Christophe

L’idée fixe du Savant Cosinus
(3ème Partie)

1899

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

VIIIe Chant. 3

De la théorie à la pratique. 3

Un nouvel Archimède. 7

Ce que Cosinus avait « Euréké ». 11

Fin du cinquième voyage. 15

Mme Belazor prend une détermination virile. 19

Où l’on revoit le dentiste Max (Hilaire). 24

Cosinus est retrouvé. 28

Cosinus déraille. 32

IXe Chant. 36

Cosinus calcule la force ascensionnelle des ballons à deux sous. 36

Cosinus civilise les nègres. 40

Un habitant de la lune. 44

Sphéroïde au bord de l’abîme. 48

La force publique s’égare. 51

Du danger qu’il y a à faire un testament. 55

De l’inconvénient qu’il y a à s’appeler Zéphyrin. 59

Conséquences variées de l’explosion. 63

Ce livre numérique. 67

 

VIIIe Chant.

Le 5e Voyage du savant Cosinus.

Où Cosinus ayant marché sur les traces d’Archimède, provoqua l’amaigrissement du personnel de l’Institut Pasteur, amena une crise sur le marché des lapins et fut pris pour un pélican.

De la théorie à la pratique.

Malgré ses déboires passés, Cosinus décide qu’il partira quand même à bicyclette. Ayant démontré que la stabilité est d’autant plus grande que l’appareil est plus haut, il finit par découvrir dans un vieux lot de ferraille le bicycle de ses rêves.

— « Vous entendez bien, mon ami, tant que je ne roulerai pas, tenez-moi bien. Mais, sitôt que je serai lancé, vous pourrez lâcher, car, en vertu des lois de l’équilibre des corps roulants, je ne dois pas tomber, je ne le dois pas. »

Avec beaucoup de peine, Cosinus a réussi à se jucher au sommet de son instrument préhistorique.

— « Attendez un moment, mon ami, dit-il, que je sois dans mon assiette. »

Sphéroïde paraît ému.

— « Là, maintenant ça va : vous pouvez lâcher. Je sens que je roule. »

— « Mais lâchez donc, vous dis-je, lâchez donc ! Je roule…

… Donc, je ne dois pas tomber… je ne le dois pas ! »

Un nouvel Archimède.

Sa mésaventure lui ayant fait concevoir quelques doutes sur ses idées théoriques, Cosinus rentre chez lui pour prendre son traditionnel bain de pieds et refaire de nouveaux calculs ayant pour objet l’équilibre des corps roulants en mouvement de translation sur un plan parfaitement horizontal.

Comme il a pris la bouteille d’encre pour la bouteille d’eau de Cologne avec laquelle il a l’habitude d’aromatiser son bain de pieds, Scholastique se permet de présenter à son maître quelques timides observations relatives à la façon dont il envisage les bains de pieds en général.

Scholastique ayant appelé l’attention de Cosinus sur la présence de la bouteille d’encre sur la chaise où lui, Zéphyrin, devrait être assis, et lui ayant demandé l’explication de cette interversion de facteurs, Cosinus déclare à haute et intelligible voix qu’il n’y comprend rien.

Tout à coup, frappé d’une idée subite : « Scholastique, s’écrie-t-il, ne bougez plus ! — Est-ce que monsieur veut me tirer en portrait ? — Non, Scholastique, non ! mais ne bougez pas tout de même. »

— « Euréka ! Scholastique ; Euréka ! comme l’a fort bien dit Archimède, mon savant collègue de l’Université de Syracuse, dans une circonstance analogue. Seulement il était moins vêtu que moi, car il venait de prendre un bain complet.

Cette parole détermine la fuite rapide de Scholastique, saisie de la crainte qu’il ne prenne fantaisie à son illustre maître de se mettre dans le costume d’Archimède lorsqu’il découvrit l’immortel principe dont il a l’honneur de porter le nom.

Ce que Cosinus avait « Euréké »

Or ce que Cosinus avait trouvé c’était l’anémélec-troreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle, dans lequel sont utilisées toutes les forces propulsives connues et même inconnues. Il l’a fait exécuter et un beau jour il s’élance, suivi de Sphéroïde.

Malheureusement les détonations successives et répétées de l’appareil à recul ont pour effet de faire naître une émotion intense dans la gent canine, naturellement ennemie des progrès qu’elle ne comprend pas. Je connais bien des gens qui seraient, à ce point de vue, dignes d’être chiens.

L’émotion ayant, chez un grand nombre de chiens, dégénéré en hydrophobie, les enragés affluent à l’Institut Pasteur, ce qui cause un amaigrissement prodigieux du personnel surmené. Et si vous ne me croyez pas, allez voir rue Dutot où l’amaigrissement dudit personnel est devenu chronique.

Il en résulte une hausse sensible et en même temps regrettable sur le prix des lapins, cet animal rongeur et infortuné ayant été accaparé par l’Institut déjà nommé pour la fabrication à lapin continu du sérum antirabique.

Au moment de la reddition des comptes, cette hausse invraisemblable motive de la part des patrons certaines allusions déplaisantes à certaines anses de certains paniers qui seraient vouées à Terpsichore, Muse de la danse.

Ce qui aboutit à des explications desquelles il semble résulter que ce n’est pas le lapin qui a commencé, mais qui n’en ont pas moins pour conséquence de troubler le repos et la tranquillité des familles.

Fin du cinquième voyage.

Ce n’est pas seulement chez la gent canine que l’émotion produite par le détonateur est violente, la gent chevaline elle-même démontre à sa façon l’inanité de la parole fameuse de M. de Buffon qui a osé prétendre que le cocher de fiacre avait fait sa conquête. Et voilà comment on écrit l’histoire naturelle.

Le détonateur provoquant les fantaisies de la gent chevaline, l’agent, tout court (ni canine ni chevaline), protège la sécurité publique avec l’héroïsme simple qui caractérise cet humble fonctionnaire. S’il a seulement la chance de se casser un bras ou deux, il aura une médaille d’argent, ou même de bronze.

Des personnes dignes de foi sont allées jusqu’à nous affirmer, mais nous n’avons pu contrôler le fait qui nous paraît extraordinaire et même, nous l’avouons, invraisemblable, qu’on a vu se cabrer une (ou un) automobile qui, ayant ensuite pris sa chaîne aux dents de ses engrenages, s’emporta formidable et effrénée (ou effréné).

Résultat : l’ anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle, saisi et appréhendé par la force publique, est conduit à la fourrière sous l’inculpation d’appareil explosif dangereux, révolutionnaire et non autorisé. Faites donc des inventions pour qu’elles soient ainsi méconnues !

Quant à l’inventeur qui paraît aux agents n’appartenir à aucune espèce animale connue, il est fortement question d’en faire cadeau au Jardin des plantes, ainsi appelé parce qu’on y voit surtout des bêtes, et où il ferait très bonne figure dans la section des pélicans.

En attendant que son espèce soit déterminée, on a mis l’animal au poste. C’est là que dans l’ombre et le mystère, au fond de son coupe-vent perfectionné, Cosinus-pélican réfléchit. Il déclare qu’il aura le dernier mot dans cette lutte contre la fatalité et qu’il voy-a-ge-ra !

Mme Belazor prend une détermination virile.

N’entendant plus de bruit au-dessus de sa tête, n’étant plus inondée périodiquement, ne rencontrant plus jamais son voisin, Mme Belazor qui ignore l’incarcération de Cosinus, s’inquiète. Elle mande Mitouflet et le charge de s’informer de la santé du « dentiste du 4e », pour lequel elle commence à éprouver une vive sympathie, tant il est vrai que les sentiments les plus opposés se touchent et se succèdent dans l’âme humaine.

Mitouflet étant donc, pour s’informer, monté à l’étage supérieur : 1° constate que quand le chat n’y est pas les souris se reposent plus qu’elles ne dansent, contrairement au proverbe ; 2° croit reconnaître sur les genoux de Scholastique un quadrupède qu’il s’imaginait avoir dans l’œil depuis un certain temps ; 3° apprend que, depuis 8 jours, Cosinus est parti à bicyclette par la porte de Charenton.

Après avoir vertement sermonné Mitouflet sur son manque de surveillance, Mme Belazor s’écrie : « Mitouflet, vite un tandem ! »

Aux personnes qui pourraient s’étonner de ce que Mitouflet ayant reçu Sphéroïde dans l’œil droit a un emplâtre sur l’œil gauche, je dirai que le docteur Letuber est partisan d’un nouveau système de médecine symétrique, qui consiste à soigner l’organe sain pour guérir son symétrique malade.

Mitouflet ayant, conformément aux ordres reçus, couru chercher un tandem, Mme Belazor et lui se dirigent, à force de pédales, vers la porte de Charenton.

(À la barrière.) — Pardon, douanier ! n’auriez-vous pas vu passer il y a huit jours un monsieur à bicyclette ?

— Faites excuses ! J’en ai même vu plusieurs.

— Plus de doute ! C’est lui ! dit Mme Belazor… Mitouflet, Filons !…

Et ils filèrent.

Où l’on revoit le dentiste Max (Hilaire).

Cependant le dentiste Max (Hilaire) qui n’est pas fou, ayant trouvé arbitraire sa séquestration, est aussitôt classé dans la catégorie des fous furieux.

Chaque matin, deux solides gaillards viennent l’extraire de sa cellule et, avec toutes sortes d’égards, le conduisent dans la salle d’hydrothérapie…

… où il est consciencieusement douché à l’eau froide, avec un dévouement et une conscience que rien ne peut émouvoir…

… puis énergiquement frictionné dans tous les sens, aussi bien longitudinalement que transversalement, afin de déterminer une réaction salutaire…

… puis redouché ! On comprend qu’à ce régime, le dentiste Max (Hilaire), qui était d’esprit sain et rassis, soit devenu complètement idiot.

C’est alors que, considéré comme parfaitement guéri, il reçoit son exeat, avec recommandation expresse et paternelle de ne pas recommencer.

Cosinus est retrouvé.

Or un jour que Scholastique, désœuvrée, déambulait mélancoliquement dans l’appartement veuf de son maître, elle s’arrêta stupéfaite de voir que Sphéroïde donnait des signes évidents d’agitation et tenait, avec une obstination en apparence inexplicable, le nez collé au parquet : « Qu’est-ce qu’il y a donc, imbécile ! » interrogea Scholastique intriguée.

Peu susceptible de sa nature, Sphéroïde ne songea pas à se formaliser de l’épithète et pour toute réponse se mit à gratter le tapis avec un redoublement d’agitation, en aboyant avec fureur. « Qu’est-ce que tu as donc, abruti, récidiva Scholastique, à hurler comme ça à gorge d’employé ? Attends un peu, tu vas voir de quel bois je me chauffe, espèce de melon ! »

Ce qui agitait Sphéroïde c’est qu’il venait de sentir son maître qui, mis en liberté avec une amende, et croyant rentrer chez lui, avait pénétré dans l’étage au-dessous, généralement habité par Mme Belazor quand elle ne court pas sur les grandes routes. Cette erreur n’a rien qui doive surprendre : la même clef dite de sûreté ouvrant ordinairement tous les appartements d’un même immeuble.

Non seulement Cosinus a violé le domicile de Mme Belazor, mais, toujours distrait, il a encore envahi son beau peignoir bleu de ciel et ses mules rouges ; puis il s’étonne et même s’indigne du bruit insoutenable qui, grâce à Sphéroïde, se fait au-dessus de sa tête, trouble ses profondes et savantes méditations et l’empêche de mûrir des projets relatifs à un sixième départ.

Et comme malgré ses sommations le bruit persiste et même redouble, grâce, cette fois, à l’entrée en scène de Scholastique et du bois dont elle se chauffe, Cosinus se précipite sur une plume et écrit au propriétaire une lettre soignée dans laquelle il lui affirme que s’il ne donne pas congé immédiatement au bruyant locataire du cinquième, c’est lui, Brioché, qui déménagera !

Puis, comme tous les appartements d’un même immeuble sont identiques, il prend son chapeau à la place où il a l’habitude de le mettre, son parapluie dans le coin où il a coutume de le remiser et, sans plus tarder, se rend au plus prochain bureau de poste afin d’expédier l’ultimatum qu’il vient de rédiger. Tel le duc de Brunswick lançant son fameux manifeste (1792).

Cosinus déraillé.

On comprend, sans qu’il soit nécessaire d’insister, que l’apparition de Cosinus dans la rue ait rassemblé rapidement le personnel habituel des attroupements. Mais ceci n’a aucune utilité au point de vue du développement normal de cette très authentique histoire.

Seulement cela explique comment, deux jours plus tard, le locataire du cinquième, perclus de rhumatismes et privé depuis dix ans de l’usage de ses membres inférieurs, reçut une mise en demeure d’avoir à cesser immédiatement, sous peine d’expulsion, de prendre des leçons de danse et d’escrime.

Après avoir confié à la poste sa lettre comminatoire au propriétaire, Cosinus remonte chez lui, cette fois sans se tromper. Scholastique éprouve à l’aspect de son maître un mouvement de recul très compréhensible. Quant à Sphéroïde, nul n’a jamais su quelles furent ses intimes pensées.

Conduit devant une glace, Cosinus déclare qu’il est en présence d’un phénomène qui lui paraît être du domaine de la fantasmagorie et il prie Scholastique de lui expliquer l’origine de ce travestissement bizarre. Scholastique ayant gardé le silence, on ne saura probablement jamais non plus les causes qu’elle assigne à l’accoutrement de son patron.

Dérouté par tant d’événements dont il est le jouet, Cosinus croit sentir les signes précurseurs d’une congestion cérébrale ; aussi reconnaît-il la nécessité urgente de rétablir l’ordre dans son organisme au moyen d’un bain de pieds bien chaud, que l’on réchauffe encore par l’adjonction de doses successives d’eau bouillante.

Puis il cherche un moyen pratique de faire une 6e tentative pour accomplir chez les nègres, la mission civilisatrice dont il a été chargé par M. le ministre, et au sujet de laquelle il doit fournir un rapport destiné à appuyer une demande de crédits pour la réfection des égouts de Paris. (N. B… ne cherchez pas à comprendre, ce serait peine perdue.)

IXe Chant.

Le 6e Voyage du savant Cosinus.

Où l’on verra comme quoi Cosinus, qui se portait très bien, fut obligé de payer les frais de son enterrement et causa une vive déception à M. Fenouillard.

Cosinus calcule la force ascensionnelle des ballons à deux sous.

Cosinus est tiré de ses réflexions par le passage inopiné dans son champ visuel d’un ballon qui fait naître aussitôt dans son esprit certaines idées.

Ces idées reçoivent immédiatement un commencement d’exécution que Sphéroïde, chien d’initiative, s’empresse d’encourager du geste de la voix.

Puis, au moyen d’un appareil de son invention, Cosinus mesure, à 3 ou 4 centimètres près, le diamètre de l’objet. Il trouve qu’il est égal à 030.

Après quoi, Cosinus se rend chez le boucher voisin et, s’installant dans la balance destinée aux veaux, exprime le désir « qu’on détermine son poids absolu par la méthode de la double pesée ». « Oh ! monsieur, dit la bouchère, on pèse ici plutôt triple que double ! » Cosinus déplore l’ignorance de cette femme en matière de sciences expérimentales.

Ayant appris qu’il pèse 72 kilos, Cosinus qui a son idée, entreprend de rechercher, par une méthode approximative, au moyen d’un appareil nommé dynamomètre, le poids de Sphéroïde dont l’attitude témoigne qu’il goûte peu ce genre d’expériences. Sphéroïde apprend même avec une complète indifférence qui pèse 5 k. 500.

En possession de tous les éléments du problème, Cosinus se livre à de profonds calculs qui lui apprennent qu’il lui suffira de 15 600 ballons à 0 fr. 10 (dont 14 500 pour lui et 1 100 pour Sphéroïde), afin de pouvoir entreprendre son voyage par la voie aérienne. Dans ses calculs, Cosinus a cru pouvoir négliger le poids de l’enveloppe.

Cosinus civilise les nègres.

S’étant donc procuré 20 000 ballons, afin de pouvoir emporter du lest, ayant imaginé un mode ingénieux de suspension, Cosinus explique à Scholastique que s’il veut monter il jettera du lest et que pour descendre, il coupera une ou deux ficelles. Puis il crie : « Lâchez tout ! »

Et les chats dans les gouttières purent voir flotter dans l’azur une masse étrange et d’aspect verruqueux : c’était Cosinus qui, accompagné du fidèle Sphéroïde, s’en allait, avec l’aide d’un vent du sud, accomplir sa mission civilisatrice chez les nègres du pôle antarctique.

Mais dès le début de son ascension Cosinus a une discussion avec quelques bipèdes, de caractère grincheux, et qui pour n’être pas originaires du pôle antarctique n’en sont pas moins considérablement nègres. Cosinus expérimente les méthodes de civilisation les plus ordinaires.

De son côté Sphéroïde répond comme il peut aux arguments frappants des mêmes individus qui paraissent violemment indignés et qui essaient de convaincre l’intéressant aéronaute que les régions supérieures de l’atmosphère ne sont pas faites pour les quadrupèdes.

On n’ose prévoir comment tout cela aurait fini si, dans l’ardeur de la discussion, une rupture d’équilibre ne se fût produite dans le système, ce qui provoqua la déroute de l’ennemi, convaincu sans doute que Cosinus était une marmite explosive à renversement.

Cosinus faisant des efforts surhumains pour reprendre son aplomb, est vivement ému de la sensibilité de Sphéroïde qui, impuissant à aider son maître, paraît refuser d’être le témoin de ses pénibles efforts. Il y a lieu de croire que Sphéroïde est plutôt le jouet du vent.

Un habitant dans la lune.

Mais le lest, mal suspendu, s’étant détaché, Cosinus reprend subitement sa position normale sous l’œil étonné de Sphéroïde, qui cherche évidemment à déterminer la raison d’être de ces extraordinaires exercices funambulesques.

Mais le poids du système se trouvant subitement allégé, la force ascensionnelle se trouve augmentée d’autant et Cosinus fait un bond vers les hautes régions, entraînant à sa suite Sphéroïde inquiet et menacé de strangulation.

Le lest en tombant cause quelques émotions aux bourgeois et notamment au dentiste Max (Hilaire) qui, devenu, comme on sait, parfaitement fou, réintégrait paisiblement son domicile avec l’autorisation formelle de la Faculté.

Arrivé dans les hautes régions, Cosinus remarque qu’il y fait très froid et que Sphéroïde paraît avoir pour la blonde Séléné une antipathie bruyante. Il constate aussi que le vent étant tombé, le système a cessé de se déplacer dans le sens horizontal.

Cosinus, immobilisé faute de vent, tombe alors dans une rêverie profonde et s’endort au son harmonieux des injures que Sphéroïde s’obstine à prodiguer à l’astre pâle des nuits sereines (la lune, pour ceux qui sont comme la nuit).

Cependant les astronomes constatent avec une joie tout intime la présence dans la lune d’un habitant non encore décrit par les auteurs et auquel ils s’accordent à donner le nom euphonique de gigasélénanthropocynoïde.

Sphéroïde au bord de l’abîme.

Aussi, le lundi suivant, l’astronome Scarmat (Jean), parrain du gigasélénanthropocynoïde, s’empressa-t-il de faire devant l’Académie attentive une communication sensationnelle commençant par ces mots : « Permettez à un modeste savant… » et se terminant par : « c’est, j’ose le dire, la plus belle découverte des temps passés et présents ! » Après quoi les académiciens n’ayant plus rien à se dire, s’érigèrent en comité secret, ce qui leur permit d’expulser le public et de s’éclipser ensuite eux-mêmes à l’anglaise.

Cependant Cosinus, à son réveil, ayant faim et se rendant compte qu’il a relativement peu de chances de rencontrer une auberge, regarde Sphéroïde avec des intentions évidemment canicides. Sphéroïde paraît avoir de la méfiance.

Mais au moment de mettre à exécution ses ténébreux projets, Cosinus, voulant noter l’heure exacte du décès du fidèle Sphéroïde, tire par distraction son baromètre de poche qui lui apprend qu’il descend avec rapidité.

Aussitôt Cosinus, qui ne tient pas à entrer en contact direct avec quelques objets pointus qu’il remarque au-dessous de lui, se débarrasse de tous les objets qui ne sont pas d’une nécessité absolue. Sphéroïde aussi. Le système remonte.

Mais, comme quiconque s’élève sera abaissé, le système après avoir monté recommence à descendre et Cosinus revient à son idée première qui est de sacrifier Sphéroïde pour lui conserver un maître. Tel Ugolin songeant à dévorer ses fils (1288).

La force publique s’égare.

Âmes sensibles, gémissez et déplorez le triste sort de l’infortuné Sphéroïde que son maître vient de lancer dans l’éternité, afin de s’emparer de son appareil suspenseur et de ralentir ainsi sa propre chute ! Égoïsme ! que de crimes on commet en ton nom.

Le sacrifice bien que pénible, a été inutile, et Cosinus continuant à descendre avec une majestueuse lenteur, rencontre bientôt un paratonnerre. Ces instruments se terminant généralement en pointe, Cosinus éprouve toutes les émotions préliminaires d’un condamné au supplice du pal.

Sphéroïde étant tombé dans la Seine, en a été quitte pour un bain. Il se constitue le gardien des vêtements de son maître, qui eux sont tombés sur la rive. Deux philosophes péripatéticiens échangent quelques idées originales. — C’est un chien ! dit l’un. — Qu’est sur des habits, observe l’autre.

Premier Péripatéticien. – « À qui qu’il est ce Cabot-là ? Tiens ! y a quéqu’chose sur le collier :

« Brioché (Zéphyrin), 309, rue Saint-Benoît ».

Deuxième Péripatéticien. – « Les habits doivent être aussi au nommé Brioché.

Ensemble : « Il s’aura suicidé ! »

Or au moment précis où les deux agents émettaient cette opinion, qui, pour être erronée, n’en était pas moins vraisemblable, deux mariniers retiraient de l’eau le cadavre d’un individu barbu paraissant avoir séjourné plusieurs semaines dans l’eau, ce qui explique suffisamment qu’il ne donnait « plus signe de vie ».

Les deux représentants de l’autorité ayant, avec une logique qu’ils qualifieraient d’impeccable s’ils savaient en quoi consiste la logique, établi une corrélation entre le cadavre qui ne donne plus signe de vie, le chien et les vêtements, transportent le tout au domicile du nommé Brioché, 309, rue Saint-Benoît.

Du danger qu’il y a à faire un testament.

On sonne ! Scholastique vient ouvrir et se trouve en présence de deux personnages officiels dont l’un lui présente une défroque qu’elle reconnaît aussitôt pour celle qui abritait l’anatomie du savant Cosinus, lors de son dernier départ. « Tiens, s’écrie-t-elle surprise, les habits de mon maître ! »

Le premier agent ayant démasqué le second : « Ciel ! clame Scholastique, le chien de mon maître ! » De l’œil, Sphéroïde implore Scholastique et la supplie de faire cesser cette situation absurde d’une bête à quatre pattes qui se trouve portée par une autre qui n’en a que deux.

Le second agent ayant démasqué le porteur qui démasque le cadavre : « Ciel ! rugit Scholastique, les pieds de mon maître. » On lui eût présenté n’importe quoi que, par suite de l’entraînement progressif qu’elle vient de subir, elle l’eût reconnu comme appartenant à son maître.

Cependant Scholastique ayant avec plus d’attention examiné le défunt, conçoit, relativement à son identité, quelques doutes qu’elle verse dans le sein de la concierge appelée en consultation et qui, elle aussi, reste perplexe et indécise. « Il me semble qu’il n’était pas si barbu », dit Scholastique.

Mais convoquée chez le notaire, elle apprend qu’elle hérite d’une somme rondelette. Cette nouvelle imprévue a deux conséquences : 1° elle lève tous les doutes de Scholastique ; 2° elle cause une joie modérée aux autres héritiers qui sont les Fenouillard, cousins germains du défunt.

N’ayant plus aucun doute relativement à l’identité du suicidé, Scholastique trouve convenable et même urgent de se commander un deuil soigné qu’elle qualifie d’éternel, et qui lui permettra de faire honneur à sa nouvelle situation. Sphéroïde en bave d’admiration.

De l’inconvénient qu’il y a à s’appeler Zéphyrin.

Revenons au vrai Cosinus qui, fiché sur un paratonnerre et dominant de cette situation élevée les événements et les hommes, est comme son nom l’y prédestinait, devenu le jouet des zéphyrs et s’est métamorphosé en girouette, appareil symbolique et féodal généralement construit en zinc et non en professeur de sciences exactes.

Un vent violent s’étant élevé, Cosinus trouve que le moment est opportun pour protester contre une situation aussi peu faite pour accroître son prestige aux yeux des populations. Il ouvre donc une large bouche et lance quelques exclamations indignées contre l’ineptie du sort et la stupidité du vent.

Mais le vent s’étant engouffré dans sa bouche ouverte, Cosinus se trouve, bien malgré lui, transformé en cuiller anémométrique, et tout le système, ballons et savant, se met à tourner avec une vitesse V, autour du paratonnerre considéré comme pivot. Cosinus commence à regretter vivement la situation de girouette qui lui semble plus calme.

Les ficelles des ballons ayant fini par s’enrouler autour de l’axe de rotation, le système, de mobile qu’il était, devient aussitôt fixe et le calme commence à renaître dans l’esprit de Cosinus. Or, à quelque distance de là, fumait la cheminée d’un boulanger qui venait d’allumer son four.

Cette figure est destinée à montrer le danger qu’il y a à accumuler des substances explosives dans le voisinage d’une cheminée qui lance des flammèches. Il serait cependant injuste d’accuser Cosinus d’imprudence, car il y a lieu de penser qu’il n’a pas librement choisi son paratonnerre.

… or le mélange d’hydrogène et d’air étant détonant, il n’y a rien d’étonnant à ce que les ballons d’hydrogène détonent ; aussi Cosinus se trouve-t-il subitement transformé en « savant filant » et traverse-t-il paraboliquement l’espace avec la rapidité d’un bolide lancé d’une main sûre.

Conséquences variées de l’explosion.

Au bruit de l’explosion, les bourgeois s’émeuvent avec simultanéité.

Les femmes crient avec stridence et les enfants piaillent avec entrain.

Les chats mamaoutent avec furie.

Les chiens de tout âge et de tout sexe aboient avec rage.

La patrouille s’élance avec ardeur.

Les chevaux s’emportent avec fracas.

Le laboratoire municipal, sous l’œil protecteur de la police urbaine, étudie avec attention les débris présumés de l’explosion.

Et le bureau météorologique ayant fait appel à toute sa sagacité, n’y comprend rien, selon l’usage.


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