n’y a rien à faire pour toi.
L’OURS.
Rien à faire ! mais je veux son bonheur à cette pauvre enfant ! Ça me fait de la peine qu’elle perde comme ça sa vie,
Pour un sentiment d’honneur mal compris.
Je veux qu’elle épouse notre aviateur, il est très bien. Je renonce à mes plans c’est moi qui ferai leur bonheur, à ces petits oiseaux ! Un aviateur en vaut un autre.
Oui, cette idée m’exalte ! il me semble que je suis en train de lancer une Société !
Je vais parler pour lui, il ne sait pas y faire ! mon client et moi, nous ne faisons plus qu’un.
Je me mets dans sa peau, je le prends dans la mienne
Je suis comme ce noble personnage du temps de Louis-Philippe que ses malheurs avaient rendu Polonais ! moi, l’amour me rend aviateur.
Ce n’est plus un cœur que j’ai là. (Il se tape sur la poitrine) C’est un moteur à douze cylindres, et, regarde cette peau !
(Il s’empoigne à pleines mains la peau du ventre.)
Elle ne tient plus ! il me semble qu’elle m’est étrangère, et j’attends, que me poussent aux endroits les plus imprévus, des ailes !
Rallume !
RHODÔ, détachant sa chiquenaude
que l’Ours esquive.
… Quignole ! veuillez me faire le plaisir d’accepter cette cro…
(L’OURS l’attend voluptueusement, la truffe en l’air.)
— Quignole !
(Elle la lui détache à une ligne du nez.)
L’OURS.
Mademoiselle, excusez-moi. Je me suis fait mal comprendre. Je sais qu’un intérêt commun nous lie.
On m’a dit, et j’en suis vivement touché, que vous pourvoyez à la vie de ces chers orphelins
(Sucré et tremblotant) Sur vos modestes ressources qu’un dur travail vous procure,
Et moi aussi dans un pays éloigné je m’occupe de leur héritage.
Oui, leur père a fait un placement pour eux dans un pays fort lointain. C’est là que je m’occupe de leurs intérêts avec une véritable frénésie !
RHODÔ.
Si vous êtes là-bas, comment êtes-vous ici ?
L’OURS.
N’importe. Mais vous-même feriez mieux de ne pas me poser trop de questions là-dessus.
RHODÔ, le poing sur la banche.
Tout le monde sait qui je suis : Rhodô, la fille de Rhabilleur !
L’OURS.
Vous n’êtes pas Rhodô, vous êtes un ange ! Rhodô, vous vous êtes méprise. Quand je me suis efforcé en vous embrassant de me procurer un sentiment plus complet de votre présence,
Ce n’est pas un but personnel que je poursuivais, c’était la passion d’un de mes amis que j’entreprenais bien insuffisamment de vous exprimer.
— Moi, vous ne me trouvez pas beau ?
RHODÔ.
Non.
L’OURS.
Pourquoi est-ce que vous ne me trouvez pas beau ?
RHODÔ.
Parce que vous êtes laid.
L’OURS.
Ça ne fait rien ! Bon, je voulais vous parler de mon ami qui vous aime à en perdre la raison.
Je veux dire qu’il vous déteste tellement que votre seule vue le fait grincer des dents et que volontiers il vous tordrait le cou.
RHODÔ.
Pourquoi est-ce qu’il me déteste ?
L’OURS.
On n’est pas maître de ses sentiments. Il ne songe qu’à vous et tout en vous lui est désagréable.
RHODÔ.
Il est encore bien content quand je lui souris d’une certaine manière qu’il sait.
L’OURS.
Vous le connaissez donc ?
RHODÔ.
Je le connais. Il y a un fil entre nous. Quand je sors de l’usine, je le rencontre qui se promène dans sa petite voiture. Une fois je lui ai donné un bouquet, il est devenu tout rouge.
L’OURS.
Qu’est-ce que vous faites à l’usine ?
RHODÔ.
Je suis aux forges. C’est moi qui tiens le levier du gros marteau-pilon. Han ! Quand je tape, la terre tremble !
L’OURS.
N’achevez pas ! C’est comme si je vous voyais !
Debout, échevelée comme une Bellone, les mains ruisselantes d’huile,
Riante, triomphante,
Toute rose et vermeille des éclats sous le marteau de cette foudre que vous pétrissez à puissants coups soigneux, le grand Fer de la République,
L’acier vengeur des morts, terreur des Allemands, splendeur de la Justice !
RHODÔ.
C’est cela tout à fait. C’est plus amusant que de vendre des allumettes.
L’OURS.
Combien gagnez-vous à cela ?
RHODÔ.
Je peux me faire des journées de six francs.
LE CHŒUR.
Dont la moitié va aux petits enfants d’Hostiaz.
Les allocations journalières, cela ne suffit pas.
RHODÔ.
Cela ne vous regarde pas.
L’OURS.
Pourquoi avez-vous envoyé cette lettre anonyme à la famille quand il s’est marié ?
RHODÔ, furieuse.
Je n’ai pas envoyé de lettre anonyme !
L’OURS.
Cela me fait plaisir de vous voir faire un petit mensonge.
RHODÔ.
On ne pouvait pas me demander d’être contente parce qu’il épousait cette demoiselle ! Je valais mieux qu’elle !
L’OURS.
C’est elle qui a eu ces enfants de lui.
RHODÔ.
Ils sont les miens maintenant ! Il faut voir comme ils se jettent sur moi quand j’arrive, le dimanche !
L’OURS.
Ce n’est tout de même pas la même chose que les enfants que l’on a faits soi-même.
RHODÔ.
Il a donné sa vie pour nous et moi je lui donne la mienne.
L’OURS.
Ça lui est bien égal à présent que vous lui donniez quoi que ce soit.
RHODÔ.
Si, je sais qu’il est content, et moi je le suis aussi.
L’OURS.
Que dirons-nous à notre ami, l’aviateur sans pieds ?
RHODÔ.
Il volera mieux ! plus moyen de se salir pour lui ! s’il ne peut plus marcher, qu’il danse !
Il a fait comme moi, il a fait ce qu’il pouvait, il a donné ce qu’il pouvait ! Maintenant il est libre.
C’est une pensée à rendre folle de joie que nous avons donné quelque chose qu’il n’y a absolument plus aucun moyen de nous rendre ! bêtement, définitivement !
On ne fera pas repousser ses pieds ! Et moi j’ai donné mon joli cœur à un autre, que cela lui soit agréable ou non !
Est-ce que c’est encore à nous, ce que nous avons donné pour que nous ayons envie de le reprendre ? est-ce que nous allons nous refaire un petit bonheur d’infirmes ? nous réhabituer à vivre pesamment pour nous-mêmes, comme des civils ?
C’est donné ! Il n’y a plus moyen de rien nous rendre ! C’est cela qui me fait chanter à gorge déployée pendant que je forge, pendant que j’assène trois par trois ces bons coups qui font trembler toute la sous-préfecture !
L’OURS.
Tout cela qui touchait à celui que vous aimiez,
Tout cela comme de soi-même est là qui vient s’accrocher à vous.
RHODÔ.
S’il veut, je le prendrai avec mes autres enfants.
L’OURS.
Et vous ferez vivre tout ce monde-là avec six francs par jour ?
RHODÔ.
Ah, j’ai le cœur si grand que je ferais vivre toute la France avec six francs par jour !
L’OURS.
Oh, oh ! je pense que vous avez des économies ! Oui, j’ai un instinct en moi qui me dit ça !
(Il se recule pour la regarder. À part)
Oui, elle a de l’argent sur elle. Je le vois qui fait une tache noire sur le feu occulte de la Lune.
(À Rhodô.) Vous avez de l’argent !
RHODÔ.
Cela ne vous regarde pas.
L’OURS, profondément excité.
La question change de face ! permettez donc de même que je change de côté pour mieux vous voir avec cet unique œil que le destin m’ait laissé !
(Il se place entre la LUNE et elle.)
Vous avez des économies, cela me transporte ! Souffrir, se priver, espérer, vivre comme les dieux dans la Nécessité ! C’est beau !
Se coucher tous les soirs en pensant à son petit Saint-Frusquin et en faisant une prière pour l’honnête homme là-bas qui a charge de le faire fructifier dans l’autre monde,
Dans un monde meilleur !
— Si je ne suis pas indécent, qu’est-ce qu’on a dans ce petit portefeuille ?
RHODÔ.
Quelques Bons de la Défense Nationale !
L’OURS.
Quelle pitié ! Six pour cent, c’est ce chiche climat de la France ! le pays des vers alexandrins !
Moi, j’habite une terre toute ruisselante de café, de chocolat, de mélasse et de térébenthine !
On plante une canne dans la terre rouge, aussi crue que de la chair de nègre, et le lendemain de bonne heure, munissez-vous d’un peu de kirsch pour égayer l’eau de ces cocos tout prêts à cueillir qui s’offrent à vous sur la chose que vous trouverez à la place !
Donnez-moi sur le champ votre porte-monnaie ! et que le juge me croque si je vous le rapporte après-demain doublé du double !
RHODÔ, le toisant.
Mon petit porte-monnaie est fort bien où il est.
L’OURS, poussant un cri de douleur.
Je vois que vous n’avez pas confiance en moi ! C’est mon extérieur un peu négligé qui vous fait peur.
Ne faites pas attention ! C’est une peau que j’endosse de temps en temps comme ça pour ma commodité, la peau de mon totem, (n’essayez pas de comprendre, ça serait trop long à vous expliquer,)
À cause d’une chose technique qu’on appelle l’interdiction de séjour.
Et le fait est que j’ai eu quelques malheurs. Mais renseignez-vous sur moi ! le tout est de me quitter à temps ! Et croyez-vous que je voudrais vous tromper maintenant, avec cette virginité que j’ai à me refaire ?
Tout le monde me connaît à Paris. J’avais un yacht qui s’appelait « l’Apache », où je me promenais avec des membres de l’Académie et une dame d’un Théâtre Subventionné.
Quand j’allais à la chasse, j’avais le Garde-des-Sceaux derrière moi pour me charger mon fusil.
Oui, c’est lui qui le faisait basculer et qui soufflait avec force dans le canon pour en chasser la fumée.
J’étais beau dans mon costume de homespun avec ma cravate aussi verte qu’une queue de poreau !
RHODÔ, qui le regarde depuis un moment.
Si vous voulez, je vous prendrai comme caissier, et vous savez, vous ne pouvez pas me refaire.
L’OURS.
Quoi ! vous allez vous établir à votre compte avec six francs par jour ?
RHODÔ, le regardant de plus en plus attentivement.
Avec six francs par jour et ce que vous allez me donner vous-même.
L’OURS.
Ciel ! moi, donner de l’argent ! J’en reçois, c’est mon métier. Je n’ai pas d’argent.
RHODÔ.
Vous n’avez pas d’argent, mais vous avez quelque chose sous la peau qui brille comme une étoile.
L’OURS à part.
On me voit tout ! J’ai eu tort de me placer entre Rhodô et la Lune.
(Mouvement pour s’en aller.)
RHODÔ.
Non, restez, je vous en prie ! Qu’est ce qui brille comme ça, je me le demande ? si pur !
L’OURS.
Mon âme probablement.
RHODÔ.
Non, je la vois aussi. Elle fait de tout autres raies. C’est quelque chose qui ne fait pas partie de vous.
L’OURS.
J’aime mieux vous le dire. C’est un diamant faux qu’on m’a chargé de placer.
RHODÔ.
Il n’est pas faux ! Il est fait des larmes de tous les pauvres gens que tu as dépouillés et désespérés ! Elles voient.
Voleur ! tu ne sais pas ce que c’est que de gagner de l’argent sou à sou, en se privant, en se faisant esclave ! C’est facile de prendre de l’argent aux simples, mais ce n’est pas facile de le faire !
Le trésor sacré du père pour la femme et les petits enfants, quand il ne sera plus là !
L’OURS.
Je suis un déprédateur. Ma vocation est de prendre.
RHODÔ.
Elle est de rendre aujourd’hui. Il me faut ce diamant.
L’OURS.
J’ai la faiblesse d’y tenir. C’est le seul souvenir qui me reste d’un ami qui m’était cher,
Le châtelain d’Hostiaz.
RHODÔ.
Hostiaz ! ce sont mes enfants ! c’est l’argent de mes enfants !
L’OURS.
Il n’est donc point le vôtre.
RHODÔ.
Mon petit ours, il faut me le redonner.
L’OURS.
Non.
RHODÔ.
Et ça se dit homme d’affaires !
L’OURS.
J’ai cette prétention.
RHODÔ.
Et ça garde de l’argent comme ça entre cuir et chair, comme une vieille femme dans son corset ! de l’argent qui ne travaille pas !
L’OURS.
Je me méfie des gens malhonnêtes.
RHODÔ.
Un diamant qui vaut peut-être cent mille francs !
L’OURS.
Plus.
RHODÔ.
Si j’apporte cent mille francs, j’ai une tante qui m’en donnera autant, et aussitôt j’ai un cousin qui est pâtissier et qui m’en donnera deux cent mille. On a du crédit avec ça !
L’OURS.
Pourquoi faire ?
RHODÔ.
Tu crois qu’après la guerre tu pourras recommencer ton petit commerce de papier et de bons sur la Lune ? Ah, tu n’es pas moderne. Chacun voudra coucher à côté de son argent comme un soldat qui ne quitte pas son fusil. Donne-moi le tien.
L’OURS.
Pourquoi faire, je demande.
RHODÔ.
Une fabrique de moteurs d’aéroplanes naturellement ! Je connais le métier maintenant, j’y travaille.
C’est joli ! C’est si fort que rien ne lui résiste et que tout s’envole ! C’est compliqué et petit comme un cœur, un cœur à explosions !
Fiez-vous à moi pour tout faire marcher.
L’OURS.
Une femme dans toute cette ferraille ?
RHODÔ.
C’est un travail pour nous, patient, appliqué, toujours le même. C’est la même chose que de tricoter et de coudre.
La machine qui fait des trous dans une feuille de tôle, la pointe qui détache de longs copeaux de laiton, la pièce au tour qui arrive à sa perfection peu à peu parmi des jets d’eau de chaux !
Les gens qui n’ont jamais essayé ne savent pas la paix qu’il y a à travailler tous ensemble, au rythme de la machine, abrités contre le mauvais temps et l’inattendu.
Quant à moi, je n’ai pas assez de mes deux bras, il y a tant de choses à faire, et la plupart des gens sont si molasses et si gourdes ! Il me faut du monde !
J’aurais cent mille hommes et autant de femmes à conduire que je saurais leur trouver de l’occupation. Il n’y en pas un qui aurait le temps de bâiller.
L’OURS.
C’est superbe ! je veux des parts de fondateur.
RHODÔ.
Vous me donnerez votre diamant ?
L’OURS.
Je vous donnerai un papier qui le représentera.
RHODÔ.
Non.
L’OURS, faisant semblant
de frétiller sur sa chaise.
Hou ! hou ! ça va me faire du mal de m’arracher ça de la peau !
RHODÔ.
Ça n’est pas à vous, ça ne tient pas à vous.
L’OURS, même jeu.
Non, je ne vous le donnerai pas !
RHODÔ.
Tout de suite.
L’OURS, même jeu.
Non, je ne vous le donnerai pas ! Hou, hou ! hi, hi ! choc, choc !
Ça va me faire du mal !
RHODÔ.
À l’instant !
L’OURS, se jetant sur elle
comme pour l’embrasser et essayant en même temps
de lui prendre son porte-monnaie dans sa poche.
Eh bien, prenez tout en même temps !
RHODÔ.
Au secours ! À l’assassin !
Elle s’empare du Coupe-lune.
L’AVIATEUR, se réveillant.
Damnation !
Il saisit le Coupe-lune et l’enfonce dans le corps de l’OURS, qui tombe à la renverse. Le diamant jaillit au dehors.
RHODÔ.
Mon diamant !
Elle le saisit entre le pouce et l’index.
LE CHŒUR, s’emparant du Coupe-lune
dont il fait un moulinet.
Fixe !
(Tous restent figés.)
LE CHŒUR, s’avançant sur le devant de la scène,
au prisonnier.
Hé, là-bas, l’homme, l’enseveli des Sept Voiles lunaires, le prisonnier de l’Enfer boche,
Voilà ton diamant, nous l’avons retrouvé, qu’est-ce qu’il faut en faire ?
LE PRISONNIER.
Il faut le rendre à l’enfant.
LE CHŒUR.
Mais alors il n’aura plus besoin de Rhodô, elle n’aura plus rien à lui donner de sa chair et de son sang,
Et ton fils qui est au ciel, il n’aura plus besoin de celle-ci qui est sur la terre, et qui l’a pris pour son étoile à jamais, et qui lui a donné tout ce qu’elle avait, corps et âme,
Et notre ami Paul, si elle n’a plus cette raison de travailler et de construire sa grande fabrique d’aéroplanes,
Qui sera l’essayeur et l’entraîneur de ces coursiers ailés qu’elle va détacher dans le ciel, pour lui son seul élément désormais ?
Et à quoi aura servi ta propre captivité ?
Est-ce qu’une mère ne vaut pas plus qu’un diamant ?
LE PRISONNIER.
Rends-le donc à ce voleur qui l’a pris.
LE CHŒUR.
Mais tu vois bien que la chose n’est pas à lui et ne lui laisse pas de repos,
Cela s’est collé à lui comme un taon, cela lui est entré dans la peau comme une chique dans un cuir de bœuf.
Cette étoile dévorante aura raison de lui un jour ou l’autre.
LE PRISONNIER.
Alors fais-en ce que tu veux
LE CHŒUR.
Est-ce que ton fils a été inutile parce qu’il a fait une seconde au ciel cette grande lumière ?
LE PRISONNIER.
Toute la France en a été éclairée !
LE CHŒUR.
Est-ce que la lumière ne vaut pas mieux que ce diamant qui la thésaurise ? Et pour quoi d’autre est-ce que les yeux sont faits ?
Est-ce que cet enfant n’en sera pas éclairé pour toute la vie, est-ce que son âme ne sera pas saisie, s’il voit un instant entre les doigts de cette fille une chose admirable ?
Une lumière à l’image de celle qui fut son père et qui un instant dans le soir au-dessus de Douaumont surpassa l’éclat du soleil !
Ce qui est un diamant, quel dommage ce serait de le réintégrer en sous !
Ouvre les yeux, enfant !
(Moulinet du Coupe-lune. Le diamant se dissout avec un éclat éblouissant.)
LE PRISONNIER.
Tout le bien de mon enfant qui disparaît.
LE CHŒUR.
Il ne disparaît pas. Il est en lui reconstitué.
Tu ne lui as pas donné la vie, mais tu as ensemencé en lui la lumière. Cette parcelle de lumière éternelle en nous qui ne nous laisse pas de repos jusqu’à ce qu’elle se soit débarrassée de ce corps aveugle. L’esprit de vol et de bond et de cri et de joie et de don et de vision et de désir !
Cet atome d’eau inaltérable en nous qui de tout l’azur est la quintessence glorifiée ! Une seule étoile en lui faite de tant de sacrifices !
(Il rallume la LUNE.)
Madame, c’est fini. Notre petit complot a réussi.
LA LUNE.
Cet enfant que je protège, mon filleul, il a retrouvé son trésor ?
LE CHŒUR.
Il est en lui et ne lui sera plus ôté.
(Entre une servante, portant sur une assiette une carte qu’elle remet à la LUNE.)
(La LUNE lit le nom qui est sur la carte. Et la passe à l’AVIATEUR en donnant tous les signes d’une vive agitation.)
L’AVIATEUR, lisant la carte.
« LE BOURGUIGNON ». Ça ne me dit rien.
LE CHŒUR.
LE BOURGUIGNON ! C’est ainsi que les horticulteurs d’Antony appellent…
LA LUNE.
Le Soleil ! Fuyons !
LE CHŒUR.
C’est vrai, nous nous sommes attardés ici, trompés par toutes ces horloges officielles à quoi on ne peut plus se fier !
Hop !
(Il enlace la LUNE et bondit avec elle par la fenêtre.)
L’OURS, ressuscitant et sautant par la fenêtre.
Fuyons !
L’AVIATEUR.
Au secours ! ne m’abandonnez pas !
RHODÔ.
Montez sur mon dos, mon lieutenant, je vous porterai.
(Le décor s’évanouit et se trouve instantanément remplacé par celui de la scène suivante.)
Une grand’route qui monte à toute vitesse et qui redescend de l’autre côté de la scène. Le sommet de la côte est marqué par une borne kilométrique sur laquelle est assis le RHABILLEUR, toujours la pipe à la bouche et le verre en main au bout d’un bras sans articulations.
Fin de la nuit. On voit une légère blancheur du côté de l’Orient et à l’Ouest faiblement la lumière de la Lune cachée derrière un nuage.
LA LUNE.
C’est joli, la Lune ! c’est poétique, ça fait bien dans un paysage de montagnes. Je ne puis me lasser de le regarder.
À gauche, nous avons le Colombier, à droite Belley, importante sous-préfecture ; derrière nous les tilleuls d’Hostiaz ; devant nous le lac du Bourget où j’aimais à me baigner jadis parmi le beau peuple nu de mes femmes et de mes suivantes.
Quant à savoir comment je puis m’y prendre pour réintégrer là-bas ma demeure circulaire dans la nue, c’est ce qu’il m’est difficile d’imaginer.
Ours, à mon secours !
L’OURS.
Merci ! assez de farces ! je sais ce qu’il en coûte de venir à votre secours !
LE CHŒUR, à l’OURS, avec intérêt.
Vous ne souffrez pas de cette petite opération ?
L’OURS.
Au contraire, ça m’a soulagé, j’étouffais ! c’est comme de lâcher le quatrième bouton de son gilet.
LE CHŒUR.
Ce diamant ?
L’OURS, fade.
L’épingle de sûreté que Mademoiselle va me donner pour ajuster la plaie qu’elle a faite à mes sentiments m’en tiendra lieu.
RHODÔ, avec l’AVIATEUR sur son dos.
Comment voulez-vous que je vous donne quelque chose avec ce bonhomme que j’ai sur le dos ?
L’OURS.
Flanquez-le par terre
L’AVIATEUR.
Non, ne me lâchez pas !
LE CHŒUR.
Attendez, je vais vous dire ce qu’il faut faire. (À l’AVIATEUR) N’ayez pas peur, je vous tiens solidement par la ceinture.
Vous connaissez le principe de l’aéroplane qui est le même que celui du cerf-volant,
Soulevé par l’obstacle et maintenu au lieu de queue par la poussée de son moteur ?
L’AVIATEUR.
C’est cela même.
LE CHŒUR.
Fixez vos yeux sur cette ligne pâle là-bas par où le jour va paraître.
L’AVIATEUR.
Je la vois.
LE CHŒUR.
Sentez-vous ce souffle qui vient du ciel entr’ouvert,
Je dis cet invisible courant au devant duquel l’âme lève la proue ?
L’AVIATEUR.
Je le sens.
LE CHŒUR.
Un cœur d’homme ne sera-t-il pas plus puissant à soulever son corps qu’un sale moteur à pétrole ?
Étendez les bras dans toute leur longueur en prenant fortement votre appui et votre équilibre sur les mains.
L’AVIATEUR.
Je l’ai pris.
LE CHŒUR.
Maintenant regardez le ciel et le jour qui va se lever, et Dieu même au milieu de sa création qui va paraître,
Et toute la terre avec ses montagnes et ses forêts et ses vallées, qui le regarde et qui se prépare à entonner le Psaume Cent-trente-cinq !
(Il le lâche.)
L’AVIATEUR, qui flotte en l’air les bras étendus.
Je le vois !
LE CHŒUR.
Bon ! Maintenant restez bien tranquille
L’AVIATEUR.
Vous ne me lâchez pas au moins ?
LE CHŒUR.
Pas de danger !
L’AVIATEUR.
Je ne vous fatigue pas ? C’est beau !
Tout de même il faut que je rejoigne mon hôpital, que va dire l’infirmière ?
RHODÔ.
Il faut que j’aille à l’Usine. Voilà la sirène qui va commencer
L’OURS.
Il faut que je regagne mon hôtel et réveille chacun de mes voyageurs avec un baiser sur le front et le fantôme de la note.
RHODÔ.
C’est le matin, il fait froid.
LE CHŒUR.
Je vous invite tous. Nous avons encore une demi-heure avant le réveil. Il s’agit de bien l’employer. La suprême demi-heure !
L’OURS.
C’est cela, montons à bord !
L’AVIATEUR.
Où est votre bateau ?
L’OURS, montrant la Grande Ourse
qui brille dans une déchirure de nuages.
Là.
L’AVIATEUR.
Ce n’est pas un bateau ! Ce sont sept puits de lumières auprès de chacun desquels je vois un sage qui médite sous un palmier.
L’OURS.
C’est parfaitement un bateau. Vous ne voyez pas tous ses feux allumés ? Je sais ce que c’est qu’un bateau peut-être ! J’ai commandé l’APACHE. Celui-ci s’appelle la Grande Ourse. C’est mon totem. (Ne cherchez pas à comprendre).
Ne voyez-vous pas la guibe et le beaupré ? Un peu tortueux, je le reconnais.
L’AVIATEUR.
C’est trop haut ! Nous ne pourrons jamais y arriver.
L’OURS.
Trop haut ? Où avez-vous la tête ?
L’AVIATEUR.
C’est ma foi vrai, je la vois maintenant à nos pieds,
Comme un grand paquebot dans un port la nuit.
L’OURS.
L’Aurore, pareille à une Croix faite de Cinq Diamants, est là-bas au-dessous de l’horizon,
Engagée au plus profond du corail antarctique.
Je la vois oblique dans la partie basse du ciel au-dessus de la ligne de mes palmiers, cent arbres à la file de cinquante mètres de haut !
RHODÔ, battant des mains.
Vite ! partons !
L’AVIATEUR.
Êtes-vous sûr au moins que c’est bien ici qu’on s’embarque ? Il devrait y avoir une plaque comme pour l’arrêt des omnibus.
L’OURS, montrant la borne kilométrique.
Lisez !
RHODÔ, lisant entre les jambes du Rhabilleur.
« Limite des Deux Mondes ». C’est bien ça.
L’OURS.
Mon noir alérion accourt. Il n’y a plus qu’à attendre.
C’est comme quand on arrive dans un port inconnu après une longue traversée,
Et l’on voit un nègre luisant tout à coup qui se tient à la coupée, à la lueur d’un immense œil clignotant,
Et qui vous invite à descendre au milieu d’une flotte dansante chargée d’énormes fruits !
L’AVIATEUR.
Je ne vois que ces feux allumés et je n’ai pas envie d’autre chose !
RHODÔ, à l’OURS.
J’ai un peu peur ! Vous êtes sûr que c’est intéressant où nous allons ?
LE CHŒUR.
C’est le Ciel.
L’OURS.
Si ce n’était pas intéressant, pourquoi nous en cacherait-on la vue aussi souvent ? C’est rare une nuit comme celle-ci.
RHODÔ.
Les nuages se sont dissipés et rien ne monte encore du Rhône et du vaste marais de Chetogne.
L’OURS.
Le Ciel ! ça dit tout. C’est comme les affiches chez les déménageurs au mois d’août qui parlent de la montagne et de la plage
Et que regardent les pauvres Parisiens de la rue Montorgueil !
RHODÔ.
C’est vrai ! le Ciel ! oui, c’est un mot qui fait plaisir à entendre on ne sait pas pourquoi.
L’AVIATEUR.
Je ne vois que ces feux allumés !
RHODÔ.
Des points blancs dans du papier noir.
LE CHŒUR.
Non ce sont autant de dieux dans leurs tuniques de lumière !
L’OURS.
Tu vas voir si ce sont des points blancs.
L’AVIATEUR.
Des millions de bouches qui font Ô !
LE CHŒUR.
C’est comme quand on voyage la nuit et que l’on dort plus qu’à moitié.
Est-ce qu’on va arriver bientôt ? Et l’on essuie la glace du compartiment et l’on voit tout là-bas un seul feu gros comme une tête d’épingle dans les ténèbres solides.
Et un quart d’heure encore et voilà que l’on se réveille dans l’immensité d’une ville,
Un fleuve avec ses quais, d’interminables rues avec toute sorte de noms qu’on peut lire que l’on coupe par le milieu, des boulevards qu’on longe, le fracas de la grande gare débordante !
RHODÔ.
Ou toutes ces stations qu’on traverse quand on revient de vacances à la Pentecôte dans l’odeur des champs de trèfle.
Et dans chacune d’elles un pensionnat de petites filles toutes chargées de paniers et de bottes de lilas !
L’OURS.
Partons ! Plus loin que ne nous emporte le baiser de la femme qu’on aime quand on l’embrasse pour la première fois sur la bouche !
La dernière seconde avant que chacun se réveille, la tête sur son propre oreiller !
Arrive en trombe conduite par le NAIN NOIR, avec un hurlement de sirène, une automobile où tous les acteurs se précipitent, l’AVIATEUR entre les bras de RHODÔ.
LA LUNE, qu’on oublie.
Au secours ! ne m’abandonnez pas !
On la hisse dans la voiture qui repart à fond de train. Coup de sirène dans le lointain.
LE RHABILLEUR, tout seul.
J’ai vu son mollet !
Le décor du premier tableau. Triste lumière du jour qui va se lever. Entre l’AURORE.
LE PRISONNIER.
(Il se parle comme s’il se voyait lui-même du dehors). – Qu’il est laid ! qu’il est vieux ! qu’il est triste !
Ne le réveille pas, déesse.
Ah, c’est un si pauvre homme ! c’est si bon de dormir et c’est si dur de se réveiller
Et de retrouver cette captivité éternelle !
Et de rouvrir les yeux, et de reprendre son âme et son corps, et toutes ces choses horribles et ennuyeuses !
Ah, que s’il faut se réveiller, du moins que le souvenir de ces choses qu’il a vues une seconde avant le réveil ne s’efface pas,
Ou la joie seule, si elles s’effacent, dont elles étaient le signe mystérieux :
La limite de la terre au milieu d’un abîme de lumière aussi mince que le bord d’une coupe, ténu comme un fil de harpe tendu,
Une île battue par l’écume, une plage au pied de montagnes sombres toute jonchée de grandes palmes desséchées…
L’AURORE enlève un à un les voiles de mousseline dont il est enveloppé. La triste figure apparaît toute jaune et hérissée de poils blancs. Elle lui souffle sur le front.
LE PRISONNIER à voix basse.
Le jour se lève !
Rio de Janeiro, le 16 avril 1917.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en février 2026.
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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Yves, Marie-Joëlle, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Claudel, Paul, L’ours et la lune, Paris : Éditions de la Nouvelle revue française (1919). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page (maquette Laura Barr-Wells), Ours, Silhouette, Clair de lune, est de Mohamed Hassan (Pixabay).
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[1] L’Accordéon en argot de Bourse est cette élégante opération financière qui consiste en une réduction du capital ancien conjuguée avec un appel d’argent frais.
[2] Illustration des premières mesures du Trio de l’Ours et de la Lune, rythmé pour trois voix qui déclament avec l’accompagnement d’un tambour, musique de Darius Milhaud. (BNR.)
[3] Id. (BNR.)