
Pernette Chaponnière
PAR UNE NUIT DE DÉCEMBRE
Roman historique pour la jeunesse
2026 (1958)
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— Si on s’arrêtait un moment ?
Péronnette Girod se pencha pour poser à terre la lourde corbeille à linge, puis elle se releva en soupirant d’aise. Son amie Bernarde avait lâché l’anse qu’elle tenait, et toutes deux respirèrent un grand coup, frottant leurs poignets engourdis à leur cotte brune.
— Eh, les petites, on va à la fontaine ? demanda un garde qui, appuyé contre le mur, surveillait nonchalamment les gens qui entraient et sortaient par la porte Neuve. On veut un coup de main ?
— Ce n’est pas de refus, dit Péronnette avec conviction.
Son visage menu, sous la coiffe blanche, était animé par l’effort et par le vent d’octobre qui soufflait en rafales légères, pas encore trop méchantes. Le garde lâcha sa pertuisane, empoigna la corbeille et s’engagea sur le pont-levis. Péronnette et Bernarde le suivaient en se tenant par la main.
— Nous sommes tombées sur le plus galant du poste ! chuchota Péronnette à l’oreille de sa compagne. C’est une chance !
Elles éclatèrent d’un rire joyeux. La matinée s’annonçait belle, bien qu’il y eût déjà un peu de neige sur la crête des monts Jura. Le soleil pâle se frayait un chemin parmi la brume, dispersant dans le ciel de longs voiles couleur de perle. L’eau boueuse des fossés prit une teinte nacrée, si belle que Péronnette s’accouda un instant au parapet du pont pour mieux la contempler. Elle aimait voir la tardive aurore d’automne se lever sur Genève, lancer des flèches roses à l’assaut des remparts, et enflammer, par-dessus la marée des toits pointus et roux, les tours de la cathédrale Saint-Pierre campées au haut de la colline.
— Il va faire beau, murmura-t-elle. On serait bien, assis dans l’herbe…
Mais le garde obligeant avait passé les barrières et posé le corbillon près du grand bassin de la fontaine de l’Oye. Il fallait laver le linge, le frotter jusqu’à ce qu’il soit parfaitement blanc – Dame Girod ne badinait pas avec la propreté ! – et l’étendre ensuite entre les arbres. C’était un travail qui prendrait bien toute la matinée. Déjà Bernarde trempait ses mains dans l’eau, criant qu’elle était froide à mourir. Péronnette poussa un petit soupir et s’avança vers la fontaine.
— Adieu, la joliette ! dit le garde.
— Grand merci pour votre aide, monsieur !
Elle tira de la corbeille une chemise à col tuyauté : celle que maître Girod, cordonnier de son état, revêtait le dimanche pour s’en aller à Saint-Pierre entendre prêcher M. de Bèze ou M. le pasteur La Faye. Il s’agissait qu’elle fût nette, cette chemise-là ! Péronnette savait bien que sa mère n’y tolérerait pas la moindre ombre douteuse. Elle trempa avec vigueur la chemise dans le bassin, éclaboussant sa compagne qui protesta en riant :
— Hé ! Pas si fort !
— Si ce n’était que de moi, dit Péronnette en brandissant son battoir comme le bourreau Tabazan s’apprêtant à occire un condamné, si ce n’était que de moi, j’interdirais aux hommes de porter linge blanc. On voit bien que ce ne sont pas eux qui le lavent !
— Mais cela leur sied au visage ! protesta Bernarde.
— Baste ! Qui fait cas d’un visage barbu, je te le demande ?
— Oui-dà ! Tu changeras de chanson quand un certain sellier t’aura passé la bague au doigt, ma jolie Péronnette ! dit malicieusement Bernarde.
Péronnette lança un rire en cascade qui fit glousser d’inquiétude un pigeon-ramier posé sur le goulot de la fontaine.
— Je ne suis point encore dame Jean Colin ! cria-t-elle en faisant claquer gaiement dans l’air les deux longues manches de la chemise paternelle.
Et, à ce geste, le pigeon s’envola.
À dire le vrai, elle ne détestait pas la corvée de lessive, la petite Péronnette. Il y avait autour de la fontaine tout un allant et venant qui l’amusait fort : des enfants venus là quérir l’eau de la soupe, des commères bavardes, des garçons querelleurs… Des paysans passaient, arrivant des mandements tout proches, tirant vers la porte Neuve leurs charrois pleins de légumes encore brillants de givre.
Ils allaient les vendre sur la place du Molard. Il fallait voir les choux bleus et violets étinceler au soleil comme le corsage de nobles dames couvertes de pierreries ! Et les grosses carottes rouges ! On eût dit le nez du marchand fripier qui tenait boutique à la rue Toutes-Âmes, près de la cathédrale… Les deux fillettes plaisantaient à qui mieux mieux, sans cesser de frotter énergiquement leur linge. La fontaine de l’Oye étant sise à un carrefour de routes, dont l’une s’en allait à Champel, l’autre au pont d’Arve, et celle du couchant à l’hôpital des Pestilents, il y passait suffisamment de monde pour qu’il y eût matière à bavarder toute une longue journée.
— Jean Colin… chantonna Péronnette en haussant les épaules.
Il serait sellier, comme son père. Il avait une bonne figure rougeaude et des yeux tendres qu’elle aimait bien. Ils étaient voisins depuis leur enfance. Ensemble, ils avaient couru le long de la Treille et maraudé des cerises, au printemps, dans le jardin de dame Chapon. Depuis que Péronnette avait eu quinze ans, aux dernières moissons, les deux familles parlaient d’épousailles. Mais Péronnette ne s’attardait guère à ces projets d’avenir. « J’ai bien le temps », pensait-elle.
Elle se pencha au-dessus du bassin pour regarder, entre les linges flottants, sa figure rose et souriante. « Serai-je un jour une bonne matrone, avec un mantelet de soie et des bambins pendus à mes basques ? » se demanda-t-elle en examinant curieusement son image.
— Hé, ma mie, détournez-vous ! dit une voix derrière elle. Sans quoi mon cheval va boire votre joli visage !
Péronnette se releva prestement pour faire face à celui qui l’interpellait. C’était un jeune cavalier. D’un coup d’œil, la fillette nota qu’il avait la taille bien prise, de belles bottes, et je ne sais quoi de noble et d’attrayant dans la physionomie. Il tenait son cheval par la bride. L’animal allongeait son fin museau dans la direction de l’eau.
— Ah, pauvre bête, comme elle a soif ! s’écria Péronnette en flattant de la main l’encolure soyeuse. Attendez donc, monsieur…
Avec vivacité, elle se rangeait pour faire place à l’inconnu.
— Grand merci, dit le jeune homme en s’approchant du bassin où le cheval se mit à boire. Je vois qu’à Genève, les lavandières sont aussi bonnes que jolies.
Il regardait Péronnette qui restait là, souriante, les poings sur les hanches, une tache de soleil jouant sur sa joue comme une fossette. La fillette s’avisa tout à coup qu’elle négligeait son ouvrage et, confuse, reprit sa place près du bassin. Elle avait relevé les manches de son casaquin, et lançait d’un grand geste le linge lavé dans la corbeille posée sur les pavés.
Nonchalamment appuyé à la selle de son cheval, le jeune homme considérait cette activité avec un intérêt évident.
— Les Genevoises sont-elles toutes aussi plaisantes que vous, ma mie ? demanda-t-il soudain.
Péronnette rougit.
— Êtes-vous donc étranger, monsieur, que vous ne sachiez point que toutes les Genevoises sont perles de grand prix ? s’écria-t-elle avec malice.
L’inconnu se mit à rire.
— Je suis étranger, oui.
— Vous venez de loin ?
— Non point.
Il regarda les toits qui brillaient derrière leur ceinture de remparts.
— Et vous, ma mie, où habitez-vous ?
— Tout près. La maison grise que vous voyez là-haut, derrière la Treille. La vigne grimpe le long de notre mur.
Le jeune homme semblait songeur.
— Ce doit être agréable, murmura-t-il.
— Les raisins n’en sont point très doux, convint Péronnette.
— Et voilà certes un beau boulevard, dit l’inconnu en montrant les fortifications. Comment le nomme-t-on ?
— Le boulevard de l’Oye. On y range trois canons.
— J’ai un cousin qui y veille, dit Bernarde qui tenait à prendre part à la conversation.
Le cavalier sourit poliment.
— Bravo ! Ne s’ennuie-t-il donc point, tout seul ?
Bernarde s’esclaffa.
— Que non ! Ils sont six ou sept à monter la garde. Et la nuit, ils font la ronde.
— Fort bien, dit le jeune homme.
Son regard voyageait des remparts à Péronnette, et s’attardait plus volontiers sur le gracieux visage encadré par la coiffe.
— Et voilà ! s’écria la fillette en lançant dans le corbillon la dernière pièce de toile. Il n’y a plus qu’à l’étendre.
— Puis-je vous aider ? demanda le cavalier. Péronnette le considéra avec étonnement.
— Oh non, monsieur ! Vous mouilleriez votre pourpoint.
— Qu’importe ? dit-il gaiement. Un soldat ne craint pas l’eau.
— Vous êtes soldat ?
— Oui-dà, répondit-il en détournant la tête. Et, changeant rapidement de sujet :
— Où l’étend-on, ce linge ?
— Sur le pré ! s’écria Bernarde qui voyait sans déplaisir cette aide inespérée. De ce côté, mon gentilhomme !
Le cavalier empoigna le corbillon et le mit d’un seul coup sur son épaule.
— Que vous êtes donc robuste ! s’exclama Bernarde admirative.
Péronnette ne dit rien. Elle avait un peu de honte à voir un si beau gentilhomme prêter la main à la corvée de lessive. C’était travail de roturier, et non de seigneur. Mais il semblait vraiment y prendre plaisir. Il poussait la complaisance jusqu’à étendre les draps et les couettes bien à plat sur le pré. Bernarde, enchantée, bavardait comme une pie jacasse.
— Ainsi donc vous êtes étranger, monsieur ? Comment trouvez-vous notre bonne ville ?
— Fort belle.
— N’est-ce pas ? Elle est fièrement campée, notre Genève. Savez-vous ce qu’on dit ? Que Monseigneur le duc de Savoie aimerait bien la faire sienne !
L’inconnu laissa tomber sur l’herbe la couette qu’il tenait. Il se baissa pour la ramasser.
— Vraiment ? dit-il distraitement.
— Il y a dix ans, on s’est battu jusque sous la muraille, dit Péronnette. J’étais trop jeune pour m’en soucier. Mais mon père me l’a raconté.
Bernarde se mit à rire.
— Ah, ils peuvent toujours venir s’y frotter, messieurs de Savoie ! M’est avis qu’il faudrait être oiseau pour voler par-dessus ces murailles-là !
Elle désignait avec orgueil le bastion de l’Oye, dont la silhouette massive, en forme de cœur, se profilait non loin des prés. Le jeune homme regarda pensivement la ville toute dorée sous le ciel léger d’octobre.
— On a vu des places plus fortes qui se sont laissé prendre… murmura-t-il.
Péronnette se retourna avec vivacité. Ses yeux bruns étincelaient.
— Mais pas celle-ci monsieur ! dit-elle. Vous ne connaissez pas les Genevois ! Ils y tiennent, à leur liberté ! Ils sauraient bien la défendre !
Le cavalier sourit.
— Plaise au ciel ! dit-il gentiment.
Il s’approcha de la fillette et, de l’index, lui releva le menton.
— Comme ces doux yeux peuvent se faire belliqueux, ma mie !
Confuse, Péronnette se hâta de puiser dans le corbillon une pièce de linge qu’elle se mit à tordre avec vigueur. Bernarde, elle, s’était sans façon assise dans l’herbe, non sans avoir relevé sa lourde jupe brune.
— Oui, oui, qu’il s’y frotte, Monseigneur le duc ! claironna-t-elle. Savez-vous ce que mon cousin m’a dit ? Qu’on avait renforcé toutes les gardes ! À la porte de Rive, ils sont dix hommes. À Saint-Antoine et à Cornavin, pas moins de vingt-huit ! Et lui, avec son arquebuse, il mettra bas quiconque s’aventurerait trop près des portes après le couvre-feu ! C’est qu’il est valeureux, mon cousin ! conclut-elle en poussant un soupir admiratif.
— Et il te fait un brin de cour ! dit malicieusement Péronnette.
Bernarde éclata de rire.
— Oh, juste un brin !
Le jeune homme eut une grimace amusée.
— Allons, je vois qu’il vaut mieux ne pas chercher noise aux Genevois.
Il fit quelques pas, puis, s’arrêtant, considéra Péronnette qui secouait par les manches la chemise paternelle, inondant l’herbe d’une pluie de gouttelettes.
— Comment vous appelle-t-on, ma mie ? demanda-t-il à mi-voix.
Péronnette sentit ses joues devenir rouges comme braises.
— Péronnette Girod.
— Péronnette… répéta-t-il.
Ses yeux ne quittaient pas le joli visage baissé.
— Péronnette… Descendez-vous parfois de ce côté, après le souper, quand la nuit est belle ?
La fillette se mit à rire.
— Après le souper ! Oh non, mon gentilhomme ! Les portes sont fermées. Personne n’y peut passer !
— Les ferme-t-on chaque jour ?
— Bien sûr ! Après le couvre-feu.
Le cavalier n’insista pas.
— Du moins venez-vous chaque semaine laver ici votre linge ?
— Dame ! dit Péronnette avec un geste éloquent.
— Si je revenais, aurais-je la permission de vous aider derechef ?
Péronnette lui lança un regard malicieux.
— Ce serait trop de bonté, monsieur !
Il sourit.
— C’est un travail qui ne me déplaît pas – du moins en si charmante compagnie ! Adoncques au revoir, ma jolie Péronnette !
Il enleva son feutre d’un geste large et s’inclina très bas.
« C’est ainsi qu’on salue les nobles demoiselles ! » pensa Péronnette éblouie.
Tandis que l’inconnu s’en allait à grandes enjambées vers la fontaine et détachait son cheval, elle resta immobile, les joues de la couleur d’une rose de mai, tordant pensivement une coiffe d’où plus une goutte ne s’échappait.
— Est-elle changée en souche, notre Péronnette ? s’esclaffa Bernarde en mettant les deux poings sur les hanches. Je veux te poser une devinette, ma rêveuse : qui vaut mieux, d’un beau gentilhomme ou d’un bon sellier ?
Mi-amusée, mi-confuse, Péronnette jeta à la tête de sa compagne la coiffe qui s’abattit comme un grand papillon blanc.
— Et qui vaut mieux, d’une coiffe mouillée ou d’une tête à l’évent ?…
Mais, tout en riant, elle ne pouvait s’empêcher de suivre de l’œil le cheval qui disparaissait entre les arbres.
Michel de Vallières traversa à bride abattue la petite ville de Chambéry, et sauta de cheval près d’un groupe de gentilshommes qui discutaient sur la place.
— Ah, vous voilà, Vallières ! dit l’un d’eux en faisant un pas en avant. Albigny vous attend.
— J’y vais, dit le cavalier en lançant la bride de sa monture à un valet qui passait.
Charles de Simiane, seigneur d’Albigny, était assis derrière une table. Il écrivait. Les sourcils froncés, il fit signe au nouveau venu de ne pas l’interrompre. Enfin, avec un soupir, il posa sa plume d’oie et releva la tête.
— Son Altesse tergiverse encore, gronda-t-il. Plus nous attendrons, plus la chose deviendra difficile. Nous voici déjà en automne. D’un jour à l’autre, les pluies peuvent venir, et ce n’est pas ça qui arrangera l’affaire. S’il n’avait tenu qu’à moi, nous serions depuis juin maîtres de la place.
Il arrêta son monologue et considéra le jeune homme de son œil perçant et froid.
— Vous êtes bien tard, Vallières, me semble-t-il.
— C’est que j’ai attendu le jour pour mettre au point certains détails.
— N’était-ce pas osé ? demanda Albigny en fronçant de nouveau ses épais sourcils.
— Que non point ! J’ai feint de venir, en étranger, par le chemin de Neuve. Personne n’a eu de soupçon.
— Tant mieux, tant mieux ! grogna le lieutenant-général du duc de Savoie. Il ne s’agirait point de tout gâcher par quelque sottise. Déjà, au cours d’une reconnaissance, un imbécile a jugé bon de laisser du plomb et de la ficelle sur la muraille. Il est vrai que les Genevois n’en ont rien vu. Ces gens-là sont d’une confiance qui touche à l’aveuglement.
Michel de Vallières se raidit un peu. Hier encore, il eût ri avec son chef de la sottise de ces petits bourgeois. Aujourd’hui, il n’avait pas envie de rire.
— Ils m’ont semblé de braves gens, monsieur, dit-il.
Albigny haussa les épaules.
— De braves gens ! De braves gens !… Des hérétiques, bons à pendre et à brûler ! Ah, ils verront, les petits Genevois, quand leur cité sera ville ducale…
Il se frottait les mains en ricanant. Le jeune gentilhomme, troublé, détourna la tête. Il lui semblait voir, à côté de la figure sèche du lieutenant-général, un visage menu, en forme de cœur, tout rougissant sous son humble coiffe.
— Vous êtes bon catholique, Vallières ! disait Albigny. Vous aurez plaisir à vous emparer de ce nid de parpaillots. Que pensez-vous d’eux ? Ont-ils des soupçons ? Redoutent-ils une attaque ?
— Ils connaissent l’ambition de Son Altesse, dit Michel de Vallières pensivement. Ils ont renforcé les gardes.
— Ah ah ! Intéressant, cela ! Où ?
— À toutes les portes : Rive, Neuve, Corraterie, Saint-Antoine, Le Pin, Saint-Gervais, Cornavin. Cent cinquante hommes environ, plus la réserve qui fournit les relèves. Mais, s’ils soupçonnent quelque chose, c’est peu sérieusement. Leur façon de veiller m’a paru légère. Aux guérites de la Corraterie, cette nuit, il n’y avait personne.
— Bon, bon ! dit Albigny avec satisfaction. Ces bourgeois ne sont pas des soldats. Avez-vous pu vous promener à loisir ?
— J’ai fait le tour des remparts sans être vu de quiconque. J’ai particulièrement considéré le côté du Pont d’Arve et celui du lac.
— Comment sont les fossés ?
— Pas trop pleins encore. Mais viennent un ou deux jours de pluie, ils déborderont de boue.
— Et nous ne pourrons plus placer nos échelles ! s’écria le lieutenant-général avec impatience. C’est ce que j’essaye de faire comprendre à Son Altesse. Mais le duc craint la France, il veut s’assurer qu’on fermera les yeux. Il cherche des complicités… En attendant, nous perdons les plus belles occasions du monde. Dieu veuille nous en laisser jouir un jour !
Albigny s’était levé et arpentait fougueusement la chambre, à larges enjambées qui faisaient craquer ses bottes.
— Vous avez pris le plan des fortifications ?
— Oui, monsieur.
Michel de Vallières se pencha pour montrer du doigt la ligne des remparts.
— À mon avis, les points les plus faibles des murailles sont le bastion du Pin et celui de Saint-Gervais. C’est par l’un ou l’autre qu’il faudrait attaquer.
— Ouais, dit pensivement Albigny. Mais s’ils soupçonnent une attaque, c’est probablement à ce point-là qu’ils l’attendent. Tandis que par ici…
Son index s’était posé sur la courtine de la Corraterie, près du Rhône.
— Par ici, il y a de fortes haies, m’avez-vous dit, ce qui cacherait nos hommes. Le bruit de l’eau du Rhône couvrirait leurs pas. Ils pourraient arriver au pied des murs sans être découverts. Et nous pourrions prendre à revers la porte Neuve et l’ouvrir au gros des troupes. Qu’en pensez-vous ?
— C’est bien conçu, reconnut Michel de Vallières.
Albigny se frottait rêveusement le menton.
— Et il n’y a pas de sentinelles dans ces guérites de la Corraterie, m’avez-vous dit ?
— Point cette nuit, en tous cas.
— Les fous ! dit Albigny avec mépris. Ils se croient bien tranquilles derrière leurs petits murs. Mais nous avons des échelles. Et quelles échelles, Vallières ! Des pièces si ingénieusement fabriquées qu’elles s’emboîtent les unes dans les autres jusqu’à hauteur voulue. Avec cela, on monterait dans la lune ! On montera bien, en tout cas, jusqu’à ce fier repaire d’hérétiques !… Et une fois dans la place, à nous, messieurs les Genevois ! Nous les prendrons dormant, comme des pigeons au nid. D’ailleurs, ce ne sont que marchands et petits bourgeois, qui ne connaissent rien aux choses militaires…
Albigny s’enfiévrait. On sentait que cette expédition lui tenait à cœur plus qu’aucune autre. Depuis des mois, il la préparait. Il rassemblait des soldats, des armes, tirait des plans, envoyait vers Genève des patrouilles de reconnaissance, pressait sans cesse le duc Charles-Emmanuel. La réussite de l’entreprise serait pour lui une gloire personnelle. Il frappa sur l’épaule du jeune gentilhomme.
— Vous allez me surveiller ces gens-là, Vallières. Vous avez fait de bonne besogne : vos renseignements me sont précieux. D’ici quelques jours, vous retournerez là-bas en reconnaissance.
Le jeune homme hésita. Le rôle ne lui plaisait pas. Certes, attaquer une ville était monnaie courante. Jusqu’à la veille encore, il n’y voyait rien de mal. Mais aujourd’hui, il lui semblait qu’il y avait quelque chose de changé. Qu’avait donc dit cette petite fille, près de la fontaine ? « Vous ne connaissez pas les Genevois ! Ils y tiennent, à leur liberté ! »… Dieu ! Qu’elle avait les yeux brillants ! On eût dit deux châtaignes mûres… « Pourquoi apporter opprobre et malheur à ces gens qui ne demandent qu’à vivre en paix ? se demandait Michel de Vallières. Parce qu’ils sont hérétiques ? Mais toute croyance n’est-elle pas chose personnelle, un problème que chaque homme débat avec son Dieu ? » Non, en convoitant Genève, le duc de Savoie cherchait bien plutôt, tout simplement, à accroître ses possessions, et Albigny, lui, sa propre gloire… « Ils appellent cela une guerre sacrée, mais c’est une guerre de profit, comme toutes les guerres… »
Michel de Vallières soupira. De même que beaucoup d’autres gentilshommes de la région, il s’était joint aux troupes d’Albigny dans un esprit de joyeuse anticipation. Le caractère aventureux de l’expédition lui plaisait. C’était une bonne occasion de jouer de l’épée. Et puis, comme tout catholique, il jugeait qu’il n’était pas mauvais de donner sur les doigts de ces petits parpaillots qui avaient pris Calvin pour pape. Mais, depuis la veille…
Depuis la veille, il ne cessait de s’interroger. Une sorte de malaise troublait ses pensées. « Elles m’ont accueilli avec tant de confiance, ces fillettes, et j’étais là en ennemi, comme un loup déguisé en berger… » Il revit, par-dessus les remparts, l’étroite façade que lui avait montrée Péronnette. C’est dans cette maison qu’elle vivait. La vigne grimpait le long des murs. C’est entre ses branches tordues que Péronnette se mettait à la fenêtre, chaque matin, pour regarder s’il faisait beau ou s’il pleuvait, si la neige était déjà tombée sur le mont Salève, s’il ferait froid ou chaud. Péronnette… « Mais qu’ai-je donc ? se demanda-t-il avec étonnement. Pourquoi cette petite fille me hante-t-elle ainsi ? » Il lui sembla entendre résonner dans la pièce un rire d’oiseau…
— Vous rêvez, Vallières ?
Le jeune homme tressaillit. Albigny, penché sur un plan de la ville de Genève, suivait la ligne des remparts d’un doigt impérieux.
— Là… là… et là, je veux connaître la hauteur exacte des murailles. Vous me mesurerez aussi la largeur du fossé, et vous regarderez bien ce méchant bastion de l’Oye. Vous irez là-bas dans la nuit de dimanche. Les Genevois ont tant entendu prêcher M. de Bèze, ce jour-là, qu’ils ont sommeil et se couchent tôt ! Vous ne risquerez pas d’être vu !
Il éclata d’un rire sonore. Michel de Vallières fit un pas en avant : il était prêt à dire qu’il se récusait, qu’il retournait dans ses domaines, qu’il renonçait à faire partie de l’expédition… Mais il songea que c’était le lundi matin, justement, que Péronnette se rendait à la fontaine, pour laver son linge. Il l’y verrait. Il attacherait son cheval à l’anneau du bassin. « Bonjour, ma mie », dirait-il. Elle lèverait les yeux et le reconnaîtrait, avec un sourire. À cette pensée, le jeune homme sentit son cœur se dilater, se gonfler d’espoir. Et pourtant, cet espoir était sans objet. « À quoi sert-il de la revoir, puisque nous sommes ennemis ? » Mais il était incapable de renoncer au plaisir de plonger son regard, une fois encore, dans ces yeux bruns.
— Vous avez bien compris ? demanda Albigny. Michel de Vallières s’inclina.
— Oui, monsieur. Je m’y rendrai donc dans la nuit de dimanche.
Il salua et quitta la pièce.
Ils étaient assis tous les deux sur un petit banc de pierre. Le jour se levait, triste et brumeux. L’eau du fossé s’éclairait peu à peu comme une paresseuse nappe d’argent. Ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, les mains enlacées, parlant à peine. Un canard sortit des herbes, s’ébroua, se mit à nager vers l’autre rive. Michel de Vallières sourit à sa compagne.
— Le monde s’éveille, dit-il. C’est dommage, nous étions si bien !
Péronnette soupira.
— Déjà !
Le banc du fossé, c’était pour elle un endroit enchanté, une sorte de refuge merveilleux. Quand elle s’y asseyait, elle n’était plus la petite Péronnette, enfant unique du cordonnier Girod, mais une jeune fille aimée, et qui aimait. Toute la semaine, elle pensait avec nostalgie au moment où, près de Michel, elle regarderait le jour se lever dans l’eau blafarde.
— Tu n’as pas froid, ma mie ?
— Oh non, monsieur ! – Elle lui fit tâter l’étoffe de son mantelet. – Voyez comme c’est bien doublé ! dit-elle avec fierté. C’est du bon drap que ma tante m’a rapporté d’Elbeuf !
— Monsieur ! répéta Michel de Vallières d’un ton de reproche. Tu me donnes encore du monsieur, ma douce ! Voilà pourtant deux mois que nous nous connaissons ! Combien de fois nous sommes-nous déjà retrouvés à cette place, au pied des murailles ?
— Cinq fois ! dit promptement Péronnette. Oh, je les ai bien comptées, nos rencontres !
Elle baissa la tête et continua d’une voix assourdie :
— Cinq fois que je viens m’asseoir sur ce petit banc à l’insu de mes parents ! Si mon père apprenait cela !… Oh, j’ai des remords, vous savez, de les tromper ainsi !
Le jeune homme la regarda avec tendresse. Péronnette releva la tête et se mit à rire.
— Maman est tout étonnée du zèle que je mets à la lessive ! Avant de vous connaître, je me levais bien moins tôt, et je rechignais chaque lundi !
Michel caressa les petits doigts rougis qui se cachaient dans les manches du mantelet.
— Tes menottes sont tout abîmées par l’eau froide, dit-il. Je voudrais que tu n’aies plus jamais à faire de lessives, mon cœur.
— Bah ! Ce ne sont pas mains de princesse ! dit Péronnette en haussant les épaules avec insouciance.
— Pour moi, elles valent mieux que mains de princesse !
Il se pencha pour en embrasser la paume. Péronnette rougit et les retira vivement.
— Oh non, monsieur !
— Encore !… Quand donc m’appelleras-tu par mon nom ?
Elle baissa les yeux.
— Je n’ose pas.
— Péronnette !
La fillette croisa les mains sur sa cotte brune, et regarda pensivement l’eau boueuse du fossé, que les pluies avaient enflée et qui débordait sur l’herbe glacée par l’hiver.
— C’est qu’il est trop beau, votre nom, pour une fille de cordonnier ! Moi, je ne suis que Péronnette Girod. Vous, vous êtes un seigneur.
Il sourit.
— Un bien petit seigneur, ma mie. Je suis de bonne noblesse, mais pas trop riche. Mes terres ne sont pas grandes.
— Tout de même, dit Péronnette têtue, vous êtes d’un monde, et moi d’un autre.
Il prit entre deux doigts le petit menton pointu et le releva de force. Ses yeux plongèrent dans les prunelles brunes qui, à refléter le ciel, se voilaient de gris.
— Quelle importance cela a-t-il, ma douce, quand on s’aime ?
Le regard de Péronnette vacilla. Était-il possible, vraiment, que Michel de Vallières l’aimât ? Cet homme beau, jeune, noble, riche… Dans ses rêves les plus hardis, Péronnette n’avait jamais imaginé, à ses côtés, un compagnon semblable. Tout en lui disait l’homme de qualité : ses grandes mains fortes et soignées, ses cheveux bien coiffés, ses bottes de cuir souple. Rien qu’à ces bottes, l’œil exercé de maître Girod eût reconnu le gentilhomme. Et ce gentilhomme venait tous les lundis s’asseoir sur un banc avec elle, lui prenait la main, l’appelait « ma douce, mon petit cœur »… Ne se moquait-il pas ?
« S’il se moquait, j’en aurais trop de peine », pensa-t-elle.
Depuis leur première rencontre près de la fontaine, elle ne cessait de penser à lui. Tout à coup, sans raison, au milieu du repas, par exemple, elle voyait se dessiner entre les bonnes figures familières de son père et de sa mère le visage énergique, la fine moustache de Michel de Vallières. La nuit, parfois, elle ne pouvait dormir, elle qui d’habitude allait d’un somme jusqu’à l’heure du lever ; elle rejetait sa couette, marchait jusqu’à la fenêtre soigneusement fermée, posait son front contre le petit carreau. Elle étouffait.
— L’amour ? Cela ne peut pas exister entre vous et moi, dit-elle en jetant dans le fossé un caillou que l’eau engloutit avec un clapotement. Vous le savez bien !
— Regarde-moi, Péronnette…
Il avait passé un bras autour des frêles épaules. De force, il attira vers lui le visage qui se dérobait.
— Regarde-moi. Ne vois-tu pas, dans mes yeux, que je suis sincère ? Je t’aime, Péronnette. Personne n’y peut rien : ni toi ni moi, ni tes parents ni les miens… C’est le destin qui a voulu notre rencontre. Depuis ce matin où je t’ai vue lavant ton linge, je sais que je t’aime, toi, Péronnette Girod, et que je n’aimerai personne d’autre de toute ma vie.
Elle l’écoutait sans protester. Oui, l’accent sérieux de sa voix disait bien qu’il était sincère. Elle en eut une joie si vive qu’elle eut envie de pleurer. « Il m’aime ! Et moi aussi… moi aussi… »
Elle sentait son cœur brûler sous son corselet. C’était à la fois triste et délicieux. Était-ce cela, l’amour ? Cela que ressentait Bernarde pour son cousin Pittard, cela que Jean Colin avait au fond des yeux, le jour où il avait dit à Péronnette, sur la Treille : « Ma mie Péronnette, c’est toi qui seras ma femme… »
Elle poussa un grand soupir. Non, certainement, ni Bernarde ni Jean Colin ne pouvaient connaître cet amour-là. C’était comme un feu de joie qui s’était allumé dans sa poitrine. Elle avait envie de chanter et de danser, de courir dans le vent en criant. Sans oser regarder le visage du jeune homme, elle mit sa tête contre son épaule et murmura tout doucement :
— Michel…
Il la serra contre lui. Il avait oublié ce qui les séparait. Il ne pensait même plus au complot dont il était l’un des artisans, et qui se tramait contre tout ce qu’aimait cette petite fille. Il posa sa joue sur la coiffe blanche avec un bonheur sans mélange.
— Mon petit cœur…
Un merle passa en sautillant devant eux, franchit d’un coup d’aile le fossé, alla se percher sur la première enceinte. Péronnette le suivit des yeux.
— Au printemps, il y a des nids de merles dans les touffes des murs, dit-elle rêveusement. Les méchants garnements leur volent leurs œufs. Un jour, j’ai battu Jean Colin qui en avait pris deux…
Elle se tourna vers le gentilhomme qui n’avait pas desserré son étreinte.
— Où serons-nous au printemps ? demanda-t-elle. Nous connaîtrons-nous encore ? Saurez-vous seulement mon nom ?
Il tressaillit. Au printemps ?… Non, il ne fallait pas parler d’avenir. Au printemps, que serait devenue cette ville aux toits roux ? Que seraient devenus Péronnette, son père le cordonnier, et sa mère qui tenait si fort à son beau linge blanc ?…
— C’est curieux, dit pensivement la fillette. Vous dites que je vous connais bien, et pourtant il me semble que je ne sais rien de vous.
Michel retint son souffle. Ces paroles lui faisaient mal. Avec l’instinct que donne un amour très sincère, Péronnette devinait en lui quelque chose qu’elle ne pouvait comprendre. « Comme je voudrais pouvoir lui parler sans fard, pensa-t-il, lui dire la vérité entière ! Comme il est triste de mentir à ces yeux confiants ! »
— Que veux-tu savoir ? demanda-t-il avec tendresse. Mon histoire ? Elle n’a rien de particulier. Je suis né dans un vieux manoir, près d’Annecy. Nous sommes cinq enfants : j’ai deux frères et deux sœurs. Une de mes sœurs est mariée, l’autre est entrée en religion.
— En religion ! répéta Péronnette avec curiosité. Cela veut-il dire qu’elle est dans un couvent ? Que vous ne la voyez plus ?
— Ah, petite calviniste ! dit Michel en caressant les bras qui se cachaient frileusement sous le mantelet. Je vois bien que cela t’étonne. Mais chez nous, il est tout normal de vivre au couvent.
— Et elle est heureuse, votre sœur religieuse ?
— Elle est heureuse. Elle prie pour son pendard de frère ! dit-il en riant.
« Oh, pendard de mon cœur », songea Péronnette en le regardant avec tant d’amour qu’il se pencha pour effleurer de ses lèvres la joue rougie de froid.
— Tu vois, ma douce, que je suis l’homme le plus simple du monde ! Je n’ai pas d’histoire.
— Mais vous êtes catholique et noble. Je suis huguenote et fille de roturier, murmura-t-elle à regret. Oh, Michel, tout nous sépare…
Il se tut. C’était vrai que tout les séparait. Plus, bien plus encore qu’elle ne l’imaginait, puisqu’il faisait partie des ennemis de Genève, puisqu’il ne l’avait rencontrée qu’en espionnant sa ville, puisqu’il allait combattre contre les siens.
Il passa la main sur son front pour chasser ces pensées qui revenaient comme des mouches importunes.
— Et toi, ma Péronnette, raconte-moi ta vie.
La fillette se mit à rire.
— Oh, si la vôtre est simple, mon ami doux, que sera la mienne ? Je n’ai jamais quitté notre petite maison des remparts. J’y suis née, un jour de décembre… froid, tenez ! comme celui-ci. Mon père n’était pas trop content, je crois bien, de voir arriver une fille ! Pourtant, on ne m’a jamais fait grise mine.
— Tu es enfant unique, ma mie ?
— Deux petits frères sont venus après moi. Nous en étions bien contents, mais ils sont morts tous les deux, de la fièvre quarte, raconta-t-elle avec simplicité. J’ai beaucoup pleuré.
Michel posa un baiser sur la joue rose.
— Et puis, mon amour ?
Elle ouvrit les mains, perplexe.
— Que vous dirai-je encore ? C’est M. de Bèze qui m’a baptisée, à Saint-Pierre. C’est là aussi que je me marierai…
Elle s’interrompit brusquement.
— Du moins, balbutia-t-elle, c’est ce que je pensais jusqu’à… jusqu’à ce que je vous rencontre.
L’expression d’inquiétude et de culpabilité qui montait dans ses prunelles frappa Michel de remords. Il serra Péronnette contre lui avec emportement.
— Ne pense pas à tout cela, mon cœur. Ne pensons à rien d’autre qu’à nous deux. Nous sommes là, l’un à côté de l’autre, et nous nous aimons.
Elle poussa un soupir et laissa retomber sa tête sur la poitrine du jeune homme.
— Oui, vous avez raison. Même si c’est mal et si c’est stupide, même si c’est inutile, nous nous aimons. Oh, comme je vous aime !…
Un chariot passa en grinçant derrière eux, sur le chemin qui menait, à travers la campagne, jusqu’à l’hôpital des Pestilents. Péronnette tressaillit et s’écarta des bras qui la retenaient.
— La matinée avance, dit-elle. Il faut que j’aille à la fontaine. Si Bernarde y vient et ne m’y trouve pas…
— Que pourrait-elle soupçonner ?
— Rien, rien. Mais si elle se mettait à me chercher, me voyait là, sur ce banc, avec vous, le disait à mes parents…
La bouche lui séchait rien qu’à cette pensée. La famille Girod ne badinait pas avec la discipline. L’histoire pourrait aller loin, jusqu’à la vénérable Compagnie, jusqu’à M. de Bèze…
Elle se leva d’un bond, empoignant à deux mains sa large jupe brune.
— Vite, vite, dites-moi adieu, Michel. Je me sauve…
Il prit avec tendresse entre ses paumes le visage mince qui se levait vers lui.
— Adieu, ma petite douce.
Elle hésita une seconde.
— Reviendrez-vous lundi ? demanda-t-elle d’une voix timide.
Le gentilhomme sentit un étau se resserrer sur son cœur. Lundi ? Que se passerait-il, d’ici lundi ?
L’attaque sur Genève était proche. Albigny n’avait pas encore donné d’ordre précis, mais à son humeur satisfaite, aux allusions qu’il avait faites, à maints détails, Michel avait reconnu que l’expédition projetée ne tarderait guère.
— Je l’espère, mon amour, dit-il d’une voix dont il ne put dissimuler la tristesse.
Péronnette leva un regard inquiet.
— Vous me cachez quelque chose, Michel !
Il l’embrassa fiévreusement. Il se sentait faible, prêt à trahir son secret.
— Peut-être, mon cœur, dit-il à mots entrecoupés. Il y a des choses que tu ne peux pas savoir. Je dois te les cacher, mon honneur est en jeu. Mais… – Il la serra contre lui de toutes ses forces. – Quoi qu’il arrive, ne doute pas de moi. Sache bien que je t’aime, que je t’aimerai toujours… Ne m’interroge pas, je t’en prie, ma douce, ne m’interroge pas…
Son trouble était évident. Péronnette le regarda avec effroi. Pourquoi ce visage défait, cette voix angoissée ? Craignait-il un malheur ? Ah, si quelque chose menaçait leur amour, elle aimait mieux le savoir ! Elle fut tentée de s’accrocher à Michel, de le supplier… Mais c’était une enfant raisonnable. Elle posa un baiser léger sur la main qui la retenait, et, s’écartant avec douceur, elle dit seulement, de sa voix paisible :
— Ne me dites rien, Michel, si c’est contre votre honneur.
Elle fit demi-tour et s’en alla à pas rapides entre les champs noyés de brume. Immobile, le jeune homme suivit du regard la coiffe blanche qui passait au-dessus des haies dénudées par l’hiver. Un corbeau croassa. Michel frissonna et se retourna vers le fossé où stagnait, au pied des murailles, l’eau glauque semée de plaques de mousse. C’était à cet endroit, exactement, que s’était posé sur la carte l’index d’Albigny.
— Le dé est jeté. Demain samedi, nous tenterons pendant la nuit ce qu’il plaira à Dieu que nous fassions.
Le lieutenant de Charles-Emmanuel, debout derrière la table, avait posé ses deux poings sur le plan de Genève, comme si déjà il eût été le maître de la place. Michel de Vallières fit un pas en avant.
— Ainsi c’en est décidé ! dit-il. Mais le moment est-il bien choisi, monsieur ? Nous n’avons pu faire de reconnaissance ces dernières nuits.
— Si fait. J’ai dépêché deux hommes hier à l’endroit qui nous occupe. L’eau s’est écoulée, et nous pourrons sans dommage placer nos échelles. Il a neigé quelque peu, mais pas de ce côté-là. D’ailleurs, il n’est plus possible de tergiverser, Vallières. Son Altesse est en route. Elle a passé les monts. Elle nous rejoindra à Bonne, où nous tirerons le dernier plan d’attaque. De là, à la grâce de Notre Seigneur…
Michel s’essuya le front. Il se sentait étouffer.
— Déjà ! murmura-t-il.
— Déjà ? répéta Albigny en levant les yeux avec étonnement. Mais c’est le dernier moment pour mener à bien notre entreprise, Vallières ! Quelques jours de plus, et je ne répondrai plus de rien. L’hiver ne travaille pas pour nous. Nous n’avons que trop tardé ! Voilà des mois que nous aurions dû marcher. Vous le savez bien, vous qui avez pris cette affaire tant à cœur.
Il alla à la fenêtre, et considéra un moment l’activité qui régnait sur la petite place de Gruffy. Une troupe nombreuse d’arquebusiers s’y trouvait réunie, mêlée à des représentants de la noblesse savoyarde. L’animation était grande.
— Oui, j’eusse préféré agir avant, murmura Albigny en revenant à sa table. Pourtant l’obscurité de la nuit d’hiver nous sera favorable…
Michel ne répondit pas. Un chagrin trop lourd lui pesait sur le cœur. Le destin, désormais, avait parlé. Dans quelques heures, Genève ne serait plus libre, mais vassale du duc Charles-Emmanuel. Cette petite ville fièrement campée sur sa colline, cette maison festonnée de vigne où Péronnette dormait en paix…
— Oui, la machine est en mouvement, continuait Albigny dont la voix frémissait joyeusement. Les corps se sont mis en marche. Bruni, Sonnaz et Saint-Sixt sont à Cran avec trois cents hommes. Une quatrième compagnie va les rejoindre. Vous, Vallières, et vos camarades, vous allez partir avec La Villane et ses arquebusiers.
— Bien, dit machinalement le gentilhomme.
— Moi-même serai à Bonne demain matin. Le baron de La Val d’Isère y a trois cents soldats spécialement équipés. Oh, nous n’avons rien laissé au hasard… Quant au plan d’attaque, ce sera vraisemblablement celui que j’ai conçu : à vous, messieurs de la noblesse, la gloire de tenter l’escalade des murs sous le commandement de Brunaulieu. Corbleu, vous nous montrerez ce que vous savez faire ! Pendant que vous tiendrez les remparts et forcerez les portes intérieures, j’attendrai à Plainpalais avec le gros des troupes. Vous nous ouvrirez la porte Neuve, et à nous la ville ! Son Altesse gardera en mains la cavalerie à une demi-lieue. Et si nous avons besoin de renfort, nous appellerons les forces espagnoles et napolitaines qui seront logées à La Roche. Vous voyez, Vallières, que nous vous laissons la belle part ! N’y a-t-il pas trop longtemps qu’ils se gouvernent tout seuls, ces courtauds de boutique ?
Albigny émit son rire bref et tapa de la main sur le plan de la ville.
— Mais je veux de la discipline, reprit-il. Pas de violences, pas de pillage avant la victoire. À mon signal seulement, la ville sera mise à sac.
Michel frémit. Des scènes affreuses passèrent devant ses yeux. Ah, il les connaissait, les mises à sac des villes gagnées : le butin jeté par les fenêtres, le feu bouté aux maisons, les récalcitrants égorgés, les femmes poursuivies… Comment penser à la pure, à l’innocente petite Péronnette prise dans ce carnage ?
— Allons, conclut Albigny en souriant, l’affaire se présente bien. Et Notre Seigneur sera avec nous, car il n’aime pas les hérétiques.
Michel de Vallières avait chevauché toute la nuit dans les rangs de la noblesse savoyarde. De Cran, on était reparti aussitôt, sous le commandement du baron de La Val d’Isère, pour faire étape au bord du Foron de Reignier. Michel ne sentait pas la fatigue, mais une souffrance sourde qui, sans discontinuer, lui broyait le cœur. Il ne pouvait écarter de sa pensée les visions atroces qui lui étaient venues à l’ouïe du discours d’Albigny. Genève mise au pillage… Le feu dévorant la petite maison de la Treille… Péronnette s’échappant, en larmes, courant en criant dans les rues rougies de sang… Il mit la main devant ses yeux. Ah non ! Non… Il ne pourrait supporter cela.
Il arrêta son cheval.
— Que fais-tu ? demanda son voisin.
— Rien. Un ordre à demander… Je reviens.
Il tourna bride et se rangea sur le bord de la route pour laisser passer la troupe. Les cavaliers défilèrent. Ils devisaient d’un air joyeux. De toute évidence, ils se réjouissaient à la perspective de voir cesser leur inaction. Lorsqu’ils furent tous passés, Michel s’engagea dans un chemin détourné. Il ne savait pas encore absolument ce qu’il allait faire. Mais il fallait faire quelque chose. Il ne pouvait supporter de voir le complot se dérouler ainsi tranquillement, à l’insu des Genevois, jusqu’à la fin terrible que tout laissait prévoir. Mais il ne pouvait non plus trahir son serment et ses chefs. Que faire ? Que faire ?… Il se prit la tête à deux mains et gémit à haute voix :
— Oh, Péronnette, ma petite Péronnette…
Le nom qu’il aimait lui redonna des forces. Une idée lui vint qui lui sembla bonne. Certes, il resterait fidèle à sa cause, il combattrait avec courage, il monterait avec les siens à l’assaut des murs. Mais ce ne serait pas en traître, sans que les Genevois eussent été avertis. Toute l’âme droite du gentilhomme se refusait à tomber de nuit sur ces bourgeois paisibles sans qu’on eût, du moins, éveillé leurs soupçons.
Sa résolution fut prise tout à coup. Éperonnant son cheval, il s’élança dans la direction de Genève. Les sabots de sa monture faisaient voler les cailloux du mauvais chemin qui traversait les bois. « Plus vite, plus vite », se répétait-il. Et de galoper ainsi, de forcer sa fatigue, calmait un peu le désarroi dans lequel se débattait son cœur.
Il arriva hors d’haleine aux portes de Genève.
Les toits pointus brillaient dans la lumière de l’après-midi. Les tours de la cathédrale les dominaient comme de bonnes gardiennes. Michel eut un regard pour l’étroite façade que l’on apercevait, entre ses sœurs, au-dessus de la Treille. Passant au galop devant la fontaine de l’Oye, il franchit le pont-levis et s’arrêta devant la porte Neuve.
— Holà ! cria-t-il à un garde qui bayait aux corneilles, sa hallebarde au poing. Venez ici, compagnon !
L’autre s’avança d’un air interrogateur.
— Qui êtes-vous, monsieur ?
— Qu’importe ? Je veux parler à votre capitaine. Vite, c’est affaire urgente.
Sans descendre de sa selle, Michel calmait de la main son cheval écumant.
— Bon, dit le garde. Je vais voir.
Il s’en alla d’un pas nonchalant. Bouillant d’impatience, Michel attendait. Son cheval s’agitait sous lui. Deux enfants, se tenant par la main, s’arrêtèrent pour considérer ce cavalier. Des gens passaient sous la porte Neuve, entrant et sortant de la ville. Ils vaquaient tranquillement à leurs affaires.
« S’ils savaient ! songeait Michel. S’ils se disaient que, déjà, les troupes s’assemblent aux environs… »
Le capitaine du poste sortit enfin du bâtiment.
— Vous désirez me parler, monsieur ? De quoi s’agit-il ?
Michel se pencha sur sa selle et le regarda dans les yeux.
— Je vous avise que vous vous teniez sur vos gardes, dit-il d’une voix grave, en détachant nettement ses mots.
Le capitaine eut un haut-le-corps.
— Que voulez-vous dire ?
— Le duc de Savoie ne vous veut pas de bien.
— Oh oh ! dit le soldat. Mais qui êtes-vous ? Comment savez-vous ?…
Michel avait déjà tourné bride. Il ne voulait rien dire de plus. Là s’arrêtait la mission qu’il s’était secrètement donnée à lui-même. Mettre en garde les Genevois, mais ne pas trahir…
Il piqua des deux, franchit le pont-levis, et s’élança sur la route, sans écouter les appels que lui lançait vainement le capitaine éberlué.
— Il a l’air bien pressé ! s’esclaffa l’un des gardes. Que voulait-il donc ?
— Bah ! C’est quelque fou qui s’amuse à nous faire peur, répondit le capitaine en haussant les épaules.
Et il rentra dans le bâtiment, pestant contre l’inconnu qui avait interrompu une fort intéressante partie de piquet.
Les troupes avançaient lentement dans la nuit. Elles marchaient à pas feutrés. On entendait de temps en temps un juron étouffé, un ordre donné à voix basse. Cette procession d’hommes fantômes, dans l’obscurité froide et brumeuse, avait quelque chose de mystérieux qui vous mettait mal à l’aise.
« Nous arrivons comme des voleurs, pensait Michel. Et ne sommes-nous pas, en effet, des voleurs ? »
Le sourd piétinement des hommes et des chevaux était masqué par le bruit de la rivière qu’ils longeaient : l’Arve, torrentueuse et grise, aux eaux froides, qui s’en va rejoindre un peu plus loin le Rhône bleu. C’est avant le point de leur jonction, sur une langue de terre basse et nue, que les troupes de Savoie firent halte.
La nuit était d’une humidité pénétrante, mais sans neige.
— Beau temps ! avait murmuré Albigny en passant près de Michel de Vallières. Nous nous réchaufferons à l’attaque, mordienne ! et aux brasiers que nous allumerons ensuite.
Michel, sans répondre, avait feint de s’affairer auprès de son cheval. Il pensait aux mains rougies de Péronnette, engourdies par l’eau de la fontaine, et qu’elle croisait si sagement sous les manches de son mantelet. Il sentait encore les petits doigts glacés se réchauffer lentement dans les siens.
— Ah, ils dorment bien, les Genevois ! chuchota un homme en étouffant un rire. Dormez, dormez, mes pigeons ! Le réveil sera dur !
Michel leva les yeux vers les murs, haute masse hérissée de tourelles et de guérites qui ceinturait la ville. Rien ne bougeait. Aucun signe de méfiance dans la cité obscure. Oui, les Genevois dormaient.
« Ce que je leur ai dit n’a donc servi de rien, songea Michel avec amertume. Ils vont se laisser prendre au gîte comme des perdrix dans les blés. Ah, les fous, les écervelés !… »
Près de lui, un cheval mâcha son mors avec un cliquetis léger. Michel sentait l’angoisse peser en lui comme une pierre. Il connaissait bien l’inquiétude d’avant la bataille, le vide qui vous creuse le ventre au moment où on va monter à l’assaut. Mais, cette fois-ci, il s’y mêlait un élément différent : un étrange sentiment de honte, et, surtout, du chagrin.
— Allons, messieurs, pied à terre ! ordonna Albigny d’une voix sourde. Et aux remparts !
Brunaulieu donnait déjà l’exemple. À sa suite, les nobles savoyards descendirent de leur monture avec précaution. Quelques armures sonnèrent.
— Doucement, messieurs ! dit Albigny.
— Baste ! Ils dorment trop bien ! grommela l’un des cavaliers à l’oreille de Michel. D’ailleurs, se réveilleraient-ils qu’ils n’en mèneraient pas plus large ! Ce ne sont que vilains, qui s’enfuiront au premier coup d’arquebuse !
Le détachement d’assaut se formait peu à peu. Les nobles, laissant leur monture avec le gros de l’armée, se groupèrent autour de Brunaulieu.
— C’est le moment, dit Albigny à voix basse.
Ils se glissèrent vers le rempart, suivis des soldats du baron de La Val d’Isère, qui portaient échelles et fascines. On s’arrêta au pied de la courtine. Michel savait bien qu’il n’y avait personne dans la guérite qui se profilait au sommet du mur : c’était en face d’elle, à cette même place, que quelques jours auparavant il appuyait contre son épaule la douce joue de Péronnette. Pourtant, il eut un moment d’espoir : peut-être les Genevois, alertés par son avis, avaient-ils jugé prudent d’y placer une sentinelle ?
« Quelqu’un va bien nous entendre, crier qui vive, donner l’alerte… »
Mais non. Pas le moindre mouvement sur la ligne noire du mur. Le détachement savoyard était parvenu près du fossé.
— Placez les claies, ordonna Brunaulieu. L’eau n’a que trois pieds de profondeur.
Des soldats s’avancèrent, courbés sous les fascines. Mais ils reculèrent tout à coup, effrayés, en étouffant un juron : un vol de canards s’élevait du fossé. Troublés dans leur sommeil par l’approche des hommes, ils claquèrent des ailes, passèrent lourdement devant les Savoyards, et s’abattirent plus loin avec des cris indignés.
— Ventre-Saint-Blaise ! murmura Brunaulieu. Ils vont donner l’éveil.
Tous levèrent avec crainte la tête vers les remparts. Pendant quelques secondes, le silence rétabli fut parfait. On tendait l’oreille.
Rien ne bougea dans la ville. Brunaulieu poussa un soupir de soulagement.
— Damnées bêtes ! grogna-t-il. Mais elles nous prouvent que ces bourgeois ont le sommeil dur.
Il se tourna vers les soldats.
— Quand j’aurai sondé les murs, vous dresserez les échelles.
Il passa le fossé, et, ramassant une pierre, se mit à en frapper la muraille. C’était une expérience qu’on avait déjà tentée au cours des nuits précédentes. Si le bruit n’attirait personne, on pouvait monter sans crainte.

Seul l’écho répondit au choc de la pierre. Brunaulieu fit un geste.
— Allons ! Vite, les échelles !
Les hommes s’avancèrent et dressèrent trois longues échelles noires, dont les morceaux s’emboîtaient les uns dans les autres. À côté de Michel, Albigny, tête levée, surveillait l’opération.
— Magnifique ! murmura-t-il. Belle trouvaille que ces échelles !
Il se retourna vers la troupe massée dans l’obscurité.
— Allons, messieurs, faites votre devoir !
Brunaulieu, le premier, se mit à grimper. Les autres le suivirent un à un. Plusieurs, avant de mettre le pied à l’échelon, s’arrêtaient devant un homme qui leur glissait quelque chose dans la main : c’était le père Alexandre Hume, aumônier de l’armée, qui distribuait aux assaillants des billets censés les préserver de la mort.
— Eh bien, Vallières, à votre tour ! chuchota Albigny. Ouvrez-nous la porte Neuve, et nous ne ferons qu’une bouchée de cette canaille-là !
Michel s’avança comme en un rêve. Oui, le dé était jeté. « Dès maintenant, je fais partie de ceux qui vont prendre Genève, livrer au pillage la ville de ma Péronnette. » Il lui semblait déjà entendre les cris des femmes violentées, le sifflement méchant des flammes. Il s’approcha de la première échelle.
— Tenez, monsieur, chuchota le père Alexandre en voulant lui mettre un billet dans la main. Ceci vous protégera de toute mort par le feu, le fer ou l’eau. Cette entreprise est une entreprise sainte. Le Seigneur est avec nous.
Michel secoua la tête.
— S’il veut me protéger, Il saura bien le faire sans vos petits papiers, mon père, dit-il en gravissant lestement l’échelle.
Le cœur battant, il parvint au sommet du mur. Derrière lui, des ombres noires grimpaient aux échelons, comme de bizarres insectes envahissant silencieusement la ville endormie. Les hommes déjà arrivés s’étaient massés au pied des maisons qui regardaient la courtine de la Corraterie, ou sous les arbres qui croissaient sur la pente du parapet. Michel se joignit à eux, tandis que sans relâche, par les trois échelles, montait le reste du détachement d’assaut.
— J’ai envoyé une dizaine d’hommes explorer les rues les plus proches, dit Brunaulieu qui attendait, immobile comme une sombre statue, appuyé au tronc d’un arbre. Une ronde vient de passer, mais, par Notre-Dame ! le Seigneur doit leur boucher les yeux, car ils ne nous ont pas vus.
Un petit groupe revenait à pas furtifs de la deuxième enceinte.
— Alors ? demanda Brunaulieu d’un ton bref.
— Les portes intérieures ne sont ni gardées ni fermées. La ville est quasi gagnée.
— Qu’on aille immédiatement en informer Son Altesse ! dit Brunaulieu. Les bonnes nouvelles ne sont jamais trop promptes, continua-t-il en se tournant vers Michel.
— Mais peut-être un peu prématurées, observa le gentilhomme. Nous ne sommes pas encore dans la place.
— Baste ! Vous voyez bien que ces imbéciles ne se doutent de rien !
Michel, sans répondre, regarda les ombres qui montaient une à une, enjambaient le parapet, se groupaient contre les murs. Le malaise qu’il ressentait devenait intolérable. Il aurait voulu crier. « Ils envahissent la ville comme des bêtes de cauchemar, pensait-il, et Péronnette dort sous sa couette, à cent pas d’ici ! »
Soudain, un appel assourdi par la distance retentit sur la gauche :
— Qui vive !
Un coup d’arquebuse claqua dans la nuit. Michel tressaillit. « Dieu soit loué ! » songea-t-il.
— Mordienne ! Ils ont donné l’éveil, grommela Brunaulieu.
Deux hommes arrivaient en courant.
— Nous venons d’abattre du côté de la Monnaie un garde qui était en reconnaissance sur le parapet. Mais il a eu le temps de tirer. L’alarme est donnée.
— Diables de maladroits ! grogna Brunaulieu.
Il fit un pas en avant.
— Allons, messieurs, il est temps d’attaquer ! Vous connaissez les ordres : le premier groupe descend vers la porte Neuve, la prend à revers, l’ouvre ou la fait sauter pour permettre aux nôtres d’entrer. Pendant ce temps, les autres marchent vers les portes intérieures : la Monnaie, la Tertasse et la Maison de Ville. Quelques hommes suffiront pour tenir les allées des maisons de la Corraterie. Comme cri de ralliement, le coassement de la grenouille. Si l’on vous dit : qui vive ? vous répondrez : amis. N’oubliez pas non plus, pour faire diversion, de crier : Aux armes, l’ennemi est à la porte de Rive ! Allons, messieurs, Dieu est avec nous ! Vive Savoie !
Brandissant leurs armes, les assaillants s’élancèrent en cinq troupes différentes dans les directions qui leur avaient été données. Michel sentait son cœur sauter dans sa poitrine. La ville n’avait pas été longue à s’éveiller. De toutes parts les volets s’ouvraient, des fenêtres s’éclairaient, des cris retentissaient :
— Aux armes ! Aux armes ! On nous attaque !
Soudain les cloches d’alarme se mirent à sonner à toute volée, appelant les citoyens au combat. Leur voix sonore se répercutait dans les rues étroites et tortueuses.
— Enfin ! songea Michel avec un obscur soulagement, tandis qu’il courait vers la porte Neuve à la suite de Brunaulieu, enfin ! Nous ne les prendrons pas en traîtres !
Péronnette poussa un soupir et ouvrit les yeux. Une seconde, elle essaya de prolonger le beau et triste rêve qu’elle venait de faire : elle était dans les bras de Michel, au bord du fossé, sous le couvert des arbres. Et soudain les cloches sonnaient. « Elles sonnent pour nos noces », disait Péronnette en levant des yeux éblouis. Mais Michel répondait : « Non, elles sonnent pour la guerre. Adieu, mon amour, adieu, nous ne nous reverrons plus. » Et il s’en allait sans bouger, disparaissant comme un spectre, tandis qu’elle lui tendait désespérément les bras.
Ah, le triste rêve ! Péronnette frissonna et tira la couette jusqu’à son menton. Mais tout à coup elle se dressa sur son séant : le son des cloches lui parvenait, atténué par la fenêtre close, mais bien réel.
— Les cloches ! murmura-t-elle. Je ne rêve pas.
Elle sauta de son lit et courut à la fenêtre. Des lueurs furtives passaient dans la rue. Un coup de mousquet éclata tout auprès. Des cris s’élevèrent. Péronnette devint toute froide.
— On nous attaque !
Elle ouvrit d’un coup la fenêtre et poussa les volets. Des ombres couraient au pied des maisons.
— Aux armes, compagnons ! cria quelqu’un en jaillissant de la porte voisine.
Tremblante, Péronnette se précipita hors de sa minuscule chambrette.
— Papa, maman ! Éveillez-vous !
Le cordonnier était déjà debout. Il enfilait en hâte sa culotte et ses bas. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il se retourna et trouva le temps de sourire de façon rassurante à sa fille.
— On nous attaque, ma petiote, dit-il en bouclant sa ceinture. L’ennemi est dans la ville. J’y vais.
Péronnette regarda avec amour sa bonne figure burinée. Il portait encore sur la tête son bonnet de coton. Mais il y avait dans ses yeux une lueur farouche qui promettait une belle lutte.
— Ne crains rien, fillette ! Nous n’allons pas nous laisser faire !
— Oh, papa !… Mais qui nous attaque ? Qui ?
— Qui veux-tu ? jeta brièvement maître Girod en ouvrant l’armoire où était rangée son arquebuse. Les Savoyards, donc ! Race de vipères !
Péronnette resta immobile, retenant son souffle. Les Savoyards… Michel n’était-il pas de Savoie ? N’était-il pas né là-bas, dans un manoir près d’Annecy ?… Une angoisse imprécise commença à poindre en elle.
— Ah, Dieu tout puissant ! s’exclama dame Girod qui s’extirpait péniblement de sa couette, en nouant d’une main maladroite les cordons de sa cornette de nuit. Que nous veulent-ils, les méchants ? Nous attaquer ainsi de nuit, comme des félons ! Mais l’Éternel ne permettra pas…
Le cordonnier interrompit sa femme en l’embrassant rapidement sur la joue.
— Que Dieu nous garde ! dit-il simplement. Prie-Le, ma chère femme, c’est ce que tu as de mieux à faire.
Il mit son arquebuse sur son épaule, et sortit hâtivement. On l’entendit dévaler l’escalier. Péronnette, toute pâle, se tourna vers sa mère avec des yeux pleins de fièvre.
— Et nous, qu’allons-nous faire ? demanda-t-elle d’une voix désespérée. Nous ne servons à rien ! Nous ne pouvons que gémir et pleurer, pendant qu’on nous prend notre ville…
Dame Girod étendit vers elle une main dont le tremblement s’était calmé.
— Dieu combattra pour nous, fillette, dit-elle. Tu as entendu ce que ton père a dit : prions-Le.
Et telle qu’elle était, en chemise, les cordons de sa cornette soigneusement noués sous son double-menton, elle joignit les mains et baissa la tête. Péronnette l’imita avec un soupir. Pendant un instant, le silence ne fut troublé que par le bruit de la lutte qui se propageait de rue en rue. Pour étouffer les cris, les appels, le claquement des armes, dame Girod priait à haute voix.
— Oh, Notre Père, protège-nous, toi qui es du côté des innocents, toi qui aimes les faibles…
Péronnette pouvait à peine suivre le sens des mots qu’elle entendait. Ce n’était pas la peur de la bataille qui la tourmentait, tandis que, les yeux fermés, elle s’efforçait, elle aussi, d’élever ses pensées vers Dieu. C’était une autre crainte, bien plus lancinante, celle que Michel, peut-être, fît partie de ces ennemis qui menaçaient son bonheur.
« Il est savoyard, il est soldat… Je sais qu’il a déjà pris part à mainte bataille… Il est catholique, et ces gens qui nous attaquent, ce sont des catholiques, qui veulent nous enlever notre religion… »
Elle se prit la tête à deux mains, s’obligeant à raisonner calmement. Dans la rue, le tumulte croissait. Un coup d’arquebuse éclata sous la fenêtre. Dame Girod tressaillit, puis reprit à haute voix sa prière :
— Je lève les yeux vers les montagnes. D’où me viendra le secours ? Le secours me viendra de l’Éternel qui a fait les cieux et la terre…
« Au fond, pourquoi Michel venait-il à Genève ? pensait fiévreusement Péronnette. Pour me voir ?… Mais n’était-ce pas plutôt pour espionner, pour examiner nos murailles ?… »
Un doute affreux l’envahit. Michel, son Michel bien-aimé, n’était peut-être qu’un espion, qui avait feint de s’éprendre d’elle pour mieux servir son dessein…
« La première fois, je m’en souviens, il a posé tant de questions à Bernarde… Il ne nous a accostées que pour se renseigner. C’est un ennemi… Oui, j’en suis sûre ! Michel, Michel, un ennemi ! »
Elle ferma les yeux, et, dans sa douleur, faillit crier. Les cloches, dont le son lugubre volait par-dessus les toits, lui semblaient celles de son rêve. Elle revoyait l’ombre de Michel s’évanouissant dans le lointain :
— Elles sonnent pour la guerre…
Oh, pouvait-il y avoir la guerre entre elle et lui ? Était-ce possible ?… Non, il avait dit aussi, au bord du fossé :
— Rien ne compte à côté de notre amour. Il est plus fort que tout le reste.
Mais ce n’était peut-être que paroles en l’air, dites pour mieux endormir sa méfiance. Plus Péronnette y songeait, plus elle était sûre de comprendre : si Michel de Vallières venait à Genève, chaque lundi, c’est qu’il était envoyé par les Savoyards, c’est qu’il espionnait la ville, c’est qu’il connaissait le complot qui se tramait…
Anéantie par la vérité qu’elle entrevoyait, Péronnette poussa un faible cri. Dame Girod se tourna vers elle.
— Tu as peur, petite ? Il ne faut pas. Pense à ton brave père qui combat pour notre liberté. Prie.
Écrasée, Péronnette tomba à genoux à côté du lit maternel et cacha sa figure dans la couette rejetée. Les larmes l’aveuglaient. Celui auquel elle avait cru l’avait trompée. Ce beau gentilhomme au regard noble et droit n’était qu’un traître. Michel s’était joué d’elle.
— Il ne m’a jamais aimée, murmura-t-elle dans ses sanglots, il se servait de moi…
Son chagrin était tel qu’elle resta une minute prostrée, accablée, frissonnant dans la chambre glacée.
— Va chercher ton mantelet, dit sa mère. Tu as froid.
— Oh, froid !… dit Péronnette en haussant les épaules.
— Écoute… – Dame Girod levait le doigt. – La lutte s’amplifie. On se bat de nos côtés. Sont-ils donc tous entrés dans la ville ?… Ah, mon Dieu, sauve-nous, sauve-nous !
Dans la chambre à demi-obscure, seule brillait la faible lueur d’une chandelle de suif piquée sur un support d’étain. Péronnette empoigna le chandelier et alla à la fenêtre. Des hommes passaient en courant. Comment reconnaître leur visage ? Comment savoir si Michel était parmi eux ? On ne distinguait même pas les amis des ennemis.
« Il faut que je sache, pensa soudain Péronnette. Jamais, jamais plus mon cœur ne sera en paix si je ne sais pas la vérité… »
Elle lança un regard à sa mère qui, les mains sur les yeux, s’enfonçait dans sa fervente imploration. Doucement, Péronnette traversa la chambre, remit la chandelle sur le coin de la table, et alla prendre son mantelet. Puis elle se faufila au dehors.
En dévalant l’escalier en vis, elle trébuchait sur les marches dont plusieurs générations avaient usé les briques. La nuit de décembre soufflait son haleine humide par les ouvertures ménagées à chaque étage. Le bruit des cloches s’y engouffrait aussi, et résonnait contre les murs. Péronnette serra son mantelet contre elle, leva la barre de la porte d’entrée, et se trouva dans la rue.
Le froid, l’obscurité, le tumulte la clouèrent sur place. Elle eut peur. Qu’allait-elle faire là ? Toutes les Genevoises se trouvaient, à cette heure, dans leur logis barricadé, où elles priaient d’une seule voix pour le salut de leur ville. Mais une force inconnue poussait Péronnette dans la rue.
Appuyée au mur de la maison, elle hésita. Où aller ? Où chercher Michel ?
Un groupe de soldats passa devant elle, arquebuse au poing. Ils ne la virent pas. Ils couraient vers la Maison de Ville.
— Sus, sus ! criaient-ils. Alarme !
Péronnette se rencoigna dans l’ombre de la porte. Ses dents claquaient. Un homme sortit de la maison d’en face, à demi vêtu, brandissant une torche. Elle reconnut le tisserand Pottier, qui la faisait sauter sur ses genoux quand elle était petite. Un vieil ami de son père… Il se précipita, les pans de sa chemise, échappés de sa culotte, volant derrière lui. La lumière rouge et fumeuse de la torche faisait courir à sa suite une ombre vacillante.
Fallait-il lui demander, à lui, où était l’ennemi ? Non, cent fois non. Il la reconnaîtrait, l’enjoindrait de remonter chez elle. Péronnette tremblait à l’idée que son père pourrait apprendre son équipée. « Si Michel est ici, je le découvrirai seule, je saurai bien le retrouver ! » Elle fit quelques pas en glissant le long du mur, dans l’obscurité.
Mais des voix retentirent tout à coup. Des ombres venaient de surgir de la rue de l’Écorcherie. D’autres leur barraient le passage. On se battait. Péronnette étouffa un cri et se cacha précipitamment derrière un pilier. Toutes ces ombres se jetaient les unes sur les autres, se portaient des coups qui sonnaient contre les armures. Les pistolets claquaient avec sécheresse dans la nuit. Péronnette sentait la tête lui tourner. À la lueur diffuse des torches, elle ne pouvait distinguer les combattants. Seulement des hommes noirs, acharnés à se blesser, à se tuer… et, parfois, la retraite de l’un d’eux qui se sauvait en se tenant aux murs.
Dans la confuse mêlée, elle reconnut soudain, à sa chemise blanche, le tisserand Pottier, qui portait toujours au poing sa torche allumée. Il criait, d’une curieuse voix que l’excitation faisait haut perchée :
— À l’aide, compagnons ! Sus à l’ennemi !
Une fenêtre s’ouvrit avec fracas dans la maison d’en face. Dame Pottier apparut, sa grosse figure rebondie encadrée par sa cornette. Elle cria :
— Attends un peu, mon homme ! Voilà de la lumière !
Et Péronnette vit tomber de la fenêtre quelque chose qui lui sembla un fleuve de feu : c’était la paillasse du lit conjugal que dame Pottier venait de lancer, tout allumée, dans la rue.
Une grande clameur s’éleva. Pendant quelques instants, on y vit comme en plein jour. Péronnette, les yeux agrandis, aperçut distinctement son père parmi un groupe de voisins. Ils se battaient en corps à corps contre cinq ou six Savoyards. Michel, grâce au ciel, n’était pas parmi les assaillants. Péronnette joignit les mains et se fit toute petite derrière le pilier qui la protégeait.
— Voilà de l’aide ! cria quelqu’un. Ici, compagnons !
Un nouveau renfort sortait de la rue de l’Écorcherie, et arrivait au pas de course.
— Par ici, amis ! criaient les Genevois.
Les assaillants, voyant le nombre de leurs adversaires augmenter, se mirent à battre en retraite, et prirent leur course dans la direction de la Treille. L’un d’eux, se retournant, lâcha un coup d’arquebuse, et Péronnette vit tomber la forme blanche du tisserand Pottier.
— Aïe ! Je suis touché ! cria-t-il.
Dame Pottier, à sa fenêtre, commença à se lamenter bruyamment :
— Ah, mon homme, mon pauvre homme ! Ah ; les félons ! Que Dieu les punisse de male mort !
Péronnette porta la main à sa bouche. Une nausée subite l’envahissait. Le tisserand avait l’air mal en point. Sur sa manche s’élargissait une tache sombre. Il gémissait. Péronnette vit son père se pencher sur lui, le prendre sous les épaules et le tirer vers la maison.
— Je descends ! cria dame Pottier en fermant brusquement la fenêtre.
Le groupe des Genevois avait pris en chasse les Savoyards qui fuyaient vers la Treille. La paillasse du lit conjugal des Pottier n’était plus qu’un amas de cendres. L’obscurité régnait de nouveau, trouée seulement par la torche que le tisserand avait laissée échapper de sa main et qui se consumait dans un coin. Sa lueur rougeâtre dansait sur le mur. On eût dit un minuscule incendie. Pour la première fois, Péronnette songea au sort qui attendait sa ville si les Savoyards gagnaient la bataille. Elle vit en pensée des hommes couverts de sang, des brasiers s’allumant dans les rues, et une onde de peur la parcourut tout entière.
Le tisserand s’était remis péniblement debout. Soutenu par maître Girod et par dame Pottier qui se lamentait à voix haute, il disparut sous le porche de sa maison. Péronnette fit un pas prudent hors de sa cachette. Mais une nouvelle troupe, venant du côté du Grand Mézel, la rejeta derrière son pilier.
— Tous à la porte Neuve ! criait-on. L’ennemi est par là.
— Mais il est aussi à la Monnaie ! hurla un Genevois. La porte n’a pas résisté. Ils l’ont enfoncée.
— Mais la coulisse a tenu bon. Je le sais. J’en viens.
— On se bat à la Corraterie ! cria un homme qui arrivait hors d’haleine, ayant monté la colline au pas de course. Ils ont forcé l’allée de la maison Piaget !
— Les traîtres ! Ils attaquent partout à la fois !
La petite troupe hésitait, ne sachant de quel côté aller prêter main forte. Mais un Genevois sommairement vêtu, qui arrivait de la Treille, leva cette hésitation.
— Vite, compagnons, du renfort ! Nous avons fait une sortie de la Maison de Ville, mais nous avons été repoussés. Le capitaine Vandel est mort.
— Mort ! dirent plusieurs voix avec consternation.
— L’ennemi est massé derrière la porte Neuve. Si elle tombe, nous sommes perdus !
— Allons-y ! cria-t-on.
Les hommes se précipitèrent pour dévaler la pente de la Treille dans la direction de la porte Neuve. Pendant qu’ils passaient devant sa cachette, Péronnette entendit le nouvel arrivant raconter d’une voix essoufflée :
— Ils ont fixé un pétard contre les vantaux. Heureusement, Mercier a compris l’astuce. Il est grimpé en vitesse sur la porte et il a coupé la corde de la herse. Le pétard a été coincé par la chute de la herse. Mais il ne faut pas leur laisser le temps d’user de leurs tenailles, à ces Savoyards du diable !
La petite troupe brandissait des piques, des arquebuses et des pistolets. Deux hommes portaient des lanternes qui bondissaient au rythme de leur course. Péronnette regarda ces deux points rouges qui atteignaient le bout de la rue. Elle prit tout à coup la résolution de les suivre. Sa peur était passée. Une seule pensée lui broyait le cœur :
— Michel est-il ici ? Fait-il partie de nos assaillants ? Michel m’a-t-il menti ?…

Elle s’élança sur les traces des Genevois avec la rapidité d’une biche. Dans la nuit profonde, elle glissait le long des murs, serrant son mantelet contre elle. Elle ne sentait pas le froid, tant l’angoisse brûlait en elle.
Trébuchant sur les petits pavés, bouchant ses oreilles pour étouffer les cris qui retentissaient au loin, se dissimulant vivement dans l’encoignure d’une porte lorsque passait en trombe un nouveau combattant, à demi vêtu, qui se hâtait vers le lieu de la bataille, Péronnette s’arrêta au haut de la Treille. Un coup d’œil lui montra qu’en bas, à la porte Neuve, le combat faisait rage.
Fascinée, comme poussée par une volonté inconnue, elle descendit la pente. Le tumulte régnait près de la porte. Dans une confusion que la nuit rendait plus grande encore, Genevois et Savoyards se livraient à une lutte sans merci. Des torches éclairaient par à-coups cette scène de désordre. Les cris des combattants, les hurlements des blessés, le claquement bref des pistolets, tout cela résonnait aux oreilles de Péronnette comme un bruit venu de l’enfer.
Elle se mordit les lèvres jusqu’au sang. Défaillante, elle s’appuya au tronc d’un arbre.
— Mon Dieu, sauve Genève, pria-t-elle. Et elle ajouta plus bas :
— Sauve Michel !
Car, sans savoir pourquoi, elle avait le sentiment soudain de sa présence. Oui, elle savait, de façon irraisonnée, mais certaine, qu’il était là, au milieu du combat.
— Michel… murmura-t-elle d’une voix qui lui parut lointaine comme celle de son rêve, triste comme un adieu.
Et, tout à coup, elle l’aperçut. Il luttait à coups d’épée contre une poignée de Genevois. La torche éclairait son visage durci, empreint d’une sorte de désespoir farouche. Un visage changé, que Péronnette reconnut dans son cœur, avant même que ses yeux l’eussent bien discerné.
« C’était donc vrai ! » pensa-t-elle douloureusement.
Elle se sentit faible à mourir, comme vidée de son sang. Cramponnée au tronc de l’arbre, elle ne pouvait faire un pas pour s’éloigner de cette scène qui la déchirait.
Michel, son Michel, n’était qu’un espion savoyard. Il ne l’avait jamais aimée. Toutes leurs rencontres, il ne les avait voulues que pour mieux perdre Genève. Et l’autre jour encore, au bord du fossé, tandis qu’il l’appelait si tendrement « mon petit cœur », il ne songeait qu’au meilleur moyen d’escalader les murailles, de prendre la ville, de la piller…
Péronnette gémit à haute voix. Un sanglot rauque monta dans sa gorge. Ah, le félon… « Plus jamais, plus jamais je n’aimerai personne ! Plus jamais je ne laisserai un homme me prendre avec des mots d’amour… »
Une colère subite la dressa sur ses pieds.
— Tuez-le, compagnons ! murmura-t-elle. Ah, qu’on le tue ! C’est un menteur, c’est un traître… Il ne mérite que la mort !
— Sa voix se noya. Les larmes, l’inondant tout à coup, lui brouillèrent la vue. Elle ne distingua plus qu’une nuit piquée de lueurs sanglantes, des ombres qui se démenaient comme des démons obscurs. Avec impatience, elle s’essuya les yeux. Michel se battait bien. Son épée brillait par intervalles. Près de lui, il y avait un homme couché, la face contre terre. Un autre s’accrochait en gémissant au vantail de la porte.
« Des gens que je connais sûrement, songea Péronnette. Des voisins, des amis… Qui sait ? Peut-être papa… »
L’indignation la souleva. Elle se dressa et hurla d’une voix stridente :
— Menteur !
Michel de Vallières entendit-il cette voix ? Il s’arrêta soudain de combattre, comme s’il avait été frappé en pleine poitrine. Épouvantée, Péronnette vit un Genevois le mettre en joue. Sans savoir ce qu’elle faisait, elle bondit, heurta de tout son corps l’arquebuse, et fit dévier le coup.
La scène n’avait duré qu’une seconde. Pestant contre le maladroit qui l’avait bousculé, le Genevois rechargeait son arme. Péronnette était déjà rentrée dans l’ombre. Dans la confusion générale, personne ne l’avait aperçue. Michel, préservé de la mort sans même s’en douter, se frayait à coups d’épée un chemin vers les remparts. Plusieurs fois, le coassement de la grenouille avait-retenti au-dessus du tumulte. Un homme en armure noire, lançant un dernier coup de pistolet, se sauva en criant :
— Ils sont trop nombreux, Vallières ! Il faut fuir !
Péronnette vit Michel s’échapper à son tour, courir le long du parapet, enjamber le mur. Paralysée de terreur et de chagrin, elle resta une seconde comme anéantie, enlaçant le tronc de l’arbre, sentant contre sa joue le frottement rude et glacé de l’écorce. Puis, péniblement, elle se mit à remonter la Treille. Sa tête, tout son corps lui faisaient mal. Elle ne pleurait pas, mais répétait sans cesse : Michel… Michel… ne sachant ce qui dominait, dans cet appel, de l’amour, du mépris ou du chagrin.
Derrière elle, le combat se calmait. Les Genevois avaient reconquis la porte Neuve. Péronnette se traîna jusqu’au haut de la pente. Comme elle y parvenait, un coup de canon tonna. Elle vit un long jet de feu partir du bastion de l’Oye. « Mon Dieu, a-t-il pu s’échapper ? » murmura-t-elle en cachant sa tête dans ses mains. Peut-être Michel gisait-il maintenant, fracassé, au pied des remparts, au bord de ce fossé dont l’eau verdâtre, l’autre jour, reflétait leurs visages unis… Elle se rappela la phrase qu’il lui avait dite avec tant de ferveur :
— Quoi qu’il arrive, mon amour, ne doute pas de moi !
Et elle éclata en larmes.
Michel se laissa glisser le long du mur, s’accrochant aux maigres plantes qui y poussaient, profitant des moindres interstices. À quelques pieds du sol, il sauta et se retrouva dans le fossé, les mains en sang, les jambes frémissant encore du choc.
— La peste t’étouffe, pleutre de fuyard ! s’écria une voix rude à côté de lui.
Michel se releva pour se trouver devant Albigny, dont le regard, en le reconnaissant, s’éclaira.
— Ah, c’est vous, Vallières ! Mordienne ! Que se passe-t-il donc ? Pourquoi ne nous ouvre-t-on pas cette maudite porte ?
— Parce que les Genevois l’ont reprise, monsieur. Ils ont contre-attaqué par trois fois, dit Michel en tâtant son épaule pour s’assurer qu’elle n’était pas démise.
— Et vous n’avez pas su les tenir en respect ! gronda le lieutenant-général. Des courtauds de boutique armés de bâtons ! La noblesse de Savoie n’est-elle donc composée que de couards ?
Michel frémit sous l’insulte.
— Nous n’étions pas assez nombreux dans la place, répondit-il en contenant sa colère. Toute la ville se réveille. Et quant à être armés de bâtons…
Une arquebuse lança son projectile à deux pas d’eux. Du haut de la muraille, les Genevois tiraient impunément sur les assaillants groupés près du fossé. Michel eut un geste éloquent.
— Je sais, je sais, dit Albigny avec rage. Les rustres ont même des canons, et leur coup vient de briser nos dernières échelles. Mais le pétard, sacrebleu ! Le pétard…
— Un Genevois l’a coincé en faisant tomber la herse. Picot a été tué avant de pouvoir le dégager.
Albigny grinça des dents.
— Mais Brunaulieu avait annoncé que la ville était prise…
— C’était un peu prématuré, dit froidement Michel.
— Et j’ai dépêché des hommes au duc pour lui annoncer la bonne nouvelle ! Ah, par l’enfer !… Où est Brunaulieu ? Encore dans la ville ?
— Il est mort, dit Michel. Je l’ai vu tomber tout à l’heure près de moi. Sonnaz est prisonnier. D’autres encore…
— Par les cornes du diable ! rugit Albigny. Je ne veux…
Il s’interrompit, étonné. Un roulement de tambours venait d’éclater du côté de Plainpalais, à l’endroit où le gros des troupes était massé. Les trompettes s’y joignirent, joyeuses comme un chant de victoire. Albigny étouffa une imprécation.
— Les imbéciles ! Mordienne ! Que font-ils donc ?
— Ils ont dû prendre le coup de canon pour le bruit du pétard, dit Michel. Ils pensent trouver toutes portes ouvertes.
En effet, l’armée savoyarde s’avançait en bon ordre vers les murs de la ville. Surpris de trouver le pont-levis dressé, les premiers rangs s’arrêtèrent. Un coup de canon éclata, les couvrant de mitraille. Puis, à quelques secondes, un nouveau projectile vint semer le désordre.
— Ces chiens ont mis en action une nouvelle pièce ! hurla Albigny. Nous allons être pris entre deux feux !
— Entre trois, dit Michel. On tire du bastion de l’Oye, de la Maison de Ville et de l’Île du Rhône…
— Sang du Christ !
Sous la mitraille qui tombait en pluie, la panique commençait à s’emparer des assaillants. L’infanterie et la cavalerie, mêlant leurs rangs, reculaient en désordre. On entendait hennir les chevaux, vociférer les hommes, résonner les armures.
— Tout est perdu, murmura Albigny, les dents serrées.
— À votre place, monsieur, je ferais donner le signal de la retraite. Nous avons déjà perdu beaucoup d’hommes.
La rage au cœur, Albigny s’éloigna. Michel entendit la trompette sonner la retraite. Assailli de sentiments contradictoires, il resta immobile, écoutant les notes claires qui montaient dans le ciel que blanchissait, à l’est, le début de l’aube. Ils avaient perdu. Genève était sauvée.
Une balle de pistolet fit ricochet contre le mur, et lui frôla le bras. Michel se secoua et regarda autour de lui. Dans le petit jour gris, des hommes fuyaient, éperdus. Certains se laissaient glisser le long des remparts, d’autres sautaient dans le vide pour échapper à leurs poursuivants. Leurs cris résonnaient au haut des murailles. Les projectiles volaient de toutes parts. Dans le fossé gisaient les débris des échelles. « Une vraie débâcle », pensa Michel, le cœur serré.
— C’était pourtant une tentative sacrée, dit à côté de lui une voix lamentable. « De profundis clamavi ad te… » C’était une bataille pour la vraie religion… Seigneur, vos voies sont insondables !
Michel reconnut le père Alexandre, qui levait vers les remparts une figure consternée. Les billets qu’il avait prodigués aux assaillants ne leur avaient pas donné la victoire, ni même, probablement, sauvé la vie. Michel s’approcha de lui.
— Il faut partir, mon père !
— Non, non. Qui réconforterait les mourants, si je m’en allais ?
Le malheureux prêtre n’avait pas achevé ces mots qu’un corps, sautant des remparts, s’abattit soudain sur lui. Le père Alexandre tomba comme une masse, en poussant un hurlement de détresse.
Michel se précipita. L’homme qui avait sauté se relevait déjà. Il n’était que faiblement blessé.
— Ventre-Saint-Blaise ! J’ai écrasé l’aumônier ! s’écria-t-il en contemplant avec stupeur le corps étendu à terre.
Michel se pencha sur le prêtre qui gémissait.
— Êtes-vous blessé, mon père ?
— Oui, partout… Ah, que je souffre ! Vite, vite, emmenez-moi, ou ils me feront prisonnier. Si ces chiens d’hérétiques me trouvent, je suis mort…
Michel empoigna le pauvre homme et, avec un han ! d’effort, le hissa sur ses épaules. Courbé sous le poids, il se mit en marche, à pas lents, vers la troupe qui commençait à se retirer en débandade dans la campagne. Avisant un char où s’entassaient des blessés, il demanda qu’on fît un peu de place et y déposa son fardeau.
— Prenez-le, c’est l’aumônier.
De mauvaise grâce, on serra. Le véhicule repartit dans un grincement d’essieux. Des soldats le suivaient, moitié poussant, moitié s’accrochant aux barreaux. Dans la clarté diffuse du petit matin de décembre, rien n’était plus triste que ce char d’où s’élevaient comme une litanie des gémissements ponctués de jurons, et ces hommes s’en allant tête basse, traînant leurs armes inutiles…
Michel frissonna. Avec étonnement, il s’aperçut qu’il était transpercé de froid. Un peu de sang coulait le long de sa manche. Il se retourna pour regarder Genève. Une grande clameur s’élevait des remparts : c’étaient les Genevois qui criaient de joie devant leur délivrance, huant l’armée qui s’en retournait piteusement sur la route de Savoie.
Michel eut un sourire las. Il était heureux de voir à l’horizon cette ville debout, libre, épargnée. Mais, en même temps, son cœur saignait. Combien des leurs ne laissaient-ils pas, morts, blessés ou prisonniers, derrière ces murs intacts ?
Et lui, Michel, laissait là le sens même de sa vie.
— Adieu, Péronnette, murmura-t-il en reprenant sa place dans la troupe vaincue, adieu, mon amour.
Le jour blafard envahissait peu à peu les petits carreaux de la fenêtre. Dame Girod attisait le feu sous la marmite qui se balançait à un crochet de fer. Les flammes s’avançaient en lances rouges vers l’énorme hotte de la cheminée.
— Un pot de soupe ne fera de mal à personne, déclara la mère de Péronnette avec satisfaction. Quand on n’a pas dormi, il faut manger, sinon le froid vous prend au ventre.
— Voilà bien les femmes ! dit le cordonnier en posant une main amicale sur la ronde épaule de son épouse. Sitôt bataille gagnée, au lieu de chanter victoire et de remercier Dieu, elles pensent à la soupe !
— J’ai prié Dieu toute la nuit, dit dame Girod avec simplicité. Et s’il y a de la soupe dans cette marmite, moi pour vous la servir, et vous pour la manger, c’est bien grâce à Lui ! Péronnette, apporte le pain, et coupes-en des tranches. Nous les ferons tremper.
Péronnette traversa la cuisine d’un pas machinal. En silence, elle prit la grosse miche, la coupa. Depuis deux heures qu’elle était rentrée au logis, elle avait à peine prononcé quelques mots. La victoire même n’avait pu lui arracher un sourire. Une vision cruelle restait gravée en elle : celle de Michel brandissant son épée contre des Genevois. Elle la sentait là, dans son cœur, comme une épine. Tel l’animal qui lèche sa blessure, elle revenait sans cesse à cette place douloureuse.
Après le coup de canon qui avait résonné si fort contre les remparts voisins, elle avait couru jusque chez elle, transie, serrant son mantelet contre sa poitrine, aveuglée par les larmes. Elle butait contre chaque marche en remontant l’escalier. Elle avait pu se glisser au logis sans que sa mère l’entendît. Dans la cuisine, le front appuyé à la vitre, elle avait sangloté en silence, regardant sans la voir la rue peuplée d’ombres.
— Tu es là, petiote ? avait appelé dame Girod.
— Oui, maman.
Péronnette s’était en hâte essuyé les yeux. Mais elle montrait sous son bonnet une figure tellement amenuisée et hagarde que sa mère en eut pitié.
— Tu n’en peux plus, fillette, va te recoucher.
— Non, non…
Péronnette secouait farouchement la tête. Comment pourrait-elle dormir, dans un moment pareil ? D’ailleurs, elle avait peur de rester seule avec ses pensées. Elle voulait oublier Michel. Elle s’assit par terre, posa son front sur les genoux maternels.
— Oh ! Maman… murmura-t-elle comme dans ses chagrins d’enfant.
Dame Girod défit tendrement les cordons du petit bonnet, et tapota les boucles brunes.
— Là, là… Ne crains rien, petite ! Ton père reviendra sain et sauf.
Péronnette poussa un soupir. Pauvre maman ! Elle ne devinait pas que sa fille, déjà, souffrait de mal d’amour.
Dans la rue, le bruit se calmait un peu. Le canon avait cessé de tonner. Dame Girod tendit l’oreille.
— Il me semble que la bataille s’éloigne… Ouvre la fenêtre, mignonne !
Péronnette avait levé l’espagnolette. Avec le froid du matin était entré dans la chambre un tumulte joyeux, que n’interrompaient plus que quelques rares coups de feu.
— Ils s’en vont ! cria une voix dans la rue. Ah, on leur a donné sur les doigts, à messieurs de Savoie ! Vive Genève !
Dame Girod porta les mains à son cœur.
— Ils s’en vont ! murmura-t-elle. Oh, merci, mon Dieu !
Péronnette pencha à la fenêtre une tête impatiente. Il y avait beaucoup de monde dans la rue. Des hommes, des femmes aussi, qui s’interpellaient avec excitation. Une torche éclaira le visage familier d’un voisin.
— Père Ramon ! cria Péronnette. Hé, père Ramon, arrêtez-vous !
Le voisin leva le nez.
— Ils sont partis, Péronnette ! Ils fuient. Une belle débandade !
— La ville est sauve ?
— Elle l’est, grâces soient rendues au Seigneur !
Péronnette, d’un mouvement vif, repoussa la vitre.
— Maman, nous sommes sauvés !
La porte s’ouvrait au même moment.
— Sauvés ! s’écria le cordonnier en entrant.
Il posa son arquebuse dans un coin de la pièce et ouvrit les bras.
— Ils fuient ! Ils renoncent à leur méchant coup !
Péronnette et sa mère vinrent se jeter dans ses bras grands ouverts.
— Ah, tu es là ! Tu es vivant !
Dame Girod s’essuyait les yeux du coin de sa chemise.
— Dieu est bon ! soupira-t-elle. Tu n’es pas blessé ? Tu n’as rien ?
— Rien ! Pas une égratignure !
Le cordonnier s’assit et s’épongea le front.
— Je viens des remparts. Quel spectacle ! Ils avaient massé le gros de leurs troupes à Plainpalais. Le canon de l’Oye y a semé le désordre. Ils repartent tous, hommes et chevaux mêlés. C’est un joli tohu-bohu !… Ah, si les portes avaient cédé, dans quel état serait à présent notre pauvre cité !
Péronnette frissonna.
— La petite a froid, dit dame Girod qui montrait, dans les plus graves moments, l’esprit pratique des bonnes ménagères. Je vais faire du feu et mettre la soupe à chauffer. Cela nous fera du bien.
Elle amoncela rapidement les bûches et battit le briquet.
— Pottier est blessé, annonça le cordonnier en approchant ses mains de la flamme. Et combien d’autres… Le bruit court que le syndic Canal a été tué. Ce serait grand pitié.
— Ah, il y aura probablement bien des victimes ! dit dame Girod en remuant soigneusement sa soupe. Heureux sommes-nous, nous, de n’avoir personne à pleurer !
Les lèvres de Péronnette se contractèrent. « Michel, Michel… suppliait une voix au fond d’elle-même. Ah, Seigneur, Dieu bon, Toi qui as permis que je détourne le coup qui allait l’atteindre, donne-lui la vie sauve… »
Mais qu’il gise dans le fossé moussu ou qu’il chevauche, tête basse, parmi les troupes de Savoie, de toutes manières, pour elle, Michel était perdu, le bonheur était mort.
— Mange donc, Péronnette, cela te réconfortera.
— Je n’ai pas faim.
— Pas faim ! s’étonna dame Girod. À ton âge, après une nuit pareille, j’aurais avalé une potée entière !
Un coup frappé à la porte dispensa Péronnette de répondre. C’était Bernarde. Les joues rouges d’animation, la coiffe de travers, elle s’élança au cou de son amie.
— Ah, ma Péronnette ! Quelle aventure ! Ma mère m’a envoyée aux nouvelles. Les rues sont pleines de blessés. Hou !… J’ai mis le pied dans une flaque de sang. Partout, on emporte des corps – des nôtres et des leurs. J’en ai bien compté une cinquantaine…
— Ton père ? Ton frère ? Sont-ils sains et saufs ?
— Oui. Ils sont revenus tout à l’heure, et repartis aussitôt pour faire le tour des remparts. Miséricorde, Péronnette, quelle nuit ! Ces cris, ce sang, ces coups de canon… On dit que nous avons fait une douzaine de prisonniers. J’espère bien qu’on les pendra, pour leur apprendre à nous attaquer si vilainement !
« Au moins, Michel n’est pas prisonnier, songea Péronnette. Je l’ai vu enjamber le mur… »
— Mon cousin Pittard s’est battu comme un lion, continuait Bernarde, trop excitée pour manger le pain trempé que lui avait servi dame Girod. Il était au bastion de l’Oye, au plein milieu de l’attaque. Il en a tué deux de sa main, deux, Péronnette ! C’est un héros.
— Bravo ! dit le cordonnier en souriant.
— Et dame Royaume qui loge à la Monnaie, la femme du graveur, tu sais bien ?…
— Dame Royaume ? Mais je la connais ! s’écria la mère de Péronnette avec intérêt. Que lui est-il arrivé ?
— Elle a lancé un pot de fer sur un Savoyard ! cria Bernarde au comble de la joie. Vlan ! Sur la tête ! Elle l’a étendu raide !
Le cordonnier se mit à rire.

— Voilà ce que j’appelle une femme de poigne, dit-il.
— Et ton ami Jean Colin, Péronnette, il y était aussi, à la Monnaie. Tout sellier qu’il est, il a bien joué de son pistolet !
— Vrai ? murmura Péronnette. Le brave garçon ! Maître Girod cligna de l’œil.
— Il est courageux, le petit Jean Colin ! Il fera un bon père de famille !
— Qu’en dis-tu, ma Péronnette ? s’écria Bernarde avec malice.
Péronnette sourit faiblement. Le brave Jean Colin, qui, quand il la rencontrait, rougissait jusqu’aux oreilles…
— Il n’a pas été blessé, j’espère ?
— Une éraflure au coude. Rien de grave.
— Tu pourras aller prendre de ses nouvelles, petiote, dit dame Girod avec bienveillance.
— Mais avant tout, nous irons à Saint-Pierre remercier Celui qui nous a sauvés, déclara le cordonnier en repoussant son assiette vide.
Une heure plus tard, dans la grande nef de la cathédrale qui domine la ville, Péronnette et ses parents unissaient leurs voix à celles de leurs voisins pour entonner avec ferveur le psaume CXXIV :
Or peut dire Israël maintenant
Si le Seigneur pour nous n’eût point été,
Si le Seigneur notre droit n’eût porté,
Quand tout le monde à grand’fureur venant
Pour nous meurtrir dessus nous s’est jeté…

Tandis qu’elle chantait les belles paroles de reconnaissance de M. de Bèze, Péronnette, les yeux levés vers la voûte de pierre, sentait une grande paix l’envahir. Son foyer, sa patrie, tout son univers familier venaient d’être préservés par la grâce divine. Genève restait Genève. Et, après tout, c’était cela l’important… Obscurément, sans bien définir sa pensée, Péronnette comprenait que sa petite vie était liée à la vie de sa cité. Elle regarda la figure grave de son père, celle, dodue et accueillante, de sa mère penchée sur son livre de psaumes, et son cœur se serra d’affection.
— Comme je les aime ! pensa-t-elle. Comme j’aime ma ville !
Une seconde, fermant les yeux, elle revit le beau visage de Michel de Vallières, mais ce fut pour lui dire adieu, avec tranquillité et sans amertume :
— Adieu, mon cœur, adieu, mon amour. Je te pardonne. Je t’ai pardonné…
Et elle joignit de nouveau sa voix à celle de tout le peuple genevois :
Comme l’oiseau du filet se défait
De l’oiseleur, nous sommes échappés,
Rompant le lac qui nous eût attrapés :
Voilà comment le grand Dieu qui a fait
Et terre et ciel, nous a développés…
Déjà vingt-cinq années passées depuis le jour de mes noces ! pensait Péronnette. Comme le temps s’envole !
Elle savait bien qu’il y avait beaucoup de cheveux gris sous sa coiffe, et que sa taille n’était plus ce roseau qu’on pouvait, autrefois, enclore des deux mains. Cependant elle avait peine à croire qu’elle, la petite Péronnette, fêtait en ce jour cinq lustres d’épousailles.
Une longue table avait été dressée dans la cuisine des Girod. Une belle table tout attifée pour le festin. Il y avait une nappe blanche, si bien glacée par le fer qu’on eût pu s’y mirer, et une pièce montée en sucre filé, où deux colombes à bec rose se faisaient des agaceries. Au robuste fumet du pot au feu avait succédé celui, plus délicat, d’une carpe farcie, puis un pâté doré, puis deux poules rôties. Dame Girod, d’un œil sévère, dirigeait la servante qu’elle avait engagée pour l’occasion. « À ton âge, ma pauvre femme, avait dit le cordonnier d’un ton péremptoire, il te faut de l’aide ». Et il n’avait pas voulu entendre parler d’économies.
— De l’aide ! songeait dame Girod en constatant que la servante avait donné aux poules un coup de feu trop brusque. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Mais c’est vrai que je n’ai plus vingt ans… Pauvre de nous ! Quand je vois là ma petite Péronnette, déjà grand-mère… Trois enfants, deux-petits enfants… Elle n’a pas manqué sa vie, ma mignonne ! Elle nous prépare une longue lignée de bons Genevois…
Son regard fit le tour de la tablée avec attendrissement : une belle famille ! Aux places d’honneur, Péronnette et son époux avaient cet air heureux, un peu gêné, des gens que l’on festoie. Le pâle soleil de mars entrait par les petits carreaux, allumait des reflets sur le corsage de soie brune que portait Péronnette. « Un corsage magnifique ! songea dame Girod avec approbation. C’est que Jean Colin, depuis qu’il est maître sellier, s’est fait une bonne pratique… »
Le cordonnier leva son verre où pétillait le petit vin blanc du Mandement.
— Je bois à notre ville et à notre famille ! À Genève et à ses enfants ! À la paix de notre cité et à la paix conjugale !…
Il se rassit, un peu tremblant. Un verre suffisait, maintenant, à lui troubler la vue. On l’applaudit largement. Dans le brouhaha, Jean Colin prit sous la nappe la main de son épouse.
— Vingt-cinq ans, déjà ! murmura-t-il. Elles ne t’ont pas pesé, ces années, ma mie ?
Péronnette sourit. Malgré la quarantaine passée, elle avait gardé son frais sourire, et des yeux d’enfant malicieux. On voyait que le destin lui avait été clément.
— Nenni, chuchota-t-elle. Elles ont couru comme le vent.
— C’est ainsi quand on est heureux, dit Jean Colin.
Péronnette serra la large paume de son mari.
— Oui, tu m’as rendue bien heureuse, mon ami. Et, vois-tu ? Je m’en vais te bailler un secret que je n’ai jamais dit à personne : le jour où nous sommes sortis de Saint-Pierre, la main dans la main, je ne pensais pas que je pourrais connaître un vrai bonheur…
— Que veux-tu dire, ma mie ?
Péronnette sourit d’un air rêveur.
— Il y a longtemps, soupira-t-elle, bien longtemps que je n’y ai plus pensé…
Elle s’interrompit tout à coup, avec un faible cri.
— Qu’as-tu, Péronnette ? demanda Jean Colin effrayé.
Elle ne répondit pas. Ses yeux dilatés semblaient fixer un spectacle invisible.
— Péronnette !
Mais Péronnette avait perdu le sentiment de ce qui l’entourait. Elle contemplait, le regard immobile, une image terrible : elle voyait un homme étendu, perdant son sang en abondance. Autour de lui, des soldats s’affrontaient en criant. Le mourant tourna lentement son visage, et Péronnette, en le reconnaissant, sentit une pointe lui percer le cœur.
— Michel… murmura-t-elle dans un souffle.
Elle avait pâli si fort que toute la famille, effrayée, s’était levée de table. Dame Girod se précipita.
— Voyons, petiote, mais qu’y a-t-il ? Vite, vite, de l’eau fraîche ! cria-t-elle à la servante.
— Eh bien, eh bien ! dit le cordonnier affolé, en tapant dans les mains de sa fille.
— Elle est blanche comme linge ! Elle s’en va !
— Elle va trépasser ! cria un enfant d’une voix suraiguë.
Mais les yeux de Péronnette, lentement, reprenaient vie. Un peu de rose revint à ses pommettes. Elle poussa un profond soupir, et frotta sa main contre son front.
— Que s’est-il passé ? murmura-t-elle.
Jean Colin se pencha sur elle avec inquiétude.
— Tout à coup, en parlant, tu es devenue toute blanche… Comment te sens-tu, ma mie ?
Péronnette sourit à son époux.
— C’est fini. C’était une sorte de mauvais rêve… Et une douleur subite, là…
Elle mettait la main sur sa poitrine.
— Mais c’est passé, maintenant.
— Tu nous a fait une belle peur ! déclara dame Girod en regagnant son siège, tandis que le cordonnier, pour se remettre, vidait la dernière goutte de son vin de Satigny.
Oui, c’était un mauvais rêve. Déjà, Péronnette ne comprenait plus pourquoi ce visage, presque oublié, avait surgi soudain devant elle. Elle caressa doucement la main de son mari.
— C’est fini, je t’assure.
— Allons, une chanson ! cria quelqu’un. Une chanson de chez nous !
Jean Colin se leva. Il avait une bonne voix, et il entonna sans se faire prier une de ses chansons favorites :
Sus, qu’on chante, Genevois,
D’une voix,
Cette belle délivrance
De l’admirable support
Du Très fort
Nous sauvant par sa puissance…
Péronnette, les yeux un peu perdus, regardait son époux avec tendresse. L’Escalade… Michel… Comme c’était loin, tout cela !
N’y venez plus, Savoyards
Au hasard…
La voix de Jean Colin vibrait dans la cuisine, rebondissait sur les gros chaudrons de cuivre, s’envolait par le carreau qu’on avait ouvert pour laisser entrer le frileux soleil d’hiver. Péronnette souriait.
Elle ne sut jamais que ce jour de mars 1629, à cette heure, le duc Charles-Emmanuel de Savoie livrait contre les Français, dans une gorge montagneuse appelée le Pas-de-Suze, un combat qu’il allait perdre et qui serait sa dernière bataille – et que Michel de Vallières, frappé d’un coup d’arquebuse, venait de tomber en prononçant ce seul mot : Péronnette.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en septembre 2026.
– Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Dominique, Anne V, Yves, Françoise.
– Sources :
Ce livre numérique est réalisé, pour le texte et les images, principalement d’après : Chaponnière, Pernette. Par une nuit de décembre, Roman historique pour la jeunesse, Neuchâtel : Éditions de la Baconnière (1958). Il est publié avec l’autorisation de la succession sous licence Creative-Commons–BY-NC-ND.4.0-International-Attribution–Non-Commercial–No-Derivative. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend Escalade in Genf, 11. zum 12. Dezember 1602 de Karl Jauslin (1842-1904). Les illustrations anciennes figurant dans le texte proviennent de l’édition de référence.
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