Isabelle de Charrière

LETTRES TROUVÉES DANS DES PORTE-FEUILLES D’ÉMIGRÉS

1793

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Table des matières

 

LETTRES TROUVÉES DANS DES PORTE-FEUILLES D’ÉMIGRÉS  4

LETTRE PREMIÈRE  Germaine à Alphonse. 4

LETTRE II  L. B. Fonbrune à Alphonse. 7

LETTRE III  Germaine à Alphonse. 10

LETTRE IV  L. B. Fonbrune à Alphonse. 21

LETTRE V  L’Abbé Des *** au Marquis de ***. 26

LETTRE VI  Alphonse à Germaine. 27

LETTRE VII  Le Marquis de *** à l’Abbé Des ***. 31

LETTRE VIII  Alphonse à Laurent B… F….. 34

LETTRE IX  La Duchesse de *** au Marquis de ***. 38

LETTRE X  Germaine à Alphonse. 39

LETTRE XI  Lady Caroline Delmont à Germaine. 41

LETTRE XII  Le Vicomte Des Fossés à Germaine. 44

LETTRE XIII  Germaine à Alphonse. 46

LETTRE XIV  Le Vicomte Des Fossés à Germaine. 51

LETTRE XV  Le Marquis de *** à Germaine. 56

LETTRE XVI  Le Marquis de *** à Germaine. 58

LETTRE XVII  Alphonse à Germaine. 60

LETTRE XVIII  Du même à la même. 63

LETTRE XIX  L. B. Fonbrune à Alphonse. 65

LETTRE XX  Germaine à Alphonse. 72

LETTRE XXI  De la même au même. 73

LETTRE XXII  Laurent B. F. à Alphonse. 74

LETTRE XXIII  Le même au même. 76

LETTRE XXIV  Le Marquis de *** à l’Abbé Des ***. 79

LETTRES TROUVÉES DANS DES PORTE-FEUILLES D’ÉMIGRÉS  SUITE  81

LETTRE XXV  Germaine à Alphonse. 81

LETTRE XXVI  L’Abbé Des *** à Laurent B. Fonbrune. 85

La Marquise de *** à Alphonse. 89

Marie Julie de **. 91

LETTRE  L’Abbé Des ** au Marquis. 92

LETTRE  Léopold Nieuwermeulen à Alphonse. 93

Ce livre numérique. 95

 

LETTRES TROUVÉES DANS DES PORTE-FEUILLES D’ÉMIGRÉS

LETTRE PREMIÈRE

Germaine à Alphonse

Londres ce 19 Avril 1793

Je n’y tiens plus, mon cher Alphonse ; l’ennui, le chagrin, l’indignation triomphent de mon obéissance. Je ne me suis soumise que trop longtemps, car mon père… mais n’allez pas, vous, mon cher Alphonse, prendre parti contre moi, ni croire que je sois devenue une fille rebelle, insolente : non, non, rien de tout cela, et je suis encore celle que vous aimiez. Je disais que mon père n’aurait pas dû me défendre de vous écrire, et qu’il n’en avait plus le droit, après ce qu’il m’a dit tant de fois, après la conduite qu’il a eue si longtemps avec vous. Il a pris sur vous l’empire d’un père ; il n’a pas permis que l’on songeât à vous marier avec votre parente ; il vous a gêné dans plusieurs de vos goûts : c’étaient là autant de promesses, sans compter celle que je crois avoir été plus formellement donnée à vos parents. Et qu’est-ce qui a changé, pour qu’on doive aujourd’hui me défendre ce qu’on me permettait ou m’ordonnait autrefois ? car n’étais-je pas chargée de vous écrire tout ce que mon père voulait vous faire savoir ? n’était-ce pas à moi que vos réponses étaient adressées ? Lisait-on nos lettres ? se défiait-on de nous ? Qu’est-il donc arrivé ? Nous sommes errants et malheureux, nous sommes éloignés l’un de l’autre, pourquoi nous refuser le seul plaisir que nous puissions avoir ? Je dis nous, mon cher Alphonse ; plaise au ciel que je ne me trompe pas quant à vous ! Mon père ne m’a point écrit que vous eussiez formé aucune liaison qui put me chagriner ni lui déplaire. Le seul motif qu’il allègue de son changement de conduite à votre égard, c’est que « vous ne montrez pas les sentiments d’un gentilhomme, » que « vous démentez votre nom, » que « vous n’êtes pas ce que mon époux, ce que son gendre doit être. » J’aurais frémi, j’aurais cru que vous vous étiez rendu coupable de quelque action basse ou méchante, si je n’avais connu la signification et la valeur actuelle de tous ces mots. Vous demeurez à *** et n’êtes point à l’armée de Condé et ne cherchez pas à vous mettre dans le corps de M. de la Châtre ; vous n’êtes pas non plus à la Vendée ; vous n’avez pas été à Maëstricht, lors du siège : voilà ce dont mon père vous blâme, et moi qui vous en louerais bien plutôt, je ne veux plus imiter sa conduite, ne partageant pas ses sentiments : je ne veux pas me laisser oublier de vous ; je ne veux pas rester plus longtemps privée de vos lettres. Au nom de Dieu, dédommagez-moi d’une si longue privation ! Que ce plaisir si longtemps, si continuellement désiré me soit enfin rendu, et qu’il me fasse trouver mes ennuis supportables ! Je vous les décrirai un autre jour ces ennuis. Si je m’embarquais dans ce détail, je pourrais m’oublier et manquer l’heure de la poste. Adressez votre réponse à Mistriss Sparrow Mantua Maker, covent Garden-Street, London. Malgré notre infortune, la Mantua Maker, c’est-à-dire la couturière en robe de la Duchesse, joue un si grand rôle chez nous, c’est un personnage si important, si précieux, il est si rare que nous passions deux jours de suite sans la voir, qu’on ne peut mieux choisir un bureau d’adresse : d’ailleurs, fut-elle découverte cette Mistriss Sparrow, fut-elle surprise à me donner une lettre de vous, on fermerait les yeux : on ne peut se brouiller avec une personne si nécessaire, l’orage tomberait tout entier sur moi, et c’est ce que je veux. – Ma pauvre Victoire aurait tout aussi bien reçu vos lettres, mais elle a un frère garde national, et est elle-même un peu entachée de démocratie ; on guette un prétexte pour me l’ôter, et rien ne serait si triste pour moi, car c’est vraiment le seul être raisonnable auquel je puisse parler. La Duchesse… vous la connaissez, son fils est un automate. Mais ne voilà-t-il pas que je m’engage dans le long chapitre de mes ennuis. Vous me direz peut-être que je dois apprendre l’anglais, que cela pourra étendre un peu ma sphère de conversation et me tirer des sottises françaises ; car vous devinez, je suis sûre, tout ce qu’il me faut entendre du matin au soir, d’un bout de la semaine à l’autre, et peut-être en entendez-vous autant où vous êtes. Eh bien, j’apprends l’anglais ; mais ce n’est que pour le plaisir d’apprendre et d’être une heure ou deux de la journée exempte du bavardage accoutumé ; car notre société d’Anglais est si bien choisie, que c’est tout comme nous, et j’aime autant qu’ils écorchent notre langue que de leur faire parler la leur : au reste, ils ne le voudraient peut-être pas. C’est une des sottises anglaises d’aimer à parler français : je crois bien que cela n’existe que parmi les gens du grand-monde, parmi des Lords et des Ladys ; mais croyez-vous qu’il me soit permis de voir d’autres gens ? Adieu cher, très cher Alphonse.

Germaine

P. S. J’ai parlé d’indignation au commencement de ma lettre, c’est contre la Duchesse et d’autres encore que j’en ai : ce n’est pas assurément contre mon père, quoique sa conduite m’étonne et m’afflige beaucoup ; et pour comble de chagrin, je ne reçois de nouvelles ni de ma belle-mère ni de mes sœurs, et tout est en feu à la Vendée !…

LETTRE II

L. B. Fonbrune à Alphonse

De la Vendée, ce 24 Avril 1793

Je pouvais dater ma lettre d’une manière plus précise, mais j’aurais trop fait palpiter ton cœur. L’endroit d’où je t’écris est exactement celui d’où tu m’écrivais, quand il n’y avait encore ni émigrés ni jacobins. Tu t’es mis au nombre des uns, moi je me suis joint aux autres ; cependant nous sommes encore amis. Oui, soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en conjure. Qui de nous deux est le Cinna ? qui des deux l’Auguste ? lequel des deux est le conspirateur ? lequel sera le maître et pourra faire grâce à l’autre ? En vérité je n’en sais plus rien ; la tête m’a tourné, je ne sais plus ce que je suis ni ce que je veux : je t’aimais toi, mais tu es le seul de ton arrogante caste que j’aie jamais pu souffrir. Ton cousin C… a pu te dire ce que mon patron, le brave Truguet, a eu à supporter de tes polissons de gentilshommes ; juges d’après cela comment j’étais traité, moi polisson moi-même, moi aussi brave qu’aucun d’eux, plus instruit que la plupart d’entre eux, mais sans prudence, sans expérience encore, et n’ayant rien fait qui put m’attirer des égards. Je les ai donc haïs, et ils le méritaient. Mon frère s’est fait nommer de la législation ; il était Girondin, il était jacobin ; aujourd’hui même il préside à la Convention. Il n’est jamais allé aussi loin que beaucoup d’autres. N’est-il pas allé déjà beaucoup trop loin, et moi ne fais-je pas ici une guerre injuste autant que cruelle ? Je n’en sais plus rien, comme je te l’ai déjà dit : dans ce moment, quoique vainqueur, je suis hors de combat, et dans un sens poétique je suis vaincu et contraint à brûler de plus de feux que je n’en allumai. Ma blessure (tu croiras que je parle encore en poète, mais non, j’en ai une très réelle et très vulgaire à la cuisse gauche,) ma blessure m’a mis hors de combat, et sous prétexte qu’il fallait me laisser ici pour contenir des mutins, des fanatiques, j’ai obtenu de rester au milieu des plus aimables anges qui soient au paradis – au ciel, devais-je dire. J’ai si peu fréquenté jusqu’ici les anges, que je ne savais trop leur demeure ; mais à présent je sais quelle est l’habitation de l’élite des anges ; à coup sûr elle est ici. J’avais déjà entrevu la belle-mère de ta Germaine et ses demi-sœurs avant le dernier combat : elles étaient dans une autre terre chez une parente ; nos troupes se portant dans ce canton, elles sont revenues chez elles, et nous sommes venus encore y troubler leur repos. Repos ! Qu’est-ce que du repos ? C’est au fond de l’ennui. Belle Pauline, ne vaut-il pas autant m’avoir chez vous et panser mes blessures… (voilà à présent de la poésie, car Pauline ne me touche pas du bout du doigt,) que de végéter comme une fleur des champs que nul ne regarde, que nul n’admire ? Belle Pauline, ne m’aimerez-vous pas ? ne m’aimez-vous pas déjà un peu ? Mon grand-père était boulanger pour tout le monde ; le vôtre était lieutenant-général des armées du Roi : mon père est procureur, quoique très honnête homme ; votre père, quoique très honnête aussi, est dans l’armée d’un très médiocre Prince qui n’aime point son pays, qui était vil courtisan avant d’être petit conjurateur, faisant actuellement des statuts militaires sous la dictée d’une maîtresse surannée, et n’ayant pas encore tué une mouche avec cette armée de son estoc, qui ne fait du bruit que dans de misérables gazettes… Mais où m’entraîne mon saint patriotisme ? Belle Pauline, je vous oubliais et m’oubliais moi-même ; il ne s’agit pourtant que de vous et de moi. Nous ne voulons pas faire vivre ensemble mon grand-père et le vôtre ; s’ils devaient vivre ensemble, je consentirais que l’un fit du pain avec un grand zèle pour l’autre qui le mangerait avec dignité : nous ne voulons pas faire vivre ensemble mon père et le vôtre ; pour ceux-là ils se mépriseraient mutuellement, et cela ferait un détestable ménage ; mais vous et moi, pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble ? Je ne vois entre nous que les différences qu’il doit y avoir. Vous êtes belle, suis-je bien laid ? vous êtes douce, suis-je méchant ou brutal ? vous êtes chaste… eh bien, vous l’avez été jusqu’ici pour vous et pour moi ; mais si je deviens votre époux et que vous m’aimiez, je vous serai fidèle, oui rigoureusement fidèle. Aujourd’hui, Pauline, que m’avez-vous demandé ? d’écrire à Alphonse ; je lui écris : – de lui envoyer une lettre qu’il enverra à votre père ; je la lui envoie : – d’en envoyer une autre pour votre sœur aînée à mon frère le Président, pour qu’il la fasse passer en Angleterre ; cela est déjà fait, ma lettre est écrite, la vôtre y est renfermée, je vais tout cacheter, tout expédier. Adieu, cher Alphonse ; écris-moi ; adresse ta lettre ici même. Hai ! hai ! la cuisse ! Quelles chiennes de douleurs ! oh, j’en ai pour longtemps ! Écris-moi ici, entends-tu ? mais presse-toi cependant. On guérit quelquefois plus vite qu’on ne voudrait ; il ne faut qu’un moment de distraction pour ne plus boiter du tout.

L. B. Fonbrune

 

P. S. Hier je m’avisai de parler un peu maritimement et sans-culotiquement des saints mystères : « Monsieur, dit la grand-mère maternelle de Pauline, si vous avez un père, aimeriez-vous à en entendre mal parler ? Si vous croyez avoir un ami que vous n’auriez jamais vu, mais de l’existence duquel vous ne douteriez pas, voudriez-vous qu’on vous dît, sans aucun motif et par jeu, qu’il n’exista jamais ; que c’est un être chimérique, ou qu’il ne peut vous faire le bien que vous en attendez ? » J’ai rougi, Alphonse, et me suis tu.

LETTRE III

Germaine à Alphonse

Londres, 19 Avril 1793

Je voudrais donner des ailes à la lettre que je viens de faire partir, et en donner aussi à votre réponse ; mais les paquebots et les courriers n’iront que leur train ordinaire. Bon dieu ! que cela est lent ; je serai plus de trois semaines sans rien recevoir ! Il faut vous écrire, cela calmera mon impatience ; et n’y eut-t-il que le chapitre de mes ennuis, j’ai pour longtemps de quoi vous entretenir. Ayez pitié de moi, mon cher Alphonse ; vous allez voir que je le mérite.

Imaginez d’abord ce que c’est que de se voir imposer du matin au soir mille petites gênes sous le nom de bienséances, par une femme qui viole toutes les bienséances, du matin au soir et du soir au matin : je ne me permettrai pas de vous dire ce que bien malgré moi je suis forcée de voir ; mais en vérité il est bien étonnant que mon père m’ait confiée à cette femme. Aurait-t-il deviné l’effet que son exemple ferait sur moi ? Ce n’est pas, mon cher Alphonse, un effet dont vous deviez être fâché ; bien au contraire. Nos sages institutrices de couvent ne me faisaient pas la moitié tant aimer la vertu que la Duchesse me fait haïr le vice. Ceci me fait souvenir d’un mot d’une Anglaise à un de nos Messieurs. « Monsieur, seriez-vous payé par les patriotes français pour faire haïr l’aristocratie ? » Mais où en suis-je ? D’abord j’ai voulu vous parler de la contrainte qu’on m’impose sur mille niaiseries, de manière que je ne fais pas un pas, que je ne dis pas un mot, que je ne noue pas un ruban comme je le voudrais ; puis je suis tombée sur la Duchesse, puis sur l’aristocratie que les aristocrates font haïr comme la Duchesse fait haïr le vice, ou si l’on veut comme on dit que les prudes font haïr la vertu. Oh ! nous sommes bien dignes de produire cet effet, et sans les enragés démocrates qui servent notre cause, comme nous servons la leur, je ne pense pas qu’aucun étranger voulût se battre pour nous. Voulez-vous savoir ce qui me fait dire tout cela ? Je vais vous le dire, ce sera en même temps vous raconter mes chagrins. Vous verrez si je ne dois pas être tour-à-tour indignée et ennuyée au possible. En vérité, il y aurait de quoi impatienter un ange à entendre sans cesse raisonner et plaisanter à faux… Raisonner… non, ce n’est pas cela et n’en a pas même l’apparence. Raisonner même de travers demande une certaine patience et une certaine application, au lieu qu’en trois minutes on peut crier, gémir, maudire, puis rire ou en faire semblant, et toujours de manière à dérouter tout raisonnement et à décourager tout raisonneur. Aussi les Anglais de notre coterie, même ceux qui voudraient être légers comme nous, restent stupéfaits de nos sauts, de nos bonds et de nos brusques écarts. Ils préparaient une consolation pour les maux dont on se plaint, et voilà qu’on est déjà si bien consolé qu’il ne s’agit plus que de se mêler à notre gaieté bruyante ; mais qu’ils n’y songent pas, ils arriveraient trop tard ; on ne rit déjà plus. La moitié de nos aimables gens plaisantent de ma taciturnité, d’autres critiquent gravement ma parure, et les plus sages comparent le cuisinier de la Duchesse avec celui de tel ou tel seigneur anglais ou français, et s’occupent de ce qu’ils ont mangé aujourd’hui, et de ce qu’ils mangeront demain. Me voici arrivée, mon cher Alphonse, à l’un de mes plus grands griefs ; n’est-il pas affreux qu’on se permette une chère de vrais gourmands, quand on voit de pauvres gens, nos compatriotes, nos compagnons d’infortune, chassés par les mêmes fléaux, recourant au même Dieu, au même culte ; quand on voit, dis-je, ces pauvres gens mendier, souffrir, mourir presque de faim ? Si les Anglais ont ignoré ce que nous étions en France avant la révolution, ils le savent aujourd’hui ; et voilà encore une manière de justifier nos ennemis, dont ceux-ci peuvent nous remercier. Heureusement pour l’honneur de la nation, cette dépravation n’est pas générale ; je sais qu’il est ici de mes compatriotes qui partagent ce qu’ils ont avec les indigents ; et croyez, cher Alphonse, que malgré la surveillance de la Duchesse, Germaine trouve le moyen de ne pas mettre tout ce qu’on lui donne en colifichets. Victoire et moi nous connaissons les pauvres émigrés, et ils sont aussi bien reçus à l’hôtel le matin avant qu’il fasse jour chez la Duchesse, que les autres le sont le reste de la journée. Et voilà comme on était en France, il y avait de bien bonnes gens. S’il n’y avait eu que des Germaines et des Alphonses, j’ose croire qu’on n’eût pas fait de révolution. Victoire me le dit tous les jours. Son frère vous servait et n’était assurément pas malheureux. Que ne pouvons-nous rentrer en France, vous et moi et tout ce qui nous ressemble, en laissant les Duchesses avec leurs cuisiniers et leurs amis faire quarantaine où bon leur semblerait ! On vient m’appeler, il faut que je vous quitte.

 

Le 20

Il vient de se passer une ridicule scène, mais qui m’amène à une fort bonne découverte. La Duchesse voudrait bien s’être tue, mais ses regrets ne servent de rien. Je sais ce que je sais. Voici comment la chose s’est passée. Un Pair irlandais catholique romain nous est venu voir assez souvent pour que la Duchesse ait eu l’occasion de s’enquérir de son bien, qui est très considérable. Il lui est venu dans la tête de marier son idiot de fils avec la fille de cet Irlandais ; cette fille est riche, indépendamment même du bien de son père, par celui que lui a légué un oncle. Voilà un projet formé il y a quelques semaines, et il en a fait concevoir un autre ; c’est de me marier au père, qui paraissait me trouver à son gré. La Duchesse a cru, sans doute, qu’en me donnant au père on obtiendrait la fille. Cela se tramait si sourdement, qu’à peine m’en apercevais-je. Mais aujourd’hui on a jugé à propos de changer de manière. Je vous dirai mot à mot la conversation.

Mylord. Mme la Duchesse est extrêmement bien, j’espère !

La Duchesse. Eh mon Dieu, Mylord, comment serait-on bien quand on craint sans cesse pour tout ce qu’on a de plus cher ! J’ai reçu des lettres, il y a des décrets affreux, il se passe des choses criantes ; on dénonce, on arrête, on massacre : c’en est fait de toute justice, de l’honnêteté et du goût ! Figurez-vous qu’on vient de vendre pour rien, pour rien, vous dis-je, des porcelaines que j’avais, des porcelaines superbes, des meubles charmants ; entre autres il y avait une table de Boule, unique en son espèce.

Mylord. Qu’est-ce que du boule, Madame la Duchesse ; est-ce la même chose que du bouleau, et fait-on de ce bois des tables ?

La Duchesse (riant aux éclats.) Eh mon Dieu non Mylord. Comte, entendez-vous la question de Mylord ?

Le Comte. Boule, bouleau, cela est juste ! Mylord appellerait la rue du Roule la rue du Rouleau ; et pourquoi non, pourvu qu’on s’entende ?

Mylord. Je n’entends pas ; mais je ne laisse pas, Madame, de vous plaindre beaucoup.

La Duchesse. Oh Mylord, cela ne peut durer ; ces petits Messieurs auront leur tour, aujourd’hui que votre généreuse nation embrasse notre querelle. Mais parlons de quelque chose de plus intéressant. Belle Germaine, approchez. Ne serait-il pas bien doux, Mylord, de faire oublier à cette belle exilée son atroce patrie ?

Voici qui est bien pathétique, ai-je dit avec humeur ; mais je ne puis ni ne veux oublier ma patrie.

La Duchesse. Elle a du caractère, Mylord ; vous le voyez, elle a du caractère, et cela doit plaire beaucoup à un fier Anglais.

Mylord. Un fier Anglais, Madame la Duchesse ! Qui est-ce que vous appeliez un fier Anglais ? ce n’est pas moi, j’espère.

La Duchesse. Oh Mylord, j’entends la nation, la fierté nationale.

Mylord. Je pense que Mademoiselle, avec la figure que je lui vois et le bon caractère que vous lui attribuez, car je suppose que son caractère est un bon caractère, doit plaire à tout le monde.

La Duchesse. Sans doute, Mylord ; et celui qui ferait cette excellente acquisition, serait fort heureux et sûrement très applaudi. (Mylord, qu’elle regardait fixement, a pris un air très embarrassé, et moi j’ai rougi de colère.) Ah, Germaine, vous rougissez ? charmante pudeur ! Voyez Mylord, voyez : vous aimez la pudeur, n’est-il pas vrai, Mylord ? et cette modeste beauté est en possession d’un château superbe, d’une terre estimée 45 mille livres de rente.

Moi. Vous oubliez, Madame, que le château est à demi brûlé et que la terre est dévastée, sans compter qu’elle sera vendue au profit de la nation dès qu’il se trouvera des acheteurs.

La Duchesse. Bon ! Oserait-on l’acheter ? et le château ne sera-t-il pas rebâti aux frais des sans-culottes ? (J’ai ri et haussé les épaules.) Mais, Mademoiselle, quand mon espoir serait aussi chimérique que votre dédaigneux et contredisant sourire le fait entendre, n’avez-vous pas une belle terre en Hollande et une autre en Brabant.

Moi. En Hollande, Madame, et en Brabant ! Est-ce un roman que vous racontez ? Je crois entendre les Mille et une nuits.

La Duchesse. Non, non, ce n’est pas un roman ni un conte : M. votre père vous en faisait mystère et m’avait défendu de vous le dire ; mais je suis forcée de répondre à une jeune personne qui du ton ironique, qui devient son ton habituel, m’ose accuser d’inventer des contes : apprenez donc, Mademoiselle, que Mme votre grand-mère, Brabançonne de naissance, mais d’une famille originairement hollandaise, vous a laissé une terre dans chacun de ces deux pays. Vous avez des administrateurs qui font tenir à un banquier de la cité l’argent que vous dépensez ici, et qui n’est pas le quart de ce que ces terres rapportent. Il n’est pas juste, a dit M. votre père, que ma fille, qui est riche, malgré nos malheurs, manque de quoi que ce soit ; et pour la pouvoir marier d’autant mieux, je veux que ce dont elle n’a pas besoin s’accumule. Si vous doutez de ce que je dis, voyez cette lettre. — Quoi ! me suis-je écriée, je serais riche, et mon père qui doit avoir beaucoup de peine à se procurer de l’argent, ne prendrait pas sur mon revenu ! Il faut mettre ordre à cela tout à l’heure ; il faut lui écrire, il faut le supplier… » J’étais déjà levée, la Duchesse m’a retenue par ma robe. « Gardez-vous-en bien, m’a-t-elle dit, ce serait me compromettre ; » et j’ai été forcée de me rasseoir : mais pour moi la conversation était finie ; il n’y avait plus pour Germaine de Mylord ni de Duchesse dans la chambre ni dans le monde ; mon père et Alphonse existaient seuls. Peu à peu mes jeunes sœurs et mon aimable belle-mère me sont revenues à la pensée. Je pourrais donc, Alphonse, vivre avec vous, et aider les autres à vivre : nous aurions, si tout était pris et vendu ou détruit, tant le bien de vos parents que celui des miens, nous aurions encore tous de quoi subsister ! Ah ! que la Duchesse dise aujourd’hui tout ce qu’elle voudra ! Supposez que j’écoute, ou que sans écouter j’entende, elle m’a fait trop de bien pour ne pas lui pardonner tout ; oui, tout.

 

Elle a trop abusé de la permission que je lui donnais. D’abord il m’a fallu essuyer une longue exhortation à encourager l’inclination de Mylord ; et après mon refus bien net et bien prononcé, au lieu de trouver fort beau, comme ce matin, que j’eusse du caractère, elle m’a reproché mon esprit de contradiction. « Vous ne voulez rien, m’a-t-elle dit, de ce qui convient aux autres ; il n’y a pas eu moyen de vous faire agréer mon fils, et à présent que je lui destine une jeune personne que vous pourriez m’aider à obtenir pour lui… » Ici je l’ai si fixement regardée, qu’elle a rougi et n’a pu continuer ; ce qui m’a dispensée de lui répondre.

 

21 Avril.

Voyez un peu quelle étonnante indiscrétion ! Mylord est revenu aujourd’hui, et la Duchesse voyant que j’étais peu d’humeur à lui faire des avances, car c’est vraiment cela qu’elle voudrait, s’est levée de sa place, l’a tiré à part, et assez haut pour que moi et le Marquis et deux ou trois autres personnes pussent l’entendre, elle lui a dit : « Que ces petites façons, Mylord, ne vous rebutent pas ; elle était destinée à un jeune homme dont son père ne veut plus pour elle, et à qui elle croit devoir garder dans son cœur une romanesque fidélité ; mais cela passera, j’en réponds. » Chacun m’a regardée ; les uns ont souri, d’autres ont paru désagréablement affectés ; mais moi, sans du tout me déconcerter, j’ai dit en faisant la révérence à la Duchesse, que je la remerciais, et que supposé que Mylord m’eut fait l’honneur de songer à moi, ce que rien cependant ne m’avait fait croire, il n’y songerait sûrement plus ; et là-dessus je suis sortie du salon et me suis enfermée dans ma chambre pour vous écrire : Mais ne voilà-t-il pas qu’on m’interrompt déjà. Il n’y aura donc pour moi ni plaisir ni repos.

 

Le 22.

La Duchesse était mal à son aise : son fils était seul avec elle et la boudait ; c’était pour rompre un si désagréable tête-à-tête qu’elle m’avait fait demander. Elle voulait que nous allassions chez des marchands ou bien au parc, quoiqu’il fit assez froid. Heureusement on a annoncé Lady Caroline Delmont, la plus aimable de nos connaissances : je ne sais pourquoi je dis heureusement, car il eut mieux valu se bouder, se geler, s’enrhumer ; tout au monde valait mieux que ce qui est arrivé hier et aujourd’hui de cette visite. Nos hommes qui n’avaient fui que pour un moment, la Duchesse interdite, et son maussade fils ne doutant pas que la scène n’eut déjà changé, sont tous revenus, excepté le seul aimable d’entre eux, le Vicomte Des Fossés, beau garçon de 23 ans, gai, spirituel, bien élevé, un peu polisson, mais à tout prendre, fort aimable. Lady Caroline lui donne quelques préférences sur les autres, à ce qu’ils ont tous remarqué ; mais ils sont convenus de soutenir le contraire au Vicomte, qui, disent-ils, n’est déjà que trop avantageux ; et j’ai été témoin de plusieurs vilaines petites niches qu’ils lui ont faites à ce sujet, niant que Lady Caroline eut demandé de ses nouvelles quand elle en avait demandé, jetant au feu une carte d’invitation qu’ils avaient trouvée dans sa chambre en son absence. Je l’aurais averti mille fois, si Victoire, à qui je raconte tout ce que je vois, ne m’en eût empêchée. Hier Lady Caroline demanda où il était, et si on ne le verrait pas de la soirée ; on lui répondit en ricanant ; on parla de bonnes fortunes, de comédiennes, d’une belle Anglaise, d’une jolie Française, et cela d’un air discret et mystérieux : enfin notre détestable Comte se mit à dire, « C’est vraiment dommage, on ne peut lui refuser de l’esprit, des grâces, des talents, de la bravoure… — Qu’est-ce donc qui est dommage ? a interrompu Lady Caroline. — Un manque total de principes, une rouerie affreuse, a dit le Comte : il est de ma province ; il a servi dans mon régiment ; partout où je l’ai vu il a séduit des femmes dont on n’avait jamais parlé, et les a affichées avec une fatuité vraiment révoltante. — C’est affreux, s’est écrié le Chevalier de Neuveville. — J’en suis très fâché, a repris le Comte ; car je l’aime, il est aimable ; mais je ne pourrais tolérer des vices du cœur dans mon meilleur ami. » Méchant ! pensais-je ; il vous sied bien… « Ces mots, a dit Lady Caroline, qui avait les yeux fixés sur une figure du plafond, ces mots vont étrangement ensemble. Des vices du cœur chez son meilleur ami !… Vous êtes malheureux, M. le Comte, en meilleurs amis, s’il y a chez eux des vices du cœur à tolérer ou à ne tolérer pas. » Le Comte s’est embarrassé dans sa réponse, et l’officieuse Duchesse a tout interrompu, par des exclamations sur la parure de Lady Caroline. « On vous prendrait vraiment pour une Française, a-t-elle dit ; vous en avez le goût, vous en avez la tournure : Madame votre mère n’a-t-elle point été à Paris quelques mois avant votre naissance ? » Là-dessus on a dit mille balivernes, tout en arrangeant une partie de brelan ; mais Lady Caroline, excédée sans doute, a demandé sa chaise à porteurs et nous a quittés. Peu après M. Des Fossés est venu : il l’avait rencontrée, mais n’avait pu s’en faire remarquer ; il était très fâché de ne la trouver plus. Je me suis hâtée de lui dire qu’elle avait paru fâchée aussi de ne le pas voir : j’étais d’une humeur horrible ; et quoique je n’eusse pas voulu répondre de la fausseté de tout ce qu’avait dit le Comte, j’aurais parié et je parierais tout au monde qu’il a du moins beaucoup exagéré. Mais je n’en suis encore qu’à la moitié de mon histoire : aujourd’hui vers le soir, la Duchesse qui continue à n’être point à son aise quand nous sommes seules, m’a proposé d’aller chez Lady Caroline. Je ne demandais pas mieux. Elle nous a poliment, mais froidement reçues : cependant je commençais à fondre cette glace par mille propos caressants, quand on a annoncé le Comte de *** et le jeune Des Fossés : « Courez dire que je ne suis pas, a dit Lady Caroline. » Ils étaient à la porte du salon ; ils l’ont entendue, et se sont retirés. La Duchesse a montré sa surprise. « De quoi donc vous étonnez-vous, a dit Lady Caroline fort émue, après ce que j’ai entendu hier chez vous, l’un ou l’autre, ou tous deux, sont fort mauvaise compagnie. — Mon Dieu ! qu’est-ce que cela ? a dit la Duchesse. — Eh bien, quand le Vicomte serait un peu fat ou le Comte un peu jaloux de voir que vous le préférez à son favori M. de Neuveville, ce serait une belle chose pour s’en tant courroucer. — Comment, Madame, jaloux !… — Oui, jaloux… Vous n’avez des yeux que pour lui, belle Dame, et nos hommes sont un peu méchants ; les absents ont toujours tort ; on ne voulait pas hier que vous ne pensassiez qu’à un absent. — Oh ! si on y voulait regarder de si près, on vivrait seul et on s’ennuierait beaucoup. — Avant que vous, Madame, et vos amis, fussiez arrivés à Londres, je n’étais seule qu’autant que je le voulais bien, a dit fièrement Lady Caroline ; et j’aimerais mieux en tout cas être toujours seule que de voir, ne fût-ce que quelquefois, une fort mauvaise compagnie. — Oh ! vous avez de l’humeur, a dit en se levant la Duchesse ; je le dirai à M. Des Fossés, qui pourra en être très flatté ; et demain vous viendrez dîner chez moi et ferez la paix avec tout le monde. Me promettez-vous de venir ? — Point du tout, a dit Lady Caroline ; je pars dès ce soir pour la campagne. — On ira donc vous voir. Où est-ce cette campagne ? — C’est fort loin, a répondu Lady Caroline d’un air qui nous éconduisait pour toujours. » Nous sortions : la Duchesse a engagé je ne sais quelle partie de son vêtement dans je ne sais quelle partie de la porte ou de la serrure. J’ai profité de cet accident, et rentrant quelques pas plus avant dans le salon, j’ai dit à Lady Caroline en l’embrassant : « Vous connaissez mieux que moi les bienséances, puis-je parler au Vicomte ? — Non, dit-elle ; mais je vous écrirai. Quelle adresse ?… — Mistriss Sparrow est ma couturière ainsi que la vôtre, ai-je dit tout haut en rejoignant la Duchesse. — Que parlez-vous de Mistriss Sparrow, m’a dit celle-ci avec humeur, et pourquoi me faire attendre ? Je crois en vérité que vous avez les larmes aux yeux. Cette mijaurée vous attache-t-elle si fort et pleurez-vous son départ ? — Oui, lui ai-je dit pour toute réponse, » et je l’ai laissée déclamer à son aise contre les Anglaises, les bégueules, contre Lady Caroline et contre moi, sans proférer une seule parole. En rentrant à l’hôtel, je suis aussitôt montée dans ma chambre : je vais me coucher, pour n’être pas obligée de souper avec ces gens-là ; ils feront au Vicomte une histoire à leur manière… Non, je descends : ma présence les embarrassera.

Ils n’ont pu se taire, et n’ont pas voulu dire la vérité.

Voilà Germaine, elle vous dira si cela ne s’est pas passé comme je viens de le dire, s’est écriée la Duchesse dès qu’elle m’a vue. Elle a recommencé alors un récit moitié vrai, moitié faux, et le Comte disait de temps en temps : « Eh ! mais oui : c’est cela même. – J’ai voulu plaisanter : j’ai dit que tu étais un terrible conquérant ; et quel est le conquérant qui ne permette pas à la Renommée de dire un petit mot de ses triomphes ?… » Le Vicomte me regardait fixement : la Duchesse m’interpellait ; mais elle a eu beau me marcher sur le pied et me faire des mines, je n’ai rien dit : non, pas un seul mot. Ils vont me haïr autant que je les méprise.

Mon cher Alphonse, osez écrire à mon père ; envoyez-lui, si vous voulez, mes lettres ; il me pardonnera de lui avoir désobéi, et me tirera de cette société infernale. Le Vicomte m’a dit en se retirant, qu’il ne voulait pas faire un éclat, mais que dès demain il quittait Londres. Lady Caroline est veuve, elle est jeune, elle est riche, je n’aimais qu’elle ici. Je crois que le Vicomte en est très véritablement amoureux. Adieu. Ma lettre part demain matin : je vais la fermer. Si j’avais l’adresse de mon père, je lui écrirais moi-même.

 

P. S. J’ai relu ma lettre ; ne suis-je pas bien longue et bien minutieuse dans mes récits ? Ce boule ou bouleau vous fera-t-il sourire ou bâiller ? Il peint si bien nos gens et leurs conversations ! pendant qu’ils ne savent pas une syllabe d’anglais, ils voudraient que les Anglais sussent nos noms propres, nos dictons, tous nos riens comme nous-mêmes. Puis nous rions toujours aussi spirituellement que cela ; et à propos du commandant de Landau, on a chanté tout un jour, « Gillot, Gillot, que ce nom m’intéresse !… » Adieu. Si Alphonse n’était pas Français, je voudrais n’être pas Française.

LETTRE IV

L. B. Fonbrune à Alphonse

Ce 30 Avril 1793

Je voudrais qu’une certaine tête pût être promenée sur l’entière surface du globe, ou au moins de l’Europe, ou tout au moins des pays habités par les Français… Une tête ! Ah ! ne frémis pas, cher Alphonse, ne pense pas que j’aie aucune pensée cruelle, ne me crois pas devenu un monstre sanguinaire. Non, je te le jure, je n’ai jamais applaudi à ces horreurs qui ont souillé la France. Trop rarement, hélas ! j’ai pu empêcher ce que je détestais : ô France ! ô honte ! que ne puis-je me délivrer de certains affreux souvenirs ! souvent ils me rendent mon existence insupportable. Après des rêves affreux, je me réveille tout couvert de sueur, le cœur me bat, je crie. Il y a quelques nuits que je réveillai Pauline, quoique sa chambre ne soit pas très près de la mienne. Elle daigna envoyer quelqu’un, qui entrouvrant ma porte, demanda si c’était ma blessure qui me causait de si violentes douleurs… C’est pis que cela, compatissante Pauline ; ce sont des spectres, ce sont de sanglants cadavres. Ah ! que certaines gens doivent dormir encore plus mal que moi ! Je ne sais si je les hais plus que je ne les plains ; je sais que je les évite ; car si je les vois sourire, je suis tenté de les poignarder : s’ils ont l’air rêveur ou triste, je crois voir un vautour leur ronger le cœur. La tête que je voudrais promener, c’est celle de Méduse ; je voudrais qu’elle arrêtât tous les coups, tous les cris ; je voudrais que le bras levé pour frapper, restât partout immobile ; que la bouche ouverte pour maudire, restât muette ; et que tout Français conservant pour faculté unique celle de penser, fut forcé d’en faire longtemps usage, sans autre objet de ses pensées que ces deux seules questions : Que puis-je ? et que veux-je ? Renverse ces questions, si tu l’aimes mieux, aristocrate fougueux et rempli de projets de vengeance. Satisfais-toi avant tout, en t’énumérant à toi-même tes cruels désirs. Tu veux nous battre, nous humilier, nous écraser, nous exterminer ; mais le peux-tu ? Que veux-tu encore ? Redevenir plus que jamais riche et puissant ! Le peux-tu ? Considère et tes moyens et les nôtres : apprécie bien la bonne volonté de ceux qui prétendent te secourir ; apprécie aussi leurs forces ; et si tu n’es pas tout à fait fou, tu finiras par vouloir te réconcilier avec tes compatriotes à des conditions, qui pour n’être pas satisfaisantes, n’en doivent pas moins être acceptées et même proposées, parce que ce seront les meilleures que tu puisses obtenir. Et vous, anarchistes, que voulez-vous et que pouvez-vous ? Mais je me sers d’un mot qui n’a point de sens ; personne ne se reconnaît à ce nom d’anarchiste ; car bien que l’anarchie soit trop réelle et que certaines gens la fassent naître ou la prolongent, personne ne la veut ; elle n’est le projet de personne, chacun a en vue un maître ou des maîtres ; celui-ci le peuple, qu’il prétend diriger ; celui-là d’Orléans ou Robespierre, dont il espère devenir le ministre ou le favori : ce qu’ils veulent étant bien décidé, qu’ils se demandent s’ils peuvent ce qu’ils veulent. Sans doute que quelques jours de règne ne leur suffiraient, ni pour ceux qu’ils voudraient faire régner, ni pour eux-mêmes. Eh bien, le règne du peuple tel qu’ils l’entendent, un règne sans frein des sans-culottes et leur crédit sur ce peuple désordonné, combien de mois pourrait-il durer ? Le règne d’un d’Orléans ou d’un Robespierre, combien de jours durerait-il ? Quand ils auraient comparé de sang-froid [la tête de Méduse en donnerait aux plus enragés], quand ils auraient bien comparé ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent, beaucoup d’entre eux se trouveraient heureux de rentrer dans leur première obscurité, et là de jouir de l’indulgence ou de l’oubli de leurs concitoyens, en conservant ce qu’ils ont acquis, sans qu’on s’informe comment ils l’ont acquis. Mais les honnêtes gens, les honnêtes jacobins que veulent-ils ? La république, et l’ordre dans la république. Peuvent-ils, doivent-ils espérer d’obtenir ce qu’ils ont voulu et voudront constamment ? Qu’ils n’en doutent pas, qu’ils persévèrent et s’obstinent jusqu’à la mort à espérer : la tête de Méduse ne doit changer rien à leurs courageuses intentions ; mais elle les mettra à même de les réaliser ; car les enragés des deux partis viendront se soumettre à ce qu’ils ordonneront d’eux, et mettront le bien public entre leurs mains. Avez-vous remarqué, mon cher Alphonse, qu’il est une classe de gens dont je n’ai pas parlé ? la tête de Méduse ne pourrait rien sur eux, car ils semblent en être nés frappés : ce sont les poltrons et les égoïstes, qui n’ont pas même un esprit de corps pour les animer et leur tenir lieu d’un autre esprit ; ils me rappellent Rome assiégée, et les vieux sénateurs invalides qui, moins tremblants qu’eux, attendaient sans se mouvoir, les Gaulois et la mort. Si ces gens-là, au lieu d’être médusés, pouvaient être rappelés au mouvement, et qu’alors ils se demandassent, que voulons-nous ? ils répondraient, vivre et n’être pas ruinés. Que pouvons-nous ? et considérant leur nombre prodigieux, ils répondraient, nous pouvons beaucoup, nous pouvons tout, et se lèveraient et marcheraient et se joindraient aux braves Républicains, qui alors de gré ou de force triompheraient de tous ceux que la réflexion n’aurait pu ramener.

Voilà, cher Alphonse, quels sont mes rêves politiques, depuis que l’amour et la pitié m’ont adouci le cœur. Quand je ne puis être avec Pauline, je lui demande un livre, et elle approche du lit de repos où il me faut rester étendu, une table couverte de tout ce qui lui tombe sous la main ; c’est tantôt Montesquieu, tantôt l’imitation de Jésus-Christ ; hier elle me donna l’Esprit de la Ligue, aujourd’hui elle m’a donné Jean-Jacques Rousseau et le bon Rollin. Je suis fâché de ne trouver nulle part une bonne grande République : mais ce qui n’existe pas, peut cependant exister. La fédérative me déplaît ; l’une et indivisible me paraît très belle, abstraitement ; mais je l’avoue, quand je veux la détailler, je m’y perds. D’autres auront, j’espère, plus d’esprit que moi et sauront l’arranger. Je consentirais à deux Chambres, de 43 députés chacune ; car je ne veux qu’un député de chaque Département ; le sort séparerait en deux chambres les 86 députés. Les attributions des deux Chambres seraient différentes ; mais l’une contrôlerait l’autre, sur les objets qui en premier ressort seraient réglés par l’autre. Ce Conseil serait renouvelé tous les ans. Les députés siégeraient à Versailles ; car on s’amuse trop et il y a trop de monde à Paris, et ailleurs on n’aurait pas les lumières qu’on peut tirer de Paris. Je dis qu’on s’y amuse trop ; mais si j’étais le maître, on s’y amuserait moins. Les spectacles se borneraient à l’opéra qui serait très cher, et à un spectacle très surveillé qui se donnerait gratis. Adieu toutes les pièces révolutionnaires et licencieuses. Réformer le gouvernement lorsqu’en même temps on corrompt tous les jours les mœurs me paraît trop impossible ; et à moins que nous ne devenions et meilleurs et plus graves, nous ne serons jamais que comme des marionnettes à demi pourries, que le moindre mouvement fait aller tout de travers. Quant aux Princes ci-devant, ils demeureraient où bon leur semblerait, hors de France. Quant à la noblesse, elle resterait abolie ; mais les nobles émigrés pourraient rentrer, après un temps plus ou moins long, selon qu’ils auraient fait plus ou moins de mal à leur patrie. Le procès de chacun serait fait pro Deo, on prierait les avocats d’être brefs, et une heure suffirait pour instruire et juger. Quant aux indemnités, l’État n’en accorderait point ; il faudrait les obtenir de ses amis et de sa famille. Oh combien de nobles se montreraient alors des vilains et laisseraient leur sang croupir dans la misère ! Et savez-vous ce que je voudrais faire du jeune Capet ? L’élever très simplement, mais très bien, loin de Paris et de Versailles, et de Marseille et de Bordeaux et des frontières. Si au bout de 15 ans ma république n’allait rien qui vaille, et que lui il valut quelque chose, il aurait 20 ans, sans hésiter je le ferais Roi.

Un autre jour je te parlerai de Pauline et de moi : le froid ou mes insomnies retardent ma guérison ; mon sang était âcre et bouillant ; on m’a donné des remèdes qui m’affaiblissent. Je te l’avouerai, Alphonse, et tu ne me trahiras pas, je ne saurais comment me résoudre à reprendre ici les armes ; à la frontière je me battrais tant qu’on voudrait. Ah ! si je pouvais faire prisonnier le père de Pauline, tu crois bien qu’il ne périrait ni de ma main, ni à la guillotine.

L. B. F.

LETTRE V

L’Abbé Des *** au Marquis de ***

Nous l’avons lue, cette lettre, qui s’est perdue, non pas en allant de Cress…… ou de Neuch[1]… à l’armée de Condé, mais dans un trajet plus court. L’Abbé y racontait son arrivée auprès d’Alphonse, et peignant la tristesse du jeune homme, disait tout ce qu’il croyait le plus propre à changer à son égard l’opinion et la conduite du père de Germaine. Les motifs d’Alphonse pour ne pas se joindre une seconde fois aux ennemis de sa patrie, étaient exprimés fort au long, et les idées politiques de l’Abbé exposées avec non moins d’étendue. Il voulait un Roi, et ne voulait ni Princes ni classe privilégiée dans l’État ; soutenant d’une manière au moins plausible, que les nobles, s’ils étaient réadmis en qualité de nobles, ne pourraient désormais s’accorder entre eux. Quoique prêtre persécuté, il désirait en fait de religion une tolérance sans bornes, et paraissait d’avis que les sectateurs de chaque culte en fissent les frais et en entretinssent les ministres. Il aurait voulu rétablir la dime en nature, comme le moins onéreux de tous les impôts. Avec cette portion des biens de l’homme ayant des propriétés, il trouvait aussi facile que juste et naturel, de nourrir l’indigent malade, l’orphelin pauvre, le pauvre vieillard, et l’homme qui se vouant à la distribution des aumônes, à l’instruction et à l’édification publique, et n’ayant point de temps à donner à ses propres affaires, pourrait manquer de subsistance s’il n’y était pourvu.

LETTRE VI

Alphonse à Germaine

À N… ce 6 Mai 1793

Quelle surprise, ma douce amie ; quel trésor que ces deux lettres remises à la fois dans mes mains ! La plus ancienne est venue bien lentement, puisqu’elle n’est arrivée qu’avec la seconde. En dois-je être fâché ? J’ai un peu plus attendu ; le lugubre silence qui régnait entre nous, et auquel sa longueur n’avait pu m’accoutumer, a duré quelques jours de plus, mais aujourd’hui combien je suis riche ! J’ai toutes vos pensées, je vois tout votre cœur. Ici je m’attendris avec vous, là je vous admire, en même temps que je me mets en fureur contre l’odieuse Duchesse, et cet homme si digne d’elle. J’accorderai un peu d’intérêt au jeune Des Fossés, quand je serai moins occupé de moi-même et de vous. Pauvre Alphonse ! Pauvre Germaine ! Que l’un vit tristement, que l’autre est tourmentée tandis qu’ils pourraient être si heureux ! Puisse au moins ma Germaine être aussi exempte de toute injuste défiance que j’en ai toujours été exempt ! Vous vous étonnez peut-être de n’avoir pas déjà une réponse à cette lettre dont vos vœux auraient dû hâter la marche trop lente. Ah ! ne m’accusez pas ; connaissez-vous, et connaissez votre amant. Je ne crois pas qu’aucun homme à ma place pût oublier ou négliger Germaine ; mais, ce que je fais, ce que je jure, c’est qu’Alphonse n’a pas un moment de distraction à se reprocher. Je vais porter à l’Abbé Des *** avec vos lettres mon courage renaissant, ma vivacité recouvrée. Il a tant vu et si tendrement partagé mon chagrin, qu’il faut qu’il ait sa part de ma joie. Je ferai deux lieues seul en apparence ; mais en effet délicieusement accompagné. Éloignez-vous importuns ! Ne voyez-vous pas que Germaine est avec moi ? Mes yeux sont humides, et cependant je ris, je cours ; on doit me voir un visage tout différent de celui que j’avais et une autre allure, car j’ai un tout autre cœur. Partons, lettres si chères ; partons Germaine, allons trouver l’Abbé.

 

Ce 7 Mai

L’Abbé venait me voir, nous nous sommes rencontrés à une demi-lieue d’ici. « Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous Alphonse ? m’a-t-il dit, quand je lui ai sauté au cou. Auriez-vous reçu des nouvelles de Germaine ? » Il tombait de l’eau à grosses gouttes d’un nuage de printemps. Que faire ! Comment montrer les lettres sans risquer d’en voir effacer les caractères chéris ? Je voudrais, Germaine, que vous m’eussiez vu tantôt cachant mon trésor dans mon sein et essayant de réciter au lieu de lire, tantôt craignant de changer quelques mots, et redéployant mon papier, malgré la pluie qui augmentait. Jamais embarras ne fut plus grand ni plus doux, ni plus aimablement partagé. Enfin un abri se présente, et les deux lettres sont lues d’un bout à l’autre. L’Abbé un peu plus de sang-froid que moi, a mieux senti les détails de vos intéressants tableaux. Ce que vous dites de la Duchesse l’a peu surpris. « Si le Marquis l’avait connue comme je la connais, a-t-il dit, jamais il ne lui aurait confié Germaine. » Il m’a confirmé ce que l’indiscrétion de la Duchesse vous a appris ; mais il m’a fait observer que plus vous êtes riche, moins je puis être pressant auprès de votre père, et nous avons décidé que je ne devais à cause de cela, ni lui envoyer vos lettres, ni même lui écrire. Mandez-lui, chère Germaine, ce que vous croirez convenable. Nous pensons qu’il faut adresser vos lettres à Mannheim, dont l’armée de Condé ne saurait être fort éloignée. Quand nous en sommes venus à M. Des Fossés, « Voilà, m’a dit l’Abbé, ce qu’il arrive de certaines légèretés que l’on croit sans conséquence. Le rôle que joue le Comte est certainement odieux ; mais il n’oserait parler comme il a fait, s’il n’y avait rien du tout à reprocher au jeune homme. Celui-ci perd, et sans retour peut-être, le cœur d’une femme aimable, l’espoir d’un honorable établissement… Prenez garde, Alphonse, de ne pas mériter de perdre Germaine. — Non, cher Abbé, ne le craignez pas. La perdre, sans l’avoir mérité, serait désespérant ; mais avoir cette perte à me reprocher… avec un pareil regret dans le cœur, il n’y aurait plus moyen de vivre. — N’est-il pas désolant, a dit l’Abbé, après que nous nous sommes remis en marche du côté de sa demeure, n’est-il pas désolant de voir ces malheureux Français se compromettre dans l’esprit des étrangers par leur frivolité, leurs indiscrétions, leur méchant commérage ! On va les croire incorrigibles ; et qui est-ce qui pleurera sur des gens à qui l’infortune ne donne pas un instant de circonspection, sur cette noblesse qui exigeant qu’on la respecte, se montre sans dignité, sans générosité, sans rien de ce qui pourrait la rendre respectable ! Entre eux les individus se déchirent, se vilipendent, et puis ils prétendent qu’en masse ils doivent être honorés. Qu’est-ce donc que cette dignité d’un corps qui ne se compose pas de la dignité de ses membres ? et si, moi gentilhomme, je ne respecte pas en vous un gentilhomme, comment puis-je espérer que ce titre nous obtienne des égards de qui que ce soit ? — Nous les espérons, ai-je dit, de la badauderie de ceux qui ne nous connaissent pas, comme nous nous connaissons. — Eh bien oui, a dit en riant l’Abbé ; » je crois que c’est cela, et cette pensée un peu moins sérieuse que nos autres réflexions, nous a conduits à relire assez gaiement toutes les inconséquences et folies dont vous rendez compte. Cela vaut mieux à lire qu’à voir, chère Germaine ; nous avons ri, mais vous aviez souffert. Écrivez-moi de grâce, que je sache si la Duchesse vous destine encore tantôt à devenir l’épouse de son stupide fils, tantôt à être le prix avec lequel elle prétend lui acheter une autre épouse. Quoi ! on a pu concevoir une pareille idée ! on trafiquerait de vous ! chère Germaine, compagne de mon enfance, espoir de mon cœur ; avertissez votre père, afin qu’il vous retire des odieuses mains auxquelles il vous a confiée ! – J’ai passé la nuit dernière à Cr… et n’ai pu en revenir que tard, parce qu’il a fait très mauvais temps, jusque vers les quatre heures. Si l’heure de la poste n’approchait pas, j’écrirais plus longtemps, quoiqu’en vérité ma vie soit si uniforme et mes pensées si monotones, que je n’ai rien de moi à vous dire : c’est toujours à vous que je pense, c’est toujours vous qui m’occupez.

Alphonse ***

LETTRE VII

Le Marquis de *** à l’Abbé Des ***

Au quartier général de l’armée
de Condé, ce 5 Mai 1793

Que n’avez-vous fait, Monsieur l’Abbé, le fameux serment ! vous seriez actuellement Évêque, et vous prêcheriez vos ouailles, au lieu de me prêcher, moi qui ne demandais point de sermons. Il me semble que vous êtes constitutionnel, monarchien, au demeurant un fort bon homme ; mais pas du tout un bon Français, un digne descendant de vos nobles ancêtres, non plus qu’un digne Ministre de l’ancienne église. Encore un coup, je voudrais que vous eussiez juré. Les êtres amphibies sont ce que j’aime le moins dans la création : votre cher Alphonse marche sur vos traces. Mon dieu, qu’il sied bien à vingt-deux ans de disserter au lieu de se battre ! Il se battrait, dit-il, à la Vendée : cela ne coûte rien à dire, car la guillotine lui en barre le chemin ; mais il peut se battre à la frontière, et au lieu de cela il raisonne, il distingue et catonise à vos côtés. Mais vous dites qu’il regrette ma fille, eh bien que ne se bat-il pour l’obtenir ? Ce motif seul devrait lui suffire ; quand il n’aurait nul amour pour le sang de ses Rois, nulle haine pour des brigands abominables, il devrait combattre à côté du père de Germaine, et mériter Germaine en voulant ce que je veux, en cherchant l’honneur où je prétends qu’on le trouve. Permettez-moi, Monsieur l’Abbé, de croire que je suis en fait d’honneur un aussi bon juge que qui que ce soit. À Dieu ne plaise que j’accuse le fils de mon ancien ami, de n’être pas sensible à la voix de l’honneur ; mais il s’est embarrassé l’esprit de trop d’études et de raisonnements qui n’ont rien de commun avec la vocation et les devoirs d’un brave gentilhomme. Je crois, Monsieur l’Abbé, que vous y êtes pour quelque chose dans cette éducation que je n’ai jamais approuvée. Je vous ai surpris à réfuter avec lui des livres qu’il ne fallait pas réfuter, mais brûler, après les lui avoir ôtés des mains. Germaine n’a-t-elle pas été infectée aussi de cette maudite manie de raisonner sur tout ! Si vous voulez me rendre service et expier en partie le mal que vous nous avez fait, écrivez chez moi, qu’on fasse un grand feu de tous les livres modernes qui ont pu s’y introduire ; que la mère de ma femme en fasse le triage et que rien de ce qui sentira la damnable philosophie de ce siècle ne soit épargné. Quant à Alphonse, qu’il se fasse académicien, si cela peut lui donner de quoi vivre dans la mollesse et l’indolence ; car c’est ce qu’il lui faut, et je ne le soupçonne pas de manquer du courage avec lequel on se bat ; mais bien de celui qui fait supporter les privations et la fatigue. Celles de l’année dernière l’ont rebuté, et heureusement pour lui il a trouvé dans sa tête des sophismes, au moyen desquels il a fait des vertus de ses convenances. La belle proposition que vous me faites, Monsieur l’Abbé, de vivre avec lui, et Germaine dans quelque retraite paisible ! Sachez, Monsieur l’Abbé, que tant qu’il restera un seul brave gentilhomme français qui veuille combattre pour la Royauté, la noblesse, et la foi, il trouvera en moi un frère d’armes, un second, un ami que nul danger n’étonnera, que nulle fatigue ne lassera. Dieu ne m’ayant pas donné de fils, je voulais un gendre qui me fût comme un fils, et je croyais l’avoir trouvé dans celui de mon meilleur ami ; mais le raisonnement et la mollesse me l’enlèvent. Dites-lui que je ne le hais pas, mais qu’il ne doit plus penser à ma fille. Je ne me suis pas donné la peine d’apprécier vos plans ridicules, et je ne vous détaillerai pas nos projets ni des espérances qui feraient votre désespoir. Vous parlez du peuple, autrefois je désirais plus que personne de le voir moins chargé de travaux et d’impôts ; mais comment s’intéresser désormais à des cannibales ! Au demeurant, qu’est-ce qui empêchera le Régent de réformer au nom du Roi quelques abus ? Sauvons la maison à laquelle des brigands ont mis le feu, et quand le maître de la maison en sera le tranquille possesseur, il pourra songer à l’arranger pour le mieux.

Le Marquis de ***

LETTRE VIII

Alphonse à Laurent B… F…

À N… ce 11 Mai 1793

Que tes lettres, mon cher Laurent, m’ont donné de surprise et de plaisir ! Quoi ! Laurent B… à R… sur L… ! Je parie que tu occupes cette chambre jadis la mienne, d’où l’on voit la claire petite rivière s’avancer vers le roc escarpé, puis comme repoussée, s’enfuir avec vitesse et se jeter au sein de la mer. J’aimais Germaine avec plus d’espoir et de sécurité que tu n’aimes Pauline, et cependant je suis aujourd’hui plus éloigné du bonheur que toi. Le Marquis déteste, à ce qu’il dit, les êtres amphibies : or je suis à ses yeux un de ces êtres détestables. La bravoure lui plaît encore plus que la noblesse ; il ne peut te la disputer, et peu s’en faut qu’il ne me la refuse. Il pensera qu’en toi commence et qu’en moi finit une race noble et vaillante. Peut-être devrais-je Germaine à ton intercession. L’en aimerai-je moins ? Oh non, Laurent ! et je t’en aimerai davantage, et nous jouirons également, toi et moi, de l’obligation que je t’aurai. Entre Laurent jacobin et Alphonse aristocrate, que je vois de sympathie, de vrais rapports, et qu’ils vivraient bien ensemble si le sort voulait les rendre frères ! La diversité d’opinions est-elle considérable quand les cœurs sont également honnêtes et les esprits également droits ?

J’ai près de moi un Prêtre déporté, qui fait comme toi des plans de gouvernement. Il veut un Roi à la tête de ta République ; voilà toute la différence entre ton plan et le sien ; encore ne veut-il un Roi que pour faire mieux cheminer la République ; et si tu lui prouvais qu’elle peut se passer de Roi, il n’en voudrait plus ; car ce n’est pas au nom de Royaume ou de Monarchie, ce n’est pas non plus au soi-disant petit-fils d’Henri IV, qu’il est attaché. Le fils d’Henri IV fut un trop faible Roi ; son véritable petit-fils fut trop égoïste et trop fastueux ; et serait-ce en s’éloignant de sa souche qu’une famille reprendrait les traits qu’on a cru devoir la caractériser ? Non, l’Abbé n’espère ni plus ni moins des Bourbons que de toute autre famille, et il ne la préfère pour le trône que parce qu’il ne voit pas de raisons de lui en préférer une autre. Cinq sens inaltérés, une santé passablement robuste, une bonne éducation, consistant moins en leçons qu’en exemples, voilà tout ce qu’il demande pour un Roi ; et il exclurait du trône le Prince cacochyme, inepte ou dépravé, qui ne pourrait l’occuper dignement ; mais il pense qu’un Roi est nécessaire pour donner de l’ensemble à une aussi grande machine que la République française, ainsi que pour inspirer aux étrangers quelque confiance et quelque crainte. Il pense qu’un Roi est le seul Français qui soit le Français de toute la France, le seul Français à qui un démembrement portât un coup sensible, le seul Français enfin, qui confondant la gloire de ses descendants avec la sienne et toute la durée de la Monarchie avec celle de son règne, embrasse la postérité dans tout ce qu’il fera pour ses contemporains. Ne se dissimulant pas ce qu’on peut craindre d’un Roi ou d’un Ministre, il pense qu’on le doit craindre également de tous ceux à qui le peuple donnera du pouvoir. En effet, Laurent, quel est le tort inhérent, le défaut incorrigible d’un Roi ou d’un Ministre ? C’est de n’être qu’un homme ; et ce même tort, ce même défaut se retrouve chez le peuple électeur et chez le représentant élu. Faiblesse, corruptibilité, inapplication, sensualité, amour de la domination, haine de la contrainte, même de celle que la raison impose seule, chez quel homme, chez quelle classe d’hommes n’existez-vous pas ? Sans votre séduction et votre irrésistance, le riche serait un homme bienfaisant et le pauvre un honnête homme : des soucis, les travaux, les sollicitudes paternelles, seraient le partage de ceux qui gouvernent ; la prospérité reconnaissante serait le lot de ceux qui sont gouvernés ; et l’on ne craindrait ni d’être vexé par les grands, ni d’être pillé par le peuple ; car les richesses n’endurciraient pas, et la pauvreté ne pourrait avilir. Quelquefois j’admire la naïveté de l’homme qui déclame contre les grands, et de celui qui déclame contre le peuple : c’est dire, sans s’en apercevoir : si j’étais un grand, j’aurais tel vice ; si j’étais un homme du peuple, j’aurais tel vice ; le grand seigneur s’avoue assez faible pour que la pauvreté le dégradât ; l’homme qui n’est pas grand seigneur, s’avoue assez faible pour ne pouvoir résister aux séductions de l’or et de la vanité. S’il en est ainsi, que ne se taisent-ils, et que ne pardonnent-ils à des gens dont ils se sentent à tel point les semblables ! Je ne suis pas si modeste, et quoique je fusse très disposé à dire à Dieu, ne me donne ni pauvreté ni richesses, car c’est le plus sûr pour la probité, ainsi que pour le bonheur, j’oserais être grand et riche, j’oserais être pauvre et peuple, et je ne déclame jamais contre ce qui caractérise ces deux situations de l’homme en société, parce qu’en y reconnaissant des obstacles à la vertu, je n’y vois rien cependant qui la rende impossible. Mais quelle est donc cette horreur des riches, cette persécution des riches, à laquelle le peuple se livre aujourd’hui, et à laquelle ses instituteurs, de prétendus sages, n’ont pas honte d’applaudir ? Hélas ! c’est la plus vile comme la plus odieuse des faiblesses humaines ; c’est le crime du fort envers le faible, du vainqueur envers le vaincu. Ô peuple Français ! trop longtemps opprimé, ne rougis-tu pas de surpasser tes oppresseurs en féroce despotisme ? de justifier tous les jours les tyrans que ta rage punit ? Tes jeux, tes chansons, tes supplices sont plus barbares mille fois que n’était leur barbare insouciance : ils te laissaient souffrir et se livraient à leurs voluptés ; mais tu les fais souffrir et tu leur insultes, et c’est en leurs souffrances que tu mets ta volupté. Mais ce pouvoir dont ils n’usaient pas bien, et dont maintenant à ton tour tu abuses, es-tu assuré de le conserver toujours, et comment ne crains-tu pas des vengeances dont tous les jours tu donnes l’exemple farouche ?

Dis, mon cher Laurent, ces horreurs ne finiront-elles pas bientôt ? La raison ne peut-elle produire l’effet de ta tête de Méduse ? Quelques honnêtes gens ne pourraient-ils se rapprocher, se concerter, s’entendre ? N’importe de la République ou de la Monarchie, il faut accepter l’ordre et la paix, sous quelque dénomination qu’on les présente. Je suis comme l’Abbé, je voudrais un Roi pour ressort moteur de la République ; mais qu’on me trouve un autre ressort suffisamment actif, et je l’aime autant qu’un Roi. Veux-tu que chaque année, chacune de tes Chambres prenne en se séparant, au sein de l’autre Chambre, l’homme qui aura montré le plus de sagesse et de vertus, et que ces deux hommes ainsi choisis, exercent pendant l’année suivante le pouvoir que je voudrais donner à un Roi ? Le sort déterminerait entre ces deux Consuls ou Rois d’une année, lequel aurait la prééminence. Celui-ci se mettrait à la tête de la République entière : l’autre serait chargé de diriger ses forces militaires, commanderait les armées et nommerait les généraux… Qu’on ne rie pas de la présomption du jeune Laurent B… ni de celle de son plus jeune ami Alphonse. Nous aussi nous sommes des Français, et il nous est permis comme aux assemblées primaires, comme aux assemblées constituantes, de réfléchir, de délibérer, de faire des plans et des vœux. Qu’ils sont ardents et qu’ils sont désintéressés, les vœux que je fais pour ma patrie !

LETTRE IX

La Duchesse de *** au Marquis de ***

À Londres, ce 21 Mai 1793

Je veille si attentivement, mon cher Marquis, au dépôt précieux qui m’est confié, que rien de ce qui concerne Germaine ne m’échappe. Ce matin une ouvrière, dont je me sers pour être décemment vêtue, c’est tout ce qu’on peut exiger de nous dans ces jours de calamité, m’ayant paru un peu plus empressée que de raison, à monter chez votre fille, je l’ai arrêtée, et à force de présents et de promesses, je lui ai arraché une lettre qu’elle lui portait ; la voilà : je n’ai que le temps d’y mettre une enveloppe. Je présume que c’est de l’ancien amoureux, et je crains que malgré votre défense et mes soins, Germaine ne lui ait écrit. Je ferai tout ce que je pourrai pour que cela n’arrive plus. Il serait fort à désirer qu’elle perdît tout espoir de ce côté-là ; cela la rendrait un peu moins repoussante pour tout ce qui ose ou osera lui présenter des hommages. J’espère que cette lettre, ayant été si heureusement interceptée, son amant sera accusé d’être un ingrat, un infidèle, un homme auquel il ne faut plus songer. Le Duc est toujours en Espagne. Quelles cruelles séparations ne faut-il pas supporter, et combien le moment où nous vivons, n’est-il pas bizarre et affreux ! Adieu Monsieur le Marquis. Mettez-moi aux pieds du héros, au sort duquel votre courage vous a lié, et présentez mes hommages à sa respectable amie.

Victorine de ***

LETTRE X

Germaine à Alphonse

Londres, ce 21 Mai 1793

Mon Dieu, que je suis inquiète et malheureuse ! D’après des calculs faits et refaits mille fois, je devais recevoir, il y a déjà quelques jours, une réponse à ma première lettre, et à l’heure qu’il est, je pourrais aussi en avoir une à la seconde ; cependant il n’arrive pas un mot de vous à la triste Germaine. Serait-elle oubliée d’Alphonse ? Non, non, et cent fois non. Je n’ai pas eu tout de bon le doute que ma question semble exprimer : non, en vérité, je ne l’ai pas eu. Je ne doute pas plus de vous que vous ne devez douter de moi. Nos cœurs ne sont pas faits pour d’injustes craintes, et si j’en avais qui fussent fondées, je n’aurais pas la force de les dire. J’en mourrais, Alphonse, il me semble que j’en mourrais. Je n’ai pas non plus la douleur de vous croire malade. – On a écrit à la Duchesse que l’Abbé Des *** était déporté et vous allait joindre. Il m’eut écrit de votre part, si ayant reçu mes lettres, vous aviez été hors d’état de me répondre. Peut-être courez-vous la Suisse ; c’est ce qu’il y a de plus doux et de plus naturel à penser et j’espère recevoir de vos nouvelles au premier jour. J’en ai eu ces jours passés de Pauline. C’est à Laurent B… que j’en ai l’obligation. Il doit vous avoir écrit. Entre nous, Pauline m’en paraît un peu engouée. « Ma sœur, me dit-elle, je vous assure que tout jacobin qu’il est, tant s’en faut qu’il ne soit dur ou cruel, et j’ai besoin de me dire à tout moment que c’est un jacobin pour ne pas le traiter tout simplement comme un honnête homme. » Pauline me raconte naïvement les terreurs qu’elle et Minette ont eues, la résignation de sa grand-mère, le courage et la douceur de sa belle-maman. Il y a des troupes jacobines dans le village ; mais M. B *** est seul au Château. Il a l’air, dit Pauline, d’un prisonnier blessé, tel qu’on les trouve dans les romans, et elle ne demanderait pas mieux que d’oser lui tenir compagnie ; je crois qu’elle ose quelquefois, la petite friponne. Ah si mon père le savait ! Quand on a su ici par quel moyen j’avais cette lettre, que d’exclamations ! « Quoi ! devoir quelque chose à ces misérables-là !… » J’ai fait souvenir ces Messieurs de certains passeports, et cela leur a fermé la bouche. –Adieu, cher Alphonse. Je suis tout à fait déconcertée de n’avoir rien reçu de vous ; mais je reprendrai courage, et que j’aie de vos nouvelles ou non, je ferai partir au plus tard dans huit jours une longue lettre ; en attendant et pour donner à l’envoi d’aujourd’hui un peu de valeur et de consistance, voici une lettre que m’a écrite Lady Caroline et une de M. Des Fossés. Adieu.

P. S. Victoire a vu sortir Mistriss Sparrow de chez la Duchesse : elle avait l’air très embarrassé. Qu’est-ce que cela veut dire ?

LETTRE XI

Lady Caroline Delmont à Germaine

Ne pensez pas, Mademoiselle, que je confonde Germaine de *** avec les gens dont elle est malheureusement entourée. Non, je ne suis pas aveugle à ce point. J’ai admiré chez vous la réunion de bien des charmes dont chacun mérite de l’admiration. À dix-neuf ans, vous semblez pour la fraîcheur de la figure et la simplicité des manières, n’en avoir que seize, tandis que pour le sens, une femme de quelque âge qu’elle fût, serait heureuse de vous ressembler ; mais ce qui m’a surtout frappée, c’est un courage que vous semblez tenir de votre candeur. Vous ne pouvez dire que la vérité ; de sorte que vous la dites toujours, quoiqu’il en puisse arriver ; et votre conduite toujours conforme à vos paroles, est uniformément juste et noble. Voilà, Mademoiselle, qui est bien beau, bien aimable et malheureusement bien rare. Pourquoi ceux avec qui vous êtes sont-ils si différents de vous ? Sans vous que je serais fâchée de les connaître ! L’humanité, la pitié m’attirèrent chez votre Duchesse ; je crus qu’une femme éloignée de son mari, de ses parents, de sa patrie, dont le rang et la fortune s’anéantissaient, était une femme fort à plaindre et qu’on ne pouvait trop l’accueillir dans le pays où elle cherchait un asile. La première visite que je lui fis me laissa toutes mes impressions ; mais sans vous et le plaisir que je pris à vous voir, la seconde aurait été la dernière. Ce n’est pas que je ne plaignisse encore la Duchesse ; mais le mépris se joignit à la pitié. Je ne la reçus donc chez moi et ne retournai chez elle qu’à cause de vous, que je regardais comme une belle perle fine, mêlée avec des perles de verre et de plomb. Bientôt M. le Vicomte Des Fossés vint orner cette société où jusque-là vous aviez brillé seule. Je crus qu’il vous y était venu chercher, et je formai des vœux pour un couple si aimable ; mais lorsque je m’aperçus que c’était de quelque doux souvenir que s’occupait principalement votre cœur, et que vous traitiez le Vicomte plutôt en frère qu’en amant, j’avoue que j’eus quelqu’envie d’occuper cette place dont vous ne vouliez pas. J’ai eu pour époux le plus honnête homme de la Grande-Bretagne, mais qui occupé de ses devoirs s’occupait peu de moi. Mes amies ont des maris dont l’un aime avec passion les chevaux, l’autre la chasse ; un troisième, le jeu ; un quatrième, les discours qu’il prononce dans la Chambre des Communes : pas un d’eux ne me donnait l’idée d’un mari tel que je serais bien aise de l’avoir ; et cependant le mariage convient à une femme qui n’est pas coquette ni dissipée. Il me parût que je serais heureuse avec M. Des Fossés, qui n’est ni chasseur, ni joueur, ni grand politique ; qui a de l’esprit et à qui je croyais de l’honnêteté. Je pensais que contente de devenir française avec lui, s’il pouvait un jour retourner en France, j’aurais du plaisir à le voir devenir anglais avec moi, si le retour dans sa patrie lui était à jamais interdit. Voilà comment je raisonnais, et j’étais séduite par de frivoles agréments auxquels j’aurais dû faire moins d’attention ; mais si j’ai été en ceci folle et ridicule, ce qui doit me servir d’excuse, c’est qu’un aimable Français est l’original sur lequel se moulent tous nos élégants ; et si tant de femmes se laissent séduire par la copie informe d’un agréable modèle, ne suis-je pas pardonnable de m’être un peu trop prévenue en faveur de ce modèle lui-même ? La prévention est détruite, le prestige est évanoui : j’en ai l’obligation à un méchant homme, qui sûrement a inventé la moitié de ce qu’il avançait ; mais n’y eût-il que le quart de vrai, c’est bien assez pour que je ne pense plus au Vicomte. En vain me montrerait-il une préférence flatteuse, la défiance que l’on m’a inspirée, empoisonnerait tout ce qu’il pourrait me dire, et je ne verrais qu’un jeu cruel dans ses soins les plus empressés ; car je sais aussi peu borner ma défiance que ma confiance, et l’homme qui a trompé une fois, est pour moi comme s’il trompait toujours. Voilà, Mademoiselle, l’histoire de tous mes sentiments, et Caroline Delmont est désormais aussi bien connue de vous que d’elle-même. C’est à regret qu’elle vous a fui. La terreur a hâté une fuite qui aurait été moins précipitée, si la prudence l’eût conseillée froidement. J’ai frémi d’être au milieu de gens qui plaisantent de tout, et pour qui mes erreurs, mes chagrins pouvaient devenir une occasion de s’égayer. À cet égard je les méprise, mais je leur pardonne. Ils parlent toute la journée ; il faut donc qu’ils cherchent et saisissent des sujets de parler. Ils ne sauraient être seuls, il faut donc qu’ils s’attirent et se retiennent les uns les autres par une conversation amusante, vive et légère. Ne restez pas avec eux, Mademoiselle ; on n’y est pas en sûreté, et le moindre risque que vous courriez, c’est de devenir comme eux. Oh, que ce serait dommage ! J’ose à la fois vous donner un conseil et vous faire une prière ; écrivez à M. le Marquis de ***, et demandez-lui la permission de venir passer l’été auprès de moi. Je suis sûre qu’en lui parlant de moi, vous ferez à beaucoup d’égards un portrait extrêmement flatté, mais quoique vous puissiez dire du tendre et pur intérêt que je prends à vous, vous ne rendrez que faiblement les sentiments de votre dévouée servante,

Caroline Delmont

Lone-Castle Derby-Shire, ce 28 Avril 1793

LETTRE XII

Le Vicomte Des Fossés à Germaine

Dans une mauvaise Auberge,
ce 25 Avril 1793

Cette lettre échappera-t-elle aux Argus ? Oh oui, je l’espère. Ils dorment quelquefois, et d’autres fois leur étourderie ou étourdissement leur tient lieu de sommeil. Maudites gens ! Ils ont fait fuir l’un après l’autre et loin l’un de l’autre, une femme aimable et sensible et un jeune homme qui renaissait auprès d’elle et auprès de vous au bonheur, à la raison, à la vertu. Mais, Mademoiselle, ai-je donc jamais été tout à fait mort à la vertu ? Quand j’ai commencé à vous connaître, n’ai-je été touché que des charmes de votre figure ? Quand j’ai osé vous dire combien je vous trouvais aimable, ne vous a-t-il pas suffi de m’avouer que vous aimiez un jeune homme rempli de mérite, pour m’imposer un silence respectueux ? Vous ai-je trahie, vous ai-je chagrinée, ai-je essayé de vous rendre inconstante ? S’il pouvait sortir de la bouche de la Duchesse et de son digne Sigisbée autre chose que des calomnies ou de noires médisances, ils vous diraient combien de fois j’ai justifié auprès d’eux ce qu’ils appelaient votre humeur revêche et intraitable ; ils vous diraient qu’il n’a pas tenu à moi qu’on ne vous eût pas présenté pour époux, tantôt un enfant sans esprit, tantôt cet honnête homme d’Irlandais, qui n’entendant qu’à demi notre langue, ne saurait du tout vous apprécier. Mais quand ils me voudraient autant de bien qu’ils me font de mal, cet homme et cette femme que je hais, ils ne vous diraient rien de ce qui pourrait me mettre bien dans votre esprit. Comment songeraient-ils à le dire ? Comment devineraient-ils de quelle importance cela serait pour moi ? Le plaisir d’être estimé d’une personne qu’on respecte passe leur entendement ; il n’y a pour eux ni vice ni vertu : il n’y a de bien qu’un riche mariage, un titre à la Cour, un avancement au service et certains succès dans la société, et il n’y a de mal que l’absence, la privation, la perte de ces choses-là. Actuellement ils sont réduits à intriguer pour des misères ; et moi, jeune homme, qu’ils n’auraient presque pas regardé quand ils tournaient dans un grand tourbillon, je suis devenu digne de leur malveillante sollicitude. Tenez, Mademoiselle, j’ai honte de le dire, mais rien n’est si vrai, toutes les fois que je vous ai chanté quelque pauvre romance, ou que mon violon a accompagné votre pianoforte, j’ai vu de l’humeur ; et moi, sot enfant, je me divertissais de cette humeur, elle me faisait mieux chanter et mieux jouer ; nous étions aussi ridicules les uns que les autres ; mais ils sont méchants, et je ne suis qu’un peu trop vain… non beaucoup, beaucoup trop vain, je l’ai du moins beaucoup trop été, et c’est ce qui a donné contre moi les armes dont on use si cruellement. Je ne sais que trop ce qu’il y a à dire sur mon compte ; mais je juge par le procédé de Lady Caroline qu’on a fort exagéré mes torts. Il faut les expier et me taire ; je ne me permettrai pas de récriminer. Quand mon détracteur vaudrait beaucoup moins que moi, en vaudrais-je davantage ? Ma jeunesse, le mauvais exemple, mes regrets, voilà tout ce que j’alléguerai, comme pouvant me donner des droits à l’indulgence des honnêtes gens. C’est surtout la vôtre, Mademoiselle, que dans cet instant je sollicite, et si je l’obtiens j’ose espérer que vous direz un jour à Lady Caroline : « Il n’était pas tout à fait indigne de vous intéresser. »

H. Des Fossés

LETTRE XIII

Germaine à Alphonse

Ce 24 Mai 1793

Vous m’avez écrit ; la lettre est arrivée, mais je ne l’ai pas reçue. Il n’y a pas grand mal dans le fond, car mon inquiétude est finie, et quoique vous ayez pu m’écrire, je ne suis pas fâchée que mon père le lise. Vous êtes si incapable de dire rien qui puisse nous faire tort ! Ceci nous servira peut-être. Mais vite, que je vous raconte ce qui s’est passé. Hier, Mistriss Sparrow étant venue m’essayer une robe, je lui ai dit : « Quoi ! Madame, vous n’avez toujours rien reçu pour moi ? — Non, Mademoiselle, depuis cette lettre venue, je crois, de Derby-Shire, je n’ai rien reçu. — Mon Dieu, que j’en suis fâchée ! Mais vous me paraissez triste, Mistriss Sparrow. Qu’avez-vous ? qu’est-ce qui vous afflige ? — C’est ma fille, Mademoiselle. Elle s’est éprise d’un jeune homme qui ne lui convient en aucune façon ; qui n’a ni mœurs, ni prudence, ni état assuré. Sur le refus que j’ai fait de la laisser aller pour un mois chez ma mère à Hockney, où elle pourrait le voir tous les jours, elle s’afflige, elle pleure, elle boude. Ce n’est plus ma douce Sally, c’est une petite rebelle dont la tête est démontée, et qui ne fait et ne dit plus rien que de travers. — Mon Dieu, Mistriss Sparrow, que vous me faites pitié ! Mais ne pleurez pas. Voulez-vous me l’envoyer, peut-être lui ferai-je entendre raison. Victoire et moi nous pourrons la distraire ; quelquefois un rien distrait une jeune fille. Voilà un mouchoir brodé que j’ai apporté de France : envoyez-nous votre fille, nous lui montrerons à s’en faire un tout pareil. » Mistriss Sparrow a été fort touchée. « Que vous êtes bonne ! m’a-t-elle dit en fondant en larmes ; ce n’est pas, Mademoiselle, à cause de ma fille que je pleure à présent, quoique tout ce que je viens de vous raconter soit parfaitement vrai. Je pleure… tenez, il faut que je vous avoue… il faut que vous sachiez… » Enfin, après un quart d’heure d’hésitation, elle m’a dit que la Duchesse la soupçonnant l’autre jour d’avoir quelque chose de particulier à me dire, l’avait arrêtée, questionnée, flattée. « Madame Sparrow, vous avez une fille, si quelqu’un s’employait pour qu’elle eût un commerce de lettres avec un amant, que vous ne vous soucieriez pas de voir devenir son époux, que diriez-vous, que penseriez-vous ? — Moi, Madame la Duchesse ? — Oui, vous, Madame Sparrow, vous qui êtes une mère tendre et prudente, ne trouveriez-vous pas cela bien coupable, bien affreux ? » C’était l’attaquer par son côté faible, car déjà sa fille l’inquiétait autant qu’aujourd’hui, et la Duchesse a si bien fait, cher Alphonse, que Mistriss Sparrow a remis la lettre attendue si impatiemment. Elle a passé des mains de la Couturière dans celles de la Duchesse, sans que je l’aie vue ni touchée. D’abord à cet aveu, je suis demeurée muette et immobile. Puis m’étant un peu remise… « Et qu’a fait la Duchesse de cette lettre ? ai-je dit. — Elle l’a envoyée à M. votre père. — En êtes-vous sûre ? Oh très sûre, car se hâtant d’écrire, de faire une enveloppe et de cacheter, elle me pria de porter le paquet à la poste. — Avez-vous fait attention à l’adresse ? — Non, Mademoiselle : je n’ai remarqué que le nom, qui est le même que celui que vous portez. Incertaine si j’avais bien ou mal fait, et fâchée déjà de vous avoir trahie, je me hâtai de me débarrasser de cette lettre comme d’un fardeau qui m’aurait pesé. Êtes-vous bien fâchée contre moi, Mademoiselle ? — Non, Madame. J’ai été inquiète et ne le suis plus ; et quant à ce que mon père lise la lettre avant moi, ou au lieu de moi, il n’y a pas de mal du tout. Vous voyez que la correspondance que j’ai n’est pas bien criminelle. — Oh oui, Mademoiselle ! je le vois, et cette enjôleuse de Duchesse a bien plus l’air de manigancer quelque chose de mauvais que vous. Oh ! j’espère qu’il arrivera au premier jour une lettre de la même personne, je viendrai comme un éclair vous l’apporter. — Vous me ferez grand plaisir, Mistriss Sparrow, et votre bonne volonté me touche plus que le petit chagrin que vous m’avez fait, ne m’a blessée. Envoyez-moi votre fille, nous lui montrerons tout de même, Victoire et moi, à se broder un fichu. — Que vous êtes bonne, Mademoiselle ! — La Duchesse vous a-t-elle payé votre complaisance par quelque joli présent ? — Oh non, Mademoiselle ! mais je ne lui en demande point ; si elle voulait seulement me payer mon travail, je serais bien contente. »

J’ai donné une guinée à Mistriss Sparrow et l’ai renvoyée. C’était l’heure de faire ma toilette. Victoire m’a habillée comme on habillerait une figure de bois ; et sans que je m’aperçusse seulement de ce qu’elle faisait. Je cherchai à me rappeler tout ce que je vous avais écrit, et à imaginer tout ce que vous aviez pu me répondre, et après m’être fait une lettre de vous, dont je voyais distinctement le pli, les marges, l’écriture, la signature ; je voyais mon père l’ouvrir, se fâcher, lire, rêver et s’apaiser peu à peu. Puisse la Duchesse être punie du mal qu’elle nous a voulu faire ! Puisse cette lettre ne nuire qu’à elle seule ! Puisse mon père me tirer de ses mains et rendre à Alphonse son estime et sa tendresse !

La poupée habillée, on l’a fait descendre et se mettre à table. Il y avait beaucoup de monde ; chacun était placé, et la Duchesse m’avait réservé une place entre elle et Mylord O’Battle, que je n’avais pas revu depuis la confidence qu’on s’avisa de lui faire. Sur la fin du dîner, un laquais me remit une lettre. « Une lettre ! dit la Duchesse, en avançant la main : oh voyons ! » La lettre avait rapidement passé d’une de mes mains dans l’autre, puis dans ma poche. La Duchesse rougit. « Tout ce qu’on vous écrit n’est donc pas adressé à Madame Sparrow ? » Je ne répondis rien. « Mais voyez donc ! quel ton, quelle arrogance ! — Ah ! pour un ton je n’en ai point, quand je ne parle pas. — Mademoiselle… si j’exigeais que vous me remissiez tout à l’heure cette lettre… — Je vous demanderais, Madame, ce que vous en voulez faire. — Je ne serais pas, je pense, obligée de vous le dire. — Pardonnez-moi, Madame, et si vous me répondiez que vous voulez l’envoyer à mon père, vous ne me feriez pas peur du tout ; mais je demanderais à y mettre tout de suite, en votre présence, une enveloppe et une adresse, et je la donnerais à Mylord, pour qu’il eût la bonté de la mettre lui-même à la poste. — Et pourquoi ne me la pas donner à moi ? — Pourquoi, Madame ? — Oui, pourquoi ? — Parce que communiquer à un tiers une lettre où il peut être question de nous, sans savoir ce qu’elle contient, est une étourderie qu’une personne de votre esprit ne fera pas deux fois dans une semaine. — Gardez votre lettre, Mademoiselle, a dit la Duchesse avec un embarras marqué, et une autre fois répondez moins gauchement à un simple badinage. » Sans ce trait de sa fausseté, dont sa confusion même ne pouvait arrêter le cours, tant elle lui est devenue naturelle, j’aurais eu pitié des souffrances de son orgueil. Tout le monde se taisait ; le Comte lui-même, assis vis-à-vis de la Duchesse, baissait les yeux et ne trouvait rien à dire. J’ai enfin moi-même rompu le silence, en demandant comment il fallait adresser une lettre à un officier de l’armée de Condé. « Tout simplement, je crois, à l’armée de Condé, a dit un jeune Anglais. On a parlé tout à l’heure de cette armée, des exploits qu’elle prépare, de manière à me persuader qu’il ne faut point d’autre adresse. Monsieur le Comte, mettriez-vous quelque chose de plus ? — Oh ! oui… Je suis prudent moi, minutieusement prudent ; je mettrais la ville ou le village, la rue si je la savais, et jusqu’à l’enseigne du cabaret. — Quoi, à un officier de l’État-major ! — Oui, peut-être même au Général. Je mettrais : à M. le Prince de Condé, Général de la noble armée de son nom, au Quartier général de ladite noble armée, telle rue, telle maison… — Mais une armée doit être connue si loin à la ronde ! — Pas du tout, celle-ci garde jusqu’ici une sorte d’incognito ; » et là-dessus nos extravagants se sont mis à rire aux grands éclats : les Anglais étaient ébahis. « Sérieusement, ai-je dit à la Duchesse, si vous aviez à écrire à mon père, comment lui adresseriez-vous votre lettre ? — Je ne sais, a-t-elle dit ; (comme elle ment !) il faudrait consulter les papiers publics et voir où nos preux sont actuellement campés. » Je n’eus pas le temps hier d’envoyer chercher les gazettes, il fallut rester avec la compagnie pour ne pas paraître mécontente. Ce matin je n’ai eu que le temps de vous écrire, encore a-t-il fallu pour cela me lever de très bonne heure, de crainte des interruptions. Adieu cher Alphonse, on me demande pour recevoir une visite. Je laisse à Victoire le soin de faire un paquet de cette lettre et de celle que je reçus hier de M. Des Fossés ; c’est la même qui termina les grands évènements de la journée.

Germaine

LETTRE XIV

Le Vicomte Des Fossés à Germaine

Friar-Dale Herford-Shire,
ce 22 Mai 1793

Encore une lettre, Mademoiselle, encore une importunité de la part d’un malheureux doublement fugitif. Songez qu’il n’y a plus que vous dans le monde sur l’intérêt de qui j’ose compter ; songez encore que j’ai un extrême besoin de savoir si la lettre qui contenait, non ma justification, mais bien mes aveux exprimés avec douleur, vous est parvenue. Alors je ne pouvais vous demander un mot de réponse, n’ayant point encore d’adresse à vous donner ; aujourd’hui je demande qu’au moins Mademoiselle Victoire me dise que mes lettres vous ont été remises, supposé qu’en effet elles l’aient été ; et si je ne reçois rien, j’en conclurai que vous n’avez rien reçu, ce qui sera désespérant pour moi.

Me voici arrangé d’une manière qui me paraîtrait assez douce, si mes souvenirs étaient plus agréables. Peut-être aurais-je encore besoin qu’un avenir riant se montrât à moi en perspective, ne fût-ce que confusément et comme dans un brouillard… Mais non, trop occupé à démêler cet objet confus d’espérances, trompeuses peut-être, je ne m’attacherais pas assez aux objets présents, à ce que j’ai en ma possession de biens vraiment précieux. Je jouis d’une très bonne santé : la saison est belle ; la campagne autour de moi est fertile ; je suis avec des gens qui semblent se prévenir en ma faveur ; et ce qui vaut mieux encore que tout cela, j’apprends à me connaître d’une manière satisfaisante ; je me trouve avoir des ressources que j’ignorais, et je me passe avec fort peu de peine de beaucoup de choses auxquelles je me croyais très habitué. Vous allez juger, Mademoiselle ; si ce que je viens de dire est vrai, ou si c’est encore un trait d’amour-propre.

Après avoir erré assez tristement pendant quelques jours avec mon fidèle La Flèche, d’abord le long de la Tamise, puis jusqu’aux confins de la principauté de Galles, je me suis trouvé dans un joli vallon de Herford-Shire. Nous le parcourûmes dans toute sa longueur, sans penser que la nuit était proche et que nous n’étions pas sûrs de trouver un gîte. La nuit vint en effet, mais elle amena à sa suite des feux propices qui tirèrent d’embarras les voyageurs imprudents ; je ne parle pas des étoiles, qui ne m’auraient pas appris où je pouvais me loger, mais des vulgaires flambeaux, appelés lampes et chandelles, qui se firent jour au travers d’un bouquet d’arbres, pour m’avertir que derrière ces arbres je trouverais des hommes et des maisons. Moins subtils que la lumière, il nous fallut tourner cette petite forêt : il était fort tard ; déjà quelques lampes s’éteignaient, à mesure que nous passions devant les fenêtres. La Flèche fut d’avis de heurter à la première maison que nous verrions encore éclairée, et en même temps il se hâta d’exécuter cette sage résolution. Mais ce qui n’était pas si sage, il adressa, comme il fait toujours en cas pareil, quelques phrases de français à une pauvre fille, qu’il effraya au lieu de s’en faire entendre. Alors je m’avançai avec mes trois ou quatre mots de mauvais anglais, et le maître de la maison s’étant approché, il se trouva que nous étions chez le curé du village qui, moitié français, moitié latin, m’offrit fort honnêtement l’hospitalité. Je soupai bien et dormis encore mieux ; et le lendemain, après avoir bien considéré mon hôte, sa maison, ses enfants, et m’être un peu informé de la manière dont tout se passe ici, je priai qu’on voulût bien nous y garder, et proposai les conditions du traité que je désirais de faire. Mon hôte demanda trois jours pour y penser, et au bout de ces trois jours il a été conclu que La Flèche et moi gagnerions ici notre nourriture et notre logement par notre travail. Celui de La Flèche consiste à planter, semer, émonder, quand il fait beau temps, à couper du bois quand il pleut, à faire tout le charronnage dont on a besoin ; ce qui est précieux ; car avant qu’on eut La Flèche (très bon charron), il fallait aller assez loin pour raccommoder les chariots et les charrues. Quant à moi, j’aide à faire tout ce qui se fait au jardin et au pré ; mais outre cela je donne des leçons de français, de mathématiques et de dessin aux deux fils du curé, jolis enfants de 13 et de 15 ans ; il n’a pas de fille, et sa femme est une très propre, mais tout à fait simple ménagère. Quant à lui, il a de l’esprit et de l’instruction, et voyant que j’avais beaucoup de peine à me tirer d’un Horace que j’avais pris sur ses tablettes, il m’a offert de repasser avec moi tous mes livres classiques, et c’est là l’amusement de nos après-soupers.

Que dites-vous, Mademoiselle, du jadis frivole Des Fossés ? Gagne-t-il un peu dans votre estime ? Et Lady Caroline que dirait-elle de l’homme qu’on l’a obligée à fuir comme un méchant homme ? Ma vie simple et laborieuse ne la raccommoderait-elle pas un peu avec moi ? Ne serait-elle pas disposée à croire que celui qui préfère Friar-Dale et un curé de village à Londres et à la Duchesse, d’innocents enfants à des persiffleurs corrompus, n’appartenait pas encore à cette race perverse ? – Que je suis content de n’avoir plus à solliciter ces envois d’argent qui exposent ceux qui les font ! Recevoir ce qui m’appartient avec autant de peine et de détours que si je l’eusse volé, m’était infiniment désagréable ; et la réduction de mes besoins jointe à mon travail, m’épargne pour longtemps ce désagrément-là. Adieu mes cravates et leur indispensable ampleur ; je ne suffoque plus à grands frais dans trois aunes de mousseline. Adieu aussi la poudre, la pommade et le simple gilet blanc qu’il fallait renouveler chaque jour. La meilleure partie de ma garde-robe est restée à Londres, et quelquefois il me faut avoir recours à celle de La Flèche, qui est à peu de chose près de même taille que son maître. Son maître… C’est lui qui ne veut pas cesser de m’appeler ainsi, quoique cela soit assez ridicule, lorsque nous travaillons tous deux, pour autrui, aux mêmes ouvrages. – Nous n’avons ici qu’une fois par semaine les papiers publics. Les nouvelles de la France y sont vieilles et de plus apocryphes, à ce qu’il me paraît. Qu’importe ! Mieux savoir les choses n’y change rien, et il me convient de distraire mes pensées d’un pays qu’on ne veut plus qui soit ma patrie. Mais serait-ce tout de bon et pour jamais qu’on prétend m’en exiler ? Est-il possible que l’on confonde pour jamais avec les ennemis de leur patrie, un jeune homme qui accompagne hors de France sa mère malade et craintive, et qui ne rentre pas en France avant le terme fatal, parce qu’alors sa mère est mourante ? Oui, Mademoiselle, c’est là mon histoire. Ma mère expira à Douvres le jour même après lequel il n’était plus permis de rentrer. Je n’ai jamais pris les armes contre la France : mais tant d’autres qui l’ont fait, tant de jeunes gens qui ont obéi à leurs parents en se joignant aux Princes émigrés, sont-ils plus coupables que moi ? Votre Alphonse fut deux mois à Coblentz, puis à la fuite de l’armée prussienne, est-il pour cela plus coupable ? Le peuple français serait heureux d’avoir dans son sein beaucoup d’aristocrates de cette trempe, ils ne le tyranniseraient pas comme font ses prétendus amis. Mais encore un coup, veut-on se défaire, ou pour mieux dire, veut-on se priver pour toujours d’un excellent citoyen comme Alphonse et de moi, dont il y a, j’ose le dire, plus de bien à espérer que de mal à craindre, et de mille autres qui sont comme moi, et de quelques autres qui sont comme lui, qui sont tels, que l’Empire ou la République pourrait leur devoir sa sûreté, son bonheur et sa gloire ? Est-il donc tant de gens éclairés, intègres, courageux, que leur perte ne soit pas une chose importante ? Les honnêtes gens n’étaient pas plus rares autrefois que de nos jours, et cependant avec un Aristide et quelques Cincinnatus de moins, Athènes et Rome auraient-elles été ce qu’elles furent ? Mais on nous traite encore en citoyens, puisqu’on nous traite en rebelles, puisqu’on nous punit comme des traîtres, lorsque nous ne serions que des ennemis ordinaires si nous étions des étrangers. Cruelle contradiction ! Des Français à qui l’on a ôté tous leurs droits de Français, redeviennent dans certains cas des Français, mais c’est pour être menés à la guillotine. Non, cela ne peut pas durer ; non, cette absurde cruauté finira. Si elle devait ne point finir, si tel était le caractère de mes compatriotes, que cessant d’être opprimés, il dussent être féroces sans que l’habitude de la liberté pût leur rendre des sentiments humains, je les renierais, je les détesterais à mon tour, je désirerais que mon abominable patrie devînt la proie des avides étrangers ; mais loin de moi un vœu pareil, tant qu’il me restera la moindre lueur d’espérance !

De grâce, Mademoiselle, accordez quelque amitié et un mot de réponse à votre dévoué serviteur,

Henri Des Fossés

LETTRE XV

Le Marquis de *** à Germaine

Du Quartier général de l’armée
de Condé, ce 4 Juin 1793

J’ai tant de répugnance, ma chère fille, à ouvrir une lettre adressée à tout autre qu’à moi, que celle d’Alphonse est restée deux jours intacte dans mon bureau. À la fin je l’ai ouverte, et ni vous ni votre amant ne vous en trouverez plus mal. Il faut être juste, cette lettre est d’un fort honnête jeune homme ; je vous l’envoie, et je n’ai pas le courage de vous gronder. Lui écrire, était me désobéir ; mais désirer qu’il m’envoyât vos lettres, c’était réparer votre désobéissance, et je vois dans votre conduite une candeur qui me désarme. Je ne sais comment remercier la Duchesse de son zèle ; intercepter une lettre, la détourner de son chemin et lui en faire prendre un si différent, ne m’entrerait jamais dans l’esprit ; et vous savez qu’on loue mal ce qui n’est point conforme à nos habitudes. Vous lui direz ce que vous voudrez sur ce chapitre ; ou si vous l’aimez mieux, vous ne lui en parlerez pas du tout, et vous vous contenterez de lui présenter mes hommages. Vivez avec elle le mieux que vous pourrez ; mais n’imitez de sa conduite que ce que vous en estimerez. Vous avez eu de bons modèles : votre belle-mère et sa mère sont de respectables femmes, et le bon sens dont Dieu vous a douée, doit vous servir surtout à discerner le bien du mal, pour vous attacher à l’un et vous éloigner de l’autre. Dans le choix d’un époux comme dans toute autre chose, il faut voir par vos propres yeux, et puis ne prendre un parti qu’avec mon consentement. J’avoue que malgré mon chagrin de la mollesse et de l’inaction d’Alphonse, ce ne serait pas sans quelque répugnance que je vous donnerais à un autre qu’à lui. Je vais méditer sur tout cela. Sa lettre lui fait honneur, ainsi qu’à son Abbé, contre lequel je m’étais peut-être un peu trop prévenu. Prenez patience, ma fille ; je penserai à vous, et ne vous laisserai pas longtemps comme vous êtes.

Le Marquis de ***

LETTRE XVI

Le Marquis de *** à Germaine

Ce 6 Juin 1793

J’ai reçu votre lettre, ma chère fille[2], et je me hâte de vous donner la permission que vous me demandez. Allez avec Victoire chez Lady Caroline le plutôt possible, mais sans pourtant de brusquerie ou d’impolitesse, pour ceux que vous quittez. Vos craintes et vos instances touchant le besoin d’argent que je puis avoir, sont fort aimables, et il n’y a pas là d’énigme que je ne puisse deviner sans peine. Je sais par la lettre d’Alphonse, ce que vous a dit la Duchesse relativement à votre fortune ; mais quoique je blâme son indiscrétion, il faut la lui pardonner, comme je vous ai pardonné votre désobéissance. Quand les effets sont heureux et que les intentions n’ont pas été criminelles, le moyen de se fâcher beaucoup ! L’indiscrétion de la Duchesse me procure de la part de ma fille des preuves de tendresse et de générosité qui ne m’étonnent point à la vérité, mais qui ne laissent pas de me faire grand plaisir. Je vous promets de devenir votre débiteur, de préférence à qui que ce soit, quoiqu’un tuteur doive être fort délicat à emprunter de sa pupille. Écrivez-moi si Lady Caroline serait femme à faire un voyage avec vous en Hollande. Vous y pourriez passer l’hiver chez vous avec elle, et je pourrais vous y aller voir. Nos affaires ne vont pas aussi grand train que je le voudrais. Adieu, Germaine, je vous embrasse.

Le Marquis de ***

 

P. S. Mes respects à la Duchesse. Encore une fois, soyez honnête avec elle ; séparez-vous d’elle honnêtement. Je ne sais pas comment la petite-fille des braves **** a pu devenir une intrigante de Cour.

LETTRE XVII

Alphonse à Germaine

Ce 8 juin 1793

Cette fois vos deux lettres sont fort bien venues ; mais j’ai été découragé par la première des deux, si affligé du retard ou de la perte de la mienne, qu’il m’a fallu attendre pour vous écrire que j’eusse d’autres nouvelles de vous un peu plus satisfaisantes. Elles sont arrivées avant-hier au soir. Ce n’est donc pas le diable en personne, ce n’est que la Duchesse qui se mêle de nos affaires, j’en suis bien aise, car si elle est aussi méchante que lui, elle n’est pas aussi fine. Je crois comme vous, qu’elle ne nous aura pas fait beaucoup de mal.

La disposition de mon esprit est singulière. Hors l’Abbé, je ne vis guère qu’avec des absents. C’est surtout vous, Germaine, comme vous le pensez bien, que je vois et entends sans cesse ; mais je me figure aussi très distinctement M. Des Fossés. Je suis avec lui, quand il vous écrit tristement dans une chétive auberge ; je l’accompagne à travers un pays inconnu ; j’arrive enfin à Friar-Dale, et je le vois s’y fixer, comme j’attachai l’autre jour à un saule un petit bateau dans lequel nous nous promenions l’Abbé et moi sur notre lac : un vent assez fort s’était élevé, l’abri était mauvais,

 

Mais où mieux ? Jean Lapin s’y blottit.

 

Nous y attendîmes le retour du calme. Des Fossés attend quelque favorable regard de l’amour et de la fortune. S’il n’en vient point ni pour lui ni pour moi, je pourrais bien l’aller joindre. J’aime dans son caractère je ne sais quoi de simple et de naïf. Il y a sûrement à Friar-Dale des vestiges d’un vieux couvent ; Germaine et Caroline n’y feront-elles point quelque pèlerinage ? Au lieu des moines d’autrefois, elles trouveront un jeune ermite, peut-être deux ; on leur offrira des fruits et du lait, sans presque oser les regarder, mais avec tant de respect, tant d’empressement ! Au reste, ne suis-je pas bien bon et bien sot d’associer à une inclination de deux jours l’attachement d’Alphonse pour Germaine ? C’est une plaisanterie, mais elle m’offense. Quand j’ai longtemps rêvé à l’Angleterre, je me transporte à la Vendée. Les singulières lettres que celles que je reçois de mon ancien camarade ! Sensible, mobile, plein de feu, d’honneur et de courage, il aime Pauline et se fera tuer pour la Convention. Encore un triomphe du maratisme, et je prévois qu’il sera destitué et son frère forcé de fuir. Nous pourrions bien les voir aussi à Friar-Dale… Aussitôt que nous y aurons appris notre métier de cultivateurs, et que de plus nous saurons faire du beurre et du fromage, vous nous recommanderez à votre administrateur de Hollande, et nous irons travailler pour vous. Je crains que Laurent ne soit un assez mauvais journalier ; mais je travaillerai pour deux, et sa vivacité charmera ma tristesse. Sérieusement j’aime mille fois mieux aller labourer vos champs et conduire vos troupeaux, que de quitter sans vous le continent pour me réfugier comme d’autres en Amérique.

 

Dans l’Occident désert quel serait mon ennui !

 

Il me tarde de savoir si votre père vous permettra d’aller en Derby-Shire, comme sûrement vous en aurez témoigné le désir. Tâchez, s’il vous faut rester à Londres, de faire connaissance avec une femme de ce pays-ci dont j’ai entendu dire beaucoup de bien. Demandée à 19 ans pour être une des institutrices des Princesses d’Angleterre, elle a rempli pendant près de 10 ans les devoirs de sa place, aussi bien qu’une faible santé pouvait le lui permettre ; et sage, modeste, prudente, n’ayant flatté ni desservi personne, n’ayant fait ni bruit ni fortune, elle a eu à la Cour des amis qu’elle conserve ; et aujourd’hui que mariée elle vit dans la retraite, élevant ses propres enfants, elle se voit encore recherchée de temps en temps par les Princesses auxquelles elle est demeurée attachée de cœur et accueillie par la Reine elle-même, qui est peut-être de toutes les reines celle qui a mis le plus d’intérêt et de soin à l’éducation de ses enfants. J’ai vu deux ou trois fois la sœur de cette Mistriss C… et c’est d’elle que je tiens l’adresse que je vous envoie ; on lui voit réunir mille talents, elle chante surtout à ravir, chacun la dit aimable et raisonnable ; mais elle se fâcherait si des gens qui les connaissent l’une et l’autre, la préféraient à sa sœur. C’est au sein d’une famille privilégiée, comme l’est celle-ci, c’est avec la raison et les arts que l’on pourrait quelquefois oublier ses souffrances ; mais je n’essayerai pas de rien oublier ; de trop doux souvenirs se mêlent à mes souvenirs les plus tristes. Comme les Juifs exilés, je ne veux cesser de pleurer et de chanter ma malheureuse patrie.

Alphonse

LETTRE XVIII

Du même à la même

Ce 11 Juin 1793

Que j’étais triste samedi dernier, quand je vous eus envoyé ma lettre ! Savez-vous ce que je fis pour m’égayer un peu ? Je relus les vôtres. Absorbé d’abord par leur teneur générale, y faisant d’abord une ample moisson de regrets, je trouve quelquefois, en glanant, et reglanant, des choses qui m’égayent. J’ai ri, je l’avoue, des plaisanteries du Comte sur notre armée de Condé. Il a un frère dans cette armée, et sans la Duchesse il y serait lui-même. Je suis sûr de ce que j’avance, mais je n’en trouve ses plaisanteries que plus plaisantes. Les Anglais auront dit : those people laugh at themselves rather than not to laugh. Au reste, ce n’est pas chez les seuls Français que l’on trouve cette tournure. J’ai rencontré quelquefois ici un homme, un Suisse qui ne le cède à personne pour ce tact prompt et fin auquel rien n’échappe, pour lequel rien n’est perdu. Les côtés fâcheux et les côtés plaisants d’un même objet frappent tour à tour ses mobiles organes ; il s’affecte des uns, il se joue des autres avec une égale facilité, et il n’a point de sentiment que pour le moment je ne partage. C’est souvent à ses propres dépens qu’il s’amuse, quand ce sera aux miens il me sera impossible de le trouver mauvais. Je vis trop retiré, chère Germaine, pour songer à vous entretenir de ce qui se fait et se dit dans le monde ; mais voici pourtant un mot qu’il faut vous raconter. Un démocrate dînait ces jours passés chez une femme bizarre et contredisante. Il soutenait ses principes, et elle défendait la cause de l’aristocratie dont pourtant elle ne se soucie point du tout. « Quoi, Madame ! vous approuvez qu’il y ait des supérieurs et des inférieurs, et selon vous il est permis au fort d’opprimer le faible ! — J’ignore, Monsieur, dit-elle, ce qui est permis ou défendu, je ne sais pas, par exemple, s’il m’était permis de faire tuer le poulet dont j’ai l’honneur de vous servir, et si je n’ai pas grand tort de mettre un de mes chevaux à la charrette, tandis que l’autre ne traîne qu’un léger cabriolet. — Mais, Madame, quelle comparaison y a-t-il entre l’homme et la brute, entre une créature raisonnable et un vil animal ? — Monsieur, ce n’est pas, ce me semble, en qualité de créature raisonnable, mais de créature sensible que tout être vivant demande à être bien traité. »

Vivons ensemble, chère Germaine ; doutons, croyons, raisonnons, déraisonnons ensemble et ne nous quittons pas même à la mort.

Alphonse

LETTRE XIX

L. B. Fonbrune à Alphonse

Ce 25 Mai 1793

Des Consuls !… à la bonne heure. Il y a dans ma tête un chaos qu’en vain j’essaye de débrouiller. Je ne sais quoi me choque dans l’ordre de choses qu’on projette. On parle d’égalité, comme si nous étions au premier âge du monde, et l’on multiplie les lois répressives, dont on n’a tant de besoin que dans un siècle de grande corruption. On semble vouloir se rapprocher de la nature ; on en appelle sans cesse à la nature, et on affaiblit tous les liens naturels. Tout à l’heure les pères n’auront plus rien de commun avec les enfants. Le divorce non seulement sépare deux époux, mais il rend chacun d’eux plus tiède pour les enfants qui leur sont communs, et l’abolition de tous les partages inégaux entre les enfants, les rend si indépendants de leurs père et mère, que le respect se perd avec l’obéissance. Quel siècle a ressemblé à celui qu’on prépare ! Quel pays sert de modèle à la nouvelle France ! Les Livres de Moïse, les chants d’Homère, l’Histoire, la Fable ne me présentent rien de pareil à ce qu’on voudrait instituer, et je ne prévois pas que notre Constitution et nos lois, notre morale et nos mœurs, notre système social et nos habitudes sociales, notre civisme et notre agiotage, puissent aller ensemble un an, un mois, un jour. Mais laissons tout cela, pour parler de nous, de nos amours, de nos affaires.

Ma blessure est presque guérie, et il faut retourner se battre. C’est à contrecœur, mais il le faut. Avant-hier je réussis à garantir ce château et ses environs d’un vertigo de sans-culottes qui voulaient tout saccager, et dans deux jours il faudra me mettre à la tête de quelques bataillons de ces mêmes gens, et bravant la mort, la donner ou la recevoir, quand je ne voudrais qu’épargner, sauver, aimer et par conséquent vivre. « Faites en sorte, écrivait l’Amiral Russel à Jacques second, faites en sorte que la flotte française ne rencontre pas celle que je commande ; car bien que je sois de votre parti, je tirerais sur le premier vaisseau que je verrais, fussiez-vous sur le tillac. » J’en dirais autant. Plaise au ciel que je ne rencontre aucun des amis de cette maison hospitalière que j’ai tant de peine à quitter !… Voyons pourtant. Je pourrais les arracher à la mort tout en leur arrachant la victoire… Mais non, ne les rencontrons pas. Ce n’est pas ici une guerre que l’on puisse rendre généreuse ; la moindre lénité de ma part exposerait ma réputation et le repos de mon frère. Quiconque n’est pas féroce, passe pour un traître. Je voudrais vaincre avec éclat et de manière à pouvoir à l’avenir me dispenser de combattre, ou être tué, ou être pris. La guerre que je fais, m’est désormais insupportable. Souviens-toi, Alphonse, de ce que je te dis, ou conserve ma lettre pour la montrer un jour au père de Pauline. Qu’il sache, soit que je meure, soit que je vive, qu’il sache que je respectais sa femme, que j’adorais sa fille, que j’aurais exposé ma vie pour sa pieuse belle-mère, pour sa gentille et naïve petite Minette, plus volontiers que pour l’indivisible République, et l’invisible liberté et l’impossible égalité. Veux-tu savoir, Alphonse, l’histoire de mon refroidissement pour ces belles choses ? Elle me ferait peu d’honneur auprès d’un philosophe, mais elle touchera un ami : d’ailleurs, si la fable est ce qu’elle veut, l’histoire est ce qu’elle peut ; et je suis si loin de vouloir usurper une estime non méritée, que je te montrerai ma faiblesse plutôt que je ne te dirai mes raisons. Eh bien, j’ai pris du goût et du respect pour la noblesse. Je ne sais quoi d’un peu plus grave, plus délicat, plus romanesque, plus antique, plus simple, que ce que j’ai vu dans nos familles bourgeoises, soit qu’elles se mêlent du commerce, de la finance ou des lois, me plaît dans cette famille-ci. Les femmes n’y sont pas si bien vêtues que nos marchandes de Bordeaux, que nos financières de Paris, et m’en plaisent davantage. À table, chacun tire son couteau de la poche, comme cela se faisait partout, il y a cinquante ou cent ans. Pauline va chercher le vin à la cave, et ne fut-il pas aussi bon qu’il est, je l’en trouverais meilleur. Minette nourrit des poulets nouvellement éclos, avec les miettes de pain qui restent sur la nappe, et cette petite économie, ce petit soin rural lui sied à ravir. Germaine a beau écrire qu’il faut porter ses chapeaux, user ses robes, se partager son linge, les armoires de notre sœur aînée plus riche que nous, fille unique, d’une riche héritière, restent fermées, et l’on me montre avec respect et reconnaissance de petits présents qu’on en a reçus. Que veux-tu ? Alphonse ; tout cela est bien peu de chose ; il n’y a là ni grands intérêts, ni civisme pur et chaud, ni peuple levé en masse ; mais cela m’attache et me touche, me circonscrit. Roche-sur-L… est pour mon cœur la France, le monde. Mais écoute encore quelques détails, qui te montreront mieux tout mon ensorcellement. Un vieux domestique disait quelquefois en parlant à Mme ***, Madame la Marquise, et à sa mère, Madame la Baronne ; on lui faisait signe et il se reprenait. Un jour je dis, pourquoi se tourmenter à changer de vieilles habitudes qui sont au fond très indifférentes ? Et depuis, quand nous sommes seuls, je dis comme le vieux la Jeunesse, Madame la Marquise et Madame la Baronne. Il y a dans le château quelques très mauvais vieux portraits : Eh bien, je demande l’histoire de leurs originaux. Celui-ci a été tué à la bataille de Lens ; celui-là reçut la balafre que je lui vois au siège de Barcelone, et l’oncle du Marquis, notre voisin, et qui vient ici presque tous les jours, a eu le bras droit emporté à Crevelt, en même temps que le jeune de Gisors reçut une blessure mortelle. Moi aussi j’ai un oncle à peu près aussi mutilé ; mais avant lui aucun B… n’avait reçu une égratignure de cette espèce. Et qu’est-ce qui le fit aller à la guerre ? le goût du libertinage et l’éloquence, ou plutôt l’eau-de-vie, qu’un embaucheur lui prodigua. Et moi, qu’est-ce qui m’a fait braver les flots et les vents, et le canon et les bombes et l’abordage ? l’ennui d’écrire, et je ne sais quelle honte de n’être avec une figure forte et alerte, qu’un clerc de Procureur. Il faut l’avouer : être brave, s’exposer à toutes sortes de dangers, se battre en vrai héros, était la profession héréditaire de nos nobles ; et quoi qu’en dise ou taise notre ingratitude, sans eux l’une et indivisible dont nous sommes si fiers, serait très petite, indivisiblement petite. L’autre jour, comme je priais l’invalide Chevalier de faire en sorte que ses fermiers n’insultassent plus la petite garnison que je tiens au village, il me dit, en me tendant son unique main : « Je vous le promets, foi de gentilhomme. »

Il se reprit aussitôt. « Pardon, Monsieur. — Et de quoi, Monsieur le Chevalier ? c’est un si beau droit que celui de faire croire à sa parole !… N’y renoncez, Monsieur le Chevalier, qu’avec la vie. Pour la première fois je suis jaloux de votre prérogative ; et plus j’en suis jaloux, plus je sens qu’il ne faut pas vous la ravir : c’est le prix de votre bras, c’est le prix de ce jeune frère que vous aimiez tant et qu’une balle tua à vos côtés. Je ne suis pas gentilhomme, et j’ai longtemps détesté des gentilshommes vains, fiers, insolents ; mais j’apprends auprès de vous à respecter le rang que mal à propos je confondais avec des individus dont les défauts ne devaient s’attribuer qu’à leur jeunesse : moins jeune moi-même, je les aurais mieux jugés. J’acquiers dans cette maison, j’acquiers auprès de vous des idées, des impressions nouvelles. — Et fausses peut-être, interrompit le Chevalier, plus fausses que les premières. Je reçois avec reconnaissance ce que votre discours a de flatteur pour moi, pour mes nièces, pour leur mère. Je veux même n’y point voir d’exagération ni d’illusion, et je vais jusqu’à convenir que vous trouveriez dans beaucoup de familles nobles à peu près ce que vous trouvez dans celle-ci : mais puisqu’il s’agit de dire la vérité en gentilhomme, (ici le vieux Chevalier a souri avec grâce et noblesse) je vous dirai que la Révolution a fait autant de bien à nos esprits que de mal à nos fortunes. Les Chrétiens persécutés des premiers siècles, étaient de beaucoup meilleurs Chrétiens que les heureux Chrétiens des siècles suivants ; et les Nobles de ce moment sont plus sensés et meilleurs de beaucoup, que n’étaient les ci-devant, les heureux Nobles. — Quoi ! Monsieur ? — Oui Monsieur ; croyez-en un aveu qui est trop humble pour ne devoir pas être regardé comme sincère. — Mais, Monsieur, n’avez-vous pas pris votre pli, et la mère de la Marquise n’avait-elle pas pris le sien ? — Monsieur, il y a des exceptions à toutes les vérités générales ; d’ailleurs ma cousine et moi nous avons été de tout temps des persécutés. Nous nous aimions… Voyez à quelles époques anciennes vos questions me ramènent. Je fus la victime d’un père et d’un frère extrêmement vains ; elle fut sacrifiée aux vues d’une famille ambitieuse. Pouvions-nous tomber dans des travers qui nous coûtaient notre bonheur ! La Baronne a très bien élevé sa fille et l’a aidée à élever les siennes assez raisonnablement. Voilà, si je ne me trompe, les causes de ce que vous avez l’impartialité d’approuver et l’honnêteté d’applaudir. Je ne doute pas que vous n’en eussiez trouvé autant, même avant la révolution, dans quelques familles nobles ; mais dans combien d’autres n’auriez-vous pas vu la plus plate oisiveté, l’ignorance la plus stupide, la fierté la plus puérile ? vous eussiez été étonné, ennuyé, dégoûté… » Cela est-il bien vrai, Alphonse ? Vous devez le savoir ; si cela est bien vrai, que faut-il en conclure ! faut-il renoncer à mon jeune enthousiasme pour la caste vieillie et maintenant reprouvée et méprisée ? Je ne puis y renoncer encore. Détruisons les nobles de cour ; non seulement j’y consens, mais je le veux. Ils réunissent tous les vices et tous les opprobres ; ôtons, je le veux encore, à tous les nobles, non seulement leurs privilèges, mais des titres, des armoiries, des devises, qui faisant allusion à des choses détruites et oubliées depuis longtemps, n’ont plus ni sens, ni grâce, ni à propos. Mais ensuite ne sera-t-il pas permis de conserver une secrète confrérie, une association de nobles qui n’auront ni volé des caisses de régiment, ni escamoté des paies de soldats, ni fait un serment faux, ni trafiqué ou agioté d’aucune manière ? Peu d’émigrés en seront, mais cependant Alphonse en devra être. L’honneur en sera le secret mobile et l’unique statut. L’honneur est la délicatesse de la vertu. L’honneur est quelque chose de moins vague que l’amour d’une patrie aussi vaste que la nôtre. On parle à tout propos de Rome, mais Rome n’était qu’une petite ville, quand l’amour de la patrie s’y établit avec la religion ; et cette petite ville ne ressemblait pas plus à la capitale de la France, que le premier Brutus ne ressemblait aux Citoyens Pétion, Santerre Chaumette, etc. etc. Voilà, cher Alphonse, le chaos de ma tête, non pas éclairci, mais en partie étalé devant toi. N’as-tu pas vu quelquefois dans la moisson étendre, éparpiller des épis mal mûrs qu’on n’oserait mettre encore en gerbe, qui fermenteraient s’ils étaient renfermés ?…

 

Encore une bagarre, encore des sans-culottes qui voulaient s’habiller mieux, et surtout boire et manger avec excès aux dépens de la respectable famille qui m’a reçu, soigné, guéri, qui a prodigué des secours à nos malades et caché à moi leur chef, bien des sottises de nos libertins. Cela n’était pas souffrable ; je les ai vigoureusement contenus. « Monsieur, me disait le Chevalier, au moment où j’ai couru à mon épée, voyez ces femmes ! vous êtes un homme d’honneur, un brave militaire ! — Monsieur, sauvez un outrage à mes enfants, » disait la Marquise. Sa mère à genoux priait Dieu, et jetait quelques regards sur moi. Pauline criait : « Pour Dieu ! ne courez pas si vite, votre blessure se rouvrira ; pour Dieu ! ne vous faites pas tuer. » Sur l’escalier, dans le vestibule, dans la cour, j’entendais toujours les mêmes paroles. Les entends-tu Alphonse ? Tout est fini, tout est calme à présent. On a engagé la Marquise et sa mère à se mettre au lit de bonne heure. Le Chevalier est retourné chez lui malgré Pauline qui voulait le retenir au château. On croirait que j’ai peur, a-t-il dit. J’entends Pauline… Elle est seule… Je crois qu’elle cherche à se faire entendre, sans pourtant oser m’appeler. Je vais vous trouver Pauline… Alphonse, je vous promets, non pas foi de gentilhomme, mais foi d’homme d’honneur, mais foi de votre ami, foi d’homme qui se sent digne d’être votre beau-frère, le neveu du Chevalier, le gendre de la Marquise, je vous promets, Alphonse, de respecter Pauline.

Je lui ai rappelé que toutes ses inquiétudes avaient été pour moi, et elle en est convenue sans détour. « Il aurait mieux valu voir brûler la maison, m’a-t-elle dit, que d’avoir à pleurer votre perte… Une maison n’est qu’une maison ; mais vous, Monsieur… » Je ne sais trop si elle rougissait en disant cela, car il faisait passablement obscur dans la chambre où nous étions, mais il m’a paru qu’elle avait la voix un peu altérée. « Je ne veux pas vous attendrir, Mademoiselle, lui ai-je dit, et je serais au désespoir de vous faire prononcer une seule parole, de vous faire prendre l’ombre d’un engagement que vous puissiez quelque jour vous reprocher, ou dont vos parents vous pussent blâmer, s’ils en étaient instruits ; mais daignez répondre à une seule discrète question : m’épouseriez-vous, si vos parents y consentaient ? — Mais vous-même voudriez-vous de moi pour votre femme ? — Oui, je voudrais avec passion devenir votre époux. — Eh bien, je deviendrais votre femme, mais à une condition — Laquelle ? — C’est que nous fussions mariés pour toujours, que jamais il ne fut question de divorce. — C’est assez, chère Pauline… n’en dites pas davantage, je suis trop content, je suis trop heureux. — Vous renonceriez donc au droit de me quitter un jour ? — J’y renoncerais. Plaise au Ciel que ce ne soit pas à vivre avec vous, qu’il faille renoncer ! — Pourquoi y renonceriez-vous, Monsieur ? Je ne prétends pas moi renoncer… N’en dites pas davantage Pauline, ne promettez rien. Moi je promets de n’avoir point d’autre femme que vous, tant que vous ne serez pas mariée. Voulez-vous recevoir cette petite bague pour gage de ma parole ? — Oui, je le veux, donnez. — Voulez-vous me permettre de vous donner un baiser ?… — Oui. » Elle l’a reçu sur le front et l’a rendu avec moins de précaution, mais non avec moins d’innocence, ni avec plus d’inconvénient… pour elle ; et je me suis retiré aussitôt, et demain matin je pars sans la revoir, sans revoir personne. Adieu Alphonse. Je vais essayer de dormir une heure ou deux. Ma lettre que je ferme restera ici, et sûrement Pauline la verra et la fera partir. Adieu.

Laurent B…
ton ami, ton frère

LETTRE XX

Germaine à Alphonse

Ce 18 Juin 1793

Tout est bien allé, mon cher Alphonse. Votre aimable lettre est entre mes mains depuis deux heures. C’est recevoir un peu tard une réponse à ce que je vous écrivais, il y aura demain deux grands mois : n’importe, j’oublie mes privations et ne sens que ma joie qui est extrême. Mon père s’exprime sur votre compte et sur le mien avec la plus grande bonté. Lisez sa lettre : il n’y a pas une phrase qui ne doive nous faire plaisir. Présentez mes respects à M. l’Abbé Des *** et remerciez-le de l’intérêt qu’il veut bien prendre à moi. Que n’est-il ici, au lieu de quelques Évêques que je voudrais bien envoyer ailleurs ! Je n’ai pas le temps d’en dire davantage aujourd’hui. Adieu mon cher Alphonse.

Germaine

LETTRE XXI

De la même au même

Ce 21 Juin 1793

Encore une lettre de mon père. Je vous l’envoie, mon cher Alphonse. La Duchesse est très piquée et ne demande pas mieux que de me voir partir promptement. Que fera-t-elle cependant, quand je ne serai plus de son ménage ? La dépense sera beaucoup moins diminuée que les moyens de la soutenir. Victoire est occupée à distribuer quelques secours aux émigrés indigents et obscurs : je n’ai nulle envie de subvenir au luxe des autres, et je souhaite que la Duchesse ne me demande rien, car je ne saurais comment refuser et ne donnerais qu’à contrecœur. – Adieu. – Je suis bien sûre que Lady Caroline ne demandera pas mieux que de m’accompagner en Hollande. Ah ! si mon père y donnait rendez-vous à Alphonse et à l’Abbé ! Le cœur me dit que cela arrivera. Mon père est, comme j’ose me vanter d’être ; il ne reste pas à moitié chemin d’un bon procédé. Je vous écrirai de Lone-Castle dès que j’y serai arrivée. J’ai reçu quelques lignes du Vicomte, il y a peu de jours. Vous pensez bien que j’avais répondu à sa longue lettre. Sa conduite se soutient, et il me paraît assez content de sa situation. Je m’imaginais que je pourrais avoir actuellement une réponse de vous à mes lettres, du 21 et du 24 Mai, ou du moins à la première. La poste ralentit son pas, quand nous voudrions le presser.

Germaine

LETTRE XXII

Laurent B. F. à Alphonse

Roche-sur-Yon, ce 28 Juin 1793

Mon ami, je me suis battu comme un tigre. Il n’a pas tenu à moi que Saumur ne fût pas au pouvoir de l’armée chrétienne : mais abandonné par la troupe que je commandais et que je m’obstinais à rappeler au combat, j’ai été entouré et pris. Je pourrais aller à Paris, après avoir signé la promesse que tu sais qu’on demande ; mais je n’ai pas hésité à prendre le chemin que me montrait mon cœur ; puis écoutant la prudente délicatesse, j’ai tourné un peu à droite et me suis arrêté à Roche-sur-Yon, d’où je vais faire de fréquentes visites à l’autre Roche. On m’y traite comme on m’y traitait ; j’y suis heureux autant qu’on le puisse être, et ne crois pas que je m’ennuie, lorsque je m’impose de n’y point aller. J’étudie la théorie de mon état. Des livres de mathématiques et d’astronomie m’instruisent le matin ; des relations de voyages m’amusent le soir : je serais le maître de varier davantage mes lectures, mais je jette loin de moi ces romans de qualité, où de très roturiers écrivains n’introduisent que Comtes, Marquis, Duchesses ; et faute de les bien connaître, couvrent leurs actions les plus communes d’un vernis mensonger, d’une élégance factice, dont le modèle n’est nulle part. Je dédaigne encore plus ces romans libertins, malhonnêtes tissus d’erreurs séductrices, où tout jeune homme est peint avec les forces d’Hercule et les grâces d’Adonis ; où la moindre c… est une Laïs ou une Aspasie. Il faudrait brûler tout cela ; aujourd’hui surtout, qu’aucun de nous ne sait à quoi le sort le destine ; aujourd’hui, qu’athlètes nouveaux et pouvant avoir tous les jours à combattre la misère et la mort, nous avons besoin de nous éclairer et de nous renforcer l’esprit par tout ce que l’étude a de plus mâle, par tout ce que la réflexion a de plus sévère. Oh ! que je méprise ceux de tes semblables qui promènent en baguenaudant leur insipide nonchalance, et fredonnent, plaisantent, persiflent, comme s’ils étaient encore des héros privilégiés !…

Sais-tu, cher Alphonse, ce qui m’a passé par l’esprit ? Si la République française se consolide, si une fois nous redevenons une vraie nation, et qu’alors nous ayons une flotte guerrière, vaillante, formidable, je trouve le moyen de te prendre à mon bord, tu te bats, tu t’exposes, tu te distingues, et bientôt je te remontre à ta patrie couvert de cicatrices et de lauriers ; si alors elle ne voit en toi qu’un émigré au lieu d’un héros, qu’un ennemi au lieu d’un de ses plus dignes enfants, je péris avec toi, et un même tombeau recevra le même jour Laurent et Alphonse.

Mais auparavant n’y aurait-il pas quelqu’autre moyen de nous revoir de vivre ensemble ? Je suis prisonnier. Les prisonniers qui quittent leur patrie sont-ils censés émigrés ? En vérité je l’ignore, et je ne veux pas le demander, on me dirait que mon serment fait aux rebelles est nul, on me dirait qu’il faut me battre ici-même où je connais le terrain et l’ennemi. Certainement je désobéirais. Un de ces jours je pourrais bien faire un tour à La Rochelle ou à Rochefort, et voir si mes camarades marins, matelots, et autres feraient quelque chose pour moi. Je jouissais autrefois d’une grande popularité dans nos petites cités flottantes. Adieu, mon cher Alphonse, écris-moi à Roche-sur-Yon. Ne tarde pas à m’écrire. Pauline me chargea hier de te dire mille choses tendres de sa part. Tu la chérirais, si tu voyais avec quelle bonne foi et quelle sécurité elle aime ton ami. Je pense qu’elle ne connaît l’amour que par de vieux romans tirés furtivement d’une vieille bibliothèque, et que ne se trouvant aucun rapport avec Clélie ni avec les amantes de Cyrus ou de Pharamond, elle ne croit pas avoir de l’amour.

Laurent B. F.

LETTRE XXIII

Le même au même

Ce 2 Juillet 1793

Propose à ton Abbé une question qui m’embarrasse. Longtemps j’ai écouté sans les contredire, des gens qui s’excusaient ou se consolaient des maux que la Révolution faisait souffrir aux nobles et aux prêtres, en disant ce n’est tout au plus qu’un demi-million de Français sacrifiés à 25 millions de Français : depuis, en voyant les maux s’étendre à toutes les classes et le nombre des malheureux augmenter chaque jour, on a dit : « La génération actuelle est sacrifiée aux races futures, » et un étranger prévoyant notre destruction, a dit dernièrement : « La France se sacrifie aux habitants du reste de l’univers. » Pour cette fois, l’holocauste m’a paru trop considérable ; et revenant sur mes pas, j’ai mis en doute, si tout sacrifice humain n’était pas plus digne des prêtres de Moloch que des pères d’un peuple, des législateurs d’une nation. Considérant d’abord ceux qu’on veut soustraire à leurs souffrances, je ne vois, quel que soit leur nombre, qu’une souffrance individuelle ; et ma pitié se répétant autant de fois qu’il y a de souffrants, n’augmente cependant pas ; car il n’y a nulle part une intensité de mal plus grande que si un seul homme était malheureux. Cent souffrent comme un ; un ne souffre pas comme cent. Je serai à la vérité plus incommodé des gémissements de cent malheureux que des gémissements d’un seul, et je pourrai bien faire un malheureux pour me débarrasser de cent malheureux : mais il ne me paraît pas que j’en aie l’obligation envers les cent qui souffrent, ni le droit envers celui que je condamne à souffrir. Si cette obligation et ce droit existaient, quand il s’agit d’un et de cent, ils existeraient encore quand il s’agit d’un et de dix, d’un et de deux, de deux et de trois, et rien ne devrait m’empêcher de sacrifier mon père, mon ami, moi-même à un certain nombre d’étrangers, d’inconnus. Voilà une bien révoltante conséquence de ce principe qui déjà me paraissait faux en lui-même, par la raison que j’ai dite, par la raison que les hommes ne souffrent point en masse, mais individuellement.

Demande, cher Alphonse, à ton Abbé ce qu’il en pense, demande-lui si jamais en méditant sur les maux inévitables du genre humain, il a justifié le Créateur par un argument pareil à celui que les révolutionnaires emploient. Si on adopte cette manière de raisonner, il ne faut plus condamner les sacrifices humains de quelques peuples, comme des injustices, mais seulement comme des sottises. Les Athéniens pouvaient envoyer tous les ans une victime au Minotaure, des enfants pouvaient être sacrifiés à Moloch, sans qu’il nous soit permis d’y trouver à redire ; car si cela n’était pas utile, cela n’était pas non plus barbare. S’ils péchaient contre la philosophie, ils ne péchaient pas contre l’humanité.

C’est à dessein que je ne mêle aucune autre question à celle que je voudrais éclaircir. Je ne demande pas à quel point le sacrifice que l’on fait de toi, est utile à la France, à quel point celui que la France fait d’elle-même, est utile à l’univers ; je n’examine pas ce que c’est que le malheur qu’on détruit et le malheur que l’on crée ; je ne distingue pas les maux extérieurs et de circonstances des maux intimes et de sensation, et surtout je n’ai garde de parler du bonheur dont on prétend douer, comme je ne parle des maux dont on prétend délivrer un grand peuple ; car savons-nous ce que c’est que le bonheur ? Me bornant donc à cette question : ai-je l’obligation et le droit de soulager les maux d’un certain nombre d’hommes aux dépens d’un moins grand nombre d’hommes ? je prie l’Abbé d’y méditer, et s’il se peut de la résoudre.

Des troupes chrétiennes et non chrétiennes inondent le pays ; le désordre, la terreur, les soupçons règnent de tous côtés. Tu penses bien qu’à Roche-sur… on n’est pas tranquille ; j’y fus hier, j’y retourne demain, je voudrais pouvoir y toujours être. J’ai fait un séjour de quelques heures à Rochefort. En un besoin, je pourrais obtenir beaucoup de quelques-uns de mes anciens camarades.

LETTRE XXIV

Le Marquis de *** à l’Abbé Des ***

À Gernsheim, ce 2 Juillet 1793

Certains évènements, certaines réflexions m’ont fort adouci l’esprit, M. l’Abbé, relativement à vous et à Alphonse, et en voici la preuve ; je demande de vous un service. Vous avez tous deux des amis dans tous les partis et toutes les classes, tâchez par leur moyen de faire savoir à ma femme et à mes filles, qu’étant tous les jours plus inquiet pour elles, je voudrais qu’elles s’embarquassent avec un homme sûr à La Rochelle, ou à Rochefort, et qu’elles se rendissent en Hollande, où Germaine viendra de son côté. Si nos affaires ne vont pas mieux dans deux mois qu’aujourd’hui, je pourrais bien les y aller joindre, et en ce cas-là, je désire que vous et Alphonse nous y veniez voir.

Je prévois que ma belle-mère qui ne s’effraie de rien, voudra rester où elle est. À la bonne heure ; qu’elle reste sous la sauvegarde du respect que tout le monde a pour elle. Que Minette reste, si elle a trop de répugnance à quitter sa grand-mère. Je la recommande à mon oncle et à Dieu. Mais quant à la Marquise dont la santé délicate peut souffrir de la crainte même, sans compter les dangers ; quant à Pauline dont l’âge, la vivacité, la figure l’exposent de plus d’une manière, qu’elles partent s’il est possible, et le plutôt possible. Vous le voyez, Monsieur l’Abbé, je ne suis pas intraitable. Que je meure, si je voudrais devoir la conservation de ce que j’ai de plus cher à quelqu’un que je n’estimerais pas ! Mon chagrin contre vous a cédé aux preuves que j’ai de la parfaite honnêteté et délicatesse de vos sentiments ; et je suis avec mon ancien respect, votre serviteur et ami.

Le Marquis de ***.

P. S. Pourriez-vous indiquer ou procurer un guide sage, honnête et courageux, à ma femme et à ma fille ? Je n’oublierais jamais le service que me rendrait cet homme ; il aurait des droits à toutes les preuves de reconnaissance qu’il serait en mon pouvoir de lui donner. Quand on ne mènerait les deux fugitives que jusqu’à Calais ou Dunkerque, elles pourraient ensuite se tirer d’affaire jusqu’à Ostende, où vous et Alphonse les pourriez recevoir. Cependant, comment sortir seules de France ? Je suis combattu. Je voudrais qu’elles fissent le voyage avec toute sûreté ; mais d’un autre côté, je serais désolé d’exposer personne. Adieu Monsieur l’Abbé.

P. S. N’a-t-on pas quelqu’espoir que les ennemis des anarchistes qui sont à Lyon, à Marseille, à Bordeaux et en Normandie, pourront sauver la France, en se réunissant à ceux que les anarchistes appellent les rebelles de la Vendée ? Mandez-moi ce que vous en savez ou conjecturez.

LETTRES TROUVÉES DANS DES PORTE-FEUILLES D’ÉMIGRÉS

SUITE
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LETTRE XXV

Germaine à Alphonse

Lone-Castle, Derby-Shire ce      Juillet 1793.

Me voici dans la plus noble, la plus grave, la plus solitaire des retraites, dispensez-moi, cher Alphonse de vous la décrire : Cela serait assez beau, mais un peu long et trop semblable aux descriptions de romans. Vraiment c’est ici un séjour romanesque. Qu’on prit deux enfants, deux jumeaux, se ressemblant sur tous les points, qu’on élevât l’un a Lone-Castle, l’autre au Palais-Royal, on aurait beau leur donner les mêmes livres et les mêmes instructions, ils deviendraient, je pense des hommes tout à fait différents, et cela sans que l’un et l’autre vit le monde autrement que par la fenêtre.

Toute autre que moi vous parlerait avec enthousiasme d’une cascade naturelle qui tombe de son rocher à un quart d’heure d’ici. J’ai admiré ses mille arcs-en-ciel. Je me suis laissé mouiller de sa poussière brillante et colorée, mais le bruit qu’elle fait m’empêche de dormir, et jusqu’à ce que j’y sois faite j’en parlerai avec un peu d’humeur, en revanche je suis amoureuse de deux allées droites, bien ratissées, dont plus d’un contrefaiseur de la nature a demandé la destruction, l’une de ces allées est de vieux chênes remplacés de temps en temps par de jeunes tilleuls, c’est là que marchant à l’ombre, sans peine, sans fatigue, je rêve à vous le matin et vers le milieu du jour. L’autre allée est d’un côté comme une épaisse muraille de charmes, qui intercepte tous les importuns rayons du soleil couchant. Une double rangée de peupliers est plantée vis-à-vis, et en même temps qu’elle donne entrée à l’air, elle laisse la vue se promener sur une vaste prairie, c’est là que j’ai reçu et mille fois lu une de mes petites lettres, que de choses agréables vous me dites ! Vos projets sont doux, vos pensées, celles mêmes qui sont tristes, ont quelque chose d’aimable, une seule chose m’a un peu choquée, c’est que vous vous soyez diverti des plaisanteries du Comte sur l’armée de Condé. On peut blâmer ceux qui s’y trouvent engagés, mais ils sont trop à plaindre pour qu’il soit permis de se moquer d’eux, leur inaction d’ailleurs ne saurait être ridicule puisqu’elle est involontaire : car assurément ils ne fuient pas le danger, on les en éloigne, de peur qu’ils n’aient part aux victoires qu’on se promet et aux avantages qu’on en espère. Après avoir fait semblant de se battre avec eux et pour eux, on les repousse, on les exile des camps comme ils ont été exilés de leur patrie. Malheureux ! que n’y sont-ils demeurés ! Ils auraient combattu ou cédé, mais de manière ou d’autre ils se seraient garantis de l’infortune mêlée d’opprobre à laquelle on les condamne. Pardon, cher Alphonse, de ma sévère gravité. Je ne sais si elle me vient d’un peu de sang hollandais qui coule dans mes veines, ou de l’air qu’on respire à Lone-Castle, ou si enfin je ne prends le parti de la petite chevaleresque armée que parce que mon père est un des chevaliers.

À propos de gravité, la Dame de ce noble manoir est si réservée que je ne puis démêler si le Vicomte entre pour quelque chose dans ses silencieuses rêveries. Je lui ai lu ses lettres. Nous verrons a-t-elle dit, si la régénération se soutiendra. Je n’ai pas osé hasarder la moindre question. Lady Caroline est très imposante sans être précisément fière. On la respecte beaucoup dans tout le pays, on vient de loin la voir, et chaque visite est un respectueux hommage. J’ai vu des gentilshommes chasseurs et buveurs, à ce qu’annonçait leur teint et je ne sais quoi dans leur allure, n’oser presque toucher au vin qu’on leur prodiguait, de peur sans doute de n’être plus assez les maîtres de leurs propos. Ils s’égayaient cependant, mais c’était d’une manière qui me paraissait bien extraordinaire, des allusions pour moitiés obscures excitaient de longs éclats de rire, ce sont des espèces de calembours plus ingénieux, plus profonds que les nôtres, et où l’on joue autant sur la pensée que sur le mot. Ils font rire aussi plus aimablement, plus sincèrement pour ainsi dire, ce n’est pas ici un sourire fin, et malicieux ou flagorneur, c’est un gros rire qui me fait rire, avec le temps je rirai de la première, mais peut-être, quand je saisirai plus promptement l’application d’un terme de chasse ou de navigation à la politique ou au mariage. Lady Caroline ne saurait choisir un mari parmi les rieurs que j’ai vus, et j’espère que si le Vicomte la mérite, il l’obtiendra. J’attendrai encore quelques jours à lui parler de notre voyage en Hollande, il faut qu’elle soit assurée que je suis presqu’aussi grave qu’elle, et que ma société ne lui sera jamais à charge. Son extrême circonspection a besoin d’un peu d’expérience, elle était bien sûre qu’ici je ne pourrais m’émanciper, mais effarouchée par ce qu’elle a vu de Français à Londres, elle craindrait de s’embarquer avec moi pour quelque lieu moins sauvage et moins solitaire. Adieu cher Alphonse, je ne tarderai pas à vous écrire. Je n’ai rien appris de la duchesse depuis mon départ de Londres. Tant mieux : elle ne peut mieux faire que de se laisser oublier. Victoire s’ennuie un peu parmi les femmes de Lady Caroline, les unes sont droites, roides, comme les ifs taillés en pyramides que je vois de ma fenêtre. Les autres sont folâtres comme de jeunes agneaux bondissant dans la prairie, elles sautent, courent, crient, se battent, se chatouillent, cela s’appelle, to romp et beaucoup de jeunes Anglaises d’un autre rang, se divertissent à ce qu’on dit comme celles-ci. La pruderie a donc ses délassements. Peut-être que plus elle est extrême, plus elle a besoin de s’en beaucoup délasser. Lady Caroline ne se fatigue ni ne se délasse : elle est très naturellement décente, elle est très égale, elle est très aimable. Adieu, j’entends la cloche qui appelle au dîner.

Germaine

P. S. Si j’étais restée à Londres, j’aurais fait l’impossible pour m’introduire chez Mrs C. mais pourquoi m’avoir rapporté le propos de la bizarre dame ? non seulement je ne touche plus sans quelque scrupule à ce qui a vécu ou semblait destiné à vivre, mais je n’ose presque cueillir un bouton de rose crainte de faire du mal ou de la peine au rosier.

LETTRE XXVI

L’Abbé Des *** à Laurent B. Fonbrune

à Cr. ce 4 Juillet 1793

Votre question, Monsieur, m’intéresse et m’attache parce que c’est celle d’un honnête homme à un honnête homme, et que tous deux s’entendent à merveille sur le droit et sur l’obligation sans qu’ils songent à les définir. Rien n’étant si difficile que de pareilles définitions, on est bien heureux quand on sent qu’elles sont superflues. Ni vous ni moi ne connaissons peut-être bien distinctement la règle d’après laquelle nous prétendons juger : mais nos lumières et notre ignorance sont les mêmes. De la religion, de l’éducation, des habitudes qui nous sont communes, se composent chez vous et chez moi une morale, une conscience semblable, et voilà ce qui rend pour nous claire et satisfaisante toute discussion de l’espèce de celle que vous proposez.

Comme c’est à l’occasion de nous autres prêtres et nobles que vous y avez d’abord songé, c’est de nous que je vous parlerai d’abord, et votre question telle que vous finissez par l’établir se résoudra chemin faisant autant que je suis capable de la résoudre dans une lettre et sans une préalable méditation.

Le révolutionnaire a pu se dire en détruisant les avantages qui étaient propres au cierge et à la noblesse.

1° Cent hommes souffrent : un seul souffrira : donc j’ôte au genre humain quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ses souffrances.

2° Ce dont je prive l’homme victime n’étant pas tout ce qu’il avait lui laissera des regrets moins douloureux que ne le sont les totales privations de beaucoup de ceux à qui je le sacrifie : donc je soulage individuellement ceux que je soulage plus que je ne fais souffrir celui que je fais souffrir.

3° Si les regrets de l’homme victime sont excessifs et le portent à une conduite qui finisse par lui ôter ce que je voulais lui laisser, c’est un égoïste fou, dont les regrets, la ruine, la perte, doivent être comptés pour peu de chose. Je ne vois ainsi que vous nulle force dans le premier de ces arguments, et très parfaitement de votre avis dans ce que vous dites à cet égard. Mais il n’en est pas de même des deux autres et je comprends fort bien comment tel homme les a, non seulement faits ou adoptés, mais s’est indigné de ce que nous tous ne les faisions ou ne les adoptions pas, et dans son indignation nous a regardés comme des coupables, contre lesquels il fallait d’abord supposer, puis faire, des lois rigoureuses.

Je ne l’ai pourtant pas été, cet homme, ce révolutionnaire, que je ne puis me résoudre à blâmer, mais je pense que je l’eusse été dans ma jeunesse, lorsque crédule autant que généreux, je ne me serais point défié de ceux qu’il eût fallu m’associer pour effectuer cet acte de justice nationale, je l’eusse été, si, ne pouvant que perdre à la réussite de mon entreprise, mes propres intentions n’eussent paru douteuses à moi ni à personne, et cette dernière circonstance était tellement essentielle pour moi que le duc de La Rochefoucauld est le seul homme de la révolution avec lequel mon cœur ait pleinement sympathisé. Loin de moi cette vertu soi-disant plus sublime, qui brave de sinistres interprétations et d’avilissants reproches, qu’on expose sa vie, qu’on cède sa fortune, qu’on renonce à son rang, je le comprends parce que j’en aurais été capable ; mais se faire traiter d’homme avide et ambitieux, et par conséquent hypocrite dans toutes ses protestations d’un zèle pur pour le bien public, je ne puis ni ne voudrais pouvoir le comprendre.

Bien que jeune et confiant, bien que sûr de moi-même et sans crainte pour ma réputation, je ne me serais peut-être pas déterminé à devenir l’homme que je suppose, si refuser de l’être, si refuser d’agir n’eut pas été l’équivalent d’une action, si ne pas porter les coups les plus vigoureux a une existence sociale toute vicieuse et oppressive n’eut pas été la consolider. Frapper est si douloureux pour qui n’est pas né cruel et malfaisant ! Pour admirer l’action du Second Brutus, il faut que je me rappelle César tout prêt à se faire nommer Roi, et Rome sur le point d’être condamnée à un perpétuel esclavage… Rome ne fut pas libre ! Antoine et la guerre civile rendirent inutile le pénible héroïsme de Brutus ! Brutus en plongeant un poignard au sein d’un grand homme dont il était aimé et qu’on dit avoir été son père, n’avait rien fait pour son pays !… Revenons à notre question, et pour nous préserver de toute émotion qui pourrait nous donner le change, appliquons-la à des objets qui nous soient plus étrangers.

Je suppose qu’une mère avec un seul enfant, étant à l’abri d’un vent glacial, sous un toit, seul abri dont je puisse disposer, une autre mère avec six enfants, vienne y chercher un asile. Si les deux mères et les sept enfants peuvent s’abriter en même temps dans le même lieu, tout s’arrange sans peine, mais je suppose que le défaut d’espace ou quelqu’autre raison m’oblige à opter entre les deux familles, renverrai-je la mère de l’unique enfant pour recevoir la mère des six ? Non, et cela pour la raison dont nous sommes convenus vous et moi, par la raison que le froid souffert par deux est aussi douloureux que le froid souffert par sept, ou par cent, car le nombre n’y fait rien, peut être au reste que la possession produit chez moi une sorte d’idée de propriété, et que ma répugnance à déposséder celui qui possède entre pour quelque chose dans ma décision, bref je laisserai les sept avoir froid plutôt que de faire que deux aient froid, et loin de me sentir dans l’obligation, à peine me croirais je en droit de faire autrement.

À présent je me supposerai le père ou le maître de six enfants presque nus et d’un enfant plus vêtu que ne le sont les six autres ensemble ; ôterai-je à cet enfant tout ce qui dans son habillement est de luxe pour en couvrir les autres six ? Oui, et si dans son chagrin il se dépouille tout à fait, je le laisserai faire ; mais c’est si peu le nombre qui dans cette occasion m’aura déterminé que j’aurais tout de même ôté à six enfants ce dont ils pouvaient se passer pour le donner à un seul. Le nombre n’est compté que lorsqu’il se montre sous l’aspect de la force. Si dans une assemblée un pot de fleurs, agréable à vingt personnes en incommode une seule, hésitera-t-on à l’emporter ? Combien de sérieuses réflexions peuvent se tirer de ce puéril exemple ! Que la personne incommodée jette les fleurs avec violence, elle se fera blâmer et peut-être, haïr ; que son ami fasse précisément la même chose, on lui applaudira : que ce soit quelqu’un qui soit connu pour ne pas l’aimer, on applaudira davantage : que l’assemblée entière se réunisse pour la prompte expulsion des fleurs, elle se saura gré de ce mouvement de bienveillance. Pourquoi l’homme n’est-il guère capable que de sacrifices si petits qu’il y a quelque honte a les citer ? Pourquoi nos meilleurs sentiments sont-ils si faibles, si tièdes, si aisément alarmés et détruits par le craintif égoïsme tandis que la cupidité hardie et entreprenante ose tout et ne craint ni les périls ni les remords ?

La Marquise de *** à Alphonse

Ce 3 Juillet 1793

Je sais, Monsieur, que vous conservez toutes vos relations, et que même les gens dont vous avez actuellement le moins à vous louer vous sont encore chers. Ils reviendront à vous soyez en bien persuadé et en attendant que cela arrive continuez à leur prouver que vous êtes digne de tout leur attachement. Les instruire de ce qu’il leur importe de savoir est un service que vous ne refuserez sûrement pas de leur rendre.

Je vais vous raconter une assez singulière aventure. Une femme qui avait lieu de croire qu’elle obligerait son mari en sortant de France avec sa fille aînée et qui était pressée par tout ce qui l’entourait de prendre ce parti s’y était enfin résolue. Il y avait d’assez fortes raisons pour cela, car demeurant dans le lieu de France le moins tranquille, elle avait à redouter les patriotes parce qu’anciennement elle était noble et les nobles parce qu’elle avait traité honnêtement les patriotes. Un voisin noble grand admirateur de sa fille s’était même montré fort jaloux d’un jacobin qui, à titre de vainqueur et de blessé, avait été reçu dans le ci-devant château et s’y était attiré toute sorte d’égards par des qualités aussi rares qu’aimables. Notez que cet amant jaloux et très vindicatif était l’un des chefs de l’armée chrétienne aujourd’hui victorieuse. On prit donc le parti de s’enfuir et acceptant des offres généreuses, la mère et la fille se mirent en route accompagnées d’un vieux serviteur qui, né dans la maison, y avait vécu ses soixante ans. De larges pantalons et une longue redingote travestissaient assez décemment la jeune personne que j’appellerai Pauline ; pour sa mère elle s’obstina à garder ses habits. « Ma fille, disait-elle, n’est pas connue dans l’endroit où nous devons nous embarquer, mais j’y suis connue et si on venait à me reconnaître malgré mon déguisement, quelle risée ! quel esclandre ! Les railleries les plus insultantes feraient rougir ma respectable mère et parviendraient jusqu’à mon mari. Je préfère de plus grands dangers à celui d’un tel ridicule. »

Les deux voyageuses avec leur fidèle serviteur arrivent où elles étaient attendues. Pauline marchait devant sa mère avec l’homme qui se hasardait à les vouloir sauver, et elles étaient déjà près du port quand le Maire de la ville traverse la place s’approche, reconnaît la Marquise et l’aborde poliment. Elle fait signe aussitôt à Pauline de continuer son chemin et entre dans un magasin où heureusement il n’y avait personne. Le Maire et le domestique l’avaient suivie. Quand elle vit que le premier ne la quittait pas elle dit à l’autre : « M. le commis, les moments sont précieux, ne perdez pas votre temps, j’attendrai ici la maîtresse du magasin, allez où vos affaires vous demandent. » Le domestique la comprend et s’en va ; la maîtresse du magasin arrive et la Marquise qui la connaissait l’entretient de choses étrangères à son commerce. Le Maire cependant ayant pris un air soupçonneux lui demande le sujet de son voyage. « Je voudrais faire des emplettes dit-elle, mais j’ai laissé chez moi mon portefeuille et me trouve sans un seul assignat. Voulez-vous, M. le Maire, me prêter ce dont j’ai besoin et me mener chez un marchand toilier ? Sinon venez avec moi m’aider à me procurer une voiture qui à l’instant me ramènera chez moi. »

Le Maire étourdi de la première des deux propositions et ne voulant pas qu’elle pût être répétée saisit la seconde avec empressement et se hâta d’aller seul chercher une voiture. Si alors la Marquise eût un guide, si elle eût pu se faire mener au port et reconnaître le petit bâtiment qui devait emmener sa fille ! Mais il était trop tard. Peut-être avait-on déjà levé l’ancre et déployé les voiles. Elle fit des vœux… qu’ils furent ardents !

La chaise arrivée on l’aida à y monter. « C’est pourtant bien étrange ! disait le Maire, venir de si loin pour faire des emplettes et n’avoir pas de quoi les faire ! — Voulez-vous, Monsieur, que j’ôte mes poches ? Vous verrez si j’ai dit vrai. — Non, citoyenne, je vous crois, mais c’est étrange. — Oui, mais c’est vrai. » En effet la Marquise avait remis dès la veille au conducteur-sauveur tout l’argent nécessaire pour le voyage. Elle est revenue chez elle et on la croit sans inquiétude sur sa fille. « L’amour qui l’a mise en danger la sauvera dit-elle et celui qui s’en est chargé est un amour de la meilleure trempe. » Si cependant elle trouvait quelque moyen de la rejoindre, croyez bien qu’elle n’y manquerait pas ; mais elle y voit peu d’apparence. 

Cette lettre vous parviendra plus vite que ne vous parvenaient celles de L. Pour plus de sûreté et de diligence, je la ferai mettre à la poste à Paris. Écrivez de grâce le plus tôt possible, mais n’envoyez pas ma lettre à cause de quelques expressions qui peuvent m’être échappées. Tant d’impartialité n’est pas partout de mise.

Marie Julie de **

Minette et sa grand-mère et l’oncle de son père se portent très bien et vous saluent cordialement. Mes obéissances à l’abbé. Quand pourra-t-on vous revoir l’un et l’autre ?

LETTRE

L’Abbé Des ** au Marquis

Cress, ce 13 Juillet 1793

Je me préparais à exécuter vos ordres quand j’ai reçu de Mme la Marquise la lettre dont je vais faire l’extrait, omettant certains détours qui n’étaient nécessaires parce que sa lettre devait parcourir la France. J’imiterai cependant sa réserve en un point, je ne nommerai pas l’homme qui emmène votre fille, mais je puis vous dire que c’est un galant homme dans toute l’étendue du terme. Alphonse le connaît personnellement, moi je le connais par ses lettres, et nous sommes tranquilles ainsi que la Marquise sur le compte de Pauline. Soyez-le donc aussi, M. le Marquis. Vous devez l’être. Voudrions-nous vous tromper ?

Suit l’extrait de la lettre précédente.

Nous ne tarderons pas à vous instruire des nouvelles que nous recevrons de votre fille, par elle-même ou par son zélé et honnête libérateur. Je ne puis vous exprimer la joie qu’a eue Alphonse du retour de vos anciens sentiments pour lui. Ce retour est digne de vous, M. le Marquis, plein de franchise et d’une touchante bonté.

L’Abbé Des **

LETTRE

Léopold Nieuwermeulen à Alphonse

Amsterdam, ce 16 Juillet 1793

Je suis chargé, Monsieur, de vous apprendre que Pauline – c’est Pauline tout court qu’elle veut être appelée – est arrivée hier chez mon père fort heureusement avec un vieux domestique. Elle refuse de dire de quel port de France elle est partie, et quel a été son conducteur français, comme aussi à bord de quel bâtiment hollandais il l’a remise, ne voulant pas risquer, dit-elle, de compromettre des gens qui l’ont extrêmement bien traitée et à qui elle a les plus grandes obligations. Malgré l’ignorance où nous tient une si grande réserve et sans savoir du tout jusqu’ici qui elle est, nous sommes très décidés sur l’accueil qu’elle mérite. Elle nous a nommé un excellent homme de nos amis établi à Smyrne comme étant l’ami de ses amis, elle nous a parlé de vous, Monsieur, et d’un ecclésiastique qui est avec vous d’une manière à nous prouver que son cœur et ses habitudes lui ont donné sur tous les objets des notions très épurées et très délicates. C’est plus qu’il n’en faut pour appuyer tout ce qu’une figure charmante nous dit en sa faveur.

J’ai l’honneur d’être…

 

P. S. J’oubliais, Monsieur, de vous dire que la belle fugitive a de l’argent assez pour n’avoir besoin de longtemps de celui que je serais tout prêt à lui avancer… La voilà qui vient au bureau. « Comment m’avez-vous appelée, me demande-t-elle. — Pauline tout court. — Ni Madame ni Mademoiselle. — Non, mais vous me feriez plaisir de m’apprendre comment je dois dire et comment vous voulez être appelée dans la maison. — Conseillez-moi ; — Mais qu’êtes-vous ? — Je suis Mademoiselle, mais j’aimerais mieux qu’on me crût Madame. — Pourquoi ? — Parce qu’il serait inutile de me croire Mademoiselle. — Votre parole est-elle donnée ? — On n’a pas voulu de ma parole, mais ma résolution est prise. — Invariablement ? — Oui. — Disons donc, Madame Pauline. — Madame Pauline ne va pas trop bien… — Auriez-vous dans votre famille quelque terre dont vous pussiez prendre le nom ? — Sans doute, mais il ne nous est plus permis de porter de ces noms-là. — En Hollande cela n’a pas d’inconvénient. — Et vous ne pensez pas que cela fît de la peine à un citoyen français ? — Pas du tout. — Eh bien donc je m’appellerai Madame Pauline de… non je ne puis m’y résoudre cela pourrait faire quelque tort à mes parents et déplaire à un homme à qui je veux toujours plaire, à moi, non à elle que [       ] répondu[4]


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Denise, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Isabelle de Charrière, Lettres trouvées dans des porte-feuilles d’émigrés, À Paris [Lausanne], [Durand], 1793. D’autres éditions, notamment celle des Œuvres complètes 8, Amsterdam, G. A. van Oorschot et Genève, Slatkine, 1980, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells en septembre 2016. Elle utilise deux images : Une paire de pistolets d’environ 1860, Piotrus (?), août 2006 (Wikimédia, licence CC Paternité, Partage des conditions initiales à l’identique 3.0 Unported, 2.5 Générique, 2.0 Générique et 1.0 Générique – Muzeum Wojska Polskiego) ainsi que : Exécution de Marie Antoinette en 1793 sur la place de la Révolution, anonyme (Wikimédia).

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[1] N…, Neuch… : Neuchâtel, alors prussienne. (BNR.)

[2] Cette lettre n’est pas entre nos mains ; mais on voit suffisamment, par la réponse du Marquis, ce que lui écrivait sa fille.

[3] Cette suite – ou plutôt ces fragments d’une suite – a été écrite à la demande de Durand, l’imprimeur lausannois des Lettres trouvées dans des porte-feuilles d’émigrés trouvé par Benjamin Constant. Elle n’a été publiée en français qu’à la fin du 20e siècle. (BNR.)

[4] Entre crochet : texte illisible. Écrit dans la marge : « … cela n’a pas d’inconvénient… répondu ». Le texte s’arrête ainsi. (BNR.)